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Le Speronare

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #8863 · 1,072,295 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Speronare
    
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Title: Le Speronare

Author: Alexandre Dumas


        
Release date: September 1, 2005 [eBook #8863]
                Most recently updated: May 31, 2013

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8863

Credits: Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SPERONARE ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
the Online Distributed Proofreading Team.










LE SPERONARE par ALEXANDRE DUMAS




LA SANTA-MARIA DI PIE DI GROTTA


Le soir même de notre arrivée à Naples, nous courûmes sur le port, Jadin et
moi, pour nous informer si par hasard quelque bâtiment, soit à vapeur, soit
à voiles, ne partait pas le lendemain pour la Sicile. Comme il n'est pas
dans les habitudes ordinaires des voyageurs d'aller à Naples pour y rester
quelques heures seulement, disons un mot des circonstances qui nous
forçaient de hâter notre départ.

Nous étions partis de Paris dans l'intention de parcourir toute l'Italie,
Sicile et Calabre comprises; et mettant religieusement ce projet à
exécution, nous avions déjà visité Nice, Gênes, Milan, Florence et Rome,
lorsqu'après un séjour de trois semaines dans cette dernière ville, j'eus
l'honneur de rencontrer chez monsieur le marquis de T..., chargé des
affaires de France, monsieur le comte de Ludorf, ambassadeur de Naples.
Comme je devais partir dans quelques jours pour cette ville, le marquis de
T... jugea convenable de me présenter à son honorable confrère, afin de
me faciliter d'avance les voies diplomatiques qui devaient m'ouvrir la
barrière de Terracine. Monsieur de Ludorf me reçut avec ce sourire vide et
froid qui n'engage à rien, ce qui n'empêcha point que deux jours après
je ne me crusse dans l'obligation de lui porter mes passeports moi-même.
Monsieur de Ludorf eut la bonté de me dire de déposer nos passeports dans
ses bureaux, et de repasser le surlendemain pour les reprendre. Comme nous
n'étions pas autrement pressés, attendu que les mesures sanitaires en
vigueur, à propos du choléra, prescrivaient une quarantaine de vingt-huit
jours, et que nous avions par conséquent près d'une semaine devant nous, je
pris congé de monsieur de Ludorf, me promettant bien de ne plus me laisser
présenter à aucun ambassadeur que je n'eusse pris auparavant sur lui les
renseignements les plus circonstanciés.

Les deux jours écoulés, je me présentai au bureau des passeports. J'y
trouvai un employé qui, avec les meilleures façons du monde, m'apprit que
quelques difficultés s'étant élevées au sujet de mon visa, il serait bon
que je m'adressasse à l'ambassadeur lui-même pour les faire lever. Force me
fut donc, quelque résolution contraire que j'eusse prise, de me présenter
de nouveau chez monsieur de Ludorf.

Je trouvai monsieur de Ludorf plus froid et plus compassé encore que
d'habitude; mais comme je pensai que ce serait probablement la dernière
fois que j'aurais l'honneur de le voir, je patientai. Il me fit signe de
m'asseoir; je pris un siège. Il y avait progrès sur la première fois: la
première fois il m'avait laissé debout.

--Monsieur, me dit-il avec un certain embarras, et en tirant les uns après
les autres les plis de son jabot, je suis désolé de vous dire que vous ne
pouvez aller à Naples,

--Comment cela? demandai-je, bien décidé à imposer à notre dialogue le ton
qui me plairait: est-ce que les chemins seraient mauvais, par hasard?

--Non, monsieur, les routes sont superbes, au contraire; mais vous avez le
malheur d'être porté sur la liste de ceux qui ne peuvent pas entrer dans le
royaume napolitain.

--Quelque honorable que soit cette distinction, monsieur l'ambassadeur,
repris-je en assortissant le ton aux paroles, comme elle briserait à la
moitié le voyage que je compte faire, ce qui ne serait pas sans quelque
désagrément pour moi, vous me permettrez d'insister, je l'espère, pour
connaître la cause de cette défense. Si c'était une de ces causes légères
comme il s'en rencontre à chaque pas en Italie, j'ai quelques amis de par
le monde, qui, je le crois, auraient la puissance de les faire lever.

--Ces causes sont très graves, monsieur, et je doute que vos amis, si haut
placés qu'ils soient, aient l'influence de les faire lever.

--Mais enfin, sans indiscrétion, monsieur, pourrait-on les connaître?

--Oh! mon Dieu, oui, répondit négligemment monsieur de Ludorf, et je ne
vois aucun inconvénient à vous les dire.

--J'attends, monsieur.

--D'abord, vous êtes le fils du général Mathieu Dumas, qui a été ministre
de la Guerre à Naples pendant l'usurpation de Joseph.

--Je suis désolé, monsieur l'ambassadeur, de décliner ma parenté avec
l'illustre général que vous citez; mais vous êtes dans l'erreur, et malgré
la ressemblance du nom, il n'y a même entre nous aucun rapport de famille.
Mon père est, non pas le général Mathieu, mais le général Alexandre Dumas.

--Du général Alexandre Dumas? reprit monsieur de Ludorf, en ayant l'air de
chercher à quel propos il avait déjà entendu prononcer ce nom.

--Oui, repris-je; le même qui, après avoir été fait prisonnier à Tarente au
mépris du droit de l'hospitalité, fut empoisonné à Brindisi avec Mauscourt
et Dolomieu, au mépris du droit des nations. Cela se passait en même temps
que l'on pendait Caracciolo dans le golfe de Naples. Vous voyez, monsieur,
que je fais tout ce que je puis pour aider vos souvenirs.

Monsieur de Ludorf se pinça les lèvres.

--Eh bien! monsieur, reprit-il après un moment de silence, il y a une
seconde raison: ce sont vos opinions politiques. Vous nous êtes désigné
comme républicain, et vous n'avez quitté, nous a-t-on dit, Paris, que pour
affaires politiques.

--A cela je répondrai, monsieur, en vous montrant mes lettres de
recommandation: elles portent presque toutes le cachet des ministères et la
signature de nos ministres. Voyez, en voici une de l'amiral Jacob, en voici
une du maréchal Soult, et en voici une de M. Villemain; elles réclament
pour moi l'aide et la protection des ambassadeurs français dans les cas
pareils à celui où je me trouve.

--Eh bien! dit monsieur de Ludorf, puisque vous aviez prévu le cas où vous
vous trouvez, faites-y face, monsieur, par les moyens qui sont en votre
pouvoir. Pour moi, je vous déclare que je ne viserai pas votre passeport.
Quant à ceux de vos compagnons, comme je ne vois aucun inconvénient à
ce qu'ils aillent où ils voudront, les voici. Ils sont en règle, et ils
peuvent partir quand il leur plaira; mais, je suis forcé de vous le
répéter, ils partiront sans vous.

--Monsieur le comte de Ludorf a-t-il des commissions pour Naples?
demandai-je en me levant.

--Pourquoi cela, monsieur?

--Parce que je m'en chargerais avec le plus grand plaisir.

--Mais je vous dis que vous ne pouvez point y aller.

--J'y serai dans trois jours.

Je saluai monsieur de Ludorf, et je sortis le laissant stupéfait de mon
assurance.

Il n'y avait pas de temps à perdre si je voulais tenir ce que j'avais
promis. Je courus chez un élève de l'école de Rome, vieil ami à moi, que
j'avais connu dans l'atelier de monsieur Lethierre qui était, lui, un vieil
ami de mon père.

--Mon cher Guichard, il faut que vous me rendiez un service.

--Lequel?

--Il faut que vous alliez demander immédiatement à monsieur Ingres une
permission pour voyager en Sicile et en Calabre.

--Mais, mon très cher, je n'y vais pas.

--Non, mais j'y vais, moi; et comme on ne veut pas m'y laisser aller avec
mon nom, il faut que j'y aille avec le vôtre.

--Ah! je comprends. Ceci est autre chose.

--Avec votre permission, vous allez demander un passeport à notre chargé
d'affaires. Suivez bien le raisonnement. Avec le passeport de notre chargé
d'affaires, vous allez prendre le visa de l'ambassadeur de Naples, et, avec
le visa de l'ambassadeur de Naples, je pars pour la Sicile.

--A merveille. Et quand vous faut-il cela?

--Tout de suite.

--Le temps d'ôter ma blouse et de monter à l'Académie.

--Moi, je vais faire mes paquets.

--Où vous retrouverai-je?

--Chez Pastrini, place d'Espagne.

--Dans deux heures j'y serai.

En effet, deux heures après, Guichard était à l'hôtel avec un passeport
parfaitement en règle. Comme on n'avait pas pris la précaution de le
présenter à monsieur de Ludorf, l'affaire avait marché toute seule.

Le même soir, je pris la voiture d'Angrisani, et le surlendemain j'étais à
Naples. Je me trouvais de trente-six heures en avant sur l'engagement que
j'avais pris avec monsieur de Ludorf. Comme on voit, il n'avait pas à
se plaindre. Mais ce n'était pas le tout d'être à Naples; d'un moment à
l'autre je pouvais y être découvert. J'avais connu à Paris un très illustre
personnage qui y passait pour marquis, et qui se trouvait alors à Naples,
où il passait pour mouchard. Si je le rencontrais, j'étais perdu. Il était
donc urgent de gagner Palerme ou Messine.

Voilà pourquoi, le jour même de notre arrivée, nous accourions, Jadin et
moi, sur le port de Naples pour y chercher un bâtiment à vapeur ou à voiles
qui pût nous conduire en Sicile.

Dans tous les pays du monde, l'arrivée et le départ des bateaux à vapeur
sont réglés: on sait quel jour ils partent et quel jour ils arrivent.
A Naples, point. Le capitaine est le seul juge de l'opportunité de son
voyage. Quand il a son contingent de passagers, il allume ses fourneaux et
fait sonner la cloche. Jusque-là il se repose, lui et son bâtiment.

Malheureusement nous étions au 22 août, et comme personne n'était curieux
d'aller se faire rôtir en Sicile par une chaleur de trente degrés, les
passagers ne donnaient pas. Le second, qui par hasard était à bord, nous
dit que le paquebot ne se mettrait certainement pas en route avant huit
jours, et encore qu'il ne pouvait pas même pour cette époque nous garantir
le départ.

Nous étions sur le môle à nous désespérer de ce contretemps, tandis que
Milord furetait partout pour voir s'il ne trouverait pas quelque chat à
manger, lorsqu'un matelot s'approcha de nous, le chapeau à la main, et nous
adressa la parole en patois sicilien. Si peu familiarisés que nous fussions
avec cet idiome, il ne s'éloignait pas assez de l'italien pour que je ne
pusse comprendre qu'il nous offrait de nous conduire où nous voudrions.
Nous lui demandâmes alors sur quoi il comptait nous conduire, disposés
que nous étions à partir sur quelque chose que ce fût. Aussitôt il marcha
devant nous, et, s'arrêtant près de la lanterne, il nous montra, à
cinquante pas en mer, et dormant sur son ancre, un charmant petit bâtiment
de la force d'un chasse-marée, mais si coquettement peint en vert et en
rouge, que nous nous sentîmes pris tout d'abord pour lui d'une sympathie
qui se manifesta sans doute sur notre physionomie, car, sans attendre notre
réponse, le matelot fit signe à une barque de venir à nous, sauta dedans,
et nous tendit la main pour nous aider à y descendre.

Notre _speronare_, c'est le nom que l'on donne à ces sortes de bâtiments,
n'avait rien à perdre à l'examen, et plus nous nous approchions du navire,
plus nous voyions se développer ses formes élégantes et ressortir la
vivacité de ses couleurs. Il en résulta qu'avant de mettre le pied à bord,
nous étions déjà à moitié décidés.

Nous y trouvâmes le capitaine. C'était un beau jeune homme de vingt-huit à
trente ans, à la figure ouverte et décidée. Il parlait un peu mieux italien
que son matelot. Nous pûmes donc nous entendre, ou à peu près. Un quart
d'heure plus tard, nous avions fait marché à huit ducats par jour.
Moyennant huit ducats par jour, le bâtiment et l'équipage nous
appartenaient corps et âme, planches et toiles. Nous pouvions le garder
tant que nous voudrions, le mener où nous voudrions, le quitter où nous
voudrions: nous étions libres; seulement tant tenu, tant payé. C'était trop
juste.

Je descendis dans la cale; le bâtiment n'était chargé que de son lest.
J'exigeai du capitaine qu'il s'engageât positivement à ne prendre ni
marchandises ni passagers; il me donna sa parole. Il avait l'air si franc,
que je ne lui demandai pas d'autre garantie.

Nous remontâmes sur le pont, et je visitai notre cabine. C'était tout
bonnement une espèce de tente circulaire en bois, établie à la poupe, et
assez solidement amarrée à la membrure du bâtiment pour n'avoir rien à
craindre d'une rafale de vent ou d'un coup de mer. Derrière cette tente
était un espace libre pour la manoeuvre du gouvernail. C'était le
département du pilote. Cette tente était parfaitement vide. C'était à nous
de nous procurer les meubles nécessaires, le capitaine de la _Santa-Maria
di Pie di Grotta_ ne logeant point en garni. Au reste, vu le peu d'espace,
ces meubles devaient se borner à deux matelas, à deux oreillers et à quatre
paires de draps. Le plancher servait de couchette. Quant aux matelots, le
capitaine compris, ils dormaient ordinairement pêle-mêle dans l'entrepont.

Nous convînmes d'envoyer les deux matelas, les deux oreillers et les
quatre paires de draps dans la soirée, et le moment du départ fut fixé au
lendemain huit heures du matin.

Nous avions déjà fait une centaine de pas, en nous félicitant, Jadin et
moi, de notre résolution, lorsque le capitaine courut après nous. Il venait
nous recommander par-dessus tout de ne pas oublier de nous munir d'un
cuisinier. La recommandation me parut assez étrange pour que je voulusse
en avoir l'explication. J'appris alors que, dans l'intérieur de la Sicile,
pays sauvage et désolé, où les auberges, quand il y en a, ne sont que des
lieux de halte, un cuisinier est une chose de première nécessité. Nous
promîmes au capitaine de lui en envoyer un en même temps que notre _roba_.

Mon premier soin, en rentrant, fut de m'informer à monsieur Martin Zir,
maître de l'hôtel de la _Vittoria_, où je pourrais trouver le cordon-bleu
demandé. Monsieur Martin Zir me répondit que cela tombait à merveille, et
qu'il avait justement mon affaire sous la main. Au premier abord, cette
réponse me satisfit si complètement, que je montai à ma chambre sans
insister davantage; mais, arrivé là, je pensai qu'il n'y avait pas de mal
à prendre quelques renseignements préalables sur les qualités morales de
notre futur compagnon de voyage. En conséquence, j'interrogeai un des
serviteurs de l'hôtel, qui me répondit que je pouvais être d'autant plus
tranquille sous ce rapport, que c'était son propre cuisinier que me donnait
monsieur Martin. Malheureusement cette abnégation, loin de me rassurer de
la part de mon hôte, ne fit qu'augmenter mes craintes. Si monsieur Martin
était content de son cuisinier, comment s'en défaisait-il en faveur du
premier étranger venu? S'il n'en était pas content, si peu difficile que je
sois, j'en aimais autant un autre. Je descendis donc chez monsieur Martin,
et je lui demandai si je pouvais réellement compter sur la probité et la
science de son protégé. Monsieur Martin me répondit en me faisant un éloge
pompeux des qualités de Giovanni Cama. C'était, à l'entendre, l'honnêteté
en personne, et, ce qui était bien de quelque importance aussi pour
l'emploi que je comptais lui confier, l'habileté la plus parfaite. Il avait
surtout la réputation du meilleur _friteur_, qu'on me passe le mot, je
n'en connais pas d'autre pour traduire _fritatore_, non seulement de la
capitale, mais du royaume. Plus monsieur Martin enchérissait sur ses
éloges, plus mon inquiétude augmentait. Enfin, je me hasardai à lui
demander comment, possédant un tel trésor, il consentait à s'en séparer.

--Hélas! me répondit en soupirant monsieur Martin, c'est qu'il a,
malheureusement pour moi qui reste à Naples, un défaut qui devient sans
importance pour vous qui allez en Sicile.

--Et lequel? m'informai-je avec inquiétude.

--Il est _appassionato_, me répondit monsieur Martin. J'éclatai de rire.

C'est qu'en passant devant la cuisine, monsieur Martin m'avait fait voir
Cama à son fourneau, et Cama, dans toute sa personne, depuis le haut de sa
grosse tête jusqu'à l'extrémité de ses longs pieds, était bien l'homme
du monde auquel me paraissait convenir le moins une pareille épithète;
d'ailleurs, un cuisinier _passione_, cela me paraissait mythologique au
premier degré. Cependant, voyant que mon hôte me parlait avec le plus grand
sérieux, je continuai mes questions.

--Et passionné de quoi? demandai-je.

--De Roland, me répondit monsieur Martin.

--De Roland? répétai-je, croyant avoir mal entendu.

--De Roland, reprit monsieur Martin avec une consternation profonde.

--Ah ça! dis-je, commençant à croire que mon hôte se moquait de moi, il me
semble, mon cher monsieur Martin, que nous parlons sans nous entendre. Cama
est passionné de Roland: qu'est-ce que cela veut dire?

--Avez-vous jamais été au Môle? me demanda monsieur Martin.

--A l'instant où je suis rentré, je venais de la lanterne même.

--Oh! mais ce n'est pas l'heure.

--Comment, ce n'est pas l'heure?

--Non. Pour que vous comprissiez ce que je veux dire, il faudrait que vous
y eussiez été le soir quand les improvisateurs chantent. Y avez-vous jamais
été le soir?

--Comment voulez-vous que j'y aie été le soir? Je suis arrivé ici depuis ce
matin seulement, et il est deux heures de l'après-midi.

--C'est juste. Eh bien! Vous avez quelquefois, parmi les proverbes
traditionnels sur Naples, entendu dire que, lorsque le lazzarone a gagné
deux sous, sa journée est faite?

--Oui.

--Mais savez-vous comment il divise ses deux sous?

--Non. Y a-t-il indiscrétion à vous le demander?

--Pas le moins du monde.

--Contez-moi cela, alors.

--Eh bien! Il y a un sou pour le macaroni, deux liards pour le cocomero, un
liard pour le _sambuco_, et un liard pour l'improvisateur. L'improvisateur
est, après la pâte qu'il mange, l'eau qu'il boit et l'air qu'il respire,
la chose la plus nécessaire au lazzarone. Or, que chante presque toujours
l'improvisateur? Il chante le poème du divin Arioste, _l'Orlando Furioso_.
Il en résulte que, pour ce peuple primitif aux passions exaltées et à la
tête ardente, la fiction devient réalité; les combats des paladins, les
félonies des géants, les malheurs des châtelaines, ne sont plus de la
poésie, mais de l'histoire; il en faut bien une au pauvre peuple qui ne
sait pas la sienne. Aussi s'éprend-il de celle-là. Chacun choisit son héros
et se passionne pour lui: ceux-ci pour Renaud, ce sont les jeunes têtes;
ceux-là pour Roland, ce sont les coeurs amoureux; quelques-uns pour
Charlemagne, ce sont les gens raisonnables. Il n'y a pas jusqu'à
l'enchanteur Merlin qui n'ait ses prosélytes. Eh bien! Comprenez-vous
maintenant? Cet animal de Cama est passionné de Roland.

--Parole d'honneur?

--C'est comme je vous le dis.

--Eh bien! Qu'est-ce que cela fait?

--Ce que cela fait?

--Oui.

--Cela fait que, lorsque vient l'heure de l'improvisation, il n'y a
pas moyen de le retenir à la cuisine, ce qui est assez gênant, vous en
conviendrez, dans une maison comme la nôtre, où il descend des voyageurs à
toute heure du jour ou de la nuit. Enfin, cela ne serait rien encore; mais
attendez donc, c'est qu'il y a ici un valet de chambre qui est renaudiste,
et que si, sans y penser, j'ai le malheur de l'envoyer à la cuisine au
moment du dîner, alors tout est perdu. La discussion s'engage sur l'un ou
sur l'autre de ces deux braves paladins, les gros mots arrivent, chacun
exalte son héros et rabaisse celui de son adversaire; il n'est plus
question que de coups d'épée, de géants occis, de châtelaines délivrées. De
la cuisine, plus un mot; de sorte que le pot-au-feu se consume, les broches
s'arrêtent, le rôti brûle, les sauces tournent, le dîner est mauvais, les
voyageurs se plaignent, l'hôtel se vide, et tout cela parce qu'un gredin
de cuisinier s'est mis en tête d'être fanatique de Roland! Comprenez-vous
maintenant?

--Tiens, c'est drôle.

--Mais non, c'est que ce n'est pas drôle du tout, surtout pour moi; mais,
quant à vous, cela doit vous être parfaitement égal. Une fois en Sicile, il
n'aura plus là son damné improvisateur et son enragé valet de chambre qui
lui font tourner la tête. Il rôtira, il fricassera à merveille, et de plus,
il fera tout pour vous, si vous lui dites seulement une fois tous les huit
jours qu'Angélique est une drôlesse et Médor un polisson.

--Je le lui dirai.

--Vous le prenez donc?

--Sans doute, puisque vous m'en répondez.

On fit monter Cama. Cama fit quelques objections sur le peu de temps qu'il
avait pour se préparer à un pareil voyage, et sur les dangers qu'il pouvait
y courir; mais, dans la conversation, je trouvai moyen de placer un mot
gracieux pour Roland. Aussitôt Cama écarquilla ses gros yeux, fendit sa
bouche jusqu'aux oreilles, se mit à rire stupidement, et, séduit par notre
communauté d'opinion sur le neveu de Charlemagne, se mit entièrement à ma
disposition.

Il en résulta que, comme je l'avais promis au capitaine, j'envoyai Cama le
même soir coucher à bord, avec les malles, les matelas et les oreillers,
que nous allâmes rejoindre le lendemain à l'heure convenue.

Nous trouvâmes tous nos matelots sur le pont et nous attendant. Sans doute
ils avaient aussi grande impatience de nous connaître que nous de les voir.
Ce n'était pas une question moindre pour eux que pour nous, que celle de
savoir si nos caractères sympathiseraient avec les leurs; il y allait pour
nous de presque tout le plaisir que nous nous promettions du voyage; il y
allait pour eux de leur bien-être et de leur tranquillité pendant deux ou
trois mois.

L'équipage se composait de neuf hommes, d'un mousse et d'un enfant, tous
nés ou du moins domiciliés au village _della Pace_, près de Messine.
C'étaient de braves Siciliens dans toute la force du terme, à la taille
courte, aux membres robustes, au teint basané, aux yeux arabes, détestant
les Calabrais, leurs voisins, et exécrant les Napolitains, leurs maîtres;
parlant ce doux idiome de Méli qui semble un chant, et comprenant à peine
la langue florentine si fière de la suprématie que lui accorde son académie
de la Crusca; toujours complaisants, jamais serviles, nous appelant
excellence et nous baisant la main, parce que cette formule et cette
action, qui chez nous ont un caractère de bassesse, ne sont chez eux que
l'expression de la politesse et du dévouement. A la fin du voyage, ils
arrivèrent à nous aimer comme des frères tout en continuant à nous
respecter comme des supérieurs, distinction subtile où l'affection et le
devoir avaient gardé leur place; et ils nous rendaient juste ce que nous
avions le droit d'attendre en échange de notre argent et de nos bons
procédés.

Leurs noms étaient: Giuseppe Arena, capitaine; Nunzio, premier pilote;
Vicenzo, second pilote; Pietro, frère de Nunzio; Giovanni, Filippo,
Antonio, Sieni, Gaëtano. Le mousse et le fils du capitaine, gamin âgé de
six ou sept ans, complétaient l'équipage.

Maintenant, que nos lecteurs nous permettent, après avoir embrassé avec
nous du regard l'équipage en masse, de jeter un coup d'oeil particulier sur
ceux de ces braves qui se distinguent par un caractère ou une spécialité
quelconques: nous avons à faire avec eux un assez long voyage; et pour
qu'ils prennent intérêt à notre récit, il faut qu'ils connaissent nos
compagnons de route. Nous allons donc les faire apparaître tout à coup à
leurs yeux tels qu'ils se découvriront à nous successivement.

Le capitaine Giuseppe Arena était, comme nous l'avons dit, un bel homme
de vingt-huit ou trente ans, à la figure franche et ouverte dans les
circonstances habituelles, à la figure calme et impassible dans les moments
de danger. Il n'avait que très peu de connaissances en navigation; mais
comme il possédait quelque fortune, il avait acheté son bâtiment, et cet
achat lui avait naturellement valu le titre de capitaine. Quant au droit ou
au pouvoir que ce titre lui donnait sur ses hommes, nous ne le vîmes pas
une seule fois en faire usage. A part une légère nuance de respect qu'on
lui accordait sans qu'il l'exigeât, et qu'il fallait les yeux de l'habitude
pour bien distinguer, l'équipage vivait avec lui sur un pied d'égalité tout
à fait patriarcale.

Nunzio le pilote était après le capitaine le personnage le plus important
du bord: c'était un homme de cinquante ans, court et robuste, au teint de
bistre, aux cheveux grisonnants, au visage rude, et qui naviguait depuis
son enfance. Il était vêtu d'un pantalon de toile bleue et d'une chemise de
bure; dans les temps froids ou pluvieux, il ajoutait à ce strict nécessaire
une espèce de manteau à capuchon qui tenait à la fois du paletot de
l'occident et du burnous méridional. Ce manteau, qui était de couleur
brune, brodé de fil rouge et bleu aux poches et aux ouvertures des manches,
tombait raide et droit, et donnait à sa physionomie un admirable caractère.
Au reste, Nunzio était l'homme essentiel ou plutôt indispensable: c'était
l'oeil qui veillait sur les rochers, l'oreille qui écoutait le vent, la
main qui guidait le navire. Dans les gros temps, le capitaine redevenait
simple matelot et lui remettait tout le pouvoir. Alors du gouvernail, que
d'ailleurs quelque temps qu'il fît il ne quittait jamais que pour la prière
du soir, il donnait ses ordres avec une fermeté et une précision telles,
que l'équipage obéissait comme un seul homme. Son autorité avait la durée
de la tempête. Lorsqu'il avait sauvé le navire et la vie de ceux qui le
montaient, il se rasseyait simple et calme à l'arrière du bâtiment, et
redevenait Nunzio le pilote; mais, quoiqu'il eût abandonné son autorité, il
conservait son influence: car Nunzio, religieux comme un vrai marin, était
considéré à l'égal d'un prophète. Ses prédictions, à l'endroit du temps
qu'il prévoyait d'avance à des signes imperceptibles à tous les autres
yeux, n'avaient jamais été démenties par les événements, de sorte que
l'affection que lui portait l'équipage était mêlée d'un certain respect
religieux qui nous étonna d'abord, mais que nous finîmes bientôt par
partager, tant est grande sur l'homme, quelle que soit sa condition,
l'influence d'une supériorité quelconque.

Vicenzo, que nous plaçons le troisième plutôt pour suivre la hiérarchie des
rangs qu'à cause de son importance réelle, avait titre de second pilote;
c'était lui qui remplaçait Nunzio dans les rares et courts moments
où celui-ci abandonnait le gouvernail. Pendant les nuits calmes, ils
veillaient chacun à son tour. Presque toujours au reste, même dans les
moments où son aide était inutile à la direction du navire, Vicenzo était
assis près de notre vieux prophète, échangeant avec lui des paroles rares,
et le plus souvent à voix basse. Cette habitude l'avait isolé du reste de
l'équipage et rendu silencieux: aussi paraissait-il rarement parmi nous et
ne répondait-il que lorsque nous l'interrogions; il accomplissait alors cet
acte comme un devoir, avec toutes les formules de politesse usitées parmi
les matelots. Au reste, brave et excellent homme, et après Nunzio, qui
était un prodige sous ce rapport, résistant d'une manière merveilleuse à
l'insomnie et à la fatigue.

Après ces trois autorités venait Pietro: Pietro était un joyeux compagnon
qui remplissait parmi l'équipage l'emploi d'un loustic de régiment:
toujours gai, sans cesse chantant, dansant et grimaçant; parleur éternel,
danseur enragé, nageur fanatique, adroit comme un singe dont il avait les
mouvements, entremêlant toutes les manoeuvres d'entrechats grotesques et de
petits cris bouffons qu'il jetait à la manière d'Auriol; toujours prêt
à tout, se mêlant à tout, comprenant tout; plein de bon vouloir et de
familiarité; le plus privé avec nous de tous ses compagnons. Pietro s'était
lié tout d'abord avec notre bouledogue. Celui-ci, d'un caractère moins
facile et moins sociable, fut longtemps à ne répondre à ses avances que par
un grognement sourd, qui finit par se changer à la longue en un murmure
amical, et finalement en une amitié durable et solide, quoique Pietro, gêné
dans sa prononciation par l'accent italien, n'ait jamais pu l'appeler
que Melor au lieu de Milord; changement qui parut blesser d'abord son
amour-propre, mais auquel il finit cependant par s'habituer au point de
répondre à Pietro comme si ce dernier prononçait son véritable nom.

Giovanni, garçon gros et gras, homme du Midi avec le teint blanc et le
visage joufflu d'un homme du Nord, s'était constitué notre cuisinier du
moment où notre ami Cama s'était senti pris du mal de mer, ce qui lui était
arrivé dix minutes après que le speronare s'était mis en mouvement; il
joignait au reste à la science culinaire un talent qui s'y rattachait
directement, ou plutôt dont elle n'était que la conséquence: c'était celui
de harponneur. Dans les beaux temps, Giovanni attachait à la poupe du
bâtiment une ficelle de quatre ou cinq pieds de longueur, à l'extrémité de
laquelle pendait un os de poulet ou une croûte de pain. Cette ficelle ne
flottait pas dix minutes dans le sillage qu'elle ne fût escortée de sept ou
huit poissons de toute forme et de toute couleur, pour la plupart inconnus
à nos ports, et parmi lesquels nous reconnaissions presque toujours la
dorade à ses écailles d'or, et le loup de mer à sa voracité. Alors Giovanni
prenait son harpon, toujours couché à bâbord ou à tribord près des avirons,
et nous appelait. Nous passions alors avec lui sur l'arrière et, selon
notre appétit ou notre curiosité, nous choisissions parmi les cétacés qui
nous suivaient celui qui se trouvait le plus à notre convenance. Le choix
fait, Giovanni levait son harpon, visait un instant l'animal désigné, puis
le fer s'enfonçait en sifflant dans la mer; le manche disparaissait à son
tour, mais pour remonter au bout d'une seconde à la surface de l'eau:
Giovanni le ramenait alors à lui à l'aide d'une corde attachée à son bras;
puis, à l'extrémité opposée, nous voyions reparaître dix fois sur douze le
malheureux poisson percé de part en part; alors la tâche du pêcheur était
faite, et l'office du cuisinier commençait. Comme sans être réellement
malades nous étions cependant constamment indisposés du mal de mer, ce
n'était pas chose facile que d'éveiller notre appétit. La discussion
s'établissait donc aussitôt sur le mode de cuisson et d'assaisonnement
le plus propre à l'exciter. Jamais turbot ne souleva parmi les graves
sénateurs romains de dissertations plus savantes et plus approfondies que
celles auxquelles nous nous livrions, Jadin et moi. Comme pour plus de
facilité nous discutions dans notre langue, l'équipage attendait, immobile
et muet, que la décision fût prise. Giovanni seul, devinant à l'expression
de nos yeux le sens de nos paroles, émettait de temps en temps une opinion,
qui, nous annonçant quelque préparation inconnue, l'emportait ordinairement
sur les nôtres. La sauce arrêtée, il saisissait le manche du gril ou la
queue de la poêle; Pietro grattait le poisson et allumait le feu dans
l'entrepont; Milord, qui n'avait aucun mal de mer et qui comprenait
qu'il allait lui revenir force arêtes, remuait la queue et se plaignait
amoureusement. Le poisson cuisait, et bientôt Giovanni nous le servait sur
la longue planche qui nous servait de table, car nous étions si à l'étroit
sur notre petit bâtiment que la place manquait pour une table réelle. Sa
mine appétissante nous donnait les plus grandes espérances; puis, à la
troisième ou quatrième bouchée, le mal de mer réclamait obstinément ses
droits, et l'équipage héritait du poisson, qui passait immédiatement de
l'arrière à l'avant, suivi de Milord qui ne le perdait pas de vue depuis
le moment où il était entré dans la poêle ou s'était couché sur le gril,
jusqu'à celui où le mousse en avalait le dernier morceau.

Venait ensuite Filippo. Celui-là était grave comme un quaker, sérieux comme
un docteur, et silencieux comme un fakir. Nous ne le vîmes rire que deux
fois dans tout le courant du voyage, la première lorsque notre ami Cama
tomba à la mer dans le golfe d'Agrigente; la seconde fois lorsque le feu
prit au dos du capitaine, qui, d'après mes conseils et pour la guérison
d'un rhumatisme, se faisait frotter les reins avec de l'eau-de-vie
camphrée. Quant à ses paroles, je ne sais pas si nous eûmes une seule fois
l'occasion d'en connaître le son ou la couleur. Sa bonne ou sa mauvaise
disposition d'esprit se manifestait par un sifflottement triste ou gai,
dont il accompagnait ses camarades chantant, sans jamais chanter avec
eux. Je crus longtemps qu'il était muet, et ne lui adressai pas la parole
pendant près d'un mois, de peur de lui faire une nouvelle peine en lui
rappelant son infirmité. C'était du reste le plus fort plongeur que j'eusse
jamais vu. Quelquefois, nous nous amusions à lui jeter du haut du pont une
pièce de monnaie: en un tour de main il se déshabillait, pendant que la
pièce s'enfonçait, s'élançait après elle au moment où elle était prête de
disparaître, s'enfonçait avec elle dans les profondeurs de la mer, où nous
finissions par le perdre de vue malgré la transparence de l'eau; puis,
quarante, cinquante secondes, une minute après, montre à la main, nous le
voyions reparaître, remontant parfaitement calme et sans effort apparent,
comme s'il habitait son élément natal et qu'il vînt de faire la chose la
plus naturelle. Il va sans dire qu'il rapportait la pièce de monnaie et que
la pièce de monnaie était pour lui.

Antonio était le ménétrier de l'équipage. Il chantait la tarentelle avec
une perfection et un entrain qui ne manquaient jamais leur effet. Parfois
nous étions assis, les uns sur le tillac, les autres dans l'entrepont; la
conversation languissait, et nous gardions le silence: tout à coup Antonio
commençait cet air électrique qui est pour le Napolitain et le Sicilien ce
que le ranz des vaches est pour le Suisse. Filippo avançait gravement
hors de l'écoutille la moitié de son corps et accompagnait le virtuose en
sifflant. Alors Pietro commençait à battre la mesure en balançant sa tête
à droite ou à gauche, et en faisant claquer ses pouces comme des
castagnettes. Mais à la cinquième ou sixième mesure l'air magique opérait;
une agitation visible s'emparait de Pietro, tout son corps se mettait en
mouvement comme avaient fait d'abord ses mains; il se soulevait sur un
genou, puis sur les deux, puis se redressait tout à fait. Alors, et pendant
quelques instants encore, il se balançait de droite à gauche, mais sans
quitter la terre; ensuite, comme si le plancher du bâtiment se fût échauffé
graduellement, il levait un pied, puis l'autre; et enfin, jetant un de
ces petits cris que nous avons indiqués comme l'expression de sa joie, il
commençait la fameuse danse nationale par un mouvement lent et uniforme
d'abord, mais qui, s'accélérant toujours, pressé par la musique, se
terminait par une espèce de gigue effrénée. La tarentelle ne prenait
fin que lorsque le danseur épuisé tombait sans force, après un dernier
entrechat dans lequel se résumait toute la scène chorégraphique.

Enfin venaient Sieni, dont je n'ai gardé aucun souvenir, et Gaëtano, que
nous vîmes à peine, retenu qu'il fut à terre, pendant tout notre voyage,
par une ophthalmie qui se déclara le lendemain de notre arrivée dans le
détroit de Messine. Je ne parle pas du mousse; il était tout naturellement
ce qu'est partout cette estimable classe de la société, le souffre-douleur
de tout l'équipage. La seule différence qu'il y eût entre lui et les autres
individus de son espèce, c'est que, vu le bon naturel de ses compagnons, il
était de moitié moins battu que s'il se fût trouvé sur un bâtiment génois
ou breton.

Et maintenant nos lecteurs connaissent l'équipage de la _Santa Maria di Pie
di Gratta_ aussi bien que nous-même.

Comme nous l'avons dit, tout l'équipage nous attendait sur le pont, et,
amené sur son ancre, était prêt à partir. Je fis un dernier tour dans
l'entrepont et dans la cabine pour m'assurer qu'on avait embarqué toutes
nos provisions et tous nos effets. Dans l'entrepont, je trouvai Cama
joyeusement établi entre les poulets et les canards destinés à notre table,
et mettant en ordre sa batterie de cuisine. Dans la cabine, je trouvai nos
lits tout couverts, et Milord déjà installé sur celui de son maître. Tout
était donc à sa place et à son poste. Le capitaine alors s'approcha de moi
et me demanda mes ordres; je lui dis d'attendre cinq minutes.

Ces cinq minutes devaient être consacrées à donner de mes nouvelles à
monsieur le comte de Ludorf. Je pris dans mon album une feuille de mon plus
beau papier, et je lui écrivis la lettre suivante:

«Monsieur le comte,

Je suis désolé que Votre Excellence n'ait pas jugé à propos de me charger
de ses commissions pour Naples; je m'en serais acquitté avec une fidélité
qui lui eût été une certitude de la reconnaissance que j'ai gardée de ses
bons procédés envers moi.

Veuillez agréer, monsieur le comte, l'hommage des sentiments bien vifs
que je vous ai voués, et dont un jour ou l'autre j'espère vous donner une
preuve.

[Note: Cette preuve s'est fait attendre jusqu'en 1841, époque où j'ai publié
la première édition de ce livre; mais, comme on le voit, j'ai rattrapé le
temps perdu, et j'espère que M. le comte de Ludorf, qui a pu m'accuser
d'oubli, reviendra de son erreur sur mon compte, si par hasard ces lignes
ont l'honneur de passer sous ses yeux.]

ALEX. DUMAS

Naples, ce 23 août 1835.»


Pendant que j'écrivais, l'ancre avait été levée, et les rameurs s'étaient
mis à babord et à tribord, leurs avirons à la main, et se tenant prêts à
partir. Je demandai au capitaine un homme sûr pour remettre ma lettre à la
poste; il me désigna un des spectateurs que notre départ avait attirés,
et qui était de sa connaissance. Je lui fis passer, par l'entremise
d'une longue perche, ma lettre accompagnée de deux carlini, et j'eus la
satisfaction de voir aussitôt mon commissionnaire s'éloigner à toutes
jambes dans la direction de la poste.

Lorsqu'il eut disparu, je donnai le signal du départ. Les huit rames que
nos hommes tenaient en l'air retombèrent ensemble et battirent l'eau à la
fois. Dix minutes après, nous étions hors du port, et un quart d'heure plus
tard, nous ouvrions toutes nos petites voiles à un excellent vent de terre
qui promettait de nous mettre rapidement hors de la portée de tous les
agents napolitains que monsieur le comte de Ludorf pourrait lancer à nos
trousses.

Ce bon vent nous accompagna pendant quinze ou vingt milles à peu près;
mais, à la hauteur de Sorrente, il mollit, et bientôt tomba tout à fait,
de sorte que nous fûmes obligés de marcher de nouveau à la rame. Cela nous
donna le temps de nous apercevoir que la brise de mer nous avait ouvert
l'appétit. En conséquence, parfaitement disposés à apprécier les
qualités du protégé de monsieur Martin Zir, nous prîmes notre plus belle
basse-taille, et nous appelâmes Cama. Personne ne répondit. Inquiets de ce
silence, nous envoyâmes Pietro et Giovanni à sa recherche, et cinq minutes
après, nous le vîmes apparaître à l'orifice de l'écoutille, pâle comme un
spectre, et soutenu sous chaque bras par ceux que nous avions envoyés à sa
recherche, et qui l'avaient trouvé étendu sans mouvement entre ses canards
et ses poules. Il était évidemment impossible au pauvre diable de se rendre
à nos ordres. A peine s'il pouvait se soutenir sur ses jambes, et il
tournait les yeux d'une façon lamentable. Pensant que le grand air lui
ferait du bien, nous fîmes aussitôt apporter un matelas sur le pont, et on
le coucha au pied du mât; c'était très bien pour lui; mais pour nous, cela
ne nous avançait pas à grand-chose. Nous nous regardions, Jadin et moi,
d'un air assez déconcerté, lorsque Giovanni vint se mettre à nos
ordres, s'efforçant de remplacer, pour le moment du moins, notre pauvre
_appassionato_.

On juge si nous acceptâmes la proposition. Le capitaine, qui n'était pas
fier, reprit aussitôt la rame que Giovanni venait d'abandonner. Cinq
minutes ne s'étaient pas écoulées, que nous entendîmes les gémissements
d'une poule que l'on égorgeait; bientôt nous vîmes la fumée s'échapper par
l'écoutille; puis nous entendîmes l'huile qui criait sur le feu. Un quart
d'heure après, nous tirions chacun notre part d'un poulet à la provençale,
auquel il manquait peut-être bien quelque chose selon la _Cuisinière
bourgeoise_, mais que, grâce à ce susdit appétit qui s'était toujours
maintenu en progrès, nous trouvâmes excellent. Dès lors nous fûmes rassurés
sur notre avenir; Dieu nous rendait d'une main ce qu'il nous ôtait de
l'autre.

Vers les deux heures, nous nous trouvâmes à la hauteur de l'île de Caprée.
Comme en perdant notre temps nous ne perdions pas grand-chose, attendu que,
malgré le travail incessant de nos rameurs, nous ne faisions guère plus
d'une demi-lieue à l'heure, je proposai à Jadin de descendre à terre pour
visiter l'île de Tibère, et de monter jusqu'aux ruines de son palais, que
nous apercevions au tiers à peu près de la hauteur du mont Solaro. Jadin
accepta de tout coeur, pensant qu'il y aurait quelque beau point de vue à
croquer. Nous fîmes part aussitôt de nos intentions au capitaine qui mit le
cap sur l'île et, une heure après, nous entrions dans le port.




CAPRÉE


Il y a peu de points dans le monde qui offrent autant de souvenirs
historiques que Caprée. Ce n'était qu'une île comme toutes les îles, plus
riante peut-être, voilà tout, lorsqu'un jour Auguste résolut d'y faire un
voyage. Au moment où il y abordait, un vieux chêne dont la sève semblait à
tout jamais tarie releva ses branches desséchées et déjà penchées vers
la terre, et dans la même journée l'arbre se couvrit de bourgeons et de
feuilles. Auguste était l'homme aux présages; il fut si fort enchanté de
celui-ci, qu'il proposa aux Napolitains de leur abandonner l'île d'Oenarie
s'ils voulaient lui céder celle de Caprée. L'échange fut fait à cette
condition. Auguste fit de Caprée un lieu de délices, y demeura quatre ans,
et lorsqu'il mourut, légua l'île à Tibère.

Tibère s'y retira à son tour, comme se retire dans son antre un vieux tigre
qui se sent mourir. Là seulement, entouré de vaisseaux qui nuit et jour le
gardaient, il se crut à l'abri du poignard et du poison. Sur ces roches où
il n'y a plus aujourd'hui que des ruines, s'élevaient alors douze villas
impériales, portant les noms des douze grandes divinités de l'Olympe; dans
ces villas, dont chacune servait durant un mois de l'année de forteresse à
l'empereur, et qui étaient soutenues par des colonnes de marbre dont les
chapiteaux dorés soutenaient des frises d'agate, il y avait des bassins
de porphyre où étincelaient les poissons argentés du Gange, des pavés de
mosaïque dont les dessins étaient formés d'opale, d'émeraudes et de rubis;
des bains secrets et profonds, où des peintures lascives éveillaient des
désirs terribles en retraçant des voluptés inouïes. Autour de ces villas,
aux flancs de ces montagnes nues aujourd'hui, s'élevaient alors deux forêts
de cèdres et des bosquets d'orangers où se cachaient de beaux adolescents
et de belles jeunes filles, qui, déguisés en faunes et en dryades, en
satyres et en bacchantes, chantaient des hymnes à Vénus, tandis que
d'invisibles instruments accompagnaient leurs voix amoureuses; et quand le
soir était venu, quand une de ces nuits transparentes et étoilées comme
l'Orient seul en sait faire pour l'amour, s'était abaissée sur la mer
endormie; quand une brise embaumée, soufflant de Sorrente ou de Pompeïa,
venait se mêler aux parfums que des enfants, vêtus en amours, brûlaient
incessamment sur des trépieds d'or; quand des cris voluptueux, des
harmonies mystérieuses, des soupirs étouffés, frémissaient vagues et confus
comme si l'île amoureuse tressaillait de plaisir entre les bras d'un dieu
marin, un phare immense s'allumait, qui semblait un soleil nocturne.
Bientôt, à sa lueur, on voyait sortir de quelque grotte et marcher le long
de la grève, entre son astrologue Thrasylle et son médecin Chariclès, un
vieillard vêtu de pourpre, au cou raide et penché, au visage silencieux
et morne, secouant de temps en temps une forêt de cheveux argentés qui
retombaient sur ses larges épaules, ondulant comme la crinière d'un lion.
Le vieillard laissait tomber de ses lèvres quelques mots rares et tardifs,
tandis que sa main aux gestes efféminés caressait la tête d'un serpent
privé qui dormait sur sa poitrine. Ces mots, c'étaient quelques vers grecs
qu'il venait de composer, quelques ordres pour des débauches secrètes
dans la villa de Jupiter ou de Gérés, quelque sentence de mort qui, le
lendemain, allait, sur les ailes d'une galère latine, aborder à Ostie et
épouvanter Rome: car ce vieillard, c'était le divin Tibère, le troisième
César, l'empereur aux grands yeux fauves, qui, pareils à ceux du chat, du
loup et de la hyène, voyaient clair dans l'obscurité.

Aujourd'hui, de toutes ces magnificences, il ne reste plus que des ruines;
mais, plus vivace que la pierre et le marbre, la mémoire du vieil empereur
est demeurée tout entière. On dirait, tant son nom est encore dans toutes
les bouches, que c'est d'hier qu'il s'est couché dans la tombe parricide
que lui avait préparée Caligula, et où le poussa Macron. On dirait qu'à
défaut de son corps, on tremble encore devant son ombre, et les habitants
de Capri et d'Anacapri, les deux cités de l'île, montrent encore les restes
de son palais avec la même terreur qu'ils montreraient un volcan éteint,
mais qui, à chaque jour, à chaque heure, à chaque minute, peut se ranimer
plus mortel et plus dévorant que jamais.

Ces deux cités sont situées, Capri, en amphithéâtre en face du port, et
Anacapri au haut du mont Solara. Un escalier de cinq ou six cents marches,
rude et creusé dans le roc, conduit de la première à la seconde de ces deux
villes; mais la fatigue de cette rapide ascension est largement rachetée,
il faut le dire, par le panorama splendide que l'oeil embrasse une fois
arrivé au sommet de la montagne. En effet, le voyageur, en faisant face à
Naples, a d'abord à sa droite Paestum, cette fille voluptueuse de la Grèce,
dont les rosés, qui fleurissaient deux fois l'an dans un air mortel à la
virginité, allaient se faner au front d'Horace et s'effeuiller sur la table
de Mécène; puis Sorrente, où le vent qui passe emporte avec lui la fleur
des orangers qu'il disperse au loin sur la mer, puis Pompeia, endormie dans
sa cendre, et qu'on réveille comme une vieille ruine d'Egypte, avec ses
peintures ardentes, ses urnes lacrymales et ses bandelettes mortuaires;
enfin Herculanum, qui surprise un jour par la lave, cria, se tordit et
mourut comme Laocoon étouffé aux noeuds de ses serpents. Alors commence
Naples, car Torre di Greco, Resina et Portici ne sont, à vrai dire, que des
faubourgs; Naples, la ville paresseuse, couchée sur son amphithéâtre de
montagnes, et allongeant ses petits pieds jusqu'aux flots tièdes et lascifs
de son golfe; Naples, dont Rome, la reine du monde, avait fait sa maison de
plaisance, tant alors comme aujourd'hui la nature avait versé autour d'elle
tous ses enchantements. Puis, après Naples, l'oeil découvre Pouzzoles
et son temple de Sérapis à moitié caché dans l'eau; Cumes et son antre
sibyllin, où descendit le pieux Énée; puis le golfe où Caligula jeta, pour
surpasser Xerxès, un pont d'une lieue, dont on aperçoit encore les ruines;
puis Bauli, d'où partit la galère impériale préparée par Néron et qui
devait s'ouvrir sous les pieds d'Agrippine; puis Baïa, si mortelle aux
chastes amants; puis enfin Misène, où est enterré le clairon d'Énée, et
d'où Pline l'ancien alla mourir, étouffé dans sa litière par les cendres de
Stabia.

Figurez-vous le tableau que nous venons de décrire éclairé par ce phare
immense qu'on appelle le Vésuve, et dites-moi s'il y a dans le monde entier
quelque chose qui puisse se comparer à un pareil spectacle.

Au milieu de ces souvenirs antiques surgit sous les pieds un souvenir tout
moderne. C'est un épisode de cette épopée gigantesque qui commença en 1789
et qui finit en 1815. Depuis deux ans déjà les Français étaient maîtres du
royaume de Naples, depuis quinze jours Murat en était roi, et cependant
Caprée appartenait encore aux Anglais. Deux fois son prédécesseur Joseph en
avait tenté la conquête, et deux fois la tempête, cette éternelle alliée de
l'Angleterre, avait dispersé ses vaisseaux.

C'était une vue terrible pour Murat que celle de cette île qui lui fermait
sa rade comme avec une chaîne de fer; aussi le matin, lorsque le soleil se
levait derrière Sorrente, c'était cette île qui attirait tout d'abord ses
yeux; et le soir, lorsque le soleil se couchait derrière Procida, c'était
encore cette île qui fixait son dernier regard.

A chaque heure de la journée, Murât interrogeait ceux qui l'entouraient
à l'endroit de cette île, et il apprenait sur les précautions prises par
Hudson Lowe, son commandant, des choses presque fabuleuses. En effet,
Hudson Lowe ne s'était point fié à cette ceinture inabordable de rochers à
pic qui l'entoure, et qui suffisait à Tibère; quatre forts nouveaux avaient
été ajoutés par lui aux forts qui existaient déjà; il avait fait effacer
par la pioche et rompre par la mine les sentiers qui serpentaient autour
des précipices, et où les chevriers eux-mêmes n'osaient passer que
pieds nus; enfin il accordait une prime d'une guinée à chaque homme qui
parvenait, malgré la surveillance des sentinelles, à s'introduire dans
l'île par quelque voie qui n'eût point été ouverte encore à d'autres qu'à
lui.

Quant aux forces matérielles de l'île, Hudson Lowe avait à sa disposition
deux mille soldats et quarante bouches à feu, qui, en s'enflammant,
allaient porter l'alarme dans l'île de Ponza, où les Anglais avaient à
l'ancre cinq frégates toujours prêtes à courir où le canon les appelait.

De pareilles difficultés eussent rebuté tout autre que Murat, mais Murat
était l'homme des choses impossibles. Murat avait juré qu'il prendrait
Caprée, et quoiqu'il n'eût fait ce serment que depuis trois jours, il
croyait déjà avoir manqué à sa parole, lorsque le général Lamarque arriva.
Lamarque venait de prendre Gaëte et Maratea, Lamarque venait de livrer onze
combats et de soumettre trois provinces, Lamarque était bien l'homme
qu'il fallait à Murat; aussi, sans lui rien dire, Murat le conduisit à la
fenêtre, lui remit une lunette entre les mains et lui montra l'île.

Lamarque regarda un instant, vit le drapeau anglais qui flottait sur les
forts de San-Salvador et de Saint-Michel, renfonça avec la paume de sa main
les quatre tubes de la lunette les uns dans les autres et dit: Oui, je
comprends; il faudrait la prendre.

--Eh bien? reprit Murat.

--Eh bien! répondit Lamarque, on la prendra. Voilà tout.

--Et quand cela? demanda Murat.

--Demain, si Votre Majesté le veut.

--A la bonne heure, dit le roi, voilà une de ces réponses comme je les
aime. Et combien d'hommes veux-tu?

--Combien sont-ils? demanda Lamarque.

--Deux mille, à peu près.

--Eh bien! Que Votre Majesté me donne quinze ou dix-huit cents hommes;
qu'elle me permette de les choisir parmi ceux que je lui amène: ils me
connaissent; je les connais. Nous nous ferons tous tuer jusqu'au dernier,
ou nous prendrons l'île.

Murat, pour toute réponse, tendit la main à Lamarque. C'était ce qu'il
aurait dit étant général; c'était ce qu'il était prêt à faire étant roi.
Puis tous deux se séparèrent, Lamarque pour choisir ses hommes, Murat pour
réunir les embarcations.

Dès le lendemain tout était prêt, soldats et vaisseaux. Dans la soirée,
l'expédition sortit de la rade. Quelques précautions qu'on eût prises pour
garder le secret, le secret s'était répandu: toute la ville était sur le
port, saluant de la voix cette petite flotte, qui partait gaiement et
pleine d'insoucieuse confiance pour une chose que l'on regardait comme
impossible.

Bientôt le vent, favorable d'abord, commença de faiblir: la petite flotte
n'avait pas fait dix milles qu'il tomba tout à fait. On marcha à la rame;
mais la rame est lente, et le jour parut que l'on était encore à deux
lieues de Caprée. Alors, comme s'il avait fallu lutter contre toutes les
impossibilités, vint la tempête. Les flots se brisèrent avec tant de
violence contre les rochers à pic qui entourent l'île, qu'il n'y eut pas
moyen pendant toute la matinée, de s'en approcher. A deux heures la mer se
calma. A trois heures les premiers coups de canon furent échangés entre les
bombardes napolitaines et les batteries du port; les cris de quatre cent
mille âmes, répandues depuis Margellina jusqu'à Portici, leur répondirent.

En effet, c'était un merveilleux spectacle que le nouveau roi donnait à sa
nouvelle capitale: lui-même, avec une longue-vue, se tenait sur la terrasse
du palais. Des embarcations on voyait toute cette foule étagée aux
différents gradins de l'immense cirque dont la mer était l'arène. César,
Auguste, Néron n'avaient donné à leurs sujets que des chasses, des luttes
de gladiateurs ou des naumachies; Murat donnait aux siens une véritable
bataille.

La mer était redevenue tranquille comme un lac. Lamarque laissa ses
bombardes et ses chaloupes canonnières aux prises avec les batteries du
fort, et avec ses embarcations de soldats il longea l'île: partout des
rochers à pic baignaient dans l'eau leurs murailles gigantesques;
nulle part un point où aborder. La flottille fit le tour de l'île sans
reconnaître un endroit où mettre le pied. Un corps de douze cents Anglais,
suivant des yeux tous ses mouvements, faisait le tour en même temps
qu'elle.

Un moment on crut que tout était fini et qu'il faudrait retourner à Naples
sans rien entreprendre. Les soldats offraient d'attaquer le fort; mais
Lamarque secoua la tête: c'était une tentative insensée. En conséquence, il
donna l'ordre de faire une seconde fois le tour de l'île, pour voir si l'on
ne trouverait pas quelque point abordable, et qui eût échappé au premier
regard.

Il y avait dans un rentrant, au pied du fort Sainte-Barbe, un endroit où le
rempart granitique n'avait que quarante à quarante-cinq pieds d'élévation.
Au-dessus de cette muraille, lisse comme un marbre poli, s'étendait un
talus si rapide, qu'à la première vue, on n'eût certes pas cru que des
hommes pussent l'escalader. Au-dessus de ce talus, à cinq cents pieds du
roc, était une espèce de ravin, et douze cents pieds plus haut encore,
le fort Sainte-Barbe, dont les batteries battaient le talus en passant
par-dessus le ravin dans lequel les boulets ne pouvaient plonger.

Lamarque s'arrêta en face du rentrant, appela à lui l'adjudant général
Thomas et le chef d'escadron Livron. Tous trois tinrent conseil un instant;
puis ils demandèrent les échelles.

On dressa la première échelle contre le rocher: elle atteignait à peine
au tiers de sa hauteur; on ajouta une seconde échelle à la première, on
l'assura avec des cordes, et on les dressa de nouveau toutes deux: il s'en
fallait de douze ou quinze pieds, quoique réunies, qu'elles atteignissent
le talus; on en ajouta une troisième; on l'assujettit aux deux autres avec
la même précaution qu'on avait prise pour la seconde, puis on mesura de
nouveau la hauteur: cette fois les derniers échelons touchaient à la crête
de la muraille. Les Anglais regardaient faire tous ces préparatifs d'un air
de stupéfaction qui indiquait clairement qu'une pareille tentative leur
semblait insensée. Quant aux soldats, ils échangeaient entre eux un sourire
qui signifiait: «Bon, il va faire chaud tout à l'heure.»

Un soldat mit le pied sur l'échelle.

«Tu es bien pressé!» lui dit le général Lamarque en le tirant en arrière,
et il prit sa place. La flottille tout entière battit des mains. Le
général Lamarque monta le premier, et tous ceux qui étaient dans la même
embarcation le suivirent. Six hommes tenaient le pied de l'échelle, qui
vacillait à chaque flot que la mer venait briser contre le roc. On eût dit
un immense serpent qui dressait ses anneaux onduleux contre la muraille.

Tant que ces étranges escaladeurs n'eurent point atteint le talus, ils se
trouvèrent protégés contre le feu des Anglais par la régularité même de
la muraille qu'ils gravissaient; mais à peine le général Lamarque eut-il
atteint la crête du rocher, que la fusillade et le canon éclatèrent en
même temps: sur les quinze premiers hommes qui abordèrent, dix retombèrent
précipités. A ces quinze hommes, vingt autres succédèrent, suivis de
quarante, suivis de cent. Les Anglais avaient bien fait un mouvement
pour les repousser à la baïonnette, mais le talus que les assaillants
gravissaient était si rapide qu'ils n'osèrent point s'y hasarder. Il en
résulta que le général Lamarque et une centaine d'hommes, au milieu d'une
pluie de mitraille et de balles, gagnèrent le ravin, et là, à l'abri
comme derrière un épaulement, se formèrent en peloton. Alors les Anglais
chargèrent sur eux pour les débusquer; mais ils furent reçus par une
telle fusillade qu'ils se retirèrent en désordre. Pendant ce mouvement,
l'ascension continuait, et cinq cents hommes à peu près avaient déjà pris
terre.

Il était quatre heures et demie du soir. Le général Lamarque ordonna de
cesser l'ascension: il était assez fort pour se maintenir où il était; et
effrayé du ravage que faisaient l'artillerie et la fusillade parmi ses
hommes, il voulait attendre la nuit pour achever le périlleux débarquement.
L'ordre fut porté par l'adjudant général Thomas, qui traversa une seconde
fois le talus sous le feu de l'ennemi, gagna contre toute espérance
l'échelle sans accident aucun, et redescendit vers la flottille, dont il
prit le commandement, et qu'il mit à l'abri de tout péril dans la petite
baie que formait le rentrant du rocher.

Alors l'ennemi réunit tous ses efforts contre la petite troupe retranchée
dans le ravin. Cinq fois, treize ou quatorze cents Anglais vinrent se
briser contre Lamarque et ses cinq cents hommes. Sur ces entrefaites, la
nuit arriva; c'était le moment convenu pour recommencer l'ascension. Cette
fois, comme l'avait prévu le général Lamarque, elle s'opéra plus facilement
que la première. Les Anglais continuaient bien de tirer, mais l'obscurité
les empêchait de tirer avec la même justesse. Au grand étonnement des
soldats, cette fois l'adjudant général Thomas monta le dernier; mais on ne
tarda point à avoir l'explication de cette conduite: arrivé au sommet du
rocher, il renversa l'échelle derrière lui: aussitôt les embarcations
gagnèrent le large et reprirent la route de Naples. Lamarque, pour
s'assurer la victoire, venait de s'enlever tout moyen de retraite.

Les deux troupes se trouvaient en nombre égal, les assaillants ayant perdu
trois cents hommes à peu près; aussi Lamarque n'hésita point, et mettant
la petite armée en bataille dans le plus grand silence, il marcha droit
à l'ennemi sans permettre qu'un seul coup de fusil répondît au feu des
Anglais.

Les deux troupes se heurtèrent, les baïonnettes se croisèrent, on se prit
corps à corps; les canons du fort Sainte-Barbe s'éteignirent, car Français
et Anglais étaient tellement mêlés qu'on ne pouvait tirer sur les uns sans
tirer en même temps sur les autres. La lutte dura trois heures; pendant
trois heures, on se poignarda à bout portant. Au bout de trois heures, le
colonel Hausel était tué, cinq cents Anglais étaient tombés avec lui; le
reste était enveloppé. Un régiment se rendit tout entier: c'était le Royal
Malte. Neuf cents hommes furent faits prisonniers par onze cents. On les
désarma; on jeta leurs sabres et leurs fusils à la mer; trois cents hommes
restèrent pour les garder; les huits cents autres marchèrent contre le
fort.

Cette fois, il n'y avait même plus d'échelles. Heureusement, les murailles
étaient basses: les assiégeants montèrent sur les épaules les uns des
autres. Après une défense de deux heures, le fort fut pris: on fit entrer
les prisonniers et on les y enferma.

La foule qui garnissait les quais, les fenêtres et les terrasses de Naples,
curieuse et avide, était restée malgré la nuit: au milieu des ténèbres,
elle avait vu la montagne s'allumer comme un volcan; mais, sur les deux
heures du matin, les flammes s'étaient éteintes sans que l'on sût qui était
vainqueur ou vaincu. Alors l'inquiétude fit ce qu'avait fait la curiosité:
la foule resta jusqu'au jour; au jour, on vit le drapeau napolitain flotter
sur le fort Sainte-Barbe. Une immense acclamation, poussée par quatre cent
mille personnes, retentit de Sorrente à Misène, et le canon du château
Saint-Elme, dominant de sa voix de bronze toutes ces voix humaines, vint
apporter à Lamarque les premiers remerciements de son roi.

Cependant la besogne n'était qu'à moitié faite; après être monté il fallait
descendre, et cette seconde opération n'était pas moins difficile que la
première. De tous les sentiers qui conduisaient d'Anacapri à Capri, Hudson
Lowe n'avait laissé subsister que l'escalier dont nous avons parlé: or, cet
escalier, que bordent constamment des précipices, large à peine pour que
deux hommes puissent le descendre de front, déroulait ses quatre cent
quatre-vingts marches à demi-portée du canon de douze pièces de trente-six
et de vingt chaloupes canonnières.

Néanmoins, il n'y avait pas de temps à perdre, et cette fois, Lamarque
ne pouvait attendre la nuit; on découvrait à l'horizon toute la flotte
anglaise, que le bruit du canon avait attirée hors du port de Ponza. Il
fallait s'emparer du village avant l'arrivée de cette flotte, ou sans cela
elle jetait dans l'île trois fois autant d'hommes qu'en avait celui qui
était venu pour la prendre; et, obligés devant des forces si supérieures de
se renfermer dans le fort Sainte-Barbe, les vainqueurs étaient forcés de se
rendre ou de mourir de faim.

Le général laissa cent hommes de garnison dans le fort Sainte-Barbe, et,
avec les mille hommes qui lui restaient, tenta la descente. Il était dix
heures du matin. Lamarque n'avait moyen de rien cacher à l'ennemi; il
fallait achever comme on avait commencé, à force d'audace. Il divisa sa
petite troupe en trois corps, prit le commandement du premier, donna le
second à l'adjudant général Thomas, et le troisième au chef d'escadron
Livron; puis, au pas de charge et tambour battant, il commença de
descendre.

Ce dut être quelque chose d'effrayant à voir que cette avalanche d'hommes
se ruant par cet escalier jeté sur l'abîme, et cela sous le feu de soixante
à quatre-vingts pièces de canon. Deux cents furent précipités qui n'étaient
que blessés peut-être, et qui s'écrasèrent dans leur chute: huit cents
arrivèrent en bas et se répandirent dans ce qu'on appelle la _grande
marine_. Là on était à l'abri du feu; mais tout était à recommencer encore,
ou plutôt rien n'était achevé: il fallait prendre Capri, la forteresse
principale, et les forts Saint-Michel et San-Salvador.

Alors, et après l'oeuvre du courage, vint l'oeuvre de la patience; quatre
cents hommes se mirent au travail. En avant des thermes de Tibère, dont les
ruines puissantes les protégeaient contre l'artillerie de la forteresse,
ils commencèrent à creuser un petit port, tandis que les quatre cents
autres, retrouvant dans leurs embrasures les canons ennemis, tournaient les
uns vers la ville et préparaient des batteries de brèche, tournaient les
autres vers les vaisseaux qu'on voyait arriver luttant contre le vent
contraire, et préparaient des boulets rouges.

Le port fut achevé vers les deux heures de l'après-midi; alors on vit
s'avancer de la pointe du cap Campanetta les embarcations renvoyées la
veille et qui revenaient chargées de vivres, de munitions et d'artillerie.
Le général Lamarque choisit douze pièces de vingt-quatre; quatre cents
hommes s'y attelèrent, et à travers les rochers, par des chemins qu'ils
frayèrent eux-mêmes à l'insu de l'ennemi, les traînèrent au sommet du mont
Solaro qui domine la ville et les deux forts. Le soir, à six heures, les
douze pièces étaient en batterie. Soixante à quatre-vingts hommes restèrent
pour les servir; les autres descendirent et vinrent rejoindre leurs
compagnons.

Mais, pendant ce temps, une étrange chose s'opérait. Malgré le vent
contraire, la flotte était arrivée à portée de canon et avait commencé
le feu. Six frégates, cinq bricks, douze bombardes et seize chaloupes
canonnières assiégeaient les assiégeants, qui à la fois se défendaient
contre la flotte et attaquaient la ville. Sur ces entrefaites, l'obscurité
vint; force fut d'interrompre le combat; Naples eut beau regarder de tous
ses yeux, cette nuit-là le volcan était éteint ou se reposait.

Malgré la mer, malgré la tempête, malgré le vent, les Anglais parvinrent
pendant la nuit à jeter dans l'île deux cents canonniers et cinq cents
hommes d'infanterie. Les assiégés se trouvaient donc alors près d'un tiers
plus forts que les assiégeants.

Le jour vint: avec le jour la canonnade s'éveilla entre la flotte et la
côte, entre la côte et la terre. Les trois forts répondaient de leur mieux
à cette attaque qui, divisée, était moins dangereuse pour eux, quand tout
à coup quelque chose comme un orage éclata au-dessus de leurs têtes:
une pluie de fer écrasa à demi-portée les canonniers sur leurs pièces.
C'étaient les douze pièces de 24 qui tonnaient à la fois.

En moins d'une heure, le feu des trois forts fut éteint; au bout de deux
heures, la batterie de la côte avait pratiqué une brèche. Le général
Lamarque laissa cent hommes pour servir les pièces qui devaient tenir
la flotte en respect, se mit à la tête de six cents autres et ordonna
l'assaut.

En ce moment un pavillon blanc fut hissé sur la forteresse. Hudson Lowe
demandait à capituler. Treize cents hommes, soutenus par une flotte de
quarante à quarante-cinq voiles, offraient de se rendre à sept cents, ne se
réservant que la retraite avec armes et bagages. Hudson Lowe s'engageait
en outre à faire rentrer la flotte dans le port de Ponza. La capitulation
était trop avantageuse pour être refusée; les neuf cents prisonniers du
fort Sainte-Barbe furent réunis à leurs treize cents compagnons. A
midi, les deux mille deux cents hommes d'Hudson Lowe quittaient l'île,
abandonnant à Lamarque et à ses huit cents soldats la place, les forts,
l'artillerie et les munitions.

Douze ans plus tard, Hudson commandait dans une autre île, non point cette
fois à titre de gouverneur, mais de geôlier, et son prisonnier, comme une
insulte qui devait compenser toutes les tortures qu'il lui avait fait
souffrir, lui jetait à la face cette honteuse reddition de Caprée.

Je visitai le talus et l'escalier, c'est-à-dire l'endroit par lequel quinze
cents hommes étaient montés et mille étaient descendus; rien qu'à les
regarder, on a le vertige; chaque marche de l'escalier porte encore la
trace de quelque mitraille.

J'avais fait toute cette excursion seul. Jadin avait trouvé une vue à
croquer, et s'était arrêté au tiers de la montée. Je le rejoignis en
descendant, et nous regagnâmes ensemble le port. Là, nous fûmes entourés
de vingt-cinq bateliers qui se mirent à nous tirer chacun de leur côté:
c'étaient les ciceroni de la Grotte d'azur. Comme on ne peut pas venir à
Caprée sans voir la Grotte d'azur, j'en choisis un et Jadin un autre, car
il faut une barque et un batelier par voyageur, l'entrée étant si basse et
si resserrée qu'on ne peut y pénétrer qu'avec un canot très étroit.

La mer était calme, et cependant elle brise, même dans les plus beaux
temps, avec une si grande force contre la ceinture des rochers qui entoure
l'île, que nos barques bondissaient comme dans une tempête, et que nous
étions obligés de nous coucher au fond et de nous cramponner aux bords pour
ne pas être jetés à la mer. Enfin, après trois quarts d'heure de navigation
pendant lesquels nous longeâmes le sixième à peu près de la circonférence
de l'île, nos bateliers nous prévinrent que nous étions arrivés. Nous
regardâmes autour de nous, mais nous n'apercevions pas la moindre apparence
de la plus petite grotte, lorsqu'ils nous montrèrent un point noir et
circulaire que nous apercevions à peine au-dessus de l'écume des vagues:
c'était l'orifice de la voûte.

La première vue de cette entrée n'est pas rassurante: on ne comprend pas
comment on pourra la franchir sans se briser la tête contre le rocher.
Comme la question nous parut assez importante pour être discutée, nous
la posâmes à nos bateliers, lesquels nous répondirent que nous avions
parfaitement raison, en restant assis, mais que nous n'avions qu'à nous
coucher tout à fait, et que nous éviterions le danger. Nous n'étions pas
venus si loin pour reculer. Je donnai le premier l'exemple; mon batelier
s'avança en ramant avec des précautions qui indiquaient que, tout habitué
qu'il était à une pareille opération, il ne la regardait cependant pas
comme exempte de tout danger. Quant à moi, dans la position où j'étais, je
ne voyais plus rien que le ciel; bientôt, je me sentis soulever sur une
vague, la barque glissa avec rapidité, je ne vis plus rien qu'un rocher qui
sembla pendant une seconde peser sur ma poitrine. Puis, tout à coup, je
me trouvai dans une grotte si merveilleuse, que j'en jetai un cri
d'étonnement, et je me relevai d'un mouvement si rapide pour regarder
autour de moi, que je manquai d'en faire chavirer notre embarcation.

En effet, j'avais devant moi, autour de moi, dessus moi, dessous moi et
derrière moi, des merveilles dont aucune description ne pourrait donner
l'idée, et devant lesquelles le pinceau lui-même, ce grand traducteur des
souvenirs humains, demeure impuissant. Qu'on se figure une immense caverne
toute d'azur, comme si Dieu s'était amusé à faire une tente avec quelque
reste du firmament; une eau si limpide, si transparente, si pure, qu'on
semblait flotter sur de l'air épaissi; au plafond, des stalactites
pendantes comme des pyramides renversées; au fond, un sable d'or mêlé de
végétations sous-marines; le long des parois qui se baignent dans l'eau,
des pousses de corail aux branches capricieuses et éclatantes; du côté de
la mer un point, une étoile, par lequel entre le demi-jour qui éclaire ce
palais de fée; enfin, à l'extrémité opposée, une espèce d'estrade ménagée
comme le trône de la somptueuse déesse qui a choisi pour sa salle de bains
l'une des merveilles du monde.

En ce moment toute la grotte prit une teinte foncée, comme la terre
lorsqu'au milieu d'un jour splendide un nuage passe tout à coup devant le
soleil. C'était Jadin qui entrait à son tour, et dont la barque fermait
l'orifice de la caverne. Bientôt il fut lancé près de moi par la force de
la vague qui l'avait soulevé, la grotte reprit sa belle couleur d'azur, et
sa barque s'arrêta tremblotante près de la mienne, car cette mer, si agitée
et si bruyante au-dehors, n'avait plus au-dedans qu'une respiration douce
et silencieuse comme celle d'un lac.

Selon toute probabilité, la Grotte d'azur était inconnue des anciens. Aucun
poète n'en parle, et certes, avec leur imagination merveilleuse, les Grecs
n'eussent point manqué d'en faire le palais de quelque déesse marine au nom
harmonieux, et dont ils nous eussent laissé l'histoire. Suétone, qui nous
décrit avec tant de détails les thermes et les bains de Tibère, eût bien
consacré quelques mots à cette piscine naturelle que le vieil empereur eût
choisie sans aucun doute pour théâtre de quelques-unes de ses monstrueuses
voluptés. Non, la mer peut-être était plus haute à cette époque qu'elle
n'est maintenant, et la merveille marine n'était connue que d'Amphitrite et
de sa cour de sirènes, de naïades et de tritons.

Mais parfois, comme Diane surprise par Actéon, Amphitrite se courrouce
contre ces indiscrets voyageurs qui la poursuivent dans cette retraite.
Alors, en quelques instants, la mer monte et ferme l'orifice, de sorte que
ceux qui sont entrés ne peuvent plus sortir. En ce cas, il faut attendre
que le vent, qui a sauté tout à coup de l'est à l'ouest, passe au sud ou
au septentrion; et il est arrivé que des visiteurs venus pour passer vingt
minutes dans la Grotte d'azur, y sont restés deux, trois et même
quatre jours. Aussi les bateliers, dans la prévoyance de cet accident,
emportent-ils toujours avec eux une certaine quantité d'une espèce de
biscuit destiné à nourrir les prisonniers. Quant à l'eau, elle filtre en
deux ou trois endroits de la grotte, assez abondamment pour que l'on n'ait
rien à craindre de la soif. Nous fîmes quelques reproches à notre batelier
d'avoir attendu si tard à nous raconter un fait aussi peu rassurant; mais
il nous répondit avec une naïveté charmante.

--Dame! Excellence, si l'on disait cela tout d'abord aux voyageurs, il y
en a la moitié qui ne voudraient pas venir, et ça ferait du tort aux
bateliers.

J'avoue que depuis cette circonstance accidentelle, j'étais pris d'une
certaine inquiétude, qui faisait que je trouvais la Grotte d'azur
infiniment moins agréable qu'elle ne m'avait paru d'abord. Malheureusement
notre batelier nous avait raconté ces détails au moment où nous nous
déshabillions pour nous baigner dans cette eau si belle et si transparente
qu'elle n'a pas besoin, pour attirer le pêcheur, des chants de la poétique
ondine de Goethe. Nous ne voulûmes point perdre les préparatifs faits, nous
achevâmes ceux qui restaient à faire en toute hâte, et nous piquâmes chacun
une tête.

C'est seulement lorsqu'on est à cinq ou six pieds au-dessous de la surface
de l'eau, qu'on peut en apprécier l'incroyable pureté. Malgré le voile
qui enveloppe le plongeur, aucun détail ne lui échappe; on aperçoit aussi
clairement qu'au travers de l'air le moindre coquillage du fond ou la
moindre stalactite de la voûte; seulement, chaque chose prend une teinte
encore plus foncée.

Au bout d'un quart d'heure, nous remontâmes chacun dans notre barque, et
nous nous rhabillâmes sans avoir séduit, à ce qu'il paraît, aucune des
nymphes invisibles de cet humide palais, qui n'eussent point manqué, dans
le cas contraire, de nous retenir au moins vingt-quatre heures. La chose
était humiliante; mais, comme nous n'avions la prétention ni l'un ni
l'autre d'être des Télémaques, nous en prîmes notre parti. Nous nous
recouchâmes au fond de notre canot respectif et nous sortîmes de la Grotte
d'azur avec les mêmes précautions et le même bonheur que nous y étions
entrés: seulement nous fûmes six minutes sans pouvoir ouvrir les yeux; la
clarté ardente du soleil nous aveuglait. Nous n'avions pas fait cent
pas que déjà ce que nous venions de voir n'avait plus pour nous que la
consistance d'un rêve.

Nous abordâmes de nouveau au port de Caprée. Pendant que nous réglions nos
comptes avec nos bateliers, Pietro nous montra un homme couché au grand
soleil et étendu la face contre le sable. C'était le pêcheur qui, neuf
ou dix ans auparavant, avait découvert la Grotte d'azur en cherchant des
fruits de mer le long des rochers. Il était venu aussitôt faire part de sa
découverte aux autorités de l'île, et leur avait demandé ou le privilège de
conduire seul les voyageurs dans le nouveau monde qu'il avait découvert, ou
une remise sur le prix que se feraient payer ceux qui les conduiraient.
Les autorités, qui avaient vu dans cette découverte un moyen d'attirer les
étrangers sur leur île, avaient accédé à la seconde proposition, de sorte
que depuis ce temps le nouveau Christophe Colomb vivait de ses rentes,
après lesquelles il ne se donnait pas même la peine de courir, et qui, on
le voit, lui arrivaient en dormant. C'était le personnage de toute l'île
dont le sort était le plus envié.

Comme nous avions vu tout ce que Caprée pouvait nous offrir de curieux,
nous remontâmes dans notre chaloupe, et nous regagnâmes le speronare,
qui, profitant de quelques bouffées de vent de terre, remit à la voile et
s'achemina tout doucement dans la direction de Palerme.




GAETANO SFERRA


Bientôt nous fûmes de nouveau surpris par le calme. Après nous avoir fait
faire huit à dix milles, la brise tomba, démentant le proverbe qui dit
que c'est en mer qu'on trouve le vent. Nos matelots alors reprirent leurs
avirons, et nous nous remîmes à marcher à la rame.

En tout autre lieu du monde, cette manière de voyager nous eût paru
insupportable; mais, sur cette magnifique mer Tyrrhénienne, sous ce ciel
éclatant, en vue de toutes ces îles, de tous ces promontoires, de tous ces
caps aux doux noms, la traversée, au contraire, devenait une longue et
douce rêverie. Quoique nous fussions au 24 août, la chaleur était tempérée
par cette brise délicieuse et pleine de saveur marine, qui semble porter
la vie avec elle. De temps en temps nos matelots, pour se dissimuler à
eux-mêmes la fatigue de l'exercice auquel le calme les contraignait,
chantaient en choeur une chanson en patois sicilien, dont la mesure, comme
réglée sur le mouvement de la rame, semblait s'incliner et se relever avec
eux. Ce chant avait quelque chose de doux et de monotone, qui s'accordait
admirablement avec le léger ennui que, dans son impatience d'atteindre
l'avenir et de franchir l'espace, l'homme éprouve chaque fois que le
mouvement qui l'emporte n'est point en harmonie avec la rapidité de sa
pensée. Aussi ce chant avait-il un charme tout particulier pour moi. C'est
qu'il était parfaitement d'accord avec la situation; c'est qu'il allait
au paysage, aux hommes, aux choses; c'est qu'il était pour ainsi dire une
émanation mélodieuse de l'âme, dans laquelle l'art n'entrait pour rien;
quelque chose comme un parfum ou comme une vapeur qui, flottant au-dessus
d'une vallée ou s'élevant aux flancs d'une montagne, complète le paysage
au milieu duquel on se trouve, et va éveiller un sens endormi, qui croyait
n'avoir rien à faire dans tout cela, et se trouve au contraire tout à coup
charmé au point de croire que cette fête de la nature est pour lui seul et
de s'en regarder comme le roi.

La journée s'écoula ainsi sans que nous eussions fait plus de douze ou
quinze milles, et sans que nous pussions perdre de vue ni les côtes de
l'ancienne Campanie, ni l'île de Caprée; puis vint le soir, amenant
quelques souffles de brise, dont nous profitâmes pour faire à la voile un
mille ou deux, mais qui, en tombant bientôt, nous laissèrent dans le calme
le plus complet. L'air était si pur, la nuit si transparente, les étoiles
avaient tant de lumière, que nous traînâmes nos matelas hors de notre
cabine et que nous nous étendîmes sur le pont. Quant à nos matelots, ils
ramaient toujours, et de temps en temps, comme pour nous bercer, ils
reprenaient leur mélancolique et interminable chanson.

La nuit passa sans amener aucun changement dans la température; les
matelots s'étaient partagé la besogne; quatre ramèrent constamment, tandis
que les quatre autres se reposaient. Enfin le jour vint, et nous réveilla
avec ce petit sentiment de fraîcheur et de malaise qu'il apporte avec lui.
A peine si nous avions fait dix autres milles dans la nuit. Nous étions
toujours en vue de Caprée, toujours en vue des côtes. Si ce temps-là
continuait, la traversée promettait de durer quinze jours. C'était un peu
long. Aussi, ce que la veille nous avions trouvé admirable commençait à
nous paraître monotone. Nous voulûmes nous mettre à travailler; mais, sans
être indisposés nullement par la mer, nous avions l'esprit assez brouillé
pour comprendre que nous ne ferions que de médiocre besogne. En mer, il n'y
a pas de milieu; il faut une occupation matérielle et active qui vous aide
à passer le temps, ou quelque douce rêverie qui vous le fasse oublier.

Comme nous nous rappelions avec délices notre bain de la veille, et que la
mer était presque aussi calme, presque aussi transparente et presque aussi
bleue que celle de la Grotte d'azur, nous demandâmes au capitaine s'il n'y
aurait pas d'inconvénient à nous baigner tandis que Giovanni pécherait
notre déjeuner. Comme il était évident que nous irions en nageant aussi
vite que le speronare, et que le plaisir que nous prendrions ne retiendrait
en rien notre marche, le capitaine nous répondit qu'il ne voyait d'autre
inconvénient que la rencontre possible des requins, assez communs à cette
époque dans les parages où nous nous trouvions, à cause du passage du
_pesce spado_ [Note: Espadon.], dont ils sont fort friands, quoique
celui-ci, à l'aide de l'épée dont la nature l'a armé, leur oppose une
rude défense. Comme la nature n'avait pas pris à notre endroit les mêmes
précautions qu'elle a prises pour le _pesce spado_, nous hésitions fort à
donner suite à notre proposition, lorsque le capitaine nous assura qu'en
nageant autour du canot, et en plaçant deux hommes en sentinelle, l'un à
la poupe et l'autre à la proue du bâtiment, nous ne courions aucun danger,
attendu que l'eau était si transparente, que l'on pouvait apercevoir
les requins à une grande profondeur, et que, prévenus aussitôt qu'il en
paraîtrait un, nous serions dans la barque avant qu'il ne fût à nous.

Ce n'était pas fort rassurant: aussi étions-nous plus disposés que jamais à
sacrifier notre amusement à notre sûreté, lorsque le capitaine, qui vit que
nous attachions à la chose plus d'importance qu'elle n'en avait réellement,
nous offrit de se mettre à l'eau avec Filippo en même temps que nous. Cette
proposition eut un double effet: d'abord elle nous rassura, ensuite elle
piqua notre amour-propre. Comme nous avions à faire avec notre équipage un
voyage qui n'était pas sans offrir quelques dangers de différentes espèces,
nous ne voulions pas débuter en lui donnant une mauvaise idée de notre
courage. Nous ne répondîmes donc à la proposition qu'en donnant l'ordre aux
sentinelles de prendre leur poste, et à Pietro de mettre le canot à la
mer. Lorsque toutes ces précautions furent prises, nous descendîmes par
l'escalier. Quant au capitaine et à Filippo, ils ne firent pas tant de
façons, et sautèrent tout bonnement par-dessus le bord; mais, à notre grand
étonnement, nous ne vîmes reparaître que le capitaine; Filippo était passé
par-dessous le bâtiment, afin d'explorer les environs, à ce qu'il paraît.
Un instant après, nous l'aperçûmes qui revenait par la proue, en nous
annonçant qu'il n'avait absolument rien découvert qui pût nous inquiéter.
Le capitaine, sans être de sa force, nageait aussi admirablement bien. Je
fis remarquer à Jadin qu'il avait au côté droit de la poitrine une blessure
qui ressemblait fort à un coup de couteau. Comme le capitaine était beau
garçon, et qu'en Sicile et en Calabre les coups de couteau s'adressent plus
particulièrement aux beaux garçons qu'aux autres, nous pensâmes que c'était
le résultat de la vengeance de quelque frère ou de quelque mari, et je me
promis d'interroger à la première occasion le capitaine là-dessus.

Au bout de dix minutes, nous entendîmes de grands cris; mais il n'y avait
pas à s'y tromper, c'étaient des cris de joie. En effet, Giovanni venait
de piquer une magnifique dorade, et s'avançait de l'arrière à babord, la
portant triomphalement au bout de son harpon, pour nous demander à quelle
sauce nous désirions la manger. La chose était trop importante pour être
résolue ainsi sans discussion; nous remontâmes donc immédiatement à bord
pour examiner l'animal de plus près et pour arrêter une sauce digne de lui.
Le capitaine et Filippo nous suivirent; on amarra de nouveau la chaloupe à
son poste, et nous entrâmes en délibération. Quelques observations qui nous
parurent assez savantes, émises par le capitaine, nous déterminèrent pour
une espèce de matelote. Ce n'était pas sans motifs que j'avais appelé le
capitaine au conseil; je ne perdais pas de vue la cicatrice de sa poitrine,
et je voulais en connaître l'histoire. Je l'invitai donc à déjeuner avec
nous, sous prétexte que, si son avis à l'endroit de la dorade était erroné,
je voulais le punir en le forçant de la manger tout entière. Le capitaine
se défendit d'abord de ce trop grand honneur que nous voulions lui faire;
mais, voyant que nous insistions, il finit par accepter. Aussitôt il
disparut dans l'écoutille, et Pietro s'occupa des préparatifs du déjeuner.

Le couvert était bientôt dressé. On posait une longue planche sur deux
chaises, c'était la table; on tirait nos matelas de cuir sur le pont,
c'étaient nos sièges. Nous nous couchions, comme des chevaliers romains,
dans notre _triclinium_ en plein air, et, sur le moindre signe que nous
faisions, tout l'équipage s'empressait de nous servir.

Au bout de dix minutes, le capitaine reparut, orné de ses plus beaux habits
et portant à la main une bouteille de muscat de Lipari, qu'après force
circonlocutions il se hasarda à nous offrir. Nous acceptâmes sans aucune
difficulté, et il parut on ne peut plus touché de notre condescendance.

C'était un excellent homme que le capitaine Arena, et qui n'avait à notre
avis qu'un seul défaut, c'était de garder pour Jadin et moi une trop
respectueuse obséquiosité. Cela empêchait entre lui et nous cette
communication rapide et familière de pensées à l'aide de laquelle
j'espérais descendre un peu dans la vie sicilienne. Je ne faisais aucun
doute que tous ces hommes endurcis aux fatigues, habitués aux tempêtes,
parcourant la Méditerranée en tous sens depuis leur enfance, n'eussent
force récits de traditions nationales ou d'aventures personnelles à nous
faire, et j'avais compté sur les récits du pont pour défrayer ces belles
nuits orientales, où la veille est plus douce que le sommeil; mais avant
d'en arriver là, nous voyions bien qu'il y avait encore du chemin à faire,
et nous commencions par le capitaine, afin d'arriver plus tard et par
degrés jusqu'aux simples matelots.

Notre dorade ne se fit pas attendre. Du plus loin que nous l'aperçûmes,
l'odeur qu'elle répandait autour d'elle nous prévint en sa faveur; et
bientôt, à notre satisfaction, son goût justifia son parfum. Dès lors,
nous reconnûmes que le capitaine était doublement à cultiver, et nous
redoublâmes d'attentions.

Nous avions pris le soin, en partant de Naples, de faire une certaine
provision de vin de Bordeaux. Quoique le capitaine fût d'une sobriété
extrême, nous parvînmes à lui en faire boire deux ou trois verres. Le vin
de Bordeaux a, comme on le sait, des qualités essentiellement conciliantes.
A la fin du déjeuner, nous étions parvenus à lui faire à peu près oublier
la distance qu'il avait mise lui-même entre lui et nous: une dernière
attention finit par nous le livrer pieds et poings liés; Jadin lui offrit
de faire pour sa femme le portrait de son petit garçon. Le capitaine devint
fou de joie; il appela monsieur Peppino, qui se roulait à l'avant au milieu
des tonneaux et des cordages avec son ami Milord. L'enfant accourut sans se
douter de ce qui l'attendait; son père lui expliqua la chose en italien,
et, soit curiosité, soit obéissance, il s'y prêta de meilleure grâce que
nous ne nous y attendions.

J'envoyai à l'équipage, qui continuait de ramer de toute sa force, deux
bouteilles de vin de Bordeaux; nous débouchâmes le cruchon de muscat, nous
allumâmes les cigares, et Jadin se mit à la besogne.

Ce n'était pas tout, il fallait diriger la conversation du côté de la
fameuse cicatrice qui avait attiré mes regards. J'en trouvai l'occasion en
parlant de notre bain et en félicitant le capitaine sur la manière dont il
nageait.

--Oh! quant à cela, excellence, ce n'est point un grand mérite, me
répondit-il. Nous sommes de père en fils, depuis deux cents ans, de
véritables chiens de mer, et, étant jeune homme, j'ai traversé plus
d'une fois le détroit de Messine, du village Delia Pace au village de
San-Giovanni, d'où est ma femme.

--Et combien y a-t-il? demandai-je.

--Il y a cinq milles, dit le capitaine; mais cinq milles qui en valent bien
huit à cause du courant.

--Et depuis que vous êtes marié, repris-je en riant, vous ne vous hasardez
plus à faire de pareilles folies.

--Oh! ce n'est point depuis que je suis marié, répondit le capitaine;
c'est depuis que j'ai été blessé à la poitrine: comme le fer a traversé le
poumon, au bout d'une heure que je suis à l'eau, je perds mon haleine, et
je ne peux plus nager.

--En effet, j'ai remarqué que vous aviez une cicatrice. Vous vient-elle
d'un duel ou d'un accident?

--Ni de l'un ni de l'autre, excellence. Elle vient tout bonnement d'un
assassinat.

--Et un drôle d'assassinat, encore, dit Pietro, profitant de ses privilèges
et se mêlant de la conversation sans cesser de ramer.

L'exclamation, comme on le comprend bien, n'était point de nature à
diminuer ma curiosité.

--Capitaine, continuai-je, est-ce qu'il y a de l'indiscrétion à vous
demander quelques détails sur cet événement?

--Non, plus maintenant, répondit le capitaine, attendu qu'il n'y a que moi
de vivant encore des quatre personnages qui y étaient intéressés; car,
quant à la femme, elle est religieuse, et c'est comme si elle était morte.
Je vais vous raconter la chose, quoique ce ne soit pas sans un certain
remords que j'y pense.

--Un remords! Allons donc, capitaine, vous n'avez, pardieu! rien à vous
reprocher là-dedans; vous vous êtes conduit en bon et brave Sicilien.

--Je crois que j'aurais cependant mieux fait, reprit le capitaine en
soupirant, de laisser le pauvre diable tranquille.

--Tranquille! Un gaillard qui vous avait fourré trois pouces de fer dans
l'estomac. Vous avez bien fait, capitaine, vous avez bien fait!

--Capitaine, repris-je à mon tour, vous doublez notre curiosité, et
maintenant, je vous en préviens, je ne vous laisse pas de repos que vous ne
m'ayez tout raconté.

--Allons, jeune enfant, dit Jadin à Peppino, ne bouge pas. Nous en sommes
aux yeux, capitaine.

Je traduisis l'invitation à Peppino, et le capitaine reprit:

--C'était en 1825, au mois de mai, il y a de cela un peu plus de dix ans,
comme vous voyez; nous étions allés à Malte pour y conduire un Anglais qui
voyageait pour son plaisir, comme vous. C'était le deuxième ou troisième
voyage que nous faisions avec ce petit bâtiment-ci, que je venais
d'acheter. L'équipage était le même à peu près, n'est-ce pas, Pietro?

--Oui, capitaine, à l'exception de Sienni; vous savez bien que nous étions
entrés à votre service après la mort de votre oncle, de sorte que ça n'a
quasi pas changé.

--C'est bien cela, reprit le capitaine; mon pauvre oncle est mort en 1825.

--Oh! mon Dieu, oui! Le 15 septembre 1825, reprit Pietro avec une
expression de tristesse dont je n'aurais pas cru son visage joyeux
susceptible.

--Enfin, la mort de mon pauvre oncle n'a rien à faire dans tout ceci,
continua le capitaine en soupirant. Nous étions à Malte depuis deux jours;
nous devions y rester huit jours encore, de sorte qu'au lieu de me tenir
sur mon bâtiment comme je devais le faire, j'étais allé renouveler
connaissance avec de vieux amis que j'avais à la Cité Villette. Les vieux
amis m'avaient donné à dîner, et après le dîner nous étions allés prendre
une demi-tasse au café Grec. Si vous allez jamais à Malte, allez prendre
votre café là, voyez-vous; ce n'est pas le plus beau, mais c'est le
meilleur établissement de toute la ville, rue des Anglais, à cent pas de la
prison.

--Bien, capitaine, je m'en souviendrai.

--Nous venions donc de prendre notre tasse de café; il était sept heures du
soir, c'est-à-dire qu'il faisait tout grand jour. Nous causions à la porte,
quand tout à coup je vois déboucher, au coin d'une petite ruelle dont le
café fait l'angle, un jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, pâle,
effaré, sans chapeau, hors de lui-même enfin. J'allais frapper sur l'épaule
de mon voisin pour lui faire remarquer cette singulière apparition, quand
tout à coup, le jeune homme vient droit à moi, et avant que j'aie eu le
temps de me défendre, me donne un coup de couteau dans la poitrine, laisse
le couteau dans la blessure, repart comme il était venu, tourne l'angle de
la rue, et disparaît.

Tout cela fut l'affaire d'une seconde. Personne n'avait vu que j'étais
frappé, moi-même je le savais à peine. Chacun se regardait avec
stupéfaction, et répétait le nom de Gaëtano Sferra. Moi, pendant ce
temps-là, je sentais mes forces qui s'en allaient.

--Qu'est-ce qu'il t'a donc fait, ce farceur-là, Giuseppe? me dit mon
voisin; comme tu es pâle!

--Ce qu'il m'a fait? répondis-je; tiens.--Je pris le couteau par le manche,
et je le tirai de la blessure.--Tiens, voilà ce qu'il m'a fait. Puis, comme
mes forces s'en allaient tout à fait, je m'assis sur une chaise, car je
sentais que j'allais tomber de ma hauteur.

--A l'assassin! à l'assassin! cria tout le monde. C'est Gaëtano Sferra.
Nous l'avons reconnu, c'est lui. A l'assassin!

--Oui, oui, murmurai-je machinalement; oui, c'est Gaëtano Sferra. A
l'assassin! à l'assas... Ma foi! c'était fini, j'avais tourné de l'oeil.

--C'est pas étonnant, dit Pietro, il avait trois pouces de fer dans la
poitrine; on tournerait de l'oeil à moins.

--Je restai deux ou trois jours sans connaissance, je ne sais pas au juste.
En revenant à moi, je trouvai Nunzio, le pilote, celui qui est là, à mon
chevet; il ne m'avait pas quitté, le vieux cormoran. Aussi, il le sait
bien, entre nous c'est à la vie, à la mort. N'est-ce pas, Nunzio?

--Oui, capitaine, répondit le pilote en levant son bonnet comme il avait
l'habitude de le faire lorsqu'il répondait à quelqu'une de nos questions.

--Tiens, lui dis-je, pilote, c'est vous?

--Oh! il me reconnaît, cria le pilote, il me reconnaît. Alors ça va bien.

--Vous le voyez, Nunzio: il n'est pas bien gai, n'est-ce pas?

--Non, le fait est qu'il n'en a pas l'air.

--Eh bien! le voilà qui se met à danser comme un fou autour de mon lit.

--C'est que j'étais content, dit le pilote.

--Oui, reprit le capitaine, tu étais content, mon vieux, ça se voyait. Mais
d'où est-ce que je reviens donc? lui demandai-je.--Ah! vous revenez de
loin, me répondit-il. En effet, je commençais à me rappeler. Oui, oui,
c'est juste, dis-je. Je me souviens, c'est un farceur qui m'a donné un coup
de couteau; eh bien! au moins est-il arrêté, l'assassin?

--Ah bien, oui, arrêté! dit le pilote: il court encore.

--Cependant on savait qui, repris-je. C'était, c'était, attends donc, ils
l'ont nommé; c'était Gaëtano Sferra, je me rappelle bien.

--Eh bien! Voilà ce qui vous trompe, capitaine, c'est que ce n'était pas
lui. Tout cela, c'est une drôle d'histoire, allez.

--Comment ce n'était pas lui?

--Ah! non, ça ne pouvait pas être lui, puisque Gaëtano Sferra avait été
condamné le matin à mort pour avoir donné un coup de couteau; qu'il était
en prison où il attendait le prêtre, et qu'il devait être exécuté le
lendemain. C'en est un autre qui lui ressemble, à ce qu'il paraît, quelque
frère jumeau, peut-être.

--Ah! dis-je. Moi, au fait, je ne sais pas si c'est lui, je ne le connais
pas.

--Comment, pas du tout?

--Pas le moins du monde.

--Ce n'est pas pour quelque petite affaire d'amour, hein?

--Non, parole d'honneur, vieux, je ne connais personne à Malte.

--Et vous ne savez pas pourquoi il vous en voulait, cet enragé-là?

--Je n'en sais rien.

--Alors n'en parlons plus.

--C'est égal, repris-je, c'est embêtant tout de même d'avoir un coup de
couteau dans la poitrine, et de ne pas savoir pourquoi on l'a reçu ni qui
vous l'a donné. Mais, si jamais je le rencontre, il aura affaire à moi,
Nunzio, je ne te dis que cela.

--Et vous aurez raison, capitaine. En ce moment Pietro ouvrit la porte de
ma chambre.

--Eh! Pilote, dit-il, c'est le juge.

--Tiens, tu es là aussi, Pietro, m'écriai-je.

--Un peu, capitaine, que je suis là, et que je n'en ai pas quitté, encore.

C'est vrai tout de même; il était dans l'antichambre pour empêcher qu'on ne
fît du bruit; et comme il entendait que nous devisions, Nunzio et moi, il
avait ouvert la porte.

--Ça va donc mieux? dit Vicenzo en passant la tête à son tour.

--Ah ça! mais, repris-je, vous y êtes donc tous?

--Non, il n'y a que nous trois, capitaine, les autres sont au speronare;
seulement, ils viennent voir deux fois par jour comment vous allez.

--Et comme je vous le disais, capitaine, reprit Pietro, c'est le juge.

--Eh bien! Fais-le entrer, le juge.

--Capitaine, c'est qu'il n'est pas seul.

--Avec qui est-il?

--Il est avec celui qu'on prenait pour votre assassin.

--Ah! ah! dis-je.

--Je vous demande pardon, monsieur le juge, dit Nunzio, c'est que le
capitaine n'est pas encore bien crâne, attendu qu'il n'y a qu'un quart
d'heure qu'il a ouvert les yeux, et qu'il n'y a que dix minutes qu'il
parle, et nous avons peur.

--Alors nous reviendrons demain, dit une voix.

--Non, non, répondis-je; puisque vous voilà, entrez tout de suite, allez.

--Entrez, puisque le capitaine le veut, reprit Pietro en ouvrant la porte.

Le juge entra; il était suivi d'un jeune homme qui avait les mains liées et
qui était conduit par des soldats; derrière le jeune homme marchaient deux
individus habillés de noir; c'étaient les greffiers.

--Capitaine Arena, dit le juge, c'est bien vous qui avez été frappé d'un
coup de couteau à la porte du café Grec?

--Pardieu! oui, c'est bien moi, et la preuve (je relevai le drap et je
montrai ma poitrine), c'est que voilà le coup.

--Reconnaissez-vous, continua-t-il en me montrant le prisonnier, ce jeune
homme pour celui qui vous a frappé?

Mes yeux se rencontrèrent en ce moment avec ceux du jeune homme, et je
reconnus son regard comme j'avais déjà reconnu son visage; seulement, comme
je savais que ma déclaration le tuait du coup, j'hésitais à la faire.

Le juge vit ce qui se passait en moi, alla au crucifix suspendu à la
muraille, le prit, et me l'apportant:--Capitaine, me dit-il, jurez sur le
Christ de dire toute la vérité, rien que la vérité.

J'hésitais.

--Faites le serment qu'on vous demande, dit le prisonnier, et parlez en
conscience.

--Eh bien! ma foi! repris-je, puisque c'est vous qui le voulez...

--Oui, je vous en prie.

--En ce cas-là, repris-je en étendant la main sur le crucifix, je jure de
dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

--Bien, dit le juge. Maintenant, répondez. Reconnaissez-vous ce jeune homme
pour être celui qui vous a frappé d'un coup de couteau?

--Parfaitement.

--Alors vous affirmez que c'est lui?

--Je l'affirme.

Il se retourna vers les deux greffiers.--Vous le voyez, dit-il, le blessé
lui-même est trompé par cette étrange ressemblance.

Quant au jeune homme, un éclair de joie passa sur son visage. Je trouvai
cela un peu étrange, attendu qu'il me semblait que ce que je venais de
déposer ne devait pas le faire rire.

--Ainsi, vous persistez, reprit le juge, à affirmer que ce jeune homme est
bien celui qui vous a frappé?

Je sentis que le sang me montait à la tête; car, vous comprenez, il avait
l'air de dire que je mentais.

--Si je persiste? je le crois pardieu bien! et à telle enseigne qu'il était
nu-tête, qu'il avait une redingote noire, un pantalon gris, et qu'il venait
par la petite ruelle qui conduit à la prison.

--Gaëtano Sferra, dit le juge, qu'avez-vous à répondre à cette déposition?

--Que cet homme se trompe, répondit le prisonnier, comme se sont trompés
tous ceux qui étaient au café.

--C'est évident, dit le juge en se retournant une seconde fois vers les
greffiers.

--Je me trompe! m'écriai-je en me soulevant malgré ma faiblesse; ah bien!
par exemple, en voilà une sévère! Ah! je me trompe!

--Capitaine! s'écria Nunzio, capitaine! Oh mon Dieu! mon Dieu!

--Ah! je me trompe! repris-je. Eh bien! je vous dis, moi, que je ne me
trompe pas.

--Le médecin, le médecin! cria Pietro.

En effet, l'effort que j'avais fait en me levant avait dérangé l'appareil,
et ma blessure s'était rouverte, de sorte qu'elle saignait de plus belle.
Je sentis que je m'en allais de nouveau; toute la chambre valsait autour de
moi, et, au milieu de tout cela, je voyais les yeux du prisonnier fixés sur
moi avec une expression de joie si étrange, que je fis un dernier mouvement
pour lui sauter au cou et l'étrangler. Ce mouvement épuisa ce qu'il me
restait de force; un nuage sanglant passa devant mes yeux; je sentis que
j'étouffais, je me renversai en arrière, puis je ne sentis plus rien:
j'étais retombé dans mon évanouissement.

Celui-là ne dura que sept ou huit heures, et j'en revins comme du premier.
Cette fois le médecin était auprès de moi: Pietro l'avait amené, et Nunzio
n'avait pas voulu le laisser partir. J'essayai de parler, mais il me mit un
doigt sur la bouche en me faisant signe de me taire. J'étais si faible, que
j'obéis comme un enfant.

--Allons, ça va mieux, dit le médecin. Du silence, la diète la plus
absolue, et humectez-lui de temps en temps la blessure avec de l'eau de
guimauve. Tout ira bien. Surtout ne lui laissez voir personne.

--Ah! quant à cela, vous pouvez être tranquille. Quand ce serait le Père
éternel lui-même qui frapperait à la porte, je lui répondrais: Vous
demandez le capitaine?--Oui.--Eh bien! Père éternel, il n'y est pas.

--Et puis, d'ailleurs, dit Pietro, nous étions là, nous autres, pour
veiller à la porte et envoyer promener les juges et les greffiers, s'ils se
représentaient.

--Si bien, pour en finir, reprit le capitaine, que personne ne vint que le
médecin, que je ne parlai que quand il m'en donna la permission, et que
tout alla bien, comme il l'avait dit. Au bout d'un mois je fus sur mes
jambes; au bout de six semaines je pus regagner le bâtiment. Quant à
l'Anglais, il était parti; mais c'était un brave homme tout de même. Il
avait payé à Nunzio le prix convenu, comme s'il avait fait tout le voyage,
et il avait encore laissé une gratification à l'équipage.

--Oui, oui, dit Pietro, qui n'était pas fâché sans doute de me donner la
mesure de la générosité de l'Anglais, trois piastres par homme. Aussi nous
avons joliment bu à sa santé, n'est-ce pas les autres?

--Dame! il l'avait bien mérité, répondit en choeur l'équipage.

--Et vous, capitaine, que fîtes-vous?

--Moi? eh bien! la mer me remit. Je respirais à pleine poitrine, j'ouvrais
la bouche que l'on aurait cru que je voulais avaler tout le vent qui venait
de la Grèce; un fameux vent, allez. Si nous l'avions seulement pour nous
conduire à Palerme, nous y serions bientôt; mais nous ne l'avons pas.

--Peut-être bien que nous ne tarderons pas à en avoir un autre, dit le
pilote; mais celui-là ce ne sera pas la même chose.

--Un peu de sirocco, hein? n'est-ce pas, vieux? demanda le capitaine.

Nunzio fit un signe de tête affirmatif.

--Et puis? repris-je, voulant la suite de mon histoire.

--Eh bien! je revins au village Della Pace, où ma femme, que j'avais
laissée grosse de Peppino, avait eu une si grande peur, qu'elle en était
accouchée avant terme. Heureusement que ça n'avait fait de mal ni à la mère
ni à l'enfant; et depuis ce temps-là je me porte bien, à l'exception, comme
je vous le disais, que quand je nage trop longtemps, la respiration me
manque.

--Mais ce n'est pas tout, dis-je au capitaine, et vous avez fini par avoir
l'explication de ce singulier quiproquo?

--Attendez donc, reprit-il, nous ne sommes qu'à la moitié de l'histoire, et
encore c'est le plus beau qui me reste à vous raconter. Malheureusement je
crois que c'est là que j'ai eu tort!

--Mais non, mais non, dit Pietro; mais je vous dis que non.

--Heu! heu! dit le capitaine.

--Je vous écoute, repris-je.

--Il y avait déjà un an que l'aventure était arrivée, lorsque je retrouvai
l'occasion de retourner à Malte. Ma femme ne voulait pas m'y laisser aller;
pauvre femme! elle croyait que cette fois-là j'y laisserais mes os; mais
je la rassurai de mon mieux. D'ailleurs c'était justement une raison,
puisqu'il m'était arrivé du mal à un premier voyage, pour qu'il m'arrivât
du bien au second; tant il y a que j'acceptai le chargement. Cette fois il
n'était pas question de voyageurs, mais de marchandises.

En effet, la traversée fut excellente; c'était de bon augure. Cependant, je
l'avoue, je n'avais pas grand plaisir à rentrer à Malte; aussi, mes petites
affaires faites, je revenais bien vite sur le speronare. Bref, j'allais
partir le lendemain, et j'étais en train de faire un somme dans la cabine,
quand Pietro entra.

--Capitaine, me dit-il, pardon de vous réveiller; mais c'est une femme qui
dit qu'elle a besoin de vous parler pour affaires.

--Une femme! et où est-elle, cette femme? demandai-je en me frottant les
yeux.

--Elle est en bas, dans un petit canot.

--Toute seule?

--Avec un rameur.

--Et quelle est cette femme?

--Je lui ai demandé son nom; mais elle m'a répondu que cela ne me regardait
pas, qu'elle avait affaire à vous, et non pas à moi.

--Est-elle jeune? est-elle jolie?

--Ah! ceci, c'est autre chose: je ne peux pas dire, car elle a un voile, et
il est impossible de rien voir au travers.

--C'est vrai ça, elle avait l'air d'une religieuse, interrompit Pietro.

--Alors, fais-la monter, repris-je.

Pietro sortit. Je me mis derrière une table, et j'ouvris tout doucement mon
couteau. J'étais devenu défiant en diable depuis mon aventure; et comme je
ne connaissais pas de femmes, je pensais que ça pourrait bien être un homme
déguisé. Mais, une fois prévenu, c'est bon. Un homme prévenu, comme on dit,
en vaut deux. Puis, sans me vanter, je manie assez proprement le couteau
moi aussi.

--Je crois bien, dit Pietro: vous êtes modeste, capitaine. Voyez-vous,
excellence, le capitaine, c'est le plus fort que je connaisse. A un pouce,
à deux pouces, à toute la lame, il se bat comme on veut; cela lui est égal,
à lui.

--Mais au premier coup d'oeil, continua le capitaine, je vis bien que je
m'étais trompé, et que c'était bien une femme; et une pauvre petite femme
qui avait grand peur encore, car on voyait sous son voile qu'elle tremblait
de tous ses membres. Je remis mon couteau dans ma poche, et je m'approchai
d'elle.

--Qu'y a-t-il pour votre service, madame? lui demandai-je.

--Vous êtes le capitaine de ce petit bâtiment? répondit-elle.

--Oui, madame.

--Avez-vous quelque affaire qui vous retienne dans le port?

--Je comptais partir demain matin.

--Avez-vous des passagers maltais?

--Aucun.

--Faites-vous voile plus particulièrement pour un point de la Sicile que
pour l'autre?

--Je comptais rentrer dans le port de Messine.

--Voulez-vous gagner quatre cents ducats?

--Belle demande! Je crois pardieu bien que je le veux! si toutefois, vous
le comprendrez bien, la chose ne peut pas me compromettre.

--En aucune façon.

--Que faut-il faire?

--Il faut venir cette nuit avec votre speronare à la pointe Saint-Jean, à
une heure du matin. Vous enverrez votre canot à terre. Un passager attendra
sur le rivage; il vous dira _Sicile_, vous lui répondrez _Malte_. Vous le
ramènerez à bord, et vous le déposerez dans l'endroit de la Sicile qui vous
conviendra le mieux. Voilà tout.

--Dame! c'est faisable, répondis-je; et vous dites que pour cela...

--Il y a une prime de quatre cents ducats, deux cents ducats comptant: les
voilà (l'inconnue tira une bourse et la jeta sur la table); deux cents
ducats qui vous seront remis par le passager lui-même en touchant la terre.

--Eh! mais, dites donc, repris-je, il faut au moins que je vous fasse une
obligation moi, une reconnaissance, quelque chose, un petit papier enfin.

--A quoi bon? Vous êtes honnête homme ou vous ne l'êtes pas. Si vous êtes
honnête homme, votre parole suffit; si vous ne l'êtes pas, vous comprenez,
aux précautions que je prends, au secret que je vous demande, que votre
papier ne peut me servir à rien, et que je ne suis pas en mesure de le
faire valoir devant les tribunaux.

--Par quel hasard vous êtes-vous adressée à moi, alors?

--Je me promenais aujourd'hui sur le port, ne sachant à qui m'adresser
pour le service que je réclame de vous. Je vous ai vu passer, votre figure
ouverte m'a plu, vous avez monté dans votre canot, vous êtes venu droit au
petit bâtiment où nous sommes, j'ai deviné que vous en étiez le capitaine;
j'ai attendu la nuit: la nuit venue, je m'y suis fait conduire à mon tour,
j'ai demandé à vous parler, et me voilà.

--Oh! quant à ce qui est d'être franc et honnête, répondis-je, vous ne
pouviez pas mieux vous adresser.

--Eh bien! c'est tout ce qu'il me faut, répondit l'inconnue en me tendant
la main; une jolie petite main, ma foi! que j'avais même grande envie de la
prendre et de la baiser; c'est chose convenue.

--Vous avez ma parole.

--Vous n'oublierez pas le mot d'ordre?

--Sicile et Malte.

--C'est bien: à une heure, à la pointe Saint-Jean.

--A une heure.

L'inconnue redescendit dans le bateau et regagna la terre; à dix heures
nous levâmes l'ancre. La pointe Saint-Jean est une espèce de cap qui
s'avance dans la mer vers la partie méridionale de Malte, à une lieue et
demie de la ville, ce qui, par mer, faisait une distance de cinq ou six
milles à peu près. Mais comme le vent était mauvais, il fallait franchir
cette distance à la rame; comme vous comprenez, il n'y avait pas de temps à
perdre.

A minuit et demi, nous étions à un demi-mille de la porte Saint-Jean. Ne
voulant pas m'approcher davantage, de peur d'être vu, je mis en panne,
et j'envoyai Pietro à terre avec le canot. Je le vis s'enfoncer dans
l'obscurité, se confondre avec la côte et disparaître; un quart d'heure
après il reparut. Le passager était assis à l'arrière du canot, tout
s'était donc bien passé.

J'avais fait préparer la cabine de mon mieux: j'y avais fait transporter
mon propre matelas; d'ailleurs, comme avec le vent qui soufflait nous
devions être le lendemain à Messine, je pensais que, si difficile que fût
notre hôte, une nuit est bientôt passée. Puis, il y a des circonstances où
les gens les plus délicats passent volontiers sur certaines choses, et,
il faut le dire, notre passager me paraissait être dans une de ces
circonstances-là.

Ces réflexions firent que, par délicatesse, et pour ne point paraître trop
curieux, je descendis dans l'entrepont, tandis qu'il montait à bord. De son
côté, le passager alla droit à la cabine sans regarder personne et sans
dire une seule parole; seulement il laissa deux onces [Note: L'once est une
monnaie sicilienne qui vaut 12 F.] dans la main que Pietro lui tendit pour
l'aider à monter l'escalier. Au bout de cinq minutes, quand le canot fut
amarré, Pietro vint me rejoindre.

--Tenez, capitaine, me dit-il, voici deux onces à ajouter à la masse.

--Ils n'ont, voyez-vous, interrompit le capitaine, qu'une bourse pour eux
tous; seulement je suis le caissier: à la fin du voyage je fais les comptes
de chacun et tout est dit.

--Eh bien! demandai-je à Pietro, comment cela s'est-il passé?

--Mais à merveille, répondit-il; il était là qui attendait avec la femme
voilée qui était venue à bord, et il paraît même qu'il était impatient de
me voir; car, à peine m'eut-il aperçu, qu'il embrassa l'autre, et qu'il
vint au-devant de moi, ayant de l'eau jusqu'aux genoux; alors nous avons
échangé le mot d'ordre, et il est monté à bord. Tant que la femme a pu
le voir, elle est restée sur la côte à nous regarder et à nous faire des
signes avec son mouchoir. Puis, quand nous avons été trop loin, nous avons
entendu une voix qui nous criait bon voyage; c'était encore elle, la pauvre
femme!

--Et as-tu vu notre passager?

--Non, il s'est caché la figure dans son manteau, seulement, à sa voix et
à sa tournure, ça m'a l'air d'un jeune homme, l'amant de l'autre
probablement.

--C'est bien: va dire aux camarades de déployer la voile, et à Nunzio de
gouverner sur Messine.

Pietro remonta sur le pont, transmit l'ordre que j'avais donné, et dix
minutes après nous marchions que c'était plaisir. Je ne tardai pas à le
suivre sur le pont: je ne sais pourquoi je ne pouvais dormir. D'ailleurs,
le temps était si beau, il ventait un si bon vent, il faisait un si
magnifique clair de lune, que c'était péché que de s'enfermer dans un
entrepont avec une pareille nuit.

Je trouvai le pont solitaire; tous les camarades étaient rentrés dans leur
écoutille et dormaient à qui mieux mieux; il n'y avait que Nunzio qui
veillait comme d'habitude; mais, attendu qu'il était caché derrière la
cabine, on ne le voyait pas, si bien qu'on aurait cru que le bâtiment
marchait tout seul.

Il était deux heures et demie du matin à peu près, nous avions déjà laissé
Malte bien loin derrière nous, et je me promenais de long en large sur le
pont, pensant à ma petite femme et aux amis que nous allions retrouver,
quand tout à coup je vis s'ouvrir la cabine et paraître le passager. Son
premier coup d'oeil fut pour s'assurer de l'endroit où nous étions. Il vit
Malte, qui ne paraissait plus que comme un point noir, et il me sembla qu'à
cette vue il respirait plus librement. Cela me rappela les précautions
qu'il avait prises en montant à bord; et craignant de le contrarier en
restant sur le pont, je m'acheminai vers l'écoutille de l'avant pour
pénétrer dans l'entrepont, lorsque, faisant deux ou trois pas de mon côté:

--Capitaine, me dit-il.

Je tressaillis: il me sembla que j'avais déjà entendu cette voix quelque
part comme dans un rêve. Je me retournai vivement.

--Capitaine, reprit-il en continuant de s'avancer vers moi, pensez-vous, si
ce vent-là continue, que nous soyons demain soir à Messine?

Et à mesure qu'il s'approchait, je croyais reconnaître son visage, comme
j'avais cru reconnaître sa voix. A mon tour, je fis quelques pas vers lui;
alors il s'arrêta en me regardant fixement et comme pétrifié. A mesure que
la distance devenait moindre entre nous, mes souvenirs me revenaient, et
mes soupçons se changeaient en certitude. Quant à lui, il était visible
qu'il aurait mieux aimé être partout ailleurs qu'où il était; mais il n'y
avait pas moyen de fuir, nous avions de l'eau tout autour de nous, et la
terre était déjà à plus de trois lieues. Néanmoins, il recula devant moi
jusqu'au moment où la cabine l'empêcha d'aller plus loin. Je continuai de
m'avancer jusqu'à ce que nous nous trouvassions face à face. Nous nous
regardâmes un instant sans rien dire, lui pâle et hagard, moi avec le
sourire sur les lèvres, et cependant je sentais que moi aussi je pâlissais,
et que tout mon sang se portait à mon coeur; enfin, il rompit le premier le
silence.

--Vous êtes le capitaine Giuseppe Arena, me dit-il d'une voix sourde.

--Et vous l'assassin Gaëtano Sferra, répondis-je.

--Capitaine, reprit-il, vous êtes honnête homme, ayez pitié de moi, ne me
perdez pas.

--Que je ne vous perde pas! comment l'entendez-vous?

--J'entends que vous ne me livriez point; en arrivant en Sicile, je
doublerai la somme qui vous a été promise.

--J'ai reçu deux cents ducats pour vous conduire à Messine; vous devez m'en
donner deux cents autres en débarquant; je toucherai ce qui est promis, pas
un grain de plus.

--Et vous remplirez l'obligation que vous avez prise, n'est-ce pas, de me
mettre à terre sain et sauf?

--Je vous mettrai à terre sans qu'il soit tombé un cheveu de votre tête;
mais, une fois à terre, nous avons un petit compte à régler: je vous redois
un coup de couteau pour que nous soyons quittes.

--Vous m'assassinerez, capitaine?

--Misérable! lui dis-je; c'est bon pour toi et pour tes pareils
d'assassiner.

--Eh bien! alors, que voulez-vous dire?

--Je veux dire que, puisque vous jouez si bien du couteau, nous en jouerons
ensemble; toutes les chances sont pour vous, vous avez déjà la première
manche.

--Mais je ne sais pas me battre au couteau, moi.

--Bah! laissez donc, répondis-je en écartant ma chemise et en lui montrant
ma poitrine, ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela; d'ailleurs, ce n'est
pas difficile: on se met chacun dans un tonneau, on se fait lier le bras
gauche autour du corps, on convient de se battre à un pouce, à deux pouces
ou à toute la lame, et on gesticule. Quant à ce dernier point, c'est déjà
réglé; et, sauf votre plaisir, nous nous battrons à toute lame, car vous
avez si bien frappé, qu'il n'en était pas resté une ligne hors de la
blessure.

--Et si je refuse?

--Ah! si vous refusez, c'est autre chose: je vous mettrai à terre comme
j'ai dit, je vous donnerai une heure pour gagner la montagne, et puis je
préviendrai le juge; alors, c'est à vous de bien vous tenir, parce que, si
vous êtes pris, voyez-vous, vous serez pendu.

--Et si j'accepte le duel et que je vous tue?

--Si vous me tuez, eh bien! tout sera dit.

--Ne me poursuivra-t-on pas?

--Qui cela? mes amis?

--Non, la justice!

--Allons donc! est-ce qu'il y a un seul Sicilien qui déposerait contre vous
parce que vous m'auriez tué loyalement? Pour m'avoir assassiné, à la bonne
heure.

--Eh bien! je me battrai; c'est dit.

--Alors, dormez tranquille, nous recauserons de cela à Contessi ou à
la Scaletta. Jusque-là, le bâtiment est à vous, puisque vous le payez;
promenez-vous-y en long et en large; moi, je rentre chez moi.

Je descendis dans l'écoutille. Je réveillai Pietro, et je lui racontai tout
ce qui venait de se passer. Quant à Nunzio, c'était inutile de lui rien
raconter à lui; il avait tout entendu.

--C'est bon, capitaine, dit Pietro; soyez tranquille, nous ne le perdrons
pas de vue.

Le lendemain, à deux heures de l'après-midi, nous arrivâmes à la Scaletta;
je consignai l'équipage sur le bâtiment, et nous descendîmes dans le canot,
Gaëtano Sferra, Pietro, Nunzio et moi.

En mettant pied à terre, Nunzio et Pietro se placèrent l'un à droite,
l'autre à gauche de notre homme, de peur qu'il ne lui prît envie de
s'échapper; il s'en aperçut.

--Vos précautions sont inutiles, capitaine, me dit-il; du moment où il
s'agit d'un duel, que ce soit au pistolet, à l'épée ou au couteau, cela ne
fait rien, je suis votre homme.

--Ainsi, repris-je, vous me donnez votre parole d'honneur que vous ne
chercherez pas à vous échapper?

--Je vous la donne.

Je fis un signe à Nunzio et à Pietro, et ils le laissèrent marcher seul.

--C'est égal, dit Pietro se mêlant de nouveau à la conversation, nous ne le
perdions pas de vue, tout de même.

--N'importe. Tant il y a, reprit le capitaine, qu'à partir de ce moment-là
il n'y a rien à dire sur lui.

--Aussi, je ne dis rien, reprit Pietro.

--Nous continuâmes de suivre le chemin, et au bout de dix minutes nous
étions chez le père Matteo, un bon vieux Sicilien dans l'âme, celui-là, et
qui tient une petite auberge à _l'Ancre d'or_.

--Bonjour, père Matteo, lui dis-je. Voilà ce que c'est: nous avons eu des
mots ensemble, monsieur et moi, nous voudrions nous régaler d'un petit coup
de couteau; vous avez bien une chambre à nous prêter pour cela, n'est-ce
pas?

--Deux, mes enfants, deux, dit le père Matteo.

--Non pas; deux, ce serait de trop, mon brave, une seule suffira. Puis,
s'il s'ensuivait quelque chose (nous sommes tous mortels, et un malheur est
bien vite arrivé), enfin, s'il s'ensuivait quelque chose, vous savez ce
qu'il y a à dire. Nous étions à dîner, monsieur et moi, nous nous sommes
pris de dispute, nous avons joué des couteaux, et voilà; bien entendu que,
s'il y en a un de tué, c'est celui-là qui aura eu tous les torts.

--Tiens, cela va sans dire, répondit le père Matteo.


--Si je tue monsieur, je n'ai pas de recommandation à vous faire, on
l'enterrera décemment et comme un bourgeois doit être enterré; c'est moi
qui paie. Si monsieur me tue, il y a de quoi faire face aux frais dans
le speronare. D'ailleurs, vous me feriez bien crédit, n'est-ce pas, père
Matteo?

--Sans reproche, ça ne serait pas la première fois, capitaine.

--Non, mais ça serait la dernière. Dans ce cas-là, père Matteo, comprenez
bien ceci: moi tué, monsieur est libre comme l'air, entendez-vous bien? Il
va où il veut et comme il veut: et si on l'arrête, c'est moi qui lui ai
cherché noise; j'étais en train, j'avais bu un coup de trop, et il ne m'a
donné que ce que je méritais: vous entendez!

--Parfaitement.

--Maintenant, prépare le dîner, vieux. Toi, Pietro, va-t'en acheter deux
couteaux exactement pareils; tu sais comme il les faut. Toi, Nunzio, tu
t'en iras trouver le curé. A propos, repris-je en me retournant vers
Gaëtano qui avait écouté tous ces détails avec une grande indifférence, je
dois vous prévenir que je commande une messe; elle ne sera dite que demain
matin, mais c'est égal, l'intention y est. Si vous voulez en commander une
de votre côté pour que je n'aie pas d'avantage sur vous, et que Dieu ne
soit ni pour l'un ni pour l'autre, vous en êtes le maître; c'est fra
Girolamo qui dit les meilleures,

--Merci, me répondit Gaëtano; vous ne pensez pas, j'espère, que je crois à
toutes ces bêtises.

--Vous n'y croyez pas! vous n'y croyez pas, dites-vous? tant pis; moi j'y
crois, monsieur. Nunzio, tu iras commander la messe chez fra Girolamo,
entends-tu, pas chez un autre.

--Soyez tranquille, capitaine.

Pietro et Nunzio sortirent pour s'acquitter chacun de la mission dont il
était chargé. Je restai seul avec Gaëtano Sferra et le vieux Matteo.

--Maintenant, monsieur, dis-je en m'approchant de Gaëtano, si au moment où
nous sommes arrivés, vous n'avez rien à faire avec Dieu, vous avez sans
doute quelque chose à faire avec le monde. Vous avez un père, une mère,
une maîtresse, quelqu'un enfin qui s'intéresse à vous et que vous aimez.
Matteo, du papier et de l'encre. Faites comme moi, monsieur, écrivez à
cette personne, et si je vous tue, foi d'Arena! la lettre sera fidèlement
remise.

--Ceci, c'est autre chose, et vous avez raison, dit Gaëtano en prenant le
papier et l'encre des mains du vieux Matteo, et en se mettant à écrire.

Je m'assis à la table qui était en face de la sienne, et je me mis à écrire
de mon côté. Il va sans dire que la lettre que j'écrivais était pour ma
pauvre femme.

Comme nous finissions, Nunzio et Pietro rentrèrent.

--La messe est commandée, dit Nunzio.

--A fra Girolamo?

--A lui-même.

--Voici les deux couteaux, dit Pietro, c'est une piastre les deux.

--Chut! dis-je.

--Non, non, dit Gaëtano; il est juste que je paie le mien et vous le vôtre.
D'ailleurs, nous avons un compte à régler, capitaine. Je vous redois deux
cents ducats, car vous m'avez, selon nos conventions, fidèlement remis à
terre.

--Que cela ne vous inquiète pas, rien ne presse.

--Cela presse fort, au contraire, capitaine. Voici les deux cents ducats.
Quant à vous, mon ami, continua-t-il en s'adressant à Pietro, voici deux
onces pour l'achat du couteau.

--Je vous demande pardon, monsieur, dit Pietro; le couteau coûte cinq
carlins, et non pas deux onces. Je ne reçois pas de bonne main pour une
pareille chose.

--Je crois bien! dit Pietro interrompant encore; un couteau qui pouvait
tuer le capitaine!

--Maintenant, reprit Gaëtano Sferra, quand vous voudrez; je vous attends.

--Vous êtes servis, dit le vieux Matteo en rentrant de sa cuisine.

--Montons donc, dis-je à Gaëtano.

Nous montâmes. Je suivais Gaëtano par derrière; il marchait d'un pas ferme:
je demeurai convaincu que cet homme était brave. C'était à n'y plus rien
comprendre.

Comme l'avait dit Matteo, nous étions servis. Un bout de la table, couvert
d'une nappe et de tout l'accompagnement nécessaire, supportait le dîner.
L'autre bout était resté vide, et un tonneau défoncé par un bout était
disposé de chaque côté pour nous recevoir quand il nous plairait de
commencer.

Pietro déposa un couteau de chaque côté de la table.

--Si vous connaissez ici quelqu'un, et que vous désiriez l'avoir pour
témoin, dis-je à Gaëtano, vous pouvez l'envoyer chercher, nous attendrons.

--Je ne connais personne, capitaine. D'ailleurs ces deux braves gens sont
là, continua Gaëtano en montrant Pietro et le pilote; ils serviront en même
temps pour vous et pour moi.

Ce sang-froid m'étonna. Depuis que j'avais vu cet homme de près, j'avais
perdu une partie de mon désir de me venger. Je résolus donc de faire une
espèce de tentative de conciliation.

--Écoutez, lui dis-je au moment où il venait de passer de l'autre côté de
la table, il est évident qu'il y a dans tout ceci quelque mystère que je
ne connais pas et que je ne puis deviner. Vous n'êtes point un assassin.
Pourquoi m'avez-vous frappé? Dans quel but moi plutôt qu'un autre? Soyez
franc, dites-moi tout; et si je reconnais que vous avez été poussé par une
nécessité quelconque, par une de ces fatalités plus fortes que l'homme, et
à laquelle il faut que l'homme obéisse, eh bien! tout sera dit et nous en
resterons là.

Gaëtano réfléchit un instant; puis, d'un air sombre:

--Je ne puis rien vous dire, reprit-il, le secret n'est pas à moi seul;
puis voyez-vous, ce n'est point le hasard qui nous a conduits face à face.
Ce qui est écrit est écrit, et il faut que les choses s'accomplissent:
battons-nous!

--Réfléchissez, repris-je, il en est encore temps. Si c'est la présence de
ces hommes qui vous gêne, il s'en iront, et je resterai seul avec vous, et
ce que vous m'aurez dit, je vous le jure! ce sera comme si vous l'aviez dit
à un confesseur.

--J'ai été près de mourir, j'ai fait venir un prêtre, je me suis confessé à
lui, croyant que cette confession serait la dernière; au risque de paraître
devant Dieu chargé d'un péché mortel, je ne lui ai pas révélé le secret que
vous voulez savoir.

--Cependant..., monsieur, repris-je, insistant d'autant plus qu'il se
défendait davantage.

--Ah! interrompit-il insolemment, est-ce que c'est vous qui, après m'avoir
fait venir ici, ne voudriez plus vous battre? Est-ce que vous auriez peur,
par hasard?

--Peur! m'écriai-je; et d'un bond je fus dans le tonneau et le couteau à la
main.

--N'est-ce pas, Pietro, continua le capitaine en s'interrompant, n'est-ce
pas que je fis tout cela pour l'amener à me dire la cause de sa conduite
envers moi?

--Oui, vous l'avez fait, répondit Pietro, et j'en étais même bien étonné,
car vous le savez bien, capitaine, ce n'est pas votre habitude, et quand
nous avions de ces choses-là avec les Calabrais, ça allait comme sur des
roulettes.

--Enfin, reprit le capitaine, il ne voulut rien entendre. Il entra à son
tour dans son tonneau. Seulement, quand on voulut lui lier le bras gauche
derrière le dos comme on venait de me le faire à moi, il prétendit que cela
le gênait, et demanda qu'on lui laissât le bras libre. On le lui délia
aussitôt.

Alors nous commençâmes à nous escrimer; comme malgré lui et naturellement
il parait les coups que je lui portais avec le bras gauche, cela retarda un
peu la fin du combat. Il me déchira même un tant soit peu l'épaule avant
que je l'eusse touché, car je regardais comme au-dessous de moi de le
frapper dans les membres. Mais, ma foi! quand je vis mon sang couler, et
Pietro qui se mangeait les poings jusqu'aux coudes, je lui allongeai une si
rude botte, que, du coup de poing encore plus que du coup de couteau, il
s'en alla rouler, lui et son tonneau, jusqu'auprès de la fenêtre. Quand je
vis qu'il ne se relevait pas, je pensai qu'il avait son compte. En effet,
en regardant la lame du couteau, je vis qu'elle était rouge jusqu'au
manche. Nunzio courut à lui.

--Eh bien! eh bien! lui dit-il, qu'est-ce qu'il y a? Est-ce que nous
demanderons un prêtre ou un médecin?

--Un prêtre, répondit Gaëtano d'une voix sourde, le médecin serait inutile.

--Va donc pour le prêtre, dit Nunzio. Eh! vieux, continua-t-il en appelant.

Une porte s'ouvrit et Matteo apparut.

--Une chambre et un lit pour monsieur qui se trouve mal!

--C'est prêt, dit Matteo.

--Alors, aidez-moi à le porter pendant qu'ils vont casser quelques
bouteilles, eux autres, pour faire croire que ça est venu comme ça petit à
petit.

--Un prêtre! un prêtre! murmura Gaëtano plus sourdement encore que la
première fois; vous voyez bien que si vous tardez, je serai mort avant
qu'il vienne--En effet, le sang coulait de sa poitrine comme d'une
fontaine.

--Vous, mort! ah! bien oui, dit Matteo en le prenant pardessous les
épaules, tandis que Nunzio le prenait par les jambes; vous avez encore pour
plus de quatre ou cinq heures à vivre, allez, je vois ça dans vos yeux; je
vais vous mettre là-dessus une bonne compresse, et vous aurez le temps de
faire une fameuse confession.

La porte se referma, et je me retrouvai seul avec Pietro.

--Eh bien! me dit-il, que diable avez-vous donc, capitaine? est-ce que vous
allez vous trouver mal pour cette écorchure que vous avez là à l'épaule?

--Ah! ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, lui répondis-je, mais
j'aimerais mieux ne pas avoir rencontré cet homme, j'étais payé pour le
mener sain et sauf ici.

--Eh bien! mais il me semble, répondit Pietro, que, quand nous l'avons
débarqué, il se portait comme un charme.

--Cet argent me portera malheur, Pietro; et s'il meurt, je n'en veux pas
garder un sou, et je l'emploierai à faire dire des messes.

--Des messes! c'est toujours bon, dit Pietro, et la preuve, c'est que celle
que vous avez commandée tout à l'heure ne vous a pas mal réussi; mais
l'argent n'est pas méprisable non plus.

--Et cette pauvre femme, Pietro, cette pauvre femme qui est venue me
trouver à mon bâtiment, et qui l'a conduit jusque sur le rivage! Hein!
quand elle va savoir cela.

--Ah! dame! il y aura des larmes, ça c'est sûr; mais, au bout du compte, il
vaut mieux que ce soit elle qui pleure que la patronne. D'ailleurs, vous
n'avez fait que lui rendre ce qu'il vous avait donné il y a un an, voilà
tout; avec les intérêts, c'est vrai, mais écoutez donc, il n'y a que des
banqueroutiers qui ne paient pas leurs dettes.

--C'est égal, repris-je, je voudrais bien savoir pourquoi il m'a donné ce
coup de couteau.

En ce moment, la porte de la chambre où l'on avait porté Gaëtano Sferra
s'ouvrît.

--Capitaine Arena, dit une voix, le moribond vous demande. Je me retournai,
et je reconnus fra Girolamo.

--Me voilà, mon père, répondis-je en tressaillant.

--Allons, dit Pietro, vous allez probablement savoir la chose; si cela peut
se dire, vous nous la raconterez.

Je lui fis signe de la tête que oui et j'entrai.

--Mon frère, dit fra Girolamo en montrant Gaëtano Sferra, pâle comme les
draps dans lesquels il était couché, voici un chrétien qui va mourir, et
qui désire que vous entendiez sa confession.

--Oui, venez, capitaine, dit Gaëtano d'une voix si faible qu'à peine
pouvait-on l'entendre; et puisse Dieu me donner la force d'aller jusqu'au
bout!

--Tenez, tenez, dit le père Matteo en entrant et en posant une fiole
remplie d'une liqueur rouge comme du sang, sur la table qui était près du
lit du mourant; tenez, voilà qui va vous remettre le coeur; buvez-moi
deux cuillerées de cela, et vous m'en direz des nouvelles. Vous savez,
capitaine, continua-t-il en s'adressant à moi, c'est le même élixir que
faisait cette pauvre Julia, qu'on appelait la sorcière, et qui a fait tant
de bien à votre oncle.

--Oh! alors, dis-je, en versant la liqueur dans une cuillère, et en
approchant la cuillère des lèvres du blessé, buvez; Matteo a raison, cela
vous fera du bien.

Gaëtano avala la cuillerée d'élixir, tandis que fra Girolamo refermait la
porte derrière Matteo, qui ne pouvait rester plus longtemps, le moribond
allait se confesser. A peine l'eut-il bue, que ses yeux brillèrent, et
qu'une vive rougeur passa sur son visage.

--Que m'avez-vous donné là, capitaine? s'écria-t-il en me saisissant la
main; encore une cuillerée, encore une, je veux avoir la force de tout vous
raconter.

Je lui donnai une seconde gorgée de l'élixir; il se souleva alors sur une
main et appuya l'autre sur sa poitrine.

--Ah! voilà la première fois que je respire depuis que j'ai reçu votre coup
de couteau, capitaine; cela fait du bien de respirer.

--Mon fils, dit fra Girolamo, profitez de ce que Dieu vous secourt pour
nous dire ce secret qui vous étouffe plus encore que votre blessure.

--Mais si j'allais ne pas mourir, mon père, s'écria Gaëtano: si j'allais ne
pas mourir! il serait inutile que je me confessasse. J'ai déjà vu la mort
d'aussi près qu'en ce moment-ci, et cependant j'en suis revenu.

--Mon fils, dit fra Girolamo, c'est une tentation du démon qui, à cette
heure, dispute votre âme à Dieu. Ne croyez pas les conseils du maudit. Dieu
seul sait si vous devez vivre ou mourir; mais agissez toujours comme si
votre mort était sûre.

--Vous avez raison, mon père, dit Gaëtano en essuyant avec son mouchoir une
écume rougeâtre qui humectait ses lèvres; vous avez raison: écoutez, et
vous aussi, capitaine.

Je m'assis au pied du lit, fra Girolamo s'assit au chevet, prit dans ses
deux mains les deux mains du moribond, qui commença:

--J'aimais une femme; c'est celle à laquelle est adressée la lettre que je
vous ai donnée, mon père, pour qu'elle lui fût remise en cas de mort. Cette
femme, je l'avais aimée jeune fille; mais je n'étais pas assez riche pour
être agréé par ses parents: on la donna à un marchand grec, jeune encore,
mais qu'elle n'aimait pas. Nous fûmes séparés. Dieu sait que je fis tout
ce que je pus pour l'oublier. Pendant un an je voyageai, et peut-être ne
fusse-je jamais revenu à Malte, si je n'eusse reçu la nouvelle que mon père
était mourant.

Trois jours après mon retour, mon père était mort. En suivant son convoi,
je passai devant la maison de Lena. Malgré moi, je levai la tête, et à
travers la jalousie j'aperçus ses yeux. De ce moment, il me sembla ne
l'avoir pas quittée un instant, et je sentis que je l'aimais plus que
jamais.

Le soir, je revins sous cette fenêtre. J'y étais à peine, que j'entendis le
petit cri que faisaient en s'écartant les planchettes des persiennes; au
même moment une lettre tomba à mes pieds. Cette lettre me disait que dans
deux jours son mari partait pour Candie, et qu'elle restait seule avec sa
vieille nourrice. J'aurais dû partir, je le sais bien, mon père, j'aurais
dû fuir aussi loin que la terre eût pu me porter, ou bien entrer dans
quelque couvent, faire raser mes cheveux, et m'abriter sous quelque saint
habit qui eût étouffé mon amour; mais j'étais jeune, j'étais amoureux: je
restai.

Mon père, je n'ose pas vous parler de notre bonheur, c'était un crime.
Pendant trois mois nous fûmes, Lena et moi, les êtres les plus heureux de
la création. Ces trois mois passèrent comme un jour, comme une heure, ou
plutôt ils n'existèrent pas: ce fut un rêve.

Un matin Lena reçut une lettre de son mari. J'étais près d'elle quand sa
vieille nourrice l'apporta. Nous nous regardâmes en tremblant; ni l'un ni
l'autre de nous ne l'osait ouvrir. Elle était là sur la table. Deux ou
trois fois, et chacun à notre tour, nous avançâmes la main. Enfin, Lena la
prit, et me regardant fixement:

--Gaëtano, dit-elle, m'aimes-tu?

--Plus que ma vie, répondis-je.

--Serais-tu prêt à tout quitter pour moi, comme je serais prête à tout
quitter pour toi?

--Je n'ai que toi au monde: où tu iras, je te suivrai.

--Eh bien! convenons d'une chose: si cette lettre m'annonce son retour,
convenons que nous partirons ensemble, à l'instant même, sans hésiter, avec
ce que tu auras d'argent et moi de bijoux.

--A l'instant même, sans hésiter; Lena, je suis prêt.

Elle me tendit la main, et nous ouvrîmes la lettre en souriant. Il
annonçait que ses affaires n'étant point terminées, il ne serait de retour
que dans trois mois. Nous respirâmes. Quoique notre résolution fût bien
prise, nous n'étions pas fâchés d'avoir encore ce délai avant de la mettre
à exécution.

En sortant de chez Lena, je rencontrai un mendiant que depuis trois jours
je retrouvais constamment à la même place. Cette assiduité me surprit, et
tout en lui faisant l'aumône, je l'interrogeai; mais à peine s'il parlait
l'italien, et tout ce que j'en pus tirer, c'est que c'était un matelot
épirote dont le vaisseau avait fait naufrage, et qui attendait une occasion
de s'engager sur un autre bâtiment.

Je revins le soir. Le temps nous était mesuré d'une main trop avare pour
que nous en perdissions la moindre parcelle. Je trouvai Lena triste.
Pendant quelques instants je l'interrogeai inutilement sur la cause de
cette tristesse; enfin elle m'avoua qu'en faisant sa prière du matin devant
une madone du Pérugin, qui était dans sa famille depuis trois cents ans
et à laquelle elle avait une dévotion toute particulière, elle avait vu
distinctement couler deux larmes des yeux de l'image sainte. Elle avait cru
d'abord être le jouet de quelque illusion, et elle s'en était approchée,
afin de regarder de plus près. C'étaient bien deux larmes qui roulaient sur
ses joues, deux larmes réelles, deux larmes vivantes, deux larmes de femme!
Elle les avait essuyées alors avec son mouchoir, et le mouchoir était resté
mouillé. Il n'y avait pas de doute pour elle, la madone avait pleuré, et
ces larmes, elle en était certaine, présagaient quelque grand malheur.

Je voulus la rassurer, mais l'impression était trop profonde. Je voulus lui
faire oublier par un bonheur réel cette crainte imaginaire; mais pour la
première fois je la trouvai froide et presque insensible, et elle finit
par me supplier de me retirer, et de la laisser passer la nuit en prières.
J'insistai un instant, mais Lena joignit les mains en me suppliant, et à
mon tour je vis deux grosses larmes qui tremblaient à ses paupières. Je
les recueillis avec mes lèvres; puis, moitié ravi, moitié boudant, je
m'apprêtai à lui obéir.

Alors nous soufflâmes la lumière; nous allâmes à la fenêtre pour nous
assurer si la rue était solitaire, et nous soulevâmes le volet. Un homme
enveloppé dans un manteau était appuyé au mur. Au bruit que nous fîmes, il
releva la tête; mais nous vîmes à temps le mouvement qu'il allait faire:
nous laissâmes retomber le volet, et il ne put nous apercevoir.

Nous restâmes un instant muets et immobiles, écoutant le battement de nos
coeurs qui se répondaient en bondissant et qui troublaient seuls le silence
de la nuit. Cette terreur superstitieuse de Lena avait fini par me gagner,
et si je ne croyais pas à un malheur, je croyais au moins à un danger. Je
soulevai le volet de nouveau, l'homme avait disparu.

Je voulus profiter de son absence pour m'éloigner; j'embrassai une dernière
fois Lena, et je m'approchai de la porte. En ce moment il me sembla
entendre dans le corridor qui y conduisait le bruit d'un pas. Sans doute
Lena crut l'entendre comme moi, car elle me serra les mains.

--As-tu une arme? me dit-elle si bas, qu'à peine je compris.

--Aucune, répondis-je.

--Attends. Elle me quitta. Quelques secondes après, je l'entendis ou plutôt
je la sentais revenir. Tiens, me dit-elle, et elle me mit dans la main le
manche d'un petit yatagan qui appartenait à son mari.

--Je crois que nous nous sommes trompés, lui dis-je, car on n'entend plus
rien.

--N'importe! me dit-elle, garde ce poignard, et désormais ne viens jamais
sans être armé. Je le veux, entends-tu? Et je rencontrai ses lèvres qui
cherchaient les miennes pour faire de son commandement une prière.

--Tu exiges donc toujours que je te quitte.

--Je ne l'exige pas, je t'en prie.

--Mais à demain, au moins.

--Oui, à demain.

Je serrai Lena une dernière fois dans mes bras, puis j'ouvris la porte.
Tout était silencieux et paraissait calme.

--Folle que tu es! lui dis-je.

--Folle tant que tu voudras, mais la madone a pleuré.

--C'est de jalousie, Lena, lui dis-je en l'enlaçant une dernière fois dans
mes bras et en approchant sa tête de la mienne.

--Prends garde! s'écria Lena avec un cri terrible et en faisant un
mouvement pour se jeter en avant. Le voilà! le voilà!

En effet, un homme s'élançait de l'autre bout de l'appartement. Je bondis
au-devant de lui, et nous nous trouvâmes face à face. C'était Morelli, le
mari de Lena. Nous ne dîmes pas un mot, nous nous jetâmes l'un sur l'autre
en rugissant. Il tenait d'une main un poignard et de l'autre un pistolet.
Le pistolet partit dans la lutte, mais sans me toucher. Je ripostai par un
coup terrible, et j'entendis mon adversaire pousser un cri. Je venais de
lui enfoncer l'yatagan dans la poitrine. En ce moment le mot de halte
retentit en anglais: une patrouille qui passait dans la rue, prévenue par
le coup de pistolet, s'arrêtait sous les fenêtres. Je me précipitais vers
la porte pour sortir; Lena me saisit par le bras, me fit traverser sa
chambre, m'ouvrit une petite croisée qui donnait sur un jardin. Je sentis
que ma présence ne pouvait que la perdre.

--Écoute, lui dis-je, tu ne sais rien, tu n'as rien vu, tu es accourue au
bruit, et tu as trouvé ton mari mort.

--Sois tranquille.

--Où te reverrai-je?

--Partout où tu seras.

--Adieu.

--Au revoir.

Je m'élançai comme un fou à travers le jardin, j'escaladai le mur, je me
trouvai dans une ruelle. Je n'y voyais plus, je ne savais plus où j'étais,
je courus ainsi devant moi jusqu'à ce que je me trouvasse sur la place
d'Armes; là, je m'orientai, et rappelant à mon aide un peu de sang-froid,
je me consultai sur ce que j'avais de mieux à faire. C'était de fuir; mais
à Malte on ne fuit pas facilement; d'ailleurs j'avais sur moi quelques
sequins à peine; tout ce que je possédais était chez moi, chez moi aussi
étaient des lettres de Lena qui pouvaient être saisies et dénoncer notre
amour. La première chose que j'eusse à faire était donc de rentrer chez
moi.

Je repris en courant le chemin de la maison. A quelques pas de la porte
était un homme accroupi, la tête entre ses genoux: je crus qu'il dormait,
comme cela arrive parfois aux mendiants dans les rues de Malte; je n'y fis
point attention, et je rentrai.

En deux bonds je fus dans ma chambre; je courus d'abord au secrétaire dans
lequel étaient les lettres de Lena, et je les brûlai jusqu'à la dernière;
puis, quand je vis qu'elles n'étaient plus que cendres, j'ouvris le tiroir
où était l'argent, je pris tout ce que j'avais. Mon intention était de
courir au port, de me jeter dans une barque, de troquer mes habits contre
ceux d'un matelot, et le lendemain de sortir de la rade avec tous les
pêcheurs qui sortent chaque matin. Cela m'était d'autant plus facile que
vingt fois j'avais fait des parties de pêche avec chacun d'eux, et que je
les connaissais tous. L'important était donc de gagner le port.

Je redescendis vivement dans cette intention; mais au moment où je rouvrais
la porte de la rue pour sortir, quatre soldats anglais se jetèrent sur
moi; en même temps un homme s'approcha, et m'éclairant le visage avec une
lanterne sourde:

--C'est lui, dit-il.

De mon côté, je reconnus le mendiant épirote à qui j'avais fait l'aumône le
matin même. Je compris que j'étais perdu si je ne surveillais pas chacune
de mes paroles. Je demandai, de la voix la plus calme que je pus prendre,
ce qu'on me voulait et où l'on me conduisait; on me répondit en prenant le
chemin de la prison, et arrivé à la prison, en m'enfermant dans un cachot.

A peine fus-je seul que je réfléchis à ma situation. Personne ne m'avait vu
frapper Morelli, j'étais sûr de Lena comme de moi-même. Je n'avais point
été pris sur le fait, je résolus de me renfermer dans la dénégation la plus
absolue.

J'aurais bien pu dire qu'en sortant de chez Lena j'avais été attaqué et que
je n'avais fait que me défendre. Ainsi peut-être je changeais la peine de
mort en prison, mais je perdais Lena. Je n'y songeais même point.

Le lendemain, un juge et deux greffiers vinrent m'interroger dans ma
prison. Morelli n'était pas mort sur le coup; c'était lui qui avait dit mon
nom au chef de la patrouille survenue pendant notre lutte; il avait affirmé
sur le crucifix m'avoir parfaitement reconnu, et il avait rendu le dernier
soupir.

Je niai tout; j'affirmai que je ne connaissais Lena que pour l'avoir
rencontrée comme on rencontre tout le monde, au spectacle, à la promenade,
chez le gouverneur; j'étais resté chez moi toute la soirée, et je n'en
étais sorti qu'au moment où j'avais été arrêté. Comme nos maisons ont
rarement des concierges, et que chacun entre et sort avec sa clef, personne
sur ce point ne put me donner de démenti.

Le juge donna l'ordre de me confronter avec le cadavre. Je sortis de
mon cachot, et l'on me conduisit chez Lena. Je sentis que c'était là où
j'aurais besoin de toute ma force: je me fis un front de marbre, et je
résolus de ne me laisser émouvoir par rien.

En traversant le corridor, je vis la place de la lutte: une petite glace
était cassée par la balle du pistolet, le tapis avait conservé une large
tache de sang; elle se trouvait sur mon chemin, je ne cherchai point à
l'éviter, je marchai dessus comme si j'ignorais ce que c'était.

On me fit entrer dans la chambre de Lena: le cadavre était couché sur le
lit, la figure et la poitrine découvertes; une dernière convulsion de rage
crispait sa figure; sa poitrine était traversée par la blessure qui l'avait
tué. Je m'approchai du lit d'un pas ferme; on renouvela l'interrogatoire,
je ne m'écartai en rien de mes premières réponses. On fit venir Lena.

Elle s'approcha pâle, mais calme; deux grosses larmes silencieuses
roulaient sur ses joues, et pouvaient aussi bien venir de la douleur
qu'elle éprouvait d'avoir perdu son mari, que de la situation où elle
voyait son amant.

--Que me voulez-vous encore? dit-elle; je vous ai déjà dit que je ne sais
rien, que je n'ai rien vu; j'étais couchée, j'ai entendu du bruit dans le
corridor, j'ai couru; j'ai entendu mon mari crier à l'assassin. Voilà tout.

On fit monter l'Épirote, et on nous confronta avec lui. Lena dit qu'elle ne
le connaissait point. Je répondis que je ne me rappelais pas l'avoir jamais
vu.

Je n'avais donc réellement contre moi que la déclaration du mort. Le procès
se poursuivit avec activité: le juge accomplissait son devoir en homme qui
veut absolument avoir une tête. A toute heure du jour et de la nuit, il
entrait dans mon cachot pour me surprendre et m'interroger. Cela lui était
d'autant plus facile, que mon cachot avait une porte qui donnait dans la
chambre des condamnés, et qu'il avait la clef de cette porte; mais je tins
bon, je niai constamment.

On mit dans ma prison un espion qui se présenta comme un compagnon
d'infortune, et qui m'avoua tout. Comme moi il avait tué un homme, et comme
moi il attendait son jugement. Je plaignis le sort qui lui était réservé,
mais je lui dis que, quant à moi, j'étais parfaitement tranquille, étant
innocent. L'espion, un matin, passa dans un autre cachot.

Cependant, à l'accusation du mort, à la déposition de l'Épirote, s'était
jointe une circonstance terrible: on avait retrouvé dans le jardin la trace
de mes pas; on avait mesuré la semelle de mes bottes avec les empreintes
laissées, et l'on avait reconnu que les unes s'adaptaient parfaitement aux
autres. Quelques-uns de mes cheveux aussi étaient restés dans la main du
moribond: ces cheveux, comparés aux miens, ne laissaient aucun doute sur
l'identité.

Mon avocat prouva clairement que j'étais innocent, mais le juge prouva plus
clairement que j'étais coupable, et je fus condamné à mort.

J'écoutai l'arrêt sans sourciller; quelques murmures se firent entendre
dans l'auditoire. Je vis que beaucoup doutaient de la justice de la
condamnation. J'étendis la main vers le Christ:

--Les hommes peuvent me condamner, m'écriai-je; mais voilà celui qui m'a
déjà absous.

--Vous avez fait cela, mon fils, s'écria fra Girolamo, qui n'avait pas
sourcillé à l'assassinat, mais qui frissonnait au blasphème.

--Ce n'était pas pour moi, mon père, c'était pour Lena. Je n'avais pas peur
de la mort; et vous le verrez bien, puisque vous allez me voir mourir; mais
ma condamnation la déshonorait, mon supplice en faisait une femme perdue.
Puis, je ne sais quelle vague espérance me criait au fond du coeur que je
sortirais de tout cela. D'ailleurs, en vous avouant tout comme je le fais,
à vous et au capitaine, est-ce que Dieu ne me pardonnera pas, mon père?
Vous m'avez dit qu'il me pardonnerait! Mentiez-vous aussi, vous?

Fra Girolamo ne répondit au moribond que par une prière mentale. Gaëtano
regardait en pâlissant ce moine qui s'agenouillait sur les péchés d'autrui,
et je vis la fièvre de ses yeux qui commençait à s'éteindre; il sentit
lui-même qu'il faiblissait.

--Encore une cuillerée de cet élixir, capitaine, dit-il. Et vous, mon père,
écoutez-moi d'abord: nous n'avons pas de temps à perdre: vous prierez
après.

Je lui fis avaler une gorgée d'élixir, qui produisit le même effet que
la première fois. Je vis reparaître le sang sur ses joues, et ses yeux
brillèrent de nouveau.

--Où en étions-nous? demanda Gaëtano.

--Vous veniez d'être condamné, lui dis-je.

--Oui. On me conduisit dans mon cachot; trois jours me restaient: trois
jours séparent, comme vous savez, la condamnation du supplice.

Le premier jour, le greffier vint me lire l'arrêt, et me pressa d'avouer
mon crime, m'assurant que, comme il y avait des circonstances atténuantes,
peut-être obtiendrais-je une commutation de peine. Je lui répondis que
je ne pouvais avouer un crime que je n'avais pas commis, et je vis qu'il
sortait du cachot, ébranlé lui-même de la fermeté de mes dénégations.

Le lendemain ce fut le tour du confesseur. C'était un crime plus grand que
le premier peut-être, mais je niai tout, même au confesseur.--Fra Girolamo
fit un mouvement.--Mon père, reprit Gaëtano, Lena m'avait toujours dit que,
si je mourais avant elle, elle entrerait dans un couvent et prierait pour
moi pendant tout le reste de sa vie. Je comptais sur ses prières.

Le confesseur sortit convaincu que je n'étais pas coupable, et sa bouche,
en me donnant le baiser de paix, laissa échapper le mot martyr. Je lui
demandai si je ne le reverrais pas, il promit de revenir passer avec moi la
journée et la nuit du lendemain.

A quatre heures du soir, la porte de ma prison, celle qui donnait dans la
chapelle des condamnés, s'ouvrit, et je vis paraître le juge.

--Eh bien! lui dis-je en l'apercevant, êtes-vous enfin convaincu que vous
avez condamné un innocent?

--Non, me répondit-il; je sais que vous êtes coupable; mais je viens pour
vous sauver.

Je présumai que c'était quelque nouvelle ruse pour m'arracher mon secret,
et je me pris à rire dédaigneusement. Le juge s'avança vers moi, et me
tendit un papier; je lus:

«Crois à tout ce que te dira le juge, et fais tout ce qu'il t'ordonnera de
faire.

TA LENA.»

--Vous lui avez arraché ce billet par quelque ruse infâme ou par quelque
atroce torture, répondis-je en secouant la tête. Lena n'a point écrit ces
paroles volontairement.

--Lena a écrit ces paroles librement; Lena est venue me trouver; Lena a
obtenu de moi que je te sauvasse, et je viens te sauver. Veux-tu m'obéir et
vivre? veux-tu t'obstiner et mourir?

--Eh bien! que faut-il faire? repris-je.

--Écoute, dit le juge en se rapprochant de moi et en me parlant d'une
voix si basse, qu'à peine je pouvais l'entendre; suis aveuglément les
instructions que je vais te donner; ne réfléchis pas, obéis, et ta vie est
sauvée, et l'honneur de ta maîtresse est sauvé.

--Parlez.

Il détacha mes fers.

--Voici un poignard, prends-le; sors par cette porte, dont j'ai seul la
clef; cours au café le plus proche; laisse-toi hardiment reconnaître par
tous ceux qui seront là; enfonce ton couteau dans la poitrine du premier
venu; laisse-le dans la blessure; fuis, et reviens. Je t'attends ici, et
Lena, enfermée chez moi, me répond de ton retour.

Je compris tout. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête, je sentis une sueur
froide poindre à leur racine et ruisseler sur mon visage. Le juge, cet
homme nommé par la loi pour protéger la société, s'était laissé séduire
à prix d'argent, et n'avait rien trouvé de mieux que de m'absoudre d'un
premier meurtre par un second.

Un instant j'hésitai: mais je pensai à la liberté, à Lena, au bonheur. Je
lui pris le couteau des mains, je sortis comme un fou, je courus au café
Grec; il était plein de gens de ma connaissance: il n'y avait que vous dont
la figure me fût étrangère, capitaine. J'allai à vous, je vous frappai.
Selon les instructions du juge, je laissai le couteau dans la blessure, et
je m'enfuis. Quelques secondes après, j'étais rentré dans mon cachot; le
juge rattacha mes fers, referma la porte de la prison, et disparut. Dix
minutes avaient suffi pour ce terrible drame. J'aurais cru avoir fait un
rêve, si je n'avais vu ma main pleine de sang. Je la frottai contre la
terre humide du cachot; le sang disparut, et j'attendis.

Le reste de la journée et de la nuit s'écoulèrent sans que, comme vous
le comprenez bien, je fermasse l'oeil un seul instant. Je vis le jour
s'éteindre et le jour revenir, ce jour qui devait être mon dernier jour.
J'entendis l'horloge de la chapelle sonner les quarts d'heures, les
demi-heures, les heures. Enfin, à six heures du matin, au moment où je
songeais que j'avais juste encore vingt-quatre heures à vivre, la porte
s'ouvrit, et je vis entrer le confesseur.

--Mon fils, me dit le brave homme en entrant vivement dans mon cachot, ayez
bon espoir, car je viens vous apporter une étrange nouvelle. Hier, à quatre
heures du soir, un homme mis comme vous, de votre âge, de votre taille,
et vous ressemblant tellement que chacun l'a pris pour vous, a commis un
assassinat, au café Grec, sur un capitaine sicilien, et a fui sans qu'on
pût l'arrêter.

--Eh bien! repris-je, comme si j'ignorais le parti que le juge pourrait
tirer du fait, mon père, je ne vois là qu'un meurtre de plus, et je ne
comprends pas comment ce meurtre peut m'être utile.

--Vous ne comprenez pas, mon fils, que tout le monde est convaincu
maintenant que ce n'est pas vous qui avez assassiné Morelli? que vous êtes
victime de votre ressemblance avec son meurtrier, et que déjà le juge a
ordonné de surseoir à votre exécution?

--Dieu soit loué! répondis-je; mais j'aurais préféré que mon innocence fût
reconnue par un autre moyen.

Toute cette journée se passa en interrogatoires nouveaux. Je n'avais qu'une
chose à répondre; c'est que je n'avais pas quitté mon cachot. Mes gardiens
le savaient mieux que personne. Le confesseur déposa m'avoir quitté à
quatre heures moins quelques minutes; le geôlier affirma n'avoir pas même
détaché mes fers. Le juge me quitta le soir, avouant devant tous ceux qui
étaient là qu'il devait y avoir dans cet événement quelque fatale méprise,
et déclarant que son impartialité ne lui permettait pas de laisser exécuter
le jugement.

Le lendemain, on vint me chercher pour me confronter avec vous. Vous vous
rappelez cette scène, capitaine? Vous me reconnûtes: rien ne pouvait m'être
plus favorable que l'assurance avec laquelle vous affirmiez que c'était moi
qui vous avais frappé. Plus votre déposition me chargeait, plus elle me
faisait innocent.

Cependant on ne pouvait me mettre en liberté ainsi; il fallait une nouvelle
enquête, et quoiqu'il fût pressé chaque jour par Lena, chaque jour le juge
hésitait à la faire. L'important, disait-il, était que je vécusse; le reste
viendrait à son temps.

Une année s'écoula ainsi, une année éternelle. Au bout de cette année, le
juge tomba malade, et le bruit se répandit bientôt que sa maladie était
mortelle.

Lena alla le trouver au lit d'agonie, et lui demanda impérieusement ma
liberté. Le juge voulut encore éluder sa promesse. Lena le menaça de tout
révéler. Il avait un fils pour lequel il sollicitait la survivance de sa
place; il eut peur, il donna à Lena la clef de la chapelle.

Au milieu de la nuit je la vis apparaître. Je crus que c'était un rêve;
depuis un an je ne l'avais pas vue. La réalité faillit me tuer de joie.

Elle me dit tout en deux mots, et comment nous n'avions pas un instant à
perdre; puis elle marcha devant moi, et je la suivis, elle me conduisit
chez elle. Je repassai par le corridor où j'avais vu une tache de sang, je
rentrai dans cette chambre où j'avais été confronté avec le cadavre. Le
surlendemain, elle me cacha toute la journée dans l'oratoire où était la
madone du Pérugin. Les domestiques allèrent et vinrent comme d'habitude
dans la maison, et nul ne se douta de rien. Lena passa une partie de la
journée avec moi; mais comme elle avait habitude de s'enfermer dans son
oratoire, et qu'elle se retirait là ordinairement pour prier, personne
n'eut le plus petit soupçon.

Le soir venu, elle me quitta; vers les dix heures je la vis rentrer.

--Tout est arrangé, me dit-elle, j'ai trouvé un patron de barque qui se
charge de te conduire en Sicile. Je ne puis partir avec toi; en nous voyant
disparaître à la fois, ce que nous avons pris tant de peine à cacher serait
révélé aux yeux de tous. Pars le premier; dans quinze jours je serai à
Messine. Ma tante est supérieure aux Carmélites, tu me retrouveras dans son
couvent.

J'insistai pour qu'elle partît avec moi, j'avais je ne sais quel
pressentiment. Cependant elle insista avec tant de fermeté, m'assura avec
des promesses si solennelles qu'avant trois semaines nous serions réunis,
que je cédai.

Il faisait nuit sombre; nous sortîmes sans être vus, et nous nous
acheminâmes vers la pointe Saint-Jean. Là, selon la promesse qu'on lui
avait faite, une chaloupe vint me prendre. Nous nous embrassâmes encore. Je
ne pouvais la quitter, je voulais l'emporter avec moi, je pleurais comme
un enfant. Quelque chose me disait que je ne la reverrais plus; c'était la
vengeance divine qui me parlait ainsi.

Je m'embarquai sur votre bâtiment; mais, comme vous le comprenez bien, je
ne pouvais dormir. Je sortis de la cabine pour prendre l'air sur le pont,
et je vous rencontrai.

A partir de ce moment vous savez tout. J'ai mieux aimé me battre que de
vous faire alors l'aveu que je vous fais maintenant, vous auriez cru que je
faisais cet aveu parce que j'avais peur, et puis, cet aveu fait, vous aviez
mon secret, c'est-à-dire ma vie. Je ne risquais pas davantage en acceptant
le duel que vous me proposiez. Dieu vous a choisi pour l'exécuteur de sa
justice. Il n'a pas voulu qu'une fois adultère et deux fois assassin, je
jouisse en paix de l'impunité légale que ma maîtresse avait achetée pour
moi à prix d'or. Venez ici, capitaine, voici ma main. Pardonnez-moi comme
je vous pardonne.

Il me donna la main et s'évanouit.

Je lui fis avaler deux autres cuillerées d'élixir, et il rouvrit les yeux,
mais avec le délire. A partir de ce moment, il ne prononça plus que des
paroles sans suite entremêlées de prières et de blasphèmes, et le soir à
neuf heures il expira, laissant à fra Girolamo la lettre destinée à Lena
Morelli.

--Et qu'est devenue cette jeune femme? demandai-je au capitaine,

--Elle n'a survécu que trois ans à Gaëtano Sferra, me répondit-il, et elle
est morte religieuse au couvent des Carmélites de Messine.

--Et combien y a-t-il de temps, demandai-je au capitaine, que cet événement
a eu lieu?

--Il y a... dit le capitaine en cherchant dans sa mémoire.

--Il y a aujourd'hui neuf ans, jour pour jour, répondit Pietro.

--Aussi, ajouta le pilote, voilà notre tempête qui nous arrive.

--Comment, notre tempête?

--Oui. Je ne sais pas comment cela s'est fait, dit Pietro; mais depuis
ce temps-là, toutes les fois que nous sommes en mer l'anniversaire de ce
jour-là, nous avons eu un temps de chien.

--C'est juste, dit le capitaine en regardant un gros nuage noir qui
s'avançait vers nous venant du midi; c'est pardieu vrai! Nous n'aurions dû
partir de Naples que demain.




L'ANNIVERSAIRE


Pendant le récit que nous venions d'entendre, le temps s'était pris peu à
peu, et le ciel paraissait couvert comme d'une immense tenture grise sur
laquelle se détachait par une teinte brune plus foncée le nuage qui avait
attiré l'attention du capitaine. De temps en temps de légères bouffées de
vent passaient, et l'on avait ouvert notre grande voile pour en profiter,
car le vent, venant de l'est, eût été excellent pour nous conduire à
Palerme s'il avait pu se régler. Mais bientôt, soit que ces bouffées
cessassent d'être fixes, soit que déjà les premières haleines d'un vent
contraire nous arrivassent de Sicile, la voile commença à battre contre le
mât, de telle façon que le pilote ordonna de la carguer. Lorsque le temps
menaçait, le capitaine résignait aussitôt, je crois l'avoir dit, ses
pouvoirs entre les mains du vieux Nunzio, et redevenait lui-même le premier
et le plus docile des matelots. Aussi, à l'injonction faite par le pilote
de débarrasser le pont, le capitaine fut-il le plus actif à enterrer notre
table, et à aider Jadin à rentrer dans sa cabine son tabouret et
ses cartons. Du reste, le portrait était fini, et de la plus exacte
ressemblance, ce qui avait combattu chez le capitaine par un sentiment
de plaisir l'impression douloureuse que lui avait causée le souvenir sur
lequel nous l'avions forcé de s'arrêter.

Cependant le temps se couvrait de plus en plus, et l'atmosphère offrait
tous les signes d'une tempête prochaine. Sans qu'ils eussent été prévenus
le moins du monde du danger qui nous menaçait, nos matelots, pour qui
l'heure de dormir était venue, s'étaient réveillés comme par instinct, et
sortaient les uns après les autres, et le nez en l'air, par l'écoutille de
l'avant; puis ils se rangeaient silencieusement sur le pont, clignant de
l'oeil, et faisant un signe de tête qui voulait certainement dire:--Bon, ça
chauffe;--puis, toujours silencieux, les uns retroussaient leurs manches,
les autres jetaient bas leurs chemises. Filippo seul était assis sur le
rebord de l'écoutille, les jambes pendantes dans l'entrepont, la tête
appuyée sur sa main, regardant le ciel avec sa figure impassible, et
sifflotant par habitude l'air de la tarentelle. Mais, cette fois, Pietro
était sourd à l'air provocateur, et il paraît même que cette mélodie
monotone parut quelque peu intempestive au vieux Nunzio; car, montant sur
le bastingage du bâtiment sans lâcher le timon du gouvernail, il passa la
tête par-dessus la cabine, et s'adressant à l'équipage comme s'il ne voyait
pas le musicien:

--Avec la permission de ces messieurs, dit-il en ôtant son bonnet, qui
est-ce donc qui siffle ici?

--Je crois que c'est moi, vieux, répondit Filippo; mais c'est sans y faire
attention, en vérité de Dieu!

--A la bonne heure! dit Nunzio, et il disparut derrière la cabine. Filippo
se tut.

La mer, quoique calme encore, changeait déjà visiblement de couleur. De
bleu d'azur qu'elle était une heure auparavant, elle devenait gris de
cendres. Sur son miroir terne venaient éclore de larges bulles d'air qui
semblaient monter des profondeurs de l'eau à la surface. De temps en
temps ces légères rafales que les marins appellent des pattes de chat,
égratignaient sa nappe sombre, et laissaient briller trois ou quatre raies
d'écume, comme si une main invisible l'eût battue d'un coup de verges.
Notre speronare, qui n'avait plus de vent, et que nos matelots ne
poussaient plus à la rame, était sinon immobile, du moins stationnaire, et
roulait balancé par une large houle qui commençait à se faire sentir; il y
eut alors un quart d'heure de silence d'autant plus solennel, que la brume
qui s'étendait autour de nous nous avait peu à peu dérobé toute terre,
et que nous nous trouvions sur le point de faire face à une tempête qui
s'annonçait sérieusement, non pas avec un vaisseau, mais avec une véritable
barque de pêcheurs. Je regardais nos hommes, ils étaient tous sur le pont,
prêts à la manoeuvre et calmes, mais de ce calme qui naît de la résolution
et non de la sécurité.

--Capitaine, dis-je au patron en m'approchant de lui, n'oubliez pas que
nous sommes des hommes; et si le danger devient réel, dites-le-nous.

--Soyez tranquille, répondit le capitaine.


--Eh bien! pauvre Milord! dît Jadin en donnant à son bouledogue une claque
d'amitié qui aurait tué un chien ordinaire; nous allons donc voir une
petite tempête: ça vous fera-t-il plaisir, hein?

Milord répondit par un hurlement sourd et prolongé, qui prouva qu'il
n'était pas tout à fait indifférent à la scène qui se passait, et
qu'instinctivement lui aussi pressentait le danger.

--Le mistral! cria le pilote en levant sa tête au-dessus de la cabine.

Aussitôt chacun tourna ses yeux vers l'arrière: on voyait pour ainsi dire
venir le vent; une ligne d'écume courait devant lui, et derrière cette
ligne d'écume on voyait la mer qui commençait à s'élever en vagues. Les
matelots s'élancèrent, les uns au beaupré et les autres au petit mât du
milieu, et déployèrent la voile de foc, et une petite triangulaire dont
j'ignore le nom, mais qui me parut correspondre à la voile du grand hunier
d'un vaisseau. Pendant ce temps le mistral arrivait sur nous comme un
cheval de course, précédé d'un sifflement qui n'était pas sans quelque
majesté. Nous le sentîmes passer: presque aussitôt notre petite barque
frémit, ses voiles se gonflèrent comme si elles allaient rompre; le
bâtiment enfonça sa proue dans la mer, la creusant comme un vaste soc de
charrue, et nous nous sentîmes emportés comme une plume au vent.

--Mais, dis-je au capitaine, il me semble que dans les gros temps, au lieu
de donner prise à la tempête, comme nous le faisons, on abaisse toutes les
voiles. D'où vient que nous n'agissons pas comme on agit d'habitude?

--Oh! nous n'en sommes pas encore là, me répondit le capitaine; le vent qui
souffle maintenant est bon, et si nous l'avions seulement pendant douze
heures, à la treizième nous ne serions pas loin, je ne dis pas de Païenne,
mais de Messine. Tenez-vous beaucoup à aller à Palerme plutôt qu'à Messine?

--Non, je tiens à aller en Sicile, voilà tout. Et vous dites donc que le
vent que nous avons à cette heure est bon?

--Excellent; mais c'est que par malheur il a un ennemi mortel, c'est
le sirocco, et que comme le sirocco vient du sud-est et le mistral du
nord-ouest, quand ils vont se rencontrer tout à l'heure, ça va être une
jolie bataille. En attendant, il faut toujours profiter de celui que Dieu
nous envoie pour faire le plus de chemin possible.

En effet, notre speronare allait comme une flèche, faisant voler sur ses
deux flancs de larges flocons d'écume; le temps s'assombrissait de plus en
plus, les nuages semblaient se détacher du ciel et s'abaisser sur la mer,
de larges gouttes de pluie commençaient à tomber.

Nous fîmes ainsi, en moins d'une heure, huit à dix milles à peu près; puis
la pluie devint si violente, que, quelque envie que nous eussions de rester
sur le pont, nous fûmes forcés de rentrer dans la cabine. En repassant près
de l'écoutille de l'arrière, nous aperçûmes notre cuisinier qui roulait
au milieu d'une douzaine de tonneaux ou de barriques, aussi parfaitement
insensible que s'il était mort. Depuis le moment où nous avions mis le pied
à bord, le mal de mer l'avait pris, et nous n'avions pu, à l'heure des
repas, en tirer autre chose que des plaintes déchirantes sur le malheur
qu'il avait eu de s'embarquer.

Nous rentrâmes dans la cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas.
Milord, devenu doux comme un agneau, suivait son maître la queue et la tête
entre les jambes. A peine étions-nous dans la cabine, que nous entendîmes
un grand remue-ménage sur le pont, et que les mots: _Burrasca! burrasca_!
prononcés à haute voix par le pilote, attirèrent notre attention. Au même
moment, notre petit bâtiment se mit à danser de si étrange sorte, que je
compris que le sirocco et le mistral s'étaient enfin rejoints, et que ces
deux vieux ennemis se battaient sur notre dos. En même temps, le tonnerre
se mit de la partie, et nous entendîmes ses roulements au-dessus du tapage
infernal que faisaient les vagues, le vent et nos hommes. Tout à coup, et
au-dessus du bruit de nos hommes, du vent, des vagues et du tonnerre, nous
entendîmes la voix du pilote criant, avec cet accent qui veut l'obéissance
immédiate: _Tutto a basso_! Tout à bas.

Le pont retentit des pas de nos matelots et de leurs cris pour s'exciter
l'un l'autre; mais, malgré cette bonne volonté qu'ils montraient, le
speronare s'inclina tellement à babord que, ne pouvant me maintenir sur une
pente de 40 à 45 degrés, je roulai sur Jadin; nous comprîmes alors qu'il se
passait quelque chose d'insolite, et nous nous précipitâmes vers la porte
de la cabine; une vague, qui venait pour y entrer comme nous allions pour
en sortir, nous confirma dans notre opinion; nous nous accrochâmes à la
porte, et nous nous maintînmes malgré la secousse. Quoiqu'il ne fût que
cinq à six heures du soir à peu près, on ne voyait absolument rien, tant
la nuit était noire, et tant la pluie était épaisse. Nous appelâmes le
capitaine pour savoir ce qui se passait; on nous répondit par des cris
confus; en même temps un roulement de tonnerre effroyable se fit entendre,
le ciel parut s'enflammer et se fendre, et nous vîmes tous nos hommes,
depuis le capitaine jusqu'aux mousses, occupés à tirer la grande voile dont
les cordes mouillées ne voulaient pas rouler dans les poulies. Pendant
ce temps, le bâtiment s'inclinait toujours davantage; nous marchions
littéralement sur le flanc, et le bout de la vergue trempait dans la mer.

--Tout à bas! tout à bas! continuait de crier le pilote, d'une voix qui
indiquait qu'il n'y avait pas de temps à perdre.--Tout à bas, au nom de
Dieu!

--Taillez! coupez! criait le capitaine. Il y a de la toile à Messine,
pardieu!

En ce moment nous vîmes pour ainsi dire voler un homme au-dessus de notre
tête; cet homme, ou plutôt cette ombre, sauta du toit de la cabine sur le
bastingage, du bastingage sur la vergue. Au même instant on entendit le
petit cri d'une corde qui se rompt. La voile, de tendue et de gonflée
qu'elle était, devint flottante, et s'arracha elle-même aux liens qui la
retenaient tout le long de la vergue: un instant encore arrêtée par le
dernier lien, elle flotta comme un énorme étendard au bout de la vergue.
Enfin ce dernier obstacle se rompit à son tour, et la voile disparut
comme un nuage blanc emporté par le vent dans les profondeurs du ciel. Le
speronare se releva. Tout l'équipage jeta un cri de joie.

Quant au pilote, il était déjà retourné à son poste et assis à son
gouvernail.

--Ma foi! dit le capitaine en s'approchant de nous, nous l'avons échappé
belle, et j'ai cru un instant que nous allions tourner cap dessus cap
dessous; et, sans le vieux qui s'est trouvé là à point nommé, je ne sais
pas comment ça allait se passer.

--Dites donc, capitaine, demandai-je, il me semble qu'il a bien mérité une
bouteille de vin de Bordeaux: si nous la lui faisions monter?

--Demain, pas ce soir; ce soir pas un seul verre, nous avons besoin qu'il
ait toute sa tête, voyez-vous; c'est Dieu qui nous pousse et c'est lui qui
nous conduit.

Pietro s'approcha de nous.

--Que veux-tu? lui demanda le capitaine.

--Moi, rien, capitaine; seulement, sans indiscrétion, est-ce que vous avez
oublié de lui faire dire sa messe à cet animal-là?

--Silence! dit le capitaine; ce qui devait être fait à été fait, soyez
tranquille.

--Mais alors de quoi se plaint-il?

--Tiens, Pietro, veux-tu que je te dise, reprit le capitaine, tant qu'il
me restera un sou de son maudit argent, je crois que ce sera comme cela.
Aussi, en arrivant à la Pace, je porte le reste à l'église des Jésuites, et
je fais une fondation annuelle, parole d'honneur.

--Ils y tiennent, dit Jadin.

--Que diable voulez-vous, mon cher? repris-je. Le moyen de ne pas être
superstitieux, quand on se trouve sur une pareille coquille de noix, entre
un ciel qui flambe, une mer qui rugit, et un tas de vents qui viennent on
ne sait d'où. J'avoue que je suis comme le capitaine, tout prêt à faire
dire aussi une messe pour l'âme de ce bon monsieur Gaëtano.

--Ne vous engagez pas trop, me dit Jadin, il me semble que voilà le calme
qui revient.

En effet, il y avait en ce moment entre le sirocco et le mistral une espèce
de trêve, de sorte que le bâtiment était redevenu un peu tranquille,
quoiqu'il eût encore l'air de frémir comme un cheval effrayé. Le capitaine
alors monta sur un banc, et pardessus le toit de la cabine échangea
quelques paroles avec le pilote.

--Oui, oui, dit celui-ci, il n'y aura pas de mal, quoique nous n'ayons pas
pour bien longtemps à être tranquilles. Oui, cela nous fera toujours gagner
un mille ou deux.

--Qu'allons-nous faire? demandai-je.

--Profiter de ce moment de bonace pour marcher un peu à la rame. Ohé! les
enfants, continua-t-il, aux rames! aux rames!

Les matelots s'élancèrent sur les avirons, qui s'allongèrent par-dessus
les bastingages, comme les pattes de quelque animal gigantesque, et qui
commencèrent à battre la mer.

Au premier coup, le chant habituel de nos matelots commença; mais à cette
heure, après le danger que nous venions de courir, il me sembla plus doux
et plus mélancolique que d'habitude. Il faut avoir entendu cette mélodie en
circonstance pareille, et dans une nuit semblable, pour se faire une idée
de l'effet qu'elle produisit sur nous. Ces hommes qui chantaient ainsi
entre le danger passé et le danger à venir, étaient une sainte et vivante
image de la foi.

Cette trêve dura une demi-heure à peu près. Puis la pluie commença à
retomber plus épaisse, le tonnerre à gronder plus fort, le ciel à s'ouvrir
plus enflammé, et le cri déjà si connu: _La burrasca_! la burrasca!
retentit de nouveau derrière la cabine. Aussitôt les matelots tirèrent les
avirons, les rangèrent le long du bord, et se tinrent de nouveau prêts à la
manoeuvre.

Nous eûmes alors une nouvelle répétition de la scène que j'ai racontée,
moins l'épisode de la voile, plus un événement qui le remplaça avec un
certain succès.

Nous étions au plus fort de la bourrasque, bondissant, virant, tournant
au bon plaisir du vent et de la vague, lorsque tout à coup une tête
monstrueuse, inconnue, fantastique apparut à l'écoutille de l'arrière,
absolument à la manière dont sort un diable par une trappe de l'Opéra, et
après avoir crié deux ou trois fois: Aqua! aqua! aqua! s'abîma de nouveau
dans les profondeurs de la cale. Je crus reconnaître Giovanni.

Cette apparition n'avait pas été vue seulement de nous seuls, mais de tout
l'équipage. Le capitaine dit deux mots à Pietro, qui disparut à son tour
par l'écoutille. Une seconde après, il remonta avec une émotion visible, et
s'approchant du capitaine:

--C'est vrai, murmura-t-il.

Le capitaine vint aussitôt à nous.

--Écoutez, dit-il, il paraît qu'il vient de se faire une voie d'eau dans la
cale; si la voie est forte, comme nous n'avons pas de pompes, nous sommes
en danger: ne gardez donc, de tout ce que vous avez sur vous, que vos
pantalons pour être plus à votre aise au cas où il vous faudrait sauter à
la mer. Alors, saisissez une planche, un tonneau, une rame, la première
chose venue. Nous sommes sur la grande route de Naples à Palerme, quelque
bâtiment passera, et nous en serons quittes, je l'espère, pour un bain de
douze ou quinze heures.

Et le capitaine, pensant que ces mots n'avaient pas besoin de commentaire,
et que le danger réclamait sa présence, descendit à son tour dans
l'écoutille, tandis que Jadin et moi nous rentrions dans la cabine, et,
nous munissant chacun d'une ceinture contenant tout ce que nous avions
d'or, nous mettions bas habits, gilets, bottes et chemises.

Lorsque nous reparûmes sur le pont dans notre costume de nageurs, chacun
attendait silencieusement le retour du capitaine, et l'on voyait la tête
du pilote qui dépassait le toit de la cabine, ce qui prouvait qu'il
n'attachait pas moins d'importance que les autres à la nouvelle que le
capitaine allait rapporter.

Il remonta en éclatant de rire.

La voie d'eau était tout bonnement occasionnée par un tonneau de glace
que nous avions emporté de Naples, afin de boire frais tout le long de la
route, et que nous avions mis au plus profond de la cale; une secousse
l'avait renversé, la glace avait fondu, et c'était cette eau gelée qui,
envahissant le matelas de notre pauvre cuisinier, l'avait un instant tiré
de sa torpeur, et lui avait fait pousser les cris qui avaient tant effrayé
tout l'équipage.

Cette bourrasque passa comme la première. Un peu de calme reparut, et avec
le calme le chant de nos matelots. Nous étions écrasés de fatigue, il
devait être à peu près onze heures ou minuit. Nous n'avions rien pris
depuis le matin, ce n'était pas le moment de parler de cuisine. Nous
rentrâmes dans notre cabine, et nous nous jetâmes sur nos matelas. Je ne
sais pas ce que devint Jadin; mais, quant à moi, au bout de dix minutes
j'étais endormi.

Je fus éveillé par le plus effroyable sabbat que j'eusse jamais entendu de
ma vie. Tous nos matelots criaient en même temps, et couraient comme des
fous de l'avant à l'arrière, passant sur le toit de la cabine qui craquait
sous leurs pieds comme s'il allait se défoncer. Je voulus sortir, mais
le mouvement était si violent que je ne pus tenir sur mes pieds, et que
j'arrivai à la porte en roulant plutôt qu'en marchant; là, je me cramponnai
si bien que je parvins à me mettre debout.

--Que diable y a-t-il donc encore? demandai-je à Jadin qui regardait
tranquillement tout cela les mains dans ses poches, et en fumant sa pipe.

--Oh! mon Dieu, me répondit-il, rien, ou presque rien; c'est un vaisseau à
trois ponts qui, sous prétexte qu'il ne nous voit pas, veut nous passer sur
le corps, à ce qu'il paraît.

--Et où est-il?

--Tenez, me dit Jadin en étendant la main à l'arrière, là, tenez.

En effet, je vis à l'instant même grandir, du milieu de la mer où il
semblait plongé, le géant marin qui nous poursuivait. Il monta au plus haut
d'une vague, de sorte qu'il nous dominait, comme de sa montagne un vieux
château domine la plaine. Presque au même instant, par un jeu de bascule
immense, nous montâmes et lui descendit, au point que nous nous trouvâmes
de niveau avec ses mâts de perroquet. Alors seulement il nous aperçut sans
doute, car il fit à son tour un mouvement pour s'écarter à droite, tandis
que nous faisions un mouvement pour nous écarter à gauche. Nous le vîmes
passer comme un fantôme, et de son bord ces mots nous arrivèrent lancés par
le porte-voix: «Bon voyage!» Puis le vaisseau s'élança comme un cheval de
course, s'enfonça dans l'obscurité, et disparut.

--C'est l'amiral Mollo, dit le capitaine, qui va sans doute à Palerme avec
_le Ferdinand_; ma foi! il était temps qu'il nous vît; sans cela nous
passions un mauvais quart d'heure.

--Où donc sommes-nous maintenant, capitaine?

--Oh! nous avons fait du chemin, allez! nous sommes au milieu des îles.
Regardez de ce côté, et d'ici à cinq minutes vous verrez la flamme de
Stromboli.

Je me tournai du côté indiqué, et en effet, le temps fixé par le capitaine
n'était pas écoulé, que je vis tout l'horizon se teindre d'une lueur
rougeâtre, tandis que j'entendais un bruit assez pareil à celui que ferait
une batterie de dix ou douze pièces de canon éclatant les unes après les
autres. C'était le volcan de Stromboli.

Ce fut pour nous un phare, et il pouvait nous indiquer avec quelle rapidité
nous marchions. La première fois que je l'avais entendu, il était à l'avant
du bâtiment, bientôt nous l'eûmes à notre droite, bientôt enfin derrière
nous. Sur ces entrefaites, nous atteignîmes trois heures du matin, et le
jour commença à se lever.

Je n'ai vu de ma vie plus splendide spectacle. Peu à peu la tempête avait
cessé, quoique le mistral continuât toujours de se faire sentir. La mer
était redevenue d'un bleu azur, et offrait l'image d'Alpes mouvantes, avec
leurs vallées sombres, avec leurs montagnes nues et couronnées d'une écume
blanche comme la neige. Notre speronare, léger comme la feuille, était
balayé à cette surface, montant, descendant, remontant encore pour
redescendre avec une rapidité effrayante, et en même temps une intelligence
suprême. C'est que le vieux Nunzio n'avait pas quitté le gouvernail, c'est
qu'au moment où quelqu'une de ces montagnes liquides se gonflait derrière
nous, et se précipitait pour nous engloutir, d'un léger mouvement il jetait
le speronare de côté, et nous sentions alors la montagne, momentanément
affaissée, bouillonner au-dessous de nous, puis nous prendre sur ses
robustes épaules, nous élever à son plus haut sommet, de sorte qu'à deux
ou trois lieues autour de nous nous revoyions tous ces pics et toutes ces
vallées. Tout à coup la montagne s'affaissait en gémissant sous notre
carène, nous redescendions précipités par un mouvement presque vertical,
puis nous nous trouvions au fond d'une gorge, où nous ne voyions plus rien
que de nouvelles vagues prêtes à nous engloutir, et qui, au contraire,
comme si elles eussent été aux ordres de notre vieux pilote, nous
reprenaient de nouveau sur leur dos frémissant pour nous reporter au ciel.

Deux ou trois heures se passèrent à contempler ce magnifique spectacle au
milieu duquel nous cherchions toujours les côtes de la Sicile, dont nous
devions cependant approcher, puisque nous venions de laisser derrière nous
Lipari, l'ancienne Méliganis, et Stromboli, l'ancienne Strongyle; mais
devant nous un immense voile s'étendait comme si toute la vapeur chassée
par le mistral s'était épaissie pour nous cacher les côtes de l'antique
Trinacrie. Nous demandâmes alors au pilote si nous naviguions vers une île
invisible, et s'il n'y avait pas espérance de voir tomber le nuage qui nous
cachait la déesse. Nunzio se tourna vers l'ouest, étendit la main au-dessus
de sa tête, puis se tournant de notre côté:

--Est-ce que vous n'avez pas faim? dit-il.

--Si fait, répondîmes-nous d'une seule voix. Il y avait vingt heures que
nous n'avions mangé.

--Eh bien! déjeunez, je vous promets la Sicile pour le dessert.

--Vent de Sardaigne? demanda le patron.

--Oui, capitaine, répondit Nunzio.

--Alors nous serons à Messine aujourd'hui?

--Ce soir, deux heures après _l'Ave Maria_.

--C'est sûr? demandai-je.

--Aussi sûr que l'Évangile, dit Pietro en dressant notre table. Le vieux
l'a dit.

Ce jour-là il n'y avait pas moyen de faire la pêche. En revanche on tordit
le cou à deux ou trois poulets, on nous servit une douzaine d'oeufs,
on nous monta deux bouteilles de vin de Bordeaux, et nous invitâmes le
capitaine à prendre sa part du déjeuner. Comme il avait grand faim, il se
fit moins prier que la veille. Au reste, quand je dis que Pietro mit la
table, je parle métaphoriquement. La table, à peine dressée, avait été
renversée, et nous étions forcés de manger debout en nous adossant à
quelque appui, tandis que Giovanni et Pietro tenaient les plats. Le reste
de l'équipage, entraîné par notre exemple, commença à en faire autant. Il
n'y avait que le vieux Nunzio qui, toujours à son gouvernail, paraissait
insensible à la fatigue, à la faim et à la soif.

--Dites donc, capitaine, demandai-je à notre convive, est-ce qu'il y aurait
encore du danger à envoyer une bouteille de vin au pilote?

--Hum! dit le capitaine, en regardant autour de lui, la mer est encore bien
grosse, une vague est bientôt embarquée.

--Mais un verre, au moins?

--Oh! un verre, il n'y a pas d'inconvénient. Tiens, dit le capitaine à
Peppino qui venait de reparaître, tiens, prends ce verre-là, et porte-le au
vieux, sans en répandre, entends-tu?

Peppino disparut dans la cabine, et un instant après nous vîmes au-dessus
du toit la tête du pilote qui s'essuyait la bouche avec sa manche, tandis
que l'enfant rapportait le verre vide.

Merci, excellences, dit Nunzio. Hum! hum! merci. Ça ne fait pas de mal,
n'est-ce pas, Vicenzo?

Une seconde tête apparut.--Le fait est qu'il est bon, dit Vicenzo en étant
son bonnet, et il disparut.

--Comment! ils sont deux? demandai-je.

--Oh! dans le gros temps ils ne se quittent jamais, ce sont de vieux amis.

--Alors un second verre?

--Un second verre, soit! mais ce sera le dernier.

Peppino porta à l'arrière notre seconde offrande, et nous vîmes bientôt une
main qui tendait à Nunzio le verre scrupuleusement vidé jusqu'à la moitié.
Nunzio ôta son bonnet, nous salua, et but.

--Maintenant, excellences, dit-il en rendant le verre vide à Vicenzo, je
crois que si vous voulez vous retourner du côté de la Sicile, vous ne
tarderez pas à voir quelque chose.

Effectivement, depuis quelques minutes nous commencions à sentir des
bouffées de vent qui venaient du côté de la Sardaigne, et dont nous avions
profité en ouvrant une petite voile latine qui se hissait au haut du mât
placé à l'avant. Au premier souffle de ce vent, les vapeurs qui pesaient
sur la mer se soulevèrent comme une fumée détachée de son foyer, puis
découvrirent graduellement les côtes de Sicile et les montagnes de Calabre,
qui semblèrent d'abord ne faire, depuis le cap Blanc jusqu'à la pointe du
Pizzo, qu'un même continent dominé par la tête gigantesque de l'Etna. La
terre fabuleuse et mythologique d'Ovide, de Théocrite et de Virgile, était
enfin devant nos yeux, et notre navire, comme celui d'Énée, voguait vers
elle à pleines voiles, non plus protégé par Neptune, l'antique dieu de la
mer, mais sous les auspices de la madone, étoile moderne des matelots.




MESSINE LA NOBLE


Nous approchions rapidement, dévorant des yeux l'horizon circulaire qui
s'ouvrait devant nous comme un vaste amphithéâtre. A midi, nous étions à
la hauteur du cap Pelore, ainsi appelé du pilote d'Annibal. Le général
africain fuyait en Asie les Romains qui l'avaient poursuivi en Afrique,
lorsque arrivé au point où nous étions, et d'où il est impossible de
distinguer le détroit, il se crut trahi et acculé dans une anse où les
ennemis allaient le bloquer et le prendre. Annibal était l'homme des
résolutions rapides et extrêmes; il regarda sa main: l'anneau empoisonné
qu'il portait toujours n'avait pas quitté son doigt. Sûr alors d'échapper à
la honte de l'esclavage par la rapidité de la mort, il voulut que celui qui
l'avait trahi allât annoncer son arrivée à Pluton; et sans lui accorder les
deux heures qu'il demandait pour se justifier, il le fit jeter à la mer;
deux heures plus tard il s'aperçut de son erreur, et nomma du nom de sa
victime le cap qui, en se prolongeant, lui avait dérobé la vue du détroit;
tardive expiation qui, consacrée par les historiens, s'est conservée
jusqu'à nos jours.

De moment en moment, au reste, tous les accidents de la côte nous
apparaissaient plus visibles; les villages se détachaient en blanc sur le
fond verdâtre du terrain; nous commencions à apercevoir l'antique Scylla,
ce monstre au buste de femme et à la ceinture entourée de chiens dévorants,
si redoutée des anciens matelots, et que le divin Hélénus avait tant
recommandé à Énée de fuir. Quant à nous, nous fûmes moins prudents que le
héros troyen, quoique nous vinssions comme lui d'échapper à une tempête. La
mer était redevenue tout à fait calme, les aboiements des chiens avaient
cessé pour faire place au bruit de la mer, qui se brisait contre le rivage;
la Scylla moderne nous apparaissait dans son pittoresque développement,
avec ses roches antiques surmontées d'une forteresse bâtie par Murât, et sa
cascade de maisons qui descend du haut de la montagne jusqu'à la mer, comme
un troupeau qui court à l'abreuvoir. Je demandai alors au capitaine si l'on
ne pourrait pas diminuer la rapidité de notre course pour me laisser le
temps de reconnaître, ma carte à la main, toutes ces villes aux noms
sonores et poétiques; ma demande cadrait à merveille avec ses intentions.
Notre speronare, trop fier et trop coquet pour entrer à Messine tout
endolori qu'il était encore par l'orage, avait besoin de s'arrêter lui-même
un instant pour qu'on rajustât son antenne brisée et qu'on le couvrît
de voiles neuves. On mit en panne pour que les matelots fissent plus
tranquillement leur besogne. Je pris mon album et jetai mes notes; Jadin
prit son carton et se mit à croquer la côte. Deux ou trois heures se
passèrent ainsi, rapides et occupées; puis, chacun ayant fini son affaire,
on remit le cap sur Messine, et le petit bâtiment fendit de nouveau la mer
avec la rapidité d'un oiseau qui regagne son nid.

La journée s'était écoulée au milieu de tous ces soins, et le soir
commençait à descendre. Nous nous approchions de Messine, et je me
souvenais de la prophétie du pilote, qui nous avait annoncé que deux heures
après l'_Ave Maria_ nous serions arrivés à notre destination. Cela me
rappela que depuis notre départ je n'avais vu aucun de nos matelots remplir
ostensiblement les devoirs de la religion, que ces enfants de la mer
regardent cependant comme sacrés. Il y avait plus: une petite croix de bois
d'olivier incrusté de nacre, pareille à celles que fabriquent les moines du
Saint-Sépulcre, et que les pèlerins rapportent de Jérusalem, avait disparu
de notre cabine, et je l'avais retrouvée à la proue du bâtiment, au-dessous
d'une image de la _Madone du pied de la grotte_, sous l'invocation de
laquelle notre petit bâtiment était placé. Après m'être informé s'il y
avait eu un motif particulier pour changer cette croix de place, et avoir
appris que non, je l'avais reprise où elle était, et l'avait rapportée dans
la cabine, où elle était restée depuis lors; on a vu comment la madone,
reconnaissante sans doute, nous avait protégés à l'heure du danger.

En ce moment je me retournai, et j'aperçus le capitaine près de nous.

--Capitaine, lui dis-je, il me semble que, sur tous les bâtiments
napolitains, génois ou siciliens, lorsque vient l'heure de l'_Ave Maria_,
on fait une prière commune: est-ce que ce n'est pas votre habitude à bord
du speronare?

--Si fait, excellence, si fait, reprit vivement le capitaine; et s'il faut
vous le dire, cela nous gêne même de ne pas la faire.

--Eh! qui diable vous en empêche?

--Excusez, excellence, reprit le capitaine; mais comme nous conduisons
souvent des Anglais qui sont protestants, des Grecs qui sont schismatiques,
et des Français qui ne sont rien du tout, nous avons toujours peur de
blesser la croyance ou d'exciter l'incrédulité de nos passagers, par la
vue de pratiques religieuses qui ne seraient pas les leurs. Mais quand les
passagers nous autorisent à agir chrétiennement, nous leur en avons une
grande reconnaissance; de sorte que, si vous le permettez...

--Comment donc, capitaine! je vous en prie; et si vous voulez commencer
tout de suite, il me semble que, comme il est près de huit heures...

Le capitaine regarda sa montre; puis, voyant qu'il n'y avait effectivement
pas de temps à perdre:

--L'_Ave Maria_, dit-il à haute voix.

A ces mots, chacun sortit des écoutilles, et s'élança sur le pont. Plus
d'un sans doute avait déjà commencé mentalement la Salutation angélique,
mais chacun s'interrompit aussitôt pour venir prendre sa part de la prière
générale.

D'un bout à l'autre de l'Italie, cette prière, qui tombe à une heure
solennelle, clôt la journée et ouvre la nuit. Ce moment de crépuscule,
plein de poésie partout, s'augmente encore sur la mer d'une sainteté
infinie. Cette mystérieuse immensité de l'air et des flots, ce sentiment
profond de la faiblesse humaine comparée au pouvoir omnipotent de Dieu,
cette obscurité qui s'avance, et pendant laquelle le danger, présent
toujours, va grandir encore, tout cela prédispose le coeur à une mélancolie
religieuse, à une confiance sainte qui soulève l'âme sur les ailes de la
foi. Ce soir-là surtout, le péril auquel nous venions d'échapper, et que
nous rappelaient de temps en temps une vague houleuse ou des mugissements
lointains; tout inspirait à l'équipage et à nous-mêmes un recueillement
profond. Au moment où nous nous rassemblions sur le pont, la nuit
commençait à s'épaissir à l'orient; les montagnes de la Calabre et la
pointe du cap de Pelore perdaient leur belle couleur bleue pour se
confondre dans une teinte grisâtre qui semblait descendre du ciel comme
s'il en fût tombé une fine pluie de cendres, tandis qu'à l'occident, un
peu à droite de l'archipel de Lipari, dont les îles aux formes bizarres se
détachaient avec vigueur sur un horizon de feu, le soleil élargi et barré
de longues bandes violettes commençait à tremper le bord de son disque dans
la mer Tyrrhénienne, qui, étincelante et mobile, semblait rouler des flots
d'or fondu. En ce moment le pilote se leva derrière la cabine, prit dans
ses bras le fils du capitaine qu'il posa à genoux sur l'estrade qu'elle
formait, et, abandonnant le gouvernail comme si le bâtiment était
suffisamment guidé par la prière, il soutint l'enfant afin que le roulis ne
lui fît pas perdre l'équilibre. Ce groupe singulier se détacha aussitôt
sur un fond doré, pareil à une peinture de Giovanni Fiesole, ou de Benozzo
Gozzoli; et d'une voix si faible qu'elle arrivait à peine jusqu'à nous, et
qui cependant venait de monter jusqu'à Dieu, commença de réciter la prière
virginale que les matelots écoutaient à genoux, et nous inclinés.

Voilà de ces souvenirs pour lesquels le pinceau est inhabile et la plume
insuffisante; voilà de ces scènes qu'aucun récit ne peut rendre, qu'aucun
tableau ne peut reproduire, parce que leur grandeur est tout entière dans
le sentiment intime des acteurs qui l'accomplissent. Pour le lecteur de
voyages ou l'amateur de marines, ce ne sera jamais qu'un enfant qui prie,
des hommes qui répondent et un navire qui flotte; mais pour quiconque aura
assisté à une pareille scène, ce sera un des plus magnifiques spectacles
qu'il aura vus, un des plus magnifiques souvenirs qu'il aura gardés; ce
sera la faiblesse qui prie, l'immensité qui regarde, et Dieu qui écoute.

La prière finie, chacun s'occupa de la manoeuvre. Nous approchions de
l'entrée du détroit; après avoir côtoyé Scylla, nous allions affronter
Charybde. Le phare venait de s'allumer au moment même où le soleil s'était
éteint. Nous voyions, de minute en minute, éclore comme des étoiles les
lumières de Solano, de Scylla et de San-Giovanni; le vent, qui selon la
superstition des marins, avait suivi le soleil, nous était aussi favorable
que possible, de sorte que, vers les neuf heures, nous doublâmes le phare
et entrâmes dans le détroit. Une demi-heure après, comme l'avait prédit
notre vieux pilote, nous passions sans accident sur Charybde, et nous
jetions l'ancre devant le village _Della Pace_.

Il était trop tard pour prendre la patente, et nous ne pouvions descendre à
terre sans avoir rempli cette formalité. La crainte du choléra avait rendu
la surveillance des côtes très active: il ne s'agissait de rien moins
que d'être pendu en cas de contravention: de sorte qu'arrivés à peine à
cinquante pas de leurs familles, nos matelots ne pouvaient, après deux mois
d'absence, embrasser ni leurs femmes ni leurs enfants. Cependant, la vue
du pays natal, notre heureuse arrivée malgré la tempête, le plaisir promis
pour le lendemain, avaient chassé les souvenirs tristes, et presque
aussitôt les coeurs naïfs de ces braves gens s'étaient ouverts à toutes les
émotions joyeuses du retour. Aussi, à peine le speronare était-il à l'ancre
et les voiles étaient-elles carguées, que le capitaine, qui l'avait fait
arrêter juste en face de sa maison, et le plus près possible du rivage,
poussa un cri de reconnaissance. Aussitôt, la fenêtre s'ouvrit; une femme
parut; deux mots furent échangés seulement à terre et à bord: Giuseppe!
Maria!

Au bout de cinq minutes le village était en révolution. Le bruit s'était
répandu que le speronare était de retour, et les mères, les filles, les
femmes et les fiancées, étaient accourues sur la plage, armées de torches.
De son côté, tout l'équipage était sur le pont; chacun s'appelait, se
répondait; c'étaient des questions, des demandes, des réponses qui se
croisaient avec une telle rapidité et une telle confusion, que je ne
comprenais pas comment chacun pouvait distinguer ce qui lui revenait en
propre de ce qui était adressé à son voisin. Et cependant tout se démêlait
avec une incroyable facilité; chaque parole allait trouver le coeur auquel
elle était adressée; et comme aucun accident n'avait attristé l'absence,
la joie devint bientôt générale et se résuma dans Pietro, qui commença,
accompagné par le sifflement de Filippo, à danser la tarentelle, tandis
qu'à terre sa maîtresse, suivant son exemple, se mit à se trémousser de son
côté. C'était bien la chose la plus originale que cette danse exécutée,
moitié à bord, moitié sur le rivage. Enfin, les gens du village s'en
mêlèrent; l'équipage, de son côté, ne voulut pas demeurer en reste, et,
à l'exception de Jadin et de moi, le ballet devint général. Il était en
pleine activité, lorsque nous vîmes sortir du port de Messine une véritable
flotte de barques portant toutes à leurs proues un foyer ardent. Une fois
au-delà de la citadelle, elles s'étendirent en ligne sur un espace d'une
demi-lieue à peu près, puis, rompant leurs rangs, elles se mirent à
sillonner le détroit en tous sens, n'adoptant aucune direction, aucune
allure régulière; on eût dit des étoiles qui avaient perdu leur route et
qui se croisaient en filant. Comme nous ne comprenions absolument rien
à ces évolutions étranges, nous profitâmes d'un moment où Pietro épuisé
reprenait des forces, assis les jambes croisées sur le pont, et nous
l'appelâmes. Il se leva d'un seul bond et vint à nous.

--Eh bien! Pietro, lui dis-je, nous voilà donc arrivés?

--Comme vous voyez, excellence, à l'heure que le vieux a dite; il ne s'est
pas trompé de dix minutes.

--Et nous sommes content?

--Un peu. On va revoir sa petite femme.

--Dites-nous donc, Pietro, repris-je, ce que c'est que toutes ces barques.

--Tiens, dit Pietro, qui ne les avait pas aperçues, tant ses yeux étaient
attirés d'un autre côté; tiens, la pêche au feu! Au fait, c'est le bon
moment. Voulez-vous la faire?

--Mais certainement, m'écriai-je, me rappelant l'excellente partie de ce
genre que nous avions faite sur les côtes de Marseille avec Méry, monsieur
Morel et toute sa charmante famille; est-ce qu'il y a moyen?

--Sans doute; il y a tout ce qu'il faut à bord pour cela.

--Eh bien! Deux piastres de bonne main à partager entre le harponneur et
les rameurs.

--Giovanni! Filippo! Ohé! les autres, voilà du macaroni qui nous tombe du
ciel.

Les deux matelots accoururent. Giovanni, comme on se le rappelle, était le
harponneur en titre. Lorsque Pietro leur eut dit ce dont il s'agissait, il
cria deux ou trois paroles explicatives à sa maîtresse, et disparut sous le
pont.

En effet, à mesure que les barques se rapprochaient de nous, nous
commencions à distinguer, tout couvert d'un reflet rougeâtre, et pareil
à un forgeron près d'une forge, le harponneur, son arme à la main, et
derrière lui, dans l'ombre, les rameurs pressant ou ralentissant le
mouvement de leurs avirons, selon le commandement qu'ils recevaient.
Presque toutes ces barques étaient montées par des jeunes gens et des
jeunes femmes de Messine; et, pendant les mois d'août et de septembre, le
détroit illuminé _a giorno_, comme on dit en Italie, est tous les soirs
témoin de ce singulier spectacle. De son côté, Reggio ouvre quotidiennement
aussi son port à de pareilles expéditions, de sorte que, des côtes de la
Sicile aux côtes de la Calabre, la mer est littéralement couverte de feux
follets qui, vus du haut des montagnes bordant chaque rive, doivent former
les évolutions les plus bizarres et les dessins les plus fantastiques qu'il
soit possible d'imaginer.

Au bout de dix minutes, la chaloupe était prête et portait fièrement à sa
proue un grand réchaud de fer dans lequel brûlaient des morceaux de bois
résineux. Giovanni nous attendait armé de son harpon, et Pietro et Filippo
leurs rames à la main. Nous descendîmes, et nous prîmes place le plus près
possible de l'avant. Quant à Milord, comme nous nous rappelions la scène
qu'en pareille circonstance il nous avait faite à Marseille, nous le
laissâmes à bord.

Il n'y avait au reste aucune variété dans la manière de faire cette pêche.
Les poissons, attirés par la lueur de notre feu, comme à la chasse des
alouettes par le reflet du miroir, montaient du fond de la mer et venaient
à la surface regarder avec une curiosité stupide cette flamme inaccoutumée.
C'était ce moment de badauderie que saisissait Giovanni avec une admirable
agilité et une adresse parfaite. Nous avions déjà cinq ou six pièces
magnifiques, lorsque nous nous joignîmes à la flotte messinoise, et que
nous nous perdîmes au milieu d'elle.

La merveilleuse chose que cette mer, qui, la veille, avait voulu nous
engloutir dans des gouffres sans fond; qui, à cette heure, nous berçait
mollement sur son miroir uni; qui, après un danger, nous offrait un
plaisir, et qui feignait elle-même l'oubli, pour nous ôter, à nous, le
souvenir! Aussi, comme l'on comprend bien que les marins ne puissent
se séparer longtemps de cette capricieuse maîtresse, qui finit presque
toujours par les dévorer!

Nous errions depuis une demi-heure à peu près au milieu de ces cris de
joie, de ces chants, de ces éclats de rire, de ces démonstrations bruyantes
que prodiguent si volontiers les Italiens méridionaux, lorsque d'une barque
sans foyer, sans harponneur, et qui venait à nous voilée et mystérieuse,
nous entendîmes sortir une harmonie douce et tendre, et qui n'avait rien de
commun avec les sons qui nous entouraient. Une voix de femme chantait en
s'accompagnant d'une guitare, non plus la mélodieuse chanson sicilienne
mais la naïve ballade allemande. Pour la première fois peut-être depuis la
chute de la maison de Souabe, le pays habitué aux refrains vifs et gracieux
du midi entendait le chant poétique du nord. Je reconnus les stances
de Marguerite attendant Faust. D'une main, je fis signe aux rameurs de
s'arrêter; de l'autre, à Giovanni de suspendre son exercice, et nous
écoutâmes. La barque s'approchait doucement de nous, nous apportant plus
distincte, à chaque coup d'aviron, cette ballade allemande si célèbre par
sa simplicité:

    Rien ne console
    De son adieu:
    Je deviens folle,
    Mon Dieu! mon Dieu!

    Mon âme est vide,
    Mon coeur est sourd;
    J'ai l'oeil livide
    Et le front lourd.

    Ma pauvre tête
    Est à l'envers:
    Adieu la fête
    De l'Univers!

    En sa présence
    Le monde est beau,
    En son absence
    C'est un tombeau.

    A la fenêtre
    S

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