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Actes et Paroles, Volume 1

by Victor Hugo · French · Gutenberg #8186 · 904,311 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Actes et Paroles, Volume 1
    
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Title: Actes et Paroles, Volume 1

Author: Victor Hugo


        
Release date: May 1, 2005 [eBook #8186]
                Most recently updated: September 20, 2014

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/8186

Credits: Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOLUME 1 ***




Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
the Online Distributed Proofreading Team











OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO


ACTES ET PAROLES I





LE DROIT ET LA LOI


I

Toute l'eloquence humaine dans toutes les assemblees de tous les
peuples et de tous les temps peut se resumer en ceci: la querelle du
droit contre la loi. Cette querelle, et c'est la tout le phenomene du
progres, tend de plus en plus a decroitre. Le jour ou elle cessera, la
civilisation touchera a son apogee, la jonction sera faite entre ce
qui doit etre et ce qui est, la tribune politique se transformera en
tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamites et des
catastrophes; on aura double le cap des tempetes; il n'y aura
pour ainsi dire plus d'evenements; la societe se developpera
majestueusement selon la nature; la quantite d'eternite possible a la
terre se melera aux faits humains et les apaisera.

Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le
regne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les
constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux
et deux font quatre, le binome de Newton ne depend pas d'une majorite,
il y a une geometrie sociale; on sera gouverne par l'evidence; le code
sera honnete, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la
vertu la droiture; cette rigidite fait partie de la liberte; elle
n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont
rectilignes. L'humanite a deux poles, le vrai et le beau; elle sera
regie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'ideal. Grace a
l'instruction substituee a la guerre, le suffrage universel arrivera a
ce degre de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour
parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le
senat. La Convention, en creant l'institut, avait la vision, confuse,
mais profonde, de l'avenir.

Cette societe de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles
succederont les decouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils
grandiront et s'eclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera
des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer
ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les
createurs. La civilisation qui etait toute d'action sera toute de
pensee; la vie publique se composera de l'etude du vrai et de la
production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera
plus emu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontieres s'effaceront
sous la lumiere des esprits. La Grece etait tres petite, notre
presqu'ile du Finistere, superposee a la Grece, la couvrirait; la
Grece etait immense pourtant, immense par Homere, par Eschyle, par
Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grece
les eut; de la sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure a son
rayonnement. La Siberie, cette geante, est une naine; la colossale
Afrique existe a peine. Une ville, Rome, a ete l'egale de l'univers;
qui lui parlait parlait a toute la terre. _Urbi et orbi_.

Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a
cela d'admirable qu'elle est destinee a mourir, mais a mourir comme
les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe.
Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par
l'ascension comme Jesus-Christ. On pourrait dire qu'a un moment donne
un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de
deuxieme grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi
qu'Athenes, Rome et Paris sont pleiades. Lois immenses. La Grece s'est
transfiguree, et est devenue le monde paien; Rome s'est transfiguree,
et est devenue le monde chretien; la France se transfigurera et
deviendra le monde humain. La revolution de France s'appellera
l'evolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le merite;
parce qu'elle manque d'egoisme, parce qu'elle ne travaille pas pour
elle seule, parce qu'elle est creatrice d'esperances universelles,
parce qu'elle represente toute la bonne volonte humaine, parce que la
ou les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mere. Cette
maternite de la genereuse France eclate dans tous les phenomenes
sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle
leur fait leurs idees. Sa revolution n'est pas locale, elle est
generale; elle n'est pas limitee, elle est indefinie et infinie. La
France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie.
Dans la philosophie elle retablit la logique, dans l'art elle retablit
la nature, dans la loi elle retablit le droit.

L'oeuvre est-elle achevee? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir
la plage lumineuse et lointaine, l'arrivee, l'avenir.

En attendant on lutte.

Lutte laborieuse.

D'un cote l'ideal, de l'autre l'incomplet.

Avant d'aller plus loin, placons ici un mot, qui eclaire tout ce que
nous allons dire, et qui va meme au dela.

La vie et le droit sont le meme phenomene. Leur superposition est
etroite.

Qu'on jette les yeux sur les etres crees, la quantite de droit est
adequate a la quantite de vie.

De la, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent a cette
notion, le Droit.


II

Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nait
l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit
parle et commande du sommet des verites, la loi replique du fond des
realites; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le
possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberte,
c'est le droit; la societe, c'est la loi. De la deux tribunes; l'une
ou sont les hommes del'idee, l'autre ou sont les hommes du fait; l'une
qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la
premiere est necessaire, la seconde est utile. De l'une a l'autre il
y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore
entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une
sereine, l'autre passionnee. La loi decoule du droit, mais comme le
fleuve decoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes
les impuretes des rives. Souvent lapratique contredit la regle,
souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet desobeit a
la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi
contestent sans cesse; et de leur debat, frequemment orageux, sortent,
tantot les tenebres, tantot la lumiere. Dans le langage parlementaire
moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre
basse.

L'inviolabilite de la vie humaine, la liberte, la paix, rien
d'indissoluble, rien d'irrevocable, rien d'irreparable; tel est le
droit.

L'echafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varietes de
joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'a l'etat
de siege dans la cite; telle est la loi.

Le droit: aller et venir, acheter, vendre, echanger.

La loi: douane, octroi, frontiere.

Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empietement sur
la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-a-dire
l'instruction laique.

La loi: les ignorantins.

Le droit: la croyance libre.

La loi: les religions d'etat.

Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage
restreint, le jury trie, c'est la loi.

La chose jugee, c'est la loi; la justice, c'est le droit.

Mesurez l'intervalle.

La loi a la crue, la mobilite, l'envahissement et l'anarchie de l'eau,
souvent trouble; mais le droit est insubmersible.

Pour que tout soit sauve, il suffit que le droit surnage dans une
conscience.

On n'engloutit pas Dieu.

La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute
l'agitation sociale vient de la.

Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premieres
paroles politiques de quelque retentissement prononcees a titre
officiel par celui qui ecrit ces lignes, aient ete d'abord, a
l'institut, pour le droit, ensuite, a la chambre des pairs, contre la
loi.

Le 2 juin 1841, en prenant seance a l'academie francaise, il glorifia
la resistance a l'empire; le 12 juin 1847, il demanda a la chambre
des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la
rentree en France de la famille Bonaparte, bannie.

Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberte, c'est-a-dire
pour le droit; et, dans le second cas, il elevait la voix contre la
proscription, c'est-a-dire contre la loi.

Des cette epoque une des formules de sa vie publique a ete: _Pro jure
contra legem_.

Sa conscience lui a impose, dans ses fonctions de legislateur, une
confrontation permanente et perpetuelle de la loi que les hommes font
avec le droit qui fait les hommes.

Obeir a sa conscience est sa regle; regle qui n'admet pas d'exception.

La fidelite a cette regle, c'est la, il l'affirme, ce qu'on trouvera
dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_.


III

Pour lui, il le declare, car tout esprit doit loyalement indiquer son
point de depart, la plus haute expression du droit, c'est la liberte.

La formule republicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce
qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irreprochable.
Liberte, Egalite, Fraternite. Rien a ajouter, rien a retrancher. Ce
sont les trois marches du perron supreme. La liberte, c'est le droit,
l'egalite, c'est le fait, la fraternite, c'est le devoir. Tout l'homme
est la.

Nous sommes freres par la vie, egaux par la naissance et par la mort,
libres par l'ame.

Otez l'ame, plus de liberte.

Le materialisme est auxiliaire du despotisme.

Remarquons-le en passant, a quelques esprits, dont plusieurs sont meme
eleves et genereux, le materialisme fait l'effet d'une liberation.

Etrange et triste contradiction, propre a l'intelligence humaine,
et qui tient a un vague desir d'elargissement d'horizon. Seulement,
parfois, ce qu'on prend pour elargissement, c'est retrecissement.

Constatons, sans les blamer, ces aberrations sinceres. Lui-meme, qui
parle ici, n'a-t-il pas ete, pendant les quarante premieres annees de
sa vie, en proie a une de ces redoutables luttes d'idees qui ont pour
denouement, tantot l'ascension, tantot la chute?

Il a essaye de monter. S'il a un merite, c'est celui-la.

De la les epreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce
et la montee est dure. Il est plus aise d'etre Sieyes que d'etre
Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agreable a de certaines
ames.

N'etre pas de ces ames-la, voila l'unique ambition de celui qui ecrit
ces pages.

Puisqu'il est amene a parler de la sorte, il convient peut-etre
qu'avec la sobriete necessaire il dise un mot de cette partie du passe
a laquelle a ete melee la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui.
Un souvenir peut etre un eclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on
est s'explique par l'enfant qu'on a ete.


IV

Au commencement de ce siecle, un enfant habitait, dans le quartier le
plus desert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un
grand jardin. Cette maison s'etait appelee, avant la revolution, le
couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait la seul, avec sa mere
et ses deux freres et un vieux pretre, ancien oratorien, encore tout
tremblant de 93, digne vieillard persecute jadis et indulgent
maintenant, qui etait leur clement precepteur, et qui leur enseignait
beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond
du jardin, il y avait de tres grands arbres qui cachaient une ancienne
chapelle a demi ruinee. Il etait defendu aux enfants d'aller jusqu'a
cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette
maison ont disparu. Les embellissements qui ont sevi sur le jardin du
Luxembourg se sont prolonges jusqu'au Val-de-Grace et ont detruit
cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe la. Il ne reste
plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur decrepit
encore visible entre deux hautes batisses neuves; mais cela ne vaut
plus la peine d'etre regarde, si ce n'est par l'oeil profond du
souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin
de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de
Bismark a acheve ce qu'avait commence M. Haussmann. C'est dans cette
maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes
freres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ebauchant la vie,
ignorant la destinee, enfances melees au printemps, attentifs aux
livres, aux arbres, aux nuages, ecoutant le vague et tumultueux
conseil des oiseaux, surveilles par un doux sourire. Sois benie, o ma
mere!

On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et decloues, des
vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et
ca et la cette inscription: _Propriete nationale_.

Le digne pretre precepteur s'appelait l'abbe de la Riviere. Que son
nom soit prononce ici avec respect.

Avoir ete enseigne dans sa premiere enfance par un pretre est un fait
dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute
du pretre ni la votre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant
ni le pretre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux
intelligences, l'une petite, l'autre rapetissee, l'une qui grandit,
l'autre qui vieillit. La senilite se gagne. Une ame d'enfant peut se
rider de toutes les erreurs d'un vieillard.

En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des a
peu pres; chaque religion a son pretre qui enseigne a l'enfant son
a peu pres. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une
identite venerable; elles sont terrestres par la surface, qui est
le dogme, et celestes par le fond, qui est Dieu. De la, devant les
religions, la grave reverie du philosophe qui, sous leur chimere,
apercoit leur realite. Cette chimere, qu'elles appellent articles de
foi et mysteres, les religions la melent a Dieu, et l'enseignent.
Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquee et de la
synagogue est etrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le
pretre, nous parlons du pretre convaincu, n'en est pas coupable; il
est a peine responsable; il a ete lui-meme anciennement le patient de
cet enseignement dont il est aujourd'hui l'operateur; devenu maitre,
il est reste esclave. De la ses lecons redoutables. Quoi de plus
terrible que le mensonge sincere? Le pretre enseigne le faux, ignorant
le vrai; il croit bien faire.

Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour
l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait
quelle courbure a l'esprit; c'est de l'orthopedie en sens inverse;
il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux
chefs-d'oeuvre, de fabriquer des ames difformes, ainsi Torquemada; il
produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre;
ainsi tant d'autres, qui ont ete les victimes de cet enseignement
avant d'en etre les bourreaux.

Etroite et obscure education de caste et de clerge qui a pese sur nos
peres et qui menace encore nos fils!

Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des
prejuges, il ote a l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit
a une telle plenitude du passe que l'ame y est comme noyee, y devient
on ne sait quelle eponge de tenebres, et ne peut plus admettre
l'avenir.

Se tirer de l'education qu'on a recue, ce n'est pas aise. Pourtant
l'instruction clericale n'est pas toujours irremediable. Preuve,
Voltaire.

Les trois ecoliers des Feuillantines etaient soumis a ce perilleux
enseignement, tempere, il est vrai, par la tendre et haute raison
d'une femme; leur mere.

Le plus jeune des trois freres, quoiqu'on lui fit des lors epeler
Virgile, etait encore tout a fait un enfant.

Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux
souvenir. Elle lui apparait couverte d'une sorte d'ombre sauvage.
C'est la qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la
mysterieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette
haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours
asile. Le tumulte imperial y retentissait pourtant. Par intervalles,
dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces decombres de monastere,
sous ces voutes de cloitre demantele, l'enfant voyait aller et venir,
entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armee
et repartant pour l'armee, un jeune general qui etait son pere et un
jeune colonel qui etait son oncle; ce charmant fracas paternel
l'eblouissait un moment; puis, a un coup de clairon, ces visions de
plumets et de sabres s'evanouissaient, et tout redevenait paix et
silence dans cette ruine ou il y avait une aurore.

Ainsi vivait, deja serieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui etait
moi.

Je me rappelle toutes ces choses, emu.

C'etait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de
l'Elbe force, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enleves, des
cinquante et un jours de tranchee de Dantzick, des neuf cents bouches
a feu vomissant cette victoire enorme, Wagram; c'etait le temps des
empereurs sur le Niemen, et du czar saluant le cesar; c'etait le
temps ou il y avait un departement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome;
c'etait l'epoque du pape detruit au Vatican, de l'inquisition detruite
en Espagne, du moyen age detruit dans l'agregation germanique, des
sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses
epousant des aventuriers; c'etait l'heure extraordinaire; a Austerlitz
la Russie demandait grace, a Iena la Prusse s'ecroulait, a Essling
l'Autriche s'agenouillait, la confederation du Rhin annexait
l'Allemagne a la France, le decret de Berlin, formidable, faisait
presque succeder a la deroute de la Prusse la faillite de
l'Angleterre, la fortune a Potsdam livrait l'epee de Frederic a
Napoleon qui dedaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi,
j'ignorais tout cela, j'etais petit.

Je vivais dans les fleurs.

Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rodais comme un
enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons
et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et
je n'y voyais jamais personne que ma mere, mes deux freres et le bon
vieux pretre, son livre sous le bras. Parfois, malgre la defense, je
m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y
remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait
que les arbres; et je considerais a travers les branches la vieille
chapelle dont les vitres defoncees laissaient voir la muraille
interieure bizarrement incrustee de coquillages marins. Les oiseaux
entraient et sortaient par les fenetres. Ils etaient la chez eux. Dieu
et les oiseaux, cela va ensemble.

Un soir, ce devait etre vers 1809, mon pere etait en Espagne,
quelques visiteurs etaient venus voir ma mere, evenement rare aux
Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes freres etaient
restes a l'ecart. Ces visiteurs etaient trois camarades de mon pere;
ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes etaient
de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aime la compagnie des
grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tete-a-tete
avec l'ocean.

Ma mere les ecoutait parler, je marchais derriere ma mere.

Il y avait fete ce jour-la, une de ces vastes fetes du premier empire.
Quelle fete? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'etait un soir d'ete;
la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice,
lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'a notre solitude; la
grande ville celebrait la grande armee et le grand chef; la cite avait
une aureole, comme si les victoires etaient une aurore; le ciel bleu
devenait lentement rouge; la fete imperiale se reverberait jusqu'au
zenith; des deux domes qui dominaient le jardin des Feuillantines,
l'un, tout pres, le Val-de-Grace, masse noire, dressait une flamme a
son sommet et semblait une tiare qui s'acheve en escarboucle; l'autre,
lointain, le Pantheon gigantesque et spectral, avait autour de sa
rondeur un cercle d'etoiles, comme si, pour feter un genie, il se
faisait une couronne des ames de tous les grands hommes auxquels il
est dedie.

La clarte de la fete, clarte superbe, vermeille, vaguement sanglante,
etait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.

Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi etait parvenu,
peut-etre un peu malgre ma mere, qui avait des velleites de s'arreter
et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres
ou etait la chapelle.

Ils causaient, les arbres etaient silencieux, au loin le canon de la
solennite tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais
dire est pour moi inoubliable.

Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs
s'arreta, et regardant le ciel nocturne plein de lumiere, s'ecria:

--N'importe! cet homme est grand.

Une voix sortit de l'ombre et dit:

--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].

Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur
des arbres.

Les trois causeurs leverent la tete.

--Tiens! s'ecria l'un d'eux.

Et il parut pret a prononcer un nom.

Ma mere, pale, mit un doigt sur sa bouche.

Ils se turent.

Je regardais, etonne.

L'apparition, c'en etait une pour moi, reprit:

--Lucotte, c'est toi qui parlais.

--Oui, dit Lucotte.

--Tu disais: cet homme est grand.

--Oui.

--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoleon.

--Qui?

--Bonaparte.

Il y eut un silence. Lucotte le rompit.

--Apres Marengo?

L'inconnu repondit:

--Avant Brumaire.

Le general Lucotte, qui etait jeune, riche, beau, heureux, tendit la
main a l'inconnu et dit:

--Toi, ici! je te croyais en Angleterre.

L'inconnu, dont je remarquais la face severe, l'oeil profond et les
cheveux grisonnants, repartit:

--Brumaire, c'est la chute.

--De la republique, oui.

--Non, de Bonaparte.

Ce mot, Bonaparte, m'etonnait beaucoup. J'entendais toujours dire
"l'empereur". Depuis, j'ai compris ces familiarites hautaines de
la verite. Ce jour-la, j'entendais pour la premiere fois le grand
tutoiement de l'histoire.

Les trois hommes, c'etaient trois generaux, ecoutaient stupefaits et
serieux.

Lucotte s'ecria:

--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux.

--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.

--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma
fortune. Et toi?

--Ma vie, dit l'inconnu.

Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris
joyeux, les arbres etaient roses, le reflet de la fete eclairait les
visages de ces hommes, les constellations s'effacaient au-dessus de
nos tetes dans le flamboiement de Paris illumine, la lueur de Napoleon
semblait remplir le ciel.

Tout a coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais
peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:

--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberte.

Et il posa sa main sur ma petite epaule, tressaillement que je garde
encore.

Puis il repeta:

--Avant tout la liberte.

Et il rentra sous les arbres, d'ou il venait de sortir.

Qui etait cet homme?

Un proscrit.

Victor Fanneau de Lahorie etait un gentilhomme breton rallie a la
republique. Il etait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendee, Lahorie
connut mon pere, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il
fut son ancien a l'armee du Rhin; il se noua entre eux une de ces
fraternites d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre.
En 1801 Lahorie fut implique dans la conspiration de Moreau contre
Bonaparte. Il fut proscrit, sa tete fut mise a prix, il n'avait pas
d'asile; mon pere lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des
Feuillantines, ruine, etait bonne a proteger cette autre ruine, un
vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eut offert, simplement; et
il vecut dans cette ombre, cache.

Mon pere et ma mere seuls savaient qu'il etait la.

Le jour ou il parla aux trois generaux, peut-etre fit-il une
imprudence.

Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux
pretre, il avait eu dans sa vie une quantite de proscription
suffisante pour lui oter l'etonnement. Quelqu'un qui etait cache,
c'etait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait a quel temps il avait
affaire; se cacher, c'etait comprendre.

Ma mere nous recommanda le silence, que les enfants gardent si
religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'etre
mysterieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystere,
puisqu'il s'etait montre? Il mangeait a la table de famille, il allait
et venait dans le jardin, et donnait ca et la des coups de beche, cote
a cote avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses lecons
aux lecons du pretre; il avait une facon de me prendre dans ses bras
qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'elevait en l'air, et
me laissait presque retomber jusqu'a terre. Une certaine securite,
habituelle a tous les exils prolonges, lui etait venue. Pourtant il ne
sortait jamais. Il etait gai. Ma mere etait un peu inquiete, bien que
nous fussions entoures de fidelites absolues.

Lahorie etait un homme simple, doux, austere, vieilli avant l'age,
savant, ayant le grave heroisme propre aux lettres. Une certaine
concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de
l'homme qui joue un role; le premier est Phocion, le second est Murat.
Il y avait du Phocion dans Lahorie.

Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon
parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un
mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le
germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste
etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui
disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la
masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui,
l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans
cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de
camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait
expliquer.

J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses
genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin,
edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges
habuere_.

Il s'interrompit et murmura a demi-voix:

--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome.

Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:

--Enfant, avant tout la liberte.

Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des
evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement
d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis
nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais,
donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du
portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne.
Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en
avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas.
Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire
francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles
en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire
et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie."
--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom.

Et elle ajouta:

--C'est ton parrain.


Notes:

[1] Depuis comte de Sopetran.

[2] Depuis comte d'Erlon.

[3] Depuis gouverneur de Segovie.

[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_.


V

Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance.

Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon
horizon.

Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue.

En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle
etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales.

L'influence sur moi a ete ineffacable.

Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit
sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir
dire ce mot du droit et du devoir: Liberte.

Un mot a ete le contre-poids de toute une education.

L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui
dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre
a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse
beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en
raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions
interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est
sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin
de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une
vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la
revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph
Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et
complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit
pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a
ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les
hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le
siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien
litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute;
nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de
bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel
au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles
du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces
aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en
arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et
la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il
a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne
trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame
entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la
liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a
vaincu.

La est l'unite de sa vie.

Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est,
dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la
politique, le Droit.


VI

En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive.
Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la
liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies
essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie
legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus
qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les
chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire,
ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le
danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion,
ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement
democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent
menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il
y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela
de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit
brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la
liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin
fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui
l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants
envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire,
il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux
vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien
vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au
lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya;
on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya;
Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit
fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces
pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de
conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le
representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui
etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous?
reprit Lagrange; il repondit: J'attends."

Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit
plus.

L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre
d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui
reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience.

En 1849, cette clarte definitive se fit en lui.

Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la
majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la
bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la
republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les
coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique,
il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des
vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il
sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait
a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et
reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre,
et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine,
l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien.

Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta.
A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la
republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans
relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied,
il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851,
ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil.

Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie.


VII

1849. Grande date pour lui.

Alors commencerent les luttes tragiques.

Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait.

A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait
omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome
combattant.

Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte
individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de
parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans
la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a
propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit
a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par
l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la
propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue
a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee
europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de
l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ
de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes
supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes
les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees
circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela
fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce
livre.

L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un
jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta
ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse
preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette
affirmation: _On peut detruire la misere_.

C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees
ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les
trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet
inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est
la l'effort des minorites.

La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui
obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les
consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe.
L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme.
Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe,
on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du
rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque
souffre pour la verite la demontre.

Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites
furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la
persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme
achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la
rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la
couronner.

Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut
qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire
l'affront, il s'en contenta.

Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de
verites insultees.

En veut-on quelques exemples?

Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration
de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire
empereur. Une voix lui cria:

--Vous etes un infame calomniateur!

Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille
francs par an.

Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une
voix lui jeta cette interruption:

--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France!

Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire.

Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard,
l'apostrophait ainsi:

--Vous etes l'adorateur du soleil levant!

Du soleil levant de l'exil, oui.

Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait
prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva
les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe
aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit
pas, il rentra. Indigne.

Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure.
L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.

Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait.

Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon
le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en
de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y
avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage.

Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il
y resta trois heures.

Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du
futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le
parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de
Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee.

Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux.

Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup.

Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant
l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de
l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de
l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella
applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques,
les hommes de la droite lui crierent:

--A la question!

Il les regarda fixement, et leur dit:

--Vous voudriez bien m'y mettre.

Cela les fit taire.

Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un
Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui
etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie,
on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite
s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque
valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me
donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye
par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere
inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte
avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que
j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des
ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se
levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers,
s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et
qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose
comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout
portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un
signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais
curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus
polie, je dis:

--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de....

Le silence redoubla et j'ajoutai:

--....monsieur de Montebello.

Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre
moi.

Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la
droite avait beaucoup de verve.

--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!--
Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete
feroce!--Poete!

Tel etait le crescendo.

Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher,
pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de
_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre
ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une
chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison.
Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere
demain.

Ne repondons pas a la colere par la colere.

Ne soyons pas severes pour des cecites.

"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils
ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins
vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de
l'insulte? A peine.

Pour etre responsable il faut etre intelligent.

Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils
commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde
l'est peu, la pierre ne l'est pas.

Fureurs, injustices, calomnies, soit.

Oublions ces brouhaha.


VIII

Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les
collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se
reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le
mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans
la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la
tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve
inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre
dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des
injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation
sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la
revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des
oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger,
et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune.
L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe.

En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les
discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce
qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation.
L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la
premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait
que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue
incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression.
L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a
volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir
soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la
parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire,
mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la
meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie
parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout
a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et
d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir.
L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette
facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez
chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et
de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un
projectile. De la l'excellence des discours ecrits.

Les assemblees y reviendront peut-etre.

Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette
question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de
Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait
le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant,
ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des
discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les
trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui
parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau;
il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de
Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait
de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton
ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de
sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre,
sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient
son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire,
lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine
ouvert sous les yeux.

L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit
aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces
de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui
qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce
dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences
de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse.


IX

Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont
pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se
trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir
la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour
la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et
tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat,
assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des
ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le
fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient
pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires.
Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y
eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son
voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger,
academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre,
habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president,
procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait
ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet
autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans,
remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,
senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence
comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros
deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical
trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et
Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et
ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres
reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe
sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne
sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait
dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme,
d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_,
vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le
lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne
compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet,
jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en
Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et
a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi,
et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef
paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le
sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce
denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja
des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a
lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir
emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,
un effacement de silhouette a l'horizon?

Passons.

Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous
quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue,
quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil,
qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!
qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a
diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la
calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,
mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos
douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient,
si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures
et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite!
qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe
l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant
devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par
le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la
vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette
mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans
un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite
reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne
jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,
l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications
necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que
nous avons voulu. Nous l'aurons.

Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des
traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et
qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le
bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril,
si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige
plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes
les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies,
batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet
eblouissant floreal des peuples, la paix universelle!


X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention,
affirmer l'avenir dans la mesure du possible.

Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait
sourire.

Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant
veritable.

L'effort du penseur, c'est de mediter utilement.

Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde
qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les
diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand
possible humain, dans la realite, dans la vie.

Arrivera-t-on a l'extremite du progres?

Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet
qu'apres la vie.

Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La
civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progres sont la Revolution.

La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous
pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans
la bouche, dans la poitrine, dans l'ame,

La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite.

La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.

De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire
l'histoire.

Pourquoi?

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est
impossible de raconter demain.

On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de
faire.

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la
Revolution.


XI

La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en
approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,
comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la
juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder.

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant
cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire.

Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe,
et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de
l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et
annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a
apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure
qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine
humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel
aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee.
Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune
a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme
l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se
mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand
cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine,
c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous
l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord
revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie
se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au
chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede
la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la
paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer
des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever
l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une
telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien
la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja
derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet.
Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre
est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes
depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin
n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul
personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.
D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un
moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre
Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un
homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre
et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et
Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par
etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se
degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene
ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a
l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le
deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un
volcan explique par une fourmi.


XII

Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas
encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.

Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la
main.

O mes freres, reconcilions-nous.

Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve.
Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits,
et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on
que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est
indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il
y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs,
et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La
solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre
l'autre. O mes freres, soyons freres!

Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere.
Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.

Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons
les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux
foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis.
Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne
recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on
perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une
facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles
s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la
clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes
qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.

Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe
au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit
tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un
pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui
veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour
une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil
eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu,
s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre
civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et
l'ocean a cinq mille lieues de sa mere!

Ah! pardonnons!

Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La
douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi
condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs
et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois,
ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et
lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous.
Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la
rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les
attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie
de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on?

N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on
menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui
voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont
avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous
vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une
heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne
perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce
que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes
actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs
comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de
France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de
Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse:
il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour
malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de
sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense
genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite
materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas
la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons,
secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui
souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans
la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes
tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres
aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le
devoir de tous les forts. J'ai dit.

Paris, juin 1875.




ACTES ET PAROLES


AVANT L'EXIL

1841-1851

_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.--
Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee
constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_.


ACADEMIE FRANCAISE

1841-1844


DISCOURS DE RECEPTION

2 JUIN 1841.

[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18
voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.]

Messieurs,

Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un
magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si
grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils
d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa
famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique
francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui
jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le
genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le
possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui
les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la
consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait
choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques
eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que
leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il
etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog,
avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait
mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel
Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le
general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais
mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense,
ses conquetes etaient colossales.

Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des
limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il
avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis
XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir
la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France
avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de
l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de
quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions
d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait
employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la
Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les
Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit
son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour
bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait
entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les
enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la
petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes
couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere
et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui,
apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu
pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris
le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la
France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme
etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme
une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze
personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et
le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a
Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube
de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de
Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de
Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque,
il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et
par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce
titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et
qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien
arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de
France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre;
trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on
leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse
en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de
blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome
n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison
de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les
electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,
venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance
qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,
manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour
prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint,
l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,
lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde
et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur
et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces
grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui
transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme
dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable.
Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour
grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere
pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets
le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait
des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il
enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait
des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon
des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce
qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines
de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier
trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette
grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions
qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur
Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la
monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis
XVI_.

Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout
surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres
princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales
cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son
service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut,
qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle
la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie.
Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six
poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans
cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans
l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer
devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.

Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait
la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la
splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui,
devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la
France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie,
ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites
contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule
chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient
en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte.

A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits
moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs
acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en
etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir.
Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que
Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet
envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un
peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que
suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique
supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme
de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette
compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui
m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par
cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte
que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler,
confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que
remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes
morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en
aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de
blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu
a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions
enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous
lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous
arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous
profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes
choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte
pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance.
L'un et l'autre ont ete legitimes.

Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement
legitime; elle etait glorieuse.

Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a
Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet
homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas
comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la
toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent;
Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point
avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas
s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un
vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la
jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les
vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un
victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres.
Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone,
autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait
du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son
sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait
pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre
Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente
armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas
d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand.

Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres,
ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et
d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait
le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se
compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre
moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux
de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite
Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la
republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome
des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le
fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde.

Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant
aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de
l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout
fut refuse.

Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions.
Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres,
sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de
couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue.

Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a
l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y
eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur
le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent
que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on
voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie
comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites
au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre.
Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue
et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend
a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle
passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple,
treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque
magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou
l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au
frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la
societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la
bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a
chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages
de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des
intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite
humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une
imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise
hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur
victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients
et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs
violents.

Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait
aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre
republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier.
Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique;
imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses
fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du
talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre;
modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa
douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible;
austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de
ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un
homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M.
Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les
faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces
esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui
critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa
source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine
secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il
paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de
plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent
a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on
parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a
dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva
mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique.

Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de
ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode
de l'an passe.

Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel
s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant
les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un
caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent
de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que
de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere,
c'est la lampe interieure.

En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme
alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la
Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation
sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le
pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses
augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui
ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence
que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les
anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme;
pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le
trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme
Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois
du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un
mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous
pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons
admirer!

Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la,
une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le,
messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de
demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit
et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la
providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir
sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles
etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant
de Dieu, s'appellent des revolutions.

Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand
elle est sur un peuple.

Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de
ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce
moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle
veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en
scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la
revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait
geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait
mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait
a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme,
Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse
dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas
d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la
Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes,
de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour
l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la
fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une
journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris
et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient
tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune
de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous
l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige,
lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France,
la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du
siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui
pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives
figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable
assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.

Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes
comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton,
la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine
l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague
reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le
Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour
le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout
entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il
l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin
il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune
publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle
besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles
l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles
le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place.
Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses
vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les
discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles
entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si
singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour,
arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes
dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_.

Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France
_Agamemnon_.

Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette
tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre
Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation
voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats
d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples
d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques
pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses
de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que
l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le
font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant
a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les
discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce
qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport,
je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle
mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_
est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration
dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_
est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans
contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite
de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe
poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est
l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et
ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en
l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais
quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande
oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et
les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les
acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez
surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee
au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose
terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit
Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables!
L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la
menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous
les traits d'un enfant.--

Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou
l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer
sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits
courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il
put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur
la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore,
et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le
cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont
faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes
et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la
providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a
recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de
toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne
puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore,
perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les
evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe
dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes
publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI,
il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe,
il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit
passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja
vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son
pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la
royaute, la beaute et le genie!

Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et
faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes
demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le
9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la
seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe
se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie
mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois,
les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce
que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation
intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et
la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un
despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine.
M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha
tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut
Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez
madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule
epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand,
madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame
Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete
et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt
ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop
haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout
ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui
avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en
ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses,
de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus,
naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a
toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un
homme politique independant, un homme litteraire original.

Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui
devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant
quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre
etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un
essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit
de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un
sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on
disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le
ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame
de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M.
Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au
jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme
de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils
remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit
jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans
l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite.
Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie
egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber
et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison
devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette
gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la
nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre
sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait
confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui
confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il
perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas
aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna
fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya
Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour
la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M.
Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement
de ce grand nom: _Bonaparte!_

Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et
l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et
beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de
le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que
l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre
que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme.
Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page
a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire,
embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la
traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement
philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et
de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze
comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture,
parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux
de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur
singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de
l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille,
Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III,
Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques
sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et
Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la
science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans
l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe,
messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne
principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details
saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution
portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce
_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le
dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un
avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un
avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois
si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un
vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque
dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_,
concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de
Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif
rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la
science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne
par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est
tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere
litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui
aboie.

Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu
la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a
l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans
le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur
une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence
qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce
superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon
Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain
precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat
refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure,
qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile
dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete
de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro.

Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler
naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection?
est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote
defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction.

Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y
a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des
taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le
grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que
je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la
respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a
mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans
l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et
vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux
etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie,
j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette
restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et
supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains
les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci,
je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et
vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en
commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui
m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et
si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se
resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est
la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et
de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur
oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,
peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre
ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un
reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre
ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce
privilege, ni le malheur de cette pretention.

Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand
on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son
caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent.

Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune,
qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit,
son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la
muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete,
jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des
tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait
ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a
l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre
qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de
chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee
de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans
compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public,
comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_
proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la
Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a
la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823,
par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure
imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis
defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_,
joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu;
_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre,
honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en
dix ans cinq grands drames tues sous lui.

Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par
d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme.
Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le
maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous
devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M.
Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous
irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa
tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,
a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines
apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il
desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que
l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux
Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien,
monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M.
Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot.
J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete!
mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo
et Sainte-Helene!

Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint
dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age
avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a
pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit
dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait
a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M.
Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit
apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate
allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le
vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou
on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son
maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le
premier consul!_

Huit jours apres, il etait parti.

_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux
details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est
alle rejoindre_.

Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en
maintenant l'enseignement qu'elle renferme.

M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a
se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau
probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis
de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les
gouvernements?

Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees,
despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique,
dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous,
generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu,
les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,
qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts
desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les
rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention
n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.

Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et
l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et
essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois
des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des
parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand.

Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la
Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait
l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion
nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite
et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et
la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le
feuillage, c'est tout l'arbre.

La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une
colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique.
La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus
briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est
avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si
forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant
faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races
royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince
l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens
qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant
de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et
petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a
transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et
populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine
d'avenir par sa mission.

Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion
liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le
mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit
par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant
tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a
trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,
d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu
contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et
nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et
si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais
ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation
elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies,
la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son
temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe;
depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle
gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si
elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a
l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige
l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a
l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce
qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les
gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les
palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements
insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce
moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations
prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans
leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une
maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui
inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les
limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes,
non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les
compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur
cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire
ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps
donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les
congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait
une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des
frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain
cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde
civilise.

Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre
bienveillante attention, et j'ai fini.

Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me
pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi
qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel
de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il
me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui
successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme
nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose,
ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies
et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui,
messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet
aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle;
n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je
crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.

Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours
le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi
qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la
science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la
poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette
justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier
d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et
courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du
grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la
mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte;
il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature
allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que
des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le
monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois
continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme.
Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants
ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi
vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir
de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se
tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il
y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de
Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_

Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces
continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne
l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de
l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est
pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud
comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la
civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete,
comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il
suffit qu'il devoue sa pensee.

Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce
que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la
proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma
regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au
developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces
en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en
s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de
prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans
le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin
selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon
tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en
temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec
l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle
travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses
encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes
d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons
heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de
leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre
sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les
solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de
l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans
l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le
vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de
Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la
pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la
fonction et la gloire du poete.

Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole,
si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur
les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des
principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace
depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir
exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines
relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos
prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent
jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion
avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits
pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et
avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il
fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les
grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action,
pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer
la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la
ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres
pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous
gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les
moeurs.

Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les
questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans
les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a
personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes
modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a
rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de
sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques
lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder
ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu.

Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je
prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu
une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce
noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand
magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est
venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que
l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de
l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs,
l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les
bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par
l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon
gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee
Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir
la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait
hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut
ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et
que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme
a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire
orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au
fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer
d'un vaisseau disparu dans la tempete!




REPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE

AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN

16 janvier 1845.


Monsieur,

Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans
cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde
et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez
que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni
meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez.
En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment
pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme
eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de
la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en
butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et
universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,
pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du
malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il
est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le
savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent,
gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et
droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il
m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans
un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,
aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans
sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas
de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme
excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les
plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame
aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec
un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand
lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il
y avait une mere!

Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens
plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.
Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a
l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si
charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la
place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de
langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos
merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!

M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament
le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce
travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu
facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent
discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant
Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je
l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le
faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui,
comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive
du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans
deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie,
et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.
Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa
personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne
a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique,
le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme
un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme
il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il
y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en
academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne
depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son
coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes
amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne
sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui
l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la
dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes
intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il
etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du
second rang qui aiment les hommes du premier.

Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et
en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme
qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme
une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque
coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et
touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait
naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour
les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux
et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par
tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une
figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque.

Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de
l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut
M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa
jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux
qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous
repondrons: il fut bon et il fut heureux!

Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la
femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre
a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles
remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et
des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable
bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et
philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en
faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en,
dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour
elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais
volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une
lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme
une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore
dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses
elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi,
Sevigne, dit-il,

    Toi qui fus mere et ne fus pas auteur.

C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de
la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee;
anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et
moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent
dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante.

Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain
attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus
profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes
variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de
rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des
choses justes.

Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte
et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop
disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque
egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les
instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a
un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par
l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la
blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans
tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend;
les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce
qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur
l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours
pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes
les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des
faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre
humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des
contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne;
figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et
de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation
et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a
developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une
perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte
le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste;
sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par
l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement!

M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le
remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus
distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous.
Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de
l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient
hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la
litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux,
un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous
avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte
parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
parmi les juges.

Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu
de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en
s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee
monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris
vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region
sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands
noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de
calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de
tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et
dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie
habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur
rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le
merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs
assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels
qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux
memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les
lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres
avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete,
d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon;
ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant
Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des
beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible,
Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique
divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi;
cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres
plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature,
dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des
maitres eternels.

Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui
profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre
intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si
spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui
sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de
grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien.

Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie
vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche
memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez.

Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de
vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission.
Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire
penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre
compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte,
large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences
neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits
murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient
composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!

Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou
de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de
soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a
commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de
la pensee. Grand spectacle!

A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense
travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes
restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au
fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir,
l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de
tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe
et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui
du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves
et saintes paroles de la concorde universelle!

A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il
soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache,
permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du
nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel
qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du
moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours
recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule
studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant
l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit,
par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui
dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a
compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit.

Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des
multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation.
Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous
les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou
trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce
qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs
oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus
qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les
guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron;
Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait,
apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes
a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la
bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de
l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort
d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre;
on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il
repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en
tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres
du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je
enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les
penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi
parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un
souffle, mais ce souffle remue le monde.

Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action
publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans
leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat
ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous
les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son
respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui
souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il
laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole.
S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude,
et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est
un sacerdoce.

Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette
fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux
sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se
trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce
qui aime.

La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les
cieux.

Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance
de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et
splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou
la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient
Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si
austeres.

Encore un mot, et j'ai fini.

Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement
de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des
caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire
vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui
germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez
votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se
verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le
bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse
humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et
inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous
voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en
conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de
ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la
les fleurs de ces noirs rameaux.




REPONSE DE M. VICTOR HUGO

DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE

AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE

27 fevrier 1845.


Monsieur,

Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere
demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose
grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits
ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en
effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction
royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire;
toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel
pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le
respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!

C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son
talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui
frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M.
Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait
celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous
l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du
fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous
l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au
succes et le genie monter a la gloire!

Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et
l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour,
quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous.

Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et
le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient
l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes,
il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les
grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle
lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est
lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain.
C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui
se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie
qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse
qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque
personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du
drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons
entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule
ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les
rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
catastrophes!

Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et
palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire
une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux
du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait
comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous
devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous.
M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent
responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au
theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel,
illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete
integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie,
dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a
l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la
Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_,
dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan
d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple.
Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils
dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions,
preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur
cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere
fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il
l'intitula _Marino Faliero_.

Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces
titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages
et a toutes les memoires de grands triomphes.

Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare
degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en
ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete
en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut
louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit
le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une
qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite,
la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la
clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la
vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace
un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite.
Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait
sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille,
son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de
l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait
dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant
de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour
qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et
de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit.
Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait
son existence entre son pays, auquel il dediait toute son
intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame.
C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante,
l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur.

Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne
fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres
annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis,
son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par
la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau
des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit,
monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui
une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous
l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer
paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la
vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et,
en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou
une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom
europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement
recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc
d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui
comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,
que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte.

Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie
attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit
et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait
la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la
douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand
sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est
jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a
la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout
dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement
amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend
dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa
serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme
calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le
noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre
aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est
bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il
se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres
charges de fruits d'or_.

Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans
cette compagnie.

Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation
s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne,
c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on
prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee,
envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre
modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux
de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un
utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que
vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans
ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre
la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne
qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le
demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie
qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame
un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent
profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,
honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre
pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous
allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se
retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et
inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans
les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous
enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la
fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme
biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme
a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la
delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La
Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus
de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent
toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire
talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme
critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous
completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut
juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore
inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion
definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes
philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et
d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le
siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire
de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les
philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a
l'enthousiasme.

Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de
votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent
fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en
vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le
critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a
l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce
bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous
lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a
d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait
quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de
Nodier.

Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la
pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et
litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos
regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au
dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de
Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle,
l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans
la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour
ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu
une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,
et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre
de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un
et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout
ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son
besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double
rayonnement.

De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui
ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le
premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques
coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille
et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre,
qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de
vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de
meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a
traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et
haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants,
trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je
ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir
les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole,
Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires
tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois
femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les
femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui
substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin
a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le
president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout
ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe
de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux
que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai
votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut
litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le
veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement
religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur
par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le
fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec
amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer
en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse
voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et
forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une
eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle
etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes
qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont
illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a
ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites
necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la
plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur
croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la
tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du
Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils
devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres,
preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux
instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits!
Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande
forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On
eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes
du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et
attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une
legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient
de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de
l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils
distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de
Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire!

On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus
occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur
communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne
voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils
contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de
l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee!
Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait
Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait
Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de
victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les
esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a
l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans
un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer
les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce
Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi,
laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes,
ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans
l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans
la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur
Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible
ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux!

Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le
livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace
dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la
litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,
la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur
maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete
violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout,
mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames,
quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a
travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution?
Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi,
c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient,
c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but
pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu
et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous
soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses?
Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,
une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a
vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi
est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut
croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les
actions saintes et en poesie les idees sublimes.

Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a
une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur
lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et
ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans
nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est
pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui
comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce
siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le
repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le
sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une
religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment
patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme
qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec
le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange
puissance d'emouvoir tout un peuple.

Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet,
permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous,
monsieur, un souvenir.

Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos
memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes
pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le
moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la
chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En
un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du
nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra
dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent
deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils
venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route.
Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce
que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se
souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui
etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux.

L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le
sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees
de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans
jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines
qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a
parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques,
et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de
regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du
courage et qu'on eut honte de la gloire.

Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix
inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un
accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour
les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:

    Parmi des tourbillons de flamme et de fumee,
    O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir?
    Le bataillon sacre, seul devant une armee,
              S'arrete pour mourir!

Cette voix relevait la France abattue, et disait:

    Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
    Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs;
         J'ai des chants pour toutes ses gloires,
         Des larmes pour tous ses malheurs!

Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres
paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et
puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui
saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de
colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un
poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment,
en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire
et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la
pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et
l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain
du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et
funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et
eclatant, _Casimir Delavigne_.

Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une
gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus
belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un
mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et
desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere
l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous
avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une
pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut
une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir
fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau!
Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a
console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la
patrie!




CHAMBRE DES PAIRS

1845-1848


I

LA POLOGNE


[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses
secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et
adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot
repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait
dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la
non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile
offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut
tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien
proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances
toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien
autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite,
de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre
et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot
tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la
discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de
la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution
de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M.
Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour
obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient
aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a
M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier
discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement
accueilli. (_Note de l'editeur_.)]


19 mars 1846.

Messieurs,

Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui
m'appelle a cette tribune.

La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee
n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle
des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle
adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus
contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que
personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles
emotions, a ces profondes sympathies.

D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous
qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la
civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains
actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces
actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas
une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres
haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si
aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement
autrichien envers la Gallicie.

Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la
civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la
France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les
tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les
idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le
missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete
le chevalier.

Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple
francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a
une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la
Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas.

Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la
memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres
peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes,
la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est
acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son
malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu
l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que
les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la
civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une
grande nation.

C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne,
messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande
dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de
l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne;
c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces
services qui ne s'oublient pas.

Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du
nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond
respect s'est manifeste dans l'Europe entiere.

En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et
personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de
quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce
n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le
remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le
regret de Napoleon.

Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations
de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit,
elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie;
elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve.

Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de
ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations
populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes,
sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme
temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente
ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des
nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de
la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme.

Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je
suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre
qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux
qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est
opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au
milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une
attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere,
redoutable parce qu'il se souvient.

Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le
fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est
que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je
sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement
autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans
n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques
et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle
imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution
sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits!

Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes
et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune
a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le
ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier,
je n'en doute pas, a deplorer son silence.

Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent
pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses
lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une
grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence
morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant
parmi les nations civilisatrices.

Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la
France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande
d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les
flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et
militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si
legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit
du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la
civilisation et du progres.

Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?
Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs?

Pour toute reponse, un exemple.

Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait
encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait
la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les
moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a
1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont
seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la
seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que
quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers
a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,
douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un
seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe
et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos
armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il
n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont
parle, l'inquisition est morte.

Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la
presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle,
et, dans un temps donne, la Pologne renaitra.

Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront
impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter
le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de
l'Allemagne pour la Pologne.

Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de
deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de
cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile
labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de
cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples
puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe
d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une
chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose
plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites.

Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre
respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme
et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,
le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail
mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte,
d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples.

Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans
la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir
spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait
alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre.
Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur
une chose d'ou toutes les civilisations decoulent.

Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une
epoque ou l'Europe etait barbare.

Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance
spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,
l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.

Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots,
civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion
appliquee.

La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au
developpement des autres peuples.

Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui
possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme
peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete
n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,
elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la
souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la
souverainete est dans la verite.

Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la
souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement
outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la
civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre
les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de
justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes
couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.

Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir
moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome
pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui
l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde
civilise.

Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure,
eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et
independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,
les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des
idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la
Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres,
les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a
eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a
defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais
elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee
fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir
l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont
lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup
fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee.

Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la
France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne
doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne
le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement
morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees
d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime
et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.


II

CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL


[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de
Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets
de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans
differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre
de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de
ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le
vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue
par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,
rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut
rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu
dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)]


27 juin et 1er juillet 1846.

Messieurs,

Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des
travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier
marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour
moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans
mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans
la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une
parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi
necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais
la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et
soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable
ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.

L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici:
maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire
et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement
d'attention._)

Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee;
vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour,
investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse,
qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de
terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si
l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et
trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le
defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette
frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,
c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre
des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de
France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette
immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui
finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition
perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur
les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes,
l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique
d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si
j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour
demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande
loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)

Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur
les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des
milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille
comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie,
ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut
tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un
siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans,
quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la
destruction brusque.

Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si
l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont
lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault
avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer,
et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe
aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise,
l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et
debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a
souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il
ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit
port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre
tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans
un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et
profonde.

Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus
haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete
mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M.
le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de
lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans
un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a
l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une
remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question
a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La
puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les
vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci
le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des
vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies
a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a
pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment
sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui!
oui!_)

C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais
c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent
venir les grandes indications. (_Tres bien!_)

Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France,
je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste,
maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine
militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le
but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a
qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de
grandeur. (_Sensation._)

Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un
ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et
dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux,
considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la,
je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._)

Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir
frapper son attention. Le courant de la Manche....

M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en
discussion.

M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a
M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le
point de vue special et le point de vue general; le point de vue
special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je
l'aborde.

Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous
voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre
traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._)

A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il
ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis
donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir
demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi,
parce qu'il y a urgence pour tout le littoral.

Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir,
je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre,
constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des
travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette
grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a
montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal
employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion
sur plusieurs bancs._)

Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un
developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir
bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi
(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la
chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour
soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le
ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement.

Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote
avec empressement; mais j'en provoque une grande.

Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je
voudrais des travaux d'ensemble.

J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_)

Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la
France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et
d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere,
la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde:
maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme:
maintenir et consolider la configuration du littoral.

Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger.
Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean.

Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire,
le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent
frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des
assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre
du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le
littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants.
Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la
verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige
de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux
autres, un serieux interet public.

Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France
en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de
grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises,
la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports,
l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres
et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence
des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine
marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee,
en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable!
(_Emotion_.)

Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la
chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne
d'occuper au plus haut point cette noble assemblee.

Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la
derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde
dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore
pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout
a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques
considerations generales pour fixer l'attention de la chambre,
l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du
pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le
voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi,
et en ebaucher une grande.

Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du
littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la
France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur
presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai
a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a
l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable,
et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les
phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de
deformer la configuration des cotes de France.

Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de
bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile;
j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le
depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel
la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre
clair.

Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du
Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit
cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le
faire comprendre a la chambre.

Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de
Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette
colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et
l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette
enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin
faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp,
Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il
les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant
rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces
en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.

Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage;
la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de
deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions,
le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou?
Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace.

Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers
gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete
ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard,
en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat.
Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les
confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention
marquee_.)

A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le
Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense
edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte
de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe
et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet
edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans!
Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque
sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et
ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le
port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.)

Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu,
Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom
m'echappe en ce moment.

Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre
inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le
gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans
leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables
ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent
nuit et jour, le fleuve et l'ocean!

Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions
differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais
citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous
citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand
danger?

Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amenent la degradation de
notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici
une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas
absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance,
etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai
depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la
mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre
littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le
profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et
les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure,
partiellement soumise.

Je reprends maintenant.

Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce
phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne,
enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche,
ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur
divers points du littoral.

Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees,
de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait
qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire.

Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la
configuration du littoral.

C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique
solution.

Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation
de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve,
la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille.
Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la
plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le
plus profond.

Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se
compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense
pluie; la force s'evanouit.

Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la
force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense
qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a
la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et
flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car,
dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur
est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de
navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface
du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague
vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se
disperse avec l'ecume.

Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie,
le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la
degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le
brise-lame serait le remede.

Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention
pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un
veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics
qui a provoque dans un port de France une experience considerable du
brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le
ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port
ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires
jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un
brise-lame flottant a huit sections.

L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en
Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon
decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois
qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite
quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de
quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete
est au dela, le calme est en deca.

Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu.
Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon
sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement.

Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee
(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des
considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le
projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point
encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une
grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous
savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable,
c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression
colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au
littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port
de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette.
Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par
l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant
la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des
travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible
d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature
elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent
dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze
navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut
sauves.

Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du
gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question
du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le
systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour
l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement,
etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement,
creer des ports de refuge.

Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de
l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces
diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session
prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles
qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je
m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a
ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore;
et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante
millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les
ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand
et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a
obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce
que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen
approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux
phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons
l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux
perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent
par l'encombrement; 

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