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La Terre

by Émile Zola · French · Gutenberg #8563 · 998,644 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La Terre
    
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Title: La Terre

Author: Émile Zola


        
Release date: July 1, 2005 [eBook #8563]
                Most recently updated: December 26, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8563

Credits: Christine De Ryck Carlo Traverso, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TERRE ***





Christine De Ryck Carlo Traverso, Charles Franks
and the Online Distributed Proofreading Team.

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.





LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE




                                LA TERRE


                            Par  ÉMILE  ZOLA





LA TERRE





PREMIÈRE PARTIE




I


Jean, ce matin-là, un semoir de toile bleue noué sur le ventre, en tenait
la poche ouverte de la main gauche, et de la droite, tous les trois pas, il
y prenait une poignée de blé, que d'un geste, à la volée, il jetait. Ses
gros souliers trouaient et emportaient la terre grasse, dans le balancement
cadencé de son corps; tandis que, à chaque jet, au milieu de la semence
blonde toujours volante, on voyait luire les deux galons rouges d'une veste
d'ordonnance, qu'il achevait d'user. Seul, en avant, il marchait, l'air
grandi; et, derrière, pour enfouir le grain, une herse roulait lentement,
attelée de deux chevaux, qu'un charretier poussait à longs coups de fouet
réguliers, claquant au-dessus de leurs oreilles.

La parcelle de terre, d'une cinquantaine d'ares à peine, au lieu dit des
Cornailles, était si peu importante, que M. Hourdequin, le maître de la
Borderie, n'avait pas voulu y envoyer le semoir mécanique, occupé ailleurs.
Jean, qui remontait la pièce du midi au nord, avait justement devant lui, à
deux kilomètres, les bâtiments de la ferme. Arrivé au bout du sillon, il
leva les yeux, regarda sans voir, en soufflant une minute.

C'étaient des murs bas, une tache brune de vieilles ardoises, perdue au
seuil de la Beauce, dont la plaine, vers Chartres, s'étendait. Sous le ciel
vaste, un ciel couvert de la fin d'octobre, dix lieues de cultures
étalaient en cette saison les terres nues, jaunes et fortes, des grands
carrés de labour, qui alternaient avec les nappes vertes des luzernes et
des trèfles; et cela sans un coteau, sans un arbre, à perte de vue, se
confondant, s'abaissant, derrière la ligne d'horizon, nette et ronde comme
sur une mer. Du côté de l'ouest, un petit bois bordait seul le ciel d'une
bande roussie. Au milieu, une route, la route de Châteaudun à Orléans,
d'une blancheur de craie, s'en allait toute droite pendant-quatre lieues,
déroulant, le défilé géométrique des poteaux du télégraphe. Et rien autre,
que trois ou quatre moulins de bois, sur leur pied de charpente, les ailes
immobiles. Des villages faisaient des îlots de pierre, un clocher au loin
émergeait d'un pli de terrain, sans qu'on vît l'église, dans les molles
ondulations de cette terre du blé.

Mais Jean se retourna, et il repartit, du nord au midi, avec son
balancement, la main gauche tenant le semoir, la droite fouettant l'air
d'un vol continu de semence. Maintenant, il avait devant lui, tout proche,
coupant la plaine ainsi qu'un fossé, l'étroit vallon de l'Aigre, après
lequel recommençait la Beauce, immense, jusqu'à Orléans. On ne devinait les
prairies et les ombrages qu'à une ligne de grands peupliers, dont les cimes
jaunies dépassaient le trou, pareilles, au ras des bords, à de courts
buissons. Du petit village de Rognes, bâti sur la pente, quelques toitures
seules étaient en vue, au pied de l'église, qui dressait en haut son
clocher de pierres grises, habité par des familles de corbeaux très
vieilles. Et, du côté de l'est, au delà de la vallée du Loir, où se cachait
à deux lieues Cloyes, le chef-lieu du canton, se profilaient, les lointains
coteaux du Perche, violâtres sous le jour ardoisé. On se trouvait là dans
l'ancien Dunois, devenu aujourd'hui l'arrondissement de Châteaudun, entre
le Perche et la Beauce, et à la lisière même de celle-ci, à cet endroit où
les terres moins fertiles lui font donner le nom de Beauce pouilleuse.
Lorsque Jean fut au bout du champ, il s'arrêta encore, jeta un coup d'oeil
en bas, le long du ruisseau de l'Aigre, vif et clair à travers les
herbages, et que suivait la route de Cloyes, sillonnée ce samedi-là par les
carrioles des paysans allant au marché. Puis, il remonta.

Et toujours, et du même pas, avec le même geste, il allait au nord, il
revenait au midi, enveloppé dans la poussière vivante du grain; pendant
que, derrière, la herse, sous les claquements du fouet, enterrait les
germes, du même train doux et comme réfléchi. De longues pluies venaient de
retarder les semailles d'automne; on avait encore fumé en août, et les
labours étaient prêts depuis longtemps, profonds, nettoyés des herbes
salissantes, bons à redonner du blé, après le trèfle et l'avoine de
l'assolement triennal. Aussi la peur des gelées prochaines, menaçantes à la
suite de ces déluges, faisait-elle se hâter les cultivateurs. Le temps
s'était mis brusquement au froid, un temps couleur de suie, sans un souffle
de vent, d'une lumière égale et morne sur cet océan de terre immobile. De
toutes parts, on semait: il y avait un autre semeur à gauche, à trois cents
mètres, un autre plus loin, vers la droite; et d'autres, d'autres encore
s'enfonçaient en face, dans la perspective fuyante des terrains plats.
C'étaient de petites silhouettes noires, de simples traits de plus en plus
minces, qui se perdaient à des lieues. Mais tous avaient le geste,
l'envolée de la semence, que l'on devinait comme une onde de vie autour
d'eux. La plaine en prenait un frisson, jusque dans les lointains noyés, où
les semeurs épars ne se voyaient plus.

Jean descendait pour la dernière fois, lorsqu'il aperçut, venant de Rognes,
une grande vache rousse et blanche, qu'une jeune fille, presque une enfant,
conduisait à la corde. La petite paysanne et la bête suivaient le sentier
qui longeait le vallon, au bord du plateau; et, le dos tourné, il avait
achevé l'emblave en remontant, lorsqu'un bruit de course, au milieu de cris
étranglés, lui fit de nouveau lever la tête, comme il dénouait son semoir
pour partir. C'était la vache emportée, galopant dans une luzernière,
suivie de la fille qui s'épuisait à la retenir. Il craignit un malheur, il
cria:

--Lâche-la donc!

Elle n'en faisait rien, elle haletait, injuriait sa vache, d'une voix de
colère et d'épouvante.

--La Coliche! veux-tu bien, la Coliche!... Ah! sale bête!... Ah! sacrée
rosse!

Jusque-là, courant et sautant de toute la longueur de ses petites jambes,
elle avait pu la suivre. Mais elle buta, tomba une première fois, se releva
pour retomber plus loin; et, dès lors, la bête s'affolant, elle fut
traînée. Maintenant, elle hurlait. Son corps, dans la luzerne, laissait un
sillage.

--Lâche-la donc, nom de Dieu! continuait à crier Jean. Lâche-la donc!

Et il criait cela machinalement, par terreur; car il courait lui aussi, en
comprenant enfin: la corde devait s'être nouée autour du poignet, serrée
davantage à chaque nouvel effort. Heureusement, il coupa au travers d'un
labour, arriva d'un tel galop devant la vache, que celle-ci, effrayée,
stupide, s'arrêta net. Déjà, il dénouait la corde, il asseyait la fille
dans l'herbe.

--Tu n'as rien de cassé?

Mais elle ne s'était pas même évanouie. Elle se mit debout, se tâta, releva
ses jupes jusqu'aux cuisses, tranquillement, pour voir ses genoux qui la
brûlaient, si essoufflée encore, qu'elle ne pouvait parler.

--Vous voyez, c'est là, ça me pince... Tout de même, je remue, il n'y a
rien... Oh! j'ai eu peur! Sur le chemin, j'étais en bouillie!

Et, examinant son poignet forcé, cerclé de rouge, elle le mouilla de
salive, y colla ses lèvres, en ajoutant avec un grand soupir, soulagée,
remise:

--Elle n'est pas méchante, la Coliche. Seulement, depuis ce matin, elle
nous fait rager, parce qu'elle est en chaleur... Je la mène au taureau, à
la Borderie.

--A la Borderie, répéta Jean. Ça se trouve bien, j'y retourne, je
t'accompagne.

Il continuait à la tutoyer, la traitant en gamine, tellement elle était
fine encore pour ses quatorze ans. Elle, le menton levé, regardait d'un air
sérieux ce gros garçon châtain, aux cheveux ras, à la face pleine et
régulière, dont les vingt-neuf ans faisaient pour elle un vieil homme.

--Oh! je vous connais, vous êtes Caporal, le menuisier qui est resté comme
valet chez M. Hourdequin.

A ce surnom, que les paysans lui avaient donné, le jeune homme eut un
sourire; et il la contemplait à son tour, surpris de la trouver presque
femme déjà, avec sa petite gorge dure qui se formait, sa face allongée aux
yeux noirs très profonds, aux lèvres épaisses, d'une chair fraîche et rose
de fruit mûrissant. Vêtue d'une jupe grise et d'un caraco de laine noire,
la tête coiffée d'un bonnet rond, elle avait la peau très brune, hâlée et
dorée de soleil.

--Mais tu es la cadette au père Mouche! s'écria-t-il. Je ne t'avais pas
reconnue... N'est-ce pas? ta soeur était la bonne amie de Buteau, le
printemps dernier, quand il travaillait avec moi à la Borderie?

Elle répondit simplement:

--Oui, moi, je suis Françoise... C'est ma soeur Lise qui est allée avec le
cousin Buteau, et qui est grosse de six mois, à cette heure... Il a filé,
il est du côté d'Orgères, à la ferme de la Chamade.

--C'est bien ça, conclut Jean. Je les ai vus ensemble.

Et ils restèrent un instant muets, face à face, lui riant de ce qu'il avait
surpris un soir les deux amoureux derrière une meule, elle mouillant
toujours son poignet meurtri, comme si l'humidité de ses lèvres en eût
calmé la cuisson; pendant que, dans un champ voisin, la vache, tranquille,
arrachait des touffes de luzerne. Le charretier et la herse s'en étaient
allés, faisant un détour pour gagner la route. On entendait le croassement
de deux corbeaux, qui tournoyaient d'un vol continu autour du clocher. Les
trois coups de l'angélus tintèrent dans l'air mort.

--Comment! déjà midi! s'écria Jean. Dépêchons-nous.

Puis, apercevant la Coliche, dans le champ:

--Eh! ta vache fait du dégât. Si on la voyait... Attends, bougresse, je vas
te régaler!

--Non, laissez, dit Françoise, qui l'arrêta. C'est à nous, cette pièce. La
garce, c'est chez nous qu'elle m'a culbutée!... Tout le bord est à la
famille, jusqu'à Rognes. Nous autres, nous allons d'ici là-bas; puis, à
côté, c'est à mon oncle Fouan; puis, après, c'est à ma tante, la Grande.

En désignant les parcelles du geste, elle avait ramené la vache dans le
sentier. Et ce fut seulement alors, quand elle la tint de nouveau par la
corde, qu'elle songea à remercier le jeune homme.

--N'empêche que je vous dois une fameuse chandelle! Vous savez, merci,
merci bien de tout mon coeur!

Ils s'étaient mis à marcher, ils suivaient le chemin étroit qui longeait le
vallon, avant de s'enfoncer dans les terres. La dernière sonnerie de
l'angélus venait de s'envoler, les corbeaux seuls croassaient toujours. Et,
derrière la vache tirant sur la corde, ni l'un ni l'autre ne causaient
plus, retombés dans ce silence des paysans qui font des lieues côte à côte,
sans échanger un mot. A leur droite, ils eurent un regard pour un semoir
mécanique, dont les chevaux tournèrent près d'eux; le charretier leur cria:
«Bonjour!» et ils répondirent: «Bonjour!» du même ton grave. En bas, à leur
gauche, le long de la route de Cloyes, des carrioles continuaient de filer,
le marché n'ouvrant qu'à une heure. Elles étaient secouées durement sur
leurs deux roues, pareilles à des insectes sauteurs, si rapetissées au
loin, qu'on distinguait l'unique point blanc du bonnet des femmes.

--Voilà mon oncle Fouan avec ma tante Rose, là-bas, qui s'en vont chez le
notaire, dit Françoise, les yeux sur une voiture grande comme une coque de
noix, fuyant à plus de deux kilomètres.

Elle avait ce coup d'oeil de matelot, cette vue longue des gens de pleine,
exercée aux détails, capable de reconnaître un homme ou une bête, dans la
petite tache remuante de leur silhouette.

--Ah! oui, on m'a conté, reprit Jean. Alors, c'est décidé, le vieux partage
son bien entre sa fille et ses deux fils?

--C'est décidé, ils ont tous rendez-vous aujourd'hui chez monsieur
Baillehache.

Elle regardait toujours fuir la carriole.

--Nous autres, nous nous en fichons, ça ne nous rendra ni plus gras ni plus
maigres... Seulement, il y a Buteau. Ma soeur pense qu'il l'épousera
peut-être, quand il aura sa part.

Jean se mit à rire.

--Ce sacré Buteau, nous étions camarades... Ah! ça ne lui coûte guère, de
mentir aux filles! Il lui en faut quand même, il les prend à coups de
poing, lorsqu'elles ne veulent pas par gentillesse.

--Bien sûr que c'est un cochon! déclara Françoise d'un air convaincu. On ne
fait pas à une cousine la cochonnerie de la planter là, le ventre gros.

Mais, brusquement, saisie de colère:

--Attends, la Coliche! je vas te faire danser!... La voilà qui recommence,
elle est enragée, cette bête, quand ça la tient!

D'une violente secousse, elle avait ramené la vache. A cet endroit, le
chemin quittait le bord du plateau. La carriole disparut, tandis que tous
deux continuèrent de marcher en plaine, n'ayant plus en face, à droite et à
gauche, que le déroulement sans fin des cultures. Entre les labours et les
prairies artificielles, le sentier s'en allait à plat, sans un buisson,
aboutissant à la ferme, qu'on aurait cru pouvoir toucher de la main, et qui
reculait, sous le ciel de cendre. Ils étaient retombés dans leur silence,
ils n'ouvrirent plus la bouche, comme envahis par la gravité réfléchie de
cette Beauce, si triste et si féconde.

Lorsqu'ils arrivèrent, la grande cour carrée de la Borderie, fermée de
trois côtés par les bâtiments des étables, des bergeries et des granges,
était déserte. Mais, tout de suite, sur le seuil de la cuisine, parut une
jeune femme, petite, l'air effronté et joli.

--Quoi donc, Jean, on ne mange pas, ce matin?

--J'y vais, madame Jacqueline.

Depuis que la fille à Cognet, le cantonnier de Rognes, la Cognette comme on
la nommait, quand elle lavait la vaisselle de la ferme à douze ans, était
montée aux honneurs de servante-maîtresse, elle se faisait traiter en dame,
despotiquement...

--Ah! c'est toi, Françoise, reprit-elle. Tu viens pour le taureau... Eh
bien! tu attendras. Le vacher est à Cloyes, avec monsieur Hourdequin. Mais
il va revenir, il devrait être ici.

Et, comme Jean se décidait à entrer dans la cuisine, elle le prit par la
taille, se frottant à lui d'un air de rire, sans s'inquiéter d'être vue, en
amoureuse gourmande qui ne se contentait pas du maître.

Françoise, restée seule, attendit patiemment, assise sur un banc de pierre,
devant la fosse à fumier, qui tenait un tiers de la cour. Elle regardait
sans pensée une bande de poules, piquant du bec et se chauffant les pattes
sur cette large couche basse, que le refroidissement de l'air faisait
fumer, d'une petite vapeur bleue. Au bout d'une demi-heure, lorsque Jean
reparut, achevant une tartine de beurre, elle n'avait pas bougé. Il s'assit
près d'elle, et comme la vache s'agitait, se battait de sa queue en
meuglant, il finit par dire:

--C'est ennuyeux que le vacher ne rentre pas.

La jeune fille haussa les épaules. Rien ne la pressait. Puis, après un
nouveau silence:

--Alors, Caporal, c'est Jean tout court qu'on vous nomme?

--Mais non, Jean Macquart.

--Et vous n'êtes pas de nos pays?

--Non, je suis Provençal, de Plassans, une ville, là-bas.

Elle avait levé les yeux pour l'examiner, surprise qu'on pût être de si
loin.

--Après Solférino, continua-t-il, il y a dix-huit mois, je suis revenu
d'Italie avec mon congé, et c'est un camarade qui m'a amené par ici...
Alors, voilà, mon ancien métier de menuisier ne m'allait plus, des
histoires m'ont fait rester à la ferme.

--Ah! dit-elle simplement, sans le quitter de ses grands yeux noirs.

Mais, à ce moment, la Coliche prolongea son meuglement désespéré de désir;
et un souffle rauque vint de la vacherie, dont la porte était fermée.

--Tiens! cria Jean, ce bougre de César l'a entendue!... Écoute, il cause-là
dedans... Oh! il connaît son affaire, on ne peut en faire entrer une dans
la cour, sans qu'il la sente et qu'il sache ce qu'on lui veut...

Puis, s'interrompant:

--Dis donc, le vacher a dû rester avec monsieur Hourdequin... Si tu
voulais, je t'amènerais le taureau. Nous ferions bien ça, à nous deux.

--Oui, c'est une idée, dit Françoise, qui se leva.

Il ouvrait la porte de la vacherie, lorsqu'il demanda encore:

--Et ta bête, faut-il l'attacher?

--L'attacher, non, non! pas la peine!... Elle est bien prête, elle ne
bougera seulement point.

La porte ouverte, on aperçut, sur deux rangs, aux deux côtés de l'allée
centrale, les trente vaches de la ferme, les unes couchées dans la litière,
les autres broyant les betteraves de leur auge; et, de l'angle où il se
trouvait, l'un des taureaux, un hollandais noir taché de blanc, allongeait
la tête, dans l'attente de sa besogne.

Dès qu'il fut détaché, César, lentement, sortit. Mais tout de suite il
s'arrêta, comme surpris par le grand air et le grand jour; et il resta une
minute immobile, raidi sur les pieds, la queue nerveusement balancée, le
cou enflé, le mufle tendu et flairant. La Coliche, sans bouger, tournait
vers lui ses gros yeux fixes, en meuglant plus bas. Alors, il s'avança, se
colla contre elle, posa la tête sur la croupe, d'une courte et rude
pression; sa langue pendait, il écarta la queue, lécha jusqu'aux cuisses;
tandis que, le laissant faire, elle ne remuait toujours pas, la peau
seulement plissée d'un frisson. Jean et Françoise, gravement, les mains
ballantes, attendaient.

Et, quand il fut prêt, César monta sur la Coliche, d'un saut brusque, avec
une lourdeur puissante qui ébranla le sol. Elle n'avait pas plié, il la
serrait aux flancs de ses deux jambes. Mais elle, une cotentine de grande
taille, était si haute, si large pour lui, de race moins forte, qu'il
n'arrivait pas. Il le sentit, voulut se remonter, inutilement.

--Il est trop petiot, dit Françoise.

--Oui, un peu, dit Jean. Ça ne fait rien, il entrera tout de même.

Elle hocha la tête; et, César tâtonnant encore, s'épuisant, elle se décida.

--Non, faut l'aider... S'il entre mal, ce sera perdu, elle ne retiendra
pas.

D'un air calme et attentif, comme pour une besogne sérieuse, elle s'était
avancée. Le soin qu'elle y mettait fonçait le noir de ses yeux,
entr'ouvrait ses lèvres rouges, dans sa face immobile. Elle dut lever le
bras d'un grand geste, elle saisit à pleine main le membre du taureau,
qu'elle redressa. Et lui, quand il se sentit au bord, ramassé dans sa
force, il pénétra d'un seul tour de reins, à fond. Puis, il ressortit.
C'était fait: le coup de plantoir qui enfonce une graine. Solide, avec la
fertilité impassible de la terre qu'on ensemence, la vache avait reçu, sans
un mouvement, ce jet fécondant du mâle. Elle n'avait même pas frémi dans la
secousse. Lui, déjà, était retombé, ébranlant de nouveau le sol.

Françoise, ayant retiré sa main, restait le bras en l'air. Elle finit par
le baisser, en disant:

--Ça y est.

--Et raide! répondit Jean d'un air de conviction, où se mêlait un
contentement de bon ouvrier pour l'ouvrage vite et bien fait.

Il ne songeait pas à lâcher une de ces gaillardises, dont les garçons de la
ferme s'égayaient avec les filles qui amenaient ainsi leurs vaches. Cette
gamine semblait trouver ça tellement simple et nécessaire, qu'il n'y avait
vraiment pas de quoi rire, honnêtement. C'était la nature.

Mais, depuis un instant, Jacqueline se tenait de nouveau sur la porte; et,
avec un roucoulement de gorge qui lui était familier, elle lança gaiement:

--Eh! la main partout! c'est donc que ton amoureux n'a pas d'oeil, à ce
bout-là!

Jean ayant éclaté d'un gros rire, Françoise subitement devint toute rouge.
Confuse, pour cacher sa gêne, tandis que César rentrait de lui-même à
l'étable, et que la Coliche broutait un pied d'avoine poussé dans la fosse
à fumier, elle fouilla ses poches, finit par sortir son mouchoir, en dénoua
la corne, où elle avait serré les quarante sous de la saillie.

--Tenez! v'là l'argent! dit-elle. Bien le bonsoir!

Elle partit avec sa vache, et Jean, qui reprenait son semoir, la suivit, en
disant à Jacqueline qu'il allait au champ du Poteau, selon les ordres que
M. Hourdequin avait donnés pour la journée.

--Bon! répondit-elle. La herse doit y être.

Puis, comme le garçon rejoignait la petite paysanne, et qu'ils
s'éloignaient à la file, dans l'étroit sentier, elle leur cria encore, de
sa voix chaude et farceuse:

--Pas de danger, hein? si vous vous perdez ensemble: la petite connaît le
bon chemin.

Derrière eux, la cour de la ferme redevint déserte. Ni l'un ni l'autre
n'avaient ri, cette fois. Ils marchaient lentement, avec le seul bruit de
leurs souliers butant contre les pierres. Lui, ne voyait d'elle que sa
nuque enfantine, où frisaient de petits cheveux noirs, sous le bonnet rond.
Enfin, au bout d'une cinquantaine de pas:

--Elle a tort d'attraper les autres sur les hommes, dit Françoise posément.
J'aurais pu lui répondre...

Et, se tournant vers le jeune homme, le dévisageant d'un air de malice:

--C'est vrai, n'est-ce pas? qu'elle en fait porter à monsieur Hourdequin,
comme si elle était sa femme déjà... Vous en savez peut-être bien quelque
chose, vous?

Il se troubla, il prit une mine sotte.

--Dame! elle fait ce qu'il lui plaît, ça la regarde.

Françoise, le dos tourné, s'était remise en marche.

--Ça, c'est vrai... Je plaisante, parce que vous pourriez être quasiment
mon père, et que ça ne tire pas à conséquence... Mais, voyez-vous, depuis
que Buteau a fait sa cochonnerie à ma soeur, j'ai bien juré que je me
couperais plutôt les quatre membres que d'avoir un amoureux.

Jean hocha la tête, et ils ne parlèrent plus. Le petit champ du Poteau se
trouvait au bout du sentier, à moitié chemin de Rognes. Quand il y fut, le
garçon s'arrêta. La herse l'attendait, un sac de semence était déchargé
dans un sillon. Il y remplit son semoir, en disant:

--Adieu, alors!

--Adieu! répondit Françoise. Encore merci!

Mais il fut pris d'une crainte, il se redressa et cria:

--Dis donc, si la Coliche recommençait... Veux-tu que je t'accompagne
jusque chez toi?

Elle était déjà loin, elle se retourna, jeta de sa voix calme et forte, au
travers du grand silence de la campagne:

--Non! non! inutile, plus de danger! elle a le sac plein!

Jean, le semoir noué sur le ventre, s'était mis à descendre la pièce de
labour, avec le geste continu, l'envolée du grain; et il levait les yeux,
il regardait Françoise décroître parmi les cultures, toute petite derrière
sa vache indolente, qui balançait son grand corps. Lorsqu'il remonta, il
cessa de la voir; mais, au retour, il la retrouva, rapetissée encore, si
mince, qu'elle ressemblait à une fleur de pissenlit, avec sa taille fine et
son bonnet blanc. Trois fois de la sorte, elle diminua; puis, il la
chercha, elle avait dû tourner, devant l'église.

Deux heures sonnèrent, le ciel restait gris, sourd et glacé; et des
pelletées de cendre fine paraissaient y avoir enseveli le soleil pour de
longs mois, jusqu'au printemps. Dans cette tristesse, une tache plus claire
pâlissait les nuages, vers Orléans, comme si, de ce côté, le soleil eût
resplendi quelque part, à des lieues. C'était sur cette échancrure blême
que se détachait le clocher de Rognes, tandis que le village dévalait,
caché dans le pli invisible du vallon de l'Aigre. Mais, vers Chartres, au
nord, la ligne plate de l'horizon gardait sa netteté de trait d'encre
coupant un lavis, entre l'uniformité terreuse du vaste ciel et le
déroulement sans bornes de la Beauce. Depuis le déjeuner, le nombre des
semeurs semblait y avoir grandi. Maintenant, chaque parcelle de la petite
culture avait le sien, ils se multipliaient, pullulaient comme de noires
fourmis laborieuses, mises en l'air par quelque gros travail, s'acharnant
sur une besogne démesurée, géante à côté de leur petitesse; et l'on
distinguait pourtant, même chez les plus lointains, le geste obstiné,
toujours le même, cet entêtement d'insectes en lutte avec l'immensité du
sol, victorieux à la fin de l'étendue et de la vie.

Jusqu'à la nuit tombée, Jean sema. Après le champ du Poteau, ce fut celui
des Rigoles et celui des Quatre-Chemins. Il allait, il venait, à longs pas
rythmés dans les labours; et le blé de son semoir s'épuisait, la semence
derrière lui fécondait la terre.




II


La maison de maître Baillehache, notaire à Cloyes, était située rue
Grouaise, à gauche, en allant à Châteaudun: une petite maison blanche d'un
seul étage, au coin de laquelle était fixée la corde de l'unique réverbère
qui éclairait cette large rue pavée, déserte en semaine, animée le samedi
du flot des paysans venant au marché. De loin, on voyait luire les deux
panonceaux, sur la ligne crayeuse des constructions basses; et, derrière,
un étroit jardin descendait jusqu'au Loir.

Ce samedi-là, dans la pièce qui servait d'étude et qui donnait sur la rue,
à droite du vestibule, le petit clerc, un gamin de quinze ans, chétif et
pâle, avait relevé l'un des rideaux de mousseline, pour voir passer le
monde. Les deux autres clercs, un vieux, ventru et très sale, un plus
jeune, décharné, ravagé de bile, écrivaient sur une double table de sapin
noirci, qui composait tout le mobilier, avec sept ou huit chaises et un
poêle de fonte, qu'on allumait seulement en décembre, même lorsqu'il
neigeait à la Toussaint. Les casiers dont les murs étaient garnis, les
cartons verdâtres, cassés aux angles, débordant de dossiers jaunes,
empoisonnaient la pièce d'une odeur d'encre gâtée et de vieux papiers
mangés de poussière.

Et, cependant, assis côte à côte, deux paysans, l'homme et la femme,
attendaient, dans une immobilité et une patience pleines de respect. Tant
de papiers, et surtout ces messieurs écrivant si vite, ces plumes craquant
à la fois, les rendaient graves, en remuant en eux des idées d'argent et de
procès. La femme, âgée de trente-quatre ans, très brune, de figure
agréable, gâtée par un grand nez, avait croisé ses mains sèches de
travailleuse sur son caraco de drap noir, bordé de velours; et, de ses yeux
vifs, elle fouillait les coins, avec l'évidente rêverie de tous les titres
de biens qui dormaient là; tandis que l'homme, de cinq ans plus âgé, roux
et placide, en pantalon noir et en longue blouse de toile bleue, toute
neuve, tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l'ombre
d'une pensée animât sa large face de terre cuite, rasée soigneusement,
trouée de deux gros yeux bleu-faïence, d'une fixité de boeuf au repos.

Mais une porte s'ouvrit, maître Baillehache, qui venait de déjeuner en
compagnie de son beau-frère, le fermier Hourdequin, parut très rouge, frais
encore pour ses cinquante-cinq ans, avec ses lèvres épaisses, ses paupières
bridées, dont les rides faisaient rire continuellement son regard. Il
portait un binocle et avait le continuel geste maniaque de tirer les longs
poils grisonnants de ses favoris.

--Ah! c'est vous, Delhomme, dit-il. Le père Fouan s'est donc décidé au
partage?

Ce fut la femme qui répondit.

--Mais oui, monsieur Baillehache... Nous avons tous rendez-vous, pour
tomber d'accord et pour que vous nous disiez comment on fait.

--Bon, bon, Fanny, on va voir... Il n'est qu'une heure à peine, il faut
attendre les autres.

Et le notaire causa un instant encore, demandant le prix du blé en baisse
depuis deux mois, témoignant à Delhomme la considération amicale due à un
cultivateur qui possédait une vingtaine d'hectares, un serviteur et trois
vaches. Puis, il rentra dans son cabinet.

Les clercs n'avaient pas levé la tête, exagérant les craquements de leurs
plumes; et, de nouveau, les Delhomme attendirent, immobiles. C'était une
chanceuse, cette Fanny, d'avoir été épousée par un amoureux honnête et
riche, sans même être enceinte, elle qui, pour sa part, n'espérait du père
Fouan que trois hectares environ. Son mari, du reste, ne se repentait pas,
car il n'aurait pu trouver une ménagère plus intelligente ni plus active,
au point qu'il se laissait conduire en toutes choses, d'esprit borné, mais
si calme, si droit, que souvent, à Rognes, on le prenait pour arbitre.

A ce moment, le petit clerc, qui regardait dans la rue, étouffa un rire
entre ses doigts, en murmurant à son voisin, le vieux, ventru et très sale:

--Oh! Jésus-Christ!

Vivement, Fanny s'était penchée à l'oreille de son homme.

--Tu sais, laisse-moi faire... J'aime bien papa et maman, mais je ne veux
pas qu'ils nous volent; et méfions-nous de Buteau et de cette canaille
d'Hyacinthe.

Elle parlait de ses deux frères, elle avait vu par la fenêtre arriver
l'aîné, cet Hyacinthe que tout le pays connaissait sous le surnom de
Jésus-Christ: un paresseux et un ivrogne, qui, à son retour du service,
après avoir fait les campagnes d'Afrique, s'était mis à battre les champs,
refusant tout travail régulier, vivant de braconnage et de maraude, comme
s'il eût rançonné encore un peuple tremblant de Bédouins.

Un grand gaillard entra, dans toute la force musculeuse de ses quarante
ans, les cheveux bouclés, la barbe en pointe, longue et inculte, avec une
face de Christ ravagé, un Christ soûlard, violeur de filles et détrousseur
de grandes routes. Depuis le matin à Cloyes, il était gris déjà, le
pantalon boueux, la blouse ignoble de taches, une casquette en loques
renversée sur la nuque; et il fumait un cigare d'un sou, humide et noir,
qui empestait. Cependant, au fond de ses beaux yeux noyés, il y avait de la
goguenardise pas méchante, le coeur ouvert d'une bonne crapule.

--Alors, le père et la mère ne sont pas encore là? demanda-t-il.

Et, comme le clerc maigre, jauni de bile, lui répondait rageusement d'un
signe de tête négatif, il resta un instant le regard au mur, tandis que son
cigare fumait tout seul dans sa main. Il n'avait pas eu un coup d'oeil pour
sa soeur et son beau-frère, qui, eux-mêmes, ne paraissaient pas l'avoir vu
entrer. Puis, sans ajouter un mot, il sortit, il alla attendre sur le
trottoir.

--Oh! Jésus-Christ! oh! Jésus-Christ! répéta en faux bourdon le petit
clerc, le nez vers la rue, l'air de plus en plus amusé du sobriquet qui
éveillait en lui des histoires drôles.

Mais cinq minutes à peine se passèrent, les Fouan arrivèrent enfin, deux
vieux aux mouvements ralentis et prudents. Le père, jadis très robuste, âgé
de soixante-dix ans aujourd'hui, s'était desséché et rapetissé dans un
travail si dur, dans une passion de la terre si âpre, que son corps se
courbait, comme pour retourner à cette terre, violemment désirée et
possédée. Pourtant, sauf les jambes, il était gaillard encore, bien tenu,
ses petits favoris blancs, en pattes de lièvre correctes, avec le long nez
de la famille qui aiguisait sa face maigre, aux plans de cuir coupés de
grands plis. Et, dans son ombre, ne le quittant pas d'une semelle; la mère,
plus petite, semblait être restée grasse, le ventre gros d'un commencement
d'hydropisie, le visage couleur d'avoine, troué d'yeux ronds, d'une bouche
ronde, qu'une infinité de rides serraient ainsi que des bourses d'avare.
Stupide, réduite dans le ménage à un rôle de bête docile et laborieuse,
elle avait toujours tremblé devant l'autorité despotique de son mari.

--Ah! c'est donc vous! s'écria Fanny, qui se leva.

Delhomme avait également quitté sa chaise. Et, derrière les vieux,
Jésus-Christ venait de reparaître, se dandinant, sans une parole. Il écrasa
le bout de son cigare pour l'éteindre, puis fourra le fumeron empesté dans
une poche de sa blouse.

--Alors, nous y sommes, dit Fouan. Il ne manque que Buteau... Jamais à
l'heure, jamais comme les autres, ce bougre-là!

--Je l'ai vu au marché, déclara Jésus-Christ d'une voix enrouée par
l'eau-de-vie. Il va venir.

Buteau, le cadet, âgé de vingt-sept ans, devait ce surnom à sa mauvaise
tête, continuellement en révolte, s'obstinant dans des idées à lui, qui
n'étaient celles de personne. Même gamin, il n'avait pu s'entendre avec ses
parents; et, plus tard, après avoir tiré un bon numéro, il s'était sauvé de
chez eux, pour se louer, d'abord à la Borderie, ensuite à la Chamade.

Mais, comme le père continuait de gronder, il entra, vif et gai. Chez lui,
le grand nez des Fouan s'était aplati, tandis que le bas de la figure, les
maxillaires s'avançaient en mâchoires puissantes de carnassier. Les tempes
fuyaient, tout le haut de la tête se resserrait et, derrière le rire
gaillard de ses yeux gris, il y avait déjà de la ruse et de la violence. Il
tenait de son père le désir brutal, l'entêtement dans la possession,
aggravés par l'avarice étroite de la mère. A chaque querelle, lorsque les
deux vieux l'accablaient de reproches, il leur répondait: «Fallait pas me
faire comme ça!»

--Dites donc, il y a cinq lieues de la Chamade à Cloyes, répondit-il aux
grognements. Et puis, quoi? j'arrive en même temps que vous... Est-ce qu'on
va encore me tomber sur le dos?

Maintenant, tous se disputaient, criaient de leurs voix perçantes et
hautes, habituées au plein vent, débattaient leurs affaires, absolument
comme s'ils se fussent trouvés chez eux. Les clercs, incommodés, leur
jetaient des regards obliques, lorsque le notaire vint au bruit, ouvrant de
nouveau la porte de son cabinet.

--Vous y êtes tous? Allons, entrez!

Ce cabinet donnait sur le jardin, la mince bande de terre qui descendait
jusqu'au Loir, dont on apercevait, au loin, les peupliers sans feuilles.
Ornant la cheminée, il y avait une pendule de marbre noir, entre des
paquets de dossiers; et rien autre que le bureau d'acajou, un cartonnier et
des chaises.

Tout de suite, M. Baillehache s'était installé à ce bureau, comme à un
tribunal; tandis que les paysans, entrés à la queue, hésitaient, louchaient
en regardant les sièges, avec l'embarras de savoir où et comment ils
devaient s'asseoir.

--Voyons, asseyez-vous!

Alors, poussés par les autres, Fouan et Rose se trouvèrent au premier rang,
sur deux chaises; Fanny et Delhomme se mirent derrière, également côte à
côte; pendant que Buteau s'isolait dans un coin, contre le mur, et
qu'Hyacinthe, seul, restait debout, devant la fenêtre, dont il bouchait le
jour de ses larges épaules. Mais le notaire, impatienté, l'interpella
familièrement.

--Asseyez-vous donc, Jésus-Christ!

Et il dut entamer l'affaire le premier.

--Ainsi, père Fouan, vous vous êtes décidé à partager vos biens de votre
vivant entre vos deux fils et votre fille?

Le vieux ne répondit point, les autres demeurèrent immobiles, un grand
silence se fit. D'ailleurs, le notaire, habitué à ces lenteurs, ne se
hâtait pas, lui non plus. Sa charge était dans la famille depuis deux cent
cinquante ans; les Baillehache de père en fils s'étaient succédé à Cloyes,
d'antique sang beauceron, prenant de leur clientèle paysanne la pesanteur
réfléchie, la circonspection sournoise qui noient de longs silences et de
paroles inutiles le moindre débat. Il avait ouvert un canif, il se rognait
les ongles.

--N'est-ce pas? il faut croire que vous vous êtes décidé, répéta-t-il
enfin, les yeux fixés sur le vieux.

Celui-ci se tourna, eut un regard sur tous, avant de dire, en cherchant les
mots:

--Oui, ça se peut bien, monsieur Baillehache... Je vous en avais parlé à la
moisson, vous m'aviez dit d'y penser davantage; et j'y ai pensé encore, et
je vois qu'il va falloir tout de même en venir là.

Il expliqua pourquoi, en phrases interrompues, coupées de continuelles
incidentes. Mais ce qu'il ne disait pas, ce qui sortait de l'émotion
refoulée dans sa gorge, c'était la tristesse infinie, la rancune sourde, le
déchirement de tout son corps, à se séparer de ces biens si chaudement
convoités avant la mort de son père, cultivés plus tard avec un acharnement
de rut, augmentés ensuite lopins à lopins, au prix de la plus sordide
avarice. Telle parcelle représentait des mois de pain et de fromage, des
hivers sans feu, des étés de travaux brûlants, sans autre soutien que
quelques gorgées d'eau. Il avait aimé la terre en femme qui tue et pour qui
on assassine. Ni épouse, ni enfants, ni personne, rien d'humain: la terre!
Et voilà qu'il avait vieilli, qu'il devait céder cette maîtresse à ses
fils, comme son père la lui avait cédée à lui-même, enragé de son
impuissance.

--Voyez-vous, monsieur Baillehache, il faut se faire une raison, les jambes
ne vont plus, les bras ne sont guère meilleurs, et, dame! la terre en
souffre... Ça aurait encore pu marcher, si l'on s'était entendu avec les
enfants...

Il jeta un coup d'oeil sur Buteau et sur Jésus-Christ, qui ne bougèrent
pas, les yeux au loin, comme à cent lieues de ce qu'il disait.

--Mais, quoi? voulez-vous que je prenne du monde, des étrangers qui
pilleront chez nous? Non, les serviteurs, ça coûte trop cher, ça mange le
gain, au jour d'aujourd'hui... Moi, je ne peux donc plus. Cette saison,
tenez! des dix-neuf setiers que je possède, eh bien! j'ai eu à peine la
force d'en cultiver le quart, juste de quoi manger, du blé pour nous et de
l'herbe pour les deux vaches... Alors, ça me fend le coeur, de voir cette
bonne terre qui se gâte. Oui, j'aime mieux tout lâcher que d'assister à ce
massacre.

Sa voix s'étrangla, il eut un grand geste de douleur et de résignation.
Près de lui, sa femme, soumise, écrasée par plus d'un demi-siècle
d'obéissance et de travail, écoutait.

--L'autre jour, continua-t-il, en faisant ses fromages, Rose est tombée le
nez dedans. Moi, ça me casse, rien que de venir en carriole au marché... Et
puis, la terre, on ne l'emporte pas avec soi, quand on s'en va. Faut la
rendre, faut la rendre... Enfin, nous avons assez travaillé, nous voulons
crever tranquilles... N'est-ce pas, Rose?

--C'est ça même, comme le bon Dieu nous voit! dit la vieille.

Un nouveau silence régna, très long. Le notaire achevait de se couper les
ongles. Il finit par remettre le canif sur son bureau, en disant:

--Oui, ce sont des raisons raisonnables, on est souvent forcé de se
résoudre à la donation... Je dois ajouter qu'elle offre une économie aux
familles, car les droits d'héritage sont plus forts que ceux de la
démission de biens...

Buteau, dans son affectation d'indifférence, ne put retenir ce cri:

--Alors, c'est vrai, monsieur Baillehache?

--Mais sans doute. Vous allez y gagner quelques centaines de francs.

Les autres s'agitèrent, le visage de Delhomme lui-même s'éclaira, tandis
que le père et la mère partageaient aussi cette satisfaction. C'était
entendu, l'affaire était faite, du moment que ça coûtait moins.

--Il me reste à vous présenter les observations d'usage, ajouta le notaire.
Beaucoup de bons esprits blâment la démission de biens, qu'ils regardent
comme immorale, car ils l'accusent de détruire les liens de famille... On
pourrait, en effet, citer des faits déplorables, les enfants se conduisent
des fois très mal, lorsque les parents se sont dépouillés...

Les deux fils et la fille l'écoutaient, la bouche ouverte, avec des
battements de paupières et un frémissement des joues.

--Que papa garde tout, s'il a ces idées! interrompit sèchement Fanny, très
susceptible.

--Nous avons toujours été dans le devoir, dit Buteau.

--Et ce n'est pas le travail qui nous fait peur, déclara Jésus-Christ.

D'un geste, M. Baillehache les calma.

--Laissez-moi donc finir! Je sais que vous êtes de bons enfants, des
travailleurs honnêtes; et, avec vous, il n'y a certainement pas de danger
que vos parents se repentent un jour.

Il n'y mettait aucune ironie, il répétait la phrase amicale que vingt-cinq
ans d'habitude professionnelle arrondissaient sur ses lèvres. Mais la mère,
bien qu'elle n'eût pas semblé comprendre, promenait ses yeux bridés, de sa
fille à ses deux fils. Elle les avait élevés tous les trois, sans
tendresse, dans une froideur de ménagère qui reproche aux petits de trop
manger sur ce qu'elle épargne. Le cadet, elle lui gardait rancune de ce
qu'il s'était sauvé de la maison, lorsqu'il gagnait enfin; la fille, elle
n'avait jamais pu s'accorder avec elle, blessée de se heurter à son propre
sang, à une gaillarde active, chez qui l'intelligence du père s'était
tournée en orgueil; et son regard ne s'adoucissait qu'en s'arrêtant sur
l'aîné, ce chenapan qui n'avait rien d'elle ni de son mari, cette mauvaise
herbe poussée on ne savait d'où, et que peut-être pour cela elle excusait
et préférait.

Fouan, lui aussi, avait regardé ses enfants, l'un après l'autre, avec le
sourd malaise de ce qu'ils feraient de son bien. La paresse de l'ivrogne
l'angoissait moins encore que la convoitise jouisseuse des deux autres. Il
hocha sa tète tremblante: à quoi bon se manger le sang, puisqu'il le
fallait!

--Maintenant que le partage est résolu, reprit le notaire, il s'agit de
régler les conditions. Êtes-vous d'accord sur la rente à servir?

Du coup, tous redevinrent immobiles et muets. Les visages tannés avaient
pris une expression rigide, la gravité impénétrable de diplomates abordant
l'estimation d'un empire. Puis, ils se tâtèrent d'un coup d'oeil, mais
personne encore ne parla. Ce fut le père qui, de nouveau, expliqua les
choses.

--Non, monsieur Baillehache, nous n'en avons pas causé, nous avons attendu
d'être tous ensemble, ici... Mais c'est bien simple, n'est-ce pas? J'ai
dix-neuf setiers, ou neuf hectares et demi, comme on dit à cette heure.
Alors, si je louais, ça ferait donc neuf cent cinquante francs, à cent
francs l'hectare...

Buteau, le moins patient, sauta sur sa chaise.

--Comment! à cent francs l'hectare! est-ce que vous vous foutez de nous,
papa?

Et une première discussion s'engagea sur les chiffres. Il y avait un setier
de vigne: ça, oui, on l'aurait loué cinquante francs. Mais est-ce qu'on
aurait jamais trouvé ce prix pour les douze setiers de terres de labour, et
surtout pour les six setiers de prairies naturelles, ces prés du bord de
l'Aigre, dont le foin ne valait rien? Les terres de labour elles-mêmes
n'étaient guère bonnes, un bout principalement, celui qui longeait le
plateau, car la couche arable s'amincissait à mesure qu'on approchait du
vallon.

--Voyons, papa, dit Fanny d'un air de reproche, il ne faut pas nous fiche
dedans.

--Ça vaut cent francs l'hectare, répétait le vieux avec obstination en se
donnant des claques sur la cuisse. Demain, je louerai à cent francs, si je
veux... Et qu'est-ce que ça vaut donc, pour vous autres? Dites un peu voir
ce que ça vaut?

--Ça vaut soixante francs, dit Buteau.

Fouan, hors de lui, maintenait son prix, entrait dans un éloge outré de sa
terre, une si bonne terre, qui donnait du blé toute seule, lorsque
Delhomme, silencieux jusque-là, déclara avec son grand accent d'honnêteté:

--Ça vaut quatre-vingts francs, pas un sou de plus, pas un sou de moins.

Tout de suite, le vieux se calma.

--Bon! mettons quatre-vingts; je veux bien faire un sacrifice pour mes
enfants.

Mais Rose, qui l'avait tiré par un coin de sa blouse, lâcha un seul mot, la
révolte de sa ladrerie:

--Non, non!

Jésus-Christ s'était désintéressé. La terre ne lui tenait plus au coeur,
depuis ses cinq ans d'Afrique. Il ne brûlait que d'un désir, avoir sa part,
pour battre monnaie. Aussi continuait-il à se dandiner d'un air goguenard
et supérieur.

--J'ai dit quatre-vingts, criait Fouan, c'est quatre-vingts! Je n'ai jamais
eu qu'une parole: devant Dieu, je le jure! Neuf hectares et demi, voyons,
ça fait sept cent soixante francs, en chiffres ronds huit cents... Eh bien!
la pension sera de huit cents francs, c'est juste!

Violemment, Buteau éclata de rire, pendant que Fanny protestait d'un branle
de la tête, comme stupéfiée. Et M. Baillehache, qui, depuis la discussion,
regardait dans son jardin, les yeux vagues, revint à ses clients, sembla
les écouter en se tirant les favoris de son geste maniaque, assoupi par la
digestion du fin déjeuner qu'il avait fait.

Cette fois, pourtant, le vieux avait raison: c'était juste. Mais les
enfants, échauffés, emportés par la passion de conclure le marché au plus
bas prix possible, se montraient terribles, marchandaient, juraient, avec
la mauvaise foi des paysans qui achètent un cochon.

--Huit cents francs! ricanait Buteau. C'est donc que vous allez vivre comme
des bourgeois?... Ah bien! huit cents francs, on mangerait quatre! dites
tout de suite que c'est pour vous crever d'indigestion!

Fouan ne se fâchait pas encore. Il trouvait le marchandage naturel, il
faisait simplement face à ce déchaînement prévu, allumé lui aussi, allant
carrément jusqu'au bout de ses exigences.

--Et ce n'est pas tout, minute!... Nous gardons jusqu'à notre mort la
maison et le jardin, bien entendu... Puis, comme nous ne récolterons plus
rien, que nous n'aurons plus les deux vaches, nous voulons par an une pièce
de vin, cent fagots, et par semaine dix litres de lait, une douzaine
d'oeufs et trois fromages.

--Oh! papa! gémit douloureusement Fanny atterrée, oh! papa!

Buteau, lui, ne discutait plus. Il s'était levé d'un bond, il marchait avec
des gestes brusques; même il avait enfoncé sa casquette, pour partir.
Jésus-Christ venait également de quitter sa chaise, inquiet à l'idée que
toutes ces histoires pouvaient faire manquer le partage. Seul, Delhomme
restait impassible, un doigt contre son nez, dans une attitude de profonde
réflexion et de gros ennui.

Alors, M. Baillehache sentit la nécessité de hâter un peu les choses. Il
secoua son assoupissement, et en fouillant ses favoris d'une main plus
active:

--Vous savez, mes amis, que le vin, les fagots, ainsi que les fromages et
les oeufs, sont dans les usages.

Mais il fut interrompu par une volée de phrases aigres.

--Des oeufs avec des poulets dedans, peut-être!

--Est-ce que nous buvons notre vin? nous le vendons!

--Ne rien foutre et se chauffer, c'est commode, lorsque vos enfants
s'esquintent!

Le notaire, qui en avait entendu bien d'autres, continua avec flegme:

--Tout ça, ce n'est pas à dire... Saperlotte! Jésus-Christ, asseyez-vous
donc! Vous bouchez le jour, c'est agaçant!... Et voilà qui est entendu,
n'est-ce pas, vous tous? Vous donnerez les redevances en nature, parce que
vous vous feriez montrer au doigt... Il n'y a donc que le chiffre de la
rente à débattre...

Delhomme, enfin, fit signe qu'il avait à parler. Chacun venait de reprendre
sa place, il dit lentement, au milieu de l'attention générale:

--Pardon, ça semble juste, ce que demande le père. On pourrait lui servir
huit cents francs, puisque c'est huit cents francs qu'il louerait son
bien... Seulement, nous ne comptons pas ainsi, nous autres. Il ne nous loue
pas la terre, il nous la donne, et le calcul est de savoir ce que lui et la
mère ont besoin pour vivre... Oui, pas davantage, ce qu'ils ont besoin pour
vivre.

--En effet, appuya le notaire, c'est ordinairement la base que l'on prend.

Et une autre querelle s'éternisa. La vie des deux vieux fut fouillée,
étalée, discutée besoin par besoin. On pesa le pain, les légumes, la
viande; on estima les vêtements, rognant sur la toile et sur la laine; on
descendit même aux petites douceurs, au tabac à fumer du père, dont les
deux sous quotidiens, après des récriminations interminables, furent fixés
à un sou. Lorsqu'on ne travaillait plus, il fallait savoir se réduire.
Est-ce que la mère, elle aussi, ne pouvait se passer de café noir? C'était
comme leur chien, un vieux chien de douze ans qui mangeait gros, sans
utilité: il y avait beau temps qu'on aurait dû lui allonger un coup de
fusil. Quand le calcul se trouva terminé, on le recommença, on chercha ce
qu'on allait supprimer encore, deux chemises, six mouchoirs par an, un
centime sur ce qu'on avait mis par jour pour le sucre. Et, en taillant et
retaillant, en épuisant les économies infimes, on arriva de la sorte à un
chiffre de cinq cent cinquante et quelques francs, ce qui laissa les
enfants agités, hors d'eux, car ils s'entêtaient à ne pas dépasser cinq
cents francs tout ronds.

Cependant, Fanny se lassait. Elle n'était pas mauvaise fille, plus
pitoyable que les hommes, n'ayant point encore le coeur et la peau durcis
par la rude existence au grand air. Aussi parlait-elle d'en finir, résignée
à des concessions. Jésus-Christ, de son côté, haussait les épaules, très
large sur l'argent, envahi même d'un attendrissement d'ivrogne, prêt à
offrir un appoint sur sa part, qu'il n'aurait, du reste, jamais payé.

--Voyons, demanda la fille, ça va-t-il pour cinq cent cinquante?

--Mais oui, mais oui! répondit-il. Faut bien qu'ils nocent un peu, les
vieux!

La mère eut pour son aîné un regard souriant et mouillé d'affection, tandis
que le père continuait la lutte avec le cadet. Il n'avait cédé que pas à
pas, bataillant à chaque réduction, s'entêtant sur certains chiffres. Mais,
sous l'opiniâtreté froide qu'il montrait, une colère grandissait en lui,
devant l'enragement de cette chair, qui était la sienne, à s'engraisser de
sa chair, à lui sucer le sang, vivant encore. Il oubliait qu'il avait mangé
son père ainsi. Ses mains s'étaient mises à trembler, il gronda:

--Ah! fichue graine! dire qu'on a élevé ça et que ça vous retire le pain de
la bouche!... J'en suis dégoûté, ma parole! j'aimerais mieux pourrir déjà
dans la terre... Alors, il n'y a pas moyen que vous soyez gentils, vous ne
voulez donner que cinq cent cinquante?

Il consentait, lorsque sa femme, de nouveau, le tira par sa blouse, en lui
soufflant:

--Non, non!

--Ce n'est pas tout ça, dit Buteau après une hésitation, et l'argent de vos
économies?... Si vous avez de l'argent, n'est-ce pas? vous n'allez pas,
bien sur, accepter le nôtre.

Il regardait son père fixement, ayant réservé ce coup pour la fin. Le vieux
était devenu très pâle.

--Quel argent? demanda-t-il?

--Mais l'argent placé, l'argent dont vous cachez les titres.

Buteau, qui soupçonnait seulement le magot, voulait se faire une certitude.
Certain soir, il avait cru voir son père prendre, derrière une glace, un
petit rouleau de papiers. Le lendemain et les jours suivants, il s'était
mis aux aguets; mais rien n'avait reparu, il ne restait que le trou vide.

Fouan, de blême qu'il était, devint subitement très rouge, sous le flot de
sa colère qui éclatait enfin. Il se leva, cria avec un furieux geste:

--Ah ça! nom de Dieu! vous fouillez dans mes poches, maintenant! Je n'ai
pas un sou, pas un liard de placé. Vous avez trop coûté pour ça, mauvais
bougres!... Mais est-ce que ça vous regarderait, est-ce que je ne suis pas
le maître, le père?

Il semblait grandir, dans ce réveil de son autorité. Pendant des années,
tous, la femme et les enfants, avaient tremblé sous lui, sous ce despotisme
rude du chef de la famille paysanne. On se trompait, si on le croyait fini.

--Oh! papa, voulut ricaner Buteau.

--Tais-toi, nom de Dieu! continua le vieux, la main toujours en l'air,
tais-toi, ou je cogne!

Le cadet bégaya, se fit tout petit sur sa chaise. Il avait senti le vent de
la gifle, il était repris des peurs de son enfance, levant le coude pour se
garer.

--Et toi, Hyacinthe, n'aie pas l'air de rire! et toi, Fanny, baisse les
yeux!... Aussi vrai que le soleil nous éclaire, je vas vous faire danser,
moi!

Il était seul debout et menaçant. La mère tremblait, comme si elle eût
craint les torgnoles égarées. Les enfants ne bougeaient plus, ne
soufflaient plus, soumis, domptés.

--Vous entendez ça, je veux que la rente soit de six cents francs...
Autrement, je vends ma terre, je la mets en viager. Oui, pour manger tout,
pour que vous n'ayez pas un radis après moi... Les donnez-vous, les six
cents francs?

--Mais, papa, murmura Fanny, nous donnerons ce que vous demanderez.

--Six cents francs, c'est bien, dit Delhomme.

--Moi, déclara Jésus-Christ, je veux ce qu'on veut.

Buteau, les dents serrées de rancune, parut consentir par son silence. Et
Fouan les dominait toujours, promenant ses durs regards de maître obéi. Il
finit par se rasseoir, en disant:

--Alors, ça va, nous sommes d'accord.

M. Baillehache, sans s'émouvoir, repris de sommeil, avait attendu la fin de
la querelle. Il rouvrit les yeux, il conclut paisiblement:

--Puisque vous êtes d'accord, en voilà assez... Maintenant que je connais
les conditions, je vais dresser l'acte... De votre côté, faites arpenter,
divisez et dites à l'arpenteur de m'envoyer une note contenant la
désignation des lots. Lorsque vous les aurez tirés au sort, nous n'aurons
plus qu'à inscrire, après chaque nom, le numéro tiré, et nous signerons.

Il avait quitté son fauteuil pour les congédier. Mais ils ne bougèrent pas
encore, hésitant, réfléchissant. Est-ce que c'était bien tout?
n'oubliaient-ils rien, n'avaient-ils pas fait une mauvaise affaire, sur
laquelle il était peut-être temps de revenir?

Trois heures sonnèrent, il y avait près de deux heures qu'ils étaient là.

--Allez-vous-en, leur dit enfin le notaire. D'autres attendent.

Ils durent se décider, il les poussa dans l'étude, où, en effet, des
paysans, immobiles, raidis sur les chaises, patientaient, tandis que le
petit clerc suivait par la fenêtre une bataille de chiens, et que les deux
autres, maussades, faisaient toujours craquer leurs plumes sur du papier
timbré.

Dehors, la famille demeura un moment plantée au milieu de la rue.

--Si vous voulez, dit le père, l'arpentage sera pour après-demain, lundi.

Ils acceptèrent d'un signe de tête, ils descendirent la rue Grouaise, à
quelques pas les uns des autres.

Puis, le vieux Fouan et Rose ayant tourné dans la rue du Temple, vers
l'église, Fanny et Delhomme s'éloignèrent par la rue Grande. Buteau s'était
arrêté sur la place Saint-Lubin, à se demander si le père avait ou n'avait
pas de l'argent caché. Et Jésus-Christ, resté seul, après avoir rallumé son
bout de cigare, entra, en se dandinant, au café du _Bon Laboureur_.




III


La maison des Fouan était la première de Rognes, au bord de la route de
Cloyes à Bazoches-le-Doyen, qui traverse le village. Et, le lundi, le vieux
en sortait dès le jour, à sept heures, pour se rendre au rendez-vous donné
devant l'église, lorsqu'il aperçut, sur la porte voisine, sa soeur, la
Grande, déjà levée, malgré ses quatre-vingts ans.

Ces Fouan avaient poussé et grandi là, depuis des siècles, comme une
végétation entêtée et vivace. Anciens serfs des Rognes-Bouqueval, dont il
ne restait aucun vestige, à peine les quelques pierres enterrées d'un
château détruit, ils avaient dû être affranchis sous Philippe le Bel; et,
dès lors, ils étaient devenus propriétaires, un arpent, deux peut-être,
achetés au seigneur dans l'embarras, payés de sueur et de sang dix fois
leur prix. Puis, avait commencé la longue lutte, une lutte de quatre cents
ans, pour défendre et arrondir ce bien, dans un acharnement de passion que
les pères léguaient aux fils: lopins perdus et rachetés, propriété
dérisoire sans cesse remise en question, héritages écrasés de tels impôts
qu'ils semblaient fondre, prairies et pièces de labour peu à peu élargies
pourtant, par ce besoin de posséder, d'une ténacité lentement victorieuse.
Des générations y succombèrent, de longues vies d'hommes engraissèrent le
sol; mais, lorsque la Révolution de 89 vint consacrer ses droits, le Fouan
d'alors, Joseph-Casimir, possédait vingt et un arpents, conquis en quatre
siècles sur l'ancien domaine seigneurial.

En 93, ce Joseph-Casimir avait vingt-sept ans; et, le jour où ce qu'il
restait du domaine fut déclaré bien national et vendu par lots aux
enchères, il brûla d'en acquérir quelques hectares. Les Rognes-Bouqueval,
ruinés, endettés, après avoir laissé crouler la dernière tour du château,
abandonnaient depuis longtemps à leurs créanciers les fermages de la
Borderie, dont les trois quarts des cultures demeuraient en jachères. Il y
avait surtout, à côté d'une de ses parcelles, une grande pièce que le
paysan convoitait avec le furieux désir de sa race. Mais les récoltes
étaient mauvaises, il possédait à peine, dans un vieux pot, derrière son
four, cent écus d'économies; et, d'autre part, si la pensée lui était un
moment venue d'emprunter à un prêteur de Cloyes, une prudence inquiète l'en
avait détourné: ces biens de nobles lui faisaient peur; qui savait si on ne
les reprendrait pas, plus tard? De sorte que, partagé entre son désir et sa
méfiance, il eut le crève-coeur de voir, aux enchères, la Borderie achetée
le cinquième de sa valeur, pièce à pièce, par un bourgeois de Châteaudun,
Isidore Hourdequin, ancien employé des gabelles.

Joseph-Casimir Fouan, vieilli, avait partagé ses vingt et un arpents, sept
pour chacun, entre son aînée, Marianne, et ses deux fils, Louis et Michel;
une fille cadette, Laure, élevée dans la couture, placée à Châteaudun, fut
dédommagée en argent. Mais les mariages rompirent cette égalité. Tandis que
Marianne Fouan, dite la Grande, épousait un voisin, Antoine Péchard, qui
avait dix-huit arpents environ, Michel Fouan, dit Mouche, s'embarrassait
d'une amoureuse, à laquelle son père ne devait laisser que deux arpents de
vigne. De son côté, Louis Fouan, marié à Rose Maliverne, héritière de douze
arpents, avait réuni de la sorte les neuf hectares et demi, qu'il allait, à
son tour, diviser entre ses trois enfants.

Dans la famille, la Grande était respectée et crainte, non pour sa
vieillesse, mais pour sa fortune. Encore très droite, très haute, maigre et
dure, avec de gros os, elle avait la tête décharnée d'un oiseau de proie,
sur un long cou flétri, couleur de sang. Le nez de la famille, chez elle,
se recourbait en bec terrible; des yeux ronds et fixes, plus un cheveu,
sous le foulard jaune qu'elle portait, et au contraire toutes ses dents,
des mâchoires à vivre de cailloux. Elle marchait le bâton levé, ne sortait
jamais sans sa canne d'épine, dont elle se servait uniquement pour taper
sur les bêtes et le monde. Restée veuve de bonne heure avec une fille, elle
l'avait chassée, parce que la gueuse s'était obstinée à épouser contre son
gré un garçon pauvre, Vincent Bouteroue; et, même, maintenant que cette
fille et son mari étaient morts de misère, en lui léguant une petite-fille
et un petit-fils, Palmyre et Hilarion, âgés déjà, l'une de trente-deux ans,
l'autre de vingt-quatre, elle n'avait pas pardonné, elle les laissait
crever la faim, sans vouloir qu'on lui rappelât leur existence. Depuis la
mort de son homme, elle dirigeait en personne la culture de ses terres,
avait trois vaches, un cochon et un valet, qu'elle nourrissait à l'auge
commune, obéie par tous dans un aplatissement de terreur.

Fouan, en la voyant sur sa porte, s'était approché, par égard. Elle était
son aînée de dix ans, il avait pour sa dureté, son avarice, son entêtement
à posséder et à vivre, la déférence et l'admiration du village tout entier.

--Justement, la Grande, je voulais t'annoncer la chose, dit-il. Je me suis
décidé, je vais là-haut pour le partage.

Elle ne répondit pas, serra son bâton, qu'elle brandissait.

--L'autre soir, j'ai encore voulu te demander conseil; mais j'ai cogné,
personne n'a répondu.

Alors, elle éclata de sa voix aigre.

--Imbécile!... Je te l'ai donné, conseil! Faut être bête et lâche pour
renoncer à son bien, tant qu'on est debout. On m'aurait saignée, moi, que
j'aurais dit non sous le couteau... Voir aux autres ce qui est à soi, se
mettre à la porte pour ces gueux d'enfants, ah! non, ah! non!

--Mais, objecta Fouan, quand on ne peut plus cultiver, quand la terre
souffre...

--Eh bien, elle souffre! Plutôt que d'en lâcher un setier, j'irais tous les
matins y regarder pousser les chardons!

Elle se redressait, de son air sauvage de vieux vautour déplumé. Puis, le
tapant de sa canne sur l'épaule, comme pour mieux faire entrer en lui ses
paroles:

--Écoute, retiens ça... Quand tu n'auras plus rien et qu'ils auront tout,
tes enfants te pousseront au ruisseau, tu finiras avec une besace, ainsi
qu'un va-nu-pieds... Et ne t'avise pas alors de frapper chez moi, car je
t'ai assez prévenu, tant pis!... Veux-tu savoir ce que je ferai, hein
veux-tu?

Il attendait, sans révolte, avec sa soumission de cadet; et elle rentra,
elle referma violemment la porte derrière elle, en criant:

--Je ferai ça... Crève dehors!

Fouan, un instant, resta immobile devant celle porte close. Puis, il eut un
geste de décision résignée, il gravit le sentier qui menait à la place de
l'Église. Là, justement, se trouvait l'antique maison patrimoniale des
Fouan, que son frère Michel, dit Mouche, avait eue jadis dans le partage;
tandis que la maison habitée par lui, en bas, sur la route, venait de sa
femme Rose. Mouche, veuf depuis longtemps, vivait seul avec ses deux
filles, Lise et Françoise, dans une aigreur de malchanceux, encore humilié
de son mariage pauvre, accusant son frère et sa soeur, après quarante ans,
de l'avoir volé, lors du tirage des lots; et il racontait sans fin
l'histoire, le lot le plus mauvais qu'on lui avait laissé au fond du
chapeau, ce qui semblait être devenu vrai à la longue, car il se montrait
si raisonneur et si mou au travail, que sa part, entre ses mains, avait
perdu de moitié. L'homme fait la terre, comme on dit en Beauce.

Ce matin-là, Mouche était également sur sa porte, en train de guetter,
lorsque, son frère déboucha, au coin de la place. Ce partage le
passionnait, en remuant ses vieilles rancunes, bien qu'il n'eût rien à en
attendre. Mais, pour affecter une indifférence complète, lui aussi tourna
le dos et ferma la porte, à la volée.

Tout de suite, Fouan avait aperçu Delhomme et Jésus-Christ, qui
attendaient, à vingt mètres l'un de l'autre. Il aborda le premier, le
second s'approcha. Tous trois, sans se parler, se mirent à fouiller des
yeux le sentier qui longeait le bord du plateau.

--Le v'là, dit enfin Jésus-Christ.

C'était Grosbois, l'arpenteur juré, un paysan de Magnolles, petit village
voisin. Sa science de l'écriture et de la lecture l'avait perdu. Appelé
d'Orgères à Beaugency pour l'arpentage des terres, il laissait sa femme
conduire son propre bien, prenant dans ses continuelles courses de telles
habitudes d'ivrognerie, qu'il ne dessoûlait plus. Très gros, très gaillard
pour ses cinquante ans, il avait une large face rouge, toute fleurie de
bourgeons violâtres; et, malgré l'heure matinale, il était, ce jour-là,
abominablement gris, d'une noce faite la veille chez des vignerons de
Montigny, à la suite d'un partage entre héritiers. Mais cela n'importait
pas, plus il était ivre, et plus il voyait clair: jamais une erreur de
mesure, jamais une addition fausse! On l'écoutait et on l'honorait, car il
avait une réputation de grande malignité.

--Hein? nous y sommes, dit-il. Allons-y!

Un gamin de douze ans, sale et dépenaillé, le suivait, portant la chaîne
sous un bras, le pied et les jalons sur une épaule, et balançant, de la
main restée libre, l'équerre, dans un vieil étui de carton crevé.

Tous se mirent en marche, sans attendre Buteau, qu'ils venaient de
reconnaître, debout et immobile devant une pièce, la plus grande de
l'héritage, au lieu dit des Cornailles. Cette pièce, de deux hectares
environ, était justement voisine du champ où la Coliche avait traîné
Françoise, quelques jours auparavant. Et, Buteau, trouvant inutile d'aller
plus loin, s'était arrêté là, absorbé. Quand les autres arrivèrent, ils le
virent qui se baissait, qui prenait dans sa main une poignée de terre, puis
qui la laissait couler lentement, comme pour la peser et la flairer.

--Voilà, reprit Grosbois, en sortant de sa poche un carnet graisseux, j'ai
levé déjà un petit plan exact de chaque parcelle, ainsi que vous me l'aviez
demandé, père Fouan. A cette heure, il s'agit de diviser le tout en trois
lots; et ça, mes enfants, nous allons le faire ensemble... Hein? dites-moi
un peu comment vous entendez la chose.

Le jour avait grandi, un vent glacé poussait dans le ciel pâle des vols
continus de gros nuages; et la Beauce, flagellée, s'étendait, d'une
tristesse morne. Aucun d'eux, du reste, ne semblait sentir ce souffle du
large, gonflant les blouses, menaçant d'emporter les chapeaux. Les cinq,
endimanchés pour la gravité de la circonstance, ne parlaient plus. Au bord
de ce champ, au milieu de l'étendue sans bornes, ils avaient la face
rêveuse et figée, la songerie des matelots, qui vivent seuls, par les
grands espaces. Cette Beauce plate, fertile, d'une culture aisée, mais
demandant un effort continu, a fait le Beauceron froid et réfléchi, n'ayant
d'autre passion que la terre.

--Faut tout partager en trois, finit par dire Buteau.

Grosbois hocha la tête, et une discussion s'engagea. Lui, acquis au progrès
par ses rapports avec les grandes fermes, se permettait parfois de
contrecarrer ses clients de la petite propriété, en se déclarant contre le
morcellement à outrance. Est-ce que les déplacements et les charrois ne
devenaient pas ruineux, avec des lopins larges comme des mouchoirs? est-ce
que c'était une culture, ces jardinets où l'on ne pouvait améliorer les
assolements, ni employer les machines? Non, la seule chose raisonnable
était de s'entendre, de ne pas découper un champ ainsi qu'une galette, un
vrai meurtre! Si l'un se contentait des terres de labour, l'autre
s'arrangeait des prairies: enfin, on arrivait à égaliser les lots, et le
sort décidait.

Buteau, dont la jeunesse riait volontiers encore, le prit sur un ton de
farce.

--Et si je n'ai que du pré, moi, qu'est-ce que je mangerai? de l'herbe
alors!... Non, non, je veux de tout, du foin pour la vache et le cheval, du
blé et de la vigne pour moi.

Fouan qui écoutait approuva d'un signe. De père en fils, on avait partagé
ainsi; et les acquisitions, les mariages venaient ensuite arrondir de
nouveau les pièces.

Riche de ses vingt-cinq hectares, Delhomme avait des idées plus larges;
mais il se montrait conciliant, il n'était venu, au nom de sa femme, que
pour n'être pas volé sur les mesures. Et, quant à Jésus-Christ, il avait
lâché les autres, à la poursuite d'un vol d'alouettes, des cailloux plein
les mains. Lorsqu'une d'elles, contrariée par le vent, restait deux
secondes en l'air, immobile, les ailes frémissantes, il l'abattait avec une
adresse de sauvage. Trois tombèrent, il les mit saignantes dans sa poche.

--Allons, assez causé, coupe-nous ça en trois! dit gaiement Buteau,
tutoyant l'arpenteur; et pas en six, car tu m'as l'air, ce matin, de voir à
la fois Chartres et Orléans!

Grosbois, vexé, se redressa, très digne.

--Mon petit, tâche d'être aussi soûl que moi et d'ouvrir l'oeil... Quel est
le malin qui veut prendre ma place à l'équerre?

Personne n'osant relever le défi, il triompha, il appela rudement le gamin
que la chasse au caillou de Jésus-Christ stupéfiait d'admiration; et
l'équerre était déjà installée sur son pied, on plantait des jalons,
lorsque la façon de diviser la pièce souleva une nouvelle dispute.
L'arpenteur, appuyé par Fouan et Delhomme, voulait la partager en trois
bandes parallèles au vallon de l'Aigre; tandis que Buteau exigeait que les
bandes fussent prises perpendiculairement à ce vallon, sous le prétexte que
la couche arable s'amincissait de plus en plus, en allant vers la pente. De
cette manière, chacun aurait sa part du mauvais bout; au lieu que, dans
l'autre cas, le troisième lot serait tout entier de qualité inférieure.
Mais Fouan se fâchait, jurait que le fond était partout le même, rappelait
que l'ancien partage entre lui, Mouche et la Grande, avait eu lieu dans le
sens qu'il indiquait; et la preuve, c'était que les deux hectares de Mouche
borderaient ce troisième lot. Delhomme, de son côté, fit une remarque
décisive: en admettant même que le lot fût moins bon, le propriétaire en
serait avantagé, le jour où l'on ouvrirait le chemin qui devait longer le
champ, à cet endroit.

--Ah! oui, cria Buteau, le fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, par
la Borderie! En voilà un que vous attendrez longtemps!

Puis, comme, malgré son insistance, on passait outre, il protesta, les
dents serrées.

Jésus-Christ lui-même s'était rapproché, tous s'absorbèrent, à regarder
Grosbois tracer les lignes de partage; et ils le surveillaient d'un oeil
aigu, comme s'ils l'avaient soupçonné de vouloir tricher d'un centimètre,
en faveur d'une des parts. Trois fois, Delhomme vint mettre son oeil à la
fente de l'équerre, pour être bien sûr que le fil coupait nettement le
jalon. Jésus-Christ jurait contre le sacré galopin, parce qu'il tendait mal
la chaîne. Mais Buteau surtout suivait l'opération pas à pas, comptant les
mètres, refaisant les calculs, à sa manière, les lèvres tremblantes. Et,
dans ce désir de la possession, dans la joie qu'il éprouvait de mordre
enfin à la terre, grandissaient l'amertume, la sourde rage de ne pas tout
garder. C'était si beau, cette pièce, ces deux hectares d'un seul tenant!
Il avait exigé la division, pour que personne ne l'eût, puisqu'il ne
pouvait l'avoir, lui; et ce massacre, maintenant, le désespérait.

Fouan, les bras ballants, avait regardé dépecer son bien, sans une parole.

--C'est fait, dit Grosbois. Allez, celle-ci ou celles-là, on n'y trouverait
pas une livre de plus!

Il y avait encore, sur le plateau, quatre hectares de terre de labour, mais
divisés en une dizaine de pièces, ayant chacune moins d'un arpent; même une
parcelle ne comptait que douze ares, et l'arpenteur ayant demandé en
ricanant s'il fallait aussi la détailler, la discussion recommença.

Buteau avait eu son geste instinctif, se baissant, prenant une poignée de
terre, qu'il approchait de son visage, comme pour la goûter. Puis, d'un
froncement béat du nez, il sembla la déclarer la meilleure de toutes; et,
l'ayant laissé couler doucement de ses doigts, il dit que c'était bien, si
on lui abandonnait la parcelle; autrement, il exigeait la division.
Delhomme et Jésus-Christ, agacés, refusèrent, voulurent également leur
part. Oui, oui! quatre ares à chacun, il n'y avait que ça de juste. Et l'on
partagea toutes les pièces, ils furent certains de la sorte qu'un des trois
ne pouvait avoir de quelque chose dont les deux autres n'avaient point.

--Allons à la vigne, dit Fouan.

Mais, comme on revenait vers l'église, il jeta un dernier regard vers la
plaine immense, il s'arrêta un instant aux bâtiments lointains de la
Borderie. Puis, dans un cri de regret inconsolable, faisant allusion à
l'occasion manquée des biens nationaux, autrefois:

--Ah! si le père avait voulu, c'est tout ça, Grosbois, que vous auriez à
mesurer!

Les deux fils et le gendre se retournèrent d'un mouvement brusque, et il y
eut une nouvelle halte, un lent coup d'oeil sur les deux cents hectares de
la ferme, épars devant eux.

--Bah! grogna sourdement Buteau, en se remettant à marcher, ça nous fait
une belle jambe, cette histoire! Est-ce qu'il ne faut pas que les bourgeois
nous mangent toujours!

Dix heures sonnaient. Ils pressèrent le pas, car le vent avait faibli, un
gros nuage noir venait de lâcher une première averse. Les quelques vignes
de Rognes se trouvaient au delà de l'église, sur le coteau qui descendait
jusqu'à l'Aigre. Jadis, le château se dressait à cette place, avec son
parc; et il n'y avait guère plus d'un demi-siècle que les paysans,
encouragés par le succès des vignobles de Montigny, près de Cloyes,
s'étaient avisés de planter en vignes ce coteau, que son exposition au midi
et sa pente raide désignaient. Le vin en fut pauvre, mais d'une aigreur
agréable, rappelant les petits vins de l'Orléanais. Du reste, chaque
habitant en récoltait à peine quelques pièces; le plus riche, Delhomme,
possédait six arpents de vignes; et la culture du pays était toute aux
céréales et aux plantes fourragères.

Ils tournèrent derrière l'église, filèrent le long de l'ancien presbytère;
puis, ils descendirent parmi les plants étroits, découpés en damier. Comme
ils traversaient un terrain rocheux, couvert d'arbustes, une voix aiguë,
montant d'un trou, cria:

--Père, v'là la pluie, je sors mes oies!

C'était la Trouille, la fille à Jésus-Christ, une gamine de douze ans,
maigre et nerveuse comme une branche de houx, aux cheveux blonds
embroussaillés. Sa bouche grande se tordait à gauche, ses yeux verts
avaient une fixité hardie, si bien qu'on l'aurait prise pour un garçon,
vêtue, en guise de robe, d'une vieille blouse à son père, serrée autour de
la taille par une ficelle. Et, si tout le monde l'appelait la Trouille,
quoiqu'elle portât le beau nom d'Olympe, cela venait de ce que
Jésus-Christ, qui gueulait contre elle du matin au soir, ne pouvait lui
adresser la parole, sans ajouter: «Attends, attends! je vas te régaler,
sale trouille!»

Il avait eu ce sauvageon d'une rouleuse de routes, ramassée sur le revers
d'un fossé, à la suite d'une foire, et qu'il avait installée dans son trou,
au grand scandale de Rognes. Pendant près de trois ans, le ménage s'était
massacré; puis, un soir de moisson, la gueuse s'en était allée comme elle
était venue, emmenée par un autre homme. L'enfant, à peine sevrée, avait
poussé dru, en mauvaise herbe; et, depuis qu'elle marchait, elle faisait la
soupe à son père, qu'elle redoutait et adorait. Mais sa passion était ses
oies. D'abord, elle n'en avait eu que deux, un mâle et une femelle, volés
tout petits, derrière la haie d'une ferme. Puis, grâce à des soins
maternels, le troupeau s'était multiplié, et elle possédait vingt bêtes à
cette heure, qu'elle nourrissait de maraude.

Quand la Trouille parut, avec son museau effronté de chèvre, chassant
devant elle les oies à coup de baguette, Jésus-Christ s'emporta.

--Tu sais, rentre pour la soupe, ou gare!... Et puis, sale trouille,
veux-tu bien fermer la maison, à cause des voleurs!

Buteau ricana, Delhomme et les autres ne purent également s'empêcher de
rire, tant cette idée de Jésus-Christ volé leur sembla drôle. Il fallait
voir la maison, une ancienne cave, trois murs retrouvés en terre, un vrai
terrier à renard, entre des écroulements de cailloux, sous un bouquet de
vieux tilleuls. C'était tout ce qu'il restait du château; et, quand le
braconnier, à la suite d'une querelle avec son père, s'était réfugié dans
ce coin rocheux qui appartenait à la commune, il avait dû construire en
pierres sèches, pour fermer la cave, une quatrième muraille, où il avait
laissé deux ouvertures, une fenêtre et la porte. Des ronces retombaient, un
grand églantier masquait la fenêtre. Dans le pays, on appelait ça le
Château.

Une nouvelle ondée creva. Heureusement, l'arpent de vignes se trouvait
voisin, et la division en trois lots fut rondement menée, sans provoquer de
contestation. Il n'y avait plus à partager que trois hectares de pré, en
bas, au bord de l'Aigre; mais, à ce moment, la pluie devint si forte, un
tel déluge tomba, que l'arpenteur, en passant devant la grille d'une
propriété, proposa d'entrer.

--Hein! si l'on s'abritait une minute chez M. Charles?

Fouan s'était arrêté, hésitant, plein de respect pour son beau-frère et sa
soeur, qui, après fortune faite, vivaient retirés, dans cette propriété de
bourgeois.

--Non, non, murmura-t-il, ils déjeunent à midi, ça les dérangerait. Mais M.
Charles apparut en haut du perron, sous la marquise, intéressé par
l'averse; et, les ayant reconnus, il les appela.

--Entrez, entrez donc!

Puis, comme tous ruisselaient, il leur cria de faire le tour et d'aller
dans la cuisine, où il les rejoignit. C'était un bel homme de soixante-cinq
ans, rasé, aux lourdes paupières sur des yeux éteints, à la face digne et
jaune de magistrat retiré. Vêtu de molleton gros bleu, il avait des
chaussons fourrés et une calotte ecclésiastique, qu'il portait dignement,
en gaillard dont la vie s'était passée dans des fonctions délicates,
remplies avec autorité.

Lorsque Laure Fouan, alors couturière à Châteaudun, avait épousé Charles
Badeuil, celui-ci tenait un petit café rue d'Angoulême. De là, le jeune
ménage, ambitieux, travaillé d'un désir de fortune prompte, était parti
pour Chartres. Mais, d'abord, rien ne leur y avait réussi, tout périclitait
entre leurs mains; ils tentèrent vainement d'un autre cabaret, d'un
restaurant, même d'un commerce de poissons salés; et ils désespéraient
d'avoir jamais deux sous à eux, lorsque M. Charles, de caractère très
entreprenant, eut l'idée d'acheter une des maisons publiques de la rue aux
Juifs, tombée en déconfiture, par suite de personnel défectueux et de
saleté notoire. D'un coup d'oeil, il avait jugé la situation, les besoins
de Chartres, la lacune à combler dans un chef-lieu qui manquait d'un
établissement honorable, où la sécurité et le confort fussent à la hauteur
du progrès moderne. Dès la seconde année, en effet, le 19, restauré, orné
de rideau et de glaces, pourvu d'un personnel choisi avec goût, se fit si
avantageusement connaître, qu'il fallut porter à six le nombre des femmes.
Messieurs les officiers, messieurs les fonctionnaires, enfin toute la
société n'alla plus autre part. Et ce succès se maintint, grâce au bras
d'acier de M. Charles, à son administration paternelle et forte; tandis que
Mme Charles se montrait d'une activité extraordinaire, l'oeil ouvert
partout, ne laissant rien se perdre, tout en sachant tolérer, quand il le
fallait, les petits vols des clients riches.

En moins de vingt-cinq années, les Badeuil économisèrent trois cent mille
francs; et ils songèrent alors à contenter le rêve de leur vie, une
vieillesse idyllique en pleine nature, avec des arbres, des fleurs, des
oiseaux. Mais ce qui les retint deux ans encore, ce fut de ne pas trouver
d'acheteur pour le 19, au prix élevé qu'ils l'estimaient. N'était-ce pas à
déchirer le coeur, un établissement fait du meilleur d'eux-mêmes, qui
rapportait plus gros qu'une ferme, et qu'il fallait abandonner entre des
mains inconnues, où il dégénérerait peut-être? Dès son arrivée à Chartres,
M. Charles avait eu une fille, Estelle, qu'il mit chez les soeurs de la
Visitation, à Châteaudun, lorsqu'il s'installa rue aux Juifs. C'était un
pensionnat dévot, d'une moralité rigide, dans lequel il laissa la jeune
fille jusqu'à dix-huit ans, pour raffiner sur son innocence, l'envoyant
passer ses vacances au loin, ignorante du métier qui l'enrichissait. Et il
ne l'en retira que le jour où il la maria à un jeune employé de l'octroi,
Hector Vaucogne, un joli garçon qui gâtait de belles qualités par une
extraordinaire paresse. Et elle touchait à la trentaine déjà, elle avait
une fillette de sept ans, Élodie, lorsque, instruite à la fin, en apprenant
que son père voulait céder son commerce, elle vint d'elle-même lui demander
la préférence. Pourquoi l'affaire serait-elle sortie de la famille,
puisqu'elle était si sûre et si belle? Tout fut réglé, les Vaucogne
reprirent l'établissement, et les Badeuil, dès le premier mois, eurent la
satisfaction attendrie de constater que leur fille, élevée pourtant dans
d'autres idées, se révélait comme une maîtresse de maison supérieure, ce
qui compensait heureusement la mollesse de leur gendre, dépourvue de sens
administratif. Eux s'étaient retirés depuis cinq ans à Rognes, d'où ils
veillaient sur leur petite-fille Élodie, qu'on avait mise à son tour au
pensionnat de Châteaudun, chez les soeurs de la Visitation, pour y être
élevée religieusement, selon les principes les plus stricts de la morale.

Lorsque M. Charles entra dans la cuisine, où une jeune bonne battait une
omelette, en surveillant une poêlée d'alouettes sautées au beurre, tous,
même le vieux Fouan et Delhomme, se découvrirent et parurent extrêmement
flattés de serrer la main qu'il leur tendait.

--Ah! bon sang! dit Grosbois pour lui être agréable, quelle charmante
propriété vous avez là, monsieur Charles!... Et quand on pense que vous
avez payé ça rien du tout! Oui, oui, vous êtes un malin, un vrai!

L'autre se rengorgea.

--Une occasion, une trouvaille, ça nous a plu, et puis Mme Charles tenait
absolument à finir ses jours dans son pays natal... Moi, devant les choses
du coeur, je me suis toujours incliné.

Roseblanche, comme on nommait la propriété, était la folie d'un bourgeois
de Cloyes, qui venait d'y dépenser près de cinquante mille francs,
lorsqu'une apoplexie l'y avait foudroyé, avant que les peintures fussent
sèches. La maison, très coquette, posée à mi-côte, était entourée d'un
jardin de trois hectares, qui descendait jusqu'à l'Aigre. Au fond de ce
trou perdu, à la lisière de la triste Beauce, pas un acheteur ne s'était
présenté, et M. Charles l'avait eue pour vingt mille francs. Il y
contentait béatement tous ses goûts, des truites et des anguilles superbes,
pêchées dans la rivière, des collections de rosiers et d'oeillets cultivées
avec amour, des oiseaux enfin, une grande volière pleine des espèces
chanteuses de nos bois, que personne autre que lui ne soignait. Le ménage,
vieilli et tendre, mangeait là ses douze mille francs de rente, dans un
bonheur absolu, qu'il regardait comme la récompense légitime de ses trente
années de travail.

--N'est-ce pas? ajouta M. Charles, on sait au moins qui nous sommes, ici.

--Sans doute, on vous connaît, répondit l'arpenteur. Votre argent parle
pour vous.

Et tous les autres approuvèrent.

--Bien sûr, bien sûr.

Alors, M. Charles dit à la servante de donner des verres. Il descendit
lui-même chercher deux bouteilles de vin à la cave. Tous, le nez tourné
vers la poêle où se rissolaient les alouettes, flairaient la bonne odeur.
Et ils burent gravement, se gargarisèrent.

--Ah! fichtre! il n'est pas du pays, celui-là!... Fameux!

--Encore un coup... A votre santé!

--A votre santé!

Comme ils reposaient leurs verres, Mme. Charles parut, une dame de
soixante-deux ans, à l'air respectable, aux bandeaux d'un blanc de neige,
qui avait le masque épais et à gros nez des Fouan, mais d'une pâleur rosée,
d'une paix et d'une douceur de cloître, une chair de vieille religieuse
ayant vécu à l'ombre. Et, se serrant contre elle, sa petite-fille Élodie,
en vacance à Rognes pour deux jours, la suivait, dans son effarement de
timidité gauche. Mangée de chlorose, trop grande pour ses douze ans, elle
avait la laideur molle et bouffie, les cheveux rares et décolorés de son
sang pauvre, si comprimée, d'ailleurs, par son éducation de vierge
innocente, qu'elle en était imbécile.

--Tiens! vous êtes là? dit Mme. Charles en serrant les mains de son frère
et de ses neveux, d'une main lente et digne, pour marquer les distances.

Et, se retournant, sans plus s'occuper de ces hommes:

--Entrez, entrez, monsieur Patoir... La bête est ici.

C'était le vétérinaire de Cloyes, un petit gros, sanguin, violet, avec une
tête de troupier et des moustaches fortes. Il venait d'arriver dans son
cabriolet boueux, sous l'averse battante.

--Ce pauvre mignon, continuait-elle, en tirant du four tiède une corbeille
où agonisait un vieux chat, ce pauvre mignon a été pris hier d'un
tremblement, et c'est alors que je vous ai écrit... Ah! il n'est pas jeune,
il a près de quinze ans... Oui, nous l'avons eu dix ans, à Chartres; et,
l'année dernière, ma fille a dû s'en débarrasser, je l'ai amené ici, parce
qu'il s'oubliait dans tous les coins de la boutique.

La boutique, c'était pour Élodie, à laquelle on racontait que ses parents
tenaient un commerce de confiserie, si bousculés d'affaires qu'ils ne
pouvaient l'y recevoir. Du reste, les paysans ne sourirent même pas, car le
mot courait à Rognes, on y disait que «la ferme aux Hourdequin, ça ne
valait pas la boutique à M. Charles». Et, les yeux ronds, ils regardaient
le vieux chat jaune, maigri, pelé, lamentable, le vieux chat qui avait
ronronné dans tous les lits de la rue aux Juifs, le chat caressé,
chatouillé par les mains grasses de cinq ou six générations de femmes.
Pendant si longtemps, il s'était dorloté en chat favori, familier du salon
et des chambres closes, léchant les restes de pommade, buvant l'eau des
verres de toilette, assistant aux choses en muet rêveur, voyant tout de ses
prunelles amincies dans leurs cercles d'or!

--Monsieur Patoir, je vous en prie, conclut Mme Charles, guérissez-le.

Le vétérinaire écarquillait les yeux, avec un froncement du nez et de la
bouche, tout un remuement de son museau de dogue bonhomme et brutal. Et il
cria:

--Comment! c'est pour ça que vous m'avez dérangé?... Bien sur que je vas
vous le guérir! Attachez-lui une pierre au cou et foutez-le à l'eau!

Élodie éclata en larmes, Mme Charles suffoquait d'indignation.

--Mais il pue, votre minet! Est-ce qu'on garde une pareille horreur pour
donner le choléra à une maison?... Foutez-le à l'eau!

Pourtant, devant la colère de la vieille dame, il finit par s'asseoir à la
table, où il rédigea une ordonnance en grognant.

--Ça, c'est vrai, si ça vous amuse d'être empestée... Moi, pourvu qu'on me
paye, qu'est-ce que ça me fiche?... Tenez! vous lui introduirez ça dans la
gueule par cuillerées, d'heure en heure, et voilà une drogue pour deux
lavements, l'un ce soir, l'autre demain.

Depuis un instant, M. Charles s'impatientait, désolé de voir les alouettes
noircir, tandis que la bonne, lasse de battre l'omelette, attendait, les
bras ballants. Aussi donna-t-il vivement à Patoir les six francs de la
consultation, en poussant les autres à vider leurs verres.

--Il faut déjeuner... Hein? au plaisir de vous revoir! La pluie ne tombe
plus.

Ils sortirent d'un air de regret, et le vétérinaire, qui montait dans sa
vieille guimbarde disloquée, répéta:

--Un chat qui ne vaut pas la corde pour le foutre à l'eau!... Enfin, quand
on est riche!

--De l'argent à putains, ça se dépense comme ça se gagne, ricana
Jésus-Christ.

Mais tous, même Buteau qu'une envie sourde avait pâli, protestèrent d'un
branle de la tête; et Delhomme, l'homme sage, déclara:

--N'empêche qu'on n'est ni un feignant, ni une bête, lorsqu'on a su mettre
de côté douze mille livres de rente.

Le vétérinaire avait fouetté son cheval, les autres descendirent vers
l'Aigre, par les sentiers changés en torrents. Ils arrivaient aux trois
hectares de prés qu'il s'agissait de partager, quand la pluie recommença,
d'une violence de déluge. Mais, cette fois, ils s'entêtèrent, mourant de
faim, voulant en finir. Une seule contestation les attarda, à propos du
troisième lot, qui manquait d'arbres, tandis qu'un petit bois se trouvait
divisé entre les deux autres. Tout, cependant, parut réglé et accepté.
L'arpenteur leur promit de remettre des notes au notaire, pour qu'il pût
dresser l'acte; et l'on convint de renvoyer au dimanche suivant le tirage
des lots, qui aurait lieu chez le père, à dix heures.

Comme on rentrait dans Rognes, Jésus-Christ jura brusquement.

--Attends! attends! sale trouille, je vas te régaler!

Au bord du chemin herbu, la Trouille, sans hâte, promenait ses oies, sous
le roulement de l'averse. En tête du troupeau trempé et ravi, le jars
marchait; et, lorsqu'il tournait à droite son grand bec jaune, tous les
grands becs jaunes allaient à droite. Mais la gamine s'effraya, monta en
galopant pour la soupe, suivie par la bande des longs cous, qui se
tendaient derrière le cou tendu du jars.




IV


Justement, le dimanche suivant tombait le premier novembre, jour de la
Toussaint; et neuf heures allaient sonner, lorsque l'abbé Godard, le curé
de Bazoches-le-Doyen, chargé de desservir l'ancienne paroisse de Rognes,
déboucha en haut de la pente qui descendait au petit pont de l'Aigre.
Rognes, plus important autrefois, réduit à une population de trois cents
habitants à peine, n'avait pas de curé depuis des années et ne paraissait
pas se soucier d'en avoir un, au point que le conseil municipal avait logé
le garde champêtre dans la cure, à moitié détruite.

Chaque dimanche, l'abbé Godard faisait donc à pied les trois kilomètres qui
séparaient Bazoches-le-Doyen de Rognes. Gros et court, la nuque rouge, le
cou si enflé que la tête s'en trouvait rejetée en arrière, il se forçait à
cet exercice, par hygiène. Mais, ce dimanche-là, comme il se sentait en
retard, il soufflait terriblement, la bouche grande ouverte dans sa face
apoplectique, où la graisse avait noyé le petit nez camard et les petits
yeux gris; et, sous le ciel livide chargé de neige, malgré le froid précoce
qui succédait aux averses de la semaine, il balançait son tricorne, la tête
nue, embroussaillée d'épais cheveux roux grisonnants.

La route dévalait à pic, et la rive gauche de l'Aigre, avant le pont de
pierre, n'était bâtie que de quelques maisons, une sorte de faubourg que
l'abbé traversa de son allure de tempête. Il n'eut pas même un regard, ni
en amont, ni en aval, pour la rivière lente et limpide, dont les courbes se
déroulaient parmi les prairies, au milieu des bouquets de saules et de
peupliers. Mais, sur la rive droite, commençait le village, une double file
de façades bordant la route, tandis que d'autres escaladaient le coteau,
plantées au hasard; et, tout de suite après le pont, se trouvaient la
mairie et l'école, une ancienne grange surélevée d'un étage, badigeonnée à
la chaux. Un instant, l'abbé hésita, allongea la tête dans le vestibule
vide. Puis, il se tourna, il parut fouiller d'un coup d'oeil deux cabarets,
en face: l'un, avec une devanture propre, garnie de bocaux, surmontée d'une
petite enseigne de bois jaune, où se lisait en lettres vertes: _Macqueron_,
_épicier_; l'autre, à la porte simplement ornée d'une branche de houx,
étalant en noir, sur le mur grossièrement crépi, ces mots: _Tabac, chez
Lengaigne_. Et, entre les deux, il se décidait à prendre une ruelle
escarpée, un raidillon qui menait droit devant l'église, lorsque la vue
d'un vieux paysan l'arrêta.

--Ah! c'est vous, père Fouan... Je suis pressé, je désirais aller vous
voir... Que faisons-nous, dites? Il n'est pas possible que votre fils
Buteau laisse Lise dans sa position, avec ce ventre qui grossit et qui
crève les yeux... Elle est fille de la Vierge, c'est une honte, une honte!

Le vieux l'écoutait, d'un air de déférence polie.

--Dame! monsieur le curé, que voulez-vous que j'y fasse, si Buteau
s'obstine?... Et puis, le garçon a tout de même de la raison, ce n'est
guère à son âge qu'on se marie, avec rien.

--Mais il y a un enfant!

--Bien sûr... Seulement, il n'est pas encore fait, cet enfant. Est-ce qu'on
sait?... Tout juste, c'est ça qui n'encourage guère, un enfant, quand on
n'a pas de quoi lui coller une chemise sur le corps!

Il disait ces choses sagement, en vieillard qui connaît la vie. Puis, de la
même voix mesurée, il ajouta:

--D'ailleurs, ça va s'arranger peut-être... Oui, je partage mon bien, on
tirera les lots tout à l'heure, après la messe... Alors, quand il aura sa
part, Buteau verra, j'espère, à épouser sa cousine.

--Bon! dit le prêtre. Ça suffit, je compte sur vous, père Fouan.

Mais une volée de cloche lui coupa la parole, et il demanda, effaré:

--C'est le second coup, n'est-ce pas?

--Non, monsieur le curé, c'est le troisième.

--Ah! bon sang! voilà encore cet animal de Bécu qui sonne sans m'attendre!

Il jurait, il monta violemment le sentier. En haut, il faillit avoir une
attaque, la gorge grondante comme un soufflet de forge.

La cloche continuait, tandis que les corbeaux qu'elle avait dérangés
volaient en croassant à la pointe du clocher, une flèche du XVe siècle, qui
attestait l'ancienne importance de Rognes. Devant la porte grande ouverte,
un groupe de paysans attendaient, parmi lesquels le cabaretier Lengaigne,
libre penseur, fumait sa pipe; et plus loin, contre le mur du cimetière, le
maire, le fermier Hourdequin, un bel homme, de traits énergiques, causait
avec son adjoint, l'épicier Macqueron. Lorsque le prêtre eut passé,
saluant, tous le suivirent, sauf Lengaigne, qui affecta de tourner le dos,
en suçant sa pipe.

Dans l'église, à droite du porche, un homme, pendu à une corde, tirait
toujours.

--Assez, Bécu! dit l'abbé Godard, hors de lui. Je vous ai ordonné vingt
fois de m'attendre, avant de sonner le troisième.

Le garde champêtre, qui était sonneur, retomba sur les pieds, effaré
d'avoir désobéi. C'était un petit homme de cinquante ans, une tête carrée
et tannée de vieux militaire, à moustaches et à barbiche grises, le cou
raidi, comme étranglé continuellement par des cols trop étroits. Très ivre
déjà, il resta au port d'arme, sans se permettre une excuse.

D'ailleurs, le prêtre traversait la nef, en jetant un coup d'oeil sur les
bancs. Il y avait peu de monde. A gauche, il ne vit encore que Delhomme,
venu comme conseiller municipal. A droite, du côté des femmes, elles
étaient au plus une douzaine: il reconnut Coelina Macqueron, sèche,
nerveuse et insolente; Flore Lengaigne, une grosse mère, geignarde, molle
et douce; la Bécu, longue, noiraude, très sale. Mais ce qui acheva de le
courroucer, ce fut la tenue des filles de la Vierge, au premier banc.
Françoise était là, entre deux de ses amies, la fille aux Macqueron,
Berthe, une jolie brune, élevée en demoiselle à Cloyes, et la fille aux
Lengaigne, Suzanne, une blonde, laide, effrontée, que ses parents allaient
mettre en apprentissage chez une couturière de Châteaudun. Toutes trois
riaient d'une façon inconvenante. Et, à côté, la pauvre Lise, grasse et
ronde, la mine gaie, étalait le scandale de son ventre, en face de l'autel.

Enfin, l'abbé Godard entrait dans la sacristie, lorsqu'il tomba sur Delphin
et sur Nénesse, qui jouaient à se pousser, en préparant les burettes.

Le premier, le fils à Bécu, âgé de onze ans, était un gaillard hâlé et
solide déjà, aimant la terre, lâchant l'école pour le labour; tandis
qu'Ernest, l'aîné des Delhomme, un blond mince et fainéant, du même âge,
avait toujours un miroir au fond de sa poche.

--Eh bien, polissons! cria le prêtre. Est-ce que vous vous croyez dans une
étable?

Et, se tournant vers un grand jeune homme maigre, dont la face blême se
hérissait de quelques poils jaunes, et qui rangeait des livres sur la
planche d'une armoire:

--Vraiment, monsieur Lequeu, vous pourriez les faire tenir tranquilles,
quand je ne suis pas là!

C'était le maître d'école, un fils de paysan, qui avait sucé la haine de sa
classe avec l'instruction. Il violentait ses élèves, les traitait de brutes
et cachait des idées avancées, sous sa raideur correcte à l'égard du curé
et du maire. Il chantait bien au lutrin, il prenait même soin des livres
sacrés; mais il avait formellement refusé de sonner la cloche, malgré
l'usage, une telle besogne étant indigne d'un homme libre.

--Je n'ai pas la police de l'église, répondit-il sèchement. Ah! chez moi,
ce que je les giflerais!

Et, comme, sans répondre, l'abbé passait précipitamment l'aube et l'étole,
il continua:

--Une messe basse, n'est-ce pas?

--Sans doute, et vite!... Il faut que je sois à Bazoches avant dix heures
et demie, pour la grand'messe.

Lequeu, qui avait pris un vieux missel dans l'armoire, la referma et alla
poser le livre sur l'autel.

--Dépêchons, dépêchons, répétait le curé, en pressant Delphin et Nénesse.

Suant et soufflant, le calice en main, il rentra dans l'église, il commença
la messe, que les deux gamins servaient, avec des regards en dessous de
sournois farceurs. C'était une église d'une seule nef, à voûte ronde,
lambrissée de chêne, qui tombait en ruines, par suite de l'entêtement du
conseil municipal à refuser tout crédit: les eaux de pluie filtraient au
travers des ardoises cassées de la toiture, on voyait de grandes taches
indiquant la pourriture avancée du bois; et, dans le choeur, fermé d'une
grille, une couleur verdâtre, en l'air, salissait la fresque de l'abside,
coupait en deux la figure d'un Père Éternel, que des Anges adoraient.

Lorsque le prêtre se tourna vers les fidèles, les bras ouverts, il s'apaisa
un peu, en voyant que du monde était venu, le maire, l'adjoint, des
conseillers municipaux, le vieux Fouan, Clou, le maréchal ferrant qui
jouait du trombone aux messes chantées. L'air digne, Lequeu était resté au
premier rang. Bécu, soûl à tomber, gardait dans le fond une raideur de
pieu. Et, du côté des femmes surtout, les bancs se garnissaient, Fanny,
Rose, la Grande, d'autres encore; si bien que les filles de la Vierge
avaient dû se serrer, exemplaires maintenant, le nez dans leurs
paroissiens. Mais ce qui flatta le curé, ce fut d'apercevoir M. et Mme
Charles avec leur petite-fille Élodie, monsieur en redingote de drap noir,
madame en robe de soie verte, tous les deux graves et cossus, donnant le
bon exemple.

Cependant, il dépêchait sa messe, mangeait le latin, bousculait le rite. Au
prône, sans monter en chaire, assis sur une chaise, au milieu du choeur, il
ânonna, se perdit, renonça à se retrouver: l'éloquence était son côté
faible, les mots ne venaient pas, il poussait des heu! heu! sans jamais
pouvoir finir ses phrases; ce qui expliquait pourquoi monseigneur
l'oubliait depuis vingt-cinq ans, dans la petite cure de Bazoches-le-Doyen.
Et le reste fut bâclé, les sonneries de l'élévation tintèrent comme des
signaux électriques pris de folie, il renvoya son monde d'un «Ite, missa
est» en coup de fouet.

L'église s'était à peine vidée, que l'abbé Godard reparaissait, le tricorne
posé de travers, dans sa hâte. Devant la porte, un groupe de femmes
stationnait, Coelina, Flore, la Bécu, très blessées d'avoir été ainsi
menées au galop. Il les méprisait donc, qu'il ne leur en donnait pas
davantage, un jour de grande fête?

--Dites, monsieur le curé, demanda Coelina de sa voix aigre, en l'arrêtant,
vous nous en voulez, que vous nous expédiez comme un vrai paquet de
guenilles?

--Ah! dame! répondit-il, les miens m'attendent... Je ne puis pas être à
Bazoches et à Rognes... Ayez un curé à vous, si vous désirez des
grand'messes.

C'était l'éternelle querelle entre Rognes et l'abbé, les habitants exigeant
des égards, lui s'en tenant à son devoir strict, pour une commune qui
refusait de réparer l'église, et où, d'ailleurs, de perpétuels scandales le
décourageaient. Il continua, en désignant les filles de la Vierge, qui
partaient ensemble:

--Et puis, est-ce que c'est propre, des cérémonies avec des jeunesses sans
aucun respect pour les commandements de Dieu?

--Vous ne dites pas ça pour ma fille, j'espère? demanda Coelina, les dents
serrées.

--Ni pour la mienne, bien sûr? ajouta Flore.

Alors, il s'emporta, excédé.

--Je le dis pour qui je dois le dire... Ça crève les yeux. Voyez-vous ça
avec des robes blanches! Je n'ai pas une procession ici, sans qu'il y en
ait une d'enceinte... Non, non, vous lasseriez le bon Dieu lui-même!

Il les quitta, et la Bécu, restée muette, dut mettre la paix entre les deux
mères, qui, excitées, se jetaient leurs filles à la tête; mais elle la
mettait avec des insinuations si fielleuses, que la querelle s'aggrava.
Berthe, ah! oui, on verrait comment elle tournerait, avec ses corsages de
velours et son piano! Et Suzanne, fameuse idée de l'envoyer chez la
couturière de Châteaudun, pour qu'elle fît la culbute?

L'abbé Godard, libre enfin, s'élançait, lorsqu'il se trouva en face des
Charles. Son visage s'épanouit d'un large sourire aimable, il lança un
grand coup de tricorne. Monsieur, majestueux salua, madame fit sa belle
révérence. Mais il était dit que le curé ne partirait point, car il n'était
pas au bout de la place, qu'une nouvelle rencontre l'arrêta. C'était une
grande femme d'une trentaine d'années, qui en paraissait bien cinquante,
les cheveux rares, la face plate, molle, jaune de son; et, cassée, épuisée
par des travaux trop rudes, elle chancelait sous un fagot de menu bois.

--Palmyre, demanda-t-il, pourquoi n'êtes-vous pas venue à la messe, un jour
de Toussaint? C'est très mal.

Elle eut un gémissement.

--Sans doute, monsieur le curé, mais comment faire?... Mon frère a froid,
nous gelons chez nous. Alors, je suis allée ramasser ça, le long des haies.

--La Grande est donc toujours aussi dure?

--Ah bien! elle crèverait plutôt que de nous jeter un pain ou une bûche.

Et, de sa voix dolente, elle répéta leur histoire, comment leur grand'mère
les chassait, comment elle avait dû se loger avec son frère dans une
ancienne écurie abandonnée. Ce pauvre Hilarion, bancal, la bouche tordue
par un bec-de-lièvre, était sans malice, malgré ses vingt-quatre ans, si
bête, que personne ne voulait le faire travailler. Elle travaillait donc
pour lui, à se tuer, elle avait pour cet infirme des soins passionnés, une
tendresse vaillante de mère.

En l'écoutant, la face épaisse et suante de l'abbé Godard se transfigurait
d'une bonté exquise, ses petits yeux colères s'embellissaient de charité,
sa bouche grande prenait une grâce douloureuse. Le terrible grognon,
toujours emporté dans un vent de violence, avait la passion des misérables,
leur donnait tout, son argent, son linge, ses habits, à ce point qu'on
aurait pas trouvé, en Beauce, un prêtre ayant une soutane plus rouge et
plus reprisée.

Il se fouilla d'un air inquiet, il glissa à Palmyre une pièce de cent sous.

--Tenez! cachez ça, je n'en ai pas pour les autres... Et il faudra que je
parle encore à la Grande, puisqu'elle est si mauvaise.

Cette fois, il se sauva. Heureusement, comme il suffoquait, en remontant la
côte, de l'autre côté de l'Aigre, le boucher de Bazoches-le-Doyen, qui
rentrait, le prit dans sa carriole; et il disparut au ras de la plaine,
secoué, avec la silhouette dansante de son tricorne, sur le ciel livide.

Pendant ce temps, la place de l'Église s'était vidée, Fouan et Rose
venaient de redescendre chez eux, où Grosbois se trouvait déjà. Un peu
avant dix heures, Delhomme et Jésus-Christ arrivèrent à leur tour; mais on
attendit en vain Buteau jusqu'à midi, jamais ce sacré original ne pouvait
être exact. Sans doute il s'était arrêté en chemin, à déjeuner quelque
part. On voulut passer outre; puis, la sourde peur qu'il inspirait, avec sa
mauvaise tête, fit décider qu'on tirerait les lots après le déjeuner, vers
deux heures seulement. Grosbois, qui accepta des Fouan un morceau de lard
et un verre de vin, acheva la bouteille, en entama une autre, retombé dans
son état d'ivresse habituel.

A deux heures, toujours pas de Buteau. Alors, Jésus-Christ, dans le besoin
de godaille qui alanguissait le village, par ce dimanche de fête, vint
passer devant chez Macqueron, en allongeant le cou; et cela réussit, la
porte fut brusquement ouverte, Bécu se montra et cria:

--Arrive, mauvaise troupe, que je te paye un canon!

Il s'était raidi encore, de plus en plus digne à mesure qu'il se grisait.
Une fraternité d'ancien militaire ivrogne, une tendresse secrète le portait
vers le braconnier; mais il évitait de le reconnaître quand il était en
fonction, sa plaque au bras, toujours sur le point de le prendre en
flagrant délit, combattu entre son devoir et son coeur. Au cabaret, dès
qu'il était soûl, il le régalait en frère.

--Un écarté, hein, veux-tu? Et, nom de Dieu? si les Bédouins nous embêtent,
nous leur couperons les oreilles!

Ils s'installèrent à une table, jouèrent aux cartes en criant fort, tandis
que les litres, un à un, se succédaient.

Macqueron, dans un coin, tassé, avec sa grosse face moustachue, tournait
ses pouces. Depuis qu'il avait gagné des rentes, en spéculant sur les
petits vins de Montigny, il était tombé à la paresse, chassant, péchant,
faisant le bourgeois; et il restait très sale, vêtu de loques, pendant que
sa fille Berthe trimballait autour de lui des robes de soie. Si sa femme
l'avait écouté, ils auraient fermé boutique, et l'épicerie, et le cabaret,
car il devenait vaniteux, avec de sourdes ambitions, inconscientes encore;
mais elle était d'une âpreté féroce au lucre, et lui-même, tout en ne
s'occupant de rien, la laissait continuer à verser des canons, pour ennuyer
son voisin Lengaigne, qui tenait le bureau de tabac et donnait aussi à
boire. C'était une rivalité ancienne, jamais éteinte, toujours près de
flamber.

Cependant, il y avait des semaines où l'on vivait en paix; et, justement,
Lengaigne entra avec son fils Victor, un grand garçon gauche, qui devait
bientôt tirer au sort. Lui, très long, l'air figé, ayant une petite tête de
chouette sur de larges épaules osseuses, cultivait ses terres, pendant que
sa femme pesait le tabac et descendait à la cave. Ce qui lui donnait une
importance, c'était qu'il rasait le village et coupait les cheveux, un
métier rapporté du régiment, qu'il exerçait chez lui, au milieu des
consommateurs, ou encore à domicile, à la volonté des clients.

--Eh bien! cette barbe, est-ce pour aujourd'hui, compère? demanda-t-il, dès
la porte.

--Tiens, c'est vrai, je t'ai dit de venir, s'écria Macqueron. Ma foi, tout
de suite, si ça te plaît.

Il décrocha un vieux plat à barbe, prit un savon et de l'eau tiède, pendant
que l'autre tirait de sa poche un rasoir grand comme un coutelas, qu'il se
mit à repasser sur un cuir fixé à l'étui. Mais une voix glapissante vint de
l'épicerie voisine.

--Dites donc, criait Coelina, est-ce que vous allez faire vos saletés sur
les tables?... Ah! non, je ne veux pas, chez moi, qu'on trouve du poil dans
les verres!

C'était une attaque à la propreté du cabaret voisin, où l'on mangeait plus
de cheveux qu'on ne buvait de vrai vin, disait-elle.

--Vends ton sel et ton poivre, et fiche-nous la paix, répondit Macqueron,
vexé de cette algarade devant le monde.

Jésus-Christ et Bécu ricanèrent. Mouchée, la bourgeoise! Et ils lui
commandèrent un nouveau litre, qu'elle apporta, furieuse, sans une parole.
Ils battaient les cartes, ils les jetaient sur la table violemment, comme
pour s'assommer. Atout, atout et atout!

Lengaigne avait déjà frotté son client de savon, et le tenait par le nez,
lorsque Lequeu, le maître d'école, poussa la porte.

--Bonsoir, la compagnie!

Il resta debout et muet devant le poêle, à se chauffer les reins, pendant
que le jeune Victor, derrière les joueurs, s'absorbait dans la vue de leur
jeu.

--A propos, reprit Macqueron, en profitant d'une minute où Lengaigne lui
essuyait sur l'épaule les baves de son rasoir, M. Hourdequin, tout à
l'heure, avant la messe, m'a encore parlé du chemin... Faudrait se décider
pourtant.

Il s'agissait du fameux chemin direct de Rognes à Châteaudun, qui devait
raccourcir la distance d'environ deux lieues, car les voitures étaient
forcées de passer par Cloyes. Naturellement, la ferme avait grand intérêt à
cette voie nouvelle, et le maire, pour entraîner le conseil municipal,
comptait beaucoup sur son adjoint, intéressé lui aussi à une prompte
solution. Il était, en effet, question de relier le chemin à la route du
bas, ce qui faciliterait aux voitures l'accès de l'église, où l'on ne
grimpait que par des sentiers de chèvre. Or, le tracé projeté suivait
simplement la ruelle étranglée entre les deux cabarets, l'élargissait en
ménageant la pente; et les terrains de l'épicier, dès lors en bordure,
ayant un accès facile, allaient décupler de valeur.

--Oui, continua-t-il, il paraît que le gouvernement, pour nous aider,
attend que nous votions quelque chose... N'est-ce pas, tu en es?

Lengaigne, qui était conseiller municipal, mais qui n'avait pas même un
bout de jardin derrière sa maison, répondit:

--Moi, je m'en fous! Qu'est-ce que ça me fiche, ton chemin?

Et, en s'attaquant à l'autre joue, dont il grattait le cuir comme avec une
râpe, il tomba sur la ferme. Ah! ces bourgeois d'aujourd'hui, c'était pis
encore que les seigneurs d'autrefois: oui, ils avaient tout gardé, dans le
partage, et ils ne faisaient des lois que pour eux, ils ne vivaient que de
la misère du pauvre monde! Les autres l'écoutaient, gênés et heureux au
fond de ce qu'il osait dire, la haine séculaire, indomptable, du paysan
contre les possesseurs du sol.

--Ça va bien qu'on est entre soi, murmura Macqueron, en lançant un regard
inquiet vers le maître d'école. Moi, je suis pour le gouvernement... Ainsi,
notre député, M. de Chédeville, qui est, dit-on, l'ami de l'empereur...

Du coup, Lengaigne agita furieusement son rasoir.

--Encore un joli bougre, celui-là!... Est-ce qu'un richard comme lui, qui
possède plus de cinq cents hectares du côté d'Orgères, ne devrait pas vous
en faire cadeau, de votre chemin, au lieu de vouloir tirer des sous à la
commune?... Salle rosse!

Mais l'épicier, terrifié cette fois, protesta.

--Non, non, il est bien honnête et pas fier... Sans lui, tu n'aurais pas eu
ton bureau de tabac. Qu'est-ce que tu dirais, s'il te le reprenait?

Brusquement calmé, Lengaigne se remit à lui gratter le menton. Il était
allé trop loin, il enrageait: sa femme avait raison de dire que ses idées
lui joueraient un vilain tour. Et l'on entendit alors une querelle qui
éclatait entre Bécu et Jésus-Christ. Le premier avait l'ivresse mauvaise,
batailleuse, tandis que l'autre, au contraire, de terrible chenapan qu'il
était à jeun, s'attendrissait davantage à chaque verre de vin, devenait
d'une douceur et d'une bonhomie d'apôtre soûlard. A cela, il fallait
ajouter leur différence radicale d'opinions: le braconnier, républicain, un
rouge comme on disait, qui se vantait d'avoir, à Cloyes, en 48, fait danser
le rigodon aux bourgeoises; le garde champêtre, d'un bonapartisme farouche,
adorant l'empereur, qu'il prétendait connaître.

--Je te jure que si! Nous avions mangé ensemble une salade de harengs
salés. Et alors il m'a dit: Pas un mot, je suis l'empereur... Je l'ai bien
reconnu, à cause de son portrait sur les pièces de cent sous.

--Possible! Une canaille tout de même, qui bat sa femme et qui n'a jamais
aimé sa mère!

--Tais-toi, nom de Dieu! ou je te casse la gueule!

Il fallut enlever des mains de Bécu le litre qu'il brandissait, tandis que
Jésus-Christ, les yeux mouillés, attendait le coup, dans une résignation
souriante. Et ils se remirent à jouer, fraternellement. Atout, atout et
atout!

Macqueron, que l'indifférence affectée du maître d'école troublait, finit
par lui demander:

--Et vous, monsieur Lequeu, qu'est-ce que vous en dites?

Lequeu, qui chauffait ses longues mains blêmes contre le tuyau du poêle,
eut un sourire aigre d'homme supérieur que sa position force au silence.

--Moi, je n'en dis rien, ça ne me regarde pas.

Alors, Macqueron alla plonger sa face dans une terrine d'eau, et tout en
reniflant, en s'essuyant:

--Eh bien? écoutez ça, je veux faire quelque chose... Oui, nom de Dieu! si
l'on vote la route, je donne mon terrain pour rien.

Cette déclaration stupéfia les autres. Jésus-Christ et Bécu eux-mêmes,
malgré leur ivresse, levèrent la tête. Il y eut un silence, on le regardait
comme s'il fut devenu brusquement fou; et lui, fouetté par l'effet produit,
les mains tremblantes pourtant de l'engagement qu'il prenait, ajouta:

--Il y en aura bien un demi-arpent... Cochon qui s'en dédit! C'est juré!

Lengaigne s'en alla avec son fils Victor, exaspéré et malade de cette
largesse du voisin: la terre ne lui coûtait guère, il avait assez volé le
monde! Macqueron, malgré le froid, décrocha son fusil, sortit voir s'il
rencontrerait un lapin, aperçu la veille au bout de sa vigne. Il ne resta
que Lequeu, qui passait là ses dimanches, sans rien boire, et que les deux
joueurs, acharnés, le nez dans les cartes. Des heures s'écoulèrent,
d'autres paysans vinrent et repartirent.

Vers cinq heures, une main brutale poussa la porte, et Buteau parut, suivi
de Jean. Dès qu'il aperçut Jésus-Christ, il cria:

--J'aurais parié vingt sous. Est-ce que tu te fous du peuple? Nous
t'attendons.

Mais l'ivrogne, bavant et s'égayant, répondit:

--Eh! sacré farceur, c'est moi qui t'attends... Depuis ce matin, tu nous
fais droguer.

Buteau s'était arrêté à la Borderie, où Jacqueline, que dès quinze ans il
culbutait sur le foin, l'avait retenu à manger des rôties avec Jean. Le
fermier Hourdequin étant allé déjeuner à Cloyes, au sortir de la messe, on
avait nocé très tard, et les deux garçons arrivaient seulement, ne se
quittant plus.

Cependant, Bécu gueulait qu'il payait les cinq litres, mais que c'était une
partie à continuer; tandis que Jésus-Christ, après s'être décollé
péniblement de sa chaise, suivait son frère, les yeux noyés de douceur.

--Attends là, dit Buteau à Jean, et dans une demi-heure, viens me
rejoindre... Tu sais que tu dînes avec moi chez le père.

Chez les Fouan, lorsque les deux frères furent entrés dans la salle, on se
trouva au grand complet. Le père debout, baissait le nez. La mère, assise
près de la table qui occupait le milieu, tricotait de ses mains machinales.
En face d'elle, Grosbois avait tant bu et mangé, qu'il s'était assoupi, les
yeux à demi ouverts; tandis que, plus loin, sur deux chaises basses, Fanny
et Delhomme attendaient patiemment. Et, choses rares dans cette pièce
enfumée, aux vieux meubles pauvres, aux quelques ustensiles mangés par les
nettoyages, une feuille de papier blanc, un encrier et une plume étaient
posés sur la table, à côté du chapeau de l'arpenteur, un chapeau noir
tourné au roux, monumental, qu'il trimballait depuis dix ans, sous la pluie
et le soleil. La nuit tombait, l'étroite fenêtre donnait une dernière lueur
boueuse, dans laquelle le chapeau prenait une importance extraordinaire,
avec ses bords plats et sa forme d'urne.

Mais Grosbois, toujours à son affaire, malgré son ivresse, se réveilla,
bégayant:

--Nous y sommes... Je vous disais que l'acte est prêt. J'ai passé hier chez
M. Baillehache, il me l'a fait voir. Seulement, les numéros des lots sent
restés en blanc, à la suite de vos noms... Nous allons donc tirer ça, et le
notaire n'aura plus qu'à les inscrire, pour que vous puissiez, samedi,
signer l'acte chez lui.

Il se secoua, haussa la voix.

--Voyons, je vas préparer les billets.

D'un mouvement brusque, les enfants se rapprochèrent, sans chercher à
cacher leur défiance. Ils le surveillaient, étudiaient ses moindres gestes,
comme ceux d'un faiseur de tours, capable d'escamoter les parts. D'abord,
de ses gros doigts tremblants d'alcoolique, il avait coupé la feuille de
papier en trois; puis, maintenant, sur chaque morceau, il écrivait un
chiffre, 1, 2, 3, très appuyé, énorme; et, par-dessus ses épaules, tous
suivaient la plume, le père et la mère eux-mêmes hochaient la tête,
satisfaits de constater qu'il n'y avait pas de tricherie possible. Les
billets furent pliés lentement et jetés dans le chapeau.

Un silence régna, solennel.

Au bout de deux grandes minutes, Grosbois dit:

--Faut vous décider pourtant... Qui est-ce qui commence?

Personne ne bougea. La nuit augmentait, le chapeau semblait grandir dans
cette ombre.

--Par rang d'âges, voulez-vous? proposa l'arpenteur. A toi, Jésus-Christ,
qui est l'aîné.

Jésus-Christ, bon enfant, s'avança; mais il perdit l'équilibre, faillit
s'étaler. Il avait enfoncé le poing dans le chapeau, d'un effort violent,
comme pour en retirer un quartier de roche. Lorsqu'il tint le billet, il
dut s'approcher de la fenêtre.

--Deux! cria-t-il, en trouvant sans doute ce chiffre particulièrement
drôle, car il suffoqua de rire.

--A toi, Fanny! appela Grosbois.

Quand Fanny eut la main au fond, elle ne se pressa point. Elle fouillait,
remuait les billets, les pesait l'un après l'autre.

--C'est défendu de choisir, dit rageusement Buteau, que la passion
étranglait, et qui avait blêmi au numéro tiré par son frère.

--Tiens! pourquoi donc? répondit-elle. Je ne regarde pas, je peux bien
tâter.

--Va, murmura le père, ça se vaut, il n'y en a pas plus lourd dans l'un que
dans l'autre.

Elle se décida enfin, courut devant la fenêtre.

--Un!

--Eh bien! c'est Buteau qui a le trois, repris Fouan. Tire-le, mon garçon.

Dans la nuit croissante, on n'avait pu voir se décomposer le visage du
cadet. Sa voix éclata de colère.

--Jamais de la vie!

--Comment?

--Si vous croyez que j'accepte, ah! non!... Le troisième lot, n'est-ce pas?
le mauvais! Je vous l'ai assez dit, que je voulais partager autrement. Non!
non! vous vous foutriez de moi!... Et puis, est-ce que je ne vois pas clair
dans vos manigances? est-ce que ce n'était pas au plus jeune à tirer le
premier?... Non! non! je ne tire pas, puisqu'on triche!

Le père et la mère le regardaient se démener, taper des pieds et des
poings.

--Mon pauvre enfant, tu deviens fou, dit Rose.

--Oh! maman, je sais bien que vous ne m'avez jamais aimé. Vous me
décolleriez la peau du corps pour la donner à mon frère... A vous tous,
vous me mangeriez...

Fouan l'interrompit durement.

--Assez de bêtises, hein!... Veux-tu tirer?

--Je veux qu'on recommence.

Mais il y eut une protestation générale. Jésus-Christ et Fanny serraient
leurs billets, comme si l'on tentait de les leur arracher. Delhomme
déclarait que le tirage avait eu lieu honnêtement, et Grosbois, très
blessé, parlait de s'en aller, si l'on suspectait sa bonne foi.

--Alors, je veux que papa ajoute à ma part mille francs sur l'argent de sa
cachette.

Le vieux, un moment étourdi, bégaya. Puis, il se redressa, s'avança,
terrible.

--Qu'est-ce que tu dis? Tu y tiens donc à me faire assassiner, mauvais
bougre! On démolirait la maison, qu'on ne trouverait pas un liard... Prends
le billet, nom de Dieu! ou tu n'auras rien!

Buteau, le front dur d'obstination, ne recula pas devant le poing levé de
son père.

--Non!

Le silence retomba, embarrassé. Maintenant, l'énorme chapeau gênait,
barrant les choses, avec cet unique billet au fond, que personne ne voulait
toucher. L'arpenteur, pour en finir, conseilla au vieux de le tirer
lui-même. Et le vieux, gravement, le tira, alla le lire devant la fenêtre,
comme s'il ne l'eût pas connu.

--Trois!... Tu as le troisième lot, entends-tu? L'acte est prêt, bien sûr
que M. Baillehache n'y changera rien, car ce qui est fait n'est pas à
refaire... Et, puisque tu couches ici, je te donne la nuit pour
réfléchir... Allons, c'est fini, n'en causons plus.

Buteau, noyé de ténèbres, ne répondit pas. Les autres approuvèrent
bruyamment, tandis que la mère se décidait à allumer une chandelle, pour
mettre le couvert.

Et, à cette minute, Jean qui venait rejoindre son camarade, aperçut deux
ombres enlacées, guettant de la route, déserte et noire, ce qu'on faisait
chez les Fouan. Dans le ciel d'ardoise, des flocons de neige commençaient à
voler, d'une légèreté de plume.

--Oh! monsieur Jean, dit une voix douce, vous nous avez fait peur!

Alors, il reconnut Françoise, encapuchonnée, avec sa face longue, aux
lèvres fortes. Elle se serrait contre sa soeur Lise, la tenait d'un bras à
la taille. Les deux soeurs s'adoraient, on les rencontrait toujours de la
sorte, au cou l'une de l'autre. Lise, plus grande, l'air agréable, malgré
ses gros traits et la bouffissure commençante de toute sa ronde personne,
restait réjouie dans son malheur.

--Vous espionnez donc? demanda-t-il gaiement.

--Dame! répondit-elle, ça m'intéresse, ce qui se passe là-dedans... Savoir
si ça va décider Buteau!

Françoise, d'un geste de caresse, avait emprisonné de son autre bras le
ventre enflé de sa soeur.

--S'il est permis, le cochon!... Quand il aura la terre, peut-être qu'il
voudra une fille plus riche.

Mais Jean leur donna bon espoir: le partage devait être terminé, on
arrangerait le reste. Puis, lorsqu'il leur apprit qu'il mangeait chez les
vieux. Françoise dit encore:

--Ah bien! nous vous reverrons tout à l'heure, nous irons à la veillée.

Il les regarda se perdre dans la nuit. La neige tombait plus épaisse, leurs
vêtements confondus se liséraient d'un fin duvet blanc.




V


Dès sept heures, après le dîner, les Fouan, Buteau et Jean étaient allés,
dans l'étable, rejoindre les deux vaches, que Rose devait vendre. Ces
bêtes, attachées au fond, devant l'auge, chauffaient la pièce de
l'exhalaison forte de leur corps et de leur litière; tandis que la cuisine,
avec les trois maigres tisons du dîner, se trouvait déjà glacée par les
gelées précoces de novembre. Aussi, l'hiver, veillait-on là, sur la terre
battue, bien à l'aise, au chaud, sans autre dérangement que d'y transporter
une petite table ronde et une douzaine de vieilles chaises. Chaque voisin
apportait la chandelle à son tour; de grandes ombres dansaient le long des
murailles nues, noires de poussière, jusqu'aux toiles d'araignée des
charpentes; et l'on avait dans le dos les souffles tièdes des vaches, qui,
couchées, ruminaient.

La Grande arriva la première, avec un tricot. Elle n'apportait jamais de
chandelle, abusant de son grand âge, si redoutée, que son frère n'osait la
rappeler aux usages. Tout de suite, elle prit la bonne place, attira le
chandelier, le garda pour elle seule, à cause de ses mauvais yeux. Elle
avait posé contre sa chaise la canne qui ne la quittait jamais. Des
parcelles scintillantes de neige fondaient sur les poils rudes qui
hérissaient sa tête d'oiseau décharné.

--Ça tombe? demanda Rose.

--Ça tombe, répondit-elle de sa voix brève.

Et elle se mit à son tricot, elle serra ses lèvres minces, avare de
paroles, après avoir jeté sur Jean et sur Buteau un regard perçant.

Les autres, derrière elle, parurent: d'abord, Fanny qui s'était fait
accompagner par son fils Nénesse, Delhomme ne venant jamais aux veillées;
et, presque aussitôt, Lise et Françoise, qui secouèrent en riant la neige
dont elles étaient couvertes. Mais la vue de Buteau fit rougir légèrement
la première. Lui, tranquillement, la regardait.

--Ça va bien, Lise, depuis qu'on ne s'est vu?

--Pas mal, merci.

--Allons, tant mieux!

Palmyre, pendant ce temps, s'était furtivement glissée par la porte
entr'ouverte; et elle s'amincissait, elle se plaçait le plus loin possible
de sa grand'mère, la terrible Grande, lorsqu'un tapage, sur la route, la
fit se redresser. C'étaient des bégaiements de fureur, des larmes, des
rires et des huées.

--Ah! les gredins d'enfants, ils sont encore après lui! cria-t-elle.

D'un bond, elle avait rouvert la porte; et brusquement hardie, avec des
grondements de lionne, elle délivra son frère Hilarion des farces de la
Trouille, de Delphin de Nénesse. Ce dernier venait de rejoindre les deux
autres qui hurlaient aux trousses de l'infirme. Essoufflé, ahuri, Hilarion
entra en se déhanchant sur ses jambes torses. Son bec-de-lièvre le faisait
saliver, il bégayait sans pouvoir expliquer les choses, l'air caduc pour
ses vingt-quatre ans, d'une hideur bestiale de crétin. Il était devenu très
méchant, enragé de ce qu'il ne pouvait attraper à la course et calotter les
gamins qui le poursuivaient. Cette fois encore, c'était lui qui avait reçu
une volée de boules de neige.

--Oh! est-il menteur! dit la Trouille, d'un grand air innocent. Il m'a
mordue au pouce, tenez!

Du coup, Hilarion, les mots en travers de la gorge, faillit s'étrangler;
tandis que Palmyre le calmait, lui essuyait le visage avec son mouchoir, en
l'appelant son mignon.

--En voilà assez, hein! finit par dire Fouan. Toi, tu devrais bien
l'empêcher de te suivre. Assois-le au moins, qu'il se tienne tranquille!...
Et vous, marmaille, silence! On va vous prendre par les oreilles et vous
reconduire chez vos parents.

Mais, comme l'infirme continuait à bégayer, voulant avoir raison, la
Grande, dont les yeux flambèrent, saisit sa canne et en asséna un coup si
rude sur la table, que tous le monde sauta. Palmyre et Hilarion, saisis de
terreur, s'affaissèrent, ne bougèrent plus.

Et la veillée commença. Les femmes, autour de l'unique chandelle,
tricotaient, filaient, travaillaient à des ouvrages, qu'elles ne
regardaient même pas. Les hommes, en arrière, fumaient lentement avec de
rares paroles, pendant que, dans un coin, les enfants se poussaient et se
pinçaient en étouffant leurs rires.

Parfois, on disait des contes: celui du Cochon noir, qui gardait un trésor,
une clef rouge à la gueule; ou encore celui de la bête d'Orléans, qui avait
la face d'un homme, des ailes de chauve-souris, des cheveux jusqu'à terre,
deux cornes, deux queues, l'une pour prendre, l'autre pour tuer; et ce
monstre avait mangé un voyageur rouennais, dont il n'était resté que le
chapeau et les bottes. D'autres fois, on entamait les histoires sans fin
sur les loups, les loups voraces, qui, pendant des siècles, ont dévasté la
Beauce. Anciennement, lorsque la Beauce, aujourd'hui, nue et pelée, gardait
de ses forêts premières quelques bouquets d'arbres, des bandes innombrables
de loups, poussées par la faim, sortaient l'hiver pour se jeter sur les
troupeaux. Des femmes, des enfants étaient dévorés. Et les vieux du pays se
rappelaient que, pendant les grandes neiges, les loups venaient dans les
villes: à Cloyes, on les entendait hurler sur la place Saint-Georges; à
Rognes, ils soufflaient sous les portes mal closes des étables et des
bergeries. Puis, les mêmes anecdotes se succédaient; le meunier, surpris
par cinq grands loups, qui les mit en fuite en enflammant une allumette; la
petite fille qu'une louve accompagna au galop pendant deux lieues, et qui
fut mangée seulement à sa porte, lorsqu'elle tomba; d'autres, d'autres
encore, des légendes de loups-garous, d'hommes changés en bêtes, sautant
sur les épaules des passants attardés, les forçant à courir, jusqu'à la
mort.

Mais, autour de la maigre chandelle, ce qui glaçait les filles de la
veillée, ce qui, à la sortie, les faisait se sauver, éperdues, fouillant
l'ombre, c'étaient les crimes des Chauffeurs, de la fameuse bande
d'Orgères, dont après soixante ans la contrée frissonnait. Ils étaient des
centaines, tous rouleurs de routes, mendiants, déserteurs, faux
colporteurs, des hommes, des enfants, des femmes, qui vivaient de vols, de
meurtres et de débauches. Ils descendaient des troupes armées et
disciplinées de l'ancien brigandage, mettant à profit les troubles de la
Révolution, faisant en règle le siège des maisons isolées, où ils entraient
«à la bombe», en enfonçant les portes à l'aide de béliers. Dès la nuit
venue, comme les loups, ils sortaient de la forêt de Dourdan, des
broussailles de la Conie, des repaires boisés où ils se cachaient; et la
terreur tombait avec l'ombre, sur les fermes de la Beauce, d'Étampes à
Châteaudun, de Chartres à Orléans. Parmi leurs atrocités légendaires, celle
qui revenait le plus souvent à Rognes, était le pillage de la ferme de
Millouard, distante de quelques lieues seulement, dans le canton d'Orgères.
Le Beau-François, le chef célèbre, le successeur de Fleur-d'Épine, cette
nuit-là, avait avec lui le Rouge-d'Auneau, son lieutenant, le Grand-Dragon,
Breton-le-cul-sec, Lonjumeau, Sans-Pouce, cinquante autres, tous le visage
noirci. D'abord, ils jetèrent dans la cave les gens de la ferme, les
servantes, les charretiers, le berger, à coups de baïonnette; ensuite, ils
«chauffèrent» le fermier, le père Fousset, qu'ils avaient gardé seul. Quand
ils lui eurent allongé les pieds au-dessus des braises de la cheminée, ils
allumèrent avec des brandes de paille sa barbe et tout le poil de son
corps; puis, ils revinrent aux pieds, qu'ils tailladèrent de la pointe d'un
couteau, pour que la flamme pénétrât mieux. Enfin, le vieux s'étant décidé
à dire où était son argent ils le lâchèrent, ils emportèrent un butin
considérable. Fousset, qui avait eu la force de se traîner jusqu'à une
maison voisine, ne mourut que plus tard. Et, invariablement, le récit se
terminait par le procès et l'exécution, à Chartres, de la bande des
Chauffeurs, que le Borgne-de-Jouy avait vendue: un procès monstre, dont
l'instruction demanda dix-huit mois, et pendant lequel soixante-quatre des
prévenus moururent en prison d'une peste déterminée par leur ordure; un
procès qui déféra à la cour d'assises cent quinze accusés dont trente-trois
contumaces, qui fit poser au jury sept mille huit cents questions, qui
aboutit à vingt-trois condamnations à mort. La nuit de l'exécution, en se
partageant les dépouilles des suppliciés, sous l'échafaud rouge de sang,
les bourreaux de Chartres et de Dreux se battirent.

Fouan, à propos d'un assassinat qui s'était commis du côté de Janville,
raconta donc une fois de plus les abominations de la ferme de Millouard; et
il en était à la complainte composée en prison par le Rouge-d'Auneau
lui-même, lorsque des bruits étranges sur la route, des pas, des poussées,
des jurons, épouvantèrent les femmes. Pâlissantes, elles tendaient
l'oreille, avec la terreur de voir un flot d'hommes noirs entrer «à la
bombe». Bravement, Buteau alla ouvrir la porte.

--Qui va là?

Et l'on aperçut Bécu et Jésus-Christ, qui, à la suite d'une querelle avec
Macqueron, venaient de quitter le cabaret, en emportant les cartes et une
chandelle, pour aller finir la partie ailleurs. Ils étaient si soûls, et
l'on avait eu si peur, qu'on se mit à rire.

--Entrez tout de même, et soyez sages, dit Rose en souriant à son grand
chenapan de fils. Vos enfants sont ici, vous les emmènerez.

Jésus-Christ et Bécu s'assirent par terre, près des vaches, mirent la
chandelle entre eux, et continuèrent: atout, atout, et atout! Mais la
conversation avait tourné, on parlait des garçons du pays qui devaient
tirer au sort, Victor Lengaigne et trois autres. Les femmes étaient
devenues graves, une tristesse ralentissait les paroles.

--Ce n'est pas drôle, reprit Rose, non, non, pas drôle, pour personne!

--Ah! la guerre, murmura Fouan, elle en fait, du mal! C'est la mort de la
culture... Oui, quand les garçons partent, les meilleurs bras s'en vont, on
le voit bien à la besogne; et, quand ils reviennent, dame? ils sont
changés, ils n'ont plus le coeur à la charrue... Vaudrait mieux le choléra
que la guerre!

Fanny s'arrêta de tricoter.

--Moi, déclara-t-elle, je ne veux pas que Nénesse parte... M. Baillehache
nous a expliqué une machine, comme qui dirait une loterie: on se réunit à
plusieurs, chacun verse entre ses mains une somme, et ceux qui tombent au
sort sont rachetés.

--Faut être riche pour ça, dit sèchement la Grande.

Mais Bécu, entre deux levées, avait attrapé un mot au vol.

--La guerre, ah! bon sang! c'est ça qui fait les hommes!... Lorsqu'on n'y
est pas allé, on ne peut pas savoir. Il n'y a que ça, se foutre des
coups... Hein? là-bas, chez les moricauds.

Et il cligna l'oeil gauche, tandis que Jésus-Christ ricanait d'un air
d'intelligence. Tous deux avaient fait les campagnes d'Afrique, le garde
champêtre dès les premiers temps de la conquête, l'autre plus tard, lors
des révoltes dernières. Aussi, malgré la différence des époques,
avaient-ils des souvenirs communs, des oreilles de Bédouins coupées et
enfilées en chapelets, des Bédouines à la peau frottée d'huile, pincées
derrière les haies et tamponnées dans tous les trous. Jésus-Christ surtout
répétait une histoire qui enflait de rires énormes les ventres des paysans:
une grande cavale de femme, jaune comme un citron, qu'on avait fait courir
toute nue, avec une pipe dans le derrière.

--Nom de Dieu, reprit Bécu en s'adressant à Fanny, vous voulez donc que
Nénesse reste une fille?... Ce que je vais vous coller Delphin au régiment,
moi!

Les enfants avaient cessé de jouer, Delphin levait sa tête ronde et solide
de petit gars sentant déjà la terre.

--Non! déclara-t-il carrément, d'un air têtu.

--Hein? qu'est-ce que tu dis? je vais t'apprendre le courage, mauvais
Français!

--Je ne veux pas partir, je veux rester chez nous.

Le garde champêtre levait la main, lorsque Buteau l'arrêta.

--Laissez-le donc tranquille, cet enfant!... Il a raison. Est-ce qu'on a
besoin de lui? Il y en a d'autres... Avec ça qu'on vient au monde pour
lâcher son coin, pour aller se faire casser la gueule, à cause d'un tas
d'histoires dont on se fiche. Moi, je n'ai pas quitté le pays, je ne m'en
porte pas plus mal.

En effet, il avait tiré un bon numéro, il était un vrai terrien, attaché au
sol, ne connaissant qu'Orléans et Chartres, n'ayant rien vu, au delà du
plat horizon de la Beauce. Et il semblait en tirer un orgueil, d'avoir
ainsi poussé dans sa terre, avec l'entêtement borné et vivace d'un arbre.
Il s'était mis debout, les femmes le regardaient.

--Quand ils rentrent du service, ils sont tous si maigres! osa murmurer
Lise.

--Et vous, Caporal, demanda la vieille Rose, vous êtes allé loin?

Jean fumait sans une parole, en garçon réfléchi qui préférait écouter. Il
ôta lentement sa pipe.

--Oui, assez loin comme ça... Pas en Crimée, pourtant. Je devais partir
quand on a pris Sébastopol... Mais, plus tard, en Italie...

--Et qu'est-ce que c'est, l'Italie?

La question parut le surprendre, il hésita, fouilla ses souvenirs.

--Mais l'Italie, c'est comme chez nous. Il y a de la culture, il y a des
bois avec des rivières... Partout, c'est la même chose.

--Alors, vous vous êtes battu?

--Ah! oui, battu pour sûr!

Il s'était remis à sucer sa pipe, il ne se pressait pas; et Françoise, qui
avait levé les yeux, restait la bouche entr'ouverte, à attendre une
histoire. Toutes, d'ailleurs, s'intéressaient, la Grande elle-même allongea
un nouveau coup de canne sur la table, pour faire taire Hilarion qui
geignait, la Trouille ayant inventé le petit jeu de lui enfoncer une
épingle dans le bras, sournoisement.

A Solférino, ça chauffait dur, et il pleuvait cependant, oh! il pleuvait...
Je n'avais pas un fil de sec, l'eau m'entrait par le dos et coulait dans
mes souliers... Ça, on peut le dire sans mensonge, nous avons été mouillés!

On attendait toujours, mais il n'ajouta rien, il n'avait vu que ça de la
bataille. Au bout d'une minute de silence, il reprit de son air
raisonnable:

--Mon Dieu! la guerre, ce n'est pas si difficile qu'on le croit... On tombe
au sort, n'est-ce pas? on est bien obligé de faire son devoir. Moi, j'ai
lâché le service, parce que j'aime mieux autre chose. Seulement, ça peut
encore avoir du bon, pour celui que son métier dégoûte et qui rage, quand
l'ennemi vient nous emmerder en France.

--Une sale chose, tout de même! conclut le père Fouan. Chacun devrait
défendre son chez soi, et pas plus.

De nouveau, le silence régna. Il faisait très chaud, une chaleur humide et
vivante, accentuée par la forte odeur de la litière. Une des deux vaches,
qui s'était mise debout, fientait; et l'on entendit le bruit doux et
rythmique des bouses étalées. De la nuit des charpentes, descendait le
cri-cri mélancolique d'un grillon; tandis que, le long des murailles, les
doigts rapides des femmes, activant les aiguilles de leur tricot,
semblaient faire courir des pattes d'araignées géantes, au milieu de tout
ce noir.

Mais Palmyre, ayant pris les mouchettes pour moucher la chandelle, la
moucha si bas qu'elle l'éteignit. Ce furent des clameurs, les filles
riaient, les enfants enfonçaient l'épingle dans une fesse d'Hilarion; et
les choses se seraient gâtées, si la chandelle de Jésus-Christ et de Bécu,
somnolents sur leurs cartes, n'avait servi à rallumer l'autre, malgré sa
mèche longue, élargie en un champignon rouge. Saisie de sa maladresse,
Palmyre tremblait comme une gamine qui craint de recevoir le fouet.

--Voyons, dit Fouan, qui est-ce qui va nous lire ça, pour finir la
veillée?... Caporal, vous devez très bien lire l'imprimé, vous.

Il était allé chercher un petit livre graisseux, un de ces livres de
propagande bonapartiste, dont l'empire avait inondé les campagnes.
Celui-ci, tombé là de la balle d'un colporteur, était une attaque violente
contre l'ancien régime, une histoire dramatisée du paysan, avant et après
la Révolution, sous ce titre de complainte: _Les Malheurs et le Triomphe de
Jacques Bonhomme_.

Jean avait pris le livre, et tout de suite, sans se faire prier, il se mit
à lire, d'une voix blanche et ânonnante d'écolier qui ne tient pas compte
de la ponctuation. Religieusement, on l'écouta.

D'abord, il était question des Gaulois libres, réduits en esclavage par les
Romains, puis conquis par les Francs, qui, des esclaves, firent des serfs,
en établissant la féodalité. Et le long martyre commençait, le martyre de
Jacques Bonhomme, de l'ouvrier de la terre, exploité, exterminé, à travers
les siècles. Pendant que le peuple des villes se révoltait, fondant la
commune, obtenant le droit de bourgeoisie, le paysan isolé, dépossédé de
tout et de lui-même, n'arrivait que plus tard à s'affranchir, à acheter de
son argent la liberté d'être un homme; et quelle liberté illusoire, le
propriétaire accablé, garrotté par des impôts de sang et de ruine, la
propriété sans cesse remise en question, grevée de tant de charges, qu'elle
ne lui laissait guère que des cailloux à manger! Alors, un affreux
dénombrement commençait, celui des droits qui frappaient le misérable.
Personne n'en pouvait dresser la liste exacte et complète, ils pullulaient,
ils soufflaient à la fois du roi, de l'évêque et du seigneur. Trois
carnassiers dévorants sur le même corps: le roi avait le cens et la taille,
l'évêque avait la dîme, le seigneur imposait tout, battait monnaie avec
tout. Plus rien n'appartenait au paysan, ni la terre, ni l'eau, ni le feu,
ni même l'air qu'il respirait. Il lui fallait payer, payer toujours, pour
sa vie, pour sa mort, pour ses contrats, ses troupeaux, son commerce, ses
plaisirs. Il payait pour détourner sur son fonds l'eau pluviale des fossés,
il payait pour la poussière des chemins que les pieds de ses moutons
faisaient voler, l'été, aux grandes sécheresses. Celui qui ne pouvait
payer, donnait son corps et son temps, taillable et corvéable à merci,
obligé de labourer, moissonner, faucher, façonner la vigne, curer les
fossés du château, faire et entretenir les routes. Et les redevances en
nature; et les banalités; le moulin, le four, le pressoir, où restait le
quart des récoltes; et le droit de guet et de garde qui subsista en argent,
même après la démolition des donjons; et le droit de gîte, de prise et
pourvoirie, qui, sur le passage du roi ou du seigneur, dévalisait les
chaumières, enlevait les paillasses et les couvertures, chassait l'habitant
de chez lui, quitte à ce qu'on arrachât les portes et les fenêtres, s'il ne
déguerpissait pas assez vite. Mais l'impôt exécré, celui dont le souvenir
grondait encore au fond des hameaux, c'était la gabelle odieuse, les
greniers à sel, les familles tarifées à une quantité de sel qu'elles
devaient quand même acheter au roi, toute cette perception inique dont
l'arbitraire ameuta et ensanglanta la France.

--Mon Père, interrompit Fouan, a vu le sel à dix-huit sous la livre... Ah!
les temps étaient durs!

Jésus-Christ rigolait dans sa barbe. Il voulut insister sur les droits
polissons, auxquels le petit livre se contentait de faire une allusion
pudique.

--Et le droit de cuissage, dites donc? Ma parole! le seigneur fourrait la
cuisse dans le lit de la mariée, et la première nuit il lui fourrait...

On le fit taire, les filles, Lise elle-même avec son gros ventre, étaient
devenues toutes rouges; tandis que la Trouille et les deux galopins, le nez
tombé par terre, se collaient leur poing dans la bouche, pour ne pas
éclater. Hilarion, béant, ne perdait pas un mot, comme s'il eût compris.

Jean continua. Maintenant, il en était à la justice, à cette triple justice
du roi, de l'évêque et du seigneur, qui écartelait le pauvre monde suant
sur la glèbe. Il y avait le droit coutumier, il y avait le droit écrit, et
par-dessus tout il y avait le bon plaisir, la raison du plus fort. Aucune
garantie, aucun recours, la toute-puissance de l'épée. Même aux siècles
suivants, lorsque l'équité protesta, on acheta les charges, la justice fut
vendue. Et c'était pis pour le recrutement des armées, pour cet impôt du
sang, qui, longtemps, ne frappa que les petits des campagnes: ils fuyaient
dans les bois, on les ramenait enchaînés, à coups de crosse, on les
enrôlait comme on les aurait conduits au bagne. L'accès des grades leur
était défendu. Un cadet de famille trafiquait d'un régiment ainsi que d'une
marchandise à lui qu'il avait payée, mettait les grades inférieurs aux
enchères, poussait le reste de son bétail humain à la tuerie. Puis,
venaient enfin les droits de chasse, ces droits de pigeonnier et de
garenne, qui, de nos jours, même abolis, ont laissé un ferment de haine au
coeur des paysans. La chasse, c'est l'enragement héréditaire, c'est
l'antique prérogative féodale qui autorisait le seigneur à chasser partout
et qui faisait punir de mort le vilain ayant l'audace de chasser chez lui;
c'est la bête libre, l'oiseau libre, encagés sous le grand ciel pour le
plaisir d'un seul; ce sont les champs parqués en capitaineries, que le
gibier ravageait, sans qu'il fût permis aux propriétaires d'abattre un
moineau.

--Ça se comprend, murmura Bécu, qui parlait de tirer les braconniers comme
des lapins.

Mais Jésus-Christ avait dressé l'oreille, à cette question de la chasse, et
il sifflota d'un air goguenard. Le gibier était à qui savait le tuer.

--Ah! mon Dieu! dit Rose simplement, en poussant un grand soupir.

Tous avaient ainsi le coeur gros, cette lecture leur pesait peu à peu aux
épaules, du poids pénible d'une histoire de revenants. Ils ne comprenaient
pas toujours, cela redoublait leur malaise. Puisque ça s'était passé comme
ça, dans le temps, peut-être bien que ça pouvait revenir.

--«Va, pauvre Jacques Bonhomme, se remit à ânonner Jean de sa voix
d'écolier, donne ta sueur, donne ton sang, tu n'es pas au bout de tes
peines...»

Le calvaire du paysan, en effet, se déroulait. Il avait souffert de tout,
des hommes, des éléments et de lui-même. Sous la féodalité, lorsque les
nobles allaient à la proie, il était chassé, traqué, emporté dans le butin.
Chaque guerre privée de seigneur à seigneur le ruinait, quand elle ne
l'assassinait pas: on brûlait sa chaumière, on rasait son champ. Plus tard
étaient venues les grandes compagnies, le pire des fléaux qui ont désolé
nos campagnes, ces bandes d'aventuriers à la solde de qui les payait,
tantôt pour, tantôt contre la France, marquant leur passage par le fer et
le feu, laissant derrière elles la terre nue. Si les villes tenaient, grâce
à leurs murailles, les villages étaient balayés dans cette folie du
meurtre, qui alors soufflait d'un bout à l'autre d'un siècle. Il y a eu des
siècles rouges, des siècles où nos plats pays, comme on disait, n'ont cessé
de clamer de douleur, les femmes violées, les enfants écrasés, les hommes
pendus. Puis, lorsque la guerre faisait trêve, les maltôtiers du roi
suffisaient au continuel tourment du pauvre monde; car le nombre et le
poids des impôts n'étaient rien, à côté de la perception fantasque et
brutale, la taille et la gabelle mises à ferme, les taxes réparties au
petit bonheur de l'injustice, exigées par des troupes armées qui faisaient
rentrer l'argent du fisc comme on lève une contribution de guerre; si bien
que presque rien de cet argent n'arrivait aux caisses de l'Etat, volé en
route, diminué à chacune des mains pillardes où il passait. Ensuite, la
famine s'en mêlait. L'imbécile tyrannie des lois immobilisant le commerce,
empêchant la libre vente des grains, déterminait tous les dix ans
d'effrayantes disettes, sous des années de soleil trop chaud ou de trop
longues pluies, qui semblaient des punitions de Dieu. Un orage gonflant les
rivières, un printemps sans eau, le moindre nuage, le moindre rayon
compromettant les récoltes, emportaient des milliers d'hommes: coups
terribles du mal de la faim, renchérissement brusque de toutes choses,
épouvantables misères, pendant lesquelles les gens broutaient l'herbe des
fossés, ainsi que des bêtes. Et, fatalement, après les guerres, après les
disettes, des épidémies se déclaraient, tuaient ceux que l'épée et la
famine avaient épargnés. C'était une pourriture sans cesse renaissante de
l'ignorance et de la malpropreté, la peste noire, la Grand'Mort, dont on
voit le squelette géant dominer les temps anciens, rasant de sa faux le
peuple triste et blême des campagnes.

Alors, quand il souffrait trop, Jacques Bonhomme se révoltait. Il avait
derrière lui des siècles de peur et de résignation, les épaules, durcies
aux coups, le coeur si écrasé qu'il ne sentait pas sa bassesse. On pouvait
le frapper longtemps, l'affamer, lui voler tout, sans qu'il sortît de sa
prudence, de cet abêtissement où il roulait des choses confuses, ignorées
de lui-même; et cela jusqu'à une dernière injustice, une souffrance
dernière, qui le faisait tout d'un coup sauter à la gorge de ses maîtres,
comme un animal domestique, trop battu et enragé. Toujours, de siècle en
siècle, la même exaspération éclate, la jacquerie arme les laboureurs de
leurs fourches et de leurs faux, quand il ne leur reste qu'à mourir. Ils
ont été les Bagaudes chrétiens de la Gaule, les Pastoureaux du temps des
Croisades, plus tard les Croquants et les Nus-pieds, courant sus aux nobles
et aux soldats du roi. Après quatre cents ans, le cri de douleur et de
colère des Jacques, passant encore à travers les champs dévastés, va faire
trembler les maîtres, au fond des châteaux. S'ils se fâchaient une fois de
plus, eux qui sont le nombre, s'ils réclamaient enfin leur part de
jouissance? Et la vision ancienne galope, de grands diables demi-nus, en
guenilles, fous de brutalité et de désirs, ruinant, exterminant, comme on
les a ruinés et exterminés, violant à leur tour les femmes des autres!

--«Calme tes colères, homme des champs, poursuivait Jean de son air doux et
appliqué, car l'heure de ton triomphe sonnera bientôt au cadran de
l'histoire...»

Buteau avait eu son haussement brusque d'épaules: belle affaire de se
révolter! oui, pour que les gendarmes vous ramassent! Tous, d'ailleurs,
depuis que le petit livre contait les rébellions de leurs ancêtres,
écoutaient les yeux baissés, sans hasarder un geste, pris de méfiance, bien
qu'ils fussent entre eux. C'étaient des choses dont on ne devait pas causer
tout haut, personne n'avait besoin de savoir ce qu'ils pensaient là-dessus.
Jésus-Christ ayant voulu interrompre, pour crier qu'il tordrait le cou de
plusieurs, à la prochaine, Bécu déclara violemment que tous les
républicains étaient des cochons; et il fallut que Fouan leur imposa
silence, solennel, d'une gravité triste, en vieil homme qui en connaît
long, mais qui ne veut rien dire. La Grande, tandis que les autres femmes
semblaient s'intéresser de plus près à leur tricot, lâcha cette sentence:
«Ce qu'on a, on le garde», sans que cela parut se rapporter à la lecture.
Seule, Françoise, son ouvrage tombé sur les genoux, regardait Caporal,
étonnée de ce qu'il lisait sans faute et si longtemps.

--Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! répéta Rose en soupirant plus fort.

Mais le ton du livre changeait, il devenait lyrique, et des phrases
célébraient la Révolution. C'était là que Jacques Bonhomme triomphait, dans
l'apothéose de 89. Après la prise de la Bastille, pendant que les paysans
brûlaient les châteaux, la nuit du 4 août avait légalisé les conquêtes des
siècles, en reconnaissant la liberté humaine et l'égalité civile. «En une
nuit, le laboureur était devenu l'égal du seigneur qui, en vertu de
parchemins, buvait sa sueur et dévorait le fruit de ses veilles.» Abolition
de la qualité de serf, de tous les privilèges de la noblesse, des justices
ecclésiastiques et seigneuriales; rachat en argent des anciens droits,
égalité des impôts; admission de tous les citoyens à tous les emplois
civils et militaires. Et la liste continuait, les maux de cette vie
semblaient disparaître un à un, c'était l'hosanna d'un nouvel âge d'or
s'ouvrant pour le laboureur, qu'une page entière flagornait, en l'appelant
le roi et le nourricier du monde. Lui seul importait, il fallait
s'agenouiller devant la sainte charrue. Puis, les horreurs de 93 étaient
stigmatisées en termes, brûlants, et le livre entamait un éloge outré de
Napoléon, l'enfant de la Révolution, qui avait su «la tirer des ornières de
la licence, pour faire le bonheur des campagnes».

--Ça, c'est vrai! lança Bécu, pendant que Jean tournait la dernière page.

--Oui, c'est vrai, dit le père Fouan. Il y a eu du bon temps tout de même,
dans ma jeunesse... Moi qui vous parle, j'ai vu Napoléon une fois, à
Chartres. J'avais vingt ans... On était libre, on avait la terre, ça
semblait si bon! Je me souviens que mon père, un jour, disait qu'il semait
des sous et qu'il récoltait des écus... Puis, on a eu Louis XVIII, Charles
X, Louis-Philippe. Ça marchait toujours, on mangeait, on ne pouvait pas se
plaindre... Et voici Napoléon III, aujourd'hui, et ça n'allait pas encore
trop mal jusqu'à l'année dernière... Seulement....

Il voulut garder le reste, mais les mots lui échappaient.

--Seulement, qu'est-ce que ça nous a foutu, leur liberté et leur égalité, à
Rose et à moi?... Est-ce que nous en sommes plus gras, après nous être
esquintés pendant cinquante ans?

Alors, en quelques mots lents et pénibles, il résuma inconsciemment toute
cette histoire: la terre si longtemps cultivée pour le seigneur, sous le
bâton et dans la nudité de l'esclave, qui n'a rien à lui, pas même sa peau;
la terre, fécondée de son effort, passionnément aimée et désirée pendant
cette intimité chaude de chaque heure, comme la femme d'un autre que l'on
soigne, que l'on étreint et que l'on ne peut posséder; la terre, après des
siècles de ce tourment de concupiscence, obtenue enfin, conquise, devenue
sa chose, sa jouissance, l'unique source de sa vie. Et ce désir séculaire,
cette possession sans cesse reculée, expliquait son amour pour son champ,
sa passion de la terre, du plus de terre possible, de la motte grasse,
qu'on touche, qu'on pèse au creux de la main. Combien pourtant elle était
indifférente et ingrate, la terre! On avait beau l'adorer, elle ne
s'échauffait pas, ne produisait pas un grain de plus. De trop fortes pluies
pourrissaient les semences, des coups de grêle hachaient le blé en herbe,
un vent de foudre versait les tiges, deux mois de sécheresse maigrissaient
les épis; et c'étaient encore les insectes qui rongent, les froids qui
tuent, des maladies sur le bétail, des lèpres de mauvaises plantes mangeant
le sol: tout devenait une cause de ruine, la lutte restait quotidienne, au
hasard de l'ignorance, en continuelle alerte. Certes, lui ne s'était pas
épargné, tapant des deux poings, furieux de voir que le travail ne
suffisait pas. Il y avait desséché les muscles de son corps, il s'était
donné tout entier à la terre, qui, après l'avoir à peine nourri, le
laissait misérable, inassouvi, honteux d'impuissance sénile, et passait aux
bras d'un autre mâle, sans pitié même pour ses pauvres os, qu'elle
attendait.

--Et voilà! et voilà! continuait le père. On est jeune, on se décarcasse;
et, quand on est parvenu bien difficilement à joindre les deux bouts, on
est vieux, il faut partir... N'est-ce pas, Rose?

La mère hocha sa tête tremblante. Ah! oui, bon sang! elle avait travaillé,
elle aussi, plus qu'un homme bien sûr! Levée avant les autres, faisant la
soupe, balayant, récurant, les reins cassés par mille soins, les vaches, le
cochon, le pétrin, toujours couchée la dernière! Pour n'en être pas crevée,
il fallait qu'elle fût solide. Et c'était sa seule récompense, d'avoir
vécu: on n'amassait que des rides, bien heureux encore, lorsque, après
avoir coupé les liards en quatre, s'être couché sans lumière et contenté de
pain et d'eau, on gardait de quoi ne pas mourir de faim, dans ses vieux
jours.

--Tout de même, reprit Fouan, il ne faut pas nous plaindre. Je me suis
laissé conter qu'il y a des pays où la terre donne un mal de chien. Ainsi,
dans le Perche, ils n'ont que des cailloux... En Beauce, elle est douce
encore, elle ne demande qu'un bon travail suivi... Seulement ça se gâte.
Elle devient pour sûr moins fertile, des champs où l'on récoltait vingt
hectolitres, n'en rapportent aujourd'hui que quinze... Et le prix de
l'hectolitre diminue depuis un an, on raconte qu'il arrive du blé de chez
les sauvages, c'est quelque chose de mauvais qui commence, une crise, comme
ils disent... Est-ce que le malheur est jamais fini? Ça ne met pas de
viande dans la marmite, n'est-ce pas? leur suffrage universel. Le foncier
nous casse les épaules, on nous prend toujours nos enfants pour la
guerre... Allez, on a beau faire des révolutions, c'est bonnet blanc, blanc
bonnet, et le paysan reste le paysan.

Jean, qui était méthodique, attendait, pour achever sa lecture. Le silence
étant retombé, il lut doucement:

--«Heureux laboureur, ne quitte pas le village pour la ville, où il te
faudrait tout acheter, le lait, la viande et les légumes, où tu dépenserais
toujours au delà du nécessaire, à cause des occasions. N'as-tu pas au
village de l'air et du soleil, un travail sain, des plaisirs honnêtes? La
vie des champs n'a point son égale, tu possèdes le vrai bonheur, loin des
lambris dorés; et la preuve, c'est que les ouvriers des villes viennent se
régaler à la campagne, de même que les bourgeois n'ont qu'un rêve, se
retirer près de toi, cueillir des fleurs, manger des fruits aux arbres,
faire des cabrioles sur le gazon. Dis-toi bien, Jacques Bonhomme, que
l'argent est une chimère. Si tu as la paix du coeur, ta fortune est faite.»

Sa voix s'était altérée, il dut contenir une émotion de gros garçon tendre,
grandi dans les villes, et dont les idées de félicité champêtre remuaient
l'âme. Les autres restèrent mornes, les femmes pliées sur leurs aiguilles,
les hommes tassés, la face durcie. Est-ce que le livre se moquait d'eux?
L'argent seul était bon, et ils crevaient de misère. Puis, comme ce
silence, lourd de souffrance et de rancune, le gênait, le jeune homme se
permit une réflexion sage.

--Tout de même, ça irait mieux peut-être avec l'instruction... Si l'on
était si malheureux autrefois, c'était qu'on ne savait pas. Aujourd'hui, on
sait un peu, et ça va moins mal assurément. Alors, il faudrait savoir tout
à fait, avoir des écoles pour apprendre à cultiver...

Mais Fouan l'interrompit violemment, en vieillard obstiné dans la routine.

--Fichez-nous donc la paix, avec votre science! Plus on en sait, moins ça
marche, puisque je vous dis qu'il y a cinquante ans la terre rapportait
davantage! Ça la fâche qu'on la tourmente, elle ne donne jamais que ce
qu'elle veut, la mâtine! Et voyez si M. Hourdequin n'a pas mangé de
l'argent gros comme lui, à se fourrer dans les inventions nouvelles... Non,
non, c'est foutu, le paysan reste le paysan!

Dix heures sonnaient, et à ce mot qui concluait avec la rudesse d'un coup
de hache, Rose alla chercher un pot de châtaignes, qu'elle avait laissé
dans les cendres chaudes de la cuisine, le régal obligé du soir de la
Toussaint. Même elle rapporta deux litres de vin blanc, pour que la fête
fût complète. Dès lors, on oublia les histoires, la gaieté monta, les
ongles et les dents travaillèrent à tirer de leurs cosses les châtaignes
bouillies, fumantes encore. La Grande avait englouti tout de suite sa part
dans sa poche, parce qu'elle mangeait moins vite. Bécu et Jésus-Christ les
avalaient sans les éplucher, en se les lançant de loin au fond de la
bouche, tandis que Palmyre, enhardie, mettait à les nettoyer un soin
extrême, puis en gavait Hilarion, comme une volaille. Quant aux enfants,
ils «faisaient du boudin». La Trouille piquait la châtaigne avec une dent,
puis la pressait pour en tirer un jet mince, que Delphin et Nénesse
léchaient ensuite. C'était très bon. Lise et Françoise se décidèrent à en
faire aussi. On moucha la chandelle une dernière fois, on trinqua à la
bonne amitié de tous les assistants. La chaleur avait augmenté, une vapeur
rousse montait du purin de la litière, le grillon chantait plus fort, dans
les grandes ombres mouvantes des poutres; et, pour que les vaches fussent
du régal, on leur donnait les cosses, qu'elles broyaient d'un gros bruit
régulier et doux.

A la demie de dix heures, le départ commença. D'abord, ce fut Fanny qui
emmena Nénesse. Puis, Jésus-Christ et Bécu sortirent en se querellant,
repris d'ivresse dans le froid du dehors; et l'on entendit la Trouille et
Delphin, chacun soutenant son père, le poussant, le remettant dans le droit
chemin, comme une bête rétive qui ne connaît plus l'écurie. A chaque
battement de la porte, un souffle glacial venait de la route, blanche de
neige. Mais la Grande ne se pressait point, nouait son mouchoir autour de
son cou, enfilait ses mitaines. Elle n'eut pas un regard pour Palmyre et
Hilarion, qui s'échappèrent peureusement, secoués d'un frisson, sous leurs
guenilles. Enfin, elle s'en alla, elle rentra chez elle, à côté, avec le
coup sourd du battant violemment refermé. Et il ne resta que Françoise et
Lise.

--Dites donc, Caporal, demanda Fouan, vous les accompagnerez en retournant
à la ferme, n'est-ce pas? C'est votre chemin.

Jean accepta d'un signe, pendant que les deux filles se couvraient la tête
de leur fichu.

Buteau s'était levé, et il marchait d'un bout à l'autre de l'étable, la
face dure, d'un pas inquiet et songeur. Il n'avait plus parlé depuis la
lecture, comme possédé par ce que le livre disait, ces histoires de la
terre si rudement conquise. Pourquoi ne pas l'avoir toute? un partage lui
devenait insupportable. Et c'étaient d'autres choses encore, des choses
confuses, qui se battaient dans son crâne épais, de la colère, de
l'orgueil, l'entêtement de ne pas revenir sur ce qu'il avait dit, le désir
exaspéré du mâle voulant et ne voulant pas, dans la crainte d'être dupé.
Brusquement, il se décida.

--Je monte me coucher, adieu!

--Comment ça, adieu?

--Oui, je repartirai pour la Chamade avant le jour... Adieu, si je ne vous
revois pas.

Le père et la mère, côte à côte, s'étaient plantés devant lui.

--Eh bien! et ta part, demanda Fouan, l'acceptes-tu?

Buteau marcha jusqu'à la porte; puis, se retournant:

--Non!

Tout le corps du vieux paysan trembla. Il se grandit, il eut un dernier
éclat de l'antique autorité.

--C'est bon, tu es un mauvais fils... Je vas donner leurs parts à ton frère
et à ta soeur, et je leur louerai la tienne, et quand je mourrai, je
m'arrangerai pour qu'ils la gardent... Tu n'auras rien, va-t'en!

Buteau ne broncha pas, dans son attitude raidie. Alors, Rose, à son tour,
essaya de l'attendrir.

--Mais on t'aime autant que les autres, imbécile!... Tu boudes contre ton
ventre. Accepte!

--Non!

Et il disparut, il monta se coucher.

Dehors, Lise et Françoise, encore saisies de cette scène, firent quelques
pas en silence. Elles s'étaient reprises à la taille, elles se
confondaient, toutes noires, dans le bleuissement nocturne de la neige.
Mais Jean qui les suivait, également silencieux, les entendit bientôt
pleurer. Il voulut leur rendre courage.

--Voyons, il réfléchira, il dira oui demain.

--Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria Lise. Il se ferait plutôt hacher
que de céder... Non, non, c'est fini!

Puis d'une voix désespérée:

--Qu'est-ce que je vais donc en faire de son enfant?

--Dame! faut bien qu'il sorte, murmura Françoise.

Cela les fit rire. Mais elles étaient trop tristes, elles se remirent à
pleurer.

Lorsque Jean les eut laissées à leur porte, il continua sa route, à travers
la plaine. La neige avait cessé, le ciel était redevenu vif et clair,
criblé d'étoiles, un grand ciel de gelée, d'où tombait un jour bleu, d'une
limpidité de cristal; et la Beauce, à l'infini se déroulait, toute blanche,
plate et immobile comme une mer de glace. Pas un souffle ne venait de
l'horizon lointain, il n'entendait que la cadence de ses gros souliers sur
le sol durci. C'était un calme profond, la paix souveraine du froid. Tout
ce qu'il avait lu lui tournait dans la tête, il ôta sa casquette pour se
rafraîchir, souffrant derrière les oreilles, ayant besoin de ne plus penser
à rien. L'idée de cette fille enceinte et de sa soeur le fatiguait aussi.
Ses gros souliers sonnaient toujours. Une étoile filante se détacha,
sillonna le ciel d'un vol de flamme, silencieuse.

Là-bas, la ferme de la Borderie disparaissait, renflant à peine d'une
légère bosse la nappe blanche; et, dès que Jean se fut engagé dans le
sentier de traverse, il se rappela le champ qu'il avait ensemencé à cette
place, quelques jours plus tôt: il regarda vers la gauche, il le reconnut,
sous le suaire qui le couvrait. La couche était mince, d'une légèreté et
d'une pureté d'hermine, dessinant les arêtes des sillons, laissant deviner
les membres engourdis de la terre. Comme les semences devaient dormir! quel
bon repos dans ces flancs glacés, jusqu'au tiède matin, où le soleil du
printemps les réveillerait à la vie!






DEUXIÈME PARTIE




I


Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des
premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la
Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux
trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à
droite, la vacherie, l'écurie et la maison d'habitation à gauche. Fermant
le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d'une
barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le
réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un
troisième. L'appel se répéta, s'éloigna de ferme en ferme, d'un bout à
l'autre de la Beauce.

Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu
retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu'il
lui avait laissé embellir d'un papier à fleurs, de rideaux de percale et de
meubles d'acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s'était heurtée à de
violents refus, chaque fois qu'elle avait tenté d'occuper, avec lui, la
chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu'il défendait par un
dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien qu'elle
ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu'elle ne coucherait pas dans le
vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge.

Au petit jour, Jacqueline s'éveilla, et elle demeurait sur le dos, les
paupières grandes ouvertes, tandis que, près d'elle, le fermier ronflait
encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un
frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait;
puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée,
si légère et si souple, qu'il ne la sentit point; et, sans bruit, les mains
fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une
chaise, il ouvrit les yeux à son tour.

--Tiens! tu t'habilles... Où vas-tu?

--J'ai peur pour le pain, je vais voir.

Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd
travail dans l'accablement du sommeil. Quelle drôle d'idée! le pain n'avait
pas besoin d'elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la
pointe aiguë d'un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son
regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles,
sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un
valet! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son
histoire.

Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d'une ancienne famille de
paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au XVIe siècle. Tous
avaient eu des emplois dans la gabelle: un, grenetier à Chartres; un autre,
contrôleur à Châteaudun; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une
soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place
par la Révolution, il eut l'idée de faire fortune avec les vols de ces
brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il
connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille
francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante
hectares de la Borderie, tout ce qu'il restait de l'ancien domaine des
Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n'avait osé risquer ses écus; seuls, des
bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure
révolutionnaire. D'ailleurs, c'était simplement une spéculation, car
Isidore comptait bien ne pas s'embarrasser d'une ferme, la revendre à son
prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le
Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait: il ne put
vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le
prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d'elle, il eut
l'idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune.
Vers cette époque, il épousa la fille d'un fermier voisin, qui lui apporta
cinquante hectares; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce
bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la
culture, mais à la grande culture, à l'aristocratie du sol, qui remplaçait
l'ancienne toute-puissance féodale.

Alexandre Hourdequin, son fils unique, était né en 1804. Il avait commencé
d'exécrables études au collège de Châteaudun. La terre le passionnait, il
préféra revenir aider son père, décevant un nouveau rêve de ce dernier,
qui, devant la fortune lente, aurait voulu vendre tout et lancer son fils
dans quelque profession libérale. Le jeune homme avait vingt-sept ans,
lorsque, le père mort, il devint le maître de la Borderie. Il était pour
les méthodes nouvelles; son premier soin, en se mariant, fut de chercher,
non du bien, mais de l'argent, car, selon lui, il fallait s'en prendre au
manque de capital, si la ferme végétait; et il trouva la dot désirée, une
somme de cinquante mille francs, que lui apporta une soeur du notaire
Baillehache, une demoiselle mûre, son aînée de cinq ans, extrêmement laide,
mais douce. Alors, commença, entre lui et ses deux cents hectares, une
longue lutte, d'abord prudente, peu à peu enfiévrée par les mécomptes,
lutte de chaque saison, de chaque jour, qui, sans l'enrichir, lui avait
permis de mener une vie large de gros homme sanguin, décidé à ne jamais
rester sur ses appétits. Depuis quelques années, les choses se gâtaient
encore. Sa femme lui avait donné deux enfants: un garçon, qui s'était
engagé par haine de la culture, et qui venait d'être fait capitaine, après
Solférino; une fille délicate et charmante, sa grande tendresse,
l'héritière de la Borderie, puisque son fils ingrat courait les aventures.
D'abord, en pleine moisson, il perdit sa femme. L'automne suivant, sa fille
mourait. Ce fut un coup terrible. Le capitaine ne se montrait même plus une
fois par an, le père se trouva brusquement seul, l'avenir fermé, sans
l'encouragement désormais de travailler pour sa race. Mais, si la blessure
saignait au fond, il resta debout, violent et autoritaire. Devant les
paysans qui ricanaient de ses machines, qui souhaitaient la ruine de ce
bourgeois assez audacieux pour tâter de leur métier, il s'obstina. Et que
faire, d'ailleurs? Il était de plus en plus étroitement le prisonnier de sa
terre: le travail accumulé, le capital engagé l'enfermaient chaque jour
davantage, sans autre issue possible désormais que d'en sortir par un
désastre.

Hourdequin, carré des épaules, avec sa large face haute en couleur, n'ayant
gardé que des mains petites de son affinement bourgeois, avait toujours été
un mâle despotique pour ses servantes. Même du temps de sa femme, toutes
étaient prises; et cela naturellement, sans autre conséquence, comme une
chose due. Si les filles de paysans pauvres qui vont en couture, se sauvent
parfois, pas une de celles qui s'engagent dans les fermes, n'évite l'homme,
les valets ou le maître. Mme Hourdequin vivait encore, lorsque Jacqueline
entra à la Borderie, par charité: le père Cognet, un vieil ivrogne, la
rouait de coups, et elle était si desséchée, si minable, qu'on lui voyait
les os du corps, au travers de ses guenilles. Avec ça, d'une telle laideur,
croyait-on, que les gamins la huaient. On ne lui aurait pas donné quinze
ans, bien qu'elle en eût alors près de dix-huit. Elle aidait la servante,
on l'employait à de basses besognes, à la vaisselle, au travail de la cour,
au nettoyage des bêtes, ce qui achevait de la crotter, salie à plaisir.
Pourtant, après la mort de la fermière, elle parut se décrasser un peu.
Tous les valets la culbutaient dans la paille; pas un homme ne venait à la
ferme, sans lui passer sur le ventre; et, un jour qu'elle l'accompagnait à
la cave, le maître, dédaigneux jusque-là, voulut aussi goûter de ce
laideron mal tenu; mais elle se défendit furieusement, l'égratigna, le
mordit, si bien qu'il fut obligé de la lâcher. Dès lors, sa fortune était
faite. Elle résista pendant six mois, se donna ensuite par petits coins de
peau nue. De la cour, elle était sautée à la cuisine, servante en titre;
puis, elle engagea une gamine pour l'aider; puis, tout à fait dame, elle
eut une bonne qui la servit. Maintenant, de l'ancien petit torchon, s'était
dégagée une fille très brune, l'air fin et joli, qui avait la gorge dure,
les membres élastiques et forts des fausses maigres. Elle se montrait d'une
coquetterie dépensière, se trempait de parfums, tout en gardant un fond de
malpropreté. Les gens de Rognes, les cultivateurs des environs, n'en
demeuraient pas moins étonnés de l'aventure: était-ce Dieu possible qu'un
richard se fût entiché d'une mauviette pareille, pas belle, pas grasse, de
la Cognette enfin, la fille à Cognet, à ce soûlard qu'on voyait depuis
vingt ans casser les cailloux sur les routes! Ah! un fier beau-père! une
fameuse catin! Et les paysans ne comprenaient même pas que cette catin
était leur vengeance, la revanche du village contre la ferme, du misérable
ouvrier de la glèbe contre le bourgeois enrichi, devenu gros propriétaire.
Hourdequin, dans la crise de ses cinquante-cinq ans, s'acoquinait, la chair
prise, ayant le besoin physique de Jacqueline, comme on a le besoin du pain
et de l'eau. Quand elle voulait être bien gentille, elle l'enlaçait d'une
caresse de chatte, elle le gorgeait d'un dévergondage sans scrupule, sans
dégoût, tel que les filles ne l'osent pas; et, pour une de ces heures, il
s'humiliait, il la suppliait de rester, après des querelles, des révoltes
terribles de volonté, dans lesquelles il menaçait de la flanquer dehors, à
grands coups de botte.

La veille encore, il l'avait giflée, à la suite d'une scène qu'elle lui
faisait, pour coucher dans le lit où était morte sa femme; et, toute la
nuit, elle s'était refusée, lui allongeant des tapes, dès qu'il
s'approchait; car, si elle continuait à se donner le régal des garçons de
la ferme, elle le rationnait, lui, le fouettait d'abstinences, afin
d'augmenter son pouvoir. Aussi, ce matin-là, dans cette chambre moite, dans
ce lit défait où il la respirait encore, fut-il repris de colère et de
désir. Depuis longtemps, il flairait ses continuelles trahisons. Il se leva
d'un saut, il dit à voix haute:

--Ah! bougresse, si je te pince!

Vivement, il s'habilla et descendit.

Jacqueline avait filé à travers la maison muette, éclairée à peine par la
pointe de l'aube. Comme elle traversait la cour, elle eut un mouvement de
recul, en apercevant le berger, le vieux Soulas, déjà debout. Mais son
envie la tenait si fort, qu'elle passa outre. Tant pis! Elle évita l'écurie
de quinze chevaux, où couchaient quatre des charretiers de la ferme, alla
au fond, dans la soupente qui servait de lit à Jean: de la paille, une
couverture, pas même de draps. Et, l'embrassant tout endormi, lui fermant
la bouche d'un baiser, frissonnante, essoufflée, à voix très basse:

--C'est moi, grosse bête. Aie pas peur... Vite, vite, dépêchons!

Mais il s'effraya, il ne voulut jamais, à cette place, dans son lit,
crainte d'une surprise. L'échelle du fenil était près de là, ils
grimpèrent, laissèrent la trappe ouverte, se culbutèrent au milieu du foin.

--Oh! grosse bête, grosse bête! répétait Jacqueline pâmée, avec son
roucoulement de gorge, qui semblait lui monter des flancs.

Il y avait près de deux ans que Jean Macquart se trouvait à la ferme. En
sortant du service, il était tombé à Bazoches-le-Doyen, avec un camarade,
menuisier comme lui, et il avait repris du travail chez le père de ce
dernier, petit entrepreneur de village, qui occupait deux ou trois
ouvriers; mais il ne se sentait plus le coeur à la besogne, les sept années
de service l'avaient rouillé, dévoyé, dégoûté de la scie et du rabot, à ce
point qu'il semblait un autre homme. Jadis, à Plassans, il tapait dur sur
le bois, sans facilité pour apprendre, sachant tout juste lire, écrire et
compter, très réfléchi pourtant, très laborieux, ayant la volonté de se
créer une situation indépendante, en dehors de sa terrible famille. Le
vieux Macquart le tenait dans une dépendance de fille, lui soufflait sous
le nez ses maîtresses, allait chaque samedi, à la porte de son atelier, lui
voler sa paie. Aussi, lorsque les coups et la fatigue eurent tué sa mère,
suivit-il l'exemple de sa soeur Gervaise, qui venait de filer à Paris, avec
un amant: il se sauva de son côté, pour ne pas nourrir son fainéant de
père. Et, maintenant, il ne se reconnaissait plus, non qu'il fût devenu
paresseux à son tour, mais le régiment lui avait élargi la tête: la
politique, par exemple, qui l'ennuyait autrefois, le préoccupait
aujourd'hui, le faisait raisonner sur l'égalité et la fraternité. Puis,
c'étaient des habitudes de flâne, les factions rudes et oisives, la vie
somnolente des casernes, la bousculade sauvage de la guerre. Alors, les
outils tombaient de ses mains, il songeait à sa campagne d'Italie, et un
grand besoin de repos l'engourdissait, l'envie de s'allonger et de
s'oublier dans l'herbe.

Un matin, son patron vint l'installer à la Borderie, pour des réparations.
Il y avait un bon mois de travail, des chambres à parqueter, des portes,
des fenêtres à consolider un peu partout. Lui, heureux, traîna la besogne
six semaines. Sur ces entrefaites, son patron mourut, et le fils, qui
s'était marié, alla s'établir dans le pays de sa femme. Demeuré à la
Borderie, où l'on découvrait toujours des bois pourris à remplacer, le
menuisier y fit des journées pour son compte; puis, comme la moisson
commençait, il donna un coup de main, resta six semaines encore; de sorte
que, le voyant si bien mordre à la culture, le fermier finit par le garder
tout à fait. En moins d'un an, l'ancien ouvrier devint un bon valet de
ferme, charriant, labourant, semant, fauchant, dans cette paix de la terre,
où il espérait contenter enfin son besoin de calme. C'était donc fini de
scier et de raboter! Et il paraissait né pour les champs, avec sa lenteur
sage, son amour du travail réglé, ce tempérament de boeuf de labour qu'il
tenait de sa mère. Il fut ravi d'abord, il goûta la campagne que les
paysans ne voient pas, il la goûta à travers des restes de lectures
sentimentales, des idées de simplicité, de vertu, de bonheur parfait,
telles qu'on les trouve dans les petits contes moraux pour les enfants.

A vrai dire, une autre cause le faisait se plaire à la ferme. Au temps où
il raccommodait les portes, la Cognette était venue s'étaler dans ses
copeaux. Ce fut elle réellement qui le débaucha, séduite par les membres
forts de ce gros garçon, dont la face régulière et massive annonçait un
mâle solide. Lui, céda, puis recommença, craignant de passer pour un
imbécile, d'ailleurs tourmenté à son tour du besoin de cette vicieuse, qui
savait comment on excite les hommes. Au fond, son honnêteté native
protestait. C'était mal, d'aller avec la bonne amie de M. Hourdequin,
auquel il gardait de la reconnaissance. Sans doute il se donnait des
raisons: elle n'était pas la femme du maître, elle lui servait de traînée;
et, puisqu'elle le trompait dans tous les coins, autant valait-il en avoir
le plaisir que de le laisser aux autres. Mais ces excuses n'empêchaient pas
son malaise de croître, à mesure qu'il voyait le fermier s'éprendre
davantage. Certainement, ça finirait par du vilain.

Dans le foin, Jean et Jacqueline étouffaient leur souffle, lorsque lui,
l'oreille restée au guet, entendit craquer le bois de l'échelle. D'un bond,
il fut debout; et, au risque de se tuer, il se laissa tomber par le trou
qui servait à jeter le fourrage. La tête de Hourdequin, justement
apparaissait de l'autre côté, au ras de la trappe. Il vit du même regard
l'ombre de l'homme, qui fuyait, et le ventre de la femme, encore vautrée,
les jambes ouvertes. Une telle fureur le poussa, qu'il n'eut pas l'idée de
descendre pour reconnaître le galant, et que, d'une gifle à tuer un boeuf,
il rejeta par terre Jacqueline, qui se relevait sur les genoux.

--Ah! putain!

Elle hurla, elle nia l'évidence dans un cri de rage.

--Ce n'est pas vrai!

Il se retenait de défoncer à coups de talon ce ventre qu'il avait vu, cette
nudité étalée de bête en folie.

--Je l'ai vu!... Dis que c'est vrai, ou je te crève!

--Non, non, non, pas vrai!

Puis, quand elle se fut enfin remise sur les pieds, la jupe rabattue, elle
devint insolente, provocante, décidée à jouer sa toute-puissance.

--Et, d'ailleurs, qu'est-ce que ça te fiche? Est-ce que je suis ta
femme?... Puisque tu ne veux pas que je couche dans ton lit, je suis bien
libre de coucher où ça me plaît.

Elle eut son roucoulement de colombe, comme une moquerie lascive.

--Allons, ôte-toi de là, que je descende... Je m'en irai ce soir.

--Tout de suite!

--Non, ce soir... Attends donc de réfléchir.

Il resta frémissant, hors de lui, ne sachant sur qui faire tomber sa
colère. S'il n'avait déjà plus le courage de la jeter immédiatement à la
rue, avec quelle joie il aurait flanqué le galant dehors! Mais où le
prendre maintenant? Il était monté droit au fenil, guidé par les portes
ouvertes, sans regarder dans les lits; et lorsqu'il fut redescendu, les
quatre charretier de l'écurie s'habillaient, ainsi que Jean, au fond de sa
soupente. Lequel des cinq? aussi bien celui-ci que celui-là, et les cinq à
la file peut-être. Il espérait cependant que l'homme se trahirait, il donna
ses ordres pour la matinée, n'envoya personne aux champs, ne sortit pas
lui-même, serrant les poings, tournant dans la ferme, avec des regards
obliques et l'envie d'assommer quelqu'un.

Après le déjeuner de sept heures, cette revue irritée du maître fit
trembler la maison. Il y avait, à la Borderie, les cinq charretiers pour
cinq charrues, trois batteurs, deux vachers ou hommes de cour, un berger et
un petit porcher, en tout douze serviteurs, sans compter la servante.
D'abord, dans la cuisine, il apostropha cette dernière, parce qu'elle
n'avait pas remis au plafond les pelles du four. Ensuite, il rôda dans les
deux granges, celle pour l'avoine, celle pour le blé, immense celle-ci,
haute comme une église, avec des portes de cinq mètres, et il y chercha
querelle aux batteurs, dont les fléaux, disait-il, hachaient trop la
paille. De là, il traversa la vacherie, enrageant de trouver les trente
vaches en bon état, l'allée centrale lavée, les auges propres. Il ne savait
à quel propos tomber sur les vachers, lorsque, dehors, en donnant un coup
d'oeil aux citernes, dont ils avaient aussi l'entretien, il s'aperçut qu'un
tuyau de descente était bouché par des nids de pierrots. Ainsi que dans
toutes les fermes de la Beauce, on recueillait précieusement les eaux de
pluie des toitures, à l'aide d'un système compliqué de gouttières. Et il
demanda brutalement si l'on allait laisser les moineaux le faire crever de
soif. Mais ce fut enfin sur les charretiers que l'orage éclata. Bien que
les quinze chevaux de l'écurie eussent de la litière fraîche, il commença
par crier que c'était dégoûtant de les abandonner dans une pourriture
pareille. Puis, honteux de son injustice, exaspéré davantage, comme il
visitait, aux quatre coins des bâtiments, les quatre hangars où l'on
serrait les outils, il fut ravi de voir une charrue dont les mancherons
étaient brisés. Alors, il tempêta. Est-ce que ces cinq bougres s'amusaient
exprès à casser son matériel? Il leur foutrait leur compte à tous les cinq,
oui! à tous les cinq, pour ne pas faire de jaloux! Pendant qu'ils les
injuriait, ses yeux de flamme fouillaient leur peau, attendaient une
pâleur, un frisson, qui dénonçât le traître. Aucun ne bougea, et il les
quitta avec un grand geste désolé.

En terminant son inspection par la bergerie, Hourdequin eut l'idée
d'interroger le berger Soûlas. Ce vieux de soixante-cinq ans était à la
ferme depuis un demi-siècle, et il n'y avait rien amassé, mangé par sa
femme, ivrognesse et catin, qu'il venait enfin d'avoir la joie de porter en
terre. Il tremblait que son âge ne le fit congédier bientôt. Peut-être que
le maître l'aiderait; mais est-ce qu'on savait si les maîtres ne mourraient
pas les premiers? est-ce qu'ils donnaient jamais de quoi pour le tabac et
la goutte? D'ailleurs, il s'était fait une ennemie de Jacqueline, qu'il
exécrait, d'une haine d'ancien serviteur jaloux, révolté par la fortune
rapide de cette dernière venue. Quand elle le commandait, à cette heure,
l'idée qu'il l'avait vue en guenilles, dans le crottin, le jetait hors de
lui. Elle l'aurait certainement renvoyé, si elle s'en était senti la
puissance; et cela le rendait prudent, il voulait garder sa place, il
évitait tout conflit, bien qu'il se crut certain de l'appui du maître.

La bergerie, au fond de la cour, occupait tout le bâtiment, une galerie de
quatre-vingts mètres, où les huit cents moutons de la ferme n'étaient
séparés que par des claies: ici, les mères, en divers groupes; là, les
agneaux; plus loin, les béliers. A deux mois, on châtrait les mâles, qu'on
élevait pour la vente; tandis qu'on gardait les femelles, afin de
renouveler le troupeau des mères, dont on vendait chaque année les plus
vieilles; et les béliers couvraient les jeunes, à des époques fixes, des
dishleys croisés de mérinos, superbe avec leur air stupide et doux, leur
tète lourde au grand nez arrondi d'homme à passions. Quand on entrait dans
la bergerie, une odeur forte suffoquait, l'exhalaison ammoniacale de la
litière, de l'ancienne paille sur laquelle on remettait de la paille
fraîche pendant trois mois. Le long des murs, des crémaillères permettaient
de hausser les râteliers, à mesure que la couche de fumier montait. Il y
avait de l'air pourtant, de larges fenêtres, et le plancher du fenil,
au-dessus, était fait de madriers mobiles, qu'on enlevait en partie,
lorsque diminuait la provision des fourrages. On disait, du reste, que
cette chaleur vivante, cette couche en fermentation, molle et chaude, était
nécessaire à la belle venue des moutons.

Hourdequin, comme il poussait une des portes, aperçut Jacqueline qui
s'échappait par une autre. Elle aussi avait songé à Soulas, inquiète,
certaine d'avoir été guettée, avec Jean; mais le vieux était resté
impassible, sans paraître comprendre pourquoi elle se faisait aimable,
contre sa coutume. Et la vue de la jeune femme, sortant de la bergerie, où
elle n'allait jamais, enfiévra l'incertitude du fermier.

--Eh bien! père Soulas, demanda-t-il, rien de nouveau, ce matin?

Le berger, très grand, très maigre, avec un visage long, coupé de plis,
comme taillé à la serpe dans un noeud de chêne, répondit lentement:

--Non, monsieur Hourdequin, rien du tout, sauf que les tondeurs arrivent et
vont tantôt se mettre à la besogne.

Le maître causa un instant, pour n'avoir pas l'air de l'interroger. Les
moutons, qu'on nourrissait là, depuis les premières gelées de la Toussaint,
allaient bientôt sortir, vers le milieu de mai, dès qu'on pourrait les
conduire dans les trèfles. Les vaches, elles, n'étaient guère menées en
pâture qu'après la moisson. Cette Beauce si sèche, dépourvue d'herbages
naturels, donnait de bonne viande cependant; et c'était routine et paresse,
si l'élevage du boeuf s'y trouvait inconnu. Même chaque ferme n'engraissait
que cinq ou six porcs, pour sa consommation.

De sa main brûlante, Hourdequin flattait les brebis qui étaient accourues,
la tête levée, avec leurs yeux doux et clairs; tandis que le flot des
agneaux, enfermés plus loin, se pressait en bêlant contre les claies.

--Et alors, père Soûlas, vous n'avez rien vu ce matin? redemanda-t-il en le
regardant droit dans les yeux.

Le vieux avait vu, mais à quoi bon parler? Sa défunte, la garce et la
soûlarde, lui avait appris le vice des femmes et la bêtise des hommes.
Peut-être bien que la Cognette, même vendue, resterait la plus forte, et
alors ce serait sur lui qu'on tomberait, pour se débarrasser d'un témoin
gênant.

--Rien vu, rien vu du tout! répéta-t-il les yeux ternes, la face immobile.

Lorsque Hourdequin retraversa la cour, il remarqua que Jacqueline y était
demeurée, nerveuse, l'oreille tendue, avec la crainte de ce qui se disait
dans la bergerie. Elle affectait de s'occuper de ses volailles, les six
cents bêtes, poules, canards, pigeons, qui voletaient, cancanaient,
grattaient la fosse à fumier, au milieu d'un continuel vacarme; et même, le
petit porcher ayant renversé un seau d'eau blanche qu'il portait aux
cochons, elle se détendit un peu les nerfs en le giflant. Mais un coup
d'oeil jeté sur le fermier la rassura: il ne savait rien, le vieux s'était
mordu la langue. Son insolence en fut accrue.

Aussi, au déjeuner de midi, se montra-t-elle d'une gaieté provocante. Les
gros travaux n'étaient pas commencés, on ne faisait encore que quatre
repas, l'émiettée de lait à sept heures, la rôtie à midi, le pain et le
fromage à quatre heures, la soupe et le lard à huit. On mangeait dans la
cuisine, une vaste pièce, où s'allongeait une table, flanquée de deux
bancs. Le progrès n'y était représenté, que par un fourneau de fonte, qui
occupait un coin de l'âtre immense. Au fond, s'ouvrait la bouche noire du
four; et les casseroles luisaient, d'antiques ustensiles s'alignaient en
bon ordre, le long des murs enfumés. Comme la servante, une grosse fille
laide, avait cuit le matin, une bonne odeur de pain chaud montait de la
huche, laissée ouverte.

--Alors, vous avez l'estomac bouché, aujourd'hui? demanda hardiment
Jacqueline à Hourdequin, qui rentrait le dernier.

Depuis la mort de sa femme et de sa fille, pour ne pas manger tout seul, il
s'asseyait à la table de ses serviteurs, ainsi qu'au vieux temps; et il se
mettait à un bout, sur une chaise, tandis que la servante-maîtresse faisait
de même, à l'autre bout. On était quatorze, la bonne servait.

Quand le fermier se fut assis, sans répondre, la Cognette parla de soigner
la rôtie. C'étaient des tranches de pain grillées, cassées ensuite dans une
soupière, puis arrosées de vin, qu'on sucrait avec de la ripopée, l'ancien
mot qui désigne la mélasse en Beauce. Et elle en redemanda une cuillerée,
elle affectait de vouloir gâter les hommes, elle lâchait des plaisanteries
qui les faisaient éclater de gros rires. Chacune de ses phrases était à
double entente, rappelait qu'elle partait le soir: on se prenait, on se
quittait, et qui n'en aurait jamais plus, regretterait de ne pas avoir
trempé une dernière fois son doigt dans la sauce. Le berger mangeait de son
air hébété, pendant que le maître, silencieux, semblait lui aussi ne pas
comprendre. Jean, pour ne pas se trahir, était obligé de rire avec les
autres, malgré son ennui; car il ne se trouvait guère honnête dans tout ça.

Après le déjeuner, Hourdequin donna ses ordres pour l'après-midi. Il n'y
avait, dehors, que quelques petits travaux à terminer: on roulait les
avoines, on finissait le labour des jachères, en attendant de commencer la
fauchaison des luzernes et des trèfles. Aussi garda-t-il deux hommes, Jean
et un autre, qui nettoyèrent le fenil. Et lui-même, accablé maintenant, les
oreilles bourdonnantes sous la réaction sanguine, très malheureux, se mit à
tourner, sans savoir à quelle occupation tuer son chagrin. Les tondeurs
s'étaient installés sous un des hangars, dans un angle de la cour. Il alla
se planter devant eux, les regarda.

Ils étaient cinq, des gaillards efflanqués et jaunes, accroupis, avec leurs
grands ciseaux d'acier luisant. Le berger, qui apportait les brebis, les
quatre pieds liés, pareilles à des outres, les rangeait sur la terre battue
du hangar, où elles ne pouvaient plus que lever la tête, en bêlant. Et,
lorsqu'un des tondeurs en saisissait une, elle se taisait, s'abandonnait,
ballonnée par l'épaisseur de sa fourrure, que le suint et la poussière
cuirassaient d'une croûte noire. Puis, sous la pointe rapide des ciseaux,
la bête sortait de la toison comme une main nue d'un gant sombre, toute
rose et fraîche, dans la neige dorée de la laine intérieure. Serrée entre
les genoux d'un grand sec, une mère, posée sur le dos, les cuisses
écartées, la tête relevée et droite, étalait son ventre, qui avait la
blancheur cachée, la peau frissonnante d'une personne qu'on déshabille. Les
tondeurs gagnaient trois sous par bête, et un bon ouvrier pouvait en tondre
vingt à la journée.

Hourdequin, absorbé, songeait que la laine était tombée à huit sous la
livre; et il fallait se dépêcher de la vendre, pour qu'elle ne séchât pas
trop, ce qui lui enlevait de son poids. L'année précédente, le sang de rate
avait décimé les troupeaux de la Beauce. Tout marchait de mal en pis,
c'était la ruine, la faillite de la terre, depuis que la baisse des grains
s'accentuait de mois en mois. Et, ressaisi par ses préoccupations
d'agriculteur, étouffant dans la cour, il quitta la ferme, il s'en alla
donner un coup d'oeil à ses champs. Toujours, ses querelles avec la
Cognette finissaient ainsi: après avoir tempêté et serré les poings, il
cédait la place, oppressé d'une souffrance que soulageait seule la vue de
son blé et de ses avoines, roulant leur verdure à l'infini.

Ah! cette terre, comme il avait fini par l'aimer! et d'une passion où il
n'entrait pas que l'âpre avarice du paysan, d'une passion sentimentale,
intellectuelle presque, car il la sentait la mère commune, qui lui avait
donné sa vie, sa substance, et où il retournerait. D'abord, tout jeune,
élevé en elle, sa haine du collège, son désir de brûler ses livres
n'étaient venus que de son habitude de la liberté, des belles galopades à
travers les labours, des griseries de grand air, aux quatre vents de la
plaine. Plus tard, quand il avait succédé à son père, il l'avait aimée en
amoureux, son amour s'était mûri, comme s'il l'eût prise dès lors en
légitime mariage, pour la féconder. Et cette tendresse ne faisait que
grandir, à mesure qu'il lui donnait son temps, son argent, sa vie entière,
ainsi qu'à une femme bonne et fertile, dont il excusait les caprices, même
les trahisons. Il s'emportait bien des fois, lorsqu'elle se montrait
mauvaise, lorsque, trop sèche ou trop humide, elle mangeait les semences,
sans rendre des moissons; puis, il doutait, il en arrivait à s'accuser de
mâle impuissant ou maladroit: la faute en devait être à lui, s'il ne lui
avait pas fait un enfant. C'était depuis cette époque que les nouvelles
méthodes le hantaient, le lançaient dans les innovations, avec le regret
d'avoir été un cancre au collège, et de n'avoir pas suivi les cours d'une
de ces écoles de culture, dont son père et lui se moquaient. Que de
tentatives inutiles, d'expériences manquées, et les machines que ses
serviteurs détraquaient, et les engrais chimiques que fraudait le commerce!
Il y avait englouti sa fortune, la Borderie lui rapportait à peine de quoi
manger du pain, en attendant que la crise agricole l'achevât! N'importe! il
resterait le prisonnier de sa terre, il y enterrerait ses os, après l'avoir
gardée pour femme, jusqu'au bout.

Ce jour-là, dès qu'il fut dehors, il se rappela son fils, le capitaine. A
eux deux, ils auraient fait de si bonne besogne? Mais il écarta le souvenir
de cet imbécile qui préférait traîner un sabre. Il n'avait plus d'enfant,
il finirait solitaire. Puis, l'idée lui vint de ses voisins, les Coquart
surtout, des propriétaires qui cultivaient eux-mêmes leur ferme de
Saint-Juste, le père, la mère, trois fils et deux filles, et qui ne
réussissaient guère mieux. A la Chamade, Robiquet, le fermier, à bout de
bail, ne fumait plus, laissait le bien se détruire. C'était ainsi, il y
avait du mal partout, il fallait se tuer de travail, et ne pas se plaindre.
Peu à peu, d'ailleurs, une douceur berçante montait des grandes pièces
vertes qu'il longeait. De légères pluies, en avril, avaient donné une belle
poussée aux fourrages. Les trèfles incarnats le ravirent, il oublia le
reste. Maintenant, il coupait, par les labours, pour jeter un coup d'oeil
sur la besogne de ses deux charretiers: la terre collait à ses pieds, il la
sentait grasse, fertile, comme si elle eût voulu le retenir d'une étreinte;
et elle le reprenait tout entier, il retrouvait la virilité de ses trente
ans, la force et la joie. Est-ce qu'il y avait d'autres femmes qu'elle?
est-ce que ça comptait, les Cognette, celle-ci ou celle-là, l'assiette où
l'on mange tous, dont il faut bien se contenter, quand elle est
suffisamment propre? Une excuse si concluante à son besoin lâche de cette
gueuse acheva de l'égayer. Il marcha trois heures, il plaisanta avec une
fille, justement la servante des Coquart, qui revenait de Cloyes sur un
âne, en montrant ses jambes.

Lorsque Hourdequin rentra à la Borderie, il aperçut Jacqueline dans la cour
qui disait adieu aux chats de la ferme. Il y en avait toujours une bande,
douze, quinze, vingt, on ne savait pas au juste; car les chattes faisaient
leur portée dans des trous de paille inconnus, et reparaissaient avec des
queues de cinq ou six petits. Ensuite, elle s'approcha des niches
d'Empereur et de Massacre, les deux chiens du berger; mais ils grognèrent,
ils l'exécraient.

Le dîner, malgré les adieux aux bêtes, se passa comme tous les jours. Le
maître mangeait, causait, de son air habituel. Puis, la journée terminée,
il ne fut question du départ de personne. Tous allèrent dormir, l'ombre
enveloppa la ferme silencieuse.

Et, cette nuit même, Jacqueline coucha dans la chambre de feu Mme
Hourdequin. C'était la belle chambre, avec son grand lit, au fond de
l'alcôve tendue de rouge. Il y avait là une armoire, un guéridon, un
fauteuil Voltaire; et, dominant un petit bureau d'acajou, les médailles
obtenues par le fermier aux comices agricoles, luisaient, encadrées et sous
verre. Lorsque la Cognette, en chemise, monta dans le lit conjugal, elle
s'y étala, y écarta les bras et les cuisses, pour le tenir tout entier,
riant de son rire de tourterelle.

Jean, le lendemain, comme elle lui sautait aux épaules, la repoussa. Du
moment que ça devenait sérieux, ça n'était pas propre, décidément, et il ne
voulait plus.




II


A quelques jours de là, un soir, Jean revenait à pied de Cloyes, lorsque,
deux kilomètres avant Rognes, l'allure d'une carriole de paysan qui
rentrait devant lui, l'étonna. Elle semblait vide, personne n'était plus
sur le banc, et le cheval, abandonné, retournait à son écurie d'une allure
flâneuse, en bête qui connaissait son chemin. Aussi le jeune homme l'eut-il
vite rattrapé. Il l'arrêta, se haussa pour regarder dans la voiture: un
homme était au fond, un vieillard de soixante ans, gros, court, tombé à la
renverse, et la face si rouge, qu'elle paraissait noire.

La surprise de Jean fut telle, qu'il se mit à parler tout haut.

--Eh! l'homme!... Est-ce qu'il dort? est-ce qu'il a bu?... Tiens! c'est le
vieux Mouche, le père aux deux de là-bas!... Je crois, nom de Dieu! qu'il
est claqué! Ah! bien! en voilà, une affaire!

Mais, foudroyé par une attaque d'apoplexie, Mouche respirait encore, d'un
petit souffle pénible. Jean, alors, après l'avoir allongé, la tête haute,
s'assit sur le banc et fouetta le cheval, ramenant le moribond au grand
trot, de peur qu'il ne lui passât entre les mains.

Quand il déboucha sur la place de l'Église, justement il aperçut Françoise,
debout devant sa porte. La vue de ce garçon dans leur voiture, conduisant
leur cheval, la stupéfiait.

--Quoi donc? demanda-t-elle.

--C'est ton père qui ne va pas bien.

--Où ça?

--Là, regarde?

Elle monta sur la roue, regarda. Un instant, elle resta stupide, sans avoir
l'air de comprendre, devant ce masque violâtre dont une moitié s'était
convulsée, comme tirée violemment de bas en haut. La nuit tombait, un grand
nuage fauve qui jaunissait le ciel, éclairait le mourant d'un reflet
d'incendie.

Puis, tout d'un coup, elle éclata en sanglots, elle se sauva, elle
disparut, pour prévenir sa soeur.

--Lise! Lise!... Ah! mon Dieu!

Resté seul, Jean hésita. On ne pouvait pourtant pas laisser le vieux au
fond de la carriole. Le sol de la maison se creusait de trois marches, du
côté de la place; et une descente dans ce trou sombre lui semblait mal
commode. Ensuite, il s'avisa que, du côté de la route, à gauche, une autre
porte ouvrait sur la cour, de plain-pied. Cette cour, assez vaste, était
close d'une haie vive; l'eau rousse d'une mare en occupait les deux tiers;
et un demi-arpent de potager et de fruitier la terminait. Alors, il lâcha
le cheval, qui, de lui-même, rentra et s'arrêta devant son écurie, près de
l'étable, où étaient les deux vaches.

Mais, au milieu de cris et de larmes, Françoise et Lise accouraient. Cette
dernière, accouchée depuis quatre mois, surprise pendant qu'elle faisait
téter le petit, l'avait gardé au bras, dans son effarement; et il hurlait,
lui aussi. Françoise remonta sur une roue, Lise grimpa sur l'autre, leurs
lamentations devinrent déchirantes; tandis que le père Mouche, au fond,
soufflait toujours de son sifflement pénible.

--Papa, réponds, dis?... Qu'est-ce que t'as, dis donc? qu'est-ce que t'as,
mon Dieu!... C'est donc dans la tête, que tu ne peux seulement rien
dire?... Papa, papa, dis, réponds!

--Descendez, vaut mieux le tirer de là, fit remarquer Jean avec sagesse.

Elles ne l'aidaient point, elles s'exclamaient plus fort. Heureusement, une
voisine, la Frimat, attirée par le bruit, se montra enfin. C'était une
grande vieille sèche, osseuse, qui depuis deux ans soignait son mari
paralytique, et qui le faisait vivre en cultivant elle-même, avec une
obstination de bête de somme, l'unique arpent qu'ils possédaient. Elle ne
se troubla pas, sembla juger l'aventure naturelle; et, comme un homme, elle
donna un coup de main. Jean empoigna Mouche par les épaules, le tira,
jusqu'à ce que la Frimat pût le saisir par les jambes. Puis, ils
l'emportèrent, l'entrèrent dans la maison.

--Où est-ce qu'on le met? demanda la vieille.

Les deux filles, qui suivaient, la tête perdue, ne savaient pas. Leur père
habitait, en haut, une petite chambre, prise sur le grenier; et il n'était
guère possible de le monter. En bas, après la cuisine, il y avait la grande
chambre à deux lits, qu'il leur avait cédée. Dans la cuisine, il faisait
nuit noire, le jeune homme et la vieille femme attendaient, les bras
cassés, n'osant avancer davantage, de peur de culbuter contre un meuble.

--Voyons, faudrait se décider, pourtant!

Françoise, enfin, alluma une chandelle. Et, à ce moment, entra la Bécu, la
femme du garde champêtre, avertie par son flair sans doute, par cette force
secrète, qui, en une minute, porte une nouvelle d'un bout à l'autre d'un
village.

--Hein! qu'a-t-il, le pauvre cher homme?... Ah! je vois, le sang lui a
tourné dans le corps... Vite, asseyez-le sur une chaise.

Mais la Frimat fut d'un avis contraire. Est-ce qu'on asseyait un homme qui
ne pouvait se tenir! Le mieux était de l'allonger sur le lit d'une de ses
filles. Et la discussion s'aigrissait, lorsque parut Fanny avec Nénesse:
elle avait appris la chose en achetant du vermicelle chez Macqueron, elle
venait voir, remuée, à cause de ses cousines.

--Peut-être bien, déclara-t-elle, qu'il faut l'asseoir, pour que le sang
coule.

Alors, Mouche fut tassé sur une chaise, près de la table, où brûlait la
chandelle. Son menton tomba sur sa poitrine, ses bras et ses jambes
pendirent. L'oeil gauche s'était ouvert, dans le tiraillement de cette
moitié de la face, et le coin de la bouche tordue sifflait plus fort. Il y
eut un silence, la mort envahissait la pièce humide, au sol de terre
battue, aux murs lépreux, à la grande cheminée noire.

Jean attendait toujours, gêné, tandis que les deux filles et les trois
femmes, les mains ballantes, considéraient le vieux.

--J'irai bien encore chercher le médecin, hasarda le jeune homme.

La Bécu hocha la tête, aucune des autres ne répondit: si ça ne devait rien
être, pourquoi dépenser l'argent d'une visite? et si c'était la fin, est-ce
que le médecin y ferait quelque chose?

--Ce qui est bon, c'est le vulnéraire, dit la Frimat.

--Moi, murmura Fanny, j'ai de l'eau-de-vie camphrée.

--C'est bon aussi, déclara la Bécu.

Lise et Françoise, hébétées maintenant, écoutaient, ne se décidaient à
rien, l'une berçant Jules, son petit, l'autre les mains embarrassées d'une
tasse pleine d'eau, que le père n'avait pas voulu boire. Et Fanny, voyant
ça, bouscula Nénesse, absorbé devant la grimace du mourant.

--Tu vas courir chez nous et tu diras qu'on te donne la petite bouteille
d'eau-de-vie camphrée, qui est à gauche, dans l'armoire... Tu entends? dans
l'armoire, à gauche... Et passe chez grand-père Fouan, passe chez ta tante,
la Grande, dis-leur que l'oncle Mouche est très mal... Cours, cours vite!

Quand le gamin eut disparu d'un bond, les femmes continuèrent de disserter
sur le cas. La Bécu connaissait un monsieur qu'on avait sauvé, en lui
chatouillant la plante des pieds pendant trois heures. La Frimat, s'étant
souvenue qu'il lui restait du tilleul, sur les deux sous achetés l'autre
hiver pour son homme, alla le chercher; et elle revenait avec le petit sac,
Lise allumait du feu, après avoir passé son enfant à Françoise, lorsque
Nénesse reparut.

--Grand-père Fouan était couché... La Grande a dit comme ça que, si l'oncle
Mouche n'avait pas tant bu, il

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