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Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk

by Jules Verne · French · Gutenberg #7442 · 660,287 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk
    
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Title: Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk

Author: Jules Verne


        
Release date: February 1, 2005 [eBook #7442]
                Most recently updated: March 17, 2012

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/7442

Credits: Produced by Carlo Traverso, Charles Franks and the Online
        Distributed Proofreading Team. This file was produced from
        images generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.
        HTML version by Chuck Greif.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MICHEL STROGOFF: DE MOSCOU A IRKOUTSK ***




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LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES


MICHEL STROGOFF

DE MOSCOU A IRKOUTSK




TABLE DES MATIÈRES


PREMIÈRE PARTIE


I.--Une fête au Palais-Neuf

II.--Russes et Tartares

III.--Michel Strogoff

IV.--De Moscou à Nijni-Novgorod

V.--Un arrêté en deux articles

VI.--Frère et sœur

VII.--En descendant le Volga

VIII.--En remontant la Kama

IX.--En tarentass nuit et jour

X.--Un orage dans les monts Ourals

XI.--Voyageurs en détresse

XII.--Une provocation

XIII.--Au-dessus de tout, le devoir

XIV.--Mère et fils

XV.--Le marais de Baraba

XVI.--Un dernier effort

XVII.--Versets et chansons


DEUXIÈME PARTIE


I.--Un camp Tartare.

II.--Une attitude d'Alcide Jolivet.

III.--Coup pour coup.

IV.--L'entrée triomphale.

V.--Regarde de tous tes yeux, regarde!

VI.--Un ami de grande route.

VII.--Le passage de l'Yeniseï

VIII.--Un lièvre qui traverse la route.

IX.--Dans la steppe.

X.--Baïkal et Angara.

XI.--Entre deux rives

XII.--Irkoutsk.

XIII.--Un courrier du Czar.

XIV.--La nuit du 5 au 6 Octobre.

XV.--Conclusion.




PREMIÈRE PARTIE




CHAPITRE Ier

UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.


«Sire, une nouvelle dépêche.

--D'où vient-elle?

--De Tomsk.

--Le fil est coupé au delà de cette ville?

--Il est coupé depuis hier.

--D'heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que
l'on me tienne au courant.

--Oui, sire,» répondit le général Kissoff.

Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.

Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
Paulowsky n'avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l'infini à
travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s'étaient
accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
pour répercuter des motifs de quadrilles.

Le grand maréchal de la cour était, d'ailleurs, bien secondé dans ses
délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes à
l'organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de diamants,
les dames d'atour, revêtues de leurs costumes de gala, donnaient
vaillamment l'exemple aux femmes des hauts fonctionnaires militaires et
civils de l'ancienne «ville aux blanches pierres». Aussi, lorsque le
signal de la «polonaise» retentit, quand les invités de tout rang
prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les solennités de ce
genre, a toute l'importance d'une danse nationale, le mélange des
longues robes étagées de dentelles et des uniformes chamarrés de
décorations offrit-il un coup d'œil indescriptible, sous la lumière de
cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.

Ce fut un éblouissement.

D'ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
portières, accidentés de plis superbes, s'empourpraient de tons chauds,
qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.

A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée légère,
se manifestait au dehors comme un reflet d'incendie et tranchait
vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures, enveloppait ce
palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il l'attention de ceux
des invités que les danses ne réclamaient pas. Lorsqu'ils s'arrêtaient
aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient apercevoir quelques clochers,
confusément estompés dans l'ombre, qui profilaient çà et là leurs
énormes silhouettes. Au-dessous des balcons sculptés, ils voyaient se
promener silencieusement de nombreuses sentinelles, le fusil
horizontalement couché sur l'épaule, et dont le casque pointu
s'empanachait d'une aigrette de flamme sous l'éclat des feux lancés au
dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles qui marquait la
mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse peut-être que le
pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps en temps, le cri
des factionnaires se répétait de poste en poste, et, parfois, un appel
de trompette, se mêlant aux accords de l'orchestre, jetait ses notes
claires au milieu de l'harmonie générale.

Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient sur
les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du Palais-Neuf.
C'étaient des bateaux qui descendaient le cours d'une rivière, dont les
eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques fanaux, baignaient les
premières assises des terrasses.

Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et auquel
le général Kissoff avait attribué une qualification réservée aux
souverains, était simplement vêtu d'un uniforme d'officier des chasseurs
de la garde. Ce n'était point affectation de sa part, mais habitude d'un
homme peu sensible aux recherches de l'apparat. Sa tenue contrastait
donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour de lui, et
c'est même ainsi qu'il se montrait, la plupart du temps, au milieu de
son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens, éblouissants
escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes du Caucase.

Ce personnage, haut de taille, l'air affable, la physionomie calme, le
front soucieux cependant, allait d'un groupe à l'autre, mais il parlait
peu, et même il ne semblait prêter qu'une vague attention, soit aux
propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus graves des hauts
fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique qui représentaient
près de lui les principaux États de l'Europe. Deux ou trois de ces
perspicaces hommes politiques--physionomistes par état--avaient bien cru
observer sur le visage de leur hôte quelque symptôme d'inquiétude, dont
la cause leur échappait, mais pas un seul ne se fût permis de
l'interroger à ce sujet. En tout cas, l'intention de l'officier des
chasseurs de la garde était, à n'en pas douter, que ses secrètes
préoccupations ne troublassent cette fête en aucune façon, et comme il
était un de ces rares souverains auxquels presque tout un monde s'est
habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du bal ne se ralentirent
pas un instant.

Cependant, le général Kissoff attendait que l'officier auquel il venait
de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l'ordre de se
retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le télégramme,
il l'avait lu, et son front s'assombrit davantage. Sa main se porta même
involontairement à la garde de son épée et remonta vers ses yeux,
qu'elle voila un instant. On eût dit que l'éclat des lumières le
blessait et qu'il recherchait l'obscurité pour mieux voir en lui-même.

«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
l'embrasure d'une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
avec le grand-duc mon frère?

--Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.

--Mais les troupes des provinces de l'Amour et d'Iakoutsk, ainsi que
celles de la Transbaikalie, ont reçu l'ordre de marcher immédiatement
sur Irkoutsk?

--Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
faire parvenir au delà du lac Baïkal.

--Quant aux gouvernements de l'Yeniseisk, d'Omsk, de Sémipalatinsk, de
Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
le début de l'invasion?

--Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la certitude,
à l'heure qu'il est, que les Tartares ne se sont pas avancés au delà de
l'Irtyche et de l'Obi.

--Et du traître Ivan Ogareff, on n'a aucune nouvelle?

--Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
saurait affirmer s'il a passé ou non la frontière.

--Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à Élamsk,
à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec lesquels le
fil correspond encore!

--Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l'instant, répondit
le général Kissoff.

--Silence sur tout ceci!»

Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
s'être incliné, se confondit d'abord dans la foule, et quitta bientôt
les salons, sans que son départ eût été remarqué.

Quant à l'officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
lorsqu'il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d'hommes
politiques qui s'étaient formés sur plusieurs points des salons, son
visage avait repris tout le calme dont il s'était un moment départi.

Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement
échangées, n'était pas aussi ignoré que l'officier des chasseurs de la
garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n'en parlait pas
officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les langues
n'étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts personnages
avaient été informés plus ou moins exactement des événements qui
s'accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas, ce qu'ils ne
savaient peut-être qu'à peu près, ce dont ils ne s'entretenaient pas,
même entre membres du corps diplomatique, deux invités qu'aucun
uniforme, aucune décoration ne signalait à cette réception du
Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient avoir reçu des
informations assez précises.

Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples
mortels savaient-ils ce que tant d'autres personnages, et des plus
considérables, soupçonnaient à peine? on n'eût pu le dire. Était-ce chez
eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens
supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon
limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair
particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à cette
habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de l'information
et par l'information, leur nature s'était-elle donc transformée? on eût
été tenté de l'admettre.

De ces deux hommes, l'un était Anglais, l'autre Français, tous deux
grands et maigres,--celui-ci brun comme les méridionaux de la
Provence,--celui-là roux comme un gentleman du Lancashire.
L'Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements et
de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente d'un
ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le
Gallo-Romain, vif, pétulant, s'exprimait tout à la fois des lèvres, des
yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque son
interlocuteur paraissait n'en avoir qu'une seule, immuablement
stéréotypée dans son cerveau.

Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins
observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d'un peu
près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste
physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français était
«tout yeux», l'Anglais était «tout oreilles».

En effet, l'appareil optique de l'un avait été singulièrement
perfectionné par l'usage. La sensibilité de sa rétine devait être aussi
instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui reconnaissent une
carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou seulement à la
disposition d'un tarot inaperçu de tout autre. Ce Français possédait
donc au plus haut degré ce que l'on appelle «la mémoire de l'œil».

L'Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter
et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son
d'une voix, il ne pouvait plus l'oublier, et dans dix ans, dans vingt
ans, il l'eût reconnu entre mille. Ses oreilles n'avaient certainement
pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
constaté que les oreilles humaines ne sont «qu'à peu près» immobiles, on
aurait eu le droit d'affirmer que celles du susdit Anglais, se dressant,
se tordant, s'obliquant, cherchaient à percevoir les sons d'une façon
quelque peu apparente pour le naturaliste.

Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
l'ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
métier, car l'Anglais était un correspondant du _Daily-Telegraph_, et le
Français, un correspondant du.... De quel journal ou de quels journaux,
il ne le disait pas, et lorsqu'on le lui demandait, il répondait
plaisamment qu'il correspondait avec «sa cousine Madeleine». Au fond, ce
Français, sous son apparence légère, était très-perspicace et très-fin.
Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être pour mieux cacher
son désir d'apprendre, il ne se livrait jamais. Sa loquacité même le
servait à se taire, et peut-être était-il plus serré, plus discret que
son confrère du _Daily-Telegraph_.

Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans la
nuit du 15 au 16 juillet, c'était en qualité de journalistes, et pour la
plus grande édification de leurs lecteurs.

Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur mission
en ce monde, qu'ils aimaient à se lancer comme des furets sur la piste
des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait ni ne les
rebutait pour réussir, qu'ils possédaient l'imperturbable sang-froid et
la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de ce
steeple-chase, de cette chasse à l'information, ils enjambaient les
haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes
avec l'ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent arriver
«bons premiers» ou mourir!

D'ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l'argent,--le plus
sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d'information connu jusqu'à
ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l'un ni
l'autre ne regardaient ni n'écoutaient jamais par-dessus les murs de la
vie privée, et qu'ils n'opéraient que lorsque des intérêts politiques ou
sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce qu'on appelle depuis
quelques années «le grand reportage politique et militaire».

Seulement, on verra, en les suivant de près, qu'ils avaient la plupart
du temps une singulière façon d'envisager les faits et surtout leurs
conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et d'apprécier.
Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et ne s'épargnaient
en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les en blâmer.

Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount était
le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer pour la
première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient été chargés
de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur caractère,
jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre assez peu
sympathiques l'un à l'autre. Cependant, ils ne s'évitèrent pas et
cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les nouvelles du
jour. C'étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur le même
territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l'un manquait pouvait être
avantageusement tiré par l'autre, et leur intérêt même voulait qu'ils
fussent à portée de se voir et de s'entendre.

Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l'affût. Il y avait, en
effet, quelque chose dans l'air.

«Quand ce ne serait qu'un passage de canards, se disait Alcide Jolivet,
ça vaut son coup de fusil!»

Les deux correspondants furent donc amenés à causer l'un avec l'autre
pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff, et
ils le firent en se tâtant un peu.

«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d'un air
aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par cette
phrase éminemment française.

--J'ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount, en
employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l'admiration
quelconque d'un citoyen du Royaume-Uni.

--Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j'ai cru devoir marquer en même
temps à ma cousine....

--Votre cousine?... répéta Harry Blount d'un ton surpris, en
interrompant son confrère.

--Oui,... reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine... C'est avec elle
que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma
cousine!... J'ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête, une
sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.

--Pour moi, il m'a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait
peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.

--Et, naturellement, vous l'avez fait «rayonner» dans les colonnes du
_Daily-Telegraph_.

--Précisément.

--Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui s'est
passé à Zakret en 1812?

--Je me le rappelle comme si j'y avais été, monsieur, répondit le
correspondant anglais.

--Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu'au milieu d'une fête
donnée en son honneur, on annonça à l'empereur Alexandre que Napoléon
venait de passer le Niémen avec l'avant-garde française. Cependant,
l'empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l'extrême gravité d'une
nouvelle qui pouvait lui coûter l'empire, il ne laissa pas percer plus
d'inquiétude....

--Que ne vient d'en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui a
appris que les fils télégraphiques venaient d'être coupés entre la
frontière et le gouvernement d'Irkoutsk.

--Ah! vous connaissez ce détail?

--Je le connais.

--Quant à moi, il me serait difficile de l'ignorer, puisque mon dernier
télégramme est allé jusqu'à Oudinsk, fit observer Alcide Jolivet avec
une certaine satisfaction.

--Et le mien jusqu'à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d'un
ton non moins satisfait.

--Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de
Nikolaevsk?

--Oui, monsieur, en même temps qu'on télégraphiait aux Cosaques du
gouvernement de Tobolsk de se concentrer.

--Rien n'est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m'étaient également
connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès demain
quelque chose!

--Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
_Daily-Telegraph_, monsieur Jolivet.

--Voilà! Quand on voit tout ce qui se passe!...

--Et quand on écoute tout ce qui se dit!...

--Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.

--Je la suivrai, monsieur Jolivet.

--Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain moins
sûr peut-être que le parquet de ce salon!

--Moins sûr, oui, mais....

--Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son
collègue, au moment où celui-ci allait perdre l'équilibre en se
reculant.

Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents, en
somme, de savoir que l'un n'avait pas distancé l'autre. En effet, ils
étaient à deux de jeu.

En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent
ouvertes. Là se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de
vaisselle d'or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux
princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout
d'un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
chef-d'œuvre d'orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des
manufactures de Sèvres.

Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les
salles du souper.

A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s'approcha
rapidement de l'officier des chasseurs de la garde.

«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu'il avait fait la
première fois.

--Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.

--Un courrier à l'instant!»

L'officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y
attenant. C'était un cabinet de travail, très-simplement meublé en vieux
chêne, et situé à l'angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux, entre
autres plusieurs toiles signées d'Horace Vernet, étaient suspendus au
mur.

L'officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l'oxygène eût manqué à
ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
distillait une belle nuit de juillet.

Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s'arrondissait une
enceinte fortifiée, dans laquelle s'élevaient deux cathédrales, trois
palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses
quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours, les
clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux dômes
verts, surmontés de croix d'argent. Une petite rivière, au cours
sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui
s'enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.

Cette rivière, c'était la Moskowa, cette ville, c'était Moscou, cette
enceinte fortifiée, c'était le Kremlin, et l'officier des chasseurs de
la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement le
bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite, c'était le
czar.




CHAPITRE II

RUSSES ET TARTARES


Si le czar avait si inopinément quitté les salons du Palais-Neuf, au
moment où la fête qu'il donnait aux autorités civiles et militaires et
aux principaux notables de Moscou était dans tout son éclat, c'est que
de graves événements s'accomplissaient alors au delà des frontières de
l'Oural. On ne pouvait plus en douter, une redoutable invasion menaçait
de soustraire à l'autonomie russe les provinces sibériennes.

La Russie asiatique ou Sibérie couvre une aire superficielle de cinq
cent soixante mille lieues et compte environ deux millions d'habitants.
Elle s'étend depuis les monts Ourals, qui la séparent de la Russie
d'Europe, jusqu'au littoral de l'océan Pacifique. Au sud, c'est le
Turkestan et l'empire chinois qui la délimitent suivant une frontière
assez indéterminée; au nord, c'est l'océan Glacial depuis la mer de Kara
jusqu'au détroit de Behring. Elle est divisée en gouvernements ou
provinces, qui sont ceux de Tobolsk, d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Omsk, de
Iakoutsk; elle comprend deux districts, ceux d'Okhotsk et de
Kamtschatka, et possède deux pays, maintenant soumis à la domination
moscovite, le pays des Kirghis et le pays des Tchouktches.

Cette immense étendue de steppes, qui renferme plus de cent dix degrés
de l'ouest à l'est, est à la fois une terre de déportation pour les
criminels, une terre d'exil pour ceux qu'un ukase a frappés d'expulsion.

Deux gouverneurs généraux représentent l'autorité suprême des czars en
ce vaste pays. L'un réside à Irkoutsk, capitale de la Sibérie orientale;
l'autre réside à Tobolsk, capitale de la Sibérie occidentale. La rivière
Tchouna; un affluent du fleuve Yeniseï, sépare les deux Sibéries.

Aucun chemin de fer ne sillonne encore ces immenses plaines, dont
quelques-unes sont véritablement d'une extrême fertilité. Aucune voie
ferrée ne dessert les mines précieuses qui font, sur de vastes étendues,
le sol sibérien plus riche au-dessous qu'au-dessus de sa surface. On y
voyage en tarentass ou en télègue, l'été; en traîneau, l'hiver.

Une seule communication, mais une communication électrique, joint les
deux frontières ouest et est de la Sibérie au moyen d'un fil qui mesure
plus de huit mille verstes de long (8,536 kilomètres). [La verste vaut
1067 mètres, c'est-à-dire un peu plus d'un kilomètre.] A sa sortie de
l'Oural, il passe par Ekaterinbourg, Kassimow, Tioumen, Ichim, Omsk,
Elamsk, Kolyvan, Tomsk, Krasnoiarsk, Nijni-Oudinsk, Irkoutsk,
Verkne-Nertschink, Strelink, Albazine, Blagowstenks, Radde, Orlomskaya,
Alexandrowskoë, Nikolaevsk, et prend six roubles et dix-neuf kopeks par
chaque mot lancé à son extrême limite. [Environ 27 francs. Le rouble
(argent) vaut 3 francs 75 centimes. Le kopek (cuivre) vaut 4 centimes.]
D'Irkoutsk un embranchement va se souder à Kiakhta sur la frontière
mongole, et de là, à trente kopeks par mot, la poste transporte les
dépêches à Péking en quatorze jours.

C'est ce fil, tendu d'Ekaterinbourg à Nikolaevsk, qui avait été coupé,
d'abord en avant de Tomsk, et, quelques heures plus tard, entre Tomsk et
Kolyvan.

C'est pourquoi le czar, après la communication que venait de lui faire
pour la seconde fois le général Kissoff, n'avait-il répondu que par ces
seuls mots: «Un courrier à l'instant!»

Le czar était, depuis quelques instants, immobile à la fenêtre de son
cabinet, lorsque les huissiers en ouvrirent de nouveau la porte. Le
grand maître de police apparut sur le seuil.

«Entre, général, dit le czar d'une voix brève, et dis-moi tout ce que tu
sais d'Ivan Ogareff.

--C'est un homme extrêmement dangereux, sire, répondit le grand maître
de police.

--Il avait rang de colonel?

--Oui, sire.

--C'était un officier intelligent?

--Très-intelligent, mais impossible à maîtriser, et d'une ambition
effrénée qui ne reculait devant rien. Il s'est bientôt jeté dans de
secrètes intrigues, et c'est alors qu'il a été cassé de son grade par
Son Altesse le grand-duc, puis exilé en Sibérie.

--A quelle époque?

--Il y a deux ans. Gracié après six mois d'exil par la faveur de Votre
Majesté, il est rentré en Russie.

--Et, depuis cette époque, n'est-il pas retourné en Sibérie?

--Oui, sire, il y est retourné, mais volontairement cette fois,»
répondit le grand maître de police.

Et il ajouta, en baissant un peu la voix:

«Il fut un temps, sire, où, quand on allait en Sibérie, on n'en revenait
pas!

--Eh bien, moi vivant, la Sibérie est et sera un pays dont on revient!»

Le czar avait le droit de prononcer ces paroles avec une véritable
fierté, car il a souvent montré, par sa clémence, que la justice russe
savait pardonner.

Le grand maître de police ne répondit rien, mais il était évident qu'il
n'était pas partisan des demi-mesures. Selon lui, tout homme qui avait
passé les monts Ourals entre les gendarmes ne devait plus jamais les
franchir. Or, il n'en était pas ainsi sous le nouveau règne, et le grand
maître de police le déplorait sincèrement! Comment! plus de condamnation
à perpétuité pour d'autres crimes que les crimes de droit commun!
Comment! des exilés politiques revenaient de Tobolsk, d'Iakoutsk,
d'Irkoutsk! En vérité, le grand maître de police, habitué aux décisions
autocratiques des ukases qui jadis ne pardonnaient pas, ne pouvait
admettre cette façon de gouverner! Mais il se tut, attendant que le czar
l'interrogeât de nouveau.

Les questions ne se firent pas attendre.

«Ivan Ogareff, demanda le czar, n'est-il pas rentré une seconde fois en
Russie après ce voyage dans les provinces sibériennes, voyage dont le
véritable but est resté inconnu?

--Il y est rentré.

--Et, depuis son retour, la police a perdu ses traces?

--Non, sire, car un condamné ne devient véritablement dangereux que du
jour où il a été gracié!»

Le front du czar se plissa un instant. Peut-être le grand maître de
police put-il craindre d'avoir été trop loin,--bien que son entêtement
dans ses idées fût au moins égal au dévouement sans bornes qu'il avait
pour son maître; mais le czar, dédaignant ces reproches indirects
touchant sa politique intérieure, continua brièvement la série de ses
questions:

«En dernier lieu, où était Ivan Ogareff?

--Dans le gouvernement de Perm.

--En quelle ville?

--A Perm même.

--Qu'y faisait-il?

--Il semblait inoccupé, et sa conduite n'offrait rien de suspect.

--Il n'était pas sous la surveillance de la haute police?

--Non, sire.

--A quel moment a-t-il quitté Perm?

--Vers le mois de mars.

--Pour aller?...

--On l'ignore.

--Et, depuis cette époque, on ne sait ce qu'il est devenu?

--On ne le sait.

--Eh bien, je le sais, moi! répondit le czar. Des avis anonymes, qui
n'ont pas passé par les bureaux de la police, m'ont été adressés, et, en
présence des faits qui s'accomplissent maintenant au delà de la
frontière, j'ai tout lieu de croire qu'ils sont exacts!

--Voulez-vous dire, sire, s'écria le grand maître de police, qu'Ivan
Ogareff a la main dans l'invasion tartare?

--Oui, général, et je vais t'apprendre ce que tu ignores. Ivan Ogareff,
après avoir quitté le gouvernement de Perm, a passé les monts Ourals. Il
s'est jeté en Sibérie, dans les steppes kirghises, et, là, il a tenté,
non sans succès, de soulever ces populations nomades. Il est alors
descendu plus au sud, jusque dans le Turkestan libre. Là, aux khanats de
Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, il a trouvé des chefs disposés à
jeter leurs hordes tartares dans les provinces sibériennes et à
provoquer une invasion générale de l'empire russe en Asie. Le mouvement
a été fomenté secrètement, mais il vient d'éclater comme un coup de
foudre, et maintenant les voies et moyens de communication sont coupés
entre la Sibérie occidentale et la Sibérie orientale! De plus, Ivan
Ogareff, altéré de vengeance, veut attenter à la vie de mon frère!»

Le czar s'était animé en parlant et marchait à pas précipités. Le grand
maître de police ne répondit rien, mais il se disait, à part lui, qu'au
temps où les empereurs de Russie ne graciaient jamais un exilé, les
projets d'Ivan Ogareff n'auraient pu se réaliser.

Quelques instants s'écoulèrent, pendant lesquels il garda le silence.
Puis, s'approchant du czar, qui s'était jeté sur un fauteuil:

«Votre Majesté, dit-il, a sans doute donné des ordres pour que cette
invasion fût repoussée au plus vite?

--Oui, répondit le czar. Le dernier télégramme qui a pu passer à
Nijni-Oudinsk a dû mettre en mouvement les troupes des gouvernements
d'Yeniseisk, d'Irkoutsk, d'Iakoutsk, celles des provinces de l'Amour et
du lac Baïkal. En même temps, les régiments de Perm et de Nijni-Novgorod
et les Cosaques de la frontière se dirigent à marche forcée vers les
monts Ourals; mais, malheureusement, il faudra plusieurs semaines avant
qu'ils puissent se trouver en face des colonnes tartares!

--Et le frère de Votre Majesté, Son Altesse le grand-duc, en ce moment
isolé dans le gouvernement d'Irkoutsk, n'est plus en communication
directe avec Moscou?

--Non.

--Mais il doit savoir, par les dernières dépêches, quelles sont les
mesures prises par Votre Majesté et quels secours il doit attendre des
gouvernements les plus rapprochés de celui d'Irkoutsk?

--Il le sait, répondit le czar, mais ce qu'il ignore, c'est qu'Ivan
Ogareff, en même temps que le rôle de rebelle, doit jouer le rôle de
traître, et qu'il a en lui un ennemi personnel et acharné. C'est au
grand-duc qu'Ivan Ogareff doit sa première disgrâce, et, ce qu'il y a de
plus grave, c'est que cet homme n'est pas connu de lui. Le projet d'Ivan
Ogareff est donc de se rendre à Irkoutsk, et là, sous un faux nom,
d'offrir ses services au grand-duc. Puis, après qu'il aura capté sa
confiance, lorsque les Tartares auront investi Irkoutsk, il livrera la
ville, et avec elle mon frère, dont la vie est directement menacée.
Voilà ce que je sais par mes rapports, voilà ce que ne sait pas le
grand-duc, et voilà ce qu'il faut qu'il sache!

--Eh bien, sire, un courrier intelligent, courageux....

--Je l'attends.

--Et qu'il fasse diligence, ajouta le grand maître de police, car
permettez-moi d'ajouter, sire, que c'est une terre propice aux
rébellions que cette terre sibérienne!

--Veux-tu dire, général, que les exilés feraient cause commune avec les
envahisseurs? s'écria le czar, qui ne fut pas maître de lui-même devant
cette insinuation du grand maître de police.

--Que Votre Majesté m'excuse!... répondit en balbutiant le grand maître
de police, car c'était bien véritablement la pensée que lui avait
suggérée son esprit inquiet et défiant.

--Je crois aux exilés plus de patriotisme! reprit le czar.

--Il y a d'autres condamnés que les exilés politiques en Sibérie,
répondit le grand maître de police.

--Les criminels! Oh! général, ceux-là je te les abandonne! C'est le
rebut du genre humain. Ils ne sont d'aucun pays. Mais le soulèvement, ou
plutôt l'invasion n'est pas faite contre l'empereur, c'est contre la
Russie, contre ce pays, que les exilés n'ont pas perdu toute espérance
de revoir... et qu'ils reverront!... Non, jamais un Russe ne se liguera
avec un Tartare pour affaiblir, ne fût-ce qu'une heure, la puissance
moscovite!»

Le czar avait raison de croire au patriotisme de ceux que sa politique
tenait momentanément éloignés. La clémence, qui était le fond de sa
justice, quand il pouvait en diriger lui-même les effets, les
adoucissements considérables qu'il avait adoptés dans l'application des
ukases, si terribles autrefois, lui garantissaient qu'il ne pouvait se
méprendre. Mais, même sans ce puissant élément de succès apporté à
l'invasion tartare, les circonstances n'en étaient pas moins
très-graves, car il était à craindre qu'une grande partie de la
population kirghise ne se joignit aux envahisseurs.

Les Kirghis se divisent en trois hordes, la grande, la petite et la
moyenne, et comptent environ quatre cent mille «tentes», soit deux
millions d'âmes. De ces diverses tribus, les unes sont indépendantes, et
les autres reconnaissent la souveraineté, soit de la Russie, soit des
khanats de Khiva, de Khokhand et de Boukhara, c'est-à-dire des plus
redoutables chefs du Turkestan. La horde moyenne, la plus riche, est en
même temps la plus considérable, et ses campements occupent tout
l'espace compris entre les cours d'eau du Sara-Sou, de l'Irtyche, de
l'Ichim supérieur, le lac Hadisang et le lac Aksakal. La grande horde,
qui occupe les contrées situées dans l'est de la moyenne, s'étend
jusqu'aux gouvernements d'Omsk et de Tobolsk. Si donc ces populations
kirghises se soulevaient, c'était l'envahissement de la Russie
asiatique, et, tout d'abord, la séparation de la Sibérie, à l'est de
l'Yeniseï.

Il est vrai que ces Kirghis, fort novices dans l'art de la guerre, sont
plutôt des pillards nocturnes et agresseurs de caravanes que des soldats
réguliers. Ainsi que l'a dit M. Levchine, «un front serré ou un carré de
bonne infanterie résiste à une masse de Kirghis dix fois plus nombreux,
et un seul canon peut on détruire une quantité effroyable.»

Soit, mais encore faut-il que ce carré de bonne infanterie arrive dans
le pays soulevé, et que les bouches à feu quittent les parcs des
provinces russes, qui sont éloignées de deux ou trois mille verstes. Or,
sauf par la route directe qui joint Ekaterinbourg à Irkoutsk, les
steppes, souvent marécageuses, ne sont pas aisément praticables, et
plusieurs semaines s'écouleraient certainement avant que les troupes
russes pussent se trouver en mesure de repousser les hordes tartares.

Omsk est le centre de l'organisation militaire de la Sibérie occidentale
qui est destinée à tenir en respect les populations kirghises. Là sont
les limites que ces nomades, incomplètement soumis, ont plus d'une fois
insultées, et, au ministère de la guerre, on avait tout lieu de penser
qu'Omsk était déjà très-menacé. La ligne des colonies militaires,
c'est-à-dire de ces postes de Cosaques qui sont échelonnés depuis Omsk
jusqu'à Sémipalatinsk, devait avoir été forcée en plusieurs points. Or,
il était à craindre que les «grands sultans» qui gouvernent les
districts kirghis n'eussent accepté volontairement ou subi
involontairement la domination des Tartares, musulmans comme eux, et
qu'à la haine provoquée par l'asservissement ne se fût jointe la haine
due à l'antagonisme des religions grecque et musulmane.

Depuis longtemps, en effet, les Tartares du Turkestan, et principalement
ceux des khanats de Boukhara, de Khokhand, de Koundouze, cherchaient,
aussi bien par la force que par la persuasion, à soustraire les hordes
kirghises à la domination moscovite.

Quelques mots seulement sur ces Tartares.

Les Tartares appartiennent plus spécialement à deux races distinctes, la
race caucasique et la race mongole.

La race caucasique, celle, a dit Abel de Rémusat, «qui est regardée en
Europe comme le type de la beauté de notre espèce, parce que tous les
peuples de cette partie du monde en sont issus,» réunit sous une même
dénomination les Turcs et les indigènes de souche persane.

La race purement mongolique comprend les Mongols, les Mandchous et les
Thibétains.

Les Tartares, qui menaçaient alors l'empire russe, étaient de race
caucasique et occupaient plus particulièrement le Turkestan. Ce vaste
pays est divisé en différents États, qui sont gouvernés par des khans,
d'où la dénomination de khanats. Les principaux khanats sont ceux de
Boukhara, de Khiva, de Khokband, de Koundouze, etc.

A cette époque, le khanat le plus important et le plus redoutable était
celui de Boukhara. La Russie avait déjà eu à lutter plusieurs fois avec
ses chefs, qui, dans un intérêt personnel et pour leur imposer un autre
joug, avaient soutenu l'indépendance des Kirghis contre la domination
moscovite. Le chef actuel, Féofar-Khan, marchait sur les traces de ses
prédécesseurs.

Ce Khanat de Boukhara s'étend du nord au sud, entre les trente-septième
et quarante et unième parallèles, et de l'est à l'ouest, entre les
soixante et unième et soixante-sixième degrés de longitude, c'est-à-dire
sur une surface d'environ dix mille lieues carrées.

On compte dans cet État une population de deux millions cinq cent mille
habitants, une armée de soixante mille hommes, portée au triple en temps
de guerre, et trente mille cavaliers. C'est un pays riche, varié dans
ses productions animales, végétales, minérales, et qui a été agrandi par
l'accession des territoires de Balkh, d'Aukoï et de Meïmaneh. Il possède
dix-neuf villes considérables. Boukhara, ceinte d'une muraille mesurant
plus de huit milles anglais et flanquée de tours, cité glorieuse qui fut
illustrée par les Avicenne et autres savants du Xè siècle, est regardée
comme le centre de la science musulmane et rangée parmi les plus
célèbres de l'Asie centrale; Samarcande, qui possède le tombeau de
Tamerlan et palais célèbre où l'on garde cette pierre bleue sur laquelle
chaque nouveau khan doit venir s'asseoir à son avènement, est défendue
par une citadelle extrêmement forte; Karschi, avec sa triple enceinte,
située dans une oasis qu'entoure un marais peuplé de tortues et de
lézards, est presque imprenable; Tschardjoui est défendue par une
population de près de vingt mille âmes; enfin, Katia-Kourgan, Nourata,
Djizah, Païkande, Karakoul, Khouzar, etc., forment un ensemble de villes
difficiles à réduire. Ce khanat de Boukhara, protégé par ses montagnes,
isolé par ses steppes, est donc un État véritablement redoutable, et la
Russie serait forcée de lui opposer des forces importantes.

Or, c'était l'ambitieux et farouche Féofar qui gouvernait alors ce coin
de la Tartarie. Appuyé sur les autres khans,--principalement ceux de
Khokhand et de Koundouze, guerriers cruels et pillards, tout disposés à
se jeter dans des entreprises chères à l'instinct tartare,--aidé des
chefs qui commandaient à toutes les hordes de l'Asie centrale, il
s'était mis à la tête de cette invasion, dont Ivan Ogareff était l'âme.
Ce traître, poussé par une ambition insensée autant que par la haine,
avait régularisé le mouvement de manière à couper la grande route
sibérienne. Fou, en vérité, s'il croyait pouvoir entamer l'empire
moscovite! Sous son inspiration, l'émir--c'est le titre que prennent les
khans de Boukhara--avait lancé ses hordes au delà de la frontière russe.
Il avait envahi le gouvernement de Sémipalatinsk, et les Cosaques, qui
se trouvaient en trop petit nombre sur ce point, avaient dû reculer
devant lui. Il s'était avancé plus loin que le lac Balkhach, entraînant
les populations kirghises sur son passage. Pillant, ravageant, enrôlant
ceux qui se soumettaient, capturant ceux qui résistaient, il se
transportait d'une ville à l'autre, suivi de ces impedimenta de
souverain oriental, qu'on pourrait appeler sa maison civile, ses femmes
et ses esclaves,--le tout avec l'audace impudente d'un Gengis-Khan
moderne.

Où était-il en ce moment? Jusqu'où ses soldats étaient-ils parvenus à
l'heure où la nouvelle de l'invasion arrivait à Moscou? À quel point de
la Sibérie les troupes russes avaient-elles dû reculer? on ne pouvait le
savoir. Les communications étaient interrompues. Le fil, entre Kolyvan
et Tomsk, avait-il été brisé par quelques éclaireurs de l'armée tartare,
ou l'émir était-il arrivé jusqu'aux provinces de l'Yeniseisk? Toute la
basse Sibérie occidentale était-elle en feu? Le soulèvement
s'étendait-il déjà jusqu'aux régions de l'est? on ne pouvait le dire. Le
seul agent qui ne craint ni le froid ni le chaud, celui que ni les
rigueurs de l'hiver ni les chaleurs de l'été ne peuvent arrêter, qui
vole avec la rapidité de la foudre, le courant électrique, ne pouvait
plus se propager à travers la steppe, et il n'était plus possible de
prévenir le grand-duc, enfermé dans Irkoutsk, du danger dont le menaçait
la trahison d'Ivan Ogareff.

Un courrier seul pouvait remplacer le courant interrompu. Il faudrait, à
cet homme, un certain temps pour franchir les cinq mille deux cents
verstes (5,323 kilomètres) qui séparent Moscou d'Irkoutsk. Il devrait,
pour traverser les rangs des rebelles et des envahisseurs, déployer à la
fois un courage et une intelligence pour ainsi dire surhumains. Mais,
avec de la tête et du cœur, on va loin!

«Trouverai-je cette tête et ce cœur?» se demandait le czar.




CHAPITRE III

MICHEL STROGOFF


La porte du cabinet impérial s'ouvrit bientôt, et l'huissier annonça le
général Kissoff.

«Ce courrier? demanda vivement le czar.

--Il est là, sire, répondit le général Kissoff.

--Tu as trouvé l'homme qu'il fallait?

--J'ose en répondre à Votre Majesté.

--Il était de service au palais?

--Oui, sire.

--Tu le connais?

--Personnellement, et plusieurs fois il a rempli avec succès des
missions difficiles.

--A l'étranger?

--En Sibérie même.

--D'où est-il?

--D'Omsk. C'est un Sibérien.

--Il a du sang-froid, de l'intelligence, du courage?

--Oui, sire, il a tout ce qu'il faut pour réussir là où d'autres
échoueraient peut-être.

--Son âge?

--Trente ans.

--C'est un homme vigoureux?

--Sire, il peut supporter jusqu'aux dernières limites le froid, la faim,
la soif, la fatigue.

--Il a un corps de fer?

--Oui, sire.

--Et un cœur?...

--Un cœur d'or.

--Il se nomme?...

--Michel Strogoff.

--Est-il prêt à partir?

--Il attend dans la salle des gardes les ordres de Votre Majesté.

--Qu'il vienne,» dit le czar.

Quelques instants plus tard, le courrier Michel Strogoff entrait dans le
cabinet impérial.

Michel Strogoff était haut de taille, vigoureux, épaules larges,
poitrine vaste. Sa tête puissante présentait les beaux caractères de la
race caucasique.

Ses membres, bien attachés, étaient autant de leviers, disposés
mécaniquement pour le meilleur accomplissement des ouvrages de force. Ce
beau et solide garçon, bien campé, bien planté, n'eût pas été facile à
déplacer malgré lui, car, lorsqu'il avait posé ses deux pieds sur le
sol, il semblait qu'ils s'y fussent enracinés. Sur sa tête, carrée du
haut, large de front, se crépelait une chevelure abondante, qui
s'échappait en boucles, quand il la coiffait de la casquette moscovite.
Lorsque sa face, ordinairement pâle, venait à se modifier, c'était
uniquement sous un battement plus rapide du cœur, sous l'influence
d'une circulation plus vive qui lui envoyait la rougeur artérielle. Ses
yeux étaient d'un bleu foncé, avec un regard droit, franc, inaltérable,
et ils brillaient sous une arcade dont les muscles sourciliers,
contractés faiblement, témoignaient d'un courage élevé, «ce courage sans
colère des héros», suivant l'expression des physiologistes. Son nez
puissant, large de narines, dominait une bouche symétrique avec les
lèvres un peu saillantes de l'être généreux et bon.

Michel Strogoff avait le tempérament de l'homme décidé, qui prend
rapidement son parti, qui ne se ronge pas les ongles dans l'incertitude,
qui ne se gratte pas l'oreille dans le doute, qui ne piétine pas dans
l'indécision. Sobre de gestes comme de paroles, il savait rester
immobile comme un soldat devant son supérieur; mais, lorsqu'il marchait,
son allure dénotait une grande aisance, une remarquable netteté de
mouvements,--ce qui prouvait à la fois la confiance et la volonté vivace
de son esprit. C'était un de ces hommes dont la main semble toujours
«pleine des cheveux de l'occasion», figure un peu forcée, mais qui les
peint d'un trait.

Michel Strogoff était vêtu d'un élégant uniforme militaire, qui se
rapprochait de celui des officiers de chasseurs a cheval en campagne,
bottes, éperons, pantalon demi-collant, pelisse bordée de fourrure et
agrémentée de soutaches jaunes sur fond brun. Sur sa large poitrine
brillaient une croix et plusieurs médailles.

Michel Strogoff appartenait au corps spécial des courriers du czar, et
il avait rang d'officier parmi ces hommes d'élite. Ce qui se sentait
particulièrement dans sa démarche, dans sa physionomie, dans toute sa
personne, et ce que le czar reconnut sans peine, c'est qu'il était «un
exécuteur d'ordres». Il possédait donc l'une des qualités les plus
recommandables en Russie, suivant l'observation du célèbre romancier
Tourguèneff, qualité qui conduit aux plus hautes positions de l'empire
moscovite.

En vérité, si un homme pouvait mener à bien ce voyage de Moscou à
Irkoutsk, à travers une contrée envahie, surmonter les obstacles et
braver les périls de toutes sortes, c'était, entre tous, Michel
Strogoff.

Circonstance très-favorable à la réussite de ses projets, Michel
Strogoff connaissait admirablement le pays qu'il allait traverser, et il
en comprenait les divers idiomes, non-seulement pour l'avoir déjà
parcouru, mais parce qu'il était d'origine sibérienne.

Son père, le vieux Pierre Strogoff, mort depuis dix ans, habitait la
ville d'Omsk, située dans le gouvernement de ce nom, et sa mère, Marfa
Strogoff, y demeurait encore. C'était là, au milieu des steppes sauvages
des provinces d'Omsk et de Tobolsk, que le redoutable chasseur sibérien
avait élevé son fils Michel «à la dure», suivant l'expression populaire.
De sa véritable profession, Pierre Strogoff était chasseur. Été comme
hiver, aussi bien par les chaleurs torrides que par des froids qui
dépassent quelquefois cinquante degrés au-dessous de zéro, il courait la
plaine durcie, les halliers de mélèzes et de bouleaux, les forêts de
sapins, tendant ses trappes, guettant le petit gibier au fusil et le
gros gibier à la fourche ou au couteau. Le gros gibier n'était rien de
moins que l'ours sibérien, redoutable et féroce animal dont la taille
égale celle de ses congénères des mers glaciales. Pierre Strogoff avait
tué plus de trente-neuf ours, c'est-à-dire que le quarantième était
tombé sous ses coups,--et l'on sait, à en croire les légendes
cynégétiques de la Russie, combien de chasseurs ont été heureux jusqu'au
trente-neuvième ours, qui ont succombé devant le quarantième!

Pierre Strogoff avait donc dépassé sans avoir reçu même une égratignure
le nombre fatal. Depuis ce moment, son fils Michel, âgé de onze ans, ne
manqua plus de l'accompagner dans ses chasses, portant la «ragatina»,
c'est-à-dire la fourche, pour venir en aide à son père, armé seulement
du couteau. A quatorze ans, Michel Strogoff avait tué son premier ours,
tout seul,--ce qui n'était rien;--mais, après l'avoir dépouillé, il
avait traîné la peau du gigantesque animal jusqu'à la maison paternelle,
distante de plusieurs verstes,--ce qui indiquait chez l'enfant une
vigueur peu commune.

Cette vie lui profita, et, arrivé à l'âge de l'homme fait, il était
capable de tout supporter, le froid, le chaud, la faim, la soif, la
fatigue. C'était, comme le Yakoute des contrées septentrionales, un
homme de fer. Il savait rester vingt-quatre heures sans manger, dix
nuits sans dormir, et se faire un abri en pleine steppe, là où d'autres
se fussent morfondus à l'air. Doué de sens d'une finesse extrême, guidé
par un instinct de Delaware au milieu de la plaine blanche, quand le
brouillard interceptait tout horizon, lors même qu'il se trouvait dans
le pays des hautes latitudes, où la nuit polaires se prolonge pendant de
longs jours, il retrouvait son chemin, là où d'autres n'eussent pu
diriger leurs pas. Tous les secrets de son père lui étaient connus. Il
avait appris à se guider sur des symptômes presque imperceptibles,
projection des aiguilles de glaces, disposition des menues branches
d'arbre, émanations apportées des dernières limites de l'horizon, foulée
d'herbes dans la forêt, sons vagues qui traversaient l'air, détonations
lointaines, passage d'oiseaux dans l'atmosphère embrumée, mille détails
qui sont mille jalons pour qui sait les reconnaître. De plus, trempé
dans les neiges, comme un damas dans les eaux de Syrie, il avait une
santé de fer, ainsi que l'avait dit le général Kissoff, et, ce qui était
non moins vrai, un cœur d'or.

L'unique passion de Michel Strogoff était pour sa mère, la vieille
Marfa, qui n'avait jamais voulu quitter l'ancienne maison des Strogoff,
à Omsk, sur les bords de l'Irtyche, là où le vieux chasseur et elle
vécurent si longtemps ensemble. Lorsque son fils la quitta, ce fut le
cœur gros, mais en lui promettant de revenir toutes les fois qu'il le
pourrait,--promesse qui fut toujours religieusement tenue.

Il avait été décidé que Michel Strogoff, à vingt ans, entrerait au
service personnel de l'empereur de Russie, dans le corps des courriers
du czar. Le jeune Sibérien, hardi, intelligent, zélé de bonne conduite,
eut d'abord l'occasion de se distinguer spécialement dans un voyage au
Caucase, au milieu d'un pays difficile, soulevé par quelques remuants
successeurs de Shamyl, puis, plus tard, pendant une importante mission
qui l'entraîna jusqu'à Petropolowski, dans le Kamtschatka, à l'extrême
limite de la Russie asiatique. Durant ces longues tournées, il déploya
des qualités merveilleuses de sang-froid, de prudence, de courage, qui
lui valurent l'approbation et la protection de ses chefs, et il fit
rapidement son chemin.

Quant aux congés qui lui revenaient de droit, après ces lointaines
missions, jamais il ne négligea de les consacrer à sa vieille
mère,--fût-il séparé d'elle par des milliers de verstes et l'hiver
rendit-il les routes impraticables. Cependant, et pour la première fois,
Michel Strogoff, qui venait d'être très-employé dans le sud de l'empire,
n'avait pas revu la vieille Marfa depuis trois ans, trois siècles! Or,
son congé réglementaire allait lui être accordé dans quelques jours, et
il avait déjà fait ses préparatifs de départ pour Omsk, quand se
produisirent les circonstances que l'on sait. Michel Strogoff fut donc
introduit en présence du czar, dans la plus complète ignorance de ce que
l'empereur attendait de lui.

Le czar, sans lui adresser la parole, le regarda pendant quelques
instants et l'observa d'un œil pénétrant, tandis que Michel Strogoff
demeurait absolument immobile.

Puis, le czar, satisfait de cet examen, sans doute, retourna près de son
bureau, et, faisant signe au grand maître de police de s'y asseoir, il
lui dicta à voix basse une lettre qui ne contenait que quelques lignes.

La lettre libellée, le czar la relut avec une extrême attention, puis il
la signa, après avoir fait précéder son nom de ces mots: «Byt po sémou,»
qui signifient: «Ainsi soit-il,» et constituent la formule sacramentelle
des empereurs de Russie.

La lettre fut alors introduite dans une enveloppe, que ferma le cachet
aux armes impériales.

Le czar, se relevant alors, dit à Michel Strogoff de s'approcher.

Michel Strogoff fit quelques pas en avant et demeura de nouveau
immobile, prêt à répondre.

Le czar le regarda encore une fois bien en face, les yeux dans les yeux.
Puis, d'une voix brève:

«Ton nom? demanda-t-il.

--Michel Strogoff, sire.

--Ton grade?

--Capitaine au corps des courriers du czar.

--Tu connais la Sibérie?

--Je suis Sibérien.

--Tu es né?...

--A Omsk.

--As-tu des parents à Omsk?

--Oui, sire.

--Quels parents?

--Ma vieille mère.

Le czar suspendit un instant la série de ses questions. Puis, montrant
la lettre qu'il tenait à la main:

«Voici une lettre, dit-il, que je te charge, toi, Michel Strogoff, de
remettre en mains propres au grand-duc et à nul autre que lui.

--Je la remettrai, sire.

--Le grand-duc est à Irkoutsk.

--J'irai à Irkoutsk.

--Mais il faudra traverser un pays soulevé par des rebelles, envahi par
des Tartares, qui auront intérêt à intercepter cette lettre.

--Je le traverserai.

--Tu te méfieras surtout d'un traître, Ivan Ogareff, qui se rencontrera
peut-être sur ta route.

--Je m'en méfierai.

--Passeras-tu par Omsk?

--C'est mon chemin, sire.

--Si tu vois ta mère, tu risques d'être reconnu. Il ne faut pas que tu
voies ta mère!»

Michel Strogoff eut une seconde d'hésitation.

«Je ne la verrai pas, dit-il.

--Jure-moi que rien ne pourra te faire avouer ni qui tu es ni où tu vas!

--Je le jure.

--Michel Strogoff, reprit alors le czar, en remettant le pli au jeune
courrier, prends donc cette lettre, de laquelle dépend le salut de toute
la Sibérie et peut-être la vie du grand-duc mon frère.

--Cette lettre sera remise à Son Altesse le grand-duc.

--Ainsi tu passeras quand même?

Je passerai, ou l'on me tuera.

--J'ai besoin que tu vives!

--Je vivrai et je passerai,» répondit Michel Strogoff. Le czar parut
satisfait de l'assurance simple et calme avec laquelle Michel Strogoff
lui avait répondu.

«Va donc, Michel Strogoff, dit-il, va pour Dieu, pour la Russie, pour
mon frère et pour moi!»

Michel Strogoff salua militairement, quitta aussitôt le cabinet
impérial, et, quelques instants après, le Palais-Neuf.

«Je crois que tu as eu la main heureuse, général, dit le czar.

--Je le crois, sire, répondit le général Kissoff, et Votre Majesté peut
être assurée que Michel Strogoff fera tout ce que peut faire un homme.

--C'est un homme, en effet,» dit le czar.




CHAPITRE IV

DE MOSCOU A NIJNI-NOVGOROD.


La distance que Michel Strogoff allait franchir entre Moscou et Irkoutsk
était de cinq mille deux cents verstes (3,523 kilomètres). Lorsque le
fil télégraphique n'était pas encore tendu entre les monts Ourals et la
frontière orientale de la Sibérie, le service des dépêches se faisait
par des courriers dont les plus rapides employaient dix-huit jours à se
rendre de Moscou à Irkoutsk. Mais c'était là l'exception, et cette
traversée de la Russie asiatique durait ordinairement de quatre à cinq
semaines, bien que tous les moyens de transport fussent mis à la
disposition de ces envoyés du czar.

En homme qui ne craint ni le froid ni la neige, Michel Strogoff eût
préféré voyager par la rude saison d'hiver, qui permet d'organiser le
traînage sur toute l'étendue du parcours. Alors les difficultés
inhérentes aux divers genres de locomotion sont en partie diminuées sur
ces immenses steppes nivelées par la neige. Plus de cours d'eau a
franchir. Partout la nappe glacée sur laquelle le traîneau glisse
facilement et rapidement. Peut-être certains phénomènes naturels
sont-ils a redouter, à cette époque, tels que permanence et intensité
des brouillards, froids excessifs, chasse-neiges longs et redoutables,
dont les tourbillons enveloppent quelquefois et font périr des caravanes
entières. Il arrive bien aussi que des loups, poussés par la faim,
couvrent la plaine par milliers. Mais mieux, eût valu courir ces
risques, car, avec ce dur hiver, les envahisseurs tartares se fussent de
préférence cantonnés dans les villes, leurs maraudeurs n'auraient pas
couru la steppe, tout mouvement de troupes eût été impraticable, et
Michel Strogoff eût plus facilement passé. Mais il n'avait à choisir ni
son temps ni son heure. Quelles que fussent les circonstances, il devait
les accepter et partir.

Telle était donc la situation, que Michel Strogoff envisagea nettement,
et il se prépara à lui faire face.

D'abord, il ne se trouvait plus dans les conditions, ordinaires d'un
courrier du czar. Cette qualité, il fallait même que personne ne put la
soupçonner sur son passage. Dans un pays envahi, les espions
fourmillent. Lui reconnu, sa mission était compromise. Aussi, en lui
remettant une somme importante, qui devait suffire à son voyage et le
faciliter dans une certaine mesure, le général Kissoff ne lui donna-t-il
aucun ordre écrit portant cette mention: service de l'empereur, qui est
le Sésame par excellence. Il se contenta de le munir d'un «podaroshna».

Ce podaroshna était fait au nom de Nicolas Korpanoff, négociant,
demeurant à Irkoutsk. Il autorisait Nicolas Korpanoff à se faire
accompagner, le cas échéant, d'une ou plusieurs personnes, et, en outre,
il était, par mention spéciale, valable même pour le cas où le
gouvernement moscovite interdirait à tous autres nationaux de quitter la
Russie.

Le podaroshna n'est autre chose qu'un permis de prendre les chevaux de
poste; mais Michel Strogoff ne devait s'en servir que dans le cas où ce
permis ne risquerait pas de faire suspecter sa qualité, c'est-à-dire
tant qu'il serait sur le territoire européen. Il résultait donc, de
cette circonstance, qu'en Sibérie, c'est-à-dire lorsqu'il traverserait
les provinces soulevées, il ne pourrait ni agir en maître dans les
relais de poste, ni se faire délivrer des chevaux de préférence à tous
autres, ni réquisitionner les moyens de transport pour son usage
personnel. Michel Strogoff ne devait pas l'oublier; il n'était plus un
courrier, mais un simple marchand, Nicolas Korpanoff, qui allait de
Moscou à Irkoutsk, et, comme tel, soumis à toutes les éventualités d'un
voyage ordinaire.

Passer inaperçu,--plus ou moins rapidement,--mais passer, tel devait
être son programme.

Il y a trente ans, l'escorte d'un voyageur de qualité ne comprenait pas
moins de deux cents Cosaques montés, deux cents fantassins, vingt-cinq
cavaliers baskirs, trois cents chameaux, quatre cents chevaux,
vingt-cinq chariots, deux bateaux portatifs et deux pièces de canon. Tel
était le matériel nécessité par un voyage en Sibérie.

Lui, Michel Strogoff, n'aurait ni canons, ni cavaliers, ni fantassins,
ni bêtes de somme. Il irait en voiture ou à cheval, quand il le
pourrait; à pied, s'il fallait aller à pied.

Les quatorze cents premières verstes (1,493 kilomètres), mesurant la
distance comprise entre Moscou et la frontière russe, ne devaient offrir
aucune difficulté. Chemin de fer, voitures de poste, bateaux à vapeur,
chevaux des divers relais, étaient à la disposition de tous, et, par
conséquent, à la disposition du courrier du czar.

Donc, ce matin même du 16 juillet, n'ayant plus rien de son uniforme,
muni d'un sac de voyage qu'il portait sur son dos, vêtu d'un simple
costume russe, tunique serrée à la taille, ceinture traditionnelle du
moujik, larges culottes, bottes sanglées à la jarretière, Michel
Strogoff se rendit à la gare pour y prendre le premier train. Il ne
portait point d'armes, ostensiblement du moins; mais sous sa ceinture se
dissimulait un revolver, et, dans sa poche, un de ces larges coutelas
qui tiennent du couteau et du yatagan, avec lesquels un chasseur
sibérien sait éventrer proprement un ours, sans détériorer sa précieuse
fourrure.

Il y avait un assez grand concours de voyageurs à la gare de Moscou. Les
gares des chemins de fer russes sont des lieux de réunion
très-fréquentés, autant au moins de ceux qui regardent partir que de
ceux qui partent. Il se tient là comme une petite bourse de nouvelles.

Le train dans lequel Michel Strogoff prit place devait le déposer à
Nijni-Novgorod. Là s'arrêtait, à cette époque, la voie ferrée qui,
reliant Moscou à Saint-Pétersbourg, doit se continuer jusqu'à la
frontière russe. C'était un trajet de quatre cents verstes environ (426
kilomètres), et le train allait les franchir en une dizaine d'heures.
Michel Strogoff, une fois arrivé à Nijni-Novgorod, prendrait, suivant
les circonstances, soit la route de terre, soit les bateaux à vapeur du
Volga, afin d'atteindre au plus tôt les montagnes de l'Oural.

Michel Strogoff s'étendit donc dans son coin, comme un digne bourgeois
que ses affaires n'inquiètent pas outre mesure, et qui cherche à tuer le
temps par le sommeil.

Néanmoins, comme il n'était pas seul dans son compartiment, il ne dormit
que d'un œil et il écouta de ses deux oreilles.

En effet, le bruit du soulèvement des hordes kirghises et de l'invasion
tartare n'était pas sans avoir transpiré quelque peu. Les voyageurs,
dont le hasard faisait ses compagnons de voyage, en causaient, mais non
sans quelque circonspection.

Ces voyageurs, ainsi que la plupart de ceux que transportait le train,
étaient des marchands qui se rendaient à la célèbre foire de
Nijni-Novgorod. Monde nécessairement très-mêlé, composé de Juifs, de
Turcs, de Cosaques, de Russes, de Géorgiens, de Kalmouks et autres, mais
presque tous parlant la langue nationale.

On discutait donc le pour et le contre des graves événements qui
s'accomplissaient alors au delà de l'Oural, et ces marchands semblaient
craindre que le gouvernement russe ne fût amené à prendre quelques
mesures restrictives, surtout dans les provinces confinant à la
frontière,--mesures dont le commerce souffrirait certainement.

Il faut le dire, ces égoïstes ne considéraient la guerre, c'est-à-dire
la répression de la révolte et la lutte contre l'invasion, qu'au seul
point de vue de leurs intérêts menacés. La présence d'un simple soldat,
revêtu de son uniforme,--et l'on sait combien l'importance de l'uniforme
est grande en Russie,--eût certainement suffi à contenir les langues de
ces marchands. Mais, dans le compartiment occupé par Michel Strogoff,
rien ne pouvait faire soupçonner la présence d'un militaire, et le
courrier du czar, voué à l'incognito, n'était pas homme à se trahir.

Il écoutait donc.

«On affirme que les thés de caravane sont en hausse, disait un Persan,
reconnaissable à son bonnet fourni d'astrakan et à sa robe brune à
larges plis, usée par le frottement.

--Oh! les thés n'ont rien à craindre de la baisse, répondit un vieux
Juif à mine refrognée. Ceux qui sont sur le marché de Nijni-Novgorod
s'expédieront facilement par l'ouest, mais il n'en sera malheureusement
pas de même des tapis de Boukhara!

--Comment! Vous attendez donc un envoi de Boukhara? lui demanda le
Persan.

--Non, mais un envoi de Samarcande, et il n'en est que plus exposé!
Comptez donc sur les expéditions d'un pays qui est soulevé par les khans
depuis Khiva jusqu'à la frontière chinoise!

--Bon! répondit le Persan, si les tapis n'arrivent pas, les traites
n'arriveront pas davantage, je suppose!

--Et le bénéfice, Dieu d'Israël! s'écria le petit Juif, le comptez-vous
pour rien?

--Vous avez raison, dit un autre voyageur, les articles de l'Asie
centrale risquent fort de manquer sur le marché, et il en sera des tapis
de Samarcande comme des laines, des suifs et des châles d'Orient.

--Eh! prenez garde, mon petit père! répondit un voyageur russe à l'air
goguenard. Vous allez horriblement graisser vos châles, si vous les
mêlez avec vos suifs!

--Cela vous fait rire! répliqua aigrement le marchand, qui goûtait peu
ce genre de plaisanteries.

--Eh! quand on s'arracherait les cheveux, quand on se couvrirait de
cendres, répondit le voyageur, cela changerait-il le cours des choses?
Non! pas plus que le cours des marchandises!

--On voit bien que vous n'êtes pas marchand! fit observer le petit Juif.

--Ma foi, non, digne descendant d'Abraham! Je ne vends ni houblon, ni
édredon, ni miel, ni cire, ni chènevis, ni viandes salées, ni caviar, ni
bois, ni laine, ni rubans, ni chanvre, ni lin, ni maroquin, ni
pelleteries!....

--Mais en achetez-vous? demanda le Persan, qui interrompit la
nomenclature du voyageur.

--Le moins que je peux, et seulement pour ma consommation particulière,
répondit celui-ci en clignant de l'œil.

--C'est un plaisant! dit le Juif au Persan.

--Ou un espion! répondit celui-ci en baissant la voix. Défions-nous, et
ne parlons pas plus qu'il ne faut! La police n'est pas tendre par le
temps qui court, et on ne sait trop avec qui l'on voyage!

Dans un autre coin du compartiment, on parlait un peu moins des produits
mercantiles, mais un peu plus de l'invasion tartare et de ses fâcheuses
conséquences.

Les chevaux de Sibérie vont être réquisitionnés, disait un voyageur, et
les communications deviendront bien difficiles entre les diverses
provinces de l'Asie centrale!

--Est-il certain, lui demanda son voisin, que les Kirghis de la horde
moyenne aient fait cause commune avec les Tartares?

--On le dit, répondit le voyageur en baissant la voix, mais qui peut se
flatter de savoir quelque chose dans ce pays!

--J'ai entendu parler de concentration de troupes à la frontière. Les
Cosaques du Don sont déjà rassemblés sur le cours du Volga, et on va les
opposer aux Kirghis révoltés.

--Si les Kirghis ont descendu le cours de l'Irtyche, la route d'Irkoutsk
ne doit pas être sûre! répondit le voisin. D'ailleurs, hier, j'ai voulu
envoyer un télégramme à Krasnoiarsk, et il n'a pas pu passer. Il est à
craindre qu'avant peu les colonnes tartares n'aient isolé la Sibérie
orientale!

--En somme, petit père, reprit le premier interlocuteur, ces marchands
ont raison d'être inquiets pour leur commerce et leurs transactions.
Après avoir réquisitionné les chevaux, on réquisitionnera les bateaux,
les voitures, tous les moyens de transport, jusqu'au moment où il ne
sera plus permis de faire un pas sur toute l'étendue de l'empire.

--Je crains bien que la foire de Nijni-Novgorod ne finisse pas aussi
brillamment qu'elle a commencé! répondit le second interlocuteur, en
secouant la tête. Mais la sûreté et l'intégrité du territoire russe
avant tout. Les affaires ne sont que les affaires!

Si, dans ce compartiment, le sujet des conversations particulières ne
variait guère, il ne variait pas davantage dans les autres voitures du
train; mais partout un observateur eût observé une extrême
circonspection dans les propos que les causeurs échangeaient entre eux.
Lorsqu'ils se hasardaient quelquefois sur le domaine des faits, ils
n'allaient jamais jusqu'à pressentir les intentions du gouvernement
moscovite, ni à les apprécier.

C'est ce qui fut très-justement remarqué par l'un des voyageurs d'un
wagon placé en tête du train. Ce voyageur--évidemment un
étranger--regardait de tous ses yeux et faisait vingt questions
auxquelles on ne répondait que très-évasivement. A chaque instant penché
hors de la portière, dont il tenait la vitre baissée, au vif désagrément
de ses compagnons de voyage, il ne perdait pas un point de vue de
l'horizon de droite. Il demandait le nom des localités les plus
insignifiantes, leur orientation, quel était leur commerce, leur
industrie, le nombre de leurs habitants, la moyenne de la mortalité par
sexe, etc., et tout cela il l'inscrivait sur un carnet déjà surchargé de
notes.

C'était le correspondant Alcide Jolivet, et s'il faisait tant de
questions insignifiantes, c'est qu'au milieu de tant de réponses
qu'elles amenaient, il espérait surprendre quelque fait intéressant
«pour sa cousine». Mais, naturellement, on le prenait pour un espion, et
on ne disait pas devant lui un mot qui eût trait aux événements du jour.

Aussi, voyant qu'il ne pouvait rien apprendre de relatif a l'invasion
tartare, écrivit-il sur son carnet:

«Voyageurs d'une discrétion absolue. En matière politique, très-durs à
la détente.»

Et tandis qu'Alcide Jolivet notait minutieusement ses impressions de
voyage, son confrère, embarqué comme lui dans le même train, et
voyageant dans le même but, se livrait au même travail d'observation
dans un autre compartiment. Ni l'un ni l'autre ne s'étaient rencontrés,
ce jour-là, à la gare de Moscou, et ils ignoraient réciproquement qu'ils
fussent partis pour visiter le théâtre de la guerre.

Seulement, Harry Blount, parlant peu, mais écoutant beaucoup, n'avait
point inspiré à ses compagnons de route les mêmes défiances qu'Alcide
Jolivet. Aussi ne l'avait-on pas pris pour un espion, et ses voisins,
sans se gêner, causaient-ils devant lui, en se laissant même aller plus
loin que leur circonspection naturelle n'aurait dû le comporter. Le
correspondant du _Daily-Telegraph_ avait donc pu observer combien les
événements préoccupaient ces marchands qui se rendaient à
Nijni-Novgorod, et à quel point le commerce avec l'Asie centrale était
menacé dans son transit.

Aussi n'hésita-t-il pas à noter sur son carnet cette observation on ne
peut plus juste:

«Voyageurs extrêmement inquiets. Il n'est question que de la guerre, et
ils en parlent avec une liberté qui doit étonner entre le Volga et la
Vistule!»

Les lecteurs du _Daily-Telegraph_ ne pouvaient manquer d'être aussi bien
renseignés que la «cousine» d'Alcide Jolivet.

Et, de plus, comme Harry Blount, assis à la gauche du train, n'avait vu
qu'une partie de la contrée, qui était assez accidentée, sans se donner
la peine de regarder la partie de droite, formée de longues plaines, il
ne manqua pas d'ajouter avec l'aplomb britannique:

«Pays montagneux entre Moscou et Wladimir.»

Cependant, il était visible que le gouvernement russe, en présence de
ces graves éventualités, prenait quelques mesures sévères, même à
l'intérieur de l'empire. Le soulèvement n'avait pas franchi la frontière
sibérienne, mais dans ces provinces du Volga, si voisines du pays
kirghis, on pouvait craindre l'effet des mauvaises influences.

En effet, la police n'avait encore pu retrouver les traces d'Ivan
Ogareff. Ce traître, appelant l'étranger pour venger ses rancunes
personnelles, avait-il rejoint Féofar-Khan, ou bien cherchait-il à
fomenter la révolte dans le gouvernement de Nijni-Novgorod, qui, à cette
époque de l'année, renfermait une population composée de tant d'éléments
divers? N'avait-il pas parmi ces Persans, ces Arméniens, ces Kalmouks,
qui affluaient au grand marché, des affidés, chargés de provoquer un
mouvement à l'intérieur? Toutes ces hypothèses étaient possibles,
surtout dans un pays tel que la Russie.

En effet, ce vaste empire, qui compte douze millions de kilomètres
carrés, ne peut pas avoir l'homogénéité des États de l'Europe
occidentale. Entre les divers peuples qui le composent, il existe
forcément plus que des nuances. Le territoire russe, en Europe, en Asie,
en Amérique, s'étend du quinzième degré de longitude est au cent
trente-troisième degré de longitude ouest, soit un développement de près
de deux cents degrés [Soit 2,500 lieues environ.], et du trente-huitième
parallèle sud au quatre-vingt-unième parallèle nord, soit quarante-trois
degrés [Soit 1,000 lieues]. On y compte plus de soixante-dix millions
d'habitants. On y parle trente langues différentes. La race slave y
domine sans doute, mais elle comprend, avec les Russes, des Polonais,
des Lithuaniens, des Courlandais. Que l'on y ajoute les Finnois, les
Esthoniens, les Lapons, les Tchérémisses, les Tchouvaches, les Permiaks,
les Allemands, les Grecs, les Tartares, les tribus caucasiennes, les
hordes mongoles, kalmoukes, samoyèdes, kamtschadales, aléoutes, et l'on
comprendra que l'unité d'un aussi vaste État ait été difficile à
maintenir et qu'elle n'ait pu être que l'œuvre du temps, aidée par la
sagesse des gouvernements.

Quoi qu'il en soit, Ivan Ogareff avait su, jusqu'alors, échapper à
toutes les recherches, et, très-probablement, il devait avoir rejoint
l'armée tartare. Mais, à chaque station où s'arrêtait le train, des
inspecteurs se présentaient qui examinaient les voyageurs et leur
faisaient subir à tous une inspection minutieuse, car, par ordre du
grand maître de police, ils étaient à la recherche d'Ivan Ogareff. Le
gouvernement, en effet, croyait savoir que ce traître n'avait pas encore
pu quitter la Russie européenne. Un voyageur paraissait-il suspect, il
allait s'expliquer au poste de police; pendant ce temps, le train
repartait sans s'inquiéter en aucune façon du retardataire.

Avec la police russe, qui est très-péremptoire, il est absolument
inutile de vouloir raisonner. Ses employés sont revêtus de grades
militaires, et ils opèrent militairement. Le moyen, d'ailleurs, de ne
pas obéir sans souffler mot à des ordres émanant d'un souverain qui a le
droit d'employer cette formule en tête de ses ukases: «Nous, par la
grâce de Dieu, empereur et autocrate de toutes les Russies, de Moscou,
Kief, Wladimir et Novgorod, czar de Kazan, d'Astrakan, czar de Pologne,
czar de Sibérie, czar de la Chersonèse Taurique, seigneur de Pskof,
grand prince de Smolensk, de Lithuanie, de Volhynie, de Podolie et de
Finlande, prince d'Esthonie, de Livonie, de Courlande et de Semigallie,
de Bialystok, de Karélie, de Iougrie, de Perm, de Viatka, de Bolgarie et
de plusieurs autres pays, seigneur et grand prince du territoire de
Nijni-Novgorod, de Tchernigof, de Riazan, de Polotsk, de Rostof, de
Jaroslavl, de Bielozersk, d'Oudorie, d'Obdorie, de Kondinie, de Vitepsk,
de Mstislaf, dominateur des régions hyperboréennes, seigneur des pays
d'Ivérie, de Kartalinie, de Grouzinie, de Kabardinie, d'Arménie,
seigneur héréditaire et suzerain des princes tcherkesses, de ceux des
montagnes et autres, héritier de la Norwége, duc de Schleswig-Holstein,
de Stormarn, de Dittmarsen et d'Oldenbourg.» Puissant souverain, en
vérité, que celui dont les armes sont un aigle à deux têtes, tenant un
sceptre et un globe, qu'entourent les écussons de Novgorod, de Wladimir,
de Kief, de Kazan, d'Astrakan, de Sibérie, et qu'enveloppe le collier de
l'ordre de Saint-André, surmonté d'une couronne royale!

Quant à Michel Strogoff, il était en règle, et, par conséquent, à l'abri
de toute mesure de police.

A la station de Wladimir, le train s'arrêta pendant quelques
minutes,--ce-qui parut suffire au correspondant du _Daily-Telegraph_
pour prendre, au double point de vue physique et moral, un aperçu
extrêmement complet de cette ancienne capitale de la Russie.

A la gare de Wladimir, de nouveaux voyageurs montèrent dans le train.
Entre autres, une jeune fille se présenta à la portière du compartiment
occupé par Michel Strogoff.

Une place vide se trouvait devant le courrier du czar. La jeune fille
s'y plaça, après avoir déposé près d'elle un modeste sac de voyage en
cuir rouge qui semblait former tout son bagage. Puis, les yeux baissés,
sans même avoir regardé les compagnons de route que le hasard lui
donnait, elle se disposa pour un trajet qui devait durer encore quelques
heures.

Michel Strogoff ne put s'empêcher de considérer attentivement sa
nouvelle voisine. Comme elle se trouvait placée de manière à aller en
arrière, il lui offrit même sa place, qu'elle pouvait préférer, mais
elle le remercia en s'inclinant légèrement.

Cette jeune fille devait avoir de seize à dix-sept ans. Sa tête,
véritablement charmante, présentait le type slave dans toute sa
pureté,--type un peu sévère, qui la destinait à devenir plutôt belle que
jolie, lorsque quelques années de plus auraient fixé définitivement ses
traits. D'une sorte de fanchon qui la coiffait, s'échappaient à
profusion des cheveux d'un blond doré. Ses yeux étaient bruns avec un
regard velouté d'une douceur infinie. Son nez droit se rattachait à ses
joues, un peu maigres et pâles, par des ailes légèrement mobiles, Sa
bouche était finement dessinée, mais il semblait qu'elle eût, depuis
longtemps, désappris de sourire.

La jeune voyageuse était grande, élancée, autant qu'on pouvait juger de
sa taille sous l'ample pelisse très-simple qui la recouvrait. Bien que
ce fût encore une «très-jeune fille», dans toute la pureté de
l'expression, le développement de son front élevé, la forme nette de la
partie inférieure de sa figure, donnait l'idée d'une grande énergie
morale,--détail qui n'échappa point à Michel Strogoff. Évidemment, cette
jeune fille avait déjà souffert dans le passé, et l'avenir, sans doute,
ne s'offrait pas à elle sous des couleurs riantes, mais il était non
moins certain qu'elle avait su lutter et qu'elle était résolue à lutter
encore contre les difficultés de la vie. Sa volonté devait être vivace,
persistante, et son calme inaltérable, même dans des circonstances où un
homme serait exposé à fléchir ou à s'irriter.

Telle était l'impression que faisait naître cette jeune fille, à
première vue. Michel Strogoff, étant lui-même «d'une nature énergique,
devait être frappé du caractère de cette physionomie, et, tout en
prenant garde de ne point l'importuner par l'insistance de son regard,
il observa sa voisine avec une certaine attention.

Le costume de la jeune voyageuse était à la fois d'une simplicité et
d'une propreté extrêmes. Elle n'était pas riche, cela se devinait
aisément, mais on eût vainement cherché sur ses vêtements quelque marque
de négligence. Tout son bagage tenait dans un sac de cuir, fermé à clef,
et que, faute de place, elle tenait sur ses genoux.

Elle portait une longue pelisse de couleur sombre, sans manches, qui se
rajustait gracieusement à son cou par un liseré bleu. Sous cette
pelisse, une demi-jupe, sombre aussi, recouvrait une robe qui lui
tombait aux chevilles, et dont le pli inférieur était orné de quelques
broderies peu voyantes. Des demi-bottes en cuir ouvragé, assez fortes de
semelles, comme si elles eussent été choisies en prévision d'un long
voyage, chaussaient ses pieds, qui étaient petits.

Michel Strogoff, à certains détails, crut reconnaître dans ces habits la
coupe des costumes livoniens, et il pensa que sa voisine devait être
originaire des provinces baltiques.

Mais où allait cette jeune fille, seule, à cet âge où l'appui d'un père
ou d'une mère, la protection d'un frère, sont pour ainsi dire obligés?
Venait-elle donc, après un trajet déjà long, des provinces de la Russie
occidentale? Se rendait-elle seulement à Nijni-Novgorod, ou bien le but
de son voyage était-il au delà des frontières orientales de l'empire?
Quelque parent, quoique ami l'attendait-il à l'arrivée du train?
N'était-il pas plus probable, au contraire, qu'à sa descente du wagon,
elle se trouverait aussi isolée dans la ville que dans ce compartiment,
où personne--elle devait le croire--ne semblait se soucier d'elle? Cela
était probable.

En effet, les habitudes que l'on contracte dans l'isolement se
montraient d'une façon très-visible dans la manière d'être de la jeune
voyageuse. La façon dont elle entra dans le wagon et dont elle se
disposa pour la route, le peu d'agitation qu'elle produisit autour
d'elle, le soin qu'elle prit de ne déranger et de ne gêner personne,
tout indiquait l'habitude qu'elle avait d'être seule et de ne compter
que sur elle-même.

Michel Strogoff l'observait avec intérêt, mais, réservé lui-même, il ne
chercha pas à faire naître une occasion de lui parler, bien que
plusieurs heures dussent s'écouler avant l'arrivée du train à
Nijni-Novgorod.

Une fois seulement, le voisin de cette jeune fille--ce marchand qui
mélangeait si imprudemment les suifs et les châles--s'étant endormi et
menaçant sa voisine de sa grosse tête qui vacillait d'une épaule à
l'autre, Michel Strogoff le réveilla assez brusquement et lui fit
comprendre qu'il eût à se tenir droit et d'une façon plus convenable.

Le marchand, assez grossier de sa nature, grommela quelques paroles
contre «les gens qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas»; mais
Michel Strogoff le regarda d'un air si peu accommodant, que le dormeur
s'appuya du côté opposé et délivra la jeune voyageuse de son incommode
voisinage.

Celle-ci regarda un instant le jeune homme, et il y eut un remercîment
muet et modeste dans son regard.

Mais une circonstance se présenta, qui donna à Michel Strogoff une idée
juste du caractère de cette jeune fille.

Douze verstes avant d'arriver à la gare de Nijni-Novgorod, à une brusque
courbe de la voie ferrée, le train éprouva un choc très-violent. Puis,
pendant une minute, il courut sur la pente d'un remblai.

Voyageurs plus ou moins culbutés, cris, confusion, désordre général dans
les wagons, tel fut l'effet produit tout d'abord. On pouvait craindre
que quelque accident grave ne se produisît. Aussi, avant même que le
train fût arrêté, les portières s'ouvrirent-elles, et les voyageurs,
effarés, n'eurent-ils qu'une pensée: quitter les voitures et chercher
refuge sur la voie.

Michel Strogoff songea tout d'abord à sa voisine; mais, tandis que les
voyageurs de son compartiment se précipitaient au dehors, criant et se
bousculant, la jeune fille était restée tranquillement à sa place, le
visage à peine altéré par une légère pâleur.

Elle attendait. Michel Strogoff attendit aussi.

Elle n'avait pas fait un mouvement pour descendre du wagon. Il ne bougea
pas non plus.

Tous deux demeurèrent impassibles.

«Une énergique nature!» pensa Michel Strogoff.

Cependant, tout danger avait promptement disparu. Une rupture du bandage
du wagon de bagages avait provoqué d'abord le choc, puis l'arrêt du
train, mais peu s'en était fallu que, rejeté hors des rails, il n'eût
été précipité du haut du remblai dans une fondrière. Il y eut là une
heure de retard. Enfin, la voie dégagée, le train reprit sa marche, et,
à huit heures et demie du soir, il arrivait en gare à Nijni-Novgorod.

Avant que personne eût pu descendre des wagons, les inspecteurs de
police se présentèrent aux portières et examinèrent les voyageurs.

Michel Strogoff montra son podaroshna, libellé au nom de Nicolas
Korpanoff. Donc, nulle difficulté.

Quant aux autres voyageurs du compartiment, tous à destination de
Nijni-Novgorod, ils ne parurent point suspects, heureusement pour eux.

La jeune fille, elle, présenta, non pas un passeport, puisque le
passeport n'est plus exigé en Russie, mais un permis revêtu d'un cachet
particulier et qui semblait être d'une nature spéciale.

L'inspecteur le lut avec attention. Puis, après avoir examiné
attentivement celle dont il contenait le signalement:

«Tu es de Riga? dit-il.

--Oui, répondit la jeune fille.

--Tu vas à Irkoutsk?

--Oui.

--Par quelle route?

--Par la route de Perm.

--Bien, répondit l'inspecteur. Aie soin de faire viser ton permis à la
maison de police de Nijni-Novgorod.»

La jeune fille s'inclina en signe d'affirmation.

En entendant ces demandes et ces réponses, Michel Strogoff éprouva à la
fois un sentiment de surprise et de pitié. Quoi! cette jeune fille
seule, en route pour cette lointaine Sibérie, et cela, lorsque, à ses
dangers habituels, se joignaient tous les périls d'un pays envahi et
soulevé! Comment arriverait-elle? que deviendrait-elle?...

L'inspection finie, les portières des wagons furent alors ouvertes,
mais, avant que Michel Strogoff eût pu faire un mouvement vers elle, la
jeune Livonienne, descendue la première, avait disparu dans la foule qui
encombrait les quais de la gare.




CHAPITRE V

UN ARRÊTÉ EN DEUX ARTICLES.


Nijni-Novgorod, Novgorod-la-Basse, située au confluent du Volga et de
l'Oka, est le chef-lieu du gouvernement de ce nom. C'était là que Michel
Strogoff devait abandonner la voie ferrée, qui, à cette époque, ne se
prolongeait pas au delà de cette ville. Ainsi donc, à mesure qu'il
avançait, les moyens de communication devenaient d'abord moins rapides,
ensuite moins sûrs.

Nijni-Novgorod, qui en temps ordinaire ne compte que trente à
trente-cinq mille habitants, en renfermait alors plus de trois cent
mille, c'est-à-dire que sa population était décuplée. Cet accroissement
était dû à la célèbre foire qui se tient dans ses murs pendant une
période de trois semaines. Autrefois, c'était Makariew qui bénéficiait
de ce concours de marchands, mais, depuis 1817, la foire a été
transportée à Nijni-Novgorod.

La ville, assez morne d'habitude, présentait donc une animation
extraordinaire. Dix races différentes de négociants, européens ou
asiatiques, y fraternisaient sous l'influence des transactions
commerciales.

Bien que l'heure à laquelle Michel Strogoff quitta la gare fût déjà
avancée, il y avait encore grand rassemblement de monde sur ces deux
villes, séparées par le cours du Volga, que comprend Nijni-Novgorod, et
dont la plus haute, bâtie sur un roc escarpé, est défendue par un de ces
forts qu'on appelle «kreml» en Russie.

Si Michel Strogoff eût été forcé de séjourner à Nijni-Novgorod, il
aurait eu quelque peine à découvrir un hôtel ou même une auberge à peu
près convenable. Il y avait encombrement. Cependant, comme il ne pouvait
partir immédiatement, puisqu'il lui fallait prendre le steam-boat du
Volga, il dut s'enquérir d'un gîte quelconque. Mais, auparavant, il
voulut connaître exactement l'heure du départ, et il se rendit aux
bureaux de la Compagnie, dont les bateaux font le service entre
Nijni-Novgorod et Perm.

Là, à son grand déplaisir, il apprit que le _Caucase_--c'était le nom du
steam-boat--ne partait pour Perm que le lendemain, à midi. Dix-sept
heures à attendre! c'était fâcheux pour un homme aussi pressé, et,
cependant, il lui fallut se résigner. Ce qu'il fit, car il ne
récriminait jamais inutilement.

D'ailleurs, dans les circonstances actuelles, aucune voiture, télègue ou
tarentass, berline ou cabriolet de poste, ni aucun cheval ne l'eût
conduit plus vite, soit à Perm, soit à Kazan. Mieux valait donc attendre
le départ du steam-boat,--véhicule plus rapide qu'aucun autre, et qui
devait lui faire regagner le temps perdu.

Voilà donc Michel Strogoff, allant par la ville, et cherchant, sans trop
s'en inquiéter, quelque auberge afin d'y passer la nuit. Mais de cela il
ne s'embarrassait guère, et, sans la faim qui le talonnait, il eût
probablement erré jusqu'au matin dans les rues de Nijni-Novgorod. Ce
dont il se mit en quête, ce fut d'un souper plutôt que d'un lit. Or il
trouva les deux à l'enseigne de la _Ville de Constantinople_.

Là, l'aubergiste lui offrit une chambre assez convenable, peu garnie de
meubles, mais à laquelle ne manquaient ni l'image de la Vierge, ni les
portraits de quelques saints, auxquels une étoffe dorée servait de
cadre, Un canard farci de hachis aigre, enlisé dans une crème épaisse,
du pain d'orge, du lait caillé, du sucre en poudre mélangé de cannelle,
un pot de kwass, sorte de bière très-commune en Russie, lui furent
servis aussitôt, et il ne lui en fallait pas tant pour se rassasier. Il
se rassasia donc, et mieux même que son voisin de table, qui, en qualité
de "vieux croyant" de la secte des Raskolniks, ayant fait vœu
d'abstinence, rejetait les pommes de terre de son assiette et se gardait
bien de sucrer son thé.

Son souper terminé, Michel Strogoff, au lieu de monter à sa chambre,
reprit machinalement sa promenade à travers la ville. Mais, bien que le
long crépuscule se prolongeât encore, déjà la foule se dissipait, les
rues se faisaient peu à peu désertes, et chacun regagnait son logis.

Pourquoi Michel Strogoff ne s'était-il pas mis tout bonnement au lit,
comme il convient après toute une journée passée en chemin de fer?
Pensait-il donc à cette jeune Livonienne qui, pendant quelques heures,
avait été sa compagne de voyage? N'ayant rien de mieux à faire, il y
pensait. Craignait-il que, perdue dans cette ville tumultueuse, elle ne
fût exposée à quelque insulte? Il le craignait, et avait raison de le
craindre. Espérait-il donc la rencontrer et, au besoin, s'en faire le
protecteur? Non. La rencontrer était difficile. Quant à la'protéger....
de quel droit?

«Seule, se disait-il, seule au milieu de ces nomades! Et encore les
dangers présents ne sont-ils rien auprès de ceux que l'avenir lui
réserve! La Sibérie! Irkoutsk! Ce que je vais tenter pour la Russie et
le czar, elle va le faire, elle, pour.... Pour qui? Pour quoi? Elle est
autorisée à franchir la frontière! Et le pays au delà est soulevé! Des
bandes tartares courent les steppes!...»

Michel Strogoff s'arrêtait par instants et se prenait à réfléchir.

«Sans doute, pensa-t-il, cette idée de voyager lui est venue avant
l'invasion! Peut-être elle-même ignore-t-elle ce qui se passe!... Mais
non, ces marchands ont causé devant elle des troubles de la Sibérie...
et elle n'a pas paru étonnée.... Elle n'a même demandé aucune
explication.... Mais alors elle savait donc, et, sachant, elle va!... La
pauvre fille!... Il faut que le motif qui l'entraîne soit bien puissant!
Mais, si courageuse qu'elle soit,--et elle l'est assurément--ses forces
la trahiront en route, et, sans parler des dangers et des obstacles,
elle ne pourra supporter les fatigues d'un tel voyage!... Jamais elle ne
pourra atteindre Irkoutsk!»

Cependant, Michel Strogoff allait toujours au hasard, mais, comme il
connaissait parfaitement la ville, retrouver son chemin ne pouvait être
embarrassant pour lui.

Après avoir marché pendant une heure environ, il vint s'asseoir sur un
banc adossé à une grande case de bois, qui s'élevait, au milieu de
beaucoup d'autres, sur une très-vaste place.

Il était là depuis cinq minutes, lorsqu'une main s'appuya fortement sur
son épaule.

«Qu'est-ce que tu fais la? lui demanda d'une voix rude un homme de haute
taille qu'il n'avait pas vu venir.

--Je me repose, répondit Michel Strogoff.

--Est-ce que tu aurais l'intention de passer la nuit sur ce banc? reprit
l'homme.

--Oui, si cela me convient, répliqua Michel Strogoff d'un ton un peu
trop accentué pour le simple marchand qu'il devait être.

--Approche donc qu'on te voie!» dit l'homme. Michel Strogoff, se
rappelant qu'il fallait être prudent avant tout, recula instinctivement.

«On n'a pas besoin de me voir,» répondit-il.

Et il mit, avec sang-froid, un intervalle d'une dizaine de pas entre son
interlocuteur et lui.

Il lui sembla alors, en l'observant bien, qu'il avait affaire à une
sorte de bohémien, tel qu'il s'en rencontre dans toutes les foires, et
dont il n'est pas agréable de subir le contact ni physique ni moral.
Puis, en regardant plus attentivement dans l'ombre qui commençait à
s'épaissir, il aperçut près de la case un vaste chariot, demeure
habituelle et ambulante de ces zingaris ou tsiganes qui fourmillent en
Russie, partout où il y a quelques kopeks à gagner.

Cependant, le bohémien avait fait deux ou trois pas en avant, et il se
préparait à interpeller plus directement Michel Strogoff, quand la porte
de la case s'ouvrit. Une femme, à peine visible, s'avança vivement, et
dans un idiome assez rude, que Michel Strogoff reconnut être un mélange
de mongol et de sibérien:

«Encore un espion! dit-elle. Laisse-le faire et viens souper. Le
«papluka» [Sorte de gâteau feuilleté] attend.»

Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire de la qualification dont on
le gratifiait, lui qui redoutait particulièrement les espions.

Mais, dans la même langue, bien que l'accent de celui qui l'employait
fût très-différent de celui de la femme, le bohémien répondit quelques
mots qui signifiaient:

«Tu as raison, Sangarre! D'ailleurs, nous serons partis demain!»

--Demain? répliqua à mi-voix la femme d'un ton qui dénotait une certaine
surprise.

--Oui, Sangarre, répondit le bohémien, demain, et c'est le Père lui-même
qui nous envoie... où nous voulons aller!»

Là-dessus, l'homme et la femme rentrèrent dans la case, dont la porte
fut fermée avec soin.

«Bon! se dit Michel Strogoff, si ces bohémiens tiennent à ne pas être
compris, quand ils parleront devant moi, je leur conseille d'employer
une autre langue!»

En sa qualité de Sibérien, et pour avoir passé son enfance dans la
steppe, Michel Strogoff, on l'a dit, entendait presque tous ces idiomes
usités depuis la Tartarie jusqu'à la mer Glaciale. Quant à la
signification précise des paroles échangées entre le bohémien et sa
compagne, il ne s'en préoccupa pas davantage. En quoi cela pouvait-il
l'intéresser?

L'heure étant déjà fort avancée, il songea alors à rentrer à l'auberge,
afin d'y prendre quelque repos. Il suivit, en s'en allant, le cours du
Volga, dont les eaux disparaissaient sous la sombre masse d'innombrables
bateaux. L'orientation du fleuve lui fit alors reconnaître quel était
l'endroit qu'il venait de quitter. Cette agglomération de chariots et de
cases occupait précisément la vaste place où se tenait, chaque année, le
principal marché de Nijni-Novgorod,--ce qui expliquait, en cet endroit,
le rassemblement de ces bateleurs et bohémiens venus, de tous les coins
du monde.

Michel Strogoff, une heure après, dormait d'un sommeil quelque peu agité
sur un de ces lits russes, qui semblent si durs aux étrangers, et le
lendemain, 17 juillet, il se réveillait au grand jour.

Cinq heures encore à passer à Nijni-Novgorod, cela lui semblait un
siècle. Que pouvait-il faire pour occuper cette matinée, si ce n'était
d'errer comme la veille à travers les rues de la ville. Une fois son
déjeuner fini, son sac bouclé, son podaroshna visé à la maison de
police, il n'aurait plus qu'à partir. Mais, n'étant point homme à se
lever après le soleil, il quitta son lit, il s'habilla, il plaça
soigneusement la lettre aux armes impériales au fond d'une poche
pratiquée dans la doublure de sa tunique, sur laquelle il serra sa
ceinture; puis, il ferma son sac et l'assujettit sur son dos. Cela fait,
ne voulant pas revenir à la _Ville de Constantinople_, et comptant
déjeuner sur les bords du Volga, près de l'embarcadère, il régla sa
dépense et quitta l'auberge.

Par surcroît de précaution, Michel Strogoff se rendit d'abord aux
bureaux des steam-boats, et, là, il s'assura que le _Caucase_ partait
bien à l'heure dite. La pensée lui vint alors pour la première fois que,
puisque la jeune Livonienne devait prendre la route de Perm, il était
fort possible que son projet fût aussi de s'embarquer sur le _Caucase_,
auquel cas Michel Strogoff ne pourrait manquer de faire la route avec
elle.

La ville haute, avec son kremlin, dont la circonférence mesure deux
verstes, et qui ressemble a celui de Moscou, était alors fort
abandonnée. Le gouverneur n'y demeurait même plus. Mais, autant la ville
haute était morte, autant la ville basse était vivante!

Michel Strogoff, après avoir traversé le Volga sur un pont de bateaux,
gardé par des Cosaques à cheval, arriva à l'emplacement même où, la
veille, il s'était heurté à quelque campement de bohémiens. C'était un
peu en dehors de la ville que se tenait cette foire de Nijni-Novgorod,
avec laquelle celle de Leipzig elle-même ne saurait rivaliser. Dans une
vaste plaine, située au delà du Volga, s'élevait le palais provisoire du
gouverneur général, et c'est là, par ordre, que réside ce haut
fonctionnaire pendant toute la durée de la foire, qui, grâce aux
éléments dont elle se compose, nécessite une surveillance de tous les
instants.

Cette plaine était alors couverte de maisons de bois, symétriquement
disposées, de manière à laisser entre elles des avenues assez larges
pour permettre à la foule d'y circuler aisément. Une certaine
agglomération de ces cases, de toutes les grandeurs et de toutes les
formes, formait un quartier différent, affecté à un genre spécial de
commerce. Il y avait le quartier des fers, le quartier des fourrures, le
quartier des laines, le quartier des bois, le quartier des tissus, le
quartier des poissons secs, etc. Quelques maisons étaient même
construites en matériaux de haute fantaisie, les unes avec du thé en
briques, d'autres avec des moellons de viande salée, c'est-à-dire avec
les échantillons des marchandises que leurs propriétaires y débitaient
aux acheteurs. Singulière réclame, tant soit peu américaine!

Dans ces avenues, le long de ces allées, le soleil étant fort au-dessus
de l'horizon, puisque, ce matin-là, il s'était levé avant quatre heures,
l'affluence était déjà considérable. Russes, Sibériens, Allemands,
Cosaques, Turcomans, Persans, Géorgiens, Grecs, Ottomans, Indous,
Chinois, mélange extraordinaire d'Européens et d'Asiatiques, causaient,
discutaient, péroraient, trafiquaient. Tout ce qui se vend ou s'achète
semblait avoir été entassé sur cette place. Porteurs, chevaux, chameaux,
ânes, bateaux, chariots, tout ce qui peut servir au transport des
marchandises, était accumulé sur ce champ de foire. Fourrures, pierres
précieuses, étoffes de soie, cachemires des Indes, tapis turcs, armes du
Caucase, tissus de Smyrne ou d'Ispahan, armures de Tiflis, thés de la
caravane, bronzes européens, horlogerie de la Suisse, velours et
soieries de Lyon, cotonnades anglaises, articles de carrosserie, fruits,
légumes, minerais de l'Oural, malachites, lapis-lazuli, aromates,
parfums, plantes médicinales, bois, goudrons, cordages, cornes,
citrouilles, pastèques, etc., tous les produits de l'Inde, de la Chine,
de la Perse, ceux de la mer Caspienne et de la mer Noire, ceux de
l'Amérique et de l'Europe, étaient réunis sur ce point du globe.

C'était un mouvement, une excitation, une cohue, un brouhaha dont on ne
saurait donner une idée, les indigènes de classe inférieure étant fort
démonstratifs, et les étrangers ne leur cédant guère sur ce point. Il y
avait là des marchands de l'Asie centrale, qui avaient mis un an à
traverser ses longues plaines, en escortant leurs marchandises, et qui
ne devaient pas revoir d'une année leurs boutiques ou leurs comptoirs.
Enfin, telle est l'importance de cette foire de Nijni-Novgorod, que le
chiffre des transactions ne s'y élève pas à moins de cent millions de
roubles. [Environ trois cent quatre-vingt-treize millions de francs.]

Puis, sur les places, entre les quartiers de cette ville improvisée,
c'était une agglomération de bateleurs de toute espèce: saltimbanques et
acrobates, assourdissant avec les hurlements de leurs orchestres et les
vociférations de leur parade; bohémiens, venus des montagnes et disant
la bonne aventure aux badauds d'un public toujours renouvelé; zingaris
ou tsiganes,--nom que les Russes donnent aux gypsies, qui sont les
anciens descendants des Cophtes,--chantant leurs airs les plus colorés
et dansant leurs danses les plus originales; comédiens de théâtres
forains, représentant des drames de Shakspeare, appropriés au goût des
spectateurs, qui s'y portaient en foule. Puis, dans les longues avenues,
des montreurs d'ours promenaient en liberté leurs équilibristes à quatre
pattes, des ménageries retentissaient de rauques cris d'animaux,
stimulés par le fouet acéré ou la baguette rougie du dompteur, enfin, au
milieu de la grande place centrale, encadré par un quadruple cercle de
dilettanti enthousiastes, un chœur de «mariniers du Volga», assis sur
le sol comme sur le pont de leurs barques, simulait l'action de ramer,
sous le bâton d'un chef d'orchestre, véritable timonier de ce bateau
imaginaire!

Coutume bizarre et charmante! au-dessus de toute cette foule, une nuée
d'oiseaux s'échappaient des cages dans lesquelles on les avait apportés.
Suivant un usage très-suivi à la foire de Nijni-Novgorod, en échange de
quelques kopeks charitablement offerts par de bonnes âmes, les geôliers
ouvraient la porta à leurs prisonniers, et c'était par centaines qu'ils
s'envolaient en jetant leurs petits cris joyeux....

Tel était l'aspect de la plaine, tel il devait être pendant les six
semaines que dure ordinairement la célèbre foire de Nijni-Novgorod.
Puis, après cette assourdissante période, l'immense brouhaha
s'éteindrait comme par enchantement, la ville haute reprendrait son
caractère officiel, la ville basse retomberait dans sa monotonie
ordinaire, et, de cette énorme affluence de marchands, appartenant à
toutes les contrées de l'Europe et de l'Asie centrale, il ne resterait
ni un seul vendeur qui eût quoi que ce soit à vendre encore, ni un seul
acheteur qui eût encore quoi que ce soit à acheter.

Il convient d'ajouter ici que cette fois, au moins, la France et
l'Angleterre étaient chacune représentées au grand marché de
Nijni-Novgorod par deux des produits les plus distingués de la
civilisation moderne, MM. Harry Blount et Alcide Jolivet.

En effet, les deux correspondants étaient venus chercher là des
impressions au profit de leurs lecteurs, et ils employaient de leur
mieux les quelques heures qu'ils avaient à perdre, car, eux aussi, ils
allaient prendre passage sur le _Caucase_.

Ils se rencontrèrent précisément l'un et l'autre sur le champ de foire,
et n'en furent que médiocrement étonnés, puisqu'un même instinct devait
les entraîner sur la même piste; mais, cette fois, ils ne se parlèrent
pas et se bornèrent à se saluer assez froidement.

Alcide Jolivet, optimiste par nature, semblait, d'ailleurs, trouver que
tout se passait convenablement, et, comme le hasard lui avait
heureusement fourni la table et le gîte, il avait jeté sur son carnet
quelques notes particulièrement honnêtes pour la ville de
Nijni-Novgorod.

Au contraire, Harry Blount, après avoir vainement cherché à souper,
s'était vu forcé de coucher à la belle étoile. Il avait donc envisagé
les choses à un tout autre point de vue, et méditait un article
foudroyant contre une ville dans laquelle les hôteliers refusaient de
recevoir des voyageurs qui ne demandaient qu'à se laisser écorcher «au
moral et au physique!»

Michel Strogoff, une main dans sa poche, tenant de l'autre sa longue
pipe à tuyau de merisier, semblait être le plus indifférent et le moins
impatient des hommes. Cependant, à une certaine contraction de ses
muscles sourciliers, un observateur eût facilement reconnu qu'il
rongeait son frein.

Depuis deux heures environ, il courait les rues de la ville pour revenir
invariablement au champ de foire. Tout en circulant entre les groupes,
il observait qu'une réelle inquiétude se montrait chez tous les
marchands venus des contrées voisines de l'Asie. Les transactions en
souffraient visiblement. Que bateleurs, saltimbanques et équilibristes
fissent grand bruit devant leurs échoppes, cela se concevait, car ces
pauvres diables n'avaient rien à risquer dans une entreprise
commerciale, mais les négociants hésitaient à s'engager avec les
trafiquants de l'Asie centrale, dont le pays était troublé par
l'invasion tartare.

Autre symptôme, aussi, qui devait être remarqué. En Russie, l'uniforme
militaire apparaît en toute occasion. Les soldats se mêlent volontiers à
la foule, et précisément, à Nijni-Novgorod, pendant cette période de la
foire, les agents de la police sont habituellement aidés par de nombreux
Cosaques, qui, la lance sur l'épaule, maintiennent l'ordre dans cette
agglomération de trois cent mille étrangers.

Or, ce jour-là, les militaires, Cosaques ou autres, faisaient défaut au
grand marché. Sans doute, en prévision d'un départ subit, ils avaient
été consignés à leurs casernes.

Cependant, si les soldats ne se montraient pas, il n'en était pas ainsi
des officiers. Depuis la veille, les aides de camp, partant du palais du
gouverneur général, s'élançaient en toutes directions. Il se faisait
donc un mouvement inaccoutumé, que la gravité des événements pouvait
seule expliquer. Les estafettes se multipliaient sur les routes de la
province, soit du côté de Wladimir, soit du côté des monts Ourals.
L'échange de dépêches télégraphiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg
était incessant. La situation de Nijni-Novgorod, non loin de la
frontière sibérienne, exigeait évidemment de sérieuses précautions. On
ne pouvait pas oublier qu'au XIVe siècle la ville avait été deux fois
prise par les ancêtres de ces Tartares, que l'ambition de Féofar-Khan
jetait à travers les steppes kirghises.

Un haut personnage, non moins occupé que le gouverneur général, était le
maître de police. Ses inspecteurs et lui, chargés de maintenir l'ordre,
de recevoir les réclamations, de veiller à l'exécution des règlements,
ne chômaient pas. Les bureaux de l'administration, ouverts nuit et jour,
étaient incessamment assiégés, aussi bien par les habitants de la ville
que par les étrangers, européens ou asiatiques.

Or, Michel Strogoff se trouvait précisément sur la place centrale,
lorsque le bruit se répandit que le maître de police venait d'être mandé
par estafette au palais du gouverneur général. Une importante dépêche,
arrivée de Moscou, disait-on, motivait ce déplacement.

Le maître de police se rendit donc au palais du gouverneur, et aussitôt,
comme par un pressentiment général, la nouvelle circula que quelque
mesure grave, en dehors de toute prévision, de toute habitude, allait
être prise.

Michel Strogoff écoutait ce qui se disait, afin d'en profiter, le cas
échéant.

«On va fermer la foire! s'écriait l'un.

--Le régiment de Nijni-Novgorod vient de recevoir son ordre de départ!
répondait l'autre.

--On dit que les Tartares menacent Tomsk!

--Voici le maître de police!» cria-t-on de toutes parts.

Un fort brouhaha s'était élevé subitement, qui se dissipa peu à peu, et
auquel succéda un silence absolu. Chacun pressentait quelque grave
communication de la part du gouvernement.

Le maître de police, précédé de ses agents, venait de quitter le palais
du gouverneur général. Un détachement de Cosaques l'accompagnait et
faisait ranger la foule à force de bourrades, violemment données et
patiemment reçues.

Le maître de police arriva au milieu de la place centrale, et chacun put
voir qu'il tenait une dépêche à la main.

Alors, d'une voix haute, il lut la déclaration suivante:

«ARRÊTÉ DU GOUVERNEUR DE NIJNI-NOVGOROD.

«1° Défense à tout sujet russe de sortir de la province, pour quelque
cause que ce soit.

«2° Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province
dans les vingt-quatre heures.»




CHAPITRE VI

FRÈRE ET SŒUR.



Ces mesures, très-funestes pour les intérêts privés, les circonstances
les justifiaient absolument.

«Défense à tout sujet russe de sortir de la province», si Ivan Ogareff
était encore dans la province, c'était l'empêcher, non sans d'extrêmes
difficultés tout au moins, de rejoindre Féofar-Khan, et enlever au chef
tartare un lieutenant redoutable.

«Ordre à tous étrangers d'origine asiatique de quitter la province dans
les vingt-quatre heures», c'était éloigner eh bloc ces trafiquants venus
de l'Asie centrale, ainsi que ces bandes de bohémiens, de gypsies, de
tsiganes, qui ont plus ou moins d'affinités avec les populations
tartares ou mongoles et que la foire y avait réunis. Autant de têtes,
autant d'espions, et leur expulsion était certainement commandée par
l'état des choses.

Mais on comprend aisément l'effet de ces deux coups de foudre, tombant
sur la ville de Nijni-Novgorod, nécessairement plus visée et plus
atteinte qu'aucune autre.

Ainsi donc, les nationaux que des affaires eussent appelés au delà des
frontières sibériennes ne pouvaient plus quitter la province,
momentanément du moins. La teneur du premier article de l'arrêté était
formelle. Il n'admettait aucune exception. Tout intérêt privé devait
s'effacer devant l'intérêt général.

Quant au second article de l'arrêté, l'ordre d'expulsion qu'il contenait
était aussi sans réplique. Il ne concernait point d'autres étrangers que
ceux qui étaient d'origine asiatique, mais ceux-ci n'avaient plus qu'à
réemballer leurs marchandises et à reprendre la route qu'ils venaient de
parcourir. Quant à tous ces saltimbanques, dont le nombre était
considérable, et qui avaient près de mille verstes à franchir pour
atteindre la frontière la plus rapprochée, c'était pour eux la misère à
bref délai!

--Aussi s'éleva-t-il tout d'abord contre cette mesure insolite un
murmure de protestation, un cri de désespoir, que la présence des
Cosaques et des agents de la police eut promptement réprimé.

Et presque aussitôt ce qu'on pourrait appeler le déménagement de cette
vaste plaine commença. Les toiles tendues devant les échoppes se
replièrent; les théâtres forains s'en allèrent par morceaux; les danses
et les chants cessèrent; les parades se turent; les feux s'éteignirent;
les cordes des équilibristes se détendirent; les vieux chevaux poussifs
de ces demeures ambulantes revinrent des écuries aux brancards. Agents
et soldats, le fouet ou la baguette à la main, stimulaient les
retardataires et ne se gênaient point d'abattre les tentes, avant même
que les pauvres bohèmes les eussent quittées. Évidemment, sous
l'influence de ces mesures, avant le soir, la place de Nijni-Novgorod
serait entièrement évacuée, et au tumulte du grand marché succéderait le
silence du désert.

Et encore faut-il le répéter,--car c'était une aggravation obligée de
ces mesures,--à tous ces nomades que le décret d'exclusion frappait
directement, les steppes de la Sibérie étaient même interdites, et il
leur faudrait se jeter dans le sud de la mer Caspienne, soit en Perse,
soit en Turquie, soit dans les plaines du Turkestan. Les postes de
l'Oural et des montagnes qui forment comme le prolongement de ce fleuve
sur la frontière russe ne leur eussent pas permis de passer. C'était
donc un millier de verstes qu'ils étaient dans la nécessité de
parcourir, avant de pouvoir fouler un sol libre.

Au moment où la lecture de l'arrêté avait été faite par le maître de
police, Michel Strogoff fut frappé d'un rapprochement qui surgit
instinctivement dans son esprit.

«Singulière coïncidence! pensa-t-il, entre cet arrêté qui expulse les
étrangers originaires de l'Asie et les paroles échangées cette nuit
entre ces deux bohémiens de race tsigane. «C'est le Père lui-même qui
nous envoie où nous voulons aller!» a dit ce vieillard. Mais «le Père»,
c'est l'empereur! On ne le désigne pas autrement dans le peuple! Comment
ces bohémiens pouvaient-ils prévoir la mesure prise contre eux, comment
l'ont-ils connue d'avance, et où veulent-ils donc aller? Voilà des gens
suspects, et auxquels l'arrêté du gouverneur me paraît, cependant,
devoir être plus utile que nuisible!»

Mais cette réflexion, fort juste à coup sûr, fut coupée net par une
autre qui devait chasser toute autre pensée de l'esprit de Michel
Strogoff. Il oublia les tsiganes, leurs propos suspects, l'étrange
coïncidence qui résultait de la publication de l'arrêté.... Le souvenir
de la jeune Livonienne venait de se présenter soudain à lui.

«La pauvre enfant! s'écria-t-il comme malgré lui. Elle ne pourra plus
franchir la frontière!»

En effet, la jeune fille était de Riga, elle était Livonienne, Russe par
conséquent, elle ne pouvait donc plus quitter le territoire russe! Ce
permis, qui lui avait été délivré avant les nouvelles mesures, n'était
évidemment plus valable. Toutes les routes de la Sibérie venaient de lui
être impitoyablement fermées, et, quel que fût le motif qui la conduisît
à Irkoutsk, il lui était dès a présent interdit de s'y rendre.

Cette pensée préoccupa vivement Michel Strogoff. Il s'était dit,
vaguement d'abord, que, sans rien négliger de ce qu'exigeait de lui son
importante mission, il lui serait possible, peut-être, d'être de quelque
secours à cette brave enfant, et cette idée lui avait souri. Connaissant
les dangers qu'il aurait personnellement à affronter, lui, homme
énergique et vigoureux, dans un pays dont les routes lui étaient
cependant familières, il ne pouvait pas méconnaître que ces dangers
seraient infiniment plus redoutables pour une jeune fille. Puisqu'elle
se rendait à Irkoutsk, elle aurait a suivre la même route que lui, elle
serait obligée de passer au milieu des hordes des envahisseurs, comme il
allait tenter de le faire lui-même. Si, en outre, et selon toute
probabilité, elle n'avait à sa disposition que les ressources
nécessaires à un voyage entrepris pour des circonstances ordinaires,
comment parviendrait-elle à l'accomplir dans les conditions que les
évènements allaient rendre non-seulement périlleuses, mais coûteuses?

«Eh bien! s'était-il dit, puisqu'elle prend la route de Perm, il est
presque impossible que je ne la rencontre pas. Donc, je pourrai veiller
sur elle sans qu'elle s'en doute, et, comme elle m'a tout l'air d'être
aussi pressée que moi d'arriver a Irkoutsk, elle ne me causera aucun
retard.»

Mais une pensée en amène une autre. Michel Strogoff n'avait raisonné
jusque-là que dans l'hypothèse d'une bonne action à faire, d'un service
à rendre. Une idée nouvelle venait de naître dans son cerveau, et la
question se présenta à lui sous un tout autre aspect.

«Au fait, se dit-il, mais je puis avoir besoin d'elle plus qu'elle
n'aurait besoin de moi. Sa présence peut ne pas m'être inutile et
servirait à déjouer tout soupçon à mon égard. Dans l'homme courant seul
à travers la steppe, on peut plus aisément deviner le courrier du czar.
Si, au contraire, cette jeune fille m'accompagne, je serai bien, mieux
aux yeux de tous le Nicolas Korpanoff de mon podaroshna. Donc, il faut
qu'elle m'accompagne! Donc, il faut qu'à tout prix je la retrouve! Il
n'est pas probable que depuis hier soir elle ait pu se procurer quelque
voiture pour quitter Nijni-Novgorod. Cherchons-la, fit que Dieu me
conduise!»

Michel Strogoff quitta la grande place de Nijni-Novgorod, où le tumulte,
produit par l'exécution des mesures prescrites, atteignait en ce moment
à son comble. Récriminations des étrangers proscrits, cris des agents et
des Cosaques qui les brutalisaient, c'était un tumulte indescriptible.
La jeune fille qu'il cherchait ne pouvait être là.

Il était neuf heures du matin. Le steam-boat ne partait qu'à midi.
Michel Strogoff avait donc environ deux heures à employer pour retrouver
celle dont il voulait faire sa compagne de voyage.

Il traversa de nouveau le Volga et parcourut les quartiers de l'autre
rive, où la foule était bien moins considérable. Il visita, on pourrait
dire rue par rue, la ville haute et la ville basse. Il entra dans les
églises, refuge naturel de tout ce qui pleure, de tout ce qui souffre.
Nulle part il ne rencontra la jeune Livonienne.

«Et cependant, répétait-il, elle ne peut encore avoir quitté
Nijni-Novgorod. Cherchons toujours!»

Michel Strogoff erra ainsi pendant deux heures. Il allait sans
s'arrêter, il ne sentait pas la fatigue, il obéissait à un sentiment
impérieux qui ne lui permettait plus de réfléchir. Le tout vainement.

Il lui vint alors, à l'esprit que la jeune fille n'avait peut-être pas
en connaissance de l'arrêté,--circonstance improbable, cependant, car un
tel coup de foudre n'avait pu éclater sans être entendu de tous.
Intéressée, évidemment, à connaître les moindres nouvelles qui venaient
de la Sibérie, comment aurait-elle pu ignorer les mesures prises par le
gouverneur, mesures qui la frappaient si directement?

Mais enfin, si elle les ignorait, elle viendrait donc, dans quelques
heures, au quai d'embarquement, et, là, quelque agent impitoyable lui
refuserait brutalement passage! Il fallait à tout prix que Michel
Strogoff la vît auparavant, et qu'elle put, grâce à lui, éviter cet
échec.

Mais ses recherches furent vaines, et il eut bientôt perdu tout espoir
de la retrouver.

Il était alors onze heures. Michel Strogoff, bien qu'en toute autre
circonstance cela eût été inutile, songea à présenter son podaroshna aux
bureaux du maître de police. L'arrêté ne pouvait évidemment le
concerner, puisque le cas était prévu pour lui, mais il voulait
s'assurer que rien ne s'opposerait à sa sortie de la ville.

Michel Strogoff dut donc retourner sur l'autre rive du Volga, dans le
quartier où se trouvaient les bureaux du maître de police.

Là, il y avait grande affluence, car si les étrangers avaient ordre de
quitter la province, ils n'en étaient pas moins soumis à certaines
formalités pour partir. Sans cette précaution, quelque Russe, plus ou
moins compromis dans le mouvement tartare, aurait pu, grâce à un
déguisement, passer la frontière,--ce que l'arrêté prétendait empêcher.
On vous renvoyait, mais encore fallait-il que vous eussiez la permission
de vous en aller.

Donc, bateleurs, bohémiens, zingaris, tsiganes, mêlés aux marchands de
la Perse, de la Turquie, de l'Inde, du Turkestan, de la Chine,
encombraient la cour et les bureaux de la maison de police.

Chacun se hâtait, car les moyens de transport allaient être
singulièrement recherchés de cette foule de gens expulsés, et ceux qui
s'y prendraient trop tard courraient grand risque de ne pas être en
mesure de quitter la ville dans le délai prescrit,--ce qui les eût
exposés à quelque brutale intervention des agents du gouverneur.

Michel Strogoff, grâce à la vigueur de ses coudes, put traverser la
cour. Mais entrer dans les bureaux et parvenir jusqu'au guichet des
employés, c'était une besogne bien autrement difficile. Cependant, un
mot qu'il dit à l'oreille d'un inspecteur et quelques roubles donnés à
propos furent assez puissants pour lui faire obtenir passage.

L'agent, après l'avoir introduit dans la salle d'attente, alla prévenir
un employé supérieur.

Michel Strogoff ne pouvait donc tarder à être en règle avec la police et
libre de ses mouvements.

En attendant, il regarda autour de lui. Et que vit-il?

Là, sur un banc, tombée plutôt qu'assise, une jeune fille, en proie à un
muet désespoir, bien qu'il put à peine voir sa figure, dont le profil
seul se dessinait sur la muraille.

Michel Strogoff ne s'était pas trompé. Il venait de reconnaître la jeune
Livonienne.

Ne connaissant pas l'arrêté du gouverneur, elle était venue au bureau de
police pour faire viser son permis!... On lui avait refusé le visa! Sans
doute elle était autorisée à se rendre à Irkoutsk, mais l'arrêté était
formel, il annulait toutes autorisations antérieures, et les routes de
la Sibérie lui étaient fermées.

Michel Strogoff, très-heureux de l'avoir enfin retrouvée, s'approcha de
la jeune fille.

Celle-ci le regarda un instant, et son visage s'éclaira d'une lueur
fugitive en revoyant son compagnon de voyage. Elle se leva, par
instinct, et, comme un naufragé qui se raccroche à une épave, elle
allait lui demander assistance....

En ce moment, l'agent toucha l'épaule de Michel Strogoff.

«Le maître de police vous attend, dit-il.

--Bien,» répondit Michel Strogoff.

Et, sans dire un mot à celle qu'il avait tant cherchée depuis la veille,
sans la rassurer d'un geste qui eût pu compromettre et elle et lui-même,
il suivit l'agent à travers les groupes compactes.

La jeune Livonienne, voyant disparaître celui-là seul qui eût pu
peut-être lui venir en aide, retomba sur son banc.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Michel Strogoff
reparaissait dans la salle, accompagné d'un agent.

Il tenait à la main son podaroshna, qui lui faisait libres les routes de
la Sibérie.

Il s'approcha alors de la jeune Livonienne, et, lui tendant la main:

«Sœur....» dit-il.

Elle comprit! Elle se leva, comme si quelque soudaine inspiration ne lui
eût pas permis d'hésiter!

«Sœur, répéta Michel Strogoff, nous sommes autorisés à continuer notre
voyage à Irkoutsk. Viens-tu?

--Je te suis, frère,» répondit la jeune fille, en mettant sa main dans
la main de Michel Strogoff.

Et tous deux quittèrent la maison de police.




CHAPITRE VII

EN DESCENDANT LE VOLGA.


Un peu avant midi, la cloche du steam-boat attirait à l'embarcadère du
Volga un grand concours de monde, puisqu'il y avait là ceux qui
partaient et ceux qui auraient voulu partir. Les chaudières du _Caucase_
étaient en pression suffisante. Sa cheminée ne laissait plus échapper
qu'une fumée légère, tandis que l'extrémité du tuyau d'échappement et le
couvercle des soupapes se couronnaient de vapeur blanche.

Il va sans dire que la police surveillait le départ du _Caucase_, et se
montrait impitoyable à ceux des voyageurs qui ne se trouvaient pas dans
les conditions voulues pour quitter la ville.

De nombreux Cosaques allaient et venaient sur le quai, prêts à prêter
main-forte aux agents, mais ils n'eurent point à intervenir, et les
choses se passèrent sans résistance.

A l'heure réglementaire, le dernier coup de cloche retentit, les amarres
furent larguées, les puissantes roues du steam-boat battirent l'eau de
leurs palettes articulées, et le _Caucase_ fila rapidement entre les
deux villes dont se compose Nijni-Novgorod.

Michel Strogoff et la jeune Livonienne avaient pris passage à bord du
_Caucase_. Leur embarquement s'était fait sans aucune difficulté. On le
sait, le podaroshna, libellé au nom de Nicolas Korpanoff, autorisait ce
négociant à être accompagné pendant son voyage en Sibérie. C'était donc
un frère et une sœur qui voyageaient sous la garantie de la police
impériale.

Tous deux, assis à l'arrière, regardaient fuir la ville, si profondément
troublée par l'arrêté du gouverneur.

Michel Strogoff n'avait rien dit à la jeune fille, il ne l'avait pas
interrogée. Il attendait qu'elle parlât, s'il lui convenait de parler.
Celle-ci avait hâte d'avoir quitté cette ville, dans laquelle, sans
l'intervention providentielle de ce protecteur inattendu, elle fût
restée prisonnière. Elle ne disait rien, mais son regard remerciait pour
elle.

Le Volga, le Rha des anciens, est considéré comme le fleuve le plus
considérable de toute l'Europe, et son cours n'est pas inférieur à
quatre mille verstes (4,300 kilomètres). Ses eaux, assez insalubres dans
sa partie supérieure, sont modifiées à Nijni-Novgorod par celles de
l'Oka, affluent rapide qui s'échappe des provinces centrales de la
Russie.

On a assez justement comparé l'ensemble des canaux et fleuves russes à
un arbre gigantesque dont les branches se ramifient sur toutes les
parties de l'empire. C'est le Volga qui forme le tronc de cet arbre, et
il a pour racines soixante-dix embouchures qui s'épanouissent sur le
littoral de la mer Caspienne. Il est navigable depuis Rjef, ville du
gouvernement de Tver, c'est-à-dire sur la plus grande partie de son
cours.

Les bateaux de la Compagnie de transports entre Perm et Nijni-Novgorod
font assez rapidement les trois cent cinquante verstes (373 kilomètres)
qui séparent cette ville de la ville de Kazan. Il est vrai que ces
steam-boats n'ont qu'à descendre le Volga, lequel ajoute environ deux
milles de courant à leur vitesse propre. Mais, lorsqu'ils sont arrivés
au confluent de la Kama, un peu au-dessous de Kazan, ils sont forcés
d'abandonner le fleuve pour la rivière, dont ils doivent alors remonter
le cours jusqu'à Perm. Donc, tout compte établi, et bien que sa machine
fût puissante, le _Caucase_ ne devait pas faire plus de seize verstes à
l'heure. En réservant une heure d'arrêt à Kazan, le voyage de
Nijni-Novgorod à Perm devait donc durer soixante à soixante-deux heures
environ.

Ce steam-boat, d'ailleurs, était fort bien aménagé, et les passagers,
suivant leur condition ou leurs ressources, y occupaient trois classes
distinctes. Michel Strogoff avait eu soin de retenir deux cabines de
première classe, de sorte que sa jeune compagne pouvait se retirer dans
la sienne et s'isoler quand bon lui semblait.

Le _Caucase_ était très-encombré de passagers de toutes catégories. Un
certain nombre de trafiquants asiatiques avaient jugé bon de quitter
immédiatement Nijni-Novgorod. Dans la partie du steam-boat réservée à la
première classe se voyaient des Arméniens en longues robes et coiffés
d'espèces de mitres,--des Juifs, reconnaissables à leurs bonnets
coniques,--de riches Chinois dans leur costume traditionnel, robe
très-large, bleue, violette ou noire, ouverte devant et derrière, et
recouverte d'une seconde robe à larges manches dont la coupe rappelle
celle des popes,--des Turcs, qui portaient encore le turban
national,--des Indous, à bonnet carré, avec un simple cordon pour
ceinture, et dont quelques-uns, plus spécialement désignés sous le nom
de Shikarpouris, tiennent entre leurs mains tout le trafic de l'Asie
centrale,--enfin des Tartares, chaussés de bottes agrémentées de
soutaches multicolores, et la poitrine plastronnée de broderies. Tous
ces négociants avaient dû entasser dans la cale et sur le pont leurs
nombreux bagages, dont le transport devait leur coûter cher, car,
réglementairement, ils n'avaient droit qu'à un poids de vingt livres par
personne.

A l'avant du _Caucase_ étaient groupés des passagers plus nombreux,
non-seulement des étrangers, mais aussi des Russes, auxquels l'arrêté ne
défendait pas de regagner les villes de la province.

Il y avait là des moujiks, coiffés de bonnets ou de casquettes, vêtus
d'une chemise à petits carreaux sous leur vaste pelisse, et des paysans
du Volga, pantalon bleu fourré dans leurs bottes, chemise de coton rose
serrée par une corde, casquette plate ou bonnet de feutre. Quelques
femmes, vêtues de robes de cotonnade à fleurs, portaient le tablier à
couleurs vives et le mouchoir à dessins rouges sur la tête. C'étaient
principalement des passagers de troisième classe, que,
très-heureusement, la perspective d'un long voyage de retour ne
préoccupait pas. En somme, cette partie du pont était fort encombrée.
Aussi les passagers de l'arrière ne s'aventuraient-ils guère parmi ces
groupes très-mélanges, dont la place était marquée sur l'avant des
tambours.

Cependant, le Caucase filait de toute la vitesse de ses aubes entre les
rives du Volga. Il croisait de nombreux bateaux auxquels des remorqueurs
faisaient remonter le cours au fleuve et qui transportaient toutes
sortes de marchandises à Nijni-Novgorod. Puis passaient des trains de
bois, longs comme ces interminables files de sargasses de l'Atlantique,
et des chalands chargés à couler bas, noyés jusqu'au plat-bord. Voyage
inutile à présent, puisque la foire venait d'être brusquement dissoute à
son début.

Les rives du Volga, éclaboussées par le sillage du steam-boat, se
couronnaient de volées de canards qui fuyaient en poussant des cris
assourdissants. Un peu plus loin, sur ces plaines sèches, bordées
d'aunes, de saules, de trembles, s'éparpillaient quelques vaches d'un
rouge foncé, des troupeaux de moutons à toison brune, de nombreuses
agglomérations de porcs et de porcelets blancs et noirs. Quelques
champs, semés de maigre sarrasin et de seigle, s'étendaient jusqu'à
l'arrière-plan de coteaux à demi cultivés, mais qui, en somme,
n'offraient aucun point de vue remarquable. Dans ces paysages monotones,
le crayon d'un dessinateur, en quête de quelque site pittoresque, n'eût
rien trouvé à reproduire.

Deux heures après le départ du _Caucase_, la jeune Livonienne,
s'adressant à Michel Strogoff, lui dit:

«Tu vas à Irkoutsk, frère?

--Oui, sœur, répondit le jeune homme. Nous faisons tous les deux la
même route. Par conséquent, partout où je passerai, tu passeras.

--Demain, frère, tu sauras pourquoi j'ai quitté les rives de la Baltique
pour aller au delà des monts Ourals.

--Je ne te demande rien, sœur.

--Tu sauras tout, répondit la jeune fille, dont les lèvres ébauchèrent
un triste sourire. Une sœur ne doit rien cacher à son frère. Mais,
aujourd'hui, je ne pourrais!... La fatigue, le désespoir m'avaient
brisée!

--Veux-tu reposer dans ta cabine? demanda Michel Strogoff.

--Oui... oui... et demain....

--Viens donc....»

Il hésitait à finir sa phrase, comme s'il eût voulu l'achever par le nom
de sa compagne, qu'il ignorait encore.

«Nadia, dit-elle en lui tendant la main.

--Viens, Nadia, répondit Michel Strogoff, et use sans façon de ton frère
Nicolas Korpanoff.»

Et il conduisit la jeune fille à la cabine qui avait été retenue pour
elle sur le salon de l'arrière.

Michel Strogoff revint sur le pont, et, avide des nouvelles qui
pouvaient peut-être modifier son itinéraire, il se mêla aux groupes de
passagers, écoutant, mais ne prenant point part aux conversations.
D'ailleurs, si le hasard faisait qu'il fût interrogé et dans
l'obligation de répondre, il se donnerait pour le négociant Nicolas
Korpanoff, que le _Caucase_ reconduisait à la frontière, car il ne
voulait pas que l'on pût se douter qu'une permission spéciale
l'autorisait à voyager en Sibérie.

Les étrangers que le steam-boat transportait ne pouvaient évidemment
parler que des événements du jour, de l'arrêté et de ses conséquences.
Ces pauvres gens, à peine remis des fatigues d'un voyage à travers
l'Asie centrale, se voyaient forcés de revenir, et s'ils n'exhalaient
pas hautement leur colère et leur désespoir, c'est qu'ils ne l'osaient.
Une peur, mêlée de respect, les retenait. Il était possible que des
inspecteurs de police, chargés de surveiller les passagers, fussent
secrètement embarqués à bord du _Caucase_, et mieux valait tenir sa
langue, l'expulsion, après tout, étant encore préférable à
l'emprisonnement dans une forteresse. Aussi, parmi ces groupes, ou l'on
se taisait, ou les propos s'échangeaient avec une telle circonspection,
qu'on ne pouvait guère en tirer quelque utile renseignement.

Mais si Michel Strogoff n'eut rien à apprendre de ce côté, si même les
bouches se fermèrent plus d'une fois à son approche,--car on ne le
connaissait pas,--ses oreilles furent bientôt frappeés par les éclats
d'une voix peu soucieuse d'être ou non entendue.

L'homme à la voix gaie parlait russe, mais avec un accent étranger, et
son interlocuteur, plus réservé, lui répondait dans la même langue, qui
n'était pas non plus sa langue originelle.

«Comment, disait le premier, comment, vous sur ce bateau, mon cher
confrère, vous que j'ai vu a la fête impériale de Moscou, et seulement
entrevu a Nijni-Novgorod?

--Moi-même, répondit le second d'un ton sec.

--Eh bien, franchement, je ne m'attendais pas a être immédiatement suivi
par vous, et de si près!

--Je ne vous suis pas, monsieur, je vous précède!

--Précède! précède! Mettons que nous marchons de front, du même pas,
comme deux soldats à la parade, et, provisoirement du moins, convenons,
si vous le voulez, que l'un ne dépassera pas l'autre!

--Je vous dépasserai, au contraire.

--Nous verrons cela, quand nous serons sur le théâtre de la guerre; mais
jusque-là, que diable! soyons compagnons de route. Plus tard, nous
aurons bien le temps et l'occasion d'être rivaux!

--Ennemis.

--Ennemis, soit! Vous avez dans vos paroles, cher confrère, une
précision qui m'est tout particulièrement agréable. Avec vous, au moins,
on sait à quoi s'en tenir!

--Où est le mal?

--Il n'y en a aucun. Aussi, à mon tour, je vous demanderai la permission
de préciser notre situation réciproque.

--Précisez.

--Vous allez a Perm... comme moi?

--Comme vous.

--Et, probablement, vous vous dirigerez de Perm sur Ekaterinbourg,
puisque c'est la route la meilleure et la plus sûre par laquelle on
puisse franchir les monts Ourals?

--Probablement.

--Une fois la frontière passée, nous serons en Sibérie, c'est-à-dire en
pleine invasion.

--Nous y serons!

--Eh bien alors, mais seulement alors, ce sera le moment de dire:
«Chacun pour soi, et Dieu pour....»

--Dieu pour moi!

--Dieu pour vous, tout seul! Très-bien! Mais, puisque nous avons devant
nous une huitaine de jours neutres, et puisque très-certainement les
nouvelles ne pleuvront pas en route, soyons amis jusqu'au moment où nous
redeviendrons rivaux.

--Ennemis.

--Oui! c'est juste, ennemis! Mais, jusque-là, agissons de concert et ne
nous entre-dévorons pas! Je vous promets, d'ailleurs, de garder pour moi
tout ce que je pourrai voir....

--Et moi, tout ce que je pourrai entendre.

--Est-ce dit?

--C'est dit.

--Votre main?

--La voilà.»

Et la main du premier interlocuteur, c'est-à-dire cinq doigts largement
ouverts, secoua vigoureusement les deux doigts que lui tendit
flegmatiquement le second.

«A propos, dit le premier, j'ai pu, ce matin, télégraphier à ma cousine
le texte même de l'arrêté dès dix heures dix-sept minutes.

--Et moi je l'ai adressé au _Daily-Telegraph_ dès dix heures treize.

--Bravo, monsieur Blount.

-Trop bon, monsieur Jolivet.

--A charge de revanche!

--Ce sera difficile!

--On essayera pourtant!»

Ce disant, le correspondant français salua familièrement le
correspondant anglais, qui, inclinant sa tête, lui rendit son salut avec
une raideur toute britannique.

Ces deux chasseurs de nouvelles, l'arrêté du gouverneur ne les
concernait pas, puisqu'ils n'étaient ni Russes, ni étrangers d'origine
asiatique. Ils étaient donc partis, et s'ils avaient quitté ensemble
Nijni-Novgorod, c'est que le même instinct les poussait en avant. Il
était donc naturel qu'ils eussent pris le même moyen de transport et
qu'ils suivissent la même route jusqu'aux, steppes sibériennes.
Compagnons de voyage, amis ou ennemis, ils avaient devant eux huit jours
avant «que la chasse fût ouverte». Et alors au plus adroit! Alcide
Jolivet avait fait les premières avances, et, si froidement que ce fût,
Harry Blount les avait acceptées.

Quoi qu'il en soit, au dîner de ce jour, le Français, toujours ouvert et
même un peu loquace, l'Anglais, toujours fermé, toujours gourmé,
trinquaient à la même table, en buvant un Cliquot authentique, à six
roubles la bouteille, généreusement fait avec la sève fraîche des
bouleaux du voisinage.

En entendant ainsi causer Alcide Jolivet et Harry Blount, Michel
Strogoff s'était dit:

«Voici des curieux et des indiscrets que je rencontrerai probablement
sur ma route. Il me parait prudent de les tenir à distance.»

La jeune Livonienne ne vint pas dîner. Elle dormait dans sa cabine, et
Michel Strogoff ne voulut pas la faire réveiller. Le soir arriva donc
sans qu'elle eût reparu sur le pont du _Caucase_.

Le long crépuscule imprégnait alors l'atmosphère d'une fraîcheur que les
passagers recherchèrent avidement après l'accablante chaleur du jour.
Quand l'heure fut avancée, la plupart ne songèrent même pas à regagner
les salons ou les cabines. Étendus sur les bancs, ils respiraient avec
délices un peu de cette brise que développait la vitesse du steam-boat.
Le ciel, à cette époque de l'année et sous cette latitude, devait à
peine s'obscurcir entre le soir et le matin, et il laissait au timonier
toute aisance pour se diriger au milieu des nombreuses embarcations qui
descendaient ou remontaient le Volga.

Cependant, entre onze heures et deux heures du matin, la lune étant
nouvelle, il fit à peu près nuit. Presque tous les passagers du pont
dormaient alors, et le silence n'était plus troublé que par le bruit des
palettes, frappant l'eau à intervalles réguliers.

Une sorte d'inquiétude tenait éveillé Michel Strogoff. Il allait et
venait, mais toujours à l'arrière du steam-boat. Une fois, cependant, il
lui arriva de dépasser la chambre des machines. Il se trouva alors sur
la partie réservée aux voyageurs de seconde et de troisième classe.

Là, on dormait, non-seulement sur les bancs, mais aussi sur les ballots,
les colis et même sur les planches du pont. Seuls, les matelots de quart
sa tenaient debout sur le gaillard d'avant. Deux lueurs, l'une verte,
l'autre rouge, projetées par les fanaux de tribord et de bâbord,
envoyaient quelques rayons obliques sur les flancs du steam-boat.

Il fallait une certaine attention pour ne pas piétiner les dormeurs,
capricieusement étendus ça et là. C'étaient pour la plupart des moujiks,
habitués de coucher à la dure et auxquels les planches d'un pont
devaient suffire. Néanmoins, ils auraient fort mal accueilli, sans
doute, le maladroit qui les eût éveillés à coups de botte.

Michel Strogoff faisait donc attention à ne heurter personne. En allant
ainsi vers l'extrémité du bateau, il n'avait d'autre idée que de
combattre le sommeil par une promenade un peu plus longue.

Or, il était arrivé à la partie antérieure du pont, et il montait déjà
l'échelle du gaillard d'avant, lorsqu'il entendit parler près de lui. Il
s'arrêta. Les voix semblaient venir d'un groupe de passagers, enveloppés
de châles et de couvertures, qu'il était impossible de reconnaître dans
l'ombre. Mais il arrivait parfois, lorsque la cheminée du steam-boat, au
milieu des volutes de fumée, s'empanachait de flammes rougeâtres, que
des étincelles semblaient courir à travers le groupe, comme si des
milliers de paillettes se fussent subitement allumées sous un rayon
lumineux.

Michel Strogoff allait passer outre, lorsqu'il entendit plus
distinctement certaines paroles, prononcées en cette langue bizarre qui
avait déjà frappé son oreille pendant la nuit, sur le champ de foire.

Instinctivement, il eut la pensée d'écouter. Protégé par l'ombre du
gaillard, il ne pouvait être aperçu. Quant à voir les passagers qui
causaient, cela lui était impossible. Il dut donc se borner à prêter
l'oreille.

Les premiers mots qui furent échangés n'avaient aucune importance,--du
moins pour lui,--mais ils lui permirent de reconnaître précisément les
deux voix de femme et d'homme qu'il avait entendues à Nijni-Novgorod.
Dès lors, redoublement d'attention de sa part. Il n'était pas
impossible, en effet, que ces tsiganes, dont il avait surpris un lambeau
de conversation, maintenant expulsés avec tous leurs congénères, ne
fussent à bord du _Caucase_.

Et bien lui en prit d'écouter, car ce fut assez distinctement qu'il
entendit cette demande et cette réponse, faites en idiome tartare:

«On dit qu'un courrier est parti de Moscou pour Irkoutsk!

--On le dit, Sangarre, mais ou ce courrier arrivera trop tard, ou il
n'arrivera pas!»

Michel Strogoff tressaillit involontairement à cette réponse, qui le
visait si directement. Il essaya de reconnaître si l'homme et la femme
qui venaient de parler étaient bien ceux qu'il soupçonnait, mais l'ombre
était alors trop épaisse, et il n'y put réussir.

Quelques instants après, Michel Strogoff, sans avoir été aperçu, avait
regagné l'arrière du steam-boat, et, la tête dans les mains, il
s'asseyait à l'écart. On eût pu croire qu'il dormait.

Il ne dormait pas et ne songeait pas à dormir. Il réfléchissait à ceci,
non sans une assez vive appréhension:

«Qui donc sait mon départ, et qui donc a intérêt à le savoir?»




CHAPITRE VIII

EN REMONTANT LA KAMA.


Le lendemain, 18 juillet, à six heures quarante du matin, le _Caucase_
arrivait à l'embarcadère de Kazan, que sept verstes (7 kilomètres et
demi) séparent de la ville.

Kazan est située au confluent du Volga et de la Kazanka. C'est un
important chef-lieu de gouvernement et d'archevêché grec, en même temps
qu'un siège d'université. La population variée de cette «goubernie» se
compose de Tchérémisses, de Mordviens, de Tchouvaches, de Volsalks, de
Vigoulitches, de Tartares,--cette dernière race ayant conservé plus
spécialement le caractère asiatique.

Bien que la ville fut assez éloignée du débarcadère, une foule nombreuse
se pressait sur le quai. On venait aux nouvelles. Le gouverneur de la
province avait pris un arrêté identique à celui de son collègue de
Nijni-Novgorod. On voyait là des Tartares vêtus d'un cafetan à manches
courtes et coiffés de bonnets pointus dont les larges bords rappellent
celui du Pierrot traditionnel. D'autres, enveloppés d'une longue
houppelande, la tête couverte d'une petite calotte, ressemblaient à des
Juifs polonais. Des femmes, la poitrine plastronnée de clinquant, la
tête couronnée d'un diadème relevé en forme de croissant, formaient
divers groupes dans lesquels on discutait.

Des officiers de police, mêlés à cette foule, quelques Cosaques, la
lance au poing, maintenaient l'ordre et faisaient faire place aussi bien
aux passagers qui débarquaient du _Caucase_ qu'à ceux qui y
embarquaient, mais après avoir minutieusement examiné ces deux
catégories de voyageurs. C'étaient, d'une part, des Asiatiques frappés
du décret d'expulsion, et, de l'autre, quelques familles de moujiks qui
s'arrêtaient à Kazan.

Michel Strogoff regardait d'un air assez indifférent ce va-et-vient
particulier à tout embarcadère auquel vient d'accoster un steam-boat. Le
_Caucase_ devait faire escale à Kazan pendant une heure, temps
nécessaire au renouvellement de son combustible.

Quant à débarquer, Michel Strogoff n'en eut pas même l'idée. Il n'aurait
pas voulu laisser seule à bord la jeune Livonienne, qui n'avait pas
encore reparu sur le pont.

Les deux journalistes, eux, s'étaient levés dès l'aube, comme il
convient à tout chasseur diligent. Ils descendirent sur la rive du
fleuve et se mêlèrent à la foule, chacun de son côté. Michel Strogoff
aperçut, d'un côté, Harry Blount, le carnet à la main, crayonnant
quelques types ou notant quelque observation, de l'autre, Alcide
Jolivet, se contentant de parler, sûr de sa mémoire, qui ne pouvait rien
oublier.

Le bruit courait, sur toute la frontière orientale de la Russie, que le
soulèvement et l'invasion prenaient des proportions considérables. Les
communications entre la Sibérie et l'empire étaient déjà extrêmement
difficiles. Voilà ce que Michel Strogoff, sans avoir quitté le pont du
_Caucase_, entendait dire aux nouveaux embarqués.

Or, ces propos ne laissaient pas de lui causer une véritable inquiétude,
et ils excitaient l'impérieux désir qu'il avait d'être au delà des monts
Ourals, afin de juger par lui-même de la gravité des événements et de se
mettre en mesure de parer à toute éventualité. Peut-être allait-il même
demander des renseignements plus précis à quelque indigène de Kazun,
lorsque son attention fut tout à coup distraite.

Parmi les voyageurs qui quittaient le _Caucase_, Michel Strogoff
reconnut alors la troupe des tsiganes qui, la veille, figurait encore
sur le champ de foire de Nijni-Novgorod. Là, sur le pont du steam-boat,
se trouvaient et le vieux bohémien et la femme qui l'avait traité
d'espion. Avec eux, sous leur direction, sans doute, débarquaient une
vingtaine de danseuses et de chanteuses, de quinze à vingt ans,
enveloppées de mauvaises couvertures qui recouvraient leurs jupes à
paillettes.

Ces étoffes, piquées alors par les premiers rayons du soleil,
rappelèrent à Michel Strogoff cet effet singulier qu'il avait observé
pendant la nuit. C'était tout ce paillon de bohème qui étincelait dans
l'ombre, lorsque la cheminée du steam-boat vomissait quelques flammes.

«Il est évident, se dit-il, que cette troupe de tsiganes, après être
restée sous le pont pendant le jour, est venue se blottir sous le
gaillard pendant la nuit, Tenaient-ils donc à se montrer le moins
possible, ces bohémiens? Ce n'est pourtant pas dans les habitudes de
leur race!»

Michel Strogoff ne douta plus alors que le propos, qui le touchait
directement ne fût parti de ce groupe noir, pailleté par les lueurs du
bord, et n'eût été échangé entre le vieux tsigane et la femme à laquelle
il avait donné le nom mongol de Sangarre.

Michel Strogoff, par un mouvement involontaire, se porta donc vers la
coupée du steam-boat, au moment où la troupe bohémienne allait le
quitter pour n'y plus revenir.

Le vieux bohémien était là, dans une humble attitude, peu conforme avec
l'effronterie naturelle à ses congénères. On eût dit qu'il cherchait
plutôt à éviter les regards qu'à les attirer. Son lamentable chapeau,
rôti par tous les soleils du monde, s'abaissait profondément sur sa face
ridée. Son dos voûté se bombait sous une vieille souquenille dont il
s'enveloppait étroitement, malgré la chaleur. Il eût été difficile, sous
ce misérable accoutrement, de juger de sa taille et de sa figure.

Près de lui, la tsigane Sangarre, femme de trente ans, brune de peau,
grande, bien campée, les yeux magnifiques, les cheveux dorés, se tenait
dans une pose superbe.

De ces jeunes danseuses, plusieurs étaient remarquablement jolies, tout
en ayant le type franchement accusé de leur race. Les tsiganes sont
généralement attrayantes, et plus d'un de ces grands seigneurs russes,
qui font profession de lutter d'excentricité avec les Anglais, n'a pas
hésité à choisir sa femme parmi ces bohémiennes.

L'une d'elles fredonnait une chanson d'un rhythme étrange, dont les
premiers vers peuvent se traduire ainsi:

    Le corail luit sur ma peau brune,
    L'épingle d'or à mon chignon!
    Je vais chercher fortune
    Au pays de....

La rieuse fille continua sa chanson sans doute, mais Michel Strogoff ne
l'écoutait plus.

En effet, il lui sembla que la tsigane Sangarre le regardait avec une
insistance singulière. On eût dit que cette bohémienne voulait
ineffaçablement graver ses traits dans sa mémoire.

Puis, quelques instants après, Sangarre débarquait la dernière, lorsque
le vieillard et sa troupe avaient déjà quitté le _Caucase_.

«Voilà une effrontée bohémienne! se dit Michel Strogoff. Est-ce qu'elle
m'aurait reconnu pour l'homme qu'elle a traité d'espion à
Nijni-Novgorod? Ces damnées tsiganes ont des yeux de chat! Elles y
voient clair la nuit, et celle-là pourrait bien savoir....»

Michel Strogoff fut sur le point de suivre Sangarre et sa troupe, mais
il se retint.

«Non, pensa-t-il, pas de démarche irréfléchie! Si je fais arrêter ce
vieux diseur de bonne aventure et sa bande, mon incognito risque d'être
dévoilé. Les voilà débarqués, d'ailleurs, et, avant qu'ils aient passé
la frontière, je serai déjà loin de l'Oural. Je sais bien qu'ils peuvent
prendre la route de Kazam à Ichim, mais elle n'offre aucune ressource,
et un tarentass, attelé de bons chevaux de Sibérie, devancera toujours
un chariot de bohémiens! Allons, ami Korpanoff, reste tranquille!»

D'ailleurs, à ce moment, le vieux tsigane et Sangarre avaient disparu
dans la foule.

Si Kazan est justement appelée «la porte de l'Asie», si cette ville est
considérée comme le centre de tout le transit du commerce sibérien et
boukharien, c'est que deux routes viennent s'y amorcer, qui donnent
passage à travers les monts Ourals. Mais Michel Strogoff avait choisi
très-judicieusement en prenant celle qui va par Perm, Ekaterinbourg et
Tioumen. C'est la grande route de poste, bien fournie de relais
entretenus aux frais de l'État, et elle se prolonge depuis Ichim jusqu'à
Irkoutsk.

Il est vrai qu'une seconde route,--celle dont Michel Strogoff venait de
parler,--évitant le léger détour de Perm, relie également Kazan à Ichim,
en passant par Iélabouga, Menzelinsk, Birsk, Zlatoouste, où elle quitte
l'Europe, Tchélabinsk, Chadrinsk et Kourganno. Peut-être même est-elle
un peu plus courte que l'autre, mais cet avantage est singulièrement
diminué par l'absence des maisons de poste, le mauvais entretien du sol,
la rareté des villages. Michel Strogoff, avec raison, ne pouvait être
qu'approuvé du choix qu'il avait fait, et si, ce qui paraissait
probable, ces bohémiens suivaient cette seconde route de Kazan à Ichim,
il avait toutes chances d'y arriver avant eux.

Une heure après, la cloche sonnait a l'avant du _Caucase_, appelant les
nouveaux passagers, rappelant les anciens. Il était sept heures du
matin. Le chargement du combustible venait d'être achevé. Les tôles des
chaudières frissonnaient sous la pression de la vapeur. Le steam-boat
était prêt à partir.

Les voyageurs, qui allaient de Kazan à Perm, occupaient déjà leurs
places a bord.

En ce moment, Michel Strogoff remarqua que, des deux journalistes, Harry
Blount était le seul qui eût rejoint le steam-boat.

Alcide Jolivet allait-il donc manquer le départ?

Mais, à l'instant où l'on détachait les amarres, apparut Alcide Jolivet,
tout courant. Le steam-boat avait déjà débordé, la passerelle était même
retirée sur le quai, mais Alcide Jolivet ne s'embarrassa pas de si peu,
et, sautant avec la légèreté d'un clown, il retomba sur le pont du
_Caucase_, presque dans les bras de son confrère.

«J'ai cru que le _Caucase_ allait partir sans vous, dit celui-ci d'un
air moitié figue, moitié raisin.

--Bah! répondit Alcide Jolivet, j'aurais bien su vous rattraper, quand
j'aurais dû fréter un bateau aux frais de ma cousine, ou courir la poste
à vingt kopeks par verste et par cheval. Que voulez-vous? Il y avait
loin de l'embarcadère au télégraphe!

--Vous êtes allé au télégraphe? demanda Harry Blount, dont les lèvres se
pinceront aussitôt.

--J'y suis allé! répondit Alcide Jolivet avec son plus aimable sourire.

--Et il fonctionne toujours jusqu'à Kolyvan?

--Cela, je l'ignore, mais je puis vous assurer, par exemple, qu'il
fonctionne de Kazan à Paris!

--Vous avez adressé une dépêche... à votre cousine?...

--Avec enthousiasme.

--Vous avez donc appris?...

--Tenez, mon petit père, pour parler comme les Russes, répondit Alcide
Jolivet, je suis bon enfant, moi, et je ne veux rien avoir de caché pour
vous. Les Tartares, Féofar-Kan à leur tête, ont dépassé Sémipalatinsk et
descendent le cours de l'Irtyche. Faites-en votre profit!»

Comment! Une si grave nouvelle, et Harry Blount ne la connaissait pas,
et son rival, qui l'avait vraisemblablement apprise de quelque habitant
de Kazan, l'avait aussitôt transmise à Paris! Le journal anglais était
distancé! Aussi, Harry Blount, croisant ses mains derrière son dos,
alla-t-il s'asseoir à l'arrière du steam-boat, sans ajouter une parole.

Vers dix heures du matin, la jeune Livonienne, ayant quitté sa cabine,
monta sur le pont.

Michel Strogoff, allant à elle, lui tendit la main.

«Regarde, sœur,» lui dit-il après l'avoir amenée jusque sur l'avant du
_Caucase_.

Et, en effet, le site valait qu'on l'examinât avec quelque attention.

Le _Caucase_ arrivait, en ce moment, au confluent du Volga et de la
Kama. C'est la qu'il allait quitter le grand fleuve, après l'avoir
descendu pendant plus de quatre cents verstes, pour remonter
l'importante rivière sur un parcours de quatre cent soixante verstes
(490 kilomètres).

En cet endroit, les eaux des deux courants mêlaient leurs teintes un peu
différentes, et la Kama, rendant à la rive gauche le même service que
l'Oka avait rendu à sa rive droite en traversant Nijni-Novgorod,
l'assainissait encore de son limpide affluent.

La Kama s'ouvrait largement alors, et ses rives boisées étaient
charmantes. Quelques voiles blanches animaient ses belles eaux, tout
imprégnées de rayons solaires. Les coteaux, plantés de trembles, d'aunes
et parfois de grands chênes, fermaient l'horizon par une ligne
harmonieuse, que l'éclatante lumière de midi confondait en certaine
points avec le fond du ciel.

Mais ces beautés naturelles ne semblaient pas pouvoir détourner, même un
instant, les pensées de la jeune Livonienne. Elle ne voyait qu'une
chose, le but à atteindre, et la Kama n'était pour elle qu'un chemin
plus facile pour y arriver. Ses yeux brillaient extraordinairement en
regardant vers l'est, comme si elle eût voulu percer de son regard cet
impénétrable horizon.

Nadia avait laissé sa main dans la main de son compagnon, et bientôt, se
retournant vers lui:

«A quelle distance sommes-nous de Moscou? lui demanda-t-elle.

--A neuf cents verstes! répondit Michel Strogoff.

--Neuf cents sur sept mille!» murmura la jeune fille.

C'était l'heure du déjeuner, qui fut annoncé par quelques tintements de
la cloche. Nadia suivit Michel Strogoff au restaurant du steam-boat.
Elle ne voulut point toucher à ces hors-d'œuvre, servis à part, tels
que caviar, harengs coupés par petites tranches, eau-de-vie de seigle
anisée destinés à stimuler l'appétit, suivant un usage commun à tous les
pays du Nord, en Russie comme en Suède ou en Norwége. Nadia mangea peu,
et peut-être comme une pauvre fille dont les ressources sont
très-restreintes. Michel Strogoff crut donc devoir se contenter du menu
qui allait suffire à sa compagne, c'est-à-dire d'un peu de «koulbat»,
sorte de pâté fait avec des jaunes d'œufs, du riz et de la viande
pilée, de choux rouges farcis au caviar [Le caviar est un mets russe qui
se compose d'œufs d'esturgeon salés.] et de thé pour toute boisson.

Ce repas ne fut donc ni long ni coûteux, et, moins de vingt minutes
après s'être mis tous les deux a table, Michel Strogoff et Nadia
remontaient ensemble sur le pont du _Caucase_.

Alors, ils s'assirent à l'arrière, et, sans autre préambule, Nadia,
baissant la voix de manière à n'être entendue que de lui seul:

«Frère, dit-elle, je suis la fille d'un exilé. Je me nomme Nadia Fédor.
Ma mère est morte à Riga, il y a un mois à peine, et je vais à Irkoutsk
rejoindre mon père pour partager son exil.

--Je vais moi-même à Irkoutsk, répondit Michel Strogoff, et je
regarderai comme une faveur du ciel de remettre Nadia Fédor, saine et
sauve, entre les mains de son père.

--Merci, frère!» répondit Nadia.

Michel Strogoff ajouta alors qu'il avait obtenu un podaroshna spécial
pour la Sibérie, et que, du côté des autorités russes, rien ne pourrait
entraver sa marche.

Nadia n'en demanda pas davantage. Elle ne voyait qu'une chose dans la
rencontre providentielle de ce jeune homme simple et bon: le moyen pour
elle d'arriver jusqu'à son père.

«J'avais, lui dit-elle, un permis qui me donnait l'autorisation de me
rendra a Irkoutsk; mais l'arrêté du gouverneur de Nijni-Novgorod est
venu l'annuler, et sans toi, frère, je n'aurais pu quitter la ville où
tu m'as trouvée, et dans laquelle, bien sûr, je serais morte!

--Et seule, Nadia, répondit Michel Strogoff, seule, tu osais t'aventurer
à travers les steppes de la Sibérie!

--C'était mon devoir, frère.

--Mais ne savais-tu pas que le pays, soulevé et envahi, était devenu
presque infranchissable?

--L'invasion tartare n'était pas connue quand je quittai Riga, répondit
la jeune Livonienne. C'est à Moscou seulement que j'ai appris cette
nouvelle!

--Et, malgré cela, tu as poursuivi ta route?

--C'était mon devoir.»

Ce mot résumait tout le caractère de cette courageuse jeune fille. Ce
qui était son devoir, Nadia n'hésitait jamais à le faire.

Elle parla alors de son père, Wassili Fédor. C'était un médecin estimé
de Riga. Il exerçait sa profession avec succès et vivait heureux au
milieu des siens. Mais son affiliation à une société secrète étrangère
ayant été établie, il reçut l'ordre de partir pour Irkoutsk, et les
gendarmes, qui lui apportaient cet ordre, le conduisirent sans délai au
delà de la frontière.

Wassili Fédor n'eut que le temps d'embrasser sa femme, déjà bien
souffrante, sa fille, qui allait peut-être rester sans appui, et,
pleurant sur ces deux êtres qu'il aimait, il partit.

Depuis deux ans, il habitait la capitale de la Sibérie orientale, et,
là, il avait pu continuer, mais presque sans profit, sa profession de
médecin. Néanmoins, peut-être eût-il été heureux, autant qu'un exilé
peut l'être, si sa femme et sa fille eussent été près de lui. Mais Mme
Fédor, déjà bien affaiblie, n'aurait pu quitter Riga. Vingt mois après
le départ de son mari, elle mourut dans les bras de sa fille, qu'elle
laissait seule et presque sans ressource. Nadia Fédor demanda alors et
obtint facilement du gouvernement russe l'autorisation de rejoindre son
père à Irkoutsk. Elle lui écrivit qu'elle partait. A peine avait-elle de
quoi suffire à ce long voyage, et, cependant, elle n'hésita pas à
l'entreprendre. Elle faisait ce qu'elle pouvait!... Dieu ferait le
reste.

Pendant ce temps, le _Caucase_ remontait le courant de la rivière. La
nuit était venue, et l'air s'imprégnait d'une délicieuse fraîcheur. Des
étincelles s'échappaient par milliers de la cheminée du steam-boat,
chauffée au bois de pin, et, au murmure des eaux brisées sous son
étrave, se mêlaient les rugissements des loups qui infestaient dans
l'ombre la rive droite de la Kama.




CHAPITRE IX

EN TARENTASS NUIT ET JOUR.


Le lendemain, 18 juillet, le _Caucase_ s'arrêtait au débarcadère de
Perm, dernière station qu'il desservît sur la Kama.

Ce gouvernement, dont Perm est la capitale, est l'un des plus vastes de
l'empire russe, et, franchissant les monts Ourals, il empiète sur le
territoire de la Sibérie. Carrières de marbre, salines, gisements de
platine et d'or, mines de charbon y sont exploités sur une grande
échelle. En attendant que Perm, par sa situation, devienne une ville de
premier ordre, elle est fort peu attrayante, très-sale, très-boueuse et
n'offre aucune ressource. A ceux qui vont de Russie en Sibérie, ce
manque de confort est assez indifférent, car ils viennent de l'intérieur
et sont munis de tout le nécessaire; mais à ceux qui arrivent des
contrées de l'Asie centrale, après un long et fatigant voyage, il ne
déplairait pas, sans doute, que la première ville européenne de
l'empire, située à la frontière asiatique, fût mieux approvisionnée.

C'est a Perm que les voyageurs revendent leurs véhicules, plus ou moins
endommagés par une longue traversée au milieu des plaines de la Sibérie.
C'est là aussi que ceux qui passent d'Europe en Asie achètent des
voitures pendant l'été, des traîneaux pendant l'hiver, avant de se
lancer pour plusieurs mois au milieu des steppes.

Michel Strogoff avait déjà arrêté son programme de voyage, et il n'était
plus question que de l'exécuter.

Il existe un service de malle-poste qui franchit assez rapidement la
chaîne des monts Ourals, mais, les circonstances étant données, ce
service était désorganisé. Ne l'eût-il pas été, que Michel Strogoff,
voulant aller rapidement, sans dépendre de personne, n'aurait pas pris
la malle-poste. Il préférait, avec raison, acheter une voiture et courir
de relais en relais, en activant par des «na vodkou» [Pourboires]
supplémentaires le zèle de ces postillons appelés iemschiks dans le
pays.

Malheureusement, par suite des mesures prises contre les étrangers
d'origine asiatique, un grand nombre de voyageurs avaient déjà quitté
Perm, et, par conséquent, les moyens de transport étaient extrêmement
rares. Michel Strogoff serait donc dans la nécessité de se contenter du
rebut des autres. Quant aux chevaux, tant que le courrier du czar ne
serait pas en Sibérie, il pourrait sans danger exhiber son podaroshna,
et les maîtres de poste attelleraient pour lui de préférence. Mais,
ensuite, une fois hors de la Russie européenne, il ne pourrait plus
compter que sur la puissance des roubles.

Mais à quel genre de véhicule atteler ces chevaux? A une télègue ou à un
tarentass?

La télègue n'est qu'un véritable chariot découvert, à quatre roues, dans
la confection duquel il n'entre absolument que du bois. Roues, essieux,
chevilles, caisse, brancards, les arbres du voisinage ont tout fourni,
et l'ajustement des diverses pièces dont la télègue se compose n'est
obtenu qu'au moyen de cordes grossières. Rien de plus primitif, rien de
moins confortable, mais aussi rien de plus facile à réparer, si quelque
accident se produit en route. Les sapins ne manquent pas sur la
frontière russe, et les essieux poussent naturellement dans les forêts.
C'est au moyen de la télègue que se fait la poste extraordinaire, connue
sous le nom de «perekladnoï», et pour laquelle toutes routes sont
bonnes. Quelquefois, il faut bien l'avouer, les liens qui attachent
l'appareil se rompent, et, tandis que le train de derrière reste
embourbé dans quelque fondrière, le train de devant arrive au relais sur
ses deux roues,--mais ce résultat est considéré déjà comme satisfaisant.

Michel Strogoff aurait bien été forcé d'employer la télègue, s'il n'eût
été assez heureux pour découvrir un tarentass.

Ce n'est pas que ce dernier véhicule soit le dernier mot du progrès de
l'industrie carrossière. Les ressorts lui manquent aussi bien qu'à la
télègue; le bois, à défaut du fer, n'y est pas épargné; mais ses quatre
roues, écartées de huit à neuf pieds à l'extrémité de chaque essieu, lui
assurent un certain équilibre sur des routes cahoteuses et trop souvent
dénivelées. Un garde-crotte protège ses voyageurs contre les boues du
chemin, et une forte capote de cuir, pouvant se rabaisser et le fermer
presque hermétiquement, en rend l'occupation moins désagréable par les
grandes chaleurs et les violentes bourrasque de l'été. Le tarentass est
d'ailleurs aussi solide, aussi facile à réparer que la télègue, et,
d'autre part, il est moins sujet à laisser son train d'arrière en
détresse sur les grands chemins.

Du reste, ce ne fut pas sans de minutieuses recherches que Michel
Strogoff parvint à découvrir ce tarentass, et il était probable qu'on
n'en eût pas trouvé un second dans toute la ville de Perm. Malgré cela,
il en débattit sévèrement le prix, pour la forme, afin de rester dans
son rôle de Nicolas Korpanoff, simple négociant d'Irkoutsk.

Nadia avait suivi son compagnon dans ses courses à la recherche d'un
véhicule. Bien que le but à atteindre fût différent, tous deux avaient
une égale hâte d'arriver, et, par conséquent, de partir. On eût dit
qu'une même volonté les animait.

«Sœur, dit Michel Strogoff, j'aurais voulu trouver pour toi quelque
voiture plus confortable.

--Tu me dis cela, frère, à moi qui serais allée, même à pied, s'il
l'avait fallu, rejoindre mon père!

--Je ne doute pas de ton courage, Nadia, mais il est des fatigues
physiques qu'une femme ne peut supporter.

--Je les supporterai, quelles qu'elles soient, répondit la jeune fille.
Si tu entends une plainte s'échapper de mes lèvres, laisse-moi en route
et continue seul ton voyage!»

Une demi-heure plus tard, sur la présentation du podaroshna, trois
chevaux de peste étaient attelés au tarentass. Ces animaux, couverts
d'un long poil, ressemblaient à des ours hauts sur pattes. Ils étaient
petits, mais ardents, étant de race sibérienne.

Voici comment le postillon, l'iemschik, les avait attelés: l'un, le plus
grand, était maintenu entre deux longs brancards qui portaient à leur
extrémité antérieure un cerceau, appelé «douga», chargé de houppes et de
sonnettes; les deux autres étaient simplement attachés par des cordes
aux marchepieds du tarentass. Du reste, pas de harnais, et pour guides,
rien qu'une simple ficelle.

Ni Michel Strogoff, ni la jeune Livonienne n'emportaient de bagages. Les
conditions de rapidité dans lesquelles devait se faire le voyage de
l'un, les ressources plus que modestes de l'autre, leur avaient interdit
de s'embarrasser de colis. Dans cette circonstance, c'était heureux, car
ou le tarentass n'aurait pu prendre les bagages, ou il n'aurait pu
prendre les voyageurs. Il n'était fait que pour deux personnes, sans
compter l'iemschik, qui ne se tient sur son siège étroit que par un
miracle d'équilibre.

Cet iemschik change, d'ailleurs, à chaque relais. Celui auquel revenait
la conduite du tarentass pendant la première étape était Sibérien, comme
ses chevaux, et non moins poilu qu'eux, cheveux longs, coupés carrément
sur le front, chapeau à bords relevés, ceinture rouge, capote à
parements croisés sur des boutons frappés au chiffre impérial.

L'iemschik, en arrivant avec son attelage, avait tout d'abord jeté un
regard inquisiteur sur les voyageurs du tarentass. Pas de bagages!--et
où diable les aurait-il fourrés?--Donc, apparence peu fortunée. Il fit
une moue des plus significatives.

«Des corbeaux, dit-il sans se soucier d'être entendu ou non, des
corbeaux à six kopeks par verste!

--Non! des aigles, répondit Michel Strogoff, qui comprenait parfaitement
l'argot des iemschiks, des aigles, entends-tu, à neuf kopeks par verste,
le pourboire en sus!»

Un joyeux claquement de fouet lui répondit. Le «corbeau», dans la langue
des postillons russes, c'est le voyageur avare ou indigent, qui, aux
relais de paysans, ne paye les chevaux qu'à deux ou trois kopeks par
verste. L'«aigle», c'est le voyageur qui ne recule pas devant les hauts
prix, sans compter les généreux pourboires. Aussi le corbeau ne peut-il
avoir la prétention de voler aussi rapidement que l'oiseau impérial.

Nadia et Michel Strogoff prirent immédiatement place dans le tarentass.
Quelques provisions, peu encombrantes et mises en réserve dans le
caisson, devaient leur permettre, en cas de retard, d'atteindre les
maisons de poste, qui sont très-confortablement installées, sous la
surveillance de l'État. La capote fut rabattue, car la chaleur était
insoutenable, et, à midi, le tarentass, enlevé par ses trois chevaux,
quittait Perm au milieu d'un nuage de poussière.

La façon dont l'iemschik maintenait l'allure de son attelage eût été
certainement remarquée de tous autres voyageurs qui, n'étant ni Russes
ni Sibériens, n'eussent pas été habitués à ces façons d'agir. En effet,
le cheval de brancard, régulateur de la marche, un peu plus grand que
ses congénères, gardait imperturbablement, et quelles que fussent les
pentes de la route, un trot très-allongé, mais d'une régularité
parfaite. Les deux autres chevaux ne semblaient connaître d'autre allure
que le galop et se démenaient avec mille fantaisies fort amusantes.
L'iemschik, d'ailleurs, ne les frappait pas. Tout au plus les
stimulait-il par les mousquetades éclatantes de son fouet. Mais que
d'épithètes il leur prodiguait, lorsqu'ils se conduisaient en bêtes
dociles et consciencieuses, sans compter les noms de saints dont il les
affublait! La ficelle qui lui servait de guides n'aurait eu aucune
action sur des animaux à demi emportés, mais, «napravo», à droite, «na
lèvo», à gauche,--ces mots, prononcés d'une voix gutturale, faisaient
meilleur effet que bride ou bridon.

Et que d'aimables interpellations suivant la circonstance!

«Allez, mes colombes! répétait l'iemschik. Allez, gentilles hirondelles!
Volez, mes petits pigeons! Hardi, mon cousin de gauche! Pousse, mon
petit père de droite!»

Mais aussi, quand la marche se ralentissait, que d'expressions
insultantes, dont les susceptibles animaux semblaient comprendre la
valeur!

«Va donc, escargot du diable! Malheur a toi, limace! Je t'écorcherai
vive, tortue, et tu seras damnée dans l'autre monde!»

Quoi qu'il en soit de ces façons de conduire, qui exigent plus de
solidité au gosier que de vigueur au bras des iemschiks, le tarentass
volait sur la route et dévorait de douze à quatorze verstes à l'heure.

Michel Strogoff était habitué à ce genre de véhicule et à ce mode de
transport. Ni les soubresauts, ni les cahots ne pouvaient l'incommoder.
Il savait qu'un attelage russe n'évite ni les cailloux, ni les ornières,
ni les fondrières, ni les arbres renversés, ni les fossés qui ravinent
la route. Il était fait à cela. Sa compagne risquait d'être blessée par
les contre-coups du tarentass, mais elle ne se plaignit pas.

Pendant les premiers instants du voyage, Nadia, ainsi emportée à toute
vitesse, demeura sans parler. Puis, toujours obsédée de cette pensée
unique, arriver, arriver:

«J'ai compté trois cents verstes entre Perm et Ekaterinbourg, frère!
dit-elle. Me suis-je trompée?»

--Tu ne t'es pas trompée, Nadia, répondit Michel Strogoff, et lorsque
nous aurons atteint Ekaterinbourg, nous serons au pied même des monts
Ourals, sur leur versant opposé.

--Que durera cette traversée dans la montagne?

--Quarante-huit heures, car nous voyagerons nuit et jour.--Je dis nuit
et jour, Nadia, ajouta-t-il, car je ne peux pas m'arrêter même un
instant, et il faut que je marche sans relâche vers Irkoutsk.

--Je ne te retarderai pas, frère, non, pas même une heure, et nous
voyagerons nuit et jour.

--Eh bien, alors, Nadia, puisse l'invasion tartare nous laisser le
chemin libre, et, avant vingt jours, nous serons arrivés!

--Tu as déjà fait ce voyage? demanda Nadia.

--Plusieurs fois.

--Pendant l'hiver, nous aurions été plus rapidement et plus sûrement,
n'est-ce pas?

--Oui, plus rapidement surtout, mais tu aurais bien souffert du froid et
des neiges!

--Qu'importe! L'hiver est l'ami du Russe.

--Oui, Nadia, mais quel tempérament à toute épreuve il faut pour
résister à une telle amitié! J'ai vu souvent la température tomber dans
les steppes sibériennes à plus de quarante degrés au-dessous de glace!
J'ai senti, malgré mon vêtement de peau de renne, [Ce vêtement se nomme
«dakha»: il est très-léger et, cependant, absolument imperméable au
froid.] mon cœur se glacer, mes membres se tordre, mes pieds se geler
sous leurs triples chaussettes de laine! J'ai vu les chevaux de mon
traîneau recouverts d'une carapace de glace, leur respiration figée aux
naseaux! J'ai vu l'eau-de-vie de ma gourde se changer en pierre dure que
le couteau ne pouvait entamer!... Mais mon traîneau filait comme
l'ouragan! Plus d'obstacles sur la plaine nivelée et blanche à perte de
vue! Plus de cours d'eau dont on est obligé de chercher les passages
guéables! Plus de lacs qu'il faut traverser en bateau! Partout la glace
dure, la route libre, le chemin assuré! Mais au prix de quelles
souffrances, Nadia! Ceux-là seuls pourraient le dire, qui ne sont pas
revenus, et dont le chasse-neige a bientôt recouvert les cadavres!

--Cependant, tu es revenu, frère, dit Nadia.

--Oui, mais je suis Sibérien, et tout enfant, quand je suivais mon père
dans ses chasses, je m'accoutumais à ces dures épreuves. Mais toi,
lorsque tu m'as dit, Nadia, que l'hiver ne t'aurait pas arrêtée, que tu
serais partie seule, prête à lutter contre les redoutables intempéries
du climat sibérien, il m'a semblé te voir perdue dans les neiges et
tombant pour ne plus te relever!

--Combien de fois as-tu traversé la steppe pendant l'hiver? demanda la
jeune Livonienne.

--Trois fois, Nadia, lorsque j'allais a Omsk,

--Et qu'allais-tu faire à Omsk?

--Voir ma mère, qui m'attendait!

--Et moi, je vais à Irkoutsk, où m'attend mon père! Je vais lui porter
les dernières paroles de ma mère! C'est te dire, frère, que rien
n'aurait pu m'empêcher de partir!

--Tu es une brave enfant, Nadia, répondit Michel Strogoff, et Dieu
lui-même t'aurait conduite!»

Pendant cette journée, le tarentass fut mené rapidement par les
iemschiks qui se succédèrent à chaque relais. Les aigles de la montagne
n'eussent pas trouvé leur nom déshonoré par ces «aigles» de la grande
route. Le haut prix payé par chaque cheval, les pourboires largement
octroyés, recommandaient les voyageurs d'une façon toute spéciale.
Peut-être les maîtres de poste trouvèrent-ils singulier, après la
publication de l'arrêté, qu'un jeune homme et sa sœur, évidemment
Russes tous les deux, pussent courir librement à travers la Sibérie,
fermée à tous autres, mais leurs papiers étaient en règle, et ils
avaient le droit de passer. Aussi les poteaux kilométriques
restaient-ils rapidement on arrière du tarentass.

Du reste, Michel Strogoff et Nadia n'étaient pas seuls à suivre la route
de Perm à Ekaterinbourg. Dès les premiers relais, le courrier du czar
avait appris qu'une voiture le précédait; mais, comme les chevaux ne lui
manquaient pas, il ne s'en préoccupa pas autrement.

Pendant cette journée, les quelques haltes, durant lesquelles se reposa
le tarentass, ne furent uniquement faites que pour les repas. Aux
maisons de poste, on trouve à se loger et à se nourrir. D'ailleurs, à
défaut de relais, la maison du paysan russe n'eût pas été moins
hospitalière. Dans ces villages, qui se ressemblent presque tous, avec
leur chapelle à murailles blanches et à toitures vertes, le voyageur
peut frapper à toutes les portes. Elles lui seront ouvertes. Le moujik
viendra, la figure souriante, et tendra la main à son hôte. On lui
offrira le pain et le sel, on mettra le «samovar» sur le feu, et il sera
comme chez lui. La famille déménagera plutôt, afin de lui faire place.
L'étranger, quand il arrive, est le parent de tous. C'est «celui que
Dieu envoie».

En arrivant le soir, Michel Strogoff, poussé par une sorte d'instinct,
demanda au maître de poste depuis combien d'heures la voiture qui le
précédait avait passé au relais.

«Depuis deux heures, petit père, lui répondit le maître de poste.

--C'est une berline?

--Non, une télègue.

--Combien de voyageurs?

--Deux.

--Et ils vont grand train?

--Des aigles!

--Qu'on attelle rapidement.»

Michel Strogoff et Nadia, décidés à ne pas s'arrêter une heure,
voyagèrent toute la nuit.

Le temps continuait à être beau, mais on sentait que l'atmosphère,
devenue pesante, se saturait peu à peu d'électricité. Aucun nuage
n'interceptait les rayons stellaires, et il semblait qu'une sorte de
buée chaude s'élevât du sol. Il était à craindre que quelque orage ne se
déchaînât dans les montagnes, et ils y sont terribles. Michel Strogoff,
habitué à reconnaître les symptômes atmosphériques, pressentait une
prochaine lutte des éléments, qui ne laissa pas de le préoccuper.

La nuit se passa sans incident. Malgré les cahots du tarentass, Nadia
put dormir pendant quelques heures. La capote, à demi relevée,
permettait d'aspirer le peu d'air que les poumons cherchaient avidement
dans cette atmosphère étouffante.

Michel Strogoff veilla toute la nuit, se défiant des iemschiks, qui
s'endorment trop volontiers sur leur siège, et pas une heure ne fut
perdue aux relais, pas une heure sur la route.

Le lendemain, 20 juillet, vers huit heures du matin, les premiers
profils des monts Ourals se dessinèrent dans l'est. Cependant, cette
importante chaîne, qui sépare la Russie d'Europe de la Sibérie, se
trouvait encore à une assez grande distance, et on ne pouvait compter
l'atteindre avant la fin de la journée. Le passage des montagnes devrait
donc nécessairement s'effectuer pendant la nuit prochaine.

Durant cette journée, le ciel resta constamment couvert, et, par
conséquent, la température fut un peu plus supportable, mais le temps
était extrêmement orageux.

Peut-être, avec cette apparence, eût-il été plus prudent de ne pas
s'engager dans la montagne en pleine nuit, et c'est ce qu'eut fait
Michel Strogoff, s'il lui eût été permis d'attendre; mais quand, au
dernier relais, l'iemschik lui signala quelques coups de tonnerre qui
roulaient dans les profondeurs du massif, il se contenta de lui dire:

«Une télègue nous précède toujours?

--Oui.

--Quelle avance a-t-elle maintenant sur nous?

--Une heure environ.

--En avant, et triple pourboire, si nous sommes demain matin à
Ekaterinbourg!»




CHAPITRE X

UN ORAGE DANS LES MONTS OURALS.


Les monts Ourals se développent sur une étendue de près de trois mille
verstes (3,200 kilomètres) entre l'Europe et l'Asie. Qu'on les appelle
de ce nom d'Ourals, qui est d'origine tartare, ou de celui de Poyas,
suivant la dénomination russe, ils sont justement nommés, puisque ces
deux noms signifient «ceinture» dans les deux langues. Nés sur le
littoral de la mer Arctique, ils vont mourir sur les bords de la
Caspienne.

Telle était la frontière que Michel Strogoff devait franchir pour passer
de Russie en Sibérie, et, on l'a dit, en prenant la route qui va de Perm
à Ekaterinbourg, située sur le versant oriental des monts Ourals, il
avait agi sagement. C'était la voie la plus facile et la plus sûre,
celle qui sert au transit de tout le commerce de l'Asie centrale.

La nuit devait suffire à cette traversée des montagnes, si aucun
accident ne survenait. Malheureusement, les premiers grondements du
tonnerre annonçaient un orage que l'état particulier de l'atmosphère
devait rendre redoutable. La tension électrique était telle, qu'elle ne
pouvait se résoudre que par un éclat violent.

Michel Strogoff veilla à ce que sa jeune compagne fût installée aussi
bien que possible. La capote, qu'une bourrasque aurait facilement
arrachée, fut maintenue plus solidement au moyen de cordes qui se
croisaient au-dessus et à l'arrière. On doubla les traits des chevaux,
et, par surcroît de précaution, le heurtequin des moyeux fut rembourré
de paille, autant pour assurer la solidité des roues que pour adoucir
les chocs, difficiles à éviter dans une nuit obscure. Enfin,
l'avant-train et l'arrière-train, dont les essieux étaient simplement
chevillés à la caisse du tarentass, furent reliés l'un à l'autre par une
traverse de bois assujettie au moyen de boulons et d'écrous. Cette
traverse tenait lieu de la barre courbe qui, dans les berlines
suspendues sur des cols de cygne, rattache les deux essieux l'un à
l'autre.

Nadia reprit sa place au fond de la caisse, et Michel Strogoff s'assit
près d'elle. Devant la capote, complètement abaissée, pendaient deux
rideaux de cuir, qui, dans une certaine mesure, devaient abriter les
voyageurs contre la pluie et les rafales.

Deux grosses lanternes avaient été fixées au côté gauche du siège de
l'iemschik et jetaient obliquement des lueurs blafardes peu propres à
éclairer la route. Mais c'étaient les feux de position du véhicule, et,
s'ils dissipaient à peine l'obscurité, du moins pouvaient-ils empêcher
l'abordage de quelque autre voiture courant à contre-bord.

On le voit, toutes les précautions étaient prises, et, devant cette nuit
menaçante, il était bon qu'elles le fussent.

«Nadia, nous sommes prêts, dit Michel Strogoff.

--Partons,» répondit la jeune fille.

L'ordre fut donné à l'iemschik, et le tarentass s'ébranla en remontant
les premières rampes des monts Ourals.

Il était huit heures, le soleil allait se coucher. Cependant le temps
était déjà très-sombre, malgré le crépuscule qui se prolonge sous cette
latitude. D'énormes vapeurs semblaient surbaisser la voûte du ciel, mais
aucun vent; ne les déplaçait encore. Toutefois, si elles demeuraient
immobiles dans le sens d'un horizon à l'autre, il n'en était pas ainsi
du zénith au nadir, et la distance qui les séparait du sol diminuait
visiblement. Quelques-unes de ces bandes répandaient une sorte de
lumière phosphorescente et sous-tendaient à l'œil des arcs de soixante
à quatre-vingts degrés. Leurs zones semblaient se rapprocher peu à peu
du sol, et elles resserraient leur réseau, de manière à bientôt
étreindre la montagne, comme si quelque ouragan supérieur les eût
chassées de haut en bas. D'ailleurs, la route montait vers ces grosses
nuées, très-denses et presque arrivées déjà au degré de condensation.
Avant peu, route et vapeurs se confondraient, et si, en ce moment, les
nuages ne se résolvaient pas en pluie, le brouillard serait tel que le
tarentass ne pourrait plus avancer, sans risquer de tomber dans quelque
précipice.

Cependant, la chaîne des monts Ourals n'atteint qu'une médiocre hauteur.
L'altitude de leur plus haut sommet ne dépasse pas cinq mille pieds. Les
neiges éternelles y sont inconnues, et celles qu'un hiver sibérien
entasse à leurs cimes se dissolvent entièrement au soleil de l'été. Les
plantes et les arbres y poussent à toute hauteur. Ainsi que
l'exploitation des mines de fer et de cuivre, celle des gisements de
pierres précieuses nécessite un concours assez considérable d'ouvriers.
Aussi, ces villages qu'on appelle «zavody» s'y rencontrent assez
fréquemment, et la route, percée à travers les grands défilés, est
aisément praticable aux voitures de poste.

Mais ce qui est facile par le beau temps et en pleine lumière offre
difficultés et périls, lorsque les éléments luttent violemment entre eux
et qu'on est pris dans la lutte.

Michel Strogoff savait, pour l'avoir éprouvé déjà, ce qu'est un orage
dans la montagne, et peut-être trouvait-il, avec raison, ce météore
aussi redoutable que ces terribles chasse-neiges qui, pendant l'hiver,
s'y déchaînent avec une incomparable violence.

Au départ, la pluie ne tombait pas encore. Michel Strogoff avait soulevé
les rideaux de cuir qui protégeaient l'intérieur du tarentass, et il
regardait devant lui, tout en observant les côtés de la route, que la
lueur vacillante des lanternes peuplait de fantasques silhouettes.

Nadia, immobile, les bras croisés, regardait aussi, mais sans se
pencher, tandis que son compagnon, le corps à demi hors de la caisse,
interrogeait à la fois le ciel et la terre.

L'atmosphère était absolument tranquille, mais d'un calme menaçant. Pas
une molécule d'air ne se déplaçait encore. On eût dit que la nature, à
demi étouffée, ne respirait plus, et que ses poumons, c'est-à-dire ces
nuages mornes et denses, atrophiés par quelque cause, ne pouvaient plus
fonctionner. Le silence eût été absolu sans le grincement des roues du
tarentass qui broyaient le gravier de la route, le gémissement des
moyeux et des ais de la machine, l'aspiration bruyante des chevaux
auxquels manquait l'haleine, et le claquement de leurs pieds ferrés sur
les cailloux qui étincelaient au choc.

Du reste, route absolument déserte. Le tarentass ne croisait ni un
piéton, ni un cavalier, ni un véhicule quelconque, dans ces étroits
défilés de l'Oural, par cette nuit menaçante. Pas un feu de charbonnier
dans les bois, pas un campement de mineurs dans les carrières
exploitées, pas une hutte perdue sous les taillis. Il fallait de ces
raisons qui ne permettent ni une hésitation ni un retard pour
entreprendre la traversée de la chaîne dans ces conditions. Michel
Strogoff n'avait pas hésité. Cela ne lui était pas possible; mais
alors--et cela commençait à le préoccuper singulièrement--quels
pouvaient donc être ces voyageurs dont la télègue précédait son
tarentass, et quelles raisons majeures avaient-ils d'être si imprudents?

Michel Strogoff, pendant quelque temps, resta ainsi in observation. Vers
onze heures, les éclairs commencèrent à illuminer le ciel et ne
discontinuèrent plus. A leur rapide lueur, on voyait apparaître et
disparaître la silhouette des grands pins qui se massaient aux divers
points de la route. Puis, lorsque le tarentass s'approchait à raser la
bordure du chemin, de profonds gouffres s'éclairaient sous la
déflagration des nues. De temps en temps, un roulement plus grave du
véhicule indiquait qu'il franchissait un pont de madriers à peine
équarris, jeté sur quelque crevasse, et le tonnerre semblait rouler
au-dessous de lui. D'ailleurs, l'espace ne tarda pas à s'emplir de
bourdonnements monotones, qui devenaient d'autant plus graves qu'ils
montaient davantage dans les hauteurs du ciel. A ces bruits divers se
mêlaient les cris et les interjections de l'iemschik, tantôt flattant,
tantôt gourmandant ses pauvres bêtes, plus fatiguées de la lourdeur de
l'air que de la raideur du chemin. Les sonnettes du brancard ne
pouvaient même plus les animer, et, par instants, elles fléchissaient
sur leurs jambes.

«A quelle heure arriverons-nous au sommet du col? demanda Michel
Strogoff à l'iemschik.

--A une heure du matin,... si nous y arrivons! répondit celui-ci en
secouant la tête.

--Dis donc, l'ami, tu n'en es pas à ton premier orage dans la montagne,
n'est-ce pas?

--Non, et fasse Dieu que celui-ci ne soit pas mon dernier!

--As-tu donc peur?

--Je n'ai pas peur, mais je te répète que tu as eu tort de partir.

--J'aurais eu plus grand tort de rester.

--Va donc, mes pigeons!» répliqua l'iemschik, en homme qui n'est pas là
pour discuter, mais pour obéir.

En ce moment, un frémissement lointain se fit entendre. C'était comme un
millier de sifflements aigus et assourdissants, qui traversaient
l'atmosphère, calme jusqu'alors. A la lueur d'un éblouissant éclair qui
fut presque aussitôt suivi d'un éclat de tonnerre terrible, Michel
Strogoff aperçut de grands pins qui se tordaient sur une cime. Le vent
se déchaînait, mais il ne troublait encore que les hautes couches de
l'air. Quelques bruits secs indiquèrent que certains arbres, vieux ou
mal enracinés, n'avaient pu résister à la première attaque de la
bourrasque. Une avalanche de troncs brisés traversa la route, après
avoir formidablement rebondi sur les rocs, et alla se perdre dans
l'abîme de gauche, à deux cents pas en avant du tarentass.

Les chevaux s'étaient arrêtés court.

«Va donc, mes jolies colombes!» cria l'iemschik en mêlant les
claquements de son fouet aux roulements du tonnerre.

Michel Strogoff saisit la main de Nadia.

«Dors-tu, sœur? lui demanda-t-il.

--Non, frère.

--Sois prête à tout. Voici l'orage!

--Je suis prête.»

Michel Strogoff n'eut que le temps de fermer les rideaux de cuir du
tarentass.

La bourrasque arrivait en foudre.

L'iemschik, sautant de son siège, se jeta à la tête de ses chevaux, afin
de les maintenir, car un immense danger menaçait tout l'attelage.

En effet, le tarentass, immobile, se trouvait alors à un tournant de la
route par lequel débouchait la bourrasque. Il fallait donc le tenir tête
au vent, sans quoi, pris de côté, il eût immanquablement chaviré et eût
été précipité dans un profond abîme que le chemin côtoyait sur la
gauche. Les chevaux, repoussés par les rafales, se cabraient, et leur
conducteur ne pouvait parvenir à les calmer. Aux interpellations
amicales avaient succédé dans sa bouche les qualifications les plus
insultantes. Rien n'y faisait. Les malheureuses bêtes, aveuglées par les
décharges électriques, épouvantées par les éclats incessants de la
foudre, qui étaient comparables à des détonations d'artillerie,
menaçaient de briser leurs traits et de s'enfuir. L'iemschik n'était
plus maître de son attelage.

A ce moment, Michel Strogoff, s'élançant d'un bond hors du tarentass,
lui vint en aide. Doué d'une force peu commune, il parvint, non sans
peine, à maîtriser les chevaux.

Mais la furie de l'ouragan redoublait alors. La route, en cet endroit,
s'évasait en forme d'entonnoir et laissait la bourrasque s'y engouffrer,
comme elle eût fait dans ces manches d'aération tendues au vent à bord
des steamers. En même temps, une avalanche de pierres et de troncs
d'arbres commençait à rouler du haut des talus.

«Nous ne pouvons rester ici, dit Michel Strogoff.

--Nous n'y resterons pas non plus! s'écria l'iemschik, tout effaré, en
se raidissant de toutes ses forces contre cet effroyable déplacement des
couches d'air. L'ouragan aura bientôt fait de nous envoyer au bas de la
montagne, et par le plus court!

--Prends le cheval de droite, poltron! répondit Michel Strogoff. Moi, je
réponds de celui de gauche!»

Un nouvel assaut de la rafale interrompit Michel Strogoff. Le conducteur
et lui durent se courber jusqu'à terre pour ne pas être renversés; mais
la voiture, malgré leurs efforts et ceux des chevaux qu'ils maintenaient
debout au vent, recula de plusieurs longueurs, et, sans un tronc d'arbre
qui l'arrêta, elle était précipitée hors de la route.

«N'aie pas peur, Nadia! cria Michel Strogoff.

--Je n'ai pas peur,» répondit la jeune Livonienne, sans que sa voix
trahît la moindre émotion.

Les roulements de tonnerre avaient cessé un instant, et l'effroyable
bourrasque, après avoir franchi le tournant, se perdait dans les
profondeurs du défilé.

«Veux-tu redescendre? dit l'iemschik.

--Non, il faut remonter! Il faut passer ce tournant! Plus haut, nous
aurons l'abri du talus!

--Mais les chevaux refusent!

--Fais comme moi, et tire-les en avant!

--La bourrasque va revenir!

--Obéiras-tu?

--Tu le veux!

--C'est le Père qui l'ordonne! répondit Michel Strogoff, qui invoqua
pour la première fois le nom de l'empereur, ce nom tout-puissant,
maintenant, sur trois parties du monde.

--Va donc, mes hirondelles!» s'écria l'iemschik, saisissant le cheval de
droite, pendant que Michel Strogoff en faisait autant de celui de
gauche.

Les chevaux, ainsi tenus, reprirent péniblement la route. Ils ne
pouvaient plus se jeter de côté, et le cheval de brancard, n'étant plus
tiraillé sur ses flancs, put garder le milieu du chemin. Mais, hommes et
bêtes, pris debout par les rafales, ne faisaient guère trois pas sans en
perdre un et quelquefois deux. Ils glissaient, ils tombaient, ils se
relevaient. A ce jeu, le véhicule risquait fort de se détraquer. Si la
capote n'eût pas été solidement assujettie, le tarentass eût été
décoiffé du premier coup.

Michel Strogoff et l'iemschik mirent plus de deux heures à remonter
cette portion du chemin, longue d'une demi-verste au plus, et qui était
si directement exposée au fouet de la bourrasque. Le danger alors
n'était pas seulement dans ce formidable ouragan qui luttait contre
l'attelage et ses deux conducteurs, mais surtout dans cette grêle de
pierres et de troncs brisés que la montagne secouait et projetait sur
eux.

Soudain, un de ces blocs fut aperçu, dans l'épanouissement d'un éclair,
se mouvant avec une rapidité croissante et roulant dans la direction du
tarentass.

L'iemschik poussa un cri.

Michel Strogoff, d'un vigoureux coup de fouet, voulut faire avancer
l'attelage, qui refusa.

Quelques pas seulement, et le bloc eût passé en arrière!...

Michel Strogoff, en un vingtième de seconde, vit à la fois le tarentass
atteint, sa compagne écrasée! Il comprit qu'il n'avait plus le temps de
l'arracher vivante du véhicule!...

Mais alors, se jetant à l'arrière, trouvant dans cet immense péril
une-force surhumaine, le dos à l'essieu, les pieds arc-boutés au sol, il
repoussa de quelques pieds la lourde voiture.

L'énorme bloc, en passant, frôla la poitrine du jeune homme et lui coupa
la respiration, comme eût fait un boulet de canon, en broyant les silex
de la route, qui étincelèrent au choc.

«Frère! s'était écriée Nadia épouvantée, qui avait vu toute cette scène
à la lueur de l'éclair.

--Nadia! répondit Michel Strogoff, Nadia, ne crains rien!...

--Ce n'est pas pour moi que je pouvais craindre!

--Dieu est avec nous, sœur!

--Avec moi, bien sûr, frère, puisqu'il t'a mis sur ma route!» murmura la
jeune fille.

La poussée du tarentass, due à l'effort de Michel Strogoff, ne devait
pas être perdue. Ce fut l'élan donné qui permit aux chevaux affolés de
reprendre leur première direction. Traînés, pour ainsi dire, par Michel
Strogoff et l'iemschik, ils remontèrent la route jusqu'à un col étroit,
orienté sud et nord, où ils devaient être abrités contre les assauts
directs de la tourmente. Le talus de droite faisait là une sorte de
redan, dû à la saillie d'un énorme rocher qui occupait le centre d'un
remous. Le vent n'y tourbillonnait donc pas, et la place y était
tenable, tandis qu'à la circonférence de ce cyclone ni hommes ni chevaux
n'eussent pu résister.

Et, en effet, quelques sapins, dont la cime dépassait l'arête du rocher,
furent étêtés en un clin d'œil, comme si une faux gigantesque eût
nivelé le talus au ras de leur ramure.

L'orage était alors dans toute sa fureur. Les éclairs emplissaient le
défilé, et les éclats du tonnerre ne discontinuaient plus. Le sol,
frémissant sous ces coups furieux, semblait trembler, comme si le massif
de l'Oural eût été soumis à une trépidation générale.

Très-heureusement, le tarentass avait pu être, pour ainsi dire, remisé
dans une profonde anfractuosité que la bourrasque ne frappait que
d'écharpe. Mais il n'était pas si bien défendu que quelques
contre-courants obliques, déviés par des saillies du talus, ne
l'atteignissent parfois avec violence. Il se heurtait alors contre la
paroi du rocher, à faire craindre qu'il ne fût brisé en mille pièces.

Nadia dut abandonner la place qu'elle y occupait. Michel Strogoff, après
avoir cherché à la lueur d'une des lanternes, découvrit une excavation,
due au pic de quelque mineur, et la jeune fille put s'y blottir, en
attendant que le voyage pût être repris.

En ce moment,--il était une heure du matin,--la pluie commença à tomber,
et bientôt les rafales, faites d'eau et de vent, acquirent une violence
extrême, sans pouvoir cependant éteindre les feux du ciel. Cette
complication rendait tout départ impossible.

Donc, quelle que fût l'impatience de Michel Strogoff,--et l'on comprend
qu'elle fût grande,--il lui fallut laisser passer le plus fort de la
tourmente. Arrivé d'ailleurs au col même qui franchit la route de Perm à
Ekaterinbourg, il n'avait plus qu'à descendre les pentes des monts
Ourals, et descendre, dans ces conditions, sur un sol raviné par les
mille torrents de la montagne, au milieu des tourbillons d'air et d'eau,
c'était absolument jouer sa vie, c'était courir à l'abîme.

«Attendre, c'est grave, dit alors Michel Strogoff, mais c'est sans doute
éviter de plus longs retards. La violence de l'orage me fait espérer
qu'il ne durera pas. Vers trois heures, le jour commencera à reparaître,
et la descente, que nous ne pouvons risquer dans l'obscurité, deviendra,
sinon facile, du moins possible après le lever du soleil.

--Attendons, frère, répondit Nadia, mais si tu retardes ton départ, que
ce ne soit pas pour m'épargner une fatigue ou un danger!

--Nadia, je sais que tu es décidée à tout braver, mais, en nous
compromettant tous deux, je risquerais plus que ma vie, plus que la
tienne, je manquerais à la tâche, au devoir que j'ai avant tout à
accomplir!

--Un devoir!...» murmura Nadia.

En ce moment, un violent éclair déchira le ciel, et sembla, pour ainsi
dire, volatiliser la pluie. Aussitôt un coup sec retentit. L'air fut
rempli d'une odeur sulfureuse, presque asphyxiante, et un bouquet de
grands pins, frappé par le fluide électrique à vingt pas du tarentass,
s'enflamma comme une torche gigantesque.

L'iemschik, jeté à terre par une sorte de choc en retour, se releva
heureusement sans blessures.

Puis, après que les derniers roulements du tonnerre se furent perdus
dans les profondeurs de la montagne, Michel Strogoff sentit la main de
Nadia s'appuyer fortement sur la sienne, et il l'entendit murmurer ces
mots à son oreille:

«Des cris, frère! Écoute!»




CHAPITRE XI

VOYAGEURS EN DÉTRESSE.


En effet, pendant cette courte accalmie, des cris se faisaient entendre
vers la partie supérieure de la route, et à une distance assez
rapprochée de l'anfractuosité qui abritait le tarentass.

C'était comme un appel désespéré, évidemment jeté par quelque voyageur
en détresse.

Michel Strogoff, prêtant l'oreille, écoutait.

L'iemschik écoutait aussi, mais en secouant la tête, comme s'il lui eût
semblé impossible de répondre à cet appel.

«Des voyageurs qui demandent du secours! s'écria Nadia.

--S'ils ne comptent que sur nous!... répondit l'iemschik.

--Pourquoi non? s'écria Michel Strogoff. Ce qu'ils feraient pour nous en
pareille circonstance, ne devons-nous pas le faire pour eux?

--Mais vous n'allez pas exposer la voiture et les chevaux!...

--J'irai à pied, répondit Michel Strogoff, en interrompant l'iemschik.

--Je t'accompagne, frère, dit la jeune Livonienne.

--Non, reste, Nadia. L'iemschik demeurera près de toi. Je ne veux pas le
laisser seul....

--Je resterai, répondit Nadia.

--Quoi qu'il arrive, ne quitte pas cet abri!

--Tu me retrouveras là où je suis.»

Michel Strogoff serra la main de sa compagne, et, franchissant le
tournant du talus, il disparut aussitôt dans l'ombre.

«Ton frère a tort, dit l'iemschik à la jeune fille.

--Il a raison,» répondit simplement Nadia.

Cependant, Michel Strogoff remontait rapidement la route. S'il avait
grande hâte de porter secours à ceux qui jetaient ces cris de détresse,
il avait grand désir aussi de savoir quels pouvaient être ces voyageurs
que l'orage n'avait pas empêchés de s'aventurer dans la montagne, car il
ne doutait pas que ce ne fussent ceux dont la télègue précédait toujours
son tarentass.

La pluie avait cessé, mais la bourrasque redoublait de violence. Les
cris, apportés par le courant atmosphérique, devenaient de plus en plus
distincts. De l'endroit où Michel Strogoff avait laissé Nadia, on ne
pouvait rien voir. La route était sinueuse, et la lueur des éclairs ne
laissait apparaître que le saillant des talus qui coupaient le lacet du
chemin. Les rafales, brusquement brisées à tous ces angles, formaient
des remous difficiles à franchir, et il fallait à Michel Strogoff une
force peu commune pour leur résister.

Mais il fut bientôt évident que les voyageurs, dont les cris se
faisaient entendre, ne devaient plus être éloignés. Bien que Michel
Strogoff ne pût encore les voir, soit qu'ils eussent été rejetés hors de
la route, soit que l'obscurité les dérobât à ses regards, leurs paroles,
cependant, arrivaient assez distinctement à son oreille.

Or, voici ce qu'il entendit,--ce qui ne laissa pas de lui causer une
certaine surprise:

«Butor! reviendras-tu?

--Je te ferai knouter au prochain relais!

--Entends-tu, postillon du diable! Eh! là-bas!

--Voilà comme ils vous conduisent dans ce pays!...

--Et ce qu'ils appellent une télègue!

--Eh! triple brute! Il détale toujours et ne paraît pas s'apercevoir
qu'il nous laisse en route!

--Me traiter ainsi, moi! un Anglais accrédité! Je me plaindrai à la
chancellerie, et je le ferai pendre!»

Celui qui parlait ainsi était véritablement dans une grosse colère. Mais
tout à coup, il sembla à Michel Strogoff que le second interlocuteur
prenait son parti de ce qui se passait, car l'éclat de rire le plus
inattendu, au milieu d'une telle scène, retentit soudain et fut suivi de
ces paroles:

«Eh bien! non! décidément, c'est trop drôle!

--Vous osez rire! répondit d'un ton passablement aigre le citoyen du
Royaume-Uni.

--Certes oui, cher confrère, et de bon cœur, et c'est ce que j'ai de
mieux à faire! Je vous engage à en faire autant! Parole d'honneur, c'est
trop drôle, ça ne s'est jamais vu!...»

En ce moment, un violent coup de tonnerre remplit le défilé d'un fracas
effroyable, que les échos de la montagne multiplièrent dans une
proportion grandiose. Puis, après que le dernier roulement se fût
éteint, la voix joyeuse retentit encore, disant:

«Oui, extraordinairement drôle! Voilà certainement qui n'arriverait pas
en France!

--Ni en Angleterre!» répondit l'Anglais.

Sur la route, largement éclairée alors par les éclairs, Michel Strogoff
aperçut, à vingt pas, deux voyageurs, juchés l'un près de l'autre sur le
banc de derrière d'un singulier véhicule, qui paraissait âtre
profondément embourbé dans quelque ornière.

Michel Strogoff s'approcha des deux voyageurs, dont l'un continuait de
rire et l'autre de maugréer, et il reconnut les deux correspondants de
journaux, qui, embarqués sur le _Caucase_, avaient fait en sa compagnie
la route de Nijni-Novgorod à Perm.

«Eh! bonjour, monsieur! s'écria le Français. Enchanté de vous voir dans
cette circonstance! Permettez-moi de vous présenter mon ennemi intime,
monsieur Blount.»

Le reporter anglais salua, et peut-être allait-il, à son tour, présenter
son confrère Alcide Jolivet, conformément aux règles de la politesse,
quand Michel Strogoff lui dit:

«Inutile, messieurs, nous nous connaissons, puisque nous avons déjà
voyagé ensemble sur le Volga.

--Ah! très-bien! Parfait! monsieur...?

--Nicolas Korpanoff, négociant d'Irkoutsk, répondit Michel Strogoff.
Mais m'apprendrez-vous quelle aventure, si lamentable pour l'un, si
plaisante pour l'autre, vous est arrivée?

--Je vous fais juge, monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet.
Imaginez-vous que notre postillon est parti avec l'avant-train de son
infernal véhicule, nous laissant en panne sur l'arrière-train de son
absurde équipage! La pire moitié d'une télègue pour deux, plus de guide,
plus de chevaux! N'est-ce pas absolument et superlativement drôle?

--Pas drôle du tout! répondit l'Anglais.

--Mais si, confrère! Vous ne savez vraiment pas prendre les choses par
leur bon côté!

--Et comment, s'il vous plaît, pourrons-nous continuer notre route?
demanda Harry Blount.

--Rien n'est plus simple, répondit Alcide Jolivet. Vous allez vous
atteler à ce qui nous reste de voiture; moi, je prendrai les guides, je
vous appellerai mon petit pigeon, comme un véritable iemschik, et vous
marcherez comme un vrai postier!

--Monsieur Jolivet, répondit l'Anglais, cette plaisanterie passe les
bornes, et....

--Soyez calme, confrère. Quand vous serez fourbu, je vous remplacerai,
et vous aurez droit de me traiter d'escargot poussif ou de tortue qui se
pâme, si je ne vous mène pas d'un train d'enfer!»

Alcide Jolivet disait toutes ces choses avec une telle bonne humeur, que
Michel Strogoff ne put s'empêcher de sourire.

«Messieurs, dit-il alors, il y a mieux à faire. Nous sommes arrivés,
ici, au col supérieur de la chaîne de l'Oural, et, par conséquent, nous
n'avons plus maintenant qu'à descendre les pentes de la montagne. Ma
voiture est là, à cinq cents pas en arrière. Je vous prêterai un de mes
chevaux, on l'attellera à la caisse de votre télègue, et demain, si
aucun accident ne se produit, nous arriverons ensemble à Ekaterinbourg.

--Monsieur Korpanoff, répondit Alcide Jolivet, voici une proposition qui
part d'un cœur généreux!

--J'ajoute, monsieur, répondit Michel Strogoff, que si je ne vous offre
pas de monter dans mon tarentass, c'est qu'il ne contient que deux
places, et que ma sœur et moi, nous les occupons déjà.

--Comment donc, monsieur, répondit Alcide Jolivet, mais mon confrère et
moi, avec votre cheval et l'arrière-train de notre demi-télègue, nous
irions au bout du monde!

--Monsieur, reprit Harry Blount, nous acceptons votre offre obligeante.
Quant à cet iemschik!...

--Oh! croyez bien que ce n'est pas la première fois que pareille
aventure lui arrive! répondit Michel Strogoff.

--Mais, alors, pourquoi ne revient-il pas? Il sait parfaitement qu'il
nous a laissés en arrière, le misérable!

--Lui! Il ne s'en doute même pas!

--Quoi! Ce brave homme ignore qu'une scission s'est opérée entre les
deux parties de sa télègue?

--Il l'ignore, et c'est de la meilleure foi du monde qu'il conduit son
avant-train à Ekaterinbourg!

--Quand je vous disais que c'était tout ce qu'il y a de plus plaisant,
confrère! s'écria Alcide Jolivet.

--Si donc, messieurs, vous voulez me suivre, reprit Michel Strogoff,
nous rejoindrons ma voiture, et....

--Mais la télègue? fit observer l'Angla

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