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La Chartreuse De Parme

by Stendhal · French · Gutenberg #796 · 1,077,922 chars · public domain (US)

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Title: La Chartreuse De Parme

Author: Stendhal


        
Release date: January 1, 1997 [eBook #796]
                Most recently updated: February 7, 2020

Language: French

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Credits: Produced by Tokuya Matsumoto, HTML formatting by Walter Debeuf,
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CHARTREUSE DE PARME ***




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LA CHARTREUSE DE PARME

par Stendhal




LIVRE PREMIER

    Gia mi fur dolci inviti a empir le carte
    I luoghi ameni.

                Ariost, sat. IV.




CHAPITRE PREMIER

Milan en 1796


Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la
tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et
d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient
un successeur. Les miracles de bravoure et de génie dont l’Italie fut
témoin en quelques mois réveillèrent un peuple endormi; huit jours
encore avant l’arrivée des Français, les Milanais ne voyaient en eux
qu’un ramassis de brigands, habitués à fuir toujours devant les troupes
de Sa Majesté Impériale et Royale: c’était du moins ce que leur répétait
trois fois la semaine un petit journal grand comme la main, imprimé sur
du papier sale.

Au Moyen Age, les Lombards républicains avaient fait preuve d’une
bravoure égale à celle des Français, et ils méritèrent de voir leur
ville entièrement rasée par les empereurs d’Allemagne. Depuis qu’ils
étaient devenus de fidèles sujets, leur grande affaire était d’imprimer
des sonnets sur de petits mouchoirs de taffetas rose quand arrivait le
mariage d’une jeune fille appartenant à quelque famille noble ou riche.
Deux ou trois ans après cette grande époque de sa vie, cette jeune fille
prenait un cavalier servant: quelquefois le nom du sigisbée choisi par
la famille du mari occupait une place honorable dans le contrat de
mariage. Il y avait loin de ces mœurs efféminées aux émotions profondes
que donna l’arrivée imprévue de l’armée française. Bientôt surgirent
des mœurs nouvelles et passionnées. Un peuple tout entier s’aperçut,
le 15 mai 1796, que tout ce qu’il avait respecté jusque-là était
souverainement ridicule et quelquefois odieux. Le départ du dernier
régiment de l’Autriche marqua la chute des idées anciennes: exposer sa
vie devint à la mode; on vit que pour être heureux après des siècles
de sensations affadissantes, il fallait aimer la patrie d’un amour
réel et chercher les actions héroïques. On était plongé dans une nuit
profonde par la continuation du despotisme jaloux de Charles Quint et de
Philippe II; on renversa leurs statues, et tout à coup l’on se trouva
inondé de lumière. Depuis une cinquantaine d’années, et à mesure que
l’Encyclopédie et Voltaire éclataient en France, les moines criaient au
bon peuple de Milan, qu’apprendre à lire ou quelque chose au monde était
une peine fort inutile, et qu’en payant bien exactement la dîme à son
curé, et lui racontant fidèlement tous ses petits péchés, on était à
peu près sûr d’avoir une belle place au paradis. Pour achever d’énerver
ce peuple autrefois si terrible et si raisonneur, l’Autriche lui avait
vendu à bon marché le privilège de ne point fournir de recrues à son
armée.

En 1796, l’armée milanaise se composait de vingt-quatre faquins habillés
de rouge, lesquels gardaient la ville de concert avec quatre magnifiques
régiments de grenadiers hongrois. La liberté des mœurs était extrême,
mais la passion fort rare; d’ailleurs, outre le désagrément de devoir
tout raconter au curé, sous peine de ruine même en ce monde, le bon
peuple de Milan était encore soumis à certaines petites entraves
monarchiques qui ne laissaient pas que d’être vexantes. Par exemple
l’archiduc, qui résidait à Milan et gouvernait au nom de l’Empereur,
son cousin, avait eu l’idée lucrative de faire le commerce des blés. En
conséquence, défense aux paysans de vendre leurs grains jusqu’à ce que
Son Altesse eût rempli ses magasins.

En mai 1796, trois jours après l’entrée des Français, un jeune peintre
en miniature, un peu fou, nommé Gros, célèbre depuis, et qui était venu
avec l’armée, entendant raconter au grand café des Servi (à la mode
alors) les exploits de l’archiduc, qui de plus était énorme, prit la
liste des glaces imprimée en placard sur une feuille de vilain papier
jaune. Sur le revers de la feuille il dessina le gros archiduc; un
soldat français lui donnait un coup de baïonnette dans le ventre, et,
au lieu de sang, il en sortait une quantité de blé incroyable. La chose
nommée plaisanterie ou caricature n’était pas connue en ce pays de
despotisme cauteleux. Le dessin laissé par Gros sur la table du café
des Servi parut un miracle descendu du ciel; il fut gravé dans la nuit,
et le lendemain on en vendit vingt mille exemplaires.

Le même jour, on affichait l’avis d’une contribution de guerre de six
millions, frappée pour les besoins de l’armée française, laquelle,
venant de gagner six batailles et de conquérir vingt provinces, manquait
seulement de souliers, de pantalons, d’habits et de chapeaux.

La masse de bonheur et de plaisir qui fit irruption en Lombardie avec
ces Français si pauvres fut telle que les prêtres seuls et quelques
nobles s’aperçurent de la lourdeur de cette contribution de six
millions, qui, bientôt, fut suivie de beaucoup d’autres. Ces soldats
français riaient et chantaient toute la journée; ils avaient moins
de vingt-cinq ans, et leur général en chef, qui en avait vingt-sept,
passait pour l’homme le plus âgé de son armée. Cette gaieté, cette
jeunesse, cette insouciance, répondaient d’une façon plaisante aux
prédications furibondes des moines qui, depuis six mois, annonçaient du
haut de la chaire sacrée que les Français étaient des monstres, obligés,
sous peine de mort, à tout brûler et à couper la tête à tout le monde. A
cet effet, chaque régiment marchait avec la guillotine en tête.

Dans les campagnes l’on voyait sur la porte des chaumières le soldat
français occupé à bercer le petit enfant de la maîtresse du logis, et
presque chaque soir quelque tambour, jouant du violon, improvisait un
bal. Les contredanses se trouvant beaucoup trop savantes et compliquées
pour que les soldats, qui d’ailleurs ne les savaient guère, pussent les
apprendre aux femmes du pays, c’étaient celles-ci qui montraient aux
jeunes Français la Monférine, la Sauteuse et autres danses italiennes.

Les officiers avaient été logés, autant que possible, chez les gens
riches; ils avaient bon besoin de se refaire. Par exemple, un lieutenant
nommé Robert eut un billet de logement pour le palais de la marquise
del Dongo. Cet officier, jeune réquisitionnaire assez leste, possédait
pour tout bien, en entrant dans ce palais, un écu de six francs qu’il
venait de recevoir à Plaisance. Après le passage du pont de Lodi, il
prit à un bel officier autrichien tué par un boulet un magnifique
pantalon de nankin tout neuf, et jamais vêtement ne vint plus à propos.
Ses épaulettes d’officier étaient en laine, et le drap de son habit
était cousu à la doublure des manches pour que les morceaux tinssent
ensemble; mais il y avait une circonstance plus triste: les semelles
de ses souliers étaient en morceaux de chapeau également pris sur le
champ de bataille, au-delà du pont de Lodi. Ces semelles improvisées
tenaient au-dessus des souliers par des ficelles fort visibles, de façon
que lorsque le majordome de la maison se présenta dans la chambre du
lieutenant Robert pour l’inviter à dîner avec Mme la marquise, celui-ci
fut plongé dans un mortel embarras. Son voltigeur et lui passèrent les
deux heures qui les séparaient de ce fatal dîner à tâcher de recoudre
un peu l’habit et à teindre en noir avec de l’encre les malheureuses
ficelles des souliers. Enfin le moment terrible arriva. «De la vie je
ne fus plus mal à mon aise, me disait le lieutenant Robert; ces dames
pensaient que j’allais leur faire peur, et moi j’étais plus tremblant
qu’elles. Je regardais mes souliers et ne savais comment marcher avec
grâce. La marquise del Dongo, ajoutait-il, était alors dans tout l’éclat
de sa beauté: vous l’avez connue avec ses yeux si beaux et d’une douceur
angélique et ses jolis cheveux d’un blond foncé qui dessinaient si
bien l’ovale de cette figure charmante. J’avais dans ma chambre une
Hérodiade de Léonard de Vinci qui semblait son portrait. Dieu voulut
que je fusse tellement saisi de cette beauté surnaturelle que j’en
oubliai mon costume. Depuis deux ans je ne voyais que des choses laides
et misérables dans les montagnes du pays de Gênes: j’osai lui adresser
quelques mots sur mon ravissement.

«Mais j’avais trop de sens pour m’arrêter longtemps dans le genre
complimenteur. Tout en tournant mes phrases, je voyais, dans une salle
à manger toute de marbre, douze laquais et des valets de chambre vêtus
avec ce qui me semblait alors le comble de la magnificence. Figurez-vous
que ces coquins-là avaient non seulement de bons souliers, mais encore
des boucles d’argent. Je voyais du coin de l’œil tous ces regards
stupides fixés sur mon habit, et peut-être aussi sur mes souliers, ce
qui me perçait le cœur. J’aurais pu d’un mot faire peur à tous ces gens;
mais comment les mettre à leur place sans courir le risque d’effaroucher
les dames? car la marquise pour se donner un peu de courage, comme elle
me l’a dit cent fois depuis, avait envoyé prendre au couvent où elle
était pensionnaire en ce temps-là, Gina del Dongo, sœur de son mari,
qui fut depuis cette charmante comtesse Pietranera: personne dans la
prospérité ne la surpassa par la gaieté et l’esprit aimable, comme
personne ne la surpassa par le courage et la sérénité d’âme dans la
fortune contraire.

«Gina, qui pouvait avoir alors treize ans, mais qui en paraissait
dix-huit, vive et franche, comme vous savez, avait tant de peur
d’éclater de rire en présence de mon costume, qu’elle n’osait
pas manger; la marquise, au contraire, m’accablait de politesses
contraintes; elle voyait fort bien dans mes yeux des mouvements
d’impatience. En un mot, je faisais une sotte figure, je mâchais le
mépris, chose qu’on dit impossible à un Français. Enfin une idée
descendue du ciel vint m’illuminer: je me mis à raconter à ces dames
ma misère, et ce que nous avions souffert depuis deux ans dans les
montagnes du pays de Gênes où nous retenaient de vieux généraux
imbéciles. Là, disais-je, on nous donnait des assignats qui n’avaient
pas cours dans le pays, et trois onces de pain par jour. Je n’avais pas
parlé deux minutes, que la bonne marquise avait les larmes aux yeux, et
la Gina était devenue sérieuse.

«--Quoi, monsieur le lieutenant, me disait celle-ci, trois onces de pain!

«--Oui, mademoiselle; mais en revanche la distribution manquait trois
fois la semaine, et comme les paysans chez lesquels nous logions étaient
encore plus misérables que nous, nous leur donnions un peu de notre pain.

«En sortant de table, j’offris mon bras à la marquise jusqu’à la porte
du salon, puis, revenant rapidement sur mes pas, je donnai au domestique
qui m’avait servi à table cet unique écu de six francs sur l’emploi
duquel j’avais fait tant de châteaux en Espagne.

«Huit jours après, continuait Robert, quand il fut bien avéré que les
Français ne guillotinaient personne, le marquis del Dongo revint de son
château de Grianta, sur le lac de Côme, où bravement il s’était réfugié
à l’approche de l’armée, abandonnant aux hasards de la guerre sa jeune
femme si belle et sa sœur. La haine que ce marquis avait pour nous était
égale à sa peur, c’est-à-dire incommensurable: sa grosse figure pâle
et dévote était amusante à voir quand il me faisait des politesses. Le
lendemain de son retour à Milan, je reçus trois aunes de drap et deux
cents francs sur la contribution des six millions: je me remplumai, et
devins le chevalier de ces dames, car les bals commencèrent.

L’histoire du lieutenant Robert fut à peu près celle de tous les
Français; au lieu de se moquer de la misère de ces braves soldats, on en
eut pitié, et on les aima.

Cette époque de bonheur imprévu et d’ivresse ne dura que deux petites
années; la folie avait été si excessive et si générale, qu’il me serait
impossible d’en donner une idée, si ce n’est par cette réflexion
historique et profonde: ce peuple s’ennuyait depuis cent ans.

La volupté naturelle aux pays méridionaux avait régné jadis à la cour
des Visconti et des Sforce, ces fameux ducs de Milan. Mais depuis l’an
1635, que les Espagnols s’étaient emparés du Milanais, et emparés en
maîtres taciturnes, soupçonneux, orgueilleux, et craignant toujours la
révolte, la gaieté s’était enfuie. Les peuples, prenant les mœurs de
leurs maîtres, songeaient plutôt à se venger de la moindre insulte par
un coup de poignard qu’à jouir du moment présent.

La joie folle, la gaieté, la volupté, l’oubli de tous les sentiments
tristes, ou seulement raisonnables, furent poussés à un tel point,
depuis le 15 mai 1796, que les Français entrèrent à Milan, jusqu’en
avril 1799, qu’ils en furent chassés à la suite de la bataille de
Cassano, que l’on a pu citer de vieux marchands millionnaires, de vieux
usuriers, de vieux notaires qui, pendant cet intervalle, avaient oublié
d’être moroses et de gagner de l’argent.

Tout au plus eût-il été possible de compter quelques familles
appartenant à la haute noblesse, qui s’étaient retirées dans leurs
palais à la campagne, comme pour bouder contre l’allégresse générale
et l’épanouissement de tous les cœurs. Il est véritable aussi que ces
familles nobles et riches avaient été distinguées d’une manière fâcheuse
dans la répartition des contributions de guerre demandées pour l’armée
française.

Le marquis del Dongo, contrarié de voir tant de gaieté, avait été un des
premiers à regagner son magnifique château de Grianta, au-delà de Côme,
où les dames menèrent le lieutenant Robert. Ce château, situé dans une
position peut-être unique au monde, sur un plateau de cent cinquante
pieds au-dessus de ce lac sublime dont il domine une grande partie,
avait été une place forte. La famille del Dongo le fit construire au
quinzième siècle, comme le témoignaient de toutes parts les marbres
chargés de ses armes; on y voyait encore des ponts-levis et des fossés
profonds, à la vérité privés d’eau; mais avec ces murs de quatre-vingts
pieds de haut et de six pieds d’épaisseur, ce château était à l’abri
d’un coup de main; et c’est pour cela qu’il était cher au soupçonneux
marquis. Entouré de vingt-cinq ou trente domestiques qu’il supposait
dévoués, apparemment parce qu’il ne leur parlait jamais que l’injure à
la bouche, il était moins tourmenté par la peur qu’à Milan.

Cette peur n’était pas tout à fait gratuite: il correspondait fort
activement avec un espion placé par l’Autriche sur la frontière suisse
à trois lieues de Grianta, pour faire évader les prisonniers faits sur
le champ de bataille, ce qui aurait pu être pris au sérieux par les
généraux français.

Le marquis avait laissé sa jeune femme à Milan: elle y dirigeait
les affaires de la famille, elle était chargée de faire face aux
contributions imposées à la casa del Dongo, comme on dit dans le pays;
elle cherchait à les faire diminuer, ce qui l’obligeait à voir ceux des
nobles qui avaient accepté des fonctions publiques, et même quelques
non nobles fort influents. Il survint un grand événement dans cette
famille. Le marquis avait arrangé le mariage de sa jeune sœur Gina avec
un personnage fort riche et de la plus haute naissance; mais il portait
de la poudre: à ce titre, Gina le recevait avec des éclats de rire, et
bientôt elle fit la folie d’épouser le comte Pietranera. C’était à la
vérité un fort bon gentilhomme, très bien fait de sa personne, mais
ruiné de père en fils, et, pour comble de disgrâce, partisan fougueux
des idées nouvelles. Pietranera était sous-lieutenant dans la légion
italienne, surcroît de désespoir pour le marquis.

Après ces deux années de folie et de bonheur, le Directoire de Paris,
se donnant des airs de souverain bien établi, montra une haine mortelle
pour tout ce qui n’était pas médiocre. Les généraux ineptes qu’il donna
à l’armée d’Italie perdirent une suite de batailles dans ces mêmes
plaines de Vérone, témoins deux ans auparavant des prodiges d’Arcole
et de Lonato. Les Autrichiens se rapprochèrent de Milan; le lieutenant
Robert, devenu chef de bataillon et blessé à la bataille de Cassano,
vint loger pour la dernière fois chez son amie la marquise del Dongo.
Les adieux furent tristes; Robert partit avec le comte Pietranera qui
suivait les Français dans leur retraite sur Novi. La jeune comtesse, à
laquelle son frère refusa de payer sa légitime, suivit l’armée montée
sur une charrette.

Alors commença cette époque de réaction et de retour aux idées
anciennes, que les Milanais appellent «i tredici mesi» (les treize
mois), parce qu’en effet leur bonheur voulut que ce retour à la sottise
ne durât que treize mois, jusqu’à Marengo. Tout ce qui était vieux,
dévot, morose, reparut à la tête des affaires, et reprit la direction
de la société: bientôt les gens restés fidèles aux bonnes doctrines
publièrent dans les villages que Napoléon avait été pendu par les
Mameluks en Egypte, comme il le méritait à tant de titres.

Parmi ces hommes qui étaient allés bouder dans leurs terres et qui
revenaient altérés de vengeance, le marquis del Dongo se distinguait par
sa fureur; son exagération le porta naturellement à la tête du parti.
Ces messieurs, fort honnêtes gens quand ils n’avaient pas peur, mais qui
tremblaient toujours, parvinrent à circonvenir le général autrichien:
assez bon homme, il se laissa persuader que la sévérité était de la
haute politique, et fit arrêter cent cinquante patriotes: c’était bien
alors ce qu’il y avait de mieux en Italie.

Bientôt on les déporta aux bouches de Cattaro, et jetés dans des grottes
souterraines, l’humidité et surtout le manque de pain firent bonne et
prompte justice de tous ces coquins.

Le marquis del Dongo eut une grande place, et, comme il joignait une
avarice sordide à une foule d’autres belles qualités, il se vanta
publiquement de ne pas envoyer un écu à sa sœur, la comtesse Pietranera:
toujours folle d’amour, elle ne voulait pas quitter son mari, et mourait
de faim en France avec lui. La bonne marquise était désespérée; enfin
elle réussit à dérober quelques petits diamants dans son écrin, que son
mari lui reprenait tous les soirs pour l’enfermer sous son lit dans une
caisse de fer: la marquise avait apporté huit cent mille francs de dot
à son mari, et recevait quatre-vingts francs par mois pour ses dépenses
personnelles. Pendant les treize mois que les Français passèrent hors de
Milan, cette femme si timide trouva des prétextes et ne quitta pas le
noir.

Nous avouerons que, suivant l’exemple de beaucoup de graves auteurs,
nous avons commencé l’histoire de notre héros une année avant sa
naissance. Ce personnage essentiel n’est autre, en effet, que Fabrice
Valserra, marchesino del Dongo, comme on dit à Milan 1. Il venait
justement de se donner la peine de naître lorsque les Français furent
chassés, et se trouvait, par le hasard de la naissance, le second fils
de ce marquis del Dongo si grand seigneur, et dont vous connaissez déjà
le gros visage blême, le sourire faux et la haine sans bornes pour les
idées nouvelles. Toute la fortune de la maison était substituée au fils
aîné Ascanio del Dongo, le digne portrait de son père. Il avait huit
ans, et Fabrice deux, lorsque tout à coup ce général Bonaparte, que
tous les gens bien nés croyaient pendu depuis longtemps, descendit du
mont Saint-Bernard. Il entra dans Milan: ce moment est encore unique
dans l’histoire; figurez-vous tout un peuple amoureux fou. Peu de jours
après, Napoléon gagna la bataille de Marengo. Le reste est inutile à
dire. L’ivresse des Milanais fut au comble; mais, cette fois, elle
était mélangée d’idées de vengeance: on avait appris la haine à ce bon
peuple. Bientôt l’on vit arriver ce qui restait des patriotes déportés
aux bouches de Cattaro; leur retour fut célébré par une fête nationale.
Leurs figures pâles, leurs grands yeux étonnés, leurs membres amaigris,
faisaient un étrange contraste avec la joie qui éclatait de toutes
parts. Leur arrivée fut le signal du départ pour les familles les plus
compromises. Le marquis del Dongo fut des premiers à s’enfuir à son
château de Grianta. Les chefs des grandes familles étaient remplis
de haine et de peur; mais leurs femmes, leurs filles, se rappelaient
les joies du premier séjour des Français, et regrettaient Milan et
les bals si gais, qui aussitôt après Marengo s’organisèrent à la Casa
Tanzi. Peu de jours après la victoire, le général français, chargé de
maintenir la tranquillité dans la Lombardie, s’aperçut que tous les
fermiers des nobles, que toutes les vieilles femmes de la campagne,
bien loin de songer encore à cette étonnante victoire de Marengo qui
avait changé les destinées de l’Italie, et reconquis treize places
fortes en un jour, n’avaient l’âme occupée que d’une prophétie de saint
Giovita, le premier patron de Brescia. Suivant cette parole sacrée,
les prospérités des Français et de Napoléon devaient cesser treize
semaines juste après Marengo. Ce qui excuse un peu le marquis del Dongo
et tous les nobles boudeurs des campagnes, c’est que réellement et sans
comédie ils croyaient à la prophétie. Tous ces gens-là n’avaient pas lu
quatre volumes en leur vie; ils faisaient ouvertement leurs préparatifs
pour rentrer à Milan au bout des treize semaines, mais le temps, en
s’écoulant, marquait de nouveaux succès pour la cause de la France. De
retour à Paris, Napoléon, par de sages décrets, sauvait la révolution
à l’intérieur, comme il l’avait sauvée à Marengo contre les étrangers.
Alors les nobles lombards, réfugiés dans leurs châteaux, découvrirent
que d’abord ils avaient mal compris la prédiction du saint patron de
Brescia: il ne s’agissait pas de treize semaines, mais bien de treize
mois. Les treize mois s’écoulèrent, et la prospérité de la France
semblait s’augmenter tous les jours.

Nous glissons sur dix années de progrès et de bonheur, de 1800 à
1810; Fabrice passa les premières au château de Grianta, donnant et
recevant force coups de poing au milieu des petits paysans du village,
et n’apprenant rien, pas même à lire. Plus tard, on l’envoya au
collège des jésuites à Milan. Le marquis son père exigea qu’on lui
montrât le latin, non point d’après ces vieux auteurs qui parlent
toujours des républiques, mais sur un magnifique volume orné de plus
de cent gravures, chef-d’œuvre des artistes du XVIIe siècle; c’était
la généalogie latine des Valserra, marquis del Dongo, publiée en 1650
par Fabrice del Dongo, archevêque de Parme. La fortune des Valserra
étant surtout militaire, les gravures représentaient force batailles,
et toujours on voyait quelque héros de ce nom donnant de grands coups
d’épée. Ce livre plaisait fort au jeune Fabrice. Sa mère, qui l’adorait,
obtenait de temps en temps la permission de venir le voir à Milan; mais
son mari ne lui offrant jamais d’argent pour ces voyages, c’était sa
belle-sœur, l’aimable comtesse Pietranera, qui lui en prêtait. Après le
retour des Français, la comtesse était devenue l’une des femmes les plus
brillantes de la cour du prince Eugène, vice-roi d’Italie.

Lorsque Fabrice eut fait sa première communion, elle obtint du marquis,
toujours exilé volontaire, la permission de le faire sortir quelquefois
de son collège. Elle le trouva singulier, spirituel, fort sérieux, mais
joli garçon, et ne déparant point trop le salon d’une femme à la mode;
du reste, ignorant à plaisir, et sachant à peine écrire. La comtesse,
qui portait en toutes choses son caractère enthousiaste, promit sa
protection au chef de l’établissement, si son neveu Fabrice faisait
des progrès étonnants, et à la fin de l’année avait beaucoup de prix.
Pour lui donner les moyens de les mériter, elle l’envoyait chercher
tous les samedis soir, et souvent ne le rendait à ses maîtres que le
mercredi ou le jeudi. Les jésuites, quoique tendrement chéris par le
prince vice-roi, étaient repoussés d’Italie par les lois du royaume,
et le supérieur du collège, homme habile, sentit tout le parti qu’il
pourrait tirer de ses relations avec une femme toute-puissante à la
cour. Il n’eut garde de se plaindre des absences de Fabrice, qui, plus
ignorant que jamais, à la fin de l’année obtint cinq premiers prix. A
cette condition, la brillante comtesse Pietranera, suivie de son mari,
général commandant une des divisions de la garde, et de cinq ou six
des plus grands personnages de la cour du vice-roi, vint assister à la
distribution des prix chez les jésuites. Le supérieur fut complimenté
par ses chefs.

La comtesse conduisait son neveu à toutes ces fêtes brillantes qui
marquèrent le règne trop court de l’aimable prince Eugène. Elle
l’avait créé de son autorité officier de hussards, et Fabrice, âgé de
douze ans, portait cet uniforme. Un jour, la comtesse, enchantée de
sa jolie tournure, demanda pour lui au prince une place de page, ce
qui voulait dire que la famille del Dongo se ralliait. Le lendemain,
elle eut besoin de tout son crédit pour obtenir que le vice-roi voulût
bien ne pas se souvenir de cette demande, à laquelle rien ne manquait
que le consentement du père du futur page, et ce consentement eût été
refusé avec éclat. A la suite de cette folie, qui fit frémir le marquis
boudeur, il trouva un prétexte pour rappeler à Grianta le jeune Fabrice.
La comtesse méprisait souverainement son frère; elle le regardait comme
un sot triste, et qui serait méchant si jamais il en avait le pouvoir.
Mais elle était folle de Fabrice, et, après dix ans de silence, elle
écrivit au marquis pour réclamer son neveu: sa lettre fut laissée sans
réponse.

A son retour dans ce palais formidable, bâti par le plus belliqueux de
ses ancêtres, Fabrice ne savait rien au monde que faire l’exercice et
monter à cheval. Souvent le comte Pietranera, aussi fou de cet enfant
que sa femme, le faisait monter à cheval, et le menait avec lui à la
parade.

En arrivant au château de Grianta, Fabrice, les yeux encore bien
rouges des larmes répandues en quittant les beaux salons de sa tante,
ne trouva que les caresses passionnées de sa mère et de ses sœurs. Le
marquis était enfermé dans son cabinet avec son fils aîné, le marchesino
Ascanio. Ils y fabriquaient des lettres chiffrées qui avaient l’honneur
d’être envoyées à Vienne; le père et le fils ne paraissaient qu’aux
heures des repas. Le marquis répétait avec affectation qu’il apprenait à
son successeur naturel à tenir, en partie double, le compte des produits
de chacune de ses terres. Dans le fait, le marquis était trop jaloux de
son pouvoir pour parler de ces choses-là à un fils, héritier nécessaire
de toutes ces terres substituées. Il l’employait à chiffrer des dépêches
de quinze ou vingt pages que deux ou trois fois la semaine il faisait
passer en Suisse, d’où on les acheminait à Vienne. Le marquis prétendait
faire connaître à ses souverains légitimes l’état intérieur du royaume
d’Italie qu’il ne connaissait pas lui-même, et toutefois ses lettres
avaient beaucoup de succès; voici comment. Le marquis faisait compter
sur la grande route, par quelque agent sûr, le nombre des soldats de tel
régiment français ou italien qui changeait de garnison, et, en rendant
compte du fait à la cour de Vienne, il avait soin de diminuer d’un grand
quart le nombre des soldats présents. Ces lettres, d’ailleurs ridicules,
avaient le mérite d’en démentir d’autres plus véridiques, et elles
plaisaient. Aussi, peu de temps avant l’arrivée de Fabrice au château,
le marquis avait-il reçu la plaque d’un ordre renommé: c’était la
cinquième qui ornait son habit de chambellan. A la vérité, il avait le
chagrin de ne pas oser arborer cet habit hors de son cabinet; mais il ne
se permettait jamais de dicter une dépêche sans avoir revêtu le costume
brodé, garni de tous ses ordres. Il eût cru manquer de respect d’en agir
autrement.

La marquise fut émerveillée des grâces de son fils. Mais elle avait
conservé l’habitude d’écrire deux ou trois fois par an au général comte
d’A***; c’était le nom actuel du lieutenant Robert. La marquise avait
horreur de mentir aux gens qu’elle aimait; elle interrogea son fils et
fut épouvantée de son ignorance.

«S’il me semble peu instruit, se disait-elle, à moi qui ne sais rien,
Robert, qui est si savant, trouverait son éducation absolument manquée;
or maintenant il faut du mérite.» Une autre particularité qui l’étonna
presque autant, c’est que Fabrice avait pris au sérieux toutes les
choses religieuses qu’on lui avait enseignées chez les jésuites. Quoique
fort pieuse elle-même, le fanatisme de cet enfant la fit frémir. «Si
le marquis a l’esprit de deviner ce moyen d’influence, il va m’enlever
l’amour de mon fils.» Elle pleura beaucoup, et sa passion pour Fabrice
s’en augmenta.

La vie de ce château, peuplé de trente ou quarante domestiques, était
fort triste; aussi Fabrice passait-il toutes ses journées à la chasse
ou à courir le lac sur une barque. Bientôt il fut étroitement lié avec
les cochers et les hommes des écuries; tous étaient partisans fous des
Français et se moquaient ouvertement des valets de chambre dévots,
attachés à la personne du marquis ou à celle de son fils aîné. Le grand
sujet de plaisanterie contre ces personnages graves, c’est qu’ils
portaient de la poudre à l’instar de leurs maîtres.




CHAPITRE II

    ...Alors que Vesper vint embrunir nos yeux,
    Tout épris d’avenir, je contemple les cieux,
    En qui Dieu nous escrit, par notes non obscures,
    Les sorts et les destins de toutes créatures.
    Car lui, du fond des cieux regardant un humain,
    Parfois mû de pitié, lui montre le chemin;
    Par les astres du ciel qui sont ses caractères,
    Les choses nous prédit et bonnes et contraires;
    Mais les hommes, chargés de terre et de trépas,
    Méprisent tel écrit, et ne le lisent pas.
    Ronsard

Le marquis professait une haine vigoureuse pour les lumières: «Ce
sont les idées, disait-il, qui ont perdu l’Italie.» Il ne savait trop
comment concilier cette sainte horreur de l’instruction, avec le désir
de voir son fils Fabrice perfectionner l’éducation si brillamment
commencée chez les jésuites. Pour courir le moins de risques possible,
il chargea le bon abbé Blanès, curé de Grianta, de faire continuer à
Fabrice ses études en latin. Il eût fallu que le curé lui-même sût
cette langue; or elle était l’objet de ses mépris; ses connaissances en
ce genre se bornaient à réciter, par cœur, les prières de son missel,
dont il pouvait rendre à peu près le sens à ses ouailles. Mais ce curé
n’en était pas moins fort respecté et même redouté dans le canton; il
avait toujours dit que ce n’était point en treize semaines ni même en
treize mois, que l’on verrait s’accomplir la célèbre prophétie de saint
Giovita, le patron de Brescia. Il ajoutait, quand il parlait à des
amis sûrs, que ce nombre treize devait être interprété d’une façon qui
étonnerait bien du monde, s’il était permis de tout dire (1813).

Le fait est que l’abbé Blanès, personnage d’une honnêteté et d’une vertu
primitives, et de plus homme d’esprit, passait toutes les nuits au haut
de son clocher; il était fou d’astrologie. Après avoir usé ses journées
à calculer des conjonctions et des positions d’étoiles, il employait la
meilleure part de ses nuits à les suivre dans le ciel. Par suite de sa
pauvreté, il n’avait d’autre instrument qu’une longue lunette à tuyau
de carton. On peut juger du mépris qu’avait pour l’étude des langues un
homme qui passait sa vie à découvrir l’époque précise de la chute des
empires et des révolutions qui changent la face du monde. «Que sais-je
de plus sur un cheval, disait-il à Fabrice, depuis qu’on m’a appris
qu’en latin il s’appelle equus?»

Les paysans redoutaient l’abbé Blanès comme un grand magicien: pour lui,
à l’aide de la peur qu’inspiraient ses stations dans le clocher, il les
empêchait de voler. Ses confrères les curés des environs, fort jaloux de
son influence, le détestaient; le marquis del Dongo le méprisait tout
simplement parce qu’il raisonnait trop pour un homme de si bas étage.
Fabrice l’adorait: pour lui plaire il passait quelquefois des soirées
entières à faire des additions ou des multiplications énormes. Puis
il montait au clocher: c’était une grande faveur et que l’abbé Blanès
n’avait jamais accordée à personne; mais il aimait cet enfant pour sa
naïveté.

--Si tu ne deviens pas hypocrite, lui disait-il, peut-être tu seras un
homme.

Deux ou trois fois par an, Fabrice, intrépide et passionné dans ses
plaisirs, était sur le point de se noyer dans le lac. Il était le chef
de toutes les grandes expéditions des petits paysans de Grianta et de
la Cadenabia. Ces enfants s’étaient procuré quelques petites clefs, et
quand la nuit était bien noire, ils essayaient d’ouvrir les cadenas
de ces chaînes qui attachent les bateaux à quelque grosse pierre ou
à quelque arbre voisin du rivage. Il faut savoir que sur le lac de
Côme l’industrie des pêcheurs place des lignes dormantes à une grande
distance des bords. L’extrémité supérieure de la corde est attachée
à une planchette doublée de liège, et une branche de coudrier très
flexible, fichée sur cette planchette, soutient une petite sonnette qui
tinte lorsque le poisson, pris à la ligne, donne des secousses à la
corde.

Le grand objet de ces expéditions nocturnes, que Fabrice commandait en
chef, était d’aller visiter les lignes dormantes, avant que les pêcheurs
eussent entendu l’avertissement donné par les petites clochettes.
On choisissait les temps d’orage; et, pour ces parties hasardeuses,
on s’embarquait le matin, une heure avant l’aube. En montant dans
la barque, ces enfants croyaient se précipiter dans les plus grands
dangers, c’était là le beau côté de leur action; et, suivant l’exemple
de leurs pères, ils récitaient dévotement un Ave Maria. Or, il arrivait
souvent qu’au moment du départ, et à l’instant qui suivait l’Ave
Maria, Fabrice était frappé d’un présage. C’était là le fruit qu’il
avait retiré des études astrologiques de son ami l’abbé Blanès, aux
prédictions duquel il ne croyait point. Suivant sa jeune imagination,
ce présage lui annonçait avec certitude le bon ou le mauvais succès;
et comme il avait plus de résolution qu’aucun de ses camarades, peu à
peu toute la troupe prit tellement l’habitude des présages, que si, au
moment de s’embarquer, on apercevait sur la côte un prêtre, ou si l’on
voyait un corbeau s’envoler à main gauche, on se hâtait de remettre le
cadenas à la chaîne du bateau, et chacun allait se recoucher. Ainsi
l’abbé Blanès n’avait pas communiqué sa science assez difficile à
Fabrice; mais à son insu, il lui avait inoculé une confiance illimitée
dans les signes qui peuvent prédire l’avenir.

Le marquis sentait qu’un accident arrivé à sa correspondance chiffrée
pouvait le mettre à la merci de sa sœur; aussi tous les ans, à l’époque
de la Sainte-Angela, fête de la comtesse Pietranera, Fabrice obtenait la
permission d’aller passer huit jours à Milan. Il vivait toute l’année
dans l’espérance ou le regret de ces huit jours. En cette grande
occasion, pour accomplir ce voyage politique, le marquis remettait à
son fils quatre écus, et, suivant l’usage, ne donnait rien à sa femme,
qui le menait. Mais un des cuisiniers, six laquais et un cocher avec
deux chevaux, partaient pour Côme, la veille du voyage, et chaque jour,
à Milan, la marquise trouvait une voiture à ses ordres, et un dîner de
douze couverts.

Le genre de vie boudeur que menait le marquis del Dongo était assurément
fort peu divertissant; mais il avait cet avantage qu’il enrichissait
à jamais les familles qui avaient la bonté de s’y livrer. Le marquis,
qui avait plus de deux cent mille livres de rente, n’en dépensait pas
le quart; il vivait d’espérances. Pendant les treize années de 1800 à
1813, il crut constamment et fermement que Napoléon serait renversé
avant six mois. Qu’on juge de son ravissement quand, au commencement
de 1813, il apprit les désastres de la Bérésina! La prise de Paris et
la chute de Napoléon faillirent lui faire perdre la tête; il se permit
alors les propos les plus outrageants envers sa femme et sa sœur. Enfin,
après quatorze années d’attente, il eut cette joie inexprimable de
voir les troupes autrichiennes rentrer dans Milan. D’après les ordres
venus de Vienne, le général autrichien reçut le marquis del Dongo avec
une considération voisine du respect; on se hâta de lui offrir une
des premières places dans le gouvernement, et il l’accepta comme le
paiement d’une dette. Son fils aîné eut une lieutenance dans l’un des
plus beaux régiments de la monarchie; mais le second ne voulut jamais
accepter une place de cadet qui lui était offerte. Ce triomphe, dont
le marquis jouissait avec une insolence rare, ne dura que quelques
mois, et fut suivi d’un revers humiliant. Jamais il n’avait eu le
talent des affaires, et quatorze années passées à la campagne, entre
ses valets, son notaire et son médecin, jointes à la mauvaise humeur
de la vieillesse qui était survenue, en avaient fait un homme tout
à fait incapable. Or il n’est pas possible, en pays autrichien, de
conserver une place importante sans avoir le genre de talent que réclame
l’administration lente et compliquée, mais fort raisonnable, de cette
vieille monarchie. Les bévues du marquis del Dongo scandalisaient
les employés et même arrêtaient la marche des affaires. Ses propos
ultra-monarchiques irritaient les populations qu’on voulait plonger
dans le sommeil et l’incurie. Un beau jour, il apprit que Sa Majesté
avait daigné accepter gracieusement la démission qu’il donnait de son
emploi dans l’administration, et en même temps lui conférait la place de
second grand majordome major du royaume lombardo-vénitien. Le marquis
fut indigné de l’injustice atroce dont il était victime; il fit imprimer
une lettre à un ami, lui qui exécrait tellement la liberté de la presse.
Enfin il écrivit à l’Empereur que ses ministres le trahissaient, et
n’étaient que des jacobins. Ces choses faites, il revint tristement
à son château de Grianta. Il eut une consolation. Après la chute de
Napoléon, certains personnages puissants à Milan firent assommer dans
les rues le comte Prina, ancien ministre du roi d’Italie, et homme du
premier mérite. Le comte Pietranera exposa sa vie pour sauver celle du
ministre, qui fut tué à coups de parapluie, et dont le supplice dura
cinq heures. Un prêtre, confesseur du marquis del Dongo, eût pu sauver
Prina en lui ouvrant la grille de l’église de San Giovanni, devant
laquelle on traînait le malheureux ministre, qui même un instant fut
abandonné dans le ruisseau, au milieu de la rue; mais il refusa d’ouvrir
sa grille avec dérision, et, six mois après, le marquis eut le bonheur
de lui faire obtenir un bel avancement.

Il exécrait le comte Pietranera, son beau-frère, lequel, n’ayant pas
cinquante louis de rente, osait être assez content, s’avisait de se
montrer fidèle à ce qu’il avait aimé toute sa vie, et avait l’insolence
de prôner cet esprit de justice sans acceptation de personnes, que le
marquis appelait un jacobinisme infâme. Le comte avait refusé de prendre
du service en Autriche, on fit valoir ce refus, et, quelques mois après
la mort de Prina, les mêmes personnages qui avaient payé les assassins
obtinrent que le général Pietranera serait jeté en prison. Sur quoi la
comtesse, sa femme, prit un passeport et demanda des chevaux de poste
pour aller à Vienne dire la vérité à l’Empereur. Les assassins de Prina
eurent peur, et l’un d’eux, cousin de Mme Pietranera, vint lui apporter
à minuit, une heure avant son départ pour Vienne, l’ordre de mettre
en liberté son mari. Le lendemain, le général autrichien fit appeler
le comte Pietranera, le reçut avec toute la distinction possible, et
l’assura que sa pension de retraite ne tarderait pas à être liquidée sur
le pied le plus avantageux. Le brave général Bubna, homme d’esprit et de
cœur, avait l’air tout honteux de l’assassinat de Prina et de la prison
du comte.

Après cette bourrasque, conjurée par le caractère ferme de la comtesse,
les deux époux vécurent, tant bien que mal, avec la pension de retraite,
qui, grâce à la recommandation du général Bubna, ne se fit pas attendre.

Par bonheur, il se trouva que, depuis cinq ou six ans, la comtesse avait
beaucoup d’amitié pour un jeune homme fort riche, lequel était aussi
ami intime du comte, et ne manquait pas de mettre à leur disposition le
plus bel attelage de chevaux anglais qui fût alors à Milan, sa loge au
théâtre de la Scala, et son château à la campagne. Mais le comte avait
la conscience de sa bravoure, son âme était généreuse, il s’emportait
facilement, et alors se permettait d’étranges propos. Un jour qu’il
était à la chasse avec des jeunes gens, l’un d’eux, qui avait servi
sous d’autres drapeaux que lui, se mit à faire des plaisanteries sur la
bravoure des soldats de la république cisalpine; le comte lui donna un
soufflet, l’on se battit aussitôt, et le comte, qui était seul de son
bord, au milieu de tous ces jeunes gens, fut tué. On parla beaucoup de
cette espèce de duel, et les personnes qui s’y étaient trouvées prirent
le parti d’aller voyager en Suisse.

Ce courage ridicule qu’on appelle résignation, le courage d’un sot qui
se laisse prendre sans mot dire n’était point à l’usage de la comtesse.
Furieuse de la mort de son mari, elle aurait voulu que Limercati, ce
jeune homme riche, son ami intime, prît aussi la fantaisie de voyager en
Suisse, et de donner un coup de carabine ou un soufflet au meurtrier du
comte Pietranera.

Limercati trouva ce projet d’un ridicule achevé et la comtesse s’aperçut
que chez elle le mépris avait tué l’amour. Elle redoubla d’attention
pour Limercati; elle voulait réveiller son amour, et ensuite le
planter là et le mettre au désespoir. Pour rendre ce plan de vengeance
intelligible en France, je dirai qu’à Milan, pays fort éloigné du
nôtre, on est encore au désespoir par amour. La comtesse, qui, dans
ses habits de deuil, éclipsait de bien loin toutes ses rivales, fit
des coquetteries aux jeunes gens qui tenaient le haut du pavé, et l’un
d’eux, le comte N..., qui, de tout temps, avait dit qu’il trouvait le
mérite de Limercati un peu lourd, un peu empesé pour une femme d’autant
d’esprit, devint amoureux fou de la comtesse. Elle écrivit à Limercati:

    Voulez-vous agir une fois en homme d’esprit?
      Figurez-vous que vous ne m’avez jamais connue.
    Je suis, avec un peu de mépris peut-être,
      votre très humble servante.
                   G<small>INA</small> P<small>IETRANERA</small>.

A la lecture de ce billet, Limercati partit pour un de ses châteaux;
son amour s’exalta, il devint fou, et parla de se brûler la cervelle,
chose inusitée dans les pays à enfer. Dès le lendemain de son arrivée
à la campagne, il avait écrit à la comtesse pour lui offrir sa main et
ses deux cent mille livres de rente. Elle lui renvoya sa lettre non
décachetée par le groom du comte N... Sur quoi Limercati a passé trois
ans dans ses terres, revenant tous les deux mois à Milan, mais sans
avoir jamais le courage d’y rester, et ennuyant tous ses amis de son
amour passionné pour la comtesse, et du récit circonstancié des bontés
que jadis elle avait pour lui. Dans les commencements, il ajoutait
qu’avec le comte N... elle se perdait, et qu’une telle liaison la
déshonorait.

Le fait est que la comtesse n’avait aucune sorte d’amour pour le comte
N..., et c’est ce qu’elle lui déclara quand elle fut tout à fait sûre du
désespoir de Limercati. Le comte, qui avait de l’usage, la pria de ne
point divulguer la triste vérité dont elle lui faisait confidence:

--Si vous avez l’extrême indulgence, ajouta-t-il, de continuer à me
recevoir avec toutes les distinctions extérieures accordées à l’amant
régnant, je trouverai peut-être une place convenable.

Après cette déclaration héroïque la comtesse ne voulut plus des chevaux
ni de la loge du comte N... Mais depuis quinze ans elle était accoutumée
à la vie la plus élégante: elle eut à résoudre ce problème difficile ou
pour mieux dire impossible: vivre à Milan avec une pension de quinze
cents francs. Elle quitta son palais, loua deux chambres à un cinquième
étage, renvoya tous ses gens et jusqu’à sa femme de chambre remplacée
par une pauvre vieille faisant des ménages. Ce sacrifice était dans le
fait moins héroïque et moins pénible qu’il ne nous semble; à Milan la
pauvreté n’est pas un ridicule, et partant ne se montre pas aux âmes
effrayées comme le pire des maux. Après quelques mois de cette pauvreté
noble, assiégée par les lettres continuelles de Limercati, et même du
comte N... qui lui aussi voulait épouser, il arriva que le marquis del
Dongo, ordinairement d’une avarice exécrable, vint à penser que ses
ennemis pourraient bien triompher de la misère de sa sœur. Quoi! une del
Dongo être réduite à vivre avec la pension que la cour de Vienne, dont
il avait tant à se plaindre, accorde aux veuves de ses généraux!

Il lui écrivit qu’un appartement et un traitement dignes de sa sœur
l’attendaient au château de Grianta. L’âme mobile de la comtesse
embrassa avec enthousiasme l’idée de ce nouveau genre de vie; il y avait
vingt ans qu’elle n’avait pas habité ce château vénérable s’élevant
majestueusement au milieu des vieux châtaigniers plantés du temps des
Sforce. «Là, se disait-elle, je trouverai le repos, et, à mon âge,
n’est-ce pas le bonheur? (Comme elle avait trente et un ans elle se
croyait arrivée au moment de la retraite.) Sur ce lac sublime où je suis
née, m’attend enfin une vie heureuse et paisible.»

Je ne sais si elle se trompait, mais ce qu’il y a de sûr c’est que cette
âme passionnée, qui venait de refuser si lestement l’offre de deux
immenses fortunes, apporta le bonheur au château de Grianta. Ses deux
nièces étaient folles de joie.

--Tu m’as rendu les beaux jours de la jeunesse, lui disait la marquise
en l’embrassant; la veille de ton arrivée, j’avais cent ans. La comtesse
se mit à revoir, avec Fabrice, tous ces lieux enchanteurs voisins de
Grianta, et si célébrés par les voyageurs: la villa Melzi de l’autre
côté du lac, vis-à-vis le château, et qui lui sert de point de vue,
au-dessus le bois sacré des Sfondrata, et le hardi promontoire qui
sépare les deux branches du lac, celle de Côme, si voluptueuse, et celle
qui court vers Lecco, pleine de sévérité: aspects sublimes et gracieux,
que le site le plus renommé du monde, la baie de Naples, égale, mais
ne surpasse point. C’était avec ravissement que la comtesse retrouvait
les souvenirs de sa première jeunesse et les comparait à ses sensations
actuelles. «Le lac de Côme, se disait-elle, n’est point environné, comme
le lac de Genève, de grandes pièces de terre bien closes et cultivées
selon les meilleures méthodes, choses qui rappellent l’argent et la
spéculation. Ici de tous côtés je vois des collines d’inégales hauteurs
couvertes de bouquets d’arbres plantés par le hasard, et que la main
de l’homme n’a point encore gâtés et forcés à rendre du revenu. Au
milieu de ces collines aux formes admirables et se précipitant vers le
lac par des pentes si singulières, je puis garder toutes les illusions
des descriptions du Tasse et de l’Arioste. Tout est noble et tendre,
tout parle d’amour, rien ne rappelle les laideurs de la civilisation.
Les villages situés à mi-côte sont cachés par de grands arbres, et
au-dessus des sommets des arbres s’élève l’architecture charmante de
leurs jolis clochers. Si quelque petit champ de cinquante pas de large
vient interrompre de temps à autre les bouquets de châtaigniers et de
cerisiers sauvages, l’œil satisfait y voit croître des plantes plus
vigoureuses et plus heureuses là qu’ailleurs. Par-delà ces collines,
dont le faîte offre des ermitages qu’on voudrait tous habiter, l’œil
étonné aperçoit les pics des Alpes, toujours couverts de neige, et leur
austérité sévère lui rappelle des malheurs de la vie ce qu’il en faut
pour accroître la volupté présente. L’imagination est touchée par le son
lointain de la cloche de quelque petit village caché sous les arbres:
ces sons portés sur les eaux qui les adoucissent prennent une teinte de
douce mélancolie et de résignation, et semblent dire à l’homme: La vie
s’enfuit, ne te montre donc point si difficile envers le bonheur qui se
présente, hâte-toi de jouir.» Le langage de ces lieux ravissants, et qui
n’ont point de pareils au monde, rendit à la comtesse son cœur de seize
ans. Elle ne concevait pas comment elle avait pu passer tant d’années
sans revoir le lac. «Est-ce donc au commencement de la vieillesse,
se disait-elle, que le bonheur se serait réfugié?» Elle acheta une
barque que Fabrice, la marquise et elle ornèrent de leurs mains, car
on manquait d’argent pour tout, au milieu de l’état de maison le plus
splendide; depuis sa disgrâce le marquis del Dongo avait redoublé de
faste aristocratique. Par exemple, pour gagner dix pas de terrain sur le
lac, près de la fameuse allée de platanes, à côté de la Cadenabia, il
faisait construire une digue dont le devis allait à quatre-vingt mille
francs. A l’extrémité de la digue on voyait s’élever, sur les dessins
du fameux marquis Cagnola, une chapelle bâtie tout entière en blocs de
granit énormes, et, dans la chapelle, Marchesi, le sculpteur à la mode
de Milan, lui bâtissait un tombeau sur lequel des bas-reliefs nombreux
devaient représenter les belles actions de ses ancêtres.

Le frère aîné de Fabrice, le marchesino Ascagne, voulut se mettre des
promenades de ces dames; mais sa tante jetait de l’eau sur ses cheveux
poudrés, et avait tous les jours quelque nouvelle niche à lancer à sa
gravité. Enfin il délivra de l’aspect de sa grosse figure blafarde la
joyeuse troupe qui n’osait rire en sa présence. On pensait qu’il était
l’espion du marquis son père, et il fallait ménager ce despote sévère et
toujours furieux depuis sa démission forcée.

Ascagne jura de se venger de Fabrice.

Il y eut une tempête où l’on courut des dangers; quoiqu’on eût
infiniment peu d’argent, on paya généreusement les deux bateliers
pour qu’ils ne dissent rien au marquis, qui déjà témoignait beaucoup
d’humeur de ce qu’on emmenait ses deux filles. On rencontra une seconde
tempête; elles sont terribles et imprévues sur ce beau lac: des rafales
de vent sortent à l’improviste de deux gorges de montagnes placées
dans des directions opposées et luttent sur les eaux. La comtesse
voulut débarquer au milieu de l’ouragan et des coups de tonnerre; elle
prétendait que, placée sur un rocher isolé au milieu du lac, et grand
comme une petite chambre, elle aurait un spectacle singulier; elle se
verrait assiégée de toutes parts par des vagues furieuses, mais, en
sautant de la barque, elle tomba dans l’eau. Fabrice se jeta après elle
pour la sauver, et tous deux furent entraînés assez loin. Sans doute
il n’est pas beau de se noyer, mais l’ennui, tout étonné, était banni
du château féodal. La comtesse s’était passionnée pour le caractère
primitif et pour l’astrologie de l’abbé Blanès. Le peu d’argent qui lui
restait après l’acquisition de la barque avait été employé à acheter un
petit télescope de rencontre, et presque tous les soirs, avec ses nièces
et Fabrice, elle allait s’établir sur la plate-forme d’une des tours
gothiques du château. Fabrice était le savant de la troupe, et l’on
passait là plusieurs heures fort gaiement, loin des espions.

Il faut avouer qu’il y avait des journées où la comtesse n’adressait la
parole à personne; on la voyait se promener sous les hauts châtaigniers,
plongée dans de sombres rêveries; elle avait trop d’esprit pour ne pas
sentir parfois l’ennui qu’il y a à ne pas échanger ses idées. Mais le
lendemain elle riait comme la veille: c’étaient les doléances de la
marquise, sa belle-sœur, qui produisaient ces impressions sombres sur
cette âme naturellement si agissante.

--Passerons-nous donc ce qui nous reste de jeunesse dans ce triste
château! s’écriait la marquise.

Avant l’arrivée de la comtesse, elle n’avait pas même le courage d’avoir
de ces regrets.

L’on vécut ainsi pendant l’hiver de 1814 à 1815. Deux fois, malgré sa
pauvreté, la comtesse vint passer quelques jours à Milan; il s’agissait
de voir un ballet sublime de Vigano, donné au théâtre de la Scala, et le
marquis ne défendait point à sa femme d’accompagner sa belle-sœur. On
allait toucher les quartiers de la petite pension, et c’était la pauvre
veuve du général cisalpin qui prêtait quelques sequins à la richissime
marquise del Dongo. Ces parties étaient charmantes; on invitait à dîner
de vieux amis, et l’on se consolait en riant de tout, comme de vrais
enfants. Cette gaieté italienne, pleine de brio et d’imprévu, faisait
oublier la tristesse sombre que les regards du marquis et de son fils
aîné répandaient autour d’eux à Grianta. Fabrice, à peine âgé de seize
ans, représentait fort bien le chef de la maison.

Le 7 mars 1815, les dames étaient de retour, depuis l’avant-veille, d’un
charmant petit voyage de Milan; elles se promenaient dans la belle allée
de platanes récemment prolongée sur l’extrême bord du lac. Une barque
parut, venant du côté de Côme, et fit des signes singuliers. Un agent
du marquis sauta sur la digue: Napoléon venait de débarquer au golfe
de Juan. L’Europe eut la bonhomie d’être surprise de cet événement,
qui ne surprit point le marquis del Dongo; il écrivit à son souverain
une lettre pleine d’effusion de cœur; il lui offrait ses talents et
plusieurs millions, et lui répétait que ses ministres étaient des
jacobins d’accord avec les meneurs de Paris.

Le 8 mars, à six heures du matin, le marquis, revêtu de ses insignes,
se faisait dicter, par son fils aîné, le brouillon d’une troisième
dépêche politique; il s’occupait avec gravité à la transcrire de sa
belle écriture soignée, sur du papier portant en filigrane l’effigie du
souverain. Au même instant, Fabrice se faisait annoncer chez la comtesse
Pietranera.

--Je pars, lui dit-il, je vais rejoindre l’Empereur, qui est aussi roi
d’Italie; il avait tant d’amitié pour ton mari! Je passe par la Suisse.
Cette nuit, à Menagio, mon ami Vasi, le marchand de baromètres, m’a
donné son passeport; maintenant donne-moi quelques napoléons, car je
n’en ai que deux à moi; mais s’il le faut, j’irai à pied.

La comtesse pleurait de joie et d’angoisse.

--Grand Dieu! pourquoi faut-il que cette idée te soit venue!
s’écriait-elle en saisissant les mains de Fabrice.

Elle se leva et alla prendre dans l’armoire au linge, où elle était
soigneusement cachée, une petite bourse ornée de perles; c’était tout ce
qu’elle possédait au monde.

--Prends, dit-elle à Fabrice; mais au nom de Dieu! ne te fais pas tuer.
Que restera-t-il à ta malheureuse mère et à moi, si tu nous manques?
Quant au succès de Napoléon, il est impossible, mon pauvre ami; nos
messieurs sauront bien le faire périr. N’as-tu pas entendu, il y a huit
jours, à Milan, l’histoire des vingt-trois projets d’assassinat tous
si bien combinés et auxquels il n’échappa que par miracle? et alors
il était tout-puissant. Et tu as vu que ce n’est pas la volonté de le
perdre qui manque à nos ennemis; la France n’était plus rien depuis son
départ.

C’était avec l’accent de l’émotion la plus vive que la comtesse parlait
à Fabrice des futures destinées de Napoléon.

--En te permettant d’aller le rejoindre, je lui sacrifie ce que j’ai de
plus cher au monde, disait-elle. Les yeux de Fabrice se mouillèrent, il
répandit des larmes en embrassant la comtesse, mais sa résolution de
partir ne fut pas un instant ébranlée. Il expliquait avec effusion à
cette amie si chère toutes les raisons qui le déterminaient, et que nous
prenons la liberté de trouver bien plaisantes.

--Hier soir, il était six heures moins sept minutes, nous nous
promenions, comme tu sais, sur le bord du lac dans l’allée de platanes,
au-dessous de la Casa Sommariva, et nous marchions vers le sud. Là,
pour la première fois, j’ai remarqué au loin le bateau qui venait de
Côme, porteur d’une si grande nouvelle. Comme je regardais ce bateau
sans songer à l’Empereur, et seulement enviant le sort de ceux qui
peuvent voyager, tout à coup j’ai été saisi d’une émotion profonde. Le
bateau a pris terre, l’agent a parlé bas à mon père, qui a changé de
couleur, et nous a pris à part pour nous annoncer la terrible nouvelle.
Je me tournai vers le lac sans autre but que de cacher les larmes de
joie dont mes yeux étaient inondés. Tout à coup, à une hauteur immense
et à ma droite j’ai vu un aigle, l’oiseau de Napoléon; il volait
majestueusement, se dirigeant vers la Suisse, et par conséquent vers
Paris. Et moi aussi, me suis-je dit à l’instant, je traverserai la
Suisse avec la rapidité de l’aigle, et j’irai offrir à ce grand homme
bien peu de chose, mais enfin tout ce que je puis offrir, le secours de
mon faible bras. Il voulut nous donner une patrie et il aima mon oncle.
A l’instant, quand je voyais encore l’aigle, par un effet singulier
mes larmes se sont taries; et la preuve que cette idée vient d’en
haut, c’est qu’au même moment, sans discuter, j’ai pris ma résolution
et j’ai vu les moyens d’exécuter ce voyage. En un clin d’œil toutes
les tristesses qui, comme tu sais, empoisonnent ma vie, surtout les
dimanches, ont été comme enlevées par un souffle divin. J’ai vu cette
grande image de l’Italie se relever de la fange où les Allemands la
retiennent plongée 2; elle étendait ses bras meurtris et encore à demi
chargés de chaînes vers son roi et son libérateur. Et moi, me suis-je
dit, fils encore inconnu de cette mère malheureuse, je partirai, j’irai
mourir ou vaincre avec cet homme marqué par le destin, et qui voulut
nous laver du mépris que nous jettent même les plus esclaves et les plus
vils parmi les habitants de l’Europe.

«Tu sais, ajouta-t-il à voix basse en se rapprochant de la comtesse,
et fixant sur elle ses yeux d’où jaillissaient des flammes, tu sais ce
jeune marronnier que ma mère, l’hiver de ma naissance, planta elle-même
au bord de la grande fontaine dans notre forêt, à deux lieues d’ici:
avant de rien faire, j’ai voulu l’aller visiter. Le printemps n’est pas
trop avancé, me disais-je: eh bien! si mon arbre a des feuilles, ce sera
un signe pour moi. Moi aussi je dois sortir de l’état de torpeur où je
languis dans ce triste et froid château. Ne trouves-tu pas que ces vieux
murs noircis, symboles maintenant et autrefois moyens du despotisme,
sont une véritable image du triste hiver? ils sont pour moi ce que
l’hiver est pour mon arbre.

«Le croirais-tu, Gina? hier soir à sept heures et demie j’arrivais à mon
marronnier; il avait des feuilles, de jolies petites feuilles déjà assez
grandes! Je les baisai sans leur faire de mal. J’ai bêché la terre avec
respect à l’entour de l’arbre chéri. Aussitôt, rempli d’un transport
nouveau, j’ai traversé la montagne; je suis arrivé à Menagio: il me
fallait un passeport pour entrer en Suisse. Le temps avait volé, il
était déjà une heure du matin quand je me suis vu à la porte de Vasi. Je
pensais devoir frapper longtemps pour le réveiller; mais il était debout
avec trois de ses amis. A mon premier mot: «Tu vas rejoindre Napoléon!»
s’est-il écrié, et il m’a sauté au cou. Les autres aussi m’ont embrassé
avec transport. «Pourquoi suis-je marié!» disait l’un d’eux.

Mme Pietranera était devenue pensive; elle crut devoir présenter
quelques objections. Si Fabrice eût eu la moindre expérience, il eût
bien vu que la comtesse elle-même ne croyait pas aux bonnes raisons
qu’elle se hâtait de lui donner. Mais, à défaut d’expérience, il avait
de la résolution; il ne daigna pas même écouter ces raisons. La comtesse
se réduisit bientôt à obtenir de lui que du moins il fît part de son
projet à sa mère.

--Elle le dira à mes sœurs, et ces femmes me trahiront à leur insu!
s’écria Fabrice avec une sorte de hauteur héroïque.

--Parlez donc avec plus de respect, dit la comtesse souriant au milieu
de ses larmes, du sexe qui fera votre fortune; car vous déplairez
toujours aux hommes, vous avez trop de feu pour les âmes prosaïques.

La marquise fondit en larmes en apprenant l’étrange projet de son
fils; elle n’en sentait pas l’héroïsme, et fit tout son possible pour
le retenir. Quand elle fut convaincue que rien au monde, excepté les
murs d’une prison, ne pourrait l’empêcher de partir, elle lui remit
le peu d’argent qu’elle possédait; puis elle se souvint qu’elle avait
depuis la veille huit ou dix petits diamants valant peut-être dix mille
francs, que le marquis lui avait confiés pour les faire monter à Milan.
Les sœurs de Fabrice entrèrent chez leur mère tandis que la comtesse
cousait ces diamants dans l’habit de voyage de notre héros; il rendait à
ces pauvres femmes leurs chétifs napoléons. Ses sœurs furent tellement
enthousiasmées de son projet, elles l’embrassaient avec une joie si
bruyante qu’il prit à la main quelques diamants qui restaient encore à
cacher, et voulut partir sur-le-champ.

--Vous me trahiriez à votre insu, dit-il à ses sœurs. Puisque j’ai
tant d’argent, il est inutile d’emporter des hardes; on en trouve
partout. Il embrassa ces personnes qui lui étaient si chères, et partit
à l’instant même sans vouloir rentrer dans sa chambre. Il marcha si
vite, craignant toujours d’être poursuivi par des gens à cheval, que le
soir même il entrait à Lugano. Grâce à Dieu, il était dans une ville
suisse, et ne craignait plus d’être violenté sur la route solitaire par
des gendarmes payés par son père. De ce lieu, il lui écrivit une belle
lettre, faiblesse d’enfant qui donna de la consistance à la colère du
marquis. Fabrice prit la poste, passa le Saint-Gothard; son voyage
fut rapide, et il entra en France par Pontarlier. L’Empereur était à
Paris. Là commencèrent les malheurs de Fabrice; il était parti dans la
ferme intention de parler à l’Empereur: jamais il ne lui était venu
à l’esprit que ce fût chose difficile. A Milan, dix fois par jour il
voyait le prince Eugène et eût pu lui adresser la parole. A Paris, tous
les matins, il allait dans la cour du château des Tuileries assister
aux revues passées par Napoléon; mais jamais il ne put approcher de
l’Empereur. Notre héros croyait tous les Français profondément émus
comme lui de l’extrême danger que courait la patrie. A la table de
l’hôtel où il était descendu, il ne fit point mystère de ses projets
et de son dévouement; il trouva des jeunes gens d’une douceur aimable,
encore plus enthousiastes que lui, et qui, en peu de jours, ne
manquèrent pas de lui voler tout l’argent qu’il possédait. Heureusement,
par pure modestie, il n’avait pas parlé des diamants donnés par sa mère.
Le matin où, à la suite d’une orgie, il se trouva décidément volé,
il acheta deux beaux chevaux, prit pour domestique un ancien soldat
palefrenier du maquignon, et, dans son mépris pour les jeunes Parisiens
beaux parleurs, partit pour l’armée. Il ne savait rien, sinon qu’elle se
rassemblait vers Maubeuge. A peine fut-il arrivé sur la frontière, qu’il
trouva ridicule de se tenir dans une maison, occupé à se chauffer devant
une bonne cheminée, tandis que des soldats bivouaquaient. Quoi que pût
lui dire son domestique, qui ne manquait pas de bon sens, il courut se
mêler imprudemment aux bivouacs de l’extrême frontière, sur la route de
Belgique. A peine fut-il arrivé au premier bataillon placé à côté de la
route, que les soldats se mirent à regarder ce jeune bourgeois, dont la
mise n’avait rien qui rappelât l’uniforme. La nuit tombait, il faisait
un vent froid. Fabrice s’approcha d’un feu, et demanda l’hospitalité en
payant. Les soldats se regardèrent étonnés surtout de l’idée de payer,
et lui accordèrent avec bonté une place au feu; son domestique lui
fit un abri. Mais, une heure après, l’adjudant du régiment passant à
portée du bivouac, les soldats allèrent lui raconter l’arrivée de cet
étranger parlant mal français. L’adjudant interrogea Fabrice, qui lui
parla de son enthousiasme pour l’Empereur avec un accent fort suspect;
sur quoi ce sous-officier le pria de le suivre jusque chez le colonel,
établi dans une ferme voisine. Le domestique de Fabrice s’approcha
avec les deux chevaux. Leur vue parut frapper si vivement l’adjudant
sous-officier, qu’aussitôt il changea de pensée, et se mit à interroger
aussi le domestique. Celui-ci, ancien soldat, devinant d’abord le plan
de campagne de son interlocuteur, parla des protections qu’avait son
maître, ajoutant que, certes, on ne lui chiperait pas ses beaux chevaux.
Aussitôt un soldat appelé par l’adjudant lui mit la main sur le collet;
un autre soldat prit soin des chevaux, et, d’un air sévère, l’adjudant
ordonna à Fabrice de le suivre sans répliquer.

Après lui avoir fait faire une bonne lieue, à pied, dans l’obscurité
rendue plus profonde en apparence par le feu des bivouacs qui de toutes
parts éclairaient l’horizon, l’adjudant remit Fabrice à un officier
de gendarmerie qui, d’un air grave, lui demanda ses papiers. Fabrice
montra son passeport qui le qualifiait marchand de baromètres portant sa
marchandise.

--Sont-ils bêtes, s’écria l’officier, c’est aussi trop fort!

Il fit des questions à notre héros qui parla de l’Empereur et de la
liberté dans les termes du plus vif enthousiasme; sur quoi l’officier de
gendarmerie fut saisi d’un rire fou.

--Parbleu! tu n’es pas trop adroit! s’écria-t-il. Il est un peu fort de
café que l’on ose nous expédier des blancs-becs de ton espèce!

Et quoi que pût dire Fabrice, qui se tuait à expliquer qu’en effet il
n’était pas marchand de baromètres, l’officier l’envoya à la prison de
B..., petite ville du voisinage où notre héros arriva sur les trois
heures du matin, outré de fureur et mort de fatigue.

Fabrice, d’abord étonné, puis furieux, ne comprenant absolument rien
à ce qui lui arrivait, passa trente-trois longues journées dans cette
misérable prison; il écrivait lettres sur lettres au commandant de la
place, et c’était la femme du geôlier, belle Flamande de trente-six
ans, qui se chargeait de les faire parvenir. Mais comme elle n’avait
nulle envie de faire fusiller un aussi joli garçon, et que d’ailleurs
il payait bien, elle ne manquait pas de jeter au feu toutes ces
lettres. Le soir, fort tard, elle daignait venir écouter les doléances
du prisonnier; elle avait dit à son mari que le blanc-bec avait de
l’argent, sur quoi le prudent geôlier lui avait donné carte blanche.
Elle usa de la permission et reçut quelques napoléons d’or, car
l’adjudant n’avait enlevé que les chevaux, et l’officier de gendarmerie
n’avait rien confisqué du tout. Une après-midi du mois de juin, Fabrice
entendit une forte canonnade assez éloignée. On se battait donc enfin!
son cœur bondissait d’impatience. Il entendit aussi beaucoup de bruit
dans la ville; en effet un grand mouvement s’opérait, trois divisions
traversaient B... Quand, sur les onze heures du soir, la femme du
geôlier vint partager ses peines, Fabrice fut plus aimable encore que de
coutume; puis lui prenant les mains:

--Faites-moi sortir d’ici, je jurerai sur l’honneur de revenir dans la
prison dès qu’on aura cessé de se battre.

--Balivernes que tout cela! As-tu du <i>quibus</i>? Il parut inquiet, il ne
comprenait pas le mot <i>quibus</i>. La geôlière, voyant ce mouvement, jugea
que les eaux étaient basses, et, au lieu de parler de napoléons d’or
comme elle l’avait résolu, elle ne parla plus que de francs.

--Ecoute, lui dit-elle, si tu peux donner une centaine de francs, je
mettrai un double napoléon sur chacun des yeux du caporal qui va venir
relever la garde pendant la nuit. Il ne pourra te voir partir de prison,
et si son régiment doit filer dans la journée, il acceptera.

Le marché fut bientôt conclu. La geôlière consentit même à cacher
Fabrice dans sa chambre d’où il pourrait plus facilement s’évader le
lendemain matin.

Le lendemain, avant l’aube, cette femme tout attendrie dit à Fabrice:

--Mon cher petit, tu es encore bien jeune pour faire ce vilain métier:
crois-moi, n’y reviens plus.

--Mais quoi! répétait Fabrice, il est donc criminel de vouloir défendre
la patrie?

--Suffit. Rappelle-toi toujours que je t’ai sauvé la vie; ton cas
était net, tu aurais été fusillé, mais ne le dis à personne, car tu
nous ferais perdre notre place à mon mari et à moi; surtout ne répète
jamais ton mauvais conte d’un gentilhomme de Milan déguisé en marchand
de baromètres, c’est trop bête. Ecoute-moi bien, je vais te donner
les habits d’un hussard mort avant-hier dans la prison: n’ouvre la
bouche que le moins possible, mais enfin, si un maréchal des logis ou
un officier t’interroge de façon à te forcer de répondre, dis que tu
es resté malade chez un paysan qui t’a recueilli par charité comme
tu tremblais la fièvre dans un fossé de la route. Si l’on n’est pas
satisfait de cette réponse, ajoute que tu vas rejoindre ton régiment. On
t’arrêtera peut-être à cause de ton accent: alors dis que tu es né en
Piémont, que tu es un conscrit resté en France l’année passée, etc.

Pour la première fois, après trente-trois jours de fureur, Fabrice
comprit le fin mot de tout ce qui lui arrivait. On le prenait pour un
espion. Il raisonna avec la geôlière, qui, ce matin-là, était fort
tendre, et enfin tandis qu’armée d’une aiguille elle rétrécissait les
habits du hussard, il raconta son histoire bien clairement à cette femme
étonnée. Elle y crut un instant; il avait l’air si naïf, et il était si
joli habillé en hussard!

--Puisque tu as tant de bonne volonté pour te battre, lui dit-elle enfin
à demi persuadée, il fallait donc en arrivant à Paris t’engager dans
un régiment. En payant à boire à un maréchal des logis, ton affaire
était faite! La geôlière ajouta beaucoup de bons avis pour l’avenir, et
enfin, à la petite pointe du jour, mit Fabrice hors de chez elle, après
lui avoir fait jurer cent et cent fois que jamais il ne prononcerait
son nom, quoi qu’il pût arriver. Dès que Fabrice fut sorti de la petite
ville, marchant gaillardement le sabre de hussard sous le bras, il lui
vint un scrupule. Me voici, se dit-il, avec l’habit et la feuille de
route d’un hussard mort en prison, où l’avait conduit, dit-on, le vol
d’une vache et de quelques couverts d’argent! j’ai pour ainsi dire
succédé à son être... et cela sans le vouloir ni le prévoir en aucune
manière! Gare la prison!... Le présage est clair, j’aurai beaucoup à
souffrir de la prison!

Il n’y avait pas une heure que Fabrice avait quitté sa bienfaitrice,
lorsque la pluie commença à tomber avec une telle force qu’à peine le
nouvel hussard pouvait-il marcher, embarrassé par des bottes grossières
qui n’étaient pas faites pour lui. Il fit rencontre d’un paysan monté
sur un méchant cheval, il acheta le cheval en s’expliquant par signes;
la geôlière lui avait recommandé de parler le moins possible, à cause de
son accent.

Ce jour-là l’armée, qui venait de gagner la bataille de Ligny, était
en pleine marche sur Bruxelles; on était à la veille de la bataille de
Waterloo. Sur le midi, la pluie à verse continuant toujours, Fabrice
entendit le bruit du canon; ce bonheur lui fit oublier tout à fait les
affreux moments de désespoir que venait de lui donner cette prison si
injuste. Il marcha jusqu’à la nuit très avancée, et comme il commençait
à avoir quelque bon sens, il alla prendre son logement dans une maison
de paysan fort éloignée de la route. Ce paysan pleurait et prétendait
qu’on lui avait tout pris; Fabrice lui donna un écu, et il trouva de
l’avoine. Mon cheval n’est pas beau, se dit Fabrice; mais qu’importe,
il pourrait bien se trouver du goût de quelque adjudant, et il alla
coucher à l’écurie à ses côtés. Une heure avant le jour, le lendemain,
Fabrice était sur la route, et, à force de caresses, il était parvenu à
faire prendre le trot à son cheval. Sur les cinq heures, il entendit la
canonnade: c’étaient les préliminaires de Waterloo.




CHAPITRE III


Fabrice trouva bientôt des vivandières, et l’extrême reconnaissance
qu’il avait pour la geôlière de B... le porta à leur adresser la parole:
il demanda à l’une d’elles où était le 4^{e} régiment de hussards, auquel
il appartenait.

--Tu ferais tout aussi bien de ne pas tant te presser mon petit soldat,
dit la cantinière touchée par la pâleur et les beaux yeux de Fabrice. Tu
n’as pas encore la poigne assez ferme pour les coups de sabre qui vont
se donner aujourd’hui. Encore si tu avais un fusil, je ne dis pas, tu
pourrais lâcher ta balle tout comme un autre.

Ce conseil déplut à Fabrice; mais il avait beau pousser son cheval, il
ne pouvait aller plus vite que la charrette de la cantinière. De temps
à autre le bruit du canon semblait se rapprocher et les empêchait de
s’entendre, car Fabrice était tellement hors de lui d’enthousiasme et de
bonheur, qu’il avait renoué la conversation. Chaque mot de la cantinière
redoublait son bonheur en le lui faisant comprendre. A l’exception de
son vrai nom et de sa fuite de prison, il finit par tout dire à cette
femme qui semblait si bonne. Elle était fort étonnée et ne comprenait
rien du tout à ce que lui racontait ce beau jeune soldat.

--Je vois le fin mot, s’écria-t-elle enfin d’un air de triomphe: vous
êtes un jeune bourgeois amoureux de la femme de quelque capitaine du 4^{e}
de hussards. Votre amoureuse vous aura fait cadeau de l’uniforme que
vous portez, et vous courez après elle. Vrai, comme Dieu est là-haut,
vous n’avez jamais été soldat; mais, comme un brave garçon que vous
êtes, puisque votre régiment est au feu, vous voulez y paraître, et ne
pas passer pour un capon.

Fabrice convint de tout: c’était le seul moyen qu’il eût de recevoir de
bons conseils. «J’ignore toutes les façons d’agir de ces Français, se
disait-il, et, si je ne suis pas guidé par quelqu’un, je parviendrai
encore à me faire jeter en prison, et l’on me volera mon cheval.

--D’abord, mon petit, lui dit la cantinière, qui devenait de plus en
plus son amie, conviens que tu n’as pas vingt et un ans: c’est tout le
bout du monde si tu en as dix-sept.

C’était la vérité, et Fabrice l’avoua de bonne grâce.

--Ainsi, tu n’es pas même conscrit; c’est uniquement à cause des beaux
yeux de la madame que tu vas te faire casser les os. Peste! elle n’est
pas dégoûtée. Si tu as encore quelques-uns de ces jaunets qu’elle t’a
remis, il faut primo que tu achètes un autre cheval; vois comme ta rosse
dresse les oreilles quand le bruit du canon ronfle d’un peu près; c’est
là un cheval de paysan qui te fera tuer dès que tu seras en ligne. Cette
fumée blanche, que tu vois là-bas par-dessus la haie, ce sont des feux
de peloton, mon petit! Ainsi, prépare-toi à avoir une fameuse venette,
quand tu vas entendre siffler les balles. Tu ferais aussi bien de manger
un morceau tandis que tu en as encore le temps.

Fabrice suivit ce conseil, et, présentant un napoléon à la vivandière,
la pria de se payer.

--C’est pitié de le voir! s’écria cette femme; le pauvre petit ne sait
pas seulement dépenser son argent! Tu mériterais bien qu’après avoir
empoigné ton napoléon je fisse prendre son grand trot à Cocotte; du
diable si ta rosse pourrait me suivre. Que ferais-tu, nigaud, en me
voyant détaler? Apprends que, quand le brutal gronde, on ne montre
jamais d’or. Tiens, lui dit-elle, voilà dix-huit francs cinquante
centimes, et ton déjeuner te coûte trente sous. Maintenant, nous allons
bientôt avoir des chevaux à revendre. Si la bête est petite, tu en
donneras dix francs, et, dans tous les cas, jamais plus de vingt francs,
quand ce serait le cheval des quatre fils Aymon.

Le déjeuner fini, la vivandière, qui pérorait toujours, fut interrompue
par une femme qui s’avançait à travers champs, et qui passa sur la route.

--Holà, hé! lui cria cette femme; holà! Margot! ton 6^{e} léger est sur la
droite.

--Il faut que je te quitte, mon petit, dit la vivandière à notre héros;
mais en vérité tu me fais pitié; j’ai de l’amitié pour toi, sacré dié!
Tu ne sais rien de rien, tu vas te faire moucher, comme Dieu est Dieu!
Viens-t’en au 6^{e} léger avec moi.

--Je comprends bien que je ne sais rien, lui dit Fabrice, mais je veux
me battre et suis résolu d’aller là-bas vers cette fumée blanche.

--Regarde comme ton cheval remue les oreilles! Dès qu’il sera là-bas,
quelque peu de vigueur qu’il ait, il te forcera la main, il se mettra à
galoper, et Dieu sait où il te mènera. Veux-tu m’en croire? Dès que tu
seras avec les petits soldats, ramasse un fusil et une giberne, mets-toi
à côté des soldats et fais comme eux, exactement. Mais, mon Dieu, je
parie que tu ne sais pas seulement déchirer une cartouche.

Fabrice, fort piqué, avoua cependant à sa nouvelle amie qu’elle avait
deviné juste.

--Pauvre petit! il va être tué tout de suite; vrai comme Dieu! ça ne
sera pas long. Il faut absolument que tu viennes avec moi, reprit la
cantinière d’un air d’autorité.

--Mais je veux me battre.

--Tu te battras aussi; va, le 6^{e} léger est un fameux, et aujourd’hui il
y en a pour tout le monde.

--Mais serons-nous bientôt à votre régiment?

--Dans un quart d’heure tout au plus.

«Recommandé par cette brave femme, se dit Fabrice, mon ignorance de
toutes choses ne me fera pas prendre pour un espion, et je pourrai me
battre.» A ce moment, le bruit du canon redoubla, un coup n’attendait
pas l’autre.

--C’est comme un chapelet, dit Fabrice.

--On commence à distinguer les feux de peloton, dit la vivandière en
donnant un coup de fouet à son petit cheval qui semblait tout animé par
le feu.

La cantinière tourna à droite et prit un chemin de traverse au milieu
des prairies; il y avait un pied de boue; la petite charrette fut sur
le point d’y rester: Fabrice poussa à la roue. Son cheval tomba deux
fois; bientôt le chemin, moins rempli d’eau, ne fut plus qu’un sentier
au milieu du gazon. Fabrice n’avait pas fait cinq cents pas que sa rosse
s’arrêta tout court: c’était un cadavre, posé en travers du sentier, qui
faisait horreur au cheval et au cavalier.

La figure de Fabrice, très pâle naturellement, prit une teinte verte
fort prononcée: la cantinière, après avoir regardé le mort, dit, comme
se parlant à elle-même:

--Ça n’est pas de notre division. Puis, levant les yeux sur notre héros,
elle éclata de rire.

--Ah! ah! mon petit! s’écria-t-elle, en voilà du nanan!

Fabrice restait glacé. Ce qui le frappait surtout c’était la saleté des
pieds de ce cadavre qui déjà était dépouillé de ses souliers, et auquel
on n’avait laissé qu’un mauvais pantalon tout souillé de sang.

--Approche, lui dit la cantinière; descends de cheval; il faut que tu
t’y accoutumes; tiens, s’écria-t-elle, il en a eu par la tête.

Une balle, entrée à côté du nez, était sortie par la tempe opposée, et
défigurait ce cadavre d’une façon hideuse; il était resté avec un œil
ouvert.

--Descends donc de cheval, petit, dit la cantinière, et donne-lui une
poignée de main pour voir s’il te la rendra.

Sans hésiter, quoique prêt à rendre l’âme de dégoût, Fabrice se jeta à
bas de cheval et prit la main du cadavre qu’il secoua ferme; puis il
resta comme anéanti; il sentait qu’il n’avait pas la force de remonter à
cheval. Ce qui lui faisait horreur surtout c’était cet œil ouvert.

«La vivandière va me croire un lâche», se disait-il avec amertume; mais
il sentait l’impossibilité de faire un mouvement: il serait tombé. Ce
moment fut affreux; Fabrice fut sur le point de se trouver mal tout à
fait. La vivandière s’en aperçut, sauta lestement à bas de sa petite
voiture, et lui présenta, sans mot dire, un verre d’eau-de-vie qu’il
avala d’un trait; il put remonter sur sa rosse, et continua la route
sans dire une parole. La vivandière le regardait de temps à autre du
coin de l’œil.

--Tu te battras demain, mon petit, lui dit-elle enfin, aujourd’hui tu
resteras avec moi. Tu vois bien qu’il faut que tu apprennes le métier de
soldat.

--Au contraire, je veux me battre tout de suite, s’écria notre héros
d’un air sombre, qui sembla de bon augure à la vivandière. Le bruit
du canon redoublait et semblait s’approcher. Les coups commençaient à
former comme une basse continue; un coup n’était séparé du coup voisin
par aucun intervalle, et sur cette basse continue, qui rappelait le
bruit d’un torrent lointain, on distinguait fort bien les feux de
peloton.

Dans ce moment la route s’enfonçait au milieu d’un bouquet de bois; la
vivandière vit trois ou quatre soldats des nôtres qui venaient à elle
courant à toutes jambes; elle sauta lestement à bas de sa voiture et
courut se cacher à quinze ou vingt pas du chemin. Elle se blottit dans
un trou qui était resté au lieu où l’on venait d’arracher un grand
arbre. «Donc, se dit Fabrice, je vais voir si je suis un lâche!» Il
s’arrêta auprès de la petite voiture abandonnée par la cantinière et
tira son sabre. Les soldats ne firent pas attention à lui et passèrent
en courant le long du bois, à gauche de la route.

--Ce sont des nôtres, dit tranquillement la vivandière en revenant tout
essoufflée vers sa petite voiture... Si ton cheval était capable de
galoper, je te dirais: pousse en avant jusqu’au bout du bois, vois s’il
y a quelqu’un dans la plaine. Fabrice ne se le fit pas dire deux fois,
il arracha une branche à un peuplier, l’effeuilla et se mit à battre son
cheval à tour de bras; la rosse prit le galop un instant puis revint à
son petit trot accoutumé. La vivandière avait mis son cheval au galop:

--Arrête-toi donc, arrête! criait-elle à Fabrice.

Bientôt tous les deux furent hors du bois; en arrivant au bord de
la plaine, ils entendirent un tapage effroyable, le canon et la
mousqueterie tonnaient de tous les côtés, à droite, à gauche, derrière.
Et comme le bouquet de bois d’où ils sortaient occupait un tertre élevé
de huit ou dix pieds au-dessus de la plaine, ils aperçurent assez bien
un coin de la bataille; mais enfin il n’y avait personne dans le pré
au-delà du bois. Ce pré était bordé, à mille pas de distance, par une
longue rangée de saules, très touffus; au-dessus des saules paraissait
une fumée blanche qui quelquefois s’élevait dans le ciel en tournoyant.

--Si je savais seulement où est le régiment! disait la cantinière
embarrassée. Il ne faut pas traverser ce grand pré tout droit. A propos,
toi, dit-elle à Fabrice, si tu vois un soldat ennemi, pique-le avec la
pointe de ton sabre, ne va pas t’amuser à le sabrer.

A ce moment, la cantinière aperçut les quatre soldats dont nous venons
de parler, ils débouchaient du bois dans la plaine à gauche de la route.
L’un d’eux était à cheval.

--Voilà ton affaire, dit-elle à Fabrice. Holà! ho! cria-t-elle à celui
qui était à cheval, viens donc ici boire le verre d’eau-de-vie; les
soldats s’approchèrent.

--Où est le 6^{e} léger? cria-t-elle.

--Là-bas, à cinq minutes d’ici, en avant de ce canal qui est le long des
saules; même que le colonel Macon vient d’être tué.

--Veux-tu cinq francs de ton cheval, toi?

--Cinq francs! tu ne plaisantes pas mal, petite mère, un cheval
d’officier que je vais vendre cinq napoléons avant un quart d’heure.

--Donne-m’en un de tes napoléons, dit la vivandière à Fabrice.

Puis s’approchant du soldat à cheval:

--Descends vivement, lui dit-elle, voilà ton napoléon.

Le soldat descendit, Fabrice sauta en selle gaiement, la vivandière
détachait le petit portemanteau qui était sur la rosse.

--Aidez-moi donc, vous autres! dit-elle aux soldats, c’est comme ça que
vous laissez travailler une dame!

Mais à peine le cheval de prise sentit le portemanteau, qu’il se mit à
se cabrer, et Fabrice, qui montait fort bien, eut besoin de toute sa
force pour le contenir.

--Bon signe! dit la vivandière, le monsieur n’est pas accoutumé au
chatouillement du portemanteau.

--Un cheval de général, s’écriait le soldat qui l’avait vendu, un cheval
qui vaut dix napoléons comme un liard!

--Voilà vingt francs, lui dit Fabrice, qui ne se sentait pas de joie de
se trouver entre les jambes un cheval qui eût du mouvement.

A ce moment, un boulet donna dans la ligne de saules, qu’il prit de
biais, et Fabrice eut le curieux spectacle de toutes ces petites
branches volant de côté et d’autre comme rasées par un coup de faux.

--Tiens, voilà le brutal qui s’avance, lui dit le soldat en prenant ses
vingt francs.

Il pouvait être deux heures.

Fabrice était encore dans l’enchantement de ce spectacle curieux,
lorsqu’une troupe de généraux, suivis d’une vingtaine de hussards,
traversèrent au galop un des angles de la vaste prairie au bord de
laquelle il était arrêté: son cheval hennit, se cabra deux ou trois fois
de suite, puis donna des coups de tête violents contre la bride qui le
retenait. «Eh bien, soit!» se dit Fabrice.

Le cheval laissé à lui-même partit ventre à terre et alla rejoindre
l’escorte qui suivait les généraux. Fabrice compta quatre chapeaux
bordés. Un quart d’heure après, par quelques mots que dit un hussard son
voisin, Fabrice comprit qu’un de ces généraux était le célèbre maréchal
Ney. Son bonheur fut au comble; toutefois il ne put deviner lequel des
quatre généraux était le maréchal Ney; il eût donné tout au monde pour
le savoir, mais il se rappela qu’il ne fallait pas parler. L’escorte
s’arrêta pour passer un large fossé rempli d’eau par la pluie de la
veille, il était bordé de grands arbres et terminait sur la gauche la
prairie à l’entrée de laquelle Fabrice avait acheté le cheval. Presque
tous les hussards avaient mis pied à terre; le bord du fossé était à
pic et fort glissant, et l’eau se trouvait bien à trois ou quatre pieds
en contrebas au-dessous de la prairie. Fabrice, distrait par sa joie,
songeait plus au maréchal Ney et à la gloire qu’à son cheval, lequel
étant fort animé, sauta dans le canal; ce qui fit rejaillir l’eau à une
hauteur considérable. Un des généraux fut entièrement mouillé par la
nappe d’eau, et s’écria en jurant:

--Au diable la f... bête!

Fabrice se sentit profondément blessé de cette injure. «Puis-je en
demander raison?» se dit-il. En attendant, pour prouver qu’il n’était
pas si gauche, il entreprit de faire monter à son cheval la rive
opposée du fossé; mais elle était à pic et haute de cinq à six pieds.
Il fallut y renoncer; alors il remonta le courant, son cheval ayant de
l’eau jusqu’à la tête, et enfin trouva une sorte d’abreuvoir; par cette
pente douce il gagna facilement le champ de l’autre côté du canal. Il
fut le premier homme de l’escorte qui y parut, il se mit à trotter
fièrement le long du bord: au fond du canal les hussards se démenaient,
assez embarrassés de leur position; car en beaucoup d’endroits l’eau
avait cinq pieds de profondeur. Deux ou trois chevaux prirent peur et
voulurent nager, ce qui fit un barbotement épouvantable. Un maréchal des
logis s’aperçut de la manœuvre que venait de faire ce blanc-bec, qui
avait l’air si peu militaire.

--Remontez! il y a un abreuvoir à gauche! s’écria-t-il, et peu à peu
tous passèrent.

En arrivant sur l’autre rive, Fabrice y avait trouvé les généraux tout
seuls; le bruit du canon lui sembla redoubler; ce fut à peine s’il
entendit le général, par lui si bien mouillé, qui criait à son oreille:

--Où as-tu pris ce cheval?

Fabrice était tellement troublé qu’il répondit en italien:

--L’ho comprato poco fa. (Je viens de l’acheter à l’instant.)

--Que dis-tu? lui cria le général.

Mais le tapage devint tellement fort en ce moment, que Fabrice ne put
lui répondre. Nous avouerons que notre héros était fort peu héros en ce
moment. Toutefois la peur ne venait chez lui qu’en seconde ligne; il
était surtout scandalisé de ce bruit qui lui faisait mal aux oreilles.
L’escorte prit le galop; on traversait une grande pièce de terre
labourée, située au-delà du canal, et ce champ était jonché de cadavres.

--Les habits rouges! les habits rouges! criaient avec joie les hussards
de l’escorte.

Et d’abord Fabrice ne comprenait pas; enfin il remarqua qu’en effet
presque tous les cadavres étaient vêtus de rouge. Une circonstance lui
donna un frisson d’horreur; il remarqua que beaucoup de ces malheureux
habits rouges vivaient encore, ils criaient évidemment pour demander du
secours, et personne ne s’arrêtait pour leur en donner. Notre héros,
fort humain, se donnait toutes les peines du monde pour que son cheval
ne mît les pieds sur aucun habit rouge. L’escorte s’arrêta; Fabrice,
qui ne faisait pas assez d’attention à son devoir de soldat, galopait
toujours en regardant un malheureux blessé.

--Veux-tu bien t’arrêter, blanc-bec! lui cria le maréchal des logis.
Fabrice s’aperçut qu’il était à vingt pas sur la droite en avant
des généraux, et précisément du côté où ils regardaient avec leurs
lorgnettes. En revenant se ranger à la queue des autres hussards restés
à quelques pas en arrière, il vit le plus gros de ces généraux qui
parlait à son voisin, général aussi, d’un air d’autorité et presque de
réprimande; il jurait. Fabrice ne put retenir sa curiosité; et, malgré
le conseil de ne point parler, à lui donné par son amie la geôlière, il
arrangea une petite phrase bien française, bien correcte, et dit à son
voisin:

--Quel est-il ce général qui gourmande son voisin?

--Pardi, c’est le maréchal!

--Quel maréchal?

--Le maréchal Ney, bêta! Ah çà! où as-tu servi jusqu’ici?

Fabrice, quoique fort susceptible, ne songea point à se fâcher de
l’injure; il contemplait, perdu dans une admiration enfantine, ce fameux
prince de la Moskova, le brave des braves.

Tout à coup on partit au grand galop. Quelques instants après, Fabrice
vit, à vingt pas en avant, une terre labourée qui était remuée d’une
façon singulière. Le fond des sillons était plein d’eau, et la terre
fort humide, qui formait la crête de ces sillons, volait en petits
fragments noirs lancés à trois ou quatre pieds de haut. Fabrice remarqua
en passant cet effet singulier; puis sa pensée se remit à songer à la
gloire du maréchal. Il entendit un cri sec auprès de lui: c’étaient
deux hussards qui tombaient atteints par des boulets; et, lorsqu’il les
regarda, ils étaient déjà à vingt pas de l’escorte. Ce qui lui sembla
horrible, ce fut un cheval tout sanglant qui se débattait sur la terre
labourée, en engageant ses pieds dans ses propres entrailles; il voulait
suivre les autres: le sang coulait dans la boue.

«Ah! m’y voilà donc enfin au feu! se dit-il. J’ai vu le feu! se
répétait-il avec satisfaction. Me voici un vrai militaire.» A ce moment,
l’escorte allait ventre à terre, et notre héros comprit que c’étaient
des boulets qui faisaient voler la terre de toutes parts. Il avait beau
regarder du côté d’où venaient les boulets, il voyait la fumée blanche
de la batterie à une distance énorme, et, au milieu du ronflement égal
et continu produit par les coups de canon, il lui semblait entendre des
décharges beaucoup plus voisines; il n’y comprenait rien du tout.

A ce moment, les généraux et l’escorte descendirent dans un petit chemin
plein d’eau, qui était à cinq pieds en contrebas.

Le maréchal s’arrêta, et regarda de nouveau avec sa lorgnette. Fabrice,
cette fois, put le voir tout à son aise; il le trouva très blond, avec
une grosse tête rouge. «Nous n’avons point des figures comme celle-là
en Italie, se dit-il. Jamais, moi qui suis si pâle et qui ai des
cheveux châtains, je ne serai comme ça», ajoutait-il avec tristesse.
Pour lui ces paroles voulaient dire: «Jamais je ne serai un héros.»
Il regarda les hussards; à l’exception d’un seul, tous avaient des
moustaches jaunes. Si Fabrice regardait les hussards de l’escorte,
tous le regardaient aussi. Ce regard le fit rougir, et, pour finir son
embarras, il tourna la tête vers l’ennemi. C’étaient des lignes fort
étendues d’hommes rouges; mais, ce qui l’étonna fort, ces hommes lui
semblaient tout petits. Leurs longues files, qui étaient des régiments
ou des divisions, ne lui paraissaient pas plus hautes que des haies.
Une ligne de cavaliers rouges trottait pour se rapprocher du chemin en
contrebas que le maréchal et l’escorte s’étaient mis à suivre au petit
pas, pataugeant dans la boue. La fumée empêchait de rien distinguer du
côté vers lequel on s’avançait; l’on voyait quelquefois des hommes au
galop se détacher sur cette fumée blanche.

Tout à coup, du côté de l’ennemi, Fabrice vit quatre hommes qui
arrivaient ventre à terre. «Ah! nous sommes attaqués», se dit-il; puis
il vit deux de ces hommes parler au maréchal. Un des généraux de la
suite de ce dernier partit au galop du côté de l’ennemi, suivi de deux
hussards de l’escorte et des quatre hommes qui venaient d’arriver. Après
un petit canal que tout le monde passa, Fabrice se trouva à côté d’un
maréchal des logis qui avait l’air fort bon enfant. «Il faut que je
parle à celui-là, se dit-il, peut-être ils cesseront de me regarder.» Il
médita longtemps.

--Monsieur, c’est la première fois que j’assiste à la bataille, dit-il
enfin au maréchal des logis; mais ceci est-il une véritable bataille?

--Un peu. Mais vous, qui êtes-vous?

--Je suis le frère de la femme d’un capitaine.

--Et comment l’appelez-vous, ce capitaine?

Notre héros fut terriblement embarrassé; il n’avait point prévu cette
question. Par bonheur, le maréchal et l’escorte repartaient au galop.
Quel nom français dirai-je? pensait-il. Enfin il se rappela le nom du
maître d’hôtel où il avait logé à Paris; il rapprocha son cheval de
celui du maréchal des logis, et lui cria de toutes ses forces:

--Le capitaine Meunier!

L’autre, entendant mal à cause du roulement du canon, lui répondit:

--Ah! le capitaine Teulier? Eh bien! il a été tué.

«Bravo! se dit Fabrice. Le capitaine Teulier; il faut faire l’affligé.»

--Ah, mon Dieu! cria-t-il, et il prit une mine piteuse.

On était sorti du chemin en contrebas, on traversait un petit pré, on
allait ventre à terre, les boulets arrivaient de nouveau, le maréchal se
porta vers une division de cavalerie. L’escorte se trouvait au milieu de
cadavres et de blessés; mais ce spectacle ne faisait déjà plus autant
d’impression sur notre héros; il avait autre chose à penser.

Pendant que l’escorte était arrêtée, il aperçut la petite voiture d’une
cantinière, et sa tendresse pour ce corps respectable l’emportant sur
tout, il partit au galop pour la rejoindre.

--Restez donc, s...! lui cria le maréchal des logis.

«Que peut-il me faire ici?» pensa Fabrice, et il continua de galoper
vers la cantinière. En donnant de l’éperon à son cheval, il avait eu
quelque espoir que c’était sa bonne cantinière du matin; les chevaux
et les petites charrettes se ressemblaient fort, mais la propriétaire
était tout autre, et notre héros lui trouva l’air fort méchant. Comme il
l’abordait, Fabrice l’entendit qui disait:

--Il était pourtant bien bel homme!

Un fort vilain spectacle attendait là le nouveau soldat; on coupait
la cuisse à un cuirassier, beau jeune homme de cinq pieds dix pouces.
Fabrice ferma les yeux et but coup sur coup quatre verres d’eau-de-vie.

--Comme tu y vas, gringalet! s’écria la cantinière. L’eau-de-vie lui
donna une idée: il faut que j’achète la bienveillance de mes camarades
les hussards de l’escorte.

--Donnez-moi le reste de la bouteille, dit-il à la vivandière.

--Mais sais-tu, répondit-elle, que ce reste-là coûte dix francs, un jour
comme aujourd’hui?

Comme il regagnait l’escorte au galop:

--Ah! tu nous rapportes la goutte! s’écria le maréchal des logis, c’est
pour ça que tu désertais? Donne.

La bouteille circula; le dernier qui la prit la jeta en l’air après
avoir bu.

--Merci, camarade! cria-t-il à Fabrice.

--Tous les yeux le regardèrent avec bienveillance. Ces regards ôtèrent
un poids de cent livres de dessus le cœur de Fabrice: c’était un de ces
cœurs de fabrique trop fine qui ont besoin de l’amitié de ce qui les
entoure. Enfin il n’était plus mal vu de ses compagnons, il y avait
liaison entre eux! Fabrice respira profondément, puis d’une voix libre,
il dit au maréchal des logis:

--Et si le capitaine Teulier a été tué, où pourrais-je rejoindre ma sœur?

Il se croyait un petit Machiavel, de dire si bien Teulier au lieu de
Meunier.

--C’est ce que vous saurez ce soir, lui répondit le maréchal des logis.

L’escorte repartit et se porta vers des divisions d’infanterie. Fabrice
se sentait tout à fait enivré; il avait bu trop d’eau-de-vie, il roulait
un peu sur sa selle: il se souvint fort à propos d’un mot que répétait
le cocher de sa mère: «Quand on a levé le coude, il faut regarder entre
les oreilles de son cheval, et faire comme fait le voisin.» Le maréchal
s’arrêta longtemps auprès de plusieurs corps de cavalerie qu’il fit
charger; mais pendant une heure ou deux notre héros n’eut guère la
conscience de ce qui se passait autour de lui. Il se sentait fort las,
et quand son cheval galopait il retombait sur la selle comme un morceau
de plomb.

Tout à coup le maréchal des logis cria à ses hommes:

--Vous ne voyez donc pas l’Empereur, s...! Sur-le-champ l’escorte cria
vive l’Empereur! à tue-tête. On peut penser si notre héros regarda de
tous ses yeux, mais il ne vit que des généraux qui galopaient, suivis,
eux aussi, d’une escorte. Les longues crinières pendantes que portaient
à leurs casques les dragons de la suite l’empêchèrent de distinguer les
figures. «Ainsi, je n’ai pu voir l’Empereur sur un champ de bataille, à
cause de ces maudits verres d’eau-de-vie!» Cette réflexion le réveilla
tout à fait.

On redescendit dans un chemin rempli d’eau, les chevaux voulurent boire.

--C’est donc l’Empereur qui a passé là? dit-il à son voisin.

--Eh! certainement, celui qui n’avait pas d’habit brodé. Comment ne
l’avez-vous pas vu? lui répondit le camarade avec bienveillance.

Fabrice eut grande envie de galoper après l’escorte de l’Empereur et de
s’y incorporer. Quel bonheur de faire réellement la guerre à la suite
de ce héros! C’était pour cela qu’il était venu en France. «J’en suis
parfaitement le maître, se dit-il, car enfin je n’ai d’autre raison pour
faire le service que je fais, que la volonté de mon cheval qui s’est mis
à galoper pour suivre ces généraux.»

Ce qui détermina Fabrice à rester, c’est que les hussards ses nouveaux
camarades lui faisaient bonne mine; il commençait à se croire l’ami
intime de tous les soldats avec lesquels il galopait depuis quelques
heures. Il voyait entre eux et lui cette noble amitié des héros du Tasse
et de l’Arioste. S’il se joignait à l’escorte de l’Empereur, il y aurait
une nouvelle connaissance à faire; peut-être même on lui ferait la mine
car ces autres cavaliers étaient des dragons et lui portait l’uniforme
de hussard ainsi que tout ce qui suivait le maréchal. La façon dont on
le regardait maintenant mit notre héros au comble du bonheur; il eût
fait tout au monde pour ses camarades; son âme et son esprit étaient
dans les nues. Tout lui semblait avoir changé de face depuis qu’il était
avec des amis, il mourait d’envie de faire des questions. «Mais je
suis encore un peu ivre, se dit-il, il faut que je me souvienne de la
geôlière.» Il remarqua en sortant du chemin creux que l’escorte n’était
plus avec le maréchal Ney; le général qu’ils suivaient était grand,
mince, et avait la figure sèche et l’œil terrible.

Ce général n’était autre que le comte d’A..., le lieutenant Robert du 15
mai 1796. Quel bonheur il eût trouvé à voir Fabrice del Dongo.

Il y avait déjà longtemps que Fabrice n’apercevait plus la terre volant
en miettes noires sous l’action des boulets; on arriva derrière un
régiment de cuirassiers, il entendit distinctement les biscaïens frapper
sur les cuirasses et il vit tomber plusieurs hommes.

Le soleil était déjà fort bas, et il allait se coucher lorsque
l’escorte, sortant d’un chemin creux, monta une petite pente de trois
ou quatre pieds pour entrer dans une terre labourée. Fabrice entendit
un petit bruit singulier tout près de lui: il tourna la tête, quatre
hommes étaient tombés avec leurs chevaux; le général lui-même avait été
renversé, mais il se relevait tout couvert de sang. Fabrice regardait
les hussards jetés par terre: trois faisaient encore quelques mouvements
convulsifs, le quatrième criait:

--Tirez-moi de dessous.

Le maréchal des logis et deux ou trois hommes avaient mis pied à terre
pour secourir le général qui, s’appuyant sur son aide de camp, essayait
de faire quelques pas; il cherchait à s’éloigner de son cheval qui se
débattait renversé par terre et lançait des coups de pied furibonds.

Le maréchal des logis s’approcha de Fabrice. A ce moment notre héros
entendit dire derrière lui et tout près de son oreille:

--C’est le seul qui puisse encore galoper.

Il se sentit saisir les pieds; on les élevait en même temps qu’on lui
soutenait le corps par-dessous les bras; on le fit passer par-dessus la
croupe de son cheval, puis on le laissa glisser jusqu’à terre, où il
tomba assis.

L’aide de camp prit le cheval de Fabrice par la bride; le général,
aidé par le maréchal des logis, monta et partit au galop; il fut suivi
rapidement par les six hommes qui restaient. Fabrice se releva furieux,
et se mit à courir après eux en criant:

--Ladri! ladri!(voleurs! voleurs!)

Il était plaisant de courir après des voleurs au milieu d’un champ de
bataille.

L’escorte et le général, comte d’A..., disparurent bientôt derrière une
rangée de saules. Fabrice, ivre de colère, arriva aussi à cette ligne de
saules; il se trouva tout contre un canal fort profond qu’il traversa.
Puis, arrivé de l’autre côté, il se remit à jurer en apercevant de
nouveau, mais à une très grande distance, le général et l’escorte qui se
perdaient dans les arbres.

--Voleurs! voleurs! criait-il maintenant en français.

Désespéré, bien moins de la perte de son cheval que de la trahison,
il se laissa tomber au bord du fossé, fatigué et mourant de faim. Si
son beau cheval lui eût été enlevé par l’ennemi, il n’y eût pas songé;
mais se voir trahir et voler par ce maréchal des logis qu’il aimait
tant et par ces hussards qu’il regardait comme des frères! c’est ce qui
lui brisait le cœur. Il ne pouvait se consoler de tant d’infamie, et,
le dos appuyé contre un saule, il se mit à pleurer à chaudes larmes.
Il défaisait un à un tous ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et
sublime, comme celle des héros de la Jérusalem délivrée. Voir arriver la
mort n’était rien, entouré d’âmes héroïques et tendres, de nobles amis
qui vous serrent la main au moment du dernier soupir! mais garder son
enthousiasme, entouré de vils fripons!!! Fabrice exagérait comme tout
homme indigné. Au bout d’un quart d’heure d’attendrissement, il remarqua
que les boulets commençaient à arriver jusqu’à la rangée d’arbres à
l’ombre desquels il méditait. Il se leva et chercha à s’orienter. Il
regardait ces prairies bordées par un large canal et la rangée de saules
touffus: il crut se reconnaître. Il aperçut un corps d’infanterie qui
passait le fossé et entrait dans les prairies, à un quart de lieue en
avant de lui. «J’allais m’endormir, se dit-il; il s’agit de n’être
pas prisonnier»; et il se mit à marcher très vite. En avançant il fut
rassuré, il reconnut l’uniforme, les régiments par lesquels il craignait
d’être coupé étaient français. Il obliqua à droite pour les rejoindre.

Après la douleur morale d’avoir été si indignement trahi et volé, il en
était une autre qui, à chaque instant, se faisait sentir plus vivement:
il mourait de faim. Ce fut donc avec une joie extrême qu’après avoir
marché, ou plutôt couru pendant dix minutes, il s’aperçut que le corps
d’infanterie, qui allait très vite aussi, s’arrêtait comme pour prendre
position. Quelques minutes plus tard, il se trouvait au milieu des
premiers soldats.

--Camarades, pourriez-vous me vendre un morceau de pain?

--Tiens, cet autre qui nous prend pour des boulangers!

Ce mot dur et le ricanement général qui le suivit accablèrent Fabrice.
La guerre n’était donc plus ce noble et commun élan d’âmes amantes de
la gloire qu’il s’était figuré d’après les proclamations de Napoléon!
Il s’assit, ou plutôt se laissa tomber sur le gazon; il devint très
pâle. Le soldat qui lui avait parlé, et qui s’était arrêté à dix pas
pour nettoyer la batterie de son fusil avec son mouchoir, s’approcha et
lui jeta un morceau de pain, puis, voyant qu’il ne le ramassait pas, le
soldat lui mit un morceau de ce pain dans la bouche. Fabrice ouvrit les
yeux, et mangea ce pain sans avoir la force de parler. Quand enfin il
chercha des yeux le soldat pour le payer, il se trouva seul, les soldats
les plus voisins de lui étaient éloignés de cent pas et marchaient. Il
se leva machinalement et les suivit. Il entra dans un bois; il allait
tomber de fatigue et cherchait déjà de l’œil une place commode; mais
quelle ne fut pas sa joie en reconnaissant d’abord le cheval, puis la
voiture, et enfin la cantinière du matin! Elle accourut à lui et fut
effrayée de sa mine.

--Marche encore, mon petit, lui dit-elle; tu es donc blessé? et ton beau
cheval? En parlant ainsi elle le conduisait vers sa voiture, où elle
le fit monter, en le soutenant par-dessous les bras. A peine dans la
voiture, notre héros, excédé de fatigue, s’endormit profondément. 3




CHAPITRE IV


Rien ne put le réveiller, ni les coups de fusil tirés fort près de la
petite charrette, ni le trot du cheval que la cantinière fouettait
à tour de bras. Le régiment attaqué à l’improviste par des nuées de
cavalerie prussienne, après avoir cru à la victoire toute la journée,
battait en retraite, ou plutôt s’enfuyait du côté de la France.

Le colonel, beau jeune homme, bien ficelé, qui venait de succéder
à Macon, fut sabré; le chef de bataillon qui le remplaça dans le
commandement, vieillard à cheveux blancs, fit faire halte au régiment.

--F...! dit-il aux soldats, du temps de la république on attendait pour
filer d’y être forcé par l’ennemi... Défendez chaque pouce de terrain et
faites-vous tuer, s’écriait-il en jurant; c’est maintenant le sol de la
patrie que ces Prussiens veulent envahir!

La petite charrette s’arrêta, Fabrice se réveilla tout à coup. Le
soleil était couché depuis longtemps; il fut tout étonné de voir qu’il
était presque nuit. Les soldats couraient de côté et d’autre dans une
confusion qui surprit fort notre héros; il trouva qu’ils avaient l’air
penaud.

--Qu’est-ce donc? dit-il à la cantinière.

--Rien du tout. C’est que nous sommes flambés, mon petit; c’est la
cavalerie des Prussiens qui nous sabre, rien que ça. Le bêta de général
a d’abord cru que c’était la nôtre. Allons, vivement, aide-moi à réparer
le trait de Cocotte qui s’est cassé.

Quelques coups de fusil partirent à dix pas de distance: notre héros,
frais et dispos, se dit: «Mais réellement, pendant toute la journée, je
ne me suis pas battu, j’ai seulement escorté un général.»

--Il faut que je me batte, dit-il à la cantinière.

--Sois tranquille, tu te battras, et plus que tu ne voudras! Nous sommes
perdus!

--Aubry, mon garçon, cria-t-elle à un caporal qui passait, regarde
toujours de temps à autre où en est la petite voiture.

--Vous allez vous battre? dit Fabrice à Aubry.

--Non, je vais mettre mes escarpins pour aller à la danse!

--Je vous suis.

--Je te recommande le petit hussard, cria la cantinière, le jeune
bourgeois a du cœur. Le caporal Aubry marchait sans mot dire. Huit ou
dix soldats le rejoignirent en courant, il les conduisit derrière un
gros chêne entouré de ronces. Arrivé là, il les plaça au bord du bois,
toujours sans mot dire, sur une ligne fort étendue; chacun était au
moins à dix pas de son voisin.

--Ah çà! vous autres, dit le caporal, et c’était la première fois qu’il
parlait, n’allez pas faire feu avant l’ordre, songez que vous n’avez
plus que trois cartouches.

«Mais que se passe-t-il donc?» se demandait Fabrice. Enfin, quand il se
trouva seul avec le caporal, il lui dit:

--Je n’ai pas de fusil.

--Tais-toi d’abord! Avance-toi là, à cinquante pas en avant du bois, tu
trouveras quelqu’un des pauvres soldats du régiment qui viennent d’être
sabrés; tu lui prendras sa giberne et son fusil. Ne va pas dépouiller un
blessé, au moins; prends le fusil et la giberne d’un qui soit bien mort,
et dépêche-toi, pour ne pas recevoir les coups de fusil de nos gens.

Fabrice partit en courant et revint bien vite avec un fusil et une
giberne.

--Charge ton fusil et mets-toi là derrière cet arbre, et surtout ne va
pas tirer avant l’ordre que je t’en donnerai... Dieu de Dieu! dit le
caporal en s’interrompant, il ne sait pas même charger son arme!... (Il
aida Fabrice en continuant son discours.) Si un cavalier ennemi galope
sur toi pour te sabrer, tourne autour de ton arbre et ne lâche ton coup
qu’à bout portant quand ton cavalier sera à trois pas de toi; il faut
presque que ta baïonnette touche son uniforme.

«Jette donc ton grand sabre, s’écria le caporal, veux-tu qu’il te fasse
tomber, nom de D...! Quels soldats on nous donne maintenant!

En parlant ainsi, il prit lui-même le sabre qu’il jeta au loin avec
colère.

--Toi, essuie la pierre de ton fusil avec ton mouchoir. Mais as-tu
jamais tiré un coup de fusil?

--Je suis chasseur.

--Dieu soit loué! reprit le caporal avec un gros soupir. Surtout ne tire
pas avant l’ordre que je te donnerai.

Et il s’en alla.

Fabrice était tout joyeux. «Enfin je vais me battre réellement, se
disait-il, tuer un ennemi! Ce matin ils nous envoyaient des boulets, et
moi je ne faisais rien que m’exposer à être tué; métier de dupe.» Il
regardait de tous côtés avec une extrême curiosité. Au bout d’un moment,
il entendit partir sept à huit coups de fusil tout près de lui. Mais,
ne recevant point l’ordre de tirer, il se tenait tranquille derrière
son arbre. Il était presque nuit; il lui semblait être à l’espère, à
la chasse de l’ours, dans la montagne de la Tramezzina, au-dessus de
Grianta. Il lui vint une idée de chasseur; il prit une cartouche dans
sa giberne et en détacha la balle: «Si je le vois, dit-il, il ne faut
pas que je le manque», et il fit couler cette seconde balle dans le
canon de son fusil. Il entendit tirer deux coups de feu tout à côté de
son arbre; en même temps il vit un cavalier vêtu de bleu qui passait
au galop devant lui, se dirigeant de sa droite à sa gauche. «Il n’est
pas à trois pas, se dit-il, mais à cette distance je suis sûr de mon
coup», il suivit bien le cavalier du bout de son fusil et enfin pressa
la détente; le cavalier tomba avec son cheval. Notre héros se croyait à
la chasse: il courut tout joyeux sur la pièce qu’il venait d’abattre.
Il touchait déjà l’homme qui lui semblait mourant, lorsque, avec une
rapidité incroyable, deux cavaliers prussiens arrivèrent sur lui pour le
sabrer. Fabrice se sauva à toutes jambes vers le bois; pour mieux courir
il jeta son fusil. Les cavaliers prussiens n’étaient plus qu’à trois pas
de lui lorsqu’il atteignit une nouvelle plantation de petits chênes gros
comme le bras et bien droits qui bordaient le bois. Ces petits chênes
arrêtèrent un instant les cavaliers, mais ils passèrent et se remirent
à poursuivre Fabrice dans une clairière. De nouveau ils étaient près de
l’atteindre, lorsqu’il se glissa entre sept à huit gros arbres. A ce
moment, il eut presque la figure brûlée par la flamme de cinq ou six
coups de fusil qui partirent en avant de lui. Il baissa la tête; comme
il la relevait, il se trouva vis-à-vis du caporal.

--Tu as tué le tien? lui dit le caporal Aubry.

--Oui, mais j’ai perdu mon fusil.

--Ce n’est pas les fusils qui nous manquent; tu es un bon b...; malgré
ton air cornichon, tu as bien gagné ta journée, et ces soldats-ci
viennent de manquer ces deux qui te poursuivaient et venaient droit à
eux; moi, je ne les voyais pas. Il s’agit maintenant de filer rondement;
le régiment doit être à un demi-quart de lieue, et, de plus, il y a un
petit bout de prairie où nous pouvons être ramassés au demi-cercle.

Tout en parlant, le caporal marchait rapidement à la tête de ses dix
hommes. A deux cents pas de là, en entrant dans la petite prairie dont
il avait parlé, on rencontra un général blessé qui était porté par son
aide de camp et par un domestique.

--Vous allez me donner quatre hommes, dit-il au caporal d’une voix
éteinte, il s’agit de me transporter à l’ambulance; j’ai la jambe
fracassée.

--Va te faire f..., répondit le caporal, toi et tous les généraux. Vous
avez tous trahi l’Empereur aujourd’hui.

--Comment, dit le général en fureur, vous méconnaissez mes ordres!
Savez-vous que je suis le général comte B***, commandant votre division,
etc.

Il fit des phrases. L’aide de camp se jeta sur les soldats. Le caporal
lui lança un coup de baïonnette dans le bras, puis fila avec ses hommes
en doublant le pas.

--Puissent-ils être tous comme toi, répétait le caporal en jurant,
les bras et les jambes fracassés! Tas de freluquets! Tous vendus aux
Bourbons, et trahissant l’Empereur!

Fabrice écoutait avec saisissement cette affreuse accusation.

Vers les dix heures du soir, la petite troupe rejoignit le régiment à
l’entrée d’un gros village qui formait plusieurs rues fort étroites,
mais Fabrice remarqua que le caporal Aubry évitait de parler à aucun des
officiers. Impossible d’avancer, s’écria le caporal! Toutes ces rues
étaient encombrées d’infanterie, de cavaliers et surtout de caissons
d’artillerie et de fourgons. Le caporal se présenta à l’issue de trois
de ces rues; après avoir fait vingt pas, il fallait s’arrêter: tout le
monde jurait et se fâchait.

--Encore quelque traître qui commande! s’écria le caporal; si l’ennemi
a l’esprit de tourner le village nous sommes tous prisonniers comme des
chiens. Suivez-moi, vous autres.

Fabrice regarda; il n’y avait plus que six soldats avec le caporal. Par
une grande porte ouverte ils entrèrent dans une vaste basse-cour; de
la basse-cour ils passèrent dans une écurie, dont la petite porte leur
donna entrée dans un jardin. Ils s’y perdirent un moment, errant de côté
et d’autre. Mais enfin, en passant une haie, ils se trouvèrent dans
une vaste pièce de blé noir. En moins d’une demi-heure, guidés par les
cris et le bruit confus, ils eurent regagné la grande route au-delà du
village. Les fossés de cette route étaient remplis de fusils abandonnés;
Fabrice en choisit un mais la route, quoique fort large, était tellement
encombrée de fuyards et de charrettes, qu’en une demi-heure de temps,
à peine si le caporal et Fabrice avaient avancé de cinq cents pas;
on disait que cette route conduisait à Charleroi. Comme onze heures
sonnaient à l’horloge du village:

--Prenons de nouveau à travers champ, s’écria le caporal.

La petite troupe n’était plus composée que de trois soldats, le caporal
et Fabrice. Quand on fut à un quart de lieue de la grande route:

--Je n’en puis plus, dit un des soldats.

--Et moi itou, dit un autre.

--Belle nouvelle! Nous en sommes tous logés là, dit le caporal; mais
obéissez-moi, et vous vous en trouverez bien.

Il vit cinq ou six arbres le long d’un petit fossé au milieu d’une
immense pièce de blé.

--Aux arbres! dit-il à ses hommes; couchez-vous là, ajouta-t-il quand on
y fut arrivé, et surtout pas de bruit. Mais, avant de s’endormir, qui
est-ce qui a du pain?

--Moi, dit un des soldats.

--Donne, dit le caporal, d’un air magistral; il divisa le pain en cinq
morceaux et prit le plus petit.

--Un quart d’heure avant le point du jour, dit-il en mangeant, vous
allez avoir sur le dos la cavalerie ennemie. Il s’agit de ne pas se
laisser sabrer. Un seul est flambé, avec de la cavalerie sur le dos,
dans ces grandes plaines, cinq au contraire peuvent se sauver: restez
avec moi bien unis, ne tirez qu’à bout portant, et demain soir je me
fais fort de vous rendre à Charleroi.

Le caporal les éveilla une heure avant le jour; il leur fit renouveler
la charge de leurs armes, le tapage sur la grande route continuait, et
avait duré toute la nuit: c’était comme le bruit d’un torrent entendu
dans le lointain.

--Ce sont comme des moutons qui se sauvent, dit Fabrice au caporal, d’un
air naïf.

--Veux-tu bien te taire, blanc-bec! dit le caporal indigné.

Et les trois soldats qui composaient toute son armée avec Fabrice
regardèrent celui-ci d’un air de colère, comme s’il eût blasphémé. Il
avait insulté la nation.

«Voilà qui est fort! pensa notre héros; j’ai déjà remarqué cela chez le
vice-roi à Milan; ils ne fuient pas, non! Avec ces Français il n’est
pas permis de dire la vérité quand elle choque leur vanité. Mais quant
à leur air méchant je m’en moque, et il faut que je le leur fasse
comprendre.» On marchait toujours à cinq cents pas de ce torrent de
fuyards qui couvraient la grande route. A une lieue de là le caporal et
sa troupe traversèrent un chemin qui allait rejoindre la route et où
beaucoup de soldats étaient couchés. Fabrice acheta un cheval assez bon
qui lui coûta quarante francs, et parmi tous les sabres jetés de côté
et d’autre, il choisit avec soin un grand sabre droit. «Puisqu’on dit
qu’il faut piquer pensa-t-il, celui-ci est le meilleur.» Ainsi équipé il
mit son cheval au galop et rejoignit bientôt le caporal qui avait pris
les devants. Il s’affermit sur ses étriers, prit de la main gauche le
fourreau de son sabre droit, et dit aux quatre Français:

--Ces gens qui se sauvent sur la grande route ont l’air d’un troupeau de
moutons... Ils marchent comme des moutons effrayés...

Fabrice avait beau appuyer sur le mot <i>mouton</i>, ses camarades ne se
souvenaient plus d’avoir été fâchés par ce mot une heure auparavant.
Ici se trahit un des contrastes des caractères italien et français; le
Français est sans doute le plus heureux, il glisse sur les événements de
la vie et ne garde pas rancune.

Nous ne cacherons point que Fabrice fut très satisfait de sa personne
après avoir parlé des moutons. On marchait en faisant la petite
conversation. A deux lieues de là le caporal, toujours fort étonné de ne
point voir la cavalerie ennemie, dit à Fabrice:

--Vous êtes notre cavalerie, galopez vers cette ferme sur ce petit
tertre, demandez au paysan s’il veut nous vendre à déjeuner, dites bien
que nous ne sommes que cinq. S’il hésite donnez-lui cinq francs d’avance
de votre argent mais soyez tranquille, nous reprendrons la pièce blanche
après le déjeuner.

Fabrice regarda le caporal, il vit en lui une gravité imperturbable, et
vraiment l’air de la supériorité morale; il obéit. Tout se passa comme
l’avait prévu le commandant en chef, seulement Fabrice insista pour
qu’on ne reprît pas de vive force les cinq francs qu’il avait donnés au
paysan.

--L’argent est à moi, dit-il à ses camarades, je ne paie pas pour vous,
je paie pour l’avoine qu’il a donnée à mon cheval.

Fabrice prononçait si mal le français, que ses camarades crurent voir
dans ses paroles un ton de supériorité, ils furent vivement choqués, et
dès lors dans leur esprit un duel se prépara pour la fin de la journée.
Ils le trouvaient fort différent d’eux-mêmes, ce qui les choquait;
Fabrice au contraire commençait à se sentir beaucoup d’amitié pour eux.

On marchait sans rien dire depuis deux heures, lorsque le caporal,
regardant la grande route, s’écria avec un transport de joie:

--Voici le régiment!

On fut bientôt sur la route; mais, hélas! autour de l’aigle il n’y
avait pas deux cents hommes. L’œil de Fabrice eut bientôt aperçu la
vivandière; elle marchait à pied, avait les yeux rouges et pleurait de
temps à autre. Ce fut en vain que Fabrice chercha la petite charrette et
Cocotte.

--Pillés, perdus, volés, s’écria la vivandière répondant aux regards de
notre héros.

Celui-ci, sans mot dire, descendit de son cheval, le prit par la bride,
et dit à la vivandière:

--Montez.

Elle ne se le fit pas dire deux fois.

--Raccourcis-moi les étriers, fit-elle.

Une fois bien établie à cheval elle se mit à raconter à Fabrice tous
les désastres de la nuit. Après un récit d’une longueur infinie, mais
avidement écouté par notre héros qui, à dire vrai, ne comprenait rien à
rien, mais avait une tendre amitié pour la vivandière, celle-ci ajouta:

--Et dire que ce sont les Français qui m’ont pillée, battue, abîmée...

--Comment! ce ne sont pas les ennemis? dit Fabrice d’un air naïf, qui
rendait charmante sa belle figure grave et pâle...

--Que tu es bête, mon pauvre petit! dit la vivandière, souriant au
milieu de ses larmes; et quoique ça, tu es bien gentil.

--Et tel que vous le voyez, il a fort bien descendu son Prussien, dit
le caporal Aubry qui, au milieu de la cohue générale, se trouvait par
hasard de l’autre côté du cheval monté par la cantinière. Mais il est
fier, continua le caporal...

Fabrice fit un mouvement.

--Et comment t’appelles-tu? continua le caporal, car enfin, s’il y a un
rapport, je veux te nommer.

--Je m’appelle Vasi, répondit Fabrice, faisant une mine singulière,
c’est-à-dire Boulot, ajouta-t-il se reprenant vivement.

Boulot avait été le nom du propriétaire de la feuille de route que la
geôlière de B... lui avait remise; l’avant-veille il l’avait étudiée
avec soin, tout en marchant, car il commençait à réfléchir quelque
peu et n’était plus si étonné des choses. Outre la feuille de route
du hussard Boulot, il conservait précieusement le passeport italien
d’après lequel il pouvait prétendre au noble nom de Vasi, marchand
de baromètres. Quand le caporal lui avait reproché d’être fier, il
avait été sur le point de répondre: «Moi fier! moi Fabrice Valserra,
marchesino del Dongo, qui consens à porter le nom d’un Vasi, marchand de
baromètres!»

Pendant qu’il faisait des réflexions et qu’il se disait: «Il faut bien
me rappeler que je m’appelle Boulot, ou gare la prison dont le sort me
menace», le caporal et la cantinière avaient échangé plusieurs mots sur
son compte.

--Ne m’accusez pas d’être une curieuse, lui dit la cantinière en cessant
de le tutoyer; c’est pour votre bien que je vous fais des questions. Qui
êtes-vous, là, réellement?

Fabrice ne répondit pas d’abord; il considérait que jamais il ne
pourrait trouver d’amis plus dévoués pour leur demander conseil, et
il avait un pressant besoin de conseils. «Nous allons entrer dans une
place de guerre, le gouverneur voudra savoir qui je suis, et gare la
prison si je fais voir par mes réponses que je ne connais personne au 4^{e}
régiment de hussards dont je porte l’uniforme!» En sa qualité de sujet
de l’Autriche, Fabrice savait toute l’importance qu’il faut attacher
à un passeport. Les membres de sa famille, quoique nobles et dévots,
quoique appartenant au parti vainqueur, avaient été vexés plus de vingt
fois à l’occasion de leurs passeports; il ne fut donc nullement choqué
de la question que lui adressait la cantinière. Mais comme, avant que de
répondre, il cherchait les mots français les plus clairs, la cantinière,
piquée d’une vive curiosité, ajouta pour l’engager à parler:

--Le caporal Aubry et moi nous allons vous donner de bons avis pour vous
conduire.

--Je n’en doute pas, répondit Fabrice: je m’appelle Vasi et je suis de
Gênes; ma sœur, célèbre par sa beauté, a épousé un capitaine. Comme
je n’ai que dix-sept ans, elle me faisait venir auprès d’elle pour me
faire voir la France, et me former un peu; ne la trouvant pas à Paris
et sachant qu’elle était à cette armée, j’y suis venu, je l’ai cherchée
de tous les côtés sans pouvoir la trouver. Les soldats, étonnés de mon
accent, m’ont fait arrêter. J’avais de l’argent alors, j’en ai donné au
gendarme, qui m’a remis une feuille de route, un uniforme et m’a dit:
«File, et jure-moi de ne jamais prononcer mon nom.»

--Comment s’appelait-il? dit la cantinière.

--J’ai donné ma parole, dit Fabrice.

--Il a raison, reprit le caporal, le gendarme est un gredin, mais le
camarade ne doit pas le nommer. Et comment s’appelle-t-il, ce capitaine,
mari de votre sœur? Si nous savons son nom, nous pourrons le chercher.

--Teulier, capitaine au 4^{e} de hussards, répondit notre héros.

--Ainsi, dit le caporal avec assez de finesse, à votre accent étranger,
les soldats vous prirent pour un espion?

--C’est là le mot infâme! s’écria Fabrice, les yeux brillants. Moi qui
aime tant l’Empereur et les Français! Et c’est par cette insulte que je
suis le plus vexé.

--Il n’y a pas d’insulte, voilà ce qui vous trompe; l’erreur des soldats
était fort naturelle, reprit gravement le caporal Aubry.

Alors il lui expliqua avec beaucoup de pédanterie qu’à l’armée il faut
appartenir à un corps et porter un uniforme, faute de quoi il est
tout simple qu’on vous prenne pour un espion. L’ennemi nous en lâche
beaucoup: tout le monde trahit dans cette guerre.

Les écailles tombèrent des yeux de Fabrice; il comprit pour la première
fois qu’il avait tort dans tout ce qui lui arrivait depuis deux mois.

--Mais il faut que le petit nous raconte tout, dit la cantinière dont la
curiosité était de plus en plus excitée.

Fabrice obéit. Quand il eut fini:

--Au fait, dit la cantinière parlant d’un air grave au caporal, cet
enfant n’est point militaire; nous allons faire une vilaine guerre
maintenant que nous sommes battus et trahis. Pourquoi se ferait-il
casser les os gratis pro Deo?

--Et même, dit le caporal, qu’il ne sait pas charger son fusil, ni
en douze temps, ni à volonté, c’est moi qui ai chargé le coup qui a
descendu le Prussien.

--De plus, il montre son argent à tout le monde, ajouta la cantinière;
il sera volé de tout dès qu’il ne sera plus avec nous.

--Le premier sous-officier de cavalerie qu’il rencontre, dit le caporal,
le confisque à son profit pour se faire payer la goutte, et peut-être
on le recrute pour l’ennemi, car tout le monde trahit. Le premier venu
va lui ordonner de le suivre, et il le suivra; il ferait mieux d’entrer
dans notre régiment.

--Non pas, s’il vous plaît, caporal! s’écria vivement Fabrice; il est
plus commode d’aller à cheval, et d’ailleurs je ne sais pas charger un
fusil, et vous avez vu que je manie un cheval.

Fabrice fut très fier de ce petit discours. Nous ne rendrons pas compte
de la longue discussion sur sa destinée future qui eut lieu entre
le caporal et la cantinière. Fabrice remarqua qu’en discutant ces
gens répétaient trois ou quatre fois toutes les circonstances de son
histoire: les soupçons des soldats, le gendarme lui vendant une feuille
de route et un uniforme, la façon dont la veille il s’était trouvé faire
partie de l’escorte du maréchal, l’Empereur vu au galop, le cheval
escofié, etc.

Avec une curiosité de femme, la cantinière revenait sans cesse sur la
façon dont on l’avait dépossédé du bon cheval qu’elle lui avait fait
acheter.

--Tu t’es senti saisir par les pieds, on t’a fait passer doucement
par-dessus la queue de ton cheval, et l’on t’a assis par terre!
«Pourquoi répéter si souvent, se disait Fabrice, ce que nous connaissons
tous trois parfaitement bien?» Il ne savait pas encore que c’est ainsi
qu’en France les gens du peuple vont à la recherche des idées.

--Combien as-tu d’argent? lui dit tout à coup la cantinière.

Fabrice n’hésita pas à répondre; il était sûr de la noblesse d’âme de
cette femme: c’est là le beau côté de la France.

--En tout, il peut me rester trente napoléons en or et huit ou dix écus
de cinq francs.

--En ce cas, tu as le champ libre! s’écria la cantinière; tire-toi du
milieu de cette armée en déroute; jette-toi de côté, prends la première
route un peu frayée que tu trouveras là sur ta droite; pousse ton cheval
ferme, toujours t’éloignant de l’armée. A la première occasion achète
des habits de pékin. Quand tu seras à huit ou dix lieues, et que tu ne
verras plus de soldats, prends la poste, et va te reposer huit jours et
manger des biftecks dans quelque bonne ville. Ne dis jamais à personne
que tu as été à l’armée; les gendarmes te ramasseraient comme déserteur;
et, quoique tu sois bien gentil, mon petit, tu n’es pas encore assez
fûté pour répondre à des gendarmes. Dès que tu auras sur le dos des
habits de bourgeois, déchire ta feuille de route en mille morceaux et
reprends ton nom véritable; dis que tu es Vasi. Et d’où devra-t-il dire
qu’il vient? fit-elle au caporal.

--De Cambrai sur l’Escaut: c’est une bonne ville toute petite,
entends-tu? et où il y a une cathédrale et Fénelon.

--C’est ça, dit la cantinière; ne dis jamais que tu as été à la
bataille, ne souffle mot de B***, ni du gendarme qui t’a vendu la
feuille de route. Quand tu voudras rentrer à Paris, rends-toi d’abord
à Versailles, et passe la barrière de Paris de ce côté-là en flânant,
en marchant à pied comme un promeneur. Couds tes napoléons dans ton
pantalon; et surtout quand tu as à payer quelque chose, ne montre tout
juste que l’argent qu’il faut pour payer. Ce qui me chagrine, c’est
qu’on va t’empaumer, on va te chiper tout ce que tu as; et que feras-tu
une fois sans argent? toi qui ne sais pas te conduire? etc.

La bonne cantinière parla longtemps encore; le caporal appuyait ses avis
par des signes de tête, ne pouvant trouver jour à saisir la parole. Tout
à coup cette foule qui couvrait la grande route, d’abord doubla le pas;
puis, en un clin d’œil, passa le petit fossé qui bordait la route à
gauche, et se mit à fuir à toutes jambes.

--Les Cosaques! les Cosaques! criait-on de tous les côtés.

--Reprends ton cheval! s’écria la cantinière.

--Dieu m’en garde! dit Fabrice. Galopez! fuyez! je vous le donne.
Voulez-vous de quoi racheter une petite voiture? La moitié de ce que
j’ai est à vous.

--Reprends ton cheval, te dis-je! s’écria la cantinière en colère; et
elle se mettait en devoir de descendre. Fabrice tira son sabre:

--Tenez-vous bien! lui cria-t-il, et il donna deux ou trois coups de
plat de sabre au cheval, qui prit le galop et suivit les fuyards.

Notre héros regarda la grande route; naguère trois ou quatre mille
individus s’y pressaient, serrés comme des paysans à la suite d’une
procession. Après le mot <i>cosaques</i> il n’y vit exactement plus personne;
les fuyards avaient abandonné des shakos, des fusils, des sabres, etc.
Fabrice, étonné, monta dans un champ à droite du chemin, et qui était
élevé de vingt ou trente pieds; il regarda la grande route des deux
côtés et la plaine, il ne vit pas trace de cosaques. Drôles de gens,
que ces Français! se dit-il. Puisque je dois aller sur la droite,
pensa-t-il, autant vaut marcher tout de suite; il est possible que ces
gens aient pour courir une raison que je ne connais pas. Il ramassa un
fusil, vérifia qu’il était chargé, remua la poudre de l’amorce, nettoya
la pierre, puis choisit une giberne bien garnie, et regarda encore de
tous les côtés; il était absolument seul au milieu de cette plaine
naguère si couverte de monde. Dans l’extrême lointain, il voyait les
fuyards qui commençaient à disparaître derrière les arbres, et couraient
toujours. «Voilà qui est bien singulier!» se dit-il; et, se rappelant la
manœuvre employée la veille par le caporal, il alla s’asseoir au milieu
d’un champ de blé. Il ne s’éloignait pas, parce qu’il désirait revoir
ses bons amis, la cantinière et le caporal Aubry.

Dans ce blé, il vérifia qu’il n’avait plus que dix-huit napoléons,
au lieu de trente comme il le pensait; mais il lui restait de petits
diamants qu’il avait placés dans la doublure des bottes du hussard, le
matin, dans la chambre de la geôlière, à B.... Il cacha ses napoléons du
mieux qu’il put, tout en réfléchissant profondément à cette disparition
si soudaine. «Cela est-il d’un mauvais présage pour moi?» se disait-il.
Son principal chagrin était de ne pas avoir adressé cette question au
caporal Aubry:

«Ai-je réellement assisté à une bataille?» Il lui semblait que oui, et
il eût été au comble du bonheur, s’il en eût été certain.

«Toutefois, se dit-il, j’y ai assisté portant le nom d’un prisonnier,
j’avais la feuille de route d’un prisonnier dans ma poche, et, bien
plus, son habit sur moi! Voilà qui est fatal pour l’avenir: qu’en eût
dit l’abbé Blanès? Et ce malheureux Boulot est mort en prison! Tout cela
est de sinistre augure; le destin me conduira en prison.» Fabrice eût
donné tout au monde pour savoir si le hussard Boulot était réellement
coupable; en rappelant ses souvenirs, il lui semblait que la geôlière de
B... lui avait dit que le hussard avait été ramassé non seulement pour
des couverts d’argent, mais encore pour avoir volé la vache d’un paysan,
et battu le paysan à toute outrance: Fabrice ne doutait pas qu’il ne
fût mis un jour en prison pour une faute qui aurait quelque rapport
avec celle du hussard Boulot. Il pensait à son ami le curé Blanès; que
n’eût-il pas donné pour pouvoir le consulter! Puis il se rappela qu’il
n’avait pas écrit à sa tante depuis qu’il avait quitté Paris. Pauvre
Gina! se dit-il, et il avait les larmes aux yeux, lorsque tout à coup il
entendit un petit bruit tout près de lui, c’était un soldat qui faisait
manger le blé par trois chevaux auxquels il avait ôté la bride, et qui
semblaient morts de faim; il les tenait par le bridon. Fabrice se leva
comme un perdreau, le soldat eut peur. Notre héros le remarqua, et céda
au plaisir de jouer un instant le rôle de hussard.

--Un de ces chevaux m’appartient, f...! s’écria-t-il, mais je veux bien
te donner cinq francs pour la peine que tu as prise de me l’amener ici.

--Est-ce que tu te fiches de moi? dit le soldat.

Fabrice le mit en joue à six pas de distance.

--Lâche le cheval ou je te brûle!

Le soldat avait son fusil en bandoulière, il donna un tour d’épaule pour
le reprendre.

--Si tu fais le plus petit mouvement tu es mort! s’écria Fabrice en lui
courant dessus.

--Eh bien! donnez les cinq francs et prenez un des chevaux, dit le
soldat confus, après avoir jeté un regard de regret sur la grande route
où il n’y avait absolument personne. Fabrice, tenant son fusil haut de
la main gauche, de la droite lui jeta trois pièces de cinq francs.

--Descends, ou tu es mort... Bride le noir et va-t’en plus loin avec les
deux autres... Je te brûle si tu remues.

Le soldat obéit en rechignant. Fabrice s’approcha du cheval et passa la
bride dans son bras gauche, sans perdre de vue le soldat qui s’éloignait
lentement; quand Fabrice le vit à une cinquantaine de pas, il sauta
lestement sur le cheval. Il y était à peine et cherchait l’étrier de
droite avec le pied, lorsqu’il entendit siffler une balle de fort près:
c’était le soldat qui lui lâchait son coup de fusil. Fabrice, transporté
de colère, se mit à galoper sur le soldat qui s’enfuit à toutes jambes,
et bientôt Fabrice le vit monté sur un de ses deux chevaux et galopant.
«Bon, le voilà hors de portée», se dit-il. Le cheval qu’il venait
d’acheter était magnifique, mais paraissait mourant de faim. Fabrice
revint sur la grande route, où il n’y avait toujours âme qui vive; il
la traversa et mit son cheval au trot pour atteindre un petit pli de
terrain sur la gauche où il espérait retrouver la cantinière; mais
quand il fut au sommet de la petite montée il n’aperçut, à plus d’une
lieue de distance, que quelques soldats isolés. «Il est écrit que je ne
la reverrai plus, se dit-il avec un soupir, brave et bonne femme!» Il
gagna une ferme qu’il apercevait dans le lointain et sur la droite de la
route. Sans descendre de cheval, et après avoir payé d’avance, il fit
donner de l’avoine à son pauvre cheval, tellement affamé qu’il mordait
la mangeoire. Une heure plus tard, Fabrice trottait sur la grande route
toujours dans le vague espoir de retrouver la cantinière, ou du moins le
caporal Aubry. Allant toujours et regardant de tous les côtés il arriva
à une rivière marécageuse traversée par un pont en bois assez étroit.
Avant le pont, sur la droite de la route, était une maison isolée
portant l’enseigne du Cheval-Blanc. «Là, je vais dîner», se dit Fabrice.
Un officier de cavalerie avec le bras en écharpe se trouvait à l’entrée
du pont; il était à cheval et avait l’air fort triste; à dix pas de lui,
trois cavaliers à pied arrangeaient leurs pipes.

«Voilà des gens, se dit Fabrice, qui m’ont bien la mine de vouloir
m’acheter mon cheval encore moins cher qu’il ne m’a coûté.» L’officier
blessé et les trois piétons le regardaient venir et semblaient
l’attendre. «Je devrais bien ne pas passer sur ce pont, et suivre le
bord de la rivière à droite, ce serait la route conseillée par la
cantinière pour sortir d’embarras... Oui, se dit notre héros; mais si je
prends la fuite, demain j’en serai tout honteux: d’ailleurs mon cheval
a de bonnes jambes, celui de l’officier est probablement fatigué; s’il
entreprend de me démonter je galoperai.» En faisant ces raisonnements,
Fabrice rassemblait son cheval et s’avançait au plus petit pas possible.

--Avancez donc, hussard, lui cria l’officier d’un air d’autorité.

Fabrice avança quelques pas et s’arrêta.

--Voulez-vous me prendre mon cheval? cria-t-il.

--Pas le moins du monde; avancez.

Fabrice regarda l’officier: il avait des moustaches blanches, et l’air
le plus honnête du monde; le mouchoir qui soutenait son bras gauche
était plein de sang, et sa main droite aussi était enveloppée d’un
linge sanglant. «Ce sont les piétons qui vont sauter à la bride de mon
cheval», se dit Fabrice; mais, en y regardant de près, il vit que les
piétons aussi étaient blessés.

--Au nom de l’honneur, lui dit l’officier qui portait les épaulettes de
colonel, restez ici en vedette, et dites à tous les dragons, chasseurs
et hussards que vous verrez que le colonel Le Baron est dans l’auberge
que voilà, et que je leur ordonne de venir me joindre.

Le vieux colonel avait l’air navré de douleur; dès le premier mot il
avait fait la conquête de notre héros, qui lui répondit avec bon sens:

--Je suis bien jeune, monsieur, pour que l’on veuille m’écouter; il
faudrait un ordre écrit de votre main.

--Il a raison, dit le colonel en le regardant beaucoup, écris l’ordre,
La Rose, toi qui as une main droite.

Sans rien dire, La Rose tira de sa poche un petit livret de parchemin,
écrivit quelques lignes, et, déchirant une feuille, la remit à Fabrice;
le colonel répéta l’ordre à celui-ci, ajoutant qu’après deux heures de
faction il serait relevé, comme de juste, par un des trois cavaliers
blessés qui étaient avec lui. Cela dit, il entra dans l’auberge avec
ses hommes. Fabrice les regardait marcher et restait immobile au bout
de son pont de bois, tant il avait été frappé par la douleur morne et
silencieuse de ces trois personnages. «On dirait des génies enchantés»,
se dit-il. Enfin il ouvrit le papier plié et lut l’ordre ainsi conçu:

Le colonel Le Baron, du 6^{e} dragons, commandant la seconde brigade de la
première division de cavalerie du 14^{e} corps, ordonne à tous cavaliers,
dragons, chasseurs et hussards de ne point passer le pont, et de le
rejoindre à l’auberge du Cheval-Blanc, près le pont, où est son quartier
général.

Au quartier général, près le pont de la Sainte, le 19 juin 1815.

RIGHT
Pour le colonel Le Baron, blessé au bras droit, et par son ordre, le
maréchal des logis,
              L<small>A</small> R<small>OSE</small>.



Il y avait à peine une demi-heure que Fabrice était en sentinelle au
pont, quand il vit arriver six chasseurs montés et trois à pied; il leur
communique l’ordre du colonel.

--Nous allons revenir, disent quatre des chasseurs montés, et ils
passent le pont au grand trot.

Fabrice parlait alors aux deux autres. Durant la discussion qui
s’animait, les trois hommes à pied passent le pont. Un des deux
chasseurs montés qui restaient finit par demander à revoir l’ordre, et
l’emporte en disant:

--Je vais le porter à mes camarades, qui ne manqueront pas de revenir;
attends-les ferme. Et il part au galop; son camarade le suit. Tout cela
fut fait en un clin d’œil.

Fabrice, furieux, appela un des soldats blessés, qui parut à une des
fenêtres du Cheval-Blanc. Ce soldat, auquel Fabrice vit des galons de
maréchal des logis, descendit et lui cria en s’approchant:

--Sabre à la main donc! vous êtes en faction.

Fabrice obéit, puis lui dit:

--Ils ont emporté l’ordre.

--Ils ont de l’humeur de l’affaire d’hier, reprit l’autre d’un air
morne. Je vais vous donner un de mes pistolets; si l’on force de nouveau
la consigne, tirez-le en l’air, je viendrai, ou le colonel lui-même
paraîtra.

Fabrice avait fort bien vu un geste de surprise chez le maréchal des
logis, à l’annonce de l’ordre enlevé; il comprit que c’était une insulte
personnelle qu’on lui avait faite, et se promit bien de ne plus se
laisser jouer.

Armé du pistolet d’arçon du maréchal des logis, Fabrice avait repris
fièrement sa faction lorsqu’il vit arriver à lui sept hussards montés:
il s’était placé de façon à barrer le pont, il leur communique l’ordre
du colonel, ils en ont l’air fort contrarié, le plus hardi cherche à
passer. Fabrice suivant le sage précepte de son amie la vivandière qui,
la veille au matin, lui disait qu’il fallait piquer et non sabrer,
abaisse la pointe de son grand sabre droit et fait mine d’en porter un
coup à celui qui veut forcer la consigne.

--Ah! il veut nous tuer, le blanc-bec! s’écrient les hussards, comme si
nous n’avions pas été assez tués hier!

Tous tirent leurs sabres à la fois et tombent sur Fabrice; il se crut
mort; mais il songea à la surprise du maréchal des logis, et ne voulut
pas être méprisé de nouveau. Tout en reculant sur son pont, il tâchait
de donner des coups de pointe. Il avait une si drôle de mine en maniant
ce grand sabre droit de grosse cavalerie, beaucoup plus lourd pour
lui, que les hussards virent bientôt à qui ils avaient affaire; ils
cherchèrent alors non pas à le blesser, mais à lui couper son habit sur
le corps. Fabrice reçut ainsi trois ou quatre petits coups de sabre
sur les bras. Pour lui, toujours fidèle au précepte de la cantinière,
il lançait de tout son cœur force coups de pointe. Par malheur un de
ces coups de pointe blessa un hussard à la main: fort en colère d’être
touché par un tel soldat, il riposta par un coup de pointe à fond qui
atteignit Fabrice au haut de la cuisse. Ce qui fit porter le coup,
c’est que le cheval de notre héros, loin de fuir la bagarre, semblait y
prendre plaisir et se jeter sur les assaillants. Ceux-ci voyant couler
le sang de Fabrice le long de son bras droit, craignirent d’avoir poussé
le jeu trop avant, et, le poussant vers le parapet gauche du pont,
partirent au galop. Dès que Fabrice eut un moment de loisir il tira en
l’air son coup de pistolet pour avertir le colonel.

Quatre hussards montés et deux à pied, du même régiment que les autres,
venaient vers le pont et en étaient encore à deux cents pas lorsque le
coup de pistolet partit: ils regardaient fort attentivement ce qui se
passait sur le pont, et s’imaginant que Fabrice avait tiré sur leurs
camarades, les quatre à cheval fondirent sur lui au galop et le sabre
haut; c’était une véritable charge. Le colonel Le Baron, averti par le
coup de pistolet, ouvrit la porte de l’auberge et se précipita sur le
pont au moment où les hussards au galop y arrivaient, et il leur intima
lui-même l’ordre de s’arrêter.

--Il n’y a plus de colonel ici, s’écria l’un d’eux, et il poussa son
cheval.

Le colonel exaspéré interrompit la remontrance qu’il leur adressait, et,
de sa main droite blessée, saisit la rêne de ce cheval du côté hors du
montoir.

--Arrête! mauvais soldat, dit-il au hussard; je te connais, tu es de la
compagnie du capitaine Henriet.

--Eh bien! que le capitaine lui-même me donne l’ordre! Le capitaine
Henriet a été tué hier, ajouta-t-il en ricanant; et va te faire f...

En disant ces paroles il veut forcer le passage et pousse le vieux
colonel qui tombe assis sur le pavé du pont. Fabrice, qui était à deux
pas plus loin sur le pont, mais faisant face au côté de l’auberge,
pousse son cheval, et tandis que le poitrail du cheval de l’assaillant
jette par terre le colonel qui ne lâche point la rêne hors du montoir,
Fabrice, indigné, porte au hussard un coup de pointe à fond. Par bonheur
le cheval du hussard, se sentant tiré vers la terre par la bride que
tenait le colonel, fit un mouvement de côté, de façon que la longue
lame du sabre de grosse cavalerie de Fabrice glissa le long du gilet
du hussard et passa tout entière sous ses yeux. Furieux, le hussard se
retourne et lance un coup de toutes ses forces, qui coupe la manche de
Fabrice et entre profondément dans son bras: notre héros tombe.

Un des hussards démontés voyant les deux défenseurs du pont par terre,
saisit l’à-propos, saute sur le cheval de Fabrice et veut s’en emparer
en le lançant au galop sur le pont.

Le maréchal des logis, en accourant de l’auberge, avait vu tomber son
colonel, et le croyait gravement blessé. Il court après le cheval de
Fabrice et plonge la pointe de son sabre dans les reins du voleur;
celui-ci tombe. Les hussards, ne voyant plus sur le pont que le maréchal
des logis à pied, passent au galop et filent rapidement. Celui qui était
à pied s’enfuit dans la campagne.

Le maréchal des logis s’approcha des blessés. Fabrice s’était déjà
relevé, il souffrait peu, mais perdait beaucoup de sang. Le colonel se
releva plus lentement; il était tout étourdi de sa chute, mais n’avait
reçu aucune blessure.

--Je ne souffre, dit-il au maréchal des logis, que de mon ancienne
blessure à la main.

Le hussard blessé par le maréchal des logis mourait.

--Le diable l’emporte! s’écria le colonel, mais, dit-il au maréchal
des logis et aux deux autres cavaliers qui accouraient, songez à ce
petit jeune homme que j’ai exposé mal à propos. Je vais rester au pont
moi-même pour tâcher d’arrêter ces enragés. Conduisez le petit jeune
homme à l’auberge et pansez son bras; prenez une de mes chemises.




CHAPITRE V


Toute cette aventure n’avait pas duré une minute; les blessures de
Fabrice n’étaient rien; on lui serra le bras avec des bandes taillées
dans la chemise du colonel. On voulait lui arranger un lit au premier
étage de l’auberge:

--Mais pendant que je serai ici bien choyé au premier étage, dit Fabrice
au maréchal des logis, mon cheval, qui est à l’écurie, s’ennuiera tout
seul et s’en ira avec un autre maître.

--Pas mal pour un conscrit! dit le maréchal des logis.

Et l’on établit Fabrice sur de la paille bien fraîche, dans la mangeoire
même à laquelle son cheval était attaché.

Puis, comme Fabrice se sentait très faible, le maréchal des logis lui
apporta une écuelle de vin chaud et fit un peu la conversation avec lui.
Quelques compliments inclus dans cette conversation mirent notre héros
au troisième ciel.

Fabrice ne s’éveilla que le lendemain au point du jour; les chevaux
poussaient de longs hennissements et faisaient un tapage affreux;
l’écurie se remplissait de fumée. D’abord Fabrice ne comprenait rien à
tout ce bruit, et ne savait même où il était; enfin à demi étouffé par
la fumée, il eut l’idée que la maison brûlait; en un clin d’œil il fut
hors de l’écurie et à cheval. Il leva la tête; la fumée sortait avec
violence par les deux fenêtres au-dessus de l’écurie et le toit était
couvert d’une fumée noire qui tourbillonnait. Une centaine de fuyards
étaient arrivés dans la nuit à l’auberge du Cheval-Blanc; tous criaient
et juraient. Les cinq ou six que Fabrice put voir de près lui semblèrent
complètement ivres; l’un d’eux voulait l’arrêter et lui criait:

--Où emmènes-tu mon cheval?

Quand Fabrice fut à un quart de lieue, il tourna la tête; personne ne le
suivait, la maison était en flammes. Fabrice reconnut le pont, il pensa
à sa blessure et sentit son bras serré par des bandes et fort chaud.
«Et le vieux colonel, que sera-t-il devenu? Il a donné sa chemise pour
panser mon bras.» Notre héros était ce matin-là du plus beau sang-froid
du monde; la quantité de sang qu’il avait perdue l’avait délivré de
toute la partie romanesque de son caractère.

«A droite! se dit-il, et filons.» Il se mit tranquillement à suivre le
cours de la rivière qui, après avoir passé sous le pont, coulait vers la
droite de la route. Il se rappelait les conseils de la bonne cantinière.
«Quelle amitié! se disait-il, quel caractère ouvert!»

Après une heure de marche, il se trouva très faible. «Ah çà! vais-je
m’évanouir? se dit-il: si je m’évanouis, on me vole mon cheval, et
peut-être mes habits, et avec les habits le trésor.» Il n’avait plus la
force de conduire son cheval, et il cherchait à se tenir en équilibre,
lorsqu’un paysan, qui bêchait dans un champ à côté de la grande route,
vit sa pâleur et vint lui offrir un verre de bière et du pain.

--A vous voir si pâle, j’ai pensé que vous étiez un des blessés de la
grande bataille! lui dit le paysan.

Jamais secours ne vint plus à propos. Au moment où Fabrice mâchait le
morceau de pain noir, les yeux commençaient à lui faire mal quand il
regardait devant lui. Quand il fut un peu remis, il remercia.

--Et où suis-je? demanda-t-il.

Le paysan lui apprit qu’à trois quarts de lieue plus loin se trouvait le
bourg de Zonders, où il serait très bien soigné. Fabrice arriva dans ce
bourg, ne sachant pas trop ce qu’il faisait, et ne songeant à chaque pas
qu’à ne pas tomber de cheval. Il vit une grande porte ouverte, il entra:
c’était l’auberge de l’Etrille. Aussitôt accourut la bonne maîtresse de
la maison, femme énorme; elle appela du secours d’une voix altérée par
la pitié. Deux jeunes filles aidèrent Fabrice à mettre pied à terre;
à peine descendu de cheval, il s’évanouit complètement. Un chirurgien
fut appelé, on le saigna. Ce jour-là et ceux qui suivirent, Fabrice ne
savait pas trop ce qu’on lui faisait, il dormait presque sans cesse.

Le coup de pointe à la cuisse menaçait d’un dépôt considérable. Quand
il avait sa tête à lui, il recommandait qu’on prît soin de son cheval,
et répétait souvent qu’il paierait bien, ce qui offensait la bonne
maîtresse de l’auberge et ses filles. Il y avait quinze jours qu’il
était admirablement soigné, et il commençait à reprendre un peu ses
idées, lorsqu’il s’aperçut un soir que ses hôtesses avaient l’air
fort troublé. Bientôt un officier allemand entra dans sa chambre: on
se servait pour lui répondre d’une langue qu’il n’entendait pas; mais
il vit bien qu’on parlait de lui; il feignit de dormir. Quelque temps
après, quand il pensa que l’officier pouvait être sorti, il appela ses
hôtesses:

--Cet officier ne vient-il pas m’écrire sur une liste et me faire
prisonnier?

L’hôtesse en convint les larmes aux yeux.

--Eh bien! il y a de l’argent dans mon dolman! s’écria-t-il en se
relevant sur son lit, achetez-moi des habits bourgeois, et, cette nuit,
je pars sur mon cheval. Vous m’avez déjà sauvé la vie une fois en me
recevant au moment où j’allais tomber mourant dans la rue; sauvez-la-moi
encore en me donnant les moyens de rejoindre ma mère.

En ce moment, les filles de l’hôtesse se mirent à fondre en larmes;
elles tremblaient pour Fabrice; et comme elles comprenaient à peine le
français, elles s’approchèrent de son lit pour lui faire des questions.
Elles discutèrent en flamand avec leur mère; mais, à chaque instant, des
yeux attendris se tournaient vers notre héros; il crut comprendre que sa
fuite pouvait les compromettre gravement, mais qu’elles voulaient bien
en courir la chance. Il les remercia avec effusion et en joignant les
mains. Un juif du pays fournit un habillement complet; mais, quand il
l’apporta vers les dix heures du soir, ces demoiselles reconnurent, en
comparant l’habit avec le dolman de Fabrice, qu’il fallait le rétrécir
infiniment. Aussitôt elles se mirent à l’ouvrage; il n’y avait pas de
temps à perdre. Fabrice indiqua quelques napoléons cachés dans ses
habits, et pria ses hôtesses de les coudre dans les vêtements qu’on
venait d’acheter. On avait apporté avec les habits une belle paire de
bottes neuves. Fabrice n’hésita point à prier ces bonnes filles de
couper les bottes à la hussarde à l’endroit qu’il leur indiqua, et l’on
cacha ses petits diamants dans la doublure des nouvelles bottes.

Par un effet singulier de la perte du sang et de la faiblesse qui en
était la suite, Fabrice avait presque tout à fait oublié le français;
il s’adressait en italien à ses hôtesses, qui parlaient un patois
flamand, de façon que l’on s’entendait presque uniquement par signes.
Quand les jeunes filles, d’ailleurs parfaitement désintéressées,
virent les diamants, leur enthousiasme pour lui n’eut plus de bornes;
elles le crurent un prince déguisé. Aniken, la cadette et la plus
naïve, l’embrassa sans autre façon. Fabrice, de son côté, les trouvait
charmantes; et vers minuit, lorsque le chirurgien lui eut permis un peu
de vin, à cause de la route qu’il allait entreprendre, il avait presque
envie de ne pas partir. «Où pourrais-je être mieux qu’ici?» disait-il.
Toutefois, sur les deux heures du matin, il s’habilla. Au moment de
sortir de sa chambre, la bonne hôtesse lui apprit que son cheval avait
été emmené par l’officier qui, quelques heures auparavant, était venu
faire la visite de la maison.

--Ah! canaille! s’écriait Fabrice en jurant, à un blessé!

Il n’était pas assez philosophe, ce jeune Italien, pour se rappeler à
quel prix lui-même avait acheté ce cheval.

Aniken lui apprit en pleurant qu’on avait loué un cheval pour lui;
elle eût voulu qu’il ne partît pas; les adieux furent tendres. Deux
grands jeunes gens, parents de la bonne hôtesse, portèrent Fabrice sur
la selle; pendant la route ils le soutenaient à cheval, tandis qu’un
troisième, qui précédait le petit convoi de quelques centaines de pas,
examinait s’il n’y avait point de patrouille suspecte sur les chemins.
Après deux heures de marche, on s’arrêta chez une cousine de l’hôtesse
de l’Etrille. Quoi que Fabrice pût leur dire, les jeunes gens qui
l’accompagnaient ne voulurent jamais le quitter; ils prétendaient qu’ils
connaissaient mieux que personne les passages dans les bois.

--Mais demain matin, quand on saura ma fuite, et qu’on ne vous verra pas
dans le pays, votre absence vous compromettra, disait Fabrice.

On se remit en marche. Par bonheur, quand le jour vint à paraître,
la plaine était couverte d’un brouillard épais. Vers les huit heures
du matin, l’on arriva près d’une petite ville. L’un des jeunes gens
se détacha pour voir si les chevaux de la poste avaient été volés.
Le maître de poste avait eu le temps de les faire disparaître, et de
recruter des rosses infâmes dont il avait garni ses écuries. On alla
chercher deux chevaux dans les marécages où ils étaient cachés, et,
trois heures après, Fabrice monta dans un petit cabriolet tout délabré,
mais attelé de deux bons chevaux de poste. Il avait repris des forces.
Le moment de la séparation avec les jeunes gens, parents de l’hôtesse,
fut du dernier pathétique; jamais, quelque prétexte aimable que Fabrice
pût trouver, ils ne voulurent accepter d’argent.

--Dans votre état, monsieur, vous en avez plus de besoin que nous,
répondaient toujours ces braves jeunes gens.

Enfin ils partirent avec des lettres où Fabrice, un peu fortifié par
l’agitation de la route, avait essayé de faire connaître à ses hôtesses
tout ce qu’il sentait pour elles. Fabrice écrivait les larmes aux yeux,
et il y avait certainement de l’amour dans la lettre adressée à la
petite Aniken.

Le reste du voyage n’eut rien que d’ordinaire. En arrivant à Amiens
il souffrait beaucoup du coup de pointe qu’il avait reçu à la cuisse;
le chirurgien de campagne n’avait pas songé à débrider la plaie, et
malgré les saignées, il s’y était formé un dépôt. Pendant les quinze
jours que Fabrice passa dans l’auberge d’Amiens, tenue par une famille
complimenteuse et avide, les alliés envahissaient la France, et Fabrice
devint comme un autre homme, tant il fit de réflexions profondes sur les
choses qui venaient de lui arriver. Il n’était resté enfant que sur un
point: ce qu’il avait vu était-ce une bataille, et en second lieu, cette
bataille était-elle Waterloo? Pour la première fois de sa vie il trouva
du plaisir à lire; il espérait toujours trouver dans les journaux, ou
dans les récits de la bataille, quelque description qui lui permettrait
de reconnaître les lieux qu’il avait parcourus à la suite du maréchal
Ney, et plus tard avec l’autre général. Pendant son séjour à Amiens,
il écrivit presque tous les jours à ses bonnes amies de l’Etrille. Dès
qu’il fut guéri, il vint à Paris; il trouva à son ancien hôtel vingt
lettres de sa mère et de sa tante qui le suppliaient de revenir au plus
vite. Une dernière lettre de la comtesse Pietranera avait un certain
tour énigmatique qui l’inquiéta fort, cette lettre lui enleva toutes ses
rêveries tendres. C’était un caractère auquel il ne fallait qu’un mot
pour prévoir facilement les plus grands malheurs; son imagination se
chargeait ensuite de lui peindre ces malheurs avec les détails les plus
horribles.

«Garde-toi bien de signer les lettres que tu écris pour donner de tes
nouvelles, lui disait la comtesse. A ton retour tu ne dois point venir
d’emblée sur le lac de Côme: arrête-toi à Lugano, sur le territoire
suisse.» Il devait arriver dans cette petite ville sous le nom de
Cavi; il trouverait à la principale auberge le valet de chambre de
la comtesse, qui lui indiquerait ce qu’il fallait faire. Sa tante
finissait par ces mots: «Cache par tous les moyens possibles la folie
que tu as faite, et surtout ne conserve sur toi aucun papier imprimé ou
écrit; en Suisse tu seras environné des amis de Sainte-Marguerite 4.
Si j’ai assez d’argent, lui disait la comtesse, j’enverrai quelqu’un à
Genève, à l’hôtel des Balances, et tu auras des détails que je ne puis
écrire et qu’il faut pourtant que tu saches avant d’arriver. Mais, au
nom de Dieu, pas un jour de plus à Paris; tu y serais reconnu par nos
espions.» L’imagination de Fabrice se mit à se figurer les choses les
plus étranges, et il fut incapable de tout autre plaisir que celui de
chercher à deviner ce que sa tante pouvait avoir à lui apprendre de si
étrange. Deux fois, en traversant la France, il fut arrêté; mais il sut
se dégager; il dut ces désagréments à son passeport italien et à cette
étrange qualité de marchand de baromètres, qui n’était guère d’accord
avec sa figure jeune et son bras en écharpe.

Enfin, dans Genève, il trouva un homme appartenant à la comtesse qui lui
raconta de sa part, que lui, Fabrice, avait été dénoncé à la police de
Milan comme étant allé porter à Napoléon des propositions arrêtées par
une vaste conspiration organisée dans le ci-devant royaume d’Italie. Si
tel n’eût pas été le but de son voyage, disait la dénonciation, à quoi
bon prendre un nom supposé? Sa mère chercherait à prouver ce qui était
vrai; c’est-à-dire:

1º Qu’il n’était jamais sorti de la Suisse;

2º Qu’il avait quitté le château à l’improviste à la suite d’une
querelle avec son frère aîné.

A ce récit, Fabrice eut un sentiment d’orgueil. «J’aurais été une sorte
d’ambassadeur auprès de Napoléon! se dit-il; j’aurais eu l’honneur de
parler à ce grand homme, plût à Dieu!» Il se souvint que son septième
aïeul, le petit-fils de celui qui arriva à Milan à la suite de Sforce,
eut l’honneur d’avoir la tête tranchée par les ennemis du duc, qui
le surprirent comme il allait en Suisse porter des propositions aux
louables cantons et recruter des soldats. Il voyait des yeux de l’âme
l’estampe relative à ce fait, placée dans la généalogie de la famille.
Fabrice, en interrogeant ce valet de chambre, le trouva outré d’un
détail qui enfin lui échappa, malgré l’ordre exprès de le lui taire,
plusieurs fois répété par la comtesse. C’était Ascagne, son frère aîné,
qui l’avait dénoncé à la police de Milan. Ce mot cruel donna comme un
accès de folie à notre héros. De Genève pour aller en Italie on passe
par Lausanne; il voulut partir à pied et sur-le-champ, et faire ainsi
dix ou douze lieues, quoique la diligence de Genève à Lausanne dût
partir deux heures plus tard. Avant de sortir de Genève, il se prit de
querelle dans un des tristes cafés du pays, avec un jeune homme qui le
regardait, disait-il, d’une façon singulière. Rien de plus vrai, le
jeune Genevois flegmatique, raisonnable et ne songeant qu’à l’argent, le
croyait fou; Fabrice en entrant avait jeté des regards furibonds de tous
les côtés, puis renversé sur son pantalon la tasse de café qu’on lui
servait. Dans cette querelle, le premier mouvement de Fabrice fut tout
à fait du XVIe siècle: au lieu de parler du duel au jeune Genevois, il
tira son poignard et se jeta sur lui pour l’en percer. En ce moment de
passion, Fabrice oubliait tout ce qu’il avait appris sur les règles de
l’honneur, et revenait à l’instinct, ou, pour mieux dire, aux souvenirs
de la première enfance.

L’homme de confiance intime qu’il trouva dans Lugano augmenta sa
fureur en lui donnant de nouveaux détails. Comme Fabrice était aimé à
Grianta, personne n’eût prononcé son nom, et sans l’aimable procédé de
son frère, tout le monde eût feint de croire qu’il était à Milan, et
jamais l’attention de la police de cette ville n’eût été appelée sur son
absence.

--Sans doute les douaniers ont votre signalement, lui dit l’envoyé de
sa tante, et si nous suivons la grande route, à la frontière du royaume
lombardo-vénitien, vous serez arrêté.

Fabrice et ses gens connaissaient les moindres sentiers de la montagne
qui sépare Lugano du lac de Côme: ils se déguisèrent en chasseurs,
c’est-à-dire en contrebandiers, et comme ils étaient trois et porteurs
de mines assez résolues, les douaniers qu’ils rencontrèrent ne songèrent
qu’à les saluer. Fabrice s’arrangea de façon à n’arriver au château
que vers minuit; à cette heure, son père et tous les valets de chambre
portant de la poudre étaient couchés depuis longtemps. Il descendit sans
peine dans le fossé profond et pénétra dans le château par la petite
fenêtre d’une cave: c’est là qu’il était attendu par sa mère et sa
tante, bientôt ses sœurs accoururent. Les transports de tendresse et les
larmes se succédèrent pendant longtemps, et l’on commençait à peine à
parler raison lorsque les premières lueurs de l’aube vinrent avertir ces
êtres qui se croyaient malheureux, que le temps volait.

--J’espère que ton frère ne se sera pas douté de ton arrivée, lui dit
Mme Pietranera; je ne lui parlais guère depuis sa belle équipée, ce
dont son amour-propre me faisait l’honneur d’être fort piqué: ce soir à
souper j’ai daigné lui adresser la parole; j’avais besoin de trouver un
prétexte pour cacher la joie folle qui pouvait lui donner des soupçons.
Puis, lorsque je me suis aperçue qu’il était tout fier de cette
prétendue réconciliation, j’ai profité de sa joie pour le faire boire
d’une façon désordonnée, et certainement il n’aura pas songé à se mettre
en embuscade pour continuer son métier d’espion.

--C’est dans ton appartement qu’il faut cacher notre hussard, dit la
marquise, il ne peut partir tout de suite dans ce premier moment, nous
ne sommes pas assez maîtresses de notre raison, et il s’agit de choisir
la meilleure façon de mettre en défaut cette terrible police de Milan.

On suivit cette idée; mais le marquis et son fils aîné remarquèrent,
le jour d’après, que la marquise était sans cesse dans la chambre de
sa belle-sœur. Nous ne nous arrêterons pas à peindre les transports
de tendresse et de joie qui ce jour-là encore agitèrent ces êtres
si heureux. Les cœurs italiens sont, beaucoup plus que les nôtres,
tourmentés par les soupçons et par les idées folles que leur présente
une imagination brûlante, mais en revanche leurs joies sont bien
plus intenses et durent plus longtemps. Ce jour-là la comtesse et la
marquise étaient absolument privées de leur raison; Fabrice fut obligé
de recommencer tous ses récits: enfin on résolut d’aller cacher la joie
commune à Milan, tant il sembla difficile de se dérober plus longtemps à
la police du marquis et de son fils Ascagne.

On prit la barque ordinaire de la maison pour aller à Côme; en agir
autrement eût été réveiller mille soupçons; mais en arrivant au port de
Côme la marquise se souvint qu’elle avait oublié à Grianta des papiers
de la dernière importance: elle se hâta d’y envoyer les bateliers, et
ces hommes ne purent faire aucune remarque sur la manière dont ces deux
dames employaient leur temps à Côme. A peine arrivées, elles louèrent
au hasard une de ces voitures qui attendent pratique près de cette
haute tour du Moyen Age qui s’élève au-dessus de la porte de Milan. On
partit à l’instant même sans que le cocher eût le temps de parler à
personne. A un quart de lieue de la ville on trouva un jeune chasseur
de la connaissance de ces dames, et qui par complaisance, comme elles
n’avaient aucun homme avec elles, voulut bien leur servir de chevalier
jusqu’aux portes de Milan, où il se rendait en chassant. Tout allait
bien, et ces dames faisaient la conversation la plus joyeuse avec le
jeune voyageur, lorsqu’à un détour que fait la route pour tourner la
charmante colline et le bois de San Giovanni, trois gendarmes déguisés
sautèrent à la bride des chevaux.

--Ah! mon mari nous a trahis! s’écria la marquise, et elle s’évanouit.

Un maréchal des logis qui était resté un peu en arrière s’approcha de la
voiture en trébuchant, et dit d’une voix qui avait l’air de sortir du
cabaret:

--Je suis fâché de la mission que j’ai à remplir, mais je vous arrête,
général Fabio Conti.

Fabrice crut que le maréchal des logis lui faisait une mauvaise
plaisanterie en l’appelant général. «Tu me le paieras», se dit-il; il
regardait les gendarmes déguisés et guettait le moment favorable pour
sauter à bas de la voiture et se sauver à travers champs.

La comtesse sourit à tout hasard, je crois, puis dit au maréchal des
logis:

--Mais, mon cher maréchal, est-donc cet enfant de seize ans que vous
prenez pour le général Conti?

--N’êtes-vous pas la fille du général? dit le maréchal des logis.

--Voyez mon père, dit la comtesse en montrant Fabrice. Les gendarmes
furent saisis d’un rire fou.

--Montrez vos passeports sans raisonner, reprit le maréchal des logis
piqué de la gaieté générale.

--Ces dames n’en prennent jamais pour aller à Milan, dit le cocher d’un
air froid et philosophique; elles viennent de leur château de Grianta.
Celle-ci est Mme la comtesse Pietranera, celle-là, Mme la marquise del
Dongo.

Le maréchal des logis, tout déconcerté, passa à la tête des chevaux, et
là tint conseil avec ses hommes. La conférence durait bien depuis cinq
minutes, lorsque la comtesse Pietranera pria ces messieurs de permettre
que la voiture fût avancée de quelques pas et placée à l’ombre; la
chaleur était accablante, quoiqu’il ne fût que onze heures du matin,
Fabrice, qui regardait fort attentivement de tous les côtés, cherchant
le moyen de se sauver, vit déboucher d’un petit sentier à travers
champs, et arriver sur la grande route, couverte de poussière, une
jeune fille de quatorze à quinze ans qui pleurait timidement sous son
mouchoir. Elle s’avançait à pied entre deux gendarmes en uniforme, et, à
trois pas derrière elle, aussi entre deux gendarmes, marchait un grand
homme sec qui affectait des airs de dignité comme un préfet suivant une
procession.

--Où les avez-vous donc trouvés? dit le maréchal des logis tout à fait
ivre en ce moment.

--Se sauvant à travers champs, et pas plus de passeports que sur la main.

Le maréchal des logis parut perdre tout à fait la tête; il avait devant
lui cinq prisonniers au lieu de deux qu’il lui fallait. Il s’éloigna
de quelques pas, ne laissant qu’un homme pour garder le prisonnier qui
faisait de la majesté, et un autre pour empêcher les chevaux d’avancer.

--Reste, dit la comtesse à Fabrice qui déjà avait sauté à terre, tout va
s’arranger.

On entendit un gendarme s’écrier:

--Qu’importe! s’ils n’ont pas de passeports, ils sont de bonne prise
tout de même.

Le maréchal des logis semblait n’être pas tout à fait aussi décidé; le
nom de la comtesse Pietranera lui donnait de l’inquiétude, il avait
connu le général, dont il ne savait pas la mort. «Le général n’est pas
un homme à ne pas se venger si j’arrête sa femme mal à propos», se
disait-il.

Pendant cette délibération qui fut longue, la comtesse avait lié
conversation avec la jeune fille qui était à pied sur la route et dans
la poussière à côté de la calèche; elle avait été frappée de sa beauté.

--Le soleil va vous faire mal, mademoiselle; ce brave soldat,
ajouta-t-elle en parlant au gendarme placé à la tête des chevaux, vous
permettra bien de monter en calèche.

Fabrice, qui rôdait autour de la voiture, s’approcha pour aider la jeune
fille à monter. Celle-ci s’élançait déjà sur le marchepied, le bras
soutenu par Fabrice, lorsque l’homme imposant, qui était à six pas en
arrière de la voiture, cria d’une voix grossie par la volonté d’être
digne:

--Restez sur la route, ne montez pas dans une voiture qui ne vous
appartient pas.

Fabrice n’avait pas entendu cet ordre; la jeune fille, au lieu de
monter dans la calèche, voulut redescendre, et Fabrice continuant à la
soutenir elle tomba dans ses bras. Il sourit, elle rougit profondément;
ils restèrent un instant à se regarder après que la jeune fille se fut
dégagée de ses bras.

«Ce serait une charmante compagne de prison, se dit Fabrice: quelle
pensée profonde sous ce front! elle saurait aimer.»

Le maréchal des logis s’approcha d’un air d’autorité:

--Laquelle de ces dames se nomme Clélia Conti?

--Moi, dit la jeune fille.

--Et moi, s’écria l’homme âgé, je suis le général Fabio Conti,
chambellan de S.A.S. monseigneur le prince de Parme; je trouve fort
inconvenant qu’un homme de ma sorte soit traqué comme un voleur.

--Avant-hier, en vous embarquant au port de Côme, n’avez-vous pas envoyé
promener l’inspecteur de police qui vous demandait votre passeport? Eh
bien! aujourd’hui il vous empêche de vous promener.

--Je m’éloignais déjà avec ma barque, j’étais pressé, le temps étant à
l’orage; un homme sans uniforme m’a crié du quai de rentrer au port, je
lui ai dit mon nom et j’ai continué mon voyage.

--Et ce matin vous vous êtes enfui de Côme?

--Un homme comme moi ne prend pas de passeport pour aller de Milan voir
le lac. Ce matin, à Côme, on m’a dit que je serais arrêté à la porte, je
suis sorti à pied avec ma fille; j’espérais trouver sur la route quelque
voiture qui me conduirait jusqu’à Milan, où certes ma première visite
sera pour porter mes plaintes au général commandant la province.

Le maréchal des logis parut soulagé d’un grand poids.

--Eh bien! général, vous êtes arrêté, et je vais vous conduire à Milan.
Et vous, qui êtes-vous? dit-il à Fabrice.

--Mon fils, reprit la comtesse: Ascagne, fils du général de division
Pietranera.

--Sans passeport, madame la comtesse? dit le maréchal des logis fort
radouci.

--A son âge il n’en a jamais pris; il ne voyage jamais seul, il est
toujours avec moi.

Pendant ce colloque, le général Conti faisait de la dignité de plus en
plus offensée avec les gendarmes.

--Pas tant de paroles, lui dit l’un d’eux, vous êtes arrêté, suffit!

--Vous serez trop heureux, dit le maréchal des logis, que nous
consentions à ce que vous louiez un cheval de quelque paysan; autrement,
malgré la poussière et la chaleur, et le grade de chambellan de Parme,
vous marcherez fort bien à pied au milieu de nos chevaux.

Le général se mit à jurer.

--Veux-tu bien te taire! reprit le gendarme. Où est ton uniforme de
général? Le premier venu ne peut-il pas dire qu’il est général?

Le général se fâcha de plus belle. Pendant ce temps les affaires
allaient beaucoup mieux dans la calèche.

La comtesse faisait marcher les gendarmes comme s’ils eussent été ses
gens. Elle venait de donner un écu à l’un d’eux pour aller chercher du
vin et surtout de l’eau fraîche dans une cassine que l’on apercevait à
deux cents pas. Elle avait trouvé le temps de calmer Fabrice, qui, à
toute force, voulait se sauver dans le bois qui couvrait la colline.
«J’ai de bons pistolets», disait-il. Elle obtint du général irrité
qu’il laisserait monter sa fille dans la voiture. A cette occasion, le
général, qui aimait à parler de lui et de sa famille, apprit à ces dames
que sa fille n’avait que douze ans, étant née en 1803, le 27 octobre;
mais tout le monde lui donnait quatorze ou quinze ans, tant elle avait
de raison.

«Homme tout à fait commun», disaient les yeux de la comtesse à la
marquise. Grâce à la comtesse, tout s’arrangea après un colloque d’une
heure. Un gendarme, qui se trouva avoir affaire dans le village voisin,
loua son cheval au général Conti, après que la comtesse lui eut dit:

--Vous aurez 10 francs.

Le maréchal des logis partit seul avec le général; les autres gendarmes
restèrent sous un arbre en compagnie avec quatre énormes bouteilles de
vin, sorte de petites dames-jeannes, que le gendarme envoyé à la cassine
avait rapportées, aidé par un paysan. Clélia Conti fut autorisée par
le digne chambellan à accepter, pour revenir à Milan, une place dans
la voiture de ces dames, et personne ne songea à arrêter le fils du
brave général comte Pietranera. Après les premiers moments donnés à la
politesse et aux commentaires sur le petit incident qui venait de se
terminer, Clélia Conti remarqua la nuance d’enthousiasme avec laquelle
une aussi belle dame que la comtesse parlait à Fabrice; certainement
elle n’était pas sa mère. Son attention fut surtout excitée par des
allusions répétées à quelque chose d’héroïque, de hardi, de dangereux
au suprême degré, qu’il avait fait depuis peu; malgré toute son
intelligence, la jeune Clélia ne put deviner de quoi il s’agissait.

Elle regardait avec étonnement ce jeune héros dont les yeux semblaient
respirer encore tout le feu de l’action. Pour lui, il était un peu
interdit de la beauté si singulière de cette jeune fille de douze ans,
et ses regards la faisaient rougir.

Une lieue avant d’arriver à Milan, Fabrice dit qu’il allait voir son
oncle, et prit congé des dames.

--Si jamais je me tire d’affaire, dit-il à Clélia, j’irai voir les beaux
tableaux de Parme, et alors daignerez-vous vous rappeler ce nom: Fabrice
del Dongo?

--Bon! dit la comtesse, voilà comme tu sais garder l’incognito!
Mademoiselle, daignez vous rappeler que ce mauvais sujet est mon fils et
s’appelle Pietranera et non del Dongo.

Le soir, fort tard, Fabrice rentra dans Milan par la porte Renza, qui
conduit à une promenade à la mode. L’envoi des deux domestiques en
Suisse avait épuisé les fort petites économies de la marquise et de sa
sœur; par bonheur, Fabrice avait encore quelques napoléons, et l’un des
diamants, qu’on résolut de vendre.

Ces dames étaient aimées et connaissaient toute la ville; les
personnages les plus considérables dans le parti autrichien et dévot
allèrent parler en faveur de Fabrice au baron Binder, chef de la police.
Ces messieurs ne concevaient pas, disaient-ils, comment l’on pouvait
prendre au sérieux l’incartade d’un enfant de seize ans qui se dispute
avec un frère aîné et déserte la maison paternelle.

--Mon métier est de tout prendre au sérieux, répondait doucement
le baron Binder, homme sage et triste; il établissait alors cette
fameuse police de Milan, et s’était engagé à prévenir une révolution
comme celle de 1746, qui chassa les Autrichiens de Gênes. Cette
police de Milan, devenue depuis si célèbre par les aventures de MM.
Pellico et d’Andryane, ne fut pas précisément cruelle, elle exécutait
raisonnablement et sans pitié des lois sévères. L’empereur François II
voulait qu’on frappât de terreur ces imaginations italiennes si hardies.

--Donnez-moi jour par jour, répétait le baron Binder aux protecteurs
de Fabrice, l’indication prouvée de ce qu’a fait le jeune marchesino
del Dongo; prenons-le depuis le moment de son départ de Grianta, 8
mars, jusqu’à son arrivée, hier soir, dans cette ville, où il est caché
dans une des chambres de l’appartement de sa mère, et je suis prêt à
le traiter comme le plus aimable et le plus espiègle des jeunes gens
de la ville. Si vous ne pouvez pas me fournir l’itinéraire du jeune
homme pendant toutes les journées qui ont suivi son départ de Grianta,
quels que soient la grandeur de sa naissance et le respect que je porte
aux amis de sa famille, mon devoir n’est-il pas de le faire arrêter?
Ne dois-je pas le retenir en prison jusqu’à ce qu’il m’ait donné la
preuve qu’il n’est pas allé porter des paroles à Napoléon de la part de
quelques mécontents qui peuvent exister en Lombardie parmi les sujets
de Sa Majesté Impériale et Royale? Remarquez encore, messieurs, que si
le jeune del Dongo parvient à se justifier sur ce point, il restera
coupable d’avoir passé à l’étranger sans passeport régulièrement
délivré, et de plus en prenant un faux nom et faisant usage sciemment
d’un passeport délivré à un simple ouvrier, c’est-à-dire à un individu
d’une classe tellement au-dessous de celle à laquelle il appartient.

Cette déclaration, cruellement raisonnable, était accompagnée de toutes
les marques de déférence et de respect que le chef de la police devait
à la haute position de la marquise del Dongo et à celle des personnages
importants qui venaient s’entremettre pour elle.

La marquise fut au désespoir quand elle apprit la réponse du baron
Binder.

--Fabrice va être arrêté, s’écria-t-elle en pleurant et une fois en
prison, Dieu sait quand il en sortira! Son père le reniera!

Mme Pietranera et sa belle-sœur tinrent conseil avec deux ou trois amis
intimes, et, quoi qu’ils pussent dire, la marquise voulut absolument
faire partir son fils dès la nuit suivante.

--Mais tu vois bien, lui disait la comtesse, que le baron Binder sait
que ton fils est ici; cet homme n’est point méchant.

--Non, mais il veut plaire à l’empereur François.

--Mais s’il croyait utile à son avancement de jeter Fabrice en prison,
il y serait déjà, et c’est lui marquer une défiance injurieuse que de le
faire sauver.

--Mais nous avouer qu’il sait où est Fabrice c’est nous dire: faites-le
partir! Non, je ne vivrai pas tant que je pourrai me répéter: Dans un
quart d’heure mon fils peut être entre quatre murailles! Quelle que soit
l’ambition du baron Binder, ajoutait la marquise, il croit utile à sa
position personnelle en ce pays d’afficher des ménagements pour un homme
du rang de mon mari, et j’en vois une preuve dans cette ouverture de
cœur singulière avec laquelle il avoue qu’il sait où prendre mon fils.
Bien plus, le baron détaille complaisamment les deux contraventions dont
Fabrice est accusé d’après la dénonciation de son indigne frère; il
explique que ces deux contraventions emportent la prison; n’est-ce pas
nous dire que si nous aimons mieux l’exil, c’est à nous de choisir?

--Si tu choisis l’exil, répétait toujours la comtesse, de la vie nous
ne le reverrons. Fabrice, présent à tout l’entretien, avec un des
anciens amis de la marquise maintenant conseiller au tribunal formé par
l’Autriche, était grandement d’avis de prendre la clef des champs. Et,
en effet, le soir même il sortit du palais caché dans la voiture qui
conduisait au théâtre de la Scala sa mère et sa tante. Le cocher, dont
on se défiait, alla faire comme d’habitude une station au cabaret, et
pendant que le laquais, homme sûr, gardait les chevaux, Fabrice, déguisé
en paysan, se glissa hors de la voiture et sortit de la ville. Le
lendemain matin il passa la frontière avec le même bonheur, et quelques
heures plus tard il était installé dans une terre que sa mère avait en
Piémont, près de Novare, précisément à Romagnano, où Bayard fut tué.

On peut penser avec quelle attention ces dames arrivées dans leur loge,
à la Scala, écoutaient le spectacle. Elles n’y étaient allées que pour
pouvoir consulter plusieurs de leurs amis appartenant au parti libéral,
et dont l’apparition au palais del Dongo eût pu être mal interprétée par
la police. Dans la loge, il fut résolu de faire une nouvelle démarche
auprès du baron Binder. Il ne pouvait pas être question d’offrir une
somme d’argent à ce magistrat parfaitement honnête homme, et d’ailleurs
ces dames étaient fort pauvres, elles avaient forcé Fabrice à emporter
tout ce qui restait sur le produit du diamant.

Il était fort important toutefois d’avoir le dernier mot du baron. Les
amis de la comtesse lui rappelèrent un certain chanoine Borda, jeune
homme fort aimable, qui jadis avait voulu lui faire la cour, et avec
d’assez vilaines façons; ne pouvant réussir, il avait dénoncé son amitié
pour Limercati au général Pietranera, sur quoi il avait été chassé comme
un vilain. Or maintenant ce chanoine faisait tous les soirs la partie
de tarots de la baronne Binder, et naturellement était l’ami intime du
mari. La comtesse se décida à la démarche horriblement pénible d’aller
voir ce chanoine; et le lendemain matin de bonne heure, avant qu’il
sortît de chez lui, elle se fit annoncer.

Lorsque le domestique unique du chanoine prononça le nom de la comtesse
Pietranera, cet homme fut ému au point d’en perdre la voix; il ne
chercha point à réparer le désordre d’un négligé fort simple.

--Faites entrer et allez-vous-en, dit-il d’une voix éteinte.

La comtesse entra; Borda se jeta à genoux.

--C’est dans cette position qu’un malheureux fou doit recevoir vos
ordres, dit-il à la comtesse qui ce matin-là, dans son négligé à
demi-déguisement, était d’un piquant irrésistible.

Le profond chagrin de l’exil de Fabrice, la violence qu’elle se faisait
pour paraître chez un homme qui en avait agi traîtreusement avec elle,
tout se réunissait pour donner à son regard un éclat incroyable.

--C’est dans cette position que je veux recevoir vos ordres, s’écria
le chanoine, car il est évident que vous avez quelque service à me
demander, autrement vous n’auriez pas honoré de votre présence la pauvre
maison d’un malheureux fou: jadis transporté d’amour et de jalousie,
il se conduisit avec vous comme un lâche, une fois qu’il vit qu’il ne
pouvait vous plaire.

Ces paroles étaient sincères et d’autant plus belles que le chanoine
jouissait maintenant d’un grand pouvoir: la comtesse en fut touchée
jusqu’aux larmes; l’humiliation, la crainte glaçaient son âme, en un
instant l’attendrissement et un peu d’espoir leur succédaient. D’un état
fort malheureux elle passait en un clin d’œil presque au bonheur.

--Baise ma main, dit-elle au chanoine en la lui présentant, et lève-toi.
(Il faut savoir qu’en Italie le tutoiement indique la bonne et franche
amitié tout aussi bien qu’un sentiment plus tendre.) Je viens te
demander grâce pour mon neveu Fabrice. Voici la vérité complète et sans
le moindre déguisement comme on la dit à un vieil ami. A seize ans et
demi il vient de faire une insigne folie; nous étions au château de
Grianta, sur le lac de Côme. Un soir, à sept heures nous avons appris,
par un bateau de Côme, le débarquement de l’Empereur au golfe de Juan.
Le lendemain matin Fabrice est parti pour la France, après s’être
fait donner le passeport d’un de ses amis du peuple, un marchand de
baromètres nommé Vasi. Comme il n’a pas l’air précisément d’un marchand
de baromètres, à peine avait-il fait dix lieues en France, que sur sa
bonne mine on l’a arrêté; ses élans d’enthousiasme en mauvais français
semblaient suspects. Au bout de quelque temps il s’est sauvé et a pu
gagner Genève; nous avons envoyé à sa rencontre à Lugano...

--C’est-à-dire à Genève, dit le chanoine en souriant.

La comtesse acheva l’histoire.

--Je ferai pour vous tout ce qui est humainement possible, reprit le
chanoine avec effusion; je me mets entièrement à vos ordres. Je ferai
même des imprudences, ajouta-t-il. Dites, que dois-je faire au moment
où ce pauvre salon sera privé de cette apparition céleste, et qui fait
époque dans l’histoire de ma vie?

--Il faut aller chez le baron Binder lui dire que vous aimez Fabrice
depuis sa naissance, que vous avez vu naître cet enfant quand vous
veniez chez nous, et qu’enfin, au nom de l’amitié qu’il vous accorde,
vous le suppliez d’employer tous ses espions à vérifier si, avant son
départ pour la Suisse, Fabrice a eu la moindre entrevue avec aucun de
ces libéraux qu’il surveille. Pour peu que le baron soit bien servi,
il verra qu’il s’agit ici uniquement d’une véritable étourderie de
jeunesse. Vous savez que j’avais, dans mon bel appartement du palais
Dugnani, les estampes des batailles gagnées par Napoléon: c’est en
lisant les légendes de ces gravures que mon neveu apprit à lire. Dès
l’âge de cinq ans mon pauvre mari lui expliquait ces batailles; nous lui
mettions sur la tête le casque de mon mari, l’enfant traînait son grand
sabre. Eh bien! un beau jour, il apprend que le dieu de mon mari, que
l’Empereur est de retour en France; il part pour le rejoindre, comme un
étourdi, mais il n’y réussit pas. Demandez à votre baron de quelle peine
il veut punir ce moment de folie.

--J’oubliais une chose, s’écria le chanoine, vous allez voir que
je ne suis pas tout à fait indigne du pardon que vous m’accordez.
Voici, dit-il en cherchant sur la table parmi ses papiers, voici la
dénonciation de cet infâme coltorto (hypocrite), voyez, signée Ascanio
Valserra del Dongo, qui a commencé toute cette affaire; je l’ai prise
hier soir dans les bureaux de la police, et suis allé à la Scala, dans
l’espoir de trouver quelqu’un allant d’habitude dans votre loge, par
lequel je pourrais vous la faire communiquer. Copie de cette pièce est
à Vienne depuis longtemps. Voilà l’ennemi que nous devons combattre. Le
chanoine lut la dénonciation avec la comtesse, et il fut convenu que
dans la journée, il lui en ferait tenir une copie par une personne sûre.
Ce fut la joie dans le cœur que la comtesse rentra au palais del Dongo.

--Il est impossible d’être plus galant homme que cet ancien coquin,
dit-elle à la marquise; ce soir à la Scala, à dix heures trois quarts à
l’horloge du théâtre, nous renverrons tout le monde de notre loge, nous
éteindrons les bougies, nous fermerons notre porte, et, à onze heures,
le chanoine lui-même viendra nous dire ce qu’il a pu faire. C’est ce que
nous avons trouvé de moins compromettant pour lui.

Ce chanoine avait beaucoup d’esprit; il n’eut garde de manquer au
rendez-vous: il y montra une bonté complète et une ouverture de cœur
sans réserve que l’on ne trouve guère que dans les pays où la vanité
ne domine pas tous les sentiments. Sa dénonciation de la comtesse au
général Pietranera, son mari, était un des grands remords de sa vie, et
il trouvait un moyen d’abolir ce remords.

Le matin, quand la comtesse était sortie de chez lui: «La voilà qui
fait l’amour avec son neveu, s’était-il dit avec amertume, car il
n’était point guéri. Altière comme elle l’est, être venue chez moi!...
A la mort de ce pauvre Pietranera, elle repoussa avec horreur mes
offres de service, quoique fort polies et très bien présentées par le
colonel Scotti, son ancien amant. La belle Pietranera vivre avec 1
500 francs! ajoutait le chanoine en se promenant avec action dans sa
chambre! Puis aller habiter le château de Grianta avec un abominable
secatore, ce marquis del Dongo!... Tout s’explique maintenant! Au fait,
ce jeune Fabrice est plein de grâces, grand, bien fait, une figure
toujours riante... et, mieux que cela, un certain regard chargé de douce
volupté... une physionomie à la Corrège, ajoutait le chanoine avec
amertume.

«La différence d’âge... point trop grande... Fabrice né après l’entrée
des Français, vers 98, ce me semble; la comtesse peut avoir vingt-sept
ou vingt-huit ans, impossible d’être plus jolie, plus adorable; dans ce
pays fertile en beautés, elle les bat toutes; la Marini, la Gherardi, la
Ruga, l’Aresi, la Pietragrua, elle l’emporte sur toutes ces femmes...
Ils vivaient heureux cachés sur ce beau lac de Côme quand le jeune
homme a voulu rejoindre Napoléon... Il y a encore des âmes en Italie!
et, quoi qu’on fasse! Chère patrie!... Non, continuait ce cœur enflammé
par la jalousie, impossible d’expliquer autrement cette résignation à
végéter à la campagne, avec le dégoût de voir tous les jours, à tous
les repas, cette horrible figure du marquis del Dongo, plus cette
infâme physionomie blafarde du marchesino Ascanio, qui sera pis que
son père!... Eh bien! je la servirai franchement. Au moins j’aurai le
plaisir de la voir autrement qu’au bout de ma lorgnette.»

Le chanoine Borda expliqua fort clairement l’affaire à ces dames. Au
fond, Binder était on ne peut pas mieux disposé; il était charmé que
Fabrice eût pris la clef des champs avant les ordres qui pouvaient
arriver de Vienne; car le Binder n’avait pouvoir de décider de rien,
il attendait des ordres pour cette affaire comme pour toutes les
autres; il envoyait à Vienne chaque jour la copie exacte de toutes les
informations: puis il attendait.

Il fallait que dans son exil à Romagnan Fabrice:

1º Ne manquât pas d’aller à la messe tous les jours, prît pour
confesseur un homme d’esprit, dévoué à la cause de la monarchie, et
ne lui avouât, au tribunal de la pénitence, que des sentiments fort
irréprochables.

2º Il ne devait fréquenter aucun homme passant pour avoir de l’esprit,
et, dans l’occasion, il fallait parler de la révolte avec horreur, et
comme n’étant jamais permise.

3º Il ne devait point se faire voir au café, il ne fallait jamais lire
d’autres journaux que les gazettes officielles de Turin et de Milan;
en général, montrer du dégoût pour la lecture, ne jamais lire, surtout
aucun ouvrage imprimé après 1720, exception tout au plus pour les romans
de Walter Scott.

4º Enfin, ajouta le chanoine avec un peu de malice, il faut surtout
qu’il fasse ouvertement la cour à quelqu’une des jolies femmes du pays,
de la classe noble, bien entendu; cela montrera qu’il n’a pas le génie
sombre et mécontent d’un conspirateur en herbe.

Avant de se coucher, la comtesse et la marquise écrivirent à Fabrice
deux lettres infinies dans lesquelles on lui expliquait avec une anxiété
charmante tous les conseils donnés par Borda.

Fabrice n’avait nulle envie de conspirer: il aimait Napoléon, et, en sa
qualité de noble, se croyait fait pour être plus heureux qu’un autre
et trouvait les bourgeois ridicules. Jamais il n’avait ouvert un livre
depuis le collège, où il n’avait lu que des livres arrangés par les
jésuites. Il s’établit à quelque distance de Romagnan, dans un palais
magnifique, l’un des chefs-d’œuvre du fameux architecte San Micheli;
mais depuis trente ans on ne l’avait pas habité, de sorte qu’il pleuvait
dans toutes les pièces et pas une fenêtre ne fermait. Il s’empara
des chevaux de l’homme d’affaires, qu’il montait sans façon toute la
journée; il ne parlait point, et réfléchissait. Le conseil de prendre
une maîtresse dans une famille ultra lui parut plaisant et il le suivit
à la lettre. Il choisit pour confesseur un jeune prêtre intrigant qui
voulait devenir évêque (comme le confesseur du Spielberg); mais il
faisait trois lieues à pied et s’enveloppait d’un mystère qu’il croyait
impénétrable, pour lire <i>Le Constitutionnel</i>, qu’il trouvait sublime.
«Cela est aussi beau qu’Alfieri et le Dante!» s’écriait-il souvent.
Fabrice avait cette ressemblance avec la jeunesse française qu’il
s’occupait beaucoup plus sérieusement de son cheval et de son journal
que de sa maîtresse bien pensante. Mais il n’y avait pas encore de place
pour l’imitation des autres dans cette âme naïve et ferme, et il ne fit
pas d’amis dans la société du gros bourg de Romagnan; sa simplicité
passait pour de la hauteur; on ne savait que dire de ce caractère. C’est
un cadet mécontent de n’être pas aîné, dit le curé.




CHAPITRE VI


Nous avouerons avec sincérité que la jalousie du chanoine Borda n’avait
pas absolument tort; à son retour de France, Fabrice parut aux yeux
de la comtesse Pietranera comme un bel étranger qu’elle eût beaucoup
connu jadis. S’il eût parlé d’amour, elle l’eût aimé; n’avait-elle
pas déjà pour sa conduite et sa personne une admiration passionnée et
pour ainsi dire sans bornes? Mais Fabrice l’embrassait avec une telle
effusion d’innocente reconnaissance et de bonne amitié, qu’elle se fût
fait horreur à elle-même si elle eût cherché un autre sentiment dans
cette amitié presque filiale. «Au fond, se disait la comtesse, quelques
amis qui m’ont connue il y a six ans, à la cour du prince Eugène,
peuvent encore me trouver jolie et même jeune, mais pour lui je suis
une femme respectable... et, s’il faut tout dire sans nul ménagement
pour mon amour-propre, une femme âgée.» La comtesse se faisait illusion
sur l’époque de la vie où elle était arrivée, mais ce n’était pas à la
façon des femmes vulgaires. «A son âge, d’ailleurs, ajoutait-elle, on
s’exagère un peu les ravages du temps; un homme plus avancé dans la
vie...»

La comtesse, qui se promenait dans son salon, s’arrêta devant une
glace, puis sourit. Il faut savoir que depuis quelques mois le cœur de
Mme Pietranera était attaqué d’une façon sérieuse et par un singulier
personnage. Peu après le départ de Fabrice pour la France, la comtesse
qui, sans qu’elle se l’avouât tout à fait, commençait déjà à s’occuper
beaucoup de lui, était tombée dans une profonde mélancolie. Toutes ses
occupations lui semblaient sans plaisir, et, si l’on ose ainsi parler,
sans saveur; elle se disait que Napoléon, voulant s’attacher ses peuples
d’Italie, prendrait Fabrice pour aide de camp.

--Il est perdu pour moi! s’écriait-elle en pleurant, je ne le reverrai
plus; il m’écrira, mais que serai-je pour lui dans dix ans?

Ce fut dans ces dispositions qu’elle fit un voyage à Milan; elle
espérait y trouver des nouvelles plus directes de Napoléon, et, qui
sait, peut-être par contrecoup des nouvelles de Fabrice. Sans se
l’avouer, cette âme active commençait à être bien lasse de la vie
monotone qu’elle menait à la campagne. «C’est s’empêcher de mourir,
se disait-elle, ce n’est pas vivre. Tous les jours voir ces figures
poudrées, le frère, le neveu Ascagne, leurs valets de chambre! Que
seraient les promenades sur le lac sans Fabrice?» Son unique consolation
était puisée dans l’amitié qui l’unissait à la marquise. Mais depuis
quelque temps, cette intimité avec la mère de Fabrice, plus âgée
qu’elle, et désespérant de la vie, commençait à lui être moins agréable.

Telle était la position singulière de Mme Pietranera: Fabrice parti,
elle espérait peu de l’avenir; son cœur avait besoin de consolation et
de nouveauté. Arrivée à Milan, elle se prit de passion pour l’opéra à
la mode; elle allait s’enfermer toute seule, durant de longues heures,
à la Scala, dans la loge du général Scotti, son ancien ami. Les hommes
qu’elle cherchait à rencontrer pour avoir des nouvelles de Napoléon et
de son armée lui semblaient vulgaires et grossiers. Rentrée chez elle,
elle improvisait sur son piano jusqu’à trois heures du matin. Un soir,
à la Scala, dans la loge d’une de ses amies, où elle allait chercher
des nouvelles de France, on lui présenta le comte Mosca, ministre de
Parme: c’était un homme aimable et qui parla de la France et de Napoléon
de façon à donner à son cœur de nouvelles raisons pour espérer ou
pour craindre. Elle retourna dans cette loge le lendemain: cet homme
d’esprit revint, et, tout le temps du spectacle, elle lui parla avec
plaisir. Depuis le départ de Fabrice, elle n’avait pas trouvé une soirée
vivante comme celle-là. Cet homme qui l’amusait, le comte Mosca della
Rovere Sorezana, était alors ministre de la guerre, de la police et
des finances de ce fameux prince de Parme, Ernest IV, si célèbre par
ses sévérités que les libéraux de Milan appelaient des cruautés. Mosca
pouvait avoir quarante ou quarante-cinq ans; il avait de grands traits,
aucun vestige d’importance, et un air simple et gai qui prévenait en sa
faveur; il eût été fort bien encore, si une bizarrerie de son prince
ne l’eût obligé à porter de la poudre dans les cheveux comme gages de
bons sentiments politiques. Comme on craint peu de choquer la vanité, on
arrive fort vite en Italie au ton de l’intimité, et à dire des choses
personnelles. Le correctif de cet usage est de ne pas se revoir si l’on
s’est blessé.

--Pourquoi donc, comte, portez-vous de la poudre? lui dit Mme Pietranera
la troisième fois qu’elle le voyait. De la poudre! un homme comme vous,
aimable, encore jeune et qui a fait la guerre en Espagne avec nous!

--C’est que je n’ai rien volé dans cette Espagne, et qu’il faut vivre.
J’étais fou de la gloire; une parole flatteuse du général français,
Gouvion-Saint-Cyr, qui nous commandait, était alors tout pour moi. A
la chute de Napoléon, il s’est trouvé que, tandis que je mangeais mon
bien à son service, mon père, homme d’imagination et qui me voyait déjà
général, me bâtissait un palais dans Parme. En 1813, je me suis trouvé
pour tout bien un grand palais à finir et une pension.

--Une pension: 3 500 francs, comme mon mari?

--Le comte Pietranera était général de division. Ma pension, à moi,
pauvre chef d’escadron, n’a jamais été que de 800 francs, et encore je
n’en ai été payé que depuis que je suis ministre des finances.

Comme il n’y avait dans la loge que la dame d’opinions fort libérales à
laquelle elle appartenait, l’entretien continua avec la même franchise.
Le comte Mosca, interrogé, parla de sa vie à Parme.

--En Espagne, sous le général Saint-Cyr, j’affrontais des coups de fusil
pour arriver à la croix et ensuite à un peu de gloire, maintenant je
m’habille comme un personnage de comédie pour gagner un grand état de
maison et quelques milliers de francs. Une fois entré dans cette sorte
de jeu d’échecs, choqué des insolences de mes supérieurs, j’ai voulu
occuper une des premières places; j’y suis arrivé: mais mes jours les
plus heureux sont toujours ceux que de temps à autre je puis venir
passer à Milan; là vit encore, ce me semble, le cœur de votre armée
d’Italie.

La franchise, la disenvoltura avec laquelle parlait ce ministre d’un
prince si redouté piqua la curiosité de la comtesse; sur son titre
elle avait cru trouver un pédant plein d’importance, elle voyait un
homme qui avait honte de la gravité de sa place. Mosca lui avait promis
de lui faire parvenir toutes les nouvelles de France qu’il pourrait
recueillir: c’était une grande indiscrétion à Milan, dans le mois qui
précéda Waterloo; il s’agissait alors pour l’Italie d’être ou de n’être
pas; tout le monde avait la fièvre, à Milan, d’espérance ou de crainte.
Au milieu de ce trouble universel, la comtesse fit des questions sur le
compte d’un homme qui parlait si lestement d’une place si enviée et qui
était sa seule ressource.

Des choses curieuses et d’une bizarrerie intéressante furent rapportées
à Mme Pietranera:

--Le comte Mosca della Rovere Sorezana, lui dit-on, est sur le point
de devenir premier ministre et favori déclaré de Ranuce-Ernest IV,
souverain absolu de Parme, et, de plus, l’un des princes les plus riches
de l’Europe. Le comte serait déjà arrivé à ce poste suprême s’il eût
voulu prendre une mine plus grave; on dit que le prince lui fait souvent
la leçon à cet égard.

--Qu’importent mes façons à Votre Altesse, répond-il librement, si je
fais bien ses affaires?

--Le bonheur de ce favori, ajoutait-on, n’est pas sans épines. Il faut
plaire à un souverain, homme de sens et d’esprit sans doute, mais qui,
depuis qu’il est monté sur un trône absolu, semble avoir perdu la tête
et montre, par exemple, des soupçons dignes d’une femmelette.

«Ernest IV n’est brave qu’à la guerre. Sur les champs de bataille, on
l’a vu vingt fois guider une colonne à l’attaque en brave général; mais
après la mort de son père Ernest III, de retour dans ses Etats, où, pour
son malheur, il possède un pouvoir sans limites, il s’est mis à déclamer
follement contre les libéraux et la liberté. Bientôt il s’est figuré
qu’on le haïssait; enfin, dans un moment de mauvaise humeur il a fait
pendre deux libéraux, peut-être peu coupables, conseillé à cela par un
misérable nommé Rassi, sorte de ministre de la justice.

«Depuis ce moment fatal, la vie du prince a été changée; on le voit
tourmenté par les soupçons les plus bizarres. Il n’a pas cinquante
ans, et la peur l’a tellement amoindri, si l’on peut parler ainsi,
que, dès qu’il parle des jacobins et des projets du comité directeur
de Paris, on lui trouve la physionomie d’un vieillard de quatre-vingts
ans; il retombe dans les peurs chimériques de la première enfance. Son
favori Rassi, fiscal général (ou grand juge), n’a d’influence que par
la peur de son maître; et dès qu’il craint pour son crédit, il se hâte
de découvrir quelque nouvelle conspiration des plus noires et des plus
chimériques. Trente imprudents se réunissent-ils pour lire un numéro
du <i>Constitutionnel</i>, Rassi les déclare conspirateurs et les envoie
prisonniers dans cette fameuse citadelle de Parme, terreur de toute
la Lombardie. Comme elle est fort élevée, cent quatre-vingts pieds,
dit-on, on l’aperçoit de fort loin au milieu de cette plaine immense;
et la forme physique de cette prison, de laquelle on raconte des choses
horribles, la fait reine, de par la peur, de toute cette plaine, qui
s’étend de Milan à Bologne.

--Le croiriez-vous? disait à la comtesse un autre voyageur, la nuit, au
troisième étage de son palais, gardé par quatre-vingts sentinelles qui,
tous les quarts d’heure, hurlent une phrase entière, Ernest IV tremble
dans sa chambre. Toutes les portes fermées à dix verrous, et les pièce

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