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Les quarante-cinq — Tome 3

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #7772 · 479,527 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les quarante-cinq — Tome 3
    
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Title: Les quarante-cinq — Tome 3

Author: Alexandre Dumas
        Auguste Maquet


        
Release date: March 1, 2005 [eBook #7772]
                Most recently updated: March 24, 2015

Language: French

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Credits: Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 3 ***




Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
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LES QUARANTE-CINQ
TROISIÈME PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




XLIV

PRÉPARATIFS DE BATAILLE


Le camp du nouveau duc de Brabant était assis sur les deux rives de
l'Escaut: l'armée, bien disciplinée, était cependant agitée d'un esprit
d'agitation facile à comprendre.

[Illustration: Tu es un traître, et en traître tu mourras. -- PAGE 19.]

En effet, beaucoup de calvinistes assistaient le duc d'Anjou, non point
par sympathie pour le susdit duc, mais pour être aussi désagréables que
possible à l'Espagne, et aux catholiques de France et d'Angleterre; ils se
battaient donc plutôt par amour-propre que par conviction ou par
dévoûment, et l'on sentait bien que la campagne une fois finie, ils
abandonneraient le chef ou lui imposeraient des conditions.

D'ailleurs ces conditions, le duc d'Anjou laissait toujours croire qu'à
l'heure venue, il irait au devant d'elles. Son mot favori était: « Henri
de Navarre s'est bien fait catholique, pourquoi François de France ne se
ferait-il pas huguenot? »

De l'autre côté, au contraire, c'est-à-dire chez l'ennemi, existaient, en
opposition avec ces dissidences morales et politiques, des principes
distincts, une cause parfaitement arrêtée, le tout parfaitement pur
d'ambition ou de colère.

Anvers avait d'abord eu l'intention de se donner, mais à ses conditions et
à son heure; elle ne refusait pas précisément François, mais elle se
réservait d'attendre, forte par son assiette, par le courage et
l'expérience belliqueuse de ses habitants; elle savait d'ailleurs qu'en
étendant le bras, outre le duc de Guise en observation dans la Lorraine,
elle trouvait Alexandre Farnèse dans le Luxembourg. Pourquoi, en cas
d'urgence, n'accepterait-elle pas les secours de l'Espagne contre Anjou,
comme elle avait accepté le secours d'Anjou contre l'Espagne?

Quitte, après cela, à repousser l'Espagne après que l'Espagne l'aurait
aidée à repousser Anjou.

Ces républicains monotones avaient pour eux la force d'airain du bon sens.

Tout à coup ils virent apparaître une flotte à l'embouchure de l'Escaut,
et ils apprirent que cette flotte arrivait avec le grand amiral de France,
et que ce grand amiral de France amenait un secours à leur ennemi.

Depuis qu'il était venu mettre le siège devant Anvers, le duc d'Anjou
était devenu naturellement l'ennemi des Anversois.

En apercevant cette flotte, et en apprenant l'arrivée de Joyeuse, les
calvinistes du duc d'Anjou firent une grimace presque égale à celle que
faisaient les Flamands. Les calvinistes étaient fort braves, mais en même
temps fort jaloux; ils passaient facilement sur les questions d'argent,
mais n'aimaient point qu'on vînt rogner leurs lauriers, surtout avec des
épées qui avaient servi à saigner tant de huguenots au jour de la Saint-
Barthélemy.

De là, force querelles qui commencèrent le soir même de l'arrivée de
Joyeuse, et se continuèrent triomphalement le lendemain et le
surlendemain.

Du haut de leurs remparts, les Anversois avaient chaque jour le spectacle
de dix ou douze duels entre catholiques et huguenots. Les polders
servaient de champ clos, et l'on jetait dans le fleuve beaucoup plus de
morts qu'une affaire en rase campagne n'en eût coûté aux Français. Si le
siège d'Anvers, comme celui de Troie, eût duré neuf ans, les assiégés
n'eussent eu besoin de rien faire autre chose que de regarder faire les
assiégeants; ceux-ci se fussent certainement détruits eux-mêmes.

François faisait, dans toutes ces querelles, l'office de médiateur, mais
non sans d'énormes difficultés; il y avait des engagements pris avec les
huguenots français: blesser ceux-ci, c'était se retirer l'appui moral des
huguenots flamands, qui pouvaient l'aider dans Anvers.

D'un autre côté, brusquer les catholiques envoyés par le roi pour se faire
tuer à son service, était pour le duc d'Anjou chose non-seulement
impolitique, mais encore compromettante.

L'arrivée de ce renfort, sur lequel le duc d'Anjou lui-même ne comptait
pas, avait bouleversé les Espagnols, et de leur côté les Lorrains en
crevaient de fureur.

C'était bien quelque chose pour le duc d'Anjou que de jouir à la fois de
cette double satisfaction.

Mais le duc ne ménageait point ainsi tous les partis sans que la
discipline de son armée en souffrît fort.

Joyeuse, à qui la mission n'avait jamais souri, on se le rappelle, se
trouvait mal à l'aise au milieu de cette réunion d'hommes si divers de
sentiments; il sentait instinctivement que le temps des succès était
passé. Quelque chose comme le pressentiment d'un grand échec courait dans
l'air, et, dans sa paresse de courtisan comme dans son amour-propre de
capitaine, il déplorait d'être venu de si loin pour partager une défaite.

Aussi trouvait-il en conscience et disait-il tout haut que le duc d'Anjou
avait eu grand tort de mettre le siège devant Anvers. Le prince d'Orange,
qui lui avait donné ce traître conseil, avait disparu depuis que le
conseil avait été suivi, et l'on ne savait pas ce qu'il était devenu. Son
armée était en garnison dans cette ville, et il avait promis au duc
d'Anjou l'appui de cette armée; cependant on n'entendait point dire le
moins du monde qu'il y eût division entre les soldats de Guillaume et les
Anversois, et la nouvelle d'un seul duel entre les assiégés n'était pas
venue réjouir les assiégeants depuis qu'ils avaient assis leur camp devant
la place.

Ce que Joyeuse faisait surtout valoir dans son opposition au siège, c'est
que cette ville importante d'Anvers était presque une capitale: or,
posséder une grande ville par le consentement de cette grande ville, c'est
un avantage réel; mais prendre d'assaut la deuxième capitale de ses futurs
États, c'était s'exposer à la désaffection des Flamands, et Joyeuse
connaissait trop bien les Flamands pour espérer, en supposant que le duc
d'Anjou prît Anvers, qu'ils ne se vengeraient pas tôt ou tard de cette
prise, et avec usure.

Cette opinion, Joyeuse l'exposait tout haut dans la tente du duc, cette
nuit même où nous avons introduit nos lecteurs dans le camp français.

Pendant que le conseil se tenait entre ses capitaines, le duc était assis
ou plutôt couché sur un long fauteuil qui pouvait au besoin servir de lit
de repos, et il écoutait, non point les avis du grand amiral de France,
mais les chuchotements de son joueur de luth Aurilly.

Aurilly, par ses lâches complaisances, par ses basses flatteries et par
ses continuelles assiduités, avait enchaîné la faveur du prince; jamais il
ne l'avait servi comme avaient fait ses autres amis, en desservant, soit
le roi, soit de puissants personnages, de sorte qu'il avait évité l'écueil
où la Mole, Coconnas, Bussy et tant d'autres s'étaient brisés.

Avec son luth, avec ses messages d'amour, avec ses renseignements exacts
sur tous les personnages et les intrigues de la cour, avec ses manoeuvres
habiles pour jeter dans les filets du duc la proie qu'il convoitait,
quelle que fût cette proie, Aurilly avait fait, sous main, une grande
fortune, adroitement disposée en cas de revers; de sorte qu'il paraissait
toujours être le pauvre musicien Aurilly, courant après un écu, et
chantant comme les cigales lorsqu'il avait faim.

L'influence de cet homme était immense parce qu'elle était secrète.

Joyeuse, en le voyant couper ainsi dans ses développements de stratégie et
détourner l'attention du duc, Joyeuse se retira en arrière, interrompant
tout net le fil de son discours.

François avait l'air de ne pas écouter, mais il écoutait réellement; aussi
cette impatience de Joyeuse ne lui échappa-t-elle point, et, sur-le-champ:

-- Monsieur l'amiral, dit-il, qu'avez-vous?

-- Rien, monseigneur; j'attends seulement que Votre Altesse ait le loisir
de m'écouter.

-- Mais j'écoute, monsieur de Joyeuse, j'écoute, répondit allègrement le
duc. Ah! vous autres Parisiens, vous me croyez donc bien épaissi par la
guerre de Flandre, que vous pensez que je ne puis écouter deux personnes
parlant ensemble, quand César dictait sept lettres à la fois!

-- Monseigneur, répondit Joyeuse en lançant au pauvre musicien un coup
d'oeil sous lequel celui-ci plia avec son humilité ordinaire, je ne suis
pas un chanteur pour avoir besoin que l'on m'accompagne quand je parle.

-- Bon, bon, duc; taisez-vous, Aurilly.

Aurilly s'inclina.

-- Donc, continua François, vous n'approuvez pas mon coup de main sur
Anvers, monsieur de Joyeuse?

-- Non, monseigneur.

-- J'ai adopté ce plan en conseil, cependant.

-- Aussi, monseigneur, n'est-ce qu'avec une grande réserve que je prends
la parole, après tant d'expérimentés capitaines.

Et Joyeuse, en homme de cour, salua autour de lui.

Plusieurs voix s'élevèrent pour affirmer au grand amiral que son avis
était le leur.

D'autres, sans parler, firent des signes d'assentiment.

-- Comte de Saint-Aignan, dit le prince à l'un de ses plus braves
colonels, vous n'êtes pas de l'avis de M. de Joyeuse, vous?

-- Si fait, monseigneur, répondit M. de Saint-Aignan.

-- Ah! c'est que, comme vous faisiez la grimace....

Chacun se mit à rire. Joyeuse pâlit, le comte rougit.

-- Si M. le comte de Saint-Aignan, dit Joyeuse, a l'habitude de donner son
avis de cette façon, c'est un conseiller peu poli, voilà tout.

-- Monsieur de Joyeuse, repartit vivement Saint-Aignan, Son Altesse a eu
tort de me reprocher une infirmité contractée à son service; j'ai, à la
prise de Cateau-Cambrésis, reçu un coup de pique dans la tête, et, depuis
ce temps j'ai des contractions nerveuses, ce qui occasionne les grimaces
dont se plaint Son Altesse.... Ce n'est pas, toutefois, une excuse que je
vous donne, monsieur de Joyeuse, c'est une explication, dit fièrement le
comte en se retournant.

-- Non, monsieur, dit Joyeuse en lui tendant la main, c'est un reproche
que vous faites, et vous avez raison.

Le sang monta au visage du duc François.

-- Et à qui ce reproche? dit-il.

-- Mais, à moi, probablement, monseigneur.

-- Pourquoi Saint-Aignan vous ferait-il un reproche, monsieur de Joyeuse,
à vous qu'il ne connaît pas?

-- Parce que j'ai pu croire un instant que M. de Saint-Aignan aimait assez
peu Votre Altesse pour lui donner le conseil de prendre Anvers.

-- Mais enfin, s'écria le prince, il faut que ma position se dessine dans
le pays. Je suis duc de Brabant et comte de Flandre de nom. Il faut que je
le sois aussi de fait. Ce Taciturne, qui se cache je ne sais où, m'a parlé
d'une royauté. Où est-elle, cette royauté? dans Anvers. Où est-il, lui!
dans Anvers aussi, probablement. Eh bien! il faut prendre Anvers, et,
Anvers pris, nous saurons à quoi nous en tenir.

-- Eh! monseigneur, vous le savez déjà, sur mon âme, ou vous seriez en
vérité moins bon politique qu'on ne le dit. Qui vous a donné le conseil de
prendre Anvers? M. le prince d'Orange, qui a disparu au moment de se
mettre en campagne; M. le prince d'Orange, qui, tout en faisant Votre
Altesse duc de Brabant, s'est réservé la lieutenance générale du duché; le
prince d'Orange, qui a intérêt à ruiner les Espagnols par vous et vous par
les Espagnols; M. le prince d'Orange, qui vous remplacera, qui vous
succédera, s'il ne vous remplace et ne vous succède déjà; le prince
d'Orange... Eh! monseigneur, jusqu'à présent en suivant les conseils du
prince d'Orange, vous n'avez fait qu'indisposer les Flamands. Vienne un
revers, et tous ceux qui n'osent vous regarder en face courront après vous
comme ces chiens timides qui ne courent qu'après les fuyards.

-- Quoi! vous supposez que je puisse être battu par des marchands de
laine, par des buveurs dé bière?

-- Ces marchands de laine, ces buveurs de bière ont donné fort à faire au
roi Philippe de Valois, à l'empereur Charles V, et au roi Philippe II, qui
étaient trois princes d'assez bonne maison, monseigneur, pour que la
comparaison ne puisse pas vous être trop désagréable.

-- Ainsi, vous craignez un échec?

-- Oui, monseigneur, je le crains.

-- Vous ne serez donc pas là, monsieur de Joyeuse?

-- Pourquoi donc n'y serais-je point?

-- Parce que je m'étonne que vous doutiez à ce point de votre propre
bravoure, que vous vous voyiez déjà en fuite devant les Flamands: en tout
cas, rassurez-vous: ces prudents commerçants ont l'habitude, quand ils
marchent au combat, de s'affubler de trop lourdes armures pour qu'ils
aient la chance de vous atteindre, courussent-ils après vous.

-- Monseigneur, je ne doute pas de mon courage; monseigneur, je serai au
premier rang, mais je serai battu au premier rang, tandis que d'autres le
seront au dernier, voilà tout.

-- Mais enfin votre raisonnement n'est pas logique, monsieur de Joyeuse:
vous approuvez que j'aie pris les petites places.

-- J'approuve que vous preniez ce qui ne se défend point.

-- Eh bien! après avoir pris les petites places qui ne se défendaient pas,
comme vous dites, je ne reculerai point devant la grande parce qu'elle se
défend, ou plutôt parce qu'elle menace de se défendre.

-- Et Votre Altesse a tort: mieux vaut reculer sur un terrain sûr que de
trébucher dans un fossé en continuant de marcher en avant.

-- Soit, je trébucherai, mais je ne reculerai pas.

-- Votre Altesse fera ici comme elle voudra, dit Joyeuse en s'inclinant,
et nous, de notre côté, nous ferons comme voudra Votre Altesse; nous
sommes ici pour lui obéir.

-- Ce n'est pas répondre, duc.

-- C'est cependant la seule réponse que je puisse faire à Votre Altesse.

-- Voyons, prouvez-moi que j'ai tort; je ne demande pas mieux que de me
rendre à votre avis.

[Illustration: Derrière une borne gigantesque il attendit. -- PAGE 24.]

-- Monseigneur, voyez l'armée du prince d'Orange, elle était vôtre, n'est-
ce pas? Eh bien! au lieu de camper avec vous devant Anvers, elle est dans
Anvers, ce qui est bien différent; voyez le Taciturne, comme vous
l'appelez vous-même: il était votre ami et votre conseiller; non-seulement
vous ne savez pas ce qu'est devenu le conseiller, mais encore vous croyez
être sûr que l'ami s'est changé en ennemi; voyez les Flamands: lorsque
vous étiez en Flandre, ils pavoisaient leurs barques et leurs murailles en
vous voyant arriver; maintenant ils ferment leurs portes à votre vue et
braquent leurs canons à votre approche, ni plus ni moins que si vous étiez
le duc d'Albe. Eh bien! je vous le dis: Flamands et Hollandais, Anvers et
Orange n'attendent qu'une occasion de s'unir contre vous, et ce moment
sera celui où vous crierez feu à votre maître d'artillerie.

-- Eh bien! répondit le duc d'Anjou, on battra du même coup Anvers et
Orange, Flamands et Hollandais.

-- Non, monseigneur, parce que nous avons juste assez de monde pour donner
l'assaut à Anvers, en supposant que nous n'ayons affaire qu'aux Anversois,
et que tandis que nous donnerons l'assaut, le Taciturne tombera sur nous
sans rien dire, avec ces éternels huit ou dix mille hommes, toujours
détruits et toujours renaissants, à l'aide desquels depuis dix ou douze
ans il tient en échec le duc d'Albe, don Juan Requesens et le duc de
Parme.

-- Ainsi, vous persistez dans votre opinion?

-- Dans laquelle?

-- Que nous serons battus.

-- Immanquablement.

-- Eh bien! c'est facile à éviter, pour votre part, du moins, monsieur de
Joyeuse, continua aigrement le prince; mon frère vous a envoyé vers moi
pour me soutenir; votre responsabilité est à couvert, si je vous donne
congé en vous disant que je ne crois pas avoir besoin d'être soutenu.

-- Votre Altesse peut me donner congé, dit Joyeuse; mais, à la veille
d'une bataille, ce serait une honte pour moi que l'accepter.

Un long murmure d'approbation accueillit les paroles de Joyeuse; le prince
comprit qu'il avait été trop loin.

-- Mon cher amiral, dit-il en se levant et en embrassant le jeune homme,
vous ne voulez pas m'entendre. Il me semble pourtant que j'ai raison, ou
plutôt que, dans la position où je suis, je ne puis avouer tout haut que
j'ai eu tort; vous me reprochez mes fautes, je les connais: j'ai été trop
jaloux de l'honneur de mon nom; j'ai trop voulu prouver la supériorité des
armes françaises, donc j'ai tort. Mais le mal est fait; en voulez-vous
commettre un pire? Nous voici devant des gens armés, c'est-à-dire devant
des hommes qui nous disputent ce qu'ils m'ont offert. Voulez-vous que je
leur cède? Demain alors, ils reprendront pièce à pièce ce que j'ai
conquis; non, l'épée est tirée, frappons, ou sinon nous serons frappés;
voilà mon sentiment.

-- Du moment où Votre Altesse parle ainsi, dit Joyeuse, je me garderai
d'ajouter un mot; je suis ici pour vous obéir, monseigneur, et d'aussi
grand coeur, croyez-le bien, si vous me conduisez à la mort, que si vous
me menez à la victoire; cependant... mais non, monseigneur.

-- Quoi?

-- Non, je veux et dois me taire.

-- Non, par Dieu! dites, amiral; dites, je le veux.

-- Alors en particulier, monseigneur.

-- En particulier?

-- Oui, s'il plaît à Votre Altesse.

Tous se levèrent et reculèrent jusqu'aux extrémités de la spacieuse tente
de François.

-- Parlez, dit celui-ci.

-- Monseigneur peut prendre indifféremment un revers que lui infligerait
l'Espagne, un échec qui rendrait triomphants ces buveurs de bière
flamands, ou ce prince d'Orange à double face; mais s'accommoderait-il
aussi volontiers de faire rire à ses dépens M. le duc de Guise?

François fronça le sourcil.

-- M. de Guise? dit-il; eh! qu'a-t-il à faire dans tout ceci?

-- M. de Guise, continua Joyeuse, a tenté, dit-on, de faire assassiner
monseigneur; si Salcède ne l'a pas avoué sur l'échafaud, il l'a avoué à la
gêne. Or, c'est une grande joie à offrir au Lorrain, qui joue un grand
rôle dans tout ceci, ou je m'y trompe fort, que de nous faire battre sous
Anvers, et de lui procurer, qui sait? sans bourse délier, cette mort d'un
fils de France, qu'il avait promis de payer si cher à Salcède. Lisez
l'histoire de Flandre, monseigneur, et vous y verrez que les Flamands ont
pour habitude d'engraisser leurs terres avec le sang des princes les plus
illustres et des meilleurs chevaliers français.

Le duc secoua la tête.

-- Eh bien! soit, Joyeuse, dit-il, je donnerai, s'il le faut, au Lorrain
maudit la joie de me voir mort, mais je ne lui donnerai pas celle de me
voir fuyant. J'ai soif de gloire, Joyeuse; car, seul de mon nom, j'ai
encore des batailles à gagner.

-- Et Cateau-Cambrésis que vous oubliez, monseigneur; il est vrai que vous
êtes le seul.

-- Comparez donc cette escarmouche à Jarnac et à Moncontour, Joyeuse, et
faites le compte de ce que je redois à mon bien-aimé frère Henri. Non,
non, ajouta-t-il, je ne suis pas un roitelet de Navarre; je suis un prince
français, moi.

Puis se retournant vers les seigneurs, qui, aux paroles de Joyeuse,
s'étaient éloignés:

-- Messieurs, ajouta-t-il, l'assaut tient toujours; la pluie a cessé, les
terrains sont bons, nous attaquerons cette nuit.

Joyeuse s'inclina.

-- Monseigneur voudra bien détailler ses ordres, dit-il, nous les
attendons.

-- Vous avez huit vaisseaux, sans compter la galère amirale, n'est-ce pas,
monsieur de Joyeuse?

-- Oui, monseigneur.

-- Vous forcerez la ligne, et ce sera chose facile, les Anversois n'ayant
dans le port que des vaisseaux marchands; alors vous viendrez vous
embosser en face du quai. Là, si le quai est défendu, vous foudroierez la
ville en tentant un débarquement avec vos quinze cents hommes.

Du reste de l'armée je ferai deux colonnes, l'une commandée par M. le
comte de Saint-Aignan, l'autre commandée par moi-même. Toutes deux
tenteront l'escalade par surprise au moment où les premiers coups de canon
partiront.

La cavalerie demeurera en réserve, en cas d'échec, pour protéger la
retraite de la colonne repoussée.

De ces trois attaques, l'une réussira certainement. Le premier corps,
établi sur le rempart, tirera une fusée pour rallier à lui les autres
corps.

-- Mais il faut tout prévoir, monseigneur, dit Joyeuse. Supposons ce que
vous ne croyez pas supposable, c'est-à-dire que les trois colonnes
d'attaque soient repoussées toutes trois.

-- Alors nous gagnons les vaisseaux sous la protection du feu de nos
batteries, et nous nous répandons dans les polders, où les Anversois ne se
hasarderont point à nous venir chercher.

On s'inclina en signe d'adhésion.

-- Maintenant, messieurs, dit le duc, du silence.

Qu'on éveille les troupes endormies, qu'on embarque avec ordre; que pas un
feu, pas un coup de mousquet ne révèlent notre dessein. Vous serez dans le
port, amiral, avant que les Anversois se doutent de votre départ. Nous,
qui allons le traverser et suivre la rive gauche, nous arriverons en même
temps que vous.

Allez, messieurs, et bon courage. Le bonheur qui nous a suivis jusqu'ici
ne craindra point de traverser l'Escaut avec nous.

Les capitaines quittèrent la tente du prince, et donnèrent leurs ordres
avec les précautions indiquées.

Bientôt, toute cette fourmilière humaine fit entendre son murmure confus:
mais on pouvait croire que c'était celui du vent, se jouant dans les
gigantesques roseaux et parmi les herbages touffus des polders.

L'amiral s'était rendu à son bord.




LXV

MONSEIGNEUR


Cependant les Anversois ne voyaient pas tranquillement les apprêts,
hostiles de M. le duc d'Anjou, et Joyeuse ne se trompait pas en leur
attribuant toute la mauvaise volonté possible.

Anvers était comme une ruche quand vient le soir, calme et déserte à
l'extérieur, au dedans pleine de murmure et de mouvement.

Les Flamands en armes faisaient des patrouilles dans les rues,
barricadaient leurs maisons, doublaient les chaînes et fraternisaient avec
les bataillons du prince d'Orange, dont une partie déjà était en garnison
à Anvers, et dont l'autre partie rentrait par fractions, qui, aussitôt
rentrées, s'égrenaient dans la ville.

 [Illustration: La servante jeta de la paille aux chevaux. -- PAGE 24.]

Lorsque tout fut prêt pour une vigoureuse défense, le prince d'Orange, par
un soir sombre et sans lune, entra à son tour dans la ville sans
manifestation aucune, mais avec le calme et la fermeté qui présidaient à
l'accomplissement de toutes ses résolutions, lorsque ces résolutions
étaient une fois prises.

Il descendit à l'hôtel-de-ville, où ses affidés avaient tout préparé pour
son installation.

Là il reçut tous les quarteniers et centeniers de la bourgeoisie, passa en
revue les officiers des troupes soldées, puis enfin reçut les principaux
officiers qu'il mit au courant de ses projets.

Parmi ses projets, le plus arrêté était de profiter de la manifestation du
duc d'Anjou contre la ville pour rompre avec lui. Le duc d'Anjou en
arrivait où le Taciturne avait voulu l'amener, et celui-là voyait avec
joie ce nouveau compétiteur à la souveraine puissance se perdre comme les
autres.

Le soir même où le duc d'Anjou s'apprêtait à attaquer, comme nous l'avons
vu, le prince d'Orange, qui était depuis deux jours dans la ville, tenait
conseil avec le commandant de la place pour les bourgeois.

A chaque objection faite par le gouverneur au plan offensif du prince
d'Orange, si cette objection pouvait amener du retard dans les plans, le
prince d'Orange secouait la tête comme un homme surpris de cette
incertitude.

Mais, à chaque hochement de tête, le commandant de la place répondait:

-- Prince, vous savez que c'est chose convenue, que monseigneur doit
venir: attendons donc monseigneur.

Ce mot magique faisait froncer le sourcil au Taciturne; mais tout en
fronçant le sourcil et en rongeant ses ongles d'impatience, il attendait.

Alors chacun attachait ses yeux sur une large horloge aux lourds
battements, et semblait demander au balancier d'accélérer la venue du
personnage attendu si impatiemment.

Neuf heures du soir sonnèrent: l'incertitude était devenue une anxiété
réelle; quelques vedettes prétendaient avoir aperçu du mouvement dans le
camp français.

Une petite barque plate comme le bassin d'une balance avait été expédiée
sur l'Escaut; les Anversois, moins inquiets encore de ce qui se passait du
côté de la terre que de ce qui se passait du côté de la mer, avaient
désiré avoir des nouvelles précises de la flotte française: la petite
barque n'était point revenue.

Le prince d'Orange se leva, et, mordant de colère ses gants de buffle, il
dit aux Anversois:

-- Monseigneur nous fera tant attendre, messieurs, qu'Anvers sera prise et
brûlée quand il arrivera: la ville, alors, pourra juger de la différence
qui existe sous ce rapport entre les Français et les Espagnols.

Ces paroles n'étaient point faites pour rassurer messieurs les officiers
civils, aussi se regardèrent-ils avec beaucoup d'émotion.

En ce moment, un espion qu'on avait envoyé sur la route de Malines, et qui
avait poussé son cheval jusqu'à Saint-Nicolas, revint en annonçant qu'il
n'avait rien vu ni entendu qui annonçât le moins du monde la venue de la
personne que l'on attendait.

-- Messieurs, s'écria le Taciturne à cette nouvelle, vous le voyez, nous
attendrions inutilement; faisons nous-mêmes nos affaires; le temps nous
presse et les campagnes ne sont garanties en rien. Il est bon d'avoir
confiance en des talents supérieurs; mais vous voyez qu'avant tout, c'est
sur soi-même qu'il faut se reposer.

Délibérons donc, messieurs.

Il n'avait point achevé, que la portière de la salle se souleva et qu'un
valet de la ville apparut et prononça ce seul mot qui, dans un pareil
moment, paraissait en valoir mille autres:

-- Monseigneur!

Dans l'accent de cet homme, dans cette joie qu'il n'avait pu s'empêcher de
manifester en accomplissant son devoir d'huissier, on pouvait lire
l'enthousiasme du peuple et toute sa confiance en celui qu'on appelait de
ce nom vague et respectueux:

Monseigneur!

A peine le son de cette voix tremblante d'émotion s'était-il éteint, qu'un
homme d'une taille élevée et impérieuse, portant avec une grâce suprême le
manteau qui l'enveloppait tout entier, entra dans la salle, et salua
courtoisement ceux qui se trouvaient là.

Mais au premier regard son oeil fier et perçant démêla le prince au milieu
des officiers. Il marcha droit à lui et lui offrit la main.

Le prince serra cette main avec affection, et presque avec respect.

Ils s'appelèrent monseigneur l'un l'autre.

Après ce bref échange de civilités, l'inconnu se débarrassa de son
manteau.

Il était vêtu d'un pourpoint de buffle, portait des chausses de drap et de
longues bottes de cuir.

Il était armé d'une longue épée qui semblait faire partie, non de son
costume, mais de ses membres, tant elle jouait avec aisance à son côté;
une petite dague était passée à sa ceinture, près d'une aumônière gonflée
de papiers.

Au moment où il rejeta son manteau, on put voir ces longues bottes, dont
nous avons parlé, toutes souillées de poussière et de boue.

Ses éperons, rougis du sang de son cheval, ne rendaient plus qu'un son
sinistre à chaque pas qu'il faisait sur les dalles.

Il prit place à la table du conseil.

-- Eh bien! où en sommes-nous, monseigneur? demanda-t-il.

-- Monseigneur, répondit le Taciturne, vous avez dû voir en venant
jusqu'ici que les rues étaient barricadées.

-- J'ai vu cela.

-- Et les maisons crénelées, ajouta un officier.

-- Quant à cela, je n'ai pu le voir; mais c'est d'une bonne précaution.

-- Et les chaînes doublées, dit un autre.

-- A merveille, répliqua l'inconnu d'un ton insouciant.

-- Monseigneur n'approuve point ces préparatifs de défense? demanda une
voix avec un accent sensible d'inquiétude et de désappointement.

-- Si fait, dit l'inconnu, mais cependant je ne crois pas que, dans les
circonstances où nous nous trouvons, elles soient fort utiles; elles
fatiguent le soldat et inquiètent le bourgeois. Vous avez un plan
d'attaque et de défense, je suppose?

-- Nous attendions monseigneur pour le lui communiquer, répondit le
bourgmestre.

-- Dites, messieurs, dites.

-- Monseigneur est arrivé un peu tard, ajouta le prince, et, en
l'attendant, j'ai dû agir.

-- Et vous avez bien fait, monseigneur; d'ailleurs, on sait que lorsque
vous agissez, vous agissez bien. Moi non plus, croyez-le bien, je n'ai
point perdu mon temps en route.

Puis, se retournant du côté des bourgeois:

-- Nous savons par nos espions, dit le bourgmestre, qu'un mouvement se
prépare dans le camp des Français; ils se disposent à une attaque; mais
comme nous ne savons de quel côté l'attaque aura lieu, nous avons fait
disposer le canon de telle sorte qu'il soit partagé avec égalité sur toute
l'étendue du rempart.

-- C'est sage, répondit l'inconnu avec un léger sourire, et regardant à la
dérobée le Taciturne, qui se taisait, laissant, lui homme de guerre,
parler de guerre tous les bourgeois.

-- Il en a été de même de nos troupes civiques, continua le bourgmestre,
elles sont réparties par postes doubles sur toute l'étendue des murailles,
et ont ordre de courir à l'instant même au point d'attaque.

L'inconnu ne répondit rien; il semblait attendre que le prince d'Orange
parlât à son tour.

-- Cependant, continua le bourgmestre, l'avis du plus grand nombre des
membres du conseil est qu'il semble impossible que les Français méditent
autre chose qu'une feinte.

-- Et dans quel but cette feinte? demanda l'inconnu.

-- Dans le but de nous intimider et de nous amener à un arrangement à
l'amiable qui livre la ville aux Français.

L'inconnu regarda de nouveau le prince d'Orange: on eût dit qu'il était
étranger à tout ce qui se passait, tant il écoutait toutes ces paroles
avec une insouciance qui tenait du dédain.

-- Cependant, dit une voix inquiète, ce soir on a cru remarquer dans le
camp des préparatifs d'attaque.

-- Soupçons sans certitude, reprit le bourgmestre. J'ai moi-même examiné
le camp avec une excellente lunette qui vient de Strasbourg: les canons
paraissaient cloués au sol, les hommes se préparaient au sommeil sans
aucune émotion, M. le duc d'Anjou donnait à dîner dans sa tente.

L'inconnu jeta un nouveau regard sur le prince d'Orange. Cette fois il lui
sembla qu'un léger sourire crispait la lèvre du Taciturne, tandis que,
d'un mouvement à peine visible, ses épaules dédaigneuses accompagnaient ce
sourire.

-- Eh! messieurs, dit l'inconnu, vous êtes dans l'erreur complète; ce
n'est point une attaque furtive qu'on vous prépare en ce moment, c'est un
bel et bon assaut que vous allez essuyer.

-- Vraiment?

-- Vos plans, si naturels qu'ils vous paraissent, sont incomplets.

-- Cependant, monseigneur... firent les bourgeois, humiliés que l'on parût
douter de leurs connaissances en stratégie.

-- Incomplets, reprit l'inconnu, en ceci, que vous vous attendez à un
choc, et que vous avez pris toutes vos précautions pour cet événement.

-- Sans doute.

-- Eh bien! ce choc, messieurs, si vous m'en croyez....

-- Achevez, monseigneur.

-- Vous ne l'attendrez pas, vous le donnerez.

-- A la bonne heure! s'écria le prince d'Orange, voilà parler.

-- En ce moment, continua l'inconnu, qui comprit dès lors qu'il allait
trouver un appui dans le prince, les vaisseaux de M. Joyeuse appareillent.

-- Comment savez-vous cela, monseigneur? s'écrièrent tous ensemble le
bourgmestre et les autres membres du conseil.

-- Je le sais, dit l'inconnu.

Un murmure de doute passa comme un souffle dans l'assemblée, mais, si
léger qu'il fût, il effleura les oreilles de l'habile homme de guerre qui
venait d'être introduit sur la scène pour y jouer, selon toute
probabilité, le premier rôle.

-- En doutez-vous? demanda-t-il avec le plus grand calme et en homme
habitué à lutter contre toutes les appréhensions, tous les amours-propres
et tous les préjugés bourgeois.

-- Nous n'en doutons pas, puisque vous le dites, monseigneur. Mais que
cependant Votre Altesse nous permette de lui dire....

-- Dites.

-- Que s'il en était ainsi....

-- Après?

-- Nous en aurions des nouvelles.

-- Par qui?

-- Par notre espion de marine.

En ce moment un homme poussé par l'huissier entra lourdement dans la
salle, et fit avec respect quelques pas sur la dalle polie en s'avançant
moitié vers le bourgmestre, moitié vers le prince d'Orange.

-- Ah! ah! dit le bourgmestre, c'est toi, mon ami.

-- Moi-même, monsieur le bourgmestre, répondit le nouveau venu.

-- Monseigneur, dit le bourgmestre, c'est l'homme que nous avons envoyé à
la découverte.

A ce mot de monseigneur, lequel ne s'adressait pas au prince d'Orange,
l'espion fit un mouvement de surprise et de joie, et s'avança
précipitamment pour mieux voir celui que l'on désignait par ce titre.

Le nouveau venu était un de ces marins flamands dont le type est si
reconnaissable, étant si accentué: la tête carrée, les yeux bleus, le col
court et les épaules larges; il froissait entre ses grosses mains son
bonnet de laine humide, et lorsqu'il fut près des officiers, on vit qu'il
laissait sur les dalles une large trace d'eau.

C'est que ses vêtements grossiers étaient littéralement trempés et
dégouttants.

-- Oh! oh! voilà un brave qui est revenu à la nage, dit l'inconnu en
regardant le marin avec cette habitude de l'autorité, qui impose soudain
au soldat et au serviteur, parce qu'elle implique à la fois le
commandement et la caresse.

-- Oui, monseigneur, oui, dit le marin avec empressement, et l'Escaut est
large et rapide aussi, monseigneur.

-- Parle, Goes, parle, continua l'inconnu, sachant bien le prix de la
faveur qu'il faisait à un simple matelot en l'appelant par son nom.

Aussi, à partir de ce moment, l'inconnu parut exister seul pour Goes, et
s'adressant à lui, quoique envoyé par un autre, c'était peut-être à cet
autre qu'il eût dû rendre compte de sa mission:

-- Monseigneur, dit-il, je suis parti dans ma plus petite barque; j'ai
passé avec le mot d'ordre au milieu du barrage que nous avons fait sur
l'Escaut avec nos bâtiments, et j'ai poussé jusqu'à ces damnés Français.
Ah! pardon, monseigneur.

Goes s'arrêta.

-- Va, va, dit l'inconnu en souriant, je ne serai qu'à moitié damné.

-- Ainsi donc, monseigneur, puisque monseigneur veut bien me pardonner....

L'inconnu fit un signe de tête. Goes continua:

-- Tandis que je ramais dans la nuit avec mes avirons enveloppés de linge,
j'ai entendu une voix qui criait:

-- Holà de la barque, que voulez-vous?

Je croyais que c'était à moi que l'interpellation était adressée, et
j'allais répondre une chose ou l'autre, quand j'entendis crier derrière
moi:

-- Canot amiral.

L'inconnu regarda les officiers avec un signe de tête qui signifiait:

-- Que vous avais-je dit?

-- Au même instant, continua Goes, et comme je voulais virer de bord, je
sentis un choc épouvantable; ma barque s'enfonça; l'eau me couvrit la
tête; je roulai dans un abîme sans fond; mais les tourbillons de l'Escaut
me reconnurent pour une vieille connaissance, et je revis le ciel.

C'était tout bonnement le canot amiral qui, en conduisant M. de Joyeuse à
bord, avait passé sur moi. Maintenant, Dieu seul sait comment je n'ai pas
été broyé ou noyé.

-- Merci, brave Goes, merci, dit le prince d'Orange, heureux de voir que
ses prévisions s'étaient réalisées; va, et tais-toi.

Et étendant le bras de son côté, il lui mit une bourse dans la main.

Cependant le marin semblait attendre quelque chose: c'était le congé de
l'inconnu.

Celui-ci lui fit un signe bienveillant de la main, et Goes se retira,
visiblement plus satisfait de ce signe qu'il ne l'avait été du cadeau du
prince d'Orange.

-- Eh bien, demanda l'inconnu au bourgmestre, que dites-vous de ce
rapport? doutez-vous encore que les Français vont appareiller, et croyez-
vous que c'était pour passer la nuit à bord que M. de Joyeuse se rendait
du camp à la galère amirale?

-- Mais, vous devinez donc, monseigneur? dirent les bourgeois.

-- Pas plus que monseigneur le prince d'Orange, qui est en toutes choses
de mon avis, je suis sûr. Mais, comme Son Altesse, je suis bien renseigné,
et, surtout, je connais ceux qui sont là de l'autre côté.

Et sa main désignait les polders.

-- De sorte, continua-t-il, qu'il m'eût bien étonné de ne pas les voir
attaquer cette nuit.

Donc, tenez-vous prêts, messieurs; car, si vous leur en donnez le temps,
ils attaqueront sérieusement.

-- Ces messieurs me rendront la justice d'avouer qu'avant votre arrivée,
monseigneur, je leur tenais juste le langage que vous leur tenez
maintenant.

-- Mais, demanda le bourgmestre, comment monseigneur croit-il que les
Français vont attaquer?

-- Voici les probabilités: l'infanterie est catholique, elle se battra
seule. Cela veut dire qu'elle attaquera d'un côté; la cavalerie est
calviniste, elle se battra seule aussi. Deux côtés. La marine est à M. de
Joyeuse, il arrive de Paris; la cour sait dans quel but il est parti, il
voudra avoir sa part de combat et de gloire. Trois côtés.

-- Alors, faisons trois corps, dit le Bourgmestre.

-- Faites-en un, messieurs, un seul, avec tout ce que vous avez de
meilleurs soldats, et laissez ceux dont vous doutez en rase campagne, à la
garde de vos murailles. Puis, avec ce corps, faites une vigoureuse sortie
au moment où les Français s'y attendront le moins. Ils croient attaquer:
qu'ils soient prévenus et attaqués eux-mêmes; si vous les attendez à
l'assaut, vous êtes perdus, car à l'assaut le Français n'a pas d'égal,
comme vous n'avez pas d'égaux, messieurs, quand, en rase campagne, vous
défendez l'approche de vos villes.

Le front des Flamands rayonna.  -- Que disais-je, messieurs? fit le
Taciturne.

-- Ce m'est un grand honneur, dit l'inconnu, d'avoir été, sans le savoir,
du même avis que le premier capitaine du siècle.

Tous deux s'inclinèrent courtoisement.

-- Donc, poursuivit l'inconnu, c'est chose dite, vous faites une furieuse
sortie sur l'infanterie et la cavalerie. J'espère que vos officiers
conduiront cette sortie de façon que vous repousserez les assiégeants.

-- Mais leurs vaisseaux, leurs vaisseaux, dit le bourgmestre, ils vont
forcer notre barrage; et comme le vent est nord-ouest, ils seront au
milieu de la ville dans deux heures.

-- Vous avez vous-mêmes six vieux navires et trente barques à Sainte-
Marie, c'est-à-dire à une lieue d'ici, n'est-ce pas? C'est votre barricade
maritime, c'est votre chaîne fermant l'Escaut.

-- Oui, monseigneur, c'est cela même. Comment connaissez-vous tous ces
détails?

L'inconnu sourit.

-- Je les connais, comme vous voyez, dit-il; c'est là qu'est le sort de la
bataille.

-- Alors, dit le bourgmestre, il faut envoyer du renfort à nos braves
marins.

-- Au contraire, vous pouvez disposer encore de quatre cents hommes qui
étaient là; vingt hommes intelligents, braves et dévoués suffiront.

Les Anversois ouvrirent de grands yeux.

-- Voulez-vous, dit l'inconnu, détruire la flotte française tout entière
aux dépens de vos six vieux vaisseaux et de vos trente vieilles barques?

-- Hum! firent les Anversois en se regardant, ils n'étaient pas déjà si
vieux nos vaisseaux, elles n'étaient pas déjà si vieilles nos barques.

-- Eh bien! estimez-les, dit l'inconnu, et l'on vous en paiera la valeur.

-- Voilà, dit tout bas le Taciturne à l'inconnu, les hommes contre
lesquels j'ai chaque jour à lutter. Oh! s'il n'y avait que les événements,
je les eusse déjà surmontés.

-- Voyons, messieurs, reprit l'inconnu en portant la main à son aumônière,
qui regorgeait, comme nous l'avons dit, estimez, mais estimez vite; vous
allez être payés en traites sur vous-mêmes, j'espère que vous les
trouverez bonnes.

-- Monseigneur, dit le bourgmestre, après un instant de délibération avec
les quarteniers, les dizainiers et les centeniers, nous sommes des
commerçants et non des seigneurs; il faut donc nous pardonner certaines
hésitations, car notre âme, voyez-vous, n'est point en notre corps, mais
en nos comptoirs. Cependant, il est certaines circonstances où, pour le
bien général, nous savons faire des sacrifices. Disposez donc de nos
barrages comme vous l'entendrez.

-- Ma foi, monseigneur, dit le Taciturne, c'est affaire à vous. Il m'eût
fallu six mois à moi pour obtenir ce que vous venez d'enlever en dix
minutes.

-- Je dispose donc de votre barrage, messieurs; mais voici de quelle façon
j'en dispose:

Les Français, la galère amirale en tête, vont essayer de forcer le
passage. Je double les chaînes du barrage, en leur laissant assez de
longueur pour que la flotte se trouve engagée au milieu de vos barques et
de vos vaisseaux. Alors, de vos barques et de vos vaisseaux, les vingt
braves que j'y ai laissés jettent des grappins, et, les grappins jetés,
ils fuient dans une barque après avoir mis le feu à votre barrage chargé
de matières inflammables.

-- Et, vous l'entendez, s'écria le Taciturne, la flotte française brûle
tout entière.

-- Oui, tout entière, dit l'inconnu; alors, plus de retraite par mer, plus
de retraite à travers les polders, car vous lâchez les écluses de Malines,
de Berchem, de Lier, de Duffel et d'Anvers. Repoussés d'abord par vous,
poursuivis par vos digues rompues, enveloppés de tous les côtés par cette
marée inattendue et toujours montante, par cette mer qui n'aura qu'un flux
et pas de reflux, les Français seront tous noyés, abîmés, anéantis.

Les officiers poussèrent un cri de joie.

-- Il n'y a qu'un inconvénient, dit le prince.

-- Lequel, monseigneur? demanda l'inconnu.

-- C'est qu'il faudrait toute une journée pour expédier les ordres
différents aux différentes villes, et que nous n'avons qu'une heure.

-- Une heure suffit, répondit celui qu'on appelait monseigneur.

-- Mais qui préviendra la flottille?

-- Elle est prévenue.

-- Par qui?

-- Par moi. Si ces messieurs avaient refusé de me la donner, je la leur
achetais.

-- Mais Malines, Lier, Duffel?

-- Je suis passé par Malines et par Lier, et j'ai envoyé un agent sûr à
Duffel. A onze heures les Français seront battus, à minuit la flotte sera
brûlée, à une heure les Français seront en pleine retraite, à deux heures
Malines rompra ses digues, Lier ouvrira ses écluses, Duffel lancera ses
canaux hors de leur lit: alors toute la plaine deviendra un océan furieux
qui noiera maisons, champs, bois, villages, c'est vrai; mais qui, en même
temps, je vous le répète, noiera les Français, et cela de telle façon,
qu'il n'en rentrera pas un seul en France.

Un silence d'admiration et presque d'effroi accueillit ces paroles; puis,
tout à coup, les Flamands éclatèrent en applaudissements.

Le prince d'Orange fit deux pas vers l'inconnu et lui tendit la main.

-- Ainsi donc, monseigneur, dit-il, tout est prêt de notre côté?

-- Tout, répondit l'inconnu. Et tenez, je crois que du côté des Français
tout est prêt aussi.

Et du doigt il montrait un officier qui soulevait la portière.

-- Messeigneurs et messieurs, dit l'officier, nous recevons l'avis que les
Français sont en marche et s'avancent vers la ville.

-- Aux armes! cria le bourgmestre.

-Aux armes! répétèrent les assistants.

-- Un instant, messieurs, interrompit l'inconnu de sa voix mâle et
impérieuse; vous oubliez de me laisser vous faire une dernière
recommandation plus importante que toutes les autres.

-- Faites! faites! s'écrièrent toutes les voix.

-- Les Français vont être surpris, donc ce ne sera pas même un combat, pas
même une retraite, mais une fuite: pour les poursuivre, il faut être
légers. Cuirasses bas, morbleu! Ce sont vos cuirasses dans lesquelles vous
ne pouvez remuer, qui vous ont fait perdre toutes les batailles que vous
avez perdues. Cuirasses bas! messieurs, cuirasses bas!

Et l'inconnu montra sa large poitrine protégée seulement par un buffle.

-- Nous nous retrouverons aux coups, messieurs les capitaines, continua
l'inconnu; en attendant, allez sur la place de l'Hôtel-de-Ville, où vous
trouverez tous vos hommes en bataille. Nous vous y rejoignons.

-- Merci, monseigneur, dit le prince à l'inconnu, vous venez de sauver à
la fois la Belgique et la Hollande.

-- Prince, vous me comblez, répondit celui-ci.

-- Est-ce que Votre Altesse consentira à tirer l'épée contre les Français?
demanda le prince.

-- Je m'arrangerai de manière à combattre en face des huguenots, répondit
l'inconnu en s'inclinant avec un sourire que lui eût envié son sombre
compagnon, et que Dieu seul comprit.




LXVI

FRANÇAIS ET FLAMANDS


Au moment où tout le conseil sortait de l'hôtel-de-ville, et où les
officiers allaient se mettre à la tête de leurs hommes et exécuter les
ordres du chef inconnu qui semblait envoyé aux Flamands par la Providence
elle-même, une longue rumeur circulaire qui semblait envelopper toute la
ville, retentit et se résuma dans un grand cri.

En même temps l'artillerie tonna.

Cette artillerie vint surprendre les Français au milieu de leur marche
nocturne, et lorsqu'ils croyaient surprendre eux-mêmes la ville endormie.
Mais au lieu de ralentir leur marche, elle la hâta.

Si l'on ne pouvait prendre la ville par surprise à l'échelade, comme on
disait en ce temps-là, on pouvait, comme nous avons vu le roi de Navarre
le faire à Cahors, on pouvait combler le fossé avec des fascines et faire
sauter les portes avec des pétards.

Le canon des remparts continua donc de tirer; mais dans la nuit son effet
était presque nul; après avoir répondu par des cris aux cris de leurs
adversaires, les Français s'avancèrent en silence vers le rempart avec
cette fougueuse intrépidité qui leur est habituelle dans l'attaque.

Mais tout à coup, portes et poternes s'ouvrent, et de tous côtés
s'élancent des gens armés; seulement, ce n'est point l'ardente impétuosité
des Français qui les anime, c'est une sorte d'ivresse pesante qui
n'empêche pas le mouvement du guerrier, mais qui rend le guerrier massif
comme une muraille roulante.  C'étaient les Flamands qui s'avançaient en
bataillons serrés, en groupes compactes au-dessus desquels continuait à
tonner une artillerie plus bruyante que formidable.

Alors le combat s'engage pied à pied, l'épée et le couteau se choquent, la
pique et la lame se froissent, les coups de pistolet, la détonation des
arquebuses éclairent les visages rougis de sang.

Mais pas un cri, pas un murmure, pas une plainte: le Flamand se bat avec
rage, le Français avec dépit. Le Flamand est furieux d'avoir à se battre,
car il ne se bat ni par état ni par plaisir. Le Français est furieux
d'avoir été attaqué lorsqu'il attaquait.  Au moment où l'on en vient aux
mains, avec cet acharnement que nous essaierions inutilement de rendre,
des détonations pressées se font entendre du côté de Sainte-Marie, et une
lueur s'élève au-dessus de la ville comme un panache de flammes. C'est
Joyeuse qui attaque et qui va faire diversion en forçant la barrière qui
défend l'Escaut, qui va pénétrer avec sa flotte jusqu'au coeur de la
ville.  Du moins, c'est ce qu'espèrent les Français.

Mais il n'en est point ainsi.

Poussé par un vent d'ouest, c'est-à-dire par le plus favorable à une
pareille entreprise, Joyeuse avait levé l'ancre, et, la galère amirale en
tête, il s'était laissé aller à cette brise qui le poussait malgré le
courant. Tout était prêt pour le combat; ses marins, armés de leurs sabres
d'abordage, étaient à l'arrière; ses canonniers, mèche allumée, étaient à
leurs pièces; ses gabiers avec des grenades dans les hunes; enfin des
matelots d'élite, armés de haches, se tenaient prêts à sauter sur les
navires et les barques ennemis et à briser chaînes et cordages pour faire
une trouée à la flotte.  On avançait en silence. Les sept bâtiments de
Joyeuse, disposés en manière de coin, dont la galère amirale formait
l'angle le plus aigu, semblaient une troupe de fantômes gigantesques
glissant à fleur d'eau. Le jeune homme, dont le poste était sur son banc
de quart, n'avait pu rester à son poste. Vêtu d'une magnifique armure, il
avait pris sur la galère la place du premier lieutenant, et, courbé sur le
beaupré, son oeil semblait vouloir percer les brumes du fleuve et la
profondeur de la nuit.  Bientôt, à travers cette double obscurité, il vit
apparaître la digue qui s'étendait sombre en travers du fleuve; elle
semblait abandonnée et déserte. Seulement il y avait, dans ce pays
d'embûches, quelque chose d'effrayant dans cet abandon et cette solitude.

Cependant on avançait toujours; on était en vue du barrage, à dix
encablures à peine, et à chaque seconde on s'en rapprochait davantage,
sans qu'un seul _qui vive_! fût encore venu frapper l'oreille des
Français.

Les matelots ne voyaient dans ce silence qu'une négligence dont ils se
réjouissaient; le jeune amiral, plus prévoyant, y devinait quelque ruse
dont il s'effrayait.

Enfin la proue de la galère amirale s'engagea au milieu des agrès des deux
bâtiments qui formaient le centre du barrage, et, les poussant devant
elle, elle fit fléchir par le milieu toute cette digue flexible dont les
compartiments tenaient l'un à l'autre par des chaînes, et qui, cédant sans
se rompre, prit, en s'appliquant aux flancs des vaisseaux français la même
forme que ses vaisseaux offraient eux-mêmes.

Tout à coup, et au moment où les porteurs de haches recevaient l'ordre de
descendre pour rompre le barrage, une foule de grappins, jetés par des
mains invisibles, vinrent se cramponner aux agrès des vaisseaux français.

Les Flamands prévenaient la manoeuvre des Français et faisaient ce qu'ils
allaient faire.

Joyeuse crut que ses ennemis lui offraient un combat acharné. Il
l'accepta. Les grappins lancés de son côté lièrent par des noeuds de fer
les bâtiments ennemis aux siens. Puis, saisissant une hache aux mains d'un
matelot, il s'élança le premier sur celui des bâtiments qu'il retenait
d'une plus sûre étreinte, en criant: A l'abordage! à l'abordage!

Tout son équipage le suivit, officiers et matelots, en poussant le même
cri que lui; mais aucun cri ne répondit au sien, aucune force ne s'opposa
à son agression.

Seulement on vit trois barques chargées d'hommes glissant silencieusement
sur le fleuve, comme trois oiseaux de mer attardés.

Ces barques fuyaient à force de rames, les oiseaux s'éloignaient à tire
d'ailes.

Les assaillants restaient immobiles sur ces bâtiments qu'ils venaient de
conquérir sans lutte.

Il en était de même sur toute la ligne.

Tout à coup, Joyeuse entendit sous ses pieds un grondement sourd, et une
odeur de souffre se répandit dans l'air.  Un éclair traversa son esprit;
il courut à une écoutille qu'il souleva: les entrailles du bâtiment
brûlaient.

A l'instant, le cri: Aux vaisseaux! aux vaisseaux! retentit sur toute la
ligne.

Chacun remonta plus précipitamment qu'il n'était descendu; Joyeuse,
descendu le premier, remonta le dernier.

Au moment où il atteignait la muraille de sa galère, la flamme faisait
éclater le pont du bâtiment qu'il quittait.

Alors, comme de vingt volcans, s'élancèrent des flammes, chaque barque,
chaque sloop, chaque bâtiment était un cratère; la flotte française, d'un
port plus considérable, semblait dominer un abîme de feu.

L'ordre avait été donné de trancher les cordages, de rompre les chaînes,
de briser les grappins; les matelots s'étaient élancés dans les agrès avec
la rapidité d'hommes convaincus que de cette rapidité dépendait leur
salut.

Mais l'oeuvre était immense; peut-être se fût-on détaché des grappins
jetés par les ennemis sur la flotte française, mais il y avait encore ceux
jetés par la flotte française sur les bâtiments ennemis.

Tout à coup vingt détonations se firent entendre; les bâtiments français
tremblèrent dans leur membrure, gémirent dans leur profondeur.

C'étaient les canons qui défendaient la digue, et qui, chargés jusqu'à la
gueule et abandonnés par les Anversois, éclataient tout seuls au fur et à
mesure que le feu les gagnait, brisant sans intelligence tout ce qui se
trouvait dans leur direction, mais brisant.

Les flammes montaient, comme de gigantesques serpents, le long des mâts,
s'enroulaient autour des vergues, puis de leurs langues aiguës, venaient
lécher les flancs cuivrés des bâtiments français.

Joyeuse, avec sa magnifique armure damasquinée d'or, donnant, calme et
d'une voix impérieuse, ses ordres au milieu de toutes ces flammes,
ressemblait à une de ces fabuleuses salamandres aux millions d'écaillés,
qui, à chaque mouvement qu'elles faisaient, secouaient une poussière
d'étincelles.

Mais bientôt les détonations redoublèrent plus fortes et plus
foudroyantes; ce n'étaient plus les canons qui tonnaient, c'étaient les
saintes-barbes qui prenaient feu, c'étaient les bâtiments eux-mêmes qui
éclataient.

Tant qu il avait espéré rompre les liens mortels qui l'attachaient à ses
ennemis, Joyeuse avait lutté; mais il n'y avait plus d'espoir d'y réussir:
la flamme avait gagné les vaisseaux français, et à chaque vaisseau ennemi
qui sautait, une pluie de feu, pareille à un bouquet d'artifice, retombait
sur son pont.

Seulement, ce feu, c'était le feu grégeois, ce feu implacable, qui
s'augmente de ce qui éteint les autres feux, et qui dévore sa proie
jusqu'au fond de l'eau.

Les bâtiments anversois, en éclatant, avaient rompu les digues; mais les
bâtiments français, au lieu de continuer leur route, allaient à la dérive
tout en flammes eux-mêmes, et entraînant après eux quelques fragments du
brûlot rongeur, qui les avait étreints de ses bras de flammes.

Joyeuse comprit qu'il n'y avait plus de lutte possible; il donna l'ordre
de mettre toutes les barques à la mer, et de prendre terre sur la rive
gauche.

L'ordre fut transmis aux autres bâtiments à l'aide des porte-voix; ceux
qui ne l'entendirent pas, eurent instinctivement la même idée.

Tout l'équipage fut embarqué jusqu'au dernier matelot, avant que Joyeuse
quittât le pont de sa galère.

Son sang-froid semblait avoir rendu le sang-froid à tout le monde: chacun
de ses marins avait à la main sa hache ou son sabre d'abordage.

Avant qu'il eût atteint les rives du fleuve, la galère amirale sautait,
éclairant d'un côté la silhouette de la ville, et de l'autre l'immense
horizon du fleuve qui allait, en s'élargissant toujours, se perdre dans la
mer.

Pendant ce temps, l'artillerie des remparts avait éteint son feu: non pas
que le combat eût diminué de rage, mais au contraire parce que Flamands et
Français en étant venus aux mains, on ne pouvait plus tirer sur les uns
sans tirer sur les autres.

La cavalerie calviniste avait chargé à son tour, faisant des prodiges;
devant le fer de ses cavaliers, elle ouvre; sous les pieds de ses chevaux,
elle broie; mais les Flamands blessés éventrent les chevaux avec leurs
larges coutelas.

[Illustration: Eh bien! vois-tu maintenant? -- PAGE 35.]

Malgré cette charge brillante de la cavalerie, un peu de désordre se met
dans les colonnes françaises, et elles ne font plus que se maintenir au
lieu d'avancer, tandis que des portes de la ville sortent incessamment des
bataillons frais qui se ruent sur l'armée du duc d'Anjou.

Tout à coup, une grande rumeur se fait entendre presque sous les murailles
de la ville. Les cris: Anjou! Anjou! France! France! retentissent sur les
flancs des Anversois, et un choc effroyable ébranle toute cette masse si
serrée, par la simple impulsion de ceux qui la poussent, que les premiers
sont braves parce qu'ils ne peuvent faire autrement.

Ce mouvement, c'est Joyeuse qui le cause: ces cris, ce sont les matelots
qui les poussent: quinze cents hommes armés de haches et de coutelas et
conduits par Joyeuse auquel on a amené un cheval sans maître, sont tombés
tout à coup sur les Flamands; ils ont à venger leur flotte en flammes et
deux cents de leurs compagnons brûlés ou noyés.

Ils n'ont pas choisi leur rang de bataille, ils se sont élancés sur le
premier groupe qu'à son langage et à son costume ils ont reconnu pour un
ennemi.

Nul ne maniait mieux que Joyeuse sa longue épée de combat; son poignet
tournait comme un moulinet d'acier, et chaque coup de taille fendait une
tête, chaque coup de pointe trouait un homme.

Le groupe de Flamands sur lequel tomba Joyeuse fut dévoré comme un grain
de blé par une légion de fourmis.

Ivres de ce premier succès, les marins poussèrent en avant.

Tandis qu'ils gagnaient du terrain, la cavalerie calviniste, enveloppée
par ces torrents d'hommes, en perdait peu à peu; mais l'infanterie du
comte de Saint-Aignan continuait de lutter corps à corps avec les
Flamands.

Le prince avait vu l'incendie de la flotte comme une lueur lointaine; il
avait entendu les détonations des canons et les explosions des bâtiments
sans soupçonner autre chose qu'un combat acharné, qui de ce côté devait
naturellement se terminer par la victoire de Joyeuse: le moyen de croire
que quelques vaisseaux flamands luttassent avec une flotte française!

Il s'attendait donc à chaque instant à une diversion de la part de
Joyeuse, lorsque tout à coup ou vint lui dire que la flotte était détruite
et que Joyeuse et ses marins chargeaient au milieu des Flamands.

Dès lors le prince commença de concevoir une grande inquiétude: la flotte,
c'était la retraite et par conséquent la sûreté de l'armée.

Le duc envoya l'ordre à la cavalerie calviniste de tenter une nouvelle
charge, et cavaliers et chevaux épuisés se rallièrent pour se ruer de
nouveau sur les Anversois.

On entendait la voix de Joyeuse crier au milieu de la mêlée: Tenez ferme,
monsieur de Saint-Aignan! France! France!

Et, comme un faucheur entamant un champ de blé, son épée tournoyait dans
l'air et s'abattait, couchant devant lui sa moisson d'hommes; le faible
favori, le cybarite délicat, semblait avoir revêtu avec sa cuirasse la
force fabuleuse de l'Hercule néméen.

Et l'infanterie qui entendait cette voix dominant la rumeur, qui voyait
cette épée éclairant la nuit, l'infanterie reprenait courage, et, comme la
cavalerie, faisait un nouvel effort et revenait au combat.

Mais alors l'homme qu'on appelait monseigneur sortit de la ville sur un
beau cheval noir.

Il portait des armes noires, c'est-à-dire le casque, les brassards, la
cuirasse et les cuissards d'acier bruni; il était suivi de cinq cents
cavaliers bien montés qu'avait mis sous ses ordres le prince d'Orange.

De son côté, Guillaume le Taciturne, par la porte parallèle, sortait avec
son infanterie d'élite, qui n'avait pas encore donné.

Le cavalier aux armes noires courut au plus pressé: c'était à l'endroit où
Joyeuse combattait avec ses marins.

Les Flamands le reconnaissaient et s'écartaient devant lui en criant
joyeusement: Monseigneur! monseigneur! Joyeuse et ses marins sentirent
l'ennemi fléchir; ils entendirent ces cris, et tout à coup ils se
trouvèrent en face de cette nouvelle troupe, qui leur apparaissait
subitement comme par enchantement.

Joyeuse, poussa son cheval sur le cavalier noir, et tous deux se
heurtèrent avec un sombre acharnement.

Du premier choc de leurs épées se dégagea une gerbe d'étincelles.

Joyeuse, confiant dans la trempe de son armure et dans sa science de
l'escrime, porta de rudes coups qui furent habilement parés. En même temps
un des coups de son adversaire le toucha en pleine poitrine, et, glissant
sur la cuirasse, alla, au défaut de l'armure, lui tirer quelques goûtes de
sang de l'épaule.

-- Ah! s'écria le jeune amiral en sentant la pointe du fer, cet homme est
un Français, et il y a plus, cet homme a étudié les armes sous le même
maître que moi.

A ces paroles, on vit l'inconnu se détourner et essayer de se jeter sur un
autre point.

-- Si tu es Français, lui cria Joyeuse, tu es un traître, car tu combats
contre ton roi, contre ta patrie, contre ton drapeau.

L'inconnu ne répondit qu'en se retournant et en attaquant Joyeuse avec
fureur.

Mais, cette fois, Joyeuse était prévenu et savait à quelle habile épée il
avait affaire. Il para successivement trois ou quatre coups portés avec
autant d'adresse que de rage, de force que de colère.

Ce fut l'inconnu qui à son tour fit un mouvement de retraite.

-- Tiens! lui cria le jeune homme, voilà ce qu'on fait quand on se bat
pour son pays: coeur pur et bras loyal suffisent à défendre une tête sans
casque, un front sans visière.

Et arrachant les courroies de son heaume, il le jeta loin de lui, en
mettant à découvert sa noble et belle tête, dont les yeux étincelaient de
vigueur, d'orgueil et de jeunesse.

Le cavalier aux armes noires, au lieu de répondre avec la voix ou de
suivre l'exemple donné, poussa un sourd rugissement et leva l'épée sur
cette tête nue.

-- Ah! fit Joyeuse en parant le coup, je l'avais bien dit, tu es un
traître, et en traître tu mourras.

Et en le pressant, il lui porta l'un sur l'autre deux ou trois coups de
pointe, dont l'un pénétra à travers une des ouvertures de la visière de
son casque.

-- Ah! je te tuerai, disait le jeune homme, et je t'enlèverai ton casque,
qui te défend et te cache si bien, et je te pendrai au premier arbre que
je trouverai sur mon chemin.

L'inconnu allait riposter, lorsqu'un cavalier, qui venait de faire sa
jonction avec lui, se pencha à son oreille et lui dit:

-- Monseigneur, plus d'escarmouche; votre présence est utile là-bas.

L'inconnu suivit des yeux la direction indiquée par la main de son
interlocuteur, et il vit les Flamands hésiter devant la cavalerie
calviniste.

-- En effet, dit-il d'une voix sombre, là sont ceux que je cherchais.

En ce moment, un flot de cavaliers tomba sur les marins de Joyeuse, qui,
lassés de frapper sans relâche avec leurs armes de géant, firent leur
premier pas en arrière.

Le cavalier noir profita de ce mouvement pour disparaître dans la mêlée et
dans la nuit.

Un quart d'heure après, les Français pliaient sur toute la ligne et
cherchaient à reculer sans fuir.

M. de Saint-Aignan prenait toutes ses mesures pour obtenir de ses hommes
une retraite en bon ordre.

Mais une dernière troupe de cinq cents chevaux et de deux mille hommes
d'infanterie sortit toute fraîche de la ville, et tomba sur cette armée
harassée et déjà marchant à reculons. C'étaient ces vieilles bandes du
prince d'Orange, qui tour à tour avaient lutté contre le duc d'Albe,
contre don Juan, contre Requesens, et contre Alexandre Farnèse.

Alors il fallut se décidera quitter le champ de bataille et à faire
retraite par terre, puisque la flotte sur laquelle on comptait en cas
d'événement était détruite.

Malgré le sang-froid des chefs, malgré la bravoure du plus grand nombre,
une affreuse déroute commença.

Ce fut en ce moment que l'inconnu, avec toute cette cavalerie qui avait à
peine donné, tomba sur les fuyards et rencontra de nouveau à l'arrière-
garde Joyeuse avec ses marins, dont il avait laissé les deux tiers sur le
champ de bataille.

Le jeune amiral était remonté sur son troisième cheval, les deux autres
ayant été tués sous lui. Son épée s'était brisée, et il avait pris des
mains d'un marin blessé une de ces pesantes haches d'abordage, qui
tournait autour de sa tête avec la même facilité qu'une fronde aux mains
d'un frondeur.

De temps en temps il se retournait et faisait face, pareil à ces sangliers
qui ne peuvent se décider à fuir, et qui reviennent désespérément sur le
chasseur.

De leur côté, les Flamands, qui, selon la recommandation de celui qu'ils
avaient appelé monseigneur, avaient combattu sans cuirasse, étaient lestes
à la poursuite et ne donnaient pas une seconde de relâche à l'armée
angevine.

Quelque chose comme un remords, ou tout au moins comme un doute, saisit au
coeur l'inconnu en face de ce grand désastre.

-- Assez, messieurs, assez, dit-il en français à ses gens, ils sont
chassés ce soir d'Anvers, et dans huit jours seront chassés de Flandre:
n'en demandons pas plus au Dieu des armées.

-- Ah! c'était un Français, c'était un Français! s'écria Joyeuse, je
t'avais deviné, traître. Ah! sois maudit, et puisses-tu mourir de la mort
des traîtres!

Cette furieuse imprécation sembla décourager l'homme que n'avaient pu
ébranler mille épées levées contre lui: il tourna bride, et, vainqueur,
s'enfuit presque aussi rapidement que les vaincus.

Mais cette retraite d'un seul homme ne changea rien à la face des choses:
la peur est contagieuse, elle avait gagné l'armée tout entière, et, sous
le poids de cette panique insensée, les soldats commencèrent à fuir en
désespérés.

Les chevaux s'animaient malgré la fatigue car eux-mêmes semblaient être
aussi sous l'influence de la peur; les hommes se dispersaient pour trouver
des abris: en quelques heures l'armée n'exista plus à l'état d'armée.

C'était le moment où, selon les ordres de monseigneur, s'ouvraient les
digues et se levaient les écluses. Depuis Lier jusqu'à Termonde, depuis
Haesdonk jusqu'à Malines, chaque petite rivière, grossie par ses
affluents, chaque canal débordé envoyait dans le plat pays son contingent
d'eau furieuse.

Ainsi, quand les Français fugitifs commencèrent à s'arrêter, ayant lassé
leurs ennemis, quand ils eurent vu les Anversois retourner enfin vers leur
ville suivis des soldats du prince d'Orange; quand ceux qui avaient
échappé sains et saufs du carnage de la nuit crurent enfin être sauvés, et
respirèrent un instant, les uns avec une prière, les autres avec un
blasphème, c'était à cette heure même qu'un nouvel ennemi, aveugle,
impitoyable, se déchaînait sur eux avec la célérité du vent, avec
l'impétuosité de la mer; toutefois, malgré l'imminence du danger qui
commençait à les envelopper, les fugitifs ne se doutaient de rien.

Joyeuse avait commandé une halte à ses marins, réduits à huit cents, et
les seuls qui eussent conservé une espèce d'ordre dans cette effroyable
déroute.

Le comte de Saint-Aignan, haletant, sans voix, ne parlant plus que par la
menace de ses gestes, le comte de Saint-Aignan essayait de rallier ses
fantassins épars.

Le duc d'Anjou, à la tête des fuyards, monté sur un excellent cheval, et
accompagné d'un domestique tenant un autre cheval en main, poussait en
avant, sans paraître songer à rien.

-- Le misérable n'a pas de coeur, disaient les uns.

-- Le vaillant est magnifique de sang-froid, disaient les autres.

Quelques heures de repos, prises de deux heures à six heures du matin,
rendirent aux fantassins la force de continuer la retraite.

Seulement, les vivres manquaient.

Quant aux chevaux, ils semblaient plus fatigués encore que les hommes, se
traînant à peine, car ils n'avaient pas mangé depuis la veille.

Aussi marchaient-ils à la queue de l'armée.

On espérait gagner Bruxelles qui était au duc et dans laquelle on avait de
nombreux partisans; cependant on n'était pas sans inquiétude sur son bon
vouloir; un instant aussi l'on avait cru pouvoir compter sur Anvers comme
on croyait pouvoir compter sur Bruxelles.

Là, à Bruxelles, c'est-à-dire à huit lieues à peine de l'endroit où l'on
se trouvait, on ravitaillerait les troupes, et l'on prendrait un campement
avantageux, pour recommencer la campagne interrompue au moment que l'on
jugerait le plus convenable.

Les débris que l'on ramenait devaient servir de noyau à une armée
nouvelle.

C'est qu'à cette heure encore nul ne prévoyait le moment épouvantable où
le sol s'affaisserait sous les pieds des malheureux soldats, où des
montagnes d'eau viendraient s'abattre et rouler sur leurs têtes, où les
restes de tant de braves gens, emportés par les eaux bourbeuses,
rouleraient jusqu'à la mer, ou s'arrêteraient en route pour engraisser les
campagnes du Brabant.

M. le duc d'Anjou se fit servir à déjeuner dans la cabane d'un paysan,
entre Héboken et Heckhout.

La cabane était vide, et, depuis la veille au soir, les habitants s'en
étaient enfuis; le feu allumé par eux la veille brûlait encore dans la
cheminée.

Les soldats et les officiers voulurent imiter leur chef et s'éparpillèrent
dans les deux bourgs que nous venons de nommer; mais ils virent avec une
surprise mêlée d'effroi que toutes les maisons étaient désertes, et que
les habitants en avaient à peu près emporté toutes les provisions.

Le comte de Saint-Aignan cherchait fortune comme les autres; cette
insouciance du duc d'Anjou, à l'heure même où tant de braves gens
mouraient pour lui, répugnait à son esprit, et il s'était éloigné du
prince.

Il était de ceux qui disaient:

« Le misérable n'a pas de coeur! »

Il visita, pour son compte, deux ou trois maisons qu'il trouva vides; il
frappait à la porte d'une quatrième, quand on vint lui dire qu'à deux
lieues à la ronde, c'est-à-dire dans le cercle du pays que l'on occupait,
toutes les maisons étaient ainsi.

A cette nouvelle, M. de Saint-Aignan fronça le sourcil et fit sa grimace
ordinaire.

[Illustration: Il la lança dans le poste. -- PAGE 37.]

-- En route, messieurs, en route! dit-il aux officiers.

-- Mais, répondirent ceux-ci, nous sommes harassés, mourant de faim,
général.

-- Oui; mais vous êtes vivants, et si vous restez ici une heure de plus,
vous êtes morts; peut-être est-il déjà trop tard.

M. de Saint-Aignan ne pouvait rien désigner, mais il soupçonnait quelque
grand danger caché dans cette solitude.

On décampa.

Le duc d'Anjou prit la tête, M. de Saint-Aignan garda le centre, et
Joyeuse se chargea de l'arrière-garde.

Mais deux ou trois mille hommes encore se détachèrent des groupes, ou
affaiblis par leurs blessures, ou harassés de fatigue, et se couchèrent
dans les herbes, ou au pied des arbres, abandonnés, désolés, frappés d'un
sinistre pressentiment.

Avec eux restèrent les cavaliers démontés, ceux dont les chevaux ne
pouvaient plus se traîner, ou qui s'étaient blessés en marchant.

A peine, autour du duc d'Anjou, restait-il trois mille hommes valides et
en état de combattre.



LXVII


LES VOYAGEURS


Tandis que ce désastre s'accomplissait, précurseur d'un désastre plus
grand encore, deux voyageurs, montés sur d'excellents chevaux du Perche,
sortaient de la porte de Bruxelles pendant une nuit fraîche, et poussaient
en avant dans la direction de Malines.

Ils marchaient côte à côte, les manteaux en trousse, sans armes
apparentes, à part toutefois un large couteau flamand, dont on voyait
briller la poignée de cuivre à la ceinture de l'un d'eux.

Ces voyageurs cheminaient de front, chacun suivant sa pensée, peut-être la
même, sans échanger une seule parole.

Ils avaient la tournure et le costume de ces forains picards qui faisaient
alors un commerce assidu entre le royaume de France et les Flandres, sorte
de commis-voyageurs, précurseurs et naïfs, qui, à cette époque, faisaient
le travail de ceux d'aujourd'hui, sans se douter qu'ils touchassent à la
spécialité de la grande propagande commerciale.

Quiconque les eût vus trotter si paisiblement sur la route, éclairée par
la lune, les eût pris pour de bonnes gens, pressés de trouver un lit,
après une journée convenablement faite.

Cependant il n'eût fallu qu'entendre quelques phrases, détachées de leur
conversation par le vent, quand il y avait conversation, pour ne pas
conserver d'eux cette opinion erronée que leur donnait la première
apparence.

Et d'abord, le plus étrange des mots échangés entre eux fut le premier mot
qu'ils échangèrent, quand ils furent arrivés à une demi-lieue de Bruxelles
à peu près.

-- Madame, dit le plus gros au plus svelte des deux compagnons, vous avez
en vérité eu raison de partir cette nuit; nous gagnons sept lieues en
faisant cette marche, et nous arrivons à Malines au moment où, selon toute
probabilité, le résultat du coup de main sur Anvers sera connu. On sera
là-bas dans toute l'ivresse du triomphe. En deux jours de très petites
marches, et pour vous reposer vous avez besoin de courtes étapes, en deux
jours de petites marches, nous gagnons Anvers, et cela justement à l'heure
probable où le prince sera revenu de sa joie et daignera regarder à terre,
après s'être élevé jusqu'au septième ciel.

Le compagnon qu'on appelait madame, et qui ne se révoltait aucunement de
cette appellation, malgré ses habits d'homme, répondit d'une voix calme,
grave et douce à la fois:

-- Mon ami, croyez-moi. Dieu se lassera de protéger ce misérable prince,
et il le frappera cruellement; hâtons-nous donc de mettre à exécution nos
projets, car je ne suis pas de ceux qui croient à la fatalité, moi, et je
pense que les hommes ont le libre arbitre de leurs volontés et de leurs
faits. Si nous n'agissons pas et que nous laissions agir Dieu, ce n'était
pas la peine de vivre si douloureusement jusque aujourd'hui.

En ce moment, une haleine du nord-ouest passa sifflante et glacée.

-- Vous frissonnez, madame, dit le plus âgé des deux voyageurs; prenez
votre manteau.

-- Non, Remy, merci; je ne sens plus, tu le sais, ni douleurs du corps ni
tourments de l'esprit.

Remy leva les yeux au ciel, et demeura plongé dans un sombre silence.

Parfois, il arrêtait son cheval et se retournait sur ses étriers, tandis
que sa compagne le devançait, muette comme une statue équestre.

Après une de ces haltes d'un instant, et quand son compagnon l'eut
rejointe:

-- Tu ne vois plus personne derrière nous? dit-elle.

-- Non, madame, personne.

-- Ce cavalier, qui nous avait rejoints la nuit à Valenciennes, et qui
s'était enquis de nous après nous avoir observés si longtemps avec
surprise?

-- Je ne le revois plus.

-- Mais il me semble que je l'ai revu, moi, avant d'entrer à Mons.

-- Et moi, madame, je suis sûr de l'avoir revu avant d'entrer à Bruxelles.

-- A Bruxelles, tu dis?

-- Oui, mais il se sera arrêté dans cette dernière ville.

-- Remy, dit la dame en se rapprochant de son compagnon, comme si elle
craignait que sur cette route déserte on ne pût l'entendre; Remy, ne t'a-
t-il point paru qu'il ressemblait....

-- A qui, madame?

-- Comme tournure du moins, car je n'ai pas vu son visage, à ce malheureux
jeune homme.

-- Oh! non, non, madame, se hâta de dire Remy, pas le moins du monde; et,
d'ailleurs, comment aurait-il pu deviner que nous avons quitté Paris et
que nous sommes sur cette route?

-- Mais comme il savait où nous étions, Remy, quand nous changions de
demeure à Paris.

-- Non, non, madame, reprit Remy, il ne nous a pas suivis ni fait suivre,
et, comme je vous l'ai dit là-bas, j'ai de fortes raisons de croire qu'il
avait pris un parti désespéré, mais vis-à-vis de lui seul.

-- Hélas! Remy, chacun porte sa part de souffrance en ce monde; Dieu
allège celle de ce pauvre enfant!

Remy répondit par un soupir au soupir de sa maîtresse, et ils continuèrent
leur route sans autre bruit que celui du pas des chevaux sur le chemin
sonore.

Deux heures se passèrent ainsi.

Au moment où nos voyageurs allaient entrer dans Vilvorde, Remy tourna la
tête.

Il venait d'entendre le galop d'un cheval au tournant du chemin.

Il s'arrêta, écouta, mais ne vit rien.

Ses yeux, cherchèrent inutilement à percer la profondeur de la nuit, mais
comme aucun bruit ne troublait son silence solennel, il entra dans le
bourg avec sa compagne.

-- Madame, lui dit-il, le jour va bientôt venir; si vous m'en croyez, nous
nous arrêterons ici; les chevaux sont las, et vous avez besoin de repos.

-- Remy, dit la dame, vous voulez inutilement me cacher ce que vous
éprouvez. Remy, vous êtes inquiet.

-- Oui, de votre santé, madame; croyez-moi, une femme ne saurait supporter
de pareilles fatigues, et c'est à peine si moi-même....

-- Faites comme il vous plaira, Remy, répondit la dame.

-- Eh bien! alors, entrez dans cette ruelle à l'extrémité de laquelle
j'aperçois une lanterne qui se meurt; c'est le signe auquel on reconnaît
les hôtelleries: hâtez-vous, je vous prie.

-- Vous avez donc entendu quelque chose?

-- Oui, comme le pas d'un cheval. Il est vrai que je crois m'être trompé;
mais, en tout cas, je reste un instant en arrière pour m'assurer de la
réalité ou de la fausseté de mes doutes.

La dame, sans répliquer, sans essayer de détourner Remy de son intention,
toucha les flancs de son cheval, qui pénétra dans la ruelle longue et
tortueuse.

[Illustration: Il retint par le bras la jeune femme. -- PAGE 37.]

Remy la laissa passer devant, mit pied à terre et lâcha la bride à son
cheval, qui suivit naturellement celui de sa compagne.

Quant à lui, courbé derrière une borne gigantesque, il attendit.

La dame heurta au seuil de l'hôtellerie derrière la porte de laquelle,
suivant la coutume hospitalière des Flandres, veillait ou plutôt dormait
une servante aux larges épaules et aux bras robustes.

La fille avait déjà entendu le pas du cheval claquer sur le pavé de la
ruelle, et, réveillée sans humeur, elle vint ouvrir la porte et recevoir
dans ses bras le voyageur ou plutôt la voyageuse.

Puis elle ouvrit aux deux chevaux la large porte cintrée dans laquelle ils
se précipitèrent, en reconnaissant une écurie.

-- J'attends mon compagnon, dit la dame, laissez-moi m'asseoir près du feu
en l'attendant: je ne me coucherai point qu'il ne soit arrivé.

La servante jeta de la paille aux chevaux, referma la porte de l'écurie,
rentra dans la cuisine, approcha un escabeau du feu, moucha avec ses
doigts la massive chandelle, et se rendormit.

Pendant ce temps, Remy, qui s'était placé en embuscade, guettait le
passage du voyageur dont il avait entendu galoper le cheval.

Il le vit entrer dans le bourg, marcher au pas en prêtant l'oreille
attentivement; puis, arrivé à la ruelle, le cavalier vit la lanterne, et
parut hésiter s'il passerait outre ou s'il se dirigerait de ce côté.

Il s'arrêta tout à fait à deux pas de Remy, qui sentit sur son épaule le
souffle de son cheval.

Remy porta la main à son couteau.

-- C'est bien lui, murmura-t-il, lui de ce côté, lui qui nous suit encore.
Que nous veut-il?

Le voyageur croisa les deux bras sur sa poitrine, tandis que son cheval
soufflait avec effort en allongeant le cou.

Il ne prononçait pas une seule parole; mais, au feu de ses regards,
dirigés tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt dans la ruelle, il
n'était point difficile de deviner qu'il se demandait s'il fallait
retourner en arrière, pousser en avant, ou se diriger vers l'hôtellerie.

-- Ils ont continué, murmura-t-il à demi-voix, continuons.

Et, rendant les rênes à son cheval, il continua son chemin.

-- Demain, se dit Remy, nous changerons de route.

Et il rejoignit sa compagne, qui l'attendait impatiemment.

-- Eh bien! dit-elle tout bas, nous suit-on?

-- Personne: je me trompais. Il n'y a que nous sur la route, et vous
pouvez dormir en toute sécurité.

-- Oh! je n'ai pas sommeil, Remy, vous le savez bien.

-- Au moins vous souperez, madame, car hier déjà vous ne prîtes rien.

-- Volontiers, Remy.

On réveilla la pauvre servante, qui se leva, cette seconde fois, avec le
même air de bonne humeur que la première, et qui apprenant ce dont il
était question, tira du buffet un quartier de porc salé, un levraut froid
et des confitures; puis elle apporta un pot de bière de Louvain écumante
et perlée.

Remy se mit à table près de sa maîtresse.

Alors celle-ci emplit à moitié un verre à anse de cette bière dont elle se
mouilla les lèvres, rompit un morceau de pain dont elle mangea quelques
miettes, puis se renversa sur sa chaise en repoussant le verre et le pain.

-- Comment! vous ne mangez plus, mon gentilhomme? demanda la servante.

-- Non, j'ai fini, merci.

La servante, alors, se mit à regarder Remy qui ramassait le pain rompu par
sa maîtresse, le mangeait lentement et buvait un verre de bière.

-- Et la viande, dit-elle, vous ne mangez pas de viande, monsieur?

-- Non, mon enfant, merci.

-- Vous ne la trouvez donc pas bonne?

-- Je suis sûr qu'elle est excellente, mais je n'ai pas faim.

La servante joignit les mains pour exprimer l'étonnement où la plongeait
cette étrange sobriété: ce n'était pas ainsi qu'avaient l'habitude d'en
user ses compatriotes voyageurs.

Remy, comprenant qu'il y avait un peu de dépit dans le geste invocateur de
la servante, jeta une pièce d'argent sur la table.

-- Oh! dit la servante, pour ce qu'il faut vous rendre, mon Dieu! vous
pouvez bien garder votre pièce: six deniers de dépense à deux!

-- Gardez la pièce tout entière, ma bonne, dit la voyageuse, mon frère et
moi, nous sommes sobres, c'est vrai, mais nous ne voulons pas diminuer
votre gain.

La servante devint rouge de joie, et cependant en même temps des larmes de
compassion mouillaient ses yeux, tant ces paroles avaient été prononcées
douloureusement.

-- Dites-moi, mon enfant, demanda Remy, existe-t-il une route de traverse
d'ici à Malines?

-- Oui, monsieur, mais bien mauvaise; tandis qu'au contraire, monsieur ne
sait peut-être pas cela, mais il existe une grande route excellente.

-- Si fait, mon enfant, je sais cela. Mais je dois voyager par l'autre.

-- Dame! je vous prévenais, monsieur, parce que, comme votre compagnon est
une femme, la route sera doublement mauvaise, pour elle surtout.

-- En quoi, ma bonne?

-- En ce que, cette nuit, grand nombre de gens de la campagne traversent
le pays pour aller sous Bruxelles.

-- Sous Bruxelles?

-- Oui, ils émigrent momentanément.

-- Pourquoi donc émigrent-ils?

-- Je ne sais; c'est l'ordre.

-- L'ordre de qui? du prince d'Orange?

-- Non, de monseigneur.

-- Qui est ce monseigneur!

-- Ah! dame! vous m'en demandez trop, monsieur, je ne sais pas; mais
enfin, tant il y a que, depuis hier au soir, on émigre.

-- Et quels sont les émigrants?

-- Les habitants de la campagne, des villages, des bourgs, qui n'ont ni
digues ni remparts.

-- C'est étrange, fit Remy.

-- Mais nous-mêmes, dit la fille, au point du jour nous partirons, ainsi
que tous les gens du bourg. Hier, à onze heures, tous les bestiaux ont été
dirigés sur Bruxelles par les canaux et les routes de traverse; voilà
pourquoi, sur le chemin dont je vous parle, il doit y avoir à cette heure
encombrement de chevaux, de chariots et de gens.

-- Pourquoi pas sur la grande route? la grande route, ce me semble, vous
procurerait une retraite plus facile.

-- Je ne sais; c'est l'ordre.

Remy et sa compagne se regardèrent.

-- Mais nous pouvons continuer, n'est-ce pas, nous qui allons à Malines?

-- Je le crois, à moins que vous ne préfériez faire comme tout le monde,
c'est-à-dire vous acheminer sur Bruxelles.

Remy regarda sa compagne.

-- Non, non, nous repartirons sur-le-champ pour Malines, s'écria la dame
en se levant; ouvrez l'écurie, s'il vous plaît, ma bonne.

Remy se leva comme sa compagne en murmurant à demi voix:

-- Danger pour danger, je préfère celui que je connais: d'ailleurs le
jeune homme a de l'avance sur nous... et si par hasard il nous attendait,
eh bien! nous verrions!

Et comme les chevaux n'avaient pas même été dessellés, il tint l'étrier à
sa compagne, se mit lui-même en selle, et le jour levant les trouva sur
les bords de la Dyle.




LXVIII

EXPLICATION


Le danger que bravait Remy était un danger réel, car le voyageur de la
nuit, après avoir dépassé le bourg et couru un quart de lieue en avant, ne
voyant plus personne sur la route, s'aperçut bien que ceux qu'il suivait
s'étaient arrêtés dans le village.

Il ne voulut point revenir sur ses pas, sans doute pour mettre à sa
poursuite le moins d'affectation possible: mais il se coucha dans un champ
de trèfle, ayant eu le soin de faire descendre son cheval dans un de ces
fossés profonds qui en Flandre servent de clôture aux héritages.

Il résultait de cette manoeuvre que le jeune homme se trouvait à portée de
tout voir sans être vu.

Ce jeune homme, on l'a déjà reconnu, comme Remy l'avait reconnu lui-même
et comme la dame l'avait soupçonné, ce jeune homme c'était Henri du
Bouchage, qu'une étrange fatalité jetait une fois encore en présence de la
femme qu'il avait juré de fuir.

Après son entretien avec Remy sur le seuil de la maison mystérieuse,
c'est-à-dire après la perte de toutes ses espérances, Henri était revenu à
l'hôtel de Joyeuse, bien décidé, comme il l'avait dit, à quitter une vie
qui se présentait pour lui si misérable à son aurore: et, en gentilhomme
de coeur, en bon fils, car il avait le nom de son père à garder pur, il
s'était résolu au glorieux suicide du champ de bataille.

Or, on se battait en Flandre; le duc de Joyeuse, son frère, commandait une
armée et pouvait lui choisir une occasion de bien quitter la vie. Henri
n'hésita point; il sortit de son hôtel à la fin du jour suivant, c'est-à-
dire vingt heures après le départ de Remy et de sa compagne.

Des lettres arrivées de Flandre annonçaient un coup de main décisif sur
Anvers. Henri se flatta d'arriver à temps. Il se complaisait dans cette
idée que du moins il mourrait l'épée à la main, dans les bras de son
frère, sous un drapeau français; que sa mort ferait grand bruit, et que ce
bruit percerait les ténèbres dans lesquelles vivait la dame de la maison
mystérieuse.

Nobles folies! glorieux et sombres rêves! Henri se reput quatre jours
entiers de sa douleur et surtout de cet espoir qu'elle allait bientôt
finir.

Au moment où, tout entier à ces rêves de mort, il apercevait la flèche
aiguë du clocher de Valenciennes, et où huit heures sonnaient à la ville,
il s'aperçut qu'on allait fermer les portes; il piqua son cheval des deux
et faillit, en passant sur le pont-levis, renverser un homme qui
rattachait les sangles du sien.

Henri n'était pas un de ces nobles insolents qui foulent aux pieds tout ce
qui n'est point un écusson. Il fit en passant des excuses à cet homme, qui
se retourna au son de sa voix, puis se détourna aussitôt.

Henri, emporté par l'action de son cheval, qu'il essayait d'arrêter en
vain, Henri tressaillit comme s'il eût vu ce qu'il ne s'attendait pas à
voir.

-- Oh! je suis fou, pensa-t-il; Remy à Valenciennes; Remy, que j'ai
laissé, il y a quatre jours, rue de Bussy; Remy sans sa maîtresse, car il
avait pour compagnon un jeune homme, ce me semble? En vérité, la douleur
me trouble le cerveau, m'altère la vue à ce point que tout ce qui
m'entoure revêt la forme de mes immuables idées.

Et, continuant son chemin, il était entré dans la ville sans que le
soupçon qui avait effleuré son esprit, y eût pris racine un seul instant.

A la première hôtellerie qu'il trouva sur son chemin, il s'arrêta, jeta la
bride aux mains d'un valet d'écurie, et s'assit devant la porte, sur un
banc, pendant qu'on préparait sa chambre et son souper.

Mais tandis que, pensif, il était assis sur ce banc, il vit s'avancer les
deux voyageurs qui marchaient côte à côte, et il remarqua que celui qu'il
avait pris pour Remy tournait fréquemment la tête.

L'autre avait le visage caché sous l'ombre d'un chapeau à larges bords.

Remy, en passant devant l'hôtellerie, vit Henri sur le banc, et détourna
encore la tête; mais cette précaution même contribua à le faire
reconnaître.

-- Oh! cette fois, murmura Henri, je ne me trompe point, mon sang est
froid, mon oeil clair, mes idées fraîches; revenu d'une première
hallucination, je me possède complètement. Or, le même phénomène se
produit, et je crois encore reconnaître, dans l'un de ces voyageurs, Remy,
c'est-à-dire le serviteur de la maison du faubourg.

Non! continua-t-il, je ne puis rester dans une pareille incertitude, et
sans retard il faut que j'éclaircisse mes doutes.

Henri, cette résolution prise, se leva et marcha dans la grande rue sur
les traces des deux voyageurs; mais, soit que ceux-ci fussent déjà entrés
dans quelque maison, soit qu'ils eussent pris une autre route, Henri ne
les aperçut plus.

Il courut jusqu'aux portes; elles étaient fermées.

Donc les voyageurs n'avaient pas pu sortir.

Henri entra dans toutes les hôtelleries, questionna, chercha et finit par
apprendre qu'on avait vu deux cavaliers se dirigeant vers une auberge de
mince apparence, située rue du Beffroi.

L'hôte était occupé à fermer lorsque du Bouchage entra.

Tandis que cet homme, affriandé par la bonne mine du jeune voyageur, lui
offrait sa maison et ses services, Henri plongeait ses regards dans
l'intérieur de la chambre d'entrée, et de l'endroit où il se trouvait,
pouvait apercevoir encore, sur le haut de l'escalier, Remy lui-même,
lequel montait, éclairé par la lampe d'une servante.

Il ne put voir son compagnon, qui, sans doute, étant passé le premier,
avait déjà disparu.

Au haut de l'escalier, Remy s'arrêta. En le reconnaissant positivement,
cette fois, le comte avait poussé une exclamation, et, au son de la voix
du comte, Remy s'était retourné.

Aussi, à son visage si remarquable par la cicatrice qui le labourait, à
son regard plein d'inquiétude, Henri ne conserva-t-il aucun doute, et,
trop ému pour prendre un parti à l'instant même, s'éloigna-t-il en se
demandant, avec un horrible serrement de coeur, pourquoi Remy avait quitté
sa maîtresse, et pourquoi il se trouvait seul sur la même route que lui.

Nous disons seul, parce que Henri n'avait d'abord prêté aucune attention
au second cavalier.

Sa pensée roulait d'abîme en abîme.

Le lendemain, à l'heure de l'ouverture des portes, lorsqu'il crut pouvoir
se trouver face à face avec les deux voyageurs, il fut bien surpris
d'apprendre que, dans la nuit, ces deux inconnus avaient obtenu du
gouverneur la permission de sortir, et que, contre toutes les habitudes,
on avait ouvert les portes pour eux.

De cette façon, et comme ils étaient partis vers une heure du matin, ils
avaient six heures d'avance sur Henri.

Il fallait rattraper ces six heures. Henri mit son cheval au galop et
rejoignit à Mons les voyageurs qu'il dépassa.

Il vit encore Remy, mais, cette fois, il eût fallu que Remy fût sorcier
pour le reconnaître. Henri s'était affublé d'une casaque de soldat et
avait acheté un autre cheval.

Toutefois, l'oeil défiant du bon serviteur déjoua presque cette
combinaison, et, à tout hasard, le compagnon de Remy, prévenu par un seul
mot, eut le temps de détourner son visage que Henri, cette fois encore, ne
put apercevoir.

Mais le jeune homme ne perdit point courage; il questionna dans la
première hôtellerie qui donna asile aux voyageurs, et comme il
accompagnait ses questions d'un irrésistible auxiliaire, il finit par
apprendre que le compagnon de Remy était un jeune homme fort beau, mais
fort triste, sobre, résigné, et ne parlant jamais de fatigue.

Henri tressaillit, un éclair illumina sa pensée.

-- Ne serait-ce point une femme? demanda-t-il.

-- C'est possible, répondit l'hôte; aujourd'hui beaucoup de femmes passent
ainsi déguisées pour aller rejoindre leurs amants à l'armée de Flandre, et
comme notre état à nous autres aubergistes est de ne rien voir, nous ne
voyons rien.

Cette explication brisa le coeur de Henri. N'était-il pas probable, en
effet, que Remy accompagnât sa maîtresse déguisée en cavalier?

Alors, et si cela était ainsi, Henri ne comprenait rien que de fâcheux
dans cette aventure.

Sans doute, comme le disait l'hôte, la dame inconnue allait rejoindre son
amant en Flandre.

Remy mentait donc lorsqu'il parlait de ces regrets éternels; cette fable
d'un amour passé qui avait à tout jamais habillé sa maîtresse de deuil,
c'était donc lui qui l'avait inventée pour éloigner un surveillant
importun.

-- Eh bien! alors, se disait Henri, plus brisé de cette espérance qu'il ne
l'avait jamais été de son désespoir, eh bien! tant mieux, un moment
viendra où j'aurai le pouvoir d'aborder cette femme et de lui reprocher
tous ces subterfuges qui abaisseront cette femme, que j'avais placée si
haut dans mon esprit et dans mon coeur, au niveau des vulgarités
ordinaires; alors, alors, moi qui m'étais fait l'idée d'une créature
presque divine, alors, en voyant de près cette enveloppe si brillante
d'une âme tout ordinaire, peut-être me précipiterai-je moi-même du faîte
de mes illusions, du haut de mon amour.

Et le jeune homme s'arrachait les cheveux et se déchirait la poitrine, à
cette idée qu'il perdrait peut-être un jour cet amour et ces illusions qui
le tuaient, tant il est vrai que mieux vaut un coeur mort qu'un coeur
vide.

Il en était là, les ayant dépassés comme nous avons dit et rêvant à la
cause qui avait pu pousser en Flandre, en même temps que lui, ces deux
personnages indispensables à son existence, lorsqu'il les vit entrer à
Bruxelles.

Nous savons comment il continua de les suivre.

A Bruxelles, Henri avait pris de sérieuses informations sur la campagne
projetée par M. le duc d'Anjou.

Les Flamands étaient trop hostiles au duc d'Anjou pour bien accueillir un
Français de distinction; ils étaient trop fiers du succès que la cause
nationale venait d'obtenir, car c'était déjà un succès que de voir Anvers
fermer ses portes au prince que les Flandres avaient appelé pour régner
sur elles; ils étaient trop fiers, disons-nous, de ce succès pour se
priver d'humilier un peu ce gentilhomme qui venait de France, et qui les
questionnait avec le plus pur accent parisien, accent qui, à toute époque,
a paru si ridicule au peuple belge.

Henri conçut dès lors des craintes sérieuses sur cette expédition, dont
son frère menait une si grande part; il résolut en conséquence de
précipiter sa marche sur Anvers.

C'était pour lui une surprise indicible que de voir Remy et sa compagne,
quelque intérêt qu'ils parussent avoir à n'être pas reconnus, suivre
obstinément la même route qu'il suivait.

C'était une preuve que tous deux tendaient à un même but.

Au sortir du bourg, Henri, caché dans les trèfles où nous l'avons laissé,
était certain, cette fois au moins, de voir en face le visage de ce jeune
homme qui accompagnait Remy.

Là il reconnaîtrait toutes ses incertitudes et y mettrait fin.

Et c'est alors, comme nous le disons, qu'il déchirait sa poitrine, tant il
avait peur de perdre cette chimère qui le dévorait, mais qui le faisait
vivre de mille vies, en attendant qu'elle le tuât.

Lorsque les deux voyageurs passèrent devant le jeune homme, qu'ils étaient
loin de soupçonner être caché là, la dame était occupée à lisser ses
cheveux, qu'elle n'avait point osé renouer à l'hôtellerie.

Henri la vit, la reconnut, et faillit rouler évanoui dans le fossé où son
cheval paissait tranquillement.

Les voyageurs passèrent.

Oh! alors, la colère s'empara de Henri, si bon, si patient, tant qu'il
avait cru voir chez les habitants de la maison mystérieuse cette loyauté
qu'il pratiquait lui-même.

Mais après les protestations de Remy, mais après les hypocrites
consolations de la dame, ce voyage ou plutôt cette disparition constituait
une espèce de trahison envers l'homme qui avait si opiniâtrement, mais en
même temps si respectueusement assiégé cette porte.

Lorsque le coup qui venait de frapper Henri fut un peu amorti, le jeune
homme secoua ses beaux cheveux blonds, essuya son front couvert de sueur,
et remonta à cheval, bien décidé à ne plus prendre aucune des précautions
qu'un reste de respect lui avait conseillé de prendre, et il se mit à
suivre les voyageurs, ostensiblement et à visage découvert.

Plus de manteau, plus de capuchon, plus d'hésitation dans sa marche, la
route était à lui comme aux autres; il s'en empara tranquillement, réglant
le pas de son cheval sur le pas des deux chevaux qui le précédaient.

Il était décidé à ne parler ni à Remy, ni à sa compagne, mais à se faire
seulement reconnaître d'eux.

-- Oh! oui, oui, se disait-il, s'il leur reste à tous deux une parcelle de
coeur, ma présence, bien qu'amenée par le hasard, n'en sera pas moins un
sanglant reproche pour les gens sans foi qui me déchirent le coeur à
plaisir.

Il n'avait pas fait cinq cents pas à la suite des deux voyageurs, que Remy
l'aperçut.

Le voyant ainsi délibéré, ainsi reconnaissable, s'avancer le front haut et
découvert, Remy se troubla.

La dame s'en aperçut et se retourna.

-- Ah! dit-elle, n'est-ce pas ce jeune homme, Remy?

Remy essaya encore de lui faire prendre le change et de la rassurer.

-- Je ne pense point, madame, dit-il; autant que je puis en juger par
l'habit, c'est un jeune soldat wallon qui se rend sans doute à Amsterdam,
et passe par le théâtre de la guerre pour y chercher aventure.

-- N'importe, je suis inquiète, Remy.

-Rassurez-vous, madame, si ce jeune homme eût été le comte du Bouchage, il
nous eût déjà abordés; vous savez s'il était persévérant.

-- Je sais aussi qu'il était respectueux, Remy, car, sans ce respect même,
je me fusse contentée de vous dire: Éloignez-le, Remy, et je ne m'en fusse
point inquiétée davantage.

-- Eh bien, madame, s'il était si respectueux, ce respect, il l'aura
conservé, et vous n'aurez pas plus à craindre de lui, en supposant que ce
soit lui, sur la route de Bruxelles à Anvers qu'à Paris, dans la rue de
Bussy.

-- N'importe, continua la dame en regardant encore derrière elle, nous
voici à Malines, changeons de chevaux, s'il le faut, pour marcher plus
vite, mais hâtons-nous d'arriver à Anvers, hâtons-nous.

-- Alors, au contraire, je vous dirai, madame, n'entrons point à Malines;
nos chevaux sont de bonne race, poussons jusqu'à ce bourg qu'on aperçoit
là-bas à gauche et qui se nomme, je crois, Villebrock; de cette façon nous
éviterons la ville, l'auberge, les questions, les curieux, et nous serons
moins embarrassés pour changer de chevaux ou d'habits si par hasard la
nécessité exige que nous en changions.

-- Allons, Remy, droit au bourg alors.

Ils prirent à gauche, s'engageant dans un sentier à peine frayé, mais qui,
cependant, se rendait visiblement à Villebrock.

Henri quitta la route au même endroit qu'eux, prit le même sentier qu'eux,
et les suivit, gardant toujours sa distance.

L'inquiétude de Remy se manifestait dans ses regards obliques, dans son
maintien agité, dans ce mouvement surtout qui lui était devenu habituel,
de regarder en arrière avec une sorte de menace, et d'éperonner tout à
coup son cheval.

Ces différents symptômes, comme on le comprend bien, n'échappaient point à
sa compagne.

Ils arrivèrent à Villebrock.

Des deux cents maisons dont se composait ce bourg, pas une n'était
habitée; quelques chiens oubliés, quelques chats perdus couraient effarés
dans cette solitude, les uns appelant leurs maîtres avec de longs
hurlements, les autres fuyant légèrement, et s'arrêtant, lorsqu'ils se
croyaient en sûreté, pour montrer leur museau mobile, sous la traverse
d'une porte ou par le soupirail d'une cave.

Remy heurta en vingt endroits, ne vit rien, et ne fut entendu de personne.

De son côté, Henri, qui semblait une ombre attachée aux pas des voyageurs,
de son côté Henri s'était arrêté à la première maison du bourg, avait
heurté à la porte de cette maison, mais tout aussi inutilement que ceux
qui le précédaient, et alors ayant deviné que la guerre était cause de
cette désertion, il attendait pour se remettre en route que les voyageurs
eussent pris un parti.

C'est ce qu'ils firent après que leurs chevaux eurent déjeuné avec le
grain que Remy trouva dans le coffre d'une hôtellerie abandonnée.

-- Madame, dit alors Remy, nous ne sommes plus dans un pays calme, ni dans
une situation ordinaire; il ne convient pas que nous nous exposions comme
des enfants. Nous allons certainement tomber dans une bande de Français ou
de Flamands, sans compter les partisans espagnols, car, dans la situation
étrange où sont les Flandres, les routiers de toutes les espèces, les
aventuriers de tous les pays doivent y pulluler; si vous étiez un homme je
vous tiendrais un autre langage: mais vous êtes femme, vous êtes jeune,
vous êtes belle, vous courrez donc un double danger pour votre vie et pour
votre honneur.

-- Oh! ma vie, ma vie, ce n'est rien, dit la dame.

-- C'est tout, au contraire, madame, répondit Remy, lorsque la vie a un
but.

-- Eh bien, que proposez-vous alors? Pensez et agissez pour moi, Remy;
vous savez que ma pensée, à moi, n'est pas sur cette terre.

-- Alors, madame, répondit le serviteur, demeurons ici, si vous m'en
croyez, j'y vois beaucoup de maisons qui peuvent offrir un abri sûr; j'ai
des armes, nous nous défendrons ou nous nous cacherons, selon que
j'estimerai que nous serons assez forts ou trop faibles.

-- Non, Remy, non, je dois aller en avant, rien ne m'arrêtera, répondit la
dame en secouant la tête; je ne concevrais de craintes que pour vous, si
j'avais des craintes.

-- Alors, fit Remy, marchons.

Et il poussa son cheval sans ajouter une parole.

La dame inconnue le suivit, et Henri du Bouchage, qui s'était arrêté en
même temps qu'eux, se remit en marche avec eux.




LXIX

L'EAU


À fur et à mesure que les voyageurs avançaient, le pays prenait un aspect
étrange.

Il semblait que les campagnes fussent désertées comme les bourgs et les
villages.

En effet, nulle part les vaches paissant dans les prairies, nulle part la
chèvre se suspendant aux flancs de la montagne, ou se dressant le long des
haies pour atteindre les bourgeons verts des ronces et des vignes vierges,
nulle part le troupeau et son berger, nulle part la charrue et son
travailleur, plus de marchand forain passant d'un pays à un autre, sa
balle sur le dos, plus de charretier chantant le chant rauque de l'homme
du Nord, et qui se balance en marchant près de sa lourde charrette un
fouet bruyant à la main.

Aussi loin que s'étendait la vue dans ces plaines magnifiques, sur les
petits coteaux, dans les grandes herbes, à la lisière des bois, pas une
figure humaine, pas une voix.

On eût dit la nature la veille du jour où l'homme et les animaux furent
créés.

Le soir venait. Henri, saisi de surprise et rapproché par le sentiment des
voyageurs qui le précédaient, Henri demandait à l'air, aux arbres, aux
horizons lointains, aux nuages mêmes, l'explication de ce phénomène
sinistre.

Les seuls personnages qui animassent cette morne solitude, c'étaient, se
détachant sur la teinte pourprée du soleil couchant, Remy et sa compagne,
penchés pour écouter si quelque bruit ne viendrait pas jusqu'à eux; puis,
en arrière, à cent pas d'eux, la figure de Henri, conservant sans cesse la
même distance et la même attitude.

La nuit descendit sombre et froide, le vent du nord-ouest siffla dans
l'air, et emplit ces solitudes de son bruit plus menaçant que le silence.

Remy arrêta sa compagne, en posant la main sur les rênes de son cheval:

-- Madame, lui dit-il, vous savez si je suis inaccessible à la crainte,
vous savez si je ferais un pas en arrière pour sauver ma vie; eh bien! ce
soir, quelque chose d'étrange se passe en moi, une torpeur inconnue
enchaîne mes facultés, me paralyse, et me défend d'aller plus loin.
Madame, appelez cela terreur, timidité, panique même; madame, je vous le
confesse: pour la première fois de ma vie... j'ai peur.

La dame se retourna; peut-être tous ces présages menaçants lui avaient-ils
échappé, peut-être n'avait-elle rien vu.

-- Il est toujours là? demanda-t-elle.

-- Oh! ce n'est plus de lui qu'il est question, répondit Remy; ne songez
plus à lui, je vous prie; il est seul et je vaux un homme seul. Non, le
danger que je crains ou plutôt que je sens, que je devine, avec un
sentiment d'instinct bien plutôt qu'à l'aide de ma raison; ce danger, qui
s'approche, qui nous menace, qui nous enveloppe peut-être, ce danger est
autre; il est inconnu, et voilà pourquoi je l'appelle un danger.

La dame secoua la tête.

-- Tenez, madame, dit Remy, voyez-vous là-bas des saules qui courbent
leurs cimes noires?

-- Oui.

-- A côté de ces arbres j'aperçois une petite maison; par grâce, allons-y;
si elle est habitée, raison de plus pour que nous y demandions
l'hospitalité; si elle ne l'est pas, emparons-nous-en; madame, ne faites
pas d'objection, je vous en supplie.

L'émotion de Remy, sa voix tremblante, l'incisive persuasion de ses
discours décidèrent sa compagne à céder.

Elle tourna la bride de son cheval dans la direction indiquée par Remy.

Quelques minutes après, les voyageurs heurtaient à la porte de cette
maison, bâtie en effet sous un massif de saules.

Un ruisseau, affluent de la Nethe, petite rivière qui coulait à un quart
de lieue de là; un ruisseau enfermé entre deux bras de roseaux et deux
rives de gazon, baignait le pied des saules de son eau murmurante;
derrière la maison, bâtie en briques et couverte de tuiles, s'arrondissait
un petit jardin, enclos d'une haie vive.

Tout cela était vide, solitaire, désolé.

Personne ne répondit aux coups redoublés que frappèrent les voyageurs.

Remy n'hésita point: il tira son couteau, coupa une branche de saule,
l'introduisit entre la porte et la serrure, et pesa sur le pène.

La porte s'ouvrit.

Remy entra vivement. Il mettait à toutes ses actions depuis une heure
l'activité d'un homme travaillé par la fièvre. La serrure, produit
grossier de l'industrie d'un forgeron voisin, avait cédé presque sans
résistance.

Remy poussa précipitamment sa compagne dans la maison, poussa la porte
derrière lui, tira un verrou massif, et ainsi retranché, respira comme
s'il venait de gagner la vie.

Non content d'avoir abrité ainsi sa maîtresse, il l'installa dans l'unique
chambre du premier étage, où, en tâtonnant, il rencontra un lit, une
chaise et une table.

Puis, un peu tranquillisé sur son compte, il redescendit au rez-de-
chaussée, et, par un contrevent entr'ouvert, il se mit à guetter par une
fenêtre grillée les mouvements du comte, qui, en les voyant entrer dans la
maison, s'en était rapproché à l'instant même.

Les réflexions de Henri étaient sombres et en harmonie avec celles de
Remy.

-- Bien certainement, se disait-il, quelque danger inconnu à nous, mais
connu des habitants, plane sur le pays: la guerre ravage la contrée; les
Français ont emporté Anvers ou vont l'emporter: saisis de terreur, les
paysans ont été chercher un refuge dans les villes.

Cette explication était spécieuse, et cependant elle ne satisfaisait pas
le jeune homme.

D'ailleurs elle le ramenait à un autre ordre de pensées.

-- Que vont faire de ce côté Remy et sa maîtresse? se demandait-il. Quelle
impérieuse nécessité les pousse vers ce danger terrible? Oh! je le saurai,
car le moment est enfin venu de parler à cette femme et d'en finir à
jamais avec tous mes doutes. Nulle part encore l'occasion ne s'est
présentée aussi belle.

Et il s'avança vers la maison.

Mais tout à coup il s'arrêta.

-- Non, non, dit-il avec une de ces hésitations subites si communes dans
les coeurs amoureux, non, je serai martyr jusqu'au bout. D'ailleurs n'est-
elle pas maîtresse de ses actions et sait-elle quelle fable a été forgée
sur elle par ce misérable Remy? Oh! c'est à lui, c'est à lui seul que j'en
veux, à lui qui m'assurait qu'elle n'aimait personne! Mais, soyons juste
encore, cet homme devait-il pour moi, qu'il ne connaît pas, trahir les
secrets de sa maîtresse? Non! non! mon malheur est certain, et ce qu'il y
a de pire dans mon malheur, c'est qu'il vient de moi seul et que je ne
puis en rejeter le poids sur personne. Ce qui lui manque, c'est la
révélation entière de la vérité; c'est de voir cette femme arriver au
camp, suspendre ses bras au cou de quelque gentilhomme, et lui dire: Vois
ce que j'ai souffert, et comprends combien je t'aime!

Eh bien! je la suivrai jusque-là; je verrai ce que je tremble de voir, et
j'en mourrai: ce sera de la peine épargnée au mousquet et au canon.

Hélas! vous le savez, mon Dieu! ajoutait Henri avec un de ces élans comme
il en trouvait parfois au fond de son âme, pleine de religion et d'amour,
je ne cherchais pas cette suprême angoisse; je m'en allais souriant à une
mort réfléchie, calme, glorieuse; je voulais tomber sur le champ de
bataille avec un nom sur les lèvres, le vôtre, mon Dieu! avec un nom dans
le coeur, le sien! Vous ne l'avez pas voulu, vous me destinez à une mort
désespérée, pleine de fiel et de tortures: soyez béni, j'accepte.

Puis, se rappelant ces jours d'attente et ces nuits d'angoisse qu'il avait
passés en face de cette inexorable maison, il trouvait qu'à tout prendre,
à part ce doute qui lui rongeait le coeur, sa position était moins cruelle
qu'à Paris, car il la voyait parfois, il entendait le son de sa parole,
qu'il n'avait jamais entendu, et marchant à sa suite, quelques-uns de ces
arômes vivaces qui émanent de la femme que l'on aime venaient, mêlés à la
brise, lui caresser le visage.

Aussi, continuait-il, les yeux fixés sur cette chaumière où elle était
renfermée:

-- Mais en attendant cette mort, et tandis qu'elle repose dans cette
maison, je prends ces arbres pour abri, et je me plains, moi qui puis
entendre sa voix si elle parle, moi qui puis apercevoir son ombre derrière
la fenêtre! Oh! non, non, je ne me plains pas; Seigneur! Seigneur! je suis
encore trop heureux.

Et Henri se coucha sous ces saules, dont les branches couvraient la
maison, écoutant avec un sentiment de mélancolie impossible à décrire le
murmure de l'eau qui coulait à ses côtés.

Tout à coup il tressaillit; le bruit du canon retentissait du côté du nord
et passait emporté par le vent.

-- Ah! se dit-il, j'arriverai trop tard, on attaque Anvers.

Le premier mouvement de Henri fut de se lever, de remonter à cheval et de
courir, guidé par le bruit, là où l'on se battait; mais pour cela il
fallait quitter la dame inconnue et mourir dans le doute.

S'il ne l'avait point rencontrée sur sa route, Henri eût suivi son chemin,
sans un regard en arrière, sans un soupir pour le passé, sans un regret
pour l'avenir; mais, en la rencontrant, le doute était entré dans son
esprit, et avec le doute l'irrésolution.

Il resta.

Pendant deux heures, il resta couché, prêtant l'oreille aux détonations
successives qui arrivaient jusqu'à lui, se demandant quelles pouvaient
être ces détonations irrégulières et plus fortes qui de temps en temps
étaient venues couper les autres.

Il était loin de se douter que ces détonations étaient causées par les
vaisseaux de son frère qui sautaient.

-- Enfin, vers deux heures, tout se calma; vers deux heures et demie, tout
se tut.

Le bruit du canon n'était point parvenu, à ce qu'il paraissait, dans
l'intérieur de la maison, ou, s'il y était parvenu, les habitants
provisoires y étaient demeurés insensibles.

-- A cette heure, se disait Henri, Anvers est pris et mon frère est
vainqueur; mais, après Anvers, viendra Gand; après Gand, Bruges, et
l'occasion ne me manquera pas pour mourir glorieusement.

Mais, avant de mourir, je veux savoir ce que va chercher cette femme au
camp des Français.

Et comme, à la suite de toutes ces commotions qui avaient ébranlé l'air,
la nature était rentrée dans son repos, Joyeuse, enveloppé de son manteau,
rentra dans son immobilité.

Il était tombé dans cette espèce d'assoupissement à laquelle, vers la fin
de la nuit, la volonté de l'homme ne peut résister, lorsque son cheval,
qui paissait à quelques pas de lui, dressa l'oreille et hennit tristement.

Henri ouvrit les yeux.

L'animal, debout sur ses quatre pieds, la tête tournée dans une autre
direction que celle du corps, aspirait la brise, qui, ayant tourné à
l'approche du jour, venait du sud-est.

-- Qu'y a-t-il, mon bon cheval? dit le jeune homme en se levant et en
flattant le cou de l'animal avec sa main; tu as vu passer quelque loutre
qui t'effraie, ou tu regrettes l'abri d'une bonne étable?

L'animal, comme s'il eût entendu l'interpellation, et comme s'il eût voulu
y répondre, se porta d'un mouvement franc et vif dans la direction de
Lier, et, l'oeil fixe et les naseaux ouverts, il écouta.

-- Ah! ah! murmura Henri, c'est plus sérieux, à ce qu'il me paraît:
quelque troupe de loups suivant les armées pour dévorer les cadavres.

Le cheval hennit, baissa la tête, puis, par un mouvement rapide comme
l'éclair, il se mit à fuir du côté de l'ouest.

Mais, en fuyant, il passa à la portée de la main de son maître, qui le
saisit par la bride comme il passait, et l'arrêta.

Henri, sans rassembler les rênes, l'empoigna par la crinière et sauta en
selle. Une fois là, comme il était bon cavalier, il se fit maître de
l'animal et le contint.

Mais, au bout d'un instant, ce que le cheval avait entendu, Henri commença
de l'entendre lui-même, et cette terreur qu'avait ressentie la brute
grossière, l'homme fut étonné de la ressentir à son tour.

Un long murmure, pareil à celui du vent, strident et grave à la fois,
s'élevait des différents points d'un demi-cercle qui semblait s'étendre du
sud au nord; des bouffées d'une brise fraîche et comme chargée de
particules d'eau éclaircissaient par intervalle ce murmure, qui alors
devenait semblable au fracas des marées montantes sur les grèves
caillouteuses.

-- Qu'est-ce que cela? demanda Henri; serait-ce le vent? non, puisque
c'est le vent qui m'apporte ce bruit, et que les deux sons m'apparaissent
distincts.

Une armée en marche, peut-être? mais non; -- il pencha son oreille vers la
terre, -- j'entendrais la cadence des pas, le froissement des armures,
l'éclat des voix.

Est-ce le crépitement d'un incendie? non encore, car on n'aperçoit aucune
lueur à l'horizon, et le ciel semble même se rembrunir.

Le bruit redoubla et devint distinct: c'était le roulement incessant,
ample, grondant, que produiraient des milliers de canons traînés au loin
sur un pavé sonore.

Henri crut un instant avoir trouvé la raison de ce bruit en l'attribuant à
la cause que nous avons dite, mais aussitôt:

-- Impossible, dit-il, il n'y a point de chaussée pavée de ce côté, il n'y
a pas mille canons dans l'armée.

Le bruit approchait toujours.

Henri mit son cheval au galop et gagna une éminence.

-- Que vois-je! s'écria-t-il en atteignant le sommet.

Ce que voyait le jeune homme, son cheval l'avait vu avant lui, car il
n'avait pu le faire avancer dans cette direction, qu'en lui déchirant le
flanc avec ses éperons, et lorsqu'il fut arrivé au sommet de la colline il
se cabra à renverser son cavalier sous lui. Ce qu'ils voyaient, cheval et
cavalier, c'était, à l'horizon, une bande blafarde, immense, infinie,
pareille à un niveau, s'avançant sur la plaine, formant un cercle immense
et marchant vers la mer.

Et cette bande s'élargissait pas à pas aux yeux de Henri, comme une bande
d'étoffe qu'on déroule.

Le jeune homme regardait encore indécis cet étrange phénomène, lorsqu'en
ramenant sa vue sur la place qu'il venait de quitter, il s'aperçut que la
prairie s'imprégnait d'eau, que la petite rivière débordait, et commençait
de noyer, sous sa nappe soulevée sans cause visible, les roseaux qui, un
quart d'heure auparavant, se hérissaient sur ses deux rives.

L'eau gagnait tout doucement du côté de la maison.

-- Malheureux insensé que je suis! s'écria Henri, je n'avais pas deviné:
c'est l'eau! c'est l'eau! les Flamands ont rompu leurs digues.

Henri s'élança aussitôt du côté de la maison, et heurta furieusement à la
porte.

-- Ouvrez, ouvrez! cria-t-il.

Nul ne répondit.

-- Ouvrez, Remy, cria le jeune homme, furieux à force de terreur, ouvrez,
c'est moi Henri du Bouchage, ouvrez!

-- Oh! vous n'avez pas besoin de vous nommer, monsieur le comte, répondit
Remy de l'intérieur de la maison, et il y a longtemps que je vous ai
reconnu; mais je vous préviens d'une chose, c'est que si vous enfoncez
cette porte vous me trouverez derrière elle, un pistolet à chaque main.

-- Mais, tu ne comprends donc pas, malheureux! cria Henri, avec un accent
désespéré: l'eau, l'eau, c'est l'eau!...

-- Pas de fable, pas de prétextes, pas de ruses déshonorantes, monsieur le
comte. Je vous dis que vous n'entrerez ici qu'en passant sur mon corps.

-- Alors, j'y passerai! s'écria Henri, mais j'entrerai. Au nom du ciel, au
nom de Dieu, au nom de ton salut et de celui de ta maîtresse, veux-tu
ouvrir?

-- Non!

Le jeune homme regarda autour de lui, et aperçut une de ces pierres
homériques, comme en faisait rouler sur ses ennemis Ajax Télamon; il
souleva cette pierre entre ses bras, l'éleva sur sa tête, et s'avançant
vers la maison, il la lança dans la porte.

La porte vola en éclats.

En même temps une balle siffla aux oreilles de Henri, mais sans le
toucher.

Henri sauta sur Remy.

Remy tira son second pistolet, mais l'amorce seule prit feu.

-- Mais tu vois bien que je n'ai pas d'armes, insensé! s'écria Henri; ne
te défends donc plus contre un homme qui n'attaque pas, regarde seulement,
regarde.

Et il le traîna près de la fenêtre, qu'il enfonça d'un coup de poing.

-- Eh bien! dit-il, vois-tu maintenant, vois-tu?

Et il lui montrait du doigt la nappe immense qui blanchissait à l'horizon,
et qui grondait en marchant, comme le front d'une armée gigantesque.

-- L'eau! murmura Remy.

-- Oui, l'eau! l'eau! s'écria Henri; elle envahit; vois à nos pieds: la
rivière déborde, elle monte; dans cinq minutes on ne pourra plus sortir
d'ici.

-- Madame! cria Remy, madame!

-- Pas de cris, pas d'effroi, Remy. Prépare les chevaux; et vite, vite!

-- Il l'aime, pensa Remy, il la sauvera.

Remy courut à l'écurie. Henri s'élança vers l'escalier.

Au cri de Remy, la dame avait ouvert sa porte.

Le jeune homme l'enleva dans ses bras, comme il eût fait d'un enfant.

Mais elle, croyant à la trahison ou à la violence, se débattait de toute
sa force et se cramponnait aux cloisons.

-- Dis-lui donc, cria Henri, dis-lui donc que je la sauve.

Remy entendit l'appel du jeune homme, au moment où il revenait avec les
deux chevaux.

-- Oui! oui! cria-t-il, oui, madame, il vous sauve, ou plutôt il vous
sauvera; venez! venez!




LXX

LA FUITE


Henri, sans perdre de temps à rassurer la dame, l'emporta hors de la
maison, et voulut la placer avec lui sur son cheval.

Mais elle, avec un mouvement d'invincible répugnance, glissa hors de cet
anneau vivant, et fut reçue par Remy, qui l'assit sur le cheval préparé
pour elle.

-- Oh! que faites-vous, madame, dit Henri, et comment comprenez-vous mon
coeur? Il ne s'agit pas pour moi, croyez-le bien, du plaisir de vous
serrer dans mes bras, de vous presser sur ma poitrine d'homme, quoique,
pour cette faveur, je fusse prêt à sacrifier ma vie; il s'agit de fuir
plus rapide que l'oiseau. Eh! tenez; tenez, tenez, les voyez-vous, les
oiseaux qui fuient?

En effet, dans le crépuscule à peine naissant encore, on voyait des nuées
de courlis et de pigeons traverser l'espace d'un vol rapide et effaré, et,
dans la nuit, domaine ordinaire de la chauve-souris silencieuse, ces vols
bruyants, favorisés par la sombre rafale, avaient quelque chose de
sinistre à l'oreille, d'éblouissant aux yeux.

La dame ne répondit rien; mais, comme elle était en selle, elle poussa son
cheval en avant sans détourner la tête.

Mais son cheval et celui de Remy, forcés de marcher depuis deux jours,
étaient fatigués.

A chaque instant Henri se retournait, et voyant qu'ils ne pouvaient le
suivre:

-- Voyez, madame, disait-il, comme mon cheval devance les vôtres, et
pourtant je le retiens des deux mains; par grâce, madame, tandis qu'il en
est temps encore, je ne vous demande plus de vous emporter dans mes bras,
mais prenez mon cheval et laissez-moi le vôtre.

-- Merci, monsieur, répondait la voyageuse, de sa voix toujours calme, et
sans que la moindre altération se trahît dans son accent.

-- Mais, madame, s'écriait Henri en jetant derrière lui des regards
désespérés, l'eau nous gagne! entendez-vous! entendez-vous!

En effet, un craquement horrible se faisait entendre en ce moment même;
c'était la digue d'un village que venait d'envahir l'inondation: madriers,
supports, terrasses avaient cédé, un double rang de pilotis s'était brisé
avec le fracas du tonnerre, et l'eau, grondant sur toutes ces ruines,
commençait d'envahir un bois de chênes dont on voyait frissonner les
cimes, et dont on entendait craquer les branches comme si tout un vol de
démons passait sous sa feuillée.

Les arbres déracinés s'entrechoquant aux pieux, les bois des maisons
écroulées flottant à la surface de l'eau; les hennissements et les cris
lointains des hommes et des chevaux, entraînés par l'inondation, formaient
un concert de sons si étranges et si lugubres, que le frisson qui agitait
Henri passa jusqu'à l'impassible, l'indomptable coeur de l'inconnue.

Elle aiguillonna son cheval, et son cheval, comme s'il eût senti lui-même
l'imminence du danger, redoubla d'efforts pour s'y soustraire.

Mais l'eau gagnait, gagnait toujours, et, avant dix minutes, il était
évident qu'elle aurait rejoint les voyageurs.

A chaque instant Henri s'arrêtait pour attendre ses compagnons, et alors
il leur criait:

-- Plus vite, madame! par grâce, plus vite! l'eau s'avance, l'eau accourt!
la voici!

Elle arrivait, en effet, écumeuse, tourbillonnante, irritée; elle emporta
comme une plume la maison dans laquelle Remy avait abrité sa maîtresse;
elle souleva comme une paille la barque attachée aux rives du ruisseau, et
majestueuse, immense, roulant ses anneaux comme ceux d'un serpent, elle
arriva, pareille à un mur, derrière les chevaux de Remy et de l'inconnue.

Henri jeta un cri d'épouvante et revint sur l'eau, comme s'il eût voulu la
combattre.

-- Mais vous voyez bien que vous êtes perdue! hurla-t-il, désespéré.
Allons, madame, il est encore temps peut-être, descendez, venez avec moi,
venez!

-- Non, monsieur, dit-elle.

-- Mais dans une minute il sera trop tard; regardez, regardez donc!

La dame détourna la tête; l'eau était à cinquante pas à peine.

-- Que mon sort s'accomplisse! dit-elle; vous, monsieur, fuyez! fuyez!

Le cheval de Remy, épuisé, butta des deux jambes de devant et ne put se
relever, malgré les efforts de son cavalier.

-- Sauvez-la! sauvez-la! fût-ce malgré elle, s'écria Remy.

Et en même temps, comme il se dégageait des étriers, l'eau s'écroula comme
un gigantesque monument sur la tête du fidèle serviteur.

Sa maîtresse, à cette vue, poussa un cri terrible et s'élança en bas de sa
monture, résolue à mourir avec Remy.

Mais Henri, voyant son intention, s'était élancé en même temps qu'elle; il
la saisit en enveloppant sa taille avec son bras droit, et remontant sur
son cheval, il partit comme un trait.

-- Remy! Remy! cria la dame, les bras étendus de son côté, Remy!

Un cri lui répondit. Remy était revenu à la surface de l'eau, et, avec cet
espoir indomptable, bien qu'insensé, qui accompagne le mourant jusqu'au
bout de son agonie, il nageait, soutenu par une poutre.

A côté, de lui passa son cheval, battant l'eau désespérément avec ses
pieds de devant, tandis que le flot gagnait le cheval de sa maîtresse, et
que, devant le flot, à vingt pas tout au plus, Henri et sa compagne ne
couraient pas, mais volaient sur le troisième cheval, fou de terreur.

Remy ne regrettait plus la vie, puisqu'il espérait, en mourant, que celle
qu'il aimait uniquement serait sauvée.

-- Adieu, madame, adieu! cria-t-il, je pars le premier, et je vais dire à
celui qui nous attend que vous vivez pour....

Remy n'acheva point; une montagne d'eau passa sur sa tête et alla
s'écrouler jusque sous les pieds du cheval de Henri.

-- Remy, Remy! cria la dame, Remy, je veux mourir avec toi! Monsieur, je
veux l'attendre; monsieur, je veux mettre pied à terre; au nom du Dieu
vivant, je le veux!

Elle prononça ces paroles avec tant d'énergie et de sauvage autorité, que
le jeune homme desserra ses bras et la laissa glisser à terre, en disant:

-- Bien, madame, nous mourrons ici tous trois; merci à vous qui me faites
cette joie que je n'eusse jamais espérée.

Et comme il disait ces mots en retenant son cheval, l'eau bondissante
l'atteignit, comme elle avait atteint Remy; mais, par un dernier effort
d'amour, il retint par le bras la jeune femme qui avait mis pied à terre.

Le flot les envahit, la lame furieuse les roula durant quelques secondes
pêle-mêle avec d'autres débris.

C'était un spectacle sublime que le sang-froid de cet homme, si jeune et
si dévoué, dont le buste tout entier dominait le flot, tandis qu'il
soutenait sa compagne de la main, et que ses genoux, guidant les derniers
efforts du cheval expirant, cherchaient à utiliser jusqu'aux suprêmes
efforts de son agonie.

Il y eut un moment de lutte terrible, pendant lequel la dame, soutenue par
la main droite de Henri, continuait de dépasser de la tête le niveau de
l'eau, tandis que de la main gauche Henri écartait les bois flottants et
les cadavres dont le choc eût submergé ou écrasé son cheval.

Un de ces corps flottants, en passant près d'eux, cria ou plutôt soupira:

-- Adieu! madame, adieu!

-- Par le ciel! s'écria le jeune homme, c'est Remy! Eh bien! toi aussi, je
te sauverai.

Et, sans calculer le danger de ce surcroît de pesanteur, il saisit la
manche de Remy, l'attira sur sa cuisse gauche et le fit respirer
librement.

Mais en même temps le cheval, épuisé du triple poids, s'enfonçait jusqu'au
cou, puis jusqu'aux yeux; enfin, les jarrets brisés pliant sous lui, il
disparut tout à fait.

-- Il faut mourir! murmura Henri. Mon Dieu, prends ma vie, elle fut pure.

Vous, madame, ajouta-t-il, recevez mon âme, elle était à vous!

En ce moment, Henri sentit Remy qui lui échappait; il ne fit aucune
résistance pour le retenir; toute résistance était inutile.

Son seul soin fut de soutenir la dame au-dessus de l'eau pour qu'elle, au
moins, mourût la dernière, et qu'il se pût dire à lui-même, à son dernier
moment, qu'il avait fait tout ce qu'il avait pu pour la disputer à la
mort.

Tout à coup, et comme il ne songeait plus qu'à mourir lui-même, un cri de
joie retentit à ses côtés.

Il se retourna et vit Remy qui venait d'atteindre une barque.

Cette barque, c'était celle de la petite maison que nous avons vu soulever
par l'eau; l'eau l'avait entraînée, et Remy, qui avait repris ses forces,
grâce au secours que lui avait porté Henri, Remy, la voyant passer à sa
portée, s'était détaché du groupe, haletant, et en deux brassées l'avait
atteinte.

Ses deux rames étaient attachées à son abordage, une gaffe roulait au
fond.

Il tendit la gaffe à Henri qui la saisit, entraînant avec lui la dame,
qu'il souleva par dessous ses épaules et que Remy reprit de ses mains.

Puis, lui-même, saisissant le rebord de la barque, il monta près d'eux.

Les premiers rayons du jour naissaient montrant les plaines inondées et la
barque se balançant comme un atome sur cet océan tout couvert de débris.

A deux cents pas à peu près, vers la gauche, s'élevait une petite colline
qui, entièrement entourée d'eau, semblait une île au milieu de la mer.

Henri saisit les avirons et rama du côté de la colline vers laquelle
d'ailleurs le courant les portait.

Remy prit la gaffe et, debout à l'avant, s'occupa d'écarter les poutres et
les madriers contre lesquels la barque pouvait se heurter.

Grâce à la force de Henri, grâce à l'adresse de Remy, on aborda ou plutôt
on fut jeté contre la colline.

Remy sauta à terre et saisit la chaîne de la barque, qu'il tira vers lui.

Henri s'avança pour prendre la dame entre ses bras; mais elle étendit la
main et, se levant seule, elle sauta à terre.

Henri poussa un soupir; un instant il eut l'idée de se rejeter dans
l'abîme et de mourir à ses yeux; mais un irrésistible sentiment
l'enchaînait à la vie, tant qu'il voyait cette femme, dont il avait si
longtemps désiré la présence sans l'obtenir jamais.

Il tira la barque à terre et alla s'asseoir à dix pas de la dame et de
Remy, livide, dégouttant d'une eau qui s'échappait de ses habits, plus
douloureuse que le sang.

Ils étaient sauvés du danger le plus pressant, c'est-à-dire de l'eau;
l'inondation, si forte qu'elle fût, ne monterait jamais à la hauteur de la
colline.

Au-dessous d'eux, dès lors, ils pouvaient contempler cette grande colère
des flots, qui n'a de colère au-dessus d'elle que celle de Dieu.

Henri regardait passer cette eau rapide, grondante, qui charriait des amas
de cadavres français, près d'eux, leurs chevaux et leurs armes.

Remy ressentait une vive douleur à l'épaule; un madrier flottant l'avait
atteint au moment où son cheval s'était dérobé sous lui.

Quant à sa compagne, à part le froid qu'elle éprouvait, elle n'avait
aucune blessure; Henri l'avait garantie de tout ce dont il était en son
pouvoir de la garantir.

Henri fut bien surpris de voir que ces deux êtres, si miraculeusement
échappés à la mort, ne remerciaient que lui, et n'avaient pas eu pour
Dieu, premier auteur de leur salut, une seule action de grâces.

La jeune femme fut debout la première; elle remarqua qu'au fond de
l'horizon, du côté de l'occident, on apercevait quelque chose comme des
feux à travers la brume.

Il va sans dire que ces feux brûlaient sur un point élevé que l'inondation
n'avait pu atteindre.

Autant qu'on pouvait en juger au milieu de ce froid crépuscule qui
succédait à la nuit, ces feux étaient distants d'une lieue environ.

Remy s'avança sur le point de la colline qui se prolongeait du côté de ces
feux, et il revint dire qu'il croyait qu'à mille pas à peu près de
l'endroit où l'on avait pris terre, commençait une espèce de jetée qui
s'avançait en droite ligne vers les feux.

Ce qui faisait croire à Remy à une jetée, ou tout au moins à un chemin,
c'était une double ligne d'arbres, directe et régulière.

Henri fit à son tour ses observations, qui se trouvèrent concorder avec
celles de Remy; mais cependant il fallait, dans cette circonstance, donner
beaucoup au hasard.

L'eau, entraînée sur la déclivité de la plaine, les avait rejetés à gauche
de leur route en leur faisant décrire un angle considérable; cette
dérivation, ajoutée à la course insensée des chevaux, leur ôtait tout
moyen de s'orienter.

Il est vrai que le jour venait, mais nuageux et tout chargé de brouillard;
dans un temps clair, et sur un ciel pur, on eût aperçu le clocher de
Malines, dont on ne devait être éloigné que de deux lieues à peu près.

-- Eh bien, monsieur le comte, demanda Remy, que pensez-vous de ces feux?

-- Ces feux, qui semblent vous annoncer, à vous, un abri hospitalier, me
semblent menaçants, à moi, et je m'en défie.

-- Et pourquoi cela?

-- Remy, dit Henri en baissant la voix, voyez tous ces cadavres: tous sont
français, pas un n'est flamand; ils nous annoncent un grand désastre: les
digues ont été rompues pour achever de détruire l'armée française, si elle
a été vaincue; pour détruire l'effet de sa victoire, si elle a triomphé.
Pourquoi ces feux ne seraient-ils pas aussi bien allumés par des ennemis
que par des amis, ou pourquoi ne seraient-ils pas tout simplement une ruse
ayant pour but d'attirer les fugitifs?

-- Cependant, dit Remy, nous ne pouvons demeurer ici; le froid et la faim
tueraient ma maîtresse.

-- Vous avez raison, Remy, dit le comte: demeurez ici avec madame; moi, je
vais gagner la jetée, et je viendrai vous rapporter des nouvelles.

-- Non, monsieur, dit la dame, vous ne vous exposerez pas seul: nous nous
sommes sauvés tous ensemble, nous mourrons tous ensemble. Remy, votre
bras, je suis prête.

Chacune des paroles de cette étrange créature avait un accent irrésistible
d'autorité, auquel personne n'avait l'idée de résister un seul instant.

Henri s'inclina et marcha le premier.

L'inondation était plus calme, la jetée, qui venait aboutir à la colline,
formait une espèce d'anse où l'eau s'endormait. Tous trois montèrent dans
le petit bateau, et le bateau fut lancé de nouveau au milieu des débris et
des cadavres flottants.

Un quart d'heure après ils abordaient à la jetée.

Ils assurèrent la chaîne du bateau au pied d'un arbre, prirent terre de
nouveau, suivirent la jetée pendant une heure à peu près, et arrivèrent à
un groupe de cabanes flamandes au milieu duquel, sur une place plantée de
tilleuls étaient réunis, autour d'un grand feu, deux ou trois cents
soldats au-dessus desquels flottaient les plis d'une bannière française.

Tout à coup la sentinelle, placée à cent pas à peu près du bivouac, aviva
la mèche de son mousquet en criant:

-- Qui vive?

-- France! répondit du Bouchage.

Puis se retournant vers Diane:

-- Maintenant, madame, dit-il, vous êtes sauvée; je reconnais le guidon
des gendarmes d'Aunis, corps de noblesse dans lequel j'ai des amis.

Au cri de la sentinelle et à la réponse du comte, quelques gendarmes
accoururent en effet au devant des nouveaux venus, deux fois bien
accueillis au milieu de ce désastre terrible, d'abord parce qu'ils
survivaient au désastre, ensuite parce qu'ils étaient des compatriotes.

Henri se fit reconnaître tant personnellement qu'en nommant son frère. Il
fut ardemment questionné et raconta de quelle façon miraculeuse lui et ses
compagnons avaient échappé à la mort, mais sans rien dire autre chose.

Remy et sa maîtresse s'assirent silencieusement dans un coin; Henri les
alla chercher pour les inviter à s'approcher du feu.

Tous deux étaient encore ruisselants d'eau.

-- Madame, dit-il, vous serez respectée ici comme dans votre maison: je me
suis permis de dire que vous étiez une de mes parentes, pardonnez-moi.

Et sans attendre les remercîments de ceux auxquels il avait sauvé la vie,
Henri s'éloigna pour rejoindre les officiers qui l'attendaient.

Remy et Diane échangèrent un regard qui, s'il eût été vu du comte, eût été
le remercîment si bien mérité de son courage et de sa délicatesse.

Les gendarmes d'Aunis auxquels nos fugitifs venaient de demander
l'hospitalité, s'étaient retirés en bon ordre après la déroute et le
_sauve qui peut_ des chefs.

Partout où il y a homogénéité de position, identité de sentiment et
habitude de vivre ensemble, il n'est point rare de voir la spontanéité
dans l'exécution après l'unité dans la pensée.

C'est ce qui était arrivé cette nuit même aux gendarmes d'Aunis.

Voyant leurs chefs les abandonner et les autres régiments chercher
différents partis pour leur salut, ils s'entregardèrent, serrèrent leurs
rangs au lieu de les rompre, mirent leurs chevaux au galop, et sous la
conduite d'un de leurs enseignes, qu'ils aimaient fort à cause de sa
bravoure, et qu'ils respectaient à un degré égal à cause de sa naissance,
ils prirent la route de Bruxelles.

Comme tous les acteurs de cette terrible scène, ils virent tous les
progrès de l'inondation et furent poursuivis par les eaux furieuses; mais
le bonheur voulut qu'ils rencontrassent sur leur chemin le bourg dont nous
avons parlé, position forte à la fois contre les hommes et contre les
éléments.

Les habitants, sachant qu'ils étaient en sûreté, n'avaient pas quitté
leurs maisons, à part les femmes, les vieillards et les enfants qu'ils
avaient envoyés à la ville; aussi les gendarmes d'Aunis en arrivant
trouvèrent-ils de la résistance; mais la mort hurlait derrière eux: ils
attaquèrent en hommes désespérés, triomphèrent de tous les obstacles,
perdirent dix hommes à l'attaque de la chaussée, mais se logèrent et
firent décamper les Flamands.

Une heure après, le bourg était entièrement cerné par les eaux, excepté du
côté de cette chaussée par laquelle nous avons vu aborder Henri et ses
compagnons.

Tel fut le récit que firent à du Bouchage les gendarmes d'Aunis.

-- Et le reste de l'armée? demanda Henri.

-- Regardez, répondit l'enseigne, à chaque instant passent des cadavres
qui répondent à votre question.

-- Mais... mais mon frère? hasarda du Bouchage d'une voix étranglée.

-- Hélas! monsieur le comte, nous ne pouvons vous en donner de nouvelles
certaines; il s'est battu comme un lion; trois fois nous l'avons retiré du
feu. Il est certain qu'il avait survécu à la bataille, mais à l'inondation
nous ne pouvons le dire.

Henri baissa la tête, et s'abîma dans d'amères réflexions; puis tout à
coup:

-- Et le duc? demanda-t-il.

L'enseigne se pencha vers Henri, et à voix basse:

-- Comte, dit-il, le duc s'était sauvé des premiers. Il était monté sur un
cheval blanc sans aucune tache qu'une étoile noire au front. Eh bien! tout
à l'heure, nous avons vu passer le cheval au milieu d'un amas de débris;
la jambe d'un cavalier était prise dans l'étrier et surnageait à la
hauteur de la selle.

-- Grand Dieu! s'écria Henri.

-- Grand Dieu! murmura Remy qui, à ces mots du comte: « Et le duc! »
s'étant levé, venait d'entendre ce récit, et dont les yeux se reportèrent
vivement sur sa pâle compagne.

-- Après? demanda le comte.

-- Oui, après? balbutia Remy.

-- Eh bien! dans le remous que formait l'eau à l'angle de cette digue, un
de mes hommes s'aventura pour saisir les rênes flottantes du cheval; il
l'atteignit, souleva l'animal expiré. Nous vîmes alors apparaître la botte
blanche et l'éperon d'or que portait le duc. Mais, au même instant, l'eau
s'enfla comme si elle se fût indignée de se voir arracher sa proie. Mon
gendarme lâcha prise pour n'être point entraîné, et tout disparut. Nous
n'aurons pas même la consolation de donner une sépulture chrétienne à
notre prince.

-- Mort! mort, lui aussi, l'héritier de la couronne, quel désastre!

Remy se retourna vers sa compagne, et avec une expression impossible à
rendre:

-- Il est mort, madame! dit-il, vous voyez.

-- Soit loué le Seigneur qui m'épargne un crime, répondit-elle, en levant
en signe de reconnaissance les mains et les yeux au ciel.

-- Oui, mais il nous enlève la vengeance, répondit Remy.

-- Dieu a toujours le droit de se souvenir. La vengeance n'appartient à
l'homme que lorsque Dieu oublie.

Le comte voyait avec une espèce d'effroi cette exaltation des deux
étranges personnages qu'il avait sauvés de la mort; il les observait de
loin de l'oeil et cherchait inutilement, pour se faire une idée de leurs
désirs ou de leurs craintes, commenter leurs gestes et l'expression de
leurs physionomies.

La voix de l'enseigne le tira de sa contemplation.

-- Mais vous-même, comte, demanda celui-ci, qu'allez-vous faire?

Le comte tressaillit.

-- Moi? dit-il.

-- Oui, vous.

-- J'attendrai ici que le corps de mon frère passe devant moi, répliqua le
jeune homme avec l'accent d'un sombre désespoir; alors moi aussi je
tâcherai de l'attirer à terre, pour lui donner une sépulture chrétienne,
et croyez-moi, une fois que je le tiendrai, je ne l'abandonnerai pas.

Ces mots sinistres furent entendus de Remy, et il adressa au jeune homme
un regard plein d'affectueux reproches.

Quant à la dame, depuis que l'enseigne avait annoncé cette mort du duc
d'Anjou, elle n'entendait plus rien, elle priait.




LXXI

TRANSFIGURATION


Après qu'elle eut fait sa prière, la compagne de Remy se souleva si belle
et si radieuse, que le comte laissa échapper un cri de surprise et
d'admiration.

[Illustration: Le bateau fut jeté contre la colline. -- PAGE 38.]

Elle paraissait sortir d'un long sommeil dont les rêves auraient fatigué
son cerveau et altéré la sérénité de ses traits, sommeil de plomb qui
imprime au front humide du dormeur les tortures chimériques de son rêve.

Ou plutôt c'était la fille de Jaïre, réveillée au milieu de la mort sur
son tombeau, et se relevant de sa couche funèbre, déjà épurée et prête
pour le ciel.

La jeune femme, sortie de cette léthargie, promena autour d'elle un regard
si doux, si suave, et chargé d'une si angélique bonté, que Henri, crédule
comme tous les amants, se figura la voir s'attendrir à ses peines et céder
enfin à un sentiment, sinon de bienveillance, du moins de reconnaissance
et de pitié.

Tandis que les gendarmes, après leur frugal repas, dormaient ça et là dans
les décombres; tandis que Remy lui-même cédait au sommeil et laissait sa
tête s'appuyer sur la traverse d'une barrière à laquelle son banc était
appuyé, Henri vint se placer près de la jeune femme, et d'une voix si
basse et si douce qu'elle semblait un murmure de la brise:

-- Madame, dit-il, vous vivez!... Oh! laissez-moi vous dire toute la joie
qui déborde de mon coeur, lorsque je vous regarde ici en sûreté, après
vous avoir vue là-bas sur le seuil du tombeau.

-- C'est vrai, monsieur, répondit la dame, je vis par vous, et, ajouta-t-
elle avec un triste sourire, je voudrais pouvoir vous dire que je suis
reconnaissante.

-- Enfin, madame, reprit Henri avec un effort sublime d'amour et
d'abnégation, quand je n'aurais réussi qu'à vous sauver pour vous rendre à
ceux que vous aimez.

-- Que dites-vous? demanda la dame.

-- A ceux que vous alliez rejoindre à travers tant de périls, ajouta
Henri.

-- Monsieur, ceux que j'aimais sont morts, ceux que j'allais rejoindre le
sont aussi.

-- Oh! madame, murmura le jeune homme en se laissant glisser sur ses deux
genoux, jetez les yeux sur moi, sur moi qui ai tant souffert, sur moi qui
vous ai tant aimée. Oh! ne vous détournez pas; vous êtes jeune, vous êtes
belle comme un ange des cieux. Lisez bien dans mon coeur que je vous
ouvre, et vous verrez que ce coeur ne contient pas un atome de l'amour
comme le comprennent les autres hommes. Vous ne me croyez pas! Examinez
les heures passées, pesez-les une à une: laquelle m'a donné la joie?
laquelle l'espoir? et cependant j'ai persisté. Vous m'avez fait pleurer,
j'ai bu mes larmes; vous m'avez fait souffrir, j'ai dévoré mes douleurs;
vous m'avez poussé à la mort, j'y marchais sans me plaindre. Même en ce
moment, où vous détournez la tête, où chacune de mes paroles, toute
brûlante qu'elle soit, semble une goutte d'eau glacée tombant sur votre
coeur, mon âme est pleine de vous, et je ne vis que parce que vous vivez.
Tout à l'heure n'allais-je pas mourir près de vous? Qu'ai-je demandé?
rien. Votre main, l'ai-je touchée? Jamais, autrement que pour vous tirer
d'un péril mortel. Je vous tenais entre mes bras pour vous arracher aux
flots, avez-vous senti l'étreinte de ma poitrine? Non. Je ne suis plus
qu'une âme, et tout en moi a été purifié au feu dévorant de mon amour.

-- Oh! monsieur, par pitié ne me parlez point ainsi.

-- Par pitié aussi, ne me condamnez point. On m'a dit que vous n'aimiez
personne; oh! répétez-moi cette assurance: c'est une singulière faveur,
n'est-ce pas, pour un homme qui aime que de s'entendre dire qu'il n'est
pas aimé! mais je préfère cela, puisque vous me dites en même temps que
vous êtes insensible pour tous. Oh! madame, madame, vous qui êtes la seule
adoration de ma vie, répondez-moi.

Malgré les instances de Henri, un soupir fut toute la réponse de la jeune
femme.

-- Vous ne me dites rien, reprit le comte. Remy, du moins, a eu plus pitié
de moi que vous: il a essayé de me consoler, lui! Oh! je le vois, vous ne
me répondez pas, parce que vous ne voulez pas me dire que vous alliez en
Flandre joindre quelqu'un plus heureux que moi, que moi qui suis jeune
cependant, que moi qui porte en ma vie une partie des espérances de mon
frère, que moi qui meurs à vos pieds sans que vous me disiez: J'ai aimé,
mais je n'aime plus; ou bien: J'aime, mais je cesserai d'aimer!

-- Monsieur le comte, répliqua la jeune femme avec une majestueuse
solennité, ne me dites point de ces choses qu'on dit à une femme; je suis
une créature d'un autre monde, et ne vis point en celui-ci. Si je vous
avais vu moins noble, moins bon, moins généreux; si je n'avais pour vous
au fond de mon coeur le sourire tendre et doux d'une soeur pour son frère,
je vous dirais: Levez-vous, monsieur le comte, et n'importunez plus des
oreilles qui ont horreur de toute parole d'amour. Mais je ne vous dirai
pas cela, monsieur le comte, car je souffre de vous voir souffrir. Je dis
plus: à présent que je vous connais, je vous prendrais la main, je
l'appuierais sur mon coeur, et je vous dirais volontiers: Voyez, mon coeur
ne bat plus; vivez près de moi, si vous voulez, et assistez jour par jour,
si telle est votre joie, à cette exécution douloureuse d'un corps tué par
les tortures de l'âme; mais ce sacrifice que vous accepteriez comme un
bonheur, j'en suis sûre...

-- Oh! oui, s'écria Henri.

-- Eh bien! ce sacrifice, je dois le repousser. Dès aujourd'hui quelque
chose vient d'être changé en ma vie; je n'ai plus le droit de m'appuyer
sur aucun bras de ce monde, pas même sur le bras de ce généreux ami, de
cette noble créature qui repose là-bas et qui a pendant un instant le
bonheur d'oublier! Hélas! pauvre Remy, continua-t-elle en donnant à sa
voix la première inflexion de sensibilité que Henri eût remarquée en elle,
pauvre Remy, ton réveil à toi aussi va être triste; tu ne sais pas les
progrès de ma pensée, tu ne lis pas dans mes yeux, tu ne sais pas qu'au
sortir de ton sommeil tu te trouveras seul sur la terre, car seule je dois
monter à Dieu.

-- Que dites-vous? s'écria Henri: pensez-vous donc à mourir aussi, vous?

Remy, réveillé par le cri douloureux du jeune comte, souleva sa tête et
écouta.

-- Vous m'avez vue prier, n'est-ce pas? continua la jeune femme.

Henri fit un signe affirmatif.

-- Cette prière, c'étaient mes adieux à la terre: cette joie que vous avez
remarquée sur mon visage, cette joie qui m'inonde en ce moment, c'est la
même que vous remarqueriez en moi, si l'ange de la mort venait me dire:
Lève-toi, Diane, et suis-moi aux pieds de Dieu!

-- Diane! Diane! murmura Henri, je sais donc comment vous vous appelez....
Diane! nom chéri, nom adoré!...

Et l'infortuné se coucha aux pieds de la jeune femme, en répétant ce nom
avec l'ivresse d'un indicible bonheur.

-- Oh! silence, dit la jeune femme, de sa voix solennelle, oubliez ce nom
qui m'est échappé; nul, parmi les vivants, n'a droit de me percer le coeur
en le prononçant.

-- Oh! madame, madame, s'écria Henri, maintenant que je sais votre nom, ne
me dites pas que vous allez mourir.

-- Je ne dis pas cela, monsieur, reprit la jeune femme de sa voix grave,
je dis que je vais quitter ce monde de larmes, de haines, de sombres
passions, d'intérêts vils et de désirs sans noms; je dis que je n'ai plus
rien à faire parmi les créatures que Dieu avait créées mes semblables; je
n'ai plus de larmes dans les yeux, le sang ne fait plus battre mon coeur,
ma tête ne roule plus une seule pensée, depuis que la pensée qui
l'emplissait tout entière est morte; je ne suis plus qu'une victime sans
prix, puisque je ne sacrifie rien, ni désir, ni espérances, en renonçant
au monde; mais enfin, telle que je suis, je m'offre au Seigneur: il me
prendra en miséricorde, je l'espère, lui qui m'a fait tant souffrir et qui
n'a pas voulu que je succombasse à ma souffrance.

Remy, qui avait écouté ces paroles, se leva lentement et vint droit à sa
maîtresse.

-- Vous m'abandonnez? dit-il d'une voix sombre.

-- Pour Dieu, répliqua Diane, en levant vers le ciel sa main pâle et
amaigrie comme celle de la sublime Madeleine.

-- C'est vrai! répondit Remy en laissant retomber sa tête sur sa poitrine,
c'est vrai!

Et comme Diane abaissait sa main, il la prit de ses deux bras, l'étreignit
sur sa poitrine comme il eût fait de la relique d'une sainte.

-- Oh! que suis-je auprès de ces deux coeurs? soupira le jeune homme avec
le frisson de l'épouvante.

-- Vous êtes, répondit Diane, la seule créature humaine sur laquelle j'ai
attaché deux fois mes yeux depuis que j'ai condamné mes yeux à se fermer à
jamais.

Henri s'agenouilla.

-- Merci, madame, dit-il, vous venez de vous révéler à moi tout entière;
merci, je vois clairement ma destinée: à partir de cette heure, plus un
mot de ma bouche, plus une aspiration de mon coeur ne trahiront en moi
celui qui vous aimait.

Vous êtes au Seigneur, madame, je ne suis point jaloux de Dieu.

Il venait d'achever ces paroles et se relevait pénétré de ce charme
régénérateur qui accompagne toute grande et immuable résolution, quand,
dans la plaine encore couverte de vapeurs qui allaient s'éclaircissant
d'instants en instants, retentit un bruit de trompettes lointaines.

Les gendarmes sautèrent sur leurs armes, et furent à cheval avant le
commandement.

Henri écoutait.

-- Messieurs, messieurs! s'écria-t-il, ce sont les trompettes de l'amiral,
je les reconnais, je les reconnais, mon Dieu, Seigneur! puissent-elles
m'annoncer mon frère!

-- Vous voyez bien que vous souhaitez encore quelque chose, lui dit Diane,
et que vous aimez encore quelqu'un; pourquoi donc choisiriez-vous le
désespoir, enfant, comme ceux qui ne désirent plus rien, comme ceux qui
n'aiment plus personne?

-- Un cheval! s'écria Henri, qu'on me prête un cheval!

-- Mais par où sortirez-vous? demanda l'enseigne, puisque l'eau nous
environne de tout côtés.

-- Mais vous voyez bien que la plaine est praticable; vous voyez bien
qu'ils marchent, eux, puisque leurs trompettes sonnent.

-- Montez en haut de la chaussée, monsieur le comte, répondit l'enseigne,
le temps s'éclaircit et peut-être pourrez-vous voir.

-- J'y vais, dit le jeune homme.

Henri s'avança en effet vers l'éminence désignée par l'enseigne, les
trompettes sonnaient toujours par intervalles, sans se rapprocher ni
s'éloigner.

Remy avait repris sa place auprès de Diane.




LXXII

LES DEUX FRÈRES


Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le
voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de
distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées
et retranchées.

A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les
gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on
vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et
plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à
reparaître, comme après un déluge.

Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et
c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent
soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de
cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y
réussir, soit le bourg, soit la colline.

De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi
les trompettes sonnaient incessamment.

[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. -- PAGE 60.]

Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la
colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel.

Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et
d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.

Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation,
desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête
d'une espèce de chemin de communication.

Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits
des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un
détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux
enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail
peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils
seraient par le fond solide du sol.

Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait
concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa
compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.

En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de
la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre
en chemin pour se rendre au bourg.

Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de
soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir
arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.

Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français
poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que
leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et
surtout qu'on ne le craignait pour eux.

Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc
d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la
chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé
que cherchait l'ongle actif des chevaux.

Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.

-- France! cria le cavalier qui venait de la colline.

Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.

-- Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie,
vous, monseigneur?

-- Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier.

Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au
galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations
frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux
cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.

Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau-
légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le
chemin ouvert par les deux frères.

Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et
sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille
Français crier merci au ciel et vive la France!

-- Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive
M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un
autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur
d'embrasser nos compatriotes.

Une immense acclamation accueillit ces paroles.

Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le
premier:

-- Et le duc? demanda Joyeuse à Henri.

-- Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.

-- La nouvelle est-elle sûre?

-- Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un
signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était
enfoncée sous l'eau.

-- Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.

Puis, se retournant vers ses gens:

-- Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une
fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement;
retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des
vivres.

-- Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher;
les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres
bêtes meurent de faim.

-- Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment
ferons-nous pour les hommes?

-- Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande:
les hommes vivront comme les chevaux.

-- Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous
parler un moment.

-- Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un
logement pour moi et m'y attendez.

Henri alla retrouver ses deux compagnons.

-- Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez-
vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame
soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à
vous faire plus libres.

Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne
des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux
ordres de l'amiral.

Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le
bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout
désordre fût évité.

Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux
chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux
de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue
de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en
parcourant les postes.

Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de
reconnaissance.

-- Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son
frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si
cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout
bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru
mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.

Puis lui jetant le bras autour du cou:

-- Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en
Flandre quand je te croyais à Paris.

-- Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à
Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.

-- Toujours par amour? demanda Joyeuse.

-- Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus
amoureux; ma passion, c'est la tristesse.

-- Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que
vous êtes tombé sur une misérable femme.

-- Comment cela?

-- Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu,
les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et
homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu,
ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation
barbare, c'est une absence de charité chrétienne.

-- Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu!

-- Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà
tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa
possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments
qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on
doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement,
bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place,
moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais
prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon
l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son
vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue
jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore!
alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à
votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.

Henri saisit la main de son frère.

-- Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit-
il.

-- Si, par ma foi.

-- Vous si bon, si généreux!

-- Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère.

-- Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.

-- Mille démons! je ne veux pas la connaître.

-- Pourquoi cela?

-- Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime,
et que je nommerais, moi, un acte de justice.

-- Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que
vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur
l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre.

-- Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.

-- Vous voyez que nous manquons de vivres.

-- Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.

-- Et l'avez-vous trouvé?

-- Je pense qu'oui.

-- Lequel?

-- Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée,
attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des
forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps
d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie
véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres
ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.

-- Pas trop, mon frère, pas trop.

[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. -- PAGE 61.]

-- Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des
hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri,
quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil
et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son
âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire
immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les
affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri,
que les Anversois se sont bien battus?

-- Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.

-- Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui
m'a excité.

-- Laquelle?

-- C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma
connaissance.

-- Un Français?

-- Un Français.

-- Dans les rangs des Flamands?

-- A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un
pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.

-- Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie;
mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque
chose aussi.

-- Et que voulez-vous faire?

-- Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie.

-- Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce
mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort
obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent
rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux
et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en
deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir,
je vous réserve mieux que cela.

-- Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je
prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir
ici.

-- Allons, je comprends!

-- Que comprenez-vous?

-- Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira
pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette
insistance.

-- J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.

-- Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se
rendent parfois à un peu de bruit.

-- Je n'espère pas cela.

-- Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir.
Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme,
sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.

-- Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère?

-- Il le faut bien, puisque vous le voulez.

-- Je puis partir ce soir même?

-- C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre
plus longtemps.

-- Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition?

-- Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri,
vous comprenez bien cela.

-- Moins, si vous voulez, mon frère.

-- Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement
engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de
trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.

-- Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire
que vous ne me livrez pas.

-- Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un
autre officier commandera la reconnaissance.

-- Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai.

-- Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples,
mais vous ne dépasserez point cela.

-- Je vous le jure.

-- Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?

-- Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre
d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que
je voudrai.

-- Va pour les gendarmes d'Aunis.

-- Quand partirai-je?

-- Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un
jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles
promptes et sûres.

-- Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret?

-- Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp.
Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce
soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il
était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et
faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint-
Denis.

-- Bien, mon frère; est-ce tout?

-- C'est tout.

Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans
ses bras.

-- Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est
point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?

-- Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette
pensée, je vous jure, n'est plus en moi.

-- Et depuis quand vous a-t-elle quitté?

-- Depuis deux heures.

-- A quelle occasion?

-- Mon frère, excusez-moi.

-- Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.

-- Oh! que vous êtes bon, mon frère!

Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de
l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers
l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main.




LXXIII

L'EXPÉDITION


Henri, transporté de joie, se hâta d'aller rejoindre Diane et Remy.

-- Tenez-vous prêts dans un quart d'heure, leur dit-il, nous partons. Vous
trouverez deux chevaux tout sellés à la porte du petit escalier de bois
qui aboutit à ce corridor; mêlez-vous à notre suite et ne soufflez mot.

Puis, apparaissant au balcon de châtaignier qui faisait le tour de la
maison:

-- Trompettes des gendarmes, cria-t-il, sonnez le boute-selle.

L'appel retentit aussitôt dans le bourg, et l'enseigne et ses hommes
vinrent se ranger devant la maison.

Leurs gens venaient derrière eux avec quelques mulets et deux chariots.
Remy et sa compagne, selon le conseil donné, se dissimulaient au milieu
d'eux.

-- Gendarmes, dit Henri, mon frère l'amiral m'a donné momentanément le
commandement de votre compagnie, et m'a chargé d'aller à la découverte;
cent de vous devront m'accompagner: la mission est dangereuse, mais c'est
pour le salut de tous que vous allez marcher en avant. Quels sont les
hommes de bonne volonté?

Les trois cents hommes se présentèrent.

-- Messieurs, dit Henri, je vous remercie tous; c'est avec raison qu'on a
dit que vous aviez été l'exemple de l'armée, mais je ne puis prendre que
cent hommes parmi vous; je ne veux point faire de choix, le hasard
décidera.

Monsieur, continua Henri en s'adressant à l'enseigne, faites tirer au
sort, je vous en prie.

Pendant qu'on procédait à cette opération, Joyeuse donnait ses dernières
instructions à son frère.

-- Écoute bien, Henri, disait l'amiral, les campagnes se dessèchent; il
doit exister, à ce qu'assurent les gens du pays, une communication entre
Conticq et Rupelmonde; vous marchez entre une rivière et un fleuve, le
Rupel et l'Escaut; pour l'Escaut, vous trouverez avant Rupelmonde des
bateaux ramenés d'Anvers; le Rupel n'est point indispensable à passer.
J'espère que vous n'aurez pas besoin d'ailleurs d'aller jusqu'à Rupelmonde
pour trouver des magasins de vivres ou des moulins.

Henri s'apprêtait à partir sur ces paroles.

-- Attends donc, lui dit Joyeuse, tu oublies le principal: mes hommes ont
pris trois paysans, je t'en donne un pour vous servir de guide. Pas de
fausse pitié; à la première apparence de trahison, un coup de pistolet ou
de poignard.

Ce dernier point réglé, il embrassa tendrement son frère, et donna l'ordre
du départ.

Les cent hommes tirés au sort par l'enseigne, du Bouchage en tête, se
mirent en route à l'instant même.

Henri plaça le guide entre deux gendarmes tenant constamment le pistolet
au poing.

Remy et sa compagne étaient mêlés aux gens de la suite. Henri n'avait fait
aucune recommandation à leur égard, pensant que la curiosité était déjà
bien assez excitée à leur endroit, sans l'augmenter encore par des
précautions plus dangereuses que salutaires.

Lui-même, sans avoir fatigué ou importuné ses hôtes par un seul regard,
après être sorti du bourg, revint prendre sa place aux flancs de la
compagnie.

Cette marche de la troupe était lente, le chemin parfois manquait tout à
coup sous les pieds des chevaux, et le détachement tout entier se trouvait
embourbé.

Tant que l'on n'eut point trouvé la chaussée que l'on cherchait, on dut se
résigner à marcher comme avec des entraves.

Quelquefois des spectres, fuyant au bruit des chevaux, sillonnaient la
plaine; c'étaient des paysans un peu trop prompts à revenir dans leurs
terres, et qui redoutaient de tomber aux mains de ces ennemis qu'ils
avaient voulu anéantir.

Parfois aussi, ce n'étaient que de malheureux Français à moitié morts de
froid et de faim, incapables de lutter contre des gens armés, et qui, dans
l'incertitude où ils étaient de tomber sur des amis ou des ennemis,
préféraient attendre le jour pour reprendre leur pénible route.

On fit deux lieues en trois heures; ces deux lieues avaient conduit
l'aventureuse patrouille sur les bords du Rupel, que bordait une chaussée
de pierre; mais alors les dangers succédèrent aux difficultés: deux ou
trois chevaux perdirent pied dans les interstices de ces pierres, ou,
glissant sur les pierres fangeuses, roulèrent avec leurs cavaliers dans
l'eau encore rapide de la rivière.

Plus d'une fois aussi, de quelque bateau amarré à l'autre bord, partirent
des coups de feu qui blessèrent deux valets d'armée et un gendarme.

Un des deux valets avait été blessé aux côtés de Diane; elle avait
manifesté des regrets pour cet homme, mais aucune crainte pour elle.

Henri, dans ces différentes circonstances, se montra pour ses hommes un
digne capitaine et un véritable ami; il marchait le premier, forçant toute
la troupe à suivre sa trace, et se fiant moins encore à sa propre sagacité
qu'à l'instinct du cheval que lui avait donné son frère, si bien que de
cette façon il conduisait tout le monde au salut, en risquant seul la
mort.

A trois lieues de Rupelmonde, les gendarmes rencontrèrent une demi-
douzaine de soldats français accroupis devant un feu de tourbe: les
malheureux faisaient cuire un quartier de chair de cheval, seule
nourriture qu'ils eussent rencontrée depuis deux jours.

L'approche des gendarmes causa un grand trouble parmi les convives de ce
triste festin: deux ou trois se levèrent pour fuir; mais l'un d'eux resta
assis et les retint en disant:

-- Eh bien! s'ils sont ennemis, ils nous tueront, et au moins la chose
sera finie tout de suite.

-- France! France! cria Henri qui avait entendu ces paroles; venez à nous,
pauvres gens.

Ces malheureux, en reconnaissant des compatriotes, accoururent à eux; on
leur donna des manteaux, un coup de genièvre; on y ajouta la permission de
monter en croupe derrière les valets.

Ils suivirent ainsi le détachement.

Une demi-lieue plus loin, on trouva quatre chevau-légers avec un cheval
pour quatre; ils furent recueillis également.

Enfin, on arriva sur les bords de l'Escaut: la nuit était profonde; les
gendarmes trouvèrent là deux hommes qui tâchaient, en mauvais flamand,
d'obtenir d'un batelier le passage sur l'autre rive.

Celui-ci refusait avec des menaces.

L'enseigne parlait le hollandais. Il s'avança doucement en tête de la
colonne, et tandis que celle-ci faisait halte, il entendit ces mots:

-- Vous êtes des Français, vous devez mourir ici; vous ne passerez pas.

L'un des deux hommes lui appuya un poignard sur la gorge, et, sans se
donner la peine d'essayer à lui parler sa langue, il lui dit en excellent
français:

-- C'est toi qui mourras ici, tout Flamand que tu es, si tu ne nous passes
pas à l'instant même.

-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme! cria l'enseigne, dans cinq minutes
nous sommes à vous.

Mais pendant le mouvement que les deux Français firent en entendant ces
paroles, le batelier détacha le noeud qui retenait sa barque au rivage et
s'éloigna rapidement en les laissant sur le bord.

Mais un des gendarmes, comprenant de quelle utilité pouvait être le
bateau, entra dans le fleuve avec son cheval et abattit le batelier d'un
coup de pistolet.

Le bateau sans guide tourna sur lui-même; mais comme il n'avait pas encore
atteint le milieu du fleuve, le remous le repoussa vers la rive.

Les deux hommes s'en emparèrent aussitôt qu'il toucha le bord, et s'y
logèrent les premiers.

Cet empressement à s'isoler étonna l'enseigne.

-- Eh! messieurs, demanda-t-il, qui êtes-vous, s'il vous plaît?

-- Monsieur, nous sommes officiers au régiment de la Marine, et vous
gendarmes d'Aunis, à ce qu'il paraît.

-- Oui, messieurs, et bien heureux de pouvoir vous être utiles; n'allez-
vous point nous accompagner?

-- Volontiers, messieurs.

-- Montez sur les chariots alors, si vous êtes trop fatigués pour nous
suivre à pied.

-- Puis-je vous demander où vous allez? fit celui des deux officiers de
marine qui n'avait point encore parlé.

-- Monsieur, nos ordres sont de pousser jusqu'à Rupelmonde.

-- Prenez garde, reprit le même interlocuteur, nous n'avons pas traversé
le fleuve plus tôt, parce que, ce matin, un détachement d'Espagnols a
passé venant d'Anvers; au coucher du soleil, nous avons cru pouvoir nous
risquer; deux hommes n'inspirent pas d'inquiétude, mais vous, toute une
troupe.

-- C'est vrai, dit l'enseigne, je vais appeler notre chef.

Il appela Henri, qui s'approcha en demandant ce qu'il y avait.

-- Il y a, répondit l'enseigne, que ces messieurs ont rencontré ce matin
un détachement d'Espagnols qui suivaient le même chemin que nous.

-- Et combien étaient-ils? demanda Henri.

-- Une cinquantaine d'hommes.

-- Eh bien! et c'est cela qui vous arrête?

-- Non, monsieur le comte; mais, cependant, je crois qu'il serait prudent
de nous assurer du bateau à tout hasard; vingt hommes peuvent y tenir, et,
s'il y avait urgence de traverser le fleuve, en cinq voyages, et en tirant
nos chevaux par la bride, l'opération serait terminée.

-- C'est bien, dit Henri, qu'on garde le bateau, il doit y avoir des
maisons à l'embranchement du Rupel et de l'Escaut.

-- Il y a un village, dit une voix.

-- Allons-y, c'est une bonne position que l'angle formé par la jonction de
deux rivières. Gendarmes, en marche! Que deux hommes descendent le fleuve
avec le bateau, tandis que nous le côtoierons.

-- Nous allons diriger le bateau, dit l'un des deux officiers, si vous le
voulez bien.

-- Soit, messieurs, dit Henri; mais ne nous perdez point de vue, et venez
nous rejoindre aussitôt que nous serons installés dans le village.

-- Mais si nous abandonnons le bateau et qu'on nous le reprenne?

-- Vous trouverez à cent pas du village un poste de dix hommes, à qui vous
le remettrez.

-- C'est bien, dit l'officier de marine, et d'un vigoureux coup d'aviron,
il s'éloigna du rivage.

-- C'est singulier, dit Henri, en se remettant en marche, voici une voix
que je connais.

Une heure après il trouva le village gardé par le détachement d'Espagnols
dont avait parlé l'officier: surpris au moment où ils s'y attendaient le
moins, ils firent à peine résistance.

Henri fit désarmer les prisonniers, les enferma dans la maison la plus
forte du village, et mit un poste de dix hommes pour les garder.

Un autre poste de dix hommes fut envoyé pour garder le bateau.

Dix autres hommes furent dispersés en sentinelles sur divers points avec
promesse d'être relevés au bout d'une heure.

Henri décida ensuite que l'on souperait vingt par vingt, dans la maison en
face de celle où étaient enfermés les prisonniers espagnols. Le souper des
cinquante ou soixante premiers était prêt; c'était celui du poste qu'on
venait d'enlever.

Henri choisit, au premier étage, une chambre pour Diane et pour Remy,
qu'il ne voulait point faire souper avec tout le monde.

Il fit placer à table l'enseigne avec dix-sept hommes, en le chargeant
d'inviter à souper avec lui les deux officiers de marine, gardiens du
bateau.

Puis il s'en alla, avant de se mettre à table lui-même, visiter ses gens
dans leurs diverses positions.

Au bout d'une demi-heure, Henri rentra.

Cette demi-heure lui avait suffi pour assurer le logement et la nourriture
de tous ses gens, et pour donner les ordres nécessaires en cas de surprise
des Hollandais.

Les officiers, malgré son invitation de ne point s'inquiéter de lui,
l'avaient attendu pour commencer leur repas; seulement, ils s'étaient mis
à table; quelques-uns dormaient de fatigue sur leurs chaises.

L'entrée du comte réveilla les dormeurs, et fit lever les éveillés.

Henri jeta un coup d'oeil sur la salle.

Des lampes de cuivre, suspendues au plafond, éclairaient d'une lueur
fumeuse et presque compacte.

La table, couverte de pains de froment et de viande de porc, avec un pot
de bière fraîche par chaque homme, eût eu un aspect appétissant, même pour
des gens qui depuis vingt-quatre heures n'eussent pas manqué de tout.

On indiqua à Henri la place d'honneur.

Il s'assit.

-- Mangez, messieurs, dit-il.

Aussitôt cette permission donnée, le bruit des couteaux et des fourchettes
sur les assiettes de faïence prouva à Henri qu'elle était attendue avec
une certaine impatience et accueillie avec une suprême satisfaction.

-- A propos, demanda Henri à l'enseigne, a-t-on retrouvé nos deux
officiers de marine?

-- Oui, monsieur.

-- Où sont-ils?

-- Là, voyez, au bout de la table.

Non-seulement ils étaient assis au bout de la table, mais encore à
l'endroit le plus obscur de la chambre.

-- Messieurs, dit Henri, vous êtes mal placés et vous ne mangez point, ce
me semble.

-- Merci, monsieur le comte, répondit l'un d'eux, nous sommes très
fatigués, et nous avions en vérité plus besoin de sommeil que de
nourriture; nous avons déjà dit cela à messieurs vos officiers, mais ils
ont insisté, disant que votre ordre était que nous soupassions avec vous.
Ce nous est un grand honneur, et dont nous sommes bien reconnaissants.
Mais néanmoins, si, au lieu de nous garder plus longtemps, vous aviez la
bonté de nous faire donner une chambre....

Henri avait écouté avec la plus grande attention, mais il était évident
que c'était bien plutôt la voix qu'il écoutait que la parole.

-- Et c'est aussi l'avis de votre compagnon? dit Henri, lorsque l'officier
de marine eut cessé de parler.

Et il regardait ce compagnon, qui tenait son chapeau rabattu sur ses yeux
et qui s'obstinait à ne pas souffler mot, avec une attention si profonde,
que plusieurs des convives commencèrent à le regarder aussi.

Celui-ci, forcé de répondre à la question du comte, articula d'une façon
presque inintelligible ces deux mots:

-- Oui, comte.

A ces deux mots, le jeune homme tressaillit.

Alors, se levant, il marcha droit au bas bout de la table, tandis que les
assistants suivaient avec une attention singulière les mouvements de Henri
et la manifestation bien visible de son étonnement.

Henri s'arrêta près des deux officiers.

-- Monsieur, dit-il à celui qui avait parlé le premier, faites-moi une
grâce.

-- Laquelle, monsieur le comte.

-- Assurez-moi que vous n'êtes pas le frère de M. Aurilly, ou peut-être M.
Aurilly lui-même.

-- Aurilly! s'écrièrent tous les assistants.

-- Et que votre compagnon, continua Henri, veuille bien relever un peu le
chapeau qui lui couvre le visage, sans quoi je l'appellerai monseigneur,
et je m'inclinerai devant lui.

Et en même temps, son chapeau à la main, Henri s'inclina respectueusement
devant l'inconnu.

Celui-ci leva la tête.

-- Monseigneur le duc d'Anjou! s'écrièrent les officiers.

-- Le duc vivant!

-- Ma foi, messieurs, dit l'officier, puisque vous voulez bien reconnaître
votre prince vaincu et fugitif, je ne résisterai pas plus longtemps à
cette manifestation dont je vous suis reconnaissant; vous ne vous trompiez
pas, messieurs, je suis bien le duc d'Anjou.

-- Vive monseigneur! s'écrièrent les officiers.




LXXIV

PAUL-ÉMILE


Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.

-- Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que
moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas
mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point
reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.

-- Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous
retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés
de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir
perdu!

-- Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me
faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait
mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se
représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle
oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.

-- Monseigneur, monseigneur!

-- Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de
Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre
comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une
faute.

-- Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de
pareilles choses, je vous prie.

-- Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis
Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.

-- Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de
nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet
avis eût été un blâme.

-- Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort
blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?

-- Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette
de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait
la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.

Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà
si fatal, d'un crêpe sinistre.

-- Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci!
qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.

Les officiers s'inclinèrent.

-- Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?

-- Cent cinquante, monseigneur.

-- Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre
de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais
je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se
faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient
bien, ces couteaux!

-- Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de
Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé
notre Paul-Émile.

-- Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est
Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec
son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?

Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.

-- Non, monseigneur, répondit-il, il vit.

-- Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave
Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?

-- Il n'est point ici, monseigneur.

-- Ah! oui, blessé.

-- Non, monseigneur, sain et sauf.

-- Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier,
hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le
sang, après le sang les larmes.

-- Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le
proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de
sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept
lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur
de son armée.

Le duc pâlit.

-- Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois
mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu
fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je
revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de
Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise:
_Hilariter_.

-- Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur,
en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse
jalousie.

-- Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en
France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu,
plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de
France, moi!

Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été
des sanglots.

-- Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire
de la France a sauvé Votre Altesse.

-- Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était
occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte
que je me suis sauvé tout seul.

-- Et comment cela, monseigneur?

-- Mais à toutes jambes.

Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes
punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.

-- Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il,
n'est-ce pas, mon brave Aurilly?

-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de
Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en
se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas
invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.

-- Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la
Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle
de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la
comparaison.

-- Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?

-- Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de
quoi plaisanter, du Bouchage?

-- Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant
qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.

-- Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si
l'on pouvait ne pas fuir?

Aurilly baissa la tête.

-- Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est
vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.

A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose
d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils
déplaisaient ou non à leur maître.

-- Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le
moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au
moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux
et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:

-- Il faut donner, monseigneur.

-- Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont
cent contre un.

-- Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je
donnerai.

-- Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au
contraire.

-- Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et
vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout
cheval m'est bon, à moi.

Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me
disant:

-- Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si
vous le voulez.

Puis, se retournant vers ses hommes:

-- Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas
tourner le dos!

Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la
première.

Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose,
moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.

S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous
l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième
grimace plus laide probablement encore que les deux premières.

Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.

-- Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur,
sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on
aurait tant de bonheur à lui adresser!

-- Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet
produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du
prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point
attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois
qu'il a vraiment des instants de délire.

-- Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est
mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier
service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi
qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans
l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est
ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands
ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs,
et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la
plus formidable armée qui ait jamais existé.

-- En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le
commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple
gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.

-- Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de
souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez
pas même approché de votre assiette.

-- Monseigneur, je n'ai pas faim.

-- En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez
aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop
hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint
le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me
soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et
à l'eau.

-- Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura,
excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.

-- Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.

Tout le monde s'inclina.

[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. -- PAGE
63.]

-- Allez à votre visite, comte.

Du Bouchage sortit de la salle.

Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce
fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.

Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc
d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais
ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.

Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité
qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et
Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements,
questionnait aussi.

Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût
consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût
chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un
simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.

Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être
éclairé.

Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la
tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes
instances.

Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise
intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait
recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du
Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.

Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le
coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait
particulièrement celui-ci.

-- Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il
sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?

-- Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je
n'en doute pas.

-- D'abord, avez-vous dit?-- quel est _l'ensuite_, monsieur?

-- Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.

-- Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.

-- Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons
de mon service.

-- Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques
officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché,
messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.

-- Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma
discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne
pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt
général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque
ami, en le faisant escorter?

-- Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je
l'embrasse!

-- Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec
cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur,
je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse
motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait
faire escorter, eh bien!...

-- Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.

-- Eh bien! monseigneur, c'est une parente.

-- Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout
franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons,
allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.

-- Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des
plus mystérieuses.

-- Comment cela?

-- Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté
l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.

-- Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru
avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en
voudrait-il aux indiscrets.

-- Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des
sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement,
si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces.
Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes?
et où est-elle, Aurilly, cette parente?

-- Là-haut.

-- Comment! là-haut, dans cette maison-ci?

-- Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.

-- Chut! répéta le prince en riant aux éclats.




LXXV

UN DES SOUVENIRS DU DUC D'ANJOU


Le jeune homme, en rentrant, put entendre le funeste éclat de rire du
prince; mais il n'avait point assez vécu auprès de Son Altesse pour
connaître toutes les menaces renfermées dans une manifestation joyeuse du
duc d'Anjou.

Il eût pu s'apercevoir aussi, au trouble de quelques physionomies, qu'une
conversation hostile avait été tenue par le duc en son absence et
interrompue par son retour.

Mais Henri n'avait point assez de défiance pour deviner de quoi il
s'agissait: nul n'était assez son ami pour le lui dire en présence du duc.

D'ailleurs Aurilly faisait bonne garde, et le duc, qui sans aucun doute
avait déjà à peu près arrêté son plan, retenait Henri près de sa personne,
jusqu'à ce que tous les officiers présents à la conversation fussent
éloignés.

Le duc avait fait quelques changements à la distribution des postes.

Ainsi, quand il était seul, Henri avait jugé à propos de se faire centre,
puisqu'il était chef, et d'établir son quartier général dans la maison de
Diane.

Puis, au poste le plus important après celui-là, et qui était celui de la
rivière, il envoyait l'enseigne.

Le duc, devenu chef à la place de Henri, prenait la place de Henri, et
envoyait Henri où celui-ci devait envoyer l'enseigne.

Henri ne s'en étonna point. Le prince s'était aperçu que ce point était le
plus important, et il le lui confiait: c'était chose toute naturelle, si
naturelle, que tout le monde, et Henri le premier, se méprit à son
intention.

Seulement il crut devoir faire une recommandation à l'enseigne des
gendarmes, et s'approcha de lui. C'était tout naturel aussi qu'il mît sous
sa protection les deux personnes sur lesquelles il veillait et qu'il
allait être forcé, momentanément du moins, d'abandonner.

Mais, aux premiers mots que Henri tenta d'échanger avec l'enseigne, le duc
intervint.

-- Des secrets! dit-il avec son sourire.

Le gendarme avait compris, mais trop tard, l'indiscrétion qu'il avait
faite. Il se repentait, et, voulant venir en aide au comte:

-- Non, monseigneur, répondit-il; monsieur le comte me demande seulement
combien il me reste de livres de poudre sèche et en état de servir.

Cette réponse avait deux buts, sinon deux résultats: le premier, de
détourner les soupçons du duc s'il en avait; le second, d'indiquer au
comte qu'il avait un auxiliaire sur lequel il pouvait compter.

-- Ah! c'est différent, répondit le duc, forcé d'ajouter foi à ces paroles
sous peine de compromettre par le rôle d'espion sa dignité de prince.

Puis, pendant que le duc se retournait vers la porte qu'on ouvrait:

-- Son Altesse sait que vous accompagnez quelqu'un, glissa tout bas
l'enseigne à Henri.

Du Bouchage tressaillit; mais il était trop tard. Ce tressaillement lui-
même n'avait point échappé au duc, et, comme pour s'assurer par lui-même
si les ordres avaient été exécutes partout, il proposa au comte de le
conduire jusqu'à son poste, proposition que le comte fut bien forcé
d'accepter.

Henri eût voulu prévenir Remy de se tenir sur ses gardes, et de préparer à
l'avance quelque réponse; mais il n'y avait plus moyen: tout ce qu'il put
faire, ce fut de congédier l'enseigne par ces mots:

-- Veillez bien sur la poudre, n'est-ce pas? veillez-y comme j'y
veillerais moi-même.

-- Oui, monsieur le comte, répliqua le jeune homme.

En chemin, le duc demanda à du Bouchage:

-- Où est cette poudre que vous recommandez à notre jeune officier, comte?

-- Dans la maison où j'avais placé le quartier général, Altesse.

-- Soyez tranquille, du Bouchage, répondit le duc, je connais trop bien
l'importance d'un pareil dépôt, dans la situation où nous sommes, pour ne
pas y porter toute mon attention. Ce n'est point notre jeune enseigne qui
le surveillera, c'est moi.

La conversation en resta là. On arriva, sans parler davantage, au
confluent du fleuve et de la rivière; le duc fit à du Bouchage force
recommandations de ne pas quitter son poste, et revint.

Il retrouva Aurilly; celui-ci n'avait point quitté la salle du repas, et,
couché sur un banc, dormait dans le manteau d'un officier.

Le duc lui frappa sur l'épaule et le réveilla.

Aurilly se frotta les yeux et regarda le prince.

-- Tu as entendu? lui demanda celui-ci.

-- Oui, monseigneur, répondit Aurilly.

-- Sais-tu seulement de quoi je veux parler?

-- Pardieu! de la dame inconnue, de la parente de M. le comte du Bouchage.

-- Bien; je vois que le faro de Bruxelles et la bière de Louvain ne t'ont
point encore trop épaissi le cerveau.

-- Allons donc, monseigneur, parlez ou faites seulement un signe, et Votre
Altesse verra que je suis plus ingénieux que jamais.

-- Alors, voyons, appelle toute ton imagination à ton aide et devine.

-- Eh bien, monseigneur, je devine que Votre Altesse est curieuse.

-- Ah! parbleu! c'est une affaire de tempérament cela; il s'agit seulement
de me dire ce qui pique ma curiosité à cette heure.

-- Vous voulez savoir quelle est la brave créature qui suit ces deux
messieurs de Joyeuse à travers le feu et à travers l'eau?

-- _Per mille pericula Martis_! comme dirait ma soeur Margot, si elle
était là, tu as mis le doigt sur la chose, Aurilly. A propos, lui as-tu
écrit, Aurilly?

-- A qui, monseigneur?

-- A ma soeur Margot.

-- Avais-je donc à écrire à Sa Majesté?

-- Sans doute.

-- Sur quoi?

-- Mais sur ce que nous sommes battus, pardieu! ruinés, et sur ce qu'elle
doit se bien tenir.

-- A quelle occasion, monseigneur?

-- A cette occasion, que l'Espagne, débarrassée de moi au nord, va lui
tomber sur le dos au midi.

-- Ah! c'est juste.

-- Tu n'as pas écrit?

-- Dame! monseigneur!

-- Tu dormais.

-- Oui, je l'avoue; mais encore l'idée me fût-elle venue d'écrire, avec
quoi eusse-je écrit, monseigneur? Je n'ai ici, ni papier, ni encre, ni
plume.

-- Eh bien cherche. _Quaere et invenies_, dit l'Évangile.

-- Comment diable Votre Altesse veut-elle que je trouve tout cela dans la
chaumière d'un paysan qui, il y a mille à parier contre un, ne sait pas
écrire?

-- Cherche toujours, imbécile, et si tu ne trouves pas cela, eh bien....

-- Eh bien?

-- Eh bien, tu trouveras autre chose.

-- Oh! imbécile que je suis! s'écria Aurilly, en se frappant le front, ma
foi, oui, Votre Altesse a raison, et ma tête s'embourbe; cela tient à ce
que j'ai une affreuse envie de dormir, voyez-vous, monseigneur.

-- Allons, allons, je veux bien te croire; chasse cette envie-là pour un
instant, et puisque tu n'as pas écrit, toi, j'écrirai, moi; cherche-moi
seulement tout ce qu'il me faut pour écrire; cherche, Aurilly, cherche, et
ne reviens que lorsque tu auras trouvé; moi, je reste ici.

-- J'y vais, monseigneur.

[Illustration: Il fut bien surpris de voir un homme assis près du feu. --
PAGE 68.]

-- Et si, dans ta recherche, attends donc, et dans ta recherche, tu
t'aperçois que la maison soit d'un style pittoresque... Tu sais combien
j'aime les intérieurs flamands, Aurilly?

-- Oui, monseigneur.

-- Eh bien, tu m'appelleras.

-- A l'instant même, monseigneur; vous pouvez être tranquille.

Aurilly se leva, et, léger comme un oiseau, il se dirigea vers la chambre
voisine, où se trouvait le pied de l'escalier.

Aurilly était léger comme un oiseau; aussi à peine entendit-on un léger
craquement au moment où il mit le pied sur les premières marches; mais
aucun bruit ne décela sa tentative.

Au bout de cinq minutes, il revint près de son maître qui s'était
installé, ainsi qu'il avait dit, dans la grande salle.

-- Eh bien? demanda celui-ci.

-- Eh bien, monseigneur, si j'en crois les apparences, la maison doit être
diablement pittoresque.

-- Pourquoi cela?

-- Peste! monseigneur, parce qu'on n'y entre pas comme on veut.

-- Que dis-tu?

-- Je dis qu'un dragon la garde.

-- Quelle est cette sotte plaisanterie, mon maître?

-- Eh! monseigneur, ce n'est malheureusement pas une sotte plaisanterie,
c'est une triste vérité. Le trésor est au premier, dans une chambre
derrière une porte sous laquelle on voit luire de la lumière.

-- Bien, après?

-- Monseigneur veut dire avant.

-- Aurilly!

-- Eh bien! avant cette porte, monseigneur, on trouve un homme couché sur
le seuil dans un grand manteau gris.

-- Oh! oh! M. du Bouchage se permet de mettre un gendarme à la porte de sa
maîtresse?

-- Ce n'est point un gendarme, monseigneur, c'est quelque valet de la dame
o

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