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Les quarante-cinq — Tome 2

by Alexandre Dumas · French · Gutenberg #7771 · 510,824 chars · public domain (US)

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Title: Les quarante-cinq — Tome 2

Author: Alexandre Dumas
        Auguste Maquet


        
Release date: March 1, 2005 [eBook #7771]
                Most recently updated: March 24, 2015

Language: French

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Credits: Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES QUARANTE-CINQ — TOME 2 ***




Produced by Anne Soulard, Carlo Traverso and the Online
Distributed Proofreading Team.










LES QUARANTE-CINQ
DEUXIÈME PARTIE

PAR
ALEXANDRE DUMAS




[Illustration]




XXXII

MESSIEURS LES BOURGEOIS DE PARIS


M. de Mayenne, dont on s'occupait tant au Louvre, et qui s'en doutait si
peu, partit de l'hôtel de Guise par une porte de derrière, et tout botté,
à cheval, comme s'il arrivait seulement de voyage, il se rendit au Louvre,
avec trois gentilshommes.

[Illustration: Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois
cents hommes. -- PAGE 2.]

M. d'Épernon, averti de sa venue, fit annoncer la visite au roi.

M. de Loignac, prévenu de son côté, avait fait donner un second avis aux
quarante-cinq: quinze se tenaient donc, comme il était convenu, dans les
antichambres; quinze dans la cour et quatorze au logis.

Nous disons quatorze, parce qu'Ernauton ayant, comme on le sait, reçu une
mission particulière, ne se trouvait point parmi ses compagnons.

Mais comme la suite de M. de Mayenne n'était de nature à inspirer aucune
crainte, la seconde compagnie reçut l'autorisation de rentrer à la
caserne.

M. de Mayenne, introduit près de Sa Majesté, lui fit avec respect une
visite que le roi accueillit avec affection.

-- Eh bien! mon cousin, lui demanda le roi, vous voilà donc venu visiter
Paris?

-- Oui, sire, dit Mayenne; j'ai cru devoir venir, au nom de mes frères et
au mien, rappeler à Votre Majesté qu'elle n'a pas de plus fidèles sujets
que nous.

-- Par la mordieu! dit Henri, la chose est si connue, qu'à part le plaisir
que vous savez me faire en me visitant, vous pouviez, en vérité, vous
épargner ce petit voyage.

Il faut bien certainement qu'il y ait eu une autre cause.

-- Sire, j'ai craint que votre bienveillance pour la maison de Guise ne
fût altérée par les bruits singuliers que nos ennemis font circuler depuis
quelque temps.

-- Quels bruits? demanda le roi avec cette bonhomie qui le rendait si
dangereux aux plus intimes.

-- Comment! demanda Mayenne un peu déconcerté, Votre Majesté n'aurait rien
ouï dire qui nous fût défavorable?

-- Mon cousin, dit le roi, sachez, une fois pour toutes, que je ne
souffrirais pas qu'on dit ici du mal de MM. de Guise; et comme on sait
cela mieux que vous ne paraissez le savoir, on n'en dit pas, duc.

-- Alors, sire, dit Mayenne, je ne regretterai pas d'être venu, puisque
j'ai eu le bonheur de voir mon roi et de le trouver en pareilles
dispositions; seulement, j'avouerai que ma précipitation aura été inutile.

-- Oh! duc, Paris est une bonne ville d'où l'on a toujours quelque service
à tirer, fit le roi.

-- Oui, sire, mais nous avons nos affaires à Soissons.

-- Lesquelles, duc?

-- Celles de Votre Majesté, sire.

-- C'est vrai, c'est vrai, Mayenne: continuez donc à les faire comme vous
ayez commencé; je sais apprécier et reconnaître comme il faut la conduite
de mes serviteurs.

Le duc se retira en souriant.

Le roi rentra dans sa chambre en se frottant les mains.

Loignac fît un signe à Ernauton qui dit un mot à son valet et se mit à
suivre les quatre cavaliers.

Le valet courut à l'écurie, et Ernauton suivit à pied.

Il n'y avait pas de danger de perdre M. de Mayenne; l'indiscrétion de
Perducas de Pincorney avait fait connaître l'arrivée à Paris d'un prince
de la maison de Guise. A cette nouvelle, les bons ligueurs avaient
commencé à sortir de leurs maisons et à éventer sa trace.

Mayenne n'était pas difficile à reconnaître à ses larges épaules, à sa
taille arrondie et à sa barbe en écuelle, comme dit l'Étoile.

On l'avait donc suivi jusqu'aux portes du Louvre, et, là, les mêmes
compagnons l'attendaient pour le reprendre à sa sortie et l'accompagner
jusqu'aux portes de son hôtel.

En vain Mayneville écartait les plus zélés en leur disant:

-- Pas tant de feu, mes amis, pas tant de feu; vrai Dieu! vous allez nous
compromettre.

Le duc n'en avait pas moins une escorte de deux ou trois cents hommes
lorsqu'il arriva à l'hôtel Saint-Denis où il avait élu domicile.

Ce fut une grande facilité donnée à Ernauton de suivre le duc, sans être
remarqué.

Au moment où le duc rentrait et où il se retournait pour saluer, dans un
des gentilshommes qui saluaient en même temps que lui, il crut reconnaître
le cavalier qui accompagnait ou qu'accompagnait le page qu'il avait fait
entrer par la porte Saint-Antoine, et qui avait montré une si étrange
curiosité à l'endroit du supplice de Salcède.

Presque au même instant, et comme Mayenne venait de disparaître, une
litière fendit la foule. Mayneville alla au devant d'elle: un des rideaux
s'écarta, et, grâce à un rayon de lune, Ernauton crut reconnaître et son
page et la dame de la porte Saint-Antoine.

Mayneville et la dame échangèrent quelques mots, la litière disparut sous
le porche de l'hôtel; Mayneville suivit la litière, et la porte se
referma. Un instant après, Mayneville parut sur le balcon, remercia au nom
du duc les Parisiens, et, comme il se faisait tard, il les invita à
rentrer chez eux, afin que la malveillance ne pût tirer aucun parti de
leur rassemblement.

Tout le monde s'éloigna sur cette invitation, à l'exception de dix hommes
qui étaient entrés à la suite du duc.

Ernauton s'éloigna comme les autres, ou plutôt, tandis que les autres
s'éloignaient, fit semblant de s'éloigner.

Les dix élus qui étaient restés, à l'exclusion de tous autres, étaient les
députés de la Ligue, envoyés à M. de Mayenne pour le remercier d'être
venu, mais en même temps pour le conjurer de décider son frère à venir.

En effet, ces dignes bourgeois que nous avons déjà entrevus pendant la
soirée aux cuirasses, ces dignes bourgeois, qui ne manquaient pas
d'imagination, avaient combiné, dans leurs réunions préparatoires, une
foule de plans auxquels il ne manquait que la sanction et l'appui d'un
chef sur lequel on pût compter.

Bussy-Leclerc venait annoncer qu'il avait exercé trois couvents au
maniement des armes, et enrégimenté cinq cents bourgeois, c'est-à-dire mis
en disponibilité un effectif de mille hommes.

Lachapelle-Marteau avait pratiqué les magistrats, les clercs et tout le
peuple du palais. Il pouvait offrir à la fois le conseil et l'action;
représenter le conseil par deux cents robes noires, l'action par deux
cents hoquetons.

Brigard avait les marchands de la rue des Lombards, des piliers des halles
et de la rue Saint-Denis.

Crucé partageait les procureurs avec Lachapelle-Marteau, et disposait, de
plus, de l'Université de Paris.

Delbar offrait tous les mariniers et les gens du port, dangereuse espèce
formant un contingent de cinq cents hommes.

Louchard disposait de cinq cents maquignons et marchands de chevaux,
catholiques enragés.

Un potier d'étain qui s'appelait Pollard et un charcutier nommé Gilbert
présentaient quinze cents bouchers et charcutiers de la ville et des
faubourgs.

Maître Nicolas Poulain, l'ami de Chicot, offrait tout et tout le monde.

Quand le duc, bien claquemuré dans une chambre sûre, eut entendu ces
révélations et ces offres:

-- J'admire la force de la Ligue, dit-il, mais le but qu'elle vient sans
doute me proposer, je ne le vois pas.

Maître Lachapelle-Marteau s'apprêta aussitôt à faire un discours en trois
points; il était fort prolixe, la chose était connue; Mayenne frissonna.

-- Faisons vite, dit-il.

Bussy-Leclerc coupa la parole à Marteau.

-- Voici, dit-il. Nous avons soif d'un changement; nous sommes les plus
forts, et nous voulons en conséquence ce changement: c'est court, clair et
précis.

-- Mais, demanda Mayenne, comment opérerez-vous pour arriver à ce
changement?

-- Il me semble, dit Bussy-Leclerc avec cette franchise de parole qui chez
un homme de si basse condition que lui pouvait passer pour de l'audace, il
me semble que l'idée de l'Union venant de nos chefs, c'était à nos chefs
et non à nous d'indiquer le but.

-- Messieurs, répliqua Mayenne, vous avez parfaitement raison: le but doit
être indiqué par ceux qui ont l'honneur d'être vos chefs; mais c'est ici
le cas de vous répéter que le général doit être le juge du moment de
livrer la bataille, et qu'il a beau voir ses troupes rangées, armées et
animées, il ne donne le signal de la charge que lorsqu'il croit devoir le
faire.

-- Mais enfin, monseigneur, reprit Crucé, la Ligue est pressée, nous avons
déjà eu l'honneur de vous le dire.

-- Pressée de quoi, monsieur Crucé? demanda Mayenne.

-- Mais d'arriver.

-- A quoi?

-- A notre but; nous avons notre plan aussi, nous.

-- Alors, c'est différent, dit Mayenne; si vous avez votre plan, je n'ai
plus rien à dire.

-- Oui, monseigneur; mais pouvons-nous compter sur votre aide?

-- Sans aucun doute, si ce plan nous agrée, à mon frère et à moi.

-- C'est probable, monseigneur, qu'il vous agréera.

-- Voyons ce plan, alors.

Les ligueurs se regardèrent: deux ou trois firent signe à Lachapelle-
Marteau de parler.

Lachapelle-Marteau s'avança et parut solliciter du duc la permission de
s'expliquer.

-- Dites, fit le duc.

-- Le voici, monseigneur, dit Marteau: il nous est venu, à Leclerc, à
Crucé et à moi; nous l'avons médité, et il est probable que son résultat
est certain.

-- Au fait, monsieur Marteau, au fait.

-- Il y a plusieurs points dans la ville qui relient toutes les forces de
la ville entre elles: le grand et le petit Châtelet, le palais du Temple,
l'Hôtel-de-Ville, l'Arsenal et le Louvre.

-- C'est vrai, dit le duc.

-- Tous ces points sont défendus par des garnisons à demeure, mais peu
difficiles à forcer, parce qu'elles ne peuvent s'attendre à un coup de
main.

-- J'admets encore ceci, dit le duc.

-- Cependant la ville se trouve en outre défendue, d'abord par le
chevalier du guet avec ses archers, lesquels promènent aux endroits en
péril la véritable défense de Paris.

Voici ce que nous avons imaginé:

Saisir chez lui le chevalier du guet, qui loge à la Couture-Sainte-
Catherine.

Le coup de main peut se faire sans éclat, l'endroit étant désert et
écarté.

Mayenne secoua la tête.

-- Si désert et si écarté qu'il soit, dit-il, on n'enfonce pas une bonne
porte, et l'on ne tire pas une vingtaine de coups d'arquebuse sans un peu
d'éclat.

-- Nous avons prévu cette objection, monseigneur, dit Marteau; un des
archers du chevalier du guet est à nous. Au milieu de la nuit nous irons
frapper à la porte, deux ou trois seulement: l'archer ouvrira: il ira
prévenir le chevalier que Sa Majesté veut lui parler. Cela n'a rien
d'étrange: une fois par mois, à peu près, le roi mande cet officier pour
des rapports et des expéditions. La porte ouverte ainsi, nous faisons
entrer dix hommes, des mariniers qui logent au quartier Saint-Paul, et qui
expédient le chevalier du guet.

-- Qui égorgent, c'est-à-dire?

-- Oui, monseigneur. Voilà donc les premiers ordres de défense
interceptés. Il est vrai que d'autres magistrats, d'autres fonctionnaires
peuvent être mis en avant par les bourgeois trembleurs ou les politiques.
Il y a M. le président, il y a M. d'O, il y a M. de Chiverny, M. le
procureur Laguesle; eh bien! on forcera leurs maisons à la même heure: la
Saint-Barthélemy nous a appris comment cela se faisait, et on les traitera
comme on aura traité M. le chevalier du guet.

-- Ah! ah! fit le duc, qui trouvait la chose grave.

-- Ce sera une excellente occasion, monseigneur, de courir sus aux
politiques, tous désignés dans nos quartiers, et d'en finir avec les
hérésiarques religieux et les hérésiarques politiques.

-- Tout cela est à merveille, messieurs, dit Mayenne, mais vous ne m'avez
pas expliqué si vous prendrez aussi en un moment le Louvre, véritable
château-fort, où veillent incessamment des gardes et des gentilshommes. Le
roi, si timide qu'il soit, ne se laissera pas égorger comme le chevalier
du guet; il mettra l'épée à la main, et, pensez-y bien, il est le roi; sa
présence fera beaucoup d'effet sur les bourgeois, et vous vous ferez
battre.

-- Nous avons choisi quatre mille hommes pour cette expédition du Louvre,
monseigneur, et quatre mille hommes qui n'aiment pas assez le Valois pour
que sa présence produise sur eux l'effet que vous dites.

-- Vous croyez que cela suffira?

-- Sans doute, nous serons dix contre un, dit Bussy-Leclerc.

-- Et les Suisses? Il y en a quatre mille, messieurs.

-- Oui, mais ils sont à Lagny, et Lagny est à huit lieues de Paris; donc,
en admettant que le roi puisse les faire prévenir, deux heures aux
messagers pour faire la course à cheval, huit heures aux Suisses pour
faire la route à pied, cela fera dix heures; et ils arriveront juste à
temps pour être arrêtés aux barrières, car, en dix heures, nous serons
maîtres de toute la ville.

-- Eh bien, soit, j'admets tout cela; le chevalier du guet est égorgé, les
politiques sont détruits, les autorités de la ville ont disparu, tous les
obstacles sont renversés, enfin: vous avez arrêté sans doute ce que vous
feriez alors?

-- Nous faisons un gouvernement d'honnêtes gens que nous sommes, dit
Brigard, et pourvu que nous réussissions dans notre petit commerce, que
nous ayons le pain assuré pour nos enfants et nos femmes, nous ne désirons
rien de plus. Un peu d'ambition peut-être fera désirer à quelques-uns
d'entre nous d'être dizainiers, ou quarteniers, ou commandants d'une
compagnie de milice; eh bien! monsieur le duc, nous le serons, mais voilà
tout; vous voyez que nous ne sommes point exigeants.

[Illustration: Où diable courez-vous à cette heure? -- PAGE 7.]

-- Monsieur Brigard, vous parlez d'or, dit le duc; oui, vous êtes
honnêtes, je le sais bien, et vous ne souffrirez dans vos rangs aucun
mélange.

-- Oh! non, non! s'écrièrent plusieurs voix; pas de lie avec le bon vin.

-- A merveille! dit le duc, voilà parler. Maintenant, voyons: ça, monsieur
le lieutenant de la prévôté, y a-t-il beaucoup de fainéants et de mauvais
peuple dans l'Île-de-France?

Nicolas Poulain, qui ne s'était pas mis une seule fois en avant, s'avança
comme malgré lui.

-- Oui, certes, monseigneur, dit-il, il n'y en a que trop.

-- Pouvez-vous nous donner à peu près le chiffre de cette populace?

-- Oui, à peu près.

-- Estimez donc, maître Poulain.

Poulain se mit à compter sur ses doigts.

-- Voleurs, trois à quatre mille;

Oisifs et mendiants, deux mille à deux mille cinq cents;

Larrons d'occasion, quinze cents à deux mille;

Assassins, quatre à cinq cents.

-- Bon! voilà, au bas chiffre, six mille ou six mille cinq cents gredins
de sac et de corde. A quelle religion appartiennent ces gens-là?

-- Plaît-il, monseigneur? interrogea Poulain.

-- Je demande s'ils sont catholiques ou huguenots.

Poulain se mit à rire.

-- Ils sont de toutes les religions, monseigneur, dit-il, ou plutôt d'une
seule: leur Dieu est l'or, et le sang est leur prophète.

-- Bien, voilà pour la religion religieuse, si l'on peut dire cela; et
maintenant, en religion politique, qu'en dirons-nous? Sont-ils valois,
ligueurs, politiques zélés, ou navarrais?

-- Ils sont bandits et pillards.

-- Monseigneur, ne supposez pas, dit Crucé, que nous irons jamais prendre
ces gens pour alliés.

-- Non, certes, je ne le suppose pas, monsieur Crucé, et c'est bien ce qui
me contrarie.

-- Et pourquoi cela vous contrarie-t-il, monseigneur? demandèrent avec
surprise quelques membres de la députation.

-- Ah! c'est que, comprenez bien, messieurs, ces gens-là qui n'ont pas
d'opinion, et qui par conséquent ne fraternisent pas avec vous, voyant
qu'il n'y a plus à Paris de magistrats, plus de force publique, plus de
royauté, plus rien enfin de ce qui les contient encore, se mettront à
piller vos boutiques pendant que vous ferez la guerre, et vos maisons
pendant que vous occuperez le Louvre: tantôt ils se mettront avec les
Suisses contre vous, tantôt avec vous contre les Suisses, de façon qu'ils
seront toujours les plus forts.

-- Diable, firent les députés en se regardant entre eux.

-- Je crois que c'est assez grave pour qu'on y pense, n'est-ce pas,
messieurs? dit le duc. Quant à moi, je m'en occupe fort, et je chercherai
un moyen de parer à cet inconvénient, car votre intérêt avant le nôtre,
c'est la devise de mon frère et la mienne.

Les députés firent entendre un murmure d'approbation.

-- Messieurs, maintenant permettez à un homme qui a fait vingt-quatre
lieues à cheval dans sa nuit et dans sa journée, d'aller dormir quelques
heures; il n'y a pas péril dans la demeure, quant à présent du moins,
tandis que si vous agissez il y en aurait: ce n'est point votre avis peut-
être?

-- Oh! si fait, monsieur le duc, dit Brigard.

-- Très bien.

-- Nous prenons donc bien humblement congé de vous, monseigneur, continua
Brigard, et quand vous voudrez bien nous fixer une nouvelle réunion....

-- Ce sera le plus tôt possible, messieurs, soyez tranquilles, dit
Mayenne; demain peut-être, après-demain au plus tard.

Et prenant effectivement congé d'eux, il les laissa tout étourdis de cette
prévoyance qui avait découvert un danger auquel ils n'avaient pas même
songé.

Mais à peine avait-il disparu qu'une porte cachée dans la tapisserie
s'ouvrit et qu'une femme s'élança dans la salle.

-- La duchesse! s'écrièrent les députés.

-- Oui, messieurs! s'écria-t-elle, et qui vient vous tirer d'embarras,
même!

Les députés qui connaissaient sa résolution, mais qui en même temps
craignaient son enthousiasme, s'empressèrent autour d'elle.

-- Messieurs, continua la duchesse en souriant, ce que n'ont pu faire les
Hébreux, Judith seule l'a fait; espérez, moi aussi, j'ai mon plan.

Et présentant aux ligueurs deux blanches mains, que les plus galants
baisèrent, elle sortit par la porte qui avait déjà donné passage à
Mayenne.

-- Tudieu! s'écria Bussy-Leclerc en se léchant les moustaches et en
suivant la duchesse, je crois décidément que voilà l'homme de la famille.

-- Ouf! murmura Nicolas Poulain en essuyant la sueur qui avait perlé sur
son front à la vue de madame de Montpensier, je voudrais bien être hors de
tout ceci.




XXXIII

FRÈRE BORROMÉE


Il était dix heures du soir à peu près: MM. les députés s'en retournaient
assez contrits, et à chaque coin de rue qui les rapprochait de leurs
maisons particulières, ils se quittaient en échangeant leurs civilités.

Nicolas Poulain, qui demeurait le plus loin de tous, chemina seul et le
dernier, réfléchissant profondément à la situation perplexe qui lui avait
fait pousser l'exclamation par laquelle commence le dernier paragraphe de
notre dernier chapitre.

En effet, la journée avait été pour tout le monde, et particulièrement
pour lui, fertile en événements.

Il rentrait donc chez lui, tout frissonnant de ce qu'il venait d'entendre,
et se disant que si l'Ombre avait jugé à propos de le pousser à une
dénonciation du complot de Vincennes, Robert Briquet ne lui pardonnerait
jamais de n'avoir pas révélé le plan de manoeuvre si naïvement développé
par Lachapelle-Marteau devant M. de Mayenne.

Au plus fort de ses réflexions, et au milieu de la rue de la Pierre-au-
Réal, espèce de boyau large de quatre pieds, qui conduisait rue Neuve-
Saint-Méry, Nicolas Poulain vit accourir, en sens opposé à celui dans
lequel il marchait, une robe de Jacobin retroussée jusqu'aux genoux.

Il fallait se ranger, car deux chrétiens ne pouvaient passer de front dans
cette rue.

Nicolas Poulain espérait que l'humilité monacale lui céderait le haut
pavé, à lui homme d'épée; mais il n'en fut rien: le moine courait comme un
cerf au lancer; il courait si fort qu'il eût renversé une muraille, et
Nicolas Poulain, tout en maugréant, se rangea pour n'être point renversé.

Mais alors commença pour eux, dans cette gaine bordée de maisons,
l'évolution agaçante qui a lieu entre deux hommes indécis qui voudraient
passer tous deux, qui tiennent à ne pas s'embrasser, et qui se trouvent
toujours ramenés dans les bras l'un de l'autre.

Poulain jura, le moine sacra, et l'homme de robe, moins patient que
l'homme d'épée, le saisit par le milieu du corps pour le coller contre la
muraille.

Dans ce conflit, et comme ils étaient sur le point de se gourmer, ils se
reconnurent.

-- Frère Borromée! dit Poulain.

-- Maître Nicolas Poulain! s'écria le moine.

-- Comment vous portez-vous? reprit Poulain, avec cette admirable bonhomie
et cette inaltérable mansuétude du bourgeois parisien.

-- Très mal, répondit le moine, beaucoup plus difficile à calmer que le
laïque, car vous m'avez mis en retard et j'étais fort pressé.

-- Diable d'homme que vous êtes! répliqua Poulain; toujours belliqueux
comme un Romain! Mais où diable courez-vous à cette heure avec tant de
hâte? est-ce que le prieuré brûle?

-- Non pas; mais j'étais allé chez madame la duchesse pour parler à
Mayneville.

-- Chez quelle duchesse?

-- Il n'y en a qu'une seule, ce me semble, chez laquelle on puisse parler
à Mayneville, dit Borromée, qui d'abord avait cru pouvoir répondre
catégoriquement au lieutenant de la prévôté, parce que ce lieutenant
pouvait le faire suivre, mais qui cependant ne voulait pas être trop
communicatif avec le curieux.

[Illustration: Bon! Me voilà conseiller du royaume de Navarre. -- PAGE
13.]

-- Alors, reprit Nicolas Poulain, qu'alliez-vous faire chez madame de
Montpensier?

-- Eh! mon Dieu! c'est tout simple, dit Borromée, cherchant une réponse
spécieuse; notre révérend prieur a été sollicité par madame la duchesse de
devenir son directeur; il avait accepté, mais un scrupule de conscience
l'a pris, et il refuse. L'entrevue était fixée à demain: je dois donc, de
la part de dom Modeste Gorenflot, dire à la duchesse qu'elle ne compte
plus sur lui.

-- Très bien; mais vous n'avez pas l'air d'aller du côté de l'hôtel de
Guise, mon très cher frère; je dirai même plus, c'est que vous lui tournez
parfaitement le dos.

-- C'est vrai, reprit frère Borromée, puisque j'en viens.

-- Mais où allez-vous alors?

-- On m'a dit, à l'hôtel, que madame la duchesse était allée faire visite
à M. de Mayenne, arrivé ce soir et logé à l'hôtel Saint-Denis.

-- Toujours vrai. Effectivement, dit Poulain, le duc est à l'hôtel Saint-
Denis, et la duchesse est près du duc; mais, compère, à quoi bon, je vous
prie, jouer au fin avec moi? Ce n'est pas d'ordinaire le trésorier qu'on
envoie faire les commissions du couvent.

-- Auprès d'une princesse, pourquoi pas?

-- Et ce n'est pas vous, le confident de Mayneville, qui croyez aux
confessions de madame la duchesse de Montpensier.

-- A quoi donc croirais-je?

-- Que diable! mon cher, vous savez bien la distance qu'il y a du prieuré
au milieu de la route, puisque vous me l'avez fait mesurer: prenez garde!
vous m'en dites si peu que j'en croirai peut-être beaucoup trop.

-- Et vous aurez tort, cher monsieur Poulain; je ne sais rien autre chose.
Maintenant ne me retenez pas, je vous prie, car je ne trouverais plus
madame la duchesse.

-- Vous la trouverez toujours chez elle où elle reviendra et où vous
auriez pu l'attendre.

-- Ah! dame! fit Borromée, je ne suis pas fâché non plus de voir un peu M.
le duc.

-- Allons donc.

-- Car enfin vous le connaissez: si une fois je le laisse partir chez sa
maîtresse, on ne pourra plus mettre la main dessus.

-- Voilà qui est parlé. Maintenant que je sais à qui vous avez affaire, je
vous laisse; adieu, et bonne chance.

Borromée, voyant le chemin libre, jeta, en échange des souhaits qui lui
étaient adressés, un leste bonsoir à Nicolas Poulain, et s'élança dans la
voie ouverte.  -- Allons, allons: il y a encore quelque chose de nouveau,
se dit Nicolas Poulain en regardant la robe du jacobin qui s'effaçait peu
à peu dans l'ombre; mais quel diable de besoin ai-je donc de savoir ce qui
se passe? est-ce que je prendrais goût par hasard au métier que je suis
condamné à faire? fi donc!

Et il s'alla coucher, non point avec le calme d'une bonne conscience, mais
avec la quiétude que nous donne dans toutes les positions de ce monde, si
fausses qu'elles soient, l'appui d'un plus fort que nous.

Pendant ce temps Borromée continuait sa course, à laquelle il imprimait
une vitesse qui lui donnait l'espérance de rattraper le temps perdu.

Il connaissait en effet les habitudes de M. de Mayenne, et avait sans
doute, pour être bien informé, des raisons qu'il n'avait pas cru devoir
détailler à maître Nicolas Poulain.

Toujours est-il qu'il arriva suant et soufflant à l'hôtel Saint-Denis, au
moment où le duc et la duchesse, ayant causé de leurs grandes affaires, M.
de Mayenne allait congédier sa soeur pour être libre d'aller rendre visite
à cette dame de la Cité dont nous savons que Joyeuse avait à se plaindre.

Le frère et la soeur, après plusieurs commentaires sur l'accueil du roi et
sur le plan des dix, étaient convenus des faits suivants.

Le roi n'avait pas de soupçons, et se faisait de jour en jour plus facile
à attaquer.

L'important était d'organiser la Ligue dans les provinces du nord, tandis
que le roi abandonnait son frère et qu'il oubliait Henri de Navarre.  De
ces deux derniers ennemis, le duc d'Anjou, avec sa sourde ambition, était
le seul à craindre; quant à Henri de Navarre, on le savait par des espions
bien renseignés, il ne s'occupait que de faire l'amour à ses trois ou
quatre maîtresses.

-- Paris était préparé, disait tout haut Mayenne; mais leur alliance avec
la famille royale donnait de la force aux politiques et aux vrais
royalistes; il fallait attendre une rupture entre le roi et ses alliés:
cette rupture, avec le caractère inconstant de Henri, ne pouvait pas
tarder à avoir lieu.

Or, comme rien ne presse, continuait de dire Mayenne, attendons. -- Moi,
disait tout bas la duchesse, j'avais besoin de dix hommes répandus dans
tous les quartiers de Paris pour soulever Paris après ce coup que je
médite; j'ai trouvé ces dix hommes, je ne demande plus rien.

Ils en étaient là, l'un de son dialogue, l'autre de ses _apartés_, lorsque
Mayneville entra tout à coup, annonçant que Borromée voulait parler à M.
le duc.

-- Borromée! fit le duc surpris, qu'est-ce que cela?

-- C'est, monseigneur, répondit Mayneville, celui que vous m'envoyâtes de
Nancy, quand je demandai à Votre Altesse un homme d'action et un homme
d'esprit.

-- Je me rappelle! je vous répondis que j'avais les deux en un seul, et je
vous envoyai le capitaine Borroville. A-t-il changé de nom, et s'appelle-
t-il Borromée?

-- Oui, monseigneur, de nom et d'uniforme; il s'appelle Borromée, et est
jacobin.

-- Borroville, jacobin!

-- Oui, monseigneur.

-- Et pourquoi donc est-il jacobin? Le diable doit bien rire, s'il l'a
reconnu sous le froc.

-- Pourquoi il est jacobin? La duchesse fit un signe à Mayneville. Vous le
saurez plus tard, continua celui-ci, c'est notre secret, monseigneur; et,
en attendant, écoutons le capitaine Borroville, ou le frère Borromée,
comme il vous plaira.

-- Oui, d'autant plus que sa visite m'inquiète, dit madame de Montpensier.

-- Et moi aussi, je l'avoue, dit Mayneville.

-- Alors introduisez-le sans perdre un instant, dit la duchesse.

Quant au duc, il flottait entre le désir d'entendre le messager et la
crainte de manquer au rendez-vous de sa maîtresse.

Il regardait à la porte et à l'horloge.  La porte s'ouvrit, et l'horloge
sonna onze heures.

-- Eh! Borroville, dit le duc, ne pouvant s'empêcher de rire, malgré un
peu de mauvaise humeur, comme vous voilà déguisé, mon ami!  --
Monseigneur, dit le capitaine, je suis en effet bien mal à mon aise sous
cette diable de robe; mais enfin, il faut ce qu'il faut, comme disait M.
de Guise le père.

-- Ce n'est pas moi, toujours, qui vous ai fourré dans cette robe-là,
Borroville, dit le duc; ne m'en gardez donc point rancune, je vous prie.
-- Non, monseigneur, c'est madame la duchesse; mais je ne lui en veux pas,
puisque j'y suis pour son service.  -- Bien, merci, capitaine; et
maintenant, voyons, qu'avez-vous à nous dire si tard?

-- Ce que malheureusement je n'ai pu vous dire plus tôt, monseigneur, car
j'avais tout le prieuré sur les bras.

-- Eh bien! maintenant parlez.

-- Monsieur le duc, dit Borroville, le roi envoie ses secours à M. le duc
d'Anjou.

-- Bah! dit Mayenne, nous connaissons cette chanson-là; voilà trois ans
qu'on nous la chante.

-- Oh! oui, mais cette fois, monseigneur, je vous donne la nouvelle comme
sûre.  -- Hum! dit Mayenne, avec un mouvement de tête pareil à celui d'un
cheval qui se cabre, comme sûre?  -- Aujourd'hui même, c'est-à-dire la
nuit dernière, à deux heures du matin, M. de Joyeuse est parti pour Rouen.
Il prend la mer à Dieppe et porte à Anvers trois mille hommes.  -- Oh! oh!
fit le duc; et qui vous a dit cela, Borroville?

-- Un homme qui lui-même part pour la Navarre, monseigneur.

-- Pour la Navarre! chez Henri?

-- Oui, monseigneur.

-- Et de la part de qui va-t-il chez Henri?

-- De la part du roi; oui, monseigneur, de la part du roi, et avec une
lettre du roi.

-- Quel est cet homme?

-- Il s'appelle Robert Briquet.

-- Après?

-- C'est un grand ami de dom Gorenflot.

-- Un grand ami de dom Gorenflot?

-- Ils se tutoient. -- Ambassadeur du roi?

-- Ceci, j'en suis assuré; il a du prieuré envoyé chercher au Louvre une
lettre de créance, et c'est un de nos moines qui a fait la commission.

-- Et ce moine?

-- C'est notre petit guerrier, Jacques Clément, celui-là même que vous
avez remarqué, madame la duchesse.

-- Et il ne vous a pas communiqué cette lettre? dit Mayenne; le maladroit!
-- Monseigneur, le roi ne la lui a point remise; il l'a fait porter au
messager par des gens à lui.

-- Il faut avoir cette lettre, morbleu!

-- Certainement qu'il faut l'avoir, dit la duchesse.

-- Comment n'avez-vous point songé à cela? dit Mayneville.

-- J'y avais si bien pensé que j'avais voulu adjoindre au messager un de
mes hommes, un Hercule; mais Robert Briquet s'en est défié et l'a renvoyé.

-- Il fallait y aller vous-même.

-- Impossible.

-- Pourquoi cela?

-- Il me connaît.

-- Pour moine, mais pas pour capitaine, j'espère?

-- Ma foi, je n'en sais rien: ce Robert Briquet a l'oeil fort
embarrassant.

-- Quel homme est-ce donc? demanda Mayenne.

-- Un grand sec, tout nerfs, tout muscles et tout os, adroit, railleur et
taciturne.

-- Ah! ah! et maniant l'épée?

-- Comme celui qui l'a inventée, monseigneur.

-- Figure longue?

-- Monseigneur, il a toutes les figures.

-- Ami du prieur?

-- Du temps qu'il était simple moine.

-- Oh! j'ai un soupçon, fit Mayenne en fronçant le sourcil, et je
m'éclaircirai.

-- Faites vite, monseigneur, car, fendu comme il est, ce gaillard-là doit
marcher rondement.

-- Borroville, dit Mayenne, vous allez partir pour Soissons, où est mon
frère.

-- Mais le prieuré, monseigneur?

-- Êtes-vous donc si embarrassé, dit Mayneville, de faire une histoire à
dom Modeste, et ne croit-il point tout ce que vous voulez lui faire
croire?

-- Vous direz à M. de Guise, continua Mayenne, tout ce que vous savez de
la mission de M. de Joyeuse.

-- Oui, monseigneur.

-- Et la Navarre, que vous oubliez, Mayenne? dit la duchesse.

-- Je l'oublie si peu que je m'en charge, répondit Mayenne. Qu'on me selle
un cheval frais, Mayneville.

Puis il ajouta tout bas:

-- Vivrait-il encore? Oh! oui, il doit vivre!




XXXIV

CHICOT LATINISTE


Après le départ des jeunes gens, on se rappelle que Chicot avait marché
d'un pas rapide.

Mais aussi, dès qu'ils eurent disparu dans le vallon que forme la côte du
pont de Juvisy sur l'Orge, Chicot qui semblait, comme Argus, avoir le
privilège de voir par derrière et qui ne voyait plus ni Ernauton ni
Sainte-Maline, Chicot s'arrêta au point culminant de la butte, interrogea
l'horizon, les fossés, la plaine, les buissons, la rivière, tout enfin,
jusqu'aux nuages pommelés qui glissaient obliquement derrière les grands
ormes du chemin, et sûr de n'avoir aperçu personne qui le gênât ou
l'espionnât, il s'assit au revers d'un fossé, le dos appuyé contre un
arbre et commença ce qu'il appelait son examen de conscience.

Il avait deux bourses d'argent, car il s'était aperçu que le sachet remis
par Sainte-Maline, outre la lettre royale, contenait certains objets
arrondis et roulants qui ressemblaient fort à de l'or ou à de l'argent
monnayé.

Le sachet était une véritable bourse royale, chiffrée de deux H, un brodé
dessus, l'autre brodé dessous.

-- C'est joli, dit Chicot en considérant la bourse, c'est charmant de la
part du roi! Son nom, ses armes! on n'est pas plus généreux et plus
stupide!

Décidément, jamais je ne ferai rien de lui.

Ma parole d'honneur, continua Chicot, si une chose m'étonne, c'est que ce
bon et excellent roi n'ait pas du même coup fait broder sur la même bourse
la lettre qu'il m'envoie porter à son beau-frère, et mon reçu. Pourquoi
nous gêner? Tout le monde politique est au grand air aujourd'hui:
politiquons comme tout le monde. Bah! quand on assassinerait un peu ce
pauvre Chicot, comme on a déjà fait du courrier que ce même Henri envoyait
à Rome à M. de Joyeuse, ce serait un ami de moins, voilà tout; et les amis
sont si communs par le temps qui court, qu'on peut en être prodigue.

Que Dieu choisit mal quand il choisit!

Maintenant, voyons d'abord ce qu'il y a d'argent dans la bourse, nous
examinerons la lettre après: cent écus! juste la même somme que j'ai
empruntée à Gorenflot. Ah! pardon, ne calomnions pas: voilà un petit
paquet... de l'or d'Espagne, cinq quadruples. Allons! allons! c'est
délicat; il est bien gentil, Henriquet! eh! en vérité, n'étaient les
chiffres et les fleurs de lis, qui me paraissent superflus, je lui
enverrais un gros baiser.

Maintenant cette bourse-là me gêne; il me semble que les oiseaux, en
passant au-dessus de ma tête, me prennent pour un émissaire royal et vont
se moquer de moi, ou, ce qui serait bien pis, me dénoncer aux passants.

Chicot vida sa bourse dans le creux de sa main, tira de sa poche le simple
sac de toile de Gorenflot, y fit passer l'argent et l'or, en disant aux
écus:

-- Vous pouvez demeurer tranquillement ensemble, mes enfants, car vous
venez du même pays.

Puis, tirant à son tour la lettre du sachet, il y mit en sa place un
caillou qu'il ramassa, referma les cordons de la bourse sur le caillou et
le lança, comme un frondeur fait d'une pierre, dans l'Orge qui serpentait
au-dessous du pont.

L'eau jaillit, deux ou trois cercles en diaprèrent la calme surface, et
allèrent, en s'élargissant, se briser contre ses bords.

-- Voilà pour moi, dit Chicot; maintenant travaillons pour Henri.

Et il prit la lettre qu'il avait posée à terre pour lancer la bourse plus
facilement dans la rivière.

Mais il venait par le chemin un âne chargé de bois.

Deux femmes conduisaient cet âne qui marchait d'un pas aussi fier que si,
au lieu de bois, il eût porté des reliques.

Chicot cacha la lettre sous sa large main, appuyée sur le sol, et les
laissa passer.

Une fois seul, il reprit la lettre, en déchira l'enveloppe et en brisa le
sceau avec la plus imperturbable tranquillité, et comme s'il se fût agi
d'une simple lettre de procureur.

Puis il reprit l'enveloppe qu'il roula entre ses deux mains, le sceau
qu'il broya entre deux pierres, et envoya le tout rejoindre le sachet.

-- Maintenant, dit Chicot, voyons le style.

Et il déploya la lettre et lut:

    « Notre très cher frère, cet amour profond que vous portait notre très
    cher frère et roi défunt, Charles IX, habite encore sous les voûtes du
    Louvre et me tient au coeur opiniâtrement. »

Chicot salua.

    « Aussi me répugne-t-il d'avoir à vous entretenir d'objets tristes et
    fâcheux; mais vous êtes fort dans la fortune contraire; aussi je
    n'hésite plus à vous communiquer de ces choses qu'on ne dit qu'à des
    amis vaillants et éprouvés. »

Chicot interrompit et salua de nouveau.

    « D'ailleurs, continua-t-il, j'ai un intérêt royal à vous persuader
    cet intérêt: c'est l'honneur de mon nom et du vôtre, mon frère.

    Nous nous ressemblons en ce point, que nous sommes tous deux entourés
    d'ennemis. Chicot vous l'expliquera. »

-- _Chicotus explicabit!_ dit Chicot, ou plutôt _evolvet_, ce qui est
infiniment plus élégant.

    « Votre serviteur, M. le vicomte de Turenne, fournit des sujets
    quotidiens de scandale à votre cour. A Dieu ne plaise que je regarde
    en vos affaires, sinon pour votre bien et honneur! mais votre femme,
    qu'à mon grand regret je nomme ma soeur, devrait avoir ce souci pour
    vous en mon lieu et place... ce qu'elle ne fait. »

-- Oh! oh! dit Chicot continuant ses traductions latines: _Quaeque omittit
facere_. C'est dur.

    « Je vous engage donc à veiller, mon frère, à ce que les intelligences
    de Margot avec le vicomte de Turenne, étrangement lié avec nos amis
    communs, n'apportent honte et dommage à la maison de Bourbon. Faites
    un bon exemple aussitôt que vous serez sûr du fait, et assurez-vous du
    fait aussitôt que vous aurez ouï Chicot expliquant ma lettre. »

-- _Statim atque audiveris Chicotum litteras explicantem._

Poursuivons, dit Chicot.

    « Il serait fâcheux que le moindre soupçon planât sur la légitimité de
    votre héritage, mon frère, point précieux auquel Dieu m'interdit de
    songer; car, hélas! moi, je suis condamné d'avance à ne pas revivre
    dans ma postérité.

    Les deux complices que, comme frère et comme roi, je vous dénonce,
    s'assemblent la plupart du temps en un petit château qu'on appelle
    Loignac. Ils choisissent le prétexte d'une chasse; ce château est en
    outre un foyer d'intrigues auxquelles les messieurs de Guise ne sont
    point étrangers; car vous savez, à n'en pas douter, mon cher Henri, de
    quel étrange amour ma soeur a poursuivi Henri de Guise et mon propre
    frère, M. d'Anjou, du temps que je portais ce nom moi-même, et qu'il
    s'appelait, lui, duc d'Alençon. »

-- _Quo et quam irregulari amore sit prosecuta et Henricum Guisium et
germanum meum_, etc.

    « Je vous embrasse et vous recommande mes avis, tout prêt d'ailleurs à
    vous aider en tout et pour tout. En attendant, aidez-vous des avis de
    Chicot, que je vous envoie. »

-- _Age, auctore Chicoto._ Bon! me voilà conseiller du royaume de Navarre.

    « Votre affectionné, etc., etc. »

Ayant lu ainsi, Chicot posa sa tête entre ses deux mains.

-- Oh! fit-il, voilà, ce me semble, une assez mauvaise commission, et qui
me prouve qu'en fuyant un mal, comme dit Horatius Flaccus, on tombe dans
un pire.

En vérité, j'aime mieux Mayenne.

Et cependant, à part son diable de sachet broché que je ne lui pardonne
pas, la lettre est d'un habile homme. En effet, en supposant Henriot pétri
de la pâte qui sert d'ordinaire à faire les maris, cette lettre le
brouille du même coup avec sa femme, Turenne, Anjou, Guise, et même avec
l'Espagne. En effet, pour que Henri de Valois soit si bien informé, au
Louvre, de ce qui se passe chez Henri de Navarre, à Pau, il faut qu'il ait
quelque espion là-bas, et cet espion va fort intriguer Henriot.

D'un autre côté, cette lettre va m'attirer force désagréments si je
rencontre un Espagnol, un Lorrain, un Béarnais ou un Flamand, assez
curieux pour chercher à savoir ce que l'on m'envoie faire en Béarn.

Or, je serais bien imprévoyant si je ne m'attendais point à la rencontre
de quelqu'un de ces curieux-là.

Mons Borromée surtout, ou je me trompe fort, doit me réserver quelque
chose.

Deuxième point.

Quelle chose Chicot a-t-il cherchée, lorsqu'il a demandé une mission près
du roi Henri?

La tranquillité était son but.

Or, Chicot va brouiller le roi de Navarre avec sa femme.

Ce n'est point l'affaire de Chicot, attendu que Chicot, en brouillant
entre eux de si puissants personnages, va se faire des ennemis mortels qui
l'empêcheront d'atteindre l'âge heureux de quatre-vingts ans.

Ma foi, tant mieux, il ne fait bon vivre que tant qu'on est jeune.

Mais autant valait alors attendre le coup de couteau de M. de Mayenne.

Non, car il faut réciprocité en toute chose; c'est la devise de Chicot.

Chicot poursuivra donc son voyage.

Mais Chicot est homme d'esprit, et Chicot prendra ses précautions. En
conséquence, il n'aura sur lui que de l'argent, afin que si l'on tue
Chicot, on ne fasse tort qu'à lui.

Chicot va donc mettre la dernière main à ce qu'il a commencé, c'est-à-dire
qu'il va traduire d'un bout à l'autre cette belle épître en latin, et se
l'incruster dans la mémoire où déjà elle est gravée aux deux tiers; puis
il achètera un cheval, parce que réellement, de Juvisy à Pau, il faut
mettre trop de fois le pied droit devant le pied gauche.

Mais avant toutes choses, Chicot déchirera la lettre de son ami Henri de
Valois en un nombre infini de petits morceaux, et il aura soin surtout que
ces petits morceaux s'en aillent, réduits à l'état d'atomes, les uns dans
l'Orge, les autres dans l'air, et que le reste enfin soit confié à la
terre, notre mère commune, dans le sein de laquelle tout retourne, même
les sottises des rois.

Quand Chicot aura fini ce qu'il commence...

Et Chicot s'interrompit pour exécuter son projet de division. Le tiers de
la lettre s'en alla donc par eau, l'autre tiers par l'air, et le troisième
tiers disparut dans un trou creusé à cet effet avec un instrument qui
n'était ni une dague ni un couteau, mais qui pouvait au besoin remplacer
l'un et l'autre, et que Chicot portait à sa ceinture.

Lorsqu'il eut fini cette opération il continua:

-- Chicot se remettra en route avec les précautions les plus minutieuses,
et il dînera en la bonne ville de Corbeil, comme un honnête estomac qu'il
est.

En attendant, occupons-nous, continua Chicot, du thème latin que nous
avons décidé de faire; je crois que nous allons composer un assez joli
morceau.

Tout à coup Chicot s'arrêta; il venait de s'apercevoir qu'il ne pouvait
traduire en latin le mot Louvre; cela le contrariait fort.

Il était également forcé de macaroniser le mot Margot en Margota, comme il
avait déjà fait de Chicot en Chicotus, attendu que, pour bien dire, il eût
fallu traduire Chicot par Chicôt, et Margot par Margôt, ce qui n'était
plus latin, mais grec.

Quant à Margarita, il n'y pensait point; la traduction, à son avis, n'eût
point été exacte.

Tout ce latin, avec la recherche du purisme et la tournure cicéronienne,
conduisit Chicot jusqu'à Corbeil, ville agréable, où le hardi messager
regarda un peu les merveilles de Saint-Spire et beaucoup celles d'un
rôtisseur-traiteur-aubergiste qui parfumait de ses vapeurs appétissantes
les alentours de la cathédrale.

Nous ne décrirons point le festin qu'il fit; nous n'essaierons point de
peindre le cheval qu'il acheta dans l'écurie de l'hôtelier; ce serait nous
imposer une tâche trop rigoureuse; disons seulement que le repas fut assez
long et le cheval assez défectueux pour nous fournir, si notre conscience
était moins grande, la matière de près d'un volume.




XXXV

LES QUATRE VENTS


Chicot, avec son petit cheval qui devait être un bien fort cheval pour
porter un si grand personnage; Chicot, après avoir couché à Fontainebleau,
fit le lendemain un coude à droite, jusqu'à un petit village nommé
Orgeval. Il eût bien voulu faire ce jour-là quelques lieues encore, car il
paraissait désireux de s'éloigner de Paris; mais sa monture commençait de
butter si fréquemment et si bas, qu'il jugea qu'il était urgent de
s'arrêter.

D'ailleurs ses yeux, d'ordinaire si exercés, n'avaient réussi à rien
apercevoir tout le long de la route.

Hommes, chariots et barrières lui avaient paru parfaitement inoffensifs.

Mais Chicot, en sûreté, pour l'apparence du moins, ne vivait pas pour cela
en sécurité; personne, en effet, nos lecteurs doivent le savoir, ne
croyait moins et ne se fiait moins aux apparences que Chicot.

Avant de se coucher et de faire coucher son cheval, il examina donc avec
grand soin toute la maison.

On montra à Chicot de superbes chambres avec trois ou quatre entrées;
mais, à l'avis de Chicot, non-seulement ces chambres avaient trop de
portes, mais encore ces portes ne fermaient pas assez bien.

L'hôte venait de faire réparer un grand cabinet sans autre issue qu'une
porte sur l'escalier; cette porte était armée de verrous formidables à
l'intérieur.

Chicot se fit dresser un lit dans ce cabinet, qu'il préféra du premier
coup à ces magnifiques chambres sans fortifications, qu'on lui avait
montrées.

Il fit jouer les verrous dans leurs gâches, et satisfait de leur jeu
solide et facile à la fois, il soupa chez lui, défendit qu'on enlevât la
table, sous prétexte qu'il lui prenait parfois des faimvalles dans la
nuit, soupa, se déshabilla, plaça ses habits sur une chaise et se coucha.

Mais avant de se coucher, pour plus grande précaution, il tira de ses
habits la bourse ou plutôt le sac d'écus, et le plaça sous son chevet avec
sa bonne épée.

Puis il repassa trois fois la lettre dans son esprit.

La table lui faisait un second contrefort, et cependant ce double rempart
ne lui parut point suffisant; il se releva, prit une armoire entre ses
deux bras, et la plaça en face de l'issue qu'elle boucha hermétiquement.

Il avait donc entre lui et toute agression possible, une porte, une
armoire, et une table.

L'hôtellerie avait paru à Chicot à peu près inhabitée. L'hôte avait une
figure candide; il faisait ce jour-là un vent à décorner des boeufs, et
l'on entendait dans les arbres voisins ces craquements effroyables qui
deviennent, au dire de Lucrèce, un bruit si doux et si hospitalier pour le
voyageur bien clos et bien couvert, étendu dans un bon lit.

Chicot, après tous ses préparatifs de défense, se plongea délicieusement
dans le sien. Il faut le dire, ce lit était moelleux et constitué de façon
à garantir un homme de toutes les inquiétudes, vinssent-elles des hommes,
vinssent-elles des choses.

En effet, il s'abritait sous ses larges rideaux de serge verte, et une
courtine, épaisse comme un édredon, chatouillait d'une douce chaleur les
membres du voyageur endormi.

Chicot avait soupé comme Hippocrate ordonne de le faire, c'est-à-dire
modestement: il n'avait bu qu'une bouteille de vin; son estomac, dilaté
comme il convient, envoyait à tout l'organisme cette sensation de bien-
être que communique, sans y faillir jamais, ce complaisant organe,
suppléant du coeur chez beaucoup de gens qu'on appelle des honnêtes gens.

Chicot était éclairé par une lampe qu'il avait posée sur le rebord de la
table qui avoisinait son lit; il lisait, avant de s'endormir et un peu
pour s'endormir, un livre très curieux et fort nouveau qui venait de
paraître, et qui était l'oeuvre d'un certain maire de Bordeaux, que l'on
appelait Montagne ou Montaigne.

Ce livre avait été imprimé à Bordeaux même en 1581; il contenait les deux
premières parties d'un ouvrage assez connu depuis et intitulé _les
Essais_. Ce livre était assez amusant pour qu'un homme le lût et le relût
pendant le jour. Mais il avait en même temps l'avantage d'être assez
ennuyeux pour ne point empêcher de dormir un homme qui a fait quinze
lieues à cheval et qui a bu sa bouteille de vin généreux à souper.

Chicot estimait fort ce livre, qu'il avait mis, en partant de Paris, dans
la poche de son pourpoint et dont il connaissait personnellement l'auteur.
Le cardinal du Perron l'avait surnommé le bréviaire des honnêtes gens; et
Chicot, capable en tout point d'apprécier le goût et l'esprit du cardinal,
Chicot, disons-nous, prenait volontiers les _Essais_ du maire de Bordeaux
pour bréviaire.

Cependant il arriva qu'en lisant son huitième chapitre, il s'endormit
profondément.

La lampe brûlait toujours; la porte, renforcée de l'armoire et de la
table, était toujours fermée; l'épée était toujours au chevet avec les
écus. Saint Michel Archange eût dormi comme Chicot, sans songer à Satan,
même lorsqu'il eût su le lion rugissant de l'autre côté de cette porte et
à l'envers de ses verrous.

Nous avons dit qu'il faisait grand vent; les sifflements de ce serpent
gigantesque glissaient avec des mélodies effrayantes sous la porte, et
secouaient les airs d'une façon bizarre; le vent est la plus parfaite
imitation ou plutôt la plus complète raillerie de la voix humaine: tantôt
il glapit comme un enfant qui pleure, tantôt il imite, dans ses
grondements, la grosse colère d'un mari qui se querelle avec sa femme.

Chicot se connaissait en tempête; au bout d'une heure, tout ce fracas
était devenu pour lui un élément de tranquillité; il luttait contre toutes
les intempéries de la saison.

Contre le froid, avec sa courtine;

Contre le vent, avec ses ronflements.

Cependant, tout en dormant, il semblait à Chicot que la tempête
grossissait et surtout se rapprochait d'une façon insolite.

Tout à coup, une rafale d'une force invincible ébranle la porte, fait
sauter gâches et verrous, pousse l'armoire qui perd son équilibre et tombe
sur la lampe qu'elle éteint et sur la table qu'elle écrase.

Chicot avait la faculté, tout en dormant bien, de s'éveiller vite et avec
toute sa présence d'esprit; cette présence d'esprit lui indiqua qu'il
valait mieux se laisser glisser dans la ruelle que de descendre en avant
du lit. En se laissant glisser dans la ruelle, ses deux mains alertes et
aguerries se portèrent rapidement à gauche sur le sac d'écus, à droite sur
la poignée de son épée.

Chicot ouvrit de grands yeux.

Nuit profonde.

Chicot alors ouvrit les oreilles, et il lui sembla que cette nuit était
littéralement déchirée par le combat des quatre vents qui se disputaient
toute cette chambre, depuis l'armoire, qui continuait d'écraser de plus en
plus la table, jusqu'aux chaises, qui roulaient et se choquaient tout en
se cramponnant aux autres meubles.

Il semble à Chicot, au milieu de tout ce fracas, que les quatre vents sont
entrés chez lui en chair et en os, et qu'il a affaire à Eurus, à Notus, à
Aquilo et à Boréas en personne, avec leurs grosses joues et surtout leurs
gros pieds.

Résigné, parce qu'il comprend qu'il ne peut rien contre les dieux de
l'Olympe, Chicot s'accroupit dans l'angle de sa ruelle, semblable au fils
d'Oïlée, après une de ses grandes fureurs que raconte Homère.

 [Illustration: Et mes habits! s'écria Chicot. -- PAGE 18.]

Seulement il tient la pointe de sa longue épée en arrêt et du côté du
vent, ou plutôt des vents, afin que si les mythologiques personnages
s'approchent inconsidérément de lui, ils s'embrochent tout seuls, dût-il
résulter ce qui résulta de la blessure faite par Diomède à Vénus.

Seulement, après quelques minutes du plus abominable tintamarre qui ait
jamais déchiré l'oreille humaine, Chicot profite d'un moment de répit que
lui donne la tempête pour dominer de sa voix les éléments déchaînés et les
meubles livrés à des colloques trop bruyants pour être tout à fait
naturels.

Chicot crie et vocifère: Au secours!

Enfin, Chicot fait tant de bruit à lui tout seul, que les éléments se
calment, comme si Neptune en personne avait prononcé le fameux _Quos ego_,
et qu'après six ou huit minutes pendant lesquelles Eurus, Notus, Boréas,
Aquilo semblent battre en retraite, l'hôte reparaît avec une lanterne et
vient éclairer le drame.

La scène sur laquelle il venait de se jouer présentait un aspect
déplorable, et qui ressemblait fort à celui d'un champ de bataille. La
grande armoire, renversée sur la table broyée, démasquait la porte sans
gonds et qui, retenue seulement par un de ses verrous, oscillait comme une
voile de navire; les trois ou quatre chaises qui complétaient
l'ameublement avaient le dos renversé et les pieds en l'air; enfin les
faïences qui garnissaient la table gisaient éclopées et étoilées sur les
dalles.

-- Mais c'est donc ici l'enfer! s'écria Chicot en reconnaissant son hôte à
la lueur de sa lanterne.

-- Oh! monsieur, s'écria l'hôte en apercevant l'affreux dégât qui venait
d'être consommé, oh! monsieur, qu'est-il donc arrivé?

Et il leva les mains et par conséquent sa lanterne au ciel.

Combien y a-t-il de démons logés chez vous, dites-moi, mon ami? hurla
Chicot.

-- Oh! Jésus! quel temps! répondit l'hôte avec le même geste pathétique.

-- Mais les verrous ne tiennent donc pas? continua Chicot; la maison est
donc de carton? J'aime mieux sortir d'ici: Je préfère la plaine.

Et Chicot se dégagea de la ruelle du lit, et apparut, l'épée à la main,
dans l'espace demeuré libre entre le pied du lit et la muraille.

-- Oh! mes pauvres meubles! soupira l'hôte.

-- Et mes habits! s'écria Chicot: où sont-ils, mes habits qui étaient sur
cette chaise?

-- Vos habits, mon cher monsieur? fit l'hôte avec naïveté; mais s'ils y
étaient, ils doivent y être encore.

-- Comment! s'ils y étaient! mais supposez-vous, par hasard, dit Chicot,
que je sois venu hier dans le costume où vous me voyez?

Et Chicot essaya, mais en vain, de se draper dans sa légère tunique.

-- Mon Dieu! monsieur, répondit l'hôte assez embarrassé de répondre à un
pareil argument, je sais bien que vous étiez vêtu.

-- C'est heureux que vous en conveniez.

-- Mais...

-- Mais quoi?

-- Le vent a tout ouvert, tout dispersé.

-- Ah! c'est une raison.

-- Vous voyez bien, fit vivement l'hôte.

-- Cependant, reprit Chicot, suivez mon calcul, cher ami. Quand le vent
entre quelque part, et il faut qu'il soit entré ici, n'est-ce pas, pour y
faire le désordre que j'y vois?

-- Sans aucun doute.

-- Eh bien! quand le vent entre quelque part, c'est en venant du dehors?

-- Oui, certes, monsieur.

-- Vous ne le contestez pas?

-- Non, ce serait folie.

-- Eh bien! le vent devait donc, en entrant ici, amener les habits des
autres dans ma chambre, au lieu d'emporter les miens je ne sais où.

-- Ah! dame! oui, ce me semble. Cependant, la preuve du contraire existe
ou semble exister.

-- Compère, dît Chicot, qui venait d'explorer le plancher avec son oeil
investigateur, compère, quel chemin le vent a-t-il pris pour venir me
trouver ici?

-- Plaît-il, monsieur?

-- Je vous demande d'où vient le vent?

-- Du nord, monsieur, du nord.

-- Eh bien! il a marché dans la boue, car voici ses souliers imprimés sur
le carreau.

Et Chicot montrait, en effet, sur la dalle les traces toutes récentes
d'une chaussure boueuse. L'hôte pâlit.

-- Maintenant, mon cher, dit Chicot, si j'ai un conseil à vous donner,
c'est de surveiller ces sortes de vents qui entrent dans les auberges,
pénètrent dans les chambres en enfonçant les portes, et se retirent en
volant les habits des voyageurs.

L'hôte recula de deux pas, afin de se dégager de tous ces meubles
renversés, et de se retrouver à l'entrée du corridor.

Puis, lorsqu'il sentit sa retraite assurée:

-- Pourquoi m'appeler voleur? dit-il.

-- Tiens! qu'avez-vous donc fait de votre figure de bonhomme? demanda
Chicot: je vous trouve tout changé.

-- Je change, parce que vous m'insultez.

-- Moi!

-- Sans doute, vous m'appelez voleur, répliqua l'hôte sur un ton encore
plus élevé, et ressemblant fort à de la menace.

-- Mais je vous appelle voleur parce que vous êtes responsable de mes
effets, il me semble, et que mes effets ont été volés; vous ne le nierez
pas?

Et ce fut Chicot qui, à son tour, comme un maître d'armes qui tâte son
adversaire, fit un geste de menace.

-- Holà! cria l'hôte, holà! venez à moi, vous autres!

A cet appel, quatre hommes armés de bâtons, parurent dans l'escalier.

-- Ah! voici Eurus, Notus, Aquilo et Boréas, dit Chicot, ventre de biche!
puisque l'occasion s'en présente, je veux priver la terre du vent du Nord;
c'est un service à rendre à l'humanité; il y aura printemps éternel.

Et il détacha un si rude coup de sa longue épée dans la direction de
l'assaillant le plus proche, que si celui-ci, avec la légèreté d'un
véritable fils d'Éole, n'eût point fait un bond en arrière, il était percé
d'outre en outre.

Malheureusement comme, tout en faisant ce bond, il regardait Chicot, et
par conséquent, ne pouvait voir derrière lui, il tomba sur le rebord de la
dernière marche de l'escalier, le long duquel, ne pouvant garder son
centre de gravité, il dégringola à grand bruit.

Cette retraite fut un signal pour les trois autres qui disparurent par
l'orifice ouvert devant eux ou plutôt derrière eux, avec la rapidité de
fantômes qui s'abîment dans une trappe.

Cependant, le dernier qui disparut avait eu le temps, tandis que ses
compagnons opéraient leur descente, de dire quelques mots à l'oreille de
l'hôte.

-- C'est bien, c'est bien! grommela celui-ci, on les retrouvera, vos
habits.

-- Eh bien, voilà tout ce que je demande.

-- Et l'on va vous les apporter.

-- A la bonne heure: ne pas aller nu, c'est un souhait raisonnable, ce me
semble.

On apporta en effet les habits, mais visiblement détériorés.

-- Oh! oh! fit Chicot, il y a bien des clous dans votre escalier. Diables
de vents, va! mais enfin, réparation d'honneur. Comment pouvais-je vous
soupçonner? vous avez une si honnête figure.

L'hôte sourit avec aménité.

-- Et maintenant, dit-il, vous allez vous rendormir, je présume?

-- Non, merci, non, j'ai dormi assez.

-- Qu'allez-vous donc faire?

-- Vous allez me prêter votre lanterne, s'il vous plaît, et je continuerai
ma lecture, répliqua Chicot, avec le même agrément.

L'hôte ne dit rien; il tendit seulement sa lanterne à Chicot et se retira.

Chicot redressa son armoire contre la porte, et se rengaina dans son lit.

La nuit fut calme; le vent s'était éteint, comme si l'épée de Chicot avait
pénétré dans l'outre qui l'entretenait.

Au point du jour, l'ambassadeur demanda son cheval, paya sa dépense et
partit en disant:

-- Nous verrons ce soir.




XXVI

COMMENT CHICOT CONTINUA SON VOYAGE ET CE QUI LUI ARRIVA


Chicot passa toute sa matinée à s'applaudir d'avoir eu le sang-froid et la
patience que nous avons dits pendant cette nuit d'épreuves.

-- Mais, pensa-t-il, on ne prend pas deux fois un vieux loup au même
piège; il est donc à peu près certain qu'on va inventer aujourd'hui une
diablerie nouvelle à mon endroit: tenons-nous donc sur nos gardes.

Le résultat de ce raisonnement, plein de prudence, fut que Chicot fit
pendant toute la journée une marche que Xénophon n'eût pas trouvée indigne
d'immortaliser dans sa retraite des Dix Mille.

Tout arbre, tout accident de terrain, toute muraille lui servaient de
point d'observation ou de fortification naturelle.

Il avait même conclu, chemin faisant, des alliances, sinon offensives, du
moins défensives.

En effet, quatre gros marchands épiciers de Paris, qui s'en allaient
commander à Orléans leurs confitures de cotignac, et à Limoges leurs
fruits secs, daignèrent agréer la société de Chicot, lequel s'annonça pour
un chaussetier de Bordeaux, retournant chez lui après ses affaires faites.
Or, comme Chicot, Gascon d'origine, n'avait perdu son accent que lorsque
l'absence de cet accent lui était particulièrement nécessaire, il
n'inspira aucune défiance à ses compagnons de voyage.

Cette armée se composait donc de cinq maîtres et de quatre commis
épiciers: elle n'était pas plus méprisable quant à l'esprit que quant au
nombre, attendu les habitudes belliqueuses introduites depuis la Ligue
dans les moeurs de l'épicerie parisienne.

Nous n'affirmerons pas que Chicot professait un grand respect pour la
bravoure de ses compagnons; mais, alors certainement, le proverbe dit vrai
qui assure que trois poltrons ensemble ont moins peur qu'un brave tout
seul.

Chicot n'eut plus peur du tout, du moment où il se trouva avec quatre
poltrons; il dédaigna même de se retourner dès lors, comme il faisait
auparavant, pour voir ceux qui pouvaient le suivre.

Il résulta de là qu'on atteignit sans encombre, en politiquant beaucoup,
et en faisant force bravades, la ville désignée pour le souper et le
coucher de la troupe.

On soupa, on but sec, et chacun gagna sa chambre.

Chicot n'avait épargné, pendant ce festin, ni sa verve railleuse qui
divertissait ses compagnons, ni les coups de muscat et de bourgogne qui
entretenaient sa verve: on avait fait bon marché entre commerçants, c'est-
à-dire entre gens libres, de Sa Majesté le roi de France et de toutes les
autres majestés, fussent-elles de Lorraine, de Navarre, de Flandre ou
d'autres lieux.

Or, Chicot s'alla coucher après avoir donné, pour le lendemain, rendez-
vous à ses quatre épiciers, qui l'avaient pour ainsi dire triomphalement
conduit à sa chambre.

[Illustration: Il monta sans hésiter sur le rebord de la fenêtre. -- PAGE
23.]

Maître Chicot se trouvait donc gardé comme un prince, dans son corridor,
par les quatre voyageurs dont les quatre cellules précédaient la sienne,
sise au bout du couloir, et par conséquent inexpugnable, grâce aux
alliances intermédiaires.

En effet, comme à cette époque les routes étaient peu sûres, même pour
ceux qui n'étaient chargés que de leurs propres affaires, chacun s'était
assuré de l'appui du voisin, en cas de malencontre. Chicot, qui n'avait
pas raconté ses mésaventures de la nuit précédente, avait poussé, on le
comprend, à la rédaction de cet article du traité qui avait au reste été
adopté à l'unanimité.

Chicot pouvait donc, sans manquer à sa prudence accoutumée, se coucher et
s'endormir. Il pouvait d'autant mieux le faire qu'il avait, par renfort de
prudence, visité minutieusement la chambre, poussé les verrous de sa porte
et fermé les volets de sa fenêtre, la seule qu'il y eût dans
l'appartement; il va sans dire qu'il avait sondé la muraille du poing, et
que partout la muraille avait rendu un son satisfaisant. Mais il arriva,
pendant son premier sommeil, un événement que le sphinx lui-même, ce devin
par excellence, n'aurait jamais pu prévoir: c'est que le diable était en
train de se mêler des affaires de Chicot, et que le diable est plus fin
que tous les sphinx du monde.

Vers neuf heures et demie, un coup fut frappé timidement à la porte des
commis épiciers logés tous quatre ensemble, dans une sorte de galetas, au-
dessus du corridor des marchands, leurs patrons. L'un d'eux ouvrit d'assez
mauvaise humeur, et se trouva nez à nez avec l'hôte.

-- Messieurs, leur dit ce dernier, je vois avec bien de la joie que vous
vous êtes couchés tout habillés; je veux vous rendre un grand service. Vos
maîtres se sont fort échauffés à table en parlant politique. 11 paraît
qu'un échevin de la ville les a entendus et a rapporté leurs propos au
maire; or, notre ville se pique d'être fidèle; le maire vient d'envoyer le
guet qui a saisi vos patrons et les a conduits à l'Hôtel-de-Ville pour
s'expliquer. La prison est bien près de l'Hôtel-de-Ville, mes garçons,
gagnez au pied; vos mules vous attendent, vos patrons vous rejoindront
toujours bien.

Les quatre commis bondirent comme des chevreaux, se faufilèrent dans
l'escalier, sautèrent tout tremblants sur leurs mules et reprirent le
chemin de Paris, après avoir chargé l'hôte d'avertir leurs maîtres de leur
départ et de la direction adoptée, s'il arrivait que leurs maîtres
revinssent à l'hôtellerie.

Cela fait, et ayant vu disparaître les quatre garçons au coin de la rue,
l'hôte s'en alla heurter, avec la même précaution, à la première porte du
corridor.

Il gratta si bien, que le premier marchand lui cria d'une voix de Stentor:

-- Qui va là?

-- Silence, malheureux! répondit l'hôte: venez auprès de la porte, et
marchez sur la pointe des pieds.

Le marchand obéit; mais comme c'était un homme prudent, tout en collant
son oreille à la porte, il n'ouvrit pas et demanda:

-- Qui êtes-vous?

-- Ne reconnaissez-vous pas la voix de votre hôte?

-- C'est vrai; eh! mon Dieu, qu'y a-t-il?

-- Il y a que vous avez à table un peu librement parlé du roi, et que le
maire en a été informé par quelque espion, en sorte que le guet est venu.
Heureusement que j'ai eu l'idée d'indiquer la chambre de vos commis, de
sorte qu'il est occupé à arrêter là-haut vos commis au lieu de vous
arrêter vous-mêmes ici.

-- Oh! oh! que m'apprenez-vous? fit le marchand.

-- La simple et pure vérité! Hâtez-vous de vous sauver, tandis que
l'escalier est encore libre....

-- Mais, mes compagnons?

-- Oh! vous n'aurez pas le temps de les prévenir.

-- Pauvres gens!

-- Et le marchand s'habilla en toute hâte.

Pendant ce temps l'hôte, comme frappé d'une inspiration subite, cogna du
doigt la cloison qui séparait le premier marchand du second.

Le second, réveillé par les mêmes paroles et la même fable, ouvrit
doucement sa porte; le troisième, réveillé comme le second, appela le
quatrième; et tous quatre alors, légers comme une volée d'hirondelles,
disparurent en levant les bras au ciel et en marchant sur la pointe des
orteils.

-- Ce pauvre chaussetier, disaient-ils, c'est sur lui que tout va tomber;
il est vrai que c'est lui qui en a dit le plus. Ma foi, gare à lui, car
l'hôte n'a pas eu le temps de le prévenir comme nous!

En effet, maître Chicot, comme on le comprend, n'avait été prévenu de
rien.

Au moment même où les marchands s'enfuyaient en le recommandant à Dieu, il
dormait du plus profond sommeil.

L'hôte s'en assura en écoutant à la porte; puis il descendit dans la salle
basse dont la porte soigneusement fermée s'ouvrit à son signal.

Il ôta son bonnet et entra.

La salle était occupée par six hommes armés dont l'un paraissait avoir le
droit de commander aux autres.

-- Eh bien? dit ce dernier.

-- Eh bien, monsieur l'officier, j'ai obéi en tout point.

-- Votre auberge est déserte?

-- Absolument.

-- La personne que nous vous avons désignée n'a pas été prévenue ni
réveillée?

-- Ni prévenue, ni réveillée.

-- Monsieur l'hôtelier, vous savez au nom de qui nous agissons; vous savez
quelle cause nous servons, car vous êtes vous-même défenseur de cette
cause?

-- Oui, certes, monsieur l'officier; aussi voyez-vous que j'ai sacrifié,
pour obéir à mon serment, l'argent que mes hôtes eussent dépensé chez moi;
mais il est dit dans ce serment: Je sacrifierai mes biens à la défense de
la sainte religion catholique.

-- Et ma vie!... vous oubliez ce mot, dit l'officier d'une voix altière.

-- Mon Dieu! s'écria l'hôte en joignant les mains, est-ce qu'on me demande
ma vie? j'ai femme et enfants!

-- On ne vous la demandera que si vous n'obéissez point aveuglément à ce
qui vous sera recommandé.

-- Oh! j'obéirai, soyez tranquille.

-- En ce cas, allez vous coucher; fermez les portes, et, quoi que vous
entendiez ou voyiez, ne sortez pas, dût votre maison brûler et s'écrouler
sur votre tête. Vous voyez que votre rôle n'est pas difficile.

-- Hélas! hélas! je suis ruiné, murmura l'hôte.

-- On m'a chargé de vous indemniser, dît l'officier; prenez ces trente
écus que voici.

-- Ma maison estimée trente écus! fit piteusement l'aubergiste.

-- Eh! vive Dieu! l'on ne vous cassera pas seulement une vitre, pleureur
que vous êtes... Fi! les vilains champions de la sainte Ligue que nous
avons là!

L'hôte partit et s'enferma comme un parlementaire prévenu du sac de la
ville.

Alors l'officier commanda aux deux hommes les mieux armés de se placer
sous la fenêtre de Chicot.

Lui-même, avec les trois autres, monta au logis de ce pauvre chaussetier,
comme l'appelaient ses compagnons de voyage, déjà loin de la ville.

-- Vous savez l'ordre? dit l'officier. S'il ouvre, s'il se laisse
fouiller, si nous trouvons sur lui ce que nous cherchons, on ne lui fera
pas le moindre mal; mais, si le contraire arrive, un bon coup de dague,
entendez-vous bien? pas de pistolet, pas d'arquebuse. D'ailleurs, c'est
inutile, étant quatre contre un.

On était arrivé à la porte.

L'officier heurta.

-- Qui va là? dit Chicot, réveillé en sursaut.

-- Pardieu! dit l'officier, soyons rusé.

Vos amis les épiciers, lesquels ont quelque chose d'important à vous
communiquer, dit-il.

-- Oh! oh! fit Chicot, le vin d'hier vous a bien grossi la voix, mes
épiciers.

-- L'officier adoucit sa voix, et dans le diapason le plus insinuant:

-- Mais ouvrez donc, cher compagnon et confrère.

-- Ventre de biche! comme votre épicerie sent la ferraille! dit Chicot

-- Ah! tu ne veux pas ouvrir! cria l'officier impatienté; alors sus!
enfoncez la porte!

Chicot courut à la fenêtre, la tira à lui, et vit en bas les deux épées
nues.

-- Je suis pris! s'écria-t-il.

-- Ah! ah! compère, dit l'officier, qui avait entendu le bruit de la
fenêtre qui s'ouvrait, tu crains le saut périlleux: tu as raison. Allons,
ouvre-nous, ouvre!

-- Ma foi, non, dit Chicot; la porte est solide, et il me viendra du
renfort quand vous ferez du bruit.

L'officier éclata de rire et ordonna aux soldats de desceller les gonds.

Chicot se mît à hurler pour appeler les marchands.

-- Imbécile! dit l'officier, crois-tu que nous t'avons laissé du secours!
Détrompe-toi, tu es bien seul, et par conséquent bien perdu! Allons, fais
contre mauvaise fortune bon coeur... Marchez, vous autres!

Et Chicot entendît frapper trois crosses de mousquet contre la porte avec
la force et la régularité de trois béliers.

-- Il y a là, dit-il, trois mousquets et un officier; en bas, deux épées
seulement: quinze pieds à sauter, c'est une misère. J'aime mieux les épées
que les mousquets.

Et nouant son sac à sa ceinture, il monta sans hésiter sur le rebord de la
fenêtre, tenant son épée à la main.

Les deux hommes demeurés en bas tenaient leur lame en l'air.

Mais Chicot avait deviné juste. Jamais un homme, fût-il Goliath,
n'attendra la chute d'un homme, fût-il un pygmée, lorsque cet homme peut
le tuer en se tuant.

Les soldats changèrent de tactique et se reculèrent, décidés à frapper
Chicot lorsqu'il serait tombé.

[Illustration: Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne. -- PAGE 29.]

C'est là que le Gascon les attendait. Il sauta, en homme habile, sur les
pointes et resta accroupi. Au même instant, un des hommes lui détacha un
coup de pointe voire qui eût percé une muraille.

Mais Chicot ne se donna même pas la peine de parer. Il reçut le coup en
plein thorax; mais, grâce à la cotte de mailles de Gorenflot, la lame de
son ennemi se brisa comme verre.

-- Il est cuirassé! dit le soldat.

-- Pardieu! répliqua Chicot, qui d'un revers lui avait déjà fendu la tête.

L'autre se mit à crier, ne songeant plus qu'à parer, car Chicot attaquait.

Malheureusement il n'était pas même de la force de Jacques Clément. Chicot
l'étendit, à la seconde passe, à côté de son camarade.

En sorte que, la porte enfoncée, l'officier ne vit plus, en regardant par
la fenêtre, que ses deux sentinelles baignant dans leur sang.

A cinquante pas des moribonds, Chicot s'enfuyait assez tranquillement.

-- C'est un démon! cria l'officier, il est à l'épreuve du fer.

-- Oui, mais pas du plomb, fit un soldat en le couchant en joue.

-- Malheureux! s'écria l'officier en relevant le mousquet, du bruit! tu
réveillerais toute la ville: nous le trouverons demain.

-- Ah! voilà, dit philosophiquement un des soldats; c'est quatre hommes
qu'il eût fallu mettre en bas, et deux en haut seulement.

-- Vous êtes un sot! répondit l'officier.

-- Nous verrons ce que M. le duc lui dira qu'il est, à lui! grommela ce
soldat pour se consoler.

Et il reposa la crosse de son mousquet à terre.




XXXVII

TROISIÈME JOURNEE DE VOYAGE


Chicot ne s'enfuyait avec cette mollesse que parce qu'il était à Étampes,
c'est-à-dire dans une ville, au milieu d'une population, sous la
sauvegarde d'une certaine quantité de magistrats qui, à sa première
réquisition, eussent donné cours à la justice et eussent arrêté M. de
Guise lui-même.

Ses assaillants comprirent admirablement leur fausse position. Aussi
l'officier, on l'a vu, au risque de laisser fuir Chicot, défendit à ses
soldats l'usage des armes bruyantes.

Ce fut par la même raison qu'il s'abstint de poursuivre Chicot qui eût, au
premier pas qu'on eût fait sur ses traces, poussé des cris à réveiller
toute la ville.

La petite troupe, réduite d'un tiers, s'enveloppa dans l'ombre,
abandonnant, pour se moins compromettre, les deux morts, et en laissant
leurs épées auprès d'eux pour qu'on supposât qu'ils s'étaient entretués.

Chicot chercha, mais en vain, dans le quartier, ses marchands et leurs
commis.

Puis, comme il supposait bien que ceux à qui il avait eu affaire, voyant
leur coup manqué, n'avaient garde de rester dans la ville, il pensa qu'il
était de bonne guerre à lui d'y rester.

Il y eut plus: après avoir fait un détour et de l'angle d'une rue voisine
avoir entendu s'éloigner le pas des chevaux, il eut l'audace de revenir à
l'hôtellerie.

Il y trouva l'hôte qui n'avait pas encore repris son sang-froid et qui le
laissa seller son cheval dans l'écurie, en le regardant avec le même
ébahissement qu'il eût fait pour un fantôme.

Chicot profita de cette stupeur bienveillante pour ne pas payer sa
dépense, que de son côté l'hôte se garda bien de réclamer.

Puis il alla achever sa nuit dans la grande salle d'une autre hôtellerie,
au milieu de tous les buveurs, lesquels étaient bien loin de se douter que
ce grand inconnu, au visage souriant et à l'air gracieux, tout en manquant
d'être tué, venait de tuer deux hommes.

Le point du jour le trouva sur la route, en proie à des inquiétudes qui
grandissaient d'instants en instants. Deux tentatives avaient échoué
heureusement; une troisième pouvait lui être funeste.

A ce moment il eût composé avec tous les Guisards, quitte à leur conter
les bourdes qu'il savait si bien inventer.

Un bouquet de bois lui donnait des appréhensions difficiles à décrire; un
fossé lui faisait courir des frissons par tout le corps; une muraille un
peu haute était sur le point de le faire retourner en arrière.

De temps en temps il se promettait, une fois à Orléans, d'envoyer au roi
un courrier pour demander de ville en ville une escorte.

Mais comme jusqu'à Orléans la route fut déserte et parfaitement sûre,
Chicot pensa qu'il aurait inutilement l'air d'un poltron, que le roi
perdrait sa bonne opinion de Chicot, et qu'une escorte serait bien
gênante; d'ailleurs cent fossés, cinquante haies, vingt murs, dix taillis
avaient déjà été passés sans que le moindre objet suspect se fût montré
sous les branches ou sur les pierres.

Mais, après Orléans, Chicot sentit ses terreurs redoubler; quatre heures
approchaient, c'est-à-dire le soir. La route était fourrée comme un bois,
elle montait comme une échelle; le voyageur, se détachant sur le chemin
grisâtre, apparaissait pareil au More d'une cible, à quiconque se fût
senti le désir de lui envoyer une balle d'arquebuse.

Tout à coup Chicot entendit au loin un certain bruit semblable au
roulement que font sur la terre sèche les chevaux qui galopent.

Il se retourna, et au bas de la côte dont il avait atteint la moitié, il
vit des cavaliers montant à toute bride.

Il les compta; ils étaient sept.

Quatre avaient des mousquets sur l'épaule.

Le soleil couchant tirait de chaque canon un long éclat d'un rouge de
sang.

Les chevaux de ces cavaliers gagnaient beaucoup sur le cheval de Chicot.
Chicot d'ailleurs ne se souciait pas d'engager une lutte de rapidité dont
le résultat eût été de diminuer ses ressources en cas d'attaque.

Il fit seulement marcher son cheval en zig-zags, pour enlever aux
arquebusiers la fixité du point de mire.

Ce n'était point sans une profonde intelligence de l'arquebuse en général,
et des arquebusiers en particulier, que Chicot employait cette manoeuvre;
car au moment où les cavaliers se trouvaient à cinquante pas de lui, il
fut salué par quatre coups qui, suivant la direction dans laquelle
tiraient les cavaliers, passèrent droit au-dessus de sa tête.

Chicot s'attendait, comme on l'a vu, à ces quatre coups d'arquebuse; aussi
avait-il fait son plan d'avance. En entendant siffler les balles, il
abandonna les rênes et se laissa glisser à bas de son cheval. Il avait eu
la précaution de tirer son épée du fourreau, et tenait à la main gauche
une dague tranchante comme un rasoir, et pointue comme une aiguille.

Il tomba donc, disons-nous, et cela, de telle façon que ses jambes fussent
des ressorts pliés, mais prêts à se détendre; en même temps, grâce à la
position ménagée dans la chute, sa tête se trouvait garantie par le
poitrail de son cheval.

Un cri de joie partit du groupe des cavaliers qui, en voyant tomber
Chicot, crut Chicot mort.

-- Je vous le disais bien, imbécile, dit en accourant au galop un homme
masqué; vous avez tout manqué, parce qu'on n'a pas suivi mes ordres à la
lettre. Cette fois le voici à bas: mort ou vif, qu'on le fouille, et s'il
bouge qu'on l'achève.

-- Oui, monsieur, répliqua respectueusement un des hommes de la foule.

Et chacun mit pied à terre, à l'exception d'un soldat qui réunit toutes
les brides et garda tous les chevaux.

Chicot n'était pas précisément un homme pieux; mais, dans un pareil
moment, il songea qu'il y a un Dieu, que ce Dieu lui ouvrait les bras, et
qu'avant cinq minutes peut-être le pécheur serait devant son juge.

Il marmotta quelque sombre et fervente prière qui fut certainement
entendue là-haut.

Deux hommes s'approchèrent de Chicot; tous deux avaient l'épée à la main.

On voyait bien que Chicot n'était pas mort, à la façon dont il gémissait.

Comme il ne bougeait pas et ne s'apprêtait en rien à se défendre, le plus
zélé des deux eut l'imprudence de s'approcher à portée de la main gauche;
aussitôt la dague poussée comme par un ressort, entra dans sa gorge où la
coquille s'imprima comme sur de la cire molle. En même temps la moitié de
l'épée que tenait la main droite de Chicot disparut dans les reins du
second cavalier qui voulait fuir.

-- Tudieu! cria le chef, il y a trahison: chargez les arquebuses; le drôle
est bien vivant encore.

-- Certes oui, je suis encore vivant, dit Chicot dont les yeux lancèrent
des éclairs; et, prompt comme la pensée, il se jeta sur le cavalier chef,
lui portant la pointe au masque.

Mais déjà deux soldats le tenaient enveloppé: il se retourna, ouvrit une
cuisse d'un large coup d'épée et fut dégagé.

-- Enfants! enfants! cria le chef, les arquebuses, mordieu!

-- Avant que les arquebuses soient prêtes, dit Chicot, je t'aurai ouvert
les entrailles, brigand, et j'aurai coupé les cordons de ton masque, afin
que je sache qui tu es.

-- Tenez ferme, monsieur, tenez ferme et je vous garderai, dit une voix
qui fit à Chicot l'effet de descendre du ciel.

C'était la voix d'un beau jeune homme, monté sur un bon cheval noir. Il
avait deux pistolets à la main, et criait à Chicot:

-- Baissez-vous, baissez-vous morbleu! mais baissez-vous donc.

Chicot obéit.

Un coup de pistolet partit, et un homme roula aux pieds de Chicot, en
laissant échapper son épée.

Cependant les chevaux se battaient; les trois cavaliers survivants
voulaient reprendre les étriers, et n'y parvenaient pas; le jeune homme
tira, au milieu de cette mêlée, un second coup de pistolet qui abattit
encore un homme.

-- Deux à deux, dit Chicot; généreux sauveur, prenez le vôtre, voici le
mien.

Et il fondit sur le cavalier masqué, qui, frémissant de rage ou de peur,
lui tint tête cependant comme un homme exercé au maniement des armes.

De son côté le jeune homme avait saisi à bras le corps son ennemi, l'avait
terrassé sans même mettre l'épée à la main, et le garrottait avec son
ceinturon, comme une brebis à l'abattoir.

Chicot, en se voyant en face d'un seul adversaire, reprenait son sang-
froid et par conséquent sa supériorité.

Il poussa rudement son ennemi, qui était doué d'une corpulence assez
ample, l'accula au fossé de la route, et, sur une feinte de seconde, lui
porta un coup de pointe au milieu des côtes.

L'homme tomba.

Chicot mit le pied sur l'épée du vaincu pour qu'il ne pût la ressaisir, et
de son poignard coupant les cordons du masque:

-- Monsieur de Mayenne!... dit-il; ventre de biche! je m'en doutais.

Le duc ne répondit pas; il était évanoui, moitié de la perte de son sang,
moitié du poids de la chute.

Chicot se gratta le nez, selon son habitude lorsqu'il avait à faire
quelque acte de haute gravité; puis, après la réflexion d'une demi-minute,
il retroussa sa manche, prit sa large dague, et s'approcha du duc pour lui
trancher purement et simplement la tête.

Mais alors il sentit un bras de fer qui étreignait le sien, et entendit
une voix qui lui disait:

-- Tout beau, monsieur! on ne tue pas un ennemi à terre.

-- Jeune homme, répondit Chicot, vous m'avez sauvé la vie, c'est vrai: je
vous en remercie de tout mon coeur; mais acceptez une petite leçon fort
utile en ces temps de dégradation morale où nous vivons. Quand un homme a
subi en trois jours trois attaques, lorsqu'il a couru trois fois risque de
la vie, lorsqu'il est tout chaud encore du sang d'ennemis qui lui ont tiré
de loin, sans provocation aucune de sa part, quatre coups d'arquebuse,
comme ils eussent fait à un loup enragé, alors, jeune homme, ce vaillant,
permettez moi de le dire, peut hardiment faire ce que je vais faire.

Et Chicot reprit le cou de son ennemi pour achever son opération.

Mais cette fois encore le jeune homme l'arrêta.

-- Vous ne le ferez pas, monsieur, dit-il, tant que je serai là du moins.
On ne verse pas ainsi tout entier un sang comme celui qui sort de la
blessure que vous avez déjà faite.

-- Bah! dit Chicot avec surprise, vous connaissez ce misérable?

-- Ce misérable est M. le duc de Mayenne, prince égal en grandeur à bien
des rois.

-- Raison de plus, dit Chicot d'une voix sombre... Mais vous, qui êtes-
vous?

-- Je suis celui qui vous a sauvé la vie, monsieur, répondit froidement le
jeune homme.

-- Et qui, vers Charenton, m'a, si je ne me trompe, remis une lettre du
roi, voici tantôt trois jours.

-- Précisément.

-- Alors vous êtes au service du roi, monsieur?

-- J'ai cet honneur, répondit le jeune homme en s'inclinant.

-- Et, étant au service du roi, vous ménagez M. de Mayenne: mordieu!
monsieur, permettez-moi de vous le dire, ce n'est pas d'un bon serviteur.

-- Je crois, au contraire, que c'est moi qui suis le bon serviteur du roi
en ce moment.

-- Peut-être, fit tristement Chicot, peut-être; mais ce n'est pas le
moment de philosopher. Comment vous nomme-t-on?

-- Ernauton de Carmainges, monsieur.

-- Eh bien! monsieur Ernauton, qu'allons-nous faire de cette charogne
égale en grandeur à tous les rois de la terre? car, moi, je tire au large,
je vous en avertis.

-- Je veillerai sur M. de Mayenne, monsieur.

-- Et le compagnon qui écoute là-bas, qu'en faites-vous?

-- Le pauvre diable n'entend rien; je l'ai serré trop fort, à ce que je
pense, et il s'est évanoui.

-- Allons, monsieur de Carmainges, vous avez sauvé ma vie aujourd'hui,
mais vous la compromettez furieusement pour plus tard.

-- Je fais mon devoir aujourd'hui, Dieu pourvoira au futur.

-- Qu'il soit donc fait ainsi que vous le désirez. D'ailleurs, je répugne
à tuer cet homme sans défense, quoique cet homme soit mon plus cruel
ennemi. Ainsi donc, adieu, monsieur.

Et Chicot serra la main d'Ernauton.

-- Il a peut-être raison, se dit-il en s'éloignant pour reprendre son
cheval; puis revenant sur ses pas:

-- Au fait, dit-il, vous avez là sept bons chevaux: je crois en avoir
gagné quatre pour ma part; aidez-moi donc à en choisir... Vous y
connaissez-vous?

-- Prenez le mien, répondit Ernauton, je sais ce qu'il peut faire.

-- Oh! c'est trop de générosité, gardez-le pour vous.

-- Non, je n'ai pas autant besoin que vous de marcher vite.

Chicot ne se fit pas prier; il enfourcha le cheval d'Ernauton et disparut.




XXXVIII

ERNAUTON DE CARMAINGES


Ernauton resta sur le champ de bataille, assez embarrassé de ce qu'il
allait faire des deux ennemis qui allaient rouvrir les yeux entre ses
bras.

En attendant, comme il n'y avait aucun danger qu'ils s'éloignassent, et
qu'il était probable que maître Robert Briquet, c'est sous ce nom, on se
le rappelle, qu'Ernauton connaissait Chicot, et comme il était probable,
disons-nous, que maître Robert Briquet ne reviendrait point sur ses pas
pour les achever, le jeune homme se mit à la découverte de quelque
auxiliaire, et ne tarda point à trouver sur la route même ce qu'il
cherchait.

Un chariot qu'avait dû croiser Chicot dans sa course apparaissait au haut
de la montagne, se détachant en vigueur sur un ciel rougi par les feux du
soleil couchant.

Ce chariot était traîné par deux boeufs et conduit par un paysan.

Ernauton aborda le conducteur, qui avait bonne envie en l'apercevant de
laisser sa charrette et de s'enfuir sous le taillis, et lui raconta qu'un
combat venait d'avoir lieu entre huguenots et catholiques; que ce combat
avait été fatal à quatre d'entre eux, mais que deux avaient survécu.

Le paysan, assez effrayé de la responsabilité d'une bonne oeuvre, mais
plus effrayé encore, comme nous l'avons dit, de la mine guerrière
d'Ernauton, aida le jeune homme à transporter M. de Mayenne dans son
chariot, puis le soldat qui, évanoui ou non, continuait de demeurer les
yeux fermés.

Restaient les quatre morts.

-- Monsieur, demanda le paysan, ces quatre hommes étaient-ils catholiques
ou huguenots?

Ernauton avait vu le paysan, au moment de sa terreur, faire le signe de la
croix.

-- Huguenots, dit-il.

-- En ce cas, reprit le paysan, il n'y a aucun inconvénient que je fouille
ces parpaillots, n'est-ce pas?

-- Aucun, répondit Ernauton, qui aimait autant que le paysan auquel il
avait affaire héritât que le premier passant venu.

Le paysan ne se le fit pas dire deux fois, et retourna les poches des
morts.

Les morts avaient eu bonne solde de leur vivant, à ce qu'il paraît, car,
l'opération terminée, le front du paysan se dérida.

Il résulta du bien-être qui se répandait dans son corps et dans son âme à
la fois qu'il piqua plus rudement ses boeufs, afin d'arriver plus vite à
sa chaumière.

Ce fut dans l'étable de cet excellent catholique, sur un bon lit de
paille, que M. de Mayenne reprit ses sens. La douleur causée par la
secousse du transport n'avait pas réussi à le ranimer; mais quand l'eau
fraîche versée sur la blessure en fit couler quelques gouttes de sang
vermeil, le duc rouvrit les yeux et regarda les hommes et les choses
environnantes avec une surprise facile à concevoir.

Dès que M. de Mayenne eut rouvert les yeux, Ernauton congédia le paysan.

-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda Mayenne.

Ernauton sourit.

-- Ne me reconnaissez-vous pas, monsieur? lui dit-il.

-- Si fait, reprit le duc en fronçant le sourcil, vous êtes celui qui êtes
venu au secours de mon ennemi.

-- Oui, répondit Ernauton; mais je suis aussi celui qui ai empêché votre
ennemi de vous tuer.

-- Il faut bien que cela soit, dit Mayenne, puisque je vis, à moins
toutefois qu'il ne m'ait cru mort.

-- Il s'est éloigné vous sachant vivant, monsieur.

-- Au moins croyait-il ma blessure mortelle.

-- Je ne sais; mais en tout cas, si je ne m'y fusse opposé, il allait vous
en faire une qui l'eût été.

-- Mais alors, monsieur, pourquoi avez-vous aidé à tuer mes gens, pour
empêcher ensuite cet homme de me tuer?

-- Rien de plus simple, monsieur, et je m'étonne qu'un gentilhomme, vous
me semblez en être un, ne comprenne pas ma conduite. Le hasard m'a conduit
sur la route que vous suiviez, j'ai vu plusieurs hommes en attaquer un
seul, j'ai défendu l'homme seul; puis quand ce brave, au secours de qui
j'étais venu, car, quel qu'il soit, monsieur, cet homme est brave; puis
quand ce brave, demeuré seul à seul avec vous, eut décidé la victoire par
le coup qui vous abattit, alors, voyant qu'il allait abuser de la victoire
en vous tuant, j'ai interposé mon épée.

-- Vous me connaissez donc? demanda Mayenne avec un regard scrutateur.

-- Je n'ai pas besoin de vous connaître, monsieur; je sais que vous êtes
un homme blessé, et cela me suffit.

-- Soyez franc, monsieur, reprit Mayenne, vous me connaissez.

-- Il est étrange, monsieur, que vous ne consentiez point à me comprendre.
Je ne trouve point, quant à moi, qu'il soit plus noble de tuer un homme
sans défense que d'assaillir à six un homme qui passe.

-- Vous admettez cependant qu'à toute chose il puisse y avoir des raisons.

Ernauton s'inclina, mais ne répondit point.

-- N'avez-vous pas vu, continua Mayenne, que j'ai croisé l'épée seul à
seul avec cet homme?

-- Je l'ai vu, c'est vrai.

-- D'ailleurs cet homme est mon plus mortel ennemi.

-- Je le crois, car il m'a dit la même chose de vous.

-- Et si je survis à ma blessure?

-- Cela ne me regardera plus, et vous ferez ce qu'il vous plaira,
monsieur.

-- Me croyez-vous bien dangereusement blessé?

-- J'ai examiné votre blessure, monsieur, et je crois que, quoique grave,
elle n'entraîne point danger de mort. Le fer a glissé le long des côtes, à
ce que je crois, et ne pénètre pas dans la poitrine. Respirez, et, je
l'espère, vous n'éprouverez aucune douleur du côté du poumon.

Mayenne respira péniblement, mais sans souffrance intérieure.

-- C'est vrai, dit-il; mais les hommes qui étaient avec moi?

-- Sont morts, à l'exception d'un seul.

-- Les a-t-on laissés sur le chemin, demanda Mayenne.

-- Oui.

-- Les a-t-on fouillés?

-- Le paysan que vous avez dû voir en rouvrant les yeux, et qui est votre
hôte, s'est acquitté de ce soin.

-- Qu'a-t-il trouvé sur eux?

-- Quelque argent.

-- Et des papiers?

-- Je ne sache point.

-- Ah! fit Mayenne avec une satisfaction évidente.

-- Au reste, vous pourriez prendre des informations près de celui qui vit.

-- Mais celui qui vit, où est-il?

-- Dans la grange, à deux pas d'ici.

-- Transportez-moi près de lui, ou plutôt transportez-le près de moi, et
si vous êtes homme d'honneur, comme je le crois, jurez-moi de ne lui faire
aucune question.

-- Je ne suis point curieux, monsieur, et de cette affaire je sais tout ce
qu'il m'importe de savoir.

Le duc regarda Ernauton avec un reste d'inquiétude.

-- Monsieur, dit celui-ci, je serais heureux que vous chargeassiez tout
autre de la commission que vous voulez bien me donner.

-- J'ai tort, monsieur, et je le reconnais, dit Mayenne; ayez cette
extrême obligeance de me rendre le service que je vous demande.

Cinq minutes après, le soldat entrait dans l'étable.

Il poussa un cri en apercevant le duc de Mayenne; mais celui-ci eut la
force de mettre le doigt sur ses lèvres. Le soldat se tut aussitôt.

-- Monsieur, dit Mayenne à Ernauton, ma reconnaissance sera éternelle, et
sans doute un jour nous nous retrouverons en circonstances meilleures:
puis-je vous demander à qui j'ai l'honneur de parler?

-- Je suis le vicomte Ernauton de Carmainges, monsieur.

Mayenne attendait un plus long détail, mais ce fut au tour du jeune homme
d'être réservé.

-- Vous suiviez le chemin de Beaugency, monsieur, continua Mayenne.

-- Oui, monsieur.

-- Alors, je vous ai dérangé, et vous ne pouvez plus marcher cette nuit,
peut-être?

-- Au contraire, monsieur, et je compte me remettre en route tout à
l'heure.

-- Pour Beaugency?

Ernauton regarda Mayenne en homme que cette insistance désoblige fort.

-- Pour Paris, dit-il.

Le duc parut étonné.

-- Pardon, continua Mayenne, mais il est étrange qu'allant à Beaugency, et
arrêté par une circonstance aussi imprévue, vous manquiez le but de votre
voyage sans une cause bien sérieuse.

-- Rien de plus simple, monsieur, répondit Ernauton, j'allais à un rendez-
vous. Notre événement, en me forçant de m'arrêter ici, m'a fait manquer ce
rendez-vous; je m'en retourne.

Mayenne essaya en vain de lire sur le visage impassible d'Ernauton une
autre pensée que celle qu'exprimaient ses paroles.

-- Oh! monsieur, dit-il enfin, que ne demeurez-vous avec moi quelques
jours! j'enverrais à Paris mon soldat que voici pour me chercher un
chirurgien, car vous comprenez, n'est-ce pas, que je ne puis rester seul
ici avec ces paysans qui me sont inconnus?

-- Et pourquoi, monsieur, répliqua Ernauton, ne serait-ce point votre
soldat qui resterait près de vous, et moi qui vous enverrais un
chirurgien?

Mayenne hésita.

-- Savez-vous le nom de mon ennemi? demanda-t-il.

-- Non, monsieur.

-- Quoi! vous lui avez sauvé la vie, et il ne vous a pas dit son nom?

-- Je ne le lui ai pas demandé. -- Vous ne le lui avez pas demandé?

-- Je vous ai sauvé la vie aussi, à vous, monsieur: vous ai-je, pour cela,
demandé le vôtre? mais, en échange, vous savez tous deux le mien.
Qu'importe que le sauveur sache le nom de son obligé? c'est l'obligé qui
doit savoir celui de son sauveur.

-- Je vois, monsieur, dit Mayenne, qu'il n'y a rien à apprendre de vous,
et que vous êtes discret autant que vaillant.

-- Et moi, monsieur, je vois que vous prononcez ces paroles avec une
intention de reproche, et je le regrette; car, en vérité, ce qui vous
alarme devrait au contraire vous rassurer. On n'est pas discret beaucoup
avec celui-ci sans l'être un peu avec celui-là.

-- Vous avez raison: votre main, monsieur de Carmainges.

Ernauton lui donna la main, mais sans que rien dans son geste indiquât
qu'il savait donner la main à un prince.

-- Vous avez inculpé ma conduite, monsieur, continua Mayenne; je ne puis
me justifier sans révéler de grands secrets; mieux vaut, je crois, que
nous ne poussions pas plus loin nos confidences.

-- Remarquez, monsieur, répondit Ernauton, que vous vous défendez quand je
n'accuse pas. Vous êtes parfaitement libre, croyez-le bien, de parler et
de vous taire.

-- Merci, monsieur, je me tais. Sachez seulement que je suis un
gentilhomme de bonne maison, en position de vous faire tous les plaisirs
que je voudrai.

-- Brisons là-dessus, monsieur, répondit Ernauton, et croyez que je serai
aussi discret à l'égard de votre crédit que je l'ai été à l'égard de votre
nom. Grâce au maître que je sers, je n'ai besoin de personne.

-- Votre maître? demanda Mayenne avec inquiétude, quel maître, s'il vous
plaît?

-- Oh! plus, de confidences, vous l'avez dit vous-même, monsieur, répliqua
Ernauton.

-- C'est juste.

-- Et puis votre blessure commence à s'enflammer; causez moins, monsieur,
croyez-moi.

-- Vous avez raison. Oh! il me faudra mon chirurgien.

-- Je retourne à Paris, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; donnez-
moi son adresse.

Mayenne fit un signe au soldat qui s'approcha de lui; puis tous deux
causèrent à voix basse.

Avec sa discrétion habituelle, Ernauton s'éloigna.

Enfin, après quelques minutes de consultation, le duc se retourna vers
Ernauton.

-- Monsieur de Carmainges, dit-il, votre parole d'honneur que, si je vous
donnais une lettre pour quelqu'un, cette lettre serait fidèlement remise à
cette personne?

-- Je vous la donne, monsieur.

-- Et j'y crois; vous êtes trop galant homme, pour que je ne me fie pas
aveuglément à vous.

Ernauton s'inclina.

-- Je vais vous confier une partie de mon secret, dit Mayenne; je suis des
gardes de madame la duchesse de Montpensier.

-- Ah! fit naïvement Ernauton, madame la duchesse de Montpensier a des
gardes, je l'ignorais.

-- Dans ces temps de troubles, monsieur, reprit Mayenne, tout le monde
s'entoure de son mieux, et la maison de Guise étant maison souveraine....

-- Je ne demande pas d'explication, monsieur; vous êtes des gardes de
madame la duchesse de Montpensier, cela me suffit.

-- Je reprends donc: j'avais mission de faire un voyage à Amboise, quand,
en chemin, j'ai rencontré mon ennemi. Vous savez le reste.

-- Oui, dit Ernauton.

-- Arrêté par cette blessure avant d'avoir accompli ma mission, je dois
compte à madame la duchesse des causes de mon retard.

-- C'est juste.

-- Vous voudrez bien lui remettre en mains propres, la lettre que je vais
avoir l'honneur de lui écrire?

-- S'il y a toutefois de l'encre et du papier ici, répliqua Ernauton se
levant pour se mettre en quête de ces objets.

-- Inutile, dit Mayenne; mon soldat doit avoir sur lui mes tablettes.

Effectivement le soldat tira de sa poche des tablettes fermées. Mayenne se
retourna du côté du mur pour faire jouer un ressort; les tablettes
s'ouvrirent: il écrivit quelques lignes au crayon, et referma les
tablettes avec le même mystère.

Une fois fermées, il était impossible, si l'on ignorait le secret, de les
ouvrir, à moins de les briser.

-- Monsieur, dit le jeune homme, dans trois jours ces tablettes seront
remises.

-- En mains propres!

-- A madame la duchesse de Montpensier elle-même.

Le duc serra les mains de son bienveillant compagnon, et, fatigué à la
fois de la conversation qu'il venait de faire et de la lettre qu'il venait
d'écrire, il retomba, la sueur au front, sur la paille fraîche.

-- Monsieur, dit le soldat dans un langage qui parut à Ernauton assez peu
en harmonie avec le costume, monsieur, vous m'avez lié comme un veau,
c'est vrai; mais, que vous le vouliez ou non, je regarde ce lien comme une
chaîne d'amitié, et vous le prouverai en temps et lieu.

Et il lui tendit une main dont le jeune homme avait déjà remarqué la
blancheur.

-- Soit, dit en souriant Carmainges; me voilà donc avec deux amis de plus?

-- Ne raillez pas, monsieur, dit le soldat, on n'en a jamais de trop.

-- C'est vrai, camarade, répondit Ernauton.

Et il partit.




XXXIX

LA COUR AUX CHEVAUX


Ernauton partit à l'instant même, et comme il avait pris le cheval du duc
en remplacement du sien, qu'il avait donné à Robert Briquet, il marcha
rapidement, de sorte que vers la moitié du troisième jour il arriva à
Paris.

A trois heures de l'après-midi il entrait au Louvre, au logis des
quarante-cinq.

Aucun événement d'importance, d'ailleurs, n'avait signalé son retour.

Les Gascons, en le voyant, poussèrent des cris de surprise.

M. de Loignac, à ces cris, entra, et, en apercevant Ernauton, prit sa
figure la plus renfrognée, ce qui n'empêcha point Ernauton de marcher
droit à lui.

M. de Loignac fit signe au jeune homme de passer dans le petit cabinet
situé au bout du dortoir, espèce de salle d'audience où ce juge sans appel
rendait ses arrêts.

-- Est-ce donc ainsi qu'on se conduit, monsieur? lui dit-il tout d'abord;
voilà, si je compte bien, cinq jours et cinq nuits d'absence, et c'est
vous, vous, monsieur, que je croyais un des plus raisonnables, qui donnez
l'exemple d'une pareille infraction?

-- Monsieur, répondit Ernauton en s'inclinant, j'ai fait ce qu'on m'a dit
de faire.

-- Et que vous a-t-on dit de faire?

-- On m'a dit de suivre M. de Mayenne, et je l'ai suivi.

-- Pendant cinq jours et cinq nuits?

-- Pendant cinq jours et cinq nuits, monsieur.

-- Le duc a donc quitté Paris?

-- Le soir même, et cela m'a paru suspect.

-- Vous aviez raison, monsieur. Après?

Ernauton se mit alors à raconter succinctement, mais avec la chaleur et
l'énergie d'un homme de coeur, l'aventure du chemin et les suites que
cette aventure avait eues. A mesure qu'il avançait dans son récit, le
visage si mobile de Loignac s'éclairait de toutes les impressions que le
narrateur soulevait dans son âme.

Mais lorsque Ernauton en vint à la lettre confiée à ses soins par M. de
Mayenne:

-- Vous l'avez, cette lettre? s'écria M. de Loignac.

-- Oui, monsieur.

-- Diable! voilà qui mérite qu'on y prenne quelque attention, répliqua le
capitaine; attendez-moi, monsieur, ou plutôt venez avec moi, je vous prie.

Ernauton se laissa conduire, et arriva derrière Loignac dans la cour aux
chevaux du Louvre.

Tout se préparait pour une sortie du roi: les équipages étaient en train
de s'organiser; M. d'Épernon regardait essayer deux chevaux nouvellement
venus d'Angleterre, présent d'Élisabeth à Henri: ces deux chevaux, d'une
harmonie de proportions remarquable, devaient ce jour-là même être attelés
en première main au carrosse du roi.

M. de Loignac, tandis qu'Ernauton demeurait à l'entrée de la cour,
s'approcha de M. d'Épernon et le toucha au bas de son manteau.

-- Nouvelles, monsieur le duc, dit-il; grandes nouvelles!

Le duc quitta le groupe dans lequel il se trouvait, et se rapprocha de
l'escalier par lequel le roi devait descendre.

-- Dites, monsieur de Loignac, dites.

-- M. de Carmainges arrive de par-delà Orléans: M. de Mayenne est dans un
village, blessé dangereusement.

Le duc poussa une exclamation.

-- Blessé! répéta-t-il.

-- Et de plus, continua Loignac, il a écrit à madame de Montpensier une
lettre que M. de Carmainges a dans sa poche.

-- Oh! oh! fit d'Épernon. Parfandious! faites venir M. de Carmainges, que
je lui parle à lui-même.

Loignac alla prendre par la main Ernauton, qui, ainsi que nous l'avons
dit, s'était tenu à l'écart, par respect, pendant le colloque de ses
chefs.

-- Monsieur le duc, dit-il, voici notre voyageur.

-- Bien, monsieur. Vous avez, à ce qu'il paraît, une lettre de M. le duc
de Mayenne? fit d'Épernon.

-- Oui, monseigneur.

-- Écrite d'un petit village près d'Orléans?

-- Oui, monseigneur.

-- Et adressée à madame de Montpensier?

-- Oui, monseigneur.

-- Veuillez me remettre cette lettre, s'il vous plaît.

Et le duc étendit la main avec la tranquille négligence d'un homme qui
croit n'avoir qu'à exprimer ses volontés, quelles qu'elles soient, pour
que ses volontés soient exécutées.

-- Pardon, monseigneur, dit Carmainges, mais ne m'avez-vous point dit de
vous remettre la lettre de M. le duc de Mayenne à sa soeur?

-- Sans doute.

-- Monsieur le duc ignore que cette lettre m'est confiée.

-- Qu'importe!

-- Il importe beaucoup, monseigneur; j'ai donné à M. le duc ma parole que
cette lettre serait remise à la duchesse elle-même.

-- Êtes-vous au roi ou à M. le duc de Mayenne?

-- Je suis au roi, monseigneur.

-- Eh bien! le roi veut voir cette lettre.

-- Monseigneur, ce n'est pas vous qui êtes le roi.

-- Je crois, en vérité, que vous oubliez à qui vous parlez, monsieur de
Carmainges! dit d'Épernon en pâlissant de colère.

-- Je me le rappelle parfaitement, monseigneur, au contraire; et c'est
pour cela que je refuse.

-- Vous refusez, vous avez dit que vous refusiez, je crois, monsieur de
Carmainges?

-- Je l'ai dit.

-- Monsieur de Carmainges, vous oubliez votre serment de fidélité.

-- Monseigneur, je n'ai juré jusqu'à présent, que je sache, fidélité qu'à
une seule personne, et cette personne, c'est Sa Majesté. Si le roi me
demande cette lettre, il l'aura; car le roi est mon maître, mais le roi
n'est point là.

-- Monsieur de Carmainges, dit le duc qui commençait à s'emporter
visiblement, tandis qu'Ernauton, au contraire, semblait devenir plus froid
à mesure qu'il résistait; monsieur de Carmainges, vous êtes comme tous
ceux de votre pays, aveugle dans la prospérité; votre fortune vous
éblouit, mon petit gentilhomme; la possession d'un secret d'État vous
étourdit comme un coup de massue.

-- Ce qui m'étourdit, monsieur le duc, c'est la disgrâce dans laquelle je
suis prêt à tomber vis-à-vis de Votre Seigneurie, mais non ma fortune, que
mon refus de vous obéir rend, je ne le cache point, très aventurée; mais
il n'importe, je fais ce que je dois et ne ferai que cela, et nul, excepté
le roi, n'aura la lettre que vous me demandez, si ce n'est la personne à
qui elle est adressée.

D'Épernon fit un mouvement terrible.

-- Loignac, dit-il, vous allez à l'instant même faire conduire au cachot
M. de Carmainges.

-- Il est certain que, de cette façon, dit Carmainges, en souriant, je ne
pourrai remettre à madame de Montpensier la lettre dont je suis porteur,
tant que je resterai dans ce cachot, du moins; mais une fois sorti....

-- Si vous en sortez, toutefois, dit d'Épernon.

-- J'en sortirai, monsieur, à moins que vous ne m'y fassiez assassiner,
dit Ernauton avec une résolution qui, à mesure qu'il parlait, devenait
plus froide et plus terrible; oui, j'en sortirai, les murs sont moins
fermes que ma volonté; eh bien! monseigneur, une fois sorti....

-- Eh bien! une fois sorti?

-- Eh bien! je parlerai au roi, et le roi me répondra.

-- Au cachot, au cachot! hurla d'Épernon perdant toute retenue; au cachot,
et qu'on lui prenne sa lettre.

-- Nul n'y touchera! s'écria Ernauton en faisant un bond en arrière et en
tirant de sa poitrine les tablettes de Mayenne; et je mettrai cette lettre
en morceaux, puisque je ne puis sauver cette lettre qu'à ce prix; et, ce
faisant, M. le duc de Mayenne m'approuvera et Sa Majesté me pardonnera.

Et en effet, le jeune homme, dans sa résistance loyale, allait séparer en
deux morceaux la précieuse enveloppe, quand une main arrêta mollement son
bras.

Si la pression eût été violente, nul doute que le jeune homme n'eût
redoublé d'efforts pour anéantir la lettre; mais, voyant qu'on usait de
ménagement, il s'arrêta en tournant la tête sur son épaule.

-- Le roi! dit-il.

En effet, le roi, sortant du Louvre, venait de descendre son escalier, et
arrêté un instant sur la dernière marche, il avait entendu la fin de la
discussion, et son bras royal avait arrêté le bras de Carmainges.

-- Qu'y a-t-il donc, messieurs? demanda-t-il de cette voix à laquelle il
savait donner, lorsqu'il le voulait, une puissance toute souveraine.

-- Il y a, sire, s'écria d'Épernon sans se donner la peine de cacher sa
colère, il y a que cet homme, un de vos quarante-cinq, du reste il va
cesser d'en faire partie; il y a, dis-je, qu'envoyé par moi en votre nom
pour surveiller M. de Mayenne pendant son séjour à Paris, il l'a suivi
jusqu'au-delà d'Orléans, et là a reçu de lui une lettre adressée à madame
de Montpensier.

-- Vous avez reçu de M. de Mayenne une lettre pour madame de Montpensier?
demanda le roi.

-- Oui, sire, répondit Ernauton; mais M. le duc d'Épernon ne vous dit
point dans quelles circonstances.

-- Eh bien! cette lettre, demanda le roi, où est-elle?

-- Voilà justement la cause du conflit, sire; M. de Carmainges refuse
absolument de me la donner, et veut la porter à son adresse: refus qui est
d'un mauvais serviteur, à ce que je pense.

Le roi regarda Carmainges.

Le jeune homme mit un genou en terre.

-- Sire, dit-il, je suis un pauvre gentilhomme, homme d'honneur, voilà
tout. J'ai sauvé la vie à votre messager, qu'allaient assassiner M. de
Mayenne et cinq de ses acolytes, car, en arrivant à temps, j'ai fait
tourner la chance du combat en sa faveur.

-- Et pendant ce combat, il n'est rien arrivé à M. de Mayenne? demanda le
roi.

-- Si fait, sire, il a été blessé, et même grièvement.

-- Bon! dit le roi; après?

-- Après, sire?

-- Oui.

-- Votre messager, qui paraît avoir des motifs particuliers de haine
contre M. de Mayenne....

Le roi sourit.

-- Votre messager, sire, voulait achever son ennemi, peut-être en avait-il
le droit; mais j'ai pensé qu'en ma présence à moi, c'est-à-dire en
présence d'un homme dont l'épée appartient à Votre Majesté, cette
vengeance devenait un assassinat politique, et....

Ernauton hésita.

-- Achevez, dit le roi.

-- Et j'ai sauvé M. de Mayenne de votre messager, comme j'avais sauvé
votre messager de M. de Mayenne.

D'Épernon haussa les épaules, Loignac mordit sa longue moustache, le roi
demeura froid.

-- Continuez, dit-il.

M. de Mayenne, réduit à un seul compagnon, les quatre autres ont été tués,
M. de Mayenne, réduit, dis-je, à un seul compagnon, ne voulant pas se
séparer de lui, ignorant que j'étais à Votre Majesté, s'est fié à moi et
m'a recommandé de porter une lettre à sa soeur. J'ai cette lettre, la
voici: je l'offre à Votre Majesté, sire, pour qu'elle en dispose comme
elle disposerait de moi. Mon honneur m'est cher, sire; mais du moment où
j'ai, pour répondre à ma conscience, la garantie de la volonté royale, je
fais abnégation de mon honneur, il est entre bonnes mains.

Ernauton, toujours à genoux, tendit les tablettes au roi.

Le roi les repoussa doucement de la main.

-- Que disiez-vous donc, d'Épernon? M. de Carmainges est un honnête homme
et un fidèle serviteur.

-- Moi, sire, fit d'Épernon, Votre Majesté demande ce que je disais?

-- Oui; n'ai-je donc pas entendu le mot de cachot? Mordieu! tout au
contraire, quand on rencontre par hasard un homme comme M. de Carmainges,
il faudrait parler, comme chez les anciens Romains, de couronnes et de
récompenses. La lettre est toujours à celui qui la porte, duc, ou à celui
à qui on la porte.

D'Épernon s'inclina en grommelant.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges.

-- Mais sire, songez à ce qu'elle peut renfermer, dit d'Épernon. Ne jouons
pas à la délicatesse, lorsqu'il s'agit de la vie de Votre Majesté.

-- Vous porterez votre lettre, monsieur de Carmainges, reprit le roi, sans
répondre à son favori.

-- Merci, sire, dit Carmainges en se retirant.

-- Où la portez-vous?

-- A madame la duchesse de Montpensier; je croyais avoir eu l'honneur de
le dire à Votre Majesté.

-- Je m'explique mal. A quelle adresse, voulais-je dire? est-ce à l'hôtel
de Guise, à l'hôtel Saint-Denis ou à Bel....

Un regard de d'Épernon arrêta le roi.

-- Je n'ai aucune instruction particulière de M. de Mayenne à ce sujet,
sire; je porterai la lettre à l'hôtel de Guise, et là je saurai où est
madame de Montpensier.

-- Alors vous vous mettrez en quête de la duchesse?

-- Oui, sire.

-- Et l'ayant trouvée?

-- Je lui rendrai mon message.

-- C'est cela. Maintenant, monsieur de Carmainges.... Et le roi regarda
fixement le jeune homme.

-- Sire?

-- Avez-vous juré ou promis autre chose à M. de Mayenne que de remettre
cette lettre aux mains de sa soeur.

-- Non, sire.

-- Vous n'avez point promis, par exemple, insista le roi, quelque chose
comme le secret sur l'endroit où vous pourriez rencontrer la duchesse?

-- Non, sire, je n'ai rien promis de pareil.

-- Je vous imposerai donc une seule condition, monsieur.

-- Sire, je suis l'esclave de Votre Majesté.

-- Vous rendrez cette lettre à madame de Montpensier, et aussitôt cette
lettre rendue, vous viendrez me rejoindre à Vincennes où je serai ce soir.

-- Oui, sire.

-- Et où vous me rendrez un compte fidèle où vous aurez trouvé la
duchesse.

-- Sire, Votre Majesté peut y compter.

-- Sans autre explication ni confidence, entendez-vous?

-- Sire, je le promets.

-- Quelle imprudence! fit le duc d'Épernon; oh! sire!

-- Vous ne vous connaissez pas en hommes, duc, ou du moins en certains
hommes. Celui-ci est loyal envers Mayenne, donc il sera loyal envers moi.

-- Envers vous, sire! s'écria Ernauton, je serai plus que loyal, je serai
dévoué.

-- Maintenant, d'Épernon, dit le roi, pas de querelles ici, et vous allez
à l'instant même pardonner à ce brave serviteur ce que vous regardiez
comme un manque de dévoûment, et ce que je regarde, moi, comme une preuve
de loyauté.

-- Sire, dit Carmainges, M. le duc d'Épernon est un homme trop supérieur
pour ne pas avoir vu au milieu de ma désobéissance à ses ordres,
désobéissance dont je lui exprime tous mes regrets, combien je le respecte
et l'aime; seulement, j'ai fait, avant toute chose, ce que je regardais
comme mon devoir.

-- Parfandious! dit le duc en changeant de physionomie avec la même
mobilité qu'un homme qui eût ôté ou mis un masque, voilà une épreuve qui
vous fait honneur, mon cher Carmainges, et vous êtes en vérité un joli
garçon: n'est-ce pas, Loignac? Mais, en attendant, nous lui avons fait une
belle peur.

Et le duc éclata de rire.

Loignac tourna ses talons pour ne pas répondre: il ne se sentait pas, tout
Gascon qu'il était, la force de mentir avec la même effronterie que son
illustre chef.

-- C'était une épreuve? dit le roi avec doute; tant mieux, d'Épernon, si
c'était une épreuve; mais je ne vous conseille pas ces épreuves-là avec
tout le monde, trop de gens y succomberaient.

-- Tant mieux! répéta à son tour Carmainges, tant mieux, monsieur le duc,
si c'est une épreuve; je suis sûr alors des bonnes grâces de monseigneur.

Mais, tout en disant ces paroles, le jeune homme paraissait aussi peu
disposé à croire que le roi.

-- Eh bien, maintenant que tout est fini, messieurs, dit Henri, partons.

D'Épernon s'inclina.

-- Vous venez avec moi, duc?

-- C'est-à-dire que j'accompagne Votre Majesté à cheval; c'est l'ordre
qu'elle a donné, je crois?

-- Oui. Qui tiendra l'autre portière? demanda Henri.

-- Un serviteur dévoué de Votre Majesté, dit d'Épernon: M. de Sainte-
Maline. Et il regarda l'effet que ce nom produisait sur Ernauton.

Ernauton demeura impassible.

-- Loignac, ajouta-t-il, appelez M. de Sainte-Maline.

-- Monsieur de Carmainges, dit le roi, qui comprit l'intention du duc
d'Épernon, vous allez faire votre commission, n'est-ce pas, et revenir
immédiatement à Vincennes?

-- Oui, sire.

Et, Ernauton, malgré toute sa philosophie, partit assez heureux de ne
point assister au triomphe qui allait si fort réjouir le coeur ambitieux
de Sainte-Maline.




XL

LES SEPT PÉCHÉS DE MADELEINE


Le roi avait jeté un coup d'oeil sur ses chevaux, et les voyant si
vigoureux et si piaffants, il n'avait pas voulu courir seul le risque de
la voiture; en conséquence, après avoir, comme nous l'avons vu, donné
toute raison à Ernauton, il avait fait signe au duc de prendre place dans
son carrosse.

Loignac et Sainte-Maline prirent place à la portière: un seul piqueur
courait en avant.

Le duc était placé seul sur le devant de la massive machine, et le roi,
avec tous ses chiens, s'installa sur le coussin du fond.

Parmi tous ces chiens, il y avait un préféré: c'était celui que nous lui
avons vu à la main dans sa loge de l'Hôtel-de-Ville, et qui avait un
coussin particulier sur lequel il sommeillait doucement.

A la droite du roi était une table dont les pieds étaient pris dans le
plancher du carrosse: cette table était couverte de dessins enluminés que
Sa Majesté découpait avec une adresse merveilleuse, malgré les cahots de
la voiture.

C'étaient, pour la plupart, des sujets de sainteté. Toutefois, comme à
cette époque il se faisait, à l'endroit de la religion, un mélange assez
tolérant des idées païennes, la mythologie n'était pas mal représentée
dans les dessins religieux du roi.

Pour le moment, Henri, toujours méthodique, avait fait un choix parmi tous
ces dessins, et s'occupait à découper la vie de Madeleine la pécheresse.

Le sujet prêtait par lui-même au pittoresque, et l'imagination du peintre
avait encore ajouté aux dispositions naturelles du sujet: on y voyait
Madeleine, belle, jeune et fêtée; les bains somptueux, les bals et les
plaisirs de tous genres figuraient dans la collection.

L'artiste avait eu l'ingénieuse idée, comme Callot devait le faire plus
tard à propos de sa Tentation de saint Antoine, l'artiste, disons-nous,
avait eu l'ingénieuse idée de couvrir les caprices de son burin du manteau
légitime de l'autorité ecclésiastique: ainsi chaque dessin, avec le titre
courant des sept péchés capitaux, était expliqué par une légende
particulière:

    « Madeleine succombe au péché de la colère.

    Madeleine succombe au péché de la gourmandise.

    Madeleine succombe au péché de l'orgueil.

    Madeleine succombe au péché de la luxure. »

Et ainsi de suite jusqu'au septième et dernier péché capital.

L'image que le roi était occupé de découper, quand on passa la porte
Saint-Antoine, représentait Madeleine succombant au péché de la colère.

La belle pécheresse, à moitié couchée sur des coussins, et sans autre
voile que ces magnifiques cheveux dorés avec lesquels elle devait plus
tard essuyer les pieds parfumés du Christ; la belle pécheresse, disons-
nous, faisait jeter à droite, dans un vivier rempli de lamproies dont on
voyait les têtes avides sortir de l'eau comme autant de museaux de
serpents, un esclave qui avait brisé un vase précieux, tandis qu'à gauche
elle faisait fouetter une femme encore moins vêtue qu'elle, attendu
qu'elle portait son chignon retroussé, laquelle avait, en coiffant sa
maîtresse, arraché quelques-uns de ces magnifiques cheveux dont la
profusion eût dû rendre Madeleine plus indulgente pour une faute de cette
espèce.

Le fond du tableau représentait des chiens battus pour avoir laissé passer
impunément de pauvres mendiants cherchant une aumône, et des coqs égorgés
pour avoir chanté trop clair et trop matin.

En arrivant à la Croix-Faubin, le roi avait découpé toutes les figures de
cette image, et se disposait à passer à celle intitulée:

    « Madeleine succombant au péché de la gourmandise. »

Celle-ci représentait la belle pécheresse couchée sur un de ces lits de
pourpre et d'or où les anciens prenaient leurs repas: tout ce que les
gastronomes romains connaissaient de plus recherché en viandes, en
poissons et en fruits, depuis les loirs au miel et les surmulets au
falerne, jusqu'aux langoustes de Stromboli et aux grenades de Sicile,
ornait cette table. A terre, des chiens se disputaient un faisan, tandis
que l'air était obscurci d'oiseaux aux mille couleurs qui emportaient de
cette table bénie des figues, des fraises et des cerises, qu'ils
laissaient tomber parfois sur une population de souris qui, le nez en
l'air, attendaient cette manne qui leur tombait du ciel.

Madeleine tenait à la main, tout rempli d'une liqueur blonde comme la
topaze, un de ces verres à forme singulière comme Pétrone en a décrit dans
le festin de Trimalcion.

Tout préoccupé de cette oeuvre importante, le roi s'était contenté de
lever les yeux en passant devant le prieuré des Jacobins, dont la cloche
sonnait vêpres à toute volée.

Aussi toutes les portes et toutes les fenêtres du susdit prieuré étaient-
elles fermées si bien, qu'on eût pu le croire inhabité, si l'on n'eût
entendu retentir dans l'intérieur du monument les vibrations de la cloche.

Ce coup d'oeil donné, le roi se remit activement à ses découpures.

Mais, cent pas plus loin, un observateur attentif lui eût vu jeter un coup
d'oeil plus curieux que le premier sur une maison de belle apparence qui
bordait la route à gauche, et qui, bâtie au milieu d'un charmant jardin,
ouvrait sa grille de fer aux lances dorées sur la grande route.

Cette maison de campagne se nommait Bel-Esbat.

Tout au contraire du couvent des Jacobins, Bel-Esbat avait toutes ses
fenêtres ouvertes, à l'exception d'une seule devant laquelle retombait une
jalousie.

Au moment où le roi passa, cette jalousie éprouva un imperceptible
frémissement.

Le roi échangea un coup d'oeil et un sourire avec d'Épernon, puis se remit
à attaquer un autre péché capital.

Celui-là, c'était le péché de la luxure.

L'artiste l'avait représenté avec de si effrayantes couleurs, il avait
stigmatisé le péché avec tant de courage et de ténacité, que nous n'en
pourrons citer qu'un trait; encore ce trait est-il tout épisodique.

L'ange gardien de Madeleine s'envolait tout effrayé au ciel, en cachant
ses yeux de ses deux mains.

Cette image, pleine de minutieux détails, absorbait tellement l'attention
du roi, qu'il continuait d'aller sans remarquer certaine vanité qui se
prélassait à la portière gauche de son carrosse.

C'était grand dommage, car Sainte-Maline était bien heureux et bien fier
sur son cheval.

Lui, si près du roi, lui, cadet de Gascogne, à portée d'entendre Sa
Majesté le roi très chrétien, lorsqu'il disait à son chien:

-- Tout beau! master Love, vous m'obsédez.

Ou à M. le duc d'Épernon, colonel général de l'infanterie du royaume:

-- Duc, voilà, ce me semble, des chevaux qui me vont rompre le cou.

De temps en temps cependant, comme pour faire tomber son orgueil, Sainte-
Maline regardait à l'autre portière Loignac, que l'habitude des honneurs
rendait indifférent à ces honneurs mêmes, et alors trouvant que ce
gentilhomme était plus beau avec sa mine calme et son maintien
militairement modeste, qu'il ne pouvait l'être, lui, avec tous ses airs de
capitan, Sainte-Maline essayait de se modérer; mais bientôt certaines
pensées rendaient à sa vanité son féroce épanouissement.

-- On me voit, on me regarde, disait-il, et l'on se demande: Quel est cet
heureux gentilhomme qui accompagne le roi?

Au train dont on allait et qui ne justifiait guère les appréhensions du
roi, le bonheur de Sainte-Maline devait durer longtemps, car les chevaux
d'Élisabeth, chargés de pesants harnais tout ouvrés d'argent et de
passementerie, emprisonnés dans des traits pareils à ceux de l'arche de
David, n'avançaient pas rapidement dans la direction de Vincennes.

Mais comme il s'enorgueillissait trop, quelque chose comme un
avertissement d'en haut vint tempérer sa joie, quelque chose de triste
pardessus tout pour lui: il entendit le roi prononcer le nom d'Ernauton.

Deux ou trois fois, en deux ou trois minutes, le roi prononça ce nom.

Il eût fallu à chaque fois voir Sainte-Maline se pencher pour saisir au
vol cette intéressante énigme.

Mais, comme toutes les choses véritablement intéressantes, l'énigme
demeurait interrompue par un incident ou par un bruit.

Le roi poussait quelque exclamation qui lui était arrachée par le chagrin
d'avoir donné a certain endroit de son image un coup de ciseau hasardeux,
ou bien par une injonction de se taire, adressée avec toute la tendresse
possible à master Love, lequel jappait avec la prétention exagérée, mais
visible, de faire autant de bruit qu'un dogue.

Le fait est que de Paris à Vincennes le nom d'Ernauton fut prononcé au
moins six fois par le roi, et au moins quatre fois par le duc, sans que
Sainte-Maline pût comprendre à quel propos avaient eu lieu ces dix
répétitions.

Il se figura, on aime toujours à se leurrer, qu'il ne s'agissait de la
part du roi que de demander la cause de la disparition du jeune homme, et
de la part de d'Épernon que de raconter cette cause présumée ou réelle.

Enfin l'on arrive à Vincennes.

Il restait encore au roi trois péchés à découper. Aussi, sous le prétexte
spécieux de se livrer à cette grave occupation, Sa Majesté, à peine
descendue de voiture, s'enferma-t-elle dans sa chambre.

Il faisait la bise la plus froide du monde: aussi, Sainte-Maline
commençait-il à s'accommoder dans une grande cheminée où il comptait se
réchauffer, et dormir en se réchauffant, lorsque Loignac lui posa la main
sur l'épaule.

-- Vous êtes de corvée aujourd'hui, lui dit-il de cette voix brève qui
n'appartient qu'à l'homme qui, ayant beaucoup obéi, sait à son tour se
faire obéir; vous dormirez donc un autre soir: ainsi debout, monsieur de
Sainte-Maline.

-- Je veillerai quinze jours de suite, s'il le faut, monsieur, répondit
celui-ci.

-- Je suis fâché de n'avoir personne sous la main, dit Loignac en faisant
semblant de chercher autour de lui.

-- Monsieur, interrompit Sainte-Maline, il est inutile que vous vous
adressiez à un autre; s'il le faut, je ne dormirai pas d'un mois.

-- Oh! nous ne serons pas si exigeants que cela; tranquillisez-vous.

-- Que faut il faire, monsieur?

-- Remonter à cheval et retourner à Paris.

-- Je suis prêt; j'ai mis mon cheval tout sellé au râtelier.

-- C'est bien. Vous irez droit au logis des quarante-cinq.

-- Oui, monsieur.

-- Là, vous réveillerez tout le monde, mais de telle façon, qu'excepté les
trois chefs que je vais vous désigner, nul ne sache où l'on va ni ce que
l'on va faire.

-- J'obéirai ponctuellement à ces premières instructions.

-- Voici les autres:

Vous laisserez quatorze de ces messieurs à la porte Saint-Antoine;

Quinze autres à moitié chemin;

Et vous ramènerez ici les quatorze autres.

-- Regardez cela comme fait, monsieur de Loignac; mais à quelle heure
faudra-t-il sortir de Paris?

-- A la nuit tombante.

-- A cheval ou à pied?

-- A cheval.

-- Quelles armes?

-- Toutes: dague, épée et pistolets.

-- Cuirassés?

-- Cuirassés.

-- Le reste de la consigne, monsieur?

-- Voici trois lettres: une pour M. de Chalabre, une pour M. de Biran, une
pour vous. M. de Chalabre commandera la première escouade, M. de Biran la
seconde, vous la troisième.

-- Bien, monsieur.

-- On n'ouvrira ces lettres que sur le terrain, quand sonneront six
heures. M. de Chalabre ouvrira la sienne porte Saint-Antoine, M. de Biran
à la Croix-Faubin, vous à la porte du donjon.

-- Faudra-t-il venir vite?

-- De toute la vitesse de vos chevaux, sans donner de soupçons cependant,
ni se faire remarquer. Pour sortir de Paris, chacun prendra une porte
différente: M. de Chalabre, la porte Bourdelle; M. de Biran, la porte du
Temple; vous, qui avez le plus de chemin à faire, vous prendrez la route
directe, c'est-à-dire la porte Saint-Antoine.  -- Bien, monsieur.

-- Le surplus des instructions est dans ces trois lettres. Allez donc.

Sainte-Maline salua et fit un mouvement pour sortir.

-- A propos, reprit Loignac, d'ici à la Croix-Faubin, allez aussi vite que
vous voudrez; mais de la Croix-Faubin à la barrière, allez au pas. Vous
avez encore deux heures avant qu'il ne fasse nuit; c'est plus de temps
qu'il ne vous en faut.

-- A merveille, monsieur.

-- Avez-vous bien compris, et voulez-vous que je vous répète l'ordre?

-- C'est inutile, monsieur.

-- Bon voyage, monsieur de Sainte-Maline.

Et Loignac, traînant ses éperons, rentra dans les appartements.

-- Quatorze dans la première troupe, quinze dans la seconde et quinze dans
la troisième, il est évident qu'on ne compte pas sur Ernauton, et qu'il ne
fait plus partie des quarante-cinq.

Sainte-Maline, tout gonflé d'orgueil, fit sa commission en homme
important, mais exact.  Une demi-heure après son départ de Vincennes, et
toutes les instructions de Loignac suivies à la lettre, il franchissait la
barrière.

Un quart d'heure après, il était au logis des quarante-cinq.

La plupart de ces messieurs savouraient déjà dans leurs chambres la vapeur
du souper qui fumait aux cuisines respectives de leurs ménagères.

Ainsi, la noble Lardille de Chavantrade avait préparé un plat de mouton
aux carottes, avec force épices, c'est-à-dire à la mode de Gascogne, plat
succulent auquel, de son côté, Militor donnait quelques soins, c'est-à-
dire quelques coups d'une fourchette de fer à l'aide de laquelle il
expérimentait le degré de cuisson des viandes et des légumes.

Ainsi, Pertinax de Montcrabeau, avec l'aide de ce singulier domestique
qu'il ne tutoyait pas et qui le tutoyait, Pertinax de Montcrabeau, disons-
nous, exerçait, pour une escouade à frais communs, ses propres talents
culinaires. La gamelle fondée par cet habile administrateur réunissait
huit associés qui mettaient chacun six sous par repas.

M. de Chalabre ne mangeait jamais ostensiblement: on eût cru à un être
mythologique placé par sa nature en dehors de tous les besoins.

Ce qui faisait douter de sa nature divine, c'était sa maigreur.

Il regardait déjeuner, dîner et souper ses compagnons, comme un chat
orgueilleux qui ne veut pas mendier, mais qui a faim cependant, et qui,
pour apaiser sa faim, se lèche les moustaches. Il est cependant juste de
dire que lorsqu'on lui offrait, et on lui offrait rarement, il refusait,
ayant, disait-il, les derniers morceaux à la bouche, et les morceaux
n'étaient jamais moins que perdreaux, faisans, bartavelles, mauviettes,
pâtés de coqs de bruyère et de poissons fins.  Le tout avait été
habilement arrosé à profusion de vins d'Espagne et de l'Archipel des
meilleurs crûs, tels que Malaga, Chypre et Syracuse.

Toute cette société, comme on voit, disposait à sa guise de l'argent de Sa
Majesté Henri III.

Au reste, on pouvait juger le caractère de chacun d'après l'aspect de son
petit logement. Les uns aimaient les fleurs, et cultivaient dans un grès
ébréché, sur sa fenêtre, quelque maigre rosier ou quelque scabieuse
jaunissante; d'autres avaient, comme le roi, le goût des images sans avoir
son habileté à les découper; d'autres enfin, en véritables chanoines,
avaient introduit dans le logis la gouvernante ou la nièce.

M. d'Épernon avait dit tout bas à Loignac que les quarante-cinq n'habitant
pas l'intérieur du Louvre, il pouvait fermer les yeux là-dessus, et
Loignac fermait les yeux.

[Illustration: Loignac.]

Néanmoins, lorsque la trompette avait sonné, tout ce monde devenait soldat
et esclave d'une discipline rigoureuse, sautait à cheval et se tenait prêt
à tout.

A huit heures on se couchait l'hiver, à dix heures l'été; mais quinze
seulement dormaient, quinze autres ne dormaient que d'un oeil, et les
autres ne dormaient pas du tout.

Comme il n'était que cinq heures et demie du soir, Sainte-Maline trouva
son monde debout, et dans les dispositions les plus gastronomiques de la
terre.

Mais d'un seul mot il renversa toutes les écuelles.

-- A cheval, messieurs! dit-il.

Et laissant tout le commun des martyrs à la confusion de cette manoeuvre,
il expliqua l'ordre à messieurs de Biran et de Chalabre.

Les uns, tout en bouclant leurs ceinturons et en agrafant leurs cuirasses,
entassèrent quelques larges bouchées humectées par un grand coup de vin;
les autres, dont le souper était moins avancé, s'armèrent avec
résignation.

M. de Chalabre seul, en serrant le ceinturon de son épée d'un ardillon,
prétendit avoir soupé depuis plus d'une heure.

On fit l'appel.

Quarante-quatre seulement, y compris Sainte-Maline, répondirent.

-- M. Ernauton de Carmainges manque, dit M. de Chalabre, dont c'était le
tour d'exercer les fonctions de fourrier.

Une joie profonde emplit le coeur de Sainte-Maline et reflua jusqu'à ses
lèvres qui grimacèrent un sourire, chose rare chez cet homme au
tempérament sombre et envieux.

En effet, aux yeux de Sainte-Maline, Ernauton se perdait immanquablement
par cette absence, sans raison, au moment d'une expédition de cette
importance.

Les quarante-cinq, ou plutôt les quarante-quatre partirent donc, chaque
peloton par la route qui lui était indiquée, c'est-à-dire M. de Chalabre,
avec treize hommes, par la porte Bourdelle;

M. de Biran, avec quatorze, par la porte du Temple;

Et enfin, Sainte-Maline, avec quatorze autres, par la porte Saint-Antoine.




XLI

BEL-ESBAT


Il est inutile de dire qu'Ernauton, que Sainte-Maline croyait si bien
perdu, poursuivait au contraire le cours inattendu de sa fortune
ascendante.

Il avait d'abord calculé tout naturellement que la duchesse de
Montpensier, qu'il était chargé de retrouver, devait être à l'hôtel de
Guise, du moment où elle était à Paris.

Ernauton se dirigea donc d'abord vers l'hôtel de Guise.

Lorsque, après avoir frappé à la grande porte qui lui fut ouverte avec une
extrême circonspection, il demanda l'honneur d'une entrevue avec madame la
duchesse de Montpensier, il lui fut d'abord cruellement ri au nez.

Puis, comme il insista, il lui fut dit qu'il devait savoir que Son Altesse
habitait Soissons et non Paris.

Ernauton s'attendait à cette réception: elle ne le troubla donc point.

-- Je suis désespéré de cette absence, dit-il, j'avais une communication
de la plus haute importance à faire à Son Altesse de la part de M. le duc
de Mayenne.

-- De la part de M. le duc de Mayenne? fit le portier, et qui donc vous a
chargé de cette communication?

-- M. le duc de Mayenne lui-même.

-- Chargé! lui, le duc! s'écria le portier avec un étonnement
admirablement joué; et où cela vous a-t-il chargé de cette communication?
M. le duc n'est pas plus à Paris que madame la duchesse.

-- Je le sais bien, répondit Ernauton; mais moi aussi je pouvais n'être
pas à Paris; moi aussi, je puis avoir rencontré M. le duc ailleurs qu'à
Paris; sur la route de Blois, par exemple.

-- Sur la route de Blois? reprit le portier un peu plus attentif.

-- Oui, sur cette route il peut m'avoir rencontré et m'avoir chargé d'un
message pour madame de Montpensier.

Une légère inquiétude apparut sur le visage de l'interlocuteur, lequel,
comme s'il eût craint qu'on ne forçât sa consigne, tenait toujours la
porte entrebâillée.

-- Alors, demanda-t-il, ce message?...

-- Je l'ai.

-- Sur vous?

-- Là, dit Ernauton en frappant sur son pourpoint.

Le fidèle serviteur attacha sur Ernauton un regard investigateur.

-- Vous dites que vous avez ce message sur vous? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Et que ce message est important?

-- De la plus haute importance.

-- Voulez-vous me le faire apercevoir seulement?

-- Volontiers.

Et Ernauton tira de sa poitrine la lettre de M. de Mayenne.

-- Oh! oh! quelle encre singulière! fit le portier.

-- C'est du sang, répliqua flegmatiquement Ernauton.

Le serviteur pâlit à ces mots, et plus encore sans doute à cette idée que
ce sang pouvait être celui de M. de Mayenne.

En ce temps, il y avait disette d'encre, mais grande abondance de sang
versé; il en résultait que souvent les amants écrivaient à leurs
maîtresses, et les parents à leurs familles, avec le liquide le plus
communément répandu.

-- Monsieur, dit le serviteur avec grande hâte, j'ignore si vous trouverez
à Paris ou dans les environs de Paris madame la duchesse de Montpensier;
mais, en tout cas, veuillez vous rendre sans retard à une maison du
faubourg Saint-Antoine qu'on appelle Bel-Esbat et qui appartient à madame
la duchesse; vous la reconnaîtrez, vu qu'elle est la première à main
gauche en allant à Vincennes, après le couvent des Jacobins; très
certainement vous trouverez là quelque personne au service de madame la
duchesse et assez avancée dans son intimité pour qu'elle puisse vous dire
où madame la duchesse se trouve en ce moment.

-- Fort bien, dit Ernauton, qui comprit que le serviteur n'en pouvait ou
n'en voulait pas dire davantage, merci.

-- Au faubourg Saint-Antoine, insista le serviteur: tout le monde connaît
et vous indiquera Bel-Esbat, quoiqu'on ignore peut-être qu'il appartient à
madame de Montpensier; madame de Montpensier ayant acheté cette maison
depuis peu de temps, et pour se mettre en retraite.

Ernauton fit un signe de tête et tourna vers le faubourg Saint-Antoine.

Il n'eut aucune peine à trouver, sans demander même aucun renseignement,
cette maison de Bel-Esbat, contiguë au prieuré des Jacobins.

Il agita la clochette, la porte s'ouvrit.

-- Entrez, lui dit-on.

Il entra et la porte se referma derrière lui.

Une fois introduit, on parut attendre qu'il prononçât quelque mot d'ordre;
mais, comme il se contentait de regarder autour de lui, on lui demanda ce
qu'il désirait.

-- Je désire parler à madame la duchesse, dit le jeune homme.

-- Et pourquoi venez-vous chercher madame la duchesse à Bel-Esbat? demanda
le valet.

-- Parce que, répliqua Ernauton, le portier de l'hôtel de Guise m'a
renvoyé ici.

-- Madame la duchesse n'est pas plus à Bel-Esbat qu'à Paris, répliqua le
valet.

-- Alors, dit Ernauton, je remettrai à un moment plus propice à
m'acquitter envers elle de la commission dont m'a chargé M. le duc de
Mayenne.

-- Pour elle, pour madame la duchesse?

-- Pour madame la duchesse.

-- Une commission de M. le duc de Mayenne?

-- Oui.

Le valet réfléchit un instant.

-- Monsieur, dit-il, je ne puis prendre sur moi de vous répondre; mais
j'ai ici un supérieur qu'il convient que je consulte. Veuillez attendre.

-- Que voilà des gens bien servis, mordieu! dit Ernauton. Quel ordre,
quelle consigne, quelle exactitude! Certes, ce sont des gens dangereux que
les gens qui peuvent avoir besoin de se garder ainsi. On n'entre pas chez
messieurs de Guise comme au Louvre, il s'en faut; aussi commence-je à
croire que ce n'est pas le vrai roi de France que je sers.

Et il regarda autour de lui: la cour était déserte; mais toutes les portes
des écuries ouvertes, comme si l'on attendait quelque troupe qui n'eût
qu'à entrer et à prendre ses quartiers.

Ernauton fut interrompu dans son examen par le valet qui rentra: il était
suivi d'un autre valet.

-- Confiez-moi votre cheval, monsieur, et suivez mon camarade, dit-il;
vous allez trouver quelqu'un qui pourra vous répondre beaucoup mieux que
je ne puis le faire, moi.

Ernauton suivit le valet, attendit un instant dans une espèce
d'antichambre, et bientôt après, sur l'ordre qu'avait été prendre le
serviteur, fut introduit dans une petite salle voisine, où travaillait à
une broderie une femme vêtue sans prétention, quoique avec une sorte
d'élégance.

Elle tournait le dos à Ernauton.

-- Voici le cavalier qui se présente de la part de M. de Mayenne, madame,
dit le laquais.

Elle fit un mouvement.

Ernauton poussa un cri de surprise.

-- Vous, madame! s'écria-t-il en reconnaissant à la fois et son page et
son inconnue de la litière, sous cette troisième transformation.

-- Vous! s'écria à son tour la dame, en laissant tomber son ouvrage et en
regardant Ernauton.

Puis faisant un signe au laquais:

-- Sortez, dit-elle.

-- Vous êtes de la maison de madame la duchesse de Montpensier, madame?
demanda Ernauton avec surprise.

-- Oui, fit l'inconnue; mais vous, vous, monsieur, comment apportez-vous
ici un message de M. de Mayenne?

-- Par une suite de circonstances que je ne pouvais prévoir et qu'il
serait trop long de vous raconter, dit Ernauton avec une circonspection
extrême.

-- Oh! vous êtes discret, monsieur, continua la dame en souriant.

-- Toutes les fois qu'il le faut, oui, madame.

-- C'est que je ne vois point ici occasion à discrétion si grande, fit
l'inconnue; car, en effet, si vous apportez réellement un message de la
personne que vous dites....

Ernauton fit un mouvement.

-- Oh! ne nous fâchons pas; si vous apportez en effet un message de la
personne que vous dites, la chose est assez intéressante pour qu'en
souvenir de notre liaison, tout éphémère qu'elle soit, vous nous disiez
quel est ce message.

La dame mit dans ces derniers mots toute la grâce enjouée, caressante et
séductrice que peut mettre une jolie femme dans sa requête.

-- Madame, répondit Ernauton, vous ne me ferez pas dire ce que je ne sais
pas.

-- Et encore moins ce que vous ne voulez pas dire.

-- Je ne me prononce point, madame, reprit Ernauton en s'inclinant.

-- Faites comme il vous plaira à l'égard des communications verbales,
monsieur.

-- Je n'ai aucune communication verbale à faire, madame; toute ma mission
consiste à remettre une lettre à Son Altesse.

-- Eh bien! alors cette lettre, dit la dame inconnue en tendant la main.

-- Cette lettre? reprit Ernauton.

-- Veuillez nous la remettre.

-- Madame, dit Ernauton, je croyais avoir eu l'honneur de vous faire
connaître que cette lettre était adressée à madame la duchesse de
Montpensier.

-- Mais, la duchesse absente, reprit impatiemment la dame, c'est moi qui
la représente ici; vous pouvez donc....

-- Je ne puis.

-- Vous défiez-vous de moi, monsieur?

-- Je le devrais, madame, dit le jeune homme avec un regard à l'expression
duquel il n'y avait point à se tromper; mais malgré le mystère de votre
conduite, vous m'avez inspiré, je l'avoue, d'autres sentiments que ceux
dont vous parlez.

-- En vérité! s'écria la dame en rougissant quelque peu sous le regard
enflammé d'Ernauton.

Ernauton s'inclina.

-- Faites-y attention, monsieur le messager, dit-elle en riant, vous me
faites une déclaration d'amour.

-- Mais, oui, madame, dit Ernauton, je ne sais si je vous reverrai jamais,
et, en vérité, l'occasion m'est trop précieuse pour que je la laisse
échapper.

[Illustration: Mayneville.]

-- Alors, monsieur, je comprends.

-- Vous comprenez que je vous aime, madame, c'est chose fort facile à
comprendre, en effet.

-- Non, je comprends comment vous êtes venu ici.

-- Ah! pardon, madame, dit Ernauton, à mon tour, c'est moi qui ne
comprends plus.

-- Oui, je comprends qu'ayant le désir de me revoir vous avez pris un
prétexte pour vous introduire ici.

-- Moi, madame, un prétexte! Ah! vous me jugez mal; j'ignorais que je
dusse jamais vous revoir, et j'attendais tout du hasard, qui déjà deux
fois m'avait jeté sur votre chemin; mais prendre un prétexte, moi, jamais!
Je suis un étrange esprit, allez, et je ne pense pas en toute chose comme
tout le monde.

-- Oh! oh! vous êtes amoureux, dites-vous, et vous auriez des scrupules
sur la façon de revoir la personne que vous aimez? Voilà qui est très
beau, monsieur, fit la dame avec un certain orgueil railleur; eh bien! je
m'en étais doutée que vous aviez des scrupules.

-- Et à quoi, madame, s'il vous plaît? demanda Ernauton.

-- L'autre jour vous m'avez rencontrée; j'étais en litière; vous m'avez
reconnue, et cependant vous ne m'avez pas suivie.

-- Prenez garde, madame, dit Ernauton, vous avouez que vous avez fait
attention à moi.

-- Ah! le bel aveu vraiment! Ne nous sommes-nous pas vus dans des
circonstances qui me permettent, à moi surtout, de mettre la tête hors de
ma portière quand vous passez? Mais non, monsieur s'est éloigné au grand
galop, après avoir poussé un ah! qui m'a fait tressaillir au fond de ma
litière.

-- J'étais forcé de m'éloigner, madame.

-- Par vos scrupules?

-- Non, madame, par mon devoir.

-- Allons, allons, dit en riant la dame, je vois que vous êtes un amoureux
raisonnable, circonspect, et qui craignez surtout de vous compromettre.

-- Quand vous m'auriez inspiré certaines craintes, madame, répliqua
Ernauton, y aurait-il rien d'étonnant à cela? Est-ce l'habitude, dites-
moi, qu'une femme s'habille en homme, force les barrières et vienne voir
écarteler en Grève un malheureux, et cela avec force gesticulations plus
qu'incompréhensibles, dites?

La dame pâlit légèrement, puis cacha pour ainsi dire sa pâleur sous un
sourire.

Ernauton poursuivit.

-- Est-il naturel, enfin, que cette dame, aussitôt qu'elle a pris cet
étrange plaisir, ait peur d'être arrêtée, et fuie comme une voleuse, elle
qui est au service de madame de Montpensier, princesse puissante, quoique
assez mal en cour?

Cette fois, la dame sourit encore, mais avec une ironie plus marquée.

-- Vous avez peu de perspicacité, monsieur, malgré votre prétention à être
observateur, dit-elle, car, avec un peu de sens, en vérité, tout ce qui
vous paraît obscur vous eût été expliqué à l'instant même. N'était-il pas
bien naturel d'abord que madame la duchesse de Montpensier s'intéressât au
sort de M. de Salcède, à ce qu'il dirait, à ses révélations fausses ou
vraies, fort propres à compromettre toute la maison de Lorraine? et si
cela était naturel, monsieur, l'était-il moins que cette princesse envoyât
une personne, sûre, intime, dans laquelle elle pouvait avoir toute
confiance, pour assister à l'exécution, et constater _de visu_, comme on
dit au palais, les moindres détails de l'affaire? Eh bien! cette personne,
monsieur, c'était moi, moi, la confidente intime de Son Altesse.
Maintenant, voyons, croyez-vous que je pusse aller en Grève avec des
habits de femme? Croyez-vous enfin que je pusse rester indifférente,
maintenant que vous connaissez ma position près de la duchesse, aux
souffrances du patient et à ses velléités de révélations?

-- Vous avez parfaitement raison, madame, dit Ernauton en s'inclinant, et
maintenant, je vous le jure, j'admire autant votre esprit et votre logique
que, tout à l'heure, j'admirais votre beauté.

-- Grand merci, monsieur. Or, à présent que nous nous connaissons l'un et
l'autre, et que voilà les choses bien expliquées entre nous, donnez-moi la
lettre, puisque la lettre existe et n'est point un simple prétexte.

-- Impossible, madame.

L'inconnue fit un effort pour ne pas s'irriter.

-- Impossible? répéta-t-elle.

-- Oui, impossible, car j'ai juré à M. le duc de Mayenne de ne remettre
cette lettre qu'à madame la duchesse de Montpensier elle-même.

-- Dites plutôt, s'écria la dame, commençant à s'abandonner à son
irritation, dites plutôt que cette lettre n'existe pas; dites que, malgré
vos prétendus scrupules, cette lettre n'a été que le prétexte de votre
entrée ici; dites que vous vouliez me revoir, et voilà tout. Eh bien!
monsieur, vous êtes satisfait: non-seulement vous êtes entré ici, non-
seulement vous m'avez revue, mais encore vous m'avez dit que vous
m'adoriez.

-- En cela comme dans tout le reste, madame, je vous ai dit la vérité. --
Eh bien! soit, vous m'adorez, vous m'avez voulu voir, vous m'avez vue, je
vous ai procuré un plaisir en échange d'un service. Nous sommes quittes,
adieu.

-- Je vous obéirai, madame, dit Ernauton, et puisque vous me congédiez, je
me retire.

Cette fois, la dame s'irrita tout de bon.

-- Oui-dà, dit-elle, mais si vous me connaissez, moi, je ne vous connais
pas, vous. Ne vous semble-t-il pas dès lors que vous avez sur moi trop
d'avantages? Ah! vous croyez qu'il suffit d'entrer, sous un prétexte
quelconque, chez une princesse quelconque, car vous êtes ici chez madame
de Montpensier, monsieur, et de dire: J'ai réussi dans ma perfidie, je me
retire. Monsieur, ce trait-là n'est pas d'un galant homme.

-- Il me semble, madame, dit Ernauton, que vous qualifiez bien durement ce
qui serait tout au plus une supercherie d'amour, si ce n'était, comme j'ai
eu l'honneur de vous le dire, une affaire de la plus haute importance et
de la plus pure vérité. Je néglige de relever vos dures expressions,
madame, et j'oublie absolument tout ce que j'ai pu vous dire d'affectueux
et de tendre, puisque vous êtes si mal disposée à mon égard. Mais je ne
sortirai pas d'ici sous le poids des fâcheuses imputations que vous me
faites subir. J'ai en effet une lettre de M. de Mayenne à remettre à
madame de Montpensier, et cette lettre la voici, elle est écrite de sa
main, comme vous pouvez le voir à l'adresse.

Ernauton tendit la lettre à la dame, mais sans la quitter.

L'inconnue y jeta les yeux et s'écria:

-- Son écriture! du sang!

Sans rien répondre, Ernauton remit la lettre dans sa poche, salua une
dernière fois avec sa courtoisie habituelle, et pâle, la mort dans le
coeur, il retourna vers l'entrée de la salle.

Cette fois on courut après lui, et, comme Joseph, on le saisit par son
manteau.

-- Plaît-il, madame? dit-il.

-- Par pitié, monsieur, pardonnez, s'écria la dame, pardonnez; serait-il
arrivé quelque accident au duc?  -- Que je pardonne ou non, madame, dit
Ernauton, c'est tout un; quant à cette lettre, puisque vous ne me demandez
votre pardon que pour la lire, et que madame de Montpensier seule la
lira....

-- Eh! malheureux insensé que tu es, s'écria la duchesse avec une fureur
pleine de majesté, ne me reconnais-tu pas, ou plutôt ne me devines-tu pas
pour la maîtresse suprême, et vois-tu ici briller les yeux d'une servante?
Je suis la duchesse de Montpensier; cette lettre, remets-la moi.  -- Vous
êtes la duchesse! s'écria Ernauton en reculant épouvanté.  -- Eh! sans
doute. Allons, allons, donne; ne vois-tu pas que j'ai hâte de savoir ce
qui est arrivé à mon frère?

Mais, au lieu d'obéir, comme s'y attendait la duchesse, le jeune homme,
revenu de sa première surprise, se croisa les bras.

-- Comment voulez-vous que je croie à vos paroles, dit-il, vous dont la
bouche m'a déjà menti deux fois?

Ces yeux, que la duchesse avait déjà invoqués à l'appui de ses paroles,
lancèrent deux éclairs mortels; mais Ernauton en soutint bravement la
flamme.

-- Vous doutez encore! Il vous faut des preuves quand j'affirme! s'écria
la femme impérieuse en déchirant à beaux ongles ses manchettes de
dentelles.

-- Oui, madame, répondit froidement Ernauton.

L'inconnue se précipita vers un timbre qu'elle pensa briser, tant fut
violent le coup dont elle le frappa.

La vibration retentit stridente par tous les appartements, et avant que
cette vibration fût éteinte un valet parut.

-- Que veut madame? demanda le valet.

L'inconnue frappa du pied avec rage.

-- Mayneville, dit-elle, je veux Mayneville. N'est-il donc pas ici?

-- Si fait, madame.

-- Eh bien! qu'il vienne donc alors!

Le valet s'élança hors de la chambre; une minute après Mayneville entrait
précipitamment.

-- A vos ordres, madame, dit Mayneville.

-- Madame! et depuis quand m'appelle-t-on simplement madame, monsieur de
Mayneville? fit la duchesse exaspérée.  -- Aux ordres de Votre Altesse,
reprit Mayneville incliné et surpris jusqu'à l'ébahissement.

-- C'est bien! dit Ernauton, car j'ai là en face un gentilhomme, et s'il
me fait un mensonge, par le ciel! au moins, je saurai à qui m'en prendre.

-- Vous croyez donc enfin? dit la duchesse.

-- Oui, madame, je crois, et comme preuve, voici la lettre.  Et le jeune
homme, en s'inclinant, remit à madame de Montpensier cette lettre si
longtemps disputée.

[Illustration: Par pitié, Monsieur, pardonnez. -- PAGE 47.]




XLII


LA LETTRE DE M. DE MAYENNE


La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même
chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa
physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.

Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle-
même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:

    « Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou
    d'un maître d'armes: j'ai été puni.

    J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel
    je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il
    m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux
    de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.

    Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le
    porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez
    voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.

    Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère
    soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête,
    lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque
    pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.

    Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son
    nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A
    toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le
    maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.

    Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout
    ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.

    Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi
    vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le
    porteur vous dira l'endroit.

    Votre affectionné frère,

    MAYENNE. »

Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi
étonnés l'un que l'autre.

La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être
interprété d'Ernauton.

-- A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous
nous avez rendu, monsieur?

-- A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du
plus faible contre le plus fort.

-- Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de
Montpensier.

Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc.
Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à
comprendre.

Puis lorsqu'il eut fini:

-- Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la
besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?

Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien
prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu
qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune
homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur
signification de pure curiosité.

Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les
yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien
aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du
séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple
renseignement.

Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait
sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.

La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position
près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la
duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune
homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de
Montpensier.

Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.

Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent
d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire
un peu plus fort.

C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour
lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.

La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait
faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?

-- Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne
que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me
traite, d'en chercher un meilleur.

-- Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne
point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes-
vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?

-- M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai
pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à
ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel
illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient
n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir
une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre,
je crois avoir agi en galant homme.

Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:

-- Voilà un esprit délié, madame.

La duchesse comprit à merveille.

Elle regarda Ernauton en souriant.

-- Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous
êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.

-- Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire,
madame, répondit Ernauton.

-- Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je
vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.

Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un
lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous
m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom
ou plutôt qui vous êtes....

-- A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela;
mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.

-- Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un
regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de
plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.

Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de
table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et
demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.

-- Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la
duchesse.

-- J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc
plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.

La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la
porte se fut refermée derrière lui:

-- Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.

-- Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied;
moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre
chose que ce que nous avons décidé de faire.

-- Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus
tard....

-- Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.

-- Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.

-- Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves
gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un
inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.

-- N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de
l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.

-- Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je
l'espère, de surveiller personne.

-- Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison,
Mayneville, je perds la tête.

-- Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la
veille d'une action décisive.

-- C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de
Vincennes à la nuit.

-- Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame,
et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.

-- Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?

-- Tous.

-- Ce sont des gens sûrs?

-- Éprouvés, madame.

-- Comment viennent-ils?

-- Isolés, en promeneurs.

-- Combien en attendez-vous?

-- Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces
cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de
soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.

-- Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la
route.

-- Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les
nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et
n'aura qu'à se refermer sur la voiture.

-- Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je
suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la
pendule.

-- L'heure viendra, soyez tranquille.

-- Mais nos hommes, nos hommes?

-- Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il
n'y a point de temps perdu.

-- Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le
meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce
serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui
porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le
bienvenu.

-- Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre
cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en
triomphateur.

-- Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil
de la porte.

-- Lequel, madame?

-- Nos amis de Paris sont-ils prévenus?

-- Quels amis?

-- Nos ligueurs.

-- Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le
bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en
sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le
prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous
défendre contre une armée.

S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier
sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!

-- Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le
Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire
un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma
responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps,
femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?

-- Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.

-- Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés
sous leurs robes?

-- Ils le sont.

-- Les gens d'épée sur la route?

-- Ils doivent y être à cette heure.

-- Les bourgeois prévenus après l'événement?

-- C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau,
Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront
les autres.

-- Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer
aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon
qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.

-- Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est
nécessaire qu'on les tue, madame?

-- Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!

-- C'est un brave soldat.

-- Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui
chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau
noire.

-- Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je
suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.

-- Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.

-- Oh! de bon coeur, madame.

-- Grand merci, en vérité.

-- Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours
pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous
représentons. -- C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes
un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est
nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront
défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous
recommande, c'est ce jeune homme.

-- Quel jeune homme?

-- Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas
quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.

-- Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.

Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir
au dehors.

-- Oh! la sombre nuit! dit-il.

-- Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle
est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.

-- Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est
important de voir.

-- Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.

Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que
madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce
genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était
possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.

-- Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les
lumières par précaution.

-- Non, mais j'entends marcher des chevaux.

-- Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.

Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse
paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire.




XLII

COMMENT DOM MODESTE GORENFLOT BÉNIT LE ROI A SON PASSAGE DEVANT LE PRIEURÉ
DES JACOBINS


Ernauton sortit le coeur assez gros, mais la conscience assez tranquille;
il avait eu ce singulier bonheur de déclarer son amour à une princesse, et
de faire, par la conversation importante qui lui avait immédiatement
succédé, oublier sa déclaration, juste assez pour qu'elle ne fît pas de
tort au présent et qu'elle portât fruit pour l'avenir.

Ce n'est pas le tout, il avait encore eu la chance de ne pas trahir le
roi, de ne pas trahir M. de Mayenne et de ne point se trahir lui-même.

Donc il était content, mais il désirait encore beaucoup de choses, et,
parmi ces choses, un prompt retour à Vincennes pour informer le roi.

Puis, le roi informé, pour se coucher et songer.

Songer, c'est le bonheur suprême des gens d'action, c'est le seul repos
qu'ils se permettent.

Aussi à peine hors la porte de Bel-Esbat, Ernauton mit-il son cheval au
galop; puis à peine eut-il encore fait cent pas au galop de ce compagnon
si bien éprouvé depuis quelques jours, qu'il se vit tout à coup arrêté par
un obstacle que ses yeux, éblouis par la lumière de Bel-Esbat et encore
mal habitués à l'obscurité, n'avaient pu apercevoir et ne pouvaient
mesurer.

C'était tout simplement un gros de cavaliers qui, des deux côtés de la
route, se refermant sur le milieu, l'entouraient et lui mettaient sur la
poitrine une demi-douzaine d'épées et autant de pistolets et de dagues.

C'était beaucoup pour un homme seul.

-- Oh! oh! dit Ernauton, on vole sur le chemin à une lieue de Paris; peste
soit du pays! Le roi a un mauvais prévôt; je lui donnerai le conseil de le
changer.

-- Silence, s'il vous plaît, dit une voix qu'Ernauton crut reconnaître;
votre épée, vos armes, et faisons vite.

Un homme prit la bride du cheval, deux autres dépouillèrent Ernauton de
ses armes.

-- Peste! quels habiles gens! murmura Ernauton.

Puis se retournant vers ceux qui l'arrêtaient:

-- Messieurs, dit-il, vous me ferez au moins la grâce de m'apprendre....

-- Eh! mais, c'est M. de Carmainges, dit le détrousseur principal, celui-
là même qui venait de saisir l'épée du jeune homme et qui la tenait
encore.

-- M. de Pincorney! s'écria Ernauton. Oh! fi! le vilain métier que vous
faites là!

-- J'ai dit silence, répéta la voix du chef retentissante à quelques pas;
qu'on mène cet homme au dépôt.

-- Mais monsieur de Sainte-Maline, dit Perducas de Pincorney, cet homme
que nous venons d'arrêter....

-- Eh bien?

-- C'est notre compagnon, M. Ernauton de Carmainges.

-- Ernauton ici! s'écria Sainte-Maline pâlissant de colère; lui, que fait-
il là?

-- Bonsoir, messieurs, dit tranquillement Carmainges: je ne croyais pas,
je l'avoue, me trouver en si bonne compagnie.

Sainte-Maline resta muet.

-- Il paraît qu'on m'arrête, continua Ernauton; car je ne présume point
que vous me dévalisiez.

-- Diable! diable! grommela Sainte-Maline, l'événement n'était pas prévu.

-- De mon côté non plus, je vous jure, dit en riant Carmainges.

-- C'est embarrassant; voyons, que faites-vous sur la route?

-- Si je vous faisais cette question, monsieur de Sainte-Maline, me
répondriez-vous?

-- Non.

-- Trouvez bon alors que j'agisse comme vous agiriez.

-- Alors vous ne voulez pas dire ce que vous faisiez sur la route?

Ernauton sourit, mais ne répondit pas.

-- Ni où vous alliez?

Même silence.

-- Alors, monsieur, dit Sainte-Maline, puisque vous ne vous expliquez
point, je suis forcé de vous traiter en homme ordinaire.

-- Faites, monsieur; seulement je vous préviens que vous répondrez de ce
que vous aurez fait.

-- A M. de Loignac?

-- A plus haut que cela.

-- A M. d'Épernon?

-- A plus haut encore.

-- Eh bien! soit, j'ai ma consigne, et je vais vous envoyer à Vincennes.

-- A Vincennes! à merveille! c'est là que j'allais, monsieur.

-- Je suis heureux, monsieur, dit Sainte-Maline, que ce petit voyage cadre
si bien avec vos intentions.

Deux hommes, le pistolet au poing, s'emparèrent aussitôt du prisonnier,
qu'ils conduisirent à deux autres hommes placés à cinq cents pas des
premiers. Ces deux autres en firent autant, et de cette sorte Ernauton
eut, jusque dans la cour même du donjon, la société de ses camarades.

Dans cette cour, Carmainges aperçut cinquante cavaliers désarmés, qui,
l'oreille basse et la pâleur au front, entourés de cent cinquante chevau-
légers venus de Nogent et de Brie, déploraient leur mauvaise fortune et
s'attendaient à un vilain dénoûment d'une entreprise si bien commencée.

C'étaient nos quarante-cinq qui, pour leur entrée en fonctions, avaient
pris tous ces hommes, les uns par ruse, les autres de vive force; tantôt
en s'unissant dix contre deux ou trois, tantôt en accostant gracieusement
les cavaliers qu'ils devinaient être redoutables, et en leur présentant à
brûle-pourpoint le pistolet, quand les autres croyaient tout simplement
rencontrer des camarades et recevoir une politesse.

Il en résultait que pas un combat n'avait été livré, pas un cri proféré,
et qu'en une rencontre de huit contre vingt, un chef de ligueurs qui avait
porté la main à son poignard pour se défendre et ouvert la bouche pour
crier, avait été bâillonné, presque étouffé et escamoté par les quarante-
cinq avec l'agilité que met un équipage de navire à faire filer un câble
entre les doigts d'une chaîne d'hommes.

Or, pareille chose eût bien réjoui Ernauton s'il l'eût connue; mais le
jeune homme voyait, mais ne comprenait pas, ce qui rembrunit un peu son
existence pendant dix minutes.

Cependant lorsqu'il eut reconnu tous les prisonniers auxquels on
l'agrégeait:

-- Monsieur, dit-il à Sainte-Maline, je vois que vous étiez prévenu de
l'importance de ma mission, et, qu'en galant compagnon, vous avez eu peur
pour moi d'une mauvaise rencontre, ce qui vous a déterminé à prendre la
peine de me faire escorter; maintenant, je puis vous le dire, vous aviez
grande raison; le roi m'attend et j'ai d'importantes choses à lui dire.
J'ajouterai même que comme, sans vous, je ne fusse probablement point
arrivé, j'aurai l'honneur de dire au roi ce que vous avez fait pour le
bien de son service.

Sainte-Maline rougit comme il avait pâli; mais il comprit, en homme
d'esprit qu'il était quand quelque passion ne l'aveuglait point,
qu'Ernauton disait vrai et qu'il était attendu. On ne plaisantait pas avec
MM. de Loignac et d'Épernon; il se contenta donc de répondre:

-- Vous êtes libre, monsieur Ernauton; enchanté d'avoir pu vous être
agréable.

Ernauton s'élança hors des rangs et monta les degrés qui conduisaient à la
chambre du roi.

Sainte-Maline l'avait suivi des yeux, et, à moitié de l'escalier, il put
voir Loignac qui accueillait M. de Carmainges et lui faisait signe de
continuer sa route.

Loignac de son côté descendit; il venait procéder au dépouillement de la
prise.

Il se trouva, et ce fut Loignac qui constata ce fait, que la route,
devenue libre, grâce à l'arrestation des cinquante hommes, serait libre
jusqu'au lendemain, puisque l'heure où ces cinquante hommes devaient se
trouver réunis à Bel-Esbat était passée.

Il n'y avait donc plus péril pour le roi à revenir à Paris.

Loignac comptait sans le couvent des Jacobins et sans l'artillerie et la
mousqueterie des bons pères.

Ce dont d'Épernon était parfaitement informé, lui, par Nicolas Poulain.

Aussi, quand Loignac vint dire à son chef: -- Monsieur, les chemins sont
libres, d'Épernon lui répliqua-il:

-- C'est bien. L'ordre du roi est que les quarante-cinq fassent trois
pelotons; un devant et un de chaque côté des portières; peloton assez
serré pour que le feu, s'il y a feu par hasard, n'atteigne pas le
carrosse.

-- Très bien, répondit Loignac avec l'impassibilité du soldat; mais, quant
à dire feu, comme je ne vois pas de mousquets, je ne prévois pas de
mousquetades.

-- Aux Jacobins, monsieur, vous ferez serrer les rangs, dit d'Épernon.

Ce dialogue fut interrompu par le mouvement qui s'opérait sur l'escalier.

C'était le roi qui descendait, prêt à partir: il était suivi de quelques
gentilshommes parmi lesquels, avec un serrement de coeur facile à
comprendre, Sainte-Maline reconnut Ernauton.

-- Messieurs, demanda le roi, mes braves quarante-cinq sont-ils réunis?

-- Oui, sire, dit d'Épernon en lui montrant un groupe de cavaliers qui se
dessinait sous les voûtes.

-- Les ordres ont été donnés?

-- Et seront suivis, sire.

-- Alors partons, dit Sa Majesté.

Loignac fit sonner le boute-selle.

L'appel fait à voix basse, il se trouva que les quarante-cinq étaient
réunis, pas un ne manquait.

On confia aux chevau-légers le soin d'emprisonner les gens de Mayneville
et de la duchesse, avec défense, sous peine de mort, de leur adresser une
seule parole.

Le roi monta dans son carrosse et plaça son épée nue à côté de lui.

M. d'Épernon jura parfandious! et essaya galamment si la sienne jouait
bien au fourreau.

Neuf heures sonnaient au donjon: l'on partit.

Une heure après le départ d'Ernauton, M. de Mayneville était encore à la
fenêtre, d'où nous l'avons vu essayer, mais vainement, de suivre la route
du jeune homme dans la nuit; seulement, cette heure écoulée, il était
beaucoup moins tranquille, et surtout un peu plus enclin à espérer le
secours de Dieu, car il commençait à croire que le secours des hommes lui
manquait.

Pas un de ses soldats n'avait paru: la route, silencieuse et noire, ne
retentissait, à des intervalles éloignés, que du bruit de quelques chevaux
dirigés à toute bride sur Vincennes.

A ce bruit, M. Mayneville et la duchesse essayaient de plonger leurs
regards dans les ténèbres pour reconnaître leurs gens, pour deviner une
partie de ce qui se passait, ou savoir la cause de leur retard.

Mais, ces bruits éteints, tout rentrait dans le silence.

Ce va-et-vient perpétuel, sans aucun résultat, avait fini par inspirer à
Mayneville une telle inquiétude, qu'il avait fait monter à cheval un des
gens de la duchesse, avec ordre d'aller s'informer auprès du premier
peloton de cavaliers qu'il rencontrerait.

Le messager n'était point revenu.

Ce que voyant l'impatiente duchesse, elle en avait envoyé un second, qui
n'était pas plus revenu que le premier.

-- Notre officier, dit alors la duchesse, toujours disposée à voir les
choses en beau, notre officier aura craint de n'avoir pas assez de monde,
et il garde comme renfort les gens que nous lui envoyons; c'est prudent,
mais inquiétant.

-- Inquiétant, oui, fort inquiétant, répondit Mayneville, dont les yeux ne
quittaient pas l'horizon profond et sombre.

-- Mayneville, que peut-il donc être arrivé?

-- Je vais montera cheval moi-même, et nous le saurons, madame. Et
Mayneville fit un mouvement pour sortir.

-- Je vous le défends, s'écria la duchesse en le retenant, Mayneville; qui
donc resterait près de moi? qui donc connaîtrait tous nos officiers, tous
nos amis, quand le moment sera venu? Non, non, demeurez, Mayneville; on se
forge des appréhensions bien naturelles, quand il s'agit d'un secret de
cette importance; mais, en vérité, le plan était trop bien combiné, et
surtout tenu trop secret pour ne pas réussir.

-- Neuf heures, dit Mayneville répondant à sa propre impatience, plutôt
qu'aux paroles de la duchesse; eh! voilà les jacobins qui sortent de leur
couvent et qui se rangent le long des murs de la cour; peut-être ont-ils
quelque avis particulier, eux.

-- Silence! s'écria la duchesse en étendant la main vers l'horizon.

-- Quoi?

-- Silence, écoutez!

On commençait d'entendre au loin un roulement pareil à celui du tonnerre.

-- C'est la cavalerie, s'écria la duchesse, ils nous l'amènent, ils nous
l'amènent!

Et passant, selon son caractère emporté, de l'appréhension la plus cruelle
à la joie la plus folle, elle battit des mains en criant: Je le tiens! je
le tiens!

Mayneville écouta encore.

-- Oui, dit-il, oui, c'est un carrosse qui roule et des chevaux qui
galopent.

Et il commanda à pleine voix:

-- Hors les murs, mes pères, hors les murs! Aussitôt la grande grille du
prieuré s'ouvrit précipitamment, et, dans un bel ordre, sortirent les cent
moines armés, à la tête desquels marchait Borromée.

Ils prirent position en travers de la route.

On entendit alors la voix de Gorenflot qui criait:

-- Attendez-moi! attendez-moi donc! il est important que je sois à la tête
du chapitre pour recevoir dignement Sa Majesté.

-- Au balcon, sire prieur! au balcon! s'écria Borromée; vous savez bien
que vous devez nous dominer tous. L'Écriture a dit: Tu les domineras comme
le cèdre domine l'hysope!

-- C'est vrai, dit Gorenflot, c'est vrai; j'avais oublié que j'eusse
choisi ce poste; heureusement que vous êtes là pour me faire souvenir,
frère Borromée, heureusement!

Borromée donna un ordre tout bas, et quatre frère, sous prétexte d'honneur
et de cérémonie, vinrent flanquer le digne prieur à son balcon.

Bientôt la route, qui faisait un coude à quelque distance du prieuré, se
trouva illuminée d'une quantité de flambeaux, grâce auxquels la duchesse
et Mayneville purent voir reluire des cuirasses et briller des épées.

Incapable de se modérer, elle cria:

-- Descendez, Mayneville, et vous me l'amènerez tout lié, tout escorté de
gardes!

-- Oui, oui, madame, dit le gentilhomme avec distraction; mais une chose
m'inquiète.

-- Laquelle?

-- Je n'entends pas le signal convenu.

-- A quoi bon le signal, puisqu'on le tient?

-- Mais on ne devait l'arrêter qu'ici, en face du prieuré, ce me semble,
insista Mayneville.

-- Ils auront trouvé plus loin l'occasion meilleure.

-- Je ne vois pas notre officier.

-- Je le vois, moi.

-- Où?

-- Cette plume rouge!

-- Eh bien?

-- C'est M. d'Épernon! M. d'Épernon, l'épée à la main!

-- On lui a laissé son épée?

-- Par la mort! il commande.

-- A nos gens? Il y a donc trahison?

-- Eh! madame, ce ne sont pas nos gens.

-- Vous êtes fou, Mayneville.

En ce moment Loignac, à la tête du premier peloton des quarante-cinq,
brandissant une large épée, cria: Vive le roi!

-- Vive le roi! répondirent avec leur formidable accent gascon les
quarante-cinq dans l'enthousiasme.

La duchesse pâlit et tomba sur le rebord de la croisée, comme si elle
allait s'évanouir.

Mayneville, sombre et résolu, mit l'épée à la main. Il ignorait si, en
passant, ces hommes n'allaient pas envahir la maison.

Le cortège avançait toujours comme une trombe de bruit et de lumière. Il
avait atteint Bel-Esbat, il allait atteindre le prieuré.

Borromée fit trois pas en avant. Loignac poussa son cheval droit à ce
moine, qui semblait sous sa robe de laine lui offrir le combat.

Mais Borromée, en homme de tête, vit que tout était perdu, et prit à
l'instant même son parti.

-- Place! place! cria rudement Loignac, place au roi!

Borromée, qui avait tiré son épée sous sa robe, remit sous sa robe son
épée au fourreau.

Gorenflot, électrisé par les cris, par le bruit des armes, ébloui par le
flamboiement des torches, étendit sa dextre puissante, et l'index et le
médium étendus, bénit le roi du haut de son balcon.

Henri, qui se penchait à la portière, le vit et le salua en souriant.

Ce sourire, preuve authentique de la faveur dont le digne prieur des
jacobins jouissait en cour, électrisa Gorenflot, qui entonna à son tour
un: Vive le roi! avec des poumons capables de soulever les arceaux d'une
cathédrale.

Mais le reste du couvent resta muet. En effet, il attendait une tout autre
solution à ces deux mois de manoeuvres et à cette prise d'armes qui en
avait été la suite.

Mais Borromée, en véritable reître qu'il était, avait d'un coup d'oeil
calculé le nombre des défenseurs du roi, reconnu leur maintien guerrier.
L'absence des partisans de la duchesse lui révélait le sort fatal de
l'entreprise: hésiter à se soumettre, c'était tout perdre.

Il n'hésita plus, et au moment où le poitrail du cheval de Loignac allait
le heurter, il cria: Vive le roi! d'une voix presque aussi sonore que
venait de le faire Gorenflot.

Alors le couvent tout entier hurla: Vive le roi! en agitant ses armes.

-- Merci, mes révérends pères, merci! cria la voix stridente de Henri III.

Puis il passa devant le couvent, qui devait être le terme de sa course,
comme un tourbillon de feu, de bruit et de gloire, laissant derrière lui
Bel-Esbat dans l'obscurité.

Du haut de son balcon, cachée par l'écusson de fer doré, derrière lequel
elle était tombée à genoux, la duchesse voyait, interrogeait, dévorait
chaque visage, sur lequel les torches jetaient leur flamboyante lumière.

-- Ah! fit-elle avec un cri, en désignant un des cavaliers de l'escorte.
Voyez! voyez, Mayneville!

-- Le jeune homme, le messager de M. le duc de Mayenne au service du roi!
s'écria celui-ci.

-- Nous sommes perdus! murmura la duchesse.

-- Il faut fuir, et promptement, madame, dit Mayneville; vainqueur
aujourd'hui, le Valois abusera demain de sa victoire.

-- Nous avons été trahis! s'écria la duchesse. Ce jeune homme nous a
trahis! Il savait tout!

Le roi était déjà loin: il avait disparu, avec toute son escorte, sous la
porte Saint-Antoine, qui s'était ouverte devant lui et refermée derrière
lui.




XLIV

COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT
DE PROFITER DE CETTE INVENTION.


Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la
découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du
masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se
jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.

[Illustration: Henri de Navarre.]

Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à
mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour-
propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait
le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.

-- Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du
côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des
chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on
appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.

Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais
encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un
grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires,
l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de
zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé
un quart d'heure avec le maître de poste.

Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se
jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent
bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il
semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues
dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.

Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux,
Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu
haleine.

On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.

Chicot pensa donc beaucoup.

Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il
s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un
jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel
jour elle lui apparut.

Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns
croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?

Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis
son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon,
qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de
Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.

C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et
cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour
ne plus redouter les atteintes.

Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait
dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms
illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter
leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait
cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris,
semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de
vivre.

Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.

Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.

Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner
chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot,
n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.

Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et
simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout
le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait
rien.

Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur
sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la
parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.

Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa
pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.

Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont
la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement,
cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque
pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles
provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.

Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la
fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa
tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une
chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui
jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni,
aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de
maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout
lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:

-- Vois! on est heureux ici!

Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot
éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries
qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le
chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et
d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui
faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot
songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce
n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la
plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.

Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein
de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands
arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi,
ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de
leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les
horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du
soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.

Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les
prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur
leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés,
jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la
première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.

-- Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche.
Le Béarnais vit comme un coq en pâte.

Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son
frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être
pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore;
j'ai presque envie de la retraduire en grec.

Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son
frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une
traduction française _expurgata_, comme on dit à la Sorbonne.

Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut
où était le roi.

Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé
notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la
topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche
pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du
marché de Condom.

On lui apprit, -- Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il
s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort
questionneur, -- on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait
fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles
transitions d'un amour à l'autre.

Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre
catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient
fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force
bombances, partout où l'on s'arrêtait.

Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter
merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc
lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la
belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.

-- Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on
croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle
Le Rebours.  -- Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.

-- Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.

-- Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple
bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.

-- Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?

-- Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance,
il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à
Castelnaudary.

-- Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une
Grecque?

-- C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.

-- Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que
je suis d'Agen, moi!

-- Eh bien?

-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville
à Agen.

-- Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à
mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....

-- Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait
un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et,
un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne
voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.

-- De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le
Rebours? demanda Chicot.

-- Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés;
mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu
trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux
insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade.
Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a
décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.

-- Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?

-- Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une
frénésie.

-- Mais que dit la reine? demanda Chicot.

-- La reine? fit l'officier.

-- Oui, la reine.

-- La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.

-- D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.

-- Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.

-- Pourquoi cela? demanda l'officier.

-- Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y
voie d'une façon transparente.

-- Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce
parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de
platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à
dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.

-- Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.

-- Bah! occupée?

-- Oui.

-- Et de qui, s'il vous plaît?

-- De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.

-- De Dieu! s'écria Chicot.

-- Pourquoi pas?

-- Ah! la reine est dévote?

-- Très dévote.

-- Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit
Chicot.

-- Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous
pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses
gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle
particulière.

-- La reine?

-- Oui, oui.

-- La reine Marguerite?

-- La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai
touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai
même fait un fort beau sermon sur le texte:

« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu
séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que
l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.

-- Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.

-- Il l'a entendu.

-- Sans se fâcher?

-- Tout au contraire, il a fort applaudi.

-- Vous me stupéfiez, répondit Chicot.

-- Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche
ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades,
et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus
promenées que dans les allées de Nérac.

Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait
pour bâtir tout un plan.

Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il
savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour,
c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur
les yeux.

[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]

-- Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois
mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en
vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont
des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y
voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me
déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades
charmantes.

Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle.
D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!

Et Chicot continua sa course.

Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui
préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.

Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la
façon dont il fut admis à une audience.

Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les
abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient
l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour
donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.

Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un
visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le
trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule
invitation, et recevait le requérant.

Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea
le roi bon, candide et tout amoureux.

Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse
et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais
feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le
roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.

Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de
l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé.

Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la
bordure.

-- Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.

-- Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié
homme de guerre.

Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.

-- C'est moi, sire, dit-il.

-- Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en
Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu,
cher monsieur Chicot.

-- Mille grâces, sire.

-- Bien vivant, grâce à Dieu.

-- Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.

-- Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de
Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien
joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.

Et il montrait un banc de gazon.

-- Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.

-- Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je
vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause
bien qu'assis.

-- Mais, sire, le respect.

-- Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui
donc pense à cela?

-- Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.

Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si
rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même
pas la trace.

-- Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve,
ambassadeur de qui?

-- Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.

-- Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon
avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans
ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous
conduise.

Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en
revenant par son allée de lauriers.

-- Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans
sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe!




XLIV

COMMENT LE ROI DE NAVARRE DEVINA QUE _Turennius_ VOULAIT DIRE TURENNE
ET _Margota_ MARGOT.


Le cabinet du roi de Navarre n'était pas bien somptueux, comme on le
présume. Sa Majesté Béarnaise n'était point riche, et du peu qu'elle
avait, ne faisait point de folies. Ce cabinet occupait, avec la chambre à
coucher de parade, toute l'aile droite du château; un corridor était pris
sur l'antichambre ou chambre des gardes et sur la chambre à coucher; ce
corridor conduisait au cabinet.

De cette pièce spacieuse et assez convenablement meublée, quoiqu'on n'y
trouvât aucune trace du luxe royal, la vue s'étendait sur des prés
magnifiques situés au bord de la rivière.

De grands arbres, saules et platanes, cachaient le cours de l'eau sans
empêcher les yeux de s'éblouir de temps en temps, lorsque le fleuve
sortant, comme un dieu mythologique, de son feuillage, faisait resplendir
au soleil de midi ses écailles d'or, ou à la lune de minuit, ses draperies
d'argent.

Les fenêtres donnaient donc d'un côté sur ce panorama magique, terminé an
loin par une chaîne de collines, un peu brûlée du soleil le jour, mais
qui, le soir, terminait l'horizon par des teintes violâtres d'une
admirable limpidité, et de l'autre côté sur la cour du château. Éclairée
ainsi, à l'orient et à l'occident, par ce double rang de fenêtres
correspondantes les unes avec les autres, rouge ici, bleue là, la salle
avait des aspects magnifiques, quand elle reflétait avec complaisance les
premiers rayons du soleil, ou l'azur nacré de la lune naissante.

Ces beautés naturelles préoccupaient moins Chicot, il faut le dire, que la
distribution de ce cabinet, demeure habituelle de Henri. Dans chaque
meuble, l'intelligent ambassadeur semblait en effet chercher une lettre,
et cela avec d'autant plus d'attention, que l'assemblage de ces lettres
devait lui donner le mot de l'énigme qu'il cherchait depuis longtemps, et
qu'il avait, plus particulièrement encore, cherché tout le long de la
route.

Le roi s'assit, avec sa bonhomie ordinaire et son sourire éternel, dans un
grand fauteuil de daim à clous dorés, mais à franges de laine; Chicot,
pour lui obéir, fit rouler en face de lui un pliant ou plutôt un tabouret
recouvert de même et enrichi de pareils ornements.

Henri regardait Chicot de tous ses yeux, avec des sourires, nous l'avons
déjà dit, mais en même temps avec une attention qu'un courtisan eût
trouvée fatigante.

-- Vous allez trouver que je suis bien curieux, cher monsieur Chicot,
commença par dire le roi; mais c'est plus fort que moi: je vous ai regardé
si longtemps comme mort, que, malgré toute la joie que me cause votre
résurrection, je ne puis me faire à l'idée que vous soyez vivant. Pourquoi
donc avez-vous tout à coup disparu de ce monde?

-- Eh! sire, fit Chicot, avec sa liberté habituelle, vous avez bien
disparu de Vincennes, vous. Chacun s'éclipse selon ses moyens, et surtout
ses besoins.

[Illustration: Que Votre Majesté m'excuse, mais la lettre était écrite en
latin. -- PAGE 89.]

-- Vous avez toujours plus d'esprit que tout le monde, cher monsieur
Chicot, dit Henri, et c'est à cela surtout que je reconnais ne point
parler à votre ombre.

Puis prenant un air sérieux:

-- Mais, voyons, ajouta-t-il, voulez-vous que nous mettions l'esprit de
côté et que nous parlions affaires?

-- Si cela ne fatigue pas trop Votre Majesté, je me mets à ses ordres.

L'oeil du roi étincela.

-- Me fatiguer! reprit-il, puis, d'un autre ton: Il est vrai que je me
rouille ici, continua-t-il avec calme. Mais je ne suis pas fatigué tant
que je n'ai rien fait. Or, aujourd'hui Henri de Navarre a, deçà et delà,
fort traîné son corps, mais le roi n'a pas encore fait agir son esprit.

-- Sire, j'en suis bien aise, répondit Chicot; ambassadeur d'un roi, votre
parent et votre ami, j'ai des commissions fort délicates à faire preÈs de
Votre Majesté.

-- Parlez vite alors, car vous piquez ma curiosité.

-- Sire....

-- Vos lettres de créance d'abord, c'est une formalité inutile, je le
sais, puisqu'il s'agit de vous; mais enfin je veux vous montrer que tout
paysan béarnais que nous sommes, nous savons notre devoir de roi.

-- Sire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit Chicot, mais tout
ce que j'avais de lettres de créance, je l'ai noyé dans les rivières, jeté
dans le feu, éparpillé dans l'air.

-- Et pourquoi cela, cher monsieur Chicot?

-- Parce qu'on ne voyage pas, quand on se rend en Navarre, chargé d'une
ambassade, comme on voyage pour aller acheter du drap à Lyon, et que si
l'on a le dangereux honneur de porter des lettres royales, on risque de ne
les porter que chez les morts.

-- C'est vrai, dit Henri avec une parfaite bonhomie, les routes ne sont
pas sûres, et en Navarre nous en sommes réduits, faute d'argent, à nous
confier à la probité des manants; ils ne sont pas très voleurs, du reste.

-- Comment donc! s'écria Chicot, mais ce sont des agneaux, ce sont de
petits anges, sire, mais en Navarre seulement.

-- Ah! ah! fit Henri.

-- Oui, mais hors de la Navarre on rencontre des loups et des vautours
autour de chaque proie; j'étais une proie, sire, de sorte que j'ai eu mes
vautours et mes loups.

-- Qui ne vous ont pas mangé tout à fait, au reste, je le vois avec
plaisir.

-- Ventre de biche! sire, ce n'est pas leur faute! ils ont bien fait tout
ce qu'ils ont pu pour cela. Mais ils m'ont trouvé trop coriace, et n'ont
pu entamer ma peau. Mais, sire, laissons là, s'il vous plaît, les détails
de mon voyage, qui sont choses oiseuses, et revenons-en à notre lettre de
créance.

-- Mais puisque vous n'en avez pas, cher monsieur Chicot, dit Henri, il me
paraît fort inutile d'y revenir.

-- C'est-à-dire que je n'en ai pas maintenant, mais que j'en avais une.

-- Ah! à la bonne heure! donnez, monsieur Chicot.

Et Henri étendit la main.

-- Voilà le malheur, sire, reprit Chicot; j'avais une lettre comme je
viens d'avoir l'honneur de le dire à Votre Majesté, et peu de gens
l

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