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Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885

by Victor Hugo · French · Gutenberg #8490 · 608,112 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885
    
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Title: Actes et Paroles, Volume 4: Depuis l'Exil 1876-1885

Author: Victor Hugo


        
Release date: July 1, 2005 [eBook #8490]
                Most recently updated: September 20, 2014

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8490

Credits: Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOLUME 4: DEPUIS L'EXIL 1876-1885 ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
the Online Distributed Proofreading Team










ACTES ET PAROLES IV par VICTOR HUGO


DEPUIS L'EXIL 1876-1885



1876



I

POUR LA SERBIE


Il devient nécessaire d'appeler l'attention des gouvernements
européens sur un fait tellement petit, à ce qu'il paraît, que les
gouvernements semblent ne point l'apercevoir. Ce fait, le voici: on
assassine un peuple. Où? En Europe. Ce fait a-t-il des témoins? Un
témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient-ils? Non.

Les nations ont au-dessus d'elles quelque chose qui est au-dessous
d'elles les gouvernements. A de certains moments, ce contre-sens
éclate: la civilisation est dans les peuples, la barbarie est dans les
gouvernants. Cette barbarie est-elle voulue? Non; elle est simplement
professionnelle. Ce que le genre humain sait, les gouvernements
l'ignorent. Cela tient à ce que les gouvernements ne voient rien qu'à
travers cette myopie, la raison d'état; le genre humain regarde avec
un autre oeil, la conscience.

Nous allons étonner les gouvernements européens en leur apprenant une
chose, c'est que les crimes sont des crimes, c'est qu'il n'est pas
plus permis à un gouvernement qu'à un individu d'être un assassin,
c'est que l'Europe est solidaire, c'est que tout ce qui se fait en
Europe est fait par l'Europe, c'est que, s'il existe un gouvernement
bête fauve, il doit être traité en bête fauve; c'est qu'à l'heure
qu'il est, tout près de nous, là, sous nos yeux, on massacre, on
incendie, on pille, on extermine, on égorge les pères et les mères, on
vend les petites filles et les petits garçons; c'est que, les enfants
trop petits pour être vendus, on les fend en deux d'un coup de sabre;
c'est qu'on brûle les familles dans les maisons; c'est que telle
ville, Balak, par exemple, est réduite en quelques heures de neuf mille
habitants à treize cents; c'est que les cimetières sont encombrés de
plus de cadavres qu'on n'en peut enterrer, de sorte qu'aux vivants qui
leur ont envoyé le carnage, les morts renvoient la peste, ce qui est
bien fait; nous apprenons aux gouvernements d'Europe ceci, c'est qu'on
ouvre les femmes grosses pour leur tuer les enfants dans les entrailles,
c'est qu'il y a dans les places publiques des tas de squelettes de
femmes ayant la trace de l'éventrement, c'est que les chiens rongent
dans les rues le crâne des jeunes filles violées, c'est que tout cela
est horrible, c'est qu'il suffirait d'un geste des gouvernements
d'Europe pour l'empêcher, et que les sauvages qui commettent ces
forfaits sont effrayants, et que les civilisés qui les laissent
commettre sont épouvantables.

Le moment est venu d'élever la voix. L'indignation universelle se
soulève. Il y a des heures où la conscience humaine prend la parole et
donne aux gouvernements l'ordre de l'écouter.

Les gouvernements balbutient une réponse. Ils ont déjà essayé ce
bégaiement. Ils disent: on exagère.

Oui, l'on exagère. Ce n'est pas en quelques heures que la ville de
Balak a été exterminée, c'est en quelques jours; on dit deux cents
villages brûlés, il n'y en a que quatrevingt-dix-neuf; ce que vous
appelez la peste n'est que le typhus; toutes les femmes n'ont pas été
violées, toutes les filles n'ont pas été vendues, quelques-unes ont
échappé. On a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la
tête, ce qui amoindrit le fait; l'enfant qu'on dit avoir été jeté
d'une pique à l'autre n'a été, en réalité, mis qu'à la pointe d'une
bayonnette; où il y a une vous mettez deux, vous grossissez du double;
etc., etc., etc.

Et puis, pourquoi ce peuple s'est-il révolté? Pourquoi un troupeau
d'hommes ne se laisse-t-il pas posséder comme un troupeau de bêtes?
Pourquoi? ... etc.

Cette façon de pallier ajoute à l'horreur. Chicaner l'indignation
publique, rien de plus misérable. Les atténuations aggravent. C'est la
subtilité plaidant pour la barbarie. C'est Byzance excusant Stamboul.

Nommons les choses par leur nom. Tuer un homme au coin d'un bois qu'on
appelle la forêt de Bondy ou la forêt Noire est un crime; tuer un
peuple au coin de cet autre bois qu'on appelle la diplomatie est un
crime aussi.

Plus grand. Voilà tout.

Est-ce que le crime diminue en raison de son énormité? Hélas! c'est
en effet une vieille loi de l'histoire. Tuez six hommes, vous êtes
Troppmann; tuez-en six cent mille, vous êtes César. Être monstrueux,
c'est être acceptable. Preuves: la Saint-Barthélemy, bénie par Rome;
les dragonnades, glorifiées par Bossuet; le Deux-Décembre, salué par
l'Europe.

Mais il est temps qu'à la vieille loi succède la loi nouvelle; si
noire que soit la nuit, il faut bien que l'horizon finisse par
blanchir.

Oui, la nuit est noire; on en est à la résurrection des spectres;
après le Syllabus, voici le Koran; d'une Bible à l'autre on
fraternise; _jungamus dextras_; derrière le Saint-Siège se dresse la
Sublime Porte; on nous donne le choix des ténèbres; et, voyant que
Rome nous offrait son moyen âge, la Turquie a cru pouvoir nous offrir
le sien.

De là les choses qui se font en Serbie.

Où s'arrêtera-t-on?

Quand finira le martyre de cette héroïque petite nation?

Il est temps qu'il sorte de la civilisation une majestueuse défense
d'aller plus loin.

Cette défense d'aller plus loin dans le crime, nous, les peuples, nous
l'intimons aux gouvernements.

Mais on nous dit: Vous oubliez qu'il y a des «questions». Assassiner
un homme est un crime, assassiner un peuple est «une question». Chaque
gouvernement a sa question; la Russie a Constantinople, l'Angleterre a
l'Inde, la France a la Prusse, la Prusse a la France.

Nous répondons:

L'humanité aussi a sa question; et cette question la voici, elle est
plus grande que l'Inde, l'Angleterre et la Russie: c'est le petit
enfant dans le ventre de sa mère.

Remplaçons les questions politiques par la question humaine.

Tout l'avenir est là.

Disons-le, quoiqu'on fasse, l'avenir sera. Tout le sert, même les
crimes. Serviteurs effroyables.

Ce qui se passe en Serbie démontre la nécessité des États-Unis
d'Europe. Qu'aux gouvernements désunis succèdent les peuples unis.
Finissons-en avec les empires meurtriers. Muselons les fanatismes et
les despotismes. Brisons les glaives valets des superstitions et les
dogmes qui ont le sabre au poing. Plus de guerres, plus de massacres,
plus de carnages; libre pensée, libre échange; fraternité. Est-ce
donc si difficile, la paix? La République d'Europe, la Fédération
continentale, il n'y a pas d'autre réalité politique que celle-là. Les
raisonnements le constatent, les événements aussi. Sur cette réalité,
qui est une nécessité, tous les philosophes sont d'accord, et
aujourd'hui les bourreaux joignent leur démonstration à la démonstration
des philosophes. A sa façon, et précisément parcequ'elle est horrible,
la sauvagerie témoigne pour la civilisation. Le progrès est signé
Achmet-Pacha. Ce que les atrocités de Serbie mettent hors de doute,
c'est qu'il faut à l'Europe une nationalité européenne, un gouvernement
un, un immense arbitrage fraternel, la démocratie en paix avec elle-même,
toutes les nations soeurs ayant pour cité et pour chef-lieu Paris,
c'est-à-dire la liberté ayant pour capitale la lumière. En un mot,
les États-Unis d'Europe. C'est là le but, c'est là le port. Ceci n'était
hier que la vérité; grâce aux bourreaux de la Serbie, c'est aujourd'hui
l'évidence. Aux penseurs s'ajoutent les assassins. La preuve était faite
par les génies, la voilà faite par les monstres.

L'avenir est un dieu traîné par des tigres.

Paris, 29 août 1876.




II

AU PRÉSIDENT DU CONGRÈS DE LA PAIX A GENÈVE


Paris, 10 septembre 1876.

Mon honorable et cher président,

Je vous envoie mes voeux fraternels.

Le Congrès de la paix persiste, et il a raison.

Devant la France mutilée, devant la Serbie torturée, la civilisation
s'indigne, et la protestation du Congrès de la paix est nécessaire.

C'est à Berlin qu'est l'obstacle à la paix; c'est à Rome qu'est
l'obstacle à la liberté. Heureusement le pape et l'empereur ne sont
pas d'accord; Rome et Berlin sont aux prises.

Espérons.

Recevez mon cordial serrement de main.

VICTOR HUGO.




III

LE BANQUET DE MARSEILLE


Victor Hugo, invité au banquet par lequel les démocrates de Marseille
célèbrent le grand anniversaire de la République, et ne pouvant s'y
rendre, a écrit la lettre suivante:

Paris, 22 septembre 1876.

Mes chers concitoyens,

Vous m'avez adressé, en termes éloquents, un appel dont je suis
profondément touché. C'est un regret pour moi de ne pouvoir m'y
rendre. Je veux du moins me sentir parmi vous, et ce que je vous
dirais, je vous l'écris.

L'heure où nous sommes sera une de celles qui caractériseront ce
siècle.

En ce moment la monarchie fait à sa façon la preuve de la république.
De tous les côtés, les rois font le mal; la querelle des trônes et
flagrante; de pape à empereur, on s'excommunie; de sultan à sultan, on
s'assassine. Partout le cynisme de la victoire; partout cette espèce
d'ivrognerie terrible qu'on appelle la guerre. La force s'imagine
qu'elle est le droit; ici, on mutile la France, c'est-à-dire la
civilisation; là, on poignarde la Serbie, c'est-à-dire l'humanité. A
cette heure, il y a un gouvernement, qui est un bandit, assis sur un
peuple, qui est un cadavre.

Certes les monarchies ne le font pas exprès, mais elles démontrent la
nécessité de la république.

La monarchie impériale aboutit à Sedan; la monarchie pontificale
aboutit au Syllabus. Le Syllabus, je l'ai dit et je le répète, c'est
toute la quantité de bûcher possible au dix-neuvième siècle. Au moment
où nous sommes, ce qui sort de l'autel, ce n'est pas la prière, c'est
la menace; l'oraison est coupée par ce hoquet farouche: Anathème!
anathème! Le prêtre bénit à poing fermé. On refuse aux cercueils ce
qui leur est dû; on ajoute à la violation du respect la violation de
la loi; on méconnaît ce qu'il y a de mystérieux et de vénérable dans
la volonté du mourant; on choisit, pour insulter la philosophie et
la raison, l'instant où la liberté de la conscience s'appuie sur la
majesté de la mort.

Qui fait ces choses audacieuses? Le vieil esprit sacerdotal et
monarchique. Ici la conquête, là le massacre, là l'intolérance; le
mensonge épousant la nuit, la haine de trône à trône engendrant la
guerre de peuple à peuple, tel est le spectacle. Où la démocratie dit:
Paix et liberté! le despotisme dit: Carnage et servitude! De là les
crimes qui aujourd'hui épouvantent l'Europe. Admirons la manière dont
les monarchies s'y prennent pour montrer les beautés de la république:
elles montrent leurs laideurs.

Tant que les fanatismes et les despotismes seront les maîtres,
l'Europe sera difforme et terrible. Mais espérons. Que prouvent les
carcans et les chaînes? qu'il faut que les peuples soient libres. Que
prouvent les sabres et les mitrailles? qu'il faut que les peuples
soient frères. Que prouvent les sceptres? qu'il faut des lois.

Les lois, les voici: liberté de pensée, liberté de croyance, liberté
de conscience; liberté dans la vie, délivrance dans la mort; l'homme
libre, l'âme libre.

Célébrons donc ce rassurant anniversaire, le 22 septembre 1792. Il y
a une aurore dans l'humanité, comme il y en a une dans le ciel; ce
jour-là le ciel et l'homme ont été d'accord, les deux aurores ont fait
leur jonction. _Lux populi, lux Dei._

La généreuse ville de Marseille a raison de vénérer ce jour suprême;
elle fait bien; je m'associe à sa patriotique manifestation.

Cet anniversaire vient à propos.

Il y a quatrevingt-quatre ans, à pareil jour, au milieu des plus
redoutables complications, en présence de la coalition des rois,
l'immense énigme humaine étant posée, une bouche sublime, la bouche
de la France, s'est ouverte et a jeté aux peuples ce cri qui est une
solution: République! Il y a dans ce cri une puissance d'écroulement
qui ébranle sur leur base les tyrannies, les usurpations et les
impostures, et qui fait trembler toutes les tours des ténèbres.
L'écroulement du mal, c'est la construction du bien.

Répétons-le, ce cri libérateur République!

Répétons-le d'une voix si ferme et si haute qu'il ait raison de toutes
les surdités. Achevons ce que nos aïeux ont commencé. Soyons les fils
obéissants de nos glorieux pères. Complétons la révolution française
par la fraternité européenne, et l'unité de la France par l'unité
du continent. Établissons entre les nations cette solide paix, la
fédération, et cette solide justice, l'arbitrage. Soyons des peuples
d'esprit au lieu d'être des peuples stupides. Échangeons des idées
et non des boulets. Quoi de plus bête qu'un canon? Que toute
l'oscillation du progrès soit contenue entre ces deux termes:

Civilisation, mais révolution.

Révolution, mais civilisation.

Et, convaincus, dévoués, unanimes, glorifions nos dates mémorables.
Glorifions le 14 juillet, glorifions le 10 août, glorifions le 22
septembre. Ayons une si fière façon de nous en souvenir qu'il en sorte
la liberté du monde. Célébrer les grands anniversaires, c'est préparer
les grands événements.

Mes concitoyens, je vous salue.





1877




I

LES OUVRIERS LYONNAIS


Le dimanche 25 mars, une conférence a lieu dans la salle du Château
d'Eau pour les ouvriers lyonnais.

Victor Hugo et Louis Blanc y prennent la parole.

Voici le discours de Victor Hugo:

Les ouvriers de Lyon souffrent, les ouvriers de Paris leur viennent en
aide. Ouvriers de Paris, vous faites votre devoir, et c'est bien. Vous
donnez là un noble exemple. La civilisation vous remercie.

Nous vivons dans un temps où il est nécessaire d'accomplir
d'éclatantes actions de fraternité. D'abord, parce qu'il est toujours
bon de faire le bien; ensuite, parce que le passé ne veut pas se
résigner à disparaître, parce qu'en présence de l'avenir, qui apporte
aux nations la fédération et la concorde, le passé tâche de réveiller
la haine. (_Applaudissements_).

Répondons à la haine par la solidarité et par l'union.

Messieurs, je ne prononcerai que des paroles austères et graves. Avoir
devant soi le peuple de Paris, c'est un suprême honneur, et l'on n'en
est digne qu'à la condition d'avoir en soi la droiture. Et j'ajoute,
la modération. Car, si la droiture est la puissance, la modération est
la force.

Maintenant, et sous ces réserves, trouvez bon que je vous dise ma
pensée entière.

A l'heure où nous sommes, le monde est en proie à deux efforts
contraires.

Un mot suffit pour caractériser cette heure étrange. A quoi songent
les rois? A la guerre. A quoi songent les peuples? A la paix.
(_Applaudissements prolongés._)

L'agitation fiévreuse des gouvernements a pour contraste et pour leçon
le calme des nations. Les princes arment, les peuples travaillent. Les
peuples s'aiment et s'unissent. Aux rois préméditant et préparant des
événements violents, les peuples opposent la grandeur des actions
paisibles.

Majestueuse résistance.

Les populations s'entendent, s'associent, s'entr'aident.

Ainsi, voyez:

Lyon souffre, Paris s'émeut.

Que le patriotique auditoire ici rassemblé me permette de lui parler
de Lyon.

Lyon est une glorieuse ville, une ville laborieuse et militante.
Au-dessus de Lyon, il n'y a que Paris. A ne voir que l'histoire, on
pourrait presque dire que c'est à Lyon que la France est née. Lyon
est un des plus antiques berceaux du fait moderne; Lyon est le lieu
d'inoculation de la démocratie latine à la théocratie celtique; c'est
à Lyon que la Gaule s'est transformée et transfigurée jusqu'à devenir
l'héritière de l'Italie; Lyon est le point d'intersection de ce qui
a été jadis Rome et de ce qui est aujourd'hui la France.--Lyon a été
notre premier centre. Agrippa a fait de Lyon le noeud des chemins
militaires de la Gaule, et ce procédé péremptoire de civilisation
a été imité depuis par les routes stratégiques de la Vendée. Comme
toutes les cités prédestinées, la ville de Lyon a été éprouvée; au
deuxième siècle par l'incendie, au cinquième siècle par l'inondation,
au dix-septième siècle par la peste. Fait que l'histoire doit noter,
Néron, qui avait brûlé Rome, a rebâti Lyon. Lyon, historiquement
illustre, n'est pas moins illustre politiquement. Aujourd'hui, entre
toutes les villes d'Europe, Lyon représente l'initiative ingénieuse,
le labeur puissant, opiniâtre et fécond, l'invention dans l'industrie,
l'effort du bien vers le mieux, et cette chose touchante et
sublime,--car l'ouvrier de Lyon souffre,--la pauvreté créant la
richesse. (_Mouvement._) Oui, citoyens, j'y insiste, la vertu qui est
dans le travail, l'intuition sociale qui connaît et qui réclame sans
relâche la quantité acceptable des révolutions, l'esprit d'aventure
pour le progrès, ce je ne sais quoi d'infatigable qu'on a quand on
porte en soi l'avenir, voilà ce qui caractérise la France, voilà ce
qui caractérise Lyon. Lyon a été la métropole des Gaule, et l'est
encore, avec l'accroissement démocratique. C'est la ville du métier,
c'est la ville de l'art, c'est la ville où la machine obéit à l'âme,
c'est la ville où dans l'ouvrier il y a un penseur, et où Jacquard se
complète par Voltaire. (_Applaudissements._) Lyon est la première de
nos villes; car Paris est autre chose, Paris dépasse les proportions
d'une nation; Lyon est essentiellement la cité française, et Paris est
la cité humaine. C'est pourquoi l'assistance que Paris offre à Lyon
est un admirable spectacle; on pourrait dire que Lyon assisté par
Paris, c'est la capitale de la France secourue par la capitale du
monde. (_Bravos_.)

Glorifions ces deux villes. Dans un moment où les partis du passé
semblent conspirer la diminution de la France, et essayent de détrôner
le chef-lieu de la révolution au profit du chef-lieu de la monarchie,
il est bon d'affirmer les grandes réalités de la civilisation
française, c'est-à-dire Lyon, la ville du travail, et Paris, la ville
de la lumière. (_Sensation. Bravos répétés_.)

Autour de ces deux capitales se groupent toutes nos illustres villes,
leurs soeurs ou leurs filles, et parmi elles cette admirable Marseille
qui veut une place à part, car elle représente en France la Grèce de
même que Lyon représente l'Italie.

Mais élargissons l'horizon, regardons l'Europe, regardons les nations,
et, en même temps que nous démontrons la solidarité de nos villes,
constatons, citoyens, au profit de la civilisation, tous les symptômes
de la concorde humaine.

Ces symptômes éclatent de toutes parts.

Comme je le disais en commençant, à l'heure troublée où nous sommes,
les phénomènes inquiétants viennent des rois, les phénomènes
rassurants viennent des peuples.

Au-dessous du grondement bestial de la guerre déchaînée il y a sept
ans par deux empereurs, au-dessous des menaces de carnage et de
dévastation à chaque instant renouvelées, quelquefois même réalisées
en partie, témoin l'assassinat de la Bulgarie par la Turquie,
au-dessous de la mobilisation des armées, au-dessous de tout ce sombre
tumulte militaire, on sent une immense volonté de paix.

Je le répète et j'y insiste, qui veut la guerre? Les rois. Qui veut la
paix? Les peuples.

Il semble qu'en ce moment une bataille étrange se prépare entre la
guerre, qui est la volonté du passé, et la paix, qui est la volonté du
présent. (_Applaudissements_.)

Citoyens, la paix vaincra.

Ce triomphe de l'avenir, il est visible dès aujourd'hui, il approche,
nous y touchons. Il s'appellera l'Exposition de 1878. Qu'est-ce en
effet qu'une Exposition internationale? C'est la signature de tous
les peuples mise au bas d'un acte de fraternité. C'est le pacte
des industries s'associant aux arts, des sciences encourageant les
découvertes, des produits s'échangeant avec les idées, du progrès
multipliant le bien-être, de l'idéal s'accouplant au réel. C'est la
communion des nations dans l'harmonie qui sort du travail. Lutte, si
l'on veut, mais lutte féconde; éblouissante mêlée des travailleurs qui
laisse derrière elle, non la mort, mais la vie, non des cadavres, mais
des chefs-d'oeuvre; bataille superbe où il n'y a que des vainqueurs.
(_Longs applaudissements_.)

Ce spectacle splendide, il est juste que ce soit Paris qui le donne au
monde.

1870, c'est-à-dire le guet-apens de la guerre, a été le fait de la
Prusse; 1878, c'est-à-dire la victoire de la paix, sera la réplique de
la France.

L'Exposition universelle de 1878, ce sera la guerre mise en déroute
par la paix.

Ce sera la réconciliation avec Paris, dont l'univers a besoin.

La paix, c'est le verbe de l'avenir, c'est l'annonce des États-Unis de
l'Europe, c'est le nom de baptême du vingtième siècle. Ne nous lassons
pas, nous les philosophes, de déclarer au monde la paix. Faisons
sortir de ce mot suprême tout ce qu'il contient.

Disons-le, ce qu'il faut à la France, à l'Europe, au monde civilisé,
ce qui est dès à présent réalisable, ce que nous voulons, le voici:
les religions sans l'intolérance, c'est-à-dire la raison remplaçant
le dogmatisme; la pénalité sans la mort, c'est-à-dire la correction
remplaçant la vindicte; le travail sans l'exploitation, c'est-à-dire
le bien-être remplaçant le malaise; la circulation sans la frontière,
c'est-à-dire la liberté remplaçant la ligature; les nationalités
sans l'antagonisme, c'est-à-dire l'arbitrage remplaçant la guerre
(_mouvement_); en un mot, tous les désarmements, excepté le
désarmement de la conscience. (_Bravos répétés_.)

Ah! cette exception-là, je la maintiens. Car tant que la politique
contiendra la guerre, tant que la pénalité contiendra l'échafaud,
tant que le dogme contiendra l'enfer, tant que la force sociale sera
comminatoire, tant que le principe, qui est le droit, sera distinct du
fait, qui est le code, tant que l'indissoluble sera dans la loi civile
et l'irréparable dans la loi criminelle, tant que la liberté pourra
être garrottée, tant que la vérité pourra être bâillonnée, tant que le
juge pourra dégénérer en bourreau, tant que le chef pourra dégénérer
en tyran, tant que nous aurons pour précipices des abîmes creusés
par nous-mêmes, tant qu'il y aura des opprimés, des exploités, des
accablés, des justes qui saignent, des faibles qui pleurent, il
faut, citoyens, que la conscience reste armée. (_Applaudissements
prolongés_.)

La conscience armée, c'est Juvénal terrible, c'est Tacite pensif,
c'est Dante flétrissant Boniface, c'est-à-dire l'homme probe châtiant
l'homme infaillible, c'est Voltaire vengeant Calas, c'est-à-dire la
justice rappelant à l'ordre la magistrature. (_Sensation. Triple
salve d'applaudissements._) La conscience armée, c'est le droit
incorruptible faisant obstacle à la loi inique, c'est la philosophie
supprimant la torture, c'est la tolérance abolissant l'inquisition,
c'est le jour vrai remplaçant dans les âmes le jour faux, c'est
la clarté de l'aurore substituée à la lueur des bûchers. Oui, la
conscience reste et restera armée, Juvénal et Tacite resteront debout,
tant que l'histoire nous montrera la justice humaine satisfaite de son
peu de ressemblance avec la justice divine, tant que la raison d'état
sera en colère, tant qu'un épouvantable _vae victis_ régnera,
tant qu'on écoutera un cri de clémence comme on écouterait un cri
séditieux, tant qu'on refusera de faire tourner sur ses gonds la seule
porte qui puisse fermer la guerre civile, l'amnistie! (_Profonde
émotion.--Applaudissements prolongés_.)

Cela dit, je conclus. Et je conclus par l'espérance.

Ayons une foi absolue dans la patrie. La destinée de la France fait
partie de l'avenir humain. Depuis trois siècles la lumière du monde
est française. Le monde ne changera pas de flambeau.

Pourtant, généreux patriotes qui m'écoutez, ne croyez pas que je
pousse l'espérance jusqu'à l'illusion. Ma foi en la France est
filiale, et par conséquent passionnée, mais elle est philosophique, et
par conséquent réfléchie. Messieurs, ma parole est sincère, mais elle
est virile, et je ne veux rien dissimuler. Non, je n'oublie pas que
je parle aux hommes de Paris. La responsabilité est en proportion
de l'auditoire. Une seule chose est à la taille du peuple, c'est la
vérité. Et dire la réalité, c'est le devoir.

Eh bien, la réalité, c'est que nous traversons une heure redoutable.
La réalité, c'est que, si la nuit complète se faisait, il y aurait
des possibilités de naufrage. Les crises succèdent aux catastrophes.
J'espère cependant.

Je fais plus qu'espérer. J'affirme. Pourquoi? Je vais vous le dire, et
ce sera mon dernier mot.

La marche du genre humain vers l'avenir a toutes les complications
d'un voyage de découvertes. Le progrès est une navigation; souvent
nocturne. On pourrait dire que l'humanité est en pleine mer. Elle
avance lentement, dans un roulis terrible, immense navire battu des
vents. Il y a des instants sinistres. A de certains moments, la
noirceur de l'horizon est profonde; il semble qu'on aille au hasard.
Où? à l'abîme. On rencontre un écueil, l'empire; on se heurte à un
bas-fond, le _Syllabus_; on traverse un cyclone, Sedan (_mouvement_);
l'année de l'infaillibilité du pape est l'année de la chute de la
France; les ouragans et les tonnerres se mêlent; on a au-dessus de sa
tête tout le passé en nuage et chargé de foudres; cet éclair, c'est le
glaive; cet autre éclair, c'est le sceptre; ce grondement, c'est la
guerre. Que va-t-on devenir? Va-t-on finir par s'entre-dévorer? En
viendra-t-on à un radeau de la _Méduse_, à une lutte d'affamés et de
naufragés, à la bataille dans la tempête? Est-ce qu'il est possible
qu'on soit perdu? On lève les yeux. On cherche dans le ciel une
indication, une espérance, un conseil. L'anxiété est au comble. Où
est le salut? Tout à coup, la brume s'écarte, une lueur apparaît; il
semble qu'une déchirure se fasse dans le noir complot des nuées,
une trouée blanchit toute cette ombre, et, subitement, à l'horizon,
au-dessus des gouffres, au delà des nuages, le genre humain
frissonnant aperçoit cette haute clarté allumée il y a quatre vingts
ans par des géants sur la cime du dix-huitième siècle, ce majestueux
phare à feux tournants qui présente alternativement aux nations
désemparées chacun des trois rayons dont se compose la civilisation
future: Liberté, Égalité, Fraternité. (_Applaudissements prolongés_.)

Liberté, cela s'adresse au peuple; Égalité, cela s'adresse aux hommes;
Fraternité, cela s'adresse aux âmes.

Navigateurs en détresse, abordez à ce grand rivage, la République.

Le port est là. (_Longue acclamation. Cris de: Vive la république!
Vive l'amnistie! Vive Victor Hugo_!)




II

LE SEIZE MAI


I

LA PROROGATION

Le 16 mai 1877, un essai préliminaire de coup d'état fut tenté par M.
le maréchal de Mac-Mahon, président de la République. Brusquement il
congédia, sur les plus futiles prétextes, le ministère républicain de
M. Jules Simon, qui réunissait dans la chambre une majorité de deux
cents voix. Le nouveau cabinet, sous la présidence de M. de Broglie,
ne fut composé que de monarchistes.

Deux jours après, un décret du président de la République prorogeait
le parlement pour un mois.

Aussitôt les gauches des deux chambres tinrent chacune leur réunion
plénière et rédigèrent des déclarations collectives adressées au pays.

Dans la réunion des gauches du Sénat, Victor Hugo prit la parole:

Dans quelles circonstances l'événement qui nous préoccupe se
produit-il?

Laissez-moi vous le dire. Deux choses me frappent.

Voici la première:

La France était en pleine paix, en pleine convalescence de ses
derniers malheurs, en pleine possession d'elle-même; la France
donnait au monde tous les grands exemples, l'exemple du travail, de
l'industrie, du progrès sous toutes les formes; elle était superbe
de tranquillité et d'activité; elle se préparait à convier tous
les peuples chez elle; elle prenait l'initiative de l'Exposition
universelle, et, meurtrie, mutilée, mais toujours grande, elle allait
donner une fête à la civilisation. En ce moment-là, dans ce calme
fécond et auguste, quelqu'un la trouble. Qui? Son gouvernement. Une
sorte de déclaration de guerre est faite. A qui? A la France en paix.
Par qui? Par le pouvoir. (_Oui! oui!--Adhésion unanime_.)

La seconde chose qui me frappe, la voici:

Si la France est en paix, l'Europe ne l'est pas. Si au dedans nous
sommes tranquilles, au dehors nous sommes inquiets. Le continent prend
feu. Deux empires se heurtent en orient; au nord, un autre empire
guette; à côté du nord, une puissante nation voisine fait son
branle-bas de combat. Plus que jamais, il importe que la France, pour
rester forte, reste paisible. Eh bien! c'est le moment qu'on choisit
pour l'agiter! C'est pour le pays l'heure de la prudence; c'est pour
le gouvernement l'heure des imprudences.

Ces deux grands faits, la paix en France, la guerre en Europe,
exigeaient tous les deux un gouvernement sage. C'est l'instant que
prend le gouvernement pour devenir un gouvernement d'aventure.

Une étincelle suffirait pour tout embraser; le gouvernement secoue la
torche. (_Sensation profonde_.)

Oui, gouvernement d'aventure. Je ne veux pas, pour l'instant, le
qualifier plus sévèrement, espérant toujours que le pouvoir se sentira
averti par l'énormité de certains souvenirs, et qu'il s'arrêtera.
Je recommande au pouvoir personnel la lecture attentive de la
constitution. (_Mouvement_.)

Il y a là sur la responsabilité plusieurs articles sérieux.

J'en pourrais dire davantage. Mais je me borne à ces quelques paroles.
J'ai une fonction comme sénateur et une mission comme citoyen; je ne
faillirai ni à l'une ni à l'autre.

Vous, mes collègues, vous résisterez vaillamment, je le sais et je
le déclare, aux empiétements illégaux et aux usurpations
inconstitutionnelles. Surveillons plus que jamais le pouvoir. Dans la
situation où nous sommes, souvenez-vous de ceci: toute la défiance que
vous montrerez au nouveau ministère, vous sera rendue en confiance par
la nation.

Messieurs, rassurons la France, rassurons-la dans le présent,
rassurons-la dans l'avenir.

La république est une délivrance définitive. Espérance est un des
noms de la liberté. Aucun piège ne réussira. La vérité et la raison
prévaudront. La justice triomphera de la magistrature. La conscience
humaine triomphera du clergé. La souveraineté nationale triomphera des
dictatures, cléricales ou soldatesques.

La France peut compter sur nous, et nous pouvons compter sur elle.

Soyons fidèles à tous nos devoirs, et à tous nos droits. (_Adhésion
unanime.--Applaudissements prolongés_.)


II

LA DISSOLUTION

La prorogation d'un mois expirée, le maréchal de Mac-Mahon adresse,
le 17 juin, un message au sénat, lui demandant, aux termes de la
constitution, de prononcer avec le président de la République, la
dissolution de la chambre des députés.

La chambre des députés réplique aussitôt par un ordre du jour
déclarant que «le ministère n'a pas la confiance de la nation». Cet
ordre du jour est voté par 363 voix contre 158.

Le 21 juin, les bureaux du sénat se réunissent pour nommer la
commission chargée du rapport sur la demande de dissolution.

Dans le quatrième bureau, dont Victor Hugo fait partie, se passe
l'incident suivant, rapporté ainsi par _le Rappel_.

_Réunion dans les bureaux du sénat_.

«Il s'est produit, au 4e bureau, un incident qui a causé une vive
émotion.

«M. Victor Hugo fait partie de ce bureau. M. le vicomte de Meaux,
ministre du commerce, en fait également partie.

«La discussion s'est ouverte sur le projet de dissolution.

«Après des discours de MM. Bertauld et de Lasteyrie contre le projet
et de MM. de Meaux et Depeyre pour, la séance semblait terminée,
lorsque M. Victor Hugo a demandé la parole.

«Il a dit:

J'ai gardé le silence jusqu'à ce moment, et j'étais résolu à ne point
intervenir dans le débat, espérant qu'une question essentielle serait
posée, et aimant mieux qu'elle le fût par d'autres que par moi.

Cette question n'a pas été posée. Je vois que la séance va se clore,
et je crois de mon devoir de parler. Je désire n'être point nommé
commissaire, et je prie mes amis de voter, comme je le ferai moi-même,
pour notre honorable collègue, M. Bertauld.

Cela dit, et absolument désintéressé dans le vote qui va suivre,
j'entre dans ce qui est pour moi la question nécessaire et immédiate.

Un ministre est ici présent. Je profite de sa présence, c'est à
lui que je parle, et voici ce que j'ai à dire à M. le ministre du
commerce:

Il est impossible que le président de la République et les membres du
cabinet nouveau n'aient point examiné entre eux une éventualité, qui
est pour nous une certitude: le cas où, dans trois mois, la chambre,
dissoute aujourd'hui, reviendrait augmentée en nombre dans le sens
républicain, et, ce qui est une augmentation plus grande encore,
accrue en autorité et en puissance par son mandat renouvelé et par le
vote décisif de la France souveraine.

En présence de cette chambre, qui sera à la fois la chambre ancienne,
répudiée par le pouvoir personnel, et la chambre nouvelle, voulue
par la souveraineté nationale, que fera le gouvernement? quels plans
a-t-il arrêtés? quelle conduite compte-t-il suivre? Le président
fera-t-il simplement son devoir, qui est de se retirer et d'obéir à la
nation, et les ministres disparaîtront-ils avec lui? En un mot, quelle
est la résolution du président et de son cabinet, dans le cas grave
que je viens d'indiquer?

Je pose cette question au membre du cabinet ici présent. Je la pose
catégoriquement et absolument. Aucun faux-fuyant n'est possible: ou le
ministre me répondra, et j'enregistrerai sa réponse; ou il refusera de
répondre, et je constaterai son silence. Dans les deux cas, mon but
sera atteint; et, que le ministre parle ou qu'il se taise, l'espèce de
clarté que je désire, je l'aurai.

«Sur ces paroles, au milieu du profond silence et de l'attente unanime
des sénateurs, M. de Meaux s'est levé. Voici sa réponse:

«La question posée par M. Victor Hugo ne pourrait être posée qu'au
président de la République, et excède la compétence des ministres.»

«Une certaine agitation a suivi cette réponse. MM. Valentin, Ribière,
Lepetit et d'autres encore se sont vivement récriés.

«M. Victor Hugo a repris la parole en ces termes:

Vous venez d'entendre la réponse de M. le ministre. Eh bien! je vais
répliquer à l'honorable M. de Meaux par un fait qui est presque pour
lui un fait personnel.

Un homme qui lui touche de très près, orateur considérable de la
droite, dont j'avais été l'ami à la chambre des pairs et dont j'étais
l'adversaire à l'assemblée législative, M. de Montalembert, après la
crise de juillet 1851, s'émut, bien qu'allié momentané de l'Élysée,
des intentions qu'on prêtait au président, M. Louis Bonaparte, lequel
protestait du reste de sa loyauté.

M. de Montalembert, alors, se souvenant de notre ancienne amitié, me
pria de faire, en mon nom et au sien, au ministre Baroche, la question
que je viens de faire tout à l'heure à M. de Meaux.... (_Profond
mouvement d'attention_.) Et le ministre d'alors fit à cette question
identiquement la même réponse que le ministre d'aujourd'hui.

Trois mois après, éclatait ce crime qui s'appellera dans l'histoire le
2 décembre.

«Une vive émotion succède à ces paroles.

«Aucune réplique de M. de Meaux. Exclamations des sénateurs présents.

«Le président du bureau, M. Batbie, fait, tardivement, remarquer
que les interpellations aux ministres ne sont d'usage qu'en séance
publique; dans les bureaux, il n'y a pas de ministre; un membre parle
à un membre, un collègue à un collègue; et M. Victor Hugo ne peut pas
exiger de M. de Meaux une autre réponse que celle qui lui a été faite.

«--Je m'en contente! s'écrie M. Victor Hugo.

«Et les quinze membres de la gauche applaudissent.»


_Séance publique du sénat._

--12 JUIN 1877.--


Messieurs,

Un conflit éclate entre deux pouvoirs. Il appartient au sénat de les
départager. C'est aujourd'hui que le sénat va être juge.

Et c'est aujourd'hui que le sénat va être jugé. (_Applaudissements à
gauche._)

Car si au-dessus du gouvernement il y a le sénat, au-dessus du sénat
il y a la nation.

Jamais situation n'a été plus grave.

Il dépend aujourd'hui du sénat de pacifier la France ou de la
troubler.

Et pacifier la France, c'est rassurer l'Europe; et troubler la France,
c'est alarmer le monde.

Cette délivrance ou cette catastrophe dépendent du sénat.

Messieurs, le sénat va aujourd'hui faire sa preuve. Le
sénat aujourd'hui peut être fondé par le sénat. (_Bruit à
droite.--Approbation à droite._)

L'occasion est unique, vous ne la laisserez pas échapper.

Quelques publicistes doutent que le sénat soit utile; montrez que le
sénat est nécessaire.

La France est en péril, venez au secours de la France. (_Bravos a
gauche_.)

Messieurs, le passé donne quelquefois des renseignements. De certains
crimes, que l'histoire n'oublie pas, ont des reflets sinistres, et
l'on dirait qu'ils éclairent confusément les événements possibles.

Ces crimes sont derrière nous, et par moments nous croyons les revoir
devant nous.

Il y a parmi vous, messieurs, des hommes qui se souviennent.
Quelquefois se souvenir, c'est prévoir. (_Applaudissements à gauche_.)

Ces hommes ont vu, il y a vingt-six ans, ce phénomène:

Une grande nation qui ne demande que la paix, une nation qui sait ce
qu'elle veut, qui sait d'où elle vient et qui a droit de savoir où
elle va, une nation qui ne ment pas, qui ne cache rien, qui n'élude
rien, qui ne sous-entend rien, et qui marche dans la voie du progrès
droit devant elle et à visage découvert, la France, qui a donné à
l'Europe quatre illustres siècles de philosophie et de civilisation,
qui a proclamé par Voltaire la liberté religieuse (_Protestations
à droite, vive approbation à gauche_) et par Mirabeau la liberté
politique; la France qui travaille, qui enseigne, qui fraternise, qui
a un but, le bien et qui le dit, qui a un moyen, le juste, et qui le
déclare, et, derrière cet immense pays en pleine activité, en
pleine bonne volonté, en pleine lumière, un gouvernement masqué.
(_Applaudissements prolongés à gauche. Réclamations à droite_.)

Messieurs, nous qui avons vu cela, nous sommes pensifs aujourd'hui,
nous regardons avec une attention profonde ce qui semble être devant
nous: une audace qui hésite, des sabres qu'on entend traîner, des
protestations de loyauté qui ont un certain son de voix; nous
reconnaissons le masque. (_Sensation_.)

Messieurs, les vieillards sont des avertisseurs. Ils ont pour fonction
de décourager les choses mauvaises et de déconseiller les choses
périlleuses. Dire des paroles utiles, dussent-elles paraître inutiles,
c'est là leur dignité et leur tristesse. (_Très bien! à gauche_.)

Je ne demande pas mieux que de croire à la loyauté, mais je me
souviens qu'on y a déjà cru. (_C'est vrai! à gauche_.) Ce n'est pas ma
faute si je me souviens. Je vois des ressemblances qui m'inquiètent,
non pour moi qui n'ai rien à perdre dans la vie et qui ai tout à
gagner dans la mort, mais pour mon pays. Messieurs, vous écouterez
l'homme en cheveux blancs qui a vu ce que vous allez revoir peut-être,
qui n'a plus d'autre intérêt sur la terre que le vôtre, qui vous
conseille tous avec droiture, amis et ennemis, et qui ne peut ni haïr
ni mentir, étant si près de la vérité éternelle. (_Profonde sensation.
Applaudissements prolongés_.)

Vous allez entrer dans une aventure. Eh bien, écoutez celui qui en
revient. (_Mouvement_.) Vous allez affronter l'inconnu, écoutez celui
qui vous dit: l'inconnu, je le connais. Vous allez vous embarquer sur
un navire dont la voile frissonne au vent, et qui va bientôt partir
pour un grand voyage plein de promesses, écoutez celui qui vous dit:
Arrêtez, j'ai fait ce naufrage-là. (_Applaudissements_.)

Je crois être dans le vrai. Puissé-je me tromper, et Dieu veuille
qu'il n'y ait rien de cet affreux passé dans l'avenir!

Ces réserves faites,--et c'était mon devoir de les faire,--j'aborde
le moment présent, tel qu'il apparaît et tel qu'il se montre, et je
tâcherai de ne rien dire qui puisse être contesté.

Personne ne niera, je suppose, que l'acte du 16 mai ait été inattendu.

Cela a été quelque chose comme le commencement d'une préméditation qui
se dévoile.

L'effet a été terrible.

Remontons à quelques semaines en arrière. La France était en plein
travail, c'est-à-dire en pleine fête. Elle se préparait à l'Exposition
universelle de 1878 avec la fierté joyeuse des grandes nations
civilisatrices. Elle déclarait au monde l'hospitalité. Paris,
convalescent, glorieux et superbe, élevait un palais à la fraternité
des nations; la France, en dépit des convulsions continentales, était
confiante et tranquille, et sentait s'approcher l'heure du suprême
triomphe, du triomphe de la paix. Tout à coup, dans ce ciel bleu un
coup de foudre éclate, et au lieu d'une victoire on apporte à la
France une catastrophe. (_Vive émotion.--Bravos à gauche_.)

Le 15 mai, tout prospérait; le 16, tout s'est arrêté. On a assisté au
spectacle étrange d'un malheur public, fait exprès. (_Sensation_.)
Subitement, le crédit se déconcerte; la confiance disparaît; les
commandes cessent; les usines s'éteignent; les manufactures se
ferment; les plus puissantes renvoient la moitié de leurs ouvriers;
lisez les remontrances des chambres de commerce; le chômage, cette
peste du travail, se répand et s'accroît, et une sorte d'agonie
commence. Ce que cette calamité, le 16 mai, coûte à notre industrie, à
notre commerce, à notre travail national, ne peut se chiffrer que
par des centaines de millions. (_Allons donc! à droite.--Oui! oui! à
gauche_.)

Eh bien, messieurs, aujourd'hui que vous demande-t-on? De la
continuer. Le 16 mai désire se compléter. Un mois d'agonie, c'est peu;
il en demande quatre. Dissolvez la chambre. On verra où la France en
sera au bout de quatre mois. La durée du 16 mai, c'est la durée de la
catastrophe. Aggravation funeste. Partout la stagnation commerciale,
partout la fièvre politique. Trois mois de querelle et de haine.
L'angoisse ajoutée à l'angoisse. Ce qui n'était que le chômage sera la
faillite; ruine pour les riches, famine pour les pauvres; l'électeur
acculé à son droit; l'ouvrier sans pain armé du vote. La colère mêlée
à la justice. Tel est le lendemain de la dissolution. (_Mouvement_.)

Si vous l'accordiez, messieurs, le service que le 16 mai aurait rendu
à la France équivaudrait au service vice que rend une rupture de rails
à un train lancé à toute vapeur. (_C'est vrai_!)

Et j'hésite à achever ma pensée, mais il faut, sinon tout dire, au
moins tout indiquer.

Messieurs, réfléchissez. L'Europe est en guerre. La France a des
ennemis. Si, en l'absence des chambres, dans l'éclipse de la
souveraineté nationale, si l'étranger....

(_Bruit et protestations à droite.--A gauche_: N'interrompez pas!--_M.
le président_: Faites silence!--_A gauche_: C'est à la droite qu'il
faut dire cela!)

....Si l'étranger profitait de cette paralysie de la France, si ... je
m'arrête.

Ici, messieurs, la situation apparaît tellement grave, que nous avons
pu voir dans les bureaux du sénat des membres du cabinet faire appel à
notre patriotisme et nous demander de ne pas insister.

Nous n'insistons pas.

Mais nous nous retournons vers le pouvoir personnel, et nous lui
disons:

La guerre extérieure actuelle ajoutée à la crise intérieure faite par
vous crée une situation telle que, de votre aveu, l'on ne peut pas
même sonder ce qui est possible. Pourquoi alors faire cette crise?
Puisque vous avez le choix du moment, pourquoi choisir ce moment-ci?
Vous n'avez aucun reproche sérieux à faire à la chambre des députés;
le mot _radical_ appliqué à ses tendances ou à ses actes est vide de
sens. La chambre a eu le très grand tort, à mes yeux, de ne pas voter
l'amnistie; mais je ne suppose pas que ce soit là votre grief contre
elle. (_Sourires à gauche_.) La chambre des députés a poussé l'esprit
de conciliation et de consentement jusqu'à partager avec le sénat son
privilége en matière d'impôts, c'est-à-dire qu'elle a fait en France
plus de concessions au sénat que la chambre des communes n'en fait
en Angleterre à la chambre des lords. (_A gauche: C'est vrai_!) La
chambre des députés, à part les turbulences de la droite, est modérée,
parlementaire et patriote; seulement il y a entre elle, chambre
nationale, et vous, pouvoir personnel, incompatibilité d'humeur; vous
avez, à ce qu'il parait, des théories politiques qui font mauvais
ménage avec les théories politiques de la chambre des députés, et
vous voulez divorcer. Soit. Mais il n'y a là aucune urgence. Pourquoi
prendre l'heure la plus périlleuse? Dissoudre la chambre en ce moment,
c'est désarmer la France. (_Mouvement_.) Pourquoi ne pas attendre que
le conflit européen soit apaisé? Quand la situation sera redevenue
calme, si votre incompatibilité d'humeur ne s'est pas dissipée,
si vous persistez dans votre fantaisie théorique, vous nous en
reparlerez, et, puisque nous sommes ce qu'en Angleterre on appelle la
cour des divorces, nous aviserons. Nous choisirons entre la chambre et
vous. Mais rien ne presse, attendez. En ce moment, soyons prudents, et
n'ajoutons pas, de gaieté de coeur, à la complication extérieure, déjà
très redoutable, une complication intérieure plus redoutable encore.
(_Très bien! très bien! à gauche_.)

Nous disons cela, qui est sage.

Messieurs, une chose me frappe, et je dois la dire: c'est qu'en ce
moment, dans l'heure critique où nous sommes, l'esprit de gouvernement
est de ce côté (_montrant la gauche_), et l'esprit de révolution est
du côté opposé (_montrant la droite_). (_C'est vrai! c'est vrai! à
gauche_).

En effet, que veut-on de ce côté, du côté républicain?

Le maintien de ce qui est, l'amélioration lente et sage des
institutions, le progrès pas à pas, aucune secousse, aucune violence,
le suffrage universel, c'est-à-dire la paix entre les opinions, et
l'Exposition universelle, c'est-à-dire la paix entre les nations. Et
qu'est-ce que cet ensemble de bonnes volontés tournées vers le bien?
Messieurs, c'est l'esprit de gouvernement. (_Applaudissements à
gauche_.)

Et du côté opposé, du côté monarchique, que veut-on?

Le renversement de la république, la paix publique livrée à la
compétition de trois monarchies, le parti pris pour le pape contre
notre alliée l'Italie, la partialité pour un culte allant jusqu'à
l'acceptation d'une guerre religieuse éventuelle (_Dénégations à
droite.--A gauche: Oui! oui!_), et cela à une époque où la France
ne peut et ne doit faire que des guerres patriotiques, le suffrage
universel discuté, la force rompant l'équilibre de la loi et du
droit, la négation de notre législation civile par la revendication
catholique; en un mot, une effrayante remise en question de toutes les
solutions sur lesquelles repose la société moderne. (_Applaudissements
répétés à gauche_.) Qu'est-ce que tout cela, messieurs? c'est l'esprit
de révolution. (_Oui! oui!--Applaudissements_.)

J'avais donc raison de le dire: oui, à cette heure, l'esprit de
gouvernement est dans l'opposition, et l'esprit de révolution est dans
le gouvernement!

Qu'est-ce que la dissolution?

C'est une révolution possible. Quelle révolution? La pire de toutes.
La révolution inconnue. (_Sensation.--Murmures à droite.--Vive adhésion,
à gauche_.)

Messieurs les sénateurs, croyez-moi. Oui, soyez le gouvernement.
Coupez court à cette tentative. Arrêtez net cette étrange insurrection
du 16 mai....

(_Réclamations à droite; cris_: A l'ordre! à l'ordre!--_Applaudissements
prolongés à gauche.--M. le président_: Les applaudissements par lesquels
on soutient l'orateur n'empêcheront pas le président de faire son devoir:
ce n'est pas assez d'avoir porté contre une partie de cette chambre des
accusations d'opinions factieuses, vous appelez un acte qui n'est pas
sorti de la légalité un acte révolutionnaire; le président s'en étonne.
--_A gauche_: Ce sont des préliminaires de révolution!--_M. Valentin_:
L'avertissement était nécessaire!--_M. le président_: Monsieur Valentin,
vous n'avez pas la parole!--_A gauche, à M. Victor Hugo_: Continuez!
--_A droite_: Que l'orateur retire le mot «insurrection»!--_A gauche,
unanimement_: Non! ne retirez rien!--_L'orateur ne retire rien et
continue_.)

Ayez, messieurs, une volonté, une grande volonté, et signifiez-la. La
France veut être rassurée. Rassurez-la. On l'ébranle. Raffermissez-la.
Vous êtes le seul pouvoir que ne domine aucun autre. Ces pouvoirs-là
finissent par avoir toute la responsabilité. La chambre relève, de
vous, vous pouvez la dissoudre; le président relève de vous, vous
pouvez le juger. Ayez le respect, je dis plus, l'effroi de votre
toute-puissance, et usez-en pour le bien. Redoutez-vous vous-mêmes, et
prenez garde à ce que vous allez faire. Des corps tels que celui-ci
sauvent ou perdent les nations.

Sauvez votre pays. (_Sensation.--Vifs applaudissements à gauche_.)

Messieurs, la logique de la situation qui nous est faite me ramène à
ce que je vous disais en commençant:

C'est aujourd'hui que la grave question des deux chambres, posée par
la constitution, va être résolue.

Deux chambres sont-elles utiles? Une seule chambre est-elle préférable?
En d'autres termes, faut-il un sénat?

Chose étrange! le gouvernement, en croyant poser la question de la
chambre des députés, a posé la question du sénat. (_Mouvement_.)

Et, chose non moins remarquable, c'est le sénat qui va la résoudre.
(_Approbation à gauche_.)

On vous propose de dissoudre une chambre. Vous pouvez vous faire cette
demande: laquelle? (_Très bien! à gauche_.)

Messieurs, j'y insiste. Il dépend aujourd'hui du sénat de pacifier la
France ou de troubler le monde.

La France est aujourd'hui désarmée en face de toutes les coalitions du
passé. Le sénat est son bouclier. La France, livrée aux aventures,
n'a plus qu'un point d'appui, un seul, le sénat. Ce point d'appui lui
manquera-t-il?

Le sénat, en votant la dissolution, compromet la tranquillité publique
et prouve qu'il est dangereux.

Le sénat, en rejetant la dissolution, rassure la patrie et prouve
qu'il est nécessaire.

Sénateurs, prouvez que vous êtes nécessaires. (_Adhésion à gauche_.)

Je me tourne vers les hommes qui en ce moment gouvernent, et je leur
dis:

Si vous obtenez la dissolution, dans trois mois le suffrage universel
vous renverra cette chambre.

La même.

Pour vous pire. Pourquoi?

Parce qu'elle sera la même. (_Sensation profonde_.)

Souvenez-vous des 221. Ce chiffre sonne comme un écho de précipice.
C'est là que Charles X est tombé. (_Sensation_.)

Le gouvernement fait cette imprudence, l'ouverture de l'inconnu.

Messieurs les sénateurs, vous refuserez la dissolution. Et ainsi
vous rassurerez la France et vous fonderez le sénat. (_Très bien! à
gauche_.)

Deux grands résultats obtenus par un seul vote.

Ce vote, la France l'attend de vous.

Messieurs, le péril de la dissolution, ce pourrait être, ou de nous
jeter avant l'heure, d'un mouvement éperdu et désordonné, dans le
progrès sans transition, et dans ces conditions-là le progrès peut
être un précipice; ou de nous ramener à ce gouffre bien autrement
redoutable, le passé. Dans le premier cas, on tombe la tête la
première; dans le second cas, on tombe à reculons. (_Applaudissements
à gauche, rires à droite_.) Ne pas tomber vaut mieux. Vous aurez la
sagesse que les ministres n'ont pas. Mais n'est-il pas étrange que le
gouvernement en soit là de nous offrir le choix entre deux abîmes!
(_Vive émotion_.)

Nous ne tomberons ni dans l'un ni dans l'autre. Votre prudence
préservera la patrie. On peut dire de la France qu'elle est
insubmersible. S'il y avait un déluge, elle serait l'arche. Oui, dans
un temps donné, la France triomphera de l'ennemi du dedans comme de
l'ennemi du dehors. Ce n'est pas une espérance que j'exprime ici,
c'est une certitude. Qu'est-ce qu'une coalition des partis contre la
souveraine réalité? Quand même un de ces partis voudrait mettre le
droit divin au-dessus du droit public, et l'autre le sabre au-dessus
du vote, et l'autre le dogme au-dessus de la raison, non, une
arrestation de civilisation en plein dix-neuvième siècle n'est pas
possible; une constitution n'est pas une gorge de montagnes où peuvent
s'embusquer des trabucaires; on ne dévalise pas la révolution
française; on ne détrousse pas le progrès humain comme on détrousse
une diligence. Nos ennemis peuvent se liguer. Soit. Leur ligue
est vaine. Au milieu de nos fluctuations et de nos orages, dans
l'obscurité de la lutte profonde, quelqu'un qu'on ne terrasse pas est
dès à présent visible et debout, c'est la loi, l'éternelle loi honnête
et juste qui sort de la conscience publique, et derrière la brume
épaisse où nous combattons il y a un victorieux, l'avenir. (_Vive
sensation.--Applaudissements à gauche_.)

Nos enfants auront cet éblouissement. Et, nous aussi, et avec plus
d'assurance que les anciens croisés, nous pouvons dire: Dieu le
veut! Non, le passé ne prévaudra pas. Eût-il la force, nous avons la
justice, et la justice est plus forte que la force. Nous sommes la
philosophie et la liberté. Non, tout le moyen âge condensé dans le
Syllabus n'aura pas raison de Voltaire; non, toute la monarchie,
fût-elle triple, et eût-elle, comme l'hydre, trois têtes, n'aura pas
raison de la république. (_Non! non! non! à gauche_.) Le peuple,
appuyé sur le droit, c'est Hercule appuyé sur la massue.

Et maintenant que la France reste en paix. Que le peuple demeure
tranquille. Pour rassurer la civilisation, Hercule au repos suffit.

Je vote contre la catastrophe.

Je refuse la dissolution.

(_Acclamation unanime et prolongée à gauche.--Les sénateurs de
gauche se lèvent, et M. Victor Hugo, en regagnant sa place, est
chaleureusement félicité par tous ses collègues.--La séance est
suspendue_.)


RÉPONSE AUX OUVRIERS LYONNAIS

La dissolution est prononcée par 349 voix contre 130.

La nation est résolue, le pouvoir est agressif. Le maréchal de
Mac-Mahon, après une revue passée le 1er juillet, adresse à l'armée un
ordre du jour, qui se termine ainsi:

«....Vous m'aiderez, j'en suis certain, à maintenir le respect de
l'autorité et des lois dans l'exercice de la mission qui m'a été
confiée, et que je remplirai jusqu'au bout.»

Une adresse de remerciement à Victor Hugo pour le discours sur les
ouvriers lyonnais avait été votée par le comité d'initiative de
Perrache, et envoyée, le 14 juillet, dans un album splendidement
relié, contenant les noms de tous les signataires et portant sur la
couverture: LA DÉMOCRATIE LYONNAISE A VICTOR HUGO.

Victor Hugo répond:

Paris, 19 juillet 1877.

Mes chers et vaillants concitoyens,

Je reçois avec émotion votre envoi magnifique. J'avais déjà eu un
bonheur, faire mon devoir, et le faire pour vous. Ce bonheur, vous le
complétez. Je vous remercie.

Je continuerai; vous vous appuierez sur moi et je m'appuierai sur
vous.

L'heure actuelle est menaçante; le temps des épreuves va recommencer
peut-être. Ce que nous avons déjà fait, nous le ferons encore. Nous
aussi, nous irons _jusqu'au bout_.

On nous fait, bien malgré nous, hélas! une situation périlleuse.
Puisqu'il le faut, nous l'acceptons. Quant à moi, je ne reculerai
devant aucune des conséquences du devoir. Sortir de l'exil donne le
droit d'y rentrer. Quant au sacrifice de la vie, il est peu de chose à
côté du sacrifice de la patrie.

Mais ne craignons rien. Nous avons pour nous, citoyens libres de la
France libre, la force des choses à laquelle s'ajoute la force des
idées. Ce sont là les deux courants suprêmes de la civilisation.

Aucun doute sur l'avenir n'est possible. La vérité, la raison et la
justice vaincront, et du misérable conflit actuel sortira, par la
toute-puissance du suffrage universel, sans secousse et sans lutte
peut-être, la république prospère, douce et forte.

Le peuple français est l'armée humaine, et la démocratie lyonnaise
en est l'avant-garde. Où va cette armée? à la paix. Où va cette
avant-garde? à la liberté.

Hommes de Lyon, mes frères, je vous salue.


LA PUBLICATION DE L'HISTOIRE D'UN CRIME

--1er OCTOBRE 1877--

Entre les «actes» de Victor Hugo, il faut noter à cette place un
de ceux qui furent le plus efficaces et le plus salutaires--la
publication de l'_Histoire d'un crime_.

Les élections générales avaient été fixées par le gouvernement du 16
mai à la date du 14 octobre.

Le 1er octobre, l'_Histoire d'un crime_ parut, précédée de ces deux
simples lignes:

Ce livre est plus qu'actuel, il est urgent.

Je le publie.


III

LES ÉLECTIONS

_Discours pour la candidature de M. Jules Grévy_.

Le pouvoir personnel s'était affirmé, dans les discours et manifestes
du président de la république, par des paroles imprudentes: «Mon nom
... ma pensée ... ma politique ... ma volonté.»

Le 12 octobre, avant-veille des élections, une réunion électorale eut
lieu au gymnase Paz, pour soutenir, dans le neuvième arrondissement de
Paris, la candidature de M. Jules Grévy, qui fut élu, le surlendemain,
à l'immense majorité de 12,372 voix.

Victor Hugo prit la parole dans cette réunion, et dit:

Messieurs,

Un homme éminent se présente à vos suffrages. Nous appuyons sa
candidature.

Vous le nommerez; car le nommer c'est réélire en lui la chambre dont
il fut le président.

Le pays va rappeler cette chambre si étrangement congédiée. Il va la
réélire, avec sévérité pour ceux qui l'ont dissoute.

Nommer Jules Grévy, c'est faire réparation au passé et donner un gage
à l'avenir.

Je n'ajouterai rien à tout ce qui vient de vous être dit sur cet homme
qui réalise la définition de Cicéron: éloquent et honnête.

Je me bornerai à exposer devant vous, avec une brièveté et une réserve
que vous apprécierez, quelques idées, utiles peut-être en ce moment.

Électeurs,

Vous allez exercer le grand droit et remplir le grand devoir du
citoyen.

Vous allez nommer un législateur.

C'est-à-dire incarner dans un homme votre souveraineté.

C'est là, citoyens, un choix considérable.

Le législateur est la plus haute expression de la volonté nationale.

Sa fonction domine toutes les autres fonctions. Pourquoi? C'est que
c'est de sa conscience que sort la loi. La conscience est la loi
intérieure; la loi est la conscience extérieure. De là le religieux
respect qui lui est dû. Le respect de la loi, c'est le devoir de la
magistrature, l'obligation du clergé, l'honneur de l'armée. La loi est
le dogme du juge, la limite du prêtre, la consigne du soldat. Le mot
_hors la loi_ exprime à la fois le plus grand des crimes et le plus
terrible des châtiments. D'où vient cette suprématie de la loi? C'est,
je le répète, que la loi est pour le peuple ce qu'est pour l'homme la
conscience. Rien en dehors d'elle, rien au-dessus d'elle. De là, dans
les états bien réglés, la subordination du pouvoir exécutif au pouvoir
législatif. (_Vive adhésion_.)

Cette subordination est étroite, absolue, nécessaire.

Toute résistance du pouvoir exécutif au pouvoir législatif est un
empiétement; toute violation du pouvoir législatif par le pouvoir
exécutif est un crime. La force contre le droit, c'est là un tel
forfait que le Dix-huit-Brumaire suffit pour effacer la gloire
d'Austerlitz, et que le Deux-Décembre suffit pour engloutir le nom de
Bonaparte. Dans le Dix-huit-Brumaire et dans le Deux-Décembre, ce qui
a naufragé, ce n'est pas la France, c'est Napoléon.

Si je prononce en ce moment ce nom, Napoléon, c'est uniquement parce
qu'il est toujours utile de rappeler les faits et d'invoquer les
principes; mais il va sans dire que ce nom tient trop de place
dans l'histoire pour que je songe à le rapprocher des noms de nos
gouvernants actuels. Je ne veux blesser aucune modestie. (_Bravos et
rires_.)

Ce que je veux affirmer, et affirmer inflexiblement, c'est le profond
respect dû par le pouvoir à la loi, et au législateur qui fait la loi,
et au suffrage universel qui fait le législateur.

Vous le voyez, messieurs, d'échelon en échelon, c'est au suffrage
universel qu'il faut remonter. Il est le point de départ et le point
d'arrivée; il a le premier et le dernier mot.

Messieurs, le suffrage universel va parler, et ce qu'il dira sera
souverain et définitif. La parole suprême que va prononcer l'auguste
voix de la France sera à la fois un décret et un arrêt, décret pour
la république, arrêt contre la monarchie. (_Oui!
oui!--Applaudissements_.)

Quelquefois, messieurs, cela se voit dans l'histoire, les factions
s'emparent du gouvernement. Elles créent ce qu'on pourrait appeler des
crises de fantaisie, qui sont les plus fatales de toutes. Ces crises
sont d'autant plus redoutables qu'elles sont vaines; la raison leur
manque; elles ont l'inconscience de l'ignorance et l'irascibilité du
caprice. Brusquement, violemment, sans motif, car tel est leur bon
plaisir, elles arrêtent le travail, l'industrie, le commerce,
les échanges, les idées, déconcertent les intérêts, entravent la
circulation, bâillonnent la pensée, inquiètent jusqu'à la liberté
d'aller et de venir. Elles ont la hardiesse de s'annoncer elles-mêmes
comme ne voulant pas finir, et posent leurs conditions. Leur
persistance frappe de stupeur le pays amoindri et appauvri. On peut
dire de certains gouvernements qu'ils font un noeud à la prospérité
publique. Ce noeud peut être tranché ou dénoué: il est tranché par
les révolutions; il est dénoué par le suffrage universel.
(_Applaudissements_.)

Tout dénouer, ne rien trancher, telle est, citoyens, l'excellence du
suffrage universel.

Le peuple gouverne par le vote, c'est l'ordre, et règne par le scrutin,
c'est la paix.

Il faut donc que le suffrage universel soit obéi. Il le sera. Ce qu'il
veut est voulu d'en haut. Le peuple, c'est la souveraineté; la France,
c'est la lumière. On ne parle en maître ni au peuple, ni à la France.
Il arrive quelquefois qu'un gouvernement, peu éclairé, semble oublier
les proportions; le suffrage universel les lui rappelle. La France est
majeure; elle sait qui elle est, elle fait ce qui convient; elle régit
la civilisation par sa raison, par sa philosophie, par sa logique, par
ses chefs-d'oeuvre, par ses héroïsmes; elle a la majesté des choses
nécessaires, elle est l'objet d'une sorte de contemplation des peuples
et il lui suffit de marcher pour se montrer déesse. Qui que nous
soyons, mesurons nos paroles quand nous avons l'immense honneur de
lui parler. Cette France est si illustre que les plus hautes statures
s'inclinent devant elle. Devant sa grandeur, les plus grands demeurent
interdits. Montesquieu hésiterait à lui dire: «Ma politique», et,
certes, Washington n'oserait pas lui dire: «Ma volonté». (_Rires
approbatifs_.)

Citoyens, le suffrage universel vaincra. Le nuage actuel s'évanouira.
La France donnera ses ordres, et n'importe qui obéira. Je ne fais à
personne l'injure de douter de cette obéissance. La victoire sera
complète. Dès à présent nous sommes pleins de pensées de paix, et nous
sentons quelque pitié. Nous ne pousserons pas notre victoire jusqu'à
ses limites logiques, mais le triomphe du droit et de la loi est
certain. L'avenir vaincra le passé! (_Assentiment unanime_.)

Citoyens, ayons foi dans la patrie. Ne désespérons jamais. La France
est une prédestinée. Elle a charge de peuples, elle est la nation
utile, elle ne peut ni décliner ni décroître, elle couvre ses
mutilations de son rayonnement. A l'heure qu'il est, sanglante,
démembrée, rançonnée, livrée aux factions du passé, contestée,
discutée, mise en question, elle sourit superbement, et le monde
l'admire. C'est qu'elle a la conscience de sa nécessité. Comment
craindrait-elle les pygmées, elle qui a eu raison des géants? Elle
fait des miracles dans l'ordre des idées, elle fait des prodiges dans
l'ordre des événements; elle emploie, dans sa toute-puissance, même
les cataclysmes à fonder l'avenir; et--ce sera mon dernier mot--oui,
citoyens, on peut tout attendre de cette France qui a su faire sortir
du plus formidable des orages, la révolution, le plus stable des
gouvernements, la république. (_Applaudissements prolongés_.)




III

ANNIVERSAIRE DE MENTANA


La lettre suivante, adressée par Victor Hugo au municipe de Rome, a
été lue à la cérémonie funèbre de l'anniversaire de Mentana:

Versailles, 22 novembre 1877.

Un fils de la France envoie un salut aux fils de l'Italie. Mentana est
une des hontes de Louis Bonaparte et une des gloires de Garibaldi. La
fraternité des peuples proteste contre ce délit de l'empire, qui est
un deuil pour la France.

Pour nous français, l'Italie est une patrie aussi bien que la France,
et Paris, où vit l'esprit moderne, tend la main à Rome, où vit l'âme
antique. Peuples, aimons-nous.

Paix aux hommes, lumière aux esprits.




IV

LE DÎNER D'HERNANI


Victor Hugo, touché de l'accueil fait par la presse unanime de toutes
les opinions à la reprise d'_Hernani_, offrait, le 11 décembre 1877,
au Grand-Hôtel, un dîner aux journalistes, et en même temps aux
comédiens qui jouaient _Hernani_.

Victor Hugo avait à sa droite Mlle Sarah Bernhardt, et à sa gauche M.
Perrin, administrateur général de la Comédie-Française.

En face de Victor Hugo était son petit-fils Georges, à droite duquel
étaient Émile Augier, et à gauche M. Ernest Legouvé.

A la droite de Victor Hugo, après Mlle Sarah Bernhardt, étaient:
MM. Émile de Girardin, Paul Meurice, Théodore de Banville, Maubant,
Leconte de Lisle, Arsène Houssaye, Duquesnel, Henri de Pène, Alphonse
Daudet, Blowitz, du _Times_, La Rounat, Jean-Paul Laurens, etc.

A sa gauche après M. Perrin, étaient: MM. Auguste Vacquerie, Paul de
Saint-Victor, Bapst, Adrien Hébrard, Philippe Jourde, Texier, Grenier,
Duportal, Magnier, Monselet, Émile Deschanel, Ernest Lefèvre, I.
Rousset, Pierre Véron, Crawford, du _Daily News_, etc.

A la droite de Georges Hugo, après M. Émile Augier: MM. Worms,
Caraguel, de Biéville, Hostein, de La Pommeraye, Larochelle, Calmann
Lévy, Louis Ulbach, Catulle Mendès, etc.

A sa gauche, après M. Ernest Legouvé: MM. Lockroy, Spuller,
Mounet-Sully, Ritt, Alexandre Rey, Émile Bayard, etc.

Le dîner a commencé à neuf heures. La table, dressée en fer à cheval
et adossée à la cheminée monumentale de la salle du Zodiaque, occupait
tout l'espace de la vaste rotonde, splendidement illuminée. Un
admirable massif de plantes exotiques se dressait dans l'espace
réservé du fer à cheval.

Au dessert, Victor Hugo s'est levé; un profond silence s'est aussitôt
établi. D'une voix émue, et qui pourtant se faisait entendre jusqu'aux
extrémités de la salle, Victor Hugo a dit:

Je demande à mes convives la permission de boire à leur santé.

Je suis ici le débiteur de tous, et je commence par un remerciement.
Je remercie de leur présence, de leur concours, de leur sympathique
adhésion, les grands talents, les nobles esprits, les généreux
écrivains, les hautes renommées qui m'entourent. Je remercie, dans la
personne de son honorable directeur, ce magnifique théâtre national
auquel se rattache, par ses deux extrémités, un demi-siècle de ma
vie. Je remercie mes chers et vaillants auxiliaires, ces excellents
artistes que le public tous les soirs couvre de ses applaudissements.
(_Bravos_.)

Je ne prononcerai aucun nom, car il faudrait les nommer tous. Pourtant
(_Victor Hugo se tourne vers Mlle Sarah Bernhardt_), permettez-moi,
madame, une exception que votre sexe autorise. Je dis plus, commande.

Vous venez de vous montrer non seulement la rivale, mais l'égale des
trois grandes actrices, Mlle Mars, Mme Dorval, Mlle Favart, qui vous
ont précédée dans ce rôle de doña Sol.

Je vais plus loin; j'ai le droit de le dire, moi qui ai vu, hélas! la
représentation de 1830 (_Rires d'approbation_), vous avez dépassé et
éclipsé Mlle Mars. Ceci est de la gloire; vous vous êtes vous-même
couronnée reine, reine deux fois, reine par la beauté, reine par le
talent.

Victor Hugo se penche et baise la main de Mlle Sarah Bernhardt en
disant:

Je vous remercie, madame! (_Vifs applaudissements_.)

Messieurs, qu'est-ce que cette réunion? c'est une simple fête
toute cordiale et toute littéraire; ces fêtes-là sont toujours les
bienvenues, même et surtout dans les jours orageux et difficiles.

Il ne sera pas dit ici une seule parole qui puisse faire une allusion
quelconque à une autre passion que celle de l'idéal et de l'absolu,
dont nous sommes tous animés.

Nous sommes dans la région sereine. Nous nous rencontrons sur le calme
sommet des purs esprits. Il y a des orages autour de nous, il n'y en a
pas en nous. (_Applaudissements_.)

Il est bon que le monde littéraire jette son reflet lumineux et sans
nuage sur le monde politique. Il est bon que notre région paisible
donne aux régions troublées ce grand exemple, la concorde, et ce beau
spectacle, la fraternité. (_Triple salve d'applaudissements_.)

Je comptais m'arrêter ici, mais vos applaudissements m'encouragent à
continuer; je dirai donc quelques mots encore.

Messieurs, à mon âge, il est rare qu'on n'ait pas, qu'on ne finisse
pas par avoir une idée fixe. L'idée fixe ressemble à l'étoile fixe;
plus la nuit est noire, plus l'étoile brille. (_Sensation_.)

Il en est de même de l'idée. Mon idée m'apparaît avec d'autant plus
d'éclat que le moment est plus ténébreux. Cette idée fixe, je vais
vous la dire:--C'est la paix.

Depuis que j'existe, dès les commencements de ma jeunesse jusqu'à cet
achèvement qui est ma vieillesse, je n'ai jamais eu qu'un but, la
pacification; la pacification des esprits, la pacification des âmes,
la pacification des coeurs. Mon rêve aurait été: plus de guerre, plus
de haine; les peuples uniquement occupés de travail, d'industrie, de
bien-être, de progrès, la prospérité par la tranquillité. (_Mouvement.
Applaudissements_.)

Ce rêve, quelles que soient les épreuves passées ou futures, je le
continuerai, et je tâcherai de le réaliser sans me lasser jamais,
jusqu'à mon dernier souffle.

Corneille, le vieux Corneille, le grand Corneille, se sentant près de
mourir, jetait cette superbe aspiration vers la gloire, ce grand et
dernier cri, dans ce vers:

    Au moment d'expirer, je tâche d'éblouir.

Eh bien! messieurs, si l'on avait droit de parler après Corneille, et
s'il m'était donné d'exprimer mon voeu suprême, je dirais, moi:
Au moment d'expirer, je tâche d'apaiser.

(_Applaudissements prolongés, profonde émotion_.)

Telle est, messieurs, la signification, tel est le sens, tel est le
but de cette réunion, de cette agape fraternelle, dans laquelle il n'y
a aucun sous-entendu, aucun malentendu. Rien que de grand, de bon, de
généreux. (_Salve d'applaudissements.--Oui! oui!_)

Nous tous qui sommes ici, poètes, philosophes, écrivains, artistes,
nous avons deux patries, l'une la France, l'autre l'art. (_Vifs
applaudissements_.)

Oui, l'art est une patrie; c'est une cité que celle qui a pour
citoyens éternels ces hommes lumineux, Homère, Eschyle, Sophocle,
Aristophane, Théocrite, Plaute, Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal,
Dante, Shakespeare, Rabelais, Molière, Corneille, Voltaire.... (_Cri
unanime:--... Victor Hugo!_)

Et c'est une cité moins vaste, mais aussi grande, celle que nous
pouvons appeler notre histoire nationale, et qui compte des hommes non
moins grands: Charlemagne, Roland, Duguesclin, Bayard, Turenne, Condé,
Villars, Vauban, Hoche, Marceau, Kléber, Mirabeau. (_Applaudissements
répétés_.)

Eh bien, mes chers confrères, mes chers hôtes, nous appartenons à ces
deux cités. Soyons-en fiers, et permettez-moi de vous dire, en buvant
à votre santé, que je bois à la santé de nos deux patries:--A la santé
de la grande France! et à la santé du grand art!

Plusieurs salves d'applaudissements ont suivi le discours de Victor
Hugo. Tous les convives étaient debout, saluant et acclamant le poète.

M. Émile Perrin s'est alors levé et a dit:

Messieurs,

Puisque cet honneur m'est réservé de répondre à l'hôte illustre qui
noue a conviés, puisque je dois prendre la parole après la vois que
vous venez d'entendre, devant vous, messieurs, qui représentez ici
une des gloires de notre pays, une de ses forces les plus expansives,
l'art dramatique en France, vous, ses auteurs, ses interprètes et ses
juges, permettez-moi de parler au nom de la Comédie-Française. C'est
au nom de tout ce qui constitue notre maison, au nom de ses souvenirs,
de son présent, de son avenir, au nom de ses grands poètes qui ont
fondé son existence et formé son patrimoine, au nom de cette longue
suite d'artistes célèbres qui sont les ancêtres et les conseillers de
ceux d'aujourd'hui, que je vous demande, messieurs, de porter ce toast
à M. Victor Hugo. (_Applaudissements_.)

De cette vie si prodigieusement remplie, je ne veux ici retenir qu'un
jour; dans cette oeuvre immense si multiple, si fortement mêlée à
l'art de notre temps qu'elle en semble, à elle seule, l'expression
vivante (_Bravos_), je ne veux ici relever qu'une date.

Le 25 février 1830, il y aura bientôt quarante-huit ans, la
Comédie-Française avait l'honneur de représenter pour la première
fois _Hernani_. Un demi-siècle a passé sur cette oeuvre d'abord si
passionnément contestée et qui souleva tant de tempêtes. Aujourd'hui,
elle est entrée dans la région sereine des chefs-d'oeuvre. Elle est
devenue classique à son tour, car la postérité a commencé pour
elle, et la voilà à mi-chemin de son premier centenaire
(_Applaudissements_.) Dans cinquante ans, aux jours des glorieux
anniversaires, on jouera _Hernani_ comme on joue le _Cid_ et les
_Horaces_. Ils sont tous trois d'une même famille, frères par la mâle
fierté des sentiments, frères par l'incomparable splendeur du langage.
(_Bravos prolongés_.)

Dans cinquante ans, messieurs, bien peu de nous pourront avoir le
bonheur d'applaudir _Hernani_. Mais une génération nouvelle se
chargera de ce soin; elle s'y empressera comme ses aînées, et son
coeur battra comme le nôtre, animé du même enthousiasme, de la même
ardeur.

En portant ce toast à Victor Hugo, à l'auteur d'_Hernani_, je bois,
messieurs, à l'immortelle jeunesse du génie.... (_Bravos_.)

M. de Biéville a pris ensuite la parole:

Très cher et très illustre poète,

C'est comme le plus ancien des critiques dramatiques que quelques-uns
de mes confrères m'ont fait l'honneur de me désigner pour vous porter
un toast.

Quel chemin nous avons fait depuis le jour mémorable de la première
représentation d'_Hernani!_ Alors, cher grand poète, vous comptiez
déjà d'ardents admirateurs parmi les critiques dramatiques, mais vous
y trouviez aussi d'ardents détracteurs; aujourd'hui, l'admiration nous
a tous gagnés.

Au nom de la critique dramatique, je bois à l'auteur d'_Hernani_, au
plus grand poëte de ce siècle, au fondateur de la liberté dramatique
au Théâtre-Français. (_Applaudissements_.)

M. Théodore de Banville s'est levé à son tour, et, tourné vers M.
Victor Hugo, lui a dit, avec une émotion qui se communiquait à tout
l'auditoire:

Maître,

Depuis bien longtemps, on ne compte plus vos chefs-d'oeuvre.
Cependant, vous en avez fait un aujourd'hui qui passe tous les autres:
c'est d'avoir assemblé cent cinquante parisiens animés d'une même
pensée. On dit qu'en ces temps troublés nous ne nous entendons sur
rien; c'est une erreur, puisque nous n'avons tous qu'une seule âme
pour fêter et acclamer votre gloire. Le génie a cela de divin, entre
autres choses, qu'il aplanit les obstacles, fond les dissentiments, et
emporte les esprits dans son sillon de lumière.

Oui, vous nous unissez tous dans un même sentiment de reconnaissance
et de fierté, car c'est grâce à vous que la France est elle-même
vis-à-vis de l'étranger, et que, douloureusement blessée, elle reste
encore victorieuse. Elle le sera toujours, puisqu'elle porte à son
front la clarté de l'idée, et qu'il faut bien la suivre, si l'on ne
veut pas marcher dans la nuit noire. Elle a toujours eu ce privilège
de ravir par l'intelligence, d'entasser les merveilles, et de faire
croire à ses miracles à force de miracles. C'est en quoi, Maître,
vous la représentez parfaitement, car vous avez stupéfait l'envie et
l'admiration elle-même, par le prodige d'une création inépuisable,
qui foisonne comme les feuilles de la forêt et les étoiles du ciel.
L'univers est encore ébloui de votre dernière oeuvre, que déjà vous
l'avez oubliée depuis longtemps et que vous nous étonnez par une
oeuvre nouvelle. Ayant encore le frisson lyrique des _Contemplations_,
nous sommes enchantés et charmés par la flûte des _Chansons des rues
et des bois_.

Nous écoutons avidement le romancier, l'historien, le douloureux
avocat des _Misérables_, quand mille poèmes nouveaux s'éveillent,
ouvrant leurs ailes d'aigle; et, après avoir offert au monde cette
_Légende des Siècles_ qui semble ne pouvoir jamais être égalée, vous
réalisez ce fait inouï de lui donner une soeur qui la surpasse, et de
vous montrer chaque jour pareil et supérieur à vous-même. Et ce qui
fait a force de ce grand Paris que vous adorez, de cette France dont
vous êtes l'orgueil, c'est qu'ils vous suivent, vous comprennent, et
que, si haut que vous montiez, leur âme est à l'unisson de la vôtre.
Le peuple qui se presse à _Hernani_ jette dans la caisse du théâtre
plus d'argent qu'elle n'en peut tenir, et, comprenant en artiste les
beautés du poème, témoigne ainsi qu'il y a entre vous et lui une
solidarité complète. Votre génie est son génie, et c'est pourquoi
j'exprime la pensée de tous en confondant nos plus chers espoirs dans
ce double voeu: Vive la France! vive Victor Hugo!

Ce discours a été interrompu presque à chaque phrase par les
applaudissements de la salle entière.

M. Henri de La Pommeraye s'est fait applaudir à son tour en portant
ce simple toast qui a fait fondre en larmes de joie le petit Georges:
«Aux petits-enfants de Victor Hugo!» Et ce cri cordial a bien terminé
cette fête cordiale.





1878




I

INAUGURATION DU TOMBEAU DE LEDRU-ROLLIN

--24 FÉVRIER--


Les grandes dates évoquent les grandes mémoires. A de certaines
heures, les glorieux souvenirs sont de droit. Le 24 février se
reflète sur la tombe de Ledru-Rollin. Cette date et cette mémoire se
complètent l'une par l'autre; le 24 février est le fait, Ledru-Rollin
est l'homme. Est-il le seul? Non. Ils sont trois. Trois illustres
esprits résument et représentent cette époque mémorable; Louis Blanc
en est l'apôtre, Lamartine en est l'orateur, Ledru-Rollin en est le
tribun.

Personne plus que Ledru-Rollin n'a eu les dons souverains de la parole
humaine. Il avait l'accent, le geste, la hauteur, la probité ferme et
fière, l'impétuosité convaincue, l'affirmation tonnante et superbe.

Quand l'honnête homme parle, une certaine violence oratoire lui sied
et semble la force auguste de la raison. Devant les hypocrisies,
les tyrannies et les abjections, il est nécessaire parfois de faire
éclater l'indignation de l'idéal et d'illuminer la justice par la
colère. (_Applaudissements_.)

Il y a deux sortes d'orateur, l'orateur philosophe et l'orateur
tribun; l'antiquité nous a laissé ces deux types; Cicéron est l'un,
Démosthènes est l'autre. Ces deux types de l'orateur, le philosophe
et le tribun, l'un majestueux et paisible, l'autre fougueux,
s'entr'aident plus qu'ils ne croient; tous deux servent le progrès qui
à besoin du rayonnement continu et tranquille de la sagesse, mais qui
a besoin aussi, dans les occasions suprêmes, des coups de foudre de la
vérité. (_Bravos répétés_.)

De même qu'il a toutes les formes de l'éloquence, Ledru-Rollin a eu
toutes les formes du courage, depuis la bravoure qui soutient la lutte
jusqu'à la patience qui subit l'exil. Ne nous plaignons pas, ce sont
là les lois de la vie sévère; l'amour de la patrie s'affirme par
l'acceptation du bannissement, la conviction se manifeste par la
persévérance; il est bon que la preuve du combattant soit faite par le
proscrit. (_Profonde sensation_.)

Citoyens, c'est une grande chose qu'un grand tribun. C'était il y
a quatrevingt-dix ans Mirabeau; c'était hier Ledru-Rollin; c'est
aujourd'hui Gambetta. Ces puissants orateurs sont les athlètes du
droit. Et, disons-le, dans le grand tribun, il y a un homme d'état.

Ledru-Rollin suffit à le démontrer.

Ici il importe d'insister.

Deux actes mémorables dominent la vie de Ledru-Rollin; ce sont deux
actes de haute politique: la liberté romaine défendue, le suffrage
universel proclamé.

Ces deux actes considérables, si divers en apparence, ont au fond le
même but, la paix. Je le prouve.

Prendre, dans un moment critique, la défense de Rome, c'était cimenter
à jamais l'amitié de la France et de l'Italie; c'était garder en
réserve cette amitié, force immense de l'avenir. C'était accoupler,
dans une sorte de rayonnement fraternel, l'âme de Rome et l'âme de
Paris, ces deux lumières du monde. C'était offrir aux peuples ce
magnifique et rassurant spectacle, les deux cités qui sont le double
centre des hommes, les deux capitales-soeurs de la civilisation,
étroitement unies pour la liberté et pour le progrès, faisant cause
commune, et se protégeant l'une l'autre contre le nord d'où vient la
guerre et contre la nuit d'où vient le fanatisme. (_Acclamations_.)

Nous traversons en ce moment une heure solennelle. Deux personnes
nouvelles, un pape et un roi, font leur entrée dans la destinée de
l'Italie. Puisqu'il m'est donné, dans un pareil instant, d'élever la
voix, laissez-moi, citoyens, envoyer, au nom de ce grand Paris, un
voeu de gloire et de bonheur à cette grande Rome. Laissez-moi dire à
cette nation illustre qu'il y a entre elle et nous parenté sacrée, que
nous voulons ce qu'elle veut (_Oui! oui!_), que son unité nous importe
autant qu'à elle-même, que sa liberté fait partie de notre délivrance,
et que sa puissance fait partie de notre prospérité. Laissez-moi dire
enfin qu'il y a, à cette heure, une bonne façon d'être patriote,
c'est, pour un italien, d'aimer la France, et, pour un français,
d'aimer l'Italie. (_Vive l'Italie! vive la France!_)

Certes, Ledru-Rollin avait un magnanime sentiment du droit et en même
temps une féconde pensée politique quand il prenait fait et cause
pour Rome; sa pensée n'était pas moins profonde quand il décrétait le
suffrage universel. Là encore il travaillait, je viens de le dire,
à l'apaisement de l'avenir. Qu'est-ce en effet que le suffrage
universel? C'est l'évidence faite sur la volonté nationale, c'est la
loi seule souveraine, c'est l'impulsion à la marche en avant, c'est le
frein à la marche en arrière, c'est la solution cordiale et simple
des contradictions et des problèmes, c'est la fin à l'amiable des
révolutions et des haines. (_Bravos_.) 1792 a créé le règne du peuple,
c'est-à-dire la république; 1848 a créé l'instrument du règne,
c'est-à-dire le suffrage universel. De cette façon l'oeuvre est
indestructible, une révolution couronne l'autre, et le Droit de
l'homme a pour point d'appui le Vote du peuple.

La loi d'équilibre est trouvée. Désormais nulle négation possible,
nulle lutte possible, nulle émeute possible, pas plus du côté du
pouvoir que du côté du peuple. Conciliation, telle est la fin de tout.
C'est là un progrès suprême. Ledru-Rollin en a sa part, et ce sera son
impérissable honneur d'avoir attaché son nom à ce suffrage universel
qui contient en germe la pacification universelle. (_Vive adhésion._)

Pacification! O mes concitoyens, communions dans cette pensée divine;
que ce mot soit le mot du dix-neuvième siècle comme tolérance a été le
mot du dix-huitième. Que la fraternité devienne et reste la première
passion de l'homme. Hélas! les rois s'acharnent à la guerre; nous les
peuples, acharnons-nous à l'amour.

La croissance de la paix, c'est là toute la civilisation. Tout ce qui
augmente la paix augmente la certitude humaine; adoucir les coeurs,
c'est assurer l'avenir; apaiser, c'est fonder.

Ne nous lassons pas de répéter parmi les peuples et parmi les hommes
ces mots sacrés: Union, oubli, pardon, concorde, harmonie.

Faisons la paix. Faisons-la sous toutes les formes; car toutes les
formes de la paix sont bonnes. La paix a une ressemblance avec la
clémence. N'oublions pas que l'idée de fraternité est une; n'oublions
pas que la paix n'est féconde qu'à la condition d'être complète et de
s'appeler après les guerres étrangères Alliance, et après les guerres
civiles Amnistie. (_Acclamations prolongées._)

Je veux terminer ce que j'ai à dire par une parole de certitude et de
foi, et j'ajoute, par une parole civique et humaine. Citoyens, j'en
atteste le grand mort que nous honorons, la république vivra. C'est
devant la mort qu'il faut affirmer la vie, car la mort n'est autre
chose qu'une vie plus haute et meilleure. La république vivra parce
qu'elle est le droit, et parce qu'elle sera la concorde. La république
vivra parce que nous serons cléments, pacifiques et fraternels. Ici
la majesté des morts nous environne, et j'ai, quant à moi, le respect
profond de cet horizon sombre et sublime. Les paroles qui constatent
le progrès humain ne troublent pas ce lieu auguste et sont à leur
place parmi les tombeaux. O vivants, mes frères, que la tombe soit
pour nous calmante et lumineuse! Qu'elle nous donne de bons conseils!
Qu'elle éteigne les haines, les guerres et les colères! Certes, c'est
en présence du tombeau qu'il convient de dire aux hommes: Aimez-vous
les uns les autres, et ayez foi dans l'avenir! Car il est simple
et juste d'invoquer la paix là ou elle est éternelle et de puiser
l'espérance là où elle est infinie. (_Acclamation immense. Cris de:
Vive l'amnistie! vive Victor Hugo! vive la république!_)




II

LE CENTENAIRE DE VOLTAIRE

--30 MAI 1878.--


Il y a cent ans aujourd’hui un homme mourait. Il mourait immortel.
Il s'en allait chargé d'années, chargé d'oeuvres, chargé de la
plus illustre et de la plus redoutable des responsabilités, la
responsabilité de la conscience humaine avertie et rectifiée. Il s'en
allait maudit et béni, maudit par le passé, béni par l'avenir, et ce
sont là, messieurs, les deux formes superbes de la gloire. Il avait à
son lit de mort, d'un côté l'acclamation des contemporains et de la
postérité, de l'autre ce triomphe de huée et de haine que l'implacable
passé fait à ceux qui l'ont combattu. Il était plus qu'un homme, il
était un siècle. Il avait exercé une fonction et rempli une mission.
Il avait été évidemment élu pour l'oeuvre qu'il avait faite par la
suprême volonté qui se manifeste aussi visiblement dans les lois de la
destinée que dans les lois de la nature. Les quatrevingt-quatre ans
que cet homme a vécu occupent l'intervalle qui sépare la monarchie à
son apogée de la révolution à son aurore. Quand il naquit Louis XIV
régnait encore, quand il mourut Louis XVI régnait déjà, de sorte
que son berceau put voir les derniers rayons du grand trône et son
cercueil les premières lueurs du grand abîme. (_Applaudissements_.)

Avant d'aller plus loin, entendons-nous, messieurs, sur le mot abîme;
il y a de bons abîmes: ce sont les abîmes où s'écroule le mal.
(_Bravo!_)

Messieurs, puisque je me suis interrompu, trouvez bon que je complète
ma pensée. Aucune parole imprudente ou malsaine ne sera prononcée ici.
Nous sommes ici pour faire acte de civilisation. Nous sommes ici pour
faire l'affirmation du progrès, pour donner réception aux philosophes
des bienfaits de la philosophie, pour apporter au dix-huitième siècle
le témoignage du dix-neuvième, pour honorer les magnanimes combattants
et les bons serviteurs, pour féliciter le noble effort des peuples,
l'industrie, la science, la vaillante marche en avant, le travail,
pour cimenter la concorde humaine, en un mot pour glorifier la
paix, cette sublime volonté universelle. La paix est la vertu de la
civilisation, la guerre en est le crime (_Applaudissements_). Nous
sommes ici, dans ce grand moment, dans cette heure solennelle, pour
nous incliner religieusement devant la loi morale, et pour dire au
monde qui écoute la France, ceci: Il n'y a qu'une puissance, la
conscience au service de la justice; et il n'y a qu'une gloire, le
génie au service de la vérité. (_Mouvement_).

Cela dit, je continue.

Avant la Révolution, messieurs, la construction sociale était ceci:

En bas, le peuple;

Au-dessus du peuple, la religion représentée par le clergé;

A côté de la religion, la justice représentée par la magistrature.

Et, à ce moment de la société humaine, qu'était-ce que le peuple?
C'était l'ignorance. Qu'était-ce que la religion? C'était
l'intolérance. Et qu'était-ce que la justice? C'était l'injustice.

Vais-je trop loin dans mes paroles? Jugez-en.

Je me bornerai à citer deux faits, mais décisifs.

A Toulouse, le 13 octobre 1761, on trouve dans la salle basse d'une
maison un jeune homme pendu. La foule s'ameute, le clergé fulmine, la
magistrature informe. C'est un suicide, on en fait un assassinat. Dans
quel intérêt? Dans l'intérêt de la religion. Et qui accuse-t-on? Le
père. C'est un huguenot, et il a voulu empêcher son fils de se faire
catholique. Il y a monstruosité morale et impossibilité matérielle;
n'importe! ce père a tué son fils! ce vieillard a pendu ce jeune
homme. La justice travaille, et voici le dénouement. Le 9 mars 1762,
un homme en cheveux blancs, Jean Calas, est amené sur une place
publique, on le met nu, on l'étend sur une roue, les membres liés en
porte-à-faux, la tête pendante. Trois hommes sont là, sur l'échafaud,
un capitoul, nommé David, chargé de soigner le supplice, un prêtre,
qui tient un crucifix, et le bourreau, une barre de fer à la main. Le
patient, stupéfait et terrible, ne regarde pas le prêtre et regarde le
bourreau. Le bourreau lève la barre de fer et lui brise un bras. Le
patient hurle et s'évanouit. Le capitoul s'empresse, on fait respirer
des sels au condamné, il revient à la vie; alors nouveau coup de
barre, nouveau hurlement; Calas perd connaissance; on le ranime, et le
bourreau recommence; et comme chaque membre, devant être rompu en
deux endroits, reçoit deux coups, cela fait huit supplices. Après le
huitième évanouissement, le prêtre lui offre le crucifix à baiser,
Calas détourne la tête, et le bourreau lui donne le coup de grâce,
c'est-à-dire lui écrase la poitrine avec le gros bout de la barre de
fer. Ainsi expira Jean Calas. Cela dura deux heures. Après sa mort,
l'évidence du suicide apparut. Mais un assassinat avait été commis.
Par qui? Par les juges. (_Vive sensation. Applaudissements_.)

Autre fait. Après le vieillard le jeune homme. Trois ans plus tard, en
1765, à Abbeville, le lendemain d'une nuit d'orage et de grand vent,
on ramasse à terre sur le pavé d'un pont un vieux crucifix de bois
vermoulu qui depuis trois siècles était scellé au parapet. Qui a jeté
bas ce crucifix? Qui a commis ce sacrilège? On ne sait. Peut-être un
passant. Peut-être le vent. Qui est le coupable? L'évêque d'Amiens
lance un monitoire. Voici ce que c'est qu'un monitoire: c'est un ordre
à tous les fidèles, sous peine de l'enfer, de dire ce qu'ils savent ou
croient savoir de tel ou tel fait; injonction meurtrière du
fanatisme à l'ignorance. Le monitoire de l'évêque d'Amiens opère; le
grossissement des commérages prend les proportions de la dénonciation.
La justice découvre, ou croit découvrir, que, dans la nuit où le
crucifix a été jeté à terre, deux hommes, deux officiers, nommés l'un
La Barre, l'autre d'Étallonde, ont passé sur le pont d'Abbeville,
qu'ils étaient ivres, et qu'ils ont chanté une chanson de corps de
garde. Le tribunal, c'est la sénéchaussée d'Abbeville. Les sénéchaux
d'Abbeville valent les capitouls de Toulouse. Ils ne sont pas moins
justes. On décerne deux mandats d'arrêt. D'Étallonde s'échappe, La
Barre est pris. On le livre à l'instruction judiciaire. Il nie avoir
passé sur le pont, il avoue avoir chanté la chanson. La sénéchaussée
d'Abbeville le condamne; il fait appel au parlement de Paris. On
l'amène à Paris, la sentence est trouvée bonne et confirmée. On le
ramène à Abbeville, enchaîné. J'abrége. L'heure monstrueuse arrive.
On commence par soumettre le chevalier de La Barre à la question
ordinaire et extraordinaire pour lui faire avouer ses complices;
complices de quoi? d'être passé sur un pont et d'avoir chanté une
chanson; on lui brise un genou dans la torture; son confesseur, en
entendant craquer les os, s'évanouit; le lendemain, le 5 juin 1766, on
traîne La Barre dans, la grande place d'Abbeville; là flambe un bûcher
ardent; on lit sa sentence à La Barre, puis on lui coupe le poing,
puis on lui arrache la langue avec une tenaille de fer, puis, par
grâce, on lui tranche la tête, et on le jette dans le bûcher. Ainsi
mourut le chevalier de La Barre. Il avait dix-neuf ans. (_Longue et
profonde sensation_.)

Alors, ô Voltaire, tu poussas un cri d'horreur, et ce sera ta gloire
éternelle! (_Explosion d'applaudissements_.)

Alors tu commenças l'épouvantable procès du passé, tu plaidas contre
les tyrans et les monstres la cause du genre humain, et tu la gagnas.
Grand homme, sois à jamais béni! (_Nouveaux applaudissements_.)

Messieurs, les choses affreuses que je viens de rappeler
s'accomplissaient au milieu d'une société polie; la vie était gaie
et légère, on allait et venait, on ne regardait ni au-dessus ni
au-dessous de soi, l'indifférence se résolvait en insouciance, de
gracieux poëtes, Saint-Aulaire, Boufflers, Gentil-Bernard, faisaient
de jolis vers, la cour était pleine de fêtes, Versailles rayonnait,
Paris ignorait; et pendant ce temps-là, par férocité religieuse,
les juges faisaient expirer un vieillard sur la roue et les prêtres
arrachaient la langue à un enfant pour une chanson. (_Vive émotion.
Applaudissements_.)

En présence de cette société frivole et lugubre, Voltaire, seul, ayant
là sous ses yeux toutes ces forces réunies, la cour, la noblesse, la
finance; cette puissance inconsciente, la multitude aveugle; cette
effroyable magistrature, si lourde aux sujets, si docile au maître,
écrasant et flattant, à genoux sur le peuple devant le roi (_Bravo!_);
ce clergé sinistrement mélangé d'hypocrisie et de fanatisme, Voltaire,
seul, je le répète, déclara la guerre à cette coalition de toutes les
iniquités sociales, à ce monde énorme et terrible, et il accepta la
bataille. Et quelle était son arme? celle qui a la légèreté du vent et
la puissance de la foudre. Une plume. (_Applaudissements_.)

Avec cette arme il a combattu, avec cette arme il a vaincu.

Messieurs, saluons cette mémoire.

Voltaire a vaincu, Voltaire a fait la guerre rayonnante, la guerre
d'un seul contre tous, c'est-à-dire la grande guerre. La guerre de la
pensée contre la matière, la guerre de la raison contre le préjugé,
la guerre du juste contre l'injuste, la guerre pour l'opprimé contre
l'oppresseur, la guerre de la bonté, la guerre de la douceur. Il a eu
la tendresse d'une femme et la colère d'un héros. Il a été un grand
esprit et un immense coeur. (_Bravos_.)

Il a vaincu le vieux code et le vieux dogme. Il a vaincu le seigneur
féodal, le juge gothique, le prêtre romain. Il a élevé la populace
à la dignité de peuple. Il a enseigné, pacifié et civilisé. Il a
combattu pour Siryen et Montbailly comme pour Calas et La Barre; il
a accepté toutes les menaces, tous les outrages, toutes les
persécutions, la calomnie, l'exil. Il a été infatigable et
inébranlable. Il a vaincu la violence par le sourire, le despotisme
par le sarcasme, l'infaillibilité par l'ironie, l'opiniâtreté par la
persévérance, l'ignorance par la vérité.

Je viens de prononcer ce mot, le sourire, je m'y arrête. Le sourire,
c'est Voltaire.

Disons-le, messieurs, car l'apaisement est le grand côté du
philosophe, dans Voltaire l'équilibre finit toujours par se rétablir.
Quelle que soit sa juste colère, elle passe, et le Voltaire irrité
fait toujours place au Voltaire calmé. Alors, dans cet oeil profond,
le sourire apparaît.

Ce sourire, c'est la sagesse. Ce sourire, je le répète, c'est
Voltaire. Ce sourire va parfois jusqu'au rire, mais la tristesse
philosophique le tempère. Du côté des forts, il est moqueur; du côté
des faibles, il est caressant. Il inquiète l'oppresseur et rassure
l'opprimé. Contre les grands, la raillerie; pour les petits, la pitié.
Ah! soyons émus de ce sourire. Il a eu des clartés d'aurore. Il a
illuminé le vrai, le juste, le bon, et ce qu'il y a d'honnête dans
l'utile; il a éclairé l'intérieur des superstitions; ces laideurs sont
bonnes à voir, il les a montrées. Étant lumineux, il a été fécond.
La société nouvelle, le désir d'égalité et de concession et ce
commencement de fraternité qui s'appelle la tolérance, la bonne
volonté réciproque, la mise en proportion des hommes et des droits, la
raison reconnue loi suprême, l'effacement des préjugés et des partis
pris, la sérénité des âmes, l'esprit d'indulgence et de pardon,
l'harmonie, la paix, voilà ce qui est sorti de ce grand sourire.

Le jour, prochain sans nul doute, où sera reconnue l'identité de la
sagesse et de la clémence, le jour où l'amnistie sera proclamée, je
l'affirme, là-haut, dans les étoiles, Voltaire sourira. (_Triple salve
d'applaudissements. Cris: Vive l'amnistie!_)

Messieurs, il y a entre deux serviteurs de l'humanité qui ont apparu à
dix-huit cents ans d'intervalle un rapport mystérieux.

Combattre le pharisaïsme, démasquer l'imposture, terrasser les
tyrannies, les usurpations, les préjugés, les mensonges, les
superstitions, démolir le temple, quitte à le rebâtir, c'est-à-dire
à remplacer le faux par le vrai, attaquer la magistrature féroce,
attaquer le sacerdoce sanguinaire, prendre un fouet et chasser les
vendeurs du sanctuaire, réclamer l'héritage des déshérités, protéger
les faibles, les pauvres, les souffrants, les accablés, lutter pour
les persécutés et les opprimés; c'est la guerre de Jésus-Christ; et
quel est l'homme qui fait cette guerre? c'est Voltaire. (_Bravos_.)

L'oeuvre évangélique a pour complément l'oeuvre philosophique;
l'esprit de mansuétude a commencé, L'esprit de tolérance a continué;
disons-le avec un sentiment de respect profond, Jésus a pleuré,
Voltaire a souri; c'est de cette larme divine et de ce sourire
humain qu'est faite la douceur de la civilisation actuelle.
(_Applaudissements prolongés_.)

Voltaire a-t-il souri toujours? Non. Il s'est indigné souvent. Vous
l'avez vu dans mes premières paroles.

Certes, messieurs, la mesure, la réserve, la proportion, c'est la
loi suprême de la raison. On peut dire que la modération est la
respiration même du philosophe. L'effort du sage doit être de
condenser dans une sorte de certitude sereine tous les à peu près dont
se compose la philosophie. Mais, à de certains moments, la passion du
vrai se lève puissante et violente, et elle est dans son droit comme
les grands vents qui assainissent. Jamais, j'y insiste, aucun sage
n'ébranlera ces deux augustes points d'appui du labeur social, la
justice et l'espérance, et tous respecteront le juge s'il incarne la
justice, et tous vénéreront le prêtre s'il représente l'espérance.
Mais si la magistrature s'appelle la torture, si l'église s'appelle
l'inquisition, alors l'humanité les regarde en face et dit au juge: Je
ne veux pas de ta loi! et dit au prêtre: Je ne veux pas de ton dogme!
je ne veux pas de ton bûcher sur la terre et de ton enfer dans le
ciel! (_Vive sensation. Applaudissements prolongés_.) Alors le
philosophe courroucé se dresse, et dénonce le juge à la justice, et
dénonce le prêtre à Dieu! (_Les applaudissements redoublent_.)

C'est ce qu'a fait Voltaire. Il est grand.

Ce qu'a été Voltaire, je l'ai dit; ce qu'a été son siècle, je vais le
dire.

Messieurs, les grands hommes sont rarement seuls; les grands arbres
semblent plus grands quand ils dominent une forêt, ils sont là chez
eux; il y a une forêt d'esprits autour de Voltaire; cette forêt,
c'est le dix-huitième siècle. Parmi ces esprits, il y a des cimes,
Montesquieu, Buffon, Beaumarchais, et deux entre autres, les plus
hautes après Voltaire,--Rousseau et Diderot. Ces penseurs ont appris
aux hommes à raisonner; bien raisonner mène à bien agir, la justesse
dans l'esprit devient la justice dans le coeur. Ces ouvriers du
progrès ont utilement travaillé. Buffon a fondé l'histoire naturelle;
Beaumarchais a trouvé, au delà de Molière, une comédie inconnue,
presque la comédie sociale; Montesquieu a fait dans la loi des
fouilles si profondes qu'il a réussi à exhumer le droit. Quant à
Rousseau, quant à Diderot, prononçons ces deux noms à part; Diderot,
vaste intelligence curieuse, coeur tendre altéré de justice, a voulu
donner les notions certaines pour bases aux idées vraies, et a créé
l'_Encyclopédie_. Rousseau a rendu à la femme un admirable service, il
a complété la mère par la nourrice, il a mis l'une auprès de l'autre
ces deux majestés du berceau; Rousseau, écrivain éloquent et
pathétique, profond rêveur oratoire, a souvent deviné et proclamé la
vérité politique; son idéal confine au réel; il a eu cette gloire
d'être le premier en France qui se soit appelé citoyen; la fibre
civique vibre en Rousseau; ce qui vibre en Voltaire, c'est la fibre
universelle. On peut dire que, dans ce fécond dix-huitième siècle,
Rousseau représente le Peuple; Voltaire, plus vaste encore, représente
l'Homme. Ces puissants écrivains ont disparu, mais ils nous ont laissé
leur âme, la Révolution. (_Applaudissements_.)

Oui, la Révolution française est leur âme. Elle est leur émanation
rayonnante. Elle vient d'eux; on les retrouve partout dans cette
catastrophe bénie et superbe qui a fait la clôture du passé et
l'ouverture de l'avenir. Dans cette transparence qui est propre aux
révolutions, et qui à travers les causes laisse apercevoir les effets
et à travers le premier plan le second, on voit derrière Diderot
Danton, derrière Rousseau Robespierre, et derrière Voltaire Mirabeau.
Ceux-ci ont fait ceux-là.

Messieurs, résumer des époques dans des noms d'hommes, nommer des
siècles, en faire en quelque sorte des personnages humains, cela n'a
été donné qu'à trois peuples, la Grèce, l'Italie, la France. On dit
le siècle de Périclès, le siècle d'Auguste, le siècle de Léon X, le
siècle de Louis XIV, le siècle de Voltaire. Ces appellations ont un
grand sens. Ce privilège, donner des noms à des siècles, exclusivement
propre à la Grèce, à l'Italie et à la France, est la plus haute marque
de civilisation. Jusqu'à Voltaire, ce sont des noms de chefs d'états;
Voltaire est plus qu'un chef d'états, c'est un chef d'idées. A
Voltaire un cycle nouveau commence. On sent que désormais la suprême
puissance gouvernante du genre humain sera la pensée. La civilisation
obéissait à la force, elle obéira à l'idéal. C'est la rupture du
sceptre et du glaive remplacés par le rayon; c'est-à-dire l'autorité
transfigurée en liberté. Plus d'autre souveraineté que la loi pour le
peuple et la conscience pour l'individu. Pour chacun de nous, les deux
aspects du progrès se dégagent nettement, et les voici: exercer
son droit, c'est-à-dire, être un homme; accomplir son devoir,
c'est-à-dire, être un citoyen.

Telle est la signification de ce mot, le siècle de Voltaire; tel est
le sens de cet événement auguste la Révolution française.

Les deux siècles mémorables qui ont précédé le dix-huitième l'avaient
préparé; Rabelais avertit la royauté dans _Gargantua_, et Molière
avertit l'église dans _Tartuffe_. La haine de la force et le respect
du droit sont visibles dans ces deux illustres esprits.

Quiconque dit aujourd'hui: _la force prime le droit_, fait acte
de moyen âge, et parle aux hommes de trois cents ans en arrière.
(_Applaudissements répétés_.)

Messieurs, le dix-neuvième siècle glorifie le dix-huitième siècle. Le
dix-huitième propose; le dix-neuvième conclut. Et ma dernière parole
sera la constatation tranquille, mais inflexible du progrès.

Les temps sont venus. Le droit a trouvé sa formule: la fédération
humaine.

Aujourd'hui la force s'appelle la violence et commence à être jugée,
la guerre est mise en accusation; la civilisation, sur la plainte du
genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel
des conquérants et des capitaines. (_Mouvement_.) Ce témoin,
l'histoire, est appelé. La réalité apparaît. Les éblouissements
factices se dissipent. Dans beaucoup de cas, le héros est une variété
de l'assassin. (_Applaudissements._) Les peuples en viennent à
comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait être la
diminution, que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut pas être
la circonstance atténuante (_Rires et bravos_); que si voler est
une honte, envahir ne saurait être une gloire (_Applaudissements
répétés_); que les Tedeums n'y font pas grand'chose; que l'homicide
est l'homicide, que le sang versé est le sang versé, que cela ne sert
à rien de s'appeler César ou Napoléon, et qu'aux yeux du Dieu éternel
on ne change pas la figure du meurtre parce qu'au lieu d'un bonnet
de forçat on lui met sur la tête une couronne d'empereur. (_Longue
acclamation. Triple salve d'applaudissements_.)

Ah! proclamons les vérités absolues. Déshonorons la guerre. Non, la
gloire sanglante n'existe pas. Non, ce n'est pas bon et ce n'est
pas utile de faire des cadavres. Non, il ne se peut pas que la vie
travaille pour la mort. Non, ô mères qui m'entourez, il ne se peut pas
que la guerre, cette voleuse, continue à vous prendre vos enfants.
Non, il ne se peut pas, que la femme enfante dans la douleur, que les
hommes naissent, que les peuples labourent et sèment, que le paysan
fertilise les champs et, que l'ouvrier féconde les villes, que les
penseurs méditent, que l'industrie fasse des merveilles, que le
génie fasse des prodiges, que la vaste activité humaine multiplie en
présence du ciel étoilé les efforts et les créations, pour aboutir à
cette épouvantable exposition internationale qu'on appelle un champ
de bataille! (_Profonde sensation. Tous les assistants sont debout et
acclament l'orateur_.)

Le vrai champ de bataille, le voici. C'est ce rendez-vous des
chefs-d'oeuvre du travail humain que Paris offre au monde en ce
moment.

La vraie victoire, c'est la victoire de Paris. (_Applaudissements_.)

Hélas! on ne peut se le dissimuler, l'heure actuelle, si digne qu'elle
soit d'admiration et de respect, a encore des côtés funèbres, il y a
encore des ténèbres sur l'horizon; la tragédie des peuples n'est
pas finie; la guerre, la guerre scélérate, est encore là, et elle a
l'audace de lever la tête à travers cette fête auguste de la paix. Les
princes, depuis deux ans, s'obstinent à un contre-sens funeste, leur
discorde fait obstacle à notre concorde, et ils sont mal inspirés de
nous condamner à la constatation d'un tel contraste.

Que ce contraste nous ramène à Voltaire. En présence des éventualités
menaçantes, soyons plus pacifiques que jamais. Tournons-nous vers ce
grand mort, vers ce grand vivant, vers ce grand esprit. Inclinons-nous
devant les sépulcres vénérables. Demandons conseil à celui dont la vie
utile aux hommes s'est éteinte il y a cent ans, mais dont l'oeuvre
est immortelle. Demandons conseil aux autres puissants penseurs, aux
auxiliaires de ce glorieux Voltaire, à Jean-Jacques, à Diderot, à
Montesquieu. Donnons la parole à ces grandes voix. Arrêtons l'effusion
du sang humain. Assez! assez, despotes! Ah! la barbarie persiste,
eh bien, que la philosophie proteste. Le glaive s'acharne, que la
civilisation s'indigne. Que le dix-huitième siècle vienne au secours
du dix-neuvième; les philosophes nos prédécesseurs sont les apôtres
du vrai, invoquons ces illustres fantômes; que, devant les monarchies
rêvant les guerres, ils proclament le droit de l'homme à la vie, le
droit de la conscience à la liberté, la souveraineté de la raison, la
sainteté du travail, la bonté de la paix; et, puisque la nuit sort des
trônes, que la lumière sorte des tombeaux! (_Acclamation unanime et
prolongée. De toutes parts éclate le cri: Vive Victor Hugo!_)

A la suite du centenaire de Voltaire, les journaux cléricaux
publièrent une lettre adressée à Victor Hugo par M. Dupanloup.

Victor Hugo fit à cette lettre la réponse que voici:

A M. L'ÉVÊQUE D'ORLÉANS

Paris, 3 juin 1873

Monsieur,

Vous faites une imprudence.

Vous rappelez, à ceux qui ont pu l'oublier, que j'ai été élevé par un
homme d'église, et que, si ma vie a commencé par le préjugé et
par l'erreur, c'est la faute des prêtres, et non la mienne. Cette
éducation est tellement funeste qu'à près de «quarante ans», vous le
constatez, j'en subissais encore l'influence. Tout cela a été dit. Je
n'y insiste pas. Je dédaigne un peu les choses inutiles.

Vous insultez Voltaire, et vous me faites l'honneur de m'injurier.
C'est votre affaire.

Nous sommes, vous et moi, deux hommes quelconques. L'avenir jugera.
Vous dites que je suis vieux, et vous me faites entendre que vous êtes
jeune. Je le crois.

Le sens moral est encore si peu formé chez vous, que vous faites «une
honte» de ce qui est mon honneur.

Vous prétendez, monsieur, me faire la leçon. De quel droit? Qui
êtes-vous? Allons au fait. Le fait le voici: Qu'est-ce que c'est que
votre conscience, et qu'est-ce que c'est la mienne?

Comparons-les.

Un rapprochement suffira.

Monsieur, la France vient de traverser une épreuve. La France était
libre, un homme l'a prise en traître, la nuit, l'a terrassée et
garrottée. Si l'on tuait un peuple, cet homme eût tué la France. Il
l'a faite assez morte pour pouvoir régner sur elle. Il a commencé son
règne, puisque c'est un règne, par le parjure, le guet-apens et le
massacre. Il l'a continué par l'oppression, par la tyrannie, par le
despotisme, par une inqualifiable parodie de religion et de justice.
Il était monstrueux et petit. On lui chantait _Te Deum, Magnificat,
Salvum fac, Gloria tibi_, etc. Qui chantait cela? Interrogez-vous. La
loi lui livrait le peuple, l'église lui livrait Dieu. Sous cet homme
s'étaient effondrés le droit, l'honneur, la patrie; il avait sous
ses pieds le serment, l'équité, la probité, la gloire du drapeau, la
dignité des hommes, la liberté des citoyens; la prospérité de cet
homme déconcertait la conscience humaine. Cela a duré dix-neuf ans.
Pendant ce temps-là, vous étiez dans un palais, j'étais en exil.

Je vous plains, monsieur.

Victor Hugo.




III

CONGRÈS LITTÉRAIRE INTERNATIONAL


I

DISCOURS D'OUVERTURE

SÉANCE PUBLIQUE DU 17 JUIN 1878

Messieurs,

Ce qui fait la grandeur de la mémorable année où nous sommes, c'est
que, souverainement, par-dessus les rumeurs et les clameurs, imposant
une interruption majestueuse aux hostilités étonnées, elle donne la
parole à la civilisation. On peut dire d'elle: c'est une année obéie.
Ce qu'elle a voulu faire, elle le fait. Elle remplace l'ancien ordre
du jour, la guerre, par un ordre du jour nouveau, le progrès. Elle a
raison des résistances. Les menaces grondent, mais l'union des peuples
sourit. L'oeuvre de l'année 1878 sera indestructible et complète. Rien
de provisoire. On sent dans tout ce qui se fait je ne sais quoi de
définitif. Cette glorieuse année proclame, par l'exposition de Paris,
l'alliance des industries; par le centenaire de Voltaire, l'alliance
des philosophies; par le congrès ici rassemblé, l'alliance des
littératures (_Applaudissements_); vaste fédération du travail sous
toutes les formes; auguste édifice de la fraternité humaine, qui
a pour base les paysans et les ouvriers et pour couronnement les
esprits. (_Bravos_.)

L'industrie cherche l'utile, la philosophie cherche le vrai, la
littérature cherche le beau. L'utile, le vrai, le beau, voilà le
triple but de tout l'effort humain; et le triomphe de ce sublime
effort, c'est, messieurs, la civilisation entre les peuples et la paix
entre les hommes.

C'est pour constater ce triomphe que, de tous les points du monde
civilisé, vous êtes accourus ici. Vous êtes les intelligences
considérables que les nations aiment et vénèrent, vous êtes les
talents célèbres, les généreuses voix écoutées, les âmes en travail de
progrès. Vous êtes les combattants pacificateurs. Vous apportez ici
le rayonnement des renommées. Vous êtes les ambassadeurs de l'esprit
humain dans ce grand Paris. Soyez les bienvenus. Ecrivains, orateurs,
poëtes, philosophes, penseurs, lutteurs, la France vous salue.
(_Applaudissements prolongés_.)

Vous et nous, nous sommes les concitoyens de la cité universelle.
Tous, la main dans la main, affirmons notre unité et notre alliance.
Entrons, tous ensemble, dans la grande patrie sereine, dans l'absolu,
qui est la justice, dans l'idéal, qui est la vérité.

Ce n'est pas pour un intérêt personnel ou restreint que vous êtes
réunis ici; c'est pour l'intérêt universel. Qu'est-ce que la
littérature? C'est la mise en marche de l'esprit humain. Qu'est-ce que
la civilisation? C'est la perpétuelle découverte que fait à chaque
pas l'esprit humain en marche; de là le mot Progrès. On peut dire que
littérature et civilisation sont identiques.

Les peuples se mesurent à leur littérature. Une armée de deux millions
d'hommes passe, une Iliade reste; Xercès a l'armée, l'épopée lui
manque, Xercès s'évanouit. La Grèce est petite par le territoire et
grande par Eschyle. (_Mouvement_.) Rome n'est qu'une ville; mais par
Tacite, Lucrèce, Virgile, Horace et Juvénal, cette ville emplit le
monde. Si vous évoquez l'Espagne, Cervantes surgit; si vous parlez de
l'Italie, Dante se dresse; si vous nommez l'Angleterre, Shakespeare
apparaît. A de certains moments, la France se résume dans un génie, et
le resplendissement de Paris se confond avec la clarté de Voltaire.
(_Bravos répétés_.)

Messieurs, votre mission est haute. Vous êtes une sorte d'assemblée
constituante de la littérature. Vous avez qualité, sinon pour voter
des lois, du moins pour les dicter. Dites des choses justes, énoncez
des idées vraies, et si, par impossible, vous n'êtes pas écoutés, eh
bien, vous mettrez la législation dans son tort.

Vous allez faire une fondation, la propriété littéraire. Elle est dans
le droit, vous allez l'introduire dans le code. Car, je l'affirme, il
sera tenu compte de vos solutions et de vos conseils.

Vous allez faire comprendre aux législateurs qui voudraient réduire la
littérature à n'être qu'un fait local, que la littérature est un fait
universel. La littérature, c'est le gouvernement du genre humain par
l'esprit humain, (_Bravo!_)

La propriété littéraire est d'utilité générale. Toutes les vieilles
législations monarchiques ont nié et nient encore la propriété
littéraire. Dans quel but? Dans un but d'asservissement. L'écrivain
propriétaire, c'est l'écrivain libre. Lui ôter la propriété, c'est
lui ôter l'indépendance. On l'espère du moins. De là ce sophisme
singulier, qui serait puéril s'il n'était perfide: la pensée
appartient à tous, donc elle ne peut être propriété, donc la propriété
littéraire n'existe pas. Confusion étrange, d'abord, de la faculté de
penser, qui est générale, avec la pensée, qui est individuelle;
la pensée, c'est le moi; ensuite, confusion de la pensée, chose
abstraite, avec le livre, chose matérielle. La pensée de l'écrivain,
en tant que pensée, échappe à toute main qui voudrait la saisir; elle
s'envole d'âme en âme; elle a ce don et cette force, _virum volitare
per ora_; mais le livre est distinct de la pensée; comme livre, il est
saisissable, tellement saisissable qu'il est quelquefois saisi. (_On
rit_.) Le livre, produit de l'imprimerie, appartient à l'industrie et
détermine, sous toutes ses formes, un vaste mouvement commercial;
il se vend et s'achète; il est une propriété, valeur créée et non
acquise, richesse ajoutée par l'écrivain à la richesse nationale,
et certes, à tous les points de vue, la plus incontestable des
propriétés. Cette propriété inviolable, les gouvernements despotiques
la violent; ils confisquent le livre, espérant ainsi confisquer
l'écrivain. De là le système des pensions royales. Prendre tout et
rendre un peu. Spoliation et sujétion de l'écrivain. On le vole, puis
on l'achète. Effort inutile, du reste. L'écrivain échappe. On le fait
pauvre, il reste libre. (_Applaudissements_.) Qui pourrait acheter ces
consciences superbes, Rabelais, Molière, Pascal? Mais la tentative
n'en est pas moins faite, et le résultat est lugubre. La monarchie est
on ne sait quelle succion terrible des forces vitales d'une nation;
les historiographes donnent aux rois les titres de _pères de la
nation_ et de _pères des lettres_; tout se tient dans le funeste
ensemble monarchique; Dangeau, flatteur, le constate d'un côté;
Vauban, sévère, le constate de l'autre; et, pour ce qu'on appelle «le
grand siècle», par exemple, la façon dont les rois sont pères de la
nation et pères des lettres aboutit à ces deux faits sinistres: le
peuple sans pain, Corneille sans souliers. (_Longs applaudissements_.)

Quelle sombre rature au grand règne!

Voilà où mène la confiscation de la propriété née du travail, soit
que cette confiscation pèse sur le peuple, soit qu'elle pèse sur
l'écrivain.

Messieurs, rentrons dans le principe: le respect de la propriété.
Constatons la propriété littéraire, mais, en même temps, fondons le
domaine public. Allons plus loin. Agrandissons-le. Que la loi donne à
tous les éditeurs le droit de publier tous les livres après la mort
des auteurs, à la seule condition de payer aux héritiers directs une
redevance très faible, qui ne dépasse en aucun cas cinq ou dix
pour cent du bénéfice net. Ce système très simple, qui concilie
la propriété incontestable de l'écrivain avec le droit non moins
incontestable du domaine public, a été indiqué; dans la commission
de 1836, par celui qui vous parle en ce moment; et l'on peut trouver
cette solution, avec tous ses développements, dans les procès-verbaux
de la commission, publiés alors par le ministère de l'intérieur.

Le principe est double, ne l'oublions pas. Le livre, comme livre,
appartient à l'auteur, mais comme pensée, il appartient--le mot n'est
pas trop vaste--au genre humain. Toutes les intelligences y ont
droit. Si l'un des deux droits, le droit de l'écrivain et le droit de
l'esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de
l'écrivain, car l'intérêt public est notre préoccupation unique, et
tous, je le déclare, doivent passer avant nous. (_Marques nombreuses
d'approbation_.)

Mais, je viens de le dire, ce sacrifice n'est pas nécessaire.

Ah! la lumière! la lumière toujours! la lumière partout! Le besoin de
tout c'est la lumière. La lumière est dans le livre. Ouvrez le livre
tout grand. Laissez-le rayonner, laissez-le faire. Qui que vous soyez
qui voulez cultiver, vivifier, édifier, attendrir, apaiser, mettez des
livres partout; enseignez, montrez, démontrez; multipliez les écoles;
les écoles sont les points lumineux de la civilisation.

Vous avez soin de vos villes, vous voulez être en sûreté dans vos
demeures, vous êtes préoccupés de ce péril, laisser la rue obscure;
songez à ce péril plus grand encore, laisser obscur l'esprit humain.
Les intelligences sont des routes ouvertes; elles ont des allants et
venants, elles ont des visiteurs, bien ou mal intentionnés, elles
peuvent avoir des passants funestes; une mauvaise pensée est identique
à un voleur de nuit, l'âme a des malfaiteurs; faites le jour partout;
ne laissez pas dans l'intelligence humaine de ces coins ténébreux où
peut se blottir la superstition, où peut se cacher l'erreur, où peut
s'embusquer le mensonge. L'ignorance est un crépuscule; le mal y
rôde. Songez à l'éclairage des rues, soit; mais songez aussi, songez
surtout, à l'éclairage des esprits. (_Applaudissements prolongés_.)

Il faut pour cela, certes, une prodigieuse dépense de lumière. C'est à
cette dépense de lumière que depuis trois siècles la France s'emploie.
Messieurs, laissez-moi dire une parole filiale, qui du reste est dans
vos coeurs comme dans le mien: rien ne prévaudra contre la France. La
France est d'intérêt public. La France s'élève sur l'horizon de tous
les peuples. Ah! disent-ils, il fait jour, la France est là! (_Oui!
oui! Bravos répétés_.)

Qu'il puisse y avoir des objections à la France, cela étonne; il y en
a pourtant; la France a des ennemis. Ce sont les ennemis mêmes de la
civilisation, les ennemis du livre, les ennemis de la pensée libre,
les ennemis de l'émancipation, de l'examen, de la délivrance; ceux
qui voient dans le dogme un éternel maître et dans le genre humain un
éternel mineur. Mais ils perdent leur peine, le passé est passé, les
nations ne reviennent pas à leur vomissement, les aveuglements ont
une fin, les dimensions de l'ignorance et de l'erreur sont limitées.
Prenez-en votre parti, hommes du passé, nous ne vous craignons pas!
allez, faites, nous vous regardons avec curiosité! essayez vos forces,
insultez 89, découronnez Paris, dites anathème à la liberté de
conscience, à la liberté de la presse, à la liberté de la tribune,
anathème à la loi civile, anathème à la révolution, anathème à la
tolérance, anathème à la science, anathème au progrès! ne vous lassez
pas! rêvez, pendant que vous y êtes, un syllabus assez grand pour
la France et un éteignoir assez grand pour le soleil! (_Acclamation
unanime. Triple salve d'applaudissements_.)

Je ne veux pas finir par une parole amère. Montons et restons dans la
sérénité immuable de la pensée. Nous avons commencé l'affirmation de
la concorde et de la paix; continuons cette affirmation hautaine et
tranquille.

Je l'ai dit ailleurs, et je le répète, toute la sagesse humaine tient
dans ces deux mots: Conciliation et Réconciliation; conciliation pour
les idées, réconciliation pour les hommes.

Messieurs, nous sommes ici entre philosophes, profitons de l'occasion,
ne nous gênons pas, disons des vérités. (_Sourires et marques
d'approbation_.) En voici une, une terrible: le genre humain a une
maladie, la haine. La haine est mère de la guerre; la mère est infâme,
la fille est affreuse.

Rendons-leur coup sur coup. Haine à la haine! Guerre à la guerre!
(_Sensation_.)

Savez-vous ce que c'est que cette parole du Christ: _Aimez-vous les
uns les autres?_ C'est le désarmement universel. C'est la guérison
du genre humain. La vraie rédemption, c'est celle-là. Aimez-vous. On
désarme mieux son ennemi en lui tendant la main qu'en lui montrant
le poing. Ce conseil de Jésus est un ordre de Dieu. Il est bon. Nous
l'acceptons. Nous sommes avec le Christ, nous autres! L'écrivain est
avec l'apôtre; celui qui pense est avec celui qui aime. (_Bravos_.)

Ah! poussons le cri de la civilisation! Non! non! non! nous ne voulons
ni des barbares qui guerroient, ni des sauvages qui assassinent! Nous
ne voulons ni de la guerre de peuple à peuple, ni de la guerre d'homme
à homme. Toute tuerie est non seulement féroce, mais insensée. Le
glaive est absurde et le poignard est imbécile. Nous sommes les
combattants de l'esprit, et nous avons pour devoir d'empêcher le
combat de la matière; notre fonction est de toujours nous jeter entre
les deux armées. Le droit à la vie est inviolable. Nous ne voyons pas
les couronnes, s'il y en a, nous ne voyons que les têtes. Faire grâce,
c'est faire la paix. Quand les heures funestes sonnent, nous demandons
aux rois d'épargner la vie des peuples, et nous demandons aux
républiques d'épargner la vie des empereurs. (_Applaudissements_.)

C'est un beau jour pour le proscrit que le jour où il supplie un
peuple pour un prince, et où il tâche d'user, en faveur d'un empereur,
de ce grand droit de grâce qui est le droit de l'exil.

Oui, concilier et réconcilier. Telle est notre mission, à nous
philosophes. O mes frères de la science, de la poésie et de l'art,
constatons la toute-puissance civilisatrice de la pensée. À chaque pas
que le genre humain fait vers la paix, sentons croître en nous la joie
profonde de la vérité. Ayons le fier consentement du travail utile. La
vérité est une et n'a pas de rayon divergent; elle n'a qu'un synonyme,
la justice. Il n'y a pas deux lumières, il n'y en a qu'une, la raison.
Il n'y a pas deux façons d'être honnête, sensé et vrai. Le rayon
qui est dans l'_Iliade_ est identique à la clarté qui est dans le
_Dictionnaire philosophique_. Cet incorruptible rayon traverse les
siècles avec la droiture de la flèche et la pureté de l'aurore. Ce
rayon triomphera de la nuit, c'est-à-dire de l'antagonisme et de la
haine. C'est là le grand prodige littéraire. Il n'y en a pas de
plus beau. La force déconcertée et stupéfaite devant le droit,
l'arrestation de la guerre par l'esprit, c'est, ô Voltaire, la
violence domptée par la sagesse; c'est ô Homère, Achille pris aux
cheveux par Minerve! (_Longs applaudissements_.)

Et maintenant que je vais finir, permettez-moi un voeu, un voeu qui ne
s'adresse à aucun parti et qui s'adresse à tous les coeurs.

Messieurs, il y a un romain qui est célèbre par une idée fixe, il
disait: Détruisons Carthage! J'ai aussi, moi, une pensée qui m'obsède,
et la voici: Détruisons la haine. Si les lettres humaines ont un
but, c'est celui-là. _Humaniores litterae_. Messieurs, la meilleure
destruction de la haine se fait par le pardon. Ah! que cette grande
année ne s'achève pas sans la pacification définitive, qu'elle se
termine en sagesse et en cordialité, et qu'après avoir éteint la
guerre étrangère, elle éteigne la guerre civile. C'est le souhait
profond de nos âmes. La France à cette heure montre au monde son
hospitalité, qu'elle lui montre aussi sa clémence. La clémence!
mettons sur la tête de la France cette couronne! Toute fête est
fraternelle; une fête qui ne pardonne pas à quelqu'un n'est pas une
fête. (_Vive émotion.--bravos redoublés_.) La logique d'une joie
publique, c'est l'amnistie. Que ce soit là la clôture de cette
admirable solennité, l'Exposition universelle. Réconciliation!
réconciliation! Certes, cette rencontre de tout l'effort commun du
genre humain, ce rendez-vous des merveilles de l'industrie et du
travail, cette salutation des chefs-d'oeuvre entre eux, se confrontant
et se comparant, c'est un spectacle auguste; mais il est un spectacle
plus auguste encore, c'est l'exilé debout à l'horizon et la patrie
ouvrant les bras! (_Longue acclamation; les membres français et
étrangers du congrès qui entourent l'orateur sur l'estrade viennent
le féliciter et lui serrer la main, au milieu des applaudissements
répétés de la salle entière_.)


II

LE DOMAINE PUBLIC PAYANT

SÉANCE DU 21 JUIN

_Présidence de Victor Hugo_.

Puisque vous désirez, messieurs, connaître mon avis, je vais vous le
dire. Ceci, du reste, est une simple conversation.

Messieurs, dans cette grave question de la propriété littéraire il y a
deux unités en présence: l'auteur et la société. Je me sers de ce mot
unité pour abréger; ce sont comme deux personnes distinctes.

Tout à l'heure nous allons aborder la question d'un tiers, l'héritier.
Quant à moi, je n'hésite pas à dire que le droit le plus absolu,
le plus complet, appartient à ces deux unités: l'auteur qui est la
première unité, la société qui est la seconde.

L'auteur donne le livre, la société l'accepte ou ne l'accepte pas. Le
livre est fait par l'auteur, le sort du livre est fait par la société.

L'héritier ne fait pas le livre; il ne peut avoir les droits de
l'auteur. L'héritier ne fait pas le succès; il ne peut avoir le droit
de la société.

Je verrais avec peine le congrès reconnaître une valeur quelconque à
la volonté de l'héritier.

Ne prenons pas de faux points de départ.

L'auteur sait ce qu'il fait; la société sait ce qu'elle fait;
l'héritier, non. Il est neutre et passif.

Examinons d'abord les droits contradictoires de ces deux unités:
l'auteur qui crée le livre, la société qui accepte ou refuse cette
création.

L'auteur a évidemment un droit absolu sur son oeuvre, ce droit est
complet. Il va très loin, car il va jusqu'à la destruction. Mais
entendons-nous bien sur cette destruction.

Avant la publication, l'auteur a un droit incontestable et illimité.
Supposez un homme comme Dante, Molière, Shakespeare. Supposez-le au
moment où il vient de terminer une grande oeuvre. Son manuscrit est
là, devant lui, supposez qu'il ait la fantaisie de le jeter au feu,
personne ne peut l'en empêcher. Shakespeare peut détruire _Hamlet_;
Molière, _Tartuffe_; Dante, l'_Enfer_.

Mais dès que l'oeuvre est publiée l'auteur n'en est plus le maître.
C'est alors l'autre personnage qui s'en empare, appelez-le du nom
que vous voudrez: esprit humain, domaine public, société. C'est ce
personnage-là qui dit: Je suis là, je prends cette oeuvre, j'en fais
ce que je crois devoir en faire, moi esprit humain; je la possède,
elle est à moi désormais. Et, que mon honorable ami M. de Molinari
me permette de le lui dire, l'oeuvre n'appartient plus à l'auteur
lui-même. Il n'en peut désormais rien retrancher; ou bien, à sa mort
tout reparaît. Sa volonté n'y peut rien. Voltaire du fond de son
tombeau voudrait supprimer la _Pucelle_; M. Dupanloup la publierait.

L'homme qui vous parle en ce moment a commencé par être catholique et
monarchiste. Il a subi les conséquences d'une éducation aristocratique
et cléricale. L'a-t-on vu refuser l'autorisation de rééditer des
oeuvres de sa presque enfance? Non. (_Bravo! bravo!_)

J'ai tenu à marquer mon point de départ. J'ai voulu pouvoir dire:
Voilà d'où je suis parti et voilà où je suis arrivé.

J'ai dit cela dans l'exil: Je suis parti de la condition heureuse
et je suis monté jusqu'au malheur qui est la conséquence du devoir
accompli, de la conscience obéie. (_Applaudissements_.) Je ne veux pas
supprimer les premières années de ma vie.

Mais je vais bien plus loin, je dis: il ne dépend pas de l'auteur de
faire une rature dans son oeuvre quand il l'a publiée. Il peut
faire une correction de style, il ne peut pas faire une rature de
conscience. Pourquoi? Parce que l'autre personnage, le public, a pris
possession de son oeuvre.

Il m'est arrivé quelquefois d'écrire des paroles sévères, que plus
tard j'aurais voulu, par un sentiment de mansuétude, effacer. Il m'est
arrivé un jour ... je puis vous dire cela, de flétrir le nom d'un
homme très coupable; et j'ai certes bien fait de flétrir ce nom. Cet
homme avait un fils. Ce fils a eu une fin héroïque, il est mort pour
son pays. Alors j'ai usé de mon droit, j'ai interdit que ce nom fût
prononcé sur les théâtres de Paris où on lisait publiquement les
pièces dont je viens de vous parler. Mais il n'a pas été en mon
pouvoir d'effacer de l'oeuvre le nom déshonoré. L'héroïsme du fils n'a
pas pu effacer la faute du père. (_Bravos_.)

Je voudrais le faire, je ne le pourrais pas. Si je l'avais pu, je
l'aurais fait.

Vous voyez donc à quel point le public, la conscience humaine,
l'intelligence humaine, l'esprit humain, cet autre personnage qui est
en présence de l'auteur, a un droit absolu, droit auquel on ne peut
toucher. Tout ce que l'auteur peut faire, c'est d'écrire loyalement.
Quant à moi, j'ai la paix et la sérénité de la conscience. Cela me
suffit. (_Applaudissements_.)

Laissons notre devoir et laissons l'avenir juger. Une fois l'auteur
mort, une fois l'auteur disparu, son oeuvre n'appartient plus qu'à sa
mémoire, qu'elle flétrira ou glorifiera. (_C'est vrai! Très bien!_)

Je déclare, que s'il me fallait choisir entre le droit de l'écrivain
et le droit du domaine public, je choisirais le droit du domaine
public. Avant tout, nous sommes des hommes de dévouement et de
sacrifice. Nous devons travailler pour tous avant de travailler pour
nous.

Cela dit, arrive un troisième personnage, une troisième unité à
laquelle je prends le plus profond intérêt; c'est l'héritier, c'est
l'enfant. Ici se pose la question très délicate, très curieuse, très
intéressante, de l'hérédité littéraire, et de la forme qu'elle devrait
avoir.

Je vous demande la permission de vous soumettre rapidement, à ce
nouveau point de vue, les idées qui me paraissent résulter de l'examen
attentif que j'ai fait de cette question.

L'auteur a donné le livre.

La société l'a accepté.

L'héritier n'a pas à intervenir. Cela ne le regarde pas.

Joseph de Maistre, héritier de Voltaire, n'aurait pas le droit de
dire: Je m'y connais.

L'héritier n'a pas le droit de faire une rature, de supprimer une
ligne; il n'a pas le droit de retarder d'une minute ni d'amoindrir
d'un exemplaire la publication de l'oeuvre de son ascendant. (_Bravo!
bravo! Très bien!_)

Il n'a qu'un droit: vivre de la part d'héritage que son ascendant lui
a léguée.

Messieurs, je le dis tout net, je considère toutes les formes de la
législation actuelle qui constituent le droit de l'héritier pour un
temps déterminé comme détestables. Elles lui accordent une autorité
qu'elles n'ont pas le droit de lui donner, et elles lui accordent le
droit de publication pour un temps limité; ce qui est en partie sans
utilité: la loi est très aisément éludée.

L'héritier, selon moi, n'a qu'un droit, je le répète: vivre de
l'oeuvre de son ascendant; ce droit est sacré, et certes il ne serait
pas facile de me faire déshériter nos enfants et nos petits-enfants.
Nous travaillons d'abord pour tous les hommes, ensuite pour nos
enfants.

Mais ce que nous voulons fermement, c'est que le droit de publication
reste absolu et entier à la société. C'est le droit de l'intelligence
humaine.

C'est pour cela qu'il y a beaucoup d'années--je suis de ceux qui ont
la tristesse de remonter loin dans leurs souvenirs--j'ai proposé un
mécanisme très simple qui me paraissait, et me paraît encore, avoir
l'avantage de concilier tous les droits des trois personnages,
l'auteur, le domaine public, l'héritier. Voici ce système: L'auteur
mort, son livre appartient au domaine public; n'importe qui peut le
publier immédiatement, en pleine liberté, car je suis pour la liberté.
A quelles conditions? Je vais vous le dire.

Il existe dans nos lois un article qui n'a pas de sanction, ce qui
fait qu'il a été très souvent violé. C'est un article qui exige que
tout éditeur, avant de publier une oeuvre, fasse à la direction de la
librairie, au ministère de l'intérieur, une déclaration portant sur
les points que voici:

Quel est le livre qu'il va publier;

Quel en est l'imprimeur;

Quel sera le format;

Quel est le nom de l'auteur.

Ici s'arrête la déclaration exigée par la loi. Je voudrais qu'on y
ajoutât deux autres indications que je vais vous dire.

L'éditeur serait tenu de déclarer quel serait le prix de revient pour
chaque exemplaire du livre qu'il entend publier et quel est le prix
auquel il entend le vendre. Entre ces deux prix, dans cet intervalle,
est inclus le bénéfice de l'éditeur.

Cela étant, vous avez des données certaines: le nombre d'exemplaires,
le prix de revient et le prix de vente, et vous pouvez, de la façon la
plus simple, évaluer le bénéfice.

Ici on va me dire: Vous établissez le bénéfice de l'éditeur sur sa
simple déclaration et sans savoir s'il vendra son édition? Non, je
veux que la loi soit absolument juste. Je veux même qu'elle incline
plutôt en faveur du domaine public que des héritiers. Aussi je vous
dis: l'éditeur ne sera tenu de rendre compte du bénéfice qu'il aura
fait que lorsqu'il viendra déposer une nouvelle déclaration. Alors on
lui dit: Vous avez vendu la première édition, puisque vous voulez en
publier une seconde, vous devez aux héritiers leurs droits. Ce droit,
messieurs, ne l'oubliez pas, doit être très modéré, car il faut que
jamais le droit de l'héritier ne puisse être une entrave au droit
du domaine public, une entrave à la diffusion des livres. Je ne
demanderais qu'une redevance de cinq ou dix pour cent sur le bénéfice
réalisé.

Aucune objection possible. L'éditeur ne peut pas trouver onéreuse
une condition qui s'applique à des bénéfices acquis et d'une telle
modération; car s'il a gagné mille francs on ne lui demande que cent
francs et on lui laisse neuf cents francs. Vous voyez à quel point lui
est avantageuse la loi que je propose et que je voudrais voir voter.

Je répète que ceci est une simple conversation. Je cherche, nous
cherchons tous, mutuellement, à nous éclairer. J'ai beaucoup étudié
cette question dans l'intérêt de la lumière et de la liberté.

Y a-t-il des objections? j'avoue que je ne les trouve pas. Je vois
s'écrouler toutes les objections à l'ancien système; tout ce qui a
été dit sur la volonté bonne ou mauvaise d'un héritier, sur un évêque
confisquant Voltaire, cela a été excellemment dit, cela était juste
dans l'ancien système; dans le mien cela s'évanouit.

L'héritier n'existe que comme partie prenante, prélevant une redevance
très faible sur le produit de l'oeuvre de son ascendant. Sauf les
concessions faites et stipulées par l'auteur de son vivant, contrats
qui font loi, sauf ces réserves, l'éditeur peut publier l'oeuvre à
autant d'exemplaires qu'il lui convient, dans le format qu'il lui
plaît; il fait sa déclaration, il paie la redevance et tout est dit.

Ici une objection, c'est que notre loi a une lacune. Il y a dans
cette assemblée des jurisconsultes; ils savent qu'il n'y a pas
de prescription sans sanction; or, la prescription relative à la
déclaration n'a pas de sanction. L'éditeur fait la déclaration qui lui
est imposée par la loi, s'il le veut. De là beaucoup de fraudes dont
les auteurs dès à présent sont victimes. Il faudrait que la loi
attachât une sanction à cette obligation.

Je désirerais que les jurisconsultes voulussent bien l'indiquer
eux-mêmes. Il me semble qu'on pourrait assimiler la fausse déclaration
faite par un éditeur à un faux en écriture publique ou privée. Ce qui
est certain, c'est qu'il faut une sanction; ce n'est, à mon sens, qu'à
cette condition qu'on pourra utiliser le système que j'ai l'honneur de
vous expliquer, et que j'ai proposé il y a de longues années.

Ce système a été repris avec beaucoup de loyauté et de compétence par
un éditeur distingué que je regrette de ne pas voir ici, M. Hetzel; il
a publié sur ce sujet un excellent écrit.

Une telle loi à mon avis serait utile. Je ne dispose certainement pas
de l'opinion des écrivains très considérables qui m'écoutent, mais il
serait très utile que dans leurs résolutions ils se préoccupassent de
ce que j'ai eu l'honneur de leur dire:

1° Il n'y a que deux intéressés véritables: l'écrivain et la société;
l'intérêt de l'héritier, quoique très respectable, doit passer après.

2° L'intérêt de l'héritier doit être sauvegardé, mais dans des
conditions tellement modérées que, dans aucun cas, cet intérêt ne
passe avant l'intérêt social.

Je suis sûr que l'avenir appartient à la solution que je vous ai
proposée.

Si vous ne l'acceptez pas, l'avenir est patient, il a le temps,
il attendra. (_Applaudissements prolongés.--L'assemblée vote, à
l'unanimité, l'impression de ce discours._)


SÉANCE DU 25 JUIN

_Présidence de Victor Hugo._

Messieurs, permettez-moi d'entrer en toute liberté dans la discussion.
Je ne comprends rien à la déclaration de guerre qu'on fait au domaine
public.

Comment! on ne publie donc pas les oeuvres de Corneille, de La
Fontaine, de Racine, de Molière? Le domaine public n'existe donc pas?
Où sont, dans le présent, ces inconvénients, ces dangers, tout ce dont
le Cercle de la librairie nous menace pour l'avenir?

Toutes, ces objections, on peut les faire au domaine public tel qu'il
existe aujourd'hui.

Le domaine public est détestable, dit-on, à la mort de l'auteur, mais
il est excellent aussitôt qu'arrivé l'expiration ... de quoi? De la
plus étrange rêverie que jamais des législateurs aient appliquée à un
mode de propriété, du délai fixé pour l'expropriation d'un livre.

Vous entrez là dans la fantaisie irréfléchie de gens qui ne s'y
connaissent pas. Je parle des législateurs, et j'ai le droit d'en
parler avec quelque liberté. Les hommes qui font des lois quelquefois
s'y connaissent; ils ne s'y connaissent pas en matière littéraire.
(_Rires approbatifs_.)

Sont-ils d'accord au moins entre eux? Non. Le délai de protection
qu'ils accordent est ici de dix ans, là de vingt ans, plus loin de
cinquante ans; ils vont même jusqu'à quatrevingts ans. Pourquoi? Ils
n'en savent rien. Je les défie de donner une raison.

Et c'est sur cette ignorance absolue des législateurs que vous voulez
fonder, vous qui vous y connaissez, une législation! Vous qui êtes
compétents, vous accepterez l'arrêt rendu par des incompétents!

Qui expliquera les motifs pour lesquels, dans tous les pays civilisés,
la législation attribue à l'héritier, après la mort de son auteur, un
laps de temps variable, pendant lequel l'héritier, absolu maître de
l'oeuvre, peut la publier ou ne pas la publier? Qui expliquera l'écart
que les diverses législations ont mis entre la mort de l'auteur et
l'entrée en possession du domaine public?

Il s'agit de détruire cette capricieuse et bizarre invention de
législateurs ignorants. C'est à vous, législateurs indirects mais
compétents, qu'il appartient d'accomplir cette tâche.

En réalité, qu'ont-ils considéré, ces législateurs qui, avec une
légèreté incompréhensible, ont légiféré sur ces matières? Qu'ont-ils
pensé? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang était l'héritier
de l'esprit? Ont-ils cru entrevoir que l'héritier du sang devait avoir
la connaissance de la chose dont il héritait, et que, par conséquent,
en lui remettant le droit d'en disposer, ils faisaient une loi juste
et intelligente?

Voilà où ils se sont largement trompés. L'héritier du sang est
l'héritier du sang. L'écrivain, en tant qu'écrivain, n'a qu'un
héritier, c'est l'héritier de l'esprit, c'est l'esprit humain, c'est
le domaine public. Voilà la vérité absolue.

Les législateurs ont attribué à l'héritier du sang une faculté qui est
pleine d'inconvénients, celle d'administrer une propriété qu'il ne
connaît pas, ou du moins qu'il peut ne pas connaître. L'héritier du
sang est le plus souvent à la discrétion de son éditeur. Que l'on
conserve à l'héritier du sang son droit, et que l'on donne à
l'héritier de l'esprit ce qui lui appartient, en établissant le
domaine public payant, immédiat.

Eh quoi! immédiat?--Ici arrive une objection, qui n'en est pas une.
Ceux qui l'ont faite n'avaient pas entendu mes paroles. On me dit:
Comment! le domaine public s'emparera immédiatement de l'oeuvre? Mais
si l'auteur l'a vendue pour dix ans, pour vingt ans, celui qui l'a
achetée va donc être dépossédé? Aucun éditeur ne voudra plus acheter
une oeuvre.

J'avais dit précisément le contraire, le texte est là. J'avais dit:
«Sauf réserve des concessions faites par l'auteur de son vivant, et
des contrats qu'il aura signés.»

Il en résulte que si vous avez vendu à un éditeur pour un laps de
temps déterminé la propriété d'une de vos oeuvres, le domaine public
ne prendra possession de cette oeuvre qu'après le délai fixé par vous.

Mais ce délai peut-il être illimité? Non. Vous savez, messieurs, que
la propriété, toute sacrée qu'elle est, admet cependant des limites.
Je vous dis une chose élémentaire en vous disant: on ne possède pas
une maison comme on possède une mine, une forêt, comme un littoral, un
cours d'eau, comme un champ. La propriété, il y a des jurisconsultes
qui m'entendent, est limitée selon que l'objet appartient, dans
une mesure plus ou moins grande, à l'intérêt général. Eh bien, la
propriété littéraire appartient plus que toute autre à l'intérêt
général; elle doit subir aussi des limites. La loi peut très bien
interdire la vente absolue, et accorder à l'auteur, par exemple, au
maximum cinquante ans. Je crois qu'il n'y a pas d'auteur qui ne se
contente d'une possession de cinquante ans.

Voilà donc un argument qui s'écroule. Le domaine public payant
immédiat ne supprime pas la faculté qu'un auteur a de vendre son livre
pour un temps déterminé; l'auteur conserve tous ses droits.

Second argument: Le domaine public payant immédiat, en créant une
concurrence énorme, nuira à la fois aux auteurs et aux éditeurs. Les
livres ne trouveront plus d'éditeurs sérieux.

Je suis étonné que les honorables représentants de la librairie qui
sont ici soutiennent une thèse semblable et fassent «comme s'ils ne
savaient pas». Je vais leur rappeler ce qu'ils savent très bien,
ce qui arrive tous les jours. Un auteur vend, de son vivant,
l'exploitation d'un livre, sous telle forme, à tel nombre
d'exemplaires, pendant tel temps, et stipule le format et quelquefois
même le prix de vente du livre. En même temps, à un autre éditeur, il
vend un autre format, dans d'autres conditions. A un autre, un mode de
publication différent; par exemple, une édition illustrée à deux sous.
Il y a quelqu'un qui vous parle ici et qui a sept éditeurs.

Aussi, quand j'entends des hommes que je sais compétents, des hommes
que j'honore et que j'estime, quand je les entends dire:--On ne
trouvera pas d'éditeurs, en présence de la concurrence et de la
liberté illimitée de publication, pour acheter et éditer un livre,
--je m'étonne. Je n'ai proposé rien de nouveau; tous les jours, on a
vu, on voit, du vivant de l'auteur et de son consentement, plusieurs
éditeurs, sans se nuire entre eux, et même en se servant entre eux,
publier le même livre. Et ces concurrences profitent à tous, au
public, aux écrivains, aux libraires.

Est-ce que vous voyez une interruption dans la publication des grandes
oeuvres des grands écrivains français? Est-ce que ce n'est pas là le
domaine le plus exploité de la librairie? (_Marques d'approbation_.)

Maintenant qu'il est bien entendu que l'entrée en possession du
domaine public ne gène pas l'auteur et lui laisse le droit de vendre
la propriété de son oeuvre; maintenant qu'il me semble également
démontré que la concurrence peut s'établir utilement sur les livres,
après la mort de l'auteur aussi bien que pendant sa vie,--revenons à
la chose en elle-même.

Supposons le domaine public payant, immédiat, établi.

Il paie une redevance. J'ai dit que cette redevance devrait être
légère. J'ajoute qu'elle devrait être perpétuelle. Je m'explique.

S'il y a un héritier direct, le domaine public paie à cet héritier
direct la redevance; car remarquez que nous ne stipulons que pour
l'héritier direct, et que tous les arguments qu'on fait valoir au
sujet des héritiers collatéraux et de la difficulté qu'on aurait à les
découvrir, s'évanouissent.

Mais, à l'extinction des héritiers directs, que se passe-t-il?

Le domaine public va-t-il continuer d'exploiter l'oeuvre sans payer de
droits, puisqu'il n'y a plus d'héritiers directs? Non; selon moi, il
continuerait d'exploiter l'oeuvre en continuant de payer la redevance.

A qui?

C'est ici, messieurs, qu'apparaît surtout l'utilité de la redevance
perpétuelle.

Rien ne serait plus utile, en effet, qu'une sorte de fonds commun, un
capital considérable, des revenus solides, appliqués aux besoins de
la littérature en continuelle voie de formation. Il y a beaucoup de
jeunes écrivains, de jeunes esprits, de jeunes auteurs, qui sont
pleins de talent et d'avenir, et qui rencontrent, au début, d'immenses
difficultés. Quelques-uns ne percent pas, l'appui leur a manqué, le
pain leur a manqué. Les gouvernements, je l'ai expliqué dans mes
premières paroles publiques, ont créé le système des pensions,
système stérile pour les écrivains. Mais supposez que la littérature
française, par sa propre force, par ce décime prélevé sur l'immense
produit du domaine public, possède un vaste fonds littéraire,
administré par un syndicat d'écrivains, par cette société des gens de
lettres qui représente le grand mouvement intellectuel de l'époque;
supposez que votre comité ait cette très grande fonction d'administrer
ce que j'appellerai la liste civile de la littérature. Connaissez-vous
rien de plus beau que ceci: toutes les oeuvres qui n'ont plus
d'héritiers directs tombent dans le domaine public payant, et le
produit sert à encourager, à vivifier, à féconder les jeunes esprits!
(_Adhésion unanime_.)

Y aurait-il rien de plus grand que ce secours admirable, que cet
auguste héritage, légué par les illustres écrivains morts aux jeunes
écrivains vivants?

Est-ce que vous ne croyez pas qu'au lieu de recevoir tristement,
petitement, une espèce d'aumône royale, le jeune écrivain entrant dans
la carrière ne se sentirait pas grandi en se voyant soutenu dans
son oeuvre par ces tout-puissants génies, Corneille et Molière?
(_Applaudissements prolongés_.)

C'est là votre indépendance, votre fortune. L'émancipation, la mise
en liberté des écrivains, elle est dans la création de ce glorieux
patrimoine. Nous sommes tous une famille, les morts appartiennent aux
vivants, les vivants doivent être protégés par les morts. Quelle plus
belle protection pourriez-vous souhaiter? (_Explosion de bravos_.)

Je vous demande avec instance de créer le domaine public payant dans
les conditions que j'ai indiquées. Il n'y a aucun motif pour retarder
d'une heure la prise de possession de l'esprit humain (_Longue salve
d'applaudissements_.)





1879




I

DISCOURS POUR L'AMNISTIE SÉANCE DU SÉNAT

DU 28 FÉVRIER 1879


Le 28 janvier 1879, Victor Hugo avait déposé au Sénat une proposition
d'amnistie pleine et entière, ainsi conçue:

«Les soussignés,

«Voulant effacer toutes les traces de la guerre civile, ont l'honneur
de présenter la proposition suivante:

«Article premier.--Sont amnistiés tous les condamnés pour actes
relatifs aux événements de mars, avril et mai 1871. Les poursuites,
pour faits se rapportant aux dits événements, sont et demeurent non
avenues.

«Art. 2.--Cette amnistie pleine et entière est étendue à toutes
condamnations politiques prononcées depuis la dernière amnistie de
1870.

«Ont signé: MM. Victor Hugo, Schoelcher, Peyrat, Corbon,
Laurent-Pichat, Scheurer-Kestner, Barne, Ferrouillat, Romet, Massé,
Demôle, Lelièvre, Combescure, Ronjat, Tolain, Griffe, Ch. Brun, La
Serve.»

Le gouvernement proposa par contre une amnistie partielle.

Le projet de loi vint en discussion à la séance du 28 février.

Victor Hugo prit la parole:

J'occuperai cette tribune peu d'instants. Tout ce qui pouvait être
dit pour ou contre l'amnistie a été dit. Je n'ajouterai rien. Je ne
répéterai rien de ce que vous avez entendu.

Le pouvoir exécutif intervient cette fois, et il vous dit: La grâce
dépend de moi, l'amnistie dépend de vous. Combinez ces deux solutions;
faites des catégories: ici les amnistiés; là les commués; au fond, les
non graciés. La peine d'un côté, l'effacement de l'autre.

Messieurs, composez ainsi le pour et le contre; vous verrez tous ces
demi-pansements s'irriter, toutes ces plaies saigner, toutes ces
douleurs gémir. La question se plaindra jusqu'à ce qu'elle revienne.

Si, au contraire, vous acceptez la grande solution, la solution vraie,
l'amnistie totale, générale, sans réserve, sans condition, sans
restriction, l'amnistie pleine et entière, alors la paix naîtra, et
vous n'entendrez plus rien que le bruit immense et profond de la
guerre civile qui se ferme. (_Applaudissements._)

Les guerres civiles ne sont finies qu'apaisées.

En politique, oublier c'est la grande loi.

Un vent fatal a soufflé; des malheureux ont été entraînés, vous les
avez saisis, vous les avez punis. Il y a de cela huit ans.

La guerre civile est une faute. Qui l'a commise? Tout le monde et
personne. (_Bruits à droite._) Sur une vaste faute, il faut un vaste
oubli.

Ce vaste oubli, c'est l'amnistie.

Vous êtes un gouvernement nouveau, établissez-vous par des actes
considérables. Faites voir aux vieux gouvernements comment vous
montez pendant qu'ils descendent; enseignez-leur l'art de sortir des
précipices.

Quel précipice fut plus profond que le vôtre? quelle sortie est plus
éclatante? Continuez cette sortie admirable. Montrez comment un peuple
magnanime sait préférer à la haine la fraternité, à la mort la vie, à
la guerre la paix.

Il est bon qu'après tant de luttes et d'angoisses, une puissante
nation sache prouver au monde qu'elle répond par la grandeur de ses
actes à la grandeur de ses institutions.

Quel mal y aurait-il à ce qu'on pût dire: La France a eu un moment
terrible; il y avait d'un côté la commune, menaçant la magnifique
fondation de 93, l'unité nationale; il y avait de l'autre côté trois
monarchies et le pouvoir clérical; ces forces obscures se sont livré
bataille.... Vous êtes alors intervenus; vous avez saisi les deux
forces et les avez brisées l'une sur l'autre, et vous en avez extrait
la clémence, la vraie clémence,--l'oubli. Et c'est ainsi que, dans
l'ombre et dans la nuit, la république, la république souveraine, la
république toute-puissante, a su, du choc de deux blocs de ténèbres,
faire jaillir la lumière. (_Applaudissements à gauche._)




II

DISCOURS SUR L'AFRIQUE


Le dimanche 18 mai 1879, un banquet commémoratif de l'abolition de
l'esclavage réunissait, chez Bonvalet, cent vingt convives.

Victor Hugo présidait. Il avait à sa droite MM. Schoelcher, l'auteur
principal du décret de 1848 abolissant l'esclavage, et Emmanuel Arago,
fils du grand savant républicain qui l'a signé comme ministre de la
marine; à sa gauche, MM. Crémieux et Jules Simon.

On remarquait dans l'assistance des sénateurs, des députés, des
journalistes, des artistes.

Il y a eu un incident touchant. Un nègre aveugle s'est fait conduire à
Victor Hugo. C'est un nègre qui a été esclave et qui doit à la France
d'être un homme.

Au dessert, M. Victor Schoelcher a dit les paroles suivantes:

Cher grand Victor Hugo,

La bienveillance de mes amis, en me donnant la présidence honoraire du
comité organisateur de notre fête de famille, m'a réservé un honneur
et un plaisir bien précieux pour moi, l'honneur et le plaisir de vous
exprimer combien nous sommes heureux que vous ayez accepté de
nous présider. Au nom de tous ceux qui viennent d'acclamer si
chaleureusement votre entrée, au nom des vétérans anglais et français
de l'abolition de l'esclavage, des créoles blancs qui se sont
noblement affranchis des vieux préjugés de leur caste, des créoles
noirs et de couleur qui peuplent nos écoles ou qui sont déjà lancés
dans la carrière, au nom de ces hommes de toute classe, réunis pour
célébrer fraternellement l'anniversaire de l'émancipation,--je vous
remercie d'avoir bien voulu répondre à notre appel.

Vous, Victor Hugo, qui avez survécu à la race des géants, vous le
grand poète et le grand prosateur, chef de la littérature moderne,
vous êtes aussi le défenseur puissant de tous les déshérités, de tous
les faibles, de tous les opprimés de ce monde, le glorieux apôtre du
droit sacré du genre humain. La cause des nègres que nous soutenons,
et envers lesquels les nations chrétiennes ont tant à se reprocher,
devait avoir votre sympathie; nous vous sommes reconnaissants de
l'attester par votre présence au milieu de nous.

Cher Victor Hugo, en vous voyant ici, et sachant que nous vous
entendrons, nous avons plus que jamais confiance, courage et espoir.
Quand vous parlez, votre voix retentit par le monde entier; de cette
étroite enceinte où nous sommes enfermés, elle pénétrera jusqu'au
coeur de l'Afrique, sur les routes qu'y fraient incessamment
d'intrépides voyageurs, pour porter la lumière à des populations
encore dans l'enfance, et leur enseigner la liberté, l'horreur de
l'esclavage, avec la conscience réveillée de la dignité humaine; votre
parole, Victor Hugo, aura puissance de civilisation; elle aidera
ce magnifique mouvement philanthropique qui semble, en tournant
aujourd'hui l'intérêt de l'Europe vers le pays des hommes noirs,
vouloir y réparer le mal qu'elle lui a fait. Ce mouvement sera une
gloire de plus pour le dix-neuvième siècle, ce siècle qui vous a vu
naître, qui a établi la république en France, et qui ne finira pas
sans voir proclamer la fraternité de toutes les races humaines.

Victor Hugo, cher hôte vénéré et admiré, nous saluons encore votre
bienvenue ici, avec émotion.

Après ces paroles, dont l'impression a été profonde, Victor Hugo s'est
levé et une immense acclamation a salué longtemps celui qui a toujours
mis son génie au service de toutes les souffrances.

Le silence s'est fait, et Victor Hugo a prononcé les paroles qui
suivent:

Messieurs,

Je préside, c'est-à-dire j'obéis; le vrai président d'une réunion
comme celle-ci, un jour comme celui-ci, ce serait l'homme qui a eu
l'immense honneur de prendre la parole au nom de la race humaine
blanche pour dire à la race humaine noire: Tu es libre. Cet homme,
vous le nommez tous, messieurs, c'est Schoelcher. Si je suis à cette
place, c'est lui qui l'a voulu. Je lui ai obéi.

Du reste, une douceur est mêlée à cette obéissance, la douceur de me
trouver au milieu de vous. C'est une joie pour moi de pouvoir presser
en ce moment les mains de tant d'hommes considérables qui ont laissé
un bon souvenir dans la mémorable libération humaine que nous
célébrons.

Messieurs, le moment actuel sera compté dans ce siècle. C'est un point
d'arrivée, c'est un point de départ. Il a sa physionomie: au nord
le despotisme, au sud la liberté; au nord la tempête, au sud
l'apaisement.

Quant à nous, puisque nous sommes de simples chercheurs du vrai,
puisque nous sommes des songeurs, des écrivains, des philosophes
attentifs; puisque nous sommes assemblés ici autour d'une pensée
unique, l'amélioration de la race humaine; puisque nous sommes, en
un mot, des hommes passionnément occupés de ce grand sujet, l'homme,
profitons de notre rencontre, fixons nos yeux vers l'avenir;
demandons-nous ce que fera le vingtième siècle. (_Mouvement
d'attention._)

Politiquement, vous le pressentez, je n'ai pas besoin de vous le dire.
Géographiquement,--permettez que je me borne à cette indication,--la
destinée des hommes est au sud.

Le moment est venu de donner au vieux monde cet avertissement: il
faut être un nouveau monde. Le moment est venu de faire remarquer à
l'Europe qu'elle a à côté d'elle l'Afrique. Le moment est venu de dire
aux quatre nations d'où sort l'histoire moderne, la Grèce, l'Italie,
l'Espagne, la France, qu'elles sont toujours là, que leur mission
s'est modifiée sans se transformer, qu'elles ont toujours la même
situation responsable et souveraine au bord de la Méditerranée, et
que, si on leur ajoute un cinquième peuple, celui qui a été
entrevu par Virgile et qui s'est montré digne de ce grand regard,
l'Angleterre, on a, à peu près, tout l'effort de l'antique genre
humain vers le travail, qui est le progrès, et vers l'unité, qui est
la vie.

La Méditerranée est un lac de civilisation; ce n'est certes pas pour
rien que la Méditerranée a sur l'un de ses bords le vieil univers
et sur l'autre l'univers ignoré, c'est-à-dire d'un côté toute la
civilisation et de l'autre toute la barbarie.

Le moment est venu de dire à ce groupe illustre de nations:
Unissez-vous! allez au sud.

Est-ce que vous ne voyez pas le barrage? Il est là, devant vous, ce
bloc de sable et de cendre, ce monceau inerte et passif qui, depuis
six mille ans, fait obstacle à la marche universelle, ce monstrueux
Cham qui arrête Sem par son énormité,--l'Afrique.

Quelle terre que cette Afrique! L'Asie a son histoire, l'Amérique a
son histoire, l'Australie elle-même a son histoire; l'Afrique n'a pas
d'histoire. Une sorte de légende vaste et obscure l'enveloppe. Rome
l'a touchée, pour la supprimer; et, quand elle s'est crue délivrée de
l'Afrique, Rome a jeté sur cette morte immense une de ces épithètes
qui ne se traduisent pas: _Africa portentosa!_ (_Applaudissements._)
C'est plus et moins que le prodige. C'est ce qui est absolu dans
l'horreur. Le flamboiement tropical, en effet, c'est l'Afrique. Il
semble que voir l'Afrique, ce soit être aveuglé. Un excès de soleil
est un excès de nuit.

Eh bien, cet effroi va disparaître.

Déjà les deux peuples colonisateurs, qui sont deux grands peuples
libres, la France et l'Angleterre, ont saisi l'Afrique; la France la
tient par l'ouest et par le nord; l'Angleterre la tient par l'est
et par le midi. Voici que l'Italie accepte sa part de ce travail
colossal. L'Amérique joint ses efforts aux nôtres; car l'unité des
peuples se révèle en tout. L'Afrique importe à l'univers. Une telle
suppression de mouvement et de circulation entrave la vie universelle,
et la marche humaine ne peut s'accommoder plus longtemps d'un
cinquième du globe paralysé.

De hardis pionniers se s'ont risqués, et, dès leurs premiers pas, ce
sol étrange est apparu réel; ces paysages lunaires deviennent des
paysages terrestres. La France est prête à y apporter une mer. Cette
Afrique farouche n'a que deux aspects: peuplée, c'est la barbarie;
déserte, c'est la sauvagerie; mais elle ne se dérobe plus; les lieux
réputés inhabitables sont des climats possibles; on trouve partout
des fleuves navigables; des forêts se dressent, de vastes branchages
encombrent çà et là l'horizon; quelle sera l'attitude de la
civilisation devant cette faune et cette flore inconnues? Des lacs
sont aperçus, qui sait? peut-être cette mer Nagaïn dont parle la
Bible. De gigantesques appareils hydrauliques sont préparés par la
nature et attendent l'homme; on voit les points où germeront des
villes; on devine les communications; des chaînes de montagnes se
dessinent; des cols, des passages, des détroits sont praticables; cet
univers, qui effrayait les romains, attire les français.

Remarquez avec quelle majesté les grandes choses s'accomplissent. Les
obstacles existent; comme je l'ai dit déjà, ils font leur devoir, qui
est de se laisser vaincre. Ce n'est pas sans difficulté.

Au nord, j'y insiste, un mouvement s'opère, le _divide ut regnes_
exécute un colossal effort, les suprêmes phénomènes monarchiques se
produisent. L'empire germanique unit contre ce qu'il suppose l'esprit
moderne toutes ses forces; l'empire moscovite offre un tableau plus
émouvant encore. A l'autorité sans borne résiste quelque chose qui
n'a pas non plus de limite; au despotisme omnipotent qui livre des
millions d'hommes à l'individu, qui crie: Je veux tout, je prends
tout! j'ai tout!--le gouffre fait cette réponse terrible: _Nihil_. Et
aujourd'hui nous assistons à la lutte épouvantable de ce Rien avec ce
Tout. (_Sensation_.)

Spectacle digne de méditation! le néant engendrant le chaos.

La question sociale n'a jamais été posée d'une façon si tragique, mais
la fureur n'est pas une solution. Aussi espérons-nous que le vaste
souffle du dix-neuvième siècle se fera sentir jusque dans ces régions
lointaines, et substituera à la convulsion belliqueuse la conclusion
pacifique.

Cependant, si le nord est inquiétant, le midi est rassurant. Au sud,
un lien étroit s'accroît et se fortifie entre la France, l'Italie et
l'Espagne. C'est au fond le même peuple, et la Grèce s'y rattache, car
à l'origine latine se superpose l'origine grecque. Ces nations ont la
Méditerranée, et l'Angleterre a trop besoin de la Méditerranée pour se
séparer des quatre peuples qui en sont maîtres. Déjà les États-Unis du
Sud s'esquissent ébauche évidente des États-Unis d'Europe. (_Bravos._)
Nulle haine, nulle violence, nulle colère. C'est la grande marche
tranquille vers l'harmonie, la fraternité et la paix.

Aux faits populaires viennent s'ajouter les faits humains; la forme
définitive s'entrevoit; le groupe gigantesque se devine; et, pour ne
pas sortir des frontières que vous vous tracez à vous-mêmes, pour
rester dans l'ordre des choses où il convient que je m'enferme, je me
borne, et ce sera mon dernier mot, à constater ce détail, qui n'est
qu'un détail, mais qui est immense: au dix-neuvième siècle, le blanc a
fait du noir un homme; au vingtième siècle, l'Europe fera de l'Afrique
un monde. (_Applaudissements._)

Refaire une Afrique nouvelle, rendre la vieille Afrique maniable à la
civilisation, tel est le problème. L'Europe le résoudra.

Allez, Peuples! emparez-vous de cette terre. Prenez-la. A qui? à
personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux hommes,
Dieu offre l'Afrique à l'Europe. Prenez-la. Où les rois apporteraient
la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le canon, mais
pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le commerce; non pour la
bataille, mais pour l'industrie; non pour la conquête, mais pour la
fraternité. (_Applaudissements prolongés_.)

Versez votre trop-plein dans cette Afrique, et du même coup résolvez
vos questions sociales, changez vos prolétaires en propriétaires.
Allez, faites! faites des routes, faites des ports, faites des villes;
croissez, cultivez, colonisez, multipliez; et que, sur cette terre,
de plus en plus dégagée des prêtres et des princes, l'Esprit divin
s'affirme par la paix et l'Esprit humain par la liberté!

Ce discours, constamment couvert d'applaudissements enthousiastes,
a été suivi d'une explosion de cris de: Vive Victor Hugo! vive la
république!

M. Jules Simon, invité par l'assemblée à remercier son glorieux
président, s'est acquitté de la tâche dans une improvisation, d'abord
familière et spirituelle, et qui s'est élevée à une vraie éloquence
lorsqu'il a dit que c'était aux émancipés, qui avaient tant souffert
du préjugé et de l'oppression, à combattre plus que personne à
l'avant-garde de la vérité et du droit.




III

LA 100e REPRÉSENTATION DE NOTRE-DAME DE PARIS

--13 OCTOBRE--


Extrait du _Rappel_:

La centième représentation de _Notre-Dame de Paris_ a eu l'éclat de la
première. On savait que Victor Hugo y assisterait, et la foule était
accourue au théâtre des Nations avec un double empressement pour le
drame et pour le poète. Les artistes ont joué avec leur talent, et
on peut dire de tout leur coeur. Jamais Mme Laurent n'avait été plus
tragique dans la Sachette, jamais Mlle Alice Lody plus charmante dans
la Esmeralda, jamais Lacressonnière plus profondément touchant dans
Quasimodo. Après le dernier acte, la toile s'est relevée, tous les
acteurs de la pièce, petits et grands, étaient en scène, et Mme
Laurent a dit ces beaux vers de Théodore de Banville:

    O peuple frissonnant, ému comme une femme
    Heureux de savourer la douleur et l'effroi.
    Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame
    Où l'âme de Hugo pleure et gémit sur toi.
    Esmeralda, si belle en sa parure folle
    Que les anges du ciel la regardent marcher,
    Domptant les noirs truands par sa douce parole
    Et dévorant des yeux Phoebus, le bel archer;

    Esmeralda, rayon, chant, vision, chimère!
    Jeune fille sur qui la lumière tombait,
    Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère
    Pour l'unir, éperdue, avec l'affreux gibet!

    Le prêtre méditant son infâme caresse,
    Et le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr;
    Quasimodo tout plein de rage et de tendresse,
    Masse difforme ayant en elle de l'azur;

    Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles,
    Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours
    D'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles,
    Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;

    Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime,
    Et qui semble un miroir magique où tu te vois,
    O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même,
    Et ton espoir immense a passé dans sa voix.

    C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne.
    Sans le lasser, le temps a blanchi ses cheveux.
    Peuple! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne.
    Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!

    Lui! le chanteur divin béni par les érables
    Et les chênes touffus dans la noire forêt,
    Il dit: «Laissez venir à moi les misérables!»
    Et son front calme et doux comme un lys apparaît.

    Il vient coller sa lèvre a toute âme tuée;
    Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi,
    Relever le laquais et la prostituée,
    Et dire au mendiant: «Mon frère, embrasse-moi.»

    O Job mourant, sa bouche a baisé ton ulcère!
    Et cependant un jour, parmi les deuils amers,
    L'exil, le noir exil l'emporta dans sa serre
    Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
    Il méditait, privé de la douce patrie;
    Et, lui que cette France avait vu triomphant,
    Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie,
    S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant!

    A ses côtés pourtant, invisible et farouche,
    Némésis, au courroux redoutable et serein,
    Épouvantant les flots du souffle de sa bouche,
    Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain

    Mais, le jour où la Guerre entoura nos murailles,
    Où le vaillant Paris, agonisant enfin,
    Succombait et sentait le vide en ses entrailles,
    Il revint, il voulut comme nous avoir faim!

    Quand sur nous le Carnage enfla son aile noire,
    Quand Paris désolé, grand comme un Ilion,
    Proie auguste, servit de pâture à l'histoire,
    On revit parmi nous sa face de lion.

    Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes!
    Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté,
    Et, frémissante encor, de nouveau nous revîmes
    Fleurir la poésie avec la liberté.

    Et ce fut une joie immense, un pur délire,
    Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas!
    Reparurent divins, avec leur chant de lyre,
    Hernani, Marion de Lorme, et toi, Ruy Blas!

    Et nous-mêmes, dont l'âme à la Muse se livre,
    Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix,
    Nous avons évoqué le drame et le grand livre
    Que tu viens d'applaudir pour la centième fois.

    O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure,
    Charment, quand ton Orphée, avec ses rimes d'or,
    Te prodigue l'ivresse adorable, savoure
    Cette ambroisie, et toi, poète, chante encor!

    Homère d'un héros vivant, plus grand qu'Achille,
    Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux,
    Chante! et console encor ton Prométhée, Eschyle,
    Sur le rocher sanglant où l'insultent les dieux!
    Parle! toi qui toujours soutenant ce qui penche,
    Opposas la Justice à la Fatalité,
    Toi qui sous le laurier lèves ta tête blanche,
    Génie entré vivant dans l'immortalité!

Une demi-heure après, la fête était au Grand-Hôtel, où un souper
réunissait les artistes et les représentants de la presse théâtrale,
sans distinction d'opinion.

Au dessert, le directeur du théâtre des Nations, M. Bertrand, a
remercié en paroles émues l'auteur de _Notre-Dame de Paris_.

Mme Laurent a dû redire les vers de Théodore de Banville.

Alors Victor Hugo s'est levé et a dit:

Je ne dirai que peu de mots.

Tous les remerciements, c'est moi qui les dois. Je ne suis pas
l'auteur du drame, je ne suis que l'auteur du livre.

Mon âge accepte; l'acceptation est une forme de la déférence. Cette
grande poésie qu'on vient d'entendre, cette affection dont on m'a
donné tant d'éloquents témoignages, j'accepte tout, et je m'incline.
Mais acceptez aussi mon émotion et ma reconnaissance. Je les offre à
votre cordialité, messieurs; je les dépose à vos pieds, mesdames.

Je rends à mon admirable ami Paul Meurice ce qui lui est dû.

Chers confrères, chers auxiliaires, donnons à tout ce qui est en
dehors de nous le spectacle utile et doux de notre union profonde.
Cela apaise les colères de voir des sourires.

Qu'au-dessus et au delà des discussions religieuses et des haines
politiques on sente notre intime fraternité littéraire. Nous faisons
de la civilisation.

Il existe une tradition, la plus antique de toutes, ce n'est pas ici
le lieu de la critiquer, mais, dans tous les cas, cette tradition est
un beau symbole, la voici: _Le Verbe a créé le monde_. Eh bien, s'il
est vrai, comme on l'a dit, et comme je le crois, que Dieu et le
Peuple soient d'accord, la littérature est le verbe du peuple.

Insistons-y, c'est la littérature qui fait les nations grandes. Trois
villes, seules dans l'histoire, ont mérité ce nom: _urbs_, qui semble
résumer la totalité de l'esprit humain à un moment donné. Ces trois
villes sont: Athènes, Rome, Paris. Eh bien, c'est par Homère et
Eschyle qu'Athènes existe, c'est par Tacite et Juvénal que Rome
domine, c'est par Rabelais, Molière et Voltaire que Paris règne. Toute
l'Italie s'exprime par ce mot: Dante. Toute l'Angleterre s'exprime par
ce mot: Shakespeare. Saluons ces résultats superbes; ce que le verbe
a commencé, la littérature le continue. Après le fait créateur,
constatons le fait civilisateur.

Je bois à la santé de vous tous, c'est-à-dire je bois à la littérature
française.





1880




I

LE CINQUANTENAIRE D'HERNANI

--26 FÉVRIER--


Extrait du _Rappel:_

Nous sortons d'un banquet dont se souviendront longtemps tous ceux qui
ont eu l'honneur et le bonheur d'y assister.

On rendait à Victor Hugo, à l'occasion du soixante-dix-huitième
anniversaire de sa naissance et du cinquantenaire d'_Hernani_, le
dîner qu'il avait donné à la centième représentation de la dernière
reprise du chef-d'oeuvre qui ne quittera plus le répertoire du
Théâtre-Français.

La plus grande salle de l'hôtel Continental était aussi pleine qu'elle
peut l'être.

Citons, au hasard de la mémoire, les noms des convives qui nous
reviennent.

Victor Hugo avait à sa droite doña Sol, Mlle Sarah Bernhardt.

La Comédie-Française était représentée par Mlle Sarah Bernhardt et par
MM. Mounet-Sully, Worms, Maubant, etc.

L'administrateur général, M. Émile Perrin, avait été retenu par un
deuil de famille.

La politique avait pour représentants: MM. Louis Blanc, Laurent
Pichat, Édouard Lockroy, Clémenceau, Georges Périn, Spuller, Emmanuel
Arago, Émile Deschanel, Camille Sée, Noël Parfait, Laisant, Henri de
Lacretelle, etc.

Le _Rappel_ y était dans la personne de MM. Auguste Vacquerie, Paul
Meurice, Ernest d'Hervilly, Ernest Blum, Émile Blémont.

Les autres journaux avaient pour les représenter MM. Francisque
Sarcey, Jourde, Isambert, Hébrard, Henri Martin, Edmond Texier, Henry
Maret, Camille Pelletan, Jules Claretie, Pierre Véron, Charles Bigot,
Edmond About, de Molinari, Louis Ulbach, Auguste Vitu, Aurélien
Scholl, Dalloz, Adolphe Michel, Escoffier, Léon Bienvenu, Charles
Monselet, Arnold Mortier, Maurice Talmeyr, Armand Gouzien, Le
Reboullet, Alexis Bouvier, Louis Leroy, Charles Canivet, Édouard
Fournier, Stoullig, Paul Foucher, Clément Caraguel, Mayer, Bonboure,
Gaston Bérardi, Dumont, Paul Démény, Jean Walter, Achille Denis, Henri
Salles, Eugène Montrosier, Raoul Toché, Renaut, René de Pontjest,
Émile Abraham, A. Spoll, etc.

Nous n'avons garde d'oublier MM. Émile Augier, Paul de Saint-Victor,
Théodore de Banville, François Coppée, Alphonse Daudet, Henri de
Bornier, Arsène et Henri Houssaye, Édouard Thierry, Calmann Lévy, A.
Quantin, Lemerre, Méaulle, Jacques Normand, Voillemot, Catulle Mendès,
Hetzel, Carjat, Eugène Ritt, Paul Deroulède, le comte d'Ideville, le
prince Lubomirsky, Pierre Elzéar, Jean Aicard, Benjamin Constant,
Alfred Gassier, Philippe Burty, Émile Allix, Lecanu, Paul Viguier,
Édouard Blau, E. Wittmann, Moreau-Châlon, Léon Bocher, Georges Peyrat,
de Reinach, Gustave Rivet, Paul Bourdon, Clovis Hugues, Alfred Talon,
Adolfo Calzado, Bertie Marriott, Crawford, Alphonse Duchemin, Duret,
Campbell-Clarke, Mme Edmond Adam.

En face de Victor Hugo était son petit-fils Georges, avec Pierre
et Jacques Lefèvre, les deux fils d'Ernest Lefèvre et les deux
petits-neveux d'Auguste Vacquerie.

Au dessert, M. Émile Augier s'est levé et a prononcé le toast suivant:

Cher et glorieux maître,

Combien, parmi ceux qui vous offrent cette fête, combien n'avaient
pas atteint l'âge d'homme, combien même n'étaient pas nés le jour
où éclatait sur la scène française l'oeuvre immortelle dont nous
célébrons aujourd'hui le cinquantième anniversaire.

Les premiers artistes qui ont eu l'honneur de l'interpréter ont
tous disparu; ils ont été deux fois et brillamment remplacés; les
générations se sont succédé, les gouvernements sont tombés, les
révolutions se sont multipliées; l'oeuvre a survécu à tout et à tous,
de plus en plus acclamée, de plus en plus jeune....

Et il semble qu'elle ait communiqué au poète quelque chose de son
éternelle jeunesse! Le temps n'a pas pas de prise sur vous, cher
maître; vous ne connaissez pas de déclin; vous traversez tous les âges
de la vie sans sortir de l'âge viril; l'imperturbable fécondité de
votre génie, depuis un demi-siècle et plus, a couvert le monde de sa
marée toujours montante; les résistances furieuses de la première
heure, les aigres rébellions de la seconde se sont fondues dans une
admiration universelle; les derniers réfractaires sont rentrés au
giron; et vous donnez aujourd'hui ce rare et magnifique spectacle d'un
grand homme assistant à sa propre apothéose et conduisant lui-même le
char du triomphe définitif que ne poursuit plus l'insulteur.

Quand La Bruyère, en pleine Académie, saluait Bossuet père de
l'Église, il parlait d'avance le langage de la postérité; vous, cher
maître, c'est la postérité même qui vous entoure ici, c'est elle qui
vous salue et vous porte ce toast:

Au père!

Il nous serait impossible de rendre l'émotion produite par ces belles
et généreuses paroles. Quand l'auteur de tant d'oeuvres applaudies, et
si justement, a si modestement et si dignement parlé des «réfractaires
rentrés au giron», il y a eu, dans l'explosion des applaudissements,
en même temps qu'une vive admiration pour l'orateur, une profonde
cordialité pour l'homme.

Le deuxième toast a été porté, au nom de la Comédie-Française, par M.
Delaunay:

Messieurs,

En l'absence du notre administrateur général, retenu par un deuil de
famille, permettez-moi, comme l'un des doyens de la compagnie, de
prendre la parole au nom de la Comédie-Française et de porter un toast
à l'hôte illustre qui a bien voulu se rendre à notre appel.

Que souhaiter à M. Victor Hugo? Il a lassé la renommée, on a épuisé
pour lui toutes les formules de la louange, il a touché à tous les
sommets. Qu'il ajoute de longues années à cette longue et prodigieuse
carrière faite de gloire et de génie! Tel doit être le seul voeu de
tous nos coeurs.

Il en est bien encore un autre! Mais j'ose à peine le formuler,
messieurs, et pourtant il aurait, j'en suis sûr, votre approbation
unanime. Aux drames merveilleux, à ces chefs-d'oeuvre qui sont dans
toutes les mémoires, le maître en a ajouté d'autres qu'il tient
secrets et qu'il dérobe à notre admiration. Qu'il entende au moins une
fois l'immense cri de joie qui saluerait l'apparition d'une nouvelle
oeuvre dramatique signée de ce nom resplendissant: _Victor Hugo!_

Voulez-vous vous unir à moi, messieurs? C'est peut-être un moment
unique et favorable pour lui demander, pour le supplier d'ouvrir, ne
fût-ce qu'une fois, la porte de son trésor.

Les applaudissements ont associé tout l'auditoire au voeu si bien
exprimé par l'éminent comédien qui a tant de titres à parler au nom de
la Comédie-Française.

Les battements de mains n'avaient pas cessé, lorsque M. Francisque
Sarcey a repris pour son compte le voeu que venaient d'exprimer M.
Delaunay par son discours et tous les assistants par leurs battements
de mains.

Nous regrettons de n'avoir pas le texte du discours de l'éminent
critique du _Temps_. Disons seulement qu'il a été spirituellement bon
enfant quand il a reconnu avoir été un de ces réfractaires dont avait
parlé Émile Augier, et qu'il a eu des paroles émues et touchantes
quand il a déclaré que sa conviction, pour avoir été tardive, n'en
était que plus raisonnée et plus inébranlable.

Après l'éloquente causerie de M. Francisque Sarcey, Mlle Sarah
Bernhardt a redit les beaux vers de François Coppée, la _Bataille
d'Hernani_, qui ont eu à l'hôtel Continental le même succès qu'ils
venaient d'avoir au Théâtre-Français.

On a acclamé ces vers si vrais:

    Désormais tu confonds Chimène et doña Sol,
    Et tu sais bien, alors qu'un chef-d'oeuvre se trouve,
    Que Molière sourit et que Corneille approuve.
    Au firmament de l'art où tu les mets tous deux,
    Hugo depuis longtemps rayonne à côté d'eux.

Les applaudissements ont redoublé à ce beau vers:

    Vieux chêne plein d'oiseaux, sens tressaillir tes branches!

Et à celui-ci:

    Ton front marmoréen et fait pour le laurier.

Victor Hugo a pris alors la parole:

J'ai devant moi la grande presse française.

Les hommes considérables qui la représentent ici ont voulu prouver sa
concorde souveraine et montrer son indestructible unité. Vous vous
ralliez tous pour serrer la main du vieux combattant qui a commencé
avec le siècle et qui continue avec lui. Je suis profondément ému. Je
remercie.

Toutes ces grandes et nobles paroles que vous venez d'entendre
ajoutent encore à mon émotion.

Les journaux, dans ces derniers jours, ont souvent répété certaines
dates.--26 _février_ 1802, naissance de l'homme qui parle à cette
heure; 25 _février_ 1830, bataille d'_Hernani_; 26 _février_ 1880, la
date actuelle. Autrefois, il y a cinquante ans, l'homme qui vous parle
était haï; il était hué, exécré, maudit. Aujourd'hui ... aujourd'hui,
il remercie.

Quel a été, dans cette longue lutte, son grand et puissant auxiliaire?

C'est la presse française.

Messieurs, la presse française est une des maîtresses de l'esprit
humain. Sa tâche est quotidienne, son oeuvre est colossale. Elle agit
à la fois et à toute minute sur toutes les parties du monde civilisé;
ses luttes, ses querelles, ses colères se résolvent en progrès, en
harmonie et en paix. Dans ses préméditations, elle veut la vérité; par
ses polémiques, elle fait étinceler la lumière.

Je bois à la presse française, qui rend de si grands services et qui
remplit de si grands devoirs.

Les acclamations et les cris de: Vive Victor Hugo! qui avaient
interrompu plusieurs fois le grand poète populaire et national,
ont éclaté alors avec une énergie incomparable, et n'ont cessé que
lorsqu'il a fallu se lever de table pour passer dans les salons, dont
un était moins un salon qu'un jardin; M. Alphand, voulant participer
à l'hommage qu'on rendait au génie, l'avait magnifiquement et
artistement empli d'admirables fleurs.

On a complimenté les orateurs, on a causé, et ainsi s'est terminé ce
banquet, qui est plus qu'un banquet exceptionnel, qui est un banquet
unique.




II

DEUXIÈME DISCOURS POUR L'AMNISTIE

SÉANCE DU SÉNAT DU 3 JUILLET


Je ne veux dire qu'un mot.

J'ai souvent parlé de l'amnistie, et mes paroles ne sont peut-être pas
complètement effacées de vos esprits; je ne les répéterai point.

Je vous laisse vous redire à vous-mêmes ce qui a été dit, dans tous
les temps, contre l'amnistie et pour l'amnistie, dans les deux ordres
de faits, dans l'ordre politique et dans l'ordre moral.--Dans l'ordre
politique, toujours les mêmes crimes reprochés par un côté à l'autre
côté; toujours, à toutes les époques, quels que soient les accusés,
quels que soient les juges, les mêmes condamnations, sur lesquelles
on entrevoit au fond de l'ombre ce mot tranquille et sinistre: les
vainqueurs jugent les vaincus.--Dans l'ordre moral, toujours le
même gémissement, toujours la même invocation, toujours les mêmes
éloquences, irritées ou attendries, et, ce qui dépasse toute
éloquence, des femmes qui lèvent les mains au ciel, des mères qui
pleurent. (_Sensation_.)

J'appellerai seulement votre attention sur un fait.

Messieurs, le 14 juillet est la grande fête; votre vote aujourd'hui
touche à cette fête.

Cette fête est une fête populaire; voyez la joie qui rayonne sur tous
les visages, écoutez la rumeur qui sort de toutes les bouches. C'est
plus qu'une fête populaire, c'est une fête nationale; regardez
ces bannières, entendez ces acclamations. C'est plus qu'une fête
nationale, c'est une fête universelle; constatez sur tous les fronts,
anglais, hongrois, espagnols, italiens, le même enthousiasme; il n'y a
plus d'étrangers.

Messieurs, le 14 juillet, c'est la fête humaine.

Cette gloire est donnée à la France, que la grande fête française,
c'est la fête de toutes les nations.

Fête unique.

Ce jour-là, le 14 juillet, au-dessus de l'assemblée nationale,
au-dessus de Paris victorieux, s'est dressée, dans un resplendissement
suprême, une figure, plus grande que toi, Peuple, plus grande que toi,
Patrie,--l'Humanité! (_Applaudissements_.)

Oui, la chute de cette Bastille, c'était la chute de toutes les
bastilles. L'écroulement de cette citadelle, c'était l'écroulement
de toutes les tyrannies, de tous les despotismes, de toutes les
oppressions. C'était la délivrance, la mise en lumière, toute la terre
tirée de toute la nuit. C'était l'éclosion de l'homme. La destruction
de cet édifice du mal, c'était la construction de l'édifice du bien.
Ce jour-là, après un long supplice, après tant de siècles de torture,
l'immense et vénérable Humanité s'est levée, avec ses chaînes sous ses
pieds et sa couronne sur sa tête.

Le 14 juillet a marqué la fin de tous les esclavages. Ce grand effort
humain a été un effort divin. Quand on comprendra, pour employer les
mots dans leur sens absolu, que toute action humaine est une action
divine, alors tout sera dit, le monde n'aura plus qu'à marcher dans le
progrès tranquille vers l'avenir superbe.

Eh bien, messieurs, ce jour-là, on vous demande de le célébrer, cette
année, de deux façons, toutes deux augustes. Vous ne manquerez ni à
l'une ni à l'autre. Vous donnerez à l'armée le drapeau, qui exprime à
la fois la guerre glorieuse et la paix puissante, et vous donnerez à
la nation l'amnistie, qui signifie concorde, oubli, conciliation, et
qui, là-haut, dans la lumière, place au-dessus de la guerre civile la
paix civile. (_Très bien!--Bravos_.)

Oui, ce sera un double don de paix que vous ferez à ce grand pays:
le drapeau, qui exprime la fraternité du peuple et de l'armée;
l'amnistie, qui exprime la fraternité de la France et de l'humanité.

Quant à moi,--laissez-moi terminer par ce souvenir,--il y a
trente-quatre ans, je débutais à la tribune française,--à cette
tribune. Dieu permettait que mes premières paroles fussent pour
la marche en avant et pour la vérité; il permet aujourd'hui que
celles-ci,--les dernières, si je songe à mon âge, que je prononcerai
parmi vous peut-être,--soient pour la clémence et pour la justice.
(_Profonde émotion et vifs applaudissements_.)




III

L'INSTRUCTION ÉLÉMENTAIRE

--1er AOUT--


La Société pour l'instruction élémentaire (enseignement laïque),
fondée en 1814 par J.-B. Say et Carnot, distribuait, dans la salle du
Trocadéro, ses prix et récompenses, et célébrait en même temps son 65e
anniversaire.

Victor Hugo présidait. Il a prononcé, en ouvrant la séance, le
discours qui suit:

Il y a un combat qui dure encore, un combat désespéré, un combat
suprême, entre deux enseignements, l'enseignement ecclésiastique et
l'enseignement universitaire. J'ai proposé, il y a trente ans, à la
tribune de l'Assemblée législative, une solution du problème. Cette
solution, qui était la vraie, a été repoussée par la réaction, qui a
dû en partie peut-être à ce refus son désastreux triomphe.

Aujourd'hui, messieurs, je veux rester dans le calme philosophique.
Vous avez pu remarquer que, pour caractériser les deux enseignements
qui se querellent, je n'ai voulu employer que les qualificatifs dont
ils se désignent eux-mêmes: ecclésiastique, universitaire; j'ai laissé
de côté, vieux combattant, ces expressions vivement populaires dont la
polémique actuelle se sert avec tant d'éclat. Ne mettons pas de colère
dans les mots, il y a assez de colère dans les choses. L'avenir
avance, le passé résiste; la lutte est violente, les efforts sont
quelquefois excessifs; modérons-les. La certitude du triomphe se
mesure à la dignité du combat; la victoire est d'autant plus certaine
qu'elle est plus tranquille. (_Bravos_.)

Quelle fête célébrons-nous ici? La fête d'une société pour
l'enseignement élémentaire.

Qu'est-ce que cette société? Je vais tâcher de vous le dire.

Elle s'occupe peu de ce qui occupe particulièrement l'école
ecclésiastique dont je viens de vous parler; cette société est
absorbée, d'abord par ce premier art, lire et écrire, puis par
l'histoire, la géographie, la morale, la littérature, la cosmographie,
l'hygiène, l'arithmétique, la géométrie, le droit usuel, la chimie,
la physique, la musique. Pendant que l'enseignement ecclésiastique,
inquiet pour l'erreur dont il est l'apôtre, entre en folie et pousse
des cris de guerre et de rage, cette société, profondément calme,
se tourne vers les enfants, les mères et les familles, et se laisse
pénétrer par la sérénité céleste des choses nécessaires; elle
travaille. (_Applaudissements_.)

Elle travaille; elle élève des esprits. Elle n'enseigne rien de ce
qu'il faudra plus tard oublier; elle laisse blanche la page où la
conscience, éclairée par la vie, écrira, quand l'heure sera venue.
(_Bravos répétés_.)

Elle travaille. Que produit-elle? Écoutez, messieurs. Elle va donner,
cette année:

Trois médailles de vermeil,

Trente-cinq médailles d'argent,

Cent dix médailles de bronze,

Deux cent dix-huit mentions honorables,

Et quinze cent quatrevingt-dix certificats d'études.

Ici, j'entends un cri unanime: Grand succès! Messieurs, j'aime mieux
dire: Grand effort!

Ce mot, grand effort, fait mieux que satisfaire l'amour-propre, il
engage l'avenir.

Oui, un noble, puissant et généreux effort! Et aucune bonne volonté
n'est inutile à la marche de l'humanité. La somme du progrès,
qu'est-ce? le total de nos efforts.

Je suis un de ces passants qui vont partout où il y a un conseil
à donner ou à recevoir, et qui s'arrêtent émus devant ces choses
saintes, l'enfance, la jeunesse, l'espérance, le travail. On se sent
satisfait et tranquillisé, quand on est de ceux qui s'en vont, de
pouvoir, de ce point extrême de la vie, jeter au loin les yeux sur
l'horizon, et dire aux hommes:

«Tout va bien. Vous êtes dans la bonne voie. Le mal est derrière
vous, le bien est devant vous. Continuez. Les volontés suprêmes
s'accomplissent.» (_Vive sensation_.)

Messieurs, nous achevons un grand siècle.

Ce siècle a vaillamment et ardemment produit les premiers fruits
de cette immense révolution qui, même lorsqu'elle sera devenue la
révolution humaine, s'appellera toujours la Révolution française.
(_Bravos prolongés_.)

La vieille Europe est finie; une nouvelle Europe commence.

L'Europe nouvelle sera une Europe de paix, de labeur, de concorde,
de bonne volonté. Elle apprendra, elle saura. Elle marchera à ce but
superbe: l'homme sachant ce qu'il veut, l'homme voulant ce qu'il peut.
(_Applaudissements_.)

Nous ne ferons entendre que des paroles de conciliation. Nous sommes
les ennemis du massacre qui est dans la guerre, de l'échafaud qui est
dans la pénalité, de l'enfer qui est dans le dogme; mais notre haine
ne va pas jusqu'aux hommes. Nous plaignons le soldat, nous plaignons
le juge, nous plaignons le prêtre. Grâce au glorieux drapeau du 14
juillet, le soldat est désormais hors de notre inquiétude, car il est
réservé aux seules guerres nationales; on ne ment pas au drapeau.
Notre pitié reste sur le prêtre et sur le juge. Qu'ils nous fassent la
guerre, nous leur offrons la paix. Ils veulent obscurcir notre âme,
nous voulons éclairer la leur. Toute notre revanche, c'est la lumière.
(_Longue acclamation_.)

Allez donc, je ne me lasserai pas de le redire, allez, et
efforcez-vous, vous tous, mes contemporains! Que personne ne se
ménage, que personne ne s'épargne! Faites chacun ce que vous pouvez
faire. L'Être immense sera content. Il égalise l'importance des
résultats devant l'énergie des intentions. L'effort du plus petit est
aussi vénérable que l'effort du plus grand. (_Bravos_.)

Allez, marchez, avancez. Ayez dans les yeux la clarté de l'aurore.
Ayez en vous la vision du droit, la bonne résolution, la volonté
ferme, la conscience, qui est le grand conseil. Ayez en vous--c'est
par là que je termine--ces deux choses, qui toutes deux sont
l'expression du plus court chemin de l'homme à la vérité, la
rectitude dans l'esprit, la droiture dans le coeur. (_Triple salve
d'applaudissements. Cri unanime de: Vive Victor Hugo! Toute la salle
se lève et fait une ovation à l'orateur_.)




IV

LA FÊTE DE BESANÇON

--27 DÉCEMBRE 1880--


En mai 1879, M. le sénateur Oudet, maire de Besançon, transmettait
à Victor Hugo un extrait d'une délibération du conseil municipal de
Besançon, lequel décidait:


«Une plaque en bronze sera placée sur la façade et contre le jambage
séparatif des deux fenêtres de la chambre où est né Victor Hugo,
au premier étage de la maison Arthaud; cette plaque portant une
inscription qui rappellera la naissance de notre illustre compatriote.

«La rue du Rondot-Saint-Quentin recevra à l'avenir le nom de rue
Victor Hugo.»

En conséquence de cette décision, la ville de Besançon célébrait,
le 27 décembre 1880, par une fête en l'honneur de Victor Hugo,
l'inauguration de la plaque commémorative.

A une heure, le cortège officiel se réunissait à l'hôtel de ville: le
maire, M. Beauquier, député, M. Alfred Rambaud, délégué du ministre de
l'instruction publique, les professeurs, les magistrats, les généraux,
etc.

Paul Meurice, venu de Paris, représentait Victor Hugo.

Le cortège s'est dirigé vers la maison natale de Victor Hugo.

Le _Rappel_ donne ce récit de la journée:

... La foule est immense sur la place du Capitole, sur les balcons,
aux fenêtres.

Une vaste estrade a été dressée, toute fleurie d'arbustes charmants.
Elle est recouverte d'un haut pavillon, constellé des initiales V.H.
sur fond d'or.

En face de l'estrade, la maison où est né Victor Hugo.

Cette maison, qu'habitait en 1802 le commandant Hugo, père du poète de
la _Légende des Siècles_, s'élève dans la Grande-Rue qui conduit à
la citadelle. Une place, ornée d'une fontaine, monumentale, s'étend
devant la maison célèbre.

La maison a deux étages et cinq fenêtres de front. Les deux fenêtres,
à droite de la porte d'entrée, au premier étage, éclairent une vaste
chambre, celle où Victor Hugo est né.

Le large toit flamand a deux rangées de mansardes espagnoles,
surmontées de frontons terminés par des boules de pierre. L'une de ces
boules, celle du milieu, se termine par trois feuilles de chêne en
granit sculpté. Celui qui a sculpté ces feuilles de chêne savait-il
quel grand front elles couronneraient?

Les fenêtres sont aujourd'hui remplies de larges camélias en fleurs
et surmontées d'écussons peints et dorés sur lesquels on lit:
_Hernani--Ruy Blas--Les Orientales_, etc.

Une immense guirlande de bois émaillée de roses brode la frise et la
corniche du toit et encadre en retombant la sixième croisée du premier
étage, qui est du quinzième siècle.

Cette ouverture étrange, formée de deux croisées jumelles à ogive,
fait partie de la maison voisine; mais elle appartenait alors à
l'appartement du commandant Léopold Hugo, et encore aujourd'hui la
chambre sur laquelle elle s'ouvre est annexée à l'immeuble du présent
propriétaire.

Ainsi, la maison où Victor Hugo est né, située sur l'emplacement d'un
ancien capitole romain, donne la main à une maison contemporaine de
_Notre-Dame de Paris_.

Autre coïncidence: à dix mètres de cette maison illustre se dresse
une magnifique colonnade antique qui a été retrouvée en 1870 avec
plusieurs chapiteaux et fragments de statues antiques. Ces restes d'un
ancien théâtre romain semblent être sortis de terre pour saluer le
glorieux représentant du théâtre moderne.

A quelques pas se dresse un arc de triomphe du temps de Marc-Aurèle.

Le maire, le préfet, les députés, les généraux, les universitaires, le
premier président, Paul Meurice, montent sur l'estrade.

M. Oudet prononce, au milieu des applaudissements, un chaleureux
discours, dont voici les principaux passages:

Le père de Victor Hugo revint de la campagne du Rhin chef de
bataillon; et, dans les premiers mois de 1801, il fut appelé en cette
qualité au commandement du 4e bataillon de la 20e demi-brigade, alors
en garnison à Besançon.

A cette époque, Jacques Delelée, aide de camp de Moreau, était
rentré à Besançon, où il habitait avec sa jeune femme. Peu de nos
contemporains ont connu le commandant Delelée, décédé en 1810, à
l'armée de Portugal, à l'âge de quarante-neuf ans; mais plusieurs de
ceux qui m'entourent se souviennent de sa veuve, Mme Delelée, morte
le 17 mars 1850, et d'un frère de celle-ci, le capitaine Dessirier,
décédé en cette ville depuis quelques mois seulement. Si donc nous
n'avons plus aujourd'hui les témoins des événements que nous allons
raconter, du moins nous en tenons le récit de première main.

Delelée était l'ami du commandant Hugo, qui descendit chez lui et
profita de celle hospitalité pendant deux ou trois mois, d'après
l'affirmation que m'en donnait le capitaine Dessirier lui-même, peu de
temps avant sa mort. Mais le commandant, ayant appelé près de lui
sa femme et ses deux enfants, dut chercher en ville un appartement
suffisant pour installer sa jeune famille. Et c'est ainsi qu'il vint à
louer le premier étage d'une maison appartenant aux enfants Barratte,
située sur la place du Capitole (ancienne place Saint-Quentin, 264).
Cette maison, d'une certaine apparence extérieure, était d'ailleurs
admirablement placée au point de vue de l'hygiène, dans le quartier
le plus salubre de la ville, protégée contre les vents humides et
malsains du sud-ouest par la montagne de la citadelle, et ayant sa
façade largement aérée et tournée au soleil levant, comme la vigne du
chansonnier.

Peu après, s'annonça un troisième enfant. Le père, ayant déjà deux
garçons, désirait une fille. Garçon ou fille, on lui chercha un
parrain; la marraine était toute trouvée, c'était Mme Delelée. Pour
parrain, on pensa au général Lahorie. Il était à Paris, Delelée le
représenta.

La mère fut si rapidement relevée de ses couches, que vingt-deux
jours après elle assistait elle-même, à la mairie de Besançon, à la
rédaction de l'acte de naissance du fils d'un compagnon d'armes de son
mari, acte qui porte la signature de Mme Hugo, et lui donne l'âge de
vingt-cinq ans. Le commandant Hugo en avait alors vingt-huit.

A quelles circonstances extérieures la mère et l'enfant, l'enfant
surtout, venu au monde si chétif, devaient-ils d'avoir surmonté si
facilement, la mère les dangers d'un accouchement précédé d'une
grossesse pénible, l'enfant la délicate constitution avec laquelle
il vint au monde? L'un et l'autre le durent à la salubrité de notre
climat, aux soins affectueux qu'ils reçurent.

Oui, il y a de cela soixante-dix-neuf ans, Victor Hugo naquit dans
cette maison, dans cette chambre au premier étage; oui, il y est né
d'un sang breton et lorrain à la fois; mais il y naquit chétif et
moribond, et s'il survécut, s'il fit mentir les prévisions de la
science, c'est qu'il eut; dès sa première aspiration à la vie, pour se
réchauffer et se revivifier, cet air si pur qui anime toute la nature
dans notre pays, qui fait les constitutions solides, les caractères
bien trempés, les âmes fortes, et qui, dans ses effluves généreuses,
inspire nos artistes et nos poètes.

J'ai donc le droit de dire que le sang qui a produit ce puissant génie
n'est pas seulement lorrain et breton; il est franc-comtois aussi, et
j'en revendique notre part; le berceau qui a recueilli et réchauffé au
seuil de la vie l'enfant moribond est à nous tout entier!

Arrivé là, ma tâche est finie. Je ne suivrai pas cette longue et
incomparable existence dans les diverses phases de son évolution
littéraire, politique et sociale. Je n'oserais aborder un pareil et
si vaste sujet. Une voix plus jeune, mais aussi plus autorisée par
de savantes études littéraires, vous les fera connaître ou vous les
rappellera tout à l'heure. Un de mes collègues et amis du sénat
disait, il y a quelque temps, à la tribune, en parlant de Victor Hugo:
«Cet homme de génie dont le cerveau a donné l'hospitalité à toutes les
idées généreuses et à tous les progrès de son siècle.» Cet éloge, si
grand qu'il soit, est insuffisant. Victor Hugo fut avant tout le poète
du dix-neuvième siècle. Or, le poète ne reçoit pas les idées, il les
crée, ou plutôt il les devine. Ce n'est point un vulgarisateur, c'est
un prophète. Il ne suit pas, il marche en avant. Tel fut le rôle de
Victor Hugo, tel il est encore.

J'en ai dit assez pour faire comprendre à mes concitoyens pourquoi
j'ai, le 3 mars 1879, proposé au conseil municipal, et pourquoi le
conseil a décidé de donner le nom de Victor Hugo à l'une des rues
de la ville et de poser sur la façade de cette maison une plaque
commémorative de sa naissance.

Vive Victor Hugo! Vive la république!!

Au dernier mot du maire, le voile de velours cramoisi qui cache la
plaque commémorative est enlevé, aux acclamations de la foule.

La plaque est en bronze. Une lyre sur laquelle montent deux branches
de laurier d'or dresse ses cinq cordes au dessus d'une inscription
qui, d'après le désir du poète, se compose uniquement d'un nom et
d'une date:

VICTOR HUGO

26 février 1802.

La lyre est couronnée par la rayonnante figure d'une République
étoilée.

La jeune fille du propriétaire de la maison, Mlle Artauld, apporte
au maire, qui le remet à Paul Meurice, un superbe bouquet destiné à
Victor Hugo.

Puis le cortège se dirige vers le théâtre.

Il y entre par une grande porte de côté qui s'ouvre sur la scène même.

Des gradins recouverts d'un tapis y ont été ménagés pour donner accès
à l'es

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