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Histoire de la Révolution française, Tome 01

by Adolphe Thiers · French · Gutenberg #9945 · 596,999 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Histoire de la Révolution française, Tome 01
    
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Title: Histoire de la Révolution française, Tome 01

Author: Adolphe Thiers


        
Release date: February 1, 2006 [eBook #9945]
                Most recently updated: December 27, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/9945

Credits: Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen and the PG Online Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque Nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, TOME 01 ***




Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque, Tonya Allen
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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE


_PAR M.A. THIERS_
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

       *       *       *       *       *

NEUVIÈME ÉDITION

       *       *       *       *       *



TÔME PREMIER.




DISCOURS
PRONONCÉ
PAR
M. THIERS,

LE JOUR DE SA RÉCEPTION
A L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
(l3 DÉCEMBRE 1834.)



MESSIEURS,

En entrant dans cette enceinte, j'ai senti se réveiller en moi les plus
beaux souvenirs de notre patrie. C'est ici que vinrent s'asseoir tour à
tour Corneille, Bossuet, Voltaire, Montesquieu, esprits immortels qui
feront à jamais la gloire de notre nation. C'est ici que, naguère encore,
siégeaient Laplace et Cuvier. Il faut s'humilier profondément devant ces
hommes illustres; mais à quelque distance qu'on soit placé d'eux, il
faudrait être insensible à tout ce qu'il y a de grand, pour n'être pas
touché d'entrer dans leur glorieuse compagnie. Rarement, il est vrai, on en
soutient l'éclat, mais on en perpétue du moins la durée, en attendant que
des génies nouveaux viennent lui rendre sa splendeur.

L'Académie Française n'est pas seulement le sanctuaire des plus beaux
souvenirs patriotiques, elle est une noble et utile institution, que
l'ancienne royauté avait fondée, et que la révolution française a pris soin
d'élever et d'agrandir. Cette institution, en donnant aux premiers
écrivains du pays la mission de régler la marche de la langue, d'en fixer
le sens, non d'après le caprice individuel, mais d'après le consentement
universel, a créé au milieu de vous une autorité qui maintient l'unité de
la langue, comme ailleurs les autorités régulatrices maintiennent l'unité
de la justice, de l'administration, du gouvernement.

L'Académie Française contribue ainsi, pour sa part, à la conservation de
cette belle unité française, caractère essentiel et gloire principale de
notre nation. Si le véritable objet de la société humaine est de réunir en
commun des milliers d'hommes, de les amener à penser, parler, agir comme un
seul individu, c'est-à-dire avec la précision de l'unité et la
toute-puissance du nombre, quel spectacle plus grand, plus magnifique, que
celui d'un peuple de trente-deux millions d'hommes, obéissant à une seule
loi, parlant une seule langue, presque toujours saisis au même instant de
la même pensée, animés de la même volonté, et marchant tous ensemble du
même pas au même but! Un tel peuple est redoutable, sans doute, par la
promptitude et la véhémence de ses résolutions; la prudence lui est plus
nécessaire qu'à aucun autre; mais dirigée par la sagesse, sa puissance pour
le bien de lui-même et du monde, sa puissance est immense, irrésistible!
Quant à moi, messieurs, je suis fier pour mon pays de cette grande unité,
je la respecte partout; je regarde comme sérieuses toutes les institutions
destinées à la maintenir, et je ressens vivement l'honneur d'avoir été
appelé à faire partie de cette noble Académie, rendez-vous des esprits
distingués de notre nation, centre d'unité pour notre langue.

Dès qu'il m'a été permis de me présenter à vos suffrages, je l'ai fait.
J'ai consacré dix années de ma vie à écrire l'histoire de notre immense
révolution; je l'ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour pour
la grandeur de mon pays; et quand cette révolution a triomphé dans ce
qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis venu déposer à vos
pieds le tableau que j'avais essayé de tracer de ses longues vicissitudes.
Je vous remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré que les amis de
l'ordre, de l'humanité, de la France, pouvaient l'avouer; je vous remercie
surtout, vous, hommes paisibles, heureusement étrangers pour la plupart aux
troubles qui nous agitent, d'avoir discerné, au milieu du tumulte des
partis, un disciple des lettres, passagèrement enlevé à leur culte, de lui
avoir tenu compte d'une jeunesse laborieuse, consacrée à l'étude, et
peut-être aussi de quelques luttes soutenues pour la cause de la raison et
de la vraie liberté. Je vous remercie de m'avoir introduit dans cet asile
de la pensée libre et calme. Lorsque de pénibles devoirs me permettront d'y
être, ou que la destinée aura reporté sur d'autres têtes le joug qui pèse
sur la mienne, je serai heureux de me réunir souvent à des confrères
justes, bienveillans, pleins des lumières.

S'il m'est doux d'être admis à vos côtés, dans ce sanctuaire des lettres,
il m'est doux aussi d'avoir à louer devant vous un prédécesseur, homme
d'esprit et de bien, homme de lettres véritable, que notre puissante
révolution saisit un instant, emporta au milieu des orages, puis déposa,
pur et irréprochable, dans un asile tranquille, où il enseigna utilement la
jeunesse pendant trente années.

M. Andrieux était né à Strasbourg, vers le milieu du dernier siècle, d'une
famille simple et honnête, qui le destinait au barreau. Envoyé à Paris pour
y étudier la jurisprudence, il l'étudiait avec assiduité; mais il
nourrissait en lui un goût vif et profond, celui des lettres, et il se
consolait souvent avec elles de l'aridité de ses études. Il vivait seul et
loin du monde, dans une société de jeunes gens spirituels, aimables et
pauvres, comme lui destinés par leurs parens à une carrière solide et
utile, et, comme lui, rêvant une carrière d'éclat et de renommée.

Là se trouvait le bon Collin d'Harleville, qui, placé à Paris pour y
apprendre la science du droit, affligeait son vieux père en écrivant des
pièces de théâtre. Là se trouvait aussi Picard, jeune homme franc, ouvert,
plein de verve. Ils vivaient dans une étroite intimité, et songeaient à
faire une révolution sur la scène comique. Si, à cette époque, le génie
philosophique avait pris un essor extraordinaire, et soumis à un examen
redoutable les institutions sociales, religieuses et politiques, les arts
s'étaient abaissés avec les moeurs du siècle. La comédie, par exemple,
avait contracté tous les caractères d'une société oisive et raffinée; elle
parlait un langage faux et apprêté. Chose singulière! on n'avait jamais été
plus loin de la nature en la célébrant avec enthousiasme. Eloignés de cette
société, où la littérature était venue s'affadir, Collin d'Harleville,
Picard, Andrieux, se promettaient de rendre à la comédie un langage plus
simple, plus vrai, plus décent. Ils y réussirent, chacun suivant son goût
particulier.

Collin d'Harleville, élevé aux champs dans une bonne et douce famille,
reproduisit dans _l'Optimiste_ et _les Châteaux en Espagne_ ces caractères
aimables, faciles, gracieux, qu'il avait pris, autour de lui, l'habitude de
voir et d'aimer. Picard, frappé du spectacle étrange de notre révolution,
transporta sur la scène le bouleversement bizarre des esprits, des moeurs,
des conditions. M. Andrieux, vivant au milieu de la jeunesse des écoles,
quand il écrivait la célèbre comédie des _Étourdis_, lui emprunta ce
tableau de jeunes gens échappés récemment à la surveillance de leurs
familles, et jouissant de leur liberté avec l'entraînement du premier âge.
Aujourd'hui ce tableau, sans doute, a un peu vieilli; car les étourdis de
M. Andrieux ne ressemblent pas aux nôtres: quoiqu'ils aient vingt ans, ils
n'oseraient pas prononcer sur la meilleure forme de gouvernement à donner à
leur pays; ils sont vifs, spirituels, dissipés, et livrés à ces désordres
qu'un père blâme et peut encore pardonner. Ce tableau tracé par M. Andrieux
attache et amuse. Sa poésie, pure, facile, piquante, rappelle les poésies
légères de Voltaire. La comédie des _Étourdis_ est incontestablement la
meilleure production dramatique de M. Andrieux, parce qu'il l'a composée en
présence même du modèle. C'est toujours ainsi qu'un auteur rencontre son
chef-d'oeuvre. C'est ainsi que Lesage a créé _Turcaret_, Piron _la
Métromanie_, Picard _les Marionnettes_. Ils représentaient ce qu'ils
avaient vu de leurs yeux. Ce qu'on a vu on le peint mieux, cela donne de la
vérité; on le peint plus volontiers, cela donne la verve du style.
M. Andrieux n'a pas autrement composé _les Étourdis_.

Il obtint sur-le-champ une réputation littéraire distinguée. Ecrire avec
esprit, pureté, élégance, n'était pas ordinaire, même alors. M. Collin
d'Harleville avait quitté le barreau, mais M. Andrieux, qui avait une
famille à soutenir, et qui se montra toujours scrupuleux observateur
de ses devoirs, n'avait pu suivre cet exemple. Il s'était résigné au
barreau, lorsque la révolution le priva de son état, puis l'obligea de
chercher un asile à Maintenon, dans la douce retraite où Collin
d'Harleville était né, où il était revenu, où il vivait adoré des habitans
du voisinage, et recueillait le prix des vertus de sa famille et des
siennes, en goûtant au milieu d'une terreur générale une sécurité profonde.

M. Andrieux, réuni à son ami, trouva dans les lettres ces douceurs tant
vantées il y a deux mille ans par Cicéron proscrit, toujours les mêmes dans
tous les siècles, et que la Providence tient constamment en réserve pour
les esprits élevés que la fortune agite et poursuit. Revenu à Paris quand
tous les hommes paisibles y revenaient, M. Andrieux y trouva un emploi
utile, devint membre de l'Institut, bientôt juge au tribunal de cassation,
puis député aux cinq-cents, et enfin membre de ce corps singulier que, dans
la longue histoire de nos constitutions, on a nommé le tribunat. Dans ces
situations diverses, M. Andrieux, sévère pour lui-même, ne sacrifia jamais
ses devoirs à ses goûts personnels. Jurisconsulte savant au tribunal de
cassation, député zélé aux cinq-cents, il remplit partout sa tâche, telle
que la destinée la lui avait assignée. Aux cinq-cents, il soutint le
directoire, parce qu'il voyait encore dans ce gouvernement la cause de la
révolution. Mais il ne crut plus la reconnaître dans le premier consul, et
il lui résista au sein du tribunat.

Tout le monde, à cette époque, n'était pas d'accord sur le véritable
enseignement à tirer de la révolution française. Pour les uns, elle
contenait une leçon frappante; pour les autres, elle ne prouvait rien, et
toutes les opinions de 89 demeuraient vraies, même après l'événement. Aux
yeux de ces derniers, le gouvernement consulaire était coupable.
M. Andrieux penchait pour cet avis. Ayant peu souffert de la révolution, il
en était moins ému que d'autres. Avec un esprit calme, fin, nullement
enthousiaste, il était peu exposé aux séductions du premier consul, qu'il
admirait modérément, et que jamais il ne put aimer. Il contribuait à la
Décade philosophique avec MM. Cabanis, Chénier, Ginguené, tous
continuateurs fidèles de l'esprit du dix-huitième siècle, qui pensaient
comme Voltaire à une époque où peut-être Voltaire n'eût plus pensé de même,
et qui écrivaient comme lui, sinon avec son génie, du moins avec son
élégance. Vivant dans cette société où l'on regardait comme oppressive
l'énergie du gouvernement consulaire, où l'on considérait le concordat
comme un retour à de vieux préjugés, et le Code civil comme une compilation
de vieilles lois, M. Andrieux montra une résistance décente, mais ferme.

A côté de ces philosophes de l'école du dix-huitième siècle, qui avaient au
moins le mérite de ne pas courir au-devant de la fortune, il y en avait
d'autres qui pensaient très différemment, et parmi eux s'en trouvait un
couvert de gloire, qui avait la plume, la parole, l'épée, c'est-à-dire tous
les instrumens à la fois, et la ferme volonté de s'en servir: c'était le
jeune et brillant vainqueur de Marengo. Il affichait hautement la
prétention d'être plus novateur, plus philosophe, plus révolutionnaire que
ses détracteurs. A l'entendre, rien n'était plus nouveau que d'édifier une
société dans un pays où il ne restait plus que des ruines; rien n'était
plus philosophique que de rendre au monde ses vieilles croyances; rien
n'était plus véritablement révolutionnaire que d'écrire dans les lois et de
propager par la victoire le grand principe de l'égalité civile.

Devant vous, messieurs, on peut exposer ces prétentions diverses; il ne
serait pas séant de les juger.

Le tribunat était le dernier asile laissé à l'opposition. La parole avait
exercé tant de ravage qu'on avait voulu se donner contre elle des
garanties, en la séparant de la délibération. Dans la constitution
consulaire, un corps législatif délibérait sans parler; et à côté de lui un
autre corps, le tribunat, parlait sans délibérer. Singulière précaution, et
qui fut vaine! Ce tribunat, institué pour parler, parla en effet. Il
combattit les mesures proposées par le premier consul; il repoussa le Code
civil; il dit timidement, mais il dit enfin ce qu'au dehors mille journaux
répétaient avec violence. Le gouvernement, dans un coupable mouvement de
colère, brisa ses résistances, étouffa le tribunat, et fit succéder un
profond silence à ces dernières agitations.

Aujourd'hui, messieurs, rien de pareil n'existe: on n'a point séparé les
corps qui délibèrent des corps qui discutent; deux tribunes retentissent
sans cesse; la presse élève ses cent voix. Livré à soi, tout cela marche.
Un gouvernement pacifique supporte ce que ne put pas supporter un
gouvernement illustré par la victoire. Pourquoi, messieurs? parce que la
liberté, possible aujourd'hui à la suite d'une révolution pacifique, ne
l'était pas alors à la suite d'une révolution sanglante.

Les hommes de ce temps avaient à se dire d'effrayantes vérités. Ils avaient
versé le sang les uns des autres; ils s'étaient réciproquement dépouillés;
quelques-uns avaient porté les armes contre leur patrie. Ils ne pouvaient
être en présence avec la faculté de parler et d'écrire, sans s'adresser des
reproches cruels. La liberté n'eût été pour eux qu'un échange d'affreuses
récriminations.

Messieurs, il est des temps où toutes choses peuvent se dire impunément, où
l'on peut sans danger reprocher aux hommes publics d'avoir opprimé les
vaincus, trahi leur pays, manqué à l'honneur; c'est quand ils n'ont rien
fait de pareil; c'est quand ils n'ont ni opprimé les vaincus, ni trahi leur
pays, ni manqué à l'honneur. Alors cela peut se dire sans danger, parce que
cela n'est pas: alors la liberté peut affliger quelquefois les coeurs
honnêtes; mais elle ne peut pas bouleverser la société. Mais
malheureusement en 1800 il y avait des hommes qui pouvaient dire à
d'autres: Vous avez égorgé mon père et mon fils, vous détenez mon bien,
vous étiez dans les rangs de l'étranger. Napoléon ne voulut plus qu'on
pût s'adresser de telles paroles. Il donna aux haines les distractions de
la guerre; il condamna au silence dans lequel elles ont expiré, les
passions fatales qu'il fallait laisser éteindre. Dans ce silence, une
France nouvelle, forte, compacte, innocente, s'est formée, une France qui
n'a rien de pareil à se dire, dans laquelle la liberté est possible, parce
que nous, hommes du temps présent, nous avons des erreurs, nous n'avons pas
de crimes à nous reprocher.

M. Andrieux sorti du tribunal, eût été réduit à une véritable pauvreté sans
les lettres, qu'il aimait, et qui le payèrent bientôt de son amour. Il
composa quelques ouvrages pour le théâtre, qui eurent moins de succès que
_les Étourdis_, mais qui confirmèrent sa réputation d'excellent écrivain.
Il composa surtout des contes qui sont aujourd'hui dans la mémoire de tous
les appréciateurs de la saine littérature, et qui sont des modèles de grâce
et de bon langage. Le frère du premier consul, cherchant à dépenser
dignement une fortune inespérée, assura à M. Andrieux une existence douce
et honorable en le nommant son bibliothécaire. Bientôt, à ce bienfait, la
Providence en ajouta un autre: M. Andrieux trouva l'occasion que ses goûts
et la nature de son esprit lui faisaient rechercher depuis long-temps,
celle d'exercer l'enseignement. Il obtint la chaire de littérature de
l'École polytechnique, et plus tard celle du Collège de France.

Lorsqu'il commença la carrière du professorat, M. Andrieux était âgé de
quarante ans. Il avait traversé une longue révolution, et il avait été
rendu plein de souvenirs à une vie paisible. Il avait des goûts modérés,
une imagination douce et enjouée, un esprit fin, lucide, parfaitement
droit, et un coeur aussi droit que son esprit. S'il n'avait pas produit des
ouvrages d'un ordre supérieur, il s'était du moins assez essayé dans les
divers genres de littérature pour connaître tous les secrets de
l'art; enfin, il avait conservé un talent de narrer avec grâce, presque
égal à celui de Voltaire. Avec une telle vue, de telles facultés, une
bienveillance extrême pour la jeunesse, on peut dire qu'il réunissait
presque toutes les conditions du critique accompli.

Aujourd'hui, messieurs, dans cet auditoire qui m'entoure, comme dans tous
les rangs de la société, il y a des témoins qui se rappellent encore
M. Andrieux enseignant la littérature au Collège de France. Sans leçon
écrite, avec sa simple mémoire, avec son immense instruction toujours
présente, avec les souvenirs d'une longue vie, il montait dans sa chaire,
toujours entourée d'un auditoire nombreux. On faisait, pour l'entendre un
silence profond. Sa voix faible et cassée, mais claire dans le silence,
s'animait par degré, prenait un accent naturel et pénétrant. Tour à tour
mêlant ensemble la plus saine critique, la morale la plus pure, quelquefois
même des récits piquans, il attachait, entraînait son auditoire, par un
enseignement qui était moins une leçon qu'une conversation pleine d'esprit
et de grâce. Presque toujours son cours se terminait par une lecture; car
on aimait surtout à l'entendre lire avec un art exquis, des vers ou de la
prose de nos grands écrivains. Tout le monde s'en allait charmé de ce
professeur aimable, qui donnait à la jeunesse la meilleure des
instructions, celle d'un homme de bien, éclairé, spirituel, éprouvé par la
vie, épanchant ses idées, ses souvenirs, son âme enfin, qui était si bonne
à montrer tout entière.

Je n'aurais pas achevé ma tâche, si je ne rappelais devant vous les
opinions littéraires d'un homme qui a été si long-temps l'un de nos
professeurs les plus renommés. M. Andrieux avait un goût pur, sans
toutefois être exclusif. Il ne condamnait ni la hardiesse d'esprit, ni les
tentatives nouvelles. Il admirait beaucoup le théâtre anglais; mais en
admirant Shakspeare, il estimait beaucoup moins ceux qui se sont inspirés
de ses ouvrages. L'originalité du grand tragique anglais, disait-il, est
vraie. Quand il est singulier ou barbare, ce n'est pas qu'il veuille
l'être; c'est qu'il l'est naturellement, par l'effet de son caractère, de
son temps, de son pays. M. Andrieux pardonnait au génie d'être quelquefois
barbare, mais non pas de chercher à l'être. Il ajoutait que quiconque se
fait ce qu'il n'est pas, est sans génie. Le vrai génie consiste disait-il,
à être tel que la nature vous a fait, c'est-à-dire hardi, incorrect, dans
le siècle et la patrie de Shakspeare; pur, régulier et poli, dans le siècle
et la patrie de Racine. Être autrement, disait-il, c'est imiter. Imiter
Racine ou Shakspeare, être classique à l'école de l'un ou à l'école de
l'autre, c'est toujours imiter; et imiter, c'est n'avoir pas de génie.

En fait de langage, M. Andrieux tenait à la pureté, à l'élégance, et il en
était aujourd'hui un modèle accompli. Il disait qu'il ne comprenait pas les
essais faits sur une langue dans le but de la renouveler. Le propre d'une
langue c'était, suivant lui, d'être une convention admise et comprise de
tout le monde. Dès-lors, disait-il, la fixité est de son essence, et la
fixité, ce n'est pas la stérilité. On peut faire une révolution complète
dans les idées, sans être obligé de bouleverser la langue pour les
exprimer. De Bossuet et Pascal à Montesquieu et Voltaire, quel immense
changement d'idées! A la place de la foi, le doute; à la place du respect
le plus profond pour les institutions existantes, l'agression la plus
hardie: eh bien, pour rendre des idées si différentes, a-t-il fallu créer
ou des mots nouveaux ou des constructions nouvelles? Non; c'est dans la
langue pure et coulante de Racine que Voltaire a exprimé les pensées les
plus étrangères au siècle de Racine. Défiez-vous, ajoutait M. Andrieux, des
gens qui disent qu'il faut renouveler la langue; c'est qu'ils cherchent à
produire avec des mots, des effets qu'ils ne savent pas produire avec des
idées. Jamais un grand penseur ne s'est plaint de la langue comme d'un lien
qu'il fallût briser. Pascal, Bossuet, Montesquieu, écrivains caractérisés
s'il en fut jamais, n'ont jamais élevé de telles plaintes; ils ont
grandement pensé, naturellement écrit, et l'expression naturelle de leurs
grandes pensées en a fait de grands écrivains.

Je ne reproduis qu'en hésitant ces maximes d'une orthodoxie fort contestée
aujourd'hui, et je ne les reproduis que parce qu'elles sont la pensée
exacte de mon savant prédécesseur; car, messieurs, je l'avouerai, la
destinée m'a réservé assez d'agitations, assez de combats d'un autre genre,
pour ne pas rechercher volontiers de nouveaux adversaires. Ces
belles-lettres, qui furent mon sol natal, je me les représente comme un
asile de paix. Dieu me préserve d'y trouver encore des partis et leurs
chefs, la discorde et ses clameurs! Aussi, je me hâte de dire que rien
n'était plus bienveillant et plus doux que le jugement de M. Andrieux sur
toutes choses, et que ce n'est pas lui qui eût mêlé du fiel aux questions
littéraires de notre époque. Disciple de Voltaire, il ne condamnait que ce
qui l'ennuyait; il ne repoussait que ce qui pouvait corrompre les esprits
et les âmes.

M. Andrieux s'est doucement éteint dans les travaux agréables et faciles de
renseignement et du secrétariat perpétuel; il s'est éteint au milieu d'une
famille chérie, d'amis empressés; il s'est éteint sans douleurs, presque
sans maladie, et, si j'ose le dire, parce qu'il avait assez vécu, suivant
la nature et suivant ses propres désirs.

Il est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes
d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande
considération, content de voir la révolution française triomphant sans
désordre et sans excès.

En terminant ce simple tableau d'une carrière pure et honorée,
arrêtons-nous un instant devant ce siècle orageux qui entraîna dans son
cours la modeste vie de M. Andrieux; contemplons ce siècle immense qui
emporta tant d'existences et qui emporte encore les nôtres.

Je suis ici, je le sais, non devant une assemblée politique, mais devant
une Académie. Pour vous, messieurs, le monde n'est point une arène, mais un
spectacle, devant lequel le poète s'inspire, l'historien observe, le
philosophe médite. Quel temps, quelles choses, quels hommes, depuis cette
mémorable année 1789 jusqu'à cette autre année non moins mémorable de 1830!
La vieille société française du dix-huitième siècle, si polie, mais si mal
ordonnée, finit dans un orage épouvantable. Une couronne tombe avec fracas,
entraînant la tête auguste qui la portait. Aussitôt, et sans intervalle,
sont précipitées les têtes les plus précieuses et les plus illustres:
génie, héroïsme, jeunesse, succombent sous la fureur des factions, qui
s'irritent de tout ce qui charme les hommes. Les partis se suivent, se
poussent à l'échafaud, jusqu'au terme que Dieu a marqué aux passions
humaines; et de ce chaos sanglant, sort tout à coup un génie
extraordinaire, qui saisit cette société agitée, l'arrête, lui donne à la
fois l'ordre, la gloire, réalise le plus vrai de ses besoins, l'égalité
civile, ajourne la liberté qui l'eût gêné dans sa marche, et court porter à
travers le monde les vérités puissantes de la révolution française. Un jour
sa bannière à trois couleurs éclate sur les hauteurs du Mont-Thabor, un
jour sur le Tage, un dernier jour sur le Borysthène. Il tombe enfin,
laissant le monde rempli de ses oeuvres, l'esprit humain plein de son
image; et le plus actif des mortels va mourir, mourir d'inaction, dans une
île du grand Océan!

Après tant et de si magiques événemens, il semble que le monde épuisé doive
s'arrêter; mais il marche et marche encore. Une vieille dynastie,
préoccupée de chimériques regrets, lutte avec la France, et déchaîne
de nouveaux orages; un trône tombe de nouveau; les imaginations
s'ébranlent, mille souvenirs effrayans se réveillent, lorsque, tout à coup
cette destinée mystérieuse qui conduit la France à travers les écueils
depuis quarante années, cherche, trouve, élève un prince, qui a vu,
traversé, conservé en sa mémoire tous ces spectacles divers, qui fut
soldat, proscrit, instituteur; la destinée le place sur ce trône entouré de
tant d'orages, et aussitôt le calme renaît, l'espérance rentre dans les
coeurs, et la vraie liberté commence.

Voilà, messieurs, les grandeurs auxquelles nous avons assisté. Quel que
soit ici notre âge, nous en avons tous vu une partie, et beaucoup d'entre
nous les ont vues toutes. Quand on nous enseignait, dans notre enfance, les
annales du monde, on nous parlait des orages de l'antique Forum, des
proscriptions de Sylla, de la mort tragique de Cicéron; on nous parlait des
infortunes des rois, des malheurs de Charles 1er, de l'aveuglement de
Jacques II, de la prudence de Guillaume III; on nous entretenait aussi du
génie des grands capitaines, on nous entretenait d'Alexandre, de César, on
nous charmait du récit de leur grandeur, des séductions attachées à leur
génie, et nous aurions désiré connaître de nos propres yeux ces hommes
puissans et immortels.

Eh bien! messieurs, nous avons rencontré, vu, touché nous-mêmes en réalité
toutes ces choses et ces hommes; nous avons vu un Forum aussi sanglant que
celui de Rome, nous avons vu la tête des orateurs portée à la tribune aux
harangues; nous avons vu des rois plus malheureux que Charles 1er, plus
tristement aveuglés que Jacques II; nous voyons tous les jours la prudence
de Guillaume; et nous avons vu César, César lui-même! Parmi vous qui
m'écoutez, il y a des témoins qui ont eu la gloire de l'approcher, de
rencontrer son regard étincelant, d'entendre sa voix, de recueillir ses
ordres de sa propre bouche, et de courir les exécuter à travers la fumée
des champs de bataille. S'il faut des émotions au poëte, des scènes
vivantes à l'historien, des vicissitudes instructives au philosophe, que
vous manque-t-il, poëtes, historiens, philosophes de notre âge, pour
produire des oeuvres dignes d'une postérité reculée!

Si, comme on l'a dit souvent, des troubles, puis un profond repos, sont
nécessaires pour féconder l'esprit humain, certes ces deux conditions sont
bien remplies aujourd'hui. L'histoire dit qu'en Grèce les arts fleurirent
après les troubles d'Athènes, et sous l'influence paisible de Périclès;
qu'à Rome, ils se développèrent après les dernières convulsions de la
république mourante, et sous le beau règne d'Auguste; qu'en Italie ils
brillèrent sous les derniers Médicis, quand les républiques italiennes
expiraient, et chez nous, sous Louis XIV, après la Fronde. S'il en devait
toujours être ainsi, nous devrions espérer, Messieurs, de beaux fruits de
notre siècle.

Il ne m'est pas permis de prendre ici la parole pour ceux de mes
contemporains qui ont consacré leur vie aux arts, qui animent la toile ou
le marbre, qui transportent les passions humaines sur la scène; c'est à eux
à dire s'ils se sentent inspirés par ces spectacles si riches! Je
craindrais moins de parler ici pour ceux qui cultivent les sciences, qui
retracent les annales des peuples, qui étudient les lois du monde
politique. Pour ceux-là, je crois le sentir, une belle époque s'avance.
Déjà trois grands hommes, Laplace, Lagrange, Cuvier, ont glorieusement
ouvert le siècle. Des esprits jeunes et ardens se sont élancés sur leurs
traces. Les uns étudient l'histoire immémoriale de notre planète, et se
préparent à éclairer l'histoire de l'espèce humaine par celle du globe
qu'elle habite. D'autres, saisis d'un ardent amour de l'humanité, cherchent
à soumettre les élémens à l'homme pour améliorer sa condition. Déjà nous
avons vu la puissance de la vapeur traverser les mers, réunir les mondes;
nous allons la voir bientôt parcourir les continens eux-mêmes, franchir
tous les obstacles terrestres, abolir les distances, et rapprochant l'homme
de l'homme, ajouter des quantités infinies à la puissance de la société
humaine!

A côté de ces vastes travaux sur la nature physique, il s'en prépare
d'aussi beaux encore sur la nature morale. On étudie à la fois tous les
temps et tous les pays. De jeunes savans parcourent toutes les contrées.
Champollion expire, lisant déjà les annales jusqu'alors impénétrables de
l'antique Égypte. Abel Remusat succombe au moment ou il allait nous révéler
les secrets du monde oriental. De nombreux successeurs se disposent à les
suivre. J'ai devant moi le savant vénérable qui enseigne aux générations
présentes les langues de l'Orient. D'autres érudits sondent les profondeurs
de notre propre histoire, et tandis que ces matériaux se préparent, des
esprits créateurs se disposent à s'en emparer pour refaire les annales des
peuples. Quelques-uns plus hardis cherchent après Vico, après Herder, à
tracer l'histoire philosophique du monde; et peut-être notre siècle
verra-t-il le savant heureux qui, profitant des efforts de ses
contemporains, nous donnera enfin cette histoire générale, où seront
révélées les éternelles lois de la société humaine. Pour moi, je n'en doute
pas, notre siècle est appelé à produire des oeuvres dignes des siècles qui
l'ont précédé.

Les esprits de notre temps sont profondément érudits, et ils ont de plus
une immense expérience des hommes et des choses. Comment ces deux
puissances, l'érudition et l'expérience, ne féconderaient-elles pas leur
génie? Quand on a été élevé, abaissé par les révolutions, quand on a vu
tomber ou s'élever des rois, l'histoire prend une tout autre signification.
Oserai-je avouer, Messieurs, un souvenir tout personnel? Dans cette vie
agitée qui nous a été faite a tous depuis quatre ans, j'ai trouvé une seule
fois quelques jours de repos dans une retraite profonde. Je me hâtai de
saisir Thucydide, Tacite, Guichardin; et, en relisant ces grands
historiens, je fus surpris d'un spectacle tout nouveau. Leurs personnages
avaient, à mes yeux, une vie que je ne leur avais jamais connue. Ils
marchaient, parlaient, agissaient devant moi, je croyais les voir vivre
sous mes yeux, je croyais les reconnaître, je leur aurais donné des noms
contemporains. Leurs actions, obscures auparavant, prenaient un sens clair
et profond; c'est que je venais d'assister à une révolution, et de
traverser les orages des assemblées délibérantes.

Notre siècle, Messieurs, aura pour guides l'érudition et l'expérience.
Entre ces deux muses austères, mais puissantes, il s'avancera glorieusement
vers des vérités nouvelles et fécondes. J'ai, du moins, un ardent besoin
de l'espérer: je serais malheureux si je croyais à la stérilité de mon
temps. J'aime ma patrie, mais j'aime aussi, et j'aime tout autant mon
siècle. Je me fais de mon siècle une patrie dans le temps, comme mon pays
en est une dans l'espace, et j'ai besoin de rêver pour l'un et pour l'autre
un vaste avenir.

Au milieu de vous, fidèles et constans amis de la science, permettez-moi de
m'écrier: Heureux ceux qui prendront part aux nobles travaux de notre
temps! heureux ceux qui pourront être rendus à ces travaux, et qui
contribueront à cette oeuvre scientifique, historique et morale, que notre
âge est destiné à produire! La plus belle des gloires leur est réservée, et
surtout la plus pure, car les factions ne sauraient la souiller. En
prononçant ces dernières paroles, une image me frappe. Vous vous rappelez
tous qu'il y a deux ans, un fléau cruel ravageait la France, et, atteignant
à la fois tous les âges et tous les rangs, mit tour à tour en deuil
l'armée, la science, la politique. Deux cercueils s'en allèrent en terre
presque en même temps; ce fut le cercueil de M. Casimir Périer et celui de
M. Cuvier. La France fut émue en voyant disparaître le ministre dévoué qui
avait épuisé sa noble vie au service du pays. Mais, quelle ne fut pas son
émotion en voyant disparaître le savant illustre qui avait jeté sur elle
tant de lumières! Une douleur universelle s'exprima par toutes les bouches:
les partis eux-mêmes furent justes! Entre ces deux tombes, celle du savant
ou de l'homme politique, personne n'est appelé à faire son choix, car c'est
la destinée qui, sans nous, malgré nous, dès notre enfance, nous achemine
vers l'une ou vers l'autre; mais je le dis sincèrement, au milieu de vous,
heureuse la vie qui s'achève dans la tombe de Cuvier, et qui se recouvre,
en finissant, des palmes immortelles de la science!




       *       *       *       *       *





HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.




Je me propose d'écrire l'histoire d'une révolution mémorable, qui a
profondément agité les hommes, et qui les divise encore aujourd'hui. Je
ne me dissimule pas les difficultés de l'entreprise, car des passions que
l'on croyait étouffées sous l'influence du despotisme militaire, viennent
de se réveiller. Tout-à-coup des hommes accablés d'ans et de travaux ont
senti renaître en eux des ressentimens qui paraissaient apaisés, et nous
les ont communiqués, à nous, leurs fils et leurs héritiers. Mais si nous
avons à soutenir la même cause, nous n'avons pas à défendre leur conduite,
et nous pouvons séparer la liberté de ceux qui l'ont bien ou mal servie,
tandis que nous avons l'avantage d'avoir entendu et observé ces vieillards,
qui, tout pleins encore de leurs souvenirs, tout agités de leurs
impressions, nous révèlent l'esprit et le caractère des partis, et nous
apprennent à les comprendre. Peut-être le moment où les acteurs vont
expirer est-il le plus propre à écrire l'histoire: on peut recueillir
leur témoignage sans partager toutes leurs passions.

Quoi qu'il en soit, j'ai tâché d'apaiser en moi tout sentiment de haine, je
me suis tour à tour figuré que, né sous le chaume, animé d'une juste
ambition, je voulais acquérir ce que l'orgueil des hautes classes m'avait
injustement refusé; ou bien qu'élevé dans les palais, héritier d'antiques
privilèges, il m'était douloureux de renoncer à une possession que je
prenais pour une propriété légitime. Dès lors je n'ai pu m'irriter; j'ai
plaint les combattans, et je me suis dédommagé en adorant les âmes
généreuses.





ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.




CHAPITRE PREMIER.


ÉTAT MORAL ET POLITIQUE DE LA FRANCE A LA FIN DU DIX-HUITIEME SIECLE.

--AVÈNEMENT DE LOUIS XVI.--MAUREPAS, TURGOT ET NECKER, MINISTRES. CALONNE.
ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DE BRIENNE MINISTRE.--OPPOSITION DU PARLEMENT,
SON EXIL ET SON RAPPEL.--LE DUC D'ORLÉANS EXILÉ.--ARRESTATION DU CONSEILLER
D'ESPRÉMÉNIL.--NECKER EST RAPPELÉ ET REMPLACE DE BRIENNE.--NOUVELLE
ASSEMBLÉE DES NOTABLES.--DISCUSSIONS RELATIVES AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.
--FORMATION DES CLUBS.--CAUSES DE LA RÉVOLUTION.--PREMIÈRES ÉLECTIONS DES
DÉPUTÉS AUX ÉTATS-GÉNÉRAUX.--INCENDIE DE LA MAISON RÉVEILLON.--LE DUC
D'ORLÉANS; SON CARACTÈRE.


On connaît les révolutions de la monarchie française; on sait qu'au milieu
des Gaules à moitié sauvages, les Grecs, puis les Romains, apportèrent
leurs armes et leur civilisation; qu'après eux, les barbares y établirent
leur hiérarchie militaire; que cette hiérarchie, transmise des personnes
aux terres, y fut comme immobilisée, et forma ainsi le système féodal.
L'autorité s'y partagea entre le chef féodal appelé roi, et les chefs
secondaires appelés vassaux, qui à leur tour étaient rois de leurs propres
sujets. Dans notre temps, où le besoin de s'accuser a fait rechercher les
torts réciproques, on nous a suffisamment appris que l'autorité fut d'abord
disputée par les vassaux, ce que font toujours ceux qui sont le plus
rapprochés d'elle; que cette autorité fut ensuite partagée entre eux, ce
qui forma l'anarchie féodale; et qu'enfin elle retourna au trône, où elle
se concentra en despotisme sous Louis XI, Richelieu et Louis XIV. La
population française s'était progressivement affranchie par le travail,
première source de la richesse et de la liberté. Agricole d'abord, puis
commerçante et manufacturière, elle acquit une telle importance qu'elle
forma la nation tout entière. Introduite en suppliante dans les
états-généraux, elle n'y parut qu'à genoux, pour y être taillée à merci et
miséricorde; bientôt même Louis XIV annonça qu'il ne voulait plus de ces
assemblées si soumises, et il le déclara aux parlemens, en bottes et le
fouet à la main. On vit dès lors à la tête de l'état un roi muni d'un
pouvoir mal défini en théorie, mais absolu dans la pratique; des grands qui
avaient abandonné leur dignité féodale pour la faveur du monarque, et qui
se disputaient par l'intrigue ce qu'on leur livrait de la substance des
peuples; au-dessous une population immense, sans autre relation avec cette
aristocratie royale qu'une soumission d'habitude et l'acquittement des
impôts. Entre la cour et le peuple se trouvaient des parlemens investis du
pouvoir de distribuer la justice et d'enregistrer les volontés royales.
L'autorité est toujours disputée: quand ce n'est pas dans les assemblées
légitimes de la nation, c'est dans le palais même du prince. On sait qu'en
refusant de les enregistrer, les parlemens arrêtaient l'effet des volontés
royales; ce qui finissait par un lit de justice et une transaction, quand
le roi était faible, et par une soumission entière, quand le roi était
fort. Louis XIV n'eut pas même à transiger, car sous son règne aucun
parlement n'osa faire des remontrances: il entraîna la nation à sa suite,
et elle le glorifia des prodiges qu'elle faisait elle-même dans la guerre,
dans les arts et les sciences. Les sujets et le monarque furent unanimes,
et tendirent vers un même but. Mais Louis XIV était à peine expiré, que le
régent offrit aux parlemens l'occasion de se venger de leur longue nullité.
La volonté du monarque, si respectée de son vivant, fut violée après sa
mort, et son testament cassé. L'autorité fut alors remise en litige, et une
longue lutte commença entre les parlemens, le clergé et la cour, en
présence d'une nation épuisée par de longues guerres, et fatiguée de
fournir aux prodigalités de ses maîtres, livrés tour à tour au goût des
voluptés ou des armes. Jusque-là elle n'avait eu du génie que pour le
service et les plaisirs du monarque; elle en eut alors pour son propre
usage, et s'en servit à examiner ses intérêts. L'esprit humain passe
incessamment d'un objet à l'autre. Du théâtre, de la chaire religieuse et
funèbre, le génie français se porta vers les sciences morales et
politiques; et alors tout fut changé. Qu'on se figure, pendant un siècle
entier, les usurpateurs de tous les droits nationaux se disputant une
autorité usée; les parlemens poursuivant le clergé, le clergé poursuivant
les parlemens; ceux-ci contestant l'autorité de la cour; la cour,
insouciante et tranquille au sein de cette lutte, dévorant la substance des
peuples au milieu des plus grands désordres; la nation, enrichie et
éveillée, assistant à ces divisions, s'armant des aveux des uns contre les
autres, privée de toute action politique, dogmatisant avec audace et
ignorance, parce qu'elle était réduite à des théories; aspirant surtout à
recouvrer son rang en Europe, et offrant en vain son or et son sang pour
reprendre une place que la faiblesse de ses maîtres lui avait fait perdre:
tel fut le dix-huitième siècle.

Le scandale avait été poussé à son comble lorsque Louis XVI, prince
équitable, modéré dans ses goûts, négligemment élevé, mais porté au bien
par un penchant naturel, monta fort jeune sur le trône[1]. Il appela auprès
de lui un vieux courtisan pour lui donner le soin de son royaume, et
partagea sa confiance entre Maurepas et la reine, jeune princesse
autrichienne, vive, aimable, et exerçant sur lui le plus grand ascendant.
Maurepas et la reine ne s'aimaient pas; le roi, cédant tantôt à son
ministre, tantôt à son épouse, commença de bonne heure la longue carrière
de ses incertitudes. Ne se dissimulant pas l'état de son royaume, il en
croyait les philosophes sur ce point; mais, élevé dans les sentimens les
plus chrétiens, il avait pour eux le plus grand éloignement. La voix
publique, qui s'exprimait hautement, lui désigna Turgot, de la société des
économistes, homme simple, vertueux, doué d'un caractère ferme, d'un génie
lent, mais opiniâtre et profond. Convaincu de sa probité, charmé de ses
projets de réformes, Louis XVI a répété souvent: «Il n'y a que moi et
Turgot qui soyons les amis du peuple.» Les réformes de Turgot échouèrent
par la résistance des premiers ordres de l'état, intéressés à conserver
tous les genres d'abus que le ministre austère voulait détruire. Louis XVI
le renvoya avec regret. Pendant sa vie, qui ne fut qu'un long martyre, il
eut toujours la douleur d'entrevoir le bien, de le vouloir sincèrement, et
de manquer de la force nécessaire pour l'exécuter.

Le roi, placé entre la cour, les parlemens et le public, exposé aux
intrigues et aux suggestions de tout genre, changea tour à tour de
ministres: cédant encore une fois à la voix publique et à la nécessité
des réformes, il appela aux finances Necker[2], Génevois enrichi par des
travaux de banque, partisan et disciple de Colbert, comme Turgot l'était de
Sully; financier économe et intègre, mais esprit vain, ayant la prétention
d'être modérateur en toutes choses, philosophie, religion, liberté, et,
trompé par les éloges de ses amis et du public, se flattant de conduire et
d'arrêter les esprits au point où s'arrêtait le sien.

Necker rétablit l'ordre dans les finances, et trouva les moyens de suffire
aux frais considérables de la guerre d'Amérique. Génie moins vaste, mais
plus flexible que Turgot, disposant surtout de la confiance des
capitalistes, il trouva pour le moment des ressources inattendues, et fit
renaître la confiance. Mais il fallait plus que des artifices financiers
pour terminer les embarras du trésor, et il essaya le moyen des réformes.
Les premiers ordres ne furent pas plus faciles pour lui qu'ils ne l'avaient
été pour Turgot: les parlemens, instruits de ses projets, se réunirent
contre lui, et l'obligèrent à se retirer.

La conviction des abus était universelle; on en convenait partout; le roi
le savait et en souffrait cruellement. Les courtisans, qui jouissaient de
ces abus, auraient voulu voir finir les embarras du trésor, mais sans qu'il
leur en coûtât un seul sacrifice. Ils dissertaient à la cour, et y
débitaient des maximes philosophiques; ils s'apitoyaient à la chasse sur
les vexations exercées à l'égard du laboureur; on les avait même vus
applaudir à l'affranchissement des Américains, et recevoir avec honneur les
jeunes Français qui revenaient du Nouveau-Monde. Les parlemens invoquaient
aussi l'intérêt du peuple, alléguaient avec hauteur les souffrances du
pauvre, et cependant s'opposaient à l'égale répartition de l'impôt, ainsi
qu'à l'abolition des restes de la barbarie féodale. Tous parlaient du bien
public, peu le voulaient; et le peuple, ne démêlant pas bien encore ses
vrais amis, applaudissait tous ceux qui résistaient au pouvoir, son ennemi
le plus apparent.

En écartant Turgot et Necker, on n'avait pas changé l'état des choses; la
détresse du trésor était la même: on aurait consenti long-temps encore à se
passer de l'intervention de la nation, mais il fallait exister, il fallait
fournir aux prodigalités de la cour. La difficulté écartée un moment par la
destitution d'un ministre, par un emprunt, ou par l'établissement forcé
d'un impôt, reparaissait bientôt plus grande, comme tout mal négligé. On
hésitait comme il arrive toujours lorsqu'il faut prendre un parti redouté,
mais nécessaire. Une intrigue amena au ministère M. de Calonne, peu
favorisé de l'opinion parce qu'il avait contribué à la persécution de La
Chalotais[3]. Calonne, spirituel, brillant, fécond en ressources, comptait
sur son génie, sur la fortune et sur les hommes, et se livrait à l'avenir
avec la plus singulière insouciance. Son opinion était qu'il ne fallait
point s'alarmer d'avance, et ne découvrir le mal que la veille du jour où
on voulait le réparer. Il séduisit la cour par ses manières, la toucha par
son empressement à tout accorder, procura au roi et à tous quelques instans
plus faciles, et fit succéder aux plus sinistres présages un moment de
bonheur et d'aveugle confiance.

Cet avenir sur lequel on avait compté approchait; il fallait enfin prendre
des mesures décisives. On ne pouvait charger le peuple de nouveaux impôts,
et cependant les caisses étaient vides. Il n'y avait qu'un moyen d'y
pourvoir, c'était de réduire la dépense par la suppression des grâces, et,
ce moyen ne suffisant pas, d'étendre l'impôt sur un plus grand nombre de
contribuables, c'est-à-dire sur la noblesse et le clergé. Ces projets,
successivement tentés par Turgot et par Necker, et repris par Calonne, ne
parurent à celui-ci susceptibles de réussir qu'autant qu'on obtiendrait le
consentement des privilégiés eux-mêmes. Calonne imagina donc de les réunir
dans une assemblée, appelée des notables, pour leur soumettre ses plans et
arracher leur consentement, soit par adresse, soit par conviction[4].
L'assemblée était composée de grands, pris dans la noblesse, le clergé et
la magistrature; d'une foule de maîtres des requêtes et de quelques
magistrats des provinces. Au moyen de cette composition, et surtout avec le
secours des grands seigneurs populaires et philosophes, qu'il avait eu soin
d'y faire entrer, Calonne se flatta de tout emporter.

Le ministre trop confiant s'était mépris. L'opinion publique ne lui
pardonnait pas d'occuper la place de Turgot et de Necker. Charmée surtout
qu'on obligeât un ministre à rendre des comptes, elle appuya la résistance
des notables. Les discussions les plus vives s'engagèrent. Calonne eut le
tort de rejeter sur ses prédécesseurs, et en partie sur Necker, l'état du
trésor. Necker répondit, fut exilé, et l'opposition n'en devint que plus
vive. Calonne suffit à tout avec présence d'esprit et avec calme. Il fit
destituer M. de Miroménil, garde-des-sceaux, qui conspirait avec les
parlemens. Mais son triomphe ne fut que de deux jours. Le roi, qui
l'aimait, lui avait promis plus qu'il ne pouvait, en s'engageant à le
soutenir. Il fut ébranlé par les représentations des notables, qui
promettaient d'obtempérer aux plans de Calonne, mais à condition qu'on en
laisserait l'exécution à un ministre plus moral et plus digne de confiance.
La reine, par les suggestions de l'abbé de Vermont, proposa et fit accepter
au roi un ministre nouveau, M. de Brienne, archevêque de Toulouse, et l'un
des notables qui avaient le plus contribué à la perte de Calonne, dans
l'espoir de lui succéder[5].

L'archevêque de Toulouse, avec un esprit obstiné et un caractère faible,
rêvait le ministère depuis son enfance, et poursuivait par tous les moyens
cet objet de ses voeux. Il s'appuyait principalement sur le crédit des
femmes, auxquelles il cherchait et réussissait à plaire. Il faisait vanter
partout son administration du Languedoc. S'il n'obtint pas en arrivant
au ministère la faveur qui aurait entouré Necker, il eut aux yeux du public
le mérite de remplacer Calonne. Il ne fut pas d'abord premier ministre,
mais il le devint bientôt. Secondé par M. de Lamoignon, garde-des-sceaux,
ennemi opiniâtre des parlemens, il commença sa carrière avec assez
d'avantage. Les notables, engagés par leurs promesses, consentirent avec
empressement à tout ce qu'ils avaient d'abord refusé: impôt territorial,
impôt du timbre, suppression des corvées, assemblées provinciales, tout fut
accordé avec affectation. Ce n'était point à ces mesures, mais à leur
auteur, qu'on affectait d'avoir résisté; l'opinion publique triomphait.
Calonne était poursuivi de malédictions, et les notables, entourés du
suffrage public, regrettaient cependant un honneur acquis au prix des plus
grands sacrifices. Si M. de Brienne eût su profiter des avantages de sa
position, s'il eût poursuivi avec activité l'exécution des mesures
consenties par les notables, s'il les eût toutes à la fois et sans délai
présentées au parlement, à l'instant où l'adhésion des premiers ordres
semblait obligée, c'en était fait peut-être: le parlement, pressé de toutes
parts, aurait consenti à tout, et cette transaction, quoique partielle et
forcée, eût probablement retardé pour long-temps la lutte qui s'engagea
bientôt.

Rien de pareil n'eut lieu. Par des délais imprudens, on permit les retours;
on ne présenta les édits que l'un après l'autre; le parlement eut le temps
de discuter, de s'enhardir, et de revenir sur l'espèce de surprise faite
aux notables. Il enregistra, après de longues discussions, l'édit portant
la seconde abolition des corvées, et un autre permettant la libre
exportation des grains. Sa haine se dirigeait surtout contre la subvention
territoriale; mais il craignait, par un refus, d'éclairer le public, et de
lui laisser voir que son opposition était tout intéressée. Il hésitait,
lorsqu'on lui épargna cet embarras en présentant ensemble l'édit sur le
timbre et sur la subvention territoriale, mais surtout en commençant la
délibération par celui du timbre. Le parlement put ainsi refuser le premier
sans s'expliquer sur le second; et, en attaquant l'impôt du timbre qui
affectait la majorité des contribuables, il sembla défendre les intérêts
publics. Dans une séance où les pairs assistèrent, il dénonça les abus, les
scandales et les prodigalités de la cour, et demanda des états de dépenses.
Un conseiller, jouant sur le mot, s'écria: «Ce ne sont pas des états, mais
des états-généraux qu'il nous faut!» Cette demande inattendue frappa tout
le monde d'étonnement. Jusqu'alors on avait résisté parce qu'on souffrait;
on avait secondé tous les genres d'opposition, favorables ou non à la cause
populaire, pourvu qu'ils fussent dirigés contre la cour, à laquelle on
rapportait tous les maux. Cependant on ne savait trop ce qu'il fallait
désirer: on avait toujours été si loin d'influer sur le gouvernement, on
avait tellement l'habitude de s'en tenir aux plaintes, qu'on se plaignait
sans concevoir l'idée d'agir ni de faire une révolution. Un seul mot
prononcé offrit un but inattendu; chacun le répéta, et les états-généraux
furent demandés à grands cris.

D'Espréménil, jeune conseiller, orateur emporté, agitateur sans but,
démagogue dans les parlemens, aristocrate dans les états-généraux, et qui
fut déclaré en état de démence par un décret de l'assemblée constituante,
d'Espréménil se montra dans cette occasion l'un des plus violens
déclamateurs parlementaires. Mais l'opposition était conduite secrètement
par Duport, jeune homme doué d'un esprit vaste, d'un caractère ferme et
persévérant, qui seul peut-être, au milieu de ces troubles, se proposait un
avenir, et voulait conduire sa compagnie, la cour et la nation, à un but
tout autre que celui d'une aristocratie parlementaire.

Le parlement était divisé en vieux et jeunes conseillers. Les premiers
voulaient faire contre-poids à l'autorité royale pour donner de
l'importance à leur compagnie; les seconds, plus ardens et plus sincères,
voulaient introduire la liberté dans l'état, sans bouleverser néanmoins le
système politique sous lequel ils étaient nés. Le parlement fit un aveu
grave: il reconnut qu'il n'avait pas le pouvoir de consentir les impôts;
qu'aux états-généraux seuls appartenait le droit de les établir; et il
demanda au roi la communication des états de recettes et de dépenses.

Cet aveu d'incompétence et même d'usurpation, puisque le parlement s'était
jusqu'alors arrogé le droit de consentir les impôts, cet aveu dut étonner.
Le prélat-ministre, irrité de cette opposition, manda aussitôt le parlement
à Versailles, et fit enregistrer les deux édits dans un lit de justice[6].
Le parlement, de retour à Paris, fit des protestations, et ordonna des
poursuites contre les prodigalités de Calonne. Sur-le-champ une décision du
conseil cassa ses arrêtés et l'exila à Troyes[7].
Telle était la situation des choses le 15 août 1787. Les deux frères du
roi, Monsieur et le comte d'Artois, furent envoyés, l'un à la cour des
comptes, et l'autre à la cour des aides, pour y faire enregistrer les
édits. Le premier, devenu populaire par les opinions qu'il avait
manifestées dans l'assemblée des notables, fut accueilli par les
acclamations d'une foule immense, et reconduit jusqu'au Luxembourg au
milieu des applaudissemens universels. Le comte d'Artois, connu pour avoir
soutenu Calonne, fut accueilli par des murmures; ses gens furent attaqués,
et on fut obligé de recourir à la force armée.

Les parlemens avaient autour d'eux une clientèle nombreuse, composée de
légistes, d'employés du palais, de clercs, d'étudians, population active,
remuante et toujours prête à s'agiter pour leur cause. A ces alliés
naturels des parlemens se joignaient les capitalistes, qui craignaient la
banqueroute; les classes éclairées, qui étaient dévouées à tous les
opposans; et enfin la multitude, qui se range toujours à la suite des
agitateurs. Les troubles furent très graves, et l'autorité eut beaucoup de
peine à les réprimer.

Le parlement, séant à Troyes, s'assemblait chaque jour, et appelait les
causes. Ni avocats ni procureurs ne paraissaient, et la justice était
suspendue, comme il était arrivé tant de fois dans le courant du siècle.
Cependant les magistrats se lassaient de leur exil, et M. de Brienne était
sans argent. Il soutenait avec assurance qu'il n'en manquait pas, et
tranquillisait la cour inquiète sur ce seul objet; mais il n'en avait plus,
et, incapable de terminer les difficultés par une résolution énergique, il
négociait avec quelques membres du parlement. Ses conditions étaient un
emprunt de 440 millions, réparti sur quatre années, à l'expiration
desquelles les états-généraux seraient convoqués. A ce prix, Brienne
renonçait aux deux impôts, sujet de tant de discordes. Assuré de quelques
membres, il crut l'être de la compagnie entière, et le parlement fut
rappelé le 10 septembre.

Une séance royale eut lieu le 20 du même mois. Le roi vint en personne
présenter l'édit portant la création de l'emprunt successif, et la
convocation des états-généraux dans cinq ans. On ne s'était point expliqué
sur la nature de cette séance, et on ne savait si c'était un lit de
justice. Les visages étaient mornes, un profond silence régnait, lorsque le
duc d'Orléans se leva, les traits agités, et avec tous les signes d'une
vive émotion; il adressa la parole au roi, et lui demanda si cette séance
était un lit de justice ou une délibération libre. «C'est une séance
royale,» répondit le roi. Les conseillers Fréteau, Sabatier, d'Espréménil,
prirent la parole après le duc d'Orléans, et déclamèrent avec leur violence
ordinaire. L'enregistrement fut aussitôt forcé, les conseillers Fréteau et
Sabatier furent exilés aux îles d'Hyères, et le duc d'Orléans à
Villers-Cotterets. Les états-généraux furent renvoyés à cinq ans.

Tels furent les principaux évènemens de l'année 1787. L'année 1788 commença
par de nouvelles hostilités. Le 4 janvier, le parlement rendit un arrêté
contre les lettres de cachet, et pour le rappel des personnes exilées. Le
roi cassa cet arrêté; le parlement le confirma de nouveau.

Pendant ce temps, le duc d'Orléans, consigné à Villers-Cotterets, ne
pouvait se résigner à son exil. Ce prince, brouillé avec la cour, s'était
réconcilié avec l'opinion, qui d'abord ne lui était pas favorable. Dépourvu
à la fois de la dignité d'un prince et de la fermeté d'un tribun, il ne sut
pas supporter une peine aussi légère; et, pour obtenir son rappel, il
descendit jusqu'aux sollicitations, même envers la reine, son ennemie
personnelle. Brienne était irrité par les obstacles, sans avoir l'énergie
de les vaincre. Faible en Europe contre la Prusse, à laquelle il sacrifiait
la Hollande, faible en France contre les parlemens et les grands de l'état,
il n'était plus soutenu que par la reine, et en outre se trouvait souvent
arrêté dans ses travaux par une mauvaise santé. Il ne savait ni réprimer
les révoltes, ni faire exécuter les réductions décrétées par le roi; et,
malgré l'épuisement très-prochain du trésor, il affectait une inconcevable
sécurité. Cependant, au milieu de tant de difficultés, il ne négligeait pas
de se pourvoir de nouveaux bénéfices, et d'attirer sur sa famille de
nouvelles dignités.

Le garde-des-sceaux Lamoignon, moins faible, mais aussi moins influent que
l'archevêque de Toulouse, concerta avec lui un plan nouveau pour frapper la
puissance politique des parlemens, car c'était là le principal but du
pouvoir en ce moment. Il importait de garder le secret. Tout fut préparé en
silence: des lettres closes furent envoyées aux commandans des provinces;
l'imprimerie où se préparaient les édits fut entourée de gardes. On voulait
que le projet ne fût connu qu'au moment même de sa communication aux
parlemens. L'époque approchait, et le bruit s'était répandu qu'un grand
acte politique s'apprêtait. Le conseiller d'Espréménil parvint à séduire à
force d'argent un ouvrier imprimeur, et à se procurer un exemplaire des
édits. Il se rendit ensuite au palais, fit assembler ses collègues, et leur
dénonça hardiment le projet ministériel[8]. D'après ce projet, six grands
bailliages, établis dans le ressort du parlement de Paris, devaient
restreindre sa juridiction trop étendue. La faculté de juger en dernier
ressort, et d'enregistrer les lois et les édits, était transportée à une
cour plénière, composée de pairs, de prélats, de magistrats, de chefs
militaires, tous choisis par le roi. Le capitaine des gardes y avait même
voix délibérative. Ce plan attaquait la puissance judiciaire du parlement,
et anéantissait tout à fait sa puissance politique. La compagnie, frappée
de stupeur, ne savait quel parti prendre. Elle ne pouvait délibérer sur un
projet qui ne lui avait pas été soumis; et il lui importait cependant de ne
pas se laisser surprendre. Dans cet embarras elle employa un moyen tout à
la fois ferme et adroit, celui de rappeler et de consacrer dans un arrêté
tout ce qu'elle appelait lois constitutives de la monarchie, en ayant soin
de comprendre dans le nombre son existence et ses droits. Par cette mesure
générale, elle n'anticipait nullement sur les projets supposés du
gouvernement, et garantissait tout ce qu'elle voulait garantir.

En conséquence, il fut déclaré, le 5 mai, par le parlement de Paris:

«Que la France était une monarchie gouvernée par le roi, suivant les lois;
et que de ces lois, plusieurs, qui étaient fondamentales, embrassaient
et consacraient:

1° le droit de la maison régnante au trône, de mâle en mâle, par ordre de
primogéniture;
2° le droit de la nation d'accorder librement des subsides par l'organe des
états-généraux, régulièrement convoqués et composés;
3° les coutumes et les capitulations des provinces;
4° l'inamovibilité des magistrats;
5° le droit des cours de vérifier dans chaque province les volontés du
roi, et de n'en ordonner l'enregistrement qu'autant qu'elles étaient
conformes aux lois constitutives de la province, ainsi qu'aux lois
fondamentales de l'état;
6° le droit de chaque citoyen de n'être jamais traduit en aucune manière
par-devant d'autres juges que ses juges naturels, qui étaient ceux que la
loi désignait; et
7° le droit, sans lequel tous les autres étaient inutiles, de n'être
arrêté, par quelque ordre que ce fût, que pour être remis sans délai entre
les mains des juges compétens. Protestait ladite cour contre toute atteinte
qui serait portée aux principes ci-dessus exprimés.»

A cette résolution énergique le ministre répondit par le moyen d'usage,
toujours mal et inutilement employé: il sévit contre quelques membres
du parlement. D'Espréménil et Goislart de Monsalbert, apprenant qu'ils
étaient menacés, se réfugièrent au sein du parlement assemblé. Un officier,
Vincent d'Agoult, s'y rendit à la tête d'une compagnie, et, ne connaissant
pas les magistrats désignés, les appela par leur nom. Le plus grand silence
régna d'abord dans l'assemblée; puis les conseillers s'écrièrent qu'ils
étaient tous d'Espréménil. Enfin le vrai d'Espréménil se nomma, et suivit
l'officier chargé de l'arrêter. Le tumulte fut alors à son comble; le
peuple accompagna les magistrats en les couvrant d'applaudissemens. Trois
jours après, le roi, dans un lit de justice, fit enregistrer les édits;
et les princes et les pairs assemblés présentèrent l'image de cette cour
plénière qui devait succéder aux parlemens.

Le Châtelet rendit aussitôt un arrêté contre les édits. Le parlement de
Rennes déclara infâmes ceux qui entreraient dans la cour plénière. A
Grenoble, les habitans défendirent leurs magistrats contre deux régimens;
les troupes elles-mêmes, excitées à la désobéissance par la noblesse
militaire, refusèrent bientôt d'agir. Lorsque le commandant du Dauphiné
assembla ses colonels, pour savoir si on pouvait compter sur leurs soldats,
ils gardèrent tous le silence. Le plus jeune, qui devait parler le
premier, répondit qu'il ne fallait pas compter sur les siens, à commencer
par le colonel. A cette résistance le ministre opposa des arrêts du grand
conseil qui cassaient les décisions des cours souveraines, et il frappa
d'exil huit d'entre elles.

La cour, inquiétée par les premiers ordres, qui lui faisaient la guerre en
invoquant l'intérêt du peuple et en provoquant son intervention, eut
recours, de son côté, au même moyen; elle résolut d'appeler le tiers-état à
son aide, comme avaient fait autrefois les rois de France pour anéantir la
féodalité. Elle pressa alors de tous ses moyens la convocation des
états-généraux. Elle prescrivit des recherches sur le mode de leur réunion;
elle invita les écrivains et les corps savans à donner leur avis; et,
tandis que le clergé assemblé déclarait de son côté qu'il fallait
rapprocher l'époque de la convocation, la cour, acceptant le défi,
suspendit en même temps la réunion de la cour plénière, et fixa l'ouverture
des états-généraux au 1er mai 1789. Alors eut lieu la retraite de
l'archevêque de Toulouse[9], qui, par des projets hardis faiblement
exécutés, avait provoqué une résistance qu'il fallait ou ne pas exciter ou
vaincre. En se retirant, il laissa le trésor dans la détresse, le paiement
des rentes de l'Hôtel-de-Ville suspendu, toutes les autorités
en lutte, toutes les provinces en armes. Quant à lui, pourvu de huit cent
mille francs de bénéfices, de l'archevêché de Sens, et du chapeau de
cardinal, s'il ne fit pas la fortune publique, il fit du moins la sienne.
Pour dernier conseil, il engagea le roi à rappeler Necker au ministère des
finances, afin de s'aider de sa popularité contre des résistances devenues
invincibles.

C'est pendant les deux années 1787 et 1788 que les Français voulurent
passer des vaines théories à la pratique. La lutte des premières autorités
leur en avait donné le désir et l'occasion. Pendant toute la durée du
siècle, le parlement avait attaqué le clergé et dévoilé ses penchans
ultramontains; après le clergé, il avait attaqué la cour, signalé ses abus
de pouvoir et dénoncé ses désordres. Menacé de représailles, et inquiété à
son tour dans son existence, il venait enfin de restituer à la nation des
prérogatives que la cour voulait lui enlever à lui-même pour les
transporter à un tribunal extraordinaire. Après avoir ainsi averti la
nation de ses droits, il avait exercé ses forces en excitant et protégeant
l'insurrection. De leur côté, le haut clergé en faisant des mandemens, la
noblesse en fomentant la désobéissance des troupes, avaient réuni leurs
efforts à ceux de la magistrature, et appelé le peuple aux armes pour la
défense de leurs privilèges.

La cour, pressée par ces divers ennemis, avait résisté faiblement. Sentant
le besoin d'agir, et en différant toujours le moment, elle avait détruit
parfois quelques abus, plutôt au profit du trésor que du peuple, et ensuite
était retombée dans l'inaction. Enfin, attaquée en dernier lieu de toutes
parts, voyant que les premiers ordres appelaient le peuple dans la lice,
elle venait de l'y introduire elle-même en convoquant les états-généraux.
Opposée, pendant toute la durée du siècle, à l'esprit philosophique, elle
lui faisait un appel cette fois, et livrait à son examen les constitutions
du royaume. Ainsi les premières autorités de l'état donnèrent le singulier
spectacle de détenteurs injustes, se disputant un objet en présence du
propriétaire légitime, et finissant même par l'invoquer pour juge.

Les choses en étaient à ce point lorsque Necker rentra au ministère[10]. La
confiance l'y suivit, le crédit fut rétabli sur-le-champ, les difficultés
les plus pressantes furent écartées. Il pourvut, à force d'expédiens, aux
dépenses indispensables, en attendant les états-généraux, qui étaient le
remède invoqué par tout le monde.

On commençait à agiter de grandes questions relatives à leur organisation.
On se demandait quel y serait le rôle du tiers-état: s'il y paraîtrait en
égal ou en suppliant; s'il obtiendrait une représentation égale en nombre à
celle des deux premiers ordres; si on délibérerait par tête ou par ordre,
et si le tiers n'aurait qu'une seule voix contre les deux voix de la
noblesse et du clergé.

La première question agitée fut celle du nombre des députés. Jamais
controverse philosophique du dix-huitième siècle n'avait excité; une
pareille agitation. Les esprits s'échauffèrent par l'importance tout
actuelle de la question. Un écrivain concis, énergique, amer, prit dans
cette discussion la place que les grands génies du siècle avaient occupée
dans les discussions philosophiques. L'abbé; Sièyes, dans un livre qui
donna une forte impulsion à l'esprit public, se demanda: Qu'est le
tiers-état? Et il répondit: Rien.--Que doit-il être?--Tout.

Les états du Dauphiné; se réunirent malgré; la cour. Les deux premiers
ordres, plus adroits et plus populaires dans cette contrée que partout
ailleurs, décidèrent que la représentation du tiers serait égale à celle de
la noblesse et du clergé. Le parlement de Paris, entrevoyant déjà la
conséquence de ses provocations imprudentes, vit bien que le tiers-état
n'allait pas arriver en auxiliaire, mais en maître, et en enregistrant
l'édit de convocation, il enjoignit pour clause expresse le maintien des
formes de 1614, qui annulaient tout à fait le rôle du troisième ordre. Déjà
dépopularisé; par les difficultés qu'il avait opposées à l'édit qui
rendait l'état civil aux protestans, il fut en ce jour complètement
dévoilé, et la cour entièrement vengée. Le premier, il fit l'épreuve de
l'instabilité des faveurs populaires; mais si plus tard la nation put
paraître ingrate envers les chefs qu'elle abandonnait l'un après l'autre,
cette fois elle avait toute raison contre le parlement, car il s'arrêtait
avant qu'elle eût recouvré aucun de ses droits.

La cour, n'osant décider elle-même ces questions importantes, ou plutôt
voulant dépopulariser à son profit les deux premiers ordres, leur demanda
leur avis, dans l'intention de ne pas le suivre, si, comme il était
probable, cet avis était contraire au tiers-état. Elle convoqua donc une
nouvelle assemblée de notables[11], dans laquelle toutes les questions
relatives à la tenue des états-généraux furent mises en discussion. La
dispute fut vive: d'une part on faisait valoir les anciennes traditions, de
l'autre les droits naturels et la raison. En se reportant même aux
traditions, la cause du tiers-état avait encore l'avantage; car aux formes
de 1614, invoquées par les premiers ordres, on opposait des formes plus
anciennes. Ainsi, dans certaines réunions, et sur certains points, on avait
voté par tête; quelquefois on avait délibéré par province et non par ordre;
souvent les députés du tiers avaient égalé en nombre les députés de la
noblesse et du clergé. Comment donc s'en rapporter aux anciens usages? Les
pouvoirs de l'état n'avaient-ils pas été dans une révolution continuelle?
L'autorité royale, souveraine d'abord, puis vaincue et dépouillée, se
relevant de nouveau avec le secours du peuple, et ramenant tous les
pouvoirs à elle, présentait une lutte perpétuelle, et une possession
toujours changeante. On disait au clergé, qu'en se reportant aux anciens
temps, il ne serait plus un ordre; aux nobles, que les possesseurs de fiefs
seuls pourraient être élus, et qu'ainsi la plupart d'entre eux seraient
exclus de la députation; aux parlemens eux-mêmes, qu'ils n'étaient que des
officiers infidèles de la royauté; à tous enfin, que la constitution
française n'était qu'une longue révolution, pendant laquelle chaque
puissance avait successivement dominé; que tout avait été innovation, et
que, dans ce vaste conflit, la raison seule devait décider.

Le tiers-état comprenait la presque totalité de la nation, toutes les
classes utiles, industrieuses et éclairées; s'il ne possédait qu'une partie
des terres, du moins il les exploitait toutes; et, selon la raison,
ce n'était pas trop que de lui donner un nombre de députés égal à celui des
deux autres ordres.

L'assemblée des notables se déclara contre ce qu'on appelait le doublement
du tiers. Un seul bureau, celui que présidait Monsieur, frère du roi, vota
pour ce doublement. La cour alors, prenant, disait-elle, en considération
l'avis de la minorité, l'opinion prononcée de plusieurs princes du sang, le
voeu des trois ordres du Dauphiné, la demande des assemblées provinciales,
l'exemple de plusieurs pays d'états, _l'avis de divers publicistes_, et le
voeu exprimé par un grand nombre d'adresses, la cour ordonna que le nombre
total des députés serait de mille au moins; qu'il serait formé en raison
composée de la population et des contributions de chaque bailliage, et que
le nombre particulier des députés du tiers-état serait égal à celui des
deux premiers ordres réunis. (_Arrêt du conseil du 27 décembre 1788_.)

Cette déclaration excita un enthousiasme universel. Attribuée à Necker,
elle accrut à son égard la faveur de la nation et la haine des grands.
Cependant cette déclaration ne décidait rien quant au vote par tête ou par
ordre, mais elle le renfermait implicitement; car il était inutile
d'augmenter les voix si on ne devait pas les compter; et elle laissait au
tiers-état le soin d'emporter de vive force ce qu'on lui refusait dans le
moment. Elle donnait ainsi une idée de la faiblesse de la cour et de celle
de Necker lui-même. Cette cour offrait un assemblage de volontés qui
rendait tout résultat décisif impossible. Le roi était modéré, équitable,
studieux, et se défiait trop de ses propres lumières; aimant le peuple,
accueillant volontiers ses plaintes, il était cependant atteint quelquefois
de terreurs paniques et superstitieuses, et croyait voir marcher, avec la
liberté et la tolérance, l'anarchie et l'impiété. L'esprit philosophique,
dans son premier essor, avait dû commettre des écarts, et un roi timide et
religieux avait dû s'en épouvanter. Saisi à chaque instant de faiblesses,
de terreurs, d'incertitudes, l'infortuné Louis XVI, résolu pour lui à tous
les sacrifices, mais ne sachant pas les imposer aux autres, victime de sa
facilité pour la cour, de sa condescendance pour la reine, expiait toutes
les fautes qu'il n'avait pas commises, mais qui devenaient les siennes
parce qu'il les laissait commettre. La reine, livrée aux plaisirs, exerçant
autour d'elle l'empire de ses charmes, voulait que son époux fût
tranquille, que le trésor fût rempli, que la cour et ses sujets
l'adorassent. Tantôt elle était d'accord avec le roi pour opérer des
réformes, quand le besoin en paraissait urgent; tantôt, au contraire, quand
elle croyait l'autorité menacée, ses amis de cour dépouillés, elle arrêtait
le roi, écartait les ministres populaires, et détruisait tout moyen et
toute espérance de bien. Elle cédait surtout aux influences d'une partie de
la noblesse qui vivait autour du trône et s'y nourrissait de grâces et
d'abus. Cette noblesse de cour désirait sans doute, comme la reine
elle-même, que le roi eût de quoi faire des prodigalités; et, par ce motif,
elle était ennemie des parlemens quand ils refusaient les impôts, mais elle
devenait leur alliée quand ils défendaient ses privilèges en refusant, sous
de spécieux prétextes, la subvention territoriale. Au milieu de ces
influences contraires, le roi, n'osant envisager en face les difficultés,
juger les abus, les détruire d'autorité, cédait alternativement à la cour
ou à l'opinion, et ne savait satisfaire ni l'une ni l'autre.

Si, pendant la durée du dix-huitième siècle, lorsque les philosophes,
réunis dans une allée des Tuileries, faisaient des voeux pour Frédéric et
les Américains, pour Turgot et pour Necker; si, lorsqu'ils n'aspiraient
point à gouverner l'état, mais seulement à éclairer les princes, et
prévoyaient tout au plus des révolutions lointaines que des signes de
malaise et l'absurdité des institutions faisaient assez présumer; si, à
cette époque, le roi eût spontanément établi une certaine égalité dans
les charges, et donné quelques garanties, tout eût été apaisé pour
long-temps, et Louis XVI aurait été adoré à l'égal de Marc-Aurèle. Mais
lorsque toutes les autorités se trouvèrent avilies par une longue lutte, et
tous les abus dévoilés par une assemblée de notables; lorsque la nation,
appelée dans la querelle, eut conçu l'espoir et la volonté d'être quelque
chose, elle le voulut impérieusement. On lui avait promis les
états-généraux, elle demanda que le terme de la convocation fût rapproché;
le terme rapproché, elle y réclama la prépondérance: on la lui refusa;
mais, en doublant sa représentation, on lui donna le moyen de la conquérir.
Ainsi donc on ne cédait jamais que partiellement et seulement lorsqu'on ne
pouvait plus lui résister; mais alors ses forces étaient accrues et
senties, et elle voulait tout ce qu'elle croyait pouvoir. Une résistance
continuelle, irritant son ambition, devait bientôt la rendre insatiable.
Mais alors même, si un grand ministre, communiquant un peu de force au roi,
se conciliant la reine, domptant les privilégiés, eût devancé et rassasié
tout à coup les prétentions nationales, en donnant lui-même une
constitution libre; s'il eût satisfait ce besoin d'agir qu'éprouvait la
nation, en l'appelant tout de suite, non à réformer l'état, mais à discuter
ses intérêts annuels dans un état tout constitué, peut-être la lutte ne se
fût pas engagée. Mais il fallait devancer la difficulté au lieu d'y céder,
et surtout immoler des prétentions nombreuses. Il fallait un homme d'une
conviction forte, d'une volonté égale à sa conviction; et cet homme sans
doute audacieux, puissant, passionné peut-être, eût effrayé la cour, qui
n'en aurait pas voulu. Pour ménager à la fois l'opinion et les vieux
intérêts, elle prit des demi-mesures; elle choisit, comme on l'a vu, un
ministre demi-philosophe, demi-audacieux, et qui avait une popularité
immense, parce qu'alors des intentions demi-populaires dans un agent du
pouvoir surpassaient toutes les espérances, et excitaient l'enthousiasme
d'un peuple que bientôt la démagogie de ses chefs devait à peine
satisfaire. Les esprits étaient dans une fermentation universelle. Des
assemblées s'étaient formées dans toute la France, à l'exemple de
l'Angleterre et sous le même nom, celui de _clubs_. On ne s'occupait là
que des abus à détruire, des réformes à opérer, et de la constitution à
établir. On s'irritait par un examen sévère de la situation du pays. En
effet, son état politique et économique était intolérable. Tout était
privilège dans les individus, les classes, les villes, les provinces et les
métiers eux-mêmes. Tout était entrave pour l'industrie et le génie de
l'homme. Les dignités civiles, ecclésiastiques et militaires étaient
exclusivement réservées à quelques classes, et dans ces classes à quelques
individus. On ne pouvait embrasser une profession qu'à certains titres et à
certaines conditions pécuniaires. Les villes avaient leurs privilèges pour
l'assiette, la perception, la quotité de l'impôt, et pour le choix des
magistrats. Les grâces même, converties par les survivances en propriétés
de famille, ne permettaient presque plus au monarque de donner des
préférences. Il ne lui restait de liberté que pour quelques dons
pécuniaires, et on l'avait vu obligé de disputer avec le duc de Coigny pour
l'abolition d'une charge inutile[12]. Tout était donc immobilisé dans
quelques mains, et partout le petit nombre résistait au grand nombre
dépouillé. Les charges pesaient sur une seule classe. La noblesse et le
clergé possédaient à peu près les deux tiers des terres; l'autre tiers,
possédé par le peuple, payait des impôts au roi, une foule de droits
féodaux à la noblesse, la dîme au clergé, et supportait de plus les
dévastations des chasseurs nobles et du gibier. Les impôts sur les
consommations pesaient sur le grand nombre, et par conséquent sur le
peuple. La perception était vexatoire; les seigneurs étaient impunément en
retard; le peuple, au contraire, maltraité, enfermé, était condamné à
livrer son corps à défaut de ses produits. Il nourrissait donc de ses
sueurs, il défendait de son sang les hautes classes de la société, sans
pouvoir exister lui-même. La bourgeoisie, industrieuse, éclairée, moins
malheureuse sans doute que le peuple, mais enrichissant le royaume par son
industrie, l'illustrant par ses talens, n'obtenait aucun des avantages
auxquels elle avait droit. La justice, distribuée dans quelques provinces
par les seigneurs, dans les juridictions royales par des magistrats
acheteurs de leurs charges, était lente, souvent partiale, toujours
ruineuse, et surtout atroce dans les poursuites criminelles. La liberté
individuelle était violée par les lettres de cachet, la liberté de la
presse par les censeurs royaux. Enfin l'état, mal défendu au dehors,
trahi par les maîtresses de Louis XV, compromis par la faiblesse des
ministres de Louis XVI, avait été récemment déshonoré en Europe par le
sacrifice honteux de la Hollande et de la Pologne.

Déjà les masses populaires commençaient à s'agiter; des troubles s'étaient
manifestés plusieurs fois, pendant la lutte des parlemens, et surtout à la
retraite de l'archevêque de Toulouse. On avait brûlé l'effigie de celui-ci;
la force armée avait été insultée, et même attaquée; la magistrature avait
faiblement poursuivi des agitateurs qui soutenaient sa cause. Les esprits
émus, pleins de l'idée confuse d'une révolution prochaine, étaient dans une
fermentation continuelle. Les parlemens et les premiers ordres voyaient
déjà se diriger contre eux les armes qu'ils avaient données au peuple. En
Bretagne, la noblesse s'était opposée au doublement du tiers, et avait
refusé de nommer des députés. La bourgeoisie, qui l'avait si puissamment
servie contre la cour, s'était alors tournée contre elle, et des combats
meurtriers avaient eu lieu. La cour, qui ne se croyait pas assez vengée de
la noblesse bretonne[13], lui avait non-seulement refusé ses secours, mais
encore avait enfermé quelques-uns de ses membres venus à Paris pour
réclamer.

Les élémens eux-mêmes semblaient s'être déchaînés. Une grêle du 13 juillet
avait dévasté les récoltes, et devait rendre l'approvisionnement de Paris
plus difficile, surtout au milieu des troubles qui se préparaient. Toute
l'activité du commerce suffisait à peine pour concentrer la quantité de
subsistances nécessaire à cette grande capitale; et il était à craindre
qu'il ne devînt bientôt très difficile de la faire vivre, lorsque les
agitations politiques auraient ébranlé la confiance et interrompu les
communications. Depuis le cruel hiver qui suivit les désastres de Louis
XIV, et qui immortalisa la charité de Fénelon, on n'en avait pas vu de plus
rigoureux que celui de 88 à 89. La bienfaisance, qui alors éclata de la
manière la plus touchante, ne fut pas suffisante pour adoucir les misères
du peuple. On avait vu accourir de tous les points de la France une
quantité de vagabonds sans profession et sans ressources, qui étalaient de
Versailles à Paris leur misère et leur nudité. Au moindre bruit, on les
voyait paraître avec empressement pour profiter des chances toujours
favorables à ceux qui ont tout à acquérir, jusqu'au pain du jour.

Ainsi tout concourait à une révolution. Un siècle entier avait contribué à
dévoiler les abus et à les pousser à l'excès; deux années à exciter la
révolte, et à aguerrir les masses populaires en les faisant intervenir dans
la querelle des privilégiés. Enfin des désastres naturels, un concours
fortuit de diverses circonstances amenèrent la catastrophe, dont l'époque
pouvait bien être différée, mais dont l'accomplissement était tôt ou tard
infaillible.

C'est au milieu de ces circonstances qu'eurent lieu les élections. Elles
furent tumultueuses en quelques provinces, actives partout, et très calmes
à Paris, où il régna beaucoup d'accord et d'unanimité. On distribuait des
listes, on tâchait de s'unir et de s'entendre. Des marchands, des avocats,
des hommes de lettres, étonnés de se voir réunis pour la première fois,
s'élevaient peu à peu à la liberté. A Paris, ils renommèrent eux-mêmes les
bureaux formés par le roi, et, sans changer les personnes, firent acte de
leur puissance en les confirmant. Le sage Bailly quitte sa retraite de
Chaillot: étranger aux intrigues, pénétré de sa noble mission, il se rend
seul et à pied à l'assemblée. Il s'arrête en route sur la terrasse des
Feuillans; un jeune homme inconnu l'aborde avec respect. «Vous serez nommé,
lui dit-il.--Je n'en sais rien, répond Bailly; cet honneur ne doit ni se
refuser ni se solliciter.» Le modeste académicien reprend sa marche, il se
rend à l'assemblée, et il est nommé successivement électeur et député.

L'élection du comte de Mirabeau fut orageuse: rejeté par la noblesse,
accueilli par le tiers-état, il agita la Provence, sa patrie, et vint
bientôt se montrer à Versailles.

La cour ne voulut point influencer les élections; elle n'était point fâchée
d'y voir un grand nombre de curés; elle comptait sur leur opposition aux
grands dignitaires ecclésiastiques, et en même temps sur leur respect pour
le trône. D'ailleurs elle ne prévoyait pas tout, et dans les députés du
tiers elle apercevait encore plutôt des adversaires pour la noblesse que
pour elle-même. Le duc d'Orléans fut accusé d'agir vivement pour faire
élire ses partisans, et pour être lui-même nommé. Déjà signalé parmi les
adversaires de la cour, allié des parlemens, invoqué pour chef, de son gré
ou non, par le parti populaire, on lui imputa diverses menées. Une scène
déplorable eut lieu au faubourg Saint-Antoine; et comme on veut donner un
auteur à tous les évènemens, on l'en rendit responsable. Un fabricant de
papiers peints, Réveillon, qui par son habileté entretenait de vastes
ateliers, perfectionnait notre industrie et fournissait la subsistance à
trois cents ouvriers, fut accusé d'avoir voulu réduire les salaires à
moitié prix. La populace menaça de brûler sa maison. On parvint à la
disperser, mais elle y retourna le lendemain; la maison fut envahie,
incendiée, détruite[14]. Malgré les menaces faites la veille par les
assaillans, malgré le rendez-vous, donné, l'autorité n'agit que fort tard,
et agit alors avec une vigueur excessive. On attendit que le peuple fût
maître de la maison; on l'y attaqua avec furie, et on fut obligé d'égorger
un grand nombre de ces hommes féroces et intrépides, qui depuis se
montrèrent dans toutes les occasions, et qui reçurent le nom de _brigands_.

Tous les partis qui étaient déjà formés s'accusèrent: on reprocha à la cour
son action tardive d'abord, et cruelle ensuite; on supposa qu'elle avait
voulu laisser le peuple s'engager, pour faire un exemple et exercer ses
troupes. L'argent trouvé sur les dévastateurs de la maison de Réveillon,
les mots échappés à quelques-uns d'entre eux, firent soupçonner qu'ils
étaient suscités et conduits par une main cachée; et les ennemis du parti
populaire accusèrent le duc d'Orléans d'avoir voulu essayer ces bandes
révolutionnaires.

Ce prince était né avec des qualités heureuses; il avait hérité de
richesses immenses; mais, livré aux mauvaises moeurs, il avait abusé de
tous ces dons de la nature et de la fortune. Sans aucune suite dans le
caractère, tour à tour insouciant de l'opinion ou avide de popularité, il
était hardi et ambitieux un jour, docile et distrait le lendemain. Brouillé
avec la reine, il s'était fait ennemi de la cour. Les partis commençant à
se former, il avait laissé prendre son nom, et même, dit-on, jusqu'à ses
richesses. Flatté d'un avenir confus, il agissait assez pour se faire
accuser, pas assez pour réussir, et il devait, si ses partisans avaient
réellement des projets, les désespérer de son inconstante ambition.


NOTES:

[1] 1774.
[2] 1777.
[3] 1783.
[5] Avril 1787.
[6] 6 août.
[7] 15 août.
[8] Mai.
[9] 24 août.
[10] Août.
[11] Elle s'ouvrit à Versailles le 6 novembre, et ferma sa session le 8
     décembre suivant.
[12] Voyez les mémoires de Bouillé.
[13] Voyez Bouillé.
[14] 27 avril.




CHAPITRE II.


CONVOCATION ET OUVERTURE DES ÉTATS-GÉNÉRAUX.--DISCUSSION SUR LA
VÉRIFICATION DES POUVOIRS ET SUR LE VOTE PAR ORDRE ET PAR TÊTE. L'ORDRE DU
TIERS-ÉTAT SE DÉCLARE ASSEMBLÉE NATIONALE.--LA SALLE DES ÉTATS EST FERMÉE,
LES DÉPUTÉS SE RENDENT DANS UN AUTRE LOCAL.--SERMENT DU JEU DE PAUME.
--SÉANCE ROYALE DU 23 JUIN.--L'ASSEMBLÉE CONTINUE SES DÉLIBÉRATIONS MALGRÉ
LES ORDRES DU ROI.--RÉUNION DÉFINITIVE DES TROIS ORDRES.--PREMIERS TRAVAUX
DE L'ASSEMBLÉE.--AGITATIONS POPULAIRES A PARIS.--LE PEUPLE DÉLIVRE DES
GARDES FRANÇAISES ENFERMÉS A L'ABBAYE.--COMPLOTS DE LA COUR; DES TROUPES
S'APPROCHENT DE PARIS.--RENVOI DE NECKER.--JOURNÉES DES 12, l3 ET 14
JUILLET.--PRISE DE LA BASTILLE.--LE ROI SE REND A L'ASSEMBLÉE, ET DE LÀ A
PARIS.--RAPPEL DE NECKER.


Le moment de la convocation des états-généraux arrivait enfin; dans ce
commun danger, les premiers ordres, se rapprochant de la cour, s'étaient
groupés autour des princes du sang et de la reine. Ils tâchaient de gagner
par des flatteries les gentilshommes campagnards, et en leur absence ils
raillaient leur rusticité. Le clergé tâchait de capter les plébéiens de son
ordre, la noblesse militaire ceux du sien. Les parlemens, qui avaient cru
occuper le premier rôle dans les états-généraux, commençaient à craindre
que leur ambition ne fût trompée. Les députés du tiers-état, forts de la
supériorité de leurs talens, de l'énergique expression de leurs cahiers,
soutenus par des rapprochemens continuels, stimulés même par les doutes que
beaucoup de gens manifestaient sur le succès de leurs efforts, avaient pris
la ferme résolution de ne pas céder.

Le roi seul, qui n'avait pas goûté un moment de repos depuis le
commencement de son règne, entrevoyait les états-généraux comme le terme de
ses embarras. Jaloux de son autorité, plutôt pour ses enfans, auxquels il
croyait devoir laisser ce patrimoine intact, que pour lui-même, il n'était
pas fâché d'en remettre une partie à la nation, et de se décharger sur elle
des difficultés du gouvernement. Aussi faisait-il avec joie les apprêts de
cette grande réunion. Une salle avait été préparée à la hâte. On avait même
déterminé les costumes, et imposé au tiers-état une étiquette humiliante.
Les hommes ne sont pas moins jaloux de leur dignité que de leurs droits:
par une fierté bien juste, les cahiers défendaient aux députés de
condescendre à tout cérémonial outrageant. Cette nouvelle faute de la cour
tenait, comme toutes les autres, au désir de maintenir au moins le signe
quand les choses n'étaient plus. Elle dut causer une profonde irritation
dans un moment où, avant de s'attaquer, on commençait par se mesurer des
yeux.

Le 4 mai, veille de l'ouverture, une procession solennelle eut lieu. Le
roi, les trois ordres, tous les dignitaires de l'état, se rendirent à
l'église de Notre-Dame. La cour avait déployé une magnificence
extraordinaire. Les deux premiers ordres étaient vêtus avec pompe. Princes,
ducs et pairs, gentilshommes, prélats, étaient parés de pourpre, et avaient
la tête couverte de chapeaux à plumes. Les députés du tiers, vêtus de
simples manteaux noirs, venaient ensuite, et, malgré leur extérieur
modeste, semblaient forts de leur nombre et de leur avenir. On observa que
le duc d'Orléans, placé à la queue de la noblesse, aimait à demeurer en
arrière et à se confondre avec les premiers députés du tiers.

Cette pompe nationale, militaire et religieuse, ces chants pieux, ces
instrumens guerriers, et surtout la grandeur de l'événement, émurent
profondément les coeurs. Le discours de l'évêque de Nancy, plein de
sentimens généreux, fut applaudi avec enthousiasme, malgré la sainteté du
lieu et la présence du roi. Les grandes réunions élèvent l'âme,
elles nous détachent de nous-mêmes, et nous rattachent aux autres; une
ivresse générale se répandit, et tout à coup plus d'un coeur sentit
défaillir ses haines, et se remplit pour un moment d'humanité et de
patriotisme[1].

L'ouverture des états-généraux eut lieu le lendemain, 5 mai 1789. Le roi
était placé sur un trône élevé, la reine auprès de lui, la cour dans les
tribunes, les deux premiers ordres sur les deux côtés, le tiers-état dans
le fond de la salle et sur des sièges inférieurs. Un mouvement s'éleva à la
vue du comte de Mirabeau; mais son regard, sa démarche imposèrent à
l'assemblée. Le tiers-état se couvrit avec les autres ordres, malgré
l'usage établi. Le roi prononça un discours dans lequel il conseillait le
désintéressement aux uns, la sagesse aux autres, et parlait à tous de son
amour pour le peuple. Le garde-des-sceaux Barentin prit ensuite la parole,
et fut suivi de Necker, qui lut un mémoire sur l'état du royaume, où il
parla longuement de finances, accusa un déficit de 56 millions, et fatigua
de ses longueurs ceux qu'il n'offensa pas de ses leçons.

Dès le lendemain il fut prescrit aux députés de chaque ordre de se rendre
dans le local qui leur était destiné. Outre la salle commune, assez vaste
pour contenir les trois ordres réunis, deux autres salles avaient été
construites pour la noblesse et le clergé. La salle commune était destinée
au tiers, et il avait ainsi l'avantage, en étant dans son propre local, de
se trouver dans celui des états. La première opération à faire était celle
de la vérification des pouvoirs; il s'agissait de savoir si elle aurait
lieu en commun ou par ordre. Les députés du tiers, prétendant qu'il
importait à chaque partie des états-généraux de s'assurer de la légitimité
des deux autres, demandaient la vérification en commun. La noblesse et le
clergé, voulant maintenir la division des ordres, soutenaient qu'ils
devaient se constituer chacun à part. Cette question n'était pas encore
celle du vote par tête, car on pouvait vérifier les pouvoirs en commun et
voter ensuite séparément, mais elle lui ressemblait beaucoup; et dès le
premier jour, elle fit éclater une division qu'il eût été facile de
prévoir, et de prévenir en terminant le différend d'avance. Mais la cour
n'avait jamais la force ni de refuser ni d'accorder ce qui était juste,
et d'ailleurs elle espérait régner en divisant.

Les députés du tiers-état demeurèrent assemblés dans la salle commune,
s'abstenant de prendre aucune mesure, et attendant, disaient-ils, la
réunion de leurs collègues. La noblesse et le clergé, retirés dans leur
salle respective, se mirent à délibérer sur la vérification. Le clergé vota
la vérification séparée à la majorité de 133 sur 114, et la noblesse à la
majorité de 188 sur 114. Le tiers-état, persistant dans son immobilité,
continua le lendemain sa conduite de la veille. Il tenait à éviter toute
mesure qui pût le faire considérer comme constitué en ordre séparé. C'est
pourquoi, en adressant quelques-uns de ses membres aux deux autres
chambres, il eut soin de ne leur donner aucune mission expresse. Ces
membres étaient envoyés à la noblesse et au clergé pour leur dire qu'on les
attendait dans la salle commune. La noblesse n'était pas en séance dans le
moment; le clergé était réuni, et il offrit de nommer des commissaires pour
concilier les différends qui venaient de s'élever. Il les nomma en effet,
et fit inviter la noblesse à en faire autant. Le clergé dans cette lutte
montrait un caractère bien différent de celui de la noblesse. Entre toutes
les classes privilégiées, il avait le plus souffert des attaques du
dix-huitième siècle; son existence politique avait été contestée; il était
partagé à cause du grand nombre de ses curés; d'ailleurs son rôle obligé
était celui de la modération et de l'esprit de paix; aussi, comme on vient
de le voir, il offrit une espèce de médiation.

La noblesse, au contraire, s'y refusa en ne voulant pas nommer des
commissaires. Moins prudente que le clergé, doutant moins de ses droits, ne
se croyant point obligée à la modération, mais à la vaillance, elle se
répandait en refus et en menaces. Ces hommes, qui n'ont excusé aucune
passion, se livraient à toutes les leurs, et ils subissaient, comme toutes
les assemblées, la domination des esprits les plus violens. Casalès,
d'Espréménil, récemment anoblis, faisaient adopter les motions les plus
fougueuses, qu'ils préparaient d'abord dans des réunions particulières. En
vain une minorité composée d'hommes ou plus sages ou plus prudemment
ambitieux, s'efforçait d'éclairer cette noblesse; elle ne voulait rien
entendre, elle parlait de combattre et de mourir, et, ajoutait-elle, pour
les lois et la justice. Le tiers-état, immobile, dévorait avec calme tous
les outrages; il s'irritait en silence, se conduisait avec la prudence et
la fermeté de toutes les puissances qui commencent, et recueillait les
applaudissemens des tribunes, destinées d'abord à la cour et envahies
bientôt par le public.

Plusieurs jours s'étaient déjà écoulés. Le clergé avait tendu des pièges au
tiers-état en cherchant à l'entraîner à certains actes qui le fissent
qualifier d'ordre constitué. Mais le tiers-état s'y était refusé
constamment; et, ne prenant que des mesures indispensables de police
intérieure, il s'était borné à choisir un doyen et des adjoints pour
recueillir les avis. Il refusait d'ouvrir les lettres qui lui étaient
adressées, et il déclarait former non un ordre, mais une _assemblée de
citoyens réunis par une autorité légitime pour attendre d'autres citoyens_.

La noblesse, après avoir refusé de nommer des commissaires conciliateurs,
consentit enfin à en envoyer pour se concerter avec les autres ordres; mais
la mission qu'elle leur donnait devenait inutile, puisqu'elle les chargeait
en même temps de déclarer qu'elle persistait dans sa décision du 6 mai,
laquelle enjoignait la vérification séparée. Le clergé, tout au contraire,
fidèle à son rôle, avait suspendu la vérification déjà commencée dans sa
propre chambre, et il s'était déclaré non constitué, en attendant les
conférences des commissaires conciliateurs. Les conférences étaient
ouvertes: le clergé se taisait, les députés des communes faisaient valoir
leurs raisons avec calme, ceux de la noblesse avec emportement. On se
séparait aigri par la dispute, et le tiers-état, résolu à ne rien céder,
n'était sans doute pas fâché d'apprendre que toute transaction devenait
impossible. La noblesse entendait tous les jours ses commissaires assurer
qu'ils avaient eu l'avantage, et son exaltation s'en augmentait encore.
Par une lueur passagère de prudence, les deux premiers ordres déclarèrent
qu'ils renonçaient à leurs privilèges pécuniaires. Le tiers-état accepta la
concession, mais il persista dans son inaction, exigeant toujours la
vérification commune. Les conférences se continuaient encore, lorsqu'on
proposa enfin, comme accommodement, de faire vérifier les pouvoirs par des
commissaires pris dans les trois ordres. Les envoyés de la noblesse
déclarèrent en son nom qu'elle ne voulait pas de cet arrangement, et se
retirèrent sans fixer de jour pour une nouvelle conférence. La transaction
fut ainsi rompue. Le même jour, la noblesse prit un arrêté par lequel elle
déclarait de nouveau que, pour cette session, on vérifierait séparément, en
laissant aux états le soin de déterminer un autre mode pour l'avenir. Cet
arrêté fut communiqué aux communes le 27 mai. On était réuni depuis le 5;
vingt-deux jours s'étaient donc écoulés, pendant lesquels on n'avait rien
fait; il était temps de prendre une détermination. Mirabeau, qui donnait
l'impulsion au parti populaire, fit observer qu'il était urgent de se
décider, et de commencer le bien public trop long-temps retardé. Il proposa
donc, d'après la résolution connue de la noblesse, de faire une sommation
au clergé pour qu'il s'expliquât sur-le-champ, et déclarât s'il voulait ou
non se réunir aux communes. La proposition fut aussitôt adoptée. Le député
Target se mit en marche à la tête d'une députation nombreuse, et se rendit
dans la salle du clergé: «Messieurs des communes invitent, dit-il,
messieurs du clergé, AU NOM DU DIEU DE PAIX, et dans l'intérêt national, à
se réunir avec eux dans la salle de l'assemblée, pour aviser aux moyens
d'opérer la concorde, si nécessaire en ce moment au salut de la chose
publique.» Le clergé fut frappé de ces paroles solennelles; un grand nombre
de ses membres répondirent par des acclamations, et voulurent se rendre de
suite à cette invitation; mais on les en empêcha, et on répondit aux
députés des communes qu'il en serait délibéré. Au retour de la députation,
le tiers-état, inexorable, se détermina à attendre, séance tenante, la
réponse du clergé. Cette réponse n'arrivant point, on lui envoya dire qu'on
l'attendait. Le clergé se plaignit d'être trop vivement pressé, et demanda
qu'on lui laissât le temps nécessaire. On lui répondit avec modération
qu'il en pouvait prendre, et qu'on attendrait, s'il le fallait, tout le
jour et toute la nuit.

La situation était difficile; le clergé savait qu'après sa réponse les
communes se mettraient à l'oeuvre, et prendraient un parti décisif. Il
voulait temporiser pour se concerter avec la cour; il demanda donc jusqu'au
lendemain, ce qui fut accordé à regret. Le lendemain en effet, le roi, si
désiré des premiers ordres, se décida à intervenir. Dans ce moment toutes
les inimitiés de la cour et des premiers ordres commençaient à s'oublier, à
l'aspect de cette puissance populaire qui s'élevait avec tant de rapidité.
Le roi, se montrant enfin, invita les trois ordres à reprendre les
conférences en présence de son garde-des-sceaux. Le tiers-état, quoi qu'on
ait dit de ses projets qu'on a jugés d'après l'évènement, ne poussait pas
ses voeux au-delà de la monarchie tempérée. Connaissant les intentions de
Louis XVI, il était plein de respect pour lui; d'ailleurs, ne voulant nuire
à sa propre cause par aucun tort, il répondit que, par déférence pour le
roi, il consentait à la reprise des conférences; quoique, d'après les
déclarations de la noblesse, on pût les croire inutiles. Il joignit à cette
réponse une adresse qu'il chargea son doyen de remettre au prince. Ce doyen
était Bailly, homme simple et vertueux, savant illustre et modeste, qui
avait été transporté subitement des études silencieuses de son cabinet au
milieu des discordes civiles. Choisi pour présider une grande assemblée, il
s'était effrayé de sa tâche nouvelle, s'était cru indigne de la remplir, et
ne l'avait subie que par devoir. Mais élevé tout à coup à la liberté, il
trouva en lui une présence d'esprit et une fermeté inattendues; au milieu
de tant de conflits, il fit respecter la majesté de l'assemblée, et
représenta pour elle avec toute la dignité de la vertu et de la raison.

Bailly eut la plus grande peine à parvenir jusqu'au roi. Comme il insistait
afin d'être introduit, les courtisans répandirent qu'il n'avait pas même
respecté la douleur du monarque, affligé de la mort du dauphin. Il fut
enfin présenté, sut écarter tout cérémonial humiliant, et montra autant de
fermeté que de respect. Le roi l'accueillit avec bonté, mais sans
s'expliquer sur ses intentions.

Le gouvernement, décidé à quelques sacrifices pour avoir des fonds,
voulait, en opposant les ordres, devenir leur arbitre, arracher à la
noblesse ses privilèges pécuniaires avec le secours du tiers-état, et
arrêter l'ambition du tiers-état au moyen de la noblesse. Quant à la
noblesse, n'ayant point à s'inquiéter des embarras de l'administration, ne
songeant qu'aux sacrifices qu'il allait lui en coûter, elle voulait amener
la dissolution des états-généraux, et rendre ainsi leur convocation
inutile. Les communes, que la cour et les premiers ordres ne voulaient pas
reconnaître sous ce titre, et appelaient toujours du nom de tiers-état,
acquéraient sans cesse des forces nouvelles, et, résolues à braver tous les
dangers, ne voulaient pas laisser échapper une occasion qui pouvait ne plus
s'offrir.

Les conférences demandées par le roi eurent lieu. Les commissaires de la
noblesse élevèrent des difficultés de tout genre, sur le titre de communes
que le tiers-état avait pris, sur la forme et la signature du
 procès-verbal. Enfin ils entrèrent en discussion, et ils étaient presque
réduits au silence par les raisons qu'on leur opposait, lorsque Necker, au
nom du roi, proposa un nouveau moyen de conciliation. Chaque ordre devait
examiner séparément les pouvoirs, et en donner communication aux autres;
dans le cas où des difficultés s'élèveraient, des commissaires en feraient
rapport à chaque chambre, et si la décision des divers ordres n'était pas
conforme, le roi devait juger en dernier ressort. Ainsi la cour vidait le
différend à son profit. Les conférences furent aussitôt suspendues pour
obtenir l'adhésion des ordres. Le clergé accepta le projet purement et
simplement. La noblesse l'accueillit d'abord avec faveur; mais, poussée par
Ses instigateurs ordinaires, elle écarta l'avis des plus sages de ses
membres, et modifia le projet de conciliation. De ce jour datent tous ses
malheurs.

Les communes, instruites de cette résolution, attendaient, pour s'expliquer
à leur tour, qu'elle leur fût communiquée; mais le clergé, avec son astuce
ordinaire, voulant les mettre en demeure aux yeux de la nation, leur envoya
une députation pour les engager à s'occuper avec lui de la misère du
peuple, tous les jours plus grande, et à se hâter de pourvoir ensemble à la
rareté et à la cherté des subsistances. Les communes, exposées à la
défaveur populaire si elles paraissaient indifférentes à une telle
proposition, rendirent ruse pour ruse, et répondirent que, pénétrées des
mêmes devoirs, elles attendaient le clergé dans la grande salle pour
s'occuper avec lui de cet objet important. Alors la noblesse arriva et
communiqua solennellement son arrêté aux communes; elle adoptait,
disait-elle, le plan de conciliation, mais en persistant dans la
vérification séparée, et en ne déférant aux ordres réunis et à la
juridiction suprême du roi que les difficultés qui pourraient s'élever sur
les députations entières de toute une province.

Cet arrêté mit fin à tous les embarras des communes. Obligées ou de céder,
ou de se déclarer seules en guerre contre les premiers ordres et le trône,
si le plan de conciliation avait été adopté, elles furent dispensées de
s'expliquer, le plan n'étant accepté qu'avec de graves changemens. Le
moment était décisif. Céder sur la vérification séparée n'était pas, il est
vrai, céder sur le vote par ordre; mais faiblir une fois, c'était faiblir
toujours. Il fallait ou se soumettre à un rôle à peu près nul, donner de
l'argent au pouvoir, et se contenter de détruire quelques abus lorsqu'on
voyait la possibilité de régénérer l'état, ou prendre une résolution forte
et se saisir violemment d'une portion du pouvoir législatif. C'était là le
premier acte révolutionnaire, mais l'assemblée n'hésita pas. En
conséquence, tous les procès-verbaux signés, les conférences finies,
Mirabeau se lève: «Tout projet de conciliation rejeté par une partie,
dit-il, ne peut plus être examiné par l'autre. Un mois s'est écoulé, il
faut prendre un parti décisif; un député de Paris a une motion importante à
faire, qu'on l'écoute.» Mirabeau, ayant ouvert la délibération par son
audace, introduit à la tribune Sieyès, esprit vaste, systématique, et
rigoureux dans ses déductions. Sieyès rappelle et motive en peu de mots la
conduite des communes. Elles ont attendu et se sont prêtées à toutes les
conciliations proposées; leur longue condescendance est devenue inutile;
elles ne peuvent différer plus long-temps sans manquer à leur mission; en
conséquence, elles doivent faire une dernière invitation aux deux autres
ordres, afin qu'ils se réunissent à elles pour commencer la vérification.
Cette proposition rigoureusement motivée[2] est accueillie avec
enthousiasme; on veut même sommer les deux ordres de se réunir dans une
heure[3]. Cependant le terme est prorogé. Le lendemain jeudi étant un jour
consacré aux solennités religieuses, on remet au vendredi. Le vendredi,
la dernière invitation est communiquée; les deux ordres répondent qu'ils
vont délibérer; le roi, qu'il fera connaître ses intentions. L'appel des
bailliages commence: le premier jour, trois curés se rendent, et sont
couverts d'applaudissemens; le second, il en arrive six; le troisième et le
quatrième, dix, au nombre desquels se trouvait l'abbé Grégoire.

Pendant l'appel des bailliages et la vérification des pouvoirs, une dispute
grave s'éleva sur le titre que devait prendre l'assemblée. Mirabeau proposa
celui de _représentans du peuple français_; Mounier, celui de _la majorité
délibérant en l'absence de la minorité;_ le député Legrand, celui
_d'assemblée nationale._ Ce dernier fut adopté après une discussion assez
longue, qui se prolongea jusqu'au 16 juin dans la nuit. Il était une heure
du matin, et il s'agissait de savoir si on se constituerait séance tenante,
ou si on remettrait au lendemain. Une partie des députés voulait qu'on ne
perdît pas un instant, afin d'acquérir un caractère légal qui imposât à la
cour. Un petit nombre, désirant arrêter les travaux de l'assemblée,
s'emportait et poussait des cris furieux. Les deux partis, rangés des deux
côtés d'une longue table, se menaçaient réciproquement; Bailly, placé au
centre, était sommé par les uns de séparer l'assemblée, par les autres de
mettre aux voix le projet de se constituer. Impassible au milieu des cris
et des outrages, il resta pendant plus d'une heure immobile et silencieux.
Le ciel était orageux, le vent soufflait avec violence au milieu de la
salle, et ajoutait au tumulte. Enfin les furieux se retirèrent; alors
Bailly, s'adressant à l'assemblée devenue calme par la retraite de ceux qui
la troublaient, l'engagea à renvoyer au jour l'acte important qui était
proposé. Elle adopta son avis, et se retira en applaudissant à sa fermeté
et à sa sagesse.

Le lendemain 17 juin, la proposition fut mise en délibération, et, à la
majorité de 491 voix contre 90, les communes se constituèrent en _assemblée
nationale_. Sieyès, chargé encore de motiver cette décision, le fit avec sa
rigueur accoutumée.

«L'assemblée, délibérant après la vérification des pouvoirs, reconnaît
qu'elle est déjà composée de représentans envoyés directement par les
quatre-vingt-seize centièmes au moins de la nation. Une telle masse de
députations ne saurait rester inactive par l'absence des députés de
quelques bailliages ou de quelques classes de citoyens; car les absens _qui
ont été appelés_ ne peuvent empêcher les présens d'exercer la plénitude de
leurs droits, surtout lorsque l'exercice de ces droits est un devoir
impérieux et pressant.

«De plus, puisqu'il n'appartient qu'aux représentans vérifiés de concourir
au voeu national, et que tous les représentans vérifiés doivent être dans
cette assemblée, il est encore indispensable de conclure qu'il lui
appartient et qu'il n'appartient qu'à elle d'interpréter et de représenter
la volonté générale de la nation.

«Il ne peut exister entre le trône et l'assemblée aucun _veto_, aucun
pouvoir négatif.

«L'assemblée déclare donc que l'oeuvre commune de la restauration nationale
peut et doit être commencée sans retard par les députés présens, et qu'ils
doivent la suivre sans interruption comme sans obstacle.

«La dénomination d'assemblée nationale est la seule qui convienne à
l'assemblée dans l'état actuel des choses, soit parce que les membres qui
la composent sont les seuls représentans légitimement et publiquement
connus et vérifiés, soit parce qu'ils sont envoyés par la presque totalité
de la nation, soit enfin parce que la représentation étant une et
indivisible, aucun des députés, dans quelque ordre ou classe qu'il soit
choisi, n'a le droit d'exercer ses fonctions séparément de cette assemblée.

«L'assemblée ne perdra jamais l'espoir de réunir dans son sein tous les
députés aujourd'hui absens; elle ne cessera de les appeler à remplir
l'obligation qui leur est imposée de concourir à la tenue des
états-généraux. A quelque moment que les députés absens se présentent dans
la session qui va s'ouvrir, elle déclare d'avance qu'elle s'empressera de
les recevoir, et de partager avec eux, après la vérification des pouvoirs,
la suite des grands travaux qui doivent procurer la régénération de la
France.»

Aussitôt après cet arrêté, l'assemblée, voulant tout à la fois faire un
acte de sa puissance, et prouver qu'elle n'entendait point arrêter la
marche de l'administration, légalisa la perception des impôts, quoique
établis sans le consentement national; prévenant sa séparation elle ajouta
qu'ils cesseraient d'être perçus le jour où elle serait séparée; prévoyant
en outre la banqueroute, moyen qui restait au pouvoir pour terminer les
embarras financiers, et se passer du concours national, elle satisfit à la
prudence et à l'honneur en mettant les créanciers de l'état sous la
sauvegarde de la loyauté française. Enfin elle annonça qu'elle allait
s'occuper incessamment des causes de la disette et de la misère publique.

Ces mesures, qui montraient autant de courage que d'habileté, produisirent
une impression profonde. La cour et les premiers ordres étaient épouvantés
de tant d'audace et d'énergie. Pendant ce temps le clergé délibérait en
tumulte s'il fallait se réunir aux communes. La foule attendait au dehors
le résultat de sa délibération; les curés l'emportèrent enfin, et on apprit
que la réunion avait été votée à la majorité de 149 voix sur 115. Ceux qui
avaient voté pour la réunion furent accueillis avec des transports; les
autres furent outragés et poursuivis par le peuple.

Ce moment devait amener la réconciliation de la cour et de l'aristocratie.
Le danger était égal pour toutes deux. La dernière résolution nuisait
autant au roi qu'aux premiers ordres eux-mêmes dont les communes
déclaraient pouvoir se passer. Aussitôt on se jeta aux pieds du roi; le duc
de Luxembourg, le cardinal de Larochefoucauld, l'archevêque de Paris, le
supplièrent de réprimer l'audace du tiers-état, et de soutenir leurs droits
attaqués. Le parlement lui fit offrir de se passer des états, en promettant
de consentir tous les impôts. Le roi fut entouré par les princes et par la
reine; c'était plus qu'il ne fallait pour sa faiblesse; enfin on l'entraîna
à Marly, pour lui arracher une mesure vigoureuse.

Le ministre Necker, attaché à la cause populaire, se contentait de
représentations inutiles, que le roi trouvait justes quand il avait
l'esprit libre, mais dont la cour avait soin de détruire bientôt l'effet.
Des qu'il vit l'intervention de l'autorité royale nécessaire, il forma un
projet qui parut très-hardi à son courage: il voulait que le monarque, dans
une séance royale, ordonnât la réunion des ordres, mais seulement pour
toutes les mesures d'intérêt général; qu'il s'attribuât la sanction de
toutes les résolutions prises par les états-généraux; qu'il improuvât
d'avance tout établissement contre la monarchie tempérée, tel que celui
d'une assemblée unique; qu'il promît enfin l'abolition des privilèges,
l'égale admission de tous les Français aux emplois civils et militaires,
etc. Necker, qui n'avait pas eu la force de devancer le temps pour un plan
pareil, n'avait pas mieux celle d'en assurer l'exécution.

Le conseil avait suivi le roi à Marly. Là, le plan de Necker, approuvé
d'abord, est remis en discussion: tout à coup un billet est transmis au
roi; le conseil est suspendu, repris et renvoyé au lendemain, malgré le
besoin d'une grande célérité. Le lendemain, de nouveaux membres sont
ajoutés au conseil; les frères du roi sont du nombre. Le projet de Necker
est modifié; le ministre résiste, fait quelques concessions, mais il se
voit vaincu et retourne à Versailles. Un page vient trois fois lui remettre
des billets, portant de nouvelles modifications; son plan est tout-à-fait
défiguré, et la séance royale est fixée pour le 22 juin.

On n'était encore qu'au 20, et déjà on ferme la salle des états, sous le
prétexte des préparatifs qu'exige la présence du roi. Ces préparatifs
pouvaient se faire en une demi-journée; mais le clergé avait résolu la
veille de se réunir aux communes, et on voulait empêcher cette réunion. Un
ordre du roi suspend aussitôt les séances jusqu'au 22. Bailly, se croyant
obligé d'obéir à l'assemblée, qui, le vendredi 19, s'était ajournée au
lendemain samedi, se rend à la porte de la salle. Des gardes-françaises
l'entouraient avec ordre d'en défendre l'entrée; l'officier de service
reçoit Bailly avec respect, et lui permet de pénétrer dans une cour pour y
rédiger une protestation. Quelques députés jeunes et ardens veulent forcer
la consigne; Bailly accourt, les apaise, et les emmène avec lui, pour ne
pas compromettre le généreux officier qui exécutait avec tant de modération
les ordres de l'autorité. On s'attroupe en tumulte, on persiste à se
réunir; quelques-uns parlent de tenir séance sous les fenêtres mêmes du
roi, d'autres proposent la salle du jeu de paume; on s'y rend aussitôt; le
maître la cède avec joie.

Cette salle était vaste, mais les murs en étaient sombres et dépouillés; il
n'y avait point de sièges. On offre un fauteuil au président, qui le refuse
et veut demeurer debout avec l'assemblée; un banc sert de bureau; deux
députés sont placés à la porte pour la garder, et sont bientôt relevés par
la prévôté de l'hôtel, qui vient offrir ses services. Le peuple accourt en
foule, et la délibération commence. On s'élève de toutes parts contre cette
suspension des séances, et on propose divers moyens pour l'empêcher à
l'avenir. L'agitation augmente, et les partis extrêmes commencent à
s'offrir aux imaginations. On propose de se rendre à Paris: cet avis,
accueilli avec chaleur, est agité vivement; déjà même on parle de s'y
transporter en corps et à pied. Bailly est épouvanté des violences que
pourrait essuyer l'assemblée pendant la route; redoutant d'ailleurs une
scission, il s'oppose à ce projet. Alors Mounier propose aux députés de
s'engager par serment à ne pas se séparer avant l'établissement d'une
constitution. Cette proposition est accueillie avec transport, et on rédige
aussitôt la formule du serment. Bailly demande l'honneur de s'engager le
premier, et lit la formule ainsi conçue: «Vous prêtez le serment solennel
de ne jamais vous séparer, de vous rassembler partout où les circonstances
l'exigeront, jusqu'à ce que la constitution du royaume soit établie et
affermie sur des fondemens solides.» Cette formule, prononcée à haute et
intelligible voix, retentit jusqu'au dehors. Aussitôt toutes les bouches
profèrent le serment; tous les bras sont tendus vers Bailly, qui, debout
et immobile, reçoit cet engagement solennel d'assurer par des lois
l'exercice des droits nationaux. La foule pousse aussitôt des cris de _vive
l'assemblée! vive le roi!_ comme pour prouver que, sans colère et sans
haine, mais par devoir, elle recouvre ce qui lui est dû. Les députés se
disposent ensuite à signer la déclaration qu'ils viennent de faire. Un
seul, Martin d'Auch, ajoute à son nom le mot d'opposant. Il se forme autour
de lui un grand tumulte. Bailly, pour être entendu, monte sur une table,
s'adresse avec modération au député, et lui représente qu'il a le droit de
refuser sa signature, mais non celui de former opposition. Le député
persiste; et l'assemblée, par respect pour sa liberté, souffre le mot, et
le laisse exister sur le procès-verbal.

Ce nouvel acte d'énergie excita l'épouvante de la noblesse, qui le
lendemain vint porter ses doléances aux pieds du roi, s'excuser en quelque
sorte des restrictions qu'elle avait apportées au plan de conciliation,
et lui demander son assistance. La minorité noble protesta contre cette
démarche, soutenant avec raison qu'il n'était plus temps de demander
l'intervention royale, après l'avoir si mal à propos refusée. Cette
minorité, trop peu écoutée, se composait de quarante-sept membres; on y
comptait des militaires, des magistrats éclairés; le duc de Liancourt,
généreux ami de son roi et de la liberté; le duc de Larochefoucauld,
distingué par une constante vertu et de grandes lumières; Lally-Tolendal,
célèbre déjà par les malheurs de son père et ses éloquentes réclamations;
Clermont-Tonnerre, remarquable par le talent de la parole; les frères
Lameth, jeunes colonels, connus par leur esprit et leur bravoure; Duport,
déjà cité pour sa vaste capacité et la fermeté de son caractère; enfin le
marquis de Lafayette, défenseur de la liberté américaine, unissant à la
vivacité française la constance et la simplicité de Washington.

L'intrigue ralentissait toutes les opérations de la cour. La séance, fixée
d'abord au lundi 22, fut remise au 23. Un billet, écrit fort tard à Bailly
et à l'issue du grand conseil, lui annonçait ce renvoi, et prouvait
l'agitation qui régnait dans les idées. Necker était résolu à ne pas se
rendre à la séance, pour ne pas autoriser de sa présence des projets qu'il
désapprouvait.

Les petits moyens, ressource ordinaire d'une autorité faible, furent
employés pour empêcher la séance du lundi 22; les princes firent retenir la
salle du jeu de paume pour y jouer ce jour-là. L'assemblée se rendit à
l'église de Saint-Louis, où elle reçut la majorité du clergé, à la tête de
laquelle se trouvait l'archevêque de Vienne. Cette réunion, opérée avec la
plus grande dignité, excita la joie la plus vive. Le clergé venait s'y
soumettre, disait-il, à la vérification commune.

Le lendemain 23 était le jour fixé pour la séance royale. Les députés des
communes devaient entrer par une porte détournée, et différente de celle
qui était réservée à la noblesse et au clergé. A défaut de la violence, on
ne leur épargnait pas les humiliations. Exposés à la pluie, ils attendirent
longtemps: le président, réduit à frapper à cette porte, qui ne s'ouvrait
pas, frappa plusieurs fois; on lui répondit qu'il n'était pas temps. Déjà
les députés allaient se retirer, Bailly frappa encore; la porte s'ouvrit
enfin, les députés entrèrent et trouvèrent les deux premiers ordres en
possession de leurs sièges, qu'ils avaient voulu s'assurer en les occupant
d'avance. La séance n'était point, comme celle du 5 mai, majestueuse et
touchante à la fois, par une certaine effusion de sentimens et
d'espérances. Une milice nombreuse, un silence morne, la distinguaient de
cette première solennité. Les députés des communes avaient résolu de garder
le plus profond silence. Le roi prit la parole, et trahit sa faiblesse en
employant des expressions beaucoup trop énergiques pour son caractère. On
lui faisait proférer des reproches, et donner des commandemens. Il
enjoignait la séparation par ordre, cassait les précédens arrêtés du
tiers-état, en promettant de sanctionner l'abdication des privilèges
pécuniaires quand les possesseurs l'auraient donnée. Il maintenait tous les
droits féodaux, tant utiles, qu'honorifiques, comme propriétés inviolables;
il n'ordonnait pas la réunion pour les matières d'intérêt général, mais il
la faisait espérer de la modération des premiers ordres. Ainsi il forçait
L'obéissance des communes, et se contentait de présumer celle de
l'aristocratie. Il laissait la noblesse et le clergé juges de ce qui les
concernait spécialement, et finissait par dire que, s'il rencontrait de
nouveaux obstacles, il ferait tout seul le bien de son peuple, et se
regarderait comme son unique représentant. Ce ton, ce langage, irritèrent
profondément les esprits, non contre le roi, qui venait de représenter avec
faiblesse des passions qui n'étaient pas les siennes, mais contre
l'aristocratie dont il était l'instrument.

Aussitôt après son discours, il ordonne à l'assemblée de se séparer
sur-le-champ. La noblesse le suit, avec une partie du clergé. Le plus grand
nombre des députés ecclésiastiques demeurent; les députés des communes,
immobiles, gardent un profond silence. Mirabeau, qui toujours s'avançait
le premier, se lève: «Messieurs, dit-il, j'avoue que ce que vous venez
d'entendre pourrait être le salut de la patrie, si les présens du
despotisme n'étaient pas toujours dangereux.... L'appareil des armes, la
violation du temple national, pour vous commander d'être heureux!... Où
sont les ennemis de la nation? Catilina est-il à nos portes?... Je demande
qu'en vous couvrant de votre dignité, de votre puissance législative, vous
vous renfermiez dans la religion de votre serment; il ne vous permet de
vous séparer qu'après avoir fait la constitution.»

Le marquis de Brézé, grand-maître des cérémonies, rentre alors et s'adresse
à Bailly: «Vous avez entendu, lui dit-il, les ordres du roi;» et Bailly lui
répond: «Je vais prendre ceux de l'assemblée.» Mirabeau s'avance: «Oui,
monsieur, s'écrie-t-il, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées
au roi; mais vous n'avez ici ni voix, ni place, ni droit de parler.
Cependant, pour éviter tout délai, allez dire à votre maître que nous
sommes ici par la puissance du peuple, et qu'on ne nous en arrachera que
par la puissance des baïonnettes.» M. de Brézé se retire. Sieyès prononce
ces mots: «Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier; délibérons.»
L'assemblée se recueille pour délibérer sur le maintien de ses précédens
arrêtés. «Le premier de ces arrêtés, dit Barnave, a déclaré ce que vous
êtes; le second statue sur les impôts, que vous seuls avez droit de
consentir; le troisième est le serment de faire votre devoir. Aucune de ces
mesures n'a besoin de sanction royale. Le roi ne peut empêcher ce qu'il n'a
pas à consentir.» Dans ce moment, des ouvriers viennent pour enlever les
banquettes, des troupes armées traversent la salle, d'autres l'entourent au
dehors; les gardes-du-corps s'avancent même jusqu'à la porte. L'assemblée,
sans s'interrompre, demeure sur les bancs et recueille les voix: il y a
unanimité pour le maintien de tous les arrêtés précédens. Ce n'est pas
tout: au sein de la ville royale, au milieu des serviteurs de la cour, et
privée des secours de ce peuple depuis si redoutable, l'assemblée pouvait
être menacée. Mirabeau reparaît à la tribune et propose de décréter
l'inviolabilité de chaque député. Aussitôt l'assemblée, n'opposant à la
force qu'une majestueuse volonté, déclare inviolable chacun de ses membres,
proclame traître, infâme et coupable de crime capital, quiconque
attenterait à leur personne.

Pendant ce temps la noblesse, qui croyait l'état sauvé par ce lit de
justice, présentait ses félicitations au prince qui en avait donné l'idée,
et les portait du prince à la reine. La reine, tenant son fils dans ses
bras, le montrant à ces serviteurs si empressés, recevait leurs sermens, et
s'abandonnait malheureusement à une aveugle confiance. Dans ce même instant
on entendit des cris: chacun accourut, et on apprit que le peuple, réuni en
foule, félicitait Necker de n'avoir pas assisté à la séance royale.
L'épouvante succéda aussitôt à la joie; le roi et la reine firent appeler
Necker, et ces augustes personnages furent obligés de le supplier de
conserver son portefeuille. Le ministre y consentit, et rendit à la cour
une partie de la popularité qu'il avait conservée en n'assistant pas à
cette funeste séance.

Ainsi venait de s'opérer la première révolution. Le tiers-état avait
recouvré le pouvoir législatif, et ses adversaires l'avaient perdu pour
avoir voulu le garder tout entier. En quelques jours, cette révolution
législative fut entièrement consommée. On employa encore quelques petits
moyens, tels que de gêner les communications intérieures dans les salles
des états; mais ils furent sans succès. Le 24, la majorité du clergé se
rendit à l'assemblée, et demanda la vérification en commun pour délibérer
ensuite sur les propositions faites par le roi dans la séance du 23 juin.
La minorité du clergé continuait à délibérer dans sa chambre particulière.
L'archevêque de Paris, Juigné, prélat vertueux, bienfaiteur du peuple, mais
privilégié opiniâtre, fut poursuivi, et contraint de promettre sa réunion;
il se rendit en effet à l'assemblée nationale, accompagné de l'archevêque
de Bordeaux, prélat populaire et qui devait plus tard devenir ministre.

Le plus grand trouble se manifesta dans les rangs de la noblesse. Ses
agitateurs ordinaires enflammaient ses passions; d'Espréménil proposa de
décréter le tiers-état, et de le faire poursuivre par le procureur-général;
la minorité proposa la réunion. Cette motion fut rejetée au milieu du
tumulte. Le duc d'Orléans appuya la proposition, après avoir, la veille,
promis le contraire aux Polignac[4]. Quarante-sept membres, résolus de se
réunir à l'assemblée générale malgré la décision de la majorité, s'y
rendirent en corps, et furent reçus au milieu de la joie publique.
Cependant, malgré cette allégresse causée par leur présence, leurs visages
étaient tristes. «Nous cédons à notre conscience, dit Clermont-Tonnerre,
mais c'est avec douleur que nous nous séparons de nos frères. Nous venons
concourir à la régénération publique; chacun de nous vous fera connaître le
degré d'activité que lui permet son mandat.»

Chaque jour amenait de nouvelles réunions, et l'assemblée voyait
s'accroître le nombre de ses membres. Des adresses arrivaient de toutes
parts, exprimant le voeu et l'approbation des villes et des provinces.
Mounier suscita celles du Dauphiné. Paris fit la sienne; et le Palais-Royal
lui-même envoya une députation, que l'assemblée, entourée encore de
dangers, reçut pour ne pas s'aliéner la multitude. Alors elle n'en
prévoyait pas les excès; elle avait besoin au contraire de présumer son
énergie et d'en espérer un appui; beaucoup d'esprits en doutaient, et le
courage du peuple n'était encore qu'un rêve heureux. Ainsi les
applaudissemens des tribunes, importuns souvent à l'assemblée, l'avaient
pourtant soutenue, et on n'osa pas les empêcher. Bailly voulut réclamer, on
étouffa sa voix et sa motion par de bruyans applaudissemens.

La majorité de la noblesse continuait ses séances au milieu du tumulte et
du plus violent déchaînement. L'épouvante se répandit chez ceux qui la
dirigeaient, et le signal de la réunion partit de ceux mêmes qui lui
persuadaient naguère la résistance. Mais ces passions, déjà trop excitées,
n'étaient point faciles à conduire. Le roi fut obligé d'écrire une lettre;
la cour, les grands, furent réduits à supplier; «la réunion sera passagère,
disait-on aux plus obstinés; des troupes s'approchent, cédez pour sauver le
roi.» Le consentement fut arraché au milieu du désordre, et la majorité de
la noblesse, accompagnée de la minorité du clergé, se rendit le 27 juin à
l'assemblée générale. Le duc de Luxembourg, y parlant au nom de tous, dit
qu'ils venaient pour donner au roi une marque de respect, et à la nation
une preuve de patriotisme. «La famille est complète,» répondit Bailly.
Supposant que la réunion était entière, et qu'il s'agissait, non de
vérifier, mais de délibérer en commun, il ajouta: «Nous pourrons nous
occuper, sans relâche et sans distraction, de la régénération du royaume et
du bonheur public.»

Plus d'un petit moyen fut encore employé pour paraître n'avoir pas fait ce
que la nécessité avait obligé de faire. Les nouveaux arrivés se rendaient
toujours après l'ouverture des séances, tous en corps, et de manière à
figurer un ordre. Ils affectaient de se tenir debout derrière le président,
et de manière à paraître ne pas siéger. Bailly, avec beaucoup de mesure et
de fermeté, finit par vaincre toutes les résistances, et parvint à les
faire asseoir. On voulut aussi lui disputer la présidence, non de vive
force, mais tantôt par une négociation secrète, tantôt par une supercherie.
Bailly la retint, non par ambition, mais par devoir; et on vit un simple
citoyen, connu seulement par ses vertus et ses talens, présider tous les
grands du royaume et de l'église.

Il était trop évident que la révolution législative était achevée. Quoique
le premier différend n'eût d'autre objet que le mode de vérification et non
la manière de voter, quoique les uns eussent déclaré ne se réunir que pour
la vérification commune, et les autres pour obéir aux intentions royales
exprimées le 23 juin, il était certain que le vote par tête devenait
inévitable; toute réclamation était donc inutile et impolitique. Pourtant
le cardinal de Larochefoucauld protesta au nom de la minorité, et assura
qu'il ne s'était réuni que pour délibérer sur les objets généraux, et en
conservant toujours le droit de former un ordre. L'archevêque de Vienne
répliqua avec vivacité que la minorité n'avait rien pu décider en l'absence
de la majorité du clergé, et qu'elle n'avait pas le droit de parler au nom
de l'ordre. Mirabeau s'éleva avec force contre cette prétention, dit qu'il
était étrange qu'on protestât dans l'assemblée contre l'assemblée; qu'il
fallait en reconnaître la souveraineté, ou se retirer.

Alors s'éleva la question des mandats impératifs. La plupart des cahiers
exprimaient le voeu des électeurs à l'égard des réformes à opérer, et
rendaient ce voeu obligatoire pour les députés. Avant d'agir, il fallait
fixer jusqu'à quel point on le pouvait; cette question devait donc être la
première. Elle fut prise et reprise plusieurs fois. Les uns voulaient qu'on
retournât aux commettans; les autres pensaient qu'on ne pouvait recevoir
des commettans que la mission de voter pour eux, après que les objets
auraient été discutés et éclaircis par les envoyés de toute la nation, mais
ils ne croyaient pas qu'on pût recevoir d'avance un avis tout fait. Si on
croit en effet ne pouvoir faire la loi que dans un conseil général, soit
parce qu'on trouve plus de lumières en s'élevant, soit parce qu'on ne peut
avoir un avis que lorsque toutes les parties de la nation se sont
réciproquement entendues, il s'ensuit qu'alors les députés doivent être
libres et sans mandat obligatoire. Mirabeau, acérant la raison par
l'ironie, s'écria que ceux qui croyaient les mandats impératifs avaient eu
tort de venir, et n'avaient qu'à laisser leurs cahiers sur leurs bancs, et
que ces cahiers siégeraient tout aussi bien qu'eux. Sieyès, avec sa
sagacité ordinaire, prévoyant que, malgré la décision très juste de
l'assemblée, un grand nombre de membres se replieraient sur leurs sermens,
et qu'en se réfugiant dans leur conscience ils se rendraient inattaquables,
proposa l'ordre du jour, sur le motif que chacun était juge de la valeur du
serment qu'il avait prêté. «Ceux qui se croient obligés par leurs cachiers,
dit-il, seront regardés comme absens, tout comme ceux qui avaient refusé de
faire vérifier leurs pouvoirs en assemblée générale.» Cette sage opinion
fut adoptée. L'assemblée, en contraignant les opposans, leur eût fourni des
prétextes, tandis qu'en les laissant libres, elle était sûre de les amener
à elle, car sa victoire était désormais certaine.

L'objet de la nouvelle convocation était la réforme de l'état,
c'est-à-dire, l'établissement d'une constitution, dont la France manquait,
malgré tout ce qu'on a pu dire. Si on appelle ainsi toute espèce de
rapports entre les gouvernés et le gouvernement, sans doute la France
possédait une constitution; un roi avait commandé et des sujets obéi; des
ministres avaient emprisonné arbitrairement; des traitans avaient perçu
jusqu'aux derniers deniers du peuple; des parlemens avaient condamné des
malheureux à la roue. Les peuples les plus barbares ont de ces espèces de
constitution. Il y avait eu en France des états-généraux, mais sans
attributions précises, sans retours assurés, et toujours sans résultats.
Il y avait eu une autorité royale, tour à tour nulle ou absolue. Il y avait
eu des tribunaux ou cours souveraines qui souvent joignaient au pouvoir
judiciaire le pouvoir législatif; mais il n'y avait aucune loi qui assurât
la responsabilité des agens du pouvoir, la liberté de la presse, la liberté
individuelle, toutes les garanties enfin qui, dans l'état social,
remplacent la fiction de la liberté naturelle[5].

Le besoin d'une constitution était avoué, et généralement senti; tous les
cahiers l'avaient énergiquement exprimé, et s'étaient même expliqués
formellement sur les principes fondamentaux de cette constitution. Ils
avaient unanimement prescrit le gouvernement monarchique, l'hérédité de
mâle en mâle, l'attribution exclusive du pouvoir exécutif au roi, la
responsabilité de tous les agens, le concours de la nation et du roi pour
la confection des lois, le vote de l'impôt, et la liberté individuelle.
Mais ils étaient divisés sur la création d'une ou de deux chambres
législatives; sur la permanence, la périodicité, la dissolution du corps
législatif; sur l'existence politique du clergé et des parlemens; sur
l'étendue de la liberté de la presse. Tant de questions, ou résolues ou
proposées par les cahiers, annoncent assez combien l'esprit public était
alors éveillé dans toutes les parties du royaume, et combien était général
et prononcé le voeu de la France pour la liberté[6]. Mais une constitution
entière à fonder au milieu des décombres d'une antique législation, malgré
toutes les résistances, et avec l'élan désordonné des esprits, était une
oeuvre grande et difficile. Outre les dissentimens que devait produire la
diversité des intérêts, il y avait encore à redouter la divergence
naturelle des opinions. Une législation tout entière à donner à un grand
peuple excite si fortement les esprits, leur inspire des projets si vastes
des espérances si chimériques, qu'on devait s'attendre à des mesures ou
vagues ou exagérées, et souvent hostiles. Pour mettre de la suite dans les
travaux, on nomma un comité chargé d'en mesurer l'étendue et d'en ordonner
la distribution. Ce comité était composé des membres les plus modérés de
l'assemblée. Mounier, esprit sage, quoique opiniâtre, en était le membre le
plus laborieux et le plus influent; ce fut lui qui prépara l'ordre du
travail.

La difficulté de donner une constitution n'était pas la seule qu'eut à
vaincre cette assemblée. Entre un gouvernement mal disposé et un peuple
affamé qui exigeait de prompts soulagemens, il était difficile qu'elle ne
se mêlât pas de l'administration. Se défiant de l'autorité, pressée de
secourir le peuple, elle devait, même sans ambition, empiéter peu à peu sur
le pouvoir exécutif. Déjà le clergé lui en avait donné l'exemple, en
faisant au tiers-état la proposition insidieuse de s'occuper immédiatement
des subsistances. L'assemblée à peine formée nomma un comité des
subsistances, demanda au ministère des renseignemens sur cette matière,
proposa de favoriser la circulation des denrées de province à province, de
les transporter d'office sur les lieux où elles manquaient, de faire des
aumônes, et d'y pourvoir par des emprunts. Le ministère fit connaître les
mesures efficaces qu'il avait prises, et que Louis XVI, administrateur
soigneux, avait favorisées de tout son pouvoir. Lally-Tolendal proposa de
faire des décrets sur la libre circulation; à quoi Mounier objecta que de
tels décrets exigeraient la sanction royale, et que cette sanction, n'étant
pas réglée, exposerait à des difficultés graves. Ainsi tous les obstacles
se réunissaient. Il fallait faire des lois sans que les formes législatives
fussent fixées, surveiller l'administration sans empiéter sur l'autorité
exécutive, et suffire à tant d'embarras, malgré la mauvaise volonté du
pouvoir, l'opposition des intérêts, la divergence des esprits, et
l'exigence d'un peuple récemment éveillé, et s'agitant à quelques lieues de
l'assemblée dans le sein d'une immense capitale.

Un très petit espace sépare Paris de Versailles, et on peut le franchir
plusieurs fois en un jour. Toutes les agitations de Paris se faisaient donc
ressentir immédiatement à Versailles, à la cour et dans l'assemblée. Paris
offrait alors un spectacle nouveau et extraordinaire. Les électeurs, réunis
en soixante districts, n'avaient pas voulu se séparer après les élections,
et étaient demeurés assemblés, soit pour donner des instructions à leurs
députés, soit par ce besoin de se réunir, de s'agiter, qui est toujours
dans le coeur des hommes, et qui éclate avec d'autant plus de violence
qu'il a été plus longtemps comprimé. Ils avaient eu le même sort que
l'assemblée nationale: le lieu de leurs séances ayant été fermé, ils
s'étaient rendus dans un autre; enfin ils avaient obtenu l'ouverture de
l'Hôtel-de-ville, et là ils continuaient de se réunir et de correspondre
avec leurs députés. Il n'existait point encore de feuilles publiques,
rendant compte des séances de l'assemblée nationale; on avait besoin de se
rapprocher pour s'entretenir et s'instruire des évènemens. Le jardin du
Palais-Royal était le lieu des plus fréquens rassemblemens. Ce magnifique
jardin, entouré des plus riches magasins de l'Europe, et formant une
dépendance du palais du duc d'Orléans, était le rendez-vous des étrangers,
des débauchés, des oisifs, et surtout des plus grands agitateurs. Les
discours les plus hardis étaient proférés dans les cafés ou dans le jardin
même. On voyait un orateur monter sur une table, et, réunissant la foule
autour de lui, l'exciter par les paroles les plus violentes, paroles
toujours impunies, car la multitude régnait là en souveraine. Des hommes
qu'on supposait dévoués au duc d'Orléans s'y montraient des plus ardens.
Les richesses de ce prince, ses prodigalités connues, ses emprunts énormes,
son voisinage, son ambition, quoique vague, tout a dû le faire accuser.
L'histoire, sans désigner aucun nom, peut assurer du moins que l'or a été
répandu. Si la partie saine de la nation voulait ardemment la liberté, si
la multitude inquiète et souffrante voulait s'agiter et faire son sort
meilleur, il y a eu aussi des instigateurs qui ont quelquefois excité cette
multitude et dirigé peut-être quelques-uns de ses coups. Du reste, cette
influence n'est point à compter parmi les causes de la révolution, car ce
n'est pas avec un peu d'or et des manoeuvres secrètes qu'on ébranle une
nation de vingt-cinq millions d'hommes.

Une occasion de troubles se présenta bientôt. Les gardes-françaises,
troupes d'élite destinées à composer la garde du roi, étaient à Paris.
Quatre compagnies se détachaient alternativement, et venaient faire leur
service à Versailles. Outre la sévérité barbare de la nouvelle discipline,
ces troupes avaient encore à se plaindre de celle de leur nouveau colonel.
Dans le pillage de la maison Réveillon, elles avaient bien montré quelque
acharnement contre le peuple; mais plus tard elles en avaient éprouvé du
regret, et, mêlées tous les jours à lui, elles avaient cédé à ses
séductions. D'ailleurs, soldats et sous-officiers sentaient que toute
carrière leur était fermée; ils étaient blessés de voir leurs jeunes
officiers ne faire presque aucun service, ne figurer que les jours de
parade, et, après les revues, ne pas même accompagner le régiment dans les
casernes. Il y avait là comme ailleurs un tiers-état qui suffisait à tout
et ne profitait de rien. L'indiscipline se manifesta, et quelques soldats
furent enfermés à l'Abbaye.

On se réunit au Palais-Royal en criant: _A l'abbaye!_ La multitude y courut
aussitôt. Les portes en furent enfoncées, et on conduisit en triomphe les
soldats qu'on venait d'en arracher [Note: 30 juin]. Tandis que le peuple
les gardait au palais-Royal, une lettre fut écrite à l'assemblée pour
demander leur liberté. Placée entre le peuple d'une part, et le
gouvernement de l'autre, qui était suspect puisqu'il allait agir dans sa
propre cause, l'assemblée ne pouvait manquer d'intervenir, et de commettre
un empiétement en se mêlant de la police publique. Prenant une résolution
tout à la fois adroite et sage, elle exprima aux Parisiens ses voeux pour
le maintien du bon ordre, leur recommanda de ne pas le troubler, et en même
temps elle envoya une députation au roi pour implorer sa clémence, comme un
moyen infaillible de rétablir la concorde et la paix. Le roi, touché de là
modération de l'assemblée, promit sa clémence quand l'ordre serait rétabli.
Les gardes-françaises furent sur-le-champ replacés dans les prisons, et une
grâce du roi les en fit aussitôt sortir.

Tout allait bien jusque-là; mais la noblesse, en se réunissant aux deux
ordres, avait cédé avec regret, et sur la promesse que sa réunion serait de
courte durée. Elle s'assemblait tous les jours encore, et protestait contre
les travaux de l'assemblée nationale; ses réunions étaient progressivement
moins nombreuses; le 3 juillet on avait compté 138 membres présens; le 10
ils n'étaient plus que 93, et le 11, 80. Cependant les plus obstinés
avaient persisté, et le 11 ils avaient résolu une protestation que les
évènemens postérieurs les empêchèrent de rédiger. La cour, de son côté,
n'avait pas cédé sans regret et sans projet. Revenue de son effroi après
la séance du 23 juin, elle avait voulu la réunion générale pour entraver la
marche de l'assemblée au moyen des nobles, et dans l'espérance de la
dissoudre bientôt de vive force. Necker n'avait été conservé que pour
couvrir par sa présence les trames secrètes qu'on ourdissait. A une
certaine agitation, à la réserve dont on usait envers lui, il se doutait
d'une grande machination. Le roi même n'était pas instruit de tout, et on
se proposait sans doute d'aller plus loin qu'il ne voulait. Necker, qui
croyait que toute l'action d'un homme d'état devait se borner à raisonner,
et qui avait tout juste la force nécessaire pour faire des représentations,
en faisait inutilement. Uni avec Mounier, Lally-Tolendal et
Clermont-Tonnerre, ils méditaient tous ensemble l'établissement de la
constitution anglaise. Pendant ce temps la cour poursuivait des
préparatifs secrets; et les députés nobles ayant voulu se retirer, on les
retint en leur parlant d'un évènement prochain.

Des troupes s'approchaient; le vieux maréchal de Broglie en avait reçu le
commandement général, et le baron de Besenval avait reçu le commandement
particulier de celles qui environnaient Paris. Quinze régimens, la plupart
étrangers, étaient aux environs de la capitale. La jactance des courtisans
révélait le danger, et ces conspirateurs, trop prompts à menacer,
compromettaient ainsi leurs projets. Les députés populaires, instruits, non
pas de tous les détails d'un plan qui n'était pas connu encore en entier,
et que le roi lui-même n'a connu qu'en partie, mais qui certainement
faisait craindre l'emploi de la violence, les députés populaires étaient
irrités et songeaient aux moyens de résistance. On ignore et on ignorera
probablement toujours quelle a été la part des moyens secrets dans
l'insurrection du 14 juillet; mais peu importe. L'aristocratie conspirait,
le parti populaire pouvait bien conspirer aussi. Les moyens employés étant
les mêmes, reste la justice de la cause, et la justice n'était pas pour
ceux qui voulaient revenir sur la réunion des trois ordres, dissoudre la
représentation nationale, et sévir contre ses plus courageux députés.

Mirabeau pensa que le plus sûr moyen d'intimider le pouvoir, c'était de le
réduire à discuter publiquement les mesures qu'on lui voyait prendre. Il
fallait pour cela les dénoncer ouvertement. S'il hésitait à répondre, s'il
éludait, il était jugé; la nation était avertie et soulevée. Mirabeau fait
suspendre les travaux de la constitution, et propose de demander au roi le
renvoi des troupes. Il mêle dans ses paroles le respect pour le monarque
aux reproches les plus sévères pour le gouvernement. Il dit que tous les
jours des troupes nouvelles s'avancent; que tous les passages sont
interceptés; que les ponts, les promenades sont changés en postes
militaires; que des faits publics et cachés, des ordres et des
contre-ordres précipités frappent tous les yeux et annoncent la guerre.
Ajoutant à ces faits des reproches amers: «On montre, dit-il, plus de
soldats menaçans à la nation, qu'une invasion de l'ennemi n'en
rencontrerait peut-être, et mille fois plus du moins qu'on n'en a pu réunir
pour secourir des amis martyrs de leur fidélité, et surtout pour conserver
cette alliance des Hollandais, si précieuse, si chèrement conquise, et si
honteusement perdue.»

Son discours est aussitôt couvert d'applaudissemens, l'adresse qu'il
propose est adoptée. Seulement, comme en invoquant le renvoi des troupes
il avait demandé qu'on les remplaçât par des gardes bourgeoises, cet
article est supprimé; l'adresse est votée à l'unanimité moins quatre voix.
Dans cette adresse, demeurée célèbre, qu'il n'a, dit-on, point écrite, mais
dont il avait fourni toutes les idées à un de ses amis, Mirabeau prévoyait
presque tout ce qui allait arriver: l'explosion de la multitude et la
défection des troupes par leur rapprochement avec les citoyens. Aussi
adroit qu'audacieux, il osait assurer au roi que ses promesses ne seraient
point vaines: «Vous nous avez appelés, lui disait-il, pour régénérer le
royaume; vos voeux seront accomplis, malgré les pièges, les difficultés,
les périls..., etc.»

L'adresse fut présentée par une députation de vingt-quatre membres. Le roi,
ne voulant pas s'expliquer, répondit que ce rassemblement de troupes
n'avait d'autre objet que le maintien de la tranquillité publique, et la
protection due à rassemblée; qu'au surplus, si celle-ci avait encore des
craintes, il la transférerait à Soissons ou à Noyon, et que lui-même se
rendrait à Compiègne.

L'assemblée ne pouvait se contenter d'une pareille réponse, surtout de
l'offre de l'éloigner de la capitale pour la placer entre deux camps. Le
comte de Crillon proposa de s'en fier à la parole d'un roi honnête homme.
«La parole d'un roi honnête homme, reprit Mirabeau, est un mauvais garant
de la conduite de son ministère; notre confiance aveugle dans nos rois nous
a perdus; nous avons demandé la retraite des troupes et non à fuir devant
elles; il faut insister encore, et sans relâche.»

Cette opinion ne fut point appuyée. Mirabeau insistait assez sur les moyens
ouverts, pour qu'on lui pardonnât les machinations secrètes, s'il est vrai
qu'elles aient été employées.

C'était le 11 juillet; Necker avait dit plusieurs fois au roi que si ses
services lui déplaisaient, il se retirerait avec soumission. «Je prends
votre parole,» avait répondu le roi. Le 11 au soir, Necker reçut un billet
où Louis XVI le sommait de tenir sa parole, le pressait de partir, et
ajoutait qu'il comptait assez sur lui pour espérer qu'il cacherait son
départ à tout le monde. Necker, justifiant alors l'honorable confiance du
monarque, part sans en avertir sa société, ni même sa fille, et se trouve
en quelques heures fort loin de Versailles. Le lendemain 12 juillet était
un dimanche. Le bruit se répandit à Paris que Necker avait été renvoyé,
ainsi que MM. de Montmorin, de La Luzerne, de Puységur et de Saint-Priest.
On annonçait, pour les remplacer, MM. de Breteuil, de La Vauguyon, de
Broglie, Foulon et Damécourt, presque tous connus par leur opposition à la
cause populaire. L'alarme se répand dans Paris. On se rend au Palais-Royal.
Un jeune homme, connu depuis par son exaltation républicaine, né avec une
âme tendre, mais bouillante, Camille Desmoulins, monte sur une table,
montre des pistolets en criant aux armes, arrache une feuille d'arbre dont
il fait une cocarde, et engage tout le monde à l'imiter.

Les arbres sont aussitôt dépouillés, et on se rend dans un musée renfermant
des bustes en cire. On s'empare de ceux de Necker et du duc d'Orléans,
menacé, dit-on, de l'exil, et on se répand ensuite dans les quartiers de
Paris. Cette foule parcourait la rue Saint-Honoré, lorsqu'elle rencontre,
vers la place Vendôme, un détachement de Royal-Allemand qui fond sur elle,
blesse plusieurs personnes, et entre autres un soldat des
gardes-françaises. Ces derniers, tout disposés pour le peuple et contre le
Royal-Allemand, avec lequel ils avaient eu une rixe les jours précédens,
étaient casernés près de la place Louis XV; ils font feu sur
Royal-Allemand. Le prince de Lambesc, qui commandait ce régiment, se replie
aussitôt sur le jardin des Tuileries, charge la foule paisible qui s'y
promenait, tue un vieillard au milieu de la confusion, et fait évacuer le
jardin. Pendant ce temps, les troupes qui environnaient Paris se
concentrent sur le Champ-de-Mars et la place Louis XV. La terreur alors n'a
plus de bornes et se change en fureur. On se répand dans la ville en criant
aux armes. La multitude court à l'Hôtel- de-Ville pour en demander. Les
électeurs composant l'assemblée générale y étaient réunis. Ils livrent les
armes qu'ils ne pouvaient plus refuser, et qu'on pillait déjà à l'instant
où ils se décidaient à les accorder. Ces électeurs composaient en ce moment
la seule autorité établie. Privés de tout pouvoir actif, ils prennent ceux
que la circonstance exigeait, et ordonnent la convocation des districts.
Tous les citoyens s'y rendent pour aviser aux moyens de se préserver à la
fois de la fureur de la multitude et de l'attaque des troupes royales.
Pendant la nuit, le peuple, qui court toujours à ce qui l'intéresse, force
et brûle les barrières, disperse les commis et rend toutes les entrées
libres. Les boutiques des armuriers sont pilliées. Ces brigands, déjà
signalés chez Réveillon, et qu'on vit, dans toutes les occasions, sortir
comme de dessous terre, reparaissent armés de piques et de bâtons, et
répandent l'épouvante. Ces évènemens avaient eu lieu pendant la journée du
dimanche 12 juillet, et dans la nuit du dimanche au lundi 13. Dans la
matinée du lundi, les électeurs, toujours réunis à l'Hôtel-de-Ville,
croient devoir donner une forme plus légale à leur autorité; ils appellent,
en conséquence, le prévôt des marchands, administrateur ordinaire de la
cité. Celui-ci ne consent à céder que sur une réquisition en forme. On le
requiert en effet, et on lui adjoint un certain nombre d'électeurs; on
compose ainsi une municipalité revêtue de tous les pouvoirs. Cette
municipalité mande auprès d'elle le lieutenant de police, et rédige en
quelques heures un plan d'armement pour la milice bourgeoise.

Cette milice devait être composée de quarante-huit mille hommes, fournis
par les districts. Le signe distinctif devait être, au lieu de la cocarde
verte, la cocarde parisienne, rouge et bleue. Tout homme surpris en armes
et avec cette cocarde, sans avoir été enrôlé par son district dans la garde
bourgeoise, devait être arrêté, désarmé et puni. Telle fut la première
origine des gardes nationales. Ce plan fut adopté par tous les districts,
qui se hâtèrent de le mettre à exécution. Dans le courant de la même
matinée, le peuple avait dévasté la maison de Saint-Lazare pour y chercher
des grains; il avait forcé le Garde-Meuble pour y prendre des armes, et en
avait exhumé des armures antiques dont il s'était revêtu. On voyait la
foule, portant des casques et des piques, inonder la ville. Le peuple se
montrait maintenant ennemi du pillage; avec sa mobilité ordinaire, il
affectait le désintéressement, il respectait l'or, ne prenait que les
armes, et arrêtait lui-même les brigands. Les gardes-françaises et les
milices du guet avaient offert leurs services, et on les avait enrôlés dans
la garde bourgeoise.

On demandait toujours des armes à grands cris. Le prévôt Flesselles, qui
d'abord avait résisté à ses concitoyens, se montrait zélé maintenant, et
promettait 12,000 fusils pour le jour même, davantage pour les jours
suivans. Il prétendait avoir fait un marché avec un armurier inconnu. La
chose paraissait difficile en songeant au peu de temps qui s'était écoulé.
Cependant le soir étant arrivé, les caisses d'artillerie annoncées par
Flesselles sont conduites à l'Hôtel-de-Ville; on les ouvre, et on les
trouve pleines de vieux linges. A cette vue la multitude s'indigne contre
le prévôt, qui dit avoir été trompé. Pour l'apaiser, il la dirige vers les
Chartreux, en assurant qu'elle y trouvera des armes. Les Chartreux étonnés
reçoivent cette foule furieuse, l'introduisent dans leur retraite, et
parviennent à la convaincre qu'ils ne possédaient rien de ce qu'avait
annoncé le prévôt.

Le peuple, plus irrité que jamais, revient en criant à la trahison. Pour le
satisfaire, on ordonne la fabrication de cinquante mille piques. Des
poudres destinées pour Versailles descendaient la Seine sur des bateaux; on
s'en empare, et un électeur en fait la distribution au milieu des plus
grands dangers.

Une horrible confusion régnait à cet Hôtel-de-Ville, siège des autorités,
quartier-général de la milice, et centre de toutes les opérations. Il
fallait à la fois y pourvoir à la sûreté extérieure menacée par la cour, à
la sûreté intérieure menacée par les brigands; il fallait à chaque instant
calmer les soupçons du peuple, qui se croyait trahi, et sauver de sa fureur
ceux qui excitaient sa défiance. On voyait là des voitures arrêtées, des
convois interceptés, des voyageurs attendant la permission de continuer
leur route. Pendant la nuit, l'Hôtel-de-Ville fut encore une fois menacé
par les brigands; un électeur, le courageux Moreau de Saint-Méry, chargé
d'y veiller, fît apporter des barils de poudre, et menaça de le faire
sauter. Les brigands s'éloignèrent à cette vue. Pendant ce temps, les
citoyens retirés chez eux se tenaient prêts à tous les genres d'attaque;
ils avaient dépavé les rues, ouvert des tranchées, et pris tous les moyens
de résister à un siège.

Pendant ces troubles de la capitale, la consternation régnait dans
l'assemblée. Elle s'était formée le 13 au matin, alarmée des évènemens qui
se préparaient, et ignorant encore ce qui s'était passé à Paris. Le député
Mounier s'élève le premier contre le renvoi des ministres. Lally-Tolendal
lui succède à la tribune, fait un magnifique éloge de Necker, et tous deux
s'unissent pour proposer une adresse dans laquelle on demandera au roi le
rappel des ministres disgraciés. Un député de la noblesse, M. de Virieu,
propose même de confirmer les arrêtés du 17 juin par un nouveau serment. M.
de Clermont-Tonnerre s'oppose à cette proposition, comme inutile, et,
rappelant les engagemens déjà pris par l'assemblée, s'écrie: «La
constitution sera, ou nous ne serons plus. » La discussion s'était déjà
prolongée lorsqu'on apprend les troubles de Paris pendant la matinée du 13,
et les malheurs dont la capitale était menacée, entre des Français
indisciplinés qui, selon l'expression du duc de Larochefoucauld, n'étaient
dans la main de personne, et des étrangers disciplinés, qui étaient dans la
main du despotisme. On arrête aussitôt d'envoyer une députation au roi,
pour lui peindre la désolation de la capitale, et le supplier d'ordonner le
renvoi des troupes et l'établissement des gardes bourgeoises. Le roi fait
une réponse froide et tranquille qui ne s'accordait pas avec son coeur, et
répète que Paris ne pouvait pas se garder. L'assemblée alors s'élevant au
plus noble courage, rend un arrêté mémorable dans lequel elle insiste sur
le renvoi des troupes, et sur l'établissement des gardes bourgeoises,
déclare les ministres et tous les agens du pouvoir responsables, fait peser
sur les conseils du roi, _de quelque rang_ qu'ils puissent être, la
responsabilité des malheurs qui se préparent; consolide la dette publique,
défend de prononcer le nom infâme de banqueroute, persiste dans ses
précédens arrêtés, et ordonne au président d'exprimer ses regrets à M.
Necker, ainsi qu'aux autres ministres. Après ces mesures pleines d'énergie
et de prudence, l'assemblée, pour préserver ses membres de toute violence
personnelle, se déclare en permanence, et nomme M. de Lafayette
vice-président, pour soulager le respectable archevêque de Vienne, à qui
son âge ne permettait pas de siéger jour et nuit.

La nuit du 13 au 14 s'écoula ainsi au milieu du trouble et des alarmes. A
chaque instant, des nouvelles funestes étaient données et contredites; on
ne connaissait pas tous les projets de la cour, mais on savait que
plusieurs députés étaient menacés, que la violence allait être employée
contre Paris et les membres les plus signalés de l'assemblée. Suspendue un
instant, la séance fut reprise à cinq heures du matin, 14 juillet.
L'assemblée, avec un calme imposant, reprit les travaux de la constitution,
discuta avec beaucoup de justesse les moyens d'en accélérer l'exécution et
de la conduire avec prudence. Un comité fut nommé pour préparer les
questions; il se composait de MM. l'évêque d'Autun, l'archevêque de
Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, Chapelier et Bergasse.
La matinée s'écoula; on apprenait des nouvelles toujours plus sinistres; le
roi, disait-on, devait partir dans la nuit, et l'assemblée rester livrée à
plusieurs régimens étrangers. Dans ce moment, on venait de voir les
princes, la duchesse de Polignac et la reine, se promenant à l'Orangerie,
flattant les officiers et les soldats, et leur faisant distribuer des
rafraîchissemens. Il paraît qu'un grand dessein était conçu pour la nuit du
14 au 15, que Paris devait être attaqué sur sept points, le Palais-Royal
enveloppé, l'assemblée dissoute, et la déclaration du 23 juin portée au
parlement; qu'enfin il devait être pourvu aux besoins du trésor par la
banqueroute et les billets d'état. Il est certain que les commandans des
troupes avaient reçu l'ordre de s'avancer du 14 au 15, que les billets
d'état avaient été fabriqués, que les casernes des Suisses étaient pleines
de munitions, et que le gouverneur de la Bastille avait déménagé, ne
laissant dans la place que quelques meubles indispensables. Dans
l'après-midi, les terreurs de l'assemblée redoublèrent; on venait de voir
passer le prince de Lambesc à toute bride; on entendait le bruit du canon,
et on appliquait l'oreille à terre pour saisir les moindres bruits.
Mirabeau proposa alors de suspendre toute discussion, et d'envoyer une
seconde députation au roi. La députation partit aussitôt pour faire de
nouvelles instances. Dans ce moment, deux membres de l'assemblée, venus de
Paris en toute hâte, assurèrent qu'on s'y égorgeait; l'un d'eux attesta
qu'il avait vu un cadavre décapité et revêtu de noir. La nuit commençait à
se faire; on annonça l'arrivée de deux électeurs. Le plus profond silence
régnait dans la salle; on entendait le bruit de leurs pas dans l'obscurité;
et on apprit de leur bouche que la Bastille était attaquée, que le canon
avait tiré, que le sang coulait, et qu'on était menacé des plus affreux
malheurs. Aussitôt une nouvelle députation fut envoyée avant le retour de
la précédente. Tandis qu'elle partait, la première arrivait et rapportait
la réponse du roi. Le roi avait ordonné, disait-il, l'éloignement des
troupes campées au Champ-de-Mars, et, ayant appris la formation de la garde
bourgeoise, il avait nommé des officiers pour la commander.

A l'arrivée de la seconde députation, le roi, toujours plus troublé, lui
dit: «Messieurs, vous déchirez mon coeur de plus en plus par le récit que
vous me faites des malheurs de Paris. Il n'est pas possible que les ordres
donnés aux troupes en soient la cause. » On n'avait obtenu encore que
l'éloignement de l'armée. Il était deux heures après minuit. On répondit à
la ville de Paris «que deux députations avaient été envoyées, et que les
instances seraient renouvelées le lendemain, jusqu'à ce qu'elles eussent
obtenu le succès qu'on avait droit d'attendre du coeur du roi, lorsque des
impressions étrangères n'en arrêteraient plus les mouvemens.» La séance fut
un moment suspendue, et on apprit le soir les évènemens de la journée du
14.

Le peuple, dès la nuit du 13, s'était porté vers la Bastille; quelques
coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient
proféré plusieurs fois le cri: _A là bastille!_ Le voeu de sa destruction
se trouvait dans quelques cahiers; ainsi, les idées avaient pris d'avance
cette direction. Oh demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu
que l'Hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend
aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant
qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien
entendre, se précipite dans l'Hôtel, enlève les canons et une grande
quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait
la Bastille. Les assiégeans disaient que le canon de la place était dirigé
sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député
d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du
commandant. En faisant la visite, il trouve trente-deux Suisses et
quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas
faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers le peuple, ne
voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est
obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers
onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une
nouvelle troupe arrive en armes, en criant: «Nous voulons la Bastille!» La
garnison somme les assaillans de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux
hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde, et brisent à
coups de hache les chaînes du pont, qui retombe. La foule s'y précipite, et
court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge
de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en faisant feu. Le combat dure
quelques instans. Les électeurs réunis à l'Hôtel-de-Ville, entendant le
bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux
députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser
introduire dans la place un détachement de milice parisienne, sur le motif
que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville.
Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siège
populaire, il était très difficile de se faire entendre. Le bruit du
tambour, la vue d'un drapeau suspendent quelque temps le feu. Les députés
s'avancent; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer.
Des coups de fusils sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il
est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire
alors à mitraille. Les gardes-françaises arrivent avec du canon et
commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenval à Delaunay,
commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville.
Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt
secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter
les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant
l'acharnement du peuple, se saisit d'une mèche allumée et veut faire sauter
la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont
donnés, un pont est baissé. Les assiégeans s'approchent en promettant de ne
commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les
Suisses parviennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à
la fureur du peuple que par le dévouement des gardes-françaises. En ce
moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose
fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un
brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en
sûreté, et retourne à la mêlée.

Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle
anxiété, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule
se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française,
couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le
peuple. Le règlement et les clés de la Bastille sont au bout d'une
baïonnette; une main sanglante, s'élevant au-dessus de la foule, montre une
boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être
décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à
la dernière extrémité. D'autre victimes avaient succombé, quoique défendues
avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur
commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on
accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui
promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La
salle était pleine d'hommes tout bouillans d'un long combat, et pressés par
cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les
électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude.
Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie:
«Puisque je suis suspect, je me retirerai.--Non, lui dit-on, venez au
Palais-Royal, pour y être jugé.» Il descend alors pour s'y rendre. La
multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un
inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une
lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: «Tenez bon,
tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes.»

Tels avaient été les malheureux évènemens de cette journée. Un mouvement de
terreur succéda bientôt à l'ivresse de la victoire. Les vainqueurs de la
Bastille, étonnés de leur audace, et croyant retrouver le lendemain
l'autorité formidable, n'osaient plus se nommer. A chaque instant on
répandait que les troupes s'avançaient, pour saccager Paris. Moreau de
Saint-Méry, le même qui la veille avait menacé les brigands de faire sauter
l'Hôtel-de-Ville, demeura inébranlable, et donna plus de trois mille ordres
en quelques heures. Dès que la prise de la Bastille avait été connue à
l'Hôtel-de-Ville, les électeurs en avaient fait informer l'assemblée, qui
l'avait apprise vers le milieu de la nuit. La séance était suspendue, mais
la nouvelle se répandit avec rapidité. La cour jusque-là, ne croyant point
à l'énergie du peuple, se riant des efforts d'une multitude aveugle qui
voulait prendre une place vainement assiégée autrefois par le grand Condé,
la cour était paisible et se répandait en railleries. Cependant le roi
commençait à être inquiet; ses dernières réponses avaient même décelé sa
douleur. Il s'était couché. Le duc de Liancourt, si connu par ses sentimens
généreux, était l'ami particulier de Louis XVI, et, en sa qualité de
grand-maître de la garde-robe, il avait toujours accès auprès de lui.
Instruit des évènemens de Paris, il se rendit en toute hâte auprès du
monarque, l'éveilla malgré les ministres, et lui apprit ce qui s'était
Passé. «Quelle révolte! s'écria le prince.--Sire, reprit le duc de
Liancourt, dites révolution.» Le roi, éclairé par ses représentations,
consentit à se rendre dès le matin à l'assemblée. La cour céda aussi, et
cet acte de confiance fut résolu. Dans cet intervalle, l'assemblée avait
repris séance. On ignorait les nouvelles dispositions inspirées au roi, et
il s'agissait de lui envoyer une dernière députation, pour essayer de le
toucher, et obtenir de lui tout ce qui restait encore à accorder. Cette
députation était la cinquième depuis ces funestes évènemens. Elle se
composait de vingt-quatre membres, et allait se mettre en marche, lorsque
Mirabeau, plus véhément que jamais, l'arrête: «Dites au roi, s'écrie-t-il,
dites-lui bien que les hordes étrangères dont nous sommes investis ont reçu
hier la visite des princes, des princesses, des favoris, des favorites, et
leurs caresses, et leurs exhortations, et leurs présens. Dites-lui que
Toute la nuit ces satellites étrangers, gorgés d'or et de vin, ont prédit,
dans leurs chants impies, l'asservissement de la France, et que leurs voeux
brutaux invoquaient la destruction de l'assemblée nationale. Dites-lui que
dans son palais même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette
musique barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemi!

«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses aïeux
qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans Paris
révolté, qu'il assiégeait en personne; et que ses conseillers féroces font
rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris fidèle et
affamé.»

La députation allait se rendre auprès du roi, lorsqu'on apprend qu'il
arrive de son propre mouvement, sans garde et sans escorte. Des
applaudissemens retentissent: «Attendez, reprend Mirabeau avec gravité,
que le roi nous ait fait connaître ses bonnes dispositions. Qu'un morne
respect soit le premier accueil fait au monarque dans ce moment de douleur.
Le silence des peuples est la leçon des rois!»

Louis XVI se présente alors accompagné de ses deux frères. Son discours
simple et touchant excite le plus vif enthousiasme. Il rassure l'assemblée,
qu'il nomme pour la première fois assemblée nationale; se plaint avec
douceur des méfiances qu'on a conçues: «Vous avez craint, leur dit-il; eh
bien! c'est moi qui me fie à vous.» Ces mots sont couverts
d'applaudissemens.

Aussitôt les députés se lèvent, entourent le monarque, et le reconduisent
à pied jusqu'au château. La foule se presse autour de lui, les larmes
coulent de tous les yeux, et il peut à peine s'ouvrir un passage à travers
ce nombreux cortège. La reine, en ce moment, placée avec la cour sur un
balcon, contemplait de loin cette scène touchante. Son fils était dans ses
bras; sa fille, debout à ses côtés, jouait naïvement avec les cheveux de
son frère. La princesse, vivement émue, semblait se complaire dans cet
amour des Français. Hélas! combien de fois un attendrissement réciproque
n'a-t-il pas réconcilié les coeurs pendant ces funestes discordes! Pour un
instant tout semblait oublié; mais le lendemain, le jour même, la cour
était rendue à son orgueil, le peuple à ses méfiances, et l'implacable
haine recommençait son cours.

La paix était faite avec l'assemblée, mais il restait à la faire avec
Paris. L'assemblée envoya d'abord une députation à l'Hôtel-de-Ville, pour
porter la nouvelle de l'heureuse réconciliation opérée avec le roi. Bailly,
Lafayette, Lally-Tolendal, étaient du nombre des envoyés. Leur présence
répandit la plus vive allégresse. Le discours de Lally fit naître des
transports si vifs, qu'on le porta en triomphe à une fenêtre de
l'Hôtel-de-Ville pour le montrer au peuple. Une couronne de fleurs fut
placée sur sa tête, et il reçut ces hommages vis-à-vis la place même où
avait expiré son père avec un bâillon sur la bouche. La mort de l'infortuné
Flesselles, chef de la municipalité, et le refus du duc d'Aumont d'accepter
le commandement de la milice bourgeoise, laissaient un prévôt et un
commandant-général à nommer. Bailly fut désigné, et au milieu des plus
vives acclamations il fut nommé successeur de Flesselles, sous le titre de
maire de Paris. La couronne qui avait été sur la tête de Lally passa sur
celle du nouveau maire; il voulut l'en arracher, mais l'archevêque de Paris
l'y retint malgré lui. Le vertueux vieillard laissa alors échapper des
larmes, et il se résigna à ses nouvelles fonctions. Digne représentant
d'une grande assemblée en présence de la majesté du trône, il était moins
capable de résister aux orages d'une commune, où la multitude luttait
tumultueusement contre ses magistrats. Faisant néanmoins abnégation de
lui-même, il allait se livrer au soin si difficile des subsistances, et
nourrir un peuple qui devait l'en payer par tant d'ingratitude. Il restait
à nommer un commandant de la milice. Il y avait dans la salle un buste
envoyé par l'Amérique affranchie à la ville de Paris. Moreau de Saint-Méry
le montra de la main, tous les yeux s'y portèrent, c'était celui du marquis
de Lafayette. Un cri général le proclama commandant. On vota aussitôt un
_Te Deum_, et on se transporta en foule à Notre-Dame. Les nouveaux
magistrats, l'archevêque de Paris, les électeurs, mêlés à des
gardes-françaises, à des soldats de la milice, marchant sous le bras des
uns des autres, se rendirent à l'antique cathédrale, dans une espèce
d'ivresse. Sur la route, des enfans-trouvés tombèrent aux pieds de Bailly,
qui avait beaucoup travaillé pour les hôpitaux; ils l'appelèrent leur père.
Bailly les serra dans ses bras, en les nommant ses enfans. On arriva à
l'église, on célébra la cérémonie, et chacun se répandit ensuite dans la
cité, où une joie délirante avait succédé à la terreur de la veille. Dans
ce moment, le peuple venait visiter l'antre, si long-temps redouté, dont
l'entrée était maintenant ouverte. On parcourait la Bastille avec une
avide curiosité et une sorte de terreur. On y cherchait des instrumens de
supplice, des cachots profonds. On y venait voir surtout une énorme pierre
placée au milieu d'une prison obscure et marécageuse, et au centre de
laquelle était fixée une pesante chaîne.

La cour, aussi aveugle dans ses craintes qu'elle l'avait été dans sa
confiance, redoutait si fort le peuple, qu'à chaque instant elle
s'imaginait qu'une armée parisienne marchait sur Versailles. Le comte
d'Artois, la famille de Polignac, si chère à la reine, quittèrent alors la
France, et furent les premiers émigrés. Bailly vint rassurer le roi, et
l'engagea au voyage de Paris, qui fut résolu malgré la résistance de la
reine et de la cour.

Le roi se disposa à partir. Deux cents députés furent chargés de
l'accompagner. La reine lui fit ses adieux avec une profonde douleur. Les
gardes-du-corps l'escortèrent jusqu'à Sèvres, où ils s'arrêtèrent pour
l'attendre. Bailly, à la tête de la municipalité, le reçut aux portes de
Paris, et lui présenta les clés, offertes jadis à Henri IV. «Ce bon roi,
lui dit Bailly, avait conquis son peuple; c'est aujourd'hui le peuple qui a
reconquis son roi.» La nation, législatrice à Versailles, était armée à
Paris. Louis XVI, en entrant, se vit entouré d'une multitude silencieuse et
enrégimentée. Il arriva à l'Hôtel-de-Ville[7], en passant sous une voûte
d'épées croisées sur sa tête en signe d'honneur. Son discours fut simple et
touchant. Le peuple, qui ne pouvait plus se contenir, éclata enfin, et
prodigua au roi ses applaudissemens accoutumés. Ces acclamations
soulagèrent un peu le coeur du prince; il ne put néanmoins dissimuler un
mouvement de joie en apercevant les gardes-du-corps placés sur les hauteurs
de Sèvres; et à son retour la reine, se jetant à son cou, l'embrassa comme
si elle avait craint de ne plus le revoir.

Louis XVI, pour satisfaire en entier le voeu public, ordonna le retour de
Necker et le renvoi des nouveaux ministres. M. de Liancourt, ami du roi,
et son conseiller si utile, fut élu président de l'assemblée. Les députés
nobles, qui, tout en assistant aux délibérations, refusaient encore d'y
prendre part, cédèrent enfin, et donnèrent leur vote. Ainsi s'acheva la
confusion des ordres. Dès cet instant on pouvait considérer la révolution
comme accomplie. La nation, maîtresse du pouvoir législatif par
l'assemblée, de la force publique par elle-même, pouvait désormais réaliser
tout ce qui était utile à ses intérêts. C'est en refusant l'égalité de
l'impôt qu'on avait rendu les états-généraux nécessaires; c'est en refusant
un juste partage d'autorité dans ces états qu'on y avait perdu toute
influence; c'est enfin en voulant recouvrer cette influence qu'on avait
soulevé Paris, et provoqué la nation tout entière à s'emparer de la force
publique.


NOTES:

[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.
[2] Voyez la note 2 à la fin du volume.
[3] Séance du 10 juin.
[4] Voyez Ferrières.
[5] Voyez la note 3 à la fin du volume.
[6] Note 4 à la fin du volume.
[7] 17 juillet.




CHAPITRE III.


TRAVAUX DE LA MUNICIPALITÉ DE PARIS.--LAFAYETTE COMMANDANT DE LA GARDE
NATIONALE; SON CARACTÈRE ET SON RÔLE DANS LA RÉVOLUTION.--MASSACRE DE
FOULON ET DE BERTHIER.--RETOUR DE NECKER.--SITUATION ET DIVISION DES PARTIS
ET DE LEURS CHEFS.--MIRABEAU; SON CARACTÈRE, SON PROJET ET SON GÉNIE.
--LES BRIGANDS.--TROUBLES DANS LES PROVINCES ET LES CAMPAGNES.--NUIT DU
4 AOUT.--ABOLITION DES DROITS FÉODAUX ET DE TOUS LES PRIVILÈGES.
--DÉCLARATION DES DROITS DE L'HOMME.--DISCUSSION SUR LA CONSTITUTION ET SUR
LE _veto_.--AGITATION A PARIS. RASSEMBLEMENT TUMULTUEUX AU PALAIS-ROYAL.


Cependant tout s'agitait dans le sein de la capitale, où une nouvelle
autorité venait de s'établir. Le même mouvement qui avait porté les
électeurs à se mettre en action, poussait toutes les classes à en faire
autant. L'assemblée avait été imitée par l'Hôtel-de-Ville, l'Hôtel-de-Ville
par les districts, et les districts par toutes les corporations. Tailleurs,
cordonniers, boulangers, domestiques, réunis au Louvre, à la place Louis
XV, aux Champs-Élysées, délibéraient en forme, malgré les défenses
réitérées de la municipalité. Au milieu de ces mouvemens contraires,
l'Hôtel-de-Ville, combattu par les districts, inquiété par le Palais-Royal,
était entouré d'obstacles, et pouvait à peine suffire aux soins de son
immense administration. Il réunissait à lui seul l'autorité civile,
judiciaire et militaire. Le quartier-général de la milice y était fixé. Les
juges, dans le premier moment, incertains sur leurs attributions, lui
adressaient les accusés. Il avait même la puissance législative, car il
était chargé de se faire une constitution. Bailly avait pour cet objet
demandé à chaque district deux commissaires qui, sous le nom de
représentans de la commune, devaient en régler la constitution. Pour
suffire à tant de soins, les électeurs s'étaient partagés en divers
comités: l'un, nommé comité des recherches, s'occupait de la police;
l'autre, nommé comité des subsistances, s'occupait des approvisionnemens,
tâche la plus difficile et la plus dangereuse de toutes. Bailly fut obligé
de s'en occuper jour et nuit. Il fallait opérer des achats continuels de
blé, le faire moudre ensuite, et puis le porter à Paris à travers les
campagnes affamées. Les convois étaient souvent arrêtés, et on avait besoin
de détachemens nombreux pour empêcher les pillages sur la route et dans les
marchés. Quoique l'état vendît les blés à perte, afin que les boulangers
pussent rabaisser le prix du pain, la multitude n'était pas satisfaite: il
fallait toujours diminuer ce prix, et la disette de Paris augmentait par
cette diminution même, parce que les campagnes couraient s'y
approvisionner. La crainte du lendemain portait chacun à se pourvoir
abondamment, et ce qui s'accumulait dans les mains des uns manquait aux
autres. C'est la confiance qui hâte les travaux du commerce, qui fait
arriver les denrées, et qui rend leur distribution égale et facile; mais
Quand la confiance disparaît, l'activité commerciale cesse; les objets
n'arrivant plus au-devant des besoins, ces besoins s'irritent, ajoutent la
confusion à la disette, et empêchent la bonne distribution du peu qui
reste. Le soin des subsistances était donc le plus pénible de tous. De
cruels soucis dévoraient Bailly et le comité. Tout le travail du jour
suffisait à peine au besoin du jour, et il fallait recommencer le lendemain
avec les mêmes inquiétudes.

Lafayette, commandant de la milice bourgeoise[1], n'avait pas moins de
peines. Il avait incorporé dans cette milice les gardes-françaises dévoués
à la révolution, un certain nombre de Suisses, et une grande quantité de
soldats qui désertaient les régimens dans l'espoir d'une solde plus forte.
Le roi en avait lui-même donné l'autorisation. Ces troupes réunies
composèrent ce qu'on appela les compagnies du centre. La milice prit le nom
de _garde nationale_, revêtit l'uniforme, et ajouta aux deux couleurs rouge
et bleue de la cocarde parisienne la couleur blanche, qui était celle du
roi. C'est là cette cocarde tricolore dont Lafayette prédit les destinées
en annonçant qu'elle ferait le tour du monde.

C'est à la tête de cette troupe que Lafayette s'efforça pendant deux années
consécutives de maintenir la tranquillité publique, et de faire exécuter
les lois que l'assemblée décrétait chaque jour. Lafayette, issu d'une
famille ancienne et demeurée pure au milieu de la corruption des grands,
doué d'un esprit droit, d'une âme ferme, amoureux de la vraie gloire,
s'était ennuyé des frivolités de la cour et de la discipline pédantesque de
nos armées. Sa patrie ne lui offrant rien de noble à tenter, il se décida
pour l'entreprise la plus généreuse du siècle, et il partit pour l'Amérique
le lendemain du jour où l'on répandait en Europe qu'elle était soumise. Il
y combattit à côté de Washington, et décida l'affranchissement du
Nouveau-Monde par l'alliance dans la France. Revenu dans son pays avec un
nom européen, accueilli à la cour comme une nouveauté, il s'y montra simple
et libre comme un Américain. Lorsque la philosophie, qui n'avait été pour
des nobles oisifs qu'un jeu d'esprit, exigea de leur part des sacrifices,
Lafayette presque seul persista dans ses opinions, demanda les
états-généraux, contribua puissamment à la réunion des ordres, et fut
nommé, en récompense, commandant-général de la garde nationale. Lafayette
n'avait pas les passions et le génie qui font souvent abuser de la
puissance: avec une âme égale, un esprit fin, un système de
désintéressement invariable, il était surtout propre au rôle que les
circonstances lui avaient assigné, celui de faire exécuter les lois. Adoré
de ses troupes sans les avoir captivées par la victoire, plein de calme et
de ressources au milieu des fureurs de la multitude, il maintenait l'ordre
avec une vigilance infatigable. Les partis, qui l'avaient trouvé
incorruptible, accusaient son habileté, parce qu'ils ne pouvaient accuser
son caractère. Cependant il ne se trompait pas sur les évènemens et sur les
hommes, n'appréciait la cour et les chefs de parti que ce qu'ils valaient,
les protégeait au péril de sa vie sans les estimer, et luttait souvent sans
espoir contre les factions, mais avec la constance d'un homme qui ne doit
jamais abandonner la chose publique, alors même qu'il n'espère plus pour
elle.

Lafayette, malgré toute sa vigilance, ne réussit pas toujours à arrêter les
fureurs populaires. Car quelque active que soit la force, elle ne peut se
montrer partout contre un peuple partout soulevé, qui voit dans chaque
homme un ennemi. A chaque instant les bruits les plus ridicules étaient
répandus et accrédités. Tantôt on disait que les soldats des
gardes-françaises avaient été empoisonnés, tantôt que les farines avaient
été volontairement avariées, ou qu'on détournait leur arrivée; et ceux qui
se donnaient les plus grandes peines pour les amener dans la capitale,
étaient obligés de comparaître devant un peuple aveugle qui les accablait
d'outrages ou les couvrait d'applaudissemens, selon les dispositions du
moment. Cependant il est certain que la fureur du peuple qui, en général,
ne sait ni choisir ni chercher long-temps ses victimes, paraissait souvent
dirigée soit par des misérables payés, comme on l'a dit, pour rendre les
troubles plus graves en les ensanglantant, soit seulement par des hommes
plus profondément haineux. Foulon et Berthier furent poursuivis et
arrêtés loin de Paris, avec une intention évidente. Il n'y eut de spontané
à leur égard que la fureur de la multitude qui les égorgea. Foulon, ancien
intendant, homme dur et avide, avait commis d'horribles exactions, et avait
été un des ministres désignés pour succéder à Necker et à ses collègues. Il
fut arrêté à Viry, quoiqu'il eût répandu le bruit de sa mort. On le
conduisit à Paris, en lui reprochant d'avoir dit qu'il fallait faire manger
du foin au peuple. On lui mit des orties au cou, un bouquet de chardons à
la main, et une botte de foin derrière le dos. C'est en cet état qu'il fut
traîné à l'Hôtel-de-Ville. Au même instant, Berthier de Sauvigny, son
gendre, était arrêté à Compiègne, sur de prétendus ordres de la commune de
Paris, qui n'avaient pas été donnés. La commune écrivit aussitôt pour le
faire relâcher, ce qui ne fut pas exécuté. On l'achemina vers Paris, dans
le moment où Foulon était à l'Hôtel-de-Ville, exposé à la rage des furieux.
La populace voulait l'égorger; les représentations de Lafayette l'avaient
un peu calmée, et elle consentait à ce que Foulon fût jugé; mais elle
demandait que le jugement fût rendu à l'instant même, pour jouir
sur-le-champ de l'exécution. Quelques électeurs avaient été choisis pour
servir de juges; mais, sous divers prétextes, ils avaient refusé cette
terrible magistrature. Enfin, on avait désigné Bailly et Lafayette, qui se
trouvaient réduits à la cruelle extrémité de se dévouer à la rage de la
populace, ou de sacrifier une victime. Cependant Lafayette, avec beaucoup
d'art et de fermeté, temporisait encore; il avait plusieurs fois adressé la
parole à la multitude avec succès. Le malheureux Foulon, placé sur un siège
à ses cotés, eut l'imprudence d'applaudir à ses dernières paroles.
«Voyez-vous, dit un témoin, ils s'entendent!» A ce mot, la foule s'ébranle
et se précipite sur Foulon. Lafayette fait des efforts incroyables pour le
soustraire aux assassins; on le lui arrache de nouveau, et l'infortuné
vieillard est pendu à un réverbère. Sa tête est coupée, mise au bout d'une
pique, et promenée dans Paris. Dans ce moment, Berthier arrivait dans un
cabriolet conduit par des gardes, et poursuivi par la multitude. On lui
montre la tête sanglante, sans qu'il se doute que c'est la tête de son
beau-père. On le conduit à l'Hôtel-de-Ville, où il prononce quelques mots
pleins de courage et d'indignation. Saisi de nouveau par la multitude,
il se dégage un moment, s'empare d'une arme, se défend avec fureur, et
succombe bientôt comme le malheureux Foulon[2]. Ces meurtres avaient été
conduits par des ennemis ou de Foulon, ou de la chose publique; car, si la
fureur du peuple à leur aspect avait été spontanée, comme la plupart de ses
mouvemens, leur arrestation avait été combinée. Lafayette, rempli de
douleur et d'indignation, résolut de donner sa démission. Bailly et la
municipalité, effrayés de ce projet, s'empressèrent de l'en détourner. Il
fut alors convenu qu'il la donnerait pour faire sentir son mécontentement
au peuple, mais qu'il se laisserait gagner par les instances qu'on ne
manquerait pas de lui faire. En effet, le peuple et la milice
l'entourèrent, et lui promirent la plus grande obéissance. Il reprit le
commandement à ces conditions; et depuis, il eut la satisfaction d'empêcher
la plupart des troubles, grâce à son énergie et au dévouement de sa troupe.

Pendant ce temps, Necker avait reçu à Bâle les ordres du roi et les
instances de l'assemblée. Ce furent les Polignac qu'il avait laissés
triomphans à Versailles, et qu'il rencontra fugitifs à Bâle, qui, les
premiers, lui apprirent les malheurs du trône et le retour subit de faveur
qui l'attendait. Il se mit en route, et traversa la France, traîné en
triomphe par le peuple, auquel, selon son usage, il recommanda la paix et
le bon ordre. Le roi le reçut avec embarras, l'assemblée avec empressement;
et il résolut de se rendre à Paris, où il devait aussi avoir son jour de
triomphe. Le projet de Necker était de demander aux électeurs la grâce et
l'élargissement du baron de Besenval, quoiqu'il fût son ennemi. En vain
Bailly, non moins ennemi que lui des mesures de rigueur, mais plus juste
appréciateur des circonstances, lui représenta le danger d'une telle
mesure, et lui fit sentir que cette faveur, obtenue par l'entraînement,
serait révoquée le lendemain comme illégale, parce qu'un corps
administratif ne pouvait ni condamner ni faire grâce: Necker s'obstina, et
fit l'essai de son influence sur la capitale. Il se rendit à
l'Hôtel-de-Ville le 30 juillet. Ses espérances furent outrepassées, et il
dut se croire tout-puissant, en voyant les transports de la multitude. Tout
ému, les yeux pleins de larmes, il demanda une amnistie générale, qui fut
aussitôt accordée par acclamation. Les deux assemblées des électeurs et des
représentans se montrèrent également empressées; les électeurs décrétèrent
l'amnistie générale, les représentans de la commune ordonnèrent la liberté
de Besenval. Necker se retira enivré, prenant pour lui les applaudissemens
qui s'adressaient à sa disgrâce. Mais, dès ce jour, il allait être
détrompé: Mirabeau lui préparait un cruel réveil. Dans l'assemblée, dans
les districts, un cri général s'éleva contre la sensibilité du ministre,
excusable, disait-on, mais égarée. Le district de l'Oratoire, excité, à ce
qu'on assure, par Mirabeau, fut le premier à réclamer. On soutint de toutes
parts qu'un corps administratif ne pouvait ni condamner ni absoudre. La
mesure illégale de l'Hôtel-de-Ville fut révoquée, et la détention du baron
de Besenval maintenue. Ainsi se vérifiait l'avis du sage Bailly, que Necker
n'avait pas voulu suivre.

Dans ce moment, les partis commençaient à se prononcer davantage. Les
parlemens, la noblesse, le clergé, la cour, menacés tous de la même ruine,
avaient confondu leurs intérêts et agissaient de concert. Il n'y avait plus
à la cour ni le comte d'Artois ni les Polignac. Une sorte de consternation,
mêlée de désespoir, régnait dans l'aristocratie. N'ayant pu empêcher ce
qu'elle appelait le mal, elle désirait maintenant que le peuple en commît
le plus possible, pour amener le bien par l'excès même de ce mal. Ce
système mêlé de dépit et de perfidie, qu'on appelle le pessimisme
politique, commence chez les partis dès qu'ils ont fait assez de pertes
pour renoncer à ce qui leur reste, dans l'espoir de tout recouvrer.
L'aristocratie se mit dès lors à l'employer, et souvent on la vit voter
avec les membres les plus violens du parti populaire.

Les circonstances font surgir les hommes. Le péril de la noblesse avait
fait naître un défenseur pour elle. Le jeune Cazalès, capitaine dans les
dragons de la reine, avait trouvé en lui une force d'esprit et une facilité
d'expression inattendues. Précis et simple, il disait promptement et
convenablement ce qu'il fallait dire; et on doit regretter que son esprit
si juste ait été consacré à une cause qui n'a eu quelques raisons à faire
valoir qu'après avoir été persécutée. Le clergé avait trouvé son défenseur
dans l'abbé Maury. Cet abbé, sophiste exercé et inépuisable, avait des
saillies heureuses et beaucoup de sang-froid; il savait résister
courageusement au tumulte, et audacieusement à l'évidence. Tels étaient les
moyens et les dispositions de l'aristocratie.

Le ministère était sans vues et sans projets. Necker, haï de la cour qui le
souffrait par obligation, Necker seul avait non un plan, mais un voeu. Il
avait toujours désiré la constitution anglaise, la meilleure sans doute
qu'on pût adopter comme accommodement entre le trône, l'aristocratie et le
peuple; mais cette constitution, proposée par l'évêque de Langres avant
l'établissement d'une seule assemblée, et refusée par les premiers ordres,
était devenue impossible. La haute noblesse ne voulait pas des deux
chambres, parce que c'était une transaction; la petite noblesse, parce
qu'elle ne pouvait entrer dans la chambre haute; le parti populaire, parce
que, tout effrayé encore de l'aristocratie, il ne voulait lui laisser
aucune influence. Quelques députés seulement, les uns par modération, les
autres parce que cette idée leur était propre, désiraient les institutions
anglaises, et formaient tout le parti du ministre, parti faible, parce
qu'il n'offrait que des vues conciliatoires à des passions irritées, et
qu'il n'opposait à ses adversaires que des raisonnemens et aucun moyen
d'action.

Le parti populaire commençait à se diviser, parce qu'il commençait à
vaincre. Lally-Tolendal, Mounier, Mallouet et les autres partisans de
Necker, approuvaient tout ce qui s'était fait jusque-là, parce que tout ce
qui s'était fait avait amené le gouvernement à leurs idées, c'est-à-dire à
la constitution anglaise. Maintenant ils jugeaient que c'était assez;
réconciliés avec le pouvoir, ils voulaient s'arrêter. Le parti populaire ne
croyait pas au contraire devoir s'arrêter encore. C'était dans le club
Breton[3] qu'il s'agitait avec le plus de véhémence. Une conviction sincère
était le mobile du plus grand nombre de ses membres; des prétentions
personnelles commençaient néanmoins à s'y montrer, et déjà les mouvemens
de l'intérêt individuel succédaient aux premiers élans du patriotisme.
Barnave, jeune avocat de Grenoble, doué d'un esprit clair, facile, et
possédant au plus haut degré le talent de bien dire, formait avec les deux
Lameth un triumvirat qui intéressait par sa jeunesse, et qui bientôt influa
par son activité et ses talens. Duport, ce jeune conseiller au parlement,
qu'on a déjà vu figurer, faisait partie de leur association. On disait
alors que Duport pensait tout ce qu'il fallait faire, que Barnave le
disait, et que les Lameth l'exécutaient. Cependant ces jeunes députés
étaient amis entre eux, sans être encore ennemis prononcés de personne.

Le plus audacieux des chefs populaires, celui qui, toujours en avant,
ouvrait les délibérations les plus hardies, était Mirabeau. Les absurdes
institutions de la vieille monarchie avaient blessé des esprits justes et
indigné des coeurs droits; mais il n'était pas possible qu'elles n'eussent
froissé quelque âme ardente et irrité de grandes passions. Cette âme fut
celle de Mirabeau, qui, rencontrant dès sa naissance tous les despotismes,
celui de son père, du gouvernement et des tribunaux, employa sa jeunesse à
les combattre et à les haïr. Il était né sous le soleil de la Provence, et
issu d'une famille noble. De bonne heure il s'était fait connaître par
ses désordres, ses querelles et une éloquence emportée. Ses voyages, ses
observations, ses immenses lectures, lui avaient tout appris, et il avait
tout retenu. Mais outré, bizarre, sophiste même quand il n'était pas
soutenu par la passion, il devenait tout autre par elle. Promptement excité
par la tribune et la présence de ses contradicteurs, son esprit
s'enflammait: d'abord ses premières vues étaient confuses, ses paroles
entrecoupées, ses chairs palpitantes, mais bientôt venait la lumière; alors
son esprit faisait en un instant le travail des années; et à la tribune
même, tout était pour lui découverte, expression vive et soudaine.
Contrarié de nouveau, il revenait plus pressant et plus clair, et
présentait la vérité en images frappantes ou terribles. Les circonstances
étaient-elles difficiles, les esprits fatigués d'une longue discussion ou
intimidés par le danger, un cri, un mot décisif s'échappait de sa bouche,
sa tête se montrait effrayante de laideur et de génie, et l'assemblée
éclairée ou raffermie rendait des lois, ou prenait des résolutions
magnanimes.

Fier de ses hautes qualités, s'égayant de ses vices, tour à tour altier ou
souple, il séduisait les uns par ses flatteries, intimidait les autres par
ses sarcasmes, et les conduisait tous à sa suite par une singulière
puissance d'entraînement. Son parti était partout, dans le peuple, dans
l'assemblée, dans la cour même, dans tous ceux enfin auxquels il
s'adressait dans le moment. Se mêlant familièrement avec les hommes, juste
quand il fallait l'être, il avait applaudi au talent naissant de Barnave,
quoiqu'il n'aimât pas ses jeunes amis; il appréciait l'esprit profond de
Sieyès, et caressait son humeur sauvage; il redoutait dans Lafayette une
vie trop pure; il détestait dans Necker un rigorisme extrême, une raison
orgueilleuse, et la prétention de gouverner une révolution qu'il savait lui
appartenir. Il aimait peu le duc d'Orléans et son ambition incertaine; et
comme on le verra bientôt, il n'eut jamais avec lui aucun intérêt commun.
Seul ainsi avec son génie, il attaquait le despotisme qu'il avait juré de
détruire. Cependant, s'il ne voulait pas les vanités de la monarchie, il
voulait encore moins de l'ostracisme des républiques; mais n'étant pas
assez vengé des grands et du pouvoir, il continuait de détruire.
D'ailleurs, dévoré de besoins, mécontent du présent, il s'avançait vers un
avenir inconnu, faisant tout supposer de ses talens, de son ambition, de
ses vices, du mauvais état de sa fortune, et autorisant, par le cynisme de
ses propos, tousles soupçons et toutes les calomnies.

Ainsi se divisaient la France et les partis. Les premiers différends entre
les députés populaires eurent lieu à l'occasion des excès de la multitude.
Mounier et Lally-Tolendal voulaient une proclamation solennelle au peuple,
pour improuver ses excès. L'assemblée, sentant l'inutilité de ce moyen et
la nécessité de ne pas indisposer la multitude qui l'avait soutenue, s'y
refusa d'abord; mais, cédant ensuite aux instances de quelques-uns de ses
membres, elle finit par faire une proclamation qui, comme elle l'avait
prévu, fut tout à fait inutile, car on ne calme pas avec des paroles un
peuple soulevé.

L'agitation était universelle. Une terreur subite s'était répandue. Le nom
de ces brigands qu'on avait vus apparaître dans les diverses émeutes était
dans toutes les bouches, leur image dans tous les esprits. La cour
reprochait leurs ravages au parti populaire, le parti populaire à la cour.
Tout à coup des courriers se répandent, et, traversant la France en tous
sens, annoncent que les brigands arrivent et qu'ils coupent les moissons
avant leur maturité. On se réunit de toutes parts, et en quelques jours la
France entière est en armes, attendant les brigands qui n'arrivent pas. Ce
stratagème, qui rendit universelle la révolution du 14 juillet, en
provoquant l'armement de la nation, fut attribué alors à tous les partis,
et depuis il a été surtout imputé au parti populaire, qui en a recueilli
les résultats. Il est étonnant qu'on se soit ainsi rejeté la responsabilité
d'un stratagème plus ingénieux que coupable. On l'a mis sur le compte de
Mirabeau, qui se fût applaudi d'en être l'auteur, et qui l'a pourtant
désavoué. Il était assez dans le caractère de l'esprit de Sieyès, et
quelques-uns ont cru que ce dernier l'avait suggéré au duc d'Orléans.
D'autres enfin en ont accusé la cour. Ils ont pensé que ces courriers
eussent été arrêtés à chaque pas, sans l'aveu du gouvernement; que la cour
n'ayant jamais cru la révolution générale, et la regardant comme une simple
émeute des Parisiens, avait voulu armer les provinces pour les opposer à
Paris. Quoi qu'il en soit, ce moyen tourna au profit de la nation, qu'il
mit en armes et en état de veiller à sa sûreté et à ses droits.

Le peuple des villes avait secoué ses entraves, le peuple des campagnes
voulait aussi secouer les siennes. Il refusait de payer les droits féodaux;
il poursuivit ceux des seigneurs qui l'avaient opprimé; il incendiait les
châteaux, brûlait les titres de propriété, et se livrait dans quelques pays
à des vengeances atroces. Un accident déplorable avait surtout excité cette
effervescence universelle. Un sieur de Mesmai, seigneur de Quincey, donnait
une fête autour de son château. Tout le peuple des campagnes y était
rassemblé, et se livrait à la joie, lorsqu'un baril de poudre, s'enflammant
tout à coup, produisit une explosion meurtrière. Cet accident, reconnu
depuis pour un effet de l'imprudence, et non de la trahison, fut imputé à
crime au sieur de Mesmai. Le bruit s'en répandit bientôt, et provoqua
partout les cruautés de ces paysans, endurcis par une vie misérable, et
rendus féroces par de longues souffrances. Les ministres vinrent en corps
faire à l'assemblée un tableau de l'état déplorable de la France, et lui
demander les moyens de rétablir l'ordre. Ces désastres de tout genre
s'étaient manifestés depuis le 14 juillet. Le mois d'août commençait, et il
devenait indispensable de rétablir l'action du gouvernement et des lois.
Mais pour le tenter avec succès, il fallai

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