Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine
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Title: Monsieur Bergeret à Paris: Histoire Contemporaine
Author: Anatole France
Release date: January 1, 2005 [eBook #7268]
Most recently updated: February 11, 2015
Language: French
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Credits: Produced by Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK MONSIEUR BERGERET À PARIS: HISTOIRE CONTEMPORAINE ***
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HISTOIRE CONTEMPORAINE
* * * * *
MONSIEUR BERGERET A PARIS
PAR
ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)
Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont
pour titre:
_L'Orme du Mail.
Le Mannequin d'Osier.
L'Anneau d'Améthyste._
I
M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet
était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait
son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement
quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté
souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine
lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,
la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.
--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant
le plat sur la table.
--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.
--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
messieurs à découper la volaille.
--Je ne sais pas découper.
--Monsieur devrait savoir.
Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les
échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et
ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la
servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme
un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle
était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est
de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.
Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle
n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur
elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son
office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le
confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et
d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur
oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à
chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.
--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une
aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
tendre.
--Angélique, veuillez découper cette volaille.
Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur
un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
Riquet.
Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du
préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de
manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,
il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,
en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du
ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le
consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que
la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est
chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la
dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée
recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva
pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept
parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il
donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour
l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et
dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,
pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.
Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre
nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.
--Si monsieur veut se servir?...
Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,
une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la
table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait
pas,
--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
excellente.
Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,
jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût
l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à
ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger
humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu
plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,
d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé
obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
la bienfaisance. Il lui avait dit:
--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
suis le bon riche.
Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.
Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons
qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.
Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il
avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la
nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de
douceur et de reproche, qui disaient:
--Maître, pourquoi me tentes-tu?
Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en
signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,
contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.
Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.
Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger
avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en
reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours
de ses pensées.
C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,
Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.
Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa
juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux
bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons
au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme
primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.
M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se
levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.
Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet
animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé
de sa chaise.
Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,
montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que
«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle
parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et
soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une
éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un
ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion
de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.
Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la
main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et
presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.
--Bonjour, mon papa!
La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.
--Comme tu es grande, ma fille!
Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille
sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
une entreprise incertaine et difficile.
Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.
--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas
aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.
Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil
si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,
mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des
hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du
fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux
des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis
en reculant.
--Tu as un chien, papa? fit Pauline.
--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.
--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.
--Oui, dit M. Bergeret.
--Non, l'autre.
--Je n'en ai reçu qu'une.
--On ne s'entend pas ici.
Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de
son gosier.
--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son
manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?
Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût
une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât
plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort
de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il
haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.
Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
ironie:
--Est-ce que tu veux me manger, toi?
Et Riquet s'enfuit, épouvanté.
--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?
--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.
--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.
--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais
nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables
les unes aux autres.
--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.
M. Bergeret dit a Pauline:
--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.
Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la
bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui
désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour
rétablir l'ordre et chasser les intrus.
--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.
--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
diverses autres choses.
--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?
--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?
--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
j'avais un jardin.
Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:
--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.
--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.
II
Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de
mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.
Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans
l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont
la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure
naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait
toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus,
injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau
fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait
et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que,
dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.
Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de
l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi.
Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point
encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu.
Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et
mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant
désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour
le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et
cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité.
Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié,
il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible
qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait,
retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et
le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr
que le premier.
Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des
peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
qui était le plus affecté.
Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses
inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies
favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats,
sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine;
fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et
ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si
grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,
semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à
l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés,
quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière
du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite
d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il
retombait bientôt dans la tristesse.
Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans
de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la
fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand
il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible
spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le
hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de
Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et
elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet,
viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il
n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et,
par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à
plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle
fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après
quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et
elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre,
laissant Riquet dans la malle.
Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de
supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par
badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il
s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées.
Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire
d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et
les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et
il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis
deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir,
l'appela:
--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le
libraire.... Viens! Où es-tu?...
La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y
répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
éperdument la paroi d'osier.
--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait
portant une pile de linge.
--Papa, il est dans la malle.
--Pourquoi est-il dans la malle?
--Parce que je l'y ai mis, papa.
M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:
--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les
chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de
miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.
Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit
jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa
son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les
avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la
puissance l'avait plongé dans une malle profonde.
M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École
communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples
adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu,
en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des
livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son
fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous
ses dimanches.
M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il
tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le
livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
fois encore il lut ces lignes insipides:
«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons
d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre
voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous
beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient
encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses
prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent
malheureusement pas.»
Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient
tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par
les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais
cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de
découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de
toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le
livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.
Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de
la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des
ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un
exemple et un reproche, sur cette cité stérile.
Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les
jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son
regard disait:
--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses
des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à
coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner
dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent
le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras
des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un
esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu
n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as
perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au
sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?
--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à
huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.
--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville
illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point
répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans
d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits
assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir
eux-mêmes la vérité voilée.
III
M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.
C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
trame de sa vie.
Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
quelque force d'âme:
--J'ai perdu mes amis et voici que tout ce qui me plaisait dans cette
ville, sa paix, sa grâce et sa beauté, ses antiques élégances, son
noble paysage historique, est emporté violemment. Toutefois, il
convient que la raison entreprenne sur le sentiment. Il ne faut pas
s'attarder aux vains regrets du passé ni se plaindre des changements
qui nous importunent, puisque le changement est la condition même de
la vie. Peut-être ces bouleversements sont-ils nécessaires, et
peut-être faut-il que cette ville perde de sa beauté traditionnelle
pour que l'existence du plus grand nombre de ses habitants y devienne
moins pénible et moins dure.
Et M. Bergeret en compagnie des mitrons oisifs et des sergots
indolents, regardait les terrassiers creuser le sol de la rive
illustre, et il se disait encore:
--Je vois ici l'image de la cité future où les plus hauts édifices ne
sont marqués encore que par des creux profonds, ce qui fait croire aux
hommes légers que les ouvriers qui travaillent à l'édification de
cette cité, que nous ne verrons pas, creusent des abîmes, quand en
réalité peut-être ils élèvent la maison prospère, la demeure de joie
et de paix.
Ainsi M. Bergeret, qui était un homme de bonne volonté, considérait
favorablement les travaux de la cité idéale. Il s'accommodait moins
bien des travaux de la cité réelle, se voyant exposé, à chaque pas, à
tomber, par distraction, dans un trou.
Cependant, il cherchait un logis, mais avec fantaisie. Les vieilles
maisons lui plaisaient, parce que leurs pierres avaient pour lui un
langage. La rue Gît-le-Coeur l'attirait particulièrement, et quand il
voyait l'écriteau d'un appartement à louer, à côté d'un mascaron en
clef de voûte, sur une porte d'où l'on découvrait le départ d'une
rampe en fer forgé, il gravissait les montées, accompagné d'une
concierge sordide, dans une odeur infecte, amassée par des siècles de
rats et que réchauffaient, d'étage en étage, les émanations des
cuisines indigentes. Les ateliers de reliure et de cartonnage y
mettaient d'aventure une horrible senteur de colle pourrie. Et M.
Bergeret s'en allait, pris de tristesse et de découragement.
Et rentré chez lui, il exposait, à table, pendant le dîner, à sa soeur
Zoé et à sa fille Pauline, le résultat malheureux de ses recherches.
Mademoiselle Zoé l'écoutait sans trouble. Elle était bien résolue à
chercher et à trouver elle-même. Elle tenait son frère pour un homme
supérieur, mais incapable d'une idée raisonnable dans la pratique de
la vie.
--J'ai visité un logement sur le quai Conti. Je ne sais ce que vous en
penserez toutes deux. On y a vue sur une cour, avec un puits, du
lierre et une statue de Flore, moussue et mutilée, qui n'a plus de
tête et qui continue à tresser une guirlande de roses. J'ai visité
aussi un petit appartement rue de la Chaise; il donne sur un jardin,
où il y a un grand tilleul, dont une branche, quand les feuilles
auront poussé, entrera dans mon cabinet. Pauline aura une grande
chambre, qu'il ne tiendra qu'à elle de rendre charmante avec quelques
mètres de cretonne à fleurs.
--Et ma chambre? demanda mademoiselle Zoé. Tu ne t'occupes jamais de
ma chambre. D'ailleurs...
Elle n'acheva pas, tenant peu de compte du rapport que lui faisait son
frère.
--Peut-être serons-nous obligés de nous loger dans une maison neuve,
dit M. Bergeret, qui était sage et accoutumé à soumettre ses désirs à
la raison.
--Je le crains, papa, dit Pauline. Mais sois tranquille, nous te
trouverons un petit arbre qui montera à ta fenêtre; je te promets.
Elle suivait ces recherches avec bonne humeur, sans s'y intéresser
beaucoup pour elle-même, comme une jeune fille que le changement
n'effraye point, qui sent confusément que sa destinée n'est pas fixée
encore et qui vit dans une sorte d'attente.
--Les maisons neuves, reprit M. Bergeret, sont mieux aménagées que les
vieilles. Mais je ne les aime pas, peut-être parce que j'y sens
mieux, dans un luxe qu'on peut mesurer, la vulgarité d'une vie
étroite. Non pas que je souffre, même pour vous, de la médiocrité de
mon état. C'est le banal et le commun qui me déplaît.... Vous allez me
trouver absurde.
--Oh! non, papa.
--Dans la maison neuve, ce qui m'est odieux, c'est l'exactitude des
dispositions correspondantes, cette structure trop apparente des
logements qui se voit du dehors. Il y a longtemps que les citadins
vivent les uns sur les autres. Et puisque ta tante ne veut pas
entendre parler d'une maisonnette dans la banlieue, je veux bien
m'accommoder d'un troisième ou d'un quatrième étage, et c'est pourquoi
je ne renonce qu'à regret aux vieilles maisons. L'irrégularité de
celles-là rend plus supportable l'empilement. En passant dans une rue
nouvelle, je me surprends à considérer que cette superposition de
ménages est, dans les bâtisses récentes, d'une régularité qui la rend
ridicule. Ces petites salles à manger, posées l'une sur l'autre avec
le même petit vitrage, et dont les suspensions de cuivre s'allument à
la même heure; ces cuisines, très petites, avec le garde-manger sur la
cour et des bonnes très sales, et les salons avec leur piano chacun
l'un sur l'autre, la maison neuve enfin me découvre, par la précision
de sa structure, les fonctions quotidiennes des êtres qu'elle
renferme, aussi clairement que si les planchers étaient de verre; et
ces gens qui dînent l'un sous l'autre, jouent du piano l'un sous
l'autre, se couchent l'un sous l'autre, avec symétrie, composent,
quand on y pense, un spectacle d'un comique humiliant.
--Les locataires n'y songent guère, dit mademoiselle Zoé, qui était
bien décidée à s'établir dans une maison neuve.
--C'est vrai, dit Pauline pensive, c'est vrai que c'est comique.
--Je trouve bien, çà et là, des appartements qui me plaisent, reprit
M. Bergeret. Mais le loyer en est d'un prix trop élevé. Cette
expérience me fait douter de la vérité d'un principe établi par un
homme admirable, Fourier, qui assurait que la diversité des goûts est
telle, que les taudis seraient recherchés autant que les palais, si
nous étions en harmonie. Il est vrai que nous ne sommes pas en
harmonie. Car alors nous aurions tous une queue prenante pour nous
suspendre aux arbres. Fourier l'a expressément annoncé. Un homme d'une
bonté égale, le doux prince Kropotkine, nous a assuré plus récemment
que nous aurions un jour pour rien les hôtels des grandes avenues, que
leurs propriétaires abandonneront quand ils ne trouveront plus de
serviteurs pour les entretenir. Ils se feront alors une joie, dit ce
bienveillant prince, de les donner aux bonnes femmes du peuple qui ne
craindront pas d'avoir une cuisine en sous-sol. En attendant, la
question du logement est ardue et difficile. Zoé, fais-moi le plaisir
d'aller voir cet appartement du quai Conti, dont je t'ai parlé. Il est
assez délabré, ayant servi trente ans de dépôt à un fabricant de
produits chimiques. Le propriétaire n'y veut pas faire de réparations,
pensant le louer comme magasin. Les fenêtres sont à tabatière. Mais on
voit de ces fenêtres un mur de lierre, un puits moussu, et une statue
de Flore, sans tête et qui sourit encore. C'est ce qu'on ne trouve pas
facilement à Paris.
IV
--Il est à louer, dit mademoiselle Zoé Bergeret, arrêtée devant la
porte cochère. Il est à louer, mais nous ne le louerons pas. Il est
trop grand. Et puis....
--Non, nous ne le louerons pas. Mais veux-tu le visiter? Je suis
curieux de le revoir, dit timidement M. Bergeret à sa soeur.
Ils hésitaient. Il leur semblait qu'en pénétrant sous la voûte
profonde et sombre, ils entraient dans la région des ombres.
Parcourant les rues à la recherche d'un logis, ils avaient traversé
d'aventure cette rue étroite des Grands-Augustins qui a gardé sa
figure de l'ancien régime et dont les pavés gras ne sèchent jamais.
C'est dans une maison de cette rue, il leur en souvenait, qu'ils
avaient passé six années de leur enfance. Leur père, professeur de
l'Université, s'y était établi en 1856, après avoir mené, quatre ans,
une existence errante et précaire, sous un ministre ennemi, qui le
chassait de ville en ville. Et cet appartement où Zoé et Lucien
avaient commencé de respirer le jour et de sentir le goût de la vie
était présentement à louer, au témoignage de l'écriteau battu du vent.
Lorsqu'ils traversèrent l'allée qui passait sous un massif
avant-corps, ils éprouvèrent un sentiment inexplicable de tristesse et
de piété. Dans la cour humide se dressaient des murs que les brumes de
la Seine et les pluies moisissaient lentement depuis la minorité de
Louis XIV. Un appentis, qu'on trouvait à droite en entrant, servait de
loge au concierge. Là, à l'embrasure de la porte-fenêtre, une pie
dansait dans sa cage, et dans la loge, derrière un pot de fleurs, une
femme cousait.
--C'est bien le second sur la cour qui est à louer?
--Oui. Vous voulez le voir?
--Nous désirons le voir.
La concierge les conduisit, une clef à la main. Ils la suivirent en
silence. La morne antiquité de cette maison reculait dans un
insondable passé les souvenirs que le frère et la soeur retrouvaient
sur ces pierres noircies. Ils montèrent l'escalier de pierre avec une
anxiété douloureuse, et, quand la concierge eut ouvert la porte de
l'appartement, ils restèrent immobiles sur le palier, ayant peur
d'entrer dans ces chambres où il leur semblait que leurs souvenirs
d'enfance reposaient en foule, comme de petits morts.
--Vous pouvez entrer. L'appartement est libre.
D'abord ils ne retrouvèrent rien dans le grand vide des pièces et la
nouveauté des papiers peints. Et ils s'étonnaient d'être devenus
étrangers à ces choses jadis familières....
--Par ici la cuisine... dit la concierge. Par ici la salle à manger...
par ici le salon....
Une voix cria de la cour:
--Mame Falempin?...
La concierge passa la tête par une des fenêtres du salon, puis,
s'étant excusée, descendit l'escalier d'un pas mou, en gémissant.
Et le frère et la soeur se rappelèrent.
Les traces des heures inimitables, des jours démesurés de l'enfance
commencèrent à leur apparaître.
--Voilà la salle à manger, dit Zoé. Le buffet était là, contre le mur.
--Le buffet d'acajou, «meurtri de ses longues erreurs», disait notre
père, quand le professeur, sa famille et son mobilier étaient chassés
sans trêve du Nord au Midi, du Levant à l'Occident, par le ministre du
2 Décembre. Il reposa là quelques années, blessé et boiteux.
--Voilà le poêle de faïence dans sa niche.
--On a changé le tuyau.
--Tu crois?
--Oui, Zoé. Le nôtre était surmonté d'une tête de Jupiter Trophonius.
C'était, en ces temps lointains, la coutume des fumistes de la cour du
Dragon d'orner d'un Jupiter Trophonius les tuyaux de faïence.
--Es-tu sûr?--Comment! tu ne te rappelles pas cette tête ceinte d'un
diadème et portant une barbe en pointe?
--Non.
--Après tout, ce n'est pas surprenant. Tu as toujours été indifférente
aux formes des choses. Tu ne regardes rien.
--J'observe mieux que toi, mon pauvre Lucien. C'est toi qui ne vois
rien. L'autre jour, quand Pauline avait ondulé ses cheveux, tu ne t'en
es pas aperçu.... Sans moi....
Elle n'acheva pas. Elle tournait autour de la chambre vide le regard
de ses yeux verts et la pointe de son nez aigu.
--C'est là, dans ce coin, près de la fenêtre, que se tenait
mademoiselle Verpie, les pieds sur sa chaufferette. Le samedi, c'était
le jour de la couturière. Mademoiselle Verpie ne manquait pas un
samedi.
--Mademoiselle Verpie, soupira Lucien. Quel âge aurait-elle
aujourd'hui? Elle était déjà vieille quand nous étions petits. Elle
nous contait alors l'histoire d'un paquet d'allumettes. Je l'ai
retenue et je puis la dire mot pour mot comme elle la disait: «C'était
pendant qu'on posait les statues du pont des Saints-Pères. Il faisait
un froid vif qui donnait l'onglée. En revenant de faire mes
provisions, je regardais les ouvriers. Il y avait foule pour voir
comment ils pourraient soulever des statues si lourdes. J'avais mon
panier sous le bras. Un monsieur bien mis me dit: « Mademoiselle, vous
flambez!» Alors je sens une odeur de soufre et je vois la fumée sortir
de mon panier. Mon paquet d'allumettes de six sous avait pris feu.»
Ainsi mademoiselle Verpie contait cette aventure, ajouta M. Bergeret.
Elle la contait souvent. C'avait été peut-être la plus considérable de
sa vie.
--Tu oublies une partie importante du récit, Lucien. Voici exactement
les paroles de mademoiselle Verpie:
--Un monsieur bien mis me dit; «Mademoiselle, vous flambez.» Je lui
réponds: «Passez votre chemin et ne vous occupez pas de moi.--Comme
vous voudrez, mademoiselle.» Alors je sens une odeur de soufre....
--Tu as raison, Zoé: je mutilais le texte et j'omettais un endroit
considérable. Par sa réponse, mademoiselle Verpie, qui était bossue,
se montrait fille prudente et sage. C'est un point qu'il fallait
retenir. Je crois me rappeler, d'ailleurs, que c'était une personne
extrêmement pudique.
--Notre pauvre maman, dit Zoé, avait la manie des raccommodages. Ce
qu'on faisait de reprises à la maison!...
--Oui, elle était d'aiguille. Mais ce qu'elle avait de charmant, c'est
qu'avant de se mettre à coudre dans la salle à manger, elle disposait
près d'elle, au bord de la table, sous le plus clair rayon du jour,
une botte de giroflées, dans un pot de grès, ou des marguerites, ou
des fruits avec des feuilles, sur un plat. Elle disait que des pommes
d'api étaient aussi jolies à voir que des roses; je n'ai vu personne
goûter aussi bien qu'elle la beauté d'une pêche ou d'une grappe de
raisin. Et quand on lui montrait des Chardins au Louvre, elle
reconnaissait que c'était très bien. Mais on sentait qu'elle préférait
les siens. Et avec quelle conviction elle me disait: «Vois, Lucien: y
a-t-il rien de plus admirable que cette plume tombée de l'aile d'un
pigeon!» Je ne crois pas qu'on ait jamais aimé la nature avec plus de
candeur et de simplicité.
--Pauvre maman! soupira Zoé. Et avec cela elle avait un goût terrible
en toilette. Elle m'a choisi un jour, au Petit-Saint-Thomas, une robe
bleue. Cela s'appelait le bleu-étincelle, et c'était effrayant. Cette
robe a fait le malheur de mon enfance.
--Tu n'as jamais été coquette, toi.
--Vous croyez?... Eh bien! détrompe-toi. Il m'aurait été fort agréable
d'être bien habillée. Mais on rognait sur les toilettes de la soeur
aînée pour faire des tuniques au petit Lucien. Il le fallait bien!
Ils passèrent dans une pièce étroite, une sorte de couloir.
--C'est le cabinet de travail de notre père, dit Zoé.
--Est-ce qu'on ne l'a pas coupé en deux par une cloison? Je me le
figurais plus grand.
--Non, il était comme à présent. Son bureau était là. Et au-dessus il
y avait le portrait de M. Victor Leclerc. Pourquoi n'as-tu pas gardé
cette gravure, Lucien?
--Quoi! cet étroit espace renfermait la foule confuse de ses livres,
et contenait des peuples entiers de poètes, de philosophes,
d'orateurs, d'historiens. Tout enfant, j'écoutais leur silence, qui
remplissait mes oreilles d'un bourdonnement de gloire. Sans doute une
telle assemblée reculait les murs. J'avais le souvenir d'une vaste
salle.
--C'était très encombré. Il nous défendait de ranger rien dans son
cabinet.
--C'est donc là, qu'assis dans son vieux fauteuil rouge, sa chatte
Zobéide à ses pieds sur un vieux coussin, il travaillait, notre père!
C'est de là qu'il nous regardait avec ce sourire si lent qu'il a gardé
dans la maladie jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai vu sourire
doucement à la mort, comme il avait souri à la vie.
--Je t'assure que tu te trompes, Lucien. Notre père ne s'est pas vu
mourir.
M. Bergeret demeura un moment songeur, puis il dit:
--C'est étrange: je le revois dans mon souvenir, non point fatigué et
blanchi par l'âge, mais jeune encore, tel qu'il était quand j'étais un
tout petit enfant. Je le revois souple et mince, avec ses cheveux
noirs, en coup de vent. Ces touffes de cheveux, comme fouettées d'un
souffle de l'air, accompagnaient bien les têtes enthousiastes de ces
hommes de 1830 et de 48. Je n'ignore pas que c'est un tour de brosse
qui disposait ainsi leur coiffure. Mais tout de même ils semblaient
vivre sur les cimes et dans l'orage. Leur pensée était plus haute que
la nôtre, et plus généreuse. Notre père croyait à l'avènement de la
justice sociale et de la paix universelle. Il annonçait le triomphe de
la république et l'harmonieuse formation des États-Unis d'Europe. Sa
déception serait cruelle, s'il revenait parmi nous.
Il parlait encore, et mademoiselle Bergeret n'était plus dans le
cabinet. Il la rejoignit au salon vide et sonore. Là, ils se
rappelèrent tous deux les fauteuils et le canapé de velours grenat,
dont, enfants, ils faisaient, dans leurs jeux, des murs et des
citadelles.
--Oh! la prise de Damiette! s'écria M. Bergeret. T'en souvient-il,
Zoé? Notre mère, qui ne laissait rien se perdre, recueillait les
feuilles de papier d'argent qui enveloppaient les tablettes de
chocolat. Elle m'en donna un jour une grande quantité, que je reçus
comme un présent magnifique. J'en fis des casques et des cuirasses en
les collant sur les feuilles d'un vieil atlas. Un soir que le cousin
Paul était venu dîner à la maison, je lui donnai une de ces armures
qui était celle d'un Sarrasin, et je revêtis l'autre: c'était l'armure
de saint Louis. Toutes deux étaient des armures de plates. A y bien
regarder, ni les Sarrasins ni les barons chrétiens ne s'armaient ainsi
au XIII siècle. Mais cette considération ne nous arrêta point, et je
pris Damiette.
»Ce souvenir renouvelle la plus cruelle humiliation de ma vie. Maître
de Damiette, je fis prisonnier le cousin Paul, je le ficelai avec les
cordes à sauter des petites filles, et je le poussai d'un tel élan
qu'il tomba sur le nez et se mit à pousser des cris lamentables,
malgré son courage. Ma mère accourut au bruit, et quand elle vit le
cousin Paul qui gisait ficelé et pleurant sur le plancher, elle le
releva, lui essuya les yeux, l'embrassa et me dit: «N'as-tu pas honte,
Lucien, de battre un plus petit que toi?» Et il est vrai que le cousin
Paul, qui n'est pas devenu bien grand, était alors tout petit. Je
n'objectai pas que cela se faisait dans les guerres. Je n'objectai
rien, et je demeurai couvert de confusion. Ma honte était redoublée
par la magnanimité du cousin Paul qui disait en pleurant: «Je ne me
suis pas fait de mal.»
»Le beau salon de nos parents! soupira M. Bergeret. Sous cette tenture
neuve, je le retrouve peu à peu. Que son vilain papier vert à ramages
était aimable! Comme ses affreux rideaux de reps lie de vin
répandaient une ombre douce et gardaient une chaleur heureuse! Sur la
cheminée, du haut de la pendule, Spartacus, les bras croisés, jetait
un regard indigné. Ses chaînes, que je tirais par désoeuvrement, me
restèrent un jour dans la main. Le beau salon! Maman nous y appelait
parfois, quand elle recevait de vieux amis. Nous y venions embrasser
mademoiselle Lalouette. Elle avait plus de quatre-vingts ans. Ses
joues étaient couvertes de terre et de mousse. Une barbe moisie
pendait à son menton. Une longue dent jaune passait à travers ses
lèvres tachées de noir. Par quelle magie le souvenir de cette horrible
petite vieille a-t-il maintenant un charme qui m'attire? Quel attrait
me fait rechercher les vestiges de cette figure bizarre et lointaine?
Mademoiselle Lalouette avait, pour vivre avec ses quatre chats, une
pension viagère de quinze cents francs dont elle dépensait la moitié à
faire imprimer des brochures sur Louis XVII. Elle portait toujours une
douzaine de ces brochures dans son cabas. Cette bonne demoiselle avait
à coeur de prouver que le Dauphin s'était évadé du Temple dans un
cheval de bois. Tu te rappelles, Zoé, qu'un jour elle nous a donné à
déjeuner dans sa chambre de la rue de Verneuil. Là, sous une crasse
antique, il y avait de mystérieuses richesses, des boîtes d'or et des
broderies.
--Oui, dit Zoé; elle nous a montré des dentelles qui avaient appartenu
à Marie-Antoinette.
--Mademoiselle Lalouette avait d'excellentes manières, reprit M.
Bergeret. Elle parlait bien. Elle avait gardé la vieille
prononciation. Elle disait: un _segret_; un _fi_, une _do_. Par elle
j'ai touché au règne de Louis XVI. Notre mère nous appelait aussi pour
dire bonjour à M. Mathalène, qui n'était pas aussi vieux que
mademoiselle Lalouette, mais qui avait un visage horrible. Jamais âme
plus douce ne se montra dans une forme plus hideuse. C'était un prêtre
interdit, que mon père avait rencontré en 1848 dans les clubs et qu'il
estimait pour ses opinions républicaines. Plus pauvre que mademoiselle
Lalouette, il se privait de nourriture pour faire imprimer, comme
elle, des brochures. Les siennes étaient destinées à prouver que le
soleil et la lune tournent autour de la terre et ne sont pas en
réalité plus grands qu'un fromage. C'était précisément l'avis de
Pierrot; mais M. Mathalène ne s'y était rendu qu'après trente ans de
méditations et de calculs. On trouve parfois encore quelqu'une de ses
brochures dans les boîtes des bouquinistes. M. Mathalène avait du zèle
pour le bonheur des hommes qu'il effrayait par sa laideur terrible. Il
n'exceptait de sa charité universelle que les astronomes, auxquels il
prêtait les plus noirs desseins à son endroit. Il disait qu'ils
voulaient l'empoisonner, et il préparait lui-même ses aliments, autant
par prudence que par pauvreté.
Ainsi, dans l'appartement vide, comme Ulysse au pays des Cimmériens,
M. Bergeret appelait à lui des ombres. Il demeura pensif un moment et
dit:
--Zoé, de deux choses l'une: ou bien, au temps de notre enfance, il se
trouvait plus de fous qu'à présent, ou bien notre père en prenait plus
que sa juste part. Je crois qu'il les aimait. Soit que la pitié
l'attachât à eux, soit qu'il les trouvât moins ennuyeux que les
personnes raisonnables, il en avait un grand cortège.
Mademoiselle Bergeret secoua la tête.
--Nos parents recevaient des gens très sensés et des hommes de mérite.
Dis plutôt, Lucien, que les bizarreries innocentes de quelques
vieilles gens t'ont frappé et que tu en as gardé un vif souvenir.
--Zoé, n'en doutons point: nous fûmes nourris tous deux parmi des gens
qui ne pensaient pas d'une façon commune et vulgaire. Mademoiselle
Lalouette, l'abbé Mathalène, M. Grille n'avaient pas le sens commun,
cela est sûr. Te rappelles-tu M. Grille? Grand, gros, la face
rubiconde avec une barbe blanche coupée ras aux ciseaux, il était
vêtu, été comme hiver, de toile à matelas, depuis que ses deux fils
avaient péri, en Suisse, dans l'ascension d'un glacier. C'était, au
jugement de notre père, un helléniste exquis. Il sentait avec
délicatesse la poésie des lyriques grecs. Il touchait d'une main
légère et sûre au texte fatigué de Théocrite. Son heureuse folie était
de ne pas croire à la mort certaine de ses deux fils. En les attendant
avec une confiance insensée, il vivait, en habit de carnaval, dans
l'intimité généreuse d'Alcée et de Sapphô.
--Il nous donnait des berlingots, dit mademoiselle Bergeret.
--Il ne disait rien que de sage, d'élégant et de beau, reprit M.
Bergeret, et cela nous faisait peur. La raison est ce qui effraye le
plus chez un fou.
--Le dimanche soir, dit mademoiselle Bergeret, le salon était à nous.
--Oui, répondit M. Bergeret. C'est là, qu'après dîner, on jouait aux
petits jeux. On faisait des bouquets et des portraits, et maman tirait
les gages. O candeur! simplicité passée, ô plaisirs ingénus! ô charme
des moeurs antiques! Et l'on jouait des charades. Nous vidions tes
armoires, Zoé, pour nous faire des costumes.
--Un jour, vous avez décroché les rideaux blancs de mon lit.
--C'était pour faire les robes des druides, Zoé, dans la scène du gui.
Le mot était _guimauve_. Nous excellions dans la charade. Et quel bon
spectateur faisait notre père! Il n'écoutait pas, mais il souriait. Je
crois que j'aurais très bien joué. Mais les grands m'étouffaient. Ils
voulaient toujours parler.
--Ne te fais pas d'illusions, Lucien. Tu étais incapable de tenir ton
rôle dans une charade. Tu n'as pas de présence d'esprit. Je suis la
première à te reconnaître de l'intelligence et du talent. Mais tu n'es
pas improvisateur. Et il ne faut pas te tirer de tes livres et de tes
papiers.
--Je me rends justice, Zoé, et je sais que je n'ai pas d'éloquence.
Mais quand Jules Guinaut et l'oncle Maurice jouaient avec nous, on ne
pouvait pas placer un mot.
--Jules Guinaut avait un vrai talent comique, dit mademoiselle
Bergeret, et une verve intarissable.
--Il étudiait alors la médecine, dit M. Bergeret. C'était un joli
garçon.
--On le disait.
--Il me semble qu'il t'aimait bien.
--Je ne crois pas.
--Il s'occupait de toi.
--C'est autre chose.
--Et puis tout d'un coup il a disparu.
--Oui.
--Et tu ne sais pas ce qu'il est devenu?
--Non.... Allons-nous-en, Lucien.
--Allons-nous-en, Zoé. Ici, nous sommes la proie des ombres.
Et le frère et la soeur, sans tourner la tête, franchirent le seuil du
vieil appartement de leur enfance. Ils descendirent en silence
l'escalier de pierre. Et quand ils se retrouvèrent dans la rue des
Grands-Augustins parmi les fiacres, les camions, les ménagères et les
artisans, ils furent étourdis par les bruits et les mouvements de la
vie, comme au sortir d'une longue solitude.
V
M. Panneton de La Barge avait des yeux à fleur de tête et une âme à
fleur de peau. Et, comme sa peau était luisante, on lui voyait une âme
grasse. Il faisait paraître en toute sa personne de l'orgueil avec de
la rondeur et une fierté qui semblait ne pas craindre d'être
importune. M. Bergeret soupçonna que cet homme venait lui demander un
service.
Ils s'étaient connus en province. Le professeur voyait souvent dans
ses promenades, au bord de la lente rivière, sur un vert coteau, les
toits d'ardoise fine du château qu'habitait M. de La Barge avec sa
famille. Il voyait moins souvent M. de La Barge, qui fréquentait la
noblesse de la contrée, sans être lui-même assez noble pour se
permettre de recevoir les petites gens. Il ne connaissait M. Bergeret,
en province, qu'aux jours critiques où l'un de ses fils avait un
examen à passer. Cette fois, à Paris, il voulait être aimable et il y
faisait effort:
--Cher monsieur Bergeret, je tiens tout d'abord à vous féliciter....
--N'en faites rien, je vous prie, répondit M. Bergeret avec un petit
geste de refus, que M. de La Barge eut grand tort de croire inspiré
par la modestie.
--Je vous demande pardon, monsieur Bergeret, une chaire à la Sorbonne
c'est une position très enviée... et qui convient à votre mérite.
--Comment va votre fils Adhémar? demanda M. Bergeret, qui se rappelait
ce nom comme celui d'un candidat au baccalauréat qui avait intéressé à
sa faiblesse toutes les puissances de la société civile,
ecclésiastique et militaire.
--Adhémar! Il va bien. Il va très bien. Il fait un peu la fête.
Qu'est-ce que vous voulez? Il n'a rien à faire. Dans un certain sens,
il vaudrait mieux qu'il eût une occupation. Mais il est bien jeune. Il
a le temps. Il tient de moi: il deviendra sérieux quand il aura trouvé
sa voie.
--Est-ce qu'il n'a pas un peu manifesté à Auteuil? demanda M. Bergeret
avec douceur.
--Pour l'armée, pour l'armée, répondit M. Panneton de La Barge. Et je
vous avoue que je n'ai pas eu le courage de l'en blâmer. Que
voulez-vous? Je tiens à l'armée par mon beau-père, le général, par
mes beaux-frères, par mon cousin le commandant... Il était bien
modeste de ne pas nommer son père Panneton, l'aîné des frères
Panneton, qui tenait aussi à l'armée par les fournitures, et qui, pour
avoir livré aux mobiles de l'armée de l'Est, qui marchaient dans la
neige, des souliers à semelle de carton, avait été condamné en 1872,
en police correctionnelle, à une peine légère avec des considérants
accablants, et était mort, dix ans après, dans son château de La
Barge, riche et honoré.
--J'ai été élevé dans le culte de l'armée, poursuivit M. Panneton de
La Barge. Tout enfant, j'avais la religion de l'uniforme. C'était une
tradition de famille. Je ne m'en cache pas, je suis un homme de
l'ancien régime. C'est plus fort que moi, c'est dans le sang. Je suis
monarchiste et autoritaire de tempérament. Je suis royaliste. Or,
l'armée, c'est tout ce qui nous reste de la monarchie, C'est tout ce
qui subsiste d'un passé glorieux. Elle nous console du présent et nous
fait espérer en l'avenir.
M. Bergeret aurait pu faire quelques observations d'ordre historique;
mais il ne les fit pas, et M. Panneton de La Barge conclut:
--Voilà pourquoi je tiens pour criminels ceux qui attaquent l'armée,
pour insensés ceux qui oseraient y toucher.
--Napoléon, répondit le professeur, pour louer une pièce de Luce de
Lancival, disait que c'était une tragédie de quartier général. Je puis
me permettre de dire que vous avez une philosophie d'état-major. Mais
puisque nous vivons sous le régime de la liberté, il serait peut-être
bon d'en prendre les moeurs. Quand on vit avec des hommes qui ont
l'usage de la parole, il faut s'habituer à tout entendre. N'espérez
pas qu'en France aucun sujet désormais soit soustrait à la discussion.
Considérez aussi, que l'armée n'est pas immuable; il n'y a rien
d'immuable au monde. Les institutions ne subsistent qu'en se modifiant
sans cesse. L'armée a subi de telles transformations dans le cours de
son existence, qu'il est probable qu'elle changera encore beaucoup à
l'avenir, et il est croyable que, dans vingt ans, elle sera tout autre
chose que ce qu'elle est aujourd'hui.
--J'aime mieux vous le dire tout de suite, répliqua M. Panneton de La
Barge. Quand il s'agit de l'armée, je ne veux rien entendre. Je le
répète, il n'y faut pas toucher. C'est la hache. Ne touchez pas à la
hache. A la dernière session du Conseil général que j'ai l'honneur de
présider, la minorité radicale-socialiste émit un voeu en faveur du
service de deux ans. Je me suis élevé contre ce voeu antipatriotique.
Je n'ai pas eu de peine à démontrer que le service de deux ans, ce
serait la fin de l'armée. On ne fait pas un fantassin en deux ans.
Encore moins un cavalier. Ceux qui réclament le service de deux ans,
vous les appelez des réformateurs, peut-être; moi, je les appelle des
démolisseurs. Et il en est de toutes les réformes qu'on propose comme
de celle-là.
Ce sont des machines dressées contre l'armée. Si les socialistes
avouaient qu'ils veulent la remplacer par une vaste garde nationale,
ce serait plus franc.
--Les socialistes, répondit M. Bergeret, contraires à toute entreprise
de conquêtes territoriales, proposent d'organiser les milices
uniquement en vue de la défense du sol. Ils ne le cachent pas; ils le
publient. Et ces idées valent bien, peut-être, qu'on les examine.
N'ayez pas peur qu'elles soient trop vite réalisées. Tous les progrès
sont incertains et lents, et suivis le plus souvent de mouvements
rétrogrades. La marche vers un meilleur ordre de choses est indécise
et confuse. Les forces innombrables et profondes, qui rattachent
l'homme au passé, lui en font chérir les erreurs, les superstitions,
les préjugés et les barbaries, comme des gages précieux de sa
sécurité. Toute nouveauté bienfaisante l'effraye. Il est imitateur par
prudence, et il n'ose pas sortir de l'abri chancelant qui a protégé
ses pères et qui va s'écrouler sur lui.
N'est-ce pas votre sentiment, monsieur Panneton? ajouta M. Bergeret
avec un charmant sourire.
M. Panneton de La Barge répondit qu'il défendait l'armée. Il la
représenta méconnue, persécutée, menacée. Et il poursuivit d'une voix
qui s'enflait:
--Cette campagne en faveur du traître, cette campagne si obstinée et
si ardente, quelles que soient les intentions de ceux qui la mènent,
l'effet en est certain, visible, indéniable. L'armée en est affaiblie,
ses chefs en sont atteints.
--Je vais maintenant vous dire des choses extrêmement simples,
répondit M. Bergeret. Si l'armée est atteinte dans la personne de
quelques-uns de ses chefs, ce n'est point la faute de ceux qui ont
demandé la justice; c'est la faute de ceux qui l'ont si longtemps
refusée; ce n'est pas la faute de ceux qui ont exigé la lumière, c'est
la faute de ceux qui l'ont dérobée obstinément avec une imbécillité
démesurée et une scélératesse atroce. Et enfin, puisqu'il y a eu des
crimes, le mal n'est point qu'ils soient connus, le mal est qu'ils
aient été commis. Ils se cachaient dans leur énormité et leur
difformité même. Ce n'était pas des figures reconnaissables. Ils ont
passé sur les foules comme des nuées obscures. Pensiez-vous donc
qu'ils ne crèveraient pas? Pensiez-vous que le soleil ne luirait plus
sur la terre classique de la justice, dans le pays qui fut le
professeur de droit de l'Europe et du monde?
--Ne parlons pas de l'Affaire, répondit M. de La Barge. Je ne la
connais pas. Je ne veux pas la connaître. Je n'ai pas lu une ligne de
l'enquête. Le commandant de La Barge, mon cousin, m'a affirmé que
Dreyfus était coupable. Cette affirmation m'a suffi.... Je venais,
cher monsieur Bergeret, vous demander un conseil. Il s'agit de mon
fils Adhémar, dont la situation me préoccupe. Un an de service
militaire, c'est déjà bien long pour un fils de famille. Trois ans, ce
serait un véritable désastre. Il est essentiel de trouver un moyen
d'exemption. J'avais pensé à la licence ès lettres... je crains que ce
ne soit trop difficile. Adhémar est intelligent. Mais il n'a pas de
goût pour la littérature.
--Eh bien! dit M. Bergeret, essayez de l'École des hautes études
commerciales, ou de l'Institut commercial ou de l'École de commerce.
Je ne sais si l'École d'horlogerie de Cluses fournit encore un motif
d'exemption. Il n'était pas difficile, m'a-t-on dit, d'obtenir le
brevet.
--Adhémar ne peut pourtant faire des montres, dit M. de La Barge avec
quelque pudeur.--Essayez de l'École des langues orientales, dit
obligeamment M. Bergeret. C'était excellent à l'origine.
--C'est bien gâté depuis, soupira M. de La Barge.
--Il y a encore du bon. Voyez un peu dans le tamoul.
--Le tamoul, vous croyez?
--Ou le malgache.
--Le malgache, peut-être.
--Il y a aussi une certaine langue polynésienne qui n'était plus
parlée, au commencement de ce siècle, que par une vieille femme jaune.
Cette femme mourut laissant un perroquet. Un savant allemand
recueillit quelques mots de cette langue sur le bec du perroquet. Il
en fit un lexique. Peut-être ce lexique est-il enseigné à l'École des
langues orientales. Je conseille vivement à monsieur votre fils de
s'en informer.
Sur cet avis, M. Panneton de La Barge salua et se retira pensif.
VI
Les choses se passèrent comme elles devaient se passer. M. Bergeret
chercha un appartement; ce fut sa soeur qui le trouva. Ainsi l'esprit
positif eut l'avantage sur l'esprit spéculatif. Il faut reconnaître
que mademoiselle Bergeret avait bien choisi. Il ne lui manquait ni
l'expérience de la vie ni le sens du possible. Institutrice, elle
avait habité la Russie et voyagé en Europe. Elle avait observé les
moeurs diverses des hommes. Elle connaissait le monde: cela l'aidait à
connaître Paris.
--C'est là, dit-elle à son frère, en s'arrêtant devant une maison
neuve qui regardait le jardin du Luxembourg.
--L'escalier est décent, dit M. Bergeret, mais un peu dur.
--Tais-toi Lucien. Tu es encore assez jeune pour monter sans fatigue
cinq petits étages.
--Tu crois? répondit Lucien flatté.
Elle prit soin encore de l'avertir que le tapis allait jusqu'en haut.
Il lui reprocha en souriant d'être sensible à de petites vanités.
--Mais peut-être, ajouta-t-il, recevrais-je moi-même l'impression
d'une légère offense si le tapis s'arrêtait à l'étage inférieur au
mien. On fait profession de sagesse, et l'on reste vain par quelque
endroit. Cela me rappelle ce que j'ai vu hier, après déjeuner, en
passant devant une église.
Les degrés du parvis étaient couverts d'un tapis rouge que venait de
fouler, après la cérémonie, le cortège d'un grand mariage. De petits
mariés pauvres et leur pauvre compagnie attendaient, pour entrer dans
l'église, que la noce opulente en fût toute sortie. Ils riaient à
l'idée de gravir les marches sur cette pourpre inattendue, et la
petite mariée avait déjà posé ses pieds blancs sur le bord du tapis.
Mais le suisse lui fit signe de reculer. Les employés des pompes
nuptiales roulèrent lentement l'étoffe d'honneur, et c'est seulement
quand ils en eurent fait un énorme cylindre qu'il fut permis à
l'humble noce de monter les marches nues. J'observais ces bonnes gens
qui semblaient assez amusés de l'aventure. Les petits consentent avec
une admirable facilité à l'inégalité sociale, et Lamennais a bien
raison de dire que la société repose tout entière sur la résignation
des pauvres.
--Nous sommes arrivés, dit mademoiselle Bergeret.
--Je suis essoufflé, dit M. Bergeret.
--Parce que tu as parlé, dit mademoiselle Bergeret. Il ne faut pas
faire des récits en montant les escaliers.
--Après tout, dit M. Bergeret, c'est le sort commun des sages de vivre
sous les toits. La science et la méditation sont, pour une grande
part, renfermées dans des greniers. Et, à bien considérer les choses,
il n'y a pas de galerie de marbre qui vaille une mansarde ornée de
belles pensées.
--Cette pièce, dit mademoiselle Bergeret, n'est pas mansardée; elle
est éclairée par une belle fenêtre, et tu en feras ton cabinet de
travail.
En entendant ces mots, M. Bergeret regarda ces quatre murs avec
effarement, et il avait l'air d'un homme au bord d'un abîme.
--Qu'est-ce que tu as? demanda sa soeur inquiète.
Mais il ne répondit pas. Cette petite pièce carrée, tendue de papier
clair, lui apparaissait noire de l'avenir inconnu. Il y entrait d'un
pas craintif et lent, comme s'il pénétrait dans l'obscure destinée. Et
mesurant sur le plancher la place de sa table de travail:
--Je serai là, dit-il. Il n'est pas bon de considérer avec trop de
sentiment les idées de passé et de futur. Ce sont des idées
abstraites, que l'homme ne possédait pas d'abord et qu'il acquit avec
effort, pour son malheur. L'idée du passé est elle-même assez
douloureuse. Personne, je crois, ne voudrait recommencer la vie en
repassant exactement par tous les points déjà parcourus. Il y a des
heures aimables et des moments exquis; je ne le nie point. Mais ce
sont des perles et des pierreries clairsemées sur la trame rude et
sombre des jours. Le cours des années est, dans sa brièveté, d'une
lenteur fastidieuse, et s'il est parfois doux de se souvenir, c'est
que nous pouvons arrêter nôtre esprit sur un petit nombre d'instants.
Encore cette douceur est-elle pâle et triste. Quant à l'avenir, on ne
le peut regarder en face, tant il y a de menaces sur son visage
ténébreux. Et lorsque tu m'as dit, Zoé: «Ce sera ton cabinet de
travail», je me suis vu dans l'avenir, et c'est un spectacle
insupportable. Je crois avoir quelque courage dans la vie; mais je
réfléchis, et la réflexion nuit beaucoup à l'intrépidité.
--Ce qui était difficile, dit Zoé, c'était de trouver trois chambres à
coucher.
--Assurément, répondit M. Bergeret, l'humanité dans sa jeunesse ne
concevait pas comme nous l'avenir et le passé. Or ces idées qui nous
dévorent n'ont point de réalité en dehors de nous. Nous ne savons rien
de la vie; son développement dans le temps est une pure illusion. Et
c'est par une infirmité de nos sens que nous ne voyons pas demain
réalisé comme hier. On peut fort bien concevoir des êtres organisée de
façon à percevoir simultanément des phénomènes qui nous apparaissent
séparés les uns des autres par un intervalle de temps appréciable. Et
nous-mêmes nous ne percevons pas dans l'ordre des temps la lumière et
le son. Nous-mêmes nous embrassons d'un seul regard, en levant les
yeux au ciel, des aspects qui ne sont point contemporains. Les lueurs
des étoiles, qui se confondent dans nos yeux, y mélangent en moins
d'une seconde des siècles et des milliers de siècles. Avec des
appareils autres que ceux dont nous disposons, nous pourrions nous
voir morts au milieu de notre vie. Car, puisque le temps n'existe
point en réalité et que la succession des faits n'est qu'une
apparence, tous les faits sont réalisés ensemble et notre avenir ne
s'accomplit pas. Il est accompli. Nous le découvrons seulement.
Conçois-tu maintenant, Zoé, pourquoi je suis demeuré stupide sur le
seuil de la chambre où je serai? Le temps est une pure idée. Et
l'espace n'a pas plus de réalité que le temps.
--C'est possible, dit Zoé. Mais il coûte fort cher à Paris. Et tu as
pu t'en rendre compte en cherchant des appartements. Je crois que tu
n'es pas bien curieux de voir ma chambre. Viens: tu t'intéresseras
davantage à celle de Pauline.
--Voyons l'une et l'autre, dit M. Bergeret, qui promena docilement sa
machine animale à travers les petits carrés tapissés de papiers à
fleurs.
Cependant il poursuivait le cours de ses réflexions:
--Les sauvages, dit-il, ne font pas la distinction du présent, du
passé et de l'avenir. Et les langues, qui sont assurément les plus
vieux monuments de l'humanité, nous permettent d'atteindre les âges où
les races dont nous sommes issus n'avaient pas encore opéré ce travail
méta-physique. M. Michel Bréal, dans une belle étude qu'il vient de
publier, montre que le verbe, si riche maintenant en ressources pour
marquer l'antériorité d'une action, n'avait à l'origine aucun organe
pour exprimer le passé, et que l'on employa pour remplir cette
fonction les formes impliquant une affirmation redoublée du présent.
Comme il parlait ainsi, il revint dans la pièce qui devait être son
cabinet de travail, et qui lui était apparue d'abord pleine, dans son
vide, des ombres de l'avenir ineffable. Mademoiselle Bergeret ouvrit
la fenêtre.
--Regarde, Lucien.
Et M. Bergeret vit les cimes dépouillées des arbres, et il sourit.
Ces branches noires, dit-il, prendront, au soleil timide d'avril, les
teintes violettes des bourgeons; puis elles éclateront en tendre
verdure. Et ce sera charmant. Zoé, tu es une personne pleine de
sagesse et de bonté, une vénérable intendante et une soeur très
aimable. Viens que je t'embrasse.
Et M. Bergeret embrassa sa soeur Zoé, et lui dit:
--Tu es bonne, Zoé.
Et mademoiselle Zoé répondit:
--Notre père et notre mère étaient bons tous deux.
M. Bergeret voulut l'embrasser une seconde fois. Mais elle lui dit:
--Tu vas me décoiffer, Lucien, j'ai horreur de cela.
Et M. Bergeret regardant par là fenêtre, étendit le bras:
--Tu vois, Zoé: à droite, à la place de ces vilains bâtiments, était
la Pépinière. Là, m'ont dit nos aînés, des allées couraient en
labyrinthe parmi des arbustes, entre des treillages peints en vert.
Notre père s'y promenait, dans sa jeunesse. Il lisait la philosophie
de Kant et les romans de George Sand sur un banc, derrière la statue
de Velléda. Velléda rêveuse, les bras joints sur sa faucille mystique,
croisait ses jambes, admirées d'une jeunesse généreuse. Les étudiants
s'entretenaient, à ses pieds, d'amour, de justice et de liberté. Ils
ne se rangeaient pas alors dans le parti du mensonge, de l'injustice
et de la tyrannie.
»L'Empire détruisit la Pépinière. Ce fut une mauvaise oeuvre. Les
choses ont leur âme. Avec ce jardin périrent les nobles pensées des
jeunes hommes. Que de beaux rêves, que de vastes espérances ont été
formés devant la Velléda romantique de Maindron! Nos étudiants ont
aujourd'hui des palais, avec le buste du Président de la République
sur la cheminée de la salle d'honneur. Qui leur rendra les allées
sinueuses de la Pépinière, où ils s'entretenaient des moyens d'établir
la paix, le bonheur et la liberté du monde? Qui leur rendra le jardin
où ils répétaient, dans l'air joyeux, au chant des oiseaux, les
paroles généreuses de leurs maîtres Quinet et Michelet?
--Sans doute, dit mademoiselle Bergeret; ils étaient pleins d'ardeur,
ces étudiants d'autrefois. Mais enfin ils sont devenus des médecins et
des notaires dans leurs provinces. Il faut se résigner à la médiocrité
de la vie. Tu le sais bien, que c'est une chose très difficile que de
vivre, et qu'il ne faut pas beaucoup exiger des hommes.... Enfin, tu
es content de ton appartement?
--Oui. Et je suis sûr que Pauline sera ravie. Elle a une jolie
chambre.
--Sans doute. Mais les jeunes filles ne sont jamais ravies.
--Pauline n'est pas malheureuse avec nous.
--Non, certes. Elle est très heureuse. Mais elle ne le sait pas.
--Je vais rue Saint-Jacques, dit M. Bergeret, demander à Roupart de me
poser des tablettes de bois dans mon cabinet de travail.
VII
M. Bergeret aimait et estimait hautement les gens de métier. Ne
faisant point de grands aménagement, il n'avait guère occasion
d'appeler des ouvriers; mais, quand il en employait un, il s'efforçait
de lier conversation avec lui, comptant bien en tirer quelques paroles
substantielles.
Aussi fit-il un gracieux accueil au menuisier Roupart qui vint, un
matin, poser des bibliothèques dans le cabinet de travail.
Cependant, couché à sa coutume, au fond du fauteuil de son maître,
Riquet dormait en paix. Mais le souvenir immémorial des périls qui
assiégeaient leurs aïeux sauvages dans les forêts rend léger le
sommeil des chiens domestiques. Il convient de dire aussi que cette
aptitude héréditaire au prompt réveil était entretenue chez Riquet par
le sentiment du devoir. Riquet se considérait lui-même comme un chien
de garde. Fermement convaincu que sa fonction était de garder la
maison, il en concevait une heureuse fierté.
Par malheur, il se figurait les maisons comme elles sont dans les
campagnes et dans les Fables de La Fontaine, entre cour et jardin, et
telles qu'on en peut faire le tour en flairant le sol parfumé des
odeurs des bêtes et du fumier. Il ne se mettait pas dans l'esprit le
plan de l'appartement que son maître occupait au cinquième étage d'un
grand immeuble. Faute de connaître les limites de son domaine, il ne
savait pas précisément ce qu'il avait à garder. Et c'était un gardien
féroce. Pensant que la venue de cet inconnu en pantalon bleu rapiécé,
qui sentait la sueur et traînait des planches, mettait la demeure en
péril, il sauta à bas du fauteuil et se mit à aboyer à l'homme, en
reculant devant lui avec une lenteur héroïque. M. Bergeret lui ordonna
de se taire, et il obéit à regret, surpris et triste de voir son
dévouement inutile et ses avis méprisés. Son regard profond, tourné
vers son maître, semblait lui dire:
--Tu reçois cet anarchiste avec les engins qu'il traîne après lui.
J'ai fait mon devoir, advienne que pourra.
Il reprit sa place accoutumée et se rendormit. M. Bergeret, quittant
les scoliastes de Virgile, commença de converser avec le menuisier. Il
lui fit d'abord des questions touchant le débit, la coupe et le
polissage des bois, et l'assemblage des planches. Il aimait à
s'instruire et savait l'excellence du langage populaire.
Roupart, tourné contre le mur, lui faisait des réponses interrompues
par de longs silences, pendant lesquels il prenait des mesures. C'est
ainsi qu'il traita des lambris et des assemblages.
--L'assemblage à tenon et mortaise, dit-il, ne veut point de colle, si
l'ouvrage est bien dressé.
--N'y a-t-il point aussi, demanda M. Bergeret, l'assemblage en
queue-d'aronde?
--Il est rustique et ne se fait plus, répondit le menuisier.
Ainsi le professeur s'instruisait en écoutant l'artisan. Ayant assez
avancé l'ouvrage, le menuisier se tourna vers M. Bergeret. Sa face
creusée, ses grands traits, son teint brun, ses cheveux collés au
front et sa barbe de bouc toute grise de poussière lui donnaient l'air
d'une figure de bronze. Il sourit d'un sourire pénible et doux et
montra ses dents blanches, et il parut jeune.
--Je vous connais, monsieur Bergeret.
--Vraiment?
--Oui, oui, je vous connais.... Monsieur Bergeret, vous avez fait tout
de même quelque chose qui n'est pas ordinaire.... Ça ne vous fâche pas
que je vous le dise?
--Nullement.
--Eh bien vous avez fait quelque chose qui n'est pas ordinaire. Vous
êtes sorti de votre caste et vous n'avez pas voulu frayer avec les
défenseurs du sabre et du goupillon.
--Je déteste les faussaires, mon ami, répondit M. Bergeret. Cela
devrait être permis à un philologue. Je n'ai pas caché ma pensée. Maie
je ne l'ai pas beaucoup répandue. Comment la connaissez-vous?
--Je vais vous dire: on voit du monde, rue Saint-Jacques, à l'atelier.
On en voit des uns et des autres, des gros et des maigres. En rabotant
mes planches, j'entendais Pierre qui disait: «Cette canaille de
Bergeret!» Et Paul lui demandait: «Est-ce qu'on ne lui cassera pas la
gueule?» Alors j'ai compris que vous étiez du bon côté dans l'Affaire.
Il n'y en a pas beaucoup de votre espèce dans le cinquième.
--Et que disent vos amis?
--Les socialistes ne sont pas bien nombreux par ici, et ils ne sont
pas d'accord. Samedi dernier, à la Fraternelle, nous étions quatre
pelés et un tondu et nous nous sommes pris aux cheveux. Le camarade
Fléchier, un vieux, un combattant de 70, un communard, un déporté, un
homme, est monté à la tribune et nous a dit: «Citoyens, tenez-vous
tranquilles. Les bourgeois intellectuels ne sont pas moins bourgeois
que les bourgeois militaires. Laissez les capitalistes se manger le
nez. Croisez-vous les bras, et regardez venir les antisémites. Pour
l'heure, ils font l'exercice avec un fusil de paille et un sabre de
bois. Mais quand il s'agira de procéder à l'expropriation des
capitalistes, je ne vois pas d'inconvénient à commencer par les
juifs.»
»Et là-dessus, les camarades ont fait aller leurs battoirs. Mais, je
vous le demande, est-ce que c'est comme ça que devait parler un vieux
communard, un bon révolutionnaire? Je n'ai pas d'instruction comme le
citoyen Fléchier, qui a étudié dans les livres de Marx. Mais je me
suis bien aperçu qu'il ne raisonnait pas droit. Parce qu'il me semble
que le socialisme; qui est la vérité, est aussi la justice et la
bonté, que tout ce qui est juste et bon en sort naturellement comme la
pomme du pommier. Il me semble que combattre une injustice, c'est
travailler pour nous, les prolétaires, sur qui pèsent toutes les
injustices. A mon idée, tout ce qui est équitable est un commencement
de socialisme. Je pense comme Jaurès que marcher avec les défenseurs
de la violence et du mensonge, c'est tourner le dos à la révolution
sociale. Je ne connais ni juifs ni chrétiens. Je ne connais que des
hommes, et je ne fais de distinction entre eux que de ceux qui sont
justes et de ceux qui sont injustes. Qu'ils soient juifs ou chrétiens,
il est difficile aux riches d'être équitables. Mais quand les lois
seront justes, les hommes seront justes. Dès à présent les
collectivistes et les libertaires préparent l'avenir en combattant
toutes les tyrannies et en inspirant aux peuples la haine de la guerre
et l'amour du genre humain. Nous pouvons dès à présent faire un peu de
bien. C'est ce qui nous empêchera de mourir désespérés et la rage au
coeur. Car bien sûr nous ne verrons pas le triomphe de nos idées, et
quand le collectivisme sera établi sur le monde, il y aura beau temps
que je serai sorti de ma soupente les pieds devant.... Mais je jase et
le temps file.»
Il tira sa montre et voyant qu'il était onze heures, il endossa sa
veste, ramassa ses outils, enfonça sa casquette jusqu'à la nuque et
dit sans se retourner:
--Pour sûr que la bourgeoisie est pourrie! Ça s'est vu du reste dans
l'affaire Dreyfus.
Et il s'en alla déjeuner.
Alors, soit qu'en son léger sommeil un songe eût effrayé son âme
obscure, soit qu'épiant, à son réveil, la retraite de l'ennemi, il en
prit avantage, soit que le nom qu'il venait d'entendre l'eût rendu
furieux, ainsi que le maître feignit de le croire, Riquet s'élança la
gueule ouverte et le poil hérissé, les yeux en flammes, sur les talons
de Roupart qu'il poursuivit de ses aboiements frénétiques.
Demeuré seul avec lui, M. Bergeret lui adressa, d'un ton plein de
douceur, ces paroles attristées:
--Toi aussi, pauvre petit être noir, si faible en dépit de tes dents
pointues et de ta gueule profonde, qui, par l'appareil de la force,
rendent ta faiblesse ridicule et ta poltronnerie amusante, toi aussi
tu as le culte des grandeurs de chair et la religion de l'antique
iniquité. Toi aussi tu adores l'injustice par respect pour l'ordre
social qui t'assure ta niche et ta pâtée. Toi aussi tu tiendrais pour
véritable un jugement irrégulier, obtenu par le mensonge et la fraude.
Toi aussi tu es le jouet des apparences. Toi aussi tu te laisses
séduire par des mensonges. Tu te nourris de fables grossières. Ton
esprit ténébreux se repaît de ténèbres. On te trompe et tu te trompes
avec une plénitude délicieuse. Toi aussi tu as des haines de race, des
préjugés cruels, le mépris des malheureux.
Et comme Riquet tournait sur lui un regard d'une innocence infinie, M.
Bergeret reprit avec plus de douceur encore:
--Je sais: tu as une bonté obscure, la bonté de Caliban. Tu es pieux,
tu as ta théologie et ta morale, tu crois bien faire. Et puis tu ne
sais pas. Tu gardes la maison, tu la gardes même contre ceux qui la
défendent et qui l'ornent. Cet artisan que tu voulais en chasser a,
dans sa simplicité, des pensées admirables. Tu ne l'as pas écouté.
Tes oreilles velues entendent non celui qui parle le mieux, mais celui
qui crie le plus fort. Et la peur, la peur naturelle, qui fut la
conseillère de tes ancêtres et des miens, à l'âge des cavernes, la
peur qui fit les dieux et les crimes, te détourne des malheureux et
t'ôte la pitié. Et tu ne veux pas être juste. Tu regardes comme une
figure étrangère la face blanche de la Justice, divinité nouvelle, et
tu rampes devant les vieux dieux, noirs comme toi, de la violence et
de la peur. Tu admires la force brutale parce que tu crois qu'elle est
la force souveraine, et que tu ne sais pas qu'elle se dévore
elle-même. Tu ne sais pas que toutes les ferrailles tombent devant une
idée juste.
Tu ne sais pas que la force véritable est dans la sagesse et que les
nations ne sont grandes que par elle. Tu ne sais pas que ce qui fait
la gloire des peuples, ce ne sont pas les clameurs stupides, poussées
sur les places publiques, mais la pensée auguste, cachée dans quelque
mansarde et qui, un jour, répandue par le monde, en changera la face.
Tu ne sais pas que ceux-là honorent leur patrie qui, pour la justice,
ont souffert la prison, l'exil et l'outrage. Tu ne sais pas.
VIII
M. Bergeret, dans son cabinet de travail, conversait avec M. Goubin,
son élève.
--J'ai découvert, aujourd'hui, dit-il, dans la bibliothèque d'un ami,
un petit livre rare et peut-être unique. Soit qu'il l'ignore, soit
qu'il le dédaigne, Brunet ne le cite pas dans son Manuel. C'est un
petit in-douze, intitulé: _Les charactères et pourtraictures tracés
d'après les modelles anticques_. Il fut imprimé dans la docte rue
Saint-Jacques, en 1538.
--En connaissez-vous l'auteur? demanda M. Goubin.
--C'est un sieur Nicole Langelier, Parisien, répondit M. Bergeret. Il
n'écrit pas aussi agréablement qu'Amyot. Mais il est clair et plein de
sens. J'ai pris plaisir à lire son ouvrage, et j'en ai copié un
chapitre fort curieux. Voulez-vous l'entendre?
--Bien volontiers, répondit M. Goubin. M. Bergeret prit un papier sur
sa table et lut ce titre:
_Des Trublions qui nasquirent en la Republicque._ M. Goubin demanda
quels étaient ces Trublions. M. Bergeret lui répondit que peut-être il
le saurait par la suite, et qu'il était bon de lire un texte avant de
le commenter. Et il lut ce qui suit:
«Lors parurent gens dans la ville qui poussoient grands cris, et
feurent dicts les Trublions, pour ce que ils servoient ung chef nommé
Trublion, lequel estoit de haut lignage, mais de peu de sçavoir et en
grande impéritie de jeunesse. Et avoient les Trublions ung autre chef,
nommé Tintinnabule, lequel faisoit beaux discours et carmes
mirifiques. Et avoit esté piteusement mis hors la republicque par loi
et usaige de ostracisme. De vray le dict Tintinnabule estoit contraire
à Trublion. Quand cettuy tiroit en aval cet autre tiroit en amont.
Mais les Trublions n'en avoient cure, étant si fols gens, que ne
sçavoient où alloient.
»Et vivoit lors en la montaigne un villageois qui avoit nom Robin
Mielleux, jà tout chenu, en semblance de fouyn, ou blereau, de grande
ruse et cautèle, et bien expert en l'art de feindre, qui pensoit
gouverner la cité par le moyen de ces Trublions, et les flattoit et,
pour les attirer à soy, leur siffloit d'une voix doucette comme flûte,
selon les guises de l'oyseleur qui va piper les oisillons. Estoit le
bon Tintinnabule esbahi et marri de telles piperies et avoit grand
paour que Robin Mielleux lui prist ses oisons.
»Dessoubs Trublion, Tintinnabule et Robin Mielleux, tenoient
commandemans dans la caterve trublionne:
iij coquillons bien aigres,
xxj marranes,
un quarteron de bons moines mendiants,
viij faiseurs d'almanachs,
lv démagogues misoxènes, xénophobes, xénoctones et
xénophages; et six boisseaux de gentilshommes dévots à la
belle dame de Bourdes, en Navarre.
»Par ainsi avoient chefs divers et contraires les Trublions. Et estoit
bien importune engeance, et de mesme que Harpyes, ainsy que rapporte
Virgilius, assises dessus les arbres, crioient horriblement et
gastoient tout ce qui gisoit dessoubs elles, semblablement ces
maulvais Trublions se guindoient es corniches et pinacles des hostels
et ecclises pour de là despiter, garbouiller, embouser et compisser
les bourgeois débonnaires.
»Et avoient diligemment choisi ung vieil coronel, du nom de Gelgopole,
le plus inepte es guerres que ils eussent peu trouver, et le plus
ennemi de toute justice et contempteur des lois augustes, pour en
faire leur idole et parangon, et alloient criant par la ville: «Longue
vie au vieil coronel!» Et les petits grimauds d'école piaillaient
semblablement à leur derrière: «Longue vie au vieil coronel!»
Faisoient les dicts Trublions force assemblées et conventicules, en
lesquelles vociféraient la santé du vieil coronel, d'une telle
véhémence de gueule, que les airs en estoient estonnés et que les
oiseaux qui voloient pour lors sur leurs testes en tomboient estourdis
et morts. De vray, estoit bien vilaine manie et phrénésie très
horrible.
»Cuidoient les dicts Trublions que pour bien servir la cité et mériter
la couronne civique, laquelle est faicte de feuilles de chesne nouées
par une bandelette de laine, sans plus, et honorable entre toutes
couronnes, faut jecter cris furieux et discours très insanes, et que
ceulx qui poussent la charrue, et ceulx-là qui faulchent et
moissonnent, mènent paistre les trouppeaux et greffent leurs poiriers,
en ce doux pays de vignes, de bleds, de vertes prairies et de jardins
fruictiers, ne servent point la cité, ni ces compaignons qui taillent
la pierre et bastissent en les villes et villaiges des maisons
couvertes de tuile rouge et de fine ardoise, ni les tisserans, ni les
verriers, ni les carriers qui oeuvrent es entrailles de Cybèle, et que
ne la servent point les doctes hommes qui labourent en leurs estudes
clauses et librairies bien amples, à cognoistre beaux secrets de
nature, ni les mères allaictans leurs nourrissons, ni ceste bonne
vieille filant sa quenouille au coin du feu et faisant des contes à
ses petits enfans; mais que ils servent la cité ces Trublions à braire
comme asnes en foire. Et disons, pour estre juste, que, ce faisant,
pensoient bien faire. Car ne avoient en propre que les nuages de leur
cerveau et le vent de leur bouche, et souffloient à force pour le bien
public et commun prouffict.
«Et ne crioient pas tant seulement «Longue vie au vieil coronel!» ains
crioient encore sans répit qu'ilz amaient la cité. En quoi ils
faisoient griève offense aux aultres citoyens, en donnant à entendre
que ceulx-ci, qui ne crioient point, n'amaient point la cité
maternelle et doux lieu de naissance. Ce qui est imposture manifeste
et insupportable injure, car les hommes sucent avec le premier laict
ce naturel amour, et est doux à respirer l'air natal. Or estoient de
ce temps en la ville et contrée moult prud'hommes et saiges, lesquels
amaient leur cité et republicque d'une plus chère et pure amour que
oncques ne l'amèrent ces Trublions. Car ils vouloient les dicts
prud'hommes que leur ville demourast saige comme eux, toute florie de
grâces et vertus, portant gentiment en sa dextre la vergette d'or que
surmonte la main de justice, et fust toute riante, pacifique et libre,
et non point du tout, comme à contre fil la souhaitaient ces
Trublions, tenant es mains gros baston à escarbouiller les bons
citoyens et benoist chapelet à marmonner des _ave_, orde et mauvaise
et misérablement soubmise au vieil coronel Gelgopole et à ce
Tintinnabule. Car, de vray, la vouloient soubmettre aux frocards,
hypocrites, bigots, cafars, imposteurs, pouilleux, enjuponnés,
escabournés, encucullés, cagouleux, tondus et deschaux, mangeurs de
crucifix, fesseurs de requiem, mendiants, faiseurs de dupes,
captateurs de testaments, qui lors pullulaient et avaient acquis jà
furtivement tant en maisons qu'en bois, champs et prairies, la tierce
part du pays françoys. Et s'estudioient (ces Trublions), à rendre la
cité toute rude et inélégante. Car avoient pris en aversion et
desgoust la méditation, la philosophie, et tout argument déduict par
droict sens et fine raison, et toute pensée soubtile, et ne
cognoissoient que la force; encore ne la prisoient-ils que si elle
estoit toute brute. Voilà comme ils amaient leur cité et lieu de
naissance, ces Trublions....»
M. Bergeret se gardait bien, en lisant ce vieux texte, de faire sonner
toutes les lettres dont il était hérissé à la mode de la Renaissance.
Il avait le sentiment de la belle langue natale. Il se moquait de
l'orthographe comme d'une chose méprisable et avait au contraire le
respect de la vieille prononciation si légère et si coulante et qui de
nos jours s'alourdit malheureusement. M. Bergeret lisait son texte
conformément à la prononciation traditionnelle. Sa diction rendait aux
vieux mots la jeunesse et la nouveauté. Aussi le sens en coulait-il
clair et limpide pour M. Goubin, qui fit cette remarque:
--Ce qui me plaît dans ce morceau c'est la langue. Elle est naïve.
--Croyez-vous? dit M. Bergeret.
Et il reprit sa lecture.
«Et disoient les Trublions que ils défendoient les coronels et
souldards de la cité et républicque, ce qui estoit gaberie et
dérision, car les coronels et souldards qui sont armés à force de
cannes à feu, mousquetterie, artillerie et autres engins très
terribles ont emploi deffendre les citoyens, et non soy estre
deffendus par les citoyens inarmés, et que il estoit impossible de
imaginer qu'il fust dans la ville assez fols gens pour attaquer leurs
propres deffenseurs, et que les prud'hommes opposez aux Trublions
demandaient tant seulement que les coronels demourassent honorablement
soubmis aux lois tant augustes et sainctes de la cité et republicque.
Ains les dicts Trublions crioient toujours et ne sçavoient rien
entendre, pour ce que avare nature les avoit desnuez d'entendement.
»Nourrissoient les Trublions grande haine des nations estranges. Et au
seul nom des dictes nations ou peuples les oeils leur sortaient hors
de la teste, à la mode des écrevisses de mer, très horriblement, et
faisoient grands tours de bras comme aisles de moulins, et n'estoit
emmi eux clerc de tabellion ou apprentif chaircuitier qui ne voulust
envoyer cartel à ung roi ou reine ou empereur de quelque grand pays,
et le moindre bonnetier ou cabaretier faisoit mine à tout moment de
partir en guerre. Ains finalement demeurait en sa chambre.
»Et, comme est véritable que de tout temps les fols, plus nombreux que
les saiges, marchent au bruit des vaines cymbales, les gens de petit
sçavoir et entendement (de ceulx-là il s'en treuve beaucoup tant
parmi les pauvres que par-mi les riches) feirent lors compagnie aux
Trublions et avec eux trublionnèrent. Et ce fust un tintamarre
horrifique dans la cité, tant que la saige pucelle Minerve assise en
son temple, pour n'être point tympanisée par tels traineurs de
casseroles et papegays en fureur, se bouscha les aureilles avecque la
cire que luy avoient apportée en offrande ses bien amées abeilles de
l'Hymette, donnant ainsi à entendre à ses fidelles, doctes hommes,
philosophes et bons législateurs de la cité, que estoit peine perdue
d'entrer en sçavante dispute et docte combat d'esprits avec ces
Trublions trublionnans et tintinnabulans. Et aulcuns dans l'Estat, non
des moindres, abasourdis de ce garbouil, cuidoient que ces fols
fussent au point de bouleverser la republicque et mettre la noble et
insigne cité cul par-dessus teste, ce qui eust été bien lamentable
aventure. Mais un jour vint que les Trublions crevèrent pour ce qu'ils
estoient pleins de vent.»
M. Bergeret posa le feuillet sur sa table. Il avait terminé sa
lecture.
--Ces vieux livres, dit-il, amusent et divertissent l'esprit. Ils nous
font oublier le temps présent.
--En effet, dit M. Goubin.
Et il sourit, ce qu'il n'avait point coutume de faire.
IX
Durant les vacances, M. Mazure, archiviste départemental, vint passer
quelques jours à Paris pour solliciter dans les bureaux du ministère
la croix de la Légion d'honneur, faire des recherches historiques aux
Archives nationales et voir le Moulin-Rouge. Avant d'accomplir ces
travaux, il fit visite, le lendemain de sa venue, vers six heures
après midi, à M. Bergeret, qui l'accueillit favorablement. Et comme la
chaleur du jour accablait les hommes retenus à la ville, sous des
toits brûlants et dans des rues pleines d'une acre poussière, M.
Bergeret eut une pensée gracieuse. Il emmena M. Mazure au Bois, dans
un cabaret où de petites tables étaient dressées sous les arbres, au
bord d'une eau dormante.
Là, dans l'ombre fraîche et la paix du feuillage, en faisant un dîner
fin, ils échangèrent des propos familiers, traitant tour à tour des
bonnes études et des façons diverses d'aimer. Puis, sans dessein
concerté, par une inclination fatale, ils parlèrent de l'Affaire.
M. Mazure était dans un grand trouble à ce sujet. Jacobin de doctrine
et de tempérament, patriote comme Barère et Saint-Just, il s'était
joint à la foule nationaliste du département et avait poussé de
grands cris en compagnie des royalistes et des cléricaux, ses bêtes
noires, dans l'intérêt supérieur de la patrie, pour l'unité et
l'indivisibilité de la République. Il était même entré dans la ligue
présidée par M. Panneton de La Barge, et cette ligue ayant voté
une adresse au Roi, il commençait à croire qu'elle n'était pas
républicaine, et il n'était plus tranquille sur les principes. Quant
au fait, ayant la pratique des textes et n'étant point incapable de
conduire son esprit dans des recherches critiques d'une difficulté
médiocre, il éprouvait quelque embarras à soutenir le système de ces
faussaires qui, pour la perte d'un innocent, déployèrent, dans la
fabrication et la falsification des pièces, une audace inconnue
jusqu'alors. Il se sentait environné d'impostures. Pourtant il ne
reconnaissait pas qu'il s'était trompé. Un tel aveu n'est possible
qu'aux esprits d'une qualité particulière. M. Mazure soutenait au
contraire qu'il avait raison. Et il est juste de reconnaître qu'il
était maintenu, serré, pressé, comprimé dans l'ignorance par la masse
compacte de ses concitoyens. La connaissance de l'enquête et la
discussion des documents n'avaient point pénétré dans cette ville
mollement assise sur les vertes pentes d'un fleuve paresseux. Pour
écarter la lumière, il y avait là, dans les fonctions publiques et
dans les magistratures, tout ce monde de politiciens et de cléricaux
que M. Méline abritait naguère encore sous les pans de sa redingote
villageoise, et qui y prospéraient dans l'ignorance consentie de la
vérité. Cette élite, mettant l'iniquité dans les intérêts de la patrie
et de la religion, la rendait respectable à tous, même au pharmacien
radical-socialiste, Mandar. Le département était d'autant mieux gardé
contre toute divulgation des faits les plus avérés qu'il était
administré par un préfet israélite. M. Worms-Clavelin se croyait tenu,
par cela seul qu'il était juif, à servir les intérêts des antisémites
de son administration avec plus de zèle que n'en eût déployé à sa
place un préfet catholique. D'une main prompte et sûre il étouffa dans
le département le parti naissant de la revision.
Il y favorisa les ligues des pieux décerveleurs, et les fit prospérer
si merveilleusement que les citoyens Francis de Pressensé, Jean
Psichari, Octave Mirbeau et Pierre Quillard, venus au chef-lieu pour y
parler en hommes libres, crurent entrer dans une ville du XVIe siècle.
Ils n'y trouvèrent que des papistes idolâtres qui poussaient des cris
de mort et les voulaient massacrer. Et comme M. Worms-Clavelin
convaincu, dès le jugement de 1894, que Dreyfus était innocent, ne
faisait pas mystère de cette conviction, après dîner, en fumant son
cigare, les nationalistes, dont il servait la cause, avaient lieu de
compter sur un appui loyal, qui ne dépendait point d'un sentiment
personnel.
Cette ferme tenue du département dont il gardait les archives imposait
grandement à M. Mazure, qui était un jacobin ardent et capable
d'héroïsme, mais qui, comme la troupe des héros, ne marchait qu'au
tambour. M. Mazure n'était pas une brute. Il croyait devoir aux autres
et à lui-même d'expliquer sa pensée. Après le potage, en attendant la
truite, il dit, accoudé à la table:
--Mon cher Bergeret, je suis patriote et républicain. Que Dreyfus soit
innocent ou coupable, je n'en sais rien. Je ne veux pas le savoir, ce
n'est pas mon affaire. Il est peut-être innocent. Mais certainement
les dreyfusistes sont coupables. En substituant leur opinion
personnelle à une décision de la justice républicaine, ils ont commis
une énorme impertinence. De plus, ils ont agité le pays républicain.
Le commerce en souffre.
--Voilà une jolie femme, dit M. Bergeret, elle est longue, svelte et
d'un seul jet comme un jeune arbre.
--Peuh! dit M. Mazure, c'est une poupée.
--Vous en parlez bien légèrement, dit M. Bergeret. Quand une poupée
est vivante, c'est une grande force de la nature.
--Moi, dit M. Mazure, je ne me soucie ni de celle-là ni d'aucune autre
femme. Cela tient peut-être à ce que la mienne est très bien faite.
Il le disait et voulait le croire. A la vérité, il avait épousé la
vieille servante-maîtresse des deux archivistes, ses prédécesseurs.
Pendant dix ans, elle avait été tenue à l'écart de la société
bourgeoise. Mais son mari ayant adhéré aux ligues nationalistes du
département, elle avait été reçue tout de suite dans le meilleur monde
du chef-lieu. La générale Cartier de Chalmot se montrait avec elle, et
la colonelle Despautères ne la quittait plus.
--Ce que je reproche surtout aux dreyfusards, ajouta M. Mazure, c'est
d'avoir affaibli, énervé la défense nationale et diminué notre
prestige au dehors.
Le soleil jetait ses derniers rayons de pourpre entre les troncs noirs
des arbres. M. Bergeret crut honnête de répondre:
--Considérez, mon cher Mazure, que si la cause d'un obscur capitaine
est devenue une affaire nationale, la faute en est non point à nous,
mais aux ministres qui firent du maintien d'une condamnation erronée
et illégale un système de gouvernement. Si le garde des sceaux avait
fait son devoir en procédant à la révision dès qu'il lui fut démontré
qu'elle était nécessaire, les particuliers auraient gardé le silence.
C'est dans la vacance lamentable de la justice que leurs voix se sont
élevées. Ce qui a troublé le pays, ce qui était de sorte à lui nuire
au dedans et au dehors, c'était que le pouvoir s'obstinât dans une
iniquité monstrueuse qui, de jour en jour, grossissait sous les
mensonges dont on s'efforçait de la couvrir.
--Qu'est-ce que vous voulez?... répliqua M. Mazure, je suis patriote
et républicain.
--Puisque vous êtes républicain, dit M. Bergeret, vous devez vous
sentir étranger et solitaire parmi vos concitoyens. Il n'y a plus
beaucoup de républicains en France. La République n'en a pas formés.
C'est le gouvernement absolu qui forme les républicains. Sur la meule
de la royauté ou du césarisme s'aiguise l'amour de la liberté, qui
s'émousse dans un pays libre, ou qui se croit libre. Ce n'est guère
l'usage d'aimer ce qu'on a. Aussi bien la réalité n'est pas bien
aimable. Il faut de la sagesse pour s'en contenter. On peut dire
qu'aujourd'hui les Français âgés de moins de cinquante ans ne sont pas
républicains.
--Ils ne sont pas monarchistes.
--Non, ils ne sont pas monarchistes, car, si les hommes n'aiment pas
souvent ce qu'ils ont, parce que ce qu'ils ont n'est pas souvent
aimable, ils craignent le changement pource qu'il contient d'inconnu.
L'inconnu est ce qui leur fait le plus de peur. Il est le réservoir et
la source de toute épouvante. Cela est sensible dans le suffrage
universel, qui produirait des effets incalculables sans cette terreur
de l'inconnu qui l'anéantit. Il y a en lui une force qui devrait
opérer des prodiges de bien ou de mal. Mais la peur de ce que les
changements contiennent d'inconnu l'arrête, et le monstre tend le col
au licou.
--Ces messieurs prendront peut-être une pêche au marasquin, dit le
maître d'hôtel.
Sa voix était douce et persuasive, et ses regards vigilants
parcouraient l'étendue des tables servies. Mais M. Bergeret ne lui fit
point de réponse, il voyait venir sur le chemin sablé une dame coiffée
d'un lampion Louis XIV en paille de riz tout fleuri de roses, et vêtue
d'une robe de mousseline blanche, au corsage un peu flottant, serré à
la taille par une ceinture rose. La ruche montante, qui lui
enveloppait le cou, mettait comme une collerette d'ailes autour de sa
tète de chérubin. M. Bergeret reconnut madame de Gromance, dont la
rencontre charmante l'avait plus d'une fois troublé dans l'âpre
monotonie des rues provinciales. Il vit qu'elle était accompagnée d'un
jeune homme élégant et trop correct pour ne pas paraître ennuyé.
Ce jeune homme s'arrêta devant une table voisine de celle
qu'occupaient l'archiviste et le professeur. Mais madame de Gromance,
ayant jeté un regard autour d'elle, aperçut M. Bergeret. Son visage en
prit un air de dépit et elle entraîna son compagnon dans les
profondeurs de la pelouse, jusque sous l'ombre d'un grand arbre. A la
vue de madame de Gromance M. Bergeret ressentit cette douceur cruelle
que donne aux âmes voluptueuses la beauté des formes vivantes.
Il demanda au maître d'hôtel s'il connaissait ce monsieur et cette
dame.
--Je les connais sans les connaître, répondit le maître d'hôtel. Ils
viennent souvent ici, mais je ne pourrais dire leurs noms. Nous voyons
tant de monde! Samedi il y avait des additions sur l'herbe et sous les
arbres jusqu'à la haie vive qui ferme la pelouse.--Vraiment? dit M.
Bergeret, il y avait des additions sous tous ces arbres?
--Et sur la terrasse et dans le kiosque.
Occupé à fendre des amandes, M. Mazure n'avait pas vu la robe de
mousseline blanche. Il demanda de quelle femme on parlait. Mais M.
Bergeret se donna l'avantage de garder le secret de madame de
Gromance, et ne répondit pas.
Cependant la nuit était venue. Sur le gazon assombri et sous le
feuillage obscur, ça et là, une lueur adoucie par une dentelle de
papier blanc ou rose marquait la place d'une table et laissait
apercevoir, dans une auréole, des formes mouvantes. Sous une de ces
clartés discrètes, le petit plumet blanc d'un chapeau de paille se
rapprochait peu à peu du crâne luisant d'un homme mûr. A la clarté
voisine se devinaient deux jeunes têtes plus légères que les phalènes
qui volaient autour. Et ce n'était pas en vain que la lune montrait
dans le ciel pâli sa forme blanche et ronde.
--Ces messieurs sont satisfaits? demanda le maître d'hôtel.
Et sans attendre la réponse, il porta ailleurs ses pas vigilants.
Et M. Bergeret dit en souriant:
--Voyez ces gens qui dînent dans l'ombre favorable. Ces petits
panaches blancs, et tout au fond, sous ce grand arbre, ces roses sur
un lampion de paille de riz. Ils boivent, ils mangent, ils aiment. Et
pour cet homme ce sont des additions. Ils ont des instincts, des
désirs, peut-être même des pensées. Et ce sont des additions! Quelle
force d'âme et de langage! Cet officier de bouche est grand.
--Nous avons dîné bien agréablement, dit M. Mazure en se levant de
table. Ce restaurant est fréquenté par les gens les plus huppés.
--Toutes ces huppes, répondit M. Bergeret, n'étaient peut-être pas du
plus haut prix. Cependant il y en avait d'assez pimpantes. J'ai moins
de plaisir, je l'avoue, à voir des gens élégants depuis qu'une machine
a mis en mouvement le fanatisme débile et la cruauté étourdie de ces
pauvres petites cervelles. L'Affaire a révélé le mal moral dont notre
belle société est atteinte, comme le vaccin de Koch accuse dans un
organisme les lésions de la tuberculose. Heureusement qu'il y a des
profondeurs de flots humains sous cette écume argentée. Mais quand
donc mon pays sera-t-il délivré de l'ignorance et De la haine?
X
La veuve du grand baron, la mère du petit baron, la baronne Jules,
cette douce Elisabeth, perdit son ami Raoul Marcien dans les
circonstances qu'on sait [Voir: _Histoire contemporaine: L'anneau
d'améthyste_.]. Elle avait trop bon coeur pour vivre seule. Et c'eût
été dommage aussi. Il se trouva qu'une nuit d'été, entre le Bois et
l'Étoile, elle eut un nouvel ami. Il convient de rapporter ce fait
particulier qui est lié aux affaires publiques.
La baronne Jules de Bonmont, ayant passé le mois de juin à Montil, au
bord de la Loire, traversait Paris pour se rendre à Gmunden. Sa maison
étant close, elle alla dîner dans un restaurant du Bois avec son frère
le baron Wallstein, M. et madame de Gromance, M. de Terremondre et le
jeune Lacrisse, qui étaient comme elle de passage à Paris.
Appartenant tous à la bonne société, ils étaient tous nationalistes.
Le baron Wallstein l'était autant que les autres. Juif autrichien, mis
en fuite par les antisémites viennois, il s'était établi en France où
il faisait les fonds d'un grand journal antisémite et se réfugiait
dans l'amitié de l'Église et de l'Armée. M. de Terremondre, petit
noble et petit propriétaire, montrait exactement ce qu'il fallait de
passions militaristes et cléricales pour s'identifier à la haute
aristocratie terrienne qu'il fréquentait. Les Gromance avaient trop
d'intérêt au rétablissement de la monarchie pour ne le pas désirer
sincèrement. Leur situation pécuniaire était très embarrassée. Madame
de Gromance, jolie, bien faite, libre de ses mouvements, se tirait
encore d'affaire. Mais Gromance, qui n'était plus jeune et touchait à
l'âge où l'on a besoin de sécurité, de bien-être, de considération,
soupirait après des temps meilleurs et attendait impatiemment la venue
du Roi. Il comptait bien être nommé pair de France par Philippe
restauré. Il fondait ses droits à un fauteuil au Luxembourg sur son
état de rallié et il se mettait au nombre de ces républicains de
Monsieur Méline, que le Roi serait obligé de payer pour les avoir. Le
jeune Lacrisse était secrétaire de la Jeunesse royaliste du
département où la baronne avait des terres et les Gromance des dettes.
Devant la petite table dressée sous le feuillage, à la lueur des
bougies, autour des abat-jour roses sur lesquels volaient les
papillons, ces cinq personnes se sentaient unies dans une même pensée,
que Joseph Lacrisse exprima heureusement en disant:
--Il faut sauver la France!
C'était le temps des grands desseins et des vastes espoirs. Il est
vrai qu'on avait perdu le Président Faure et le ministre Méline qui,
le premier en frac et en escarpins et faisant la roue, l'autre en
redingote villageoise et marchant menu dans ses gros souliers ferrés,
menaient la République en terre avec la Justice. Méline avait quitté
le pouvoir et Faure avait quitté la vie, au plus beau de la fête. Il
est vrai que les obsèques du Président nationaliste n'avaient pas
produit tout ce qu'on en attendait et qu'on avait manqué le coup du
catafalque. Il est vrai qu'après avoir défoncé le chapeau du Président
Loubet, ces messieurs de l'Oeillet blanc et du Bleuet avaient eu les
leurs aplatis sous les poings des socialistes. Il est vrai qu'un
ministère républicain s'était constitué et avait trouvé une majorité.
Mais la réaction tenait le clergé, la magistrature, l'armée,
l'aristocratie territoriale, l'industrie, le commerce, une partie de
la Chambre et presque toute la presse. Et, comme le disait
judicieusement le jeune Lacrisse, si le garde des sceaux s'avisait de
faire opérer des perquisitions au siège des Comités royalistes et
antisémites, il ne trouverait pas dans toute la France un commissaire
de police pour saisir des papiers compromettants.
--C'est égal, dit M. de Terremondre, ce pauvre M. Faure nous a rendu
de grands services.
--Il aimait l'armée, soupira madame de Bonmont.
--Sans doute, reprit M. de Terremondre. Et puis il a accoutumé par son
faste le peuple à la monarchie. Après lui, le Roi ne paraîtra pas
encombrant et ses équipages ne sembleront pas ridicules.
--Madame de Bonmont fut curieuse de s'assurer que le Roi ferait son
entrée à Paris dans un carrosse traîné par six chevaux blancs.
--Un jour de l'été dernier, poursuivit M. de Terremondre, comme je
passais par la rue Lafayette, je trouvai toutes les voitures arrêtées,
des agents formés ça et là en bouquets et des piétons plantés en
bordure sur le trottoir. Un brave homme, à qui je demandai ce que cela
voulait dire, me répondit gravement qu'on attendait depuis une heure
le Président, qui rentrait à l'Elysée après une visite à Saint-Denis.
J'observai les badauds respectueux et ces bourgeois qui, attentifs et
tranquilles dans leur fiacre au repos, un petit paquet à la main,
manquaient le train avec déférence. Je fus heureux de constater que
tous ces gens-là se formaient docilement aux moeurs de la royauté, et
que le Parisien était prêt à recevoir son souverain.
--La ville de Paris n'est plus du tout républicaine. Tout va bien, dit
Joseph Lacrisse.
--Tant mieux, dit madame de Bonmont.
--Est-ce que votre père partage vos espérances? demanda M. de Gromance
au jeune secrétaire de la Jeunesse royaliste.
C'est que l'opinion de Maître Lacrisse, avocat des congrégations,
n'était pas à mépriser. Maître Lacrisse travaillait avec l'état-major
et préparait le procès de Rennes. Il rédigeait les dépositions des
généraux et les leur faisait répéter. C'était une des lumières
nationalistes du barreau. Mais on le soupçonnait de nourrir peu de
confiance dans l'issue des complots monarchiques. Le vieillard avait
travaillé jadis pour le comte de Chambord et pour le comte de Paris.
Il savait, par expérience, que la République ne se laisse pas
facilement mettre dehors et qu'elle n'est pas aussi bonne fille
qu'elle en a l'air. Il se méfiait du Sénat. Et, gagnant un peu
d'argent au Palais, il se résignait volontiers à vivre en France dans
une monarchie sans roi. Il ne partageait point les espérances de son
fils Joseph, mais il était trop indulgent pour blâmer l'ardeur d'une
jeunesse enthousiaste.
--Mon père, répondit Joseph Lacrisse, agit de son côté. Moi, j'agis du
mien. Nos efforts sont convergents.
Et, se penchant vers madame de Bonmont, il ajouta à voix basse:
--Nous ferons le coup pendant le procès de Rennes.
--Dieu vous entende! dit M. de Gromance avec le soupir d'une piété
sincère; car il est temps de sauver la France.
Il faisait très chaud. On mangea les glaces en silence. Puis la
conversation reprit, faible et languissante, et se traîna en propos
intimes et en observations banales. Madame de Gromance et madame de
Bonmont parlèrent toilette.
--Il est question, pour cet hiver, de robes à la bonne femme, dit
madame de Gromance qui regarda la baronne avec satisfaction en se la
représentant alourdie par une jupe bouffante.
--Vous ne devineriez pas, dit Gromance, où je suis allé aujourd'hui.
Je suis allé au Sénat. Il n'y avait pas séance. Laprat-Teulet m'a fait
visiter le palais. J'ai tout vu, la salle, la galerie des Bustes, la
bibliothèque. C'est un beau local.
Et, ce qu'il ne disait point, dans l'hémicycle où devaient siéger les
pairs après la restauration du Roi, il avait palpé les fauteuils de
velours, choisi sa place, au centre. Et avant de sortir, il avait
demandé à Laprat-Teulet où était la caisse. Cette visite au palais des
pairs futurs avait ranimé ses convoitises. Il répéta, dans la grande
sincérité de son coeur:
--Sauvons la France, monsieur Lacrisse, sauvons la France: il n'est
que temps.
Lacrisse s'en chargeait. Il montra une grande confiance et il affecta
une grande discrétion. Il fallait l'en croire, tout était prêt. On
serait sans doute obligé de casser la gueule au préfet Worms-Clavelin
et à deux ou trois autres dreyfusistes du département. Et il ajouta,
en avalant un quartier de pêche dans du sucre:
--Cela ira tout seul.
Et le baron Wallstein parla. Il parla longuement, fit sentir sa
connaissance des affaires, donna des conseils et conta des histoires
viennoises qui l'amusaient beaucoup.
Puis, en manière de conclusion:
--C'est très bien, dit-il avec un infatigable accent allemand, c'est
très bien. Mais il faut reconnaître que vous avez manqué votre coup
aux obsèques du Président Faure. Si je vous parle ainsi, c'est parce
que je suis votre ami. On doit la vérité aux amis. Ne commettez pas
une seconde faute, parce que alors vous ne seriez plus suivis.
Il regarda sa montre, et voyant qu'il n'avait que le temps d'arriver à
l'Opéra avant la fin de la représentation, il alluma un cigare et se
leva de table.
Joseph Lacrisse était discret par situation: il conspirait. Mais il
aimait à faire montre de sa puissance et de son crédit. Il ôta de sa
poche un portefeuille de maroquin bleu qu'il portait sur sa poitrine,
contre son coeur; il en tira une lettre qu'il tendit à madame de
Bonmont, et dit en souriant:
--On peut faire des perquisitions dans mon appartement. Je porte tout
sur moi.
Madame de Bonmont prit la lettre, la lut tout bas, et, rougissant
d'émotion et de respect, la rendit, d'une main un peu tremblante, à
Joseph Lacrisse. Et quand cette lettre auguste, rentrée dans son étui
de maroquin bleu, eut repris sa place sur la poitrine du secrétaire de
la Jeunesse royaliste, la baronne Élisabeth attacha sur cette poitrine
un long regard mouillé de larmes et brûlé de flammes. Le jeune
Lacrisse lui parut soudain resplendissant d'une beauté héroïque.
L'humidité et la fraîcheur de la nuit pénétraient lentement les
dîneurs attardés sous les arbres du restaurant. Les lueurs rosés, dans
lesquelles brillaient les fleurs et les verres, s'éteignaient une à
une sur les tables désertées. A la demande de madame de Gromance et de
la baronne, Joseph Lacrisse tira une seconde fois de l'étui la lettre
du roi et la lut d'une voix étouffée, mais distincte:
Mon cher Joseph,
Je suis très heureux de l'entrain patriotique que nos
amis manifestent sous votre impulsion. J'ai vu P. D., qui m'a paru
dans d'excellentes dispositions.
A vous cordialement,
PHILIPPE.
Après avoir fait cette lecture, Joseph Lacrisse remit le papier dans
son portefeuille de maroquin bleu contre sa poitrine, sous l'oeillet
blanc de sa boutonnière.
M. de Gromance murmura quelques paroles d'approbation.
--Très bien! C'est le langage d'un chef, d'un vrai chef.
--C'est aussi mon impression, dit Joseph Lacrisse. Il y a plaisir à
exécuter les ordres d'un tel maître.
--Et la forme est excellente dans sa concision, poursuivit M. de
Gromance. Le duc d'Orléans semble avoir reçu de monsieur le comte de
Chambord le secret du style épistolaire... Vous n'ignorez point,
mesdames, que le comte de Chambord écrivait les plus belles lettres du
monde. Il avait une bonne plume. Rien n'est plus vrai: il excellait
principalement dans la correspondance. On retrouve quelque chose de sa
grande manière dans le billet que M. Lacrisse vient de nous lire. Et
le duc d'Orléans a de plus l'entrain, la fougue de la jeunesse...
Belle figure, ce jeune prince! belle figure martiale et bien
française! Il plaît, il est séduisant. On m'a affirmé qu'il était
presque populaire dans les faubourgs sous le sobriquet de «Gamelle».
--Sa cause fait de grands progrès dans les masses, dit Lacrisse. Les
épingles à l'effigie du Roi, que nous distribuons à profusion,
commencent à pénétrer dans l'usine et dans l'atelier. Le peuple a plus
de bon sens qu'on ne croit. Nous touchons au succès.
M. de Gromance répondit d'un ton de bienveillance et d'autorité:
--Avec du zèle, de la prudence et des dévouements tels que le vôtre,
monsieur Lacrisse, toutes les espérances sont permises. Et je suis sûr
que, pour réussir, vous n'aurez pas besoin de faire un grand nombre de
victimes. Vos adversaires en foule viendront d'eux-mêmes à vous.
Sa profession de rallié à la République, sans lui interdire de former
des voeux pour le rétablissement de la monarchie, ne lui permettait
pas d'accorder une approbation trop ouverte aux moyens violents que le
jeune Lacrisse avait indiqués au dessert. M. de Gromance, qui allait
aux bals de la préfecture et était en coquetterie avec madame
Worms-Clavelin, avait gardé un silence de bon goût quand le jeune
secrétaire du Comité royaliste s'était expliqué sur la nécessité de
crever le préfet youpin; mais aucune convenance ne l'empêchait
maintenant de louer comme elle le méritait la lettre du prince et de
faire entendre qu'il était prêt à tous les sacrifices pour le salut du
pays.
M. de Terremondre n'avait pas moins de patriotisme et ne goûtait pas
moins le style de Philippe. Mais il était si grand collectionneur de
curiosités et si ardent amateur d'autographes, qu'il pensait avant
tout à obtenir du jeune Lacrisse la lettre princière, soit par voie
d'échange, soit par don gratuit ou sous couleur d'emprunt. Il s'était
procuré par ces divers moyens des lettres de plusieurs personnages
mêlés à l'affaire Dreyfus et il en avait formé un recueil intéressant.
Il songeait maintenant à faire le dossier du Complot, et à y
introduire la lettre du prince, comme pièce capitale. Il concevait que
ce serait difficile, et sa pensée en était tout occupée.
--Venez me voir, monsieur Lacrisse, dit-il; venez me voir à Neuilly,
où je suis pour quelques jours encore. Je vous montrerai des pièces
assez curieuses. Et nous reparlerons de cette lettre.
Madame de Gromance avait écouté avec toute l'attention convenable le
billet du Roi. Elle était du monde. Elle avait trop d'usage pour ne
pas savoir ce qu'on doit aux princes. Elle avait incliné la tête à la
parole de Philippe, comme elle eût fait la révérence au couvert du Roi
si elle avait eu l'honneur de le voir passer. Mais elle manquait
d'enthousiasme, et elle n'avait pas le sentiment de la vénération. Et
puis elle savait précisément ce que c'est qu'un prince. Elle avait vu
d'aussi près que possible un parent du duc. Ç'avait été dans une
maison discrète du quartier des Champs-Élysées, un après-midi. On
s'était dit tout ce qu'on avait à se dire, et ce jour n'avait point eu
de lendemain. Monseigneur avait été convenable, sans magnificence.
Assurément, elle se sentait honorée mais elle n'avait pas le sentiment
que cet honneur fût très particulier ni très extraordinaire. Elle
estimait les princes; elle les aimait à l'occasion; elle n'en rêvait
pas. Et la lettre ne l'agitait point. Quant au petit Lacrisse, la
sympathie qu'elle éprouvait pour lui n'avait rien d'ardent ni de
tumultueux. Elle comprenait, elle approuvait ce petit jeune homme
blond, un peu grêle, assez gentil, qui n'était pas riche et qui se
donnait du mal pour se tirer d'affaire et prendre de l'importance.
Elle aussi savait par expérience que la grande vie n'est pas facile à
mener quand on n'a pas beaucoup d'argent. Ils travaillaient tous deux
dans la haute société. C'était un motif de bonne entente. S'entr'aider
à l'occasion, fort bien! Mais voilà tout!
--Mes compliments, monsieur Lacrisse, dit-elle, et mes meilleurs
souhaits. Que les impressions de la baronne Jules étaient plus
chevaleresques et plus tendres! La douce Viennoise s'intéressait de
tout son coeur à cet élégant complot, dont l'oeillet blanc était
l'emblème. Justement, elle adorait les fleurs! Être mêlée à une
conspiration de gentilshommes en faveur du Roi, c'était pour elle
entrer et plonger dans la vieille noblesse française, pénétrer dans
les salons les plus aristocratiques et bientôt, peut-être, aller à la
Cour. Elle était émue, ravie, troublée. Moins ambitieuse encore que
tendre, ce qu'elle trouvait à cette lettre du Prince, dans la
sincérité de son coeur aisément ouvert, ce qu'elle trouvait à cette
lettre, c'était de la poésie. Et l'innocente femme le dit comme elle
le pensait:
--Monsieur Lacrisse, cette lettre est poétique.
--C'est vrai, répondit Joseph Lacrisse. Et ils échangèrent un long
regard.
Nulle parole mémorable ne fut dite après celle-là, en cette nuit
d'été, devant les fleurs et les bougies qui couvraient la petite table
du restaurant.
L'heure vint de se quitter. Lorsque, s'étant levée, la baronne reçut
de M. Joseph Lacrisse son manteau sur ses abondantes épaules, elle
tendit la main à M. de Terremondre, qui prenait congé. Il allait à
pied à Neuilly, où il avait son logis de passage.
--C'est tout près, à cinq cents pas d'ici. Je suis sûr, madame, que
vous ne connaissez pas Neuilly. J'ai découvert à Saint-James un reste
de vieux parc avec un groupe de Lemoyne dans un cabinet de treillage.
Il faut que je vous montre cela, un jour.
Et déjà sa longue forme robuste s'enfonçait dans l'allée bleuie par la
lune.
La baronne de Bonmont offrit aux Gromance de les reconduire chez eux
dans sa voiture, une voiture de cercle, que son frère Wallstein lui
avait envoyée.
--Montez! nous tiendrons bien tous les trois.
Mais les Gromance avaient de la discrétion. Ils appelèrent un fiacre
arrêté à la grille du restaurant et s'y glissèrent si vite que la
baronne ne put les retenir. Elle demeurait seule avec Joseph Lacrisse
devant la portière ouverte de sa voiture.
--Voulez-vous que je vous emmène, monsieur Lacrisse?
--Je crains de vous gêner.
--Nullement. Où voulez-vous que je vous dépose?
--A l'Étoile.
Ils s'engagèrent sur la route bleue, bordée de noir feuillage, dans la
nuit silencieuse.... Et la course s'accomplit.
La voiture s'étant arrêtée, la baronne, de la voix qu'on a en sortant
d'un rêve, demanda:
--Où sommes-nous?
--A l'Étoile, hélas! répondit Joseph Lacrisse.
Et, après qu'il fut descendu, la baronne, roulant seule sur l'avenue
Marceau, dans la voiture refroidie, un oeillet blanc déchiré entre ses
doigts nus, les paupières mi-closes et les lèvres entr'ouvertes,
frissonnait encore de cette ardente et douce étreinte, qui,
rapprochant de sa poitrine la lettre royale, venait de mêler pour elle
à la douceur d'aimer l'orgueil de la gloire. Elle avait conscience que
cette lettre communiquait à son aventure intime une grandeur nationale
et la majesté de l'histoire de France.
XI
C'était dans une maison de la rue de Berri, au fond de la cour, un
petit entresol, qui recevait un jour triste comme les pierres le long
desquelles il descendait péniblement. Le fils du duc Jean, Henri de
Brécé, président du Comité exécutif, assis à son bureau, devant une
feuille de papier blanc, faisait d'un pâté d'encre un ballon, en y
ajoutant un filet, des cordages et une nacelle. Derrière lui, sur le
mur, une grande photographie était accrochée où le Prince apparaissait
très mou, dans sa solennité vulgaire et sa jeunesse épaisse. Des
drapeaux aux trois couleurs, fleurdelisés, entouraient cette image.
Aux angles de la pièce se déployaient des bannières sur lesquelles des
dames vendéennes et des dames bretonnes avaient brodé des lis d'or et
des devises royalistes. Sur le panneau du fond, des sabres de
cavalerie avec une banderole de carton portant ce cri: « Vive
l'armée!» Au-dessous, piquée avec des épingles, une caricature de
Joseph Reinach en gorille. Un cartonnier et un coffre-fort
composaient, avec un canapé, quatre chaises et le bureau de bois noir,
tout le meuble de cette pièce à la fois intime et administrative. Des
brochures de propagande s'entassaient par ballots au pied des murs.
Debout contre la cheminée, Joseph Lacrisse, secrétaire du Comité
départemental de la Jeunesse royaliste, compulsait silencieusement la
liste des affiliés. A cheval sur une chaise, le regard fixe et le
front plissé, Henri Léon, vice-président des Comités royalistes du
Sud-Ouest, développait ses idées. Il passait pour impertinent et
chagrin, grand broyeur de noir. Mais ses capacités héréditaires en
finance le rendaient précieux à ses associés. Il était fils de ce
Léon-Léon, banquier des Bourbons d'Espagne, ruiné au crack de l'_Union
Générale_.
--Ça se resserre, vous avez beau dire, ça se resserre. Je le sens. De
jour en jour, le cercle se rétrécit autour de nous. Avec Méline nous
avions de l'air, de l'espace, tout l'espace. Nous étions à l'aise,
libres de nos mouvements.
Il écarta les coudes et joua des bras, comme pour donner une idée de
la facilité qu'on avait à se mouvoir dans ces temps heureux, qui
n'étaient plus. Et il poursuivit:
--Avec Méline, nous avions tout. Nous les royalistes, nous avions le
gouvernement, l'armée, la magistrature, l'administration, la police.
--Nous avons tout cela encore, dit Henri de Brécé. Et l'opinion est
plus que jamais avec nous depuis que le gouvernement est impopulaire.
--Ce n'est plus la même chose. Avec Méline nous étions officieux, nous
étions gouvernementaux, nous étions conservateurs. C'était une
situation admirable pour conspirer. Ne vous y trompez pas: le
Français, pris en masse, est conservateur. Il est casanier. Les
déménagements l'effraient. Méline nous avait rendu ce service immense
de nous donner l'air rassurant, de nous faire bénins, bénins, aussi
bénins que lui. Il disait que c'était nous les républicains, et les
populations le croyaient. A voir sa mine, on ne pouvait pas le
soupçonner de plaisanter. Il nous avait fait accepter par l'opinion.
Le service n'est pas mince!
--Méline, c'était un honnête homme! soupira Henri de Brécé. Il faut
lui rendre cette justice.
--C'était un patriote! dit Joseph Lacrisse.
--Avec ce ministre, poursuivit Henri Léon, nous avions tout, nous
étions tout, nous pouvions tout. Nous n'avions même pas besoin de nous
cacher. Nous n'étions pas en dehors de la République; nous étions
au-dessus. Nous la dominions de toute la hauteur de notre patriotisme.
Nous étions tout le monde, nous étions la France! Je ne suis pas
tendre pour la gueuse. Mais il faut reconnaître que la République est
quelquefois bonne fille. Sous Méline, la police était exquise, elle
était suave. Je n'exagère pas, elle était suave. A une manifestation
royaliste, que vous aviez très gentiment organisée, Brécé, j'ai crié
«Vive la police!» à m'égosiller. C'était de bon coeur. Les sergots
assommaient les républicains avec entrain!... Gérault-Richard était
fichu au bloc pour avoir crié: «Vive la République!» Méline nous
faisait la vie trop douce. Une nourrice, quoi! Il nous berçait, il
nous a endormis. Mais oui! Le général Decuir lui-même disait: «Du
moment que nous avons tout ce que nous pouvons désirer, pourquoi
essayer de chambarder la boutique, au risque d'écoper salement?» O
temps heureux! Méline menait la ronde. Nationalistes, monarchistes,
antisémites, plébiscitaires, nous dansions en choeur à son violon
villageois.
»Tous ruraux, tous fortunés! Sous Dupuy déjà, j'étais moins content;
avec lui, c'était moins franc. On était moins tranquille. Bien sûr
qu'il ne voulait pas nous faire du mal. Mais ce n'était pas un vrai
ami. Ce n'était plus le bon ménétrier de village qui menait la noce.
C'était un gros cocher qui nous trimballait en fiacre. Et l'on allait
cahin-caha et l'on accrochait de-ci de-là, et l'on risquait de
verser. Il avait la main dure. Vous me direz que c'était un faux
maladroit. Mais la fausse maladresse ressemble énormément à la vraie.
Et puis il ne savait pas où il voulait aller. On en voit comme ça, des
collignons qui ne connaissent pas votre rue et qui vous roulent
indéfiniment dans des chemins impossibles en clignant de l'oeil d'un
air malin. C'est énervant!
--Je ne défends pas Dupuy, dit Henri de Brécé.
--Je ne l'attaque pas, je l'observe, je l'étudie, je le classe. Je ne
le hais point. Il nous a rendu un grand service. Ne l'oublions pas.
Sans lui, nous serions tous coffrés à l'heure qu'il est. Parfaitement,
pendant les funérailles de Faure, au grand jour de l'action parallèle,
sans lui, après avoir raté le coup du catafalque, nous étions frits,
mes petits agneaux.
--Ce n'est pas nous qu'il voulait ménager, dit Joseph Lacrisse, le nez
dans son registre.
--Je le sais. Il a vu tout de suite qu'il ne pouvait rien faire, qu'il
y avait des généraux là dedans, que c'était trop gros. Néanmoins nous
lui devons une fameuse chandelle.
--Bah! dit Henri de Brécé, nous aurions été acquittés, comme
Déroulède.
--C'est possible, mais il nous a laissés nous refaire bien
tranquillement après la débandade des obsèques, et je lui en suis
reconnaissant, je l'avoue. D'un autre côté, sans méchanceté, sans le
vouloir, peut-être, il nous a fait beaucoup de tort. Tout d'un coup,
au moment où l'on s'y attendait le moins, ce gros homme avait l'air de
se fâcher tout rouge contre nous. Il faisait mine de défendre la
République. Sa position le voulait, je le sais bien. Ce n'était pas
sérieux. Mais ça faisait mauvais effet. Je m'épuise à vous le dire: ce
pays est conservateur. Dupuy, lui, ne disait pas, comme Méline, que
c'était nous les conservateurs, que c'était nous les républicains.
D'ailleurs, il l'aurait dit qu'on ne l'aurait pas cru. On ne le
croyait jamais. Sous son ministère, nous avons perdu quelque chose de
notre autorité sur le pays. Nous avons cessé d'être du gouvernement.
Nous avons cessé d'être rassurants. Nous avons commencé à inquiéter
les républicains de profession. C'était honorable, mais c'était
dangereux. Nos affaires étaient moins bonnes sous Dupuy que sous
Méline; elles sont moins bonnes sous Waldeck-Rousseau qu'elles
n'étaient sous Dupuy. Voilà la vérité, l'amère vérité.
--Évidemment, répliqua Henri de Brécé en tirant sa moustache,
évidemment le ministère Waldeck-Millerand est animé des pires
intentions; mais, je vous le répète, il est impopulaire, il ne durera
pas.
--Il est impopulaire, reprit Henri Léon, mais êtes-vous sûr qu'il ne
durera pas assez longtemps pour nous faire du mal? Les gouvernements
impopulaires durent autant que les autres. D'abord il n'y a pas de
gouvernements populaires. Gouverner, c'est mécontenter. Nous sommes
entre nous: nous n'avons pas besoin de dire des bêtises exprès. Est-ce
que vous croyez que nous serons populaires, nous, quand nous serons le
gouvernement? Croyez-vous, Brécé, que les populations pleureront
d'attendrissement en vous contemplant dans votre habit de chambellan,
une clef dans le dos? Et vous, Lacrisse, pensez-vous que vous serez
acclamé dans les faubourgs, un jour de grève, quand vous serez préfet
de police? Regardez-vous dans la glace, et dites-moi si vous avez la
tête d'une idole du peuple. Ne nous trompons pas nous-mêmes. Nous
disons que le ministère Waldeck est composé d'idiots. Nous avons
raison de le dire; nous aurions tort de le croire.
--Ce qui doit nous rassurer, dit Joseph Lacrisse, c'est la faiblesse
du gouvernement, qui ne sera pas obéi.
--Il y a belle lurette, dit Henri Léon, que nous n'avons que des
gouvernements faibles. Ils nous ont tous battus.
--Le ministère Waldeck n'a pas un commissaire de police à sa
disposition, répliqua Joseph Lacrisse, pas un seul!
--Tant mieux! dit Henri Léon, car il suffirait d'un pour être coffrés
tous les trois. Je vous le dis, le cercle se resserre. Méditez cette
parole d'un philosophe; elle en vaut la peine: «Les républicains
gouvernent mal, mais ils se défendent bien.»
Cependant Henri de Brécé, penché sur son bureau, transformait un
second pâté d'encre en coléoptère par l'adjonction d'une tête, de deux
antennes et de six pattes. Il jeta un regard satisfait sur son oeuvre,
leva la tête et dit:--Nous avons encore de belles cartes dans notre
jeu, l'armée, le clergé....
Henri Léon l'interrompit:
--L'armée, le clergé, la magistrature, la bourgeoisie, les garçons
bouchers, tout le train de plaisir de la République, quoi!...
Cependant le train roule, et il roulera jusqu'à ce que le mécanicien
arrête la machine.
--Ah! soupira Joseph, si nous avions encore le président Faure!....
--Félix Faure, reprit Henri Léon, s'était mis avec nous par vanité. Il
était nationaliste pour chasser chez les Brécé. Mais il se serait
retourné contre nous dès qu'il nous aurait vus sur le point de
réussir. Ce n'était pas son intérêt de rétablir la monarchie. Dame!
qu'est-ce que la monarchie lui aurait donné? Nous ne pouvions pourtant
pas lui offrir l'épée de connétable. Regrettons-le; il aimait l'armée;
pleurons-le; mais ne soyons pas inconsolables de sa perte. Et puis il
n'était pas le mécanicien. Loubet non plus n'est pas le mécanicien. Le
Président de la République, quel qu'il soit, n'est pas maître de la
machine. Ce qui est terrible, voyez-vous, mes amis, c'est que le
train de la République est conduit par un mécanicien fantôme. On ne le
voit pas, et la locomotive va toujours. Cela m'effraye, positivement.
»Et il y a autre chose encore, poursuivit Henri Léon. Il y a la
veulerie générale. Je veux vous rapporter à ce sujet une parole
profonde du citoyen Bissolo. C'était quand nous organisions, avec les
antisémites, des manifestations spontanées contre Loubet. Nos bandes
traversaient les boulevards en criant: «Panama! démission! Vive
l'armée!» C'était superbe! Le petit Ponthieu et les deux fils du
général Decuir tenaient la tête, huit reflets au chapeau, un oeillet
blanc à la boutonnière, à la main une badine à pomme d'or. Et les
meilleurs camelots de Paris formaient la colonne. On avait pu les
choisir. Une bonne paye et pas de risques! Ils auraient été bien
fâchés de manquer une telle fête. Aussi quelles gueules, et quels
poings, et quels gourdins!
»Une contre-manifestation ne tardait pas à se produire. Des bandes
moins nombreuses et moins brillantes que les nôtres, aguerries
cependant et résolues, s'avançaient à l'encontre de nous, aux cris de
«Vive la République! A bas la calotte!» Parfois, du milieu de nos
adversaires, un cri de «Vive Loubet!» s'élevait, tout surpris lui-même
de traverser les airs. Cette clameur insolite excitait, avant
d'expirer, la colère des sergots, qui formaient précisément à cette
heure un barrage sur le boulevard. Tel un austère galon de laine
noire au bord d'un tapis bariolé. Mais bientôt cette bordure,
animée d'un mouvement propre, se précipitait sur le front de la
contre-manifestation, dont cependant une autre bande d'agents
travaillait les derrières. Ainsi la police avait bientôt fait de
mettre en pièces les partisans de M. Loubet et d'en traîner les débris
méconnaissables dans les profondeurs insidieuses de la mairie Drouot.
C'était l'ordre de ces jours troublés. M. Loubet ignorait-il, à
l'Élysée, les procédés mis en usage par sa police pour faire respecter
sur le boulevard le chef de l'État? ou, les connaissant, n'y
pouvait-il, n'y voulait-il rien changer?
Je l'ignore. Aurait-il compris que son impopularité elle-même, bien
que solide et pleine, se dissipait, s'évanouissait presque, dans
l'agréable et singulier spectacle offert, chaque soir, à un peuple
spirituel? Je ne le pense pas. Car alors cet homme serait effrayant;
il aurait du génie, et je ne serais plus sûr de coucher cet hiver à
l'Élysée, devant la chambre du Roi, en travers de la porte. Non, je
crois que Loubet fut, cette fois encore, assez heureux pour ne pouvoir
rien faire. Du moins est-il certain que les sergots, qui agirent
spontanément et sur la seule impulsion de leur bon coeur, parvinrent,
en rendant la répression sympathique, à répandre sur l'avènement du
Président un peu de cette joie populaire qui y manquait tout à fait.
En cela, si l'on y prend garde, ils nous ont fait plus de mal que de
bien, puisqu'ils contentaient le public, quand nous avions intérêt à
voir grandir le mécontentement général.
»Quoi qu'il en soit, une nuit, une des dernières de cette grande
semaine, tandis que la manoeuvre attendue s'exécutait de point en
point, alors que la contre-manifestation se trouvait prise en tête et
en queue par les agents et en flanc par nous-mêmes, je vis le citoyen
Bissolo se détacher du front menacé des élyséens et, par grandes
enjambées, avec un furieux tortillement de son petit corps, gagner
l'angle de la rue Drouot où je me tenais avec une douzaine de camelots
qui criaient sous mes ordres: «Panama! démission!» Un petit coin bien
tranquille! Je battais la mesure et mes hommes détachaient les
syllabes «Pa-na-ma». C'était vraiment fait avec goût. Bissolo se
blottit entre mes jambes. Il me craignait moins que les flics: il
n'avait pas tort. Depuis deux ans, le citoyen Bissolo et moi, nous
nous trouvions en face l'un de l'autre dans toutes les manifestations;
à l'entrée, à la sortie de toutes les réunions, en tête de tous les
cortèges. Nous avions échangé toutes les injures politiques: «Calotin,
vendu, faussaire, traître, assassin, sans-patrie!» Ça lie, ça crée une
sympathie. Et puis j'étais content de voir un socialiste, presque un
libertaire, protéger Loubet, qui est plutôt un modéré dans son genre.
Je me disais: «Il doit être agacé, le Président, d'être acclamé par
Bissolo, un nain, avec une voix de tonnerre, qui dans les réunions
publiques réclame la nationalisation du capital. Il aimerait mieux, ce
bourgeois, être soutenu par un bourgeois comme moi. Mais il peut se
fouiller. Panama! Panama! démission! démission! Vive l'armée! A bas
les juifs! Vive le Roi!» Tout cela fit que je reçus Bissolo avec
courtoisie. Je n'aurais eu qu'à dire: «Tiens! voilà Bissolo!» pour le
faire échapper immédiatement par mes douze camelots. Mais ce n'était
pas utile. Je ne dis rien. Nous étions bien calmes, l'un à côté de
l'autre, et nous regardions le défilé des prisonniers loubettistes,
qui étaient menés sans douceur au poste de la rue Drouot. Pour la
plupart, ayant été préalablement assommés, ils traînaient aux bras des
agents comme des bonshommes d'étoupe. Il se trouvait dans le nombre un
député socialiste, très bel homme, tout en barbe. Il n'avait plus de
manches... un apprenti qui pleurait et qui criait: «maman! maman!...»
un rédacteur d'un journal incolore, les yeux pochés; son nez, une
fontaine lumineuse. Et allez donc! la Marseillaise! Qu'un sang
impur.... J'en remarquai surtout un, qui était bien plus respectable
et bien plus calamiteux que les autres. C'était une espèce de
professeur, homme d'âge et grave. Évidemment, il avait voulu
s'expliquer; il s'était efforcé de faire entendre aux flics des
paroles subtiles et persuasives. Sans quoi, on n'aurait pas compris
que ceux-ci lui labourassent les reins, comme ils faisaient, des clous
de leurs souliers, et abattissent sur son dos leurs poings sonores. Et
comme il était très long, très mince, faible et de peu de poids, il
sautillait sous les coups d'une façon tout à fait ridicule, et il
montrait une tendance comique à s'échapper en hauteur. Sa tête nue
était lamentable. Il avait cet air de submergé que prennent les myopes
quand ils ont perdu leur lorgnon. Son visage exprimait la détresse
infinie d'un être qui n'a plus de contact avec le monde extérieur que
par des poignes solides et des semelles ferrées.
»Sur le passage de ce prisonnier malheureux, le citoyen Bissolo, bien
qu'en territoire ennemi, ne put s'empêcher de soupirer et de dire:
»--C'est tout de même drôle que des républicains soient traités de
cette manière-là dans une république.
»Je répondis poliment qu'en effet c'était assez joyeux.
»--Non, citoyen monarchiste, reprit Bissolo, non, ce n'est pas joyeux.
C'est triste. Mais ce n'est pas là le vrai malheur. Le vrai malheur,
je vais vous le dire, c'est l'avachissement public.
»Ainsi parla le citoyen Bissolo avec une confiance qui nous honorait
tous deux. Je promenai un regard sur la foule, et il est vrai qu'elle
me sembla molle et sans énergie. De son épaisseur jaillissait de temps
à autre, comme un pétard lancé par un enfant, un cri d' «A bas Loubet!
A bas les voleurs! à bas les juifs! vive l'armée!»; il s'en dégageait
une sympathie assez cordiale pour les bons sergots. Mais pas
d'électricité, rien qui annonçât l'orage. Et le citoyen Bissolo
poursuivit avec une mélancolie philosophique:
»--Le mal, le grand mal, c'est l'avachissement public. Nous, les
républicains, nous les socialistes et les libertaires, nous en
souffrons aujourd'hui. Vous, messieurs les monarchistes et les
césariens, vous en souffrirez demain. Et vous saurez à votre tour
qu'il n'est pas facile de faire boire un âne qui n'a pas soif. On
arrête les républicains, et personne ne bouge. Quand ce sera le tour
des royalistes d'être arrêtés, personne ne bougera non plus. Vous
pouvez y compter, la foule ne se grouillera pas pour vous délivrer,
vous, monsieur Henri Léon, et, votre ami M. Déroulède.
»--Je vous avoue qu'à la lueur de ces paroles, je crus entrevoir la
profondeur lugubre de l'avenir. Je répondis néanmoins avec quelque
ostentation:
»--Citoyen Bissolo, il subsiste pourtant entre vous et nous cette
différence que vous êtes pour la foule un tas de vendus et de
sans-patrie, et que nous, les monarchistes et les nationalistes, nous
jouissons de l'estime publique, nous sommes populaires.
»A ces mots, le citoyen Bissolo sourit bien agréablement et dit:
»--La monture est là, monseigneur; vous n'avez qu'à l'enfourcher. Mais
quand vous serez dessus elle se couchera tranquillement au bord du
chemin et vous fichera par terre. Il n'y a pas plus sale bourrique, je
vous en avertis. Auquel de ses cavaliers, s'il vous plaît, la
popularité n'a-t-elle pas cassé les reins? La foule a-t-elle jamais pu
porter le moindre secours à ses idoles en péril? Vous n'êtes pas aussi
populaires que vous dites, messieurs les nationalistes, et votre
prétendant Gamelle n'est guère connu du public. Mais si jamais la
foule vous prend amoureusement dans ses bras, vous découvrirez bientôt
l'énormité de son impuissance et de sa lâcheté.
»Je ne pus me retenir de reprocher sévèrement au citoyen Bissolo de
calomnier la foule française. Il me répondit qu'il était sociologue,
qu'il faisait du socialisme à base scientifique, qu'il possédait dans
une petite boîte une collection de faits exactement classés, qui lui
permettaient d'opérer la révolution méthodique. Et il ajouta:
»--C'est la science, et non le peuple, en qui est la souveraineté. Une
bêtise répétée par trente-six millions de bouches ne cesse pas d'être
une bêtise. Les majorités ont montré le plus souvent une aptitude
supérieure à la servitude. Chez les faibles, la faiblesse se multiplie
avec le nombre des individus. Les foules sont toujours inertes. Elles
n'ont un peu de force qu'au moment où elles crèvent de faim. Je suis
en état de vous prouver que le matin du 10 août 1792 le peuple de
Paris était encore royaliste. Il y a dix ans que je parle dans les
réunions publiques et j'y ai attrapé pas mal de horions. L'éducation
du peuple est à peine commencée, voilà la vérité. Dans la cervelle
d'un ouvrier, à la place où les bourgeois logent leurs préjugés
ineptes et cruels, il y a un grand trou. C'est à combler. On y
arrivera. Ce sera long. En attendant, il vaut mieux avoir la tête vide
que pleine de crapauds et de serpents. Tout cela est scientifique,
tout cela est dans ma boîte. Tout cela est conforme aux lois de
l'évolution.... C'est égal, la veulerie générale me dégoûte. Et à
votre place, elle me ferait peur. Regardez-moi vos partisans, les
défenseurs du sabre et du goupillon, sont-ils assez mous, sont-ils
assez gélatineux!
»Il dit, allongea les bras, hurla furieusement: «Vive la Sociale!»
plongea tête basse dans la foule énorme et disparut sous la houle.»
Joseph Lacrisse, qui avait entendu sans plaisir ce long récit, demanda
si le citoyen Bissolo n'était pas une simple brute.
--C'est au contraire un homme d'esprit, répondit Henri Léon, et qu'on
voudrait avoir pour voisin de campagne, comme disait Bismarck en
parlant de Lassalle. Bissolo n'eut que trop raison de dire qu'on ne
fait pas boire un âne qui n'a pas soif.
XII
Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Après ce
dîner de Madrid, ennobli par la lecture d'une lettre royale, au retour
ému du Bois, dans la voiture chaude encore d'une étreinte historique,
elle avait dit à Joseph Lacrisse: «Ce sera pour toujours!» et cette
parole, qui semblera vaine, si l'on considère l'instabilité des
éléments qui servent de substance aux émotions amoureuses, n'en
témoignait pas moins d'un spiritualisme convenable et d'un goût
distingué pour l'infini. «Parfaitement!» avait répondu Joseph
Lacrisse.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis cette nuit généreuse, deux
semaines durant lesquelles le secrétaire du Comité départemental de la
Jeunesse royaliste avait partagé son temps entre les soins du complot
et ceux de son amour. La baronne, en costume tailleur, le visage
couvert d'une voilette de dentelle blanche, était venue, à l'heure
dite, dans le petit premier d'une discrète maison de la rue
Lord-Byron; trois pièces qu'elle avait aménagées elle-même avec toutes
les délicatesses du coeur et fait tendre de ce bise* céleste dont
s'enveloppaient naguère ses amours oubliées avec Raoul Marcien. Elle y
avait trouvé Joseph Lacrisse correct, fier et même un peu farouche,
charmant, jeune, mais non point tout à fait tel qu'elle eût voulu. Il
était d'humeur sombre et semblait inquiet. Les sourcils froncés, les
lèvres minces et serrées, il lui eût rappelé Rara, si elle n'avait
possédé dans sa plénitude le don délicieux d'oublier le passé. Elle
savait que, s'il était soucieux, ce n'était pas sans cause. Elle
savait qu'il conspirait et qu'il était chargé, pour sa part, de
«décerveler» un préfet de première classe et les principaux
républicains d'un département très peuplé; qu'il risquait dans cette
entreprise sa liberté, sa vie, pour le trône et l'autel. C'est parce
qu'il était un conspirateur qu'elle l'avait d'abord aimé. Mais à
présent, elle l'aurait préféré plus souriant et plus tendre. Il ne
l'avait pas mal accueillie. Il lui avait dit: «Vous voir, c'est une
ivresse. Depuis quinze jours, je marche vivant dans mon rêve étoilé,
positivement.» Et il avait ajouté: «Que vous êtes délicieuse!» Mais il
l'avait à peine regardée. Et tout de suite il était allé à la fenêtre.
Il avait soulevé un petit coin de rideau, et depuis dix minutes il
restait là, en observation.
Il lui dit sans se retourner:
--Je vous avais bien avertie, qu'il nous fallait deux sorties. Vous ne
vouliez pas me croire.... C'est encore heureux que nous soyons sur le
devant. Mais l'arbre m'empêche de voir.
--L'acacia, soupira la baronne en défaisant lentement sa voilette.
La maison, en retrait, donnait sur une petite cour plantée d'un acacia
et d'une douzaine de fusains, et fermée par une grille garnie de
lierre.
--L'acacia, si vous voulez.
--Qu'est-ce que vous regardez, mon ami?
--Un homme qui est là, en espalier, contre le mur d'en face.
--Qu'est-ce que c'est que cet homme?
--Je n'en sais rien. Je regarde si ce n'est pas un de mes agents. Je
suis filé. Depuis que j'habite Paris, je promène toute la journée deux
agents. C'est agaçant à la longue. Cette fois je croyais pourtant bien
les avoir semés.
--Est-ce que vous ne pourriez pas vous plaindre?
--A qui?
--Je ne sais pas... au gouvernement....
Il ne répondit rien et demeura quelque temps encore en observation.
Puis, s'étant assuré que l'homme n'était pas un de ses agents, il
revint à elle, un peu rasséréné.
--Combien je vous aime! Vous êtes plus jolie encore que d'habitude. Je
vous assure. Vous êtes adorable.... Mais si on me les avait changés,
mes agents!... C'est Dupuy qui me les avait donnés. Il y en avait un
grand et un petit. Le grand portait des lunettes noires. Le petit
avait un nez en bec de perroquet et des yeux d'oiseau, qui regardaient
de côté. Je les connaissais. Ils n'étaient pas bien à craindre. Ils
étaient brûlés. Quand j'étais à mon cercle, chacun de mes amis me
disait en entrant: «Lacrisse, je viens de voir vos agents à la porte.»
Je leur envoyais, à ces braves agents, des cigares et de la bière. Je
me demandais, des fois, si Dupuy ne me les donnait pas pour me
protéger. Il était brusque, quinteux, fantasque, Dupuy, mais il était
tout de même un patriote. Je ne le compare pas aux ministres actuels.
Avec eux, il faut jouer serré. S'ils m'avaient changé mes agents, les
misérables!
Il retourna à la fenêtre.
--Non!... C'est un cocher qui fume sa pipe. Je n'avais pas remarqué
son gilet rayé de jaune. La peur déforme les objets, c'est positif!...
Je vous avoue que j'ai eu peur: vous pensez bien que c'était pour
vous. Il ne faudrait pas que vous fussiez compromise à cause de moi.
Vous si charmante, si délicieuse!...
Il revint à elle, la pressa dans ses bras et l'assaillit de caresses
profondes. Bientôt elle vit ses vêtements dans un tel désordre, que la
pudeur, à défaut d'un autre sentiment, l'aurait obligée à les ôter.
--Elisabeth, dites-moi que vous m'aimez.
--Il me semble que si je ne vous aimais pas....
--Entendez-vous ce pas lourd, régulier, dans la rue?
--Non, mon ami.
Et il était vrai que, plongée dans un néant délicieux, elle ne prêtait
pas l'oreille aux bruits du monde extérieur.
--Cette fois il n'y a pas d'erreur. C'est lui, mon agent, le petit,
l'oiseau. J'ai ce pas-là dans l'oreille. Je le distinguerais entre
mille.
Et il retourna à la fenêtre.
Ces alertes l'énervaient. Depuis l'échec du 23 février, il avait perdu
sa belle assurance. Il commençait à croire que ce serait long et
difficile. Le découragement gagnait la plupart de ses associés. Il
devenait ombrageux. Tout l'irritait.
Elle eut le malheur de lui dire:
--Mon ami, n'oubliez pas que je vous ai fait inviter à dîner, pour
demain, chez mon frère Wallstein. Ce sera une occasion de nous voir.
Il éclata:
--Votre frère Wallstein! Ah! causons de lui! Il est de sa race,
celui-là! Henri Léon lui a parlé cette semaine d'une affaire
intéressante, d'un journal de propagande qu'il faudrait répandre à
profusion gratuitement dans les campagnes et dans les centres
ouvriers. Il a fait semblant de ne pas comprendre. Il a donné des
conseils, de bons conseils à Léon. Est-ce qu'il croit que c'est des
conseils que nous lui demandons, votre frère Wallstein?
Elisabeth était antisémite. Elle sentit qu'elle ne pouvait sans
inélégance défendre son frère Wallstein, de Vienne, qu'elle aimait.
Elle garda le silence.
Il se mit à jouer avec le petit revolver qu'il avait posé sur la table
de nuit.
--Si l'on vient m'arrêter... dit-il.
Un flot rouge de colère lui monta au cerveau. Il s'écria que les
juifs, les protestants, les francs-maçons, les libres-penseurs, les
parlementaires, les républicains, les ministériels, il voudrait les
fesser en place publique, leur administrer des lavements de vitriol.
Il devint éloquent, fit entendre le langage dévot des _Croix_:
--Les juifs et les francs-maçons dévorent la France. Ils nous ruinent
et nous mangent. Mais patience! Attendez seulement le procès de
Rennes, et vous verrez si nous n'allons pas les saigner, leur fumer
les jambons, leur truffer la peau, leur accrocher la tête à la
devanture des charcutiers!... Tout est prêt. Le mouvement éclatera
simultanément à Rennes et à Paris. Les dreyfusards seront écrabouillés
sur le pavé des rues. Loubet sera grillé dans l'Élysée flambant. Et ce
ne sera pas trop tôt.
Madame de Bonmont concevait l'amour comme un abîme heureux. Elle ne
croyait pas que ce fût assez pour un jour d'oublier une seule fois
l'univers dans cette chambre tendue de bleu céleste. Elle s'efforça de
ramener son ami à de plus douces pensées. Elle lui dit:
--Vous avez de beaux cils.
Et elle lui donna de petits baisers sur les paupières.
Quand elle rouvrit les yeux, languissante, et rappelant dans son âme
heureuse l'infini qui l'avait remplie un moment, elle vit Joseph
soucieux et qui semblait loin d'elle, bien qu'elle le retînt encore de
l'un de ses beaux bras amollis et dénoués. D'une voix tendre comme un
soupir, elle lui demanda:
--Qu'est-ce que vous avez, mon ami? Nous étions si heureux tout à
l'heure!
--Certainement, répondit Joseph Lacrisse. Mais je pense que j'ai trois
dépêches chiffrées à envoyer avant la nuit. C'est compliqué et c'est
dangereux. Nous avons bien cru un moment que Dupuy avait intercepté
nos télégrammes du 22 février. Il y avait dedans de quoi nous faire
coffrer tous.
--Et il ne les avait pas interceptés, mon ami?
--Faut croire que non, puisque nous n'avons pas été inquiétés. Mais
j'ai des raisons de penser que, depuis une quinzaine de jours, le
gouvernement nous surveille. Et tant que nous n'aurons pas étranglé la
gueuse, je ne serai pas tranquille.
Elle, alors, tendre et radieuse, lui jeta autour du cou ses bras,
comme une guirlande fleurie et parfumée, fixa sur lui les saphirs
humides de ses prunelles et lui dit avec un sourire de sa bouche
ardente et fraîche:
--Ne t'inquiète plus, mon ami. Ne te tourmente plus. Vous réussirez,
j'en suis sûre. Elle est perdue leur République. Comment veux-tu
qu'elle te résiste? On ne veut plus des parlementaires. On n'en veut
plus, je le sais bien. On ne veut plus des francs maçons, des libres
penseurs, de toutes ces vilaines gens qui ne croient pas en Dieu, qui
n'ont ni religion, ni patrie. Car c'est la même chose, n'est-ce pas,
la religion et la patrie? Il y a un élan admirable des âmes. Le
dimanche, à la messe, les églises sont pleines. Et il n'y a pas que
des femmes, comme les républicains voudraient le faire croire. Il y a
des hommes, des hommes du monde, des officiers. Croyez-moi, mon ami,
vous réussirez. D'abord, je ferai brûler des cierges pour vous dans la
chapelle de saint Antoine.
Lui, pensif et grave:
--Oui, ce sera enlevé dans les premiers jours de septembre. L'esprit
public est bon. Nous avons les voeux, les encouragements des
populations. Oh! les sympathies, ce n'est pas cela qui nous manque.
Elle lui demanda imprudemment ce qui leur manquait.
--Ce qui nous manque, ou du moins ce qui pourrait nous manquer, si la
campagne se prolongeait, c'est le nerf de la guerre, parbleu! c'est
l'argent. On nous en donne. Mais il en faut beaucoup. Trois dames du
meilleur monde nous ont apporté trois cent mille francs. Monseigneur a
été sensible à cette générosité bien française. N'est-ce pas qu'il y a
dans cette offrande faite par des femmes à la royauté quelque chose de
charmant, d'exquis qui sent l'ancienne France, l'ancienne société?
Maintenant la baronne, devant la glace, refaisait sa toilette, et ne
semblait pas entendre.
Il précisa sa pensée:
--Ils roulent, maintenant, ils roulent ces trois cent mille francs,
apportés par de blanches mains. Monseigneur nous a dit avec une grâce
chevaleresque: «Dépensez les trois cent mille francs jusqu'au dernier
sol.» Si une belle petite main nous apportait cent mille autres
francs, elle serait bénie. Elle aurait contribué à sauver la France.
Il y a une bonne place à prendre parmi les amazones du chèque, dans
l'escadron des belles ligueuses. Je promets, sans crainte d'être
désavoué, je promets à la quatrième venue une lettre autographe du
Prince et, qui plus est, pour cet hiver, un tabouret à la Cour.
Cependant la baronne, se sentant tapée, en concevait une impression
pénible. Ce n'était pas la première fois. Mais elle ne s'y accoutumait
point. Et elle jugeait tout à fait inutile de contribuer de son argent
à la restauration du trône. Sans doute elle aimait ce jeune prince si
beau, tout rose avec une belle barbe de soie blonde. Elle souhaitait
ardemment son retour, elle était impatiente de voir son entrée dans
Paris, et son sacre. Mais elle se disait qu'avec deux millions de
revenu, il n'avait pas besoin qu'on lui donnât autre chose que de
l'amour, des voeux et des fleurs. Joseph Lacrisse ayant fini de
parler, le silence devenait pénible. Elle murmura, devant la glace:
--Comme je suis coiffée, mon Dieu! Puis, ayant achevé sa toilette,
elle tira de son petit porte-monnaie un trèfle à quatre feuilles
enfermé dans un médaillon de verre entouré d'un cercle de vermeil.
Elle le tendit à son ami et lui dit d'un ton sentimental:
--Il vous portera bonheur. Promettez-moi de le garder toujours.
Joseph Lacrisse sortit le premier de l'appartement bleu, afin de
détourner sur lui les agents, s'il était filé. Sur le palier, il
murmura avec une mauvaise grimace:
--Une vraie Wallstein, celle-là! Elle a beau être baptisée.... La
caque sent toujours le hareng.
XIII
Dans le tiède et lumineux déclin du jour, le jardin du Luxembourg
était comme baigné d'une poussière d'or. M. Bergeret s'assit, entre
MM. Denis et Goubin sur la terrasse, au pied de la statue de
Marguerite d'Angoulême.
--Messieurs, dit-il, je veux vous lire un article qui a paru ce matin
dans le _Figaro_. Je ne vous en nommerai pas l'auteur. Je pense que
vous le reconnaîtrez. Puisque le hasard le veut, je vous ferai
volontiers cette lecture devant cette aimable femme qui goûtait la
bonne doctrine et estimait les hommes de coeur et qui, pour s'être
montrée docte, sincère, tolérante et pitoyable, et pour avoir tenté
d'arracher les victimes aux bourreaux, ameuta contre elle toute la
moinerie et fit aboyer tous les sorbonnagres. Ils dressèrent à
l'insulter les polissons du collège de Navarre et, si elle n'eût été
la soeur du roi de France, ils l'eussent cousue dans un sac et jetée
en Seine. Elle avait une âme douce, profonde et riante. Je ne sais si,
vivante, elle eut cet air de malice et de coquetterie qu'on lui voit
dans ce marbre d'un sculpteur peu connu: il se nomme Lescorné. Il est
certain du moins qu'on ne le trouve pas dans les crayons secs et
sincères des élèves de Clouet, qui nous ont laissé son portrait. Je
croirais plutôt que son sourire était souvent voilé de tristesse, et
qu'un pli douloureux tirait ses lèvres quand elle a dit: «J'ai porté
plus que mon faix de l'ennui commun à toute créature bien née.» Elle
ne fut point heureuse dans son existence privée et elle vit autour
d'elle les méchants triompher aux applaudissements des ignorants et
des lâches. Je crois qu'elle aurait écouté avec sympathie ce que je
vais lire, quand ses oreilles n'étaient pas de marbre.
Et M. Bergeret, ayant déployé son journal, lut ce qui suit:
LE BUREAU
«Pour se reconnaître dans toute cette affaire, il fallait, à
l'origine, quelque application et une certaine méthode critique, avec
le loisir de l'exercer. Aussi voit-on que la lumière s'est faite
d'abord chez ceux qui, par la qualité de leur esprit et la nature de
leurs travaux, étaient plus aptes que d'autres à se débrouiller dans
des recherches difficiles. Il ne fallut plus ensuite que du bon sens
et de l'attention. Le sens commun suffit aujourd'hui.
»Si la foule a longtemps résisté à la vérité pressante, c'est ce dont
il ne faut pas s'étonner: on ne doit s'étonner de rien. Il y a des
raisons à tout. C'est à nous de les découvrir. Dans le cas présent, il
n'est pas besoin de beaucoup de réflexion pour s'apercevoir que le
public a été trompé autant qu'on peut l'être, et qu'on a abusé de sa
crédulité touchante. La presse a beaucoup aidé au succès du mensonge.
Le gros des journaux s'étant porté au secours des faussaires, les
feuilles ont publié surtout des pièces fausses ou falsifiées, des
injures et des mensonges. Mais il faut reconnaître que, le plus
souvent, c'était pour contenter leur public et répondre aux sentiments
intimes du lecteur. Et il est certain que la résistance à la vérité
vint de l'instinct populaire.
»La foule, j'entends la foule des gens incapables de penser par
eux-mêmes, ne comprit pas; elle ne pouvait pas comprendre. La foule se
faisait de l'armée une idée simple. Pour elle, l'armée c'était la
parade, le défilé, la revue, les manoeuvres, les uniformes, les
bottes, les éperons, les épaulettes, les canons, les drapeaux. C'était
aussi la conscription avec les rubans au chapeau et les litres de vin
bleu, le quartier, l'exercice, la chambrée, la salle de police, la
cantine. C'était encore l'imagerie nationale, les petits tableaux
luisants de nos peintres militaires qui peignent des uniformes si
frais et des batailles si propres. C'était enfin un symbole de force
et de sécurité, d'honneur et de gloire. Ces chefs qui défilent à
cheval, l'épée au poing, dans les éclairs de l'acier et les feux de
l'or, au son des musiques, au bruit des tambours, comment croire que
tantôt, enfermés dans une chambre, courbés sur une table, tête à tête
avec des agents brûlés de la Préfecture de police, ils maniaient le
grattoir, passaient la gomme ou semaient la sandaraque, effaçant ou
mettant un nom sur une pièce, prenaient la plume pour contrefaire des
écritures, afin de perdre un innocent; ou bien encore méditaient des
travestissements burlesques pour des rendez-vous mystérieux avec le
traître qu'il fallait sauver?
»Ce qui, pour la foule, ôtait toute vraisemblance à ces crimes, c'est
qu'ils ne sentaient point le grand air, la route matinale, le champ de
manoeuvres, le champ de bataille, mais qu'ils avaient une odeur de
bureau, un goût de renfermé; c'est qu'ils n'avaient pas l'air
militaire. En effet, toutes les pratiques auxquelles on eut recours
pour celer l'erreur judiciaire de 1899, toute cette paperasserie
infâme, toute cette chicane ignoble et scélérate, pue le bureau, le
sale bureau. Tout ce que les quatre murs de papier vert, la table de
chêne, l'encrier de porcelaine entouré d'éponge, le couteau de buis,
la carafe sur la cheminée, le cartonnier, le rond de cuir peuvent
suggérer d'imaginations saugrenues et de pensées mauvaises à ces
sédentaires, à ces pauvres «assis», qu'un poète a chantés, à des
gratte-papier intrigants et paresseux, humbles et vaniteux, oisifs
jusque dans l'accomplissement de leur besogne oiseuse, jaloux les uns
des autres et fiers de leur bureau, tout ce qui se peut faire de
louche, de faux, de perfide et de bête avec du papier, de l'encre, de
la méchanceté et de la sottise, est sorti d'un coin de ce bâtiment sur
lequel sont sculptés des trophées d'armes et des grenades fumantes.
»Les travaux qui s'accomplirent là durant quatre années, pour mettre à
la charge d'un condamné les preuves qu'on avait négligé de produire
avant la condamnation et pour acquitter le coupable que tout accusait
et qui s'accusait lui-même, sont d'une monstruosité qui passe l'esprit
modéré d'un Français et il s'en dégage une bouffonnerie tragique qu'on
goûte mal dans un pays dont la littérature répugne à la confusion des
genres. Il faut avoir étudié de près les documents et les enquêtes
pour admettre la réalité de ces intrigues et de ces manoeuvres
prodigieuses d'audace et d'ineptie, et je conçois que le public,
distrait et mal averti, ait refusé d'y croire, alors même qu'elles
étaient divulguées.
»Et pourtant il est bien vrai qu'au fond d'un couloir de ministère,
sur trente mètres carrés de parquet ciré, quelques bureaucrates à
képi, les uns paresseux et fourbes, les autres agités et turbulents,
ont, par leur paperasserie perfide et frauduleuse, trahi la justice et
trompé tout un grand peuple. Mais si cette affaire qui fut surtout
l'affaire de Mercier et des bureaux, a révélé de vilaines moeurs, elle
a suscité aussi de beaux caractères.
»Et dans ce bureau même il se trouva un homme qui ne ressemblait
nullement à ceux-là. Il avait l'esprit lucide, avec de la finesse et
de l'étendue, le caractère grand, une âme patiente, largement humaine,
d'une invincible douceur. Il passait avec raison pour un des officiers
les plus intelligents de l'armée.
Et, bien que cette singularité des êtres d'une essence trop rare pût
lui être nuisible, il avait été nommé lieutenant-colonel le premier
des officiers de son âge, et tout lui présageait, dans l'armée, le
plus brillant avenir. Ses amis connaissaient son indulgence un peu
railleuse et sa bonté solide. Ils le savaient doué du sens supérieur
de la beauté, apte à sentir vivement la musique et les lettres, à
vivre dans le monde éthéré des idées. Ainsi que tous les hommes dont
la vie intérieure est profonde et réfléchie, il développait dans la
solitude ses facultés intellectuelles et morales. Cette disposition à
se replier sur lui-même, sa simplicité naturelle, son esprit de
renoncement et de sacrifice, et cette belle candeur, qui reste parfois
comme une grâce dans les âmes les mieux averties du mal universel,
faisaient de lui un de ces soldats qu'Alfred de Vigny avait vus ou
devinés, calmes héros de chaque jour, qui communiquent aux plus
humbles soins qu'ils prennent la noblesse qui est en eux, et pour qui
l'accomplissement du devoir régulier est la poésie familière de la
vie.
»Cet officier, ayant été appelé au deuxième bureau, y découvrit un
jour que Dreyfus avait été condamné pour le crime d'Esterhazy. Il en
avertit ses chefs. Ils essayèrent, d'abord par douceur, puis par
menaces, de l'arrêter dans des recherches qui, en découvrant
l'innocence de Dreyfus, découvriraient leurs erreurs et leurs crimes.
Il sentit qu'il se perdait en persévérant. Il persévéra. Il poursuivit
avec une réflexion calme, lente et sûre, d'un tranquille courage, son
oeuvre de justice. On l'écarta. On l'envoya à Gabès et jusque sur la
frontière tripolitaine, sous quelque mauvais prétexte, sans autre
raison que de le faire assassiner par des brigands arabes.
»N'ayant pu le tuer, on essaya de le déshonorer, on tenta de le perdre
sous l'abondance des calomnies. Par des promesses perfides, on crut
l'empêcher de parler au procès Zola. Il parla. Il parla avec la
tranquillité du juste, dans la sérénité d'une âme sans crainte et sans
désirs. Ni faiblesses ni outrances en ses paroles. Le ton d'un homme
qui fait son devoir ce jour-là comme les autres jours, sans songer un
moment qu'il y a, cette fois, un singulier courage à le faire. Ni les
menaces ni les persécutions ne le firent hésiter une minute.
»Plusieurs personnes ont dit que pour accomplir sa tache, pour établir
l'innocence d'un juif et le crime d'un chrétien, il avait dû surmonter
des préjugés cléricaux, vaincre des passions antisémites enracinés
dans son coeur dès son jeune âge, tandis qu'il grandissait sur cette
terre d'Alsace et de France qui le donna à l'armée et à la patrie.
Ceux qui le connaissent savent qu'il n'en est rien, qu'il n'a de
fanatisme d'aucune sorte, que jamais aucune de ses pensées ne fut d'un
sectaire, que sa haute intelligence l'élève au dessus des haines et
des partialités, et qu'enfin c'est un esprit libre.
»Cette liberté intérieure, la plus précieuse de toutes, ses
persécuteurs ne purent la lui ôter. Dans la prison où ils renfermèrent
et dont les pierres, comme a dit Fernand Gregh, formeront le socle de
sa statue, il était libre, plus libre qu'eux. Ses lectures abondantes,
ses propos calmes et bienveillants, ses lettres pleines d'idées hautes
et sereines attestaient (je le sais) la liberté de son esprit. C'est
eux, ses persécuteurs et ses calomniateurs, qui étaient prisonniers,
prisonniers de leurs mensonges et de leurs crimes. Des témoins l'ont
vu paisible, souriant, indulgent, derrière les barrières et les
grilles. Alors que se faisait ce grand mouvement d'esprits, que
s'organisaient ces réunions publiques qui réunissaient par milliers
des savants, des étudiants et des ouvriers, que des feuilles de
pétitions se couvraient de signatures pour demander, pour exiger la
fin d'un emprisonnement scandaleux, il dit à Louis Havet, qui était
venu le voir dans sa prison: «Je suis plus tranquille que vous.» Je
crois pourtant qu'il souffrait. Je crois qu'il a souffert cruellement
de tant de bassesse et de perfidie, d'une injustice si monstrueuse, de
cette épidémie de crime et de folie, des fureurs exécrables de ces
hommes qui trompaient la foule, des fureurs pardonnables de la foule
ignorante. Il a vu, lui aussi, la vieille femme porter avec une sainte
simplicité le fagot pour le supplice de l'innocent. Et comment
n'aurait-il pas souffert en voyant les hommes pires qu'il ne croyait
dans sa philosophie, moins courageux ou moins intelligents, à l'essai
que ne pensent les psychologues dans leur cabinet de travail? Je crois
qu'il a souffert au dedans de lui-même, dans le secret de son âme
silencieuse et comme voilée du manteau stoïque. Mais j'aurais honte de
le plaindre. Je craindrais trop que ce murmure de pitié humaine
arrivât jusqu'à ses oreilles et offensât la juste fierté de son coeur.
Loin de le plaindre, je dirai qu'il fut heureux, heureux parce qu'au
jour soudain de l'épreuve il se trouva prêt et n'eut point de
faiblesse, heureux parce que des circonstances inattendues lui ont
permis de donner la mesure de sa grande âme, heureux parce qu'il se
montra honnête homme avec héroïsme et simplicité, heureux parce qu'il
est un exemple aux soldats et aux citoyens. La pitié, il faut la
garder à ceux qui ont failli. Au colonel Picquart on ne doit donner
que de l'admiration.»
M. Bergeret, ayant achevé sa lecture, plia son journal. La statue de
Marguerite de Navarre était toute rose. Au couchant, le ciel, dur et
splendide, se revêtait, comme d'une armure, d'un réseau de nuages
pareils à des lames de cuivre rouge.
XIV
Ce soir-là, M. Bergeret reçut, dans son cabinet, la visite de son
collègue Jumage.
Alphonse Jumage et Lucien Bergeret étaient nés le même jour, à la même
heure, de deux mères amies, pour qui ce fut, par la suite, un
inépuisable sujet de conversations. Ils avaient grandi ensemble.
Lucien ne s'inquiétait en aucune manière d'être entré dans la vie au
même moment que son camarade. Alphonse, plus attentif, y songeait avec
contention. Il accoutuma son esprit à comparer, dans leur cours, ces
deux existences simultanément commencées, et il se persuada peu à peu
qu'il était juste, équitable et salutaire, que les progrès de l'une et
de l'autre fussent égaux.
Il observait d'un oeil intéressé ces carrières jumelles qui se
poursuivaient toutes deux dans renseignement et, mesurant sa propre
fortune à une autre, il se procurait de constants et vains soucis, qui
troublaient la limpidité naturelle de son âme. Et que M. Bergeret fût
professeur de faculté quand il était lui-même professeur de grammaire
dans un lycée suburbain, c'est ce que Jumage ne trouvait pas conforme
à l'exemplaire de justice divine qu'il portait imprimé dans son coeur.
Il était trop honnête homme pour en faire un grief à son ami. Mais
quand celui-ci fut chargé d'un cours à la Sorbonne, Jumage en souffrit
par sympathie.
Un effet assez étrange de cette étude comparée de deux existences fut
que Jumage s'habitua à penser et à agir en toute occasion au rebours
de Bergeret; non qu'il n'eût point l'esprit sincère et probe, mais
parce qu'il ne pouvait se défendre de soupçonner quelque malignité
dans des succès de carrière plus grands et meilleurs que les siens,
par conséquent iniques. C'est ainsi que, pour toutes sortes de raisons
honorables qu'il s'était données et pour celle qu'il avait d'être le
contradicteur, d'être l'autre de M. Bergeret, il s'engagea dans les
nationalistes, quand il vit que le professeur de faculté avait pris le
parti de la révision. Il se fit inscrire à la ligue de l'_Agitation
française_, et même il y prononça des discours. Il se mettait
pareillement en opposition avec son ami sur tous les sujets, dans les
systèmes de chauffage économique et dans les règles de la grammaire
latine. Et comme enfin M. Bergeret n'avait pas toujours tort, Jumage
n'avait pas toujours raison.
Cette contrariété, qui avait pris avec les années l'exactitude d'un
système raisonné, n'altéra point une amitié formée dès l'enfance.
Jumage s'intéressait vraiment à Bergeret dans les disgrâces que
celui-ci essuyait au cours parfois tourmenté de sa vie. Il allait le
voir à chaque malheur qu'il apprenait. C'était l'ami des mauvais
jours.
Ce soir-là, il s'approcha de son vieux camarade avec cette mine
brouillée et trouble, ce visage couperosé de joie et de tristesse, que
Lucien connaissait.
--Tu vas bien, Lucien? Je ne te dérange pas?
--Non. Je lisais dans les _Mille et une Nuits_, nouvellement traduites
par le docteur Mardrus, l'histoire du portefaix avec les jeunes
filles. Cette version est littérale, et c'est tout autre chose que les
_Mille et une Nuits_ de notre vieux Galland.
--Je venais te voir... dit Jumage, te parler... Mais ça n'a aucune
importance... Alors tu lisais les _Mille et une Nuits_?...
--Je les lisais, répondit M. Bergeret. Je les lisais pour la première
fois. Car l'honnête Galland n'en donne pas l'idée. C'est un excellent
conteur, qui a soigneusement corrigé les moeurs arabes. Sa
Shéhérazade, comme l'Esther de Coypel, a bien son prix. Mais nous
avons ici l'Arabie avec tous ses parfums.
--Je t'apportais un article, reprit Jumage. Mais, je te le répète,
c'est sans importance.
Et il tira de sa poche un journal. M. Bergeret tendit lentement la
main pour le prendre. Jumage le remit dans sa poche, M. Bergeret
replia le bras, et Jumage posa, d'une main un peu tremblante, le
papier sur la table.
--Encore une fois, c'est sans importance. Mais j'ai pensé qu'il valait
mieux.... Peut-être est-il bon que tu saches.... Tu as des ennemis,
beaucoup d'ennemis....
--Flatteur! dit M. Bergeret.
Et prenant le journal, il lut ces lignes marquées au crayon bleu:
Un vulgaire pion dreyfusard, l'intellectuel Bergeret, qui croupissait
en province, vient d'être chargé de cours à la Sorbonne. Les étudiants
de la Faculté des lettres protestent énergiquement contre la
nomination de ce protestant antifrançais. Et nous ne sommes pas
surpris d'apprendre que bon nombre d'entre eux ont décidé d'accueillir
comme il le mérite, par des huées, ce sale juif allemand, que le
ministre de la trahison publique a l'outrecuidance de leur imposer
comme professeur.
Et quand M. Bergeret eut achevé sa lecture:
--Ne lis donc pas cela, dit vivement Jumage. Cela n'en vaut pas la
peine. C'est si peu de chose!
--C'est peu, j'en conviens, répondit M. Bergeret. Encore faut-il me
laisser ce peu comme un témoignage obscur et faible, mais honorable et
véritable de ce que j'ai fait dans des temps difficiles. Je n'ai pas
beaucoup fait. Mais enfin j'ai couru quelques risques. Le doyen
Stapfer fut suspendu pour avoir parlé de la justice sur une tombe. M.
Bourgeois était alors grand maître de l'Université. Et nous avons
connu des jours plus mauvais que ceux que nous fit M. Bourgeois. Sans
la fermeté généreuse de mes chefs, j'étais chassé de l'Université par
un ministre privé de sagesse. Je n'y pensai point alors. Je peux bien
y songer maintenant et réclamer le loyer de mes actes. Or, quelle
récompense puis-je attendre plus digne, plus belle en son âpreté, plus
haute que l'injure des ennemis de la justice? J'eusse souhaité que
l'écrivain qui, malgré lui, me rend témoignage, sût exprimer sa pensée
dans une forme plus mémorable. Mais c'était trop demander.
Ayant ainsi parlé, M. Bergeret plongea la lame de son couteau d'ivoire
dans les pages des nouvelles _Mille et une Nuits_. Il aimait à couper
les feuillets des livres. C'était un sage qui se faisait des voluptés
appropriées à son état. L'austère Jumage lui envia cet innocent
plaisir. Le tirant par la manche:
--Écoute-moi, Lucien. Je n'ai aucune de tes idées sur l'Affaire. J'ai
blâmé ta conduite. Je la blâme encore. Je crains qu'elle n'ait les
plus fâcheuses conséquences pour ton avenir. Les vrais Français ne te
pardonneront jamais. Mais je tiens à déclarer que je réprouve
énergiquement les procédés de polémique dont certains journaux usent à
ton égard. Je les condamne. Tu n'en doutes pas?
--Je n'en doute pas.
Et après un moment de silence, Jumage reprit:
--Remarque, Lucien, que tu es diffamé en raison de tes fonctions. Tu
peux appeler ton diffamateur devant le jury. Mais je ne te le
conseille pas. Il serait acquitté.
--Cela est à prévoir, dit M. Bergeret, à moins que je ne pénètre dans
la salle des assises en chapeau à plumes, une épée au côté, des
éperons à mes bottes, et traînant derrière moi vingt mille camelots à
mes gages. Car alors ma plainte serait entendue des juges et des
jurés. Quand on leur soumit cette lettre mesurée que Zola écrivit à un
Président de la République mal préparé à la lire, si les jurés de la
Seine en condamnèrent l'auteur, c'est qu'ils délibéraient sous des
cris inhumains, sous des menaces hideuses, dans un insupportable bruit
de ferrailles, au milieu de tous les fantômes de Terreur et du
mensonge. Je ne dispose pas d'un si farouche appareil. Il est donc
très probable que mon diffamateur serait acquitté.
--Tu ne peux pourtant pas rester insensible aux outrages. Que
comptes-tu faire?
--Rien. Je me tiens pour satisfait. J'ai autant à me louer des injures
de la presse que de ses éloges. La vérité a été servie dans les
journaux par ses ennemis autant que par ses amis. Quand une petite
poignée d'hommes dénoncèrent pour l'honneur de la France la
condamnation frauduleuse d'un innocent, ils furent traités en ennemis
par le gouvernement et par l'opinion. Ils parlèrent cependant. Et, par
la parole ils furent les plus forts. Le gros des feuilles travaillait
contre eux, avec quelle ardeur, tu le sais! Mais elles servirent la
vérité malgré elles, et en publiant des pièces fausses....
--Il n'y a pas eu autant de pièces fausses que tu crois, Lucien.
--... permirent d'en établir la fausseté. L'erreur éparse ne put
rejoindre ses tronçons dispersés. Finalement il ne subsista que ce qui
avait de la suite et de la continuité. La vérité possède une force
d'enchaînement que l'erreur n'a pas. Elle forma, devant l'injure et la
haine impuissantes, une chaîne que rien ne peut plus rompre. C'est à
la liberté, à la licence de la presse que nous devons le triomphe de
notre cause.
--Mais, vous n'êtes pas triomphants, s'écria Jumage, et nous ne sommes
pas vaincus! C'est tout le contraire. L'opinion du pays est déclarée
contre vous. Toi et tes amis, j'ai le regret de te le dire, vous êtes
exécrés, honnis et conspués unanimement. Nous vaincus? tu plaisantes.
Tout le pays est avec nous.
--Aussi êtes-vous vaincus par le dedans. Si je m'arrêtais aux
apparences, je pourrais vous croire victorieux et désespérer de la
justice. Il y a des criminels impunis; la forfaiture et le faux
témoignage sont publiquement approuvés comme des actes louables. Je
n'espère pas que les adversaires de la vérité avouent qu'ils se sont
trompés. Un tel effort n'est possible qu'aux plus grandes âmes.
»Il y a peu de changement dans l'état des esprits. L'ignorance
publique a été à peine entamée. Il ne s'est pas produit de ces
brusques revirements des foules, qui étonnent. Rien n'est survenu de
sensible ni de frappant. Pourtant il n'est plus, le temps où un
Président de la République abaissait au niveau de son âme la justice,
l'honneur de la patrie, les alliances de la République, où la
puissance des ministres résultait de leur entente avec les ennemis des
institutions dont ils avaient la garde; temps de brutalité et
d'hypocrisie où le mépris de l'intelligence et la haine de la justice
étaient à la fois une opinion populaire et une doctrine d'Etat, où les
pouvoirs publics protégeaient les porteurs de matraque, où c'était un
délit de crier «Vive la République!» Ces temps sont déjà loin de nous,
comme descendus dans un passé profond, plongés dans l'ombre des âges
barbares.
»Ils peuvent revenir; nous n'en sommes séparés encore par rien de
solide, ni même rien d'apparent et de distinct. Ils se sont évanouis
comme les nuages de l'erreur qui les avait formés. Le moindre souffle
peut encore ramener ces ombres. Mais quand tout conspirerait à vous
fortifier, vous n'en êtes pas moins irrémédiablement perdus. Vous êtes
vaincus par le dedans, et c'est la défaite irréparable. Quand on est
vaincu du dehors, on peut continuer la résistance et espérer une
revanche. Votre ruine est en vous. Les conséquences nécessaires de vos
erreurs et de vos crimes se produisent malgré vous et vous voyez avec
étonnement votre perte commencée. Injustes et violents, vous êtes
détruits par votre injustice et votre violence. Et voici que le parti
énorme de l'iniquité demeuré intact, respecté, redouté, tombe et
s'écroule de lui-même.
»Qu'importe, dès lors, que les sanctions légales tardent ou manquent!
La seule justice naturelle et véritable est dans les conséquences
mêmes de l'acte, non dans des formules extérieures, souvent étroites,
parfois arbitraires. Pourquoi se plaindre que de grands coupables
échappent à la loi et gardent de méprisables honneurs? Cela n'importe
pas plus, dans notre état social, qu'il n'importait, dans la jeunesse
de la terre, quand déjà les grands sauriens des océans primitifs
disparaissaient devant des animaux d'une forme plus belle et d'un
instinct plus heureux, qu'il restât encore, échoués sur le limon des
plages, quelques monstrueux survivants d'une race condamnée.»
Sortant de chez son ami, Jumage rencontra devant la grille du
Luxembourg, le jeune M. Goubin.
--Je viens de voir Bergeret, lui dit-il. Il m'a fait de la peine. Je
l'ai trouvé très accablé, très abattu. L'Affaire l'a écrasé.
XV
Henri de Brécé, Joseph Lacrisse et Henri Léon étaient réunis au siège
du Comité exécutif, rue de Berri. Ils expédièrent les affaires
courantes. Puis, Joseph Lacrisse, s'adressant à Henri de Brécé:
--Mon cher président, je vais vous demander une préfecture pour un bon
royaliste. Vous ne me la refuserez pas, j'en suis sûr, quand je vous
aurai exposé les titres de mon candidat. Son père, Ferdinand Dellion,
maître de forges à Valcombe, mérite à tous égards la bienveillance du
Roi. C'est un patron soucieux du bien-être physique et moral de ses
ouvriers. Il leur distribue des médicaments, et veille à ce qu'ils
aillent le dimanche à la messe, à ce qu'ils envoient leurs enfants aux
écoles congréganistes, à ce qu'ils votent bien et à ce qu'ils ne se
syndiquent pas. Malheureusement, il est combattu par le député Cottard
et mal soutenu par le sous-préfet de Valcombe. Son fils Gustave est un
des membres les plus actifs et les plus intelligents de mon Comité
départemental. Il a mené avec énergie la campagne antisémite dans
notre ville et il s'est fait arrêter en manifestant, à Auteuil, contre
Loubet. Vous ne refuserez pas, mon cher président, une préfecture à
Gustave Dellion.
--Une préfecture!... murmura Brécé en feuilletant le registre des
fonctionnaires. Une préfecture.... Nous n'avons plus que Guéret et
Draguignan. Voulez-vous Guéret?
Joseph Lacrisse sourit à peine et dit:
--Mon cher président, Gustave Dellion est mon collaborateur. Il
procédera sous mes ordres, au jour fixé, à la suppression violente du
préfet Worms-Clavelin. Il serait juste qu'il le remplaçât.
Henri de Brécé, le regard fixé sur son registre, répondit que c'était
impossible. Le successeur de Worms-Clavelin était déjà nommé.
Monseigneur avait désigné Jacques de Cadde, un des premiers
souscripteurs des listes Henry.
Lacrisse objecta que Jacques de Cadde était étranger au département;
Henri de Brécé déclara qu'on ne discutait pas un ordre du Roi, et la
dispute devenait assez vive quand Henri Léon, à cheval sur sa chaise,
étendit le bras et dit d'un ton tranchant:
--Le successeur de Worms-Clavelin ne sera ni Jacques de Cadde ni
Gustave Dellion. Ce sera Worms-Clavelin.
Lacrisse et Brécé se récrièrent.
--Ce sera Worms-Clavelin, reprit Léon, Worms-Clavelin, qui n'attendra
pas votre venue pour arborer sur le toit de la préfecture le drapeau
fleurdelisé, et que le ministre de l'Intérieur, nommé par le Roi, aura
maintenu, par téléphone, à la tête de l'administration départementale.
--Worms-Clavelin préfet de la monarchie! je ne vois pas cela, dit
dédaigneusement Brécé.
--Ce serait choquant, en effet, répliqua Henri Léon; mais si c'est le
chevalier de Clavelin qui est nommé préfet, il n'y a plus rien à dire.
Ne nous faisons pas d'illusions. Ce n'est pas à nous que le Roi
donnera les meilleures places. L'ingratitude est le premier devoir
d'un prince. Aucun Bourbon n'y a manqué. Je le dis à la louange de la
Maison de France.
»Vous croyez vraiment que le Roi fera son gouvernement avec l'oeillet
blanc, le bleuet et la rose de France, qu'il prendra ses ministres au
Jockey et à Puteaux, et que Christiani sera nommé grand maître des
cérémonies?
Quelle erreur! La rose de France, le bleuet et l'oeillet blanc seront
laissés à terre, dans l'ombre où se plaît la violette. Christiani sera
mis en liberté, rien de plus. Il sera mal vu pour avoir défoncé le
chapeau de Loubet. Parfaitement!... Loubet, qui n'est pour nous à
présent qu'un vil panamitard, quand nous l'aurons remplacé, sera un
prédécesseur. Le Roi ira s'asseoir dans son fauteuil aux courses
d'Auteuil, et il estimera alors que Christiani a créé un fâcheux
précédent, et il lui en saura mauvais gré. Nous-mêmes, qui conspirons
aujourd'hui, nous serons suspects. On n'aime pas les conspirateurs
dans les Cours. Ce que je vous en dis est pour vous éviter les
déceptions amères. Vivre sans illusions, c'est le secret du bonheur.
Pour moi, si mes services sont oubliés et méprisés, je ne m'en
plaindrai pas. La politique n'est pas une affaire de sentiment. Et je
sais trop à quoi Sa Majesté sera obligée, quand nous l'aurons fait
remonter sur le trône de ses pères. Avant de récompenser les
dévouements gratuits, un bon roi paye les services qu'on lui vend.
N'en doutez point. Les plus grands honneurs et les emplois les plus
fructueux seront pour les républicains. Les ralliés fourniront à eux
seuls le tiers de notre personnel politique et passeront avant nous à
la caisse. Et ce sera justice. Gromance, le vieux chouan rallié à la
république de Méline, explique sa situation avec lucidité quand il
nous dit: «Vous me faites perdre un siège au Sénat. Vous me devez un
siège à la pairie.» Il l'aura. Et après tout il le mérite. Mais la
part des ralliés sera petite à côté de celle des républicains fidèles
qui n'auront trahi qu'à la minute suprême. C'est à ceux-là qu'iront
les portefeuilles et les habits brodés, et les titres et les
dotations. Nos premiers ministres et la moitié des pairs de France,
savez-vous où ils sont pour le moment? Ne les cherchez ni dans nos
Comités, où nous risquons à toute heure de nous faire arrêter comme
des filous, ni à la Cour errante de notre jeune et beau prince
cruellement exilé. Vous les trouverez dans les antichambres des
ministres radicaux et dans les salons de l'Élysée et à tous les
guichets où la République paye. Vous n'avez donc jamais entendu parler
de Talleyrand et de Fouché? Vous n'avez donc jamais lu l'histoire, pas
même dans les livres de M. Imbert de Saint-Amand?... Ce n'est pas un
émigré, c'est un régicide que Louis XVIII a nommé ministre de la
police en 1815. Notre jeune roi n'est pas, sans doute, aussi fin que
Louis XVIII. Mais il ne faut pas le croire dénué d'intelligence. Ce ne
serait pas respectueux et ce serait peut-être sévère. Quand il sera
roi, il se rendra compte des nécessités de la situation. Tous les
chefs du parti républicain qui ne seront point occis, exilés, déportés
ou incorruptibles, il faudra les récompenser. Sans quoi, ce parti se
reformera contre lui, vaste et puissant. Et Méline lui-même deviendra
un adversaire farouche.
»Et puisque j'ai nommé Méline, dites vous-même, Brécé, ce qui serait
le plus avantageux à la royauté, ou que le duc votre père présidât la
pairie ou que ce fût Méline, duc de Remiremont, prince des Vosges,
grand-croix de la Légion d'honneur et du Mérite agricole, chevalier du
Lys et de Saint-Louis. Il n'y a pas d'hésitation possible: le duc
Méline assurerait plus de partisans à la couronne que le duc de Brécé.
Faut-il donc vous apprendre l'_a b c_ des restaurations?
»Nous n'aurons que les titres et les places dont les républicains ne
voudront pas. On comptera sur notre dévouement gratuit. On ne craindra
pas de nous mécontenter, dans l'assurance que nous serons des
mécontents inoffensifs. On ne pensera jamais que nous puissions faire
de l'opposition.
»Eh bien! on se trompera. Nous serons obligés d'en faire, et nous en
ferons. Ce sera profitable et ce ne sera pas difficile. Sans doute
nous ne nous allierons pas aux républicains: ce serait un manque de
goût, et le loyalisme nous le défend. Nous ne pourrons pas être moins
royalistes que le Roi, mais nous pourrons l'être plus. Monseigneur le
duc d'Orléans n'est pas démocrate, c'est une justice à lui rendre. Il
ne s'occupe pas de la condition des ouvriers. Il est d'avant la
Révolution. Mais enfin, il a beau dîner en culotte avec un gilet
breton, et tous ses ordres au cou, quand il aura des ministres
libéraux, il sera libéral. Rien ne nous empêche alors d'être des
ultras. Nous tirerons à droite, pendant que les républicains tireront
à gauche. Nous serons dangereux et l'on nous traitera favorablement.
Et qui dit que cette fois ce ne seront pas les ultras qui sauveront la
monarchie? Nous avons déjà une armée introuvable. L'armée est
aujourd'hui plus religieuse que le clergé. Nous avons une bourgeoisie
introuvable, une bourgeoisie antisémite qui pense comme on pensait au
moyen âge. Louis XVIII n'en avait pas tant. Qu'on me donne le
portefeuille de l'intérieur, et, avec ces excellents éléments, je me
charge de faire durer la monarchie absolue une dizaine d'années. Après
quoi ce sera la sociale. Mais dix ans, c'est un joli bail.
Ayant ainsi parlé, Henri Léon alluma un cigare. Joseph Lacrisse, qui
suivait son idée, pria Henri de Brécé de voir s'il ne restait pas une
bonne préfecture. Mais le président répéta qu'il n'avait plus que
Guéret et Draguignan.
--Je retiens Draguignan pour Gustave Dellion, dit Lacrisse en
soupirant. Il ne sera pas content. Mais je lui ferai comprendre que
c'est le pied à l'étrier.
XVI
La baronne de Bonmont avait invité tous les châtelains titrés et tous
les châtelains industriels et financiers de la région à une fête de
charité qu'elle devait donner le 29 du mois dans cet illustre château
de Montil, que Bernard de Paves, grand maître de l'artillerie sous
Louis XII, avait fait construire en 1508 pour Nicolette de Vaucelles,
sa quatrième femme, et que le baron Jules avait acheté après l'emprunt
français de 1871. Elle avait eu la délicatesse de n'envoyer aucune
invitation aux châteaux juifs, bien qu'elle y eût des amis et des
parents. Baptisée après la mort de son mari et naturalisée depuis cinq
ans déjà, elle était toute dévouée à la religion et à la patrie. Ainsi
que son frère Wallstein, de Vienne, elle se distinguait honorablement
de ses anciens coreligionnaires par un antisémitisme sincère.
Cependant elle n'était point ambitieuse, et son inclination naturelle
la portait aux joies intimes. Elle se serait contentée d'un état
modeste dans la noblesse chrétienne, si son fils ne l'avait obligée à
paraître. C'est le petit baron Ernest qui l'avait poussée chez les
Brécé. C'est lui qui avait mis tout l'armorial de la province sur la
liste des invités à la fête qu'on préparait. C'est lui qui avait amené
à Montil, jouer la comédie, la petite duchesse de Mausac, qui se
disait d'assez bonne maison pour pouvoir souper chez des écuyères et
boire avec des cochers.
Le programme de la fête comportait une représentation de _Joconde_ par
des acteurs mondains, une kermesse dans le parc, une fête vénitienne
sur l'étang, des illuminations.
C'était déjà le 17. Les préparatifs se faisaient avec une grande hâte,
dans une extrême confusion. La petite troupe répétait la pièce dans la
longue galerie Renaissance, sous le plafond dont les caissons
portaient avec une ingénieuse variété d'arrangements le paon de
Bernard de Paves lié par la patte au luth de Nicolette de Vaucelles.
M. Germaine accompagnait au piano les chanteurs, tandis que, dans le
parc, les charpentiers assujettissaient à grands coups de maillet les
fermes des baraques. Largillière, de l'Opéra-Comique, mettait en
scène.
--A vous, duchesse.
Les doigts de M. Germaine, dépouillés de leurs bagues, hors une qui
restait au pouce, descendirent sur le clavier.
--La, la...
Mais la duchesse, prenant le verre que lui tendait le petit Bonmont:
--Laissez-moi boire mon cocktail.
Lorsque ce fut fait, Largillière reprit:
--Allons, duchesse!
Tout me seconde,
Je l'ai prévu...
Et les doigts de M. Germaine, sans or ni pierreries, hors une
améthyste au pouce, descendirent de nouveau sur le clavier. Mais la
duchesse ne chanta pas. Elle regardait l'accompagnateur avec intérêt:
--Mon petit Germaine, je vous admire. Vous vous êtes fait de la
poitrine et des hanches! Mes compliments! Vous y êtes arrivé, vrai!...
Tandis que moi, regardez!
Elle coula de haut en bas ses mains sur son costume de drap:
--Moi, j'ai tout ôté.
Elle fit demi-tour.
--Plus rien! C'est parti. Et pendant ce temps-là, ça vous est venu, à
vous. C'est drôle tout de même!... Oh! il n'y a pas de mal. Ça se
compense.
Cependant René Chartier, qui jouait Joconde, se tenait immobile, le
cou allongé comme un tuyau, soucieux uniquement du velours et des
perles de sa voix, grave et même un peu sombre. Il s'impatienta et dit
sèchement:
--Nous ne serons jamais prêts. C'est déplorable!
--Reprenons le quatuor et enchaînons, dit Largillière.
Tout me seconde,
Je l'ai prévu;
Pauvre Joconde!
Il est vaincu.
--Passez, monsieur Quatrebarbe.
M. Gérard Quatrebarbe était le fils de l'architecte diocésain. On le
recevait dans le monde depuis qu'il avait cassé les carreaux du
bottier Meyer, présumé juif. Il avait une jolie voix. Mais il manquait
ses entrées. Et René Chartier lui jetait des regards furieux.
--Vous n'êtes pas à votre place, duchesse, dit Largillière.
--Ah! pour ça non, répondit la duchesse. Amer, René Chartier
s'approcha du petit Bonmont et lui dit à l'oreille:
--Je vous en prie, ne donnez plus de cocktails à la duchesse. Elle
fera tout manquer.
Largillière se plaignait aussi. Les masses chorales étaient confuses
et ne se dessinaient pas. Pourtant on avait attaqué le "trois".
--Monsieur Lacrisse, vous n'êtes pas en place.
Joseph Lacrisse n'était pas en place. Et il convient de dire que ce
n'était pas de sa faute. Madame de Bonmont l'attirait sans cesse dans
les petits coins et lui murmurait:
--Dites-moi que vous m'aimez toujours. Si vous ne m'aimiez plus, je
sens que j'en mourrais.
Elle lui demandait aussi des nouvelles du complot. Et comme le complot
tournait mal, il était agacé. D'ailleurs, il lui gardait rancune de ce
qu'elle n'avait pas donné d'argent pour la cause. Il alla d'un pas
très roide se joindre aux masses chorales, tandis que René Chartier,
avec conviction, chantait:
Dans un délire extrême,
On veut fuir ce qu'on aime.
Le petit Bonmont s'approcha de sa mère:
--Maman, méfie-toi de Lacrisse.
Elle fit un brusque mouvement. Puis d'un ton de négligence affectée:
--Que veux-tu dire?... Il est très sérieux, plus sérieux qu'on n'est
ordinairement à son âge; il est occupé de choses importantes; il...
Le petit baron haussa ses épaules d'athlète bossu.
--Je te dis: méfie-toi. Il veut te taper de cent mille francs. Il m'a
demandé de l'aider à t'extirper le chèque. Mais jusqu'à nouvel ordre
je ne vois pas que ce soit nécessaire. Je suis pour le Roi, mais cent
mille francs c'est une somme!
René Chartier chantait:
On devient infidèle,
On court de belle en belle.
Un domestique apporta une lettre à la baronne. C'était les Brécé qui,
forcés de partir avant le 29, s'excusaient de ne pouvoir se rendre à
la fête de charité et envoyaient leur obole.
Elle tendit la lettre à son fils qui eut un mauvais sourire et
demanda:
--Et les Courtrai?
--Ils se sont excusés hier, ainsi que la générale Cartier de Chalmot.
--Quelles rosses!
--Nous aurons les Terremondre et les Gromance.
--Parbleu! c'est leur métier de venir chez nous.
Ils examinèrent la situation. Elle était mauvaise. Terremondre n'avait
pas, comme à son ordinaire, promis de rabattre ses cousines et ses
tantes, toute la nichée des petits hobereaux. La grosse bourgeoisie
industrielle elle-même semblait hésitante, cherchait des prétextes
pour se dérober. Le petit Bonmont conclut:
--Fichue, maman, ta fête! Nous sommes en quarantaine. Il n'y a pas
d'erreur.
A ces mots la douce Élisabeth s'affligea. Son beau visage,
éternellement noyé dans un sourire d'amante, s'assombrit.
A l'autre bout de la salle montait, au-dessus des bruits sans nombre,
la voix de Largillière:
--Ce n'est pas ça!... Nous ne serons jamais prêts.
--Tu entends, dit la baronne. Il dit que nous ne serons pas prêts. Si
nous remettions la fête, puisqu'elle ne doit pas réussir?
--Ce que tu es molle, maman!... Je te le reproche pas. C'est dans ta
nature. Tu es myosotis, tu le seras toujours. Moi, je suis taillé pour
la lutte. Je suis fort. Je suis crevé, mais...
--Mon enfant...
--T'attendris pas. Je suis crevé, mais je lutterai jusqu'au bout.
La voix de René Chartier jaillissait comme une source pure:
On pense, on pense encore
A celle qu'on adore,
Et l'on revient toujours
A ses premières a...
Soudain l'accompagnement cessa et il se fit un grand tumulte. M.
Germaine poursuivait la duchesse qui, ayant pris sur le piano les
bagues de l'accompagnateur, fuyait avec. Elle se réfugia dans la
cheminée monumentale où, sur l'ardoise angevine, étaient sculptés les
amours des nymphes et les métamorphoses des dieux. Et là, montrant une
petite poche de son corsage:
--Elles sont là vos bagues, ma vieille Germaine. Venez les chercher.
Tenez!... voilà, pour les prendre, les pincettes de Louis XIII.
Et elle faisait sonner sous le nez du musicien une paire d'énormes
pincettes.
René Chartier, roulant des yeux farouches, jeta sa partition sur le
piano et déclara qu'il rendait son rôle.
--Je ne crois pas non plus que les Luzancourt viennent, dit en
soupirant la baronne à son fils.
--Tout n'est pas perdu. J'ai mon idée, dit le petit baron. Il faut
savoir faire un sacrifice quand c'est utile. Ne dis rien à Lacrisse.
--Ne rien dire à Lacrisse!
--Rien de sérieux... Et laisse-moi faire. Il la quitta et s'approcha
du groupe tumultueux des choristes. A la duchesse qui lui demandait un
autre cocktail, il répondit très doucement:
--Fichez-moi la paix.
Puis il alla s'asseoir auprès de Joseph Lacrisse qui méditait à
l'écart, et il lui parla quelque temps à voix basse. Il avait l'air
grave et convaincu.
--C'est bien vrai, disait-il au secrétaire du Comité de la Jeunesse
royaliste. Vous avez raison. Il faut renverser la République et sauver
la France. Et pour cela il faut de l'argent. Ma mère est aussi de cet
avis. Elle est disposée à verser un acompte de cinquante mille francs
dans la caisse du Roi, pour les frais de propagande.
Joseph Lacrisse remercia au nom du Roi.
--Monseigneur sera heureux, dit-il, d'apprendre que votre mère joint
son offrande patriotique à celle des trois dames françaises, qui se
montrèrent d'une générosité chevaleresque. Soyez sûr, ajouta-t-il,
qu'il témoignera sa gratitude par une lettre autographe.
--Pas la peine d'en parler, dit le jeune Bonmont.
Et après un court silence:
--Mon cher Lacrisse, quand vous verrez les Brécé et les Courtrai,
dites-leur de venir à notre petite fête.
XVII
C'était le premier jour de l'an. Par les rues blondes d'une boue
fraîche, entre deux averses, M. Bergeret et sa fille Pauline allaient
porter leurs souhaits à une tante maternelle qui vivait encore, mais
pour elle seule et peu, et qui habitait dans la rue Rousselet un petit
logis de béguine, sur un potager, dans le son des cloches
conventuelles. Pauline était joyeuse sans raison et seulement parce
que ces jours de fête, qui marquent le cours du temps, lui rendaient
plus sensibles les progrès charmants de sa jeunesse. M. Bergeret
gardait, en ce jour solennel, son indulgence coutumière, n'attendant
plus grand bien des hommes et de la vie, mais sachant, comme M. Fagon,
qu'il faut beaucoup pardonner à la nature. Le long des voies, les
mendiants, dressés comme des candélabres ou étalés comme des
reposoirs, faisaient l'ornement de cette fête sociale. Ils étaient
tous venus parer les quartiers bourgeois, nos pauvres, truands,
cagoux, piètres et malingreux, callots et sabouleux, francs-mitoux,
drilles, courtauts de boutanche. Mais, subissant l'effacement
universel des caractères et se conformant à la médiocrité générale des
moeurs, ils n'étalaient pas, comme aux âges du grand Coësre, des
difformités horribles et des plaies épouvantables. Ils n'entouraient
point de linges sanglants leurs membres mutilés. Ils étaient simples,
ils n'affectaient que des infirmités supportables. L'un d'eux suivit
assez longtemps M. Bergeret en clochant du pied, et toutefois d'un pas
agile. Puis il s'arrêta et se remit en lampadaire au bord du trottoir.
Après quoi M. Bergeret dit à sa fille:
--Je viens de commettre une mauvaise action: je viens de faire
l'aumône. En donnant deux sous à Clopinel, j'ai goûté la joie honteuse
d'humilier mon semblable, j'ai consenti le pacte odieux qui assure au
fort sa puissance et au faible sa faiblesse, j'ai scellé de mon sceau
l'antique iniquité, j'ai contribué à ce que cet homme n'eût qu'une
moitié d'âme.
--Tu as fait tout cela, papa? demanda Pauline incrédule.
--Presque tout cela, répondit M. Bergeret. J'ai vendu à mon frère
Clopinel de la fraternité à faux poids. Je me suis humilié en
l'humiliant. Car l'aumône avilit également celui qui la reçoit et
celui qui la fait. J'ai mal agi.
--Je ne crois pas, dit Pauline.
--Tu ne le crois pas, répondit M. Bergeret, parce que tu n'as pas de
philosophie et que tu ne sais pas tirer d'une action innocente en
apparence les conséquences infinies qu'elle porte en elle. Ce Clopinel
m'a induit en aumône. Je n'ai pu résister à l'importunité de sa voix
de complainte. J'ai plaint son maigre cou sans linge, ses genoux que
le pantalon, tendu par un trop long usage, rend tristement pareils aux
genoux d'un chameau, ses pieds au bout desquels les souliers vont le
bec ouvert comme un couple de canards. Séducteur! O dangereux
Clopinel! Clopinel délicieux! Par toi, mon sou produit un peu de
bassesse, un peu de honte. Par toi, j'ai constitué avec un sou une
parcelle de mal et de laideur. En te communiquant ce petit signe de la
richesse et de la puissance je t'ai fait capitaliste avec ironie et
convié sans honneur au banquet de la société, aux fêtes d
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