Histoire de la Révolution française, Tome 02
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Title: Histoire de la Révolution française, Tome 02
Author: Adolphe Thiers
Release date: February 1, 2006 [eBook #9894]
Most recently updated: December 27, 2020
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, TOME 02 ***
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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.
CHAPITRE PREMIER.
JUGEMENT SUR L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE.--OUVERTURE DE LA SECONDE
ASSEMBLÉE NATIONALE, DITE _Assemblée législative_; SA COMPOSITION.
--ÉTAT DES CLUBS; LEURS MEMBRES INFLUENS.--PÉTION, MAIRE DE PARIS.
--POLITIQUE DES PUISSANCES.--ÉMIGRATION; DÉCRETS CONTRE LES ÉMIGRÉS
ET CONTRE LES PRÊTRES NON ASSERMENTÉS.--MODIFICATION DANS LE
MINISTÈRE.--PRÉPARATIFS DE GUERRE; ÉTAT DES ARMÉES.
L'Assemblée constituante venait de terminer sa longue et laborieuse
carrière; et, malgré son noble courage, sa parfaite équité, ses
immenses travaux, elle était haïe comme révolutionnaire à Coblentz, et
comme aristocrate à Paris. Pour bien juger cette mémorable assemblée,
où la réunion des lumières fut si grande et si variée, les résolutions
si hardies et si persévérantes, et où, pour la première fois
peut-être, on vit tous les hommes éclairés d'une nation réunis avec la
volonté et le pouvoir de réaliser les voeux de la philosophie, il faut
considérer l'état dans lequel elle avait trouvé la France, et celui
dans lequel elle la laissait.
En 1789, la nation française sentait et connaissait tous ses maux,
mais elle ne concevait pas la possibilité de les guérir. Tout à
coup, sur la demande imprévue des parlemens, les états-généraux sont
convoqués; l'assemblée constituante se forme, et arrive en présence du
trône, enorgueilli de son ancienne puissance, et disposé tout au plus
à souffrir quelques doléances. Alors elle se pénètre de ses droits, se
dit qu'elle est la nation, et ose le déclarer au gouvernement étonné.
Menacée par l'aristocratie, par la cour et par une armée, ne prévoyant
pas encore les soulèvemens populaires, elle se déclare inviolable, et
défend au pouvoir de toucher à elle; convaincue de ses droits, elle
s'adressait à des ennemis qui n'étaient pas convaincus des leurs,
et elle l'emporte, par une simple expression de sa volonté, sur une
puissance de plusieurs siècles et sur une armée de trente mille
hommes.
C'est là toute la révolution; c'en est le premier acte et le plus
noble; il est juste, il est héroïque, car jamais une nation n'a agi
avec plus de droit et de danger.
Le pouvoir vaincu, il fallait le reconstituer d'une manière juste et
convenable. Mais à l'aspect de cette échelle sociale au sommet de
laquelle tout surabonde, puissance, honneurs, fortune, tandis qu'au
bas tout manque jusqu'au pain indispensable à la vie, l'assemblée
constituante éprouve dans ses pensées une réaction violente, et veut
tout niveler. Elle décide donc que la masse des citoyens complètement
égalisée exprimera ses volontés, et que le roi demeurera chargé
seulement de leur exécution.
Son erreur ici n'est point d'avoir réduit la royauté à une simple
magistrature; car le roi avait encore assez d'autorité pour maintenir
les lois, et plus que n'en ont les magistrats dans les républiques;
mais c'est d'avoir cru qu'un roi, avec le souvenir de ce qu'il avait
été, pût se résigner, et qu'un peuple, qui se réveillait à peine, et
qui venait de recouvrer une partie de la puissance publique, ne voulût
pas la conquérir tout entière. L'histoire prouve en effet qu'il faut
diviser infiniment les magistratures, ou que, si on établit un chef
unique, il faut le doter si bien qu'il n'ait pas envie d'usurper.
Quand les nations, presque exclusivement occupées de leurs intérêts
privés, sentent le besoin de se décharger sur un chef des soins du
gouvernement, elles font bien de s'en donner un; mais il faut alors
que ce chef, égal des rois anglais, pouvant convoquer et dissoudre les
assemblées nationales, n'ayant point à recevoir leurs volontés, ne les
sanctionnant que lorsqu'elles lui conviennent, et empêché seulement
de trop mal faire, ait réellement la plus grande partie de la
souveraineté. La dignité de l'homme peut encore se conserver sous
un gouvernement pareil, lorsque la loi est rigoureusement observée,
lorsque chaque citoyen sent tout ce qu'il vaut, et sait que ces
pouvoirs si grands, laissés au prince, ne lui ont été abandonnés que
comme une concession à la faiblesse humaine.
Mais ce n'est pas à l'instant où une nation vient tout à coup de
se rappeler ses droits, qu'elle peut consentir à se donner un rôle
secondaire, et à remettre volontairement la toute-puissance à un
chef, pour que l'envie ne lui vienne pas de l'usurper. L'assemblée
constituante n'était pas plus capable que la nation elle-même de faire
une pareille abdication. Elle réduisit donc la royauté à une simple
magistrature héréditaire, espérant que le roi se contenterait de cette
magistrature, toute brillante encore d'honneurs, de richesses et de
puissance, et que le peuple la lui laisserait.
Mais que l'assemblée l'espérât ou non, pouvait-elle, dans ce doute,
trancher la question? pouvait-elle supprimer le roi, ou bien lui
donner toute la puissance que l'Angleterre accorde à ses monarques?
D'abord, elle ne pouvait pas déposer Louis XVI; car s'il est toujours
permis de mettre la justice dans un gouvernement, il ne l'est pas d'en
changer la forme, quand la justice s'y trouve, et de convertir tout
à coup une monarchie en république. D'ailleurs la possession est
respectable; et si l'assemblée eût dépouillé la dynastie, que
n'eussent pas dit ses ennemis, qui l'accusaient de violer la propriété
parce qu'elle attaquait les droits féodaux?
D'un autre côté, elle ne pouvait accorder au roi le _veto_ absolu, la
nomination des juges, et autres prérogatives semblables, parce que
l'opinion publique s'y opposait, et que, cette opinion faisant sa
seule force, elle était obligée de s'y soumettre.
Quant à l'établissement d'une seule chambre, son erreur a été plus
réelle peut-être, mais tout aussi inévitable. S'il était dangereux de
ne laisser que le souvenir du pouvoir à un roi qui l'avait eu tout
entier, et en présence d'un peuple qui voulait en envahir jusqu'au
dernier reste, il était bien plus faux en principe de ne pas
reconnaître les inégalités et les gradations sociales, lorsque les
républiques elles-mêmes les admettent, et que chez toutes on trouve un
sénat, ou héréditaire, ou électif. Mais il ne faut exiger des hommes
et des esprits que ce qu'ils peuvent à chaque époque. Comment, au
milieu d'une révolte contre l'injustice des rangs, reconnaître leur
nécessité? Comment constituer l'aristocratie au moment de la guerre
contre l'aristocratie? Constituer la royauté eût été plus facile,
parce que, placée loin du peuple, elle avait été moins oppressive,
et parce que d'ailleurs elle remplit des fonctions qui semblent plus
nécessaires.
Mais, je le répète, ces erreurs n'eussent-elles pas dominé dans
l'assemblée, elles étaient dans la nation, et la suite des événemens
prouvera que si on avait laissé au roi et à l'aristocratie tous les
pouvoirs qu'on leur ôta, la révolution n'en aurait pas moins eu lieu
jusque dans ses derniers excès.
Il faut, pour s'en convaincre, distinguer les révolutions qui éclatent
chez les peuples long-temps soumis, de celles qui arrivent chez les
peuples libres, c'est-à-dire en possession d'une certaine activité
politique. A Rome, à Athènes et ailleurs, on voit les nations et leurs
chefs se disputer le plus ou le moins d'autorité. Chez les peuples
modernes entièrement dépouillés, la marche est différente.
Complètement asservis, ils dorment long-temps. Le réveil a lieu
d'abord dans les classes les plus éclairées, qui se soulèvent et
recouvrent une partie du pouvoir. Le réveil est successif, l'ambition
l'est aussi, et gagne jusqu'aux dernières classes, et la masse entière
se trouve ainsi en mouvement. Bientôt, satisfaites de ce qu'elles ont
obtenu, les classes éclairées veulent s'arrêter, mais elles ne le
peuvent plus, et sont incessamment foulées par celles qui les suivent.
Celles qui s'arrêtent, fussent-elles les avant-dernières, sont pour
les dernières une aristocratie, et, dans cette lutte des classes se
roulant les unes sur les autres, le simple bourgeois finit par être
appelé aristocrate par le manouvrier, et poursuivi comme tel.
L'assemblée constituante nous présente cette génération qui s'éclaire
et réclame la première contre le pouvoir encore tout-puissant: assez
sage pour voir ce que l'on doit à ceux qui avaient tout et à ceux qui
n'avaient rien, elle veut laisser aux premiers une partie de ce qu'ils
possèdent, parce qu'ils l'ont toujours possédé, et procurer surtout
aux seconds les lumières et les droits qu'on acquiert par elles. Mais
le regret est chez les uns, l'ambition chez les autres; le regret
veut tout recouvrer, l'ambition tout conquérir, et une guerre
d'extermination s'engage. Les constituans sont donc ces premiers
hommes de bien, qui, secouant l'esclavage, tentent un ordre juste,
l'essaient sans effroi, accomplissent même cette immense tâche, mais
succombent en voulant engager les uns à céder quelque chose, les
autres à ne pas tout désirer.
L'assemblée constituante, dans sa répartition équitable, avait ménagé
les anciens possesseurs. Louis XVI, avec le titre de roi des Français,
trente millions de revenu, le commandement des armées, et le droit
de suspendre les volontés nationales, avait encore d'assez belles
prérogatives. Le souvenir seul du pouvoir absolu peut l'excuser de ne
pas s'être résigné à ce reste brillant de puissance.
Le clergé, dépouillé des biens immenses qu'il avait reçus jadis, à
condition de secourir les pauvres qu'il ne secourait pas, d'entretenir
le culte dont il laissait le soin à des curés indigens, le clergé
n'était plus un ordre politique; mais ses dignités ecclésiastiques
étaient conservées, ses dogmes respectés, ses richesses scandaleuses
changées en un revenu suffisant, et on peut même dire abondant, car il
permettait encore un assez grand luxe épiscopal. La noblesse n'était
plus un ordre, elle n'avait plus les droits exclusifs de chasse, et
autres pareils; elle n'était plus exempte d'impôts; mais pouvait-elle
faire de ces choses l'objet d'un regret raisonnable? ses immenses
propriétés lui étaient laissées. Au lieu de la faveur de la cour,
elle avait la certitude des succès accordés au mérite. Elle avait la
faculté d'être élue par le peuple, et de le représenter dans l'état,
pour peu qu'elle voulût se montrer bienveillante et résignée. La
robe et l'épée étaient assurées à ses talens; pourquoi une généreuse
émulation ne venait-elle pas l'animer tout à coup? Quel aveu
d'incapacité ne faisait-elle point en regrettant les faveurs
d'autrefois?
On avait ménagé les anciens pensionnaires, dédommagé les
ecclésiastiques, traité chacun avec égard: le sort que l'assemblée
constituante avait fait à tous, était-il donc si insupportable?
La constitution étant achevée, aucune espérance ne restait au roi de
recouvrer, par des délibérations, les prérogatives qu'il regrettait.
Il n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se résigner, et
d'observer la constitution à moins qu'il ne comptât sur les puissances
étrangères; mais il espérait très peu de leur zèle, et se défiait
de l'émigration. Il se décida donc pour le premier parti, et ce qui
prouve sa sincérité, c'est qu'il voulait franchement exprimer à
l'assemblée les défauts qu'il trouvait à la constitution. Mais on l'en
détourna, et il se résolut à attendre du temps les restitutions de
pouvoir qu'il croyait lui être dues. La reine n'était pas moins
résignée. «Courage, dit-elle au ministre Bertrand qui se présenta
à elle, tout n'est pas encore perdu. Le roi veut s'en tenir à la
constitution, ce système est certainement le meilleur.» Et il est
permis de croire que, si elle avait eu d'autres pensées à exprimer,
elle n'eût pas hésité en présence de Bertrand de Molleville[1].
L'ancienne assemblée venait de se séparer; ses membres étaient
retournés au sein de leurs familles, ou s'étaient répandus dans Paris.
Quelques-uns des plus marquans, tels que Lameth, Duport, Barnave,
communiquaient avec la cour, et lui donnaient leurs conseils. Mais le
roi, tout décidé qu'il était à observer la constitution, ne pouvait se
résigner à suivre les avis qu'il recevait, car on ne lui recommandait
pas seulement de ne pas violer cette constitution, mais de faire
croire par tous ses actes qu'il y était sincèrement attaché. Ces
membres de l'ancienne assemblée, réunis à Lafayette depuis la
révision, étaient les chefs de cette génération révolutionnaire, qui
avait donné les premières règles de la liberté, et voulait qu'on
s'y tînt. Ils étaient soutenus par la garde nationale, que de longs
services, sous Lafayette, avaient entièrement attachée à ce général
et à ses principes. Les constituans eurent alors un tort, celui de
dédaigner la nouvelle assemblée, et de l'irriter souvent par leur
mépris. Une espèce de vanité aristocratique s'était déjà emparée
de ces premiers législateurs, et il semblait que toute science
législative avait disparu après eux.
La nouvelle assemblée était composée de diverses classes d'hommes. On
y comptait des partisans éclairés de la première révolution,
Ramond, Girardin, Vaublanc, Dumas, et autres, qui se nommèrent les
constitutionnels, et occupèrent le côté droit, où ne se trouvait plus
un seul des anciens privilégiés. Ainsi, par la marche naturelle et
progressive de la révolution, le côté gauche de la première
assemblée devait devenir le côté droit de la seconde. Après les
constitutionnels, on y trouvait beaucoup d'hommes distingués, dont la
révolution avait enflammé la tête et exagéré les désirs. Témoins des
travaux de la constituante, et impatiens comme ceux qui regardent
faire, ils avaient trouvé qu'on n'avait pas encore assez fait; ils
n'osaient pas s'avouer républicains, parce que, de toutes parts, on
se recommandait d'être fidèle à la constitution; mais l'essai de
république qu'on avait fait pendant le voyage de Louis XVI, les
intentions suspectes de la cour, ramenaient sans cesse leurs esprits
à cette idée; et l'état d'hostilité continuelle dans lequel ils se
trouvaient vis-à-vis du gouvernement, devait les y attacher chaque
jour davantage.
Dans cette nouvelle génération de talens, on remarquait principalement
les députés de la Gironde, d'où le parti entier, quoique formé par
des hommes de tous les départemens, se nomma _Girondin_. Condorcet,
écrivain connu par une grande étendue d'idées, par une extrême
rigueur d'esprit et de caractère, en était l'écrivain; et Vergniaud,
improvisateur pur et entraînant, en était l'orateur. Ce parti, grossi
sans cesse de tout ce qui désespérait de la cour, ne voulait pas
la république qui lui échut en 1793; il la rêvait avec tous ses
prestiges, avec ses vertus et ses moeurs sévères. L'enthousiasme et la
véhémence devaient être ses principaux caractères.
Il devait aussi avoir ses extrêmes: c'étaient Bazire, Chabot, Merlin
de Thionville et autres; inférieurs par le talent, ils surpassaient
les autres Girondins par l'audace; ils devinrent le parti de la
Montagne, lorsque après le renversement du trône ils se séparèrent de
la Gironde. Cette seconde assemblée avait enfin, comme la première,
une masse moyenne, qui, sans engagement pris, votait tantôt avec les
uns, tantôt avec les autres. Sous la constituante, lorsqu'une liberté
réelle régnait encore, cette masse était restée indépendante; mais
comme elle ne l'était point par énergie, mais par indifférence, dans
les assemblées postérieures où régna la violence, elle devint lâche et
méprisable, et reçut le nom trivial et honteux de _ventre_.
Les clubs acquirent à cette époque une plus grande importance.
Agitateurs sous la constituante, ils devinrent dominateurs sous la
législative. L'assemblée nationale ne pouvant contenir toutes les
ambitions, elles se réfugiaient dans les clubs, où elles trouvaient
une tribune et des orages. C'était là que se rendait tout ce qui
voulait parler, s'agiter, s'émouvoir, c'est-à-dire la nation presque
entière. Le peuple courait à ce spectacle nouveau; il occupait les
tribunes de toutes les assemblées, et y trouvait, dès ce temps même,
un emploi lucratif, car on commençait à payer les applaudissemens. Le
ministre Bertrand avoue les avoir payés lui-même.
Le plus ancien des clubs, celui des Jacobins, avait déjà une influence
extraordinaire. Une église suffisait à peine à la foule de ses membres
et de ses auditeurs. Un immense amphithéâtre s'élevait en forme de
cirque, et occupait toute la grande nef de l'église des Jacobins.
Un bureau se trouvait au centre; un président et des secrétaires
l'occupaient. On y recueillait les voix; on y constatait les
délibérations sur un registre. Une correspondance active entretenait
le zèle des sociétés répandues sur la surface entière de la France;
on les nommait sociétés affiliées. Ce club, par son ancienneté et
une violence soutenue, l'avait constamment emporté sur tous ceux qui
avaient voulu se montrer plus modérés ou même plus véhémens. Les
Lameth, avec tout ce qu'il renfermait d'hommes distingués, l'avaient
abandonné après le voyage de Varennes, et s'étaient transportés aux
Feuillans. C'était dans ce dernier que se trouvaient confondus tous
les essais de clubs modérés, essais qui n'avaient jamais réussi parce
qu'ils allaient contre le besoin même qui faisait courir aux clubs,
celui de l'agitation. C'est aux Feuillans que se réunissaient alors
les constitutionnels, ou partisans de la première révolution. Aussi le
nom de Feuillant devint-il un titre de proscription, lorsque celui de
modéré en fut un.
Un autre club, celui des Cordeliers, avait voulu rivaliser de violence
avec les Jacobins. Camille Desmoulins en était l'écrivain, et Danton
le chef. Ce dernier, n'ayant pas réussi au barreau, s'était fait
adorer de la multitude qu'il touchait vivement par ses formes
athlétiques, sa voix sonore et ses passions toutes populaires. Les
cordeliers n'avaient pu, même avec de l'exagération, l'emporter
sur leurs rivaux, chez lesquels l'habitude entretenait une immense
affluence; mais ils étaient en même temps presque tous du club
jacobin, et, lorsqu'il le fallait, ils s'y rendaient à la suite de
Danton pour déterminer la majorité en sa faveur.
Robespierre, qu'on a vu pendant l'assemblée constituante se distinguer
par le rigorisme de ses principes, était exclu de l'assemblée
législative par le décret de non-réélection qu'il avait lui-même
contribué à faire rendre. Il s'était retranché aux Jacobins, où il
dominait sans partage, par le dogmatisme de ses opinions et par une
réputation d'intégrité qui lui avait valu le nom d'incorruptible.
Saisi d'effroi, comme on l'a vu, au moment de la révision, il
s'était rassuré depuis, et il continuait l'oeuvre de sa popularité.
Robespierre avait trouvé deux rivaux qu'il commençait à haïr,
c'étaient Brissot et Louvet. Brissot, mêlé à tous les hommes de la
première assemblée, ami de Mirabeau et de Lafayette, connu pour
républicain, et l'un des membres le plus distingués de la législative,
était léger de caractère, mais remarquable par certaines qualités
d'esprit. Louvet, avec une âme chaude, beaucoup d'esprit et une grande
audace, était du nombre de ceux qui, ayant dépassé la constituante,
rêvaient la république: il se trouvait par là naturellement jeté vers
les Girondins. Bientôt ses luttes avec Robespierre le leur attachèrent
davantage. Ce parti de la Gironde, formé peu à peu sans intention, par
des hommes qui avaient trop de mérite pour s'allier à la populace,
assez d'éclat pour être enviés par elle et par ses chefs, et qui
étaient plutôt unis par leur situation que par un concert, ce parti
dut être brillant mais faible, et périr devant les factions plus
réelles qui s'élevaient autour de lui.
Tel était donc l'état de la France: les anciens privilégiés étaient
retirés au-delà du Rhin; les partisans de la constitution occupaient
la droite de l'assemblée, la garde nationale, et le club des
Feuillans; les Girondins avaient la majorité dans l'assemblée, mais
non dans les clubs, où la basse violence l'emportait; enfin les
exagérés de cette nouvelle époque, placés sur les bancs les plus
élevés de l'assemblée, et à cause de cela nommés _la Montagne_,
étaient tout-puissans dans les clubs et sur la populace.
Lafayette ayant déposé tout grade militaire, avait été accompagné dans
ses terres par les hommages et les regrets de ses compagnons d'armes.
Le commandement n'avait pas été délégué à un nouveau général, mais six
chefs de légion commandaient alternativement la garde nationale tout
entière. Bailly, le fidèle allié de Lafayette pendant ces trois
années si pénibles, quitta aussi la mairie. Les voix des électeurs se
partagèrent entre Lafayette et Pétion; mais la cour, qui ne voulait à
aucun prix de Lafayette, dont cependant les dispositions lui étaient
favorables, préféra Pétion, quoiqu'il fût républicain. Elle espéra
davantage d'une espèce de froideur qu'elle prenait pour de la
stupidité, mais qui n'en était pas, et elle dépensa beaucoup pour lui
assurer la majorité. Il l'obtint en effet, et fut nommé maire[2].
Pétion, avec un esprit éclairé, une conviction froide mais solide,
avec assez d'adresse, servit constamment les républicains contre la
cour, et se trouva lié à la Gironde par la conformité des vues, et par
l'envie que sa nouvelle dignité excita chez les Jacobins.
Cependant si, malgré ces dispositions des partis, on avait pu compter
sur le roi, il est possible que les méfiances des Girondins se fussent
calmées, et que, le prétexte des troubles n'existant plus, les
agitateurs n'eussent trouvé désormais aucun moyen d'ameuter la
populace.
Les intentions du roi étaient formées; mais, grâce à sa faiblesse,
elles n'étaient jamais irrévocables. Il fallait qu'il les prouvât
avant qu'on y crût; et, en attendant la preuve, il était exposé à
plus d'un outrage. Son caractère, quoique bon, n'était pas sans une
certaine disposition à l'humeur; ses résolutions devaient donc être
facilement ébranlées par les premières fautes de l'assemblée. Elle
se forma elle-même, et prêta serment avec pompe sur le livre de la
constitution. Son premier décret, relatif au cérémonial, abolit les
titres de _sire_ et de _majesté_ donnés ordinairement au roi. Elle
ordonna de plus qu'en paraissant dans l'assemblée, il serait assis sur
un fauteuil absolument semblable à celui du président[3]. C'étaient là
les premiers effets de l'esprit républicain; et la fierté de Louis XVI
en fut cruellement blessée. Pour se soustraire à ce qu'il regardait
comme une humiliation, il résolut de ne pas se montrer à l'assemblée
et d'envoyer ses ministres ouvrir la session législative. L'assemblée,
se repentant de cette première hostilité, révoqua son décret le
lendemain, et donna ainsi un rare exemple de retour. Le roi s'y rendit
alors et fut parfaitement accueilli. Malheureusement on avait décrété
que les députés, si le roi restait assis, pourraient également
s'asseoir; c'est ce qu'ils firent, et Louis XVI y vit une nouvelle
insulte. Les applaudissemens dont il fut couvert ne purent guérir sa
blessure. Il rentra pâle et les traits altérés. A peine fut-il seul
avec la reine, qu'il se jeta sur un siége en sanglotant. «Ah! madame,
s'écria-t-il, vous avez été témoin de cette humiliation! Quoi! venir
en France pour voir...» La reine s'efforça de le consoler, mais son
coeur était profondément blessé, et ses bonnes intentions durent en
être ébranlées[4].
Cependant si dès lors il ne songea plus qu'à recourir aux étrangers,
les dispositions des puissances durent lui donner peu d'espoir. La
déclaration de Pilnitz était demeurée sans effet, soit par défaut de
zèle de la part des souverains, soit aussi à cause du danger que Louis
XVI aurait couru, étant, depuis le retour de Varennes, prisonnier de
l'assemblée constituante. L'acceptation de la constitution était un
nouveau motif d'attendre les résultats de l'expérience avant d'agir.
C'était l'avis de Léopold et du ministre Kaunitz. Aussi lorsque Louis
XVI eut notifié à toutes les cours qu'il acceptait la constitution, et
que son intention était de l'observer fidèlement, l'Autriche donna une
réponse très pacifique; la Prusse et l'Angleterre firent de même, et
protestèrent de leurs intentions amicales. Il est à observer que les
puissances voisines agissaient avec plus de réserve que les puissances
éloignées, telles que la Suède et la Russie, parce qu'elles étaient
plus immédiatement compromises dans la guerre. Gustave, qui rêvait une
entreprise brillante sur la France, répondit à la notification, qu'il
ne regardait pas le roi comme libre. La Russie différa de s'expliquer.
La Hollande, les principautés italiennes, mais surtout la Suisse,
firent des réponses satisfaisantes. Les électeurs de Trèves et de
Mayence, dans les territoires desquels se trouvaient les émigrés,
employèrent des expressions évasives. L'Espagne, assiégée par les
émissaires de Coblentz, ne se prononça pas davantage, et prétendit
qu'elle désirait du temps pour s'assurer de la liberté du roi; mais
elle assura néanmoins qu'elle n'entendait pas troubler la tranquillité
du royaume.
De telles réponses, dont aucune n'était hostile, la neutralité assurée
de l'Angleterre, l'incertitude de Frédéric-Guillaume, les dispositions
pacifiques et bien connues de Léopold, tout faisait prévoir la paix.
Il est difficile de savoir ce qui se passait dans l'ame vacillante
de Louis XVI, mais son intérêt évident, et les craintes mêmes que la
guerre lui inspira plus tard, doivent porter à croire qu'il désirait
aussi la conservation de la paix. Au milieu de ce concert général, les
émigrés seuls s'obstinèrent à vouloir la guerre et à la préparer.
Ils se rendaient toujours en foule à Coblentz; ils y armaient avec
activité, préparaient des magasins, passaient des marchés pour les
fournitures, formaient des cadres qui à la vérité ne se remplissaient
pas, car aucun d'eux ne voulait se faire soldat; ils instituaient des
grades qui se vendaient; et, s'ils ne tentaient rien de véritablement
dangereux, ils faisaient néanmoins de grands préparatifs, qu'eux-mêmes
croyaient redoutables, et dont l'imagination populaire devait
s'effrayer.
La grande question était de savoir si Louis XVI les favorisait ou non;
et il était difficile de croire qu'il ne fût pas très bien disposé en
faveur de parens et de serviteurs qui s'armaient pour lui rendre ses
anciens pouvoirs. Il ne fallait pas moins que la plus grande sincérité
et de continuelles démonstrations pour persuader le contraire. Les
lettres du roi aux émigrés portaient l'invitation et même l'ordre de
rentrer; mais il avait, dit-on[5], une correspondance secrète qui
démentait sa correspondance publique et en détruisait l'effet. On ne
peut sans doute contester les communications secrètes avec Coblentz;
mais je ne crois pas que Louis XVI s'en soit servi pour contredire
les injonctions qu'il avait publiquement adressées aux émigrés. Son
intérêt le plus évident voulait qu'ils rentrassent. Leur présence à
Coblentz ne pouvait être utile qu'autant qu'ils avaient le projet de
combattre; or Louis XVI redoutait la guerre civile par-dessus tout. Ne
voulant donc pas employer leur épée sur le Rhin, il valait mieux qu'il
les eût auprès de lui, afin de s'en servir au besoin, et de réunir
leurs efforts à ceux des constitutionnels pour protéger sa personne
et son trône. En outre, leur présence à Coblentz provoquait des lois
sévères qu'il ne voulait pas sanctionner; son refus de sanction le
compromettait avec l'assemblée, et on verra que c'est l'usage qu'il
fit du _veto_ qui le dépopularisa complètement en le faisant regarder
comme complice des émigrés. Il serait étrange qu'il n'eût pas aperçu
la justesse de ces raisons, que tous les ministres avaient sentie.
Ceux-ci pensaient unanimement que les émigrés devaient retourner
auprès de la personne du roi pour la défendre, pour faire cesser les
alarmes et ôter tout prétexte aux agitateurs. C'était même l'opinion
de Bertrand de Molleville, dont les principes n'étaient rien moins
que constitutionnels. «Il fallait, dit-il, employer tous les moyens
possibles d'augmenter la popularité du roi. Le plus efficace et le
plus utile de tous, dans ce moment, était de rappeler les émigrés.
Leur retour généralement désiré aurait fait revivre en France le parti
royaliste que l'émigration avait entièrement désorganisé. Ce parti,
fortifié par le discrédit de l'assemblée, et recruté par les nombreux
déserteurs du parti constitutionnel, et par tous les mécontens, serait
bientôt devenu assez puissant pour rendre décisive en faveur du roi
l'explosion plus ou moins prochaine à laquelle il fallait s'attendre.»
(_Tome VI, p_. 42.)
Louis XVI, se conformant à cet avis des ministres, adressa des
exhortations aux principaux chefs de l'armée et aux officiers de
marine pour leur rappeler leur devoir, et les retenir à leur poste.
Cependant ses exhortations furent inutiles, et la désertion continua
sans interruption. Le ministre de la guerre vint annoncer que dix-neuf
cents officiers avaient déserté. L'assemblée ne put se modérer, et
résolut de prendre des mesures vigoureuses. La constituante s'était
bornée, en dernier lieu, à prononcer la destitution des fonctionnaires
publics qui étaient hors du royaume, et à frapper les biens des
émigrés d'une triple contribution, pour dédommager l'état des services
dont ils le privaient par leur absence. L'assemblée nouvelle proposa
des peines plus sévères.
Divers projets furent présentés. Brissot distingua trois classes
d'émigrés: les chefs de la désertion, les fonctionnaires publics qui
abandonnaient leurs fonctions, et enfin ceux qui par crainte avaient
fui le sol de leur patrie. Il fallait, disait-il, sévir contre les
premiers, mépriser et plaindre les autres.
Il est certain que la liberté de l'homme ne permet pas qu'on
l'enchaîne au sol; mais lorsque la certitude est acquise, par une
foule de circonstances, que les citoyens qui abandonnent leur patrie
vont se réunir au dehors pour lui déclarer la guerre, il est permis de
prendre des précautions contre des projets aussi dangereux.
La discussion fut longue et opiniâtre. Les constitutionnels
s'opposaient à toutes les mesures proposées, et soutenaient qu'il
fallait mépriser d'inutiles tentatives, comme avaient toujours fait
leurs prédécesseurs. Cependant le parti opposé l'emporta, et un
premier décret fut rendu, qui enjoignit à Monsieur, frère du roi, de
rentrer sous deux mois, faute de quoi il perdrait son droit éventuel à
la régence. Un second décret plus sévère fut porté contre les émigrés
en général; il déclarait que les Français rassemblés au-delà des
frontières du royaume seraient suspects de conjuration contre la
France; que si, au 1er janvier prochain, ils étaient encore en état
de rassemblement, ils seraient déclarés coupables de conjuration,
poursuivis comme tels, et punis de mort; et que les revenus des
contumaces seraient pendant leur vie perçus au profit de la
nation, sans préjudice des droits des femmes, enfans et créanciers
légitimes[6].
L'action d'émigrer n'étant pas répréhensible en elle-même, il est
difficile de caractériser le cas où elle le devient. Ce que pouvait
faire la loi, c'était d'avertir d'avance qu'on allait devenir coupable
à telle condition; et tous ceux qui ne voulaient pas l'être n'avaient
qu'à obéir. Ceux qui, avertis du terme auquel l'absence du royaume
devenait un crime, ne rentraient pas, consentaient par cela même
à passer pour criminels. Ceux qui, sans motifs de guerre ou de
politique, étaient hors du royaume, devaient se hâter de revenir;
c'est en effet un sacrifice assez léger à la sûreté d'un état, que
d'abréger un voyage de plaisir ou d'intérêt.
Louis XVI, afin de satisfaire l'assemblée et l'opinion publique,
consentit au décret qui ordonnait à Monsieur de rentrer, sous peine de
perdre son droit à la régence, mais il apposa son _veto_ sur la loi
contre les émigrés. Les ministres furent chargés de se rendre tous
ensemble à l'assemblée, pour y annoncer les volontés du roi[7]. Ils
lurent d'abord divers décrets auxquels la sanction était donnée. Quand
arriva celui des émigrés, un silence profond se fit dans l'assemblée;
et lorsque le garde-des-sceaux prononça la formule officielle, _le roi
examinera_, un grand mécontentement se manifesta de tous côtés.
Il voulut développer les formes du _veto_; mais une foule de voix
s'élevèrent, et dirent au ministre que la constitution accordait au
roi le droit de faire opposition, mais non celui de la motiver. Le
ministre fut donc obligé de se retirer en laissant après lui une
profonde irritation. Cette première résistance du roi à l'assemblée
fut une rupture définitive; et quoiqu'il eût sanctionné le décret qui
privait son frère de la régence, on ne put s'empêcher de voir dans son
refus au second décret une marque d'affection pour les insurgés de
Coblentz. On se rappela qu'il était leur parent, leur ami, et en
quelque sorte leur co-intéressé; et on en conclut qu'il lui était
impossible de ne pas faire cause commune avec eux contre la nation.
Dès le lendemain, Louis XVI fit publier une proclamation aux émigrés,
et deux lettres particulières à chacun de ses frères. Les raisons
qu'il leur présentait aux uns et aux autres étaient excellentes, et
paraissaient données de bonne foi. Il les engageait à faire cesser,
par leur retour, les méfiances que les malveillans se plaisaient à
répandre; il les priait de ne pas le réduire à employer contre eux
des mesures sévères; et quant à son défaut de liberté, sur lequel
on s'appuyait pour ne pas lui obéir, il leur donnait pour preuve du
contraire le _veto_ qu'il venait d'apposer en leur faveur[8]. Quoi
qu'il en soit, ces raisons ne produisirent ni à Coblentz ni à Paris
l'effet qu'elles étaient ou paraissaient destinées à produire. Les
émigrés ne rentrèrent pas; et dans l'assemblée on trouva le ton de la
proclamation trop doux; on contesta même au pouvoir exécutif le droit
d'en faire une. On était en effet trop irrité pour se contenter d'une
proclamation, et surtout pour souffrir que le roi substituât une
mesure inutile aux mesures vigoureuses qu'on venait de prendre.
Une autre épreuve du même genre était au même instant imposée à Louis
XVI, et amenait un résultat aussi malheureux. Les premiers troubles
religieux avaient éclaté dans l'Ouest; l'assemblée constituante y
avait envoyé deux commissaires, dont l'un était Gensonné, si célèbre
plus tard dans le parti de la Gironde. Leur rapport avait été fait à
l'assemblée législative, et, quoique très modéré, ce rapport l'avait
remplie d'indignation. On se souvient que l'assemblée constituante,
en privant de leurs fonctions les prêtres qui refusaient de prêter
le serment, leur avait cependant laissé une pension et la liberté
d'exercer leur culte à part. Ils n'avaient cessé depuis lors d'exciter
le peuple contre leurs confrères assermentés, de les lui montrer comme
des impies dont le ministère était nul et dangereux. Ils traînaient
les paysans à leur suite à de longues distances pour leur dire la
messe. Ceux-ci s'irritaient de voir leur église occupée par un culte
qu'ils croyaient mauvais, et d'être obligés d'aller chercher si loin
celui qu'ils croyaient bon. Souvent ils s'en prenaient aux prêtres
assermentés et à leurs partisans. La guerre civile était imminente[9].
De nouveaux renseignemens furent fournis à l'assemblée, et lui
montrèrent le danger encore plus grand. Elle voulut alors prendre
contre ces nouveaux ennemis de la constitution des mesures semblables
à celles qu'elle avait prises contre les ennemis armés d'outre-Rhin,
et faire un nouvel essai des dispositions du roi.
L'assemblée constituante avait ordonné à tous les prêtres le serment
civique. Ceux qui refusaient de le prêter, en perdant la qualité de
ministres du culte public et payé par l'état, conservaient leurs
pensions de simples ecclésiastiques, et la liberté d'exercer privément
leur ministère. Rien n'était plus doux et plus modéré qu'une
répression pareille. L'assemblée législative exigea de nouveau le
serment, et priva ceux qui le refuseraient de tout traitement. Comme
ils abusaient de leur liberté en excitant la guerre civile, elle
ordonna que, selon leur conduite, ils seraient transportés d'un lieu
dans un autre, et même condamnés à une détention s'ils refusaient
d'obéir. Enfin elle leur défendit le libre exercice de leur culte
particulier, et voulut que les corps administratifs lui fissent
parvenir une liste avec des notes sur le compte de chacun d'eux[10].
Cette mesure, ainsi que celle qui venait d'être prise contre les
émigrés, tenait à la crainte qui s'empare des gouvernemens menacés, et
qui les porte à s'entourer de précautions excessives. Ce n'est plus
le fait réalisé qu'ils punissent, c'est l'attaque présumée qu'ils
poursuivent; et leurs mesures deviennent souvent arbitraires et
cruelles comme le soupçon.
Les évêques et les prêtres qui étaient demeurés à Paris et avaient
conservé des relations avec le roi, lui adressèrent aussitôt un
mémoire contre le décret. Déjà plein de scrupules, le roi, qui s'était
reproché toujours d'avoir sanctionné le décret de la constituante,
n'avait pas besoin d'encouragement pour refuser sa sanction. «Pour
celui-ci, dit-il en parlant du nouveau projet, on m'ôtera plutôt la
vie que de m'obliger à le sanctionner.» Les ministres partageaient
à peu près cet avis. Barnave et Lameth, que le roi consultait
quelquefois, lui conseillèrent de refuser sa sanction; mais à ce
conseil ils en ajoutaient d'autres que le roi ne pouvait se décider à
suivre: c'était, en s'opposant au décret, de ne laisser aucun doute
sur ses dispositions, et, pour cela, d'éloigner de sa personne tous
les prêtres qui refusaient le serment, et de ne composer sa chapelle
que d'ecclésiastiques constitutionnels. Mais, de tous les avis qu'on
lui donnait, le roi n'adoptait que la partie qui concordait avec sa
faiblesse ou sa dévotion. Duport-Dutertre, garde-des-sceaux et organe
des constitutionnels dans le ministère, y fit approuver leur avis; et
lorsque le conseil eut délibéré, à la grande satisfaction de Louis
XVI, que le _veto_ serait apposé, il ajouta, comme avis, qu'il serait
convenable d'entourer la personne du roi de prêtres non suspects. A
cette proposition, Louis XVI, ordinairement si flexible, montra une
invincible opiniâtreté; et dit que la liberté des cultes, décrétée
pour tout le monde, devait l'être pour lui comme pour ses sujets,
et qu'il devait avoir la liberté de s'entourer des prêtres qui lui
convenaient. On n'insista pas; et, sans en donner connaissance encore
à l'assemblée, le _veto_ fut décidé.
Le parti constitutionnel, auquel le roi semblait se livrer en ce
moment, lui prêta un nouveau secours; ce fut celui du directoire
du département. Ce directoire était composé des membres les plus
considérés de l'assemblée constituante; on y trouvait le duc de
Larochefoucault, l'évêque d'Autun, Baumetz, Desmeuniers, Ansons, etc.
Il fit une pétition au roi, non comme corps administratif, mais comme
réunion de pétitionnaires, et provoqua l'apposition du _veto_ au
décret contre les prêtres. «L'assemblée nationale, disait la pétition,
a certainement voulu le bien; nous aimons à la venger ici de ses
coupables détracteurs; mais un si louable dessein l'a poussée vers
des mesures que la constitution, que la justice, que la prudence,
ne sauraient admettre... Elle fait dépendre, pour tous les
ecclésiastiques non-fonctionnaires, le paiement de leurs pensions de
la prestation du serment civique, tandis que la constitution a
mis expressément et littéralement ces pensions au rang des dettes
nationales. Or, le refus de prêter un serment quelconque peut-il
détruire le titre d'une créance reconnue? L'assemblée constituante a
fait ce qu'elle pouvait faire à l'égard des prêtres non assermentés;
ils ont refusé le serment prescrit, et elle les a privés de leurs
fonctions; en les dépossédant, elle les a réduits à une pension...
L'assemblée législative veut que les ecclésiastiques qui n'ont point
prêté le serment, ou qui l'ont rétracté, puissent, dans les troubles
religieux, être éloignés provisoirement, et emprisonnés s'ils
n'obéissent à l'ordre qui leur sera intimé. N'est-ce pas renouveler le
système des ordres arbitraires, puisqu'il serait permis de punir de
l'exil, et bientôt après de la prison, celui qui ne serait pas encore
convaincu d'être réfractaire à aucune loi?... L'assemblée nationale
refuse à tous ceux qui ne prêteraient pas le serment civique la libre
profession de leur culte... Or, cette liberté ne peut être ravie à
personne; elle est consacrée à jamais dans la déclaration des droits.
Ces raisons étaient sans doute excellentes, mais on n'apaise avec des
raisonnemens ni les ressentimens ni les craintes des partis. Comment
persuader à une assemblée qu'on devait permettre à des prêtres
obstinés d'exciter le trouble et la guerre civile? Le directoire fut
injurié, et sa pétition au roi fut combattue par une foule d'autres
adressées au corps législatif. Camille Desmoulins en présenta une
très hardie à la tête d'une section. On pouvait y remarquer déjà
la violence croissante du langage, et l'abjuration de toutes les
convenances observées jusque-là envers les autorités et le roi.
Desmoulins disait à l'assemblée qu'il fallait un grand exemple...; que
le directoire devait être mis en état d'accusation...; que c'étaient
les chefs qu'il fallait poursuivre...; qu'on devait frapper à la
tête, et se servir de la foudre contre les conspirateurs...; que la
puissance du _veto_ royal avait un terme, et qu'on n'empêchait pas
avec un _veto_ la prise de la Bastille...
Louis XVI, décidé à refuser sa sanction, différait cependant de
l'annoncer à l'assemblée. Il voulait d'abord par quelques actes
se concilier l'opinion. Il prit ses ministres dans le parti
constitutionnel. Montmorin, fatigué de sa laborieuse carrière sous la
constituante, et de ses pénibles négociations avec tous les partis,
n'avait pas voulu braver les orages d'une nouvelle législature, et
s'était retiré malgré les instances du roi. Le ministère des affaires
étrangères, refusé par divers personnages, fut accepté par Delessart,
qui quitta celui de l'intérieur; Delessart, intègre et éclairé, était
sous l'influence des constitutionnels ou feuillans; mais il était
trop faible pour fixer la volonté du roi, pour imposer aux puissances
étrangères et aux factions intérieures. Cahier de Gerville, patriote
prononcé, mais plus raide qu'entraînant, fut placé à l'intérieur, pour
satisfaire encore l'opinion publique. Narbonne, jeune homme plein
d'activité et d'ardeur, constitutionnel zélé, et habile à se
populariser, fut porté à l'administration de la guerre par le parti
qui composait alors le ministère. Il aurait pu avoir une influence
utile sur le conseil, et rattacher l'assemblée au roi s'il n'avait
eu pour adversaire Bertrand de Molleville, ministre contre-
révolutionnaire, et préféré par la cour à tous les autres.
Bertrand de Molleville, détestant la constitution, s'enveloppait avec
art dans le texte pour en attaquer l'esprit, et voulait franchement
que le roi essayât de l'exécuter, «mais afin, disait-il, qu'elle
fût démontrée inexécutable». Le roi ne pouvait pas se résoudre à le
renvoyer, et c'est avec ce ministère mêlé qu'il essaya de poursuivre
sa route. Après avoir tenté de plaire à l'opinion par ses choix, il
essaya d'autres moyens pour se l'attacher encore davantage, et il
parut se prêter à toutes les mesures diplomatiques et militaires
proposées contre les rassemblemens formés sur le Rhin.
Les dernières lois répressives avaient été empêchées par le _veto_,
et cependant tous les jours de nouvelles dénonciations apprenaient
à l'assemblée les préparatifs et les menaces des émigrés. Les
procès-verbaux des municipalités et des départemens voisins de
la frontière, les rapports des commerçans venant d'outre-Rhin,
attestaient que le vicomte de Mirabeau, frère du célèbre constituant,
était à la tête de six cents hommes dans l'évêché de Strasbourg; que,
dans le territoire de l'électeur de Mayence et près de Worms, se
trouvaient des corps nombreux de transfuges, sous les ordres du prince
de Condé; qu'il en était de même à Coblentz et dans tout l'électoral
de Trêves; que des excès et des violences avaient été commis sur
des Français, et qu'enfin la proposition avait été faite au général
Wimpfen de livrer Neuf-Brisach. Ces rapports, ajoutés à tout ce qu'on
savait déjà par la notoriété publique, poussèrent l'assemblée au
dernier degré d'irritation. Un projet de décret fut aussitôt proposé,
pour exiger des électeurs le désarmement des émigrés. On renvoya la
décision à deux jours pour qu'elle ne parût pas trop précipitée. Ce
délai expiré, la délibération fut ouverte.
Le député Isnard prit le premier la parole: il fit sentir la nécessité
d'assurer la tranquillité du royaume, non pas d'une manière passagère,
mais durable; d'en imposer par des mesures promptes et vigoureuses,
qui attestassent à l'Europe entière les résolutions patriotiques de
la France. «Ne craignez pas, disait-il, de provoquer contre vous
la guerre des grandes puissances, l'intérêt a déjà décidé de leurs
intentions, vos mesures ne les changeront pas, mais les obligeront
à s'expliquer... Il faut que la conduite du Français réponde à sa
nouvelle destinée. Esclave sous Louis XIV, il fut néanmoins intrépide
et grand; aujourd'hui libre, serait-il faible et timide? On se trompe,
dit Montesquieu, si l'on croit qu'un peuple en révolution est disposé
à être conquis; il est prêt au contraire à conquérir les autres.
(_Applaudissemens_.)
«On vous propose des capitulations! On veut augmenter la prérogative
royale, augmenter le pouvoir du roi, d'un homme dont la volonté peut
paralyser celle de toute la nation, d'un homme qui reçoit 30,000,000,
tandis que des milliers de citoyens meurent dans la détresse!
(_Nouveaux applaudissemens_.) On veut ramener la noblesse! Dussent
tous les nobles de la terre nous assaillir, les Français tenant
d'une main leur or, et de l'autre leur fer, combattront cette race
orgueilleuse, et la forceront d'endurer le supplice de l'égalité.
«Parlez aux ministres, au roi et à l'Europe, le langage qui convient
aux représentans de la France. Dites aux ministres que jusqu'ici
vous n'êtes pas très-satisfaits de leur conduite, et que par la
responsabilité vous entendez la mort. (_Applaudissemens prolongés_.)
Dites à l'Europe que vous respecterez les constitutions de tous les
empires, mais que, si on suscite une guerre des rois contre la
France, vous susciterez une guerre des peuples contre les rois!» Les
applaudissemens se renouvelant encore: «Respectez, s'écrie l'orateur,
respectez mon enthousiasme, c'est celui de la liberté! Dites,
ajoute-t-il, que les combats que se livrent les peuples par ordre
des despotes, ressemblent aux coups que deux amis, excités par un
instigateur perfide, se portent dans l'obscurité! Si le jour vient à
paraître, ils s'embrassent, et se vengent de celui qui les trompait.
De même si, au moment que les armées ennemies lutteront avec les
nôtres, la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront
à la face des tyrans détrônés, de la terre consolée, et du ciel
satisfait![11]»
L'enthousiasme excité par ces paroles fut tel qu'on se pressait autour
de l'orateur pour l'embrasser. Le décret qu'il appuyait fut adopté
sur-le-champ. M. de Vaublanc fut chargé de le porter au roi, à la tête
d'une députation de vingt-quatre membres. Par ce décret l'assemblée
déclarait qu'elle regardait comme indispensable de requérir les
électeurs de Trêves, Mayence, et autres princes de l'empire, de mettre
fin aux rassemblemens formés sur la frontière. Elle suppliait en même
temps le roi de hâter les négociations entamées pour les indemnités
dues aux princes possessionnés en Alsace.
M. de Vaublanc accompagna ce décret d'un discours ferme et
respectueux, fort applaudi par l'assemblée. «Sire, disait-il, si les
Français chassés de leur patrie par la révocation de l'édit de Nantes
s'étaient rassemblés en armes sur les frontières, s'ils avaient été
protégés par des princes d'Allemagne, sire, nous vous le demandons,
qu'elle eût été la conduite de Louis XIV? Eût-il souffert ces
rassemblemens? Ce qu'il eût fait pour son autorité, que Votre Majesté
le fasse pour le maintien de la constitution!»
Louis XVI, décidé, comme nous l'avons dit, à corriger l'effet du
_veto_ par des actes qui plussent à l'opinion, résolut de se rendre
à l'assemblée, et de répondre lui-même à son message par un discours
capable de la satisfaire.
Le 14 décembre, au soir, le roi s'y rendit après s'être annoncé le
matin par un simple billet. Il fut reçu dans un profond silence. Il
dit que le message de l'assemblée méritait une grande considération,
et que, dans une circonstance où était compromis l'honneur français,
il croyait devoir se présenter lui-même; que, partageant les
intentions de l'assemblée, mais redoutant le fléau de la guerre, il
avait essayé de ramener des Français égarés; que les insinuations
amicales ayant été inutiles, il avait prévenu le message des
représentans, et avait signifié aux électeurs que si, avant le 15
janvier, tout attroupement n'avait pas cessé, ils seraient considérés
comme ennemis de la France; qu'il avait écrit à l'empereur pour
réclamer son intervention en qualité de chef de l'empire, et que
dans le cas où satisfaction ne serait pas obtenue, il proposerait
la guerre. Il finissait en disant qu'on chercherait vainement à
environner de dégoûts l'exercice de son autorité, qu'il garderait
fidèlement le dépôt de la constitution, et qu'il sentait profondément
combien c'était beau d'être roi d'un peuple libre. Les applaudissemens
succédèrent au silence, et dédommagèrent le roi de l'accueil qu'il
avait reçu en entrant. L'assemblée ayant décrété le matin qu'il lui
serait répondu par un message, ne put lui exprimer sur-le-champ sa
satisfaction, mais elle décida que son discours serait envoyé aux
quatre-vingt-trois départemens. Narbonne entra aussitôt après, pour
faire connaître les moyens qui avaient été pris pour assurer l'effet
des injonctions adressées à l'empire. Cent cinquante mille hommes
devaient être réunis sur le Rhin, et ce n'était pas impossible,
ajoutait-il. Trois généraux étaient nommés pour les commander:
Luckner, Rochambeau et Lafayette. Les applaudissemens couvrirent le
dernier nom. Narbonne ajoutait qu'il allait partir pour visiter les
frontières, s'assurer de l'état des places fortes, et donner la plus
grande activité aux travaux de défense; que sans doute l'assemblée
accorderait les fonds nécessaires, et ne marchanderait pas la liberté.
«Non, non,» s'écria-t-on de toutes parts. Enfin il demanda si
l'assemblée, malgré que le nombre légal des maréchaux fût complet, ne
permettrait pas au roi de conférer ce grade aux deux généraux Luckner
et Rochambeau, chargés de sauver la liberté. Des acclamations
témoignèrent le consentement de l'assemblée, et la satisfaction que
lui causait l'activité du jeune ministre. C'est par une conduite
pareille que Louis XVI serait parvenu à se populariser, et à se
concilier les républicains qui ne voulaient de la république que parce
qu'ils croyaient un roi incapable d'aimer et de défendre la liberté.
On profita de la satisfaction produite par ces mesures, pour signifier
le _veto_ apposé sur le décret contre les prêtres. Le matin on eut
soin de publier dans les journaux la destitution des anciens agens
diplomatiques accusés d'aristocratie, et la nomination des nouveaux.
Grâces à ces précautions, le message fut accueilli sans murmure. Déjà
l'assemblée s'y attendait, et la sensation ne fut pas aussi fâcheuse
qu'on aurait pu le craindre. On voit quels ménagemens infinis le roi
était obligé de garder pour faire usage de sa prérogative, et quel
danger il y avait pour lui à l'employer. Quand même l'assemblée
constituante, qu'on a accusée de l'avoir perdu en le dépouillant, lui
eût accordé le _veto_ absolu, en eût-il été plus puissant pour cela?
Le _veto_ suspensif ne faisait-il pas ici tout l'effet du _veto_
absolu? Était-ce la puissance légale qui manquait au roi ou la
puissance d'opinion? On le voit par le résultat même; ce n'est pas le
défaut de prérogatives suffisantes qui a perdu Louis XVI, mais l'usage
inconsidéré de celles qui lui restaient...
L'activité promise à l'assemblée ne se ralentit pas; les propositions
pour les dépenses de guerre, pour la nomination des deux maréchaux
Luckner et Rochambeau, se succédèrent sans interruption. Lafayette,
arraché à la retraite où il était allé se délasser de trois années de
fatigues, se présenta à l'assemblée où il fut parfaitement accueilli.
Des bataillons de la garde nationale l'accompagnèrent à sa sortie de
Paris; et tout lui prouva que le nom de Lafayette n'était pas oublié,
et qu'on le regardait encore comme un des fondateurs de la liberté.
Cependant Léopold, naturellement pacifique, ne voulait pas la guerre,
car il savait qu'elle ne convenait pas à ses intérêts, mais il
désirait un congrès soutenu d'une force imposante pour amener un
accommodement et quelques modifications dans la constitution. Les
émigrés ne voulaient pas la modifier, mais la détruire; plus sage et
mieux instruit, l'empereur savait qu'il fallait accorder beaucoup aux
opinions nouvelles, et que ce qu'on pouvait désirer c'était tout au
plus de rendre au roi quelques prérogatives, et de revenir sur la
composition du corps législatif, en établissant deux chambres au lieu
d'une[12]. C'est surtout ce dernier projet qu'on redoutait le plus et
qu'on reprochait souvent au parti feuillant et constitutionnel. Il
est certain que si ce parti avait, dans les premiers temps de la
constituante, repoussé la chambre haute, parce qu'il craignait avec
raison de voir la noblesse s'y retrancher, ses craintes aujourd'hui
n'étaient plus les mêmes; il avait au contraire la juste espérance de
la remplir presqu'à lui seul. Beaucoup de constituans, replongés dans
une nullité complète, y auraient trouvé une occasion de rentrer sur la
scène politique. Si donc cette chambre haute n'était pas dans leurs
vues, elle était du moins dans leurs intérêts. Il est certain que les
journaux en parlaient souvent, et que ce bruit circulait partout.
Combien avait été rapide la marche de la révolution! Le côté droit
aujourd'hui était composé des membres de l'ancien côté gauche; et
l'attentat redouté et reproché n'était plus le retour à l'ancien
régime, mais l'établissement d'une chambre haute. Quelle différence
avec 89! et combien une folle résistance n'avait-elle pas précipité
les événemens!
Léopold ne voyait donc pour Louis XVI que cette amélioration possible.
En attendant, son but était de traîner les négociations en longueur,
et, sans rompre avec la France, de lui imposer par de la fermeté. Mais
il manqua son but par sa réponse. Cette réponse consistait à notifier
les conclusions de la diète de Ratisbonne, qui refusait d'accepter
aucune indemnité pour les princes possessionnés en Alsace. Rien
n'était plus ridicule qu'une décision pareille, car tout le territoire
compris sous une même domination doit relever des mêmes lois: si des
princes de l'empire avaient des terres en France, ils devaient subir
l'abolition des droits féodaux, et l'assemblée constituante avait déjà
beaucoup fait en leur accordant des indemnités. Plusieurs d'entre eux
ayant déjà traité à cet égard, la diète annulait leurs conventions, et
leur défendait d'accepter aucun arrangement. L'empire prétendait ainsi
ne pas reconnaître la révolution en ce qui le concernait. Quant à ce
qui regardait les rassemblemens d'émigrés, Léopold, sans s'expliquer
sur leur dispersion, répondait à Louis XVI que l'électeur de Trêves,
pouvant, d'après les injonctions du gouvernement Français, essuyer de
prochaines hostilités, il avait été ordonné au général Bender de lui
porter de prompts secours.
Cette réponse ne pouvait pas être plus mal calculée; elle obligeait
Louis XVI, pour ne pas se compromettre, de prendre des mesures
vigoureuses, et de proposer la guerre. Delessart fut aussitôt envoyé
à l'assemblée pour faire part de cette réponse, et témoigner
l'étonnement que causait au roi la conduite de Léopold. Le ministre
assura que probablement on avait trompé l'empereur, et qu'on lui avait
faussement persuadé que l'électeur avait satisfait à tous les devoirs
de bon voisinage. Delessart communiqua en outre la réplique faite à
Léopold. On lui avait signifié que nonobstant sa réponse et les ordres
donnés au maréchal Bender, si les électeurs n'avaient pas au terme
prescrit, c'est-à-dire au 15 janvier, satisfait à la demande de
la France, on emploierait contre eux la voie des armes. «Si cette
déclaration, disait Louis XVI dans sa lettre du 31 décembre à
l'assemblée, ne produit pas l'effet que je dois en espérer, si la
destinée de la France est d'avoir à combattre ses enfans et ses
alliés, je ferai connaître à l'Europe la justice de notre cause; le
peuple Français la soutiendra par son courage, et la nation verra
que je n'ai pas d'autre intérêt que les siens, et que je regarderai
toujours le maintien de sa dignité et de sa sûreté comme le plus
essentiel de mes devoirs.»
Ces paroles, où le roi semblait dans le commun danger s'unir à la
nation, furent vivement applaudies. Les pièces furent livrées au
comité diplomatique, pour en faire un prompt rapport à l'assemblée.
La reine fut encore applaudie une fois à l'Opéra comme dans les jours
de son éclat et de sa puissance, et elle revint toute joyeuse dire à
son époux qu'on l'avait accueillie comme autrefois. Mais c'étaient les
derniers témoignages qu'elle recevait de ce peuple jadis idolâtre de
ses grâces royales. Ce sentiment d'égalité, qui demeure si long-temps
étouffé chez les hommes, et qui est si fougueux lorsqu'il se réveille,
se manifestait déjà de toutes parts. On était à la fin de l'année
1791; l'assemblée abolit l'antique cérémonial du premier de l'an et
décida que les hommages portés au roi, dans ce jour solennel, ne le
seraient plus à l'avenir. A peu près à la même époque, une députation
se plaignit de ce qu'on ne lui avait pas ouvert la porte du conseil
à deux battans. La discussion fut scandaleuse, et l'assemblée, en
écrivant à Louis XVI, supprima les titrés de sire et de majesté. Un
autre jour, un député entra chez le roi, le chapeau sur la tête et
dans un costume peu convenable. Cette conduite était souvent provoquée
par le mauvais accueil que les gens de la cour faisaient aux députés,
et dans ces représailles l'orgueil des uns et des autres ne voulait
jamais rester en arrière.
Narbonne poursuivait sa tournée avec une rare activité. Trois armées
furent établies sur la frontière menacée. Rochambeau, vieux général
qui avait autrefois bien conduit la guerre, mais qui était aujourd'hui
maladif, chagrin et mécontent, commandait l'armée placée en Flandre et
dite du Nord. Lafayette avait l'armée du centre et campait vers Metz.
Luckner, vieux guerrier, médiocre général, brave soldat, et très
popularisé dans les camps par ses moeurs toutes militaires, commandait
le corps qui occupait l'Alsace. C'était là tout ce qu'une longue paix
et une désertion générale nous avaient laissé de généraux.
Rochambeau, mécontent du nouveau régime, irrité de l'indiscipline qui
régnait dans l'armée, se plaignait sans cesse et ne donnait aucune
espérance au ministère. Lafayette, jeune, actif, jaloux de se
distinguer bientôt en défendant la patrie, rétablissait la discipline
dans ses troupes, et surmontait toutes les difficultés suscitées par
la mauvaise volonté des officiers, qui étaient les aristocrates
de l'armée. Il les avait réunis, et, leur parlant le langage de
l'honneur, il leur avait dit qu'ils devaient quitter le camp s'ils ne
voulaient pas servir loyalement; que s'il en était qui voulussent se
retirer, il se chargeait de leur procurer à tous ou des retraites en
France, ou des passeports pour l'étranger; mais que s'ils persistaient
à servir, il attendait de leur part zèle et fidélité. Il était ainsi
parvenu à établir dans son armée un ordre meilleur que celui qui
régnait dans toutes les autres. Quant à Luckner, dépourvu d'opinion
politique, et par conséquent facile pour tous les régimes, il
promettait beaucoup à l'assemblée, et avait réussi en effet à
s'attacher ses soldats.
Narbonne voyagea avec la plus grande célérité, et vint, le 11 janvier,
rendre compte à l'assemblée de sa rapide expédition. Il annonça que
la réparation des places fortes était déjà très avancée, que l'armée,
depuis Dunkerque jusqu'à Besancon, présentait une masse de deux cent
quarante bataillons et cent soixante escadrons, avec l'artillerie
nécessaire pour deux cent mille hommes, et des approvisionnemens pour
six mois. Il donna les plus grands éloges au patriotisme des gardes
nationales volontaires, et assura que sous peu leur équipement allait
être complet. Le jeune ministre cédait sans doute aux illusions du
zèle, mais ses intentions étaient si nobles, ses travaux si prompts,
que l'assemblée le couvrit d'applaudissemens, offrit son rapport à la
reconnaissance publique, et l'envoya à tous les départemens;
manière ordinaire de témoigner son estime à tout ce dont elle était
satisfaite.
Notes:
[1] Voyez la note 1 à la fin du volume.
[2] 17 novembre.
[3] Décret du 5 octobre.
[4] Voyez madame Campan, tome II, page 129.
[5] Voyez la note 2 à la fin du volume.
[6] Décrets du 28 octobre et du 9 novembre.
[7] Séance du 12 novembre.
[8] Voyez la note 3 à la fin du volume.
[9] Voyez la note 4 à la fin du volume.
[10] Décret du 27 novembre.
[11] Séance du 29 novembre.
[12] Voyez la note 5 à la fin du volume.
CHAPITRE II.
DIVISION DES PARTIS SUR LA QUESTION DE LA GUERRE.--RÔLE DU DUC
D'ORLÉANS ET DE SON PARTI.--LES PRINCES ÉMIGRÉS SONT DÉCRÉTÉS
D'ACCUSATION.--FORMATION D'UN MINISTÈRE GIRONDIN.--DUMOURIEZ, SON
CARACTÈRE, SON GÉNIE ET SES PROJETS; DÉTAILS SUR LES NOUVEAUX
MINISTRES.--ENTRETIEN DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE.--DÉCLARATION
DE GUERRE AU ROI DE HONGRIE ET DE BOHÊME.--PREMIÈRES OPÉRATIONS
MILITAIRES.--DÉROUTES DE QUIÉVRAIN ET DE TOURNAY.--MEURTRE DU GÉNÉRAL
DILLON.
Au commencement de l'année 1792, la guerre était devenue la grande
question du moment; c'était pour la révolution celle de l'existence
même. Ses ennemis étant maintenant transportés au dehors, c'était là
qu'il fallait les chercher et les vaincre. Le roi, chef des armées,
agirait-il de bonne foi contre ses parens et ses anciens courtisans?
Tel était le doute sur lequel il importait de rassurer la nation.
Cette question de la guerre s'agitait aux Jacobins, qui n'en
laissaient passer aucune sans la décider souverainement. Ce qui
paraîtra singulier, c'est que les jacobins excessifs et Robespierre,
leur chef, étaient portés pour la paix, et les jacobins modérés, ou
les girondins, pour la guerre. Ceux-ci avaient à leur tête Brissot et
Louvet. Brissot soutenait la guerre de son talent et de son influence.
Il pensait avec Louvet et tous les girondins qu'elle convenait à
la nation, parce qu'elle terminerait une dangereuse incertitude et
dévoilerait les véritables intentions du roi. Ces hommes, jugeant du
résultat d'après leur enthousiasme, ne pouvaient pas croire que la
nation fût vaincue; et ils pensaient que si, par la faute du roi, elle
éprouvait quelque échec passager, elle serait aussitôt éclairée, et
déposerait un chef infidèle. Comment se faisait-il que Robespierre et
les autres jacobins ne voulussent pas d'une détermination qui devait
amener un dénouement si prompt et si décisif? C'est ce qu'on ne
peut expliquer que par des conjectures. Le timide Robespierre
s'effrayait-il de la guerre? ou bien ne la combattait-il que parce que
Brissot, son rival aux Jacobins, la soutenait, et parce que le jeune
Louvet l'avait défendue avec talent? Quoi qu'il en soit, il combattit
pour la paix avec une extrême opiniâtreté. Ceux des cordeliers qui
étaient en même temps jacobins, se rendirent à la délibération et
soutinrent Robespierre. Ils semblaient craindre surtout que la guerre
ne donnât trop d'avantages à Lafayette, et ne lui procurât bientôt
la dictature militaire; c'était là la crainte continuelle de Camille
Desmoulins, qui ne cessait de se le figurer à la tête d'une armée
victorieuse, écrasant, comme au Champ-de-Mars, jacobins et cordeliers.
Louvet et les girondins supposaient un autre motif aux cordeliers, et
croyaient qu'ils ne poursuivaient dans Lafayette que l'ennemi du duc
d'Orléans, auquel on les disait secrètement unis. Ce duc d'Orléans,
qu'on voit reparaître encore dans les soupçons de ses ennemis, bien
plus que dans la révolution, était alors presque éclipsé. On avait
pu au commencement se servir de son nom, et lui-même avait pu fonder
quelques espérances sur ceux auxquels il le prêtait, mais tout était
bien changé depuis. Sentant lui-même combien il était déplacé dans
le parti populaire, il avait essayé d'obtenir le pardon de la cour
pendant les derniers temps de la constituante, et il avait été
repoussé. Sous la législative, on le conserva au rang des amiraux, et
il fit de nouvelles tentatives auprès du roi. Cette fois il fut
admis auprès de lui, eut un entretien assez long, et ne fut pas mal
accueilli. Il devait retourner au château; il s'y rendit. Le couvert
de la reine était mis, et tous les courtisans s'y trouvaient en grand
nombre. A peine l'eut-on aperçu, que les mots les plus outrageans
furent proférés. «Prenez garde aux plats,» s'écriait-on de toutes
parts, comme si on avait redouté qu'il y jetât du poison. On le
poussait, on lui marchait sur les pieds, et on l'obligea de se
retirer. En descendant l'escalier, il reçût de nouveaux outrages, et
sortit indigné, croyant que le roi et la reine lui avaient préparé
cette scène humiliante. Cependant le roi et la reine furent désespérés
de cette imprudence des courtisans, qu'ils ignoraient complètement[1].
Ce prince dut être plus irrité que jamais, mais il n'en devint,
certainement ni plus actif, ni plus habile chef de parti
qu'auparavant. Ceux de ses amis qui occupaient les Jacobins et
l'assemblée, durent faire sans doute un peu plus de bruit; de là, on
crut voir reparaître sa faction, et on pensa que ses prétentions et
ses espérances renaissaient avec les dangers du trône.
Les girondins crurent que les cordeliers et les jacobins exagérés ne
soutenaient la paix que pour priver Lafayette, rival du duc d'Orléans,
des succès que la guerre pouvait lui valoir. Quoi qu'il en soit, la
guerre, repoussée par les jacobins, mais soutenue par les girondins,
dut l'emporter dans l'assemblée, où ceux-ci dominaient. L'assemblée
commença par mettre d'abord en accusation, dès le 1er janvier,
Monsieur, frère du roi, le comte d'Artois, le prince de Condé,
Calonne, Mirabeau jeune et Laqueuille, comme prévenus d'hostilités
contre la France. Un décret d'accusation n'étant point soumis à la
sanction, on n'avait pas cette fois à redouter le _veto_. Le séquestre
des biens des émigrés et la perception de leurs revenus au profit de
l'état, ordonnés par le décret non sanctionné, furent prescrits de
nouveau par un autre décret, auquel le roi ne mit aucune opposition.
L'assemblée s'emparait des revenus à titre d'indemnités de guerre.
Monsieur fut privé de la régence, en vertu de la décision précédemment
rendue.
Le rapport sur le dernier office de l'empereur fut enfin présenté, le
14 janvier, à l'assemblée par Gensonné. Il fit remarquer que la France
avait toujours prodigué ses trésors et ses soldats à l'Autriche, sans
jamais en obtenir de retour; que le traité d'alliance conclu en 1756
avait été violé par la déclaration de Pilnitz et les suivantes, dont
l'objet était de susciter une coalition armée des souverains; qu'il
l'avait été encore par l'armement des émigrés, souffert et secondé
même par les princes de l'empire. Gensonné soutint de plus que,
quoique des ordres eussent été récemment donnés pour la dispersion des
rassemblemens, ces ordres apparens n'avaient pas été exécutés; que la
cocarde blanche n'avait pas cessé d'être portée au-delà du Rhin, la
cocarde nationale outragée, et les voyageurs français maltraités;
qu'en conséquence, il fallait demander à l'empereur une dernière
explication sur le traité de 1756. L'impression et l'ajournement de ce
rapport furent ordonnés.
Le même jour, Guadet monte à la tribune. «De tous les faits, dit-il,
communiqués à l'assemblée, celui qui l'a le plus frappé, c'est le
plan d'un congrès dont l'objet serait d'obtenir la modification de la
constitution française, plan soupçonné depuis long-temps, et enfin
dénoncé comme possible par les comités et les ministres. S'il est
vrai, ajoute Guadet, que cette intrigue est conduite par des hommes
qui croient y voir le moyen de sortir de la nullité politique dans
laquelle ils viennent de descendre; s'il est vrai que quelques-uns des
agens du pouvoir exécutif secondent de toute la puissance de leurs
relations cet abominable complot; s'il est vrai qu'on veuille nous
amener par les longueurs et le découragement à accepter cette honteuse
médiation, l'assemblée nationale doit-elle fermer les yeux sur de
pareils dangers? Jurons, s'écrie l'orateur, de mourir tous ici,
plutôt...» On ne le laisse pas achever; toute l'assemblée se lève en
criant: _Oui, oui, nous le jurons_; et d'enthousiasme, on déclare
infâme et traître à la patrie tout Français qui pourrait prendre part
à un congrès dont l'objet serait de modifier la constitution. C'était
contre les anciens constituans et le ministre Delessart que ce décret
était dirigé. C'est surtout ce dernier qu'on accusait de traîner les
négociations en longueur. Le 17, la discussion sur le rapport de
Gensonné fut reprise, et il fut décrété que le roi ne traiterait plus
qu'au nom de la nation française, et qu'il requerrait l'empereur de
s'expliquer définitivement avant le 1er mars prochain. Le roi répondit
que depuis plus de quinze jours il avait demandé des explications
positives à Léopold.
Dans cet intervalle, on apprit que l'électeur de Trèves, effrayé de
l'insistance du cabinet français, avait donné de nouveaux ordres pour
la dispersion des rassemblemens, pour la vente des magasins formés
dans ses états, pour la prohibition des recrutemens et des exercices
militaires, et que ces ordres étaient en effet mis à exécution. Dans
les dispositions où l'on était, une pareille nouvelle fut froidement
accueillie. On ne voulut y voir que de vaines démonstrations sans
résultat; et on persista à demander la réponse définitive de Léopold.
Des divisions existaient dans le ministère, entre Bertrand de
Molleville et Narbonne. Bertrand était jaloux de la popularité
du ministre de la guerre, et blâmait ses condescendances pour
l'assemblée. Narbonne se plaignait de la conduite de Bertrand de
Molleville, de ses dispositions inconstitutionnelles, et voulait
que le roi le fît sortir du ministère. Cahier de Gerville tenait
la balance entre eux, mais sans succès. On prétendit que le parti
constitutionnel voulait porter Narbonne à la dignité de premier
ministre; il paraît même que le roi fut trompé, qu'on l'effraya de la
popularité et de l'ambition de Narbonne, qu'on lui montra en lui un
jeune présomptueux qui voulait gouverner le cabinet. Les journaux
furent instruits de ces divisions; Brissot et la Gironde défendirent
ardemment le ministre menacé de disgrâce, et attaquèrent vivement ses
collègues et le roi. Une lettre écrite par les trois généraux du nord
à Narbonne, et dans laquelle il lui exprimaient leurs craintes sur sa
destitution qu'on disait imminente, fut publiée. Le roi le destitua
aussitôt; mais, pour combattre l'effet de cette destitution, il fit
annoncer celle de Bertrand de Molleville. Cependant l'effet de la
première n'en fut pas moins grand; une agitation extraordinaire éclata
aussitôt; et l'assemblée voulut déclarer, d'après la formule employée
autrefois pour Necker, que Narbonne emportait la confiance de la
nation, et que le ministère entier l'avait perdue. On voulait
cependant excepter de cette condamnation Cahier de Gerville, qui avait
toujours combattu Bertrand de Molleville, et qui venait même d'avoir
avec lui une dispute violente. Après bien des agitations, Brissot
demanda à prouver que Delessart avait trahi la confiance de la nation.
Ce ministre avait confié au comité diplomatique sa correspondance avec
Kaunitz; elle était sans dignité, elle donnait même à Kaunitz une idée
peu favorable de l'état de la France, et semblait avoir autorisé la
conduite et le langage de Léopold. Il faut savoir que Delessart,
et son collègue Duport-Dutertre, étaient les deux ministres qui
appartenaient plus particulièrement aux feuillans, et auxquels on en
voulait le plus, parce qu'on les accusait de favoriser le projet d'un
congrès.
Dans une des séances les plus orageuses de l'assemblée, l'infortuné
Delessart fut accusé par Brissot d'avoir compromis la dignité de la
nation, de n'avoir pas averti l'assemblée du concert des puissances
et de la déclaration de Pilnitz; d'avoir professé dans ses notes des
doctrines inconstitutionnelles, d'avoir donné à Kaunitz une fausse
idée de l'état de la France, d'avoir traîné la négociation en longueur
et de l'avoir conduite d'une manière contraire aux intérêts de la
patrie. Vergniaud se joignit à Brissot, et ajouta de nouveaux griefs
à ceux qui étaient imputés à Delessart. Il lui reprocha d'avoir,
lorsqu'il était ministre de l'intérieur, gardé trop long-temps en
portefeuille le décret qui réunissait le Comtat à la France, et d'être
ainsi la cause des massacres d'Avignon. Puis Vergniaud ajouta:
«De cette tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des
conseillers pervers égarent et trompent le roi que la constitution
nous a donné; je vois les fenêtres du palais où l'on trame la
contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans
l'esclavage... La terreur est souvent sortie, dans les temps antiques,
et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elle y rentre
aujourd'hui au nom de la loi; qu'elle y pénètre tous les coeurs; que
tous ceux qui l'habitent sachent que notre constitution n'accorde
l'inviolabilité qu'au roi.»
Le décret d'accusation fut aussitôt mis aux voix et adopté[2];
Delessart fut envoyé à la haute cour nationale, établie à Orléans, et
chargée, d'après la constitution, de juger les crimes d'état. Le
roi le vit partir avec la plus grande peine. Il lui avait donné sa
confiance et l'aimait beaucoup, à cause de ses vues modérées et
pacifiques. Duport-Dutertre, ministre du parti constitutionnel, fut
aussi menacé d'une accusation, mais il la prévint, demanda à se
justifier, fut absous par l'ordre du jour, et immédiatement après
donna sa démission. Cahier de Gerville la donna aussi, et de cette
manière le roi se trouva privé du seul de ses ministres qui eût auprès
de l'assemblée une réputation de patriotisme.
Séparé des ministres que les feuillans lui avaient donnés, et ne
sachant sur qui s'appuyer au milieu de cet orage, Louis XVI, qui avait
renvoyé Narbonne parce qu'il était trop populaire, songea à se lier à
la Gironde, qui était républicaine. Il est vrai qu'elle ne l'était que
par défiance du roi, qui pouvait, en se livrant à elle, réussir à se
l'attacher; mais il fallait qu'il se livrât sincèrement, et cette
éternelle question de la bonne foi s'élevait encore ici comme dans
toutes les occasions. Sans doute Louis XVI était sincère quand il se
confiait à un parti, mais ce n'était pas sans humeur et sans regrets.
Aussi, dès que ce parti lui imposait une condition difficile mais
nécessaire, il la repoussait; la défiance naissait aussitôt, l'aigreur
s'ensuivait; et bientôt une rupture était la suite de ces alliances
malheureuses entre des coeurs que des intérêts trop opposés occupaient
exclusivement. C'est ainsi que Louis XVI, après avoir admis auprès de
lui le parti feuillant, avait repoussé par humeur Narbonne, qui en
était le chef le plus prononcé, et se trouvait réduit, pour apaiser
l'orage, à s'abandonner à la Gironde. L'exemple de l'Angleterre, où le
roi prend souvent ses ministres dans l'opposition, fut un des motifs
de Louis XVI. La cour conçut alors une espérance, car on s'en fait
toujours une, même dans les plus tristes conjonctures; elle se flatta
que Louis XVI, en prenant des démagogues incapables et ridicules,
perdrait de réputation le parti dans lequel il les aurait choisis.
Cependant il n'en fut point ainsi, et le nouveau ministère ne fut pas
tel que l'aurait désiré la méchanceté des courtisans.
Depuis plus d'un mois, Delessart et Narbonne avaient appelé un homme
dont ils avaient cru les talens précieux, et l'avaient placé auprès
d'eux pour s'en servir: c'était Dumouriez, qui tour à tour commandant
en Normandie et dans la Vendée, avait montré partout une fermeté et
une intelligence rares. Il s'était offert tantôt à la cour, tantôt à
l'assemblée constituante, parce que tout parti lui était indifférent
pourvu qu'il pût exercer son activité et ses talens extraordinaires.
Dumouriez, rapetissé par le siècle, avait passé une partie de sa
vie dans les intrigues diplomatiques. Avec sa bravoure, son génie
militaire et politique, et ses cinquante ans, il n'était encore, à
l'ouverture de la révolution, qu'un brillant aventurier. Cependant
il avait conservé le feu et la hardiesse de la jeunesse. Dès qu'une
guerre ou une révolution s'ouvrait, il faisait des plans, les
adressait à tous les partis, prêt à agir pour tous, pourvu qu'il pût
agir. Il s'était ainsi habitué à ne faire aucun cas de la nature d'une
cause; mais quoique trop dépourvu de conviction, il était généreux,
sensible, et capable d'attachement, sinon pour les principes, du moins
pour les personnes. Cependant avec son esprit si gracieux, si prompt,
si vaste, son courage tour à tour calme ou impétueux, il était
admirable pour servir, mais incapable de dominer. Il n'avait ni
la dignité d'une conviction profonde, ni la fierté d'une volonté
despotique, et il ne pouvait commander qu'à des soldats. Si avec son
génie il avait eu les passions de Mirabeau, la volonté d'un Cromwell,
ou seulement le dogmatisme d'un Robespierre, il eût dominé la
révolution et la France.
Dumouriez, en arrivant près de Narbonne, forma tout de suite un vaste
plan militaire. Il voulait à la fois la guerre offensive et défensive.
Partout où la France s'étendait jusqu'à ses limites naturelles, le
Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer, il voulait qu'on se bornât à
la défensive. Mais dans les Pays-Bas, où notre territoire n'allait pas
jusqu'au Rhin, dans la Savoie, où il n'allait pas jusqu'aux Alpes,
il voulait qu'on attaquât sur-le-champ, et qu'arrivé aux limites
naturelles on reprît la défensive. C'était concilier à la fois nos
intérêts et les principes; c'était profiter d'une guerre qu'on n'avait
pas provoquée, pour en revenir, en fait de limites, aux véritables
lois de la nature. Il proposa en outre la formation d'une quatrième
armée, destinée à occuper le midi, et en demanda le commandement qui
lui fut promis.
Dumouriez s'était concilié Gensonné, l'un des commissaires civils
envoyés dans la Vendée par l'assemblée constituante, député depuis à
la législative, et l'un des membres les plus influens de la
Gironde. Ayant remarqué aussi que les jacobins étaient la puissance
dominatrice, il s'était présenté dans leur club, y avait lu divers
mémoires fort applaudis, et n'en avait pas moins continué sa vieille
amitié avec Delaporte, intendant de la liste civile et ami dévoué de
Louis XVI. Tenant ainsi aux diverses puissances qui allaient s'allier,
Dumouriez ne pouvait manquer de l'emporter et d'être appelé au
ministère. Louis XVI lui fit offrir le portefeuille des affaires
étrangères, rendu vacant par le décret d'accusation contre Delessart;
mais, encore attaché au ministre accusé, le roi ne l'offrit que par
intérim. Dumouriez, se sentant fortement appuyé, et ne voulant pas
paraître garder la place pour un ministre feuillant, refusa le
portefeuille avec cette condition, et l'obtint sans intérim. Il ne
trouva au ministère que Cahier de Gerville et Degraves. Cahier de
Gerville, quoique ayant donné sa démission, n'avait pas encore quitté
les affaires. Degraves avait remplacé Narbonne; il était jeune, facile
et inexpérimenté; Dumouriez sut s'en emparer, et il eut ainsi dans
sa main les relations extérieures et l'administration militaire,
c'est-à-dire les causes et l'organisation de la guerre. Il ne fallait
pas moins à ce génie si entreprenant. A peine arrivé au ministère,
Dumouriez se coiffa chez les jacobins du bonnet ronge, parure nouvelle
empruntée aux Phrygiens, et devenue l'emblème de la liberté. Il leur
promit de gouverner pour eux et par eux. Présenté à Louis XVI, il le
rassura sur sa conduite aux jacobins; il détruisit les préventions que
cette conduite lui avait inspirées; il eut l'art de le toucher par des
témoignages de dévouement, et de dissiper sa sombre tristesse à force
d'esprit. Il lui persuada qu'il ne recherchait la popularité qu'au
profit du trône, et pour son raffermissement. Cependant malgré
toute sa déférence, il eut soin de faire sentir au prince que la
constitution était inévitable, et tâcha de le consoler en cherchant à
lui prouver qu'un roi pouvait encore être très puissant avec elle. Ses
premières dépêches aux puissances, pleines de raison et de fermeté,
changèrent la nature des négociations, donnèrent à la France une
attitude toute nouvelle, mais rendirent la guerre imminente. Il était
naturel que Dumouriez désirât la guerre, puisqu'il en avait le génie,
et qu'il avait médité trente-six ans sur ce grand art; mais il faut
convenir aussi que la conduite du cabinet de Vienne et l'irritation de
l'assemblée l'avaient rendue inévitable.
Dumouriez, par sa conduite aux jacobins, par ses alliances connues
avec la Gironde, devait, même sans haine contre les feuillans, se
brouiller avec eux; d'ailleurs il les déplaçait. Aussi fut-il dans une
constante opposition avec tous les chefs de ce parti. Bravant du reste
les railleries et les dédains qu'ils dirigeaient contre les jacobins
et l'assemblée, il se décida à poursuivre sa carrière avec son
assurance accoutumée.
Il fallait compléter le cabinet. Pétion, Gensonné et Brissot étaient
consultés sur le choix à faire. On ne pouvait, d'après la loi, prendre
les ministres dans l'assemblée actuelle, ni dans la précédente; les
choix se trouvaient donc extrêmement bornés. Dumouriez proposa, pour
la marine, un ancien employé de ce ministère, Lacoste, travailleur
expérimenté, patriote opiniâtre, qui cependant s'attacha au roi, en
fut aimé, et resta auprès de lui plus long-temps que tous les autres.
On voulait donner le ministère de la justice à ce jeune Louvet qui
s'était récemment distingué aux Jacobins, et qui avait obtenu la
faveur de la Gironde depuis qu'il avait si bien soutenu l'opinion de
Brissot en faveur de la guerre; l'envieux Robespierre le fit dénoncer
aussitôt. Louvet se justifia avec succès, mais on ne voulut pas d'un
homme dont la popularité était contestée, et on fit venir Duranthon,
avocat de Bordeaux, homme éclairé, droit, mais trop faible. Il restait
à donner le ministère des finances et de l'intérieur. La Gironde
proposa encore Clavière, connu par des écrits estimés sur les
finances. Clavière avait beaucoup d'idées, toute l'opiniâtreté de
la méditation, et une grande ardeur au travail. Le ministre placé à
l'intérieur fut Roland, autrefois inspecteur des manufactures, connu
par de bons écrits sur l'industrie et les arts mécaniques. Cet homme,
avec des moeurs austères, des doctrines inflexibles, et un aspect
froid et dur, cédait, sans sans douter, à l'ascendant supérieur de
sa femme. Madame Roland était jeune et belle. Nourrie, au fond de la
retraite, d'idées philosophiques et républicaines, elle avait conçu
des pensées supérieures à son sexe, et s'était fait, des principes qui
régnaient alors, une religion sévère. Vivant dans une amitié intime
avec son époux, elle lui prêtait sa plume, lui communiquait une partie
de sa vivacité, et soufflait son enthousiasme non-seulement à son
mari, mais à tous les girondins, qui, passionnés pour la liberté et la
philosophie, adoraient en elle la beauté, l'esprit et leurs propres
opinions.
Le nouveau ministère réunissait d'assez grandes qualités pour
prospérer; mais il fallait qu'il ne déplût pas trop à Louis XVI, et
qu'il maintînt son alliance avec la Gironde. Il pouvait alors suffire
à sa tâche; mais il était à craindre que tout ne fût perdu le jour
où à l'incompatibilité naturelle des partis viendraient se joindre
quelques fautes des hommes, et c'est ce qui ne pouvait manquer
d'arriver bientôt. Louis XVI, frappé de l'activité de ses ministres,
de leurs bonnes intentions, et de leur talent pour les affaires, fut
charmé un instant; leurs réformes économiques surtout lui plaisaient;
car il avait toujours aimé ce genre de bien, qui n'exigeait aucun
sacrifice de pouvoir ni de principes. S'il avait pu être rassuré
toujours comme il le fut d'abord, et se séparer des gens de cour, il
eût supporté facilement la constitution. Il le répéta avec sincérité
aux ministres, et parvint à convaincre les deux plus difficiles,
Roland et Clavière. La persuasion fut entière de part et d'autre. La
Gironde, qui n'était républicaine que par méfiance du roi, cessa
de l'être alors, et Vergniaud, Gensonné, Guadet, entrèrent en
correspondance avec Louis XVI, ce qui plus tard fut contre eux un chef
d'accusation. L'inflexible épouse de Roland était seule en doute, et
retenait ses amis trop faciles, suivant elle, à se livrer. La raison
de ces défiances est naturelle: elle ne voyait pas le roi. Les
ministres au contraire l'entretenaient tous les jours, et d'honnêtes
gens qui se rapprochent sont bientôt rassurés; mais cette confiance
ne pouvait durer, parce que des questions inévitables allaient faire
ressortir toute la différence de leurs opinions.
La cour cherchait à répandre du ridicule sur la simplicité un peu
républicaine du nouveau ministère, et sur la rudesse sauvage de
Roland, qui se présentait au château sans boucles aux souliers.
Dumouriez rendait les sarcasmes, et mêlant la gaieté au travail le
plus assidu, plaisait au roi, le charmait par son esprit, et peut-être
aussi lui convenait mieux que les autres par la flexibilité de ses
opinions. La reine s'apercevant que, de tous ses collègues, il était
le plus puissant sur l'esprit du monarque, voulut le voir. Il nous
a conservé dans ses mémoires cet entretien singulier qui peint les
agitations de cette princesse infortunée, digne d'un autre règne,
d'autres amis, et d'un autre sort.
«Introduit, dit-il, dans la chambre de la reine, il la trouva seule,
très rouge, se promenant à grands pas, avec une agitation qui
présageait une explication très vive. Il alla se poster au coin de la
cheminée, douloureusement affecté du sort de cette princesse et des
sensations terribles qu'elle éprouvait. Elle vint à lui d'un air
majestueux et irrité, et lui dit: _Monsieur, vous êtes tout-puissant
en ce moment, mais c'est par la faveur du peuple, qui brise bien vite
ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. On dit que vous
avez beaucoup de talens. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne
pouvons souffrir toutes ces nouveautés ni la constitution. Je vous le
déclare franchement; prenez votre parti_.
«Il lui répondit: _Madame, je suis désolé de la pénible confidence que
vient de me faire votre majesté. Je ne la trahirai pas: mais je suis
entre le roi et la nation, et j'appartiens à ma patrie. Permettez-moi
de vous représenter que le salut du roi, le vôtre, celui de vos
augustes enfans, est attaché à la constitution, ainsi que le
rétablissement de son autorité légitime. Je vous servirais mal et
lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous êtes tous les deux
entourés d'ennemis qui vous sacrifient à leur propre intérêt. La
constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le
malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire; il faut qu'il concoure
à ce qu'elle s'établisse solidement et promptement_.--L'infortunée
reine, choquée de ce que Dumouriez heurtait ses idées, lui dit en
haussant la voix, avec colère: _Cela ne durera pas; prenez garde à
vous_.
«Dumouriez répondit avec une fermeté modeste: _Madame, j'ai plus
de cinquante ans, ma vie a été traversée de bien des périls; et en
prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'est
pas le plus grand de mes dangers.--Il ne manquait plus, s'écria-t-elle
avec douleur, que de me calomnier. Vous semblez croire que je suis
capable de vous faire assassiner_. Et des larmes coulèrent de ses
yeux.
«Agité autant qu'elle-même: _Dieu me préserve_, dit-il, _de vous faire
une aussi cruelle injure! Le caractère de votre majesté est grand et
noble; elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées, et qui
m'ont attaché à elle_. Dans le moment elle fut calmée, et s'approcha
de lui. Il continua _Croyez-moi, Madame, je n'ai aucun intérêt à
vous tromper; j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes.
Croyez-moi, j'ai de l'expérience. Je suis mieux placé que vôtre
majesté pour juger des évènemens. Ceci n'est pas un mouvement
populaire momentané, comme vous semblez le croire. C'est
l'insurrection presque unanime d'une grande nation contre les abus
invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans
toutes des scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que
le roi et la nation entière; tout ce qui tend à les séparer conduit
à leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les réunir,
c'est à vous à m'aider. Si je suis un obstacle à vos desseins, si vous
y persistez, dites-le-moi; je porte sur-le~champ ma démission au roi,
et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le
vôtre_.
«La fin de cette conversation établit entièrement la confiance de la
reine. Ils parcoururent ensemble les diverses factions; il lui cita
des fautes et des crimes de toutes; il lui prouva qu'elle était trahie
dans son intérieur; il lui cita des propos tenus dans sa confidence
la plus intime; cette princesse lui parut à la fin entièrement
convaincue, et elle le congédia avec un air serein et affable. Elle
était de bonne foi, mais ses entours, et les horribles excès des
feuilles de Marat et des jacobins la replongèrent bien tôt dans ses
funestes résolutions.
«Un autre jour elle lui dit devant le roi: _Vous me voyez désolée; je
n'ose pas me mettre à la fenêtre du côté du jardin. Hier au soir,
pour prendre l'air, je me suis montrée à la fenêtre de la cour:
un canonnier de garde m'a apostrophée d'une injure grossière, en
ajoutant_: Que j'aurais de plaisir à voir ta tête au bout de ma
baïonnette! _Dans cet affreux jardin, d'un côté on voit un homme monté
sur une chaise, lisant à haute voix des horreurs contre nous; d'un
autre, c'est un militaire ou un abbé qu'on traîne dans un bassin, en
l'accablant d'injures et de coups; pendant ce temps-là d'autres jouent
au ballon, ou se promènent tranquillement. Quel séjour! quel peuple_!»
(Mém. de Dumouriez, livre III, chapitre VI[3].)
Ainsi, par une espèce de fatalité, les intentions supposées du château
excitaient la défiance et la fureur du peuple, et les hurlemens du
peuple augmentaient les douleurs et les imprudences du château.
Ainsi le désespoir régnait au dehors et au dedans. Mais pourquoi, se
demande-t-on, une franche explication ne terminait-elle pas tant de
maux? Pourquoi le château ne comprenait-il pas les craintes du peuple?
Pourquoi le peuple ne comprenait-il pas les douleurs du château? Mais
pourquoi les hommes sont-ils hommes?... A cette dernière question,
il faut s'arrêter, se soumettre, se résigner à la nature humaine, et
poursuivre ces tristes récits.
Léopold II était mort; les dispositions pacifiques de ce prince
étaient à regretter pour la tranquillité de l'Europe, et on ne pouvait
pas espérer la même modération de son successeur et neveu, le roi
de Bohême et de Hongrie. Gustave, le roi de Suède, venait d'être
assassiné au milieu d'une fête. Les ennemis des jacobins leur
attribuaient cet assassinat; mais il était bien prouvé qu'il fut le
crime de la noblesse humiliée par Gustave dans la dernière révolution
de Suède. Ainsi, la noblesse, qui accusait en France les fureurs
révolutionnaires du peuple, donnait dans le nord un exemple de ce
qu'elle avait jadis été elle-même, et de ce qu'elle était encore dans
les pays où la civilisation était moins avancée. Quel exemple
pour Louis XVI, et quelle leçon, si dans le moment il avait pu la
comprendre! La mort de Gustave fit échouer l'entreprise qu'il avait
méditée contre la France, entreprise à laquelle Catherine devait
fournir des soldats, et l'Espagne des subsides. Il est douteux
cependant que la perfide Catherine eût fait ce qu'elle avait promis,
et la mort de Gustave, dont on s'exagéra les conséquences, fut en
réalité un événement peu important[4].
Delessart avait été mis en accusation pour la faiblesse de ses
dépêches; il n'était ni dans les goûts ni dans les intérêts de
Dumouriez de traiter faiblement avec les puissances. Les dernières
dépêches avaient paru satisfaire Louis XVI, par leur convenance et
leur fermeté. M. de Noailles, ambassadeur à Vienne, et serviteur peu
sincère, envoya sa démission à Dumouriez, en disant qu'il n'espérait
pas faire écouter au chef de l'empire le langage qu'on venait de lui
dicter. Dumouriez se hâta d'en prévenir l'assemblée, qui, indignée de
cette démission, mit aussitôt M. de Noailles en accusation. Un autre
ambassadeur fut envoyé sur-le-champ avec de nouvelles dépêches. Deux
jours après, Noailles revint sur sa démission, et, envoya la réponse
catégorique qu'il avait exigée de la cour de Vienne. Cette note de M.
de Cobentzel est, entre toutes les fautes des puissances, une des plus
impolitiques qu'elles aient commises. M. de Cobentzel exigeait, au nom
de sa cour, le rétablissement de la monarchie française, sur les bases
fixées par la déclaration royale du 23 juin 1789. C'était imposer le
rétablissement des trois ordres, la restitution des biens du clergé,
et celle du Comtat-Venaissin au pape. Le ministre autrichien demandait
en outre la restitution aux princes de l'empire des terres d'Alsace,
avec tous leurs droits féodaux. Il fallait ne connaître la France que
par les passions de Coblentz, pour proposer des conditions pareilles.
C'était exiger à la fois la destruction d'une constitution jurée
par le roi et la nation, la révocation d'une grande détermination à
l'égard d'Avignon, et enfin la banqueroute par la restitution des
biens du clergé déjà vendus. D'ailleurs de quel droit réclamer une
pareille soumission? De quel droit intervenir dans nos affaires?
Quelle plainte avait-on à élever pour les princes d'Alsace, puisque
leurs terres étaient enclavées dans la souveraineté française, et
devaient en subir la loi?
Le premier mouvement du roi et de Dumouriez fut de courir à
l'assemblée pour l'informer de cette note. L'assemblée fut indignée et
devait l'être; il y eut un cri de guerre général. Ce que Dumouriez ne
dit pas à l'assemblée, c'est que l'Autriche, qu'il avait menacée d'une
nouvelle révolution à Liège, avait envoyé un agent pour traiter de cet
objet avec lui; que le langage de cet agent était tout différent de
celui du ministère autrichien, et que bien évidemment la dernière note
était l'effet d'une résolution soudaine et suggérée. L'assemblée leva
le décret d'accusation porté contre Noailles, et exigea un prompt
rapport. Le roi ne pouvait plus reculer; cette guerre fatale allait
être enfin déclarée, et dans aucun cas elle ne favorisait ses
intérêts. Vainqueurs, les Français en devenaient plus exigeans et
plus inexorables sur l'observation de la loi nouvelle; vaincus, ils
allaient s'en prendre au gouvernement, et l'accuser d'avoir mal
soutenu la guerre. Louis XVI sentait parfaitement ce double péril,
et cette résolution fut une de celles qui lui coûtèrent le plus[5].
Dumouriez rédigea son rapport avec sa célérité ordinaire, et le porta
au roi qui le garda trois jours. Il s'agissait de savoir si le roi,
réduit à prendre l'initiative auprès de l'assemblée, l'engagerait à
déclarer la guerre, ou bien s'il se contenterait de la consulter à cet
égard, en lui annonçant que, d'après les injonctions faites, la France
se _trouvait en état de guerre_. Les ministres Roland et Clavière
opinaient pour le premier avis. Les orateurs de la Gironde le
soutenaient également, et voulaient dicter le discours du trône.
Il répugnait à Louis XVI de déclarer la guerre, et il aimait mieux
_déclarer l'état de guerre_. La différence était peu importante,
cependant elle était préférable à son coeur. On pouvait avoir une
telle condescendance pour sa situation. Dumouriez, plus facile,
n'écouta aucun des ministres; et, soutenu par Degraves, Lacoste et
Duranthon, fit adopter l'avis du roi. Ce fut là son premier différend
avec la Gironde. Le roi composa lui-même son discours et se rendit en
personne à l'assemblée, le 20 avril, suivi de tous ses ministres. Une
affluence considérable de spectateurs ajoutait à l'effet de cette
séance qui allait décider du sort de la France et de l'Europe. Les
traits du roi étaient altérés, et annonçaient une préoccupation
profonde. Dumouriez lut un rapport détaillé des négociations de la
France avec l'empire; il démontra que le traité de 1756 était rompu
par le fait, et que, d'après le dernier ultimatum, la France _se
trouvait en état de guerre_. Il ajouta que le roi, pour consulter
l'assemblée, n'ayant d'autre moyen légal que la _proposition formelle
de guerre_, il se résignait à la consulter par cette voie. Louis
XVI alors prit la parole avec dignité, mais avec une voix
altérée.--«Messieurs, dit-il, vous venez d'entendre le résultat des
négociations que j'ai suivies avec la cour de Vienne. Les conclusions
du rapport ont été l'avis unanime de mon conseil: je les ai adoptées
moi-même. Elles sont conformes au voeu que m'a manifesté plusieurs
fois l'assemblée nationale, et aux sentimens que m'ont témoignés un
grand nombre de citoyens des différentes parties du royaume; tous
préfèrent la guerre à voir plus long-temps la dignité du peuple
français outragée et la sûreté nationale menacée.
«J'avais dû préalablement épuiser tous les moyens de maintenir la
paix. Je viens aujourd'hui, aux termes de la constitution, proposer
à l'assemblée nationale la guerre contre le roi de Hongrie et de
Bohème.»
Le meilleur accueil fut fait à cette proposition; des cris de _vive
le roi_ retentirent de toutes parts. L'assemblée répondit à Louis XVI
qu'elle allait délibérer, et qu'il serait instruit par un message du
résultat de la délibération. La discussion la plus orageuse commença
alors et se prolongea bien avant dans la nuit. Les raisons déjà
données pour et contre furent répétées ici; enfin le décret fut rendu,
et la guerre résolue à une grande majorité.
«Considérant, disait l'assemblée, que la cour de Vienne, au mépris
des traités, n'a cessé d'accorder une protection ouverte aux Français
rebelles; qu'elle a provoqué et formé un concert avec plusieurs
puissances de l'Europe, contre l'indépendance et la sûreté de la
nation française;
«Que François Ier, roi de Hongrie et de Bohême[6], a, par ses notes
des 18 mars et 7 avril derniers, refusé de renoncer à ce concert;
«Que, malgré la proposition qui lui a été faite par la note du 11 mars
1792, de réduire de part et d'autre à l'état de paix les troupes sur
les frontières, il a continué et augmenté ses préparatifs hostiles;
«Qu'il a formellement attenté à la souveraineté de la nation
française, en déclarant vouloir soutenir les prétentions des princes
allemands possessionnés en France, auxquels la nation française n'a
cessé d'offrir des indemnités;
«Qu'il a cherché à diviser les citoyens français, et à les armer les
uns contre les autres, en offrant aux mécontens un appui dans le
concert des puissances;
«Considérant enfin que le refus de répondre aux dernières dépêches du
roi des Français ne laisse plus d'espoir d'obtenir, par la voie d'une
négociation amicale, le redressement de ces différens griefs, et
équivaut à une déclaration de guerre, etc., l'assemblée déclare qu'il
y a urgence.»
Il faut en convenir, cette guerre cruelle, qui a si long-temps déchiré
l'Europe, n'a pas été provoquée par la France, mais par les puissances
étrangères. La France, en la déclarant, n'a fait que reconnaître par
un décret l'état où on l'avait placée. Condorcet fut chargé de faire
un exposé des motifs de la nation. L'histoire doit recueillir ce
morceau, précieux modèle de raison et de mesure[7].
La nouvelle de guerre causa une joie générale. Les patriotes y
voyaient la fin des craintes que leur causaient l'émigration et la
conduite incertaine du roi; les modérés, effrayés surtout du danger
des divisions, espéraient que le péril commun y mettrait fin, et
que les champs de bataille absorberaient tous ces hommes turbulens
enfantés par la révolution. Quelques feuillans seulement, très
disposés à trouver des torts à l'assemblée, lui reprochaient d'avoir
violé la constitution, d'après laquelle la France ne devait jamais
être en état d'agression. Mais il est trop évident ici que la France
n'attaquait pas. Ainsi, à part le roi et quelques mécontens, la guerre
était le voeu général.
Lafayette se prépara à servir bravement son pays, dans cette carrière
nouvelle. C'était lui qui se trouvait particulièrement chargé de
l'exécution du plan conçu par Dumouriez, et ordonné en apparence par
Degraves. Dumouriez s'était flatté avec raison, et avait fait espérer
à tous les patriotes, que l'invasion de la Belgique serait très
facile. Ce pays, récemment agité par une révolution que l'Autriche
avait comprimée, devait être disposé à se soulever à la première
apparition des Français; et alors devait se réaliser ce mot de
l'assemblée aux souverains: _Si vous nous envoyez la guerre, nous vous
enverrons la liberté_. C'était d'ailleurs l'exécution du plan conçu
par Dumouriez, qui consistait à s'étendre jusqu'aux frontières
naturelles. Rochambeau commandait l'armée le plus à portée d'agir,
mais il ne pouvait être chargé de cette opération, à cause de ses
dispositions chagrines et maladives, et surtout parce qu'il était
moins capable que Lafayette d'une invasion moitié militaire, moitié
populaire. On aurait voulu que Lafayette eût le commandement général,
mais Dumouriez s'y refusa, sans doute par malveillance. Il allégua
pour raison qu'on ne pouvait, en la présence d'un maréchal, donner le
commandement en chef de cette expédition à un simple général. Il dit
en outre, et cette raison était moins mauvaise, que Lafayette était
suspect aux jacobins et à l'assemblée. Il est certain que jeune,
actif, et le seul de tous les généraux qui fût aimé par son armée,
Lafayette effrayait les imaginations exaltées, et donnait lieu par
son influence aux calomnies des malveillans. Quoi qu'il en soit, il
s'offrit de bonne grâce pour exécuter le plan du ministre diplomate et
militaire à la fois; il demanda cinquante mille hommes avec lesquels
il proposa de se porter par Namur et la Meuse jusqu'à Liége, d'où
il devait être maître des Pays-Bas. Ce plan fort bien entendu fut
approuvé par Dumouriez; la guerre en effet n'était déclarée que depuis
quelques jours, l'Autriche n'avait pas eu le temps de couvrir
ses possessions de la Belgique, et le succès semblait assuré. En
conséquence Lafayette eut l'ordre de se porter d'abord avec dix mille
hommes de Givet sur Namur, et de Namur sur Liége ou Bruxelles; il
devait être immédiatement suivi de toute son armée. Tandis qu'il
exécutait ce mouvement, le lieutenant-général Biron devait partir pour
Valenciennes, avec dix mille hommes, et se diriger sur Mons. Un
autre officier avait ordre de marcher sur Tournay et de l'occuper
soudainement. Ces mouvemens, opérés par des officiers de Rochambeau,
n'avaient d'autre but que de soutenir et masquer la véritable attaque
confiée à Lafayette.
L'exécution du plan fut fixée du 20 avril au 2 mai. Biron se mit en
marche, sortit de Valenciennes, s'empara de Quiévrain, et trouva
quelques détachemens ennemis près de Mons. Tout à coup deux régimens
de dragons, sans même avoir l'ennemi en tête, s'écrient: _Nous sommes
trahis_! ils prennent la fuite, et entraînent toute l'armée après
eux. En vain les officiers veulent les arrêter; ils menacent de les
fusiller, et continuent de fuir. Le camp est livré, et tous les effets
militaires sont enlevés par les impériaux. Tandis que cet événement
se passait à Mons, Théobald Dillon, d'après le plan convenu, sort de
Lille avec deux mille hommes d'infanterie et mille chevaux. A l'heure
même où le désastre de Biron avait lieu, la cavalerie, à l'aspect
de quelques troupes autrichiennes, se replie en criant qu'elle est
trahie; elle entraîne l'infanterie, et le bagage est encore abandonné
aux ennemis. Théobald Dillon, un officier du génie nommé Berthois,
sont massacrés par les soldats et par le peuple de Lille, qui les
accusent de trahison. Pendant ce temps Lafayette, averti trop tard,
était parvenu de Metz à Givet après des peines inouïes et par des
chemins presque impraticables. Il ne devait qu'à l'ardeur de ses
troupes d'avoir franchi en si peu de temps l'espace considérable
qu'il avait à parcourir. Apprenant là le désastre des officiers de
Rochambeau, il crut devoir s'arrêter. Ces fâcheux évènemens eurent
lieu dans les derniers jours d'avril 1792.
Notes:
[1] Voyez la note 6 à la fin du volume.
[2] Séance du 10 mars.
[3] Voyez la note 7 à la fin du volume.
[4] Voyez la note 8 à la fin du volume.
[5] Voyez la note 9 à la fin du volume.
[6] François Ier n'était pas encore élu empereur.
[7] Voyez la note 10 à là fin du volume.
CHAPITRE III.
DIVISION DANS LE MINISTERE GIRONDIN.--LE PRETENDU COMITE AUTRICHIEN.
--DÉCRET POUR LA FORMATION D'UN CAMP DE 20,000 HOMMES PRÈS PARIS.
--LETTRE DE ROLAND AU ROI.--RENVOI DES MINISTRES GIRONDINS;
DÉMISSION DE DUMOURIEZ.--FORMATION D'UN MINISTÈRE FEUILLANT.
--PROJETS DU PARTI CONSTITUTIONNEL; LETTRE DE LAFAYETTE A L'ASSEMBLÉE.
--SITUATION DU PARTI POPULAIRE ET DE SES CHEFS; PLANS DES DÉPUTÉS
MÉRIDIONAUX; RÔLE DE PÉTION DANS LES ÉVÈNEMENS DE JUIN.--JOURNÉE DU
20 JUIN 1792; INSURRECTION DES FAUBOURGS; SCÈNES DANS LES APPARTEMENS
DES TUILERIES.
La nouvelle de la malheureuse issue des combats de Quiévrain et
de Tournay, et du massacre du général Dillon, causa une agitation
générale. Il était naturel de supposer que ces deux évènemens avaient
été concertés, à en juger par leur concours et leur simultanéité.
Tous les partis s'accusèrent. Les jacobins et les patriotes exaltés
soutinrent qu'on avait voulu trahir la cause de la liberté. Dumouriez,
n'accusant pas Lafayette, mais suspectant les feuillans, crut qu'on
avait voulu faire échouer son plan pour le dépopulariser. Lafayette
se plaignit, mais moins amèrement que son parti, de ce qu'on l'avait
averti fort tard de se mettre en marche, et de ce qu'on ne lui avait
pas fourni tous les moyens nécessaires pour arriver. Les feuillans
répandirent en outre, que Dumouriez avait voulu perdre Rochambeau et
Lafayette, en leur traçant un plan sans leur donner les moyens de
l'exécuter. Une intention pareille n'était pas supposable, car
Dumouriez, en faisant ainsi des plans de campagne, et en s'écartant à
ce point de son rôle de ministre des relations extérieures, s'exposait
gravement s'il ne réussissait pas. D'ailleurs le projet de donner la
Belgique à la France et à la liberté, faisait partie d'un plan qu'il
méditait depuis long-temps: comment supposer qu'il voulût en faire
manquer le succès? il était évident que ni les généraux, ni les
ministres, n'avaient pu mettre ici de la mauvaise volonté, parce
qu'ils étaient tous intéressés à réussir. Mais les partis mettent
toujours les hommes à la place des circonstances, afin de pouvoir s'en
prendre à quelqu'un des maux qui leur arrivent.
Degraves, effrayé du tumulte excité par ces derniers évènemens
militaires, voulut se démettre d'une charge qui lui pesait depuis
long-temps, et Dumouriez eut le tort de ne vouloir pas la subir.
Louis XVI, toujours sous l'empire de la Gironde, donna ce ministère
à Servan, ancien militaire, connu par ses opinions patriotiques. Ce
choix donna de nouvelles forces à la Gironde, qui se trouva presque
en majorité dans le conseil, ayant Servan, Clavière et Roland à sa
disposition. Dès cet instant la désunion commença d'éclater entre les
ministres. La Gironde devenait de jour en jour plus méfiante, et par
conséquent plus exigeante en témoignages de bonne foi de la part de
Louis XVI. Dumouriez, que les opinions asservissaient peu, et que la
confiance de Louis XVI avait touché, se rangeait toujours de son côté;
et Lacoste, qui s'était fortement attaché au prince, faisait de même.
Duranthon restait neutre, et n'avait de préférence marquée que pour
les partis les plus faibles. Servan, Clavière et Roland étaient
inflexibles; tout pleins des craintes de leurs amis, ils se montraient
tous les jours plus difficiles et plus inexorables au conseil.
Une dernière circonstance acheva de brouiller Dumouriez avec les
principaux membres de la Gironde. Il avait demandé, en entrant
au ministère des affaires étrangères, six millions pour dépenses
secrètes, et dont il ne serait pas tenu de rendre compte. Les
feuillans s'y étaient opposés, mais la Gironde avait fait triompher sa
demande, et les six millions furent accordés. Pétion ayant demandé des
fonds pour la police de Paris, Dumouriez lui avait alloué trente mille
francs par mois; mais, cessant d'être girondin, il ne consentit à
les payer qu'une fois. D'autre part, on apprit ou on soupçonna qu'il
venait de consacrer cent mille francs à ses plaisirs. Roland, chez
lequel se réunissait la Gironde, en fut indigné avec tous les siens.
Les ministres dînaient alternativement les uns chez les autres, pour
s'entretenir des affaires publiques. Lorsqu'ils se réunissaient chez
Roland, c'était en présence de sa femme et de tous ses amis; et on
peut dire que le conseil était alors tenu par la Gironde elle-même. Ce
fut dans une de ces réunions qu'on fit des remontrances à Dumouriez
sur la nature de ses dépenses secrètes. D'abord il répondit avec
esprit et légèreté, prit de l'humeur ensuite, et se brouilla
décidément avec Roland et les Girondins. Il ne reparut plus aux
réunions accoutumées, et il en donna pour motif qu'il ne voulait
traiter des affaires publiques, ni devant une femme, ni devant
les amis de Roland. Cependant il retourna quelquefois encore chez
celui-ci, mais sans s'entretenir d'affaires, ou du moins très peu. Une
autre discussion acheva de le détacher des Girondins. Guadet, le
plus pétulant de son parti, fit lecture d'une lettre par laquelle il
voulait que les ministres engageassent le roi à prendre pour directeur
un prêtre assermenté. Dumouriez soutint que les ministres ne pouvaient
intervenir dans les pratiques religieuses du roi. Il fut approuvé, il
est vrai, par Vergniaud et Gensonné; mais la querelle n'en fut pas
moins vive, et la rupture devint définitive.
Les journaux commencèrent l'attaque contre Dumouriez. Les feuillans,
qui déjà étaient conjurés contre lui, se virent alors aidés par les
jacobins et les girondins. Dumouriez, attaqué de toutes parts, tint
ferme contre l'orage, et fit sévir contre quelques journalistes.
Déjà on avait lancé un décret d'accusation contre Marat, auteur de
_l'Ami du peuple_, ouvrage effrayant où il demandait ouvertement le
meurtre, et couvrait des plus audacieuses injures la famille royale et
tous les hommes qui étaient suspects à son imagination délirante.
Pour balancer l'effet de cette mesure, on mit en accusation Royou,
rédacteur de _l'Ami du roi_, et qui poursuivait les républicains avec
la même violence que Marat déployait contre les royalistes.
Depuis long-temps il était partout question d'un comité autrichien;
les patriotes en parlaient à la ville, comme à la cour on parlait de
la faction d'Orléans. On attribuait à ce comité une influence secrète
et désastreuse, qui s'exerçait par l'intermédiaire de la reine. Si
durant la constituante il avait existé quelque chose qui ressemblait
à un comité autrichien, rien de pareil ne se passait sous la
législative. Alors un grand personnage placé dans les Pays-Bas
communiquait à la reine, et au nom de sa famille, des avis assez
sages, auxquels l'intermédiaire français ajoutait encore de la
prudence par ses commentaires. Mais sous la législative ces
communications particulières n'existaient plus; la famille de la reine
avait continué sa correspondance avec elle, mais on ne cessait de
lui conseiller la patience et la résignation. Seulement Bertrand de
Molleville et Montmorin se rendaient encore au château depuis leur
sortie du ministère. C'est sur eux que se dirigeaient tous les
soupçons, et ils étaient en effet les agens de toutes les commissions
secrètes. Ils furent publiquement accusés par le journaliste Carra.
Résolus de le poursuivre comme calomniateur, ils le sommèrent de
produire les pièces à l'appui de sa dénonciation. Le journaliste se
replia sur trois députés, et nomma Chabot, Merlin et Bazire, comme
auteurs des renseignemens qu'il avait publiés. Le juge de paix
Larivière, qui, se dévouant à la cause du roi, poursuivait cette
affaire avec beaucoup de courage, eut la hardiesse de lancer un mandat
d'amener contre les trois députés désignés. L'assemblée, offensée
qu'on osât porter atteinte à l'inviolabilité de ses membres, répondit
au juge de paix par un décret d'accusation, et envoya l'infortuné
Larivière à Orléans.
Cette tentative malheureuse ne fit qu'augmenter l'agitation générale,
et la haine qui régnait contre la cour. La Gironde ne se regardait
plus comme maîtresse de Louis XVI depuis que Dumouriez s'en était
emparé, et elle était revenue à son rôle de violente opposition.
La nouvelle garde constitutionnelle du roi avait été récemment formée.
On aurait dû, d'après la loi, composer aussi la maison civile; mais
la noblesse n'y voulait pas entrer, pour ne pas reconnaître la
constitution, en occupant les emplois créés par elle. On ne voulait
pas d'autre part la composer d'hommes nouveaux, et on y renonça.
«Comment voulez-vous, Madame, écrivait Barnave à la reine, parvenir à
donner le moindre doute à ces gens-ci sur vos sentimens? Lorsqu'ils
vous décrètent une maison militaire et une maison civile, semblable
au jeune Achille parmi les filles de Lycomède, vous saisissez avec
empressement le sabre pour dédaigner de simples ornemens[1].» Les
ministres et Bertrand lui-même insistèrent de leur côté dans le même
sens que Barnave; mais ils ne purent réussir; et la composition de la
maison civile fut abandonnée.
La maison militaire, formée sur un plan proposé par Delessart, avait
été composée d'un tiers de troupes de ligne, et de deux tiers de
jeunes citoyens, choisis dans les gardes nationales. Cette composition
devait paraître rassurante. Mais les officiers et les soldats de ligne
avaient été choisis de manière à alarmer les patriotes. Coalisés
contre les jeunes gens pris dans les gardes nationales, ils les
abreuvaient de dégoûts, et même les forçaient à se retirer pour la
plupart. Les démissionnaires étaient bientôt remplacés par des hommes
sûrs. Enfin le nombre de ces gardes avait été singulièrement augmenté,
car au lieu de dix-huit cents hommes fixés par la loi, il s'élevait,
dit-on, à près de six mille. Dumouriez en avait averti le roi, qui
répondait sans cesse que le vieux duc de Brissac, chef de cette
troupe, ne pouvait pas être regardé comme un conspirateur. Cependant
la conduite de la nouvelle garde était telle au château et ailleurs,
que les soupçons éclatèrent de toutes parts, et que les clubs s'en
occupèrent. A la même époque, douze Suisses arborèrent la cocarde
blanche à Neuilly; des dépôts considérables de papier furent brûlés à
Sèvres[2], et firent naître de graves soupçons. L'alarme devint alors
générale; l'assemblée se déclara en permanence, comme si elle s'était
trouvée aux jours où trente mille hommes menaçaient Paris. Il est
vrai cependant que les troubles étaient universels; que les prêtres
insermentés excitaient le peuple dans les provinces méridionales, et
abusaient du secret de la confession pour réveiller le fanatisme; que
le concert des puissances était manifeste; que la Prusse allait se
joindre à l'Autriche; que les armées étrangères devenaient menaçantes;
et que les derniers désastres de Lille et de Mons remplissaient tous
les esprits. Il est encore vrai que la puissance du peuple excite peu
de confiance, qu'on n'y croit jamais avant qu'il l'ait exercée, et
que la multitude irrégulière, si nombreuse qu'elle soit, ne saurait
contre-balancer la force de six mille hommes armés et enrégimentés.
L'assemblée se hâta donc de se déclarer en permanence[1], et elle fit
faire un rapport exact sur la composition de la maison militaire
du roi, sur le nombre, le choix et la conduite de ceux qui la
composaient. Après avoir constaté que la constitution se trouvait
violée, elle rendit un décret de licenciement contre la garde, un
autre d'accusation contre le duc de Brissac, et envoya ces deux
décrets à la sanction. Le roi voulait d'abord apposer son _veto_.
Dumouriez lui rappela le renvoi de ses gardes-du-corps, bien plus
anciens à son service que sa nouvelle maison militaire, et l'engagea
à renouveler un sacrifice bien moins difficile. Il lui fit voir
d'ailleurs les véritables torts de sa garde, et obtint l'exécution du
décret. Mais aussitôt il insista pour sa prompte recomposition, et le
roi, soit qu'il revînt à sa première politique de paraître opprimé,
soit qu'il comptât sur cette garde licenciée, à laquelle il conserva
en secret ses appointemens, refusa de la remplacer, et se trouva ainsi
livré sans protection aux fureurs populaires. La Gironde, désespérant
de ses dispositions, poursuivit son attaque avec persévérance. Déjà
elle avait rendu un nouveau décret contre les prêtres, pour suppléer
à celui que le roi avait refusé de sanctionner. Les rapports se
succédant sans interruption sur leur conduite factieuse, elle venait
de les frapper de la déportation. La désignation des coupables étant
difficile, et cette mesure, comme toutes celles de sûreté, reposant
sur la suspicion, c'était en quelque sorte d'après la notoriété que
les prêtres étaient atteints et déportés. Sur la dénonciation de vingt
citoyens actifs, et sur l'approbation du directoire de district,
le directoire de département prononçait la déportation: le prêtre
condamné devait sortir du canton en vingt-quatre heures, du
département en trois jours, et du royaume dans un mois. S'il était
indigent, trois livres par jour lui étaient accordées jusqu'à la
frontière. Cette loi sévère donnait la mesure de l'irritation
croissante de l'assemblée[4]. Un autre décret suivit immédiatement
celui-là. Le ministre Servan, sans en avoir reçu l'ordre du roi,
et sans avoir consulté ses collègues, proposa, à l'occasion de la
prochaine fédération du 14 juillet, de former un camp de vingt mille
fédérés, qui serait destiné à protéger l'assemblée et la capitale. Il
est facile de concevoir avec quel empressement ce projet fut accueilli
par la majorité de l'assemblée, composée de Girondins. Dans le moment
la puissance de ceux-ci était au comble. Ils gouvernaient l'assemblée,
où les constitutionnels et les républicains étaient en minorité, et
où les prétendus impartiaux n'étaient, comme de tout temps, que des
indifférens, toujours plus soumis à mesure que la majorité devenait
plus puissante. De plus, ils disposaient de Paris par le maire Pétion
qui leur appartenait entièrement. Leur projet, par le moyen du camp
proposé, était, sans ambition personnelle, mais par ambition de parti
et d'opinion, de se rendre maîtres du roi, et de se prémunir contre
ses intentions suspectes.
A peine la proposition de Servan fut connue, que Dumouriez lui
demanda, en plein conseil et avec la plus grande force, à quel titre
il avait fait une proposition pareille. Il répondit que c'était à
titre d'individu.--«En ce cas, lui répliqua Dumouriez, il ne fallait
pas mettre à côté du nom de Servan le titre de ministre de la guerre.»
La dispute fut si vive que, sans la présence du roi, le sang aurait pu
couler dans le conseil. Servan offrit de retirer sa motion; mais c'eût
été inutile, car l'assemblée s'en était emparée, et le roi n'y aurait
gagné que de paraître exercer une violence sur son ministre. Dumouriez
s'y opposa donc; la motion resta, et fut combattue par une pétition
signée de huit mille gardes nationaux, qui s'offensaient de ce qu'on
semblait croire leur service insuffisant pour protéger l'assemblée.
Néanmoins elle fut décrétée et portée au roi. Il y avait ainsi deux
décrets importans à sanctionner, et déjà on se doutait que le roi
refuserait son adhésion. On l'attendait là pour rendre contre lui un
arrêt définitif.
Dumouriez soutint en plein conseil que cette mesure serait fatale au
trône, mais surtout aux girondins, parce que la nouvelle armée serait
formée sous l'influence des jacobins les plus violens. Il ajouta
néanmoins qu'elle devait être adoptée par le roi, parce que, s'il
refusait de convoquer vingt mille hommes régulièrement choisis,
quarante mille se lèveraient spontanément et envahiraient la capitale.
Dumouriez assura d'ailleurs qu'il avait un moyen d'annuler cette
mesure, et qu'il le ferait connaître en temps convenable. Il soutint
aussi que le décret sur la déportation des prêtres devait être
sanctionné, parce qu'ils étaient coupables, et que d'ailleurs la
déportation les soustrairait aux fureurs de leurs adversaires. Louis
XVI hésitait encore, et répondit qu'il y réfléchirait mieux. Dans le
même conseil, Roland voulut lire, à la face du roi, une lettre qu'il
lui avait déjà adressée, et dont par conséquent il était inutile de
faire une lecture directe, puisque le roi la connaissait déjà. Cette
lettre avait été résolue à l'instigation de Mme Roland, et rédigée par
elle. On a vu qu'il avait été question d'en écrire une au nom de tous
les ministres. Ceux-ci ayant refusé, Mme Roland avait insisté auprès
de son mari, et ce dernier s'était décidé à faire la démarche en
son nom. Vainement Duranthon, qui était faible, mais sage, lui
objecta-t-il avec raison que le ton de sa lettre, loin de persuader le
roi, l'aigrirait contre des ministres qui jouissaient de la confiance
publique, et qu'il en résulterait une rupture funeste entre le trône
et le parti populaire. Roland s'opiniâtra d'après l'avis de sa femme
et de ses amis. La Gironde en effet voulait une explication, et
préférait une rupture à l'incertitude.
Roland lut donc cette lettre au roi, et lui fit essuyer en plein
conseil les plus dures remontrances.
Voici cette lettre fameuse:
«Sire, l'état actuel de la France ne peut subsister long-temps, c'est
un état de crise dont la violence atteint le plus haut degré; il faut
qu'il se termine par un éclat qui doit intéresser votre majesté autant
qu'il importe à tout l'empire.
«Honoré de votre confiance, et placé dans un poste où je vous dois la
vérité, j'oserai la dire tout entière; c'est une obligation qui m'est
imposée par vous-même.
«Les Français se sont donné une constitution; elle a fait des
mécontens et des rebelles: la majorité de la nation la veut maintenir;
elle a juré de la défendre, au prix de son sang, et elle a vu avec
joie la guerre, qui lui offrait un grand moyen de l'assurer. Cependant
la minorité, soutenue par des espérances, a réuni tous ses efforts
pour emporter l'avantage. De là cette lutte intestine contre les
lois, cette anarchie dont gémissent les bons citoyens, et dont les
malveillans ont bien soin de se prévaloir pour calomnier le nouveau
régime; de là cette division partout répandue et partout excitée, car
nul part il n'existe d'indifférence: on veut ou le triomphe ou le
changement de la constitution; on agit pour la soutenir ou pour
l'altérer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est par elle-même
pour considérer seulement ce que les circonstances exigent; et, me
rendant étranger à la chose autant qu'il est possible, je chercherai
ce que l'on peut attendre et ce qu'il convient de favoriser.
«Votre majesté jouissait de grandes prérogatives, qu'elle croyait
appartenir à la royauté; élevée dans l'idée de les conserver, elle
n'a pu se les voir enlever avec plaisir: le désir de les faire rendre
était aussi naturel que le regret de les voir anéantir. Ces sentimens,
qui tiennent à la nature du coeur humain, ont dû entrer dans le calcul
des ennemis de la révolution; ils ont donc compté sur une faveur
secrète jusqu'à ce que les circonstances permissent une protection
déclarée. Ces dispositions ne pouvaient échapper à la nation
elle-même, et elles ont dû la tenir en défiance.
«Votre majesté a donc été constamment dans l'alternative de céder à
ses premières habitudes, à ses affections particulières, ou de faire
des sacrifices dictés par la philosophie, exigés par la nécessité;
par conséquent d'enhardir les rebelles en inquiétant la nation, ou
d'apaiser celle-ci en vous unissant à elle. Tout a son temps, et celui
de l'incertitude est enfin arrivé.
«Votre majesté peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux
qui prétendent réformer la constitution, où doit-elle généreusement
se dévouer sans réserve à la faire triompher? Telle est la véritable
question dont l'état actuel des choses rend la solution inévitable:
quant à celle, très métaphysique, de savoir si les Français sont mûrs
pour la liberté, sa discussion ne fait rien ici, car il ne s'agit
point de juger ce que nous serons devenus dans un siècle, mais de voir
ce dont est capable la génération présente.
«Au milieu des agitations dans lesquelles nous vivons depuis quatre
ans, qu'est-il arrivé? Des priviléges onéreux pour le peuple ont été
abolis; les idées de justice et d'égalité se sont universellement
répandues; elles ont pénétré partout; l'opinion des droits du peuple
a justifié le sentiment de ses droits; la reconnaissance de ceux-ci,
faite solennellement, est devenue une doctrine sacrée; la haine de la
noblesse, inspirée depuis long-temps par la féodalité, s'est exaspérée
par l'opposition manifeste de la plupart des nobles à la constitution,
qui la détruit.
«Durant la première année de la révolution, le peuple voyait dans
ces nobles des hommes odieux par les priviléges oppresseurs dont ils
avaient joui, mais qu'il aurait cessé de haïr après la destruction
de ces priviléges, si la conduite de la noblesse depuis cette époque
n'avait fortifié toutes les raisons possibles de la redouter et de la
combattre comme une irréconciliable ennemie.
«L'attachement pour la constitution s'est accru dans la même
proportion; non-seulement le peuple lui devait des bienfaits
sensibles, mais il a jugé qu'elle lui en préparait de plus grands,
puisque ceux qui étaient habitués à lui faire supporter toutes les
charges cherchaient si puissamment à la détruire ou à la modifier.
«La déclaration des droits est devenue un évangile politique, et la
constitution française une religion pour laquelle le peuple est prêt à
périr.
«Aussi le zèle a-t-il été déjà quelquefois jusqu'à suppléer à la loi,
et lorsque celle-ci n'était pas assez réprimante pour contenir les
perturbateurs, les citoyens se sont permis de les punir eux-mêmes.
«C'est ainsi que des propriétés d'émigrés ont été exposées aux ravages
qu'inspirait la vengeance; c'est pourquoi tant de départemens se sont
crus forcés de sévir contre les prêtres que l'opinion avait proscrits,
et dont elle aurait fait des victimes.
«Dans ce choc des intérêts, tous les sentimens ont pris l'accent de la
passion. La patrie n'est point un mot que l'imagination se soit complu
d'embellir; c'est un être auquel on a fait des sacrifices, à qui l'on
s'attache chaque jour davantage par les sollicitudes qu'il cause,
qu'on a créé par de grands efforts, qui s'élève au milieu des
inquiétudes, et qu'on aime par tout ce qu'il coûte autant que par ce
qu'on en espère; toutes les atteintes qu'on lui porte sont des moyens
d'enflammer l'enthousiasme pour elle. A quel point cet enthousiasme
va-t-il monter, à l'instant où les forces ennemies réunies au dehors
se concertent avec les intrigues intérieures pour porter les coups les
plus funestes! La fermentation est extrême dans toutes les parties
de l'empire; elle éclatera d'une manière terrible, à moins qu'une
confiance raisonnée dans les intentions de votre majesté ne puisse
enfin la calmer: mais cette confiance ne s'établira pas sur des
protestations; elle ne saurait plus avoir pour base que des faits.
«Il est évident pour la nation française que sa constitution peut
marcher, que le gouvernement aura toute la force qui lui est
nécessaire du moment où votre majesté, voulant absolument le triomphe
de cette constitution, soutiendra le corps législatif de toute la
puissance de l'exécution, ôtera tout prétexte aux inquiétudes du
peuple, et tout espoir aux mécontens.
«Par exemple, deux décrets importans ont été rendus; tous deux
intéressent essentiellement la tranquillité publique et le salut de
l'état: le retard de leur sanction inspire des défiances; s'il est
prolongé, il causera du mécontentement, et je dois le dire, dans
l'effervescence actuelle des esprits, les mécontentemens peuvent mener
à tout.
«Il n'est plus temps de reculer; il n'y a même plus de moyen de
temporiser: la révolution est faite dans les esprits; elle s'achèvera
au prix du sang, et sera cimentée par lui, si la sagesse ne prévient
pas les malheurs qu'il est encore possible d'éviter.
«Je sais qu'on peut imaginer tout opérer et tout contenir par
des mesures extrêmes; mais quand on aurait déployé la force pour
contraindre l'assemblée, quand on aurait répandu l'effroi dans Paris,
la division et la stupeur dans ses environs, toute la France se
lèverait avec indignation, et, se déchirant elle-même dans les
horreurs d'une guerre civile, développerait cette sombre énergie, mère
des vertus et des crimes, toujours funeste à ceux qui l'ont provoquée.
«Le salut de l'état et le bonheur de votre majesté sont intimement
liés; aucune puissance n'est capable de les séparer: de cruelles
angoisses et des malheurs certains environneront votre trône, s'il
n'est appuyé par vous-même sur les bases de la constitution, et
affermi dans la paix que son maintien doit enfin nous procurer. Ainsi
la disposition des esprits, le cours des choses, les raisons de
la politique, l'intérêt de votre majesté, rendent indispensable
l'obligation de s'unir au corps législatif et de répondre au voeu de
la nation; ils font une nécessité de ce que les principes présentent
comme devoir. Mais la sensibilité naturelle à ce peuple affectueux est
prête à y trouver un motif de reconnaissance. On vous a cruellement
trompé, sire, quand on vous a inspire de l'éloignement ou de la
méfiance pour ce peuple facile à toucher. C'est en vous inquiétant
perpétuellement qu'on vous a porté à une conduite propre à l'alarmer
lui-même: qu'il voie que vous êtes résolu à faire marcher cette
constitution, à laquelle il a attaché sa fidélité, et bientôt vous
deviendrez le sujet de ses actions de grâces!
«La conduite des prêtres en beaucoup d'endroits, les prétextes que
fournissait le fanatisme aux mécontens, ont fait porter une loi sage
contre les perturbateurs: que votre majesté lui donne sa sanction;
la tranquillité publique la réclame, et le salut des prêtres la
sollicite. Si cette loi n'est mise en vigueur, les départemens seront
forcés de lui substituer, comme ils font de toutes parts, des mesures
violentes, et le peuple irrité y suppléera par des excès.
«Les tentatives de nos ennemis, les agitations qui se sont manifestées
dans la capitale, l'extrême inquiétude qu'avait excitée la conduite
de votre garde, et qu'entretiennent encore les témoignages de
satisfaction qu'on lui a fait donner par votre majesté, par une
proclamation vraiment impolitique dans les circonstances; la situation
de Paris, sa proximité des frontières, ont fait sentir le besoin d'un
camp dans son voisinage: cette mesure, dont la sagesse et l'urgence
ont frappé tous les bons esprits, n'attend encore que la sanction de
votre majesté; pourquoi faut-il que des retards lui donnent l'air du
regret, lorsque la célérité lui mériterait la reconnaissance?
«Déjà les tentatives de l'état-major de la garde nationale parisienne
contre cette mesure ont fait soupçonner qu'il agissait par une
inspiration supérieure; déjà les déclamations de quelques démagogistes
outrés réveillent les soupçons de leurs rapports avec les intéressés
au renversement de la constitution; déjà l'opinion publique compromet
les intentions de votre majesté: encore quelque délai, et le peuple
contristé croira apercevoir dans son roi l'ami et le complice des
conspirateurs.
«Juste ciel! auriez-vous frappé d'aveuglement les puissances de la
terre, et n'auront-elles jamais que des conseils qui les entraîneront
à leur ruine.
«Je sais que le langage austère de la vérité est rarement accueilli
près du trône; je sais aussi que c'est parce qu'il ne s'y fait presque
jamais entendre, que les révolutions deviennent nécessaires; je sais
surtout que je dois le tenir à votre majesté, non-seulement comme
citoyen soumis aux lois, mais comme ministre honoré de sa confiance,
ou revêtu de fonctions qui la supposent; et je ne connais rien qui
puisse m'empêcher de remplir un devoir dont j'ai la conscience. C'est
dans le même esprit que je réitérerai mes représentations à votre
majesté sur l'obligation et l'utilité d'exécuter la loi qui prescrit
d'avoir un secrétaire au conseil. La seule existence de la loi
parle si puissamment, que l'exécution semblerait devoir suivre sans
retardement; mais il importe d'employer tous les moyens de conserver
aux délibérations la gravité, la sagesse, la maturité nécessaires; et
pour les ministres responsables, il faut un moyen de constater leurs
opinions: si celui-là eût existé, je ne m'adresserais pas par écrit en
ce moment à votre majesté.
«La vie n'est rien pour l'homme qui estime ses devoirs au-dessus de
tout; mais, après le bonheur de les avoir remplis, le seul bien auquel
il soit encore sensible est celui de penser qu'il l'a fait avec
fidélité, et cela même est une obligation pour l'homme public.
«Paris, 10 juin 1792, l'an IV de la liberté.
«Signé ROLAND.»
Le roi écouta cette lecture avec une patience extrême, et sortit en
disant qu'il ferait connaître ses intentions.
Dumouriez fut appelé au château. Le roi et la reine étaient réunis.
«Devons-nous, dirent-ils, supporter plus long-temps l'insolence de ces
trois ministres?--Non, répondit Dumouriez.--Vous chargez-vous de
nous en délivrer? reprit le roi.--Oui, sire, ajouta encore le hardi
ministre; mais il faut pour y réussir que votre majesté consente à une
condition. Je suis dépopularisé, je vais l'être davantage en renvoyant
trois collègues, chefs d'un parti puissant. Il n'y a qu'un moyen
de persuader au public qu'ils ne sont pas renvoyés à cause de leur
patriotisme.--Lequel? demanda le roi.--C'est, répondit Dumouriez, de
sanctionner les deux décrets;» et il répéta les raisons qu'il avait
déjà données en plein conseil. La reine s'écria que la condition était
trop dure; mais Dumouriez s'efforça de lui faire entendre que les
vingt mille hommes n'étaient pas à redouter; que le décret ne
désignait pas le lieu où l'on devait les faire camper; qu'on pourrait,
par exemple, les envoyer à Soissons: que là, on les occuperait à des
exercices militaires, et qu'on les acheminerait ensuite peu à peu aux
armées, lorsque le besoin s'en ferait sentir. «Mais alors, dit le
roi, il faut que vous soyez ministre de la guerre.--Malgré la
responsabilité, j'y consens, répondit Dumouriez; mais il faut que
votre majesté sanctionne le décret contre les prêtres; je ne puis la
servir qu'à ce prix. Ce décret, loin de nuire aux ecclésiastiques,
les soustraira aux fureurs populaires; il fallait que votre majesté
s'opposât au premier décret de l'assemblée constituante, qui ordonnait
le serment; maintenant elle ne peut plus reculer.--J'eus tort alors
s'écria Louis XVI; je ne dois pas avoir tort encore une fois.» La
reine, qui ne partageait pas les scrupules religieux de son époux,
s'unit à Dumouriez, et, pour un instant, le roi parut donner son
adhésion.
Dumouriez lui indiqua les nouveaux ministres à nommer à la place de
Servan, Clavière et Roland. C'étaient Mourgues pour l'intérieur,
Beaulieu pour les finances. La guerre était confiée à Dumouriez, qui,
pour le moment, réunissait deux ministères, en attendant que celui des
affaires étrangères fût occupé. L'ordonnance fut aussitôt rendue,
et, le 13 juin, Roland, Clavière et Servan reçurent leur démission
officielle. Roland, qui avait toute la force nécessaire pour exécuter
ce que l'esprit hardi de sa femme pouvait concevoir, se rendit
aussitôt à l'assemblée, et fit lecture de la lettre qu'il avait écrite
au roi, et pour laquelle il était renvoyé. Cette démarche était
certainement permise, une fois les hostilités déclarées; mais, après
la promesse faite au roi de tenir la lettre secrète, il était peu
généreux de la lire publiquement.
L'assemblée accueillit avec les plus grands applaudissemens la
lecture de Roland, ordonna que sa lettre fût imprimée et envoyée aux
quatre-vingt-trois départemens; elle déclara de plus que, les trois
ministres disgraciés emportaient la confiance de la nation. C'est dans
ce moment même que Dumouriez, sans s'intimider, osa paraître à la
tribune, avec son nouveau titre de ministre de la guerre. Il avait
préparé en toute hâte un rapport circonstancié sur l'état de l'armée,
sur les fautes de l'administration et de l'assemblée. Il n'épargna pas
la sévérité à ceux qu'il savait disposés à lui faire le plus mauvais
accueil. A peine parut-il, que les huées lui furent prodiguées par les
jacobins; les feuillans observèrent le plus profond silence. Il rendit
compte d'abord d'un léger avantage remporté par Lafayette, et de la
mort de Gouvion qui, officier, député et homme de bien, désespéré
des malheurs de la patrie, avait volontairement cherché la mort.
L'assemblée donna des regrets à la perte de ce généreux citoyen; elle
écouta froidement ceux de Dumouriez, et surtout le désir qu'il exprima
d'échapper aux mêmes calamités par le même sort. Mais quand il annonça
son rapport comme ministre de la guerre, le refus d'écouter fut
manifesté de toutes parts. Il réclama froidement la parole, et finit
par obtenir le silence. Ses remontrances irritèrent quelques députés:
«L'entendez-vous? s'écria Guadet, il nous donne des leçons!--Et
pourquoi pas?» répliqua tranquillement l'intrépide Dumouriez. Le calme
se rétablit; il acheva sa lecture, et fut tour à tour hué et applaudi.
A peine eut-il fini, qu'il replia son mémoire pour l'emporter. «Il
fuit! s'écria-t-on.--Non, reprit-il,» et il remit hardiment son
mémoire sur le bureau, le signa avec assurance, et traversa
l'assemblée avec un calme imperturbable. Comme on se pressait sur
son passage, des députés lui dirent: «Vous allez être envoyé à
Orléans.--Tant mieux, répondit-il; j'y prendrai des bains et du
petit-lait, dont j'ai besoin, et je me reposerai.»
Sa fermeté rassura le roi, qui lui en témoigna sa satisfaction; mais
le malheureux prince était déjà ébranlé et tourmenté de scrupule.
Assiégé par de faux amis, il était déjà revenu sur ses déterminations,
et ne voulait plus sanctionner les deux décrets.
Les quatre ministres réunis en conseil supplièrent le roi de donner
sa double sanction, comme il semblait l'avoir promis. Le roi répondit
sèchement qu'il ne pouvait consentir qu'au décret des vingt mille
hommes; que quant à celui des prêtres, il était décidé à s'y opposer;
que son parti était pris, et que les menaces ne pourraient l'effrayer.
Il lut la lettre par laquelle il annonçait sa détermination au
président de l'assemblée. «L'un de vous, dit-il à ses ministres, la
contre-signera.» Et il prononça ces paroles d'un ton qu'on ne lui
avait jamais connu.
Dumouriez alors lui écrivit pour lui demander sa démission. «Cet
homme, s'écria le roi, m'a fait renvoyer trois ministres parce qu'ils
voulaient m'obliger à adopter les décrets et il veut maintenant que
je les sanctionne!» Ce reproche était injuste, car ce n'était qu'à
la condition de la double sanction que Dumouriez avait consenti
à survivre à ses collègues. Louis XVI le vit, lui demanda s'il
persistait. Dumouriez fut inébranlable. «En ce cas, lui dit le roi,
j'accepte votre démission.» Tous les ministres l'avaient donnée aussi.
Cependant le roi retint Lacoste et Duranthon, et les contraignit de
rester. MM. Lajard, Chambonas et Terrier de Mont-Ciel, pris parmi les
feuillans, occupèrent les ministères vacans.
«Le roi, dit Mme Campan, tomba à cette époque dans un découragement
qui allait jusqu'à l'abattement physique. Il fut dix jours de suite
sans articuler un mot, même au sein de sa famille, si ce n'est qu'à
une partie de trictrac qu'il faisait avec madame Élisabeth après son
dîner, il était obligé de prononcer les mots indispensables à ce jeu.
La reine le tira de cette position, si funeste dans un état de crise
où chaque minute amenait la nécessité d'agir, en se jetant à ses
pieds, en employant tantôt des images faites pour l'effrayer, tantôt
les expressions de sa tendresse pour lui. Elle réclamait aussi celle
qu'il devait à sa famille, et alla jusqu'à lui dire que, s'il fallait
périr, ce devait être avec honneur, et sans attendre qu'on vînt les
étouffer l'un et l'autre sur le parquet de leur appartement[5].»
Il est facile de présumer quelles durent être les dispositions
d'esprit de Louis XVI en revenant à lui-même et au soin des affaires.
Après avoir abandonné une fois le parti des feuillans pour se jeter
vers celui des girondins, il ne pouvait revenir aux premiers avec
beaucoup de goût et d'espoir. Il avait fait la double expérience de
son incompatibilité avec les uns et les autres, et, ce qui était plus
fâcheux, il la leur avait fait faire à tous. Dès lors il dut plus que
jamais songer à l'étranger, et y mettre toutes ses espérances. Cette
pensée devint évidente pour tout le monde, et alarma ceux qui voyaient
dans l'envahissement de la France la chute de la liberté, le supplice
de ses défenseurs, et peut-être le partage ou le démembrement du
royaume. Louis XVI n'y voyait pas cela, car on se dissimule toujours
l'inconvénient de ce qu'on désire. Épouvanté du tumulte produit par
la déroute de Mons et de Tournay, il avait envoyé Mallet-du-Pan en
Allemagne avec des instructions écrites de sa main. Il y recommandait
aux souverains de s'avancer avec précaution, d'observer les
plus grands ménagemens envers les habitans des provinces qu'ils
traverseraient, et de se faire précéder par un manifeste dans lequel
ils attesteraient leurs intentions pacifiques et conciliatrices[6].
Quelque modéré que fût ce projet, cependant ce n'en était pas moins
l'invitation de s'avancer dans le pays; et d'ailleurs, si tel était le
voeu du roi, celui des princes étrangers et rivaux de la France, celui
des émigrés courroucés était-il le même? Louis XVI était-il assuré de
n'être pas entraîné au-delà de ses intentions? Les ministres de Prusse
et d'Autriche témoignèrent eux-mêmes à Mallet-du-Pan les méfiances que
leur inspirait l'emportement de l'émigration, et il paraît qu'il eut
quelque peine à les rassurer à cet égard[7]. La reine s'en défiait
tout autant; elle redoutait surtout Calonne comme le plus dangereux
de ses ennemis[8]; mais il n'en conjurait pas moins sa famille d'agir
avec la plus grande célérité pour sa délivrance. Dès cet instant, le
parti populaire dut regarder la cour comme un ennemi d'autant plus à
craindre qu'il disposait de toutes les forces de l'état; et le combat
qui s'engageait devint un combat à mort. Le roi, en composant son
nouveau ministère, ne choisit aucun homme prononcé. Dans l'attente de
sa prochaine délivrance, il ne songeait qu'à passer quelques
jours encore, et il lui suffisait pour cela du ministère le plus
insignifiant.
Les feuillans cherchèrent à profiter de l'occasion pour se rattacher
à la cour, moins, il faut le dire, par ambition personnelle de
parti, que par intérêt pour le roi. Ils ne comptaient nullement sur
l'invasion; ils y voyaient pour la plupart un attentat, et de plus un
péril aussi grand pour la cour que pour la nation. Ils prévoyaient
avec raison que le roi aurait succombé avant que les secours pussent
arriver; et, après l'invasion, ils redoutaient des vengeances atroces,
peut-être le démembrement du territoire, et certainement l'abolition
de toute liberté.
Lally-Tolendal, qu'on a vu quitter la France dès que les deux chambres
furent devenues impossibles; Malouet, qui les avait encore essayées
lors de la révision; Duport, Lameth, Lafayette et autres, qui
voulaient conserver ce qui était, se réunirent pour tenter un dernier
effort. Ce parti, comme tous les partis, n'était pas très d'accord
avec lui-même; mais il se réunissait dans une seule vue, celle de
sauver le roi de ses fautes, et de sauver la constitution avec lui.
Tout parti obligé d'agir dans l'ombre est réduit à des démarches qu'on
appelle intrigues quand elles ne sont pas heureuses. En ce sens
les feuillans intriguèrent. Dès qu'ils virent le renvoi de Servan,
Clavière et Roland, opéré par Dumouriez, ils se rapprochèrent de
celui-ci, et lui proposèrent leur alliance, à condition qu'il
signerait le _veto_ contre le décret sur les prêtres. Dumouriez,
peut-être par humeur, peut-être par défaut de confiance dans leurs
moyens, et sans doute aussi par l'engagement qu'il avait pris de faire
sanctionner le décret, refusa cette alliance, et se rendit à l'armée,
avec le désir, écrivait-il à l'assemblée, qu'un coup de canon réunît
toutes les opinions sur son compte.
Il restait aux feuillans Lafayette, qui, sans prendre part à leurs
secrètes menées, avait partagé leurs mauvaises dispositions contre
Dumouriez, et voulait surtout sauver le roi, sans altérer la
constitution. Leurs moyens étaient faibles. D'abord la cour, qu'ils
cherchaient à sauver, ne voulait pas l'être par eux. La reine, qui se
confiait volontiers à Barnave, avait toujours employé les plus grandes
précautions pour le voir, et ne l'avait jamais reçu qu'en secret.
Les émigrés et la cour ne lui eussent jamais pardonné de voir les
constitutionnels. On lui recommandait en effet de ne point traiter
avec eux, et de leur préférer plutôt les jacobins, parce que,
disait-on, il faudrait transiger avec les premiers, et qu'on ne serait
tenu à rien envers les seconds[9]. Qu'on ajoute à ces conseils,
souvent répétés, la haine personnelle de la reine pour Lafayette, et
on comprendra combien la cour était peu disposée à se laisser servir
par les constitutionnels ou les feuillans. Outre ces répugnances de la
cour à leur égard, il faut considérer encore la faiblesse des moyens
qu'ils pouvaient employer contre le parti populaire. Lafayette, il est
vrai, était adoré de ses soldats, et devait compter sur son armée;
mais il avait l'ennemi en tête, et il ne pouvait découvrir la
frontière pour se porter vers l'intérieur. Le vieux Luckner, sur
lequel il s'appuyait, était faible, mobile, et facile à intimider,
quoique fort brave sur les champs de bataille. Mais, en comptant même
sur leurs moyens militaires, les constitutionnels n'avaient aucuns
moyens civils. La majorité de l'assemblée était à la Gironde. La garde
nationale leur était dévouée en partie, mais elle était désunie et
presque désorganisée. Les constitutionnels étaient donc réduits, pour
user de leurs forces militaires, à marcher de la frontière sur Paris,
c'est-à-dire à tenter une insurrection contre l'assemblée; et
les insurrections, excellentes pour un parti violent qui prend
l'offensive, sont funestes et inconvenantes pour un parti modéré qui
résiste en s'appuyant sur les lois.
Cependant on entoura Lafayette et on concerta avec lui le projet d'une
lettre à l'assemblée. Cette lettre, écrite en son nom, devait exprimer
ses sentimens envers le roi et la constitution, et sa désapprobation
contre tout ce qui tendait à attaquer l'un ou l'autre. Ses amis
étaient partagés; les uns excitaient, les autres retenaient son zèle.
Mais, ne songeant qu'à ce qui pouvait servir le roi auquel il avait
juré fidélité, il écrivit la lettre, et brava tous les dangers qui
allaient menacer sa tête. Le roi et la reine, quoique résolus à ne pas
se servir de lui, le laissèrent écrire, parce qu'ils ne voyaient
dans cette démarche qu'un échange de reproches entre les amis de la
liberté. La lettre arriva à l'assemblée le 18 juin. Lafayette, après
avoir, en débutant, blâmé la conduite du dernier ministre, qu'il
voulait, disait-il, dénoncer au moment où il avait appris son renvoi,
continuait en ces termes:
«Ce n'est pas assez que cette branche du gouvernement soit délivrée
d'une funeste influence; la chose publique est en péril; le sort de la
France repose principalement sur ses représentans; la nation attend
d'eux son salut; mais, en se donnant une constitution, elle leur a
prescrit l'unique route par laquelle ils doivent la sauver.»
Protestant ensuite de son inviolable attachement pour la loi jurée, il
exposait l'état de la France, qu'il voyait placée entre deux espèces
d'ennemis, ceux du dehors et ceux du dedans.
«Il faut détruire les uns et les autres; mais vous n'en aurez la
puissance qu'autant que vous serez constitutionnels et justes...
Regardez autour de vous... pouvez-vous vous dissimuler qu'une faction,
et, pour éviter toute dénomination vague, que la faction jacobine
a causé tous les désordres? C'est elle que j'en accuse hautement!
Organisée comme un empire à part, dans sa métropole et dans ses
affiliations, aveuglément dirigée par quelques chefs ambitieux, cette
secte forme une corporation distincte au milieu du peuple français,
dont elle usurpe les pouvoirs en subjuguant ses représentans et ses
mandataires.
«C'est là que, dans les séances publiques, l'amour des lois se nomme
aristocratie, et leur infraction patriotisme; là, les assassins de
Desilles recoivent des triomphes; les crimes de Jourdain trouvent des
panégyristes; là, le récit de l'assassinat qui a souillé la ville de
Metz vient encore d'exciter d'infernales acclamations!
«Croira-t-on échapper à ces reproches en se targuant d'un manifeste
autrichien, où ces sectaires sont nommés? Sont-ils devenus sacrés
parce que Léopold a prononcé leur nom? et parce que nous devons
combattre les étrangers qui s'immiscent dans nos querelles,
sommes-nous dispensés de délivrer notre patrie d'une tyrannie
domestique?»
Rappelant ensuite ses anciens services pour la liberté, énumérant les
garanties qu'il avait données à la patrie, le général répondait de lui
et de son armée, et déclarait que la nation française, si elle n'était
pas la plus vile de l'univers, pouvait et devait résister à la
conjuration des rois qui s'étaient coalisés contre elle. «Mais,
ajouta-t-il, pour que nous, soldats de la liberté, combattions avec
efficacité et mourions avec fruit pour elle, il faut que le nombre des
défenseurs de la patrie soit promptement proportionné à celui de ses
adversaires, que les approvisionnemens de tout genre se multiplient
et facilitent nos mouvemens; que le bien-être des troupes, leurs
fournitures, leurs paiemens, les soins relatifs à leur santé, ne
soient plus soumis à de fatales lenteurs, etc.» Suivaient d'autres
conseils dont voici le principal et le dernier: «Que le règne des
clubs, anéanti par vous, fasse place au règne de la loi, leurs
usurpations à l'exercice ferme et indépendant des autorités
constituées, leurs maximes désorganisatrices aux vrais principes de
la liberté, leur fureur délirante au courage calme et constant d'une
nation qui connaît ses droits et les défend, enfin leurs combinaisons
sectaires aux véritables intérêts de la patrie, qui, dans ce moment de
danger, doit réunir tous ceux pour qui son asservissement et sa
ruine ne sont pas les objets d'une atroce jouissance et d'une infâme
spéculation!»
C'était dire aux passions irritées: arrêtez-vous; aux partis
eux-mêmes: immolez-vous de plein gré; à un torrent enfin: ne coulez
pas! Mais, quoique le conseil fût inutile, ce n'en était pas moins un
devoir de le donner. La lettre fut fort applaudie par le côté droit.
Le côté gauche se tut. A peine la lecture en était-elle achevée, qu'il
était déjà question de l'impression et de l'envoi aux départemens.
Vergniaud demanda la parole et l'obtint. Selon lui, il importait à la
liberté, que M. de Lafayette avait jusque-là si bien défendue, qu'on
fît une distinction entre les pétitions des simples citoyens qui
donnaient un avis ou réclamaient un acte de justice, et les leçons
d'un général armé. Celui-ci ne devait s'exprimer que par l'organe
du ministère, sans quoi la liberté était perdue. Il fallait en
conséquence passer à l'ordre du jour. Thevenot répondit que
l'assemblée devait recevoir de la bouche de M. de Lafayette les
vérités qu'elle n'avait pas osé se dire à elle-même. Cette dernière
observation excita un grand tumulte. Quelques membres nièrent
l'authenticité de la lettre. «Quand elle ne serait pas signée, s'écria
M. Coubé, il n'y a que M. de Lafayette qui ait pu l'écrire.» Guadet
demanda la parole pour un fait, et soutint que la lettre ne pouvait
pas être de M. de Lafayette, parce qu'il parlait de la démission de
Dumouriez, qui n'avait eu lieu que le 16, et qu'elle était datée du
16 même. «Il serait donc impossible, ajoute-t-il, que le signataire
parlât d'un fait qui ne devait pas lui être connu. Ou la signature
n'est pas de lui, ou elle était ici en blanc, à la disposition d'une
faction qui devait en disposer à son gré.» Il se fit une grande rumeur
à ces mots. Guadet, continuant, ajouta que M. de Lafayette était
incapable, d'après ses sentimens connus, d'avoir écrit une lettre
pareille. «Il doit savoir, dit-il, que lorsque Cromwell...» Le député
Dumas, ne pouvant plus se contenir à ce dernier mot, demande la
parole; une longue agitation éclate dans l'assemblée. Néanmoins Guadet
se ressaisit de la tribune, et reprend: «Je disais...» On l'interrompt
de nouveau. «Vous en étiez, lui dit-on, à Cromwell...--J'y reviendrai,
réplique-t-il... Je disais que M. de Lafayette doit savoir que,
lorsque Cromwell tenait un langage pareil, la liberté était perdue en
Angleterre. Il faut ou s'assurer qu'un lâche s'est couvert du nom
de M. de Lafayette, ou bien prouver par un grand exemple au peuple
français, que vous n'avez pas fait un vain serment en jurant de
maintenir la constitution.»
Une foule de membres attestent qu'ils reconnaissent la signature de M.
de Lafayette, et, malgré cela, sa lettre est renvoyée au comité des
douze, pour en constater l'authenticité. Elle est ainsi privée de
l'impression et de l'envoi aux départemens.
Cette généreuse démarche fut donc tout-à-fait inutile, et devait
l'être dans l'état des esprits. Dès cet instant le général fut presque
aussi dépopularisé que la cour; et si les chefs de la Gironde, plus
éclairés que le peuple, ne croyaient pas Lafayette capable de trahir
son pays, parce qu'il avait attaqué les jacobins, la masse le croyait
cependant, à force de l'entendre répéter dans les clubs, les journaux
et les lieux publics.
Ainsi, aux alarmes que la cour avait inspirées au parti populaire, se
joignirent celles que Lafayette provoqua par ses propres démarches.
Alors ce parti désespéra tout-à-fait, et résolut de frapper la cour,
avant qu'elle pût mettre à exécution les complots dont on l'accusait.
On a déjà vu comment le parti populaire était composé. En se
prononçant davantage, il se caractérisait mieux, et de nouveaux
personnages s'y faisaient remarquer. Robespierre s'est déjà fait
connaître aux Jacobins, et Danton aux Cordeliers. Les clubs, la
municipalité et les sections renfermaient beaucoup d'hommes qui, par
l'ardeur de leur caractère et de leurs opinions, étaient prêts à tout
entreprendre. De ce nombre étaient Sergent et Panis, qui plus tard
attachèrent leur nom à un événement formidable. Dans les faubourgs
on remarquait plusieurs chefs de bataillon qui s'étaient rendus
redoutables; le principal d'entre eux était un brasseur de bière
nommé Santerre. Par sa stature, sa voix, et une certaine facilité
de langage, il plaisait au peuple, et avait acquis une espèce de
domination dans le faubourg Saint-Antoine, dont il commandait le
bataillon. Santerre s'était déjà distingué à l'attaque de Vincennes,
repoussée par Lafayette en février 1791; et, comme tous les hommes
trop faciles, il pouvait devenir très dangereux selon les inspirations
du moment. Il assistait à tous les conciliabules qui se tenaient dans
les faubourgs éloignés. Là, se réunissaient avec lui le journaliste
Carra, poursuivi pour avoir attaqué Bertrand de Molleville et
Montmorin; un nommé Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau;
un individu très connu sous le nom de Fournier l'Américain; le boucher
Legendre, qui fut depuis député à la Convention; un compagnon orfèvre
appelé Rossignol; et plusieurs autres qui, par leurs relations avec la
populace, remuaient tous les faubourgs. Par les plus relevés d'entre
eux, ils communiquaient avec les chefs du parti populaire, et
pouvaient ainsi soumettre leurs mouvemens à une direction supérieure.
On ne peut pas désigner d'une manière précise ceux des députés qui
contribuaient à cette direction. Les plus distingués d'entre eux
étaient étrangers à Paris, et n'y avaient d'autre influence que celle
de leur éloquence. Guadet, Isnard, Vergniaud, tous provinciaux,
communiquaient plus avec leurs départemens qu'avec Paris même.
D'ailleurs, très ardens à la tribune, ils agissaient peu hors de
l'assemblée, et n'étaient point capables de remuer la multitude.
Condorcet, Brissot, députés de Paris, n'avaient pas plus d'activité
que les précédens, et par leur conformité d'opinion avec les députés
de l'Ouest et du Midi, ils étaient devenus Girondins. Roland, depuis
le renvoi du ministère patriote, était rentré dans la vie privée; il
habitait une demeure modeste et obscure dans la rue Saint-Jacques.
Persuadé que, la cour avait le projet de livrer la France et la
liberté aux étrangers, il déplorait les malheurs de son pays avec
quelques-uns de ses amis, députés à l'assemblée. Cependant il ne
paraît pas que l'on travaillât dans sa société à attaquer la cour. Il
favorisait seulement l'impression d'un journal-affiche, intitulé _la
Sentinelle_, que Louvet, déjà connu aux Jacobins par sa controverse
avec Robespierre, rédigeait dans un sens tout patriotique. Roland,
pendant son ministère, avait alloué des fonds pour éclairer l'opinion
publique par des écrits, et c'est avec un reste de ces fonds qu'on
imprimait _la Sentinelle_.
Vers cette époque, il y avait à Paris un jeune Marseillais plein
d'ardeur, de courage et d'illusions républicaines, et qu'on nommait
l'Antinoüs, tant il était beau; il avait été député par sa commune à
l'assemblée législative, pour réclamer contre le directoire de son
département; car ces divisions entre les autorités inférieures
et supérieures, entre les municipalités et les directoires de
département, étaient générales dans toute la France. Ce jeune
Marseillais se nommait Barbaroux. Ayant de l'intelligence, beaucoup
d'activité, il pouvait devenir utile à la cause populaire. Il vit
Roland, et déplora avec lui les catastrophes dont les patriotes
étaient menacés. Ils convinrent que le péril devenant tous les jours
plus grand dans le nord de la France, il faudrait, si on était réduit
à la dernière extrémité, se retirer dans le Midi, et y fonder une
république, qu'on pourrait étendre un jour, comme Charles VII avait
autrefois étendu son royaume de Bourges. Ils examinaient la carte
avec l'ex-ministre Servan, et se disaient que, battue sur le Rhin et
au-delà, la liberté devait se retirer derrière les Vosges et la Loire;
que, repoussée dans ces retranchemens, il lui restait encore à l'est,
le Doubs, l'Ain, le Rhône; à l'ouest la Vienne, la Dordogne; au
centre, les rochers et les rivières du Limousin. «Plus loin encore,
ajoute Barbaroux lui-même, nous avions l'Auvergne, ses buttes
escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velay,
jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins; lieux
sauvages où les hommes labourent la neige, mais où ils vivent
indépendans. Les Cévennes nous offraient encore un asile trop célèbre
pour n'être pas redoutable à la tyrannie; et à l'extrémité du Midi,
nous trouvions pour barrières l'Isère, la Durance, le Rhône depuis
Lyon jusqu'à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si,
tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse, la Corse
où les Génois et les Français n'ont pu naturaliser la tyrannie; qui
n'attend que des bras pour être fertile, et des philosophes pour
l'éclairer[10].»
Il était naturel que les habitans du Midi songeassent à se réfugier
dans leurs provinces, si le Nord était envahi. Ils ne négligeaient
cependant pas le Nord, car ils convinrent d'écrire dans leurs
départemens, pour qu'on formât spontanément le camp de vingt mille
hommes, bien que le décret relatif à ce camp n'eût pas été sanctionné.
Ils comptaient beaucoup sur Marseille, ville riche, considérablement
peuplée, et singulièrement démocratique. Elle avait envoyé Mirabeau
aux états-généraux, et depuis elle, avait répandu dans tout le Midi
l'esprit dont elle était animée. Le maire de cette ville était ami
de Barbaroux et partageait ses opinions. Barbaroux lui écrivit de
s'approvisionner de grains, d'envoyer des hommes sûrs dans les
départemens voisins, ainsi qu'aux armées des Alpes, de l'Italie et
des Pyrénées, afin d'y préparer l'opinion publique; de faire sonder
Montesquiou, général de l'armée des, Alpes, et d'utiliser son ambition
au profit de la liberté; enfin de se concerter avec Paoli et les
Corses, de manière à se préparer un dernier secours et un dernier
asile. On recommanda en outre à ce même maire de retenir le produit
des impôts pour en priver le pouvoir exécutif, et au besoin pour en
user contre lui. Ce que Barbaroux faisait pour Marseille, d'autres le
faisaient pour leur département, et songeaient à s'assurer un refuge.
Ainsi la méfiance, changée en désespoir, préparait l'insurrection
générale, et dans ces préparatifs de l'insurrection, une différence
s'établissait déjà entre Paris et les départemens.
Le maire Pétion, lié avec tous les Girondins, et plus tard rangé et
proscrit avec eux, se trouvait, à cause de ses fonctions, plus en
rapport avec les agitateurs de Paris. Il avait beaucoup de calme, une
apparence de froideur que ses ennemis prirent pour de la stupidité, et
une probité qui fut exaltée par ses partisans et que ses détracteurs
n'ont jamais attaquée. Le peuple, qui donne des surnoms à tous ceux
dont il s'occupe, l'appelait _la Vertu Pétion_. Nous avons déjà parlé
de lui à l'occasion du voyage de Varennes, et de la préférence que la
cour lui donna sur Lafayette pour la mairie de Paris. La cour désira
de le corrompre, et des escrocs promirent d'y réussir. Ils demandèrent
une somme et la gardèrent pour eux, sans avoir même fait auprès de
Pétion des ouvertures, que son caractère connu rendait impossibles. La
joie qu'éprouva la cour de se donner un soutien, et de corrompre un
magistrat populaire, fut de courte durée; elle reconnut bientôt qu'on
l'avait trompée, et que les vertus de ses adversaires n'étaient pas
aussi vénales qu'elle l'avait imaginé.
Pétion avait été des premiers à penser que les penchans d'un roi, né
absolu, ne se modifient jamais. Il était républicain avant même que
personne songeât à la république; et dans la constituante, il fut par
conviction ce que Robespierre était par l'âcreté de son humeur.
Sous la législative, il se convainquit davantage encore de
l'incorrigibilité de la cour; il se persuada qu'elle appelait
l'étranger, et ayant été d'abord républicain par système, il le devint
alors par raison de sûreté. Dès cet instant, il songea, dit-il, à
favoriser une nouvelle révolution. Il arrêtait les mouvemens mal
dirigés, favorisait au contraire ceux qui l'étaient bien, et
tâchait surtout de les concilier avec la loi, dont il était rigide
observateur, et qu'il ne voulait violer qu'à l'extrémité.
Sans bien connaître la participation de Pétion aux mouvemens qui se
préparaient, sans savoir s'il consulta ses amis de la Gironde pour les
favoriser, on peut dire, d'après sa conduite, qu'il ne fit rien pour y
mettre obstacle. On prétend que vers la fin de juin, il se rendit chez
Santerre avec Robespierre, Manuel, procureur syndic de la commune,
Sillery, ex-constituant, et Chabot, ex-capucin et député; que celui-ci
harangua la section des Quinze-Vingts, et lui dit que l'assemblée
l'attendait. Quoi qu'il en soit de ces faits, il est certain qu'il fut
tenu des conciliabules; et il n'est pas croyable, d'après leur opinion
connue et leur conduite ultérieure, que les personnages qu'on vient de
nommer se fissent un scrupule d'y assister[11]. Dès cet instant, on
parla dans les faubourgs d'une fête pour le 20 juin, anniversaire du
serment du Jeu de Paume. Il s'agissait, disait-on, de planter un
arbre de la liberté sur la terrasse des Feuillans, et d'adresser une
pétition à l'assemblée, ainsi qu'au roi. Cette pétition devait être
présentée en armes. On voit assez par là que l'intention véritable de
ce projet était d'effrayer le château par la vue de quarante mille
piques.
Le 16 juin, une demande formelle fut adressée au conseil général de la
commune, pour autoriser les citoyens du faubourg Saint-Antoine à se
réunir le 20 en armes, et à faire une pétition à l'assemblée et au
roi. Le conseil général de la commune passa à l'ordre du jour, et
ordonna que son arrêté serait communiqué au directoire et au corps
municipal. Les pétitionnaires ne se tinrent pas pour condamnés, et
dirent hautement qu'ils ne s'en réuniraient pas moins. Le maire Pétion
ne fit que le 18 les communications ordonnées le 16; de plus, il ne
les fit qu'au département et point au corps municipal.
Le 19, le directoire du département, qu'on a vu se signaler dans
toutes les occasions contre les agitateurs, prit un arrêté qui
défendait les attroupemens armés, et qui enjoignait au commandant
général et au maire d'employer les mesures nécessaires pour les
dissiper. Cet arrêté fut signifié à l'assemblée par le ministre de
l'intérieur, et on y agita aussitôt la question de savoir si lecture
en serait faite.
Vergniaud s'opposait à ce qu'on l'entendît; cependant il ne réussit
point; la lecture fut faite, et immédiatement suivie de l'ordre du
jour.
Deux évènemens assez importans venaient de se passer à l'assemblée. Le
roi avait signifié son opposition aux deux décrets, dont l'un était
relatif aux prêtres insermentés, et l'autre à l'établissement d'un
camp de vingt mille hommes. Cette communication avait été écoutée avec
un profond silence. En même temps des Marseillais s'étaient présentés
à la barre pour y lire une pétition. On vient de voir quelles
relations Barbaroux entretenait avec eux. Excités par ses conseils,
ils avaient écrit à Pétion pour lui offrir toutes leurs forces,
et joint à cette offre une pétition destinée à l'assemblée. Ils y
disaient entre autres choses:
«La liberté française est en danger, mais le patriotisme du Midi
sauvera la France... Le jour de la colère du peuple est arrivé...
Législateurs! la force du peuple est entre vos mains; faites-en usage;
le patriotisme français vous demande à marcher avec des forces plus
imposantes vers la capitale et les frontières... Vous ne refuserez pas
l'autorisation de la loi à ceux qui veulent périr pour la défendre.»
Cette lecture avait excité de longs débats dans l'assemblée. Les
membres du côté droit soutenaient qu'envoyer cette pétition aux
départemens, c'était les inviter à l'insurrection. Néanmoins, l'envoi
fut décrété, malgré ces réflexions fort justes sans doute, mais
inutiles depuis qu'on s'était persuadé qu'une révolution nouvelle
pouvait seule sauver la France et la liberté.
Tels furent les évènemens pendant la journée du 19. Les mouvemens
continuaient cependant dans les faubourgs, et Santerre, à ce qu'on
prétend, disait à ses affidés un peu intimidés par l'arrêté du
directoire: _Que craignez~vous? La garde nationale n'aura pas ordre de
tirer, et M. Pétion sera là_.
A minuit, le maire, soit qu'il crût le mouvement irrésistible, soit
qu'il crût devoir le favoriser, comme il fit plus tard au 10 août,
écrivit au directoire, et lui demanda de légitimer l'attroupement, en
permettant à la garde nationale de recevoir les citoyens des faubourgs
dans ses rangs. Ce moyen remplissait parfaitement les vues de ceux
qui, sans désirer aucun désordre, voulaient cependant imposer au roi;
et tout prouve que c'étaient en effet les vues et de Pétion et des
chefs populaires. Le directoire répondit à cinq heures du matin,
20 juin, qu'il persistait dans ses arrêtés précédens. Pétion alors
ordonna au commandant général de service de tenir les postes au
complet, et de doubler la garde des Tuileries; mais il ne fit rien
de plus; et ne voulant ni renouveler la scène du Champ-de-Mars, ni
dissiper l'attroupement, il attendit jusqu'à neuf heures du matin la
réunion du corps municipal. Dans cette réunion, il laissa prendre une
décision contraire à celle du directoire, et il fut enjoint à la garde
nationale d^ouvrir ses rangs aux pétitionnaires armés. Pétion, en ne
s'opposant pas à un arrêté qui violait la hiérarchie administrative,
se mit par là dans une espèce de contravention, qui lui fut plus
tard reprochée. Mais, quel que fût le caractère de cet arrêté, ses
dispositions devinrent inutiles, car la garde nationale n'eut pas le
temps de se former, et l'attroupement devint bientôt si considérable
qu'il ne fut plus possible d'en changer ni la forme ni la direction.
Il était onze heures du matin. L'assemblée venait de se réunir dans
l'attente d'un grand événement. Les membres du département se rendent
dans son sein pour lui faire connaître l'inutilité de leurs efforts.
Le procureur-syndic Roederer obtient la parole; il expose qu'un
rassemblement extraordinaire de citoyens s'est formé malgré la loi, et
malgré diverses injonctions des autorités; que ce rassemblement paraît
avoir pour objet de célébrer l'anniversaire du 20 juin, et de porter
un nouveau tribut d'hommages à l'assemblée; mais que si tel est le
but du plus grand nombre, il est à craindre que des malintentionnés
veuillent profiter de cette multitude pour appuyer une adresse au roi,
qui ne doit en recevoir que sous la forme paisible de simple pétition.
Rappelant ensuite les arrêtés du directoire et du conseil-général
de la commune, les lois décrétées contre les attroupemens armés, et
celles qui fixent à vingt le nombre des citoyens pouvant présenter
une pétition, il exhorte l'assemblée à les faire exécuter; «car,
ajoute-t-il, aujourd'hui des pétitionnaires armés se portent ici par
un mouvement civique; mais demain il peut se réunir une foule de
malveillans, et alors je vous le demande, messieurs, qu'aurions-nous à
leur dire?...»
Au milieu des applaudissemens de la droite et des murmures de
la gauche, qui, en improuvant les alarmes et la prévoyance du
département, approuvait évidemment l'insurrection, Vergniaud monte
à la tribune, et fait observer que l'abus dont le procureur syndic
s'effraie pour l'avenir, est déjà établi; que plusieurs fois on a
reçu des pétitionnaires armés; qu'on leur a permis de défiler dans
la salle; qu'on a eu tort peut-être, mais que les pétitionnaires
d'aujourd'hui auraient raison de se plaindre si on les traitait
différemment des autres; que si, comme on le disait, ils voulaient
présenter une adresse au roi, sans doute ils lui enverraient des
pétitionnaires sans armes; et qu'au reste, si on redoutait quelque
danger pour le roi, on n'avait qu'à l'entourer et lui envoyer une
députation de soixante membres.
Dumolard admet tout ce qu'a soutenu Vergniaud, avoue l'abus établi,
mais soutient qu'il faut le faire cesser, dans cette occasion surtout,
si l'on ne veut pas que rassemblée et le roi paraissent, aux yeux de
l'Europe, les esclaves d'une faction dévastatrice. Il demande, comme
Vergniaud, l'envoi d'une députation, mais il exige de plus que la
municipalité et le département répondent des mesures prises pour le
maintien des lois. Le tumulte s'accroît de plus en plus. On annonce
une lettre de Santerre; elle est lue au milieu des applaudissement
des tribunes, «Les habitans du faubourg Saint-Antoine, portait cette
lettre, célébrent le 20 juin; on les a calomniés, et ils demandent
à être admis à la barre de l'assemblée, pour confondre leurs
détracteurs, et prouver qu'ils sont toujours les hommes du 14
juillet.»
Vergniaud répond ensuite à Dumolard que, si la loi a été violée,
l'exemple n'est pas nouveau; que vouloir s'y opposer cette fois, ce
serait renouveler la scène sanglante du Champ-de-Mars; et qu'après
tout les sentimens des pétitionnaires n'ont rien de répréhensible.
«Justement inquiets de l'avenir, ajoute Vergniaud, ils veulent prouver
que, malgré toutes les intrigues ourdies contre la liberté, ils sont
toujours prêts à la défendre.» Ici, comme on le voit, la pensée
véritable du jour se découvrait par un effet ordinaire de la
discussion. Le tumulte continue. Ramond demande la parole, et il faut
un décret pour la lui obtenir. Dans ce moment on annonce que les
pétitionnaires sont au nombre de huit mille. «Ils sont huit mille,
dit Calvet, et nous ne sommes que sept cent quarante-cinq,
retirons-nous.--A l'ordre! à l'ordre!» s'écrie-t-on de toutes parts.
Calvet est rappelé à l'ordre, et on presse Ramond de parler, parce
que huit mille citoyens attendent. «Si huit mille citoyens attendent,
dit-il, vingt-quatre millions de Français ne m'attendent pas moins.»
Il renouvelle alors les raisons données par ses amis du côté droit.
Tout à coup les pétitionnaires se jettent dans la salle. L'assemblée
indignée se lève, le président se couvre, et les pétitionnaires se
retirent avec docilité. L'assemblée satisfaite consent alors à les
recevoir.
Cette pétition, dont le ton était des plus audacieux, exprimait l'idée
de toutes les pétitions de cette époque: «Le peuple est prêt; il
n'attend que vous; il est disposé à se servir de grands moyens pour
exécuter l'article 2 de la déclaration des droits, _résistance à
l'oppression_... Que le plus petit nombre d'entre vous qui ne s'unit
pas à vos sentimens et aux nôtres, purge la terre de la liberté, et
s'en aille à Coblentz... Cherchez la cause des maux qui nous menacent;
si elle dérive du pouvoir exécutif, qu'il soit anéanti!...»
Le président, après une réponse où il promet aux pétitionnaires la
vigilance des représentans du peuple, et leur recommande l'obéissance
aux lois, leur accorde au nom de l'assemblée la permission de défiler
devant elle. Les portes s'ouvrent alors, et le cortège, qui était dans
le moment de trente mille personnes au moins, traverse la salle. On se
figure facilement tout ce que peut produire l'imagination du peuple
livrée à elle-même. D'énormes tables portant la déclaration des droits
précédaient la marche; des femmes, des enfans dansaient autour de ces
tables en agitant des branches d'olivier et des piques, c'est-à-dire
la paix ou la guerre au choix de l'ennemi; ils répétaient en choeur le
fameux _Ça ira_. Venaient ensuite les forts des halles, les ouvriers
de toutes les classes, avec de mauvais fusils, des sabres et des fers
tranchans placés au bout de gros bâtons. Santerre, et le marquis de
Saint-Hurugues déjà signalé dans les journées des 5 et 6 octobre,
marchaient le sabre nu à leur tête. Des bataillons de la garde
nationale suivaient en bon ordre, pour contenir le tumulte par leur
présence. Après, venaient encore des femmes, suivies d'autres hommes
armés. Des banderoles flottantes portaient ces mots: _La constitution
ou la mort_. Des culottes déchirées étaient élevées en l'air, aux cris
de _vivent les sans-culottes_! Enfin un signe atroce vint ajouter la
férocité à la bizarrerie du spectacle. Au bout d'une pique était porté
un coeur de veau avec cette inscription: _Coeur d'aristocrate_.
La douleur et l'indignation éclatèrent à cette vue: sur-le-champ
l'emblème affreux disparut, mais pour reparaître encore aux portes des
Tuileries. Les applaudissemens des tribunes, les cris du peuple gui
traversait la salle, les chants civiques, les rumeurs confuses, le
silence plein d'anxiété de l'assemblée, composaient une scène étrange
et affligeante pour les députés mêmes qui voyaient un auxiliaire
dans la multitude. Hélas! pourquoi faut-il que, dans ces temps de
discordes, la raison ne suffise pas! pourquoi ceux qui appelaient
les barbares disciplinés du Nord obligeaient-ils leurs adversaires
à appeler ces autres barbares indisciplinés, tour à tour gais ou
féroces, qui pullulent au sein des villes, et croupissent au-dessous
de la civilisation la plus brillante!
Cette scène dura trois heures. Enfin Santerre, reparaissant de nouveau
pour faire à l'assemblée les remerciemens du peuple, lui offrit un
drapeau en signe de reconnaissance et de dévouement.
La multitude en ce moment voulait entrer dans le jardin des Tuileries,
dont les grilles étaient fermées. De nombreux détachemens de la garde
nationale entouraient le château, et, s'étendant en ligne depuis les
Feuillans jusqu'à la rivière, présentaient un front imposant. Un ordre
du roi fit ouvrir la porte du jardin. Le peuple, s'y précipitant
aussitôt, défila sous les fenêtres du palais, et devant les rangs de
la garde nationale, sans aucune démonstration hostile, mais en
criant: _A bas le veto, vivent les sans-culottes!_ Cependant quelques
individus ajoutaient en parlant du roi: «Pourquoi ne se montre-t-il
pas?... Nous ne voulons lui faire aucun mal.» Cet ancien mot, _on le
trompe_, se faisait entendre quelquefois encore, mais rarement. Le
peuple, prompt à recevoir l'opinion de ses chefs, avait désespéré
comme eux.
La multitude sortit par la porte du jardin qui donne sur le
Pont-Royal, remonta le quai, et vint, en traversant les guichets du
Louvre, occuper la place du Carrousel. Cette place, aujourd'hui si
vaste, était alors occupée par une foule de rues, qui formaient des
espèces de chemins couverts. Au lieu de cette cour immense qui s'étend
entre le château et la grille, et depuis une aile jusqu'à l'autre, se
trouvaient de petites cours séparées par des murs et des habitations;
d'antiques guichets leur donnaient ouverture sur le Carrousel. Le
peuple inonda tous les alentours, et se présenta à la porte
royale. L'entrée lui en fut défendue: des officiers municipaux le
haranguèrent, et parurent le décider à se retirer. On prétend que,
dans cet instant, Santerre, sortant de l'assemblée, où il était
demeuré le dernier pour offrir un drapeau, ranima les dispositions
du peuple déjà ralenties, et fit placer le canon devant la porte. Il
était près de quatre heures: deux officiers municipaux levèrent tout à
coup la consigne[12]; alors les forces qui étaient assez considérables
sur ce point, et qui consistaient en bataillons de la garde nationale
et en plusieurs détachemens de gendarmerie, furent paralysées. Le
peuple se précipita pêle-mêle dans la cour, et de là dans le vestibule
du château. Santerre, menacé, dit-on, par deux témoins, d'être accusé
de cette violation de la demeure royale, s'écria en s'adressant
aux assaillans: _Soyez témoins que je refuse de marcher dans les
appartemens du roi_. Cette interpellation n'arrêta pas la multitude,
qui avait pris l'élan; elle se répandit dans toutes les parties du
château, l'envahit par tous les escaliers, et transporta, à force de
bras, une pièce de canon jusqu'au premier étage. Au même instant les
assaillans se mirent à attaquer, à coups de sabre et de hache, les
portes qui s'étaient fermées sur eux.
Louis XVI, dans ce moment, avait renvoyé un grand nombre de ses
dangereux amis, qui, sans pouvoir le sauver, l'avaient compromis tant
de fois. Ils étaient accourus, mais il les fit sortir des Tuileries,
où leur présence ne pouvait qu'irriter le peuple sans le contenir. Il
était resté avec le vieux maréchal de Mouchy, le chef de bataillon
Acloque, quelques serviteurs de sa maison, et plusieurs officiers
dévoués de la garde nationale. C'est alors qu'on entendit les cris du
peuple et le bruit des coups de hache. Aussitôt les officiers de
la garde nationale l'entourent, le supplient de se montrer, en lui
promettant de mourir à ses côtés. Il n'hésite pas et ordonne d'ouvrir.
Au même instant le panneau de la porte vient tomber à ses pieds sous
un coup violent. On ouvre enfin, et on aperçoit une forêt de piques et
de baïonnettes. «Me voici,» dit Louis XVI en se montrant à la foule
déchaînée. Ceux qui l'entourent se pressent autour de lui, et lui font
un rempart de leur corps. «Respectez votre roi,» s'écrient-ils; et la
multitude, qui n'avait certainement aucun but, et à laquelle on
n'en avait indiqué d'autre qu'une invasion menaçante, ralentit son
irruption. Plusieurs voix annoncent une pétition, et demandent qu'elle
soit écoutée. Ceux qui entourent le roi l'engagent alors à passer
dans une salle plus vaste, afin de pouvoir entendre cette lecture. Le
peuple, satisfait de se voir obéi, suit le prince, qu'on a l'heureuse
idée de placer dans l'embrasure d'une fenêtre. On le fait monter sur
une banquette; on en dispose plusieurs devant lui; on y ajoute une
table; tous ceux qui l'accompagnent se rangent autour. Des grenadiers
de la garde, des officiers de la maison, viennent augmenter le nombre
de ses défenseurs, et composent un rempart derrière lequel il peut
écouter avec moins de danger ce terrible plébiscite. Au milieu du
tumulte et des cris, on entend ces mots souvent répétés: _Point de
veto! point de prêtres_! point d'aristocrates! le camp sous Paris_!
Le boucher Legendre s'approche, et demande en un langage populaire la
sanction du décret. «Ce n'est ni le lieu ni le moment, répond le roi
avec fermeté; je ferai tout ce qu'exigera la constitution.» Cette
résistance produit son effet. _Vive la nation! vive la nation_!
s'écrient les assaillans. «Oui, reprend Louis XVI, _vive la nation_!
je suis son meilleur ami.--Eh bien! faites-le voir,» lui dit un de
ces hommes, en lui présentant un bonnet rouge au bout d'une pique. Un
refus était dangereux, et certes la dignité pour le roi ne consistait
pas à se faire égorger en repoussant un vain signe, mais, comme il
le fit, à soutenir avec fermeté l'assaut de la multitude. Il met le
bonnet sur sa tête, et l'approbation est générale. Comme il étouffait
par l'effet de la saison et de la foule, l'un de ces hommes à moitié
ivre, qui tenait un verre et une bouteille, lui offre à boire. Le roi
craignait depuis long-temps d'être empoisonné: cependant il boit sans
hésiter, et il est vivement applaudi.
Pendant ce temps, madame Elisabeth, qui aimait tendrement son frère,
et qui seule de la famille avait pu arriver jusqu'à lui, le suivait de
fenêtre en fenêtre, pour partager ses dangers. Le peuple en la voyant
la prit pour la reine. Les cris _voilà l'Autrichienne_! retentirent
d'une manière effrayante. Les grenadiers nationaux qui avaient entouré
la princesse voulaient détromper le peuple. «Laissez-le, dit cette
soeur généreuse, laissez-le dans son erreur, et sauvez la reine!»
La reine, entourée de ses enfans, n'avait pu joindre son royal époux.
Elle avait fui des appartemens inférieurs, était accourue dans la
salle du conseil, et ne pouvait parvenir jusqu'au roi, à cause de la
foule qui obstruait tout le château. Elle voulait se réunir à lui,
et demandait avec instance à être conduite dans la salle où il se
trouvait. On était parvenu à l'en dissuader, et, rangée derrière la
table du conseil avec quelques grenadiers, elle voyait défiler le
peuple, le coeur plein d'effroi, et les yeux humides des larmes
qu'elle retenait. A ses côtés sa fille versait des pleurs; son jeune
fils, effrayé d'abord, s'était rassuré bientôt, et souriait avec
l'heureuse ignorance de son âge. On lui avait présenté un bonnet
rouge, que la reine avait mis sur sa tête. Santerre, placé de ce côté,
recommandait le respect au peuple, et rassurait la princesse: il lui
répétait le mot accoutumé et malheureusement inutile: _Madame, on
vous trompe, on vous trompe_. Puis, voyant le jeune prince qui était
accablé sous le bonnet rouge, «Cet enfant étouffe,» dit-il; et il le
délivra de cette ridicule coiffure.
En apprenant les dangers du château, des députés étaient accourus
auprès du roi, et parlaient au peuple pour l'inviter au respect.
D'autres s'étaient rendus à l'assemblée pour l'instruire de ce qui se
passait; et l'agitation s'y était augmentée de l'indignation du côté
droit, et des efforts du côté gauche pour excuser cette irruption
dans le palais du monarque. Une députation avait été décrétée sans
contestation, et vingt-quatre membres étaient partis pour entourer le
roi. La députation devait être renouvelée de demi-heure en demi-heure,
pour tenir l'assemblée toujours instruite des évènemens. Les députés
envoyés parlèrent tour à tour, en se faisant élever sur les épaules
des grenadiers. Pétion parut ensuite, et fut accusé d'être arrivé trop
tard. Il assura n'avoir été averti qu'à quatre heures et demie de
l'invasion opérée à quatre; d'avoir mis une demi-heure pour arriver
au château, et d'avoir eu ensuite tant d'obstacles à vaincre, qu'il
n'avait pu être rendu auprès du roi avant cinq heures et demie. Il
s'approcha du prince: «Ne craignez rien, lui dit-il, vous êtes au
milieu du peuple.» Louis XVI, prenant alors la main d'un grenadier,
la posa sur son coeur en disant: «Voyez s'il bat plus vite qu'à
l'ordinaire.» Cette noble réponse fut fort applaudie. Pétion monta
enfin sur un fauteuil, et, s'adressant à la foule, lui dit qu'après
avoir fait ses représentations au roi, il ne lui restait qu'à se
retirer sans tumulte, et de manière à ne pas souiller cette
journée. Quelques témoins prétendent que Pétion dit, ses _justes_
représentations. Ces mots ne prouveraient au surplus que le besoin
de ne pas blesser la multitude. Santerre joignit son influence à
la sienne, et le château fut bientôt évacué. La foule se retira
paisiblement et avec ordre. Il était environ sept heures du soir.
Aussitôt le roi, la reine, sa soeur, ses enfans se réunirent en
versant un torrent de larmes. Le roi, étourdi de cette scène, avait
encore le bonnet rouge sur sa tête; il s'en aperçut pour la première
fois depuis plusieurs heures, et il le rejeta avec indignation. Dans
ce moment, de nouveaux députés arrivèrent pour s'informer de l'état du
château. La reine, le parcourant avec eux, leur montrait les portes
enfoncées, les meubles brisés, et s'exprimait avec douleur sur tant
d'outrages. Merlin de Thionville, l'un des plus ardens républicains,
était du nombre des députés présens; la reine aperçut des larmes dans
ses yeux. «Vous pleurez, lui dit-elle, de voir le roi et sa famille
traités si cruellement par un peuple qu'il a toujours voulu rendre
heureux.--Il est vrai, madame, répondit Merlin, je pleure sur les
malheurs d'une femme belle, sensible et mère de famille; mais, ne vous
y méprenez point, il n'y a pas une de mes larmes pour le roi ni pour
la reine: je hais les rois et les reines...[13]»
Notes:
[1] Mémoires de madame Campan, tome II, page 154.
[2] Voyez la note 11 à la fin du volume.
[3] Séance du 28 mai.
[4] Ce décret est du 27 mai; le décret suivant, relatif au camp de
20,000 hommes, est du 8 juin.
[5] Voyez madame Campan, tome II, page; 205.
[6] Voyez la note 12 à la fin du volume.
[7] Voyez la note 13 à la fin du volume.
[8] Voyez la note 14 à la fin du volume.
[9] Voyez la note 15 à la fin du volume.
[10] Mémoires de Barbaroux, pages 38 et 39.
[11] Voyez la note 16 à la fin du volume.
[12]Tous les témoins entendus ont été d'accord sur ce fait et n'ont
varié que sur le nom des officiers municipaux.
[13] Voyez madame Campan, tome II, page 125.
CHAPITRE IV.
SUITE DE LA JOURNÉE DU 20 JUIN.--ARRIVÉE DE LAFAYETTE A PARIS; SES
PLAINTES A L'ASSEMBLÉE.--BRUITS DE GUERRE; INVASION PROCHAINE DES
PRUSSIENS; DISCOURS DE VERGNIAUD.--RÉCONCILIATION DE TOUS LES PARTIS
DANS LE SEIN DE L'ASSEMBLÉE, LE 7 JUILLET.--LA PATRIE EST DÉCLARÉE
EN DANGER.--LE DÉPARTEMENT SUSPEND LE MAIRE PÉTION DE SES
FONCTIONS.--ADRESSES MENAÇANTES CONTRE LA ROYAUTÉ.--LAFAYETTE PROPOSE
AU ROI UN PROJET DE FUITE.--TROISIÈME ANNIVERSAIRE DU 14 JUILLET;
DESCRIPTION DE LA FÊTE.--PRÉLUDES D'UNE NOUVELLE RÉVOLUTION.--COMITÉ
INSURRECTIONNEL.--DÉTAILS SUR LES PLUS CÉLÈBRES RÉVOLUTIONNAIRES A
CETTE ÉPOQUE; CAMILLE DESMOULINS, MARAT, ROBESPIERRE, DANTON.--PROJETS
DES AMIS DU ROI POUR LE SAUVER.--DÉMARCHES DES DÉPUTÉS GIRONDINS POUR
ÉVITER UNE INSURRECTION.
Le lendemain de cette journée insurrectionnelle du 20, dont nous
venons de retracer les principales circonstances, Paris avait encore
un aspect menaçant, et les divers partis s'agitèrent avec plus de
violence. L'indignation dut être générale chez les partisans de la
cour, qui la regardaient comme outragée, et chez les constitutionnels,
qui considéraient cette invasion comme un attentat aux lois et à
la tranquillité publique. Le désordre avait été grand, mais on
l'exagérait encore: on supposait qu'il y avait eu le projet
d'assassiner le roi, et que le complot n'avait manqué que par un
heureux hasard. Ainsi, par une réaction naturelle, la faveur du jour
était toute pour la famille royale, exposée la veille à tant de
dangers et d'outrages, et une extrême défaveur régnait contre les
auteurs supposés de l'insurrection.
Les visages étaient mornes dans l'assemblée; quelques députés
s'élevèrent avec force contre les évènemens de la veille. M. Bigot
proposa une loi contre les pétitions armées, et contre l'usage de
faire défiler des bandes dans la salle. Quoiqu'il existât déjà des
lois à cet égard, on les renouvela par un décret. M. Daveirhoult
voulait qu'on informât contre les perturbateurs. «Informer, lui
dit-on, contre quarante mille hommes!--Eh bien, reprit-il, si on ne
peut distinguer entre quarante mille hommes, punissez la garde, qui ne
s'est pas défendue; mais agissez de quelque manière.» Les ministres
vinrent ensuite faire un rapport sur ce qui s'était passé, et une
discussion s'éleva sur la nature des faits. Un membre de la droite,
sur le motif que Vergniaud n'était pas suspect, et qu'il avait été
témoin de la scène, voulut qu'il parlât sur ce qu'il avait vu. Mais
Vergniaud ne se leva point à cet appel, et garda le silence. Cependant
les plus hardis du côté gauche secouèrent cette contrainte et
reprirent courage vers la fin de la séance. Ils osèrent même proposer
qu'on examinât si, dans les décrets de circonstance, le _veto_ était
nécessaire. Mais cette proposition fut repoussée par une, forte
majorité.
Vers le soir, on craignit une nouvelle scène semblable à celle de la
veille. Le peuple se retirant avait dit qu'il reviendrait, et on
crut qu'il voulait tenir promesse. Mais, soit que ce fût un reste
de l'émotion de la veille, soit que, pour le moment, cette nouvelle
tentative fût désapprouvée par les chefs du parti populaire, on
l'arrêta très facilement; et Pétion courut rapidement au château
prévenir le roi que l'ordre était rétabli, et que le peuple, après lui
avoir fait ses représentations, était calme et satisfait. «Cela n'est
pas vrai, lui dit le roi.--Sire...--Taisez-vous.--Le magistrat du
peuple n'a pas à se taire, quand il fait son devoir, et qu'il dit la
vérité.--La tranquillité de Paris repose sur votre tête.--Je connais
mes devoirs; je saurai les observer.--C'est assez: allez les remplir,
retirez-vous.»
Le roi, malgré une extrême bonté, était susceptible de mouvemens
d'humeur, que les courtisans appelaient _coups de boutoir_. La vue
de Pétion, qu'on accusait d'avoir favorisé les scènes de la veille,
l'irrita, et produisit la conversation que nous venons de rapporter.
Tout Paris la connut bientôt. Deux proclamations furent immédiatement
répandues, l'une du roi et l'autre de la municipalité; et il sembla
que ces deux autorités entraient en lutte;
La municipalité disait aux citoyens de demeurer calmes, de respecter
le roi, de respecter et de _faire respecter_ l'assemblée nationale;
de ne pas se réunir en armes, parce que les lois le défendaient, et
surtout de se défier des malintentionnés qui tâchaient de les mettre
de nouveau en mouvement.
On répandait en effet que la cour cherchait à soulever le peuple une
seconde fois, pour avoir l'occasion de le mitrailler. Ainsi le château
supposait le projet d'un assassinat, les faubourgs supposaient celui
d'un massacre.
Le roi disait: «Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une
multitude, égarée par quelques factieux, est venue à main armée dans
l'habitation du roi... Le roi n'a opposé aux menaces et aux insultes
des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public.
«Il ignore quel sera le terme où ils voudront s'arrêter, mais, à
quelque excès qu'ils se portent, ils ne lui arracheront jamais un
consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public,
etc...
«Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de
plus, ils peuvent le commettre...
«Le roi ordonne à tous les corps administratifs et municipalités de
veiller à la sûreté des personnes et des propriétés.»
Ces langages opposés répondaient aux deux opinions qui se formaient
alors. Tous ceux que la conduite de la cour avait désespérés, n'en
furent que plus irrités contre elle, et plus décidés à déjouer ses
projets par tous les moyens possibles. Les sociétés populaires, les
municipalités, les hommes à piques, une portion de la garde nationale,
le côté gauche de l'assemblée, comprirent la proclamation du maire de
Paris, et se promirent de n'être prudens qu'autant qu'il le faudrait
pour ne pas se faire mitrailler sans résultat décisif. Incertains
encore sur les moyens à employer, ils attendaient, pleins de la même
méfiance et de la même aversion. Leur premier soin fut d'obliger les
ministres à comparaître devant l'assemblée, pour rendre compte des
précautions qu'ils avaient prises sur deux points essentiels:
1. Sur les troubles religieux, excités par les prêtres;
2. Sur la sûreté de la capitale, que le camp de vingt mille hommes,
refusé par le roi, était destiné à couvrir.
Ceux qu'on appelait aristocrates, les constitutionnels sincères, une
partie des gardes nationales, plusieurs provinces, et surtout les
directoires de département, se prononcèrent dans cette occasion et
d'une manière énergique. Les lois ayant été violées, ils avaient
tout l'avantage de la parole, et ils en usèrent hautement. Une foule
d'adresses arrivèrent au roi. A Rouen, à Paris, on prépara une
pétition qui fut couverte de vingt mille signatures, et qui fut
associée dans la haine du peuple à celle déjà signée par huit mille
Parisiens, contre le camp sous Paris. Enfin une information fut
ordonnée par le département, contre le maire Pétion et le procureur
de la commune Manuel, accusés tous deux d'avoir favorisé, par leur
inertie, l'irruption du 20 juin. On parlait, dans ce moment, avec
admiration de la conduite du roi pendant cette fatale journée; il
y avait un retour général de l'opinion sur son caractère, qu'on se
reprochait d'avoir soupçonné de faiblesse. Mais on vit bientôt que
ce courage passif qui résiste n'est pas cet autre courage actif,
entreprenant, qui prévient les dangers, au lieu de les attendre avec
résignation.
Le parti constitutionnel s'agita aussi avec la plus extrême activité.
Tous ceux qui avaient entouré Lafayette pour concerter avec lui la
lettre du 16 juin, se réunirent encore, afin de tenter une grande
démarche. Lafayette avait été indigné en apprenant ce qui s'était
passé au château; et on le trouva parfaitement disposé. On lui fit
arriver plusieurs adresses de ses régimens, qui témoignaient la même
indignation. Que ces adresses fussent suggérées ou spontanées, il les
interrompit par un ordre du jour, en promettant d'exprimer lui-même et
en personne les sentimens de toute l'armée. Il résolut donc de venir
répéter au corps législatif ce qu'il lui avait écrit le 16 juin. Il
s'entendit avec Luckner, facile à conduire comme un vieux guerrier
qui n'était jamais sorti de son camp. Il lui fit écrire une lettre
destinée au roi, et exprimant les mêmes sentimens qu'il allait faire
connaître de vive voix à la barre du corps législatif. Il prit ensuite
toutes les mesures nécessaires pour que son absence ne pût nuire aux
opérations militaires, et il s'arracha à l'amour de ses soldats, pour
se rendre à Paris au milieu des plus grands dangers.
Lafayette comptait sur sa fidèle garde nationale, et sur un nouvel
élan de sa part. Il comptait aussi sur la cour, dont il ne pouvait
craindre l'inimitié, puisqu'il venait se sacrifier pour elle. Après
avoir prouvé son amour chevaleresque pour la liberté, il voulait
prouver son attachement sincère au roi, et dans son exaltation
héroïque, il est probable que son coeur n'était pas insensible à la
gloire de ce double dévouement. Il arriva le 28 juin au matin;
le bruit s'en répandit rapidement, et partout on se disait avec
étonnement et curiosité que le général Lafayette était à Paris.
Avant qu'il arrivât, l'assemblée avait été agitée par un grand nombre
de pétitions contraires. Celles de Rouen, du Havre, de l'Ain, de
Seine-et-Oise, du Pas-de-Calais, de l'Aisne, s'élevaient contre les
excès du 20 juin; celles d'Arras, de l'Hérault, semblaient presque les
approuver. On avait lu, d'une part, la lettre de Luckner pour le roi;
et de l'autre des placards épouvantables contre lui. Ces diverses
lectures avaient excité le trouble pendant plusieurs jours.
Le 28, une foule considérable s'était portée à l'assemblée, espérant
que Lafayette, dont on ignorait encore les projets, pourrait y
paraître. En effet, on annonce vers une heure et demie qu'il demande à
être admis à la barre. Il y est accueilli par les applaudissemens du
côté droit, et par le silence des tribunes et du côté gauche.
«Messieurs, dit-il, je dois d'abord vous assurer que, d'après les
dispositions concertées entre le maréchal Luckner et moi, ma présence
ici ne compromet aucunement ni le succès de nos armes, ni la sûreté de
l'armée que j'ai l'honneur de commander.»
[Illustration: LAFAYETTE]
Le général annonce ensuite les motifs qui l'amènent. On a soutenu que
sa lettre n'était pas de lui; et il vient l'avouer, et il sort pour
faire cet aveu du milieu de son camp, où l'entoure l'amour de ses
soldats. Une raison plus puissante l'a porté à cette démarche: le
20 juin a excité l'indignation de son armée, qui lui a présenté une
multitude d'adresses. Il les a interdites, et a pris l'engagement de
se faire l'organe de ses troupes auprès de l'assemblée nationale.
«Déjà, ajoute-t-il, les soldats se demandent si c'est vraiment la
cause de la liberté et de la constitution qu'ils défendent.»
Il supplie l'assemblée nationale:
1. De poursuivre les instigateurs du 20 juin;
2. De détruire une secte qui envahit la souveraineté nationale, et
dont les débats publics ne laissent aucun doute sur l'atrocité de ses
projets;
3. Enfin de faire respecter les autorités, et de donner aux armées
l'assurance que la constitution ne recevra aucune atteinte au dedans,
tandis qu'elles prodiguent leur sang pour la défendre au dehors.
Le président lui répond que l'assemblée sera fidèle à la loi jurée,
et qu'elle examinera sa pétition. Il est invité aux honneurs de la
séance.
Le général va s'asseoir sur les bancs de la droite. Le député Kersaint
observe que c'est au banc des pétitionnaires qu'il doit se placer.
Oui! non! s'écrie-t-on de toutes parts. Le général se lève
modestement, et va se rendre au banc des pétitionnaires. Des
applaudissemens nombreux l'accompagnent à cette place nouvelle. Guadet
prend le premier la parole, et, usant d'un détour adroit, il se
demande si les ennemis sont vaincus, si la patrie est délivrée,
puisque M. de Lafayette est à Paris. «Non, répond-il, la patrie n'est
pas délivrée! notre situation n'a pas changé, et cependant le
général de l'une de nos armées est à Paris!» Il n'examinera pas,
continue-t-il, si M. de Lafayette, qui ne voit dans le peuple français
que des factieux entourant et menaçant les autorités, n'est pas
lui-même entouré d'u
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