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Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle

by Stendhal · French · Gutenberg #798 · 1,027,883 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle
    
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Title: Le rouge et le noir: chronique du XIXe siècle

Author: Stendhal


        
Release date: January 1, 1997 [eBook #798]
                Most recently updated: June 14, 2012

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/798

Credits: Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp>
        
        HTML version produced by Chuck Greif


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR: CHRONIQUE DU XIXE SIÈCLE ***




Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp>








Le Rouge et le Noir

Chronique du XIXe siècle

by Stendhal (Marie-Henri Beyle)




VOLUME PREMIER


    La vérité, l'âpre vérité

    Danton




CHAPITRE PREMIER


UNE PETITE VILLE

    Put thousands together
    Less bad,
    But the cage less gay.

    HOBBES


La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de
la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de
tuiles rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de
vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule
à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties
jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.

Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une
des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige
dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la
montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs et donne le
mouvement à un grand nombre de scies à bois; c'est une industrie fort
simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des
habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies
à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des
toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui,
depuis la chute de Napoléon a fait rebâtir les façades de presque toutes
les maisons de Verrières.

A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas
d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants,
et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par
une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux
fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont
de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces
marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement
transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux
qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans
les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à
Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de
clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond
avec un accent traînard: _Eh! elle est à M. le maire_.

Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande
rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers
le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra
paraître un grand homme à l'air affairé et important.

A son aspect tous les drapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs
ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne
manque pas d'une certaine régularité: on trouve même, au premier aspect
qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément
qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais
bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement
de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu
inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se
faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le
plus tard possible quand il doit.

Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue
d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur.
Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit
une maison d'assez belle apparence, et à travers une grille de fer
attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne
d'horizon formée par les collines de la Bourgogne; et qui semble faite à
souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur
l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à
être asphyxié.

On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux
bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de
Verrières doit cette belle habitation en pierre de taille qu'il achève
en ce moment. Sa famille dit-on, est espagnole antique, et, à ce qu'on
prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis X.

Depuis 1815 il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de
Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de
ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont
aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du
ter.

Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipzig, Francfort,
Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse
sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on
acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de
Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté au
poids de l'or certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par
exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du
Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le
nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui
domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on
élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de
Rênal.

Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du
vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis
d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au
ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du
crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce
lui vint après les élections de 182...

Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur
les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus
avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme
on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
l'impatience et de la _manie de propriétaire_, qui animait son voisin,
une somme de 6000 F.

Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de
l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de
cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin
le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
sourire a porté un jour fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis
lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.

Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de
ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté
d'Italie par ces maçons, qui, au printemps, traversent les gorges du
Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait à l'imprudent
bâtisseur une éternelle réputation _de mauvaise tête_, et il serait à
jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la
considération en Franche-Comté.

Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme;
c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est
insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on
appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi
bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.




CHAPITRE II

UN MAIRE

    L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
    l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.

    BARNAVE


Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un
immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui
longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs.
Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques
de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la
promenade, y creusaient des ravins et le rendaient impraticable. Cet
inconvénient senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur
et de trente ou quarante toises de long.

Le parapet de ce mur, pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à
Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré
l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le parapet de ce mur
s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour
braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment
avec des dalles de pierre de taille.

Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la
poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant
sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs! Au-delà,
sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles
l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de
cascade en cascade, on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort
chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du
voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la
doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son
immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
ultra et moi libéral, je l'en loue); c'est pourquoi dans son opinion et
dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de
Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de
Saint-Germain-en-Laye.

Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA
FIDÉLITÉ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des
plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal, ce que
je reprocherais au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont
l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
Au lieu de ressembler par leurs têtes basses rondes et aplaties, à la
plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que
d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la
volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les
arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les
libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du
jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.

Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années
pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
chirurgien-major de l'armée d'Italie, retiré à Verrières, et qui de son
vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste,
osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces
beaux arbres.

--J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur
convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
d'honneur, j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de
l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose,
quand toutefois, comme l'utile noyer, il _ne rapporte pas de revenu_.

Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières: RAPPORTER DU REVENU.
A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts
des habitants.

Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la
beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent s'imagine
d'abord que ses habitants sont sensibles au beau, ils ne parlent que
trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers
dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de
l'octroi, _rapporte du revenu à la ville_.

C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le
Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son
mari qui parlait d'un air grave, l'oeil de Mme de Rênal suivait avec
inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait
avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y
monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant
renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de
trente ans, mais encore assez jolie.

--Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M.
de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'a l'ordinaire.
Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...

Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents
pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les
ménagements savants d'un dialogue de province.

Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était
autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen
de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le
maire et les principaux propriétaires de l'endroit.

--Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce
monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
plus scrupuleuse probité?

--Il ne vient que pour _déverser_ le blâme, et ensuite il fera insérer
des articles dans les journaux du libéralisme.

--Vous ne les lisez jamais, mon ami.

--Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait
et _nous empêche de faire le bien_[*]. Quant à moi, je ne pardonnerai
jamais au curé.

[*] Historique.




CHAPITRE III

LE BIEN DES PAUVRES

    Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.

    FLEURY


Il faut savoir que le curé de Verrières vieillard de quatre-vingts ans,
mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une santé et un caractère
de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et
même le dépôt de mendicité. C'était précisément à six heures du matin
que M. Appert qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse
d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au
presbytère.

En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan
resta pensif.

Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix ils n'oseraient! Se
tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où,
malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de
faire une belle action un peu dangereuse:

--Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des
surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion
sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire à
un homme de coeur: il suivit le vénérable curé visita la prison,
l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges
réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.

Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert,
qui prétendit avoir des lettres à écrire: il ne voulait pas compromettre
davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs
allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et revinrent
ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce
de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa figure ignoble
était devenue hideuse par l'effet de la terreur.

--Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je
vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert?

--Qu'importe? dit le curé.

--C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet
a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas
admettre M. Appert dans la prison.

--Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voyageur qui est avec
moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la
prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
par qui je veux?

--Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête,
comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton.
Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me
destituera; je n'ai pour vivre que ma place.

--Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé,
d'une voix de plus en plus émue.

--Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé, on
sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...

Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte
à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin,
suivi de M. Valenod directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez
le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan
n'était protégé par personne; il sentit toute la portée de leurs
paroles.

--Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans
d'âge, que les fidèles verront destituer dans ce voisinage. Il y a
cinquante-six ans que je suis ici, j'ai baptisé presque tous les
habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je
marie tous tes jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les
grands-pères. Verrières est ma famille, mais la peur de la quitter ne me
fera point transiger avec ma conscience ni admettre un autre directeur
de mes actions. Je me suis dit en voyant l'étranger: Cet homme, venu de
Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop, mais quel
mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?

Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le
directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:

--Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé,
d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait
qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit
cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
illicites dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je
ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.

M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme mais ne sachant que répondre
à cette idée, qu'elle lui répétait timidement: Quel mal ce monsieur de
Paris peut-il faire aux prisonniers? il était sur le point de se fâcher
tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de
monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait quoique ce mur
fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté.
La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait Mme de
Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa
prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade
et accourut à elle. Il fut bien grondé.

Ce petit événement changea le cours de la conversation.

--Je veux absolument prendre chez moi Sorel le fils du scieur de
planches, dit M. de Rênal, il surveillera les enfants, qui commencent à
devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut,
bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants, car il a un
caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la
nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralité; car il était le
benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui,
sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension
chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent
secret des libéraux, il disait que l'air de nos montagnes faisait du
bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait
toutes les campagnes de Buonaparté en Italie; et même avait, dit-on,
signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au
fils Sorel et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés
avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier
auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la scène qui
vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la
théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il
n'est donc pas libéral, et il est latiniste.

Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en
regardant sa femme d'un air diplomatique, le Valenod est tout fier des
deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a
pas de précepteur pour ses enfants.

--Il pourrait bien nous enlever celui-ci.

--Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme,
par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons,
voilà qui est décidé.

--Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!

--C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne
dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces
marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois
deviennent des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les
enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que,
dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en
pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire
pour soutenir notre rang.

Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une
femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit
dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la
jeunesse dans la démarche, aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve,
pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler
des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme
de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection
n'avaient jamais approché de ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du
dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ce qui
avait jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand
jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris
noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et broyants qu'en
province on appelle de beaux hommes.

Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal
était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de
M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on
appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa
naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir
les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans
nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus
belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de
Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle
ne se plaignait jamais.

C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger
son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire
qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle
aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature,
et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup
moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.

Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une
réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de
plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de
Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le
duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons
du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M.
Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient
que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce
souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail
pour lui, et depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes
occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était
d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait,
avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.




CHAPITRE IV

UN PÈRE ET UN FILS

    E sarà mia colpa,
    Se cosi è?

    MACHIAVELLI


Ma femme a réellement beaucoup de tête! se disait, le lendemain à six
heures du matin, le maire de Verrières, en descendant à la scie du père
Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour conserver la supériorité qui
m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé
Sorel, qui dit-on sait le latin comme un ange, le directeur du dépôt,
cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me
l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses
enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?

M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un
paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le petit jour, semblait
fort occupé à mesurer des pièces de bois déposées le long du Doubs, sur
le chemin de halage. Le paysan n'eut pas l'air fort satisfait de voir
approcher M. le maire; car ces pièces de bois obstruaient le chemin, et
étaient déposées là en contravention.

Le père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore plus content
de la singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils
Julien. Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente
et de désintérêt, dont sait si bien se revêtir la finesse des habitants
de ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagnole, ils
conservent encore ce trait de la physionomie du fellah de l'Égypte.

La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de toutes
les formules de respect qu'il savait par coeur. Pendant qu'il répétait
ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de
fausseté et presque de friponnerie naturel à sa physionomie, l'esprit
actif du vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait porter
un homme aussi considérable à prendre chez lui son vaurien de fils. Il
était fort mécontent de Julien et c'était pour lui que M. de Rênal lui
offrait le gage inespéré de trois cents francs par an, avec la
nourriture et même l'habillement. Cette dernière prétention, que le père
Sorel avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été
accordée de même par M. de Rênal.

Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé
par ma proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair,
se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un autre côté et de qui
peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod? Ce fut en vain que M. de
Rênal pressa Sorel de conclure sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan
s'y refusa opiniâtrement; il voulait, disait-il, consulter son fils,
comme si, en province, un père riche consultait un fils qui n'a rien,
autrement que pour la forme.

Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est
soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A
huit ou dix pieds d'élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui
monte et descend, tandis qu'un mécanisme fort simple pousse contre cette
scie une pièce de bois. C'est une roue mise en mouvement par le ruisseau
qui fait aller ce double mécanisme, celui de la scie qui monte et
descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois vers la scie,
qui la débite en planches.

En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de
stentor, personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de
géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin,
qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la
marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en
séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur
père. Celui-ci se dirigea vers le hangar en y entrant, il chercha
vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie.
Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des
pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de
tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au
vieux Sorel; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince peu
propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés;
mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire
lui-même.

Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que
le jeune homme donnait à son livre! bien plus que le bruit de la scie
l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son
âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie,
et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup
violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second
coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit
perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas,
au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais
son père le retint de la main gauche, comme il tombait.

--Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant
que tu es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton
temps chez le curé, à la bonne heure.

Julien, quoiqu'étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se
rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes
aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son
livre qu'il adorait.

--Descends, animal, que je te parle.

Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son
père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter
sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix,
et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux
Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu
sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il
regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui
de tous qu'il affectionnait le plus, _le Mémorial de Sainte-Hélène_.

Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune
homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits
irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs,
qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du
feu, étaient animés en cet instant de l'expression de la haine la plus
féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un
petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les
innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'en est peut-être
point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une
taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur.
Dès sa première jeunesse son air extrêmement pensif et sa grande pâleur
avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison,
il haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la
place publique, il était toujours battu.

Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner
quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde,
comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui
un jour osa parler au maire au sujet des platanes.

Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils,
et lui enseignait le latin et l'histoire c'est-à-dire ce qu'il savait
d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait
légué sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa demi-solde,
et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le
saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit de M. le maire.

A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la
puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.

--Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant
retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes
de Julien se trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du
vieux charpentier qui avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son
âme.




CHAPITRE V

UNE NÉGOCIATION

    Cunctando restituit rem.

    ENNIUS.


--Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard, d'où
connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu parlé?

--Je ne lui ai jamais parlé répondit Julien, je n'ai jamais vu cette
dame qu'à l'église.

--Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?

--Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien,
avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le
retour des taloches.

--Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et
il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit sournois. Au
fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as
gagné M. le curé ou tout autre qui t'a procuré une belle place. Va faire
ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur
des enfants.

--Qu'aurai-je pour cela?

--La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.

--Je ne veux pas être domestique.

--Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je voudrais que mon
fils fût domestique?

--Mais, avec qui mangerai-je?

Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant, il
pourrait commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il
accabla d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller
consulter ses autres fils.

Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant
conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien ne pouvant rien
deviner, alla se placer de l'autre côté de la scie, pour éviter d'être
surpris. Il voulait penser mûrement à cette annonce imprévue qui
changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence; son
imagination était tout entière à se figurer ce qu'il verrait dans la
belle maison de M. de Rênal.

Il faut renoncer à tout cela se dit-il, plutôt que de se laisser réduire
à manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y forcer; plutôt
mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économie, je me sauve cette nuit,
en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme,
je suis à Besançon; là, je m'engage comme soldat, et, s'il le faut, je
passe en Suisse. Mais alors plus d'avancement, plus d'ambition pour moi,
plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout.

Cette horreur pour manger avec les domestiques n'était pas naturelle à
Julien; il eût fait, pour arriver à là fortune, des choses bien
autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de
Rousseau. C'était le seul livre à l'aide duquel son imagination se
figurât le monde. Le recueil des bulletins de la grande armée et le
Mémorial de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait fait tuer
pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'après un
mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du
monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de
l'avancement.

Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si
souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il
voyait bien que dépendait son sort à venir, il avait appris par coeur
tout le Nouveau Testament en latin, il savait aussi le livre du Pape de
M. de Maistre, et croyait à l'un aussi peu qu'à l'autre.

Comme par un accord mutuel. Sorel et son fils évitèrent de se parler ce
jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez le
curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l'étrange
proposition qu'on avait faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se
disait-il, il faut taire semblant de l'avoir oublié.

Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel,
qui, après s'être fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en
faisant dès la porte cent excuses, entremêlées d'autant de révérences. A
force de parcourir toutes sortes d'objections, Sorel comprit que son
fils mangerait avec le maître et la maîtresse de maison, et les jours où
il y aurait du monde, seul dans une chambre à part avec les enfants.
Toujours plus disposé à incidenter à mesure qu'il distinguait un
véritable empressement chez M. le maire, et d'ailleurs rempli de
défiance et d'étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait
son fils. C'était une grande pièce meublée fort proprement, mais dans
laquelle on était déjà occupé à transporter les lits des trois enfants.

Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan; il
demanda aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on donnerait à son
fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.

--Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera
un habit noir complet.

--Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan qui avait
tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit noir lui
restera?

--Sans doute.

--Oh! bien, dit Sorel, d'un ton de voix traînard, il ne reste donc plus
qu'à nous mettre d'accord sur une seule chose, l'argent que vous lui
donnerez.

--Comment! s'écria M. de Rênal indigné, nous sommes d'accord depuis
hier: je donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et
peut-être trop.

--C'était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant
encore plus lentement, et, par un effort de génie qui n'étonnera que
ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en
regardant fixement M. de Rênal: _Nous trouvons mieux ailleurs_.

A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant à
lui, et, après une conversation savante de deux grandes heures, où pas
un mot ne fut dit au hasard la finesse du paysan l'emporta sur la
finesse de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les
nombreux articles, qui devaient régler la nouvelle existence de Julien,
se trouvèrent arrêtés; non seulement ses appointements furent réglés à
quatre cents francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de
chaque mois.

--Eh bien, je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.

--Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur
notre maire, dit le paysan d'une voix câline, ira bien jusqu'à
trente-six francs.

--Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en. Pour le coup, la colère lui
donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu'il fallait cesser de
marcher en avant. Alors, à son tour M. de Rênal fit des progrès. Jamais
il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au vieux
Sorel fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint à
penser qu'il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu'il avait
joué dans toute cette négociation.

--Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur.
M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée
du drap noir.

Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin voyant qu'il
n'y avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière
révérence finit par ces mots:

--Je vais envoyer mon fils au château.

C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison
quand ils voulaient lui plaire.

De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se
méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu de la
nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa croix de la
Légion d'honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand de
bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui
domine Verrières.

Quand il reparut:

--Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si tu auras jamais
assez d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j'avance
depuis tant d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en chez M. le maire.

Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à peine hors
de la vue de son terrible père il ralentit le pas. Il jugea qu'il serait
utile à son hypocrisie d'aller faire une station à l'église.

Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme du jeune
paysan avait eu bien du chemin à parcourir.

Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6me[*], aux longs
manteaux blancs, et la tête couverte de casques aux longs crins noirs,
qui revenaient d'Italie et que Julien vit attacher leurs chevaux à la
fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit fou de l'état
militaire. Plus tard, il écoutait avec transport les récits des
batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux
chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard
jetait sur sa croix.

[*] L'auteur était sous-lieutenant au 6e dragons en 1800.

Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à Verrières
une église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite
ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa
Julien; elles devinrent célèbres dans le pays, par la haine mortelle
qu'elles suscitèrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé
de Besançon, qui passait pour être l'espion de la congrégation. Le juge
de paix fut sur le point de perdre sa place, du moins telle était
l'opinion commune. N'avait-il pas osé avoir un différend avec un prêtre,
qui, presque tous les quinze jours, allait à Besançon, où il voyait,
disait-on, Mgr l'évêque?

Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d'une nombreuse famille,
rendit plusieurs sentences qui semblèrent injustes, toutes furent
portées contre ceux des habitants qui lisaient le _Constitutionnel_. Le
bon parti triompha. Il ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de
trois ou cinq francs; mais une de ces petites amendes doit être payée par
un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colère cet homme s'écriait: Quel
changement! et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix
passait pour un si honnête homme! Le chirurgien-major, ami de Julien,
était mort.

Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il annonça le projet de
se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de son père,
occupé à apprendre par coeur une bible latine que le curé lui avait
prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses progrès, passait des soirées
entières à lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant
lui que des sentiments pieux. Qui eût pu deviner que cette figure de
jeune fille, si pâle et si douce cachait la ré solution inébranlable de
s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune?

Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières; il
abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son imagination.

Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exaltation. Alors il
songeait avec délices qu'un jour il serait présenté aux jolies femmes de
Paris; il saurait attirer leur attention par quelque action d'éclat.
Pourquoi ne serait-il pas aimé de l'une d'elles, comme Bonaparte pauvre
encore, avait été aimé de la brillante Mme de Beauharnais? Depuis bien
des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie, sans se
dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'était fait le
maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs
qu'il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.

La construction de l'église et les sentences du juge de paix
l'éclairèrent tout à coup; une idée qui lui vint le rendit comme fou
pendant quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec la
toute-puissance de la première idée qu'une âme passionnée croit avoir
inventée.

Quand Bonaparte fit parler de lui la France avait peur d'être envahie;
le mérite militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd'hui, on voit
des prêtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d'appointements,
c'est-à-dire trois fois autant que les fameux généraux de division de
Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de
paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu'ici, si vieux, qui se
déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il
faut être prêtre.

Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà deux ans que
Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du
feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan à un dîner de prêtres
auquel le bon curé l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il
lui arriva de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre
la poitrine prétendit s'être disloqué le bras en remuant un tronc de
sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position gênante. Après
cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de dix-neuf
ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en eût tout au plus donné
dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la
magnifique église de Verrières.

Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les
croisées de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe cramoisie. Il en
résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumière éblouissant, du
caractère le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit.
Seul dans l'église, il s'établit dans le banc qui avait la plus belle
apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.

Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là
comme pour être lu. Il y porta es yeux et vit:

_Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté
à Besançon, le..._

Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots
d'une ligne, c'étaient: _Le premier pas._

--Qui a pu mettre ce papier là? dit Julien. Pauvre malheureux,
ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa
le papier.

En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était de l'eau
bénite qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges qui couvraient
les fenêtres la faisait paraître du sang.

Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.

Serais-je un lâche? se dit-il, aux armes!

Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du vieux
chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
vers la maison de M. de Rênal.

Malgré ses belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas de lui,
il fut saisi d'une invincible timidité. La grille de fer était ouverte,
elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.

Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son
arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de Mme de Rênal était
déconcertée par l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions,
allait se trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle était
accoutumée à avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des
larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits
dans l'appartement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda
à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté
dans sa chambre.

La délicatesse de femme était poussée à un point excessif chez Mme de
Rênal. Elle se faisait l'image la plus désagréable d'un être grossier et
mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il savait
le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.




CHAPITRE VI

L'ENNUI

    Non so più cosa son,
    Cosa faccio.

    MOZART: Figaro.


Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était
loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre
du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte
d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement
pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et
avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que
l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce
pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce
à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la
porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la
sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer
chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la
porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce
lui dit tout près de l'oreille:

--Que voulez-vous ici, mon enfant?

Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme
de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa
beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rênal avait
répété sa question.

--Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux
de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se
regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout
une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de
Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues
si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle
se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille; elle se
moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi,
c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et
mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!

--Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?

Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.

--Oui, madame, dit-il timidement.

Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:

--Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?

--Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?

--N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une
voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux,
vous me le promettez?

S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une
dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien:
dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit
qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il
aurait un bel uniforme. Mme de Rênal de son côté était complètement
trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses
jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se
rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine
publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille
à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la
dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le
contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand
événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se
trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en
chemise et si près de lui.

--Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.

De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément
ému Mme de Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé
à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés
par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prêtre sale et grognon.
A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la
suivait timidement. Son air étonné, à l'aspect d'une maison si belle,
était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en
croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir
un habit noir.

--Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrêtant encore, et
craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
heureuse, vous savez le latin?

Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans
lequel il vivait depuis un quart d'heure.

--Oui, madame, lui dit-il, en cherchant à prendre un air froid. Je sais
le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de
dire mieux que lui.

Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant; il s'était
arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:

--N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons?

Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup
oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure
de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des
vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan.
Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix
défaillante:

--Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.

Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut
tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté
de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air
d'embarras, ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide
elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément nécessaire à la beauté
d'un homme lui eût fait peur.

--Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.

--Bientôt dix-neuf ans.

--Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce
sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois
son père a voulu le battre; l'enfant a été malade pendant toute une
semaine, et cependant c'était un bien petit coup.

Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m'a
battu. Que ces gens riches sont heureux!

Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se
passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse
pour de la timidité, et voulut l'encourager.

--Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une
grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre
compte.

--On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la
première fois de ma vie dans une maison étrangère j'ai besoin de votre
protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé
à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de
moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous
disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais
mauvaise intention.

Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.
Tel est l'effet de la grâce parfaite quand elle est naturelle au
caractère, et que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à
avoir de la grâce; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté
féminine eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de
son idée, un instant après, il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi
de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le
mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à
peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce
mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche
par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal
lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter
avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau
fort pâle; il dit, d'un air contraint:

--Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et
en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal, et la porter
à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée.
Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son
châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,
l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se
gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement
indignée.

M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du même air
majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la
mairie, il dit à Julien:

--Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous
voient.

Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les
laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.

--M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous
traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai à vous faire
par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni
parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici
trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne
pas donner un sou de cet argent à votre père.

M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire,
avait été plus fin que lui.

--Maintenant, _monsieur_, car d'après mes ordres tout le monde ici va
vous appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une
maison de gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas
convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques
l'ont-il aperçu? dit M. de Rênal à sa femme.

--Non, mon ami, répondit-elle, d'un air profondément pensif.

--Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant
une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de
draps.

Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau
précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même
place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en
l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point à
elle, malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce
moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des
années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant
dans l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit
qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais
le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents
de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de
lui-même, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses
mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Rênal le
contemplait avec des yeux étonnés.

--De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être
respecté de mes enfants et de mes gens.

--Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi,
pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le
permettez, me renfermer dans ma chambre.

--Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa
femme.

Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se
rendit pas compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.

--Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos
prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer
avant un mois.

--Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il
pourra m'en coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur
aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse
laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je
retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez
le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait
chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.

L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de
Rênal. Les enfants auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,
accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre
homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était grave; c'était la
gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d'un air
qui étonna M. de Rênal lui-même.

--Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour
vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une
leçon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume
in-32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de
Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau
Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons faites-moi réciter
la mienne.

Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.

--Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers
mots d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre
conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.

Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien récita toute la page,
avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait
sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs
parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint à la porte du
salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord
immobile, et disparut ensuite. Bientôt la femme de chambre de madame, et
la cuisinière, arrivèrent près de la porte, alors Adolphe avait déjà
ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la
même facilité.

--Ah! mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne
fille fort dévote.

L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner
le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques
mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de
latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:

--Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète
aussi profane.

M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il
expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,
frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il disait.
Ils regardaient Julien.

Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger
l'épreuve:

--Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier
m'indique aussi un passade du livre saint.

Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un
alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au
triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,
sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de
monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.

Le soir tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.
Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire
s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de
Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un
engagement de deux ans.

--Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à
rien n'est point égal. Je le refuse.

Julien sut si bien faire que moins d'un mois après son arrivée dans la
maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec
MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de
Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur..




CHAPITRE VII

LES AFFINITÉS ÉLECTIVES

    Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.

    UN MODERNE.


Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était
ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son
arrivée avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un
bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la
haute société où il était admis, à la vérité au bas bout de la table ce
qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut certains dîners
d'apparat où il put à grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui
l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se
sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de
la probité, s'écria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et
cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui
évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le
bien des pauvres! je parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés
aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus
sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je
suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute
ma famille.

Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant
son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui
domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux
frères, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie
de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit
noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère
qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser
évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et
le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien
étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il
donna de la jalousie à M. Valenod.

Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort belle,
mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui
avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin
de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui
baiser la main.

Élisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de
devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa
maîtresse. L'amour de Mlle Élisa avait valu à Julien la haine d'un des
valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa: Vous ne
voulez plus me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans
la maison. Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct de
joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.
Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près c'était le costume que
portait Julien.

Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à Mlle
Élisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de
la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il
était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est
pour ces petits soins qu'Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,
qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal, elle eut envie de lui
faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut
le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de
Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, étaient
synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme
de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:

--Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont
nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans
le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.

Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas
remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême
propreté de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire:
Ce pauvre garçon, comment peut-il faire?

Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en
être choquée.

Mme de Rênal était une de ces femmes de province, que l'on peut très
bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les
voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de
parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur
naturel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne
donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au
milieu desquels le hasard l'avait jetée.

On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût
reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait
été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées _du Sacré-Coeur
de Jésus_, et animées d'une haine violente pour les Français ennemis des
jésuites. Mme de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier
bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais
elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries
précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une
grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui
avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de
la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que
les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui
faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme
était en effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse,
citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que
ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si
modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son
mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu
d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs
douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette
âme, qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au
Sacré-Coeur de Besançon.

Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses
fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort.
Un éclat de rire grossier, un haussement d'épaules, accompagné de
quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment
accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin
d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans les premières
années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles
portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au milieu des
flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait
passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière
pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie Mme Derville, elle
se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le
sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale
insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance
ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les
contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter
des bottes et un chapeau de feutre.

Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas encore accoutumée à
ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre.

De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la
sympathie de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt
pardonné son ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la
rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il
valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses les plus
communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il
traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le
spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis
qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués
de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent
peu à peu n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute
la sympathie et même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes
bien nées.

A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite
simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune
précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre
romans et jusque dans les couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur
position. Les romans leur auraient tracé le rôle à jouer, montré le
modèle à imiter, et ce modèle, tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir,
et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien à le suivre.

Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident
eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres
un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la
délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des
jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement
dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se
fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.

Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal
était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant
tout à fait.

--Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur!

--Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous
promener.

Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à
Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.

Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait
beaucoup. Elle ralentit le pas.

--On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de
présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais
vous prier d'accepter un petit présent, comme marque de ma
reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du
linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de
parler.

--Quoi, madame? dit Julien.

--Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de
ceci à mon mari.

--Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en
s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa
hauteur, c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins
qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi
que ce soit de relatif à mon argent.

Mme de Rênal était atterrée.

--M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs
depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer mon livre de
dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me
hait.

A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et
tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût
trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal
devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;
quant à elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait été grondée.
Sous prétexte de réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait
causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces
manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet
fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin d'y voir rien
qui pût ressembler à un goût personnel.

--Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et
croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries!

Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour
que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari
l'offre qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait été
repoussée.

--Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un
refus de la part d'un _domestique_?

Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:

--Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses
chambellans à sa nouvelle épouse: «_Tous ces gens-là_, lui dit-il, _sont
nos domestiques_.» Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,
essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire
deux mots à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.

--Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins
devant les domestiques!

--Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en
s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.

Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va
humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se
cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire
de confidences.

Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre
parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.

--Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?

--Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il
m'a donné cent francs.

Mme de Rênal le regarda comme incertaine.

--Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que
Julien ne lui avait jamais vu.

Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse
réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix louis de livres
qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait
que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire,
chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus
en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureuse de la sorte de
réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était
étonné de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire.
Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son coeur
palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de
Mme de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un
jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.
Enfin il eut l'idée qu'il serait possible, avec de l'adresse, de
persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses
fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après
un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que,
quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la
mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire, il
s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un
abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage
de donner à son fils aîné l'idée _de visu_ de plusieurs ouvrages qu'il
entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à l'École
militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus
loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.

--Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût
sur le sale registre du libraire.

Le front de M. de Rênal s'éclaircit.

--Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour
découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de
livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les
plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon
nom les titres de ces livres pervers.

Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je
tiens mon homme, se dit-il.

Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un
livre annoncé dans la _Quotidienne_, en présence de M. de Rênal:

--Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune
précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe,
on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
de vos gens.

--Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort
joyeux.

--Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et
presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient
le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il
faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une
fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les
filles de madame, et le domestique lui-même.

--Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air
hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant
mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.

La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations,
et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence
marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.

La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M.
le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait
profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il voyait
chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod,
par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui venaient de
se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la
réalité. Une action lui semblait-elle admirable? c'était celle-là
précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa
réplique intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le
plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait
absolument rien à ce dont on parlait.

De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major;
le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte
en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit
circonstancié des opérations les plus douloureuses; il se disait: Je
n'aurais pas sourcillé.

La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation
étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations
chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.

Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal,
le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient
seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle
trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout
ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,
elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète, car son
instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était
nullement tendre.

D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne
société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se
taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
humilié comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette
sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son
imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles,
sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui
offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans
les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme
de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus
cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à
parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
comble de misère, il voyait et s'exagérait son absurdité, mais ce qu'il
ne voyait pas, c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et
annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils
donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de
Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque
chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il ne
songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,
elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.

Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est
sévèrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué.
Les fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a
fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui
redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.

Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote mariée à seize ans à un
bon gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le
moins du monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon
curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de
M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot
ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus abject. Elle
regardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors de nature,
l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de romans
que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, Mme de
Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin
de se faire le plus petit reproche.




CHAPITRE VIII

PETITS ÉVÉNEMENTS

    Then there were sighs, the deeper for suppression,
    And stolen glances, sweeter for the theft,
    And burning blushes, though for no transgression.

    _Don Juan_ C. I, st 74.


L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son
bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à
sa femme de chambre Élisa. Cette fille fit un héritage, alla se
confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le
curé eut une véritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut
extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Élisa
ne pouvait lui convenir.

--Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le
curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c'est à
elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.
Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et
cependant, suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci
m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais
part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce
qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour
aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous
pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le
sous-préfet, le maire, l'homme considéré et servir ses passions: cette
conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre, peut, pour un laïc,
n'être pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre état,
il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez
dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec
peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce
pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres
nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit; mais,
permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,
dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.

Julien avait honte de son émotion, pour la première fois de sa vie, il
se voyait aimé; il pleurait avec délices et alla cacher ses larmes dans
les grands bois au-dessus de Verrières.

Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je
donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan et cependant il vient
de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il
m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me
parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être
prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de
cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute idée de ma
piété et de ma vocation.

A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du
plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je
ne suis qu'un sot!

Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se
munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais
qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison
qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait
détourné tout d'abord de l'union projetée. C'était accuser la conduite
d'Élisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certain feu tout mondain,
bien différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite.

--Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,
estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.

Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste
fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui
éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.

Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les
paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son
âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il
avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui
eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour
les gestes comme pour les paroles.

Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre
ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse
chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Élisa lui parla
de son mariage.

Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver
le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme
de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur
qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison
où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle
sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se faire avocat
à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas elle
le verrait quelquefois.

Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit
à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de
chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle
abhorrait Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en
demanda pardon. Les larmes d'Élisa redoublèrent; elle lui dit que si sa
maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.

--Dites répondit Mme de Rênal.

--Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de
moi, il les croit.

--Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.

--Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre,
en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé
trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte
qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est
autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant
d'être chez madame?

Mme de Rênal n'écoutait plus, l'excès du bonheur lui avait presque ôté
l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que
Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de
revenir à une résolution plus sage.

--Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je
parlerai à M. Julien.

Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse
volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la
fortune d'Élisa refusées constamment pendant une heure.

Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par
répondre avec esprit aux sages représentations de Mme de Rênal. Elle ne
put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de
jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut
remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle
était profondément étonnée.

Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.

Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les
remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle
singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle
venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.

Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand
elle se réveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle
était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et
innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour
tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de
sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de
Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une
bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux passions, comme nous
pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché par les fous.

La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle
entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite
depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un
affreux mal de tête.

--Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un
gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces
machines-là!

Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de
Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il eût
été l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu.

Attentif à copier les allures des gens de coeur, dès les premiers beaux
jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy, c'est le village
rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines
de pas des ruines si pittoresques de l'anciens église gothique, M. de
Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et un jardin
dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois et allées
de marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin, planté de
pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques étaient au
bout du verger; leur feuillage immense s'élevait peut-être à
quatre-vingts pieds de hauteur.

Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les
admirait me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous
leur ombre.

La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal, son admiration
allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui
donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de
l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les
affairés de la mairie, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses frais.
Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait
dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de
se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par
la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures
après avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement
avec Julien à diriger les ouvriers.

Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de
trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle
avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
aussi importante; mais Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui
le consolait un peu.

Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à
faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de
gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres _lépidoptères_. C'est
le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait
venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait
les moeurs singulières de ces insectes.

On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de
carton arrangé aussi par Julien.

Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il
ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de
silence.

Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême quoique toujours
de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du
goût de tout le monde, excepté de Mlle Élisa, qui se trouvait excédée de
travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à
Verrières, madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle
change de robes deux ou trois fois par Jour.

Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point
que Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des
robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était
très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à ravir.

--Jamais vous _n'avez été si jeune_, madame, lui disaient ses amis de
Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du
pays.)

Une chose singulière qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était
sans intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de soins. Elle
y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
qu'elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et
Julien, elle travaillait avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à
Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes d'été
qu'on venait d'apporter de Mulhouse.

Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
Mme de Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville qui autrefois
avait été sa compagne au _Sacré-Coeur_.

Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de
sa cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées
imprévues qu'on eût appelées saillies à Paris, Mme de Rênal en avait
honte comme d'une sottise, quand elle était avec son mari; mais la
présence de Mme Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient longtemps seules,
l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue matinée solitaire
passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A ce
voyage, la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins
gaie et beaucoup plus heureuse.

Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis son sejour à
la campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons que ses
élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des
regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal,
il se livrait au plaisir d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des
plus belles montagnes du monde.

Dès l'arrivée de Mme Derville il sembla à Julien qu'elle était son amie;
il se hâta de lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrémité de
la nouvelle allée sous les grands noyers; dans le fait il est égal, si
ce n'est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent
offrir de plus admirable. Si l'on monte la côte rapide qui commence à
quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands précipices bordés par
des bois de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est
sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre,
et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les deux
amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.

--C'est pour moi comme de la musique de Mozart disait Mme Derville.

La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote et rempli
d'humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de
Verrières. A Vergy il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la
première fois de sa vie il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal
était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire; bientôt, au
lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au fond
d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil, le jour dans
l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec le
livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y
trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
découragement.

Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur
le mérite des romans à la mode sous son règne, lui donnèrent alors, pour
la première fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge
aurait eues depuis longtemps.

Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les
soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L'obscurité
y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en
gesticulant, il toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur le
dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.

Cette main se retira bien vite, mais Julien pensa qu'il était de son
_devoir_ d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la
touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt
d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait pas,
éloigna sur-le-champ tout plaisir de son coeur.




CHAPITRE IX

UNE SOIRÉE A LA CAMPAGNE

    La Didon de M. Guérin, esquisse charmante!

    STROMBECK.


Ses regards le lendemain, quand il revit Mme de Rênal étaient
singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se
battre. Ces regards si différents de ceux de la veille, firent perdre la
tête à Mme de Rênal: elle avait été bonne pour lui, et il paraissait
fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.

La présence de Mme Derville permettait à Julien de moins parler et de
s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son unique affaire,
toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré
qui retrempait son âme.

Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la
présence de Mme de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa
gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle permît ce soir-là que
sa main restât dans la sienne.

Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif fit battre le
coeur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec
une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle
serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent
très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent
fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-là semblait singulier à
Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes
délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.

On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de
son amie. Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à
dire. La conversation languissait.

Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra?
se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres,
pour ne pas voir l'état de son âme.

Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé
préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rênal
quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le
jardin! La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte
pour que sa voix ne fût pas profondément altérée, bientôt la voix de Mme
de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point.
L'affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible,
pour qu'il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois
quarts venaient de sonner à l'horloge du château sans qu'il eût encore
rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment précis où dix
heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée je me
suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la
cervelle.

Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès
de l'émotion mettait Julien comme hors de lui dix heures sonnèrent à
l'horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche
fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement
physique.

Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il
étendit la main, et prit celle de Mme de Rênal, qui la retira aussitôt.
Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique
bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main
qu'il prenait, il la serrait avec une force convulsive, on fit un
dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.

Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal, mais un
affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'aperçût de
rien, il se crut obligé de parler, sa voix alors était éclatante et
forte. Celle de Mme de Rênal, au contraire, trahissait tant d'émotion,
que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le
danger: Si Mme de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la
position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette main trop
peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.

Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au
salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.

Mme de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d'une voix
mourante:

--Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du
bien.

Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était
extrême: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus
aimable aux deux amies qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un
peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à
coup. Il craignait mortellement que Mme Derville fatiguée du vent qui
commençait à s'élever et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer
seule au salon. Alors il serait resté en tête-à-tête avec Mme de Rênal.
Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir;
mais il sentait qu'il était hors de sa puissance de dire le mot le plus
simple à Mme de Rênal. Quelque légers que fussent ses reproches, il
allait être battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir anéanti.

Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui très souvent le trouvait
gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rênal la main dans
celle de Julien, elle ne pensait à rien; elle se laissait vivre. Les
heures qu'on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit
planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur.
Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l'épais
feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui
commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne
remarqua pas une circonstance qui l'eût bien rassuré; Mme de Rênal, qui
avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu'elle se leva pour aider
sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à
leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main
presque sans difficulté, et comme si déjà c'eût été entre eux une chose
convenue.

Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin:
on se sépara. Mme de Rênal, transportée du bonheur d'aimer, était
tellement ignorante, qu'elle ne se faisait aucun reproche. Le bonheur
lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de Julien
mortellement fatigué des combats que, toute la journée, la timidité et
l'orgueil s'étaient livrés dans son coeur.

Le lendemain on le réveilla à cinq heures; et, ce qui eût été cruel pour
Mme de Rênal, si elle l'eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il
avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce
sentiment, il s'enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un
plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros.

Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié, en lisant
les bulletins de la grande armée, tous ses avantages de la veille. Il se
dit, d'un ton léger, en descendant au salon: Il faut dire à cette femme
que je l'aime.

Au lieu de ces regards chargés de volupté, qu'il s'attendait à
rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé
depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement de
ce que Julien passait toute la matinée sans s'occuper des enfants. Rien
n'était laid comme cet homme important, ayant de l'humeur et croyant
pouvoir la montrer.

Chaque mot aigre de son mari perçait le coeur de Mme de Rênal. Quant à
Julien, il était tellement plongé dans l'extase, encore si occupé des
grandes choses qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant
ses yeux, qu'à peine d'abord put-il rabaisser son attention jusqu'à
écouter les propos durs que lui adressait M. de Rênal. Il lui dit enfin,
assez brusquement:

--J'étais malade.

Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins susceptible
que le maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre à Julien en
le chassant à l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il
s'était faite de ne jamais trop se hâter en affaires.

Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputation dans
ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il épousera
Élisa, et dans les deux cas au fond du coeur, il pourra se moquer de
moi.

Malgré la sagesse de ses réflexions le mécontentement de M. de Rênal
n'en éclata pas moins par une suite de mots grossiers qui, peu à peu,
irritèrent Julien. Mme de Rênal était sur le point de fondre en larmes.
A peine le déjeuner fut-il fini, qu'elle demanda à Julien de lui donner
le bras pour la promenade; elle s'appuyait sur lui avec amitié. A tout
ce que Mme de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que répondre à
demi-voix:

--_Voilà bien les gens riches_!

M. de Rênal marchait tout près d'eux; sa présence augmentait la colère
de Julien. Il s'aperçut tout à coup que Mme de Rênal s'appuyait sur son
bras d'une façon marquée; ce mouvement lui fit horreur, il la repoussa
avec violence et dégagea son bras.

Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
ne fut remarquée que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En ce
moment M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite
paysanne qui avait pris un sentier abusif, et traversait un coin du
verger.

--Monsieur Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des
moments d'humeur, dit rapidement Mme Derville.

Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus
souverain mépris.

Ce regard étonna Mme Derville, et l'eût surprise bien davantage si elle
en eût deviné la véritable expression; elle y eût lu comme un espoir
vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments
d'humiliation qui ont fait les Robespierre.

--Votre Julien est bien violent, il m'effraye, dit tout bas Mme Derville
à son amie.

--Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après les progrès
étonnants qu'il a fait faire aux enfants qu'importe qu'il passe une
matinée sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien
durs.

Pour la première fois de sa vie Mme de Rênal sentit une sorte de désir
de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait Julien contre
les riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son
jardinier, et resta occupé avec lui à barrer avec des fagots d'épines le
sentier abusif à travers le verger. Julien ne répondit pas un seul mot
aux prévenances, dont pendant tout le reste de la promenade il fut
l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il éloigné, que les deux amies, se
prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un bras.

Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de
rougeur et d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé de
Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes et tous les
sentiments tendres.

Quoi, se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour terminer
mes études. Ah! comme je l'enverrais promener!

Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait comprendre des mots
obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide de sens, niais,
faible, en un mot féminin.

A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la
conversation vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire que son mari
était venu de Verrières parce qu'il avait fait marché, pour de la paille
de maïs, avec un de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille
de maïs que l'on remplit les paillasses des lits.)

--Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rênal; avec le jardinier
et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des
paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de mais dans
tous les lits du premier étage, maintenant il est au second.

Julien changea de couleur, il regarda Mme de Rênal d'un air singulier,
et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas. Mme
Derville les laissa s'éloigner.

--Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous seule le pouvez;
car vous savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je dois vous
avouer, madame, que j'ai un portrait je l'ai caché dans la paillasse de
mon lit.

A ce mot Mme de Rênal devint pâle à son tour.

--Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre;
fouillez, sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le
plus rapproché de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de
carton noir et lisse.

--Elle renferme un portrait! dit Mme de Rênal, pouvant à peine se tenir
debout.

Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.

--J'ai une seconde grâce à vous demander, madame je vous supplie de ne
pas regarder ce portrait, c'est mon secret.

--C'est un secret! répéta Mme de Rênal, d'une voix éteinte.

Mais, quoique élevée parmi les gens fiers de leur fortune et sensibles
au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà mis de la générosité dans
cette âme. Cruellement blessée, ce fut avec l'air du dévouement le plus
simple que Mme de Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour
pouvoir bien s'acquitter de sa commission.

--Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de carton
noir, bien lisse.

--Oui, madame, répondit Julien, de cet air dur que le danger donne aux
hommes.

Elle monta au second étage du château pâle comme si elle fût allée à la
mort. Pour comble de misère, elle sentit qu'elle était sur le point de
se trouver mal; mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit
des forces.

--Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le pas.

Elle entendit son mari parler au valet de chambre dans la chambre même
de Julien. Heureusement ils passèrent dans celle des enfants. Elle
souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle
violence qu'elle s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux
petites douleurs de ce genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci,
car presque en même temps elle sentit le poli de la boîte de carton.
Elle la saisit et disparut.

A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son mari,
que l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point de la faire
décidément se trouver mal.

Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il
aime!

Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de
Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Son extrême
ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait la
douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire
et courut dans sa chambre où il fit du feu et la brûla à l'instant. Il
était pâle, anéanti, il s'exagérait l'étendue du danger qu'il venait de
courir.

Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché
chez un homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur!
trouvé par M. de Rênal, tellement ultra et tellement irrité! et pour
comble d'imprudence, sur le carton blanc derrière le portrait des lignes
écrites de ma main! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'excès de
mon admiration! et chacun de ces transports d'amour est daté! Il y en a
d'avant-hier.

Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment! se disait Julien, en
voyant brûler la boîte et ma réputation est tout mon bien, je ne vis que
par elle... et encore, quelle vie, grand Dieu!

Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même le
disposaient à l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rênal et prit sa
main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait jamais fait. Elle
rougit de bonheur, et presque au même instant repoussa Julien avec la
colère de la jalousie. La fierté de Julien si récemment blessée en fit
un sot dans ce moment. Il ne vit en Mme de Rênal qu'une femme riche, il
laissa tomber sa main avec dédain et s'éloigna. Il alla se promener
pensif dans le jardin, bientôt un sourire amer parut sur ses lèvres.

--Je me promène là, tranquille comme un homme maître de son temps! Je ne
m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de M. de
Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des enfants.

Les caresses du plus jeune qu'il aimait beaucoup calmèrent un peu sa
cuisante douleur.

Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se
reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces
enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse
que l'on a acheté hier.




CHAPITRE X

UN GRAND COEUR ET UNE PETITE FORTUNE

    But passion most dissembles, yet betrays,
    Even by its darkness; as the blackest sky
    Foretells the heaviest tempest.

    _Don Juan_, C. I, st. 73.


M. de Rênal qui suivait toutes les chambres du château, revint dans
celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses.
L'entrée soudaine de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait
déborder le vase.

Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. M. de
Rênal s'arrêta et regarda ses domestiques.

--Monsieur lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre précepteur,
vos enfants eussent fait les mêmes progrès qu'avec moi? Si vous répondez
que non, continua Julien, sans laisser à M. de Rênal le temps de parler,
comment osez-vous m'adresser le reproche que je les néglige?

M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange qu'il
voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque
proposition avantageuse, et qu'il allait le quitter. La colère de Julien
s'augmentant à mesure qu'il parlait:

--Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.

--Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit M. de Rênal, en
balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas occupés à arranger
les lits.

--Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de lui,
songez à l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des
femmes encore!

M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un
pénible combat déchirait son âme. Il arriva que Julien, effectivement
fou de colère, s'écria:

--Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous.

A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod.

--Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il
eût appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse, j'accède
à votre demande. A compter d'après-demain, qui est le premier du mois,
je vous donne cinquante francs par mois.

Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait
disparu.

Je ne méprisais pas assez l'animal! se dit-il. Voilà sans doute la plus
grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.

Les enfants qui écoutaient cette scène bouche béante coururent au
jardin, dire à leur mère que M. Julien était bien en colère, mais qu'il
allait avoir cinquante francs par mois.

Julien les suivit par habitude sans même regarder M. de Rênal, qu'il
laissa profondément irrité.

Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me coûte M.
Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son
entreprise des fournitures pour les enfants trouvés.

Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis M. de Rênal:

--J'ai à parler de ma conscience à M. Chélan, j'ai l'honneur de vous
prévenir que je serai absent quelques heures.

--Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal, en riant de l'air le plus faux,
toute la journée si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami.
Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières.

Le voilà, se dit M. de Rênal qui va rendre réponse à Valenod; il ne m'a
rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête de jeune
homme.

Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels
on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver sitôt
chez M. Chélan. Loin de désirer s'astreindre à une nouvelle scène
d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans son âme, et de donner
audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.

J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois
et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!

Ce mot lui peignait en beau toute sa position et rendit à son âme
quelque tranquillité.

Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M.
de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi?

Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et
puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de
colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un
moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait.
D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la
forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi
haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à
trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu
impossible de s'arrêter.

Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et
puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué
et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur
un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette
position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il
brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées
communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières
était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et
de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui
venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien
de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût
oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille.
Je l'ai forcé je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi!
plus de cinquante écus par an! un instant auparavant je m'étais tiré
du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la seconde est
sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les
pénibles recherches.

Julien, debout sur son grand rocher regardait le ciel embrasé par un
soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du
rocher; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il
voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des
grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à
autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'oeil de Julien
suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet
isolement.

C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?




CHAPITRE XI

UNE SOIRÉE

    Yet Julia's very coldness still was kind,
    And tremulously gentle her small hand
    Withdrew itself from his, but left behind
    A little pressure, thrilling, and so bland
    And slight, so very slight that to the mind.
    'Twas but a doubt.

    _Don Juan_ C. I, st. 71.


Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère, un
heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta de
raconter l'augmentation de ses appointements.

De retour à Vergy Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes
qui l'avaient agité dans cette journée, Que leur dirai-je? pensait-il
avec inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin de voir que son
âme était précisément au niveau des petites circonstances qui occupent
ordinairement tout l'intérêt des femmes. Souvent Julien était
inintelligible pour Mme Derville et même pour son amie, et à son tour,
ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet
de la force, et si j'ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de
passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être
singulier, c'était presque tous les jours tempête.

En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occuper des
idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit
sa place ordinaire, à côté de Mme de Rênal. L'obscurité devint bientôt
profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il
voyait près de lui, appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu,
mais on finit par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur.
Julien était disposé à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la
conversation quand il entendit M. de Rênal qui s'approchait.

Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin. Ne
serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé
de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la
main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour
qui il a témoigné tant de mépris.

De ce moment, la tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien,
s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à
rien autre chose, que Mme de Rênal voulût bien lui laisser sa main.

M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels de
Verrières devenaient décidément plus riches que lui, et voulaient le
contrarier dans les élections. Mme Derville l'écoutait. Julien irrité de
ces discours approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal. L'obscurité
cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli
bras que la robe laissait à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut
plus à lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses
lèvres.

Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas; elle se hâta de donner
sa main à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme M. de
Rênal continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui
s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait laissée de
baisers passionnés ou du moins qui semblaient tels à Mme de Rênal.
Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journée fatale
que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant
toute l'absence de Julien, elle avait été en proie à un malheur extrême
qui l'avait fait réfléchir.

Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme
mariée, je serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais
éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis
détacher ma pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de
respect pour moi! Cette folie sera passagère. Qu'importe à mon mari les
sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M. de Rênal serait
ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour
le donner à Julien.

Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée
par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était trompée,
mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
étaient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
l'entendit parler, presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses
côtés. Son âme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis
quinze jours l'étonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était
imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants, il suffit donc,
se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle
fut effrayée; ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.

Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu
de pareils lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait une
autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation de
la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que
jamais elle n'avait même rêvé lui donnèrent des transports d'amour et de
folle gaieté. Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté
pour le maire de Verrières qui ne pouvait oublier ses industriels
enrichis. Julien né pensait plus à sa noire ambition, ni à ses projets
si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était
entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et
douce, si étrangère à son caractère, pressant doucement cette main qui
lui plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à demi le mouvement
des feuilles du tilleul; agitées par ce léger vent de la nuit, et les
chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.

Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans
sa chambre, il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre
favori, à vingt ans l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte
sur public des marques les plus bruyantes du mépris général.

Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie que, dans
son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos,
et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien
innocemment, et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l'idée
horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur
quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre en
le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris la crainte
sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'était
montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur
arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à l'âme humaine de
pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rênal jeta des cris qui
réveillèrent sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès
de son lit la clarté d'une lumière, et reconnut Élisa.

--Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.

La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle
surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce mot
singulier. Mme de Rênal sentit son imprudence:

--J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez
auprès de moi.

Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre elle se trouva
moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil
lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre,
elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
voix de cette fille, lisant un long article de la _Quotidienne_, que Mme
de Rênal prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec une
froideur parfaite quand elle le reverrait.




CHAPITRE XII

UN VOYAGE

    On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des
    gens à caractère.

    SIEYES.


Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût visible,
Julien avait obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son
attente, Julien se trouva le désir de la revoir, il songeait à sa main
si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rênal se fit longtemps
attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue derrière les
persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la
vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se
détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place
aux plus vives couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée:
un sentiment de contrainte et même de colère altérait cette expression
de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts
de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure céleste.

Julien s'approcha d'elle avec empressement, il admirait ces bras si
beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de
l'air du matin semblait augmenter encore l'état d'un teint que
l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les
impressions. Cette beauté modeste et touchante, et cependant pleine de
pensées que l'on ne trouve point dans les classes inférieures, semblait
révéler à Julien une faculté de son âme qu'il n'avait jamais sentie.
Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait à
recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on
cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même distinguer
l'intention de le remettre à sa place.

Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il
occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche
héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la
hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit
d'avoir pu retarder son départ de plus d'une heure pour recevoir un
accueil aussi humiliant.

Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres: une
pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant?
quand donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à
ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux être estimé et d'eux et
de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté qui est en
commerce avec leur richesse; mais que mon coeur est à mille lieues de
leur insolence et placé dans une sphère trop haute pour être atteint par
leurs petites marques de dédain ou de faveur.

Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
précepteur sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil
souffrant et de la férocité. Mme de Rênal en fut toute troublée. La
froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place à
l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt animé par toute la surprise
du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on
s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté du jour, tarirent à la
fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'était troublé par
aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer à Mme de Rênal
combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d'amitié; il ne
lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre la salua et
partit.

Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle
lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui accourait
du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:

--Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.

A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel: elle était
malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.

Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut
emportée bien au-delà des sages résolutions qu'elle devait à la nuit
terrible qu'elle venait de passer. Il n'était plus question de résister
à cet amant si aimable, mais de le perdre à jamais.

Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal et
Mme Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de Verrières
avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il
avait demandé un congé.

--Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un.
Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé par la
somme de six cents francs, à laquelle maintenant il faut porter le
déboursé annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois
jours pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être pas obligé à me donner
une réponse, le petit monsieur part pour la montagne. Être obligé de
compter avec un misérable ouvrier qui fait l'insolent, voilà pourtant où
nous en sommes arrivés!

Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien,
pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit Mme de
Rênal. Ah! tout est décidé!

Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre aux
questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et se
mit au lit.

--Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal, il y a toujours
quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.

Et il s'en alla goguenard.

Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu'a de plus cruel la
passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien
poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
puissent présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la
grande chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu
à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis sur la
pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs.
Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent
jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque
insensible que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il
ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre, pour regarder un
spectacle si vaste et si imposant.

Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il
fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée
solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien
n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché
comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la
grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se
serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la
pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientôt
fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de
joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se
livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux
pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait: il
ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se
couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.

Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et je
suis libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta; son hypocrisie
faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur
les deux mains, regardant la plaine, Julien resta dans cette grotte plus
heureux qu'il ne l'avait été de la vie, agité par ses rêveries et par
son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre, l'un après
l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité
immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et
d'un génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province.
Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour
quelques instants, c'était pour aller se couvrir de gloire, et mériter
d'en être encore plus aimé.

Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé au
milieu des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à ce
point de son roman par la froide ironie, les grandes actions auraient
disparu avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place à la maxime si
connue: Quitte-t-on sa maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux
ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les
actions les plus héroïques, que le manque d'occasion.

Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il y avait encore deux
lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué. Avant de
quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout
ce qu'il avait écrit.

Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure du matin. Il
trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un jeune homme de
haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.

--T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
l'improviste?

Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de la
veille.

--Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal, M.
Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu as compris les
finesses du caractère de ces gens-là; te voilà en état de paraître aux
adjudications. Tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes
comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire
par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je
prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours d'entreprendre
d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai failli gagner six
mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier.
Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs ou du moins
trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût bientôt
laissée. Sois mon associé.

Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie.
Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme
des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à
Julien et lui prouva combien son commerce de bois présentait
d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des lumières et du
caractère de Julien.

Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin:
Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis
reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant
la mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé,
lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne,
j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses
qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce à se marier,
il me répète que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s'il
prend un associé qui n'a pas de fonds à verser dans son commerce, c'est
dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais.

Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont
l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient les moyens
ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit
manque de délicatesse envers un homme qui l'aimait.

Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser.
Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi à
vingt-huit ans; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes
choses! Quand j'aurai gagné obscurément quelque argent en courant ces
ventes de bois, et méritant la faveur de quelques fripons subalternes
qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec lequel on se fait un
nom.

Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué,
qui regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation
pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter.
Fouqué n'en revenait pas.

--Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes
mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers! Quand tu
auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au
séminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois
à brûler M. le.... M. le..., M.... Je leur livre de l'essence de chêne
de première qualité qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
jamais argent ne fut mieux placé.

Rien ne put vaincre la vocation de Julien, Fouqué finit par le croire un
peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour
passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il
retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les
offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule il se trouvait
non entre le vice et la vertu, mais entre là médiocrité suivie d'un
bien-être assuré et tous les rêves héroïques de sa jeunesse. Je n'ai
donc pas une véritable fermeté, se disait-il; et c'était là le doute qui
lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les
grands hommes, puisque je crains que huit années passées à me procurer
du pain, ne m'enlèvent cette énergie sublime qui fait faire les choses
extraordinaires.




CHAPITRE XIII

LES BAS A JOUR

    Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.

    SAINT RÉAL


Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de
Vergy, il remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une
seule fois à Mme de Rênal L'autre jour en partant cette femme m'a
rappelé là distance infinie qui nous sépare, elle m'a traité comme le
fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de
m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie, cette
main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!

La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine
facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent
gâtés par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa
bassesse aux yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il
pouvait juger et dominait pour ainsi dire l'extrême pauvreté et
l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il était loin de juger sa
position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir
différent après ce petit voyage dans la montagne.

Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal écouta le
petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.

Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de
longues confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux
amis. Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu
qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien; il
avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire, toute
d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné de tout ce qui pouvait
l'éclairer.

Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal qu'une suite
de supplices différents, mais tous intolérables, elle était réellement
malade.

--Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien,
indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide
redoublerait ton malaise.

Mme Derville voyait avec étonnement que son amie toujours grondée par M.
de Rênal, à cause de l'excessive simplicité de sa toilette, venait de
prendre des bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de Paris.
Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de Rênal avait été de
tailler, et de faire faire en toute hâte par Élisa, une robe d'été,
d'une jolie petite étoffe fort à la mode. A peine cette robe put-elle
être terminée, quelques instants après l'arrivée de Julien; Mme de Rênal
la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée!
se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singulières de
sa maladie.

Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus
vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune
précepteur. Mme de Rênal s'attendait à chaque moment qu'il allait
s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison ou y restait. Julien
n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas.
Après des combats affreux Mme de Rênal osa enfin lui dire, d'une voix
tremblante, et où se peignait toute sa passion:

--Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?

Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal!
Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager de
faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra plus
mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position
respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair; il répondit en
hésitant:

--J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si
bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers
soi.

En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots
aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un
profond sentiment d'anti-sympathie.

Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.

Mme de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté, elle avait
le coeur percé de la possibilité de départ qu'il lui faisait entrevoir.
Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l'absence de Julien, étaient
venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment, comme à l'envi, sur
l'homme étonnant que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n'est
pas que l'on comprît rien aux progrès des enfants. L'action de savoir
par coeur la Bible, et encore en latin, avait frappé les habitants de
Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.

Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal avait
eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation
qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour
elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait
charmante. Mme de Rênal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que
lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle
avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du
voyageur, et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras
les lui ôtait tout à fait.

Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien
privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie voisine, et lui
prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve
avec ses maîtresses, et non à Mme de Rênal; le mot bien nés pesait
encore sur son coeur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun
plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que
Mme de Rênal trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la
beauté, l'élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque insensible. La
pureté de l'âme l'absence de toute émotion haineuse prolongent sans
doute la durée de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la
première chez la plupart des jolies femmes.

Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère
qu'avec le hasard de la société, depuis que Fouqué lui avait offert un
moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre
lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques
mots à ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la
main de Mme de Rênal. Cette réaction bouleversa l'âme de cette pauvre
femme; elle y vit la manifestation de son sort.

Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des
forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara
jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,
il avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action
réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous
ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les
enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne
peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à
sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant! Une telle idée ne lui
fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.

La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes, il
s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville;
ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu
précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec
une veste de ratine pliée sous le bras, comme il était apparu à Mme de
Rênal.

C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des
yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal
se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du
pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre
certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de
caractère faite par le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de
la bravoure eût été plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine
de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'âme de
Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de
race et plusieurs d'entre eux titrés.

En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas
songer à la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du
goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci:
Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement
ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle
occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur
qu'à cause de la facilité des entrevues.

Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
l'éducation d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille
lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
ennuyeux des devoirs.

Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de
réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune et que
quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire
entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. Julien éloigna de
nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis il la reprit en la
serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à
mi-voix:

--Vous nous quitterez, vous partirez?

Julien répondit en soupirant:

--Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une
faute... et quelle faute pour un jeune prêtre!

Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
sentit la chaleur de celle de Julien.

Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était
exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une
jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de
l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la
nouveauté manque. Comme Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes
les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune triste
vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit
aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de
la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée
quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un
hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit Mme de Rênal,
nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
ami.




CHAPITRE XIV

LES CISEAUX ANGLAIS

    Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose,
    et elle mettait du rouge.

    POLIDORI


Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur;
il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.

Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse
du logis va me distraire un moment.

Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne,
l'intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait
peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses
yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué
et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de
campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé,
il écrivit ce plan.

Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:

--N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.

A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette
circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de
faire un plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise
n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.

Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna
bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de
génie, c'était l'air de la candeur.

--Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait
quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de
n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.

Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre
à Mme de Rênal.

Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisissant le moment
où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de donner
un baiser à Mme de Rênal.

Rien de moins amené, rien de moins agréable, et pour lui et pour elle,
rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. Mme de
Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise
lui rappela M. Valenod.

Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa
vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.

Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours
auprès d'elle.

La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entière à
exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une
seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi;
cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne
réussissait point à être aimable et encore moins séduisant.

Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche
et en même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour, dans un homme
d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale.

Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la
visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle
travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville
était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand
jour, que notre héros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser
le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à jour et le joli soulier de
Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet.

Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son
peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer
pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux qu'il
avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se
brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne
s'était pas trouvé plus près d'elle.

--Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu
de cela, votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de
pied.

Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. Ce joli garçon a
de bien sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de
province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le
moment de dire à Julien:

--Soyez prudent, je vous l'ordonne.

Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il délibéra longtemps
avec lui-même, pour savoir s'il devait se fâcher de ce mot: Je vous
l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: Elle pourrait me dire je
l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de relatif à l'éducation des
enfants, mais en répondant à mon amour, elle suppose l'égalité. On ne
peut aimer sans égalité...; et tout son esprit se perdit à faire des
lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec colère ce vers de
Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques jours auparavant:

    «... L'amour.
    Fait les égalités et ne les cherche pas.»

Julien, s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie
n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut
qu'une idée juste, ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec
effroi s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle
et dans l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir
le curé, il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.

A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin
d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon
curé, et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible
qu'il se sentait pour le saint ministère l'avait empêché d'accepter
d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple
d'injustice que peut-être il serait plus avantageux à son salut de ne
pas entrer dans les ordres sacrés.

Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé
de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.




CHAPITRE XV

LE CHANT DU COQ

    Amour en latin faict amor
    Or donc provient d'amour la mort,
    Et, par avant, soulcy qui mord,
    Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...

    BLASON D'AMOUR.


Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si
gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par
son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.
Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule
lui vint et il la communiqua à Mme de Rênal, avec une rare intrépidité.

A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité
suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et
au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:

--Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
vous dire quelque chose.

Julien tremblait que sa demande ne fût accordée son rôle de séducteur
lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se
fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces
dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait
gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait
réellement à quel saint se vouer.

Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement
exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut
voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette
réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de
quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à
son retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin de Mme de
Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La
conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques
moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle.
Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour
forcer Mme de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équivoques
qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle était à moi!

Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il
avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le
succès.

Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était
guère mieux avec Mme de Rênal.

De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il
était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout
projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant
comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.

Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes; un instant
après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux,
quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.

Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se
vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa
proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle
avait été si mal reçue!

Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se
levant; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au
fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
je ne serai pas faible.

Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était
imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était
tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut
forcé de s'appuyer contre le mur.

Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont
il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc
plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y
ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se
sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.

Enfin souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra
dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il
ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.

Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne
s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal
se jeta vivement hors de son lit.

--Malheureux! s'écria-t-elle.

Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à
son rôle naturel: ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le
plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant
à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une
extrême dureté, il fondit en larmes.

Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de
Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à
désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à
l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes
séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son
adresse si maladroite.

Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il
prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des
femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il
avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait
naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité l'idée du devoir ne
cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux
et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se
proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être
supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se
plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des
couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
rouge.

Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut
bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir
de Julien la troublaient vivement.

Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien
loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses
bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de
l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité
brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le
départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.

Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la
première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans
cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne
trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.
Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement
occupé à repasser tous les détails de sa conduite. N'ai-je manqué à rien
de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?

Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les
femmes.




CHAPITRE XVI

LE LENDEMAIN

    He turn'd his lip to hers, and with his hand
    Call'd back the tangles of her wandering hair.

    _Don Juan_. C. I, st. 170.


Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop
agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un
moment, était devenu tout au monde pour elle.

Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:

--Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis
perdue.

Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:

--Regretteriez-vous la vie?

--Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir
connu.

Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec
imprudence.

L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,
dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un
avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un
chef-d'oeuvre de prudence.

Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne
pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son
trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva
qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord Mme de Rênal admira sa
prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle
fut alarmée: Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je
suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui.

En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien.
Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au
déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se
détailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas
toutes ses inquiétudes, mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à
fait ses remords envers son mari.

Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien, il n'en était pas de
même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber.
Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna
pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
danger qu'elle courait.

Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
demander s'il l'aimait encore. Malgré là douceur inaltérable de son
caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son
amie combien elle était importune.

Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
trouva placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était
fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.

Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords.
Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas
celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans
sa chambre. Mais ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son
oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion
qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.

Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin
à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de
tourments.

Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour
manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.

Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
que le maître de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme
de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car
il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir
et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge
contribua à lui donner quelque assurance.

--Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
répétait-elle sans projet et parce que cette idée l'opprimait.

Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il
oublia presque toute sa peur d'être ridicule.

La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa
naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
faculté de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
jour-là, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une
victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son
attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais
enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet
de la disproportion des âges.

Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la
différence d'âge est, après celle de la fortune, un des grands lieux
communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
question d'amour.

En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
éperdument amoureux.

Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et
l'on n'est pas plus jolie.

Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un
moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc
point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices! elle
osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
Julien lui jura que c'était celui d'un homme.

Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle
ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que
jamais elle ne s'en fût doutée.

Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
pouvais encore passer pour jolie!

Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
l'ambition: c'était de la joie de posséder, lui pauvre être si
malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
actes d'adoration ses transports à la vue des charmes de son amie,
finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût
possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
d'amour-propre.

Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se
rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
glace et restait des heures entières, admirant la beauté et
l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le
regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
mariage, emplissent une corbeille de noce.

J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal;
quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!

Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles
instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il,
qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
d'objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les
transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers
moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes
d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal,
de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire
ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie,
et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si
loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de
l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle
était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de
ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
odieux à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta
Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa
félicité redoublait. Par ce départ, elle se trouvait presque toute la
journée tête à tête avec son amant.

Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que,
toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale
proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait jamais aimé,
qui n'avait jamais été aime de personne, trouvait un si délicieux
plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal
l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de sa vie. Il eût
voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.




CHAPITRE XVII

LE PREMIER ADJOINT

    O, how this spring of love resembleth
    The uncertain glory of an April day,
    Which now shows all the beauty of the sun
    And by and by a cloud takes all away!

    TWO GENTLEMEN OF VERONA.


Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du
verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux,
pensait-il dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la
difficulté et de la nécessité de prendre un état, il déplorait ce grand
accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de
la jeunesse peu riche. Ah! s'écriat-il, que Napoléon était bien l'homme
envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront
sans lui les malheureux même plus riches que moi, qui ont juste les
quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui
ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se
pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!

Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
froid et dédaigneux, cette façon de penser lui semblait convenir à un
domestique. Élevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait
chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus
que la vie, elle l'eût aimé même ingrat et perfide et ne faisait aucun
cas de l'argent.

Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil le
rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa
phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le
banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter il les avait
entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le
raisonnement des impies.

--Hé bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal, gardant
encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
l'expression de la plus douce et intime tendresse.

Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: Elle
est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent
pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple,
maire de Verrières, bien intentionné honnête comme l'est au fond M. de
Rênal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont
pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.

Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage
de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rênal avait été étonnée du
mot de Julien parce que les hommes de sa société répétaient que le
retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens
des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura
assez longtemps et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui
avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à la
répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des
ennuyeux.

Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre.
Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
cette démarche.

Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
Fouqué des livres que lui élève en théologie, n'eût jamais pu demander à
un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien
aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.

Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute
nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites
choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune
homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui
supposer.

Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante,
fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle
qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit
de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
se passaient à Verrières.

Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées
par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus
illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le
plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
Verrières.

Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
absolument refouler à la place de second adjoint.

Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
société du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée
était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste
de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la
possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de
plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.

Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on
était sûr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a
de mieux dans Verrières.

Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y
avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et
l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.

Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
l'ennemi de Julien.

--Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
cet homme d'un air singulier.

--Allez, dit Mme de Rênal.

--Hé bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un
de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.

--C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton.
Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails à M.
de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.

Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait
Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
tristes et raisonnables puisqu'ils étaient de partis contraires,
ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait, et à
l'empire qu'elle acquérait sur lui.

Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec
une docilité parfaite que Julien la regardant avec des yeux étincelants
d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin
ou d'une fourniture qui étonnait son esprit, l'attention de Mme de Rênal
s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec
ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de
l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le
voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.

--Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien; la
place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
besoin.




CHAPITRE XVIII

UN ROI A VERRIÈRES

    N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
    sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?

    Discours de l'Evêque, à la chapelle de Saint-Clément.


Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.

Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.

Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.

--Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
puisse confier le commandement de la garde d'honneur?

Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
par accepter cet honneur comme un martyre.

--Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.

A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.

A sept heures Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une
place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si
son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal
renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupée.

Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
ne lui troubleront plus la cervelle.

Chose étonnante, il l'en aima davantage.

Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
chambre à lui, Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien
sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
mari.

Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
avaient brillé sept ans auparavant. Mme Rênal voulait un habit neuf, et
il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
voulait le surprendre, lui et la ville.

Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!

--Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!

--Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.

Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.

Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau
soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on
apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce
signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges
répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa
joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les
toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à
chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa
selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,
chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation
générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il
avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs
tels et tels, riches fabricants!

--Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.

--Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble
étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire
tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait
justice à son mépris pour le défaut de naissance.

Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus
heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que
la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
les yeux des femmes qu'il était question de lui.

Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.
Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.

Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart
le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une
batterie.

Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et
faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,
quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au
grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la
route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à
vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille
paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à
coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le
futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.

Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée
de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après
remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A
peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.
de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe
le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans
pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix
mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme
révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit
l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du
jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
trouver cet évêque.

Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre
et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour
figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de
vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure
la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que
M. le Doyen se retirât vers Monseigneur p

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