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Monsieur Lecoq — Volume2

by Emile Gaboriau · French · Gutenberg #8719 · 981,754 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Monsieur Lecoq — Volume2
    
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Title: Monsieur Lecoq — Volume2

Author: Emile Gaboriau


        
Release date: July 4, 2008 [eBook #8719]
                Most recently updated: December 20, 2013

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8719

Credits: Produced by Chuck Greif, Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
        the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR LECOQ — VOLUME2 ***




Produced by Tiffany Vergon, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
the Online Distributed Proofreading Team









MONSIEUR LECOQ

PAR

ÉMILE GABORIAU

SECONDE PARTIE

L'HONNEUR DU NOM




I


Le premier dimanche du mois d'août 1815, à dix heures précises,--comme
tous les dimanches,--le sacristain de la paroisse de Sairmeuse sonna
les «trois coups», qui annoncent aux fidèles que le prêtre monte à
l'autel pour la grand'messe.

L'église était plus d'à-moitié pleine, et de tous côtés arrivaient en
se hâtant des groupes de paysans et de paysannes.

Les femmes étaient en grande toilette, avec leurs fichus de cou bien
tirés à quatre épingles, leurs jupes à larges rayures et leurs grandes
coiffes blanches. Seulement, économes autant que coquettes, elles
allaient les pieds nus, tenant à la main leurs souliers, que
respectueusement elles chaussaient avant d'entrer dans la maison de
Dieu.

Les hommes, eux, n'entraient guère.

Presque tous restaient à causer, assis sous le porche ou debout sur la
place de l'Église, à l'ombre des ormes séculaires.

Telle est la mode au hameau de Sairmeuse.

Les deux heures que les femmes consacrent à la prière, les hommes les
emploient à se communiquer les nouvelles, à discuter l'apparence ou le
rendement des récoltes, enfin à ébaucher des marchés qui se terminent
le verre à la main dans la grande salle de l'auberge du _Bœuf
couronné_.

Pour les cultivateurs, à une lieue à la ronde, la messe du dimanche
n'est guère qu'un prétexte de réunion, une sorte de bourse
hebdomadaire.

Tous les curés qui se sont succédé à Sairmeuse, ont essayé de
dissoudre ou du moins de transporter sur un autre point cette «foire
scandaleuse»; leurs efforts se sont brisés contre l'obstination
campagnarde.

Ils n'ont obtenu qu'une concession: au moment où sonne l'élévation,
les voix se taisent, les fronts se découvrent, et nombre de paysans
même plient le genou en se signant.

C'est l'affaire d'une minute, et les conversations aussitôt reprennent
de plus belle.

Mais ce dimanche d'août, la place n'avait pas son animation
accoutumée.

Nul bruit ne s'élevait des groupes, pas un juron, pas un rire.
L'âpre intérêt faisait trêve. On n'eût pas surpris entre vendeurs et
acheteurs une seule de ces interminables discussions campagnardes, que
ponctuent toutes sortes de serments, des «ma foi de Dieu!» des «que le
diable me brûle!»

On se causait pas, on chuchotait. Une morne tristesse se lisait
sur les visages, la circonspection pinçait les lèvres, les bouches
mystérieusement s'approchaient des oreilles, l'inquiétude était dans
tous les yeux.

On sentait un malheur dans l'air.

C'est qu'il n'y avait pas encore un mois que Louis avait été, pour la
seconde fois, installé aux Tuileries par la coalition triomphante.

La terre n'avait pas eu le temps de boire les flots de sang répandus
à Waterloo; douze cent mille soldats étrangers foulaient le sol de la
patrie; le général prussien Muffling était gouverneur de Paris.

Et les gens de Sairmeuse s'indignaient et tremblaient.

Ce roi, que ramenaient les alliés, ne les épouvantait guère moins que
les alliés eux-mêmes.

Dans leur pensée, ce grand nom de Bourbon qu'il portait ne pouvait
signifier que dîme, droits féodaux, corvées, oppression de la
noblesse....

Il signifiait surtout ruine, car il n'était pas un d'entre eux qui
n'eût acquis quelque lopin des biens nationaux, et on assurait que
toutes les terres allaient être rendues aux anciens propriétaires
émigrés.

Aussi, est-ce avec une curiosité fiévreuse qu'on entourait et qu'on
écoutait un tout jeune homme, revenu de l'armée depuis deux jours.

Il racontait, avec des larmes de rage dans les yeux, les hontes et les
misères de l'invasion.

Il disait le pillage de Versailles, les exactions d'Orléans, et aussi
comment d'impitoyables réquisitions dépouillaient de tout les pauvres
gens des campagnes.

--Et ils ne s'en iront pas, répétait-il, ces étrangers maudits
auxquels nous ont livrés des traîtres, ils ne s'en iront pas tant
qu'ils sentiront en France un écu et une bouteille de vin!...

Il disait cela, et de son poing crispé il menaçait le drapeau arboré
au haut du clocher, un drapeau blanc qui cliquetait à la brise.

Sa généreuse colère gagnait ses auditeurs, et l'attention qu'on lui
accordait n'était pas près de se lasser, quand il fut interrompu par
le galop d'un cheval sonnant sur le pavé de l'unique rue de Sairmeuse.

Un frisson agita les groupes. La même crainte serrait tous les cœurs.

Qui disait que ce cavalier ne serait pas quelque officier Anglais ou
Prussien?... Il annoncerait l'arrivée de son régiment et exigerait
impérieusement de l'argent, des vêtements et des vivres pour ses
soldats....

Mais l'anxiété dura peu.

Le cavalier qui apparut au bout de la pince, était un homme du pays,
vêtu d'une méchante blouse de toile bleue. Il bâtonnait à tour de bras
un petit bidet maigre et nerveux, qui, tout couvert d'écume, faisait
encore feu des quatre fers.

--Eh!... c'est le père Chupin!... murmura un des paysans avec un
soupir de soulagement.

--Même, observa un autre, il paraît terriblement pressé.

--C'est que sans doute le vieux coquin a volé quelque part le cheval
qu'il monte.

Cette dernière réflexion disait la réputation de l'homme.

Le père Chupin, en effet, était un de ces terribles pillards qui sont
l'effroi et le fléau des campagnes. Il s'intitulait journalier, mais
la vérité est qu'il avait le travail en horreur et passait toutes ses
journées au cabaret. La maraude seule le faisait vivre ainsi que sa
femme et ses fils, deux redoutables garnements qui avaient trouvé le
secret d'échapper à toutes les conscriptions.

Il ne se consommait rien dans cette famille qui ne fût volé. Blé, vin,
bois, fruits, tout était pris sur la propriété d'autrui. La chasse
et la pèche partout, en tout temps, avec des engins prohibés,
fournissaient l'argent comptant.

Tout le monde savait cela, à Sairmeuse, et cependant, lorsque, de
temps à autre, le père Chupin était poursuivi, il ne se trouvait
jamais de témoins pour déposer contre lui.

--C'est un mauvais homme, disait-on, et s'il en voulait à quelqu'un,
il serait bien capable de l'attendre au coin d'un bois pour tirer
dessus comme sur un lapin.

Le vieux braconnier, cependant, venait de s'arrêter devant l'auberge
du _Bœuf couronné_.

Il sauta lestement à terre, chassa son cheval vers les écuries et
s'avança sur la place.

C'était un grand vieux, d'une cinquantaine d'années, maigre et noueux
comme un cep de vigne. Rien, au premier abord, ne révélait le
coquin. Il avait l'air humble et doux. Mais la mobilité de ses yeux,
l'expression de sa bouche à lèvres minces, trahissaient une astuce
diabolique et la plus froide méchanceté.

À tout autre moment, on eût évité ce personnage redouté et méprisé,
mais les circonstances étaient graves, on alla au-devant de lui.

--Eh bien, père Chupin! lui cria-t-on dès qu'il fut à portée de la
voix, d'où nous arrivez-vous donc comme cela?

--De la ville.

La ville, pour les habitants de Sairmeuse et des environs, c'est
le chef-lieu de l'arrondissement, Montaignac, une charmante
sous-préfecture de huit mille âmes, distante de quatre lieues.

--Et c'est à Montaignac que vous avez acheté le cheval que vous
rossiez si bien tout à l'heure?...

--Je ne l'ai pas acheté, on me l'a prêté.

L'assertion du maraudeur était si singulière que ses auditeurs ne
purent s'empêcher de sourire. Lui ne parut pas s'en apercevoir.

--On me l'a prêté, poursuivit-il, pour apporter plus vite ici une
fameuse nouvelle.

La peur reprit tous les paysans.

--L'ennemi est-il à la ville? demandaient vivement les plus effrayés.

--Oui, mais pas celui que vous croyez. L'ennemi dont je vous parle est
l'ancien seigneur d'ici, le duc de Sairmeuse.

--Ah! mon Dieu! on le disait mort.

--On se trompait.

--Vous l'avez vu?

--Non, mais un autre l'a vu pour moi, et lui a parlé. Et cet autre
est M. Laugdron, le maître de l'_Hôtel de France_, de Montignac.
Je passais devant chez lui, ce matin, il m'appelle: «Vieux, me
demanda-t-il, veux-tu me rendre un service?» Naturellement je réponds:
«oui.» Alors il me met un écu de six livres dans la main, en me
disant: «Eh bien! on va te seller un cheval, tu galoperas jusqu'à
Sairmeuse, et tu diras à mon ami Lacheneur que le duc de Sairmeuse est
arrivé ici cette nuit, en chaise de poste, avec son fils, M. Martial,
et deux domestiques.»

Au milieu de tous ces paysans qui l'écoutaient, la joue pâle et les
dents serrées, le père Chupin gardait la mine contrite d'un messager
de malheur.

Mais, à le bien examiner, on eût surpris sur ses lèvres un ironique
sourire, et dans ses yeux les pétillements d'une joie méchante.

La vérité est qu'il jubilait. Ce moment le vengeait de toutes ses
bassesses et de tous les mépris endurés. Quelle revanche!

Et si les paroles tombaient comme à regret de sa bouche, c'est qu'il
cherchait à prolonger son plaisir en faisant durer le supplice de ses
auditeurs.

Mais un jeune et robuste gars, à physionomie intelligente, qui l'avait
peut-être pénétré, l'interrompit brusquement.

--Que nous importe, s'écria-t-il, la présence du duc de Sairmeuse
à Montignac!... Qu'il reste à l'_Hôtel de France_ tant qu'il s'y
trouvera bien, nous n'irons pas l'y chercher.

--Non!... nous n'irons pas l'y quérir, approuvèrent les paysans.

Le vieux maraudeur hocha la tête d'un air d'hypocrite pitié.

--C'est une peine que monsieur le duc ne vous donnera pas, dit-il;
avant deux heures il sera ici.

--Comment le savez-vous?

--Je le sais par M. Laugeron, qui m'a dit, lorsque j'ai enfourché son
bidet: «Surtout, vieux, explique bien à mon ami Lacheneur que le duc a
commandé pour onze heures les chevaux de poste qui doivent le conduire
à Sairmeuse.»

D'un commun mouvement tous les paysans qui avaient une montre la
consultèrent.

--Et que vient-il chercher ici? demanda le jeune métayer.

--Pardienne!... il ne me l'a pas dit, répondit le maraudeur; mais il
n'y a pas besoin d'être malin pour le deviner. Il vient visiter ses
anciens domaines et les reprendre à ceux qui les ont achetés. À toi,
Rousselet, il réclamera les prés de l'Oiselle qui donnent toujours
deux coupes; à vous, père Gauchais, les pièces de terre de la
Croix-Brûlée; à vous, Chanlouineau les vignes de la Borderie....

Chanlouineau, c'était ce beau gars qui deux fois déjà avait interrompu
le père Chupin.

--Nous réclamer la Borderie!... s'écria-t-il avec une violence inouïe,
qu'il s'en avise... et nous verrons. C'était un terrain maudit, quand
mon père l'a acheté, il n'y poussait que des ajoncs et une chèvre n'y
eût pas trouvé sa pâture... Nous l'avons épierré pierre à pierre, nous
avons usé nos ongles à gratter le gravier, nous l'avons engraissé de
notre sueur, et on nous le reprendrait!... Ah!... on me tirerait avant
ma dernière goutte de sang.

--Je ne dis pas, mais....

--Mais quoi?... Est-ce notre faute à nous, si les nobles se sont
sauvés à l'étranger? Nous n'avons pas volé leurs biens, n'est-ce pas?
La nation les a mis en vente, nous les avons achetés et payés, nos
actes sont en règle, la loi est pour nous.

--C'est vrai. Mais M. de Sairmeuse est le grand ami du roi...

Personne alors, sur la place de l'Église, ne s'occupait de ce jeune
soldat dont la voix, l'instant d'avant, faisait vibrer les plus nobles
sentiments.

La France envahie, l'ennemi menaçant, tout était oublié. Le
tout-puissant instinct de la propriété avait parlé.

--M'est avis, reprit Chanlouineau, que nous ferions bien d'aller
consulter M. le baron d'Escorval.

--Oui, oui!... s'écrièrent les paysans, allons!

Ils se mettaient en route, quand un homme du village même, qui lisait
quelquefois les gazettes, les arrêta.

--Prenez garde à ce que vous allez faire, prononçat-il. Ne savez-vous
donc pas que depuis le retour des Bourbons, M. d'Escorval n'est plus
rien?... Fouché l'a couché sur ses listes de proscription, il est ici
en exil et la police le surveille.

À cette seule objection, tout l'enthousiasme tomba.

--C'est pourtant vrai, murmurèrent plusieurs vieux, une visite à M.
d'Escorval nous ferait, peut-être, bien du tort.... Et d'ailleurs, quel
conseil nous donnerait-il?

Seul Chanlouineau avait oublié toute prudence.

--Qu'importe!... s'écria-t-il. Si M. d'Escorval n'a pas de conseil à
nous donner, il peut toujours se mettre à notre tête et nous apprendre
comment on résiste et comment on se défend.

Depuis un moment, le père Chupin étudiait d'un œil impassible ce
grand déchaînement de colères. Au fond du cœur, il ressentait quelque
chose de la monstrueuse satisfaction de l'incendiaire à la vue des
flammes qu'il a allumées.

Peut-être avait-il déjà le pressentiment du rôle ignoble qu'il devait
jouer quelques mois plus tard.

Mais, pour l'instant, satisfait de l'épreuve, il se posa en
modérateur.

--Attendez donc, pour crier, qu'on vous écorche, prononça-t-il d'un
ton ironique. Ne voyez-vous pas que j'ai tout mis au pis. Qui vous
dit que le duc de Sairmeuse s'inquiétera de vous? Qu'avez-vous de ses
anciens domaines, entre vous tous? Presque rien. Quelques laudes,
des pâtures et le coteau de la Borderie.... Tout cela autrefois ne
rapportait pas cinq cents pistoles par an....

--Ça, c'est vrai, approuva Chanlouineau, et si le revenu que vous
dites a quadruplé, c'est que ces terres sont entre les mains de plus
de quarante propriétaires qui les cultivent eux-mêmes.

--Raison de plus pour que le duc n'en souffle mot; il ne voudra pas se
mettre tout le pays à dos. Dans mon idée, il ne s'en prendra qu'à
un seul des possesseurs de ses biens, à notre ancien maire, à M.
Lacheneur, enfin.

Ah! il connaissait bien le féroce égoïsme de ses compatriotes, le
vieux misérable. Il savait de quel cœur et avec quel ensemble on
accepterait une victime expiatoire dont le sacrifice serait le salut
de tous.

--Il est de fait, objecta un vieux, que M. Lacheneur possède presque
tout le domaine de Sairmeuse.

--Dites tout, allez, pendant que vous y êtes, reprit le père Chupin.
Où demeure M. Lacheneur? Dans ce beau château de Sairmeuse dont nous
voyons d'ici les girouettes à travers les arbres. Il chasse dans les
bois des ducs de Sairmeuse, il pêche dans leurs étangs, il se fait
traîner par des chevaux qui leur ont appartenu, dans des voitures où
on retrouverait leurs armes si on grattait la peinture.

Il y a vingt ans, Lacheneur était un pauvre diable comme moi,
maintenant c'est un gros monsieur à cinquante mille livres de rente.
Il porte des redingotes de drap fin, et des bottes à retroussis comme
le baron d'Escorval. Il ne travaille plus, il fait travailler les
autres, et quand il passe, il faut le saluer jusqu'à terre. Pour un
moineau tué «sur ses terres,» comme il dit, il vous enverrait un homme
au bagne. Ah! il a eu de la chance. L'Empereur l'avait nommé maire.
Les Bourbons l'ont destitué, mais que lui importe! En est-il moins le
vrai seigneur d'ici, tout comme jadis les Sairmeuse, ses maîtres
et les nôtres? Son fils en fait-il moins ses classes à Paris, pour
devenir notaire? Quant à sa fille, Mlle Marie-Anne...

--Oh!... de celle-là, pas un mot, s'écria Chanlouineau... si elle
était la maîtresse, il n'y aurait plus un pauvre dans le pays, et même
on abuse de sa bonté... demandez plutôt à votre femme, père Chupin.

Sans s'en douter, le malheureux jeune homme venait de jouer sa tête.

Cependant, le vieux maraudeur dévora cet affront qu'il ne devait pas
oublier, et c'est de l'air le plus humble qu'il poursuivit:

--Je ne dis pas que Mlle Marie-Anne n'est pas donnante, mais enfin il
lui reste encore assez d'argent pour ses toilettes et ses falbalas...
Je soutiens donc que M. Lacheneur serait encore très-heureux après
avoir restitué la moitié, les trois quarts même des biens qu'il a
acquis on ne sait comment. Il lui en resterait encore assez pour
écraser le pauvre monde.

Après s'être adressé à l'égoïsme, le père Chupin s'adressait à
l'envie... son succès devait être infaillible.

Mais il n'eut pas le temps de poursuivre. La messe était finie, et les
fidèles sortaient de l'église.

Bientôt apparut sous le porche l'homme dont il avait été tant
question, M. Lacheneur, donnant le bras à une toute jeune fille d'une
éblouissante beauté.

Le vieux maraudeur marcha droit à lui, et brusquement s'acquitta de
son message.

Sous ce coup, M. Lacheneur chancela. Il devint si rouge d'abord, puis
si affreusement pâle, qu'on crut qu'il allait tomber.

Mais il se remit vite, et sans un mot au messager, il s'éloigna
rapidement en entraînant sa fille...

Quelques minutes plus tard, une vieille chaise de poste traversait le
village au galop de ses quatre chevaux, et s'arrêtait devant la cure.

Alors on eut un singulier spectacle.

Le père Chupin avait réuni sa femme et ses deux fils, et tous quatre
ils entouraient la voiture en criant à pleins poumons:

--Vive M. le duc de Sairmeuse!!!...




II


Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un
quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de
Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du
pays:

    «Ne sait combien la France est belle,
     Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»

L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en
sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la
vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la
Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise
la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la
rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de
Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi
cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
clochers de Montaignac....

C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui
eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés
mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé
où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,
abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.

À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses
côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un
ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme
malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au
service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un
arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux
d'un enfant.

--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en
deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze
louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de
sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
Marthe qu'elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,
était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
l'intéresserait peut-être à ses amours.

C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré
avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un
passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui
était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une
visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au
nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de
son côté.

C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie
énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne
tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise
fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses
anciens maîtres.

Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième
seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq
mille livres. C'était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les
mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient
acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en
moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on
saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au
moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
se remit à la culture...

On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa
situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures
avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le
voir, un domestique tremblant d'être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune
femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il
visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le
Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
garde-chasse et s'installa définitivement au château.

L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de
Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,
il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu
méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses
prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu
proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle
tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient
pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille
livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,
lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque
entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et
cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de
ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,
il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se
séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses
enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente
ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais
on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui
sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui
enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses
amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut
obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à
Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...

La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...

Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous
les autres étaient oubliés...

Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche
d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...

Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et
tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
district.

Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...

Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix
secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses
espoirs envolés....

Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation
présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.

La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait
d'arriver se trouvait fermée.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
serrure, il sonna à briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.

--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec
une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
moi, le maître, je suis dehors!...

Le jardinier voulut présenter quelques excuses.

--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à
mon service!...

Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du
château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de
gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.

Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient
assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de
son immense exploitation.

Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais
il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant;
que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
Sortez!...

Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs
réflexions durent être singulières.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.

Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le
cœur navré par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se
demandait si son père ne devenait pas fou.

En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa
cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.

Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait
tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur
les meubles comme pour en éprouver le moelleux.

Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de
maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit
qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.

--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot
expliquait tout.

--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux
pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle
était assise, elle alla se placer debout devant lui.

--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne
suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...

À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un
regard indéfinissable.

--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit
Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et
nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le
nôtre!...

Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente
années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
entendu mille fois débattre.

--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
légitimement à nous.

M. Lacheneur hésita un moment avant de répondre...

Mais son secret l'étouffait; mais il était dans une de ces crises où
l'homme, si énergique qu'il soit, chancèle et cherche un appui, si
fragile qu'il puisse être.

--Tu aurais raison, ma fille, murmura-t-il, en baissant la tête, si
l'or que j'ai donné en échange de Sairmeuse m'eût appartenu.

À cet étrange aveu, la jeune fille recula en pâlissant.

--Quoi!... balbutia-t-elle, cet or n'était pas à toi, mon père?... À
qui donc était-il, d'où venait-il?...

Le malheureux s'était trop avancé pour ne pas aller jusqu'au bout.

--Je vais tout te dire, ma fille, répondit-il, tout, et tu me jugeras,
tu décideras... Quand les Sairmeuse ont émigré, je n'avais que mes
bras pour vivre, et l'ouvrage manquant, je me demandais si le pain ne
manquerait pas bientôt...

Voilà où j'en étais, quand on vint me chercher, un soir, en me disant
que Mlle Armande de Sairmeuse, ma marraine, se mourait et voulait me
parler. J'accourus.

On avait dit vrai, Mlle Armande était à l'agonie; je le compris bien
en la voyant dans son lit, plus blanche que la cire...

Ah! je vivrais cent ans que jamais je n'oublierais son visage à ce
moment. On eût dit qu'à force de volonté et d'énergie, elle retenait
pour quelque grande tâche son dernier soupir près de s'envoler.

Quand j'entrai dans sa chambre, ses traits se détendirent.

--Comme tu as tardé!... murmura-t-elle d'une voix faible.

Je voulais m'excuser, mais elle m'interrompit du geste et ordonna aux
femmes qui l'entouraient de se retirer.

Dès que nous fûmes seuls:

--Tu es un honnête garçon, n'est-ce pas? me dit-elle... Je vais te
donner une grande marque de confiance... On me croit pauvre, on se
trompe... Pendant que les miens se ruinaient le plus gaiement du
monde, j'économisais les cinq cents louis de pension que me servait
annuellement M. le duc mon frère...

Elle me fit signe de m'approcher et de m'agenouiller près de son lit.

J'obéis, et aussitôt Mlle Armande se penchant vers moi, colla presque
ses lèvres contre mon oreille et ajouta:

--Je possède quatre-vingt mille livres en or.

J'eus comme un éblouissement, mais ma marraine ne s'en aperçut pas.

--Cette somme, continua-t-elle, n'est pas le quart des anciens revenus
de notre maison... Qui sait cependant si elle ne sera pas un jour
l'unique ressource des Sairmeuse?... Je vais te la remettre,
Lacheneur, je la confie à ta probité et à ton dévouement... On va
mettre en vente, dit-on, les terres des émigrés. Si cette affreuse
injustice a lieu, tu rachèteras pour soixante-dix mille livres de nos
propriétés... Dans le cas contraire, tu feras parvenir cette somme
à M. le duc mon frère qui a suivi M. le comte d'Artois. Le surplus,
c'est-à-dire les mille pistoles de différence, je te les donne, elles
sont à toi...

Les forces semblaient lui revenir. Elle se souleva sur son lit, et, me
tendant la croix de son chapelet:

--Jure sur l'image de notre Sauveur, me dit-elle, jure que tu
exécuteras fidèlement les dernières volontés de ta marraine mourante.

Je jurai, et son visage exprima une grande joie.

--C'est bien, reprit-elle; je mourrai tranquille... tu auras une
protectrice là-haut. Mais ce n'est pas tout... Dans le temps où nous
vivons, cet or ne sera en sûreté entre tes mains que si on ignore que
tu le possèdes... J'ai cherché comment tu le sortirais de ma chambre
et du château, à l'insu de tous, et j'ai trouvé un moyen. L'or est là,
dans cette armoire, à la tête de mon lit, entassé dans un coffre de
chêne... Il faut que tu aies la force de porter ce coffre... il le
faut. Tu vas l'attacher à un drap et le descendre bien doucement, par
la fenêtre, dans le jardin... Tu sortiras ensuite d'ici, comme tu y es
entré, et une fois dehors, tu iras prendre le coffre et tu le porteras
chez toi... La nuit est noire; on ne te verra pas si tu sais prendre
tes précautions... Mais hâte-toi, je suis à bout de forces...

Le coffre était lourd, mais j'étais robuste. Deux draps que je pris
dans un bahut firent l'affaire.

En moins de dix minutes, j'eus terminé, sans embarras, sans un seul
bruit capable de nous trahir. Pendant que je refermais la fenêtre:

--C'est fini, marraine, dis-je.

--Dieu soit loué!... balbutia-t-elle, Sairmeuse est sauvé!...

J'entendis un profond soupir, je me retournai... elle était morte.

Cette scène que retraçait M. Lacheneur, il la voyait...

Ses plus futiles circonstances jaillissaient des cendres du passé
comme les flammes d'un incendie mal éteint.

Feindre, déguiser la vérité, ménager des réticences, était hors de son
pouvoir.

Il ne s'appartenait plus.

Ce n'est pas à sa fille qu'il s'adressait, mais à la morte, à Mlle
Armande de Sairmeuse...

Et s'il frissonna en prononçant ces mots: «elle était morte,» c'est
qu'il lui semblait qu'elle allait apparaître et lui demander compte de
son serment.

Après un moment de silence pénible, c'est d'une voix sourde qu'il
poursuivit:

--J'appelai au secours... on vint. Mlle Armande était adorée,
les larmes éclatèrent, et il y eut une demi-heure d'inexprimable
confusion. Tout le monde perdait la tête excepté moi... Je pus me
retirer sans être remarqué, courir au jardin et enlever le coffre
de chêne... Une heure plus tard, il était enterré dans la misérable
masure que j'habitais... L'année suivante, j'achetai Sairmeuse...

Il avait tout avoué, il s'arrêta tremblant, cherchant son arrêt dans
les yeux de sa fille.

--Et vous hésitez?... demanda-t-elle.

--Ah!... tu ne sais pas...

--Je sais qu'il faut rendre Sairmeuse.

C'était bien là ce que lui criait la voix de sa conscience, cette voix
qui n'est qu'un murmure et que cependant tout le fracas de l'univers
ne saurait étouffer.

--Personne ne m'a vu emporter le coffre, balbutia-t-il. On me
soupçonnerait qu'on ne trouverait pas une seule preuve... Mais
personne ne sait rien...

Marie-Anne se redressa, l'œil étincelant de la plus généreuse
indignation.

--Mon père!... interrompit-elle, oh!... mon père!...

Et d'un ton plus calme elle ajouta:

--Si le monde ne sait rien, pouvez-vous donc oublier, vous!...

M. Lacheneur semblait près de succomber aux souffrances des horribles
combats qui se livraient en lui.

Moins abattu est l'accusé à l'heure où se décide son sort, pendant ces
minutes éternelles où il attend un verdict de vie ou de mort, l'œil
fixé sur cette petite porte par où il a vu le jury sortir pour
délibérer.

--Rendre!... reprit-il, quoi?... Ce que j'ai reçu?... Soit, je
consens. Je porterai au duc quatre-vingt mille francs, j'y ajouterai
les intérêts de cette somme depuis que je l'ai en dépôt, et... nous
serons quittes.

La jeune fille hochait la tête d'un air doux et triste.

--Pourquoi ces subterfuges indignes de toi? prononça-t-elle. Tu
sais bien que c'est Sairmeuse que Mlle Armande entendait confier au
serviteur de sa famille... C'est Sairmeuse qu'il faut rendre.

Ce mot de «serviteur» devait révolter un homme qui, tant qu'avait duré
l'Empire, avait été un des puissants du pays.

--Ah!... vous êtes cruelle, ma fille, dit-il avec une profonde
amertume, cruelle comme l'enfant qui n'a jamais souffert..., cruelle
comme celui qui, n'ayant jamais été tenté, est impitoyable pour qui
succombe à la tentation.

Il est des actes que Dieu seul, en sa divine justice, peut juger,
parce que seul il sait tout et lit au fond des âmes...

Je ne suis qu'un dépositaire, me dis-tu. C'est bien ainsi que je me
considérais jadis...

Si ta pauvre sainte mère vivait encore, elle te dirait mon trouble et
mes angoisses en me voyant cette richesse soudaine qui n'était pas
mienne... Je tremblais de me laisser prendre à ses séductions, j'avais
peur de moi... J'étais comme le joueur chargé de tenir le jeu d'un
autre, comme un ivrogne qui aurait reçu en dépôt les plus délicieuses
liqueurs...

Ta mère te dirait que j'ai remué ciel et terre pour retrouver le duc
de Sairmeuse. Mais il avait quitté le comte d'Artois, on ne savait ce
qu'il était devenu... J'ai été dix ans avant de me décider à habiter
le château, oui, dix ans, pendant lesquels chaque matin j'ai fait
brosser les meubles et les tapis comme si le maître eût dû revenir le
soir.

Enfin j'osai... J'avais entendu M. d'Escorval affirmer que le duc
avait été tué à la guerre... je m'installai ici. Et de jour en jour, à
mesure que par mes soins le domaine de Sairmeuse devenait plus beau et
plus vaste, je m'en sentais plus légitimement le possesseur...

Mais ce plaidoyer désespéré en faveur d'une cause mauvaise, ne pouvait
toucher la loyale Marie-Anne.

--Il faut restituer!... répéta-t-elle.

M. Lacheneur se tordait les bras.

--Implacable!... s'écria-t-il, elle est implacable. Malheureuse, qui
ne comprend pas que c'est pour elle que je prétends, que je veux
rester ce que je suis. Hésiterais-je, s'il ne s'agissait que de moi...
Je suis vieux et je connais la misère et le travail; l'oisiveté n'a
pas fait disparaître les callosités de mes mains. Que me faudrait-il
pour vivre en attendant ma place au cimetière? Une croûte de pain
frottée d'oignon le matin, une écuellée de soupe le soir, et pour la
nuit une botte de paille. Je saurais toujours bien me gagner cela.
Mais toi, malheureuse enfant, mais ton frère, que deviendriez-vous?

--On ne discute ni ne transige avec le devoir, mon père... Je crois
cependant que vous vous effrayez à tort. Je suppose au duc l'âme trop
haute pour nous laisser jamais manquer du nécessaire après l'immense
service que vous lui aurez rendu.

L'ancien serviteur des Sairmeuse eut un éclat de rire nouveau.

--Tu crois cela!... dit-il. C'est que tu ne connais pas ces nobles qui
ont été nos maîtres pendant des siècles. Un «tu es un brave garçon!»
bien froid, serait toute ma récompense, et on nous renverrait, moi
à ma charrue, toi à l'antichambre. Et si je m'avisais de parler des
mille pistoles qui m'ont été données, on me traiterait de bélître, de
faquin et d'impudent drôle... Par le saint nom de Dieu!... cela ne
sera pas.

--Oh!... mon père!...

--Non, cela ne saurait être... Et je vois, moi, ce que tu ne peux pas
voir, l'ignominie de la chute... Tu nous crois aimés à Sairmeuse?...
tu te trompes. Nous avons été trop heureux pour ne pas être jalousés
et haïs. Que je tombe demain, et tu verras se jeter sur nous, pour
nous déchirer, ceux qui aujourd'hui nous lèchent les mains...

Ses yeux brillèrent; il pensa qu'il venait de trouver un argument
victorieux.

--Et toi-même, poursuivit-il, toi si entourée, tu connaîtrais les
horreurs du mépris... Tu éprouverais cette douleur épouvantable de
voir s'éloigner de toi jusqu'à celui que ton cœur a choisi librement,
entre tous!...

Il avait frappé juste, car les beaux yeux de Marie-Anne s'emplirent de
larmes.

--Si vous disiez vrai, mon père, murmura-t-elle d'une voix altérée, je
mourrais peut-être de douleur, mais il me faudrait bien reconnaître
que j'avais mal placé ma confiance et mon affection.

--Et tu t'obstines à me conseiller de rendre Sairmeuse?...

--L'honneur parle, mon père...

M. Lacheneur disloqua à demi, d'un coup de poing terrible, le meuble
près duquel il se trouvait.

--Et si je m'entêtais, moi aussi, s'écria-t-il, si je gardais tout...
que ferais-tu?

--Je me dirais, mon père, qu'une misère honnête vaut mieux qu'une
fortune volée, je quitterais ce château, qui est au duc de Sairmeuse,
et je chercherais une place de fille de ferme aux environs...

Cette terrible réponse atteignit M. Lacheneur comme un coup de massue.
Il se laissa tomber sur un fauteuil en sanglotant... Il connaissait
assez sa fille pour savoir que ce qu'elle disait elle le ferait.

Mais il était vaincu, sa fille l'emportait, il venait de se résoudre à
l'héroïque sacrifice.

--Je restituerai Sairmeuse, balbutia-t-il... advienne que pourra...

Il s'interrompit, un visiteur lui arrivait.

C'était un tout jeune homme d'une vingtaine d'années, de tournure
distinguée, à l'air mélancolique et doux.

Son regard, quand il entra dans le salon, ayant rencontré celui de
Marie-Anne, il devint cramoisi, et la jeune fille se détourna à demi,
rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

--Monsieur, dit ce jeune homme, mon père m'envoie vous dire que le
duc de Sairmeuse et son fils viennent d'arriver. Ils ont demandé
l'hospitalité à M. le curé.

M. Lacheneur s'était levé, dissimulant mal son trouble affreux.

--Vous remercierez le baron d'Escorval de son attention, mon cher
Maurice, répondit-il, j'aurai l'honneur de le voir aujourd'hui même,
après une démarche bien grave que nous allons faire, ma fille et moi.

Le jeune d'Escorval avait vu, du premier coup d'œil, que sa présence
était importune, aussi ne resta-t-il que quelques instants.

Mais quand il se retira, Marie-Anne avait eu le temps de lui dire tout
bas, et sans vouloir s'expliquer autrement:

--Je crois connaître votre cœur, Maurice, ce soir, je le connaîtrai
certainement.




III


Peu de gens à Sairmeuse connaissaient autrement que de nom ce terrible
duc dont l'arrivée mettait le village en émoi.

C'est à peine si quelques anciens du pays se rappelaient l'avoir
entrevu, autrefois, avant 89, lorsqu'il venait, à de longs
intervalles, rendre visite à sa tante, la vieille demoiselle Armande.

Sa charge le retenait à la cour.

S'il n'avait pas donné signe de vie tant qu'avait duré l'Empire, c'est
qu'il n'avait pas eu à subir les misères et les humiliations qui
attendaient les émigrés dans l'exil.

Il y avait au contraire trouvé, en échange de la fortune délabrée que
lui enlevait la Révolution, une fortune royale.

Réfugié à Londres après le licenciement de l'impuissante armée de
Condé, il avait eu le bonheur de plaire à la fille unique d'un des
plus riches pairs d'Angleterre, lord Holland, et il l'avait épousée.

Elle lui apportait en dot 250,000 livres sterling, plus de six
millions de francs.

Cependant ce ménage ne fut pas heureux. Le compagnon des plaisirs trop
faciles de M. le comte d'Artois, le gentilhomme qui avait prétendu
reprendre sous Louis XVI les mœurs de la Régence, ne pouvait pas être
un bon mari.

La jeune duchesse songeait à une séparation quand elle mourut en
donnant le jour à un garçon, qui fut baptisé sous les noms de
Anne-Marie-Martial.

Cette mort ne désola pas le duc de Sairmeuse.

Il se retrouvait libre et plus riche qu'il ne l'avait jamais été.

Dès que les convenances le lui permirent, il confia son fils à une
parente de sa femme et se remit à courir le monde.

La renommée disait vrai: Il s'était battu, et furieusement, contre
la France, tantôt dans les rangs Autrichiens, tantôt dans les rangs
Russes.

Et jarnibieu!--c'était un de ses jurons,--il ne s'en cachait guère,
disant qu'en cela, il n'avait fait que strictement son devoir. Il
estimait bien et loyalement gagné le grade de général que lui avait
conféré sur le champ de bataille l'empereur de Russie.

On ne l'avait pas vu, lors de la première Restauration, mais son
absence avait été bien involontaire. Son beau-père, lord Holland,
venait de mourir, et il avait été retenu à Londres par les embarras
d'une immense succession.

Les Cent-Jours l'avaient exaspéré.

Mais «la bonne cause,» ainsi qu'il disait, triomphant de nouveau, il
se hâtait d'accourir.

Hélas! Lacheneur soupçonnait bien les véritables sentiments de son
ancien maître, quand il se débattait sous les obsessions de sa fille.

Lui qui avait été obligé de se cacher en 1814, il savait bien que les
«revenants» n'avaient rien appris ni rien oublié.

Le duc de Sairmeuse était comme les autres.

Cet homme qui avait tant vu n'avait rien retenu.

Il pensait, et rien n'était si tristement grotesque, qu'il suffisait
d'un acte de sa volonté pour supprimer net tous les événements de la
Révolution et de l'Empire.

Quand il avait dit: «Je ne reconnais pas tout ça!...» il s'imaginait,
de la meilleure foi du monde, que tout était dit, que c'était fini,
que ce qui avait été n'était pas.

Et si quelques-uns de ceux qui avaient vu Louis XVIII à l'œuvre en
1814, lui affirmaient que la France avait quelque peu changé depuis
1789, il répondait en haussant les épaules:

--Bast!... nous nous montrerons, et tous ces coquins dont la rébellion
nous a surpris rentreront dans l'ombre.

C'était bien là, sérieusement, son opinion.

Tout le long de la route accidentée qui conduit de Montaignac à
Sairmeuse, le duc, confortablement établi dans le fond de sa berline
de voyage, développait ses plans à son fils Martial.

--Le roi a été mal conseillé, marquis, concluait-il, sans compter que
je le soupçonne d'incliner plus qu'il ne conviendrait vers les idées
jacobines. S'il m'en croyait, il profiterait, pour faire rentrer tout
le monde dans le devoir, des douze cent mille soldats que nos amis les
alliés ont mis à sa disposition. Douze cent mille baïonnettes ont un
peu plus d'éloquence que les articles d'une charte.

C'est seulement lorsque la voiture approcha de Sairmeuse, qu'il
s'interrompit.

Il était ému, lui, si peu accessible à l'émotion, en se sentant dans
ce pays où il était né, où il avait joué enfant, et dont il n'avait
pas eu de nouvelles depuis la mort de sa tante.

Tout avait bien changé, mais les grandes lignes du paysage étaient
restées les mêmes, les coteaux avaient gardé leurs ombrages, la vallée
de l'Oiselle était toujours riante comme autrefois.

--Je me reconnais, marquis, disait-il avec un plaisir qui lui faisait
oublier ses graves préoccupations, je me reconnais!...

Bientôt les changements devinrent plus frappants.

La voiture entrait dans Sairmeuse, et cahotait sur les pavés de la rue
unique du village.

Cette rue, autrefois, c'était un chemin qui devenait impraticable dès
qu'il pleuvait.

--Eh! eh!... murmura le duc, c'est un progrès, cela!...

Il ne tarda pas à en remarquer d'autres.

Là où il n'y avait jadis que de tristes et humides masures couvertes
de chaume, il voyait maintenant des maisons blanches, coquettes
et enviables avec leurs contrevents verts, et leur vigne courant
au-dessus de la porte.

Bientôt il aperçut la mairie, une vilaine construction toute neuve,
visant au monument, avec ses quatre colonnes et son fronton.

--Jarnibieu!... s'écria-t-il, pris d'inquiétude, les coquins sont
capables d'avoir bâti tout cela avec les pierres de notre château!...

Mais la berline longeait alors la place de l'Église, et Martial
observait les groupes qui s'y agitaient.

--Que pensez-vous de tous ces paysans, monsieur le duc? demanda-t-il
à son père, leur trouvez-vous la mine de gens qui préparent une
triomphante réception à leur ancien maître?

M. de Sairmeuse haussa les épaules. Il n'était pas homme à renoncer
pour si peu à une illusion.

--Ils ne savent pas que je suis dans cette chaise de poste,
répondit-il. Quand ils le sauront....

Des cris de «Vive M. le duc de Sairmeuse!» lui coupèrent la parole.

--Vous entendez, marquis? fit-il.

Et tout heureux des cris qui lui donnaient raison, il se pencha à la
portière de la voiture, saluant de la main l'honnête famille Chupin,
qui courait et criait.

Le vieux maraudeur, sa femme et ses fils, avaient des voix
formidables, et il ne tint qu'à M. de Sairmeuse de croire que le pays
entier l'acclamait. Il le crut, et lorsque la berline s'arrêta devant
la porte du presbytère, il était bien persuadé que le prestige de la
noblesse était plus grand que jamais.

Sur le seuil de la cure, Bibiane, la vieille gouvernante, se tenait
debout. Elle savait déjà quels hôtes arrivaient à son maître, car la
servante du curé est toujours et partout la mieux informée.

--Monsieur le curé n'est pas revenu de l'église, répondit-elle aux
questions du duc; mais si ces messieurs veulent entrer l'attendre,
il ne tardera pas à arriver, car il n'a pas déjeuné le pauvre cher
homme...

--Entrons!... dit le duc à son fils.

Et guidés par la gouvernante, ils pénétrèrent dans une sorte de salon,
où une table était dressée.

D'un coup d'œil, M. de Sairmeuse inventoria cette pièce. Les
habitudes de la maison devaient lui dire celles du maître. Elle était
propre, pauvre et nue. Les murs étaient blanchis à la chaux; une
douzaine de chaises composaient tout le mobilier; sur la table, d'une
simplicité monastique, il n'y avait que des couverts d'étain.

Ce logis était celui d'un ambitieux ou d'un saint.

--Ces messieurs prendraient peut-être quelque chose? demanda Bibiane.

--Ma foi! répondit Martial, j'avoue que la route m'a singulièrement
aiguisé l'appétit.

--Doux Jésus!... s'écria la vieille gouvernante, d'un air désespéré,
et moi qui n'ai rien!... C'est-à-dire, si, il me reste encore un
poulet en mue, le temps de lui tordre le cou, de le plumer, de le
vider...

Elle s'interrompit prêtant l'oreille, et on entendit un pas dans le
corridor.

--Ah!... dit-elle, voici monsieur le curé.

Fils d'un pauvre métayer des environs de Montaignac, le curé de
Sairmeuse devait aux privations de sa famille son latin et sa tonsure.

À le voir, on reconnaissait bien l'homme annoncé par le presbytère.

Grand, sec, solennel, il était plus froid que les pierres tombales de
son église.

Par quels prodiges de volonté, au prix de quelles tortures avait-il
ainsi façonné ses dehors? On s'en faisait une idée en regardant ses
yeux, où, par moments, brillaient les éclairs d'une âme ardente.

Bien des colères domptées avaient dû crisper ses lèvres
involontairement ironiques, désormais assouplies par la prière.

Était-il vieux ou jeune? Le plus subtil observateur eût hésité à
mettre un âge sur son visage émacié et pâli, coupé en deux par un nez
immense, en bec d'aigle, mince comme la lame d'un rasoir.

Il portait une soutane blanchie aux coutures, usée et rapiécée, mais
d'une propreté miraculeuse, et elle pendait le long de son corps
maigre aussi misérablement que les voiles d'un navire en pantenne.

On l'appelait l'abbé Midon.

À la vue de deux étrangers assis dans son salon, il parut légèrement
surpris.

La berline arrêtée à sa porte lui avait bien annoncé une visite, mais
il s'attendait à trouver quelqu'un de ses paroissiens.

Personne ne l'ayant prévenu, ni à la sacristie, ni en chemin, il se
demandait à qui il avait affaire, et ce qu'on lui voulait.

Machinalement, il se retourna vers Bibiane, mais la vieille servante
venait de s'esquiver.

Le duc comprit l'étonnement de son hôte.

--Par ma foi!... l'abbé, fit-il avec l'aisance impertinente d'un grand
seigneur qui se croit partout chez soi, nous avons pris sans façon
votre cure d'assaut, et nous y tenons garnison, comme vous voyez... Je
suis le duc de Sairmeuse, et voici mon fils, le marquis.

Le curé s'inclina, mais il ne parut pas qu'il fût fort touché de la
qualité de ses visiteurs.

--Ce m'est un grand honneur, prononça-t-il d'un ton plus que réservé,
de recevoir chez moi les anciens maîtres de ce pays.

Il souligna ce mot: anciens, de telle façon qu'il était impossible de
se méprendre sur sa pensée et ses intentions.

--Malheureusement, continua-t-il, vous ne trouverez pas ici,
messieurs, les aises de la vie auxquelles vous êtes accoutumés, et je
crains...

--Bast!... interrompit le duc, à la guerre comme à la guerre, ce
qui vous suffit nous suffira, l'abbé... Et comptez que nous saurons
reconnaître de façon ou d'autre le dérangement que nous allons vous
causer.

L'œil du curé brilla. Ce sans-gêne, cette familiarité choquante,
cette dernière phrase outrageante atteignirent la fierté de l'homme
violent caché sous le prêtre.

--D'ailleurs, ajouta gaiement Martial, que les angoisses de Bibiane
avaient beaucoup amusé, d'ailleurs nous savons qu'il y a un poulet en
mue...

--C'est-à-dire qu'il y avait, monsieur le marquis...

La vieille servante, qui reparut soudain, expliqua la réponse de son
maître. Elle semblait au désespoir.

--Doux Jésus!... monsieur, clamait-elle, comment faire?... Le poulet a
disparu... On nous l'a volé pour sûr, car la mue est bien fermée.

--Attendez, avant d'accuser votre prochain, interrompit le curé, on
ne nous a rien volé... La Bertrande est venue ce matin me demander
quelques secours au nom de sa fille qui se meurt; je n'avais pas
d'argent, je lui ai donné cette volaille dont elle fera un bon
bouillon...

Cette explication changea en fureur la consternation de Bibiane.

Elle se campa au milieu du salon, un poing sur la hanche, gesticulant
de l'autre main.

--Voilà pourtant comme il est, s'écria-t-elle en montrant son maître,
moins raisonnable qu'un enfant, et sans plus de défense qu'un
innocent... Il n'y a pas de paysanne bête qui ne lui fasse accroire
tout ce qu'elle veut... Un bon gros mensonge arrosé de larmes, et on
a de lui tout ce qu'on veut... On lui tire ainsi jusqu'aux souliers
qu'il a aux pieds, jusqu'au pain qu'il porte à sa bouche. La fille à
la Bertrande, messieurs, une malade comme vous et moi!...

--Assez!... disait sévèrement le prêtre, assez!...

Puis, sachant par expérience que sa voix n'avait pas le pouvoir
d'arrêter le flot des récriminations de la vieille gouvernante, il la
prit par le bras et l'entraîna jusque dans le corridor.

M. de Sairmeuse et son fils se regardaient d'un air consterné.

Était-ce là une comédie préparée à leur intention? Évidemment non,
puisqu'ils étaient arrivés à l'improviste.

Or, le prêtre que révélait cette querelle domestique, n'était pas leur
fait.

Ce n'était pas là, il s'en fallait du tout au tout, l'homme qu'ils
espéraient rencontrer, l'auxiliaire dont ils jugeaient le concours
indispensable à la réussite de leurs projets.

Cependant ils n'échangèrent pas un mot, ils écoutaient.

On entendait comme une discussion dans le corridor. Le maître parlait
bas, avec l'accent du commandement; la servante s'exclamait comme si
elle eût été stupéfiée. Cependant on ne distinguait pas les paroles.

Bientôt le prêtre rentra.

--J'espère, messieurs, dit-il avec une dignité qui ne laissait aucune
prise à la raillerie, que vous voudrez bien excuser la scène ridicule
de cette fille... La cure de Sairmeuse, Dieu merci! n'est pas si
pauvre qu'elle le dit.

Ni le duc ni Martial ne répondirent.

Leur surprenante assurance se trouvait même si bien démontée, que M.
de Sairmeuse, ajournant toute explication directe, entama le récit
des événements dont il venait d'être témoin à Paris, insistant sur
l'enthousiasme et les transports d'amour qui avaient accueilli Sa
Majesté Louis XVIII...

Heureusement, la vieille gouvernante l'interrompit de nouveau.

Elle arrivait chargée de vaisselle, d'argenterie et de bouteilles, et
derrière elle venait un gros homme en tablier blanc qui portait fort
adroitement trois ou quatre plats.

C'est l'ordre d'aller quérir ce repas à l'auberge du _Bœuf couronné_,
qui avait arraché à Bibiane tant de: Doux Jésus!

L'instant d'après le curé et ses hôtes se mettaient à table.

Le poulet eût été «court,» la digne servante se l'avoua, en voyant le
terrible appétit de M. de Sairmeuse et de son fils.

--On eût juré qu'ils n'avaient pas mangé de quinze jours, disait-elle
le lendemain aux dévotes, ses amies.

L'abbé Midon n'avait pas faim, lui, bien qu'il fût près de deux heures
et qu'il n'eût rien pris depuis la veille.

L'arrivée soudaine des anciens maîtres de Sairmeuse l'avait
bouleversé. Elle présageait, pensait-il, les plus effroyables
malheurs.

Aussi, ne remuait-il son couteau et sa fourchette que pour se donner
une contenance; en réalité, il observait ses hôtes, il appliquait à
les étudier toute la pénétration du prêtre, bien supérieure à celle du
médecin et du magistrat.

Le duc de Sairmeuse ne paraissait pas les cinquante-sept ans qu'il
venait d'avoir.

Les orages de la jeunesse, les luttes de son âge mûr, des excès
exorbitants en tout genre, n'avaient pu entamer sa constitution de
fer.

Taillé en hercule, il tirait vanité de sa force et étalait avec
complaisance ses mains, d'un dessin correct, mais larges, épaisses,
puissantes, ornées aux phalanges de bouquets de poils roux, véritables
mains de gentilhomme dont les ancêtres ont donné les grands coups
d'épée des croisades.

Sa physionomie disait bien son caractère. Des courtisans de l'ancienne
monarchie il avait tous les travers, les rares qualités et les vices.

Il était à la fois spirituel et ignorant, sceptique et infatué
jusqu'au délire des préjugés de sa race. Affectant pour les intérêts
sérieux la plus noble insouciance, il devenait âpre, rude, implacable,
dès que son ambition ou sa vanité étaient en jeu.

Pour être moins robuste que son père, Martial n'en était pas moins un
fort remarquable cavalier. Les femmes devaient raffoler de ses grands
yeux bleus et des admirables cheveux blonds qu'il tenait de sa mère.

De son père, il avait l'énergie, la bravoure et, il faut bien le dire
aussi, la corruption. Mais il avait, de plus, une éducation solide et
des idées politiques. S'il partageait les préjugés de son père, il
les avait raisonnés. Ce que le vieillard eût fait dans un moment
d'emportement, le fils était capable de le faire froidement.

C'est bien ainsi que l'abbé Midon, avec une rare sagacité, jugea ses
deux hôtes.

Aussi, est-ce avec une grande douleur, mais sans surprise, qu'il
entendit le duc de Sairmeuse exposer, au sujet des biens nationaux,
des idées impossibles, que partageaient cependant tous les anciens
émigrés.

Connaissant le pays, renseigné quant à l'état des esprits, le curé de
Sairmeuse entreprit d'attaquer les illusions de cet obstiné vieillard.

Mais le duc, sur ce chapitre, n'entendait pas raillerie, et il
commençait à jurer des jarnibieu à ébranler le presbytère, lorsque
Bibiane se montra à la porte du salon.

--Monsieur le duc, dit-elle, il y a là M. Lacheneur et sa demoiselle
qui désireraient vous parler.




IV


Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.

D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime
daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
qu'il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...

C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le
duc de Sairmeuse répétait:

--Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que
son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à
l'improviste par Bibiane.

--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des
années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
cruelle inquiétude.

--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le
possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette
réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....
Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.

--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
pays... se l'aliéner serait impolitique....

--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur
Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute
des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...
Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution
s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les
biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça
froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse
impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa
pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la
flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de
Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.
C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,
faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.

--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
votre maison....

--Ah! Ah!...

--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la
faveur d'être ma marraine....

--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi
maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les
tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
empressé d'acheter nos biens!...

L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et
son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,
mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se
permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à
se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour
ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il
y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent
que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
probité.

--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait
autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés
doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si
odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne
vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la
pudeur.

--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
les épaules d'un air résigné.

--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes
enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
le double d'autrefois....

--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
pas?...

--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre
dix mille livres que votre tante m'avait données...

--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au
rachat de ses terres...

--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il
ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces
ou un torrent d'injures...

Marie-Anne, alors, s'avança vivement.

--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous
rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à
demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu
sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de
l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
l'insurrection.

Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine
implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y
suis entré, misérable j'en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa
fille qu'un seul mot:

--Eh bien!...

--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le
font pas qui sont à plaindre!...

Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à
se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté
l'avait si fortement impressionné.

--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à
M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
avocat près de mon père...

--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le
matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
impertinent.

--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une
insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils
ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux
principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se
retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

--Ne le souhaitez pas.




V


L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à
saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient
jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure
flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût
voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
surtout.

C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel
honneur--n'était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et
administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux
de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille
livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,
représentait ses économies de dix années.

Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,
et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques
journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du
24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de
guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa
situation n'était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,
avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,
l'ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.

Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant
qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.

Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas
cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux
prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale
l'avaient vieilli avant l'âge.

Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front
dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut
résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il
restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.

À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui
l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui
emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.

À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins
âgée que lui de trois ans seulement.

Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il
l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot
la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,
dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors
les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les
qualités exquises de son esprit et de son cœur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle
n'eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres
étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté
de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à
souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval
sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait
son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré
surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la
suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse
de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un
bienfait...

--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés
ici.

Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme
étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un
malheur terrible et prochain leur serrait le cœur.

À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils
étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et
au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du
duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et
malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien
arrivé!...

Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux
volontés paternelles.

--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!...

Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait
pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé
autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer
au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
fils s'y trouvaient.

Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
plus long qu'un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il
fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant
dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux
intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette
jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang
afflua à son cerveau.

Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...

Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le
souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son
père:

«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en
réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
menaça...

--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents
serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné,
et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le
confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M.
Lacheneur.

--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à
marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine,
mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se
passait.

Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina,
lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du
chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
mois se résumèrent en un cri.

--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.

C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M.
Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.

Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans
expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.

--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...

Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.

--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue
commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...

Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près
d'elle.

--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille
lui lit signe de regarder et d'écouter son père.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles
pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil
les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté
de se souvenir la faculté de souffrir.

--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y
a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et
que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.
Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront
jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...

Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.

--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
ce qui vous arrive...

Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança
son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris
qu'il portait fort longs.

--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur...
D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
votre ami?...

Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il
retraça la scène du presbytère.

Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage
de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à
quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.

Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le
récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
était Maurice.

Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des
larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus
inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire
l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
plus cher au monde.

Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant
lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse
conduite du père.

Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.

Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune
homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte.
Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante
des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une
lame d'épée.

Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait
adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.

--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix
émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
douceur.

--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon
père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son
devoir.

M. d'Escorval se retourna, un peu surpris, vers la jeune fille.

--Vous dites vrai, mademoiselle, fit-il d'un ton de reproche; mais
lorsque vous aurez mon âge et mon expérience, vous saurez que
l'accomplissement d'un devoir est, en certaines circonstances, un
héroïsme dont peu du gens sont capables.

M. Lacheneur s'était redressé.

--Ah!... vos paroles me font du bien, monsieur le baron, dit-il,
maintenant je suis content d'avoir agi comme je l'ai fait.

La baronne d'Escorval se leva, trop femme pour savoir résister aux
généreuses inspirations de son cœur.

--Moi aussi, monsieur Lacheneur, prononça-t-elle, je veux vous serrer
la main. Je veux vous dire que je vous estime autant que je méprise
les tristes ingrats qui ont essayé de vous humilier alors qu'ils
devaient tomber à vos pieds... Vous avez rencontré des monstres sans
cœur, tels qu'on ne trouverait sans doute pas leurs semblables.

--Hélas! soupira le baron, les alliés nous en ont ramené comme cela
quelques-uns qui pensent que le monde a été créé pour eux.

--Et ces gens-là, gronda Lacheneur, voudraient être nos maîtres!...

La fatalité voulut que personne n'entendît M. Lacheneur. Questionné
sur le sens de sa phrase, il eût sans doute laissé deviner quelque
chose des projets dont le germe existait déjà dans son esprit... Et
alors, que de catastrophes évitées!...

Cependant M. d'Escorval reprenait peu à peu son sang-froid.

--Maintenant, mon cher ami, demanda-t-il, quelle conduite vous
proposez-vous de tenir avec les messieurs de Sairmeuse?

--Ils n'entendront plus parler de moi... d'ici quelque temps du moins.

--Quoi!... vous ne réclamerez pas les dix mille francs qu'ils vous
doivent?...

--Je ne demanderai rien...

--Il le faut pourtant, malheureux. Puisque vous avez parlé du legs de
dix mille francs de votre marraine, votre honneur exige que vous en
poursuiviez par tous les moyens légaux la restitution... Il y a encore
des juges en France...

M. Lacheneur hocha la tête.

--Les juges, fît-il, ne m'accorderaient pas la justice que je veux; je
ne m'adresserai pas à eux...

--Cependant...

--Non, monsieur, non, je ne veux plus avoir rien de commun avec ces
nobles de malheur. Je n'enverrai même pas chercher à leur château mes
hardes et celles de ma fille. S'ils me les renvoient... bien. S'il
leur plait de les garder, tant mieux! Plus leur conduite à mon égard
sera honteuse, infâme, odieuse, plus je serai satisfait...

Le baron ne répliqua pas, mais sa femme prit la parole, ayant,
croyait-elle, un moyen sûr de vaincre cette incompréhensible
obstination.

--Je comprendrais votre résolution, monsieur, dit-elle, si vous étiez
seul au monde, mais vous avez des enfants...

--Mon fils a dix-huit ans, madame, une bonne santé et de
l'éducation... il se tirera d'affaire tout seul à Paris, à moins qu'il
ne préfère ici me seconder.

--Mais votre fille?...

--Marie-Anne restera près de moi.

M. d'Escorval crut devoir intervenir.

--Prenez garde, mon cher ami, dit-il, que la douleur ne vous égare.
Réfléchissez... Que deviendrez-vous, votre fille et vous?...

Le pauvre dépossédé eut un sourire navrant.

--Oh!... répondit-il, nous ne sommes pas aussi dénués que je l'ai dit,
j'ai exagéré. Nous sommes propriétaires encore. L'an dernier, une
vieille cousine à moi, que je n'avais jamais pu déterminer à venir
habiter Sairmeuse, est morte en nommant Marie-Anne héritière de tout
son bien... Tout son bien, c'était une méchante masure tout en haut de
la lande de la Rèche, avec un petit jardin devant et quelques perches
de mauvais terrain. Cette masure, je l'ai fait réparer sur les prières
de ma fille, et j'y ai fait même porter quelques meubles, deux mauvais
lits, une table, quelques chaises... Ma fille comptait y établir
gratis, en manière de retraite, le père Grivat et sa femme... Et moi,
du sein de mon opulence, je disais: «Mais ils seront supérieurement
là dedans, ces deux vieux, ils vivront comme des coqs en pâte!...» Eh
bien! ce que je jugeais si bon pour les autres, sera bon pour moi...
Je cultiverai des légumes et Marie-Anne ira les vendre...

Parlait-il sérieusement?

Maurice le crut, car il s'avança brusquement au milieu du salon.

--Cela ne sera pas, monsieur Lacheneur, s'écria-t-il.

--Oh!...

--Non, cela ne sera pas, parce que j'aime Marie-Anne et que je vous la
demande pour femme.




VI


Il y avait bien des années déjà que Maurice et Marie-Anne s'aimaient.

Enfants, ils avaient joué ensemble sous les ombrages magnifiques de
Sairmeuse et dans les allées du parc d'Escorval.

Alors, ils couraient après les papillons, ils cherchaient parmi le
sable de la rivière les cailloux brillants, ou ils se roulaient dans
les foins pendant que leurs mères se promenaient le long des prairies
de l'Oiselle.

Car leurs mères étaient amies...

Mme Lacheneur avait été élevée comme les filles des paysans pauvres,
et c'est à grand'peine que, le jour de son mariage, elle parvint à
former sur le registre les lettres de son nom.

Mais, à l'exemple de son mari, elle avait compris que prospérité
oblige, et avec un rare courage, couronné d'un succès plus rare
encore, elle avait entrepris de se donner une éducation en rapport
avec sa fortune et sa situation nouvelle.

Et la baronne d'Escorval n'avait pas résisté à la sympathie qui
l'entraînait vers cette jeune femme si méritante, en qui elle avait
reconnu, sous ses simples et modestes dehors, une intelligence
supérieure et une âme d'élite.

Quand était morte Mme Lacheneur, Mme d'Escorval l'avait pleurée comme
une sœur préférée.

De ce moment, l'attachement de Maurice prit un caractère plus sérieux.

Élevé à Paris dans un lycée, il arrivait quelquefois que ses maîtres
avaient à se plaindre de son application.

--Si tes professeurs sont mécontents, lui disait sa mère, tu ne
m'accompagneras pas à Escorval aux vacances, tu ne verras pas ta
petite amie...

Et cette simple menace suffisait pour obtenir du turbulent écolier un
redoublement d'ardeur au travail.

Ainsi, d'année en année était allée s'affirmant cette grande passion
qui devait préserver Maurice des inquiétudes et des égarements de
l'adolescence.

Noble et chaste passion d'ailleurs, et de celles dont le spectacle
réjouit, dit-on, et rend jaloux les anges du ciel.

Ils étaient, ces beaux enfants si épris, timides et naïfs autant l'un
que l'autre.

De longues promenades à la brune, sous les yeux de leurs parents, un
regard où éclatait toute leur âme quand ils se revoyaient, quelques
fleurs échangées,--reliques précieusement conservées...--telles
étaient leurs joies.

Ce mot magique et sublime: amour, si doux à bégayer et si doux à
entendre, ne monta pas une seule fois de leur cœur à leurs lèvres.

Jamais l'audace de Maurice n'avait dépassé un serrement de main
furtif. Jamais Marie-Anne n'avait été osée autant que ce matin même,
en reconduisant son ami.

Cette tendresse mutuelle, les parents ne pouvaient l'ignorer, et
s'ils fermaient les yeux, c'est qu'elle ne contrariait en rien leurs
desseins.

M. et Mme d'Escorval ne voyaient nul obstacle à ce que leur fils
épousât une jeune fille dont ils avaient pu apprécier le noble
caractère, bonne autant que belle, et la plus riche héritière du pays,
ce qui ne gâtait rien.

M. Lacheneur, de son côté, était ravi de cette perspective de devenir,
lui, l'ancien valet de charrue, l'allié d'une vieille famille dont le
chef était un homme considérable.

Aussi, sans que jamais un seul mot direct eût été hasardé, soit par
le baron, soit par M. Lacheneur, une alliance entre les deux familles
était arrêtée en principe...

Oui, le mariage était parfaitement décidé...

Et cependant, à l'impétueuse et inattendue déclaration de Maurice, il
y eut dans le salon un mouvement de stupeur.

Ce mouvement, le jeune homme l'aperçut malgré son trouble, et inquiet
de sa hardiesse, il interrogea son père du regard.

Le baron était fort grave, triste même, mais son attitude n'exprimait
aucun mécontentement.

Cela rendit courage au pauvre amoureux.

--Vous m'excuserez, monsieur, dit-il à Lacheneur, si j'ai osé vous
présenter ainsi une telle requête... C'est en ce moment où le sort
vous accable que vos amis doivent se montrer... heureux si leurs
empressements peuvent vous faire oublier les indignes traitements dont
vous avez été l'objet...

Tout en parlant, il gardait assez de sang-froid pour observer
Marie-Anne.

Rougissante et confuse, elle détournait à demi la tête, peut-être
pour dissimuler les larmes qui inondaient son visage, larmes de
reconnaissance et de joie.

L'amour de l'homme qu'elle aimait sortait victorieux d'une épreuve
qu'il serait imprudent à beaucoup d'héritières de tenter.

Maintenant, oui, elle pouvait se dire sûre du cœur de Maurice.

Lui, cependant, poursuivait:

--Je n'ai pas consulté mon père, monsieur, mais je connais son
affection pour moi et son estime pour vous... Quand le bonheur de ma
vie est en jeu, il ne peut vouloir que ce que je veux... Il doit me
comprendre, lui qui a épousé ma chère mère sans dot...

Il se tut, attendant son arrêt...

--Je vous approuve, mon fils, dit M. d'Escorval d'un son de voix
profond, vous venez de vous conduire en honnête homme... Certes, vous
êtes bien jeune pour devenir le chef d'une famille, mais, vous l'avez
dit, les circonstances commandent.

Il se retourna vers M. Lacheneur, et ajouta:

--Mon cher ami, je vous demande pour mon fils la main de Marie-Anne.

Maurice n'avait pas espéré un succès si facile...

Dans son délire, il était presque tenté de bénir cet haïssable duc de
Sairmeuse, auquel il allait devoir un bonheur si prochain...

Il s'avança vivement vers son père, et lui prenant les mains, il les
porta à ses lèvres, en balbutiant:

--Merci!... vous êtes bon!... je vous aime!... Oh! que je suis
heureux!

Hélas! le pauvre garçon se hâtait trop de se réjouir. Un éclair
d'orgueil avait brillé dans les yeux de M. Lacheneur, mais il reprit
vite son attitude morne.

--Croyez, monsieur le baron, que je suis profondément touché de votre
grandeur d'âme... oh! oui, bien profondément. Vous venez d'effacer
jusqu'au souvenir de mon humiliation... Mais pour cela précisément, je
serais le dernier des hommes si je ne refusais pas l'insigne honneur
que vous faites à ma fille.

--Quoi!... fit le baron stupéfait, vous refusez...

--Il le faut.

Foudroyé tout d'abord, Maurice s'était redressé, puisant dans son
amour une énergie qu'il ne se connaissait pas.

--Vous voulez donc briser ma vie, monsieur, s'écria-t-il, briser notre
vie, car si j'aime Marie-Anne... elle m'aime...

Il disait vrai, il était aisé de le voir. La malheureuse jeune fille,
si rouge l'instant d'avant, était devenue plus blanche que le marbre,
elle semblait atterrée et adressait à son père des regards éperdus.

--Il le faut, répéta M. Lacheneur, et plus tard, Maurice, vous bénirez
l'affreux courage que j'ai en ce moment.

Effrayée du désespoir de son fils, Mme d'Escorval intervint.

--Ce refus, commença-t-elle, a des raisons...

--Aucune que je puisse dire, madame la baronne. Mais jamais, tant que
je vivrai, ma fille ne sera la femme de votre fils.

--Ah!... vous tuez mon enfant!... s'écria la baronne.

M. Lacheneur hocha tristement la tête.

--M. Maurice, dit-il, est jeune, il se consolera, il oubliera...

--Jamais! interrompit le pauvre amoureux, jamais!...

--Et votre fille? interrogea la baronne.

Ah! c'était bien là vraiment la place faible, celle où il fallait
frapper; l'instinct de la mère ne s'était pas trompé. M. Lacheneur
eut une minute d'hésitation visible, mais se raidissant contre
l'attendrissement qui le gagnait.

--Marie-Anne, répondit-il lentement, sait trop ce qu'est le devoir
pour ne pas obéir quand il commande... Quand je lui aurai dit le
secret de ma conduite, elle se résignera, et si elle souffre, elle
saura cacher ses souffrances...

Il s'interrompit. On entendait dans le lointain, comme une fusillade,
des feux de file que dominait la voix puissante du canon.

Tous les fronts pâlirent. Les circonstances donnaient à ces sourdes
détonations une signification terrible.

Le cœur serré d'une pareille angoisse, M. d'Escorval et Lacheneur se
précipitèrent sur la terrasse.

Mais déjà tout était rentré dans le silence. Si large que fût
l'horizon, l'œil n'y découvrait rien. Le ciel était bleu, pas un
nuage de fumée ne se balançait au-dessus des arbres.

--C'est l'ennemi, gronda M. Lacheneur d'un ton qui disait bien de quel
cœur il eût, comme cinq cent mille autres, pris le fusil et marché
aux alliés...

Il s'arrêta... Les explosions reprenaient avec plus de violence, et
durant cinq minutes elles se succédèrent sans interruption.

M. d'Escorval écoutait les sourcils froncés.

--Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement...

Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible.

--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais
aller aux informations?

--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
dont je doute, ne t'expose pas, reviens.

--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son
fils exposé aux plus affreux dangers.

--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre
quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.

Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait
vers la porte, son père le retint.

--Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera
peut-être des renseignements.

En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
d'apparaître.

Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue
sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement,
comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.

Bientôt on put distinguer ses traits.

--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.

--Le propriétaire des vignes de la Borderie?

--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.

--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.

M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:

--Ohé!... Chanlouineau.

Le robuste gars leva la tête.

--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.

Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser
la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.

Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque
grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
déchiré laissait voir son cou musculeux.

--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...

Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un
rugissement de rage.

--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de
Sairmeuse.

--C'est impossible...

--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin,
le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à
portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...

M. Lacheneur était confondu.

--Enfin, que s'est-il passé? interrogea-t-il.

--Oh!... c'est simple comme bonjour. Quand le duc est arrivé à
Sairmeuse, Chupin, le scélérat, ses deux gredins de fils et sa femme,
l'infâme vieille, se sont mis à courir après la voiture, comme des
mendiants après une diligence, en criant: «Vive monsieur le duc!» Lui,
enchanté, qui s'attendait peut-être à recevoir des pierres, a fait
remettre un écu de six livres à chacun de ces gueux. L'argent, vous
m'entendez, a mis Chupin en appétit, et il s'est logé en tête de faire
à ce vieux noble une fête comme on en faisait à l'Empereur. Ayant
appris par Bibiane, une langue de vipère, tout ce qui s'était
passé chez le curé entre vous, monsieur Lacheneur, et M. le duc de
Sairmeuse, il est venu le conter sur la place... Voilà aussitôt tous
les acquéreurs de biens nationaux saisis de peur. Le Chupin comptait
là-dessus... et bien vite il se met à raconter à ces pauvres
imbéciles qu'ils n'ont qu'à brûler de la poudre au nez du duc pour
obtenir la confirmation des ventes...

--Et ils l'ont cru?

--Dur comme fer... Ah! les préparatifs n'ont pas été longs. On est
allé prendre à la mairie les fusils des pompiers, on a sorti de leur
hangar les trois pierriers des fêtes publiques, le maire a donné de
la poudre... et vous avez entendu. Quand j'ai quitté Sairmeuse, ils
étaient plus de deux cents braillards devant le presbytère, qui
criaient: Vive monseigneur, vive M. le duc de Sairmeuse!...

C'est bien là ce qu'avait deviné M. d'Escorval.

--Voilà, en petit, l'ignoble comédie du roi à Paris, murmura-t-il. La
bassesse et la lâcheté humaines sont semblables partout!...

Cependant, Chanlouineau poursuivait:

--Enfin, fête complète!... Le diable avait sans doute prévenu les
nobles des environs, car tous sont accourus... On dit que M. de
Sairmeuse est le grand ami du roi et qu'il en obtient tout ce qu'il
veut... Aussi, il fallait voir comment les autres lui parlaient!... Je
ne suis qu'un pauvre paysan, moi,--il disait «pésan»--mais jamais je
ne me mettrais à plat devant un homme, comme ces vieux, si fiers avec
nous autres, devant le duc... Ils lui léchaient les mains... Et lui
se laissait faire. Il se promenait sur la place avec le marquis de
Courtomieu...

--Et son fils?... interrompit Maurice.

--Le marquis Martial, n'est-ce pas?... Il se promenait aussi devant
l'église, donnant le bras à Mlle Blanche de Courtomieu... Ah! je ne
sais pas comment il y a des gens pour la trouver jolie... une fille
qui n'est pas plus grande que ça, si blonde qu'on dirait qu'elle a des
cheveux morts sur la tête... Enfin!... ils riaient tous deux, ils se
moquaient des paysans... On dit qu'ils vont se marier. Et même, ce
soir, on donne un grand dîner au château de Courtomieu en l'honneur du
duc...

Il avait conté tout ce qu'il savait, il s'arrêta.

--Tu n'as oublié qu'une chose, fit M. Lacheneur, c'est de nous dire
pourquoi tes habits sont déchirés comme si tu t'étais battu?...

Le robuste gars hésita un moment, puis brusquement:

--Je puis bien vous le dire tout de même, répondit-il. Pendant que
Chupin prêchait, je prêchais aussi, et pas pour le même saint...
Encore un peu, et je faisais manquer son coup. Le coquin a couru tout
rapporter. Aussi, en traversant la place, le duc s'est arrêté devant
moi: «Tu es donc une mauvaise tête?» m'a-t-il dit. J'ai répondu que
non, mais que je connaissais mes droits. Alors il m'a pris par ma
cravate, et il m'a secoué en me disant qu'il me corrigerait et qu'il
me reprendrait ses vignes... Saint bon Dieu!... Quand j'ai senti
la main de ce vieux, tout mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
empoigné à bras le corps!... Heureusement on s'est jeté à six sur moi
et j'ai été obligé de lâcher prise... Mais qu'il ne s'avise jamais de
venir rôder autour de _mes_ vignes!...

Ses poings se crispaient, toute sa personne menaçait; le feu des
révoltes flambait dans ses yeux.

Et M. d'Escorval se taisait, épouvanté de ces haines si imprudemment
allumées, et dont l'explosion, pensait-il, serait terrible...

Mais M. Lacheneur s'était redressé.

--Il faut que je regagne ma masure, dit-il à Chanlouineau, tu vas
m'accompagner, j'ai un marché à te proposer...

M. et Mme d'Escorval, stupéfaits, essayèrent de le retenir; mais il ne
se laissa pas fléchir, et il sortit entraînant sa fille.

Pourtant Maurice ne désespérait pas encore.

Marie-Anne lui avait promis qu'elle l'attendrait le lendemain, dans le
bois de sapins qui est au bas des landes de la Rêche.




VII


Lorsqu'il disait quelles démonstrations avaient accueilli M. le duc de
Sairmeuse, Chanlouineau restait au-dessous de la vérité.

Chupin avait trouvé le secret de chauffer à blanc l'enthousiasme de
commande des paysans si froids et si calculateurs qui l'entouraient.

C'était un dangereux gredin, que ce vieux maraudeur, pénétrant et
cauteleux, hardi comme qui n'a rien, patient autant qu'un sauvage;
enfin, un de ces coquins complets et tout d'une venue, tels qu'on n'en
trouve qu'au fond de la campagne.

On le craignait, et cependant on ne le connaissait pas complètement.

Toutes les ressources de son esprit, il les avait jusqu'alors
dépensées misérablement à côtoyer, sans y tomber, les précipices du
Code rural.

Pour se garder des gendarmes et pour dérober quelques sacs de blé,
il avait dépensé des trésors d'intrigue à faire la fortune de vingt
diplomates.

Les circonstances, il le disait souvent, l'avaient mal servi.

Aussi, est-ce désespérément qu'il s'accrocha à l'occasion rare et
unique qui se présentait.

Comme de juste, ce rusé gredin n'avait rien dit des circonstances qui
entouraient la restitution de Sairmeuse.

Les paysans ne connurent par lui que le fait brutal dont il allait
semant la nouvelle de groupe en groupe.

--M. Lacheneur a rendu Sairmeuse, disait-il. Château, bois, vignes,
terres à blé, il rend tout!...

C'était plus qu'il n'en fallait pour bouleverser tous ces
propriétaires de la veille.

Si M. Lacheneur, cet homme si puissant à leurs yeux, se jugeait assez
menacé pour aller au-devant d'une revendication, que ne devaient-ils
pas craindre, eux, pauvres diables, sans appui, sans conseils, sans
défense?...

On leur affirmait que la loi allait les trahir, qu'un décret se
préparait qui rendrait comme des chiffons de papier leurs titres de
propriété, ils ne virent de salut que dans la générosité de M. de
Sairmeuse, cette générosité que Chupin faisait briller devant leurs
yeux comme un miroir à alouettes.

--Quand on n'est pas le plus fort, comme l'ormeau, disaient les
orateurs de leurs délibérations, on plie comme l'osier, qui se relève
quand l'orage est passé.

Et ils plièrent... Et leur soi-disant enthousiasme déborda avec
un délire d'autant plus extravagant que la rancune et la peur s'y
mêlaient.

À bien écouter, on eût reconnu dans certains cris l'accent de la rage
et de la menace.

Enfin, comme il est rare que l'homme des campagnes, travaillé de
défiances, ne garde pas une arrière-pensée, chacun d'eux se disait à
part soi:

--Que risquons-nous à crier: «Vive M. le duc!» Rien absolument. S'il
se contente de cela pour tout loyer, bon! S'il ne s'en contente pas,
il sera toujours temps de voir à trouver autre chose.

Là-dessus, ils clamaient à s'égosiller...

Et tout en savourant son café dans la petite salle du presbytère, le
duc se laissait aller à son ravissement.

Il devait, lui, le grand seigneur du temps passé, l'incorrigé et
l'incorrigible, l'homme des grotesques préjugés et des illusions
obstinées, il devait prendre pour argent comptant les acclamations,
fausse monnaie de la foule, «véritable monnaie de singe,» prétendait
Chateaubriand.

--Que me chantiez-vous donc, curé? disait-il à l'abbé Midon. Comment
avez-vous pu me peindre vos populations comme mal disposées pour
nous? Ce serait à croire, jarnibieu! que les mauvaises dispositions
n'existent que dans votre esprit et votre cœur.

L'abbé Midon se taisait. Qu'eût-il pu répondre!...

Il ne concevait rien à ce revirement brusque de l'opinion, à cette
allégresse soudaine, succédant au plus sombre mécontentement.

--Il y a quelqu'un sous tout ceci!... pensait-il.

Ce quelqu'un ne tarda pas à se révéler.

Enhardi par son succès, Chupin osa se présenter au presbytère.

Il s'avança dans le salon, l'échine arrondie en cerceau, humble,
rampant, l'œil plein des plus viles soumissions, un sourire
obséquieux aux lèvres.

Et, par l'entre-bâillement de la porte, on apercevait dans l'ombre du
corridor le profil peu rassurant de ses deux fils.

Il venait en ambassadeur, il le déclara après une interminable litanie
de protestations. Il venait conjurer «monseigneur» de se montrer sur
la place.

--Eh bien!... Oui! s'écria le duc en se levant, oui, je veux me rendre
aux désirs de ces bonnes gens!... Suivez-moi, marquis!

Il parut sur le seuil de la porte de la cure, et aussitôt un immense
hurrah s'éleva, tous les fusils des pompiers furent déchargés en
l'air, les pierriers firent feu... Jamais Sairmeuse n'avait ouï pareil
fracas d'artillerie. Il y eut trois vitres de cassées au _Bœuf
couronné_.

Véritable grand seigneur, M. le duc de Sairmeuse sut garder sa
froideur hautaine et indifférente,--s'émouvoir est du commun--mais en
réalité il était ravi, transporté.

Si ravi qu'il chercha vite comment récompenser cet accueil.

Un simple coup d'œil jeté sur les titres remis par Lacheneur lui
avait appris que Sairmeuse lui était rendu presque intact.

Les lots détachés de l'immense domaine et vendus séparément étaient
d'une importance relativement minime.

Le duc pensa qu'il serait politique et peu coûteux d'abandonner ces
misérables lopins de terre, partagés peut-être entre quarante ou
cinquante paysans.

--Mes amis, cria-t-il d'une voix forte, je renonce pour moi et mes
descendants à tous les biens de ma maison que vous avez achetés, ils
sont à vous, je vous les donne!...

Par cette donation grotesque, M. de Sairmeuse pensait porter au comble
sa popularité. Erreur. Il assurait simplement la popularité de
Chupin, l'organisateur de la comédie, de Chupin qui se dessinait en
personnage.

Et pendant que le duc se promenait d'un air fier et satisfait
au milieu des groupes, les paysans riaient et se moquaient. Ne
venaient-ils pas de jouer «l'ancien seigneur,» comme disaient les
vieux.

Même, s'ils s'étaient si promptement déclarés contre Chanlouineau,
c'est que la donation leur semblait un peu fraîche... sans cela...

Mais le duc n'eut pas le temps de se préoccuper de cet incident qui
frappa vivement son fils...

Un de ses anciens amis de l'émigration, le marquis de Courtomieu,
qu'il avait prévenu de son arrivée par un exprès, accourait à sa
rencontre, suivi de sa fille, mademoiselle Blanche.

Martial ne pouvait pas ne pas offrir son bras à la fille de l'ami de
son père, et ils se promenèrent à petits pas, à l'ombre des grands
arbres, pendant que le duc de Sairmeuse renouvelait connaissance avec
toute la noblesse des environs...

Il n'était pas un hobereau qui ne tînt à serrer la main de M. de
Sairmeuse. D'abord, il possédait, affirmait-on, plus de vingt millions
en Angleterre. Puis, il était l'ami du roi, et chacun, pour soi, pour
ses parents, pour ses amis, avait quelque requête à faire appuyer...

Pauvre roi!... il eût eu la France entière à partager comme du gâteau
entre tous ces appétits, qu'il ne les eût pas satisfaits...

Ce soir-là, après un grand dîner au château de Courtomieu, le duc
coucha au château de Sairmeuse, dans la chambre qu'avait occupée
Lacheneur, comme Louis XVIII, disait-il en riant, dans la chambre de
«Buonaparte.»

Il était gai, causeur, plein de confiance dans l'avenir.

--Ah!... on est bien chez soi, répétait-il à son fils.

Mais Martial ne répondait que du bout des lèvres.

Sa pensée était obsédée par le souvenir de deux femmes qui, dans cette
journée, l'avaient ému, lui si peu accessible à l'émotion. Il songeait
à ces deux jeunes filles si différentes:

Blanche de Courtomieu... Marie-Anne Lacheneur.




VIII


Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont
été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de
Maurice d'Escorval.

Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
amour pour Marie-Anne.

Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances
s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.

Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.

C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y
réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M.
Lacheneur.

Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure
du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler
une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se
retirer.

M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne
se permirent aucune observation.

Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager.
Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que
soit la main qui les panse.

--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut
retiré.

Et son mari ne répondant pas:

--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il
sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
désespoir.

Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension
de sa femme.

--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu
Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la
Rèche.

La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était
glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais
elle était mère, elle voulait savoir.

Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement
la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes
rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la
sollicitude qui veillait sur lui.

Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front
entre ses mains, et il regardait...

Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger
brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
toits dentelés.

Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce
château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux
au monde.

De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur
battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.

--Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après
celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...

Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât
derrière les vitres de cette fenêtre chérie.

Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.

Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure
couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la
chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la
grande route et boueux en hiver.

Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable
en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.

Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...

À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.

Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement
s'illuminer le château de Sairmeuse?

Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de
Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire
possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.

Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en
chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.

À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.

Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.

Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait
peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir
examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les
jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
inachevée laissée sur le pupitre...

Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait
haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.

Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à
songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une
inextricable situation.

Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine,
redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme
d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre
quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
n'avait rien mangé.

Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.

Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle,
Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y
avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
attendaient le passeur.

Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.

--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi
qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la
noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»

Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton
sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de
réfléchir.

--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il
en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il
l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.

--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.

--Tiens!... pourquoi donc?

--S'il est ruiné, comme on dit...

Les autres éclatèrent de rire.

--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce...
Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir
rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet
argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même
il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
possible...

--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte
Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.

En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus
fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de
se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense
devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.

Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut
traversé l'Oiselle.

--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible!
c'est impossible!...




IX


Les landes de la Rèche, où Marie-Anne avait promis à Maurice de le
rejoindre, doivent leur nom à la nature de leur sol âpre et rebelle.

La nature y semble maudite, rien n'y vient. La boue s'y détrempe
contre les cailloux, le sable y défie les fumures. Si bien que la
patience opiniâtre des paysans s'y est émoussée comme le fer des
outils.

Quelques chênes rabougris s'élevant de place en place au-dessus des
genêts et des ajoncs maigres attestent les tentatives de culture.

Mais le bois qui est au bas de la lande prospère. Les sapins y
poussent droits et forts. Les eaux de l'hiver ont charrié dans
quelques replis de terrain assez d'humus pour donner la vie à des
clématites sauvages et à des chèvrefeuilles dont les spirales
s'accrochent aux branches voisines.

En arrivant à ce bois, Maurice consulta sa montre. Elle marquait midi.
Il s'était cru en retard et il était en avance de plus d'une heure.

Il s'assit sur un quartier de roche d'où il découvrait toute la lande,
et il attendit.

Le temps était magnifique, l'air enflammé. Le soleil d'août dans
toute sa force échauffait le sable et grillait les herbes rares des
dernières pluies.

Le calme était profond, presque effrayant. Pas un bruit dans la
campagne, pas un bourdonnement d'insecte, pas un frémissement de brise
dans les arbres. Tout dormait. Et si loin que portât le regard, rien
ne rappelait la vie, le mouvement, les hommes.

Cette paix de la nature, qui contrastait si vivement avec le tumulte
de son cœur, devait être un bienfait pour Maurice. Ces moments de
solitude lui permettaient de se remettre, de rassembler ses idées,
plus éparpillées au souffle de la passion que les feuilles jaunies à
la bise de novembre.

Avec le malheur, l'expérience lui venait vite, et cette science
cruelle de la vie qui apprend à se tenir en garde contre les
illusions.

Ce n'est que depuis qu'il avait entendu causer les paysans qu'il
comprenait bien l'horreur de la situation de M. Lacheneur. Précipité
brusquement des hauteurs sociales qu'il avait atteintes, il ne
trouvait en bas que haines, défiances et mépris. Des deux côtés on
le repoussait et on le reniait. Traître, disaient les uns, voleur,
criaient les autres. Il n'avait plus de condition sociale. Il était
l'homme tombé, celui qui a été et qui n'est plus...

Un tel excès de misère impatiemment supporté ne suffit-il pas à
expliquer les plus étranges déterminations et les plus désespérées?...

Cette réflexion faisait frémir Maurice. Rapprochant des cancans des
paysans des paroles prononcées la veille à Escorval par M. Lacheneur,
il arrivait à cette conclusion que peut-être cette nouvelle du mariage
de Marie-Anne et de Chanlouineau n'était pas si absurde qu'il l'avait
jugée tout d'abord.

Cependant, pourquoi M. Lacheneur donnerait-il sa fille à un paysan
sans éducation?... Par calcul? Non, puisqu'il repoussait une alliance
dont-il eût été fier au temps de sa prospérité. Par amour-propre
alors?... Peut-être ne voulait-il pas qu'il fût dit qu'il dût quelque
chose à un gendre...

Maurice épuisait tout ce qu'il avait de pénétration à chercher le
mot de cette énigme, quand enfin, au haut du sentier qui traverse la
lande, une femme apparut: Marie-Anne.

Il se dressa, mais craignant quelque regard indiscret, il n'osa
quitter l'ombre des arbres.

Marie-Anne devait avoir quelque frayeur pareille, elle courait en
jetant de tous côtés des regards inquiets. Maurice remarqua, non sans
surprise, qu'elle était tête nue, et qu'elle n'avait sur les épaules
ni châle ni écharpe.

Enfin, elle atteignit le bois, il se précipita au-devant d'elle, et
lui prit la main qu'il porta à ses lèvres.

Mais cette main qu'elle lui avait tant de fois abandonnée, elle la
retira doucement avec un geste si triste qu'il eût bien dû comprendre
qu'il n'était plus d'espoir.

--Je viens, Maurice, commença-t-elle, parce que je n'ai pu soutenir
l'idée de votre inquiétude... Je trahis en ce moment la confiance
de mon père... il a été obligé de sortir, je me suis échappée... Et
cependant je lui ai juré, il n'y a pas deux heures, que je ne vous
reverrais jamais... Vous l'entendez: jamais.

Elle parlait vite, d'une voix brève, et Maurice était confondu de la
fermeté de son accent.

Moins ému, il eût vu combien d'efforts ce calme apparent coûtait
à cette jeune fille si vaillante. Il l'eût vu, à sa pâleur, à la
contraction de sa bouche, à la rougeur de ses paupières qu'elle avait
vainement baignées d'eau fraîche, et qui trahissait les larmes de la
nuit.

--Si je suis venue, poursuivait-elle, c'est qu'il ne faut pas, pour
votre repos et pour le mien, il ne faut pas qu'il reste, au fond de
votre cœur, l'ombre d'une pensée d'espérances... Tout est bien fini,
c'est pour toujours que nous sommes séparés!... Les faibles seuls
se révoltent contre une destinée qu'ils ne peuvent changer;
résignons-nous... Je voulais vous voir une dernière fois et vous
dire cela... Ayons du courage, Maurice... Partez, quittez Escorval,
oubliez-moi...

--Vous oublier, Marie-Anne! s'écria le malheureux, vous oublier!...

Il chercha du regard le regard de son amie, et l'ayant rencontré, il
ajouta d'une voix sourde:

--Vous m'oublierez donc, vous?...

--Moi je suis une femme, Maurice...

Mais il l'interrompit.

--Ah! ce n'est pas là ce que j'attendais, prononça-t-il. Pauvre
fou!... Je m'étais dit que vous sauriez trouver dans votre cœur de
ces accents auxquels le cœur d'un père ne saurait résister.

Elle rougit faiblement, hésita, et dit:

--Je me suis jetée aux pieds de mon père... il m'a repoussée.

Maurice fut anéanti, mais se remettant:

--C'est que vous n'avez pas su lui parler, s'écria-t-il avec une
violence inouïe, mais je le saurai, moi!... Je lui donnerai de telles
raisons qu'il faudra bien qu'il se rende. De quel droit son caprice
briserait-il ma vie!... Je vous aime... de par mon amour vous êtes
à moi, oui, plus à moi qu'à lui!... Je lui ferai entendre cela, vous
verrez... Où est-il, où le rencontrer à cette heure?...

Déjà il prenait son élan, pour courir il ne savait où, Marie-Anne
l'arrêta par le bras.

--Restez, commanda-t-elle, restez!... Vous ne m'avez donc pas
comprise, Maurice?... Eh bien! sachez toute la vérité. Je connais
maintenant les raisons du refus de mon père, et quand je devrais
mourir de sa résolution, je l'approuve... N'allez pas trouver mon
père... Si, touché de vos prières, il accordait son consentement,
j'aurais l'affreux courage de refuser le mien!...

Si hors de soi était Maurice que cette réponse ne l'éclaira pas.
Sa tête s'égara, et sans conscience de l'abominable injure qu'il
adressait à cette femme tant aimée:

--Est-ce donc pour Chanlouineau, s'écria-t-il, que vous gardez votre
consentement?... Il le croit, puisqu'il va disant partout que vous
serez bientôt sa femme...

Marie-Anne frissonna comme si elle eût été atteinte dans sa chair
même, et cependant il y avait plus de douleur que de colère dans le
regard dont elle accabla Maurice.

--Dois-je m'abaisser jusqu'à me justifier? dit-elle. Dois-je affirmer
que si je soupçonne ce qu'ont pu projeter mon père et Chanlouineau,
je n'ai pas été consultée? Me faut-il vous apprendre qu'il est des
sacrifices au-dessus des forces humaines? Soit. J'ai trouvé en moi
assez de dévouement pour renoncer à l'homme que j'avais choisi... Je
ne saurais me résoudre à en accepter un autre.

Maurice baissait la tête, foudroyé par cette parole vibrante, ébloui
de la sublime expression du visage de Marie-Anne.

La raison lui revenait, il sentait l'indignité de ses soupçons, il se
faisait horreur pour avoir osé les exprimer.

--Oh! pardon!... balbutia-t-il, pardon!...

Que lui importaient alors les causes mystérieuses de tous ces
événements qui se succédaient, les secrets de M. Lacheneur, les
réticences de Marie-Anne!...

Il cherchait une idée de salut; il crut l'avoir trouvée.

--Il faut fuir! s'écria-t-il, partir à l'instant, sans retourner la
tête!... Avant la nuit nous aurons passé la frontière...

Les bras étendus, il s'avançait comme pour prendre possession de
Marie-Anne, et l'entraîner, elle l'arrêta d'un seul regard.

--Fuir!... dit-elle d'un ton de reproche, fuir!... et c'est vous,
Maurice, qui me conseillez cela. Quoi!... le malheur frappe à coups
redoublés mon pauvre père, et j'ajouterais ce désespoir et cette honte
à ses douleurs!... La solitude s'est faite autour de lui, ses amis
l'ont abandonné, et moi, sa fille, je l'abandonnerais!... Ah! je
serais, si j'agissais ainsi, la plus vile et la plus lâche des
créatures. Si mon père, châtelain de Sairmeuse, eût exigé de moi ce
que j'ai hier soir accordé à ses instances, je me serais peut-être
résolue au parti extrême que vous m'offrez... je serais sortie en
plein jour de Sairmeuse au bras de mon amant. Ce n'est pas le monde
que je crains, moi!... Mais si on fuit le château d'un père riche et
heureux, on ne déserte pas la masure d'un père désespéré et misérable.
Laissez-moi, Maurice, où m'attache l'honneur... Je saurai devenir
paysanne, moi, fille de vieux paysans. Partez... je n'ai pas trop
de toute mon énergie. Partez et dites-vous qu'on ne saurait être
complètement malheureux avec la conscience du devoir accompli...

Maurice voulait répondre, un bruit de branches sèches brisées lui fit
tourner la tête.

À dix pas, Martial de Sairmeuse était debout, immobile, appuyé sur son
fusil de chasse.




X


Le duc de Sairmeuse avait peu et mal dormi, la nuit de son retour, la
première nuit de sa Restauration, ainsi qu'il disait.

Si inaccessible qu'il se prétendît aux émotions qui agitent les gens
du commun, les scènes de la journée l'avaient profondément remué.

Il n'avait pu se défendre de plus d'un retour vers le passé, lui qui
cependant s'était fait une loi de ne jamais réfléchir.

Tant qu'il avait été sous les yeux des paysans ou des convives du
château de Courtomieu, il avait mis son honneur à paraître froid ou
insouciant. Une fois enfermé dans sa chambre, il s'abandonna sans
contrainte à l'excès de sa joie.

Elle était immense et tenait presque du délire.

Seul, il eût pu dire, mais il s'en fût bien gardé, quel prodigieux
service lui rendait Lacheneur en restituant Sairmeuse.

Ce malheureux qu'il payait de la plus noire ingratitude, cet homme
probe jusqu'à l'héroïsme qu'il avait traité comme un valet infidèle,
venait de lui enlever un souci qui empoisonnait sa vie.

Lacheneur venait de mettre le duc de Sairmeuse à l'abri d'une
misère non probable, mais possible, et que, dans tous les cas, il
redoutait...

Celui-là eût bien ri, à qui on eût dit cela dans le pays.

--Allons donc! eût-il répondu, ne sait-on pas que les Sairmeuse
possèdent des millions en Angleterre, huit, dix, plus peut-être, on
n'en connaît pas le nombre.

Cela était vrai. Seulement ces millions, qui provenaient des
successions de la duchesse et de lord Holland, n'avaient pas été
légués au duc.

Il remuait en maître absolu cette fortune énorme, il disposait à sa
guise du capital et des immenses revenus... mais tout appartenait à
son fils, à son fils seul.

Lui ne possédait absolument rien, pas douze cents livres de rentes,
pas de quoi vivre, strictement parlant.

Certes, jamais Martial n'avait dit un mot qui put donner à soupçonner
qu'il avait l'intention de s'emparer de l'administration de ses biens,
mais ce mot, il pouvait le dire...

N'y avait-il pas lieu de croire qu'il le dirait fatalement quelque
jour, tôt ou tard?...

Ce mot, le duc tremblait à tout moment de l'entendre, s'avouant, à
part soi, qu'à la place de son fils il l'eût dit depuis longtemps.

Rien qu'en songeant à cette éventualité, il frémissait.

Il se voyait réduit à une pension, considérable sans doute, mais enfin
à une pension fixe, immuable, convenue, réglée, sur laquelle il lui
faudrait baser ses dépenses.

Il serait obligé de compter pour nouer les deux bouts, lui accoutumé à
puiser à des coffres pour ainsi dira inépuisables...

--Et cela arrivera, pensait-il, forcément, nécessairement...
Que Martial se marie, que l'ambition le prenne, qu'il soit mal
conseillé... c'en est fait.

Lorsqu'il était sous ces obsessions, il observait et étudiait son fils
comme une maîtresse défiante un amant sujet à caution. Il croyait lire
dans ses yeux quantité de pensées qui n'y étaient pas. Et selon qu'il
le voyait gai ou triste, parleur ou préoccupé, il se rassurait ou
s'effrayait davantage.

Parfois il mettait les choses au pis.

--Que je me brouille avec Martial, se disait-il, vite il reprend toute
sa fortune, et me voilà sans pain...

Cette continuelle appréhension d'un homme qui jugeait les sentiments
des autres sur les siens, n'était-elle pas un épouvantable châtiment?

Ah!... ils n'eussent pas voulu de sa vie au prix où il la payait, les
misérables des rues de Londres qui, voyant passer le duc de Sairmeuse
étendu dans sa voiture, enviaient son sort et son bonheur apparent.

Il y avait des jours où, véritablement, il se sentait devenir fou.

--Que suis-je? s'écriait-il, écumant de rage; un jouet entre les mains
d'un enfant. J'appartiens à mon fils. Que je lui déplaise, il me
brise. Oui, il peut me casser aux gages comme un laquais. Si je jouis
de tout, c'est qu'il le veut bien; il me fait l'aumône de mon luxe et
de ma grande existence... Mais je dépens d'un moment de colère, de
moins que cela, d'un caprice...

Avec de telles idées, M. le duc de Sairmeuse ne pouvait guère aimer
son fils.

Il le haïssait.

Il lui enviait passionnément tous les avantages qu'il lui voyait,
ses millions et sa jeunesse, sa beauté physique, ses succès, son
intelligence, qu'on disait supérieure.

On rencontre tous les jours des mères jalouses de leur fille, mais des
pères!...

Enfin, cela était ainsi!...

Seulement, rien n'apparut à la surface de ces misères intérieures, et
Martial, moins pénétrant, se serait cru adoré. Mais s'il surprit le
secret de son père, il n'en laissa rien voir et n'en abusa pas.

Ils étaient parfaits l'un pour l'autre, le duc bon jusqu'à la plus
extrême faiblesse, Martial plein de déférence. Mais leurs relations
n'étaient pas celles d'un père et d'un fils, l'un craignant toujours
de déplaire, l'autre un peu trop sûr de sa puissance. Ils vivaient sur
un pied d'égalité parfaite, comme deux compagnons du même âge, n'ayant
même pas l'un pour l'autre de ces secrets que commande la pudeur de la
famille...

Eh bien! c'est cette horrible situation que dénouait Lacheneur.

Propriétaire de Sairmeuse, d'une terre de plus d'un million, le duc
échappait à la tyrannie de son fils, il recouvrait sa liberté!...

Aussi que de projets en cette nuit!...

Il se voyait le plus riche châtelain du pays, il était l'ami du roi;
n'avait-il pas le droit d'aspirer à tout?

Lui qui avait épuisé jusqu'au dégoût, jusqu'à la nausée tous les
plaisirs que peut donner une fortune immense, il allait enfin goûter
les délices du pouvoir qu'il ne connaissait pas...

Ces perspectives le ragaillardissaient, il se sentait vingt ans de
moins sur la tête, les vingt ans passés hors de France.

Aussi, debout avant neuf heures, alla-t-il éveiller Martial.

En revenant la veille du dîner du marquis de Courtomieu, le duc avait
parcouru le château de Sairmeuse, redevenu son château, mais cette
rapide visite, à la lueur de quelques bougies, n'avait pas contenté sa
curiosité. Il voulait tout voir en détail par le menu.

Suivi de son fils, il explorait les unes après les autres toutes les
pièces de cette demeure princière, et à chaque pas les souvenirs de
son enfance lui revenaient en foule.

Lacheneur n'avait-il pas tout respecté!... Le duc retrouvait toutes
choses vieillies comme lui, fanées, mais pieusement conservées,
laissées en leur place et telles pour ainsi dire qu'il les avait
quittées.

Lorsqu'il eut tout vu:

--Décidément, marquis, s'écria-t-il, ce Lacheneur n'est pas un
aussi mauvais drôle que je pensais. Je suis disposé à lui pardonner
beaucoup, en faveur du soin qu'il a pris de notre maison en notre
absence...

Martial resta sérieux.

--Moi je ferais mieux, monsieur, dit-il, je remercierais cet homme par
une belle et large indemnité.

Ce mot fit bondir le duc.

--Une indemnité!... s'écria-t-il. Devenez-vous fou, marquis? Eh bien!
et mes revenus?... N'ouïtes-vous pas le calcul que nous fit hier soir
le chevalier de La Livandière?...

--Le chevalier n'est qu'un sot!... déclara Martial. Il a oublié que
Lacheneur a triplé la valeur de Sairmeuse. Je crois qu'il est de
notre dignité de faire tenir à cet homme une indemnité de cent mille
francs... ce sera d'ailleurs d'une bonne politique en l'état des
esprits, et Sa Majesté vous en saura gré...

Politique... état des esprits... Sa Majesté... On eût obtenu bien des
choses de M. de Sairmeuse avec ces six mots.

--Jarnibieu!... s'écria-t-il, cent mille livres!... comme vous
y allez!... Vous en parlez à votre aise, avec votre fortune!...
Cependant, si c'est bien votre avis...

--Eh!... monsieur, ma fortune n'est-elle pas la vôtre!... Oui, je vous
ai bien dit mon opinion. C'est à ce point que, si vous le permettez,
je verrai Lacheneur moi-même et je m'arrangerai de façon à ne pas
blesser sa fierté. C'est un dévouement qu'il nous faut conserver...

Le duc ouvrait des yeux immenses.

--La fierté de Lacheneur!... murmura-t-il. Un dévouement à
conserver... Que me chantez-vous là?... D'où vous vient cet intérêt
extraordinaire?...

Il s'interrompit, éclairé par un rapide souvenir.

--J'y suis! reprit-il; j'y suis!... Il a une jolie fille, ce
Lacheneur...

Martial sourit sans répondre.

--Oui, jolie comme un cœur, poursuivit le duc, mais cent mille livres...
jarnibieu!... c'est une somme cela!... Enfin, si vous y tenez...

C'est muni de cette autorisation que deux heures plus tard Martial se
mit en route, armé d'un fusil qu'il avait trouvé dans une des salles
du château, pour le cas où il ferait lever quelque lièvre.

Le premier paysan qu'il rencontra lui indiqua le chemin de la masure
qu'habitait désormais M. Lacheneur...

--Remontez la rivière, lui dit cet homme, et quand vous verrez un bois
de sapins sur votre gauche, traversez-le...

Martial traversait ce bois, quand il entendit un bruit de voix. Il
s'approcha, reconnut Marie-Anne et Maurice d'Escorval, et obéissant à
une inspiration de colère, il s'arrêta, laissant tomber lourdement à
terre la crosse de son fusil.




XI


Aux heures décisives de la vie, quand l'avenir tout entier dépend
d'une parole ou d'un geste, vingt inspirations contradictoires peuvent
traverser l'esprit dans l'espace de temps que brille un éclair.

À la brusque apparition du jeune marquis de Sairmeuse, la première
idée de Maurice d'Escorval fut celle-ci:

--Depuis combien de temps est-il là? Nous épiait-il, nous a-t-il
écoutés, qu'a-t-il entendu?...

Son premier mouvement fut de se précipiter sur cet ennemi, de le
frapper au visage, de le contraindre à une lutte corps à corps.

La pensée de Marie-Anne l'arrêta.

Il entrevit les résultats possibles, probables même, d'une querelle
née de pareilles circonstances. Une rixe, quelle qu'en fût l'issue,
perdait de réputation cette jeune fille si pure. Martial parlerait et
la campagne est impitoyable. Il vit cette femme tant aimée devenant,
par son fait, la fable du pays, montrée au doigt... et il eut assez de
puissance sur soi pour maîtriser sa colère.

Tout cela ne dura pas la moitié d'une seconde.

Il toucha légèrement le bord de son chapeau, et faisant un pas vers
Martial:

--Vous êtes étranger, monsieur, lui dit-il, d'une voix affreusement
altérée, et vous cherchez sans doute votre chemin...

L'expression trahissait ses sages intentions. Un «passez votre chemin»
bien sec eût été moins blessant. Il oubliait que ce nom d'étranger
était la plus sanglante injure qu'on jetait alors à la face des
anciens émigrés revenus avec les armées alliées.

Cependant le jeune marquis de Sairmeuse ne quitta pas sa pose
insolemment nonchalente.

Il toucha du bout du doigt la visière de sa casquette de chasse et
répondit:

--C'est vrai... je me suis égaré.

Si troublée, si défaillante que fût Marie-Anne, elle comprenait bien
que sa présence seule contenait la haine de ces deux jeunes gens.
Leur attitude, la façon dont ils se mesuraient du regard ne pouvaient
laisser l'ombre d'un doute. Si l'un restait ramassé sur lui-même,
comme pour bondir en avant, l'autre serrait le double canon de son
fusil, tout prêt à se défendre...

Le silence de près d'une minute qui suivit, fut menaçant comme ce
calme profond qui précède l'orage... Martial à la fin le rompit:

--Les indications des paysans ne brillent pas précisément par leur
netteté, reprit-il d'un ton léger, voici plus d'une heure que je
cherche la maison où s'est retiré M. Lacheneur...

--Ah!...

--Je lui suis envoyé par M. le duc de Sairmeuse, mon père.

D'après ce qu'il savait, Maurice crut deviner qu'il s'agissait de
quelque réclamation de ces gens si étrangement rapaces.

--Je pensais, fit-il, que toutes relations entre M. Lacheneur et M. de
Sairmeuse avaient été rompues hier soir chez M. l'abbé Midon...

Ceci fut dit du ton le plus provoquant, mais Martial ne sourcilla pas.
Il venait de se jurer qu'il resterait calme quand même, et il était de
force à se tenir parole.

--Si ces relations, ce qu'à Dieu ne plaise! prononça-t-il, sont jamais
rompues, croyez, monsieur d'Escorval, qu'il n'y aura pas de notre
faute...

--Ce n'est pas ce qu'on prétend.

--Qui, on...?

--Tout le pays.

--Ah!... Et que dit-il?...

--La vérité... Il est de ces offenses qu'un homme d'honneur ne saurait
oublier ni pardonner.

Le jeune marquis de Sairmeuse branla la tête d'un air grave.

--Vous êtes prompt à vous prononcer, monsieur, dit-il froidement.
Permettez-moi d'espérer que M. Lacheneur sera moins sévère que vous,
et que son ressentiment,--juste, j'en conviens--tombera devant...--il
hésitait--devant des explications loyales.

Une pareille phrase dans la bouche de ce jeune homme si fier, était-ce
possible!...

Martial profita de l'effet produit pour s'avancer vers Marie-Anne et
s'adresser uniquement à elle, paraissant désormais compter Maurice
pour rien.

--Car il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il, n'en doutez
pas... Les Sairmeuse ne sont pas ingrats... À qui fera-t-on entendre
que nous ayons pu offenser volontairement un... ami dévoué de notre
famille, et cela au moment même où il nous rendait le plus signalé
service! Un gentilhomme tel que mon père et un héros de probité tel
que le vôtre sont faits pour s'estimer. J'avoue que, dans la scène
d'hier, M. de Sairmeuse n'a pas eu le beau rôle, mais ma démarche
d'aujourd'hui prouve ses regrets...

Certes, ce n'était plus là le ton cavalier qu'avait pris Martial
quand, pour la première fois, il avait abordé Marie-Anne sur la place
de l'église.

Il s'était découvert, il restait à demi-incliné, et il s'exprimait
d'un ton de respect profond, comme s'il eût eu devant lui une fière
duchesse, et non l'humble fille de ce «maraud» de Lacheneur.

Était-ce simplement une manœuvre de roué? Subissait-il, sans trop
s'en rendre compte, l'ascendant de cette jeune fille si étrange?...
C'était l'un et l'autre. Mais il lui eût été difficile de dire où
cessait le voulu et où commençait l'involontaire.

Cependant il continuait:

--Mon père est un vieillard qui a cruellement souffert... L'exil,
loin de la France, est lourd à porter!... Mais si les chagrins et les
déceptions ont aigri son caractère, ils n'ont pas changé son cœur.
Ses dehors impérieux, hautains, souvent âpres, cachent une bonté que
j'ai vue souvent dégénérer en faiblesse. Et, pourquoi ne pas l'avouer?
le duc de Sairmeuse, sous ses cheveux blancs, garde les illusions d'un
enfant... Il se refuse à reconnaître que le monde a marché depuis
vingt ans... On l'a abusé par des rodomontades ridicules... Enfin,
nous étions encore à Montaignac que déjà les ennemis de M. Lacheneur
avaient trouvé le secret d'indisposer mon père contre lui...

On eût juré qu'il disait la vérité, tant sa voix était persuasive,
tant l'expression de son visage, son regard, son geste, étaient
d'accord avec ses paroles.

Et Maurice, qui sentait, qui était sûr qu'il mentait et mentait
impudemment, Maurice restait ébahi de cette science de comédien que
donna le commerce de la «haute société,» et qu'il ignorait, lui...

Mais où Martial en voulait-il venir, et pourquoi cette comédie?...

--Dois-je vous dire, mademoiselle, tout ce que j'ai souffert hier,
dans cette petite salle du presbytère?... Non, je ne me rappelle pas,
en ma vie, de si cruel moment. Je comprenais, moi, l'héroïsme de M.
Lacheneur. Apprenant notre arrivée, il accourait, et sans hésitation,
sans faste, il se dépouillait volontairement d'une fortune... et on le
rudoyait. Cet excès d'injustice me faisait horreur. Et si je n'ai
pas protesté hautement, si je ne me suis pas révolté, c'est que la
contradiction irrite mon père jusqu'à la folie... Mais à quoi bon
protester?... Le sublime élan de votre piété filiale devait être plus
puissant que toutes mes paroles. Vous n'étiez pas hors du village, que
déjà M. de Sairmeuse, honteux de ses préventions, me disait: «J'ai eu
tort, mais je suis un vieillard, je ne saurais me résoudre à faire le
premier pas, allez, vous, marquis, trouver M. Lacheneur, _et obtenez
qu'il oublie_...»

Marie-Anne, plus rouge qu'une pivoine, baissait les yeux, horriblement
embarrassée.

--Je vous remercie, monsieur, balbutia-t-elle, au nom de mon père...

--Oh!... ne me remerciez pas, interrompit Martial avec feu, ce sera
à moi, au contraire, de vous rendre grâces, si vous obtenez de M.
Lacheneur qu'il accepte les justes réparations qui lui sont dues... et
il les acceptera si vous consentez à plaider notre cause... Qui donc
résisterait à votre voix si douce, à vos beaux yeux suppliants...

Si inexpérimenté que fût Maurice; il ne pouvait plus ne pas comprendre
les projets de Martial. Cet homme, qu'il haïssait déjà mortellement,
osait parler d'amour à Marie-Anne devant lui, Maurice... C'est-à-dire
que, depuis une heure, il le bafouait et l'outrageait; il se jouait
abominablement de sa simplicité.

La certitude de cette affreuse insulte, charria tout son sang à son
cerveau.

Il saisit Martial par le bras, et avec une vigueur irrésistible il le
fit pirouetter par deux fois sur lui-même, et le repoussa, le lança
plutôt à dix pas, en s'écriant:

--Ah! c'est trop d'impudence à la fin, marquis de Sairmeuse!...

L'attitude de Maurice était si formidable, que Martial le vit sur lui.
La violence du choc l'avait fait tomber un genou en terre; sans se
relever, il arma son fusil, prêt à faire feu.

Ce n'était pas lâcheté de la part du marquis de Sairmeuse, mais se
colleter lui représentait quelque chose de si ignoble et de si bas,
qu'il eût tué Maurice comme un chien, plutôt que de se laisser toucher
du bout du doigt.

Cette explosion de la colère si légitime de Maurice, Marie-Anne
l'attendait, la souhaitait même depuis un moment.

Elle était bien plus inexpérimentée encore que son ami, mais elle
était femme et n'avait pu se méprendre à l'accent du jeune marquis de
Sairmeuse.

Il était évident qu'il «lui faisait la cour.» Et avec quelles
intentions!... il n'était que trop aisé de le deviner.

Son trouble, pendant que le marquis parlait d'une voix de plus en plus
tendre, venait de la stupeur et de l'indignation qu'elle ressentait
d'une si prodigieuse audace.

Comment, après cela, n'eût-elle pas béni la violence qui mettait fin à
une situation atroce pour elle, ridicule pour Maurice!

Une femme vulgaire se fût jetée entre ces deux jeunes gens prêts à
s'entre-tuer. Marie-Anne ne bougea pas.

Le devoir de Maurice n'était-il pas de la défendre quand on
l'insultait! Qui donc, sinon lui, la protégerait contre la
flétrissante galanterie d'un libertin? Elle eût rougi, elle qui était
l'énergie même, d'aimer un être faible et pusillanime.

Mais toute intervention était inutile.

Si la passion, le plus souvent, aveugle, il arrive aussi parfois
qu'elle éclaire.

Maurice comprit qu'il est de ces injures qu'on ne doit pas paraître
soupçonner, sous peine de donner sur soi un avantage à qui les
adresse.

Il sentit que Marie-Anne devait être hors de cause. C'était affaire à
lui d'expliquer les motifs de son agression.

Cette intelligence instantanée de la situation opéra en lui une
si puissante réaction, qu'il recouvra, comme par magie, tout son
sang-froid et le libre exercice de ses facultés.

--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie,
monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que
vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une
humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.

Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait
le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de
sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.

Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait
la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il
s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui
Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas
absolument mécontent.

Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il
s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.

--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant
alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle
Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...

--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien
n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous
indiquera la maison du baron d'Escorval.

--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux
de mes amis...

--Oh!... quand il vous plairai...

--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel
mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et
prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos
droits?

Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu
au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.

--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis
que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur
n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous
déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour
faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est
son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs
de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse
grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase,
moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de
vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront
jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il
ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira:
«Ces gens-là me doivent tout!»

Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que
Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui
serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.

--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a
eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa
fille...

--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.

Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même
mouvement de surprise et d'effroi.

M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait
Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.

--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas
que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré
ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des
rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à
l'instant...

--Mon père...

--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.

Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où
se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.

Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant
Maurice, les bras croisés:

--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus
vous reprendre à rôder autour de ma fille...

--Je vous jure, monsieur...

--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner
une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez
de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la
mienne...

Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur
l'interrompit.

--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.

Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque
jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.

Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui
dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:

--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre
toutes mes précautions inutiles!...

Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette
scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement
quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.

--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis,
dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous
cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend
pour se rendre au château de Courtomieu.

Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:

--Et nous, en route!...

Mais Martial l'arrêta d'un geste.

--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où
il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...

--Chez moi?...

--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter
l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le
curé Midon...

Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un
rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il
venait de conter à la fille.

À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que
M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il
retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa
disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent
mille francs, davantage même...

Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut
fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.

Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès
que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.

--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.

Mais M. Lacheneur haussa les épaules.

--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet
argent?

--Dame!... j'ai des oreilles...

--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles
entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux
beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il
voudrait en faire sa maîtresse...

Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés.

--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à
vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.




XII


--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse
comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa
beauté est divine!...

Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à
M. Lacheneur.

Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
sauter les fossés.

Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à
se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se
redressant superbe de fierté.

--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie!
Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile
d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne
fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou
d'elle!...

Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui
frémissaient en lui.

--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
l'aurai.

En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique
de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à
l'épreuve.

Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni
adroit.

--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment,
moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des
réalités!...

Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour
porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été
repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que
froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.

En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.

--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de
mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
poursuivants en ce cas.

Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus
elle irritait sa passion.

--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de
Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout
tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai
produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera
bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de
sa beauté. Reste le d'Escorval.

C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en
ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.

Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.

Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...

--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de
demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer
un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de
nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si
j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête,
Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le
pays.

Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait
à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
précipités derrière lui.

Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
signes, il s'arrêta.

C'était Chupin et un de ses fils.

Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens
chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait
déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir
indispensable.

--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la
voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...

--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.

Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil,
il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près
pour être entendu.

Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit
de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M.
Lacheneur.

Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné
quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...

À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était
définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était
qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs,
puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.

Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en
certitude par sa vivacité à demander:

--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.

--Oui, monsieur le marquis.

--Et avec qui?...

--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si
Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la
mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
fille.

--Est-ce positif ce que vous dites là?...

--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à
Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
qu'on va publier les bans...

Et se retournant vers son fils:

--Pas vrai... garçon? demanda-t-il.

--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de
pareil.

Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces
de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si
importante.

Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait
quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
donner à un paysan?...

Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à
Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se
trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une
demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.

Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père,
et après l'avoir respectueusement salué:

--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.

M. de Sairmeuse éclata de rire.

--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien
simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps
d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une
seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait
que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler
et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas
de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une
charrette et le lui porter...

Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point.
Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.

--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.

--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?

--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne
s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...

Le duc parut abasourdi.

--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!...
Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire
vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à
vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se
tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui
en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai
résolu...

--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre
place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en
est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il
revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...

M. de Sairmeuse devint vert.

--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous
autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...

Et comme on lui obéissait:

--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à
Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit
d'une affaire d'une importance extrême.




XIII


Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus
magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse
s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et
ses eaux jaillissantes.

On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée,
très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait
cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et,
pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre.

Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande
route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie
profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.

Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.

--Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat
de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne
sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai...
oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa
table.

Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses
impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur
le sable.

Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au
cocher de marcher au pas:

--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément
amoureux de cette petite Lacheneur?...

Martial ne put s'empêcher de tressaillir.

--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup
dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.

Le duc regardait son fils d'un air narquois.

--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette
amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que
j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...

--Diable!...

--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en
détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner
Mlle Blanche de Courtomieu.

Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle
Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis
un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse
de Blanche.

--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père...
Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des
faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas?
Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne
jacobin.

--Oh!... mon père...

--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu,
lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y
a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient
enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir
qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses
opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il
les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration.
Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a
été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais,
chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.

C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses
meilleurs amis.

--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses
mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre
de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de
perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches
les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une
Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers
1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité
de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche
que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les
camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on
dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.

Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour
d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne
au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.

C'était bien l'homme du portrait.

Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu
portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête
qui surmontait cette immense charpente était remarquablement
petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et
noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans
chaleur.

La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au
chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant
combat.

Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non
sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui
étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons
de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.

--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour
délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de
rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de
la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos
amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet,
transformé en chambre du conseil...

Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre
de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui
revenant à propos:

--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos
respects à Mlle de Courtomieu?...

--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine,
répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins
qu'elles ne soient au jardin...

Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit
ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et
le marquis.

Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était
vide.

--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.

Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin:
personne.

Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi,
quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut
distinguer comme une robe blanche.

Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il
avait bien vu.

Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et
elle lui lisait à demi-voix une lettre.

Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le
sable crier sous les bottes de Martial.

Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une
éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.

Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse
extase.

--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...

Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout
souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres
entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré
des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque
s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se
jouant, semblait allumer des étincelles.

Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le
charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait
des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles
d'une enfant.

Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les
apparences du marquis de Courtomieu.

Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un
vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité
de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait
entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri
en leur germe toutes ses bonnes qualités.

Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible
qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle
pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un
amoureux...

Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait
remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme
emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus,
elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un
prétendant à mille lieues...

Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle
Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...

Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:

--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de
m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me
suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves...
seulement...

Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:

--Seulement, je suis peut-être indiscret?

--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que
je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par
une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher,
parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.

Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune
marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses
impressions.

Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le
fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.

Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de
Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris
des autres, son œil si clair se voila.

--Elles se connaissent!... pensa-t-il.

L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait
sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes
sortes de pudeurs inconnues.

La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche
l'avait aperçu.

--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.

Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle
poursuivit:

--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre
Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?

--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.

--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté
tout étrange, et qui surprend?

Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette
faute.

--Oui, elle est très-belle, dit-il.

Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est
avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:

--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à
bêcher la terre.

--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours
Lacheneur de la gêne.

--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour
Marie-Anne?

--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle
va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain
Chanlouineau.

La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait
à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle
éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui
concernait Mlle Lacheneur.

--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti
qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse;
nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici...
oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?

Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle
Blanche.

--Oui, beaucoup, répondit-elle.

Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de
Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer
chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.

--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois
brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce
que Marie-Anne m'écrit.

Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle
Lacheneur, et lut:

«Ma chère Blanche,

«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris
comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés
à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons
été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure
tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus
qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»

Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche.
On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes...
peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.

La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial
quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en
garde, il restait de marbre.

Elle continua:

«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque
changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je
l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir
des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères
présentes...»

Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.

--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous
cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la
noblesse!

Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le
sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût
été donné de lire les dernières lignes de la lettre.

«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve
aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment,
comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies
si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à
Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je
pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»

Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête
si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi:
tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.

Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus
gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue
par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus
élevé.

C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement
dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta.

--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je
vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être
là-haut.

--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des
hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...

Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une
énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle
reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller
si loin.

Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la
grosse cloche qui annonçait les visiteurs.

Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:

--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se
dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma
curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à
la conférence, vous me diriez tout...

Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse
s'inclina et obéit.

--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est
plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi
diable me congédie-t-elle?

Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite
pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait
à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.

Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la
déchiraient... Telle était la logique de son caractère.

Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien
Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.

La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais
rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle
subissait depuis deux jours.

Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,»
était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait
de venir passer une après-midi à Sairmeuse.

Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent,
les rôles furent-ils intervertis.

C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui
sanglota.

Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa
connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable
qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le
trouble de Martial.

--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de
Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...

Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette
accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.

--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait
faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.

Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.

--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne?
dit-elle.

--Oui.

--Serait-il allé chez vous?...

--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...

Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir
de l'impertinente galanterie de Martial.

La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement
expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce
trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se
retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de
l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.

--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés,
ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!...
S'aimeraient-ils donc déjà?...




XIV


Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il
entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût
probablement un peu étonnée.

Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute
sincérité ses impressions et ses réflexions.

C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus
tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à
combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.

Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion
enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au
dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla
son sang-froid.

Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions
grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de
Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.

Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement
les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes
déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou
des épaulettes de lieutenant-général.

De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil,
les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président,
s'épuisait à répéter:

--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...

--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à
grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...

Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par
bonheur l'annonce du dîner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
songeait plus à interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de
ces personnages!

Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un
n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous
ils étaient à peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
absorbait despotiquement toutes ses facultés.

Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le
départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.

L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les
conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il
serait son mari.

Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le
mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle
put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui
disputerait Martial, elle le voulut...

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour
rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de
sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le
pouls plus vite lui jette la première pierre.

Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une
idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre
tous l'homme qu'elle daignerait choisir!

Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...

--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?

«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce
que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la
coquetterie!...»

Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour
prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à
éblouir, à fasciner Martial!...

Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage,
c'était une autre affaire!...

Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle
Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.

Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en
furent frappés.

D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais
Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues
à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige
d'une dot d'un million comptant.

--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces
deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à
huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette
situation.

Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de
l'enfant!...

Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son
imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du
contraste.

Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient
gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et
s'enflammait à mesure que se succédaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes
baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux
Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
pied...

Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des
verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte
de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus
actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.

--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est
un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que
M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la
surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il
ivre de rancune.

On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous
les yeux.

Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur
et crut qu'il allait se trouver mal.

--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.

C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de
Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?

Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible
d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu,
et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de
s'expatrier peut-être pour toujours...

On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.

Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...

--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour
d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens
de respecter la considération qui l'environne.

Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de
Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
parole brève et tranchante produisirent un grand effet.

--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.

Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis,
murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.

Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:

--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
révolté, voilà tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un
pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant
elle ajouta:

--Votre conduite n'en est que plus belle.

Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait
amèrement à son fils son intervention.

--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je
n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
mais puisqu'elle était lancée...

--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!

--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait
de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que
répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
nous?...

--Je hausserais les épaules.

--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
Chupin.




XV


Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en
France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers
la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la
passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était
à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les
rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient
cruellement et ridiculement injustes.

À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque
chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il
croyait, qu'il voyait mourant...

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu
résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives
de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné
précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté
de réfléchir et de délibérer.

L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de
Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se
confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids
écrasait sa pensée...

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les
champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans
doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.

Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de
se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il
essayait de s'accoutumer au coup terrible.

L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit
s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval,
en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa
l'interroger.

Il parla le premier.

--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète
pas, mère, j'ai du courage, tu verras...

Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque
autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il
buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une
volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent
seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son
geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il
plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...

--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne
craindrais pas tant, et je le consolerais...

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand
sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se
décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des
phrases incohérentes...

Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la
voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face
congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa
gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était
brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle
allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna
jusque sur le palier, où elle cria:

--Au secours!... mon fils se meurt!

D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda,
comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix
terrible.

--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac
et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une
minute!...

Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné
des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée
pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et
quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine
d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de
bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils
envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après
avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au
temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui
demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et
que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas
toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade,
de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne
répondait qu'un mot: «Partons!»

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,
avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments
pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient
respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient
l'homme.

Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait
se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le
fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval
guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa
rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable.
Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle
l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne
fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle
n'était pas désespérée.

--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait
l'espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une
large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des
sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces
prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron
dans l'embrasure d'une fenêtre.

--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.

M. d'Escorval eut un geste désolé.

--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main
de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû
voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je
l'ignore, vous voyez le résultat...

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment
funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de
Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son
cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de
Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases,
trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.

Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme,
ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près
du lit d'un malade aimé...

Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille,
était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre,
celui qu'ils attendaient...

Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors
le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac
parut.

Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à
voix basse avec le prêtre:

--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y
avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours...
je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne
fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de
danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.

--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la
Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés
dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:

--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne?
Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre
mariage, elle refuserait le sien?...

--Elle me l'a dit.

--Et elle t'aime?

--J'en suis sûr.

--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais
va-t-en donc, petit malheureux!...

--Non.

M. d'Escorval demeura un moment pensif.

--C'est à confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:

--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère
s'explique.




XVI


La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut
des landes de la Rèche.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse;
mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de
paysans de la commune.

Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et
était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient
quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
brins couraient le long de la toiture.

Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé
de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des
prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne
n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées
de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.

Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin
qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne,
était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait
profondément battu.

C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses
résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le
secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il
gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la
chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et
tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil
au chemin qu'il venait de parcourir.

C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut
surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de
l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en
raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie
sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce
malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste
demeure.

--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
résisté à de moindres épreuves...

Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la
maison.

--Entrez!... dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite
ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette
ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait
d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
mobilier.

Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux
verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume
était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle
était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une
expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir
accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette
tranquillité.

--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
de reproche.

--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et
que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...

--Vous pensiez à lui?...

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son
front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:

--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
alors même que je le voudrais...

--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
père!...

--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
répéter.

--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a
failli mourir!...

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval,
et quand elle l'eut rencontré:

--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne
souffre pas, moi?

M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusemen

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