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Discours Civiques de Danton

by Georges Jacques Danton · French · Gutenberg #6691 · 354,027 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Discours Civiques de Danton
    
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Title: Discours Civiques de Danton

Author: Georges Jacques Danton

Commentator: Hector Fleischmann


        
Release date: October 1, 2004 [eBook #6691]
                Most recently updated: September 10, 2012

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/6691

Credits: Produced by Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks, and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of the Bibliothèque Nationale de France, http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK DISCOURS CIVIQUES DE DANTON ***




Produced by Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks,
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courtesy of the Bibliothèque Nationale de France,
http://gallica.bnf.fr











Discours Civiques

de

Danton

avec une introduction et des notes

par

Hector Fleischmann





TABLE DES MATIÈRES


INTRODUCTION

1792

I.       Sur les devoirs de l'homme public (novembre 1791)
II.      Sur les mesures révolutionnaires (26 août 1792)
III.     Sur la patrie en danger (2 septembre 1792)
IV.      Sur le rôle de la Convention (21 septembre 1792)
V.       Sur le choix des juges (22 septembre 1792)
VI.      Justification civique (25 septembre 1792)
VII.     Contre Roland (29 octobre 1792)
VIII.    Pour la liberté des opinions religieuses (7 novembre 1792)

1793

IX.      Procès de Louis XVI (janvier 1793)
X.       Pour Lepeletier et contre Roland (21 janvier 1793)
XI.      Sur la réunion de la Belgique à la France (31 janvier 1793)
XII.     Sur les secours à envoyer à Dumouriez (8 mars 1793)
XIII.    Sur la libération des prisonniers pour dettes (9 mars 1793)
XIV.     Sur les devoirs de chacun envers la patrie en danger (10 mars
         1793)
XV.      Sur l'institution d'un tribunal révolutionnaire (10 mars 1793)
XVI.     Sur la démission de Beurnonville (11 mars 1793)
XVII.    Sur le gouvernement révolutionnaire (27 mars 1793)
XVIII.   Justification de sa conduite en Belgique (30 mars 1793)
XIX.     Sur la trahison de Dumouriez et la mission en Belgique (1er avril
         1793)
XX.      Sur le Comité de Salut public (3 avril 1793)
XXI.     Sur le prix du pain (5 avril 1793)
XXII.    Sur le droit de pétition du peuple (10 avril 1793)
XXIII.   Sur la peine de mort contre ceux qui transigent avec l'ennemi
         (13 avril 1793)
XXIV.    Sur la tolérance des cultes 19 avril 1793)
XXV.     Sur un nouvel impôt et de nouvelles levées (27 avril 1793)
XXVI.    Autre discours sur le droit de pétition du peuple (1er mai 1793)
XXVII.   Sur l'envoi de nouvelles troupes en Vendée (8 mai 1793)
XXVIII.  Sur une nouvelle loi pour protéger la représentation nationale
         (24 mai 1793)
XXIX.    Pour le peuple de Paris (26 mai 1793)
XXX.     Contre la Commission des Douze (27 mai 1793)
XXXI.    Autre discours contre la Commission des Douze (3l mai 1793)
XXXII.   Sur la chute des Girondins (13 juin 1793)
XXXIII.  Contre les assignats royaux (31 Juillet 1793)
XXXIV.   Discours pour que le Comité de Salut public soit érigé en
         gouvernement provisoire, (ler août 1793)
XXXV.    Sur les suspects (l2 août 1793)
XXXVI.   Sur l'instruction gratuite et obligatoire (13 août 1793)
XXXVII.  Sur les créanciers de la liste civile et les réquisitions
         départementales (14 août 1793)
XXXVIII. Sur de nouvelles mesures révolutionnaires (4 septembre 1793)
XXXIX.   Sur les secours à accorder aux prêtres sans ressources (22
         novembre 1793)
XL.      Contre les mascarades antireligieuses et sur la conspiration de
         l'étranger (26 novembre 1793)
XLI.     Sur l'instruction publique (26 novembre 1793)
XLII.    Sur les arrêtés des représentants en mission en matière
         financière (1er décembre 1793)
XLIII.   Défense aux Jacobins (3 décembre 1793)
XLIV.    Sur les mesures à prendre contre les suspects (7 décembre 1793)
XLV.     Sur l'instruction publique (12 décembre 1793)

1794

XLVI.    Sur l'égalité des citoyens devant les mesures révolutionnaires
         (23 Janvier 1794)
XLVII.   Pour le Père Duchesne et Ronsin (2 février 1794)
XLVIII.  Sur l'abolition de l'esclavage (6 février 1794)
XLIX.    Sur les fonctionnaires publics soumis à l'examen du Comité de
         Salut public (9 mars 1794)
L.       Sur la dignité de la Convention (19 mars 1794)


MÉMOIRE, écrit en mil huit cent quarante-six, par les deux fils de
         Danton, le conventionnel, pour détruire les accusations de
         vénalité contre leur père






INTRODUCTION


I


Voici le seul orateur populaire de la Révolution.

De tous ceux qui, à la Constituante, à la Législative ou à la
Convention, ont occupé la tribune et mérité le laurier de l'éloquence,
Danton est le seul dont la parole trouva un écho dans la rue et dans
le coeur du peuple. C'est véritablement l'homme de la parole
révolutionnaire, de la parole d'insurrection. Que l'éloquence
noblement ordonnée d'un Mirabeau et les discours froids et électriques
d'un Robespierre, soient davantage prisés que les harangues hagardes
et tonnantes de Danton, c'est là un phénomène qui ne saurait rien
avoir de surprenant. Si les deux premiers de ces orateurs ont pu
léguer à la postérité des discours qui demeurent le testament
politique d'une époque, c'est qu'ils furent rédigés pour cette
postérité qui les accueille. Pour Danton rien de pareil. S'il atteste
quelquefois cette postérité, qui oublie en lui l'orateur pour le
meneur, c'est par pur effet oratoire, parce qu'il se souvient, lui
aussi, des classiques dont il est nourri, et ce n'est qu'un incident
rare. Ce n'est pas à cela qu'il prétend. Il ne sait point "prévoir la
gloire de si loin". Il est l'homme de l'heure dangereuse, l'homme de
la patrie en danger; l'homme de l'insurrection. "Je suis un homme de
Révolution [Note: ÉDOUARD FLEURY. Etudes révolutionnaires: Camille
Desmoulins et Roch Mercandier (la presse révolutionnaire), p. 47;
Paris, 1852]", lui fait-on dire. Et c'est vrai. Telles, ses harangues
n'aspirent point à se survivre. Que sa parole soit utile et écoutée à
l'heure où il la prononce, c'est son seul désir et il estime son
devoir accompli.

On conçoit ce que cette théorie, admirable en pratique, d'abnégation
et de courage civique, peut avoir de défectueux pour la renommée
oratoire de l'homme qui en fait sa règle de conduite, sa ligne
politique. Nous verrons, plus loin, que ce n'est pas le seul sacrifice
fait par Danton à sa patrie.

Ces principes qu'il proclame, qu'il met en oeuvre, sont la meilleure
critique de son éloquence. "Ses harangues sont contre toutes les
règles de la rhétorique: ses métaphores n'ont presque jamais rien de
grec ou de latin (quoiqu'il aimât à parler le latin). Il est moderne,
actuel" [Note: F.A. AULARD. Études et leçons sur la Révolution
française, tome 1, p. 183; Paris, Félix Alcan, 1893.], dit M. Aulard
qui lui a consacré de profondes et judicieuses études. C'est là le
résultat de son caractère politique, et c'est ainsi qu'il se trouve
chez Danton désormais inséparable de son éloquence. Homme d'action
avant tout, il méprise quelque peu les longs discours inutiles.
Apathie déconcertante chez lui. En effet, il semble bien, qu'avocat,
nourri dans la basoche, coutumier de toutes les chicanes, et surtout
de ces effroyables chicanes judiciaires de l'ancien régime, il ait dû
prendre l'habitude de les écouter en silence, quitte à foncer ensuite,
tète baissée, sur l'adversaire. Mais peut-être est-ce de les avoir
trop souvent écoutés, ces beaux discours construits selon les méthodes
de la plus rigoureuse rhétorique, qu'il se révèle leur ennemi le jour
où la basoche le lâche et fait de l'avocat aux Conseils du Roi
l'émeutier formidable rué à l'assaut des vieilles monarchies? Sans
doute, mais c'est surtout parce qu'il n'est point l'homme de la
chicane et des tergiversations, parce que, mêlé à la tourmente la plus
extraordinaire de l'histoire, il comprend, avec le coup d'oeil de
l'homme d'État qu'il fut dès le premier jour, le besoin, l'obligation
d'agir et d'agir vite. Qui ne compose point avec sa conscience, ne
compose point avec les événements. Cela fait qu'au lendemain d'une
nuit démente, encore poudreux, de la bagarre, un avocat se trouve
ministre de la Justice.

Se sent-il capable d'assumer cette lourde charge? Est-il préparé à la
terrible et souveraine fonction? Le sait-il? Il ne discute point avec
lui-même et accepte. Il sait qu'il est avocat du peuple, qu'il
appartient au peuple. Il accepte parce qu'il faut vaincre, et vaincre
sur-le-champ.[Note: "Mon ami Danton est devenu ministre de la Justice
par la grâce du canon: cette journée sanglante devait finir, pour nous
deux surtout, par être élevés ou hissés ensemble. Il l'a dit à
l'Assemblée nationale: Si j'eusse été vaincu, je serais
criminel." Lettre de Camille Desmoulins à son père, 15 août 1792.
Oeuvres de Camille Desmoulins, recueillies et publiées d'après les
textes originaux par M. Jules Claretie, tome II, p. 367-369; Paris,
Pasquelle, 1906.]

Cet homme-là n'est point l'homme de la mûre réflexion, et de là ses
fautes. Il accepte l'inspiration du moment, pourvu, toutefois, qu'elle
s'accorde avec l'idéal politique que, dès les premiers jours, il s'est
proposé d'atteindre.

Il n'a point, comme Mirabeau, le génie de la facilité, cette abondance
méridionale que parent les plus belles fleurs de l'esprit, de
l'intelligence et de la réminiscence. Mirabeau, c'est un phénomène
d'assimilation, extraordinaire écho des pensées d'autrui qu'il fond et
dénature magnifiquement au creuset de sa mémoire, une manière de
Bossuet du plagiat que nul sujet ne trouve pris au dépourvu.

Danton, lui, avoue simplement son ignorance en certaines matières. "Je
ne me connais pas grandement en finances", disait-il un jour [Note:
Séance de la Convention, du 31 juillet 1793.] et il parle cinq
minutes. Mirabeau eût parlé cinq heures. Il n'a point non plus, comme
Robespierre, ce don de l'axiome géométrique, cette logique froide qui
tombe comme le couperet, établit, ordonne, institue, promulgue et ne
discute pas. Quand cela coule des minces lèvres de l'avocat d'Arras,
droit et rigide à la tribune, on ne songe pas que durant des nuits il
s'est penché sur son papier, livrant bataille au mot rebelle, acharné
sur la métaphore, raturant, recommençant, en proie a toutes les affres
du style. Or, Danton n'écrit rien [Note: P. AULARD, oevr. cit., tome
I, p. 172.]. Paresse, a-t-on dit? Peut-être. Il reconnaît: "Je n'ai
point de correspondance." [Note: Séance de la Convention, du 21 août
1793.]. C'est l'aveu implicite de ses improvisations répétées. Qui
n'écrit point de lettres ne rédige point de discours. C'est chose
laissée à l'Incorruptible et à l'Ami du Peuple. Ce n'est point
davantage à Marat qu'on peut le comparer. L'éloquence de celui-ci a
quelque chose de forcené et de lamentatoire, une ardeur d'apostolat
révolutionnaire et de charité, de vengeur et d'implorant à la fois. Ce
sont bien des plaintes où passé, suivant la saisissante expression de
M. Vellay, l'ombre désespérée de Cassandre. [Note: La Correspondance
de Marat, recueillie et publiée par Charles Vellay, intr. xxii; Paris,
Fasquelle, 1896.] Chez Danton, rien de tout cela. Et à qui le comparer
sinon qu'à lui?

Dans son style on entend marcher les événements. Ils enflent son
éloquence, la font hagarde, furieuse, furibonde; chez lui la parole
bat le rappel et bondit armée. Aussi, point de longs discours. Toute
colère tombe, tout enthousiasme faiblit. Les grandes harangues ne sont
point faites de ces passions extrêmes. Si pourtant on les retrouve
dans chacun des discours de Danton, c'est que de jour en jour elles se
chargent de ranimer une vigueur peut-être fléchissante, quand, à
Arcis-sur-Aube, il oublie l'orage qui secoue son pays pour le foyer
qui l'attend, le sourire de son fils, la présence de sa mère, l'amour
de sa femme, la beauté molle et onduleuse des vifs paysages champenois
qui portent alors à l'idylle et à l'églogue ce grand coeur aimant.
Mais que Danton reprenne pied a Paris, qu'il se sente aux semelles ce
pavé brûlant du 14 juillet et du 10 août, que l'amour du peuple et de
la patrie prenne le pas sur l'amour et le souvenir du pays natal,
c'est alors Antée. Il tonne à la tribune, il tonne aux Jacobins, il
tonne aux armées, il tonne dans la rue. Et ce sont les lambeaux
heurtés et déchirés de ce tonnerre qu'il lègue à la postérité.

Ses discours sont des exemples, des leçons d'honnêteté, de foi, de
civisme et surtout de courage. Quand il se sent parler d'abondance,
sur des sujets qui lui sont étrangers, il a comme une excuse à faire.
"Je suis savant dans le bonheur de mon pays", dit-il. [Note: Séance de
la Convention, du 31 juillet 1793.] Cela, c'est pour lui la suprême
excuse et le suprême devoir. Son pays, le peuple, deux choses qui
priment tout. Entre ces deux pôles son éloquence bondit, sur chacun
d'eux sa parole pose le pied et ouvre les ailes. Et quelle parole! Au
moment où Paris et la France vivent dans une atmosphère qui sent la
poudre, la poussière des camps, il ne faut point être surpris de
trouver dans les discours de Danton comme un refrain de Marseillaise
en prose. Sa métaphore, au bruit du canon et du tocsin, devient
guerrière et marque le pas avec les sections en marche, avec les
volontaires levés à l'appel de la patrie en danger. Elle devient
audacieuse, extrême, comme le jour où, dans l'enthousiasme de la
Convention, d'abord abattue par la trahison de Dumouriez, il déclare à
ses accusateurs: "Je me suis retranché dans la citadelle de la raison;
j'en sortirai avec le canon de la vérité et je pulvériserai les
scélérats qui ont voulu m'accuser." [Note: Séance de la Convention, du
1er avril 1793.] Cela, Robespierre ne l'eût point écrit et dit. C'est
chez Danton un mépris de la froide et élégante sobriété, mais faut-il
conclure de là que c'était simplement de l'ignorance? Cette absence
des formes classiques du discours et de la recherche du langage, c'est
à la fièvre des événements, à la violence de la lutte qu'il faut
l'attribuer, déclare un de ses plus courageux biographes. [Note: Dr
ROBINET. Danton, mém. sur sa vie privée, p. 67; Paris, 1884.] On peut
le croire. Mais pour quiconque considère Danton à l'action, cette
excuse est inutile. Son oeuvre politique explique son éloquence. Si
elle roule ces scories, ces éclats de rudes rocs, c'est qu'il méprise
les rhéteurs, c'est, encore une fois, et il faut bien le répéter,
parce qu'il a la religion de l'action; et ce culte seul domine chez
lui. Il ne va point pour ce jusqu'à la grossièreté, cette grossièreté
de jouisseur, de grand mangeur, de matérialiste, qu'on lui attribue si
volontiers. "Aucune de ses harangues ne fournit d'indices de cette
grossièreté", dit le Dr Robinet. [Note: Ibid., p. 67.] Et quand même
cela eût été, quand même elles eussent eu cette violence et cette
exagération que demande le peuple à ses orateurs, en quoi
diminueraient-elles la mémoire du Conventionnel?" Je porte dans mon
caractère une bonne portion de gaieté française", a-t-il répondu.
[Note: Séance de la Convention, du 16 mars 1794.] Mais cette gaieté
française, c'est celle-là même du pays de Rabelais. Si Pantagruel est
grossier, Danton a cette grossièreté-là.

Il sait qu'on ne parle point au peuple comme on parle à des magistrats
ou a des législateurs, qu'il faut au peuple le langage rude, simple,
franc et net du peuple. Paris n'a-t-il point bâillé à l'admirable
morceau de froid lyrisme et de noble éloquence de Robespierre pour la
fête de l'Être Suprême? C'est en vain que, sur les gradins du Tribunal
révolutionnaire, Vergniaud déroula les plus harmonieuses périodes
classiques d'une défense à la grande façon. Mais Danton n'eut à dire
que quelques mots, à sa manière, et la salle se dressa tout à coup
vers lui, contre la Convention. Il fallut le bâillon d'un décret pour
museler le grand dogue qui allait réveiller la conscience populaire.

Là seul fut l'art de Danton. La Révolution venait d'en bas, il
descendit vers elle et ne demeura pas, comme Maximilien Robespierre, à
la place où elle l'avait trouvé. Par là, il sut mieux être l'écho des
désirs, des besoins, le cri vivant de l'héroïsme exaspéré, le tonnerre
de la colère portée à son summum. Il fut la Révolution tout entière,
avec ses haines françaises, ses fureurs, ses espoirs et ses illusions.
Robespierre, au contraire, la domina toujours et, jacobin, resta
aristocrate parmi les jacobins. Derrière la guillotine du 10 thermidor
s'érige la Minerve antique, porteuse du glaive et des tables d'airain.
Derrière la guillotine du 16 germinal se dresse la France blessée,
échevelée et libre, la France de 93. Ne cherchons pas plus loin. De là
la popularité de Danton; de là l'hostilité haineuse où le peuple roula
le cadavre sacrifié par la canaille de thermidor à l'idéal jacobin et
français.




II


La Patrie! Point de discours où le mot ne revienne. La Patrie, la
France, la République; point de plus haut idéal proposé à ses efforts,
à son courage, à son civisme. Il aime son pays, non point avec cette
fureur jalouse qui fait du patriotisme un monopole à exploiter, il
l'aime avec respect, avec admiration. Il s'incline devant cette terre
où fut le berceau de la liberté, il s'agenouille devant cette patrie
qui, aux nations asservies, donne l'exemple de la libération. C'est
bien ainsi qu'il se révèle comme imbu de l'esprit des encyclopédistes
[Note: F. AULARD, oevr. cit., tome I, p. 181.], comme le représentant
politique le plus accrédité de l'école de l'Encyclopédie. [Note:
ANTONIN DUBOST. Danton et la politique contemporaine, p. 48; Paris,
Fasquelle, 1880.] Le peuple qui, le premier, conquit sur la tyrannie
la sainte liberté est à ses yeux le premier peuple de l'univers. Il
est de ce peuple, lui. De là son orgueil, son amour, sa dévotion.
Jamais homme n'aima sa race avec autant de fierté et de fougue; jamais
citoyen ne consentit tant de sacrifices à son idéal. En effet, Danton
n'avait pas comme un Fouché, un Lebon, un Tallien, à se tailler une
existence nouvelle dans le régime nouveau; au contraire. Pourvu d'une
charge fructueuse, au sommet de ce Tiers État qui était alors autre
chose et plus que notre grande bourgeoisie contemporaine, la
Révolution ne pouvait que lui apporter la ruine d'une existence
laborieuse mais confortable, aisée, paisible. Elle vint, cette
Révolution attendue, espérée, souhaitée, elle vint et cet homme fut à
elle. Il aimait son foyer, cela nous le savons, on l'a prouvé,
démontré; il quitta ce foyer, et il fut à la chose publique. Nous
connaissons les angoisses de sa femme pendant la nuit du 10 août.
Cette femme, il l'aimait, il l'aima au point de la faire exhumer, huit
jours après sa mort, pour lui donner le baiser suprême de l'adieu; et
pourtant, il laissa là sa femme pour se donner à la neuve République.
Il quitta tout, sa vieille mère (et il l'adorait, on le sait), son
foyer, pour courir dans la Belgique enflammer le courage des
volontaires. Dans tout cela il apportait un esprit d'abnégation sans
exemple. Il sacrifiait sa mémoire, sa gloire, son nom, son honneur à
la Patrie. "Que m'importe d'être appelé buveur de sang, pourvu que la
patrie soit sauvée!" Et il la sauvait. Il était féroce, oui, à la
tribune, quand il parlait des ennemis de son pays. Il en appelait aux
mesures violentes, extrêmes, au nom de son amour pour la France. Il
était terrible parce qu'il aimait la Patrie avant l'humanité.

Et pourtant, on l'a dit, cet homme "sous des formes âprement
révolutionnaires, cachait des pensées d'ordre social et d'union entre
les patriotes". Qui, aujourd'hui, après les savants travaux de feu A.
Bougeart [Note: ALFRED BOUGEART. Danton, documents authentiques pour
servir à l'histoire de la Révolution française; 1861, in-8°.] et du Dr
Robinet, ne saurait souscrire a cette opinion d'Henri Martin? Son
idéal, en effet, était l'ordre, la concorde entre les républicains.
Jusque dans son dernier discours à la Convention, alors que déjà à
l'horizon en déroute montait l'aube radieuse et terrible du 16
germinal, alors encore il faisait appel à la concorde, à la
fraternité, à l'ordre. Sorti de la classe qui l'avait vu naître, il ne
pouvait être un anarchiste, un destructeur de toute harmonie. Il
aimait trop son pays pour n'avoir point l'orgueil de construire sur
les ruines de la monarchie la cité nouvelle promise au labeur et à
l'effort de la race libérée. Était-il propre à cette tâche? L'ouvrier
de la première heure aurait-il moins de mérite que celui de la
dernière? "C'était un homme bien extraordinaire, fait pour tout",
disait de lui l'empereur exilé, revenu au jacobinisme auquel il avait
dû de retrouver une France neuve. [Note: BARON GOURGAUD. Journal
inédit de Sainte-Hélène (1815-1818), avec préface et notes de MM. le
vicomte de Grouchy et Antoine Guillois.]

La réorganisation, l'organisation faudrait-il dire, fut son grand but.
Qu'on lise ces discours, on y verra cette préoccupation constante:
satisfaire les besoins de la République, les devancer, l'organiser.
Cela, certes, est indéniable.

Ainsi que Carnot organisa la victoire, il médita d'organiser la
République. Ce qui est non moins incontestable, c'est que le temps et
les moyens lui firent défaut, et que, lassé du trop grand effort
donné, son courage fléchit. Le jour où il souhaita le repos fut la
veille de sa ruine.

Son programme politique, M. Antonin Dubost l'a exposé avec une sobre
netteté dans son bel ouvrage sur la politique dantoniste. "Repousser
l'invasion étrangère, écrit-il, briser les dernières résistances
rétrogrades et constituer un gouvernement républicain en le fondant
sur le concours de toutes les nuances du parti progressif,
indépendamment de toutes vues particulières, de tout système
quelconque, dans l'unique but de permettre au pays de poursuivre son
libre développement intellectuel, moral et pratique entravé depuis si
longtemps par la coalition rétrograde; mettre au service de cette
oeuvre une énergie terrible, nécessaire pour conquérir notre
indépendance nationale et pour rompre les fils de la conspiration
royaliste, et une opiniâtreté comme on n'en avait pas encore vu à
établir entre tous les républicains un accord étroit sans lequel la
fondation de la république était impossible, tel était le programme de
Danton à son entrée au pouvoir. Ce programme, il en a poursuivi
l'application jusqu'à son dernier jour, à travers des résistances
inouïes et avec un esprit de suite, une souplesse, une appropriation
des moyens aux circonstances qui étonneront toujours des hommes doués
de quelque aptitude politique." [Note: ANTONIN DUBOST, vol. cit., p.
56.]

Ces moyens, on le sait, furent souvent violents, mais ici encore ils
étaient, reprenons l'expression de M. Dubost, appropriés aux
circonstances. Or, jamais pays ne se trouva en pareille crise, en
présence de telles circonstances. Terribles, elles durent être
combattues terriblement. À la Terreur prussienne répondit la Terreur
française. L'arme se retourna contre ceux qui la brandissaient. C'est
là l'explication et la justification--nous ne disons pas excuse,--du
système. Cette explication est vieille, nul ne l'ignore, mais c'est la
seule qui puisse être donnée, c'est la seule qui ait été combattue.

En effet, enlevez à la Terreur la justification des circonstances, et
c'est là un régime de folie et de sauvagerie. Thème facile aux
déclarations réactionnaires, on ne s'arrête que là. C'est un argument
qui semble péremptoire et sans réplique; le lieu commun qui autorise
les pires arguties et fait condamner, pêle-mêle, Danton, Robespierre,
Fouquier-Tinville, Carrier, Lebon et Saint-Just. Cette réprobation,
Danton, par anticipation, l'assuma. Il consentit à charger sa mémoire
de ce qui pouvait sembler violent, excessif et inexorable dans les
mesures qu'il proposait.

Le salut de la Patrie primait sa justification devant la postérité.

Or, il n'échappe à quiconque étudie avec son âme, avec sa raison,
l'heure de cette crise, que c'est précisément là qu'il importe de
chercher la glorification de Danton. Ces mesures contre les suspects,
le tribunal révolutionnaire, l'impôt sur les grosses fortunes, la
Terreur enfin, ce fut lui qui la proposa. Et la Terreur sauva la
France. Si quelque bien-être et quelque liberté sont notre partage
aujourd'hui dans le domaine politique et matériel, c'est à la Terreur
que nous les devons. La responsabilité était terrible. Danton l'assuma
devant l'Histoire, courageusement, franchement, sans arrière-pensée,
car, on l'a avoué, l'ombre de la trahison et de la lâcheté effrayait
cet homme. [Note: Mémoires de R. Levasseur (de la Sarthe), tome II.]
Il se révéla l'incarnation vibrante et vivante de la défense nationale
à l'heure la plus tragique de la race française.

Cette défense, la Terreur l'assura à l'intérieur et à l'extérieur. À
l'instant même où elle triomphait de toutes résistances, Danton
faiblit. Pour la première fois il recula, il se sentit fléchir sous
l'énorme poids de cette responsabilité et il douta de lui-même et de
la justice de la postérité. Et celui que Garat appelait un grand
seigneur de la Sans-culotterie [Note: Louis BLANC, Histoire de là
Révolution française, t. VII, p. 97.] eut comme honte de ce qui lui
allait assurer une indéfectible gloire. Et c'est l'heure que la
réaction guette, dans cette noble et courageuse vie, pour lui impartir
sa dédaigneuse indulgence; c'est l'heure où elle est tentée d'absoudre
Danton des coups qu'il lui porta, au nom d'une clémence qui ne fut
chez lui que de la lassitude.




III


C'est contre cet outrageant éloge de la clémence de Danton qu'il faut
défendre sa mémoire. La réaction honore en lui la victime de la pitié
et de Robespierre. C'est pour avoir tenté d'arrêter la marche de la
Terreur qu'il succomba, répète le thème habituel des apologistes
malgré eux.

Il faut bien le dire: pour faire tomber Danton, il ne fallut que
Danton lui-même, et, si cette mort fut le crime de Maximilien, elle
fut aussi son devoir.

La Gironde abattue, Danton se trouva en présence de deux partis réunis
cependant par les mêmes intérêts: les Hébertistes à la Commune, les
Montagnards à la Convention. Entre eux point de place pour les
modérés, ce modéré fût-il Danton. Il revenait, lui, de sa ferme
d'Arcis-sur-Aube, de cette maison paysanne dont le calme et le repos
demeuraient son seul regret dans la terrible lutte. Il estimait avoir
fait son devoir jusqu'au bout, il estimait peut-être aussi que la
Révolution était au terme de son évolution, qu'elle était désormais
établie sur des bases indestructibles. On sait quelles illusions
c'étaient là en 1794. Pourtant Danton y crut, il y crut pour l'amour
du repos, par lassitude.

Il s'arrêta alors qu'il eût fallu continuer la rude marche, il
s'arrêta alors que la Patrie demandait un dernier effort. Son
influence était puissante encore; vers cette grande tête ravagée et
illuminée se tournaient un grand nombre de regards sur les bancs de la
Montagne. De cette bouche éloquente, pleine d'éclats éteints, de
foudres muettes, pouvait venir le mot d'ordre fatal. La lassitude de
Danton pouvait être prise par les Dantonistes comme une réprobation;
un mot de fatigue pouvait être interprété comme un ordre de recul.
Reculer, c'était condamner la Terreur, la paralyser au moment de son
dernier effort. Et c'est ici que le devoir de Maximilien s'imposa: il
lui fallut choisir de la Révolution ou de Danton. Il choisit. C'est ce
devoir qu'on lui impute comme un crime.

Et pourtant! pourtant, oui, c'était un crime, cet austère, atroce et
formidable Devoir! L'homme qu'il fallait frapper au nom du progrès
révolutionnaire parce qu'il devenait un danger, cet homme avait
réveillé l'énergie guerrière de la France, cet homme avait, pour
appeler à la défense du sol, trouvé des mots qui avaient emporté et
déchiré le coeur du peuple, il avait été son incarnation, son écho, sa
bouche d'airain. Cet homme avait proposé tout ce qui avait sauvé la
Patrie et c'était au nom de ces mêmes mesures qu'il importait de le
frapper. Et il fut frappé.

Robespierre ne se résigna point à l'atroce tâche avec la joie sauvage,
la cruauté froide et la facilité dont on charge sa mémoire. Un de ceux
qui se décidèrent à abattre Danton sans discuter, Vadier, ce même
Vadier qui disait: "Nous allons vider ce Turbot farci!", Vadier
reconnut plus tard qu'il lui avait, au contraire, fallu vaincre
l'opposition de Robespierre, le retard que l'Incorruptible apportait à
se décider pour l'arrestation de son ancien ami. Non point qu'il n'en
avait pas compris la nécessité, nous venons de montrer que pour
l'inflexibilité de Robespierre la chose était un devoir, mais parce
qu'il lui répugnait d'arracher de son coeur le souvenir de l'amour que
Danton avait porté à la patrie. Cet aveu de Vadier fut consigné par
Taschereau-Fargues, dans une brochure devenue rare, où, rapportant les
détails de l'arrestation, il ajoute: "Pourquoi ne dirai-je point que
cela fut un assassinat médité, préparé de longue main, lorsque deux
jours après cette séance où présidait le crime, le représentant
Vadier, me racontant toutes les circonstances de cet événement, finit
par me dire: que Saint-Just, par son entêtement, avait failli
occasionner la chute des membres des deux comités, car il voulait,
ajouta-t-il, que les accusés fussent présents lorsqu'il aurait lu le
rapport à la Convention nationale; et telle était son opiniâtreté que,
voyant notre opposition formelle, il jeta de rage son chapeau dans le
feu, et nous planta là. Robespierre était aussi de son avis; il
craignait qu'en faisant arrêter préalablement ces députés, celle
démarche ne fût tôt ou tard répréhensible; mais, comme la peur était
un argument irrésistible auprès de lui, je me servis de cette arme
pour le combattre: Tu peux courir la chance d'être guillotiné, si tel
est ton plaisir; pour moi, je veux éviter ce danger, en les faisant
arrêter sur-le-champ, car il ne faut point se faire illusion sur le
parti que nous devons prendre; tout se réduit à ces mots: Si nous ne
les faisons point guillotiner, nous le serons nous-mêmes." [Note:
P.-A. Taschereau.--Fargues à Maximilien Robespierre aux Enfers; Paris,
an III, p. 16.--Cité dans les Annales révolutionnaires, n° 1,
janvier-mars 1908, p. 101.]

L'hésitation de Robespierre vaincue, Danton était perdu.

L'accusation contre Danton compléta le crime. C'était le compléter,
l'aggraver, en effet, que d'élever contre lui le reproche de la
vénalité. De source girondine, le grief fut repris par les
Montagnards; et il a fallu attendre près d'un siècle pour en laver la
mémoire outragée et blasphémée de Danton. Mais le premier pas fait,
les autres ne coûtèrent guère et on sait jusqu'où Saint-Just alla. Ici
point d'excuse. Cette haute et pure figure se voile tout à coup,
s'efface et il ne demeure qu'un faussaire odieux, celui qui donnera,
dans le dos de Danton, le coup de couteau dont il ne se relèvera pas.
Fouquier-Tinville, dans son dernier mémoire justificatif, a éclairé
les dessous de cette terrible machination, il a dit d'où était venu le
coup, on a reconnu la main... Hélas! la main qui, à Strasbourg et sur
le Rhin, signa les plus brillantes et les plus enflammées des
proclamations jacobines!

Au 9 thermidor, quand, immobile, muet, déchu, Saint-Just se tient
debout devant la tribune où Robespierre lance son dernier appel à la
raison française, dans le tumulte hurlant de la Convention déchaînée,
peut-être, devinant l'expiation, Saint-Just se remémora-t-il les
suprêmes paroles de Danton au Tribunal révolutionnaire: "Et toi,
Saint-Just, tu répondras à la postérité de la diffamation lancée
contre le meilleur ami du peuple, contre son plus ardent défenseur!"
[Note: Bulletin du Tribunal révolutionnaire, 4e partie, n° 21.]

Et c'est ce qui fait cette jeune et noble gloire un peu moins grande
et un peu moins pure.




IV


L'improvisation, si elle nuisit à la pureté littéraire des discours de
Danton, eut encore d'autres désavantages pour lui. Elle nous les
laissa incomplets, souvent dénaturés et altérés. Rares sont ceux-là
qui nous sont parvenus dans leur ensemble. Alors que des orateurs
comme Vergniaud et Robespierre prenaient soin d'écrire leurs discours
et d'en corriger les épreuves au Moniteur, Danton dédaignait de s'en
préoccuper. Il ne demandait point pour ses paroles la consécration de
l'avenir, et il avait à leur égard la manière de mépris et de dédain
dont il usait envers ses accusateurs. C'est pourquoi beaucoup de ces
discours sont à jamais perdus. Ceux qui demeurent nous sont arrivés
par les versions du Moniteur et du Lorgotachygraphe. Elles offrent
entre elles des variantes que M. Aulard avait déjà signalées. Entre
les deux nous avions à choisir. C'est à celle du Moniteur que nous
nous sommes arrêté. Outre son caractère officiel,--dénaturé, nous le
savons bien, mais officiel quand même,--elle offre au lecteur,
désireux de restituer le discours donné à son ensemble, la facilité de
se retrouver plus aisément.

Tel discours publié ici, nous ne le dissimulons pas, prend un
caractère singulièrement plus significatif lu dans le compte rendu
d'une séance. Mais cette qualité devenait un défaut pour quelques
autres qu'elle privait de leur cohésion, de l'enchaînement logique des
périodes. C'est pourquoi nous nous sommes décidé à supprimer, à moins
d'une nécessité impérieuse, tout ce qui pouvait en contrarier la
lecture, telles les interruptions sans importance, tels les
applaudissements, ce qui, enfin, n'avait en aucune manière modifié la
suite du discours.

Nous avons, au contraire, scrupuleusement respecté tout ce qui avait
décidé l'orateur à répondre sur-le-champ aux observations présentées.
C'est le cas où nous nous sommes trouvé pour la séance où Danton
s'expliqua sur ses relations avec Dumouriez, et quelques autres
encore. Un choix, d'autre part, s'imposait parmi tous les discours du
conventionnel. Ce n'est pas à l'ensemble de son oeuvre oratoire que
nous avons prétendu ici, et d'ailleurs, il serait à coup sûr
impossible de le reconstituer rigoureusement.

Ce choix, la matière même des discours nous le facilita
singulièrement. Tous les sujets de quelque importance furent discutés
et traités par Danton avec assez d'abondance. L'obligation de
reproduire les discours où il exposa ses vues politiques, le plus
complètement et le plus longuement, s'imposait donc. Ce fut d'ailleurs
la méthode dont se servit, en 1886, A. Vermorel, pour réunir quelques
discours du conventionnel sous le titre: Oeuvres de Danton, comme il
avait recueilli celles de Saint-Just, de Robespierre, de Mirabeau et
de Desmoulins. Ce fut la seule tentative faite pour réunir les
discours du ministre du 10 août; mais, outre les erreurs de dates
assez sérieuses, Vermorel n'avait pris aucun soin de résumer ou de
donner la brève physionomie des séances où les discours publiés furent
prononcés. Nous avons essayé de combler cette lacune, d'éclairer ainsi
certains passages qui pouvaient sembler obscurs. Enfin, nous avons cru
utile de joindre à ce volume le mémoire justificatif rédigé par les
fils Danton contre les accusations de vénalité portées contre leur
père. Cette pièce curieuse publiée par le Dr. Robinet dans son mémoire
sur la vie privée du conventionnel méritait d'être reproduite, tant à
cause de la haute mémoire qu'elle défend, qu'à cause de la
personnalité de ses signataires. C'est une réponse précise, modérée et
de noble ton, qui a le mérite de prouver, par des pièces écrites, et
authentiques, la probité de celui qui mourut, suivant le mot de M.
Aulard, pur de sang, pur d'argent.

Restitués ainsi dans leur ensemble, ces discours de Danton
apparaîtront comme de belles leçons de civisme et de pur patriotisme.
Jamais amour pour la terre natale ne brûla d'un feu plus égal, plus
haut; jamais patriotisme ne s'affirma avec plus de persévérance et
plus de foi en le pays; jamais homme ne légua à l'histoire une plus
vaste espérance dans les glorieuses destinées de la Révolution.





ANNÉE 1792




I

SUR LES DEVOIRS DE L'HOMME PUBLIC

(Novembre 1791)


Nommé administrateur du département de Paris le 31 janvier 1791,
Danton occupa cette fonction pendant presque toute cette année. Il ne
s'en démit qu'à la fin de novembre pour prendre le poste de substitut
du procureur de la Commune, auquel le Dix Août devait l'arracher pour
le faire ministre. La vigueur déployée par lui dans ce poste prépara
les voies de la grande journée fatale à la Monarchie, et le discours
qu'il prononça, lors de son installation, le fit aisément prévoir.
C'est le programme des devoirs de l'homme public qu'il y expose dans
cette harangue mûrement réfléchie et qui, si elle n'a pas toute la
flamme de ses éclatantes improvisations de 93, se fait cependant
remarquer par une audace de pensée assez rare, au début du grand
conflit national, dans les rangs des magistrats du peuple. Vermorel,
qui la publia d'après le texte donné par Fréron dans "L'Orateur du
Peuple", lui donne la date de novembre 1792 (p. 109). C'est en
novembre 1791 qu'il convient de la rétablir.

       * * * * *

Monsieur le Maire et Messieurs,

Dans une circonstance qui ne fut pas un des moments de sa gloire, un
homme dont le nom doit être à jamais célèbre dans l'histoire de la
Révolution disait: qu'il savait bien qu'il n'y avait pas loin du
Capitole à la roche Tarpéienne; et moi, vers la même époque à peu
près, lorsqu'une sorte de plébiscite m'écarta de l'enceinte de cette
assemblée où m'appelait une section de la capitale, je répondais à
ceux qui attribuaient à l'affaiblissement de l'énergie des citoyens ce
qui n'était que l'effet d'une erreur éphémère, qu'il n'y avait pas
loin, pour un homme pur, de l'ostracisme suggéré aux premières
fonctions de la chose publique. L'événement justifie aujourd'hui ma
pensée; l'opinion, non ce vain bruit qu'une faction de quelques mois
ne fait régner qu'autant qu'elle-même, l'opinion indestructible, celle
qui se fonde sur des faits qu'on ne peut longtemps obscurcir, cette
opinion qui n'accorde point d'amnistie aux traîtres, et dont le
tribunal suprême, casse les jugements des sots et les décrets des
juges vendus à la tyrannie, cette opinion me rappelle du fond de ma
retraite, où j'allais cultiver cette métairie qui, quoique obscure et
acquise avec le remboursement notoire d'une charge qui n'existe plus,
n'en a pas moins été érigée par mes détracteurs en domaines immenses,
payés par je ne sais quels agents de l'Angleterre et de la Prusse.

Je dois prendre place au milieu de vous, messieurs, puisque tel est le
voeu des amis de la liberté et de la constitution; je le
dois--d'autant plus que ce n'est pas dans le moment où la patrie est
menacée de toutes parts qu'il est permis de refuser un poste qui peut
avoir ses dangers comme celui d'une sentinelle avancée. Je serais
entré silencieusement ici dans la carrière qui m'est ouverte, après
avoir dédaigné pendant tout le cours de la Révolution de repousser
aucune des calomnies sans nombre dont j'ai été assiégé, je ne me
permettrais pas de parler un seul instant de moi, j'attendrais ma
juste réputation de mes actions et du temps, si les fonctions
déléguées auxquelles je vais me livrer ne changeaient pas entièrement
ma position. Comme individu, je méprise les traits qu'on me lance, ils
ne me paraissent qu'un vain sifflement; devenu homme du peuple, je
dois, sinon répondre à tout, parce qu'il est des choses dont il serait
absurde de s'occuper, mais au moins lutter corps à corps avec
quiconque semblera m'attaquer avec une sorte de bonne foi. Paris,
ainsi que la France entière, se compose de trois classes; l'une
ennemie de toute liberté, de toute égalité, de toute constitution, et
digne de tous les maux dont elle a accablé, dont elle voudrait encore
accabler la nation; celle-là je ne veux point lui parler, je ne veux
que la combattre à outrance jusqu'à la mort; la seconde est l'élite
des amis ardents, des coopérateurs, des plus fermes soutiens de notre
Révolution, c'est elle qui a constamment voulu que je sois ici; je ne
dois non plus rien dire, elle m'a jugé, je ne la tromperai jamais dans
son attente: la troisième, aussi nombreuse que bien intentionnée, veut
également la liberté, mais elle en craint les orages; elle ne hait pas
ses défenseurs qu'elle secondera toujours dans les moments de périls,
mais elle condamne souvent leur énergie, qu'elle croit habituellement
ou déplacée ou dangereuse; c'est à cette classe de citoyens que je
respecte, lors même qu'elle prête une oreille trop facile aux
insinuations perfides de ceux qui cachent sous le masque de la
modération l'atrocité de leurs desseins; c'est, dis-je, à ces citoyens
que je dois, comme magistrat du peuple, me faire bien connaître par
une profession de foi solennelle de mes principes politiques.

La nature m'a donné en partage les formes athlétiques et la
physionomie âpre de la liberté. Exempt du malheur d'être né d'une de
ces races privilégiées suivant nos vieilles institutions, et par cela
même presque toujours abâtardies, j'ai conservé, en créant seul mon
existence civile, toute ma vigueur native, sans cependant cesser un
seul instant, soit dans ma vie privée, soit dans la profession que
j'avais embrassée, de prouver que je savais allier le sang-froid de la
raison à la chaleur de l'âme et à la fermeté du caractère. Si, dès les
premiers jours de notre régénération, j'ai éprouvé tous les
bouillonnements du patriotisme, si j'ai consenti à paraître exagéré
pour n'être jamais faible, si je me suis attiré une première
proscription pour avoir dit hautement ce qu'étaient ces hommes qui
voulaient faire le procès à la Révolution, pour avoir défendu ceux
qu'on appelait les énergumènes de la liberté, c'est que je vis ce
qu'on devait attendre des traîtres qui protégeaient ouvertement les
serpents de l'aristocratie.

Si j'ai été toujours irrévocablement attaché à la cause du peuple, si
je n'ai pas partagé l'opinion d'une foule de citoyens, bien
intentionnés sans doute, sur des hommes dent la vie politique me
semblait d'une versatilité bien dangereuse, si j'ai interpellé face à
face, et aussi publiquement que loyalement, quelques-uns de ces hommes
qui se croyaient les pivots de notre Révolution; si j'ai voulu qu'ils
s'expliquassent sur ce que mes relations avec eux m'avait fait
découvrir de fallacieux dans leurs projets, c'est que j'ai toujours
été convaincu qu'il importait au peuple de lui faire connaître ce
qu'il devait craindre de personnages assez habiles pour se tenir
perpétuellement en situation de passer, suivant le cours des
événements, dans le parti qui offrirait à leur ambition les plus
hautes destinées; c'est que j'ai cru encore qu'il était digne de moi
de m'expliquer en présence de ces mêmes hommes, de leur dire ma pensée
tout entière, lors même que je prévoyais bien qu'ils se
dédommageraient de leur silence en me faisant peindre par leurs
créatures avec les plus noires couleurs, et en me préparant de
nouvelles persécutions.

Si, fort de ma cause, qui était celle de la nation, j'ai préféré les
dangers d'une seconde proscription judiciaire, fondée non pas même sur
ma participation chimérique a une pétition trop tragiquement célèbre,
mais sur je ne sais quel conte misérable de pistolets emportés en ma
présence, de la chambre d'un militaire, dans une journée à jamais
mémorable, c'est que j'agis constamment d'après les lois éternelles de
la justice, c'est que je suis incapable de conserver des relations qui
deviennent impures, et d'associer mon nom à ceux qui ne craignent pas
d'apostasier la religion du peuple qu'ils avaient d'abord défendu.

Voilà quelle fut ma vie.

Voici, messieurs, ce qu'elle sera désormais.

J'ai été nommé pour concourir au maintien de la Constitution, pour
faire exécuter les lois jurées par la nation; eh bien, je tiendrai mes
serments, je remplirai mes devoirs, je maintiendrai de tout mon
pouvoir la Constitution, rien que la Constitution, puisque ce sera
défendre tout à la fois l'égalité, la liberté et le peuple. Celui qui
m'a précédé dans les fonctions que je vais remplir a dit qu'en
l'appelant au ministère le roi donnait une nouvelle preuve de son
attachement à la Constitution; le peuple, en me choisissant, veut
aussi fortement, au moins, la Constitution; il a donc bien secondé les
intentions du roi? Puissions-nous avoir dit, mon prédécesseur et moi,
deux éternelles vérités! Les archives du monde attestent que jamais
peuple lié à ses propres lois, à une royauté constitutionnelle, n'a
rompu le premier ses serments; les nations ne changent ou ne modifient
jamais leurs gouvernements que quand l'excès de l'oppression les y
contraint; la royauté constitutionnelle peut durer plus de siècles en
France que n'en a duré la royauté despotique.

Ce ne sont pas les philosophes, eux qui ne font que des systèmes, qui
ébranlent les empires; les vils flatteurs des rois, ceux qui
tyrannisent en leurs noms le peuple, et qui l'affament, travaillent
plus sûrement à faire désirer un autre gouvernement que tous les
philanthropes qui publient leurs idées sur la liberté absolue. La
nation française est devenue plus fière sans cesser d'être plus
généreuse. Après avoir brisé ses fers, elle a conservé la royauté sans
la craindre, et l'a épurée sans la haïr. Que la royauté respecte un
peuple dans lequel de longues oppressions n'ont point détruit le
penchant à être confiant, et souvent trop confiant; qu'elle livre
elle-même à la vengeance des lois tous les conspirateurs sans
exception et tous ces valets de conspiration qui se font donner par
les rois des acomptes sur des contre-révolutions chimériques,
auxquelles ils veulent ensuite recruter, si je puis parler ainsi, des
partisans à crédit. Que la royauté se montre sincèrement enfin l'amie
de la liberté, _sa souveraine_, alors elle s'assurera une durée
pareille à celle de la nation elle-même, alors on verra que les
citoyens qui ne sont accusés d'être au _delà de la Constitution_ que
par ceux mêmes qui sont évidemment en deçà, que ces citoyens, quelle
que soit leur théorie arbitraire sur la liberté, ne cherchent point a
rompre le pacte social; qu'ils ne veulent pas, pour un mieux idéal,
renverser un ordre de choses fondé sur l'égalité, la justice et la
liberté. Oui, messieurs, je dois le répéter, quelles qu'aient été mes
opinions individuelles lors de la révision de la Constitution, _sur
les choses et sur les hommes_, maintenant qu'elle est jurée,
j'appellerai à grands cris la mort sur le premier qui lèverait un bras
sacrilège pour l'attaquer, fût-ce mon frère, mon ami, fût-ce mon
propre fils; tels sont mes sentiments.

La volonté générale du peuple français, manifestée aussi
solennellement que son adhésion a la Constitution, sera toujours ma
loi suprême. J'ai consacré ma vie tout entière à ce peuple qu'on
n'attaquera plus, qu'on ne trahira plus impunément, et qui purgera
bientôt la terre de tous les tyrans, s'ils ne renoncent pas à la ligue
qu'ils ont formée contre lui. Je périrai, s'il le faut, pour défendre
sa cause; lui seul aura mes derniers voeux, lui seul les mérite; ses
lumières et son courage l'ont tiré de l'abjection du néant; ses
lumières et son courage le rendront éternel.




II

SUR LES MESURES RÉVOLUTIONNAIRES

(28 août 1792)


Dans la séance du 28 août de la Législative, Danton, ministre de la
Justice, monta à la tribune pour exposer les mesures révolutionnaires
qu'il semblait important de prendre. Merlin (de Thionville) convertit
la proposition en motion que la Législative vota et qui, le lendemain,
fut mise à exécution. Les barrières furent fermées à 2 heures, et les
visites domiciliaires durèrent jusqu'à l'aube.

       * * * * *

Le pouvoir exécutif provisoire m'a chargé d'entretenir l'Assemblée
nationale des mesures qu'il a prises pour le salut de l'Empire. Je
motiverai ces mesures en ministre du peuple, en ministre
révolutionnaire. L'ennemi menace le royaume, mais l'ennemi n'a pris
que Longwy. Si les commissaires de l'Assemblée n'avaient pas contrarié
par erreur les opérations du pouvoir exécutif, déjà l'armée remise à
Kellermann se serait concertée avec celle de Dumouriez. Vous voyez que
nos dangers sont exagérés.

Il faut que l'armée se montré digne de la nation. C'est par une
convulsion que nous avons renversé le despotisme; c'est par une grande
convulsion nationale que nous ferons rétrograder les despotes.
Jusqu'ici nous n'avons fait que la guerre simulée de Lafayette, il
faut faire une guerre plus terrible. Il est temps de dire an peuple
qu'il doit se précipiter en masse sur les ennemis.

Telle est notre situation que tout ce qui peut matériellement servir a
notre salut doit y concourir. Le pouvoir exécutif va nommer des
commissaires pour aller exercer dans les départements l'influence de
l'opinion. Il a pensé que vous deviez en nommer aussi pour les
accompagner, afin que la réunion des représentants des deux pouvoirs
produise un effet plus salutaire et plus prompt.

Nous vous proposons de déclarer que chaque municipalité sera autorisée
à prendre l'élite des hommes bien équipés qu'elle possède. On a
jusqu'à ce moment fermé les portes de la capitale et on a eu raison;
il était important de se saisir des traîtres; mais, y en eût-il 30.000
à arrêter, il faut qu'ils soient arrêtés demain, et que demain Paris
communique avec la France entière. Nous demandons que vous nous
autorisiez à faire faire des visites domiciliaires.

Il doit y avoir dans Paris 80.000 fusils en état. Eh bien! il faut que
ceux qui sont armés volent aux frontières. Comment les peuples qui ont
conquis la liberté l'ont-ils conservée? Ils ont volé à l'ennemi, ils
ne l'ont point attendu. Que dirait la France, si Paris dans la stupeur
attendait l'arrivée des ennemis? Le peuple français a voulu être
libre; il le sera. Bientôt des forces nombreuses seront rendues ici.
On mettra a la disposition des municipalités tout ce qui sera
nécessaire, en prenant l'engagement d'indemniser les possesseurs. Tout
appartient à la patrie, quand la patrie est en danger.




III

SUR LA PATRIE EN DANGER

(2 septembre 1792)


Le matin du 2 septembre on apprit à Paris, après les premiers succès
de Brunswick et la capitulation de Longwy, l'investissement de Verdun.
Une émotion et une fureur extraordinaires s'emparèrent de la capitale,
et tandis que Danton tonnait à la tribune, le peuple se vengeait, sur
les suspects des prisons, des malheurs de la patrie. "Il me semble,
écrit avec raison M. Aulard, que cette véhémente harangue peut être
considérée comme un des efforts les plus remarquables de Danton pour
empêcher les massacres".[Note: F.-A. AULARD. _Études et Leçons sur la
Révolution française_, t. II, p. 54; Paris, Félix Alcan, 1898.] Elles
ne les empêcha point, mais assura, du moins, la gloire à son auteur.

       * * * * *

Il est satisfaisant, pour les ministres du peuple libre, d'avoir à lui
annoncer que la patrie va être sauvée. Tout s'émeut, tout s'ébranle,
tout brûle de combattre.

Vous savez que Verdun n'est point encore au pouvoir de nos ennemis.
Vous savez que la garnison a promis d'immoler le premier qui
proposerait de se rendre.

Une partie du peuple va se porter aux frontières, une autre va creuser
des retranchements, et la troisième, avec des piques, défendra
l'intérieur de nos villes. Paris va seconder ces grands efforts. Les
commissaires de la Commune vont proclamer, d'une manière solennelle,
l'invitation aux citoyens de s'armer et de marcher pour la défense de
la patrie. C'est en ce moment, messieurs, que vous pouvez déclarez que
la capitale a bien mérité de la France entière. C'est en ce moment que
l'Assemblée nationale va devenir un véritable comité de guerre. Nous
demandons que vous _concouriez avec nous_ à diriger le mouvement
sublime du peuple, en nommant des commissaires qui nous seconderont
dans ces grandes mesures. Nous demandons que quiconque refusera de
servir de sa personne, ou de remettre ses armes, sera puni de mort.

Nous demandons qu'il soit fait une instruction aux citoyens pour
diriger leurs mouvements. Nous demandons qu'il soit envoyé des
courriers dans tous les départements pour avertir des décrets que vous
aurez rendus. Le tocsin qu'on va sonner n'est point un signal
d'alarme, c'est la charge sur les ennemis de la patrie. Pour les
vaincre, il nous faut de l'audace, encore de l'audace, toujours de
l'audace, et la France est sauvée [Note: Texte du Moniteur.--Celui du
_Journal des Débats et de Décrets_ offre quelques légères variantes.].




IV

SUR LE ROLE DE LA CONVENTION

(21 septembre 1792)


Paris nomma, le 8 septembre, Danton représentant à la Convention
nationale. Dès longtemps son choix entre la fonction de ministre et
celle de député était fait. "Il n'hésitera pas un moment à quitter le
ministère pour être représentant du peuple", écrivait le 26 août
Camille Desmoulins à son père. [Note: _Oeuvres de Camille Demoulins_,
recueillies et publiées d'après les textes originaux, par M. Jules
Claretie, t. II, p. 369; Paris, Fasquelle.] Le 21 septembre, dans la
deuxième séance de la Convention nationale, Danton donna sa démission
du ministère. Il indiqua, en outre, dans son discours, le véritable
rôle de la Convention et les devoirs qu'elle assumait devant le peuple
dont elle était l'émanation. Improvisation brève et nerveuse, inspirée
des mêmes sentiments qui dictèrent celle sur les mesures
révolutionnaires.

       * * * * *

Avant d'exprimer mon opinion sur le premier acte [Note: L'abolition de
la royauté.] que doit faire l'Assemblée nationale, qu'il me soit
permis de résigner dans son sein les fonctions qui m'avaient été
déléguées par l'Assemblée législative. Je les ai reçues au bruit du
canon, dont les citoyens de la capitale foudroyèrent le despotisme.
Maintenant que la jonction des armées est faite, que la jonction des
représentants du peuple est opérée, je ne dois plus reconnaître mes
fonctions premières; je ne suis plus qu'un mandataire du peuple, et
c'est en cette qualité que je vais parler. On vous a proposé des
serments; il faut, en effet, qu'en entrant dans la vaste carrière que
vous avez a parcourir, vous appreniez au peuple, par une déclaration
solennelle, quels sont les sentiments et les principes qui présideront
à vos travaux.

Il ne peut exister de constitution que celle qui sera textuellement,
nominativement acceptée par la majorité des assemblées primaires.
Voilà ce que vous devez déclarer au peuple. Les vains fantômes de
dictature, les idées extravagantes de triumvirat, toutes ces
absurdités inventées pour effrayer le peuple disparaissent alors,
puisque rien ne sera constitutionnel que ce qui aura été accepté par
le peuple. Après cette déclaration, vous en devez faire une autre qui
n'est pas moins importante pour la liberté et pour la tranquillité
publique. Jusqu'ici on a agité le peuple, parce qu'il fallait lui
donner l'éveil contre les tyrans. Maintenant il _faut que les lois
soient aussi terribles contre ceux qui y porteraient atteinte_, que le
peuple l'a été en foudroyant la tyrannie; il faut qu'elles punissent
tous les coupables pour que le peuple n'ait plus rien à désirer. On a
paru croire, d'excellents citoyens ont pu présumer que des amis
ardents de la liberté pouvaient nuire à l'ordre social en exagérant
les principes eh bien, abjurons ici toute exagération; déclarons que
toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles
seront éternellement maintenues. Souvenons-nous ensuite que nous avons
tout à revoir, tout à recréer; que la déclaration des droits elle-même
n'est pas sans tache, et qu'elle doit passer à la révision d'un peuple
vraiment libre.




V

SUR LE CHOIX DES JUGES

(22 septembre 1792)


Après être intervenu dans le conflit entre la population d'Orléans et
ses officiers municipaux royalistes, Danton prit part, dans la séance
du 22 septembre, à la discussion des réformes à opérer dans le système
judiciaire. Ce discours est particulièrement remarquable en ce sens
que c'est un des rares où l'avocat ait passé devant le citoyen, sans
toutefois l'oublier. La Convention décida que les juges pourraient
être choisis parmi toutes les classes des citoyens.

       * * * * *

Je ne crois pas que vous deviez dans ce moment changer l'ordre
judiciaire; mais je pense seulement que vous devez étendre la faculté
des choix. Remarquez que tous les hommes de loi sont d'une
aristocratie révoltante; si le peuple est forcé de choisir parmi ces
hommes, _il ne saura où reposer sa confiance_. Je pense que si l'on
pouvait, au contraire, établir dans les élections un principe
d'exclusion, ce devrait être contre ces hommes de loi qui jusqu'ici se
sont arrogé un privilège exclusif, qui a été une des grandes plaies du
genre humain. Que le peuple choisisse à son gré les hommes à talents
qui mériteront sa confiance. Il ne se plaindra pas quand il aura
choisi à son gré. Au lieu qu'il aura sans cesse le droit de s'insurger
contre des hommes entachés d'aristocratie que vous l'auriez forcé de
choisir.

Élevez-vous à la hauteur des grandes considérations. Le peuple ne veut
point de ses ennemis dans les emplois publics; laissez-lui donc la
faculté de choisir ses amis. Ceux qui se sont fait un état de juger
les hommes étaient comme les prêtres; les uns et les autres ont
éternellement trompé le peuple. La justice doit se rendre par les
simples lois de la raison. Et moi aussi, je connais les formes; et si
l'on défend l'ancien régime judiciaire, je prends l'engagement de
combattre en détail, pied à pied, ceux qui se montreront les
sectateurs de ce régime [Note: Quelques conventionnels s'étant, en cet
endroit, opposés à la proposition de Danton, il continua, développant
ses arguments en faveur de la libre élection de tous les citoyens au
poste de juge.].

Il s'agit de savoir s'il y a de graves inconvénients à décréter que le
peuple pourra choisir indistinctement, parmi tous les citoyens, les
hommes qu'il croira les plus capables d'appliquer la justice. Je
répondrai froidement et sans flagornerie pour le peuple aux
observations de M. Chassey. Il lui est échappé un aveu bien précieux;
il vous a dit que, comme membre du tribunal de cassation, il avait vu
arriver à ce tribunal une multitude de procès extrêmement entortillés,
et tous viciés par des violations de forme. Comment se fait-il qu'il
convient que les praticiens sont détestables, même en forme, et que
cependant il veut que le peuple ne prenne que des praticiens. Il vous
a dit ensuite: plus les lois actuelles sont compliquées, plus il faut
que les hommes chargés de les appliquer soient versés dans l'étude de
ces lois.

Je dois vous dire, moi, que ces hommes infiniment versés dans l'étude
des lois sont extrêmement rares, que ceux qui se sont glissés dans la
composition actuelle des tribunaux sont des subalternes; qu'il y a
parmi les juges actuels un grand nombre de procureurs et même
d'huissiers; eh bien, ces mêmes hommes, loin d'avoir une connaissance
approfondie des lois, n'ont qu'un jargon de chicane; et cette science,
loin d'être utile, est infiniment funeste. D'ailleurs on m'a mal
interprété; je n'ai pas proposé d'exclure les hommes de loi des
tribunaux, mais seulement de supprimer l'espèce de privilège exclusif
qu'ils se sont arrogé jusqu'à présent. Le peuple élira sans doute tous
les citoyens de cette classe, qui unissent le patriotisme aux
connaissances, mais, à défaut d'hommes de loi patriotes, ne doit-il
pas pouvoir élire d'autres citoyens? Le préopinant, qui a appuyé, en
partie les observations de M. Chassey, a reconnu lui-même la nécessité
de placer un prud'homme dans la composition des tribunaux, d'y placer
un citoyen, un homme de bon sens, reconnu pour tel dans son canton,
pour réprimer l'esprit de dubitation qu'ont souvent les hommes
barbouillés de la science de la justice.

En un mot, après avoir pesé ces vérités, attachez-vous surtout à
celle-ci: le peuple a le droit de vous dire: tel homme est ennemi du
nouvel ordre des choses, il a signé une pétition contre les sociétés
populaires, il a adressé à l'ancien pouvoir exécutif des pétitions
flagorneuses; il a sacrifié nos intérêts à la cour, je ne puis lui
accorder ma confiance. Beaucoup de juges, en effet, qui n'étaient pas
très experts en mouvements politiques, ne prévoyaient pas la
Révolution et la République naissante; ils correspondaient avec le
pouvoir exécutif, ils lui envoyaient une foule de pièces qui
prouvaient leur incivisme: et, par une fatalité bien singulière ces
pièces envoyées à M. Joly, ministre de la tyrannie, ont tombé entre
les mains du ministre du peuple. C'est alors que je me suis convaincu
plus que jamais de la nécessité d'exclure cette classe d'hommes des
tribunaux; en un mot, il n'y a aucun inconvénient grave, puisque le
peuple pourra réélire tous les hommes de loi qui sont dignes de sa
confiance.




VI

JUSTIFICATION CIVIQUE

(25 septembre 1792)


Le plus vif enthousiasme accueillit, le 25 septembre, ce discours de
Danton. Sous les attaques de Lasource, l'accusant de former, avec
Marat et Robespierre, un triumvirat aspirant à la dictature, le grand
orateur civique se réveilla. On sait que Marat reconnut lui-même qu'il
était l'auteur de la proposition d'un triumvirat. Robespierre, Danton,
disait-il, en "ont constamment improuvé l'idée ". Il est à remarquer
que ce discours de Danton contient, en germe, le décret du 1er avril
suivant qui dépouilla les députés suspects de leur inviolabilité
[Note: _Moniteur_ du jeudi 4 avril 1793, p. 94.]. C'est toutefois,
malgré sa fougueuse violence oratoire, un bel et pathétique appel à la
concorde.

       * * * * *

C'est un beau jour pour la nation, c'est un beau jour pour la
République française, que celui qui amène entre nous une explication
fraternelle. S'il y a des coupables, s'il existe un homme pervers qui
veuille dominer despotiquement les représentants du peuple, sa tête
tombera aussitôt qu'il sera démasqué. On parle de dictature, de
triumvirat. Cette imputation ne doit pas être une imputation vague et
indéterminée; celui qui l'a faite doit la signer; je le ferai, moi,
cette imputation dût-elle faire tomber la tête de mon meilleur ami. Ce
n'est pas la députation de Paris prise collectivement qu'il faut
inculper; je ne chercherai pas non plus à justifier chacun de ses
membres, je ne suis responsable pour personne; je ne vous parlerai
donc que de moi.

Je suis prêt à vous retracer le tableau de ma vie publique. Depuis
trois ans, j'ai fait tout ce que j'ai cru devoir faire pour la
liberté. Pendant la durée de mon ministère, j'ai employé toute la
vigueur de mon caractère, j'ai apporté dans le conseil toute
l'activité et tout le zèle d'un citoyen embrasé de l'amour de son
pays. S'il y a quelqu'un qui puisse m'accuser a cet égard, qu'il se
lève et qu'il parle. Il existe, il est vrai, dans la députation de
Paris, un homme dont les opinions sont, pour le parti républicain, ce
qu'étaient celles de Royou pour le parti aristocratique; c'est Marat.
Assez et trop longtemps l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de
cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside [Note:
Pétion avait été, dès la première séance, élu président par 235 voix.
(_Procès-verbal de la Convention national_, tome I.)]. Il lut, votre
président, la lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen; il
a été témoin d'une altercation qui a eu lieu, entre lui et moi à la
mairie. Mais j'attribue ces exagérations aux vexations que ce citoyen
a éprouvées. Je crois que les souterrains dans lesquels il a été
enfermé, ont ulcéré son âme... Il est très vrai que d'excellents
citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir; mais
n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout
entière. Quant à moi, je n'appartiens pas à Paris; je suis né dans un
département vers lequel je tourne toujours mes regards avec un
sentiment de plaisir; mais aucun de nous n'appartient à tel ou tel
département, il appartient à la France entière. Faisons donc tourner
cette discussion au profit de l'intérêt public.

Il est incontestable qu'il faut une loi vigoureuse contre ceux qui
voudraient détruire la liberté publique. Eh bien! portons-la, cette
loi, portons une loi qui prononce la peine de mort contre quiconque se
déclarerait en faveur de la dictature ou du triumvirat; mais après
avoir posé ces bases qui garantissent le règne de l'égalité,
anéantissons cet esprit de parti qui nous perdrait. On prétend qu'il
est parmi nous des hommes qui ont l'opinion de vouloir morceler la
France; faisons disparaître ces idées absurdes, en prononçant la peine
de mort contre les auteurs. La France doit être un tout indivisible.
Elle doit avoir unité de représentation. Les citoyens de Marseille
veulent donner la main aux citoyens de Dunkerque. Je demande donc la
peine de mort contre quiconque voudrait détruire l'unité en France, et
je propose de décréter que la Convention nationale pose pour base du
gouvernement qu'elle va établir l'unité de représentation et
d'exécution. Ce ne sera pas sans frémir que les Autrichiens
apprendront cette sainte harmonie; alors, je vous jure, nos ennemis
sont morts.




VII

CONTRE ROLAND

(29 octobre 1792)


Danton mis en cause dès le 10 octobre par la Gironde au sujet de la
gestion des fonds du ministère, et ce malgré qu'il eût rendu ses
comptes le 6, trouva l'occasion, dans la séance du 29 octobre,
d'attaquer de front ses calomniateurs. Ce fut le rapport de Roland qui
le lui fournit. Tandis qu'il s'opposait énergiquement à l'envoi de
cette pièce hypocrite et mensongère aux départements, il défendait
Robespierre. Il n'avait pas oublié l'accusation de Lasource et c'est
comme la seconde partie de son discours du 25 septembre précédent
qu'il prononça le 29 octobre.

       * * * * *

J'ai peine à concevoir comment l'Assemblée hésiterait à fixer
décidément à un jour prochain la discussion que nécessite le rapport
du ministre. Il est temps enfin que nous sachions de qui nous sommes
les collègues; il est temps que nos collègues sachent ce qu'ils
doivent penser de nous. On ne peut se dissimuler qu'il existe dans
l'Assemblée un grand germe de défiance entre ceux qui la composent....
Si j'ai dit une vérité que vous sentez tous, laissez m'en donc tirer
les conséquences. Eh bien, ces défiances, il faut qu'elles cessent; et
s'il y a un coupable parmi nous, il faut que vous en fassiez justice.
Je déclare à la Convention et à la nation entière que je n'aime point
l'individu Marat; je dis avec franchise que j'ai fait l'expérience de
son tempérament: non seulement il est volcanique et acariâtre, mais
insociable. Après un tel aveu qu'il me soit permis de dire que, moi
aussi, je suis sans parti et sans faction. Si quelqu'un peut prouver
que je tiens à une faction, qu'il me confonde à l'instant.... Si, au
contraire, il est vrai que ma pensée soit à moi, que je sois fortement
décidé à mourir plutôt que d'être cause d'un déchirement ou d'une
tendance à un déchirement dans la République, je demande à énoncer ma
pensée tout entière sur notre situation politique actuelle.

Sans doute il est beau que la philanthropie, qu'un sentiment
d'humanité fasse gémir le ministre de l'Intérieur et tous les grands
citoyens sur les malheurs inséparables d'une grande révolution, sans
doute on a le droit de réclamer toute la rigueur de la justice
nationale contre ceux qui auraient évidemment servi leurs passions
particulières au lieu de servir la Révolution et la liberté. Mais
comment se fait-il qu'un ministre qui ne peut pas ignorer les
circonstances qui ont amené les événements dont il vous a entretenus
oublie les principes et les vérités qu'un autre ministre vous a
développés sur ces mêmes événements. [Note: Danton entend désigner
Garat qui était précédemment intervenu.] Rappelez-vous ce que le
ministre actuel de la Justice vous a dit sur ces malheurs inséparables
de la Révolution. Je ne ferai point d'autre réponse au ministre de
l'Intérieur. Si chacun de nous, si tout républicain a le droit
d'invoquer la justice contre ceux qui n'auraient excité des troubles
révolutionnaires que pour assouvir des vengeances particulières, je
dis qu'on ne peut pas se dissimuler non plus que jamais trône n'a été
fracassé sans que ses éclats blessassent quelques bons citoyens; que
jamais révolution complète n'a été opérée sans que cette vaste
démolition de l'ordre de choses existant n'ait été funeste à
quelqu'un; qu'il ne faut donc pas imputer, ni à la cité de Paris, ni à
celles qui auraient pu présenter les mêmes désastres, ce qui est
peut-être l'effet de quelques vengeances particulières dont je ne nie
pas l'existence; mais ce qui est bien plus probablement la suite de
cette commotion générale, de cette fièvre nationale qui a produit les
miracles dont s'étonnera la postérité. Je dis donc que le ministre a
cédé à un sentiment que je respecte, mais que son amour passionné pour
l'ordre et les lois lui a fait voir sous la couleur de l'esprit de
faction et de grands complots d'État, ce qui n'est peut-être que la
réunion de petites et misérables intrigues dans leur objet comme dans
leurs moyens. Pénétrez-vous de cette vérité qu'il ne peut exister de
faction dans une république; il y a des passions qui se cachent; il y
a des crimes particuliers; mais il n'y a pas de ces complots vastes
et particuliers qui puissent porter atteinte à la liberté. Et où sont
donc ces hommes qu'on accuse comme des conjurés, comme des prétendants
à la dictature ou au triumvirat? Qu'on les nomme? Oui, nous devons
réunir nos efforts pour faire cesser l'agitation de quelques
ressentiments et de quelques prétentions personnelles, plutôt que de
nous effrayer par de vains et chimériques complots dont on serait bien
embarrassé d'avoir à prouver l'existence. Je provoque donc une
explication franche sur les défiances qui nous divisent, je demande
que la discussion sur le Mémoire du ministre soit ajournée à jour
fixe, parce que je désire que les faits soient approfondis, et que la
Convention prenne des mesures contre ceux qui peuvent être coupables.

J'observe que c'est avec raison qu'on a réclamé contre l'envoi aux
départements de lettres qui inculpent indirectement les membres de
cette Assemblée, et je déclare que tous ceux qui parlent de la faction
Robespierre sont à mes yeux ou des hommes prévenus ou de mauvais
citoyens. Que tous ceux qui ne partagent pas mon opinion me la
laissent établir avant de la juger. Je n'ai accusé personne et je suis
prêt à repousser toutes les accusations. C'est parce que je m'en sens
la force et que je suis inattaquable que je demande la discussion pour
lundi prochain. Je la demande pour lundi, parce qu'il faut que les
membres qui veulent accuser s'assurent de leurs matériaux et puissent
rassembler leurs pièces, et pour que ceux qui se trouvent en état de
les réfuter puissent préparer leurs développements et repousser à leur
tour des imputations calomnieuses. Ainsi, les bons citoyens qui ne
cherchent que la lumière, qui veulent connaître les choses et les
hommes, sauront bientôt à qui ils doivent leur haine, ou la fraternité
qui seule peut donner à la Convention cette marche sublime qui
marquera sa carrière.




VIII

POUR LA LIBERTÉ DES OPINIONS RELIGIEUSES

(7 novembre 1792)


Danton dont la politique n'eut jamais rien de dogmatique, dont le
civisme s'alliait avec la tolérance, intervint plusieurs fois dans les
discussions religieuses à la Convention. Dans le cas présent, en
parlant en faveur des prêtres, il parlait aussi en faveur de la
liberté des opinions religieuses, et une fois encore son patriotisme,
éclairé et prévoyant, lui dictait cette intervention. Avec la
suppression brusque du culte il prévoyait des troubles, la guerre
civile, les mille maux que créent des citoyens violemment heurtés dans
la liberté de leur conscience. En outre, l'encyclopédiste révélait là
ses théories les plus chères, en déclarant que "c'est un crime de
lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans lesquels il peut
trouver encore quelques consolations". Il est difficile de ne point
rendre hommage à la noblesse de cette pensée.

       * * * * *

Je viens ajouter quelques idées à celles qu'a développées le
préopinant. Sans doute il est douloureux pour les représentants du
peuple de voir que leur caractère est plus indignement, plus
insolemment outragé par le peuple lui-même que par ce Lafayette,
complice des attentats du despotisme. On ne peut se dissimuler que les
partisans du royalisme, les fanatiques et les scélérats qui,
malheureusement pour l'espèce humaine, se trouvent dissémines sur tous
les points de la République, ne rendent la liberté déplorable. Il y a
eu une violation infâme, il faut la réprimer; il faut sévir contré
ceux qui, prétextant la souveraineté nationale, attaquent cette
souveraineté et se souillent de tous les crimes. Il y a des individus
bien coupables, car qui peut excuser celui qui veut agiter la France?
N'avez-vous pas déclaré que la Constitution serait présentée à
l'acceptation du peuple? Mais il faut se défier d'une idée jetée dans
cette Assemblée. On a dit qu'il ne fallait pas que les prêtres fussent
salariés par le trésor public. On s'est appuyé sur des idées
philosophiques qui me sont chères; car je ne connais d'autre bien que
celui de l'univers, d'autre culte que celui de la justice et de la
liberté. Mais l'homme maltraité de la fortune cherche des jouissances
éventuelles; quand il voit un homme riche se livrer à tous ses goûts,
caresser tous ses désirs, tandis que ses besoins à lui sont restreints
au plus étroit nécessaire, alors il croit, et cette idée est
consolante pour lui, il croit que dans une autre vie ses jouissances
se multiplieront en proportion de ses privations dans celle-ci. Quand
vous aurez eu pendant quelque temps des officiers de morale qui auront
fait pénétrer la lumière auprès des chaumières, alors il sera bon de
parler au peuple morale et philosophie. Mais jusque-là il est barbare,
c'est un crime de lèse-nation que d'ôter au peuple des hommes dans
lesquels il peut trouver encore quelques consolations. Je penserais
donc qu'il serait utile que la Convention fit une adresse pour
persuader au peuple qu'elle ne veut rien détruire, mais tout
perfectionner; que si elle poursuit le fanatisme, c'est parce qu'elle
veut la liberté des opinions religieuses. Il est encore un objet qui
mérite l'attention et qui exige la prompte décision de l'Assemblée. Le
jugement du ci-devant roi est attendu avec impatience; d'une part, le
républicain est indigné de ce que ce procès semble interminable; de
l'autre, le royaliste s'agite en tous sens, et comme il a encore des
moyens de finances et qu'il conserve son orgueil accoutumé, vous
verrez au grand scandale et au grand malheur de la France, ces deux
partis s'entrechoquer encore. S'il faut des sacrifices d'argent, si
les millions mis à la disposition du ministre ne suffisent pas, il
faut lui en donner de nouveaux; mais plus vous prendrez de précautions
sages, plus aussi doit éclater votre justice contre les agitateurs.
Ainsi, d'une part, assurance au peuple qu'il lui sera fourni des blés,
accélération du jugement du ci-devant roi, et déploiement des forces
nationales contre les scélérats qui voudraient amener la famine au
milieu de l'abondance: telles sont les conclusions que je vous
propose, et que je crois les seules utiles.





ANNÉE 1793




IX

PROCÈS DE LOUIS XVI

(Janvier 1793)


Après les succès de Dumouriez contre les forces prussiennes, la
majorité girondine du Conseil exécutif décida, sur les instances du
général, l'envahissement des Pays-Bas! Le 1er décembre 1792, Danton
partit, avec Lacroix, rejoindre les armées, sur l'ordre de la
Convention. Le 14 janvier il revenait à Paris et, le surlendemain,
prenait part aux débats du procès du Roi. Parlant sur la question du
jugement, il demanda qu'il fût rendu à la simple Majorité.

       * * * * *

On a prétendu que telle était l'importance de cette question, qu'il ne
suffisait pas qu'on la vidât dans la forme ordinaire. Je demande
pourquoi, quand c'est par une simple majorité qu'on a prononcé sur le
sort de la nation entière, quand on n'a pas même pensé à soulever
cette question lorsqu'il s'est agi d'abolir la royauté, on veut
prononcer sur le sort d'un individu, d'un conspirateur avec des formes
plus sévères et plus solennelles. Nous prononçons comme représentant
par provision la souveraineté. Je demande si, quand une loi pénale est
portée contre un individu quelconque, vous renvoyez au peuple, ou si
vous avez quelques scrupules à lui donner son exécution immédiate? Je
demande si vous n'avez pas voté à la majorité absolue seulement la
république, la guerre; et je demande si le sang qui coule au milieu
des combats ne coule pas définitivement? Les complices de Louis
n'ont-ils pas subi immédiatement la peine sans aucun recours au peuple
et en vertu de l'arrêt d'un tribunal extraordinaire? Celui qui a été
l'âme de ces complots mérite-t-il une exception? Vous êtes envoyés par
le peuple pour juger le tyran, non pas comme juges proprement dits,
mais comme représentants: vous ne pouvez dénaturer votre caractère; je
demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la proposition de Lehardy;
je me motive et sur les principes et sur ce que vous avez déjà pris
deux délibérations à la simple majorité.

       * * * * *

Présent lors de l'appel nominal sur la troisième question; "Quelle
peine Louis Capet, ci-devant roi des Français, a-t-il encourue?", il
vota la mort, motivant en ces termes son opinion:

       * * * * *

Je ne suis point de cette foule d'hommes d'État qui ignorent qu'on ne
compose point avec les tyrans, qui ignorent qu'on ne frappe les rois
qu'à la tête, qui ignorent qu'on ne doit rien attendre de ceux de
l'Europe que par la force de nos armes. Je vote pour la mort du tyran.

       * * * * *

Son intervention dans la séance du 17 janvier fut marquée d'un
incident assez vif. Le président ayant annoncé l'arrivée d'une lettre
des défenseurs de Louis XVI et d'une missive du ministre d'Espagne en
faveur du monarque, Garan-Coulon prit la parole et dès le premier mot
fut interrompu par Danton. Louvet s'écria, de sa place: "Tu n'es pas
encore roi, Danton!" A ce grief girondin habituel, les rumeurs
éclatèrent, tandis que Louvet continuait: "Quel est donc ce privilège?
Je demande que le premier qui interrompra soit rappelé à l'ordre." A
cette impertinence de l'auteur de Faublas, Danton riposta: "Je demande
que l'insolent qui dit que je ne suis pas roi encore soit rappelé à
l'ordre du jour avec censure..." Et s'adressant à Garan-Coulon, il
ajouta: "Puisque Garan prétend avoir demandé la parole avant moi, je
la lui cède." Garan ayant parlé en faveur de l'audition des défenseurs
du Roi, Danton prit la parole pour appuyer cet avis, et s'élever en
termes vigoureux et éloquents contre la prétention du ministre
d'Espagne: Je consens à ce que les défenseurs de Louis soient entendus
après que le décret aura été prononcé, persuadé qu'ils n'ont rien de
nouveau à vous apprendre, et qu'ils ne vous apportent point de pièces
capables de faire changer votre détermination. Quant à l'Espagne, je
l'avouerai, je suis étonné de l'audace d'une puissance qui ne craint
pas de prétendre à exercer son influence sur votre délibération. Si
tout le monde était de mon avis, on voterait à l'instant, pour cela
seul, la guerre à l'Espagne. Quoi! on ne reconnaît pas notre
République et l'on veut lui dicter des lois? On ne la reconnaît pas,
et l'on veut lui imposer des conditions, participer au jugement que
ses représentants vont rendre? Cependant qu'on entende si on le veut
cet ambassadeur, mais que le président lui fasse une réponse digne du
peuple dont il sera l'organe et qu'il lui dise que les vainqueurs de
Jemmapes ne démentiront pas la gloire qu'ils ont acquise, et qu'ils
retrouveront, pour exterminer tous les rois de l'Europe conjurés
contre nous, les forces qui déjà les ont fait vaincre. Défiez-vous,
citoyens, des machinations qu'on ne va cesser d'employer pour vous
faire changer de détermination; on ne négligera aucun moyen; tantôt,
pour obtenir des délais, on prétextera un motif politique; tantôt une
négociation importante ou à entreprendre ou prête à terminer. Rejetez,
rejetez, citoyens, toute proposition honteuse; point de transaction
avec la tyrannie; soyez dignes du peuple qui vous a donné sa confiance
et qui jugerait ses représentants, si ses représentants l'avaient
trahi.

Dans la nuit du 17 au 18 janvier, alors que Vergniaud avait déjà
prononcé l'arrêt condamnant par 366 voix Louis XVI à la peine de mort,
la Convention décida de délibérer sur la question: Y aura-t-il sursis,
oui ou non, à l'exécution du décret gui condamne Louis Capet? L'appel
nominal commencé, malgré la fatigue de l'Assemblée, à huit heures et
demie, se termina vers minuit. On sait que, par 380 voix contre 310,
ce sursis fut rejeté. Tallien avait demandé à la Convention de décider
sur-le-champ de la question du sursis. Danton était intervenu aux
débats dans ces termes:

On vous a parlé d'humanité, mais on en a réclamé les droits d'une
manière dérisoire... Il ne faut pas décréter, en sommeillant, les plus
chers intérêts de la patrie. Je déclare que ce ne sera ni par la
lassitude, ni par la terreur qu'on parviendra à entraîner la
Convention nationale à statuer, dans la précipitation d'une
délibération irréfléchie, sur une question à laquelle la vie d'un
homme et le salut public sont également attachés. Vous avez appris le
danger des délibérations soudaines; et certes, pour la question qui
nous occupe, vous avez besoin d'être préparés par des méditations
profondément suivies. La question qui vous reste à résoudre est une
des plus importantes. Un de vos membres, Thomas Payne, a une opinion
importante à vous communiquer. Peut-être ne sera-t-il pas sans
importance d'apprendre de lui ce qu'en Angleterre... (_Murmures.) Je
n'examine point comment on peut flatter le peuple, en adulant en lui
un sentiment qui n'est peut-être que celui d'une curiosité atroce. Les
véritables amis du peuple sont à mes yeux ceux qui veulent prendre
toutes les mesures nécessaires pour que le sang du peuple ne coule
pas, que la source de ses larmes soit tarie, que son opinion soit
ramenée aux véritables principes de la morale, de la justice et de la
raison. Je demande donc la question préalable sur la proposition de
Tallien; et que, si cette proposition était mise aux voix, elle ne pût
l'être que par l'appel nominal.




X

POUR LEPELETIER ET CONTRE ROLAND

(21 janvier 1793)


Le dimanche 20 janvier, dans le sous-sol du restaurant Teisier, au
Palais-Royal, un ancien garde du corps nommé Deparis, tua d'un coup de
sabre Michel Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans sa séance du 21, la
Convention décida d'accorder à ce dernier les honneurs du Panthéon,
tandis que, désireux de frapper les contre-révolutionnaires qu'ils
présumaient être les instigateurs de l'assassinat, plusieurs députés
demandaient des visites domiciliaires pareilles à celles-là mêmes que
Danton demanda le 28 août 1892. S'associant à la première proposition,
Danton s'éleva contre la seconde. La Convention ordonna néanmoins la
mesure, qui fut exécutée dans la nuit qui suivit. On retrouvera dans
ce beau et rude discours du conventionnel un nouvel écho de la lutte
contre la Gironde. Elle allait bientôt atteindre son paroxysme et
proscrire toute clémence. Mais une fois encore l'amour de la patrie
passa avant toute querelle politique, et jamais plus belle profession
de foi patriotique ne fut mêlée à plus d'abnégation.

       * * * * *

Ce qui honore le plus les Français, c'est que dans des moments de
vengeance le peuple ait surtout respecté ses représentants. Que
deviendrions-nous, si, au milieu des doutes que l'on jette sur une
partie de cette assemblée, l'homme qui a péri victime des assassins
n'était pas patriote! O Lepeletier, ta mort servira la République; je
l'envie, ta mort. Vous demandez pour lui les honneurs du Panthéon;
mais il a déjà recueilli les palmes du martyre de la Liberté. Le moyen
d'honorer sa mémoire, c'est de jurer que nous ne nous quitterons pas
sans avoir donné une Constitution à la République. Qu'il me sera doux
de vous prouver que je suis étranger à toutes les passions!

Je ne suis point l'accusateur de Pétion; à mon sens il eut des torts.
Pétion peut avoir été faible; mais, je l'avoue avec douleur, bientôt
la France ne saura plus sur qui reposer sa confiance. Quant aux
attentats dont nous avons tous gémi, l'on aurait dû vous dire
clairement que nulle puissance n'aurait pu les arrêter. Ils étaient la
suite de cette rage révolutionnaire qui animait tous les esprits. Les
hommes qui connaissent le mieux ces événements terribles furent
convaincus que ces actes étaient la suite nécessaire de la fureur d'un
peuple qui n'avait jamais obtenu justice. J'adjure tous ceux qui me
connaissent de dire si je suis un buveur de sang, si je n'ai pas
employé tous les moyens de conserver la paix dans le conseil exécutif.
Je prends à témoin Brissot lui-même. N'ai-je pas montré une extrême
déférence pour un vieillard dont le caractère est opiniâtre, et qui
aurait dû au contraire épuiser tous les moyens de douceur pour
rétablir le calme? Roland, dont je n'accuse pas les intentions, répute
scélérats tous ceux qui ne partagent pas ses opinions. Je demande pour
le bien de la République qu'il ne soit plus ministre; je désire le
salut public, vous ne pouvez suspecter mes intentions. Roland, ayant
craint d'être frappé d'un mandat dans des temps trop fameux, voit
partout des complots; il s'imagine que Paris veut s'attribuer une
espèce d'autorité sur les autres communes. C'est là sa grande erreur.
Il a concouru à animer les départements contre Paris, qui est la ville
de tous. On a demandé une force départementale pour environner la
Convention. Eh bien, cette garde n'aura pas plus tôt séjourné dans
Paris, qu'elle y prendra l'esprit du peuple. En doutez-vous
maintenant? Je puis attester sans acrimonie que j'ai acquis la
conviction que Roland a fait circuler des écrits qui disent que Paris
veut dominer la République.

Quant aux visites domiciliaires, je m'oppose à cette mesure dans son
plein, dans un moment où la nation s'élève avec force contre le bill
rendu contre les étrangers; mais il vous faut un comité de sûreté
générale qui jouisse de la plénitude de votre confiance; lorsque les
deux tiers des membres de ce conseil tiendront les fils d'un complot,
qu'ils puissent se faire ouvrir les maisons.

Maintenant que le tyran n'est plus, tournons toute notre énergie,
toutes nos agitations vers la guerre. Faisons la guerre à l'Europe. Il
faut, pour épargner les sueurs et le sang de nos concitoyens,
développer la prodigalité nationale. Vos armées ont fait des prodiges
dans un moment déplorable, que ne feront-elles pas quand elles seront
bien secondées? Chacun de nos soldats croit qu'il vaut deux cents
esclaves. Si on leur disait d'aller à Vienne, ils iraient à Vienne ou
à la mort. Citoyens, prenez les reines d'une grande nation,
élevez-vous à sa hauteur, organisez le ministère, qu'il soit
immédiatement nommé par le peuple.

Un autre ministère est entre les mains d'un bon citoyen, mais il passe
ses forces; je ne demande pas qu'on le ravisse à ses fonctions, mais
qu'elles soient partagées.

Quant à moi, je ne suis pas fait pour venger des passions
personnelles, je n'ai que celle de mourir pour mon pays; je voudrais,
an prix, de mon sang, rendre à la patrie le défenseur qu'elle a perdu.




XI

SUR LA RÉUNION DE LA BELGIOUE A LA FRANCE

(31 janvier 1793)


Les premiers succès de Dumouriez dans les Pays-Bas causèrent un
enthousiasme indescriptible. La théorie girondine de la propagande
révolutionnaire armée recevait sa sanction. Danton monta à la tribune
dans la séance du 31 janvier, comprenant tout le parti que pouvait
tirer la jeune République de l'annexion de la Belgique au moment où,
sur ce territoire, se livrait une guerre décisive. Le soir même,
Danton partait pour les frontières. On sait que c'est durant ce voyage
que mourut, le l0 février 1793, sa première femme Antoinette-Gabrielle
Charpentier.

       * * * * *

Ce n'est pas en mon nom seulement, c'est au nom des patriotes belges,
du peuple belge, que je viens demander aussi la réunion de la
Belgique. Je ne demande rien à votre enthousiasme, mais tout à votre
raison, mais tout aux intérêts de la République Française. N'avez-vous
pas préjugé cette réunion quand vous avez décrété une organisation
provisoire de la Belgique. Vous avez tout consommé par cela seul que
vous avez dit aux amis de la liberté: organisez-vous comme nous.
C'était dire: nous accepterons votre réunion si vous la proposez. Eh
bien, ils la proposent aujourd'hui. Les limites de la France sont
marquées par la nature. Nous les atteindrons dans leurs quatre points:
à l'Océan, au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées. On nous menace des rois!
Vous leur avez jeté le gant, ce gant est la tête d'un roi, c'est le
signal de leur mort prochaine. On vous menace de l'Angleterre! Les
tyrans de l'Angleterre sont morts. Vous avez la plénitude de la
puissance nationale. Le jour où la Convention nommera des commissaires
pour savoir ce qu'il y a dans chaque commune d'hommes et d'armes, elle
aura tous les Français. Quant à la Belgique, l'homme du peuple, le
cultivateur veulent la réunion. Lorsque nous leur déclarâmes qu'ils
avaient le pouvoir de voter, ils sentirent que l'exclusion ne portait
que sur les ennemis du peuple, et ils demandèrent l'exclusion de votre
décret. Nous avons été obligés de donner la protection de la force
armée au receveur des contributions auquel le peuple demandait la
restitution des anciens impôts. Sont-ils mûrs, ces hommes-là? De cette
réunion dépend le sort de la République dans la Belgique. Ce n'est que
parce que les patriotes pusillanimes doutent de cette réunion, que
votre décret du 15 a éprouvé des oppositions. Mais prononcez-la et
alors vous ferez exécuter les lois françaises, et alors les
aristocrates, nobles et prêtres, purgeront la terre de la liberté.
Cette purgation opérée, nous aurons des hommes, des armes de plus. La
réunion décrétée, vous trouverez dans les Belges des républicains
dignes de vous, qui feront mordre la poussière aux despotes. Je
conclus donc à la réunion de la Belgique.




XII

SUR LES SECOURS A ENVOYER A DUMOURIEZ

(8 mars 1793)


La trahison de Dumouriez fut précédée des revers qui amenèrent par la
suite, au lendemain de sa convention avec Mack, l'évacuation de la
Belgique par les armées françaises. Danton, au cours de sa mission,
eut l'occasion de voir et de juger les déplorables résultats de la
campagne. Au moment où il revenait à Paris, avec Lacroix,
l'avant-garde de l'armée abandonnait Liège à l'ennemi. La Convention
décréta les mesures proposées par Danton dans ce discours:

       * * * * *

Nous avons plusieurs fois fait l'expérience que tel est le caractère
français, qu'il lui faut des dangers pour trouver toute sou énergie.
Eh bien, ce moment est arrivé. Oui, il faut dire à la France entière:
"Si vous ne volez pas au secours de vos frères de la Belgique, si
Dumouriez est enveloppé en Hollande, si son armée était obligée de
mettre bas les armes, qui peut calculer les malheurs incalculables
d'un pareil événement? La fortune publique anéantie, la mort de
600.000 Français pourraient en être la suite!"

Citoyens, vous n'avez pas une minute à perdre; je ne vous propose pas
en ce moment des mesures générales pour les départements, votre comité
de défense vous fera demain son rapport. Mais nous ne devons pas
attendre notre salut uniquement de la loi sur le recrutement; son
exécution sera nécessairement lente, et des résultats tardifs ne sont
pas ceux qui conviennent à l'imminence du danger qui nous menace. Il
faut que Paris, cette cité célèbre et tant calomniée, il faut que
cette cité qu'on aurait renversée pour servir nos ennemis qui
redoutent son brûlant civisme contribue par son exemple à sauver la
patrie. Je dis que cette ville est encore appelée à donner à la France
l'impulsion qui, l'année dernière, a enfanté nos triomphes. Comment se
fait-il que vous n'ayez pas senti que, s'il est bon de faire les lois
avec maturité, on ne fait bien la guerre qu'avec enthousiasme? Toutes
les mesures dilatoires, tout moyen tardif de recruter détruit cet
enthousiasme, et reste souvent sans succès. Vous voyez déjà quels en
sont les misérables effets.

Tous les Français veulent être libres. Ils se sont constitués en
gardes nationales. Aux termes de leur serments, ils doivent tous
marcher quand la patrie réclame leur secours.

Je demande, par forme de mesure provisoire, que la Convention nomme
des commissaires qui, ce soir, se rendront dans toutes les sections de
Paris, convoqueront les citoyens, leur feront prendre les armes, et
les engageront, au nom de la liberté et de leurs serments, à voter la
défense de la Belgique. La France entière sentira le contre-coup de
cette impulsion salutaire. Nos armées recevront de prompts renforts;
et, il faut le dire ici, les généraux ne sont pas aussi répréhensibles
que quelques personnes ont paru le croire. Nous leur avions promis
qu'au 1er février l'armée de la Belgique recevrait un renfort de
30.000 hommes. Rien ne leur est arrivé. Il y a trois mois qu'à notre
premier voyage dans la Belgique ils nous dirent que leur position
militaire était détestable, et que, sans un renfort considérable,
s'ils étaient attaqués au printemps, ils seraient peut-être forcés
d'évacuer la Belgique entière. Hâtons-nous de réparer nos fautes. Que
ce premier avantage de nos ennemis soit, comme celui de l'année
dernière, le signal du réveil de la nation. Qu'une armée, conservant
l'Escaut, donne la main à Dumouriez, et les ennemis seront dispersés.
Si nous avons perdu Aix-la-Chapelle, nous trouverons en Hollande des
magasins immenses qui nous appartiennent.

Dumouriez réunit au génie du général l'art d'échauffer et d'encourager
le soldat. Nous avons entendu l'armée battue le demander à grands
cris. L'histoire jugera ses talents, ses passions et ses vices; mais
ce qui est certain, c'est qu'il est intéressé à la splendeur de la
République. S'il est secondé, si une armée lui prête la main, il saura
faire repentir nos ennemis de leurs premiers succès.

Je demande que des commissaires soient nommés à l'instant.




XIII

SUR LA LIBÉRATION DES PRISONNIERS POUR DETTES

(9 mars 1793)


Ce fut une des mesures les plus humaines que celle réclamée par Danton
dans ce discours. Avocat, il comprenait tout l'odieux du système;
patriote, il en sentait tout l'absurde au moment où la défense de la
République exigeait toutes les énergies, toutes les forces vives de la
nation. La Convention s'associa à l'unanimité à la généreuse
proposition de l'ancien ministre.

       * * * * *

Non sans doute, citoyens, l'espoir de vos commissaires ne sera pas
déçu. Oui, vos ennemis, les ennemis de la liberté seront exterminés,
parce que vos efforts ne vont point se ralentir. Vous serez dignes
d'être les régulateurs de l'énergie nationale. Vos commissaires, en se
disséminant sur toutes les parties de la République, vont répéter aux
Français que la grande querelle qui s'est élevée entre le despotisme
et la liberté va être enfin terminée. Le peuple français sera vengé:
c'est à nous qu'il appartient de mettre le monde politique en
harmonie, de créer des lois concordantes avec cette harmonie. Mais
avant de vous entretenir de ces grands objets, je viens vous demander
la déclaration d'un principe trop longtemps méconnu, l'abolition d'une
erreur funeste, la destruction de la tyrannie de la richesse sur la
misère. Si la mesure que je propose est adoptée, bientôt ce Pitt, le
Breteuil de la diplomatie anglaise, et ce Burke, l'abbé Maury du
Parlement britannique, qui donnent aujourd'hui au peuple anglais une
impulsion si contraire à la liberté, seront anéantis.

Que demandez-vous? Vous voulez que tous les Français s'arment pour la
défense commune. Eh bien, il est une classe d'hommes qu'aucun crime
n'a souillés, qui a des bras, mais qui n'a pas de liberté, c'est celle
des malheureux détenus pour dettes; c'est une honte pour l'humanité,
pour la philosophie, qu'un homme, en recevant de l'argent, puisse
hypothéquer et sa personne et sa sûreté.

Je pourrais démontrer que la déclaration du principe que je proclame
est favorable à la cupidité même, car l'expérience prouve que celui
qui prêtait ne prenait aucune garantie pécuniaire, parce qu'il pouvait
disposer de la personne de son débiteur; mais qu'importent ces
considérations mercantiles? Elles ne doivent pas influer sur une
grande nation. Les principes sont éternels, et tout Français ne peut
être privé de sa liberté que pour avoir forfait à la société.

Que les propriétaires ne s'alarment pas. Sans doute quelques individus
se sont portés à des excès; mais la nation, toujours juste, respectera
les propriétés. Respectez la misère, et la misère respectera
l'opulence. Ne soyons jamais coupables envers les malheureux, et le
malheureux, qui a plus d'âme que le riche, ne sera jamais coupable.

Je demande que la Convention nationale déclare que tout citoyen
français, emprisonné pour dettes, sera mis en liberté, parce qu'un tel
emprisonnement est contraire à la saine morale, aux droits de l'homme,
aux vrais principes de la liberté.




XIV

SUR LES DEVOIRS DE CHACUN ENVERS LA PATRIE EN DANGER

(10 mars 1793)


L'émotion des terribles nouvelles pesait sur la Convention dans la
séance du 10 mars. L'ennemi occupait Liège et forçait à la levée du
siège de Maëstricht. Le découragement avait succédée l'enthousiasme
des premiers jours. Nous tenons le discours que Danton prononça à
cette occasion pour le plus admirable morceau d'éloquence civique.
Jamais appel plus vibrant, plus électrique ne fut lancé à la nation
par l'homme qui s'effaçait devant le danger de la patrie. Le dédain
qu'il eut toujours pour sa défense personnelle se manifeste une fois
encore ici: "Que m'importe d'être appelé buveur de sang!....
Conquérons la liberté!" Vingt jours plus tard, la trahison de
Dumouriez était chose faite.

       * * * * *

Les considérations générales qui vous ont été présentées sont vraies;
mais il s'agit moins en ce moment d'examiner les causes des événements
désastreux qui peuvent nous frapper, que d'y appliquer promptement le
remède. Quand l'édifice est en feu, je ne m'attache pas aux fripons
qui enlèvent les meubles, j'éteins l'incendie. Je dis que vous devez
être convaincus plus que jamais, par la lecture des dépêches de
Dumouriez, que vous n'avez pas un instant à perdre pour sauver la
République.

Dumouriez avait conçu un plan qui honore son génie. Je dois lui rendre
même une justice bien plus éclatante que celle que je lui rendis
dernièrement. Il y a trois mois qu'il a annoncé au pouvoir exécutif, à
votre comité de défense générale, que, si nous n'avions pas assez
d'audace pour envahir la Hollande au milieu de l'hiver, pour déclarer
sur-le-champ la guerre à l'Angleterre, qui nous la faisait depuis
longtemps, nous doublerons les difficultés de la campagne, en laissant
aux forces ennemies le temps de se déployer. Puisque l'on a méconnu ce
trait de génie, il faut réparer nos fautes.

Dumouriez ne s'est pas découragé; il est au milieu de la Hollande, il
y trouvera des munitions; pour renverser tous nos ennemis, il ne lui
faut que des Français, et la France est remplie de citoyens.
Voulons-nous être libres? Si nous ne le voulons plus, périssons, car
nous l'avions juré. Si nous le voulons, marchons tous pour défendre
notre indépendance. Nos ennemis font leurs derniers efforts.

Pitt sent bien qu'ayant tout à perdre, il n'a rien à épargner. Prenons
la Hollande, et Carthagène est détruite, et l'Angleterre ne peut plus
vivre que pour la liberté.... Que la Hollande soit conquise à la
liberté, et l'aristocratie commerciale elle-même, qui domine en ce
moment le peuple anglais, s'élèvera contre le gouvernement qui l'aura
entraînée dans cette guerre du despotisme contre un peuple libre. Elle
renversera ce ministère stupide qui a cru que les talents de l'ancien
régime pouvaient étouffer le génie de la liberté qui plane sur la
France. Ce ministère renversé par l'intérêt du commerce, le parti de
la liberté se montrera, car il n'est pas mort; et si vous saisissez
vos devoirs, si vos commissaires partent à l'instant, si vous donnez
la main à l'étranger qui soupire après la destruction de toute espèce
de tyrannie, la France est sauvée et le monde est libre.

Faites donc partir vos commissaires: soutenez-les par votre énergie;
qu'ils partent ce soir, cette nuit même; qu'ils disent à la classe
opulente: il faut que l'aristocratie de l'Europe, succombant sous nos
efforts, paye notre dette, ou que vous la payiez; le peuple n'a que du
sang; il le prodigue. Allons, misérables, prodiguez vos richesses.
Voyez, citoyens, les belles destinées qui vous attendent. Quoi! vous
avez une nation entière pour levier, la raison pour point d'appui, et
vous n'avez pas encore bouleversé le monde. Il faut pour cela du
caractère, et la vérité est qu'on en a manqué. Je mets de côté toutes
les passions, elles me sont toutes parfaitement étrangères, excepté
celle du bien public. Dans des circonstances plus difficiles, quand
l'ennemi était aux portes de Paris, j'ai dit à ceux qui gouvernaient
alors: Vos discussions sont misérables, je ne connais que l'ennemi.

Vous qui me fatiguez de vos contestations particulières, au lieu de
vous occuper du salut de la République, je vous répudie tous comme
traîtres à la patrie. Je vous mets tous sur la même ligne. Je leur
disais: Eh que m'importe ma réputation! que la France soit libre et
que mon nom soit flétri! Que m'importe d'être appelé buveur de sang!
Eh bien, buvons le sang des ennemis de l'humanité, s'il le faut;
combattons, conquérons la liberté.

On parait craindre que le départ des commissaires affaiblisse l'un ou
l'autre parti de la Convention. Vaines terreurs! Portez votre énergie
partout. Le plus beau ministère est d'annoncer au peuple que la dette
terrible qui pèse sur lui sera desséchée aux dépens de ses ennemis, ou
que le riche la paiera avant peu. La situation nationale est cruelle;
le signe représentatif n'est plus en équilibre dans la circulation; la
journée de l'ouvrier est au-dessous du nécessaire; il faut un grand
moyen correctif. Conquérons la Hollande; ranimons en Angleterre le
parti républicain; faisons marcher la France, et nous irons glorieux à
la postérité. Remplissez ces grandes destinées; point de débats; point
de querelles, et la patrie est sauvée.

       * * * * *

Danton, outre le discours sur le Tribunal révolutionnaire que l'on
trouvera plus loin, intervint dans les débats de cette séance pour
demander la comparution, à la barre de la Convention, du général
Stengel qui, né sujet palatin, se refusait à porter les armes contre
sa patrie et demandait à être employé dans un autre poste.

       * * * * *

Je suis bien éloigné de croire Stengel républicain; je ne crois pas
qu'il doive commander nos armées. Mais je pense qu'avant de le
décréter d'accusation, il faut qu'il vous soit fait un rapport ou que
vous l'entendiez vous-mêmes à la barre. Il faut de la raison et de
l'inflexibilité; il faut que l'impunité, portée jusqu'à présent trop
loin, cesse; mais il ne faut pas porter de décret d'accusation au
hasard. Je demande que le ministre de la guerre soit chargé de faire
traduire à la barre Stengel et Lanoue.

       * * * * *

La Convention décréta que Stengel et Lanoue comparaîtraient à sa
barre.




XV

SUR L'INSTITUTION D'UN TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE

(10 mars 1793)


La conspiration de l'ennemi intérieur se combinant avec les dangers
extérieurs exigeait des mesures sévères, terribles. Tandis que la
nation armée se portait aux frontières, il importait d'empêcher, au
lendemain de possibles désastres, le retour des événements sanglants
qui avaient marqué les premiers jours de septembre, au lendemain de
l'invasion. C'est dans cet esprit que Danton proposa la création d'un
tribunal révolutionnaire.

       * * * * *

Je somme tous les bons citoyens de ne pas quitter leurs postes. (_Tous
les membres se remettent en place, un calme profond règne dans toute
l'Assemblée_.) Quoi, citoyens! au moment où notre position est telle,
que si Maranda était battu, et cela n'est pas impossible, Dumouriez
enveloppé serait obligé de mettre bas les armes, vous pourriez vous
séparer sans prendre les grandes mesures qu'exige le salut de la chose
publique? Je sens à quel point il est important de prendre des mesures
judiciaires qui punissent les contre-révolutionnaires; car c'est pour
eux que ce tribunal est nécessaire; c'est pour eux que ce tribunal
doit suppléer au tribunal suprême de la vengeance du peuple. Les
ennemis de la liberté lèvent un front audacieux; partout confondus,
ils sont partout provocateurs. En voyant le citoyen honnête occupé
dans ses foyers, l'artisan occupé dans ses ateliers, ils ont la
stupidité de se croire en majorité: eh bien, arrachez-les vous-mêmes à
la vengeance populaire, l'humanité vous l'ordonne.

Rien n'est plus difficile que de définir un crime politique; mais si
un homme du peuple, pour un crime particulier, en reçoit à l'instant
le châtiment; s'il est si difficile d'atteindre un crime politique,
n'est-il pas nécessaire que des lois extraordinaires, prises hors du
corps social, épouvantent les rebelles et atteignent les coupables?
Ici le salut du peuple exige de grands moyens et des mesures
terribles. Je ne vois pas de milieu entre les formes ordinaires et un
tribunal révolutionnaire. L'histoire atteste cette vérité; et
puisqu'on a osé, dans cette Assemblée, rappeler ces journées
sanglantes sur lesquelles tout bon citoyen a gémi, je dirai, moi, que
si un tribunal eût alors existé, le peuple auquel on a si souvent, si
cruellement reproché ces journées, ne les aurait pas ensanglantées; je
dirai, et j'aurai l'assentiment de tous ceux qui ont été les témoins
de ces terribles événements, que nulle puissance humaine n'était dans
le cas d'arrêter le débordement de la vengeance nationale. Profitons
des fautes de nos prédécesseurs.

Faisons ce que n'a pas fait l'Assemblée législative; soyons terribles
pour dispenser le peuple de l'être; organisons un tribunal, non pas
bien, cela est impossible, mais le moins mal qu'il se pourra, afin que
le glaive de la loi pèse sur la tête de tous ses ennemis.

Ce grand oeuvre terminé, je vous rappelle aux armes, aux commissaires
que vous devez faire partir, au ministère que vous devez organiser;
car nous ne pouvons le dissimuler, il nous faut des ministres; et
celui de la marine, par exemple, dans un pays où tout peut être créé,
parce que tous les éléments s'y trouvent, avec toutes les qualités
d'un bon citoyen, n'a pas créé de marine; nos frégates ne sont pas
sorties et l'Angleterre enlève nos corsaires. Eh bien, le moment est
arrivé, soyons prodigues d'hommes et d'argent; déployons tous les
moyens de la puissance nationale, mais ne mettons la direction de ces
moyens qu'entre les mains d'hommes dont le contact nécessaire et
habituel avec vous vous assure l'ensemble et l'exécution des mesures
que vous avez combinées pour le salut de la République. Vous n'êtes
pas un corps constitué, car vous pouvez tout constituer vous-mêmes.
Prenez-y garde, citoyens, vous répondez au peuple de nos armées, de
son sang, de ses assignats; car si ses défaites atténuaient tellement
la valeur de cette monnaie que les moyens d'existence fussent anéantis
dans ses mains, qui pourrait arrêter les effets de son ressentiment et
de sa vengeance? Si, dès le moment que je vous l'ai demandé, vous
eussiez fait le développement de forces nécessaires, aujourd'hui
l'ennemi serait repoussé loin de nos frontières.

Je demande donc que le tribunal révolutionnaire soit organisé, séance
tenante, que le pouvoir exécutif, dans la nouvelle organisation,
reçoive les moyens d'action et d'énergie qui lui sont nécessaires. Je
ne demande pas que rien soit désorganisé, je ne propose que des moyens
d'amélioration.

Je demande que la Convention juge mes raisonnements et méprise les
qualifications injurieuses et flétrissantes qu'on ose me donner. Je
demande qu'aussitôt que les mesures de sûreté générale seront prises,
vos commissaires partent à l'instant, qu'on ne reproduise plus
l'objection qu'ils siègent dans tel ou tel côté de cette salle. Qu'ils
se répandent dans les départements, qu'ils y échauffent les citoyens,
qu'ils y raniment l'amour de la liberté, et que, s'ils ont regret de
ne pas participer à des décrets utiles, ou de ne pouvoir s'opposer à
des décrets mauvais, ils se souviennent que leur absence a été le
salut de la patrie.

Je me résume donc: ce soir, organisation du tribunal, organisation du
pouvoir exécutif; demain, mouvement militaire; que, demain, vos
commissaires soient partis; que la France entière se lève, coure aux
armes, marche à l'ennemi; que la Hollande soit envahie; que la
Belgique soit libre; que le commerce d'Angleterre soit ruiné; que les
amis de la liberté triomphent de cette contrée; que nos armes,
partout victorieuses, apportent aux peuples la délivrance et le
bonheur; que le monde soit vengé.




XVI

SUR LA DÉMISSION DE BEURNONVILLE

(11 mars 1793)


Nommé ministre de la Guerre le 4 février 1793, Beurnonville donna sa
démission le 11 mars suivant. A ce propos, plusieurs membres de la
Convention voulurent lui demander les motifs de son départ. Danton s'y
opposa, insistant dans son discours sur la cohésion et l'unité
réclamées par le gouvernement républicain, faisant appel au civisme de
tous pour le salut public. On sait qu'envoyé à la suite de sa
démission auprès de Dumouriez, Beurnonville fut livré par lui aux
Autrichiens qui le retinrent en otage jusqu'au 12 brumaire an IV.

       * * * * *

Avant de rendre au ministre de la Guerre la justice que lui doit tout
Français qui aime son pays, et qui sait apprécier ceux qui ont
combattu vaillamment pour lui, je dois cette déclaration positive de
mes principes et de mes sentiments: que, s'il est dans mes opinions
que la nature des choses et les circonstances exigent que la
Convention se réserve la faculté de prendre partout, et même dans son
sein, des ministres, je déclare en même temps, et je le jure par la
patrie, que, moi, je n'accepterai jamais une place dans le ministère,
tant que j'aurai l'honneur d'être membre de la Convention nationale.
Je le déclare, dis-je, sans fausse modestie; car, je l'avoue, je crois
valoir un autre citoyen français. Je le déclare avec le désir ardent
que mon opinion individuelle ne devienne pas celle de tous mes
collègues; car je tiens pour incontestable que vous feriez une chose
funeste à la chose publique, si vous ne vous réserviez pas cette
faculté. Après un tel aveu, je vous somme tous, citoyens, de descendre
dans le fond de votre conscience. Quel est celui d'entre vous qui ne
sent pas la nécessité d'une plus grande cohésion, de rapports plus
directs, d'un rapprochement plus immédiat, plus quotidien, entre les
agents du pouvoir exécutif révolutionnaire, chargé de défendre la
liberté contre toute l'Europe, et vous qui êtes chargés de la
direction suprême de la législation civile et de la défense de là
République? Vous avez la nation à votre disposition, vous êtes une
Convention nationale, vous n'êtes pas un corps constitué, mais un
corps chargé de constituer tous les pouvoirs, de fonder tous les
principes de notre République; vous n'en violerez donc aucun, rien ne
sera renversé, si, exerçant toute la latitude de vos pouvoirs, vous
prenez le talent partout où il existe pour le placer partout où il
peut être utile. Si je me récuse dans les choix que vous pourrez
faire, c'est que, dans mon poste, je me crois encore utile à pousser,
à faire marcher la Révolution; c'est que je me réserve encore la
faculté de dénoncer les ministres qui, par malveillance et par
impéritie, trahiraient notre confiance. Ainsi mettons-nous donc bien
tous dans la tête que presque tous, que tous, nous voulons le salut
public. Que les défiances particulières ne nous arrêtent pas dans
notre marche, puisque nous avons un but commun. Quant à moi, je ne
calomnierai jamais personne; je suis sans fiel, non par vertu, mais
par tempérament. La haine est étrangère à mon caractère.... Je n'en ai
pas besoin; ainsi je ne puis être suspect, même à ceux qui ont fait
profession de me haïr. Je vous rappelle à l'infinité de vos devoirs.
Je n'entends pas désorganiser le ministère; je ne parle pas de la
nécessité de prendre des ministres dans votre sein, mais de la
nécessité de vous en réserver la faculté.

---J'arrive à la discussion particulière qui s'est élevée sur la
lettre de démission envoyée par le ministre de la Guerre.

On veut lui demander les motifs de sa démission: certes, jamais on ne
pourra dire que c'est par faiblesse. Celui qui a combattu si bien les
ennemis, braverait l'erreur populaire avec le même courage; il
mourrait à son poste sans sourciller; tel est Beurnonville, tel nous
devons le proclamer. Mais la nature, variée dans ses faveurs,
distribue aux hommes différents genres de talents; tel est capable de
commander une armée, d'échauffer le soldat, de maintenir la discipline
qui n'a pas les formes populaires conciliatrices, nécessaires dans les
circonstances critiques et orageuses, quand on veut le bien. Celui qui
donne sa démission a dû se consulter sous ces différents rapports; il
ne serait pas même de la dignité de la Convention de lui faire les
questions qu'on propose. Beurnonville a su se juger; il peut encore
vaincre nos ennemis sur le champ de bataille; mais il n'a pas les
formes familières qui, dans les places administratives, appellent la
confiance des hommes peu éclairés; car le peuple est ombrageux, et
l'expérience de nos révolutions lui a bien acquis le droit de craindre
pour sa liberté.

Je ne doute pas que Beurnonville n'ait géré en bon citoyen; il doit
être excepté de la rigueur de la loi qui défend à tout ministre de
quitter Paris, avant d'avoir rendu ses comptes; et nous ne perdrons
pas l'espérance de voir Beurnonville allant aux armées, y conduisant
des renforts, remporter avec elles de nouveaux triomphes.




XVII

SUR LE GOUVERNEMENT RÉVOLUTIONNAIRE

(27 mars 1793)


Créé le 10 mars, le Tribunal criminel extraordinaire n'était pas
encore entré en activité. Danton s'éleva avec force contre ce retard
et rappela dans son discours les devoirs assumés par le gouvernement
révolutionnaire. Le lendemain, 28 mars, la Convention décrétait que le
Tribunal entrerait en activité le même jour et pour ce l'autorisait à
juger au nombre de dix jurés.

       * * * * *

Je déclare avoir recommandé aux ministres d'excellents patriotes,
d'excellents révolutionnaires. Il n'y a aucune loi qui puisse ôter à
un représentant du peuple sa pensée. La loi ancienne qu'on veut
rappeler était absurde; elle a été révoquée par la révolution. Il faut
enfin que la Convention nationale soit un corps révolutionnaire; il
faut qu'elle soit peuple; il est temps qu'elle déclare la guerre aux
ennemis intérieurs. Quoi! la guerre civile est allumée de toutes
parts, et la Convention reste immobile! Un tribunal révolutionnaire a
été créé qui devait punir tous les conspirateurs, et ce tribunal n'est
pas encore en activité! Que dira donc ce peuple! car il est prêt à se
lever en masse; il le doit, il le sent. Il dira: Quoi donc! des
passions misérables agitent nos représentants, et cependant les
contre-révolutionnaires tuent la liberté.

Je dois enfin vous dire la vérité, je vous la dirai sans mélange; que
m'importent toutes les chimères que l'on peut répandre contre moi,
pourvu que je puisse servir la patrie! Oui, citoyens; vous ne faites
pas votre devoir. Vous dites que le peuple est égaré; mais pourquoi
vous éloignez-vous de ce peuple? Rapprochez-vous de lui, il entendra
la voix de la raison. La révolution ne peut marcher, ne peut être
consolidée qu'avec le peuple. Le peuple en est l'instrument, c'est à
vous de vous en servir. En vain dites-vous que les sociétés populaires
fourmillent de dénonciateurs absurdes, de dénonciateurs atroces. Eh
bien, que n'y allez-vous? Une nation en révolution est comme l'airain
qui bout et se régénère dans le creuset. La statue de la liberté n'est
pas fondue. Ce métal bouillonne; si vous n'en surveillez le fourneau,
vous serez tous brûlés. Comment se fait-il que vous ne sentiez pas que
c'est aujourd'hui qu'il faut que la Convention décrète que tout homme
du peuple aura une pique aux frais de la nation. Les riches la
paieront, ils la paieront en vertu d'une loi; les propriétés ne seront
pas violées. Il faut décréter encore que, dans les départements où la
révolution s'est manifestée, quiconque a l'audace d'appeler cette
contre-révolution sera mis hors la loi. A Rome, Valerius Publicola eut
le courage de proposer une loi qui portait peine de mort contre
quiconque appellerait la tyrannie. Eh bien, moi, je déclare que,
puisque dans les rues, dans les places publiques, les patriotes sont
insultés; puisque, dans les spectacles, on applaudit avec fureur aux
applications qui se rapportent avec les malheurs de la patrie; je
déclare, dis-je, que quiconque oserait appeler la destruction de la
liberté, ne périra que de ma main, dusse-je après porter ma tête sur
l'échafaud, heureux d'avoir donné un exemple de vertu à ma patrie. Je
demande qu'on passe à l'ordre du jour sur la motion qui m'a donné lieu
de parler. Je demande que, dans toute la République, un citoyen ait
une pique aux frais de la nation. Je demande que le tribunal
extraordinaire soit mis en activité. Je demande que la Convention
déclare au peuple français, à l'Europe, à l'univers qu'elle est un
corps révolutionnaire, qu'elle est résolue de maintenir la liberté,
d'étouffer les serpents qui déchirent le sein de la patrie.

Montrez-vous révolutionnaires; montrez-vous peuple, et alors la
liberté n'est plus en péril. Les nations qui veulent être grandes
doivent, comme les héros, être élevées à l'école du malheur. Sans
doute nous avons eu des revers; mais si, au mois de septembre, on vous
eût dit: "la tête du tyran tombera sous le glaive des lois, l'ennemi
sera chassé du territoire de la République; 100.000 hommes seront à
Mayence; nous aurons une armée à Tournai", vous eussiez vu la liberté
triomphante. Eh bien, telle est encore notre position. Nous avons
perdu un temps précieux. Il faut le réparer. On a cru que la
révolution était faite. On a crié aux factieux. Eh bien, ce sont ces
factieux qui tombent sous le poignard des assassins.

Et toi, Lepeletier, quand tu périssais victime de ta haine pour les
tyrans, on criait aussi que tu étais un factieux. Il faut sortir de
cette léthargie politique. Marseille sait déjà que Paris n'a jamais
voulu opprimer la République, n'a jamais voulu que la liberté.
Marseille s'est déclarée la montagne de la République. Elle se
gonflera, cette montagne, elle roulera les rochers de la liberté, et
les ennemis de la liberté seront écrasés. Je ne veux pas rappeler de
fâcheux débats. Je ne veux pas faire l'historique des haines dirigées
contre les patriotes. Je ne dirai qu'un mot.

Je vous dirai que Roland écrivait à Dumouriez (et c'est ce général qui
nous a montré la lettre, à Lacroix et à moi): "Il faut vous liguer
avec nous pour écraser ce parti de Paris, et surtout ce Danton." Jugez
si une imagination frappée au point de tracer de pareils tableaux a dû
avoir une grande influence sur toute la République. Mais tirons le
rideau sur le passé. Il faut nous réunir. C'est cette réunion qui
devrait établir la liberté d'un pôle à l'autre, aux deux tropiques et
sur la ligne de la Convention. Je ne demande pas d'ambassades
particulières. Quant à moi, je fais serment de mourir pour défendre
mon plus cruel ennemi. Je demande que ce sentiment sacré enflamme
toutes les âmes. Il faut tuer les ennemis intérieurs pour triompher
des ennemis extérieurs. Vous deviendrez victimes de vos passions ou de
votre ignorance, si vous ne sauvez la République. La République, elle
est immortelle! L'ennemi pourra bien faire encore quelques progrès; il
pourrait prendre encore quelques-unes de nos places, mais il s'y
consumerait lui-même. Que nos échecs tournent à notre avantage! que le
Français, en touchant la terre de son pays, comme le géant de la
fable, reprenne de nouvelles forces.

J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi, sur ce que la nécessité vous
commande, soyez peuple. Que tout homme qui porte encore dans son coeur
une étincelle de liberté, ne s'éloigne pas du peuple. Nous ne sommes
pas ses pères, nous sommes ses enfants. Exposons-lui nos besoins et
ses ressources, disons qu'il sera inviolable, s'il veut être uni.
Qu'on se rappelle l'époque mémorable et terrible du mois d'août.
Toutes les passions se croisaient. Paris ne voulait pas sortir de ses
murs. J'ai, moi, car il faut bien quelquefois se citer, j'ai amené le
conseil exécutif à se réunir à la mairie avec tous les magistrats du
peuple. Le peuple vit notre réunion, il la seconda, et l'ennemi a été
vaincu. Si on se réunit, si on aime les sociétés populaires, si on y
assiste, malgré ce qu'il peut y avoir en elles de défectueux, car il
n'y a rien de parfait sur la terre, la France reprendra sa force,
redeviendra victorieuse, et bientôt les despotes se repentiront de ces
triomphes éphémères qui n'auront été que plus funestes pour eux.




XVIII

JUSTIFICATION DE SA CONDUITE EN BELGIQUE

(30 mars 1793)


Dans la séance du 30 mars, un membre [Note: Le Moniteur du 1er avril,
n° 91, qui rend compte de la séance du 30 mars ne donne pas le nom de
ce membre.] de la Convention demanda l'exécution du décret ordonnant à
Danton de rendre compte de l'état de la Belgique au moment de son
départ. "Il importe, ajoutait-il, que nous connaissions toutes les
opérations de nos commissaires Gironde contre le conventionnel". Il
demanda aussitôt la parole et prononça ce long discours où il se
justifia d'une façon éclatante des reproches sournois et hypocrites
que Mme Roland réédita depuis dans son libelle.

       * * * * *

Citoyens, vous aviez, par un décret, ordonné que, Camus et moi, seuls
des commissaires près l'armée de la Belgique, qui se trouvent
actuellement dans la Convention, rendions compte de ce que nous avions
vu et fait dans la Belgique. Le changement des circonstances, les
lettres nouvelles parvenues à votre Comité de défense générale, ont
rendu ce rapport moins important, quant à ce qui concerne la situation
des armées, puisque cette situation a changé; elles ont nécessité des
mesures provisoires que vous avez décrétées. J'étais prêt et je le
suis encore à m'expliquer amplement, et sur l'historique de la
Belgique, et sur les généraux, et sur l'armée, et sur la conduite des
commissaires. Il est temps que tout soit connu. Si la saine raison, si
le salut de la patrie et celui de l'armée a obligé vos commissaires
d'être en quelque sorte stationnaires, aujourd'hui le temps de bannir
toute espèce de politique est arrivé; il l'est d'autant plus que je
m'aperçois qu'on a insinué dans l'Assemblée que les malheurs de la
Belgique pouvaient avoir été plus ou moins amenés par l'influence, les
fautes et même les crimes de vos commissaires.

Eh bien, je prends à cette tribune l'engagement solennel de tout dire,
de tout révéler, de répondre à tout. J'appellerai tous les
contradicteurs possibles d'un bout de la République à l'autre;
j'appellerai le Conseil exécutif, les commissaires nationaux;
j'appellerai tous mes collègues en témoignage. Et après cette vaste
explication, quand on aura bien sondé l'abîme dans lequel on a voulu
nous plonger, on reconnaîtra que ceux-là qui ont travaillé la réunion,
qui ont demandé des renforts, qui se sont empressés de vous annoncer
nos échecs pour hâter l'envoi des secours, s'ils n'obtiennent pas
l'honorable fruit de leurs travaux, sont au moins bien fortement in
inculpables. Je rendrai, je pourrai me tromper sur quelques détails,
les comptes qui me sont demandés; mais je puis annoncer à l'avance
qu'il y aura unanimité dans le témoignage de vos commissaires sur les
principaux objets de ces rapports.

Je demande que la séance de demain soit consacrée à un rapport
préliminaire, car il y aura beaucoup de personnes a entendre, beaucoup
de chefs à interroger. On verra si nous avons manqué d'amour pour le
peuple, lorsque nous n'avons pas voulu tout à coup priver l'armée des
talents militaires dont elle avait besoin, dans des hommes dont
cependant nous combattions les opinions politiques, ou si nous n'avons
pas au contraire sauvé cette armée.

On verra, par exemple, que, si nous avions donné à cette fameuse
lettre qui a été lue partout, excepté dans cette enceinte, les suites
que nous aurions pu lui donner, dès qu'elle nous a été connue, on
verra que, si nous n'avions pas, dans cette circonstance, mis dans
notre conduite la prudence que nous dictaient les événements, l'armée,
dénuée de chefs, se serait repliée sur nos frontières avec un tel
désordre, que l'ennemi serait entré avec elle dans nos places fortes.

Je ne demande ni grâce, ni indulgence. J'ai fait mon devoir dans ce
moment de nouvelle révolution, comme je l'ai fait au 10 août. Et, à
cet égard, comme je viens d'entendre des hommes qui, sans doute sans
connaître les faits, mettant en avant des opinions dictées par la
prévention, me disent que je rende mes comptes, je déclare que j'ai
rendu les miens et que je suis prêt à les rendre encore. Je demande
que le Conseil exécutif soit consulté sur toutes les parties de ma
conduite ministérielle. Qu'on me mette en opposition avec ce ci-devant
ministre qui, par des réticences, a voulu jeter des soupçons sur moi.

J'ai fait quelques instants le sacrifice de ma réputation pour mieux
payer mon contingent à la République, en ne m'occupant que de la
servir. Mais j'appelle aujourd'hui sur moi toutes les explications,
tous les genres d'accusation, car je suis résolu à tout dire.

Ainsi préparez-vous à être aussi francs jusque dans vos haines, et
francs dans vos passions, car je les attends. Toutes ces discussions
pourront peut-être tourner encore au profit de la chose publique. Nos
maux viennent de nos divisions; eh bien, connaissons-nous tous. Car
comment se fait-il qu'une portion des représentants du peuple traite
l'autre de conjurés? Que ceux-ci accusent les premiers de vouloir les
faire massacrer? Il a été un temps pour les passions; elles sont
malheureusement dans l'ordre de la nature; mais il faut enfin que tout
s'explique, que tout le monde se juge et se reconnaisse. Le peuple, il
faut le dire, ne sait plus où reposer sa confiance; faites donc que
l'on sache si vous êtes un composé de deux partis, une assemblée
d'hommes travaillés de soupçons respectifs, ou si vous tendez tous au
salut de la patrie. Voulez-vous la réunion? Concourez d'un commun
accord aux mesures sévères et fermes que réclame le peuple indigné des
trahisons dont il a été si longtemps victime. Instruisez, armez les
citoyens; ce n'est pas assez d'avoir des armées aux frontières, il
faut au sein de la République une colonne centrale qui fasse front aux
ennemis du dedans, pour reporter ensuite la guerre au dehors.

Non seulement je répondrai catégoriquement aux inculpations qui m'ont
été et me seront faites ici, dans cette Assemblée qui a l'univers pour
galerie, mais je dirai tout ce que je sais sur les opérations de la
Belgique, persuadé que la connaissance approfondie du mal peut seule
nous en faire découvrir le remède. Ainsi, s'il est un seul d'entre
vous qui ait le moindre soupçon sur ma conduite, comme ministre; s'il
en est un seul qui désire des comptes itératifs, lorsque déjà toutes
les pièces sont déposées dans vos comités; s'il en est un seul qui ait
des soupçons sur mon administration, relativement aux dépenses
secrètes de révolution, qu'il monte demain à la tribune, que tout se
découvre, que tout soit mis à nu, et, libres de défiances, nous
passerons ensuite à l'examen de notre situation politique [Note: A.
AULARD (_Oeuvr. cit._, tome I, p. 137 et suiv.) a prouvé, pièces en
mains, que, contrairement à l'assertion de la femme Roland et de
presque tous les historiens, Danton avait rendu les comptes de son
ministère dans la séance de la Convention du 6 octobre 1792.].

Ces défiances, quand on veut se rapprocher, sont-elles donc si
difficiles à faire disparaître? Je le dis, il s'en faut qu'il y ait
dans cette Assemblée les conspirations qu'on se prête. Trop longtemps,
il est vrai, un amour mutuel de vengeance, inspiré par les
préventions, a retardé la marche de la Convention, et diminué son
énergie, en la divisant souvent. Telle opinion forte a été repoussée
par tel ou tel coté, par cela seul qu'elle ne lui appartenait pas.
Qu'enfin donc le danger vous rallie. Songez que vous vous trouvez dans
la crise la plus terrible; vous avez une armée entièrement
désorganisée, et c'est la plus importante, car d'elle dépendait le
salut public, si le vaste projet de ruiner en Hollande le commerce de
l'Angleterre eût réussi. Il faut connaître ceux qui peuvent avoir
trempé dans la conspiration qui a fait manquer ce projet; les têtes de
ceux qui ont influé, soit comme généraux, soit comme représentants du
peuple sur le sort de cette armée, ces têtes doivent tomber les
premières.

D'accord sur les bases de la conduite que nous devons tenir, nous le
serons facilement sur les résultats. Interrogeons, entendons,
comparons, tirons la vérité du chaos; alors nous saurons distinguer ce
qui appartient aux passions et ce qui est le fruit des erreurs; nous
connaîtrons où a été la véritable politique nationale, l'amour de son
pays, et l'on ne dira plus qu'un tel est un ambitieux, un usurpateur,
parce qu'il a un tempérament plus chaud et des formes plus robustes.
Non, la France ne sera pas ré asservie, elle pourra être embranlée,
mais le peuple, comme le Jupiter de l'Olympe, d'un seul signe fera
rentrer dans le néant tous les ennemis.

Je demande que demain le Conseil exécutif nous fasse un rapport
préliminaire; je demande à m'expliquer ensuite, car le peuple doit
être instruit de tout. Les nouvelles reçues hier des armées
transpirent déjà. C'est en soulevant petit à petit le voile, c'est en
renonçant aux palliatifs que nous préviendrons l'explosion que
pourrait produire l'excès de mécontentement. Je demande que le Conseil
exécutif, pièces en main, nous rende compte de ses différents agents.
Que la vérité colore le civisme et le courage; que nous ayons encore
l'espoir de sauver la République, et de ramener à un centre commun
ceux qui se sont un moment laissé égarer par leurs passions.

Citoyens, nous n'avons pas un instant à perdre. L'Europe entière
pousse fortement la conspiration. Vous voyez que ceux-là qui ont
prêché plus persévéramment la nécessité du recrutement qui s'opère
enfin pour le salut de la République; que ceux qui ont demandé le
tribunal révolutionnaire; que ceux qui ont provoqué l'envoi des
commissaires dans les départements pour y souffler l'esprit public,
sont présentés presque comme des conspirateurs. On se plaint de
misérables détails. Et des corps administratifs n'ont-ils pas demandé
ma tète? Ma tète!.... elle est encore là, elle y restera. Que chacun
emploie celle qu'il a reçue de la nature, non pour servir de petites
passions, mais pour servir la République.

Je somme celui qui pourrait me supposer des projets d'ambition, de
dilapidation, de forfaiture quelconque, de s'expliquer demain
franchement sur ces soupçons, sous peine d'être réputé calomniateur.
Cependant je vous en atteste tous, dès le commencement de la
Révolution, j'ai été peint sous les couleurs les plus odieuses.

Je suis resté inébranlable, j'ai marché à pas fermes vers la liberté.
On verra qui touchera au terme où le peuple arrivera, après avoir
écrasé tous les ennemis. Mais puisque aujourd'hui l'union, et par
conséquent une confiance réciproque, nous est nécessaire, je demande à
entrer, après le rapport du Conseil exécutif, dans toutes explications
qu'on jugera.




XIX

SUR LA TRAHISON DE DUMOURIEZ ET LA MISSION EN BELGIQUE

(1er avril 1793)


La trahison de Dumouriez, dont les opérations avaient, à plusieurs
reprises, été défendues par Danton, créa pour celui-ci une nouvelle
source d'accusations. Après un discours de Cambacérès, au nom du
Comité de défense générale, une défense de Sillery, réclamant l'examen
de ses papiers pour se disculper d'une complicité supposée avec
Dumouriez, et quelques mots de Fonfrède et de Robespierre, Penières
monta à la tribune pour dénoncer un fait que le Moniteur (n° 93)
relate en ces termes:

PENIÈRES.--Quelques jours après l'arrivée de Danton et de Delacroix de
la Belgique, une lettre écrite par Dumouriez fut envoyée au Comité de
défense générale, sans avoir été lue à l'Assemblée. (PLUSIEURS
MEMBRES.--Cela n'est pas vrai!) La lettre fut apportée au Comité de
défense générale, où Danton fut appelé pour en entendre la lecture;
Bréard, qui était alors président, dit qu'il était de son devoir d'en
donner connaissance à l'Assemblée. Delacroix lui répondit en ces
termes: "Quant à moi, si j'étais président, je ne balancerais pas un
moment à exposer ma responsabilité, et la lettre ne serait pas lue;
car si un décret d'accusation devait être porté contre Dumouriez,
j'aimerais mieux que ma tête tombât que la sienne: Dumouriez est utile
à l'armée." Après cette explication, il fut arrêté que le lendemain on
ferait renvoyer cette lettre au comité, sans en faire la lecture.
Après que ce renvoi fut décrété, Danton nous dit qu'il repartirait
avec Delacroix et qu'il promettait de faire rétracter Dumouriez; et il
ajouta que, dans le cas où Dumouriez s'y refuserait, il demanderait
lui-même le décret d'accusation contre lui. Qu'est-il arrivé? Danton,
de retour de la Belgique, ne se présenta ni à l'Assemblée ni au
comité. Je lui demande en ce moment: pourquoi, ayant promis de faire
rétracter Dumouriez, et ne l'ayant pas fait, n'a-t-il pas demandé
contre lui le décret d'accusation.

       * * * * *

Bréard ayant, en quelques mots, expliqué son rôle en cet incident,
Danton monta à la tribune pour justifier sa conduite envers Dumouriez,
sa mission en Belgique, et confondre ses calomniateurs. A plusieurs
reprises son discours fut interrompu. Force nous est donc de suivre le
texte du Moniteur (n° 93 et 94) pour donner une physionomie exacte de
la séance, et de reproduire toutes les interruptions pour suivre la
défense de Danton.


       * * * * *

Je commence par bien préciser l'interpellation faite, elle se réduit à
ceci: "Vous avez dit, Danton, que, si vous ne parveniez pas à faire
écrire a Dumouriez une lettre qui détruisit l'effet de la première,
vous demanderiez contre lui le décret d'accusation. Cette lettre
n'ayant point eu lieu, pourquoi n'avez-vous pas tenu votre promesse?"

Voilà la manière dont je suis interpellé. Je vais donner les
éclaircissements qui me sont demandés. D'abord, j'ai fait ce que
j'avais annoncé: la Convention a reçu une lettre par laquelle
Dumouriez demandait qu'il ne fût fait de rapport sur sa première
qu'après que la Convention aurait entendu les renseignements que
devaient lui donner ses commissaires. Cette lettre ne nous satisfit
pas, et, après avoir conféré avec lui, nous acquîmes la conviction
qu'il n'y avait plus rien à attendre de Dumouriez pour la République.

Arrivé à Paris à neuf heures du soir, je ne vins pas au comité; mais
le lendemain j'ai dit que Dumouriez était devenu tellement atroce,
qu'il avait dit que la Convention était composée de trois cents
imbéciles et de quatre cents brigands. J'ai demandé que tout fût
dévoilé; ainsi tous ceux qui s'y sont trouvés ont dû voir que mon avis
était qu'il fallait arracher Dumouriez à son armée.

Mais ce fait ne suffit pas, il importe que la Convention et la nation
entière sachent la conduite qu'ont tenue vos commissaires à l'égard de
Dumouriez, et il est étrange que ceux qui, constamment, ont été en
opposition de principes avec lui soient aujourd'hui accusés comme ses
complices.

Qu'a voulu Dumouriez? Établir un système financier dans la Belgique.
Qu'a voulu Dumouriez? Point de réunion. Quels sont ceux qui ont fait
les réunions? Vos commissaires. La réunion du Hainaut, dit Dumouriez,
s'est faite à coups de sabre. Ce sont vos commissaires qui l'ont
faite. C'est nous que Dumouriez accuse des malheurs de la Belgique;
c'est nous qu'il accuse d'avoir fait couler le sang dans le Hainaut
et, par une fatalité inconcevable, c'est nous qu'on accuse de protéger
Dumouriez!

J'ai dit que Dumouriez avait conçu un plan superbe d'invasion de la
Hollande: si ce plan eût réussi, il aurait peut-être épargné bien des
crimes à Dumouriez; peut-être l'aurait-il voulu faire tourner a son
profit; mais l'Angleterre n'en aurait pas été moins abaissée et la
Hollande conquise.

Voilà le système de Dumouriez: Dumouriez se plaint des sociétés
populaires et du tribunal extraordinaire; il dit que bientôt Danton
n'aura plus de crédit que dans la banlieue de Paris.

UNE VOIX.--Ce sont les décrets de l'Assemblée, et non vous.

On m'observe que je suis dans l'erreur; je passe à un autre fait plus
important: c'est que Dumouriez a dit à l'armée que si Danton et
Delacroix y reparaissaient, il les ferait arrêter. Citoyens, les faits
parlent d'eux-mêmes; on voit facilement que la commission a fait son
devoir.

Dumouriez s'est rendu criminel, mais ses complices seront bientôt
connus. J'ai déjà annoncé que Dumouriez a été égaré par les impulsions
qu'il a reçues de Paris, et qu'il était aigri par les écrits qui
présentaient les citoyens les plus énergiques comme des scélérats. La
plupart de ces écrits sont sortis de cette enceinte; je demande que la
Convention nomme une commission pour débrouiller ce chaos et pour
connaître les auteurs de ce complot. Quand on verra comment nous avons
combattu les projets de Dumouriez, quand on verra que vous avez
ratifié tous les arrêtés que nous avons pris, il ne restera plus aucun
soupçon sur notre conduite.

Citoyens, ce n'est point assez de découvrir d'où viennent nos maux; il
faut leur appliquer un remède immédiat. Vous avez, il est vrai,
ordonné un recrutement, mais cette mesure est trop lente; je crois que
l'Assemblée doit nommer un comité de la guerre, chargé de créer une
armée improvisée. Les ennemis veulent se porter sur Paris; leur
complice vous l'a dévoilé; je demande qu'il soit pris des mesures pour
qu'un camp de cinquante mille hommes soit formé à vingt lieues de
Paris; ce camp fera échouer les projets de nos ennemis, et pourra au
besoin servir a compléter les armées. Je demande aussi que mes
collègues dans la Belgique soient rappelés sur-le-champ.

PLUSIEURS MEMBRES.--Cela est fait.

Je demande enfin que le Conseil exécutif rende un compte exact de nos
opérations dans la Belgique: l'Assemblée acquerra les lumières qui lui
sont nécessaires, et elle verra que nous avons toujours été en
contradiction avec Dumouriez.

Si vos commissaires avaient fait enlever Dumouriez au moment où il
était à la tète de son armée, on aurait rejeté sur eux la
désorganisation de cette armée. Vos commissaires, quoique investis
d'un grand pouvoir, n'ont rien pour assurer le succès de leurs
opérations; les soldats ne nous prennent, en arrivant aux armées, que
pour de simples secrétaires de commission; il aurait fallu que la
Convention donnât à ceux qu'elle charge de promulguer ses lois à la
tête des armées une sorte de décoration moitié civile et moitié
militaire.

Que pouvaient faire de plus vos commissaires, sinon de dire: il y a
urgence, il faut arracher promptement Dumouriez de la tête de son
armée? Si nous avions voulu employer la force, elle nous eût manqué;
car quel général, au moment où Dumouriez exécutait sa retraite, et
lorsqu'il était entouré d'une armée qui lui était dévouée, eût voulu
exécuter nos ordres? Dumouriez était constamment jour et nuit à
cheval, et jamais il n'y a eu deux lieues de retraite sans un combat:
ainsi il nous était impossible de le faire arrêter. Nous avons fait
notre devoir, et j'appelle sur ma tête toutes les dénonciations, sûr
que ma tête loin de tomber sera la tête de Méduse qui fera trembler
tous les aristocrates.

LASOURCE.--Ce n'est point une accusation formelle que je vais porter
contre Danton; mais ce sont des conjectures que je vais soumettre à
l'Assemblée. Je ne sais point déguiser ce que je pense, ainsi je vais
dire franchement l'idée que la conduite de Delacroix et de Danton a
fait naître dans mon esprit.

Dumouriez a ourdi un plan de contre-révolution; l'a-t-il ourdi seul,
oui ou non?

Danton a dit qu'il n'avait pu, qu'il n'avait osé sévir contre
Dumouriez, parce qu'au moment où il se battait, aucun officier général
n'aurait voulu exécuter ses ordres. Je réponds à Danton qu'il est bien
étonnant qu'il n'ait osé prendre aucune mesure contre Dumouriez,
tandis qu'il nous a dit que l'armée était tellement républicaine, que,
malgré la confiance qu'elle avait dans son général, si elle lisait
dans un journal que Dumouriez a été décrété d'accusation, elle
l'amènerait elle-même à la barre de l'Assemblée.

Danton vient de dire qu'il avait assuré le comité que la République
n'avait rien à espérer de Dumouriez. J'observe à l'Assemblée que
Dumouriez avait perdu la tête en politique, mais qu'il conservait tous
ses talents militaires; alors Robespierre demanda que la conduite de
Dumouriez fût examinée; Danton s'y opposa et dit qu'il ne fallait
prendre aucune mesure contre lui avant que la retraite de la Belgique
fût entièrement effectuée. Son opinion fut adoptée.

Voilà les faits, voici comme je raisonne.

MAURE.--Je demande à dire un fait, c'est qu'on a proposé d'envoyer
Gensonné qui avait tout pouvoir sur Dumouriez, afin de traiter avec
lui du salut de la patrie.

PLUSIEURS MEMBRES.--C'est vrai.

LASOURCE.--Voici comment je raisonne. Je dis qu'il y avait un plan de
formé pour rétablir la royauté, et que Dumouriez était à la tête de ce
plan. Que fallait-il faire pour le faire réussir? Il fallait maintenir
Dumouriez à la tête de son armée. Danton est venu à la tribune, et a
fait le plus grand éloge de Dumouriez. S'il y avait un plan de formé
pour faire réussir les projets de Dumouriez, que fallait-il faire? Il
fallait se populariser. Qu'a fait Delacroix? Delacroix, en arrivant de
la Belgique, a affecté un patriotisme exagéré dont jusqu'à ce moment
il n'avait donné aucun exemple. (_De violents murmures se font
entendre_.) Et pour mieux dire, Delacroix se déclara Montagnard.
L'avait-il fait jusqu'alors? Non. Il tonna contre les citoyens qui ont
voté l'appel au peuple et contre ceux qu'on désigne sous le nom
d'hommes d'État. L'avait-il fait jusqu'alors? Non.

Pour faire réussir la conspiration tramée par Dumouriez, il fallait
acquérir la confiance populaire, il fallait tenir les deux extrémités
du fil. Delacroix reste dans la Belgique; Danton vient ici; il y vient
pour prendre des mesures de sûreté générale; il assiste au comité, il
se tait.

DANTON.--Cela est faux!

PLUSIEURS VOIX.--C'est faux!

LASOURCE.--Ensuite Danton, interpellé de rendre compte des motifs qui
lui ont fait abandonner la Belgique, parle d'une manière
insignifiante. Comment se fait-il qu'après avoir rendu son compte
Danton reste à Paris? Avait-il donné sa démission? Non. Si son
intention était de ne pas retourner dans la Belgique, il fallait qu'il
le dit, afin que l'Assemblée le remplaçât; et dans le cas contraire,
il devait y retourner.

Pour faire réussir la conspiration de Dumouriez, que fallait-il faire?
Il fallait faire perdre à la Convention la confiance publique. Que
fait Danton? Danton paraît à la tribune, et là il reproche à
l'Assemblée d'être au-dessous de ses devoirs; il annonce une nouvelle
insurrection; il dit que le peuple est prêt à se lever, et cependant
le peuple était tranquille. Il n'y avait pas de marche plus sûre pour
amener Dumouriez à ses fins que de ravaler la Convention et de faire
valoir Dumouriez; c'est ce qu'a fait Danton.

Pour protéger la conspiration, il fallait exagérer les dangers de la
patrie, c'est ce qu'ont fait Delacroix et Danton. On savait qu'en
parlant de revers, il en résulterait deux choses: la première, que les
âmes timides se cacheraient; la seconde, que le peuple, en fureur de
se voir trahi, se porterait à des mouvements qu'il est impossible de
retenir.

En criant sans cesse contre la faction des hommes d'État, ne
semble-t-il pas qu'on se ménageait un mouvement, tandis que Dumouriez
se serait avancé à la tête de son armée?

Citoyens, voilà les nuages que j'ai vus dans la conduite de vos
commissaires. Je demande, comme Danton, que vous nommiez une
commission ad hoc pour examiner les faits et découvrir les coupables.
Cela fait, je vous propose une mesure de salut public. Je crois que la
conduite de Dumouriez, mal connue de son armée, pourrait produire
quelques mouvements funestes. Il faut qu'elle et la France entière
sachent les mesures que vous avez prises; car Dumouriez est, comme le
fut jadis Lafayette, l'idole de la République. (_De violents murmures
et des cris_: Non, non! s'élèvent dans toutes les parties de la
salle.) Pour les inquiétudes que nos revers ont pu faire naître dans
l'âme des Français, il faut que la nation sache que, si l'armée a été
battue, c'est qu'elle a été trahie; il faut que la nation sache que,
tant que son général a voulu la liberté, l'armée a marché à des
triomphes.

Je termine par une observation: vous voyez maintenant à découvert le
projet de ceux qui parlaient au peuple de couper des têtes, vous voyez
s'ils ne voulaient pas la royauté. Je sais bien que le peuple ne la
voulait pas, mais il était trompé. On lui parle sans cesse de se
lever. Eh bien! peuple français, lève-toi, suis le conseil de tes
perfides ennemis, forge-toi des chaînes, car c'est la liberté qu'on
veut perdre, et non pas quelques membres de la Convention.

Et vous, mes collègues, souvenez-vous que le sort de la liberté est
entre vos mains; souvenez-vous que le peuple veut la justice. Il a vu
assez longtemps le Capitole et le trône, il veut voir maintenant la
roche Tarpéienne et l'échafaud. (_Applaudissements_.) Le tribunal que
vous avez créé ne marche pas encore; je demande:

1° Qu'il rende compte tous les trois jours des procès qu'il a jugés et
de ceux qu'il instruit; de cette manière on saura s'il a fait justice.

2° Je demande que les citoyens Égalité et Sillery, qui sont inculpés,
mais que je suis loin de croire coupables, soient mis en état
d'arrestation chez eux.

3° Je demande que la commission demandée par Danton soit à l'instant
organisée.

4° Que le procès-verbal qui vous a été lu soit imprimé, envoyé aux
départements et aux armées, qu'une adresse soit jointe a ce
procès-verbal; ce moyen est puissant; car, lorsque le peuple voit une
adresse de l'Assemblée nationale, il croit voir un oracle. Je demande
enfin, pour prouver à la nation que nous ne capitulerons jamais avec
un tyran, que chacun d'entre nous prenne l'engagement de donner la
mort à celui qui tenterait de se faire roi ou dictateur. (_Une
acclamation unanime se fait entendre. Les applaudissements et les
cris_: Oui, oui! se répètent à plusieurs reprises. L'assemblée entière
est levée; tout les membres, dont l'attitude du serment, répètent
celui de Lasource. Les tribunes applaudissent.)

BIROTEAU.--Je demande la parole pour un fait personnel.

Au comité de défense générale, où l'on agita les moyens de sauver la
patrie, Fabre d'Eglantine, qu'on connaît très lié avec Danton, qui,
dans une séance précédente, avait fait son éloge, Fabre d'Églantine,
dis-je, annonce qu'il avait un moyen de sauver la République, mais
qu'il n'osait pas en faire part, attendu qu'on calomniait sans cesse
les opinions. On le rassura, en lui disant que les opinions étaient
libres, et que d'ailleurs tout ce qui se disait au comité y demeurait
enseveli. Alors Fabre d'Églantine à mots couverts proposa un roi. (_De
violents murmures se font entendre_.)

PLUSIEURS MEMBRES s'écrient à la fois:--Cela n'est pas vrai!

DANTON.--C'est une scélératesse: vous avez pris la défense du roi, et
vous voulez rejeter vos crimes sur nous.

BIROTEAU.--Je vais rendre les propres paroles de Fabre avec la réponse
qu'on lui fit. Il dit: (_De nouveaux murmures s'élèvent_.)

DELMAS.--Je demande la parole au nom du salut public.

Citoyens, je me suis recueilli; j'ai écouté tout ce qui a été dit à
cette tribune. Mon opinion est que l'explication qu'on provoque dans
ce moment doit perdre la République. Le peuple vous a envoyés pour
sauver la chose publique; vous le pouvez; mais il faut éloigner cette
explication; et moi aussi j'ai des soupçons, mais ce n'est pas le
moment de les éclaircir.

Je demande que l'on nomme la commission proposée par Lasource; qu'on
la charge de recueillir tous les faits, et ensuite on les fera
connaître au peuple français.

DANTON.--Je somme Cambon, sans personnalités, sans s'écarter de la
proposition qui vient d'être décrétée, de s'expliquer sur un fait
d'argent, sur cent mille écus qu'on annonce avoir été remis à Danton
et à Delacroix, et de dire la conduite que la commission a tenue
relativement à la réunion....

       * * * * *

La proposition de Delmas est adoptée unanimement.

       * * * * *

PLUSIEURS VOIX.--Le renvoi à la commission!

Cette proposition est décrétée.

Danton retourne à sa place; toute l'extrême gauche se lève, et
l'invite à retourner à la tribune pour être entendu. (_Des
applaudissements s'élèvent dans les tribunes et se prolongent pendant
quelques instants_.) Danton s'élance à la tribune. (_Les
applaudissements des tribunes continuent avec ceux d'une grande partie
de l'Assemblée_.)_

Le président se couvre pour rétablir l'ordre et le silence. (_Le calme
renaît_.)

LE PRÉSIDENT.--Citoyens, je demande la parole, et je vous prie de
m'écouter en silence.

Différentes propositions ont été faites: on avait provoqué une
explication sur des faits qui inculpaient des membres de la
Convention. Delmas a demandé la nomination d'une commission chargée
d'examiner les faits et d'en rendre compte à l'Assemblée. Cette
proposition a été adoptée à l'unanimité. Danton s'y était rendu,
maintenant il demande la parole pour des explications; je consulte
l'Assemblée.

TOUTE LA PARTIE GAUCHE.--Non, non! il a la parole de droit.

Un grand nombre de membres de l'autre côté réclament avec la même
chaleur le maintien du décret.--(_L'Assemblée est longtemps agitée_.)

LASOURCE.--Je demande que Danton soit entendu, et je déclare qu'il
n'est entré dans mon procédé aucune passion.

LE PRÉSIDENT.--Citoyens, dans cette crise affligeante le voeu de
l'Assemblée ne sera pas équivoque. Je vais le prendre.

L'Assemblée, consultée, accorde la parole à Danton, à une très grande
majorité.

DANTON.--Je dois commencer par vous rendre hommage comme vraiment amis
du salut du peuple, citoyens qui êtes placés à cette montagne (_se
tournant vers l'amphithéâtre de l'extrémité gauche_); vous avez mieux
jugé que moi. J'ai cru longtemps que, quelle que fût l'impétuosité de
mon caractère, je devais tempérer les moyens que la nature m'a
départis; je devais employer dans les circonstances difficiles où m'a
placé ma mission la modération que m'ont paru commander les
événements. Vous m'accusiez de faiblesse, vous aviez raison, je le
reconnais devant la France entière. Nous, faits pour dénoncer ceux
qui, par impéritie ou scélératesse, ont constamment voulu que le tyran
échappât au glaive de la loi.... (_Un très grand nombre de membres se
lèvent en criant_: Oui, oui! _et en indiquant du geste les membres
placés dans la partie droite.--Des rumeurs et des récriminations
violentes s'élèvent dans cette partie_.) Eh bien! ce sont ces
mêmes hommes.... (_Les murmures continuent à la droite de la
tribune.--L'orateur se tournant vers les interrupteurs_.) Vous me
répondrez, vous me répondrez.... Citoyens, ce sont, dis-je, ces mêmes
hommes qui prennent aujourd'hui l'attitude insolente de
dénonciateurs.... (_Grangeneuve interrompt.--Les murmures d'une
grande partie de l'Assemblée couvrent sa voix_.)

GRANGENEUVE.--Je demande à faire une interpellation à Danton....

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Vous n'avez pas la parole.... A l'Abbaye!

DANTON.--Et d'abord, avant que d'entrer aussi à mon tour dans des
rapprochements, je vais répondre. Que vous a dit Lasource? Quelle que
soit l'origine de son roman, qu'il soit le fruit de son imagination ou
la suggestion d'hommes adroits.... (_De nouveaux murmures s'élèvent
dans la partie de la salle à la droite de la tribune_.)

ALBITTE.--Nous avons tranquillement écouté Lasource, soyez tranquilles
à votre tour.

DANTON.--Soit que cet homme, dont on s'est emparé plusieurs fois dans
l'Assemblée législative, ait voulu préparer, ce que j'aime à ne pas
croire, le poison de la calomnie contre moi, pour le faire circuler
pendant l'intervalle qui s'écoulera entre sa dénonciation et le
rapport général qui doit vous être fait sur cette affaire, je
n'examine pas maintenant ses intentions. Mais que vous a-t-il dit?
Qu'à mon retour de la Belgique, je ne me suis pas présenté au Comité
de défense générale; il en a menti: plusieurs de mes collègues m'ont
cru arrivé vingt-quatre heures avant mon retour effectif, pensant que
j'étais parti le jour même de l'arrêté de la commission; je ne suis
arrivé que le vendredi 29, à huit heures du soir. Fatigué de ma course
et du séjour que j'ai fait à l'armée, on ne pouvait exiger que je me
transportasse immédiatement au comité. Je sais que les soupçons de
l'inculpation m'ont précédé. On a représenté vos commissaires comme
les causes de la désorganisation de l'armée. Nous, désorganisateurs!
nous, qui avons rallié les soldats français, nous, qui avons fait
déloger l'ennemi de plusieurs postes importants! Ah! sans doute tel a
dit que nous étions venus pour sonner l'alarme, qui, s'il eût été
témoin de notre conduite, vous aurait dit que nous étions faits pour
braver le canon autrichien, comme nous braverons les complots et les
calomnies des ennemis de la liberté.

J'en viens à la première inculpation de Lasource. En arrivant, je
n'étais pas même instruit qu'il dût y avoir comité ce jour-là. Me
fera-t-on un crime d'avoir été retenu quelques heures chez moi pour
réparer mes forces affaiblies par le voyage et par la nécessité de
manger? Dès le lendemain, je suis allé au comité; et quand on vous a
dit que je n'y ai donné que de faibles détails, on a encore menti.
J'adjure tous mes collègues qui étaient présents à cette séance: j'ai
dit que Dumouriez regardait la Convention comme un composé de trois
cents hommes stupides et de quatre cents scélérats. "Que peut faire
pour la République, ai-je ajouté, un homme dont l'imagination est
frappée de pareilles idées? Arrachons-le à son armée." (_L'orateur se
tournant vers l'extrémité gauche de la salle_.) N'est-ce pas cela que
j'ai dit? (_Plusieurs voix._--Oui! oui!)

II y a plus. Camus, qu'on ne soupçonnera pas d'être mon partisan
individuel, a fait un récit qui a coupé le mien; et ici j'adjure
encore mes collègues. Il a fait un rapport dont les détails se sont
trouvés presque identiques avec le mien. (_Plusieurs voix._--Cela est
vrai!)

Ainsi, il est résulté de ce que nous avons dit en commun un rapport
effectif au comité.

Lasource trouve étrange que je sois resté à Paris, tandis que ma
mission me rappelait dans la Belgique; il cherche à faire croire à des
intelligences entre Delacroix et moi, dont l'un serait resté à
l'armée, et l'autre à Paris, pour diriger à la fois les deux fils de
la conspiration.

Lasource n'est pas de bonne foi; Lasource sait bien que je ne devais
partir qu'autant que j'aurais des mesures à porter avec moi; que
j'avais demandé et déclaré que je voulais rendre compte à la
Convention de ce que je savais. Il n'y a donc dans ma présence ici
aucun rapport avec les événements de la Belgique, aucun délit, rien
qui puisse faire soupçonner une connivence. Lasource vous a dit:
"Danton et Delacroix ont proclamé que, si un décret d'accusation était
porté contre Dumouriez, il s'exécuterait, et qu'il suffirait que le
décret fût connu par les papiers publics pour que l'armée l'exécutât
elle-même. Comment donc ces mêmes commissaires n'ont-ils pas fait
arrêter Dumouriez?...." Je ne nie pas le propos cité par Lasource;
mais avions-nous ce décret d'accusation dont j'ai parlé? Pouvions-nous
prendre la résolution d'enlever Dumouriez; lorsque nous n'étions à
l'armée que Delacroix et moi, lorsque la commission n'était pas
rassemblée? Nous nous sommes rendus vers la commission, et c'est elle
qui a exigé que Delacroix retournât vers l'état-major, et qui a jugé
qu'il y aurait du danger, pour la retraite même de l'armée, à enlever
Dumouriez. Comment se fait il donc qu'on me reproche, à moi individu,
ce qui est du fait de la commission? La correspondance des
commissaires prouve qu'ils n'ont pu se saisir de l'individu Dumouriez.
Qu'auraient-ils donc fait en notre place, ceux qui nous accusent? eux
qui ont signé des taxes, quoiqu'il y eût un décret contraire. (_On
applaudit dans une grande partie de l'Assemblée_.)

Je dois dire un fait qui s'est passé dans le Comité même de défense
générale. C'est que, lorsque je déclarai que je croyais du danger à ce
qu'on lût la lettre de Dumouriez, et à s'exposer d'engager un combat
au milieu d'une armée en retraite, en présence de l'ennemi, je
proposai cependant des mesures pour que l'on parvînt à se saisir du
général, au moment où on pourrait le faire sans inconvénient. Je
demandai que les amis même de Dumouriez, que Guadet, Gensonné se
rendissent à l'armée; que, pour lui ôter toute défiance, les
commissaires fussent pris dans les deux partis de la Convention, et
que par là il fût prouvé en même temps que, quelles que soient les
passions qui vous divisent, vous êtes unanimes pour ne jamais
consentir à recevoir la loi d'un seul homme. (_On applaudit._) Ou nous
le guérirons momentanément, leur disais-je, ou nous le garrotterons.
Je demande si l'homme qui proférait ces paroles peut être accusé
d'avoir eu des _ménagements_ pour Dumouriez.

Quels sont ceux qui ont pris constamment des ménagements? Qu'on
consulte les canaux de l'opinion, qu'on examiné ce qu'on
disait partout, par exemple dans le journal qui s'intitule
_Patriote-français_. On y disait que Dumouriez était _loin d'associer
ses lauriers aux cyprès du 2 septembre_. C'est contre moi qu'on
excitait Dumouriez. Jamais on n'a eu la pensée de nous associer dans
les mêmes complots; nous ne voulions pas prendre sur nous la
responsabilité de l'enlèvement de Dumouriez; mais je demande si l'on
ne m'a pas vu déjouer constamment la politique de ce général, ses
projets de finances, les projets d'ambition qu'il pouvait avoir sur la
Belgique; je les ai constamment mis à jour. Je le demande à Cambon; il
dira, par exemple, la conduite que j'ai tenue relativement aux 300.000
livres de dépenses qui ont été secrètement faites dans la Belgique.

Et aujourd'hui, parce que j'ai été trop sage et trop circonspect,
parce qu'on a eu l'art de répandre que j'avais un parti, que je
voulais être _dictateur_, parce que je n'ai pas voulu, en répondant à
mes adversaires, produire de trop rudes combats, occasionner des
déchirements dans cette assemblée, on m'accuse de mépriser et d'avilir
la Convention.

Avilir la Convention! Et qui plus que moi a constamment cherché à
relever sa dignité, à fortifier son autorité? N'ai-je pas parlé de mes
ennemis même avec une sorte de respect? (_Se tournant vers la partie
droite._) Je vous interpelle, vous qui m'accusez sans cesse....

PLUSIEURS VOIX.--Tout à l'heure vous venez de prouver votre respect.

Tout à l'heure, cela est vrai; ce que vous me reprochez est exact;
mais pourquoi ai-je abandonné le système du silence et de la
modération? parce qu'il est un terme à la prudence, parce que quand on
se sent attaqué par ceux-là mêmes qui devraient s'applaudir de ma
circonspection, il est permis d'attaquer à son tour et de sortir des
limites de la patience. (_On applaudit dans une grande partie de
l'Assemblée._)

Mais comment se fait-il que l'on m'impute à crime la conduite d'un de
mes collègues? Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, je
le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et les
projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran. (_De violents
murmures s'élèvent dans la partie droite.--Les plus vifs
applaudissements éclatent dans une grande partie du côté opposé et
dans les tribunes._)

Quelques voix s'élèvent pour demander que Danton soit rappelé à
l'ordre.

DUHEM.--Oui, c'est vrai, on a conspiré chez Roland, et je connais le
nom des conspirateurs.

MAURE.--C'est Barbaroux, c'est Brissot, c'est Guadet.

DANTON.--Parce que Delacroix s'est écarté du fédéralisme et du système
perfide de l'appel au peuple; parce que, lorsque après l'époque de la
mort de Lepeletier, on lui demanda s'il voulait que la Convention
quittât Paris, il fit sa profession de foi, en répondant: "J'ai vu
qu'on a armé de préventions tous les départements contre Paris, je ne
suis pas des vôtres." On a inculpé Delacroix, parce que, patriote
courageux, sa manière de voter dans l'Assemblée a toujours été
conséquente à la conduite qu'il a tenue dans la grande affaire du
tyran. Il semble aujourd'hui que, moi, j'en aie fait mon second en
conjuration. Ne sont-ce pas là les conséquences, les aperçus jetés en
avant par Lasource? (_Plusieurs voix à la droite de la tribune:_ Oui,
oui!--_Une autre voix_: Ne parlez pas tant, mais répondez!) Eh! que
voulez-vous que je réponde? J'ai d'abord réfuté pleinement les détails
de Lasource: j'ai démontré que j'avais rendu au Comité de défense
générale le compte que je lui devais, qu'il y avait identité entre mon
rapport et celui de Camus qui n'a été qu'un prolongement du mien; que,
si Dumouriez n'a pas été déjà amené pieds et poings liés à la
Convention, ce ménagement n'est pas de mon fait. J'ai répondu enfin
assez pour satisfaire tout homme de bonne foi (_plusieurs voix dans
l'extrémité gauche_: Oui, oui!); et certes, bientôt je tirerai la
lumière de ce chaos.

Les vérités s'amoncelleront et se dérouleront devant vous. Je ne suis
pas en peine de ma justification.

Mais tout en applaudissant à cette commission que vous venez
d'instituer, je dirai qu'il est assez étrange que ceux qui ont fait la
réunion contre Dumouriez; qui, tout en rendant hommage à ses talents
militaires, ont combattu ses opinions politiques, se trouvent être
ceux contre lesquels cette commission paraît être principalement
dirigée.

Nous, vouloir un roi! Encore une fois, les plus grandes vérités, les
plus grandes probabilités morales restent seules pour les nations. Il
n'y a que ceux qui ont eu la stupidité, la lâcheté de vouloir ménager
un roi qui peuvent être soupçonnés de vouloir rétablir un trône; il
n'y a, au contraire, que ceux qui constamment ont cherché à exaspérer
Dumouriez contre les sociétés populaires et contre la majorité de la
Convention; il n'y a que ceux qui ont présenté notre empressement à
venir demander des secours pour une armée délabrée comme une
pusillanimité; il n'y a que ceux qui ont manifestement voulu punir
Paris de son civisme, armer contre lui les départements.... (_Un grand
nombre de membres se levant, et indiquant du geste la partie droite_:
Oui, oui, ils l'ont voulu!)

MARAT.--Et leurs petits soupers!

DANTON.--Il n'y a que ceux qui ont fait des soupers clandestins avec
Dumouriez quand il était à Paris.... (_On applaudit dans une grande
partie de la salle._)

MARAT.--Lasource!.... Lasource en était.... Oh! je dénoncerai tous les
traîtres.

DANTON.--Oui, eux seuls sont les complices de la conjuration. (_De
vifs applaudissements s'élèvent à l'extrémité gauche et dans les
tribunes._) Et c'est moi qu'on accuse!.... moi!.... Je ne crains rien
de Dumouriez, ni de tous ceux avec qui j'ai été en relation. Que
Dumouriez produise une seule ligne de moi qui puisse donner lieu à
l'ombre d'une inculpation, et je livre ma tête.

MARAT.--Il a vu les lettres de Gensonné.... C'est Gensonné qui était
en relation intime avec Dumouriez.

GENSONNÉ.--Danton, j'interpelle votre bonne foi. Vous avez dit avoir
vu la minute de mes lettres, dites ce qu'elles contenaient.

DANTON.--Je ne parle pas textuellement de vos lettres, je n'ai point
parlé de vous; je reviens à ce qui me concerne.

J'ai, moi, quelques lettres de Dumouriez: elles prouveront qu'il a été
obligé de me rendre justice; elles prouveront qu'il n'y avait nulle
identité entre son système politique et le mien: c'est à ceux qui ont
voulu le fédéralisme....

PLUSIEURS VOIX.--Nommez-les!

MARAT (_se tournant vers les membres de la partie droite_).--Non, vous
ne parviendrez pas à égorger la patrie!

DANTON.--Voulez-vous que je dise quels sont ceux que je désigne?

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui!

DANTON.--Écoutez!

MARAT (_se tournant vers la partie droite_).--Écoutez!

DANTON.--Voulez-vous entendre un mot qui paye pour tous?

LES MÊMES CRIS S'ÉLÈVENT.--Oui, oui!

DANTON.--Eh bien! je crois qu'il n'est plus de trêve entre la
Montagne, entre les patriotes qui ont voulu la mort du tyran et les
lâches qui, en voulant le sauver, nous ont calomniés dans la France.
(_Un grand nombre de membres de la partie gauche se lèvent
simultanément, et applaudissent.--Plusieurs voix se font entendre_:
Nous sauverons la patrie!)

Eh! qui pourrait se dispenser de proférer ces vérités, quand, malgré
la conduite immobile que j'ai tenue dans cette assemblée; quand vous
représentez ceux qui ont le plus de sang-froid et de courage comme des
ambitieux; quand, tout en semblant me caresser, vous me couvrez de
calomnies; quand beaucoup d'hommes, qui me rendent justice
individuellement, me présentent à la France entière dans leur
correspondance comme voulant ruiner la liberté de mon pays? Cent
projets absurdes de cette nature ne m'ont-ils pas été successivement
prêtés? Mais jamais la calomnie n'a été conséquente dans ses systèmes,
elle s'est repliée de cent façons sur mon compte, cent fois elle s'est
contredite. Des le commencement de la Révolution, j'avais fait mon
devoir, et vous vous rappelez que je fus alors calomnié, j'ai été de
quelque utilité à mon pays, lorsqu'à la révolution du 10 août,
Dumouriez lui-même reconnaît que j'avais apporté du courage dans le
conseil, et que je n'avais pas peu contribué à nos succès. Aujourd'hui
les homélies misérables d'un vieillard cauteleux, reconnu tel, ont été
le texte de nouvelles inculpations; et puisqu'on veut des faits, je
vais vous en dire sur Roland. Tel est l'excès de son délire, et Garat
lui-même m'a dit que ce vieillard avait tellement perdu la tête, qu'il
ne voyait que la mort; qu'il croyait tous les citoyens prêts à la
frapper; qu'il dit un jour, en parlant de son ami, qu'il avait
lui-même porté au ministère: _Je ne mourrai que de la main de Pache,
depuis qu'il se met à la tête des factieux de Paris...._ Eh bien!
quand Paris périra, il n'y aura plus de République. Paris est le
centre constitué et naturel de la France libre. C'est le centre des
lumières.

On nous accuse d'être les factieux de Paris. Eh bien! nous avons
déroulé notre vie devant la nation, elle a été celle d'hommes qui ont
marché d'un pas ferme vers la révolution. Les projets criminels qu'on
m'impute, les épithètes de scélérats, tout a été prodigué contre nous,
et l'on espère maintenant nous effrayer? Oh! non. (_De vifs
applaudissements éclatent dans l'extrémité gauche de la salle; ils
sont suivis de ceux des tribunes.--Plusieurs membres demandent
qu'elles soient rappelées au respect qu'elles doivent à l'Assemblée._)
Eh bien! les tribunes de Marseille ont aussi applaudi à la
Montagne.... J'ai vu depuis la Révolution, depuis que le peuple
français a des représentants, j'ai vu se répéter les misérables
absurdités que je viens d'entendre débiter ici. Je sais que le peuple
n'est pas dans les tribunes, qu'il ne s'y en trouve qu'une petite
portion, que les Maury, les Cazalès et tous les partisans du
despotisme calomniaient aussi les citoyens des tribunes.

Il fut un temps où vous vouliez une garde départementale. (_Quelques
murmures se font entendre._)

On voulait l'opposer aux citoyens égarés par la faction de Paris. Eh
bien! vous avez reconnu que ces mêmes citoyens des départements, que
vous appeliez ici, lorsqu'ils ont été à leur tour placés dans les
tribunes, n'ont pas manifesté d'autres sentiments que le peuple de
Paris, peuple instruit, peuple qui juge bien ceux qui le servent (_On
applaudit dans les tribunes et dans une très grande partis de
l'Assemblée_); peuple qui se compose de citoyens pris dans tous les
départements; peuple exercé aussi à discerner quels sont ceux qui
prostituent leurs talents; peuple qui voit bien que qui combat avec la
Montagne ne peut pas servir les projets d'Orléans. (_Mêmes
applaudissements._) Le projet lâche et stupide qu'on avait conçu
d'armer la fureur populaire contre les Jacobins, contre vos
commissaires, contre moi, parce que j'avais annoncé que Dumouriez
avait des talents militaires, et qu'il avait fait un coup de génie en
accélérant l'entreprise de la Hollande: ce projet vient sans doute de
ceux qui ont voulu faire massacrer les patriotes; car il n'y a que les
patriotes qu'on égorge.

UN GRAND NOMBRE DE VOIX.--Oui, oui.

MARAT.--Lepeletier et Léonard Bourdon.

DANTON.--Eh bien! leurs projets seront toujours déçus, le peuple ne
s'y méprendra pas. J'attends tranquillement et impassiblement le
résultat de cette commission. Je me suis justifié de l'inculpation de
n'avoir pas parlé de Dumouriez. J'ai prouvé que j'avais le projet
d'envoyer dans la Belgique une commission composée de tous les partis
pour se saisir, soit de l'esprit, soit de la personne de Dumouriez.

MARAT.--Oui, c'était bon, envoyez-y Lasource?

DANTON.--J'ai prouvé, puisqu'on me demande des preuves pour répondre à
de simples aperçus de Lasource que, si je suis resté à Paris, ce n'a
été en contravention à aucun de vos décrets. J'ai prouvé qu'il est
absurde de dire que le séjour prolongé de Delacroix dans la Belgique
était concerté avec ma présence ici, puisque l'un et l'autre nous
avons suivi les ordres de la totalité de la commission; que, si la
commission est coupable, il faut s'adresser à elle et la juger sur des
pièces après l'avoir entendue; mais qu'il n'y a aucune inculpation
individuelle à faire contre moi. J'ai prouvé qu'il était lâche et
absurde de dire que moi, Danton, j'ai reçu cent mille écus pour
travailler la Belgique. N'est-ce pas Dumouriez qui, comme Lasource,
m'accuse d'avoir opéré à coups de sabre la réunion? Ce n'est pas moi
qui ai dirigé les dépenses qu'a entraînées l'exécution du décret du 13
décembre. Ces dépenses ont été nécessitées pour déjouer les prêtres
fanatiques qui salariaient le peuple malheureux; ce n'est pas à moi
qu'il faut en demander compte, c'est à Lebrun.

CAMBON.--Ces cent mille écus sont tout simplement les dépenses
indispensablement nécessaires pour l'exécution du décret du 15
décembre.

DANTON.--Je prouverai subséquemment que je suis un révolutionnaire
immuable, que je résisterai à toutes les atteintes, et je vous prie,
citoyens (_se tournant vers les membres de la partie gauche_), d'en
accepter l'augure. J'aurai la satisfaction de voir la nation entière
se lever en masse pour combattre les ennemis extérieurs, et en même
temps pour adhérer aux mesures que vous avez décrétées sur mes
propositions.

A-t-on pu croire un instant, a-t-on eu la stupidité de croire que,
moi, je me sois coalisé avec Dumouriez? Contre qui Dumouriez
s'élève-t-il? Contre le tribunal révolutionnaire: c'est moi qui ai
provoqué l'établissement de ce tribunal. Dumouriez veut dissoudre la
Convention. Quand on a proposé, dans le même objet, la convocation des
assemblées primaires, ne m'y suis-je pas opposé? Si j'avais été
d'accord avec Dumouriez, aurais-je combattu ses projets de finances
sur la Belgique? Aurais-je déjoué son projet de rétablissement des
trois États? Les citoyens de Mons, de Liège, de Bruxelles, diront si
je n'ai pas été redoutable aux aristocrates, autant exécré par eux
qu'ils méritent de l'être: ils vous diront qui servait les projets de
Dumouriez, de moi ou de ceux qui le vantaient dans les papiers
publics, ou de ceux qui exagéraient les troubles de Paris, et
publiaient que des massacres avaient lieu dans la rue des Lombards.

Tous les citoyens vous diront: quel fut son crime? c'est d'avoir
défendu Paris.

A qui Dumouriez déclare-t-il la guerre? aux sociétés populaires. Qui
de nous a dit que sans les sociétés populaires, sans le peuple en
masse, nous ne pourrions nous sauver? De telles mesures
coïncident-elles avec celles de Dumouriez, ou la complicité ne
serait-elle pas plutôt de la part de ceux qui ont calomnié à l'avance
les commissaires pour faire manquer leur mission? (_Applaudissements._)
Qui a pressé l'envoi des commissaires? Qui a accéléré le recrutement,
le complètement des armées. C'est moi! moi, je le déclare à toute la
France, qui ai le plus puissamment agi sur ce complètement. Ai-je,
moi, comme Dumouriez, calomnié les soldats de la liberté qui courent
en foule pour recueillir les débris de nos armées? N'ai-je pas dit que
j'avais vu ces hommes intrépides porter aux armées le civisme qu'ils
avaient puisé dans l'intérieur? N'ai-je pas dit que cette portion de
l'armée, qui, depuis qu'elle habitait sur une terre étrangère, ne
montrait plus la même vigueur, reprendrait, comme le géant de la
fable, en posant le pied sur la terre de la liberté, toute l'énergie
républicaine? Est-ce là le langage de celui qui aurait voulu tout
désorganiser? N'ai-je pas montré la conduite d'un citoyen qui voulait
vous tenir en mesure contre toute l'Europe?

Qu'on cesse donc de reproduire des fantômes et des chimères qui ne
résisteront pas à la lumière et aux explications.

Je demande que la commission se mette sur-le-champ en activité,
qu'elle examine la conduite de chaque député depuis l'ouverture de la
Convention. Je demande qu'elle ait caractère surtout pour examiner la
conduite de ceux qui, postérieurement au décret pour l'indivisibilité
de la République, ont manoeuvré pour la détruire; de ceux qui, après
la rejection de leur système pour l'appel au peuple, nous ont
calomniés; et si, ce que je crois, il y a ici une majorité vraiment
républicaine, elle en fera justice. Je demande qu'elle examine la
conduite de ceux qui ont empoisonné l'opinion publique dans tous les
départements. On verra ce qu'on doit penser de ces hommes qui ont été
assez audacieux pour notifier à une administration qu'elle devait
arrêter des commissaires de la Convention; de ces hommes qui ont voulu
constituer des citoyens, des administrateurs, juges des députés que
vous avez envoyés dans les départements pour y réchauffer l'esprit
public et y accélérer le recrutement. On verra quels sont ceux qui,
après avoir été assez audacieux pour transiger avec la royauté, après
avoir désespéré, comme ils en sont convenus, de l'énergie populaire,
ont voulu sauver les débris de la royauté! car on ne peut trop le
répéter, ceux qui ont voulu sauver l'individu, ont par la même eu
intention de donner de grandes espérances au royalisme.
(_Applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée._) Tout
s'éclaircira; alors on ne sera plus dupe de ce raisonnement par lequel
on cherche à insinuer qu'on n'a voulu détruire un trône que pour en
établir un autre. Quiconque auprès des rois est convaincu d'avoir
voulu frapper un d'eux, est pour tous un ennemi mortel.

UNE VOIX.--Et Cromwell?.... (_Des murmures s'élèvent dans une partie
de l'Assemblée._)

DANTON, _se tournant vers l'interlocuteur._--Vous êtes bien scélérat
de me dire que je ressemble à Cromwell. Je vous cite devant la nation.
(_Un grand nombre de voix s'élèvent simultanément pour demander que
l'interrupteur soit censuré; d'autres, pour qu'il soit envoyé à
l'Abbaye._)

Oui, je demande que le vil scélérat qui a eu l'impudeur de dire que je
suis un Cromwell soit puni, qu'il soit traduit à l'Abbaye. (_On
applaudit._) Et si, en dédaignant d'insister sur la justice que j'ai
le droit de réclamer, si je poursuis mon raisonnement, je dis que,
quand j'ai posé en principe que quiconque a frappé un roi à la tête,
devient l'objet de l'exécration de tous les rois, j'ai établi une
vérité qui ne pourrait être contestée. (_Plusieurs voix_--C'est vrai!)

Eh bien! croyez-vous que ce Cromwell dont vous me parlez ait été l'ami
des rois?

UNE VOIX.--Il a été roi lui-même!

DANTON.--Il a été craint, parce qu'il a été le plus fort. Ici ceux qui
ont frappé le tyran de la France seront craints aussi. Ils seront
d'autant plus craints que la liberté s'est engraissée du sang du
tyran. Ils seront craints, parce que la nation est avec eux. Cromwell
n'a été souffert par les rois que parce qu'il a travaillé avec eux. Eh
bien! je vous interpelle tous. (_Se tournant vers les membres de la
partie gauche._) Est-ce la terreur, est-ce l'envie d'avoir un roi qui
vous a fait proscrire le tyran? (_L'Assemblée presque unanime_: Non,
non!) Si donc ce n'est que le sentiment profond de vos devoirs qui a
dicté mon arrêt de mort, si vous avez cru sauver le peuple, et faire
en cela ce que la nation avait droit d'attendre de ses mandataires,
ralliez-vous (_S'adressant à la même partie de l'Assemblée_), vous qui
avez prononcé l'arrêt du tyran contre les lâches (_indignant du geste
les membres de la partie droite_) qui ont voulu l'épargner (_Une
partie de l'Assemblée applaudit_); serrez-vous; appelez le peuple à se
réunir en armes contre l'ennemi du dehors, et à écraser celui du
dedans, et confondez, par la vigueur et l'immobilité de votre
caractère, tous les scélérats, tous les modérés (_L'orateur,
s'adressant toujours à la partie gauche, et indiquant quelquefois du
geste les membres du côté opposé_), tous ceux qui vous ont calomniés
dans les départements. Plus de composition avec eux! ( _Vifs
applaudissements d'une grande partie de l'Assemblée et dés tribunes._)
Reconnaissez-le tous, vous qui n'avez jamais su tirer de votre
situation politique dans la nation le parti que vous auriez pu en
tirer; qu'enfin justice vous soit rendue. Vous voyez, par la situation
où je me trouve en ce moment, la nécessité où vous êtes d'être fermes,
et de déclarer la guerre à tous vos ennemis, quels qu'ils soient.
(_Mêmes applaudissements_) Il faut former une phalange indomptable. Ce
n'est pas vous, puisque vous aimez les sociétés populaires et le
peuple, ce n'est pas vous qui voudrez un roi. (_Les applaudissements
recommencent._--Non, non!_s'écrie-t-on avec force dans la grande
majorité de l'Assemblée._) C'est à vous à en ôter l'idée à ceux qui
ont machiné pour conserver l'ancien tyran. Je marche à la République;
marchons-y de concert, nous verrons qui de nous ou de nos détracteurs
atteindra le but.

Après avoir démontré que, loin d'avoir été jamais d'accord avec
Dumouriez, il nous accuse textuellement d'avoir fait la réunion à
coups de sabre, qu'il a dit publiquement qu'il nous ferait arrêter,
qu'il était impossible à Delacroix et à moi, qui ne sommes pas la
commission, de l'arracher à son armée; après avoir répondu à tout;
après avoir rempli cette tâche de manière à satisfaire tout homme
sensé et de bonne foi, je demande que la commission des six, que vous
venez d'instituer, examine non seulement la conduite de ceux qui vous
ont calomniés, qui ont machiné contre l'indivisibilité de la
République, mais de ceux encore qui ont cherché à sauver le tyran
(_Nouveaux applaudissements d'une partie de l'Assemblée et des
tribunes_), enfin de tous les coupables qui ont voulu ruiner la
liberté, et l'on verra si je redoute les accusateurs.

Je me suis retranché dans la citadelle de la raison; j'en sortirai
avec le canon de la vérité, et je pulvériserai les scélérats qui ont
voulu m'accuser. (_Danton descend de la tribune au milieu des plus
vifs applaudissements d'une très grande partie de l'Assemblée et des
citoyens. Plusieurs membres de l'extrémité gauche se précipitent vers
lui pour l'embrasser. Les applaudissements se prolongent._)




XX

SUR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC

(3 avril 1793)


Dans la séance permanente de la Convention, commencée le mercredi 3
avril, au matin, Isnard proposa, au nom du Comité de défense générale,
la création d'un nouveau comité d'exécution composé de neuf membres
chargés de remplir les fonctions qui étaient attribuées au Conseil
exécutif, et de prendre toutes les mesures de défense générale que
pouvaient nécessiter les circonstances. Danton, tout en adoptant le
principe, en fit renvoyer le projet de décret au lendemain. Dans sa
séance du vendredi 5 avril, la Convention élut les neuf membres de ce
premier Comité de Salut public: Barère, Delmas, Bréard, Cambon, Jean
Debry, Danton, Guyton, Treilhard, Lacroix (_Moniteur_, no. 98).

       * * * * *

Je demande aussi la parole pour une motion d'ordre.

Quelle qu'ait été la divergence des opinions, il n'en est pas moins
vrai que la majorité de la Convention veut la République. Nous voulons
repousser et anéantir la conjuration des rois; nous sentons que telle
est la nature des circonstances, telle est la grandeur du péril qui
nous menace, qu'il nous faut un développement extraordinaire de forces
et de mesures de salut public; nous cherchons à établir une agence
funeste pour les rois; nous sentons que, pour créer des armées,
trouver de nouveaux chefs, il faut un pouvoir nouveau toujours dans la
main de la Convention, et qu'elle puisse anéantir à volonté; mais je
pense que ce plan doit être médité, approfondi. Je crois qu'une
République, tout en proscrivant les dictateurs et les triumvirs, n'en
a pas moins le pouvoir et même le devoir de créer une autorité
terrible. Telle est la violence de la tempête qui agite le vaisseau de
l'État, qu'il est impossible pour le sauver, d'agir avec les seuls
principes de l'art. Écartons toute idée d'usurpation. Eh! qui donc
pourrait être usurpateur? Vous voyez que cet homme qui avait remporté
quelques victoires va appeler contre lui toutes les forces des
Français. Déjà le département où il est né demande sa tête.
Rapprochons-nous, rapprochons-nous fraternellement; il y va du salut
de tous. Si la conjuration triomphe, elle proscrira tout ce qui aura
porté le nom de patriote, quelles qu'ai en été les nuances. Je demande
le renvoi du projet de décret, et l'ajournement à demain.




XXI

SUR LE PRIX DU PAIN

(5 avril 1793)


Sur la proposition de Lacroix (de l'Eure) la Convention décida, dans
sa séance du vendredi 5 avril, de ne plus admettre aucun ci-devant
privilégié, soit comme officier, soit comme volontaire, dans les
armées révolutionnaires. Danton demanda la création d'une garde
nationale payée par la nation, comme suite logique du précédent
décret. A cette proposition il ajouta celle de l'abaissement du prix
du pain. "Ces deux propositions, dit le Moniteur (n° 99), sont
adoptées au milieu des applaudissements de toute l'Assemblée."

       * * * * *

Le décret que vous venez de rendre annoncera à la nation et à
l'univers entier quel est le grand moyen d'éterniser la République;
c'est d'appeler le peuple à sa défense. Vous allez avoir une armée de
sans-culottes; mais ce n'est pas assez; il faut que, tandis que vous
irez combattre les ennemis de l'extérieur, les aristocrates de
l'intérieur soient mis sous la pique des sans-culottes. Je demande
qu'il soit créé une garde du peuple qui sera salariée par la nation.
Nous serons bien défendus, quand nous le serons par les sans-culottes.
J'ai une autre proposition à faire; il faut que dans toute la France
le prix du pain soit dans une juste proportion avec le salaire du
pauvre: ce qui excédera sera payé par le riche (_On applaudit_). Par
ce seul décret, vous assurerez au peuple et son existence et sa
dignité; vous l'attacherez à la révolution; vous acquerrez son estime
et son amour. Il dira: nos représentants nous ont donné du pain; ils
ont plus fait qu'aucun de nos anciens rois. Je demande que vous
mettiez aux voix les deux propositions que j'ai faites, et qu'elles
soient renvoyées au Comité pour vous en présenter la rédaction.





XXII

SUR LE DROIT DE PÉTITION DU PEUPLE

(10 avril 1793)


Ce discours de Danton fut la réponse à une motion de Pétion tendant à
traduire en tribunal révolutionnaire le président et les secrétaires
de la Section de la Halle-aux-Blés. Cette section avait demandé, par
une pétition répandue dans Paris, le décret d'accusation contre
Roland.

       * * * * *

C'est une vérité incontestable, que vous n'avez pas le droit d'exiger
du peuple ou d'une portion du peuple plus de sagesse que vous n'en
avez vous-mêmes. Le peuple n'a-t-il pas le droit de sentir des
bouillonnements qui le conduisent à un délire patriotique, lorsque
cette tribune semble continuellement être une arène de gladiateurs?
N'ai-je pas été moi-même, tout à l'heure, assiégé à cette tribune? Ne
m'a-t-on pas dit que je voulais être dictateur?.... Je vais examiner
froidement le projet de décret présenté par Pétion; je n'y mettrai
aucune passion, moi; je conserverai mon immobilité, quels que soient
les flots d'indignation qui me pressent en tous sens. Je sais quel
sera le dénouement de ce grand drame; le peuple restera libre; je veux
la République, je prouverai que je marche constamment à ce but. La
proposition de Pétion est insignifiante. On sait que dans plusieurs
départements on a demandé tour à tour la tête des membres qui
siégeaient dans l'un ou l'autre des côtés de la salle. N'a-t-on pas
aussi demandé la mienne? Tous les jours il arrive des pétitions plus
ou moins exagérées; mais il faut les juger par le fond. J'en appelle à
Pétion lui-même. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il se trouve dans les
orages populaires. Il sait bien que lorsqu'un peuple brise sa
monarchie pour arriver à la République, il dépasse son but par la
force de projection qu'il s'est donnée. Que doit faire la
représentation nationale. Profiter de ces excès mêmes. Dans la
première Assemblée constituante, Marat n'était ni moins terrible aux
aristocrates, ni moins odieux aux modérés. Eh bien! Marat y trouva des
défenseurs; il disait aussi que la majorité était mauvaise, et elle
l'était. Ce n'est pas que je croie qu'il en soit de même de cette
assemblée. Mais que devez-vous répondre au peuple quand il vous dit
des vérités sévères? Vous devez lui répondre en sauvant la République.
Et depuis quand vous doit-on des éloges? Etes-vous à la fin de votre
mission? On parle des calomniateurs: la calomnie dans un État vraiment
libre n'est rien pour l'homme qui a conscience intime de son devoir.
Encore une fois, tout ce qui a rapport à la calomnie ne peut être la
base d'une délibération dans la Convention. Il existe des lois, des
tribunaux; que ceux qui croient devoir poursuivre cette adresse, l'y
poursuivent. Oui, je le déclare, vous seriez indignes de votre
mission, si vous n'aviez pas constamment devant les yeux ces grands
objets: vaincre les ennemis, rétablir l'ordre dans l'intérieur, et
faire une bonne constitution. Nous la voulons tous, la France la veut;
elle sera d'autant plus belle qu'elle sera née au milieu des orages de
la liberté; ainsi un peuple de l'antiquité construisait ses murs, en
tenant d'une main la truelle, et de l'autre l'épée pour repousser les
ennemis. N'allons pas nous faire la guerre, animer les sections, les
mettre en délibération sur des calomnies, tandis que nous devons
concentrer leur énergie pour la diriger contre les Autrichiens.... Que
l'on ne vienne donc plus nous apporter des dénonciations exagérées,
comme si l'on craignait la mort. Voilà l'exemple que vous donnez! Vous
voulez sévir contre le peuple, et vous êtes plus virulents que lui! Je
demande la question préalable et le rapport du Comité de Salut public.




XXIII


SUR LA PEINE DE MORT CONTRE CEUX QUI TRANSIGENT AVEC L'ENNEMI


(13 avril 1793)


Robespierre demanda, dans la séance du 13 avril, de décréter la peine
de mort contre quiconque proposerait, de quelque manière que ce soit,
de transiger avec les ennemis. Danton appuya Robespierre tout en
présentant une autre rédaction que la Convention adopta dans la même
séance, malgré l'opposition de Barbaroux.

       * * * * *

Il faut bien saisir le véritable objet de la motion qui vient d'être
faite, et ne pas lui donner une étendue que n'a pas voulu lui
attribuer son auteur. Je demande qu'elle soit ainsi posée: "La peine
de mort est décrétée contre quiconque proposerait à la République de
transiger avec des ennemis qui, pour préliminaire, ne reconnaîtraient
pas la souveraineté du peuple." II est temps, citoyens, que la
Convention nationale fasse connaître à l'Europe que la France sait
allier à la politique les vertus républicaines. Vous avez rendu, dans
un moment d'enthousiasme, un décret dont le motif était beau sans
doute, puisque vous vous êtes obligés à donner protection aux peuples
qui voudraient résister à l'oppression de leurs tyrans. Ce décret
semblerait vous engager à secourir quelques patriotes qui voudraient
faire une révolution en Chine. Il faut, avant tout, songer à la
conservation de notre corps politique, et fonder la grandeur
française. Que la République s'affermisse, et la France, par ses
lumières et son énergie, fera attraction sur tous les peuples.

Mais voyez ce que votre position a d'avantageux malgré les revers que
nous avons éprouvés. La trahison de Dumouriez nous donne l'occasion de
faire un nouveau scrutin épuratoire de l'armée. L'ennemi va être forcé
de reconnaître que la nation veut absolument la liberté, puisqu'un
général victorieux qui avait promis à nos ennemis de leur livrer et
son armée tout entière et une partie de la nation ne leur a porté que
son _misérable individu_. Citoyens, c'est le génie de la liberté qui a
lancé le char de la révolution. Le peuple tout entier le tire, et il
s'arrêtera aux termes de la raison. Décrétons que nous ne nous
mêlerons pas de ce qui se passe chez nos voisins; mais décrétons aussi
que la République vivra, et condamnons à mort celui qui proposerait
une transaction autre que celle qui aurait pour base les principes de
notre liberté.




XXIV

SUR LA TOLÉRANCE DES CULTES

(19 avril 1793)


A propos de la discussion sur l'article IX de la Déclaration des
droits de l'homme [Note: Cet article était ainsi conçu: "Tout homme
est libre dans l'exercice de son culte." (_Moniteur_, n° 111.)], lu
par Barère, dans la séance du vendredi 19 avril, Danton prit la parole
après quelques mots de Vergniaud.

       * * * * *

Rien ne doit plus nous faire préjuger le salut de la patrie que la
disposition actuelle. Nous avons paru divisés entre nous, mais au
moment où nous nous occupons du bonheur des hommes nous sommes
d'accord.

Vergniaud vient de vous dire de bien grandes et d'éternelles vérités.
L'Assemblée constituante, embarrassée par un roi, par les préjugés qui
enchaînaient encore la nation, par l'intolérance qui s'était établie,
n'a pu heurter de front les principes reçus, et a fait encore beaucoup
pour la liberté en consacrant celui de la tolérance. Aujourd'hui le
terrain de la liberté est déblayé, nous devons au peuple français de
donner à son gouvernement des bases éternelles et pures! Oui! nous
leur dirons: Français, vous avez la liberté d'adorer la divinité qui
vous paraît digne de vos hommages; la liberté de culte que vos lois
peuvent avoir pour objet ne peut être que la liberté de la réunion des
individus assemblés pour rendre, à leur manière, hommage à la
divinité. Une telle liberté ne peut être atteinte que par des lois
réglementaires et de police; or, sans doute, vous ne voudrez pas
insérer dans une déclaration des droits une loi réglementaire. Le
droit de la liberté du culte, droit sacré, sera protégé par vos lois,
qui, en harmonie avec les principes, n'auront pour but que de les
garantir. La raison humaine ne peut rétrograder; nous sommes trop
avancés pour que le peuple puisse croire n'avoir pas la liberté de son
culte, parce qu'il ne verra pas le principe de cette liberté gravé sur
la table de vos lois.

Si la superstition semble encore avoir quelque part aux mouvements qui
agitent la République, c'est que la politique de nos ennemis l'a
toujours employée; mais regardez que partout le peuple, dégagé des
impulsions de la malveillance, reconnaît que quiconque veut
s'interposer entre lui et la divinité est un imposteur. Partout on a
demandé la déportation des prêtres fanatiques et rebelles. Gardez-vous
de mal présumer de la raison nationale; gardez-vous d'insérer un
article qui contiendrait cette présomption injuste; en passant à
l'ordre du jour, adoptez une espèce de question préalable sur les
prêtres qui vous honore aux yeux de vos concitoyens et de la
postérité.

GENSONNÉ.--Les principes développés pour retirer l'article me
paraissent incontestables, je conviens qu'il ne doit pas se trouver
dans la Déclaration des droits; il trouvera sa place dans le chapitre
particulier de la Constitution, destiné à poser les bases
fondamentales de la liberté civile.

_(On demande à aller aux voix.)_

DURAND-MAILLANE.--Écoutons tout le monde.

DANTON.--Eussions-nous ici un cardinal je voudrais qu'il fût entendu.




XXV

SUR UN NOUVEL IMPOT ET DE NOUVELLES LEVÉES

(27 avril 1793)


Cambon ayant, dans la séance du 27 avril, donné connaissance de
l'heureux résultat des mesures prises par les commissaires du
département de l'Hérault, la Convention décréta la mention honorable
au procès-verbal pour le mémoire lu par Cambon, et l'envoi aux
départements. Danton monta aussitôt à la tribune pour demander
l'application à Paris et à la France entière de ces mêmes mesures. Il
conclut en demandant une nouvelle levée de 20.000 hommes à envoyer en
Vendée. "La proposition de Danton est décrétée à l'unanimité."
(_Moniteur_, n° 119.)

       * * * * *

Vous venez de décréter la mention honorable de ce qu'a cru faire pour
le salut public le département de l'Hérault. Ce décret autorise la
République entière à adopter les mêmes mesures; car votre décret
ratifie celles qu'on vient de vous faire connaître. Si partout les
mêmes mesures sont adoptées, la République est sauvée; on ne traitera
plus d'agitateurs et d'anarchistes les amis ardents de la liberté,
ceux qui mettent la nation en mouvement, et l'on dira: Honneur aux
agitateurs qui tournent la vigueur du peuple contre ses ennemis. Quand
le temple de la liberté sera assis, le peuple saura bien le décorer.
Périsse plutôt le sol de la France que de retourner sous un dur
esclavage! mais qu'on ne croie pas que nous devenions barbares après
avoir fondé la liberté; nous l'embellirons. Les despotes nous
porteront envie; mais tant que le vaisseau de l'État est battu par la
tempête, ce qui est à chacun est à tous.

On ne parle plus de lois agraires; le peuple est plus sage que ses
calomniateurs ne le prétendent, et le peuple en masse a plus de génie
que beaucoup qui se croient des grands hommes. Dans un peuple on ne
compte pas plus les grands hommes que les grands arbres dans une vaste
forêt. On a cru que le peuple voulait la loi agraire; cette idée
pourrait faire naître des soupçons sur les mesures adoptées par le
département de l'Hérault; sans doute, on empoisonnera ses intentions
et ses arrêtés; il a, dit-on, imposé les riches; mais, citoyens,
imposer les riches, c'est les servir; c'est un véritable avantage pour
eux qu'un sacrifice considérable; plus le sacrifice sera grand sur
l'usufruit, plus le fonds de la propriété est garanti contre
l'envahissement des ennemis. C'est un appel à tout homme qui a les
moyens de sauver la République. Cet appel est juste. Ce qu'a fait le
département de l'Hérault, Paris et toute la France veulent le faire.

Voyez la ressource que la France se procure. Paris a un luxe et des
richesses considérables; eh bien, par ce décret, cette éponge va être
pressée. Et, par une singularité satisfaisante, il va se trouver que
le peuple fera la révolution aux dépens de ses ennemis intérieurs. Ces
ennemis eux-mêmes apprendront le prix de la liberté; ils désireront la
posséder lorsqu'ils reconnaîtront qu'elle aura conservé leurs
jouissances. Paris, en faisant un appel aux capitalistes, fournira son
contingent, il nous donnera les moyens d'étouffer les troubles de la
Vendée; car, à quelque prix que ce soit, il faut que nous étouffions
ces troubles. À cela seul tient votre tranquillité extérieure. Déjà
les départements du Nord ont appris aux despotes coalisés que votre
territoire ne pouvait être entamé; et bientôt peut-être vous
apprendrez la dissolution de cette ligue formidable de rois; car, en
s'unissant contre vous, ils n'ont pas oublié leur vieille haine et
leurs prétentions respectives, et peut-être, si le conseil exécutif
eût eu plus de latitude dans ses moyens, cette ligue serait
entièrement dissoute.

Il faut donc diriger Paris sur la Vendée; il faut que les hommes
requis dans cette ville pour former le camp de réserve se portent sur
la Vendée. Cette mesure prise, les rebelles se dissiperont, et, comme
les Autrichiens, commenceront à se retrancher eux-mêmes, comme
eux-mêmes à cette heure sont en quelque sorte assiégés. Si le foyer
des discordes civiles est éteint, on nous demandera la paix, et nous
la ferons honorablement.

Je demande que la Convention nationale décrète que sur les forces
additionnelles au recrutement voté par les départements, 20.000 hommes
seront portés par le ministre de la guerre sur les départements de la
Vendée, de la Mayenne et de la Loire.




XXVI

AUTRE DISCOURS SUR LE DROIT DE PÉTITION

(1er mai 1793)


Une députation du faubourg Saint-Antoine vint, le 1er mai, réclamer à
la barre de la Convention le _maximum_, un impôt sur les riches et le
départ des troupes de Paris aux frontières. Ayant exposé ces mesures,
les orateurs conclurent: "Si vous ne les adoptez pas, nous vous
déclarons... que nous sommes en état d'insurrection; dix mille hommes
sont à la porte de la salle...." (_Moniteur_, n° 123). Boyer-Fonfrède
ayant, après un assez vif débat, demandé l'arrestation des
pétitionnaires, Danton intervint en leur faveur, comme il était déjà
intervenu, précédemment, le 10 avril. La Convention, revenue au calme,
adopta la proposition de Danton.

       * * * * *

Sans doute, la Convention nationale peut éprouver un mouvement
d'indignation quand on lui dit qu'elle n'a rien fait pour la liberté;
je suis loin de désapprouver ce sentiment; je sais que la Convention
peut répondre qu'elle a frappé le tyran, qu'elle a déjoué les projets
d'un ambitieux, qu'elle a créé un tribunal révolutionnaire pour juger
les ennemis de la patrie, enfin, qu'elle dirige l'énergie française
contre les révoltés; voilà ce que nous avons fait. Mais ce n'est pas
par un sentiment d'indignation que nous devons prononcer sur une
pétition bonne en elle-même. Je sais qu'on distingue la pétition du
dernier paragraphe, mais on aurait dû considérer ce qu'était la
plénitude du droit de pétition. Lorsqu'on répète souvent ici que nous
sommes incapables de sauver la chose publique, ce n'est pas un crime
de dire que, si telles mesures ne sont pas adoptées, la nation a le
droit de s'insurger....

PLUSIEURS VOIX.--Les pétitionnaires ne sont pas la nation.

DANTON.--On conviendra sans doute que la volonté générale ne peut se
composer en masse que de volontés individuelles. Si vous m'accordez
cela, je dis que tout Français a le droit de dire que, si telle mesure
n'est pas adoptée, le peuple a le droit de se lever en masse. Ce n'est
pas que je ne sois convaincu que de mauvais citoyens égarent le
peuple, ce n'est pas que j'approuve la pétition qui vous a été
présentée; mais j'examine le droit de pétition en lui-même, et je dis
que cet asile devrait être sacré, que personne ne devrait se permettre
d'insulter un pétitionnaire, et qu'un simple individu devrait être
respecté par les représentants du peuple comme le peuple tout entier.
_(Quelques rumeurs.)_ Je ne tirerais pas cette conséquence de ce que
je viens de dire, que vous assuriez l'impunité à quiconque semblerait
être un conspirateur dangereux, dont l'arrestation serait nécessaire à
l'intérêt public; mais je dis que, quand il est probable que le crime
d'un individu ne consiste que dans des phrases mal digérées, vous
devez vous respecter vous-mêmes. Si la Convention sentait sa force,
elle dirait avec dignité et non avec passion, à ceux qui viennent lui
demander des comptes et lui déclarer qu'ils sont dans un état
d'insurrection: "Voilà ce que nous avons fait, et vous, citoyens, qui
croyez avoir l'initiative de l'insurrection, la hache de la justice
es

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