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De la terre à la lune: trajet direct en 97 heures 20 minutes

by Jules Verne · French · Gutenberg #799 · 360,746 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of De la terre à la lune: trajet direct en 97 heures 20 minutes
    
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Title: De la terre à la lune: trajet direct en 97 heures 20 minutes

Author: Jules Verne


        
Release date: January 1, 1997 [eBook #799]
                Most recently updated: March 4, 2011

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/799

Credits: Produced by John Walker; HTML version by Chuck Greif


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA TERRE À LA LUNE: TRAJET DIRECT EN 97 HEURES 20 MINUTES ***




Produced by John Walker









De la Terre à la Lune

Trajet Direct

en 97 Heures 20 Minutes

par Jules Verne




                                 I
                         --------------------
                             LE GUN-CLUB

Pendant la guerre fédérale des États-Unis, un nouveau club très
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland.  On
sait avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce
peuple d'armateurs, de marchands et de mécaniciens.  De simples
négociants enjambèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines,
colonels, généraux, sans avoir passé par les écoles d'application de
West-Point [École militaire des États-Unis.]; ils égalèrent bientôt
dans «L'art de la guerre» leurs collègues du vieux continent, et comme
eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer les boulets,
les millions et les hommes.

Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens,
ce fut dans la science de la balistique.  Non que leurs armes
atteignissent un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent
des dimensions inusitées, et eurent par conséquent des portées
inconnues jusqu'alors.  En fait de tirs rasants, plongeants ou de
plein fouet, de feux d'écharpe, d'enfilade ou de revers, les Anglais,
les Français, les Prussiens, n'ont plus rien à apprendre; mais leurs
canons, leurs obusiers, leurs mortiers ne sont que des pistolets de
poche auprès des formidables engins de l'artillerie américaine.

Ceci ne doit étonner personne.  Les Yankees, ces premiers mécaniciens
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les
Allemands métaphysiciens,--de naissance.  Rien de plus naturel, dès
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur
audacieuse ingéniosité.  De là ces canons gigantesques, beaucoup moins
utiles que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus
admirés.  On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de
Dahlgreen, de Rodman.  Les Armstrong, les Pallisser et les Treuille de
Beaulieu n'eurent plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux
d'outre-mer.

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union
célébraient leurs inventions avec enthousiasme, et il n'était si mince
marchand, si naïf «booby» [Badaud.], qui ne se cassât jour et nuit la
tête à calculer des trajectoires insensées.

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain qui
la partage.  Sont-ils trois, ils élisent un président et deux
secrétaires.  Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau
fonctionne.  Cinq, ils se convoquent en assemblée générale, et le club
est constitué.  Ainsi arriva-t-il à Baltimore.  Le premier qui inventa
un nouveau canon s'associa avec le premier qui le fondit et le premier
qui le fora.  Tel fut le noyau du Gun-Club [Littéralement
«Club-Canon».].  Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent
trente-trois membres effectifs et trente mille cinq cent
soixante-quinze membres correspondants.

Une condition _sine qua non_ était imposée à toute personne qui
voulait entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou,
tout au moins, perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à
feu quelconque.  Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à
quinze coups, de carabines pivotantes ou de sabres-pistolets ne
jouissaient pas d'une grande considération.  Les artilleurs les
primaient en toute circonstance.

«L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs
du Gun-Club, est proportionnelle «aux masses» de leur canon, et «en
raison directe du carré des distances» atteintes par leurs
projectiles!

Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle
transportée dans l'ordre moral.

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre
le génie inventif des Américains.  Les engins de guerre prirent des
proportions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des
limites permises, couper en deux les promeneurs inoffensifs.  Toutes
ces inventions laissèrent loin derrière elles les timides instruments
de l'artillerie européenne.  Qu'on en juge par les chiffres suivants.

Jadis, «au bon temps», un boulet de trente-six, à une distance de
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et
soixante-huit hommes.  C'était l'enfance de l'art.  Depuis lors, les
projectiles ont fait du chemin.  Le canon Rodman, qui portait à sept
milles [Le mille vaut 1609 mètres 31 centimètres.  Cela fait donc près
de trois lieues.] un boulet pesant une demi-tonne [Cinq cents
kilogrammes.] aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et
trois cents hommes.  Il fut même question au Gun-Club d'en faire une
épreuve solennelle.  Mais, si les chevaux consentirent à tenter
l'expérience, les hommes firent malheureusement défaut.

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très meurtrier, et à
chaque décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux.
Que signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à
Coutras, en 1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre
qui, à Zorndoff, en 1758, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce
canon autrichien de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix
ennemis par terre?  Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou
d'Austerlitz qui décidaient du sort de la bataille?  On en avait vu
bien d'autres pendant la guerre fédérale!  Au combat de Gettysburg, un
projectile conique lancé par un canon rayé atteignit cent
soixante-treize confédérés; et, au passage du Potomac, un boulet
Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évidemment
meilleur.  Il faut mentionner également un mortier formidable
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel du
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meurtrier, puisque, à
son coup d'essai, il tua trois cent trente-sept personnes,--en
éclatant, il est vrai!

Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes?  Rien.  Aussi
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le
statisticien Pitcairn: en divisant le nombre des victimes tombées sous
les boulets par celui des membres du Gun-Club, il trouva que chacun de
ceux-ci avait tué pour son compte une «moyenne» de deux mille trois
cent soixante-quinze hommes et une fraction.

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique
préoccupation de cette société savante fut la destruction de
l'humanité dans un but philanthropique, et le perfectionnement des
armes de guerre, considérées comme instruments de civilisation.

C'était une réunion d'Anges Exterminateurs, au demeurant les meilleurs
fils du monde.

Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en
tinrent pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur
personne.  On comptait parmi eux des officiers de tout grade,
lieutenants ou généraux, des militaires de tout âge, ceux qui
débutaient dans la carrière des armes et ceux qui vieillissaient sur
leur affût.  Beaucoup restèrent sur le champ de bataille dont les noms
figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et de ceux qui revinrent la
plupart portaient les marques de leur indiscutable intrépidité.
Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à crochets, mâchoires
en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne manquait à la
collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans le
Gun-Club, il n'y avait pas tout à fait un bras pour quatre personnes,
et seulement deux jambes pour six.

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils
se sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille
relevait un nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles
dépensés.

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par
les survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les
mortiers se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons,
la tête basse, rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans
les parcs, les souvenirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers
poussèrent magnifiquement sur les champs largement engraissés, les
vêtements de deuil achevèrent de s'user avec les douleurs, et le
Gun-Club demeura plongé dans un désœuvrement profond.

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien
encore à des calculs de balistique; ils rêvaient toujours de bombes
gigantesques et d'obus incomparables.  Mais, sans la pratique,
pourquoi ces vaines théories?  Aussi les salles devenaient désertes,
les domestiques dormaient dans les antichambres, les journaux
moisissaient sur les tables, les coins obscurs retentissaient de
ronflements tristes, et les membres du Gun-Club, jadis si bruyants,
maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, s'endormaient
dans les rêveries de l'artillerie platonique!

«C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir.  Rien à
faire!  rien à espérer!  Quelle existence fastidieuse!  Où est le
temps où le canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses
détonations?

--Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à
se détirer les bras qui lui manquaient.  C'était un plaisir alors!
On inventait son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer
devant l'ennemi; puis on rentrait au camp avec un encouragement de
Sherman ou une poignée de main de MacClellan!  Mais, aujourd'hui, les
généraux sont retournés à leur comptoir, et, au lieu de projectiles,
ils expédient d'inoffensives balles de coton!  Ah!  par sainte Barbe!
l'avenir de l'artillerie est perdu en Amérique!

--Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles
déceptions!  Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce
au maniement des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de
bataille, on se conduit en héros, et, deux ans, trois ans plus tard,
il faut perdre le fruit de tant de fatigues, s'endormir dans une
déplorable oisiveté et fourrer ses mains dans ses poches.

Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de
donner une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce
n'étaient pas les poches qui lui manquaient.

«Et nulle guerre en perspective!  dit alors le fameux J.-T. Maston,
en grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha.  Pas un
nuage à l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science
de l'artillerie!  Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une
épure, avec plan, coupe et élévation, d'un mortier destiné à changer
les lois de la guerre!

--Vraiment?  répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston.

--Vraiment, répondit celui-ci.  Mais à quoi serviront tant d'études
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues?  N'est-ce pas
travailler en pure perte?  Les peuples du Nouveau Monde semblent
s'être donné le mot pour vivre en paix, et notre belliqueux _Tribune_
[Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union.] en arrive à
pronostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement
scandaleux des populations!

--Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours
en Europe pour soutenir le principe des nationalités!

--Eh bien?

--Eh bien!  il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si
l'on acceptait nos services...

--Y pensez-vous?  s'écria Bilsby.  Faire de la balistique au profit
des étrangers!

--Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le
colonel.

--Sans doute, dit J.-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut
même pas songer à cet expédient.

--Et pourquoi cela? demanda le colonel.

--Parce qu'ils ont dans le Vieux Monde des idées sur l'avancement qui
contrarieraient toutes nos habitudes américaines.  Ces gens-là ne
s'imaginent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir
servi comme sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne
saurait être bon pointeur à moins d'avoir fondu le canon soi-même!
Or, c'est tout simplement...

--Absurde!  répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son
fauteuil à coups de «bowie-knife» [Couteau à large lame.], et puisque
les choses en sont là, il ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou
à distiller de l'huile de baleine!

--Comment!  s'écria J.-T. Maston d'une voix retentissante, ces
dernières années de notre existence, nous ne les emploierons pas au
perfectionnement des armes à feu!  Une nouvelle occasion ne se
rencontrera pas d'essayer la portée de nos projectiles!  L'atmosphère
ne s'illuminera plus sous l'éclair de nos canons!  Il ne surgira pas
une difficulté internationale qui nous permette de déclarer la guerre
à quelque puissance transatlantique!  Les Français ne couleront pas un
seul de nos steamers, et les Anglais ne pendront pas, au mépris du
droit des gens, trois ou quatre de nos nationaux!

--Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce
bonheur!  Non!  pas un de ces incidents ne se produira, et, se
produisît-il, nous n'en profiterions même pas!  La susceptibilité
américaine s'en va de jour en jour, et nous tombons en quenouille!

--Oui, nous nous humilions!  répliqua Bilsby.

--Et on nous humilie! riposta Tom Hunter.

--Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une
nouvelle véhémence.  Il y a dans l'air mille raisons de se battre et
l'on ne se bat pas!  On économise des bras et des jambes, et cela au
profit de gens qui n'en savent que faire!  Et tenez, sans chercher si
loin un motif de guerre, l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu
autrefois aux Anglais?

--Sans doute, répondit Tom Hunter en tisonnant avec rage du bout de sa
béquille.

--Eh bien!  reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour
n'appartiendrait-elle pas aux Américains?

--Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry.

--Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T.
Maston, et vous verrez comme il vous recevra!

--Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il
avait sauvées de la bataille.

--Par ma foi, s'écria J.-T. Maston, aux prochaines élections il n'a
que faire de compter sur ma voix!

--Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux
invalides.

--En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours
m'enterrer dans les savanes de l'Arkansas!

--Nous vous y suivrons», répondirent les interlocuteurs de
l'audacieux J.-T. Maston.

Or, les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en
plus, et le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un
événement inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe.

Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle
recevait une circulaire libellée en ces termes:

                                         _Baltimore, 3 octobre._

_Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à
la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à les
intéresser vivement.  En conséquence, il les prie, toute affaire
cessante, de se rendre à l'invitation qui leur est faite par la
présente._

                                        _Très cordialement leur_
                                        IMPEY BARBICANE, P. G.-C.




                                  II
                         --------------------
                 COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE

Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait
dans les salons du Gun-Club, 21, Union-Square.  Tous les membres du
cercle résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur
président.  Quant aux membres correspondants, les express les
débarquaient par centaines dans les rues de la ville, et si grand que
fût le «hall» des séances, ce monde de savants n'avait pu y trouver
place; aussi refluait-il dans les salles voisines, au fond des
couloirs et jusqu'au milieu des cours extérieures; là, il rencontrait
le simple populaire qui se pressait aux portes, chacun cherchant à
gagner les premiers rangs, tous avides de connaître l'importante
communication du président Barbicane, se poussant, se bousculant,
s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses élevées
dans les idées du «self government» [Gouvernement personnel.].

Ce soir-là, un étranger qui se fût trouvé à Baltimore n'eût pas
obtenu, même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle; celle-ci
était exclusivement réservée aux membres résidants ou correspondants;
nul autre n'y pouvait prendre place, et les notables de la cité, les
magistrats du conseil des selectmen [Administrateurs de la ville élus
par la population.] avaient dû se mêler à la foule de leurs
administrés, pour saisir au vol les nouvelles de l'intérieur.

Cependant l'immense «hall» offrait aux regards un curieux spectacle.
Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination.  De
hautes colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers
servaient de base soutenaient les fines armatures de la voûte,
véritables dentelles de fonte frappées à l'emporte-pièce.  Des
panoplies d'espingoles, de tromblons, d'arquebuses, de carabines, de
toutes les armes à feu anciennes ou modernes s'écartelaient sur les
murs dans un entrelacement pittoresque.  Le gaz sortait pleine flamme
d'un millier de revolvers groupés en forme de lustres, tandis que des
girandoles de pistolets et des candélabres faits de fusils réunis en
faisceaux, complétaient ce splendide éclairage.  Les modèles de
canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, les
plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de
refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de
projectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de
l'artilleur surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et
laissaient à penser que leur véritable destination était plus
décorative que meurtrière.

A la place d'honneur, on voyait, abrité par une splendide vitrine, un
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre,
précieux débris du canon de J.-T. Maston.

A l'extrémité de la salle, le président, assisté de quatre
secrétaires, occupait une large esplanade.  Son siège, élevé sur un
affût sculpté, affectait dans son ensemble les formes puissantes d'un
mortier de trente-deux pouces; il était braque sous un angle de
quatre-vingt-dix degrés et suspendu à des tourillons, de telle sorte
que le président pouvait lui imprimer, comme aux «rocking-chairs»
[Chaises à bascule en usage aux États-Unis.], un balancement fort
agréable par les grandes chaleurs.  Sur le bureau, vaste plaque de
tôle supportée par six caronades, on voyait un encrier d'un goût
exquis, fait d'un biscaïen délicieusement ciselé, et un timbre à
détonation qui éclatait, à l'occasion, comme un revolver.  Pendant les
discussions véhémentes, cette sonnette d'un nouveau genre suffisait à
peine à couvrir la voix de cette légion d'artilleurs surexcités.

Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les
circonvallations d'un retranchement, formaient une succession de
bastions et de courtines où prenaient place tous les membres du
Gun-Club, et ce soir-là, on peut le dire, «il y avait du monde sur les
remparts».  On connaissait assez le président pour savoir qu'il n'eût
pas dérangé ses collègues sans un motif de la plus haute gravité.

Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, austère,
d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un
chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère
inébranlable; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant
des idées pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires;
l'homme par excellence de la Nouvelle-Angleterre, le Nordiste
colonisateur, le descendant de ces Têtes-Rondes si funestes aux
Stuarts, et l'implacable ennemi des gentlemen du Sud, ces anciens
Cavaliers de la mère patrie.  En un mot, un Yankee coulé d'un seul
bloc.

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois;
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra
fertile en inventions; audacieux dans ses idées, il contribua
puissamment aux progrès de cette arme, et donna aux choses
expérimentales un incomparable élan.

C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception
dans le Gun-Club, tous ses membres intacts.  Ses traits accentués
semblaient tracés à l'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que,
pour deviner les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil,
Barbicane, vu ainsi, offrait les indices les plus certains de
l'énergie, de l'audace et du sang-froid.

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet,
absorbé, le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme,
cylindre de soie noire qui semble vissé sur les crânes américains.

Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire;
ils s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions,
ils examinaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager
l'X de son imperturbable physionomie.

Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande
salle, Barbicane, comme s'il eût été mû par un ressort, se redressa
subitement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un
peu emphatique, prit la parole en ces termes:

«Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est
venue plonger les membres du Gun-Club dans un regrettable
désœuvrement.  Après une période de quelques années, si pleine
d'incidents, il a fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur
la route du progrès.  Je ne crains pas de le proclamer à haute voix,
toute guerre qui nous remettrait les armes à la main serait bien
venue...

--Oui, la guerre!  s'écria l'impétueux J.-T. Maston.

--Écoutez!  écoutez!  répliqua-t-on de toutes parts.

--Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable
interrupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos
canons tonnent sur un champ de bataille.  Il faut donc en prendre son
parti et chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité
qui nous dévore!

L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat.
Elle redoubla d'attention.

«Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne
pourrions pas entreprendre quelque grande expérience digne du XIXe
siècle, et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas
de la mener à bonne fin.  J'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de
mes études est résultée cette conviction que nous devons réussir dans
une entreprise qui paraîtrait impraticable à tout autre pays.  Ce
projet, longuement élaboré, va faire l'objet de ma communication; il
est digne de vous, digne du passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer
de faire du bruit dans le monde!

--Beaucoup de bruit?  s'écria un artilleur passionné.

--Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane.

--N'interrompez pas!  répétèrent plusieurs voix.

--Je vous prie donc, braves collègues, reprit le président, de
m'accorder toute votre attention.

Un frémissement courut dans l'assemblée.  Barbicane, ayant d'un geste
rapide assuré son chapeau sur sa tête, continua son discours d'une
voix calme:

«Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou
tout au moins, qui n'en ait entendu parler.  Ne vous étonnez pas si je
viens vous entretenir ici de l'astre des nuits.  Il nous est peut-être
réservé d'être les Colombs de ce monde inconnu.  Comprenez-moi,
secondez-moi de tout votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et
son nom se joindra à ceux des trente-six États qui forment ce grand
pays de l'Union!

--Hurrah pour la Lune! s'écria le Gun-Club d'une seule voix.

--On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa densité,
son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, son
rôle dans le monde solaire, sont parfaitement déterminés; on a dressé
des cartes sélénographiques[*] avec une perfection qui égale, si même
elle ne surpasse pas, celle des cartes terrestres; la photographie a
donné de notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté [Voir
les magnifiques clichés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue.]. En
un mot, on sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques,
l'astronomie, la géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais
jusqu'ici il n'a jamais été établi de communication directe avec elle.

[* De σελἡνη, mot grec qui signifie Lune.]

Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit ces paroles.

«Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires,
prétendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite.  Au XVIIe
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des
habitants de la Lune.  En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le
_Voyage fait au monde de la Lune par Dominique Gonzalès_, aventurier
espagnol.  A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette
expédition célèbre qui eut tant de succès en France.  Plus tard, un
autre Français--ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune--, le nommé
Fontenelle, écrivit la _Pluralité des Mondes_, un chef-d'œuvre en son
temps; mais la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre!
Vers 1835, un opuscule traduit du _New York American_ raconta que Sir
John Herschell, envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des
études astronomiques, avait, au moyen d'un télescope perfectionné par
un éclairage intérieur, ramené la Lune à une distance de quatre-vingts
yards [Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 91 cm.].  Alors
il aurait aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient
des hippopotames, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des
moutons aux cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec
des ailes membraneuses comme celles de la chauve-souris.  Cette
brochure, œuvre d'un Américain nommé Locke [Cette brochure fut
publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de
Rome en 1840.], eut un très grand succès.  Mais bientôt on reconnut
que c'était une mystification scientifique, et les Français furent les
premiers à en rire.

--Rire d'un Américain!  s'écria J.-T. Maston, mais voilà un _casus
belli_!...

--Rassurez-vous, mon digne ami.  Les Français, avant d'en rire,
avaient été parfaitement dupés de notre compatriote.  Pour terminer ce
rapide historique, j'ajouterai qu'un certain Hans Pfaal de Rotterdam,
s'élançant dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et
trente-sept fois plus léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après
dix-neuf jours de traversée.  Ce voyage, comme les tentatives
précédentes, était simplement imaginaire, mais ce fut l'œuvre d'un
écrivain populaire en Amérique, d'un génie étrange et contemplatif.
J'ai nommé Poe!

--Hurrah pour Edgard Poe!  s'écria l'assemblée, électrisée par les
paroles de son président.

--J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai
purement littéraires, et parfaitement insuffisantes pour établir des
relations sérieuses avec l'astre des nuits.  Cependant, je dois
ajouter que quelques esprits pratiques essayèrent de se mettre en
communication sérieuse avec lui.  Ainsi, il y a quelques années, un
géomètre allemand proposa d'envoyer une commission de savants dans les
steppes de la Sibérie.  Là, sur de vastes plaines, on devait établir
d'immenses figures géométriques, dessinées au moyen de réflecteurs
lumineux, entre autres le carré de l'hypoténuse, vulgairement appelé
le «Pont aux ânes» par les Français.  «Tout être intelligent, disait
le géomètre, doit comprendre la destination scientifique de cette
figure.  Les Sélénites [Habitants de la Lune.], s'ils existent,
répondront par une figure semblable, et la communication une fois
établie, il sera facile de créer un alphabet a qui permettra de
s'entretenir avec les habitants de la Lune.» Ainsi parlait le géomètre
allemand, mais son projet ne fut pas mis à exécution, et jusqu'ici
aucun lien direct n'a existé entre la Terre et son satellite.  Mais il
est réservé au génie pratique des Américains de se mettre en rapport
avec le monde sidéral.  Le moyen d'y parvenir est simple, facile,
certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma proposition.

Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles.  Il
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé
par les paroles de l'orateur.

«Écoutez!  écoutez!  Silence donc!» s'écria-t-on de toutes parts.

Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave
son discours interrompu:

«Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis
quelques années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient
parvenues, si la guerre eût continué.  Vous n'ignorez pas non plus
que, d'une façon générale, la force de résistance des canons et la
puissance expansive de la poudre sont illimitées.  Eh bien!  partant
de ce principe, je me suis demandé si, au moyen d'un appareil
suffisant, établi dans des conditions de résistance déterminées, il ne
serait pas possible d'envoyer un boulet dans la Lune.

A ces paroles, un «oh!» de stupéfaction s'échappa de mille poitrines
haletantes; puis il se fit un moment de silence, semblable à ce calme
profond qui précède les coups de tonnerre.  Et, en effet, le tonnerre
éclata, mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui
fit trembler la salle des séances.  Le président voulait parler; il ne
le pouvait pas.  Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à
se faire entendre.

«Laissez-moi achever, reprit-il froidement.  J'ai pris la question
sous toutes ses faces, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs
indiscutables il résulte que tout projectile doué d'une vitesse
initiale de douze mille yards [Environ 11,000 mètres.] par seconde, et
dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jusqu'à elle.  J'ai donc
l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, de tenter cette
petite expérience!




                                 III
                         --------------------
                 EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE

Il est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles
de l'honorable président.  Quels cris!  quelles vociférations!  quelle
succession de grognements, de hurrahs, de «hip!  hip!  hip!» et de
toutes ces onomatopées qui foisonnent dans la langue américaine!
C'était un désordre, un brouhaha indescriptible!  Les bouches
criaient, les mains battaient, les pieds ébranlaient le plancher des
salles.  Toutes les armes de ce musée d'artillerie, partant à la fois,
n'auraient pas agité plus violemment les ondes sonores.  Cela ne peut
surprendre.  Il y a des canonniers presque aussi bruyants que leurs
canons.

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes;
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues,
car ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant
s'épuisa en violentes détonations.  On ne l'entendit même pas.
Bientôt il fut arraché de son siège, porté en triomphe, et des mains
de ses fidèles camarades il passa dans les bras d'une foule non moins
surexcitée.

Rien ne saurait étonner un Américain.  On a souvent répété que le mot
«impossible» n'était pas français; on s'est évidemment trompé de
dictionnaire.  En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant
aux difficultés mécaniques, elles sont mortes avant d'être nées.
Entre le projet Barbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee
ne se fût permis d'entrevoir l'apparence d'une difficulté.  Chose
dite, chose faite.

La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée.  Une
véritable marche aux flambeaux.  Irlandais, Allemands, Français,
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population
du Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les
hurrahs, les bravos s'entremêlaient dans un inexprimable élan.

Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la
Lune brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son
intense irradiation les feux environnants.  Tous les Yankees
dirigeaient leurs yeux vers son disque étincelant; les uns la
saluaient de la main, les autres l'appelaient des plus doux noms;
ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la menaçaient du poing; de
huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-Street fit sa fortune
à vendre des lunettes.  L'astre des nuits était lorgné comme une lady
de haute volée.  Les Américains en agissaient avec un sans-façon de
propriétaires.  Il semblait que la blonde Phoebé appartînt à ces
audacieux conquérants et fît déjà partie du territoire de l'Union.  Et
pourtant il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon
assez brutale d'entrer en relation, même avec un satellite, mais fort
en usage parmi les nations civilisées.

Minuit venait de sonner, et l'enthousiasme ne baissait pas; il se
maintenait à dose égale dans toutes les classes de la population; le
magistrat, le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les
hommes intelligents aussi bien que les gens «verts [Expression tout
fait américaine pour désigner des gens naïfs.]», se sentaient remués
dans leur fibre la plus délicate; il s'agissait là d'une entreprise
nationale; aussi la ville haute, la ville basse, les quais baignés par
les eaux du Patapsco, les navires emprisonnés dans leurs bassins
regorgeaient d'une foule ivre de joie, de gin et de whisky; chacun
conversait, pérorait, discutait, disputait, approuvait, applaudissait,
depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le canapé des bar-rooms
devant sa chope de sherry-cobbler [Mélange de rhum, de jus d'orange,
de sucre, de cannelle et de muscade.  Cette boisson de couleur
jaunâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre.
Les bar-rooms sont des espèces de cafés.], jusqu'au waterman qui se
grisait de «casse-poitrine [Boisson effrayante du bas peuple.
Littéralement, en anglais: _thorough knock me down_.] » dans les
sombres tavernes du Fells-Point.

Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma.  Le président
Barbicane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu.  Un
hercule n'eût pas résisté à un enthousiasme pareil.  La foule
abandonna peu à peu les places et les rues.  Les quatre rails-roads de
l'Ohio, de Susquehanna, de Philadelphie et de Washington, qui
convergent à Baltimore, jetèrent le public hexogène aux quatre coins
des États-Unis, et la ville se reposa dans une tranquillité relative.

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation.  Les
grandes villes de l'Union, New York, Boston, Albany, Washington,
Richmond, Crescent-City [Surnom de La Nouvelle-Orléans.], Charleston,
la Mobile, du Texas au Massachusetts, du Michigan aux Florides, toutes
prenaient leur part de ce délire.  En effet, les trente mille
correspondants du Gun-Club connaissaient la lettre de leur président,
et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse communication
du 5 octobre.  Aussi, le soir même, à mesure que les paroles
s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils
télégraphiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de
deux cent quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles [Cent
mille lieues.  C'est la vitesse de l'électricité.] à la seconde.  On
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les
États-Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un
seul hurrah, et que vingt-cinq millions de cœurs, gonflés d'orgueil,
battirent de la même pulsation.

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires,
bi-mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question; ils
l'examinèrent sous ses différents aspects physiques, météorologiques,
économiques ou moraux, au point de vue de la prépondérance politique
ou de la civilisation.  Ils se demandèrent si la Lune était un monde
achevé, si elle ne subissait plus aucune transformation.
Ressemblait-elle à la Terre au temps où l'atmosphère n'existait pas
encore?  Quel spectacle présentait cette face invisible au sphéroïde
terrestre?  Bien qu'il ne s'agît encore que d'envoyer un boulet à
l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une série
d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les
derniers secrets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même
semblèrent craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement
l'équilibre européen.

Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation; les
recueils, les brochures, les bulletins, les «magazines» publiés par
les sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir
les avantages, et «la Société d'Histoire naturelle» de Boston, «la
Société américaine des sciences et des arts» d'Albany, «la Société
géographique et statistique» de New York, «la Société philosophique
américaine» de Philadelphie, «l'Institution Smithsonienne» de
Washington, envoyèrent dans mille lettres leurs félicitations au
Gun-Club, avec des offres immédiates de service et d'argent.

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même
pas question.  Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons
qui eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée
d'envoyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur
auteur; tous les «lifepreservers [Arme de poche faite en baleine
flexible et d'une boule de métal.]» du monde eussent été impuissants à
le garantir contre l'indignation générale.  Il y a des choses dont on
ne rit pas dans le Nouveau Monde.  Impey Barbicane devint donc, à
partir de ce jour, un des plus grands citoyens des États-Unis, quelque
chose comme le Washington de la science, et un trait, entre plusieurs,
montrera jusqu'où allait cette inféodation subite d'un peuple à un
homme.

Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Club, le directeur d'une
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de
_Much ado about nothing_ [_Beaucoup de bruit pour rien_, une des
comédies de Shakespeare.].  Mais la population de la ville, voyant dans
ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane,
envahit la salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux
directeur à changer son affiche.  Celui-ci, en homme d'esprit,
s'inclinant devant la volonté publique, remplaça la malencontreuse
comédie par _As you like it_ [_Comme il vous plaira_, de
Shakespeare.], et, pendant plusieurs semaines, il fit des recettes
phénoménales.




                                  IV
                         --------------------
                RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE

Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations
dont il était l'objet.  Son premier soin fut de réunir ses collègues
dans les bureaux du Gun-Club.  Là, après discussion, on convint de
consulter les astronomes sur la partie astronomique de l'entreprise;
leur réponse une fois connue, on discuterait alors les moyens
mécaniques, et rien ne serait négligé pour assurer le succès de cette
grande expérience.

Une note très précise, contenant des questions spéciales, fut donc
rédigée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le
Massachusetts.  Cette ville, où fut fondée la première Université des
États-Unis, est justement célèbre par son bureau astronomique.  Là se
trouvent réunis des savants du plus haut mérite; là fonctionne la
puissante lunette qui permit à Bond de résoudre la nébuleuse
d'Andromède et à Clarke de découvrir le satellite de Sirius.  Cet
établissement célèbre justifiait donc à tous les titres la confiance
du Gun-Club.

Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue,
arrivait entre les mains du président Barbicane.  Elle était conçue en
ces termes:

_Le Directeur de l'Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club,
à Baltimore._

                                                «Cambridge, 7 octobre.

«Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de
Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre bureau
s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos [Il y a dans le texte
le mot _expedient_, qui est absolument intraduisible en français.] de
répondre comme suit:

«Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci:

«1º Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune?

«2º Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son
satellite?

«3º Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été
imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par conséquent, à quel
moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point
déterminé?

«4º A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la
position la plus favorable pour être atteinte par le projectile?

«5º Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à
lancer le projectile?

«6º Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où
partira le projectile?

«Sur la première question:--Est-il possible d'envoyer un projectile
dans la Lune?

«Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on
parvient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille
yards par seconde.  Le calcul démontre que cette vitesse est
suffisante.  A mesure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la
pesanteur diminue en raison inverse du carré des distances,
c'est-à-dire que, pour une distance trois fois plus grande, cette
action est neuf fois moins forte.  En conséquence, la pesanteur du
boulet décroîtra rapidement, et finira par s'annuler complètement au
moment où l'attraction de la Lune fera équilibre à celle de la Terre,
c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante-deuxièmes du trajet.  En ce
moment, le projectile ne pèsera plus, et, s'il franchit ce point, il
tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction lunaire.  La
possibilité théorique de l'expérience est donc absolument démontrée;
quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance de l'engin
employé.

«Sur la deuxième question:--Quelle est la distance exacte qui sépare
la Terre de son satellite?

«La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien
une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette
conséquence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre,
et tantôt plus éloignée, ou, en termes astronomiques, tantôt dans son
apogée, tantôt dans son périgée.  Or, la différence entre sa plus
grande et sa plus petite distance est assez considérable, dans
l'espèce, pour qu'on ne doive pas la négliger.  En effet, dans son
apogée, la Lune est à deux cent quarante-sept mille cinq cent
cinquante-deux milles (--99,640 lieues de 4 kilomètres), et dans son
périgée à deux cent dix-huit mille six cent cinquante-sept milles
seulement (-- 88,010 lieues), ce qui fait une différence de vingt-huit
mille huit cent quatre-vingt-quinze milles (-- 11,630 lieues), ou plus
du neuvième du parcours.  C'est donc la distance périgéenne de la Lune
qui doit servir de base aux calculs.

«Sur la troisième question:--Quelle sera la durée du trajet du
projectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante,
et, par conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il
rencontre la Lune en un point déterminé?

«Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze
mille yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne
mettrait que neuf heures environ à se rendre à sa destination; mais
comme cette vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se
trouve, tout calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille
secondes, soit quatre-vingt-trois heures et vingt minutes, pour
atteindre le point où les attractions terrestre et lunaire se font
équilibre, et de ce point il tombera sur la Lune en cinquante mille
secondes, ou treize heures cinquante-trois minutes et vingt secondes.
Il conviendra donc de le lancer quatre-vingt-dix-sept heures treize
minutes et vingt secondes avant l'arrivée de la Lune au point visé.

«Sur la quatrième question:--A quel moment précis la Lune se
présentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être
atteinte par le projectile?

«D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir
l'époque où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment
où elle passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une
distance égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf
milles; de telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent
quatorze mille neuf cent soixante-seize milles (--86,410 lieues).
Mais, si chaque mois la Lune passe à son périgée, elle ne se trouve
pas toujours au zénith à ce moment.  Elle ne se présente dans ces deux
conditions qu'à de longs intervalles.  Il faudra donc attendre la
coïncidence du passage au périgée et au zénith.  Or, par une heureuse
circonstance, le 4 décembre de l'année prochaine, la Lune offrira ces
deux conditions: à minuit, elle sera dans son périgée, c'est-à-dire à
sa plus courte distance de la Terre, et elle passera en même temps au
zénith.

«Sur la cinquième question:--Quel point du ciel devra-t-on viser avec
le canon destiné à lancer le projectile?

«Les observations précédentes étant admises, le canon devra être
braqué sur le zénith [Le zénith est le point du ciel situé
verticalement au-dessus de la tête d'un observateur.] du lieu; de la
sorte, le tir sera perpendiculaire au plan de l'horizon, et le
projectile se dérobera plus rapidement aux effets de l'attraction
terrestre.  Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un lieu, il faut
que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la déclinaison de
cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud [Il n'y a en effet que les régions du globe
comprises entre l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans
lesquels la culmination de la Lune l'amène au zénith; au-delà du 28e
degré, la Lune s'approche d'autant moins du zénith que l'on s'avance
vers les pôles.].  En tout autre endroit, le tir devrait être
nécessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience.

«Sur la sixième question:--Quelle place la Lune occupera-t-elle dans
le ciel au moment où partira le projectile?

«Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui
avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq
secondes, devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois
ce nombre, soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt
secondes, espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la
durée du parcours du projectile.  Mais comme il faut également tenir
compte de la déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de
rotation de la terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après
avoir dévié d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui,
comptés sur l'orbite de la Lune, font environ onze degrés, on doit
ajouter ces onze degrés à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà
mentionné, soit soixante-quatre degrés en chiffres ronds.  Ainsi donc,
au moment du tir, le rayon visuel mené à la Lune fera avec la
verticale du lieu un angle de soixante-quatre degrés.

«Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de
Cambridge par les membres du Gun-Club.

«En résumé:

«1º Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de
latitude nord ou sud.

«2º Il devra être braqué sur le zénith du lieu.

«3º Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze
mille yards par seconde.

«4º Il devra être lancé le 1er décembre de l'année prochaine, à onze
heures moins treize minutes et vingt secondes.

«5º Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4
décembre à minuit précis, au moment où elle passera au zénith.

«Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les
travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer
au moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4
décembre, ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de
périgée et de zénith que dix-huit ans et onze jours après.

«Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur
disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par
la présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière.

«Pour le bureau:

                                                       «J.-M. BELFAST,
                         «_Directeur de l'Observatoire de Cambridge._




                                  V
                         --------------------
                         LE ROMAN DE LA LUNE

Un observateur doué d'une vue infiniment pénétrante, et placé à ce
centre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriades
d'atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers.  Mais peu
à peu, avec les siècles, un changement se produisit; une loi
d'attraction se manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants
jusqu'alors; ces atomes se combinèrent chimiquement suivant leurs
affinités, se firent molécules et formèrent ces amas nébuleux dont
sont parsemées les profondeurs du ciel.

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour de
leur point central.  Ce centre, formé de molécules vagues, se prit à
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs,
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait,
et ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale,
centre de l'amas nébuleux.

En regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres
molécules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser
à sa façon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et
graviter autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables.  La
nébuleuse, dont les astronomes comptent près de cinq mille
actuellement, était formée.

Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont
nommée la Voie lactée[*], et qui renferme dix-huit millions d'étoiles,
dont chacune est devenue le centre d'un monde solaire.

[* Du mot grec γαλαχτος,qui signifie lait.]

Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix-huit
millions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants [Le
diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du
Soleil, soit 4,300,000 lieues.], une étoile de quatrième ordre, celle
qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les phénomènes auxquels
est due la formation de l'univers se seraient successivement accomplis
à ses yeux.

En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules
mobiles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail
de concentration.  Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se
fût accéléré avec la diminution de volume, et un moment serait arrivé
où la force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui
tend à repousser les molécules vers le centre.

Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de
l'observateur, et les molécules situées dans le plan de l'équateur,
s'échappant comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se
briser subitement, auraient été former autour du Soleil plusieurs
anneaux concentriques semblables à celui de Saturne.  A leur tour, ces
anneaux de matière cosmique, pris d'un mouvement de rotation autour de
la masse centrale, se seraient brisés et décomposés en nébulosités
secondaires, c'est-à-dire en planètes.

Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces
planètes, il les aurait vues se comporter exactement comme le Soleil
et donner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de
ces astres d'ordre inférieur qu'on appelle satellites.

Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse, de la nébuleuse à
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la
planète, et de la planète au satellite, on a toute la série des
transformations subies par les corps célestes depuis les premiers
jours du monde.

Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et
cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à
la nébuleuse de la Voie lactée.  Centre d'un monde, et si petit qu'il
paraisse au milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car
sa grosseur est quatorze cent mille fois celle de la Terre.  Autour de
lui gravitent huit planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux
premiers temps de la Création.  Ce sont, en allant du plus proche de
ces astres au plus éloigné, Mercure, Vénus, la Terre, Mars Jupiter,
Saturne, Uranus et Neptune.  De plus entre Mars et Jupiter circulent
régulièrement d'autres corps moins considérables, peut-être les débris
errants d'un astre brisé en plusieurs milliers de morceaux, dont le
télescope a reconnu quatre-vingt-dix-sept jusqu'à ce jour.
[Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en
faire le tour dans l'espace d'une seule journée en marchant au pas
gymnastique.]

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique
par la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur
tour des satellites.  Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre,
Neptune trois peut-être, la Terre un; ce dernier, l'un des moins
importants du monde solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le
génie audacieux des Américains prétendait conquérir.

L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle
rapidement renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé
avec le Soleil l'attention des habitants de la Terre; mais le Soleil
est fatigant au regard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses
contemplateurs à baisser les yeux.

La blonde Phoebé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment
voir dans sa grâce modeste; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse,
et cependant, elle se permet parfois d'éclipser son frère, le radieux
Apollon, sans jamais être éclipsée par lui.  Les mahométans ont
compris la reconnaissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la
Terre, et ils ont réglé leur mois sur sa révolution [Vingt-neuf jours
et demi environ.].

Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste
déesse.  Les Égyptiens l'appelaient Isis; les Phéniciens la nommaient
Astarté; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phoebé, fille de Latone
et de Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites
mystérieuses de Diane au bel Endymion.  A en croire la légende
mythologique, le lion de Némée parcourut les campagnes de la Lune
avant son apparition sur la Terre, et le poète Agésianax, cité par
Plutarque, célébra dans ses vers ces doux yeux, ce nez charmant et
cette bouche aimable, formés par les parties lumineuses de l'adorable
Séléné.

Mais si les Anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en
un mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique,
les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en
sélénographie.

Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent
certaines particularités confirmées aujourd'hui par la science.  Si
les Arcadiens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la
Lune n'existait pas encore, si Tatius la regarda comme un fragment
détaché du disque solaire, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit
un miroir poli sur lequel se réfléchissaient les images de l'Océan, si
d'autres enfin ne virent en elle qu'un amas de vapeurs exhalées par la
Terre, ou un globe moitié feu, moitié glace, qui tournait sur
lui-même, quelques savants, au moyen d'observations sagaces, à défaut
d'instruments d'optique, soupçonnèrent la plupart des lois qui
régissent l'astre des nuits.

Ainsi Thalès de Milet, 460 ans avant J.-C., émit l'opinion que la Lune
était éclairée par le Soleil.  Aristarque de Samos donna la véritable
explication de ses phases.  Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une
lumière réfléchie.  Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son
mouvement de rotation était égale à celle de son mouvement de
révolution, et il expliqua de la sorte le fait que la Lune présente
toujours la même face.  Enfin Hipparque, deux siècles avant l'ère
chrétienne, reconnut quelques inégalités dans les mouvements apparents
du satellite de la Terre.

Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent
aux nouveaux astronomes.  Ptolémée, au IIe siècle, l'Arabe Aboul-Wéfa,
au Xe, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les inégalités que
subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous l'action
du Soleil.  Puis Copernic [Voir _Les Fondateurs de l'Astronomie
moderne_, un livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Institut.], au
XVe siècle, et Tycho Brahé, au XVIe, exposèrent complètement le
système du monde et le rôle que joue la Lune dans l'ensemble des corps
célestes.

A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés; mais de
sa constitution physique on savait peu de chose.  Ce fut alors que
Galilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines
phases par l'existence de montagnes auxquelles il donna une hauteur
moyenne de quatre mille cinq cents toises.

Après lui, Hevelius, un astronome de Dantzig, rabaissa les plus hautes
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli
les reporta à sept mille.

Herschell, à la fin du XVIIIe siècle, armé d'un puissant télescope,
réduisit singulièrement les mesures précédentes.  Il donna dix-neuf
cents toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des
différentes hauteurs à quatre cents toises seulement.  Mais Herschell
se trompait encore, et il fallut les observations de Shroeter,
Louville, Halley, Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen,
et surtout les patientes études de MM. Beer et Moedeler, pour
résoudre définitivement la question.  Grâce à ces savants, l'élévation
des montagnes de la Lune est parfaitement connue aujourd'hui.  MM.
Beer et Moedeler ont mesuré dix-neuf cent cinq hauteurs, dont six sont
au-dessus de deux mille six cents toises, et vingt-deux au-dessus de
deux mille quatre cents [La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer
est de 4813 mètres.].  Leur plus haut sommet domine de trois mille
huit cent et une toises la surface du disque lunaire.

En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement
volcanique s'affirmait à chaque observation.  Du défaut de réfraction
dans les rayons des planètes occultées par elle, on conclut que
l'atmosphère devait presque absolument lui manquer.  Cette absence
d'air entraînait l'absence d'eau.  Il devenait donc manifeste que les
Sélénites, pour vivre dans ces conditions, devaient avoir une
organisation spéciale et différer singulièrement des habitants de la
Terre.

Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus
perfectionnés fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un
point de sa face inexploré, et cependant son diamètre mesure deux
mille cent cinquante milles [Huit cent soixante-neuf lieues,
c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre.], sa surface est
la treizième partie de la surface du globe [Trente-huit millions de
kilomètres carrés.], son volume la quarante-neuvième partie du volume
du sphéroïde terrestre; mais aucun de ses secrets ne pouvait échapper
à l'œil des astronomes, et ces habiles savants portèrent plus loin
encore leurs prodigieuses observations.

Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque
apparaissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et
pendant les phases, rayé de lignes noires.  En étudiant avec une plus
grande précision, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la
nature de ces lignes.  C'étaient des sillons longs et étroits, creusés
entre des bords parallèles, aboutissant généralement aux contours des
cratères; ils avaient une longueur comprise entre dix et cent milles
et une largeur de huit cents toises.  Les astronomes les appelèrent
des rainures, mais tout ce qu'ils surent faire, ce fut de les nommer
ainsi.  Quant à la question de savoir si ces rainures étaient des lits
desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne purent la résoudre d'une
manière complète.  Aussi les Américains espéraient bien déterminer, un
jour ou l'autre, ce fait géologique.  Ils se réservaient également de
reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à la surface
de la Lune par Gruithuysen, savant professeur de Munich, qui les
considéra comme un système de fortifications élevées par les
ingénieurs sélénites.  Ces deux points, encore obscurs, et bien
d'autres sans doute, ne pouvaient être définitivement réglés qu'après
une communication directe avec la Lune.

Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre
à cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible
que celle du Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable
sur les thermomètres; quant au phénomène connu sous le nom de lumière
cendrée, il s'explique naturellement par l'effet des rayons du Soleil
renvoyés de la Terre à la Lune, et qui semblent compléter le disque
lunaire, lorsque celui-ci se présente sous la forme d'un croissant
dans ses première et dernière phases.

Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la
Terre, que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de
vue, cosmographiques, géologiques, politiques et moraux.




                                  VI
                         --------------------
       CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST
              PLUS PERMIS DE CROIRE DANS LES ÉTATS-UNIS

La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des
nuits.  Chacun se mit à l'étudier assidûment.  Il semblait que la Lune
apparût pour la première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût
encore entrevue dans les cieux.  Elle devint à la mode; elle fut la
lionne du jour sans en paraître moins modeste, et prit rang parmi les
«étoiles» sans en montrer plus de fierté.  Les journaux ravivèrent les
vieilles anecdotes dans lesquelles ce «Soleil des loups» jouait un
rôle; ils rappelèrent les influences que lui prêtait l'ignorance des
premiers âges; ils le chantèrent sur tous les tons; un peu plus, ils
eussent cité de ses bons mots; l'Amérique entière fut prise de
sélénomanie.

De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement
les questions qui touchaient à l'entreprise du Gun-Club; la lettre de
l'Observatoire de Cambridge fut publiée par elles, commentée et
approuvée sans réserve.

Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees,
d'ignorer un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus
bornée des vieilles mistress d'admettre encore de superstitieuses
erreurs à son endroit.  La science leur arrivait sous toutes les
formes; elle les pénétrait par les yeux et les oreilles; impossible
d'être un âne...en astronomie.

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la
distance qui sépare la Lune de la Terre.  On profita de la
circonstance pour leur apprendre que cette distance s'obtenait par la
mesure de la parallaxe de la Lune.  Si le mot parallaxe semblait les
étonner, on leur disait que c'était l'angle formé par deux lignes
droites menées de chaque extrémité du rayon terrestre jusqu'à la Lune.
Doutaient-ils de la perfection de cette méthode, on leur prouvait
immédiatement que, non seulement cette distance moyenne était bien de
deux cent trente-quatre mille trois cent quarante-sept milles
(-- 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trompaient
pas de soixante-dix milles (-- 30 lieues).

A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune,
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux
mouvements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second
dit de révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux
dans un temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers [C'est la durée
de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Lune met à
revenir à une même étoile.].

Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la
surface de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une
nuit par mois lunaire, et ils durent chacun trois cent
cinquante-quatre heures et un tiers.  Mais, heureusement pour elle, la
face tournée vers le globe terrestre est éclairée par lui avec une
intensité égale à la lumière de quatorze Lunes.  Quant à l'autre face,
toujours invisible, elle a naturellement trois cent cinquante-quatre
heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par cette «pâle clarté
qui tombe des étoiles».  Ce phénomène est uniquement dû à cette
particularité que les mouvements de rotation et de révolution
s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène commun,
suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très
probablement à tous les autres satellites.

Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient
pas tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face
à la Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de
temps, elle faisait un tour sur elle-même.  A ceux-là on disait:
«Allez dans votre salle à manger, et tournez autour de la table de
manière à toujours en regarder le centre; quand votre promenade
circulaire sera achevée, vous aurez fait un tour sur vous-même,
puisque votre œil aura parcouru successivement tous les points de la
salle.  Eh bien!  la salle, c'est le Ciel, la table, c'est la Terre,
et la Lune, c'est vous!» Et ils s'en allaient enchantés de la
comparaison.

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre;
cependant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un
certain balancement du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé
«libration», elle laisse apercevoir un peu plus de la moitié de son
disque, soit les cinquante-sept centièmes environ.

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de
l'Observatoire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune,
ils s'inquiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de
la Terre, et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les
instruire.  Ils apprenaient alors que le firmament, avec son infinité
d'étoiles, peut être considéré comme un vaste cadran sur lequel la
Lune se promène en indiquant l'heure vraie à tous les habitants de la
Terre; que c'est dans ce mouvement que l'astre des nuits présente ses
différentes phases; que la Lune est pleine, quand elle est en
opposition avec le Soleil, c'est-à-dire lorsque les trois astres sont
sur la même ligne, la Terre étant au milieu; que la Lune est nouvelle
quand elle est en conjonction avec le Soleil, c'est-à-dire lorsqu'elle
se trouve entre la Terre et lui; enfin que la Lune est dans son
premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le Soleil
et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet.

Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence,
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de
conjonction ou d'opposition, et ils raisonnaient bien.  En
conjonction, la Lune peut éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition,
c'est la Terre qui peut l'éclipser à son tour, et si ces éclipses
n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est parce que le plan suivant
lequel se meut la Lune est incliné sur l'écliptique, autrement dit,
sur le plan suivant lequel se meut la Terre.

Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à
cet égard.  Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude
du lieu où on l'observe.  Mais les seules zones du globe pour
lesquelles la Lune passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer
directement au-dessus de la tête de ses contemplateurs, sont
nécessairement comprises entre les vingt-huitièmes parallèles et
l'équateur.  De là cette recommandation importante de tenter
l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, afin
que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper ainsi
plus vite à l'action de la pesanteur.  C'était une condition
essentielle pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de
préoccuper vivement l'opinion publique.

Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante,
non pas un cercle, mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des
foyers.  Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes
aussi bien qu'à tous les satellites, et la mécanique rationnelle
prouve rigoureusement qu'il ne pouvait en être autrement.  Il était
bien entendu que la Lune dans son apogée se trouvait plus éloignée de
la Terre, et plus rapprochée dans son périgée.

Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que
personne ne pouvait décemment ignorer.  Mais si ces vrais principes se
vulgarisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes
illusoires, furent moins faciles à déraciner.

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue
dans son cercle d'attraction.  Ces astronomes de salon prétendaient
expliquer ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont
ils se prenaient à l'astre radieux.  Seulement, quand on leur faisait
observer que les comètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que
peu ou pas, ils restaient fort empêchés de répondre.

D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient
certaines craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire
que, depuis les observations faites au temps des Califes, son
mouvement de révolution s'accélérait dans une certaine proportion; ils
en déduisaient de là, fort logiquement d'ailleurs, qu'à une
accélération de mouvement devait correspondre une diminution dans la
distance des deux astres, et que, ce double effet se prolongeant à
l'infini, la Lune finirait un jour par tomber sur la Terre.
Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour les
générations futures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de
mouvement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une
diminution proportionnelle ne tardera pas à lui succéder.  Ainsi donc,
l'équilibre du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles
à venir.

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants;
ceux-là ne se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas,
et à propos de la Lune ils en savaient long.  Les uns regardaient son
disque comme un miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des
divers points de la Terre et se communiquer ses pensées.  Les autres
prétendaient que sur mille nouvelles Lunes observées, neuf cent
cinquante avaient amené des changements notables, tels que
cataclysmes, révolutions, tremblements de terre, déluges, etc.; ils
croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre des nuits sur les
destinées humaines; ils le regardaient comme le «véritable contre
poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était
rattaché à chaque habitant de la Terre par un lien sympathique; avec
le docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est
entièrement soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons
naissent surtout pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le
dernier quartier, etc., etc.  Mais enfin il fallut renoncer à ces
vulgaires erreurs, revenir à la seule vérité, et si la Lune,
dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de certains
courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,
l'immense majorité se prononça pour elle.  Quant aux Yankees, ils
n'eurent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau
continent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon
étoilé des États-Unis d'Amérique.




                                 VII
                         --------------------
                          L'HYMNE DU BOULET

L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7
octobre, traité la question au point de vue astronomique; il
s'agissait désormais de la résoudre mécaniquement.  C'est alors que
les difficultés pratiques eussent paru insurmontables en tout autre
pays que l'Amérique.  Ici ce ne fut qu'un jeu.

Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le sein
du Gun-Club un Comité d'exécution.  Ce Comité devait en trois séances
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des
poudres; il fut composé de quatre membres très savants sur ces
matières: Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le
général Morgan, le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T.
Maston, auquel furent confiées les fonctions de secrétaire-rapporteur.

Le 8 octobre, le Comité se réunit chez le président Barbicane, 3,
Republican-street.  Comme il était important que l'estomac ne vînt pas
troubler par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre
membres du Gun-Club prirent place à une table couverte de sandwiches
et de théières considérables.  Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à
son crochet de fer, et la séance commença.

Barbicane prit la parole:

«Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus
importants problèmes de la balistique, cette science par excellence,
qui traite du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés
dans l'espace par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à
eux-mêmes.

--Oh!  la balistique!  la balistique!  s'écria J.-T. Maston d'une
voix émue.

--Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer
cette première séance à la discussion de l'engin...

--En effet, répondit le général Morgan.

--Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les
dimensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là.

--Je demande la parole», s'écria J.-T. Maston.

La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé
magnifique.

«Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres!
Ce boulet que nous allons lancer à la Lune, c'est notre messager,
notre ambassadeur, et je vous demande la permission de le considérer à
un point de vue purement moral.

Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive
attention aux paroles de J.-T. Maston.

«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai
de côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le
boulet mathématique, le boulet moral.  Le boulet est pour moi la plus
éclatante manifestation de la puissance humaine; c'est en lui qu'elle
se résume tout entière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus
rapproché du Créateur!

--Très bien! dit le major Elphiston.

--En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les
planètes, l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses
terrestres, cette réduction des astres errant dans l'espace, et qui ne
sont, à vrai dire, que des projectiles!  A Dieu la vitesse de
l'électricité, la vitesse de la lumière, la vitesse des étoiles, la
vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse des
satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent!  Mais à nous la
vitesse du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des
chevaux les plus rapides!

J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques
en chantant cet hymne sacré du boulet.

«Voulez-vous des chiffres?  reprit-il, en voilà d'éloquents!  Prenez
simplement le modeste boulet de vingt-quatre [C'est-à-dire pesant
vingt-quatre livres.]; s'il court huit cent mille fois moins vite que
l'électricité, six cent quarante fois moins vite que la lumière,
soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement de
translation autour du Soleil, cependant, à la sortie du canon, il
dépasse la rapidité du son [Ainsi, quand on a entendu la détonation de
la bouche à feu on ne peut plus être frappé par le boulet.], il fait
deux cents toises à la seconde, deux mille toises en dix secondes,
quatorze milles à la minute (-- 6 lieues), huit cent quarante milles à
l'heure (-- 360 lieues), vingt mille cent milles par jour (-- 8,640
lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six
mille cinq cents milles par an (-- 3,155,760 lieues).  Il mettrait donc
onze jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil,
trois cent soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde
solaire.  Voilà ce que ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos
mains!  Que sera-ce donc quand, vingtuplant cette vitesse, nous le
lancerons avec une rapidité de sept milles à la seconde!  Ah!  boulet
superbe!  splendide projectile!  j'aime à penser que tu seras reçu
là-haut avec les honneurs dus à un ambassadeur terrestre!

Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T.
Maston, tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses
collègues.

«Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la
poésie, attaquons directement la question.

--Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absorbant
chacun une demi-douzaine de sandwiches.

--Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par
seconde.  J'ai lieu de penser que nous y réussirons.  Mais, en ce
moment, examinons les vitesses obtenues jusqu'ici; le général Morgan
pourra nous édifier à cet égard.

--D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la
guerre, j'étais membre de la commission d'expérience.  Je vous dirai
donc que les canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille
cinq cents toises, imprimaient à leur projectile une vitesse initiale
de cinq cents yards à la seconde.

--Bien.  Et la Columbiad [Les Américains donnaient le nom de Columbiad
à ces énormes engins de destruction.] Rodman?  demanda le président.

--La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New York,
lançait un boulet pesant une demi-tonne à une distance de six milles,
avec une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont
jamais obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre.

--Oh!  les Anglais!  fit J.-T. Maston en tournant vers l'horizon de
l'est son redoutable crochet.

--Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la
vitesse maximum atteinte jusqu'ici?

--Oui, répondit Morgan.

--Je dirai, cependant, répliqua J.-T. Maston, que si mon mortier
n'eût pas éclaté...

--Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste
bienveillant.  Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit
cents yards.  Il faudra la vingtupler.  Aussi, réservant pour une
autre séance la discussion des moyens destinés à produire cette
vitesse, j'appellerai votre attention, mes chers collègues, sur les
dimensions qu'il convient de donner au boulet.  Vous pensez bien qu'il
ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une demi-tonne!

--Pourquoi pas?  demanda le major.

--Parce que ce boulet, répondit vivement J.-T. Maston, doit être
assez gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en
existe toutefois.

--Oui, répondit Barbicane, et pour une autre raison plus importante
encore.

--Que voulez-vous dire, Barbicane?  demanda le major.

--Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne
plus s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours
jusqu'au moment où il atteindra le but.

--Hein!  firent le général et le major, un peu surpris de la
proposition.

--Sans doute, reprit Barbicane en homme sûr de lui, sans doute, ou
notre expérience ne produira aucun résultat.

--Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des
dimensions énormes?

--Non.  Veuillez bien m'écouter.  Vous savez que les instruments
d'optique ont acquis une grande perfection; avec certains télescopes
on est déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et
à ramener la Lune à quarante milles environ (-- 16 lieues).  Or, à
cette distance, les objets ayant soixante pieds de côté sont
parfaitement visibles.  Si l'on n'a pas poussé plus loin la puissance
de pénétration des télescopes, c'est que cette puissance ne s'exerce
qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, qui n'est qu'un miroir
réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez intense pour qu'on
puisse porter les grossissements au-delà de cette limite.

--Eh bien!  que ferez-vous alors?  demanda le général.  Donnerez-vous
à votre projectile un diamètre de soixante pieds?

--Non pas!

--Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse?

--Parfaitement.

--Voilà qui est fort!  s'écria J.-T. Maston.

--Oui, fort simple, répondit Barbicane.  En effet, si je parviens à
diminuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la
Lune, n'aurais-je pas rendu cette lumière plus intense?

--Évidemment.

--Eh bien!  pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un
télescope sur quelque montagne élevée.  Ce que nous ferons.

--Je me rends, je me rends, répondit le major.  Vous avez une façon de
simplifier les choses!...  Et quel grossissement espérez-vous obtenir
ainsi?

--Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune à
cinq milles seulement, et, pour être visibles, les objets n'auront
plus besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre.

--Parfait!  s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf
pieds de diamètre?

--Précisément.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston,
qu'il sera encore d'un poids tel, que...

--Oh!  major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids,
laissez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce
genre.  Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas
progressé, mais il est bon de savoir que, dès le Moyen Age, on
obtenait des résultats surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants
que les nôtres.

--Par exemple!  répliqua Morgan.

--Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston.

--Rien n'est plus facile, répondit Barbicane; j'ai des exemples à
l'appui de ma proposition.  Ainsi, au siège de Constantinople par
Mahomet II, en 1453, on lança des boulets de pierre qui pesaient
dix-neuf cents livres, et qui devaient être d'une belle taille.

--Oh!  oh!  fit le major, dix-neuf cents livres, c'est un gros
chiffre!

--A Malte, au temps des chevaliers, un certain canon du fort
Saint-Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents
livres.

--Pas possible!

--Enfin, d'après un historien français, sous Louis XI, un mortier
lançait une bombe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe,
partie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages,
allait tomber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous.

--Très bien!  dit J.-T. Maston.

--Depuis, qu'avons-nous vu, en somme?  Les canons Armstrong lancer des
boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projectiles
d'une demi-tonne!  Il semble donc que, si les projectiles ont gagné en
portée, ils ont perdu en pesanteur.  Or, si nous tournons nos efforts
de ce côté, nous devons arriver avec le progrès de la science, à
décupler le poids des boulets de Mahomet II, et des chevaliers de
Malte.

--C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc
employer pour le projectile?

--De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan.

--Peuh!  de la fonte!  s'écria J.-T. Maston avec un profond dédain,
c'est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune.

--N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte
suffira.

--Eh bien!  alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur est
proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant neuf pieds
de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable!

--Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane.

--Creux!  ce sera donc un obus?

--Où l'on pourra mettre des dépêches, répliqua J.-T. Maston, et des
échantillons de nos productions terrestres!

--Oui, un obus, répondit Barbicane; il le faut absolument; un boulet
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres,
poids évidemment trop considérable; cependant, comme il faut conserver
une certaine stabilité au projectile, je propose de lui donner un
poids de cinq mille livres.

--Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois?  demanda le major.

--Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un
diamètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au
moins.

--Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques; il suffira
donc de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression
des gaz de la poudre.  Voici donc le problème: quelle épaisseur doit
avoir un obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres?
Notre habile calculateur, le brave Maston, va nous l'apprendre séance
tenante.

--Rien n'est plus facile», répliqua l'honorable secrétaire du Comité.

Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier; on
vit apparaître sous la plume des \(\pi\) et des \(x\) élevés à la
deuxième puissance.  Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une
certaine racine cubique, et dit:

«Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur.

--Sera-ce suffisant?  demanda le major d'un air de doute.

--Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment.

--Eh bien!  alors, que faire?  reprit Elphiston d'un air assez
embarrassé.

--Employer un autre métal que la fonte.

--Du cuivre?  dit Morgan.

--Non, c'est encore trop lourd; et j'ai mieux que cela à vous
proposer.

--Quoi donc?  dit le major.

--De l'aluminium, répondit Barbicane.

--De l'aluminium!  s'écrièrent les trois collègues du président.

--Sans doute, mes amis.  Vous savez qu'un illustre chimiste français,
Henri Sainte-Claire Deville, est parvenu, en 1854, à obtenir
l'aluminium en masse compacte.  Or, ce précieux métal a la blancheur
de l'argent, l'inaltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la
fusibilité du cuivre et la légèreté du verre; il se travaille
facilement, il est extrêmement répandu dans la nature, puisque
l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est trois fois
plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès pour
nous fournir la matière de notre projectile!

--Hurrah pour l'aluminium!  s'écria le secrétaire du Comité, toujours
très bruyant dans ses moments d'enthousiasme.

--Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de
revient de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé?

--Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte,
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent
quatre-vingts dollars (-- environ 1,500 francs); puis elle est tombée
à vingt-sept dollars (-- 150 F), et aujourd'hui, enfin, elle vaut neuf
dollars (-- 48.75 F).

--Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas
facilement, c'est encore un prix énorme!

--Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable.

--Que pèsera donc le projectile?  demanda Morgan.

--Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet
de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces [Trente
centimètres; le pouce américain vaut 25 millimètres.] d'épaisseur
pèserait, s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent
quarante livres; en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à
dix-neuf mille deux cent cinquante livres.

--Parfait!  s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme.

--Parfait!  parfait!  répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à
dix-huit dollars la livre, ce projectile coûtera...

--Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--
928,437.50 F), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes
amis, l'argent ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en
réponds.

--Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston.

--Eh bien!  que pensez-vous de l'aluminium?  demanda le président.

--Adopté, répondirent les trois membres du Comité.

--Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu,
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera
dans le vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur
lui-même, si cela lui plaît, et se comportera à sa fantaisie.

Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projectile
était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort de la
pensée d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur
donnerait une crâne idée des habitants de la Terre»!




                                 VIII
                         --------------------
                         L'HISTOIRE DU CANON

Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet
au-dehors.  Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un
boulet, pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace.  On se
demandait quel canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale
suffisante à une pareille masse.  Le procès verbal de la seconde
séance du Comité devait répondre victorieusement à ces questions.

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient devant
de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable océan
de thé.  La discussion reprit aussitôt son cours, et, cette fois, sans
préambule.

«Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de
l'engin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition
et de son poids.  Il est probable que nous arriverons à lui donner des
dimensions gigantesques; mais si grandes que soient les difficultés,
notre génie industriel en aura facilement raison.  Veuillez donc
m'écouter, et ne m'épargnez pas les objections à bout portant.  Je ne
les crains pas!

Un grognement approbateur accueillit cette déclaration.

«N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous
a conduits hier; le problème se présente maintenant sous cette forme:
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille
livres.

--Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston.

--Je continue, reprit Barbicane.  Quand un projectile est lancé dans
l'espace, que se passe-t-il?  Il est sollicité par trois forces
indépendantes, la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la
force d'impulsion dont il est animé.  Examinons ces trois forces.  La
résistance du milieu, c'est-à-dire la résistance de l'air, sera peu
importante.  En effet, l'atmosphère terrestre n'a que quarante milles
(-- 16 lieues environ).  Or, avec une rapidité de douze mille yards,
le projectile l'aura traversée en cinq secondes, et ce temps est assez
court pour que la résistance du milieu soit regardée comme
insignifiante.  Passons alors à l'attraction de la Terre, c'est-à-dire
à la pesanteur de l'obus.  Nous savons que cette pesanteur diminuera
en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la
physique nous apprend: quand un corps abandonné à lui-même tombe à la
surface de la Terre, sa chute est de quinze pieds [Soit 4 mètres 90
centimètres dans la première seconde; à la distance où se trouve la
Lune, la chute ne serait plus que de 1 mm 1/3, ou 590 millièmes de
ligne.] dans la première seconde, et si ce même corps était transporté
à deux cent cinquante-sept mille cent quarante-deux milles, autrement
dit, à la distance où se trouve la Lune, sa chute serait réduite à une
demi-ligne environ dans la première seconde.  C'est presque
l'immobilité.  Il s'agit donc de vaincre progressivement cette action
de la pesanteur.  Comment y parviendrons-nous?  Par la force
d'impulsion.

--Voilà la difficulté, répondit le major.

--La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons,
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la
longueur de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci
n'étant limitée que par la résistance de celui-là.  Occupons-nous donc
aujourd'hui des dimensions à donner au canon.  Il est bien entendu que
nous pouvons l'établir dans des conditions de résistance pour ainsi
dire infinie, puisqu'il n'est pas destiné à être manœuvré.

--Tout ceci est évident, répondit le général.

--Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes
Columbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous
allons donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons
forcés d'adopter.

--Eh!  sans doute, s'écria J.-T. Maston.  Pour mon compte, je demande
un canon d'un demi-mille au moins!

--Un demi-mille!  s'écrièrent le major et le général.

--Oui!  un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié.

--Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez.

--Non pas!  répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment
pourquoi vous me taxez d'exagération.

--Parce que vous allez trop loin!

--Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs,
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller
trop loin!

La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint.

«Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon d'une
grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente des
gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser
certaines limites.

--Parfaitement, dit le major.

--Quelles sont les règles usitées en pareil cas?  Ordinairement la
longueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet,
et il pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids.

--Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité.

--J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette
proportion, pour un projectile large de neuf pieds pesant vingt mille
livres, l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds
et un poids de sept millions deux cent mille livres.

--C'est ridicule, répartit J.-T. Maston.  Autant prendre un pistolet!

--Je le pense aussi, répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose
de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents
pieds.

Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins
cette proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club,
fut définitivement adoptée.

«Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois.

--Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane.

--Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un
affût?  demanda le major.

--Ce serait pourtant superbe!  dit J.-T. Maston.

--Mais impraticable, répondit Barbicane.  Non, je songe à couler cet
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et
enfin à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à
chaux, de telle façon qu'il participe de toute la résistance du
terrain environnant.  Une fois la pièce fondue, l'âme sera
soigneusement alésée et calibrée, de manière à empêcher le vent [C'est
l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la
pièce.] du boulet; ainsi il n'y aura aucune déperdition de gaz, et
toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion.

--Hurrah!  hurrah!  fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon.

--Pas encore!  répondit Barbicane en calmant de la main son impatient
ami.

--Et pourquoi?

--Parce que nous n'avons pas discuté sa forme.  Sera-ce un canon, un
obusier ou un mortier?

--Un canon, répliqua Morgan.

--Un obusier, repartit le major.

--Un mortier!» s'écria J.-T. Maston.

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun
préconisant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net.

«Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Columbiad
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois.  Ce sera un canon,
puisque la chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme.  Ce
sera un obusier, puisqu'il lancera un obus.  Enfin, ce sera un
mortier, puisqu'il sera braqué sous un angle de quatre-vingt-dix
degrés, et que, sans recul possible, inébranlablement fixé au sol, il
communiquera au projectile toute la puissance d'impulsion accumulée
dans ses flancs.

--Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité.

--Une simple réflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortier sera-t-il
rayé?

--Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des
canons rayés que des canons à âme lisse.

--C'est juste.

--Enfin, nous le tenons, cette fois!  répéta J.-T. Maston.

--Pas tout à fait encore, répliqua le président.

--Et pourquoi?

--Parce que nous ne savons pas encore de quel métal il sera fait.

--Décidons-le sans retard.

--J'allais vous le proposer.

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença.

«Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur,
indissoluble et inoxydable à l'action corrosive des acides.

--Il n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas
l'embarras du choix.

--Eh bien!  alors, dit Morgan, je propose pour la fabrication de la
Columbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent
parties de cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton.

--Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a
donné des résultats excellents; mais, dans l'espèce, elle coûterait
trop cher et serait d'un emploi fort difficile.  Je pense donc qu'il
faut adopter une matière excellente, mais à bas prix, telle que la
fonte de fer.  N'est-ce pas votre avis, major?

--Parfaitement, répondit Elphiston.

--En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que
le bronze; elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des
moules de sable, elle est d'une manipulation rapide; c'est donc à la
fois économie d'argent et de temps.  D'ailleurs, cette matière est
excellente, et je me rappelle que pendant la guerre, au siège
d'Atlanta, des pièces en fonte ont tiré mille coups chacune de vingt
minutes en vingt minutes, sans en avoir souffert.

--Cependant, la fonte est très cassante, répondit Morgan.

--Oui, mais très résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas,
je vous en réponds.

--On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J.-T.
Maston.

--Évidemment, répondit Barbicane.  Je vais donc prier notre digne
secrétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents
pieds, d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds
d'épaisseur.

--A l'instant», répondit J.-T. Maston.

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, il aligna ses formules avec une
merveilleuse facilité, et dit au bout d'une minute:

«Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (--68,040,000
kg).

--Et à deux _cents_ la livre (-- 10 centimes), il coûtera?...

--Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars (--
13,608,000 francs).

J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air
inquiet.

«Eh bien!  messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je
vous disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront
pas!

Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir
remis au lendemain soir sa troisième séance.




                                  IX
                         --------------------
                       LA QUESTION DES POUDRES

Restait à traiter la question des poudres.  Le public attendait avec
anxiété cette dernière décision.  La grosseur du projectile, la
longueur du canon étant données, quelle serait la quantité de poudre
nécessaire pour produire l'impulsion?  Cet agent terrible, dont
l'homme a cependant maîtrisé les effets, allait être appelé à jouer
son rôle dans des proportions inaccoutumées.

On sait généralement et l'on répète volontiers que la poudre fut
inventée au XIVe siècle par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa
grande découverte.  Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette
histoire doit être rangée parmi les légendes du Moyen Age.  La poudre
n'a été inventée par personne; elle dérive directement des feux
grégeois, composés comme elle de soufre et de salpêtre.  Seulement,
depuis cette époque, ces mélanges, qui n'étaient que des mélanges
fusants, se sont transformés en mélanges détonants.

Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la
poudre, peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique.  Or,
c'est ce qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la
question soumise au Comité.

Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (-- 900 grammes [La
livre américaine est de 453 g.]); il produit en s'enflammant quatre
cents litres de gaz, ces gaz rendus libres, et sous l'action d'une
température portée à deux mille quatre cents degrés, occupent l'espace
de quatre mille litres.  Donc le volume de la poudre est aux volumes
des gaz produits par sa déflagration comme un est à quatre mille.  Que
l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz lorsqu'ils sont
comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré.

Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le
lendemain ils entrèrent en séance.  Barbicane donna la parole au major
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre.

«Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer par
des chiffres irrécusables qui nous serviront de base.  Le boulet de
vingt-quatre dont nous parlait avant-hier l'honorable J.-T. Maston en
termes si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize
livres de poudre seulement.

--Vous êtes certain du chiffre?  demanda Barbicane.

--Absolument certain, répondit le major.  Le canon Armstrong n'emploie
que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne.  Ces
faits ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même
dans les procès-verbaux du Comité d'artillerie.

--Parfaitement, répondit le général.

--Eh bien!  reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces
chiffres, c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids
du boulet: en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un
boulet de vingt-quatre; en d'autres termes, si, dans les canons
ordinaires, on emploie une quantité de poudre pesant les deux tiers du
poids du projectile, cette proportionnalité n'est pas constante.
Calculez, et vous verrez que, pour le boulet d'une demi-tonne, au lieu
de trois cent trente-trois livres de poudre, cette quantité a été
réduite à cent soixante livres seulement.

--Où voulez-vous en venir?  demanda le président.

--Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T.
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera
suffisamment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout.

--Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses,
répliqua le major, mais qu'il se rassure; je proposerai bientôt des
quantités de poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur.
Seulement je tiens à constater que, pendant la guerre, et pour les
plus gros canons, le poids de la poudre a été réduit, après
expérience, au dixième du poids du boulet.

--Rien n'est plus exact, dit Morgan.  Mais avant de décider la
quantité de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il
est bon de s'entendre sur sa nature.

--Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin.

--Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très brisante et finit
par altérer l'âme des pièces.

--Bon!  ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un
long service n'en est pas un pour notre Columbiad.  Nous ne courons
aucun danger d'explosion, il faut que la poudre s'enflamme
instantanément, afin que son effet mécanique soit complet.

--On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à
mettre le feu sur divers points à la fois.

--Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus
difficile.  J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime
ces difficultés.

--Soit, répondit le général.

--Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une
poudre à grains gros comme des châtaignes, faite avec du charbon de
saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte.  Cette poudre
était dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main,
renfermait dans une grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène,
déflagrait instantanément, et, quoique très brisante, ne détériorait
pas sensiblement les bouches à feu.

--Eh bien!  il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à
hésiter, et que notre choix est tout fait.

--A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or», répliqua le major
en riant, ce qui lui valut un geste menaçant du crochet de son
susceptible ami.

Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion.  Il
laissait parler, il écoutait.  Il avait évidemment une idée.  Aussi se
contenta-t-il simplement de dire:

«Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous?

Les trois membres du Gun-Club entre-regardèrent un instant.

«Deux cent mille livres, dit enfin Morgan.

--Cinq cent mille, répliqua le major.

--Huit cent mille livres! » s'écria J.-T. Maston.

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération.  En
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant
vingt mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille
yards par seconde.  Un moment de silence suivit donc la triple
proposition faite par les trois collègues.

Il fut enfin rompu par le président Barbicane.

«Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce
principe que la résistance de notre canon construit dans des
conditions voulues est illimitée.  Je vais donc surprendre l'honorable
J.-T. Maston en lui disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je
proposerai de doubler ses huit cent mille livres de poudre.

--Seize cent mille livres?  fit J.-T. Maston en sautant sur sa
chaise.

--Tout autant.

--Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de
longueur.

--C'est évident, dit le major.

--Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité,
occuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes [Un peu moins de
800 mètres cubes.] environ; or, comme votre canon n'a qu'une
contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes [Deux mille mètres
cubes.], il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue
pour que la détente des gaz imprime au projectile une suffisante
impulsion.

Il n'y avait rien à répondre.  J.-T. Maston disait vrai.  On regarda
Barbicane.

«Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre.
Songez-y, seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six
milliards de litres de gaz.  Six milliards!  Vous entendez bien?

--Mais alors comment faire?  demanda le général.

--C'est très simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre,
tout en lui conservant cette puissance mécanique.

--Bon!  mais par quel moyen?

--Je vais vous le dire», répondit simplement Barbicane.

Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux.

«Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette
masse de poudre à un volume quatre fois moins considérable.  Vous
connaissez tous cette matière curieuse qui constitue les tissus
élémentaires des végétaux, et qu'on nomme cellulose.

--Ah!  fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane.

--Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté
parfaite dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre
chose que le poil des graines du cotonnier.  Or, le coton, combiné
avec l'acide azotique à froid, se transforme en une substance
éminemment insoluble, éminemment combustible, éminemment explosive.
Il y a quelques années, en 1832, un chimiste français, Braconnot,
découvrit cette substance, qu'il appela xyloïdine.  En 1838, un autre
Français, Pelouze, en étudia les diverses propriétés, et enfin, en
1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la proposa comme poudre
de guerre.  Cette poudre, c'est le coton azotique...

--Ou pyroxyle, répondit Elphiston.

--Ou fulmi-coton, répliqua Morgan.

--Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette
découverte?  s'écria J.-T. Maston, poussé par un vif sentiment
d'amour-propre national.

--Pas un, malheureusement, répondit le major.

--Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai
que les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à
l'étude de la cellulose, car le collodion, qui est un des principaux
agents de la photographie, est tout simplement du pyroxyle dissous
dans l'éther additionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard,
alors étudiant en médecine à Boston.

--Eh bien!  hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton!  s'écria le
bruyant secrétaire du Gun-Club.

--Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane.  Vous connaissez ses
propriétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la
plus grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant
[Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand
d'épaisses fumées blanchâtres.], pendant quinze minutes, puis lavé à
grande eau, puis séché, et voilà tout.

--Rien de plus simple, en effet, dit Morgan.

--De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse
à nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon;
son inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux
cent quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut
l'enflammer sur de la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps
de prendre feu.

--Parfait, répondit le major.

--Seulement il est plus coûteux.

--Qu'importe?  fit J.-T. Maston.

--Enfin il communique aux projectiles une vitesse quatre fois
supérieure à celle de la poudre.  J'ajouterai même que, si l'on y mêle
les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance
expansive est encore augmentée dans une grande proportion.

--Sera-ce nécessaire?  demanda le major.

--Je ne le pense pas, répondit Barbicane.  Ainsi donc, au lieu de
seize cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille
livres de fulmi-coton, et comme on peut sans danger comprimer cinq
cents livres de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière
n'occupera qu'une hauteur de trente toises dans la Columbiad.  De
cette façon, le boulet aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir
sous l'effort de six milliards de litres de gaz, avant de prendre son
vol vers l'astre des nuits!

A cette période, J.-T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il
l'aurait défoncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve de la bombe.

Cet incident termina la troisième séance du Comité.  Barbicane et ses
audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des
poudres.  Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter.

«Un simple détail, une bagatelle», disait J.-T. Maston.

[NOTA--Dans cette discussion le président Barbicane revendique pour
l'un de ses compatriotes l'invention du collodion.  C'est une erreur,
n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude
de deux noms.

En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée
d'employer le collodion au traitement des plaies, mais le collodion
était connu en 1846.  C'est à un Français, un esprit très distingué,
un savant tout à la fois peintre, poète, philosophe, helléniste et
chimiste, M. Louis Ménard, que revient l'honneur de cette grande
découverte.--J. V.]




                                  X
                         --------------------
               UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS

Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres
détails de l'entreprise du Gun-Club.  Il suivait jour par jour les
discussions du Comité.  Les plus simples préparatifs de cette grande
expérience, les questions de chiffres qu'elle soulevait, les
difficultés mécaniques à résoudre, en un mot, «sa mise en train»,
voilà ce qui le passionnait au plus haut degré.

Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et
leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide
d'émotions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du
moule, la fonte de la Columbiad, son chargement très périlleux,
c'était là plus qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique.
Le projectile, une fois lancé, échapperait aux regards en quelques
dixièmes de seconde; puis, ce qu'il deviendrait, comme il se
comporterait dans l'espace, de quelle façon il atteindrait la Lune,
c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés verraient seuls de leurs
propres yeux.  Ainsi donc, les préparatifs de l'expérience, les
détails précis de l'exécution en constituaient alors le véritable
intérêt.

Cependant, l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout
d'un coup surexcité par un incident.

On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet
Barbicane avait ralliées à son auteur.  Pourtant, si honorable, si
extraordinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être
l'unanimité.  Un seul homme, un seul dans tous les États de l'Union,
protesta contre la tentative du Gun-Club; il l'attaqua avec violence,
à chaque occasion; et la nature est ainsi faite, que Barbicane fut
plus sensible à cette opposition d'un seul qu'aux applaudissements de
tous les autres.

Cependant, il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait
cette inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et
d'ancienne date, enfin dans quelle rivalité d'amour-propre elle avait
pris naissance.

Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu.
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement
entraîné de fâcheuses conséquences.  Ce rival était un savant comme
Barbicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur
Yankee.  On le nommait le capitaine Nicholl.  Il habitait
Philadelphie.

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre
fédérale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés;
celui-là destiné à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se
laisser percer.  De là une transformation radicale de la marine dans
les États des deux continents.  Le boulet et la plaque luttèrent avec
un acharnement sans exemple, l'un grossissant, l'autre s'épaississant
dans une proportion constante.  Les navires, armés de pièces
formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur invulnérable
carapace.  Les _Merrimac_, les _Monitor_, les _Ram-Tenesse_, les
_Weckausen_ [Navires de la marine américaine.] lançaient des
projectiles énormes, après s'être cuirassés contre les projectiles des
autres.  Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas qu'on leur
fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre.

Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un
grand forgeur de plaques.  L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et
l'autre forgeait jour et nuit à Philadelphie.  Chacun suivait un
courant d'idées essentiellement opposé.

Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait
une nouvelle plaque.  Le président du Gun-Club passait sa vie à percer
des trous, le capitaine à l'en empêcher.  De là une rivalité de tous
les instants qui allait jusqu'aux personnes.  Nicholl apparaissait
dans les rêves de Barbicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable
contre laquelle il venait se briser, et Barbicane, dans les songes de
Nicholl, comme un projectile qui le perçait de part en part.

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de
géométrie; mais alors c'eût été sur le terrain du duel.  Fort
heureusement pour ces citoyens si utiles à leur pays, une distance de
cinquante à soixante milles les séparait l'un de l'autre, et leurs
amis hérissèrent la route de tels obstacles qu'ils ne se rencontrèrent
jamais.

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on
ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste
appréciation.  Il semblait cependant, en fin de compte, que la
cuirasse devait finir par céder au boulet.

Néanmoins, il y avait doute pour les hommes compétents.  Aux dernières
expériences, les projectiles cylindro-coniques de Barbicane vinrent se
ficher comme des épingles sur les plaques de Nicholl; ce jour-là, le
forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut plus assez de
mépris pour son rival; mais quand celui-ci substitua plus tard aux
boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut
en rabattre.  En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse
médiocre [Le poids de la poudre employée n'était que 1/12 du poids de
l'obus.], brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques
du meilleur métal.

Or, les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir
rester au boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl
terminait une nouvelle cuirasse d'acier forgé!  C'était un
chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait tous les projectiles du
monde.  Le capitaine la fit transporter au polygone de Washington, en
provoquant le président du Gun-Club à la briser.  Barbicane, la paix
étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience.

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets
les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques.  Refus du
président qui, décidément, ne voulait pas compromettre son dernier
succès.

Nicholl, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter
Barbicane en lui laissant toutes les chances.  Il proposa de mettre sa
plaque à deux cents yards du canon.  Barbicane de s'obstiner dans son
refus.  A cent yards?  Pas même à soixante-quinze.

«A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière!

Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se
mettrait devant, il ne tirerait pas davantage.

Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus; il en vint aux
personnalités; il insinua que la poltronnerie était indivisible; que
l'homme qui refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir
peur; qu'en somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six
milles de distance ont prudemment remplacé le courage individuel par
les formules mathématiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure
à attendre tranquillement un boulet derrière une plaque, qu'à
l'envoyer dans toutes les règles de l'art.

A ces insinuations Barbicane ne répondit rien; peut-être même ne les
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise
l'absorbaient entièrement.

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun-Club, la colère du
capitaine Nicholl fut portée à son paroxysme.  Il s'y mêlait une
suprême jalousie et un sentiment absolu d'impuissance!  Comment
inventer quelque chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents
pieds!  Quelle cuirasse résisterait jamais à un projectile de vingt
mille livres!  Nicholl demeura d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce
«coup de canon» puis il se releva, et résolut d'écraser la proposition
du poids de ses arguments.

Il attaqua donc très violemment les travaux du Gun-Club; il publia
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire.
Il essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane.  Une fois
la guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et,
à vrai dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi.

D'abord, Barbicane fut très violemment attaqué dans ses chiffres;
Nicholl chercha à prouver par A + B la fausseté de ses formules, et il
l'accusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique.
Entre autres erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était
absolument impossible d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de
douze mille yards par seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que,
même avec cette vitesse, jamais un projectile aussi pesant ne
franchirait les limites de l'atmosphère terrestre!  Il n'irait
seulement pas à huit lieues!  Mieux encore.  En regardant la vitesse
comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne résisterait pas
à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize cents
mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il
ne supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie
de la Columbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des
imprudents spectateurs.

Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre.

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort
dangereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence
un aussi condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce
déplorable canon; il fit également remarquer que si le projectile
n'atteignait pas son but, résultat absolument impossible, il
retomberait évidemment sur la Terre, et que la chute d'une pareille
masse, multipliée par le carré de sa vitesse, compromettrait
singulièrement quelque point du globe.  Donc, en pareille
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres,
il était des cas où l'intervention du gouvernement devenait
nécessaire, et il ne fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon
plaisir d'un seul.

On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine
Nicholl.  Il était seul de son opinion.  Aussi personne ne tint compte
de ses malencontreuses prophéties.  On le laissa donc crier à son
aise, et jusqu'à s'époumoner, puisque cela lui convenait.  Il se
faisait le défenseur d'une cause perdue d'avance; on l'entendait, mais
on ne l'écoutait pas, et il n'enleva pas un seul admirateur au
président du Gun-Club.  Celui-ci, d'ailleurs, ne prit même pas la
peine de rétorquer les arguments de son rival.

Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même
pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son
argent.  Il proposa donc publiquement dans l'_Enquirer_ de Richmond
une série de paris conçus en ces termes et suivant une proportion
croissante.

Il paria:

  1º Que les fonds nécessaires à l'entreprise
     du Gun-Club ne seraient pas faits, ci...  1000 dollars

  2º Que l'opération de la fonte d'un canon
     de neuf cents pieds était impraticable
     et ne réussirait pas, ci..............    2000 --

  3º Qu'il serait impossible de charger la
     Columbiad, et que le pyroxyle prendrait
     feu de lui-même sous la pression du
     projectile, ci......................      3000 --

  4º Que la Columbiad éclaterait au premier
     coup, ci...............................   4000 --

  5º Que le boulet n'irait pas seulement
     six milles et retomberait quelques
     secondes après avoir été lancé, si...     5000 --

On le voit c'était une somme importante que risquait le capitaine dans
son invincible entêtement.  Il ne s'agissait pas moins de quinze mille
dollars [Quatre-vingt-un mille trois cents francs.].

Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un
laconisme superbe et conçu en ces termes:

                                       _Baltimore, 18 octobre_.

_Tenu_.

                                           BARBICANE.




                                  XI
                         --------------------
                           FLORIDE ET TEXAS

Cependant, une question restait encore à décider: il fallait choisir
un endroit favorable à l'expérience.  Suivant la recommandation de
l'Observatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé
perpendiculairement au plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith;
or, la Lune ne monte au zénith que dans les lieux situés entre 0° et
28° de latitude, en d'autres termes, sa déclinaison n'est que de 28°
[La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste;
l'ascension droite en est la longitude.].  Il s'agissait donc de
déterminer exactement le point du globe où serait fondue l'immense
Columbiad.

Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane
apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp.  Mais,
sans lui laisser le temps de la déployer, J.-T. Maston avait demandé
la parole avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes:

«Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une
véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de
faire un grand acte de patriotisme.

Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur
voulait en venir.

«Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire
de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer,
c'est celui de receler dans ses flancs le formidable canon du
Gun-Club.  Or, dans les circonstances actuelles...

--Brave Maston... dit le président.

--Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur.  Dans les
circonstances actuelles, nous sommes forcés de choisir un lieu assez
rapproché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes
conditions...

--Si vous voulez bien... dit Barbicane.

--Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant
J.-T. Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera
notre glorieux projectile doit appartenir à l'Union.

--Sans doute!  répondirent quelques membres.

--Eh bien!  puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque
au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il
nous faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe
ce vingt-huitième parallèle, c'est là un _casus belli_ légitime, et je
demande que l'on déclare la guerre au Mexique!

--Mais non!  mais non!  s'écria-t-on de toutes parts.

--Non!  répliqua J.-T. Maston.  Voilà un mot que je m'étonne
d'entendre dans cette enceinte!

--Mais écoutez donc!...

--Jamais!  jamais!  s'écria le fougueux orateur.  Tôt ou tard cette
guerre se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même.

--Maston, dit Barbicane en faisant détonner son timbre avec fracas, je
vous retire la parole!

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent
à le contenir.

«Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être
tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût
laissé parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il
est parfaitement inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car
certaines frontières des États-Unis s'étendent au-delà du
vingt-huitième parallèle.  Voyez, nous avons à notre disposition toute
la partie méridionale du Texas et des Florides.

L'incident n'eut pas de suite; cependant, ce né fut pas sans regret
que J.-T. Maston se laissa convaincre.  Il fut donc décidé que la
Columbiad serait coulée, soit dans le sol du Texas, soit dans celui de
la Floride.  Mais cette décision devait créer une rivalité sans
exemple entre les villes de ces deux États.

Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine,
traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu
près égales.  Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend
l'arc formé par les côtes de l'Alabama, du Mississippi et de la
Louisiane.  Alors, abordant le Texas, dont il coupe un angle, il se
prolonge à travers le Mexique, franchit la Sonora, enjambe la vieille
Californie et va se perdre dans les mers du Pacifique.  Il n'y avait
donc que les portions du Texas et de la Floride, situées au-dessous de
ce parallèle, qui fussent dans les conditions de latitude recommandées
par l'Observatoire de Cambridge.

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités
importantes.  Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les
Indiens errants.  Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en
faveur de sa situation et se présenter avec ses droits.

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus
importantes, Corpus-Christi, dans le county de Nueces, et toutes les
cités situées sur le Rio-Bravo, Laredo, Comalites, San-Ignacio, dans
le Web, Roma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans
l'Hidalgo, Santa-Rita, el Panda, Brownsville, dans le Caméron,
formèrent une ligue imposante contre les prétentions de la Floride.

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et floridiens
arrivèrent à Baltimore par le plus court; à partir de ce moment, le
président Barbicane et les membres influents du Gun-Club furent
assiégés jour et nuit de réclamations formidables.  Si sept villes de
la Grèce se disputèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États
tout entiers menaçaient d'en venir aux mains à propos d'un canon.

On vit alors ces «frères féroces» se promener en armes dans les rues
de la ville.  A chaque rencontre, quelque conflit était à craindre,
qui aurait eu des conséquences désastreuses.  Heureusement la prudence
et l'adresse du président Barbicane conjurèrent ce danger.  Les
démonstrations personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux
des divers États.  Ce fut ainsi que le _New York Herald_ et la
_Tribune_ soutinrent le Texas, tandis que le _Times_ et l'_American
Review_ prirent fait et cause pour les députés floridiens.  Les
membres du Gun-Club ne savaient plus auquel entendre.

Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt-six comtés, qu'il semblait
mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés
pouvaient plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit.

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes,
mais la Floride, moins vaste, se vantait d'être plus peuplée avec
cinquante-six mille.  D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une
spécialité de fièvres paludéennes qui lui coûtaient, bon an mal an,
plusieurs milliers d'habitants.  Et elle n'avait pas tort.

A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride
n'avait rien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de
traiter les autres de pays malsains, quand on avait l'honneur de
posséder le «vómito negro» à l'état chronique.  Et il avait raison.

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe du _New York Herald_,
on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute
l'Amérique, un État qui produit le meilleur chêne vert pour la
construction des navires, un État qui renferme de la houille superbe
et des mines de fer dont le rendement est de cinquante pour cent de
minerai pur.

A cela l'_American Review_ répondait que le sol de la Floride, sans
être aussi riche, offrait de meilleures conditions pour le moulage et
la fonte de la Columbiad, car il était composé de sable et de terre
argileuse.

«Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans
un pays, il faut arriver dans ce pays; or, les communications avec la
Floride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de
Galveston, qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les
flottes du monde entier.

--Bon!  répétaient les journaux dévoués aux Floridiens, vous nous la
donnez belle avec votre baie de Galveston située au-dessus du
vingt-neuvième parallèle.  N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo,
ouverte précisément sur le vingt-huitième degré de latitude, et par
laquelle les navires arrivent directement à Tampa-Town?

--Jolie baie!  répondait le Texas, elle est à demi ensablée!

--Ensablés vous-mêmes!  s'écriait la Floride.  Ne dirait-on pas que je
suis un pays de sauvages?

--Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies!

--Eh bien!  et vos Apaches et vos Comanches sont-ils donc civilisés!

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride
essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le
_Times_ insinua que, l'entreprise étant «essentiellement américaine»,
elle ne pouvait être tentée que sur un territoire «essentiellement
américain»!

A ces mots le Texas bondit: «Américains!  s'écria-t-il, ne le
sommes-nous pas autant que vous?  Le Texas et la Floride n'ont-ils pas
été incorporés tous les deux à l'Union en 1845?

--Sans doute, répondit le _Times_, mais nous appartenons aux
Américains depuis 1820.

--Je le crois bien, répliqua la _Tribune_; après avoir été Espagnols
ou Anglais pendant deux cents ans, on vous a vendus aux États-Unis
pour cinq millions de dollars!

--Et qu'importe!  répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir?
En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize
millions de dollars [Quatre-vingt-deux millions de francs.]?

--C'est une honte!  s'écrièrent alors les députés du Texas.  Un
misérable morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au
Texas, qui, au lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui
a chassé les Mexicains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république
fédérative après la victoire remportée par Samuel Houston aux bords du
San-Jacinto sur les troupes de Santa-Anna!  Un pays enfin qui s'est
adjoint volontairement aux États-Unis d'Amérique!

--Parce qu'il avait peur des Mexicains!» répondit la Floride.

Peur!  Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position
devint intolérable.  On s'attendit à un égorgement des deux partis
dans les rues de Baltimore.  On fut obligé de garder les députés à
vue.

Le président Barbicane ne savait où donner de la tête.  Les notes, les
documents, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison.
Quel parti devait-il prendre?  Au point de vue de l'appropriation du
sol, de la facilité des communications, de la rapidité des transports,
les droits des deux États étaient véritablement égaux.  Quant aux
personnalités politiques, elles n'avaient que faire dans la question.

Or, cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand
Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution
qu'il leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir.

«En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la
Floride et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se
reproduiront entre les villes de l'État favorisé.  La rivalité
descendra du genre à l'espèce, de l'État à la Cité, et voilà tout.
Or, le Texas possède onze villes dans les conditions voulues, qui se
disputeront l'honneur de l'entreprise et nous créeront de nouveaux
ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une.  Va donc pour la Floride
et pour Tampa-Town!

Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas.  Ils
entrèrent dans une indescriptible fureur et adressèrent des
provocations nominales aux divers membres du Gun-Club.  Les magistrats
de Baltimore n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent.
On fit chauffer un train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré
mal gré, et ils quittèrent la ville avec une rapidité de trente milles
à l'heure.

Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un
dernier et menaçant sarcasme à leurs adversaires.

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île
resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas
à la secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon.

«Eh bien!  qu'elle saute!» répondirent les Floridiens avec un
laconisme digne des temps antiques.




                                 XII
                         --------------------
                             URBI ET ORBI

Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois
résolues, vint la question d'argent.  Il s'agissait de se procurer une
somme énorme pour l'exécution du projet.  Nul particulier, nul État
même n'aurait pu disposer des millions nécessaires.

Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût
américaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de
demander à chaque peuple sa coopération financière.  C'était à la fois
le droit et le devoir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires
de son satellite.  La souscription ouverte dans ce but s'étendit de
Baltimore au monde entier, _urbi et orbi_.

Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance.  Il
s'agissait cependant de sommes à donner, non à prêter.  L'opération
était purement désintéressée dans le sens littéral du mot, et
n'offrait aucune chance de bénéfice.

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux
frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le
Pacifique, envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et
l'Océanie.  Les observatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat
avec les observatoires des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de
Pétersbourg, du Cap, de Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie,
de Hambourg, de Bude, de Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Bénarès,
de Madras, de Péking, firent parvenir leurs compliments au Gun-Club;
les autres gardèrent une prudente expectative.

Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux
autres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net;
il nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories
du capitaine Nicholl.  Aussi, tandis que diverses sociétés savantes
promettaient d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de
Greenwich, réuni en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la
proposition Barbicane.  C'était là de la belle et bonne jalousie
anglaise.  Pas autre chose.

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là
il passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la
question.  Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient
être appelées à souscrire un capital considérable.

Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste
empreint d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel «à tous les
hommes de bonne volonté sur la Terre».  Ce document, traduit en toutes
langues, réussit beaucoup.

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de
l'Union pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore
street; puis on souscrivit dans les différents États des deux
continents:

A Vienne, chez S.-M. de Rothschild;

A Pétersbourg, chez Stieglitz et Ce;

A Paris, au Crédit mobilier;

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson;

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fils;

A Turin, chez Ardouin et Ce;

A Berlin, chez Mendelssohn;

A Genève, chez Lombard, Odier et Ce;

A Constantinople, à la Banque Ottomane;

A Bruxelles, chez S. Lambert;

A Madrid, chez Daniel Weisweller;

A Amsterdam, au Crédit Néerlandais;

A Rome, chez Torlonia et Ce;

A Lisbonne, chez Lecesne;

A Copenhague, à la Banque privée;

A Buenos Aires, à la Banque Maua;

A Rio de Janeiro, même maison;

A Montevideo, même maison;

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et Ce;

A Mexico, chez Martin Daran et Ce;

A Lima, chez Thomas La Chambre et Ce.

Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions
de dollars [Vingt et un millions de francs (21,680,000).] étaient
versés dans les différentes villes de l'Union.  Avec un pareil
acompte, le Gun-Club pouvait déjà marcher.

Mais, quelques jours plus tard, les dépêches apprenaient à l'Amérique
que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable
empressement.  Certains pays se distinguaient par leur générosité;
d'autres se desserraient moins facilement.  Affaire de tempérament.

Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici
l'état officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club,
après souscription close.

La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles [Un million quatre
cent soixante-quinze mille francs.].  Pour s'en étonner, il faudrait
méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils
impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux
observatoires, dont le principal a coûté deux millions de roubles.

La France commença par rire de la prétention des Américains.  La Lune
servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de
vaudevilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance.
Mais, de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils
payèrent, cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une
somme de douze cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs.  A
ce prix-là, ils avaient bien le droit de s'égayer un peu.

L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas
financiers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de
deux cent seize mille florins [Cinq cent vingt mille francs.], qui
furent les bienvenus.

Cinquante-deux mille rixdales [Deux cent quatre-vingt-quatorze mille
trois cent vingt francs.], tel fut l'appoint de la Suède et de la
Norvège.  Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il
eût été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à
Christiania en même temps qu'à Stockholm.  Pour une raison ou pour une
autre, les Norvégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède.

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers [Neuf
cent trente-sept mille cinq cents francs.], témoigna de sa haute
approbation pour l'entreprise.  Ses différents observatoires
contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent
les plus ardents à encourager le président Barbicane.

La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnellement
intéressée dans l'affaire; la Lune, en effet, règle le cours de ses
années et son jeûne du Ramadan.  Elle ne pouvait faire moins que de
donner un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante
piastres [Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs.], et
elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine
pression du gouvernement de la Porte.

La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un
don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par
habitant.

La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent
dix mille florins [Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs.],
demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification de cinq pour
cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant.

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant
neuf mille ducats fins [Cent dix-sept mille quatre cent quatorze
francs.], ce qui prouve l'amour des Danois pour les expéditions
scientifiques.

La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deux
cent quatre-vingt-cinq florins [Soixante-douze mille francs.]; on ne
pouvait rien lui demander de plus; d'ailleurs, elle n'eût pas donné
davantage.

Quoique très gênée, l'Italie trouva deux cent mille lires dans les
poches de ses enfants, mais en les retournant bien.  Si elle avait eu
la Vénétie, elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la
Vénétie.

Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept
mille quarante écus romains [Trente-huit mille seize francs.], et le
Portugal poussa son dévouement à la science jusqu'à trente mille
cruzades [Cent treize mille deux cents francs.].

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six
piastres fortes [Mille sept cent vingt-sept francs.]; mais les empires
qui se fondent sont toujours un peu gênés.

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut l'apport modeste de la Suisse
dans l'œuvre américaine.  Il faut le dire franchement, la Suisse ne
voyait point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas
que l'action d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à établir
des relations d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait
peu prudent d'engager ses capitaux dans une entreprise aussi
aléatoire.  Après tout, la Suisse avait peut-être raison.

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix
réaux [Cinquante-neuf francs quarante-huit centimes.].  Elle donna
pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à terminer.  La vérité
est que la science n'est pas très bien vue dans ce pays-là.  Il est
encore un peu arriéré.  Et puis certains Espagnols, non des moins
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt
à déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à
provoquer sa chute à la surface du globe terrestre.  Dans ce cas-là,
il valait mieux s'abstenir.  Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.

Restait l'Angleterre.  On connaît la méprisante antipathie avec
laquelle elle accueillit la proposition Barbicane.  Les Anglais n'ont
qu'une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que
renferme la Grande-Bretagne.  Ils donnèrent à entendre que
l'entreprise du Gun-Club était contraire «au principe de
non-intervention», et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.

A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
revint à sa grande affaire.  Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le
Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois
cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
se trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:

 Souscription des États-Unis.... 4,000,000 dollars
 Souscriptions étrangères....... 1,446,675 dollars
                                 -----------------
 Total.......................... 5,446,675 dollars

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
versait dans la caisse du Gun-Club.

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme.  Les travaux
de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers,
leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions de
fours et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le
projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à
peu près tout entière.  Certains coups de canon de la guerre fédérale
sont revenus à mille dollars; celui du président Barbicane, unique
dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois
plus.

Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
New York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
canons de fonte.

Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride
méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.
Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de
cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
moment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions,
c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours.  L'engagement des
ouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à la
compagnie du Goldspring.

Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.




                                 XIII
                         --------------------
                             STONE'S-HILL

Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du
Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un
devoir d'étudier la géographie de la Floride.  Jamais les libraires ne
vendirent tant de _Bartram's travel in Florida_, de _Roman's natural
history of East and West Florida_, de _William's territory of
Florida_, de _Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
Florida_.  Il fallut imprimer de nouvelles éditions.  C'était une
fureur.

Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses
propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad.  Aussi, sans
perdre un instant, il mit à la disposition de l'Observatoire de
Cambridge les fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et
traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de
J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
Goldspring.

Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à La
Nouvelle-Orléans.  Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le
_Tampico_, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à
leur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la
Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.

La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le
_Tampico_, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
deux cents lieues.], eut connaissance de la côte floridienne.  En
approchant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse, plate,
d'un aspect assez infertile.  Après avoir rangé une suite d'anses
riches en huîtres et en homards, le _Tampico_ donna dans la baie
d'Espiritu-Santo.

Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet.  Peu de
temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
des flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond
du petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.

Ce fut là que le _Tampico_ mouilla, le 22 octobre, à sept heures du
soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.

Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte
d'une maison dont il éprouve la solidité.  J.-T. Maston grattait la
terre du bout de son crochet.

«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre,
et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.

Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au
président du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix.  Ils le
reçurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
déroba à toute ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne
voulut recevoir personne.  Le métier d'homme célèbre ne lui allait
décidément pas.

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres.  Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers.  Barbicane
descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout
d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade.  Il remarqua
en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et
des pistolets dans ses fontes.  La raison d'un tel déploiement de
forces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:

«Monsieur, il y a les Séminoles.

--Quels Séminoles?

--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.

--Peuh!  fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.

--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.

--Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
et maintenant, en route!

La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
poussière.  Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait
déjà et le thermomètre marquait 84° [Du thermomètre Fahrenheit.  Cela
fait 28 degrés centigrades.]; mais de fraîches brises de mer
modéraient cette excessive température.

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
côte, de manière à gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze milles
au-dessous de Tampa-Town.  Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive
droite en remontant vers l'est.  Bientôt les flots de la baie
disparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridienne
s'offrit seule aux regards.

La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux,
n'est qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream,
pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
incessamment les nombreux navires du canal de Bahama.  C'est la
sentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes.  La superficie de
cet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
la configuration du sol et sa distribution particulière.

La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries.  Elle méritait peu cette
appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées.  Mais, à
quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et
le pays se montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un
réseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs;
on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
s'éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, où
réussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, ses
champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservées
dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
canne à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs
richesses avec une insouciante prodigalité.

Barbicane parut très satisfait de constater l'élévation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:

«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier
ordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres.

--Pour être plus près de la Lune?  s'écria le secrétaire du Gun-Club.

--Non!  répondit Barbicane en souriant.  Qu'importent quelques toises
de plus ou de moins?  Non, mais au milieu de terrains élevés, nos
travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec
les eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est
considérer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
profondeur.

--Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison; il faut, autant
que possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec
nos machines, ou nous les détournerons.  Il ne s'agit pas ici d'un
puits artésien [On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a
cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.], étroit et obscur, où
le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
travaillent en aveugles.  Non.  Nous opérerons à ciel ouvert, au
grand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nous
irons rapidement en besogne.

--Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre
tranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toises
au-dessus du niveau de la mer.

--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.

--Ah!  je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.

--Et moi au dernier!  s'écria J.-T. Maston.

--Nous y arriverons, messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi,
la compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de
retard.

--Par sainte Barbe!  vous aurez raison!  répliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours,
savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
francs.]?

--Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.

Vers dix heures du matin,  la petite troupe avait franchi une douzaine
de milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des
forêts.  Là, croissaient les essences les plus variées avec une
profusion tropicale.  Ces forêts presque impénétrables étaient faites
de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums.  A l'ombre
odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin,
pour être digne de ces bijoux emplumés.

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beautés.  Mais le
président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte d'aller
en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même;
sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.

Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et
non sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs
de quinze à dix-huit pieds.  J.-T. Maston les menaça hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans,
les sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis
que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.

Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
troupeaux de daims effarouchés.

«Enfin!  s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la
région des pins!

--Et celle des sauvages», répondit le major.

En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux
rapides, brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à
détonation sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations
hostiles, sans inquiéter Barbicane et ses compagnons.

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons brûlants.  Elle était formée par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.

«Halte!  dit Barbicane en s'arrêtant.  Cet endroit a-t-il un nom dans
le pays?

--Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]», répondit un des
Floridiens.

Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.

En ce moment le soleil passait au méridien.  Barbicane, après quelques
instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:

«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest [Au méridien
de Washington.  La différence avec le méridien de Paris est de 79°22'.
Cette longitude est donc en mesure française 83°25'.]; il me paraît
offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que
s'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du
pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
les espaces du monde solaire!




                                 XIV
                         --------------------
                          PIOCHE ET TRUELLE

Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et
l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le _Tampico_ pour La
Nouvelle-Orléans.  Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener
la plus grande partie du matériel.  Les membres du Gun-Club
demeurèrent à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
s'aidant des gens du pays.

Huit jours après son départ, le _Tampico_ revenait dans la baie
d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur.  Murchison
avait réuni quinze cents travailleurs.  Aux mauvais jours de
l'esclavage, il eût perdu son temps et ses peines.  Mais depuis que
l'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait plus que des hommes
libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où les appelait une
main-d'œuvre largement rétribuée.  Or, l'argent ne manquait pas au
Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratifications
considérables et proportionnelles.  L'ouvrier embauché pour la Floride
pouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé
en son nom à la banque de Baltimore.  Murchison n'eut donc que
l'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence et
l'habileté de ses travailleurs.  On est autorisé à croire qu'il enrôla
dans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des
fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
manœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
couleur.  Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille.  C'était une
véritable émigration.

Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui
régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population.  En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence
de curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers
la presqu'île floridienne.

Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage
apporté par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
grand nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et
numérotées.  En même temps, Barbicane plantait les premiers jalons
d'un railway long de quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à
Tampa-Town.

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
dégringolant les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci
de la ligne droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant;
seulement, on y déraille et l'on y saute en toute liberté.  Le chemin
de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
demanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.

Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du
don d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
bourdonnante.  Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions.
Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il
était mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des
réponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
problèmes.  Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue en
pression, le _Tampico_ attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.

Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques
s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son
mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes
cités de l'Union.  La vie y fut réglée disciplinairement, et les
travaux commencèrent dans un ordre parfait.

Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4
novembre.  Ce jour-là, Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur
dit:

«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette
partie sauvage de la Floride.  Il s'agit de couler un canon mesurant
neuf pieds de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois
et dix-neuf pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au
total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser à une
profondeur de neuf cents.  Cet ouvrage considérable doit être terminé
en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
mille quatre cents pieds cubes de terrain à extraire en deux cent
cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
par jour.  Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvriers
travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espace
relativement restreint.  Néanmoins, puisque ce travail doit se faire,
il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
habileté.

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le
sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
oisif un seul instant dans la main des mineurs.  Les ouvriers se
relayaient par quart de journée.

D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait
point la limite des forces humaines.  Loin de là.  Que de travaux
d'une difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être
directement combattus, qui furent menés à bonne fin!  Et, pour ne
parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce _Puits du
Père Joseph_, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une
époque où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force
de l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de
trois cents pieds!  Et cet autre puits creusé à Coblentz par le
margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol!  Eh bien!
de quoi s'agissait-il, en somme?  De tripler cette profondeur et sur
une largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus facile!  Aussi il
n'était pas un contremaître, pas un ouvrier qui doutât du succès de
l'opération.

Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord
avec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la
marche des travaux.  Un article du traité portait que la Columbiad
serait frettée avec des cercles de fer forgé placés à chaud.  Luxe de
précautions inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces
anneaux compresseurs.  On renonça donc à cette clause.

De là une grande économie de temps, car on put alors employer ce
nouveau système de creusement adopté maintenant dans la construction
des puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que le
forage.  Grâce à ce procédé très simple, il n'est plus nécessaire
d'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contient
avec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son propre
poids.

Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
pouces, dont elle eut facilement raison.  A ce terreau succédèrent
deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait
servir à la confection du moule intérieur.

Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à
la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre
pieds.

Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, sur une
espèce de roche formée de coquillages pétrifiés, très sèche, très
solide, et que les outils ne devaient plus quitter.  A ce point, le
trou présentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
maçonnerie furent commencés.

Au fond de cette excavation, on construisit un «rouet» en bois de
chêne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute
épreuve; il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre
égal au diamètre extérieur da la Columbiad.  Ce fut sur ce rouet que
reposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le ciment
hydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité.  Les
ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, se
trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.

Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin
de le supporter au fur et à mesure sur des «tins» [Sorte de
chevalets.] d'une extrême solidité; toutes les fois que le trou avait
gagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de
maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient
incessamment, tout en réservant des «évents», qui devaient permettre
aux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté
extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et
même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés [Quarante degrés
centigrades.] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous les
blanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la
roche, la détonation des mines, le grincement des machines, le
tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour de
Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons ou les
détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.

Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut
peu question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en
tirait avec habileté.

Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds.  En décembre, cette
profondeur fut doublée, et triplée en janvier.  Pendant le mois de
février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui
se fit jour à travers l'écorce terrestre.  Il fallut employer des
pompes puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin
de bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à
bord d'un navire.  Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en
partie, et il y eut un débordement partiel.  Que l'on juge de
l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de
soixante-quinze toises!  Cet accident coûta la vie à plusieurs
ouvriers.

Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre,
à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses
conditions premières de solidité.  Mais, grâce à l'habileté de
l'ingénieur, à la puissance des machines employées, l'édifice, un
instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.

Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par
Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds.  Au fond, la
maçonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le
sol.

Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était
accompli dans des conditions extraordinaires de rapidité.

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
Stone's-Hill; tout en suivant de près les opérations du forage, il
s'inquiétait incessamment du bien-être et de la santé de ses
travailleurs, et il fut assez heureux pour éviter ces épidémies
communes aux grandes agglomérations d'hommes et si désastreuses dans
ces régions du globe exposées à toutes les influences tropicales.

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
préoccupent assez peu.  Ils ont plus souci de l'humanité en général
que de l'individu en particulier.  Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion.  Aussi,
grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans
les cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne
des catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour
leur luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte
environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.




                                  XV
                         --------------------
                         LA FÊTE DE LA FONTE

Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément
avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût
été fort surpris du spectacle offert à ses regards.

A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce
point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de
six pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise.  La ligne développée par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles [Trois mille six cents mètres environ.].  Tous
étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée
quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet.  J.-T.
Maston trouvait superbe cette disposition architecturale.  Cela lui
rappelait les monuments de Washington.  Pour lui, il n'existait rien
de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avait
jamais été».

On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte
grise.  Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,
traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les
pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines
à vapeur, presses hydrauliques, etc.

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
assez homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure,
qu'on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.

Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité
dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
charbon et du silicium chauffé à une forte température, s'était
carburé et transformé en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
silicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que
l'on transforme la fonte en fer ductile.].  Après cette première
opération, le métal fut dirigé vers Stone's-Hill.  Mais il s'agissait
de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse à
expédier par les railways; le prix du transport eût doublé le prix de
la matière.  Il parut préférable d'affréter des navires à New York et
de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui,
le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Océan,
prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie
d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
Tampa-Town.

Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de
Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métal
se trouvait rendue à destination.

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte.  Chacun de
ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de
métal; on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la
fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et
étaient très surbaissés.  L'appareil de chauffe et la cheminée se
trouvaient aux deux extrémités du fourneau, de telle sorte que
celui-ci était également chauffé dans toute son étendue.  Ces fours,
construits en briques réfractaires, se composaient uniquement d'une
grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle
devaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sous
un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dans
les bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes le
dirigeaient vers le puits central.

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur;
il s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un
cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
exactement l'espace réservé à l'âme de la Columbiad.  Ce cylindre fut
composé d'un mélange de terre argileuse et de sable, additionné de
foin et de paille.  L'intervalle laissé entre le moule et la
maçonnerie devait être comblé par le métal en fusion, qui formerait
ainsi des parois de six pieds d'épaisseur.

Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par
des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui
n'offrait aucun inconvénient.

Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
lendemain.

«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.
Maston à son ami Barbicane.

--Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête
publique!

--Comment!  vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout
venant?

--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle
s'effectue à huis clos.  Au départ du projectile, fête si l'on veut,
mais jusque-là, non.

Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
parer.  Il fallait conserver la liberté de ses mouvements.  Personne
ne fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town.  On vit là le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
Elphiston, le général Morgan, et _tutti quanti_, pour lesquels la
fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle.  J.-T. Maston
s'était constitué leur cicérone; il ne leur fit grâce d'aucun détail;
il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
machines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns
après les autres.  A la douze-centième visite, ils étaient un peu
écœurés.

La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait
été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées
par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre
elles.  Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans
l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de
sourdes trépidations.  Autant de livres de métal à fondre, autant de
livres de houille à brûler.  C'étaient donc soixante-huit mille tonnes
de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau
de fumée noire.

La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont
les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygène tous ces foyers incandescents.

L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite.  Au
signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à
la fonte liquide et se vider entièrement.

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaître
fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.

Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
assistaient à l'opération.  Devant eux, une pièce de canon était là,
prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.

Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à
peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des
substances étrangères.

Midi sonna.  Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
dans les airs.  Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et
douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en
déroulant leurs anneaux incandescents.  Là ils se précipitèrent, avec
un fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds.  C'était
un émouvant et magnifique spectacle.  Le sol tremblait, pendant que
ces flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,
volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par
les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables
vapeurs.  Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en
montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.
Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu
croire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et
cependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage,
ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la
nature est capable de produire!  Non!  l'homme seul avait créé ces
vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
trépidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, et
c'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle tout un
Niagara, de métal en fusion.




                                 XVI
                         --------------------
                             LA COLUMBIAD

L'opération de la fonte avait-elle réussi?  On en était réduit à de
simples conjectures.  Cependant tout portait à croire au succès,
puisque le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans
les fours.  Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de
s'en assurer directement.

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
refroidissement.  Combien de temps, dès lors, la monstrueuse
Columbiad, couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa
chaleur intense, allait-elle se dérober aux regards de ses
admirateurs?  Il était difficile de le calculer.

L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
à une rude épreuve.  Mais on n'y pouvait rien.  J.-T. Maston faillit
se rôtir par dévouement.  Quinze jours après la fonte, un immense
panache de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait
les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
Stone's-Hill.

Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre.
Nul moyen de refroidir l'immense cylindre.  Impossible de s'en
approcher.  Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
leur frein.

«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston.  Quatre mois à
peine nous séparent du premier décembre!  Enlever le moule intérieur,
calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à
faire!  Nous ne serons pas prêts!  On ne peut seulement pas approcher
du canon!  Est-ce qu'il ne se refroidira jamais!  Voilà qui serait une
mystification cruelle!

On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir,
Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
irritation.  Se voir absolument arrêté par un obstacle dont le temps
seul pouvait avoir raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les
circonstances,--et être à la discrétion d'un ennemi, c'était dur
pour des gens de guerre.

Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'état du sol.  Vers le 15 août, les vapeurs
projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.
Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,
dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre.  Peu à
peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochèrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre
place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore
permis d'avoir froid aux pieds.

«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.

Les travaux furent repris le même jour.  On procéda immédiatement à
l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le
pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux
extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur,
et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.

Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants
alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube
était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un
poli parfait.

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication
Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité
absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à
fonctionner.  Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était
sûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous.  La joie de J.-T.
Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel
Érostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.

Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur
sa parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars.  On est autorisé à croire que la colère du capitaine
fut poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie.
Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire
n'était pas mauvaise, sans être excellente.  Mais l'argent n'entrait
point dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la
fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
résisté, lui portait un coup terrible.

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
comprendra sans peine.

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
États-Unis, convergeaient vers la Floride.  La ville de Tampa s'était
prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille âmes.  Après avoir englobé le fort Brooke dans un
réseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
qui sépare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
neufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient
poussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil
américain.  Des compagnies s'étaient fondées pour l'érection
d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un an
l'étendue de la ville fut décuplée.

On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement.  C'est pourquoi de simples curieux,
des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations
du Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès
qu'ils furent installés à Tampa.  Les navires frétés pour le
transportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port une
activité sans pareille.  Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et
de tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, de
marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastes
comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans la
ville, et la _Shipping Gazette_ [_Gazette maritime_.] enregistra
chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
en considération du prodigieux accroissement de sa population et de
son commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États
méridionaux de l'Union.  Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le
grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
dirigea sur Tallahassee.  Là existait déjà un petit tronçon de voie
ferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer.  Ce fut ce
bout de road-way qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur
son passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de la
Floride centrale.  Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie
dues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
prendre à bon droit les airs d'une grande ville.  On l'avait surnommée
«Moon-City [Cité de la Lune.]» et la capitale des Florides subissait
une éclipse totale, visible de tous les points du monde.

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
virent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club.  Dans
leur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
gagner à l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un
semblable coup de canon serait accompagné.  Le Texas y perdait un
vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
considérable de population.  Tous ces avantages retournaient à cette
misérable presqu'île floridienne, jetée comme une estacade entre les
flots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique.  Aussi, Barbicane
partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies
texiennes.

Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
d'oublier les intéressantes opérations du Gun-Club.  Au contraire.
Les plus minces détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
passionnèrent.  Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un pèlerinage.

On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
L'Europe émigrait en Amérique.

Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux
arrivants n'avait été que médiocrement satisfaite.  Beaucoup
comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
fumées.  C'était peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
admettre personne à cette opération.  De là maugréement,
mécontentement, murmures; on blâma le président; on le taxa
d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain».  Il y eut
presque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill.  Barbicane,
on le sait, resta inébranlable dans sa décision.

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne
put être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer
ses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé
par son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
publique.

C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le _ne
plus ultra_ du bonheur en ce monde.  Aussi pas un curieux qui ne
voulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de
métal.  Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux
spectateurs de satisfaire leur curiosité.  Ce fut une fureur.  Femmes,
enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au
fond de l'âme les mystères du canon colossal.  Le prix de la descente
fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation,
pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence les
visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille
dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre
assemblée.  Cette solennité eut lieu le 25 septembre.  Une caisse
d'honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le major
Elphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur
Murchison et d'autres membres distingués du célèbre club.  En tout,
une dizaine.  Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
métal.  On y étouffait un peu!  Mais quelle joie!  quel ravissement!
Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierre
qui supportait la Columbiad éclairée _a giorno_ par un jet de lumière
électrique.  Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas
splendide servi à neuf cents pieds sous terre.

Le festin fut très animé et même très bruyant; des toasts nombreux
s'entrecroisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament»!
Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.

J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir.  En
tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
le canon chargé amorcé, et faisant feu à l'instant, aurait dû
l'envoyer par morceaux dans les espaces planétaires».




                                 XVII
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                        UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE

Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
jour où le projectile s'élancerait vers la Lune.  Deux mois qui
devaient paraître longs comme des années à l'impatience universelle!
Jusqu'alors les moindres détails de l'opération avaient été chaque
jour reproduits par les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide et
passionné; mais il était à craindre que désormais, ce «dividende
d'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué, et chacun
s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions quotidiennes.

Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
fanatiser à nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
sous le coup d'une poignante surexcitation.  Un jour, le 30 septembre,
à trois heures quarante-sept minutes du soir, un télégramme, transmis
par le câble immergé entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la côte
américaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.

Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel
que fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se
troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.

Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives du
Gun-Club:

                            FRANCE, PARIS.
_30 septembre, 4 h matin.

                                         Barbicane, Tampa, Floride,
                                                        États-Unis.

Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique.  Partirai
dedans.  Arriverai par steamer_ Atlanta.

                                                      MICHEL ARDAN.




                                XVIII
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                       LE PASSAGER DE L'«ATLANTA

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe
cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,
américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du
télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant.  Il se
serait tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son
œuvre.  Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
Français surtout.  Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez
audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage?  Et si
cet homme existait, n'é

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