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La dame de Monsoreau — Tome 2.

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #9638 · 571,181 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La dame de Monsoreau — Tome 2.
    
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Title: La dame de Monsoreau — Tome 2.

Author: Alexandre Dumas
        Auguste Maquet


        
Release date: January 1, 2006 [eBook #9638]
                Most recently updated: January 2, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/9638

Credits: Produced by the Online Distributed Proofreading Team. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA DAME DE MONSOREAU — TOME 2. ***




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LA DAME DE MONSOREAU

PAR

ALEXANDRE DUMAS

ÉDITION ILLUSTRÉE PAR J.-A. BEAUCÉ






DEUXIÈME PARTIE

PARIS

1890





TABLE DES MATIÈRES DE LA DEUXIÈME PARTIE.


I.--Comment frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut
fait à son couvent.

II.--Comment frère Gorenflot demeura convaincu qu'il était somnambule,
et déplora amèrement cette infirmité.

III.--Comment frère Gorenflot voyagea sur un âne nommé Panurge, et
apprit dans son voyage beaucoup de choses qu'il ne savait pas.

IV.--Comment frère Gorenflot troqua son âne contre une mule, et sa
mule contre un cheval.

V.--Comment Chicot et son compagnon s'installèrent à l'hôtellerie du
Cygne de la Croix, et comment ils y furent reçus par l'hôte.

VI.--Comment le moine confessa l'avocat, et comment l'avocat confessa
le moine.

VII.--Comment Chicot, après avoir fait un trou avec une vrille, en fit
un avec son épée.

VIII.--Comment le duc d'Anjou apprit que Diane de Méridor n'était
point morte.

IX.--Comment Chicot revint au Louvre et fut reçu par le roi Henri III.

X.--Ce qui s'était passé entre monseigneur le duc d'Anjou et le grand
veneur.

XI.--Comment se tint le Conseil du roi.

XII.--Ce que venait faire M. de Guise au Louvre.

XIII.--Castor et Pollux.

XIV.--Comment il est prouvé qu'écouler est le meilleur moyen pour
entendre.

XV.--La soirée de la Ligue.

XVI.--La rue de la Ferronnerie.

XVII.--Le prince et l'ami.

XVIII.--Étymologie de la rue de la Jussienne.

XIX.--Comment d'Épernon eut son pourpoint déchiré, et comment
Schomberg fut teint en bleu.

XX.--Chicot est de plus en plus roi de France.

XXI.--Comment Chicot fit une visite à Bussy, et de ce qui s'ensuivit.

XXII.--Les échecs de Chicot, le bilboquet de Quélus la sarbacane de
Schomberg.

XXIII.--Comment le roi nomma un chef à la Ligue, et comment ce ne fut
ni Son Altesse le duc d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.

XXIV.--Comment le roi nomma un chef qui n'était ni Son Altesse le duc
d'Anjou ni monseigneur le duc de Guise.

XXV.--Étéocle et Polynice.

XXVI.--Comment on ne perd pas toujours son temps en fouillant dans les
armoires vides.

XXVII.--Ventre-saint-gris.

XXVIII.--Les amis.

XXIX.--Les amants.

XXX.--Comment Bussy trouva trois cents pistoles de son cheval et le
donna pour rien.

XXXI.--Diplomatie de M. le duc d'Anjou.

XXXII.--Diplomatie de M. de Saint-Luc.

XXXIII.--Une volée d'Angevins.

XXXIV.--Roland.



IMAGES


Titre

Comment Frère Gorenflot se réveilla, et de l'accueil qui lui fut fait
à son couvent.

Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
les expressions de l'étonnement.

Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
je connais cela.

Gorenflot se cramponnait des deux mains à la longe de son âne.

Le moine portant les deux selles sur la tête et les deux brides à ses
mains.

Chicot prit une vrille et fit un trou dans la cloison.

Voilà le coup, dit Chicot.

Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que je dois à M. de Mayenne;
vous voudriez donc que je devinsse votre débiteur comme je suis le
sien.

Je te briserai comme je brise ce verre.

M. de Guise.

Henri posa son coude sur son genou et emporta son menton dans sa main.

Autour de moi? je ne vois que vous et Chicot, mon frère, qui soyez
véritablement mes amis.

Qui aime bien châtie bien.

Croyez-vous que je pense que c'est par amitié que vous me venez voir?
Non, pardieu, car vous n'aimez personne.

Vous pouvez regarder cet entretien comme le dernier. Demain je pars
pour Méridor.

A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.

Schomberg.

Monsieur, dit Chicot, je remarque que vous ne me faites pas l'honneur
de m'inviter à m'asseoir.

François: te voilà tombé sous ma justice.

Le duc s'approcha de la lumière.

Puis il enjamba la balustrade et passa le pied sur le premier échelon.

N'est-ce pas que j'ai bien fait, madame, que vous m'approuvez?

Eh bien, vous en avez menti, monseigneur.





CHAPITRE PREMIER

COMMENT FRÈRE GORENFLOT SE RÉVEILLA, ET DE L'ACCUEIL QUI LUI FUT FAIT
A SON COUVENT.


Nous avons laissé notre ami Chicot en extase devant le sommeil non
interrompu et devant le ronflement splendide de frère Gorenflot; il
fit signe à l'aubergiste de se retirer et d'emporter la lumière, après
lui avoir recommandé sur toutes choses de ne pas dire un mot au digne
frère de la sortie qu'il avait faite à dix heures du soir, et de la
rentrée qu'il venait de faire a trois heures du matin.

Comme maître Bonhomet avait remarqué une chose, c'est que dans les
relations qui existaient entre le fou et le moine, c'était toujours le
fou qui payait, il tenait le fou en grande considération, tandis qu'il
n'avait au contraire qu'une vénération fort médiocre pour le moine. Il
promit en conséquence à Chicot de n'ouvrir en aucun cas la bouche sur
les événements de la nuit, et se retira, laissant les deux amis dans
l'obscurité, ainsi que la chose venait de lui être recommandée.

Bientôt Chicot s'aperçut d'une chose qui excita son admiration, c'est
que frère Gorenflot ronflait et parlait en même temps. Ce qui
indiquait, non pas, comme on pourrait le croire, une conscience
bourrelée de remords, mais un estomac surchargé de nourriture.

Les paroles que prononçait Gorenflot dans son sommeil formaient,
recousues les unes aux autres, un affreux mélange d'éloquence sacrée
et de maximes bachiques.

Cependant Chicot s'aperçut que, s'il restait dans une obscurité
complète, il aurait grand'peine à accomplir la restitution qui lui
restait à faire pour que Gorenflot, à son réveil, ne se doutât de
rien; en effet, il pouvait, dans les ténèbres, marcher imprudemment
sur quelques-uns des quatre membres du moine, dont il ignorait les
différentes directions, et, par la douleur, le tirer de sa léthargie.

Chicot souffla donc sur les charbons du brasier pour éclairer un peu
la scène.

Au bruit de ce souffle, Gorenflot cessa de ronfler et murmura:

--Mes frères! voici un vent féroce: c'est le souffle du Seigneur,
c'est son haleine qui m'inspire.

--Et il se remit à ronfler.

Chicot attendit un instant que le sommeil eût bien repris toute son
influence, et commença de démailloter le moine.

--Brrrrou! fit Gorenflot. Quel froid! Cela empêchera le raisin de
mûrir.

Chicot s'arrêta au milieu de son opération, qu'il reprit un instant
après.

--Vous connaissez mon zèle, mes frères, continua le moine, tout pour
l'Église et pour monseigneur le duc de Guise.

--Canaille! dit Chicot.

--Voilà mon opinion, reprit Gorenflot; mais il est certain...

--Qu'est-ce qui est certain? demanda Chicot en soulevant le moine pour
lui passer sa robe.

--Il est certain que l'homme est plus fort que le vin; frère Gorenflot
a combattu contre le vin, comme Jacob contre l'ange, et frère
Gorenflot a dompté le vin.

Chicot haussa les épaules.

Ce mouvement intempestif fit ouvrir un oeil au moine, et, au-dessus de
lui, il vit le sourire de Chicot, qui semblait livide et sinistré à
cette douteuse lueur.

--Ah! pas de fantômes, voyons, pas de farfadets, dit le moine, comme
s'il se plaignait à quelque démon familier, oublieux des conventions
qu'il avait faites avec lui.

--Il est ivre mort, dit Chicot en achevant de rouler Gorenflot dans sa
robe et en ramenant son capuchon sur sa tête.

--A la bonne heure, grommela le moine, le sacristain a fermé la porte
du choeur, et le vent ne vient plus.

--Réveille-toi maintenant si tu veux, dit Chicot, cela m'est bien
égal.

--Le Seigneur a entendu ma prière, murmura le moine, et l'aquilon
qu'il avait envoyé pour geler les vignes s'est changé en doux zéphyr.

--_Amen!_ dit Chicot.

Et, se faisant un oreiller des serviettes et un drap de la nappe,
après avoir le plus vraisemblablement possible disposé les bouteilles
vides et les assiettes salies, il s'endormit côte à côte avec son
compagnon.

Le grand jour qui lui donnait sur les yeux, et la voix aigre de l'hôte
grondant ses marmitons, qui retentissait dans la cuisine, réussirent à
percer l'épaisse vapeur qui assoupissait les idées de Gorenflot.

Il se souleva, et parvint, à l'aide de ses deux mains, à s'établir sur
la partie que la nature prévoyante a donnée à l'homme pour être son
principal centre de gravité.

Cet effort accompli, non sans difficulté. Gorenflot se mit à
considérer le pêle-mêle significatif de la vaisselle; puis Chicot,
qui, disposé, grâce à la circonflexion gracieuse de l'un de ses bras,
de manière à tout voir, ne perdait pas un seul mouvement du moine,
Chicot faisait semblant de ronfler, et cela avec un naturel qui
faisait honneur à ce fameux talent d'imitation dont nous avons déjà
parlé.

--Grand jour! s'écria le moine; corbleu! grand jour! il paraît que
j'ai passé la nuit ici.

Puis, rassemblant ses idées:

--Et l'abbaye! dit-il; oh! oh!

Il se mit à resserrer le cordon de sa robe, soin que Chicot n'avait
pas cru devoir prendre.

--C'est égal, dit-il, j'ai fait un étrange rêve: il me semblait être
mort et enveloppé dans un linceul taché de sang.

Gorenflot ne se trompait pas tout à fait; il avait pris, en se
réveillant à moitié, la nappe qui l'enveloppait pour un linceul, et
les taches de vin pour des gouttes de sang.

--Heureusement que c'était un rêve, dit Gorenflot en regardant de
nouveau autour de lui.

Dans cet examen, ses yeux s'arrêtèrent sur Chicot, qui, sentant que le
moine le regardait, ronfla de double force.

--Que c'est beau, un ivrogne! dit Gorenflot contemplant Chicot avec
admiration.

--Est-il heureux, ajouta-t-il, de dormir ainsi! Ah! c'est qu'il n'est
pas dans ma position, lui.

Et il poussa un soupir qui monta à l'unisson du ronflement de Chicot,
de sorte que le soupir eût probablement réveillé le Gascon, si le
Gascon eût dormi véritablement.

--Si je le réveillais pour lui demander avis? il est homme de bon
conseil.

Chicot tripla la dose, et le ronflement, qui avait atteint le diapason
de l'orgue, passa à l'imitation du tonnerre.

--Non, reprit Gorenflot, cela lui donnerait trop d'avantages sur moi.
Je trouverai bien un bon mensonge sans lui.

Mais, quel que soit ce mensonge, continua le moine, j'aurai bien de la
peine à éviter le cachot. Ce n'est pas encore précisément le cachot,
c'est le pain et l'eau qui en sont la conséquence. Si j'avais du moins
quelque argent pour séduire le frère geôlier!

Ce qu'entendant Chicot, il tira subtilement de sa poche une bourse
assez ronde qu'il cacha sous son ventre.

Ce n'était pas une précaution inutile; plus contrit que jamais,
Gorenflot s'approcha de son ami et murmura ces paroles mélancoliques:

--S'il était éveillé, il ne me refuserait pas un écu; mais son sommeil
m'est sacré... et je vais le prendre.

A ces mots, frère Gorenflot, qui, après être demeuré un certain temps
assis, venait de s'agenouiller, se pencha à son tour vers Chicot et
fouilla délicatement dans la poche du dormeur.

Chicot ne jugea point à propos, malgré l'exemple donné par son
compagnon, de faire appel à son démon familier, et le laissa fouiller
à son aise dans l'une et l'autre poche de son pourpoint.

--C'est singulier, dit le moine, rien dans les poches. Ah! dans le
chapeau peut-être.

Tandis que le moine se mettait en quête, Chicot vidait sa bourse dans
sa main, et la remettait vide et plate dans la poche de son
haut-de-chausses.

--Rien dans le chapeau, dit le moine, cela m'étonne. Mon ami Chicot,
qui est un fou plein de raison, ne sort cependant jamais sans argent.
Ah! vieux Gaulois, ajouta-t-il avec un sourire qui fendait sa bouche
jusqu'aux oreilles, j'oubliais tes braies.

Et, glissant sa main dans les chausses de Chicot, il en retira la
bourse vide.

--Jésus! murmura-t-il, et l'écot, qui le payera?

Cette pensée produisit sur le moine une profonde impression, car il se
mit aussitôt sur ses jambes, et, d'un pas encore un peu aviné, mais
cependant rapide, il se dirigea vers la porte, traversa la cuisine
sans lier conversation avec l'hôte, malgré les avances que celui-ci
lui faisait, et s'enfuit.

Alors Chicot remit son argent dans sa bourse, sa bourse dans sa poche,
et, s'accoudant contre la fenêtre, que mordait déjà un rayon de
soleil, il oublia Gorenflot dans une méditation profonde.

Cependant le frère quêteur, sa besace sur l'épaule, poursuivait son
chemin avec une mine composée qui pouvait paraître aux passants du
recueillement, et qui n'était que de la préoccupation, car Gorenflot
cherchait un de ces magnifiques mensonges de moine en goguette ou de
soldat attardé, mensonge dont le fond est toujours le même, tandis que
la trame se brode capricieusement selon l'imagination du menteur.

Du plus loin que frère Gorenflot aperçut les portes du couvent, elles
lui parurent plus sombres encore que de coutume, et il tira de fâcheux
indices de la présence de plusieurs moines conversant sur le seuil et
regardant tour à tour avec inquiétude vers les quatre points
cardinaux.

Mais, à peine eut-il débouché de la rue Saint-Jacques, qu'un grand
mouvement opéré par les frères au moment même où ils l'aperçurent lui
donna une des plus horribles frayeurs qu'il eût éprouvées de sa vie.

--C'est de moi qu'ils parlent, dit-il; ils me désignent, ils
m'attendent; on m'a cherché cette nuit; mon absence a fait scandale;
je suis perdu!

Et la tête lui tourna; une folle idée de fuir lui vint à l'esprit;
mais plusieurs religieux venaient déjà à sa rencontre; on le
poursuivrait indubitablement. Frère Gorenflot se rendait justice, il
n'était pas taillé pour la course; il serait rejoint, garrotté, traîné
au couvent; il préféra la résignation.

Il s'avança donc, l'oreille basse, vers ses compagnons, qui semblaient
hésiter à venir lui parler.

--Hélas! dit Gorenflot, ils font semblant de ne plus me connaître, je
suis une pierre d'achoppement.

Enfin l'un d'eux se hasarda, et, allant à Gorenflot:

--Pauvre cher frère! dit-il.

Gorenflot poussa un soupir et leva les yeux au ciel.

--Vous savez que le prieur vous attend, dit un autre.

--Ah! mon Dieu!

--Oh! mon Dieu, oui, ajouta un troisième, il a dit qu'aussitôt rentré
au couvent on vous conduisît près de lui.

--Voilà ce que je craignais, dit Gorenflot. Et, plus mort que vif, il
entra dans le couvent, dont la porte se referma sur lui.

--Ah! c'est vous! s'écria le frère portier, venez vite, vite, le
révérend prieur Joseph Foulon vous demande.

Et le frère portier, prenant Gorenflot par la main, le conduisit ou
plutôt le traîna jusque dans la chambre du prieur.

Là aussi les portes se refermèrent.

Gorenflot baissa les yeux, craignant de rencontrer le regard courroucé
de l'abbé; il se sentait seul, abandonné de tout le monde, en
tête-tête avec un supérieur qui devait être irrité, et irrité
justement.

--Ah! c'est vous enfin! dit l'abbé.

--Mon révérend... balbutia le moine.

--Que d'inquiétudes vous nous avez données! dit le prieur.

--C'est trop de bontés, mon père, reprit Gorenflot, qui ne comprenait
rien à ce ton indulgent auquel il ne s'attendait pas.

--Vous avez craint de rentrer après la scène de cette nuit, n'est-ce
pas?

--J'avoue que je n'ai point osé rentrer, dit le moine, dont le front
distillait une sueur glacée.

--Ah! cher frère, cher frère, dit l'abbé, c'est bien jeune et bien
imprudent ce que vous avez fait là.

--Laissez-moi vous expliquer, mon père....

--Et qu'avez-vous besoin de m'expliquer? Votre sortie....

--Je n'ai pas besoin de vous expliquer, dit Gorenflot, tant mieux, car
j'étais embarrassé de le faire.

--Je le comprends à merveille. Un moment d'exaltation, l'enthousiasme
vous a entraîné; l'exaltation est une vertu sainte; l'enthousiasme est
un sentiment sacré; mais les vertus outrées deviennent presque vices,
les sentiments les plus honorables, exagérés, sont répréhensibles.

--Pardon, mon père, dit Gorenflot; mais, si vous comprenez, je ne
comprends pas bien, moi. De quelle sortie parlez-vous?

--De celle que vous avez faite cette nuit.

--Hors du couvent? demanda timidement le moine.

--Non pas, dans le couvent.

--J'ai fait une sortie dans le couvent, moi?

--Oui, vous.

Gorenflot se gratta le bout du nez. Il commençait à comprendre qu'il
jouait aux propos interrompus.

--Je suis aussi bon catholique que vous; mais cependant votre audace
m'a épouvanté.

--Mon audace! dit Gorenflot, j'ai donc été bien audacieux?

--Plus qu'audacieux, mon fils; vous avez été téméraire.

--Hélas! il faut pardonner aux écarts d'un tempérament encore mal
assoupli; je me corrigerai, mon père.

--Oui, mais, en attendant, je ne puis m'empêcher de craindre pour vous
et pour nous les conséquences de cet éclat. Si la chose s'était passée
entre nous, ce ne serait rien.

--Comment! dit Gorenflot, la chose est sue dans le monde?

--Sans doute, vous saviez bien qu'il y avait là plus de cent laïques
qui n'ont pas perdu un mot de votre discours.

--De mon discours? fit Gorenflot de plus en plus étonné.

--J'avoue qu'il était beau, j'avoue que les applaudissements ont dû
vous enivrer, que l'assentiment unanime a pu vous monter la tête;
mais, que cela en arrive au point de proposer une procession dans les
rues de Paris, au point d'offrir de revêtir une cuirasse et de faire
appel aux bons catholiques, le casque en tête et la pertuisane sur
l'épaule, vous en conviendrez, c'est trop fort.

Gorenflot regardait le prieur avec des yeux qui passaient par toutes
les expressions de l'étonnement.

--Maintenant, continua le prieur, il y a un moyen de tout concilier.
Cette sève religieuse qui bout,dans votre coeur généreux vous ferait
tort à Paris, où il y a tant d'yeux méchants qui vous épient. Je
désire que vous alliez la dépenser....

--Où cela, mon père? demanda Gorenflot, convaincu qu'il allait faire
un tour de cachot.

--En province.

--Un exil? s'écria Gorenflot.

--En restant ici, il pourrait vous arriver bien pis, très-cher frère.

--Et que peut-il donc m'arriver?

--Un procès criminel, qui amènerait, selon toute probabilité, la
prison éternelle, sinon la mort.

Gorenflot pâlit affreusement; il ne pouvait comprendre comment il
avait encouru la prison perpétuelle et même la peine de mort pour
s'être grisé dans un cabaret et avoir passé une nuit hors de son
couvent.

--Tandis qu'en vous soumettant à cet exil momentané, mon très-cher
frère, non-seulement vous échappez au danger, mais encore vous plantez
le drapeau de la foi en province; ce que vous avez fait et dit cette
nuit, dangereux et même impossible sous les yeux du roi et de ses
mignons maudits, devient en province plus facile à exécuter. Partez
donc au plus vite, frère Gorenflot; peut-être même est-il déjà trop
tard, et les archers ont-ils reçu l'ordre de vous arrêter.

--Ouais! mon révérend père, que dites-vous là? balbutia le moine en
roulant des yeux épouvantés; car, à mesure que le prieur, dont il
avait d'abord admiré la mansuétude, parlait, il s'étonnait des
proportions que prenait un péché, à tout prendre, très-véniel.--Les
archers, dites-vous, et qu'ai-je affaire aux archers, moi?

--Vous n'avez point affaire à eux; mais ils pourraient bien avoir
affaire à vous.

--Mais on m'a donc dénoncé? dit frère Gorenflot.

--Je le parierais. Partez donc, partez.

--Partir! mon révérend, dit Gorenflot atterré. C'est bien aisé à dire;
mais comment vivrai-je quand je serai parti?

--Eh! rien de plus facile. Vous êtes le frère quêteur du couvent;
voilà vos moyens d'existence. De votre quête vous avez nourri les
autres jusqu'à présent; de votre quête vous vous nourrirez. Et puis,
soyez tranquille, mon Dieu! le système que vous avez développé vous
fera assez de partisans en province pour que j'aie la certitude que
vous ne manquerez de rien. Mais, allez, pour Dieu! allez, et surtout
ne revenez pas que l'on ne vous prévienne.

Et le prieur, après avoir tendrement embrassé frère Gorenflot, le
poussa doucement, mais avec une persistance qui fut couronnée de
succès, à la porte de sa cellule.

Là, toute la communauté était réunie, attendant frère Gorenflot.

A peine parut-il, que chacun s'élança vers lui, et que chacun voulut
lui toucher les mains, le cou, les habits. Il y en avait dont la
vénération allait jusqu'à baiser le bas de sa robe.

--Adieu, disait l'un en le pressant sur son coeur; adieu, vous êtes un
saint homme, ne m'oubliez point dans vos prières.

--Bah! se dit Gorenflot, un saint homme, moi? tiens!

--Adieu! dit un autre en lui serrant la main, brave champion de la
foi, adieu! Godefroy de Bouillon était bien peu de chose auprès de
vous.

--Adieu! martyr, lui dit un troisième en baisant le bout de son
cordon; l'aveuglement habite encore parmi nous; mais l'heure de la
lumière arrivera.

Et Gorenflot se trouva ainsi, de bras en bras, de baisers en baisers,
et d'épithètes en épithètes, porté jusqu'à la porte de la rue, qui se
referma derrière lui dès qu'il l'eut franchie.

Gorenflot regarda cette porte avec une expression que rien ne saurait
rendre, et finit par sortir de Paris à reculons, comme si l'ange
exterminateur lui eût montré la pointe de son épée flamboyante.

Le seul mot qui lui échappa en arrivant à la porte fut celui-ci:

--Le diable m'emporte! ils sont tous fous; ou, s'ils ne le sont pas;
miséricorde, mon Dieu! c'est moi qui le suis.




CHAPITRE II

COMMENT FRÈRE GORENFLOT DEMEURA CONVAINCU QU'IL ÉTAIT SOMNAMBULE, ET
DÉPLORA AMÈREMENT CETTE INFIRMITÉ.


Jusqu'au jour néfaste où nous sommes arrivés, jour où tombait sur le
pauvre moine cette persécution inattendue, frère Gorenflot avait mené
la vie contemplative, c'est-à-dire que, sortant de bon matin quand il
voulait prendre le frais, tard quand il recherchait le soleil,
confiant en Dieu et dans la cuisine de l'abbaye, il n'avait jamais
pensé à se procurer que les extra fort mondains, et assez rares au
reste, de la Corne d'Abondance; ces extra étaient soumis aux caprices
des fidèles, et ne pouvaient se prélever que sur les aumônes en
argent, auxquelles frère Gorenflot faisait faire, en passant rue Saint
Jacques, une halte; après cette halte, ces aumônes rentraient au
couvent, diminuées de la somme que frère Gorenflot avait laissée en
route. Il y avait bien encore Chicot, son ami, lequel aimait les bons
repas et les bons convives. Mais Chicot était très-fantasque dans sa
vie. Le moine le voyait parfois trois ou quatre jours de suite, puis
il était quinze jours, un mois, six semaines sans reparaître, soit
qu'il restât enfermé avec le roi, soit qu'il l'accompagnât dans
quelque pèlerinage, soit enfin qu'il exécutât pour son propre compte
un voyage d'affaires ou de fantaisie. Gorenflot était donc un de ces
moines pour qui, comme pour certains soldats enfants de troupe, le
monde commençait au supérieur de la maison, c'est-à-dire au colonel du
couvent, et finissait à la marmite vide. Aussi ce soldat de l'Église,
cet enfant de froc, si l'on nous permet de lui appliquer l'expression
pittoresque que nous employions tout à l'heure à l'égard des
défenseurs de la patrie, ne s'était-il jamais figuré qu'un jour il lui
fallût laborieusement se mettre en route et chercher les aventures.

Encore s'il eût eu de l'argent! mais la réponse du prieur à sa demande
avait été simple et sans ornement apostolique, comme un fragment de
saint Luc.

--Cherche, et tu trouveras.

Gorenflot, en songeant qu'il allait être obligé de chercher au loin,
se sentait las avant de commencer.

Cependant le principal était de se soustraire d'abord au danger qui le
menaçait, danger inconnu, mais pressant, d'après ce qui avait paru
ressortir du moins des paroles du prieur. Le pauvre moine n'était pas
de ceux qui peuvent déguiser leur physique et échapper aux
investigations par quelque habile métamorphose; il résolut donc de
gagner au large d'abord, et, dans cette résolution, franchit d'un pas
assez rapide la porte Bordelle, dépassa prudemment, et en se faisant
le plus mince possible, la guérite des veilleurs de nuit et le poste
des Suisses, dans la crainte que ces archers, dont l'abbé de
Sainte-Geneviève lui avait fait fête, ne fussent des réalités trop
saisissantes.

Mais, une fois en plein air, une fois en rase campagne, lorsqu'il fut
à cinq cents pas de la porte de la ville; lorsqu'il vit, sur le revers
du fossé, disposée en manière de fauteuil, cette première herbe du
printemps qui s'efforce de percer la terre déjà verdoyante; lorsqu'il
vit le soleil joyeux à l'horizon, la solitude à droite et à gauche, la
ville murmurante derrière lui, il s'assit sur le talus de la route,
emboîta son double menton dans sa large et grasse main, se gratta de
l'index le bout carré d'un nez de dogue, et commença une rêverie
accompagnée de gémissements.

Sauf la cythare qui lui manquait, frère Gorenflot ne ressemblait pas
mal à l'un de ces Hébreux qui, suspendant leur harpe au saule,
fournissaient, au temps de la désolation de Jérusalem, le texte du
fameux verset: _Super flumina Babylonis_, et le sujet d'une myriade de
tableaux mélancoliques.

Gorenflot gémissait d'autant plus, que neuf heures approchaient, heure
à laquelle on dînait au couvent, car les moines, en arrière de la
civilisation, comme il convient à des gens détachés du monde,
suivaient encore, en l'an de grâce 1578, les pratiques du bon roi
Charles V, lequel dînait à huit heures du matin, après sa messe.

Autant vaudrait compter les grains de sable soulevés par le vent au
bord de la mer pendant un jour de tempête que d'énumérer les idées
contradictoires qui vinrent, l'une après l'autre, éclore dans le
cerveau de Gorenflot à jeun.

La première idée, celle dont il eut le plus de peine à se débarrasser,
nous devons le dire, fut de rentrer dans Paris, d'aller droit au
couvent, de déclarer à l'abbé que bien décidément il préférait le
cachot à l'exil, de consentir même, s'il le fallait, à subir la
discipline, le fouet, le double fouet et l'_in pace_, pourvu que l'on
jurât sur l'honneur de s'occuper de ses repas, qu'il consentirait même
à réduire à cinq par jour.

A cette idée, si tenace, qu'elle laboura pendant plus d'un grand quart
d'heure le cerveau du pauvre moine, en succéda une autre un peu plus
raisonnable: c'était d'aller droit à la Corne d'Abondance, d'y mander
Chicot, si toutefois il ne le retrouvait pas endormi encore, de lui
exposer la situation déplorable dans laquelle il se trouvait à la
suite de ses suggestions bachiques, suggestions auxquelles lui,
Gorenflot, avait eu la faiblesse de céder, et d'obtenir de ce généreux
ami une pension alimentaire.

Ce plan arrêta Gorenflot un autre quart d'heure, car c'était un esprit
judicieux, et l'idée n'était pas sans mérite.

C'était enfin, autre idée qui ne manquait pas d'une certaine audace,
de tourner autour des murs de la capitale, de rentrer par la porte
Saint-Germain ou par la tour de Nesle, et de continuer clandestinement
ses quêtes dans Paris. Il connaissait les bons endroits, les coins
fertiles, les petites rues où certaines commères, élevant de
succulentes volailles, avaient toujours quelque chapon mort de gras
fondu à jeter dans le sac du quêteur, il voyait, dans le miroir
reconnaissant de ses souvenirs, certaine maison à perron où l'été se
fabriquaient des conserves de tous genres, et cela dans le but
principal, du moins frère Gorenflot aimait à se l'imaginer ainsi, de
jeter au sac du frère quêteur, en échange de sa fraternelle
bénédiction, tantôt un quartier de gelée de coings séchés, tantôt une
douzaine de noix confites, et tantôt une boîte de pommes tapées, dont
l'odeur seule eût fait boire un moribond. Car, il faut le dire, les
idées de frère Gorenflot étaient surtout tournées vers les plaisirs de
la table et les douceurs du repos; de sorte qu'il pensait parfois, non
sans une certaine inquiétude, à ces deux avocats du diable qui, au
jour du jugement dernier, plaideraient contre lui, et qu'on appelait
la Paresse et la Gourmandise. Mais, en attendant, nous devons le dire,
le digne moine suivait, non sans remords peut-être, mais enfin suivait
la pente fleurie qui mène à l'abîme au fond duquel hurlent
incessamment, comme Charybde et Scylla, ces deux péchés mortels.

Aussi ce dernier plan lui souriait-il; aussi ce genre de vie lui
paraissait-il celui auquel il était naturellement destiné; mais, pour
accomplir ce plan, pour suivre ce genre de vie, il fallait rester dans
Paris, et risquer de rencontrer à chaque pas les archers, les
sergents, les autorités ecclésiastiques, troupeau dangereux pour un
moine vagabond.

Et puis un autre inconvénient se présentait: le trésorier du couvent
de Sainte-Geneviève était un administrateur trop soigneux pour laisser
Paris sans frère quêteur; Gorenflot courait donc le risque de se
trouver face à face avec un collègue qui aurait sur lui cette
incontestable supériorité d'être dans l'exercice légitime de ses
fonctions.

Cette idée fit frémir Gorenflot, et certes il y avait bien de quoi.

Il en était là de ses monologues et de ses appréhensions quand il vit
poindre au loin sous la porte Bordelle un cavalier qui bientôt ébranla
la voûte sous le galop de sa monture.

Cet homme mit pied à terre près d'une maison située à cent pas à peu
près de l'endroit où était assis Gorenflot; il frappa: on lui ouvrit,
et cheval et cavalier disparurent dans la maison.

Gorenflot remarqua cette circonstance, parce qu'il avait envié le
bonheur de ce cavalier qui avait un cheval et qui par conséquent
pouvait le vendre.

Mais, au bout d'un instant, le cavalier, Gorenflot le reconnut à son
manteau, le cavalier, disons-nous, sortit de la maison, et, comme il y
avait un massif d'arbres à quelque distance et devant le massif un
gros tas de pierres, il alla se blottir entre les arbres et ce bastion
d'une nouvelle espèce.

--Voilà bien certainement quelque guet-apens qui se prépare, murmura
Gorenflot. Si j'étais moins suspect aux archers, j'irais les prévenir,
ou, si j'étais plus brave, je m'y opposerais.

A ce moment, l'homme qui se tenait en embuscade et dont les yeux ne
quittaient la porte de la ville que pour inspecter les environs avec
une certaine inquiétude, aperçut, dans un des regards rapides qu'il
jetait à droite et à gauche, Gorenflot, toujours assis et tenant
toujours son menton. Cette vue le gêna; il feignit de se promener d'un
air indifférent derrière les moellons.

--Voilà une tournure, dit Gorenflot, voilà une taille... on dirait que
je connais cela...; mais non, c'est impossible.

En ce moment, l'inconnu, qui tournait le dos à Gorenflot, s'affaissa
tout à coup comme si les muscles de ses jambes eussent manqué sous
lui. Il venait d'entendre certain bruit de fers de chevaux qui
venaient de la porte de la ville.

En effet, trois hommes, dont deux semblaient des laquais, trois bonnes
mules et trois gros porte-manteaux venaient lentement de Paris par la
porte Bordelle. Aussitôt qu'il les eut aperçus, l'homme aux moellons
se fit plus petit encore, si c'était possible; et, rampant plutôt
qu'il ne marchait, il gagna le groupe d'arbres, et, choisissant le
plus gros, il se blottit derrière, dans la posture d'un chasseur à
l'affût.

La cavalcade passa sans le voir, ou du moins sans le remarquer, tandis
qu'au contraire l'homme embusqué semblait la dévorer des yeux.

--C'est moi qui ai empêché le crime de se commettre, se dit Gorenflot,
et ma présence sur le chemin, juste en ce moment, est une de ces
manifestations de la volonté divine, comme il m'en faudrait une autre
à moi pour me faire déjeuner.

La cavalcade passée, le guetteur rentra dans la maison.

--Bon! dit Gorenflot, voilà une circonstance qui va me procurer, ou je
me trompe fort, l'aubaine que je désirais. Homme qui guette n'aime pas
être vu. C'est un secret que je possède, et, ne valût-il que six
deniers, eh bien, je le mettrai à prix.

Et, sans tarder, Gorenflot se dirigea vers la maison; mais, à mesure
qu'il approchait, il se remémorait la tournure martiale du cavalier,
la longue rapière qui battait ses mollets, et l'oeil terrible avec
lequel il avait regardé passer la cavalcade; puis il se disait:

--Je crois décidément que j'avais tort et qu'un pareil homme ne se
laisserait point intimider.

A la porte, Gorenflot était tout à fait convaincu, et ce n'était plus
le nez qu'il se grattait, mais l'oreille.

Tout à coup, sa figure s'illumina:

--Une idée, dit-il.

C'était un tel progrès que l'éveil d'une idée dans le cerveau endormi
du moine, qu'il s'étonna lui-même que cette idée fût venue; mais, on
le disait déjà en ce temps-là, nécessité est mère de l'industrie.

--Une idée, répéta-t-il, et une idée un peu ingénieuse! Je lui dirai:
«Monsieur, tout homme a ses projets, ses désirs, ses espérances; je
prierai pour vos projets, donnez-moi quelque chose.» Si ses projets
sont mauvais, comme je n'en ai aucun doute, il aura un double besoin
que l'on prie pour lui, et, dans ce but, il me fera quelque aumône. Et
moi, je soumettrai le cas au premier docteur que je rencontrerai.
C'est à savoir si l'on doit prier pour des projets qui vous sont
inconnus, quand on a conçu un mauvais doute sur ces projets. Ce que me
dira le docteur, je le ferai; par conséquent ce ne sera plus moi qui
serai responsable, mais lui; et, si je ne rencontre pas de docteur, eh
bien si je ne rencontre pas de docteur, comme il y a doute, je
m'abstiendrai. En attendant, j'aurai déjeuné avec l'aumône de cet
homme aux mauvaises intentions.

En conséquence de cette détermination, Gorenflot s'effaça contre les
murs et attendit.

Cinq minutes après, la porte s'ouvrit, et le cheval et l'homme
apparurent, l'un portant l'autre.

Gorenflot s'approcha.

--Monsieur, dit-il, si cinq _Pater_ et cinq _Ave_ pour la réussite de
vos projets peuvent vous être agréables....

L'homme tourna la tête du côté de Gorenflot.

--Gorenflot! s'écria-t-il.

--Monsieur Chicot! fit le moine tout ébahi.

--Où diable vas-tu donc comme cela, compère? demanda Chicot.

--Je n'en sais rien, et vous?

--C'est différent, moi, je le sais, dit Chicot, je vais droit devant
moi.

--Bien loin?

--Jusqu'à ce que je m'arrête. Mais toi, compère, puisque tu ne peux
pas me dire dans quel but tu te trouves ici, je soupçonne une chose.

--Laquelle?

--C'est que tu m'espionnais.

--Jésus Dieu! moi vous espionner, le Seigneur m'en préserve! Je vous
ai vu, voilà tout.

--Vu, quoi?

--Guetter le passage des mules.

--Tu es fou.

--Cependant, derrière ces pierres, avec vos yeux attentifs....

--Écoute, Gorenflot, je veux me faire bâtir une maison hors les murs;
ces moellons sont à moi, et je m'assurais qu'ils étaient de bonne
qualité.

--Alors c'est différent, dit le moine, qui ne crut pas un mot de ce
que lui répondait Chicot, je me trompais.

--Mais enfin, toi-même, que fais-tu hors des barrières?

--Hélas! monsieur Chicot, je suis proscrit, répondit Gorenflot avec un
énorme soupir.

--Hein? fit Chicot.

--Proscrit, vous dis-je.

Et Gorenflot, se drapant dans son froc, redressa sa courte taille et
balança sa tête d'avant en arrière avec le regard impératif de l'homme
à qui une grande catastrophe donne le droit de réclamer la pitié de
ses semblables.--Mes frères me rejettent de leur sein, continua-t-il;
je suis excommunié, anathématisé.

--Bah! et pourquoi cela?

--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine en mettant la main sur son
coeur, vous me croirez si vous voulez, mais, foi de Gorenflot, je n'en
sais rien.

--Ne serait-ce pas que vous auriez été rencontré cette nuit, courant
le guilledou, compère?

--Affreuse plaisanterie, dit Gorenflot, vous savez parfaitement bien
ce que j'ai fait depuis hier soir.

--C'est-à-dire, reprit Chicot, oui, depuis huit heures jusqu'à dix,
mais non depuis dix jusqu'à trois.

--Comment, depuis dix heures jusqu'à trois?

--Sans doute, à dix heures vous êtes sorti.

--Moi! fit Gorenflot en regardant le Gascon avec des yeux dilatés par
la surprise.

--Si bien sorti, que je vous ai demandé où vous alliez.

--Où j'allais; vous m'avez demandé cela?

--Oui!

--Et que vous ai-je répondu?

--Vous m'avez répondu que vous alliez prononcer un discours.

--Il y a du vrai dans tout ceci cependant, murmura Gorenflot ébranlé.

--Parbleu! c'est si vrai, que vous me l'avez dit en partie, votre
discours; il était fort long.

--Il était en trois parties, c'est la coupe que recommande Aristote.

--Il y avait même de terribles choses contre le roi Henri III dans
votre discours.

--Bah! dit Gorenflot.

--Si terribles, que je ne serais pas étonné qu'on vous poursuivît
comme fauteur de troubles.

--Monsieur Chicot, vous m'ouvrez les yeux; avais-je l'air bien éveillé
en vous parlant?

--Je dois vous dire, compère, que vous me paraissiez fort étrange;
votre regard surtout était d'une fixité qui m'effrayait; on eût dit
que vous étiez éveillé sans l'être, et que vous parliez tout en
dormant.

--Cependant, dit Gorenflot, je suis sûr de m'être réveillé ce matin à
la Corne d'Abondance, quand le diable y serait.

--Eh bien, qu'y a-t il d'étonnant à cela?

--Comment! ce qu'il y a d'étonnant, puisque vous dites que j'en suis
sorti à dix heures, de la Corne d'Abondance!

--Oui; mais vous y êtes rentré à trois heures du matin, et, comme
preuve, je vous dirai même que vous aviez laissé la porte ouverte, et
que j'ai eu très-froid.

--Et moi aussi, dit Gorenflot, je me rappelle cela.

--Vous voyez bien! répliqua Chicot.

--Si ce que vous me dites est vrai....

--Comment! si ce que je vous dis est vrai? compère, c'est la vérité.
Demandez plutôt à maître Bonhomet.

--A maître Bonhomet?

--Sans doute; c'est lui qui vous a ouvert la porte. Je dois même dire
que vous étiez gonflé d'orgueil à votre retour, et que je vous ai dit:

--«Fi donc! compère, l'orgueil ne sied point à l'homme, surtout quand
cet homme est un moine.»

--Et de quoi étais-je orgueilleux?

--Du succès qu'avait eu votre discours, des compliments que vous
avaient faits le duc de Guise, le cardinal et M. de Mayenne, que Dieu
conserve, ajouta le Gascon en levant son chapeau.

--Alors tout m'est expliqué, dit Gorenflot.

--C'est bien heureux; vous convenez donc que vous avez été à cette
assemblée? comment diable rappelez-vous? Attendez donc! l'assemblée de
la Sainte-Union. C'est cela.

Gorenflot laissa tomber sa tête sur sa poitrine et poussa un
gémissement.

--Je suis somnambule, dit-il; il y a longtemps que je m'en doutais.

--Somnambule, dit Chicot, qu'est-ce que cela signifie?

--Cela signifie, monsieur Chicot, dit le moine, que chez moi l'esprit
domine la matière à tel point, que, tandis que la matière dort,
l'esprit veille, et qu'alors l'esprit commande à la matière, qui, tout
endormie qu'elle est, est forcée d'obéir.

--Eh! compère, dit Chicot, cela ressemble fort à quelque magie; si
vous êtes possédé, dites-le-moi franchement; un homme qui marche en
dormant, qui gesticule en dormant, qui fait des discours dans lesquels
il attaque le roi, toujours en dormant, ventre de biche! ce n'est
point naturel, cela; arrière, Belzébuth, _vade retro, Satanas!_

Et Chicot fit faire un écart à son cheval.

--Ainsi, dit Gorenflot, vous aussi vous m'abandonnez, monsieur Chicot.
_Tu quoque, Brute._ Ah! ah! je n'aurais jamais cru cela de votre part.

Et le moine désespéré essaya de moduler un sanglot.

Chicot eut pitié de cet immense désespoir, qui n'en paraissait que
plus terrible pour être concentré.

--Voyons, dit-il, que m'as-tu dit?

--Quand cela?

--Tout à l'heure.

--Hélas! je n'en sais rien, je suis prêt à devenir fou, j'ai la tête
pleine et l'estomac vide; mettez-moi sur la voie, monsieur Chicot.

--Tu m'as parlé de voyager?

--C'est vrai, je vous ai dit que le révérend prieur m'avait invité à
voyager.

--De quel côté? demanda Chicot.

--Du côté où je voudrai, répondit le moine.

--Et tu vas?

--Je n'en sais rien. Gorenflot leva ses deux mains au ciel.--A la
grâce de Dieu! dit-il. Monsieur Chicot, prêtez-moi deux écus pour
m'aider à faire mon voyage.

--Je fais mieux que cela, dit Chicot.

--Ah! voyons, que faites-vous?

--Moi aussi, je vous ai dit que je voyageais.

--C'est vrai, vous me l'avez dit.

--Eh bien, je vous emmène.

Gorenflot regarda le Gascon avec défiance et en homme qui n'ose pas
croire à une pareille faveur.

--Mais à condition que vous serez bien sage, moyennant quoi je vous
permets d'être très-impie. Acceptez-vous ma proposition?

--Si je l'accepte! dit le moine; si je l'accepte!... Mais avons-nous
de l'argent pour voyager?

--Tenez, dit Chicot en tirant une longue bourse gracieusement arrondie
à partir du col.

Gorenflot fit un bond de joie.

--Combien? demanda-t-il.

--Cent cinquante pistoles.

--Et où allons-nous?

--Tu le verras, compère.

--Quand déjeunons nous?

--Tout de suite.

--Mais sur quoi monterai-je? demanda Gorenflot avec inquiétude.

--Pas sur mon cheval, corboeuf! tu le tuerais.

--Alors, fit Gorenflot désappointé, comment faire?

--Rien de plus simple; tu as un ventre comme Silène, tu es ivrogne
comme lui. Eh bien, pour que la ressemblance soit parfaite, je
t'achèterai un âne.

--Vous êtes mon roi, monsieur Chicot; vous êtes mon soleil. Prenez
l'âne un peu fort; vous êtes mon dieu. Maintenant, où déjeunons-nous?

--Ici, morbleu! ici même. Regarde au-dessus de cette porte, et lis, si
tu sais lire.

En effet, on était arrivé devant une espèce d'auberge. Gorenflot
suivit la direction indiquée par le doigt de Chicot et lut:

«Ici, jambons, oeufs, pâtés d'anguilles et vin blanc.»

Il serait difficile de dire la révolution qui se fit sur le visage de
Gorenflot à cette vue: sa figure s'épanouit, ses yeux
s'écarquillèrent, sa bouche se fendit pour montrer une double rangée
de dents blanches et affamées. Enfin il leva ses deux bras en l'air en
signe de joyeux remercîment, et, balançant son énorme corps avec une
sorte de cadence, il chanta la chanson suivante, à laquelle son
ravissement pouvait seul servir d'excuse:

    Quand l'ânon est deslâché,
    Quand le vin est débouché,
    L'un redresse son oreille,
    L'autre sort de la bouteille.
    Mais rien n'est si éventé
    Que le moine en pleine treille,
    Mais rien n'est si desbasté
    Que le moine en liberté.

--Bien dit, s'écria Chicot, et, pour ne pas perdre de temps,
mettez-vous à table, mon cher frère; moi, je vais vous faire servir et
chercher un âne.




CHAPITRE III

COMMENT FRÈRE GORENFLOT VOYAGEA SUR UN ÂNE NOMMÉ PANURGE, ET APPRIT
DANS SON VOYAGE BEAUCOUP DE CHOSES QU'IL NE SAVAIT PAS.


Ce qui rendait Chicot si indifférent du soin de son propre estomac,
pour lequel, tout fou qu'il était ou qu'il se vantait d'être, il avait
d'ordinaire autant de condescendance que pouvait en avoir un moine,
c'est qu'avant de quitter l'hôtel de la Corne d'Abondance il avait
copieusement déjeuné.

Puis les grandes passions nourrissent, à ce qu'on dit, et Chicot, dans
ce moment même, avait une grande passion.

Il installa donc frère Gorenflot à une table de la petite maison, et
on lui passa par une sorte de tour du jambon, des oeufs et du vin,
qu'il se mit à expédier avec sa célérité et sa continuité ordinaires.

Cependant Chicot était allé dans le voisinage s'enquérir de l'âne
demandé par son compagnon; il trouva chez des paysans de Sceaux, entre
un boeuf et un cheval, cet âne pacifique, objet des voeux de
Gorenflot: il avait quatre ans, tirait sur le brun et soutenait un
corps assez dodu sur quatre jambes effilées comme des fuseaux. En ce
temps, un pareil âne coûtait vingt livres; Chicot en donna vingt-deux
et fut béni pour sa magnificence.

Lorsque Chicot revint avec sa conquête, et qu'il entra avec elle dans
la chambre même où dînait Gorenflot, Gorenflot, qui venait d'absorber
la moitié d'un pâté d'anguilles et de vider sa troisième bouteille,
Gorenflot, enthousiasmé de la vue de sa monture et d'ailleurs disposé
par les fumées d'un vin généreux à tous les sentiments tendres,
Gorenflot sauta au cou de son âne, et, après l'avoir embrassé sur
l'une et l'autre mâchoire, il introduisit entre les deux une longue
croûte de pain, qui fit braire d'aise celui-ci.

--Oh! oh! dit Gorenflot, voilà un animal qui a une belle voix, nous
chanterons quelquefois ensemble. Merci, ami Chicot, merci.

Et il baptisa incontinent son âne du nom de Panurge.

Chicot jeta un coup d'oeil sur la table et vit que, sans tyrannie
aucune, il pouvait exiger de son compagnon qu'il restât de son dîner
où il en était.

Il se mit donc à dire de cette voix à laquelle Gorenflot ne savait
point résister:

--Allons, en route, compère, en route. A Melun nous goûterons.

Le ton de voix de Chicot était si impératif, et Chicot, au milieu de
ce commandement un peu dur, avait su glisser une si douce promesse,
qu'au lieu de faire aucune observation Gorenflot répéta:

--A Melun! à Melun!

Et, sans plus tarder, Gorenflot, à l'aide d'une chaise, se hissa sur
son âne vêtu d'un simple coussin de cuir, d'où pendaient deux lanières
en guise d'étriers. Le moine passa ses sandales dans les deux
lanières, prit la longe de l'âne dans sa main droite, appuya son poing
gauche sur la hanche, et sortit de l'hôtel, majestueux comme le dieu
auquel Chicot avait avec quelque raison prétendu qu'il ressemblait.

Quant à Chicot, il enfourcha son cheval avec l'aplomb d'un cavalier
consommé, et les deux cavaliers prirent incontinent la route de Melun
au petit trot de leurs montures.

On fit de la sorte quatre lieues tout d'une traite, puis on s'arrêta
un instant. Le moine profita d'un beau soleil pour s'étendre sur
l'herbe et dormir. Chicot, de son côté, fit un calcul d'étapes d'après
lequel il reconnut que, pour faire cent vingt lieues, à dix lieues par
jour, il mettrait douze jours.

Panurge brouta du bout des lèvres une touffe de chardons.

Dix lieues était raisonnablement tout ce qu'on pouvait exiger des
forces combinées d'un âne et d'un moine.

Chicot secoua la tête.

--Ce n'est pas possible, murmura-t-il en regardant Gorenflot, qui
dormait sur le revers de ce fossé ni plus ni moins que sur le plus
doux édredon; ce n'est pas possible, il faut, s'il veut me suivre, que
le frocard fasse au moins quinze lieues par jour.

Comme on le voit, frère Gorenflot était depuis quelque temps destiné
aux cauchemars.

Chicot le poussa du coude afin de le réveiller, et, quand il serait
réveillé, de lui communiquer son observation.

Gorenflot ouvrit les yeux.

--Est-ce que nous sommes à Melun? dit-il, j'ai faim.

--Non, compère, dit Chicot, pas encore, et voilà justement pourquoi je
vous éveille; c'est qu'il est urgent d'y arriver. Nous allons trop
doucement, ventre de biche! nous allons trop doucement.

--Eh! cela vous fâche-t-il, cher monsieur Chicot, de marcher
doucement? la route de la vie va en montant, puisqu'elle aboutit au
ciel, et c'est très-fatigant de monter; d'ailleurs, qui nous presse?
Plus de temps nous mettrons à faire la route, plus de temps nous
demeurerons ensemble. Est-ce que je ne voyage pas, moi, pour la
propagation de la foi, et vous pour votre plaisir? Eh bien, moins vite
nous irons, mieux la foi sera propagée; moins vite nous irons, mieux
vous vous amuserez. Par exemple, mon avis serait de demeurer quelques
jours à Melun; on y mange, à ce que l'on assure, d'excellents pâtés
d'anguilles, et je voudrais faire une comparaison consciencieuse et
raisonnée entre le pâté d'anguilles de Melun et celui des autres pays.
Que dites-vous de cela, monsieur Chicot?

--Je dis, reprit le Gascon, que mon avis, au contraire, est d'aller le
plus vite possible; de ne pas goûter à Melun, et de souper seulement à
Montereau, pour regagner le temps perdu.

Gorenflot regarda son compagnon de voyage en homme qui ne comprend
pas.

--Allons! en route, en route! dit Chicot.

Le moine, qui était couché tout de son long, les mains croisées sous
sa tête, se contenta de s'asseoir sur son derrière en poussant un
gémissement.

--Ensuite, continua Chicot, si vous voulez rester en arrière et
voyager à votre guise, compère, vous en êtes le maître.

--Non pas, dit Gorenflot, effrayé de cet isolement auquel il venait
d'échapper comme par miracle, non pas. Je vous suis, monsieur Chicot,
je vous aime trop pour vous quitter.

--Alors, en selle, compère, en selle!

Gorenflot tira son âne contre une borne, et parvint à s'établir
dessus, cette fois, non plus à califourchon, mais de côté, à la
manière des femmes: il prétendait que cela lui était plus commode pour
causer. Le fait est que le moine avait prévu un redoublement de
vitesse dans la marche de sa monture, et que, disposé ainsi, il avait
deux points d'appui: la crinière et la queue.

Chicot prit le grand trot: l'âne suivit en brayant.

Les premiers moments furent terribles pour Gorenflot; heureusement la
partie sur laquelle il reposait avait une telle surface, qu'il lui
était moins difficile qu'à un autre de maintenir son centre de
gravité.

De temps en temps Chicot se haussait sur ses étriers, explorait la
route, et, ne voyant pas à l'horizon ce qu'il cherchait, redoublait de
vitesse.

Gorenflot laissa passer ces premiers signes d'investigation et
d'impatience sans en demander la cause, préoccupé qu'il était de
demeurer sur sa monture. Mais, quand peu à peu il se fut remis, quand
il eut appris à respirer sa brassée, comme disent les nageurs, et
quand il eut remarqué que Chicot continuait le même jeu:

--Eh! dit-il, que cherchez-vous donc? cher monsieur Chicot.

--Rien, répliqua celui-ci. Je regarde où nous allons.

--Mais nous allons à Melun, ce me semble; vous l'avez dit vous-même,
vous aviez même ajouté d'abord....

--Nous n'allons pas, compère, nous n'allons pas, dit Chicot en piquant
son cheval.

--Comment! nous n'allons pas! s'écria le moine; mais nous ne quittons
pas le trot!

--Au galop! au galop! dit le Gascon en faisant prendre cette allure à
son cheval.

Panurge, entraîné par l'exemple, prit le galop, mais avec une rage mal
déguisée, qui ne promettait rien de bon à son cavalier.

Les suffocations de Gorenflot redoublèrent.

--Dites donc, dites donc, monsieur Chicot, s'écria-t-il aussitôt qu'il
put parler, vous appelez cela un voyage d'agrément; mais je ne m'amuse
pas du tout, moi.

--En avant! en avant! répondit Chicot.

--Mais la côte est dure.

--Les bons cavaliers ne galopent qu'en montant.

--Oui, mais moi, je n'ai pas la prétention d'être un bon cavalier.

--Alors, restez en arrière.

--Non pas, ventrebleu! s'écria Gorenflot, pour rien au monde.

--Eh bien, alors, comme je vous le disais, en avant! en avant!

Et Chicot imprima à son cheval un degré de rapidité de plus.

--Voilà Panurge qui râle, cria Gorenflot, voilà Panurge qui s'arrête.

--Alors, adieu, compère, fit Chicot.

Gorenflot eut un instant envie de répondre de la même façon; mais il
se rappela que ce cheval qu'il maudissait au fond du coeur et qui
portait un homme si fantasque portait aussi la bourse qui était dans
la poche de cet homme. Il se résigna donc, et, battant avec ses
sandales les flancs de l'âne en fureur, il le força de reprendre le
galop.

--Je tuerai mon pauvre Panurge, s'écria lamentablement le moine pour
porter un coup décisif à l'intérêt de Chicot, puisqu'il ne paraissait
avoir aucune influence sur sa sensibilité. Je le tuerai, bien sûr.

--Eh bien, tuez-le, compère, tuez-le, répondit Chicot, sans que cette
observation, si importante que la jugeait Gorenflot, lui fît en aucune
façon ralentir sa marche; tuez-le, nous achèterons une mule.

Comme s'il eût compris ces paroles menaçantes, l'âne quitta le milieu
de la route, et vola dans un petit chemin latéral bien sec, où
Gorenflot ne se fût point hasardé à marcher à pied.

--A moi, criait le moine, à moi, je vais rouler dans la rivière.

--Il n'y a aucun danger, dit Chicot: si vous tombez dans la rivière,
je vous garantis que vous nagerez tout seul.

--Oh! murmura Gorenflot, j'en mourrai, c'est sûr. Et quand on pense
que tout cela m'arrive parce que je suis somnambule!

Et le moine leva au ciel un regard qui voulait dire:

--Seigneur! Seigneur! quel crime ai-je donc commis pour que vous
m'affligiez de cette infirmité?

Tout à coup Chicot, arrivé au sommet de la montée, arrêta son cheval
d'un temps si court et si saccadé, que l'animal, surpris, plia sur ses
jarrets de derrière au point que sa croupe toucha presque le sol.

Gorenflot, moins bon cavalier que Chicot, et qui, d'ailleurs, au lieu
de bride, n'avait qu'une longe, Gorenflot, disons-nous, continua son
chemin.

--Arrête, corboeuf! arrête, cria Chicot.

Mais l'âne s'était fait à l'idée de galoper, et l'idée d'un âne est
chose tenace.

--Arrêteras-tu? cria Chicot, ou, foi de gentilhomme, je t'envoie une
balle de pistolet.

--Quel diable d'homme est-ce là! se dit Gorenflot, et par quel animal
a-t-il été mordu?

Puis, comme la voix de Chicot retentissait de plus en plus terrible,
et que le moine croyait déjà entendre siffler la balle dont il était
menacé, il exécuta une manoeuvre pour laquelle la manière dont il
était placé lui donnait la plus grande facilité, ce fut de se laisser
glisser de sa monture à terre.

--Voilà! dit-il en se laissant bravement tomber sur son derrière et en
se cramponnant des deux mains à la longe de son âne, qui lui fit faire
quelques pas ainsi, mais qui finit enfin par s'arrêter.

Alors Gorenflot chercha Chicot pour recueillir sur son visage les
marques de satisfaction qui ne pouvaient manquer de s'y peindre, à la
vue d'une manoeuvre si habilement exécutée.

Chicot était caché derrière une roche, et continuait de là ses signaux
et ses menaces.

Cette précaution fit comprendre au moine qu'il y avait quelque chose
sous jeu. Il regarda en avant et aperçut à cinq cents pas sur la route
trois hommes qui cheminaient tranquillement sur leurs mules. Au
premier coup d'oeil, il reconnut les voyageurs qui étaient sortis le
matin de Paris par la porte Bordelle, et que Chicot, à l'affût
derrière son arbre, avait si ardemment suivis des yeux.

Chicot attendit dans la même posture que les trois voyageurs fussent
hors de vue; puis, alors seulement, il rejoignit son compagnon, qui
était resté assis à la même place où il était tombé, tenant toujours
la longe de Panurge entre les mains.

--Ah çà! dit Gorenflot, qui commençait à perdre patience,
expliquez-moi un peu, cher monsieur Chicot, le commerce que nous
faisons: tout à l'heure il fallait courir ventre à terre, maintenant
il faut demeurer court à l'endroit où nous sommes.

--Mon bon ami, dit Chicot, je voulais savoir si votre âne était de
bonne race et si je n'avais pas été volé en le payant vingt-deux
livres; maintenant l'expérience est faite, et je suis on ne peut plus
satisfait.

Le moine ne fut pas dupe, comme on le comprend bien, d'une pareille
réponse, et il se préparait à le faire voir à son compagnon, lorsque
sa paresse naturelle l'emporta, lui soufflant à l'oreille de n'entrer
dans aucune discussion.

Il se contenta donc de répondre, sans même cacher sa mauvaise humeur:

--N'importe, je suis fort las, et j'ai très-faim.

--Eh bien, qu'à cela ne tienne, reprit Chicot en frappant
gaillardement sur l'épaule du frocard, moi aussi je suis las, moi
aussi j'ai faim, et à la première hôtellerie que nous trouverons sur
notre....

--Eh bien, demanda Gorenflot, qui avait peine à croire au retour
qu'annonçaient les premières paroles du Gascon.

--Eh bien, dit celui-ci, nous commanderons une grillade de porc, un ou
deux poulets fricassés et un broc du meilleur vin de la cave.

--Vraiment! reprit Gorenflot; est-ce bien sûr, cette fois? voyons.

--Je vous le promets, compère.

--Eh bien! alors, dit le moine en se relevant, mettons-nous sans
retard à la recherche de cette bienheureuse hôtellerie. Viens,
Panurge, tu auras du son.

L'âne se mit à braire de plaisir.

Chicot remonta sur son cheval, Gorenflot conduisit son âne par la
longe.

L'auberge tant désirée apparut bientôt à la vue des voyageurs; elle
s'élevait entre Corbeil et Melun; mais, à la grande surprise de
Gorenflot, qui en admirait de loin l'aspect affriolant, Chicot ordonna
au moine de remonter sur son âne, et commença d'exécuter un détour par
la gauche pour passer derrière la maison; au reste, par un seul coup
d'oeil, Gorenflot, dont la compréhension faisait de rapides progrès,
se rendit compte de cette bizarrerie; les trois mules des voyageurs,
dont Chicot paraissait suivre les traces, étaient arrêtées devant la
porte.

--C'est donc au gré de ces voyageurs maudits, pensa Gorenflot, que
vont se disposer les événements de notre voyage et se régler les
heures de nos repas? C'est triste.

Et il poussa un profond soupir.

Panurge, qui, de son côté, vit qu'on l'écartait de la ligne droite,
que tout le monde, même les ânes, sait être la plus courte, s'arrêta
court, et se roidit sur les quatre pieds, comme s'il était décidé à
prendre racine à l'endroit même où il se trouvait.

--Voyez, dit Gorenflot d'un ton lamentable, mon âne lui-même ne veut
plus avancer.

--Ah! il ne veut plus avancer, dit Chicot, attends! attends!

Et il s'approcha d'une haie de cornouillers, où il tailla une baguette
longue de cinq pieds, grosse comme le pouce, solide et flexible à la
fois.

Panurge n'était pas un de ces quadrupèdes stupides qui ne se
préoccupent point de ce qui se passe autour d'eux et qui ne
pressentent les événements que lorsque ces événements leur tombent sur
le dos. Il avait suivi la manoeuvre de Chicot, pour lequel il
commençait sans doute à ressentir la considération qu'il méritait, et
dès qu'il avait cru remarquer ses intentions, il avait déroidi ses
jambes et était parti au pas relevé.

--Il va, il va! cria le moine à Chicot.

--N'importe, dit celui-ci, pour qui voyage en compagnie d'un âne et
d'un moine, un bâton n'est jamais inutile.

Et le Gascon acheva de cueillir le sien.




CHAPITRE IV

COMMENT FRÈRE GORENFLOT TROQUA SON ÂNE CONTRE UNE MULE, ET SA MULE
CONTRE UN CHEVAL.


Cependant les tribulations de Gorenflot touchaient à leur terme, pour
cette journée du moins; après le détour fait, on reprit le grand
chemin, et l'on s'arrêta à trois quarts de lieue plus loin, dans une
auberge rivale. Chicot prit une chambre qui donnait sur la route et
commanda le souper, qui lui fut servi dans la chambre; mais on voyait
que la nutrition n'était que la préoccupation secondaire de Chicot. Il
ne mangeait que de la moitié de ses dents, tandis qu'il regardait de
tous ses yeux et écoutait de toutes ses oreilles. Cette préoccupation
dura jusqu'à dix heures; cependant, comme à dix heures Chicot n'avait
rien vu ni rien entendu, il leva le siége, ordonnant que son cheval et
l'âne du moine, renforcés d'une double ration d'avoine et de son,
fussent prêts au point du jour.

A cet ordre, Gorenflot, qui depuis une heure paraissait endormi et qui
n'était qu'assoupi dans cette douce extase qui suit un bon repas
arrosé d'une quantité suffisante de vin généreux, poussa un soupir.

--Au point du jour? dit-il.

--Eh! ventre de biche! reprit Chicot, tu dois avoir l'habitude de te
lever à cette heure-là!

--Pourquoi donc? demanda Gorenflot.

--Et les matines?

--J'avais une exemption du supérieur, répondit le moine.

Chicot haussa les épaules, et le mot fainéants avec un _s,_ lettre qui
indiquait la pluralité, vint mourir sur ses lèvres.

--Mais oui, fainéants, dit Gorenflot; mais oui, pourquoi pas donc?

--L'homme est né pour le travail, dit sentencieusement le Gascon.

--Et le moine pour le repos, dit le frère; le moine est l'exception de
l'homme.

Et, satisfait de cet argument, qui avait paru toucher Chicot lui-même,
Gorenflot fit une sortie pleine de dignité et gagna son lit, que
Chicot, de peur de quelque imprudence sans doute, avait fait dresser
dans la même chambre que le sien.

Le lendemain, en effet, à la pointe du jour, si frère Gorenflot n'eût
point dormi du plus profond sommeil il eût pu voir Chicot se lever,
s'approcher de la fenêtre et se mettre en observation derrière le
rideau.

Bientôt, quoique protégé par la tenture, Chicot fit un pas rapide en
arrière, et, si Gorenflot, au lieu de continuer de dormir, eût été
éveillé, il eût entendu claqueter sur le pavé les fers des trois
mules.

Chicot alla aussitôt à Gorenflot, qu'il secoua par le bras jusqu'à ce
que celui-ci ouvrit les yeux.

--Mais n'aurai-je donc plus un instant de tranquillité? balbutia
Gorenflot, qui venait de dormir dix heures de suite.

--Alerte! alerte! dit Chicot, habillons-nous et parlons.

--Mais le déjeuner? fit le moine.

--Il est sur la route de Montereau.

--Qu'est-ce que c'est que cela, Montereau? demanda le moine, fort
ignare en géographie.

--Montereau, dit le Gascon, est la ville où l'on déjeune; cela vous
suffit-il?

--Oui, répondit laconiquement Gorenflot.

--Alors, compère, fit le Gascon, je descends pour payer notre dépense
et celle de nos bêtes; dans cinq minutes, si vous n'êtes pas prêt, je
pars sans vous.

Une toilette de moine n'est pas longue à faire; cependant Gorenflot
mit six minutes. Aussi, en arrivant à la porte, vit-il Chicot qui,
exact comme un Suisse, avait déjà pris les devants.

Le moine enfourcha Panurge, qui, excité par la double ration de foin
et d'avoine que venait de lui faire administrer Chicot, prit le galop
de lui-même, et eut bientôt conduit son cavalier côte à côte du
Gascon.

Le Gascon était droit sur les étriers, et de la tête aux pieds ne
faisait pas un pli.

Gorenflot se dressa sur les siens, et vit à l'horizon les trois mules
et les trois cavaliers qui descendaient derrière un monticule.

Le moine poussa un soupir en songeant combien il était triste qu'une
influence étrangère agît ainsi sur sa destinée.

Cette fois Chicot lui tint parole, et l'on déjeuna à Montereau.

La journée eut de grandes ressemblances avec celle de la veille; et
celle du lendemain présenta à peu près la même série d'événements.
Nous passerons donc rapidement sur les détails; et Gorenflot
commençait à se faire tant bien que mal à cette existence accidentée,
quand, vers le soir, il vit Chicot perdre graduellement toute sa
gaieté; depuis midi, il n'avait pas aperçu l'ombre des trois voyageurs
qu'il suivait; aussi soupa-t-il de mauvaise humeur et dormit-il mal.

Gorenflot mangea et but pour deux, essaya ses meilleures chansons.
Chicot demeura dans son impassibilité.

Le jour naissait à peine, qu'il était sur pied, secouant son
compagnon; le moine s'habilla, et, dès le départ, on prit un trot qui
se changea bientôt en galop frénétique.

Mais on eut beau courir, pas de mules à l'horizon.

Vers midi, âne et cheval étaient sur les dents.

Chicot alla droit à un bureau de péage établi sur le pont de
Villeneuve-le-Roi pour les bêtes à pied fourchu.

--Avez-vous vu, demanda-t-il, trois voyageurs montés sur des mules,
qui ont dû passer ce matin?

--Ce matin, mon gentilhomme? répondit le péager; non; hier, à la bonne
heure.

--Hier?

--Oui, hier soir, à sept heures.

--Les avez-vous remarqués?

--Dame! comme on remarque des voyageurs.

--Je vous demande si vous vous souvenez de la condition de ces hommes.

--Il m'a paru qu'il y avait un maître et deux laquais.

--C'est bien cela, dit Chicot.

Et il donna un écu au péager.

Puis, se parlant à lui-même:

--Hier soir, à sept heures, murmura-t-il; ventre de biche! ils ont
douze heures d'avance sur moi. Allons, du courage!

--Écoutez, monsieur Chicot, dit le moine, du courage, j'en ai encore
pour moi; mais je n'en ai plus pour Panurge.

En effet, le pauvre animal, surmené depuis deux jours, tremblait sur
ses quatre jambes et communiquait à Gorenflot l'agitation de son
pauvre corps.

--Et votre cheval lui-même, continua Gorenflot, voyez dans quel état
  il est.

En effet, le noble animal, si ardent qu'il fût et à cause même de son
ardeur, était ruisselant d'écume, et une chaude fumée sortait par ses
naseaux, tandis que le sang paraissait prêt à jaillir de ses yeux.

Chicot examina rapidement les deux bêtes, et parut se ranger à l'avis
de son compagnon.

Gorenflot respirait, quant tout à coup:

--Là! frère quêteur, dit Chicot: il s'agit ici de prendre une grande
résolution.

--Mais nous ne prenons que cela depuis quelques jours! s'écria
Gorenflot, dont le visage se décomposa d'avance sans même qu'il sût ce
qui allait lui être proposé.

--Il s'agit de nous quitter, dit Chicot, prenant du premier coup,
comme on dit, le taureau par les cornes.

--Bah! fit Gorenflot; toujours la même plaisanterie! Nous quitter, et
pourquoi?

--Vous allez trop doucement, compère.

--Vertudieu! dit Gorenflot; mais je vais comme le vent; mais nous
avons galopé ce matin cinq heures de suite!

--Ce n'est point encore assez.

--Alors repartons; plus nous irons vite, plus nous arriverons tôt; car
enfin je présume que nous arriverons.

--Mon cheval ne veut pas aller, et votre âne refuse le service.

--Alors comment faire?

--Nous allons les laisser ici, et nous les reprendrons en passant.

--Mais nous? Comptez-vous donc continuer la route à pied?

--Nous monterons sur des mules.

--Et en avoir?

--Nous en achèterons.

--Allons, dit Gorenflot en soupirant, encore ce sacrifice,

--Ainsi?

--Ainsi, va pour la mule.

--Bravo! compère, vous commencez à vous former; recommandez Bayard et
Panurge aux soins de l'aubergiste; moi, je vais faire nos
acquisitions.

Gorenflot s'acquitta en conscience du soin dont il était chargé;
pendant les quatre jours de relations qu'il avait eues avec Panurge,
il avait apprécié, nous ne dirons pas ses qualités, mais ses défauts,
et il avait remarqué que ces trois défauts éminents étaient ceux
auxquels lui-même était enclin, la paresse, la luxure et la
gourmandise. Cette remarque l'avait touché, et ce n'était qu'avec
regret que Gorenflot se séparait de son âne; mais Gorenflot était
non-seulement paresseux, luxurieux et gourmant, il était de plus
égoïste, et il préférait encore se séparer de Panurge que se séparer
de Chicot, attendu, nous l'avons dit, que Chicot portait la bourse.

Chicot revint avec deux mules, sur lesquelles on fit vingt lieues ce
jour-là: de sorte que le soir, à la porte d'un maréchal, Chicot eut la
joie d'apercevoir les trois mules.

--Ah! fit-il, respirant pour la première fois.

--Ah! soupira à son tour le moine.

Mais l'oeil exercé du Gascon ne reconnut ni les harnais des mules, ni
leur maître, ni ses valets; les mules en étaient réduites à leur
ornement naturel, c'est-à-dire qu'elles étaient complètement
dépouillées; quant au maître et aux laquais, ils étaient disparus.

Bien plus, autour de ces animaux étaient des gens inconnus qui les
examinaient et semblaient en faire l'expertise: c'était un maquignon
d'abord, et puis le maréchal avec deux franciscains; ils faisaient
tourner et retourner les mules, puis ils regardaient les dents, les
pieds et les oreilles; en un mot, ils les essayaient.

Un frisson parcourut tout le corps de Chicot.

--Va devant, dit-il à Gorenflot, approche-toi des franciscains;
tire-les à part, interroge-les; de moines à moines, vous n'aurez pas
de secrets, j'espère; informe-toi adroitement de qui viennent ces
mules, le prix qu'on veut les vendre et ce que sont devenus leurs
propriétaires; puis reviens me dire tout cela.

Gorenflot, inquiet de l'inquiétude de son ami, partit au grand trot de
sa mule, et revint l'instant d'après.

Voilà l'histoire, dit-il. D'abord, savez-vous où nous sommes?

--Eh! morbleu! nous sommes sur la route de Lyon, dit Chicot, c'est la
seule chose qu'il m'importe de savoir.

--Si fait, il vous importe encore de savoir, à ce que vous m'avez dit
du moins, ce que sont devenus les propriétaires de ces mules.

--Oui, va.

--Celui qui semble un gentilhomme....

--Bon.

--Celui qui semble un gentilhomme a pris ici la route d'Avignon, une
route qui raccourcit le chemin, à ce qu'il paraît, et qui passe par
Château-Chinon et Privas.

--Seul?

--Comment, seul?

--Je demande s'il a pris cette route seul.

--Avec un laquais.

--Et l'autre laquais?

--L'autre laquais à continué son chemin.

--Vers Lyon?

--Vers Lyon.

--A merveille. Et pourquoi le gentilhomme va-t-il à Avignon? Je
croyais qu'il allait à Rome. Mais, reprit Chicot, comme se parlant à
lui-même, je te demande là des choses que tu ne peux savoir.

--Si fait... je le sais, répondit Gorenflot. Ah! voilà qui vous
étonne!

--Comment, tu le sais?

--Oui, il va à Avignon, parce que S.S. le pape Grégoire XIII a envoyé
à Avignon un légat chargé de ses pleins pouvoirs.

--Bon, dit Chicot, je comprends... et les mules?

--Les mules étaient fatiguées; ils les ont vendues à un maquignon, qui
veut les revendre à des franciscains.

--Combien?

--Quinze pistoles la pièce.

--Comment donc ont-ils continué leur route?

--Sur des chevaux qu'ils ont achetés.

--A qui?

--A un capitaine de reîtres qui se trouve ici en remonte.

--Ventre de biche! compère, s'écria Chicot; tu es un homme précieux,
et c'est d'aujourd'hui seulement que je t'apprécie.

Gorenflot fit la roue.

--Maintenant, continua Chicot, achève ce que tu as si bien commencé.

--Que faut-il faire?

Chicot mit pied à terre, et, jetant la bride au bras du moine:

--Prends les deux mules et va les offrir pour vingt pistoles aux
franciscains; ils te doivent la préférence.

--Et ils me la donneront, dit Gorenflot, ou je les dénonce à leur
supérieur.

--Bravo, compère, tu te formes.

--Ah! mais, demanda Gorenflot, comment continuerons-nous notre route?

--A cheval, morbleu, à cheval!

--Diable! fit le moine en se grattant l'oreille.

--Allons donc, dit Chicot, un écuyer comme toi!

--Bah! dit Gorenflot, au petit bonheur! Mais où vous retrouverai-je?

--Sur la place de la ville.

--Allez m'y attendre.

Et le moine s'avança d'un pas résolu vers les franciscains, tandis que
Chicot, par une rue de traverse, gagnait la place principale du petit
bourg.

Là il trouva, dans l'auberge du Coq-Hardi, le capitaine de reîtres qui
buvait d'un jolit petit vin d'Auxerre que les amateurs de second ordre
confondaient avec les crus de Bourgogne; il prit de lui de nouveaux
renseignements, qui confirmèrent en tous points ceux que lui avait
donnés Gorenflot.

En un instant, Chicot eut traité avec le remonteur de deux chevaux que
celui-ci porta à l'instant même comme _morts en route_, et que, grâce
à cet accident, il put donner pour trente-cinq pistoles les deux.

Il ne s'agissait plus que de faire prix pour les selles et les brides,
quand Chicot vit, par une petite rue latérale, déboucher le moine
portant les deux selles sur sa tête et les deux brides à ses mains.

--Oh! oh! fit-il, qu'est-ce que cela, compère?

--Eh bien, dit Gorenflot, ce sont les selles et les brides de nos
mules.

--Tu les as donc retenues, frocard? dit Chicot avec son large sourire.

--Oui-da! fit le moine.

--Et tu as vendu les mules?

--Dix pistoles chacune.

--Qu'on t'a payées?

--Voici l'argent.

Et Gorenflot fit sonner sa poche pleine de monnaies de toute espèce.

--Ventre de biche! s'écria Chicot, tu es un grand homme, compère.

--Voilà comme je suis, dit Gorenflot avec une modeste fatuité.

--A l'oeuvre! dit Chicot.

--Ah! mais j'ai soif, dit le moine.

--Eh bien, bois pendant que je vais aller seller nos bêtes; mais pas
trop.

--Une bouteille.

--Va pour une bouteille.

Gorenflot en but deux, et vint rendre le reste de l'argent à Chicot.

Chicot eut un instant l'idée de laisser au moine les vingt pistoles
diminuées du prix des deux bouteilles; mais il réfléchit que, du jour
où Gorenflot posséderait deux écus, il n'en serait plus le maître. Il
prit donc l'argent sans que le moine s'aperçut même du moment
d'hésitation qu'il venait d'éprouver, et se mit en selle.

Le moine en fit autant, avec l'aide de l'officier des reîtres, qui
était un homme craignant Dieu, et qui tint le pied de Gorenflot,
service en échange duquel, aussitôt qu'il fut juché sur son cheval,
Gorenflot lui donna sa bénédiction.

--A la bonne heure, dit Chicot en mettant sa monture au galop, voilà
un gaillard bien béni!

Gorenflot, voyant courir son souper devant lui, lança son cheval sur
ses traces; d'ailleurs, il faisait des progrès en équitation; au lieu
d'empoigner la crinière d'une main et la queue de l'autre, comme il
faisait autrefois, il saisit à deux mains le pommeau de selle, et,
avec ce seul point d'appui, il courut tant que Chicot le voulut bien.

Il finit par y mettre plus d'activité que son patron, car toutes les
fois que Chicot changeait d'allure et modérait son cheval, le moine,
qui préférait le galop au trot, continuait son chemin en criant hurrah
à sa monture.

De si nobles efforts méritaient d'être récompensés; le lendemain soir,
un peu en avant de Châlons, Chicot avait retrouvé maître Nicolas
David, toujours déguisé en laquais, qu'il ne perdit plus de vue
jusqu'à Lyon, dont tous trois franchirent les portes vers le soir du
huitième jour après leur départ de Paris.

C'était à peu près le moment où, suivant une route opposée, Bussy,
Saint-Luc et sa femme arrivaient, comme nous l'avons dit, au château
de Méridor.




CHAPITRE V

COMMENT CHICOT ET SON COMPAGNON S'INSTALLÈRENT A L'HÔTELLERIE DU CYGNE
DE LA CROIX, ET COMMENT ILS Y FURENT REÇUS PAR L'HÔTE.


Maître Nicolas David, toujours déguisé en laquais, se dirigea vers la
place des Terreaux et choisit la principale hôtellerie de la place,
qui était celle du Cygne de la Croix.

Chicot l'y vit entrer et demeura un instant en observation pour
s'assurer qu'il y avait trouvé de la place et que, par conséquent, il
n'en sortirait pas.

--As-tu quelque objection contre l'auberge du Cygne de la Croix? dit
le Gascon à son compagnon de voyage.

--Pas la moindre, répondit celui-ci.

--Tu vas donc entrer là, tu feras prix pour une chambre retirée: tu
diras que tu attends ton frère, et, en effet, tu m'attendras sur le
seuil de la porte; moi, je vais me promener et je ne rentrerai qu'à la
nuit close; à la nuit close je reviendrai, je te trouverai à ton
poste, et, comme tu auras fait sentinelle, que tu connaîtras le plan
de la maison, tu me conduiras à la chambre sans que je me heurte aux
gens que je ne veux pas voir. Comprends-tu?

--Parfaitement, dit Gorenflot.

--Choisis la chambre spacieuse, gaie, abordable, contiguë, s'il est
possible, à celle du voyageur qui vient d'arriver; fais en sorte
qu'elle ait des fenêtres sur la rue, afin que je voie qui entre et qui
sort, ne prononce mon nom sous aucun prétexte, et promets des monts
d'or au cuisinier.

En effet, Gorenflot s'acquitta merveilleusement de la commission. La
chambre choisie, la nuit vint, et, la nuit venue, il alla prendre
Chicot par la main et le conduisit à la chambre en question. Le moine,
rusé comme l'est toujours un homme d'Église, si sot d'ailleurs que la
nature l'ait créé, fit observer à Chicot que leur chambre, située sur
un autre palier que celle de Nicolas David, était contiguë à cette
chambre, et qu'elle n'en était séparée que par une cloison de bois et
de chaux, facile à percer, si on le voulait.

Chicot écouta le moine avec la plus grande attention, et quelqu'un qui
eût écouté l'orateur et vu l'auditeur aurait pu suivre à
l'épanouissement de l'un les paroles de l'autre.

Puis, lorsque le moine eut fini:

--Tout ce que tu viens de me dire mérite récompense, répondit Chicot,
tu auras ce soir du vin de Xérès à souper, Gorenflot; oui, tu en
auras, morbleu! ou je ne suis pas ton compère.

--Je ne connais pas l'ivresse de ce vin, dit Gorenflot; elle doit être
agréable.

--Ventre de biche! répliqua Chicot en prenant possession de la
chambre, tu la connaîtras dans deux heures, c'est moi qui te le dis.

Chicot fit demander l'hôte.

On trouvera peut-être que le narrateur de cette histoire promène, à la
suite de ses personnages, son récit dans un bien grand nombre
d'hôtelleries: à ceci il répondra que ce n'est point sa faute si ses
personnages, les uns pour servir les désirs de leur maîtresse, les
autres pour fuir la colère du roi, vont, les uns au nord et les autres
au midi. Or, placé qu'il est entre l'antiquité, qui se passait
d'auberge grâce à l'hospitalité fraternelle, et la vie moderne, où
l'auberge s'est transformée en table d'hôte, force lui est de
s'arrêter dans les hôtelleries où doivent se passer les scènes
importantes de son livre; d'ailleurs, les caravansérais de notre
Occident se présentaient à cette époque sous une triple forme qui
n'était pas à dédaigner, et qui de nos jours a perdu beaucoup de son
caractère: cette triple forme était l'auberge, l'hôtellerie et le
cabaret. Notez que nous ne parlons point ici de ces agréables maisons
de baigneurs qui n'ont point leur équivalent de nos jours, et qui,
léguées par la Rome des empereurs au Paris de nos rois, empruntaient à
l'antiquité le multiple agrément de ses profanes tolérances.

Mais ces établissements étaient encore renfermés, sous le règne du roi
Henri III, dans les murs de la capitale: la province n'avait encore
que l'hôtellerie, l'auberge et le cabaret.

Or nous sommes dans une hôtellerie.

C'est ce que fit très-bien sentir l'hôte, lorsqu'il répondit à Chicot,
qui l'avait fait demander, comme nous l'avons dit, qu'il eût à prendre
patience, attendu qu'il causait avec un voyageur qui, arrivé avant
lui, avait le droit de priorité.

Chicot devina que ce voyageur était son avocat.

--Que peuvent-ils se dire? demanda Chicot.

--Vous croyez donc que l'hôte et votre homme en sont aux secrets?

--Dame! vous le voyez bien, puisque cette figure rogue que nous avons
aperçue, et qui, je le présume, est celle de l'hôte....

--Elle-même, dit le moine.

--Consent à causer avec un homme habillé en laquais.

--Ah! dit Gorenflot, il a changé d'habit; je l'ai aperçu: il est
maintenant vêtu tout de noir.

--Raison de plus, dit Chicot. L'hôte est sans doute de l'intrigue.

--Voulez-vous que je tâche de confesser sa femme? dit Gorenflot.

--Non, dit Chicot, j'aime mieux que tu ailles faire un tour par la
ville.

--Bah! et le souper? dit Gorenflot.

--Je le ferai préparer en ton absence, tiens, voilà un écu pour te
mettre en train.

Gorenflot prit l'écu avec reconnaissance.

Le moine, dans le courant du voyage, s'était déjà plus d'une fois
livré à ces excursions demi-nocturnes qu'il adorait, et que, grâce à
son titre de frère quêteur, il risquait de temps en temps à Paris.
Mais, depuis sa sortie du couvent, ces excursions lui étaient encore
plus chères. Gorenflot maintenant aspirait la liberté par tous les
pores, et il en était arrivé à ce que son couvent ne se présentât déjà
plus à son souvenir que sous l'aspect d'une prison.

Il sortit donc avec la robe retroussée sur le côté et son écu dans sa
poche.

A peine Gorenflot fut-il hors de la chambre, que Chicot, sans perdre
un instant, prit une vrille et fit un trou dans la cloison à la
hauteur de l'oeil. Cette ouverture, grande comme celle d'une
sarbacane, ne lui permettait pas, à cause de l'épaisseur des planches,
de voir distinctement les différentes parties de la chambre; mais, en
collant son oreille à ce trou, il entendait assez distinctement les
voix.

Cependant, grâce à la disposition des personnages et à la place qu'ils
occupaient dans l'appartement, le hasard voulut que Chicot pût voir
distinctement l'hôte, qui causait avec Nicolas David.

Quelques mots échappaient, comme nous l'avons dit, à Chicot; mais ce
qu'il saisit de la conversation cependant suffit à lui prouver que
David faisait grand étalage de sa fidélité envers le roi, parlant même
d'une mission qui lui était confiée par M. de Morvilliers.

Tandis qu'il parlait ainsi, l'hôte écoutait respectueusement sans
doute, mais avec un sentiment qui était au moins de l'indifférence,
car il répondait peu. Chicot crut même remarquer, soit dans ses
regards, soit dans l'intonation de sa voix, une ironie assez marquée
chaque fois qu'il prononçait le nom du roi.

--Eh! eh! dit Chicot, notre hôte serait-il ligueur, par hasard?
mordieu, je le verrai bien!

Et, comme il ne se disait rien de bien important dans la chambre de
maître Nicolas David, Chicot attendit que l'hôte lui vînt rendre
visite à son tour.

Enfin la porte s'ouvrit.

L'hôte tenait son bonnet à la main, mais il avait absolument la même
physionomie goguenarde qui venait de frapper Chicot lorsqu'il l'avait
vu causant avec l'avocat.

--Asseyez-vous là, mon cher monsieur, lui dit Chicot, et, avant que
nous fassions un arrangement définitif, écoutez, s'il vous plaît, mon
histoire.

L'hôte parut écouter défavorablement cet exorde, et fit même signe de
la tête qu'il désirait rester debout.

--A votre aise, mon cher monsieur, reprit Chicot.

L'hôte fit un signe qui voulait dire que, pour prendre ses aises, il
n'avait besoin de la permission de personne.

--Vous m'avez vu ce matin avec un moine, continua Chicot.

--Oui, monsieur, dit l'hôte.

--Silence! il n'en faut rien dire... ce moine est proscrit.

--Bah! fit l'hôte, serait-ce donc quelque huguenot déguisé?

Chicot prit un air de dignité offensée.

--Huguenot! dit-il avec dégoût, qui donc a dit huguenot? Sachez que ce
moine est mon parent, et que je n'ai point de parents huguenots.
Allons donc! brave homme, vous devriez rougir de dire de pareilles
énormités.

--Ah! monsieur, reprit l'hôte, cela s'est vu.

--Jamais dans ma famille, seigneur hôtelier! Ce moine, au contraire,
est l'ennemi le plus acharné qui se soit jamais déchaîné contre les
huguenots, de sorte qu'il est tombé dans la disgrâce de S.M. Henri
III, qui les protège, comme vous savez.

L'hôte paraissait commencer à prendre un vif intérêt à la persécution
de Gorenflot.

--Silence! dit-il en approchant un doigt de ses lèvres.

--Comment, silence! demanda Chicot, est-ce que vous auriez ici des
gens du roi, par hasard?

--J'en ai peur, dit l'hôte avec un signe de tête; là, à côté, il y a
un voyageur.

--C'est qu'alors, reprit Chicot, nous nous sauverions tout de suite,
mon parent et moi; car, proscrit, menacé...

--Et où iriez-vous?

--Nous avons deux ou trois adresses que nous a données un aubergiste
de nos amis, maître la Hurière.

--La Hurière, vous connaissez la Hurière?

--Chut! il ne faut pas le dire; mais nous avons fait connaissance le
soir de la Saint-Barthélemy.

--Allons, dit l'hôte, je vois que vous êtes tous deux, votre parent et
vous, de saintes gens; moi aussi je connais la Hurière. J'avais même
envie, quand j'achetai cette hôtellerie, de prendre en témoignage
d'amitié la même enseigne que lui: A la Belle-Étoile; mais
l'hôtellerie était connue sous la dénomination de l'hôtellerie du
Cygne de la Croix; j'ai eu peur que ce changement ne me fit tort;
ainsi vous dites donc, monsieur, que votre parent...

--A eu l'imprudence de prêcher contre les huguenots; qu'il a eu un
succès énorme, et que Sa Majesté Très-Chrétienne, furieuse de ce
succès, qui lui dévoilait la disposition des esprits, le cherchait
pour le faire emprisonner.

--Et alors? demanda l'hôte avec un accent d'intérêt auquel il n'y
avait point à se tromper.

--Ma foi, je l'ai enlevé, dit Chicot.

--Et vous avez bien fait, pauvre cher homme.

--M. de Guise m'avait bien offert de le protéger.

--Comment, le grand Henri de Guise? Henri le Balafré?

--Henri le saint.

--Oui, vous l'avez dit, Henri le saint.

--Mais j'ai craint la guerre civile.

--Alors, dit l'hôte, si vous êtes des amis de M. de Guise, vous
connaissez ceci?

Et l'hôte fit de la main à Chicot un espèce de signe maçonique à
l'aide duquel les ligueurs se reconnaissaient.

Chicot, dans la fameuse nuit qu'il avait passée au couvent
Sainte-Geneviève, avait remarqué, non-seulement ce signe, qui avait
été vingt fois répété devant lui, mais encore le signe qui y
répondait.

--Parbleu, dit-il, et vous ceci?

Et Chicot à son tour fit le second signe.

--Alors, dit l'aubergiste avec le plus complet abandon, vous êtes ici
chez vous: ma maison est la vôtre; regardez-moi comme un ami, je vous
regarde comme un frère, et, si vous n'avez pas d'argent...

Chicot, pour toute réponse, tira de sa poche une bourse qui, quoique
déjà un peu entamée, présentait encore une corpulence assez honorable.

La vue d'une bourse bien rondelette est toujours agréable, même à
l'homme généreux qui vous offre de l'argent, et qui apprend ainsi que
vous n'en avez pas besoin; de sorte qu'il conserve le mérite de son
offre sans avoir eu besoin de la mettre à exécution.

--Bien, dit l'hôte.

--Je vous dirai, ajouta Chicot, pour vous tranquilliser davantage
encore, que nous voyageons pour la propagation de la foi, et que notre
voyage nous est payé par le trésorier de la Sainte-Union.
Indiquez-nous donc une hôtellerie où nous n'ayons rien à craindre.

--Morbleu, dit l'hôte, vous ne serez nulle part plus en sûreté qu'ici,
messieurs: c'est moi qui vous le dis.

--Mais vous parliez tout à l'heure d'un homme qui logeait là, à côté.

--Oui; mais qu'il se tienne bien, car, au premier espionnage que je
lui vois faire, foi de Bernouillet, il déménagera.

--Vous vous nommez Bernouillet? demanda Chicot.

--C'est mon propre nom, monsieur, et il est connu parmi les fidèles,
peut-être pas de la capitale, mais de la province. Je m'en vante
aussi. Dites un mot, un seul, et je le mets à la porte.

--Pourquoi cela? dit Chicot; laissez-le, au contraire; mieux vaut
avoir ses ennemis près de soi; on les surveille au moins.

--Vous avez raison, dit Bernouillet avec admiration.

--Mais qui vous fait croire que cet homme est notre ennemi? je dis
notre ennemi, continua le Gascon avec un tendre sourire, parce que je
vois bien que nous sommes frères.

--Oh! oui, bien certainement, dit l'hôte; ce qui me le fait croire....

--Je vous le demande.

--C'est qu'il est arrivé ici déguisé on laquais, puis, qu'il a passé
une espèce d'habit d'avocat; or il n'est pas plus avocat que laquais,
attendu que, sous un manteau jeté sur une chaise, j'ai vu passer la
pointe d'une longue rapière. Puis il m'a parlé du roi comme personne
n'en parle; puis enfin il m'a avoué qu'il avait une mission de M. de
Morvilliers, qui est, comme vous savez, un ministre du Nabuchodonosor.

--De l'Hérode, comme je l'appelle.

--Du Sardanapale!

--Bravo!

--Ah! je vois que nous nous entendons, dit l'hôte.

--Pardieu, fit Chicot, ainsi je reste.

--Je le crois bien.

--Mais pas un mot de mon parent.

--Pardieu.

--Ni de moi?

--Pour qui me prenez-vous? Mais, silence, voici quelqu'un.

Gorenflot parut sur le seuil.

--Oh! c'est lui, le digne homme! s'écria l'hôte.

Et il alla au moine, et lui fit le signe des ligueurs.

Ce signe frappa Gorenflot d'étonnement et d'effroi.

--Répondez, répondez donc, mon frère, dit Chicot. Notre hôte sait
tout, il en est.

--Il en est, dit Gorenflot, de quoi est-il?

--De la Sainte-Union, dit Bernouillet à demi-voix.

--Vous voyez bien que vous pouvez répondre; répondez donc.

Gorenflot répondit, ce qui combla de joie l'aubergiste.

--Mais, dit Gorenflot, qui avait hâte de changer la conversation, on
m'a promis du xérès.

--Du vin de Xérès, du vin de Malaga, du vin d'Alicante, tous les vins
de ma cave sont à votre disposition, mon frère.

Gorenflot promena son regard de l'hôte à Chicot et de Chicot au ciel.
Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, et il était évident que,
dans son humilité toute monacale, il reconnaissait que son bonheur
dépassait de beaucoup ses mérites.

Trois jours de suite Gorenflot s'enivra: le premier jour avec du
xérès, le second jour avec du malaga, le troisième jour avec de
l'alicante; mais, de toutes ces ivresses, Gorenflot avoua que c'était
encore celle du bourgogne qui lui semblait la plus agréable, et il en
revint au chambertin.

Pendant ces quatre jours où Gorenflot avait fait ses expériences
oenophiles, Chicot n'était pas sorti de sa chambre, et avait guetté du
soir au matin l'avocat Nicolas David.

L'hôte, qui attribuait cette réclusion de Chicot à la peur qu'il avait
du prétendu royaliste, s'évertuait à l'aire mille tours à celui-ci.

Mais rien n'y faisait, du moins en apparence. Nicolas David, qui avait
donné rendez-vous à Pierre de Gondy à l'hôtellerie du Cygne de la
Croix, ne voulait point quitter son domicile provisoire, de peur que
le messager de messieurs de Guise ne le retrouvât point, de sorte
qu'en présence de l'hôte il paraissait insensible à tout. Il est vrai
que, la porte fermée derrière maître Bernouillet, Nicolas David
donnait à Chicot, qui ne quittait pas son trou, le spectacle
divertissant de ses fureurs solitaires.

Dès le lendemain de son installation dans l'auberge, s'apercevant déjà
des mauvaises intentions de son hôte, il lui était échappé de dire, en
lui montrant le poing, on plutôt en montrant le poing à la porte par
laquelle il était sorti:

--Encore cinq ou six jours, drôle, et tu me le payeras.

Chicot en savait assez, il était sûr que Nicolas David ne quitterait
pas l'hôtellerie qu'il n'eût la réponse du légat.

Mais, à l'approche de ce sixième jour, qui était le septième de
l'arrivée dans l'auberge, Nicolas David, à qui l'hôte, malgré les
instances de Chicot, avait signifié le prochain besoin qu'il aurait de
sa chambre, Nicolas David, disons-nous, tomba malade.

L'hôte insista pour qu'il quittât son logement tandis qu'il pouvait
marcher encore; l'avocat demanda jusqu'au lendemain, prétendant que le
lendemain il serait mieux certainement; le lendemain il était plus
mal.

Ce fut l'hôte qui vint annoncer cette nouvelle à son ami le ligueur.

--Eh bien, dit-il en se frottant les mains, notre royaliste, noire ami
d'Hérode, il va passer la revue de l'amiral, ran tan plan plan plan
plan plan.

On appelait, parmi les ligueurs, _passer la revue de l'amiral_,
enjamber de ce monde dans l'autre.

--Bah! fit Chicot, vous croyez qu'il va mourir?

--Fièvre abominable, mon cher frère, fièvre tierce, fièvre quartaine,
avec des redoublements qui le font bondir dans son lit; il a une faim
de démon, il a voulu m'étrangler et bat mes valets; les médecins n'y
comprennent rien.

Chicot réfléchit.

--L'avez-vous vu? demanda-t-il.

--Certainement, puisque je vous dis qu'il a voulu m'étrangler!

--Comment était-il?

--Pâle, agité, défait, criant comme un possédé.

--Que criait-il?

--Prenez garde au roi. On veut du mal au roi.

--Le misérable!

--Le gueux! Puis de temps en temps il dit qu'il attend un homme qui
vient d'Avignon, et qu'il veut voir cet homme avant de mourir.

--Voyez-vous cela! dit Chicot. Ah! il parle d'Avignon!

--A chaque minute.

--Ventre de biche! dit Chicot, laissant échapper son juron favori.

--Dites donc, reprit l'hôte; ce serait drôle s'il allait mourir.

--Très-drôle, dit Chicot; mais je voudrais qu'il ne mourût pas avant
l'arrivée de l'homme d'Avignon.

--Pourquoi cela? plus tôt mourra-t-il, plus tôt en serons-nous
débarrassés.

--Oui; mais je ne pousse pas la haine jusqu'à vouloir perdre l'âme et
le corps; et, puisque cet homme vient d'Avignon pour le confesser....

--Eh! vous voyez bien que c'est quelque fantaisie de sa fièvre,
quelque imagination que la maladie lui a mise en tête, et il n'attend
personne.

--Bah! qui sait? dit Chicot.

--Ah! vous êtes d'une bonne pâte de chrétien, vous! répliqua l'hôte.

--Rends le bien pour le mal, dit la loi divine.

L'hôte se retira émerveillé.

Quant à Gorenflot, demeuré parfaitement en dehors de toutes ces
préoccupations, il engraissait à vue d'oeil: au bout de huit jours,
l'escalier qui conduisait à sa chambre criait sous son poids et
commençait de l'enserrer entre la rampe et le mur, si bien que
Gorenflot annonça un soir, avec terreur, à Chicot que l'escalier
maigrissait. Au reste, David, ni la Ligue, ni l'état déplorable où
était tombée la religion, ne l'occupait: il n'avait d'autre soin que
de varier les menus et d'harmoniser les différents crus de Bourgogne
avec les différents mets qu'il se faisait servir, tandis que l'hôte
ébahi répétait, chaque fois qu'il le voyait rentrer ou sortir:

--Et dire que c'est un torrent d'éloquence que ce gros père!




CHAPITRE VI

COMMENT LE MOINE CONFESSA L'AVOCAT, ET COMMENT L'AVOCAT CONFESSA LE
MOINE.


Enfin, le jour qui devait débarrasser l'hôtellerie de son hôte arriva
ou parut arriver. Maître Bernouillet se précipita dans la chambre de
Chicot avec des éclats de rire tellement immodérés, que celui-ci dut
attendre quelque temps avant d'en connaître la cause.

--Il se meurt, s'écriait le charitable aubergiste, il expire, il crève
enfin!

--Et cela vous fait rire à ce point? demanda Chicot.

--Je crois bien; c'est que le tour est merveilleux.

--Quel tour?

--Non. Avouez que c'est vous qui le lui avez joué, mon gentilhomme.

--Moi, un tour au malade?

--Oui!

--De quoi s'agit-il? que lui est-il arrivé?

--Ce qui lui est arrivé! Vous savez qu'il criait toujours après son
homme d'Avignon!

--Eh bien, cet homme serait-il venu enfin?

--Il est venu.

--L'avez-vous vu?

--Parbleu! est-ce qu'il entre ici une seule personne sans que je la
voie?

--Et comment était-il?

--L'homme d'Avignon? petit, mince et rose.

--C'est cela! laissa échapper Chicot.

--Là, vous voyez bien que c'est vous qui le lui avez envoyé, puisque
vous le reconnaissez.

--Le messager est arrivé! s'écria Chicot en se levant et en frisant sa
moustache, ventre de biche! contez-moi donc cela, compère Bernouillet.

--Rien de plus simple, d'autant plus que, si ce n'est pas vous qui
avez fait le tour, vous me direz qui cela peut être. Il y a une heure
donc, je suspendais un lapin au volet, quand un grand cheval et un
petit homme s'arrêtèrent devant la porte.

--Maître Nicolas est-il ici? demanda le petit homme. Vous savez que
c'est sous ce nom que cet infâme royaliste s'est fait inscrire.

--Oui, monsieur, répondis-je.

--Dites-lui alors que la personne qu'il attend d'Avignon est arrivée.

--Volontiers, monsieur, mais je dois vous prévenir d'une chose.

--De laquelle?

--Que maître Nicolas, comme vous l'appelez, se meurt.

--Raison de plus pour que vous fassiez ma commission sans retard.

--Mais vous ne savez peut-être pas qu'il se meurt d'une fièvre
maligne.

--Vraiment! fit l'homme, alors je ne saurais vous recommander trop de
diligence.

--Comment? vous persistez?

--Je persiste.

--Malgré le danger?

--Malgré tout, je vous dis qu'il faut que je le voie.

Le petit homme se fâchait et parlait avec un ton impératif qui
n'admettait pas de réplique; en conséquence, je le conduisis à la
chambre du moribond.

--De sorte qu'il est là? dit Chicot en étendant la main dans la
direction de cette chambre.

--Il y est; n'est-ce pas que c'est drôle?

--Excessivement drôle, dit Chicot.

--Quel malheur de ne pas pouvoir entendre!

--Oui, c'est un malheur.

--La scène doit être bouffonne.

--Au dernier degré; mais qui donc vous empêche d'entrer?

--Il m'a renvoyé.

--Sous quel prétexte?

--Sous prétexte qu'il allait se confesser.

--Qui vous empêche d'écouter à la porte?

--Eh! vous avez raison, dit l'hôte en s'élançant hors de la chambre.

Chicot, de son côté, courut à son trou.

Pierre de Gondy était assis au chevet du lit du malade: mais ils
parlaient si bas tous deux, que Chicot ne put entendre un seul mot de
leur conversation.

D'ailleurs, l'eût-il entendue, cette conversation, tirant à sa fin,
lui eût appris peu de chose; car, après cinq minutes, M. de Gondy se
leva, prit congé du mourant et sortit.

Chicot courut à la fenêtre.

Un laquais, monté sur un courtaud, tenait en bride le grand cheval
dont avait parlé l'hôte: un instant après l'ambassadeur de MM. de
Guise parut, se mit en selle et tourna l'angle de la rue qui
conduisait à la grande rue de Paris.

--Mordieu! dit Chicot, pourvu qu'il n'emporte pas la généalogie; en
tout cas, je le rejoindrai toujours, dussé-je crever dix chevaux pour
le rejoindre.

Mais non, dit-il, ces avocats sont de fins renards, le nôtre surtout,
et je soupçonne... Je vous demande un peu, continua Chicot frappant du
pied avec impatience, et rattachant sans doute dans son esprit son
idée à une autre, je vous demande un peu où est ce drôle de Gorenflot.

En ce moment l'hôte rentra.

--Eh bien? demanda Chicot.

--Il est parti, dit l'hôte.

--Le confesseur?

--Qui n'est pas plus un confesseur que moi.

--Et le malade?

--Il s'est évanoui après la conférence.

--Vous êtes sûr qu'il est toujours dans sa chambre?

--Parbleu! il n'en sortira probablement que pour se faire conduire au
cimetière.

--C'est bon; allez, et envoyez-moi mon frère aussitôt qu'il
reparaîtra.

--Même s'il est ivre?

--En quelque état qu'il soit.

--C'est donc urgent?

--C'est pour le bien de la chose.

Bernouillet sortit précipitamment: c'était un homme plein de zèle.

C'était au tour de Chicot d'avoir la fièvre; il ne savait s'il devait
courir après Gondy ou pénétrer chez David; si l'avocat était aussi
malade que le prétendait l'aubergiste, il était probable qu'il avait
chargé M. de Gondy de ses dépêches. Chicot arpentait donc sa chambre
comme un fou, se frappant le front et cherchant une idée parmi les
millions de globules bouillonnant dans son cerveau.

On n'entendait plus rien dans la chambre de son observatoire, Chicot
ne pouvait apercevoir que l'angle du lit enveloppé dans ses rideaux.

Tout à coup une voix retentit dans l'escalier. Chicot tressaillit:
c'était celle du moine.

Gorenflot, poussé par l'hôte, qui voulait inutilement le faire taire,
montait une à une les marches de l'escalier, en chantant d'une voix
avinée:

             Le vin
          Et le chagrin
      Se battent dans ma tête;
      Ils y font un tel train
       Que c'est une tempête.
      Mais l'un est le plus fort:
          C'est le vin!
      Si bien que le chagrin
            En sort
          Grand train.

Chicot courut à la porte.

--Silence donc, ivrogne! cria-t-il.

--Ivrogne, dit Gorenflot, parce qu'on a bu!

--Voyons! viens ici, et vous, Bernouillet, vous savez....

--Oui, dit l'aubergiste en faisant un signe d'intelligence et en
descendant les escaliers quatre à quatre.

--Viens ici, te dis-je, continua Chicot en tirant le moine dans sa
chambre, et causons sérieusement, si tu peux.

--Parbleu! dit Gorenflot, vous raillez, compère. Je suis sérieux comme
un âne qui boit.

--Ou qui a bu, dit Chicot en levant les épaules.

Puis il le conduisit à un siège sur lequel Gorenflot se laissa aller
en poussant un ah! plein de jubilation.

Chicot alla fermer la porte et revint à Gorenflot avec un visage si
sérieux, que celui-ci comprit qu'il s'agissait d'écouter.

--Voyons, qu'y a-t-il _encore?_ dit le moine, comme si ce mot résumait
toutes les persécutions que Chicot lui faisait endurer.

--Il y a, répondit Chicot fort rudement, que tu ne songes pas assez
aux devoirs de ta profession; tu te vautres dans la débauche, tu
pourris dans l'ivrognerie, et, pendant ce temps, la religion devient
ce qu'elle peut, corboeuf!

Gorenflot leva ses deux gros yeux étonnés sur son interlocuteur.

--Moi? dit-il.

--Oui, toi; regarde, tu es ignoble à voir. Ta robe est déchirée, tu
t'es battu en chemin, tu as l'oeil gauche cerclé de noir.

--Moi! reprit Gorenflot, de plus en plus étonné des reproches auxquels
Chicot ne l'avait point habitué.

--Sans doute; tu as de la boue par-dessus les genoux, et quelle boue!
de la boue blanche, ce qui prouve que tu as été t'enivrer dans les
faubourgs.

--C'est ma foi vrai, dit Gorenflot.

--Malheureux! un moine génovéfain! si tu étais cordelier encore!

--Chicot, mon ami, je suis donc bien coupable? dit Gorenflot attendri.

--C'est-à-dire que tu mérites que le feu du ciel te consume jusqu'aux
sandales; prends garde, si cela continue, je t'abandonne.

--Chicot, mon ami, dit le moine, tu ne ferais pas cela.

--Il y a aussi des archers à Lyon.

--Oh! grâce, mon cher protecteur! balbutia le moine, qui se mit non
pas à pleurer, mais à beugler comme un taureau.

--Fi! la laide brute! continua Chicot, et dans quel moment, je le le
demande, te livres-tu à de pareils déportements? quand nous avons un
voisin qui se meurt.

--C'est vrai, dit Gorenflot d'un air profondément contrit.

--Voyons, es-tu chrétien, oui ou non?

--Si je suis chrétien! s'écria Gorenflot en se levant, si je suis
chrétien! tripes du pape! je le suis; je le proclamerais sur le gril
de saint Laurent.

Et, le bras étendu comme pour jurer, il se mit à chanter, de façon à
briser les vitres:

    Je suis chrétien,
    C'est mon seul bien.

--Assez, dit Chicot en le bâillonnant avec la main, si tu es chrétien,
ne laisse pas mourir ton frère sans confession.

--C'est juste, où est mon frère? que je le confesse, dit Gorenflot,
c'est-à-dire quand j'aurai bu, car je meurs de soif.

Et Chicot passa au moine un pot plein d'eau, que celui-ci vida presque
entièrement.

--Ah! mon fils, dit-il en reposant le pot sur la table, je commence à
voir clair.

--C'est bien heureux, répondit Chicot, décidé à profiter de ce moment
de lucidité.

--Maintenant, mon tendre ami, continua le moine, qui faut-il que je
confesse?

--Notre malheureux voisin qui se meurt.

--Qu'on lui donne une pinte de vin au miel, dit Gorenflot.

--Je ne dis pas non; mais il a plus besoin des secours spirituels que
des secours temporels. Tu vas l'aller trouver.

--Croyez-vous que je sois suffisamment préparé, monsieur Chicot?
demanda timidement le moine.

--Toi! je ne t'ai jamais vu si plein d'onction qu'en ce moment. Tu le
ramèneras au bien s'il est égaré, tu l'enverras droit au paradis s'il
en cherche la route.

--J'y cours.

--Attends donc, il faut que je t'indique la marche à suivre.

--Pourquoi faire? on sait son état peut-être, depuis vingt ans qu'on
est moine.

--Oui, mais ce n'est pas seulement ton état qu'il faut que tu fasses
aujourd'hui, c'est aussi ma volonté.

--Votre volonté?

--Et si tu l'exécutes ponctuellement, entends-tu bien? je te place
cent pistoles à la Corne d'Abondance, à boire ou à manger, à ton
choix.

--A boire et à manger, j'aime mieux cela.

--Eh bien, soit, cent pistoles, tu entends? si tu confesses ce digne
moribond.

--Je le confesserai, ou la peste m'étouffe. Comment faut-il que je le
confesse?

--Écoute: ta robe te donne une grande autorité, tu parles au nom de
Dieu et au nom du roi; il faut, par ton éloquence, contraindre cet
homme à te remettre les papiers qu'on vient de lui apporter d'Avignon.

--Pourquoi faire le contraindre à me remettre ces papiers?

Chicot regarda en pitié le moine.

--Pour avoir mille livres, double brute, lui dit-il.

--C'est juste, fit Gorenflot; j'y vais.

--Attends donc, il te dira qu'il vient de se confesser.

--Alors, s'il vient de se confesser?

--Tu lui répondras qu'il en a menti; que celui qui sort de sa chambre
n'est point un confesseur, mais un intrigant comme lui.

--Mais il se fâchera.

--Que t'importe, puisqu'il se meurt?

--C'est juste.

--Alors, tu comprends, tu parleras de Dieu, tu parleras du diable, tu
parleras de ce que tu voudras; mais, d'une façon ou de l'autre, tu lui
tireras des mains des papiers qui viennent d'Avignon.

--Et s'il refuse?

--Tu lui refuseras l'absolution, tu le maudiras, tu l'anathématiseras.

--Ou je les lui prendrai de force.

--Eh bien, encore, soit; mais, voyons, es-tu suffisamment dégrisé pour
exécuter ponctuellement mes instructions?

--Ponctuellement, vous allez voir.

Et Gorenflot, passant une main sur son large visage, sembla en effacer
les traces superficielles de l'ivresse; ses yeux devinrent calmes,
bien qu on eût pu, avec de l'attention, les trouver hébétés; sa bouche
n'articula plus que des paroles scandées avec modération, son geste
devint sobre, tout en demeurant un peu tremblant.

Puis il se dirigea vers la porte avec solennité.

--Un moment, dit Chicot; quand il t'aura donné les papiers, serre-les
bien dans une main et frappe de l'autre à la muraille.

--Et s'il me les refuse?

--Frappe encore.

--Alors, dans l'un et l'autre cas, je dois frapper?

--Oui.

--C'est bien.

Et Gorenflot sortit de la chambre, tandis que Chicot, en proie à une
émotion indéfinissable, collait son oreille à la muraille, afin de
percevoir jusqu'au moindre bruit.

Dix minutes après, le craquement du plancher lui annonça que Gorenflot
entrait chez son voisin, et bientôt il le vit apparaître dans le
cercle que son rayon visuel pouvait embrasser.

L'avocat se souleva dans son lit, et regarda s'approcher l'étrange
apparition.

--Eh! bonjour, mon frère, dit Gorenflot s'arrêtant au milieu de la
chambre et équilibrant ses larges épaules.

--Que venez-vous faire ici, mon père? murmura le malade d'une voix
affaiblie.

--Mon fils, je suis un religieux indigne, j'apprends que vous êtes en
danger, et je viens vous parler des intérêts de votre âme.

--Merci, dit le moribond; mais je crois votre soin inutile. Je vais un
peu mieux.

Gorenflot secoua la tête.

--Vous le croyez? dit-il.

--J'en suis sûr.

--Ruse de Satan, qui voudrait vous voir mourir sans confession.

--Satan serait attrapé, dit le malade; je viens de me confesser à
l'instant même.

--A qui?

--A un digne prêtre qui vient d'Avignon.

Gorenflot secoua la tête.

--Comment! ce n'est pas un prêtre?

--Non.

--Comment le savez-vous?

--Je le connais.

--Celui qui sort d'ici?

--Oui, dit Gorenflot avec un accent plein d'une telle conviction, que,
si difficiles à démonter que soient en général les avocats, celui-ci
se troubla.

--Or, comme vous n'allez pas mieux, dit Gorenflot, et comme cet homme
n'était pas un prêtre, il faut vous confesser.

--Je ne demande pas mieux, dit l'avocat d'une voix un peu plus forte;
mais je veux me confesser à qui me plaît.

--Vous n'avez pas le temps d'en envoyer chercher un autre, mon fils,
et puisque me voilà....

--Comment! je n'aurai pas le temps! s'écria le malade avec une voix
qui se développa de plus en plus; quand je vous dis que je vais mieux!
quand je vous affirme que je suis sûr d'en réchapper!

Gorenflot secoua une troisième fois la tête.

--Et moi, dit-il avec le même flegme, je vous affirme à mon tour, mon
fils, que je ne compte sur rien de bon à votre égard; vous êtes
condamné par les médecins et aussi par la divine Providence; c'est
cruel à vous dire, je le sais bien; mais enfin nous en arrivons tous
là, soit un peu plus tôt, soit un peu plus tard; il y a la balance, la
balance de la justice; et puis c'est consolant de mourir en cette vie,
puisque l'on ressuscite dans l'autre. Pythagoras lui-même le disait,
mon fils, et ce n'était qu'un païen. Allons, confessez-vous, mon cher
enfant.

--Mais je vous assure, mon père, que je me sens déjà plus fort, et
c'est probablement un effet de votre sainte présence.

--Erreur, mon fils, erreur, insista Gorenflot; il y a au dernier
moment une recrudescence vitale: c'est la lampe qui se ranime pour
jeter un dernier éclat. Voyons, continua le moine en s'asseyant près
du lit, dites-moi vos intrigues, vos complots, vos machinations.

--Mes intrigues, mes complots, mes machinations! répéta Nicolas David
en se reculant devant le singulier moine qu'il ne connaissait pas et
qui paraissait le connaître si bien.

--Oui, dit Gorenflot en disposant tranquillement ses larges oreilles à
entendre et en joignant ses deux pouces au-dessus de ses mains
entrelacées; puis, quand vous m'aurez dit tout cela, vous me donnerez
les papiers, et peut-être Dieu permettra-t-il que je vous absolve.

--Et quels papiers? s'écria le malade d'une voix aussi forte et aussi
vigoureusement accentuée que s'il eût été en pleine santé.

--Les papiers que ce prétendu prêtre vient de vous apporter d'Avignon.

--Et qui vous a dit que ce prétendu prêtre m'avait apporté des
papiers? demanda l'avocat en sortant une jambe de la couverture et
avec un accent si brusque que Gorenflot en fut troublé dans le
commencement de béatitude qui l'assoupissait sur son fauteuil.

Gorenflot pensa que le moment était venu de montrer de la vigueur.

--Celui qui l'a dit sait ce qu'il dit, reprit-il; allons, les papiers,
les papiers, ou pas d'absolution.

--Eh! je me moque bien de ton absolution, bélître, s'écria David en
bondissant hors du lit et en sautant à la gorge de Gorenflot.

--Eh! mais, s'écria celui-ci, vous avez donc la fièvre chaude? vous ne
voulez donc pas vous confesser, vous?

Le pouce de l'avocat, adroitement et vigoureusement appliqué sur la
gorge du moine, interrompit sa phrase, qui fut continuée par un
sifflement qui ressemblait fort à un râle.

--Je ne veux confesser que toi, frocard de Belzébuth, s'écria l'avocat
David, et quant à la fièvre chaude, tu vas voir si elle me serre au
point de m'empêcher de t'étrangler.

Frère Gorenflot était robuste, mais il en était malheureusement à ce
moment de réaction où l'ivresse agit sur le système nerveux et le
paralyse, ce qui arrive d'ordinaire en même temps que, par une
réaction opposée, les facultés commencent à reprendre de la vigueur.

Il ne put donc, en réunissant toutes ses forces, que se soulever sur
son siège, empoigner la chemise de l'avocat à deux mains, et le
repousser violemment loin de lui.

Il est juste de dire que, tout paralysé qu'il était, frère Gorenflot
repoussa si violemment Nicolas David, que celui-ci alla rouler au
milieu de la chambre.

Mais il se releva furieux, et sautant sur cette longue épée qu'avait
remarquée maître Bernouillet, laquelle était suspendue à la muraille
derrière ses habits, il la tira du fourreau et en vint présenter la
pointe au col du moine, qui, épuisé par cet effort suprême, était
retombé sur son fauteuil.

--C'est à ton tour de te confesser, lui dit-il d'une voix sourde, ou
tu vas mourir!

Gorenflot, complètement dégrisé par la désagréable pression de cette
pointe froide sur sa chair, comprit la gravité de la situation.

--Oh! dit-il, vous n'étiez donc pas malade, c'était donc une comédie
que cette prétendue agonie?

--Tu oublies que ce n'est point à toi d'interroger, dit l'avocat, mais
de répondre.

--Répondre à quoi?

--A ce que je te vais demander.

--Faites.

--Qui es-tu?

--Vous le voyez bien, dit le moine.

--Ce n'est pas répondre, fit l'avocat en appuyant l'épée un degré plus
fort.

--Et que diable! faites donc attention! si vous me tuez avant que je
vous réponde, vous ne saurez rien du tout.

--Tu as raison, ton nom?

--Frère Gorenflot.

--Tu es donc un vrai moine?

--Comment, un vrai moine? je le crois bien.

--Pourquoi te trouves-tu à Lyon?

--Parce que je suis exilé.

--Qui t'a conduit dans cet hôtel?

--Le hasard.

--Depuis combien de jours y es-tu?

--Depuis seize jours.

--Pourquoi m'espionnais-tu?

--Je ne vous espionnais pas.

--Comment savais-tu que j'avais reçu des papiers?

--Parce qu'on me l'avait dit.

--Qui te l'avait dit?

--Celui qui m'a envoyé vers vous.

--Qui t'a envoyé vers moi?

--Voilà ce que je ne puis dire.

--Et ce que tu me diras cependant.

--Oh là! s'écria le moine. Vertudieu! j'appelle, je crie.

--Et moi je tue.

Le moine jeta un cri; une goutte de sang parut à la pointe de l'épée
de l'avocat.

--Son nom? dit celui-ci.

--Ah! ma foi, tant pis, dit le moine; j'ai tenu tant que j'ai pu.

--Oui, va, et ton honneur est à couvert. Celui qui t'a envoyé vers
moi?...

--C'est....

Gorenflot hésita encore, il lui en coûtait de trahir l'amitié.

--Achève donc, dit l'avocat en frappant du pied.

--Ma foi, tant pis! c'est Chicot.

--Le fou du roi?

--Lui-même!

--Et où est-il?

--Me voilà! dit une voix.

Et Chicot, à son tour, parut sur la porte, pâle, grave, et l'épée nue
à la main.




CHAPITRE VII

COMMENT CHICOT, APRÈS AVOIR FAIT UN TROU AVEC UNE VRILLE, EN FIT UN
AVEC SON ÉPÉE.


Maître Nicolas David, en reconnaissant celui qu'il savait être son
ennemi mortel, ne put retenir un mouvement de terreur.

Gorenflot profita de ce mouvement pour se jeter de côté, et rompre
ainsi la rectitude de la ligne qui se trouvait entre son cou et l'épée
de l'avocat.

--A moi, tendre ami, cria-t-il, à moi, à l'aide, au secours, à la
rescousse, on m'égorge.

--Ah! ah! cher monsieur David, dit Chicot, c'est donc vous?

--Oui, balbutia David, oui, sans doute, c'est moi.

--Enchanté de vous rencontrer, reprit le Gascon.

Puis, se retournant vers le moine:

--Mon bon Gorenflot, lui dit-il, ta présence comme moine était fort
nécessaire ici tout à l'heure, quand on croyait monsieur mourant; mais
à présent que monsieur se porte à merveille, ce n'est plus un
confesseur qu'il lui faut; aussi il va avoir affaire à un gentilhomme.

David essaya de ricaner avec mépris.

--Oui, à un gentilhomme, dit Chicot, et qui va vous faire voir qu'il
est de bonne race. Mon cher Gorenflot, continua-t-il en s'adressant au
moine, faites moi le plaisir d'aller vous mettre en sentinelle sur le
palier, et d'empêcher qui que ce soit au monde de venir me déranger
dans la petite conversation que je vais avoir avec monsieur.

Gorenflot ne demandait pas mieux que de se trouver à distance de
Nicolas David; aussi accomplit-il le cercle qu'il lui fallait
parcourir en serrant les murs le plus près possible; puis, arrivé à la
porte, il s'élança dehors, plus léger de cent livres qu'il ne l'était
en entrant.

Chicot ferma la porte derrière lui, et, toujours avec le même flegme,
poussa le verrou.

David avait d'abord considéré ce préambule avec un saisissement qui
résultait de l'imprévu de la situation; mais, bientôt, se reposant sur
sa force bien connue dans les armes, et sur ce qu'au bout du compte il
était seul à seul avec Chicot, il s'était remis, et, quand le Gascon
se retourna, après avoir fermé la porte, il le trouva appuyé au pied
du lit, son épée à la main et le sourire sur les lèvres.

--Habillez-vous, monsieur, dit Chicot, je vous en donnerai le temps et
la facilité, car je ne veux avoir aucun avantage sur vous. Je sais que
vous êtes un vaillant escrimeur, et que vous maniez l'épée comme
Leclerc en personne; mais cela m'est parfaitement égal.

David se mit à rire.

--La plaisanterie est bonne, dit-il.

--Oui, répondit Chicot; elle me paraît telle, du moins, puisque c'est
moi qui la fais, et elle vous paraîtra bien meilleure tout à l'heure à
vous qui êtes homme de goût. Savez-vous ce que je viens chercher en
cette chambre, maître Nicolas?

--Le reste des coups de lanière que je vous redevais au nom du duc de
Mayenne, le jour où vous avez si lestement sauté par une fenêtre.

--Non, monsieur; j'en sais le compte, et je les rendrai à celui qui me
les a fait donner, soyez tranquille. Ce que je viens chercher, c'est
certaine généalogie que M. Pierre de Gondy, sans savoir ce qu'il
portait, a portée à Avignon, et, sans savoir ce qu'il rapportait, vous
a remise tout à l'heure.

David pâlit.

--Quelle généalogie? dit-il.

--Celle de MM. de Guise, qui descendent, comme vous savez, de
Charlemagne en droite ligne.

--Ah! ah! dit David, vous êtes donc espion, monsieur; je vous croyais
seulement bouffon, moi?

--Cher monsieur David, je serai, si vous le voulez bien, l'un et
l'autre dans cette occasion: espion pour vous faire pendre, et bouffon
pour en rire.

--Me faire pendre!

--Haut et court, monsieur. Vous n'avez pas la prétention d'être
décapité, j'espère; c'est bon pour les gentilshommes.

--Et comment vous y prendrez-vous pour cela?

--Oh! ce sera bien simple; je raconterai la vérité, voilà tout. Il
faut vous dire, cher monsieur David, que j'ai assisté le mois passé à
ce petit conciliabule tenu dans le couvent de Sainte-Geneviève, entre
LL. AA. SS. MM. de Guise et madame de Montpensier.

--Vous?

--Oui, j'étais logé dans le confessionnal en face du vôtre; on y est
fort mal, n'est-ce pas? d'autant plus mal, pour mon compte du moins,
que j'ai été obligé, pour en sortir, d'attendre que tout fût fini, et
que la chose a été fort longue à se terminer. J'ai donc assisté aux
discours de M. de Monsoreau, de la Hurière et d'un certain moine dont
j'ai oublié le nom, mais qui m'a paru fort éloquent. Je connais
l'affaire du couronnement de M. d'Anjou, qui a été moins amusante;
mais en échange la petite pièce a été drôle; on jouait la généalogie
de MM. de Lorraine, revue, augmentée et corrigée par maître Nicolas
David. C'était une fort drôle de pièce, à laquelle il ne manquait plus
que le visa de Sa Sainteté.

--Ah! vous connaissez la généalogie? dit David se contenant à peine et
mordant ses lèvres avec colère.

--Oui, dit Chicot, et je l'ai trouvée infiniment ingénieuse, surtout à
l'endroit de la loi salique. Seulement, c'est un grand malheur d'avoir
tant d'esprit que cela: on se fait pendre; aussi, me sentant ému d'un
tendre intérêt pour un homme si ingénieux, Comment? me suis-je dit, je
laisserais pendre ce brave monsieur David, un maître d'armes
très-agréable, un avocat de première force, un de mes bons amis,
enfin, et cela quand je puis au contraire non-seulement lui sauver la
corde, mais encore faire sa fortune, à ce brave avocat, ce bon maître,
cet excellent ami, le premier qui m'ait donné la mesure de mon coeur
en prenant la mesure de mon dos; non, cela ne sera pas. Alors, vous
ayant entendu parler de voyage, j'ai pris la résolution, rien ne me
retenant, de voyager avec vous, c'est-à-dire derrière vous. Vous êtes
sorti par la porte Bordelle, n'est-ce pas? je vous guettais, vous ne
m'avez pas vu, cela ne m'étonne point, j'étais bien caché; de ce
moment-là, je vous ai suivi, vous perdant, vous rattrapant, prenant
beaucoup de peine, je vous assure; enfin, nous sommes arrivés à Lyon;
je dis nous sommes, parce que, une heure après vous, j'étais installé
dans le même hôtel que vous, non-seulement dans le même hôtel, mais
encore dans la chambre à côté; dans celle-ci, tenez, qui n'est séparée
de la vôtre que par une simple cloison; vous pensez bien que je
n'étais pas venu de Paris à Lyon, ne vous quittant pas des yeux, pour
vous perdre de vue ici. Non, j'ai percé un petit trou à l'aide duquel
j'avais l'avantage de vous examiner tant que je voulais, et, je
l'avoue, je me donnais ce plaisir plusieurs fois le jour. Enfin vous
êtes tombé malade; l'hôte voulait vous mettre à la porte; vous aviez
donné rendez-vous à M. de Gondy au Cygne-de-la-Croix; vous aviez peur
qu'il ne vous trouvât point autre part, ou du moins qu'il ne vous
retrouvât point assez vite. C'était un moyen, je n'en ai été dupe qu'à
moitié; cependant, comme à tout prendre vous pouviez être malade
réellement, comme nous sommes tous mortels, vérité dont je tâcherai de
vous convaincre tout à l'heure, je vous ai envoyé un brave moine, mon
ami, mon compagnon, pour vous exciter au repentir, vous ramener à la
résipiscence; mais point, pécheur endurci que vous êtes, vous avez
voulu lui perforer la gorge avec votre rapière, oubliant cette maxime
de l'Évangile: «Qui frappe de l'épée périra par l'épée.» C'est alors,
cher monsieur David, que je suis venu et que je vous ai dit: Voyons,
nous sommes de vieilles connaissances, de vieux amis; arrangeons la
chose ensemble; voyons, dites, à cette heure que vous êtes au courant,
voulez-vous l'arranger, la chose?

--Et de quelle façon?

--De la façon dont elle se fût arrangée si vous eussiez été
véritablement malade, que mon ami Gorenflot vous eût confessé et que
vous lui eussiez remis les papiers qu'il vous demandait. Alors je vous
eusse pardonné et j'eusse même dit de grand coeur un _in manus_ pour
vous. Eh bien, je ne serai pas plus exigeant pour le vivant que pour
le mort; et ce qui me reste à vous dire, le voici: Monsieur David,
vous êtes un homme accompli: l'escrime, le cheval, la chicane, l'art
de mettre de grosses bourses dans de larges poches, vous possédez
tout. Il serait fâcheux qu'un homme comme vous disparût tout à coup du
monde, où il est destiné à faire une si belle fortune. Eh bien, cher
monsieur David, ne faites plus de conspirations, fiez-vous à moi,
rompez avec les Guises, donnez-moi vos papiers, et, foi de
gentilhomme! je ferai votre paix avec le roi.

--Tandis qu'au contraire, si je ne vous les donne pas? demanda Nicolas
David.

--Ah! si vous ne me les donnez pas, c'est autre chose. Foi de
gentilhomme, je vous tuerai! Est-ce toujours drôle, cher monsieur
David?

--De plus en plus, répondit l'avocat en caressant son épée.

--Mais si vous me les donnez, continua Chicot, tout sera oublié; vous
ne me croyez pas peut-être, cher monsieur David, car vous êtes d'une
nature mauvaise, et vous vous figurez que mon ressentiment est
incrusté dans mon coeur comme la rouille dans le fer. Non, je vous
hais, c'est vrai, mais je hais M. de Mayenne plus que vous; donnez-moi
de quoi perdre M. de Mayenne, et je vous sauve; et puis, voulez-vous
que j'ajoute encore quelques paroles, que vous ne croirez pas, vous
qui n'aimez rien que vous-même? Eh bien, c'est que j'aime le roi, moi,
tout niais, tout corrompu, tout abâtardi qu'il est; le roi qui m'a
donné un refuge, une protection contre votre boucher de Mayenne, qui
assassine de nuit, à la tête de quinze bandits, un seul gentilhomme,
sur la place du Louvre; vous savez de qui je veux parler, c'est de ce
pauvre Saint-Mégrin; n'en étiez-vous pas de ses bourreaux, vous? Non,
tant mieux, je le croyais tout à l'heure, et je le crois bien plus
encore maintenant. Eh bien, je veux qu'il règne tranquillement, mon
pauvre roi Henri, ce qui est impossible avec les Mayenne et les
généalogies de Nicolas David. Livrez-moi donc la généalogie, et, foi
de gentilhomme, je tais votre nom et fais votre fortune.

Pendant cette longue exposition de ses idées, qu'il n'avait même faite
si longue que dans ce but, Chicot avait observé David en homme
intelligent et ferme. Pendant cet examen, il ne vit pas se détendre
une seule fois la fibre d'acier qui dilatait l'oeil fauve de l'avocat;
pas une bonne pensée n'éclaira ses traits assombris; pas un retour de
coeur n'amollit sa main crispée sur l'épée.

--Allons, dit Chicot, je vois que tout ce que je vous dis est de
l'éloquence perdue, et que vous ne me croyez pas; il me reste donc un
moyen de vous punir d'abord de vos torts anciens envers moi, puis de
débarrasser la terre d'un homme qui ne croit plus à la probité ni à
l'humanité. Je vais vous faire pendre. Adieu, monsieur David.

Et Chicot fit à reculons un pas vers la porte sans perdre de vue
l'avocat.

Celui-ci fit un bond en avant.

--Et vous croyez que je vous laisserai sortir? s'écria l'avocat; non
pas, mon bel espion; non pas, Chicot, mon ami: quand on sait des
secrets comme ceux de la généalogie, on meurt! Quand on menace Nicolas
David, on meurt! Quand on entre ici comme tu y es entré, on meurt!

--Vous me mettez parfaitement à mon aise, répondit Chicot avec le même
calme; je n'hésitais que parce que je suis sûr de vous tuer. Crillon,
en faisant des armes avec moi, m'a appris, il y a deux mois, une botte
particulière, une seule; mais elle suffira, parole d'honneur. Allons,
remettez-moi les papiers, ajouta-t-il d'une voix terrible, ou je vous
tue! et je vais vous dire comment: je vous percerai la gorge où vous
vouliez saigner mon ami Gorenflot.

Chicot n'avait point achevé ces paroles, que David, avec un sauvage
éclat de rire, s'élança sur lui; Chicot le reçut l'épée au poing.

Les deux adversaires étaient à peu près de la même taille; mais les
vêtements de Chicot dissimulaient sa maigreur, tandis que rien ne
dissimulait la nature longue, mince et flexible de l'avocat. Il
semblait un long serpent, tant son bras prolongeait sa tête, tant son
épée agile s'agitait comme un triple dard; mais, comme le lui avait
annoncé Chicot, il avait affaire à un rude adversaire; Chicot, faisant
des armes presque tous les jours avec le roi, était devenu un des plus
forts tireurs du royaume; c'est ce dont Nicolas David put
s'apercevoir, en trouvant toujours le fer de son adversaire, de
quelque façon qu'il cherchât à l'attaquer.

Il fit un pas de retraite.

--Ah! ah! dit Chicot, vous commencez à comprendre, n'est-ce pas? Eh
bien, encore une fois, les papiers.

David, pour toute réponse, se jeta de nouveau sur le Gascon, et un
second combat s'engagea plus long et plus acharné que le premier,
quoique Chicot se contentât de parer et n'eût pas encore porté un
coup. Cette seconde lutte se termina, comme la première, par un pas de
retraite de l'avocat.

--Ah! ah! dit Chicot, à mon tour maintenant.

Et il fit un pas en avant.

Pendant qu'il marchait, Nicolas David dégagea pour l'arrêter. Chicot
para prime, lia l'épée de son adversaire tierce sur tierce, et
l'atteignit à l'endroit qu'il avait indiqué d'avance; il lui enfonça
la moitié de sa rapière dans la gorge.

--Voilà le coup, dit Chicot.

David ne répondit pas; il tomba du coup aux pieds de Chicot en
crachant une gorgée de sang.

Chicot à son tour fit un pas de retraite. Tout blessé à mort qu'il
est, le serpent peut encore se redresser et mordre.

Mais David, par un mouvement naturel, essaya de se traîner vers son
lit comme pour défendre encore son secret.

--Ah! dit Chicot, je te croyais retors, et tu es sot, au contraire,
comme un reître. Je ne savais pas l'endroit où tu avais caché tes
papiers, et voilà que tu me l'apprends.

Et, tandis que David se tordait dans les convulsions de l'agonie,
Chicot courut au lit, souleva le matelas et trouva, sous le chevet, un
petit rouleau de parchemin, que David, dans l'ignorance de la
catastrophe qui le menaçait, n'avait pas songé à cacher mieux.

Au moment même où il le déroulait pour s'assurer que c'était bien le
papier qu'il cherchait, David se soulevait avec rage; puis, retombant
aussitôt, rendait le dernier soupir.

Chicot parcourut d'abord d'un oeil étincelant de joie et d'orgueil le
parchemin rapporté d'Avignon par Pierre de Gondy.

Le légat du pape, fidèle à la politique du souverain pontife depuis
son avènement au trône, avait écrit au bas:

_Fiat ut voluit Deus: Deus jura hominum fecit._

--Voilà, dit Chicot, un pape qui traite assez mal le roi
très-chrétien.

Et il plia soigneusement le parchemin, qu'il introduisit dans la poche
la plus sûre de son justaucorps, c'est-à-dire dans celle qui
s'appuyait sur sa poitrine.

Puis il prit le corps de l'avocat, qui était mort sans presque
répandre de sang, la nature de la plaie ayant concentré l'hémorragie
au dedans, le replaça dans le lit, la face tournée contre la ruelle,
et, rouvrant la porte, appela Gorenflot.

Gorenflot entra.

--Comme vous êtes pâle! dit le moine.

--Oui, dit Chicot; les derniers moments de ce pauvre homme m'ont causé
quelque émotion.

--Il est donc mort? demanda Gorenflot.

--Il y a tout lieu de le croire, répondit Chicot.

--Il se portait si bien tout à l'heure!

--Trop bien. Il a voulu manger des choses difficiles à digérer, et,
comme Anacréon, il est mort pour avoir avalé de travers.

--Oh! oh! dit Gorenflot, le coquin qui voulait m'étrangler, moi, un
homme d'Église; voilà ce qui lui aura porté malheur.

--Pardonnez-lui, compère, vous êtes chrétien.

--Je lui pardonne, dit Gorenflot, quoiqu'il m'ait fait grand'peur.

--Ce n'est pas le tout, dit Chicot; il conviendrait que vous allumiez
les cires, et que vous marmottiez quelques prières près de son corps.

--Pourquoi faire?

C'était le mot de Gorenflot, on se le rappelle.

--Comment! pourquoi faire? Pour n'être point pris et conduit dans les
prisons de la ville comme meurtrier.

--Moi! meurtrier de cet homme! Allons donc; c'est lui qui voulait
m'étrangler.

--Mon Dieu, oui! Et, comme il n'a pu y réussir, la colère lui a mis le
sang en mouvement; un vaisseau se sera brisé dans sa poitrine, et
bonsoir. Vous voyez bien qu'en somme, Gorenflot, c'est vous qui êtes
la cause de sa mort. Cause innocente, c'est vrai; mais n'importe! En
attendant, que votre innocence soit reconnue, on pourrait vous faire
un mauvais parti.

--Je crois que vous avez raison, monsieur Chicot, dit le moine.

--D'autant plus raison, qu'il y a dans cette bonne ville, à Lyon, un
official un peu coriace.

--Jésus! murmura le moine.

--Faites donc ce que je vous dis, compère.

--Que faut-il que je fasse?

--Installez-vous ici, récitez avec onction toutes les prières que vous
savez, et même celles que vous ne savez pas, et quand le soir sera
venu et que vous serez seul, sortez de l'hôtellerie, sans lenteur et
sans précipitation; vous connaissez le travail du maréchal ferrant qui
fait le coin de la rue?

--Certainement, c'est à lui que je me suis donné ce coup hier soir,
dit Gorenflot montrant son oeil cerclé de noir.

--Touchant souvenir. Eh bien, j'aurai soin que vous retrouviez là
votre cheval, entendez-vous? Vous monterez dessus sans donner
d'explication à personne; ensuite, pour peu que le coeur vous en dise,
vous connaissez la route de Paris; à Villeneuve-le-Roi vous vendrez
votre cheval; et vous reprendrez Panurge.

--Ah! ce bon Panurge; vous avez raison, je serai heureux de le revoir,
je l'aime. Mais d'ici là, ajouta le moine d'un ton piteux, comment
vivrai-je?

--Quand je donne, je donne, dit Chicot, et ne laisse pas mendier mes
amis, comme on fait au couvent de Sainte-Geneviève; tenez.

Et Chicot tira de sa poche une poignée d'écus qu'il mit dans la large
main du moine.

--Homme généreux! dit Gorenflot attendri jusqu'aux larmes, laissez-moi
rester avec vous à Lyon. J'aime assez Lyon; c'est la seconde capitale
du royaume, puis la ville est hospitalière.

--Mais comprends donc une chose, triple brute! c'est que je ne reste
pas, c'est que je pars, et cela si rapidement, que je ne t'engage
point à me suivre.

--Que votre volonté soit faite, monsieur Chicot, dit Gorenflot
résigné.

--A la bonne heure! dit Chicot, te voilà comme je t'aime, compère.

Et il installa le moine près du lit, descendit chez l'hôte, et, le
prenant à part:

--Maître Bernouillet, dit-il, sans que vous vous en doutiez, un grand
événement s'est passé dans votre maison.

--Bah! répondit l'hôte avec des yeux effarés, qu'y a-t il donc?

--Cet enragé royaliste, ce contempteur de la religion, cet abominable
hanteur de huguenots...

--Eh bien?

--Eh bien, il a reçu la visite ce matin d'un messager de Rome.

--Je le sais bien, puisque c'est moi qui vous l'ai dit.

--Eh bien! notre saint-père le pape, à qui toute justice temporelle
est dévolue en ce monde, notre saint-père le pape l'envoyait
directement au conspirateur: seulement, selon toute probabilité, le
conspirateur ne se doutait pas dans quel but.

--Et dans quel but l'envoyait-il?

--Montez dans la chambre de votre hôte, maître Bernouillet, levez un
peu sa couverture, regardez-lui aux environs du cou, et vous le
saurez.

--Holà! vous m'effrayez.

--Je ne vous en dis pas davantage. Cette justice s'est accomplie chez
vous, maître Bernouillet. C'est un bien grand honneur que vous fait le
pape.

Puis Chicot glissa dix écus d'or dans la main de son hôte et gagna
l'écurie, d'où il fit sortir les deux chevaux.

Cependant l'hôte avait grimpé ses escaliers plus leste que l'oiseau,
et était entré dans la chambre de Nicolas David.

Il y trouva Gorenflot en prières.

Alors il s'approcha du lit, et, selon les instructions qu'il avait
reçues, releva les couvertures.

La blessure était bien à la place indiquée, encore vermeille; mais le
corps était déjà froid.

--Ainsi meurent tous les ennemis de la sainte religion! dit-il en
faisant un signe d'intelligence à Gorenflot.

--Amen! répondit le moine.

Ces événements se passaient à peu près vers le même temps où Bussy
remettait Diane de Méridor entre les bras du vieux baron, qui la
croyait morte.




CHAPITRE VIII

COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT
MORTE.


Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.

La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les
piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous
sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les
piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs
absentes.

Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se
tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous
ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au
rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient
repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient
ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient
glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le
courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes
nues sous leurs longues robes de pénitents.

La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la
couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame,
dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la
vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de
leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité,
s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand
les deux tuniques en sortirent.

Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un
bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et
il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla
qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil
moment.

Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux
saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait
fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup
sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler
depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait
d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec
ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des
courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs,
mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.

Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur
avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela
se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits
dont il était couvert.

Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de
bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal
qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de
reproche et de dépit.

Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et
franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies
d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode
alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le
duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses
prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait
autour de lui.

Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se
retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!

--Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté
le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé
d'important depuis qu'il l'avait quitté.

--Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?

--Pourquoi cela, monseigneur?

--Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à
Chartres les chemises de Notre-Dame.

--Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.

--Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?

--Probablement parce que la chose était impossible.

--Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as
disparu?

--C'est justement de cela que j'ai à vous parler.

--Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?

--Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.

--Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à
mon logis.

--J'y compte bien, monseigneur.

En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la
chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses
femmes, était occupée à en faire autant.

Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura
un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que
les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la
terre.

Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua
l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la
cathédrale.

Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.

--Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de
votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie,
tandis que votre roi prend la bure et la serge?

--Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience
sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre
Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les
pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et
fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour
Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour
venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de
changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au
reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux
siennes, j'étais resté à Paris.

Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait
regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux
paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine
au gentilhomme de son frère, et il passa outre.

Bussy laissa passer le roi sans sourciller.

--Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?

--Quoi?

--Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à
ton excuse?

--Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme.

--Eh bien?

--Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu
près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.

--Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais
pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.

Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église,
prenant le prince à part.

--Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.

--Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.

--Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez
pas, j'en suis sûr.

Le duc regarda Bussy avec étonnement.

--C'est comme cela, dit Bussy.

--Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.

Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute
particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna
au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui
semblerait.

Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans
une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:

--Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton
aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?

--Je le crois bien, monseigneur.

--Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance
de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement
pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne
s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la
poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que
dois-je attendre?

--Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire
beaucoup de honte!

--Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que
du ton irrévérencieux de Bussy.

--Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que
je répète.

--Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les
anagrammes.

--Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en
appeler à votre souvenir.

--Mais qui est cette femme?

--Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.

--C'était donc elle? s'écria le duc.

--Oui, monseigneur.

--Tu l'as vue?

--Oui.

--T'a-t-elle parlé?

--Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après
cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et
l'espérance qu'elle l'était?

Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de
celui qui eût dû être son courtisan.

--Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé
au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé
au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore
absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand
que la mort.

--Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout
tremblant.

--Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur,
qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son
service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.

--Achève, voyons.

--Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux
bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être
la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme
qu'elle exècre.

--Que dis-tu?

--Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de
Monsoreau.

A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues
de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru
qu'il allait lui jaillir par les yeux.

--Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?

--Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.

--Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne
suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il
était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu
l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon
amour.

--Et pourquoi pas? dit Bussy.

--Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?

--J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre
honneur se fourvoyait.

--Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous
plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.

--Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme
toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.

--Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de
Monsoreau.

--Moi?

--Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers
moi?

--Envers vous?

--Envers moi, dont il connaissait les intentions.

--Et les intentions de Votre Altesse étaient?...

--De me faire aimer de Diane sans doute!

--De vous faire aimer?

--Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.

--C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire
ironique.

--Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier
moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la
logique dont il était capable.

--Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé
à déshonorer Diane?

--Oui.

--Par ses conseils!

--Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?

--Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!

--Attends une seconde, tu verras.

Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans
son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:

--Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.

Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:


«Monseigneur,

Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques,
car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez
une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous
n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la
demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera
en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir...
elle sera au château de Beaugé.

De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur,

BRYANT DE MONSOREAU.»

--Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le
gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.

--Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.

--C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.

--Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.

--Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme....

--Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy
avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.

--Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.

--Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si
vous le croyez.

--Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait
lui-même?

--Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui
étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au
château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait
approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la
prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a
poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.

--Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.

--Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme
avec sa hardiesse ordinaire.

--Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger!

--Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose
pareille.

--Comment?

--Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous
reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.

--Et de quelle façon?

--En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.

--Et le puis-je?

--Certainement.

--Et comment cela?

--En lui rendant la liberté.

--Voyons, explique-toi.

--Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est
nul.

--Tu as raison.

--Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en
digne gentilhomme et en noble prince.

--Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse
donc, Bussy?

--Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est
qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un
prince perfide et un homme sans honneur.

--Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?

--Rien de plus facile, en faisant agir le père.

--Le baron de Méridor?

--Oui.

--Mais il est au fond de l'Anjou.

--Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.

--Chez toi?

--Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter
sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu
jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et
lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.

--C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure
qu'il est très-influent dans toute la province.

--Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute
chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et
qu'il est malheureux du malheur de sa fille.

--Et quand pourrais-je le voir?

--Aussitôt votre retour à Paris.

--Bien.

--C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?

--Oui.

--Foi de gentilhomme?

--Foi de prince.

--Et quand partez-vous?

--Ce soir; m'attends-tu?

--Non, je cours devant.

--Va, et tiens-toi prêt.

--Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?

--Au lever du roi, demain, vers midi.

--J'y serai, monseigneur; adieu.

Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant
dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme,
qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en
cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis
assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie.




CHAPITRE IX

COMMENT CHICOT REVINT AU LOUVRE ET FUT REÇU PAR LE ROI HENRI III.


Tout dormait au Louvre, car il n'était encore que onze heures du
matin; les sentinelles de la cour semblaient marcher avec précaution;
les chevaliers qui relevaient la garde allaient au pas.

On laissait reposer le roi, fatigué de son pèlerinage.

Deux hommes se présentèrent en même temps à la porte principale du
Louvre: l'un, sur un barbe d'une fraîcheur incomparable; l'autre, sur
un andalous tout floconneux d'écume.

Ils s'arrêtèrent de front à la porte et se regardèrent; car, venus par
deux chemins opposés, ils se rencontraient là seulement.

--Monsieur de Chicot, s'écria le plus jeune des deux en saluant avec
politesse, comment vous portez-vous ce matin?

--Eh! c'est le seigneur de Bussy. Mais, à merveille, monsieur,
répondit Chicot avec une aisance et une courtoisie qui sentaient le
gentilhomme pour le moins autant que le salut de Bussy sentait son
grand seigneur et son homme délicat.

--Vous venez voir le lever du roi, monsieur? demanda Bussy.

--Et vous aussi, je présume?

--Non. Je viens pour saluer monseigneur le due d'Anjou. Vous savez,
monsieur de Chicot, ajouta Bussy en souriant, que je n'ai pas le
bonheur d'être des favoris de Sa Majesté?

--C'est un reproche que je ferai au roi et non à vous, monsieur.

Bussy s'inclina.

--Et vous arrivez de loin? demanda Bussy. On vous disait en voyage.

--Oui, monsieur, je chassais, répliqua Chicot. Mais, de votre côté, ne
voyagiez-vous point aussi?

--En effet, j'ai fait une course en province; maintenant, monsieur,
continua Bussy, serez-vous assez bon pour me rendre un service?

--Comment donc, chaque fois que M. de Bussy voudra disposer de moi
pour quelque chose que ce soit, dit Chicot, il m'honorera infiniment.

--Eh bien, vous allez pénétrer dans le Louvre, vous le privilégié,
tandis que moi, je resterai dans l'antichambre; veuillez donc faire
prévenir le duc d'Anjou que j'attends.

--M. le duc d'Anjou est au Louvre, dit Chicot, et va sans doute
assister au lever de Sa Majesté; que n'entrez-vous avec moi, monsieur?

--Je crains le mauvais visage du roi.

--Bah!

--Dame! il ne m'a point jusqu'à présent habitué à ses plus gracieux
sourires.

--D'ici à quelque temps, soyez tranquille, tout cela changera.

--Ah! ah! vous êtes donc nécromancien, monsieur de Chicot?

--Quelquefois. Allons, du courage, venez, monsieur de Bussy.

Ils entrèrent en effet, et se dirigèrent, l'un vers le logis de M. le
duc d'Anjou, qui habitait, nous croyons l'avoir déjà dit,
l'appartement qu'avait habité jadis la reine Marguerite, l'autre vers
la chambre du roi.

--Henri III venait de s'éveiller; il avait sonné sur le grand timbre,
et une nuée de valets et d'amis s'était précipitée dans la chambre
royale: déjà le bouillon de volaille, le vin épicé et les pâtes de
viandes étaient servis, quand Chicot entra tout fringant chez son
auguste maître, et commença, avant de dire bonjour, par manger au plat
et boire à l'écuelle d'or.

--Par la mordieu! s'écria le roi ravi, quoiqu'il jouât la colère,
c'est ce coquin de Chicot, je crois; un fugitif, un vagabond, un
pendard!

--Eh bien! eh bien! qu'as-tu donc, mon fils, dit Chicot en s'asseyant
sans façon avec ses bottes poudreuses sur l'immense fauteuil à fleurs
de lis d'or où était assis Henri III lui-même, nous oublions donc ce
petit retour de Pologne où nous avons joué le rôle de cerf, tandis que
les magnats jouaient celui de chiens. Taïaut! taïaut!...

--Allons, voilà mon malheur revenu, dit Henri; je ne vais plus
entendre que des choses désagréables. J'étais bien tranquille
cependant depuis trois semaines.

--Bah! bah! dit Chicot, tu te plains toujours; on te prendrait pour un
de tes sujets, le diable m'emporte. Voyons, qu'as-tu fait en mon
absence, mon petit Henriquet? A-t-on un peu drôlement gouverné ce beau
royaume de France?

--Monsieur Chicot!

--Nos peuples tirent-ils la langue, hein?

--Drôle!

--A-t-on pendu quelqu'un de ces petits messieurs frisés? Ah! pardon!
monsieur de Quélus, je ne vous voyais pas.

--Chicot, nous nous brouillerons.

--Enfin, reste-t-il quelque argent dans nos coffres ou dans ceux des
juifs? Ce ne serait pas malheureux, nous avons bien besoin de nous
divertir, ventre de biche! c'est bien assommant, la vie!

Et il acheva de rafler sur le plat de vermeil des pâtes de viandes
dorées à la poêle.

Le roi se mit à rire: c'était toujours par là qu'il finissait.

--Voyons, dit-il, qu'as-tu fait pendant cette longue absence?

--J'ai, dit Chicot, imaginé le plan d'une petite procession en trois
actes.

Premier acte.--Des pénitents habillés d'une chemise et d'un
haut-de-chausses seulement, se tirant les cheveux et se gourmant
réciproquement, montent du Louvre à Montmartre.

Deuxième acte.--Les mêmes pénitents, dépouillés jusqu'à la ceinture et
se fouettant avec des chapelets de pointes d'épine, descendent de
Montmartre à l'abbaye de Sainte-Geneviève.

Troisième acte.--Enfin, ces mêmes pénitents tout nus, se découpant
mutuellement, à grands coups de martinet, des lanières sur les
omoplates, reviennent de l'abbaye Sainte-Geneviève au Louvre.

J'avais bien pensé, comme péripétie inattendue, à les faire passer par
la place de Grève, où le bourreau les eût tous brûlés depuis le
premier jusqu'au dernier; mais j'ai pensé que le Seigneur avait gardé
là-haut un peu de soufre de Sodome et un peu de bitume de Gomorrhe, et
je ne veux pas lui ôter le plaisir de faire lui-même la grillade.
--Ça, messieurs, en attendant ce grand jour, divertissons-nous.

--Et d'abord, voyons: Qu'es-tu devenu? demanda le roi, sais-tu que je
t'ai fait chercher dans tous les mauvais lieux de Paris?

--As-tu bien fouillé le Louvre?

--Quelque paillard, ton ami, t'aura confisqué.

--Cela ne se peut pas, Henri, c'est toi qui as confisqué tous les
paillards.

--Je me trompais donc?

--Eh! mon Dieu! oui; comme toujours, du tout au tout.

--Nous verrons que tu faisais pénitence.

--Justement. Je me suis mis un peu en religion pour voir ce que
c'était, et, ma foi, j'en suis revenu. J'ai assez des moines. Fi! les
sales animaux!

En ce moment M. de Monsoreau entra chez le roi, qu'il salua avec un
profond respect.

--Ah! c'est vous, monsieur le grand veneur! dit Henri. Quand nous
ferez-vous faire quelque belle chasse? voyons.

--Quand il plaira à Votre Majesté. Je reçois la nouvelle que nous
avons force sangliers à Saint-Germain-en-Laye.

--C'est bien dangereux, le sanglier, dit Chicot. Le roi Charles IX, je
me le rappelle, a manqué être tué à une chasse au sanglier; et puis
les épieux sont durs, et cela fait des ampoules à nos petites mains.
N'est-ce pas, mon fils?

M. de Monsoreau regarda Chicot de travers.

--Tiens, dit le Gascon à Henri, il n'y a pas longtemps que ton grand
veneur a rencontré un loup.

--Pourquoi cela?

--Parce que, comme les Nuées du poëte Aristophane, il en a retenu la
figure, l'oeil surtout; c'est frappant.

M. de Monsoreau se retourna, et dit en pâlissant à Chicot:

--Monsieur Chicot, je suis peu fait aux bouffons, ayant rarement vécu
à la cour, et je vous préviens que, devant mon roi, je n'aime point à
être humilié, surtout lorsqu'il s'agit de son service.

--Eh bien, monsieur, dit Chicot, vous êtes tout le contraire de nous,
qui sommes gens de cour; aussi avons-nous bien ri de la dernière
bouffonnerie.

--Et quelle est cette bouffonnerie? demanda Monsoreau.

--Il vous a nommé grand veneur; vous voyez que, s'il est moins bouffon
que moi, il est encore plus fou, ce cher Henriquet.

Monsoreau lança un regard terrible au Gascon.

--Allons, allons, dit Henri, qui prévoyait une querelle, parlons
d'autre chose, messieurs.

--Oui, dit Chicot, parlons des mérites de Notre-Dame de Chartres.

--Chicot, pas d'impiétés, dit le roi d'un ton sévère.

--Des impiétés, moi? dit Chicot, allons donc; tu me prends pour un
homme d'Église, tandis que je suis un homme d'épée. Au contraire,
c'est moi qui te préviendrai d'une chose, mon fils.

--Et de laquelle?

--C'est que tu en uses mal avec Notre-Dame de Chartres, Henri, on ne
peut plus mal.

--Comment cela?

--Sans doute. Nôtre-Dame avait deux chemises accoutumées à se trouver
ensemble, et tu les as séparées. A ta place, je les eusse réunies,
Henri, et il y eût eu chance au moins pour qu'un miracle se fit.

Cette allusion un peu brutale à la séparation du roi et de la reine
fit rire les amis du roi.

Henri se détira les bras, se frotta les yeux et sourit à son tour.

--Pour cette fois, dit-il, le fou a, mordieu, raison.

Et il parla d'autre chose.

--Monsieur, dit tout bas Monsoreau à Chicot, vous plairait-il, sans
faire semblant de rien, d'aller m'attendre dans l'embrasure de cette
fenêtre?

--Comment donc, monsieur! dit Chicot, mais avec le plus grand plaisir.

--Eh bien, alors, tirons à l'écart.

--Au fond d'un bois, si cela vous convient, monsieur.

--Trêve de plaisanteries, elles sont inutiles, car il n'y a plus
personne pour en rire, dit Monsoreau en rejoignant le bouffon dans
l'embrasure où celui-ci l'avait précédé. Nous sommes face à face, nous
nous devons la vérité, monsieur Chicot, monsieur le fou, monsieur le
bouffon; un gentilhomme vous défend, entendez-vous bien ce mot, vous
défend de rire de lui; il vous invite surtout à bien réfléchir avant
de donner vos rendez-vous dans les bois, car dans ces bois où vous
vouliez me conduire tout à l'heure, il pousse une collection de bâtons
volants et autres, tout à fait dignes de faire suite à ceux qui vous
ont si rudement étrillés de la part de M. de Mayenne.

--Ah! fit Chicot sans s'émouvoir en apparence, bien que son oeil noir
eût lancé un sombre éclair. Ah! monsieur, vous me rappelez tout ce que
je dois à M. de Mayenne; vous voudriez donc que je devinsse votre
débiteur comme je suis le sien, et que je vous plaçasse sur la même
ligne dans mon souvenir et vous gardasse une part égale de ma
reconnaissance?

--Il me semble que, parmi vos créanciers, monsieur, vous oubliez de
compter le principal.

--Cela m'étonne, monsieur, car je me vante d'avoir excellente mémoire;
quel est donc ce créancier, je vous prie?

--Maître Nicolas David.

--Oh! pour celui-là, vous vous trompez, dit Chicot avec un sourire
sinistre; je ne lui dois plus rien, il est payé.

En ce moment, un troisième interlocuteur vint se mêler à la
conversation.

C'était Bussy.

--Ah! monsieur de Bussy, dit Chicot, venez un peu à mon aide. Voici M.
de Monsoreau qui m'a détourné comme vous voyez, et qui veut me mener
ni plus ni moins qu'un cerf ou un daim; dites-lui qu'il se trompe,
monsieur de Bussy, qu'il a affaire à un sanglier, et que le sanglier
revient sur le chasseur.

--Monsieur Chicot, dit Bussy, je crois que vous faites tort à M. le
grand veneur en pensant qu'il ne vous tient pas pour ce que vous êtes,
c'est-à-dire pour un bon gentilhomme. Monsieur, continua Bussy en
s'adressant au comte, j'ai l'honneur de vous prévenir que M. le duc
d'Anjou désire vous parler.

--A moi? fit Monsoreau inquiet.

--A vous-même, monsieur, dit Bussy.

Monsoreau dirigea sur son interlocuteur un regard qui avait
l'intention de pénétrer jusqu'au fond de son âme, mais fut forcé de
s'arrêter à la surface, tant les yeux et le sourire de Bussy étaient
pleins de sérénité.

--M'accompagnez-vous, monsieur? demanda le grand veneur au
gentilhomme.

--Non, monsieur, je cours prévenir Son Altesse que vous vous rendez à
ses ordres, tandis que vous prendrez congé du roi.

Et Bussy s'en retourna comme il était venu, se glissant, avec son
adresse ordinaire, parmi la foule des courtisans.

Le duc d'Anjou attendait effectivement dans son cabinet et relisait la
lettre que nos lecteurs connaissent déjà. Entendant du bruit aux
portières, il crut que c'était Monsoreau qui se rendait à ses ordres,
et cacha cette lettre.

Bussy parut.

--Eh bien? dit le duc.

--Eh bien, monseigneur, le voici.

--Il ne se doute de rien?

--Et quand cela serait, lorsqu'il serait sur ses gardes? dit Bussy;
n'est-ce pas votre créature? Tiré du néant par vous, ne pouvez-vous
pas le réduire au néant?

--Sans doute, répondit le duc avec cet air préoccupé que lui donnait
toujours l'approche des événements où il fallait développer quelque
énergie.

--Vous paraît-il moins coupable qu'il ne l'était hier?

--Cent fois plus! ses crimes sont de ceux qui s'accroissent quand on y
réfléchit.

--D'ailleurs, dit Bussy, tout se borne à un seul point: il a enlevé
par trahison une jeune fille noble; il l'a épousée frauduleusement et
par des moyens indignes d'un gentilhomme; il demandera lui-même la
résolution de ce mariage, ou vous la demanderez pour lui.

--C'est arrêté ainsi.

--Et au nom du père, au nom de la jeune fille, au nom du château de
Méridor, au nom de Diane, j'ai votre parole?

--Vous l'avez.

--Songez qu'ils sont prévenus, qu'ils attendent dans l'anxiété le
résultat de votre entrevue avec cet homme.

--La jeune fille sera libre, Bussy, je t'en engage ma foi.

--Ah! dit Bussy, si vous faites cela, vous serez réellement un grand
prince, monseigneur.

Et il prit la main du duc, cette main qui avait signé tant de fausses
promesses, qui avait manqué à tant de serments jurés, et il la baisa
respectueusement.

En ce moment on entendit des pas dans le vestibule.

--Le voici, dit Bussy.

--Faites entrer M. de Monsoreau, cria François avec une sévérité qui
parut de bon augure à Bussy.

Et cette fois le jeune gentilhomme, presque sûr d'atteindre enfin au
résultat ambitionné par lui, ne put empêcher son regard de prendre, en
saluant Monsoreau, une légère teinte d'ironie orgueilleuse; le grand
veneur reçut, de son côté, le salut de Bussy avec ce regard vitreux
derrière lequel il retranchait les sentiments de son âme, comme
derrière une infranchissable forteresse.

Bussy attendit dans ce corridor que nous connaissons déjà, dans ce
même corridor où la Mole, une nuit, avait failli être étranglé par
Charles IX, Henri III, le duc d'Alençon et le duc de Guise, avec la
cordelière de la reine mère. Ce corridor, ainsi que le palier auquel
il correspondait, était pour le moment encombré de gentilshommes qui
venaient faire leur cour au duc.

Bussy prit place avec eux, et chacun s'empressa de lui faire sa place,
autant pour la considération dont il jouissait par lui-même que pour
sa faveur près du duc d'Anjou. Le gentilhomme enferma toutes ses
sensations en lui-même, et, sans rien laisser apercevoir de la
terrible angoisse qu'il concentrait dans son coeur, il attendit le
résultat de cette conférence où tout son bonheur à venir était en jeu.

La conversation ne pouvait manquer d'être animée: Bussy avait assez vu
de M. de Monsoreau pour comprendre que celui-ci ne se laisserait pas
détruire sans lutte. Mais, enfin, il ne s'agissait pour le duc d'Anjou
que d'appuyer la main sur lui, et s'il ne pliait pas, eh bien, alors
il romprait.

Tout à coup l'éclat bien connu de la voix du prince se fît entendre.
Cette voix semblait commander.

Bussy tressaillit de joie.

--Ah! dit-il, voilà le duc qui me tient parole. Mais à cet éclat il
n'en succéda aucun autre, et, comme chacun se taisait en se regardant
avec inquiétude, un profond silence régna bientôt parmi les
courtisans.

Inquiet, troublé dans son rêve commencé, soumis maintenant au flux des
espérances et au reflux de la crainte, Bussy sentit s'écouler minute
par minute près d'un quart d'heure.

Tout à coup la porte de la chambre du duc s'ouvrit, et l'on entendit à
travers les portières sortir de cette chambre des voix enjouées.

Bussy savait que le duc était seul avec le grand veneur, et que, si
leur conversation avait suivi son cours ordinaire, elle ne devrait
être rien moins que joyeuse en ce moment.

Cette placidité le fit frissonner.

Bientôt les voix se rapprochèrent, la portière se souleva. Monsoreau
sortit à reculons et en saluant. Le duc le reconduisit jusqu'à la
limite de sa chambre, en disant:

--Adieu! notre ami. C'est chose convenue.

--Notre ami, murmura Bussy, sangdieu! que signifie cela?

--Ainsi, monseigneur, dit Monsoreau toujours tourné vers le prince,
c'est bien l'avis de Votre Altesse; le meilleur moyen à présent, c'est
la publicité.

--Oui, oui, dit le duc, ce sont jeux d'enfants que tous ces mystères.

--Alors, dit le grand veneur, dès ce soir je la présenterai au roi.

--Marchez sans crainte, j'aurai tout préparé.

Le duc se pencha vers le grand veneur et lui dit quelques mots à
l'oreille.

--C'est fait, monseigneur, répondit celui-ci.

Monsoreau salua une dernière fois le duc, qui, sans voir Bussy, caché
qu'il était par les plis d'une portière à laquelle il se cramponnait
pour ne pas tomber, examinait les assistants.

--Messieurs, dit Monsoreau se retournant vers les gentilshommes qui
attendaient leur tour d'audience, et qui s'inclinaient déjà devant une
faveur à l'éclat de laquelle semblait pâlir celle de Bussy; messieurs,
permettez que je vous annonce une nouvelle: monseigneur me permet que
je rende public mon mariage avec mademoiselle Diane de Méridor, ma
femme depuis plus d'un mois, et que, sous ses auspices, je la présente
ce soir à la cour.

Bussy chancela; quoique le coup ne fût déjà plus inattendu, il était
si violent, qu'il pensa en être écrasé.

Ce fut alors qu'il avança la tête, et que le duc et lui, tous deux
pâles de sentiments bien opposés, échangèrent un regard de mépris de
la part de Bussy, de terreur de la part du duc d'Anjou.

Monsoreau traversa le groupe des gentilshommes, au milieu des
compliments et des félicitations.

Quant à Bussy, il fit un mouvement pour aller au duc; mais celui-ci
vit ce mouvement, et le prévint en laissant retomber la portière; en
même temps, derrière la portière, la porte se referma, et l'on
entendit le grincement de la clef dans la serrure.

Bussy sentit alors son sang affluer chaud et tumultueux à ses tempes
et à son coeur. Sa main, rencontrant la dague pendue à son ceinturon,
la tira machinalement à moitié du fourreau; car, chez cet homme, les
passions prenaient un premier élan irrésistible; mais l'amour, qui
l'avait poussé à cette violence, paralysa toute sa fougue; une douleur
amère, profonde, lancinante, étouffa la colère: au lieu de se gonfler,
le coeur éclata.

Dans ce paroxysme de deux passions qui luttaient ensemble, l'énergie
du jeune homme succomba, comme tombent ensemble, pour s'être choquées
au plus fort de leur ascension, deux vagues courroucées qui semblaient
vouloir escalader le ciel.

Bussy comprit que, s'il restait là, il allait donner le spectacle de
sa douleur insensée; il suivit le corridor, gagna l'escalier secret,
descendit par une poterne dans la cour du Louvre, sauta sur son cheval
et prit au galop le chemin de la rue Saint-Antoine.

Le baron et Diane attendaient la réponse promise par Bussy; ils virent
le jeune homme apparaître, pâle, le visage bouleversé et les yeux
sanglants.

--Madame, s'écria Bussy, méprisez-moi, haïssez-moi; je croyais être
quelque chose dans ce monde, et je ne suis qu'un atome; je croyais
pouvoir quelque chose, et je ne peux pas même m'arracher le coeur.
Madame, vous êtes bien la femme de M. de Monsoreau, et sa femme
légitime reconnue à cette heure, et qui doit être présentée ce soir.
Mais je suis un pauvre fou, un misérable insensé, ou plutôt, ou
plutôt, oui, comme vous le disiez, monsieur le baron, c'est M. le duc
d'Anjou qui est un lâche et un infâme.

Et, laissant le père et la fille épouvantés, fou de douleur, ivre de
rage, Bussy sortit de la chambre, se précipita par les montées, sauta
sur son cheval, lui enfonça ses deux éperons dans le ventre, et, sans
savoir où il allait, lâchant les rênes, ne s'occupant que d'étreindre
son coeur grondant sous sa main crispée, il partit, semant sur son
passage le vertige et la terreur.




CHAPITRE X

CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ ENTRE MONSEIGNEUR LE DUC D'ANJOU ET LE GRAND
VENEUR.


Il est temps d'expliquer ce changement subit qui s'était opéré dans
les façons du duc d'Anjou à l'égard de Bussy.

Le duc, lorsqu'il reçut M. de Monsoreau, après les exhortations de son
gentilhomme, était monté sur le ton le plus favorable aux projets de
ce dernier. Sa bile, facile à s'irriter, débordait d'un coeur ulcéré
par les deux passions dominantes dans ce coeur: l'amour-propre du duc
avait reçu sa blessure; la peur d'un éclat, dont menaçait Bussy, au
nom de M. de Méridor, fouettait plus douloureusement encore la colère
de François.

En effet, deux sentiments de cette nature produisent, en se combinant,
d'épouvantables explosions, quand le coeur qui les renferme, pareil à
ces bombes saturées de poudre, est assez solidement construit, assez
hermétiquement clos pour que la compression double l'éclat.

M. d'Alençon reçut donc le grand veneur avec un de ces visages sévères
qui faisaient trembler à la cour les plus intrépides, car on savait
les ressources de François en matière de vengeance.

--Votre Altesse m'a mandé? dit Monsoreau fort calme et avec un regard
aux tapisseries; car il devinait, cet homme habitué à manier l'âme du
prince, tout le feu qui couvait sous ces froideurs apparentes, et l'on
eût dit, pour transporter la figure de l'être vivant aux objets
inanimés, qu'il demandait compte à l'appartement des projets au
maître.

--Ne craignez rien, monsieur, dit le duc qui avait compris; il n'y a
personne derrière ces tentures; nous pourrons causer librement et
surtout franchement.

Monsoreau s'inclina.

--Car vous êtes un bon serviteur, monsieur le grand veneur de France,
et vous avez de l'attachement pour ma personne?

--Je le crois, monseigneur.

--Moi, j'en suis sûr, monsieur, c'est vous qui, en mainte occasion,
m'avez instruit des complots ourdis contre moi, vous qui avez aidé mes
entreprises, oubliant souvent vos intérêts, exposant votre vie.

--Altesse!....

--Je le sais. Dernièrement encore, il faut que je vous le rappelle,
car, en vérité, vous avez tant de délicatesse, que jamais chez vous
aucune allusion, même indirecte, ne remet en évidence les services
rendus. Dernièrement, pour cette malheureuse aventure....

--Quelle aventure, monseigneur?

--Cet enlèvement de mademoiselle de Méridor; pauvre jeune fille!

--Hélas! murmura Monsoreau de façon que la réponse ne fût pas
sérieusement applicable au sens des paroles de François.

--Vous la plaignez, n'est-ce pas? dit ce dernier l'appelant sur un
terrain sûr.

--Ne la plaindriez-vous pas, Altesse?

--Moi! oh! vous savez si j'ai regretté ce funeste caprice! Et tenez,
il a fallu toute l'amitié que j'ai pour vous, toute l'habitude que
j'ai de vos bons services, pour me faire oublier que sans vous je
n'eusse pas enlevé la jeune fille.

Monsoreau sentit le coup.

--Voyons, se dit-il, seraient-ce simplement des remords? Monseigneur,
répliqua-t-il, votre bonté naturelle vous conduit à exagérer: vous
n'avez pas plus causé la mort de cette jeune fille, que moi-même....

--Comment cela?

--Certes, vous n'aviez pas l'intention de pousser la violence jusqu'à
la mort de mademoiselle de Méridor?

--Oh! non.

--Alors l'intention vous absout, monseigneur; c'est un malheur, un
malheur comme le hasard en cause tous les jours.

---Et, d'ailleurs, ajouta le duc en plongeant son regard dans le coeur
de Monsoreau, la mort a tout enveloppé dans son éternel silence....

Il y eut assez de vibration dans la voix du prince pour que Monsoreau
levât les yeux aussitôt, et se dit:

--Ce ne sont pas des remords....

--Monseigneur, reprit-il, voulez-vous que je parle franc à Votre
Altesse?

--Pourquoi hésiteriez-vous? dit aussitôt le prince avec un étonnement
mêlé de hauteur.

--En effet, dit Monsoreau, je ne sais pas pourquoi j'hésiterais.

--Qu'est-ce à dire?

--Oh! monseigneur, je veux dire qu'avec un prince aussi éminent par
son intelligence et sa noblesse de coeur, la franchise doit entrer
désormais comme un élément principal dans cette conversation.

--Désormais?... Que signifie?

--C'est que, au début, Votre Altesse n'a pas jugé à propos d'user avec
moi de cette franchise.

--Vraiment! riposta le duc avec un éclat de rire qui décelait une
furieuse colère.

--Écoutez-moi, monseigneur, dit humblement Monsoreau; je sais ce que
Votre Altesse voulait me dire.

--Parlez donc, alors.

--Votre Altesse voulait me faire entendre que peut-être mademoiselle
de Méridor n'était pas morte, et qu'elle dispensait de remords ceux
qui se croyaient ses meurtriers.

--Oh! quel temps vous avez mis, monsieur, à me faire faire cette
réflexion consolante! Vous êtes un fidèle serviteur, sur ma parole!
vous m'avez vu sombre, affligé; vous m'avez ouï parler des rêves
funèbres que je faisais depuis la mort de cette femme, moi dont la
sensibilité n'est pas banale, Dieu merci... et vous m'avez laissé
vivre ainsi, lorsque, avec ce seul doute, vous pouviez m'épargner tant
de souffrances!... Comment faut-il que j'appelle cette conduite,
monsieur?....

Le duc prononça ces paroles avec tout l'éclat d'un courroux prêt à
déborder.

--Monseigneur, répondit Monsoreau, on dirait que Votre Altesse dirige
contre moi une accusation....

--Traître! s'écria tout à coup le duc en faisant un pas vers le grand
veneur, je la dirige et je l'appuie... Tu m'as trompé! tu m'as pris
cette femme que j'aimais.

Monsoreau pâlit affreusement, mais ne perdit rien de son attitude
calme et presque fière.

--C'est vrai, dit-il.

--Ah! c'est vrai... l'impudent, le fourbe!

--Veuillez parler plus bas, monseigneur, dit Monsoreau toujours aussi
calme. Votre Altesse oublie qu'elle parle à un gentilhomme, à un bon
serviteur.

Le duc se mit à rire convulsivement.

--A un bon serviteur du roi! continua Monsoreau aussi impassible
qu'avant cette terrible menace.

Le duc s'arrêta sur ce seul mot.

--Que voulez-vous dire? murmura-t-il.

--Je veux dire, reprit avec douceur et obséquiosité Monsoreau, que, si
monseigneur voulait bien m'entendre, il comprendrait que j'aie pu
prendre cette femme, puisque son Altesse voulait elle-même la prendre.

Le duc ne trouva rien à répondre, stupéfait de tant d'audace.

--Voici mon excuse, dit humblement le grand veneur; j'aimais ardemment
mademoiselle de Méridor....

--Moi aussi! répondit François avec une inexprimable dignité.

--C'est vrai, monseigneur, vous êtes mon maître; mais mademoiselle de
Méridor ne vous aimait pas.

--Et elle t'aimait, toi?

--Peut-être, murmura Monsoreau.

--Tu mens! tu mens! tu l'as violentée comme je la violentais.
Seulement, moi, le maître, j'ai échoué; toi, le valet, tu as réussi.
C'est que je n'ai que la puissance, tandis que tu avais la trahison.

--Monseigneur, je l'aimais.

--Que m'importe, à moi?

--Monseigneur....

--Des menaces, serpent?

--Monseigneur! prenez garde! dit Monsoreau en baissant la tête comme
le tigre qui médite son élan. Je l'aimais, vous dis-je, et je ne suis
pas un de vos valets comme vous disiez tout à l'heure. Ma femme est à
moi comme ma terre; nul ne peut me la prendre, pas même le roi. Or
j'ai voulu avoir cette femme, et je l'ai prise.

--Vraiment! dit François en s'élançant vers le timbre d'argent placé
sur la table, tu l'as prise, eh bien, tu la rendras.

--Vous vous trompez, monseigneur, s'écria Monsoreau en se précipitant
vers la table pour empêcher le prince d'appeler. Arrêtez cette
mauvaise pensée qui vous vient de me nuire; car, si vous appeliez une
fois, si vous me faisiez une injure publique....

--Tu rendras cette femme, te dis-je.

--La rendre, comment?... Elle est ma femme, je l'ai épousée devant
Dieu.

Monsoreau comptait sur l'effet de cette parole, mais le prince ne
quitta point son attitude irritée.

--Si elle est ta femme devant Dieu, dit-il, tu la rendras aux hommes!

--Il sait donc tout? murmura Monsoreau.

--Oui, je sais tout. Ce mariage, tu le rompras; je le romprai,
fusses-tu cent fois engagé devant tous les dieux qui ont régné dans le
ciel.

--Ah! monseigneur, vous blasphémez, dit Monsoreau.

--Demain, mademoiselle de Méridor sera rendue à son père; demain tu
partiras pour l'exil que je vais t'imposer. Dans une heure, tu auras
vendu ta charge de grand veneur: voilà mes conditions, sinon, prends
garde, vassal, je te briserai comme je brise ce verre.

Et le prince, saisissant une coupe de cristal émaillée, présent de
l'archiduc d'Autriche, la lança comme un furieux vers Monsoreau qui
fut enveloppé de ses débris.

--Je ne rendrai pas la femme, je ne quitterai pas ma charge et je
demeurerai en France, reprit Monsoreau en courant à François
stupéfait.

--Pourquoi cela... maudit?

--Parce que je demanderai ma grâce au roi de France, au roi élu à
l'abbaye de Sainte-Geneviève, et que ce nouveau souverain, si bon, si
noble, si heureux de la faveur divine, toute récente encore, ne
refusera pas d'écouter le premier suppliant qui lui présentera une
requête.

Monsoreau avait accentué progressivement ces mots terribles; le feu de
ses yeux passait peu à peu dans sa parole, qui devenait éclatante.

François pâlit à son tour, fît un pas en arrière, alla pousser la
lourde tapisserie de la porte d'entrée, puis, saisissant Monsoreau par
la main, il lui dit, en saccadant chaque mot comme s'il eût été au
bout de ses forces:

--C'est bien... c'est bien..., comte, cette requête, présentez-la-moi
plus bas... je vous écoute.

--Je parlerai humblement, dit Monsoreau redevenu tout à coup
tranquille, humblement comme il convient au très-humble serviteur de
Votre Altesse.

François fit lentement le tour de la vaste chambre, et, quand il fut à
portée de regarder derrière les tapisseries, il y regarda chaque fois.
Il semblait ne pouvoir croire que les paroles de Monsoreau n'eussent
pas été entendues.

--Vous disiez? demanda-t-il.

--Je disais, monseigneur, qu'un fatal amour a tout fait. L'amour,
noble seigneur, est la plus impérieuse des passions.... Pour me faire
oublier que Votre Altesse avait jeté les yeux sur Diane, il fallait
que je ne fusse plus maître de moi.

--Je vous le disais, comte, c'est une trahison.

--Ne m'accablez pas, monseigneur, voilà quelle est la pensée qui me
vint. Je vous voyais riche, jeune, heureux; je vous voyais le premier
prince du monde chrétien.

Le duc fit un mouvement.

--Car vous l'êtes... murmura Monsoreau à l'oreille du duc; entre ce
rang suprême et vous, il n'y a plus qu'une ombre, facile à
dissiper.... Je voyais toute la splendeur de votre avenir, et,
comparant cette immense fortune au peu de chose que j'ambitionnais,
ébloui de votre rayonnement futur qui m'empêchait presque de voir la
pauvre petite fleur que je désirais, moi chétif, près de vous, mon
maître, je me suis dit: Laissons le prince à ses rêves brillants, à
ses projets splendides; là est son but; moi, je cherche le mien dans
l'ombre.... A peine s'apercevra-t-il de ma retraite, à peine
sentira-t-il glisser la chétive perle que je dérobe à son bandeau
royal.

--Comte! comte! dit le duc, enivré malgré lui par la magie de cette
peinture.

--Vous me pardonnez, n'est-ce pas, monseigneur?

A ce moment, le duc leva les yeux. Il vit au mur, tapissé de cuir
doré, le portrait de Bussy, qu'il aimait à regarder parfois comme il
avait jadis aimé à regarder le portrait de la Mole. Ce portrait avait
l'oeil si fier, la mine si haute, il tenait son bras si superbement
arrondi sur la hanche, que le duc se figura voir Bussy lui-même avec
son oeil de feu, Bussy qui sortait de la muraille pour l'exciter à
prendre courage.

--Non, dit-il, je ne puis vous pardonner: ce n'est pas pour moi que je
tiens rigueur, Dieu m'en est témoin; c'est parce qu'un père en deuil,
un père indignement abusé, réclame sa fille; c'est parce qu'une femme,
forcée à vous épouser, crie vengeance contre vous; c'est parce que, en
un mot, le premier devoir d'un prince est la justice.

--Monseigneur!

--C'est, vous dis-je, le premier devoir d'un prince, et je ferai
justice....

--Si la justice, dit Monsoreau, est le premier devoir d'un prince, la
reconnaissance est le premier devoir d'un roi.

--Que dites-vous?

--Je dis que jamais un roi ne doit oublier celui auquel il doit sa
couronne.... Or, monseigneur....

--Eh bien?...

--Vous me devez la couronne, sire!

--Monsoreau! s'écria le duc avec une terreur plus grande encore qu'aux
premières attaques du grand veneur. Monsoreau! reprit-il d'une voix
basse et tremblante, êtes-vous donc alors un traître envers le roi
comme vous fûtes un traître envers le prince?

--Je m'attache à qui me soutient, sire! continua Monsoreau d'une voix
de plus en plus élevée.

--Malheureux!...

Et le duc regarda encore le portrait de Bussy.

--Je ne puis! dit-il... Vous êtes un loyal gentilhomme, Monsoreau,
vous comprendrez que je ne puis approuver ce que vous avez fait.

--Pourquoi cela, monseigneur?

--Parce que c'est une action indigne de vous et de moi.... Renoncez à
cette femme. Eh! mon cher comte... encore ce sacrifice; mon cher
comte, je vous en dédommagerai par tout ce que vous me demanderez....

--Votre Altesse aime donc encore Diane de Méridor? fit Monsoreau pâle
de jalousie.

--Non! non! je le jure, non!

--Eh bien, alors, qui peut arrêter Votre Altesse? Elle est ma femme;
ne suis-je pas bon gentilhomme? quelqu'un peut-il s'immiscer ainsi
dans les secrets de ma vie?

--Mais elle ne vous aime pas.

--Qu'importe?

--Faites cela pour moi, Monsoreau....

--Je ne le puis....

--Alors... dit le duc plongé dans la plus horrible perplexité...
alors....

--Réfléchissez, sire!

Le duc essuya son front couvert de la sueur que ce titre prononcé par
le comte venait d'y faire monter.

--Vous me dénonceriez?

--Au roi détrôné pour vous, oui, Votre Majesté; car, si mon nouveau
prince me blessait dans mon honneur, dans mon bonheur, je retournerais
à l'ancien.

--C'est infâme!

--C'est vrai, sire; mais j'aime assez pour être infâme.

--C'est lâche!

--Oui, Votre Majesté, mais j'aime assez pour être lâche.

Le duc fit un mouvement vers Monsoreau. Mais celui-ci l'arrêta d'un
seul regard, d'un seul sourire.

--Vous ne gagneriez rien à me tuer, monseigneur, dit-il; il est des
secrets qui surnagent avec les cadavres! Restons, vous un roi plein de
clémence, moi le plus humble de vos sujets!

Le duc se brisait les doigts les uns contre les autres, il les
déchirait avec les ongles.

--Allons, allons, mon bon seigneur, faites quelque chose pour l'homme
qui vous a le mieux servi en toute chose.

François se leva.

--Que demandez-vous? dit-il.

--Que Votre Majesté....

--Malheureux! malheureux! tu veux donc que je le supplie?

--Oh! monseigneur!

Et Monsoreau s'inclina.

--Dites, murmura François.

--Monseigneur, vous me pardonnerez?

--Oui.

--Monseigneur, vous me réconcilierez avec M. de Méridor?

--Oui.

--Monseigneur, vous signerez mon contrat de mariage avec mademoiselle
de Méridor?

--Oui, fit le duc d'une voix étouffée.

--Et vous honorerez ma femme d'un sourire, le jour où elle paraîtra en
cérémonie au cercle de la reine, à qui je veux avoir l'honneur de la
présenter?

--Oui, dit François; est-ce tout?

--Absolument tout, monseigneur.

--Allez, vous avez ma parole.

--Et vous, dit Monsoreau en s'approchant de l'oreille du duc, vous
conserverez le trône où je vous ai fait monter! Adieu, sire.

Cette fois il le dit si bas, que l'harmonie de ce mot parut suave au
prince.

--Il ne me reste plus, pensa Monsoreau, qu'à savoir comment le duc a
été instruit.




CHAPITRE XI

COMMENT SE TINT LE CONSEIL DU ROI.


Le jour même, M. de Monsoreau avait, selon son désir manifesté au duc
d'Anjou, présenté sa femme au cercle de la reine mère et à celui de la
reine.

Henri, soucieux comme à son ordinaire, avait été se coucher, prévenu
par M. de Morvilliers que le lendemain il faudrait tenir un grand
conseil.

Henri ne fit pas même de questions au chancelier; il était tard, Sa
Majesté avait envie de dormir. On prit l'heure la plus commode pour ne
déranger ni le repos ni le sommeil du roi.

Ce digne magistrat connaissait parfaitement son maître, et savait
qu'au contraire de Philippe de Macédoine le roi endormi ou à jeun
n'écouterait pas avec une lucidité suffisante les communications qu'il
avait à lui faire.

Il savait aussi que Henri, dont les insomnies étaient
fréquentes,--c'est l'apanage de l'homme qui doit veiller sur le
sommeil d'autrui de ne pas dormir lui-même,--songerait au milieu de la
nuit à l'audience demandée, et la donnerait avec une curiosité
aiguillonnée selon la gravité de la circonstance.

Tout se passa comme M. de Morvilliers l'avait prévu.

Après un premier sommeil de trois ou quatre heures, Henri se réveilla;
la demande du chancelier lui revint en tête, il s'assit sur son lit,
se mit à penser, et, las de penser tout seul, il se laissa glisser le
long de ses matelas, passa ses caleçons de soie, chaussa ses
pantoufles, et, sans rien changer à sa toilette de nuit, qui le
rendait pareil à un fantôme, il s'achemina, à la lueur de sa lampe,
qui, depuis que le souffle de l'Éternel était passé dans l'Anjou avec
Saint-Luc, ne s'éteignait plus; il s'achemina, disons-nous, vers la
chambre de Chicot, la même où s'étaient si heureusement célébrées les
noces de mademoiselle de Brissac.

Le Gascon dormait à plein sommeil et ronflait comme une forge.

Henri le tira trois fois par le bras sans parvenir à le réveiller.

A la troisième fois cependant, le roi ayant accompagné le geste de la
voix et appelé Chicot à tue-tête, le Gascon ouvrit un oeil.

--Chicot! répéta le roi.

--Qu'y a-t-il encore? demanda Chicot.

--Eh! mon ami, dit Henri, comment peux-tu dormir ainsi quand ton roi
veille?

--Ah! mon Dieu! s'écria Chicot, feignant de ne pas reconnaître le roi,
est-ce que Sa Majesté a pris une indigestion?

--Chicot, mon ami, dit Henri, c'est moi!

--Qui, toi?

--Moi, Henri.

--Décidément, mon fils, ce sont les bécassines qui t'étouffent. Je
t'avais cependant prévenu; tu en as trop mangé hier soir, comme aussi
de ces bisques aux écrevisses.

--Non, dit Henri, car à peine y ai-je goûté.

--Alors, dit Chicot, c'est qu'on t'a empoisonné. Ventre de biche! que
tu es pâle! Henri.

--C'est mon masque de toile, mon ami, dit le roi.

--Tu n'es donc pas malade?

--Non.

--Alors pourquoi me réveilles-tu?

--Parce que le chagrin me persécute.

--Tu as du chagrin?

--Beaucoup.

--Tant mieux.

--Comment, tant mieux?

--Oui, le chagrin fait réfléchir; et tu réfléchiras qu'on ne réveille
un honnête homme à deux heures du matin que pour lui faire un cadeau.
Que m'apportes-tu, voyons?

--Rien, Chicot; je viens causer avec toi.

--Ce n'est point assez.

--Chicot, M. de Morvilliers est venu hier soir à la cour.

--Tu reçois bien mauvaise compagnie, Henri; et que venait-il faire?

--Il venait me demander audience.

--Ah! voilà un homme qui sait vivre; ce n'est pas comme toi, qui
entres dans la chambre des gens à deux heures du matin sans dire gare.

--Que pouvait-il avoir à me dire, Chicot?

--Comment! malheureux, s'écria le Gascon, c'est pour me demander cela
que tu me réveilles?

--Chicot, mon ami, tu sais que M. de Morvilliers s'occupe de ma
police.

--Non, ma foi, dit Chicot, je ne le savais pas.

--Chicot, dit le roi, je trouve, au contraire, moi, que M. de
Morvilliers est toujours très-bien renseigné.

--Et quand je pense, dit le Gascon, que je pourrais dormir au lieu
d'entendre de pareilles sornettes!

--Tu doutes de la surveillance du chancelier? demanda Henri.

--Oui, corbeuf, j'en doute, dit Chicot, et j'ai mes raisons.

--Lesquelles?

--Si je t'en donne une seule, cela te suffira-t-il?

--Oui, si elle est bonne.

--Et tu me laisseras tranquille après?

--Certainement.

--Eh bien, un jour, non, c'était un soir.

--Peu importe!

--Au contraire, cela importe beaucoup. Eh bien, un soir je t'ai battu
dans la rue Froidmantel; tu avais avec toi Quélus et Schomberg....

--Tu m'as battu?

--Oui, bâtonné, bâtonné, tous trois.

--A quel propos?

--Vous aviez insulté mon page, vous avez reçu les coups, et M. de
Morvilliers ne vous en a rien dit.

--Comment! s'écria Henri, c'était toi, scélérat? c'était toi,
sacrilège?

--Moi-même, dit Chicot en se frottant les mains; n'est-ce pas, mon
fils, que je frappe bien quand je frappe?

--Misérable!

--Tu avoues donc que c'est la vérité?

--Je te ferai fouetter, Chicot.

--Il ne s'agit pas de cela: est-ce vrai, oui ou non? voilà tout ce que
je te demande.

--Tu sais bien que c'est vrai, malheureux!

--As-tu fait venir le lendemain M. de Morvilliers?

--Oui, puisque tu étais là quand il est venu.

--Lui as-tu raconté le fâcheux accident qui était arrivé la veille à
un gentilhomme de tes amis?

--Oui.

--Lui as-tu ordonné de retrouver le coupable?

--Oui.

--Te l'a-t-il retrouvé?

--Non.

--Eh bien, va donc te coucher, Henri: tu, vois que ta police est mal
faite.

Et, se retournant vers le mur, sans vouloir répondre davantage, Chicot
se remit à ronfler avec un bruit de grosse artillerie qui ôta au roi
toute espérance de le tirer de ce second sommeil.

Henri rentra en soupirant dans sa chambre, et, à défaut d'autre
interlocuteur, se mit à déplorer, avec son lévrier Narcisse, le
malheur qu'ont les rois de ne jamais connaître la vérité qu'à leurs
dépens.

Le lendemain le conseil s'assembla. Il variait selon les changeantes
amitiés du roi. Cette fois il se composait de Quélus, de Maugiron, de
d'Épernon et de Schomberg, en faveur tous quatre depuis plus de six
mois.

Chicot, assis au haut bout de la table, taillait des bateaux en
papier, et les alignait méthodiquement, pour faire, disait-il, une
flotte à Sa Majesté très-chrétienne, à l'instar de la flotte du roi
très-catholique.

On annonça M. de Morvilliers.

L'homme d'État avait pris son plus sombre costume et son air le plus
lugubre. Après un salut profond, qui lui fut rendu par Chicot, il
s'approcha du roi:

--Je suis, dit-il, devant le conseil de Votre Majesté?

--Oui, devant mes meilleurs amis. Parlez.

--Eh bien, sire, je prends assurance et j'en ai besoin. Il s'agit de
dénoncer un complot bien terrible à Votre Majesté.

--Un complot! s'écrièrent tous les assistants.

Chicot dressa l'oreille et suspendit la fabrication d'une superbe
galiote à deux têtes, dont il voulait faire la barque amirale de la
flotte.

--Un complot, oui, Majesté, dit M. de Morvilliers, baissant la voix
avec ce mystère qui présage les terribles confidences.

--Oh! oh! fit le roi. Voyons, est-ce un complot espagnol?

A ce moment M. le duc d'Anjou, mandé au conseil, entra dans la salle,
dont les portes se refermèrent aussitôt.

--Vous entendez, mon frère, dit Henri après le cérémonial. M. de
Morvilliers nous dénonce un complot contre la sûreté de l'État.

Le duc jeta lentement sur les gentilshommes présents ce regard si
clair et si défiant que nous lui connaissons.

--Est-il bien possible?... murmura-t-il.

--Hélas! oui, monseigneur, dit M. de Morvilliers, un complot menaçant.

--Contez-nous cela, répliqua Chicot en mettant sa galiote terminée
dans le bassin de cristal placé sur la table.

--Oui, balbutia le duc d'Anjou, contez-nous cela, monsieur le
chancelier.

--J'écoute, dit Henri.

Le chancelier prit sa voix la plus voilée, sa pose la plus courbée,
son regard le plus affairé.

--Sire, dit-il, depuis très-longtemps je veillais sur les menées de
quelques mécontents....

--Oh! fit Chicot... quelques?... Vous êtes bien modeste, monsieur de
Morvilliers!...

--C'étaient, continua le chancelier, des hommes sans aveu, des
boutiquiers, des gens de métiers ou de petits clercs de robe... il y
avait de ci, de là, des moines et des écoliers.

--Ce ne sont pas là de bien grands princes, dit Chicot avec une
parfaite tranquillité, et en recommençant un nouveau vaisseau à deux
pointes.

Le duc d'Anjou sourit forcément.

--Vous allez voir, sire, dit le chancelier; je savais que les
mécontents profitent toujours de deux occasions principales, la guerre
ou la religion....

--C'est fort sensé, dit Henri. Après?

Le chancelier, heureux de cet éloge, poursuivit:

--Dans l'armée, j'avais des officiers dévoués à Votre Majesté qui
m'informaient de tout; dans la religion, c'est plus difficile. Alors
j'ai mis des hommes en campagne.

--Toujours fort sensé, dit Chicot.

Et enfin, continua Morvilliers, je réussis à faire décider par mes
agents un homme de la prévôté de Paris.

--A quoi faire? dit le roi.

--A espionner les prédicateurs qui vont excitant le peuple contre
Votre Majesté.

--Oh! oh! pensa Chicot, mon ami serait-il connu?

--Ces gens reçoivent les inspirations, non pas de Dieu, sire, mais
d'un parti fort hostile à la couronne. Ce parti, je l'ai étudié.

--Fort bien, dit le roi.

--Très-sensé, dit Chicot.

--Et j'en connais les espérances, ajouta triomphalement Morvilliers.

--C'est superbe! s'écria Chicot.

Le roi fit signe au Gascon de se taire.

Le duc d'Anjou ne perdit pas de vue l'orateur.

--Pendant plus de deux mois, dit le chancelier, j'entretins aux gages
de Votre Majesté des hommes de beaucoup d'adresse, d'un courage à
toute épreuve, d'une avidité insatiable, c'est vrai, mais que j'avais
soin de faire tourner au profit du roi; car, tout en les payant
magnifiquement, j'y gagnais encore. J'appris d'eux que, moyennant le
sacrifice d'une forte somme d'argent, je connaîtrais le premier
rendez-vous des conspirateurs.

--Voilà qui est bon, dit Chicot, paye, mon roi, paye!

--Eh! qu'à cela ne tienne, s'écria Henri, voyons... chancelier, le but
de ce complot, l'espérance des conspirateurs?...

--Sire! il ne s'agit de rien moins que d'une seconde Saint-Barthélemy.

--Contre qui?

--Contre les huguenots. Les assistants se regardèrent surpris.

--Combien cela vous a-t-il coûté, à peu près? demanda Chicot.

--Soixante-quinze mille livres d'une part, cent mille de l'autre.

Chicot se retourna vers le roi.

--Si tu veux, pour mille écus, je te dis le secret de M. de
Morvilliers, s'écria le Gascon.

Celui-ci fit un geste de surprise; le duc d'Anjou fit meilleur visage
qu'on n'eût pu s'y attendre.

--Dis, répliqua le roi.

--C'est la Ligue pure et simple, fit Chicot, la Ligue commencée depuis
dix ans. M. de Morvilliers a découvert ce que tout bourgeois parisien
sait comme son _pater._

--Monsieur... interrompit le chancelier.

--Je dis la vérité... et je le prouverai, s'écria Chicot d'un ton
d'avocat.

--Dites-moi le lieu de la réunion des ligueurs, alors.

--Très-volontiers, 1° la place publique; 2° la place publique; 3° les
places publiques.

--Monsieur Chicot veut rire, dit en grimaçant le chancelier, et leur
signe de ralliement?

--Ils sont habillés en parisiens et remuent les jambes lorsqu'ils
marchent, répondit gravement Chicot.

Un éclat de rire général accueillit cette explication. M. de
Morvilliers crut qu'il serait de bon goût de céder à l'entraînement,
et il rit avec les autres. Mais, redevenant sombre:

--Enfin, dit-il, mon espion a assisté à l'une de leurs séances, et
cela dans un lieu que M. Chicot ne connaît pas.

Le duc d'Anjou pâlit.

--Où cela? dit le roi.

--A l'abbaye Sainte-Geneviève!

Chicot laissa tomber une poule en papier qu'il embarquait dans la
barque amirale.

--L'abbaye Sainte-Geneviève! dit le roi.

--C'est impossible, murmura le duc.

--Cela est, dit Morvilliers, satisfait de l'effet produit et regardant
avec triomphe toute l'assemblée.

--Et qu'ont-ils fait, monsieur le chancelier? qu'ont-ils décidé?
demanda le roi.

--Que les ligueurs se nommeraient des chefs, que chaque enrôlé
s'armerait, que chaque province recevrait un envoyé de la métropole
insurrectionnelle, que tous les huguenots chéris de Sa Majesté, ce
sont leurs expressions....

Le roi sourit.

--Seraient massacrés à un jour désigné.

--Voilà tout? demanda Henri.

--Peste! dit Chicot, on voit que tu es catholique.

--Est-ce bien tout? dit le duc.

--Non, monseigneur....

--Peste! je crois bien que ce n'est pas tout. Si nous n'avions que
cela pour cent soixante-quinze mille livres, le roi serait volé.

--Parlez, chancelier, dit le roi.

--Il y a des chefs....

Chicot vit s'agiter sur le coeur du duc son pourpoint, que soulevaient
les battements.

--Tiens, tiens, tiens, dit-il, un complot qui a des chefs; c'est
étonnant. Cependant il nous faut encore quelque chose pour nos cent
soixante-quinze mille livres.

--Ces chefs... leurs noms? demanda le roi; comment s'appellent ces
chefs?

--D'abord, un prédicateur, un fanatique, un énergumène, dont j'ai
acheté le nom dix mille livres.

--Et vous avez bien fait.

--Le frère génovéfain Gorenflot!

--Pauvre diable! fit Chicot avec une commisération véritable. Il était
dit que cette aventure ne lui réussirait pas!

--Gorenflot! dit le roi en écrivant ce nom; bien... après....

--Après... dit le chancelier avec hésitation, mais, sire, c'est
tout....

Et Morvilliers promena encore sur l'assemblée son regard inquisiteur
et mystérieux, qui semblait dire: Si Votre Majesté était seule, elle
en saurait bien davantage.

--Dites, chancelier, je n'ai que des amis ici... dites.

--Oh! sire, celui que j'hésite à nommer a aussi des amis bien
puissants....

--Près de moi?

--Partout.

--Sont-ils plus puissants que moi? s'écria Henri pâle de colère et
d'inquiétude.

--Sire, un secret ne se dit pas à haute voix. Excusez-moi, je suis
homme d'État.

--C'est juste.

--C'est fort sensé! dit Chicot, mais nous sommes tous hommes d'État.

--Monsieur, dit le duc d'Anjou, nous allons présenter au roi nos
très-humbles respects, si la communication ne peut être faite en notre
présence.

M. de Morvilliers hésitait. Chicot guettait jusqu'au moindre geste,
craignant que le chancelier, tout naïf qu'il semblait être, n'eût
réussi à découvrir quelque chose de moins simple que ses premières
révélations.

Le roi fit signe au chancelier de s'approcher, au duc d'Anjou de
demeurer en place, à Chicot de faire silence, aux trois favoris de
détourner leur attention.

Aussitôt M. de Morvilliers se pencha vers l'oreille de Sa Majesté;
mais il n'avait pas fait la moitié du mouvement compassé selon toutes
les règles de l'étiquette, qu'une immense clameur retentit dans la
cour du Louvre. Le roi se redressa subitement; MM. de Quélus et
d'Épernon se précipitèrent vers la fenêtre; M. d'Anjou porta la main à
son épée, comme si tout ce bruit menaçant eût été dirigé contre lui.

Chicot, se haussant sur les pieds, voyait dans la cour et dans la
chambre.

--Tiens! M. de Guise, s'écria-t-il le premier, M. de Guise qui entre
au Louvre!

Le roi fit un mouvement.

--C'est vrai, dirent les gentilshommes.

--Le duc de Guise? balbutia M. d'Anjou.

--Voilà qui est bizarre... n'est-ce pas? que M. le duc de Guise soit à
Paris, dit lentement le roi, qui venait de lire dans le regard presque
hébété de M. de Morvilliers le nom que ce dernier voulait lui dire à
l'oreille.

--Est-ce que la communication que vous vouliez me faire avait trait à
mon cousin de Guise? demanda-t-il à voix basse au magistrat.

--Oui, sire, c'est lui qui présidait la séance, répondit le chancelier
sur le même ton.

--Et les autres?....

--Je n'en connais pas d'autres....

Henri consulta Chicot d'un coup d'oeil.

--Ventre de biche! s'écria le Gascon en se posant royalement; faites
entrer mon cousin de de Guise!

Et, se penchant vers Henri:

--En voilà un, lui dit-il à l'oreille, dont tu connais assez le nom, à
ce que je crois, pour n'avoir pas besoin de l'inscrire sur tes
tablettes.

Les huissiers ouvrirent la porte avec fracas.

--Un seul battant, messieurs, dit Henri, un seul! les deux sont pour
le roi!

Le duc de Guise était assez avant dans la galerie pour entendre ces
paroles; mais cela ne changea rien au sourire avec lequel il avait
résolu d'aborder le roi.




CHAPITRE XII

CE QUE VENAIT FAIRE M. DE GUISE AU LOUVRE.


Derrière M. de Guise venaient en grand nombre des officiers, des
courtisans, des gentilshommes; derrière cette brillante escorte venait
le peuple, escorte moins brillante, mais plus sûre et surtout plus
redoutable. Seulement les gentilshommes étaient entrés au palais et le
peuple était resté à la porte.

C'était des rangs de ce peuple que les cris partaient encore au moment
même où le duc de Guise, qu'il avait perdu de vue, pénétrait dans la
galerie.

A la vue de cette espèce d'armée qui faisait cortège au héros parisien
chaque fois qu'il apparaissait dans les rues, les gardes avaient pris
les armes, et, rangés derrière leur brave colonel, lançaient au peuple
des regards menaçants, au triomphateur des provocations muettes.

Guise avait remarqué l'attitude de ces soldats que commandait Grillon;
il adressa un petit salut plein de grâce au colonel, qui, l'épée au
poing, se tenait à quatre pas en avant de ses hommes, et qui demeura
roide et impassible dans sa dédaigneuse immobilité.

Cette révolte d'un homme et d'un régiment contre son pouvoir si
généralement établi frappa le duc. Son front devint un instant
soucieux; mais, à mesure qu'il s'approchait du roi, son front
s'éclaircit: si bien que, comme nous l'avons vu arriver au cabinet de
Henri III, il y entra en souriant.

--Ah! c'est vous, mon cousin, dit le roi, comme vous menez grand
bruit! Est-ce que les trompettes ne sonnent pas? Il m'avait semblé les
entendre.

--Sire, répondit le duc, les trompettes ne sonnent à Paris que pour le
roi, en campagne que pour le général, et je suis trop familier à la
fois avec la cour et avec les champs de bataille pour m'y tromper. Ici
les trompettes feraient trop de bruit pour un sujet; là-bas elles n'en
feraient point assez pour un prince.

Henri se mordit les lèvres.

--Par la mordieu! dit-il après un silence employé à dévorer des yeux
le prince lorrain, vous êtes bien reluisant, mon cousin? est-ce que
vous arrivez du siège de la Charité d'aujourd'hui seulement?

--D'aujourd'hui seulement, oui, sire, répondit le duc avec une légère
rougeur.

--Ma foi, c'est beaucoup d'honneur pour nous, mon cousin, que votre
visite, beaucoup d'honneur, beaucoup d'honneur.

Henri III répétait les mots quand il avait trop d'idées à cacher,
comme on épaissit les rangs des soldats devant une batt

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