Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
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Title: Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang
Author: Arsène Houssaye
Release date: July 1, 2005 [eBook #8541]
Most recently updated: December 26, 2020
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8541
Credits: Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MAINS PLEINES DE ROSES, PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG ***
Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team
LES MAINS PLEINES DE ROSES PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG
par ARSÈNE HOUSSAYE
_A MADAME----
Le roman que voici n'est pas pour vous, madame,
Qui n'avez pas aimé,--pas même votre amant!
Vous n'avez pas voulu des orages de l'âme,
Vous n'avez pas cueilli les fleurs du firmament;
Vous craignez de marcher dans la neige ou la flamme,
Vous fuyez le péché par épouvantement,
Et vous n'entendez pas, quand le vent, d'hiver brame,
Les fantômes d'amour vous pleurer leur tourment.
Non, ce roman n'est pas pour les frêles poupées
Que n'ont point fait pâlir les pâles passions,
Qui craignent les dangers des belles équipées,
Les larmes, les sanglots des désolations,
Et qui ne savent pas, trompeuses ou trompées,
Que l'amour, c'est Daniel dans la fosse aux lions.
AR--H--YE.
Juin 1874._
LES NOUVEAUX ROMANS D'ARSÈNE HOUSSAYE.
[Note: Cette critique ou plutôt ce profil littéraire a paru le 1er
janvier dans _Paris-Journal_, avec cet avant-propos de Henri de Pène:
«Un de nos amis, l'un des maîtres de tout journaliste qui tient une
plume française: Jules Janin, nous a donné, pour nos étrennes, un
article sur ce brillant et fécond esprit, qui est à la fois de ses
amis et des nôtres: Arsène Houssaye.
«Cet article de Jules Janin, nous n'avons pas besoin de le recommander
à nos lecteurs. Le doyen du feuilleton parisien a fait ici oeuvre de
critique et d'ami en même temps. A propos d'Arsène Houssaye, Théophile
Gautier et Gérard de Nerval revivent aussi sous sa plume toujours
magique et toujours jeune.»]
La plus grande intimité s'est établie, il y a bien longtemps, entre
Jules Janin et Arsène Houssaye. Quoi d'étonnant? Houssaye et Janin
sont partis du même point pour arriver au même but; ils ont parcouru
les mêmes sentiers; ils ont porté tout le poids des mêmes misères. A
cette heure encore, à l'heure du repos, l'un et l'autre ils sont à
l'oeuvre, avec cette différence pourtant: que le premier n'a pas
quitté son humble emploi de critique hebdomadaire, et que le
second, beaucoup plus jeune, dans un mouvement plus vaste, embrasse
aujourd'hui, avec la plus grande ferveur, des drames et des passions
si compliqués et si terribles, que nous ne comprenons pas qu'il vienne
à bout de tant et tant d'illustres entreprises.
Quand nous l'avons connu, Arsène Houssaye était un jeune homme,
amoureux de la forme, enivré des espérances de l'artiste et du poëte.
Il vivait gaiement et facilement, en belle et bonne compagnie, avec
Gérard de Nerval, un talent de premier ordre, un bel esprit, qui-s'est
tué dans un désespoir muet: ne pas atteindre à ces beaux rêves qu'il
portait, tout flamboyants, dans le coin de son cerveau!
Ils avaient tous deux, pour leur dévoué et fidèle compagnon, cet
esprit rare et charmant, voisin du génie, écrivant ses doux poëmes,
léger au pourchas et hardi _à la rencontre_, Théophile Gautier, d'une
verve inépuisable, un peintre, un poëte, un narrateur, à qui nous
devons la _Comédie de la mort_, le _Voyage à Constantinople_, et tant
de pages heureuses qui lui servent d'oraison funèbre aujourd'hui.
L'amitié d'Arsène Houssaye et de Théophile Gautier passera plus tard
à l'état légendaire, et les lecteurs qui viendront ne sauraient les
séparer, dans leur estime et dans leur souvenir.
A ces trois-là nous pourrions ajouter ce talent merveilleux, ce
faiseur de miracles, Eugène Delacroix, enseveli dans son triomphe.
Il aimait ces jeunes gens pleins de vie et qui parlaient si bien des
choses qu'il aimait le mieux. Donc, vous voyez que commencer ainsi,
c'était bien commencer: une jeunesse enthousiaste, un esprit plein de
doute, un talent plein de croyance, et surtout cette aimable croyance
en soi-même. On ne dépend de personne; on n'a rien à demander à
personne. On obéit à l'inspiration, heureux de peu, content de
tout! C'était un grand plaisir de les voir si bien vivre et marcher
doucement dans les sentiers qu'ils avaient découverts. Cela dura dix
ans. Gérard de Nerval devint le voyageur favori de Charles Nodier, de
Mérimée, d'Armand Carrel et des voyageurs dans un fauteuil.
Théophile Gautier s'emparait victorieux de l'histoire et du jugement
des beaux-arts. Il régnait dans le feuilleton, par le talent, par la
volonté, et, qui le croirait? par la bienveillance. Il était l'ami de
Mme de Girardin, le prôneur de Victor Hugo; toujours à son oeuvre,
et quand, parfois, il avait du temps à perdre, il nous contait une
élégie, il nous racontait l'ardente histoire de Mlle de Maupin.
Cependant, le troisième ami, le peintre, intrépide et ne doutant de
rien, se chargeait d'orner les plus beaux espaces, les places les plus
célèbres dans nos églises, au conseil d'État, au Panthéon, partout,
dans tous les lieux de pompe et de fête où il était désigné par son
génie.
Eh bien, le plus insouciant de cette association du bien faire et
du bien dire était justement ce jeune rêveur, rêvant toujours,
travaillant peu, Arsène Houssaye! Son esprit, né pour la jeunesse,
n'était pas encore né pour le travail. Il semblait dire à ses amis:
«Marchez devant, allez toujours, moi je fais l'école buissonnière, et
j'irai, s'il vous plaît, sans hâte et sans ambition, au rendez-vous de
la Fantaisie.»
Et pourtant ce fut alors qu'il écrivait _la Pécheresse_, un livre
charmant qui peint le duel du corps et de l'âme. Ce fut alors qu'il
commençait ses _Portraits du XVIIIe siècle_, ce siècle des magies de
Watteau, si dédaignées en notre jeunesse.
Il avait été pris dans son chemin par un travail inattendu, j'ai
presque dit inattendu. Il fut chargé de sauvegarder cette antique
institution du grand siècle, appelée la Comédie-Française. En ce lieu
superbe, les plus grands esprits de la France avaient trouvé l'asile
et le respect pour lesquels ils étaient nés. Ici, Molière, ami du
peuple, avait composé ses plus grands ouvrages: _le Misanthrope_ et
_Célimène_, et _Tartufe_ et _les Femmes savantes_, enfants sérieux du
Théâtre-Français. Corneille avait apporté, du fond de la Normandie,
_Auguste, Cinna, Émilie_ et tant d'autres héros, la gloire et
l'orgueil du genre humain. Racine, en même temps que Corneille, avait
glorifié le théâtre, et laissé--souvenirs de son glorieux passage
ici-bas--tant d'héroïnes charmantes et de héros glorieux: _Junie,
Agrippine_ et _Mithridate_; avec ses charmants railleurs qui
faisaient un pendant à la comédie de Corneille: _les Plaideurs_;
puis _Iphigénie, Esther_ et tout le reste. Étaient venus, plus tard,
Voltaire et _Tancrède_, la philosophie après la croyance, et la
sagesse du poëte après l'antique enthousiasme. Il n'y avait point de
position plus belle à défendre, à protéger, à conserver, et les plus
habiles, quand ils virent ce jeune homme attaché à ce pénible labeur,
furent en doute de savoir comment il va se tirer de peine et par quel
bonheur du temps présent il soutiendra les miracles du temps passé.
Lui, cependant, sans un moment de doute ou d'hésitation, il prit
en main la défense et la protection de ce théâtre incomparable; il
assistait, plein de respect, aux derniers moments de Mlle Mars. Il
encourageait la naissante ardeur de Mlle Rachel, et quand elle voulut
aller plus loin que _Camille_ et chanter _la Marseillaise_ [Note: Au
temps où Mlle Rachel chantait _la Marseillaise_, M. Arsène Houssaye
n'était pas encore directeur du Théâtre-Français.], il refusa de la
suivre en ces périls sans nom.
Ainsi lui fut compté, pour sa renommée, et disons le vrai mot, pour
sa gloire, ce passage heureux et rapide à travers le Théâtre-Français
(1849-1856). Il le quitta comme il l'avait pris, sans trouble et sans
regret, laissant après lui quelques oeuvres charmantes que lui seul il
avait protégées: _Mademoiselle de la Seiglière; Charlotte Corday, les
Contes de la reine de Navarre, Gabrielle_, et les chefs-d'oeuvre de
Victor Hugo, et les coups de théâtre d'Alexandre Dumas. J'allais
oublier l'inoubliable Alfred de Musset, avec son _Chandelier_. Et
Octave Feuillet, et Léon Gozlan, et Mme de Girardin!
Et désormais voilà Arsène Houssaye rendu à la vie littéraire, au culte
des belles-lettres, ses fidèles compagnes: un sourire dans le beau
temps, la consolation des heures mauvaises, fidèles compagnes qu'on ne
saurait trop servir et qu'on ne peut trop aimer.
Ce fut la première fois sans doute que l'on vit un directeur du
Théâtre-Français quitter la règle et le compas, pour reprendre avec
joie une plume fidèle et bien taillée.
Ainsi, il mit au jour ces livres charmants _le Roi Voltaire_ et
_le Quarante et unième Fauteuil_, dont il écrivait l'histoire avec
quarante plumes différentes. On voyait qu'avant d'écrire ces beaux
livres, il avait traversé la grande poésie; il en avait gardé le
souffle et le parfum.
Heureux chez nous l'esprit libre et en gaieté de coeur, qui se
transforme, et glorifions, ô mes amis, l'imagination facile qui sait
prendre à propos toutes les formes, toutes les grâces, j'ai presque
dit toutes les vertus. Qui veut écrire et durer longtemps dans
l'esprit et dans l'imagination du lecteur, aura grand soin de varier
la peine et le plaisir des gens restés fidèles à cette intime lecture.
Il a sous les yeux de grands exemples, à commencer par _le Roi
Voltaire_. Et quel homme, en ce bas monde, plus que Voltaire, fut
jamais plus changeant et plus divers? Il a tout tenté, et toujours il
a triomphé de l'obstacle. Et du théâtre à la philosophie, et du conte
en vers au conte en prose, et même, ô malheur de tant réussir! du
poëme épique aux légers poëmes, où le sourire arrive avec toutes les
palpitations; et de l'histoire à la critique, et même du léger billet
avec lequel on finit par composer de très-gros tomes; et de la comédie
à la tragédie, et de la pitié à l'enchantement, ce roi Voltaire a
réussi en toutes choses. Il était la grâce et la censure, l'élégie
et la chanson, le charme enfin, le vrai charme, et le genre humain,
ébloui de toutes ces merveilles, se demandait s'il n'était pas le
jouet d'un rêve. Heureux changement! ces révolutions du bel esprit,
roulant à l'infini dans un cercle qu'il s'est tracé à lui-même, et
dont il sait par coeur tous les détours.
L'auteur du _Quarante et unième Fauteuil_ comprit bien celui-là qui
eût rempli, à lui seul, tous les fauteuils; cet homme qui fut à la
fois le juge et l'avocat de son siècle.
Aussi quand il eut payé son tribut à l'esprit vif et souriant qui
l'entourait, Arsène Houssaye, un beau jour, se mit à raconter, dans
un grand livre intitulé _la Comédie parisienne_, une suite infinie,
imprévue, énorme, des plus terribles accidents.
Il divisait ce livre en trois séries, à savoir: _les Grandes
Dames,--les Parisiennes,--les Courtisanes du monde_, c'est-à-dire
douze gros tomes in-octavo, que nous avons lus avec stupeur,
très-étonné que le même écrivain qui tournait d'une façon si légère
autour des plus graves questions, maintenant qu'il était délivré de
ces belles jeunes filles innocentes qui conservaient encore l'aspect
et le parfum de leur village, entreprît, dans une suite de drames
impitoyables, de dévoiler ces courtisanes cachées sous le manteau des
duchesses, et ces duchesses qui portaient insolemment le voile obscène
des courtisanes: _Titulum mentitae Lysicae_, disait Juvénal; et
véritablement nous savons, grâce à ces livres, les monstres hideux et
charmants qui se cachent sous ces noms-là: Mme _Vénus_, Mme _Phryné_,
la _Messaline blonde_, la _Chanoinesse rousse_, la _Marquise Danaé_ et
l'adorable _Violette_, et cent et une autres. Il les connaît toutes,
il sait leur vrai nom, et comment elles sont tombées, et par quel
miracle la femme déchue est devenue une grande dame, et qu'il ne faut
pas prendre au sérieux les cheveux blonds de Messaline, pas plus que
les cheveux noirs de sa soeur.
Ah! mon Dieu, quelle suite incroyable de déguisements et d'aventures,
de mensonges et de perfidies, et comment toutes ces femmes adultères
ne sont plus que des femmes tarées! C'est ainsi dans ce charmant livre
intitulé _la Bohème_, écrit par un bohémien, nous avons vu la petite
Mimi: qui, parfois, à la fin du trimestre, aux modes nouvelles, s'en
allait chercher les robes et les manteaux de ce matin. Elle partait
nue, ou peu s'en faut, et s'en revenait, huit jours après, vêtue de
soie et de velours, parée de chaînes et de dentelles, la soie
aux souliers, le diamant à la jarretière, et les bras chargés de
bracelets. C'est très-vrai, la petite Mimi était une marquise, et
ses grands dégingandés sentaient redoubler, aux fanfioles de ses
toilettes, leur admiration pour Mimi.
Dans ces livres si curieux d'Arsène Houssaye, il y a de ce mélange
éhonté de la courtisane et discret de la duchesse. Le romancier en
connaît beaucoup des unes et des autres, et quand il les réunit dans
le même salon, à l'ombre ardente, un demi-jour mystérieux, favorable
aux vierges folles, le plus sage et le plus sceptique lecteur se
surprend à être attentif, souvent charmé et toujours amoureux. Ces
ceintures, si facilement nouées et dénouées, ont un si grand attrait!
Ces beaux rires contagieux ont un si grand charme! Enfin, nous allons
si facilement à ces doux visages, à ces lèvres emperlées, au beau sein
de ces pécheresses! Voilà le charme et l'attrait de ces études: c'est
du pur Balzac, mais du Balzac sans voiles et sans embûches, disant
toutes choses hardiment, et jamais lassé dans ses révélations.
Cette fois, par quel travail, quel mystère et quelle infatigable
interprétation des vices les plus cachés, le conteur infatigable est
parvenu à composer ces douze volumes incomparables? Nous ne saurions
le dire. Il a fallu rompre absolument et le même jour avec ses petits
livres accoutumés, les _Charmettes_, par exemple. Loin d'ici, mes
élégies! loin de moi mes frêles chansons! J'ai fermé pour jamais ce
petit monde oisif, galant et dameret qui m'a suffi vingt années. Il
me faut désormais de grandes héroïnes, des passions illustres, et
quelqu'une de ces nudités fameuses que le monde entoure à plaisir de
ses haines et de ses adorations. Telle était l'oeuvre ardue, et
voilà par quel sacrifice il a forcé la porte obstinée et pourtant
hospitalière de ces grands boudoirs et de _l'Hôtel du Plaisir,
mesdames._
Une fois dans ces fameux romans de sa deuxième manière, soyez en
repos, vous trouverez toutes les palpitations imaginables. L'homme est
savant dans toutes les intrigues du hasard et dans toutes les choses
de l'amour. Autant que les plus grands artistes il excelle à parer et
à scalper ces dames précieuses. Il sait qui donc les habille, et qui
donc dénoue ces beaux cheveux tordus sur ces nuques vaillantes. Il
vous dira le nom de tous les amants de ces magiciennes, pour qui
l'amour, la passion et la volupté n'ont plus de secrets. La femme
ainsi aimée et parfumée en vain ne veut pas qu'on la suive: on la
suit. Des mains invisibles vous poussent à cet abîme. Il sait aussi
le nom de toutes les pierres précieuses, et celles qui conviennent le
mieux à la beauté, parée à son plaisir. Même, après avoir décrit le
carrosse où la dame se promène, il vous dira le nom de la dame. Il
sait où la prendre et dans quel hôtel, entre cour et jardin, il
retrouvera cette pestiférée, et notez bien qu'il n'est point amoureux
de ces miracles de beauté et de ces beautés d'occasion. Au contraire,
on dirait qu'il les raille et qu'il les hait, tant il les a bien vues.
Harpies! la honte et le chagrin de tant d'honnêtes gens. Ces douze
volumes sont remplis de leurs mensonges et de leurs trahisons vus par
un sceptique, mais un sceptique qui a ses quarts d'heure de pardon.
Pour comble d'ironie, il ne va pas enfermer dans un méchant tome, en
vil papier, ces trouvailles de son esprit et de sa souvenance; au
contraire, il veut les publier superbes, sur un papier fait pour les
grands poëtes, et que chaque dame, ici présente, apparaisse dans sa
grâce et dans sa beauté. Voyez plutôt, dans ces deux tomes de _la
Femme fusillée_, Blanche de Volnay et Mlle Angeline Duportail, l'une
armée d'un couteau à la façon de Charlotte Corday, l'autre à la
poitrine sans voile, aux bras nus, et d'une beauté irrésistible. Ce
sont là ses armes de combat. Et maintenant que, par un si long détour,
j'arrive à cette publication dernière, accordez-moi la permission d'en
parler tout à mon aise et longuement.
Ce nouveau livre en deux volumes non moins splendides que les autres
études de moeurs parisiennes, est intitulé: _Le Chien perdu et la
Femme fusillée_, en souvenir d'un petit livre écrit deux ans avant la
révolution de Juillet: _L'Ane mort et la Femme guillotinée..._ On a
plus tard effacé le second titre, et ce n'est plus que _l'Ane mort..._
Je puis parler de ce livre, autrefois célèbre, oublié de nos jours
[Note: Oublié! _L'Ane mort et la Femme guillotinée_ est un des
chefs-d'oeuvre de l'école romantique. Tout en voulant railler la
littérature de sang, Jules Janin a créé des figures vivantes: la
nature a vaincu le critique.]. C'était l'oeuvre hésitante d'un nouveau
venu dans les lettres, qui ne se doutait pas que cette histoire le
jetterait, irrévocablement, dans la vie littéraire.
L'âne et la fillette, héros de ces pages timorées, sont nés dans le
même village, et l'âne et la jeune fille accomplissent le même voyage,
jusqu'au moment où celui-ci est traîné à la barrière du Combat, où
celle-là est menée à l'échafaud. C'était un récit très-simple et
très-exact. On voyait que la fillette et la bête avaient vécu, mais
nulle parure, et rien pour arrêter le lecteur. Cela était presque naïf
et faisait si peu de bruit!
Seulement l'écrivain, très-jeune encore, avait tenté de montrer
comment, dans un style élégant et châtié, l'on pouvait décrire à
l'usage des honnêtes gens les lieux les plus corrompus de la grande
ville, à savoir la Bourbe et la Morgue, et le lupanar abominable, et
le bourreau, qui n'était pas encore un personnage. Il y avait même
un certain baiser à la guillotine que nous trouvions charmant en ce
temps-là. Le livre, à peine publié, fut proclamé comme une chose bien
faite. Il trouva, pour ses premiers répondants, M. de Salvandy, jeune
homme, et M. Victor Hugo, dans toute la jeunesse et l'indulgence d'un
grand écrivain qui était la fête et l'amour du public.
Je crois bien que M. Sainte-Beuve eut quelque souci du livre nouveau;
mais il s'en repentit, comme a fait plus tard George Sand, effaçant de
ses pages le titre du livre et le nom de l'auteur. Cependant _l'Ane
mort_ a fait son chemin; on l'a mis en tableau, en gravure, en mauvais
drame, et l'illustration de ce petit conte fut le dernier travail de
Tony Johannot. D'autres livres sont venus plus tard qui ne devaient
pas le laisser vivre. On ne va pas à _l'Ane mort_ quand on peut
lire _Eugénie Grandet_ et _Notre-Dame de Paris_. Mais quoi! peu de
lecteurs suffisent à l'homme sensé: _Contentus paucis lectoribus_,
disait Horace, et l'auteur de _l'Ane mort_, après quelques tentatives
pour arriver à son premier succès, finit par traduire Horace et
ne trouva pas de concurrents. Il a fait plus tard un livre assez
considérable: _la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau_, dont la
première édition--ô surprise!--est épuisée au bout de cinq ans, sans
que l'auteur ait pu se plaindre de la critique ni de la curiosité de
ses contemporains.
C'est donc en souvenir de _l'Ane mort et la Femme guillotinée_ que M.
Arsène Houssaye lui dédia: _Le Chien perdu et la Femme fusillée_. Or,
cette fois, vous pourrez juger à quel point de réalisme, et, disons
mieux, de vérité, l'illustre écrivain a poussé les qualités par
lesquelles il est parvenu à composer _les Grandes Dames, les
Parisiennes_ et _les Courtisanes du monde_. Il a choisi pour son
texte: les _Epouvantements_ et les _Abîmes_, c'est-à-dire les derniers
jours de l'infâme Commune. Il la connaît par coeur, il la connaît
aussi bien qu'il connaît le grand monde et le demi-monde; et quand
vous aurez lu ces deux tomes des abîmes et des épouvantements, ne vous
étonnez pas que vous sachiez toute cette histoire. Ah! voilà bien
cette autre fin d'un monde au milieu des flammes et des égorgements!
Il y avait, en ce temps-là, un franc-tireur qui sauvait un chien
d'une mort certaine; il s'appelait Ducharme; il était amoureux d'une
certaine Virginie Duportail, qui lui rendait amour pour amour, mais
aussi trahison pour trahison. Elle riait quand elle avait bien
trompé un amoureux de sa beauté; elle était mêlée à ces histoires de
Belleville et de l'Hôtel de ville. S'il y avait une barricade, elle
abordait la barricade avec du vin de Champagne. Enfin, s'il était
terrible, elle était violente. Elle vivait avec ce qu'il y avait de
pire à Paris, et l'auteur ne se gêne pas pour les hommes, disant:
«Celui-ci est un Spartiate et celui-là est un Athénien de barrière!»
Entre tous ces jeunes gens il y avait ce beau chien nommé Thermidor,
très-bien venu des bataillons de Montmartre, de Montrouge et de
Ménilmontant.
Thermidor est une bête plus intéressante, et plus aimable que _l'Ane
mort_. Il gambade autour de ces terroristes, Raoul Rigault et Gustave
Flourens! Pauvre Flourens! je l'ai connu beaucoup, moi qui vous parle;
il était simple et bon. Il serait resté tout un jour assis dans le
même fauteuil et rêvant, Dieu sait à quoi! Nous avons aussi, à coté du
chien Thermidor, le citoyen Carnaval, qui nous fait rire, et puis
Mlle de Volnay, qui se tue à la grande façon romaine, à la façon de
Lucrèce, et qui n'en meurt pas! Bref, dès les premières pages, tout
se mêle et se confond dans ce récit, qui est déjà le récit d'un autre
monde.
Avant l'heure où les soldats de Versailles s'emparent de Paris et
viennent à bout de la Commune, le peintre excelle à nous montrer les
communards dans leur désordre et dans leur désastre. Ici Jules Vallès
apostrophant Courbet; plus loin Dacosta tendant son verre à Théophile
Ferré. On ne boit plus dans tout Paris que du vin de Champagne, hormis
du vin bleu; on n'entend plus que les échos de _la Marseillaise_, et
nous avons vu le moment où l'on allait représenter l'oeuvre nouvelle
de M. Pyat. Mais sa prudence a pressenti l'orage; il avait peur d'être
sifflé--et fusillé! Et tout ce monde en même temps piaule et rugit, et
chante, et crie. Il y en a qui s'enivrent, d'autres qui se cachent,
plusieurs font l'amour, plusieurs s'en vont à Versailles à une partie
où les comédiennes déclament des vers de Théophile Gautier. Les
demoiselles perdent des discrétions, les dames perdent leur mouchoir,
les vivandières gagnent des fédérés, les honnêtes femmes se cachent et
font de la charpie. Le colonel Rossel, le général Dombrowski, M. de
Rochefort, règnent et gouvernent. Le gamin de Paris s'en va de l'un
à l'autre, et la belle Angeline Duportail fait la garde à l'Hôtel de
ville.
Aventures monstrueuses! On s'empare à la fin d'Angeline Duportail, et,
dans un hôtel du parc Monceaux, on la fusille; elle tombe à la porte
de Violette, une héroïne des _Grandes Dames_.
Quand elle est frappée, elle ressuscite et s'en va, chancelante, à la
recherche de son amant. Car ici nous appelons les choses par leur nom:
ma maîtresse, mon amant, gros comme le bras. Enfin la mal fusillée, à
peine couverte des voiles d'une dame de la charité, est reconnue
par son chien et par un agent de police; alors commence une série
interminable d'épreuves et de malédictions. M. Arsène Houssaye est
habile en toute sorte de péripéties. Angeline Duportail, sitôt qu'elle
est rendue à la douce lumière, pleure des larmes de repentir; mais
quand son amant est condamné à la déportation, elle le suit avec
Thermidor jusqu'au port où le colonel Ducharme est embarqué pour
Nouméa.
Alors Thermidor, voyant partir son maître, l'appelle en désespéré; il
finit par se jeter dans le flot retentissant. Il aboie sa douleur;
mais comment quitter celle-ci pour celui-là? Il va, il revient. Il
finit par se noyer, et la belle Angeline, à son tour, meurt d'amour et
de chagrin. Ah! que de peines avant d'arriver à la tombe, et que la
jeune Henriette, de _l'Ane mort_, a plus tôt fait de courber sa belle
tête sous la main du bourreau!
De tous les romans de M. Arsène Houssaye, il semble que celui-là
est le plus rempli d'épouvante et de terreur. J'ai presque dit de
sympathie et de pitié. Ainsi, ces créatures de l'autre monde auront
mérité l'honneur d'aller rejoindre, dans leurs châteaux, dans leurs
boudoirs, en leurs abîmes, en leurs cercueils, toutes les maîtresses
de M. Don Juan de Parisis.
Mais que M. Arsène Houssaye, dans les entr'actes de ses livres plus
sévères, retourne à ses grandes dames, à ses belles pécheresses, à ses
passions de la vie parisienne. Pourquoi n'écrit-t-il pas ce livre,
depuis longtemps annoncé: _Les mains pleines de roses, pleines d'or
et pleines de sang_? Il m'a conté cette histoire. Il y a là une idée
philosophique et un drame terrible.
JULES JANIN.
LIVRE PREMIER
LES MAINS PLEINES DE ROSES
Celui qui nie l'Inconnu nie les destinées de son âme.
GOETHE.
J'ai commencé par nier tout, j'ai fini par croire à tout.
LA HARPE.
Cette femme qui sourit dans sa beauté te donnera l'amour
et la mort. Mais qu'est-ce que la vie sans l'amour!
OCTAVE DE PARISIS.
I
LA VISION DU CHATEAU DE MARGIVAL
Cette histoire va vous paraître étrange; c'est la Vérité elle-même qui
parle.
Un jeune homme de vingt ans passait à cheval dans une petite vallée du
Soissonnais, coupée de prairies, de bois et d'étangs, dominée par une
montagne où s'agitaient et babillaient trois ou quatre moulins à vent.
Le soleil disait adieu aux flèches aiguës de l'église; l'Angélus
ne sonnait pas comme dans les romans, parce que le maître d'école
arrosait son jardinet bordé de buis, où fleurissait sur la même ligne
la ciboule et le dahlia. On entendait le cri argentin du crapaud, ce
doux poëte des marais. Le coucou et le merle, qui avaient déjà
fait leur lit sur la ramure, ne se répondaient plus qu'à de longs
intervalles.
Ce jeune homme allait je ne sais où, ni lui non plus. Le cheval, tout
enivré par la verte et savoureuse odeur de la luzerne fauchée, était
léger comme la jeunesse; il effleurait l'herbe et dévorait l'espace.
Le cavalier allait plus vite encore; il voyageait à bride abattue dans
le monde idéal qui vous ouvre à vingt ans ses portes d'or et d'azur.
D'où venait-il? du collège. Il n'avait pas vécu de la vie jusque-là.
Il n'avait connu que les Grecs et les Romains. L'étude avait
chastement veillé en sentinelle sur son coeur, comme la vestale
antique dans le temple de Junon.
Il allait vivre, enfin! La passion viendrait bientôt à lui tout
échevelée avec ses fureurs divines, ses étreintes de flamme. Il avait
appris à lire, mais il avait à peine entr'ouvert ce livre sacré, ce
livre infernal où Dieu et Satan ont écrit leurs poëmes. Comme il ne
croyait qu'à Dieu, il entr'ouvrait le livre avec confiance. Il entrait
dans la vie avec la pieuse ferveur d'un chrétien qui franchit le seuil
d'une église en songeant que là du moins, sous les regards des anges,
des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les
cadres, il est à l'abri des méchants.
Georges du Quesnoy,--c'est son nom,--était fils d'un magistrat, frappé
dans sa carrière par 1848, un galant homme qui avait eu le tort de
mettre un peu de politique dans la balance de la justice. Il avait
trois enfants, deux fils et une fille. Sa fortune était des plus
médiocres. Il vivait dans le Soissonnais, très-retiré du monde, du
produit d'une ferme qui ne devait guère donner que 100,000 francs à
chacun de ses enfants. La fille était mariée à un procureur impérial;
le fils aîné, depuis un an sorti du collège, ne voulait rien faire,
sous prétexte qu'il faisait des vers; le plus jeune se disait bon à
tout: au journalisme, à la diplomatie, à l'épée, à la robe. Aussi il
y avait tout à parier contre un que Georges du Quesnoy n'arriverait à
rien.
Il devait, après la saison, partir pour Paris, le grand dévoreur
d'hommes; Paris qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En
attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube
et du crépuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'élève,
confiant ses rêves aux nuages, à la forêt et aux fontaines.
Ce soir-là on respirait l'amère senteur des fèves qui enivre
quelques-uns jusqu'à la folie. Le moissonneur s'attardait dans les
bois, au parfum des fraises déjà mûres. L'écolière s'amusait, au
retour de l'école, à souffler, de ses lèvres virginales, le plantain
en fleur qui semblait chevelu et poudré comme un marquis. L'écolier
admirait la délicatesse architecturale des chardons; il cueillait le
pissenlit hérissé, il se hasardait à sucer le suc de l'ortie, l'ortie
dont il comparait la gueule blanche au rabat du prêtre. Tout était
joie et fête en ce beau soir. La terre chantait son hymne à Dieu par
la voix des hommes, des forêts, des moissons et des oiseaux. Il n'est
pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrât au vent l'odeur
plébéienne de ses vertes ramures, étoilées çà et là de ces humbles
fleurs dédaignées que nulle main blanche n'a cueillies et que
nulle muse n'a chantées.--Je vous salue, ô pommes de terre, vertes
espérances des Spartiates futurs!
Georges, après avoir côtoyé une haie de sureaux et d'aubépines où
le liseron suspendait ses clochettes blanches et roses, s'arrêta
soudainement à la grille d'un parc touffu qui cachait à demi la façade
Louis XVI du château de Margival, dont le parc était surnommé, on ne
sait pas bien pourquoi, le _Parc aux Grives_, peut-être parce que la
vigne grimpait sur tous les arbres et que les grives y venaient en
belles compagnies au temps de la vendange.
Le château de Margival est un des plus jolis du Soissonnais; un peu
moins, ce serait une simple villa, mais, un peu plus, ce serait un
château princier, tant l'architecte a bien marqué le style dans cette
oeuvre en pierre de la fin du XVIIIe siècle.
Dans ce château souvent abandonné, M. de Margival amenait tous les
ans sa fille Valentine, qui était encore au Sacré-Coeur. Mais comme
c'était déjà une vraie demoiselle, on quittait Paris avant les
vacances, pour passer trois à quatre mois dans cette belle solitude.
M. de Margival s'y trouvait bien, en souvenir de sa femme qu'il avait
adorée et qui était morte jeune.
Le pays où on a été malheureux de son bonheur est toujours un pays
d'élection.
Mlle de Margival ne s'y trouvait pas mal, quoiqu'elle fût peu éprise
de la solitude.
Ce n'était pas la première fois que Georges du Quesnoy venait se
promener aux alentours de Margival. Son père habitait à trois quarts
de lieue; au petit village de Landouzy-les-Vignes, dans une simple
maison de campagne, appelée par la maison bourgeoise, petite cour avec
pavillons, un arpent de jardin par derrière, où l'on veut jouer au
parc tout en ménageant un potager.
Il aimait le château de Margival. Quoiqu'il ne fût pas poëte comme son
frère, il avait déjà un vague sentiment de l'art: aussi était-il dans
l'enthousiasme devant cette façade.
«Ah! s'écria-t-il tristement, si mon père habitait un pareil château,
je voudrais y vivre et y mourir sans m'inquiéter des pommes d'or des
Hespérides! Ne peut-on trouver ici mieux qu'à Paris les joies du
coeur, les fêtes du ciel et de la nature?
Il avait mis pied à terre pour appuyer son front brûlant sur la
grille. Il eût donné quelques beaux jours de sa vie pour pouvoir
fouler en toute liberté l'herbe du parc. «Ainsi doit être la vie,
pensa le jeune philosophe: des tentations qui vous montrent leur sein
nu, mais qui vous défendent d'approcher.»
A cet instant il vit apparaître, comme dans un songe, une jeune fille
vêtue d'une robe blanche, qui débusquait d'une avenue de tilleuls et
venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle
était belle comme si elle fût sortie des mains du Corrège; elle était
pure comme si elle fût sortie des mains de Dieu. Praxitèle, qui n'a
jamais trouvé son idéal, se fût incliné devant elle.
Quoiqu'elle semblât méditer profondément, elle s'arrêta tout à coup
devant un papillon enjoué qui battait des ailes, comme pour applaudir
à cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et de
pourpre; elle se mit à courir comme une écolière à travers les massifs
et les branches. Sa chevelure, à peine nouée, s'envola sur ses épaulés
et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait
à tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le
papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu
de la poussière d'or de ses ailes sur cette main virginale.
Elle poussa un cri qui traversa comme une flèche le coeur de Georges;
elle avait déchiré sa main à un rosier; le sang coulait comme des
perles de vin. Elle se mit à rire pour oublier de pleurer; elle saisit
une rose blanche et la teignit de pourpre comme autrefois Vénus
chassant avec les Heures.
Elle avait oublié le papillon; elle cueillit des marguerites, elle les
éparpilla dans ses cheveux et regarda dans l'étang pour voir si elle
était plus belle avec des fleurs.
Je ne saurais raconter les mille et une folâtreries dont elle égaya sa
méditation. Georges du Quesnoy était toujours à la grille. Il y serait
encore si un hennissement de son cheval n'eût effrayé la jeune fille.
Dès qu'elle se vit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une
colombe à travers les ramées. Georges du Quesnoy ne vit plus que les
branches émues qu'elle avait touchées au passage.
Il remonta à cheval, bien décidé à venir tous les soirs se promener
dans ce parc enchanté.
Comme il éperonnait son cheval pour arriver chez son père à l'heure du
dîner:
«Prenez donc garde, lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson
d'herbe fraîchement coupée, vous allez me jeter dans le ruisseau.
--Je ne vous avais pas vue.
--Où avez-vous donc les yeux? Ne dirait-on pas que je suis une fourmi
portant un brin de paille à sa fourmilière!
--A qui appartient ce château?
--A la Belle au bois dormant.
--Est-ce cette jeune fille que je voyais tout à l'heure vêtue de blanc
comme une communiante?»
La paysanne regarda Georges du Quesnoy d'un air moqueur.
«Êtes-vous visionnaire?
--J'ai vu une jeune fille courant après des roses et des papillons.
--C'est un conte. M. de Margival et sa fille sont en pèlerinage à
Notre-Dame-de-Liesse. Il n'y a pas au château âme qui vive à cette
heure.»
Georges du Quesnoy n'en voulait rien croire. Il partit au galop,
bien décidé à revenir le lendemain pour revoir cette belle fille aux
cheveux flottants, Ève idéale de ce paradis terrestre.
II
TOUT ET RIEN
Quand Georges rentra à Landouzy-les-Vignes, il rencontra son frère qui
cueillait des rimes aux buissons.
«C'est moi, lui dit-il, qui ai eu une vision poétique.»
Et il conta à Pierre comment une jeune fille, une rêverie idéale en
robe blanche lui était apparue dans le parc du château de Margival.
«C'est la préface de l'amour, lui dit Pierre. Mais moi qui suis poëte,
je vais t'expliquer en prose l'énigme de cette apparition. Mlle de
Margival est arrivée depuis quelques jours au château avec son père;
elle a dix-huit ans et elle a les dix-huit beautés voulues par le
peintre et le sculpteur...
--Allons, tu vas commencer par divaguer.
--C'est toi qui divagues; parce que tu vois une jeune fille en robe
blanche, te voilà rêvant à une apparition magique.
--Tu as peut-être raison, je ne suis qu'un visionnaire.»
Et Georges du Quesnoy, qui n'y avait pas songé, chercha à se prouver
que la jeune fille en blanc, c'était Mlle de Margival.
Mais voilà que tout à coup, et comme pour jeter le trouble dans son
esprit, une calèche à deux chevaux passa devant les deux frères,
emportant vers le château M. de Margival et sa fille.
«Tu vois bien que ce n'était pas elle.»
Les paysans, qui s'étaient arrêtés pour voir passer ce qu'ils
appelaient le carrosse, apprirent à Georges que M. et Mlle de Margival
venaient du château de Marchais où ils avaient déjeuné chez le prince
de Monaco, tout en faisant un pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse.
«Cette fois, dit Pierre à son frère, je n'y suis plus du tout, à moins
qu'il n'y ait au château quelque cousine inconnue, promenant sa robe
blanche.»
Mais les mêmes paysans qui étaient les moissonneurs et les vendangeurs
de M. de Margival, affirmèrent que, hormis le père et la fille, il n'y
avait pas âme qui vive, sinon une cuisinière grosse comme un tonneau
et une femme de chambre grande comme un moulin.
Les jeunes gens finirent par parler d'autre chose, ils allèrent
retrouver leur père, qui les attendait pour dîner. Au dessert, après
avoir parlé de ceci et de cela, après avoir mangé beaucoup de ces
belles cerises du pays qui valent bien mieux que les cerises de
Montmorency, M. du Quesnoy leur dit:
«Eh bien, messieurs mes fils, maintenant que vous voilà tous les deux
bacheliers ès lettres, il faut vous décider à devenir des hommes; que
ferez-vous?
--Rien, dit Pierre.
--Tout, dit Georges.»
III
IL ÉTAIT UNE FOIS...
A quelque temps de là, Georges du Quesnoy alla passer la soirée au
château de Sancy-Lépinay.
Ce n'était pas sans une certaine émotion qu'il se hasardait dans sa
vingtième année vers un monde nouveau. Quoiqu'il ne fût pas timide
jusqu'à la bêtise,--c'est souvent la timidité des gens les plus
spirituels--il avait peur de lui, il se demandait s'il trouverait
quatre mots à dire dans ce beau monde, familiarisé avec toutes les
impertinences, car la comtesse de Sancy avait depuis huit jours, dans
son château, ces messieurs et ces dames, qui sont le tout Paris de
l'Opéra et des courses.
Georges du Quesnoy avait longtemps hésité à affronter le feu. C'était
son premier duel avec la vie; il résolut d'être brave et de sourire au
premier sang, car il ne doutait pas qu'il ne fût le point de mire de
beaucoup de railleries plus ou moins directes: les Parisiens sont des
francs-maçons qui font toujours subir une rude entrée aux provinciaux.
«Après tout, disait Georges, ils ne me mangeront pas.»
Il savait bien, d'ailleurs, qu'il n'était pas plus bête qu'un autre.
Il avait eu le prix d'excellence au collège de Soissons,--ce qui
n'était pas une raison, puisque le génie n'a pas souvent de présence
d'esprit,--mais en outre ses camarades lui accordaient une certaine
éloquence humouristique. Ce n'était certes ni l'humour de Sterne, ni
de Hogarth, ni de Heine, ni de Stendhal. On ne revient pas si jeune de
Corinthe. Mais il y avait toujours du charme dans sa causerie, parce
que la gaieté y jaillissait des questions plus graves.
Il était moins content de son habillement que de son esprit, car après
tout on peut apprendre à lire Homère et Platon à Soissons comme à
Paris, mais les tailleurs de Soissons n'ont pas encore le coup de
ciseau des tailleurs de Paris. Il avait eu beau s'étudier devant son
miroir, en se donnant des airs de désinvolture; il avait eu beau se
coiffer à la dernière mode; il avait eu beau se relever la moustache:
il y avait encore en lui je ne sais quoi de soissonnais qui marquait
trop le terroir. Heureusement il ne se jugeait pas; il était trop
habitué à lui-même pour se critiquer à propos; il trouvait même que
son père et sa mère n'avaient pas trop mal travaillé, car j'oubliais
de dire qu'il avait une belle tête, peut-être un peu féminine, à force
de jeunesse, mais qui promettait de prendre du caractère. Le profil
était même d'un dessin sévère, mais l'oeil bleu de pervenche était
trop doux. On eût dit des yeux d'hiver ou tout au plus de printemps,
car ils ne jetaient pas de flammes vives; peut-être le volcan
dormait-il sous la neige, peut-être la passion devait-elle allumer ces
yeux-là.
Georges du Quesnoy n'était pas trop mal chaussé; aussi, dès son entrée
dans le salon du château, la comtesse dit-elle à une des ses amies:
«N'est-ce pas qu'il a de jolis pieds pour des pieds de province?»
Quand un domestique dit son nom à la porte, il se sentit pâlir et
chanceler, il salua à droite et à gauche sans savoir son chemin. Il
alla trébucher contre un coussin et donna de la tête sur l'éventail de
la jolie Mme de Fromentel, qui dit tout haut à une de ses amies:
«Ce jeune homme est terrible, un peu plus il m'arrivait en pleine
poitrine.» Georges du Quesnoy était revenu à lui à ce point qu'il
hasarda ces paroles: «Je ne me serais pas cassé la tête, madame.» Mme
de Fromentel ne savait si elle devait rougir ou se fâcher.
«Voyez-vous, monsieur, lui dit-elle avec une pointe d'impertinence,
c'est parce que vous n'y voyez pas avec votre lorgnon dans l'oeil.»
--C'est parce que j'avais peur d'être ébloui, madame.»
On disait la bonne aventure au voisinage, non pas avec les cartes ni
avec le marc de café, mais en lisant dans les mains:
«Vous n'y entendez rien, dit tout à coup la maîtresse de la maison à
la sibylle. Monsieur du Quesnoy, savez-vous prédire l'avenir en lisant
dans les mains?
--Puisque je sors du collège, je sais tout, dit Georges, en
s'efforçant de sourire.
--Eh bien, vous allez commencer par moi.»
Georges du Quesnoy commença bien: la dame avait trente ans passés; or,
en lui prenant la main, voilà quelles furent ses premières paroles:
«Madame la comtesse, quand vous aurez vingt-huit ans, vous traverserez
des périls sans nombre!» Jusque-là tout le monde avait regardé le
nouveau venu avec le froid dédain des gens qui sont au spectacle de
la bêtise humaine. On s'était quelque peu mis à rire en le voyant se
jeter le lorgnon dans l'oeil sur l'éventail de Mme de Fromentel; on
l'avait comparé à un écuyer du cirque qui va traverser un cerceau de
papier; mais quand on vit qu'il n'était pas trop dépaysé, on répéta de
bouche en bouche que le collégien n'était pas si bête qu'il en avait
l'air.
Un rayon presque sympathique tomba sur lui, on se demanda qui il était
et d'où il venait. On ne fut pas fâché d'apprendre que son père était
une des personnalités de la magistrature, demi-noblesse de robe qui
lui donnait ses petites entrées dans ce château héraldique s'il en
fut. Puisque ce n'était pas le dernier venu, on pouvait lui permettre
d'avoir de l'esprit, aussi toutes les femmes voulurent lui donner la
main.
Il s'était hasardé dans cette aventure sans savoir un mot de ce qu'il
allait dire. La fortune est aux audacieux; d'ailleurs il lui était
impossible de rebrousser chemin: coûte que coûte, il fallait parler.
Il parla. Il ressemblait fort à ce bûcheron ivre qui fait des fagots
à travers la forêt, donnant des coups de hache de çà de là, abattant
comme un aveugle et se déchirant la main aux épines. Quoiqu'il fût
toujours un peu troublé, il n'oubliait pas de regarder chaque patiente
face à face, pour lire quelque peu dans sa physionomie. C'est encore
plus sûr que la main, surtout pour ceux qui n'ont pas appris à lire
dans ces hiéroglyphes que déchiffrent si galamment les initiés, comme
si c'était vraiment une langue consacrée.
Déjà il avait contenté ou mécontenté deux curieuses plus ou moins
naïves, quand une troisième, qui s'y entendait, lui prit sa main à
lui-même et lui débita quelques malices cousues de fil blanc.
Il se laissa faire d'autant mieux que la dame était jolie, étrange et
provocante.
«Monsieur, lui dit-elle, j'en sais plus que vous; tout ce que vous
avez dit là, ce ne sont pas des paroles d'Évangile; vous avez sans
doute appris cela en faisant votre rhétorique ou votre philosophie. Je
vous ai ouï parler du démon de Socrate et des visions de Descartes....
--Des cartes! s'écria une femme, on va tirer les cartes. J'en suis.»
La dame qui tenait la main de Georges du Quesnoy se tourna vers
l'interruptrice:
«On voit bien, ma chère, que si vous avez fait votre rhétorique, vous
n'avez pas fait votre philosophie: Descartes, c'est le philosophe.»
Cette chiromancienne, qui avait les secrets de Desbarolles, était une
demoiselle de Lamarre, cousine de la maîtresse de sa maison. Elle
n'avait pas voulu se marier, parce qu'elle avait lu dans sa main que
le mariage lui serait fatal. Elle avait d'ailleurs une figure à rester
vieille fille, quoique avec de beaux yeux et de belles dents.
Cependant Mlle de Lamarre continuait à étudier la main de Georges:
«Ah! mon Dieu!» dit-elle tout à coup.
Elle prononça ces mots avec une pâleur soudaine et avec une voix émue
qui frappèrent tous ceux qui étaient là en spectacle.
Georges du Quesnoy la regarda avec une curiosité inquiète, quoiqu'il
s'efforçât de prendre un masque moqueur.
Elle avait laissé retomber la main.
«C'est impossible, dit-elle en la reprenant.
--Mais qu'y a-t-il donc? lui demanda la comtesse de Sancy.
--Parlez! parlez! dit le jeune homme. Vous imaginez-vous que vous
allez me faire peur?
--C'est moi qui ai peur, murmura la devineresse.
--Vous avez donc vu le diable dans ma main?
--Si ce n'était que cela.
--Qu'avez-vous vu?
--Je ne le dirai pas.
--Permettez, dit un des assistants, c'est un peu le jeu des enfants
que vous jouez là. Vous devez parler tout haut.»
Après un silence de quelques secondes, la dame reprit gravement la
parole:
«Si je croyais beaucoup à toutes ces sorcelleries, je ne dirais rien;
mais comme je n'y crois pas pour deux sous, je vais dire ce que j'ai
vu. La ligne de Saturne est brisée par un X fatal, c'est un signe de
mort violente.»
Un beau sourire s'épanouit sur la figure de Georges du Quesnoy.
«Madame, lui dit-il, vous ne pouviez pas m'annoncer une mort plus
agréable pour moi: mourir de mort violente, voilà qui n'est pas à
la portée de tout le monde, c'est la mort des dieux et des rois. Si
j'étais un peu pédant, quelle belle occasion j'aurais là de faire une
page d'histoire!
--Soyez un peu pédant, dit la maîtresse de la maison, je ne suis
heureuse que si on me raconte des morts tragiques.
--_Vae victis!_ Tant pis pour moi! Tous les grands noms sont morts de
mort violente, sans parler de Jésus-Christ. Homère est mort de faim,
Socrate a bu la ciguë, César fut poignardé, Alcibiade fut percé de
flèches, toute l'antiquité est pleine de ces choses-là. Sardanapale
se brûla vif, Anacharsis fut étouffé, Zénon mourut dans les tortures,
Polycrate fut crucifié, Ésope, comme Danaé, fut précipité du haut d'un
rocher, Sapho se précipita elle-même; Philippe; roi de Macédoine,
tomba sous les coups de Pausanias, qui tomba sous les coups
d'Alexandre; Phocion but la ciguë, comme Socrate; Artaxercès fut
dévoré par les bêtes, Pyrrhus tomba sous le coup d'une pierre,
Antiochus et Bérénice furent empoisonnés, comme Annibal, comme
Aristippe; Archimède fut tué au siège de Syracuse; Mithridate a eu
beau s'habituer au poison, il n'en mourut pas moins de mort violente;
Cléopâtre mit un aspic à son beau sein. Combien de morts terribles à
Jérusalem! Plus de trois millions sous Vespasien et sous Titus. Et les
Romains, croyez-vous qu'ils soient morts de leur belle mort? Tibère,
Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien, Commode,
Caracalla. Agrippine, femme de Tibère et fille d'Auguste, mourut de
faim; mais je passe par-dessus toutes les tragédies. Protée se brûla
lui-même sur un rocher, Manès fut écorché vif, Bhéram, roi des Perses,
fut tué d'une flèche; l'empereur Maxime eut la tête tranchée, Attila,
qui avait ruiné cinq cents villes et tué un million d'hommes, mourut
de joie dans son lit: mort violente! L'empereur Xénon fut enterré
vivant par la belle Ariadne. Je passe sur tous les drames de la cour
de France avant Frédégonde, après Brunehaut. Et le conseil des Dix! et
les Sforza! et les Borgia! Mais quel que soit le pays, qu'on s'appelle
Jean Huss ou Marie Stuart, qu'on soit Cinq-Mars ou le duc de
Montmorency, Barneweldt ou Buckingham. «Et la garde qui veille
aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois:» Henri IV meurt
poignardé, Louis XVI guillotiné. 1793, c'est la grande époque; la
guillotine ne frappe pas assez vite quand les terroristes sont au
pouvoir. Et quand la guillotine se repose, tout est-il fini? Et Paul
Ier, assassiné; et Mohamed, poignardé; et le duc d'Enghien, et le
grand vizir Mustapha. Et le comte d'Entraygues et la Saint-Huberti
dans les bras l'un de l'autre; et Napoléon Ier cloué sur un rocher, et
Ney, qui inaugure la réaction blanche; et Kotzebue, et Karl Sand, et
le duc de Berry, et le pacha de Janina, dont la belle tête, coupée,
fut envoyée au sérail; et les massacres de Chio, et l'empereur
Iturbide, et les janissaires massacrés à Constantinople; et le dernier
des Condé, pendu à l'espagnolette d'une croisée; et Napoléon II, et
Léopold Robert, et le baron Gros, et le maréchal Mortier, et Armand
Carrel, et le comte Rossi, et les archevêques de Paris, et Gérard
de Nerval, et Maximilien! Hécatombe, hécatombe, hécatombe de morts
violentes! Il n'y a que les paresseux qui meurent dans leurs lits.
J'accepte donc la mort violente; si je meurs ainsi, c'est que je
jouerai un grand rôle.»
Les auditeurs furent émerveillés de la mémoire du lycéen. Il avait
remué tous ces noms célèbres avec la rapidité d'un prestidigitateur.
Georges du Quesnoy paya encore d'audace.
«Et maintenant, madame, dit-il avec beaucoup de laisser-aller, je vais
vous raconter ma mort.»
Il se fit un grand silence; le jeune homme avait décidément conquis
tout le monde. On se groupa autour de lui, les femmes avec une
inquiétude romanesque, les hommes avec une curiosité railleuse, mais
pourtant attentive.
Georges du Quesnoy avait passé sa main sur son front comme pour faire
jaillir la lumière dans sa pensée.
«Attendez donc, dit la maîtresse de la maison, on va servir le thé,
vous nous direz cette belle histoire tout à l'heure, car je ne veux
pas que l'histoire soit coupée en deux.»
La comtesse sonna, on apporta le thé, elle le servit de sa blanche
main, mais en toute hâte, comme pour dire: «Dépêchez-vous, la tragédie
va commencer.»
Pendant qu'on prenait le thé bruyamment, Georges, replié sur lui-même
dans l'attitude d'un chercheur, eut une vision étrange; soit que ce
mot: _mort violente_, lui eût fait une profonde impression, soit que
la prescience lui montrât un des tableaux de l'avenir, il vit, sous le
rayon d'un soleil levant, cet abominable échafaud armé d'un couperet
qui s'intitule la guillotine.
«Eh bien, vous ne commencez pas?» lui dit Mme de Sancy.
Il leva la tête et sembla ne plus savoir où il était.
«Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, mais j'étais déjà si loin dans mon
histoire, que j'oubliais de vous la raconter.»
Cinq minutes après, tout le monde s'était remis en cercle autour du
conteur inédit.
Georges du Quesnoy n'était pas fâché d'avoir vu s'ouvrir cette
parenthèse entre le titre de son roman et son récit. Il avait pu,
tout en causant, ébaucher dans son esprit toute une histoire pour
la galerie, mais il avait peur de tomber dans quelques vulgarités
rebattues. Les beaux romans sont connus de tout le monde, on ne peut
pas les refaire; les mauvais sont toujours nouveaux, mais est-ce la
peine de les faire? Il craignait, d'ailleurs, que les choses ne se
passassent comme à la lecture de _Paul et Virginie_: au beau milieu de
son conte tous les châtelains voisins demanderaient leur carrosse.
«Vaille que vaille, dit-il tout à coup. Je commence.»
Il huma délicieusement sa seconde tasse de thé, du vrai thé chinois,
dans du vrai chine:
«Il était une fois....
--C'est un conte, dit une jeune fille; je n'y croirai pas.
--Chut! dit Mme de Sancy avec impatience, il n'y a rien de plus vrai
que la _Barbe-Bleue_. J'en connais plus d'un ici qui a eu sept femmes.
--A propos, dit Georges du Quesnoy en se tournant vers la devineresse,
vous m'avez dit que je mourrais de mort violente, mais de quelle mort
violente? Serai-je pendu? Serai-je fusillé? Boirai-je la ciguë? Me
précipiterai-je du rocher de Leucade? Serai-je assassiné? Serai-je
guillotiné?»
Après chaque question, le jeune homme mettait un point d'interrogation
et un silence, la dame répondait: «Non» par un signe de tête; mais à
la dernière question: «Serai-je guillotiné?» elle se tut et porta la
main à son coeur.
Et elle fit cela gravement, sans vouloir jouer la comédie, en femme
convaincue.
Tout à l'heure elle ne croyait qu'à moitié, maintenant elle ne doutait
plus. Elle murmura en se parlant à elle-même:
«Oui, guillotiné.»
Mme de Sancy fit remarquer alors que tout le monde écoutait, même les
grillons du foyer.
IV
Mlle VALENTINE DE MARGIVAL
«Il était une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier ès lettres
qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on
apprend dans les livres. Il n'avait pas été plus mauvais écolier
qu'un autre, on avait même dit de lui, comme de tous les enfants, que
c'était un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragédie
en cinq actes sur _l'Enlèvement des Sabines_, laquelle tragédie fut
représentée, Romains et Sabines par tous les lycéens de Soissons aux
applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-là on se rappela que
Soissons avait eu une Académie.
«Or cet enfant prodige n'était pourtant devenu qu'avec peine un
bachelier ès lettres. Il était destiné à la magistrature, il allait
bientôt partir pour Paris comme étudiant en droit, heureux d'entrer
dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer
dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soirée dans un
château hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du
panier des mondains et des mondaines.
«C'est ici que se dessina à grands traits la destinée du lycéen de
Soissons, car il rencontra en ce château une sibylle qui en eût
remontré à la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcière des
salons lui prédit ce soir-là, en lisant dans sa main, qu'il serait
guil-lo-ti-né,--guillotiné,--guillotiné. Je dis trois fois la même
chose, comme les Américains, parce que cela en vaut bien la peine.
«Le lycéen aurait bien pu répondre à la sibylle que la guillotine
n'étant pas inventée quand on inventa la chiromancie, il était donc
impossible que la guillotine fût marquée dans l'alphabet de la main.
Mais le lycéen n'était pas pédant, il passa condamnation sur sa
condamnation....»
Georges du Quesnoy en était là de son récit, ou plutôt de sa préface,
quand on annonça M. de Margival et Mlle de Margival, le père et la
fille.
«Je ne les attendais pas si tôt! s'écria Mme de Sancy; décidément
c'est comme a Paris: quand on va en soirée on y va le lendemain,
c'est-à-dire après minuit.»
Mlle de Margival était une pensionnaire à peu près comme Georges du
Quesnoy était un lycéen. On n'est plus naïf, on n'est plus ingénue: on
garde bien encore en sortant du collège et du couvent une expression
de gaucherie et d'embarras qui révèle la candeur, mais cette
expression qui a bien son charme est trop tôt corrigée par la
désinvolture voulue, que dis-je! par la désinvolture apprise; car
aujourd'hui, c'est une des sciences de l'éducation.
Mlle de Margival fit une entrée radieuse; elle avait gardé sa pelisse,
mais arrivée au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon
charmant. Une pensionnaire se fut retournée pour la ramasser, mais
Mlle de Margival continua à s'avancer vers la maîtresse de la maison,
sans s'inquiéter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs,
que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Doré se précipiteraient
pour la recueillir.
«Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout à point, car M.
du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman
à lui, non pas le roman qu'il a vécu jusqu'ici, car il a encore sur
ses lèvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa
jeunesse.»
Mlle de Margival prit un air discret et pudique.
«Si c'est un roman, je n'écouterai pas, car les jeunes filles ne
lisent pas de romans.»
Elle regarda son père avec un adorable sentiment d'ingénuité.
Le père sourit comme s'il n'était pas bien convaincu que ce fût
sérieux.
«Je crois, ma chère Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit
être ici un roman, pour les jeunes filles.»
Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'était levé
à son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:
«Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman
est fini.
--Votre roman est fini? s'écria Mme de Sancy.
--Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commencé.»
En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus
sur les yeux noirs de Mlle de Margival.
Ceux qui regardent de près le spectacle de la vie auraient pu voir à
cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprévu
que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou
l'entraînement du magnétisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien
des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de
l'amour.
On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer.
Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attristée d'avoir
interrompu un roman à son premier chapitre, pria le jeune homme de
poursuivre son récit, il s'y refusa avec quelque impatience.
«C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand
la vérité est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est
de vivre à pleine coupe et à quatre chevaux, si j'ai de quoi les
nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter
cette année scolaire, puisque je suis étudiant en droit, à moins que
d'ici l'an prochain je n'aie été guil-lo-ti-né.»
Et il apprit à Mlle de Margival comment il avait été condamné à mort
par la chiromancienne.
«Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.
--Sans appel, mademoiselle.
--Vous aurez le recours en grâce.
--Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grâce.
--Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de
France.
--Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours être la reine
pour avoir droit de grâce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine
de France?
--N'est-ce pas?»
Et la jeune châtelaine s'éloigna avec une attitude toute royale.
C'en était fait de la soirée, les voisins de campagne avaient demandé
leurs breacks ou leurs calèches; les invités de Paris aspiraient à
leur chambre à coucher. Plus d'un n'était pas fâché de n'avoir pas à
subir le roman du lycéen. Mme de Sancy seule regrettait que la soirée
ne se continuât pas jusqu'à l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.
C'est que la nuit, de par un acte de l'état civil et par une cérémonie
religieuse, elle était bien et dûment la femme légitime du comte de
Sancy-Lépinay, un provincial s'il en fut,--un mari s'il en sera,--car
pour lui le mariage n'était pas une chambre à deux lits. Il y a des
hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lépinay
s'était marié pour avoir une femme.
Mais ce n'est pas là notre histoire!
V
LE MONDE DES ESPRITS
A quelques jours de là, il y avait encore une soirée chez la comtesse.
Mais cette fois le salon était presque désert, les Parisiens s'étaient
envolés, il n'y avait plus que les voisins de campagne et la jolie
sorcière, qui passait l'automne au château. A cette autre soirée,
Georges du Quesnoy amena son frère Pierre.
Pierre du Quesnoy était l'aîné. Sorti du collège depuis Pâques, il
ne voulait rien faire, si ce n'est des vers; selon lui, vivre en
communion avec Dieu et la nature, c'était toute la vie.
Quoique son père lui eût souvent représenté que le devoir de tout
homme digne de ce nom est de vivre avec les hommes; quoiqu'il lui eût
répété sans cesse qu'il n'avait pas de fortune pour vivre les bras
croisés, le jeune homme n'en démordait pas, tant la poésie est aveugle
en sa passion.
Il vivait très-solitaire, tantôt chez son père, tantôt réfugié dans un
petit pavillon de chasse attenant à une ferme de deux cents arpents,
qui était toute la fortune de la famille. Il vivait de rien, rêvant,
chassant, écrivant, tout aux livres et aux bois. Quand son père lui
reprochait son _far niente_, il lui répondait: «Faut-il donc tous les
biens du monde pour vivre?»
Beaucoup d'esprits sont ainsi pris par la rêverie en la première année
de la vraie jeunesse; les uns par paresse poétique, les autres dans
la peur de l'action. Il est si difficile de bien faire et il est si
facile de ne rien faire!
Georges du Quesnoy présenta son frère à la devineresse.
«Madame, je vous présente le plus beau paresseux des temps modernes.
Je serais bien curieux de savoir ce que celui-ci a dans la main. Je
crois qu'il n'a rien du tout. Et pourtant ce n'est pas faute de coeur
ni faute d'esprit.»
La jeune dame prit la main de Pierre.
«Voyons, dit-elle, j'aime les mains des jeunes, car je ne suis pas de
celles qui prédisent ce qui est déjà arrivé.»
Elle étudia silencieusement la main.
«C'est incroyable, dit-elle tout à coup. L'alphabet n'est pas bien
formé, des lignes indécises comme dans la main d'un enfant, rien n'est
accentué, on voit bien que M. Pierre du Quesnoy n'a pas encore tenu
pendant toute une heure la main d'une amoureuse, car rien ne marque
les lignes comme cela.
--Enfin que voyez-vous? demanda Georges avec une vraie curiosité.
--Des prédictions vagues, comme pour le premier venu; ce n'est pas la
peine d'en parler. Attendons que la ligne de l'amour et de la fortune
ait mieux sillonné la main.
--Mais encore? dit à son tour Pierre du Quesnoy.»
La jeune dame laissa retomber la main.
«Rien, vous dis-je.»
Mais en disant cela, une grande expression de tristesse s'empara de la
figure de la devineresse.
«C'est ma main qui vous a fait pâlir? lui dit Pierre du Quesnoy.
--Non, monsieur, répondit la dame en se levant, c'est un souvenir de
deuil qui a traversé mon esprit.»
La comtesse de Sancy alla vers son amie:
«Ma chère belle, pourquoi ce visage, renversé?»
La devineresse se pencha à l'oreille de Mme de Sancy.
«C'est étrange, dit-elle, cette famille est prédestinée, car celui-là
périra de mort violente comme son frère.
--Allons donc!
--Vous verrez cela.»
Georges du Quesnoy, qui écoutait aux portes, avait entendu. La
prédiction faite à lui-même ne l'avait pas ému beaucoup, mais cette
fois c'était plus que sérieux. Il devint pensif, tout en murmurant:
«Cette femme est une folle ou une voyante.»
La chiromancienne aussi avait entendu.
«Voyante, et pas folle, dit-elle tout haut. Puisque vous venez de
faire votre philosophie et que vous croyez encore à la poésie,
n'oubliez pas que les philosophes et les poëtes, Socrate comme
Aristophane, Descartes comme Byron, ont tous été superstitieux, parce
que tous les grands esprits ont entrevu le monde surnaturel. Ce sont
les puissances occultes qui mènent le monde. Les Orientaux nomment
Fagio les esprits qui donnent la mort aux hommes; car tous ne meurent
pas de maladie. Et encore, qui a donné la maladie?»
Georges du Quesnoy voulut railler.
«Ah! oui, la fièvre maligne, cela vient des esprits malins.
--Je ne ris pas. Il n'y a qu'une seule maladie: la décomposition du
sang. Or la décomposition du sang vient toujours d'une cause morale.
C'est l'âme qui tue le corps, par les passions ou par les chagrins.
Les Orientaux reconnaissent surtout l'esprit invisible--le Fagio--qui
frappe de mort soudaine. Voulez-vous un exemple? Le sultan
Moctadi-ben-Villa dit un jour à une de ses femmes: «Pourquoi ces
gens sont-ils entrés ici?» La femme regarda et dit qu'il n'y avait
personne. Mais au même instant elle s'aperçut que le sultan pâlissait.
«Chassez ces gens,» reprit-il. Disant ces mots, il expira.
--Tout cela, dit Georges du Quesnoy, ce sont des contes arabes des
_Mille et une Nuits_.
--Des histoires des _Mille et une Nuits_? Voulez-vous que j'ouvre
l'Évangile pour vous convaincre; monsieur l'esprit fort?
--Oui, ouvrez donc l'Évangile.»
Il y avait là, sur la table, l'Évangile illustré par Moreau le Jeune.
La chiromancienne se leva pour le feuilleter.
«Tenez, dit-elle, voilà tout justement le cinquième chapitre de
l'Évangile selon saint Marc. Lisez vous-même.»
Georges lut qu'une légion d'esprits impurs, possédant un pécheur,
s'accrochaient à sa vie _pour le fixer_ jour et nuit _dans les
sépulcres et sur les_ montagnes_, où les légionnaires infernaux
imposaient tous les sépulcres à ce pauvre homme. «Comment te
nommes-tu?» lui demanda Jésus. «Je me nomme légion, parce que nous
sommes innombrables.»
«Ah! reprit Mlle de Lamarre, vous ne croyez pas aux esprits, mais
l'Évangile, le livre des livres, les consacre à chaque page. Saint
Luc ne vous dit-il pas que tout homme est une maison pour les esprits
flottants? «Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va
par des lieux arides cherchant la solitude, mais comme il ne trouve
pas le repos, il dit: «Je retournerai dans ma maison.» Y revenant, il
la voit belle et parée; alors il s'en va prendre sept esprits plus
méchants que lui et il leur dit: «Entrez dans ma maison, voilà votre
demeure.»
Georges relisait l'Évangile avec surprise.
«On sait tout, dit la chiromancienne, excepté l'Évangile.
--Oui, reprit Georges, l'Évangile ne parle que par parabole et par
symbole: les sept hommes plus méchants que le premier esprit, qui font
élection de domicile chez le pauvre pécheur, ce sont les sept péchés
capitaux!
--Qu'importe! qui vous dit que les sept péchés capitaux ne sont pas
des esprits? Saint Augustin, qui n'était pas un esprit faible, non
plus qu'un esprit fort, connaissait bien ces ambassadeurs de Satan.
Dans la _Cité de Dieu_ qui est son Évangile, ne vous dit-il pas:
«Veillez, veillez sur vous-même, car ces natures perfides, subtiles
et familières à toutes les métamorphoses, se font tour à tour Dieu,
démons ou âmes de trépassés: heureux qui leur échappe!» Avant saint
Augustin, saint Paul n'avait-il pas dit: «Satan lui-même se déguise en
ange de lumière pour nous mieux tromper»?
--Pour trouver le diable, dit gaiement Georges du Quesnoy, Mlle de
Lamarre va appeler à son aide tous les saints du calendrier.
--Voulez-vous que je vous cite Socrate et Platon? Ceux-là ne croyaient
ni à l'Olympe ni au Paradis, mais ils ont reconnu l'existence des
anges. Qu'est-ce que la magie? Une fenêtre ouverte sur le monde mixte
placé en dehors de nous, composé d'âmes en peine, celles-ci esclaves
du mal, celles-là déjà libres, pour le bien.»
Mlle de Margival, qui venait d'arriver, s'était approchée de Mlle de
Lamarre, sous prétexte de feuilleter l'Évangile, mais au fond c'était
pour voir de plus près Georges du Quesnoy.
«Tout cela, dit-elle, ce ne sont que des paroles; puisque vous parlez
magie, faites-nous voir le diable.
--Le diable, dit Mlle de Lamarre, je ne crois pas que je le trouverai
chez moi. Mais je pense qu'il ne faudrait pas se donner beaucoup de
peine pour le trouver un jour chez M. Georges du Quesnoy.
--Eh bien, mademoiselle, dit le jeune homme en s'inclinant vers la
jeune fille, ce jour-là je vous ferai voir le diable.»
Ils causèrent tout un quart d'heure--à l'américaine--dans la première
ivresse d'un amour imprévu.
VI
LES BUCOLIQUES
Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisières
du parc du château de Margival, s'imaginant voir réapparaître dans les
lointains cette adorable vision qui l'avait enchanté l'avant-veille.
Mlle de Margival la lui avait rappelée; mais, en la regardant bien, il
n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler
en marchant, cette figure de séraphin, cette blancheur rosée, ces
attitudes idéales qui appartenaient tout à la fois à l'ange et à la
femme.
Quoiqu'il fût moins rêveur que son frère le poëte, il aimait à
s'isoler dans ses songes. La méditation n'était pas profonde, mais,
comme son âme était ardente, il s'abandonnait à tous les méandres de
la pensée, sans souci des choses extérieures. Selon l'expression de
Swedenborg, «il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui
et monter au septième ciel».
Aussi, oubliant bien vite que le parc n'était pas une grande route,
il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres.
C'était le côté du parc le plus solitaire et le plus boisé. En le
voyant faire, le garde champêtre ne l'eût pas appréhendé au corps,
parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons
de venir puiser de l'eau à une petite source minérale qui jaillissait
sous les grands arbres.
Georges s'arrêta devant la source et but dans sa main.
Quand il releva la tête, il murmura avec un sourire de joie: «Ah! la
voilà, la voilà encore.» Il venait de voir à une portée de fusil, à
travers les ramées, sa chère vision, blanche, légère, belle comme
l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait
pensive. Il vit bien que décidément ce n'était pas Mlle de Margival.
Il marcha rapidement, décidé à aborder cette belle inconnue, mais ce
fut toujours le même jeu: plus il s'avançait, plus elle s'éloignait.
Il ne désespérait pourtant pas de l'atteindre, quand tout à coup
Mlle de Margival, débusquant d'un massif, lui apparut à son tour,
effeuillant des marguerites.
«En vérité, dit Georges du Quesnoy, il y a de la féerie dans ce
château.»
Quoiqu'il n'eût pas frappé à la porte pour entrer, il jugea qu'il ne
pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.
La jeune fille le salua à son tour avec une grâce de pensionnaire
émancipée.
Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle fût fâchée d'être
surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, après tout, elle
demandait à la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu
ou beaucoup, passionnément ou point du tout, elle trouva bien naturel
de lui accorder une audience sous la voûte des cieux. Donc, après
ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement à la
rencontre du jeune homme.
Ils s'abordèrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous
deux leur timidité ou leur émotion:
«Mademoiselle....
--Monsieur....»
Et un silence glacial tomba devant eux.
«Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un château enchanté.
--Je ne trouve pas, monsieur. Où voyez-vous qu'il soit enchanté?
--Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune
fille qui m'est déjà apparue deux fois comme dans les contes de fées.
--Tertio, monsieur, vous êtes un visionnaire.»
Mlle de Margival, qui, au fond, n'était pas timide, qui promettait
même d'être une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris
pied et maîtrisait son émotion.
«Je vous jure, mademoiselle, que tout à l'heure j'ai vu là-bas, plus
loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche,
légère comme une ombre.
--Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas
de saison.
--Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi....
--Chez soi! dans un parc qui est ouvert à tout le monde.
--Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-même.
--Oh! vous, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes de nos amis
depuis hier.»
Georges s'inclina.
--«Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?
--Ah! oui, vous revenez à votre vision. Eh bien, la vérité, c'est
que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au
château que mon père et moi, avec un jardinier, un valet de chambre,
une cuisinière et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en
robes blanches.
--C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle.
Puisqu’après tout ce parc est ouvert à tout venant, il n'est pas
impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des
fleurs.»
La jeune fille s'inclina à son tour, comme si elle jugeait que
l'entrevue avait duré assez longtemps. Elle avait peur que son père ne
survînt.
«Adieu, mademoiselle, dit Georges du Quesnoy, qui s'était enhardi;
me permettez-vous de continuer ma promenade dans le parc et de
recueillir, une à une, tous les pétales des marguerites que vous avez
effeuillées?
--Non, monsieur, dit Mlle de Margival en rougissant, je ne veux pas
que vous sachiez ce que m'a dit la marguerite.
--Mademoiselle, je le sais, la marguerite vous a dit: passionnément.»
Mlle de Margival s'était éloignée de quelques pas.
Georges venait de cueillir, lui aussi, une marguerite.
«Ce n'est pas la peine de la consulter, n'est-ce pas, mademoiselle,
car elle me répondra: Point du tout.»
Valentine se retourna. Jamais un pareil éclair ne jaillit des yeux
d'un jeune homme et d'une jeune fille.
VII
POINT DU TOUT.
Le dimanche, à la messe, on se regarda encore; la messe parut trop
courte à ces fervents catholiques. Au sortir de l'église, Georges du
Quesnoy salua M. de Margival, qui lui tendit cordialement la main;
mais Mlle de Margival semblait ne l'avoir jamais vu. La calèche du
château attendait sous les arbres, à côté de l'église. Comme le comte
y conduisait sa fille, le suisse, encore armé de sa hallebarde, vint
lui dire qu'il y aurait le lendemain conseil de fabrique, et que M. le
curé, qui retirait son surplis, voudrait bien en causer avec lui. Il
était question d'une chaire à prêcher. Le comte retourna à l'église
pour causer avec le curé. Mlle de Margival se retrouva donc seule un
instant avec Georges. Pour cacher son émotion elle lui demanda, d'un
air un peu railleur, s'il était revenu de ses visions. Il lui répondit
qu'il était plus visionnaire que jamais; puisqu'elle-même lui
apparaissait à toute heure.
On se regarda encore comme à la rencontre dans le parc.
«Est-ce que vous me permettrez, mademoiselle, de franchir demain le
saut-de-loup, rien que pour cueillir une marguerite?
--Non, monsieur, pas demain, parce que je n'y serais pas; mais
aujourd'hui si vous voulez.
--A quelle heure?»
Avant de répondre, Mlle de Margival réfléchit un peu.
Je ne sais pas si le diable qui perdit Marguerite à la porte de
l'église vint troubler l'âme de la jeune fille, mais elle répondit: «A
six heures,» tout en se disant que son père ne serait pas au château à
cette heure-là.
M. de Margival devait dîner chez Mme de Sancy. Dîner de libres paroles
d'où toutes les jeunes filles étaient exclues.
M. de Margival reparut presque aussitôt avec M. le curé.
Georges du Quesnoy le salua une seconde fois, tout en jetant ce mot à
Mlle de Margival:
«Passionnément.»
A quoi elle riposta par:
«Point du tout.»
Comme Georges du Quesnoy avait déjà de la malice philosophique, il
jugea que ce _point du tout_ était un aveu. Si Mlle de Margival avait
voulu briser sur ce point délicat, elle se fût contentée de ne pas
répondre.
Georges retourna chez lui l'âme pleine d'amour, l'esprit plein
d'espérance. Mlle de Margival, quel que fût le point de vue, était une
bonne fortune: pour l'amoureux elle était belle, pour l'ambitieux elle
était riche, pour le glorieux elle était noble.
La question serait de décider le père, non pas à dire _point du tout_,
mais à dire oui. Georges pensa que ce ne serait point chose aisée, car
M. de Margival était une des personnalités du pays; il devait rêver
pour sa fille, à qui il donnerait trois ou quatre cent mille francs de
dot, un mariage politique, nobiliaire, diplomatique. Georges aurait
beau se hausser sur la pointe de ses pieds, il ne pourrait faire
grande figure devant M. de Margival. Son père était fort honorable,
légèrement drapé dans sa noblesse de robe, mais il ne pouvait montrer
un blason sur fond d'or. A peine donnait-il à ses trois enfants chacun
cinquante mille francs pour le jour de leur mariage. Mais il y avait
un autre abîme entre Georges et Valentine, c'est qu'ils étaient
presque du même âge. L'échappé de collège n'avait pas de temps devant
lui pour arriver à quelque chose de sérieux qui pût plaider en sa
faveur. Il ne serait pas encore avocat, sans doute, que déjà la jeune
fille aurait donné sa main.
Toutes ces réflexions n'empêchaient pas Georges d'être très-heureux
de son amour et de l'amour de Valentine, car décidément il prenait le
_point du tout_ pour l'argent comptant de l'amour.
Rentré à la maison, il dit à son frère:
«Tu n'as jamais été amoureux, toi?
--Moi, je le suis tous les jours.
--De qui?
--De toutes les femmes, ici, là, partout, plus loin.
--Je connais cela; c'est le contraire de l'amour. C'est égal, puisque
tu es poëte, fais-moi des vers à ma beauté.
--Ta beauté! qu'est-ce que cela?
--Cela, c'est Mlle Valentine de Margival.
--Tu es fou, une orgueilleuse qui te mettra à ses pieds.
--Eh bien, qu'elle me mette à ses pieds; je me charge de la faire
tomber dans mes bras.
--Comme tu y vas.
--Oh! moi, je ne suis pas pour les rêveries platoniques.
--Tu es venu, tu as vu, tu as vaincu.
--Voyons, fais-moi des vers, je les enverrai demain matin dans un
bouquet.
--Et tu les signeras?
--Pas si bête; mais elle saura bien qu'ils sont de moi.»
Pierre avait pris son crayon et ébauchait déjà des alexandrins.
«C'est si difficile d'écrire en prose! dit Georges.
--C'est si facile d'écrire en vers! dit Pierre. Vois si j'ai traduit
ton coeur.
--Déjà!»
Et il lut:
Vous êtes à la fois la Grâce et la Beauté:
Votre sein chaste et fier dans la neige est sculpté,
Vous avez le pied fin, vous avez la main blanche;
Votre cou, c'est le lys que le vent d'avril penche;
Vos yeux ont dérobé les feux du firmament,
Et vos regards mouillés versent l'enchantement.
Valentine, croyez ma bouche où le mensonge
Ne passera jamais: l'amour est un beau songe
Qui nous prend à minuit et nous réveille au ciel,
Pour nous nourrir de lait, d'ambroisie et de miel.
C'est une chaîne d'or traînée avec délices,
Un doux parfum venu des plus chastes calices,
Une larme, une perle, un sourire, un rayon,
Une gazelle, un loup, une biche, un lion,
Une source où jamais l'on ne se désaltère...
Valentine, l'amour c'est le ciel et la terre!
«Mais c'est admirable, s'écria Georges, je n'aurais jamais trouvé
cela.
--C'est parce que tu n'es pas si bête que moi, comme tu dis toujours.
--Vous autres poëtes, vous êtes comme des marchands de nouveautés.
Vous avez des rayons pour tous les sentiments: étoffes de printemps,
étoffes d'automne.
--Oh mon Dieu! oui, dit Pierre; quand tu voudras des imprécations
contre ta beauté, tu viendras encore frapper à ma porte, je te
donnerai cela à juste prix.»
Georges embrassa bien familialement Pierre.
Ces deux frères étaient des frères amis qui s'étaient toujours
beaucoup aimés. Ils étaient nés à un an d'intervalle, si bien qu'ils
avaient traversé, les mains dans les mains, l'enfance et la première
jeunesse, ne se disputant jamais les jouets et se battant l'un pour
l'autre avec une bravoure touchante. Ils se rappelaient qu'au lit de
mort, leur mère leur avait dit: «Embrassez-vous.»
Et chaque fois qu'ils s'embrassaient, ils sentaient que leur mère
était encore avec eux.
Ce soir-là, Georges eut des larmes dans les yeux en embrassant Pierre,
des larmes pour sa mère et des larmes pour Mlle de Margival.
«Comme je voudrais que tu fusses heureux, dit Pierre en embrassant
Georges à son tour.
--Et moi aussi, dit Georges en reprenant sa gaieté, car je n'ai pas de
temps à perdre, puisque je dois mourir de mort violente.»
VIII
LES ÉTOILES
Le lendemain matin, Mlle de Margival, se promenant dans le parc, vit
venir à elle une paysanne qui lui présenta un bouquet.
«Oh! les belles fleurs! d'où cela vient-il?
--De partout, répondit la paysanne avec un sourire malin. Je les ai
cueillies par-ci par-là pour vous les offrir.
--Oui, ce sont des fleurs des champs, n'est-ce pas? Elles sont si
jolies, si jolies, si jolies, qu'on dirait des fleurs artificielles.»
Vrai mot de paysanne. Celle qui était devant Mlle de Margival regarda
autour d'elle pour s'assurer de la solitude.
«Voyez-vous, mademoiselle, dans les fleurs des champs il y a le
langage des fleurs.
--On vous a appris cela au catéchisme?
--Non, à la veillée. Quand vous serez dans votre chambre vous prendrez
chaque fleur, une à une et elles vous diront ce que vous voulez
savoir.
--Je ne connais pas le langage des fleurs.
--Mademoiselle veut rire. Quand on sait lire comme mademoiselle, on
lit dans les fleurs et dans les étoiles.»
Mlle de Margival ne rentra pas dans sa chambre pour questionner le
bouquet. Elle s'enfonça dans une avenue ténébreuse de châtaigniers où
elle était sûre de ne pas rencontrer son père. Elle ne doutait pas que
le bouquet ne vînt de Georges du Quesnoy. Elle avait trop l'esprit
féminin pour ne pas deviner que le langage des fleurs c'était une
lettre du jeune homme.
C'était mieux qu'une lettre, puisque c'étaient les vers de Pierre.
«Chut! ça brûle,» dit-elle en mettant les vers dans son sein.
Mais elle les reprit bientôt pour les relire encore.
«C'est amusant, les amoureux, murmura-t-elle.»
Elle ne disait pas encore: «C'est amusant, l'amour.»
A quelques jours de là, Mme de Sancy donna un bal où se retrouvèrent
Georges et Valentine. Ce soir-là, Valentine eut tant de caprices et
de coquetteries que Georges souffrit mille morts. Il comprit qu'il ne
pourrait jamais retenir dans ses bras cette jeune fille, qui avait
soif de toutes les adorations. Mais comme elle le vit triste, elle
vint à lui, elle l'emporta dans la valse, elle l'enivra de toutes les
ivresses virginales.
Ce qui les charmait et les détachait de la terre tous les deux,
c'était ce divin amour qui ne sait encore rien de la passion,
qui s'ignore lui-même, tant il s'étonne de ses ravissements, qui
n'effleure même pas la volupté, tant il brise les liens terrestres.
Amour tout esprit, tout âme, tout coeur. Mais pour être amoureux,
il faut être doué, car cela n'est pas à la portée de tout le monde.
Combien qui passent à côté et qui vont tout droit à la passion sans
avoir entrevu cet adorable vision! Mais Georges et Valentine étaient
touchés du rayon divin. Ni l'un ni l'autre n'avait hâte de sortir du
paradis pour trouver le paradis perdu.
Un soir, en l'absence de M. de Margival, Georges du Quesnoy était
resté plus tard que de coutume; il avait dit à Valentine qu'il ne
dînerait pas, espérant que Valentine reviendrait après dîner.
Elle avait pour ainsi dire dîné par coeur, tant elle avait hâte de
renouer la causerie interrompue. Et de quoi causait-on? de rien; mais
c'était tout. Mlle de Margival était donc revenue bien vite. La nuit
tombait; les arbres de l'avenue du château masquaient les nuages
empourprés du couchant. Les oiseaux s'appelaient et se répondaient.
Déjà l'étoile du soir annonçait une belle nuit. Les deux amoureux ne
s'étaient pas encore vus dans le demi-jour. Ils se sentirent plus
émus que de coutume. Au plus léger bruit, Valentine se rapprochait de
Georges, qui n'osait se rapprocher d'elle. Ils allèrent s'asseoir
sur une petite meule de regain ramassé le jour même. Les rainettes
criaient dans l'étang, les feuilles devisaient sur les arbres, une
chanson lointaine retentissait dans le bois.
Quoique Georges eût horreur des banalités, il ne trouva rien à dire,
sinon que c'était une fort belle soirée; ce à quoi Valentine répondit
en soupirant, comme la première paysanne venue: «Ah! oui, on est
heureux d'être au monde.»
Il ne vint ni à l'un ni à l'autre la pensée d'être plus heureux que
cela.
Georges ne songea même pas que dans cette solitude cachée par le
bois, presque voilée par la nuit, il lui serait bien doux d'étreindre
Valentine et de s'enivrer sur ses lèvres. Elle-même, quoique plus
décidée par sa nature et son caractère, n'eut pas un instant peur
que Georges ne tentât l'aventure. Elle se sentait si heureuse ainsi,
qu'elle ne doutait pas que le bonheur de Georges ne se contentât de ce
qui faisait son bonheur à elle.
Peu à peu les étoiles s'allumèrent au ciel. Ils firent par là un
voyage au long cours abordant chez Saturne, débarquant chez Vénus,
s'attardant chez Jupiter, prenant pied dans la grande Ourse. Et
partout ils s'y créaient une existence enchantée, un amour étoilé,
s'il en fut. Deux belles heures se passèrent ainsi à décrocher des
étoiles dans le bleu profond des nues.
«C'est un malheur, dit tout à coup Valentine, j'ai trop étudié
l'astronomie, la science gâte l'imagination.
--Vous avez bien raison, dit Georges, mais ne croyez pas un mot de la
science. Le soleil n'a été créé que pour illuminer la terre, et les
étoiles pour illuminer la nuit. Ce ne sont pas des mondes, ce sont des
âmes égarées qui sont déjà venues sur la terre et qui y reviendront.»
La cloche du château sonna dix heures.
«Oh! mon Dieu, s'écria Valentine, dix heures à la campagne, c'est
minuit à Paris. On va me chercher avec des lanternes si je ne me sauve
tout de suite.»
Elle s'était levée. Elle tendit la main à Georges, qui y appuya ses
lèvres. Elle trouva cela si naturel ce soir-là, qu'elle pencha en
toute candeur deux fois son front vers les lèvres déjà apprivoisées.
Georges baisa et rebaisa les beaux cheveux avec délices. Mais, comme
il s'y attendait un peu, elle lui dit:
«Chut! les étoiles nous regardent.»
Leurs âmes s'étaient si bien fondues dans la même idée et dans le
même sentiment, que, tandis que Georges, s'en retournant à
Landouzy-les-Vignes, s'imaginait que les étoiles lui faisaient une
auréole, Valentine, à peine arrivée dans sa chambre, fit signe aux
mêmes étoiles de venir jusque sur son oreiller.
IX
DAPHNIS ET CHLOÉ
Ces fraîches promenades dans le parc de Margival furent la vraie
jeunesse de coeur de Georges et de Valentine. Ils étaient nés à
l'amour; ils n'étaient pas nés à la passion. C'était l'aube vermeille
et rieuse, c'était le soleil à ses premiers rayons, s'éblouissant
lui-même à tous les diamants et à toutes les perles de la rosée. Plus
tard, ils dirent tous les deux: «O mes fraîches promenades dans le
parc de Margival, qui donc me les rendra!»
C'est que les arbres, les arbustes, les buissons, les herbes et
les fleurs, le ciel dans l'étang, le parfum des roses, la senteur
pénétrante des foins coupés, le bourdonnement des abeilles, les
molles secousses de la brise, le gai sifflement du merle, la chanson
interrompue du rossignol, les mille bruits, les mille couleurs, les
mille arômes, la nature, en un mot, était sympathique à leur amour.
C'était le fond du tableau, c'était le cadre enchanteur.
Le soir, Valentine rentrait dans sa chambre, tout enivrée, mais prise
par les mélancolies, et elle se disait: «C'est donc triste d'aimer?»
C'est triste, mais c'est doux.
Qu'est-ce que la tristesse, d'ailleurs, sinon la porte ouverte sur
l'infini? Quand le peintre flamand Kalft met une rose toute fraîche
sur ses têtes de mort, il exprime une idée et un sentiment. L'amour
touche la mort, parce que, dans ses gourmandises de temps et d'espace,
il juge que la vie ne dure qu'un jour et qu'il ira plus loin que la
vie. La tristesse, c'est l'aspiration au lendemain.
C'était bien avec les mêmes battements de coeur que Georges rentrait
dans sa chambre. Quand il avait vu Valentine, il ne voulait parler à
personne, tant il avait peur de perdre les trésors de son coeur.
Il lui semblait qu'il emportait dans ses bras toute une gerbe de
souvenirs. Il les savourait un à un avec une joie ineffable. Sa
fenêtre donnait du côté de Margival. Quel que fût le temps, il y
restait deux longues heures, l'oeil perdu dans les étoiles, comme s'il
dût y rencontrer le regard de Valentine. Il se promettait déjà les
contentements, les troubles, les ivresses du lendemain. Or, le
lendemain, si Valentine lui avait donné rendez-vous pour deux heures,
il partait après le déjeuner de midi, pour arriver une heure trop tôt,
tant il aimait le chemin. Il s'amusait à battre les buissons, grand
écolier indiscipliné, qui fait déjà l'école buissonnière dans la vie.
On sait déjà que de Landouzy-les-Vignes à Margival il n'y a pas une
heure à pied. Le chemin tout sinueux est lui-même indiscipliné; c'est
le vieux chemin primitif qui va, qui vient, serpentant ici, de là,
se perdant sous les touffes ombreuses, se retrouvant dans la vigne,
sautant les ruisseaux et s'attardant à la montagne. Rien n'est plus
pittoresque: tantôt à fleur de terre, tantôt caché par les talus tout
égayés, d'épines et de sureaux. Aussi ce chemin était aimé de Pierre
comme de Georges.
«Tu ne t'imagines pas comme je cueille des rimes de ce côté-là!»
disait Pierre.
Il accompagnait souvent son frère au départ, mais ils se quittaient
en route, le poëte entraîné par la solitude, comme l'amoureux par
l'amour.
Quoiqu'il ne voulût pas être indiscret et qu'il craignît de rencontrer
M. de Margival, Georges du Quesnoy arrivait toujours dans le parc
avant l'heure. Valentine elle-même devançait l'aiguille, elle venait
chaque jour, avec une émotion grandissante. Quand elle s'approchait du
saut-de-loup du côté des bois, c'était avec de violents battements
de coeur. Elle pâlissait et n'osait regarder, peut-être d'ailleurs
aimait-elle mieux être surprise, quoiqu'elle eût des yeux de lynx.
C'est ce qui arrivait souvent. Georges l'attendait sous une touffe
de châtaignier et débusquait à son passage, elle tressaillait
et s'arrêtait court. «C'est vous!--Déjà!--Si tard!--Il y a un
siècle!--Quelle joie!» Les premières fois on se donnait la main, on en
était arrivé à s'embrasser, je me trompe, Valentine inclinait le front
et Georges lui baisait les cheveux.
C'était tout. Que faut-il de plus aux vrais amoureux qui ne veulent
pas égorger l'oiseau qui chante, à ceux qui craignent de sauter des
pages dans le roman de l'amour, à ceux qui veulent ouïr toute la gamme
qui résonne dans le coeur?
Bienheureux les amoureux qui commencent leurs rêves dans les _Idylles_
de Théocrite, dans les _Bucoliques_ de Virgile, dans les _Églogues_ de
Longus. Les merveilleux bouquets que les Parisiens payent cinq louis
pour envoyer le matin à leurs maîtresses n'auront jamais le parfum
de la violette et de la primevère que les amants rustiques cueillent
ensemble sur la lisière du bois ou dans la prairie. Il y a aussi loin
d'un bonheur à l'autre que de la forêt de l'Opéra à la forêt du bon
Dieu.
Cette aventure romanesque promettait des chapitres charmants; par
malheur elle n'alla pas plus loin, car, le lendemain, M. de Margival
dit à sa fille:
«Que dirais-tu s'il te fallait habiter Vienne, Rome ou
Saint-Pétersbourg?»
Valentine demeura d'abord silencieuse.
«Par exemple, voilà une étrange question. Je dirais que j'aime mieux
habiter Paris.
--Tu fais semblant de ne pas me comprendre, mais tu sais bien ce que
je veux dire.
--Oui, mon père, je sais bien ce que tu veux dire. Je sais que tu en
tiens pour la diplomatie. Je sais qu'il me serait fort désagréable
d'avoir trop chaud à Rome, et trop froid à Saint-Pétersbourg. Ce n'est
pas une vie, celle-là. Tu veux donc m'exiler?
--Non, j'irai partout où tu iras.»
Mlle de Margival était devenue pensive.
«Tu disposes de ma vie, mais si j'avais disposé de mon coeur?
--Ton coeur, tu ne connais pas cela. Le coeur, vois-tu, ma fille,
c'est la raison, c'est le devoir, c'est la vertu.
--Je crois que je le sais mieux que toi: le coeur, c'est le droit
d'aimer qui on veut.
--Tu dis des folies.»
Et M. de Margival, qui permettait bien à sa fille d'être, çà et là,
fantasque et volontaire, reprit despotiquement son autorité par la
force du raisonnement.
M. de Xaintrailles, déjà allié à sa famille, était second secrétaire
d'ambassade à Saint-Pétersbourg. Il était question de le nommer
premier secrétaire à Rome ou à Vienne.
Il n'était pas jeune, mais il possédait un demi-million; il avait de
la figure et de l'esprit; on ne pouvait donc pas trouver un mari plus
à point pour une héritière qui n'avait qu'une demi-fortune.
Mlle de Margival évoqua l'image de Georges du Quesnoy. Elle le
trouvait charmant, mais il était si jeune qu'elle ne pouvait songer à
devenir sa femme avant quelques années. Et puis il n'avait ni fortune
ni position. Or elle voulait faire bonne figure dans le monde. «Et
pourtant je crois que je l'aime,» murmura-t-elle.
Valentine n'était pas précisément de la nature des anges. Née pour la
terre, elle avait un peu trop le souci des choses de la terre. Toute
jeune, elle avait vu son père pris aux difficultés de toutes sortes
parce qu'il se défendait contre les batailles du luxe avec une
très-médiocre fortune. Quoiqu'il adorât sa fille, il discutait
beaucoup avant de lui donner une robe nouvelle. Valentine aimait le
superflu, mais c'était un amour des plus platoniques. Chaque jour elle
s'indignait contre l'argent. Mignon cherchait son pays; le pays de
Valentine, c'était le luxe.
Et voici comment ces jolies bucoliques furent frappées d'un coup de
vent à leur première aurore, sans quoi nous aurions peut-être retrouvé
dans le monde moderne les amours pastorales de Daphnis et Chloé.
X
L'AMOUR QUI RAISONNE
Valentine était romanesque. Tout en pleurant elle-même son rêve
évanoui, elle songea avec une douce volupté à toutes les larmes que
répandrait Georges du Quesnoy. Ne pas aimer dans le mariage, mais
savourer les larmes de l'amour, n'est-ce pas déjà une consolation! Il
était doux à Mlle de Margival de penser que l'adoration de Georges du
Quesnoy la suivrait partout; il lui était même doux de penser qu'il ne
pourrait être heureux sans elle. «Qui sait, dit-elle avec un sourire
amer, si l'amour n'est pas l'impossible? qui sait si l'amour n'est pas
un regret?»
Depuis qu'elle lisait des romans, Valentine voyait que tout finissait
mal; depuis qu'elle allait dans le monde, elle s'apercevait que les
gens mariés n'étaient pas amoureux. Les romanciers lui avaient appris
que le roman de l'amour n'a qu'un beau commencement. N'avait-elle pas
eu ce beau commencement?
«Non, dit-elle, ce n'était que le commencement du commencement.»
Un soir, en attendant M. de Xaintrailles, elle repassa les avenues du
parc où Georges du Quesnoy avait semé tant de souvenirs. Pourquoi ne
vint-il pas ce soir-là?
Elle se rappela le jour où, lui disant adieu, elle avait penché
ingénument son front, toute perdue dans ses rêves.
Il l'avait prise dans ses bras avec un sentiment d'adoration sans
songer non plus qu'elle à mal faire. Elle s'était envolée comme un
oiseau qui a peur d'être attrapé. Mais elle ne s'était pas envolée
bien loin et il ne l'avait pas poursuivie. C'était les amours de l'âge
d'or.
A ce charmant souvenir elle ne put s'empêcher de lui en vouloir.
«Pourquoi, dit-elle, ne m'a-t-il pas gardée sur son coeur?»
Elle avait peut-être raison: ce sont les hommes qui font la
destinée des femmes. Puisque Georges du Quesnoy l'aimait ardemment,
profondément, violemment, n'avait-il pas le droit, en vertu des lois
de la nature qui sont quelquefois les lois de Dieu de prendre son bien
où il le trouvait, car, puisque Valentine l'aimait, c'était son bien.
Si le coeur de Valentine avait battu une minute de plus sur le coeur
de Georges, elle n'eût pas si légèrement sacrifié son premier amour
qui fut son unique amour.
Certes, je ne veux pas faire le moraliste à rebours; nul plus que moi
n'a le souci des grands devoirs de la vie, mais nul plus que moi ne
hait les préjugés. Il est des jours où le grand chemin de la vie c'est
le chemin de traverse.
Le lendemain Mlle de Margival résista encore à son père avec toutes
les mutineries d'un enfant gâté. «Que veux-tu que j'aille faire avec
ce M. de Xaintrailles?
--Ma chère Valentine, quand on porte le nom de Margival, on ne peut
pas se mésallier. Aimerais-tu mieux épouser un homme qui n'eût ni
titre ni nom?
--Peut-être, s'il était jeune comme moi.
--Tu ne dis pas ce que tu penses. Tu es fière comme la princesse
Artaban. Si j'avais une dot sérieuse à te donner, je pourrais bien te
marier à un comte ou à un baron sans le sou, mais tu sais que ta dot
est bien modeste, 200,000 francs à peine; que veux-tu faire avec cela
par le temps qui court?
--Eh bien, deux cent mille francs, il y a de quoi vivre deux ans.
--Comme tu y vas! Et au bout de deux ans?
--Qu'importe si ta fille est bien heureuse pendant deux ans?
--Tu es folle, je veux que tu sois heureuse toujours.»
Valentine avait bien envie de dire à son père qu'il lui serait
impossible d'être heureuse sans Georges du Quesnoy. Elle n'osa
pourtant point, tant elle comprit la distance qui la séparait de ce
jeune homme--sans nom, sans titre et sans fortune.--M. de. Margival
eût l'éloquence des chiffres. Il démontra à sa fille qu'il avait
toutes les peines du monde à vivre sans faire de dettes au château de
Margival, où certes on ne jetait pas l'argent par les fenêtres. Celles
qui ont été élevées dans un château ne veulent pas tomber de leur
piédestal de châtelaine. Or M. de Margival prouva à sa fille que, si
elle ne voulait pas épouser le comte de Xaintrailles, il serait forcé
de vendre son château et d'aller vivre avec elle à Soissons de la
vie médiocre des fermiers et des commerçants qui ont fait une petite
fortune.
Valentine aimait Georges, mais son orgueil dominait son coeur. Elle
frémit à l'idée de ne plus être châtelaine de Margival, de ne plus
monter à cheval, de ne plus trôner dans le grand salon, de ne plus
poser à la grille du parc pour les paysans émerveillés. Son père lui
fit d'ailleurs un tableau attrayant de sa vie future d'ambassadrice,
car, selon lui, M. de Xaintrailles serait nommé ministre de France
avant cinq ans. Quelle splendeur alors pour elle d'avoir le pas dans
toutes les cours étrangères, même à la cour de France dans les jours
de congé! Elle avait déjà lu des romans, elle avait jugé que celles
qui sacrifient à leur coeur, font le plus souvent des sacrifices en
pure perte. Voilà pourquoi elle se décida à donner sa main, les yeux
fermés, à M. de Xaintrailles.
Ce fut un coup terrible pour Georges du Quesnoy. Jusque-là son amour
pour Valentine était riant et lumineux comme un rayon dans la rosée.
Il avait entr'ouvert la porte d'or des songes. Il avait retrouvé les
clefs du Paradis perdu. Être aimé de Valentine, tout était là! Le
réveil fut le désespoir. Il alla se jeter dans les bras de son frère
en lui disant qu'il voulait mourir.
«Mourir, lui dit Pierre, tu souffriras, mille morts et tu ne mourras
pas. Tu l'aimes donc bien?
--Si je l'aime!»
Georges à moitié fou se frappait le coeur avec désespoir comme s'il
sentait là tous les déchirements d'une bête féroce. L'amour a des
dents aiguës et cruelles; s'il ne se nourrit pas de joie, il se
nourrit de douleur. La flèche des anciens était un symbole profond
comme tous les symboles de l'antiquité. On a eu beau en faire une
plaisanterie rococo de plus en plus démodée, la flèche frappe
toujours, et il n'est pas un amoureux jaloux ou désespéré qui ne la
sente à tout instant. On a remplacé l'image par un coeur brisé, ce qui
n'est pas une image vraie, puisque le coeur n'est pas un vase de Chine
ni une coupe de Sèvres. Mais, par malheur, tout est de convention dans
l'art de parler et d'écrire, même dans les expressions de la passion,
de la douleur et du désespoir.
XI
DESESPERANZA
Et comment Georges apprit-il son malheur? Pendant quelques jours il
chercha Mlle de Margival dans le Parc aux Grives sans la rencontrer.
Puisqu'elle était au château, pourquoi ne se promenait-elle plus dans
le parc? Il envoya encore un bouquet, mais, cette fois, la paysanne
qui le portait, toute rusée qu'elle fût, ne put parvenir jusqu'à
Valentine. Une grande tristesse s'empara du coeur de Georges. Avec la
jeune châtelaine il se sentait le courage d'arriver à tout, mais sans
elle toutes ses aspirations tombaient à ses pieds. D'où venait qu'elle
se cachait pour ne plus lui parler? Il n'avait pas perdu toute
espérance, parce qu'il s'imaginait entrevoir Mlle de Margival à
travers les rideaux des fenêtres; mais un jour, il comprit que tout
était fini, parce qu'une femme de chambre du château, répondant à une
de ses questions, lui dit à brûle-pourpoint: «Vous ne savez donc pas
que nous nous marions dans trois semaines?»
Ce fut un coup de foudre. Mlle de Margival ne lui avait pas donné le
droit de lui demander des explications. Il s'éloigna en toute hâte et
il éclata en fureur contre sa destinée. Il interpella le ciel et la
terre, le soleil et les arbres, les nuages et les fleurs, naguère
témoins de ses joies amoureuses. Il voulut mourir aux pieds de
Valentine; il voulut tuer son rival. Vous voyez d'ici toutes les
charmantes extravagances d'un amoureux de vingt ans.
«Oui, disait-il, je tuerai cet homme qui me vole mon bonheur.»
Mais tout à coup il vit se dresser devant lui la guillotine. Il se
demanda si déjà la prédiction allait s'accomplir.
«Eh bien, dit-il, qu'elle se marie! cela ne m'empêchera pas de devenir
son amant.»
Le soir même il apprit que Valentine venait de partir pour Paris; on
devait se marier au château, mais il fallait bien aller commander la
robe d'épousée et la couronne de fleurs d'oranger.
Le mariage fit grand bruit dans tout le pays, parce que la mariée
était belle et qu'elle épousait un quasi-ambassadeur. Tout le monde
la trouvait bien heureuse, mais elle-même, quoiqu'elle fît du péché
Orgueil une de ses vertus, était-elle bien heureuse?
Georges du Quesnoy ne le croyait pas.
Il ne voulut pas être témoin de la cérémonie. Trois jours avant les
noces il partit pour Paris, saris en demander la permission à son
père, mais non sans avoir dit adieu à Valentine dans un sonnet, cette
fois rimé par lui, où il annonçait à la jeune fille que le mariage
n'était que la préface de l'amour et que le mari n'était que le
précurseur de l'amant. Ce fut le trait du Parthe. Je regrette bien que
ce chef-d'oeuvre ne soit pas venu jusqu'à moi pour vous l'offrir ici,
mais il paraît que Valentine, qui avait déjà vu la lune rousse avant
le mariage, le noya de ses larmes et le jeta au feu,--après l'avoir
lu,--pour voir une dernière fois briller la flamme de son premier
amour, car sans le savoir elle avait aimé Georges du Quesnoy.
Avant d'écrire ce sonnet, Georges avait vingt fois commencé et
recommencé une lettre tour à tour terrible et suppliante, où son amour
et son coeur éclatait en sanglots, pendant que son esprit éclatait en
sarcasmes. Mais, tout bien considéré, quoique cette lettre eût des
accents d'éloquence, comme il avait l'esprit critique, il la trouva
ridicule.
«Non, s'écria-t-il, il ne faut pas que Valentine garde de moi un
mauvais souvenir.»
Voilà pourquoi il avait rimé un sonnet moqueur.
Dès que Georges fut à Paris, l'amour et la jalousie lui furent plus
terribles. La grande ville indifférente ne pouvait apaiser ni son
coeur ni son esprit. Paris n'a de distractions que pour les initiés.
Les arrivants n'y sont pas chez eux, à moins qu'ils ne soient de la
franc-maçonnerie, de ceux qui s'amusent partout.
Georges eut hâte de retourner à Landouzy-les-Vignes, où du moins son
frère était sympathique à ses angoisses.
Et, d'ailleurs, il voulait être spectateur à son propre drame.
Pourquoi n'irait-il pas à la messe de mariage, pour voir la figure que
ferait devant l'autel cette belle Valentine qui lui avait promis le
bonheur?
Et quelle figure ferait-elle en passant, devant lui? car, sans même le
regarder, elle le verrait.
Et puis il irait dans la sacristie pour la féliciter,--comme tout le
monde. Peut-être oserait-elle le présenter à son mari?
«Ah! mon cher Pierre, dit-il en embrassant son frère, figure-toi que
plus je m'éloignais, et plus mon chagrin était violent. Mon coeur
m'abandonnait en route; j'étais comme une âme en peine. Je suis
revenu, tu me consoleras,--si je puis être consolé.
--C'est la douleur qui tue la douleur. A force de pleurer, on épuise
la source des larmes. Aussi ce n'est pas moi qui te conseillerai «de
jeter un voile là-dessus.» Il faut oser aborder son malheur de front;
il faut s'y heurter comme dans une attaque à fond de train. Tiens,
pour commencer, je vais te jeter en pleine poitrine, comme une arme de
combat, la lettre de mariage.»
Pierre passa à Georges une lettre imprimée dans la plus belle anglaise
des temps modernes:
_«M. le comte de Margival a l'honneur de vous faire part du mariage de
Mlle Madeleine-Valentine de Margival avec M. le comte François-Xavier
de Xaintrailles, secrétaire d'ambassade;_
_«Et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale, qui sera donnée en
l'église de Margival le 27 septembre 186..»_
Dans le même pli, naturellement, se trouvait la lettre de faire-part
du comte de Xaintrailles. Georges prit cette seconde lettre, la
déchira et la piétina.
«Voilà ce que je ferai de lui un jour, dit-il dans sa colère.
--Tu ferais peut-être mieux de commencer par là, dit froidement
Pierre; c'est lui qui vient te voler ton bonheur, va lui en demander
raison. Si tu le tues, elle ne l'épousera pas.»
Et comme Georges saisissait cette idée avec passion, Pierre jeta tout
de suite de l'eau sur le feu.
«Non, ne fais pas cela, parce qu'on dirait que tu es fou, parce que tu
ne trouverais pas de témoins dans ce pays-ci. Et puis, après tout, le
vrai coupable, c'est Valentine. Le comte de Xaintrailles ne te doit
rien, tandis qu'elle te doit tout, puisque tu l'aimes.»
XII
QU'IL NE FAUT PAS TOUJOURS ALLER A LA MESSE
Georges entraîna Pierre à la messe de mariage.
Ils arrivèrent de bonne heure pour ne pas manquer le passage de la
mariée.
Mais la mariée, toute à sa beauté, ne voyait qu'elle-même. Elle était
rayonnante. C'étaient les vingt ans couronnés de fleurs d'oranger.
Rien dans ses yeux ni sur ses lèvres ne révélait que son coeur eût des
remords; elle semblait obéir à ce dicton: «Que le mariage est le plus
beau jour de la vie.»
«La cruelle!» dit Georges en la voyant passer.
Il était si agité qu'il sortit de l'église. Que fit-il? Il fuma une
cigarette. Aujourd'hui, dans tous les moments tragiques, on commence
par fumer une cigarette.
«Que m'importe, reprit-il, qu'elle dise devant Dieu oui ou non à cet
homme, puisqu'elle ne m'aime pas? Et, d'ailleurs, puisqu'elle a passé
par la mairie, elle est à tout jamais Mme de Xaintrailles. C'est égal,
elle ne portera pas ce soir son sourire au lit nuptial, car elle ne
l'aime pas et elle ne l'aimera jamais.»
Quoique Georges fût à moitié fou de douleur et de désespoir, il
n'avait pourtant pas le dessein de poignarder l'épousée. Mais il
voulait, avant la fin de la journée, aller jusqu'à elle, non pour
l'injurier, mais pour lui montrer sa pâleur. Il lui dirait: «Vous
m'avez tué, et vous riez!»
Mais comment arriver jusqu'à elle? Il ne voulait pas faire un
scandale; il avait le respect de son père, comme il avait la peur du
ridicule.
Après la messe, quand la mariée monta dans le coupé du marié, avec la
mère de M. de Xaintrailles, il s'approcha d'abord; mais la haie des
curieux le tint à distance. Il s'en retourna désespéré avec son frère,
ruminant toujours son dessein de voir face à face Valentine.
Il ne fut pas plutôt de retour à Landouzy-les-Vignes, qu'il revint
sur ses pas, décidé, coûte que coûte, à s'aventurer dans le
Parc-aux-Grives.
Aussi, à son retour à Margival, il franchit le saut-de-loup du parc,
comme si Valentine l'attendait.
Mais Valentine ne vint pas.
Il vit passer dans les avenues les rares invités parisiens en
promenade plus ou moins sentimentale.
Comme la mariée n'était pas avec eux, il se flatta de cette idée
qu'elle n'avait pas voulu profaner le souvenir de leur amour en
amenant le mari là où l'amoureux avait passé.
Valentine n'était pas si poétique, quoiqu'elle fût romanesque. Une
jeune mariée a toujours un peu la fièvre; Valentine avait passé par
tant d'émotions de vanité, de coquetterie, d'amour perdu et retrouvé,
qu'elle resta toute l'après-midi au salon, à faire la causerie avec
les provinciales émerveillées et les Parisiennes revenues de tout.
Le dîner dura trois heures comme un vrai dîner de province, quoique la
marquise eût donné des ordres pour que ce fût un dîner napoléonien.
Après le dîner, un orchestre à peu près improvisé appela les danseuses
sous les armes.
M. de Xaintrailles, qui n'avait pu s'arracher à cette fête, quoiqu'il
eût bien voulu emmener sa femme après la messe, ouvrit le bal avec la
mariée. Mme de Sancy, qui faisait vis-à-vis avec un des témoins, le
vicomte Arthur de la--, dit étourdiment:
«Vous êtes témoin du marié; eh bien, vous serez témoin qu'il sera
marri.
--Je n'en doute pas, dit l'ambassadeur à Constantinople, puisque vous
lui avez donné la plus belle fille du monde.
--Elle est arrière-petite-cousine de Mme de Montespan. Je crois
qu'elle est bien de la même famille.
--Prenez-y garde. Lauzun disait de Mme de Montespan: «Elle est de
celles-là à qui il faut deux hommes pour avoir raison d'elles, un le
matin et un le soir.
--Ah! si Valentine avait épousé Georges du Quesnoy!»
Et, tout en dansant, la comtesse de Sancy raconta l'histoire, qu'elle
savait fort mal, des bucoliques de Georges et de Valentine.
M. le vicomte de la--, un Lamartine en prose, reconduisit sa danseuse
en lui disant: «Ne craignez rien, je mettrai les deux mondes entre
la mariée et son amoureux. Je vais prier le ministre d'envoyer M. de
Xaintrailles à Rio ou à Téhéran, car je ne veux pas être témoin....»
Le témoin du comte s'arrêta sur ce mot.
XIII
LE DERNIER COUP DE MINUIT
A minuit, M. de Xaintrailles trouva qu'il avait bien assez dansé. Je
me trompe: que Valentine avait déjà trop valsé. Il tenta de lui faire
comprendre que l'heure était venue.
«L'heure de quoi? dit Valentine en se rembrunissant; allez-vous déjà
faire le mari?
--Et vous, n'allez-vous pas faire l'enfant?»
Valentine s'indigna, pleura, et ... continua à valser.
A une heure, nouvelle prière,--nouvelle rébellion.
A deux heures, le combat finissant faute de combattants, il fallut
enfin s'expatrier du salon pour monter à la chambre nuptiale.
Valentine pleurait de vraies larmes. Qu'est-ce que le lit nuptial,
sinon le tombeau de la jeune fille?
Comme Valentine n'avait plus sa mère, elle était accompagnée de Mme de
Sancy.
Vainement le marié avait dit à la comtesse: «Ne vous inquiétez pas, je
connais les femmes.»
La comtesse avait répliqué: «Vous connaissez les femmes et les filles,
mais vous ne connaissez pas les jeunes filles.»
Il s'était résigné à subir cette suivante improvisée, qui menaçait de
mettre deux points sur les i.
«Eh bien, Dieu merci! dit-elle quand elle fut seule avec Valentine;
vous n'avez pas perdu votre temps, ce soir: tudieu! vous valsiez comme
une comète.
--Oui, et vous vous figurez, peut-être que je me suis beaucoup amusée.
Point du tout.
--Pourquoi?
--Parce que j'ai mes idées sur le mariage. Voyez-vous, le mariage est
une fête comme toutes les fêtes, mais une fête sans lendemain.
--Vous êtes une hérésiarque! je vous ferai brûler en effigie.
--Je voudrais bien vous y voir.
--Mais, ma chère enfant, je m'y suis vue.
--Vous allez me raconter vos impressions de voyage dans ce pays que je
ne connais pas?
--Nous n'avons pas le temps.
--Comment! nous n'avons pas le temps! Nous avons jusqu'à demain matin.
Vous allez vous coucher avec moi.»
Mme de Sancy leva les bras au ciel.
«Si je faisais cela, le comte me jetterait par la fenêtre. Vous me
faites poser, d'ailleurs; vous savez bien que vous êtes mariée le jour
et la nuit.
--La nuit? jamais!
--Taisez-vous, belle sournoise, on n'est pas revenue du Sacré-Coeur
sans savoir que le lit nuptial est le lit nuptial.»
Et, pour tempérer cette parole, Mme de Sancy ajouta bien vite: «Tout
ce que l'Église ordonne est sacré.»
Tout en parlant, la comtesse avait commencé à déshabiller Valentine;
les cheveux étaient dénoués, la robe jetée sur un fauteuil, le corset
de satin ne tenait plus que par une agrafe.
«N'est-ce pas que j'étais mal habillée? dit Valentine en retenant
l'autre agrafe. Ce Worth n'a pas le sens commun; il dit que le jour
de ses noces une femme est encore une jeune fille; il m'a surchargée!
C'est ridicule, je lui avais demandé deux doigts de satin sur les
épaules, il m'en a mis trois doigts: pourquoi pas une robe montante?»
Mme de Sancy se mit à rire.
«Voyons, ma chère, il fallait bien laisser quelque chose pour votre
mari.»
Valentine se laissa tomber de son haut sur un fauteuil.
«Ah çà, décidément le mari a donc des droits superbes, dit-elle avec
un effroi non joué.
--Oui, écoutez plutôt.»
En ce moment on entendit frapper trois coups.
Valentine voulut cacher son émotion à Mme de Sancy, qui lui avait
appris à rire de tout.
«Frappez, on ne vous ouvrira pas, dit-elle, sans pouvoir toutefois
lever la voix.
--Tout à l'heure, ajouta Mme de Sancy.
--Jamais, reprit Valentine.»
Mais le corset était dégrafé; Mme de Sancy avait dénoué le dernier
jupon: elle entraîna Valentine vers le lit.
Cette fois, la jeune mariée prit son rôle au tragique et se remit à
pleurer.
«Ce n'est pas ma mère qui me trahirait ainsi,» dit-elle.
Valentine était plus belle encore dans les larmes, sous sa chemise
transparente, à demi voilée par ses cheveux.
«Ma foi, sauve qui peut,» s'écria Mme de Sancy.»
Et la comtesse s'envola par une porte dérobée.
Elle reparut presque aussitôt. «Je suis bonne,» reprit-elle. Et
elle tira le verrou, pour que le comte pût entrer, jugeant bien
que Valentine n'oserait pas lui ouvrir la porte. Après quoi, elle
redisparut comme une ombre.
Valentine n'eut pas le temps de faire un monologue. Le comte était
entré. Il s'avança doucement, vers elle, mais elle se jeta sous le
rideau.
Il se passa une scène qui décida de la destinée de ce mariage. Si le
comte avait été décidément un homme d'esprit, il n'eût pas joué à
l'esprit cette nuit-là; il se fût montré amoureux de Valentine,
elle se fût brûlée au feu; mais quand il la vit en rébellion, se
barricadant dans sa vertu et dans sa pudeur, au lieu de la battre par
les vraies armes, par la passion et par la force, il escarmoucha à
traits d'esprit. Si bien que Valentine fut de plus en plus indignée.
A un moment de paroxysme, elle se précipita du lit à la fenêtre, le
menaçant de se jeter du haut de son balcon, s'il ne se hâtait pas de
rentrer dans sa chambre.
M. de Xaintrailles continua à rire.
«On a joué cela au Gymnase, dit-il, la comédie s'appelle: _Une femme
qui se jette par la fenêtre._»
Quoique Valentine n'eût pas sérieusement le dessein de se jeter par la
fenêtre, elle ouvrit la croisée.
«Georges! Il est là! s'écria-t-elle en se penchant sur le balcon.»
Oui, Georges. Il était là. Il avait toute la nuit erré dans le parc,
un revolver à la main, de plus en plus jaloux, de plus en plus
furieux, en écoutant les violons et la joie des convives. Il avait
assisté, en spectateur invisible, au commencement et à la fin de la
fête. Tous les convives étaient partis, mais il était demeuré, comme
s'il dût être encore le spectateur de la dernière scène.
Il ne lui avait pas été très-facile de s'approcher du château,
quelques convives étant sortis çà et là pour fumer; sans parler des
domestiques qui allaient se conter sous les grands arbres les mystères
de la journée. Mais il connaissait bien le parc et il avait l'art de
s'y cacher, dès qu'il craignait d'être surpris.
Cette fois il était bien seul. Il avait suivi, à travers les rideaux
de mousseline brodée, toutes les marches et contre-marches de la
chambre nuptiale; vraies ombres chinoises qui ne l'amusaient pas du
tout.
Au moment où Valentine ouvrit la fenêtre, il se demandait s'il
n'allait pas, pour que sa folie fût plus accentuée et marquât mieux
dans les reportages des journaux, escalader le balcon de la chambre
nuptiale, pour se tirer un coup de revolver sous les yeux mêmes de Mme
Valentine de Xaintrailles.
Il lui semblait déjà entendre par delà le tombeau le bruit
quasi-scandaleux de sa mort. Je dis le bruit quasi-scandaleux; car on
ne manquerait pas de dire que s'il s'était tué pour Valentine, c'est
qu'elle lui avait donné le droit de se tuer. Il y avait donc un peu de
fatuité et un peu de mensonge dans cet acte de désespoir. Il n'était
pas fâché qu'on soupçonnât, non pas la femme de César, mais la femme
du secrétaire d'ambassade. Disons-le pourtant à la gloire de sa
passion: c'était l'amour lui-même qui le poussait à cette folie.
Ne plus pouvoir aimer, c'est la mort: il voulait mourir.
Tout à coup Valentine poussa un cri, et se rejeta sur M. de
Xaintrailles, qui était venu à elle.
«Qu'y a-t-il? s'écria le secrétaire d'ambassade.
--Ce qu'il y a!» dit-elle en le repoussant
En cet instant un coup de revolver retentit.
Georges du Quesnoy ne se tua pas du coup. Le cri d'effroi que jeta
Valentine le troubla profondément, sa main vacilla, le coup partit,
mais la balle qui devait frapper au coeur ne brisa qu'une côte.
Georges chancela, et tomba, ne sachant pas encore s'il était tué.
Le sang jaillit abondamment; il se releva et chercha son revolver pour
s'achever; mais il avait fait quelques pas avant de tomber; il ne le
trouva pas. «Enfin, dit-il, en voyant son sang, c'est peut-être assez
pour mourir.»
Il retomba sur l'herbe, tout en regardant la fenêtre de Valentine.
Il espérait qu'elle viendrait sur le balcon, par curiosité sinon par
amour.
Ce fut bien mieux. Cette mariée toute déshabillée, qui n'était plus
qu'à un pas du lit nuptial, passa en toute hâte une robe ouverte, jeta
sur elle un manteau, et, quoi que fît son mari pour l'arrêter, elle
courut au jardin, n'écoutant que son coeur, se croyant une héroïne
de roman, bravant tout, les devoirs de la jeune fille et de la jeune
femme.
M. de Xaintrailles avait couru après elle, tout affolé de ce coup de
théâtre imprévu; mais elle allait plus vite que lui, connaissant mieux
le chemin dans la nuit.
Quand elle fut devant Georges du Quesnoy, elle se pencha sur lui,
comme pour le secourir, ne trouvant que ce seul mot:
«Georges! Georges!
--Ah! que je suis heureux de vous revoir avant de mourir! dit Georges;
je voulais frapper au coeur, votre voix a détourné le revolver, mais
la blessure est mortelle.
--Non, Georges, vous ne mourrez pas.
--Je veux mourir! si je me suis manqué, je m'achèverai, je retrouverai
mon revolver.»
Et sa main cherchait toujours dans l'herbe.
«Dieu soit loué! s'écria Valentine, je l'ai trouvé votre revolver.»
Le comte, qui poursuivait sa femme, la surprit un revolver à la main.
«Valentine!» cria-t-il avec effroi.
XIV
LA LUNE DE MIEL
Voici quelle fut la fin du premier acte de ce drame en trois actes,
qui avait commencé si gaiement, malgré les prédictions de Mme de
Lamarre.
Le médecin de Margival fut appelé. Il jugea que Georges ne pouvait
retourner chez son père; il lui donna l'hospitalité.
M. de Xaintrailles avait arraché le revolver des mains de sa femme. La
femme du monde avait reparu dans la jeune fille romanesque. Sur les
prières de son père, elle s'était résignée à ses devoirs de fille,
sinon d'épouse.
Mais ce fut en vain qu'on lui représenta que «l'escapade» de Georges
était une action démodée, même sur les théâtres de mélodrame: elle
persista dans son for intérieur à trouver que c'était l'héroïsme de
l'amour.
Je ne dirai rien de la nuit nuptiale, qui ne commença pas même au
chant du coq. Aussi Mme de Sancy disait-elle le soir que le coq
n'avait pas chanté trois fois à cause de la catastrophe.
Le lendemain, M. de Xaintrailles brusqua le départ à la fin du
déjeuner. Il avait été nommé la veille premier secrétaire à Rome. Il
emmena Valentine à Paris, disant qu'il partirait pour Rome à quelques
jours de là.
A l'heure même du départ, la jardinière du château portait un
admirable bouquet à Georges du Quesnoy.
«D'où viennent ces fleurs? demanda-t-il en cachant deux larmes.
--Vous le savez bien,» répondit la jardinière en s'esquivant.
Georges baisa le bouquet, en s'imaginant qu'il avait été cueilli par
Valentine elle-même, dans les sentiers où ils s'étaient tant de fois
promenés ensemble.
«Ainsi va le monde, dit le médecin, qui savait un peu cette histoire;
c'est peut-être vous qu'elle aime, et c'est un autre qui l'emporte.»
Quand Georges apprit que les mariés avaient quitté le château de
Margival, il voulut retourner chez son père; mais le médecin le garda
pendant les quelques jours de fièvre. Son frère, venu le premier jour,
ne le quittait pas et lui parlait de Valentine.
«Ne te désole pas, le comte a beau l'emmener à Rome, elle te
reviendra, par un chemin ou par un autre.»
Un mois après, Georges était sur pied, se trouvant tout à la fois
héroïque et ridicule.
C'était au temps où l'École de droit rouvre ses portes. M. du Quesnoy
n'avait pas eu le courage de brusquer son fils après le coup de
revolver, mais il lui fit comprendre que l'heure de la sagesse était
venue.
«Tu n'étais qu'un enfant, tu vas devenir un homme. Quand tu seras
avocat, la Cour d'assises te montrera tous les jours où vont ceux que
ne contient pas le devoir.»
Georges ne voulut pas repartir pour Paris sans aller rêver une
dernière fois dans le Parc-aux-Grives. Il ne voulut pas s'y hasarder
en plein jour. On savait dans tout le pays l'histoire du coup de
revolver, il craignait d'être surpris en flagrant délit de souvenirs
et regrets.
Il y passa une heure au clair de la lune, en se demandant si c'était
la lune de miel pour Valentine.
Comme il cherchait les roses des mains plutôt que des yeux, car la
nuit était profonde, il vit passer, sous les arbres noirs, cette
adorable vision blanche qui avait enchanté son coeur.
Il s'élança pour la saisir, mais elle disparut comme le fantôme d'un
rêve. «Et pourtant, se disait-il, je ne suis pas un visionnaire.»
Sans doute, dans son voyage à Rome, Valentine regretta plus d'une fois
d'avoir écouté son orgueil plutôt que son coeur. Ce fut en vain que le
secrétaire d'ambassade la berça dans toutes les vanités du titre et de
la fortune. Elle ne vit pas se lever la lune de miel. «Ah! dit-elle un
jour, si Georges était second secrétaire d'ambassade!»
C'était après le premier quartier de lune rousse.
Que devint Valentine à Rome? quelles furent les joies et les peines de
ce mariage sans amour? Valentine n'aimait que le titre de son mari, le
comte n'aimait que la beauté de sa femme: deux vanités. On ne bâtit
pas le bonheur avec ce point d'appui.
Ils commencèrent par éblouir les curieux du Corso par le faste de
leur équipage et les modes de Paris. Mais au bout de huit jours ils
s'ennuyèrent de poser.
Valentine s'amusa huit jours encore des hommages des princes romains,
des marquis désoeuvrés et des monsignors curieux, après quoi elle se
mit à lire des romans.
Un soir, en fermant un volume de George Sand, elle murmura: «Le vrai
roman je l'ai commencé dans le Parc-aux-Grives.»
LIVRE II
LES MAINS PLEINES D'OR
Si tu ne tues pas ton amour, ton amour te tuera.
GÉRARD DE NERVAL.
Regarde ton âme pour voir ta conscience.
SAADI.
I
LE PORTRAIT FATAL
Six semaines après le mariage du comte de Xaintrailles, Georges reçut,
non sans quelque surprise, une photographie représentant Valentine en
pied avec ces deux signatures: Carolus Duran et Bertall.
C'était donc une photographie d'après un portrait.
Qui lui avait envoyé cette figure? Il étudia l'écriture de
l'enveloppe; c'était une écriture libre et emportée. Valentine ne lui
avait jamais écrit; mais, plus d'une fois dans leurs promenades,
elle avait ébauché des phrases sur le sable; il ne douta pas que le
portrait ne lui fût envoyé par la jeune femme.
Pourquoi? se demanda-t-il.
Un peu plus, il partait pour Rome.
Quelques initiés ont vu ce portrait à l'emporte-pièce, de Valentine de
Margival par Carolus Duran. C'était quelques jours après son mariage.
Le comte de Xaintrailles avait voulu que M. de Margival ne perdît pas
tout à fait sa fille; Carolus Duran, qui est un Espagnol des Flandres
françaises, réussit comme par merveille à représenter la femme
extérieure et la femme intérieure, la sculpturale beauté, l'ardente
curiosité, la despotique coquetterie. Il peignit la future comtesse de
Xaintrailles en pied sur un fond rouge, comme il a peint depuis une
princesse Bonaparte. S'il n'a pas exprimé toutes les nuances de ce
caractère mobile, il a imprimé sur la toile tout l'éclat de la beauté,
tout le charme du sourire, toute la fierté du regard, tempérée par les
grands cils voluptueusement retroussés. On n'a jamais vu de si beaux
yeux nageant dans le bleu.
Comme toutes les beautés, celle de la comtesse de Xaintrailles
était discutable, selon qu'elle fût dans le repos ou dans l'action.
Quoiqu'elle fût souverainement intelligente, on peut dire qu'elle
sommeillait souvent les yeux ouverts. La réflexion éteignait ses yeux
et masquait le charme de sa bouche. Pour qu'elle fût belle, il fallait
donc que sa figure fût éclairée par le rayonnement. Alors, il
n'y avait qu'à mettre un point d'admiration. Mais si la figure
s'endormait, les yeux voilés, la bouche close, on avait le temps de
remarquer que sa peau n'avait ni le duvet de la pêche ni l'éclat «des
roses et des lys». La chair était trop brune. On pouvait remarquer
aussi que la figure était un peu courte quand le sourire n'entrouvrait
pas la bouche.
Valentine savait bien cela, aussi avait-elle l'habitude, quand elle
était seule, de lire, de dessiner, de faire de la tapisserie, devant
sa psyché ou devant un miroir, car dès qu'elle s'apercevait que sa
figure «tombait», elle la relevait soudainement. C'était le coup
d'éperon donné à son cheval attardé.
Ce portrait fut fatal à Georges. Il le regardait matin et soir avec
adoration et avec colère. C'était l'éternelle tentation qui devait le
décourager à jamais. C'était le souvenir sans l'espérance, c'était
l'amour sans la volupté, c'était le battement de coeur sans
l'étreinte.
II
COMMENT GEORGES DU QUESNOY ÉTUDIA LE DROIT
Quand Georges du Quesnoy fît son entrée dans le pays latin, c'était en
l'une des années les plus prospères du second Empire. Tout le monde
avait cent mille livres de rente. Il était impossible d'aller aux
Champs-Élysées où au Bois de Boulogne sans être mordu au coeur du
péché d'envie, en voyant s'épanouir aussi follement la haute vie
parisienne. Naturellement Georges se dit: «Pourquoi n'aurais-je pas ma
part du festin?»
Il excusa presque Valentine d'avoir donné sa main au comte de
Xaintrailles. Il comprit que la société dans ses exigences condamne
les belles femmes à aller où est la fortune. On n'enchâsse pas les
diamants dans du cuivre.
Chaque fois que Georges était venu au spectacle du Paris mondain, il
rentrait chez lui avec la rage dans l'âme. Il habitait une petite
chambre de vingt francs par mois, qui pouvait faire aimer le travail,
mais qui ne pouvait faire aimer la vie. C'était à l'hôtel du Périgord,
rue des Mathurins; mais on n'y mangeait jamais de truffes. Quoique
Georges ne fût pas habitué aux lits capitonnés, il n'était pas content
du tout dans ce lit de noyer traditionnel où cinq cents étudiants
s'étaient endormis avant lui, sans autre ambition que de passer
leurs examens. Aussi, Georges ne fit pas un long séjour à l'hôtel du
Périgord, se risquant déjà à sauter par-dessus les limites de son
budget. Son père, en ne lui donnant que deux mille francs par an,
lui réservait pour des temps meilleurs le revenu de sa part dans la
fortune de sa mère: environ cinquante mille francs. Donc, s'il avait
beaucoup de jeunesse à dépenser, il n'avait pas beaucoup d'argent.
Avec deux mille francs on peut encore vivre studieusement dans le pays
latin, mais à la condition de ne pas passer l'eau, tandis qu'avec deux
mille francs sur les boulevards on ne fait que deux bouchées.
Par malheur Georges du Quesnoy passait l'eau; il était de ceux qui
s'échappent du devoir comme les enfants qui s'échappent de leur
lisière, sauf à faire la culbute. Il ne se croyait pas né pour vivre
dans les infiniment petits. Il avait horreur de l'horizon bourgeois,
disant qu'il y mourrait d'ennui.
Dès son arrivée à Paris, il s'était résigné à vivre mal six jours
de la semaine, sauf à vivre bien le dimanche. Peu à peu, comme les
ivrognes, il avait fait le lundi, puis le mardi, puis le mercredi,
puis le jeudi, puis le vendredi, puis le samedi. Non pas qu'il se fût
mis à boire au cabaret du coin, mais au fond c'était la même chose:
le jeu de dominos au café, la Closerie des lilas, Mabille, l'Élysée,
Valentino, enfin les coulisses des petits théâtres où il avait
pénétré grâce à sa bonne mine et à son esprit. En un mot, la vie des
désoeuvrés. Il fut bientôt à bout de ressources, mais il connaissait
déjà l'art de faire des dettes: la dette ouverte et la dette
insidieuse.
Georges commença par se dire qu'il pouvait bien s'emprunter à lui-même
un billet de mille francs par an. Une fois sur cette pente, il marcha
vite; il prit une chambre de soixante-quinze francs par mois à l'hôtel
Voltaire, et commença à passer l'eau pour aller dîner avec quelques
amis de collège qui vivaient de l'autre côté.
L'étudiant qui ne reste pas fidèle au pays latin est un étudiant
perdu. Si le Paris du plaisir entraîne le Paris de l'étude, les
meilleures résolutions s'évanouissent; le désoeuvrement frappe
l'esprit; les droits de la vie s'imposent avant les droits du travail.
Georges continua à étudier une heure par jour, mais le reste du temps,
il s'amusa.
«Ah! si j'avais connu Paris! disait-il souvent, Valentine ne m'eût
pas échappé. Au lieu de lui faire des phrases sentimentales dans le
Parc-aux-Grives, je lui eusse peint le tableau d'une vie à quatre
chevaux à travers les folies parisiennes. Elle n'eût pas résisté.
Mais, comme un imbécile, je lui faisais pressentir que, si elle
m'épousait, nous repasserions par les moeurs de l'âge d'or. C'était
enfantin!»
Déjà Georges ne songeait plus qu'aux chemins de traverse; il prenait
en pitié ses camarades d'école, qui se promettaient à leur tour de
devenir avocats de province et d'épouser quelque fille de notaire de
campagne, pour mener une existence à six, huit ou dix mille francs par
an.
«J'aimerais mieux me faire enterrer tout de suite!» disait Georges
d'un air hautain.
Mais comment faire pour avoir les cent mille livres de rente d'un
Parisien à la mode? Georges n'avait pourtant pas de goût pour la
banque.
«Qui sait? disait-il, ne voulant pas désespérer; il y a des hasards
heureux. Je suis beau, ne puis-je pas faire un beau mariage?»
Mais il aimait toujours trop Valentine pour penser sérieusement à une
autre femme. Il se consolait bien çà et là avec quelque consolatrice
du pays latin; mais ce n'était que des quarts d'heure d'amour.
Il se levait à midi sous prétexte qu'il se couchait après minuit. Il
allait étudier au café en compagnie de sa voisine, qui lui répondait
politique quand il lui parlait amour. Il admirait beaucoup Lycurgue
en fumant à la Closerie des lilas. Il vantait, après dîner, le brouet
lacédémonien et déclamait contre l'argent en pensant qu'il avait des
dettes.
Çà et là il était allé à l'École de droit; une fois on lui avait parlé
_mur mitoyen_: il était rentré en toute hâte pour redire sa leçon à sa
voisine.
Une autre fois il avait rencontré sur le seuil de l'École de droit une
fille d'Ève qui cherchait son chemin.
«Où allez-vous?
--Je ne sais pas.
--C'est mon chemin, nous ferons route ensemble.»
Et ils étaient allés.
Aussi Georges du Quesnoy passa son premier examen comme Louis XIV
passa le Rhin. Ses ennemis, les professeurs de droit, ne réussirent
pas à le battre avec leur grosse artillerie. Il leur fit un discours
sur la peine de mort en matière politique, en homme qui avait
profondément étudié la question. Un des trois oracles s'endormit,
le second éclata de rire, le dernier essuya une larme: total, trois
boules rouges.
Dans le tohu-bohu amoureux du quartier latin, Georges du Quesnoy avait
oublié son pays--le pays de sa mère.--Les roses qu'il avait cueillies
sur la tombe trop tôt ouverte, les baisait-il encore d'une lèvre
respectueuse? La vie était devenue pour lui un bal masqué, un carnaval
sans fin, presque une descente de Courtille; il allait sans détourner
la tête, enivré par toutes les ardentes folies de la première
jeunesse, jetant son coeur comme son argent--par la fenêtre—-à tous
les hasards de l'amour.
On se demanda bientôt comment ses maîtresses avaient de si belles
robes; on finit par se demander pourquoi il était si bien chaussé et
pourquoi il n'allait jamais à pied. O scandale inouï, une coquine à
la mode l'amena un jour à l'École de droit dans une Victoria à deux
chevaux! Qui payait la coquine? ce n'était pas lui; qui payait les
chevaux? ce n'était pas la coquine. Donc Georges du Quesnoy promenait
sans vergogne, à deux chevaux, son déshonneur. Le matin, entre onze
heures et midi, on reconnaissait encore l'étudiant au café Voltaire,
ou au café de Cluny; déjeunant d'une simple tasse de chocolat, mais le
soir entre onze heures et minuit, il changeait ses batteries: on
le rencontrait sur le boulevard au sortir des théâtres méditant un
souper, à la _Maison d'or_ ou au _Café du Helder_.
Vous me saurez gré de ne pas vous conter, le mot à mot de cette
existence à la dérive qui est aujourd'hui fort commune à Paris pour
les étudiants qui ont de l'argent, qui passent leurs examens chez
quelque _demoiselle trente-six vertus_ et qui font leur stage dans
toutes les folies parisiennes. Beaucoup finissent par rentrer dans le
giron de la sagesse, mais plus d'un finit mal pour avoir mal commencé.
Sera-ce l'histoire de Georges du Quesnoy? Ce fut en vain que son père
vint à diverses reprises pour le ramener à la raison.
Comme ce n'était pas un mauvais coeur, il jurait de bonne foi qu'il
briserait avec ses fatales habitudes. Il embrassait son père avec
l'effusion la plus filiale; mais dès que M. du Quesnoy était parti, il
retombait sous le charme des magiciennes. Et quelles magiciennes! Des
femmes qui n'ont de prix que parce qu'on les paie. «On n'en voudrait
pas pour rien,» disait Georges d'un air dégagé. Mais il en voulut
encore quand il ne les paya plus.
Son frère vint lui-même. Mais que vouliez-vous que conseillât un
rêveur à un désoeuvré? Ils furent heureux de causer ensemble: ce fut
tout.
«Et toi, demanda Georges à Pierre, que fais tu?
--Je suis amoureux.
--De qui? de quoi?
--Un amour désespéré.
--Parle.
--J'aime Mme de Fromentel.
--Ah! mon pauvre Pierre, je te plains, car on m'a dit qu'elle aimait
son mari et son amant!
--Je tuerai l'amant.
--Et le mari?»
Pierre ne répondit pas.
«Te voilà plus fou que moi-même, reprit Georges. Crois-moi, viens
habiter Paris. La Seine c'est le Léthé. Il n'est que Paris pour
oublier.
--Allons, donc! Tu n'as pas oublié Valentine.
--C'est vrai. Mais Valentine, c'est Valentine. C'est la jeunesse,
c'est la beauté, c'est la poésie. Et encore je finirai par l'oublier.»
Le lendemain Pierre partit.
«Pourquoi si vite?
--J'ai promis d'aller ce soir jouer aux échecs avec M. de Fromentel.»
III
LE COEUR MAITRE DE L'ESPRIT
Georges croyait que l'esprit gouverne le coeur comme un navire qui
fuit le rivage. Il avait compté sans la tempête. Maintenant qu'il
avait déjà la prescience du naufrage, il s'avouait qu'il subissait la
domination de son coeur. Il ne pouvait dominer son amour.
Et comme beaucoup de jeunes gens qui portent un coeur blessé, il
cachait la blessure par un sourire railleur.
Mais il ne trompait pas ceux qui ont aimé et qui ont souffert.
Ce fut cette passion trahie qui le jeta à la recherche de l'Inconnu,
plutôt encore que les prédictions de Mme de Lamarre. Son coeur
entraîna son esprit.
Il tenta tout, décidé à rire de Dieu et du diable.
Je me trompe, il ne croyait ni à Dieu ni au diable.
O logique de la raison! Tout sceptique qu'il était il se mit à croire
aux esprits, cet esprit fort!
Un philosophe a dit que chaque heure du jour et de la nuit impose son
despotisme ou tout au moins son influence. Les anciens, nos maîtres
éternels, n'avaient pas pour rien créé des théories pour symboliser la
force occulte des actions de la nature sur l'homme. On a beau jouer au
scepticisme, l'esprit fort le plus résolu n'est le plus souvent qu'un
esprit faible, quand sonnent, dans la solitude et le silence, les
heures nocturnes. Socrate et Platon, dans l'antiquité, Descartes et
Byron dans le monde moderne, pour ne citer que les plus sages et les
plus rebelles aux menées invisibles des puissances supérieures, ont
reconnu que minuit est une heure fatale où l'esprit humain n'a pas ses
coudées franches. Certes, quand on est en belle et bonne compagnie,
quand on soupe gaiement ou amoureusement, l'heure passe sans vous
donner le frémissement de ses ailes, mais si la douzième heure vous
surprend dans la rêverie ou la méditation, quand vous êtes seul avec
vous-même dans le cortège des souvenirs, vous subissez le contre-coup
de cette heure du sabbat qui répand autour de vous, comme une pluie de
fleurs mortes, les âmes en peine qui ont été les âmes de votre vie et
qui viennent tenter leur résurrection dans votre coeur.
Ce n'est pas seulement le moyen âge qui a imprimé un caractère
mystérieux à la douzième heure; dans l'antiquité, quelles que soient
les religions, on retrouve partout ce sentiment de terreur religieuse
qui s'empare des hommes, qui fait crier les bêtes. C'est la nature
elle-même qui a commencé le sabbat; l'homme n'a rien inventé; il a
déchiffré peu à peu les vérités éternelles dans le livre grandiose que
Dieu tenait ouvert sous ses yeux.
Les esprits forts disent que la nature n'a pas de mystères. Ils ne
croient à rien et ils parlent de tout avec la désinvolture des gens
qui ne savent rien. Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y
ramène. On peut appliquer ceci aux âmes en peine, aux esprits errants,
au monde invisible, qui nous obsèdent. Il faudrait être un docteur de
l'omniscience pour résoudre si lestement le premier de ces terribles
problèmes. Mais l'esprit humain est comme la mer qui perd d'un côté
ce qu'elle gagne de l'autre. Nous ne pouvons aborder qu'un coin de la
vérité. Et encore, parmi les plus hardis navigateurs, combien qui vont
se briser dans les récifs après avoir entrevu le rivage! Celui qui
dit: «Je sais que je ne sais rien,» est déjà un sage. Le Régent
Philippe d'Orléans, qui fut un homme de beaucoup d'esprit et
d'impiété, disait gaiement: «Je ne crois pas à Dieu, mais je crois
au diable.» C'est l'histoire de tous les athées, c'est l'histoire de
beaucoup de chrétiens qui ne croient à Dieu que parce qu'ils ont peur
du diable.
Eh bien, le Régent avait la bonne foi d'avouer qu'il avait peur des
ombres, voilà pourquoi il soupait bruyamment pour lutter contre la
nuit. Il avait abordé le grand oeuvre; avant d'inventer Law, il avait
voulu faire de l'or par la vertu de l'alchimie. Il riait tout haut en
plein midi des apparitions nocturnes, mais il ne les niait pas: il
reconnaissait qu'il ne faut pas «trop s'approcher de l'inconnu».
Certes il ne tombait pas dans le piège grossier des magiciens et il
se moquait des commérages de la sorcellerie. Ce n'était pas là qu'il
avait étudié les sciences occultes, il était parti de plus haut et de
plus loin.
Je parle ici du Régent, parce que c'était un sceptique, il me serait
trop facile de mettre en scène les esprits enthousiastes pour prouver
l'existence de «l'invisible». Bon gré mal gré, il faut reconnaître sa
force sans vouloir s'y heurter. Les sciences humaines sont toutes des
abîmes: si on s'y penche trop on s'y précipite. Rien n'est plus près
de l'extrême sagesse que l'extrême folie.
Georges du Quesnoy s'était aventuré dans ce pays de l'inconnu; son
imagination ardente voulait dépasser tous les horizons visibles.
Il doutait de tout, mais il se laissait pourtant envahir par l'âme
mystérieuse des choses. Comme il se croyait appelé à de hautes
destinées, il posait à toute heure son point d'interrogation devant
l'avenir, sans jamais oublier, d'ailleurs, les prédictions de la
chiromancienne.
L'idée fixe est la première station de la folie. Les amis de Georges
du Quesnoy commençaient à chuchoter autour de lui. Naguère il éclatait
en saillies, il était l'homme de toutes les discussions et de tous
les plaisirs; mais peu à peu ce ne fut plus la gaieté que par
intermittence; on le surprenait méditatif, inquiet, assombri. Il eut
toutes les peines du monde à passer son dernier examen, quoiqu'il fût
certes un des plus subtils esprits parmi ses camarades.
Il s'aperçut lui-même de ses chimériques préoccupations. Il voulut
s'arracher à cette fascination de l'abîme. Il reconnut qu'il marchait
dans le vide, la raison fuyait sous ses pieds, il résolut de ne plus
hanter «l'Inconnu».
Mais quand l'esprit a pris des habitudes, il ne peut pas «découcher»,
comme dit Montaigne. Georges du Quesnoy s'était tourné vers la folie;
après avoir divorcé avec la raison, il ne pouvait rebrousser chemin.
Tout le rejetait dans sa voie nouvelle, soit qu'il fût chez lui, soit
qu'il fût dans le monde. Chez lui il n'aimait que les livres
des visionnaires, dans le monde il n'aimait que la causerie des
spiritistes ou des femmes qui croient aux évocations ou aux revenants.
Partout où il allait, on faisait cercle autour de lui, comme on eût
fait cercle autour d'un sphinx. On le questionnait comme un voyageur
qui revient d'un pays inconnu. Tout le monde espérait qu'il ferait un
peu de lumière dans les ténèbres, mais il jetait un peu plus de
nuées sur les nuées, tout en imprimant autour de lui un sentiment
de terreur. Il avait d'ailleurs tout ce qu'il faut pour inspirer
confiance. Il parlait fort bien; il était physionomiste jusqu'à
pénétrer les âmes; il lisait dans les mains comme Desbarolles; il
tirait mieux les cartes que tous les charlatans à la mode. «Mais,
disait-il à ses amis, ce ne sont là que des jeux d'enfant; je voudrais
bien n'avoir pas été plus loin que ces amusements de salon; par
malheur, moi aussi, j'ai franchi le Rubicon, et j'ai vu de trop près
l'autre monde pour vivre en paix dans celui-ci.» Et quand on voulait
rire, il mettait au défi le premier venu de braver la solitude
nocturne en bravant le sommeil, parce que le sommeil endort plus
encore l'esprit que la bête, parce que le sommeil nous fait retourner
sur nos pas toutes les nuits, parce que le sommeil baisse la toile
devant notre imagination à l'heure même où elle s'envolerait avec ses
coudées franches loin de toutes préoccupations humaines.
IV
VISION A LA CLOSERIE DES LILAS
Un soir Georges du Quesnoy errait à la Closerie des lilas attendant
l'heure de l'arrivée de quelques grandes cocottes qui l'avaient averti
d'une entrée triomphale.
Il fut attiré sur le champ de bataille de la danse par les dehors
engageants de Mlle Pochardinette,--une Taglioni bien connue à l'Opéra
en plein vent.
Plus que jamais, Georges était un rêveur qui brouillait le monde réel
et le monde idéal. Telle femme qui passait lui rappelait telle femme
oubliée, qui réapparaissait comme par évocation. Ce va-et-vient de la
vie égare toutes les imaginations ardentes. Goethe et Byron disaient
qu'ils ne distinguaient plus bien les figures vivantes des figures
rêvées, créations de la nature ou créations de la poésie.
Or, tout à coup, tandis que cent yeux suivaient gaiement les
gargouillades spirituelles de cette danseuse illustre, Georges pâlit
et chancela.
Il venait de voir passer dans un tourbillon de nouveaux venus une
figure qui lui était bien connue.
C'était une jeune fille d'une beauté insolente, en plein
épanouissement. Elle se jeta follement au milieu du quadrille et
dansa avec passion. Jamais Fanny Elsler n'avait montré avec plus de
coquetterie impertinente sa jambe à la Diane chasseresse; jamais gorge
plus franche n'avait fatigué corsage plus orgueilleux. Elle était
belle par la vie, par la jeunesse, par la volupté. Sa chevelure
légèrement dorée et ses yeux qui avaient dérobé un rayon au soleil,
rappelaient Flora, la belle Violante, cette immortelle maîtresse du
Titien. C'était la même _floraison_, la même _violence_, la même
luxuriance de beauté humaine. Mais de beauté divine point. Elle avait
oublié le ciel pour la terre. Cependant quand elle fut au bout de sa
cachucha enragée, elle pencha sa tête avec un nuage de mélancolie
comme si un souvenir eût touché son coeur.
Mais au même instant, un sourire désordonné passa sur sa bouche; elle
jeta ses mains jointes sur l'épaule de son danseur et lui ordonna de
l'emporter dans toutes les joies furieuses de la valse.
Georges du Quesnoy avait reconnu la jeune fille du Parc-aux-Grives.
C'était la même figure chargée de trois printemps de plus; trois
printemps savoureux, couronnés de bleuets, d'épis et de cerises. Elle
était fraîche encore; mais déjà atteinte par les premiers ravages des
passions. Sa bouche, autrefois pure comme un sourire de pêche, n'avait
plus cette adorable naïveté d'une bouche ignorante qui n'a encore ri
qu'à elle-même: la science d'aimer avait trop passé par là.
«C'est elle pourtant, dit Georges en s'avançant du côté de la
danseuse. J'ai reconnu ce beau cou nonchalant que je n'ai retrouvé que
dans la _Psyché_ de Praxitèle. Et ces yeux si fiers et si doux! Et ce
profil taillé en plein marbre! A n'en pas douter, c'est elle. Enfin!
elle va m'expliquer ce mystère étrange.
--A qui en as-tu dans ton monologue?»
Georges fut ainsi interrompu par un ami intime qu'il connaissait
depuis la veille.
«Écoute: il y a trois ans, dans un parc de mon pays, j'ai vu
passer--comme une vision--une belle fille dont je suis encore amoureux
et que je n'ai jamais pu approcher.
--Ce n'était qu'une vision.
--Peut-être. Mais aujourd'hui, cette vision détachée du bleu des nues,
voilà que je la retrouve dansant ici. Vois plutôt cette robe bariolée,
ce chapeau insolent, cette écharpe dont elle fait un serpent, cette
ceinture de pourpre qui vaut une bonne renommée.
--Tu te moques de moi! je ne vois ni la robe, ni le chapeau, ni
l'écharpe, ni la ceinture. Est-ce que tu es visionnaire?
--Comment! s'écria Georges avec impatience, tu ne vois pas cette
danseuse éperdue, qui jette des roses par poignées et qui répand
autour d'elle une odeur savoureuse de jeunesse. Regarde-moi bien, je
cours à elle et je l'enlève avec toute la force de ma passion.»
Georges s'élança pour saisir la danseuse; mais comme il croyait la
toucher déjà, elle disparut dans un flot envahissant de beautés
surannées que M. Brididi amenait sur ses pas.
Durant plus d'une heure, Georges du Quesnoy courut tout le jardin pour
la retrouver. Il tomba épuisé dans les bras de son ami, qui lui offrit
une glace et lui jeta au-dessus la tête un verre d'eau frappée, tout
en lui promettant de le recommander au docteur Blanche.
«Je ne suis pas fou,» dit Georges avec fureur.
Survinrent les cocottes en rupture de ban. Il essaya de rire et de
«blaguer» avec elles, mais il était trop ému encore par cette vision
qui agitait son coeur. Il riait des lèvres, mais il répondait de
travers.
«Voyons, dit une comédienne sans emploi, qui croyait faire des mots,
tu n'es ni à la Closerie ni à la causerie. Est-ce que tu es sorti
comme ton argent?
--Ni argent ni esprit comptant, dit une autre demoiselle de la même
paroisse.
--Vous m'avez tout emprunté!
--On n'emprunte qu'aux riches, mon cher!
--Eh bien, prêtez-moi cent sous pour vous offrir des cigares.»
Ce jour-là, Georges du Quesnoy avait à peine les cinq sous du Juif
errant pour fumer le cigare de minuit.
«Oui, je veux bien te prêter cent sous, dit la grande cocotte en
prenant pour rire un air de protection, mais c'est à la condition que
tu vas me dicter une lettre d'injures à mon amant.»
Georges se récria.
«Écrivain public! à cent sous la séance! Pour qui me prends-tu?
--Ah! voilà que tu fais ta tête, mais, mon cher, tu ne vaux pas
mieux que nous autres. Si tu ne te donnais pas pour cent sous, tu te
donnerais pour cent francs.
--Peut-être! Tu as raison. Donne-moi cinq louis et je te dicte une
lettre qui sera un chef-d'oeuvre.»
On s'était assis à une petite table; la demoiselle demanda des bocks
et des glaces, une plume et de l'encre--ce qui ne s'était jamais vu
là.
Et quand elle eut la plume en main:
«Eh bien, j'y suis, dit-elle.
--Et les cinq louis?
--C'est comme au théâtre, on paye en entrant?
--Eh bien, tu paieras après la lettre. Mais pourquoi cette lettre?
--C'est bien simple, mon amant ne revient à moi que quand je lui dis
des injures.
--Écris. Cela se trouve bien, car je voudrais ce soir injurier le
ciel, la terre, la lune et les étoiles.»
Georges du Quesnoy dicta à cette fille un vrai chef-d'oeuvre
d'impertinences passionnées. On sentait que c'était l'indignation de
l'amour. Chaque mot frappait juste. Jamais femme jalouse n'avait si
bien marqué les battements de son coeur par des mouvements de colère.
Aussi, à la dernière phrase, la demoiselle se jeta au cou de Georges
du Quesnoy.
«Un chef-d'oeuvre! s'écria-t-elle, Léon est capable de me répondre par
un billet de mille francs.»
Georges ne rougissait pas de son rôle, tant il avait déjà perdu
ce sixième sens qui s'appelle le sens moral. Il croyait faire une
«blague» à la don Juan.
«Eh bien, dit-il, prête-moi cinq louis sur les mille francs.
--C'est sérieux?
--Très sérieux. Je te dirai pourquoi.»
La demoiselle prit gravement son porte-monnaie et le passa à Georges,
qui ne fit aucune façon pour y prendre un billet de cent francs.
«Demain j'irai te voir pour te demander des nouvelles de la lettre.
--Écoute, s'il m'envoie mille francs, je te donnerai encore cent
francs.
--Tu me prêteras encore cent francs.»
Georges du Quesnoy rectifiait le mot de la demoiselle, mais ce n'était
pas la peine, car déjà à cette époque de sa vie, quiconque lui prêtait
risquait de lui donner.
Une des amies de la comédienne vint s'asseoir à leur table.
«Tu sais que ton amant me plaît, dit-elle à cette demoiselle, en
prenant la cigarette allumée de Georges du Quesnoy. S'il veut, je lui
ferai bien le sacrifice de toute une soirée.
--Eh bien, dit l'autre en raillant, tu auras de la chance si tu ne
fais que de te donner, car avec lui, ça coûte plus cher que ça.»
Georges du Quesnoy s'indigna d'abord et voulut déchignonner un peu
l'impertinente par une chiquenaude sur ses faux cheveux; mais il était
devenu si philosophe qu'il se croyait au-dessus ou au-dessous de tout
ce qu'on pouvait dire.
On se leva de table et on alla voir valser Mlle Pochardinette.
«J'en ferais bien autant,» dit la comédienne. Et elle entraîna Georges
du Quesnoy.
Il commença à valser avec elle. Mais tout d'un coup il l'abandonna
pour se jeter à la rencontre de la vision qui l'avait frappé une heure
auparavant.
«Tu es donc fou?» lui dit la comédienne en le ressaisissant.
Il était pâle comme la mort.
«Figure-toi, lui dit-il, que je viens de voir passer une jeune fille
de mon pays, que j'ai aimée, à qui je n'ai jamais parlé, que je
n'espérais pas revoir... Elle m'a jeté une poignée d'or et une poignée
de roses à la figure....»
Georges se baissa et ramassa des roses.
«Tiens, vois plutôt.
--Des roses fanées, souillées, piétinées!»
Georges du Quesnoy promenait partout son regard anxieux.
«Voilà que je l'ai reperdue, tout en la retrouvant.»
Quoi que fît la comédienne, Georges du Quesnoy ne voulut pas aller
souper avec elle. Il rentra chez lui, voulant s'isoler pour vivre une
heure dans son souvenir. La vision l'avait arraché à la vie parisienne
pour le rejeter en cette adorable saison où il croyait à tout: au
travail, au devoir, à l'amour. Il lui sembla qu'il prenait un bain de
jeunesse et qu'il revoyait flotter sur son front ces beaux fils de la
Vierge qui portent bonheur aux voyageurs. Il pensa à son père, qu'il
n'avait pas vu depuis trois mois; à son frère, qui n'était pas revenu
à Paris pour le rappeler une fois de plus à la vie de famille.
«Mon frère a raison, dit-il tristement. Je le prenais pour un fou, à
cause de ses rimes; mais lui aussi est un voyant et j'ai peur de ses
prédictions.»
Il résolut d'aller le lendemain chez son père et de se retremper aux
sources vives.
Il se coucha et dormit mal. Toute la nuit la vision passa au-dessus de
son lit. Ce fut une obsession.
Le matin on lui apporta une dépêche de son père qui ne contenait que
ces mots:
«_Ton frère est mort. Je t'attends_.»
V
COMMENT PIERRE DU QUESNOY MOURUT DE MORT VIOLENTE
La mort de Pierre Du Quesnoy fut une aventure tragique, qui a éclaté
dans les journaux aux quatre coins de la France.
Il était devenu l'amant platonique d'une Mme de Fromentel, qui avait,
à ce qu'il paraît, un amant plus réel, nommé M. de Vermand. Je ne fais
que copier la _Gazette des Tribunaux_. Le mari, un vrai mari de la
vieille comédie, ne voulant pas se donner les émotions d'un duel avec
M. de Vermand, trouva fort malicieux de préparer un duel entre l'amant
et l'amoureux, se disant que c'était le moyen le plus pratique de se
débarrasser de l'un et de l'autre. Il joua si bien son jeu qu'il mit
bientôt en effet les armes à la main à M. de Vermand et à Pierre du
Quesnoy. Seulement, ce fut un duel entre un homme qui savait se battre
et un enfant qui ne savait pas se défendre. Circonstances aggravantes,
le duel eut lieu le soir, dans un bois, aux derniers feux du jour, aux
premières clartés de la nuit. Pierre du Quesnoy ne se défendit pas
longtemps. Quoique M. de Vermand ne voulût que lui donner une leçon,
il le frappa d'un coup au coeur, parce que Pierre se précipita
au-devant de son épée. Ce fut une désolation dans tout le pays. M. de
Vermand était parti la nuit même pour l'Angleterre, disant que c'était
pour éviter la prison préventive, mais il ne se présenta pas devant le
jury quand il fut appelé. On le condamna, par défaut, à cinq ans de
prison. Les jurés furent très-sévères, parce qu'ils connaissaient
tous Pierre du Quesnoy. M. de Fromentel en fit une maladie. Mme de
Fromentel ne se consolera jamais.
Georges du Quesnoy arriva à temps pour voir son frère. Ce fut une
scène déchirante, car on sait combien ils s'aimaient tous les deux.
«J'ai tout perdu, disait Georges, pensant à Valentine comme à Pierre.
C'était la vie de mon coeur et de mon esprit; il ne me reste plus qu'à
mourir.» Il fallut que son père, non moins désespéré, lui redonnât du
courage. Il fallut que sa soeur, qui était arrivée par l'express du
matin, l'arrachât dix fois dans la journée du lit funéraire.
Le lendemain, pendant la messe mortuaire, Georges du Quesnoy aperçut
Mlle de Lamarre, qui était venue prier avec Mme de Sancy.
«Elle l'avait dit, murmura Georges, _lui aussi mourra de mort
violente_. Décidément, il me faudra donc monter sur la guillotine,
puisque les prédictions de cette voyante se réalisent!»
Georges ne manqua pas de faire encore un pèlerinage au château de
Margival. Mais ce n'était plus qu'une solitude abandonnée.
Le comte, qui aimait les voyages, était parti quelques jours après le
mariage de sa fille pour Rome, Naples, Athènes, Constantinople. Il
n'était pas encore revenu.
Georges lut sur une pancarte attachée à la grille:
CHATEAU A VENDRE.
«Ce château est comme moi, pensa-t-il. Ce château n'a plus de maître
et il est à vendre.»
Il pensait en philosophe. Tout homme qui ne se possède plus est à
vendre.
«La mort partout,» dit tristement Georges.
Et il s'éloigna du château comme du cimetière de sa jeunesse.
VI
LA VOYANTE
M. du Quesnoy ne voulut pas rester à Landouzy-les-Vignes après la mort
de son premier fils. Il alla vivre à Rouen avec sa fille.
Georges ne le consola pas, car il mit bientôt la main sur sa part dans
la petite fortune que Pierre avait recueillie de sa mère. Georges
faisait déjà argent de tout.
Cet argent, venu de son frère bien-aimé, ne lui porta pas bonheur.
Il le joua et le perdit. Il n'en fut que plus avancé vers toutes les
tristesses et tous les découragements.
Son père, indigné de cette conduite, ne répondit plus à ses lettres.
Sa soeur elle-même lui ferma son coeur, parce qu'elle ne lui
pardonnait pas, elle qui avait des enfants, d'avoir dissipé si vite de
quoi nourrir une famille.
L'homme qui n'est plus sous la main ou sous les yeux de sa famille a
déjà perdu son meilleur point d'appui sur la terre. Georges ne savait
plus où se tourner. S'il devenait avocat sans le sou, resterait-il
avocat sans causes? Il continua pourtant son droit; mais dans son
amour de l'Inconnu, il étudia la chimie; bientôt il passa dans
l'alchimie, voulant à son tour tenter l'Impossible, jouant le superbe
devant Dieu et devant le diable.
Quand on pénètre dans le monde des Esprits, on se demande tout d'abord
si on a franchi le seuil de Charenton. Comme Pascal on voit l'abîme
sous ses pieds, et comme Newton on est pris de vertige. C'est que Dieu
n'a pas permis à l'homme de franchir le monde visible, il lui a dit
comme à la mer: «Tu n'iras pas plus loin.»
Ce qui est d'autant plus inquiétant pour cette parcelle de sagesse
humaine que nous appelons orgueilleusement la raison, c'est que les
plus grands philosophes sont des visionnaires. Descartes n'a-t-il pas
vu apparaître la vierge Marie; Voltaire ne se sentait-il pas possédé
d'un esprit surhumain, dont il disait: «Je ne suis pas le maître;»
Kant, qui certes n'était pas le Jupiter assemble-nuages de la
philosophie, ne disait-il pas: «On en viendra un jour à démontrer
que l'âme humaine vit dans une communauté étroite avec les natures
immatérielles du monde des Esprits; _que ce monde agit sur le nôtre_
et lui communique des impressions profondes, dont l'homme n'a pas
conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui?»
Georges du Quesnoy finit par s'apercevoir que plus il interrogeait
tous les docteurs de la science occulte, plus la nuit se faisait dans
son âme. Que lui importait d'ailleurs qu'il y eût des démons s'il ne
pouvait s'en servir?
Un jour il jeta tous ses livres au feu et se tourna vers le soleil en
lui disant: «Je te salue, lumière du monde, les meilleurs esprits ne
feraient pas le plus mince de tes rayons.»
Il rouvrit Lucrèce, Newton et Voltaire, ces fils du soleil; mais il
eut beau se baigner dans les vives clartés de l'esprit humain, il
sentit que ce n'était pas tout. Il ne put effacer de son âme l'image
de Dieu, il ne put rayer de son souvenir cette prédiction de Mlle de
Lamarre qui avait vu la guillotine se dresser pour lui.
Vainement il jouait à l'esprit fort: il sentait une âme dans le monde
invisible.
Il avait dit souvent que pour les imbéciles la terre tournait dans le
vide, tandis que pour les hommes d'esprit elle tournait dans le ciel.
Il ne pouvait s'habituer à l'idée du néant, le néant avant lui, le
néant après lui. Comment nier le pressentiment quand il y a quelque
chose là, sous le front, et quelque chose là, dans le coeur? Du
pressentiment à la divination, il n'y a pas loin. Si Dieu n'existait
pas, on n'aurait pas l'idée de Dieu; si les devins n'avaient pas lu
dans les astres, dans les physionomies, jusque dans les mains, le jeu
des destinées humaines, qui donc aurait cru à tous les oracles de
l'antiquité, à toutes les sorcelleries du moyen âge, aux esprits
frappeurs d'aujourd'hui? pourquoi les âmes du purgatoire
n'auraient-elles pas la mission de nous conduire par la vie à travers
le bien et le mal? Et alors qui les empêcherait de se manifester
par des signes visibles pour les voyants, car il y a des voyants?
Swedenborg n'était ni dupe pour lui-même ni charlatan pour les autres.
A force d'ouvrir les yeux de son âme, il avait vu. Quand Dieu a dit:
Malheur à l'homme seul, c'est que Dieu n'a pas voulu que l'homme se
tournât avant l'heure vers l'infini. Dans le tourbillon du monde,
l'homme ne voit passer que les figures du monde, tandis que dans les
studieuses méditations de la solitude, il ose franchir les abîmes qui
séparent la vie de la mort. Les grands solitaires ont tous été des
voyants.
Voilà ce que disait Georges du Quesnoy, non pas qu'il tombât dans les
illusions des spiritistes qui voient partout graviter des âmes. Il
n'avait, jamais voulu faire tourner les tables possédées; il se
moquait de quelques-uns de ses amis qui parlaient des esprits
frappeurs, mais il ne pouvait aller jusqu'au scepticisme absolu.
«C'est pourtant trop bête, disait-il quelquefois en se rappelant les
prédictions du château de Sancy; parce qu'une femme distraite aura
dit, pour étonner son monde, que je serai guillotiné, il faudra que je
sois toute ma vie préoccupé de la guillotine. C'est là une mauvaise
plaisanterie dont je veux faire justice.»
Mais plus il voulait n'y plus penser, et plus il y pensait.
Un jour qu'il se retournait vers le passé, appuyé à sa fenêtre, il vit
un étudiant et une étudiante qui revenaient de Vanves, bras dessus
bras dessous, avec des branches de lilas dans la main, s'éventant l'un
l'autre, avec la grâce du Misanthrope, s'il se fût armé de l'éventail
de Célimène.
«Ah! s'écrie-t-il, que les lilas doivent sentir bon dans le
Parc-aux-Grives!»
Une heure après, il était au chemin de fer du Nord, ligne des
Ardennes. Le soir il dînait à Soissons et s'en allait à pied jusqu'à
Landouzy-les-Vignes.
La maison natale abandonnée lui sembla un cimetière, que dis-je! un
tombeau, car le lendemain matin quand il alla saluer la tombe de sa
mère et celle de son frère, le cimetière lui parut un pays souriant
par ses arbres, ses fleurs et ses gazons.
Ce lui fut aussi un pays souriant que le Parc-aux-Grives, tout épanoui
sous les pousses printanières. Il y passa des heures regardant
à chaque minute les fenêtres de Valentine--un cadre sans
portrait.--«Hélas! murmura-t-il, la fenêtre ne s'ouvrira pas!»
Il eut l'idée d'aller faire une visite au château de Sancy; il ne
s'avouait pas que c'était pour revoir la chiromancienne, mais au fond
il n'y allait que pour cela.
Il retrouva au château la même société provinciale; Paris se
métamorphose sans cesse, mais la province est sempiternelle dans ses
évolutions. Non-seulement c'était la même société, mais c'étaient les
mêmes causeries. Georges du Quesnoy se crut un instant rajeuni de
trois ans.
Mais il pensa à son frère et cacha une larme; on n'avait jamais pleuré
une plus belle âme.
«A propos, dit Mme de Sancy, plus étourdie chaque année, vous n'êtes
pas encore guillotiné?»
Georges du Quesnoy s'inclina en essayant un sourire.
«Je vous remercie de votre impatience, madame; que voulez-vous, j'ai
manqué l'occasion.»
Disant ces mots, il regardait à la dérobée la sibylle en cheveux
blonds qui, tout en piquant sa tapisserie, murmura d'un air convaincu:
«Oh! oh! nous n'y sommes pas, M. Georges du Quesnoy a encore bien du
temps devant lui.»
Le jeune homme se leva et traîna son fauteuil devant la dame.
«Puisque aussi bien, lui dit-il, me voilà avec vous face à face,
je vous demande sérieusement de me dire pourquoi vous avez mis une
guillotine sur mon chemin?
--Avez-vous lu Cazotte? lui demanda Mlle de Lamarre.
--Oui, j'ai lu ses prédictions dans La Harpe.
--Eh bien, c'était un voyant, comme je suis une voyante. Après l'avoir
écouté, puisque c'était un homme de bonne foi, il fallait se mettre en
garde contre les malheurs qu'il voyait de si loin et de si près. Louis
XVI, tout le premier, a ri de ses prédictions, comme les enfants qui
jouent au bord l'abîme. S'il y eût ajouté foi, il pouvait prévenir la
Révolution en se mettant en travers. On peut rire des voyants, mais il
faut tenir compte de ce qu'ils ont vu.
--Alors, madame, vous êtes une spectatrice qui voyez déjà le drame à
travers le rideau quand les acteurs sont encore dans la coulisse.
--Oui, le rideau se fait diaphane pour moi et j'entrevois les acteurs
qui répètent leurs rôles.
--Et vous m'avez vu dans la coulisse, au dénoûment de ma vie, répétant
mon rôle avec le prêtre et avec le bourreau?
--Je vous en ai trop dit, vous êtes un noble coeur, car je vous ai vu
pleurer sur la tombe de votre frère; vous êtes un esprit hors ligne,
car je vous ai entendu discuter sur les destinées de l'âme avec le
curé de Sancy. Vous n'êtes pas né pour une existence vulgaire. Si vous
escaladez les cimes, prenez garde au vertige; si votre esprit hante
les nues, prenez garde au tourbillon.»
Et, parlant plus bas, la chiromancienne dit à Georges:
«Il n'est pas douteux pour moi que vous aimez toujours Valentine.
Voilà un tourbillon dont il faut vous défier. Prenez garde! si vous la
rencontrez, ce sera votre malheur à tous les deux.
--Vous ne savez donc pas, madame, qu'il y a des heures de malheur
qu'on voudrait acheter par des éternités de joie!»
Georges du Quesnoy rentra à Paris un peu plus troublé qu'à son départ.
Je défie l'homme le plus sceptique de se moquer du lendemain.
VII
LES DÉCHÉANCES
Georges du Quesnoy passa son dernier examen, mais plus préoccupé de
poser des points d'interrogation devant toutes les philosophies, plus
préoccupé surtout de vivre à plein coeur et à pleine coupe que de
prendre la robe sévère de l'avocat.
Vivre à plein coeur! Mais depuis qu'il avait ébauché la plus adorable
des passions avec Valentine de Margival, il ne croyait pas qu'il lui
fût possible d'aimer une autre femme.
Qui donc aurait pour lui ce charme pénétrant? qui donc le ravirait par
cette beauté opulente, beauté divine et beauté du diable? yeux qui
rappelaient le ciel, mais qui promettaient toutes les voluptés?
Georges se contentait de distraire son coeur par des aventures d'un
jour.
On sait déjà que, dès son arrivée dans le pays latin, il avait été
à la mode parmi les étudiantes, ces demoiselles étant encore assez
primitives pour tenir plus compte de la beauté et de l'esprit que de
la fortune. Ceci peut paraître une illusion, c'est pourtant la vérité.
On sait aussi que Georges avait étendu ses conquêtes de l'autre côté
de l'eau, si bien qu'il ne fut jamais en peine de femmes, quand il
voulait perdre une heure ou même un jour.
Il avait trop pris au pied de la lettre la pensée du philosophe qui
dit: «L'homme sans passions est un vaisseau qui attend le vent, voiles
tendues, sans faire un pas.» Il avait appelé à lui tous les vents:
ceux qui viennent par la tempête comme ceux qui viennent par la fleur
des blés. Il s'était brisé aux écueils, il avait fait eau de toutes
parts; encore quelques ouragans, il échouait sans une planche de
salut.
L'orgie--l'orgie de l'esprit--l'avait envahi de la tête au coeur. Il
était entré dans le labyrinthe de la passion--la passion sans âme.
Il vécut plus que jamais des hasards du jeu et de l'amour.
Un soir qu'il désespérait de tout, il reçut ce mot mystérieux,
griffonné par une main qui voulait masquer son écriture:
_Souvenez-vous de l'oubliée_.
Il ne douta pas que ce mot ne lui vînt de Valentine.
«Ah Valentine! s'écria-t-il tristement, c'était l'âme et la force de
ma vie!»
Or cette femme, qui eût été l'âme et la force de sa vie, qu'était-elle
devenue? Sa chute avait été non moins rapide.
La jeune châtelaine de Margival avait jeté son bonnet par-dessus le
Capitole et il était tombé sur la roche Tarpéienne. C'était au temps
où quelques grandes dames émerveillaient Paris de leurs aventures.
La comtesse de Xaintrailles avait voulu que la France fût bien
représentée à Rome. Pendant que son mari allait à confesse pour la
convaincre que Dieu seul vaut la peine d'être aimé, elle courait
gaiement les villas voisines avec de nobles étrangères qui n'étaient
pas venues à Rome seulement pour voir le pape. Parmi les princesses du
nord et les duchesses du midi qui voyagent par curiosité, il en est
plus d'une qui ne rentrent pas le front haut dans leurs maisons.
Un soir, la comtesse de Xaintrailles ne rentra pas du tout.
Grand scandale à Rome jusque chez le pape qui lui avait donné sa
bénédiction. Il est vrai que, ce jour-là, un jeune monsignor lui
avait offert à Saint-Pierre la clef du paradis de Mahomet. Elle avait
refusé, mais l'impiété avait fleuri dans son coeur. Rome est le pays
des grands repentirs; mais aussi des grandes perversités.
Il ne fallait pas être d'ailleurs un profond physionomiste,
physiologiste et psychologiste, pour prédire au comte de Xaintrailles
qu'il ne serait bientôt qu'un mari de Molière, en voyant l'impétueuse
nature de sa jeune femme. On ne marie pas impunément le couchant à
l'aurore, le couchant est rejeté dans la nuit, quand l'aurore s'allume
dans le soleil. C'est la loi des forces et des défaillances. Toute
femme qui ne se jette pas dans les bras de Dieu se jettera dans les
bras de son prochain.
Valentine était adorée de son père, elle savait que, quoi qu'elle fît,
elle aurait son pardon. L'opinion publique c'était sa conscience, sa
conscience c'était son coeur, son coeur c'était sa passion. L'exemple
en a perdu plus d'une. Valentine voyait tous les jours à Nice et à
Bade, à Rome et à Tivoli, à Paris où elle venait souvent en congé
avec ou sans son mari, de très-nobles dames qui se pavanaient dans
l'adultère avec une gaieté impertinente. Elle trouvait cela de bon
air. Il fut un temps où c'était presque à la mode. Valentine voulut
être une femme à la mode.
Ce jour-là, le mari put s'écrier: «Tu l'as voulu, Georges Dandin.»
Il songea à se venger. Il parla de faire enfermer sa femme. Il jura
qu'il tuerait son rival.
Mais il en avait deux.
Il voulut être le troisième larron: il se jeta aux pieds de sa femme.
Il la conjura de lui pardonner ses crimes à elle--combien de maris
tombent dans cette lâcheté?--Mais M. de Xaintrailles avait bien
quelques péchés sur la conscience. Il continuait de vagues relations
avec une ci-devant danseuse qui avait été sa maîtresse pendant dix
ans. Valentine renvoya son mari à sa maîtresse en lui disant:
«Si vous voulez que je vous aime, faites-vous une autre tête. Je vous
ai sacrifié quatre années de ma jeunesse, de ma fortune, de ma beauté,
si vous n'êtes pas content vous êtes difficile à vivre.»
Et elle s'enfuit à Bade avec le marquis Panino, son second amant.
VIII
LE MISERERE DU PIANO
C'était au temps des prodiges de M. Home. Il était bien naturel que
Georges du Quesnoy, déjà visionnaire, voulût voir de près le célèbre
médium, espérant avoir le premier et le dernier mot de toutes ces
aventures occultes.
Il voulait aller tout exprès à Bade pour le rencontrer, lorsqu'il
lut un matin dans un journal la liste des étrangers en villégiature
là-bas. Le nom de:
_Madame la comtesse de Xaintrailles_
le frappa comme un coup de soleil.
«Décidément, dit-il, ma destinée m'appelle à Bade.»
Mais, arrivé à Bade, il lui fut impossible de découvrir Valentine. Il
alla chez M. Home. On sait que M. Home ne se laissait pas aborder par
le premier venu; mais Georges du Quesnoy, arrière-petit-cousin de M.
de Ravignan, arriva jusqu'à lui, grâce à ce nom très-révéré par cet
esprit troublé. Georges du Quesnoy, quoiqu'un peu hautain, était,
quand il le voulait, l'homme du monde le plus sympathique. M. Home se
laissa conquérir à moitié, quoiqu'il fût toujours sur la réserve. Cet
homme, qui avait commencé par les malices des dessous de cartes, avait
fini par se prendre au jeu. Il avait vu devant lui l'abîme de Pascal,
et pour les autres il était devenu un abîme. Georges eut peur d'y
tomber; mais au delà de cet abîme on voyait la lumière comme on voit
la vie future au delà du tombeau. Le médium avoua qu'il n'était pas
maître de lui depuis qu'il était obsédé par un esprit dominateur qui
le rappelait toujours à l'ordre quand il voulait se révolter. C'est
ainsi qu'il expliquait ce mouvement des choses matérielles, tables,
fauteuils, pianos, quand il voulait nier les esprits.
«Car je ne les appelle jamais, disait-il, surtout depuis ma confession
à l'abbé de Ravignan. Ils me font peur, et je passe ma vie à les
exorciser moi-même. C'est dans la lutte qu'ils reviennent ainsi faire
le sabbat.
--Eh bien, faites-moi voir ce sabbat, je vous en supplie,» dit
Georges.
Il avait déjà raconté au médium ses visions du parc de Margival et
de la Closerie des lilas; mais il ne voulait pas croire aux tables
tournantes non plus qu'à la sarabande des fauteuils.
Depuis quelques jours, M. Home refusait aux plus belles étrangères en
villégiature à Bade, de se remettre en communication avec les esprits
frappeurs ou tourbillonnants. On parlait beaucoup alors de sa célèbre
séance chez l'impératrice des Français, où il avait convaincu les plus
incrédules de ses obsessions démoniaques. C'en était assez pour sa
gloire éphémère. Pour lui, les grands de la terre étaient ceux qui,
comme le père Ravignan, travaillaient à la rédemption des âmes. Il
jouait le dédain du monde périssable.
Georges du Quesnoy fut donc bien mal venu à demander des miracles.
Mais un soir qu'ils se promenaient tous les deux dans l'avenue de
Lichenthal, M. Home lui dit:
«Voyez comme je suis malheureux! ce que j'aimerais c'est la solitude,
pour rêver à toutes les merveilles du monde, mais je ne connais pas
la solitude; dès que je suis seul, les esprits reviennent à moi plus
furieux que jamais.»
Quoique ce fût avant le coucher du soleil, Georges regarda de
très-près M. Home. Il était pâle et effaré.
«Ne me quittez pas ce soir, ne me quittez pas ce soir,» disait-il avec
une inquiétude, qui ne semblait pas jouée.
Georges jugea que c'était une bonne fortune pour lui que cette
soudaine reprise des esprits. Il allait enfin savoir! M. Home lui dit
qu'il ne voulait pas rentrer à l'hôtel de Russie, où il avait pris
pied depuis quelques jours. Il décida qu'il irait à l'hôtel Victoria,
où était descendu Georges.
«C'est un hôtel plus vivant et plus gai; les esprits ne franchiront
peut-être pas le seuil, surtout si vous leur tenez tête.»
Ce n'était pas l'affaire de Georges. Aussi il n'eut garde de faire le
sceptique. Bien au contraire, il appela lui-même les esprits avec la
douceur des oiseleurs qui appellent les oiseaux.
Les voilà entrés. M. Home demanda une simple chambre; il n'y en avait
pas une seule qui fût libre. On lui proposa l'appartement d'une des
grandes-duchesses de Russie, qu'on attendait toujours et qui ne venait
jamais.
«Il faut bien l'accepter,» dit Home, qui ne regardait pas à l'argent.
En passant dans le salon, il fut fâché de voir un piano.
«Pourvu qu'ils ne me fassent pas de musique,» dit-il avec
tressaillement.
Georges se disait: «Il y a là un charlatan, un fou ou un voyant;
peut-être y a-t-il de tout cela.»
Ils allèrent jusqu'à la chambre à coucher.
«Je suis brisé,» dit M. Home.
Il se jeta sur son lit et fit signe à Georges de s'asseoir en face de
lui sur le canapé.
«Ne vous en allez qu'après minuit, c'est une grâce que je vous
demande, lui dit le médium. Attendez que je sois endormi, car, si vous
n'étiez là, je n'aurais pas de toute cette nuit une heure de sommeil.»
Georges voulut parler des esprits, mais M. Home le supplia de changer
de causerie.
Et il parla à voix haute de toutes les belles dames qu'ils avaient
rencontrées dans leur promenade, femmes sérieuses et femmes légères,
princesses étrangères et princesses de la rampe. M. Home ne parlait
si haut et n'évoquait de si belles figures que pour faire peur aux
esprits.
A un certain moment, il se jeta hors du lit pour arrêter la pendule.
«Pourquoi faites-vous cela?
--Pourquoi? C'est que cette pendule pourrait sonner les douze coups de
minuit, et me frapper douze fois le coeur presque mortellement.»
Cinq minutes après:
«Voyez, reprit-il, la pendule marche malgré moi; je l'ai pourtant
bien arrêtée. Parlez-moi bien vite de la princesse *** et de Mme Anna
Delion. Voilà deux beautés, souveraines, une pour Dieu, l'autre pour
le diable.»
Une seconde fois il alla arrêter la pendule.
«Pourquoi avez-vous allumé cette troisième bougie? dit-il à son
compagnon.
--C'est singulier, dit le jeune homme, car, en effet, il n'y avait
tout à l'heure que deux bougies d'allumées.»
M. Home en éteignit une; mais à peine fut-il couché que Georges vit
encore trois bougies allumées.
Il commença à croire aux esprits.
Il éteignit lui-même la troisième bougie.
Pendant toute une heure, ils causèrent de la vie parisienne à Bade, de
toutes les aventures amoureuses, de la folie des joueurs.
«Vous savez, dit Georges; que ce grand Italien, qui avait l'air d'un
Meyerbeer brun, s'est pendu au vieux château?
--Chut! dit M. Home, ne me parlez pas du vieux château; c'est là que
je n'irais pas à minuit.»
Un silence.
«Voyez, reprit le médium en montrant la pendule, cette fois elle
est bien arrêtée, mais les aiguilles vont toujours, il est minuit;
accourez vite, je vais mourir.»
Georges se jeta vers M. Home. La pendule sonna minuit. M. Home prit la
main de Georges et la porta à son coeur.
«N'est-ce pas que c'est épouvantable?» lui dit-il.
Chaque tintement de la pendule se répétait dans le coeur de M. Home
par un battement de toute violence; c'était à le briser.
«Voyez comme elle tinte lentement; c'est pour prolonger mon agonie.»
Georges courut à la pendule et la secoua pour arrêter la sonnerie,
mais elle persista à sonner. Cette fois, sa raison l'avait abandonné,
mille nuages passaient sur son front. Sans bien savoir pourquoi, il
agita le cordon de la sonnette.
«C'est inutile, lui dit M. Home, la sonnette ne sonnera pas, les
esprits sont les maîtres ici; il faut nous en aller.»
Mais il se passa plus d'une heure sans que M. Home reprît la force de
se tenir debout. Georges avait voulu appeler.
«Non, lui dit le médium, je ne veux pas donner ce spectacle.»
Enfin M. Home, tout défaillant, se mit debout, prit son chapeau et
marcha vers la porte du salon. Georges allait le suivre, quand il
s'arrêta court.
«N'entendez-vous pas?» lui dit M. Home en tombant sur un fauteuil.
Georges écoutait.
Il entendit résonner le piano comme une harpe éolienne; c'était une
vague musique d'église écoutée dans le lointain. Le _De profundis_ et
le _Miserere_ n'ont pas de clameurs plus doucement funèbres.
«Qui touche du piano? demanda Georges, plus ému encore.
--Pouvez-vous le demander? ce sont mes ennemis. Ne les entendez-vous
pas qui chantent la mort de mon âme? c'est horrible.»
M. Home avait des larmes dans les yeux. Il se traîna à la fenêtre et
l'ouvrit; mais déjà Bade dormait.
«On n'entend plus, dit le médium, que le sabbat qu'ils font là-haut au
vieux château.
--Voilà ce que vous entendez, dit Georges, mais moi, j'entends un
autre sabbat; on danse là tout à côté, chez Mlle Soubise. J'y suis
invité et je vous y emmène. Vous serez sauvé, car vous ne serez plus
dans le monde des Esprits. Méry est là avec Scholl et quelques autres
esprits bien pensants.
--Jamais, dit M. Home, jamais je n'irai dans ce monde-là.
--Ce n'est pas la peine de quitter l'esprit des ténèbres pour
retrouver l'esprit de l'enfer.
--Ne rions pas, dit M. Home avec un accent sévère. Vous ne sentez donc
pas que vous êtes au milieu du sabbat? Tout est sens dessus dessous
ici. Regardez plutôt dans la glace, vous ne vous verrez pas.»
Comme M. Home disait ces mots, les bougies s'éteignirent.
«Permettez, ce n'est pas de jeu,» dit Georges en voulant rire encore.
M. Home frappa du pied.
«Croyez-vous donc que je suis maître de faire le jour et la nuit?»
Et après un silence:
«Avez-vous aimé?
--Si j'ai aimé! j'ai aimé à en mourir. Ç'a été le malheur de ma vie.
--Et quelle était la femme?
--Une adorable créature. Je ne suis venu ici que pour la voir.
--Et vous l'avez vue?
--Non. Elle n'a fait que passer, je crois qu'elle est allée à Ems, où
j'irai demain.
--Contez-moi cette histoire. J'aime beaucoup les contes amoureux.»
Georges ne se fit pas prier. Il conta en quelques mots rapides, avec
tout l'accent de la passion, les premiers chapitres de son roman. Il
peignit, en s'y attardant un peu, cette belle figure de Valentine dont
le seul souvenir lui masquait toutes les femmes.
«Et vous ne l'avez pas revue une seule fois? lui demanda M. Home.
--Non, pas une seule fois; je voulais aller jusqu'à Rome, mais j'avais
peur de la trouver heureuse là-bas. Si je suis venu à Bade, si je me
décide à aller à Ems pour la poursuivre, c'est que j'ai appris qu'elle
avait planté là le comte de Xaintrailles....
--Attendez donc, je la connais. C'est un miracle de beauté, surtout
quand elle rit. Je l'ai beaucoup vue à Rome. Je sais mieux son
histoire que vous ne la savez vous-même. Elle a enlevé le marquis
Panino qui n'osait pas tenter l'aventure. Ç'a été le bruit de la Ville
éternelle au dernier carnaval. Comment a-t-elle passé ici sans venir
me voir? J'ai causé vingt fois avec elle à Rome: et causeries les plus
intimes. Elle m'a souvent donné sa main, en me priant de lui dire
sa destinée. Eh bien, mon cher ami, vous voyez qu'il ne faut jamais
désespérer; maintenant qu'elle est en rupture de mariage, vous aurez
votre tour.
--Mon tour! s'écria Georges blessé au coeur. Je la veux toute pour
l'emporter à tout jamais dans ma passion. Ce n'est pas une bonne
fortune que je cherche. Dieu merci, j'ai usé ma curiosité à ces
folies-là. Ce que je veux retrouver en elle, c'est ma jeunesse.
Mais retrouverai-je son amour? Voyez-vous, si elle voulait m'aimer,
j'oublierais les mauvaises années de ma vie. Je renouerais la chaîne
d'or et je redeviendrais un homme.
--Tout beau! vous voilà déjà un enfant. Enfin je vois que vous
l'aimiez bien.
--Oh! oui, je l'aimais bien! je l'aimais à ce point, que, depuis que
je l'ai perdue, je n'ai aimé les autres femmes que par contre-coup,
que parce qu'elles me la rappelaient. Celle-ci avait sa voix, celle-là
la couleur de ses yeux; mais aucune n'avait ce charme terrible qui me
poursuit encore, qui me poursuivra jusque dans la mort. Je suis
devenu le plus grand sceptique de l'amour. Eh bien, si je retrouvais
Valentine, je tomberais à ses pieds aussi ému et aussi croyant
qu'autrefois.
--Voulez-vous la voir?
--Puisque je vous ai déjà dit que je voulais partir demain pour Ems où
elle doit être.
--Je vous demande si vous voulez la voir tout de suite.
--Vous le savez bien. Mais elle n'est pas ici.»
M. Home se leva et s'approcha de la glace en saisissant avec force la
main de Georges.
«Regardez dans cette glace.
--Mais il faudrait au moins rallumer les bougies.
--Regardez dans cette glace.»
Georges voulut regarder, mais à cet instant M. Home lui passa la main
sur les yeux.
«Regardez bien.»
Georges croyait qu'il allait se voir lui-même, mais il vit la comtesse
de Xaintrailles. Ce ne fut qu'une vision, car elle disparut au même
instant.
«J'ai vu, dit-il, mais je ne crois pas.
--Eh bien moi, dit M. Home, je n'ai pas vu, mais je crois.»
Les bougies venaient de se rallumer. Georges, déjà fort ému, fût
frappé de la pâleur de M. Home.
«Puisque vous croyez; expliquez-moi ce miracle.
--C'est bien simple; ne savez-vous pas que les âmes ont l'image plus
ou moins invisible des corps? Quoi de plus naturel que l'âme de Mme de
Xaintrailles, si elle vous aime, ne soit venue à vous sur ma prière,
quand vous l'attendez?
--Ce que vous me dites n'est pas si simple que cela. Et d'abord
comment voulez-vous que l'âme de Mme de Xaintrailles se soit si
galamment détachée de son corps?
--C'est élémentaire: l'âme, qu'est-ce autre chose que la pensée? Mille
fois par jour, votre âme quitte son corps pour faire le tour de
tous les mondes connus, même des mondes qu'elle ne connaît que par
ouï-dire. Ne voyage-t-elle pas dans le passé qu'elle n'a jamais vu?
dans l'avenir qui n'a jamais existé?
--Je veux bien, mais pourquoi voulez-vous que l'âme de Valentine?--si
j'admets l'image de l'âme--vienne s'égarer ici à l'hôtel Victoria, où
elle ne sait pas que je suis?
--Par les attractions de l'amour, par la volonté de mon âme, car j'ai
voulu qu'elle vînt. Ne vous est-il pas arrivé souvent, quand vous
étiez au théâtre ou à votre fenêtre, de forcer une femme à vous
regarder par le magnétisme de votre regard? Si l'homme corporel a une
telle force, pouvez-vous douter de la force cent mille fois plus forte
de l'homme incorporel? Puisque l'âme est une parcelle de la Divinité,
elle peut soulever un monde.»
Georges du Quesnoy ne fut pas convaincu, et pourtant la vision le
frappait encore.
M. Home s'étant approché de la fenêtre:
«Mon cher ami, dit-il à Georges, je dédaigne de vous mettre les points
sur les i. Rappelez-vous cette lettre de Marie-Antoinette où elle
raconte que Cagliostro lui a fait voir la guillotine dans une carafe.
--La guillotine! s'écria Georges avec un sentiment de terreur.
--Eh bien, oui, la guillotine. Quand la malheureuse reine fut au
Temple, elle se rappela la carafe de Cagliostro; aussi elle demanda
toujours qu'on lui servît de l'eau dans une cruche.
--La guillotine! dit encore Georges.
--C'est un mot qui vous épouvante?
--Non, je n'ai peur de rien, mais je dois vous dire qu'une
chiromancienne m'a prédit que je mourrais guillotiné.
--Si je n'avais pas ouvert la fenêtre, dit M. Home, j'interrogerais
votre destinée. Peut-être la glace nous dirait-elle s'il y aura ou
s'il n'y aura pas de guillotine. Mais c'est fini, je suis délivré des
esprits. Si vous voulez à toute force savoir comment vous mourrez,
interrogez un miroir quand vous serez seul la nuit avec la foi au
monde invisible. Mais il ne faut pas un seul être vivant autour de
vous.»
M. Home respirait avec bonheur l'air vif de la nuit.
«Je suis sauvé encore une fois,» reprit-il en s'animant.
Un silence.
«Les esprits ont livré bataille, mais les voilà vaincus, grâce à votre
présence. Adieu. Je vais me coucher; je n'ai plus peur.»
Ils sortirent tous les deux.
Georges serra la main de M. Home. C'était une main de marbre. Comme il
avait oublié sa canne, il retourna dans la chambre à coucher.
Quand il passa devant le piano, ce ne fut pas sans frissonner un peu.
A peine fut-il à la porte, que le piano eut encore quelques notes de
son chant lugubre.
La porte se ferma violemment derrière lui; aussi il eut beau vouloir
reprendre son air de scepticisme pour entrer chez Mlle Soubise, Mlle
Anna Delion lui dit:
«Vous avez l'air d'un mort qui a la permission de minuit.
--Ma foi, dit Georges, je suis plus mort que vif. J'ai passé la soirée
avec M. Home, qui m'a livré aux esprits.
--Eh bien, dit Aurélien Scholl avec son sourire diabolique, ici vous
serez livré aux bêtes.»
IX
VOYAGE SENTIMENTAL
Le lendemain Georges du Quesnoy partit pour Ems. A peine était-il dans
le wagon qu'il vit passer la comtesse de Xaintrailles, au bras du
marquis Panino. Ils étaient en retard et ils semblaient s'entraîner
l'un l'autre. En reconnaissant la comtesse, en la voyant si belle et
si gaie, Georges ressentit un coup au coeur, un vrai coup de poignard;
car s'il avait pu admettre jusqu'à un certain point que Valentine le
quittât pour se marier, comment pouvait-elle, trahissant tout à la
fois le mariage et l'amour, s'abandonner avec la joie dans l'âme à
ce Napolitain, qui d'ailleurs n'était ni jeune ni beau? C'est là
le mystère des passions. Si elles marchaient à pas comptés avec la
logique, elles ne seraient plus des passions. C'est peut-être la
volonté occulte de la nature, qui veut toujours marier le beau et le
laid, le chaud et le froid, le bien et le mal, l'esprit et la bêtise
pour les lois de l'harmonie universelle.
Georges pensa à se jeter hors du wagon pour courir à la comtesse et
lui reprocher sa double félonie. Mais ce fut le premier mouvement. Il
avait trop vécu déjà pour ne pas comprendre le ridicule d'une telle
action. Sa seconde pensée fut de rentrer tout simplement à Bade et d'y
risquer ses derniers louis, au lieu de les dépenser dans ce voyage
inutile.
Mais il était trop tard, le coup de sifflet retentit: il fallait
partir! Il se promit de descendre à la prochaine station et de monter
vaillamment dans le compartiment du marquis et de la comtesse. Ainsi
il savourerait douloureusement ce spectacle de la trahison. Comme il
n'avait peur de rien, il parlerait haut et ferme, il braverait l'amant
et tenterait de reconquérir la maîtresse.
Et en effet, dès que le train s'arrêta, il sauta à terre et il alla
droit au wagon des amoureux.
Il lut sur la portière: _compartiment réservé_. Mais il n'était
pas homme à s'arrêter pour si peu. Il tourna la poignée et monta
lestement.
«Chut! lui dit le marquis, en se précipitant vers lui, nous sommes
chez nous.
--Chut! riposta Georges du Quesnoy en mettant un pied sur le tapis, je
suis ici chez moi et je prends mon bien où je le trouve.
--Qu'est-ce que c'est que cela?» dit le marquis en lui fermant le
passage.
Georges eût certes passé outre si un des hommes du train ne l'eût
saisi par le pan de sa redingote, en lui disant qu'il se trompait de
compartiment. Georges était vaincu. Vainement il persista à vouloir
entrer, l'homme du train le fit tomber du marchepied au moment même
où le train repartait. Il envoya cet homme d'un coup de pied rouler
jusqu'à la porte de la gare, mais il n'en était pas plus avancé.
Pourtant il se rejeta tout éperdu sur le compartiment, qui ne courait
pas encore à grande vitesse. Cette fois il y pénétra comme le
tonnerre; il saisit le marquis Panino et le voulut précipiter sur la
voie. Par malheur le marquis tenait bon et il l'entraîna lui-même dans
sa chute.
Si bien que la comtesse de Xaintrailles fit le voyage toute seule
jusqu'à la prochaine station.
«Enfin monsieur! que me voulez-vous? dit le marquis à Georges.
--Rien. Je veux seulement vous empêcher de voyager avec la comtesse de
Xaintrailles.
--De quel droit, monsieur?
--La force prime le droit. D'ailleurs vous n'êtes pas son mari.
--Ni vous non plus, monsieur.
--La question n'est pas là. Si vous n'êtes pas content....
--Non, certes, monsieur, je ne suis pas content.
--Eh bien, voici ma carte. Vous me trouverez partout: à Bade, à
Paris ou à Rome, si vous vous permettez de retourner par là avec la
comtesse.»
Le marquis Panino donna lui-même sa carte; après quoi il alla
questionner le chef de gare sur le moyen le plus rapide de rejoindre
le train qui partait pour Ems.
Georges du Quesnoy se promettait d'empêcher son rival d'aller plus
loin, voulant lui-même rejoindre Valentine sur la route d'Ems, quand
un de ses amis du boulevard des Italiens, qui attendait à la gare le
train retournant sur Bade, frappa sur les vitres de la salle d'attente
et l'appela non-seulement par sa voix, mais par la voix de deux
demoiselles à la mode dans les coulisses des Bouffes-Parisiens: Mlles
Rose Blanche et Adèle Cherche-Après, la Gaieté et l'Insouciance en
voyage.
«Je suis furieux! dit Georges à son ami; si tu veux partir pour Ems
avec moi, tu seras mon témoin dans un duel à mort, avec ce marquis
napolitain qui vient de m'enlever la plus adorable des femmes.
--Allons donc! dit Mlle Cherche-Après, une de perdue, deux de
retrouvées!
--D'autant plus, ajouta Mlle Rose Blanche, que nous avons peur de
ne pas trouver d'appartement à Bade et que nous avons compté sur ta
chambre à coucher.
--Ma chambre à coucher! dit Georges qui se rappela alors le sabbat de
la veille, il y revient des esprits.
--Des esprits! Ils ne reviendront pas si nous sommes là. Conte-nous
donc cette bêtise?»
Georges leur dit mot à mot ce qui s'était passé à la gare et à l'hôtel
Victoria.
«Et tu es assez candide pour t'imaginer que tu as vu ta bien-aimée
dans le miroir, par la volonté de M. Home?
--Oui, je suis assez candide pour cela.
--Qui te dit qu'elle n'était pas là avec M. Home?
--Après tout, murmura Georges, ceci n'est pas impossible, d'autant
plus qu'elle habitait l'hôtel Victoria.»
Il se décida à ne pas poursuivre plus longtemps la comtesse de
Xaintrailles, jugeant que c'était maintenant à elle à lui donner de
ses nouvelles. Il retourna donc à Bade, en compagnie de son amie et
des comédiennes.
Quand il revit M. Home, il l'interrogea sur la vision dans la glace.
Mais le médium lui prouva sans beaucoup de peine qu'il lui eût été
bien plus difficile de préparer cette comédie impossible que d'appeler
l'âme de Valentine. Il lui jura que d'ailleurs il la croyait partie
pour Ems.
«Croyez-vous, lui dit-il, que je me suis confessé à l'abbé de Ravignan
pour trahir la religion? Ç'a été pour moi une bénédiction. L'abbé de
Ravignan m'a exorcisé, mais, par malheur, les esprits reprennent peu à
peu leur empire.»
Georges avait conté à M. Home sa mésaventure sur le marchepied du
wagon.
«Quand vous verrez la comtesse, lui dit le médium, vous l'interrogerez
à son tour.
--Mais la reverrai-je?
--N'en doutez pas. Vous vous êtes trop aimés pour ne pas vous revoir.
Dieu et la nature le veulent.
--Comment a-t-elle pu m'oublier jusqu'à prendre un amant?
--Qui vous dit que ce n'est pas le chemin fatal pour revenir à vous?
Du reste, elle doit repasser par Bade. Cette fois, ne manquez pas
l'occasion.»
Georges attendit la comtesse de Xaintrailles sans trop d'impatience,
parce qu'il oubliait son coeur et son esprit dans les folies du jeu
et des filles galantes. Comme il passait pour avoir de la veine, sans
doute parce qu'il était ruiné, ces demoiselles lui faisaient tous
les matins une bourse de jeu. Il était toujours sur le point de se
révolter contre lui-même, mais comment se relever de ses déchéances
sans avoir de l'argent pour point d'appui?
Il espérait toujours faire sauter la banque. Cette bonne fortune lui
arriva un jour; mais comme il était en spectacle et comme il jouait
l'argent des autres, il ne voulut pas s'arrêter en si beau chemin.
Il joua encore, il joua toujours, jusqu'au moment où ce fut lui qui
sauta. Désespoirs et récriminations de ces demoiselles; un instant il
avait eu toutes les caresses, il en fut bientôt aux égratignures. On
l'accusa d'avoir mis de l'argent de côté.
La vérité, c'est qu'il revint à Paris sans un sou, n'osant pas
attendre à Bade la comtesse de Xaintrailles au retour d'Ems, parce
qu'il ne voulait reparaître devant elle qu'en vainqueur et non en
vaincu.
«Soyez mon ambassadeur, dit-il à M. Home. Si vous revoyez Mme de
Xaintrailles, dites-lui que jamais héroïne de roman ne fut aimée comme
elle.»
X
LA CHIMIE ET L'ALCHIMIE
La fortune est aux audacieux: ne doutant pas de son audace, Georges ne
douta pas de sa fortune.
Ce fut alors qu'il se mêla à la tourbe des coquins en gants de Suède
qui s'abattent sur Paris comme sur un grand chemin, sans souci de
l'honneur non plus que du devoir, jetant leur conscience par-dessus
le dernier moulin de Montmartre, décidés à tout pour arriver à tout,
brassant des affaires qui n'ont que des commencements, sautant tous
les jours à pieds joints par-dessus la police correctionnelle, vrais
saute-ruisseaux des hauts financiers, tentant les hasards de la
Bourse, jetés par la fenêtre du parquet, tombés dans la coulisse,
aujourd'hui courtiers, demain remisiers, après-demain directeurs de
la Banque des Familles avec des succursales sans nombre. Vous les
connaissez tous: celui-là crée un journal qui n'aura qu'un numéro,
celui-ci ouvre un dépôt de _prêts sur titres_, l'un vous vendra à
juste prix la honte de votre ennemi, l'autre vous vendra à plus juste
prix les bonnes grâces d'une femme en renom.
Je dirai pourtant que Georges du Quesnoy fut longtemps dans ce monde
perdu, homme de pensée, mais point homme d'action. Il partait de ce
beau principe: l'homme est né voleur, depuis le berceau jusqu'à la
tombe, avec le souci de prendre ici, là, plus loin, toujours. Le grand
art, c'est de voler avec la protection du gouvernement. Par exemple,
le marchand de vin et le marchand d'eau ne volent-ils pas sur la
qualité et la quantité avec une patente du gouvernement? Le banquier
qui fait un emprunt d'État vole d'abord le roi qui emprunte et ensuite
les peuples qui prêtent. Il est volé à son tour par la fille d'Opéra,
qui vole tout aussi bien, puisqu'elle se vend sans se donner.
Georges, comme s'il riait de tout, débitait ainsi mille paradoxes
subversifs, armé de Baboeuf et de Proudhon, mais ne croyant pas un mot
de ce qu'il disait.
Ses vrais amis lui conseillaient de se hasarder au Palais, puisqu'il
avait l'éloquence naturelle et l'éloquence étudiée; mais comme c'était
un chercheur et un inquiet, comme il appartenait à la secte de ces
esprits turbulents et désordonnés qui n'aiment pas les chemins
officiels de la vie, il se jeta décidément dans les hasards de la
chimie.
La curiosité le dominait toujours. Tout en reconnaissant que la
science n'aimait pas les mystères, là encore il voulait trouver des
mystères. Mais ce qu'il voulait trouver surtout, c'était le miracle
d'une fortune rapide.
Il avait d'ailleurs vu quelques-uns de ses amis de rencontre et
d'occasion, faire leur fortune dans des découvertes imprévues. La
chimie est une loterie. Il en est qui ne tirent jamais le bon numéro,
mais il en est qui gagnent du premier coup.
Il ne tenta pas de faire de l'or, comme les alchimistes du sabbat,
mais il tenta d'orifier le cuivre. Ce fut le sabbat des métaux.
Le cuivre fut rebelle à toute métamorphose. On ne refait pas une
virginité à la fille perdue.
Après cette tentative il s'aventura dans les eaux des fées voulant
retrouver les teintures vénitiennes. C'était encore chercher l'or.
Il retrouva le blond de Diane de Poitiers, le blond du Nord; mais il
comprit que le soleil seul donnait aux filles de Venise le chaud rayon
qui les auréole.
De là il passa dans les poisons. C'est lui qui inventa ou réinventa
le poison des Médicis, ou le poison des bagues et des perles. On se
souvient que, vers les dernières années de Napoléon III, beaucoup de
crevés, de journalistes, de chercheurs, de femmes déchues, de hautes
courtisanes, ne voulaient mourir que par ce poison doux et violent.
J'ai rencontré hier à la table d'une comédienne un prince et un homme
politique qui portent encore le poison de Georges du Quesnoy «pour
être maîtres de leur mort à travers les révolutions». Ils oublient
trop que le poison se dissout et perd sa vertu par la chaleur.
Par malheur pour Georges du Quesnoy, ce poison ne fit pas sa fortune,
n'étant pas à la portée de ceux et de celles qui n'ont ni bagues ni
perles. Il chercha d'autres inventions, mais il n'eut pas la main
heureuse, quoiqu'il eût le coup d'oeil subtil.
Il commençait pourtant à se faire un nom dans la science. Il faut lui
rendre cette justice qu'il aimait la science pour la science.
Jusqu'à Lavoisier, la chimie avait encore des airs de famille avec
l'alchimie; mais Lavoisier prit des balances pour peser l'or vrai et
l'or faux. Il marqua d'une vive lumière les agents invisibles, comme
les oxydes; il prouva les corps simples et ruina la théorie des
transmutations: c'était ruiner la pierre philosophale. Il décomposa
tout, pour tout recomposer. Il fonda la théorie atomique, prouvant que
la combinaison des différents corps provient de la juxtaposition des
atomes. Autour de la théorie atomique se groupèrent la théorie des
radicaux et celle des substitutions. On comprit enfin que les composés
chimiques étaient les pierres d'un monument, qu'on pouvait substituer
les unes aux autres sans changer la forme ni l'équilibre. Il y
eut encore la théorie des types, qui donne la clef de la méthode
universelle. Georges du Quesnoy admirait beaucoup les Dumas et les
Wurtz; il poursuivit la science moderne jusqu'à ses confins; mais il
était trop épris du merveilleux pour ne pas s'obstiner à voir autre
chose que la vérité. Il rencontra Claude Bernard et le contredit par
les paradoxes les plus inattendus. Il voulut lui prouver que toutes
les théories modernes étaient déjà dans La Bruyère, dans Fontenelle et
dans tous les malins du XVIIIe siècle. Il lui développa sa théorie à
lui, la théorie des affinités, qui ne voulait pas sacrifier l'alchimie
à la chimie, parce que tout est dans tout, et que c'est l'inconnu,
bien plus que le connu, qui fait marcher le monde.
Que Georges fût dans le vrai ou dans le faux, il n'en devint pas moins
un des sous-oracles de la science moderne; on citait son nom dans les
journaux scientifiques; on lut un mémoire de lui sur l'électricité
à l'Académie des sciences: c'était écrit à l'emporte-pièce, dans un
style imagé, qui égarait l'esprit bien plus qu'il ne l'éclairait. «Et
la conclusion?» demanda un membre de l'Académie après la lecture.
Georges était peut-être trop raisonnable pour conclure. Qui donc a dit
le dernier mot sur toutes choses, hormis le philosophe qui a écrit:
«Je sais que je ne sais rien?»
Je ne raconterai pas toutes les chutes de Georges du Quesnoy. Un seul
sentiment le relevait au-dessus de lui-même: c'était l'amour de la
patrie. L'orgie n'avait pu l'entamer par ce côté-là. La patrie a cela
de bon--comme la mère--qu'elle peut préserver un homme des dernières
chutes et le relever même sur les hauteurs d'où il était tombé.
Georges ne fut pourtant pas préservé, il tomba jusqu'au fond de
l'abîme--l'abîme sans fond. Comme Figaro, ne sachant plus que faire,
il avait pris une plume--entre deux femmes--pour fustiger cette
société bâtie sur l'argent, vivant pour l'argent, adorant l'argent.
On avait du premier coup d'oeil reconnu en lui un véhément satirique,
poétiquement inspiré dans ses patriotiques et sauvages colères.
Quelques journaux lui donnèrent de quoi fumer.
Un de ses amis était devenu secrétaire du ministre de l'intérieur. Ils
se rencontrèrent, ils se comprirent; Georges fut inscrit parmi les
honnêtes gens qui sont marqués au coeur de ces deux mots od
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