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Le Côté de Guermantes - Première partie

by Marcel Proust · French · Gutenberg #8946 · 431,585 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Côté de Guermantes - Première partie
    
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Title: Le Côté de Guermantes - Première partie

Author: Marcel Proust


        
Release date: July 15, 2004 [eBook #8946]
                Most recently updated: November 2, 2021

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8946

Credits: Robert Connal, Wilelmina Mallière and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CÔTÉ DE GUERMANTES - PREMIÈRE PARTIE ***




MARCEL PROUST

A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU

VI

LE CÔTÉ DE GUERMANTES

_(PREMIÈRE PARTIE)_

_nrf_

GALLIMARD




OEUVRES DE MARCEL PROUST

_A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_

DU CÔTÉ DE CHEZ SWANN (_2 Vol._).

A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._).

LE CÔTÉ DE GUERMANTES (_3 vol._).

SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._).

LA PRISONNIÈRE (_2 vol._).

ALBERTINE DISPARUE.

LE TEMPS RETROUVÉ (_2 vol._).

       *       *       *       *       *

PASTICHES ET MÉLANGES.

LES PLAISIRS ET LES JOURS.

CHRONIQUES.

LETTRES A LA N.R.F.

MORCEAUX CHOISIS.

UN AMOUR DE SWANN (_édition illustrée par Laprade_).

       *       *       *       *       *

_Collection in-8 «A la Gerbe»_

OEUVRES COMPLÈTES (_18 vol._).




A LÉON DAUDET

_A L'AUTEUR_

DU VOYAGE DE SHAKESPEARE

DU PARTAGE DE L'ENFANT

DE L'ASTRE NOIR

DE FANTOMES ET VIVANTS

DU MONDE DES IMAGES

DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE


_A L'INCOMPARABLE AMI_

EN TÉMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION

M.P.




Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Françoise. Chaque
parole des «bonnes» la faisait sursauter; incommodée par tous leurs pas,
elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions déménagé. Certes les
domestiques ne remuaient pas moins, dans le «sixième» de notre ancienne
demeure; mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs allées et
venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence même une
attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi
calme que le boulevard sur lequel nous avions donné jusque-là était
bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un
motif d'orchestre) d'un homme qui passait, faisait venir des larmes aux
yeux de Françoise en exil. Aussi, si je m'étais moqué d'elle qui, navrée
d'avoir eu à quitter un immeuble où l'on était «si bien estimé, de
partout» et où elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites
de Combray, et en déclarant supérieure à toutes les maisons possibles
celle qui avait été la nôtre, en revanche, moi qui assimilais aussi
difficilement les nouvelles choses que j'abandonnais aisément les
anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que
l'installation dans une maison où elle n'avait pas reçu du concierge qui
ne nous connaissait pas encore les marques de considération nécessaires
à sa bonne nutrition morale, l'avait plongée dans un état voisin du
dépérissement. Elle seule pouvait me comprendre; ce n'était certes pas
son jeune valet de pied qui l'eût fait; pour lui qui était aussi peu de
Combray que possible, emménager, habiter un autre quartier, c'était
comme prendre des vacances où la nouveauté des choses donnait le même
repos que si l'on eût voyagé; il se croyait à la campagne; et un rhume
de cerveau lui apporta, comme un «coup d'air» pris dans un wagon où la
glace ferme mal, l'impression délicieuse qu'il avait vu du pays; à
chaque éternuement, il se réjouissait d'avoir trouvé une si chic place,
ayant toujours désiré des maîtres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans
songer à lui, j'allai droit à Françoise; comme j'avais ri de ses larmes
à un départ qui m'avait laissé indifférent, elle se montra glaciale à
l'égard de ma tristesse, parce qu'elle la partageait. Avec la
«sensibilité» prétendue des nerveux grandit leur égoïsme; ils ne peuvent
supporter de la part des autres l'exhibition des malaises auxquels ils
prêtent chez eux-mêmes de plus en plus d'attention. Françoise, qui ne
laissait pas passer le plus léger de ceux qu'elle éprouvait, si je
souffrais détournait la tête pour que je n'eusse pas le plaisir de voir
ma souffrance plainte, même remarquée. Elle fit de même dès que je
voulus lui parler de notre nouvelle maison. Du reste, ayant dû au bout
de deux jours aller chercher des vêtements oubliés dans celle que nous
venions de quitter, tandis que j'avais encore, à la suite de
l'emménagement, de la «température» et que, pareil à un boa qui vient
d'avaler un boeuf, je me sentais péniblement bossué par un long bahut
que ma vue avait à «digérer», Françoise, avec l'infidélité des femmes,
revint en disant qu'elle avait cru étouffer sur notre ancien boulevard,
que pour s'y rendre elle s'était trouvée toute «déroutée», que jamais
elle n'avait vu des escaliers si mal commodes, qu'elle ne retournerait
pas habiter là-bas «pour un empire» et lui donnât-on des
millions--hypothèse gratuite--que tout (c'est-à-dire ce qui concernait
la cuisine et les couloirs) était beaucoup mieux «agencé» dans notre
nouvelle maison. Or, il est temps de dire que celle-ci--et nous étions
venus y habiter parce que ma grand'mère ne se portant pas très bien,
raison que nous nous étions gardés de lui donner, avait besoin d'un air
plus pur--était un appartement qui dépendait de l'hôtel de Guermantes.

A l'âge où les Noms, nous offrant l'image de l'inconnaissable que nous
avons versé en eux, dans le même moment où ils désignent aussi pour nous
un lieu réel, nous forcent par là à identifier l'un à l'autre au point
que nous partons chercher dans une cité une âme qu'elle ne peut contenir
mais que nous n'avons plus le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est
pas seulement aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une
individualité, comme le font les peintures allégoriques, ce n'est pas
seulement l'univers physique qu'ils diaprent de différences, qu'ils
peuplent de merveilleux, c'est aussi l'univers social: alors chaque
château, chaque hôtel ou palais fameux a sa dame, ou sa fée, comme les
forêts leurs génies et leurs divinités les eaux. Parfois, cachée au fond
de son nom, la fée se transforme au gré de la vie de notre imagination
qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphère où Mme de Guermantes
existait en moi, après n'avoir été pendant des années que le reflet d'un
verre de lanterne magique et d'un vitrail d'église, commençait à
éteindre ses couleurs, quand des rêves tout autres l'imprégnèrent de
l'écumeuse humidité des torrents.

Cependant, la fée dépérit si nous nous approchons de la personne réelle
à laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors
commence à la refléter et elle ne contient rien de la fée; la fée peut
renaître si nous nous éloignons de la personne; mais si nous restons
auprès d'elle, la fée meurt définitivement et avec elle le nom, comme
cette famille de Lusignan qui devait s'éteindre le jour où disparaîtrait
la fée Mélusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous
pourrions finir par retrouver à l'origine le beau portrait d'une
étrangère que nous n'aurons jamais connue, n'est plus que la simple
carte photographique d'identité à laquelle nous nous reportons pour
savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne
qui passe. Mais qu'une sensation d'une année d'autrefois--comme ces
instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des
différents artistes qui en jouèrent--permette à notre mémoire de nous
faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu'il avait alors pour
notre oreille, et ce nom en apparence non changé, nous sentons la
distance qui sépare l'un de l'autre les rêves que signifièrent
successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du
ramage réentendu qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons
tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance
juste, oubliée, mystérieuse et fraîche des jours que nous avions cru
nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions à tout
notre passé étendu sur une même toile les tons conventionnels et tous
pareils de la mémoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments
qui le composèrent employait, pour une création originale, dans une
harmonie unique, les couleurs d'alors que nous ne connaissons plus et
qui, par exemple, me ravissent encore tout à coup si, grâce à quelque
hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant après tant
d'années le son, si différent de celui d'aujourd'hui, qu'il avait pour
moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux,
trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflée de la
jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie,
ses yeux ensoleillés d'un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors
est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enfermé de
l'oxygène ou un autre gaz: quand j'arrive à le crever, à en faire sortir
ce qu'il contient, je respire l'air de Combray de cette année-là, de ce
jour-là, mêlé d'une odeur d'aubépines agitée par le vent du coin de la
place, précurseur de la pluie, qui tour à tour faisait envoler le
soleil, le laissait s'étendre sur le tapis de laine rouge de la
sacristie et le revêtir d'une carnation brillante, presque rose, de
géranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnérienne, dans
l'allégresse, qui conserve tant de noblesse à la festivité. Mais même en
dehors des rares minutes comme celles-là, où brusquement nous sentons
l'entité originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au
sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le tourbillon vertigineux
de la vie courante, où ils n'ont plus qu'un usage entièrement pratique,
les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne
trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la rêverie, nous
réfléchissons, nous cherchons, pour revenir sur le passé, à ralentir, à
suspendre le mouvement perpétuel où nous sommes entraînés, peu à peu
nous revoyons apparaître, juxtaposées, mais entièrement distinctes les
unes des autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous
présenta successivement un même nom.

Sans doute quelque forme se découpait à mes yeux en ce nom de
Guermantes, quand ma nourrice--qui sans doute ignorait, autant que
moi-même aujourd'hui, en l'honneur de qui elle avait été composée--me
berçait de cette vieille chanson: _Gloire à la Marquise de Guermantes_
ou quand, quelques années plus tard, le vieux maréchal de Guermantes
remplissant ma bonne d'orgueil, s'arrêtait aux Champs-Élysées en
disant: «Le bel enfant!» et sortait d'une bonbonnière de poche une
pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. Ces années de ma première
enfance ne sont plus en moi, elles me sont extérieures, je n'en peux
rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu avant notre naissance,
par les récits des autres. Mais plus tard je trouve successivement dans
la durée en moi de ce même nom sept ou huit figures différentes; les
premières étaient les plus belles: peu à peu mon rêve, forcé par la
réalité d'abandonner une position intenable, se retranchait à nouveau un
peu en deçà jusqu'à ce qu'il fût obligé de reculer encore. Et, en même
temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de
ce nom que fécondait d'année en année telle ou telle parole entendue qui
modifiait mes rêveries, cette demeure les reflétait dans ses pierres
mêmes devenues réfléchissantes comme la surface d'un nuage ou d'un lac.
Un donjon sans épaisseur qui n'était qu'une bande de lumière orangée et
du haut duquel le seigneur et sa dame décidaient de la vie et de la mort
de leurs vassaux avait fait place--tout au bout de ce «côté de
Guermantes» où, par tant de beaux après-midi, je suivais avec mes
parents le cours de la Vivonne--à cette terre torrentueuse où la
duchesse m'apprenait à pêcher la truite et à connaître le nom des fleurs
aux grappes violettes et rougeâtres qui décoraient les murs bas des
enclos environnants; puis ç'avait été la terre héréditaire, le poétique
domaine où cette race altière de Guermantes, comme une tour jaunissante
et fleuronnée qui traverse les âges, s'élevait déjà sur la France, alors
que le ciel était encore vide là où devaient plus tard surgir Notre-Dame
de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de
Laon la nef de la cathédrale ne s'était pas posée comme l'Arche du
Déluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes
anxieusement penchés aux fenêtres pour voir si la colère de Dieu s'est
apaisée, emportant avec elle les types des végétaux qui multiplieront
sur la terre, débordante d'animaux qui s'échappent jusque par les tours
où des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de
haut les plaines de Champagne; alors que le voyageur qui quittait
Beauvais à la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant,
dépliées sur l'écran d'or du couchant, les ailes noires et ramifiées de
la cathédrale. C'était, ce Guermantes, comme le cadre d'un roman, un
paysage imaginaire que j'avais peine à me représenter et d'autant plus
le désir de découvrir, enclavé au milieu de terres et de routes réelles
qui tout à coup s'imprégneraient de particularités héraldiques, à deux
lieues d'une gare; je me rappelais les noms des localités voisines comme
si elles avaient été situées au pied du Parnasse ou de l'Hélicon, et
elles me semblaient précieuses comme les conditions matérielles--en
science topographique--de la production d'un phénomène mystérieux. Je
revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de
Combray et dont les quartiers s'étaient remplis, siècle par siècle, de
toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre
maison avait fait voler à elle de tous les coins de l'Allemagne, de
l'Italie et de la France: terres immenses du Nord, cités puissantes du
Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur
matérialité, inscrire allégoriquement leur donjon de sinople ou leur
château d'argent dans son champ d'azur. J'avais entendu parler des
célèbres tapisseries de Guermantes et je les voyais, médiévales et
bleues, un peu grosses, se détacher comme un nuage sur le nom amarante
et légendaire, au pied de l'antique forêt où chassa si souvent
Childebert et ce fin fond mystérieux des terres, ce lointain des
siècles, il me semblait qu'aussi bien que par un voyage je pénétrerais
dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant à Paris Mme de
Guermantes, suzeraine du lieu et dame du lac, comme si son visage et ses
paroles eussent dû posséder le charme local des futaies et des rives et
les mêmes particularités séculaires que le vieux coutumier de ses
archives. Mais alors j'avais connu Saint-Loup; il m'avait appris que le
château ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe siècle où sa
famille l'avait acquis. Elle avait résidé jusque-là dans le voisinage,
et son titre ne venait pas de cette région. Le village de Guermantes
avait reçu son nom du château, après lequel il avait été construit, et
pour qu'il n'en détruisît pas les perspectives, une servitude restée en
vigueur réglait le tracé des rues et limitait la hauteur des maisons.
Quant aux tapisseries, elles étaient de Boucher, achetées au XIXe siècle
par un Guermantes amateur, et étaient placées, à côté de tableaux de
chasse médiocres qu'il avait peints lui-même, dans un fort vilain salon
drapé d'andrinople et de peluche. Par ces révélations, Saint-Loup avait
introduit dans le château des éléments étrangers au nom de Guermantes
qui ne me permirent plus de continuer à extraire uniquement de la
sonorité des syllabes la maçonnerie des constructions. Alors au fond de
ce nom s'était effacé le château reflété dans son lac, et ce qui m'était
apparu autour de Mme de Guermantes comme sa demeure, ç'avait été son
hôtel de Paris, l'hôtel de Guermantes, limpide comme son nom, car aucun
élément matériel et opaque n'en venait interrompre et aveugler la
transparence. Comme l'église ne signifie pas seulement le temple, mais
aussi l'assemblée des fidèles, cet hôtel de Guermantes comprenait tous
ceux qui partageaient la vie de la duchesse, mais ces intimes que je
n'avais jamais vus n'étaient pour moi que des noms célèbres et
poétiques, et, connaissant uniquement des personnes qui n'étaient elles
aussi que des noms, ne faisaient qu'agrandir et protéger le mystère de
la duchesse en étendant autour d'elle un vaste halo qui allait tout au
plus en se dégradant.

Dans les fêtes qu'elle donnait, comme je n'imaginais pour les invités
aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcée
qui fût banale, ou même originale d'une manière humaine et rationnelle,
ce tourbillon de noms introduisant moins de matière que n'eût fait un
repas de fantômes ou un bal de spectres autour de cette statuette en
porcelaine de Saxe qu'était Mme de Guermantes, gardait une transparence
de vitrine à son hôtel de verre. Puis quand Saint-Loup m'eut raconté des
anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'hôtel
de Guermantes était devenu--comme avait pu être autrefois quelque
Louvre--une sorte de château entouré, au milieu de Paris même, de ses
terres, possédé héréditairement, en vertu d'un droit antique bizarrement
survivant, et sur lesquelles elle exerçait encore des privilèges
féodaux. Mais cette dernière demeure s'était elle-même évanouie quand
nous étions venus habiter tout près de Mme de Villeparisis un des
appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son
hôtel. C'était une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-être
encore et dans lesquelles la cour d'honneur--soit alluvions apportées
par le flot montant de la démocratie, soit legs de temps plus anciens où
les divers métiers étaient groupés autour du seigneur--avait souvent sur
ses côtés des arrière-boutiques, des ateliers, voire quelque échoppe de
cordonnier ou de tailleur, comme celles qu'on voit accotées aux flancs
des cathédrales que l'esthétique des ingénieurs n'a pas dégagées, un
concierge savetier, qui élevait des poules et cultivait des fleurs--et
au fond, dans le logis «faisant hôtel», une «comtesse» qui, quand elle
sortait dans sa vieille calèche à deux chevaux, montrant sur son chapeau
quelques capucines semblant échappées du jardinet de la loge (ayant à
côté du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes à
chaque hôtel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des
sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux
locataires bourgeois de l'immeuble qui passaient à ce moment-là et
qu'elle confondait dans sa dédaigneuse affabilité et sa morgue
égalitaire.

Dans la maison que nous étions venus habiter, la grande dame du fond de
la cour était une duchesse, élégante et encore jeune. C'était Mme de
Guermantes, et grâce à Françoise, je possédais assez vite des
renseignements sur l'hôtel. Car les Guermantes (que Françoise désignait
souvent par les mots de «en dessous», «en bas») étaient sa constante
préoccupation depuis le matin, où, jetant, pendant qu'elle coiffait
maman, un coup d'oeil défendu, irrésistible et furtif dans la cour, elle
disait: «Tiens, deux bonnes soeurs; cela va sûrement en dessous» ou «oh!
les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n'y a pas besoin de
demander d'où qu'ils deviennent, le duc aura-t-été à la chasse»,
jusqu'au soir, où, si elle entendait, pendant qu'elle me donnait mes
affaires de nuit, un bruit de piano, un écho de chansonnette, elle
induisait: «Ils ont du monde en bas, c'est à la gaieté»; dans son visage
régulier, sous ses cheveux blancs maintenant, un sourire de sa jeunesse
animé et décent mettait alors pour un instant chacun de ses traits à sa
place, les accordait dans un ordre apprêté et fin, comme avant une
contredanse.

Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait le plus vivement
l'intérêt de Françoise, lui donnait le plus de satisfaction et lui
faisait aussi le plus de mal, c'était précisément celui où la porte
cochère s'ouvrant à deux battants, la duchesse montait dans sa calèche.
C'était habituellement peu de temps après que nos domestiques avaient
fini de célébrer cette sorte de pâque solennelle que nul ne doit
interrompre, appelée leur déjeuner, et pendant laquelle ils étaient
tellement «tabous» que mon père lui-même ne se fût pas permis de les
sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se fût pas plus dérangé au
cinquième coup qu'au premier, et qu'il eût ainsi commis cette
inconvenance en pure perte, mais non pas sans dommage pour lui. Car
Françoise (qui, depuis qu'elle était une vieille femme se faisait à tout
propos ce qu'on appelle une tête de circonstance) n'eût pas manqué de
lui présenter toute la journée une figure couverte de petites marques
cunéiformes et rouges qui déployaient au dehors, mais d'une façon peu
déchiffrable, le long mémoire de ses doléances et les raisons profondes
de son mécontentement. Elle les développait d'ailleurs, à la cantonade,
mais sans que nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait
cela--qu'elle croyait désespérant pour nous, «mortifiant»,
«vexant»,--dire toute la sainte journée des «messes basses».

Les derniers rites achevés, Françoise, qui était à la fois, comme dans
l'église primitive, le célébrant et l'un des fidèles, se servait un
dernier verre de vin, détachait de son cou sa serviette, la pliait en
essuyant à ses lèvres un reste d'eau rougie et de café, la passait dans
un rond, remerciait d'un oeil dolent «son» jeune valet de pied qui pour
faire du zèle lui disait: «Voyons, madame, encore un peu de raisin; il
est esquis», et allait aussitôt ouvrir la fenêtre sous le prétexte qu'il
faisait trop chaud «dans cette misérable cuisine». En jetant avec
dextérité, dans le même temps qu'elle tournait la poignée de la croisée
et prenait l'air, un coup d'oeil désintéressé sur le fond de la cour,
elle y dérobait furtivement la certitude que la duchesse n'était pas
encore prête, couvait un instant de ses regards dédaigneux et passionnés
la voiture attelée, et, cet instant d'attention une fois donné par ses
yeux aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait d'avance
deviné la pureté en sentant la douceur de l'air et la chaleur du soleil;
et elle regardait à l'angle du toit la place où, chaque printemps,
venaient faire leur nid, juste au-dessus de la cheminée de ma chambre,
des pigeons pareils à ceux qui roucoulaient dans sa cuisine, à Combray.

--Ah! Combray, Combray, s'écriait-elle. (Et le ton presque chanté sur
lequel elle déclamait cette invocation eût pu, chez Françoise, autant
que l'arlésienne pureté de son visage, faire soupçonner une origine
méridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait n'était qu'une
patrie d'adoption. Mais peut-être se fût-on trompé, car il semble qu'il
n'y ait pas de province qui n'ait son «midi» et, combien ne
rencontre-t-on pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on trouve
toutes les douces transpositions de longues et de brèves qui
caractérisent le méridional.) Ah! Combray, quand est-ce que je te
reverrai, pauvre terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la
sainte journée sous tes aubépines et nos pauvres lilas--en écoutant les
pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui
chuchoterait, au lieu d'entendre cette misérable sonnette de notre jeune
maître qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long
de ce satané couloir. Et encore il ne trouve pas que je vais assez vite,
il faudrait qu'on ait entendu avant qu'il ait sonné, et si vous êtes
d'une minute en retard, il «rentre» dans des colères épouvantables.
Hélas! pauvre Combray! peut-être que je ne te reverrai que morte, quand
on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors, je ne
les sentirai plus tes belles aubépines toutes blanches. Mais dans le
sommeil de la mort, je crois que j'entendrai encore ces trois coups de
la sonnette qui m'auront déjà damnée dans ma vie.

Mais elle était interrompue par les appels du giletier de la cour,
celui qui avait tant plu autrefois à ma grand'mère le jour où elle était
allée voir Mme de Villeparisis et n'occupait pas un rang moins élevé
dans la sympathie de Françoise. Ayant levé la tête en entendant ouvrir
notre fenêtre, il cherchait déjà depuis un moment à attirer l'attention
de sa voisine pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille
qu'avait été Françoise affinait alors pour M. Jupien le visage
ronchonneur de notre vieille cuisinière alourdie par l'âge, par la
mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c'est avec un mélange
charmant de réserve, de familiarité et de pudeur qu'elle adressait au
giletier un gracieux salut, mais sans lui répondre de la voix, car si
elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour,
elle n'eût pas osé les braver jusqu'à causer par la fenêtre, ce qui
avait le don, selon Françoise, de lui valoir, de la part de Madame,
«tout un chapitre». Elle lui montrait la calèche attelée en ayant l'air
de dire: «Des beaux chevaux, hein!» mais tout en murmurant: «Quelle
vieille sabraque!» et surtout parce qu'elle savait qu'il allait lui
répondre, en mettant la main devant la bouche pour être entendu tout en
parlant à mi-voix: «_Vous_ aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez,
et même peut-être plus qu'eux, mais vous n'aimez pas tout cela.»

Et Françoise après un signe modeste, évasif et ravi dont la
signification était à peu près: «Chacun son genre; ici c'est à la
simplicité», refermait la fenêtre de peur que maman n'arrivât. Ces
«vous» qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'était
nous, mais Jupien avait raison de dire «vous», car, sauf pour certains
plaisirs d'amour-propre purement personnels--comme celui, quand elle
toussait sans arrêter et que toute la maison avait peur de prendre son
rhume, de prétendre, avec un ricanement irritant, qu'elle n'était pas
enrhumée--pareille à ces plantes qu'un animal auquel elles sont
entièrement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digère pour
elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable résidu,
Françoise vivait avec nous en symbiose; c'est nous qui, avec nos vertus,
notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger
d'élaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont était
formée--en y ajoutant le droit reconnu d'exercer librement le culte du
déjeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorgée d'air à
la fenêtre quand il était fini, quelque flânerie dans la rue en allant
faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa
nièce--la part de contentement indispensable à sa vie. Aussi comprend-on
que Françoise avait pu dépérir, les premiers jours, en proie, dans une
maison où tous les titres honorifiques de mon père n'étaient pas encore
connus, à un mal qu'elle appelait elle-même l'ennui, l'ennui dans ce
sens énergique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui
finissent par se suicider parce qu'ils s'«ennuient» trop après leur
fiancée, leur village. L'ennui de Françoise avait été vite guéri par
Jupien précisément, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi
vif et plus raffiné que celui qu'elle aurait eu si nous nous étions
décidés à avoir une voiture.--«Du bien bon monde, ces Jupien, de bien
braves gens et ils le portent sur la figure.» Jupien sut en effet
comprendre et enseigner à tous que si nous n'avions pas d'équipage,
c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de Françoise vivait peu chez
lui, ayant obtenu une place d'employé dans un ministère. Giletier
d'abord avec la «gamine» que ma grand'mère avait prise pour sa fille, il
avait perdu tout avantage à en exercer le métier quand la petite qui
presque encore enfant savait déjà très bien recoudre une jupe, quand ma
grand'mère était allée autrefois faire une visite à Mme de
Villeparisis, s'était tournée vers la couture pour dames et était
devenue jupière. D'abord «petite main» chez une couturière, employée à
faire un point, à recoudre un volant, à attacher un bouton ou une
«pression», à ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait
vite passé deuxième puis première, et s'étant faite une clientèle de
dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c'est-à-dire dans
notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de
l'atelier qu'elle employait comme apprenties. Dès lors la présence de
Jupien avait été moins utile. Sans doute la petite, devenue grande,
avait encore souvent à faire des gilets. Mais aidée de ses amies elle
n'avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicité
un emploi. Il fut libre d'abord de rentrer à midi, puis, ayant remplacé
définitivement celui qu'il secondait seulement, pas avant l'heure du
dîner. Sa «titularisation» ne se produisit heureusement que quelques
semaines après notre emménagement, de sorte que la gentillesse de Jupien
put s'exercer assez longtemps pour aider Françoise à franchir sans trop
de souffrances les premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans
méconnaître l'utilité qu'il eut ainsi pour Françoise à titre de
«médicament de transition», je dois reconnaître que Jupien ne m'avait
pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance,
détruisant entièrement l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses
joues et son teint fleuri, ses yeux débordés par un regard compatissant,
désolé et rêveur, faisaient penser qu'il était très malade ou venait
d'être frappé d'un grand deuil. Non seulement il n'en était rien, mais
dès qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il était plutôt froid
et railleur. Il résultait de ce désaccord entre son regard et sa parole
quelque chose de faux qui n'était pas sympathique et par quoi il avait
l'air lui-même de se sentir aussi gêné qu'un invité en veston dans une
soirée où tout le monde est en habit, ou que quelqu'un qui ayant à
répondre à une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler
et tourne la difficulté en réduisant ses phrases à presque rien. Celles
de Jupien--car c'est pure comparaison--étaient au contraire charmantes.
Correspondant peut-être à cette inondation du visage par les yeux (à
laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je
discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l'une des plus
naturellement littéraires qu'il m'ait été donné de connaître, en ce sens
que, sans culture probablement, il possédait ou s'était assimilé, rien
qu'à l'aide de quelques livres hâtivement parcourus, les tours les plus
ingénieux de la langue. Les gens les plus doués que j'avais connus
étaient morts très jeunes. Aussi étais-je persuadé que la vie de Jupien
finirait vite. Il avait de la bonté, de la pitié, les sentiments les
plus délicats, les plus généreux. Son rôle dans la vie de Françoise
avait vite cessé d'être indispensable. Elle avait appris à le doubler.

Même quand un fournisseur ou un domestique venait nous apporter quelque
paquet, tout en ayant l'air de ne pas s'occuper de lui, et en lui
désignant seulement d'un air détaché une chaise, pendant qu'elle
continuait son ouvrage, Françoise mettait si habilement à profit les
quelques instants qu'il passait dans la cuisine, en attendant la réponse
de maman, qu'il était bien rare qu'il repartît sans avoir
indestructiblement gravée en lui la certitude que «si nous n'en avions
pas, c'est que nous ne voulions pas». Si elle tenait tant d'ailleurs à
ce que l'on sût que nous avions «d'argent», (car elle ignorait l'usage
de ce que Saint-Loup appelait les articles partitifs et disait: «avoir
d'argent», «apporter d'eau»), à ce qu'on nous sût riches, ce n'est pas
que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, fût aux yeux de
Françoise le bien suprême, mais la vertu sans la richesse n'était pas
non plus son idéal. La richesse était pour elle comme une condition
nécessaire de la vertu, à défaut de laquelle la vertu serait sans mérite
et sans charme. Elle les séparait si peu qu'elle avait fini par prêter à
chacune les qualités de l'autre, à exiger quelque confortable dans la
vertu, à reconnaître quelque chose d'édifiant dans la richesse.

Une fois la fenêtre refermée, assez rapidement--sans cela, maman lui
eût, paraît-il, «raconté toutes les injures imaginables»--Françoise
commençait en soupirant à ranger la table de la cuisine.

--Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de
chambre, j'avais un ami qui y avait travaillé; il était second cocher
chez eux. Et je connais quelqu'un, pas mon copain alors, mais son
beau-frère, qui avait fait son temps au régiment avec un piqueur du
baron de Guermantes. «Et après tout allez-y donc, c'est pas mon père!»
ajoutait le valet de chambre qui avait l'habitude, comme il fredonnait
les refrains de l'année, de parsemer ses discours des plaisanteries
nouvelles.

Françoise, avec la fatigue de ses yeux de femme déjà âgée et qui
d'ailleurs voyaient tout de Combray, dans un vague lointain, distingua
non la plaisanterie qui était dans ces mots, mais qu'il devait y en
avoir une, car ils n'étaient pas en rapport avec la suite du propos, et
avaient été lancés avec force par quelqu'un qu'elle savait farceur.
Aussi sourit-elle d'un air bienveillant et ébloui et comme si elle
disait: «Toujours le même, ce Victor!» Elle était du reste heureuse, car
elle savait qu'entendre des traits de ce genre se rattache de loin à ces
plaisirs honnêtes de la société pour lesquels dans tous les mondes on se
dépêche de faire toilette, on risque de prendre froid. Enfin elle
croyait que le valet de chambre était un ami pour elle car il ne cessait
de lui dénoncer avec indignation les mesures terribles que la République
allait prendre contre le clergé. Françoise n'avait pas encore compris
que les plus cruels de nos adversaires ne sont pas ceux qui nous
contredisent et essayent de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou
inventent les nouvelles qui peuvent nous désoler, en se gardant bien de
leur donner une apparence de justification qui diminuerait notre peine
et nous donnerait peut-être une légère estime pour un parti qu'ils
tiennent à nous montrer, pour notre complet supplice, à la fois atroce
et triomphant.

«La duchesse doit être alliancée avec tout ça, dit Françoise en
reprenant la conversation aux Guermantes de la rue de la Chaise, comme
on recommence un morceau à l'andante. Je ne sais plus qui m'a dit qu'un
de ceux-là avait marié une cousine au Duc. En tout cas c'est de la même
«parenthèse». C'est une grande famille que les Guermantes!»
ajoutait-elle avec respect, fondant la grandeur de cette famille à la
fois sur le nombre de ses membres et l'éclair de son illustration, comme
Pascal la vérité de la Religion sur la Raison et l'autorité des
Écritures. Car n'ayant que ce seul mot de «grand» pour les deux choses,
il lui semblait qu'elles n'en formaient qu'une seule, son vocabulaire,
comme certaines pierres, présentant ainsi par endroit un défaut et qui
projetait de l'obscurité jusque dans la pensée de Françoise.

«Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur château à Guermantes,
à dix lieues de Combray, alors ça doit être parent aussi à leur cousine
d'Alger. (Nous nous demandâmes longtemps ma mère et moi qui pouvait être
cette cousine d'Alger, mais nous comprîmes enfin que Françoise entendait
par le nom d'Alger la ville d'Angers. Ce qui est lointain peut nous être
plus connu que ce qui est proche. Françoise, qui savait le nom d'Alger à
cause d'affreuses dattes que nous recevions au jour de l'an, ignorait
celui d'Angers. Son langage, comme la langue française elle-même, et
surtout la toponymie, était parsemé d'erreurs.) Je voulais en causer à
leur maître d'hôtel.--Comment donc qu'on lui dit?» s'interrompit-elle
comme se posant une question de protocole; elle se répondit à elle-même:
«Ah oui! c'est Antoine qu'on lui dit», comme si Antoine avait été un
titre. «C'est lui qu'aurait pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur,
un grand pédant, on dirait qu'on lui a coupé la langue ou qu'il a oublié
d'apprendre à parler. Il ne vous fait même pas réponse quand on lui
cause», ajoutait Françoise qui disait: «faire réponse», comme Mme de
Sévigné. «Mais, ajouta-t-elle sans sincérité, du moment que je sais ce
qui cuit dans ma marmite, je ne m'occupe pas de celle des autres. En
tout cas tout ça n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme
courageux (cette appréciation aurait pu faire croire que Françoise avait
changé d'avis sur la bravoure qui, selon elle, à Combray, ravalait les
hommes aux animaux féroces, mais il n'en était rien. Courageux
signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est voleur comme
une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. Ici tous les
employés partent, rapport à la loge, les concierges sont jaloux et ils
montent la tête à la Duchesse. Mais on peut bien dire que c'est un vrai
feignant que cet Antoine, et son «Antoinesse» ne vaut pas mieux que
lui», ajoutait Françoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un féminin
qui désignât la femme du maître d'hôtel, avait sans doute dans sa
création grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et
chanoinesse. Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore près de
Notre-Dame une rue appelée rue Chanoinesse, nom qui lui avait été donné
(parce qu'elle n'était habitée que par des chanoines) par ces Français
de jadis, dont Françoise était, en réalité, la contemporaine. On avait
d'ailleurs, immédiatement après, un nouvel exemple de cette manière de
former les féminins, car Françoise ajoutait:

--Mais sûr et certain que c'est à la Duchesse qu'est le château de
Guermantes. Et c'est elle dans le pays qu'est madame la mairesse. C'est
quelque chose.

--Je comprends que c'est quelque chose, disait avec conviction le valet
de pied, n'ayant pas démêlé l'ironie.

--Penses-tu, mon garçon, que c'est quelque chose? mais pour des gens
comme «euss», être maire et mairesse c'est trois fois rien. Ah! si
c'était à moi le château de Guermantes, on ne me verrait pas souvent à
Paris. Faut-il tout de même que des maîtres, des personnes qui ont de
quoi comme Monsieur et Madame, en aient des idées pour rester dans cette
misérable ville plutôt que non pas aller à Combray dès l'instant qu'ils
sont libres de le faire et que personne les retient. Qu'est-ce qu'ils
attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien;
d'être morts? Ah! si j'avais seulement du pain sec à manger et du bois
pour me chauffer l'hiver, il y a beau temps que je serais chez moi dans
la pauvre maison de mon frère à Combray. Là-bas on se sent vivre au
moins, on n'a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit
que la nuit on entend les grenouilles chanter à plus de deux lieues.

--Ça doit être vraiment beau, madame, s'écriait le jeune valet de pied
avec enthousiasme, comme si ce dernier trait avait été aussi particulier
à Combray que la vie en gondole à Venise.

D'ailleurs, plus récent dans la maison que le valet de chambre, il
parlait à Françoise des sujets qui pouvaient intéresser non lui-même,
mais elle. Et Françoise, qui faisait la grimace quand on la traitait de
cuisinière, avait pour le valet de pied qui disait, en parlant d'elle,
«la gouvernante», la bienveillance spéciale qu'éprouvent certains
princes de second ordre envers les jeunes gens bien intentionnés qui
leur donnent de l'Altesse.

--Au moins on sait ce qu'on fait et dans quelle saison qu'on vit. Ce
n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un méchant bouton d'or à la
sainte Pâques qu'à la Noël, et que je ne distingue pas seulement un
petit angélus quand je lève ma vieille carcasse. Là-bas on entend chaque
heure, ce n'est qu'une pauvre cloche, mais tu te dis: «Voilà mon frère
qui rentre des champs», tu vois le jour qui baisse, on sonne pour les
biens de la terre, tu as le temps de te retourner avant d'allumer ta
lampe. Ici il fait jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne
pourrait seulement pas plus dire que les bêtes ce qu'on a fait.

--Il paraît que Méséglise aussi c'est bien joli, madame, interrompit le
jeune valet de pied au gré de qui la conversation prenait un tour un peu
abstrait et qui se souvenait par hasard de nous avoir entendus parler à
table de Méséglise.

--Oh! Méséglise, disait Françoise avec le large sourire qu'on amenait
toujours sur ses lèvres quand on prononçait ces noms de Méséglise, de
Combray, de Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre
existence qu'elle éprouvait à les rencontrer au dehors, à les entendre
dans une conversation, une gaieté assez voisine de celle qu'un
professeur excite dans sa classe en faisant allusion à tel personnage
contemporain dont ses élèves n'auraient pas cru que le nom pût jamais
tomber du haut de la chaire. Son plaisir venait aussi de sentir que ces
pays-là étaient pour elle quelque chose qu'ils n'étaient pas pour les
autres, de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties; et elle
leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit, parce qu'elle
retrouvait en eux beaucoup d'elle-même.

--Oui, tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Méséglise,
reprenait-elle en riant finement; mais comment que tu en as eu entendu
causer, toi, de Méséglise?

--Comment que j'ai entendu causer de Méséglise? mais c'est bien connu;
on m'en a causé et même souventes fois causé, répondait-il avec cette
criminelle inexactitude des informateurs qui, chaque fois que nous
cherchons à nous rendre compte objectivement de l'importance que peut
avoir pour les autres une chose qui nous concerne, nous mettent dans
l'impossibilité d'y réussir.

--Ah! je vous réponds qu'il fait meilleur là sous les cerisiers que près
du fourneau.

Elle leur parlait même d'Eulalie comme d'une bonne personne. Car depuis
qu'Eulalie était morte, Françoise avait complètement oublié qu'elle
l'avait peu aimée durant sa vie comme elle aimait peu toute personne qui
n'avait rien à manger chez soi, qui «crevait la faim», et venait
ensuite, comme une propre à rien, grâce à la bonté des riches, «faire
des manières». Elle ne souffrait plus de ce qu'Eulalie eût si bien su se
faire chaque semaine «donner la pièce» par ma tante. Quant à celle-ci,
Françoise ne cessait de chanter ses louanges.

--Mais c'est à Combray même, chez une cousine de Madame, que vous étiez,
alors? demandait le jeune valet de pied.

--Oui, chez Mme Octave, ah! une bien sainte femme, mes pauvres enfants,
et où il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne
femme, vous pouvez dire, qui ne plaignait pas les perdreaux, ni les
faisans, ni rien, que vous pouviez arriver dîner à cinq, à six, ce
n'était pas la viande qui manquait et de première qualité encore, et vin
blanc, et vin rouge, tout ce qu'il fallait. (Françoise employait le
verbe plaindre dans le même sens que fait La Bruyère.) Tout était
toujours à ses dépens, même si la famille, elle restait des mois et
_an_-nées. (Cette réflexion n'avait rien de désobligeant pour nous, car
Françoise était d'un temps où «dépens» n'était pas réservé au style
judiciaire et signifiait seulement dépense.) Ah! je vous réponds qu'on
ne partait pas de là avec la faim. Comme M. le curé nous l'a eu fait
ressortir bien des fois, s'il y a une femme qui peut compter d'aller
près du bon Dieu, sûr et certain que c'est elle. Pauvre Madame, je
l'entends encore qui me disait de sa petite voix: «Françoise, vous
savez, moi je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon pour tout
le monde que si je mangeais.» Bien sûr que c'était pas pour elle. Vous
l'auriez vue, elle ne pesait pas plus qu'un paquet de cerises; il n'y en
avait pas. Elle ne voulait pas me croire, elle ne voulait jamais aller
au médecin. Ah! ce n'est pas là-bas qu'on aurait rien mangé à la va
vite. Elle voulait que ses domestiques soient bien nourris. Ici, encore
ce matin, nous n'avons pas seulement eu le temps de casser la croûte.
Tout se fait à la sauvette. Elle était surtout exaspérée par les
biscottes de pain grillé que mangeait mon père. Elle était persuadée
qu'il en usait pour faire des manières et la faire «valser». «Je peux
dire, approuvait le jeune valet de pied, que j'ai jamais vu ça!» Il le
disait comme s'il avait tout vu et si en lui les enseignements d'une
expérience millénaire s'étendaient à tous les pays et à leurs usages
parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grillé. «Oui, oui,
grommelait le maître d'hôtel, mais tout cela pourrait bien changer, les
ouvriers doivent faire une grève au Canada et le ministre a dit l'autre
soir à Monsieur qu'il a touché pour ça deux cent mille francs.» Le
maître d'hôtel était loin de l'en blâmer, non qu'il ne fût lui-même
parfaitement honnête, mais croyant tous les hommes politiques véreux, le
crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus léger délit
de vol. Il ne se demandait même pas s'il avait bien entendu cette parole
historique et il n'était pas frappé de l'invraisemblance qu'elle eût été
dite par le coupable lui-même à mon père, sans que celui-ci l'eût mis
dehors. Mais la philosophie de Combray empêchait que Françoise pût
espérer que les grèves du Canada eussent une répercussion sur l'usage
des biscottes: «Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle,
il y aura des maîtres pour nous faire trotter et des domestiques pour
faire leurs caprices.» En dépit de la théorie de cette trotte
perpétuelle; depuis un quart d'heure ma mère, qui n'usait probablement
pas des mêmes mesures que Françoise pour apprécier la longueur du
déjeuner de celle-ci, disait: «Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire,
voilà plus de deux heures qu'ils sont à table.» Et elle sonnait
timidement trois ou quatre fois. Françoise, son valet de pied, le maître
d'hôtel entendaient les coups de sonnette non comme un appel et sans
songer à venir, mais pourtant comme les premiers sons des instruments
qui s'accordent quand un concert va bientôt recommencer et qu'on sent
qu'il n'y aura plus que quelques minutes d'entr'acte. Aussi quand, les
coups commençant à se répéter et à devenir plus insistants, nos
domestiques se mettaient à y prendre garde et estimant qu'ils n'avaient
plus beaucoup de temps devant eux et que la reprise du travail était
proche, à un tintement de la sonnette un peu plus sonore que les autres,
ils poussaient un soupir et, prenant leur parti, le valet de pied
descendait fumer une cigarette devant la porte; Françoise, après
quelques réflexions sur nous, telles que «ils ont sûrement la
bougeotte», montait ranger ses affaires dans son sixième, et le maître
d'hôtel ayant été chercher du papier à lettres dans ma chambre expédiait
rapidement sa correspondance privée.

Malgré l'air de morgue de leur maître d'hôtel, Françoise avait pu, dès
les premiers jours, m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pas leur
hôtel en vertu d'un droit immémorial, mais d'une location assez récente,
et que le jardin sur lequel il donnait du côté que je ne connaissais pas
était assez petit, et semblable à tous les jardins contigus; et je sus
enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial, ni moulin fortifié, ni
sauvoir, ni colombier à piliers, ni four banal, ni grange à nef, ni
châtelet, ni ponts fixes ou levis, voire volants, non plus que péages,
ni aiguilles, chartes, murales ou montjoies. Mais comme Elstir, quand la
baie de Balbec ayant perdu son mystère, étant devenue pour moi une
partie quelconque interchangeable avec toute autre des quantités d'eau
salée qu'il y a sur le globe, lui avait tout d'un coup rendu une
individualité en me disant que c'était le golfe d'opale de Whistler dans
ses harmonies bleu argent, ainsi le nom de Guermantes avait vu mourir
sous les coups de Françoise la dernière demeure issue de lui, quand un
vieil ami de mon père nous dit un jour en parlant de la duchesse: «Elle
a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain, elle a la
première maison du faubourg Saint-Germain.» Sans doute le premier salon,
la première maison du faubourg Saint-Germain, c'était bien peu de chose
auprès des autres demeures que j'avais successivement rêvées. Mais enfin
celle-ci encore, et ce devait être la dernière, avait quelque chose, si
humble ce fût-il, qui était, au delà de sa propre matière, une
différenciation secrète.

Et cela m'était d'autant plus nécessaire de pouvoir chercher dans le
«salon» de Mme de Guermantes, dans ses amis, le mystère de son nom, que
je ne le trouvais pas dans sa personne quand je la voyais sortir le
matin à pied ou l'après-midi en voiture. Certes déjà, dans l'église de
Combray, elle m'était apparue dans l'éclair d'une métamorphose avec des
joues irréductibles, impénétrables à la couleur du nom de Guermantes, et
des après-midi au bord de la Vivonne, à la place de mon rêve foudroyé,
comme un cygne ou un saule en lequel a été changé un Dieu ou une nymphe
et qui désormais soumis aux lois de la nature glissera dans l'eau ou
sera agité par le vent. Pourtant ces reflets évanouis, à peine les
avais-je quittés qu'ils s'étaient reformés comme les reflets roses et
verts du soleil couché, derrière la rame qui les a brisés, et dans la
solitude de ma pensée le nom avait eu vite fait de s'approprier le
souvenir du visage. Mais maintenant souvent je la voyais à sa fenêtre,
dans la cour, dans la rue; et moi du moins si je ne parvenais pas à
intégrer en elle le nom de Guermantes, à penser qu'elle était Mme de
Guermantes, j'en accusais l'impuissance de mon esprit à aller jusqu'au
bout de l'acte que je lui demandais; mais elle, notre voisine, elle
semblait commettre la même erreur; bien plus, la commettre sans trouble,
sans aucun de mes scrupules, sans même le soupçon que ce fût une erreur.
Ainsi Mme de Guermantes montrait dans ses robes le même souci de suivre
la mode que si, se croyant devenue une femme comme les autres, elle
avait aspiré à cette élégance de la toilette dans laquelle des femmes
quelconques pouvaient l'égaler, la surpasser peut-être; je l'avais vue
dans la rue regarder avec admiration une actrice bien habillée; et le
matin, au moment où elle allait sortir à pied, comme si l'opinion des
passants dont elle faisait ressortir la vulgarité en promenant
familièrement au milieu d'eux sa vie inaccessible, pouvait être un
tribunal pour elle, je pouvais l'apercevoir devant sa glace, jouant avec
une conviction exempte de dédoublement et d'ironie, avec passion, avec
mauvaise humeur, avec amour-propre, comme une reine qui a accepté de
représenter une soubrette dans une comédie de cour, ce rôle, si
inférieur à elle, de femme élégante; et dans l'oubli mythologique de sa
grandeur native, elle regardait si sa voilette était bien tirée,
aplatissait ses manches, ajustait son manteau, comme le cygne divin fait
tous les mouvements de son espèce animale, garde ses yeux peints des
deux côtés de son bec sans y mettre de regards et se jette tout d'un
coup sur un bouton ou un parapluie, en cygne, sans se souvenir qu'il
est un Dieu. Mais comme le voyageur, déçu par le premier aspect d'une
ville, se dit qu'il en pénétrera peut-être le charme en en visitant les
musées, en liant connaissance avec le peuple, en travaillant dans les
bibliothèques, je me disais que si j'avais été reçu chez Mme de
Guermantes, si j'étais de ses amis, si je pénétrais dans son existence,
je connaîtrais ce que sous son enveloppe orangée et brillante son nom
enfermait réellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin
l'ami de mon père avait dit que le milieu des Guermantes était quelque
chose d'à part dans le faubourg Saint-Germain.

La vie que je supposais y être menée dérivait d'une source si différente
de l'expérience, et me semblait devoir être si particulière, que je
n'aurais pu imaginer aux soirées de la duchesse la présence de personnes
que j'eusse autrefois fréquentées, de personnes réelles. Car ne pouvant
changer subitement de nature, elles auraient tenu là des propos
analogues à ceux que je connaissais; leurs partenaires se seraient
peut-être abaissés à leur répondre dans le même langage humain; et
pendant une soirée dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, il y
aurait eu des instants identiques à des instants que j'avais déjà vécus:
ce qui était impossible. Il est vrai que mon esprit était embarrassé par
certaines difficultés, et la présence du corps de Jésus-Christ dans
l'hostie ne me semblait pas un mystère plus obscur que ce premier salon
du Faubourg situé sur la rive droite et dont je pouvais de ma chambre
entendre battre les meubles le matin. Mais la ligne de démarcation qui
me séparait du faubourg Saint-Germain, pour être seulement idéale, ne
m'en semblait que plus réelle; je sentais bien que c'était déjà le
Faubourg, le paillasson des Guermantes étendu de l'autre côté de cet
Équateur et dont ma mère avait osé dire, l'ayant aperçu comme moi, un
jour que leur porte était ouverte, qu'il était en bien mauvais état. Au
reste, comment leur salle à manger, leur galerie obscure, aux meubles de
peluche rouge, que je pouvais apercevoir quelquefois par la fenêtre de
notre cuisine, ne m'auraient-ils pas semblé posséder le charme
mystérieux du faubourg Saint-Germain, en faire partie d'une façon
essentielle, y être géographiquement situés, puisque avoir été reçu dans
cette salle à manger, c'était être allé dans le faubourg Saint-Germain,
en avoir respiré l'atmosphère, puisque ceux qui, avant d'aller à table,
s'asseyaient à côté de Mme de Guermantes sur le canapé de cuir de la
galerie, étaient tous du faubourg Saint-Germain? Sans doute, ailleurs
que dans le Faubourg, dans certaines soirées, on pouvait voir parfois
trônant majestueusement au milieu du peuple vulgaire des élégants l'un
de ces hommes qui ne sont que des noms et qui prennent tour à tour quand
on cherche à se les représenter l'aspect d'un tournoi et d'une forêt
domaniale. Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germain,
dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils étaient, en une
matière précieuse, les colonnes qui soutenaient le temple. Même pour les
réunions familières, ce n'était que parmi eux que Mme de Guermantes
pouvait choisir ses convives, et dans les dîners de douze personnes,
assemblés autour de la nappe servie, ils étaient comme les statues d'or
des apôtres de la Sainte-Chapelle, piliers symboliques et consécrateurs,
devant la Sainte Table. Quant au petit bout de jardin qui s'étendait
entre de hautes murailles, derrière l'hôtel, et où l'été Mme de
Guermantes faisait après dîner servir des liqueurs et l'orangeade;
comment n'aurais-je pas pensé que s'asseoir, entre neuf et onze heures
du soir, sur ses chaises de fer--douées d'un aussi grand pouvoir que le
canapé de cuir--sans respirer les brises particulières au faubourg
Saint-Germain, était aussi impossible que de faire la sieste dans
l'oasis de Figuig, sans être par cela même en Afrique? Il n'y a que
l'imagination et la croyance qui peuvent différencier des autres
certains objets, certains êtres, et créer une atmosphère. Hélas! ces
sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosités locales, ces
ouvrages d'art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute
jamais donné de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de
tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d'y jamais
aborder) comme un minaret avancé, comme un premier palmier, comme le
commencement de l'industrie ou de la végétation exotiques, le paillasson
usé du rivage.

Mais si l'hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son
vestibule, ses dépendances devaient s'étendre beaucoup plus loin au
jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants,
acquéreurs de biens nationaux, dont l'opinion ne compte pas, se faisait
la barbe le matin en chemise de nuit à sa fenêtre, descendait dans la
cour, selon qu'il avait plus ou moins chaud, en bras de chemise, en
pyjama, en veston écossais de couleur rare, à longs poils, en petits
paletots clairs plus courts que son veston, et faisait trotter en main
devant lui par un de ses piqueurs quelque nouveau cheval qu'il avait
acheté. Plus d'une fois même le cheval abîma la devanture de Jupien,
lequel indigna le duc en demandant une indemnité. «Quand ce ne serait
qu'en considération de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la
maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c'est une infamie
de la part de ce quidam de nous réclamer quelque chose.» Mais Jupien
avait tenu bon, paraissant ne pas du tout savoir quel «bien» avait
jamais fait la duchesse. Pourtant elle en faisait, mais, comme on ne
peut l'étendre sur tout le monde, le souvenir d'avoir comblé l'un est
une raison pour s'abstenir à l'égard d'un autre chez qui on excite
d'autant plus de mécontentement. A d'autres points de vue d'ailleurs
que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc--et cela
jusqu'à de grandes distances--qu'un prolongement de sa cour, une piste
plus étendue pour ses chevaux. Après avoir vu comment un nouveau cheval
trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues
avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les
guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrêté sur le
trottoir, debout, géant, énorme, habillé de clair, le cigare à la
bouche, la tête en l'air, le monocle curieux, jusqu'au moment où il
sautait sur le siège, menait le cheval lui-même pour l'essayer, et
partait avec le nouvel attelage retrouver sa maîtresse aux
Champs-Élysées. M. de Guermantes disait bonjour dans la cour à deux
couples qui tenaient plus ou moins à son monde: un ménage de cousins à
lui, qui, comme les ménages d'ouvriers, n'était jamais à la maison pour
soigner les enfants, car dès le matin la femme partait à la «Schola»
apprendre le contrepoint et la fugue et le mari à son atelier faire de
la sculpture sur bois et des cuirs repoussés; puis le baron et la
baronne de Norpois, habillés toujours en noir, la femme en loueuse de
chaises et le mari en croque-mort, qui sortaient plusieurs fois par jour
pour aller à l'église. Ils étaient les neveux de l'ancien ambassadeur
que nous connaissions et que justement mon père avait rencontré sous la
voûte de l'escalier mais sans comprendre d'où il venait; car mon père
pensait qu'un personnage aussi considérable, qui s'était trouvé en
relation avec les hommes les plus éminents de l'Europe et était
probablement fort indifférent à de vaines distinctions aristocratiques,
ne devait guère fréquenter ces nobles obscurs, cléricaux et bornés. Ils
habitaient depuis peu dans la maison; Jupien étant venu dire un mot dans
la cour au mari qui était en train de saluer M. de Guermantes, l'appela
«M. Norpois», ne sachant pas exactement son nom.

--Ah! monsieur Norpois, ah! c'est vraiment trouvé! Patience! bientôt ce
particulier vous appellera citoyen Norpois! s'écria, en se tournant vers
le baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa mauvaise humeur
contre Jupien qui lui disait «Monsieur» et non «Monsieur le Duc».

Un jour que M. de Guermantes avait besoin d'un renseignement qui se
rattachait à la profession de mon père, il s'était présenté lui-même
avec beaucoup de grâce. Depuis il avait souvent quelque service de
voisin à lui demander, et dès qu'il l'apercevait en train de descendre
l'escalier tout en songeant à quelque travail et désireux d'éviter toute
rencontre, le duc quittait ses hommes d'écuries, venait à mon père dans
la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilité
héritée des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la
retenant dans la sienne, la lui caressant même pour lui prouver, avec
une impudeur de courtisane, qu'il ne lui marchandait pas le contact de
sa chair précieuse, il le menait en laisse, fort ennuyé et ne pensant
qu'à s'échapper, jusqu'au delà de la porte cochère. Il nous avait fait
de grands saluts un jour qu'il nous avait croisés au moment où il
sortait en voiture avec sa femme; il avait dû lui dire mon nom, mais
quelle chance y avait-il pour qu'elle se le fût rappelé, ni mon visage?
Et puis quelle piètre recommandation que d'être désigné seulement comme
étant un de ses locataires! Une plus importante eût été de rencontrer la
duchesse chez Mme de Villeparisis qui justement m'avait fait demander
par ma grand'mère d'aller la voir, et, sachant que j'avais eu
l'intention de faire de la littérature, avait ajouté que je
rencontrerais chez elle des écrivains. Mais mon père trouvait que
j'étais encore bien jeune pour aller dans le monde et, comme l'état de
ma santé ne laissait pas de l'inquiéter, il ne tenait pas à me fournir
des occasions inutiles de sorties nouvelles.

Comme un des valets de pied de Mme de Guermantes causait beaucoup avec
Françoise, j'entendis nommer quelques-uns des salons où elle allait,
mais je ne me les représentais pas: du moment qu'ils étaient une partie
de sa vie, de sa vie que je ne voyais qu'à travers son nom,
n'étaient-ils pas inconcevables?

--Il y a ce soir grande soirée d'ombres chinoises chez la princesse de
Parme, disait le valet de pied, mais nous n'irons pas, parce que, à cinq
heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours
chez le duc d'Aumale, mais c'est la femme de chambre et le valet de
chambre qui y vont. Moi je reste ici. Elle ne sera pas contente, la
princesse de Parme, elle a écrit plus de quatre fois à Madame la
Duchesse.

--Alors vous n'êtes plus pour aller au château de Guermantes cette
année?

--C'est la première fois que nous n'y serons pas: à cause des
rhumatismes à Monsieur le Duc, le docteur a défendu qu'on y retourne
avant qu'il y ait un calorifère, mais avant ça tous les ans on y était
pour jusqu'en janvier. Si le calorifère n'est pas prêt, peut-être Madame
ira quelques jours à Cannes chez la duchesse de Guise, mais ce n'est pas
encore sûr.

--Et au théâtre, est-ce que vous y allez?

--Nous allons quelquefois à l'Opéra, quelquefois aux soirées
d'abonnement de la princesse de Parme, c'est tous les huit jours; il
paraît que c'est très chic ce qu'on voit: il y a pièces, opéra, tout.
Madame la Duchesse n'a pas voulu prendre d'abonnements mais nous y
allons tout de même une fois dans une loge d'une amie à Madame, une
autre fois dans une autre, souvent dans la baignoire de la princesse de
Guermantes, la femme du cousin à Monsieur le Duc. C'est la soeur au duc
de Bavière.

--Et alors vous remontez comme ça chez vous, disait le valet de pied
qui, bien qu'identifié aux Guermantes, avait cependant des _maîtres_ en
général une notion politique qui lui permettait de traiter Françoise
avec autant de respect que si elle avait été placée chez une duchesse.
Vous êtes d'une bonne santé, madame.

--Ah! ces maudites jambes! En plaine encore ça va bien (en plaine
voulait dire dans la cour, dans les rues où Françoise ne détestait pas
de se promener, en un mot en terrain plat), mais ce sont ces satanés
escaliers. Au revoir, monsieur, on vous verra peut-être encore ce soir.

Elle désirait d'autant plus causer encore avec le valet de pied qu'il
lui avait appris que les fils des ducs portent souvent un titre de
prince qu'ils gardent jusqu'à la mort de leur père. Sans doute le culte
de la noblesse, mêlé et s'accommodant d'un certain esprit de révolte
contre elle, doit, héréditairement puisé sur les glèbes de France, être
bien fort en son peuple. Car Françoise, à qui on pouvait parler du génie
de Napoléon ou de la télégraphie sans fil sans réussir à attirer son
attention et sans qu'elle ralentît un instant les mouvements par
lesquels elle retirait les cendres de la cheminée ou mettait le couvert,
si seulement elle apprenait ces particularités et que le fils cadet du
duc de Guermantes s'appelait généralement le prince d'Oléron, s'écriait:
«C'est beau ça!» et restait éblouie comme devant un vitrail.

Françoise apprit aussi par le valet de chambre du prince d'Agrigente,
qui s'était lié avec elle en venant souvent porter des lettres chez la
duchesse, qu'il avait, en effet, fort entendu parler dans le monde du
mariage du marquis de Saint-Loup avec Mlle d'Ambresac et que c'était
presque décidé.

Cette villa, cette baignoire, où Mme de Guermantes transvasait sa vie,
ne me semblaient pas des lieux moins féeriques que ses appartements. Les
noms de Guise, de Parme, de Guermantes-Bavière, différenciaient de
toutes les autres les villégiatures où se rendait la duchesse, les
fêtes quotidiennes que le sillage de sa voiture reliaient à son hôtel.
S'ils me disaient qu'en ces villégiatures, en ces fêtes consistait
successivement la vie de Mme de Guermantes, ils ne m'apportaient sur
elle aucun éclaircissement. Elles donnaient chacune à la vie de la
duchesse une détermination différente, mais ne faisaient que la changer
de mystère sans qu'elle laissât rien évaporer du sien, qui se déplaçait
seulement, protégé par une cloison, enfermé dans un vase, au milieu des
flots de la vie de tous. La duchesse pouvait déjeuner devant la
Méditerranée à l'époque de Carnaval, mais, dans la villa de Mme de
Guise, où la reine de la société parisienne n'était plus, dans sa robe
de piqué blanc, au milieu de nombreuses princesses, qu'une invitée
pareille aux autres, et par là plus émouvante encore pour moi, plus
elle-même d'être renouvelée comme une étoile de la danse qui, dans la
fantaisie d'un pas, vient prendre successivement la place de chacune des
ballerines ses soeurs, elle pouvait regarder des ombres chinoises, mais
à une soirée de la princesse de Parme, écouter la tragédie ou l'opéra,
mais dans la baignoire de la princesse de Guermantes.

Comme nous localisons dans le corps d'une personne toutes les
possibilités de sa vie, le souvenir des êtres qu'elle connaît et qu'elle
vient de quitter, ou s'en va rejoindre, si, ayant appris par Françoise
que Mme de Guermantes irait à pied déjeuner chez la princesse de Parme,
je la voyais vers midi descendre de chez elle en sa robe de satin chair,
au-dessus de laquelle son visage était de la même nuance, comme un nuage
au soleil couchant, c'était tous les plaisirs du faubourg Saint-Germain
que je voyais tenir devant moi, sous ce petit volume, comme dans une
coquille, entre ces valves glacées de nacre rose.

Mon père avait au ministère un ami, un certain A.J. Moreau, lequel, pour
se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire précéder
son nom de ces deux initiales, de sorte qu'on l'appelait, pour abréger,
A.J. Or, je ne sais comment cet A.J. se trouva possesseur d'un fauteuil
pour une soirée de gala à l'Opéra; il l'envoya à mon père et, comme la
Berma que je n'avais plus vue jouer depuis ma première déception devait
jouer un acte de _Phèdre_, ma grand'mère obtint que mon père me donnât
cette place.

A vrai dire je n'attachais aucun prix à cette possibilité d'entendre la
Berma qui, quelques années auparavant, m'avait causé tant d'agitation.
Et ce ne fut pas sans mélancolie que je constatai mon indifférence à ce
que jadis j'avais préféré à la santé, au repos. Ce n'est pas que fût
moins passionné qu'alors mon désir de pouvoir contempler de près les
parcelles précieuses de réalité qu'entrevoyait mon imagination. Mais
celle-ci ne les situait plus maintenant dans la diction d'une grande
actrice; depuis mes visites chez Elstir, c'est sur certaines
tapisseries, sur certains tableaux modernes, que j'avais reporté la foi
intérieure que j'avais eue jadis en ce jeu, en cet art tragique de la
Berma; ma foi, mon désir ne venant plus rendre à la diction et aux
attitudes de la Berma un culte incessant, le «double» que je possédais
d'eux, dans mon coeur, avait dépéri peu à peu comme ces autres «doubles»
des trépassés de l'ancienne Égypte qu'il fallait constamment nourrir
pour entretenir leur vie. Cet art était devenu mince et minable. Aucune
âme profonde ne l'habitait plus.

Au moment où, profitant du billet reçu par mon père, je montais le grand
escalier de l'Opéra, j'aperçus devant moi un homme que je pris d'abord
pour M. de Charlus duquel il avait le maintien; quand il tourna la tête
pour demander un renseignement à un employé, je vis que je m'étais
trompé, mais je n'hésitai pas cependant à situer l'inconnu dans la même
classe sociale d'après la manière non seulement dont il était habillé,
mais encore dont il parlait au contrôleur et aux ouvreuses qui le
faisaient attendre. Car, malgré les particularités individuelles, il y
avait encore à cette époque, entre tout homme gommeux et riche de cette
partie de l'aristocratie et tout homme gommeux et riche du monde de la
finance ou de la haute industrie, une différence très marquée. Là où
l'un de ces derniers eût cru affirmer son chic par un ton tranchant,
hautain, à l'égard d'un inférieur, le grand seigneur, doux, souriant,
avait l'air de considérer, d'exercer l'affectation de l'humilité et de
la patience, la feinte d'être l'un quelconque des spectateurs, comme un
privilège de sa bonne éducation. Il est probable qu'à le voir ainsi
dissimulant sous un sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable
du petit univers spécial qu'il portait en lui, plus d'un fils de riche
banquier, entrant à ce moment au théâtre, eût pris ce grand seigneur
pour un homme de peu, s'il ne lui avait trouvé une étonnante
ressemblance avec le portrait, reproduit récemment par les journaux
illustrés, d'un neveu de l'empereur d'Autriche, le prince de Saxe, qui
se trouvait justement à Paris en ce moment. Je le savais grand ami des
Guermantes. En arrivant moi-même près du contrôleur, j'entendis le
prince de Saxe, ou supposé tel, dire en souriant: «Je ne sais pas le
numéro de la loge, c'est sa cousine qui m'a dit que je n'avais qu'à
demander sa loge.»

Il était peut-être le prince de Saxe; c'était peut-être la duchesse de
Guermantes (que dans ce cas je pourrais apercevoir en train de vivre un
des moments de sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine) que
ses yeux voyaient en pensée quand il disait: «sa cousine qui m'a dit que
je n'avais qu'à demander sa loge», si bien que ce regard souriant et
particulier, et ces mots si simples, me caressaient le coeur (bien plus
que n'eût fait une rêverie abstraite), avec les antennes alternatives
d'un bonheur possible et d'un prestige incertain. Du moins, en disant
cette phrase au contrôleur, il embranchait sur une vulgaire soirée de ma
vie quotidienne un passage éventuel vers un monde nouveau; le couloir
qu'on lui désigna après avoir prononcé le mot de baignoire, et dans
lequel il s'engagea, était humide et lézardé et semblait conduire à des
grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux. Je
n'avais devant moi qu'un monsieur en habit qui s'éloignait; mais je
faisais jouer auprès de lui, comme avec un réflecteur maladroit, et sans
réussir à l'appliquer exactement sur lui, l'idée qu'il était le prince
de Saxe et allait voir la duchesse de Guermantes. Et, bien qu'il fût
seul, cette idée extérieure à lui, impalpable, immense et saccadée comme
une projection, semblait le précéder et le conduire comme cette
Divinité, invisible pour le reste des hommes, qui se tient auprès du
guerrier grec.

Je gagnai ma place, tout en cherchant à retrouver un vers de _Phèdre_
dont je ne me souvenais pas exactement. Tel que je me le récitais, il
n'avait pas le nombre de pieds voulus, mais comme je n'essayai pas de
les compter, entre son déséquilibre et un vers classique il me semblait
qu'il n'existait aucune commune mesure. Je n'aurais pas été étonné qu'il
eût fallu ôter plus de six syllabes à cette phrase monstrueuse pour en
faire un vers de douze pieds. Mais tout à coup je me le rappelai, les
irréductibles aspérités d'un monde inhumain s'anéantirent magiquement;
les syllabes du vers remplirent aussitôt la mesure d'un alexandrin, ce
qu'il avait de trop se dégagea avec autant d'aisance et de souplesse
qu'une bulle d'air qui vient crever à la surface de l'eau. Et en effet
cette énormité avec laquelle j'avais lutté n'était qu'un seul pied.

Un certain nombre de fauteuils d'orchestre avaient été mis en vente au
bureau et achetés par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler
des gens qu'ils n'auraient pas d'autre occasion de voir de près. Et
c'était bien, en effet, un peu de leur vraie vie mondaine habituellement
cachée qu'on pourrait considérer publiquement, car la princesse de Parme
ayant placé elle-même parmi ses amis les loges, les balcons et les
baignoires, la salle était comme un salon où chacun changeait de place,
allait s'asseoir ici ou là, près d'une amie.

A côté de moi étaient des gens vulgaires qui, ne connaissant pas les
abonnés, voulaient montrer qu'ils étaient capables de les reconnaître et
les nommaient tout haut. Ils ajoutaient que ces abonnés venaient ici
comme dans leur salon, voulant dire par là qu'ils ne faisaient pas
attention aux pièces représentées. Mais c'est le contraire qui avait
lieu. Un étudiant génial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma
ne pense qu'à ne pas salir ses gants, à ne pas gêner, à se concilier le
voisin que le hasard lui a donné, à poursuivre d'un sourire intermittent
le regard fugace, à fuir d'un air impoli le regard rencontré d'une
personne de connaissance qu'il a découverte dans la salle et qu'après
mille perplexités il se décide à aller saluer au moment où les trois
coups, en retentissant avant qu'il soit arrivé jusqu'à elle, le forcent
à s'enfuir comme les Hébreux dans la mer Rouge entre les flots houleux
des spectateurs et des spectatrices qu'il a fait lever et dont il
déchire les robes ou écrase les bottines. Au contraire, c'était parce
que les gens du monde étaient dans leurs loges (derrière le balcon en
terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une cloison eût
été enlevée, ou dans de petits cafés où l'on va prendre une bavaroise,
sans être intimidé par les glaces encadrées d'or, et les sièges rouges
de l'établissement du genre napolitain; c'est parce qu'ils posaient une
main indifférente sur les fûts dorés des colonnes qui soutenaient ce
temple de l'art lyrique, c'est parce qu'ils n'étaient pas émus des
honneurs excessifs que semblaient leur rendre deux figures sculptées qui
tendaient vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls ils
auraient eu l'esprit libre pour écouter la pièce si seulement ils
avaient eu de l'esprit.

D'abord il n'y eut que de vagues ténèbres où on rencontrait tout d'un
coup, comme le rayon d'une pierre précieuse qu'on ne voit pas, la
phosphorescence de deux yeux célèbres, ou, comme un médaillon d'Henri IV
détaché sur un fond noir, le profil incliné du duc d'Aumale, à qui une
dame invisible criait: «Que Monseigneur me permette de lui ôter son
pardessus», cependant que le prince répondait: «Mais voyons, comment
donc, Madame d'Ambresac.» Elle le faisait malgré cette vague défense et
était enviée par tous à cause d'un pareil honneur.

Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches déités
qui habitaient ces sombres séjours s'étaient réfugiées contre les parois
obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et à mesure que le
spectacle s'avançait, leurs formes vaguement humaines se détachaient
mollement l'une après l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles
tapissaient et, s'élevant vers le jour, laissaient émerger leurs corps
demi-nus, et venaient s'arrêter à la limite verticale et à la surface
clair-obscur où leurs brillants visages apparaissaient derrière le
déferlement rieur, écumeux et léger de leurs éventails de plumes, sous
leurs chevelures de pourpre emmêlées de perles que semblait avoir
courbées l'ondulation du flux; après commençaient les fauteuils
d'orchestre, le séjour des mortels à jamais séparé du sombre et
transparent royaume auquel ça et là servaient de frontière, dans leur
surface liquide et pleine, les yeux limpides et réfléchissant des
déesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes des monstres
de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de
l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux
parties de la réalité extérieure auxquelles, sachant qu'elles ne
possèdent pas, si rudimentaire soit-elle, d'âme analogue à la nôtre,
nous nous jugerions insensés d'adresser un sourire ou un regard: les
minéraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En
deçà, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles
de la mer se retournaient à tout moment en souriant vers des tritons
barbus pendus aux anfractuosités de l'abîme, ou vers quelque demi-dieu
aquatique ayant pour crâne un galet poli sur lequel le flot avait ramené
une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se
penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot
s'entr'ouvrait devant une nouvelle néréide qui, tardive, souriante et
confuse, venait de s'épanouir du fond de l'ombre; puis l'acte fini,
n'espérant plus entendre les rumeurs mélodieuses de la terre qui les
avaient attirées à la surface, plongeant toutes à la fois, les diverses
soeurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au
seuil desquelles le souci léger d'apercevoir les oeuvres des hommes
amenait les déesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus
célèbre était le bloc de demi-obscurité connu sous le nom de baignoire
de la princesse de Guermantes.

Comme une grande déesse qui préside de loin aux jeux des divinités
inférieures, la princesse était restée volontairement un peu au fond sur
un canapé latéral, rouge comme un rocher de corail, à côté d'une large
réverbération vitreuse qui était probablement une glace et faisait
penser à quelque section qu'un rayon aurait pratiquée, perpendiculaire,
obscure et liquide, dans le cristal ébloui des eaux. A la fois plume et
corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur
blanche, duvetée comme une aile, descendait du front de la princesse le
long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse
coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer à demi comme un
oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la
princesse, et s'abaissant jusqu'à ses sourcils, puis reprise plus bas à
la hauteur de sa gorge, s'étendait une résille faite de ces coquillages
blancs qu'on pêche dans certaines mers australes et qui étaient mêlés à
des perles, mosaïque marine à peine sortie des vagues qui par moment se
trouvait plongée dans l'ombre au fond de laquelle, même alors, une
présence humaine était révélée par la motilité éclatante des yeux de la
princesse. La beauté qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres
filles fabuleuses de la pénombre n'était pas tout entière matériellement
et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses épaules, dans ses
bras, dans sa taille. Mais la ligne délicieuse et inachevée de celle-ci
était l'exact point de départ, l'amorce inévitable de lignes invisibles
en lesquelles l'oeil ne pouvait s'empêcher de les prolonger,
merveilleuses, engendrées autour de la femme comme le spectre d'une
figure idéale projetée sur les ténèbres.

--C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine au monsieur qui était
avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs _p_
indiquant que cette appellation était risible. Elle n'a pas économisé
ses perles. Il me semble que si j'en avais autant, je n'en ferais pas un
pareil étalage; je ne trouve pas que cela ait l'air comme il faut.

Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous ceux qui cherchaient à
savoir qui était dans la salle sentaient se relever dans leur coeur le
trône légitime de la beauté. En effet, pour la duchesse de Luxembourg,
pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte, pour tant d'autres,
ce qui permettait d'identifier leur visage, c'était la connexité d'un
gros nez rouge avec un bec de lièvre, ou de deux joues ridées avec une
fine moustache. Ces traits étaient d'ailleurs suffisants pour charmer,
puisque, n'ayant que la valeur conventionnelle d'une écriture, ils
donnaient à lire un nom célèbre et qui imposait; mais aussi, ils
finissaient par donner l'idée que la laideur a quelque chose
d'aristocratique, et qu'il est indifférent que le visage d'une grande
dame, s'il est distingué, soit beau. Mais comme certains artistes qui,
au lieu des lettres de leur nom, mettent au bas de leur toile une forme
belle par elle-même, un papillon, un lézard, une fleur, de même c'était
la forme d'un corps et d'un visage délicieux que la princesse apposait à
l'angle de sa loge, montrant par là que la beauté peut être la plus
noble des signatures; car la présence de Mme de Guermantes, qui
n'amenait au théâtre que des personnes qui le reste du temps faisaient
partie de son intimité, était, aux yeux des amateurs d'aristocratie, le
meilleur certificat d'authenticité du tableau que présentait sa
baignoire, sorte d'évocation d'une scène de la vie familière et spéciale
de la princesse dans ses palais de Munich et de Paris.

Notre imagination étant comme un orgue de Barbarie détraqué qui joue
toujours autre chose que l'air indiqué, chaque fois que j'avais entendu
parler de la princesse de Guermantes-Bavière, le souvenir de certaines
oeuvres du XVIe siècle avait commencé à chanter en moi. Il me fallait
l'en dépouiller maintenant que je la voyais, en train d'offrir des
bonbons glacés à un gros monsieur en frac. Certes j'étais bien loin d'en
conclure qu'elle et ses invités fussent des êtres pareils aux autres. Je
comprenais bien que ce qu'ils faisaient là n'était qu'un jeu, et que
pour préluder aux actes de leur vie véritable (dont sans doute ce n'est
pas ici qu'ils vivaient la partie importante) ils convenaient en vertu
des rites ignorés de moi, ils feignaient d'offrir et de refuser des
bonbons, geste dépouillé de sa signification et réglé d'avance comme le
pas d'une danseuse qui tour à tour s'élève sur sa pointe et tourne
autour d'une écharpe. Qui sait? peut-être au moment où elle offrait ses
bonbons, la Déesse disait-elle sur ce ton d'ironie (car je la voyais
sourire): «Voulez-vous des bonbons?» Que m'importait? J'aurais trouvé
d'un délicieux raffinement la sécheresse voulue, à la Mérimée ou à la
Meilhac, de ces mots adressés par une déesse à un demi-dieu qui, lui,
savait quelles étaient les pensées sublimes que tous deux résumaient,
sans doute pour le moment où ils se remettraient à vivre leur vraie vie
et qui, se prêtant à ce jeu, répondait avec la même mystérieuse malice:
«Oui, je veux bien une cerise.» Et j'aurais écouté ce dialogue avec la
même avidité que telle scène du _Mari de la Débutante_, où l'absence de
poésie, de grandes pensées, choses si familières pour moi et que je
suppose que Meilhac eût été mille fois capable d'y mettre, me semblait à
elle seule une élégance, une élégance conventionnelle, et par là
d'autant plus mystérieuse et plus instructive.

--Ce gros-là, c'est le marquis de Ganançay, dit d'un air renseigné mon
voisin qui avait mal entendu le nom chuchoté derrière lui.

Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros oeil
rond collé contre le verre du monocle, se déplaçait lentement dans
l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de
l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs
curieux, derrière la cloison vitrée d'un aquarium. Par moment il
s'arrêtait, vénérable, soufflant et moussu, et les spectateurs
n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, était en train de
pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie
que lui, à cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette
baignoire et de l'indifférence avec laquelle il laissait la princesse
lui tendre des bonbons; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux
yeux taillés dans un diamant que semblaient bien fluidifier, à ces
moments-là, l'intelligence et l'amitié, mais qui, quand ils étaient au
repos, réduits à leur pure beauté matérielle, à leur seul éclat
minéralogique, si le moindre réflexe les déplaçait légèrement,
incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et
splendides. Cependant, parce que l'acte de _Phèdre_ que jouait la Berma
allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire;
alors, comme si elle-même était une apparition de théâtre, dans la zone
différente de lumière qu'elle traversa, je vis changer non seulement la
couleur mais la matière de ses parures. Et dans la baignoire asséchée,
émergée, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant
d'être une néréide apparut enturbannée de blanc et de bleu comme quelque
merveilleuse tragédienne costumée en Zaïre ou peut-être en Orosmane;
puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid
d'alcyon qui protégeait tendrement la nacre rose de ses joues était,
douillet, éclatant et velouté, un immense oiseau de paradis.

Cependant mes regards furent détournés de la baignoire de la princesse
de Guermantes par une petite femme mal vêtue, laide, les yeux en feu,
qui vint, suivie de deux jeunes gens, s'asseoir à quelques places de
moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans mélancolie qu'il
ne me restait rien de mes dispositions d'autrefois quand, pour ne rien
perdre du phénomène extraordinaire que j'aurais été contempler au bout
du monde, je tenais mon esprit préparé comme ces plaques sensibles que
les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de
l'observation scrupuleuse d'une comète ou d'une éclipse; quand je
tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l'artiste,
incident dans le public) empêchât le spectacle de se produire dans son
maximum d'intensité; quand j'aurais cru ne pas y assister dans les
meilleures conditions si je ne m'étais pas rendu dans le théâtre même
qui lui était consacré comme un autel, où me semblaient alors faire
encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le
petit rideau rouge, les contrôleurs à oeillet blanc nommés par elle, le
soubassement de la nef au-dessus d'un parterre plein de gens mal
habillés, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les
marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes
impressions d'alors et qui m'en semblaient inséparables. _Phèdre_, la
«Scène de la Déclaration», la Berma avaient alors pour moi une sorte
d'existence absolue. Situées en retrait du monde de l'expérience
courante, elles existaient par elles-mêmes, il me fallait aller vers
elles, je pénétrerais d'elles ce que je pourrais, et en ouvrant mes yeux
et mon âme tout grands j'en absorberais encore bien peu. Mais comme la
vie me paraissait agréable! l'insignifiance de celle que je menais
n'avait aucune importance, pas plus que les moments où on s'habille, où
on se prépare pour sortir, puisque au delà existait, d'une façon
absolue, bonnes et difficiles à approcher, impossibles à posséder tout
entières, ces réalités plus solides, _Phèdre_, la manière dont disait la
Berma. Saturé par ces rêveries sur la perfection dans l'art dramatique
desquelles on eût pu extraire alors une dose importante, si l'on avait
dans ces temps-là analysé mon esprit à quelque minute du jour et
peut-être de la nuit que ce fût, j'étais comme une pile qui développe
son électricité. Et il était arrivé un moment où malade, même si j'avais
cru en mourir, il aurait fallu que j'allasse entendre la Berma. Mais
maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d'azur et qui de
près rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait
quitté le monde de l'absolu et n'était plus qu'une chose pareille aux
autres, dont je prenais connaissance parce que j'étais là, les artistes
étaient des gens de même essence que ceux que je connaissais, tâchant de
dire le mieux possible ces vers de _Phèdre_ qui, eux, ne formaient plus
une essence sublime et individuelle, séparée de tout, mais des vers plus
ou moins réussis, prêts à rentrer dans l'immense matière de vers
français où ils étaient mêlés. J'en éprouvais un découragement d'autant
plus profond que si l'objet de mon désir têtu et agissant n'existait
plus, en revanche les mêmes dispositions à une rêverie fixe, qui
changeait d'année en année, mais me conduisait à une impulsion brusque,
insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour où, malade, je partais
pour aller voir dans un château un tableau d'Elstir, une tapisserie
gothique, ressemblait tellement au jour où j'avais dû partir pour
Venise, à celui où j'étais allé entendre la Berma, ou parti pour Balbec,
que d'avance je sentais que l'objet présent de mon sacrifice me
laisserait indifférent au bout de peu de temps, que je pourrais alors
passer très près de lui sans aller regarder ce tableau, ces tapisseries
pour lesquelles j'eusse en ce moment affronté tant de nuits sans
sommeil, tant de crises douloureuses. Je sentais par l'instabilité de
son objet la vanité de mon effort, et en même temps son énormité à
laquelle je n'avais pas cru, comme ces neurasthéniques dont on double la
fatigue en leur faisant remarquer qu'ils sont fatigués. En attendant, ma
songerie donnait du prestige à tout ce qui pouvait se rattacher à elle.
Et même dans mes désirs les plus charnels toujours orientés d'un certain
côté, concentrés autour d'un même rêve, j'aurais pu reconnaître comme
premier moteur une idée, une idée à laquelle j'aurais sacrifié ma vie,
et au point le plus central de laquelle, comme dans mes rêveries pendant
les après-midi de lecture au jardin à Combray, était l'idée de
perfection.

Je n'eus plus la même indulgence qu'autrefois pour les justes
intentions de tendresse ou de colère que j'avais remarquées alors dans
le débit et le jeu d'Aricie, d'Ismène et d'Hippolyte. Ce n'est pas que
ces artistes--c'étaient les mêmes--ne cherchassent toujours avec la même
intelligence à donner ici à leur voix une inflexion caressante ou une
ambiguïté calculée, là à leurs gestes une ampleur tragique ou une
douceur suppliante. Leurs intonations commandaient à cette voix: «Sois
douce, chante comme un rossignol, caresse»; ou au contraire: «Fais-toi
furieuse», et alors se précipitaient sur elle pour tâcher de l'emporter
dans leur frénésie. Mais elle, rebelle, extérieure à leur diction,
restait irréductiblement leur voix naturelle, avec ses défauts ou ses
charmes matériels, sa vulgarité ou son affectation quotidiennes, et
étalait ainsi un ensemble de phénomènes acoustiques ou sociaux que
n'avait pas altéré le sentiment des vers récités.

De même le geste de ces artistes disait à leurs bras, à leur péplum:
«Soyez majestueux.» Mais les membres insoumis laissaient se pavaner
entre l'épaule et le coude un biceps qui ne savait rien du rôle; ils
continuaient à exprimer l'insignifiance de la vie de tous les jours et à
mettre en lumière, au lieu des nuances raciniennes, des connexités
musculaires; et la draperie qu'ils soulevaient retombait selon une
verticale où ne le disputait aux lois de la chute des corps qu'une
souplesse insipide et textile. A ce moment la petite dame qui était près
de moi s'écria:

--Pas un applaudissement! Et comme elle est ficelée! Mais elle est trop
vieille, elle ne peut plus, on renonce dans ces cas-là.

Devant les «chut» des voisins, les deux jeunes gens qui étaient avec
elle tâchèrent de la faire tenir tranquille, et sa fureur ne se
déchaînait plus que dans ses yeux. Cette fureur ne pouvait d'ailleurs
s'adresser qu'au succès, à la gloire, car la Berma qui avait gagné tant
d'argent n'avait que des dettes. Prenant toujours des rendez-vous
d'affaires ou d'amitié auxquels elle ne pouvait pas se rendre, elle
avait dans toutes les rues des chasseurs qui couraient décommander dans
les hôtels des appartements retenus à l'avance et qu'elle ne venait
jamais occuper, des océans de parfums pour laver ses chiennes, des
dédits à payer à tous les directeurs. A défaut de frais plus
considérables, et moins voluptueuse que Cléopâtre, elle aurait trouvé le
moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine des
provinces et des royaumes. Mais la petite dame était une actrice qui
n'avait pas eu de chance et avait voué une haine mortelle à la Berma.
Celle-ci venait d'entrer en scène. Et alors, ô miracle, comme ces leçons
que nous nous sommes vainement épuisés à apprendre le soir et que nous
retrouvons en nous, sues par coeur, après que nous avons dormi, comme
aussi ces visages des morts que les efforts passionnés de notre mémoire
poursuivent sans les retrouver, et qui, quand nous ne pensons plus à
eux, sont là devant nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent
de la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir
l'essence, maintenant, après ces années d'oubli, dans cette heure
d'indifférence, s'imposait avec la force de l'évidence à mon admiration.
Autrefois, pour tâcher d'isoler ce talent, je défalquais en quelque
sorte de ce que j'entendais le rôle lui-même, le rôle, partie commune à
toutes les actrices qui jouaient _Phèdre_ et que j'avais étudié d'avance
pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme
résidu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais à
apercevoir en dehors du rôle, il ne faisait qu'un avec lui. Tel pour un
grand musicien (il paraît que c'était le cas pour Vinteuil quand il
jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste qu'on ne sait même
plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n'interposant pas
tout cet appareil d'efforts musculaires, ça et là couronnés de
brillants effets, toute cette éclaboussure de notes où du moins
l'auditeur qui ne sait où se prendre croit trouver le talent dans sa
réalité matérielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si
rempli de ce qu'il interprète, que lui-même on ne le voit plus, et qu'il
n'est plus qu'une fenêtre qui donne sur un chef-d'oeuvre. Les intentions
entourant comme une bordure majestueuse ou délicate la voix et la
mimique d'Aricie, d'Ismène, d'Hippolyte, j'avais pu les distinguer; mais
Phèdre se les était intériorisées, et mon esprit n'avait pas réussi à
arracher à la diction et aux attitudes, à appréhender dans l'avare
simplicité de leurs surfaces unies, ces trouvailles, ces effets qui n'en
dépassaient pas, tant ils s'y étaient profondément résorbés. La voix de
la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul déchet de matière
inerte et réfractaire à l'esprit, ne laissait pas discerner autour
d'elle cet excédent de larmes qu'on voyait couler, parce qu'elles
n'avaient pu s'y imbiber, sur la voix de marbre d'Aricie ou d'Ismène,
mais avait été délicatement assouplie en ses moindres cellules comme
l'instrument d'un grand violoniste chez qui on veut, quand on dit qu'il
a un beau son, louer non pas une particularité physique mais une
supériorité d'âme; et comme dans le paysage antique où à la place d'une
nymphe disparue il y a une source inanimée, une intention discernable et
concrète s'y était changée en quelque qualité du timbre, d'une limpidité
étrange, appropriée et froide. Les bras de la Berma que les vers
eux-mêmes, de la même émission par laquelle ils faisaient sortir sa voix
de ses lèvres, semblaient soulever sur sa poitrine, comme ces feuillages
que l'eau déplace en s'échappant; son attitude en scène qu'elle avait
lentement constituée, qu'elle modifierait encore, et qui était faite de
raisonnements d'une autre profondeur que ceux dont on apercevait la
trace dans les gestes de ses camarades, mais de raisonnements ayant
perdu leur origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement où
ils faisaient palpiter, autour du personnage de Phèdre, des éléments
riches et complexes, mais que le spectateur fasciné prenait, non pour
une réussite de l'artiste mais pour une donnée de la vie; ces blancs
voiles eux-mêmes, qui, exténués et fidèles, semblaient de la matière
vivante et avoir été filés par la souffrance mi-païenne, mi-janséniste,
autour de laquelle ils se contractaient comme un cocon fragile et
frileux; tout cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n'étaient, autour
de ce corps d'une idée qu'est un vers (corps qui, au contraire des corps
humains, n'est pas devant l'âme comme un obstacle opaque qui empêche de
l'apercevoir mais comme un vêtement purifié, vivifié où elle se diffuse
et où on la retrouve), que des enveloppes supplémentaires qui, au lieu
de la cacher, rendaient plus splendidement l'âme qui se les était
assimilées et s'y était répandue, que des coulées de substances
diverses, devenues translucides, dont la superposition ne fait que
réfracter plus richement le rayon central et prisonnier qui les traverse
et rendre plus étendue, plus précieuse et plus belle la matière imbibée
de flamme où il est engainé. Telle l'interprétation de la Berma était,
autour de l'oeuvre, une seconde oeuvre vivifiée aussi par le génie.

Mon impression, à vrai dire, plus agréable que celle d'autrefois,
n'était pas différente. Seulement je ne la confrontais plus à une idée
préalable, abstraite et fausse, du génie dramatique, et je comprenais
que le génie dramatique, c'était justement cela. Je pensais tout à
l'heure que, si je n'avais pas eu de plaisir la première fois que
j'avais entendu la Berma, c'est que, comme jadis quand je retrouvais
Gilberte aux Champs-Élysées, je venais à elle avec un trop grand désir.
Entre les deux déceptions il n'y avait peut-être pas seulement cette
ressemblance, une autre aussi, plus profonde. L'impression que nous
cause une personne, une oeuvre (ou une interprétation) fortement
caractérisées, est particulière. Nous avons apporté avec nous les idées
de «beauté», «largeur de style», «pathétique», que nous pourrions à la
rigueur avoir l'illusion de reconnaître dans la banalité d'un talent,
d'un visage corrects, mais notre esprit attentif a devant lui
l'insistance d'une forme dont il ne possède pas l'équivalent
intellectuel, dont il lui faut dégager l'inconnu. Il entend un son aigu,
une intonation bizarrement interrogative. Il se demande: «Est-ce beau?
ce que j'éprouve, est-ce de l'admiration? est-ce cela la richesse de
coloris, la noblesse, la puissance?» Et ce qui lui répond de nouveau,
c'est une voix aiguë, c'est un ton curieusement questionneur, c'est
l'impression despotique causée par un être qu'on ne connaît pas, toute
matérielle, et dans laquelle aucun espace vide n'est laissé pour la
«largeur de l'interprétation». Et à cause de cela ce sont les oeuvres
vraiment belles, si elles sont sincèrement écoutées, qui doivent le plus
nous décevoir, parce que, dans la collection de nos idées, il n'y en a
aucune qui réponde à une impression individuelle.

C'était précisément ce que me montrait le jeu de la Berma. C'était bien
cela, la noblesse, l'intelligence de la diction. Maintenant je me
rendais compte des mérites d'une interprétation large, poétique,
puissante; ou plutôt, c'était cela à quoi on a convenu de décerner ces
titres, mais comme on donne le nom de Mars, de Vénus, de Saturne à des
étoiles qui n'ont rien de mythologique. Nous sentons dans un monde, nous
pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux établir
une concordance mais non combler l'intervalle. C'est bien un peu, cet
intervalle, cette faille, que j'avais à franchir quand, le premier jour
où j'étais allé voir jouer la Berma, l'ayant écoutée de toutes mes
oreilles, j'avais eu quelque peine à rejoindre mes idées de «noblesse
d'interprétation», d'«originalité» et n'avais éclaté en applaudissements
qu'après un moment de vide, et comme s'ils naissaient non pas de mon
impression même, mais comme si je les rattachais à mes idées préalables,
au plaisir que j'avais à me dire: «J'entends enfin la Berma.» Et la
différence qu'il y a entre une personne, une oeuvre fortement
individuelle et l'idée de beauté existe aussi grande entre ce qu'elles
nous font ressentir et les idées d'amour, d'admiration. Aussi ne les
reconnaît-on pas. Je n'avais pas eu de plaisir à entendre la Berma (pas
plus que je n'en avais à voir Gilberte). Je m'étais dit: «Je ne l'admire
donc pas.» Mais cependant je ne songeais alors qu'à approfondir le jeu
de la Berma, je n'étais préoccupé que de cela, je tâchais d'ouvrir ma
pensée le plus largement possible pour recevoir tout ce qu'il contenait.
Je comprenais maintenant que c'était justement cela: admirer.

Ce génie dont l'interprétation de la Berma n'était seulement que la
révélation, était-ce bien seulement le génie de Racine?

Je le crus d'abord. Je devais être détrompé, une fois l'acte de _Phèdre_
fini, après les rappels du public, pendant lesquels la vieille actrice
rageuse, redressant sa taille minuscule, posant son corps de biais,
immobilisa les muscles de son visage, et plaça ses bras en croix sur sa
poitrine pour montrer qu'elle ne se mêlait pas aux applaudissements des
autres et rendre plus évidente une protestation qu'elle jugeait
sensationnelle, mais qui passa inaperçue. La pièce suivante était une
des nouveautés qui jadis me semblaient, à cause du défaut de célébrité,
devoir paraître minces, particulières, dépourvues qu'elles étaient
d'existence en dehors de la représentation qu'on en donnait. Mais je
n'avais pas comme pour une pièce classique cette déception de voir
l'éternité d'un chef-d'oeuvre ne tenir que la longueur de la rampe et la
durée d'une représentation qui l'accomplissait aussi bien qu'une pièce
de circonstance. Puis à chaque tirade que je sentais que le public
aimait et qui serait un jour fameuse, à défaut de la célébrité qu'elle
n'avait pu avoir dans le passé, j'ajoutais celle qu'elle aurait dans
l'avenir, par un effort d'esprit inverse de celui qui consiste à se
représenter des chefs-d'oeuvre au temps de leur grêle apparition, quand
leur titre qu'on n'avait encore jamais entendu ne semblait pas devoir
être mis un jour, confondu dans une même lumière, à côté de ceux des
autres oeuvres de l'auteur. Et ce rôle serait mis un jour dans la liste
de ses plus beaux, auprès de celui de Phèdre. Non qu'en lui-même il ne
fût dénué de toute valeur littéraire; mais la Berma y était aussi
sublime que dans _Phèdre_. Je compris alors que l'oeuvre de l'écrivain
n'était pour la tragédienne qu'une matière, à peu près indifférente en
soi-même, pour la création de son chef-d'oeuvre d'interprétation, comme
le grand peintre que j'avais connu à Balbec, Elstir, avait trouvé le
motif de deux tableaux qui se valent, dans un bâtiment scolaire sans
caractère et dans une cathédrale qui est, par elle-même, un
chef-d'oeuvre. Et comme le peintre dissout maison, charrette,
personnages, dans quelque grand effet de lumière qui les fait homogènes,
la Berma étendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les
mots fondus également, tous aplanis ou relevés, et qu'une artiste
médiocre eût détachés l'un après l'autre. Sans doute chacun avait une
inflexion propre, et la diction de la Berma n'empêchait pas qu'on perçut
le vers. N'est-ce pas déjà un premier élément de complexité ordonnée, de
beauté, quand en entendant une rime, c'est-à-dire quelque chose qui est
à la fois pareil et autre que la rime précédente, qui est motivé par
elle, mais y introduit la variation d'une idée nouvelle, on sent deux
systèmes qui se superposent, l'un de pensée, l'autre de métrique? Mais
la Berma faisait pourtant entrer les mots, même les vers, même les
«tirades», dans des ensembles plus vastes qu'eux-mêmes, à la frontière
desquels c'était un charme de les voir obligés de s'arrêter,
s'interrompre; ainsi un poète prend plaisir à faire hésiter un instant,
à la rime, le mot qui va s'élancer et un musicien à confondre les mots
divers du livret dans un même rythme qui les contrarie et les entraîne.
Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne comme dans les vers de
Racine, la Berma savait introduire ces vastes images de douleur, de
noblesse, de passion, qui étaient ses chefs-d'oeuvre à elle, et où on la
reconnaissait comme, dans des portraits qu'il a peints d'après des
modèles différents, on reconnaît un peintre.

Je n'aurais plus souhaité comme autrefois de pouvoir immobiliser les
attitudes de la Berma, le bel effet de couleur qu'elle donnait un
instant seulement dans un éclairage aussitôt évanoui et qui ne se
reproduisait pas, ni lui faire redire cent fois un vers. Je comprenais
que mon désir d'autrefois était plus exigeant que la volonté du poète,
de la tragédienne, du grand artiste décorateur qu'était son metteur en
scène, et que ce charme répandu au vol sur un vers, ces gestes instables
perpétuellement transformés, ces tableaux successifs, c'était le
résultat fugitif, le but momentané, le mobile chef-d'oeuvre que l'art
théâtral se proposait et que détruirait en voulant le fixer l'attention
d'un auditeur trop épris. Même je ne tenais pas à venir un autre jour
réentendre la Berma; j'étais satisfait d'elle; c'est quand j'admirais
trop pour ne pas être déçu par l'objet de mon admiration, que cet objet
fût Gilberte ou la Berma, que je demandais d'avance à l'impression du
lendemain le plaisir que m'avait refusé l'impression de la veille. Sans
chercher à approfondir la joie que je venais d'éprouver et dont j'aurais
peut-être pu faire un plus fécond usage, je me disais comme autrefois
certain de mes camarades de collège: «C'est vraiment la Berma que je
mets en premier», tout en sentant confusément que le génie de la Berma
n'était peut-être pas traduit très exactement par cette affirmation de
ma préférence et par cette place de «première» décernée, quelque calme
d'ailleurs qu'elles m'apportassent.

Au moment où cette seconde pièce commença, je regardai du côté de la
baignoire de Mme de Guermantes. Cette princesse venait, par un mouvement
générateur d'une ligne délicieuse que mon esprit poursuivait dans le
vide, de tourner la tête vers le fond de la baignoire; les invités
étaient debout, tournés aussi vers le fond, et entre la double haie
qu'ils faisaient, dans son assurance et sa grandeur de déesse, mais avec
une douceur inconnue que d'arriver si tard et de faire lever tout le
monde au milieu de la représentation mêlait aux mousselines blanches
dans lesquelles elle était enveloppée un air habilement naïf, timide et
confus qui tempérait son sourire victorieux, la duchesse de Guermantes,
qui venait d'entrer, alla vers sa cousine, fit une profonde révérence à
un jeune homme blond qui était assis au premier rang et, se retournant
vers les monstres marins et sacrés flottant au fond de l'antre, fit à
ces demi-dieux du Jockey-Club--qui à ce moment-là, et particulièrement
M. de Palancy, furent les hommes que j'aurais le plus aimé être--un
bonjour familier de vieille amie, allusion à l'au jour le jour de ses
relations avec eux depuis quinze ans. Je ressentais le mystère, mais ne
pouvais déchiffrer l'énigme de ce regard souriant qu'elle adressait à
ses amis, dans l'éclat bleuté dont il brillait tandis qu'elle
abandonnait sa main aux uns et aux autres, et qui, si j'eusse pu en
décomposer le prisme, en analyser les cristallisations, m'eût peut-être
révélé l'essence de la vie inconnue qui y apparaissait à ce moment-là.
Le duc de Guermantes suivait sa femme, les reflets de son monocle, le
rire de sa dentition, la blancheur de son oeillet ou de son plastron
plissé, écartant pour faire place à leur lumière ses sourcils, ses
lèvres, son frac; d'un geste de sa main étendue qu'il abaissa sur leurs
épaules, tout droit, sans bouger la tête, il commanda de se rasseoir aux
monstres inférieurs qui lui faisaient place, et s'inclina profondément
devant le jeune homme blond. On eût dit que la duchesse avait deviné que
sa cousine dont elle raillait, disait-on, ce qu'elle appelait les
exagérations (nom que de son point de vue spirituellement français et
tout modéré prenaient vite la poésie et l'enthousiasme germaniques)
aurait ce soir une de ces toilettes où la duchesse la trouvait
«costumée», et qu'elle avait voulu lui donner une leçon de goût. Au lieu
des merveilleux et doux plumages qui de la tête de la princesse
descendaient jusqu'à son cou, au lieu de sa résille de coquillages et de
perles, la duchesse n'avait dans les cheveux qu'une simple aigrette qui
dominant son nez busqué et ses yeux à fleur de tête avait l'air de
l'aigrette d'un oiseau. Son cou et ses épaules sortaient d'un flot
neigeux de mousseline sur lequel venait battre un éventail en plumes de
cygne, mais ensuite la robe, dont le corsage avait pour seul ornement
d'innombrables paillettes soit de métal, en baguettes et en grains, soit
de brillants, moulait son corps avec une précision toute britannique.
Mais si différentes que les deux toilettes fussent l'une de l'autre,
après que la princesse eut donné à sa cousine la chaise qu'elle occupait
jusque-là, on les vit, se retournant l'une vers l'autre, s'admirer
réciproquement.

Peut-être Mme de Guermantes aurait-elle le lendemain un sourire quand
elle parlerait de la coiffure un peu trop compliquée de la princesse,
mais certainement elle déclarerait que celle-ci n'en était pas moins
ravissante et merveilleusement arrangée; et la princesse, qui, par goût,
trouvait quelque chose d'un peu froid, d'un peu sec, d'un peu
couturier, dans la façon dont s'habillait sa cousine, découvrirait dans
cette stricte sobriété un raffinement exquis. D'ailleurs entre elles
l'harmonie, l'universelle gravitation préétablie de leur éducation,
neutralisaient les contrastes non seulement d'ajustement mais
d'attitude. A ces lignes invisibles et aimantées que l'élégance des
manières tendait entre elles, le naturel expansif de la princesse venait
expirer, tandis que vers elles, la rectitude de la duchesse se laissait
attirer, infléchir, se faisait douceur et charme. Comme dans la pièce
que l'on était en train de représenter, pour comprendre ce que la Berma
dégageait de poésie personnelle, on n'avait qu'à confier le rôle qu'elle
jouait, et qu'elle seule pouvait jouer, à n'importe quelle autre
actrice, le spectateur qui eût levé les yeux vers le balcon eût vu, dans
deux loges, un «arrangement» qu'elle croyait rappeler ceux de la
princesse de Guermantes, donner simplement à la baronne de Morienval
l'air excentrique, prétentieux et mal élevé, et un effort à la fois
patient et coûteux pour imiter les toilettes et le chic de la duchesse
de Guermantes, faire seulement ressembler Mme de Cambremer à quelque
pensionnaire provinciale, montée sur fil de fer, droite, sèche et
pointue, un plumet de corbillard verticalement dressé dans les cheveux.
Peut-être la place de cette dernière n'était-elle pas dans une salle où
c'était seulement avec les femmes les plus brillantes de l'année que les
loges (et même celles des plus hauts étages qui d'en bas semblaient de
grosses bourriches piquées de fleurs humaines et attachées au cintre de
la salle par les brides rouges de leurs séparations de velours)
composaient un panorama éphémère que les morts, les scandales, les
maladies, les brouilles modifieraient bientôt, mais qui en ce moment
était immobilisé par l'attention, la chaleur, le vertige, la poussière,
l'élégance et l'ennui, dans cette espèce d'instant éternel et tragique
d'inconsciente attente et de calme engourdissement qui,
rétrospectivement, semble avoir précédé l'explosion d'une bombe ou la
première flamme d'un incendie.

La raison pour quoi Mme de Cambremer se trouvait là était que la
princesse de Parme, dénuée de snobisme comme la plupart des véritables
altesses et, en revanche, dévorée par l'orgueil, le désir de la charité
qui égalait chez elle le goût de ce qu'elle croyait les Arts, avait cédé
çà et là quelques loges à des femmes comme Mme de Cambremer qui ne
faisaient pas partie de la haute société aristocratique, mais avec
lesquelles elle était en relations pour ses oeuvres de bienfaisance. Mme
de Cambremer ne quittait pas des yeux la duchesse et la princesse de
Guermantes, ce qui lui était d'autant plus aisé que, n'étant pas en
relations véritables avec elles, elle ne pouvait avoir l'air de quêter
un salut. Être reçue chez ces deux grandes dames était pourtant le but
qu'elle poursuivait depuis dix ans avec une inlassable patience. Elle
avait calculé qu'elle y serait sans doute parvenue dans cinq ans. Mais
atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas et dont, se piquant de
connaissances médicales, elle croyait connaître le caractère inexorable,
elle craignait de ne pouvoir vivre jusque-là. Elle était du moins
heureuse ce soir-là de penser que toutes ces femmes qu'elle ne
connaissait guère verraient auprès d'elle un homme de leurs amis, le
jeune marquis de Beausergent, frère de Mme d'Argencourt, lequel
fréquentait également les deux sociétés, et de la présence de qui les
femmes de la seconde aimaient beaucoup à se parer sous les yeux de
celles de la première. Il s'était assis derrière Mme de Cambremer sur
une chaise placée en travers pour pouvoir lorgner dans les autres loges.
Il y connaissait tout le monde et, pour saluer, avec la ravissante
élégance de sa jolie tournure cambrée, de sa fine tête aux cheveux
blonds, il soulevait à demi son corps redressé, un sourire à ses yeux
bleus, avec un mélange de respect et de désinvolture, gravant ainsi avec
précision dans le rectangle du plan oblique où il était placé comme une
de ces vieilles estampes qui figurent un grand seigneur hautain et
courtisan. Il acceptait souvent de la sorte d'aller au théâtre avec Mme
de Cambremer; dans la salle et à la sortie, dans le vestibule, il
restait bravement auprès d'elle au milieu de la foule des amies plus
brillantes qu'il avait là et à qui il évitait de parler, ne voulant pas
les gêner, et comme s'il avait été en mauvaise compagnie. Si alors
passait la princesse de Guermantes, belle et légère comme Diane,
laissant traîner derrière elle un manteau incomparable, faisant se
détourner toutes les têtes et suivie par tous les yeux (par ceux de Mme
de Cambremer plus que par tous les autres), M. de Beausergent
s'absorbait dans une conversation avec sa voisine, ne répondait au
sourire amical et éblouissant de la princesse que contraint et forcé et
avec la réserve bien élevée et la charitable froideur de quelqu'un dont
l'amabilité peut être devenue momentanément gênante.

Mme de Cambremer n'eût-elle pas su que la baignoire appartenait à la
princesse qu'elle eût cependant reconnu que Mme de Guermantes était
l'invitée, à l'air d'intérêt plus grand qu'elle portait au spectacle de
la scène et de la salle afin d'être aimable envers son hôtesse. Mais en
même temps que cette force centrifuge, une force inverse développée par
le même désir d'amabilité ramenait l'attention de la duchesse vers sa
propre toilette, sur son aigrette, son collier, son corsage et, aussi
vers celle de la princesse elle-même, dont la cousine semblait se
proclamer la sujette, l'esclave, venue ici seulement pour la voir, prête
à la suivre ailleurs s'il avait pris fantaisie à la titulaire de la loge
de s'en aller, et ne regardant que comme composée d'étrangers curieux à
considérer le reste de la salle où elle comptait pourtant nombre d'amis
dans la loge desquels elle se trouvait d'autres semaines et à l'égard de
qui elle ne manquait pas de faire preuve alors du même loyalisme
exclusif, relativiste et hebdomadaire. Mme de Cambremer était étonnée de
voir la duchesse ce soir. Elle savait que celle-ci restait très tard à
Guermantes et supposait qu'elle y était encore. Mais on lui avait
raconté que parfois, quand il y avait à Paris un spectacle qu'elle
jugeait intéressant, Mme de Guermantes faisait atteler une de ses
voitures aussitôt qu'elle avait pris le thé avec les chasseurs et, au
soleil couchant, partait au grand trot, à travers la forêt
crépusculaire, puis par la route, prendre le train à Combray pour être à
Paris le soir. «Peut-être vient-elle de Guermantes exprès pour entendre
la Berma», pensait avec admiration Mme de Cambremer. Et elle se
rappelait avoir entendu dire à Swann, dans ce jargon ambigu qu'il avait
en commun avec M. de Charlus: «La duchesse est un des êtres les plus
nobles de Paris, de l'élite la plus raffinée, la plus choisie.» Pour moi
qui faisais dériver du nom de Guermantes, du nom de Bavière et du nom de
Condé la vie, la pensée des deux cousines (je ne le pouvais plus pour
leurs visages puisque je les avais vus), j'aurais mieux aimé connaître
leur jugement sur _Phèdre_ que celui du plus grand critique du monde.
Car dans le sien je n'aurais trouvé que de l'intelligence, de
l'intelligence supérieure à la mienne, mais de même nature. Mais ce que
pensaient la duchesse et la princesse de Guermantes, et qui m'eût fourni
sur la nature de ces deux poétiques créatures un document inestimable,
je l'imaginais à l'aide de leurs noms, j'y supposais un charme
irrationnel et, avec la soif et la nostalgie d'un fiévreux, ce que je
demandais à leur opinion sur _Phèdre_ de me rendre, c'était le charme
des après-midi d'été où je m'étais promené du côté de Guermantes.

Mme de Cambremer essayait de distinguer quelle sorte de toilette
portaient les deux cousines. Pour moi, je ne doutais pas que ces
toilettes ne leur fussent particulières, non pas seulement dans le sens
où la livrée à col rouge ou à revers bleu appartenait jadis
exclusivement aux Guermantes et aux Condé, mais plutôt comme pour un
oiseau le plumage qui n'est pas seulement un ornement de sa beauté, mais
une extension de son corps. La toilette de ces deux femmes me semblait
comme une matérialisation neigeuse ou diaprée de leur activité
intérieure, et, comme les gestes que j'avais vu faire à la princesse de
Guermantes et que je n'avais pas douté correspondre à une idée cachée,
les plumes qui descendaient du front de la princesse et le corsage
éblouissant et pailleté de sa cousine semblaient avoir une
signification, être pour chacune des deux femmes un attribut qui n'était
qu'à elle et dont j'aurais voulu connaître la signification: l'oiseau de
paradis me semblait inséparable de l'une, comme le paon de Junon; je ne
pensais pas qu'aucune femme pût usurper le corsage pailleté de l'autre
plus que l'égide étincelante et frangée de Minerve. Et quand je portais
mes yeux sur cette baignoire, bien plus qu'au plafond du théâtre où
étaient peintes de froides allégories, c'était comme si j'avais aperçu,
grâce au déchirement miraculeux des nuées coutumières, l'assemblée des
Dieux en train de contempler le spectacle des hommes, sous un velum
rouge, dans une éclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Je
contemplais cette apothéose momentanée avec un trouble que mélangeait de
paix le sentiment d'être ignoré des Immortels; la duchesse m'avait bien
vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s'en
souvenir, et je ne souffrais pas qu'elle se trouvât, par la place
qu'elle occupait dans la baignoire, regarder les madrépores anonymes et
collectifs du public de l'orchestre, car je sentais heureusement mon
être dissous au milieu d'eux, quand, au moment où en vertu des lois de
la réfraction vint sans doute se peindre dans le courant impassible des
deux yeux bleus la forme confuse du protozoaire dépourvu d'existence
individuelle que j'étais, je vis une clarté les illuminer: la duchesse,
de déesse devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fois plus
belle, leva vers moi la main gantée de blanc qu'elle tenait appuyée sur
le rebord de la loge, l'agita en signe d'amitié, mes regards se
sentirent croisés par l'incandescence involontaire et les feux des yeux
de la princesse, laquelle les avait fait entrer à son insu en
conflagration rien qu'en les bougeant pour chercher à voir à qui sa
cousine venait de dire bonjour, et celle-ci, qui m'avait reconnu, fit
pleuvoir sur moi l'averse étincelante et céleste de son sourire.

Maintenant tous les matins, bien avant l'heure où elle sortait, j'allais
par un long détour me poster à l'angle de la rue qu'elle descendait
d'habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je
remontais d'un air distrait, regardant dans une direction opposée et
levant les yeux vers elle dès que j'arrivais à sa hauteur, mais comme si
je ne m'étais nullement attendu à la voir. Même les premiers jours, pour
être plus sûr de ne pas la manquer, j'attendais devant la maison. Et
chaque fois que la porte cochère s'ouvrait (laissant passer
successivement tant de personnes qui n'étaient pas celle que
j'attendais), son ébranlement se prolongeait ensuite dans mon coeur en
oscillations qui mettaient longtemps à se calmer. Car jamais fanatique
d'une grande comédienne qu'il ne connaît pas, allant faire «le pied de
grue» devant la sortie des artistes, jamais foule exaspérée ou idolâtre
réunie pour insulter ou porter en triomphe le condamné ou le grand homme
qu'on croit être sur le point de passer chaque fois qu'on entend du
bruit venu de l'intérieur de la prison ou du palais ne furent aussi
émus que je l'étais, attendant le départ de cette grande dame qui, dans
sa toilette simple, savait, par la grâce de sa marche (toute différente
de l'allure qu'elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une
loge), faire de sa promenade matinale--il n'y avait pour moi qu'elle au
monde qui se promenât--tout un poème d'élégance et la plus fine parure,
la plus curieuse fleur du beau temps. Mais après trois jours, pour que
le concierge ne pût se rendre compte de mon manège, je m'en allai
beaucoup plus loin, jusqu'à un point quelconque du parcours habituel de
la duchesse. Souvent avant cette soirée au théâtre, je faisais ainsi de
petites sorties avant le déjeuner, quand le temps était beau; s'il avait
plu, à la première éclaircie je descendais faire quelques pas, et tout
d'un coup, venant sur le trottoir encore mouillé, changé par la lumière
en laque d'or, dans l'apothéose d'un carrefour poudroyant d'un
brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais une pensionnaire
suivie de son institutrice ou une laitière avec ses manches blanches, je
restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s'élançait déjà
vers une vie étrangère; je tâchais de me rappeler la rue, l'heure, la
porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait
disparu sans ressortir. Heureusement la fugacité de ces images caressées
et que je me promettais de chercher à revoir les empêchait de se fixer
fortement dans mon souvenir. N'importe, j'étais moins triste d'être
malade, de n'avoir jamais eu encore le courage de me mettre à
travailler, à commencer un livre, la terre me paraissait plus agréable à
habiter, la vie plus intéressante à parcourir depuis que je voyais que
les rues de Paris comme les routes de Balbec étaient fleuries de ces
beautés inconnues que j'avais si souvent cherché à faire surgir des bois
de Méséglise, et dont chacune excitait un désir voluptueux qu'elle seule
semblait capable d'assouvir.

En rentrant de l'Opéra, j'avais ajouté pour le lendemain à celles que
depuis quelques jours je souhaitais de retrouver l'image de Mme de
Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et légers;
avec la tendresse promise dans le sourire qu'elle m'avait adressé de la
baignoire de sa cousine. Je suivrais le chemin que Françoise m'avait dit
que prenait la duchesse et je tâcherais pourtant, pour retrouver deux
jeunes filles que j'avais vues l'avant-veille, de ne pas manquer la
sortie d'un cours et d'un catéchisme. Mais, en attendant, de temps à
autre, le scintillant sourire de Mme de Guermantes, la sensation de
douceur qu'il m'avait donnée, me revenaient. Et sans trop savoir ce que
je faisais, je m'essayais à les placer (comme une femme regarde l'effet
que ferait sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie qu'on
vient de lui donner) à côté des idées romanesques que je possédais
depuis longtemps et que la froideur d'Albertine, le départ prématuré de
Gisèle et, avant cela, la séparation voulue et trop prolongée d'avec
Gilberte avaient libérées (l'idée par exemple d'être aimé d'une femme,
d'avoir une vie en commun avec elle); puis c'était l'image de l'une ou
l'autre des deux jeunes filles que j'approchais de ces idées auxquelles,
aussitôt après, je tâchais d'adapter le souvenir de la duchesse. Auprès
de ces idées, le souvenir de Mme de Guermantes à l'Opéra était bien peu
de chose, une petite étoile à côté de la longue queue de sa comète
flamboyante; de plus je connaissais très bien ces idées longtemps avant
de connaître Mme de Guermantes; le souvenir, lui, au contraire, je le
possédais imparfaitement; il m'échappait par moments; ce fut pendant les
heures où, de flottant en moi au même titre que les images d'autres
femmes jolies, il passa peu à peu à une association unique et
définitive--exclusive de toute autre image féminine--avec mes idées
romanesques si antérieures à lui, ce fut pendant ces quelques heures où
je me le rappelais le mieux que j'aurais dû m'aviser de savoir
exactement quel il était; mais je ne savais pas alors l'importance qu'il
allait prendre pour moi; il était doux seulement comme un premier
rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-même, il était la première
esquisse, la seule vraie, la seule faite d'après la vie, la seule qui
fût réellement Mme de Guermantes; durant les quelques heures où j'eus le
bonheur de le détenir sans savoir faire attention à lui, il devait être
bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c'est toujours à lui,
librement encore à ce moment-là, sans hâte, sans fatigue, sans rien de
nécessaire ni d'anxieux, que mes idées d'amour revenaient; ensuite au
fur et à mesure que ces idées le fixèrent plus définitivement, il acquit
d'elles une plus grande force, mais devint lui-même plus vague; bientôt
je ne sus plus le retrouver; et dans mes rêveries, je le déformais sans
doute complètement, car, chaque fois que je voyais Mme de Guermantes, je
constatais un écart, d'ailleurs toujours différent, entre ce que j'avais
imaginé et ce que je voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment
que Mme de Guermantes débouchait au haut de la rue, j'apercevais encore
sa taille haute, ce visage au regard clair sous une chevelure légère,
toutes choses pour lesquelles j'étais là; mais en revanche, quelques
secondes plus tard, quand, ayant détourné les yeux dans une autre
direction pour avoir l'air de ne pas m'attendre à cette rencontre que
j'étais venu chercher, je les levais sur la duchesse au moment où
j'arrivais au même niveau de la rue qu'elle, ce que je voyais alors,
c'étaient des marques rouges, dont je ne savais si elles étaient dues au
grand air ou à la couperose, sur un visage maussade qui, par un signe
fort sec et bien éloigné de l'amabilité du soir de _Phèdre_, répondait à
ce salut que je lui adressais quotidiennement avec un air de surprise et
qui ne semblait pas lui plaire. Pourtant, au bout de quelques jours
pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des
chances inégales pour la domination de mes idées amoureuses avec celui
de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-même, qui finit par
renaître le plus souvent pendant que ses concurrents s'éliminaient; ce
fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et
comme par choix et plaisir, transféré toutes mes pensées d'amour. Je ne
songeai plus aux fillettes du catéchisme, ni à une certaine laitière; et
pourtant je n'espérai plus de retrouver dans la rue ce que j'étais venu
y chercher, ni la tendresse promise au théâtre dans un sourire, ni la
silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n'étaient
tels que de loin. Maintenant je n'aurais même pu dire comment était Mme
de Guermantes, à quoi je la reconnaissais, car chaque jour, dans
l'ensemble de sa personne, la figure était autre comme la robe et le
chapeau.

Pourquoi tel jour, voyant s'avancer de face sous une capote mauve une
douce et lisse figure aux charmes distribués avec symétrie autour de
deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait résorbée,
apprenais-je d'une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir
aperçu Mme de Guermantes? pourquoi ressentais-je le même trouble,
affectais-je la même indifférence, détournais-je les yeux de la même
façon distraite que la veille à l'apparition de profil dans une rue de
traverse et sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le
long d'une joue rouge, barrée d'un oeil perçant, comme quelque divinité
égyptienne? Une fois ce ne fut pas seulement une femme à bec d'oiseau
que je vis, mais comme un oiseau même: la robe et jusqu'au toquet de Mme
de Guermantes étaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune
étoffe, elle semblait naturellement fourrée, comme certains vautours
dont le plumage épais, uni, fauve et doux, a l'air d'une sorte de
pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tête recourbait son
bec d'oiseau et les yeux à fleur de tête étaient perçants et bleus.

Tel jour, je venais de me promener de long en large dans la rue pendant
des heures sans apercevoir Mme de Guermantes, quand tout d'un coup, au
fond d'une boutique de crémier cachée entre deux hôtels dans ce quartier
aristocratique et populaire, se détachait le visage confus et nouveau
d'une femme élégante qui était en train de se faire montrer des «petits
suisses» et, avant que j'eusse eu le temps de la distinguer, venait me
frapper, comme un éclair qui aurait mis moins de temps à arriver à moi
que le reste de l'image, le regard de la duchesse; une autre fois, ne
l'ayant pas rencontrée et entendant sonner midi, je comprenais que ce
n'était plus la peine de rester à attendre, je reprenais tristement le
chemin de la maison; et, absorbé dans ma déception, regardant sans la
voir une voiture qui s'éloignait, je comprenais tout d'un coup que le
mouvement de tête qu'une dame avait fait de la portière était pour moi
et que cette dame, dont les traits dénoués et pâles, ou au contraire
tendus et vifs, composaient sous un chapeau rond, au bas d'une haute
aigrette, le visage d'une étrangère que j'avais cru ne pas reconnaître,
était Mme de Guermantes par qui je m'étais laissé saluer sans même lui
répondre. Et quelquefois je la trouvais en rentrant, au coin de la loge,
où le détestable concierge dont je haïssais les coup d'oeil
investigateurs était en train de lui faire de grands saluts et sans
doute aussi des «rapports». Car tout le personnel des Guermantes,
dissimulé derrière les rideaux des fenêtres, épiait en tremblant le
dialogue qu'il n'entendait pas et à la suite duquel la duchesse ne
manquait pas de priver de ses sorties tel ou tel domestique que le
«pipelet» avait vendu. A cause de toutes les apparitions successives de
visages différents qu'offrait Mme de Guermantes, visages occupant une
étendue relative et variée, tantôt étroite, tantôt vaste, dans
l'ensemble de sa toilette, mon amour n'était pas attaché à telle ou
telle de ces parties changeantes de chair et d'étoffe qui prenaient,
selon les jours, la place des autres et qu'elle pouvait modifier et
renouveler presque entièrement sans altérer mon trouble parce qu'à
travers elles, à travers le nouveau collet la joue inconnue, je sentais
que c'était toujours Mme de Guermantes. Ce que j'aimais, c'était la
personne invisible qui mettait en mouvement tout cela, c'était elle,
dont l'hostilité me chagrinait, dont l'approche me bouleversait, dont
j'eusse voulu capter la vie et chasser les amis. Elle pouvait arborer
une plume bleue ou montrer un teint de feu, sans que ses actions
perdissent pour moi de leur importance.

Je n'aurais pas senti moi-même que Mme de Guermantes était excédée de me
rencontrer tous les jours que je l'aurais indirectement appris du visage
plein de froideur, de réprobation et de pitié qui était celui de
Françoise quand elle m'aidait à m'apprêter pour ces sorties matinales.
Dès que je lui demandais mes affaires, je sentais s'élever un vent
contraire dans les traits rétractés et battus de sa figure. Je
n'essayais même pas de gagner la confiance de Françoise, je sentais que
je n'y arriverais pas. Elle avait, pour savoir immédiatement tout ce qui
pouvait nous arriver, à mes parents et à moi, de désagréable, un pouvoir
dont la nature m'est toujours restée obscure. Peut-être n'était-il pas
surnaturel et aurait-il pu s'expliquer par des moyens d'informations qui
lui étaient spéciaux; c'est ainsi que des peuplades sauvages apprennent
certaines nouvelles plusieurs jours avant que la poste les ait apportées
à la colonie européenne, et qui leur ont été en réalité transmises, non
par télépathie, mais de colline en colline à l'aide de feux allumés.
Ainsi dans le cas particulier de mes promenades, peut-être les
domestiques de Mme de Guermantes avaient-ils entendu leur maîtresse
exprimer sa lassitude de me trouver inévitablement sur son chemin et
avaient-ils répété ces propos à Françoise. Mes parents, il est vrai,
auraient pu affecter à mon service quelqu'un d'autre que Françoise, je
n'y aurais pas gagné. Françoise en un sens était moins domestique que
les autres. Dans sa manière de sentir, d'être bonne et pitoyable, d'être
dure et hautaine, d'être fine et bornée, d'avoir la peau blanche et les
mains rouges, elle était la demoiselle de village dont les parents
«étaient bien de chez eux» mais, ruinés, avaient été obligés de la
mettre en condition. Sa présence dans notre maison, c'était l'air de la
campagne et la vie sociale dans une ferme, il y a cinquante ans,
transportés chez nous, grâce à une sorte de voyage inverse où c'est la
villégiature qui vient vers le voyageur. Comme la vitrine d'un musée
régional l'est par ces curieux ouvrages que les paysannes exécutent et
passementent encore dans certaines provinces, notre appartement parisien
était décoré par les paroles de Françoise inspirées d'un sentiment
traditionnel et local et qui obéissaient à des règles très anciennes. Et
elle savait y retracer comme avec des fils de couleur les cerisiers et
les oiseaux de son enfance, le lit où était morte sa mère, et qu'elle
voyait encore. Mais malgré tout cela, dès qu'elle était entrée à Paris à
notre service, elle avait partagé--et à plus forte raison toute autre
l'eût fait à sa place--les idées, les jurisprudences d'interprétation
des domestiques des autres étages, se rattrapant du respect qu'elle
était obligée de nous témoigner, en nous répétant ce que la cuisinière
du quatrième disait de grossier à sa maîtresse, et avec une telle
satisfaction de domestique, que, pour la première fois de notre vie,
nous sentant une sorte de solidarité avec la détestable locataire du
quatrième, nous nous disions que peut-être, en effet, nous étions des
maîtres. Cette altération du caractère de Françoise était peut-être
inévitable. Certaines existences sont si anormales qu'elles doivent
engendrer fatalement certaines tares, telle celle que le Roi menait à
Versailles entre ses courtisans, aussi étrange que celle d'un pharaon ou
d'un doge, et, bien plus que celle du Roi, la vie des courtisans. Celle
des domestiques est sans doute d'une étrangeté plus monstrueuse encore
et que seule l'habitude nous voile. Mais c'est jusque dans des détails
encore plus particuliers que j'aurais été condamné, même si j'avais
renvoyé Françoise, à garder le même domestique. Car divers autres purent
entrer plus tard à mon service; déjà pourvus des défauts généraux des
domestiques, ils n'en subissaient pas moins chez moi une rapide
transformation. Comme les lois de l'attaque commandent celles de la
riposte, pour ne pas être entamés par les aspérités de mon caractère,
tous pratiquaient dans le leur un rentrant identique et au même endroit;
et, en revanche, ils profitaient de mes lacunes pour y installer des
avancées. Ces lacunes, je ne les connaissais pas, non plus que les
saillants auxquels leur entre-deux donnait lieu, précisément parce
qu'elles étaient des lacunes. Mais mes domestiques, en se gâtant peu à
peu, me les apprirent. Ce fut par leurs défauts invariablement acquis
que j'appris mes défauts naturels et invariables, leur caractère me
présenta une sorte d'épreuve négative du mien. Nous nous étions beaucoup
moqués autrefois, ma mère et moi, de Mme Sazerat qui disait en parlant
des domestiques: «Cette race, cette espèce.» Mais je dois dire que la
raison pourquoi je n'avais pas lieu de souhaiter de remplacer Françoise
par quelque autre est que cette autre aurait appartenu tout autant et
inévitablement à la race générale des domestiques et à l'espèce
particulière des miens.

Pour en revenir à Françoise, je n'ai jamais dans ma vie éprouvé une
humiliation sans avoir trouvé d'avance sur le visage de Françoise des
condoléances toutes prêtes; et si, lorsque dans ma colère d'être plaint
par elle, je tentais de prétendre avoir au contraire remporté un succès,
mes mensonges venaient inutilement se briser à son incrédulité
respectueuse, mais visible, et à la conscience qu'elle avait de son
infaillibilité. Car elle savait la vérité; elle la taisait et faisait
seulement un petit mouvement des lèvres comme si elle avait encore la
bouche pleine et finissait un bon morceau. Elle la taisait, du moins je
l'ai cru longtemps, car à cette époque-là je me figurais encore que
c'était au moyen de paroles qu'on apprend aux autres la vérité. Même les
paroles qu'on me disait déposaient si bien leur signification
inaltérable dans mon esprit sensible, que je ne croyais pas plus
possible que quelqu'un qui m'avait dit m'aimer ne m'aimât pas, que
Françoise elle-même n'aurait pu douter, quand elle l'avait lu dans un
journal, qu'un prêtre ou un monsieur quelconque fût capable, contre une
demande adressée par la poste, de nous envoyer gratuitement un remède
infaillible contre toutes les maladies ou un moyen de centupler nos
revenus. (En revanche, si notre médecin lui donnait la pommade la plus
simple contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus rudes
souffrances gémissait de ce qu'elle avait dû renifler, assurant que cela
lui «plumait le nez», et qu'on ne savait plus où vivre.) Mais la
première, Françoise me donna l'exemple (que je ne devais comprendre que
plus tard quand il me fut donné de nouveau et plus douloureusement,
comme on le verra dans les derniers volumes de cet ouvrage, par une
personne qui m'était plus chère) que la vérité n'a pas besoin d'être
dite pour être manifestée, et qu'on peut peut-être la recueillir plus
sûrement sans attendre les paroles et sans tenir même aucun compte
d'elles, dans mille signes extérieurs, même dans certains phénomènes
invisibles, analogues dans le monde des caractères à ce que sont, dans
la nature physique, les changements atmosphériques. J'aurais peut-être
pu m'en douter, puisque à moi-même, alors, il m'arrivait souvent de dire
des choses où il n'y avait nulle vérité, tandis que je la manifestais
par tant de confidences involontaires de mon corps et de mes actes
(lesquelles étaient fort bien interprétées par Françoise); j'aurais
peut-être pu m'en douter, mais pour cela il aurait fallu que j'eusse su
que j'étais alors quelquefois menteur et fourbe. Or le mensonge et la
fourberie étaient chez moi, comme chez tout le monde, commandés d'une
façon si immédiate et contingente, et pour sa défensive, par un intérêt
particulier, que mon esprit, fixé sur un bel idéal, laissait mon
caractère accomplir dans l'ombre ces besognes urgentes et chétives et ne
se détournait pas pour les apercevoir. Quand Françoise, le soir, était
gentille avec moi, me demandait la permission de s'asseoir dans ma
chambre, il me semblait que son visage devenait transparent et que
j'apercevais en elle la bonté et la franchise. Mais Jupien, lequel avait
des parties d'indiscrétion que je ne connus que plus tard, révéla depuis
qu'elle disait que je ne valais pas la corde pour me pendre et que
j'avais cherché à lui faire tout le mal possible. Ces paroles de Jupien
tirèrent aussitôt devant moi, dans une teinte inconnue, une épreuve de
mes rapports avec Françoise si différente de celle sur laquelle je me
complaisais souvent à reposer mes regards et où, sans la plus légère
indécision, Françoise m'adorait et ne perdait pas une occasion de me
célébrer, que je compris que ce n'est pas le monde physique seul qui
diffère de l'aspect sous lequel nous le voyons; que toute réalité est
peut-être aussi dissemblable de celle que nous croyons percevoir
directement, que les arbres, le soleil et le ciel ne seraient pas tels
que nous les voyons, s'ils étaient connus par des êtres ayant des yeux
autrement constitués que les nôtres, ou bien possédant pour cette
besogne des organes autres que des yeux et qui donneraient des arbres,
du ciel et du soleil des équivalents mais non visuels. Telle qu'elle
fut, cette brusque échappée que m'ouvrit une fois Jupien sur le monde
réel m'épouvanta. Encore ne s'agissait-il que de Françoise dont je ne me
souciais guère. En était-il ainsi dans tous les rapports sociaux? Et
jusqu'à quel désespoir cela pourrait-il me mener un jour, s'il en était
de même dans l'amour? C'était le secret de l'avenir. Alors, il ne
s'agissait encore que de Françoise. Pensait-elle sincèrement ce qu'elle
avait dit à Jupien? L'avait-elle dit seulement pour brouiller Jupien
avec moi, peut-être pour qu'on ne prît pas la fille de Jupien pour la
remplacer? Toujours est-il que je compris l'impossibilité de savoir
d'une manière directe et certaine si Françoise m'aimait ou me détestait.
Et ainsi ce fut elle qui la première me donna l'idée qu'une personne
n'est pas, comme j'avais cru, claire et immobile devant nous avec ses
qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre égard (comme
un jardin qu'on regarde, avec toutes ses plates-bandes, à travers une
grille) mais est une ombre où nous ne pouvons jamais pénétrer, pour
laquelle il n'existe pas de connaissance directe, au sujet de quoi nous
nous faisons des croyances nombreuses à l'aide de paroles et même
d'actions, lesquelles les unes et les autres ne nous donnent que des
renseignements insuffisants et d'ailleurs contradictoires, une ombre où
nous pouvons tour à tour imaginer, avec autant de vraisemblance, que
brillent la haine et l'amour.

J'aimais vraiment Mme de Guermantes. Le plus grand bonheur que j'eusse
pu demander à Dieu eût été de faire fondre sur elle toutes les
calamités, et que ruinée, déconsidérée, dépouillée de tous les
privilèges qui me séparaient d'elle, n'ayant plus de maison où habiter
ni de gens qui consentissent à la saluer, elle vînt me demander asile.
Je l'imaginais le faisant. Et même les soirs où quelque changement dans
l'atmosphère ou dans ma propre santé amenait dans ma conscience quelque
rouleau oublié sur lequel étaient inscrites des impressions d'autrefois,
au lieu de profiter des forces de renouvellement qui venaient de naître
en moi, au lieu de les employer à déchiffrer en moi-même des pensées qui
d'habitude m'échappaient, au lieu de me mettre enfin au travail, je
préférais parler tout haut, penser d'une manière mouvementée,
extérieure, qui n'était qu'un discours et une gesticulation inutiles,
tout un roman purement d'aventures, stérile et sans vérité, où la
duchesse, tombée dans la misère, venait m'implorer, moi qui étais devenu
par suite de circonstances inverses riche et puissant. Et quand j'avais
passé des heures ainsi à imaginer des circonstances, à prononcer les
phrases que je dirais à la duchesse en l'accueillant sous mon toit, la
situation restait la même; j'avais, hélas, dans la réalité, choisi
précisément pour l'aimer la femme qui réunissait peut-être le plus
d'avantages différents et aux yeux de qui, à cause de cela, je ne
pouvais espérer avoir aucun prestige; car elle était aussi riche que le
plus riche qui n'eût pas été noble; sans compter ce charme personnel qui
la mettait à la mode, en faisait entre toutes une sorte de reine.

Je sentais que je lui déplaisais en allant chaque matin au-devant
d'elle; mais si même j'avais eu le courage de rester deux ou trois jours
sans le faire, peut-être cette abstention qui eût représenté pour moi un
tel sacrifice, Mme de Guermantes ne l'eût pas remarquée, ou l'aurait
attribuée à quelque empêchement indépendant de ma volonté. Et en effet
je n'aurais pu réussir à cesser d'aller sur sa route qu'en m'arrangeant
à être dans l'impossibilité de le faire, car le besoin sans cesse
renaissant de la rencontrer, d'être pendant un instant l'objet de son
attention, la personne à qui s'adressait son salut, ce besoin-là était
plus fort que l'ennui de lui déplaire. Il aurait fallu m'éloigner pour
quelque temps; je n'en avais pas le courage. J'y songeais quelquefois.
Je disais alors à Françoise de faire mes malles, puis aussitôt après de
les défaire. Et comme le démon du pastiche, et de ne pas paraître vieux
jeu, altère la forme la plus naturelle et la plus sûre de soi,
Françoise, empruntant cette expression au vocabulaire de sa fille,
disait que j'étais dingo. Elle n'aimait pas cela, elle disait que je
«balançais» toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas
rivaliser avec les modernes, du langage de Saint-Simon. Il est vrai
qu'elle aimait encore moins quand je parlais en maître. Elle savait que
cela ne m'était pas naturel et ne me seyait pas, ce qu'elle traduisait
en disant que «le voulu ne m'allait pas». Je n'aurais eu le courage de
partir que dans une direction qui me rapprochât de Mme de Guermantes. Ce
n'était pas chose impossible. Ne serait-ce pas en effet me trouver plus
près d'elle que je ne l'étais le matin dans la rue, solitaire, humilié,
sentant que pas une seule des pensées que j'aurais voulu lui adresser
n'arrivait jamais jusqu'à elle, dans ce piétinement sur place de mes
promenades, qui pourraient durer indéfiniment sans m'avancer en rien, si
j'allais à beaucoup de lieues de Mme de Guermantes, mais chez quelqu'un
qu'elle connût, qu'elle sût difficile dans le choix de ses relations et
qui m'appréciât, qui pourrait lui parler de moi, et sinon obtenir d'elle
ce que je voulais, au moins le lui faire savoir, quelqu'un grâce à qui,
en tout cas, rien que parce que j'envisagerais avec lui s'il pourrait se
charger ou non de tel ou tel message auprès d'elle, je donnerais à mes
songeries solitaires et muettes une forme nouvelle, parlée, active, qui
me semblerait un progrès, presque une réalisation. Ce qu'elle faisait
durant la vie mystérieuse de la «Guermantes» qu'elle était, cela, qui
était l'objet de ma rêverie constante, y intervenir, même de façon
indirecte, comme avec un levier, en mettant en oeuvre quelqu'un à qui
ne fussent pas interdits l'hôtel de la duchesse, ses soirées, la
conversation prolongée avec elle, ne serait-ce pas un contact plus
distant mais plus effectif que ma contemplation dans la rue tous les
matins?

L'amitié, l'admiration que Saint-Loup avait pour moi, me semblaient
imméritées et m'étaient restées indifférentes. Tout d'un coup j'y
attachai du prix, j'aurais voulu qu'il les révélât à Mme de Guermantes,
j'aurais été capable de lui demander de le faire. Car dès qu'on est
amoureux, tous les petits privilèges inconnus qu'on possède, on voudrait
pouvoir les divulguer à la femme qu'on aime, comme font dans la vie les
déshérités et les fâcheux. On souffre qu'elle les ignore, on cherche à
se consoler en se disant que justement parce qu'ils ne sont jamais
visibles, peut-être ajoute-t-elle à l'idée qu'elle a de vous cette
possibilité d'avantages qu'on ne sait pas.

Saint-Loup ne pouvait pas depuis longtemps venir à Paris, soit, comme il
le disait, à cause des exigences de son métier, soit plutôt à cause de
chagrins que lui causait sa maîtresse avec laquelle il avait déjà été
deux fois sur le point de rompre. Il m'avait souvent dit le bien que je
lui ferais en allant le voir dans cette garnison dont, le surlendemain
du jour où il avait quitté Balbec, le nom m'avait causé tant de joie
quand je l'avais lu sur l'enveloppe de la première lettre que j'eusse
reçue de mon ami. C'était, moins loin de Balbec que le paysage tout
terrien ne l'aurait fait croire, une de ces petites cités
aristocratiques et militaires, entourées d'une campagne étendue où, par
les beaux jours, flotte si souvent dans le lointain une sorte de buée
sonore intermittente qui,--comme un rideau de peupliers par ses
sinuosités dessine le cours d'une rivière qu'on ne voit pas--révèle les
changements de place d'un régiment à la manoeuvre, que l'atmosphère même
des rues, des avenues et des places, a fini par contracter une sorte de
perpétuelle vibratilité musicale et guerrière, et que le bruit le plus
grossier de chariot ou de tramway s'y prolonge en vagues appels de
clairon, ressassés indéfiniment aux oreilles hallucinées par le silence.
Elle n'était pas située tellement loin de Paris que je ne pusse, en
descendant du rapide, rentrer, retrouver ma mère et ma grand'mère et
coucher dans mon lit. Aussitôt que je l'eus compris, troublé d'un
douloureux désir, j'eus trop peu de volonté pour décider de ne pas
revenir à Paris et de rester dans la ville; mais trop peu aussi pour
empêcher un employé de porter ma valise jusqu'à un fiacre et pour ne pas
prendre, en marchant derrière lui, l'âme dépourvue d'un voyageur qui
surveille ses affaires et qu'aucune grand'mère n'attend, pour ne pas
monter dans la voiture avec la désinvolture de quelqu'un qui, ayant
cessé de penser à ce qu'il veut, a l'air de savoir ce qu'il veut, et ne
pas donner au cocher l'adresse du quartier de cavalerie. Je pensais que
Saint-Loup viendrait coucher cette nuit-là à l'hôtel où je descendrais
afin de me rendre moins angoissant le premier contact avec cette ville
inconnue. Un homme de garde alla le chercher, et je l'attendis à la
porte du quartier, devant ce grand vaisseau tout retentissant du vent de
novembre, et d'où, à chaque instant, car c'était six heures du soir, des
hommes sortaient deux par deux dans la rue, titubant comme s'ils
descendaient à terre dans quelque port exotique où ils eussent
momentanément stationné.

Saint-Loup arriva, remuant dans tous les sens, laissant voler son
monocle devant lui; je n'avais pas fait dire mon nom, j'étais impatient
de jouir de sa surprise et de sa joie.

--Ah! quel ennui, s'écria-t-il en m'apercevant tout à coup et en
devenant rouge jusqu'aux oreilles, je viens de prendre la semaine et je
ne pourrai pas sortir avant huit jours!

Et préoccupé par l'idée de me voir passer seul cette première nuit, car
il connaissait mieux que personne mes angoisses du soir qu'il avait
souvent remarquées et adoucies à Balbec, il interrompait ses plaintes
pour se retourner vers moi, m'adresser de petits sourires, de tendres
regards inégaux, les uns venant directement de son oeil, les autres à
travers son monocle, et qui tous étaient une allusion à l'émotion qu'il
avait de me revoir, une allusion aussi à cette chose importante que je
ne comprenais toujours pas mais qui m'importait maintenant, notre
amitié.

--Mon Dieu! et où allez-vous coucher? Vraiment, je ne vous conseille pas
l'hôtel où nous prenons pension, c'est à côté de l'Exposition où des
fêtes vont commencer, vous auriez un monde fou. Non, il vaudrait mieux
l'hôtel de Flandre, c'est un ancien petit palais du XVIIIe siècle avec
de vieilles tapisseries. Ça «fait» assez «vieille demeure historique».

Saint-Loup employait à tout propos ce mot de «faire» pour «avoir l'air»,
parce que la langue parlée, comme la langue écrite, éprouve de temps en
temps le besoin de ces altérations du sens des mots, de ces raffinements
d'expression. Et de même que souvent les journalistes ignorent de quelle
école littéraire proviennent les «élégances» dont ils usent, de même le
vocabulaire, la diction même de Saint-Loup étaient faits de l'imitation
de trois esthètes différents dont il ne connaissait aucun, mais dont ces
modes de langage lui avaient été indirectement inculqués. «D'ailleurs,
conclut-il, cet hôtel est assez adapté à votre hyperesthésie auditive.
Vous n'aurez pas de voisins. Je reconnais que c'est un piètre avantage,
et comme en somme un autre voyageur peut y arriver demain, cela ne
vaudrait pas la peine de choisir cet hôtel-là pour des résultats de
précarité. Non, c'est à cause de l'aspect que je vous le recommande. Les
chambres sont assez sympathiques, tous les meubles anciens et
confortables, ça a quelque chose de rassurant.» Mais pour moi, moins
artiste que Saint-Loup, le plaisir que peut donner une jolie maison
était superficiel, presque nul, et ne pouvait pas calmer mon angoisse
commençante, aussi pénible que celle que j'avais jadis à Combray quand
ma mère ne venait pas me dire bonsoir ou celle que j'avais ressentie le
jour de mon arrivée à Balbec dans la chambre trop haute qui sentait le
vétiver. Saint-Loup le comprit à mon regard fixe.

--Mais vous vous en fichez bien, mon pauvre petit, de ce joli palais,
vous êtes tout pâle; moi, comme une grande brute, je vous parle de
tapisseries que vous n'aurez pas même le coeur de regarder. Je connais
la chambre où on vous mettrait, personnellement je la trouve très gaie,
mais je me rends bien compte que pour vous avec votre sensibilité ce
n'est pas pareil. Ne croyez pas que je ne vous comprenne pas, moi je ne
ressens pas la même chose, mais je me mets bien à votre place.

Un sous-officier qui essayait un cheval dans la cour, très occupé à le
faire sauter, ne répondant pas aux saluts des soldats, mais envoyant des
bordées d'injures à ceux qui se mettaient sur son chemin, adressa à ce
moment un sourire à Saint-Loup et, s'apercevant alors que celui-ci avait
un ami avec lui, salua. Mais son cheval se dressa de toute sa hauteur,
écumant. Saint-Loup se jeta à sa tête, le prit par la bride, réussit à
le calmer et revint à moi.

--Oui, me dit-il, je vous assure que je me rends compte, que je souffre
de ce que vous éprouvez; je suis malheureux, ajouta-t-il, en posant
affectueusement sa main sur mon épaule, de penser que si j'avais pu
rester près de vous, peut-être j'aurais pu, en causant avec vous
jusqu'au matin, vous ôter un peu de votre tristesse. Je vous prêterais
bien des livrés, mais vous ne pourrez pas lire si vous êtes comme cela.
Et jamais je n'obtiendrai de me faire remplacer ici; voilà deux fois de
suite que je l'ai fait parce que ma gosse était venue.

Et il fronçait le sourcil à cause de son ennui et aussi de sa contention
à chercher, comme un médecin, quel remède il pourrait appliquer à mon
mal.

--Cours donc faire du feu dans ma chambre, dit-il à un soldat qui
passait. Allons, plus vite que ça, grouille-toi.

Puis, de nouveau, il se détournait vers moi, et le monocle et le regard
myope faisaient allusion à notre grande amitié:

--Non! vous ici, dans ce quartier où j'ai tant pensé à vous, je ne peux
pas en croire mes yeux, je crois que je rêve. En somme, la santé, cela
va-t-il plutôt mieux? Vous allez me raconter tout cela tout à l'heure.
Nous allons monter chez moi, ne restons pas trop dans la cour, il fait
un bon dieu de vent, moi je ne le sens même plus, mais pour vous qui
n'êtes pas habitué, j'ai peur que vous n'ayez froid. Et le travail, vous
y êtes-vous mis? Non? que vous êtes drôle! Si j'avais vos dispositions,
je crois que j'écrirais du matin au soir. Cela vous amuse davantage de
ne rien faire. Quel malheur que ce soient les médiocres comme moi qui
soient toujours prêts à travailler et que ceux qui pourraient ne
veuillent pas! Et je ne vous ai pas seulement demandé des nouvelles de
Madame votre grand'mère. Son Proudhon ne me quitte pas.

Un officier, grand, beau, majestueux, déboucha à pas lents et solennels
d'un escalier. Saint-Loup le salua et immobilisa la perpétuelle
instabilité de son corps le temps de tenir la main à la hauteur du képi.
Mais il l'y avait précipitée avec tant de force, se redressant d'un
mouvement si sec, et, aussitôt le salut fini, la fit retomber par un
déclanchement si brusque en changeant toutes les positions de l'épaule,
de la jambe et du monocle, que ce moment fut moins d'immobilité que
d'une vibrante tension où se neutralisaient les mouvements excessifs
qui venaient de se produire et ceux qui allaient commencer. Cependant
l'officier, sans se rapprocher, calme, bienveillant, digne, impérial,
représentant en somme tout l'opposé de Saint-Loup, leva, lui aussi, mais
sans se hâter, la main vers son képi.

--Il faut que je dise un mot au capitaine, me chuchota Saint-Loup; soyez
assez gentil pour aller m'attendre dans ma chambre, c'est la seconde à
droite, au troisième étage, je vous rejoins dans un moment.

Et, partant au pas de charge, précédé de son monocle qui volait en tous
sens, il marcha droit vers le digne et lent capitaine dont on amenait à
ce moment le cheval et qui, avant de se préparer à y monter, donnait
quelques ordres avec une noblesse de gestes étudiée comme dans quelque
tableau historique et s'il allait partir pour une bataille du premier
Empire, alors qu'il rentrait simplement chez lui, dans la demeure qu'il
avait louée pour le temps qu'il resterait à Doncières et qui était sise
sur une place, nommée, comme par une ironie anticipée à l'égard de ce
napoléonide, Place de la République! Je m'engageai dans l'escalier,
manquant à chaque pas de glisser sur ces marches cloutées, apercevant
des chambrées aux murs nus, avec le double alignement des lits et des
paquetages. On m'indiqua la chambre de Saint-Loup. Je restai un instant
devant sa porte fermée, car j'entendais remuer; on bougeait une chose,
on en laissait tomber une autre; je sentais que la chambre n'était pas
vide et qu'il y avait quelqu'un. Mais ce n'était que le feu allumé qui
brûlait. Il ne pouvait pas se tenir tranquille, il déplaçait les bûches
et fort maladroitement. J'entrai; il en laissa rouler une, en fit fumer
une autre. Et même quand il ne bougeait pas, comme les gens vulgaires il
faisait tout le temps entendre des bruits qui, du moment que je voyais
monter la flamme, se montraient à moi des bruits de feu, mais que, si
j'eusse été de l'autre côté du mur, j'aurais cru venir de quelqu'un qui
se mouchait et marchait. Enfin, je m'assis dans la chambre. Des tentures
de liberty et de vieilles étoffes allemandes du XVIIIe siècle la
préservaient de l'odeur qu'exhalait le reste du bâtiment, grossière,
fade et corruptible comme celle du pain bis. C'est là, dans cette
chambre charmante, que j'eusse dîné et dormi avec bonheur et avec calme.
Saint-Loup y semblait presque présent grâce aux livres de travail qui
étaient sur sa table à côté des photographies parmi lesquelles je
reconnus la mienne et celle de Mme de Guermantes, grâce au feu qui avait
fini par s'habituer à la cheminée et, comme une bête couchée en une
attente ardente, silencieuse et fidèle, laissait seulement de temps à
autre tomber une braise qui s'émiettait, ou léchait d'une flamme la
paroi de la cheminée. J'entendais le tic tac de la montre de Saint-Loup,
laquelle ne devait pas être bien loin de moi. Ce tic tac changeait de
place à tout moment, car je ne voyais pas la montre; il me semblait
venir de derrière moi, de devant, d'à droite, d'à gauche, parfois
s'éteindre comme s'il était très loin. Tout d'un coup je découvris la
montre sur la table. Alors j'entendis le tic tac en un lieu fixe d'où il
ne bougea plus. Je croyais l'entendre à cet endroit-là; je ne l'y
entendais pas, je l'y voyais, les sons n'ont pas de lieu. Du moins les
rattachons-nous à des mouvements et par là ont-ils l'utilité de nous
prévenir de ceux-ci, de paraître les rendre nécessaires et naturels.
Certes il arrive quelquefois qu'un malade auquel on a hermétiquement
bouché les oreilles n'entende plus le bruit d'un feu pareil à celui qui
rabâchait en ce moment dans la cheminée de Saint-Loup, tout en
travaillant à faire des tisons et des cendres qu'il laissait ensuite
tomber dans sa corbeille, n'entende pas non plus le passage des tramways
dont la musique prenait son vol, à intervalles réguliers, sur la
grand'place de Doncières. Alors que le malade lise, et les pages se
tourneront silencieusement comme si elles étaient feuilletées par un
dieu. La lourde rumeur d'un bain qu'on prépare s'atténue, s'allège et
s'éloigne comme un gazouillement céleste. Le recul du bruit, son
amincissement, lui ôtent toute puissance agressive à notre égard;
affolés tout à l'heure par des coups de marteau qui semblaient ébranler
le plafond sur notre tête, nous nous plaisons maintenant à les
recueillir, légers, caressants, lointains comme un murmure de feuillages
jouant sur la route avec le zéphir. On fait des réussites avec des
cartes qu'on n'entend pas, si bien qu'on croit ne pas les avoir remuées,
qu'elles bougent d'elles-mêmes et, allant au-devant de notre désir de
jouer avec elles, se sont mises à jouer avec nous. Et à ce propos on
peut se demander si pour l'Amour (ajoutons même à l'Amour l'amour de la
vie, l'amour de la gloire, puisqu'il y a, paraît-il, des gens qui
connaissent ces deux derniers sentiments) on ne devrait pas agir comme
ceux qui, contre le bruit, au lieu d'implorer qu'il cesse, se bouchent
les oreilles; et, à leur imitation, reporter notre attention, notre
défensive, en nous-même, leur donner comme objet à réduire, non pas
l'être extérieur que nous aimons, mais notre capacité de souffrir par
lui.

Pour revenir au son, qu'on épaississe encore les boules qui ferment le
conduit auditif, elles obligent au pianissimo la jeune fille qui jouait
au-dessus de notre tête un air turbulent; qu'on enduise une de ces
boules d'une matière grasse, aussitôt son despotisme est obéi par toute
la maison, ses lois mêmes s'étendent au dehors. Le pianissimo ne suffit
plus, la boule fait instantanément fermer le clavier et la leçon de
musique est brusquement finie; le monsieur qui marchait sur notre tête
cesse d'un seul coup sa ronde; la circulation des voitures et des
tramways est interrompue comme si on attendait un Chef d'État. Et cette
atténuation des sons trouble même quelquefois le sommeil au lieu de le
protéger. Hier encore les bruits incessants, en nous décrivant d'une
façon continue les mouvements dans la rue et dans la maison, finissaient
par nous endormir comme un livre ennuyeux; aujourd'hui, à la surface de
silence étendue sur notre sommeil, un heurt plus fort que les autres
arrive à se faire entendre, léger comme un soupir, sans lien avec aucun
autre son, mystérieux; et la demande d'explication qu'il exhale suffit à
nous éveiller. Que l'on retire pour un instant au malade les cotons
superposés à son tympan, et soudain la lumière, le plein soleil du son
se montre de nouveau, aveuglant, renaît dans l'univers; à toute vitesse
rentre le peuple des bruits exilés; on assiste, comme si elles étaient
psalmodiées par des anges musiciens, à la résurrection des voix. Les
rues vides sont remplies pour un instant par les ailes rapides et
successives des tramways chanteurs. Dans la chambre elle-même, le malade
vient de créer, non pas, comme Prométhée, le feu, mais le bruit du feu.
Et en augmentant, en relâchant les tampons d'ouate, c'est comme si on
faisait jouer alternativement l'une et l'autre des deux pédales qu'on a
ajoutées à la sonorité du monde extérieur.

Seulement il y aussi des suppressions de bruits qui ne sont pas
momentanées. Celui qui est devenu entièrement sourd ne peut même pas
faire chauffer auprès de lui une bouillotte de lait sans devoir guetter
des yeux, sur le couvercle ouvert, le reflet blanc, hyperboréen, pareil
à celui d'une tempête de neige et qui est le signe prémonitoire auquel
il est sage d'obéir en retirant, comme le Seigneur arrêtant les flots,
les prises électriques; car déjà l'oeuf ascendant et spasmodique du lait
qui bout accomplit sa crue en quelques soulèvements obliques, enfle,
arrondit quelques voiles à demi chavirées qu'avait plissées la crème,
en lance dans la tempête une en nacre et que l'interruption des
courants, si l'orage électrique est conjuré à temps, fera toutes
tournoyer sur elles-mêmes et jettera à la dérive, changées en pétales de
magnolia. Mais si le malade n'avait pas pris assez vite les précautions
nécessaires, bientôt ses livres et sa montre engloutis, émergeant à
peine d'une mer blanche après ce mascaret lacté, il serait obligé
d'appeler au secours sa vieille bonne qui, fût-il lui-même un homme
politique illustre ou un grand écrivain, lui dirait qu'il n'a pas plus
de raison qu'un enfant de cinq ans. A d'autres moments, dans la chambre
magique, devant la porte fermée, une personne qui n'était pas là tout à
l'heure a fait son apparition, c'est un visiteur qu'on n'a pas entendu
entrer et qui fait seulement des gestes comme dans un de ces petits
théâtres de marionnettes, si reposants pour ceux qui ont pris en dégoût
le langage parlé. Et pour ce sourd total, comme la perte d'un sens
ajoute autant de beauté au monde que ne fait son acquisition, c'est avec
délices qu'il se promène maintenant sur une Terre presque édénique où le
son n'a pas encore été créé. Les plus hautes cascades déroulent pour ses
yeux seuls leur nappe de cristal, plus calmes que la mer immobile, comme
des cataractes du Paradis. Comme le bruit était pour lui, avant sa
surdité, la forme perceptible que revêtait la cause d'un mouvement, les
objets remués sans bruit semblent l'être sans cause; dépouillés de toute
qualité sonore, ils montrent une activité spontanée, ils semblent vivre;
ils remuent, s'immobilisent, prennent feu d'eux-mêmes. D'eux-mêmes ils
s'envolent comme les monstres ailés de la préhistoire. Dans la maison
solitaire et sans voisins du sourd, le service qui, avant que
l'infirmité fût complète, montrait déjà plus de réserve, se faisait
silencieusement, est assuré maintenant, avec quelque chose de
subreptice, par des muets, ainsi qu'il arrive pour un roi de féerie.
Comme sur la scène encore, le monument que le sourd voit de sa
fenêtre--caserne, église, mairie--n'est qu'un décor. Si un jour il vient
à s'écrouler, il pourra émettre un nuage de poussière et des décombres
visibles; mais moins matériel même qu'un palais de théâtre dont il n'a
pourtant pas la minceur, il tombera dans l'univers magique sans que la
chute de ses lourdes pierres de taille ternisse de la vulgarité d'aucun
bruit la chasteté du silence.

Celui, bien plus relatif, qui régnait dans la petite chambre militaire
où je me trouvais depuis un moment, fut rompu. La porte s'ouvrit, et
Saint-Loup, laissant tomber son monocle, entra vivement.

--Ah! Robert, qu'on est bien chez vous, lui dis-je; comme il serait bon
qu'il fût permis d'y dîner et d'y coucher!

Et en effet, si cela n'avait pas été défendu, quel repos sans tristesse
j'aurais goûté là, protégé par cette atmosphère de tranquillité, de
vigilance et de gaieté qu'entretenaient mille volontés réglées et sans
inquiétude, mille esprits insouciants, dans cette grande communauté
qu'est une caserne où, le temps ayant pris la forme de l'action, la
triste cloche des heures était remplacée par la même joyeuse fanfare de
ces appels dont était perpétuellement tenu en suspens sur les pavés de
la ville, émietté et pulvérulent, le souvenir sonore;--voix sûre d'être
écoutée, et musicale, parce qu'elle n'était pas seulement le
commandement de l'autorité à l'obéissance mais aussi de la sagesse au
bonheur.

--Ah! vous aimeriez mieux coucher ici près de moi que de partir seul à
l'hôtel, me dit Saint-Loup en riant.

--Oh! Robert, vous êtes cruel de prendre cela avec ironie, lui dis-je,
puisque vous savez que c'est impossible et que je vais tant souffrir
là-bas.

--Eh bien! vous me flattez, me dit-il, car j'ai justement eu, de
moi-même, cette idée que vous aimeriez mieux rester ici ce soir. Et
c'est précisément cela que j'étais allé demander au capitaine.

--Et il a permis? m'écriai-je.

--Sans aucune difficulté.

--Oh! je l'adore!

--Non, c'est trop. Maintenant laissez-moi appeler mon ordonnance pour
qu'il s'occupe de notre dîner, ajouta-t-il, pendant que je me détournais
pour cacher mes larmes.

Plusieurs fois entrèrent l'un ou l'autre des camarades de Saint-Loup. Il
les jetait à la porte.

--Allons, fous le camp.

Je lui demandais de les laisser rester.

--Mais non, ils vous assommeraient: ce sont des êtres tout à fait
incultes, qui ne peuvent parler que courses, si ce n'est pansage. Et
puis, même pour moi, ils me gâteraient ces instants si précieux que j'ai
tant désirés. Remarquez que si je parle de la médiocrité de mes
camarades, ce n'est pas que tout ce qui est militaire manque
d'intellectualité. Bien loin de là. Nous avons un commandant qui est un
homme admirable. Il a fait un cours où l'histoire militaire est traitée
comme une démonstration, comme une espèce d'algèbre. Même
esthétiquement, c'est d'une beauté tour à tour inductive et déductive à
laquelle vous ne seriez pas insensible.

--Ce n'est pas le capitaine qui m'a permis de rester ici?

--Non, Dieu merci, car l'homme que vous «adorez» pour peu de chose est
le plus grand imbécile que la terre ait jamais porté. Il est parfait
pour s'occuper de l'ordinaire et de la tenue de ses hommes; il passe des
heures avec le maréchal des logis chef et le maître tailleur. Voilà sa
mentalité. Il méprise d'ailleurs beaucoup, comme tout le monde,
l'admirable commandant dont je vous parle. Personne ne fréquente
celui-là, parce qu'il est franc-maçon et ne va pas à confesse. Jamais le
Prince de Borodino ne recevrait chez lui ce petit bourgeois. Et c'est
tout de même un fameux culot de la part d'un homme dont
l'arrière-grand-père était un petit fermier et qui, sans les guerres de
Napoléon, serait probablement fermier aussi. Du reste il se rend bien un
peu compte de la situation ni chair ni poisson qu'il a dans la société.
Il va à peine au Jockey, tant il y est gêné, ce prétendu prince, ajouta
Robert, qui, ayant été amené par un même esprit d'imitation à adopter
les théories sociales de ses maîtres et les préjugés mondains de ses
parents, unissait, sans s'en rendre compte, à l'amour de la démocratie
le dédain de la noblesse d'Empire.

Je regardais la photographie de sa tante et la pensée que Saint-Loup
possédant cette photographie, il pourrait peut-être me la donner, me fit
le chérir davantage et souhaiter de lui rendre mille services qui me
semblaient peu de choses en échange d'elle. Car cette photographie
c'était comme une rencontre de plus ajoutée à celles que j'avais déjà
faites de Mme de Guermantes; bien mieux, une rencontre prolongée, comme
si, par un brusque progrès dans nos relations, elle s'était arrêtée
auprès de moi, en chapeau de jardin, et m'avait laissé pour la première
fois regarder à loisir ce gras de joue, ce tournant de nuque, ce coin de
sourcils (jusqu'ici voilés pour moi par la rapidité de son passage,
l'étourdissement de mes impressions, l'inconsistance du souvenir); et
leur contemplation, autant que celle de la gorge et des bras d'une femme
que je n'aurais jamais vue qu'en robe montante, m'était une voluptueuse
découverte, une faveur. Ces lignes qu'il me semblait presque défendu de
regarder, je pourrais les étudier là comme dans un traité de la seule
géométrie qui eût de la valeur pour moi. Plus tard, en regardant Robert,
je m'aperçus que lui aussi était un peu comme une photographie de sa
tante, et par un mystère presque aussi émouvant pour moi puisque, si sa
figure à lui n'avait pas été directement produite par sa figure à elle,
toutes deux avaient cependant une origine commune. Les traits de la
duchesse de Guermantes qui étaient épinglés dans ma vision de Combray,
le nez en bec de faucon, les yeux perçants, semblaient avoir servi aussi
à découper--dans un autre exemplaire analogue et mince d'une peau trop
fine--la figure de Robert presque superposable à celle de sa tante. Je
regardais sur lui avec envie ces traits caractéristiques des Guermantes,
de cette race restée si particulière au milieu du monde, où elle ne se
perd pas et où elle reste isolée dans sa gloire divinement
ornithologique, car elle semble issue, aux âges de la mythologie, de
l'union d'une déesse et d'un oiseau.

Robert, sans en connaître les causes, était touché de mon
attendrissement. Celui-ci d'ailleurs s'augmentait du bien-être causé par
la chaleur du feu et par le vin de Champagne qui faisait perler en même
temps des gouttes de sueur à mon front et des larmes à mes yeux; il
arrosait des perdreaux; je les mangeais avec l'émerveillement d'un
profane, de quelque sorte qu'il soit, quand il trouve dans une certaine
vie qu'il ne connaissait pas ce qu'il avait cru qu'elle excluait (par
exemple d'un libre penseur faisant un dîner exquis dans un presbytère).
Et le lendemain matin en m'éveillant, j'allai jeter par la fenêtre de
Saint-Loup qui, située fort haut, donnait sur tout le pays, un regard de
curiosité pour faire la connaissance de ma voisine, la campagne, que je
n'avais pas pu apercevoir la veille, parce que j'étais arrivé trop tard,
à l'heure où elle dormait déjà dans la nuit. Mais de si bonne heure
qu'elle fût éveillée, je ne la vis pourtant en ouvrant la croisée, comme
on la voit d'une fenêtre de château, du côté de l'étang, qu'emmitouflée
encore dans sa douce et blanche robe matinale de brouillard qui ne me
laissait presque rien distinguer. Mais je savais qu'avant que les
soldats qui s'occupaient des chevaux dans la cour eussent fini leur
pansage, elle l'aurait dévêtue. En attendant je ne pouvais voir qu'une
maigre colline, dressant tout contre le quartier son dos déjà dépouillé
d'ombre, grêle et rugueux. A travers les rideaux ajourés de givre, je ne
quittais pas des yeux cette étrangère qui me regardait pour la première
fois. Mais quand j'eus pris l'habitude de venir au quartier, la
conscience que la colline était là, plus réelle par conséquent, même
quand je ne la voyais pas, que l'hôtel de Balbec, que notre maison de
Paris auxquels je pensais comme à des absents, comme à des morts,
c'est-à-dire sans plus guère croire à leur existence, fit que, même sans
que je m'en rendisse compte, sa forme réverbérée se profila toujours sur
les moindres impressions que j'eus à Doncières et, pour commencer par ce
matin-là, sur la bonne impression de chaleur que me donna le chocolat
préparé par l'ordonnance de Saint-Loup dans cette chambre confortable
qui avait l'air d'un centre optique pour regarder la colline (l'idée de
faire autre chose que la regarder et de s'y promener étant rendue
impossible par ce même brouillard qu'il y avait). Imbibant la forme de
la colline, associé au goût du chocolat et à toute la trame de mes
pensées d'alors, ce brouillard, sans que je pensasse le moins du monde à
lui, vint mouiller toutes mes pensées de ce temps-là, comme tel or
inaltérable et massif était resté allié à mes impressions de Balbec, ou
comme la présence voisine des escaliers extérieurs de grès noirâtre
donnait quelque grisaille à mes impressions de Combray. Il ne persista
d'ailleurs pas tard dans la matinée, le soleil commença par user
inutilement contre lui quelques flèches qui le passementèrent de
brillants puis en eurent raison. La colline put offrir sa croupe grise
aux rayons qui, une heure plus tard, quand je descendis dans la ville,
donnaient aux rouges des feuilles d'arbres, aux rouges et aux bleus des
affiches électorales posées sur les murs une exaltation qui me soulevait
moi-même et me faisait battre, en chantant, les pavés sur lesquels je me
retenais pour ne pas bondir de joie.

Mais, dès le second jour, il me fallut aller coucher à l'hôtel. Et je
savais d'avance que fatalement j'allais y trouver la tristesse. Elle
était comme un arome irrespirable que depuis ma naissance exhalait pour
moi toute chambre nouvelle, c'est-à-dire toute chambre: dans celle que
j'habitais d'ordinaire, je n'étais pas présent, ma pensée restait
ailleurs et à sa place envoyait seulement l'habitude. Mais je ne pouvais
charger cette servante moins sensible de s'occuper de mes affaires dans
un pays nouveau, où je la précédais, où j'arrivais seul, où il me
fallait faire entrer en contact avec les choses ce «Moi» que je ne
retrouvais qu'à des années d'intervalles, mais toujours le même, n'ayant
pas grandi depuis Combray, depuis ma première arrivée à Balbec,
pleurant, sans pouvoir être consolé, sur le coin d'une malle défaite.

Or, je m'étais trompé. Je n'eus pas le temps d'être triste, car je ne
fus pas un instant seul. C'est qu'il restait du palais ancien un
excédent de luxe, inutilisable dans un hôtel moderne, et qui, détaché de
toute affectation pratique, avait pris dans son désoeuvrement une sorte
de vie: couloirs revenant sur leurs pas, dont on croisait à tous moments
les allées et venues sans but, vestibules longs comme des corridors et
ornés comme des salons, qui avaient plutôt l'air d'habiter là que de
faire partie de l'habitation, qu'on n'avait pu faire entrer dans aucun
appartement, mais qui rôdaient autour du mien et vinrent tout de suite
m'offrir leur compagnie--sorte de voisins oisifs, mais non bruyants, de
fantômes subalternes du passé à qui on avait concédé de demeurer sans
bruit à la porte des chambres qu'on louait, et qui chaque fois que je
les trouvais sur mon chemin se montraient pour moi d'une prévenance
silencieuse. En somme, l'idée d'un logis, simple contenant de notre
existence actuelle et nous préservant seulement du froid, de la vue des
autres, était absolument inapplicable à cette demeure, ensemble de
pièces, aussi réelles qu'une colonie de personnes, d'une vie il est vrai
silencieuse, mais qu'on était obligé de rencontrer, d'éviter,
d'accueillir, quand on rentrait. On tâchait de ne pas déranger et on ne
pouvait regarder sans respect le grand salon qui avait pris, depuis le
XVIIIe siècle, l'habitude de s'étendre entre ses appuis de vieil or,
sous les nuages de son plafond peint. Et on était pris d'une curiosité
plus familière pour les petites pièces qui, sans aucun souci de la
symétrie, couraient autour de lui, innombrables, étonnées, fuyant en
désordre jusqu'au jardin où elles descendaient si facilement par trois
marches ébréchées.

Si je voulais sortir ou rentrer sans prendre l'ascenseur ni être vu dans
le grand escalier, un plus petit, privé, qui ne servait plus, me tendait
ses marches si adroitement posées l'une tout près de l'autre, qu'il
semblait exister dans leur gradation une proportion parfaite du genre de
celles qui dans les couleurs, dans les parfums, dans les saveurs,
viennent souvent émouvoir en nous une sensualité particulière. Mais
celle qu'il y a à monter et à descendre, il m'avait fallu venir ici pour
la connaître, comme jadis dans une station alpestre pour savoir que
l'acte, habituellement non perçu, de respirer, peut être une constante
volupté. Je reçus cette dispense d'effort que nous accordent seules les
choses dont nous avons un long usage, quand je posai mes pieds pour la
première fois sur ces marches, familières avant d'être connues, comme si
elles possédaient, peut-être déposée, incorporée en elles par les
maîtres d'autrefois qu'elles accueillaient chaque jour, la douceur
anticipée d'habitudes que je n'avais pas contractées encore et qui même
ne pourraient que s'affaiblir quand elles seraient devenues miennes.
J'ouvris une chambre, la double porte se referma derrière moi, la
draperie fit entrer un silence sur lequel je me sentis comme une sorte
d'enivrante royauté; une cheminée de marbre ornée de cuivres ciselés,
dont on aurait eu tort de croire qu'elle ne savait que représenter l'art
du Directoire, me faisait du feu, et un petit fauteuil bas sur pieds
m'aida à me chauffer aussi confortablement que si j'eusse été assis sur
le tapis. Les murs étreignaient la chambre, la séparant du reste du
monde et, pour y laisser entrer, y enfermer ce qui la faisait complète,
s'écartaient devant la bibliothèque, réservaient l'enfoncement du lit
des deux côtés duquel des colonnes soutenaient légèrement le plafond
surélevé de l'alcôve. Et la chambre était prolongée dans le sens de la
profondeur par deux cabinets aussi larges qu'elle, dont le dernier
suspendait à son mur, pour parfumer le recueillement qu'on y vient
chercher, un voluptueux rosaire de grains d'iris; les portes, si je les
laissais ouvertes pendant que je me retirais dans ce dernier retrait, ne
se contentaient pas de le tripler, sans qu'il cessât d'être harmonieux,
et ne faisaient pas seulement goûter à mon regard le plaisir de
l'étendue après celui de la concentration, mais encore ajoutaient, au
plaisir de ma solitude, qui restait inviolable et cessait d'être
enclose, le sentiment de la liberté. Ce réduit donnait sur une cour,
belle solitaire que je fus heureux d'avoir pour voisine quand, le
lendemain matin, je la découvris, captive entre ses hauts murs où ne
prenait jour aucune fenêtre, et n'ayant que deux arbres jaunis qui
suffisaient à donner une douceur mauve au ciel pur.

Avant de me coucher, je voulus sortir de ma chambre pour explorer tout
mon féerique domaine. Je marchai en suivant une longue galerie qui me
fit successivement hommage de tout ce qu'elle avait à m'offrir si je
n'avais pas sommeil, un fauteuil placé dans un coin, une épinette, sur
une console un pot de faïence bleu rempli de cinéraires, et dans un
cadre ancien le fantôme d'une dame d'autrefois aux cheveux poudrés mêlés
de fleurs bleues et tenant à la main un bouquet d'oeillets. Arrivé au
bout, son mur plein où ne s'ouvrait aucune porte me dit naïvement:
«Maintenant il faut revenir, mais tu vois, tu es chez toi», tandis que
le tapis moelleux ajoutait pour ne pas demeurer en reste que, si je ne
dormais pas cette nuit, je pourrais très bien venir nu-pieds, et que les
fenêtres sans volets qui regardaient la campagne m'assuraient qu'elles
passeraient une nuit blanche et qu'en venant à l'heure que je voudrais
je n'avais à craindre de réveiller personne. Et derrière une tenture je
surpris seulement un petit cabinet qui, arrêté par la muraille et ne
pouvant se sauver, s'était caché là, tout penaud, et me regardait avec
effroi de son oeil-de-boeuf rendu bleu par le clair de lune. Je me
couchai, mais la présence de l'édredon, des colonnettes, de la petite
cheminée, en mettant mon attention à un cran où elle n'était pas à
Paris, m'empêcha de me livrer au traintrain habituel de mes rêvasseries.
Et comme c'est cet état particulier de l'attention qui enveloppe le
sommeil et agit sur lui, le modifie, le met de plain-pied avec telle ou
telle série de nos souvenirs, les images qui remplirent mes rêves, cette
première nuit, furent empruntées à une mémoire entièrement distincte de
celle que mettait d'habitude à contribution mon sommeil. Si j'avais été
tenté en dormant de me laisser réentraîner vers ma mémoire coutumière,
le lit auquel je n'étais pas habitué, la douce attention que j'étais
obligé de prêter à mes positions quand je me retournais, suffisaient à
rectifier ou à maintenir le fil nouveau de mes rêves. Il en est du
sommeil comme de la perception du monde extérieur. Il suffit d'une
modification dans nos habitudes pour le rendre poétique, il suffit qu'en
nous déshabillant nous nous soyons endormi sans le vouloir sur notre
lit, pour que les dimensions du sommeil soient changées et sa beauté
sentie. On s'éveille, on voit quatre heures à sa montre, ce n'est que
quatre heures du matin, mais nous croyons que toute la journée s'est
écoulée, tant ce sommeil de quelques minutes et que nous n'avions pas
cherché nous a paru descendu du ciel, en vertu de quelque droit divin,
énorme et plein comme le globe d'or d'un empereur. Le matin, ennuyé de
penser que mon grand-père était prêt et qu'on m'attendait pour partir du
côté de Méséglise, je fus éveillé par la fanfare d'un régiment qui tous
les jours passa sous mes fenêtres. Mais deux ou trois fois--et je le
dis, car on ne peut bien décrire la vie des hommes si on ne la fait
baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la
contourne comme une presqu'île est cernée par la mer--le sommeil
interposé fut en moi assez résistant pour soutenir le choc de la
musique, et je n'entendis rien. Les autres jours il céda un instant;
mais encore veloutée d'avoir dormi, ma conscience, comme ces organes
préalablement anesthésiés, par qui une cautérisation, restée d'abord
insensible, n'est perçue que tout à fait à sa fin et comme une légère
brûlure, n'était touchée qu'avec douceur par les pointes aiguës des
fifres qui la caressaient d'un vague et frais gazouillis matinal; et
après cette étroite interruption où le silence s'était fait musique, il
reprenait avec mon sommeil avant même que les dragons eussent fini de
passer, me dérobant les dernières gerbes épanouies du bouquet
jaillissant et sonore. Et la zone de ma conscience que ses tiges
jaillissantes avaient effleurée était si étroite, si circonvenue de
sommeil, que plus tard, quand Saint-Loup me demandait si j'avais entendu
la musique, je n'étais pas plus certain que le son de la fanfare n'eût
pas été aussi imaginaire que celui que j'entendais dans le jour s'élever
après le moindre bruit au-dessus des pavés de la ville. Peut-être ne
l'avais-je entendu qu'en un rêve, par la crainte d'être réveillé, ou au
contraire de ne pas l'être et de ne pas voir le défilé. Car souvent
quand je restais endormi au moment où j'avais pensé au contraire que le
bruit m'aurait réveillé, pendant une heure encore je croyais l'être,
tout en sommeillant, et je me jouais à moi-même en minces ombres sur
l'écran de mon sommeil les divers spectacles auxquels il m'empêchait,
mais auxquels j'avais l'illusion d'assister.

Ce qu'on aurait fait le jour, il arrive en effet, le sommeil venant,
qu'on ne l'accomplisse qu'en rêve, c'est-à-dire après l'inflexion de
l'ensommeillement, en suivant une autre voie qu'on n'eût fait éveillé.
La même histoire tourne et a une autre fin. Malgré tout, le monde dans
lequel on vit pendant le sommeil est tellement différent, que ceux qui
ont de la peine à s'endormir cherchent avant tout à sortir du nôtre.
Après avoir désespérément, pendant des heures, les yeux clos, roulé des
pensées pareilles à celles qu'ils auraient eues les yeux ouverts, ils
reprennent courage s'ils s'aperçoivent que la minute précédente a été
toute alourdie d'un raisonnement en contradiction formelle avec les lois
de la logique et l'évidence du présent, cette courte «absence»
signifiant que la porte est ouverte par laquelle ils pourront peut-être
s'échapper tout à l'heure de la perception du réel, aller faire une
halte plus ou moins loin de lui, ce qui leur donnera un plus ou moins
«bon» sommeil. Mais un grand pas est déjà fait quand on tourne le dos au
réel, quand on atteint les premiers antres où les «autosuggestions»
préparent comme des sorcières l'infernal fricot des maladies imaginaires
ou de la recrudescence des maladies nerveuses, et guettent l'heure où
les crises remontées pendant le sommeil inconscient se déclancheront
assez fortes pour le faire cesser.

Non loin de là est le jardin réservé où croissent comme des fleurs
inconnues les sommeils si différents les uns des autres, sommeil du
datura, du chanvre indien, des multiples extraits de l'éther, sommeil de
la belladone, de l'opium, de la valériane, fleurs qui restent closes
jusqu'au jour où l'inconnu prédestiné viendra les toucher, les épanouir,
et pour de longues heures dégager l'arome de leurs rêves particuliers en
un être émerveillé et surpris. Au fond du jardin est le couvent aux
fenêtres ouvertes où l'on entend répéter les leçons apprises avant de
s'endormir et qu'on ne saura qu'au réveil; tandis que, présage de
celui-ci, fait résonner son tic tac ce réveille-matin intérieur que
notre préoccupation a réglé si bien que, quand notre ménagère viendra
nous dire: il est sept heures, elle nous trouvera déjà prêt. Aux parois
obscures de cette chambre qui s'ouvre sur les rêves, et où travaille
sans cesse cet oubli des chagrins amoureux duquel est parfois
interrompue et défaite par un cauchemar plein de réminiscences la tâche
vite recommencée, pendent, même après qu'on est réveillé, les souvenirs
des songes, mais si enténébrés que souvent nous ne les apercevons pour
la première fois qu'en pleine après-midi quand le rayon d'une idée
similaire vient fortuitement les frapper; quelques-uns déjà,
harmonieusement clairs pendant qu'on dormait, mais devenus si
méconnaissables que, ne les ayant pas reconnus, nous ne pouvons que nous
hâter de les rendre à la terre, ainsi que des morts trop vite décomposés
ou que des objets si gravement atteints et près de la poussière que le
restaurateur le plus habile ne pourrait leur rendre une forme, et rien
en tirer. Près de la grille est la carrière où les sommeils profonds
viennent chercher des substances qui imprègnent la tête d'enduits si
durs que, pour éveiller le dormeur, sa propre volonté est obligée, même
dans un matin d'or, de frapper à grands coups de hache, comme un jeune
Siegfried. Au delà encore sont les cauchemars dont les médecins
prétendent stupidement qu'ils fatiguent plus que l'insomnie, alors
qu'ils permettent au contraire au penseur de s'évader de l'attention;
les cauchemars avec leurs albums fantaisistes, où nos parents qui sont
morts viennent de subir un grave accident qui n'exclut pas une guérison
prochaine. En attendant nous les tenons dans une petite cage à rats, où
ils sont plus petits que des souris blanches et, couverts de gros
boutons rouges, plantés chacun d'une plume, nous tiennent des discours
cicéroniens. A côté de cet album est le disque tournant du réveil grâce
auquel nous subissons un instant l'ennui d'avoir à rentrer tout à
l'heure dans une maison qui est détruite depuis cinquante ans, et dont
l'image est effacée, au fur et à mesure que le sommeil s'éloigne, par
plusieurs autres, avant que nous arrivions à celle qui ne se présente
qu'une fois le disque arrêté et qui coïncide avec celle que nous verrons
avec nos yeux ouverts.

Quelquefois je n'avais rien entendu, étant dans un de ces sommeils où
l'on tombe comme dans un trou duquel on est tout heureux d'être tiré un
peu plus tard, lourd, surnourri, digérant tout ce que nous ont apporté,
pareilles aux nymphes qui nourrissaient Hercule, ces agiles puissances
végétatives, à l'activité redoublée pendant que nous dormons.

On appelle cela un sommeil de plomb; il semble qu'on soit devenu
soi-même, pendant quelques instants après qu'un tel sommeil a cessé, un
simple bonhomme de plomb. On n'est plus personne. Comment, alors,
cherchant sa pensée, sa personnalité comme on cherche un objet perdu,
finit-on par retrouver son propre moi plutôt que tout autre? Pourquoi,
quand on se remet à penser, n'est-ce pas alors une autre personnalité
que l'antérieure qui s'incarne en nous? On ne voit pas ce qui dicte le
choix et pourquoi, entre les millions d'êtres humains qu'on pourrait
être, c'est sur celui qu'on était la veille qu'on met juste la main.
Qu'est-ce qui nous guide, quand il y a eu vraiment interruption (soit
que le sommeil ait été complet, ou les rêves, entièrement différents de
nous)? Il y a eu vraiment mort, comme quand le coeur a cessé de battre
et que des tractions rythmées de la langue nous raniment. Sans doute la
chambre, ne l'eussions-nous vue qu'une fois, éveille-t-elle des
souvenirs auxquels de plus anciens sont suspendus. Ou quelques-uns
dormaient-ils en nous-mêmes, dont nous prenons conscience? La
résurrection au réveil--après ce bienfaisant accès d'aliénation mentale
qu'est le sommeil--doit ressembler au fond à ce qui se passe quand on
retrouve un nom, un vers, un refrain oubliés. Et peut-être la
résurrection de l'âme après la mort est-elle concevable comme un
phénomène de mémoire.

Quand j'avais fini de dormir, attiré par le ciel ensoleillé, mais retenu
par la fraîcheur de ces derniers matins si lumineux et si froids où
commence l'hiver, pour regarder les arbres où les feuilles n'étaient
plus indiquées que par une ou deux touches d'or ou de rose qui
semblaient être restées en l'air, dans une trame invisible, je levais la
tête et tendais le cou tout en gardant le corps à demi caché dans mes
couvertures; comme une chrysalide en voie de métamorphose, j'étais une
créature double aux diverses parties de laquelle ne convenait pas le
même milieu; à mon regard suffisait de la couleur, sans chaleur; ma
poitrine par contre se souciait de chaleur et non de couleur. Je ne me
levais que quand mon feu était allumé et je regardais le tableau si
transparent et si doux de la matinée mauve et dorée à laquelle je venais
d'ajouter artificiellement les parties de chaleur qui lui manquaient,
tisonnant mon feu qui brûlait et fumait comme une bonne pipe et qui me
donnait comme elle eût fait un plaisir à la fois grossier parce qu'il
reposait sur un bien-être matériel et délicat parce que derrière lui
s'estompait une pure vision. Mon cabinet de toilette était tendu d'un
papier à fond d'un rouge violent que parsemaient des fleurs noires et
blanches, auxquelles il semble que j'aurais dû avoir quelque peine à
m'habituer. Mais elles ne firent que me paraître nouvelles, que me
forcer à entrer non en conflit mais en contact avec elles, que modifier
la gaieté et les chants de mon lever, elles ne firent que me mettre de
force au coeur d'une sorte de coquelicot pour regarder le monde, que je
voyais tout autre qu'à Paris, de ce gai paravent qu'était cette maison
nouvelle, autrement orientée que celle de mes parents et où affluait un
air pur. Certains jours, j'étais agité par l'envie de revoir ma
grand'mère ou par la peur qu'elle ne fût souffrante; ou bien c'était le
souvenir de quelque affaire laissée en train à Paris, et qui ne marchait
pas: parfois aussi quelque difficulté dans laquelle, même ici, j'avais
trouvé le moyen de me jeter. L'un ou l'autre de ces soucis m'avait
empêché de dormir, et j'étais sans force contre ma tristesse, qui en un
instant remplissait pour moi toute l'existence. Alors, de l'hôtel,
j'envoyais quelqu'un au quartier, avec un mot pour Saint-Loup: je lui
disais que si cela lui était matériellement possible--je savais que
c'était très difficile--il fût assez bon pour passer un instant. Au bout
d'une heure il arrivait; et en entendant son coup de sonnette je me
sentais délivré de mes préoccupations. Je savais, que si elles étaient
plus fortes que moi, il était plus fort qu'elles, et mon attention se
détachait d'elles et se tournait vers lui qui avait à décider. Il venait
d'entrer; et déjà il avait mis autour de moi le plein air où il
déployait tant d'activité depuis le matin, milieu vital fort différent
de ma chambre et auquel je m'adaptais immédiatement par des réactions
appropriées.

--J'espère que vous ne m'en voulez pas de vous avoir dérangé; j'ai
quelque chose qui me tourmente, vous avez dû le deviner.

--Mais non, j'ai pensé simplement que vous aviez envie de me voir et
j'ai trouvé ça très gentil. J'étais enchanté que vous m'ayez fait
demander. Mais quoi? ça ne va pas, alors? qu'est-ce qu'il y a pour votre
service?

Il écoutait mes explications, me répondait avec précision; mais avant
même qu'il eût parlé, il m'avait fait semblable à lui; à côté des
occupations importantes qui le faisaient si pressé, si alerte, si
content, les ennuis qui m'empêchaient tout à l'heure de rester un
instant sans souffrir me semblaient, comme à lui, négligeables; j'étais
comme un homme qui, ne pouvant ouvrir les yeux depuis plusieurs jours,
fait appeler un médecin lequel avec adresse et douceur lui écarte la
paupière, lui enlève et lui montre un grain de sable; le malade est
guéri et rassuré. Tous mes tracas se résolvaient en un télégramme que
Saint-Loup se chargeait de faire partir. La vie me semblait si
différente, si belle, j'étais inondé d'un tel trop-plein de force que je
voulais agir.

--Que faites-vous maintenant? disais-je à Saint-Loup.

--Je vais vous quitter, car on part en marche dans trois quarts d'heure
et on a besoin de moi.

--Alors ça vous a beaucoup gêné de venir?

--Non, ça ne m'a pas gêné, le capitaine a été très gentil, il a dit que
du moment que c'était pour vous il fallait que je vienne, mais enfin je
ne veux pas avoir l'air d'abuser.

--Mais si je me levais vite et si j'allais de mon côté à l'endroit où
vous allez manoeuvrer, cela m'intéresserait beaucoup, et je pourrais
peut-être causer avec vous dans les pauses.

--Je ne vous le conseille pas; vous êtes resté éveillé, vous vous êtes
mis martel en tête pour une chose qui, je vous assure, est sans aucune
conséquence, mais maintenant qu'elle ne vous agite plus, retournez-vous
sur votre oreiller et dormez, ce qui sera excellent contre la
déminéralisation de vos cellules nerveuses; ne vous endormez pas trop
vite parce que notre garce de musique va passer sous vos fenêtres; mais
aussitôt après, je pense que vous aurez la paix, et nous nous reverrons
ce soir à dîner.

Mais un peu plus tard j'allai souvent voir le régiment faire du service
en campagne, quand je commençai à m'intéresser aux théories militaires
que développaient à dîner les amis de Saint-Loup et que cela devint le
désir de mes journées de voir de plus près leurs différents chefs, comme
quelqu'un qui fait de la musique sa principale étude et vit dans les
concerts a du plaisir à fréquenter les cafés où l'on est mêlé à la vie
des musiciens de l'orchestre. Pour arriver au terrain de manoeuvres il
me fallait faire de grandes marches. Le soir, après le dîner, l'envie de
dormir faisait par moments tomber ma tête comme un vertige. Le
lendemain, je m'apercevais que je n'avais pas plus entendu la fanfare,
qu'à Balbec, le lendemain des soirs où Saint-Loup m'avait emmené dîner à
Rivebelle, je n'avais entendu le concert de la plage. Et au moment où je
voulais me lever, j'en éprouvais délicieusement l'incapacité; je me
sentais attaché à un sol invisible et profond par les articulations, que
la fatigue me rendait sensibles, de radicelles musculeuses et
nourricières. Je me sentais plein de force, la vie s'étendait plus
longue devant moi; c'est que j'avais reculé jusqu'aux bonnes fatigues de
mon enfance à Combray, le lendemain des jours où nous nous étions
promenés du côté de Guermantes. Les poètes prétendent que nous
retrouvons un moment ce que nous avons jadis été en rentrant dans telle
maison, dans un tel jardin où nous avons vécu jeunes. Ce sont là
pèlerinages fort hasardeux et à la suite desquels on compte autant de
déceptions que de succès. Les lieux fixes, contemporains d'années
différentes, c'est en nous-même qu'il vaut mieux les trouver. C'est à
quoi peuvent, dans une certaine mesure, nous servir une grande fatigue
que suit une bonne nuit. Celles-là du moins, pour nous faire descendre
dans les galeries les plus souterraines du sommeil, où aucun reflet de
la veille, aucune lueur de mémoire n'éclairent plus le monologue
intérieur, si tant est que lui-même n'y cesse pas, retournent si bien le
sol et le tuf de notre corps qu'elles nous font retrouver, là où nos
muscles plongent et tordent leurs ramifications et aspirent la vie
nouvelle, le jardin où nous avons été enfant. Il n'y a pas besoin de
voyager pour le revoir, il faut descendre pour le retrouver. Ce qui a
couvert la terre n'est plus sur elle, mais dessous; l'excursion ne
suffit pas pour visiter la ville morte, les fouilles sont nécessaires.
Mais on verra combien certaines impressions fugitives et fortuites
ramènent bien mieux encore vers le passé, avec une précision plus fine,
d'un vol plus léger, plus immatériel, plus vertigineux, plus
infaillible, plus immortel, que ces dislocations organiques.

Quelquefois ma fatigue était plus grande encore: j'avais, sans pouvoir
me coucher, suivi les manoeuvres pendant plusieurs jours. Que le retour
à l'hôtel était alors béni! En entrant dans mon lit, il me semblait
avoir enfin échappé à des enchanteurs, à des sorciers, tels que ceux qui
peuplent les «romans» aimés de notre XVIIe siècle. Mon sommeil et ma
grasse matinée du lendemain n'étaient plus qu'un charmant conte de fées.
Charmant; bienfaisant peut-être aussi. Je me disais que les pires
souffrances ont leur lieu d'asile, qu'on peut toujours, à défaut de
mieux, trouver le repos. Ces pensées me menaient fort loin.

Les jours où il y avait repos et où Saint-Loup ne pouvait cependant pas
sortir, j'allais souvent le voir au quartier. C'était loin; il fallait
sortir de la ville, franchir le viaduc, des deux côtés duquel j'avais
une immense vue. Une forte brise soufflait presque toujours sur ces
hauts lieux, et emplissait les bâtiments construits sur trois côtés de
la cour qui grondaient sans cesse comme un antre des vents. Tandis que,
pendant qu'il était occupé à quelque service, j'attendais Robert, devant
la porte de sa chambre ou au réfectoire, en causant avec tels de ses
amis auxquels il m'avait présenté (et que je vins ensuite voir
quelquefois, même quand il ne devait pas être là), voyant par la
fenêtre, à cent mètres au-dessous de moi, la campagne dépouillée mais où
çà et là des semis nouveaux, souvent encore mouillés de pluie et
éclairés par le soleil, mettaient quelques bandes vertes d'un brillant
et d'une limpidité translucide d'émail, il m'arrivait d'entendre parler
de lui; et je pus bien vite me rendre compte combien il était aimé et
populaire. Chez plusieurs engagés, appartenant à d'autres escadrons,
jeunes bourgeois riches qui ne voyaient la haute société aristocratique
que du dehors et sans y pénétrer, la sympathie qu'excitait en eux ce
qu'ils savaient du caractère de Saint-Loup se doublait du prestige
qu'avait à leurs yeux le jeune homme que souvent, le samedi soir, quand
ils venaient en permission à Paris, ils avaient vu soup

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