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Les grands orateurs de la Révolution

by F.-A. Aulard · French · Gutenberg #8822 · 586,095 chars · public domain (US)

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Title: Les grands orateurs de la Révolution

Author: F.-A. Aulard


        
Release date: September 1, 2005 [eBook #8822]
                Most recently updated: May 31, 2013

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION ***




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LES GRANDS ORATEURS DE LA RÉVOLUTION


MIRABEAU--VERGNIAUD--DANTON--ROBESPIERRE

par

FRANÇOIS-ALPHONSE AULARD




[Illustration]





MIRABEAU




_I.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE MIRABEAU_


Nul homme ne fut peut-être mieux préparé que Mirabeau à la carrière
oratoire. Ces conditions de savoir universel réclamées par les anciens,
il les remplissait mieux que personne en 1789. Sa lecture était
prodigieuse, grâce aux longues années qu'il avait passées en prison. Ni
au château d'If, ni au fort de Joux, ni au donjon de Vincennes, les
livres ne lui furent interdits. Il en demande et en obtient de toutes
sortes: romans, histoire, journaux, pamphlets, traités de géométrie, de
physique, de mathématiques affluent dans sa cellule, et, si on tente de
les lui refuser, son éloquence irrésistible séduit et conquiert geôliers
et gardiens. Loin d'être isolé, par sa captivité, du mouvement des
idées, il reste en contact quotidien avec le développement intellectuel
de son époque. C'est peu de lire: il prend des notes, fait des extraits,
envoie chaque jour à Sophie un journal où ses impressions de lecteur
tiennent autant de place que ses effusions d'amoureux, commente et
traduit Tacite, compose son _Essai sur les lettres de cachet et sur les
prisons d'État_, un essai sur la _Tolérance_, et, pour l'éducation de
l'enfant que va lui donner sa maîtresse, une mythologie, une grammaire
française, un cours de littérature ancienne et moderne; enfin, pour
décider Sophie à vacciner cet enfant, un traité de l'inoculation. Ce ne
sont là que ses griffonnages de prisonnier. Les livres qu'il publie
attestent une diversité d'études plus grande encore: le commerce, la
finance, les eaux de Paris, le magnétisme, l'agiotage, Bicètre,
l'économie politique, la statistique, il n'est aucun sujet à la mode à
la fin du XVIIIe siècle, même la littérature obscène, qu'il n'ait abordé
et qu'il n'ait traité avec éclat, scandale, succès. Il n'ignorait rien
de ce qui intéressait ses contemporains et ce qu'il avait appris, il se
l'assimilait assez vite pour paraître l'avoir su de naissance. Oui,
comme l'orateur antique, il pouvait discourir heureusement sur n'importe
quel sujet et étonner l'Assemblée constituante de la variété de ses
connaissances: qu'il s'agisse de politique générale, de finances, de
mines ou de testaments, il paraît tour à tour spécialiste dans chacune
de ces questions. Que dis-je spécialiste? Ceux-là même auxquels il doit
sa science récente s'instruisent à l'entendre, et c'est ainsi que les
rhéteurs d'Athènes et de Rome se représentaient l'orateur digne de ce
nom: «Que Sulpicius, dit Cicéron, ait à parler sur l'art militaire, il
aura recours aux lumières de Marius; mais ensuite, en l'entendant
parler, Marius sera tenté de croire que Sulpicius sait mieux la guerre
que lui.»

Mais si Mirabeau avait appris un peu de tout, ce n'était pas seulement
pour devenir «un honnête homme» à la mode du XVIIIe siècle, ou, comme
nous disons aujourd'hui, par curiosité de dilettante: le but de ces
études ne cessa d'être, à son insu peut-être, l'art de la parole.
Directement ou indirectement, tout ce qu'il lit, tout ce qu'il écrit ne
va servir qu'à perfectionner en lui ce don de l'éloquence qui lui était
naturel. Tous ses livres sont des discours, et il n'écrit pas une phrase
qui ne soit faite pour être lue à haute voix, déclamée. Même dans ses
lettres d'amour, même dans ses confidences à Sophie, il est orateur, il
s'adresse à un public que son imagination lui crée, et, après avoir
tutoyé tendrement son amie, il s'écrie: «_Voyez_ la Hollande, cette
école et ce théâtre de tolérance....». Disculpant sa maîtresse, il
introduit par la pensée tout un auditoire dans sa cellule de Vincennes:
«_Voulez-vous_, dit-il dans une lettre à Sophie, qu'elle ait fait une
imprudence? elle seule l'a expiée. Personne au monde, qu'elle et son
amant, n'a été puni de leur erreur, si vous appelez ainsi leur démarche.
Mais comment nommerez-vous le courage avec lequel elle a soutenu le plus
affreux des voeux? la persévérance dans ses opinions et ses sentiments?
la hauteur de ses démarches au milieu de la plus cruelle détresse? la
décence de sa conduite dans des circonstances si critiques?... Si ce ne
sont pas là des vertus, je ne sais ce que vous appellerez ainsi.»

Il s'exerça plus directement à l'éloquence, du fond même de son cachot
de Vincennes, dans les suppliques qu'il adressa aux ministres. N'est-ce
pas une véritable péroraison que la fin de cette lettre à M. de Maurepas
pour lui demander à prendre du service en Amérique ou aux Indes? «Ici,
dit-il, j'ai cessé de vivre et je ne jouis pas du repos que donne la
mort. J'y végète inutilement pour la nature entière. Laissez-moi mettre
les mers entre mon père et moi. Je vous promets, Monsieur le comte, ah!
oui, je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire,
ou des actions qui démentiront bien haut mes lâches, mes perfides
calomniateurs, et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées.
Relégué au bout du monde, je ne serai pas moins prisonnier relativement
à la France que je ne le suis ici; et le roi aura un sujet de plus qui
lui dévouera sa vie.»

Le mémoire à son père, écrit de Vincennes, est un long plaidoyer qui
marque un grand progrès dans l'éloquence de Mirabeau. C'est à la
postérité qu'il s'adresse, c'est nous qui lui servons d'auditoire, et il
nous charme et nous ravit, sans que jamais l'intérêt languisse. Tout est
calculé avec un art surprenant pour rendre l'_Ami des hommes_ odieux et
son fils sympathique, et aucun effet ne manque, aucun trait ne tombe ou
ne dévie. Son père l'avait exilé à Maurique, à cause des dettes qu'il
avait contractées aussitôt après son mariage:

«Entière résignation de ma part, dit-il, profonde tranquillité,
rigoureuse économie. Et ne croyez pas, s'il vous plaît, mon père, que ce
fût impossible de trouver de l'argent. Non, je vous jure; je m'en fusse
aisément procuré et à bon marché; la preuve en est qu'au moment où je
crus madame de Mirabeau grosse pour la seconde fois, je m'assurai des
fonds nécessaires pour la réception de mon enfant à Malte, si son sexe
lui permettait d'y entrer. Je trouvai, à 4p. 100, cet argent, que je
laissai en dépôt jusqu'à l'événement. Si je n'empruntais pas, c'est donc
parce que je ne voulais pas emprunter; j'étais sévèrement résolu d'être
invariablement rangé. Alors vous me fites interdire.»

Veut-on un exemple de narration rapide et de modestie oratoire? Les
Parlements Maupeou avaient la faveur du père de Mirabeau: «On sait que
les nouveaux parlementaires cabalaient avec véhémence contre nous (les
nobles). Mon beau-père lutta vigoureusement contre eux dans l'assemblée
de la noblesse. On prétendit que j'avais contribuée réchauffer et à le
soutenir, ce dont assurément il n'avait pas besoin; car on ne peut être
meilleur ami ni meilleur patriote. On opinait d'apparat. Le hasard fit
que mon discours produisit quelque sensation. Nous triomphâmes. C'était
un grand crime; mais enfin, ce crime m'était commun avec tous les
honnêtes gens....»

La péroraison est longue et pathétique. Il faut en citer une partie pour
montrer ce qu'était déjà Mirabeau dix ans avant son élection aux Etats
généraux: «Je vous ai supplié d'être juge dans votre propre cause; je
vous supplie de vous interroger dans la rigidité de votre devoir et le
plus intérieur de votre conscience. Avez-vous le droit de me proscrire
et de me condamner seul? de vous élever au-dessus des lois et des formes
pour me proscrire? Quoi! mon père, vous, le défenseur célèbre et
éloquent de la _propriété_, vous attentez, de votre simple autorité, à
celle de ma personne! Quoi! mon père, vous, l'_Ami des hommes_, vous
traitez avec un tel despotisme votre fils! Quoi! mon père, on ne peut
statuer sur la liberté, l'honneur ou la vie du moindre de vos valets,
que sept juges n'aient prononcé, et vous décidez arbitrairement de mon
sort!»

Alors, par un procédé familier aux avocats, il suppose que l'_Ami des
hommes_ fait lui-même le plaidoyer de son fils. «Voilà, mon père,
l'ébauche de ce que je pouvais dire. Ce n'est pas le langage d'un
courtisan, sans doute; mais vous n'avez point mis dans mes veines le
sang d'un esclave. J'ose dire: _je suis né libre_, dans les lieux où
tout me crie: _non, tu ne l'es pas_. Et ce courage est digne de vous. Je
vous adresse des vérités respectueuses, mais hautes et fortes, et il est
digne de vous de les entendre et d'en convenir....

«Je ne puis soutenir un tel genre de vie, mon père, je ne le puis.
Souffrez que je voie le soleil, que je respire plus au large, que
j'envisage des humains; que j'aie des ressources littéraires, depuis si
longtemps unique soulagement à mes maux; que je sache si mon fils
respire et ce qu'il fait....

«Quoi qu'il en soit, je jure par le Dieu auquel vous croyez, je jure par
l'honneur, qui est le dieu de ceux qui n'en reconnaissent point d'autre,
que la fin de cette année 1778 ne me verra point vivant au donjon de
Vincennes. Je profère hardiment un tel serment; car la liberté de
disposer de sa vie est la seule que l'on ne puisse ôter à l'homme, même
en le gênant sur les moyens.

«Il ne tient maintenant qu'à vous, mon père, d'user de ce droit
qu'avaient les Romains, et qui fait frémir la nature. Prononcez mon
arrêt de mort, si vous êtes altéré de mon sang, et votre silence suffit
pour le prononcer. Rendez-moi la liberté, ce bien inaliénable, cette âme
de la vie, si vous voulez que je conserve celle-ci....»

Ainsi, Mirabeau passa une partie de sa vie à plaider sa cause auprès de
son père, à chercher le point faible de cet homme cuirassé d'orgueil et
de préjugés, plus difficile à émouvoir que ne le sera jamais l'Assemblée
constituante, même en ses jours de méfiance. C'est un discours que le
futur orateur recommence chaque jour et à chaque lettre qu'il écrit soit
à son père, soit à son oncle. C'est un thème éternel qu'il ne cesse de
traiter, dont il refait cent fois la forme, essayant ses forces à cette
tâche ardue, s'assouplissant à cette gymnastique quotidienne, épurant,
fortifiant son génie. Inappréciable service que rendit à son fils, bien
malgré lui, le jaloux et le plus intraitable des tyrans domestiques,
auquel l'éloquence même et le génie de sa victime déplaisaient! Il se
trouva que Mirabeau dut à son père, à l'escrime terrible qu'il lui
imposa par sa rigueur muette, quelque chose de la prestesse et de la
solidité de son jeu, et peut-être son attitude impassible à la tribune.

Telle fut la première école de Mirabeau: c'est ainsi qu'il préluda, par
des _déclamations_ dont le sujet était emprunté à sa vie, aux exercices
de la tribune politique. Il lui arrivait, dans cette rhétorique, ce qui
arrivait aux orateurs romains dans leurs _suasories_ et leurs
_controverses_: il n'évitait pas le mauvais goût, recherchait
l'antithèse et le trait, tombait dans ces défauts dont le contact du
public et la vérité des choses débarrassent plus tard les vrais
orateurs, mais qui brillent comme des qualités dans toutes les
conférences de jeunes avocats.

Une autre école plus sérieuse acheva de le former et de le mûrir; ce
furent ses procès, dans lesquels il voulut se défendre lui-même. Le
barreau l'attirait. En prison, chose singulière! il est l'avocat
consultant de ses geôliers, par bon coeur et aussi pour satisfaire, ne
fût-ce que par écrit, ses besoins oratoires. Ainsi, au château d'If, il
compose un mémoire pour le commandant Dallègre, qui avait un procès; au
fort de Joux, il écrit sur les affaires municipales de la ville de
Pontarlier, et il rédige une défense d'un portefaix nommé Jeanret, sans
compter un mémoire sur les salines de Franche-Comté. L'_Avis aux
Hessois_, publié à Clèves (1777), pendant son séjour en Hollande, est un
véritable plaidoyer contre la traite des blancs. Il collabora la même
année à un mémoire publié par sa mère contre son père. Enfin, prisonnier
volontaire à Pontarlier, il publie contre M. Monnier d'éloquents
mémoires qui lui procurent une transaction honorable et dont il peut
dire fièrement: «Si ce n'est pas là de l'éloquence inconnue à nos
siècles barbares, je ne sais ce que c'est que ce don du ciel si précieux
et si rare.» Son procès avec sa femme, qu'il ne perdit que parce qu'il
le plaida lui-même, mit le dernier sceau à sa réputation par les
qualités extrajuridiques qu'il y déploya. Il s'y montra, sinon bon
avocat, du moins grand orateur, grand moraliste, grand acteur, soulevant
et apaisant d'un geste les plus tragiques passions, tour à tour tendre
et véhément, suppliant et impérieux, mêlant la modestie la plus
gracieuse à des colères de Titan.

Il s'éleva si haut dans sa plaidoirie du 29 juin 1783, qu'il força
l'admiration même de son père. Celui-ci écrivit au bailli: «C'est
dommage que tous ne l'entendissent pas: car il a tant parlé, tant hurlé,
tant rugi, que la crinière du lion était blanche d'écume et distillait
la sueur.» Quant à son adversaire, Portalis, «qu'il a fallu, écrit le
bailli, emporter évanoui et foudroyé hors de la salle, il n'a plus
relevé du lit depuis le terrible plaidoyer de cinq heures dont il le
terrassa».

Quelle préparation à la tribune que cette joute oratoire avec un homme
comme Portalis, devant une foule immense et à moitié hostile, au milieu
d'une ville agitée de passions déjà politiques et révolutionnaires! Et
ce fut une bonne fortune pour Mirabeau de n'avoir remporté comme
orateur, avant d'entrer dans la vie politique, que des succès
difficiles. Quel piège en effet pour un homme public de débuter devant
des auditoires bienveillants et gagnés d'avance, qui retrouvent et
applaudissent leurs propres pensées sur ses lèvres, qui lui ôtent
l'occasion de dissiper des préventions, de réfuter des interruptions,
d'échauffer une atmosphère glacée, en un mot de s'instruire en luttant
et de connaître toute l'étendue de ses forces! Ces favoris d'un collège
électoral, un Mounier, un Lally, arrivent au parlement émoussés par les
louanges, ignorants d'eux-mêmes, faciles à déconcerter. A la première
contradiction, qu'ils prennent pour un échec, ils s'irritent, se
dégoûtent, se taisent ou s'en vont. Mirabeau ne connut pas ces fortunes
dangereuses: il avait appris à plaider sa cause, de vive voix ou la
plume à la main, dans les conditions les plus défavorables, contre
l'universelle malveillance dont son père menait le choeur. Il sera bien
difficile d'intimider un athlète si habitué au péril, si cuirassé contre
le découragement: les orages parlementaires, les interruptions, et, ce
qui est plus dangereux aux novices, les conversations qu'on devine et
qu'on n'entend pas, ces difficultés ne seront pour lui que jeux
d'enfant.

Mais, quand même Mirabeau aurait apporté aux Etats généraux une
instruction plus étendue encore, une expérience oratoire plus consommée,
un génie plus éminent, tous ces avantages n'auraient pas suffi à faire
de lui un grand orateur politique, s'il ne s'y était joint une qualité
suprême dont l'absence cause et explique l'infériorité parlementaire de
plus d'un homme d'esprit: je veux parler du goût passionné des affaires
publiques. Bien avant la réunion des Etats, il se fait donner une
mission diplomatique à Berlin, visite les ministres, leur écrit, les
conseille, considère comme de son ressort tout ce qui intéresse la
politique de la France, chef de parti sans parti, journaliste sans
journal, orateur sans tribune, homme public dans un pays où il n'y avait
pas de vie publique. Econduit, ridiculisé, calomnié, il ne se rebute
pas: il faut qu'il fasse les affaires de la France, qu'il parle, qu'il
écrive pour son pays. Il voit mieux et plus loin que les plus avisés; il
conseille et prédit la réunion des Etats généraux quand personne n'y
songeait encore. Prisonnier, l'avenir de la France l'intéresse plus que
le sien. Plaideur malheureux, il s'occupe moins de son procès que du
procès intenté par la nation au despotisme. Perdu de dettes, il
s'inquiète, du fond de sa misère, des finances de son pays. En veut-on
une preuve? Au moment où il songeait à forcer son père à rendre ses
comptes de tutelle, il était venu de Liège à Paris pour consulter ses
avocats et ses hommes d'affaires. Sa maîtresse, la tendre madame de
Néhra, n'y tenant plus d'impatience et d'anxiété, court l'y rejoindre et
lui demande des nouvelles de son procès: «Oui, à propos, me dit-il, je
voulais vous demander où j'en suis?--Comment! lui dis-je, ce voyage a
été entrepris en partie pour vous en occuper; vous avez vu MM. Treilhard
et Gérard de Melsy?--Moi? dit-il; non, en vérité: j'ai vu à peine
Vignon, mon curateur. J'ai eu bien d'autre chose à faire que de penser à
toutes ces bagatelles. Savez-vous dans quelle crise nous sommes? Savez-
vous que l'affreux agiotage est à son comble? Savez-vous que nous sommes
au moment où il n'y a peut-être pas un sou dans le Trésor public? Je
souriais de voir un homme dont la bourse était si mal garnie y songer si
peu et s'affliger si fort de la détresse publique.»

Il accumulait dans son portefeuille les statistiques, les renseignements
sur l'opinion des provinces, une correspondance énorme venue de tous les
coins de la France, s'entourait de collaborateurs et d'agents
politiques, préparation à la vie publique dont nous avons vu de nos
jours un exemple célèbre, mais dont on ne pouvait s'expliquer la raison
sous l'ancien régime. La seule carrière possible pour Mirabeau, c'était
la carrière d'homme d'Etat, d'orateur. Que cette carrière ne s'ouvrît
pas devant lui, que la Révolution tardât, ses vices ne suffisant plus à
le distraire, il mourait maniaque ou fou, à la fois ridicule et
déshonoré.

Cette vocation fatale, irrésistible, s'alliait à une santé de fer, à une
figure imposante dans sa laideur, à une voix sonore et à un air de
dignité noble et paisible. Ses défauts extérieurs, choquants chez un
homme privé, devenaient autant de qualités chez un tribun. Son attitude
et son costume, de mauvais ton dans un salon, [1] s'harmonisaient, au
contraire, à la tribune, avec sa tête éloquente, ses regards
extraordinaires. En réalité, il n'avait tout son prix, au moral et au
physique, que quand il parlait en public. Le Midi seul forme ces natures
merveilleuses, faites pour la représentation, pour la vie tumultueuse en
plein air, pour le contact incessant de la foule, natures que la
solitude rapetisse et enlaidit, que la publicité grandit et transfigure,
et pour lesquelles l'éloquence est le plus impérieux des besoins.


Note:

[1] «En voyant entrer Mirabeau, M. de la Marck fut frappé de son
extérieur. Il avait une stature haute, carrée, épaisse. La tête, déjà
forte au delà des proportions ordinaires, était encore grossie par une
énorme chevelure bouclée et poudrée. Il portait un habit de ville dont
les boutons, en pierres de couleur, étaient d'une grandeur démesurée;
des boucles de soulier également très grandes. On remarquait enfin dans
toute sa toilette, une exagération des modes du jour, qui ne s'accordait
guère avec le bon goût des gens de la cour. Les traits de sa figure
étaient enlaidis par des marques de petite vérole. Il avait le regard
couvert, mais ses yeux étaient pleins de feu. En voulant se montrer
poli, il exagérait ses révérences; ses premières paroles furent des
compliments prétentieux et assez vulgaires. En un mot, il n'avait ni les
formes ni le langage de la société dans laquelle il se trouvait, et
quoique, par sa naissance, il allât de pair avec ceux qui le recevaient,
on voyait néanmoins tout de suite à ses manières qu'il manquait de
l'aisance que donne l'habitude du grand monde....


«.... Mais, après le dîner, M. de Meilhan ayant amené la conversation
sur la politique et l'administration, tout ce qui avait pu frapper
d'abord comme ridicule dans l'extérieur de Mirabeau disparut à
l'instant. On ne remarqua plus que l'abondance et la justesse de ses
idées, et il entraîna tout le monde par sa manière brillante et
énergique de les exprimer.» (_Correspondance de Mirabeau et de La
Marck_, t. I. p. 86.)

[Illustration: HONORÉ GABRIEL COMTE DE MIRABEAU]

_Député de la Sénéchaussée d'Aix à l'Assemblée Nationale en 1789. Elu
président le 29 Janvier 1791. Mort le 2 Avril 1791._

A Paris, chez l'AUTEUR, Quay des Augustins No. 71 au 3e.]

Tel était Mirabeau à la veille d'entrer dans la vie publique, réunissant
dans sa personne toutes les conditions d'éloquence parfaite qu'ont
énumérées un Cicéron et un Quintilien. Il semble qu'un tel homme, porté
par la nature et par les circonstances, va dépasser ce Cicéron, qu'il
aimait à lire, et qui sait? atteindre Démosthène, d'autant plus que ces
grandes vérités, ces admirables lieux communs qui ont fait vivre jusqu'à
nous les harangues antiques, il aura la bonne fortune d'être le premier
à les exprimer à la tribune française qu'il inaugure. Un public tout
neuf au plaisir d'écouter, voilà son auditoire. Les passions et les
idées de toute la France, et de la France du XVIIIe siècle encore
philosophe, enthousiaste, héroïque, voilà la matière de ses harangues.
Jamais le génie ne rencontra de si belles et de si faciles
circonstances. Et pourtant, si sublimes que soient les accents du
discours sur la banqueroute, si brillante que nous apparaisse la
carrière oratoire de Mirabeau, nous rêvions mieux. Après ces élans
sublimes, pourquoi ces chutes, ces langueurs, ces sommeils? Pourquoi la
pensée du grand homme se dérobe-t-elle parfois comme à dessein, au lieu
de se développer d'un discours à l'autre avec harmonie et clarté?
Pourquoi la déclamation succède-t-elle tout à coup à l'accent sincère,
aux beautés solides et simples? C'est qu'il manquait à Mirabeau un
avantage que ses collègues de la Constituante possédaient presque tous:
la considération publique. Aujourd'hui que nous ne voyons plus de
l'orateur que le côté glorieux, nous ne pouvons nous figurer avec quel
mépris il fut accueilli à Versailles. On ne lui parlait pas; on
considérait, même à gauche, sa présence comme un scandale. Outre que ce
transfuge de la noblesse n'inspirait nulle confiance, une légende
déshonorante s'attachait à son nom. Les calomnies de son père avaient
fait leur chemin, et tous les vices semblaient marqués hideusement sur
cette figure ravagée. L'_Ami des hommes_, qui avait obtenu contre son
fils jusqu'à dix-sept lettres de cachet, avait laissé publier, lors du
procès d'Aix, un recueil de ses lettres intimes où il disait de Mirabeau
tout ce que pouvaient lui inspirer la haine et une colère habilement
attisée par M. de Marignane. Mauvais fils, disait-on, mauvais époux,
mauvais père, Mirabeau pouvait-il être un bon citoyen? Et encore on lui
eût pardonné ses vices et ses crimes, mais on l'accusait d'avoir manqué
même à l'honneur. On parlait tout haut de sa bassesse et de sa vénalité.
Son éloquence au début étonnait, effrayait, ne convainquait pas. _On ne
croyait pas ce qu'il disait._

Il parvint à séduire, à arracher l'assentiment, à décider certains votes
par l'éclat éblouissant de la vérité; il obtint une grande influence,
mais il n'atteignit jamais à l'autorité. Souvent son génie même se
tournait contre lui, et plus les imaginations étaient flattées, plus les
consciences résistaient. Déboires, affronts, mépris les moins déguisés,
il subit tout, accepta tout, dans la pensée de se réhabiliter enfin. Il
n'y parvint jamais tout à fait. «Dans certains moments, écrit Etienne
Dumont, il aurait consenti à passer au travers des flammes pour purifier
le nom de Mirabeau. Je l'ai vu pleurer, à demi suffoqué de douleur, en
disant avec amertume: «J'expie bien cruellement les erreurs de ma
jeunesse». Voilà pourquoi il tombait quelquefois dans la déclamation.
Désireux de donner au public une bonne idée de lui-même, il n'y pouvait
parvenir; le désaccord de sa vie et de ses paroles était trop flagrant.
Or, le triomphe de l'orateur, comme le dit justement un philosophe
ancien, c'est de paraître à ses auditeurs tel qu'il veut paraître en
effet. Et c'était bien là le but secret de Mirabeau; il voulait paraître
honnête. Mais, comme l'ajoute Cicéron en termes qui s'appliquent
cruellement au pauvre grand homme, on n'arrive à cette éloquence suprême
que par la dignité de la vie: _id fieri vitae dignitate_.




_II.--LA POLITIQUE DE MIRABEAU_


Quelle était la politique de Mirabeau? A cette question souvent posée,
aucune réponse satisfaisante n'a été faite. Ceux qui ont écrit avant la
publication de la correspondance de Mirabeau et de La Marck (1851) ne
connaissaient, dans Mirabeau, que l'homme extérieur, que ses desseins
avoués, que sa politique officielle. Ceux qui ont écrit depuis n'ont
plus vu que l'homme intérieur, que l'intrigant payé, que le conspirateur
mystérieux. Là, dit-on, c'est un tribun, presque un démagogue; ici c'est
un Machiavel, un professeur de tyrannie. En public, excite et lance la
Révolution; en secret il la retient et semble lui préparer des pièges.
Comment démêler sa véritable pensée au milieu de ces contradictions?

Écartons d'abord une hypothèse qui se présente tout de suite à l'esprit.
Mirabeau, pourrait-on dire, n'eut pas à proprement parler de politique:
il vécut d'expédients, au jour le jour, éloquent si le hasard lui
faisait rencontrer la vérité, languissant ou obscur quand il se
trompait.--Sans doute il n'est pas d'homme politique dont chaque pas
soit guidé par un dessein immuable: il n'en est pas non plus qui ne rêve
un certain état de choses plus heureux pour ses concitoyens et pour lui.
Eh bien, Mirabeau croyait que l'état politique le plus souhaitable pour
la France et pour lui-même, c'était un état mixte, moitié absolutisme et
moitié liberté, où subsisterait ce qui était supportable dans l'ancien
régime et ce qui était immédiatement possible dans les systèmes
nouveaux. Ce qu'il veut, c'est la monarchie parlementaire telle que nous
l'avons eue vingt-cinq ans plus tard. Dans une note secrète pour la
cour, écrite le 14 octobre 1790, il résume en ces termes les principes
de sa politique:

«Que doit-on entendre par les bases de la Constitution?

«Réponse:

«Royauté héréditaire dans la dynastie des Bourbons; corps législatif
périodiquement élu et permanent, borné dans ses fonctions à la
confection de la loi; unité et très grande latitude du pouvoir exécutif
suprême dans tout ce qui tient à l'administration du royaume, à
l'exécution des lois, à la direction de la force publique; attribution
exclusive de l'impôt au corps législatif; nouvelle division du royaume,
justice gratuite, liberté de la presse; responsabilité des ministres;
vente des biens du domaine et du clergé; établissement d'une liste
civile, et plus de distinction d'ordres; plus de privilèges ni
d'exemptions pécuniaires; plus de féodalité ni de parlement: plus de
corps de noblesse ni de clergé; plus de pays d'états ni de corps de
province:--voilà ce que j'entends par les bases de la Constitution.
Elles ne limitent le pouvoir royal que pour le rendre plus fort; elles
se concilient parfaitement avec le gouvernement monarchique.»

Dans sa pensée, le défenseur naturel des droits du peuple, c'est le roi,
et le soutien du roi, c'est le peuple. Appuyés l'un sur l'autre, ils
triomphent du clergé et de la noblesse, et à cette alliance le roi gagne
son pouvoir, le peuple sa liberté. C'est la _démocratie royale_ de
Wimpffen, c'est l'idée de la Constituante et de la France en 1789.

Mais quelle est l'autorité la plus ancienne, la plus forte, celle du roi
ou celle du peuple? Le 8 octobre 1789, cette question se pose, à propos
de la formule à employer pour la promulgation des lois. Doit-on
continuer à dire: _Louis, par la grâce de Dieu_...? Oui, dit Mirabeau.--
Et les droits du peuple? «Si les rois, répond-il, sont rois par la grâce
de Dieu, les nations sont souveraines par la grâce de Dieu. On peut
aisément tout concilier.»--Opérer cette conciliation (non aisée, mais
impossible), telle est la fonction du gouvernement, du ministère.--
Conciliation? non: assujettissement de l'un des deux souverains à
l'autre, du corps à la tête, du peuple au roi. Il faut flatter, duper,
aveugler le peuple, lui faire accepter sa servitude comme une liberté,
sous prétexte qu'elle est volontaire. Gouverner, c'est capter l'opinion
publique, et pour cette capture les moyens les plus cachés sont les plus
efficaces. Que l'on ne recule pas devant aucune fraude pour duper le
peuple; c'est pour le bonheur du peuple.

Le mot de république, Mirabeau ne le prononce qu'avec horreur ou risée.
La république, c'est pour lui le retour à l'état de barbarie; c'est le
chaos; c'est la destruction de l'état social. Et il montre cependant
plus de sens politique que les rares républicains qui existaient alors,
en ce qu'il craint l'arrivée prochaine de la république, tandis que
ceux-là ne l'espèrent même pas. Il voit clair dans l'avenir, et, comme
cela arrive, il se trompe sur les desseins de ses adversaires en leur
attribuant la clairvoyance qu'il est seul à posséder. En voyant combien
les Constituants ont affaibli le pouvoir royal, il ne peut s'imaginer
qu'ils ne préparent pas secrètement les voies à la république, et il
écrit à la cour le 14 octobre 1790: «Je sais que ... les législateurs,
consultant les craintes du moment plutôt que l'avenir, hésitant entre le
pouvoir royal dont ils redoutaient l'influence, et les formes
républicaines dont ils prévoyaient le danger, craignant même que le roi
ne désertât sa haute magistrature, ou ne voulût reconquérir la plénitude
de son autorité; je sais, dis-je, qu'au milieu de cette perplexité, les
législateurs n'ont formé, en quelque sorte, l'édifice de la constitution
qu'avec des pierres d'attente, n'ont mis nulle part la clef de la voûte,
et ont eu pour but secret d'organiser le royaume de manière qu'ils
pussent opter entre la république et la monarchie, et que la royauté fût
conservée ou inutile, selon les événements, selon la réalité ou la
fausseté des périls dont ils se croiraient menacés. Ce que je viens de
dire est le mot d'une grande énigme.»

C'est faire beaucoup d'honneur aux Lameth et à Barnave que de leur
prêter des vues aussi profondes: les événements les menaient; ils ne se
doutaient pas toujours du lendemain: comment croire qu'ils songeassent à
un avenir, qui, en 1790, semblait éloigné d'un siècle.

Cette aversion de Mirabeau pour la démocratie pure et pour les théories
du _Contrat social_ s'exprime, dans sa bouche, par une apologie du
pouvoir royal. Fortifier ce pouvoir, c'est son but, c'est son conseil
sans cesse répété, à la tribune même (10 octobre 1789): «Ne multipliez
pas de vaines déclamations; ravivez le pouvoir exécutif; sachez le
maintenir, étayez-le de tous les secours des bons citoyens; autrement,
la société tombe en dissolution, et rien ne peut nous préserver des
horreurs de l'anarchie.»

Son royalisme n'est pas seulement théorique; il se considère
personnellement comme le champion nécessaire de la royauté. Ne croyons
pas que le besoin d'argent l'ait rapproché de la cour; il se sent né
pour la servir et pour la bien servir, et, tout de suite, il s'offre.
Quand cela? En 1790, quand il succombe à la misère et que la situation
politique l'effraie? Non: à son arrivée dans la vie politique, à la
première heure, à la première minute, au moment même où il songe à
entrer aux États généraux, _cinq mois avant les élections_. Il écrit, le
28 décembre 1788, à M. de Montmorin:

«Sans le concours, du moins secret, du gouvernement, je ne puis être aux
États généraux.... En nous entendant, il me serait très aisé d'éluder
les difficultés ou de surmonter les obstacles; et certes il n'y a pas
trop de trois mois pour se préparer, lier sa partie, et se montrer digne
et influent défenseur du trône et de la chose publique.»

Ce rôle de défenseur du trône, si beau qu'il pût paraître en 1788, est-
il vraiment celui auquel son genre d'éloquence semblait destiner
Mirabeau? Pourquoi ne voulut-il pas être en effet un tribun populaire,
le conseiller, l'interprète, l'initiateur de la démocratie? Pourquoi,
victime de l'ancien régime, ne rêva-t-il pas une république dirigée par
sa voix puissante?

Ses sentiments aristocratiques lui venaient, non de l'éducation, mais de
la naissance. C'est à son père qu'il devait cet orgueil de caste qu'il
ne prit jamais la peine de cacher. On sait qu'après l'abolition des
titres de noblesse, il continua à se faire appeler Monsieur le comte, à
sortir en voiture armoriée. Voilà la première raison pour laquelle il
était royaliste.

La seconde, c'est que, si l'absolutisme l'avait mis à Vincennes, le
régime démocratique l'aurait laissé de côté, dans les rangs obscurs. Il
comprenait très bien que le dérèglement de sa vie lui aurait fermé la
carrière politique dans un pays libre. La monarchie qu'on appelle
parlementaire, ou plutôt cette monarchie qu'il imaginait, dans laquelle
le peuple et le roi ne faisaient qu'un contre les ordres privilégiés,
semblait lui assurer un rôle digne de son génie. Il excellait, nous le
savons, dans l'éloquence et dans l'intrigue: la tribune du parlement lui
permettait d'être orateur, et la nécessité de concilier deux choses
inconciliables, la souveraineté populaire et la souveraineté royale,
ouvrait un champ illimité à son habileté un peu policière. Éblouir par
son éloquence, séduire par son adresse, jouer un beau rôle représentatif
et, en secret, préparer par de petits moyens, par des hommes
secondaires, de grands effets politiques, c'était là son idéal. Et que
ne le réalisa-t-il? Les d'Orléans étaient sous sa main; il pouvait leur
donner la royauté. C'était même le seul moyen de réaliser son rêve de
monarchie mitigée. Mais dès qu'il vit le duc d'Orléans, en 1788, chez le
comte de La Marck, il le jugea et dit «que ce prince ne lui inspirait ni
goût ni confiance». Plus tard il répétait qu'_il n'en voudrait même pas
pour son valet_. C'est donc avec la branche aînée qu'il veut fonder le
seul régime dont il puisse être l'orateur et le ministre.

Ses opinions, on le voit, sont fondées sur son intérêt, ou, si on aime
mieux, sur l'intérêt de son génie. Il lui faut, ce sont ses propres
expressions, un grand but, un grand danger, de grands moyens, une grande
gloire. C'est heureux sans doute qu'il ait préparé les conditions les
plus favorables à l'épanouissement de son éloquence, mais avouons que sa
politique ne reposait sur aucune conviction morale. Et voilà la
troisième raison pour laquelle il n'embrassa pas franchement et
complètement la cause du XVIIIme siècle. Ses contemporains, philosophes
et politiques, précurseurs et acteurs de la révolution, diffèrent de
doctrine et de système; mais ils se rapprochent en un point, c'est
qu'ils ont une foi ardente en l'humanité; ils la croient bonne,
raisonnable, perfectible; ils l'aiment et la plaignent. Leur but est de
lui ôter ses chaînes, de lui rendre ses droits, de l'amener à la
virilité par la liberté. Ils croient fermement à la justice: c'est là
l'évangile de 1789, qu'aucune erreur, qu'aucun accident n'a encore
obscurci. Cette foi est étrangère à Mirabeau: ce n'est ni sur la raison
ni sur le droit qu'il compte pour établir son système, mais sur le
génie, sur la ruse. Sa politique, toute florentine, est plus vieille ou
plus jeune que cet âge. Quand, en décembre 1790, déjà payé par la cour,
il présente son plan secret de résistance, le comte de La Marck écrit
finement à Mercy-Argenteau: «Ce plan est trop compliqué, ainsi que vous
l'avez remarqué, monsieur le comte, on dirait qu'il est fait pour
d'autres temps et pour d'autres hommes. Le cardinal de Retz, par
exemple, l'aurait très bien fait exécuter; mais nous ne sommes plus au
temps de la Fronde.»

Si la foi lui manquait, il la niait ou ne la voyait pas chez les autres.
Il se refusait, ce trop fin politique, à croire au désintéressement de
ce peuple de 1789, affamé pourtant de justice. «Tous les Français,
disait-il, veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des
promesses, et vous verriez bientôt le parti du roi prédominant partout.»
Il calomniait son temps, et, osons le dire, le jugeait d'après lui-même.
Non, ce n'est pas pour le seul bien-être que nos pères se levèrent
contre la royauté. Le sens profond de la Révolution échappait à
Mirabeau.

Dans les questions religieuses, il montrait la même ingéniosité et le
même aveuglement. Croirait-on qu'il ne s'était jamais sérieusement
demandé si la liberté était compatible avec le catholicisme? Il n'a pas
de solution pour ce grave problème. Dans son _Essai sur les lettres de
cachet_, il prétend montrer qu'une société civile peut vivre sans
détruire une religion hostile au principe même de cette société. Il
suffit, dit-il, que les «ministres des autels soient circonscrits dans
leur état», et il passe. Le même homme vote et défend la constitution
civile du clergé, et ce n'est que des circonstances qu'il apprend
l'hostilité irréconciliable de l'Église. En décembre 1789, il disait à
sa soeur, Mme du Saillant: «La liberté nationale avait trois ennemis: le
clergé, la noblesse et les parlements. _Le premier n'est plus de ce
siècle, et la triste situation de nos finances nous aurait suffi pour le
tuer._» Telles sont les vues de Mirabeau: il croit morts des hommes qui
vont faire reculer la Révolution! C'est qu'au fond il est indiffèrent en
religion. Les grands problèmes qu'il appelle dédaigneusement
métaphysiques n'ont jamais préoccupé ce méridional. Les pensées hautes
et générales sur la destinée de l'homme lui sont inconnues et répugnent
à sa nature. Dans les discussions religieuses, il apporte une dextérité
et un tact infinis, mais aucune idée supérieure.

Qu'en résulte-t-il? C'est qu'en éloquence comme en politique il ne
demande pas ses succès à ce qu'on appelle l'éternelle morale. On ne
trouvera pas dans ses discours un seul de ces lieux communs qui sont
beaux dans tous les temps; nul appel à la conscience humaine; nul élan
vers une justice plus haute; nul accent d'amour ou de piété pour les
hommes. Ces mots se trouvent, il le faut bien, dans ses harangues; mais
les choses mêmes n'y sont pas, puisqu'elles n'étaient pas dans son âme.
Il y a des cordes que les orateurs de second ordre, un Rabaut Saint-
Etienne, un Thouret, savent faire vibrer, et que Mirabeau ne touche
jamais. Qu'on ne s'y trompe pas: c'est là le caractère de cet orateur,
d'avoir été grand sans puiser son inspiration aux sources morales; ç'a
été son originalité et sa faiblesse à la fois.

Comment donc se fait-il applaudir? D'abord par son incontestable
patriotisme, par les paroles vraiment _nationales_ qu'il sait prononcer
avec un accent vrai, et puis par la manière émouvante dont il parle de
lui, encore de lui, toujours de lui. C'est sans cesse son _moi_ tragique
et superbe qui occupe la scène. Ses discours ne sont qu'une vaste
apologie de sa personne, un plaidoyer sans cesse renouvelé, une
recherche acharnée et une revendication anxieuse de l'estime des hommes,
qu'il va conquérir et qui lui échappe toujours. Le sentiment qui anime
cette éloquence, ce n'est pas la dignité, c'est l'orgueil. Ange déchu,
il vante ses fautes et justifie sa vie devant ses contemporains,
exaltant dans un style passionné ses souffrances et ses colères. Que ce
soit aux États de Provence, à l'Assemblée constituante, lors de
l'affaire du Châtelet, ou encore dans sa correspondance secrète avec la
cour, je retrouve partout cette même poursuite de la réhabilitation.
C'est peu d'être admiré: il veut être estimé, et, naïvement, il intrigue
pour forcer l'estime. L'Assemblée ne se lasse pas de cette magnifique
apologie; elle applaudit sans accorder ce qu'on lui demande, pas même la
présidence, qu'on n'obtiendra qu'une fois, et encore en mendiant les
voix de l'extrême droite. Le jour où Mirabeau touche au ministère, à un
honneur qui peut refaire sa réputation, l'Assemblée le précipite en
souriant. Ses idées, elle les accueille, elle les vote; mais sa
personne, elle n'en veut pas. Ses oreilles sont flattées de cette
éloquence incomparable; sa raison en est satisfaite: son coeur n'en est
pas touché. C'est un duel qui l'intéresse et qui désespère Mirabeau: il
en meurt.




_III.--LES DISCOURS DE MIRABEAU_


Justifions ces remarques générales sur la politique et l'inspiration
oratoire de Mirabeau par quelques exemples empruntés à ses principaux
discours.

Aux États de Provence, il défend le règlement royal contre la noblesse
qui voulait faire les élections selon l'antique constitution de la
«nation provençale». C'est là pour lui un admirable terrain, qui lui
donne confiance et lui permet de lutter contre le mépris de ses
collègues: «Si la noblesse veut m'empêcher d'arriver, disait-il, il
faudra qu'elle m'assassine, comme Gracchus.» Cependant les outrages dont
on l'abreuva, malgré sa bonne volonté, le forcèrent à prendre une allure
d'opposition qui était bien loin de ses principes. «Ces gens-là,
écrivait-il alors, me feraient devenir tribun du peuple malgré moi, si
je ne me tenais pas à quatre.» Il tenait néanmoins à l'estime de la
noblesse et il chercha à se justifier devant elle dans un discours que
la prorogation des Etats l'empêcha de prononcer, mais qu'il fit imprimer
et répandre. C'est la première en date de ses justifications publiques:

«Qu'ai-je donc fait de si coupable? J'ai désiré que mon ordre fût assez
habile pour donner aujourd'hui ce qui lui sera infailliblement arraché
demain; j'ai désiré qu'il s'assurât le mérite et la gloire de provoquer
l'assemblée des trois ordres, que toute la Provence demande à l'envi....
Voilà le crime de l'_ennemi de la paix_! ou plutôt j'ai cru que le
peuple pouvait avoir raison.... Ah! sans doute, un patricien souillé
d'une telle pensée mérite des supplices! Mais je suis bien plus coupable
qu'on ne suppose, car je crois que le peuple qui se plaint a toujours
raison; que son infatigable patience attend constamment les derniers
excès de l'oppression pour se résoudre à la résistance; qu'il ne résiste
jamais assez longtemps pour obtenir la réparation de tous ses griefs;
qu'il ignore trop que, pour se rendre formidable à ses ennemis, il lui
suffirait de rester immobile, et que le plus innocent comme le plus
invincible de tous les pouvoirs est celui de se refuser à faire.... Je
pense ainsi; punissez l'ennemi de la paix.»

S'adressant aux nobles et aux membres du clergé, il profère ces paroles
menaçantes et souvent citées:

«Dans tous les pays, dans tous les âges, les aristocrates ont
implacablement poursuivi les amis du peuple, et si, par je ne sais
quelle combinaison de la fortune, il s'en est élevé quelqu'un de leur
sein, c'est celui-là surtout qu'ils ont frappé, avides qu'ils étaient
d'inspirer la terreur par le choix de la victime. Ainsi périt le dernier
des Gracques de la main des patriciens; mais, atteint du coup mortel, il
lança de la poussière vers le ciel, en attestant les dieux vengeurs; et
de cette poussière naquit Marius: Marius, moins grand pour avoir
exterminé les Cambres, que pour avoir abattu dans Rome l'aristocratie de
la noblesse!»

Dans une péroraison d'un caractère tout personnel, il tire de très
grands effets de l'affirmation de sa sincérité, affirmation qui n'était
pas inutile:

«Pour moi, qui dans ma carrière publique n'ai jamais craint que d'avoir
tort; moi qui, enveloppé de ma conscience et armé de principes,
braverais l'univers, soit que mes travaux et ma voix vous soutiennent
dans l'assemblée nationale, soit que mes voeux vous y accompagnent, de
vaines clameurs, des protestations injurieuses, des menaces ardentes,
toutes les convulsions, en un mot, des préjugés expirants, ne m'en
imposeront pas. Eh! comment s'arrêterait-il aujourd'hui dans sa course
civique, celui qui, le premier d'entre les Français, a professé
hautement ses opinions sur les affaires nationales, dans un temps où les
circonstances étaient bien moins urgentes, et la tâche bien plus
périlleuse? Non, les outrages ne lasseront pas ma constance; j'ai été,
je suis, je serai jusqu'au tombeau l'homme de la liberté publique,
l'homme de la Constitution. Malheur aux ordres privilégiés, si c'est là
plutôt être l'homme du peuple que celui des nobles! Car les privilèges
finiront, mais le peuple est éternel.»

Exclu de l'assemblée de la noblesse comme _non-possédant_, c'est avec
déchirement qu'il se sépara des hommes de sa condition, et qu'il se vit
forcé de prendre un masque de tribun. Cette aristocratie provinciale fut
assez aveugle pour voir en Mirabeau un séditieux; elle le traitait
volontiers d'_enragé_. A quoi il répondait: «C'est une grande raison de
m'élire, si je suis un chien enragé; car le despotisme et les privilèges
mourront de ma morsure.» Mais ce n'est là qu'un accès de colère: ce
prétendu démagogue, quelques jours plus tard, calme le peuple de
Marseille, soulevé contre une taxe du pain, par les conseils les plus
sages, les plus modérés. Et pourquoi le peuple doit-il se résigner? Pour
faire plaisir au roi. C'est le grand argument par lequel il termine une
proclamation où il avait mis à la portée de tous quelques vérités
économiques:

«Oui, mes amis, on dira partout: les Marseillais sont de bien braves
gens; le roi le saura, ce bon roi qu'il ne faut pas affliger, ce bon roi
que nous invoquons sans cesse; et il vous aimera, il vous en estimera
davantage. Comment pourrions-nous résister au plaisir que nous lui
allons faire, quand il est précisément d'accord avec nos plus pressants
intérêts? Comment pourriez-vous penser au bonheur qu'il vous devra, sans
verser des larmes de joie?»

Nous avons dit que Mirabeau ne partageait ni ne comprenait
l'enthousiasme de ses contemporains, et qu'il traitait de métaphysique
le culte des principes. Dans un des premiers discours qu'il prononça aux
États généraux, il formula en ces termes son empirisme politique:

«N'allez pas croire que le peuple s'intéresse aux discussions
métaphysiques qui nous ont agités jusqu'ici. Elles ont plus d'importance
qu'on ne leur en donnera sans doute; elles sont le développement et la
conséquence du principe de la représentation nationale, base de toute
constitution. Mais le peuple est trop loin encore de connaître le
système de ses droits et la saine théorie de la liberté. Le peuple veut
des soulagements, parce qu'il n'a plus de forces pour souffrir; le
peuple secoue l'oppression, parce qu'il ne peut plus respirer sous
l'horrible faix dont on l'écrase; mais il demande seulement de ne payer
que ce qu'il peut et de porter paisiblement sa misère....

«Il est cette différence essentielle entre le métaphysicien, qui, dans
la méditation du cabinet, saisit la vérité dans son énergique pureté, et
l'homme d'État, qui est obligé de tenir compte des antécédents, des
difficultés, des obstacles; il est, dis-je, cette différence entre
l'instructeur du peuple et l'administrateur politique, que l'un ne songe
qu'à _ce qui est_ et l'autre s'occupe de _ce qui peut être_.

«Le métaphysicien, voyageant sur une mappemonde, franchit tout sans
peine, ne s'embarrasse ni des montagnes, ni des déserts, ni des fleuves,
ni des abîmes; mais quand on veut arriver au but, il faut se rappeler
sans cesse qu'on marche sur la terre, et qu'on n'est plus dans le monde
idéal [Note: Séance du 15 juin 1789.].»

Faut-il s'étonner que ce cours de politique appliquée n'ait pas été
chaudement accueilli? Ce n'était certes pas le moment, en juin 1789, de
se rappeler qu'on «marchait sur la terre», et de quitter le «monde
idéal». Il fallait au contraire ne pas regarder les difficultés, les
périls, les baïonnettes dont on était entouré, marcher la tête haute,
les yeux fixés vers l'idéal populaire et vaincre, comme on le fit, par
la foi. Que les communes, au contraire, eussent recours aux recettes
d'une politique prudente, elles étaient perdues. N'est-ce pas d'ailleurs
un piège que leur tend Mirabeau, quand, dans ce même discours, il
propose à ses collègues de s'intituler _représentants du peuple
français_? Comment fallait-il entendre le mot _peuple_? Était-ce
_populus_ ou _plebs_? N'y avait-il pas à craindre que la cour ne voulût
comprendre _plebs_ et que le Tiers ne se trouvât avoir consacré la
distinction des ordres? L'abbé Siéyès vit le danger, retira sa formule
(_Assemblée des représentants connus et vérifiés_) et se rallia à celle
de Legrand (_Assemblée nationale_), qui contenait déjà la Révolution.
Quant à Mirabeau, il affecta de ne pas comprendre le sens des objections
et, en rhéteur, répondant à ce qu'on ne lui disait pas, il s'indigna du
mépris où l'on tenait ce beau mot de peuple:

«Je persévère dans ma motion et dans la seule expression qu'on en avait
attaquée, je veux dire la qualification de _peuple français_; je
l'adopte, je la défends, je la proclame, par la raison qui la fait
combattre.

«Oui, c'est parce que le nom du peuple n'est pas assez respecté en
France, parce qu'il est obscurci, couvert de la rouille du préjugé;
parce qu'il nous présente une idée dont l'orgueil s'alarme et dont la
vanité se révolte; parce qu'il est prononcé avec mépris dans les
chambres des aristocrates; c'est pour cela même, Messieurs, que nous
devons nous imposer, non seulement de le relever, mais de l'ennoblir, de
le rendre désormais respectable aux ministres et cher à tous les
coeurs....

«Représentants du peuple, daignez me répondre. Irez-vous dire à vos
commettants que vous avez repoussé ce nom de peuple? que si vous n'avez
pas rougi d'eux, vous avez pourtant cherché à éluder cette dénomination
qui ne vous paraît pas assez brillante? qu'il vous faut un titre plus
fastueux que celui qu'ils vous ont conféré? Eh! ne voyez-vous pas que le
nom de _représentants du peuple_ vous est nécessaire, parce qu'il vous
attache le peuple, cette masse imposante sans laquelle vous ne seriez
que des individus, de faibles roseaux qu'on briserait un à un! Ne voyez-
vous pas qu'il vous faut le nom du peuple, parce qu'il donne à connaître
au peuple que nous avons lié notre sort au sien, ce qui lui apprendra à
reposer sur nous toutes ses pensées, toutes ses espérances!

«Plus habiles que nous, les héros bataves qui fondèrent la liberté de
leur pays prirent le nom de _gueux_; ils ne voulurent que ce titre,
parce que le mépris de leurs tyrans avait prétendu les en flétrir, et ce
titre, en leur attachant cette classe immense que l'aristocratie et le
despotisme avilissaient, fut à la fois leur force, leur gloire et le
gage de leur succès. Les amis de la liberté choisissent le nom qui les
sert le mieux, et non celui qui les flatte le plus; ils s'appelleront
les _remontrants_ en Amérique, les _pâtres_ en Suisse, les _gueux_ dans
les Pays-Bas. Ils se pareront des injures de leurs ennemis; ils leur
ôteront le pouvoir de les humilier avec des expressions dont ils auront
su s'honorer.» (Séance du 16 juin 1789.)

Ces déclamations furent accueillies par des murmures mérités, et le rôle
que Mirabeau joua en cette circonstance critique ne contribua pas peu à
éloigner de lui la confiance de l'Assemblée. Que voulait-il donc?
Maintenir les ordres privilégiés? Nous avons vu qu'il les considère
comme un obstacle à la liberté, et qu'il les supprime dans ses
programmes secrets. Il voulait seulement embarrasser la marche des
communes dont l'audace l'inquiétait déjà, comme elle inquiétait la cour.
Le «défenseur du trône» tremblait, dès les premiers jours de la
Révolution, pour le pouvoir royal. Il voulait que les communes
soumissent leurs décrets à la sanction de Louis XVI. Cette sanction, ce
_veto_ était pour lui le palladium des libertés publiques: «Je crois,
avait-il dit la veille, le _veto_ du roi tellement nécessaire, que
j'aimerais mieux vivre à Constantinople qu'en France, s'il ne l'avait
pas.»

A cette époque, Mirabeau n'avait encore aucune relation avec la cour;
mais l'attitude qu'il venait de prendre semblait devoir le désigner à
l'attention du roi. Il se posait en conciliateur entre les deux partis.
Il marquait d'avance les limites de la Révolution. Voyant qu'on ne
venait pas à lui, il alla, par l'entremise de Malouet, voir Necker. Il
en reçut l'accueil le plus injurieux. Justement dépité, il changea
d'allure, résolut de montrer sa force et sa popularité et de s'imposer
en menaçant. C'est ainsi qu'il faut expliquer les discours démocratiques
par lesquels il releva le courage de l'Assemblée, après la séance royale
du 23 juin, et notamment l'apostrophe au marquis de Dreux-Brézé. Cette
apostrophe si célèbre a donné le change sur la véritable politique de
Mirabeau: l'attitude qu'il prit ce jour-là est restée fixée dans la
mémoire populaire. La légende représente le prétendu tribun montrant du
doigt la porte au courtisan terrifié, sortant à reculons comme devant le
roi. Ce coup de théâtre fit de Mirabeau l'idole du peuple, comme s'il
avait ce jour-là menacé le pouvoir absolu. La cour fut effrayée de cette
infraction insolente à l'étiquette, si bien que de part et d'autre on se
trompa sur les véritables intentions du grand orateur, et l'on vit une
politique là où il n'y avait qu'une boutade, qu'un accès d'impatience et
de colère.

Il fut inquiet lui-même d'avoir révélé d'un geste et d'un mot la
fragilité du pouvoir royal, et dans la séance du 27 juin il essaya
visiblement de réparer son imprudence:

«Messieurs, je sais que les événements inopinés d'un jour trop mémorable
ont affligé les coeurs patriotes, mais qu'ils ne les ébranleront pas. A
la hauteur où la raison a placé les représentants de la nation, ils
jugent sainement les objets et ne sont point trompés par les apparences
qu'au travers des préjugés et des passions on aperçoit comme autant de
fantômes.

«Si nos rois, instruits que la défiance est la première sagesse de ceux
qui portent le sceptre, ont permis à de simples cours de judicature de
leur présenter des remontrances, d'en appeler à leur volonté mieux
éclairée; si nos rois, persuadés qu'il n'appartient qu'à un despote
imbécile de se croire infaillible, cédèrent tant de fois aux avis de
leurs Parlements,--comment le prince qui a eu le noble courage de
convoquer l'Assemblée nationale n'en écouterait-il pas les membres avec
autant de faveur que des cours de judicature, qui défendent aussi
souvent leurs intérêts personnels que ceux des peuples? En éclairant la
religion du roi, lorsque des conseils violents l'auront trompé, les
députés du peuple assureront leur triomphe; ils invoqueront toujours la
liberté du monarque; ce ne sera pas en vain, dès qu'il aura voulu
prendre sur lui-même de ne se fier qu'à la droiture de ses intentions et
de sortir du piège qu'on a su tendre à sa vertu....»

Et il proposait une adresse aux commettants aussi rassurante pour le roi
que pour le peuple:

«Tels que nous nous sommes montrés depuis le moment où vous nous avez
confié les plus nobles intérêts, tels nous serons toujours, affermis
dans la résolution de travailler, de concert avec notre roi, non pas à
des biens passagers, mais à la condition même du royaume; déterminés à
voir enfin tous nos concitoyens, dans tous les ordres, jouir des
innombrables avantages que la nature et la liberté nous promettent, à
soulager le peuple souffrant des campagnes, à remédier au découragement
de la misère, qui étouffe les vertus et l'industrie, n'estimant rien à
l'égal des lois qui, semblables pour tous, seront la sauvegarde commune;
non moins inaccessibles aux projets de l'ambition personnelle qu'à
l'abattement de la crainte; souhaitant la concorde, mais ne voulant
point l'acheter par le sacrifice des droits du peuple; désirant enfin,
pour unique récompense de nos travaux, de voir tous les enfants de cette
immense patrie réunis dans les mêmes sentiments, heureux du bonheur de
tous, et chérissant le père commun dont le règne aura été l'époque de la
régénération de la France.»

Le lendemain de la prise de la Bastille, l'Assemblée résolut de demander
pour la troisième fois au roi le renvoi des troupes, et Mirabeau,
s'adressant à la députation, improvisa ce discours, qui porte à un si
haut degré l'empreinte de son génie, et qui fut inspiré par une colère
non jouée:

«Eh bien! dites au roi que les hordes étrangères dont nous sommes
investis ont reçu hier la visite des princes, des princesses, des
favoris, des favorites, et leurs caresses, et leurs exhortations, et
leurs présents; dites-lui que, toute la nuit, ces satellites étrangers,
gorgés d'or et de vin, ont prédit dans leurs chants impies
l'asservissement de la France, et que leurs voeux brutaux invoquaient la
destruction de l'Assemblée nationale; dites-lui que, dans son palais
même, les courtisans ont mêlé leurs danses au son de cette musique
barbare, et que telle fut l'avant-scène de la Saint-Barthélemy.

«Dites-lui que ce Henri dont l'univers bénit la mémoire, celui de ses
aïeux qu'il voulait prendre pour modèle, faisait passer des vivres dans
Paris révolté, qu'il assiégeait en personne, et que ses conseillers
féroces font rebrousser les farines que le commerce apporte dans Paris
fidèle et affamé.»

Sur ces entrefaites, on annonce la visite du roi, et quelques historiens
prétendent que ce fut Mirabeau qui conseilla de ne pas applaudir et
ajouta: «Le silence des peuples est la leçon des rois.» Quand même il
aurait prononcé ces paroles qui, avec l'apostrophe à la députation, sont
les plus fortes qu'il se soit permises publiquement contre le roi, on ne
peut pas dire qu'il ait manqué un instant à son rôle de «défenseur du
trône». L'indignation et l'écoeurement que lui faisait éprouver la
politique de la cour expliquent aisément ces sorties. Et puis, ne
voulait-il pas faire peur à l'entourage de Louis XVI, affirmer une fois
de plus son influence populaire, et, en se mettant au premier rang des
révolutionnaires, se désigner plus nettement comme l'homme
indispensable?

Cette intention s'accuse plus clairement, le 16 juillet, quand il
présente un projet d'adresse au roi pour le renvoi des ministres.
Mounier proteste, au nom de la séparation des pouvoirs, et s'attire
cette réplique, où se trouvent les idées les plus sages, les plus vraies
de Mirabeau, celles aussi qu'il a le plus à coeur:

«Vous oubliez que nous ne prétendons point à placer ni déplacer les
ministres en vertu de nos décrets, mais seulement à manifester l'opinion
de nos commettants sur tel ou tel ministre. Eh! comment nous refuseriez-
vous ce simple droit de déclaration, vous qui nous accordez celui de les
accuser, de les poursuivre, et de créer le tribunal qui devra punir ces
artisans d'iniquités dont, par une contradiction palpable, vous nous
proposez de contempler les oeuvres dans un respectueux silence? Ne
voyez-vous donc pas combien je fais aux gouverneurs un meilleur sort que
vous, combien je suis plus modéré? Vous n'admettez aucun intervalle
entre un morne silence et une dénonciation sanguinaire. Se taire ou
punir, obéir ou frapper, voilà votre système. Et moi, j'avertis avant de
dénoncer, je récuse avant de flétrir, j'offre une retraite à
l'inconsidération ou à l'incapacité avant de les traiter de crimes. Qui
de nous a plus de mesure et d'équité?

«Mais voyez la Grande-Bretagne: que d'agitation populaire n'y occasionne
pas ce droit que vous réclamez! C'est lui qui a perdu l'Angleterre....
L'Angleterre est perdue! Ah! grand Dieu! quelle sinistre nouvelle! Eh!
par quelle latitude s'est-elle donc perdue, ou quel tremblement de
terre, quelle convulsion de la nature a englouti cette île fameuse, cet
inépuisable foyer de si grands exemples, cette terre classique des amis
de la liberté? Mais vous me rassurez.... L'Angleterre fleurit encore
pour l'éternelle instruction du monde: l'Angleterre développe tous les
germes d'industrie, exploite tous les filons de la prospérité humaine,
et tout à l'heure encore elle vient de remplir une grande lacune de sa
constitution avec toute la vigueur de la plus énergique jeunesse, et
l'imposante maturité d'un peuple vieilli dans les affaires publiques....
Vous ne pensiez donc qu'à quelques discussions parlementaires (là, comme
ailleurs, ce n'est souvent que du partage, qui n'a guère d'autre
importance que l'intérêt de la loquacité); ou plutôt c'est apparemment
la dernière dissolution du parlement qui vous effraie.»

Nous avons dit que Mirabeau faisait peu de cas des «principes
métaphysiques», et il le prouva en s'abstenant de paraître à la nuit du
4 août et en blâmant autant qu'il le pouvait sans se dépopulariser, non
l'insuffisance des sacrifices consentis, mais l'enthousiasme avec lequel
on avait procédé. Il n'en parle jamais qu'avec mauvaise humeur, comme
d'une puérilité. Il fut cependant rapporteur du Comité chargé d'élaborer
la Déclaration des droits, mais rapporteur plus docile que convaincu.
Tantôt il demande l'ajournement, tantôt que la déclaration ne figure pas
en tête, mais à la fin de la Constitution. Il faut lire dans Etienne
Dumont combien Mirabeau et ses collaborateurs se moquaient du rapport
qu'il déposa. Cette «métaphysique» leur semble un jouet d'enfant.

Il était encouragé dans son mépris pour l'idée révolutionnaire par
Etienne Dumont et les Genevois pédants qui l'entouraient, mais surtout
par son intime, le comte de La Marck, prince d'Arenberg, étranger député
au parlement français par suite d'un vieux droit féodal, ancien
serviteur de l'Autriche, conseiller de la reine, ami de Mercy-Argenteau
et âme de ce que le peuple appelait justement le comité autrichien. «Le
comte Auguste de La Marck, dit Madame Campan, se dévoua à des
négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux.» Ce fin
diplomate, cet intrigant émérite capta bientôt la confiance de Mirabeau,
quoiqu'il siégeât à l'extrême droite: «Avec un aristocrate comme vous,
lui disait Mirabeau, je m'entendrai toujours facilement.» La Marck fut
charmé de trouver si monarchique celui qu'il prenait pour un démagogue.
Il caressa son rêve d'être ministre et lui reprocha son opposition:
«Mais, répondait Mirabeau, quelle position m'est-il donc possible de
prendre? Le gouvernement me repousse, et je ne puis que me placer dans
le parti de l'opposition, qui est révolutionnaire, ou risquer de perdre
ma popularité qui est ma force.»

C'est à ce moment, encore pur d'argent, qu'il prononce son discours sur
le _veto_ (1er septembre), qui reflète fidèlement ses hésitations et ses
contradictions intimes.

Son raisonnement est celui-ci:

Le roi a les mêmes intérêts que le peuple: ce qu'il fait pour lui-même,
il le fait pour le peuple. Or les représentants peuvent former une
aristocratie dangereuse pour la liberté. C'est contre cette aristocratie
que le _veto_ est nécessaire. Les représentants auront aussi leur
_veto_, le refus de l'impôt.

C'est la théorie de la _démocratie royale_ que nous connaissons déjà.--
Voici l'objection telle que Mirabeau la présente:

«Quand le roi refuse de sanctionner la loi que l'Assemblée nationale lui
propose, il est à supposer qu'il juge que cette loi est contraire aux
intérêts nationaux, ou qu'elle usurpe sur le pouvoir exécutif qui réside
en lui et qu'il doit défendre; dans ce cas, il en appelle à la nation,
elle nomme une nouvelle législature, elle confie son voeu à ses nouveaux
représentants, par conséquent elle prononce; il faut que le Roi se
soumette ou qu'il dénie l'autorité du tribunal suprême auquel lui-même
en avait appelé.»

Et il avoue la toute-puissance de cette objection en termes curieux, qui
montrent combien peu il se laissait prendre à ses propres sophismes:

«Cette objection est très spécieuse, et _je ne suis parvenu à en sentir
la faiblesse_ qu'en examinant la question sous tous ses aspects; mais on
a pu déjà voir et l'on remarquera davantage encore:

«1° Qu'elle suppose faussement qu'il est impossible qu'une seconde
législature n'apporte pas le voeu du peuple;

«2° Elle suppose faussement que le roi sera tenté de prolonger son
_veto_ contre le voeu connu de la nation;

«3° Elle suppose que le _veto suspensif_ n'a point d'inconvénient,
tandis qu'à plusieurs égards il a les mêmes inconvénients que si l'on
n'accordait au roi aucun _veto_.»

Si le roi n'a pas le droit de s'opposer à certaines lois, il les
exécutera à contre-coeur; peut-être même usera-t-il de violence ou de
corruption envers l'Assemblée. Si, au contraire, il a sanctionné des
lois, il s'est engagé par cela même à les faire exécuter fidèlement.
C'est ainsi que le _veto_ devient le _Palladium_ des libertés publiques,
d'après Mirabeau.

Il reprend donc l'attitude qu'il avait prise lors de la discussion sur
la dénomination de l'Assemblée. Ce n'est plus l'homme qui apostropha
Dreux-Brézé, c'est un candidat à la faveur royale.

Le peuple de Paris, qui n'était pas dans le secret, ne voulut pas en
croire ses oreilles: le soir même on répétait au Palais-Royal que
Mirabeau avait parlé contre l'infâme _veto_.

Cependant La Marck prenait chaque jour plus d'influence sur l'idole
populaire. En septembre 1789, peu après ce discours, il lui prêta
cinquante louis et s'engagea à renouveler ce prêt chaque mois. Il acquit
ainsi le droit de morigéner le grand orateur, et il en usa: «Dans
plusieurs circonstances dit-il, lorsque je fus irrité de son langage
révolutionnaire à la tribune, je m'emportai contre lui avec beaucoup
d'humeur.... Eh bien! je l'ai vu alors répandre des larmes comme un
enfant et exprimer sans bassesse son repentir avec une sincérité sur
laquelle on ne pouvait se tromper.» Il est le mentor de Mirabeau, qui
lui écrit: «Je boite sans soutien quand j'ai été vingt-quatre heures
sans vous voir.» Et: «Allez, mon cher comte, et faites à votre tête, car
vous en savez plus que moi, et votre jugement exquis vaut mieux que
toute la verve de l'imagination ou les élans de la sensibilité toujours
mobile.» Ce La Marck fut le mauvais génie de Mirabeau: il l'enfonça
chaque jour davantage dans les idées de la réaction, lui faisant honte
de ses tendances libérales, surveillant sévèrement son éloquence
factieuse. Veut-on une preuve de cette influence? Dès que La Marck
s'absente, voyage, Mirabeau s'émancipe, et La Marck écrit qu'il est
affligé «de le voir rentrer de plus en plus dans les idées
révolutionnaires». Mais dès que le tentateur revient, Mirabeau se modère
et se calme.

Après les journées des 5 et 6 octobre (auxquelles il ne prit aucune
part, puisqu'il passa ces deux jours chez La Marck), il remit à celui-ci
un mémoire pour _Monsieur_, où il conseille au roi de se retirer en
Normandie, d'y appeler l'Assemblée, et dans ses conversations avec son
ami, il va jusqu'à demander et appeler de ses voeux la guerre civile
«qui retrempe les âmes». Tout le mois d'octobre se passe en intrigues;
on lui laisse entrevoir le ministère, et néanmoins la reine dit à La
Marck: «Nous ne serons jamais assez malheureux, je pense, pour être
réduits à la pénible extrémité de recourir à Mirabeau.» Cependant, il a
besoin d'une grande place très lucrative. On lui propose l'ambassade de
Constantinople: il refuse. La Fayette lui offre cinquante mille francs
pris sur la partie de la liste civile dont il a la disposition. Mais ce
qu'il veut, c'est le ministère. Enfin il va faire sauter Necker sur la
question des subsistances et il espère le remplacer, quand ses
espérances sont à jamais brisées par le décret de l'Assemblée du 7
novembre 1789, qui interdit l'accès du ministère aux députés. A cette
occasion, il prononça un discours éloquent, ironique, désespéré. Après
avoir brièvement résumé sa doctrine et montré l'utilité d'un ministère
pris dans le Parlement, il déclara ces principes si évidents que la
proposition devait avoir un but secret, qu'elle devait viser ou l'auteur
de la motion ou lui-même: «Je dis d'abord l'auteur de la motion, parce
qu'il est possible que sa modestie embarrassée ou son courage mal
affermi aient redouté quelque grande marque de confiance, et qu'il ait
voulu se ménager le moyen de la refuser en faisant admettre une
exclusion générale. (Ironie écrasante: il s'agit d'un Blin!) .... Voici
donc, Messieurs, l'amendement que je vous propose: c'est de borner
l'exclusion demandée à M. de Mirabeau, député des communes de la
sénéchaussée d'Aix.» Quel commentaire à ce discours que la lecture des
lettres de Mirabeau de septembre à octobre, dont chaque ligne exprime
son désir fiévreux d'être ministre! Le décret de l'Assemblée fut pour
lui un coup terrible.

C'est en mars 1790 que la cour se décide enfin à faire demander à La
Marck par l'intermédiaire de Mercy-Argenteau, de revenir en France (il
était aux Pays-Bas), et d'offrir à Mirabeau, non pas le ministère, mais
la fonction de conseiller secret. Menée à l'insu du cabinet, la
négociation aboutit, et Mirabeau remet un plan écrit (10 mars 1790): il
s'agit surtout de faire évader le roi et de traiter avec La Fayette, ou
de l'écarter et de le perdre. La reine, enchantée, offre de payer les
dettes de Mirabeau, 208.000 livres. Le roi remet à La Marck, pour
Mirabeau, quatre bons de 250.000 livres chacun, payables à la fin de la
législature. Mirabeau ne devait jamais toucher ce million, puisqu'il
mourut avant cette date; mais il toucha des appointements fixes de 6.000
francs par mois, plus 300 francs pour son secrétaire et confident De
Comps. Quand ces conditions furent fixées, «il laissa échapper, dit La
Marck, une ivresse de bonheur, dont l'excès je l'avoue m'étonna un peu».
Il prit, malgré les représentations de La Marck, un grand train de
maison, chevaux, domestiques, table ouverte, et fit des achats
considérables de livres rares, dont il avait la passion. Enfin, le 3
juillet 1790, il eut avec la reine, à Saint-Cloud, une entrevue secrète
dont il sortit enthousiasmé pour «la fille de Marie-Thérèse ... le seul
homme que le roi ait près de lui». Il remit des notes secrètes pleines
de conseils conformes à sa politique machiavélique, poussant le roi à
renvoyer Necker, ce qu'on voulait bien, et à l'appeler lui-même au
ministère, ce qu'on ne voulait à aucun prix. Il dut le comprendre, se
résigna à son rôle mystérieux et resta le chef d'une camarilla obscure.
Il voulait du moins que son autorité fût, sinon apparente, du moins
sérieuse et durable, et il proposait en ces termes la formation d'un
_ministère secret_:

«Puisqu'on est réduit à choisir de nouveaux ministres, on doublerait
sur-le-champ leurs forces, ou plutôt on aurait un _ministère secret_ à
l'abri des orages, susceptible d'une grande durée, propre à correspondre
et avec la cour et avec les conseillers du dehors, capable des
combinaisons les plus habiles, et dont les ministres, sans que leur
amour-propre en fût blessé, ne seraient que les organes; car l'art de
s'emparer de l'esprit des chefs, l'art de les maîtriser sans qu'ils le
voulussent, sans même qu'ils s'en doutassent, serait le premier trait
d'habileté des hommes dont je veux parler.... De tels hommes pourraient
avoir les rapports les plus étendus, sans qu'aucune de leurs liaisons
éveillât la méfiance. Livrés à une longue carrière, ils conserveraient,
d'un ministère à l'autre, le fil des mêmes idées, des mêmes projets, et
l'on pourrait enfin établir l'art de gouverner sur des bases
permanentes.»

Il n'obtint même pas ce ministère secret, il ne fut même pas un
conseiller écouté; on lisait ses _notes_ et on n'en tenait pas compte;
on ne comprenait même pas à quel grand politique on avait affaire. «Eh
quoi! disait-il amèrement, en nul pays du monde la balle ne viendra-t-
elle donc au joueur?» Et voici comment il appréciait cette cour à
laquelle il se vendait: «Du côté de la cour, oh! quelles balles de
coton! quels tâtonneurs! quelle pusillanimité! quelle insouciance! quel
assemblage grotesque de vieilles idées et de nouveaux projets, de
petites répugnances et de désirs d'enfants, de volontés et de
_nolontés_, d'amour et de haines avortées!... Ils voudraient bien
trouver, pour s'en servir, des êtres amphibies qui, avec le talent d'un
homme, eussent l'âme d'un laquais.»

Il méprise ceux qui sont aux affaires: «Jamais des animalcules plus
imperceptibles n'essayèrent de jouer un plus grand drame sur un plus
vaste théâtre. Ce sont des cirons qui imitent les combats des géants.»
Quant à l'Assemblée, dont il ne peut obtenir l'estime, il la hait et,
dans son grand mémoire de décembre 1790, qui est tout un plan de
gouvernement par la corruption, il indique cyniquement les moyens de
perdre l'Assemblée trop populaire: «J'indiquerai, dit-il, quelques
moyens de lui tendre des pièges pour dévoiler ceux qu'elle prépare à la
nation; d'embarrasser sa marche pour montrer son impuissance et sa
faiblesse; d'exciter sa jalousie pour éveiller celle des corps
administratifs; enfin, de lui faire usurper de plus en plus tous les
pouvoirs pour faire redouter sa tyrannie.» Ici, ne craignons pas de le
dire, il est un traître, et il excuse d'avance ceux qui expulseront ses
cendres du Panthéon.

Ainsi, conseiller secret de la cour, mais conseiller à demi dédaigné,
orateur _payé, mais non vendu_, en ce sens qu'il ne changeait pas
d'opinion pour de l'argent, mais qu'il recevait le salaire de ses
services, âprement désireux d'être ministre et désespérant de le
devenir, à la fin ennemi haineux de cette assemblée dont il ne pouvait
forcer la confiance, tel il fut depuis le 10 mars 1790 jusqu'à sa mort,
et c'est à cette lumière qu'il faut lire ses discours. En voici trois,
que nous examinerons rapidement à ce point de vue: le discours sur le
droit de paix et de guerre (20 et 22 mai 1790); le discours sur
l'adoption du drapeau tricolore (21 octobre 1790), et le discours sur le
projet de loi relatif aux émigrés (28 février 1791).

On sait dans quelles circonstances la discussion fut ouverte sur le
droit de paix et de guerre. L'Angleterre armait contre l'Espagne: le
ministère français, alléguant le pacte de famille, demanda les fonds
nécessaires pour armer quatorze vaisseaux. Mais à qui appartient le
droit de déclarer la guerre? A la nation, d'après Lameth, Barnave et les
patriotes. Au roi, d'après Mirabeau, et il prononce un discours confus,
embarrassé, louche, où il met en lumière, l'inconvénient d'accorder ce
droit au Corps législatif:

«Voyez les assemblées politiques; c'est toujours sous le charme de la
passion qu'elles ont décrété la guerre. Vous le connaissez tous, le
trait de ce matelot qui fit, en 1740, résoudre la guerre de l'Angleterre
contre l'Espagne. _Quand les Espagnols m'ayant mutilé, me présentèrent
la mort, je recommandai mon âme à Dieu et ma vengeance a ma patrie_.
C'était un homme bien éloquent que ce matelot; mais la guerre qu'il
alluma n'était ni juste ni politique: ni le roi d'Angleterre ni les
ministres ne la voulaient; l'émotion d'une assemblée, quoique moins
nombreuse et plus assouplie que la nôtre aux combinaisons de
l'insidieuse politique, en décida....

«Ecartons, s'il le faut, les dangers des dissensions civiles. Eviterez-
vous aussi facilement celui des lenteurs des délibérations sur une telle
matière? Ne craignez-vous pas que votre force publique ne soit
paralysée, comme elle l'est en Pologne, en Hollande et dans toutes les
Républiques? Ne craignez-vous pas que cette lenteur n'augmente encore,
soit parce que notre constitution prend insensiblement les formes d'une
grande confédération, soit parce qu'il est inévitable que les
départements n'acquièrent une grande influence sur le Corps législatif?
Ne craignez-vous pas que le peuple, étant instruit que ses représentants
déclarent la guerre en son nom, ne reçoive par cela même une impulsion
dangereuse vers la démocratie, ou plutôt l'oligarchie; que le voeu de la
guerre et de la paix ne parte du sein des provinces, ne soit compris
bientôt dans les pétitions, et ne donne à une grande masse d'hommes
toute l'agitation qu'un objet aussi important est capable d'exciter? Ne
craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit
porté à franchir lui-même les limites de ses pouvoirs par les suites
presque inévitables qu'entraîné l'exercice du droit de la guerre et de
la paix? Ne craignez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre
qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix
des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne
porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète
qui serait par le fait un second pouvoir exécutif?

«Ne comptez-vous encore pour rien l'inconvénient d'une assemblée non
permanente, obligée de se rassembler dans le temps qu'il faudrait
employer à délibérer; l'incertitude, l'hésitation qui accompagneront
toutes les démarches du pouvoir exécutif, qui ne saura jamais jusqu'où
les ordres provisoires pourront s'étendre; les inconvénients même d'une
délibération publique sur les motifs de faire la guerre ou la paix,
délibérations dont tous les secrets d'un Etat (et longtemps encore nous
aurons de pareils secrets) sont souvent les éléments?»

Le roi aura donc le droit de paix et de guerre, mais avec l'obligation
de convoquer aussitôt le Corps législatif, qui siégera pendant toute la
guerre et réunira auprès de lui la garde nationale.

Or, quel était le but de Mirabeau en prononçant ce discours? De trancher
une question de «métaphysique» gouvernementale? Il la jugeait sans doute
peu importante. Mais, attaché à la cour depuis le 10 mars, il cherchait
à réaliser les plans secrets qu'il lui soumettait. Tous ces plans se
résument en ceci: que le roi se retire dans une place forte, et
qu'entouré de l'armée il commence, s'il le faut, cette guerre civile
«qui retrempe les âmes». En attribuant au roi le droit de paix et de
guerre, Mirabeau ne songe qu'à lui donner le commandement de la force
armée. La Marck l'avoue: «L'autorité du roi, dit-il, ne pouvait être
rétablie que par la force armée; il fallait donc mettre cette force à sa
disposition. L'opinion de Mirabeau sur le droit de paix et de guerre,
qui est sans doute, de tous ses travaux législatifs, celui qui lui a
fait le plus d'honneur, n'avait pas d'autre but.»

Ce n'est pas sans hésitations que Mirabeau s'était décidé à cette
démarche, exigée sans doute par la cour, et dont il sentait toute la
gravité. La veille il avait sondé les dispositions de ses ennemis, les
Triumvirs. «Il était venu, dit Alexandre de Lameth, s'asseoir sur le
banc immédiatement au-dessus du mien, afin de pouvoir causer avec moi.
--Eh bien! lui dis-je, nous allons donc être demain en dissentiment, car
on assure que le décret que vous proposerez ne sera guère dans les
principes....--Qui a pu vous dire cela? Je n'ai communiqué mon projet à
personne.--Si l'on ne m'a pas dit la vérité, il ne tient qu'à vous de
me détromper; montrez-le moi.--Si vous voulez nous coaliser, j'y
consens, répond Mirabeau en se penchant vers moi.--Mais nous sommes
tous coalisés, repris-je à mon tour, car si vous voulez sincèrement la
liberté et le bien public, vous nous trouverez toujours à côté de vous.
--Ce n'est pas ici le lieu de nous expliquer, ajouta-t-il; mais, si
vous voulez aller dans le jardin des Feuillants, je vous y suivrai.» Je
m'y rendis, et il vint promptement m'y rejoindre. Il me fit lire son
décret; je ne le trouvais point clair, je le combattis. Il répliqua par
l'exposition de ses motifs. Nous ne pûmes nous accorder et, comme il
n'était pas sans inconvénient d'être aperçu en conversation suivie avec
Mirabeau, je lui proposai de se rendre le soir chez Laborde, où il me
trouverait avec Duport et Barnave.»

Là on chercha à séduire Mirabeau en lui offrant toute la gloire de la
prochaine discussion. Il paraissait tenté, mais répétait qu'il avait des
engagements, et disait qu'il _avait fait le calcul des voix_, qu'il
était sûr de la victoire.

On sait comment, au contraire, il fut vaincu par Barnave, mais sut se
ménager une retraite en faisant remettre la discussion au lendemain, et,
le lendemain, obtint un succès d'éloquence qui masqua sa défaite.

Il fit plus: il trouva moyen de désavouer et d'altérer son discours pour
ressaisir la popularité qui lui échappait. Impopulaire en effet, il
était perdu, et la cour le repoussait dédaigneusement. Or, quand on sut
au dehors dans quel sens il avait parlé, ce fut une explosion de
surprise et de douleur. C'est alors qu'on cria dans les rues le fameux
libelle: _Grande trahison découverte du comte de Mirabeau_, où on
disait: «Prends garde que le peuple ne fasse distiller dans ta gueule de
vipère de l'or, ce nectar brûlant, pour éteindre à jamais la soif qui te
dévore; prends garde que le peuple ne promène ta tête, comme il a porté
celle de Foullon, dont la bouche était remplie de foin. Le peuple est
lent à s'irriter, mais il est terrible quand le jour de sa vengeance est
arrivé; il est inexorable, il est cruel ce peuple, à raison de la
grandeur des perfidies, à raison des espérances qu'on lui fait
concevoir, à raison des hommages qu'on lui a surpris.»

Effrayé de son impopularité naissante, il modifia son discours pour
l'impression et l'envoya, ainsi modifié, aux 83 départements. Dans le
texte du _Moniteur_, il déniait formellement au Corps législatif le
droit de délibérer directement sur la paix et sur la guerre; dans le
texte destiné aux départements, il déplaçait la question et se demandait
seulement s'il était juste que le Corps législatif délibérât
_exclusivement_, et se bornait à proposer que le roi concourût à la
déclaration de guerre. Mirabeau, évidemment, se rétractait, mais ne
voulait point paraître le faire. Alexandre de Lameth publia alors une
brochure intitulée: _Examen du discours du comte de Mirabeau sur la
question du droit de paix et de guerre_, par Alexandre Lameth, député à
l'Assemblée nationale, juin 1790. Il y dévoile la mauvaise foi de
Mirabeau et publie, en deux colonnes parallèles, les deux éditions de
son discours, en soulignant les passages modifiés.

Voici quelques-uns de ces passages:

Dans son discours, Mirabeau avait dit que les hostilités de fait étaient
la même chose que la guerre, et que le Corps législatif, ne pouvant
empêcher ces hostilités, ne pouvait empêcher la guerre. Il imprime
maintenant _état de guerre_ partout où il avait mis _guerre_ et il prend
_état de guerre_ dans le sens d'_hostilité de fait_, disant que si le
Parlement ne peut pas empêcher l'état de guerre, il peut empêcher la
guerre, mais à condition d'être d'accord avec le roi, ce qui est juste
l'opposé de ce qu'il avait dit à la tribune.

Dans la première édition on lit:

«Faire délibérer directement le Corps législatif sur la paix et sur la
guerre..., ce serait faire d'un roi de France un stathouder, etc.»

2e éd.: «Faire délibérer _exclusivement_ le Corps législatif, etc.»

1re éd.: «Ce serait choisir, entre deux délégués de la nation celui qui...
est cependant le moins propre sur une telle matière à prendre des
délibérations utiles.»

2e éd.: «... celui qui ne peut cependant prendre seul et exclusivement
de l'autre des délibérations utiles sur cette matière.»

Ces contradictions peu honorables s'expliquent d'elles-mêmes sans se
justifier, si l'on connaît la politique secrète de Mirabeau, qui est de
tromper le peuple pour son bien, c'est-à-dire pour le roi, puisque le
roi, c'est le peuple.

C'est pour reconquérir cette popularité qui lui échappe et pour masquer
sa servitude que, parfois, il retrouve des accents de tribun, et,
oubliant son rôle d'homme payé, soulage sa conscience par une magnifique
apologie de la Révolution. Tel il apparaît quand, le 21 octobre 1790, il
glorifie avec colère le drapeau tricolore que l'on hésitait à substituer
au drapeau blanc sur la flotte nationale:

«Hé bien, parce que je ne sais quel succès d'une tactique frauduleuse
dans la séance d'hier a gonflé les coeurs contre-révolutionnaires, en
vingt-quatre heures, en une nuit, toutes les idées sont tellement
subverties, tous les principes sont tellement dénaturés, on méconnaît
tellement l'esprit public, qu'on ose dire à vous-mêmes, à la face du
peuple qui nous entend, qu'il est des préjugés antiques qu'il faut
respecter, comme si votre gloire et la sienne n'étaient pas de les voir
anéantir, ces préjugés qu'on réclame! Qu'il est indigne de l'Assemblée
nationale de tenir à de telles bagatelles, comme si la langue des signes
n'était pas partout le mobile le plus puissant pour les hommes, le
premier ressort des patriotes et des conspirateurs, pour le succès de
leur fédération ou de leurs complots! On ose, en un mot, vous tenir
froidement un langage qui, bien analysé, dit précisément: Nous nous
croyons assez forts pour arborer la couleur blanche, c'est-à-dire la
couleur de la contre-révolution ... (_Murmures violents de la partie
droite; les applaudissements de la gauche sont unanimes_), à la place
des odieuses couleurs de la liberté! Cette observation est curieuse sans
doute, mais son résultat n'est pas effrayant. Certes, ils ont trop
présumé.... (_Au côté droit:_) Croyez-moi, ne vous endormez pas dans une
si périlleuse sécurité, car le réveil serait prompt et terrible!...

(_Au milieu des applaudissements et des murmures, on entend ces mots:
C'est le langage d'un factieux._)

«Calmez-vous, car cette imputation doit être l'objet d'une controverse
régulière; nous sommes contraires en faits; vous dites que je tiens le
langage d'un factieux. (_Plusieurs voix de la droite: Oui! oui!_)

«Monsieur le président, je demande un jugement, et je pose le fait....
(_Murmures._) Je prétends, moi, qu'il est, je ne dis pas irrespectueux,
je ne dis pas inconstitutionnel, je dis profondément criminel de mettre
en question si une couleur destinée à nos flottes peut être différente
de celle que l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation, que le
roi ont adoptée, peut être une couleur suspecte et proscrite! Je
prétends que les véritables factieux, les véritables conspirateurs sont
ceux qui parlent des préjugés qu'il faut ménager, en rappelant nos
antiques erreurs et les malheurs de notre honteux esclavage?
(_Applaudissements._)

«Non, Messieurs, non! leur sotte présomption sera déçue; leurs sinistres
présages, leurs hurlements blasphémateurs seront vains! Elles vogueront
sur les mers, les couleurs nationales! Elles obtiendront le respect de
toutes les contrées, non comme le signe des combats et de la victoire,
mais comme celui de la sainte confraternité des amis de la liberté sur
toute la terre, et comme la terreur des conspirateurs et des tyrans!...»

Vertement tancé par son ami La Marck pour cette sortie «démagogique», il
lui répond avec orgueil: «Hier, je n'ai point été un démagogue; j'ai été
un grand citoyen, et peut-être un habile orateur. Quoi! ces stupides
coquins, enivrés d'un succès de pur hasard, nous offrent tout platement
la contre-révolution, et l'on croit que je ne tonnerai pas! En vérité,
mon ami, je n'ai nulle envie de livrer à personne mon honneur et à la
cour ma tête. Si je n'étais que politique, je dirais: «J'ai besoin que
ces gens-là me craignent». Si j'étais leur homme, je dirais: «Ces gens-
là ont besoin de me craindre». Mais je suis un bon citoyen, qui aime la
gloire, l'honneur et la liberté avant tout, et, certes, Messieurs du
rétrograde me trouveront toujours prêt à les foudroyer.»

Hélas! une des causes de cette grande colère, c'était aussi qu'il avait
appris que la course faisait conseiller, à son insu, par Bergasse.
Blessé, indigné, il fut pour un instant l'homme que le peuple croyait
voir en lui. Mais cet accès d'indépendance tomba vite; on revint à lui,
et il se justifia, s'excusa: «Mon discours, écrit-il à la cour, qu'une
attaque violente rendit très vif, c'est-à-dire très oratoire, fut
cependant tourné tout entier vers l'éloge du monarque. Voilà ma
conduite; qu'on la juge!»

Dès lors, le _ministre secret_ resta docile et ne prononça plus de
discours révolutionnaires. Il rendit à l'Assemblée mépris pour mépris,
toujours soupçonné, toujours applaudi, s'enfonçant davantage dans les
intrigues secrètes et se faisant l'illusion qu'on allait exécuter ses
plans. Quand le Comité de constitution proposa une loi contre les
émigrés, il s'éleva avec force contre cette loi qui, à ses yeux, avait
surtout l'inconvénient de mettre entre les mains de l'Assemblée une
prérogative du pouvoir exécutif. Il combattit la motion avec hauteur:

«La formation de la loi, dit-il, ne pouvant se concilier avec les excès,
de quelque espèce qu'ils soient, l'excès du zèle est aussi peu fait pour
préparer la loi que tous autres excès. Ce n'est pas l'indignation qui
doit proposer la loi, c'est la réflexion, c'est la justice, c'est
surtout elle qui doit la porter; vous n'avez pas voulu faire à votre
comité de constitution l'honneur que les Athéniens firent à Aristide,
vous n'avez pas voulu qu'il fût le propre juge de la moralité de son
projet de loi; mais le frémissement qui s'est manifesté dans l'Assemblée
en l'entendant a montré que vous étiez aussi bons juges de cette
moralité qu'Aristide lui-même, et que vous aviez bien fait de vous en
réserver la juridiction. Je ne ferai pas à l'Assemblée cette injure, de
croire qu'il soit nécessaire de démontrer que les trois articles qu'il
vous propose auraient pu trouver une digne place dans le code de Dracon,
mais que certes ils n'entreront jamais dans les décrets de l'Assemblée
nationale de France.

«Ce que j'entreprendrais de démontrer peut-être, si la discussion
portait sur cet aspect de la question, c'est que la barbarie même de la
loi qu'on vous propose est la plus haute preuve de l'impraticabilité de
cette loi. (_On crie d'une partie du côté gauche: non; et
applaudissements du reste de la salle._) J'entreprendrai de démontrer et
je le ferai, si l'occasion s'en présente, que nul autre mode légal,
puisqu'on veut donner cette épithète de légal, puisqu'on l'a donnée
jusqu'ici du moins à toutes les promulgations faites par les autorités
légitimes, et qu'aucun autre mode légal qu'une commission dictatoriale
n'est possible contre les émigrations. Certes je n'ignore pas qu'il est
des cas urgents, qu'il est des situations critiques où des mesures de
police sont indispensablement nécessaires, même contre les principes,
même contre les lois reçues: c'est là la dictature de la nécessité.
Comme la société ne doit être considérée alors que comme un homme tout-
puissant dans l'état de nature, certes, cette mesure de police doit être
prise, on n'en doute pas. Or le corps législatif formera la loi; dès
lors que cette proposition aura reçu la sanction du contrôleur de la loi
ou du chef suprême de la police sociale, nul doute que cette mesure de
police ne soit aussi sacrée, tout aussi légitime, tout aussi obligatoire
que toute autre ordonnance sociale. Mais entre une mesure de police et
une loi, il est une distance immense; et vous le sentez assez, sans que
j'aie besoin de m'expliquer davantage.

«Messieurs, la loi sur les émigrations est, je le répète, une chose hors
de votre puissance, d'abord en ce qu'elle est impraticable, c'est-à-dire
infaisable; et il est hors de votre sagesse de faire une loi que vous ne
pouvez pas faire exécuter, et je déclare que moi-même, en anarchisant
toutes les parties de l'empire, il m'est prouvé, par la série
d'expériences de toutes les histoires, de tous les temps et de tous les
gouvernements, que, malgré l'exécution la plus tyrannique, la plus
concentrée dans les mains des Busiris, une loi contre les émigrants a
toujours été inexécutée, parce qu'elle a toujours été inexécutable.
(_Applaudissements, murmures._) Une mesure de police statuée et mise à
exécution par une autorité légitime est sans doute dans votre puissance.

«Il resterait à examiner s'il est dans votre devoir, c'est-à-dire s'il
est utile et convenable, si vous voulez appeler et retenir en France les
hommes autrement que par le bénéfice des lois, autrement que par le seul
attrait de la liberté. Car, encore une fois, de ce que vous pouvez
prendre une mesure, il ne s'ensuit pas que vous deviez statuer sur cette
mesure de police; c'est donc une toute autre question, et si je
m'étendais davantage sur ce point, je ne serais plus dans la question.
La question est de savoir si le projet que propose le comité est
délibérable, et je le nie. Je le nie, déclarant que, dans mon opinion
personnelle (ce que je demanderais à développer, si j'en trouvais
l'occasion), je serais, et j'en fais serment, délié à mes propres yeux
de tout serment de fidélité envers ceux qui auraient eu l'infamie
d'établir une inquisition dictatoriale. (_Applaudissements; murmures du
côté gauche._)

«Certes, la popularité que j'ai ambitionnée (_murmures à gauche_), et
dont j'ai eu l'honneur de jouir comme un autre, n'est pas un faible
roseau, c'est un chêne dont je veux enfoncer la racine en terre, c'est-
à-dire dans l'imperturbable base des principes de la raison et de la
justice.

«Je pense que je serais déshonoré à mes propres yeux, si, dans aucun
moment de ma vie, je cessais de repousser avec indignation le droit, le
prétendu droit de faire une loi de ce genre: entendons-nous; je ne dis
pas de statuer sur une mesure de police, mais de faire une loi contre
les émigrations et les émigrants: je jure de ne lui obéir dans aucun
cas, si elle était faite. J'ai l'honneur de vous proposer le décret
suivant:

«L'Assemblée nationale, ouï le rapport de son Comité de constitution,
considérant qu'aucune loi sur les émigrants ne peut se concilier avec
les principes de sa Constitution, passe à l'ordre du jour.» (_Grands
murmures du côté gauche._)

Dans cette phrase souvent répétée: _Je jure de ne lui obéir en aucun
cas_, la lecture des notes secrètes nous montre autre chose qu'une
figure oratoire. Mirabeau tendait à déconsidérer les décrets de cette
Assemblée qu'il voulait perdre et ruiner, parce qu'elle répugnait à sa
politique contre-révolutionnaire. Ce discours est la formule
parlementaire des théories dont il entretenait le comte de La Marck et
la reine.

Nous avons dit que ce n'était pas aux principes de la morale éternelle,
à la conscience humaine, que Mirabeau demandait son inspiration
oratoire. Met-il en lumière une seule grande vérité dans les discours
que nous avons cités? La forme est véhémente, le fonds est une série
d'arguments ingénieusement combinés, mais tous empruntés au sentiment de
l'intérêt. Prenons maintenant le discours le plus célèbre de Mirabeau,
et, dans ce discours, les passages que l'on cite comme chefs-d'oeuvre
d'éloquence.

Deux emprunts successifs avaient échoué. Necker propose un plan de
finances réalisant diverses économies, mais dont la mesure la plus grave
était un impôt provisoire d'un quart du revenu. Mirabeau, très
habilement, propose de voter ce plan auquel on n'a rien à substituer
immédiatement, et d'en laisser la responsabilité au ministre (26
septembre 1789):

«.... Deux siècles de déprédation, dit Mirabeau, et de brigandages ont
creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir; et il faut le
combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des
propriétaires français: choisissez parmi les plus riches, afin de
sacrifier moins de citoyens, mais choisissez; car ne faut-il pas qu'un
petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons, ces deux
mille notables possèdent de quoi combler le déficit; ramenez l'ordre
dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez,
immolez sans pitié ces tristes victimes, précipitez-les dans l'abîme; il
va se refermer.... Vous reculez d'horreur ... hommes inconséquents,
hommes pusillanimes! Eh! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la
banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable
sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois plus criminel;
car, enfin, cet horrible sacrifice ferait du moins disparaître le
_déficit_. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous
ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions d'hommes
qui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-
coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être leur
unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de
votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette
catastrophe vomira sur la France; impassibles égoïstes qui pensez que
les convulsions du désespoir et de la misère passeront comme tant
d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes,
êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront
tranquillement savourer les mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le
nombre, ni la délicatesse?... Non, vous périrez, et dans la
conflagration universelle que vous ne frémissez pas d'allumer, la perte
de votre honneur ne sauvera pas une seule de vos détestables
jouissances....

Votez donc ce subside extraordinaire; puisse-t-il être suffisant! Votez-
le, parce que, si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et
non éclairés, vous n'en avez pas sur sa nécessité, et sur notre
impuissance à le remplacer, immédiatement du moins. Votez-le, parce que
les circonstances publiques ne souffrent aucun retard, et que nous
serions comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps, le
malheur n'en accorde jamais.... Eh! Messieurs, à propos d'une ridicule
motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais
d'importance que dans les imaginations faibles, ou les desseins pervers
de quelques hommes de mauvaise foi, vous avez entendu naguère ces mots
forcenés: _Catilina est aux portes de Rome, et l'on délibère!_ Et
certes, il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions,
ni Rome.... Mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est
là; elle menace de consumer, vous, vos propriétés, votre honneur ... et
vous délibérez!»

Le succès de Mirabeau fut prodigieux. «Il parlait, dit son collègue, le
marquis de Ferrières, avec cet enthousiasme qui maîtrise le jugement et
les volontés. Le silence du recueillement semblait lier toutes les
pensées à des vérités grandes et terribles. Le premier sentiment fit
place à un sentiment plus impérieux; et comme si chaque député se fût
empressé de rejeter de sur sa tête cette responsabilité redoutable dont
le menaçait Mirabeau, et qu'il eût vu tout à coup devant lui l'abîme du
déficit appelant ses victimes, l'Assemblée se leva tout entière, demanda
d'aller aux voix et rendit à l'unanimité le décret.»

Assurément, ce discours si brillant, si animé, si rapide, n'est pas
exempt de rhétorique; mais la rhétorique ne déplaisait pas toujours aux
Constituants, et l'_air de bravoure_ qu'on leur chanta les souleva de
leurs bancs. S'ils se laissèrent aller à l'enthousiasme, c'est que
Mirabeau leur demandait tout autre chose que leur confiance, un vote de
salut public où sa personne n'était pour rien. Ces artistes, ces
amateurs de beau langage ne furent-ils pas heureux d'applaudir au talent
de l'orateur, sans avoir à donner à l'homme la marque d'estime qu'ils
lui avaient toujours refusée? Quoi qu'il en soit, notons que, dans cette
belle tirade sur la banqueroute, aucun principe de haute morale ni de
haute politique n'est invoqué; c'est pourquoi, tout en l'admirant, nous
ne craignons pas d'y trouver des traces de déclamation. Cet _abîme, ces
hommes qui reculent_, toute cette rhétorique pouvait être cachée par
l'attitude et le geste; elle paraît aujourd'hui et nous empêche
d'assimiler cette tirade aux beaux endroits des orateurs antiques.

La vraie inspiration de Mirabeau, avons-nous dit, c'est son _moi_. Il
est surtout grand, simple, sincère, quand il parle de lui pour se
défendre et se louer. Nulle déclamation, nulle recherche; rien de
factice ou d'apprêté. Écoutez-le, quand il répond à Barnave vainqueur,
le 22 mai 1790:

«C'est quelque chose, sans doute, pour rapprocher les oppositions, que
d'avouer nettement sur quoi l'on est d'accord et sur quoi l'on diffère.
Les discussions amiables valent mieux pour s'entendre que les
insinuations calomnieuses, les inculpations forcenées, les haines de la
rivalité, les machinations de l'intrigue et de la malveillance. On
répand depuis huit jours que la section de l'Assemblée nationale qui
veut le concours de la volonté royale dans l'exercice du droit de la
paix et de la guerre est parricide de la liberté publique; on répand les
bruits de perfidie, de corruption; on invoque les vengeances populaires
pour soutenir la tyrannie des opinions. On dirait qu'on ne peut, sans
crime, avoir deux avis dans une des questions les plus délicates et les
plus difficiles de l'organisation sociale. C'est une étrange manie,
c'est un déplorable aveuglement que celui qui anime ainsi les uns contre
les autres des hommes qu'un même but, un sentiment indestructible,
devraient, au milieu des débats les plus acharnés, toujours rapprocher,
toujours réunir; des hommes qui substituent ainsi l'irascibilité de
l'amour-propre au culte de la patrie, et se livrent les uns les autres
aux préventions populaires.

«Et moi aussi, on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe;
et maintenant on crie dans les rues: _La grande trahison du comte de
Mirabeau_.... Je n'avais pas besoin de cette grande leçon pour savoir
qu'il est peu de distance du Capitole à la Roche Tarpéienne; mais
l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si
aisément pour vaincu. Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de
son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas
une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la
véritable gloire; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien
public, indépendamment des mobiles mouvements de l'opinion populaire,
cet homme porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses
peines et le prix de ses dangers; il ne doit attendre sa moisson, sa
destinée, la seule qui l'intéresse, la destinée de son nom, que du
temps, ce juge incorruptible qui tait justice à tous. Que ceux qui
prophétisaient depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui
calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris, m'accusent
d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées,
ou d'être le vil stipendié des hommes que je n'ai pas cessé de
combattre; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la Révolution celui qui
peut-être n'y a pas été inutile, et qui, cette révolution fût-elle
étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté; qu'ils
livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui depuis vingt ans combat
toutes les oppressions, qui parlait aux Français de liberté, de
constitution, de résistance, lorsque ses calomniateurs suçaient le lait
des cours et vivaient de tous les préjugés dominants: que m'importe? Les
coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière.»

Cet exorde superbe, digne de l'antique, força l'admiration des plus
implacables ennemis de Mirabeau. Là, rien n'a vieilli, tout est vivant
parce que tout est vrai.

Les mêmes qualités apparaissent dans la courte apologie qu'il fit de
lui-même à propos des prétendues révélations de l'agent secret, Thouard
de Riolles (11 septembre 1790):

«Depuis longtemps, dit-il, mes torts et mes services, mes malheurs et
mes succès, m'ont également appelé à la cause de la liberté; depuis le
donjon de Vincennes et les différents forts du royaume où je n'avais pas
élu domicile, mais où j'ai été arrêté pour différents motifs, il serait
difficile de citer un fait, un discours de moi qui ne montrât pas un
grand et énergique amour de la liberté. J'ai vu cinquante-quatre lettres
de cachet dans ma famille; oui, Messieurs, cinquante-quatre, et j'en ai
eu dix-sept pour ma part: ainsi vous voyez que j'ai été partagé en aîné
de Normandie. Si cet amour de la liberté m'a procuré de grandes
jouissances, il m'a donné aussi de grandes peines et de grands
tourments. Quoi qu'il en soit, ma position est assez singulière: la
semaine prochaine, à ce que le Comité me fait espérer, on fera un
rapport d'une affaire où je joue le rôle d'un conspirateur factieux;
aujourd'hui on m'accuse comme un conspirateur contre-révolutionnaire.
Permettez que je demande la division. Conspiration pour conspiration,
procédure pour procédure; s'il faut même supplice pour supplice,
permettez du moins que je sois un martyr révolutionnaire.»

Inutile de dire que, dans cette circonstance, Mirabeau ne jouait pas la
comédie. La Marck s'y trompa cependant et le félicita cyniquement de son
habile mensonge. Mais Mirabeau s'indigna que son ami n'eût pas senti la
sincérité de son accent. «En vérité, mon cher comte, lui écrivit-il
brutalement, je suis bien catin, mais je ne le suis pas à ce point.»

Quand il se défendit, à propos de la procédure du Châtelet, d'avoir pris
part aux journées du 5 et du 6 octobre 1789, son éloquence triste et
véhémente produisit une grande impression qu'aujourd'hui encore on
ressent en lisant ce long et admirable plaidoyer (2 octobre 1790).
L'exorde est un modèle de convenance et de dignité:

«Ce n'est pas pour me défendre que je monte à cette tribune; objet
d'inculpations ridicules dont aucune ne m'est prouvée et qui
n'établirait rien contre moi lorsque chacune d'elles le serait, je ne me
regarde point comme accusé; car si je croyais qu'un seul homme de sens
(j'excepte le petit nombre d'ennemis dont je tiens à honneur les
outrages) pût me croire accusable, je ne me défendrais pas dans cette
assemblée. Je voudrais être jugé, et votre juridiction se bornant à
décider si je dois ou ne dois pas être soumis à un jugement, il ne me
resterait qu'une demande à faire à votre justice, et qu'une grâce à
solliciter de votre bienveillance: ce serait un tribunal.

«Mais je ne puis pas douter de votre opinion, et si je me présente ici,
c'est pour ne pas manquer une occasion solennelle d'éclaircir des faits
que mon profond mépris pour les libelles et mon insouciance trop grande
peut-être pour les bruits calomnieux ne m'ont jamais permis d'attaquer
hors de cette assemblée; qui, cependant, accrédités par la malveillance,
pourraient faire rejaillir sur ceux qui croiront devoir m'absoudre je ne
sais quels soupçons de partialité. Ce que j'ai dédaigné, quand il ne
s'agissait que de moi, je dois le scruter de près quand on m'attaque au
sein de l'Assemblée nationale, et comme en faisant partie.

«Les éclaircissements que je vais donner, tout simples qu'ils vous
paraîtront sans doute, puisque mes témoins sont dans cette assemblée, et
mes arguments dans la série des combinaisons les plus communes, offrent
pourtant à mon esprit, je dois le dire, une assez grande difficulté.

«Ce n'est pas de réprimer le juste ressentiment qui oppresse mon coeur
depuis une année, et que l'on force enfin à s'exhaler. Dans cette
affaire, le mépris est à côté de la haine, il l'émousse, il l'amortit,
et quelle est l'âme assez abjecte pour que l'occasion de pardonner ne
lui semble pas une jouissance!

«Ce n'est pas même la difficulté de parler des tempêtes d'une juste
révolution sans rappeler que, si le trône a des torts à excuser, la
clémence nationale a eu des complots à mettre en oubli; car, puisqu'au
sein de l'Assemblée le roi est venu adopter notre orageuse révolution,
cette volonté magnanime, en faisant disparaître à jamais les apparences
déplorables que des conseillers pervers avaient données jusqu'alors au
premier citoyen de l'empire, n'a-t-elle pas également effacé les
apparences plus fausses que les ennemis du bien public voulaient trouver
dans les mouvements populaires, et que la procédure du Châtelet semble
avoir eu pour premier objet de raviver?

«Non, la véritable difficulté du sujet est tout entière dans l'histoire
même de la procédure; elle est profondément odieuse, cette histoire. Les
fastes du crime offrent peu d'exemples d'une scélératesse tout à la fois
si déshonorée et si malhabile. Le temps le saura, mais ce secret hideux
ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. Ceux
qui ont suscité la procédure du Châtelet ont fait cette horrible
combinaison que, si le succès leur échappait, ils trouveraient dans le
patriotisme même de celui qu'ils voulaient immoler le garant de leur
impunité; ils ont senti que l'esprit public de l'offensé tournerait à sa
ruine ou sauverait l'offenseur.... Il est bien dur de laisser ainsi aux
machinateurs une partie du salaire sur lequel ils ont compté: mais la
patrie commande ce sacrifice, et, certes, elle a droit encore à de plus
grands.

«Je ne vous parlerai donc que des faits qui me sont purement personnels;
je les isolerai de tout ce qui les environne. Je renonce à les éclairer
autrement qu'en eux-mêmes et par eux-mêmes; je renonce, aujourd'hui du
moins, à examiner les contradictions de la procédure et ses variantes,
ses épisodes et ses obscurités, ses superfluités et ses réticences, les
craintes qu'elle a données aux amis de la liberté et les espérances
qu'elle a prodiguées à ses ennemis; son but secret et sa marche
apparente; ses succès d'un moment et ses succès dans l'avenir; les
frayeurs qu'on a voulu inspirer au trône, peut-être la reconnaissance
que l'on a voulu en obtenir. Je n'examinerai la conduite, les discours,
le silence, les mouvements, le repos d'aucun acteur de cette grande et
tragique scène; je me contenterai de discuter les trois principales
accusations qui me sont faites, et de donner le mot d'une énigme dont
votre comité a cru devoir garder le secret, mais qu'il est de mon
honneur de divulguer.»

Ce discours dura plusieurs heures; mais il fut écouté dans un religieux
silence, et l'Assemblée décréta qu'il n'y avait pas lieu à accusation.
Jamais, à notre avis, Mirabeau ne fut plus éloquent que dans ce long
plaidoyer: c'est que ce jour-là il fut honnête et sincère.




_IV.--MIRABEAU A LA TRIBUNE_


Parmi les discours de Mirabeau, il en est beaucoup dont nous savons
qu'ils furent non seulement préparés, mais entièrement ou presque
entièrement rédigés par des collaborateurs, le marquis de Cazaux,
Durovenay, Pellenc, Reybaz et surtout Etienne Dumont. C'est le génie de
Mirabeau qui inspirait et coordonnait les travaux. C'est le génie de
Mirabeau qui, à la tribune, par l'action et la décision, leur donnait la
vie [Note: J'ai longuement étudié cette part de la collaboration dans
mon ouvrage sur _Les Orateurs de la Constituante_ (2e éd., Paris, F.
Rieder et Cie, 1905-07, in-8°, p. 137 à 168).].

Aujourd'hui que les contemporains ont disparu, comment se faire une idée
de cette action oratoire? Est-il possible de montrer Mirabeau à la
tribune? Pourrions-nous donner autre chose qu'une image de fantaisie?
Bornons-nous à citer quelques souvenirs des contemporains.

Voici d'abord une impression de femme: «On remarquait surtout, dit
Madame de Staël, le comte de Mirabeau, et il était difficile de ne pas
le regarder longtemps, quand on l'avait une fois aperçu; son immense
chevelure le distinguait entre tous. On eût dit que sa force en
dépendait comme celle de Samson. Son visage empruntait de l'expression à
sa laideur même; et toute sa personne donnait l'idée d'une puissance
irrégulière, mais enfin d'une puissance telle qu'on se la représentait
dans un tribun du peuple.» «Je vais, dit Dulaure, décrire la figure de
Mirabeau. Sa stature était moyenne. Ses membres musclés, ses formes
athlétiques, correspondaient à la force de son âme. Sa tête volumineuse,
couverte d'une chevelure abondante; de plus son visage, dont les ravages
de la petite vérole avaient déformé les traits, constituaient sa
laideur. Mais la largeur de son front, l'évasement de ses temporaux,
signes du génie, son oeil vif et perçant, la chaleur de son action,
embellissaient sa figure, et lui composaient une physionomie éloquente
qui subjuguait ses auditeurs, et les disposait d'avance à soumettre leur
opinion à la sienne.»

Vergniaud, dans son _Eloge funèbre_ de Mirabeau (p. 23), s'exprime
ainsi: «D'abord sa prononciation était lente, sa poitrine semblait
oppressée: on eût dit qu'il travaillait à forger la foudre. Bientôt son
débit s'animait, des éclairs partaient de ses yeux, sa main menaçante
balançait d'un geste terrible les honteux destins des ennemis de la
patrie. Les voûtes du temple retentissaient des sons de sa voix devenue
éclatante; il remplissait la tribune de sa majesté, il en était le
dieu.»

Mais c'est Etienne Dumont qui nous donne les détails les plus précis:

«Il comptait parmi ses avantages son air robuste, sa grosseur, des
traits fortement marqués et criblés de petite vérole. _On ne connaît
pas_, disait-il, _toute la puissance de ma laideur_, et cette laideur il
la croyait belle. Sa toilette était fort soignée. Il portait une énorme
chevelure artistement arrangée, et qui augmentait le volume de sa tête.
_Quand je secoue_, disait-il, _ma terrible hure, il n'y a personne qui
osât m'interrompre..._

«A la tribune, il était immobile. Ceux qui l'ont vu savent que les flots
roulaient autour de lui sans l'émouvoir, et que même il restait maître
de ses passions au milieu de toutes les injures.... Dans les moments les
plus impétueux, le sentiment qui lui faisait appuyer sur les mots, pour
en exprimer la force, l'empêchait d'être rapide. Il avait un grand
mépris pour la volubilité française... Il n'a jamais perdu la gravité
d'un sénateur; et son défaut était peut-être un peu d'apprêt et de
prétention à son début....

«La voix de Mirabeau était pleine, mâle, sonore; elle remplissait
l'oreille et la flattait [1]; toujours soutenue, mais flexible, il se
faisait entendre aussi bien en la baissant qu'en l'élevant; il pouvait
parcourir toutes les notes, et prononçait les finales avec tant de soin,
qu'on ne perdait jamais ses derniers mots. Sa manière ordinaire était un
peu traînante. Il commençait avec quelque embarras, hésitait souvent,
mais de manière à exciter l'intérêt. On le voyait, pour ainsi dire,
chercher l'expression la plus convenable, écarter, choisir, peser les
termes, jusqu'à ce qu'il fût animé, et que les soufflets de la forge
fussent en fonction.»

[Note: Arnault parle de la voix _argentine_ de Mirabeau apostrophant
Dreux-Brézé. (_Souvenir d'un sexagénaire_, t. I, p. 179.)--Mme Roland
dit au contraire: «Mirabeau lui-même, avec la magie imposante d'un noble
débit, n'avait pas un timbre flatteur ni la prononciation la plus
agréable.» (_Mémoires particuliers_, IIIe partie.)--Voir aussi, sur
Mirabeau à la tribune, le témoignage du jeune Thibaudeau (le futur
conventionnel), dans son écrit posthume: _Biographie et Mémoires_.]

On voit combien Victor Hugo a tort de prétendre que Mirabeau se démenait
à la tribune et faisait de grands gestes: «Malheur à l'interrupteur!
s'écrie le poète. Mirabeau fondait sur lui, le prenait au ventre,
l'enlevait en l'air, le foulait aux pieds. Il allait et venait sur lui,
il le broyait, il le pilait. Il saisissait dans sa parole l'homme tout
entier, quel qu'il fût, grand ou petit, méchant ou nul, boue ou
poussière, avec sa vie, avec son caractère, avec son ambition, avec ses
vices, avec ses ridicules; il n'omettait rien, il n'épargnait rien, il
ne manquait rien; il cognait désespérément son ennemi sur les angles de
la tribune; il faisait trembler, il faisait rire; tout mot portait coup,
toute phrase était flèche, il avait la furie au coeur; c'était terrible
et superbe, c'était une colère bonne.»

Au contraire, Mirabeau répondait très mal aux objections. C'était là son
point faible. «Ce qui lui manquait, dit Etienne Dumont, comme orateur
politique, c'était l'art de la discussion dans les matières qui
l'exigeaient: il ne savait pas embrasser une suite de raisonnements et
de preuves; il ne savait pas réfuter avec méthode; aussi, était-il
réduit à abandonner des motions importantes lorsqu'il avait lu son
discours, et après une entrée brillante, il disparaissait et laissait le
champ à ses adversaires; ce défaut tenait en partie à ce qu'il
embrassait trop et ne méditait pas assez. Il s'avançait avec un discours
qu'on avait fait pour lui, et sur lequel il avait peu réfléchi: il ne
s'était pas donné la peine de prévoir les objections et de discuter les
détails; aussi était-il bien inférieur sous ce rapport à ces athlètes
que nous voyons dans le parlement d'Angleterre.»

Les colères léonines que prête à Mirabeau la légende inventée par Victor
Hugo n'ont jamais existé que dans l'imagination du poète. Mirabeau était
toujours calme et grave. Son sang-froid était imperturbable, et Etienne
Dumont en cite un exemple étonnant:

«Ce qui est incroyable, c'est qu'on lui faisait parvenir au pied de la
tribune, et à la tribune même, de petits billets au crayon; qu'il avait
l'art de lire ces notes tout en parlant, et de les introduire dans le
corps de son discours avec la plus grande facilité. Garat le comparait à
ces charlatans qui déchirent un papier en vingt pièces, l'avalent aux
yeux de tout le monde, et le font ressortir tout entier.»

On sait maintenant tout ce que les contemporains nous ont dit de précis
sur le physique et l'action de Mirabeau. On sait aussi quelle était sa
politique. On peut entreprendre, avec ce fil conducteur, une lecture qui
autrement ennuierait et rebuterait. Nous avons donc atteint notre but,
qui était de mettre le lecteur à même de goûter les oeuvres du grand
orateur: d'autres les ont jugées et les jugeront mieux et avec plus de
loisir que nous ne pouvons le faire dans ce livre.


[Illustration]




VERGNIAUD





_I.--LA JEUNESSE ET LE CARACTÈRE DE VERGNIAUD_


Pierre-Victurnien Vergniaud appartenait, par son père et sa mère, à
l'ancienne bourgeoisie du Limousin. «Sans posséder une grande fortune,
dit son neveu Alluaud, le père de Vergniaud jouissait d'une honnête
aisance, qu'il augmentait avec le produit de ses entreprises.» Comme
fournisseur des armées du roi, il se trouvait en relations avec
l'intendant de la province, Turgot, qui se prit d'amitié avec le petit
Vergniaud et l'admit souvent à sa table. L'enfant avait reçu dans la
maison paternelle une éducation soignée, sous la direction d'un Jésuite
instruit, l'abbé Roby, ami de la famille, homme versé dans les langues
anciennes et auteur d'une traduction limousine, en vers burlesques, de
l'_Enéide_ de Virgile. Vergniaud entra bientôt au collège de Limoges, et
il était en troisième, d'après une tradition, quand «une fable que le
jeune élève avait composée fit pressentir au célèbre administrateur quel
serait un jour son talent». Lorsqu'il eut terminé avec succès ses cours
de mathématiques et ses humanités, Turgot lui procura une bourse au
collège du Plessis, où lui-même avait fait ses études. Ce bienfait vint
d'autant plus à propos qu'à ce moment-là le père de Vergniaud eut de
grands revers de fortune. La disette de 1770 à 1771 le ruina
complètement, en l'empêchant de tenir ses engagements comme fournisseur
des vivres du régiment de cavalerie en garnison à Limoges. Il dut vendre
tout ce qu'il avait, «et ne se réserva pour toute ressource, dit
Alluaud, que quatre maisons, sur lesquelles la fortune de sa femme était
assise. La valeur de ces maisons représentait à peine le montant des
dettes qui restaient encore à payer».

Cet événement changea la destinée du jeune Vergniaud. Après avoir fait
sa philosophie au collège du Plessis, où il retrouva son compatriote
Gorsas, il dut songer à une carrière où la pauvreté ne fût pas un
obstacle, et il rentra au séminaire. Mais la vocation lui manqua, comme
elle avait manqué à Turgot lui-même. Il ne put se dévouer à porter toute
sa vie un masque sur le visage, et renonça bientôt à l'état
ecclésiastique. «Je l'ai pris, écrivait-il à son beau-frère, sans savoir
ce que je faisais; je l'ai quitté parce que je ne l'aimais pas.»

C'est probablement en 1775 qu'il faut placer la sortie de Vergniaud du
séminaire. Il pouvait espérer que son protecteur, alors ministre, lui
donnerait les moyens de gagner honorablement sa vie. On sait seulement
que Turgot le présenta à Thomas, chez lequel il connut, en 1778, M.
Dailly, directeur des vingtièmes, qui lui donna une place de
surnuméraire dans ses bureaux, avec la promesse d'une recette en
Limousin. Mais il perdit bientôt cette place, dont les occupations lui
étaient antipathiques, dit son neveu, et, n'osant avouer la vérité, il
inventa un prétexte, dont sa famille connut bientôt la fausseté. Il fit
alors présenter à son père, par son beau-frère, ses excuses et ses
regrets, mais du ton embarrassé d'un homme qui ne veut pas tout dire.
«Quelque chose qu'on ait pu dire à mon père sur ma conduite, ce ne sont
certainement pas les plaisirs qui m'ont détourné de mon devoir.» Et il
se blâme d'avoir reculé l'instant où il ne sera plus un fardeau pour son
père. «C'est assez d'en être un pour moi-même; je suis accablé par une
mélancolie qui m'ôte l'usage de mes facultés. J'ai beau faire mes
efforts pour la cacher aux yeux de ceux que je vois: elle reste
toujours. Je vis par convulsion, et mon coeur partage rarement la fausse
joie qui se peint sur ma figure. Vous voyez que je vous parle avec
franchise. Je vous dévoile un caractère qui n'est pas fort aimable, mais
qui, j'espère, ne changera pas vos sentiments.»

Est-ce un Obermann qu'il faut voir dans ce jeune homme de vingt-six ans,
à la mélancolie pesante, au rire convulsif? Sans doute, on distinguera
plus tard, en 1793, sur sa figure si noble, une ombre de tristesse vague
et presque philosophique. Mais, en 1779, cet échappé de séminaire rime
de petits vers faciles et riants, et semble plus préoccupé de la vie
mondaine que de sa propre psychologie. Peut-être faut-il voir, dans ce
cri douloureux, un écho d'un sentiment plus vrai et plus profond que
ceux dont il faisait le sujet de ses madrigaux. En tout cas, de 1779 à
1780, Vergniaud semble avoir passé par une crise morale, au sortir de
laquelle il sentit la stérilité et le vide de ses années de jeunesse. Il
rougit d'être encore à la charge des siens, et revint à Limoges en 1780,
repenti et confus, mais sans état et sans dessein. «Son beau-frère, dit
M. Alluaud, le surprit un matin improvisant un discours. Étonné de la
facilité de son élocution: «Que ne prends-tu donc l'état d'avocat, lui
dit-il, si tu te sens les dispositions nécessaires pour y réussir?

«--Je ne demanderais pas mieux, répond Vergniaud; mais comment subvenir
à ma dépense jusqu'à ce que je sois en état de plaider?--Je t'aiderai.»
Et cette réponse décida de son avenir.

Il alla aussitôt faire son droit à Bordeaux, et, en août 1781, il était
avocat. Le voilà sauvé, grâce au bon Alluaud, grâce à Dupaty, qui
l'avait connu à Paris chez Thomas, et qui, nommé président à Bordeaux,
se l'attacha comme secrétaire, aux appointements de 400 livres. Il fit
plus, il révéla Vergniaud à Vergniaud lui-même, et, par ses écrits
élevés, par sa conversation supérieure à ses écrits, animée de la belle
philosophie humaine du XVIIIe siècle, il élargit le coeur et il féconda
l'esprit de celui qui n'était encore qu'un versificateur et qui, à
Bordeaux même, s'était rappelé au souvenir de son protecteur par un
compliment en vers. Oui, quelque chose de la haute bonté de Dupaty a
passé dans le génie de Vergniaud, et ce n'est pas la moindre gloire de
ce disciple de Montesquieu, littérateur secondaire et oublié, mais
philanthrope admirable, d'avoir préparé et nourri l'éloquence du plus
grand des Girondins.

      *       *       *       *       *

Vergniaud plaida sa première cause le 13 avril 1782. Ce n'était pas sans
impatience qu'il avait subi tant de délais, abrégés cependant par la
faveur de Dupaty. «Je ne vous cache point, écrivait-il à son beau-frère,
dès le 13 juillet 1780, que l'habitude d'entendre plaider tous les jours
me donne une envie démesurée de me mettre en mesure d'entrer le plus tôt
possible en lice.» Quand enfin il _entre en lice_, quand il a parlé, il
se sent orateur et ne peut contenir sa joie. «Enfin, mon cher frère,
j'ai plaidé ce matin....» Il a eu des succès; presque tous les avocats
lui ont fait compliment, et M. Dupaty l'a loué. Dès lors sa fortune
s'annonce.

Il ne renonça pas cependant encore à ces exercices de versification qui
avaient si souvent charmé sa paresse, et, la même année, il publia dans
le _Mercure de France_ une _Épître aux astronomes_, signée _Vergniaud,
avocat au Parlement de Bordeaux_, badinage en vers libres, à la gloire
de deux jolies femmes, Henriette et Nancy. Ce sont, dit le poète, deux
astres plus agréables à observer que ceux du firmament; allons les
surprendre dans le bocage où elles se cachent:

    Là, regardez à travers l'ombre
    Scintiller ces deux yeux fripons,
  Et sur ces cols si blancs flotter ces cheveux blonds;
    C'est en vain que la nuit est sombre:
  Quand on est éclairé du flambeau de l'amour,
    On voit la nuit comme le jour.

Il ne quitta cette veine médiocre qu'une fois député. Jusqu'en 1791, la
littérature l'occupe autant que le barreau. Il est membre de cette
brillante académie du Musée qui avait organisé des cours publics et des
récitations. En 1790, il s'en sépare avec éclat, pour fuir l'intolérance
des ultra-royalistes, et il fonde, avec Ducos, Fonfrède et un de leurs
amis, Furtado, un cercle littéraire qu'on appela ironiquement le _Comité
des quatre_. Mais Guadet, Gensonné et d'autres patriotes s'adjoignirent
bientôt à Vergniaud et se groupèrent autour de lui. C'est le noyau de la
future Gironde, qui se trouve ainsi avoir une origine littéraire dont
elle gardera toujours la marque. Les membres du Musée firent des vers
satiriques contre les transfuges. Vergniaud riposta par des épigrammes
assez gaies, mais sans grande portée.

En pleine maturité, à 37 ans, le goût littéraire de Vergniaud n'était ni
très pur ni très élevé. Dans ses papiers, saisis en 1793 et conservés à
la bibliothèque de Bordeaux, il y a tout un cahier d'extraits poétiques,
dont beaucoup sont copiés de sa main et qui dénotent les préférences les
plus frivoles. On voit aussi qu'il tenta d'écrire un roman par lettres,
une comédie, une bergerie. Mais ce ne sont que des esquisses à peine
ébauchées. On lui prête un roman en deux volumes: _Les amants
républicains ou les Lettres de Nicias et de Cynire_, qui parut en 1783
et qu'on attribue aussi à J.-P. Déranger de Genève. Il est probable que
Vergniaud y collabora dans une certaine mesure, mais comme reviseur et
correcteur du style: le fond, qui est une allusion continuelle à la
révolution de Genève, ne peut être que d'un Genevois. On y trouve
quelques descriptions de la nature, assez notables à cette date où
Bernardin de Saint-Pierre n'avait pas encore paru, mais moins originales
qu'on ne pourrait le croire, puisqu'elles sont très postérieures aux
écrits de Jean-Jacques. De l'emphase, de la fadeur, avec quelque
tendresse dans les sentiments, un style coloré, tel est le caractère de
cette oeuvre médiocre, qui, si Vergniaud y a touché, n'ajoute rien à
l'idée que ses vers nous avaient donnée de sa littérature.

Ainsi, ce grand orateur, en ses velléités littéraires, ne montra aucune
originalité, aucune inspiration un peu virile. Alors que Mirabeau et
Brissot abordaient dans leurs écrits les problèmes économiques, et que
la plupart de ceux qui devaient briller après 1789 préparaient déjà,
chacun dans son milieu, la Révolution, Vergniaud, indolent et gracieux,
se laissait aller à la mode, et vivait en bel esprit, content de ses
succès mondains et ne semblant pas écouter la voix sourde, mais déjà
susceptible de la nation qui se réveillait.

      *       *       *       *       *

Nous touchons là au trait dominant de ce caractère, à une apathie que
les circonstances seules pouvaient secouer. Pour ce tempérament mou,
penser était une fatigue, une lutte. Il préférait rêver.

   Regarder couler l'eau, quel plaisir ineffable!

Ainsi débutait une pièce de vers composée par lui à Bordeaux et adressée
à la famille Desèze. Un jour il arriva chez ses amis à la campagne, avec
un gros porte-manteau. «Qu'avez-vous là? lui demanda Mme Desèze.--Des
dossiers qu'il me faut étudier ces vacances, répond Vergniaud. Huit
jours après, il faisait ses préparatifs de départ. «Mais vous n'avez pas
délié vos paperasses», lui dit Mme Desèze. Vergniaud tire de sa poche
deux écus: «J'ai encore six livres, répond-il: me croyez-vous assez sot
pour travailler?» Le procureur Duisabeau racontait aussi «que, destinant
un jour deux affaires importantes au jeune avocat, il se rendit dans son
cabinet, et lui donnait une idée du premier procès, lorsque Vergniaud,
qui bâillait depuis un instant, se lève, va ouvrir son secrétaire, et,
s'apercevant qu'il lui reste encore quelque argent, engage le
bienveillant procureur à s'adresser à un autre».

M. Vatel, dans l'importante biographie qu'il a consacrée à Vergniaud
[1], croit que les contemporains prirent pour de la somnolence un
travail constant et conscient de méditation intérieure. Les esprits
distingués qui jugèrent Vergniaud ont-ils pu commettre cette méprise
grossière? Mme Roland regrette qu'il lui manque «la ténacité d'un homme
laborieux». Etienne Dumont l'appelle «un homme indolent, qui parlait peu
et qu'il fallait exciter». Meillan dit: «Il me fallut un jour réveiller
son amour-propre par des duretés, pour l'engager à combattre je ne sais
quelle proposition atroce qui venait d'être faite à la tribune.» Paganel
prétend que la paresse _était son Armide_. Louvet s'écrie dans ses
mémoires: «Digne et malheureux Vergniaud, pourquoi n'as-tu pas plus
souvent surmonté ton indolence naturelle?» Enfin Bailleul ajoute un
trait de plus: «Après un admirable discours, il retombait dans son
apathie accoutumée; il musait, jouait avec les petits enfants de Boyer-
Fonfrède, et le moins enfant des trois n'était pas celui qu'on pensait.»
Pour tout le monde il est _l'indolent Vergniaud_.

[Note: _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud, manuscrits,
lettres et papiers, pièces pour la plupart inédites, classées et
annotées_, Paris, Bordeaux et Limoges, 1873, 2 vol. in-8.]

Il faut entendre par là qu'il ne travaillait que par accès, quand la
nécessité brutale dissipait ses rêveries, quand il se sentait touché au
vif par une injustice ou éperonné par un danger. Alors, les admirables
facultés qui sommeillaient en lui entraient brusquement en jeu; sa
torpeur se secouait d'elle-même; il pensait fiévreusement et vite; il
faisait beaucoup en peu de temps. C'était comme une crise qui se
dénouait à la tribune. Quand il en descendait, on retrouvait le
Vergniaud des jours ordinaires, apathique, indulgent, plus fataliste
encore qu'imprévoyant, sans haine des personnes, sans crainte des
événements. Il assistait au drame de la Révolution comme un spectateur
dans son fauteuil. L'effarement, la trépidation de ses amis le
laissaient calme. Il fut imperturbable dans la journée du 10 mars 1793,
prêt à s'offrir pour le gouffre au 31 mai. Quand ce fut son tour d'aller
mourir, il se leva froidement de sa place et se laissa emmener, en
continuant je ne sais quel rêve commencé.

Ainsi, nul ne fut plus actif que lui dans les moments où il préparait
ses discours et où il les débitait; nul ne fut plus insouciant dans les
nombreux entr'actes de sa vie politique. Son tempérament ne le portait
ni à diriger, ni à prévoir. Son rôle lui semblait être de parler à la
tribune: quand il ne parlait plus, il se considérait comme un acteur
dans la coulisse, et il regardait jouer les autres, sans souffler et
sans applaudir, comme si sa tâche était finie. Voilà pourquoi les
nombreux efforts de son génie et ses «cent trente discours» ne le
préservèrent pas de l'accusation de paresse: il la méritait en partie
par les nombreux congés qu'il donnait à son activité.

Mais, sans ces congés, qui l'empêchèrent en effet d'être un homme
d'État, son éloquence aurait-elle eu la même puissance, la même
fraîcheur? Si l'historien doit lui reprocher ces abdications
volontaires, qui nuisirent à son parti et à la Révolution, le critique
littéraire doit-il essayer de les nier ou de les pallier? N'est-ce pas
l'originalité de Vergniaud que cette tension subite de son génie, après
de si complètes détentes? Cet homme, qui se réveille comme d'un songe
pour faire entendre tout à coup une éloquence élevée et poétique, et
qui, à la tribune, comme s'il rejetait loin de lui par un brusque effort
tous les éléments un peu lourds de sa nature, devient sublime et
terrible, sait exciter la colère et l'amour, mène à son tour cette
tragédie qu'il écoutait tout à l'heure en spectateur, et dont il est
maintenant premier rôle, n'a-t-il pas donné à ses contemporains, par la
magie même d'une telle métamorphose, des jouissances intellectuelles
qu'ils auraient vainement demandées à un autre orateur?

N'ôtons donc pas son indolence à Vergniaud: elle fait partie de son
génie et de sa gloire; elle est la condition même de son éloquence.
Admettons seulement que cette indolence n'était pas tout à fait oisive,
qu'un travail latent s'opérait dans son âme à son insu, pendant qu'il
regardait _couler l'eau_, et que cette secrète préparation aux luttes
oratoires, analogue à cette vie intérieure de la nuit qui nous rend le
lendemain nos idées de la veille plus nettes et plus fortes, était
d'autant plus féconde que lui-même n'en avait nulle conscience. Aussi,
quand le jour venu, il ouvrait en lui les sources mystérieuses de son
inspiration, elles se trouvaient toutes remplies, et il y puisait à
pleines mains les grandes idées, les belles formes, toute la matière de
son éloquence. Pendant qu'il rêvait ou qu'il badinait, son oeuvre
s'était comme cristallisée d'elle-même au plus profond de son âme.

De même, il voyait les événements sans les regarder; et lui qui se
piquait de n'être pas observateur, recevait et gardait en lui des
notions nettes et justes des hommes et des choses de son temps. Quoique
son activité, pour ainsi dire extérieure, fût absorbée dans sa jeunesse
par des soucis frivoles, il respirait à son insu la philosophie du
temps, et il se formait en lui une expérience, qu'il ne dirigea pas,
mais qui se trouva nourrie et prête la première fois qu'il eut à
s'occuper de politique. Quand il écrit de Bordeaux à sa famille, le 6
mai 1780, qu'il ne peut donner de nouvelles, _étant des plus ignorants
en politique_, il faut entendre par là, qu'il n'aimait pas à s'enquérir
et que le menu détail lui déplaisait. Mais il était pénétré jusqu'au
fond, sans qu'il s'en doutât peut-être, des généreuses colères qui
fermentaient alors dans le coeur du peuple. A-t-il à plaider, en 1790,
pour des paysans contre leur ancien seigneur? il lui échappe la peinture
de l'état de la France en 1790, la plus philosophique qu'aucun écrivain
de cette époque nous ait laissée.

C'est donc un caractère complexe et, je crois, mal compris. D'autres
traits, plus apparents néanmoins, ont été méconnus ou exagérés. On a vu
en lui un épicurien, un viveur. Rien, dans sa correspondance, ne révèle
chez Vergniaud des vices même élégants. Tout indique une bonne santé
morale et physique, une gaîté sociable. S'il écrit à son beau-frère, en
1789, qu'il craint de perdre une de ses causes, il ajoute: «Nous nous
consolerons en buvant du Saint-Émilion.» Bailleul nous l'a montré jouant
avec les enfants de Fonfrède. «Dis à Vergniaud, écrit Mme Ducos à son
mari, qu'il n'oublie pas la jolie chanson de _Nanette-Nanon_, parce
qu'elle servira à endormir notre enfant.» Il n'avait nul pédantisme,
nulle morgue, mais plutôt la fantaisie d'un artiste. Il arrange mal ses
affaires; ses dettes le poursuivent toute sa vie; en juillet 1792, il ne
sait comment payer son boulanger; président de l'Assemblée législative,
il vit en étudiant pauvre. De sa probité scrupuleuse, il ne faut rien
dire. Les hommes de la Révolution n'étaient pas seulement probes; ils
étaient, en matière d'argent, d'une délicatesse presque naïve. Ce n'est
pas seulement vrai de Vergniaud, mais aussi de Marat, de Robespierre, de
Billaud-Varenne, de presque tous. Quand le père de Vergniaud mourut, il
laissa des dettes considérables que son fils dut payer et dont il ne
paraît pas avoir pu s'acquitter complètement. Sa pauvreté ne vient donc
pas uniquement de sa nonchalance.

Comment se comportait-il sur l'article des femmes, dirait Sainte-Beuve?
Il les aima; et nous avons vu, par une de ses lettres, qu'il connut
peut-être la passion. Mais il faut avouer que nous ne savons rien de
précis là-dessus, et oublier les belles pages de Lamartine et de
Michelet sur ses amours avec Sophie Candeille et sa collaboration à la
_Belle fermière_. Non, la comédienne n'est pas responsable, devant la
postérité, des distractions et des absences reprochées à l'orateur par
ses amis: il est à peu près prouvé qu'elle ne lui a jamais parlé. On a
retrouvé, dans le dossier des Girondins, des lettres de femme adressées
à Vergniaud: elles sont tendres et assez gracieuses. Une personne qui
signe E... remercie le conventionnel, alors prisonnier chez lui, de
l'avoir choisie pour l'_objet de ses distractions politiques_. Ce sont
liaisons légères et fragiles, qui n'altèrent pas son génie oratoire.

Il avait le culte de l'amitié, et il eut des amis passionnés Ducos et
Boyer-Fonfrède, plus jeunes que lui, se disaient ses élèves et le
regardaient comme un père. Ils voulurent mourir pour lui et avec lui.

Ses deux qualités éminentes étaient la franchise et la modestie. Baudin
(des Ardennes), dans son éloge officiel des Girondins, montre «ce
Vergniaud si modeste, si parfaitement étranger à toute intrigue, dont il
ignorait les routes tortueuses....». Sa franchise paraîtra dans sa
carrière politique. Sa modestie était peut-être un peu défigurée par son
attitude distraite et songeuse; mais elle frappait ceux qui savaient
observer, et elle éclate dans ses lettres.

Tel était Vergniaud, grand coeur, esprit supérieurement doué, caractère
apathique, n'agissant que par intervalles et comme par crise. De
manières affables et gaies, il aimait le monde, la littérature frivole,
et cependant une gravité méditative était au fond de lui, et on a raison
de le représenter dans une attitude rêveuse. Ses contemporains nous ont
laissé peu de détails sur son physique. «Il n'était pas beau à voir, dit
Rousselin de Saint-Albin; mais il était divin à entendre.» M. Chauvot,
qui a interrogé les contemporains, dit que, dans la foule, il n'eût
arrêté les regards de personne: sa figure était sans expression, sa
démarche languissante. Mais Harmand (de la Meuse), son collègue, affirme
que «sa physionomie, plutôt laide que belle, respirait l'esprit et la
bonté».

Parmi les portraits de Vergniaud, un des plus authentiques est un dessin
à la plume et à l'encre de Chine par Labadye. Il justifie le mot de
Rousselin: «Vergniaud n'était pas beau à voir.» Et pourtant l'artiste a
représenté l'orateur souriant d'un sourire un peu mélancolique, et il a
mis dans ses yeux quelque animation. Le front est assez haut et renversé
en arrière; le nez et le menton un peu forts, la figure usée, presque
ridée. On dirait d'un homme de cinquante ans de tempérament maigre.
L'ensemble laisse une impression confuse et peu satisfaisante [1]. Il
est possible que l'artiste ait voulu montrer le véritable et intime
Vergniaud sous le Vergniaud apparent et quotidien; mais ces deux hommes
différaient trop pour qu'on pût les fondre en une même image.

[Note: M. Vatel, qui a donné une iconographie complète de Vergniaud dans
ses _Recherches historiques sur les Girondins_, signale aussi un petit
buste en terre cuite, qui fut sculpté d'après nature à la fin de mai
1793, et qu'Alluaud a attribué au fils de Dupaty (M. Vatel l'attribuait
plutôt à Houdon ou à Pajou). Il se trouvait, en 1873, en la possession
de Mme. veuve Abel Blouet, chez qui M. Vatel l'a vu. Cette dame est
décédée eu 1887, et ses héritiers, interrogés par nous, ignorent ce
qu'est devenu le buste, dont se sont inspirés Cartellier, auteur de la
statue qui est maintenant au musée de Versailles, et Maurin, auteur de
la lithographie qui se trouve dans l'_Iconographie_ de Delpech. Ch.
Vatel a donné, dans son livre sur Vergniaud, une reproduction
photographique de l'oeuvre de Cartellier.]

[Illustration: VERGNIAUD]

A la tribune, ce physique se transformait. La carrure un peu lourde ne
semblait que robuste; les larges épaules n'étaient plus massives, mais
majestueuses. «Alors, dit M. Chauvot, l'historien du barreau de Bordeaux
[Note: Le barreau de Bordeaux de 1775 à 1815, Paris, 1856, in-8.], il
portait la tête haute; ses yeux noirs, sous des sourcils proéminents, se
remplissaient d'éclat: ses lèvres épaisses semblaient modelées pour
jeter la parole à grands flots.» Ajoutons «que le son de sa voix, d'une
rondeur pleine, sonore et mélodieuse, saisissait l'oreille et allait à
l'âme». Son geste, calme, réservé au début, était large et noble.




_II.--L'ÉDUCATION ORATOIRE DE VERGNIAUD_


Comment Vergniaud se prépara-t-il à l'éloquence politique? Il n'eut
certes pas, nous le savons déjà, l'éducation oratoire d'un Mirabeau. Il
n'était pas curieux, et il laissa plutôt l'expérience venir à lui qu'il
ne la provoqua. Toutefois, il ne faut pas se le représenter comme un
ignorant. Il avait fait de bonnes études classiques. Il avait lu
Montesquieu et le possédait, comme tous les Français instruits en 1789.
Si ses tentatives poétiques ne lui avaient pas appris grand'chose, ses
relations mondaines lui avaient fait connaître les hommes. Mais il
manquait, sur presque toutes les questions économiques, de connaissances
précises, et il y avait, dans son bagage intellectuel, des lacunes
notables. Son instinct lui faisait sentir son insuffisance et le portait
à préférer les idées générales aux faits et à user en toute occasion de
cette philosophie généreuse et vague, qu'il devait à quelques lectures
et à beaucoup de rêverie. En toutes circonstances, il comptait sur son
génie, sur les rencontres heureuses de son imagination. Il n'avait
travaillé sérieusement qu'une partie de l'éloquence, la forme, et il
était devenu un artiste habile. Encouragé par les applaudissements du
prétoire de Bordeaux, il avait pris une confiance presque naïve dans
l'infaillibilité de sa rhétorique.

Il y a des traces de préciosité et de mauvais goût dans ses premiers
plaidoyers, comme dans ses essais poétiques. «On m'accuse, fait-il dire
à une fille accusée d'infanticide, on m'accuse d'avoir flétri le
printemps de mes jours, d'avoir cédé au désir de devenir mère avant
qu'un noeud sacré eût légitimé ce désir et que la religion l'eût épuré
aux autels de l'hymen. Que dis-je? on m'accuse, non pas d'avoir perdu
toute pudeur, outragé la vertu, offensé la religion; je ne suis pas
seulement une marâtre injuste et cruelle; je suis un monstre, l'horreur
de l'humanité! On m'accuse d'avoir porté des mains parricides sur le
fruit de mes débauches, de lui avoir donné pour sépulture des lieux
immondes qu'on ose à peine nommer, d'où il a été tiré ensuite par des
animaux que la voracité appelait dans ce cloaque pour y chercher
pâture.» C'est ainsi que Vergniaud parlait vers l'âge de trente ans.
Quatre ans plus tard, plaidant contre un homme qui avait voulu enlever,
de nuit, des bestiaux séquestrés, il est encore subtil et prétentieux.
«S'ils vous appartenaient, dit-il, développez-nous les causes de cet
enlèvement furtif que vous méditiez, les motifs de cette extraordinaire
générosité par laquelle vous cherchiez à séduire le gardien d'une
marchandise dont vous auriez été le propriétaire? _N'aimez-vous à jouir
que dans les ténèbres?_»

Il se corrigea peu à peu de ces traits qui rappelaient trop l'_Almanach
des Muses_ ou les récitations du Musée.

En 1790, dans un plaidoyer pour des paysans d'Allassac, soulevés contre
leur ancien seigneur, son génie paraît et s'élève assez haut pour
interpréter les passions des misérables et des ignorants, étonnés d'être
libres et grisés de cet air nouveau.

Quoique les succès de Vergniaud au barreau eussent été réels, quoiqu'on
l'eût applaudi plus d'une fois, contrairement à l'usage, [1] il n'était
pas, comme avocat, en possession de l'incontestable autorité qu'il
exercera comme orateur. Nous avons entendu celui-là même qui devait
demander la proscription des Girondins à la tête des sections de Paris,
le fougueux Rousselin, déclarer qu'il était _divin à entendre_. Les
Bordelais furent plus réfractaires à son éloquence, et il résulte du
jugement porté par l'auteur du _Barreau de Bordeaux_, d'après les
traditions locales, qu'à Bordeaux on trouvait les artifices de Vergniaud
un peu trop visibles, et que les malveillants affectaient de voir en lui
un charlatan. «Rhéteur admirable, dit M. Chauvot, _simulant à merveille
la conviction la plus profonde_, Vergniaud tient surtout sa supériorité
de la faculté qu'il possède de parler, avec l'imagination, le langage du
coeur. Esprit plus étendu que juste, esprit poétique, enrichi par de
sérieuses études et par la contemplation des beautés de la nature, qui
eurent toujours pour lui tant de charmes, il devait au calcul, bien plus
qu'à l'inspiration, ces formes éloquentes par lesquelles il excellait à
rendre sa pensée: de là ces emprunts fréquents à l'histoire, à la
mythologie, où il moissonnait avec bonheur; de là encore ce calme qui ne
l'abandonne jamais, cette parole élégante et châtiée. On sent que son
coeur s'échauffe rarement; mais, par une puissance que la nature a
départie à peu d'hommes, il paraît que l'enthousiasme le plus vrai
illuminait ses traits et voilait les combinaisons de son art. Aussi,
quand la cause intéressait Vergniaud, son plaidoyer devenait-il un
drame, et un drame joué par un merveilleux acteur.» [2]

[Note 1: C'est lui-même qui nous l'apprend dans sa correspondance;
Vatel, _ouv. cité_, t. I, p. 115, 129, 135.]

[Note 2: _Le Barreau de Bordeaux_, p. 99.]

Qu'il y eût du rhéteur dans cet avocat, il n'en faut pas disconvenir;
mais c'était un rhéteur sincère. Ce qui donnait le change aux Bordelais,
c'était le contraste qu'ils remarquaient entre le flegme ordinaire de
Vergniaud et sa véhémence à la barre. Ce changement à vue leur semblait
une comédie. Ils se trompaient, je crois: Vergniaud ne se masquait, ni
ne se grimait en revêtant la toge; il montrait un côté de sa nature que
le public ne pouvait connaître. Il était réellement _autre_ quand il
parlait, aussi naturel et aussi sincère dans sa surexcitation des grands
jours que dans son apathie quotidienne.

      *       *       *       *       *

Mais ce n'est pas seulement au barreau que Vergniaud put se préparer à
l'éloquence politique. En 1790, les électeurs de la Gironde l'appelèrent
à l'administration du département où il soutint, comme membre du
Conseil, les mesures les plus populaires. C'est surtout aux Jacobins de
Bordeaux qu'il préluda à son rôle futur d'orateur et de rédacteur de
manifestes. Sa politique est alors d'interpréter la Constitution dans le
sens libéral, [1] mais de s'y tenir, et, dans les questions religieuses,
d'étaler une orthodoxie qui n'altéra en rien l'indépendance de ses
opinions intimes.

[Note: Après la fuite à Varennes, il n'hésita pas, dans une adresse à la
Constituante, à demander la mise en jugement du roi.]

MM. Chauvot et Vatel ont dépouillé les procès-verbaux du club de
Bordeaux et donné les extraits des principaux discours de Vergniaud. On
voit qu'en 1791, plus artiste qu'homme de parti, il professait pour
Mirabeau une admiration presque idolâtre, quoique celui-ci déviât
visiblement de la ligne populaire. Mais, dans un voyage à Paris, il
avait entendu l'orateur et vu en lui le dieu de l'éloquence. Il rêvait
déjà de l'imiter, et en effet il l'imitera plus d'une fois. Le 7 février
1791, il décida les Jacobins de Bordeaux à commander au peintre Boze le
portrait de Mirabeau et, le 17 avril, en qualité de président, il
prononça un éloge funèbre du grand tribun, où je relève des indications
curieuses sur l'idéal oratoire qu'il se proposait dès lors.

Pour lui, le génie est tout. Racontant le duel de tribune que la
discussion sur le droit de paix et de guerre avait amené entre Barnave
et Mirabeau, il admire si fort l'exorde de celui-ci qu'il s'aveugle sur
la faiblesse et sur le peu de sincérité de ses arguments: il n'admet pas
que tant d'éloquence puisse avoir tort. A ses yeux, le vrai politique
est avant tout un poète. N'est-ce pas son rôle futur qu'il trace à
grands traits dans ce portrait de l'homme de génie? «Il embrasse, dans
sa pensée bienfaisante, tous les temps, tous les lieux, tous les hommes.
Il n'est borné ni par la mer, ni par les montagnes. Les siècles futurs
sont tous en sa présence, et il ne craint pas de régler leurs destinées.
Quand il a posé les principes généraux, il en fait découler les
principes secondaires....»

Ce n'est pas seulement, pour Vergniaud, une théorie politique de poser
d'abord les principes; ce sera la forme même de son argumentation
oratoire. L'amour des idées générales amène la pompe du style, et le
Girondin loue précisément dans Mirabeau cette qualité dangereuse qui
sera plus d'une fois l'écueil de son propre talent, «qui garantit la
précision, dit-il, d'une sécheresse fatigante, qui embellit la raison,
qui donne un coloris magique à la plus aride discussion et qui fait
jeter un voile séducteur jusque sur les écarts d'une éloquence dominée
quelquefois par la fougue du patriotisme.»

Ce _coloris magique_ et ce _voile séducteur_ seront précisément les
artifices de Vergniaud, tour à tour agréables et fatigants. Il aime à
orner ses sentiments les plus vrais. Sincèrement ému à l'idée de louer
publiquement Mirabeau, pourquoi dit-il qu'il s'est senti _frappé d'un
saisissement religieux_? Camille Desmoulins avait raconté avec son coeur
la mort du grand homme. Vergniaud fait un récit d'écolier: «Mirabeau ...
c'est en vain que sa patrie l'appelle, il ne l'entend plus: celui qui
invita l'univers à porter le deuil du génie tutélaire de l'Amérique,
parvenu lui-même au faîte de la gloire, vient de tomber à son tour au
milieu de l'univers en pleurs. Mirabeau!... Il est mort.» Le citoyen P.-
H. Duvigneau s'était écrié dans la même séance:

  Où va ce peuple en désespoir?
  D'où naissent cet effroi, ces publiques alarmes?...

Vergniaud ne resta pas en arrière. Sur ce thème: «Mirabeau méritait les
honneurs du Panthéon,» voici comment il brode: «Mais que vois-je? Un
temple auguste s'élève vers les cieux: il est le chef-d'oeuvre des arts.
J'approche pour admirer et je lis: _Aux grands hommes la patrie
reconnaissante._ Ah! c'est un élysée qu'elle a créé pour ceux qui la
rendirent heureuse.» Suit tout un développement selon les roueries de la
rhétorique scolaire: P.-H. Duvigneau n'a pas fait mieux.

Il était temps, on le voit, que Vergniaud fût appelé sur un plus vaste
théâtre et quittât cette école bordelaise. Il avait besoin d'aller
respirer l'air de Paris: il n'y perdra pas toute sa rhétorique, mais il
deviendra plus difficile sur le choix de ses artifices, et d'ailleurs le
sentiment du danger, en élevant son âme, épurera son goût. Il trouvera,
lui aussi, le plus pur de son éloquence, non dans ses recettes
compliquées dont il est trop fier, mais dans son patriotisme qui lui
inspire déjà, dans l'éloge de Mirabeau, cette parole simple et vraie:
«Si, comme lui, nous voulons mourir avec gloire, il faut, comme lui,
consacrer notre vie au bonheur de la patrie et à la défense de la
liberté.»

      *       *       *       *       *

Le 31 août 1791, Vergniaud fut nommé à l'Assemblée législative, le
quatrième sur douze, avant Guadet, Gensonné et Grangeneuve. Les députés
de la Gironde partirent ensemble dans la même voiture publique. «Un
témoin fort respectable, dit Michelet, nullement enthousiaste, Allemand
de naissance, diplomate pendant cinquante ans, M. de Reinhart, nous a
raconté qu'en 1791, il était venu de Bordeaux à Paris par une voiture
publique qui amenait les Girondins. C'étaient les Vergniaud, les Guadet,
les Gensonn, les Ducos, les Fonfrède, [Note 1: C'est une erreur:
Fonfrède ne fit pas partie de la Législative.] etc., la fameuse pléiade
en qui se personnifia le génie de la nouvelle assemblée. L'Allemand,
fort cultivé, très instruit des choses et des hommes, observait ses
compagnons, et il en était charmé. C'étaient des hommes pleins d'énergie
et de grâce, d'une jeunesse admirable, d'une verve extraordinaire, d'un
dévouement sans borne aux idées. Avec cela, il vit bien vite qu'ils
étaient fort ignorants, d'une étrange inexpérience, légers, parleurs et
batailleurs, dominés (ce qui diminuait en eux l'invention et
l'initiative) par les habitudes du barreau. Et, toutefois, le charme
était tel qu'il ne se sépara pas d'eux. Dès lors, disait-il, je pris la
France pour patrie, et j'y suis resté.»

Cette ardeur des Girondins, si poétiquement dépeinte par Michelet, se
montra, dès les premières séances de cette Assemblée composée d'hommes
nouveaux et obscurs, qui se regardaient entre eux avec curiosité et
inquiétude. Ce fut la députation de la Gironde qui rompit la glace,
commença la bataille parlementaire et inaugura la tribune, établissant
du coup son autorité sur l'Assemblée. Le 5 octobre 1791, Grangeneuve et
Guadet ouvrent le feu, à propos du mode de correspondance entre le roi
et le pouvoir législatif. Vergniaud prend deux fois la parole pour
soutenir ses amis. C'est dans cette séance qu'on rendit le décret
agressif sur le cérémonial avec lequel il convenait de recevoir le roi.
Le rapport de ce décret, demandé le lendemain, fut combattu par
Vergniaud en un petit discours fort applaudi. Le 7 octobre, il est nommé
membre de la députation chargée d'aller au-devant du roi. Le 17, il est
élu vice-président. Le 25, il prononce un grand discours sur la question
des émigrés. Le voilà définitivement en scène. Il a la confiance et la
sympathie de l'Assemblée. Désormais, sa biographie se confond avec
l'histoire de la Législative, et ce serait nous écarter de notre but que
de suivre pas à pas la carrière de Vergniaud. Examinons plutôt la
matière de ses discours, c'est-à-dire sa politique; nous citerons
ensuite des exemples de son éloquence, et nous étudierons sa méthode.




_III.--LA POLITIQUE DE VERGNIAUD_


Quand on parle de la politique des Girondins, il faut entendre que l'on
signale seulement quelques traits de ressemblance entre des hommes fort
divers, et qui n'obéissaient ni à un chef, ni presque jamais à un
dessein concerté. Or, ce parti sans discipline ne comptait peut-être pas
de membre plus indiscipliné que Vergniaud. Si la Gironde était fière de
le posséder, il lui appartenait moins, dit Paganel, «par sa propre
ambition et par ses opinions politiques, que par les sentiments de
l'honneur, que par une sorte de fraternité d'armes». Il vit à l'écart
avec Fonfrède et Ducos, tous deux à demi montagnards. Gensonné parla, au
Tribunal révolutionnaire, de réunions de «quelques patriotes» qui
auraient eu lieu chez Vergniaud. Mais aucun contemporain n'a confirmé
cette déposition, peut-être arrangée après coup dans le _Bulletin_ du
Tribunal, dont ce ne serait pas le seul mensonge. Les ennemis des
Girondins avaient intérêt à leur prêter un concert qui leur manquait et
à cacher l'indépendance de Vergniaud et son isolement relatif, qui
l'eussent lavé trop visiblement de l'accusation de conspirer. Il
n'allait guère chez Valazé, ni même chez M'me Roland. Il n'était donc ni
un chef de parti, ni même un homme de parti; et Brissot, disculpant ses
amis d'être d'une faction, disait de Vergniaud _qu'il portait à un trop
haut degré cette insouciance qui accompagne le talent et le fait aller
seul_.

Cette insouciance native de Vergniaud, il est difficile de n'y pas
revenir dans une esquisse de sa politique. «C'était un Démosthène, dit
son collègue Paganel, auquel on pouvait reprocher ce que l'orateur grec
reprochait aux Athéniens, l'insouciance, la paresse et l'amour des
plaisirs. Il sommeillait dans l'intervalle de ses discours, tandis que
l'ennemi gagnait du terrain, cernait la République et la poussait dans
l'abîme avec ses défenseurs.... Je n'ai pas connu d'homme plus impropre
à jouer un premier rôle sur le théâtre de la Révolution. Dans
l'imminence du danger, il se montra plus disposé à attendre la mort qu'à
la porter dans les rangs ennemis.» Et Paganel ajoute cette comparaison
piquante: «Représentez-vous un homme que d'autres hommes entourent et
entraînent, qui ne cherche pas une issue pour s'échapper, mais qui
resterait là, si le cercle se rompait et le laissait libre. Tel était
Vergniaud parmi les Girondins.»

Il ne faut pas demander à ce rêveur nonchalant les idées pratiques d'un
Mirabeau ou d'un Danton. Il n'a guère le sentiment de ce qu'il convient
de faire aujourd'hui ou demain. Ses conseils ne sont jamais ni nets ni
impérieux. Il dira, par exemple (3 juillet 1792): «Je vais hasarder de
vous présenter quelques idées....» Ce n'est pas avec ces formules
timides qu'on décide les hommes. Ne cherchez pas davantage, dans ses
discours, une théorie suivie, un _credo_ politique. Il ne parle jamais
en oracle ou en possesseur de la vérité. Il aime au contraire à
protester contre cette «théologie politique qui érige, dit-il, ses
décisions sur toutes questions en autant de dogmes, qui menace tous les
incrédules de ses autoda-fé et qui, par ses persécutions, glace l'ardeur
révolutionnaire dans les âmes que la nature n'a pas douées d'une grande
énergie».

On l'a présenté comme un disciple convaincu de Montesquieu. D'autre
part, il appelle J.-J. Rousseau le _philosophe immortel_ et lui
emprunte, dans son discours du 25 octobre 1791, la distinction de
l'homme naturel et de l'homme social, ce qui ne l'empêche pas, le 17
avril 1798, de réfuter cette distinction dans un débat sur la
Déclaration des Droits dont l'interprétation du _Contrat social_ était
le point de départ. A-t-il même conscience de posséder une doctrine? En
tout cas, ce n'est pas dans les idées religieuses qu'il faut chercher le
point de départ de sa politique ou l'inspiration de son éloquence. Vrai
fils du XVIIIe siècle, il croit qu'avec un sourire railleur il
supprimera le problème religieux, n'en veut pas voir les côtés sociaux
et passe outre avec dédain.

Son idéal est celui que l'on peut prêter à la Gironde en général: un
état où les plus instruits, les mieux doués gouverneraient la masse
ignorante; où les sciences, les arts, toute la floraison de l'esprit
humain, se développeraient dans les conditions les plus libres et les
plus favorables; où il s'agirait moins de rendre l'humanité plus
vertueuse que de la rendre plus belle et plus heureuse; où le pouvoir
viendrait aux plus éloquents et aux plus persuasifs, plutôt qu'aux plus
impeccables et aux plus forts. C'est autre chose que la république
puritaine de Billaud-Varenne et de Saint-Just. Si c'est une erreur de
croire, avec un de ses collègues, qu'il ne fut jamais républicain, _ni
par goût, ni par conviction_, il est vrai de dire qu'il ne fut jamais
démocrate, même à la façon de Brissot. Il aima la plèbe comme galerie
applaudissante; mais il ne prit jamais les artisans et les paysans au
sérieux comme citoyens. Où plaçait-il donc la souveraineté? De qui son
aristocratie de mérite tiendrait-elle ses pouvoirs? Il ne mettait pas de
précision dans ses rêveries: pour lui, le génie devait se désigner tout
seul et s'imposer par son rayonnement.

Ainsi, quoiqu'il fût pénétré, autant que ses contemporains, de
Montesquieu et de Rousseau, ni le système anglais, ni la démocratie pure
ne satisfaisaient son imagination. Il rêvait autre chose et se laissait
hanter par une belle et vague chimère, irréductible en projets de loi,
et qui le dégoûtait de la réalité. Il s'éprit, en artiste héroïque, du
rôle le plus courageux, parce qu'il lui semblait le plus beau; et toute
sa politique pratique ne fut en vérité que d'être chevaleresque. Tant
que la cour sembla dangereuse, il la combattit; quand le parti populaire
sembla le plus fort, il l'attaqua et périt dans la lutte. Le roi et la
plèbe étaient en effet les deux ennemis de ses instincts libéraux, et il
éprouvait une égale répugnance pour le despotisme des Tuileries et pour
le despotisme de la rue. Aussi resta-t-il seul, charmant les oreilles,
mais sans influence véritable sur les âmes.

Nous avons saisi dans son caractère un côté fataliste: sa conduite
politique est inspirée aussi par un fatalisme que ses amis prenaient
pour de l'aveuglement. «Pourquoi ses yeux, disait Louvet, ont-ils refusé
de voir? Après le 10 mars, ils se fermaient encore. Ils ne se sont
ouverts qu'au 31 mai, hélas! et trop tard.» Ses yeux voyaient, quoi
qu'en dit Louvet, mais sa raison ne trouvait pas le remède. Il
s'enveloppait alors dans sa rêverie et attendait. Ou bien, détournant
ses regards de la politique, il se réfugiait dans la vie privée, dans la
famille que lui formaient ses amis. Il était aussi l'hôte assidu de
Sauvan dont la gracieuse fille Adèle le rassérénait, et de Talma, dont
la Julie le captivait par son esprit et sa bonté. Il lui fallait une
société brillante, et il aimait le théâtre avec passion. Il recherchait
partout la beauté et le génie: je crois bien qu'au fond, c'était là
toute sa politique.

Ai-je besoin de dire qu'avec toute sa nonchalance, il était patriote?
Qui ne l'était, dans cet âge de foi? Mais le patriotisme de Vergniaud
eut tout de suite une exubérance guerrière. Après Brissot, qui fut plus
ardent à pousser la France dans son duel avec l'Europe? Je ne crois pas
qu'il ait été sensible aux raisons politiques de cette déclaration de
guerre héroïque: son imagination fut sans doute touchée de la beauté de
cette lutte d'un seul peuple contre tous les rois; il aimait la guerre
en poète.

En résumé, il rêve une république irréalisable et il s'abstient du
maniement des affaires. Ce n'est pas assez pour lui de renoncer à toute
influence directe: il considère son rôle de représentant du peuple comme
purement oratoire. Puisqu'il ne peut réaliser ses rêves, il dira du
moins de grandes et belles choses. «Gardons-nous des abstractions
métaphysiques, dit-il le 9 novembre 1792. La nature a donné aux hommes
des passions; c'est par les passions qu'il faut les gouverner et les
rendre heureux. La nature a surtout gravé dans le coeur de l'homme
l'amour de la gloire, de la patrie, de la liberté: passions sublimes,
qui doublent la force, exaltent le courage et enfantent les actions
héroïques qui donnent l'immortalité aux hommes et font le bonheur des
nations qui savent entretenir ce feu sacré.» C'est son seul dessein
pratique d'entretenir ainsi le feu sacré et d'encourager, par ses nobles
périodes, l'énergie révolutionnaire. Il donna aux hommes de 1792 une
haute idée d'eux-mêmes; il embellit à leurs propres yeux leurs actes et
leurs passions; il leur fit voir l'harmonie et la beauté de ce désordre
apparent où s'agitait la France. Dans cet ordre d'idées, plus il fut
poète, plus il fut utile.




_IV.--LES DISCOURS DE VERGNIAUD JUSQU'AU 10 AOUT 1792_


Comment ces idées et ces tendances un peu vagues, inspirent-elles son
éloquence?

D'abord, cette république _libérale_ qu'il rêvait se laisse entrevoir
dans son discours sur la Constitution (8 mai 1793). Mais il ne pose
aucun principe formel: il attaque la république de Saint-Just et de
Robespierre, plus encore qu'il ne propose la sienne:

«Rousseau, Montesquieu, dit-il, et tous les hommes qui ont écrit sur les
gouvernements nous disent que l'égalité de la démocratie s'évanouit là
où le luxe s'introduit, que les républiques ne peuvent se soutenir que
par la vertu, et que la vertu se corrompt par les richesses. Pensez-vous
que ces maximes, appliquées seulement par leurs auteurs à des États
circonscrits, comme les républiques de la Grèce, dans d'étroites
limites, doivent l'être rigoureusement et sans modification à la
république française? Voulez-vous lui créer un gouvernement austère,
pauvre et guerrier, comme celui de Sparte? Dans ce cas, soyez
conséquents comme Lycurgue: comme lui, partagez les terres entre tous
les citoyens; proscrivez à jamais les métaux que la cupidité humaine
arracha aux entrailles de la terre; brûlez même les assignats dont le
luxe pourrait aussi s'aider, et que la lutte soit le seul travail de
tous les Français. Etouffez leur industrie, ne mettez entre leurs mains
que la scie et la hache. Flétrissez par l'infamie, l'exercice de tous
les métiers utiles. Déshonorez les arts, et surtout l'agriculture. Que
les hommes auxquels vous aurez accordé le titre de citoyens ne paient
plus d'impôts. Que d'autres hommes, auxquels vous refuserez ce titre,
soient tributaires et fournissent à vos dépenses. Ayez des étrangers
pour faire votre commerce, des ilotes pour cultiver vos terres, et
faites dépendre votre subsistance de vos esclaves.»

Il continue à réfuter par l'absurde le gouvernement puritain de ses
adversaires:

«Ainsi ce législateur serait insensé, qui dirait aux Français: Vous avez
des plaines fertiles, ne semez pas de grains; des vignes excellentes, ne
faites pas de vin. Votre terre, par l'abondance de ses productions et la
variété de ses fruits, peut fournir et aux besoins et aux délices de la
vie, gardez-vous de la cultiver. Vous avez des fleuves sur lesquels vos
départements peuvent transporter leurs productions diverses, et par
d'heureux échanges établir dans toute la République l'équilibre des
jouissances: gardez-vous de naviguer. Vous êtes nés industrieux: gardez-
vous d'avoir des manufactures. L'Océan et la Méditerranée vous prêtent
leurs flots pour établir une communication fraternelle et une
circulation de richesses avec tous les peuples du globe: gardez-vous
d'avoir des vaisseaux. Il ne manquerait plus que d'ajouter à ce langage:
Dans vos climats tempérés, le soleil vous éclaire d'une lumière douce et
bienfaisante, renoncez-y; et, comme le malheureux Lapon, ensevelissez-
vous six mois de l'année dans un souterrain. Vous avez du génie,
efforcez-vous de ne point penser; dégradez l'ouvrage de la nature,
abjurez votre qualité d'hommes, et, pour courir après une perfection
idéale, une vertu chimérique, rendez-vous semblables aux brutes.»

Après cette satire des discours montagnards, Vergniaud suppose à toute
théorie constitutionnelle ce point de départ: «Je pense que vous voulez
profiter de sa sensibilité, pour le porter aux vertus qui font la force
des républiques; de son activité industrieuse, pour multiplier les
sources de sa prospérité; de sa position géographique, pour agrandir son
commerce; de son amour pour l'égalité, pour en faire l'ami de tous les
peuples; de sa force et de son courage, pour lui donner une attitude qui
contienne tous les tyrans; de l'énergie de son caractère trempé dans les
orages de la Révolution, pour l'exciter aux actions héroïques; de son
génie enfin, pour lui faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des arts, ces
inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le bonheur et
la gloire de l'espèce humaine.»

Il part de là pour proposer l'établissement d'_institutions morales_,
destinées, dit-il, à faire aimer le gouvernement, à corriger les défauts
et perfectionner les qualités du caractère national, à inspirer
l'enthousiasme de la liberté et de la patrie. Mais quelles seront ces
institutions? Il n'en dit rien. Trace-t-il au moins l'esquisse d'une
Constitution? Pas davantage. Il conclut en proposant une série de
questions où il est impossible de démêler une pensée politique.

Mais n'avons-nous pas deviné son idéal dans ce passage, où il semble
donner pour but à la politique «de faire enfanter ces chefs-d'oeuvre des
arts, ces inventions sublimes, ces conceptions admirables qui font le
bonheur et la gloire de l'espèce humaine»? Déjà ses préoccupations à ce
sujet avaient paru, dès le 19 octobre 1791, dans la réponse qu'il fit,
en qualité de vice-président de l'Assemblée législative, à une
députation d'artistes demandant un règlement plus libéral pour
l'exposition annuelle de peinture:

«La Grèce, dit-il, se rendit célèbre dans l'univers par son amour pour
la liberté et pour les beaux-arts. Dans la suite, ces deux passions
répandirent sur l'Italie un éclat immortel. Encore aujourd'hui, tous les
hommes sensibles accourent à Rome pour y pleurer sur la cendre des
Catons et admirer les chefs-d'oeuvre du génie. Le peuple français,
chargé de chaînes, mais créé par la nature pour être grand, a vu
s'élever de son sein des hommes qui ont rivalisé avec les artistes de la
Grèce et de l'Italie, et qui ont conquis à leur patrie plusieurs siècles
de gloire. Enfin, il est devenu libre, ce peuple généreux; et sans doute
que son génie, prenant un essor plus hardi, va désormais, par des
conceptions nouvelles, commander les respects de la postérité. Sans
doute que, brûlant de l'amour de la patrie, avide de la liberté et de la
gloire, le coeur encore palpitant des mouvements qu'imprima la
Révolution, l'artiste heureux, avec un ciseau créateur ou un pinceau
magique, va reproduire pour les générations futures le plus mémorable
des événements, et les hommes qui, par leur courage ou leur sagesse,
l'ont préparé et consommé. Croyez que l'Assemblée nationale encouragera
de toutes ses forces des arts qui, par un si bel emploi, peuvent exciter
aux grandes actions, et contribuer ainsi au bonheur du genre humain.
Elle sait que les barrières qui vous séparent de l'Académie ne vous
séparent point de l'immortalité. Elle sait que c'est étouffer le génie
que de l'entraver par des règlements inutiles; et, dans le décret que
vous sollicitez, elle conciliera les mesures à prendre pour les progrès
des arts avec la liberté, qui seule peut les porter à leur plus haut
degré de perfection. L'Assemblée nationale vous invite à sa séance.»

Vergniaud est à peu près le seul à parler ainsi des effets que doit
produire la Révolution dans le domaine de l'art. Il est à peu près le
seul à conserver des besoins esthétiques dans une crise qui absorbe
toute l'imagination de ses collègues. Au milieu de la tourmente, quand
l'émotion énerve ou affole tous les autres, il garde sa curiosité de
dilettante et un vif sentiment du _décorum_ parlementaire, même au point
de vue du local où siège l'Assemblée. Ainsi, il souffre de la laideur de
la salle du Manège: «L'homme qu'enflamme l'amour de la liberté, dit-il
le 13 août 1792, et en qui la nature a gravé le sentiment du beau dans
les arts, ne peut arrêter sa pensée et ses regards sur cette étroite
enceinte, sans se demander à lui-même s'il est bien vrai que ce soit là
le sanctuaire de nos lois....»

      *       *       *       *       *

Avant le 10 août, Vergniaud attaque les intrigues de la cour; après le
10 août, il combat les excès populaires. Il y a donc deux périodes
distinctes dans l'histoire de son éloquence.

Dans la première, il a pour lui le peuple, l'Assemblée, l'opinion. Dès
le 25 octobre 1791, il s'est rendu célèbre par son discours sur les
émigrations, discours soigneusement préparé, où il n'ose pas encore
s'abandonner, comme plus tard, à toutes les inspirations de son génie,
mais où il se montre vraiment indigné contre les intrigues de la famille
royale, émigrée ou complice.

Il examine d'abord une première question: Est-il des circonstances dans
lesquelles les droits naturels de l'homme puissent permettre à une
nation de prendre une mesure quelconque relative aux émigrations? Il
démontre que les doctrines mêmes du _Contrat social_, sagement
interprétées, donnent à la société le droit de défendre sa vie menacée
par des membres déserteurs. Alors il se demande si la France se trouve
dans ces circonstances. «Je n'ai point l'intention, dit-il, d'exciter
ici de vaines terreurs dont je suis bien éloigné d'être frappé moi-même.
Non, ils ne sont point redoutables, ces factieux aussi ridicules
qu'insolents, qui décorent leur rassemblement convulsif du nom bizarre
de _France extérieure_! Chaque jour leurs ressources s'épuisent;
l'augmentation de leur nombre ne fait que les pousser plus rapidement
vers la pénurie la plus absolue de tous moyens d'existence; les roubles
de la fière Catherine et les millions de la Hollande se consument en
voyages, en négociations, en préparatifs désordonnés, et ne suffisent
pas d'ailleurs au faste des chefs de la rébellion: bientôt on verra ces
superbes mendiants, qui n'ont pu s'acclimater à la terre de l'égalité,
expier dans la honte et la misère les crimes de leur orgueil, et tourner
des yeux trempés de larmes vers la patrie qu'ils ont abandonnée! Et
quand leur rage, plus forte que leur repentir, les précipiterait les
armes à la main sur son territoire, s'ils n'ont pas de soutien chez les
puissances étrangères, s'ils sont livrés à leurs propres forces, que
seraient-ils, si ce n'est de misérables pygmées qui, dans un accès de
délire, se hasarderaient à parodier l'entreprise des Titans contre le
ciel? (_On applaudit._)»

Mais à défaut de danger immédiat, il y a une conspiration criminelle
contre laquelle il faut se prémunir. Attend-on d'avoir des preuves
légales pour la combattre? «Des preuves légales! Vous comptez donc pour
rien le sang qu'elles vous coûteraient! Des preuves légales! Ah!
prévenons plutôt les désastres qui pourraient nous les procurer! Prenons
enfin des mesures vigoureuses; ne souffrons plus que des factieux
qualifient notre générosité de faiblesse; imposons à l'Europe par la
fierté de notre contenance; dissipons ce fantôme de contre-révolution
autour duquel vont se rallier les insensés qui la désirent; débarrassons
la nation de ce bourdonnement continuel d'insectes avides de son sang,
qui l'inquiète et la fatigue; rendons le calme au peuple!
(_Applaudissements._)»

Où tendent ces objections? A endormir le peuple dans une fausse
sécurité. «On ne cesse depuis quelque temps de crier que la Révolution
est faite; mais on n'ajoute pas que des hommes travaillent sourdement à
la contre-révolution: il semble qu'on n'ait d'autre but que d'éteindre
l'esprit public, lorsque jamais il ne fut plus nécessaire de
l'entretenir dans toute sa force; il semble qu'en recommandant l'amour
pour les lois, on redoute de parler de l'amour pour la liberté! S'il
n'existe plus aucune espèce de danger, d'où viennent ces troubles
intérieurs qui déchirent les départements, cet embarras dans les
affaires publiques? Pourquoi ce cordon d'émigrants qui, s'étendant
chaque jour, cerne une partie de nos frontières? Qu'on m'explique ces
apparitions alternatives de quelques hommes de Coblentz aux Tuileries et
de quelques hommes des Tuileries à Coblentz. Qu'ont de commun des hommes
qui ont fait serment de renverser la Constitution avec un roi qui a fait
serment de la maintenir?»

Quelles sont les mesures que la nation doit prendre? Il faut d'abord
frapper les émigrés dans leurs biens. Il faut ensuite inviter les
princes à rentrer, sous peine d'être déchus de leur droit. Louis XVI ne
s'y refusera pas:

«Quels succès d'ailleurs ne peut-il pas se flatter d'obtenir auprès des
princes fugitifs par ses sollicitations fraternelles, et même par ses
ordres, pendant le délai que vous leur accorderez pour rentrer dans le
royaume? Au reste, s'il arrivait qu'il échouât dans ses efforts, si les
princes se montraient insensibles aux accents de sa tendresse en même
temps qu'ils résisteraient à ses ordres, ne serait-ce pas une preuve aux
yeux de la France et de l'Europe que, mauvais frères et mauvais
citoyens, ils sont aussi jaloux d'usurper par une contre-révolution
l'autorité dont la constitution investit le roi, que de renverser la
constitution elle-même? (_Applaudissements._) Dans cette grande
occasion, leur conduite lui dévoilera le fond de leur coeur, et s'il a
le chagrin de n'y pas trouver les sentiments d'amour et d'obéissance
qu'ils lui doivent, que, défenseur de la constitution et de la liberté,
il s'adresse au coeur des Français, il y trouvera de quoi se dédommager
de ses pertes. (_Longs applaudissements._)»

Cette habileté généreuse répondit aux sentiments du peuple, qui était
tout prêt à acclamer Louis XVI, s'il se fût montré loyal. Le même
souffle populaire se retrouve dans les discours de Vergniaud contre
Duportail (28 octobre 1791), à propos de Saint-Domingue (17 novembre),
contre les députés de la Droite qui troublent l'ordre pendant sa
présidence, et dont «les étranges motions, les cris tumultueux sont plus
dangereux pour la patrie que les rassemblements de Worms et de
Coblentz», sur les prêtres réfractaires (18 novembre), contre la
proposition d'imprimer le discours du ministre de la guerre (10
décembre).

Le 27 décembre, il lut un projet d'adresse au peuple, que l'Assemblée
écarta comme déclamatoire, sur cette observation d'un des membres: «Sous
certains points de vue, cette adresse est purement déclamatoire, et par
conséquent inconvenante, puisque l'Assemblée ne doit parler que le
langage des faits.» On voit que les collègues de Vergniaud faisaient,
dès lors, plus de cas de son éloquence que de son tact politique.

Mais il excelle à flageller les hommes de la cour. Le 13 janvier 1792,
le ministre de la marine, Bertrand, avait donné des explications peu
franches sur les émigrations des officiers de marine. «Je ne veux point,
dit Vergniaud, faire de discours. Je ne présenterai qu'un syllogisme
fort simple. Le ministre a trompé l'Assemblée sur le nombre des
officiers qui sont dans les ports: c'est un principe en morale qu'il
faut adopter en politique, que tout homme qui trompe est indigne de la
confiance.»

Le 18 janvier, il prononce un grand discours sur la nécessité de
déclarer la guerre à l'empereur, et il est l'interprète, non seulement
de la Gironde, mais de la France:

«Vos ennemis, dit-il, savent que la conquête de la liberté a exigé de
vous de grands sacrifices pécuniaires, ils savent que vos préparatifs de
défense sont ruineux, ils espèrent que des citoyens qui ont abandonné, à
la voix de la patrie, leurs femmes, leurs enfants, qui ont préféré les
périls et les travaux de la guerre aux douceurs paisibles qu'ils
goûtaient dans leurs foyers, ils espèrent, dis-je, que ces citoyens
dévoués et courageux, fatigués d'habiter un camp devant lequel il ne se
présente pas d'ennemi, quitteront vos frontières et les laisseront sans
défense; tandis que dans l'intérieur, quelques millions semés avec
adresse précipiteront la chute de vos changes vers le terme le plus
désastreux, augmenteront le prix des matières de première nécessité,
susciteront des insurrections, où le peuple égaré détruira lui-même ses
droits en croyant les défendre. Alors vos ennemis feront avancer une
armée formidable pour vous donner des fers. Voilà la guerre qu'on vous
fait; voilà celle qu'on veut vous faire. (_On applaudit._)

«Le peuple a juré de maintenir la Constitution, parce qu'il est certain
d'être heureux par elle; mais si vous le laissez dans un état qui
demande chaque jour des sacrifices plus pénibles, des efforts plus
courageux; si vous épuisez le trésor national par cette guerre de
préparatifs, le jour de cet épuisement ne sera-t-il pas le dernier
moment de la Constitution? L'état où nous sommes est un véritable état
de destruction qui peut nous conduire à l'opprobre et à la mort. (_On
applaudit à plusieurs reprises._) Aux armes donc, aux armes! Citoyens,
hommes libres, défendez votre liberté, assurez l'espoir de celle du
genre humain, ou bien vous ne mériterez pas même sa pitié dans vos
malheurs. (_Les applaudissements recommencent._)»

Il n'est pas moins éloquent contre les ennemis de l'intérieur, contre la
cour elle-même, quand, le 10 mars 1792, il appuie la demande
d'accusation contre le ministre des affaires étrangères, Delessart. Il
n'a peut-être pas prononcé de discours plus véhément, ni plus applaudi:

«J'ajouterai, dit-il, un fait qui est échappé à la mémoire de M.
Brissot. Et, ici, ce n'est plus moi que vous allez entendre, c'est une
voix plaintive--qui sort de l'épouvantable glacière d'Avignon. Elle vous
crie: Le décret de réunion du Comtat à la France a été rendu au mois de
novembre dernier; s'il nous eût été envoyé sur-le-champ, peut-être qu'il
nous eût apporté la paix et eût éteint nos funestes divisions. Peut-être
que le moment où nous aurions connu légalement notre réunion à la France
nous aurait tous réunis au même sentiment; peut-être qu'en devenant
Français, nous aurions abjuré l'esprit de haine, et serions devenus tous
frères; peut-être, enfin, que nous n'aurions pas été victimes d'un
massacre abominable, et que notre sol n'eût pas été déshonoré par le
plus atroce des forfaits. Mais M. Delessart, alors ministre de
l'intérieur, a gardé pendant plus de deux mois ce décret dans son
portefeuille, et dans cet intervalle, nos dissensions ont continué; dans
cet intervalle, de nouveaux crimes ont souillé notre déplorable patrie;
c'est notre sang, ce sont nos cadavres mutilés qui demandent vengeance
contre votre ministre. (_On applaudit à plusieurs reprises._)
«Permettez-moi une réflexion. Lorsqu'on proposa à l'Assemblée
constituante de décréter le despotisme de la religion chrétienne,
Mirabeau prononça ces paroles: «De cette tribune où je vous parle, on
aperçoit la fenêtre d'où la main d'un monarque français, armée contre
ses sujets par d'exécrables factieux, qui mêlaient des intérêts
personnels aux intérêts sacrés de la religion, tira l'arquebuse qui fut
le signal de la Saint-Barthélémy.» Et moi aussi je m'écrie: De cette
tribune où je vous parle, on aperçoit le palais où des conseillers
pervers égarent et trompent le roi que la Constitution nous a donné,
forgent les fers dont ils veulent nous enchaîner, et préparent les
manoeuvres qui doivent nous livrer à la maison d'Autriche. Je vois les
fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine
les moyens de nous replonger dans les horreurs de l'esclavage, après
nous avoir fait passer par tous les désordres de l'anarchie, et par
toutes les fureurs de la guerre civile. (_La salle retentit
d'applaudissements._)

«Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à
tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et
la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du
despotisme, de ce palais fameux. Qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom
de la loi. (_Les applaudissements redoublent et se prolongent._)
Qu'elles y pénètrent tous les coeurs. Que tous ceux qui l'habitent
sachent que notre Constitution n'accorde l'inviolabilité qu'au roi.
Qu'ils sachent que la loi y atteindra sans distinction les coupables, et
qu'il n'y sera pas une seule tête convaincue d'être criminelle, qui
puisse échapper à son glaive. Je demande qu'on mette aux voix le décret
d'accusation. (_M. Vergniaud descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements._)»

Les mêmes sentiments se retrouvent dans ses discours très démocratiques
sur le licenciement de la garde du roi (29 mai) et sur la lettre de La
Fayette. Mais il faut en venir à la grande harangue du 3 juillet 1792,
sur la situation de la France, où son exaltation révolutionnaire est au
plus haut point. Ce fut, dit justement Louis Blanc, un grand jour que
celui-là dans l'histoire de l'éloquence.

A ce moment, la trahison de la cour était visible. Vergniaud fit frémir
la nation en en rassemblant les preuves. Il parla d'abord de la
politique de Louis XVI à l'intérieur:

«Le roi a refusé sa sanction à votre décret sur les troubles religieux.
Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre
encore sous les voûtes du palais des Tuileries; si l'hypocrisie
sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'âme de
quelque scélérat, brûlant de voir se renouveler les Saint-Barthélémy et
les Dragonnades; je ne sais si le coeur du roi est troublé par des idées
fantastiques qu'on lui suggère, et sa conscience égarée par les terreurs
religieuses dont on l'environne.

«Mais il n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser
d'être l'ennemi le plus dangereux de la Révolution, qu'il veut
encourager, par l'impunité, les tentatives criminelles de l'ambition
pontificale, et rendre aux orgueilleux suppôts de la tiare la puissance
désastreuse dont ils ont également opprimé les peuples et les rois. Il
n'est pas permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être
l'ennemi du peuple, qu'il approuve ou même qu'il voie avec indifférence
les manoeuvres sourdes employées pour diviser les citoyens, jeter des
ferments de haine dans le sein des âmes sensibles, et étouffer, au nom
de la Divinité, les sentiments les plus doux dont elle a composé la
félicité des hommes. Il n'est pas permis de croire, sans lui faire
injure et l'accuser lui-même d'être l'ennemi de la loi, qu'il se refuse
à l'adoption des mesures répressives contre le fanatisme, pour porter
les citoyens à des excès que le désespoir inspire et que les lois
condamnent; qu'il aime mieux exposer les prêtres insermentés, même alors
qu'ils ne troublent pas l'ordre, à des vengeances arbitraires, que les
soumettre à une loi qui, ne frappant que sur les perturbateurs,
couvrirait les innocents d'une égide inviolable. Enfin, il n'est pas
permis de croire, sans lui faire injure et l'accuser d'être l'ennemi de
l'empire, qu'il veuille perpétuer les séditions et éterniser les
désordres et tous les mouvements révolutionnaires qui poussent l'empire
à la guerre civile et le précipitent, par la guerre civile, à sa
dissolution.»

Ces ironies redoutables faisaient tomber le masque de Louis XVI et le
montraient trahissant la Révolution à l'intérieur et à l'extérieur. Là,
Vergniaud affecte de séparer la cause du roi de celle de ses courtisans,
et il commence ce tableau célèbre des intrigues royalistes et ces
apostrophes terribles, où il donne toute la mesure de son génie. Citons
entièrement ces paroles, qui ont eu la fortune rare de se graver dans la
mémoire des contemporains:

«C'est au nom du roi, dit-il, que les princes français ont tenté de
soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe; c'est pour
_venger la dignité_ du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz, et
formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin;
c'est pour _défendre le roi_ qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les
drapeaux de la rébellion, les anciennes compagnies des gardes du corps;
c'est pour _venir au secours du roi_ que les émigrés sollicitent et
obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à
déchirer le sein de leur patrie; c'est pour joindre ces preux chevaliers
de la _prérogative royale_, que d'autres preux, pleins d'honneur et de
délicatesse, abandonnent leur poste en présence de l'ennemi, trahissent
leurs serments, volent les caisses, travaillent à corrompre leurs
soldats, et placent ainsi leur gloire dans la lâcheté, le parjure, la
subordination, le vol et les assassinats; c'est contre la nation ou
l'Assemblée nationale seule, et pour le _maintien de la splendeur du
trône_, que le roi de Bohême et de Hongrie nous fait la guerre, et que
le roi de Prusse marche vers nos frontières; c'est _au nom du roi_ que
la liberté est attaquée, et que, si l'on parvenait à la renverser, on
démembrerait bientôt l'empire pour en indemniser de leurs frais les
puissances coalisées; car on connaît la générosité des rois, on sait
avec quel désintéressement ils envoient leurs armées pour désoler une
terre étrangère, et jusqu'à quel point on peut croire qu'ils
épuiseraient leurs trésors pour soutenir une guerre qui ne devrait pas
leur être profitable. Enfin, tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler
sur nos têtes, tous ceux que nous avons à redouter, c'est le nom seul du
roi qui en est le prétexte ou la cause.

«Or, je lis dans la Constitution, chap. II, section 1re, art. VI: «Si le
roi se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la
nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle
entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la
royauté.»

«Maintenant, je vous demande ce qu'il faut entendre par un acte formel
d'opposition; la raison me dit que c'est l'acte d'une résistance
proportionnée, autant qu'il est possible, au danger, et faite dans un
temps utile pour pouvoir l'éviter.

«Par exemple, si, dans la guerre actuelle, 100.000 Autrichiens
dirigeaient leur marche vers la Flandre, ou 100.000 Prussiens vers
l'Alsace, et que le roi, qui est le chef suprême de la force publique,
n'opposât à chacune de ces deux redoutables armées qu'un détachement de
10 ou 20.000 hommes, pourrait-on dire qu'il a employé des moyens de
résistance convenables, qu'il a rempli le voeu de la Constitution et
fait l'acte formel qu'elle exige de lui?

«Si le roi, chargé de veiller à la sûreté extérieure de l'Etat, de
notifier au Corps législatif les hostilités imminentes, instruit des
mouvements de l'armée prussienne, et n'en donnant aucune connaissance à
l'Assemblée nationale; instruit, ou du moins, pouvant présumer que cette
armée nous attaquera dans un mois, disposait avec lenteur les
préparatifs de répulsion; si l'on avait une juste inquiétude sur les
progrès que les ennemis pourraient faire dans l'intérieur de la France,
et qu'un camp de réserve fût évidemment nécessaire pour prévenir ou
arrêter ces progrès; s'il existait un décret qui rendît infaillible et
prompte la formation de ce camp; si le roi rejetait ce décret et lui
substituait un plan dont le succès fût incertain, et demandât pour son
exécution un temps si considérable que les ennemis auraient celui de la
rendre impossible; si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté
générale; que l'urgence du péril ne permît aucun délai; que cependant la
sanction fût refusée ou différée pendant deux mois; si le roi laissait
le commandement d'une armée à un général intrigant, devenu suspect à la
nation par les fautes les plus graves, les attentats les plus
caractérisés à la Constitution; si un autre général, nourri loin de la
corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait pour la
gloire de nos armes un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si,
par un refus, le roi lui disait clairement: Je te défends de vaincre;
si, mettant à profit cette funeste temporisation, tant d'incohérence
dans notre marche politique, ou plutôt une si constante persévérance
dans la perfidie, la ligue des tyrans portait des atteintes mortelles à
la liberté, pourrait-on dire que le roi a fait la résistance
constitutionnelle, qu'il a rempli, pour la défense de l'Etat, le voeu de
la Constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit?

«Souffrez que je raisonne encore dans cette supposition douloureuse.
J'ai exagéré plusieurs faits, j'en énoncerai même tout à l'heure, qui,
je l'espère, n'existeront jamais, pour ôter tout prétexte à des
applications qui sont purement hypothétiques, mais j'ai besoin d'un
développement complet pour montrer la vérité sans nuages.

«Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le
tableau, que la France nageât dans le sang, que l'étranger y dominât,
que la Constitution fût ébranlée, que la contre-révolution fût là, et
que le roi vous dît pour sa justification:

«Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir
que pour relever ma puissance qu'ils supposent anéantie; venger ma
dignité, qu'il supposent flétrie; me rendre mes droits royaux, qu'ils
supposent compromis ou perdus; mais j'ai prouvé que je n'étais pas leur
complice; j'ai obéi à la Constitution, qui m'ordonne de m'opposer par un
acte formel à leurs entreprises, puisque j'ai mis des armées en
campagne. Il est vrai que ces armées étaient trop faibles, mais la
Constitution ne désigne pas le degré de force que je devais leur donner.
Il est vrai que je les ai rassemblées trop tard; mais la Constitution ne
désigne pas le temps auquel je devais les assembler. Il est vrai que des
camps de réserve auraient pu les soutenir; mais la Constitution ne
m'oblige pas à former des camps de réserve.

«Il est vrai que, lorsque les généraux s'avançaient en vainqueurs sur le
territoire ennemi, je leur ai ordonné de s'arrêter; mais la Constitution
ne me prescrit pas de remporter des victoires; elle me défend même les
conquêtes. Il est vrai qu'on a tenté de désorganiser les armées par des
démissions combinées d'officiers, et je n'ai fait aucun effort pour
arrêter le cours de ces démissions, mais la Constitution n'a pas prévu
ce que j'aurais à faire en pareil délit. Il est vrai que mes ministres
ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre, la
disposition des troupes et leurs approvisionnements; que j'ai gardé le
plus longtemps que j'ai pu ceux qui entravaient la marche du
gouvernement constitutionnel, le moins possible ceux qui s'efforçaient
de lui donner du ressort; mais la Constitution ne fait dépendre leur
nomination que de ma volonté, et nulle part elle n'ordonne que je donne
ma confiance aux patriotes et que je chasse les contre-révolutionnaires.
Il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles ou même
nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le
droit: il est sacré, car je le tiens de la Constitution. Il est vrai,
enfin, que la contre-révolution se fait, que le despotisme va remettre
entre mes mains son sceptre de fer; que je vous punirai d'avoir eu
l'insolence de vouloir être libres; mais j'ai fait tout ce que la
Constitution me prescrit; il n'est émané de moi aucun acte que la
Constitution condamne; il n'est donc pas permis de douter de ma fidélité
pour elle, de mon zèle pour sa défense. (_On applaudit à plusieurs
reprises._)

«Si, dis-je, il était possible que, dans les calamités d'une guerre
funeste, dans un bouleversement contre-révolutionnaire, le roi des
Français leur tînt ce langage dérisoire; s'il était possible qu'il leur
parlât jamais de son amour pour la Constitution avec une ironie aussi
insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre:

«--O roi qui sans doute avez cru, avec le tyran Lysandre, que la vérité
ne valait pas mieux que le mensonge, et qu'il fallait amuser les hommes
par des serments, ainsi qu'on amuse les enfants avec des osselets; qui
n'avez feint d'aimer les lois que pour parvenir à la puissance qui vous
servirait à les braver; la Constitution, que pour qu'elle ne vous
précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la
détruire; la nation, que pour assurer le succès de vos perfidies en lui
inspirant de la confiance: pensez-vous nous abuser aujourd'hui avec
d'hypocrites protestations, nous donner le change sur la cause de nos
malheurs, par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes?

«Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces
dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite?
Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier
l'intérieur du royaume, ou de faire des préparatifs de résistance pour
l'époque où nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous
défendre que de choisir des généraux qui attaquaient eux-mêmes la
Constitution, ou d'enchaîner le courage de ceux qui la servaient? Etait-
ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la
désorganisation continuelle du ministère? La Constitution vous laissa-t-
elle le choix des ministres pour notre bonheur ou notre ruine? Vous fit-
elle chef de l'armée pour notre gloire ou notre honte? Vous donna-t-elle
enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes
prérogatives pour perdre constitutionnellement la Constitution et
l'Empire? Non, non, homme que la générosité des Français n'a pu
émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible,
vous n'avez pas rempli le voeu de la Constitution; elle est peut-être
renversée: mais vous ne recueillerez point le fruit de votre parjure:
vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se
remportaient en votre nom sur la liberté; mais vous ne recueillerez
point le fruit de ces indignes triomphes: vous n'êtes plus rien pour
cette Constitution que vous avez si indignement violée, pour ce peuple
que vous avez si lâchement trahi. (_Les applaudissements recommencent
avec plus de force dans la très grande majorité de l'Assemblée._)»




_V. LES DISCOURS DE VERGNIAUD DU 10 AOUT 1792 AU 2 JUIN 1793_.


Ou les mots n'ont aucun sens, ou le discours du 3 juillet 1792 signifie
qu'il n'y a plus rien à faire avec le prince. Cependant, les conclusions
de Vergniaud ne tendent ni à détruire la royauté, ni à changer de roi.
Après avoir perdu Louis XVI moralement dans cette redoutable
philippique, il se refuse à le perdre politiquement. Personne n'avait pu
croire que cette hypothèse si magnifiquement déroulée fût autre chose
qu'une habileté oratoire destinée à rendre plus sanglante l'accusation
insinuée. O puissance de la rhétorique! Vergniaud en vient à prendre au
sérieux cette figure, et, la crainte d'une victoire populaire aidant, il
se dit que ce traître est peut-être moins incurablement traître qu'il ne
l'a laissé entendre lui-même. Il s'oppose à une révolution parlementaire
et paisible qui aurait économisé à la France le sang versé au 10 août,
et, le 24 juillet, il décide l'Assemblée à passer à l'ordre du jour sur
une pétition qui demandait la déchéance.

Il fait plus: il signe avec Guadet, dans les derniers jours de juillet,
la fameuse consultation rédigée par Gensonné et envoyée aux Tuileries
par l'intermédiaire du peintre Boze. Le 29 juillet, il écrit lui-même à
Boze une lettre où il donne au roi les conseils les plus propres à le
sauver. Sans désavouer son discours, il promet la paix à Louis s'il veut
défendre sincèrement la Constitution et former un ministère où
prendraient place des patriotes de la Constituante, par exemple Roederer
et Petion. Assurément, il n'y eut pas là l'ombre d'une trahison ou d'une
défection, et quand, le 3 janvier 1793, Gasparin et Robespierre jeune
dénoncèrent cette démarche comme criminelle, la Convention eut raison de
passer à l'ordre du jour. Toutefois, c'est un épilogue bien inattendu au
discours du 3 juillet que ces conseils donnés secrètement au «tyran
Lysandre» par celui-là même qui l'avait si sévèrement démasqué. Il
n'était guère politique de chercher à raffermir un trône qu'on avait
soi-même déclaré vermoulu. On avait provoqué une révolution, et
maintenant on la redoutait. «Un nouveau ferment révolutionnaire,
écrivait Vergniaud à Boze, tourmente dans sa base une organisation
politique que le temps n'a pas consolidée. Ce désespoir peut en
accélérer le développement avec une rapidité qui échapperait à la
vigilance des autorités constituées et à l'action de la loi.» Vergniaud
craignait ce _ferment révolutionnaire_; il essaya cette démarche
imprudente, par excès de prudence et par défiance de l'insurrection
imminente. La Commission extraordinaire attendit fiévreusement la
réponse du roi, bien décidée à ne point faiblir, si la cour ne cédait
pas. Thierry envoya des phrases évasives et presque dédaigneuses. Dès
lors, on discuta sérieusement les avantages comparés de la déchéance et
de la suspension. Mais ces hésitations avaient enlevé à la Gironde toute
influence sur les événements. Le 10 août se fit en dehors d'elle, et
elle ne put que le ratifier par la suspension, dont Vergniaud lui-même
devait rédiger la formule.

Il sortit amoindri et blessé de ces démarches honorables, en somme, mais
irréfléchies. Ce républicain, dans la crainte de voir surgir une autre
république que la sienne, fut sur le point de croire à la parole du
«tyran Lysandre». Heureusement pour lui qu'on ne répondit pas à ses
avances: perdu dans l'opinion, il n'aurait pas pu rendre à la Révolution
les services qu'elle reçut de lui dans le mois de septembre 1792.

Ces services consistèrent à aider Danton de son éloquence dans ses
efforts pour dresser la France contre l'ennemi. Sans rancune contre
l'homme du 10 août, et plus patriote en cela que ses amis politiques,
Vergniaud joua un rôle utile en électrisant les âmes par ses paroles
ardentes. Il s'agissait d'élever les courages au-dessus de la réalité,
au-dessus même des impossibilités physiques. L'homme pratique, dans ces
conditions critiques, fut justement le chimérique Vergniaud; et sa
grandiose rhétorique exalta efficacement les volontés. Les deux appels
au camp retentirent dans tous les coeurs:

«Pourquoi, disait-il, le 2 septembre, les retranchements du camp qui est
sous les remparts de la cité ne sont-ils pas plus avancés? Où sont les
bêches, les pioches, et tous les instruments qui ont élevé l'autel de la
Fédération et nivelé le Champ-de-Mars? Vous avez manifesté une grande
ardeur pour les fêtes, sans doute vous n'en aurez pas moins pour les
combats; vous avez chanté, célébré la liberté; il faut la défendre. Nous
n'avons plus à renverser des rois de bronze, mais des rois environnés
d'armées puissantes. Je demande que la commune de Paris concerte avec le
pouvoir exécutif les mesures qu'elle est dans l'intention de prendre. Je
demande aussi que l

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