Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
by Victor Hugo · French · Gutenberg #8453 · 711,111 chars · public domain (US)
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Title: Actes et Paroles, Volume 2: Pendant l'exil 1852-1870
Author: Victor Hugo
Release date: July 1, 2005 [eBook #8453]
Most recently updated: September 20, 2014
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOLUME 2: PENDANT L'EXIL 1852-1870 ***
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OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO
ACTES ET PAROLES II
PENDANT L'EXIL 1852-1870
CE QUE C'EST QUE L'EXIL
I
Le droit incarne, c'est le citoyen; le droit couronne, c'est le
legislateur. Les republiques anciennes se representaient le droit
assis dans la chaise curule, ayant en main ce sceptre, la loi, et vetu
de cette pourpre, l'autorite. Cette figure etait vraie, et l'ideal
n'est pas autre aujourd'hui. Toute societe reguliere doit avoir a
son sommet le droit sacre et arme, sacre par la justice, arme de la
liberte.
Dans ce qui vient d'etre dit, le mot force n'a pas ete prononce. La
force existe pourtant; mais elle n'existe pas hors du droit; elle
existe dans le droit.
Qui dit droit dit force.
Qu'y a-t-il donc hors du droit?
La violence.
Il n'y a qu'une necessite, la verite; c'est pourquoi il n'y a qu'une
force, le droit. Le succes en dehors de la verite et du droit est une
apparence. La courte vue des tyrans s'y trompe; un guet-apens reussi
leur fait l'effet d'une victoire, mais cette victoire est pleine de
cendre; le criminel croit que son crime est son complice; erreur; son
crime est son punisseur; toujours l'assassin se coupe a son couteau;
toujours la trahison trahit le traitre; les delinquants, sans qu'ils
s'en doutent, sont tenus au collet par leur forfait, spectre invisible;
jamais une mauvaise action ne vous lache; et fatalement, par un
itineraire inexorable, aboutissant aux cloaques de sang pour la
gloire et aux abimes de boue pour la honte, sans remission pour les
coupables, les Dix-huit Brumaire conduisent les grands a Waterloo et
les Deux-Decembre trainent les petits a Sedan.
Quand ils depouillent et decouronnent le droit, les hommes de violence
et les traitres d'etat ne savent ce qu'ils font.
II
L'exil, c'est la nudite du droit. Rien de plus terrible. Pour qui?
Pour celui qui subit l'exil? Non, pour celui qui l'inflige. Le
supplice se retourne et mord le bourreau.
Un reveur qui se promene seul sur une greve, un desert autour d'un
songeur, une tete vieillie et tranquille autour de laquelle tournent
des oiseaux de tempete, etonnes, l'assiduite d'un philosophe au lever
rassurant du matin, Dieu pris a temoin de temps en temps en presence
des rochers et des arbres, un roseau qui non seulement pense, mais
medite, des cheveux qui de noirs deviennent gris et de gris deviennent
blancs dans la solitude, un homme qui se sent de plus en plus devenir
une ombre, le long passage des annees sur celui qui est absent, mais
qui n'est pas mort, la gravite de ce desherite, la nostalgie de cet
innocent, rien de plus redoutable pour les malfaiteurs couronnes.
Quoi que fassent les tout-puissants momentanes, l'eternel fond
leur resiste. Ils n'ont que la surface de la certitude, le dessous
appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et apres? Vous
pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n'arracherez pas le jour
du ciel. Demain, l'aurore.
Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs; ils sont logiques,
parfaits, abominables. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour aneantir
le proscrit.
Parviennent-ils a leur but? reussissent-ils? sans doute.
Un homme tellement ruine qu'il n'a plus que son honneur, tellement
depouille qu'il n'a plus que sa conscience, tellement isole qu'il n'a
plus pres de lui que l'equite, tellement renie qu'il n'a plus avec lui
que la verite, tellement jete aux tenebres qu'il ne lui reste plus que
le soleil, voila ce que c'est qu'un proscrit.
III
L'exil n'est pas une chose materielle, c'est une chose morale. Tous
les coins de terre se valent. _Angulus ridet_. Tout lieu de reverie
est bon, pourvu que le coin soit obscur et que l'horizon soit vaste.
En particulier l'archipel de la Manche est attrayant; il n'a pas de
peine a ressembler a la patrie, etant la France. Jersey et Guernesey
sont des morceaux de la Gaule, cassee au huitieme siecle par la mer.
Jersey a eu plus de coquetterie que Guernesey; elle y a gagne d'etre
plus jolie et moins belle. A Jersey la foret s'est faite jardin; a
Guernesey le rocher est reste colosse. Plus de grace ici, plus de
majeste la. A Jersey on est en Normandie, a Guernesey on est en
Bretagne. Un bouquet grand comme la ville de Londres, c'est Jersey.
Tout y est parfum, rayon, sourire; ce qui n'empeche pas les visites de
la tempete. Celui qui ecrit ces pages a quelque part qualifie Jersey
"une idylle en pleine mer". Aux temps paiens, Jersey a ete plus
romaine et Guernesey plus celtique; on sent a Jersey Jupiter et a
Guernesey Teutates. A Guernesey, la ferocite a disparu, mais la
sauvagerie est restee. A Guernesey, ce qui fut jadis druidique est
maintenant huguenot; ce n'est plus Moloch, mais c'est Calvin; l'eglise
est froide, le paysage est prude, la religion a de l'humeur. Somme
toute, deux iles charmantes; l'une aimable, l'autre reveche.
Un jour la reine d'Angleterre, plus que la reine d'Angleterre, la
duchesse de Normandie, venerable et sacree six jours sur sept, fit une
visite, avec salves, fumee, vacarme et ceremonie, a Guernesey. C'etait
un dimanche, le seul jour de la semaine qui ne fut pas a elle.
La reine, devenue brusquement "cette femme", violait le repos du
Seigneur. Elle descendit sur le quai au milieu de la foule muette.
Pas un front ne se decouvrit. Un seul homme la salua, le proscrit qui
parle ici.
Il ne saluait pas une reine; mais une femme.
L'ile devote fut bourrue. Ce puritanisme a sa grandeur.
Guernesey est faite pour ne laisser au proscrit que de bons souvenirs;
mais l'exil existe en dehors du lieu d'exil. Au point de vue
interieur, on peut dire: il n'y a pas de bel exil.
L'exil est le pays severe; la tout est renverse, inhabitable, demoli
et gisant, hors le devoir, seul debout, qui, comme un clocher d'eglise
dans une ville ecroulee, parait plus haut de toute cette chute autour
de lui.
L'exil est un lieu de chatiment.
De qui?
Du tyran.
Mais le tyran se defend.
IV
Attendez-vous a tout, vous qui etes proscrit. On vous jette au loin,
mais on ne vous lache pas. Le proscripteur est curieux et son regard
se multiplie sur vous. Il vous fait des visites ingenieuses et
variees. Un respectable pasteur protestant s'assied a votre foyer, ce
protestantisme emarge a la caisse Tronsin-Dumersan; un prince etranger
qui baragouine se presente, c'est Vidocq qui vient vous voir; est-ce
un vrai prince? oui; il est de sang royal, et aussi de la police;
un professeur gravement doctrinaire s'introduit chez vous, vous le
surprenez lisant vos papiers. Tout est permis contre vous; vous etes
hors la loi, c'est-a-dire hors l'equite, hors la raison, hors le
respect, hors la vraisemblance; on se dira autorise par vous a publier
vos conversations, et l'on aura soin qu'elles soient stupides; on vous
attribuera des paroles que vous n'avez pas dites, des lettres que vous
n'avez pas ecrites, des actions que vous n'avez pas faites. On vous
approche pour mieux choisir la place ou l'on vous poignardera; l'exil
est a claire-voie; on y regarde comme dans une fosse aux betes; vous
etes isole, et guette.
N'ecrivez pas a vos amis de France; il est permis d'ouvrir vos
lettres; la cour de cassation y consent; defiez-vous de vos relations
de proscrit, elles aboutissent a des choses obscures; cet homme qui
vous sourit a Jersey vous dechire a Paris; celui-ci qui vous salue
sous son nom vous insulte sous un pseudonyme; celui-la, a Jersey meme,
ecrit contre les hommes de l'exil des pages dignes d'etre offertes
aux hommes de l'empire, et auxquelles du reste il rend justice en les
dediant aux banquiers Pereire. Tout cela est tout simple, sachez-le.
Vous etes au lazaret. Si quelqu'un d'honnete vient vous voir, malheur
a lui. La frontiere l'attend, et l'empereur est la sous sa forme
gendarme. On mettra des femmes nues pour chercher sur elles un livre
de vous, et si elles resistent, si elles s'indignent, on leur dira:
_ce n'est pas pour votre peau_!
Le maitre, qui est le traitre, vous entoure de qui bon lui semble; le
prescripteur dispose de la qualite de proscrit; il en orne ses agents;
aucune securite; prenez garde a vous; vous parlez a un visage, c'est
un masque qui entend; votre exil est hante par ce spectre, l'espion.
Un inconnu, tres mysterieux, vient vous parler bas a l'oreille;
il vous declare que, si vous le voulez, il se charge d'assassiner
l'empereur; c'est Bonaparte qui vous offre de tuer Bonaparte. A vos
banquets de fraternite, quelqu'un dans un coin criera: _Vive Marat!
vive Hebert! vive la guillotine_! Avec un peu d'attention vous
reconnaitrez la voix de Carlier. Quelquefois l'espion mendie;
l'empereur vous demande l'aumone par son Pietri; vous donnez, il rit;
gaite de bourreau. Vous payez les dettes d'auberge de cet exile, c'est
un agent; vous payez le voyage de ce fugitif, c'est un sbire; vous
passez la rue, vous entendez dire: _Voila le vrai tyran!_ C'est de
vous qu'on parle; vous vous retournez; qui est cet homme? on vous
repond: c'est un proscrit. Point. C'est un fonctionnaire. Il est
farouche et paye. C'est un republicain signe _Maupas_. Coco se deguise
en Scaevola.
Quant aux inventions, quant aux impostures, quant aux turpitudes,
acceptez-les. Ce sont les projectiles de l'empire.
Surtout ne reclamez pas. On rirait. Apres la reclamation, l'injure
recommencera, la meme, sans meme prendre la peine de varier; a quoi
bon changer de bave? celle d'hier est bonne.
L'outrage continuera, sans relache, tous les jours, avec la
tranquillite infatigable et la conscience satisfaite de la roue qui
tourne et de la venalite qui ment. De represailles point; l'injure se
defend par sa bassesse; la platitude sauve l'insecte. L'ecrasement de
zero est impossible. Et la calomnie, sure de l'impunite, s'en donne a
coeur joie; elle descend a de si niaises indignites que l'abaissement
de la dementir depasse le degout de l'endurer.
Les insulteurs ont pour public les imbeciles. Cela fait un gros rire.
On en vient a s'etonner que vous ne trouviez pas tout naturel d'etre
calomnie. Est-ce que vous n'etes pas la pour cela? O homme naif, vous
etes cible. Tel personnage est de l'academie pour vous avoir insulte;
tel autre a la croix pour le meme acte de bravoure, l'empereur l'a
decore sur le champ d'honneur de la calomnie; tel autre, qui s'est
distingue aussi par des affronts d'eclat, est nomme prefet. Vous
outrager est lucratif. Il faut bien que les gens vivent. Dame!
pourquoi etes-vous exile?
Soyez raisonnable. Vous etes dans votre tort. Qui vous forcait de
trouver mauvais le coup d'etat? Quelle idee avez-vous eue de combattre
pour le droit? Quel caprice vous a passe par la tete de vous revolter
du cote de la loi? Est-ce qu'on prend la defense du droit et de la loi
quand ils n'ont plus personne pour eux? Voila bien les demagogues!
s'enteter, perseverer, persister, c'est absurde. Un homme poignarde le
droit et assassine la loi. Il est probable qu'il a ses raisons. Soyez
avec cet homme. Le succes le fait juste. Soyez avec le succes puisque
le succes devient le droit. Tout le monde vous en saura gre. Nous
ferons votre eloge. Au lieu d'etre proscrit vous serez senateur, et
vous n'aurez pas la figure d'un idiot.
Osez-vous douter du bon droit de cet homme? mais vous voyez bien
qu'il a reussi! Vous voyez bien que les juges qui l'avaient mis en
accusation lui pretent serment! Vous voyez bien que les pretres, les
soldats, les eveques, les generaux, sont avec lui! Vous croyez avoir
plus de vertu que tout cela! vous voulez tenir tete a tout cela!
Allons donc! D'un cote tout ce qui est respecte, tout ce qui est
respectable, tout ce qui est venere, tout ce qui est venerable, de
l'autre, vous! C'est inepte; et nous vous bafouons, et nous faisons
bien. Mentir contre une brute est permis. Tous les honnetes gens sont
contre vous; et nous, les calomniateurs, nous sommes avec les honnetes
gens. Voyons, reflechissez, rentrez en vous-meme. Il fallait bien
sauver la societe. De qui? de vous. De quoi ne la menaciez-vous pas?
Plus de guerre, plus d'echafaud, l'abolition de la peine de mort,
l'enseignement gratuit et obligatoire, tout le monde sachant lire!
C'etait affreux. Et que d'utopies abominables! la femme de mineure
faite majeure, cette moitie du genre humain admise au suffrage
universel, le mariage libere par le divorce; l'enfant pauvre instruit
comme l'enfant riche, l'egalite resultant de l'education; l'impot
diminue d'abord et supprime enfin par la destruction des parasitismes,
par la mise en location des edifices nationaux, par l'egout
transforme en engrais, par la repartition des biens communaux, par
le defrichement des jacheres, par l'exploitation de la plus-value
sociale; la vie a bon marche, par l'empoissonnement des fleuves; plus
de classes, plus de frontieres, plus de ligatures, la republique
d'Europe, l'unite monetaire continentale, la circulation decuplee
decuplant la richesse; que de folies! il fallait bien se garer de tout
cela! Quoi! la paix serait faite parmi les hommes, il n'y aurait plus
d'armee, il n'y aurait plus de service militaire! Quoi! la France
serait cultivee de facon a pouvoir nourrir deux cent cinquante
millions d'hommes; il n'y aurait plus d'impot, la France vivrait de
ses rentes! Quoi! la femme voterait, l'enfant aurait un droit devant
le pere, la mere de famille ne serait plus une sujette et une
servante, le mari n'aurait plus le droit de tuer sa femme! Quoi!
le pretre ne serait plus le maitre! Quoi! il n'y aurait plus de
batailles, il n'y aurait plus de soldats, il n'y aurait plus de
bourreaux, il n'y aurait plus de potences et de guillotines! mais
c'est epouvantable! il fallait nous sauver. Le president l'a fait;
vive l'empereur!--Vous lui resistez; nous vous dechirons; nous
ecrivons sur vous des choses quelconques. Nous savons bien que ce que
nous disons n'est pas vrai, mais nous protegeons la societe, et la
calomnie qui protege la societe est d'utilite publique. Puisque la
magistrature est avec le coup d'etat, la justice y est aussi; puisque
le clerge est avec le coup d'etat, la religion y est aussi; la
religion et la justice sont des figures immaculees et saintes; la
calomnie qui leur est utile participe de l'honneur qu'on leur
doit; c'est une fille publique, soit, mais elle sert des vierges.
Respectez-la.
Ainsi raisonnent les insulteurs.
Ce que le proscrit a de mieux a faire, c'est de penser a autre chose.
V
Puisqu'il est au bord de la mer, qu'il en profite. Que cette mobilite
sous l'infini lui donne la sagesse. Qu'il medite sur l'emeute
eternelle des flots contre le rivage et des impostures contre la
verite. Les diatribes sont vainement convulsives. Qu'il regarde la
vague cracher sur le rocher, et qu'il se demande ce que cette salive y
gagne et ce que ce granit y perd.
Non, pas de revolte contre l'injure, pas de depense d'emotion, pas de
represailles, ayez une tranquillite severe. La roche ruisselle, mais
ne bouge pas. Parfois elle brille du ruissellement. La calomnie finit
par etre un lustre. A un ruban d'argent sur la rose, on reconnait que
la chenille a passe.
Le crachat au front du Christ, quoi de plus beau!
Un pretre, un certain Segur, a appele Garibaldi poltron. Et, en verve
de metaphore, il ajoute: _Comme la lune_.--Garibaldi poltron comme
la lune! Ceci plait a la pensee. Et il en decoule des consequences.
Achille est lache, donc Thersite est brave; Voltaire est stupide, donc
Segur est profond.
Que le proscrit fasse son devoir, et qu'il laisse la diatribe faire sa
besogne.
Que le proscrit traque, trahi, hue, aboye, mordu, se taise.
C'est grand le silence.
Aussi bien vouloir eteindre l'injure, c'est l'attiser. Tout ce que
l'on jette a la calomnie lui est combustible. Elle emploie a son
metier sa propre honte. La contredire, c'est la satisfaire. Au fond,
la calomnie estime profondement le calomnie. C'est elle qui souffre;
elle meurt du dedain. Elle aspire a l'honneur d'un dementi. Ne le lui
accordez pas. Etre souffletee lui prouverait qu'on l'apercoit. Elle
montrerait sa joue toute chaude en disant: Donc j'existe!
VI
D'ailleurs, pourquoi et de quoi les proscrits se plaindraient-ils?
Regardez toute l'histoire. Les grands hommes sont encore plus insultes
qu'eux.
L'outrage est une vieille habitude humaine; jeter des pierres plait
aux mains faineantes; malheur a tout ce qui depasse le niveau; les
sommets ont la propriete de faire venir d'en haut la foudre et d'en
bas la lapidation. C'est presque leur faute; pourquoi sont-ils des
sommets? Ils attirent le regard et l'affront. Ce passant, l'envieux,
n'est jamais absent de la rue et a pour fonction la haine; et toujours
on le rencontre, petit et furieux, dans l'ombre des hauts edifices.
Les specialistes auraient des etudes a faire dans la recherche des
causes d'insomnie des grands hommes. Homere dort, _bonus dormitat_;
ce sommeil est pique par Zoile. Eschyle sent sur sa peau la cuisson
d'Eupolis et de Cratinus; ces infiniment petits abondent; Virgile a
sur lui Moevius; Horace, Licilius; Juvenal, Codrus; Dante a Cecchi;
Shakespeare a Green; Rotrou a Scuderi, et Corneille a l'academie;
Moliere a Donneau de Vise, Montesquieu a Desfontaines, Buffon a
Labeaumelle, Jean-Jacques a Palissot, Diderot a Nonotte, Voltaire a
Freron. La gloire, lit dore ou il y a des punaises.
L'exil n'est pas la gloire, mais il a avec la gloire cette
ressemblance, la vermine. L'adversite n'est pas une chose qu'on laisse
tranquille. Voir le sommeil du juste banni deplait aux ramasseurs de
miettes sous les tables de Neron ou de Tibere. Comment, il dort! il
est donc heureux! mordons-le!
Un homme terrasse, gisant, balaye dehors (ce qui est tout simple;
quand Vitellius est l'idole, Juvenal est l'ordure), un expulse, un
desherite, un vaincu, on est jaloux de cela. Chose bizarre, les
proscrits ont des envieux. Cela se comprendrait des hautes vertus
enviant les hautes infortunes, de Caton enviant Regulus, de Thraseas
enviant Brutus, de Rabbe enviant Barbes. Mais point. Ce sont les vils
qui se melent d'etre jaloux des altiers; ce qui est importune par la
fiere protestation du vaincu, c'est la nullite plate et vaine. Gustave
Planche jalouse Louis Blanc, Baculard jalouse Milton, et Jocrisse
jalouse Eschyle.
L'insulteur antique ne suivait que le char du vainqueur, l'insulteur
actuel suit la claie du vaincu. Le vaincu saigne. Les insulteurs
ajoutent leur boue a ce sang. Soit. Qu'ils aient cette joie.
Cette joie parait d'autant plus reelle qu'elle n'est point haie
du maitre et qu'elle est habituellement payee. Les fonds secrets
s'epanouissent en outrages publics. Les despotes, dans leur guerre aux
proscrits, ont deux auxiliaires; premierement, l'envie, deuxiemement,
la corruption.
Quand on dit ce que c'est que l'exil, il faut entrer un peu dans le
detail. L'indication de certains rongeurs speciaux fait partie du
sujet, et nous avons du penetrer dans cette entomologie.
VII
Tels sont les petits cotes de l'exil, voici les grands:
Songer, penser, souffrir.
Etre seul et sentir qu'on est avec tous; execrer le succes du mal,
mais plaindre le bonheur du mechant; s'affermir comme citoyen et se
purifier comme philosophe; etre pauvre, et reparer sa ruine avec son
travail; mediter et premediter, mediter le bien et premediter le
mieux; n'avoir d'autre colere que la colere publique, ignorer la haine
personnelle; respirer le vaste air vivant des solitudes, s'absorber
dans la grande reverie absolue; regarder ce qui est en haut sans
perdre de vue ce qui est en bas; ne jamais pousser la contemplation
de l'ideal jusqu'a l'oubli du tyran; constater en soi le magnifique
melange de l'indignation qui s'accroit et de l'apaisement qui
augmente; avoir deux ames, son ame et la patrie.
Une chose est douce, c'est la pitie d'avance; tenir la clemence prete
pour le coupable quand il sera terrasse et agenouille; se dire qu'on
ne repoussera jamais des mains jointes. On sent une joie auguste a
faire aux vaincus de l'avenir, quels qu'ils soient, et aux fugitifs
inconnus une promesse d'hospitalite. La colere desarme devant l'ennemi
accable. Celui qui ecrit ces lignes a habitue ses compagnons d'exil
a lui entendre dire:--_Si jamais, le lendemain d'une revolution,
Bonaparte en fuite frappe a ma porte et me demande asile, pas un
cheveu ne tombera de sa tete_.
Ces meditations, compliquees de tous les dechainements de l'adversite,
plaisent a la conscience du proscrit. Elles ne l'empechent pas de
faire son devoir. Loin de la. Elles l'y encouragent. Sois d'autant
plus severe aujourd'hui que tu seras plus compatissant demain;
foudroie le puissant en attendant que tu secoures le suppliant. Plus
tard, tu ne mettras a ton amnistie qu'une condition, le repentir.
Aujourd'hui tu as affaire au crime heureux. Frappe.
Creuser le precipice a l'ennemi vainqueur, preparer l'asile a l'ennemi
vaincu, combattre avec l'espoir de pouvoir pardonner, c'est la le
grand effort et le grand reve de l'exil. Ajoutez a cela le devouement
a la souffrance universelle. Le proscrit a ce contentement magnanime
de ne pas etre inutile. Blesse lui-meme, saignant lui-meme, il
s'oublie, et il panse de son mieux la plaie humaine. On croit qu'il
fait des songes; non; il cherche la realite. Disons plus, il la
trouve. Il rode dans le desert et il songe aux villes, aux tumultes,
aux fourmillements, aux miseres, a tout ce qui travaille, a la pensee,
a la charrue, a l'aiguille, aux doigts rouges de l'ouvriere sans feu
dans la mansarde, au mal qui pousse la ou l'on ne seme pas le bien,
au chomage du pere, a l'ignorance de l'enfant, a la croissance des
mauvaises herbes dans les cerveaux laisses incultes, aux rues le soir,
aux pales reverberes, aux offres que la faim peut faire aux passants,
aux extremites sociales, a la triste fille qui se prostitue, hommes,
par notre faute. Sondages douloureux et utiles. Couvez le probleme, la
solution eclora. Il reve sans relache. Ses pas le long de la mer ne
sont point perdus. Il fraternise avec cette puissance, l'abime. Il
regarde l'infini, il ecoute l'ignore. La grande voix sombre lui parle.
Toute la nature en foule s'offre a ce solitaire. Les analogies severes
l'enseignent et le conseillent. Fatal, persecute, pensif, il a devant
lui les nuees, les souffles, les aigles; il constate que sa destinee
est tonnante et noire comme les nuees, que ses persecuteurs sont vains
comme les souffles, et que son ame est libre comme les aigles.
Un exile est un bienveillant. Il aime les roses, les nids, le
va-et-vient des papillons. L'ete il s'epanouit dans la douce joie des
etres; il a une foi inebranlable dans la bonte secrete et infinie,
etant pueril au point de croire en Dieu; il fait du printemps sa
maison; les entrelacements des branches, pleins de charmants antres
verts, sont la demeure de son esprit; il vit en avril, il habite
floreal; il regarde les jardins et les prairies, emotion profonde; il
guette les mysteres d'une touffe de gazon; il etudie ces republiques,
les fourmis et les abeilles; il compare les melodies diverses joutant
pour l'oreille d'un Virgile invisible dans la georgique des bois; il
est souvent attendri jusqu'aux larmes parce que la nature est belle;
la sauvagerie des halliers l'attire, et il en sort doucement effare;
les attitudes des rochers l'occupent; il voit a travers sa reverie les
petites filles de trois ans courir sur la greve, leurs pieds nus dans
la mer, leurs jupes retroussees a deux bras, montrant a la fecondite
immense leur ventre innocent; l'hiver, il emiette du pain sur la neige
pour les oiseaux. De temps en temps on lui ecrit: Vous savez, telle
penalite est abolie; vous savez, telle tete ne sera pas coupee. Et il
leve les mains au ciel.
VIII
Contre cet homme dangereux les gouvernements se pretent main-forte.
Ils s'accordent reciproquement entre eux la persecution des proscrits,
les internements, les expulsions, quelquefois les extraditions. Les
extraditions! oui, les extraditions. Il en fut question a Jersey,
en 1855. Les exiles purent voir, le 18 octobre, amarre au quai de
Saint-Helier, un navire de la marine imperiale, l'_Ariel_, qui venait
les chercher; Victoria offrait les proscrits a Napoleon; d'un trone a
l'autre on se fait de ces politesses.
Le cadeau n'eut pas lieu. La presse royaliste anglaise applaudissait;
mais le peuple de Londres le prenait mal. Il se mit a gronder. Ce
peuple est ainsi fait; son gouvernement peut etre caniche, lui il
est dogue. Le dogue, c'est un lion dans un chien; la majeste dans la
probite, c'est le peuple anglais.
Ce bon et fier peuple montra les dents; Palmerston et Bonaparte durent
se contenter de l'expulsion. Les proscrits s'emurent mediocrement.
Ils recurent avec un sourire la signification officielle, un peu
baragouinee. Soit, dirent les proscrits. _Expioulcheune_. Cette
prononciation les satisfit.
A cette epoque, si les gouvernements etaient de connivence avec le
prescripteur, on sentait entre les proscrits et les peuples une
complicite superbe. Cette solidarite, d'ou resultera l'avenir, se
manifestait sous toutes les formes, et l'on en trouvera les marques a
chacune des pages de ce livre. Elle eclatait a l'occasion d'un passant
quelconque, d'un homme isole, d'un voyageur reconnu sur une route;
faits imperceptibles sans doute, et de peu d'importance, mais
significatifs. En voici un qui merite peut-etre qu'on s'en souvienne.
IX
En l'ete de 1867, Louis Bonaparte avait atteint le maximum de gloire
possible a un crime. Il etait sur le sommet de sa montagne, car on
arrive en haut de la honte; rien ne lui faisait plus obstacle; il
etait infame et supreme; pas de victoire plus complete, car il
semblait avoir vaincu les consciences. Majestes et altesses, tout
etait a ses pieds ou dans ses bras; Windsor, le Kremlin, Schoenbrunn
et Potsdam se donnaient rendez-vous aux Tuileries; on avait tout, la
gloire politique, M. Rouher; la gloire militaire, M. Bazaine; et
la gloire litteraire, M. Nisard; on etait accepte par de grands
caracteres, tels que MM. Vieillard et Merimee; le Deux-Decembre avait
pour lui la duree, les quinze annees de Tacite, _grande mortalis
oevi spatium_; l'empire etait en plein triomphe et en plein midi,
s'etalant. On se moquait d'Homere sur les theatres et de Shakespeare
a l'academie. Les professeurs d'histoire affirmaient que Leonidas et
Guillaume Tell n'avaient jamais existe; tout etait en harmonie; rien
ne detonnait, et il y avait accord entre la platitude des idees et
la soumission des hommes; la bassesse des doctrines etait egale a
la fierte des personnages; l'avilissement faisait loi; une sorte
d'Anglo-France existait, mi-partie de Bonaparte et de Victoria,
composee de liberte selon Palmerston et d'empire selon Troplong; plus
qu'une alliance, presque un baiser. Le grand juge d'Angleterre rendait
des arrets de complaisance; le gouvernement britannique se declarait
le serviteur du gouvernement imperial, et, comme on vient de le voir,
lui prouvait sa subordination par des expulsions, des proces, des
menaces d'alien-bill, et de petites persecutions, format anglais.
Cette Anglo-France proscrivait la France et humiliait l'Angleterre,
mais elle regnait; la France esclave, l'Angleterre domestique, telle
etait la situation. Quant a l'avenir, il etait masque. Mais le present
etait de l'opprobre a visage decouvert, et, de l'aveu de tous, c'etait
magnifique. A Paris, l'exposition universelle resplendissait et
eblouissait l'Europe; il y avait la des merveilles; entre autres, sur
un piedestal, le canon Krupp, et l'empereur des francais felicitait le
roi de Prusse.
C'etait le grand moment prospere.
Jamais les proscrits n'avaient ete plus mal vus. Dans certains
journaux anglais, on les appelait "les rebelles".
Dans ce meme ete, un jour du mois de juillet, un passager faisait la
traversee de Guernesey a Southampton. Ce passager etait un de ces
"rebelles" dont on vient de parler. Il etait representant du peuple en
1851 et avait ete exile le 2 decembre. Ce passager, dont le nom est
inutile a dire ici, car il n'a ete que l'occasion du fait que nous
allons raconter, s'etait embarque le matin meme, a Saint-Pierre-Port,
sur le bateau-poste _Normandy_. La traversee de Guernesey a
Southampton est de sept ou huit heures.
C'etait l'epoque ou le khedive, apres avoir salue Napoleon, venait
saluer Victoria, et, ce jour-la meme, la reine d'Angleterre offrait au
vice-roi d'Egypte le spectacle de la flotte anglaise dans la rade de
Sheerness, voisine de Southampton.
Le passager dont nous venons de parler etait un homme a cheveux
blancs, silencieux, attentif a la mer. Il se tenait debout pres du
timonier.
Le _Normandy_ avait quitte Guernesey a dix heures du matin; il etait
environ trois heures de l'apres-midi; on approchait des Needles, qui
marquent l'extremite sud de l'ile de Wight; on apercevait cette haute
architecture sauvage de la mer et ces colossales pointes de craie qui
sortent de l'ocean comme les clochers d'une prodigieuse cathedrale
engloutie; on allait entrer dans la riviere de Southampton; le
timonier commencait a manoeuvrer a babord.
Le passager regardait l'approche des Aiguilles, quand tout a coup il
s'entendit appeler par son nom; il se retourna; il avait devant lui le
capitaine du navire.
Ce capitaine etait a peu pres du meme age que lui; il se nommait
Harvey; il avait de robustes epaules, d'epais favoris blancs, la face
halee et fiere, l'oeil gai.
--Est-il vrai, monsieur, dit-il, que vous desiriez voir la flotte
anglaise?
Le passager n'avait pas exprime ce voeu, mais il avait entendu des
femmes temoigner vivement ce desir autour de lui.
Il se borna a repondre:
--Mais, capitaine, ce n'est pas votre itineraire.
Le capitaine reprit:
--Ce sera mon itineraire si vous le voulez.
Le passager eut un mouvement de surprise.
--Changer votre route?
--Oui.
--Pour m'etre agreable?
--Oui.
--Un vaisseau francais ne ferait pas cela pour moi!
--Ce qu'un vaisseau francais ne ferait pas pour vous, dit le
capitaine, un vaisseau anglais le fera.
Et il reprit:
--Seulement, pour ma responsabilite devant mes chefs, ecrivez-moi sur
mon livre votre volonte.
Et il presenta son livre de bord au passager, qui ecrivit sous sa
dictee: "Je desire voir la flotte anglaise". et signa.
Un moment apres, le steamer obliquait a tribord, laissait a gauche
les Aiguilles et la riviere de Southampton et entrait dans la rade de
Sheerness.
Le spectacle etait beau en effet. Toutes les batteries melaient
leurs fumees et leurs tonnerres; les silhouettes des massifs navires
cuirasses s'echelonnaient les unes derriere les autres dans une brume
rougeatre, vaste pele-mele de matures apparues et disparues; le
_Normandy_ passait au milieu de ces hautes ombres, salue par les
hurrahs; cette course a travers la flotte anglaise dura plus de deux
heures.
Vers sept heures, quand le _Normandy_ arriva a Southampton, il etait
pavoise.
Un des amis du capitaine Harvey, M. Rascol, directeur du _Courrier de
l'Europe_, l'attendait sur le port; il s'etonna du navire pavoise.
--Pour qui donc avez-vous pavoise, capitaine? Pour le khedive?
Le capitaine repondit:
--Pour le proscrit.
_Pour le proscrit_. Traduisez: _Pour la France_.
Nous n'aurions pas raconte ce fait, s'il n'empruntait une grandeur
singuliere a la fin du capitaine Harvey.
Cette fin, la voici.
Trois ans apres cette revue de Sheerness, tres peu de temps apres
avoir remis a son passager de juillet 1867 une adresse des marins de
la Manche, dans la nuit du 17 mars 1870, le capitaine Harvey faisait
son trajet habituel de Southampton a Guernesey. Une brume couvrait la
mer. Le capitaine Harvey etait debout sur la passerelle du steamer, et
manoeuvrait avec precaution, a cause de la nuit et du brouillard. Les
passagers dormaient.
Le _Normandy_ etait un tres grand navire, le plus beau peut-etre des
bateaux-poste de la Manche, six cents tonneaux, deux cent vingt pieds
anglais de long, vingt-cinq de large; il etait "jeune", comme disent
les marins, il n'avait pas sept ans. Il avait ete construit en 1863.
Le brouillard s'epaississait, on etait sorti de la riviere de
Southampton, on etait en pleine mer, a environ quinze milles au dela
des Aiguilles. Le packet avancait lentement. Il etait quatre heures du
matin.
L'obscurite etait absolue, une sorte de plafond bas enveloppait le
steamer, on distinguait a peine la pointe des mats.
Rien de terrible comme ces navires aveugles qui vont dans la nuit.
Tout a coup dans la brume une noirceur surgit; fantome et montagne,
un promontoire d'ombre courant dans l'ecume et trouant les tenebres.
C'etait la _Mary_, grand steamer a helice, venant d'Odessa, allant
a Grimsby, avec un chargement de cinq cents tonnes de ble; vitesse
enorme, poids immense. La _Mary_ courait droit sur le _Normandy_.
Nul moyen d'eviter l'abordage, tant ces spectres de navires dans le
brouillard se dressent vite. Ce sont des rencontres sans approche.
Avant qu'on ait acheve de les voir, on est mort.
La _Mary_, lancee a toute vapeur, prit le _Normandy_ par le travers,
et l'eventra.
Du choc, elle-meme, avariee, s'arreta.
Il y avait sur le _Normandy_ vingt-huit hommes d'equipage, une femme
de service, la stuartess, et trente et un passagers, dont douze
femmes.
La secousse fut effroyable. En un instant, tous furent sur le pont,
hommes, femmes, enfants, demi-nus, courant, criant, pleurant. L'eau
entrait furieuse. La fournaise de la machine, atteinte par le flot,
ralait.
Le navire n'avait pas de cloisons etanches; les ceintures de sauvetage
manquaient.
Le capitaine Harvey, droit sur la passerelle de commandement, cria:
--Silence tous, et attention! Les canots a la mer. Les femmes d'abord,
les passagers ensuite. L'equipage apres. Il y a soixante personnes a
sauver.
On etait soixante et un. Mais il s'oubliait.
On detacha les embarcations: Tous s'y precipitaient. Cette hate
pouvait faire chavirer les canots. Ockleford, le lieutenant, et les
trois contre-maitres, Goodwin, Bennett et West, continrent cette foule
eperdue d'horreur. Dormir, et tout a coup, et tout de suite, mourir,
c'est affreux.
Cependant, au-dessus des cris et des bruits, on entendait la voix
grave du capitaine, et ce bref dialogue s'echangeait dans les
tenebres:
--Mecanicien Locks?
--Capitaine?
--Comment est le fourneau?
--Noye.
--Le feu?
--Eteint.
--La machine?
--Morte.
Le capitaine cria:
--Lieutenant Ockleford?
Le lieutenant repondit:
--Present.
Le capitaine reprit:
--Combien avons-nous de minutes?
--Vingt.
--Cela suffit, dit le capitaine. Que chacun s'embarque a son tour.
Lieutenant Ockleford, avez-vous vos pistolets?
--Oui, capitaine.
--Brulez la cervelle a tout homme qui voudrait passer avant une femme.
Tous se turent. Personne ne resista; cette foule sentant au-dessus
d'elle cette grande ame.
La _Mary_, de son cote, avait mis ses embarcations a la mer, et venait
au secours de ce naufrage qu'elle avait fait.
Le sauvetage s'opera avec ordre et presque sans lutte. Il y avait,
comme toujours, de tristes egoismes; il y eut aussi de pathetiques
devouements [note: Voir aux Notes.].
Harvey, impassible a son poste de capitaine, commandait, dominait,
dirigeait, s'occupait de tout et de tous, gouvernait avec calme cette
angoisse, et semblait donner des ordres a la catastrophe. On eut dit
que le naufrage lui obeissait.
A un certain moment il cria:
--Sauvez Clement.
Clement, c'etait le mousse. Un enfant.
Le navire decroissait lentement dans l'eau profonde.
On hatait le plus possible le va-et-vient des embarcations entre le
_Normandy_ et la _Mary_.
--Faites vite, criait le capitaine.
A la vingtieme minute le steamer sombra.
L'avant plongea d'abord, puis l'arriere.
Le capitaine Harvey, debout sur la passerelle, ne fit pas un geste, ne
dit pas un mot, et entra immobile dans l'abime. On vit, a travers la
brume sinistre, cette statue noire s'enfoncer dans la mer.
Ainsi finit le capitaine Harvey.
Qu'il recoive ici l'adieu du proscrit.
Pas un marin de la Manche ne l'egalait. Apres s'etre impose toute sa
vie le devoir d'etre un homme, il usa en mourant du droit d'etre un
heros.
X
Est-ce que le proscrit liait le prescripteur? Non. Il le combat; c'est
tout. A outrance? oui. Comme ennemi public toujours, jamais comme
ennemi personnel. La colere de l'honnete homme ne va pas au dela du
necessaire. Le proscrit execre le tyran et ignore la personne du
proscripteur. S'il la connait, il ne l'attaque que dans la proportion
du devoir.
Au besoin le proscrit rend justice au proscripteur; si le
proscripteur, par exemple, est dans une certaine mesure ecrivain et a
une litterature suffisante, le proscrit en convient volontiers. Il
est incontestable, soit dit en passant, que Napoleon III eut ete un
academicien convenable; l'academie sous l'empire avait, par politesse
sans doute, suffisamment abaisse son niveau pour que l'empereur put en
etre; l'empereur eut pu se croire la parmi ses pairs litteraires, et
sa majeste n'eut aucunement depare celle des quarante.
A l'epoque ou l'on annoncait la candidature de l'empereur a un
fauteuil vacant, un academicien de notre connaissance, voulant rendre
a la fois justice a l'historien de Cesar et a l'homme de Decembre,
avait d'avance redige ainsi son bulletin de vote: _Je vote pour
l'admission de M. Louis Bonaparte a l'academie et au bagne_.
On le voit, toutes les concessions possibles, le proscrit les fait.
Il n'est absolu qu'au point de vue des principes. La son inflexibilite
commence. La il cesse d'etre ce que dans le jargon politique on nomme
"un homme pratique". De la ses resignations a tout, aux violences, aux
injures, a la ruine, a l'exil. Que voulez-vous qu'il y fasse? Il a
dans la bouche la verite qui, au besoin, parlerait malgre lui.
Parler par elle et pour elle, c'est la son fier bonheur.
Le vrai a deux noms; les philosophes l'appellent l'ideal, les hommes
d'etat l'appellent le chimerique.
Les hommes d'etat ont-ils raison? Nous ne le pensons pas.
A les entendre, tous les conseils que peut donner un proscrit sont
"chimeriques".
En admettant, disent-ils, que ces conseils aient pour eux la verite,
ils ont contre eux la realite.
Examinons.
Le proscrit est un homme chimerique. Soit. C'est un voyant aveugle;
voyant du cote de l'absolu, aveugle du cote du relatif. Il fait de
bonne philosophie et de mauvaise politique. Si on l'ecoutait, on
irait aux abimes. Ses conseils sont des conseils d'honnetete et de
perdition. Les principes lui donnent raison, mais les faits lui
donnent tort.
Voyons les faits.
John Brown est vaincu a Harper's Ferry. Les hommes d'etat disent:
Pendez-le. Le proscrit dit: Respectez-le. On pend John Brown; l'Union
se disloque, la guerre du Sud eclate. John Brown epargne, c'etait
l'Amerique epargnee.
Au point de vue du fait, qui a eu raison, les hommes pratiques, ou
l'homme chimerique?
Deuxieme fait. Maximilien est pris a Queretaro. Les hommes pratiques
disent: Fusillez-le. L'homme chimerique dit: Graciez-le. On fusille
Maximilien. Cela suffit pour rapetisser une chose immense. L'heroique
lutte du Mexique perd son supreme lustre, la clemence hautaine.
Maximilien gracie, c'etait le Mexique desormais inviolable, c'etait
cette nation, qui avait constate son independance par la guerre,
constatant par la civilisation sa souverainete; c'etait, sur le front
de ce peuple, apres le casque, la couronne.
Cette fois encore, l'homme chimerique voyait juste.
Troisieme fait. Isabelle est detronee. Que va devenir l'Espagne?
republique ou monarchie? Sois monarchie! disent les hommes d'etat!
Sois republique! dit le proscrit. L'homme chimerique n'est pas ecoute,
les hommes pratiques l'emportent; l'Espagne se fait monarchie. Elle
tombe d'Isabelle en Amedee, et d'Amedee en Alphonse, en attendant
Carlos; ceci ne regarde que l'Espagne. Mais voici qui regarde le
monde: cette monarchie en quete d'un monarque donne pretexte a
Hohenzollern; de la l'embuscade de la Prusse, de la l'egorgement de la
France, de la Sedan, de la la honte et la nuit.
Supposez l'Espagne republique, nul pretexte a un guet-apens, aucun
Hohenzollern possible, pas de catastrophes.
Donc le conseil du proscrit etait sage.
Si par hasard on decouvrait un jour cette chose etrange que la verite
n'est pas imbecile, que l'esprit de compassion et de delivrance a du
bon, que l'homme fort c'est l'homme droit, et que c'est la raison qui
a raison!
Aujourd'hui, au milieu des calamites, apres la guerre etrangere, apres
la guerre civile, en presence des responsabilites encourues de deux
cotes, le proscrit d'autrefois songe aux proscrits d'aujourd'hui, il
se penche sur les exils, il a voulu sauver John Brown, il a voulu
sauver Maximilien, il a voulu sauver la France, ce passe lui eclaire
l'avenir, il voudrait fermer la plaie de la patrie et il demande
l'amnistie.
Est-ce un aveugle? est-ce un voyant?
XI
En decembre 1851, quand celui qui ecrit ces lignes arriva chez
l'etranger, la vie eut d'abord quelque durete. C'est en exil surtout
que se fait sentir le _res angusta domi_.
Cette esquisse sommaire de "ce que c'est que l'exil" ne serait pas
complete si ce cote materiel de l'existence du proscrit n'etait pas
indique, en passant, et du reste, avec la sobriete convenable.
De tout ce que cet exile avait possede il lui restait sept mille
cinq cents francs de revenu annuel. Son theatre, qui lui rapportait
soixante mille francs par an, etait supprime. La hative vente a
l'encan de son mobilier avait produit un peu moins de treize mille
francs. Il avait neuf personnes a nourrir.
Il avait a pourvoir aux deplacements, aux voyages, aux emmenagements
nouveaux, aux mouvements d'un groupe dont il etait le centre, a tout
l'inattendu d'une existence desormais arrachee de terre et maniable a
tous les vents; un proscrit, c'est un deracine. Il fallait conserver
la dignite de la vie et faire en sorte qu'autour de lui personne ne
souffrit.
De la une necessite immediate de travail.
Disons que la premiere maison d'exil, Marine-Terrace, etait louee au
prix tres modere de quinze cents francs par an.
Le marche francais etait ferme a ses publications.
Ses premiers editeurs belges imprimerent tous ses livres sans lui
rendre aucun compte, entre autres les deux volumes des _Oeuvres
oratoires. Napoleon le Petit_ fit seul exception. Quant aux
_Chatiments_, ils couterent a l'auteur deux mille cinq cents francs.
Cette somme, confiee a l'editeur Samuel, n'a jamais ete remboursee. Le
produit total de toutes les editions des _Chatiments_ a ete pendant
dix-huit ans confisque par les editeurs etrangers.
Les journaux royalistes anglais faisaient sonner tres haut l'hospitalite
anglaise, melangee, on s'en souvient, d'assauts nocturnes et d'expulsions,
du reste comme l'hospitalite belge. Ce que l'hospitalite anglaise avait
de complet, c'etait sa tendresse pour les livres des exiles. Elle
reimprimait ces livres et les publiait et les vendait avec l'empressement
le plus cordial au benefice des editeurs anglais. L'hospitalite pour le
livre allait jusqu'a oublier l'auteur. La loi anglaise, qui fait partie
de l'hospitalite britannique, permet ce genre d'oubli. Le devoir d'un
livre est de laisser mourir de faim l'auteur, temoin Chatterton, et
d'enrichir l'editeur. Les _Chatiments_ en particulier ont ete vendus et
se vendent encore et toujours en Angleterre au profit unique du libraire
Jeffs. Le theatre anglais n'etait pas moins hospitalier pour les pieces
francaises que la librairie anglaise pour les livres francais. Aucun droit
d'auteur n'a jamais ete paye pour _Ruy Blas_, joue plus de deux cents fois
en Angleterre.
Ce n'est pas sans raison, on le voit, que la presse royaliste-bonapartiste
de Londres reprochait aux proscrits d'abuser de l'hospitalite anglaise.
Cette presse a souvent appele celui qui ecrit ces lignes, _avare_.
Elle l'appelait aussi "ivrogne", _abandonned drinker_.
Ces details font partie de l'exil.
XII
Cet exile ne se plaint de rien. Il a travaille. Il a reconstruit sa
vie pour lui et pour les siens. Tout est bien.
Y a-t-il du merite a etre proscrit? Non. Cela revient a demander: Y
a-t-il du merite a etre honnete homme? Un proscrit est un honnete
homme qui persiste dans l'honnetete. Voila tout.
Il y a telle epoque ou cette persistance est rare. Soit. Cette rarete
ote quelque chose a l'epoque, mais n'ajoute rien a l'honnete homme.
L'honnetete, comme la virginite, existe en dehors de l'eloge. Vous
etes pur parce que vous etes pur. L'hermine n'a aucun merite a etre
blanche.
Un representant proscrit pour le peuple fait un acte de probite. Il a
promis, il tient sa promesse. Il la tient au dela meme de la promesse,
comme doit faire tout homme scrupuleux. C'est en cela que le mandat
imperatif est inutile; le mandat imperatif a le tort de mettre un mot
degradant sur une chose noble, qui est l'acceptation du devoir; en
outre, il omet l'essentiel, qui est le sacrifice; le sacrifice,
necessaire a accomplir, impossible a imposer. L'engagement reciproque,
la main de l'elu mise dans la main de l'electeur, le mandant et le
mandataire se donnent mutuellement parole, le mandataire de defendre
le mandant, le mandant de soutenir le mandataire, deux droits et deux
forces meles, telle est la verite. Cela etant, le representant
doit faire son devoir, et le peuple le sien. C'est la dette de la
conscience acquittee des deux cotes. Mais quoi, se devouer jusqu'a
l'exil? Sans doute. Alors c'est beau; non, c'est simple. Tout ce qu'on
peut dire du representant proscrit, c'est qu'il n'a pas trompe sur la
qualite de la chose promise. Un mandat est un contrat. Il n'y a aucune
gloire a ne point vendre a faux poids.
Le representant honnete homme execute le contrat. Il doit aller, et il
va, jusqu'au bout de l'honneur et de la conscience. La il trouve le
precipice. Soit. Il y tombe. Parfaitement.
Y meurt-il? Non, il y vit.
XIII
Resumons-nous.
Ce genre d'existence, l'exil, a, on le voit, une certaine variete
d'aspects.
C'est de cette vie, agitee si l'on regarde la destinee, tranquille si
l'on regarde l'ame, qu'a vecu, de 1851 a 1870, du Deux-Decembre au
Quatre-Septembre, l'absent qui rend aujourd'hui compte a son pays
de son absence par la publication de ce livre. Cette absence a dure
dix-neuf ans et neuf mois. Qu'a-t-il fait pendant ces longues annees?
Il a essaye de ne pas etre inutile. La seule belle chose de cette
absence, c'est que lui, miserable, les miseres sont venues le trouver;
les naufrages ont demande secours a ce naufrage. Non seulement les
individus, mais les peuples; non seulement les peuples, mais les
consciences; non seulement les consciences, mais les verites. Il lui a
ete donne de tendre la main du haut de son ecueil a l'ideal tombe
dans le gouffre; il lui semblait par moments que l'avenir en detresse
tachait d'aborder a son rocher. Qu'etait-il pourtant? Peu de chose. Un
effort vivant. En presence de toutes les mauvaises forces conjurees et
triomphantes, qu'est-ce qu'une volonte?
Rien, si elle represente l'egoisme; tout, si elle represente le droit.
La plus inexpugnable des positions resulte du plus profond des
ecroulements; il suffit que l'homme ecroule soit un homme juste;
insistons-y, si cet homme a raison, il est bon qu'il soit accable,
ruine, spolie, expatrie, bafoue, insulte, renie, calomnie et qu'il
resume en lui toutes les formes de la defaite et de la faiblesse;
alors il est tout-puissant. Il est indomptable ayant en lui la
droiture; il est invincible ayant pour lui la realite. Quelle force
que ceci: n'etre rien! N'avoir plus rien a soi, n'avoir plus rien sur
soi, c'est la meilleure condition de combat. Cette absence d'armure
prouve l'invulnerable. Pas de situation plus haute que celle-la, etre
tombe pour la justice. En face de l'empereur se dresse le proscrit.
L'empereur damne, le proscrit condamne. L'un dispose des codes et des
juges; l'autre dispose des verites. Oui, il est bon d'etre tombe. La
chute de ce qui a ete la prosperite fait l'autorite d'un homme; votre
pouvoir et votre richesse sont souvent votre obstacle; quand cela vous
quitte, vous etes debarrasse, et vous vous sentez libre et maitre;
rien ne vous gene desormais; en vous retirant tout on vous a tout
donne; tout est permis a qui tout est defendu; vous n'etes plus
contraint d'etre academique et parlementaire; vous avez la redoutable
aisance du vrai, sauvagement superbe. La puissance du proscrit se
compose de deux elements; l'un qui est l'injustice de sa
destinee, l'autre qui est la justice de sa cause. Ces deux forces
contradictoires s'appuient l'une sur l'autre; situation formidable et
qui peut se resumer en deux mots:
Hors la loi, dans le droit.
Le tyran qui vous attaque rencontre pour premier adversaire sa propre
iniquite, c'est-a-dire lui-meme, et pour deuxieme adversaire votre
conscience, c'est-a-dire Dieu.
Combat, certes, inegal. Defaite certaine du tyran. Allez devant vous,
justicier.
Ce sont ces realites que, dans les premieres pages de cette
introduction, nous avons essaye d'exprimer en cette ligne:
L'exil, c'est la nudite du droit.
XIV
C'est pourquoi celui qui ecrit ceci a ete pendant ces dix-neuf annees
content et triste; content de lui-meme, triste d'autrui; content de se
sentir honnete, triste du crime a extension indefinie qui d'ame en
ame gagnait la conscience publique et avait fini par s'appeler la
satisfaction des interets. Il etait indigne et accable de ce malheur
national qu'on appelait la prosperite de l'empire. Les joies d'orgie
sont miseres. Une prosperite qui est la dorure d'un forfait ment et
couve une calamite. L'oeuf du Deux-Decembre est Sedan.
C'etaient la les douleurs du proscrit, douleurs pleines de devoirs.
Il pressentait l'avenir et denoncait dans l'etourdissement des fetes
l'approche des catastrophes. Il entendait le pas des evenements auquel
sont sourds les heureux. Les catastrophes sont arrivees, ayant en
elles la double force d'impulsion qui leur venait de Bonaparte et de
Bismarck, d'un guet-apens punissant l'autre. En somme, l'empire est
tombe et la France se relevera. Dix milliards et deux provinces, c'est
notre rancon. C'est cher, et nous avons droit au remboursement. En
attendant, soyons calmes; l'empire de moins, c'est l'honneur de plus.
La situation actuelle est bonne. Mieux vaut la France mutilee par une
voie de fait qu'amoindrie par un deshonneur. C'est la difference d'une
plaie a un virus. On guerit de la plaie, on meurt de la peste. La
France eut agonise par l'empire. La honte bue, c'est la France morte.
Aujourd'hui la honte est vomie, la France vivra. Le peuple n'a plus
rien en lui que de sain et de robuste, a present que le 18 brumaire et
le 2 decembre sont recraches.
Dans la solitude ou il meditait l'avenir, les preoccupations de
l'exile etaient severes, mais sereines; ses desespoirs etaient meles
d'esperances. Il avait, on vient de le voir, la melancolie du malheur
public, et en meme temps la joie altiere de se sentir proscrit. L'exil
etait pour cet homme une joie, parce qu'il etait une puissance. Une
bulle dit de Luther excommunie, mais indompte: _Stat coram pontifice
sicut Satanas coram Jehovah_. La comparaison est juste, et le proscrit
qui parle ici le reconnait. Par-dessus le silence fait en France,
par-dessus la tribune aplatie, par-dessus la presse baillonnee, le
proscrit, libre comme le Satan du vrai devant le Jehovah du faux,
pouvait prendre la parole et la prenait. Il defendait le suffrage
universel contre le plebiscite, le peuple contre la foule, la gloire
contre le reitre, la justice contre le juge, le flambeau contre le
bucher, et Dieu contre le pretre. De la ce long cri qui remplit ce
livre. De toutes parts, nous venons de le dire et dans ce livre on le
verra, les detresses s'adressaient a lui, sachant qu'il ne reculait
devant aucun devoir. Les opprimes voyaient en lui l'accusateur public
du crime universel. Il suffit, pour accepter cette mission, d'etre une
ame, et, pour remplir cette fonction, d'etre une voix. Une ame probe
et une voix libre, il a ete cela. Il entendait des appels a l'horizon,
et du fond de son isolement il y repondait. C'est la ce qu'on va lire.
Toutes les persecutions des maitres se dechainaient sur lui, et il y
avait, et il y a encore, sur son nom une inexprimable condensation
de haine; mais qu'est-ce que cela fait, et qu'importe? Il n'en a pas
moins eu le fier bonheur d'etre proscrit vingt ans, et de tenir tete,
lui solitaire a toutes les multitudes, lui desarme a toutes les
legions, lui reveur a tous les meurtriers, lui banni a tous les
despotes, lui atome a tous les colosses, n'ayant en lui que cette
seule force, un rayon de lumiere.
Cette lumiere, c'etait, nous l'avons dit, le droit, l'eternel droit.
Il remercie Dieu. Pendant tout le temps qu'il faut a un front de
quarante ans pour devenir un front de soixante ans, il a vecu de cette
vie hautaine. Il a ete l'expulse, le traque, le chasse. Il a ete
abandonne de tous et n'a abandonne personne. Il a connu l'excellence
du desert; c'est au desert qu'est l'echo. La on entend la clameur des
peuples. Pendant que les oppresseurs travaillaient au mal sous la
fixite de son regard, il a tache de travailler au bien. Il a laisse
tous les tyrans manier toutes les foudres au-dessus de sa tete,
n'ayant, lui, d'autre souci que la calamite publique. Il a habite un
ecueil, il a reve, medite, songe, tranquille sous une nuee de colere
et de menaces; et il se declare satisfait; car de quoi peut-on se
plaindre quand on a eu vingt ans aupres de soi et avec soi, la
justice, la raison, la conscience, la verite, le droit, et la mer aux
bruits immenses?
Et dans toute cette ombre il a ete aime. La haine n'a pas ete seule
sur lui; un sombre amour rayonnait jusqu'a sa solitude; il a senti
la profonde chaleur du peuple doux et triste, l'ouverture des coeurs
s'est faite de son cote, il remercie l'immense ame humaine. Il a ete
aime de loin et de pres. Il a eu autour de lui d'intrepides compagnons
d'epreuve, obstines au devoir, opiniatres au juste et au vrai,
combattants indignes et souriants; cet illustre Vacquerie, cet
admirable Paul Meurice, ce stoique Schoelcher, et Ribeyrolles, et
Dulac, et Kesler, ces vaillants hommes, et toi, mon Charles, et toi,
mon Victor....--Je m'arrete. Laissez-moi me souvenir.
XV
Il ne finira pas ces pages, pourtant, sans dire que, durant cette
longue nuit faite par l'exil, il n'a pas perdu de vue Paris un seul
instant.
Il le constate, et, lui qui a ete si longtemps l'habitant
de l'obscurite, il a le droit de le constater, meme dans
l'assombrissement de l'Europe, meme dans l'occultation de la France,
Paris ne s'eclipse pas. Cela tient a ce que Paris est la frontiere de
l'avenir.
Frontiere visible de l'inconnu. Toute la quantite de Demain qui peut
etre entrevue dans Aujourd'hui. C'est la Paris.
Qui cherche des yeux le Progres, apercoit Paris.
Il y a des villes noires; Paris est la ville de lumiere.
Le philosophe la distingue au fond de ses songes.
XVI
Voir vivre cette ville, assister a cette grandeur, c'est la pour
l'esprit une emotion poignante. Aucun milieu n'est plus vaste; aucune
perspective n'est plus inquietante et plus sublime. Ceux qui, par les
hasards quelconques de la vie, ont quitte la vision de Paris pour la
vision de l'ocean, n'ont eprouve, en changeant de spectacle, aucune
hausse d'infini. D'ailleurs, passer de l'horizon des hommes a
l'horizon des choses, cela n'efface rien. Ce reve en arriere, auquel
s'opiniatre la memoire, est flottant comme le nuage, mais plus tenace.
L'espace n'en fait pas ce qu'il veut. Le vent en marche jour et
nuit, les quatre ouragans qui alternent a jamais, les bises, les
bourrasques, les rafales, n'emportent pas la silhouette des deux tours
jumelles, et ne dispersent pas l'arc de triomphe, le gothique beffroi
aux tocsins, et la haute colonnade roulee autour du dome souverain;
et, derriere les derniers lointains de l'abime, au-dessus du
bouleversement des ecumes et des navires, au milieu des rayons, des
nuees et des souffles, s'ebauche au fond des brumes l'immense fantome
de la cite immobile. Auguste apparition au banni. Paris, etant une
idee autant qu'une ville, a l'ubiquite. Les parisiens ont Paris, et
le monde l'a. On voudrait en sortir qu'on ne pourrait; Paris est
respirable. Quiconque vit, meme sans le connaitre, l'a en soi. A plus
forte raison ceux qui l'ont connu. La distraction sauvage de l'ocean
se complique de ce souvenir, egal aux tempetes. Quelque orage que
fasse la mer, Paris a 93. L'evocation se fait d'elle-meme, les toits
semblent surgir parmi les flots, la ville se recomposee dans toute
cette onde, et ce tremblement infini s'y ajoute. Dans la cohue des
Koules on croit entendre bruire la fourmiliere des rues. Charme
farouche. On regarde la mer et on voit Paris. Les grandes paix que
comportent ces espaces ne contrarient pas ce songe. Les vastes oublis
qui vous environnent n'y font rien; la pensee arrive au calme, mais a
un calme qui admet ce trouble; l'epaisse enveloppe des tenebres laisse
passer la lueur qui vient de derriere l'horizon, et qui est Paris. On
y pense, donc on le possede. Il se mele, indistinct, aux diffusions
muettes de la meditation. L'apaisement sublime du ciel constelle ne
suffit pas a dissoudre au fond d'un esprit cette grande figure de la
cite supreme. Ces monuments, cette histoire, ce peuple en travail,
ces femmes qui sont des deesses, ces enfants qui sont des heros,
ces revolutions commencant par la colere et finissant par le
chef-d'oeuvre, cette toute-puissance sacree d'un tourbillon
d'intelligences, ces exemples tumultueux, cette vie, cette jeunesse;
tout cela est present a l'absent; et Paris reste inoubliable, et Paris
demeure ineffacable et insubmersible, meme pour l'homme abime dans
l'ombre qui passe ses nuits en contemplation devant la serenite
eternelle, et qui a dans l'ame la stupeur profonde des etoiles.
Novembre 1875.
PENDANT L'EXIL
1852
_Commencement de l'exil. Belgique.--Depart de Belgique.--Angleterre.
Arrivee a Jersey. Declaration de guerre des proscrits a l'empire.
Fraternite des vaincus de France et des vaincus de Pologne._
I
EN QUITTANT LA BELGIQUE
A Anvers, le 1er aout 1852.
En decembre 1851, Victor Hugo fut un des cinq representants du peuple
elus par la gauche pour diriger la resistance et combattre le coup
d'etat. Ce comite des Cinq lutta depuis le 2 decembre jusqu'au 6, et
dut changer vingt-sept fois d'asile. Le massacre des boulevards, le
jeudi 4, assura la victoire du crime et ota toute chance de succes
aux defenseurs de la loi. Victor Hugo, cache dans Paris, et en
communication avec les principaux hommes des faubourgs, voulut rester
le plus longtemps possible a la disposition du peuple et epuiser
jusqu'a la derniere chance de resistance. Le 11, tout espoir etait
evanoui. Victor Hugo ne quitta Paris que ce jour-la. Il alla a
Bruxelles. La il ecrivit _l'Histoire d'un crime_ et _Napoleon le
Petit_. Ceci fit faire au gouvernement belge une loi, la loi Faider.
Cette loi, faite expres pour Victor Hugo, decretait des penalites
contre la pensee libre et declarait sacres et inviolables en Belgique
tous les princes, crimes compris. Elle s'appela du nom de son
inventeur, un nomme Faider. Ce Faider etait, a ce qu'il parait,
magistrat. Victor Hugo dut chercher un autre asile. Le 1er aout,
il s'embarqua a Anvers pour l'Angleterre. Les proscrits francais,
refugies en Belgique, vinrent l'accompagner jusqu'a l'embarquement.
L'elite des liberaux belges se joignit aux proscrits francais. Il
y eut une sorte de separation solennelle entre ces hommes, dont
plusieurs devaient mourir dans l'exil. On adressa a Victor Hugo des
paroles d'adieu, auxquelles il repondit:
Freres proscrits, amis belges,
En repondant a tant de cordiales paroles qui s'adressent a moi,
souffrez que je ne parle pas de moi et trouvez bon que je m'oublie.
Qu'importe ce qui m'arrive! J'ai ete exile de France pour avoir
combattu le guet-apens de decembre et m'etre collete avec la trahison;
je suis exile de Belgique pour avoir fait _Napoleon le Petit_. Eh
bien! je suis banni deux fois, voila tout. M. Bonaparte m'a traque
a Paris, il me traque a Bruxelles; le crime se defend; c'est tout
simple. J'ai fait mon devoir, et je continuerai de faire mon devoir.
N'en parlons plus. Certes, je souffre de vous quitter, mais est-ce que
nous ne sommes pas faits pour souffrir? Mon coeur saigne; laissons-le
saigner. Ne nous appelons-nous pas les sacrifies?
Permettez donc que je laisse de cote, ce qui me touche, pour remercier
Madier-Montjau de ses genereuses effusions, Charras de ses grandes et
belles paroles, Deschanel de sa noble et charmante eloquence, Dussoubs
et Agricol Perdiguier de leur adieu touchant, et vous-memes, nos amis
de Belgique, de vos fraternelles sympathies si fermement exprimees; je
ne sache rien de mieux, au moment de quitter cette terre hospitaliere,
au moment de nous separer peut-etre pour ne plus nous revoir, qu'une
derniere malediction a Louis Bonaparte et une derniere acclamation a
la republique.
Vive la republique, amis!
(_On crie de toutes parts_: Vive la republique! _L'orateur reprend_:)
Il y a des gens qui disent: La republique est morte. Eh bien! si elle
est morte, que le monde, absorbe a cette heure dans l'assouvissement
joyeux et brutal des interets materiels, detourne un moment la tete,
et qu'il regarde l'exil saluer le tombeau!
Proscrits, si la republique est morte, veillons le cadavre! allumons
nos ames, et laissons-les se consumer comme des cierges autour du
cercueil; restons inclines devant l'idee morte, et, apres avoir ete
ses soldats pour la defendre, soyons ses pretres pour l'ensevelir.
Mais non, la republique n'est pas morte!
Citoyens, je le declare, elle n'a jamais ete plus vivante. Elle est
dans les catacombes, ce qui est bon. Ceux-la seuls la croient morte
qui prennent les catacombes pour le tombeau. Amis, les catacombes ne
sont pas le sepulcre, les catacombes sont le berceau. Le christianisme
en est sorti la tiare en tete; la republique en sortira l'aureole au
front. La republique morte, grand Dieu! mais elle est immortelle! Mais
a quel moment dit-on cela! au moment ou elle a, en France seulement,
deux mille massacres, douze cents supplicies, dix mille deportes,
quarante mille proscrits! La republique morte! mais regardez donc
autour de vous. La terre d'exil, les pontons, les bagnes, Bellisle,
Mazas, l'Afrique, Cayenne, les fosses du Champ de Mars, le cimetiere
Montmartre, sont pleins de sa vie! Citoyens, la democratie, la
liberte, la republique est notre religion a nous. Eh bien! passez-moi
cette expression, les martyrs sont le combustible des religions. Plus
il y en a dans le brasier, plus la flamme monte, plus l'idee grandit,
plus, la verite illumine. A cette heure, proscrits, je le repete, la
republique est plus vivante et plus eblouissante que jamais, ayant
pour splendeur toutes vos miseres.
Et, au besoin, je n'en voudrais pas d'autre preuve que ce reflet d'on
ne sait quelle aurore qui eclaire en ce moment tous vos visages, a
vous, bannis, qui m'entourez. Qu'y a-t-il en effet dans vos yeux et
sur vos fronts? La joie. La sainte joie des victimes. Sans compter la
ville natale evanouie, la fortune perdue, le travail brise, le pain
qui manque, les habitudes rompues, le foyer detruit, chacun de vous a
au coeur un pere, une mere, des freres, des enfants, dont il a fallu
se separer, une femme aimee et quittee, quelque amour meurtri et
saignant; vous souffrez, vous vous tordez sur ces charbons ardents;
mais vous levez la tete, et votre oeil dit: nous sommes contents.
C'est que vous savez que la republique, votre foi, votre idee-patrie,
puise une vie nouvelle dans vos tortures. Vos douleurs sont une
affirmation. Le bucher flamboie; le martyr rayonne.
Vive la republique, citoyens!
(_On crie_: Vive la republique! _Une voix dit_: Un mot aux amis
belges! _Victor Hugo continue_:)
Je viens d'entendre une voix me crier: un mot aux amis belges! Est-ce
que vous croyez par hasard que je vais les oublier? (_Non! non!_) Les
oublier dans cet adieu! eux qui nous ont suivis jusqu'ici, eux qui
nous entourent a cette heure de leur foule intelligente et cordiale,
eux qui blament si energiquement les faiblesses de leur gouvernement,
les oublier! jamais! Petite nation, ils se sont conduits comme un
grand peuple. Ils sont accourus au-devant de nous,--vous vous en
souvenez, bannis!--quand nous arrivions a leur frontiere apres le 2
decembre, proscrits, chasses, poursuivis, la sueur au front, l'oreille
encore pleine de la rumeur du combat, la glorieuse boue des barricades
a nos habits! ils n'ont pas repousse notre adversite; ils n'ont pas
eu peur de notre contagion; gloire a eux! ils ont fait, grandement
et simplement, asseoir a leur foyer cette espece de pestiferes qu'on
appelle les vaincus.
Amis belges, j'arrive donc a vous sans transition. Vous etes nos
hotes, c'est-a-dire nos freres. On n'a pas besoin de transition pour
tendre la main a des freres.
L'un de vous, tout a l'heure, ce vaillant Louis Labarre, songeant a M.
Bonaparte, attestait en termes eloquents votre nationalite, et jurait
de mourir pour la defendre. C'est bien; je l'approuve. Nous tous
francais qui sommes ici, nous l'approuvons.
Oui, si M. Bonaparte arrive, si M. Bonaparte vous envahit, s'il vient
une nuit,--c'est son heure,--heurter vos frontieres, trainant a sa
suite, ou, pour mieux dire, poussant devant lui,--marcher en
tete n'est pas sa maniere,--poussant devant lui ce qu'il appelle
aujourd'hui la France, cette armee maintenant denationalisee, ces
regiments dont il a fait des hordes, ces pretoriens qui ont viole
l'assemblee nationale, ces janissaires qui ont sabre la constitution,
ces soldats du boulevard Montmartre, qui auraient pu etre des heros et
dont il a fait des brigands; s'il arrive a vos frontieres, cet homme,
declarant la Belgique pachalik, vous apportant la honte a vous qui
etes l'honneur, vous apportant l'esclavage a vous qui etes la liberte,
vous apportant le vol a vous qui etes la probite, oh! levez-vous,
belges, levez-vous tous! recevez Louis Bonaparte comme vos aieux les
nerviens ont recu Caligula! courez aux fourches, aux pierres, aux
faulx, aux socs de vos charrues; prenez vos couteaux, prenez vos
fusils, prenez vos carabines; sautez sur la vieille epee d'Arteveld,
sautez sur le vieux baton ferre de Coppenole, remettez, s'il le faut,
des boulets de marbre dans la grosse couleuvrine de Gand; vous en
trouverez a Notre-Dame de Hal! criez aux armes! ce n'est pas Annibal
qui est aux portes, c'est Schinderhannes! Sonnez le tocsin, battez le
rappel; faites la guerre des plaines, faites la guerre des murailles,
faites la guerre des buissons; luttez pied a pied, defendez-vous,
frappez, mourez; souvenez-vous de vos peres qui ont voulu vous leguer
la gloire, souvenez-vous de vos enfants auxquels vous devez leguer la
liberte! Empruntez a Waterloo son cri funebre: la Belgique meurt et ne
se rend pas!
Si le Bonaparte vient, faites cela!
Mais, belges, si, un jour, le front dans la lumiere, agitant au vent
joyeux des revolutions un drapeau d'une seule couleur sur lequel, vous
lirez: _Fraternite des Peuples. Etats-Unis d'Europe_,--grande, libre,
fiere, tendre, sereine, des epis et des lauriers dans les mains, la
France, la vraie France vient a vous, oh! levez-vous encore cette
fois, belges, mais pour remplacer le baton ferre par le rameau fleuri!
levez-vous, mais pour aller au-devant de la France, et pour lui dire:
Salut!
Levez-vous pour lui tendre la main, a notre mere, comme nous, ses
fils, nous vous la tendons, et pour lui ouvrir les bras comme nous
vous les ouvrons. Car cette France-la, ce ne sera pas la conquerante,
ce sera l'initiatrice; ce ne sera pas la France qui subjugue, ce sera
la France qui delivre; ce ne sera pas la France des Bonapartes, ce
sera la France des nations!
Recevez-la comme une grande amie. Accueillez-la, cette victorieuse,
comme, proscrite, vous l'avez accueillie. Car c'est elle que vous
acclamez en ce moment; car c'est la France qui est ici. C'est elle
qui, a cette heure, quelquefois meurtrie par vos gouvernants, toujours
relevee et consolee par vous, pleure a la porte de vos villes sous la
blouse de l'ouvrier ou sous le sarrau de toile du laboureur exile.
Amis, la persecution et la douleur, c'est aujourd'hui; les Etats-Unis
d'Europe, les Peuples-Freres, c'est demain. Lendemain inevitable pour
nos ennemis, infaillible pour nous. Amis, quelles que soient les
angoisses et les duretes du moment qui passe, fixons notre pensee sur
ce lendemain splendide, deja visible pour elle, sur cette immense
echeance de la liberte et de la fraternite. C'est dans cette
contemplation que vous puisez votre calme, proscrits de France.
Quelquefois, comme je vous le rappelais tout a l'heure, dans la nuit
lugubre ou vous etes, on s'etonne de voir dans vos yeux tant de
lumiere. Cette lumiere, c'est la clarte de l'avenir dont vous etes
pleins.
Citoyens francais et belges, en face des tyrans, levons haut les
nationalites; en presence de la democratie, inclinons-les. La
democratie, c'est la grande patrie. Republique universelle,
c'est patrie universelle. Au jour venu, contre les despotes, les
nationalites et les patries devront pousser le cri de guerre; l'oeuvre
faite, l'unite, la sainte unite humaine deposera au front de toutes
les nations le baiser de paix. Montons d'echelon en echelon,
d'initiation en initiation, de douleur en douleur, de misere en
misere, aux grandes formules. Que chaque degre franchi elargisse
l'horizon. Il y a quelque chose qui est au-dessus de l'allemand, du
belge, de l'italien, de l'anglais, du francais, c'est le citoyen; il
y a quelque chose qui est au-dessus du citoyen, c'est l'homme. La fin
des nations, c'est l'unite, comme la fin des racines, c'est l'arbre,
comme la fin des vents, c'est le ciel, comme la fin des fleuves,
c'est la mer. Peuples! il n'y a qu'un peuple. Vive la republique
universelle!
II
EN ARRIVANT A JERSEY
Le 5 aout 1852.
Victor Hugo ne fit que traverser l'Angleterre. Le 5 aout, il debarqua
a Jersey. Il fut recu a son arrivee par le groupe des proscrits
francais, qui l'attendaient sur le quai de Saint-Helier.
Citoyens,
Je vous remercie de votre fraternelle bienvenue. Je la rapproche avec
attendrissement de l'adieu de nos amis de Belgique. J'ai quitte
la France sur le quai d'Anvers, je la retrouve sur la jetee de
Saint-Helier.
Amis, je viens de voir en Belgique un touchant spectacle: toutes les
divisions oubliees, toutes les nuances republicaines reconciliees; une
concorde profonde, tous les systemes rallies au drapeau de l'Idee,
le rapprochement des proscrits dans les bras de l'affliction; chacun
cherchant son adversaire pour en faire son ami, et son ennemi, pour en
faire son frere; toutes les rancunes evanouies dans le doux et fier
sourire du malheur; j'ai vu cela, j'en viens, j'en ai le coeur plein,
c'est beau. Oui, toutes les mains venant les unes au-devant des
autres, tous les democrates et tous les socialistes ne faisant plus
qu'un seul republicain; pas un regard farouche, pas un front a
l'ecart; nulle exclusion; tous les passes honnetes s'acceptant, toutes
les dates de l'epreuve fraternisant, toutes les natures les plus
diverses mises d'accord, toutes, depuis les militants jusqu'aux
philosophes, depuis Charras, l'homme de guerre, jusqu'a Agricol
Perdiguier, l'homme de paix; depuis ceux qui, enfants de troupe
de l'Idee, ont eu le bonheur de naitre et de grandir dans la foi
republicaine, jusqu'a ceux qui, comme moi, nes dans d'autres rangs,
ont monte de progres en progres, d'horizon en horizon, de sacrifice en
sacrifice, a la democratie pure.
J'ai vu cela, je le repete, et c'est a nous, les nouveaux venus, d'en
feliciter la republique.
Je dis les nouveaux venus, car nous autres, les republicains d'apres
Fevrier, nous sommes, je le sais et j'y insiste, les ouvriers de la
derniere heure; mais on peut s'en vanter, quand cette derniere heure
a ete l'heure de la persecution, l'heure des larmes, l'heure du sang,
l'heure du combat, l'heure de l'exil.
J'ai vu en Belgique l'admirable spectacle de la souffrance doucement
et fermement supportee. Tous prennent part aux amertumes de l'epreuve
comme a un banquet commun. Ils s'aiment et ils croient. Oh! vous qui
etes leurs freres, laissez-moi, par une derniere illusion, prolonger
ici l'adieu que je leur ai fait! Laissez-moi glorifier ces hommes qui
souffrent si bien! ces ouvriers arraches a la ville qui nourrissait
leur corps et illuminait leur intelligence, ces paysans deracines du
champ natal; et les autres non moins meritants, lettres, professeurs,
artistes, avocats, notaires, medecins, car toutes les professions ont
eu tous les courages; laissez-moi glorifier ces bannis, ces chasses,
ces persecutes, et, au milieu de tous, ces representants du peuple
qui, apres avoir lutte trois ans a la tribune contre une coalition de
reactions, de trahisons et de haines, ont lutte quatre jours dans la
rue contre une armee! Ces representants, je les ai connus, ils sont
mes amis, laissez-moi vous en parler, permettez-moi ces effusions,
je les ai vus dans les melees; je les ai vus sur le penchant des
catastrophes; j'ai vu leur calme dans les barricades; j'ai vu, ce qui
est plus rare que le courage militaire, leur front intrepide dans les
luttes parlementaires, pendant que l'avenir mysterieux les menacait,
pendant que les fureurs de la majorite s'acharnaient sur eux, pendant
que la presse monarchique, c'est-a-dire anarchique, les insultait, que
les journaux bonapartistes, complices des premeditations sinistres de
l'Elysee, leur prodiguaient a dessein la boue et l'injure, et que la
calomnie les faisait bons pour la proscription.
Je les ai vus ensuite apres l'ecroulement, dans la peine, dans la
grande epreuve, conduisant au desert de l'exil la lugubre colonne des
sacrifies, et, moi qui les aimais, je les ai admires.
Voila ce que j'ai vu en Belgique, voila, je le sais, ce que je vais
revoir ici. Car ce grand exemple de la concorde des proscrits, dont la
France a besoin, ce beau spectacle de la fraternite pratiquee devant
lequel tombent les calomnies, la Belgique, certes, n'est point la
seule a le donner. Il se retrouve sur tous les autres radeaux de la
Meduse, sur tous les autres points ou les naufrages de la proscription
se sont groupes; il se retrouve particulierement a Jersey. Je vous en
remercie, amis, au nom de notre malheur!
Oh! scellons, consolidons, cimentons cette concorde! abjurons toute
dissidence et tout desaccord! puisque nous n'avons plus qu'une couleur
a notre drapeau, la pourpre, n'ayons plus qu'un sentiment dans nos
ames, la fraternite! La France, je le repete, a besoin de nous savoir
unis. Divises, nous la troublons; unis, nous la rassurons. Soyons unis
pour etre forts, et soyons unis pour etre heureux!
Heureux! quel mot! Et peut-on le prononcer, helas, quand la patrie
est loin, quand la liberte est morte? Oui, si l'on aime. S'aimer dans
l'affliction, c'est le bonheur du malheur.
Et comment ne nous aimerions-nous pas? Y a-t-il quelque douleur qui
n'ait pas ete egalement partagee a tous? Nous avons le meme malheur
et la meme esperance. Nous avons sur la tete le meme ciel et le meme
exil. Ce que vous pleurez, je le pleure; ce que vous regrettez, je
le regrette; ce que vous esperez, je l'attends. Etant pareils par le
sort, comment ne serions-nous pas freres par l'esprit? La larme que
nous avons dans les yeux s'appelle France, le rayon que nous avons
dans la pensee s'appelle republique. Aimons-nous! Souffrir ensemble,
c'est deja s'aimer. L'adversite, en percant nos coeurs du meme glaive,
les a traverses du meme amour.
Aimons-nous pour la patrie absente! aimons-nous pour la republique
egorgee! aimons-nous contre l'ennemi commun!
Notre but, c'est un seul peuple; notre point de depart, ce doit etre
une seule ame. Ebauchons l'unite par l'union.
Citoyens, vive la republique! Proscrits, vive la France!
III
DECLARATION A PROPOS DE L'EMPIRE
Jersey, 31 octobre 1852.
AU PEUPLE
Citoyens,
L'empire va se faire. Faut-il voter? Faut-il continuer de s'abstenir?
Telle est la question qu'on nous adresse.
Dans le departement de la Seine, un certain nombre de republicains, de
ceux qui, jusqu'a ce jour, se sont abstenus, comme ils le devaient, de
prendre part, sous quelque forme que ce fut, aux actes du gouvernement
de M. Bonaparte, sembleraient aujourd'hui ne pas etre eloignes de
penser qu'a l'occasion de l'empire une manifestation opposante de la
ville de Paris, par la voie du scrutin, pourrait etre utile, et que le
moment serait peut-etre venu d'intervenir dans le vote. Ils ajoutent
que, dans tous les cas, le vote pourrait etre un moyen de recensement
pour le parti republicain; grace au vote, on se compterait.
Ils nous demandent conseil.
Notre reponse sera simple; et ce que nous dirons pour Paris, peut etre
dit pour tous les departements.
Nous ne nous arreterons point a faire remarquer que M. Bonaparte ne
s'est pas decide a se declarer empereur sans avoir au prealable arrete
avec ses complices le nombre de voix dont il lui convient de depasser
les 7,500,000 de son 20 decembre. A l'heure qu'il est, huit millions,
neuf millions, dix millions, son chiffre est fait. Le scrutin n'y
changera rien. Nous ne prendrons pas la peine de vous rappeler ce que
c'est que le "suffrage universel" de M. Bonaparte, ce que c'est que
les scrutins de M. Bonaparte. Manifestation de la ville de Paris ou de
la ville de Lyon, recensement du parti republicain, est-ce que cela
est possible? Ou sont les garanties du scrutin? ou est le controle?
ou sont les scrutateurs? ou est la liberte? Songez a toutes ces
derisions. Qu'est-ce qui sort de l'urne? la volonte de M. Bonaparte.
Pas autre chose. M. Bonaparte a les clefs des boites dans sa main, les
Oui et les Non dans sa main, le vote dans sa main. Apres le travail
des prefets et des maires termine, ce gouvernant de grands chemins
s'enferme tete-a-tete avec le scrutin, et le depouille. Pour lui,
ajouter ou retrancher des voix, alterer un proces-verbal, inventer
un total, fabriquer un chiffre, qu'est-ce que c'est? un mensonge,
c'est-a-dire peu de chose; un faux, c'est-a-dire rien.
Restons dans les principes, citoyens. Ce que nous avons a vous dire,
le voici:
M. Bonaparte trouve que l'instant est venu de s'appeler majeste. Il
n'a pas restaure un pape pour le laisser a rien faire; il entend etre
sacre et couronne. Depuis le 2 decembre, il a le fait, le despotisme;
maintenant il veut le mot, l'empire. Soit.
Nous, republicains, quelle est notre fonction? quelle doit etre notre
attitude?
Citoyens, Louis Bonaparte est hors la loi; Louis Bonaparte est hors
l'humanite. Depuis dix mois que ce malfaiteur regne, le droit a
l'insurrection est en permanence et domine toute la situation. A
l'heure ou nous sommes, un perpetuel appel aux armes est au fond des
consciences. Or, soyons tranquilles, ce qui se revolte dans toutes les
consciences arrive bien vite a armer tous les bras.
Amis et freres! en presence de ce gouvernement infame, negation de
toute morale, obstacle a tout progres social, en presence de ce
gouvernement meurtrier du peuple, assassin de la republique et
violateur des lois, de ce gouvernement ne de la force et qui doit
perir par la force, de ce gouvernement eleve par le crime et qui doit
etre terrasse par le droit, le francais digne du nom de citoyen ne
sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de
scrutin, des comedies de suffrage universel et des parodies d'appel a
la nation; il ne s'informe pas s'il y a des hommes qui votent et des
hommes qui font voter, s'il y a un troupeau qu'on appelle le senat
et qui delibere et un autre troupeau qu'on appelle le peuple et qui
obeit; il ne s'informe pas si le pape va sacrer au maitre-autel
de Notre-Dame l'homme qui,--n'en doutez pas, ceci est l'avenir
inevitable,--sera ferre au poteau par le bourreau;--en presence de M.
Bonaparte et de son gouvernement, le citoyen digne de ce nom ne
fait qu'une chose et n'a qu'une chose a faire: charger son fusil et
attendre l'heure.
IV
BANQUET POLONAIS
ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION DE POLOGNE
29 novembre 1852.
Proscrits de Pologne,
Vous prononcez mon nom au milieu de cette fete, destinee a honorer vos
grandes luttes. Vous me faites appel. Je me leve.
Cette solennite m'est chere. Elle m'est chere doublement, et
savez-vous pourquoi, citoyens? ce n'est pas seulement parce qu'elle
rappelle a nos memoires votre heroique reveil de 1830, c'est aussi,
c'est surtout parce qu'elle glorifie une revolution, au jour, presqu'a
l'heure ou la servitude vote l'empire.
Oui, ceci me plait, ceci me convient. Cette communion, a laquelle
j'assiste, cette communion de la France exilee et de la Pologne
proscrite dans un illustre souvenir, dans une date memorable, a le
haut caractere d'un acte de foi. Oui, citoyens, c'est au moment ou il
semble que les cercueils se ferment qu'il faut affirmer la vie.
Qu'aujourd'hui, ici, dans cette ile, a l'instant ou, en France, on
salue empereur le bandit du 2 decembre, que vos voix genereuses, que
vos paroles inspirees, que vos chants patriotiques repondent, comme un
echo de la conscience humaine, a ces acclamations infames!
Et maintenant, permettez-moi de me recueillir en presence de la date
qui nous rassemble et que je vois inscrite sur ce mur.
La Pologne! le 29 novembre 1830! quelle nation! quel anniversaire!
Citoyens, aujourd'hui, tout au travers de cet amas enorme de contrats
execrables qui constituent ce que les chancelleries appellent le
droit public actuel de l'Europe, au milieu de ces brocantages de
territoires, de ces achats de peuples, de ces ventes de nations, au
milieu de ce tas odieux de parchemins scelles de tous les sceaux
imperiaux et royaux qui a pour premiere page le traite de partage, de
1772 et pour derniere page le traite de partage de 1815, on voit un
trou, un trou profond, terrible, menacant, une plaie beante qui perce
la liasse de part en part. Et ce trou, qui l'a fait? le sabre de la
Pologne. En combien de coups? en un seul. Et quel jour? le 29 novembre
1830.
Le 29 novembre 1830, la Pologne a senti que le moment etait venu
d'empecher la prescription de sa nationalite, et ce jour-la, elle a
donne ce coup de sabre effrayant.
Depuis, ce sabre a ete brise. _L'ordre_, on a dit ce mot hideux,
_l'ordre a regne a Varsovie!_ Ce peuple, qui etait un heros, est
redevenu un esclave et a repris sa souquenille de galerien. Des
princes dignes du bagne ont remis a la chaine ce forcat digne de
l'aureole.
O polonais, vous avez presque le droit de vous tourner vers nous, fils
de l'Europe, avec amertume. Mon coeur se serre en songeant a vous. Le
traite de 1772, perpetre et commis a la face de la France, en pleine
lumiere de la philosophie et de la civilisation, dans ce plein midi
que Voltaire et Rousseau faisaient sur le monde, le traite de 1772
est la grande tache du dix-huitieme siecle comme le 2 decembre est
la grande honte du dix-neuvieme. Pendant toute une longue periode
historique,--et je n'ai pas attendu ce jour pour le dire, je le
rappelais le 19 mars 1846 a l'assemblee politique dont je faisais
partie,--depuis les premieres annees de Henri II jusqu'aux dernieres
annees de Louis XIV, la Pologne a couvert le continent, periodiquement
epouvante par la crue formidable des turcs. L'Europe a vecu, a grandi,
a pense, s'est developpee, a ete heureuse, est devenue Europe derriere
ce boulevard. La barbarie, maree montante, ecumait sur la Pologne
comme l'ocean sur la falaise, et la Pologne disait a la barbarie comme
la falaise a l'ocean: tu n'iras pas plus loin. Cela a dure trois cents
ans.
Quelle a ete la recompense? Un beau jour, l'Europe, que la Pologne
avait sauvee de la Turquie, a livre la Pologne a la Russie. Et,
aveuglement qui est un chatiment! en commettant un crime, l'Europe
ne s'est pas apercue qu'elle faisait une sottise. La situation
continentale avait change; la menace ne venait plus du meme cote. Le
dix-huitieme siecle, preparation en toute chose du dix-neuvieme, est
marque par la decroissance du sultan et par la croissance du czar.
L'Europe ne s'etait pas rendu compte de ce phenomene. Pierre Ier, et
son rude precepteur Charles XII, avaient change la Moscovie en Russie.
Dans la seconde moitie du dix-huitieme siecle, la Turquie s'en allait,
la Russie arrivait. La gueule ouverte desormais, ce n'etait plus la
Turquie, c'etait la Russie. Le rugissement sourd qu'on entendait ne
venait plus de Stamboul, il venait de Petersbourg. Le peril s'etait
deplace, mais la Pologne etait restee. Chose frappante, elle etait
providentiellement placee aussi bien pour resister aux russes que pour
repousser les turcs. Cette situation etant donnee, en 1772, qu'a fait
l'Europe? La Pologne etait la sentinelle. L'Europe l'a livree. A qui?
a l'ennemi.
Et qui a fait cette chose sans nom? les diplomates, les cervelles
politiques du temps, les hommes d'etat de profession. Or, ce n'est pas
seulement ingrat, c'est inepte. Ce n'est pas seulement infame, c'est
bete.
Aujourd'hui, l'Europe porte la peine du crime. A son tour, le cadavre
de la Pologne livre l'Europe a la Russie.
Et la Russie, citoyens, est un bien autre peril que n'etait la
Turquie. Toutes deux sont l'Asie; mais la Turquie etait l'Asie chaude,
coloree, ardente, la lave qui met le feu, mais qui peut feconder; la
Russie est l'Asie froide, l'Asie pale et glacee, l'Asie morte, la
pierre du sepulcre qui tombe et ne se releve plus. La Turquie, ce
n'etait que l'islamisme; c'etait feroce, mais cela n'avait pas de
systeme. La Russie est quelque chose d'autrement redoutable, c'est le
passe debout, qui s'obstine a vivre et a epouser le present. Mieux
vaut la morsure d'un leopard que l'etreinte d'un spectre. La Turquie
n'attaquait qu'une forme de civilisation, le christianisme, forme dont
la face catholique est deja morte; la Russie, elle, veut etouffer
toute la civilisation d'un coup et a la fois dans la democratie.
Ce qu'elle veut tuer, c'est la revolution, c'est le progres, c'est
l'avenir. Il semble que le despotisme russe se soit dit: j'ai un
ennemi, l'esprit humain.
Je resume ceci d'un mot. Apres les turcs, la Grece a survecu; l'Europe
ne survivrait pas apres les russes.
O polonais, je vous le dis du fond de l'ame, je vous admire. Vous etes
les aines de la persecution. Cette coupe d'amertume ou nous buvons
aujourd'hui, nous y trouvons la trace de vos levres. Vous portez les
chevrons de l'exil. Vos freres sont en Siberie comme les notres sont
en Afrique. Bannis de Pologne, les proscrits de France vous saluent.
Nous saluons ton histoire, peuple polonais, bon peuple! Leve la tete
dans ton accablement. Tu es grand, gisant sur le fumier russe. O Job
des nations, tes plaies, sont des gloires.
Nous saluons ton histoire et l'histoire de tous les peuples qui ont
souffert et qui ont lutte.
Cette reunion, cette date auguste, 29 novembre 1830, evoquent a nos
yeux tous les grands souvenirs revolutionnaires, tous les grands
hommes liberateurs, et, dans notre reconnaissance religieuse et
profonde, nous convions Kosciuszko, Washington, Bolivar, Botzaris,
tous les vaillants lutteurs du progres, tous les glorieux martyrs
de l'idee, a ces saintes agapes de la proscription. Ici, dans cette
salle, est-ce qu'il ne vous semble pas comme a moi les voir au-dessus
de nos tetes? Est-ce qu'il n'y a pas la, autour de cette date
splendide, comme une nuee lumineuse ou ces triomphateurs, nos
vrais ancetres, nous apparaissent et nous sourient? Regardez-les,
contemplez-les comme moi, ces transfigures! Eux aussi ont souffert.
Au jour mysterieux qui sort de la tombe, ceux qui n'etaient que des
hommes deviennent des demi-dieux, et les couronnes d'epines qui
faisaient saigner le front des vivants se changent en couronnes de
lauriers et font rayonner le front des fantomes.
Citoyens, cinq nations sont ici representees, la Pologne, la Hongrie,
l'Allemagne, l'Italie et la France, cinq nations illustres devant le
genre humain, aujourd'hui couchees dans la fosse.
Les hommes de despotisme en fremissent de joie. Leur joie a tort. Je
ne me lasserai jamais de le redire, quoique assassinees, ces grandes
nations ne sont pas mortes. Les tyrans, qui n'ont pas d'ame, ne savent
pas que les peuples en ont une.
Quand les tyrans ont scelle sur un peuple la pierre du tombeau,
qu'est-ce qu'ils ont fait? Ils croient avoir enferme une nation dans
la tombe, ils y ont enferme une idee. Or, la tombe ne fait rien a qui
ne meurt pas, et l'idee est immortelle. Citoyens, un peuple n'est pas
une chair; un peuple est une pensee! Qu'est-ce que la Pologne? c'est
l'independance. Qu'est-ce que l'Allemagne? c'est la vertu. Qu'est-ce
que la Hongrie? c'est l'heroisme. Qu'est-ce que l'Italie? c'est la
gloire. Qu'est-ce que la France? c'est la liberte. Citoyens, le jour
ou l'independance, la vertu, l'heroisme, la gloire et la liberte
mourront, ce jour-la, ce jour-la seulement, la Pologne, l'Allemagne,
la Hongrie, l'Italie et la France seront mortes.
Ce jour-la, citoyens, l'ame du monde aurait disparu.
Or, l'ame du monde, c'est Dieu.
Citoyens, buvons a l'idee qui ne meurt pas! buvons aux peuples qui
ressuscitent!
1853
_Les proscrits meurent.--La guerre eclate. Paroles d'esperance sur les
tombeaux et sur les peuples_.
I
SUR LA TOMBE DE JEAN BOUSQUET AU CIMETIERE SAINT-JEAN, A JERSEY
20 avril 1853.
Victor Hugo a Jersey habitait une solitude, une maison appelee
Marine-Terrace, isolee au bord de la mer.
Cependant les proscrits commencaient a mourir. Un homme ne doit pas
etre mis dans la tombe sans qu'une parole soit dite qui aille de lui a
Dieu.
Les proscrits vinrent trouver Victor Hugo, et lui demanderent de dire,
au nom de tous, cette parole.
Citoyens,
L'homme auquel nous sommes venus dire l'adieu supreme, Jean Bousquet,
de Tarn-et-Garonne, fut un energique soldat de la democratie. Nous
l'avons vu, proscrit inflexible, deperir douloureusement au milieu de
nous. Le mal le rongeait; il se sentait lentement empoisonne par le
souvenir de tout ce qu'on laisse derriere soi; il pouvait revoir les
etres absents, les lieux aimes, sa ville, sa maison; il pouvait revoir
la France, il n'avait qu'un mot a dire, cette humiliation execrable
que M. Bonaparte appelle amnistie ou grace s'offrait a lui, il l'a
chastement repoussee, et il est mort. Il avait trente-quatre ans.
Maintenant le voila! (_L'orateur montre la fosse._)
Je n'ajouterai pas un eloge a cette simple vie, a cette grande mort.
Qu'il repose en paix, dans cette fosse obscure ou la terre va le
couvrir, et ou son ame est allee retrouver les esperances eternelles
du tombeau!
Qu'il dorme ici, ce republicain, et que le peuple sache qu'il y a
encore des coeurs fiers et purs, devoues a sa cause! Que la republique
sache qu'on meurt plutot que de l'abandonner! Que la France sache
qu'on meurt parce qu'on ne la voit plus!
Qu'il dorme, ce patriote, au pays de l'etranger! Et nous, ses
compagnons de lutte et d'adversite, nous qui lui avons ferme les yeux,
a sa ville natale, a sa famille, a ses amis, s'ils nous demandent:
Ou est-il? nous repondrons: Mort dans l'exil! comme les soldats
repondaient au nom de Latour d'Auvergne: Mort au champ d'honneur!
Citoyens! aujourd'hui, en France, les apostasies sont en joie. La
vieille terre du 14 juillet et du 10 aout assiste a l'epanouissement
hideux des turpitudes et a la marche triomphale des traitres. Pas une
indignite qui ne recoive immediatement une recompense. Ce maire a
viole la loi, on le fait prefet; ce soldat a deshonore le drapeau, on
le fait general; ce pretre a vendu la religion, on le fait eveque; ce
juge a prostitue la justice, on le fait senateur; cet aventurier, ce
prince a commis tous les crimes, depuis les vilenies devant lesquelles
reculerait un filou jusqu'aux horreurs devant lesquelles reculerait un
assassin, il passe empereur. Autour de ces hommes, tout est fanfares,
banquets, danses, harangues, applaudissements, genuflexions. Les
servilites viennent feliciter les ignominies. Citoyens, ces hommes ont
leurs fetes; eh bien! nous aussi nous avons les notres. Quand un de
nos compagnons de bannissement, devore par la nostalgie, epuise par la
fievre lente des habitudes rompues et des affections brisees, apres
avoir bu jusqu'a la lie toutes les agonies de la proscription,
succombe enfin et meurt, nous suivons sa biere couverte d'un drap
noir; nous venons au bord de la fosse; nous nous mettons a genoux,
nous aussi, non devant le succes, mais devant le tombeau; nous nous
penchons sur notre frere enseveli et nous lui disons:--Ami! nous
te felicitons d'avoir ete vaillant, nous te felicitons d'avoir ete
genereux et intrepide, nous te felicitons d'avoir ete fidele, nous
te felicitons d'avoir donne a ta foi jusqu'au dernier souffle de ta
bouche, jusqu'au dernier battement de ton coeur, nous te felicitons
d'avoir souffert, nous te felicitons d'etre mort!--Puis nous relevons
la tete, et nous nous en allons le coeur plein d'une sombre joie. Ce
sont la les fetes de l'exil.
Telle est la pensee austere et sereine qui est au fond de toutes
nos ames; et devant ce sepulcre, devant ce gouffre ou il semble que
l'homme s'engloutit, devant cette sinistre apparence du neant, nous
nous sentons consolides dans nos principes et dans nos certitudes;
l'homme convaincu n'a jamais le pied plus ferme que sur la terre,
mouvante du tombeau; et, l'oeil fixe sur ce mort, sur cet etre
evanoui, sur cette ombre qui a passe, croyants inebranlables, nous
glorifions celle qui est immortelle et celui qui est eternel, la
liberte et Dieu!
Oui, Dieu! Jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot,
sans que ce mot vivant y soit tombe. Les morts le reclament, et ce
n'est pas nous qui le leur refuserons. Que le peuple religieux et
libre au milieu duquel nous vivons le comprenne bien, les hommes du
progres, les hommes de la democratie, les hommes de la revolution
savent que la destinee de l'ame est double, et l'abnegation qu'ils
montrent dans cette vie prouve combien ils comptent profondement sur
l'autre. Leur foi dans ce grand et mysterieux avenir resiste meme au
spectacle repoussant que nous donne depuis le 2 decembre le clerge
catholique asservi. Le papisme romain en ce moment epouvante la
conscience humaine. Ah! je le dis, et j'ai le coeur plein d'amertume,
en songeant a tant d'abjection et de honte, ces pretres, qui, pour de
l'argent, pour des palais, des mitres et des crosses, pour l'amour des
biens temporels, benissent et glorifient le parjure, le meurtre et la
trahison, ces eglises ou l'on chante _Te Deum_ au crime couronne,
oui, ces eglises, oui, ces pretres suffiraient pour ebranler les
plus fermes convictions dans les ames les plus profondes, si l'on
n'apercevait, au-dessus de l'eglise, le ciel, et, au-dessus du pretre,
Dieu!
Et ici, citoyens, sur le seuil de cette tombe ouverte, au milieu de
cette foule recueillie qui environne cette fosse, le moment est venu
de semer, pour qu'elle germe dans toutes les consciences, une grave et
solennelle parole.
Citoyens, a l'heure ou nous sommes, heure fatale et qui sera comptee
dans les siecles, le principe absolutiste, le vieux principe du passe,
triomphe par toute l'Europe; il triomphe comme il lui convient de
triompher, par le glaive, par la hache, par la corde et le billot,
par les massacres, par les fusillades, par les tortures, par les
supplices. Le despotisme, ce Moloch entoure d'ossements, celebre a la
face du soleil ses effroyables mysteres sous le pontificat sanglant
des Haynau, des Bonaparte et des Radetzky. Potences en Hongrie,
potences en Lombardie, potences en Sicile; en France, la guillotine,
la deportation et l'exil. Rien que dans les etats du pape, et je cite
le pape qui s'intitule _le roi de douceur_, rien que dans les etats du
pape, dis-je, depuis trois ans, seize cent quarante-quatre patriotes,
le chiffre est authentique, sont morts fusilles ou pendus, sans
compter les innombrables morts ensevelis vivants dans les cachots et
les oubliettes. Au moment ou je parle, le continent, comme aux plus
odieux temps de l'histoire, est encombre d'echafauds et de cadavres;
et, le jour ou la revolution voudrait se faire un drapeau des linceuls
de toutes les victimes, l'ombre de ce drapeau noir couvrirait
l'Europe.
Ce sang, tout ce sang qui coule, de toutes parts, a ruisseaux, a
torrents, democrates, c'est le votre.
Eh bien, citoyens, en presence de cette saturnale de massacre et de
meurtre, en presence de ces infames tribunaux ou siegent des assassins
en robe de juges, en presence de tous ces cadavres chers et sacres,
en presence de cette lugubre et feroce victoire des reactions, je le
declare solennellement, au nom des proscrits de Jersey qui m'en
ont donne le mandat, et j'ajoute au nom de tous les proscrits
republicains, car pas une voix de vrai republicain ayant quelque
autorite ne me dementira, je le declare devant ce cercueil d'un
proscrit, le deuxieme que nous descendons dans la fosse depuis dix
jours, nous les exiles, nous les victimes, nous abjurons, au jour
inevitable et prochain du grand denument revolutionnaire, nous
abjurons toute volonte, tout sentiment, toute idee de represailles
sanglantes!
Les coupables seront chaties, certes, tous les coupables, et chaties
severement, il le faut; mais pas une tete ne tombera; pas une goutte
de sang, pas une eclaboussure d'echafaud ne tachera la robe immaculee
de la republique de Fevrier. La tete meme du brigand de decembre sera
respectee avec horreur par le progres. La revolution fera de cet homme
un plus grand exemple en remplacant sa pourpre d'empereur par la
casaque de forcat. Non, nous ne repliquerons pas a l'echafaud par
l'echafaud. Nous repudions la vieille et inepte loi du talion. Comme
la monarchie, le talion fait partie du passe; nous repudions le passe.
La peine de mort, glorieusement abolie par la republique en 1848,
odieusement retablie par Louis Bonaparte, reste abolie pour nous,
abolie a jamais. Nous avons emporte dans l'exil le depot sacre du
progres; nous le rapporterons a la France fidelement. Ce que nous
demandons a l'avenir, ce que nous voulons de lui, c'est la justice, ce
n'est pas la vengeance. D'ailleurs, de meme que pour avoir a jamais le
degout des orgies, il suffisait aux spartiates d'avoir vu des esclaves
ivres de vin, a nous republicains, pour avoir a jamais horreur des
echafauds, il nous suffit de voir les rois ivres de sang.
Oui, nous le declarons, et nous attestons cette mer qui lie Jersey
a la France, ces champs, cette calme nature qui nous entoure, cette
libre Angleterre qui nous ecoute, les hommes de la revolution, quoi
qu'en disent les abominables calomnies bonapartistes, rentreront en
France, non comme des exterminateurs, mais comme des freres! Nous
prenons a temoin de nos paroles ce ciel sacre qui rayonne au-dessus de
nos tetes et qui ne verse dans nos ames que des pensees de concorde et
de paix! nous attestons ce mort qui est la dans cette fosse et qui,
pendant que je parle, murmure a voix basse dans son suaire: Oui,
freres, repoussez la mort! je l'ai acceptee pour moi, je n'en veux pas
pour autrui!
La republique, c'est l'union, l'unite, l'harmonie, la lumiere, le
travail creant le bien-etre, la suppression des conflits d'homme a
homme et de nation a nation, la fin des exploitations inhumaines,
l'abolition de la loi de mort, et l'etablissement de la loi de vie.
Citoyens, cette pensee est dans vos esprits, et je n'en suis que
l'interprete; le temps des sanglantes et terribles necessites
revolutionnaires est passe; pour ce qui reste a faire, l'indomptable
loi du progres suffit. D'ailleurs, soyons tranquilles, tout combat
avec nous dans les grandes batailles qui nous restent a livrer;
batailles dont l'evidente necessite n'altere pas la serenite des
penseurs; batailles dans lesquelles l'energie revolutionnaire egalera
l'acharnement monarchique; batailles dans lesquelles la force unie
au droit terrassera la violence alliee a l'usurpation; batailles
superbes, glorieuses, enthousiastes, decisives, dont l'issue n'est pas
douteuse, et qui seront les Tolbiac, les Hastings et les Austerlitz de
la democratie. Citoyens, l'epoque de la dissolution du vieux monde
est arrivee. Les antiques despotismes sont condamnes par la loi
providentielle; le temps, ce fossoyeur courbe dans l'ombre, les
ensevelit; chaque jour qui tombe les enfouit plus avant dans le neant.
Dieu jette les annees sur les trones comme nous jetons les pelletees
de terre sur les cercueils.
Et maintenant, freres, au moment de nous separer, poussons le cri de
triomphe, poussons le cri du reveil; comme je vous le disais il y a
quelques mois a propos de la Pologne, c'est sur les tombes qu'il faut
parler de resurrection. Certes, l'avenir, un avenir prochain, je le
repete, nous promet en France la victoire de l'idee democratique,
l'avenir nous promet la victoire de l'idee sociale; mais il nous
promet plus encore, il nous promet sous tous les climats, sous tous
les soleils, dans tous les continents, en Amerique aussi bien qu'en
Europe, la fin de toutes les oppressions et de tous les esclavages.
Apres les rudes epreuves que nous subissons, ce qu'il nous faut, ce
n'est pas seulement l'emancipation de telle ou telle classe qui a
souffert trop longtemps, l'abolition de tel ou tel privilege, la
consecration de tel ou tel droit; cela, nous l'aurons; mais cela ne
nous suffit pas; ce qu'il nous faut, ce que nous obtiendrons, n'en
doutez pas, ce que pour ma part, du fond de cette nuit sombre de
l'exil, je contemple d'avance avec l'eblouissement de la joie,
citoyens, c'est la delivrance de tous les peuples, c'est
l'affranchissement de tous les hommes! Amis, nos souffrances
engagent Dieu. Il nous en doit le prix. Il est debiteur fidele, il
s'acquittera. Ayons donc une foi virile, et faisons avec transport
notre sacrifice. Opprimes de toutes les nations, offrez vos plaies;
polonais, offrez vos miseres; hongrois, offrez votre gibet; italiens,
offrez votre croix; heroiques deportes de Cayenne et d'Afrique, nos
freres, offrez votre chaine; proscrits, offrez votre proscription; et
toi, martyr, offre ta mort a la liberte du genre humain.
II
SUR LA TOMBE DE LOUISE JULIEN
CIMETIERE DE SAINT-JEAN
26 juillet 1853.
Citoyens,
Trois cercueils en quatre mois.
La mort se hate, et Dieu nous delivre un a un.
Nous ne t'accusons pas, nous te remercions, Dieu puissant qui nous
rouvres, a nous exiles, les portes de la patrie eternelle!
Cette fois, l'etre inanime et cher que nous apportons a la tombe,
c'est une femme.
Le 21 janvier dernier, une femme fut arretee chez elle par le sieur
Boudrot, commissaire de police a Paris. Cette femme, jeune encore,
elle avait trente-cinq ans; mais estropiee et infirme, fut envoyee
a la prefecture et enfermee dans la cellule no. 1, dite _cellule
d'essai_. Cette cellule, sorte de cage de sept a huit pieds carres a
peu pres, sans air et sans jour, la malheureuse prisonniere l'a peinte
d'un mot; elle l'appelle: _cellule-tombeau_; elle dit, je cite ses
propres paroles: " C'est dans cette cellule-tombeau, qu'estropiee,
malade, j'ai passe vingt et un jours, collant mes levres d'heure en
heure contre le treillage pour aspirer un peu d'air vital et ne pas
mourir." [Note: Voir _les Bagnes d'Afrique et la Transportation de
decembre_, par Ch. Ribeyrolles, p. 199.]--Au bout de ces vingt et un
jours, le 14 fevrier, le gouvernement de decembre mit cette femme
dehors et l'expulsa. Il la jeta a la fois hors de la prison et hors de
la patrie. La proscrite sortait du cachot d'essai avec les germes de
la phthisie. Elle quitta la France et gagna la Belgique. Le denument
la forca de voyager toussant, crachant le sang, les poumons malades,
en plein hiver, dans le nord, sous la pluie et la neige, dans ces
affreux wagons decouverts qui deshonorent les riches entreprises des
chemins de fer. Elle arriva a Ostende; elle etait chassee de France,
la Belgique la chassa. Elle passa en Angleterre. A peine debarquee a
Londres, elle se mit au lit. La maladie contractee dans le cachot,
aggravee par le voyage force de l'exil, etait devenue menacante. La
proscrite, je devrais dire la condamnee a mort, resta gisante deux
mois et demi. Puis, esperant un peu de printemps et de soleil, elle
vint a Jersey. On se souvient encore de l'y avoir vue arriver par une
froide matinee pluvieuse, a travers les brumes de la mer, ralant et
grelottant sous sa pauvre robe de toile toute mouillee. Peu de jours
apres son arrivee, elle se coucha; elle ne s'est plus relevee.
Il y a trois jours elle est morte.
Vous me demanderez ce qu'etait cette femme et ce qu'elle avait fait
pour etre traitee ainsi; je vais vous le dire.
Cette femme, par des chansons patriotiques, par de sympathiques et
cordiales paroles, par de bonnes et civiques actions, avait rendu
celebre, dans les faubourgs de Paris, le nom de Louise Julien sous
lequel le peuple la connaissait et la saluait. Ouvriere, elle avait
nourri sa mere malade; elle l'a soignee et soutenue dix ans. Dans les
jours de lutte civile, elle faisait de la charpie; et, boiteuse et se
trainant, elle allait dans les ambulances, et secourait les blesses de
tous les partis. Cette femme du peuple etait un poete, cette femme du
peuple etait un esprit; elle chantait la republique, elle aimait la
liberte, elle appelait ardemment l'avenir fraternel de toutes les
nations et de tous les hommes; elle croyait a Dieu, au peuple, au
progres, a la France; elle versait autour d'elle, comme un vase, dans
les esprits des proletaires, son grand coeur plein d'amour et de foi.
Voila ce que faisait cette femme. M. Bonaparte l'a tuee.
Ah! une telle tombe n'est pas muette; elle est pleine de sanglots, de
gemissements et de clameurs.
Citoyens, les peuples, dans le legitime orgueil de leur
toute-puissance et de leur droit, construisent avec le granit et le
marbre des edifices sonores, des enceintes majestueuses, des estrades
sublimes, du haut desquelles parle leur genie, du haut desquelles se
repandent a flots dans les ames les eloquences saintes du patriotisme,
du progres et de la liberte; les peuples, s'imaginant qu'il suffit
d'etre souverains pour etre invincibles, croient inaccessibles et
imprenables ces citadelles de la parole, ces forteresses sacrees
de l'intelligence humaine et de la civilisation, et ils disent: la
tribune est indestructible. Ils se trompent; ces tribunes-la peuvent
etre renversees. Un traitre vient, des soldats arrivent, une bande
de brigands se concerte, se demasque, fait feu, et le sanctuaire est
envahi, et la pierre et le marbre sont disperses, et le palais, et le
temple, ou la grande nation parlait au monde, s'ecroule, et l'immonde
tyran vainqueur s'applaudit, bat des mains, et dit: C'est fini.
Personne ne parlera plus. Pas une voix ne s'elevera desormais. Le
silence est fait.--Citoyens! a son tour le tyran se trompe. Dieu ne
veut pas que le silence se fasse; Dieu ne veut pas que la liberte,
qui est son verbe, se taise. Citoyens! au moment ou les despotes
triomphants croient la leur avoir otee a jamais, Dieu redonne la
parole aux idees. Cette tribune detruite, il la reconstruit. Non au
milieu de la place publique, non avec le granit et le marbre, il n'en
a pas besoin. Il la reconstruit dans la solitude; il la reconstruit
avec l'herbe du cimetiere, avec l'ombre des cypres, avec le monticule
sinistre que font les cercueils caches sous terre; et de cette
solitude, de cette herbe, de ces cypres, de ces cercueils disparus,
savez-vous ce qui sort, citoyens? Il en sort le cri dechirant de
l'humanite, il en sort la denonciation et le temoignage, il en sort
l'accusation inexorable qui fait palir l'accuse couronne, il en sort
la formidable protestation des morts! Il en sort la voix vengeresse,
la voix inextinguible, la voix qu'on n'etouffe pas, la voix qu'on ne
baillonne pas!--Ah! M. Bonaparte a fait taire la tribune; c'est bien;
maintenant qu'il fasse donc taire le tombeau!
Lui et ses pareils n'auront rien fait tant qu'on entendra sortir un
soupir d'une tombe, et tant qu'on verra rouler une larme dans les yeux
augustes de la pitie.
Pitie! ce mot que je viens de prononcer, il a jailli du plus profond
de mes entrailles devant ce cercueil, cercueil d'une femme, cercueil
d'une soeur, cercueil d'une martyre! Pauline Roland en Afrique, Louise
Julien a Jersey, Francesca Maderspach a Temeswar, Blanca Teleki a
Pesth, tant d'autres, Rosalie Gobert, Eugenie Guillemot, Augustine
Pean, Blanche Clouart, Josephine Prabeil, Elisabeth Parles, Marie
Reviel, Claudine Hibruit, Anne Sangla, veuve Combescure, Armantine
Huet, et tant d'autres encore, soeurs, meres, filles, epouses,
proscrites, exilees, transportees, torturees, suppliciees,
crucifiees, o pauvres femmes! Oh! quel sujet de larmes profondes et
d'inexprimables attendrissements! Faibles, souffrantes, malades,
arrachees a leurs familles, a leurs maris, a leurs parents, a leurs
soutiens, vieilles quelquefois et brisees par l'age, toutes ont ete
des heroines, plusieurs ont ete des heros! Oh! ma pensee en ce moment
se precipite dans ce sepulcre et baise les pieds froids de cette morte
dans son cercueil! Ce n'est pas une femme que je venere dans Louise
Julien, c'est la femme; la femme de nos jours, la femme digne de
devenir citoyenne; la femme telle que nous la voyons autour de nous,
dans tout son devouement, dans toute sa douceur, dans tout son
sacrifice, dans toute sa majeste! Amis, dans les temps futurs, dans
cette belle, et paisible, et tendre, et fraternelle republique sociale
de l'avenir, le role de la femme sera grand; mais quel magnifique
prelude a ce role que de tels martyres si vaillamment endures! Hommes
et citoyens, nous avons dit plus d'une fois dans notre orgueil:--Le
dix-huitieme siecle a proclame le droit de l'homme; le dix-neuvieme
proclamera le droit de la femme;--mais, il faut l'avouer, citoyens,
nous ne nous sommes point hates; beaucoup, de considerations, qui
etaient graves, j'en conviens, et qui voulaient etre murement
examinees, nous ont arretes; et a l'instant ou je parle, au point meme
ou le progres est parvenu, parmi les meilleurs republicains, parmi
les democrates les plus vrais et les plus purs, bien des esprits
excellents hesitent encore a admettre dans l'homme et dans la femme
l'egalite de l'ame humaine, et, par consequent, l'assimilation,
sinon l'identite complete, des droits civiques. Disons-le bien haut,
citoyens, tant que la prosperite a dure, tant que la republique a ete
debout, les femmes, oubliees par nous, se sont oubliees elles-memes;
elles se sont bornees a rayonner comme la lumiere; a echauffer les
esprits, a attendrir les coeurs, a eveiller les enthousiasmes, a
montrer du doigt a tous le bon, le juste, le grand et le vrai. Elles
n'ont rien ambitionne au dela. Elles qui, par moment, sont, l'image,
de la patrie vivante, elles qui pouvaient etre l'ame de la cite, elles
ont ete simplement l'ame de la famille. A l'heure de l'adversite,
leur attitude a change, elles ont cesse d'etre modestes; a l'heure de
l'adversite, elles nous ont dit:--Nous ne savons pas si nous, avons
droit a votre puissance, a votre liberte, a votre grandeur; mais ce
que nous savons, c'est que nous avons droit a votre misere. Partager
vos souffrances, vos accablements, vos denuments, vos detresses, vos
renoncements, vos exils, votre abandon si vous etes sans asile, votre
faim si vous etes sans pain, c'est la le droit de la femme, et nous
le reclamons.--O mes freres! et les voila qui nous suivent dans le
combat, qui nous accompagnent dans la proscription, et qui nous
devancent dans le tombeau!
Citoyens, puisque cette fois encore vous avez voulu que je parlasse
en votre nom, puisque votre mandat donne a ma voix l'autorite qui
manquerait a une parole isolee; sur la tombe de Louise Julien, comme
il y a trois mois, sur la tombe de Jean Bousquet, le dernier cri que
je veux jeter, c'est le cri de courage, d'insurrection et d'esperance!
Oui, des cercueils comme celui de cette noble femme qui est la
signifient et predisent la chute prochaine des bourreaux, l'inevitable
ecroulement des despotismes et des despotes. Les proscrits meurent
l'un apres l'autre; le tyran creuse leur fosse; mais a un jour venu,
citoyens, la fosse tout a coup attire et engloutit le fossoyeur!
O morts qui m'entourez et qui m'ecoutez, malediction a Louis
Bonaparte! O morts, execration a cet homme! Pas d'echafauds quand
viendra la victoire, mais une longue et infamante expiation a ce
miserable! Malediction sous tous les cieux, sous tous les climats, en
France, en Autriche, en Lombardie, en Sicile, a Rome, en Pologne,
en Hongrie, malediction aux violateurs du droit humain et de la loi
divine! Malediction aux pourvoyeurs des pontons, aux dresseurs des
gibets, aux destructeurs des familles, aux tourmenteurs des peuples!
Malediction aux proscripteurs des peres, des meres et des enfants!
Malediction aux fouetteurs de femmes! Proscrits! soyons implacables
dans ces solennelles et religieuses revendications du droit et de
l'humanite. Le genre humain a besoin de ces cris terribles; la
conscience universelle a besoin de ces saintes indignations de la
pitie. Execrer les bourreaux, c'est consoler les victimes. Maudire les
tyrans, c'est benir les nations.
III
VINGT-TROISIEME ANNIVERSAIRE DE LA REVOLUTION POLONAISE
29 novembre 1853, a Jersey.
Proscrits, mes freres!
Tout marche, tout avance, tout approche, et, je vous le dis avec une
joie profonde, deja se font jour et deviennent visibles les symptomes
precurseurs du grand avenement. Oui, rejouissez-vous, proscrits de
toutes les nations, ou, pour mieux dire, proscrits de la grande nation
unique, de cette nation qui sera le genre humain et qui s'appellera
Republique universelle.--Rejouissez-vous! l'an dernier, nous ne
pouvions qu'invoquer l'esperance; cette annee, nous pouvons presque
attester la realite. L'an dernier, a pareille epoque, a pareil jour,
nous nous bornions a dire: l'Idee ressuscitera. Cette annee, nous
pouvons dire: l'Idee ressuscite!
Et comment ressuscite-t-elle? de quelle facon? par qui? c'est la ce
qu'il faut admirer.
Citoyens, il y a en Europe un homme qui pese sur l'Europe; qui est
tout ensemble prince spirituel, seigneur temporel, despote, autocrate,
obei dans la caserne, adore dans le monastere, chef de la consigne et
du dogme, et qui met en mouvement, pour l'ecrasement des libertes du
continent, un empire de la force de soixante millions d'hommes. Ces
soixante millions d'hommes, il les tient dans sa main, non comme des
hommes, mais comme des brutes, non comme des esprits, mais comme des
outils. En sa double qualite ecclesiastique et militaire, il met un
uniforme a leurs ames comme a leurs corps; il dit: marchez! et il faut
marcher; il dit: croyez! et il faut croire. Cet homme s'appelle en
politique l'Absolu, et en religion l'Orthodoxe; il est l'expression
supreme de la toute-puissance humaine; il torture, comme bon lui
semble, des peuples entiers; il n'a qu'a faire un signe, et il le
fait, pour vider la Pologne dans la Siberie; il croise, mele et noue
tous les fils de la grande conspiration des princes contre les hommes;
il a ete a Rome, et lui, pape grec, il a donne le baiser d'alliance
au pape latin; il regne a Berlin, a Munich, a Dresde, a Stuttgart,
a Vienne, comme a Saint-Petersbourg; il est l'ame de l'empereur
d'Autriche et la volonte du roi de Prusse; la vieille Allemagne n'est
plus que sa remorque. Cet homme est quelque chose qui ressemble a
l'ancien roi des rois; c'est l'Agamemnon de cette guerre de Troie
que les hommes du passe font aux hommes de l'avenir; c'est la menace
sauvage de l'ombre a la lumiere, du nord au midi. Je viens de vous
le dire, et je resume d'un mot ce monstre de l'omnipotence: empereur
comme Charles-Quint, pape comme Gregoire VII, il tient dans ses mains
une croix qui se termine en glaive et un sceptre qui se termine en
knout.
Ce prince, ce souverain, puisque les peuples permettent a des hommes
de prendre ce nom, ce Nicolas de Russie est a cette heure l'homme
veritable du despotisme. Il en est la tete; Louis Bonaparte n'en est
que le masque.
Dans ce dilemme qui a toute la rigueur d'un decret du destin, _Europe
republicaine ou Europe cosaque_, c'est Nicolas de Russie qui incarne
l'Europe cosaque. Nicolas de Russie est le vis-a-vis de la Revolution.
Citoyens, c'est ici qu'il faut se recueillir. Les choses necessaires
arrivent toujours; mais par quelle voie? c'est la ce qui est
admirable, et j'appelle sur ceci votre attention.
Nicolas de Russie semblait avoir triomphe; le despotisme, vieil
edifice restaure, dominait de nouveau l'Europe, plus solide en
apparence que jamais, avec le meurtre de dix nations pour base et le
crime de Bonaparte pour couronnement. La France, que le grand poete
anglais, que Shakespeare appelle le "soldat de Dieu ", la France etait
a terre, desarmee, garrottee, vaincue. Il paraissait qu'il n'y avait
plus qu'a jouir de la victoire. Mais, depuis Pierre, les czars ont
deux pensees, l'absolutisme et la conquete. La premiere satisfaite,
Nicolas a songe a la seconde. Il avait a cote de lui, a son ombre,
j'ai presque dit a ses pieds, un prince amoindri, un empire
vieillissant, un peuple affaibli par son peu d'adherence a la
civilisation europeenne. Il s'est dit: c'est le moment; et il a etendu
son bras vers Constantinople, et il a allonge sa serre vers cette
proie. Oubliant toute dignite, toute pudeur, tout respect de lui-meme
et d'autrui, il a montre brusquement a l'Europe les plus cyniques
nudites de l'ambition. Lui, colosse, il s'est acharne sur une ruine;
il s'est rue sur ce qui tombait, et il s'est dit avec joie: Prenons
Constantinople; c'est facile, injuste et utile.
Citoyens, qu'est-il arrive?
Le sultan s'est dresse.
Nicolas, par sa ruse et sa violence, s'est donne pour adversaire le
desespoir, cette grande force. La revolution, foudre endormie, etait
la. Or,--ecoutez ceci, car c'est grand:--il s'est trouve que, froisse,
humilie, navre, pousse a bout, ce turc, ce prince chetif, ce prince
debile, ce moribond, ce fantome sur lequel le czar n'avait qu'a
souffler, ce petit sultan, soufflete par Mentschikoff et cravache par
Gortschakoff, s'est jete sur la foudre et l'a saisie.
Et maintenant il la tient, il la secoue au-dessus de sa tete, et les
roles sont changes, et voici Nicolas qui tremble!--et voici les trones
qui s'emeuvent, et voici les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse qui
s'en vont de Constantinople, et voici les legions polonaise, hongroise
et italienne qui se forment, et voici la Roumanie, la Transylvanie,
la Hongrie qui fremissent, voici la Circassie qui se leve, voici la
Pologne qui frissonne; car tous, peuples et rois, ont reconnu cette
chose eclatante qui flamboie et qui rayonne a l'orient, et ils savent
bien que ce qui brille en ce moment dans la main desesperee de la
Turquie, ce n'est pas le vieux sabre ebreche d'Othman, c'est l'eclair
splendide des revolutions!
Oui, citoyens, c'est la revolution qui vient de passer le Danube!
Le Rhin, le Tibre, la Vistule et la Seine en ont tressailli.
Proscrits, combattants de toutes les dates, martyrs de toutes les
luttes, battez des mains a cet ebranlement immense qui commence a
peine, et que rien maintenant n'arretera. Toutes les nations qu'on
croyait mortes dressent la tete en ce moment. Reveil des peuples,
reveil de lions.
Cette guerre a eclate au sujet d'un sepulcre dont tout le monde
voulait les clefs. Quel sepulcre et quelles clefs? C'est la ce que les
rois ignorent. Citoyens, ce sepulcre, c'est la grande tombe ou est
enfermee la Republique, deja debout dans les tenebres et toute prete
a sortir. Et ces clefs qui ouvriront ce sepulcre, dans quelles mains
tomberont-elles? Amis, ce sont les rois qui se les disputent, mais
c'est le peuple qui les aura.
C'est fini, j'y insiste, desormais les negociations, les notes, les
protocoles, les ultimatum, les armistices, les platrages de paix
eux-memes n'y peuvent rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui est
entame s'achevera. Le sultan, dans son desespoir, a saisi la
revolution, et la revolution le tient. Il ne depend plus de lui-meme a
present de se delivrer de l'aide redoutable qu'il s'est donnee. Il le
voudrait qu'il ne le pourrait. Quand un homme prend un archange pour
auxiliaire, l'archange l'emporte sur ses ailes.
Chose frappante! il est peut-etre dans la destinee du sultan de faire
crouler tous les trones. (_Une voix_: Y compris le sien.)
Et cette oeuvre a laquelle on contraint le sultan, ce sera le czar
qui l'aura provoquee! Cet ecroulement des trones, d'ou sortira la
confederation des Peuples-Unis, ce sera le czar, je ne dirai pas qui
l'aura voulu, mais qui l'aura cause. L'Europe cosaque aura fait
surgir l'Europe republicaine. A l'heure qu'il est, citoyens, le grand
revolutionnaire de l'Europe,--c'est Nicolas de Russie.
N'avais-je pas raison de vous dire: admirez de quelle facon la
providence s'y prend!
Oui, la providence nous emporte vers l'avenir a travers l'ombre.
Regardez, ecoutez, est-ce que vraiment vous ne voyez pas que le
mouvement de tout commence a devenir formidable? Le sinistre sabbat de
l'absolutisme passe comme une vision de nuit. Les rangees de gibets
chancellent a l'horizon, les cimetieres entrevus paraissent et
disparaissent, les fosses ou sont les martyrs se soulevent, tout se
hate dans ce tourbillon de tenebres. Il semble qu'on entend ce cri
mysterieux: "Hourrah! hourrah! les rois vont vite!"
Proscrits, attendons l'heure. Elle va bientot sonner, preparons-nous.
Elle va sonner pour les nations, elle va sonner pour nous-memes.
Alors, pas un coeur ne faiblira. Alors nous sortirons, nous aussi, de
cette tombe qu'on appelle l'exil; nous agiterons tous les sanglants et
sacres souvenirs, et, dans les dernieres profondeurs, les masses se
leveront contre les despotes, et le droit et la justice et le progres
vaincront; car le plus auguste et le plus terrible des drapeaux, c'est
le suaire dans lequel les rois ont essaye d'ensevelir la liberte!
Citoyens, du fond de cette adversite ou nous sommes encore, envoyons
une acclamation a l'avenir. Saluons, au dela de toutes ces convulsions
et de toutes ces guerres, saluons l'aube benie des Etats-Unis
d'Europe! Oh! ce sera la une realisation splendide! Plus de
frontieres, plus de douanes, plus de guerres, plus d'armees, plus
de proletariat, plus d'ignorance, plus de misere; toutes les
exploitations coupables supprimees, toutes les usurpations abolies; la
richesse decuplee, le probleme du bien-etre resolu par la science; le
travail, droit et devoir; la concorde entre les peuples, l'amour entre
les hommes; la penalite resorbee par l'education; le glaive brise
comme le sabre; tous les droits proclames et mis hors d'atteinte, le
droit de l'homme a la souverainete, le droit de la femme a l'egalite,
le droit de l'enfant a la lumiere; la pensee, moteur unique, la
matiere, esclave unique; le gouvernement resultant de la superposition
des lois de la societe aux lois de la nature, c'est-a-dire pas d'autre
gouvernement que le droit de l'Homme;--voila ce que sera l'Europe
demain peut-etre, citoyens, et ce tableau qui vous fait tressaillir de
joie n'est qu'une ebauche tronquee et rapide. O proscrits, benissons
nos peres dans leurs tombes, benissons ces dates glorieuses qui
rayonnent sur ces murailles, benissons la sainte marche des idees.
Le passe appartient aux princes; il s'appelle Barbarie; l'avenir
appartient aux peuples; il s'appelle Humanite!
1854
_La peine de mort.--Un gibet a Guernesey. Complaisances anglaises.
--Evocation de l'avenir. Misere.--Nostalgie. Encore un qui meurt.
--Desastres en Crimee. Bassesse dans le parlement. Attitude du
proscrit devant le proscripteur._
I
AUX HABITANTS DE GUERNESEY
Janvier 1854.
Une condamnation a mort est prononcee dans les iles de la Manche.
Victor Hugo intervient.
Peuple de Guernesey,
C'est un proscrit qui vient a vous.
C'est un proscrit qui vient vous parler pour un condamne. L'homme qui
est dans l'exil tend la main a l'homme qui est dans le sepulcre. Ne le
trouvez pas mauvais, et ecoutez-moi.
Le mardi 18 octobre 1853, a Guernesey, un homme, John-Charles Tapner,
est entre la nuit chez une femme, Mme Saujon, et l'a tuee; puis il l'a
volee, et il a mis le feu au cadavre et a la maison, esperant que le
premier forfait s'en irait dans la fumee du second. Il s'est trompe.
Les crimes ne sont pas complaisants, et l'incendie a refuse de cacher
l'assassinat. La providence n'est pas une receleuse; elle a livre le
meurtrier.
Le proces fait a Tapner a jete un jour hideux sur plusieurs autres
crimes. Depuis un certain temps des mains, tout de suite disparues,
avaient mis le feu a diverses maisons dans l'ile; les presomptions
se sont fixees sur Tapner, et il a paru vraisemblable que tous les
precedents incendies dussent se resumer dans le sanglant incendiaire
du 18 octobre.
Cet homme a ete juge; juge avec une impartialite et un scrupule qui
honorent votre libre et integre magistrature. Treize audiences ont
ete employees a l'examen des faits et a la formation lente de la
conviction des juges. Le 3 janvier l'arret a ete rendu a l'unanimite;
et a neuf heures du soir, en audience publique et solennelle, votre
honorable chef-magistrat, le bailli de Guernesey, d'une voix brisee
et eteinte, tremblant d'une emotion dont je le glorifie, a declare a
l'accuse "que la loi punissant de mort le meurtre", il devait, lui
John-Charles Tapner, se preparer a mourir, qu'il serait pendu, le 27
janvier prochain, sur le lieu meme de son crime, et que, la ou il
avait tue, il serait tue.
Ainsi, a ce moment ou nous sommes, il y a, au milieu de vous, au
milieu de nous, habitants de cet archipel, un homme qui, dans cet
avenir plein d'heures obscures pour tous les autres hommes, voit
distinctement sa derniere heure; en cet instant, dans cette minute ou
nous respirons librement, ou nous allons et venons, ou nous parlons et
sourions, il y a, a quelques pas de nous, et le coeur se serre en y
songeant, il y a dans une geole, sur un grabat de prison, un homme,
un miserable homme frissonnant, qui vit l'oeil fixe sur un jour de ce
mois, sur le 27 janvier, spectre qui grandit et qui approche. Le 27
janvier, masque pour nous tous comme tous les autres jours qui nous
attendent, ne montre qu'a cet homme son visage, la face sinistre de la
mort.
Guernesiais, Tapner est condamne a mort; en presence du texte des
codes, votre magistrature a fait, son devoir; elle a rempli, pour me
servir des propres termes du chef-magistrat, "son obligation"; mais
prenez garde. Ceci est le talion. Tu as tue, tu seras tue. Devant la
loi humaine, c'est juste; devant la loi divine, c'est redoutable.
Peuple de Guernesey, rien n'est petit quand il s'agit de
l'inviolabilite humaine. Le monde civilise vous demande la vie de cet
homme.
Qui suis-je? rien. Mais a-t-on besoin d'etre quelque chose pour
supplier? est-il necessaire d'etre grand pour crier grace? Hommes des
iles de la Manche, nous proscrits de France, nous vivons au milieu de
vous, nous vous aimons. Nous voyons vos voiles passer a l'horizon dans
les crepuscules des tempetes, et nous vous envoyons nos benedictions
et nos prieres. Nous sommes vos freres. Nous vous estimons, nous vous
honorons; nous venerons en vous le travail, le courage, les nuits
passees a la mer pour nourrir la femme et les enfants, les mains
calleuses du matelot, le front hale du laboureur, la France dont nous
sommes les fils et dont vous etes les petits-fils, l'Angleterre dont
vous etes les citoyens et dont nous sommes les hotes.
Permettez-nous donc de vous adresser la parole, puisque nous sommes
assis a votre foyer, et de vous payer votre hospitalite en cooperation
cordiale. Permettez-nous de nous attrister de tout ce qui pourrait
assombrir votre doux pays.
Le plongeur se precipite au fond de la mer et rapporte une poignee
de gravier. Nous autres, nous sommes les souffrants, nous sommes
les eprouves, c'est-a-dire les penseurs; les reveurs, si vous
voulez.--Nous plongeons au fond des choses, nous tachons de toucher
Dieu, et nous rapportons une poignee de verites.
La premiere des verites, la voici: tu ne tueras pas.
Et cette parole est absolue; elle a ete dite pour la loi, aussi bien
que pour l'individu.
Guernesiais, ecoutez ceci:
Il y a une divinite horrible, tragique, execrable, paienne. Cette
divinite s'appelait Moloch chez les hebreux et Teutates chez les
celtes; elle s'appelle a present la peine de mort. Elle avait
autrefois pour pontife, dans l'orient, le mage, et, dans l'occident,
le druide; son pretre aujourd'hui, c'est le bourreau. Le meurtre
legal a remplace le meurtre sacre. Jadis elle a rempli votre ile de
sacrifices humains; et elle en a laisse partout les monuments, toutes
ces pierres lugubres ou la rouille des siecles a efface la rouille du
sang, qu'on rencontre a demi ensevelies dans l'herbe au sommet de
vos collines et sur lesquelles la ronce siffle au vent du soir.
Aujourd'hui, en cette annee dont elle epouvante l'aurore, l'idole
monstrueuse reparait parmi vous; elle vous somme de lui obeir; elle
vous convoque a jour fixe, pour la celebration de son mystere, et,
comme autrefois, elle reclame de vous, de vous qui avez lu l'evangile,
de vous qui avez l'oeil fixe sur le calvaire, elle reclame un
sacrifice humain! Lui obeirez-vous? redeviendrez-vous paiens le 27
janvier 1854 pendant deux heures? paiens pour tuer un homme! paiens
pour perdre une ame! paiens pour mutiler la destinee du criminel en
lui retranchant le temps du repentir! Ferez-vous cela? Serait-ce la
le progres? Ou en sont les hommes si le sacrifice humain est encore
possible? Adore-t-on encore a Guernesey l'idole, la vieille idole du
passe, qui tue en face de Dieu qui cree? A quoi bon lui avoir ote le
peulven si c'est pour lui rendre la potence?
Quoi! commuer une peine, laisser a un coupable la chance du remords
et de la reconciliation, substituer au sacrifice humain l'expiation
intelligente, ne pas tuer un homme, cela est-il donc si malaise? Le
navire est-il donc si en detresse qu'un homme y soit de trop? un
criminel repentant pese-t-il donc tant a la societe humaine qu'il
faille se hater de jeter par-dessus le bord dans l'ombre de l'abime
cette creature de Dieu?
Guernesiais! la peine de mort recule aujourd'hui partout et perd
chaque jour du terrain; elle s'en va devant le sentiment humain. En
1830, la chambre des deputes de France en reclamait l'abolition, par
acclamation; la constituante de Francfort l'a rayee des codes en 1848;
la constituante de Rome l'a supprimee en 1849; notre constituante de
Paris ne l'a maintenue qu'a une majorite imperceptible; je dis plus,
la Toscane, qui est catholique, l'a abolie; la Russie, qui est
barbare, l'a abolie; Otahiti, qui est sauvage, l'a abolie. Il semble
que les tenebres elles-memes n'en veulent plus. Est-ce que vous en
voulez, vous, hommes de ce bon pays?
Il depend de vous que la peine de mort soit abolie de fait a
Guernesey; il depend de vous qu'un homme ne soit pas "pendu jusqu'a ce
que mort s'ensuive" le 27 janvier; il depend de vous que ce spectacle
effroyable, qui laisserait une tache noire sur votre beau ciel, ne
vous soit pas donne.
Votre constitution libre met a votre disposition tous les moyens
d'accomplir cette oeuvre religieuse et sainte. Reunissez-vous
legalement. Agitez pacifiquement l'opinion et les consciences. L'ile
entiere peut, je dis plus, doit intervenir. Les femmes doivent presser
les maris, les enfants attendrir les peres, les hommes signer des
requetes et des petitions. Adressez-vous a vos gouvernants et a vos
magistrats dans les limites de la loi. Reclamez le sursis, reclamez la
commutation de peine. Vous l'obtiendrez.
Levez-vous. Hatez-vous. Ne perdez pas un jour, ne perdez pas une
heure, ne perdez pas un instant. Que ce fatal 27 janvier vous soit
sans cesse present. Que toute l'ile compte les minutes comme cet
homme!
Songez-y bien, depuis que cette sentence de mort est prononcee, le
bruit que vous entendez maintenant dans toutes vos horloges, c'est le
battement du coeur de ce miserable.
Un precedent est-il necessaire? en voici un:
En 1851, un homme, a Jersey, tua un autre homme. Un nomme Jacques
Fouquet tira un coup de fusil a un nomme Derbyshire. Jacques Fouquet
fut declare coupable successivement par les deux jurys. Le 27 aout
1851 la cour le condamna a mort. Devant l'imminence d'une execution
capitale, l'ile s'emut. Un grand meeting eut lieu; seize cents
personnes y assisterent. Des francais y parlerent aux applaudissements
du genereux peuple jersiais. Une petition fut signee. Le 23 septembre,
la grace de Fouquet arriva.
Maintenant, qu'est-il advenu de Fouquet?
Je vais vous le dire.
Fouquet vit et Fouquet se repent.
[Note: JACQUES FOUQUET.--On nous assure que Jacques Fouquet, condamne
a mort par notre cour royale, comme coupable du crime de meurtre sur
Frederic Derbyshire et dont la peine fut commuee par sa majeste en
celle de la deportation perpetuelle, a ete transfere, il y a six mois,
de la prison de Millbank ou il etait toujours reste, a Dartmore.
Il est presque completement gueri du mal qu'il avait au cou, et sa
conduite a ete telle a Millbank, que le gouverneur de cette prison
regarde comme tres probable une nouvelle commutation de sa peine, et
un bannissement aux possessions anglaises. (_Chronique de Jersey_, 7
janvier 1854.)]
Qu'est-ce que le gibet a a repondre a cela?
Guernesiais! ce qu'a fait Jersey, Guernesey peut le faire. Ce que
Jersey a obtenu, Guernesey l'obtiendra.
Dira-t-on qu'ici, dans ce sombre guet-apens du 18 octobre, la mort
semble justice? que le crime de Tapner est bien grand?
Plus le crime est grand, plus le temps doit etre mesure long au
repentir.
Quoi! une femme aura ete assassinee, lachement tuee, lachement!
une maison aura ete pillee, violee, incendiee, un meurtre aura ete
accompli, et autour de ce meurtre on croira entrevoir une foule
d'autres actions perverses, un attentat aura ete commis, je me
trompe, plusieurs attentats, qui exigeraient une longue et solennelle
reparation, le chatiment accompagne de la reflexion, le rachat du mal
par la penitence, l'agenouillement du criminel sous le crime et du
condamne sous la peine, toute une vie de douleur et de purification;
et parce qu'un matin, a un jour precis, le vendredi 27 janvier, en
quelques minutes, un poteau aura ete enfonce dans la terre, parce
qu'une corde aura serre le cou d'un homme, parce qu'une ame se sera
enfuie d'un corps miserable avec le hurlement du damne, tout sera
bien!
Brievete chetive de la justice humaine!
Oh! nous sommes le dix-neuvieme siecle; nous sommes le peuple
nouveau; nous sommes le peuple pensif, serieux, libre, intelligent,
travailleur, souverain; nous sommes le meilleur age de l'humanite,
l'epoque de progres, d'art, de science, d'amour, d'esperance, de
fraternite; echafauds! qu'est-ce que vous nous voulez? O machines
monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du neant, apparitions du
passe, toi qui tiens a deux bras ton couperet triangulaire, toi
qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit
reparaissez-vous en plein midi, en plein soleil, en plein dix-neuvieme
siecle, en pleine vie? vous etes des spectres. Vous etes les choses de
la nuit, rentrez dans la nuit. Est-ce que les tenebres offrent leurs
services a la lumiere? Allez-vous-en. Pour civiliser l'homme, pour
corriger le coupable, pour illuminer la conscience, pour faire germer
le repentir dans les insomnies du crime, nous avons mieux que vous,
nous avons la pensee, l'enseignement, l'education patiente, l'exemple
religieux, la clarte en haut, l'epreuve en bas, l'austerite, le
travail, la clemence. Quoi! du milieu de tout ce qui est grand, de
tout ce qui est vrai, de tout ce qui est beau, de tout ce qui est
auguste, on verra obstinement surgir la peine de mort! Quoi! la ville
souveraine, la ville centrale du genre humain, la ville du 14 juillet
et du 10 aout, la ville ou dorment Rousseau et Voltaire, la metropole
des revolutions, la cite-creche de l'idee, aura la Greve, la barriere
Saint-Jacques, la Roquette! Et ce ne sera pas assez de cette
contradiction abominable! et ce contre-sens sera peu! et cette horreur
ne suffira pas! Et il faudra qu'ici aussi, dans cet archipel, parmi
les falaises, les arbres et les fleurs, sous l'ombre des grandes nuees
qui viennent du pole, l'echafaud se dresse, et domine, et constate
son droit, et regne! ici! dans le bruit des vents, dans la rumeur
eternelle des flots, dans la solitude de l'abime, dans la majeste de
la nature! Allez-vous-en, vous dis-je! disparaissez! Qu'est-ce que
vous venez faire, toi, guillotine, au milieu de Paris, toi, gibet, en
face de l'ocean?
Peuple de pecheurs, bons et vaillants hommes de la mer, ne laissez pas
mourir cet homme. Ne jetez pas l'ombre d'une potence sur votre
ile charmante et benie. N'introduisez pas dans vos heroiques et
incertaines aventures de mer ce mysterieux element de malheur.
N'acceptez pas la solidarite redoutable de cet empietement du pouvoir
humain sur le pouvoir divin. Qui sait? qui connait? qui a penetre
l'enigme? Il y a des abimes dans les actions humaines, comme il y
a des gouffres dans les flots. Songez aux jours d'orage, aux nuits
d'hiver, aux forces irritees et obscures qui s'emparent de vous a de
certains moments. Songez comme la cote de Serk est rude, comme
les bas-fonds des Minquiers sont perfides, comme les ecueils de
Pater-Noster sont mauvais. Ne faites pas souffler dans vos voiles le
vent du sepulcre. N'oubliez pas, navigateurs, n'oubliez pas, pecheurs,
n'oubliez pas, matelots, qu'il n'y a qu'une planche entre vous et
l'eternite, que vous etes a la discretion des vagues qu'on ne sonde
pas et de la destinee qu'on ignore, qu'il y a peut-etre des volontes
dans ce que vous prenez pour des caprices, que vous luttez sans cesse
contre la mer et contre le temps, et que, vous, hommes, qui savez si
peu de chose et qui ne pouvez rien, vous etes toujours face a face
avec l'infini et avec l'inconnu!
L'inconnu et l'infini, c'est la tombe.
N'ouvrez pas, de vos propres mains, une tombe au milieu de vous.
Quoi donc! les voix de cet infini ne nous disent-elles rien? Est-ce
que tous les mysteres ne nous entretiennent pas les uns des autres?
Est-ce que la majeste de l'ocean ne proclame pas la saintete du
tombeau?
Dans la tempete, dans l'ouragan, dans les coups d'equinoxe, quand
les brises de la nuit balanceront l'homme mort aux poutres du gibet,
est-ce que ce ne sera pas une chose terrible que ce squelette
maudissant cette ile dans l'immensite?
Est-ce que vous ne songerez pas en fremissant, j'y insiste, que ce
vent qui viendra souffler dans vos agres aura rencontre a son passage
cette corde et ce cadavre, et que cette corde et ce cadavre lui auront
parle?
Non! plus de supplices! nous, hommes de ce grand siecle, nous n'en
voulons plus. Nous n'en voulons pas plus pour le coupable que pour le
non coupable. Je le repete, le crime se rachete par le remords et non
par un coup de hache ou un noeud coulant; le sang se lave avec les
larmes et non avec le sang. Non! ne donnons plus de besogne au
bourreau. Ayons ceci present a l'esprit, et que la conscience du juge
religieux et honnete medite d'accord avec la notre: independamment du
grand forfait contre l'inviolabilite de la vie humaine accompli aussi
bien sur le brigand execute que sur le heros supplicie, tous les
echafauds ont commis des crimes. Le code de meurtre est un scelerat
masque avec ton masque, o justice, et qui tue et massacre impunement.
Tous les echafauds portent des noms d'innocents et de martyrs. Non,
nous ne voulons plus de supplices. Pour nous la guillotine s'appelle
Lesurques, la roue s'appelle Calas, le bucher s'appelle Jeanne d'Arc,
la torture s'appelle Campanella, le billot s'appelle Thomas Morus, la
cigue s'appelle Socrate, le gibet se nomme Jesus-Christ!
Oh! s'il y a quelque chose d'auguste dans ces enseignements de
fraternite, dans ces doctrines de mansuetude et d'amour que toutes
les bouches qui crient: religion, et toutes les bouches qui disent:
democratie, que toutes les voix de l'ancien et du nouvel evangile
sement et repandent aujourd'hui d'un bout, du monde a l'autre, les
unes au nom de l'Homme-Dieu, les autres au nom de l'Homme-Peuple; si
ces doctrines sont justes, si ces idees sont vraies; si le vivant
est frere du vivant, si la vie de l'homme est venerable, si l'ame de
l'homme est immortelle; si Dieu seul a le droit de retirer ce que Dieu
seul a eu le pouvoir de donner; si la mere qui sent l'enfant remuer
dans ses entrailles est un etre beni, si le berceau est une chose
sacree, si le tombeau est une chose sainte,--insulaires de Guernesey,
ne tuez pas cet homme!
Je dis: ne le tuez pas, car, sachez-le bien, quand on peut empecher la
mort, laisser mourir, c'est tuer.
Ne vous etonnez pas de cette instance qui est dans mes paroles.
Laissez, je vous le dis, le proscrit interceder pour le condamne. Ne
dites pas: que nous veut cet etranger? Ne dites pas au banni: de quoi
te meles-tu? ce n'est pas ton affaire.--Je me mele des choses du
malheur; c'est mon droit, puisque je souffre. L'infortune a pitie de
la misere; la douleur se penche sur le desespoir.
D'ailleurs, cet homme et moi, n'avons-nous pas des souffrances qui
se ressemblent? ne tendons-nous pas chacun les bras a ce qui nous
echappe? moi banni, lui condamne, ne nous tournons-nous pas chacun
vers notre lumiere, lui vers la vie, moi vers la patrie?
Et,--l'on devrait reflechir a ceci,--l'aveuglement de la creature
humaine qui proscrit et qui juge est si profond, la nuit est telle sur
la terre, que nous sommes frappes, nous les bannis de France, pour
avoir fait notre devoir, comme cet homme est frappe pour avoir commis
un crime. La justice et l'iniquite se donnent la main dans les
tenebres.
Mais qu'importe! pour moi cet assassin n'est plus un assassin, cet
incendiaire n'est plus un incendiaire, ce voleur n'est plus un voleur;
c'est un etre fremissant qui va mourir. Le malheur le fait mon frere.
Je le defends.
L'adversite qui nous eprouve a parfois, outre l'epreuve, des utilites
imprevues, et il arrive que nos proscriptions, expliquees par les
choses auxquelles elles servent, prennent des sens inattendus et
consolants.
Si ma voix est entendue, si elle n'est pas emportee comme un souffle
vain dans le bruit du flot et de l'ouragan, si elle ne se perd pas
dans la rafale qui separe les deux iles, si la semence de pitie que je
jette a ce vent de mer germe dans les coeurs et fructifie, s'il arrive
que ma parole, la parole obscure du vaincu, ait cet insigne honneur
d'eveiller l'agitation salutaire d'ou sortiront-la peine commuee et
le criminel penitent, s'il m'est donne a moi, le proscrit rejete et
inutile, de me mettre en travers d'un tombeau qui s'ouvre, de barrer
le passage a la mort, et de sauver la tete d'un homme, si je suis le
grain de sable tombe de la main du hasard qui fait pencher la balance
et qui fait prevaloir la vie sur la mort, si ma proscription a ete
bonne a cela, si c'etait la le but mysterieux de la chute de mon foyer
et de ma presence en ces iles, oh! alors tout est bien, je n'ai pas
souffert, je remercie, je rends graces et je leve les mains au
ciel, et, dans cette occasion ou eclatent toutes les volontes de
la providence, ce sera votre triomphe, o Dieu, d'avoir fait
benir Guernesey par la France, ce peuple presque primitif par la
civilisation tout entiere, les hommes qui ne tuent point par l'homme
qui a tue, la loi de misericorde et de vie par le meurtrier, et l'exil
par l'exile!
Hommes de Guernesey, ce qui vous parle en cet instant, ce n'est pas
moi, qui ne suis que l'atome emporte n'importe dans quelle nuit par le
souffle de l'adversite; ce qui s'adresse a vous aujourd'hui, je viens
de vous le dire, c'est la civilisation tout entiere; c'est elle qui
tend vers vous ses mains venerables. Si Beccaria proscrit etait au
milieu de vous, il vous dirait: _la peine capitale est impie_; si
Franklin banni vivait a votre foyer, il vous dirait: _la loi qui tue
est une loi funeste_; si Filangieri refugie, si Vico exile, si Turgot
expulse, si Montesquieu chasse, habitaient sous votre toit, ils vous
diraient: _l'echafaud est abominable_; si Jesus-Christ, en fuite
devant Caiphe, abordait votre ile, il vous dirait: _ne frappez pas
avec le glaive_;--et a Montesquieu, a Turgot, a Vico, a Filangieri, a
Beccaria, a Franklin vous criant: grace! a Jesus-Christ vous criant:
grace! repondriez-vous: Non!
Non! c'est la reponse du mal. Non! c'est la reponse du neant. L'homme
croyant et libre affirme la vie, affirme la pitie, la clemence et le
pardon, prouve l'ame de la societe par la misericorde de la loi, et ne
repond non! qu'a l'opprobre, au despotisme et a la mort.
Un dernier mot et j'ai fini.
A cette heure fatale de l'histoire ou nous sommes, car si grand que
soit un siecle et si beau que soit un astre, ils ont leurs eclipses,
a cette minute sinistre que nous traversons, qu'il y ait au moins un
lieu sur la terre ou le progres couvert de plaies, jete aux tempetes,
vaincu, epuise, mourant, se refugie et surnage! Iles de la Manche,
soyez le radeau de ce naufrage sublime! Pendant que l'orient et
l'occident se heurtent pour la fantaisie des princes, pendant que les
continents n'offrent partout aux yeux que ruse, violence, fourberie,
ambition, pendant que les grands empires etalent les passions basses,
vous, petits pays, donnez les grands exemples. Reposez le regard du
genre humain.
Oui, en ce moment ou le sang des hommes coule a ruisseaux a cause d'un
homme, en ce moment ou l'Europe assiste a l'agonie heroique des turcs
sous le talon du czar, triomphateur qu'attend le chatiment, en ce
moment ou la guerre, evoquee par un caprice d'empereur, se leve de
toutes parts avec son horreur et ses crimes, qu'ici du moins, dans ce
coin du monde, dans cette republique de marins et de paysans, on voie
ce beau spectacle: un petit peuple brisant l'echafaud! Que la guerre
soit partout, et ici la paix! Que la barbarie soit partout, et ici
la civilisation! Que la mort, puisque les princes le veulent, soit
partout, et que la vie soit ici! Tandis que les rois, frappes de
demence, font de l'Europe un cirque ou les hommes vont remplacer les
tigres et s'entre-devorer, que le peuple de Guernesey, de son rocher,
entoure des calamites du monde et des tempetes du ciel, fasse un
piedestal et un autel; un piedestal a l'Humanite, un autel a Dieu!
Jersey, Marine-Terrace, 10 janvier 1854.
II
A LORD PALMERSTON
SECRETAIRE D'ETAT DE L'INTERIEUR EN ANGLETERRE
[Note: Voir aux Notes les extraits des journaux la _Nation_ et
l'_Homme_.]
La lettre qui precede avait emu l'ile de Guernesey. Des meetings
avaient eu lieu, une adresse a la reine avait ete signee, les journaux
anglais avaient reproduit en l'appuyant la demande de Victor Hugo
pour la grace de Tapner. Le gouvernement anglais avait successivement
accorde trois sursis. On pensait que l'execution n'aurait pas lieu.
Tout a coup le bruit se repand que l'ambassadeur de France, M.
Walewski, est alle voir lord Palmerston. Deux jours apres, Tapner
est execute. L'execution eut lieu le 10 fevrier. Le 11, Victor Hugo
ecrivit a lord Palmerston la lettre qu'on va lire:
Monsieur,
Je mets sous vos yeux une serie de faits qui se sont accomplis a
Jersey dans ces dernieres annees.
Il y a quinze ans, Caliot, assassin, fut condamne a mort et gracie. Il
y a huit ans, Thomas Nicolle, assassin, fut condamne a mort et gracie.
Il y a trois ans, en 1851, Jacques Fouquet, assassin, fut condamne
a mort et gracie. Pour tous ces criminels la mort fut commuee en
deportation. Pour obtenir ces graces, a ces diverses epoques, il a
suffi d'une petition des habitants de l'ile.
J'ajoute qu'en 1851 on se borna egalement a deporter Edward Carlton,
qui avait assassine sa femme dans des circonstances horribles.
Voila ce qui s'est passe depuis quinze ans dans l'ile d'ou je vous
ecris.
Par suite de tous ces faits significatifs, on a efface les scellements
du gibet sur le vieux Mont-Patibulaire de Saint-Helier, et il n'y a
plus de bourreau a Jersey.
Maintenant quittons Jersey et venons a Guernesey.
Tapner, assassin, incendiaire et voleur, est condamne a mort. A
l'heure qu'il est, monsieur, et au besoin les faits que je viens de
vous citer suffiraient a le prouver, dans toutes les consciences
saines et droites la peine de mort est abolie; Tapner condamne, un cri
s'eleve, les petitions se multiplient; une, qui s'appuie energiquement
sur le principe de l'inviolabilite de la vie humaine, est signee par
six cents habitants les plus eclaires de l'ile. Notons ici que, des
nombreuses sectes chretiennes qui se partagent les quarante mille
habitants de Guernesey, trois ministres seulement [note: M. Pearce, M.
Carey, M. Cockburn.] ont accorde leur signature a ces petitions. Tous
les autres l'ont refusee. Ces hommes ignorent probablement que la
croix est un gibet. Le peuple criait: grace! le pretre a crie: mort!
Plaignons le pretre et passons. Les petitions vous sont remises,
monsieur. Vous accordez un sursis. En pareil cas, sursis signifie
commutation. L'ile respire; le gibet ne sera point dresse. Point. Le
gibet se dresse. Tapner est pendu.
Apres reflexion.
Pourquoi?
Pourquoi refuse-t-on a Guernesey ce qu'on avait tant de fois accorde
a Jersey? pourquoi la concession a l'une et l'affront a l'autre?
pourquoi la grace ici et le bourreau la? pourquoi cette difference la
ou il y avait parite? quel est le sens de ce sursis qui n'est plus
qu'une aggravation? est-ce qu'il y aurait un mystere? a quoi a servi
la reflexion?
Il se dit, monsieur, des choses devant lesquelles je detourne la tete.
Non, ce qui se dit n'est pas. Quoi! une voix, la voix la plus obscure,
ne pourrait pas, si c'est la voix d'un exile, demander grace, dans
un coin perdu de l'Europe, pour un homme qui va mourir, sans que M.
Bonaparte l'entendit! sans que M. Bonaparte intervint! sans que M.
Bonaparte mit le hola! Quoi! M, Bonaparte qui a la guillotine de
Belley, la guillotine de Draguignan et la guillotine de Montpellier,
n'en aurait pas assez, et aurait l'appetit d'une potence a Guernesey!
Quoi! dans cette affaire, vous auriez, vous monsieur, craint de faire
de la peine au proscripteur en donnant raison au proscrit, l'homme
pendu serait une complaisance, ce gibet serait une gracieusete, et
vous auriez fait cela pour "entretenir l'amitie"! Non, non, non! je
ne le crois pas, je ne puis le croire; je ne puis en admettre l'idee,
quoique j'en aie le frisson!
En presence de la grande et genereuse nation anglaise, votre reine
aurait le droit de grace et M. Bonaparte aurait le droit de veto!
En meme temps qu'il y a un tout-puissant au ciel, il y aurait ce
tout-puissant sur la terre!--Non!
Seulement il n'a pas ete possible aux journaux de France de parler de
Tapner. Je constate le fait, mais je n'en conclus rien.
Quoi qu'il en soit, vous avez ordonne, ce sont les termes de la
depeche, que la justice "suivit son cours"; quoi qu'il en soit, tout
est fini; quoi qu'il en soit, Tapner, apres trois sursis et trois
reflexions [note: Du 27 janvier au 3 fevrier.--Du 3 fevrier au 6.--Du
6 au 10.], a ete pendu hier 10 fevrier, et,--si, par aventure, il y a
quelque chose de fonde dans les conjectures que je repousse,--voici,
monsieur, le bulletin de la journee. Vous pourriez, dans ce cas,
le transmettre aux Tuileries. Ces details n'ont rien qui repugne a
l'empire du Deux Decembre; il planera avec joie sur cette victoire.
C'est un aigle a gibets.
Depuis quelques jours, le condamne etait frissonnant. Le lundi 6
on avait entendu ce dialogue entre lui et un visiteur:--_Comment
etes-vous?--J'ai plus peur de la mort que jamais.--Est-ce du supplice
que vous avez peur?--Non, pas de cela ... Mais quitter mes enfants!_
et il s'etait mis a pleurer. Puis il avait ajoute:--_Pourquoi ne me
laisse-t-on pas le temps de me repentir_?
La derniere nuit, il a lu plusieurs fois le psaume 51. Puis, apres
s'etre etendu un moment sur son lit, il s'est jete a genoux. Un
assistant s'est approche et lui a dit:--_Sentez-vous que vous
avez besoin de pardon_? Il a repondu: _Oui_. La meme personne a
repris:--_Pour qui priez-vous_? Le condamne a dit: _Pour mes enfants_.
Puis il a releve la tete, et l'on a vu son visage inonde de larmes,
et il est reste a genoux. Entendant sonner quatre heures du matin, il
s'est tourne et a dit aux gardiens:--_J'ai encore quatre heures, mais
ou ira ma miserable ame_? Les apprets ont commence; on l'a arrange
comme il fallait qu'il fut; le bourreau de Guernesey pratique peu; le
condamne a dit tout bas au sous-sherif:--_Cet homme saura-t-il bien
faire la chose_? _--Soyez tranquille_, a repondu le sous-sherif. Le
procureur de la reine est entre; le condamne lui a tendu la main; le
jour naissait, il a regarde la fenetre blanchissante du cachot et a
murmure: _Mes enfants_! Et il s'est mis a lire un livre intitule:
CROYEZ ET VIVEZ.
Des le point du jour une multitude immense fourmillait aux abords de
la geole.
Un jardin etait attenant a la prison. On y avait dresse l'echafaud.
Une breche avait ete faite au mur pour que le condamne passat. A huit
heures du matin, la foule encombrant les rues voisines, deux cents
spectateurs "privilegies" etant dans le jardin, l'homme a paru a la
breche. Il avait le front haut et le pas ferme; il etait pale; le
cercle rouge de l'insomnie entourait ses yeux. Le mois qui venait de
s'ecouler l'avait vieilli de vingt annees. Cet homme de trente ans en
paraissait cinquante. "Un bonnet de coton blanc profondement enfonce
sur la tete et releve sur le front,--dit un temoin oculaire [note:
_Execution de J.-C. Tapner_. (Imprime au bureau du _Star de
Guernesey_.)],--vetu de la redingote brune qu'il portait aux debats,
et chausse de vieilles pantoufles", il a fait le tour d'une partie
du jardin dans une allee sablee expres. Les bordiers, le sherif, le
lieutenant-sherif, le procureur de la reine, le greffier et le sergent
de la reine l'entouraient. Il avait les mains liees; mal, comme vous
allez voir. Pourtant, selon l'usage anglais, pendant que les mains
etaient croisees par les liens sur la poitrine, une corde rattachait
les coudes derriere le dos. Il marchait l'oeil fixe sur le gibet. Tout
en marchant il disait a voix haute: _Ah! mes pauvres enfants_! A cote
de lui, le chapelain Bouwerie, qui avait refuse de signer la demande
en grace, pleurait. L'allee sablee menait a l'echelle. Le noeud
pendait. Tapner a monte. Le bourreau tremblait; les bourreaux d'en bas
sont quelquefois emus. Tapner s'est mis lui-meme sous le noeud coulant
et y a passe son cou, et, comme il avait les mains peu attachees,
voyant que le bourreau, tout egare, s'y prenait mal, il l'a aide.
Puis, "comme s'il eut pressenti ce qui allait suivre",--dit le meme
temoin,--il a dit: _Liez-moi donc mieux les mains.--C'est inutile_, a
repondu le bourreau. Tapner etant ainsi debout dans le noeud coulant,
les pieds sur la trappe, le bourreau a rabattu le bonnet sur son
visage, et l'on n'a plus vu de cette face pale qu'une bouche qui
priait. La trappe prete a s'ouvrir sous lui avait environ deux pieds
carres. Apres quelques secondes, le temps de se retourner, l'homme des
"hautes oeuvres" a presse le ressort de la trappe. Un trou s'est fait
sous le condamne, il y est tombe brusquement, la corde s'est tendue,
le corps a tourne, on a cru l'homme mort. "On pensa, dit le temoin,
que Tapner avait ete tue roide par la rupture de la moelle epiniere."
Il etait tombe de quatre pieds de haut, et de tout son poids,
et c'etait un homme de haute taille; et le temoin ajoute: "_Ce
soulagement des coeurs oppresses ne dura pas deux minutes._" Tout a
coup, l'homme, pas encore cadavre et deja spectre, a remue; les jambes
se sont elevees et abaissees l'une apres l'autre comme si elles
essayaient de monter des marches dans le vide, ce qu'on entrevoyait de
la face est devenu horrible, les mains, presque deliees, s'eloignaient
et se rapprochaient "comme pour demander assistance", dit le temoin.
Le lien des coudes s'etait rompu a la secousse de la chute. Dans ces
convulsions, la corde s'est mise a osciller, les coudes du miserable
ont heurte le bord de la trappe, les mains s'y sont cramponnees, le
genou droit s'y est appuye, le corps s'est souleve, et le pendu s'est
penche sur la foule. Il est retombe, puis a recommence. _Deux fois_,
dit le temoin. La seconde fois il s'est dresse a un pied de hauteur;
la corde a ete un moment lache. Puis il a releve son bonnet et la
foule a vu ce visage. Cela durait trop, a ce qu'il parait. Il a fallu
finir. Le bourreau qui etait descendu, est remonte, et a fait, je cite
toujours le temoin oculaire, "lacher prise au patient". La corde
avait devie; elle etait sous le menton; le bourreau l'a remise sous
l'oreille; apres quoi il a presse sur les deux epaules". [Note:
_Gazette de Guernesey_, 11 fevrier.] Le bourreau et le spectre ont
lutte un moment. Le bourreau a vaincu. Puis cet infortune, condamne
lui-meme, s'est precipite dans le trou ou pendait Tapner, lui a
etreint les deux genoux et s'est suspendu a ses pieds. La corde s'est
balancee un moment, portant le patient et le bourreau, le crime et
la loi. Enfin, le bourreau a lui-meme "lache prise". C'etait fait.
L'homme etait mort.
Vous le voyez, monsieur, les choses se sont bien passees. Cela a ete
complet, Si c'est un cri d'horreur qu'on a voulu, on l'a.
La ville etant batie en amphitheatre, on voyait cela de toutes les
fenetres. Les regards plongeaient dans le jardin.
La foule criait: _shame! shame_! Des femmes sont tombees evanouies.
Pendant ce temps-la, Fouquet, le gracie de 1851, se repent. Le
bourreau a fait de Tapner un cadavre; la clemence a refait de Fouquet
un homme.
Dernier detail.
Entre le moment ou Tapner est tombe dans le trou de la trappe et
l'instant ou le bourreau, ne sentant plus de fremissement, lui a lache
les pieds, il s'est ecoule douze minutes. Douze minutes! Qu'on calcule
combien cela fait de temps, si quelqu'un sait a quelle horloge se
comptent les minutes de l'agonie!
Voila donc, monsieur, de quelle facon Tapner est mort.
Cette execution a coute cinquante mille francs. C'est un beau luxe.
[Note: " L'executeur Rooks a deja coute pres de deux mille livres
sterling au fisc." _Gazette de Guernesey_, 11 fevrier. Rooks n'avait
encore pendu personne; Tapner est son coup d'essai. Le dernier gibet
qu'ait vu Guernesey remonte a vingt-quatre ans. Il fut dresse pour un
assassin nomme Beasse, execute le 3 novembre 1830.]
Quelques amis de la peine de mort disent qu'on aurait pu avoir cette
strangulation pour "vingt-cinq livres sterling". Pourquoi lesiner?
Cinquante mille francs! quand on y pense, ce n'est pas trop cher; il y
a beaucoup de details dans cette chose-la.
On voit l'hiver, a Londres, dans de certains quartiers, des groupes
d'etres pelotonnes dans les angles des rues, au coin des portes,
passant ainsi les jours et les nuits, mouilles, affames, glaces, sans
abri, sans vetements et sans chaussures, sous le givre et sous la
pluie. Ces etres sont des vieillards, des enfants et des femmes;
presque tous irlandais; comme vous, monsieur. Contre l'hiver ils ont
la rue, contre la neige ils ont la nudite, contre la faim ils ont
le tas d'ordures voisin. C'est sur ces indigences-la que le budget
preleve les cinquante mille francs donnes au bourreau Rooks. Avec ces
cinquante mille francs, on ferait vivre pendant un an cent de ces
familles. Il vaut mieux tuer un homme.
Ceux qui croient que le bourreau Rooks a commis quelque maladresse
paraissent etre dans l'erreur. L'execution de Tapner n'a rien que de
simple. C'est ainsi que cela doit se passer. Un nomme Tawel a ete
pendu recemment par le bourreau de Londres, qu'une relation que j'ai
sous les yeux qualifie ainsi: "Le maitre des executeurs, celui
qui s'est acquis une celebrite sans rivale dans sa peu enviable
profession." Eh bien, ce qui est arrive a Tapner etait arrive a Tawel.
[Note: "La trappe tomba, et le malheureux homme se livra tout d'abord
a de violentes convulsions. Tout son corps frissonna. Les bras et les
jambes se contracterent, puis retomberent; se contracterent encore,
puis retomberent encore; se contracterent encore, et ce ne fut
qu'apres ce troisieme effort que le pendu ne fut plus qu'un cadavre."
(_Execution of Tawel_. Thorne's printing establishment. Charles
Street.)]
On aurait tort de dire qu'aucune precaution n'avait ete prise pour
Tapner. Le jeudi 9, quelques zeles de la peine capitale avaient visite
la potence deja toute prete dans le jardin. S'y connaissant, ils
avaient remarque que "la corde etait grosse comme le pouce et le noeud
coulant gros comme le poing". Avis avait ete donne au procureur royal,
lequel avait fait remplacer la grosse corde par une corde fine. De
quoi donc se plaindrait-on?
Tapner est reste une heure au gibet. L'heure ecoulee, on l'a detache;
et le soir, a huit heures, on l'a enterre dans le cimetiere dit des
etrangers, a cote du supplicie de 1830, Beasse.
Il y a encore un autre etre condamne. C'est la femme de Tapner.
Elle s'est evanouie, deux fois en lui disant adieu; le second
evanouissement a dure une demi-heure; on l'a crue morte.
Voila, monsieur, j'y insiste, de quelle facon est mort Tapner.
Un fait que je ne puis vous taire, c'est l'unanimite de la presse
locale sur ce point:--_Il n'y aura plus d'execution a mort dans ce
pays, l'echafaud n'y sera plus tolere_.
La _Chronique de Jersey_ du 11 fevrier ajoute: "Le supplice a ete plus
atroce que le crime."
J'ai peur que, sans le vouloir, vous n'ayez aboli la peine de mort a
Guernesey.
Je livre en outre a vos reflexions ce passage d'une lettre que m'ecrit
un des principaux habitants de l'ile: "L'indignation etait au comble,
et si tous avaient pu voir ce qui se passait sous le gibet, _quelque
chose de serieux_ serait arrive, on aurait tache de sauver celui qu'on
torturait."
Je vous confie ces criailleries.
Mais revenons a Tapner.
La theorie de l'exemple est satisfaite. Le philosophe seul est triste,
et se demande si c'est la ce qu'on appelle la justice "qui suit son
cours".
Il faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a ete effroyable,
mais le crime etait hideux. Il faut bien que la societe se defende,
n'est-ce pas? ou en serions-nous si, etc., etc., etc.? L'audace des
malfaiteurs n'aurait plus de bornes. On ne verrait qu'atrocites et
guet-apens. Une repression est necessaire. Enfin, c'est votre avis,
monsieur, les Tapner doivent etre pendus, a moins qu'ils ne soient
empereurs.
Que la volonte des hommes d'etat soit faite!
Les ideologues, les reveurs, les etranges esprits chimeriques qui ont
la notion du bien et du mal, ne peuvent sonder sans trouble certains
cotes du probleme de la destinee.
Pourquoi Tapner, au lieu de tuer une femme, n'en a-t-il pas tue
trois cents, en ajoutant au tas quelques centaines de vieillards
et d'enfants? pourquoi, au lieu de forcer une porte, n'a-t-il pas
crochete un serment? pourquoi, au lieu de derober quelques schellings,
n'a-t-il pas vole vingt-cinq millions? Pourquoi, au lieu de bruler la
maison Saujon, n'a-t-il pas mitraille Paris? Il aurait un ambassadeur
a Londres.
Il serait pourtant bon qu'on en vint a preciser un peu le point ou
Tapner cesse d'etre un brigand et ou Schinderhannes commence a devenir
de la politique.
Tenez, monsieur, c'est horrible. Nous habitons, vous et moi,
l'infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n'etes qu'un
ministre. Je suis de la cendre, vous etes de la poussiere. D'atome
a atome on peut se parler. On peut d'un neant a l'autre se dire
ses verites. Eh bien, sachez-le, quelles que soient les splendeurs
actuelles de votre politique, quelle que soit la gloire de l'alliance
de M. Bonaparte, quelque honneur qu'il y ait pour vous a mettre votre
tete a cote de la sienne dans le bonnet qu'il porte, si retentissants
et si magnifiques que soient vos triomphes en commun dans l'affaire
turque, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d'un homme, cette
trappe qu'on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu'il se cassera la
colonne vertebrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le
voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants qui sortent brusquement
de leur orbite, cette langue qui jaillit du gosier, ce rugissement
d'angoisse que le noeud etouffe, cette ame eperdue qui se cogne au
crane sans pouvoir s'en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent
un point d'appui, ces mains liees et muettes qui se joignent et qui
crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l'ombre, qui se
jette sur ces palpitations supremes, qui se cramponne aux jambes du
miserable et qui se pend au pendu, monsieur, c'est epouvantable. Et si
par hasard les conjectures que j'ecarte avaient raison, si l'homme
qui s'est accroche aux pieds de Tapner etait M. Bonaparte, ce serait
monstrueux. Mais, je le repete, je ne crois pas cela. Vous n'avez obei
a aucune influence; vous avez dit: que la justice "suive son cours";
vous avez donne cet ordre comme un autre; les rabachages sur la peine
de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d'eau. Vous
n'avez pas vu la gravite de l'acte. C'est une legerete d'homme d'etat;
rien de plus. Monsieur, gardez vos etourderies pour la terre, ne
les offrez pas a l'eternite. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces
profondeurs-la; n'y jetez rien de vous. C'est une imprudence. Ces
profondeurs-la, je suis plus pres que vous, je les vois. Prenez garde.
_Exsul sicut mortuus_. Je vous parle de dedans le tombeau.
Bah! qu'importe! Un homme pendu; et puis apres? une ficelle que nous
allons rouler, une charpente que nous allons declouer, un cadavre que
nous allons enterrer, voila grand'chose. Nous tirerons le canon, un
peu de fumee en orient, et tout sera dit. Guernesey, Tapner, il faut
un microscope pour voir cela. Messieurs, cette ficelle, cette poutre,
ce cadavre, ce mechant gibet imperceptible, cette misere, c'est
l'immensite. C'est la question sociale, plus haute que la question
politique. C'est plus encore, c'est ce qui n'est plus la terre. Ce
qui est peu de chose, c'est votre canon, c'est votre politique, c'est
votre fumee. L'assassin qui du matin au soir devient l'assassine,
voila ce qui est effrayant; une ame qui s'envole tenant le bout de
corde du gibet, voila ce qui est, entre deux diners, formidable.
Hommes d'etat, entre deux protocoles, entre deux sourires, vous
pressez nonchalamment de votre pouce gante de blanc le ressort de la
potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Cette trappe,
savez-vous ce que c'est? C'est l'infini qui apparait; c'est
l'insondable et l'inconnu; c'est la grande ombre qui s'ouvre brusque
et terrible sous votre petitesse.
Continuez. C'est bien. Qu'on voie les hommes du vieux monde
a l'oeuvre. Puisque le passe s'obstine, regardons-le. Voyons
successivement toutes ses figures: a Tunis, c'est le pal; chez le
czar, c'est le knout; chez le pape, c'est le garrot; en France, c'est
la guillotine; en Angleterre, c'est le gibet; en Asie et en Amerique,
c'est le marche d'esclaves. Ah! tout cela s'evanouira! Nous les
anarchistes, nous les demagogues, nous les buveurs de sang, nous vous
le declarons, a vous les conservateurs et les sauveurs, la liberte
humaine est auguste, l'intelligence humaine est sainte, la vie humaine
est sacree, l'ame humaine est divine. Pendez maintenant!
Prenez garde. L'avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort
et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille societe est debout,
mais morte, vous dis-je. Vous vous etes trompes. Vous avez mis la main
dans les tenebres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancee.
Vous tournez le dos a la vie; elle va tout a l'heure se lever derriere
vous. Quand nous prononcons ces mots, progres, revolution, liberte,
humanite, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la
nuit ou nous sommes et ou vous etes. Vraiment, savez-vous ce que c'est
que cette nuit? Apprenez-le, avant peu les idees en sortiront enormes
et rayonnantes. La democratie, c'etait hier la France; ce sera demain
l'Europe. L'eclipse actuelle masque le mysterieux agrandissement de
l'astre.
Je suis, monsieur, votre serviteur,
VICTOR HUGO.
Marine-Terrace, 11 fevrier 1854.
III
CINQUIEME ANNIVERSAIRE DU 24 FEVRIER 1848
24 fevrier 1854.
Citoyens,
Une date, c'est une idee qui se fait chiffre; c'est une victoire qui
se condense et se resume dans un nombre lumineux, et qui flamboie a
jamais dans la memoire des hommes.
Vous venez de celebrer le 24 Fevrier 1848; vous avez glorifie la date
passee; permettez-moi de me tourner vers la date future.
Permettez-moi de me tourner vers cette journee, soeur encore ignoree
du 24 Fevrier, qui donnera son nom a la prochaine revolution, et qui
s'identifiera avec elle.
Permettez-moi d'envoyer a la date future toutes les aspirations de mon
ame.
Qu'elle ait autant de grandeur que la date passee, et qu'elle ait plus
de bonheur!
Que les hommes pour qui elle resplendira soient fermes et purs, qu'ils
soient bons et grands, qu'ils soient justes, utiles et victorieux, et
qu'ils aient une autre recompense que l'exil!
Que leur sort soit meilleur que le notre!
Citoyens! que la date future soit la date definitive!
Que la date future continue l'oeuvre de la date passee, mais qu'elle
l'acheve!
Que, comme le 24 Fevrier, elle soit radieuse et fraternelle; mais
qu'elle soit hardie et qu'elle aille au but! qu'elle regarde l'Europe
de la facon dont Danton la regardait!
Que, comme Fevrier, elle abolisse la monarchie en France, mais qu'elle
l'abolisse aussi sur le continent! qu'elle ne trompe pas l'esperance!
que partout elle substitue le droit humain au droit divin! qu'elle
crie aux nationalites: debout! Debout, Italie! debout, Pologne!
debout, Hongrie! debout, Allemagne, debout, peuples, pour la liberte!
Qu'elle embouche le clairon du reveil! qu'elle annonce le lever du
jour! que, dans cette halte nocturne ou gisent les nations engourdies
par je ne sais quel lugubre sommeil, elle sonne la diane des peuples!
Ah! l'instant s'avance! je vous l'ai deja dit et j'y insiste,
citoyens! des que les chocs decisifs auront lieu, des que la France
abordera directement la Russie et l'Autriche et les saisira corps a
corps, quand la grande guerre commencera, citoyens! vous verrez la
revolution luire. C'est a la revolution qu'il est reserve de frapper
les rois du continent. L'empire est le fourreau, la republique est
l'epee.
Donc, acclamons la date future! acclamons la revolution prochaine!
souhaitons la bienvenue a cet ami mysterieux qui s'appelle demain!
Que la date future soit splendide! que la prochaine revolution soit
invincible! qu'elle fonde les Etats-Unis d'Europe!
Que, comme Fevrier, elle ouvre a deux battants l'avenir, mais qu'elle
ferme a jamais l'abominable porte du passe! que de toutes les chaines
des peuples elle forge a cette porte, un verrou! et que ce verrou soit
enorme comme a ete la tyrannie!
Que, comme Fevrier, elle releve et place sur l'autelle sublime trepied
Liberte-Egalite-Fraternite, mais que sur ce trepied elle allume, de
facon a en eclairer toute la terre, la grande flamme Humanite!
Qu'elle en eblouisse les penseurs, qu'elle en aveugle les despotes!
Que, comme Fevrier, elle renverse l'echafaud politique releve par le
Bonaparte de decembre, mais qu'elle renverse aussi l'echafaud social!
Ne l'oublions pas citoyens, c'est sur la tete du proletaire que
l'echafaud social suspend son couperet. Pas de pain dans la famille,
pas de lumiere dans le cerveau; de la la faute, de la la chute, de la
le crime.
Un soir, a la nuit tombante, je me suis approche d'une guillotine qui
venait de travailler dans la place de Greve. Deux poteaux soutenaient
le couperet encore fumant. J'ai demande au premier poteau: Comment
t'appelles-tu? il m'a repondu: Misere. J'ai demande au deuxieme
poteau: Comment t'appelles-tu? Il m'a repondu: Ignorance.
Que la revolution prochaine, que la date future, arrache ces poteaux
et brise cet echafaud!
Que, comme Fevrier, elle confirme le droit de l'homme, mais qu'elle
proclame le droit de la femme et qu'elle decrete le droit de l'enfant;
c'est-a-dire l'egalite pour l'une et l'education pour l'autre!
Que, comme Fevrier, elle repudie la confiscation et les violences,
qu'elle ne depouille personne; mais qu'elle dote tout le monde!
qu'elle ne soit pas faite contre les riches, mais qu'elle soit faite
pour les pauvres! Oui! que, par une immense reforme economique, par le
droit du travail mieux compris, par de larges institutions d'escompte
et de credit, par le chomage rendu impossible, par l'abolition des
douanes et des frontieres, par la circulation decuplee, par la
suppression des armees permanentes, qui coutent a l'Europe quatre
milliards par an, sans compter ce que coutent les guerres, par la
complete mise en valeur du sol, par un meilleur balancement de la
production et de la consommation, ces deux battements de l'artere
sociale, par l'echange, source jaillissante de vie, par la revolution
monetaire, levier qui peut soulever toutes les indigences, enfin,
par une gigantesque creation de richesses toutes nouvelles que des
a present la science entrevoit et affirme, elle fasse du bien-etre
materiel, intellectuel et moral la dotation universelle!
Qu'elle broie, ecrase, efface, aneantisse, toutes les vieilles
institutions deshonorees, c'est la sa mission politique; mais qu'elle
fasse marcher de front sa mission sociale et qu'elle donne du pain aux
travailleurs! Qu'elle preserve les jeunes ames de l'enseignement,--je
me trompe,--de l'empoisonnement jesuitique et clerical, mais qu'elle
etablisse et constitue sur une base colossale l'instruction gratuite
et obligatoire! Savez-vous, citoyens, ce qu'il faut a la civilisation,
pour qu'elle devienne l'harmonie? Des ateliers, et des ateliers!
des ecoles, et des ecoles! L'atelier et l'ecole, c'est le double
laboratoire d'ou sort la double vie, la vie du corps et la vie de
l'intelligence. Qu'il n'y ait plus de bouches affamees! qu'il n'y
ait plus de cerveaux tenebreux! Que ces deux locutions, honteuses,
usuelles, presque proverbiales, que nous avons tous prononcees plus
d'une fois dans notre vie:--_cet homme n'a pas de quoi manger;--cet
homme ne sait pas lire_;--que ces deux locutions, qui sont comme les
deux lueurs de la vieille misere eternelle, disparaissent du langage
humain!
Qu'enfin, comme le 24 Fevrier, la grande date future, la revolution
prochaine, fasse dans tous les sens des pas en avant, mais qu'elle ne
fasse point un pas en arriere! qu'elle ne se croise pas les bras avant
d'avoir fini! que son dernier mot soit: suffrage universel, bien-etre
universel, paix universelle, lumiere universelle!
Quand on nous demande: qu'entendez-vous par Republique Universelle?
nous entendons cela. Qui en veut? (_Cri unanime_:--Tout le monde!)
Et maintenant, amis, cette date que j'appelle, cette date qui, reunie
au grand 24 Fevrier 1848 et a l'immense 22 septembre 1792, sera comme
le triangle de feu de la revolution, cette troisieme date, cette date
supreme, quand viendra-t-elle? quelle annee, quel mois, quel jour
illustrera-t-elle? de quels chiffres se composera-t-elle dans la serie
tenebreuse des nombres? sont-ils loin ou pres de nous, ces chiffres
encore obscurs et destines a une si prodigieuse lumiere? Citoyens,
deja, des a present, a l'heure ou je parle, ils sont ecrits sur une
page du livre de l'avenir, mais cette page-la, le doigt de Dieu ne
l'a pas encore tournee. Nous ne savons rien, nous meditons, nous
attendons; tout ce que nous pouvons dire et repeter, c'est qu'il
nous semble que la date liberatrice approche. On ne distingue pas le
chiffre, mais on voit le rayonnement.
Proscrits! levons nos fronts pour que ce rayonnement les eclaire!
Levons nos fronts, pour que, si les peuples demandent:--Qu'est-ce
donc qui blanchit de la sorte le haut du visage de ces hommes?--on
puisse repondre:--C'est la clarte de la revolution qui vient!
Levons nos fronts, proscrits, et, comme nous l'avons fait si souvent
dans notre confiance religieuse, saluons l'avenir!
L'avenir a plusieurs noms.
Pour les faibles, il se nomme l'impossible; pour les timides, il se
nomme l'inconnu; pour les penseurs et pour les vaillants, il se nomme
l'ideal.
L'impossible!
L'inconnu!
Quoi! plus de misere pour l'homme, plus de prostitution pour la femme,
plus d'ignorance pour l'enfant, ce serait l'impossible!
Quoi! les Etats-Unis d'Europe, libres et maitres chacun chez eux, mus
et relies par une assemblee centrale, et communiant a travers les mers
avec les Etats-Unis d'Amerique, ce serait l'inconnu!
Quoi! ce qu'a voulu Jesus-Christ, c'est l'impossible!
Quoi! ce qu'a fait Washington, c'est l'inconnu!
Mais on nous dit:--Et la transition! et les douleurs de l'enfantement!
et la tempete du passage du vieux monde au monde nouveau! un continent
qui se transforme! l'avatar d'un continent! Vous figurez-vous cette
chose redoutable? la resistance desesperee des trones, la colere des
castes, la furie des armees, le roi defendant sa liste civile, le
pretre defendant sa prebende, le juge defendant sa paie, l'usurier
defendant son bordereau, l'exploiteur defendant son privilege, quelles
ligues! quelles luttes! quels ouragans! quelles batailles! quels
obstacles! Preparez vos yeux a repandre des larmes; preparez vos
veines a verser du sang! arretez-vous! reculez! ...--Silence aux
faibles et aux timides! l'impossible, cette barre de fer rouge, nous y
mordrons; l'inconnu, ces tenebres, nous nous y plongerons; et nous te
conquerrons, ideal!
Vive la revolution future!
IV
APPEL AUX CONCITOYENS
14 juin 1854.
Il devient urgent d'elever la voix et d'avertir les coeurs fideles et
genereux. Que ceux qui sont dans le pays se souviennent de ceux qui
sont hors du pays. Nous, les combattants de la proscription, nous
sommes entoures de detresses heroiques et inouies. Le paysan souffre
loin de son champ, l'ouvrier souffre loin de son atelier; pas de
travail, pas de vetements, pas de souliers, pas de pain; et au milieu
de tout cela des femmes et des enfants; voila ou en sont une foule
de proscrits. Nos compagnons ne se plaignent pas, mais nous nous
plaignons pour eux. Les despotes, M. Bonaparte en tete, ont fait ce
qu'il faut, la calomnie, la police et l'intimidation aidant, pour
empecher les secours d'arriver a ces inebranlables confesseurs de la
democratie et de la liberte. En les affamant, on espere les dompter.
Reve. Ils tomberont a leur poste.
En attendant, le temps se passe, les situations s'aggravent, et ce
qui n'etait que de la misere devient de l'agonie. Le denument, la
nostalgie et la faim deciment l'exil. Plusieurs sont morts deja. Les
autres doivent-ils mourir?
Concitoyens de la republique universelle, secourir l'homme qui
souffre, c'est le devoir; secourir l'homme qui souffre pour
l'humanite, c'est plus que le devoir.
Vous tous qui etes restes dans vos patries et qui avez du moins ces
deux choses qui font vivre, le pain et l'air natal, tournez vos yeux
vers cette famille de l'exil qui lutte pour tous et qui ebauche dans
les douleurs et dans l'epreuve la grande famille des peuples.
Que chacun donne ce qu'il pourra. Nous appelons nos freres au secours
de nos freres.
V
SUR LA TOMBE DE FELIX BONY
21 septembre 1854.
Citoyens,
Encore un condamne a mort par l'exil qui vient de subir sa peine!
Encore un qui meurt tout jeune, comme Helin, comme Bousquet, comme
Louise Julien, comme Gaffney, comme Izdebski, comme Cauvet! Felix
Bony, qui est dans cette biere, avait vingt-neuf ans.
Et, chose poignante! les enfants tombent aussi! Avant d'arriver a
cette sepulture, tout a l'heure, nous nous sommes arretes devant une
autre fosse, fraichement ouverte comme celle-ci, ou nous avons depose
le fils de notre compagnon d'exil Eugene Beauvais, pauvre enfant mort
des douleurs de sa mere, et mort, helas! presque avant d'avoir vecu!
Ainsi, dans la douloureuse etape que nous faisons, le jeune homme et
l'enfant roulent pele-mele sous nos pieds dans l'ombre.
Felix Bony avait ete soldat; il avait subi cette monstrueuse loi du
sang qu'on appelle conscription et qui arrache l'homme a la charrue,
pour le donner au glaive.
Il avait ete ouvrier; et, chomage, maladie, travail au rabais,
exploitation, marchandage, parasitisme, misere, il avait traverse les
sept cercles de l'enfer du proletaire. Comme vous le voyez, cet homme,
si jeune encore, avait ete eprouve de tous les cotes, et l'infortune
l'avait trouve solide.
Depuis le 2 decembre, il etait proscrit.
Pourquoi? pour quel crime?
Son crime, c'etait le mien a moi qui vous parle, c'etait le votre
a vous qui m'ecoutez. Il etait republicain dans une republique; il
croyait que celui qui a prete un serment doit le tenir, que, parce
qu'on est ou qu'on se croit prince, on n'est pas dispense d'etre
honnete homme, que les soldats doivent obeir aux constitutions,
que les magistrats doivent respecter les lois; il avait ces idees
etranges, et il s'est leve pour les soutenir; il a pris les armes,
comme nous l'avons tous fait, pour defendre les lois; il a fait de sa
poitrine le bouclier de la constitution; il a accompli son devoir, en
un mot. C'est pour cela qu'il a ete frappe; c'est pour cela qu'il a
ete banni; c'est pour cela qu'il a ete "condamne", comme parlent
les juges infames qui rendent la justice au nom de l'accuse Louis
Bonaparte.
Il est mort; mort de nostalgie comme les autres qui l'ont precede
ici; mort d'epuisement, mort loin de sa ville natale, mort loin de
sa vieille mere, mort loin de son petit enfant. Il a agonise, car
l'agonie commence avec l'exil, il a agonise trois ans; il n'a pas
flechi une heure. Vous l'avez tous connu, vous vous en souvenez! Ah!
c'etait un vaillant et ferme coeur!
Qu'il repose dans cette paix severe! et qu'il trouve du moins dans le
sepulcre la realisation sereine de ce qui fut son ideal pendant la
vie. La mort, c'est la grande fraternite.
O proscrits, puisque c'est vrai que cet ami est mort, et que voila
encore un des notres qui s'evanouit dans le cercueil, faisons l'appel
dans nos rangs; serrons-nous devant la mort comme les soldats devant
la mitraille; c'est le moment de pleurer et c'est le moment de
sourire; c'est ici la paque supreme. Retrempons notre conscience
republicaine, retrempons notre foi en Dieu et au progres dans ces
tenebres ou nous descendrons tous peut-etre l'un apres l'autre avant
d'avoir revu la chere terre de la patrie; asseyons-nous, cote a cote
avec nos morts, a cette sainte cene de l'honneur, du devouement et du
sacrifice; faisons la communion de la tombe.
Donc l'air de la proscription tue. On meurt ici, on meurt souvent, on
meurt sans cesse. Le proscrit lutte, resiste, tient tete, s'assied au
bord de la mer et regarde du cote de la France, et meurt. Les autres
apres lui continuent le combat; seulement la breche de l'exil commence
a s'encombrer de cadavres.
Tout est bien. Et ceci (_montrant la fosse_) rachete cela (_l'orateur
etend le bras du cote de la France_). Pendant que tant d'hommes qui
auraient la force s'ils voulaient acceptent la servitude, et, le bat
sur le cou, subissent le triomphe du guet-apens, lache triomphe et
lache soumission, pendant que les foules s'en vont dans la honte, les
proscrits s'en vont dans la tombe.--Tout est bien.
O mes amis, quelle profonde douleur!
Ah! que du moins, en attendant le jour ou ils se leveront, en
attendant le jour ou ils auront pudeur, en attendant le jour ou ils
auront horreur, les peuples maintenant a terre, les uns garrottes, les
autres abrutis, ce qui est pire, les autres prosternes, ce qui est
pire encore, regardent passer, le front haut dans les tenebres, et
s'enfoncer en silence dans le desert de l'exil cette fiere colonne de
proscrits qui marche vers l'avenir, ayant en tete des cercueils!
L'avenir. Ce mot m'est venu. Savez-vous pourquoi? C'est qu'il sort
naturellement de la pensee dans le lieu mysterieux ou nous sommes;
c'est que c'est un bon endroit pour regarder l'avenir que le bord des
fosses. De cette hauteur on voit loin dans la profondeur divine et
loin dans l'horizon humain. Aujourd'hui que la Liberte, la Verite et
la Justice ont les mains liees derriere le dos et sont battues de
verges et sont fouettees en place publique, la Liberte par les
soldats, la Verite par les pretres, la Justice par les juges;
aujourd'hui que l'Idee venue de Dieu est suppliciee, Dieu est sur
l'horizon humain, Dieu est sur la place publique ou on le fouette, et
l'on peut dire, oui, l'on peut dire qu'il souffre et qu'il saigne avec
nous. On a donc le droit de sonder la plaie humaine dans ce lieu des
choses eternelles. D'ailleurs on n'importune pas la tombe, et surtout
la tombe des martyrs, en parlant d'esperance. Eh bien! je vous le
dis, et c'est surtout du haut de ce talus funebre qu'on le voit
distinctement, esperez! Il y a partout des lueurs dans la nuit, lueur
en Espagne, lueur en Italie, en Orient clarte; incendie, disent les
myopes de la politique, et moi je dis, aurore!
Cette clarte de l'orient, si faible encore, c'est la l'inconnu, c'est
la le mystere. Proscrits, ne la quittez pas des yeux un seul instant.
C'est la que va se lever l'avenir.
Laissez-moi, avec la gravite qui sied en presence de l'auditeur
funebre qui est la (_l'orateur montre le cercueil_), laissez-moi vous
parler des evenements qui s'accomplissent et des evenements qui se
preparent, librement, a coeur ouvert, comme il convient a ceux
qui sont surs de l'avenir, etant surs du droit. On nous dit
quelquefois:--Prenez garde. Vos paroles sont trop hardies. Vous
manquez de prudence.--Est-ce qu'il est question de prudence
aujourd'hui? il est question de courage. Aux heures de lutte a corps
perdu, gloire a ceux qui ont des paroles sans precautions et des
sabres sans fourreau!
D'ailleurs les rois sont entraines. Soyez tranquilles.
Il y a deux faits dans la situation presente; une alliance et une
guerre.
Que nous veulent ces deux faits?
L'alliance? J'en conviens, nous regardons pour l'instant sans
enthousiasme cette apparente intimite entre Fontenoy et Waterloo d'ou
il semble qu'il soit sorti une espece d'Anglo-France; nous laissons,
temoins froids et muets de ce spectacle, le choeur banal qui suit tous
les corteges et qui se groupe a la porte de tous les succes, chanter,
des deux cotes de la Manche, en se renvoyant les strophes de Paris
a Londres, cette alliance admirable grace a laquelle se promenent
aujourd'hui au soleil le chasseur de Vincennes bras dessus bras
dessous avec le rifle-guard, le marin francais bras dessus bras
dessous avec le marin anglais, la capote bleue bras dessus bras
dessous avec l'habit rouge, et sans doute aussi, dans le sepulcre,
Napoleon bras dessus bras dessous avec Hudson Lowe.
Nous sommes calmes devant cela. Mais qu'on ne se meprenne pas
sur notre pensee. Nous, hommes de France, nous aimons les hommes
d'Angleterre; les lignes jaunes ou vertes dont on barbouille
les mappe-mondes n'existent pas pour nous; nous republicains-
democrates-socialistes, nous repudions en meme temps que
les clotures de caste a caste ces prejuges de peuple a peuple sortis
des plus miserables tenebres du vieil aveuglement humain; nous
honorons en particulier cette noble et libre nation anglaise qui fait
dans le labeur commun de la civilisation un si magnifique travail;
nous savons ce que vaut ce grand peuple qui a eu Shakespeare, Cromwell
et Newton; nous sommes cordialement assis a son foyer, sans lui rien
devoir, car c'est notre presence qui fait son honneur; entait de
concorde, puisque c'est la la question, nous allons bien au dela de
tout ce que revent les diplomaties, nous ne voulons pas seulement
l'alliance de la France avec l'Angleterre; nous voulons l'alliance de
l'Europe avec elle-meme, et de l'Europe avec l'Amerique, et du monde
avec le monde! nous sommes les ennemis de la guerre; nous sommes les
souffre-douleurs de la fraternite; nous sommes les agitateurs de la
lumiere et de la vie; nous combattons la mort qui batit les echafauds
et la nuit qui trace les frontieres; pour nous il n'y a des a present
qu'un peuple comme il n'y aura dans l'avenir qu'un homme; nous voulons
l'harmonie universelle dans le rayonnement universel; et nous tous
qui sommes ici, tous! nous donnerions notre sang avec joie pour
avancer d'une heure le jour ou sera donne le sublime baiser de paix
des nations!
Donc que les amis de l'alliance anglo-francaise ne prennent pas le
change sur mes paroles. Plus que qui que ce soit, j'y insiste, nous
republicains, nous voulons ces alliances; car, je le repete, l'union
parmi les peuples, et, plus encore, l'unite dans l'humanite, c'est
la notre symbole. Mais ces unions, nous les voulons pures, intimes,
profondes, fecondes; morales pour qu'elles soient reelles, honnetes
pour qu'elles soient durables; nous les voulons fondees sur les
interets sans nul doute, mais fondees plus encore sur toutes les
fraternites du progres et de la liberte; nous voulons qu'elles soient
en quelque sorte la resultante d'une majestueuse marche amicale
dans la lumiere; nous les voulons sans humiliation d'un cote, sans
abdication de l'autre, sans arriere-pensees pour l'avenir, sans
spectres dans le passe; nous trouvons que le mepris entre les
gouvernements, meme dissimule, est un mauvais ingredient pour cimenter
l'estime entre les nations; en un mot, nous voulons sur les frontons
radieux de ces alliances de peuple a peuple des statues de marbre et
non des hommes de fange.
Nous voulons des federations signees Washington et non des platrages
signes Bonaparte.
Les alliances comme celles que nous voyons en ce moment, nous les
croyons mauvaises pour les deux parties, pour les deux peuples que
nous admirons et que nous aimons, pour les deux gouvernements dont
nous prenons moins de souci. Sait-on bien ce qu'on veut ici, et
sait-on bien ce qu'on fera la? Nous disons qu'au fond, des deux cotes,
on se defie quelque peu, et qu'on n'a pas tort; nous disons a ceux-ci
qu'il y a toujours du cote d'un marchand l'affaire commerciale, et
nous disons a ceux-la qu'il y a toujours du cote d'un traitre la
trahison.
Comprend-on maintenant?
Autant l'alliance baclee nous laisse froids, autant la guerre pendante
nous emeut. Oui, nous considerons avec un inexprimable melange
d'esperance et d'angoisse cette derniere aventure des monarchies, ce
coup de tete pour une clef qui a deja coute des millions d'or et des
milliers d'hommes. Guerre d'intrigues plus encore que de melees, ou
les turcs sont de plus en plus heroiques, ou le Deux-Decembre est de
plus en plus lache, ou l'Autriche est de plus en plus russe; guerre
meurtriere sans coups de canon, ou nos vaillants soldats, fils de
l'atelier et de la chaumiere, meurent miserablement, helas! sans
meme qu'il sorte de leurs pauvres cadavres la funebre aureole des
batailles; guerre ou il n'y a pas encore eu d'autre vainqueur que la
peste, ou le typhus seul a pu publier des bulletins, et ou il n'y a
eu jusqu'ici d'Austerlitz que pour le cholera; guerre tenebreuse,
obscure, inquiete, reculante, fatale; guerre mysterieuse que ceux-la
memes qui la font ne comprennent pas, tant elle est pleine de la
providence; redoutable enigme aveuglement posee par les rois, et dont
la Revolution seule sait le mot!
A l'heure ou nous sommes, a l'instant precis ou je parle, en ce moment
meme, citoyens, la peripetie de cette sombre lutte s'accomplit;
l'avortement de la Baltique semble avoir eu son contre-coup de honte
dans la mer Noire, et comme, apres tout, de tels peuples que la
France et l'Angleterre ne peuvent pas etre indefiniment et impunement
humilies dans leurs armees, le denoument se risque, la tentative se
fait. Citoyens, cette guerre, qui a garde son secret devant Cronstadt,
se demasquera-t-elle devant Sebastopol? a qui sera la chute? a qui
sera le _Te Deum_? personne ne le sait encore. Mais quoi qu'il
arrive, proscrits, quel que soit l'evenement, c'est le despotisme qui
s'ecroule, soit sur Nicolas, soit sur Bonaparte. C'est, je repete mes
paroles d'il y a un an, c'est le supplice de l'Europe qui finit. Le
coup qui se frappe dans cette minute meme jettera bas necessairement
dans un temps donne ou l'empereur de la Siberie, ou l'empereur de
Cayenne; c'est-a-dire tous les deux; car l'un de ces deux poteaux de
l'echafaud des peuples ne peut pas tomber sans entrainer l'autre.
Cependant que font les deux despotes? Ils sourient dans le calme
imbecile de la miserable omnipotence humaine; ils sourient a l'avenir
terrible! ils s'endorment dans la plenitude difforme et hideuse de
leur absolutisme satisfait; ils n'ont meme pas la fantaisie des
tristes gloires personnelles de la guerre, si faciles aux princes; ils
n'ont pas meme souci des souffrances de ces douloureuses multitudes
qu'ils appellent leurs armees. Pendant que, pour eux et par eux, des
milliers d'hommes agonisent dans les ambulances sur les grabats du
cholera, pendant que Varna est en flammes, pendant qu'Odessa fume sous
le canon, pendant que Kola brule au nord et Sulina au midi, pendant
qu'on ecrase de boulets et de bombes Silistrie, pendant que les
sauvageries de Bomarsund repliquent aux ferocites de Sinope, tandis
que les tours sautent, tandis que les vaisseaux flamboient et
s'abiment, tandis que les "magasins de cadavres" des hopitaux russes
regorgent, pendant les marches forcees de la Dobrudscha, pendant les
desastres de Kustendji, pendant que des regiments entiers fondent et
s'evanouissent dans le lugubre bivouac de Karvalik, que font les deux
czars? L'un prend le frais a son palais d'ete; l'autre prend les bains
de mer a Biarritz.
Troublons ces joies.
O peuples, au-dessus des combinaisons, des intrigues et des ententes,
au-dessus des diplomaties, au-dessus des guerres, au-dessus de toutes
les questions, question turque, question grecque, question russe,
au-dessus de tout ce que les monarchies font ou revent, planent les
crimes.
Ne laissons pas prescrire la protestation vengeresse; ne nous laissons
pas distraire du but formidable. C'est toujours l'heure de dire: Neron
est la! On pretend que les generations oublient. Eh bien! pour la
saintete meme du droit, pour l'honneur meme de la conscience humaine,
les victimes nous le demandent, les martyrs nous le crient du fond
de leurs tombeaux, ravivons les souvenirs, et faisons de toutes les
memoires des ulceres.
O peuples, le lugubre et menacant acte d'accusation, non! ne nous
lassons jamais de le redire! En ce moment les autocrates et les tyrans
du continent triomphent; ils ont mitraille a Palerme, mitraille a
Brescia, mitraille a Berlin, mitraille a Vienne, mitraille a Paris;
ils ont fusille a Ancone, fusille a Bologne, fusille a Rome, fusille a
Arad, fusille a Vincennes, fusille au Champ de Mars; ils ont dresse
le gibet a Pesth, le garrot a Milan, la guillotine a Belley; ils ont
expedie les pontons, encombre les cachots, peuple les casemates,
ouvert les oubliettes; ils ont donne au desert la fonction de bagne;
ils ont appele a leur aide Tobolsk et ses neiges, Lambessa et ses
fievres, l'ilot de la Mere et son typhus; ils ont confisque, ruine,
sequestre, spolie; ils ont proscrit, banni, exile, expulse, deporte;
quand cela a ete fait, quand ils ont eu bien mis le pied sur la gorge
de l'humanite, quand ils ont entendu son dernier rale, ils ont dit
tout joyeux: c'est fini!--Et maintenant les voila dans la salle du
banquet. Les y voila, vainqueurs, enivres, tout-puissants, couronne en
tete, lauriers au front. C'est le festin de la grande noce. C'est
le mariage de la monarchie et du guet-apens, de la royaute et de
l'assassinat, du droit divin et du faux serment, de tout ce qu'ils
appellent auguste avec tout ce que nous appelons infame; mariage
hideux et splendide; sous leurs pieds est la fanfare; toutes les
trahisons et toutes les lachetes chantent l'epithalame. Oui, les
despotes triomphent; oui, les despotes rayonnent; oui, eux et leurs
sbires, eux et leurs complices, eux et leurs courtisans, eux et
leurs courtisanes, ils sont fiers, heureux, contents, gorges, repus,
glorieux; mais qu'est-ce que cela fait a la justice eternelle? Nations
opprimees, l'heure approche. Regardez bien cette fete; les lampions
et les lustres sont allumes, l'orchestre ne s'interrompt pas; les
panaches et l'or et les diamants brillent; la valetaille en uniforme,
en soutane ou en simarre se prosterne; les princes vetus de pourpre
rient et se felicitent; mais l'heure va sonner, vous dis-je; le fond
de la salle est plein d'ombre; et, voyez, dans cette ombre, dans cette
ombre formidable, la Revolution, couverte de plaies, mais vivante,
baillonnee, mais terrible, se dresse derriere eux, l'oeil fixe sur
vous, peuples, et agite dans ses deux mains sanglantes au-dessus de
leurs tetes des poignees de haillons arrachees aux linceuls des morts!
VI
LA GUERRE D'ORIENT
29 novembre 1854.
Proscrits,
L'anniversaire glorieux que nous celebrons en ce moment [note: La
revolution polonaise de 1830.] ramene la Pologne dans toutes les
memoires; la situation de l'Europe la ramene egalement dans les
evenements.
Comment? je vais essayer de vous le dire.
Mais d'abord, cette situation, examinons-la.
Au point ou elle en est, et en presence des choses decisives qui se
preparent, il importe de preciser les faits.
Commencons par faire justice d'une erreur presque universelle.
Grace aux nuages astucieusement jetes sur l'origine de l'affaire
par le gouvernement francais, et complaisamment epaissis par le
gouvernement anglais, aujourd'hui, en Angleterre comme en France, on
attribue generalement la guerre d'orient, ce desastre continental, a
l'empereur Nicolas. On se trompe. La guerre d'orient est un crime;
mais ce n'est point le crime de Nicolas. Ne pretons pas a ce riche.
Retablissons la verite.
Nous conclurons ensuite.
Citoyens, le 2 decembre 1851,--car il faut toujours remonter la, et,
tant que M. Bonaparte sera debout, c'est de cette source horrible que
sortiront tous les evenements, et tous les evenements, quels qu'ils
soient, ayant ce poison dans les veines, seront malsains et veneneux
et se gangreneront rapidement,--le 2 decembre donc, M. Bonaparte fait
ce que vous savez. Il commet un crime, erige ce crime en trone, et
s'assied dessus. Schinderhannes se declare Cesar. Mais a Cesar il faut
Pierre. Quand on est empereur, le Oui du peuple, c'est peu de chose;
ce qui importe, c'est le Oui du pape. Ce n'est pas tout d'etre
parjure, traitre et meurtrier, il faut encore etre sacre. Bonaparte le
Grand avait ete sacre. Bonaparte le Petit voulut l'etre.
La etait la question.
Le pape consentirait-il?
Un aide de camp, nomme de Cotte, un des hommes religieux du jour, fut
envoye a Antonelli, le Consalvi d'a present. L'aide de camp eut peu
de succes. Pie VII avait sacre Marengo; Pie IX hesita a sacrer le
boulevard Montmartre. Meler a ce sang et a cette boue la vieille
huile romaine, c'etait grave. Le pape fit le degoute. Embarras de M.
Bonaparte. Que faire? de quelle maniere s'y prendre pour decider Pie
IX? Comment decide-t-on une fille? comment decide-t-on un pape? Par un
cadeau. Cela est l'histoire.
UN PROSCRIT (_le citoyen Bianchi_): Ce sont les moeurs sacerdotales.
VICTOR HUGO, _s'interrompant_: Vous avez raison. Il y a longtemps que
Jeremie a crie a Jerusalem et que Luther a crie a Rome: Prostituee!
(_Reprenant._) M. Bonaparte, donc, resolut de faire un cadeau a M.
Mastai.
Quel cadeau?
Ceci est toute l'aventure actuelle.
Citoyens, il y a deux papes en ce moment, le pape latin et le pape
grec. Le pape grec, qui s'appelle aussi le czar, pese sur le sultan du
poids de toutes les Russies. Or le sultan, possedant la Judee, possede
le tombeau du Christ. Faites attention a ceci. Depuis des siecles la
grande ambition des deux catholicismes, grec et romain, serait de
pouvoir penetrer librement dans ce tombeau et d'y officier, non cote a
cote et fraterne
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