Gutenberg · eo1.org

← catalogue

L'Assommoir

by Émile Zola · French · Gutenberg #6497 · 977,125 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'Assommoir
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: L'Assommoir

Author: Émile Zola


        
Release date: September 1, 2004 [eBook #6497]
                Most recently updated: December 29, 2020

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/6497

Credits: Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Images courtesy of http://gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ASSOMMOIR ***




Produced by Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online
Distributed Proofreading Team. Images courtesy of http://gallica.bnf.fr







LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE



L'ASSOMMOIR

PAR

ÉMILE ZOLA





PRÉFACE


Les _Rougon-Macquart_ doivent se composer d'une vingtaine de romans.
Depuis 1869, le plan général est arrêté, et je le suis avec une
rigueur extrême. L'_Assommoir_ est venu à son heure, je l'ai écrit,
comme j'écrirai les autres, sans me déranger une seconde de ma ligne
droite. C'est ce qui fait ma force. J'ai un but auquel je vais.

Lorsque l'_Assommoir_ a paru dans un journal, il a été attaqué avec
une brutalité sans exemple, dénoncé, chargé de tous les crimes. Est-il
bien nécessaire d'expliquer ici, en quelques lignes, mes intentions
d'écrivain? J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille
ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de
l'ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de
la famille, les ordures de la promiscuité, l'oubli progressif des
sentiments honnêtes, puis comme dénoûment, la honte et la mort. C'est
de la morale en action, simplement.

L'_Assommoir_ est à coup sûr le plus chaste de mes livres. Souvent
j'ai dû toucher à des plaies autrement épouvantables. La forme seule a
effaré. On s'est fâché contre les mots. Mon crime est d'avoir eu la
curiosité littéraire de ramasser et de couler dans un moule très
travaillé la langue du peuple. Ah! la forme, là est le grand crime!
Des dictionnaires de cette langue existent pourtant, des lettrés
l'étudient et jouissent de sa verdeur, de l'imprévu et de la force de
ses images. Elle est un régal pour les grammairiens fureteurs.
N'importe, personne n'a entrevu que ma volonté était de faire un
travail purement philologique, que je crois d'un vif intérêt
historique et social.

Je ne me défends pas, d'ailleurs. Mon oeuvre me défendra. C'est une
oeuvre de vérité, le premier roman sur le peuple, qui ne mente pas et
qui ait l'odeur du peuple. Et il ne faut point conclure que le peuple
tout entier est mauvais, car mes personnages ne sont pas mauvais, ils
ne sont qu'ignorants et gâtés par le milieu de rude besogne et de
misère où ils vivent. Seulement, il faudrait lire mes romans, les
comprendre, voir nettement leur ensemble, avant de porter les
jugements tout faits, grotesques et odieux, qui circulent sur ma
personne et sur mes oeuvres. Ah! si l'on savait combien mes amis
s'égayent de la légende stupéfiante dont on amuse la foule! Si l'on
savait combien le buveur de sang, le romancier féroce, est un digne
bourgeois, un homme d'étude et d'art, vivant sagement dans son coin,
et dont l'unique ambition est de laisser une oeuvre aussi large et
aussi vivante qu'il pourra! Je ne démens aucun conte, je travaille, je
m'en remets au temps et à la bonne foi publique pour me découvrir
enfin sous l'amas des sottises entassées.

ÉMILE ZOLA.

Paris, 1er janvier 1877.




L'ASSOMMOIR




I


Gervaise avait attendu Lantier jusqu'à deux heures du matin. Puis,
toute frissonnante d'être restée en camisole à l'air vif de la
fenêtre, elle s'était assoupie, jetée en travers du lit, fiévreuse,
les joues trempées de larmes. Depuis huit jours, au sortir du _Veau à
deux têtes_, où ils mangeaient, il l'envoyait se coucher avec les
enfants et ne reparaissait que tard dans la nuit, en racontant qu'il
cherchait du travail. Ce soir-là, pendant qu'elle guettait son retour,
elle croyait l'avoir vu entrer au bal du Grand-Balcon, dont les dix
fenêtres flambantes éclairaient d'une nappe d'incendie la coulée noire
des boulevards extérieurs; et, derrière lui, elle avait aperçu la
petite Adèle, une brunisseuse qui dînait à leur restaurant, marchant à
cinq ou six pas, tes mains ballantes, comme si elle venait de lui
quitter le bras pour ne pas passer ensemble sous la clarté crue des
globes de la porte.

Quand Gervaise s'éveilla, vers cinq heures, raidie, les reins brisés,
elle éclata en sanglots. Lantier n'était pas rentré. Pour la première
fois, il découchait. Elle resta assise au bord du lit, sous le lambeau
de perse déteinte qui tombait de la flèche attachée au plafond par une
ficelle. Et, lentement, de ses yeux voilés de larmes, elle faisait le
tour de la misérable chambre garnie, meublée d'une commode de noyer
dont un tiroir manquait, de trois chaises de paille et d'une petite
table graisseuse, sur laquelle traînait un pot à eau ébréché. On avait
ajouté, pour les enfants, un lit de fer qui barrait la commode et
emplissait les deux tiers de la pièce. La malle de Gervaise et de
Lantier, grande ouverte dans un coin, montrait ses flancs vides, un
vieux chapeau d'homme tout au fond, enfoui sous des chemises et des
chaussettes sales; tandis que, le long des murs, sur le dossier des
meubles, pendaient un châle troué, un pantalon mangé par la boue, les
dernières nippes dont les marchands d'habits ne voulaient pas. Au
milieu de la cheminée, entre deux flambeaux de zinc dépareillés, il y
avait un paquet de reconnaissances du Mont-de-Piété, d'un rosé tendre.
C'était la belle chambre de l'hôtel, la chambre du premier, qui
donnait sur le boulevard.

Cependant, couchés côte à côte sur le même oreiller, les deux enfants
dormaient. Claude, qui avait huit ans, ses petites mains rejetées hors
de la couverture, respirait d'une haleine lente, tandis qu'Étienne,
âgé de quatre ans seulement, souriait, un bras passé au cou de son
frère. Lorsque le regard noyé de leur mère s'arrêta sur eux, elle eut
une nouvelle crise de sanglots, elle tamponna un mouchoir sur sa
bouche, pour étouffer les légers cris qui lui échappaient. Et, pieds
nus, sans songer à remettre ses savates tombées, elle retourna
s'accouder à la fenêtre, elle reprit son attente de la nuit,
interrogeant les trottoirs, au loin.

L'hôtel se trouvait sur le boulevard de la Chapelle, à gauche de la
barrière Poissonnière. C'était une masure de deux étages, peinte en
rouge lie de vin jusqu'au second, avec des persiennes pourries par la
pluie. Au-dessus d'une lanterne aux vitres étoilées, on parvenait à
lire entre les deux fenêtres: _Hôtel Boncoeur, tenu par Marsoullier_,
en grandes lettres jaunes, dont la moisissure du plâtre avait emporté
des morceaux. Gervaise, que la lanterne gênait, se haussait, son
mouchoir sur les lèvres. Elle regardait à droite, du côté du boulevard
de Rochechouart, où des groupes de bouchers, devant les abattoirs,
stationnaient en tabliers sanglants; et le vent frais apportait une
puanteur par moments, une odeur fauve de bêtes massacrées. Elle
regardait à gauche, enfilant un long ruban d'avenue, s'arrêtant,
presque en face d'elle, à la masse blanche de l'hôpital de
Lariboisière, alors en construction. Lentement, d'un bout à l'autre de
l'horizon, elle suivait le mur de l'octroi, derrière lequel, la nuit,
elle entendait parfois des cris d'assassinés; et elle fouillait les
angles écartés, les coins sombres, noirs d'humidité et d'ordure, avec
la peur d'y découvrir le corps de Lantier, le ventre troué de coups de
couteau. Quand elle levait les yeux, au delà de cette muraille grise
et interminable qui entourait la ville d'une bande de désert, elle
apercevait une grande lueur, une poussière de soleil, pleine déjà du
grondement matinal de Paris. Mais c'était toujours à la barrière
Poissonnière qu'elle revenait, le cou tendu, s'étourdissant à voir
couler, entre les deux pavillons trapus de l'octroi, le flot
ininterrompu d'hommes, de bêtes, de charrettes, qui descendait des
hauteurs de Montmartre et de la Chapelle. Il y avait là un piétinement
de troupeau, une foule que de brusques arrêts étalaient en mares sur
la chaussée, un défilé sans fin d'ouvriers allant au travail, leurs
outils sur le dos, leur pain sous le bras; et la cohue s'engouffrait
dans Paris où elle se noyait, continuellement. Lorsque Gervaise, parmi
tout ce monde, croyait reconnaître Lantier, elle se penchait
davantage, au risque de tomber; puis, elle appuyait plus fortement son
mouchoir sur la bouche, comme pour renfoncer sa douleur.

Une voix jeune et gaie lui fit quitter la fenêtre.

-- Le bourgeois n'est donc pas là, madame Lantier?

-- Mais non, monsieur Coupeau, répondit-elle en tâchant de sourire.

C'était un ouvrier zingueur qui occupait, tout en haut de l'hôtel, un
cabinet de dix francs. Il avait son sac passé à l'épaule. Ayant trouvé
la clef sur la porte, il était entré, en ami.

-- Vous savez, continua-t-il, maintenant, je travaille là, à
l'hôpital... Hein! quel joli mois de mai! Ça pique dur, ce matin.

Et il regardait le visage de Gervaise, rougi par les larmes. Quand il
vit que le lit n'était pas défait, il hocha doucement la tête; puis,
il vint jusqu'à la couchette des enfants qui dormaient toujours avec
leurs mines roses de chérubins; et, baissant la voix:

-- Allons! le bourgeois n'est pas sage, n'est-ce pas?... Ne vous
désolez pas, madame Lantier. Il s'occupe beaucoup de politique;
l'autre jour, quand on a voté pour Eugène Sue, un bon, paraît-il, il
était comme un fou. Peut-être bien qu'il a passé la nuit avec des amis
à dire du mal de cette crapule de Bonaparte.

-- Non, non, murmura-t-elle avec effort, ce n'est pas ce que vous
croyez. Je sais où est Lantier... Nous avons nos chagrins comme tout
le monde, mon Dieu!

Coupeau cligna les yeux, pour montrer qu'il n'était pas dupe de ce
mensonge. Et il partit, après lui avoir offert d'aller chercher son
lait, si elle ne voulait pas sortir: elle était une belle et brave
femme, elle pouvait compter sur lui, le jour où elle serait dans la
peine. Gervaise, dès qu'il se fut éloigné, se remit à la fenêtre.

A la barrière, le piétinement de troupeau continuait, dans le froid du
matin. On reconnaissait les serruriers à leurs bourgerons bleus, les
maçons à leurs cottes blanches, les peintres à leurs paletots, sous
lesquels de longues blouses passaient. Cette foule, de loin, gardait
un effacement plâtreux, un ton neutre, où dominaient le bleu déteint
et le gris sale. Par moments, un ouvrier s'arrêtait, rallumait sa
pipe, tandis qu'autour de lui les autres marchaient toujours, sans un
rire, sans une parole dite à un camarade, les joues terreuses, la face
tendue vers Paris, qui, un à un, les dévorait, par la rue béante du
Faubourg-Poissonnière. Cependant, aux deux coins de la rue des
Poissonniers, à la porte des deux marchands de vin qui enlevaient
leurs volets, des hommes ralentissaient le pas; et, avant d'entrer,
ils restaient au bord du trottoir, avec des regards obliques sur
Paris, les bras mous, déjà gagnés à une journée de flâne. Devant les
comptoirs, dés groupes s'offraient des tournées, s'oubliaient là,
debout, emplissant les salles, crachant, toussant, s'éclaircissant la
gorgé à coups de petits verres.

Gervaise guettait, à gauche de la rue, la salle du père Colombe, où
elle pensait avoir vu Lantier, lorsqu'une grosse femme, nu-tête, en
tablier, l'interpella du milieu de la chaussée.

-- Dites donc, madame Lantier, vous êtes bien matinale!

Gervaise se pencha.

-- Tiens! c'est vous, madame Boche!.... Oh! j'ai un tas de besogne,
aujourd'hui!

-- Oui, n'est-ce pas? les choses ne se font pas toutes seules.

Et une conversation s'engagea, de la fenêtre au trottoir. Madame Boche
était concierge de la maison dont le restaurant du _Veau à deux têtes_
occupait le rez-de-chaussée. Plusieurs fois, Gervaise avait attendu
Lantier dans sa loge, pour ne pas s'attabler seule avec tous les
hommes qui mangeaient, à côté. La concierge raconta qu'elle allait à
deux pas, rue de la Charbonnière, pour trouver au lit un employé, dont
son mari ne pouvait tirer le raccommodage d'une redingote. Ensuite,
elle parla d'un de ses locataires qui était rentré avec une femme, la
veille, et qui avait empêché le monde de dormir, jusqu'à trois heures
du matin. Mais, tout en bavardant, elle dévisageait la jeune femme,
d'un air de curiosité aiguë; et elle semblait n'être venue là, se
poser sous la fenêtre, que pour savoir.

-- Monsieur Lantier est donc encore couché? demanda-t-elle
brusquement.

-- Oui, il dort, répondit Gervaise, qui ne put s'empêcher de rougir.

Madame Boche vit les larmes lui remonter aux yeux; et, satisfaite sans
doute, elle s'éloignait en traitant les hommes de sacrés fainéants,
lorsqu'elle revint, pour crier:

-- C'est ce matin que vous allez au lavoir, n'est-ce pas?... J'ai
quelque chose à laver, je vous garderai une place à côté de moi. et
nous causerons.

Puis, comme prise d'une subite pitié:

-- Ma pauvre petite, vous feriez bien mieux de ne pas rester là, vous
prendrez du mal... Vous êtes violette.

Gervaise s'entêta encore à la fenêtre pendant deux mortelles heures,
jusqu'à huit heures. Les boutiques s'étaient ouvertes. Le flot de
blouses descendant des hauteurs avait cessé; et seuls quelques
retardataires franchissaient la barrière à grandes enjambées. Chez les
marchands de vin, les mêmes hommes, debout, continuaient à boire, à
tousser et à cracher. Aux ouvriers avaient succédé les ouvrières, les
brunisseuses, les modistes, les fleuristes, se serrant dans leurs
minces vêtements, trottant le long des boulevards extérieurs; elles
allaient par bandes de trois ou quatre, causaient vivement, avec de
légers rires et des regards luisants jetés autour d'elles; de loin en
loin, une, toute seule, maigre, l'air pâle et sérieux, suivait le mur
de l'octroi, en évitant les coulées d'ordures. Puis, les employés
étaient passés, soufflant dans leurs doigts, mangeant leur pain d'un
sou en marchant; des jeunes gens efflanqués, aux habits trop courts,
aux yeux battus, tout brouillés de sommeil; de petits vieux qui
roulaient sur leurs pieds, la face blême, usée par les longues heures
du bureau, regardant leur montre pour régler leur marche à quelques
secondes près. Et les boulevards avaient pris leur paix du matin; les
rentiers du voisinage se promenaient au soleil; les mères, en cheveux,
en jupes sales, berçaient dans leurs bras des enfants au maillot,
qu'elles changeaient sur les bancs; toute une marmaille mal mouchée,
débraillée, se bousculait, se traînait par terre, au milieu de
piaulements, de rires et de pleurs. Alors, Gervaise se sentit
étouffer, saisie d'un vertige d'angoisse, à bout d'espoir; il lui
semblait que tout était fini, que les temps étaient finis, que Lantier
ne rentrerait plus jamais. Elle allait, les regards perdus, des vieux
abattoirs noirs de leur massacre et de leur puanteur, à l'hôpital
neuf, blafard, montrant, par les trous encore béants de ses rangées de
fenêtres, des salles nues où la mort devait faucher. En face d'elle,
derrière le mur de l'octroi, le ciel éclatant, le lever de soleil qui
grandissait au-dessus du réveil énorme de Paris, l'éblouissait.

La jeune femme était assise sur une chaise, les mains abandonnées, ne
pleurant plus, lorsque Lantier entra tranquillement.

-- C'est toi! c'est toi! cria-t-elle, en voulant se jeter à son cou.

-- Oui, c'est moi, après? répondit-il. Tu ne vas pas commencer tes
bêtises, peut-être!

Il l'avait écartée. Puis, d'un geste de mauvaise humeur, il lança à la
volée son chapeau de feutre noir sur la commode. C'était un garçon de
vingt-six ans, petit, très-brun, d'une jolie figure, avec de minces
moustaches, qu'il frisait toujours d'un mouvement machinal de la main.
Il portait une cotte d'ouvrier, une vieille redingote tachée qu'il
pinçait à la taille, et avait, en parlant un accent provençal
très-prononcé.

Gervaise, retombée sur la chaise, se plaignait doucement, par courtes
phrases.

-- Je n'ai pas pu fermer l'oeil... Je croyais qu'on t'avait donné un
mauvais coup... Où es-tu allé? où as-tu passé la nuit? Mon Dieu! ne
recommence pas, je deviendrais folle... Dis, Auguste, où es-tu allé?

-- Où j'avais affaire, parbleu! dit-il avec un haussement d'épaules.
J'étais à huit heures à la Glacière, chez cet ami qui doit monter une
fabrique de chapeaux. Je me suis attardé. Alors, j'ai préféré
coucher... Puis, tu sais, je n'aime pas qu'on me moucharde. Fiche-moi
la paix!

La jeune femme se remit à sangloter. Les éclats de voix, les
mouvements brusques de Lantier, qui culbutait les chaises, venaient de
réveiller les enfants. Ils se dressèrent sur leur séant, demi-nus,
débrouillant leurs cheveux de leurs petites mains; et, entendant
pleurer leur mère, ils poussèrent des cris terribles, pleurant eux
aussi de leurs yeux à peine ouverts.

-- Ah! voilà la musique! s'écria Lantier furieux. Je vous avertis, je
reprends la porte, moi! Et je file pour tout de bon, cette fois...
Vous ne voulez pas vous taire? Bonsoir! je retourne d'où je viens.

Il avait déjà repris son chapeau sur la commode. Mais Gervaise se
précipita, balbutiant:

-- Non, non!

Et elle étouffa les larmes des petits sous des caresses. Elle baisait
leurs cheveux, elle les recouchait avec des paroles tendres. Les
petits, calmés tout d'un coup, riant sur l'oreiller, s'amusèrent à se
pincer. Cependant, le père, sans même retirer ses bottes, s'était jeté
sur le lit, l'air éreinté, la face marbrée par une nuit blanche. Il ne
s'endormit pas, il resta les yeux grands ouverts, à faire le tour de
la chambre.

-- C'est propre, ici! murmura-t-il.

Puis, après avoir regardé un instant Gervaise, il ajouta méchamment:

-- Tu ne te débarbouilles donc plus?

Gervaise n'avait que vingt-deux ans. Elle était grande, un peu mince,
avec des traits fins, déjà tirés par les rudesses de sa vie.
Dépeignée, en savates, grelottant sous sa camisole blanche où les
meubles avaient laissé de leur poussière et de leur graisse, elle
semblait vieillie de dix ans par les heures d'angoisse et de larmes
qu'elle venait de passer. Le mot de Lantier la fit sortir de son
attitude peureuse et résignée.

-- Tu n'es pas juste, dit-elle en s'animant. Tu sais bien que je fais
tout ce que je peux. Ce n'est pas ma faute, si nous sommes tombés
ici... Je voudrais te voir, avec les deux enfants, dans une pièce où
il n'y a pas même un fourneau pour avoir de l'eau chaude... Il
fallait, en arrivant à Paris, au lieu de manger ton argent, nous
établir tout de suite, comme tu l'avais promis.

-- Dis donc! cria-t-il, tu as croqué le magot avec moi; ça ne te va
pas, aujourd'hui, de cracher sur les bons morceaux!

Mais elle ne parut pas l'entendre, elle continua:

-- Enfin, avec du courage, on pourra encore s'en tirer... J'ai vu,
hier soir, madame Fauconnier, la blanchisseuse de la rue Neuve; elle
me prendra lundi. Si tu te mets avec ton ami de la Glacière, nous
reviendrons sur l'eau avant six mois, le temps de nous nipper et de
louer un trou quelque part, où nous serons chez nous... Oh! il faudra
travailler, travailler...

Lantier se tourna vers la ruelle, d'un air d'ennui. Gervaise alors
s'emporta.

-- Oui, c'est ça, on sait que l'amour du travail ne t'étouffe guère.
Tu crèves d'ambition, tu voudrais être habillé comme un monsieur et
promener des catins en jupes de soie. N'est-ce pas? tu ne me trouves
plus assez bien, depuis que tu m'as fait mettre toutes mes robes au
Mont-de-Piété... Tiens! Auguste, je ne voulais pas t'en parler,
j'aurais attendu encore, mais je sais où tu as passé la nuit; je t'ai
vu entrer au Grand-Balcon avec cette traînée d'Adèle. Ah! tu les
choisis bien! Elle est propre, celle-là! elle a raison de prendre des
airs de princesse... Elle a couché avec tout le restaurant.

D'un saut, Lantier se jeta à bas du lit. Ses yeux étaient devenus d'un
noir d'encre dans son visage blême. Chez ce petit homme, la colère
soufflait une tempête.

-- Oui, oui, avec tout le restaurant! répéta la jeune femme. Madame
Boche va leur donner congé, à elle et à sa grande bringue de soeur,
parce qu'il y a toujours une queue d'hommes dans l'escalier.

Lantier leva les deux poings; puis, résistant au besoin de la battre,
il lui saisit les bras, la secoua violemment, l'envoya tomber sur le
lit des enfants, qui se mirent de nouveau à crier. Et il se recoucha,
en bégayant, de l'air farouche d'un homme qui prend une résolution
devant laquelle il hésitait encore:

-- Tu ne sais pas ce que tu viens de faire, Gervaise... Tu as eu tort,
tu verras.

Pendant un instant, les enfants sanglotèrent. Leur mère, restée ployée
au bord du lit, les tenait dans une même étreinte; et elle répétait
cette phrase, à vingt reprises, d'une voix monotone:

-- Ah! si vous n'étiez pas là, mes pauvres petits!... Si vous n'étiez
pas là!... Si vous n'étiez pas là!...

Tranquillement allongé, les yeux levés au-dessus de lui, sur le
lambeau de perse déteinte, Lantier n'écoutait plus, s'enfonçait dans
une idée fixe. Il resta ainsi près d'une heure, sans céder au sommeil,
malgré la fatigue qui appesantissait ses paupières. Quand il se
retourna, s'appuyant sur le coude, la face dure et déterminée,
Gervaise achevait de ranger la chambre. Elle faisait le lit des
enfants, qu'elle venait de lever et d'habiller. Il la regarda donner
un coup de balai, essuyer les meubles; la pièce restait noire,
lamentable, avec son plafond fumeux, son papier décollé par
l'humidité, ses trois chaises et sa commode éclopées, où la crasse
s'entêtait et s'étalait sous le torchon. Puis, pendant qu'elle se
lavait à grande eau, après avoir rattaché ses cheveux, devant le petit
miroir rond, pendu à l'espagnolette, qui lui servait pour se raser, il
parut examiner ses bras nus, son cou nu, tout le nu qu'elle montrait,
comme si des comparaisons s'établissaient dans son esprit. Et il eut
une moue des lèvres. Gervaise boitait de la jambe droite; mais on ne
s'en apercevait guère que les jours de fatigue, quand elle
s'abandonnait, les hanches brisées. Ce matin-là, rompue par sa nuit,
elle traînait sa jambe, elle s'appuyait aux murs.

Le silence régnait, ils n'avaient plus échangé une parole. Lui,
semblait attendre. Elle, rongeant sa douleur, s'efforçant d'avoir un
visage indifférent, se hâtait. Comme elle faisait un paquet du linge
sale jeté dans un coin, derrière la malle, il ouvrit enfin les lèvres,
il demanda:

-- Qu'est-ce que tu fais?... Où vas-tu?

Elle ne répondit pas d'abord. Puis, lorsqu'il répéta sa question,
furieusement, elle se décida.

-- Tu le vois bien, peut-être... Je vais laver tout ça... Les enfants
ne peuvent pas vivre dans la crotte.

Il lui laissa ramasser deux ou trois mouchoirs. Et, au bout d'un
nouveau silence, il reprit:

-- Est-ce que tu as de l'argent?

Du coup, elle se releva, le regarda en face, sans lâcher les chemises
sales des petits qu'elle tenait à la main.

-- De l'argent! où veux-tu donc que je l'aie volé?...

Tu sais bien que j'ai eu trois francs avant-hier sur ma jupe noire.
Nous avons déjeuné deux fois là-dessus, et l'on va vite, avec la
charcuterie... Non, sans doute, je n'ai pas d'argent. J'ai quatre sous
pour le lavoir... Je n'en gagne pas comme certaines femmes.

Il ne s'arrêta pas à cette allusion. Il était descendu du lit, il
passait en revue les quelques loques pendues autour de la chambre.
Enfin il décrocha le pantalon et le châle, ouvrit la commode, ajouta
au paquet une camisole et deux chemises de femme; puis, jetant le tout
sur les bras de Gervaise:

-- Tiens, porte ça au clou.

-- Tu ne veux pas que je porte aussi les enfants? demanda-t-elle.
Hein! si l'on prêtait sur les enfants, ce serait un fameux débarras!

Elle alla au Mont-de-Piété, pourtant. Quand elle revint, au bout d'une
demi-heure, elle posa une pièce de cent sous sur la cheminée, en
joignant la reconnaissance aux autres, entre les deux flambeaux.

-- Voilà ce qu'ils m'ont donné, dit-elle. Je voulais six francs, mais
il n'y a pas eu moyen. Oh! ils ne se ruineront pas... Et l'on trouve
toujours un monde, là dedans!

Lantier ne prit pas tout de suite la pièce de cent sous. Il aurait
voulu qu'elle fit de la monnaie, pour lui laisser quelque chose. Mais
il se décida à la glisser dans la poche de son gilet, quand il vit,
sur la commode, un reste de jambon dans un papier, avec un bout de
pain.

-- Je ne suis point allée chez la laitière, parce que nous lui devons
huit jours, expliqua Gervaise. Mais je reviendrai de bonne heure, tu
descendras chercher du pain et des côtelettes panées, pendant que je
ne serai pas là, et nous déjeunerons... Monte aussi un litre de vin.

Il ne dit pas non. La paix semblait se faire. La jeune femme achevait
de mettre en paquet le linge sale. Mais quand elle voulut prendre les
chemises et les chaussettes de Lantier au fond de la malle, il lui
cria de laisser ça.

-- Laisse mon linge, entends-tu! Je ne veux pas!

-- Qu'est-ce que tu ne veux pas? demanda-t-elle en se redressant. Tu
ne comptes pas, sans doute, remettre ces pourritures? Il faut bien les
laver.

Et elle l'examinait, inquiète, retrouvant sur son visage de joli
garçon la même dureté, comme si rien, désormais, ne devait le fléchir.
Il se fâcha, lui arracha des mains le linge qu'il rejeta dans la
malle.

-- Tonnerre de Dieu! obéis-moi donc une fois! Quand je te dis que je
ne veux pas!

-- Mais pourquoi? reprit-elle, pâlissante, effleurée d'un soupçon
terrible. Tu n'as pas besoin de tes chemises maintenant, tu ne vas pas
partir... Qu'est-ce que ça peut te faire que je les emporte?

Il hésita un instant, gêné par les yeux ardents qu'elle fixait sur
lui.

-- Pourquoi? pourquoi? bégayait-il... Parbleu! tu vas dire partout que
tu m'entretiens, que tu laves, que tu raccommodes. Eh bien! ça
m'embête, la! Fais tes affaires, je ferai les miennes... Les
blanchisseuses ne travaillent pas pour les chiens.

Elle le supplia, se défendit de s'être jamais plainte; mais il ferma
la malle brutalement, s'assit dessus, lui cria: Non! dans la figure.
Il était bien le maître de ce qui lui appartenait! Puis, pour échapper
aux regards dont elle le poursuivait, il retourna s'étendre sur le
lit, en disant qu'il avait sommeil, et qu'elle ne lui cassât pas la
tête davantage. Cette fois, en effet, il parut s'endormir.

Gervaise resta un moment indécise. Elle était tentée de repousser du
pied le paquet de linge, de s'asseoir là, à coudre. La respiration
régulière de Lantier finit par la rassurer. Elle prit la boule de bleu
et le morceau de savon qui lui restaient de son dernier savonnage; et,
s'approchant des petits qui jouaient tranquillement avec de vieux
bouchons, devant la fenêtre, elle les baisa, en leur disant à voix
basse:

-- Soyez bien sages, ne faites pas de bruit. Papa dort.

Quand elle quitta la chambre, les rires adoucis de Claude et d'Étienne
sonnaient seuls dans le grand silence, sous le plafond noir. Il était
dix heures. Une raie de soleil entrait par la fenêtre entr'ouverte.

Sur le boulevard, Gervaise tourna à gauche et suivit la rue Neuve de
la Goutte-d'Or. En passant devant la boutique de madame Fauconnier,
elle salua d'un petit signe de tête. Le lavoir était situé vers le
milieu de la rue, à l'endroit où le pavé commençait à monter.
Au-dessus d'un bâtiment plat, trois énormes réservoirs d'eau, des
cylindres de zinc fortement boulonnés, montraient leurs rondeurs
grises; tandis que, derrière, s'élevait le séchoir, un deuxième étage
très-haut, clos de tous les côtés par des persiennes à lames minces,
au travers desquelles passait le grand air, et qui laissaient voir des
pièces de linge séchant sur des fils de laiton. A droite des
réservoirs, le tuyau étroit de la machine à vapeur soufflait, d'une
haleine rude et régulière, des jets de fumée blanche. Gervaise, sans
retrousser ses jupes, en femme habituée aux flaques, s'engagea sous la
porte encombrée de jarres d'eau de javelle. Elle connaissait déjà la
maîtresse du lavoir, une petite femme délicate, aux yeux malades,
assise dans un cabinet vitré, avec des registres devant elle, des
pains de savon sur des étagères, des boules de bleu dans des bocaux,
des livres de carbonate de soude en paquets. Et, en passant, elle lui
réclama son battoir et sa brosse, qu'elle lui avait donnés à garder,
lors de son dernier savonnage. Puis, après avoir pris son numéro, elle
entra.

C'était un immense hangar, à plafond plat, à poutres apparentes, monté
sur des piliers de fonte, fermé par de larges fenêtres claires. Un
plein jour blafard passait librement dans la buée chaude suspendue
comme un brouillard laiteux. Des fumées montaient de certains coins,
s'étalant, noyant les fonds d'un voile bleuâtre. Il pleuvait une
humidité lourde, chargée d'une odeur savonneuse; et, par moments, des
souffles plus forts d'eau de javelle dominaient. Le long des
batteries, aux deux côtés de l'allée centrale, il y avait des files de
femmes, les bras nus jusqu'aux épaules, le cou nu, les jupes
raccourcies montrant des bas de couleur et de gros souliers lacés.
Elles tapaient furieusement, riaient, se renversaient pour crier un
mot dans le vacarme, se penchaient au fond de leurs baquets,
ordurières, brutales, dégingandées, trempées comme par une averse, les
chairs rougies et fumantes. Autour d'elles, sous elles, coulait un
grand ruissellement, les seaux d'eau chaude promenés et vidés d'un
trait, les robinets d'eau froide ouverts, pissant de haut, les
éclaboussements des battoirs, les égouttures des linges rincés, les
mares où elles pataugeaient s'en allant par petits ruisseaux sur les
dalles en pente. Et, au milieu des cris, des coups cadencés, du bruit
murmurant de pluie, de cette clameur d'orage s'étouffant sous le
plafond mouillé, la machine à vapeur, à droite, toute blanche d'une
rosée fine, haletait et ronflait sans relâche, avec la trépidation
dansante de son volant qui semblait régler l'énormité du tapage.

Cependant, Gervaise, à petits pas, suivait l'allée, en jetant des
regards à droite et à gauche. Elle portait son paquet de linge passé
au bras, la hanche haute, boitant plus fort, dans le va-et-vient des
laveuses qui la bousculaient.

-- Eh! par ici, ma petite! cria la grosse voix de madame Boche.

Puis; quand la jeune femme l'eut rejointe, à gauche, tout au bout, la
concierge, qui frottait furieusement une chaussette, se mit à parler
par courtes phrases, sans lâcher sa besogne.

-- Mettez-vous là, je vous ai gardé votre place..... Oh! je n'en ai
pas pour longtemps. Boche ne salit presque pas son linge... Et vous?
ça ne va pas traîner non plus, hein? Il est tout petit, votre paquet.
Avant midi, nous aurons expédié ça, et nous pourrons aller déjeuner...
Moi, je donnais mon linge à une blanchisseuse de la rue Poulet; mais
elle m'emportait tout, avec son chlore et ses brosses. Alors, je lave
moi-même. C'est tout gagné. Ça ne coûte que le savon... Dites donc,
voilà des chemises que vous auriez dû mettre à couler. Ces gueux
d'enfants, ma parole! ça a de la suie au derrière.

Gervaise défaisait son paquet, étalait les chemises des petits; et
comme madame Boche lui conseillait de prendre un seau d'eau de
lessive, elle répondit:

-- Oh! non, l'eau chaude suffira... Ça me connaît.

Elle avait trié le linge, mis à part les quelques pièces de couleur.
Puis, après avoir empli son baquet de quatre seaux d'eau froide, pris
au robinet, derrière elle, elle plongea le tas du linge blanc; et,
relevant sa jupe, la tirant entre ses cuisses, elle entra dans une
boîte, posée debout, qui lui arrivait au ventre.

-- Ça vous connaît, hein? répétait madame Boche. Vous étiez
blanchisseuse dans votre pays, n'est-ce pas, ma petite?

Gervaise, les manches retroussées, montrant ses beaux bras de blonde,
jeunes encore, à peine rosés aux coudes, commençait à décrasser son
linge. Elle venait d'étaler une chemise sur la planche étroite de la
batterie, mangée et blanchie par l'usure de l'eau; elle la frottait de
savon, la retournait, la frottait de l'autre côté. Avant de répondre,
elle empoigna son battoir, se mit à taper, criant ses phrases, les
ponctuant à coups rudes et cadencés.

-- Oui, oui, blanchisseuse... A dix ans... Il y a douze ans de ça...
Nous allions à la rivière... Ça sentait meilleur qu'ici... Il fallait
voir, il y avait un coin sous les arbres... avec de l'eau claire qui
courait... Vous savez, à Plassans... Vous ne connaissez pas
Plassans?... près de Marseille?

-- C'est du chien, ça! s'écria madame Boche, émerveillée de la rudesse
des coups de battoir. Quelle mâtine! elle vous aplatirait du fer, avec
ses petits bras de demoiselle!

La conversation continua, très haut. La concierge, parfois, était
obligée de se pencher, n'entendant pas. Tout le linge blanc fut battu,
et ferme! Gervaise le replongea dans le baquet, le reprit pièce par
pièce pour le frotter de savon une seconde fois et le brosser. D'une
main, elle fixait la pièce sur la batterie; de l'autre main, qui
tenait la courte brosse de chiendent, elle tirait du linge une mousse
salie, qui, par longues bavures, tombait. Alors, dans le petit bruit
de la brosse, elles se rapprochèrent, elles causèrent d'une façon plus
intime.

-- Non, nous ne sommes pas mariés, reprit Gervaise. Moi, je ne m'en
cache pas. Lantier n'est pas si gentil pour qu'on souhaite d'être sa
femme. S'il n'y avait pas les enfants, allez!... J'avais quatorze ans
et lui dix-huit, quand nous avons eu notre premier. L'autre est venu
quatre ans plus tard... C'est arrivé comme ça arrive toujours, vous
savez. Je n'étais pas heureuse chez nous; le père Macquart, pour un
oui, pour un non, m'allongeait des coups de pied dans les reins.
Alors, ma foi, on songe à s'amuser dehors... On nous aurait mariés,
mais je ne sais plus, nos parents n'ont pas voulu.

Elle secoua ses mains, qui rougissaient sous la mousse blanche.

-- L'eau est joliment, dure à Paris, dit-elle.

Madame Boche ne lavait plus que mollement. Elle s'arrêtait, faisant
durer son savonnage, pour rester là, à connaître cette histoire, qui
torturait sa curiosité depuis quinze jours. Sa bouche était à demi
ouverte dans sa grosse face; ses yeux, à fleur de tête, luisaient.
Elle pensait, avec la satisfaction d'avoir deviné:

-- C'est ça, la petite cause trop. Il y a eu du grabuge.

Puis, tout haut:

-- Il n'est pas gentil, alors?

-- Ne m'en parlez pas! répondit Gervaise, il était très bien pour moi,
là-bas; mais, depuis que nous sommes à Paris, je ne peux plus en venir
à bout... Il faut vous dire que sa mère est morte l'année dernière, en
lui laissant quelque chose, dix-sept cents francs à peu près. Il
voulait partir pour Paris. Alors, comme le père Macquart m'envoyait
toujours des gifles sans crier gare, j'ai consenti à m'en aller avec
lui; nous avons fait le voyage avec les deux enfants. Il devait
m'établir blanchisseuse et travailler de son état de chapelier. Nous
aurions été très-heureux... Mais, voyez-vous, Lantier est un
ambitieux, un dépensier, un homme qui ne songe qu'à son amusement. Il
ne vaut pas grand'chose, enfin... Nous sommes donc descendus à l'hôtel
Montmartre, rue Montmartre. Et ç'a été des dîners, des voitures, le
théâtre, une montre pour lui, une robe de soie pour moi; car il n'a
pas mauvais coeur, quand il a de l'argent. Vous comprenez, tout le
tremblement, si bien qu'au bout de deux mois nous étions nettoyés.
C'est à ce moment-là que nous sommes venus habiter l'hôtel Boncoeur et
que la sacrée vie a commencé...

Elle s'interrompit, serrée tout d'un coup à la gorge, rentrant ses
larmes. Elle avait fini de brosser son linge.

-- Il faut que j'aille chercher mon eau chaude, murmura-t-elle.

Mais madame Boche, très contrariée de cet arrêt dans les confidences,
appela le garçon du lavoir qui passait.

-- Mon petit Charles, vous serez bien gentil, allez donc chercher un
seau d'eau chaude à madame, qui est pressée.

Le garçon prit le seau et le rapporta plein. Gervaise paya; c'était un
sou le seau. Elle versa l'eau chaude dans le baquet, et savonna le
linge une dernière fois, avec les mains, se ployant au-dessus de la
batterie, au milieu d'une vapeur qui accrochait des filets de fumée
grise dans ses cheveux blonds.

-- Tenez, mettez donc des cristaux, j'en ai là, dit obligeamment la
concierge.

Et elle vida dans le baquet de Gervaise le fond d'un sac de carbonate
de soude, qu'elle avait apporté. Elle lui offrit aussi de l'eau de
javelle; mais la jeune femme refusa; c'était bon pour les taches de
graisse et les taches de vin.

-- Je le crois un peu coureur, reprit madame Boche, en revenant à
Lantier, sans le nommer.

Gervaise, les reins en deux, les mains enfoncées et crispées dans le
linge, se contenta de hocher la tête.

-- Oui, oui, continua l'autre, je me suis aperçue de plusieurs petites
choses...

Mais elle se récria, devant le brusque mouvement de Gervaise qui
s'était relevée, toute pâle, en la dévisageant.

-- Oh! non, je ne sais rien!.. Il aime à rire, je crois, voilà tout...
Ainsi, les deux filles qui logent chez nous, Adèle et Virginie, vous
les connaissez, eh bien! il plaisante avec elles, et ça ne va pas plus
loin, j'en suis sûre.

La jeune femme, droite devant elle, la face en sueur, les bras
ruisselants, la regardait toujours, d'un regard fixe et profond.
Alors, la concierge se fâcha, s'appliqua un coup de poing sur la
poitrine, en donnant sa parole d'honneur. Elle criait:

-- Je ne sais rien, la, quand je vous le dis!

Puis, se calmant, elle ajouta d'une voix doucereuse, comme on parle à
une personne à qui la vérité ne vaudrait rien:

-- Moi, je trouve qu'il a les yeux francs... Il vous épousera, ma
petite, je vous le promets!

Gervaise s'essuya le front de sa main mouillée. Puis, elle tira de
l'eau une autre pièce de linge, en hochant de nouveau la tête. Un
instant, toutes deux gardèrent le silence. Autour d'elles, le lavoir
s'était apaisé. Onze heures sonnaient. La moitié des laveuses, assises
d'une jambe au bord de leurs baquets, avec un litre de vin débouché à
leurs pieds, mangeaient des saucisses dans des morceaux de pain
fendus. Seules, les ménagères venues là pour laver leurs petits
paquets de linge, se hâtaient, en regardant l'oeil-de-boeuf accroché
au-dessus du bureau. Quelques coups de battoir partaient encore,
espacés, au milieu des rires adoucis, des conversations qui
s'empâtaient dans un bruit glouton de mâchoires; tandis que la machine
à vapeur, allant son train, sans repos ni trêve, semblait hausser la
voix, vibrante, ronflante, emplissant l'immense salle. Mais pas une
des femmes ne l'entendait; c'était comme la respiration même du
lavoir, une baleine ardente amassant sous les poutres du plafond
l'éternelle buée qui flottait. La chaleur devenait intolérable; des
raies de soleil entraient à gauche, par les hautes fenêtres, allumant
les vapeurs fumantes de nappes opalisées, d'un gris-rose et d'un
gris-bleu très-tendres. Et, comme des plaintes s'élevaient, le garçon
Charles allait d'une fenêtre à l'autre, tirait des stores de grosse
toile; ensuite, il passa de l'autre côté, du côté de l'ombre, et
ouvrit des vasistas. On l'acclamait, on battait des mains; une gaieté
formidable roulait. Bientôt, les derniers battoirs eux-mêmes se
turent. Les laveuses, la bouche pleine, ne faisaient plus que des
gestes avec les couteaux ouverts qu'elles tenaient au poing. Le
silence devenait tel, qu'on entendait régulièrement, tout au bout, le
grincement de la pelle du chauffeur, prenant du charbon de terre et le
jetant dans le fourneau de la machine.

Cependant, Gervaise lavait son linge de couleur dans l'eau chaude,
grasse de savon, qu'elle avait conservée. Quand elle eut fini, elle
approcha un tréteau, jeta en travers toutes les pièces, qui faisaient
par terre des mares bleuâtres. Et elle commença à rincer. Derrière
elle, le robinet d'eau froide coulait au-dessus d'un vaste baquet,
fixé au sol, et que traversaient deux barres de bois, pour soutenir le
linge. Au-dessus, en l'air, deux autres barres passaient, où le linge
achevait de s'égoutter.

-- Voilà qui va être fini, ce n'est pas malheureux, dit madame Boche.
Je reste pour vous aider à tordre tout ça.

-- Oh! ce n'est pas la peine, je vous remercie bien, répondit la jeune
femme, qui pétrissait de ses poings et barbottait les pièces de
couleur dans l'eau claire. Si j'avais des draps, je ne dis pas.

Mais il lui fallut pourtant accepter l'aide de la concierge. Elles
tordaient toutes deux, chacune à un bout, une jupe, un petit lainage
marron mauvais teint, d'où sortait une eau jaunâtre, lorsque madame
Boche s'écria:

-- Tiens! la grande Virginie!... Qu'est-ce qu'elle vient laver ici,
celle-là, avec ses quatre guenilles dans un mouchoir?

Gervaise avait vivement levé la tête. Virginie était une fille de son
âge, plus grande qu'elle, brune, jolie, malgré sa figure un peu
longue. Elle avait une vieille robe noire à volants, un ruban rouge au
cou; et elle était coiffée avec soin, le chignon pris dans un filet en
chenille bleue. Un instant, au milieu de l'allée centrale, elle pinça
les paupières, ayant l'air de chercher; puis, quand elle eut aperçu
Gervaise, elle vint passer près d'elle, raide, insolente, balançant
ses hanches, et s'installa sur la même rangée, à cinq baquets de
distance.

-- En voilà un caprice! continuait madame Boche, à voix plus basse.
Jamais elle ne savonne une paire de manches... Ah! une fameuse
fainéante, je vous en réponds! Une couturière qui ne recoud pas
seulement ses bottines! C'est comme sa soeur, la brunisseuse, cette
gredine d'Adèle, qui manque l'atelier deux jours sur trois! Ça n'a ni
père ni mère connus, ça vit d'on ne sait quoi, et si l'on voulait,
parler... Qu'est-ce qu'elle frotte donc là? Hein! c'est un jupon? Il
est joliment dégoûtant, il a dû en voir de propres, ce jupon!

Madame Boche, évidemment, voulait faire plaisir à Gervaise. La vérité
était qu'elle prenait souvent le café avec Adèle et Virginie, quand
les petites avaient de l'argent. Gervaise ne répondait pas, se
dépêchait, les mains fiévreuses. Elle venait de faire son bleu, dans
un petit baquet monté sur trois pieds. Elle trempait ses pièces de
blanc, les agitait un instant au fond de l'eau teintée, dont le reflet
prenait une pointe de laque; et, après les avoir tordues légèrement,
elle les alignait sur les barres de bois, en haut. Pendant toute cette
besogne, elle affectait de tourner le dos à Virginie. Mais elle
entendait ses ricanements, elle sentait sur elle ses regards obliques.
Virginie semblait n'être venue que pour la provoquer. Un instant,
Gervaise s'étant retournée, elles se regardèrent toutes deux,
fixement.

-- Laissez-la donc, murmura madame Boche. Vous n'allez peut-être pas
vous prendre aux cheveux... Quand je vous dis qu'il n'y a rien! Ce
n'est pas elle, la!

A ce moment, comme la jeune femme pendait sa dernière pièce de linge,
il y eut des rires à la porte du lavoir.

-- C'est deux gosses qui demandent maman! cria Charles.

Toutes les femmes se penchèrent. Gervaise reconnut Claude et Étienne.
Dès qu'ils l'aperçurent, ils coururent à elle, au milieu des flaques,
tapant sur les dalles les talons de leurs souliers dénoués. Claude,
l'aîné, donnait la main à son petit frère. Les laveuses, sur leur
passage, avaient de légers cris de tendresse, à les voir un peu
effrayés, souriant pourtant. Et ils restèrent là, devant leur mère,
sans se lâcher, levant leurs têtes blondes.

-- C'est papa qui vous envoie? demanda Gervaise.

Mais comme elle se baissait pour rattacher les cordons des souliers
d'Étienne, elle vit, à un doigt de Claude, la clef de la chambre avec
son numéro de cuivre, qu'il balançait.

-- Tiens! tu m'apportes la clef! dit-elle, très-surprise. Pourquoi
donc?

L'enfant, en apercevant la clef qu'il avait oubliée à son doigt, parut
se souvenir et cria de sa voix claire:

-- Papa est parti.

-- Il est allé acheter le déjeuner, il vous a dit de venir me chercher
ici?

Claude regarda son frère, hésita, ne sachant plus. Puis, il reprit
d'un trait:

-- Papa est parti... Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires
dans la malle, il a descendu la malle sur une voiture... Il est parti.

Gervaise, accroupie, se releva lentement, la figure blanche, portant
les mains à ses joues et à ses tempes, comme si elle entendait sa tête
craquer. Et elle ne put trouver qu'un mot, elle le répéta vingt fois
sur le même ton:

-- Ah! mon Dieu!...ah! mon Dieu!... ah! mon Dieu!...

Madame Boche, cependant, interrogeait l'enfant à son tour, tout
allumée de se trouver dans cette histoire.

-- Voyons, mon petit, il faut dire les choses.... C'est lui qui a
fermé la porte et qui vous a dit d'apporter la clef, n'est-ce pas?

Et, baissant la voix, à l'oreille de Claude:

-- Est-ce qu'il y avait une dame dans la voiture?

L'enfant se troubla de nouveau. Il recommença son histoire, d'un air
triomphant:

-- Il a sauté du lit, il a mis toutes les affaires dans la malle, il
est parti...

Alors, comme madame Boche le laissait aller, il tira son frère devant
le robinet. Ils s'amusèrent tous les deux à faire couler l'eau.

Gervaise ne pouvait pleurer. Elle étouffait, les reins appuyés contre
son baquet, le visage toujours entre les mains. De courts frissons la
secouaient. Par moments, un long soupir passait, tandis qu'elle
s'enfonçait davantage les poings sur les yeux, comme pour s'anéantir
dans le noir de son abandon. C'était un trou de ténèbres au fond
duquel il lui semblait tomber.

-- Allons, ma petite, que diable! murmurait madame Boche.

-- Si vous saviez! si vous saviez! dit-elle enfin tout bas. Il m'a
envoyée ce matin porter mon châle et mes chemises au Mont-de-Piété
pour payer cette voiture...

Et elle pleura. Le souvenir de sa course au Mont-de-Piété, en
précisant un fait de la matinée, lui avait arraché les sanglots qui
s'étranglaient dans sa gorge.

Cette course-là, c'était une abomination, la grosse douleur dans son
désespoir. Les larmes coulaient sur son menton que ses mains avaient
déjà mouillé, sans qu'elle songeât seulement à prendre son mouchoir.

-- Soyez raisonnable, taisez-vous, on vous regarde, répétait madame
Boche qui s'empressait autour d'elle. Est-il possible de se faire tant
de mal pour un homme!... Vous l'aimiez donc toujours, hein? ma pauvre
chérie. Tout à l'heure, vous étiez joliment montée contre lui. Et vous
voilà, maintenant, à le pleurer, à vous crever le coeur... Mon Dieu,
que nous sommes bêtes!

Puis, elle se montra maternelle.

-- Une jolie petite femme comme vous! s'il est permis!... On peut tout
vous raconter à présent, n'est-ce pas? Eh bien! vous vous souvenez,
quand je suis passée sous votre fenêtre, je me doutais...
Imaginez-vous que, cette nuit, lorsque Adèle est rentrée, j'ai entendu
un pas d'homme avec le sien. Alors, j'ai voulu savoir, j'ai regardé
dans l'escalier. Le particulier était déjà au deuxième étage, mais
j'ai bien reconnu la redingote de monsieur Lantier. Boche, qui faisait
le guet, ce matin, l'a vu redescendre tranquillement... C'était avec
Adèle, vous entendez. Virginie a maintenant un monsieur chez lequel
elle va deux fois par semaine. Seulement, ce n'est guère propre tout
de même, car elles n'ont qu'une chambre et une alcôve, et je ne sais
trop où Virginie a pu coucher.

Elle s'interrompit un instant, se tournant, reprenant de sa grosse
voix étouffée:

-- Elle rit de vous voir pleurer, cette sans-coeur, là-bas. Je
mettrais ma main au feu que son savonnage est une frime... Elle a
emballé les deux autres et elle est venue ici pour leur raconter la
tête que vous feriez.

Gervaise ôta ses mains, regarda. Quand elle aperçut devant elle
Virginie, au milieu de trois ou quatre femmes, parlant bas, la
dévisageant, elle fut prise d'une colère folle. Les bras en avant,
cherchant à terre, tournant sur elle-même, dans un tremblement de tous
ses membres, elle marcha quelques pas, rencontra un seau plein, le
saisit à deux mains, le vida à toute volée.

-- Chameau, va! cria la grande Virginie.

Elle avait fait un saut en arrière, ses bottines seules étaient
mouillées. Cependant, le lavoir, que les larmes de la jeune femme
révolutionnaient depuis un instant, se bousculait pour voir la
bataille. Des laveuses, qui achevaient leur pain, montèrent sur des
baquets. D'autres accoururent, les mains pleines de savon. Un cercle
se forma.

-- Ah! le chameau! répétait la grande Virginie. Qu'est-ce qui lui
prend, à cette enragée-la! Gervaise en arrêt, le menton tendu, la face
convulsée, ne répondait pas, n'ayant point encore le coup de gosier de
Paris. L'autre continua:

-- Va donc! C'est las de rouler la province, ça n'avait pas douze ans
que ça servait de paillasse à soldats, ça a laissé une jambe dans son
pays... Elle est tombée de pourriture, sa jambe...

Un rire courut. Virginie, voyant son succès, s'approcha de deux pas,
redressant sa haute taille, criant plus fort:

-- Hein! avance un peu, pour voir, que je te fasse ton affaire! Tu
sais, il ne faut pas venir nous embêter, ici... Est-ce que je la
connais, moi, cette peau! Si elle m'avait attrapée, je lui aurais
joliment retroussé ses jupons; vous auriez vu ça. Qu'elle dise
seulement ce que je lui ai fait... Dis, rouchie, qu'est-ce qu'on t'a
fait?

-- Ne causez pas tant, bégaya Gervaise. Vous savez bien... On a vu mon
mari, hier soir... Et taisez-vous, parce que je vous étranglerais,
bien sûr.

-- Son mari! Ah! elle est bonne, celle-là!... Le mari à madame! comme
si on avait des maris avec cette dégaîne!... Ce n'est pas ma faute
s'il t'a lâchée. Je ne te l'ai pas volé, peut-être. On peut me
fouiller... Veux-tu que je te dise, tu l'empoisonnais, cet homme! Il
était trop gentil pour toi... Avait-il son collier, au moins? Qui
est-ce qui a trouvé le mari à madame?... Il y aura récompense...

Les rires recommencèrent. Gervaise, à voix presque basse, se
contentait toujours de murmurer:

-- Vous savez bien, vous savez bien... C'est votre soeur, je
l'étranglerai, votre soeur...

-- Oui, va te frotter à ma soeur, reprit Virginie en ricanant. Ah!
c'est ma soeur! C'est bien possible, ma soeur a un autre chic que
toi... Mais est-ce que ça me regarde! est-ce qu'on ne peut plus laver
son linge tranquillement! Flanque-moi la paix, entends-tu, parce qu'en
voilà assez!

Et ce fut elle qui revint, après avoir donné cinq ou six coups de
battoir, grisée par les injures, emportée. Elle se tut et recommença
ainsi trois fois:

-- Eh bien! oui, c'est ma soeur. La, es-tu contente?... Ils s'adorent
tous les deux. Il faut les voir se bécoter!... Et il t'a lâchée avec
tes bâtards! De jolis mômes qui ont des croûtes plein la figure! Il y
en a un d'un gendarme, n'est-ce pas? et tu en as fait crever trois
autres, parce que tu ne voulais pas de surcroît de bagage pour
venir... C'est ton Lantier qui nous a raconté ça. Ah! il en dit de
belles, il en avait assez de ta carcasse!

-- Salope! salope! salope! hurla Gervaise, hors d'elle, reprise par un
tremblement furieux.

Elle tourna, chercha une fois encore par terre; et, ne trouvant que le
petit baquet, elle le prit par les pieds, lança l'eau du bleu à la
figure de Virginie.

-- Rosse! elle m'a perdu ma robe! cria celle-ci, qui avait toute une
épaule mouillée et sa main gauche teinte en bleu. Attends, gadoue!

A son tour, elle saisit un seau, le vida sur la jeune femme. Alors,
une bataille formidable s'engagea. Elles couraient toutes deux le long
des baquets, s'emparant des seaux pleins, revenant se les jeter à la
tête. Et chaque déluge était accompagné d'un éclat de voix. Gervaise
elle-même répondait, à présent.

-- Tiens! saleté!... Tu l'as reçu celui-là. Ça te calmera le derrière.

-- Ah! la carne! Voilà pour ta crasse. Débarbouille-toi une fois dans
ta vie.

-- Oui, oui, je vas te dessaler, grande morue!

-- Encore un!... Rince-toi les dents, fais ta toilette pour ton quart
de ce soir, au coin de la rue Belhomme.

Elles finirent par emplir les seaux aux robinets. Et, en attendant
qu'ils fussent pleins, elles continuaient leurs ordures. Les premiers
seaux, mal lancés, les touchaient à peine. Mais elles se faisaient la
main. Ce fut Virginie qui, la première, en reçut un en pleine figure;
l'eau, entrant par son cou, coula dans son dos et dans sa gorge, pissa
par-dessous sa robe. Elle était encore tout étourdie, quand un second
la prit de biais, lui donna une forte claque contre l'oreille gauche,
en trempant son chignon, qui se déroula comme une ficelle. Gervaise
fut d'abord atteinte aux jambes; un seau lui emplit ses souliers,
rejaillit jusqu'à ses cuisses; deux autres l'inondèrent aux hanches.
Bientôt, d'ailleurs, il ne fut plus possible de juger les coups. Elles
étaient l'une et l'autre ruisselantes de la tête aux pieds, les
corsages plaqués aux épaules, les jupes collant sur les reins,
maigries, raidies, grelottantes, s'égouttant de tous les côtés, ainsi
que des parapluies pendant une averse.

-- Elles sont rien drôles! dit la voix enrouée d'une laveuse.

Le lavoir s'amusait énormément. On s'était reculé, pour ne pas
recevoir les éclaboussures. Des applaudissements, des plaisanteries
montaient, au milieu du bruit d'écluse des seaux vidés à toute volée.
Par terre, des mares coulaient, les deux femmes pataugeaient jusqu'aux
chevilles. Cependant, Virginie, ménageant une traîtrise, s'emparant
brusquement d'un seau d'eau de lessive bouillante, qu'une de ses
voisines avait demandé, le jeta. Il y eut un cri. On crut Gervaise
ébouillantée. Mais elle n'avait que le pied gauche brûlé légèrement.
Et, de toutes ses forces, exaspérée par la douleur, sans le remplir
cette fois, elle envoya un seau dans les jambes de Virginie, qui
tomba.

Toutes les laveuses parlaient ensemble.

-- Elle lui a cassé une patte!

-- Dame! l'autre a bien voulu la faire cuire!

-- Elle a raison, après tout, la blonde, si on lui a pris son homme!

Madame Boche levait les bras au ciel, en s'exclamant. Elle s'était
prudemment garée entre deux baquets; et les enfants, Claude et
Étienne, pleurant, suffoquant, épouvantés, se pendaient à sa robe,
avec ce cri continu: Maman! maman! qui se brisait dans leurs sanglots.
Quand elle vit Virginie par terre, elle accourut, tirant Gervaise par
ses jupes, répétant:

-- Voyons, allez-vous-en! Soyez raisonnable... J'ai les sangs tournés,
ma parole! On n'a jamais vu une tuerie pareille.

Mais elle recula, elle retourna se réfugier entre les deux baquets,
avec les enfants. Virginie venait de sauter à la gorge de Gervaise.
Elle la serrait au cou, tâchait de l'étrangler. Alors, celle-ci, d'une
violente secousse, se dégagea, se pendit à la queue de son chignon,
comme si elle avait voulu lui arracher la tête. La bataille
recommença, muette, sans un cri, sans une injure. Elles ne se
prenaient pas corps à corps, s'attaquaient à la figure, les mains
ouvertes et crochues, pinçant, griffant ce qu'elles empoignaient. Le
ruban rouge et le filet en chenille bleue de la grande brune furent
arrachés; son corsage, craqué au cou, montra sa peau, tout un bout
d'épaule; tandis que la blonde, déshabillée, une manche de sa camisole
blanche ôtée sans qu'elle sût comment, avait un accroc à sa chemise
qui découvrait le pli nu de sa taille. Des lambeaux d'étoffe volaient.
D'abord, ce fut sur Gervaise que le sang parut, trois longues
égratignures descendant de la bouche sous le menton; et elle
garantissait ses yeux, les fermait à chaque claque, de peur d'être
éborgnée. Virginie ne saignait pas encore. Gervaise visait ses
oreilles, s'enrageait de ne pouvoir les prendre, quand elle saisit
enfin l'une des boucles, une poire de verre jaune; elle tira, fendit
l'oreille; le sang coula.

-- Elles se tuent! séparez-les, ces guenons! dirent plusieurs voix.

Les laveuses s'étaient rapprochées. Il se formait deux camps: les unes
excitaient les deux femmes comme des chiennes qui se battent; les
autres, plus nerveuses, toutes tremblantes, tournaient la tête, en
avaient assez, répétaient qu'elles en seraient malades, bien sûr. Et
une bataille générale faillit avoir lieu; on se traitait de
sans-coeur, de propre à rien; des bras nus se tendaient; trois gifles
retentirent.

Madame Boche, pourtant, cherchait le garçon du lavoir.

-- Charles! Charles!... Où est-il donc?

Et elle le trouva au premier rang, regardant, les bras croisés.
C'était un grand gaillard, à cou énorme. Il riait, il jouissait des
morceaux de peau que les deux femmes montraient. La petite blonde
était grasse comme une caille. Ça serait farce, si sa chemise se
fendait.

-- Tiens! murmura-t il en clignant un oeil, elle a une fraise sous le
bras.

-- Comment! vous êtes là! cria madame Boche en l'apercevant. Mais
aidez-nous donc à les séparer!... Vous pouvez bien les séparer, vous!

-- Ah bien! non, merci! s'il n'y a que moi! dit-il tranquillement.
Pour me faire griffer l'oeil comme l'autre jour, n'est-ce pas?... Je
ne suis pas ici pour ça, j'aurais trop de besogne... N'ayez pas peur,
allez! Ça leur fait du bien, une petite saignée. Ça les attendrit.

La concierge parla alors d'aller avertir les sergents de ville. Mais
la maîtresse du lavoir, la jeune femme délicate, aux yeux malades, s'y
opposa formellement. Elle répéta à plusieurs reprises:

-- Non, non, je ne veux pas, ça compromet la maison.

Par terre, la lutte continuait. Tout d'un coup, Virginie se redressa
sur les genoux. Elle venait de ramasser un battoir, elle le
brandissait. Elle râlait, la voix changée:

-- Voilà du chien, attends! Apprête ton linge sale!

Gervaise, vivement, allongea la main, prit également un battoir, le
tint levé comme une massue. Et elle avait, elle aussi, une voix
rauque.

-- Ah! tu veux la grande lessive... Donne ta peau, que j'en fasse des
torchons!

Un moment, elles restèrent là, agenouillées, à se menacer. Les cheveux
dans la face, la poitrine soufflante, boueuses, tuméfiées, elles se
guettaient, attendant, reprenant haleine. Gervaise porta le premier
coup; son battoir glissa sur l'épaule de Virginie. Et elle se jeta de
côté pour éviter le battoir de celle-ci, qui lui effleura la hanche.
Alors, mises en train, elles se tapèrent comme les laveuses tapent
leur linge, rudement, en cadence. Quand elles se touchaient, le coup
s'amortissait, on aurait dit une claque dans un baquet d'eau.

Autour d'elles, les blanchisseuses ne riaient plus; plusieurs s'en
étaient allées, en disant que ça leur cassait l'estomac; les autres,
celles qui restaient, allongeaient le cou, les yeux allumés d'une
lueur de cruauté, trouvant ces gaillardes-là très-crânes. Madame Boche
avait emmené Claude et Étienne; et l'on entendait, à l'autre bout,
l'éclat de leurs sanglots mêlé aux heurts sonores des deux battoirs.

Mais Gervaise, brusquement, hurla. Virginie venait de l'atteindre à
toute volée sur son bras nu, au-dessus du coude; une plaque rouge
parut, la chair enfla tout de suite. Alors, elle se rua. On crut
qu'elle voulait assommer l'autre.

-- Assez! assez! cria-t-on.

Elle avait un visage si terrible, que personne n'osa approcher. Les
forces décuplées, elle saisit Virginie par la taille, la plia, lui
colla la figure sur les dalles, les reins en l'air; et, malgré les
secousses, elle lui releva les jupes, largement. Dessous, il y avait
un pantalon. Elle passa la main dans la fente, l'arracha, montra tout,
les cuisses nues, les fesses nues. Puis, le battoir levé, elle se mit
à battre, comme elle battait autrefois à Plassans, au bord de la
Viorne, quand sa patronne lavait le linge de la garnison. Le bois
mollissait dans les chairs avec un bruit mouillé. A chaque tape, une
bande rouge marbrait la peau blanche.

-- Oh! oh! murmurait le garçon Charles, émerveillé, les yeux agrandis.

Des rires, de nouveau, avaient couru. Mais bientôt le cri: Assez!
assez! recommença. Gervaise n'entendait pas, ne se lassait pas. Elle
regardait sa besogne, penchée, préoccupée de ne pas laisser une place
sèche. Elle voulait toute cette peau battue, couverte de confusion. Et
elle causait, prise d'une gaieté féroce, se rappelant une chanson de
lavandière:

-- Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! à coups de battoir... Pan!
pan! va laver son coeur... Pan! pan! tout noir de douleur...

Et elle reprenait:

-- Ça c'est pour toi, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour Lantier...
Quand tu les verras, tu leur donneras ça... Attention! je recommence.
Ça c'est pour Lantier, ça c'est pour ta soeur, ça c'est pour toi...
Pan! pan! Margot au lavoir... Pan! pan! à coups de battoir...

On dut lui arracher Virginie des mains. La grande brune, la figure en
larmes, pourpre, confuse, reprit son linge, se sauva; elle était
vaincue. Cependant, Gervaise repassait la manche de sa camisole,
rattachait ses jupes. Son bras la faisait souffrir, et elle pria
madame Boche de lui mettre son linge sur l'épaule. La concierge
racontait la bataille, disait ses émotions, parlait de lui visiter le
corps, pour voir.

-- Vous avez peut-être bien quelque chose de cassé... J'ai entendu un
coup...

Mais la jeune femme voulait s'en aller. Elle ne répondait pas aux
apitoiements à l'ovation bavarde des laveuses qui l'entouraient,
droites dans leurs tabliers. Quand elle fut chargée, elle gagna la
porte, où ses enfants l'attendaient.

-- C'est deux heures, ça fait deux sous, lui dit en l'arrêtant la
maîtresse du lavoir, déjà réinstallée dans son cabinet vitré.

Pourquoi deux sous? Elle ne comprenait plus qu'on lui demandait le
prix de sa place. Puis, elle donna ses deux sous. Et, boitant
fortement sous le poids du linge mouillé pendu à son épaule,
ruisselante, le coude bleui, la joue en sang, elle s'en alla, en
traînant de ses bras nus Étienne et Claude, qui trottaient à ses
côtés, secoués encore et barbouillés de leurs sanglots.

Derrière elle, le lavoir reprenait son bruit énorme d'écluse. Les
laveuses avaient mangé leur pain, bu leur vin, et elles tapaient plus
dur, les faces allumées, égayées par le coup de torchon de Gervaise et
de Virginie. Le long des baquets, de nouveau, s'agitaient une fureur
de bras, des profils anguleux de marionnettes aux reins cassés, aux
épaules déjetées, se pliant violemment comme sur des charnières. Les
conversations continuaient d'un bout à l'autre des allées. Les voix,
les rires, les mots gras, se fêlaient dans le grand gargouillement de
l'eau. Les robinets crachaient, les seaux jetaient des flaquées, une
rivière coulait sous les batteries. C'était le chien de l'après-midi,
le linge pilé à coups de battoir. Dans l'immense salle, les fumées
devenaient rousses, trouées seulement par des ronds de soleil, des
balles d'or, que les déchirures des rideaux laissaient passer. On
respirait l'étouffement tiède des odeurs savonneuses. Tout d'un coup,
le hangar s'emplit d'une buée blanche; l'énorme couvercle du cuvier où
bouillait la lessive, montait mécaniquement le long d'une tige
centrale à crémaillère; et le trou béant du cuivre, au fond de sa
maçonnerie de briques, exhalait des tourbillons de vapeur, d'une
saveur sucrée de potasse. Cependant, à côté, les essoreuses
fonctionnaient; des paquets de linge, dans des cylindres de fonte,
rendaient leur eau sous un tour de roue de la machine, haletante,
fumante, secouant plus rudement le lavoir de la besogne continue de
ses bras d'acier.

Quand Gervaise mit le pied dans l'allée de l'hôtel Boncoeur, les
larmes la reprirent. C'était une allée noire, étroite, avec un
ruisseau longeant le mur, pour les eaux sales; et cette puanteur
qu'elle retrouvait, lui faisait songer aux quinze jours passés là avec
Lantier, quinze jours de misère et de querelles, dont le souvenir, à
cette heure, était un regret cuisant. Il lui sembla entrer dans son
abandon.

En haut, la chambre était nue, pleine de soleil, la fenêtre ouverte.
Ce coup de soleil, cette nappe de poussière d'or dansante, rendait
lamentables le plafond noir, les murs au papier arraché. Il n'y avait
plus, à un clou de la cheminée, qu'un petit fichu de femme, tordu
comme une ficelle. Le lit des enfants, tiré au milieu de la pièce,
découvrait la commode, dont les tiroirs laissés ouverts montraient
leurs flancs vides. Lantier s'était lavé et avait achevé la pommade,
deux sous de pommade dans une carte à jouer; l'eau grasse de ses mains
emplissait la cuvette. Et il n'avait rien oublié, le coin occupé
jusque-là par la malle paraissait à Gervaise faire un trou immense.
Elle ne retrouva même pas le petit miroir rond, accroché à
l'espagnolette. Alors, elle eut un pressentiment, elle regarda sur la
cheminée: Lantier avait emporté les reconnaissances, le paquet rose
tendre n'était plus là, entre les flambeaux de zinc dépareillés.

Elle pendit son linge au dossier d'une chaise; elle demeura debout,
tournant, examinant les meubles, frappée d'une telle stupeur, que ses
larmes ne coulaient plus. Il lui restait un sou sur les quatre sous
gardés pour le lavoir. Puis, entendant rire à la fenêtre Étienne et
Claude, déjà consolés, elle s'approcha, prit leurs têtes sous ses
bras, s'oublia un instant devant cette chaussée grise, où elle avait
vu, le matin, s'éveiller le peuple ouvrier, le travail géant de Paris.
A cette heure, le pavé échauffé par les besognes du jour allumait une
réverbération ardente au-dessus de la ville, derrière le mur de
l'octroi. C'était sur ce pavé dans cet air de fournaise, qu'on la
jetait toute seule avec les petits; et elle enfila d'un regard les
boulevards extérieurs, à droite, à gauche, s'arrêtant aux deux bouts,
prise d'une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais, allait tenir
là, entre un abattoir et un hôpital.



II


Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau
soleil, Gervaise et Coupeau, l'ouvrier zingueur, mangeaient ensemble
une prune, à l'Assommoir du père Colombe. Coupeau, qui fumait une
cigarette sur le trottoir, l'avait forcée à entrer, comme elle
traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier
carré de blanchisseuse était par terre, près d'elle, derrière la
petite table de zinc.

L'Assommoir du père Colombe se trouvait au coin de la rue des
Poissonniers et du boulevard de Rochechouart. L'enseigne portait, en
longues lettres bleues, le seul mot: _Distillation_, d'un bout à
l'autre. Il y avait à la porte, dans deux moitiés de futaille, des
lauriers-roses poussiéreux. Le comptoir énorme, avec ses files de
verres, sa fontaine et ses mesures d'étain, s'allongeait à gauche en
entrant; et la vaste salle, tout autour, était ornée de gros tonneaux
peints en jaune clair, miroitants de vernis, dont les cercles et les
cannelles de cuivre luisaient. Plus haut, sur des étagères, des
bouteilles de liqueurs, des bocaux de fruits, toutes sortes de fioles
en bon ordre, cachaient les murs, reflétaient dans la glace, derrière
le comptoir, leurs taches vives, vert-pomme, or pâle laque tendre.
Mais la curiosité de la maison était, au fond, de l'autre côté d'une
barrière de chêne, dans une cour vitrée, l'appareil à distiller que
les consommateurs voyaient fonctionner, des alambics aux longs cols,
des serpentins descendant sous terre, une cuisine du diable devant
laquelle venaient rêver les ouvriers soûlards.

A cette heure du déjeuner, l'Assommoir restait vide. Un gros homme de
quarante ans, le père Colombe, en gilet à manches, servait une petite
fille d'une dizaine d'années, qui lui demandait quatre sous de goutte
dans une tasse. Une nappe de soleil entrait par la porte, chauffait le
parquet toujours humide des crachats des fumeurs. Et, du comptoir, des
tonneaux, de toute la salle, montait une odeur liquoreuse, une fumée
d'alcool qui semblait épaissir et griser les poussières volantes du
soleil.

Cependant, Coupeau roulait une nouvelle cigarette. Il était très
propre, avec un bourgeron et une petite casquette de toile bleue,
riant, montrant ses dents blanches. La mâchoire inférieure saillante,
le nez légèrement écrasé, il avait de beaux yeux marron, la face d'un
chien joyeux et bon enfant. Sa grosse chevelure frisée se tenait tout
debout. Il gardait la peau encore tendre de ses vingt-six ans. En face
de lui, Gervaise, en caraco d'orléans noir, la tête nue, achevait de
manger sa prune, qu'elle tenait par la queue, du bout des doigts. Ils
étaient près de la rue, à la première des quatre tables rangées le
long des tonneaux, devant le comptoir.

Lorsque le zingueur eut allumé sa cigarette, il posa les coudes sur la
table, avança la face, regarda un instant sans parler la jeune femme,
dont le joli visage de blonde avait, ce jour-là, une transparence
laiteuse de fine porcelaine. Puis, faisant allusion à une affaire
connue d'eux seuls, débattue déjà, il demanda simplement à demi-voix:

-- Alors, non? vous dites non?

-- Oh! bien sûr, non, monsieur Coupeau, répondit tranquillement
Gervaise souriante. Vous n'allez peut-être pas me parler de ça ici.
Vous m'aviez promis pourtant d'être raisonnable.... Si j'avais su,
j'aurais refusé votre consommation.

Il ne reprit pas la parole, continua à la regarder, de tout près, avec
une tendresse hardie et qui s'offrait, passionné surtout pour les
coins de ses lèvres, de petits coins d'un rose pâle, un peu mouillé,
laissant voir le rouge vif de la bouche, quand elle souriait. Elle,
pourtant, ne se reculait pas, demeurait placide et affectueuse. Au
bout d'un silence, elle dit encore:

-- Vous n'y songez pas, vraiment. Je suis une vieille femme, moi; j'ai
un grand garçon de huit ans ... Qu'est-ce que nous ferions ensemble?

-- Pardi! murmura Coupeau en clignant les yeux, ce que font les
autres!

Mais elle eut un geste d'ennui.

-- Ah! si vous croyez que c'est toujours amusant? On voit bien que
vous n'avez pas été en ménage... Non, monsieur Coupeau, il faut que je
pense aux choses sérieuses. La rigolade, ça ne mène à rien,
entendez-vous! J'ai deux bouches à la maison, et qui avalent ferme,
allez! Comment voulez-vous que j'arrive à élever mon petit monde, si
je m'amuse à la bagatelle?... Et puis, écoutez, mon malheur a été une
fameuse leçon. Vous savez, les hommes maintenant, ça ne fait plus mon
affaire. On ne me repincera pas de longtemps.

Elle s'expliquait sans colère, avec une grande sagesse, très froide,
comme si elle avait traité question d'ouvrage, les raisons qui
l'empêchaient de passer un corps de fichu à l'empois. On voyait
qu'elle avait arrêté ça dans sa tête, après de mûres réflexions.

Coupeau, attendri, répétait:

-- Vous me causez bien de la peine, bien de la peine...

-- Oui, c'est ce que je vois, reprit-elle, et j'en suis fâchée pour
vous, monsieur Coupeau... Il ne faut pas que ça vous blesse. Si
j'avais des idées à rire, mon Dieu! ce serait encore plutôt avec vous
qu'avec un autre. Vous avez l'air bon garçon, vous êtes gentil. On se
mettrait ensemble, n'est-ce pas? et on irait tant qu'on irait. Je ne
fais pas ma princesse, je ne dis point que ça n'aurait pas pu
arriver... Seulement, à quoi bon, puisque je n'en ai pas envie? Me
voilà chez madame Fauconnier depuis quinze jours. Les petits vont à
l'école. Je travaille, je suis contente... Hein? le mieux alors est de
rester comme on est.

Et elle se baissa pour prendre son panier.

-- Vous me faites causer, on doit m'attendre chez la patronne... Vous
en trouverez une autre, allez! monsieur Coupeau, plus jolie que moi,
et qui n'aura pas deux marmots à traîner.

Il regardait l'oeil-de-boeuf, encadré dans la glace. Il la fit
rasseoir, en criant:

-- Attendez donc! Il n'est que onze heures trente-cinq... J'ai encore
vingt-cinq minutes... Vous ne craignez pourtant pas que je fasse des
bêtises; il y a la table entre nous... Alors, vous me détestez, au
point de ne pas vouloir faire un bout de causette?

Elle posa de nouveau son panier, pour ne pas le désobliger; et ils
parlèrent en bons amis. Elle avait mangé, avant d'aller porter son
linge; lui, ce jour-là, s'était dépêché d'avaler sa soupe et son
boeuf, pour venir la guetter. Gervaise, tout en répondant avec
complaisance, regardait par les vitres, entre les bocaux de fruits à
l'eau-de-vie, le mouvement de la rue, où l'heure du déjeuner mettait
un écrasement de foule extraordinaire. Sur les deux trottoirs, dans
l'étranglement étroit des maisons, c'était une hâte de pas, des bras
ballants, un coudoiement sans fin. Les retardataires, des ouvriers
retenus au travail, la mine maussade de faim, coupaient la chaussée à
grandes enjambées, entraient en face chez un boulanger; et, lorsqu'ils
reparaissaient, une livre de pain sous le bras, ils allaient trois
portes plus haut, au _Veau à deux têtes_, manger un ordinaire de six
sous. Il y avait aussi, à côté du boulanger, une fruitière qui vendait
des pommes de terre frites et des moules au persil; un défilé continu
d'ouvrières, en longs tabliers, emportaient des cornets de pommes de
terre et des moules dans des tasses; d'autres, de jolies filles en
cheveux, l'air délicat, achetaient des bottes de radis. Quand Gervaise
se penchait, elle apercevait encore une boutique de charcutier, pleine
de monde, d'où sortaient des enfants, tenant sur leur main, enveloppés
d'un papier gras, une côtelette panée, une saucisse ou un bout de
boudin tout chaud. Cependant, le long de la chaussée poissée d'une
boue noire, même par les beaux temps, dans le piétinement de la foule
en marche, quelques ouvriers quittaient déjà les gargotes,
descendaient en bandes, flânant, les mains ouvertes battant les
cuisses, lourds de nourriture, tranquilles et lents au milieu des
bousculades de la cohue.

Un groupe s'était formé à la porte de l'Assommoir.

-- Dis donc, Bibi-la-Grillade, demanda une voix enrouée, est-ce que tu
payes une tournée de vitriol? Cinq ouvriers entrèrent, se tinrent
debout.

-- Ah! ce voleur de père Colombe! reprit la voix. Vous savez, il nous
faut de la vieille, et pas des coquilles de noix, de vrais verres!

Le père Colombe, paisiblement, servait. Une autre société de trois
ouvriers arriva. Peu à peu, les blouses s'amassaient à l'angle du
trottoir, faisaient là une courte station, finissaient par se pousser
dans la salle, entre les deux lauriers-roses gris de poussière.

-- Vous êtes bête! vous ne songez qu'à la saleté! disait Gervaise à
Coupeau. Sans doute que je l'aimais... Seulement, après la façon
dégoûtante dont il m'a lâchée...

Ils parlaient de Lantier. Gervaise ne l'avait pas revu; elle croyait
qu'il vivait avec la soeur de Virginie, à la Glacière, chez cet ami
qui devait monter une fabrique de chapeaux. D'ailleurs, elle ne
songeait guère à courir après lui. Ça lui avait d'abord fait une
grosse peine; elle voulait même aller se jeter à l'eau; mais, à
présent, elle s'était raisonnée, tout se trouvait pour le mieux.
Peut-être qu'avec Lantier elle n'aurait jamais pu élever les petits,
tant il mangeait d'argent. Il pouvait venir embrasser Claude et
Étienne, elle ne le flanquerait pas à la porte. Seulement, pour elle,
elle se ferait hacher en morceaux avant de se laisser toucher du bout
des doigts. Et elle disait ces choses en femme résolue, ayant son plan
de vie bien arrêté, tandis que Coupeau, qui ne lâchait pas son désir
de l'avoir, plaisantait, tournait tout à l'ordure, lui faisait sur
Lantier des questions très crues, si gaiement, avec des dents si
blanches, qu'elle ne pensait pas à se blesser.

-- C'est vous qui le battiez, dit-il enfin. Oh! vous n'êtes pas bonne!
Vous donnez le fouet au monde.

Elle l'interrompit par un long rire. C'était vrai, pourtant, elle
avait donné le fouet à cette grande carcasse de Virginie. Ce jour-là,
elle aurait étranglé quelqu'un de bien bon coeur. Et elle se mit à
rire plus fort, parce que Coupeau lui racontait que Virginie, désolée
d'avoir tout montré, venait de quitter le quartier. Son visage,
pourtant, gardait une douceur enfantine; elle avançait ses mains
potelées, en répétant qu'elle n'écraserait pas une mouche; elle ne
connaissait les coups que pour en avoir déjà joliment reçu dans sa
vie. Alors, elle en vint à causer de sa jeunesse, à Plassans. Elle
n'était point coureuse du tout; les hommes l'ennuyaient; quand Lantier
l'avait prise, à quatorze ans, elle trouvait ça gentil, parce qu'il se
disait son mari et qu'elle croyait jouer au ménage. Son seul défaut,
assurait-elle, était d'être très sensible, d'aimer tout le monde, de
se passionner pour des gens qui lui faisaient ensuite mille misères.
Ainsi, quand elle aimait un homme, elle ne songeait pas aux bêtises,
elle rêvait uniquement de vivre toujours ensemble, très heureux. Et,
comme Coupeau ricanait et lui parlait de ses deux enfants, qu'elle
n'avait certainement pas mis couver sous le traversin, elle lui
allongea des tapes sur les doigts, elle ajouta que, bien sûr, elle
était bâtie sur le patron des autres femmes; seulement, on avait tort
de croire les femmes toujours acharnées après ça; les femmes
songeaient à leur ménage, se coupaient en quatre dans la maison, se
couchaient trop lasses, le soir, pour ne pas dormir tout de suite.
Elle, d'ailleurs, ressemblait à sa mère, une grosse travailleuse,
morte à la peine, qui avait servi de bête de somme au père Macquart
pendant plus de vingt ans. Elle était encore toute mince, tandis que
sa mère avait des épaules à démolir les portes en passant; mais ça
n'empêchait pas, elle lui ressemblait par sa rage de s'attacher aux
gens. Même, si elle boitait un peu, elle tenait ça de la pauvre femme,
que le père Macquart rouait de coups. Cent fois, celle-ci lui avait
raconté les nuits où le père, rentrant soûl, se montrait d'une
galanterie si brutale, qu'il lui cassait les membres; et sûrement,
elle avait poussé une de ces nuits-là, avec sa jambe en retard.

-- Oh! ce n'est presque rien, ça ne se voit pas, dit Coupeau pour
faire sa cour.

Elle hocha le menton; elle savait bien que ça se voyait; à quarante
ans, elle se casserait en deux. Puis, doucement, avec un léger rire:

-- Vous avez un drôle de goût d'aimer une boiteuse.

Alors, lui, les coudes toujours sur la table, avançant la face
davantage, la complimenta en risquant les mots, comme pour la griser.
Mais elle disait toujours non de la tête, sans se laisser tenter,
caressée pourtant par cette voix câline. Elle écoutait, les regards
dehors, paraissant s'intéresser de nouveau à la foule croissante.
Maintenant, dans les boutiques vides, on donnait un coup de balai; la
fruitière retirait sa dernière poêlée de pommes de terre frites,
tandis que le charcutier remettait en ordre les assiettes débandées de
son comptoir. De tous les gargots, des bandes d'ouvriers sortaient;
des gaillards barbus se poussaient d'une claque, jouaient comme des
gamins, avec le tapage de leurs gros souliers ferrés, écorchant le
pavé dans une glissade; d'autres, les deux mains au fond de leurs
poches, fumaient d'un air réfléchi, les yeux au soleil, les paupières
clignotantes. C'était un envahissement du trottoir, de la chaussée,
des ruisseaux, un flot paresseux coulant des portes ouvertes,
s'arrêtant au milieu des voitures, faisant une traînée de blouses, de
bourgerons et de vieux paletots, toute pâlie et déteinte sous la nappe
de lumière blonde qui enfilait la rue. Au loin, des cloches d'usine
sonnaient; et les ouvriers ne se pressaient pas, rallumaient des
pipes; puis, le dos arrondi, après s'être appelés d'un marchand de vin
à l'autre, ils se décidaient à reprendre le chemin de l'atelier, en
traînant les pieds. Gervaise s'amusa à suivre trois ouvriers, un grand
et deux petits, qui se retournaient tous les dix pas; ils finirent par
descendre la rue, ils vinrent droit à l'Assommoir du père Colombe.

-- Ah bien! murmura-t-elle, en voilà trois qui ont un fameux poil dans
la main!

-- Tiens, dit Coupeau, je le connais, le grand; c'est Mes-Bottes, un
camarade.

L'Assommoir s'était empli. On parlait très fort, avec des éclats de
voix qui déchiraient le murmure gras des enrouements. Des coups de
poing sur le comptoir, par moments, faisaient tinter les verres. Tous
debout, les mains croisées sur le ventre ou rejetées derrière le dos,
les buveurs formaient de petits groupes, serrés les uns contre les
autres; il y avait des sociétés, près des tonneaux, qui devaient
attendre un quart d'heure, avant de pouvoir commander leurs tournées
au père Colombe.

-- Comment! c'est cet aristo de Cadet-Cassis! cria Mes-Bottes, en
appliquant une rude tape sur l'épaule de Coupeau. Un joli monsieur qui
fume du papier et qui a du linge!... On veut donc épater sa
connaissance, on lui paye des douceurs!

-- Hein! ne m'embête pas! répondit Coupeau, très contrarié.

Mais l'autre ricanait.

-- Suffit! on est à la hauteur, mon bonhomme... Les mufes sont des
mufes, voilà!

Il tourna le dos, après avoir louché terriblement, en regardant
Gervaise. Celle-ci se reculait, un peu effrayée. La fumée des pipes,
l'odeur forte de tous ces hommes, montaient dans l'air chargé
d'alcool; et elle étouffait, prise d'une petite toux.

-- Oh! c'est vilain de boire! dit-elle à demi-voix.

Et elle raconta qu'autrefois, avec sa mère, elle buvait de l'anisette,
à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l'avait
dégoûtée; elle ne pouvait plus voir les liqueurs.

-- Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j'ai mangé ma prune;
seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal.

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu'on pût avaler de pleins
verres d'eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n'était pas mauvais.
Quant au vitriol, à l'absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir! il
n'en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à
la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le
papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s'était écrabouillé la
tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribotte,
de la gouttière du n° 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait
tous sages. Lui, lorsqu'il passait rue Coquenard et qu'il voyait la
place, il aurait plutôt bu l'eau du ruisseau que d'avaler un canon
gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase:

-- Dans notre métier, il faut des jambes solides. Gervaise avait
repris son panier. Elle ne se levai pourtant pas, le tenait sur ses
genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles du jeune
ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines d'existence. Et
elle dit encore, lentement, sans transition apparente:

-- Mon Dieu! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas
grand'chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de
manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir,
vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah! je
voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était
possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue,
si je me remettais jamais en ménage; non, ça ne me plairait pas d'être
battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout...

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de
sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité:

-- Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit... Moi,
après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon
lit, chez moi.

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était
déjà debout, s'inquiétant de l'heure. Mais ils ne sortirent pas tout
de suite; elle eut la curiosité d'aller regarder, au fond, derrière la
barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait
sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l'avait
suivie, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les
différentes pièces de l'appareil, montrant l'énorme cornue d'où
tombait un filet limpide d'alcool. L'alambic, avec ses récipients de
forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine
sombre; pas une fumée ne s'échappait; à peine entendait-on un souffle
intérieur, un ronflement souterrain; c'était comme une besogne de nuit
faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet.
Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu
s'accouder sur la barrière, en attendant qu'un coin du comptoir fût
libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les
yeux attendris, fixés sur la machine à soûler. Tonnerre de Dieu! elle
était bien gentille! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi
se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu
qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le
vitriol encore chaud l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons,
toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame! il ne se serait
plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce
roussin de père Colombe! Et les camarades ricanaient, disaient que cet
animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de même. L'alambic,
sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints
de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil
à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la
salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou
immense de Paris. Alors, Gervaise, prise d'un frisson, recula; et elle
tâchait de sourire, en murmurant:

-- C'est bête, ça me fait froid, cette machine... la boisson me fait
froid...

Puis, revenant sur l'idée qu'elle caressait d'un bonheur parfait:

-- Hein? n'est-ce pas? ça vaudrait bien mieux: travailler, manger du
pain, avoir un trou à soi, élever ses enfants, mourir dans son lit...

-- Et ne pas être battue, ajouta Coupeau gaiement. Mais je ne vous
battrais pas, moi, si vous vouliez, madame Gervaise... Il n'y a pas de
crainte, je ne bois jamais, puis je vous aime trop... Voyons, c'est
pour ce soir, nous nous chaufferons les petons.

Il avait baissé la voix, il lui parlait dans le cou, tandis qu'elle
s'ouvrait un chemin, son panier en avant, au milieu des hommes. Mais
elle dit encore non, de la tête, à plusieurs reprises. Pourtant, elle
se retournait, lui souriait, semblait heureuse de savoir qu'il ne
buvait pas. Bien sûr, elle lui aurait dit oui, si elle ne s'était pas
juré de ne point se remettre avec un homme. Enfin, ils gagnèrent la
porte, ils sortirent. Derrière eux, l'Assommoir restait plein,
soufflant jusqu'à la rue le bruit des voix enrouées et l'odeur
liquoreuse des tournées de vitriol. On entendait Mes-Bottes traiter le
père Colombe de fripouille, en l'accusant de n'avoir rempli son verre
qu'à moitié. Lui, était un bon, un chouette, un d'attaque. Ah! zut! le
singe pouvait se fouiller, il ne retournait pas à la boîte, il avait
la flemme. Et il proposait aux deux camarades d'aller au _Petit
bonhomme qui tousse_, une mine à poivre de la barrière Saint-Denis, où
l'on buvait du chien tout pur.

-- Ah! on respire, dit Gervaise, sur le trottoir. Eh bien! adieu, et
merci, monsieur Coupeau.... Je rentre vite.

Elle allait suivre le boulevard. Mais il lui avait pris la main, il ne
la lâchait pas, répétant:

-- Faites donc le tour avec moi, passez par la rue de la Goutte-d'Or,
ça ne vous allonge guère.... Il faut que j'aille chez ma soeur, avant
de retourner au chantier.... Nous nous accompagnerons.

Elle finit par accepter, et ils montèrent lentement la rue des
Poissonniers, côte à côte, sans se donner le bras. Il lui parlait de
sa famille. La mère, maman Coupeau, une ancienne giletière, faisait
des ménages, à cause de ses yeux qui s'en allaient. Elle avait eu ses
soixante-deux ans le 3 du mois dernier. Lui, était le plus jeune.
L'une de ses soeurs, madame Lerat, une veuve de trente-six ans,
travaillait dans les fleurs et habitait la rue des Moines, aux
Batignolles. L'autre, âgée de trente ans, avait épousé un chaîniste,
ce pince-sans-rire de Lorilleux. C'était chez celle-là qu'il allait,
rue de la Goutte-d'Or. Elle logeait dans la grande maison, à gauche.
Le soir, il mangeait la pot-bouille chez les Lorilleux; c'était une
économie pour tous les trois. Même, il passait chez eux les avertir de
ne pas l'attendre, parce qu'il était invité ce jour-là par un ami.

Gervaise, qui l'écoutait, lui coupa brusquement la parole pour lui
demander en souriant:

-- Vous vous appelez donc Cadet-Cassis, monsieur Coupeau?

-- Oh! répondit-il, c'est un surnom que les camarades m'ont donné,
parce que je prends généralement du cassis, quand ils m'emmènent de
force chez le marchand de vin.... Autant s'appeler Cadet-Cassis que
Mes-Bottes, n'est-ce pas?

-- Bien sûr, ce n'est pas vilain Cadet-Cassis, déclara la jeune femme.

Et elle l'interrogea sur son travail. Il travaillait toujours là,
derrière le mur de l'octroi, au nouvel hôpital. Oh! la besogne ne
manquait pas, il ne quitterait certainement pas ce chantier de
l'année. Il y en avait des mètres et des mètres de gouttières!

-- Vous savez, dit-il, je vois l'hôtel Boncoeur, quand je suis
là-haut... Hier, vous étiez à la fenêtre, j'ai fait aller les bras,
mais vous ne m'avez pas aperçu.

Cependant, ils s'étaient déjà engagés d'une centaine de pas dans la
rue de la Goutte-d'Or, lorsqu'il s'arrêta, levant les yeux, disant:

-- Voilà la maison... Moi, je suis né plus loin, au 22... Mais cette
maison-là, tout de même, fait un joli tas de maçonnerie! C'est grand
comme une caserne, là dedans!

Gervaise haussait le menton, examinait la façade. Sur la rue, la
maison avait cinq étages, alignant chacun à la file quinze fenêtres,
dont les persiennes noires, aux lames cassées, donnaient un air de
ruine à cet immense pan de muraille. En bas, quatre boutiques
occupaient le rez-de-chaussée: à droite de la porte, une vaste salle
de gargote graisseuse; à gauche, un charbonnier, un mercier et une
marchande de parapluies. La maison paraissait d'autant plus colossale
qu'elle s'élevait entre deux petites constructions basses, chétives,
collées contre elle; et, carrée, pareille à un bloc de mortier gâché
grossièrement, se pourrissant et s'émiettant sous la pluie, elle
profilait sur le ciel clair, au-dessus des toits voisins, son énorme
cube brut, ses flancs non crépis, couleur de boue, d'une nudité
interminable de murs de prison, où des rangées de pierres d'attente
semblaient des mâchoires caduques, bâillant dans le vide. Mais
Gervaise regardait surtout la porte, une immense porte ronde,
s'élevant jusqu'au deuxième étage, creusant un porche profond, à
l'autre bout duquel on voyait le coup de jour blafard d'une grande
cour. Au milieu de ce porche, pavé comme la rue, un ruisseau coulait,
roulant une eau rose très tendre.

-- Entrez donc, dit Coupeau, on ne vous mangera pas.

Gervaise voulut l'attendre dans la rue. Cependant, elle ne put
s'empêcher de s'enfoncer sous le porche, jusqu'à la loge du concierge,
qui était à droite. Et là, au seuil, elle leva de nouveau les yeux. A
l'intérieur, les façades avaient six étages, quatre façades régulières
enfermant le vaste carré de la cour. C'étaient des murailles grises,
mangées d'une lèpre jaune, rayées de bavures par l'égouttement des
toits, qui montaient toutes plates du pavé aux ardoises, sans une
moulure; seuls les tuyaux de descente se coudaient aux étages, où les
caisses béantes des plombs mettaient la tache de leur fonte rouillée.
Les fenêtres sans persienne montraient des vitres nues, d'un vert
glauque d'eau trouble. Certaines, ouvertes, laissaient pendre des
matelas à carreaux bleus, qui prenaient l'air; devant d'autres, sur
des cordes tendues, des linges séchaient, toute la lessive d'un
ménage, les chemises de l'homme, les camisoles de la femme, les
culottes des gamins; il y en avait une, au troisième, où s'étalait une
couche d'enfant, emplâtrée d'ordure. Du haut en bas, les logements
trop petits crevaient au dehors, lâchaient des bouts de leur misère
par toutes les fentes. En bas, desservant chaque façade, une porte
haute et étroite, sans boiserie, taillée dans le nu du plâtre,
creusait un vestibule lézardé, au fond duquel tournaient les marches
boueuses d'un escalier à rampe de fer; et l'on comptait ainsi quatre
escaliers, indiqués par les quatre premières lettres de l'alphabet,
peintes sur le mur. Les rez-de-chaussée étaient aménagés en immenses
ateliers, fermés par des vitrages noirs de poussière: la forge d'un
serrurier y flambait; on entendait plus loin les coups de rabot d'un
menuisier; tandis que, près de la loge, un laboratoire de teinturier
lâchait à gros bouillons ce ruisseau d'un rose tendre coulant sous le
porche. Salie de flaques d'eau teintée, de copeaux, d'escarbilles de
charbon, plantée d'herbe sur ses bords, entre ses pavés disjoints, la
cour s'éclairait d'une clarté crue, comme coupée en deux par la ligne
où le soleil s'arrêtait. Du côté de l'ombre, autour de la fontaine
dont le robinet entretenait là une continuelle humidité, trois petites
poules piquaient le sol, cherchaient des vers de terre, les pattes
crottées. Et Gervaise lentement promenait son regard, l'abaissait du
sixième étage au pavé, remontait, surprise de cette énormité, se
sentant au milieu d'un organe vivant, au coeur même d'une ville,
intéressée par la maison, comme si elle avait eu devant elle une
personne géante.

-- Est-ce que madame demande quelqu'un? cria la concierge, intriguée,
en paraissant à la porte de la loge.

Mais la jeune femme expliqua qu'elle attendait une personne. Elle
retourna vers la rue; puis, comme Coupeau tardait, elle revint,
attirée, regardant encore. La maison ne lui semblait pas laide. Parmi
les loques pendues aux fenêtres, des coins de gaieté riaient, une
giroflée fleurie dans un pot, une cage de serins d'où tombait un
gazouillement, des miroirs à barbe mettant au fond de l'ombre des
éclats d'étoiles rondes. En bas, un menuisier chantait, accompagné par
les sifflements réguliers de sa varlope; pendant que, dans l'atelier
de serrurerie, un tintamarre de marteaux battant en cadence faisait
une grosse sonnerie argentine. Puis, à presque toutes les croisées
ouvertes, sur le fond de la misère entrevue, des enfants montraient
leurs têtes barbouillées et rieuses. des femmes cousaient, avec des
profils calmes penchés sur l'ouvrage. C'était la reprise de la tâche
après le déjeuner, les chambres vides des hommes travaillant au
dehors, la maison rentrant dans cette grande paix, coupée uniquement
du bruit des métiers, du bercement d'un refrain, toujours le même,
répété pendant des heures. La cour seulement était un peu humide. Si
Gervaise avait demeuré là, elle aurait voulu un logement au fond, du
côté du soleil. Elle avait fait cinq ou six pas, elle respirait cette
odeur fade des logis pauvres, une odeur de poussière ancienne, de
saleté rance; mais, comme l'âcreté des eaux de teinture dominait, elle
trouvait que ça sentait beaucoup moins mauvais qu'à l'hôtel Boncoeur.
Et elle choisissait déjà sa fenêtre, une fenêtre dans l'encoignure de
gauche, où il y avait une petite caisse, plantée de haricots
d'Espagne, dont les tiges minces commençaient à s'enrouler autour d'un
berceau de ficelles.

Je vous ai fait attendre, hein? dit Coupeau, qu'elle entendit tout
d'un coup près d'elle. C'est une histoire, quand je ne dîne pas chez
eux, d'autant plus qu'aujourd'hui ma soeur a acheté du veau.

Et comme elle avait eu un léger tressaillement de surprise, il
continua, en promenant à son tour ses regards:

-- Vous regardiez la maison. C'est toujours loué du haut en bas. Il y
a trois cents locataires, je crois... Moi, si j'avais eu des meubles,
j'aurais guetté un cabinet... On serait bien ici, n'est-ce pas?

-- Oui, on serait bien, murmura Gervaise. A Plassans, ce n'était pas
si peuplé, dans notre rue... Tenez, c'est gentil, cette fenêtre, au
cinquième, avec des haricots.

Alors, avec son entêtement, il lui demanda encore si elle voulait. Dès
qu'ils auraient un lit, ils loueraient là. Mais elle se sauvait, elle
se hâtait sous le porche, en le priant de ne pas recommencer ses
bêtises. La maison pouvait crouler, elle n'y coucherait bien sûr pas
sous la même couverture que lui. Pourtant, Coupeau, en la quittant
devant l'atelier de madame Fauconnier, put garder un instant dans la
sienne sa main qu'elle lui abandonnait en toute amitié.

Pendant un mois, les bons rapports de la jeune femme et de l'ouvrier
zingueur continuèrent. Il la trouvait joliment courageuse, quand il la
voyait se tuer au travail, soigner les enfants, trouver encore le
moyen de coudre le soir à toutes sortes de chiffons. Il y avait des
femmes pas propres, noceuses, sur leur bouche; mais, sacré mâtin! elle
ne leur ressemblait guère, elle prenait trop la vie au sérieux! Alors,
elle riait, elle se défendait modestement. Pour son malheur, elle
n'avait pas été toujours aussi sage. Et elle faisait allusion à ses
premières couches, dès quatorze ans; elle revenait sur les litres
d'anisette vidés avec sa mère, autrefois. L'expérience la corrigeait
un peu, voilà tout. On avait tort de lui croire une grosse volonté;
elle était très faible, au contraire; elle se laissait aller où on la
poussait, par crainte de causer de la peine à quelqu'un. Son rêve
était de vivre dans une société honnête, parce que la mauvaise
société, disait elle, c'était comme un coup d'assommoir, ça vous
cassait le crâne, ça vous aplatissait une femme en moins de rien. Elle
se sentait prise d'une sueur devant l'avenir et se comparait à un sou
lancé en l'air retombant pile ou face, selon les hasards du pavé. Tout
ce qu'elle avait déjà vu, les mauvais exemples étalés sous ses yeux
d'enfant, lui donnaient une fière leçon. Mais Coupeau la plaisantait
de ses idées noires, la ramenait à tout son courage, en essayant de
lui pincer les hanches; elle le repoussait, lui allongeait des claques
sur les mains, pendant qu'il criait en riant que, pour une femme
faible, elle n'était pas d'un assaut commode. Lui, rigoleur, ne
s'embarrassait pas de l'avenir. Les jours amenaient les jours, pardi!
On aurait toujours bien la niche et la pâtée. Le quartier lui semblait
propre, à part une bonne moitié des soûlards dont on aurait pu
débarrasser les ruisseaux. Il n'était pas méchant diable, tenait
parfois des discours très sensés, avait même un brin de coquetterie,
une raie soignée sur le côté de la tête, de jolies cravates, une paire
de souliers vernis pour le dimanche. Avec cela, une adresse et une
effronterie de singe, une drôlerie gouailleuse d'ouvrier parisien,
pleine de bagou, charmante encore sur son museau jeune.

Tous deux avaient fini par se rendre une foule de services, à l'hôtel
Boncoeur. Coupeau allait lui chercher son lait, se chargeait de ses
commissions, portait ses paquets de linge; souvent, le soir, comme il
revenait du travail le premier, il promenait les enfants, sur le
boulevard extérieur. Gervaise, pour lui rendre ses politesses, montait
dans l'étroit cabinet où il couchait, sous les toits; et elle visitait
ses vêtements, mettant des boutons aux cottes, reprisant les vestes de
toile. Une grande familiarité s'établissait entre eux. Elle ne
s'ennuyait pas, quand il était là, amusée des chansons qu'il
apportait, de cette continuelle blague des faubourgs de Paris, toute
nouvelle encore pour elle. Lui, à se frotter toujours contre ses
jupes, s'allumait de plus en plus. Il était pincé, et ferme! Ça
finissait parle gêner. Il riait toujours, mais l'estomac si mal à
l'aise, si serré, qu'il ne trouvait plus ça drôle. Les bêtises
continuaient, il ne pouvait la rencontrer sans lui crier: « Quand
est-ce? » Elle savait ce qu'il voulait dire, et elle lui promettait la
chose pour la semaine des quatre jeudis. Alors, il la taquinait, se
rendait chez elle avec ses pantoufles à la main, comme pour emménager.
Elle en plaisantait, passait très bien sa journée sans une rougeur
dans les continuelles allusions polissonnes, au milieu desquelles il
la faisait vivre. Pourvu qu'il ne fût pas brutal, elle lui tolérait
tout. Elle se fâcha seulement un jour où, voulant lui prendre un
baiser de force, il lui avait arraché des cheveux.

Vers les derniers jours de juin, Coupeau perdit sa gaieté. Il devenait
tout chose. Gervaise, inquiète de certains regards, se barricadait la
nuit. Puis, après une bouderie qui avait duré du dimanche au mardi,
tout d'un coup, un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze
heures. Elle ne voulait pas lui ouvrir; mais il avait la voix si douce
et si tremblante, qu'elle finit par retirer la commode poussée contre
la porte. Quand il fut entré, elle le crut malade, tant il lui parut
pâle, les yeux rougis, le visage marbré. Et il restait debout,
bégayant, hochant la tête. Non, non, il n'était pas malade. Il
pleurait depuis deux heures, en haut, dans sa chambre; il pleurait
comme un enfant, en mordant son oreiller, pour ne pas être entendu des
voisins. Voilà trois nuits qu'il ne dormait plus. Ça ne pouvait pas
continuer comme ça.

-- Écoutez, madame Gervaise, dit-il la gorge serrée, sur le point
d'être repris par les larmes, il faut en finir, n'est-ce pas?... Nous
allons nous marier ensemble. Moi, je veux bien, je suis décidé.

Gervaise montrait une grande surprise. Elle était très grave.

-- Oh! monsieur Coupeau, murmura-t-elle, qu'est-ce que vous allez
chercher là! Je ne vous ai jamais demandé cette chose, vous le savez
bien... Ça ne me convenait pas, voilà tout... Oh! non, non, c'est
sérieux, maintenant; réfléchissez, je vous en prie. Mais il continuait
à hocher la tète, d'un air de résolution inébranlable. C'était tout
réfléchi. Il était descendu, parce qu'il avait besoin de passer une
bonne nuit. Elle n'allait pas le laisser remonter pleurer, peut-être!
Dès qu'elle aurait dit oui, il ne la tourmenterait plus, elle pourrait
se coucher tranquille. Il voulait simplement lui entendre dire oui. On
causerait le lendemain.

-- Bien sûr, je ne dirai pas oui comme ça, repris Gervaise. Je ne
tiens pas à ce que, plus tard, vous m'accusiez de vous avoir poussé à
faire une bêtise... Voyez-vous, monsieur Coupeau, vous avez tort de
vous entêter. Vous ignorez vous-même ce que vous éprouvez pour moi. Si
vous ne me rencontriez pas de huit jours, ça vous passerait, je parie.
Les hommes, souvent, se marient pour une nuit, la première, et puis
les nuits se suivent, les jours s'allongent, toute la vie, et ils sont
joliment embêtés... Asseyez-vous là, je veux bien causer tout de
suite.

Alors, jusqu'à une heure du matin, dans la chambre noire, à la clarté
fumeuse d'une chandelle qu'ils oubliaient de moucher, ils discutèrent
leur mariage, baissant la voix, afin de ne pas réveiller les deux
enfants, Claude et Étienne, qui dormaient avec leur petit souffle, la
tête sur le même oreiller. Et Gervaise revenait toujours à eux, les
montrait à Coupeau; c'était là une drôle de dot qu'elle lui apportait,
elle ne pouvait vraiment pas l'encombrer de deux mioches. Puis, elle
était prise de honte pour lui. Qu'est-ce qu'on dirait dans le
quartier? On l'avait connue avec son amant, on savait son histoire; ce
ne serait guère propre, quand on les verrait s'épouser, au bout de
deux mois à peine. A toutes ces bonnes raisons, Coupeau répondait par
des haussements d'épaules. Il se moquait bien du quartier! Il ne
mettait pas son nez dans les affaires des autres; il aurait eu trop
peur de le salir, d'abord! Eh bien! oui, elle avait eu Lantier avant
lui. Où était le mal? Elle ne faisait pas la vie, elle n'amènerait pas
des hommes dans son ménage, comme tant de femmes, et des plus riches.
Quant aux enfants, ils grandiraient, on les élèverait, parbleu! Jamais
il ne trouverait une femme aussi courageuse, aussi bonne, remplie de
plus de qualités. D'ailleurs, ce n'était pas tout ça, elle aurait pu
rouler sur les trottoirs, être laide, fainéante, dégoûtante, avoir une
séquelle d'enfants crottés, ça n'aurait pas compté à ses yeux: il la
voulait.

-- Oui, je vous veux, répétait-il, en tapant son poing sur son genou
d'un martèlement continu. Vous entendez bien, je vous veux... Il n'y a
rien à dire à ça, je pense?

Gervaise, peu à peu, s'attendrissait. Une lâcheté du coeur et des sens
la prenait, au milieu de ce désir brutal dont elle se sentait
enveloppée. Elle ne hasardait plus que des objections timides, les
mains tombées sur ses jupes, la face noyée de douceur. Du dehors, par
la fenêtre entr'ouverte, la belle nuit de juin envoyait des souffles
chauds, qui effaraient la chandelle, dont la haute mèche rougeâtre
charbonnait; dans le grand silence du quartier endormi, on entendait
seulement les sanglots d'enfant d'un ivrogne, couché sur le dos, au
milieu du boulevard; tandis que, très loin, au fond de quelque
restaurant, un violon jouait un quadrille canaille à quelque noce
attardée, une petite musique cristalline, nette et déliée comme une
phrase d'harmonica. Coupeau, voyant la jeune femme à bout d'arguments,
silencieuse et vaguement souriante, avait saisi ses mains, l'attirait
vers lui. Elle était dans une de ces heures d'abandon dont elle se
méfiait tant, gagnée, trop émue pour rien refuser et faire de la peine
à quelqu'un. Mais le zingueur ne comprit pas qu'elle se donnait; il se
contenta de lui serrer les poignets à les broyer, pour prendre
possession d'elle; et ils eurent tous les deux un soupir, à cette
légère douleur, dans laquelle se satisfaisait un peu de leur
tendresse.

-- Vous dites oui, n'est-ce pas? demanda-t-il.

-- Comme vous me tourmentez! murmura-t-elle. Vous le voulez? eh bien,
oui... Mon Dieu, nous faisons là une grande folie, peut-être.

Il s'était levé, l'avait empoignée par la taille, lui appliquait un
rude baiser sur la figure, au hasard. Puis, comme cette caresse
faisait un gros bruit, il s'inquiéta le premier, regardant Claude et
Étienne, marchant à pas de loup, baissant la voix.

-- Chut! soyons sages, dit-il, il ne faut pas réveiller les gosses...
A demain.

Et il remonta à sa chambre. Gervaise, toute tremblante, resta près
d'une heure assise au bord de son lit, sans songer à se déshabiller.
Elle était touchée, elle trouvait Coupeau très-honnête; car elle avait
bien cru un moment que c'était fini, qu'il allait coucher là.
L'ivrogne, en bas, sous la fenêtre, avait une plainte plus rauque de
bête perdue. Au loin, le violon à la ronde canaille se taisait.

Les jours suivants, Coupeau voulut décider Gervaise à monter un soir
chez sa soeur, rue de la Goutte-d'Or. Mais la jeune femme, très
timide, montrait un grand effroi de cette visite aux Lorilleux. Elle
remarquait parfaitement que le zingueur avait une peur sourde du
ménage. Sans doute il ne dépendait pas de sa soeur, qui n'était même
pas l'aînée. Maman Coupeau donnerait son consentement des deux mains,
car jamais elle ne contrariait son fils. Seulement, dans la famille,
les Lorilleux passaient pour gagner jusqu'à dix francs par jour; et
ils tiraient de là une véritable autorité. Coupeau n'aurait pas osé se
marier, sans qu'ils eussent avant tout accepté sa femme.

-- Je leur ai parlé de vous, ils connaissent nos projets,
expliquait-il à Gervaise. Mon Dieu! que vous êtes enfant! Venez ce
soir... Je vous ai avertie, n'est-ce pas? Vous trouverez ma soeur un
peu raide. Lorilleux non plus n'est pas toujours aimable. Au fond, ils
sont très vexés, parce que, si je me marie, je ne mangerai plus chez
eux, et ce sera une économie de moins. Mais ça ne fait rien, ils ne
vous mettront pas à la porte... Faites ça pour moi, c'est absolument
nécessaire.

Ces paroles effrayaient Gervaise davantage. Un samedi soir, pourtant,
elle céda. Coupeau vint la chercher à huit heures et demie. Elle
s'était habillée: une robe noire, avec un châle à palmes jaunes en
mousseline de laine imprimée, et un bonnet blanc garni d'une petite
dentelle. Depuis six semaines qu'elle travaillait, elle avait
économisé les sept francs du châle et les deux francs cinquante du
bonnet; la robe était une vieille robe nettoyée et refaite.

-- Ils vous attendent, lui dit Coupeau, pendant qu'ils faisaient le
tour par la rue des Poissonniers. Oh! ils commencent à s'habituer à
l'idée de me voir marié. Ce soir, ils ont l'air très gentil... Et
puis, si vous n'avez jamais vu faire des chaînes d'or, ça vous amusera
à regarder. Ils ont justement une commande pressée pour lundi.

-- Ils ont de l'or chez eux? demanda Gervaise.  Je crois bien, il y en
--a sur les murs, il y en a par terre, il y en a partout.

Cependant, ils s'étaient engagés sous la porte ronde et avaient
traversé la cour. Les Lorilleux demeuraient au sixième, escalier B.
Coupeau lui cria en riant d'empoigner ferme la rampe et de ne plus la
lâcher. Elle leva les yeux, cligna les paupières, en apercevant la
haute tour creuse de la cage de l'escalier, éclairée par trois becs de
gaz, de deux étages en deux étages; le dernier, tout en haut, avait
l'air d'une étoile tremblotante dans un ciel noir, tandis que les deux
autres jetaient de longues clartés, étrangement découpées, le long de
la spirale interminable des marches.

-- Hein? dit le zingueur en arrivant au palier du premier étage, ça
sent joliment la soupe à l'ognon. On a mangé de la soupe à l'ognon
pour sûr.

En effet, l'escalier B, gris, sale, la rampe et les marches
graisseuses, les murs éraflés montrant le plâtre, était encore plein
d'une violente odeur de cuisine. Sur chaque palier, des couloirs
s'enfonçaient, sonores de vacarme, des portes s'ouvraient, peintes en
jaune, noircies à la serrure par la crasse des mains; et, au ras de la
fenêtre, le plomb soufflait une humidité fétide, dont la puanteur se
mêlait à l'âcreté de l'ognon cuit. On entendait, du rez-de-chaussée au
sixième, des bruits de vaisselle, des poêlons qu'on barbotait, des
casseroles qu'on grattait avec des cuillers pour les récurer. Au
premier étage, Gervaise aperçut, dans l'entrebâillement d'une porte,
sur laquelle le mot: _Dessinateur_, était écrit en grosses lettres,
deux hommes attablés devant une toile cirée desservie, causant
furieusement, au milieu de la fumée de leurs pipes. Le second étage et
le troisième, plus tranquilles, laissaient passer seulement par les
fentes des boiseries la cadence d'un berceau, les pleurs étouffés d'un
enfant, la grosse voix d'une femme coulant avec un sourd murmure d'eau
courante, sans paroles distinctes; et elle put lire des pancartes
clouées, portant des noms: _Madame Gaudron, cardeuse_, et plus loin:
_Monsieur Madinier, atelier de cartonnage_. On se battait au
quatrième: un piétinement dont le plancher tremblait, des meubles
culbutés, un effroyable tapage de jurons et de coups; ce qui
n'empêchait pas les voisins d'en face de jouer aux cartes, la porte
ouverte, pour avoir de l'air. Mais, quand elle fut au cinquième,
Gervaise dut souffler; elle n'avait pas l'habitude de monter; ce mur
qui tournait toujours, ces logements entrevus qui défilaient, lui
cassaient la tête. Une famille, d'ailleurs, barrait le palier; le père
lavait des assiettes sur un petit fourneau de terre, près du plomb,
tandis que la mère, adossée à la rampe, nettoyait le bambin, avant
d'aller le coucher. Cependant, Coupeau encourageait la jeune femme.
Ils arrivaient. Et, lorsqu'il fut enfin au sixième, il se retourna
pour l'aider d'un sourire. Elle, la tête levée, cherchait d'où venait
un filet de voix, qu'elle écoutait depuis la première marche, clair et
perçant, dominant les autres bruits. C'était, sous les toits, une
petite vieille qui chantait en habillant des poupées à treize sous.
Gervaise vit encore, au moment où une grande fille rentrait avec un
seau dans une chambre voisine, un lit défait, où un homme en manches
de chemise attendait, vautré, les yeux en l'air; sur la porte
refermée, une carte de visite écrite à la main indiquait:
_Mademoiselle Clémence, repasseuse_. Alors, tout en haut, les jambes
cassées, l'haleine courte, elle eut la curiosité de se pencher
au-dessus de la rampe; maintenant, c'était le bec de gaz d'en bas qui
semblait une étoile, au fond du puits étroit des six étages; et les
odeurs, la vie énorme et grondante de la maison, lui arrivaient dans
une seule haleine, battaient d'un coup de chaleur son visage inquiet,
se hasardant là comme au bord d'un gouffre.

-- Nous ne sommes pas arrivés, dit Coupeau. Oh! c'est un voyage!

Il avait pris, à gauche, un long corridor. Il tourna deux fois, la
première encore à gauche, la seconde à droite. Le corridor
s'allongeait toujours, se bifurquait, resserré, lézardé, décrépi, de
loin en loin éclairé par une mince flamme de gaz; et les portes
uniformes, à la file comme des portes de prison ou de couvent,
continuaient à montrer, presque toutes grandes ouvertes, des
intérieurs de misère et de travail, que la chaude soirée de juin
emplissait d'une buée rousse. Enfin, ils arrivèrent à un bout de
couloir complètement sombre.

-- Nous y sommes, reprit le zingueur. Attention! tenez-vous au mur; il
y a trois marches.

Et Gervaise fit encore une dizaine de pas, dans l'obscurité,
prudemment. Elle buta, compta les trois marches. Mais, au fond du
couloir, Coupeau venait de pousser une porte, sans frapper. Une vive
clarté s'étala sur le carreau. Ils entrèrent.

C'était une pièce étranglée, une sorte de boyau, qui semblait le
prolongement même du corridor. Un rideau de laine déteinte, en ce
moment relevé par une ficelle, coupait le boyau en deux. Le premier
compartiment contenait un lit, poussé sous un angle du plafond
mansardé, un poêle de fonte encore tiède du dîner, deux chaises, une
table et une armoire dont il avait fallu scier la corniche pour
qu'elle pût tenir entre le lit et la porte. Dans le second
compartiment se trouvait installé l'atelier: au fond, une étroite
forge avec son soufflet; à droite, un étau scellé au mur, sous une
étagère où traînaient des ferrailles; à gauche, auprès de la fenêtre,
un établi tout petit, encombré de pinces, de cisailles, de scies
microscopiques, grasses et très sales.

-- C'est nous! cria Coupeau, en s'avançant jusqu'au rideau de laine.

Mais on ne répondit pas tout de suite. Gervaise, fort émotionnée,
remuée surtout par cette idée qu'elle allait entrer dans un lieu plein
d'or, se tenait derrière l'ouvrier, balbutiant, hasardant des
hochements de tête, pour saluer. La grande clarté, une lampe brûlant
sur l'établi, un brasier de charbon flambant dans la forge,
accroissait encore son trouble. Elle finit pourtant par voir madame
Lorilleux, petite, rousse, assez forte, tirant de toute la vigueur de
ses bras courts, à l'aide d'une grosse tenaille, un fil de métal noir,
qu'elle passait dans les trous d'une filière fixée à l'étau. Devant
l'établi, Lorilleux, aussi petit de taille, mais d'épaules plus
grêles, travaillait, du bout de ses pinces, avec une vivacité de
singe, à un travail si menu, qu'il se perdait entre ses doigts noueux.
Ce fut le mari qui leva le premier la tête, une tête aux cheveux
rares, d'une pâleur jaune de vieille cire, longue et souffrante.

-- Ah! c'est vous, bien, bien! murmura-t-il. Nous sommes pressés, vous
savez... N'entrez pas dans l'atelier, ça nous gênerait. Restez dans la
chambre.

Et il reprit son travail menu, la face de nouveau dans le reflet
verdâtre d'une boule d'eau, à travers laquelle la lampe envoyait sur
son ouvrage un rond de vive lumière.

-- Prends les chaises! cria à son tour madame Lorilleux. C'est cette
dame, n'est-ce pas? Très bien, très bien!

Elle avait roulé le fil; elle le porta à la forge, et là, activant le
brasier avec un large éventail de bois, elle le mit à recuire, avant
de le passer dans les derniers trous de la filière.

Coupeau avança les chaises, fit asseoir Gervaise au bord du rideau. La
pièce était si étroite, qu'il ne put se caser à côté d'elle. Il
s'assit en arrière, et il se penchait pour lui donner, dans le cou,
des explications sur le travail. La jeune femme, interdite par
l'étrange accueil des Lorilleux, mal à l'aise sous leurs regards
obliques, avait un bourdonnement aux oreilles qui l'empêchait
d'entendre. Elle trouvait la femme très vieille pour ses trente ans,
l'air revêche, malpropre avec ses cheveux queue de vache, roulés sur
sa camisole défaite. Le mari, d'une année plus âgé seulement, lui
semblait un vieillard, aux minces lèvres méchantes, en manches de
chemise, les pieds nus dans des pantoufles éculées. Et ce qui la
consternait surtout, c'était la petitesse de l'atelier, les murs
barbouillés, la ferraille ternie des outils, toute la saleté noire
traînant là dans un bric-à-brac de marchand de vieux clous. Il faisait
terriblement chaud. Des gouttes de sueur perlaient sur la face verdie
de Lorilleux; tandis que madame Lorilleux se décidait à retirer sa
camisole, les bras nus, la chemise plaquant sur les seins tombés.

-- Et l'or? demanda Gervaise à demi-voix.

Ses regards inquiets fouillaient les coins, cherchaient, parmi toute
cette crasse, le resplendissement qu'elle avait rêvé.

Mais Coupeau s'était mis à rire.

-- L'or? dit-il; tenez, en voilà, en voilà encore, et en voilà à vos
pieds!

Il avait indiqué successivement le fil aminci que travaillait sa
soeur, et un autre paquet de fil, pareil à une liasse de fil de fer,
accroché au mur, près de l'étau; puis, se mettant à quatre pattes, il
venait de ramasser par terre, sous la claie de bois qui recouvrait le
carreau de l'atelier, un déchet, un brin semblable à la pointe d'une
aiguille rouillée. Gervaise se récriait. Ce n'était pas de l'or,
peut-être, ce métal noirâtre, vilain comme du fer! Il dut mordre le
déchet, lui montrer l'entaille luisante de ses dents. Et il reprenait
ses explications: les patrons fournissaient l'or en fil, tout allié;
les ouvriers le passaient d'abord par la filière pour l'obtenir à la
grosseur voulue, en ayant soin de le faire recuire cinq ou six fois
pendant l'opération, afin qu'il ne cassât pas. Oh! il fallait une
bonne poigne et de l'habitude! Sa soeur empêchait son mari de toucher
aux filières, parce qu'il toussait. Elle avait de fameux bras, il lui
avait vu tirer l'or aussi mince qu'un cheveu.

Cependant, Lorilleux, pris d'un accès de toux, se pliait sur son
tabouret. Au milieu de la quinte, il parla, il dit d'une voix
suffoquée, toujours sans regarder Gervaise, comme s'il eût constaté la
chose uniquement pour lui:

-- Moi, je fais la colonne.

Coupeau força Gervaise à se lever. Elle pouvait bien s'approcher, elle
verrait. Le chaîniste consentit d'un grognement. Il enroulait le fil
préparé par sa femme autour d'un mandrin, une baguette d'acier
très-mince. Puis, il donna un léger coup de scie, qui tout le long du
mandrin coupa le fil, dont chaque tour forma un maillon. Ensuite il
souda. Les maillons étaient posés sur un gros morceau de charbon de
bois. Il les mouillait d'une goutte de borax, prise dans le cul d'un
verre cassé, à côté de lui; et, rapidement, il les rougissait à la
lampe, sous la flamme horizontale du chalumeau. Alors, quand il eut
une centaine de maillons, il se remit une fois encore à son travail
menu, appuyé au bord de la cheville, un bout de planchette que le
frottement de ses mains avait poli. Il ployait la maille à la pince,
la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille supérieure déjà en
place, la rouvrait à l'aide d'une pointe; cela avec une régularité
continue, les mailles succédant aux mailles, si vivement, que la
chaîne s'allongeait peu à peu sous les yeux de Gervaise, sans lui
permettre de suivre et de bien comprendre.

-- C'est la colonne, dit Coupeau. Il y a le jaseron, le forçat, la
gourmette, la corde. Mais ça, c'est la colonne. Lorilleux ne fait que
la colonne.

Celui-ci eut un ricanement de satisfaction. Il cria, tout en
continuant à pincer les mailles, invisibles entre ses ongles noirs:

-- Écoute donc, Cadet-Cassis!... J'établissais un calcul, ce matin.
J'ai commencé à douze ans, n'est-ce pas? Eh bien! sais-tu quel bout de
colonne j'ai dû faire au jour d'aujourd'hui?

Il leva sa face pâle, cligna ses paupières rougies.

-- Huit mille mètres, entends-tu! Deux lieues!... Hein! un bout de
colonne de deux lieues! Il y a de quoi entortiller le cou à toutes les
femelles du quartier... Et, tu sais, le bout s'allonge toujours.
J'espère bien aller de Paris à Versailles.

Gervaise était retournée s'asseoir, désillusionnée, trouvant tout
très-laid. Elle sourit pour faire plaisir aux Lorilleux. Ce qui la
gênait surtout, c'était le silence gardé sur son mariage, sur cette
affaire si grosse pour elle, sans laquelle elle ne serait certainement
pas venue. Les Lorilleux continuaient à la traiter en curieuse
importune amenée par Coupeau. Et une conversation s'étant enfin
engagée, elle roula uniquement sur les locataires de la maison. Madame
Lorilleux demanda à son frère s'il n'avait pas entendu en montant les
gens du quatrième se battre. Ces Bénard s'assommaient tous les jours;
le mari rentrait soûl comme un cochon; la femme aussi avait bien des
torts, elle criait des choses dégoûtantes. Puis, on parla du
dessinateur du premier, ce grand escogriffe de Baudequin, un poseur
criblé de dettes, toujours fumant, toujours gueulant avec des
camarades. L'atelier de cartonnage de M. Madinier n'allait plus que
d'une patte; le patron avait encore congédié deux ouvrières la veille;
ce serait pain bénit, s'il faisait la culbute, car il mangeait tout,
il laissait ses enfants le derrière nu. Madame Gaudron cardait
drôlement ses matelas: elle se trouvait encore enceinte, ce qui
finissait par n'être guère propre, à son âge. Le propriétaire venait
de donner congé aux Coquet, du cinquième; ils devaient trois termes;
puis, ils s'entêtaient à allumer leur fourneau sur le carré; même que,
le samedi d'auparavant, mademoiselle Remanjou, la vieille du sixième,
en reportant ses poupées, était descendue à temps pour empêcher le
petit Linguerlot d'avoir le corps tout brûlé. Quant à mademoiselle
Clémence, la repasseuse, elle se conduisait comme elle l'entendait,
mais on ne pouvait pas dire, elle adorait les animaux, elle possédait
un coeur d'or. Hein! quel dommage, une belle fille pareille aller avec
tous les hommes! On la rencontrerait une nuit sur un trottoir, pour
sûr.

-- Tiens, en voilà une, dit Lorilleux à sa femme, en lui donnant le
bout de chaîne auquel il travaillait depuis le déjeuner. Tu peux la
dresser.

Et il ajouta, avec l'insistance d'un homme qui ne lâche pas aisément
une plaisanterie:

-- Encore quatre pieds et demi... Ça me rapproche de Versailles.

Cependant, madame Lorilleux, après l'avoir fait recuire, dressait la
colonne, en la passant à la filière de réglage. Elle la mit ensuite
dans une petite casserole de cuivre à long manche, pleine d'eau
seconde, et la dérocha au feu de la forge. Gervaise, de nouveau
poussée par Coupeau, dut suivre cette dernière opération. Quand la
chaîne fut dérochée, elle devint d'un rouge sombre. Elle était finie,
prête à livrer.

-- On livre en blanc, expliqua encore le zingueur. Ce sont les
polisseuses qui frottent ça avec du drap.

Mais Gervaise se sentait à bout de courage. La chaleur, de plus en
plus forte, la suffoquait. On laissait la porte fermée, parce que le
moindre courant d'air enrhumait Lorilleux. Alors, comme on ne parlait
pas toujours de leur mariage, elle voulut s'en aller, elle tira
légèrement la veste de Coupeau. Celui-ci comprit. Il commençait,
d'ailleurs, à être également embarrassé et vexé de cette affectation
de silence.

-- Eh bien, nous partons, dit-il. Nous vous laissons travailler.

Il piétina un instant, il attendit, espérant un mot, une allusion
quelconque. Enfin, il se décida à entamer les choses lui-même.

-- Dites donc, Lorilleux, nous comptons sur vous, vous serez le témoin
de ma femme.

Le chaîniste leva la tête, joua la surprise, avec un ricanement;
tandis que sa femme, lâchant les filières, se plantait au milieu de
l'atelier.

-- C'est donc sérieux? murmura-t-il. Ce sacré Cadet-Cassis, on ne sait
jamais s'il veut rire.

-- Ah! oui, madame est la personne, dit à son tour la femme en
dévisageant Gervaise. Mon Dieu! nous n'avons pas de conseil à vous
donner, nous autres... C'est une drôle d'idée de se marier tout de
même. Enfin, si ça vous va à l'un et à l'autre. Quand ça ne réussit
pas, on s'en prend à soi, voilà tout. Et ça ne réussit pas souvent,
pas souvent, pas souvent...

La voix ralentie sur ces derniers mots, elle hochait la tête, passant
de la figure de la jeune femme à ses mains, à ses pieds, comme si elle
avait voulu la déshabiller, pour lui voir les grains de la peau. Elle
dut la trouver mieux qu'elle ne comptait.

-- Mon frère est bien libre, continua-t-elle d'un ton plus pincé. Sans
doute, la famille aurait peut-être désiré... On fait toujours des
projets. Mais les choses tournent si drôlement... Moi, d'abord, je ne
veux pas me disputer. Il nous aurait amené la dernière des dernières,
je lui aurais dit: Épouse-la et fiche-moi la paix... Il n'était
pourtant pas mal ici, avec nous. Il est assez gras, on voit bien qu'il
ne jeûnait guère. Et toujours sa soupe chaude, juste à la minute...
Dis donc, Lorilleux, tu ne trouves pas que madame ressemble à Thérèse,
tu sais bien, cette femme d'en face qui est morte de la poitrine?

-- Oui, il y a un faux air, répondit le chaîniste.

-- Et vous avez deux enfants, madame. Ah! ça, par exemple, je l'ai dit
à mon frère: Je ne comprends pas comment tu épouses une femme qui a
deux enfants... Il ne faut pas vous fâcher, si je prends ses intérêts;
c'est bien naturel... Vous n'avez pas l'air fort, avec ça... N'est-ce
pas, Lorilleux, madame n'a pas l'air fort?

-- Non, non, elle n'est pas forte.

Ils ne parlèrent pas de sa jambe. Mais Gervaise comprenait, à leurs
regards obliques et au pincement de leurs lèvres, qu'ils y faisaient
allusion. Elle restait devant eux, serrée dans son mince châle à
palmes jaunes, répondant par des monosyllabes, comme devant des juges.
Coupeau, la voyant souffrir, finit par crier:

-- Ce n'est pas tout ça... Ce que vous dites et rien, c'est la même
chose. La noce aura lieu le samedi 29 juillet. J'ai calculé sur
l'almanach. Est-ce convenu? ça vous va-t-il?

-- Oh! ça nous va toujours, dit sa soeur. Tu n'avais pas besoin de
nous consulter... Je n'empêcherai pas Lorilleux d'être témoin. Je veux
avoir la paix.

Gervaise, la tête basse, ne sachant plus à quoi s'occuper, avait
fourré le bout de son pied dans un losange de la claie de bois, dont
le carreau de l'atelier était couvert; puis, de peur d'avoir dérangé
quelque chose en le retirant, elle s'était baissée, tâtant avec la
main. Lorilleux, vivement, approcha la lampe. Et il lui examinait les
doigts avec méfiance.

-- Il faut prendre garde, dit-il, les petits morceaux d'or, ça se
colle sous les souliers, et ça s'emporte, sans qu'on le sache.

Ce fut toute une affaire. Les patrons n'accordaient pas un milligramme
de déchet. Et il montra la patte de lièvre avec laquelle il brossait
les parcelles d'or restées sur la cheville, et la peau étalée sur ses
genoux, mise là pour les recevoir. Deux fois par semaine, on balayait
soigneusement l'atelier; on gardait les ordures, on les brûlait, on
passait les cendres, dans lesquelles on trouvait par mois jusqu'à
vingt-cinq et trente francs d'or.

Madame Lorilleux ne quittait pas du regard les souliers de Gervaise.
-- Mais il n'y a pas à se fâcher, murmura-t-elle, avec un sourire
aimable. Madame peut regarder ses semelles.

Et Gervaise, très-rouge, se rassit, leva ses pieds, fit voir qu'il n'y
avait rien. Coupeau avait ouvert la porte en criant: Bonsoir! d'une
voix brusque. Il l'appela, du corridor. Alors, elle sortit à son tour,
après avoir balbutié une phrase de politesse: elle espérait bien qu'on
se reverrait et qu'on s'entendrait tous ensemble. Mais les Lorilleux
s'étaient déjà remis à l'ouvrage, au fond du trou noir de l'atelier,
où la petite forge luisait, comme un dernier charbon blanchissant dans
la grosse chaleur d'un four. La femme, un coin de la chemise glissé
sur l'épaule, la peau rougie par le reflet du brasier, tirait un
nouveau fil, gonflait à chaque effort son cou, dont les muscles se
roulaient, pareils à des ficelles. Le mari, courbé sous la lueur verte
de la boule d'eau, recommençant un bout de chaîne, ployait la maille à
la pince, la serrait d'un côté, l'introduisait dans la maille
supérieure, la rouvrait à l'aide d'une pointe, continuellement,
mécaniquement, sans perdre un geste pour essuyer la sueur de sa face.

Quand Gervaise déboucha des corridors sur le palier du sixième, elle
ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux:

-- Ça ne promet pas beaucoup de bonheur.

Coupeau branla furieusement la tête. Lorilleux lui revaudrait cette
soirée-là. Avait-on jamais vu un pareil grigou! croire qu'on allait
lui emporter trois grains de sa poussière d'or! Toutes ces histoires,
c'était de l'avarice pure. Sa soeur avait peut-être cru qu'il ne se
marierait jamais, pour lui économiser quatre sous sur son pot-au-feu?
Enfin, ça se ferait quand même le 29 juillet. Il se moquait pas mal
d'eux!

Mais Gervaise, en descendant l'escalier, se sentait toujours le coeur
gros, tourmentée d'une bête de peur, qui lui faisait fouiller avec
inquiétude les ombres grandies de la rampe. A cette heure, l'escalier
dormait, désert, éclairé seulement par le bec de gaz du second étage,
dont la flamme rapetissée mettait, au fond de ce puits de ténèbres, la
goutte de clarté d'une veilleuse. Derrière les portes fermées, on
entendait le gros silence, le sommeil écrasé des ouvriers couchés au
sortir de table. Pourtant, un rire adouci sortait de la chambre de la
repasseuse, tandis qu'un filet de lumière glissait par la serrure de
mademoiselle Remanjou, taillant encore, avec un petit bruit de
ciseaux, les robes de gaze des poupées à treize sous. En bas, chez
madame Gaudron, un enfant continuait à pleurer. Et les plombs
soufflaient une puanteur plus forte, au milieu de la grande paix,
noire et muette.

Puis, dans la cour, pendant que Coupeau demandait le cordon d'une voix
chantante, Gervaise se retourna, regarda une dernière fois la maison.
Elle paraissait grandie sous le ciel sans lune. Les façades grises,
comme nettoyées de leur lèpre et badigeonnées d'ombre, s'étendaient,
montaient; et elles étaient plus nues encore, toutes plates,
déshabillées des loques séchant le jour au soleil. Les fenêtres closes
dormaient. Quelques-unes, éparses, vivement allumées, ouvraient des
yeux, semblaient faire loucher certains coins. Au-dessus de chaque
vestibule, de bas en haut, à la file, les vitres des six paliers,
blanches d'une lueur pâle, dressaient une tour étroite de lumière. Un
rayon de lampe, tombé de l'atelier de cartonnage, au second, mettait
une traînée jaune sur le pavé de la cour, trouant les ténèbres qui
noyaient les ateliers du rez-de-chaussée. Et, du fond de ces ténèbres,
dans le coin humide, des gouttes d'eau, sonores au milieu du silence,
tombaient une à une du robinet mal tourné de la fontaine. Alors, il
sembla à Gervaise que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à
ses épaules. C'était toujours sa bête de peur, un enfantillage dont
elle souriait ensuite.

-- Prenez garde! cria Coupeau.

Et elle dut, pour sortir, sauter par-dessus une grande mare, qui avait
coulé de la teinturerie. Ce jour-là, la mare était bleue, d'un azur
profond de ciel d'été, où la petite lampe de nuit du concierge
allumait des étoiles.



III


Gervaise ne voulait pas de noce. A quoi bon dépenser de l'argent?
Puis, elle restait un peu honteuse; il lui semblait inutile d'étaler
le mariage devant tout le quartier. Mais Coupeau se récriait: on ne
pouvait pas se marier comme ça, sans manger un morceau ensemble. Lui,
se battait joliment l'oeil du quartier! Oh! quelque chose de tout
simple, un petit tour de balade l'après-midi, en attendant d'aller
tordre le cou à un lapin, au premier gargot venu. Et pas de musique au
dessert, bien sûr, pas de clarinette pour secouer le panier aux
crottes des dames. Histoire de trinquer seulement, avant de revenir
faire dodo chacun chez soi.

Le zingueur, plaisantant, rigolant, décida la jeune femme, lorsqu'il
lui eut juré qu'on ne s'amuserait pas. Il aurait l'oeil sur les
verres, pour empêcher les coups de soleil. Alors, il organisa un
pique-nique à cent sous par tête, chez Auguste, au _Moulin-d'Argent_,
boulevard de la Chapelle. C'était un petit marchand de vin dans les
prix doux, qui avait un bastringue au fond de son arrière-boutique,
sous les trois acacias de sa cour. Au premier, on serait parfaitement
bien. Pendant dix jours, il racola des convives, dans la maison de sa
soeur, rue de la Goutte-d'Or: M. Madinier, mademoiselle Remanjou,
madame Gaudron et son mari. Il finit même par faire accepter à
Gervaise deux camarades, Bibi-la-Grillade et Mes-Bottes: sans doute
Mes-Bottes levait le coude, mais il avait un appétit si farce, qu'on
l'invitait toujours dans les pique-nique, à cause de la tête du
marchand de soupe en voyant ce sacré trou-là avaler ses douze livres
de pain. La jeune femme, de son côté, promit d'amener sa patronne,
madame Fauconnier, et les Boche, de très braves gens. Tout compte
fait, on se trouverait quinze à table. C'était assez. Quand on est
trop de monde, ça se termine toujours par des disputes.

Cependant, Coupeau n'avait pas le sou. Sans chercher à crâner, il
entendait agir en homme propre. Il emprunta cinquante francs à son
patron. Là-dessus, il acheta d'abord l'alliance, une alliance d'or de
douze francs, que Lorilleux lui procura en fabrique pour neuf francs.
Il se commanda ensuite une redingote, un pantalon et un gilet, chez un
tailleur de la rue Myrrha, auquel il donna seulement un acompte de
vingt-cinq francs; ses souliers vernis et son bolivar pouvaient encore
marcher. Quand il eut mis de côté les dix francs du pique-nique, son
écot et celui de Gervaise, les enfants devant passer par-dessus le
marché, il lui resta tout juste six francs, le prix d'une messe à
l'autel des pauvres. Certes, il n'aimait pas les corbeaux, ça lui
crevait le coeur de porter ses six francs à ces galfatres-là, qui n'en
avaient pas besoin pour se tenir le gosier frais. Mais un mariage sans
messe, on avait beau dire, ce n'était pas un mariage. Il alla lui-même
à l'église marchander; et, pendant une heure, il s'attrapa avec un
vieux petit prêtre, en soutane sale, voleur comme une fruitière. Il
avait envie de lui ficher des calottes. Puis, par blague, il lui
demanda s'il ne trouverait pas, dans sa boutique, une messe
d'occasion, point trop détériorée, et dont un couple bon enfant ferait
encore son beurre. Le vieux petit prêtre, tout en grognant que Dieu
n'aurait aucun plaisir à bénir son union, finit par lui laisser sa
messe à cinq francs. C'était toujours vingt sous d'économie. Il lui
restait vingt sous.

Gervaise, elle aussi, tenait à être propre. Dès que le mariage fut
décidé, elle s'arrangea, fit des heures en plus, le soir, arriva à
mettre trente francs de côté. Elle avait une grosse envie d'un petit
mantelet de soie, affiché treize francs, rue du Faubourg-Poissonnière.
Elle se le paya, puis racheta pour dix francs au mari d'une
blanchisseuse, morte dans la maison de madame Fauconnier, une robe de
laine gros bleu, qu'elle refit complètement à sa taille. Avec les sept
francs qui restaient, elle eut une paire de gants de coton, une rose
pour son bonnet et des souliers pour son aîné Claude. Heureusement les
petits avaient des blouses possibles. Elle passa quatre nuits,
nettoyant tout, visitant jusqu'aux plus petits trous de ses bas et de
sa chemise.

Enfin, le vendredi soir, la veille du grand jour, Gervaise et Coupeau,
en rentrant du travail, eurent encore à trimer jusqu'à onze heures.
Puis, avant de se coucher chacun chez soi, ils passèrent une heure
ensemble, dans la chambre de la jeune femme, bien contents d'être au
bout de cet embarras. Malgré leur résolution de ne pas se casser les
côtes pour le quartier, ils avaient fini par prendre les choses à
coeur et par s'éreinter. Quand ils se dirent bonsoir, ils dormaient
debout. Mais, tout de même, ils poussaient un gros soupir de
soulagement. Maintenant, c'était réglé. Coupeau avait pour témoins M.
Madinier et Bibi-la-Grillade; Gervaise comptait sur Lorilleux et sur
Boche. On devait aller tranquillement à la mairie et à l'église, tous
les six, sans traîner derrière soi une queue de monde. Les deux soeurs
du marié avaient même déclaré qu'elles resteraient chez elles, leur
présence n'étant pas nécessaire. Seule maman Coupeau s'était mise à
pleurer, en disant qu'elle partirait plutôt en avant, pour se cacher
dans un coin; et on avait promis de l'emmener. Quant au rendez-vous de
toute la société, il était fixé à une heure, au _Moulin-d'Argent_. De
là on irait gagner la faim dans la plaine Saint-Denis; on prendrait le
chemin de fer et on retournerait à pattes, le long de la grande route.
La partie s'annonçait très bien, pas une bosse à tout avaler, mais un
brin de rigolade, quelque chose de gentil et d'honnête.

Le samedi matin, en s'habillant, Coupeau fut pris d'inquiétude, devant
sa pièce de vingt sous. Il venait de songer que, par politesse, il lui
faudrait offrir un verre de vin et une tranche de jambon aux témoins,
en attendant le dîner. Puis, il y aurait peut-être des frais imprévus.
Décidément, vingt sous, ça ne suffisait pas. Alors, après s'être
chargé de conduire Claude et Étienne chez madame Boche, qui devait les
amener le soir au dîner, il courut rue de la Goutte-d'Or et monta
carrément emprunter dix francs à Lorilleux. Par exemple, ça lui
écorchait le gosier, car il s'attendait à la grimace de son
beau-frère. Celui-ci grogna, ricana d'un air de mauvaise bête, et
finalement prêta les deux pièces de cent sous. Mais Coupeau entendit
sa soeur qui disait entre ses dents que « ça commençait bien. »

Le mariage à la mairie était pour dix heures et demie. Il faisait très
beau, un soleil du tonnerre, rôtissant les rues. Pour ne pas être
regardés, les mariés, la maman et les quatre témoins se séparèrent en
deux bandes. En avant, Gervaise marchait au bras de Lorilleux, tandis
que M. Madinier conduisait maman Coupeau; puis, à vingt pas, sur
l'autre trottoir, venaient Coupeau, Boche et Bibi-la-Grillade. Ces
trois-là étaient en redingote noire, le dos rond, les bras ballants;
Boche avait un pantalon jaune; Bibi-la-Grillade, boutonné jusqu'au
cou, sans gilet, laissait passer seulement un coin de cravate roulé en
corde. Seul, M. Madinier portait un habit, un grand habit à queue
carrée; et les passants s'arrêtaient pour voir ce monsieur promenant
la grosse mère Coupeau, en châle vert, en bonnet noir, avec des rubans
rouges. Gervaise, très douce, gaie, dans sa robe d'un bleu dur, les
épaules serrées sous son étroit mantelet, écoutait complaisamment les
ricanements de Lorilleux, perdu au fond d'un immense paletot sac,
malgré la chaleur; puis, de temps à autre, au coude des rues, elle
tournait un peu la tête, jetait un fin sourire à Coupeau, que ses
vêtements neufs, luisants au soleil, gênaient.

Tout en marchant très-lentement, ils arrivèrent à la mairie une grande
demi-heure trop tôt. Et, comme le maire fut en retard, leur tour vint
seulement vers onze heures. Ils attendirent sur des chaises, dans un
coin de la salle, regardant le haut plafond et la sévérité des murs,
parlant bas, reculant leurs sièges par excès de politesse, chaque fois
qu'un garçon de bureau passait. Pourtant, à demi-voix, ils traitaient
le maire de fainéant; il devait être pour sûr chez sa blonde, à
frictionner sa goutte; peut-être bien aussi qu'il avait avalé son
écharpe. Mais, quand le magistrat parut, ils se levèrent
respectueusement. On les fit rasseoir. Alors, ils assistèrent à trois
mariages, perdus dans trois noces bourgeoises, avec des mariées en
blanc, des fillettes frisées, des demoiselles à ceintures roses, des
cortèges interminables de messieurs et de dames sur leur trente-et-un,
l'air très comme il faut. Puis, quand on les appela, ils faillirent ne
pas être mariés, Bibi-la-Grillade ayant disparu. Boche le retrouva en
bas, sur la place, fumant une pipe. Aussi, ils étaient encore de jolis
cocos dans cette boîte, de se ficher du monde, parce qu'on n'avait pas
des gants beurre frais à leur mettre sous le nez! Et les formalités,
la lecture du Code, les questions posées, la signature des pièces,
furent expédiées si rondement, qu'ils se regardèrent, se croyant volés
d'une bonne moitié de la cérémonie. Gervaise, étourdie, le coeur
gonflé, appuyait son mouchoir sur ses lèvres. Maman Coupeau pleurait à
chaudes larmes. Tous s'étaient appliqués sur le registre, dessinant
leurs noms, en grosses lettres boiteuses, sauf le marié qui avait
tracé une croix, ne sachant pas écrire. Ils donnèrent chacun quatre
sous pour les pauvres. Lorsque le garçon remit à Coupeau le certificat
de mariage, celui-ci, le coude poussé par Gervaise, se décida à sortir
encore cinq sous.

La trotte était bonne de la mairie à l'église. En chemin, les hommes
prirent de la bière, maman Coupeau et Gervaise, du cassis avec de
l'eau. Et ils eurent à suivre une longue rue, où le soleil tombait
d'aplomb, sans un filet d'ombre. Le bedeau les attendait au milieu de
l'église vide; il les poussa vers une petite chapelle, en leur
demandant furieusement si c'était pour se moquer de la religion qu'ils
arrivaient en retard. Un prêtre vint à grandes enjambées, l'air
maussade, la face pâle de faim, précédé par un clerc en surplis sale
qui trottinait. Il dépêcha sa messe, mangeant les phrases latines, se
tournant, se baissant, élargissant les bras, en hâte, avec des regards
obliques sur les mariés et sur les témoins. Les mariés, devant
l'autel, très-embarrassés, ne sachant pas quand il fallait
s'agenouiller, se lever, s'asseoir, attendaient un geste du clerc. Les
témoins, pour être convenables, se tenaient debout tout le temps;
tandis que maman Coupeau, reprise par les larmes, pleurait dans le
livre de messe qu'elle avait emprunté à une voisine. Cependant, midi
avait sonné, la dernière messe était dite, l'église s'emplissait du
piétinement des sacristains, du vacarme des chaises remises en place.
On devait préparer le maître-autel pour quelque fête, car on entendait
le marteau des tapissiers clouant des tentures. Et, au fond de la
chapelle perdue, dans la poussière d'un coup de balai donné par le
bedeau, le prêtre à l'air maussade promenait vivement ses mains sèches
sur les têtes inclinées de Gervaise et de Coupeau, et semblait les
unir au milieu d'un déménagement, pendant une absence du bon Dieu,
entre deux messes sérieuses. Quand la noce eut de nouveau signé sur un
registre, à la sacristie, et qu'elle se retrouva en plein soleil, sous
le porche, elle resta un instant là, ahurie, essoufflée d'avoir été
menée au galop.

-- Voilà! dit Coupeau, avec un rire gêné.

Il se dandinait, il ne trouvait rien là de rigolo. Pourtant, il
ajouta:

-- Ah bien! ça ne traîne pas. Ils vous envoient ça en quatre
mouvements... C'est comme chez les dentistes: on n'a pas le temps de
crier ouf! ils marient sans douleur.

-- Oui, oui, de la belle ouvrage, murmura Lorilleux en ricanant. Ça se
bâcle en cinq minutes et ça tient bon toute la vie... Ah! ce pauvre
Cadet-Cassis, va!

Et les quatre témoins donnèrent des tapes sur les épaules du zingueur
qui faisait le gros dos. Pendant ce temps, Gervaise embrassait maman
Coupeau, souriante, les yeux humides pourtant. Elle répondait aux
paroles entrecoupées de la vieille femme:

-- N'ayez pas peur, je ferai mon possible. Si ça tournait mal, ça ne
serait pas de ma faute. Non, bien sûr, j'ai trop envie d'être
heureuse... Enfin, c'est fait, n'est-ce pas? C'est à lui et à moi de
nous entendre et d'y mettre du nôtre.

Alors, on alla droit au _Moulin-d'Argent_. Coupeau avait pris le bras
de sa femme. Ils marchaient vite, riant, comme emportés, à deux cents
pas devant les autres, sans voir les maisons, ni les passants, ni les
voitures. Les bruits assourdissants du faubourg sonnaient des cloches
à leurs oreilles. Quand ils arrivèrent chez le marchand de vin,
Coupeau commanda tout de suite deux litres, du pain et des tranches de
jambon, dans le petit cabinet vitré du rez-de-chaussée, sans assiettes
ni nappe, simplement pour casser une croûte. Puis, voyant Boche et
Bibi-la-Grillade montrer un appétit sérieux, il fit venir un troisième
litre et un morceau de brie. Maman Coupeau n'avait pas faim, était
trop suffoquée pour manger. Gervaise, qui mourait de soif, buvait de
grands verres d'eau à peine rougie.

-- Ça me regarde, dit Coupeau, en passant immédiatement au comptoir,
où il paya quatre francs cinq sous.

Cependant, il était une heure, les invités arrivaient. Madame
Fauconnier, une femme grasse, belle encore, parut la première; elle
avait une robe écrue, à fleurs imprimées, avec une cravate rose et un
bonnet très chargé de fleurs. Ensuite vinrent ensemble mademoiselle
Remanjou, toute fluette dans l'éternelle robe noire qu'elle semblait
garder même pour se coucher, et le ménage Gaudron, le mari, d'une
lourdeur de brute, faisant craquer sa veste brune au moindre geste, la
femme, énorme, étalant son ventre de femme enceinte, dont sa jupe,
d'un violet cru, élargissait encore la rondeur. Coupeau expliqua qu'il
ne faudrait pas attendre Mes-Bottes; le camarade devait retrouver la
noce sur la route de Saint-Denis.

-- Ah bien! s'écria madame Lerat en entrant, nous allons avoir une
jolie saucée! Ça va être drôle!

Et elle appela la société sur la porte du marchand de vin, pour voir
les nuages, un orage d'un noir d'encre qui montait rapidement au sud
de Paris. Madame Lerat, l'aînée des Coupeau, était une grande femme,
sèche, masculine, parlant du nez, fagotée dans une robe puce trop
large, dont les longs effilés la faisaient ressembler à un caniche
maigre sortant de l'eau. Elle jouait avec son ombrelle comme avec un
bâton. Quand elle eut embrassé Gervaise, elle reprit:

-- Vous n'avez pas idée, on reçoit un soufflet dans la rue.... On
dirait qu'on vous jette du feu à la figure.

Tout le monde déclara alors sentir l'orage depuis longtemps. Quand on
était sorti de l'église, M. Madinier avait bien vu ce dont il
retournait. Lorilleux racontait que ses cors l'avaient empêché de
dormir; à partir de trois heures du matin. D'ailleurs, ça ne pouvait
pas finir autrement; voilà trois jours qu'il faisait vraiment trop
chaud.

-- Oh! ça va peut-être couler, répétait Coupeau, debout à la porte,
interrogeant le ciel d'un regard inquiet. On n'attend plus que ma
soeur, on pourrait tout de même partir, si elle arrivait.

Madame Lorilleux, en effet, était en retard. Madame Lerat venait de
passer chez elle, pour la prendre; mais, comme elle l'avait trouvée en
train de mettre son corset, elles s'étaient disputées toutes les deux.
La grande veuve ajouta à l'oreille de son frère:

-- Je l'ai plantée là. Elle est d'une humeur!... Tu verras quelle
tête!

Et la noce dut patienter un quart d'heure encore, piétinant dans la
boutique du marchand de vin, coudoyée, bousculée, au milieu des hommes
qui entraient boire un canon sur le comptoir. Par moments, Boche, ou
madame Fauconnier ou Bibi-la-Grillade, se détachaient, s'avançaient au
bord du trottoir, les yeux en l'air. Ça ne coulait pas du tout; le
jour baissait, des souffles de vent, rasant le sol, enlevaient de
petits tourbillons de poussière blanche. Au premier coup de tonnerre,
mademoiselle Remanjou se signa. Tous les regards se portaient avec
anxiété sur l'oeil-de-boeuf, au-dessus de la glace: il était déjà deux
heures moins vingt.

-- Allez-y! cria Coupeau. Voilà les anges qui pleurent.

Une rafale de pluie balayait la chaussée, où des femmes fuyaient, en
tenant leurs jupes à deux mains. Et ce fut sous cette première ondée
que madame Lorilleux arriva enfin, essoufflée, furibonde, se battant
sur le seuil avec son parapluie, qui ne voulait pas se fermer.

-- A-t-on jamais vu! bégayait-elle. Ça m'a pris juste à la porte.
J'avais envie de remonter et de me déshabiller. J'aurais rudement bien
fait... Ah! elle est jolie, la noce! Je le disais, je voulais tout
renvoyer à samedi prochain. Et il pleut parce qu'on ne m'a pas
écoutée! Tant mieux! tant mieux que le ciel crève!

Coupeau essaya de la calmer. Mais elle l'envoya coucher. Ce ne serait
pas lui qui payerait sa robe, si elle était perdue. Elle avait une
robe de soie noire, dans laquelle elle étouffait; le corsage, trop
étroit, tirait sur les boutonnières, la coupait aux épaules; et la
jupe, taillée en fourreau, lui serrait si fort les cuisses, qu'elle
devait marcher à tout petits pas. Pourtant, les dames de la société la
regardaient, les lèvres pincées, l'air ému de sa toilette. Elle ne
parut même pas voir Gervaise, assise à côté de maman Coupeau. Elle
appela Lorilleux, lui demanda son mouchoir; puis, dans un coin de la
boutique, soigneusement, elle essuya une à une les gouttes de pluie
roulées sur la soie.

Cependant, l'ondée avait brusquement cessé. Le jour baissait encore,
il faisait presque nuit, une nuit livide traversée par de larges
éclairs. Bibi-la-Grillade répétait en riant qu'il allait tomber des
curés, bien sûr. Alors, l'orage éclata avec une extrême violence.
Pendant une demi-heure, l'eau tomba à seaux, la foudre gronda sans
relâche. Les hommes, debout devant la porte, contemplaient le voile
gris de l'averse, les ruisseaux grossis, la poussière d'eau volante
montant du clapotement des flaques. Les femmes s'étaient assises,
effrayées, les mains aux yeux. On ne causait plus, la gorge un peu
serrée. Une plaisanterie risquée sur le tonnerre par Boche, disant que
saint Pierre éternuait là-haut, ne fit sourire personne. Mais, quand
la foudre espaça ses coups, se perdit au loin, la société recommença à
s'impatienter, se fâcha contre l'orage, jurant et montrant le poing
aux nuées. Maintenant, du ciel couleur de cendre, une pluie fine
tombait, interminable.

-- Il est deux heures passées, cria madame Lorilleux. Nous ne pouvons
pourtant pas coucher ici!

Mademoiselle Remanjou ayant parlé d'aller à la campagne tout de même,
quand on devrait s'arrêter dans le fossé des fortifications, la noce
se récria: les chemins devaient être jolis, on ne pourrait seulement
pas s'asseoir sur l'herbe; puis, ça ne paraissait pas fini, il
reviendrait peut-être une saucée. Coupeau, qui suivait des yeux un
ouvrier trempé marchant tranquillement sous la pluie, murmura:

-- Si cet animal de Mes-Bottes nous attend sur la route de
Saint-Denis, il n'attrapera pas un coup de soleil.

Cela fit rire. Mais la mauvaise humeur grandissait. Ça devenait
crevant à la fin. Il fallait décider quelque chose. On ne comptait pas
sans doute se regarder comme ça le blanc des yeux jusqu'au dîner.
Alors, pendant un quart d'heure, en face de l'averse entêtée, on se
creusa le cerveau. Bibi-la-Grillade proposait de jouer aux cartes;
Boche, de tempérament polisson et sournois, savait un petit jeu bien
drôle, le jeu du confesseur; madame Gaudron parlait d'aller manger de
la tarte aux ognons, chaussée Clignancourt; madame Lerat aurait
souhaité qu'on racontât des histoires; Gaudron ne s'embêtait pas, se
trouvait bien là, offrait seulement de se mettre à table tout de
suite. Et, à chaque proposition, on discutait, on se fâchait: c'était
bête, ça endormirait tout le monde, on les prendrait pour des
moutards. Puis, comme Lorilleux, voulant dire son mot, trouvait
quelque chose de bien simple, une promenade sur les boulevards
extérieurs jusqu'au Père-Lachaise, où l'on pourrait entrer voir le
tombeau d'Héloïse et d'Abélard, si l'on avait le temps, madame
Lorilleux, ne se contenant plus, éclata. Elle fichait le camp, elle!
Voilà ce qu'elle faisait! Est-ce qu'on se moquait du monde? Elle
s'habillait, elle recevait la pluie, et c'était pour s'enfermer chez
un marchand de vin! Non, non, elle en avait assez d'une noce comme ça,
elle préférait son chez elle. Coupeau et Lorilleux durent barrer la
porte. Elle répétait:

-- Otez-vous de là! Je vous dis que je m'en vais!

Son mari ayant réussi à la calmer, Coupeau s'approcha de Gervaise,
toujours tranquille dans son coin, causant avec sa belle-mère et
madame Fauconnier.

-- Mais vous ne proposez rien, vous! dit-il, sans oser encore la
tutoyer.

-- Oh! tout ce qu'on voudra, répondit-elle en riant. Je ne suis pas
difficile. Sortons, ne sortons pas, ça m'est égal. Je me sens
très-bien, je n'en demande pas plus.

Et elle avait, en effet, la figure tout éclairée d'une joie paisible.
Depuis que les invités se trouvaient là, elle parlait à chacun d'une
voix un peu basse et émue, l'air raisonnable, sans se mêler aux
disputes. Pendant l'orage, elle était restée les yeux fixes, regardant
les éclairs, comme voyant des choses graves, très-loin, dans l'avenir,
à ces lueurs brusques.

M. Madinier, pourtant, n'avait encore rien proposé. Il était appuyé
contre le comptoir, les pans de son habit écartés, gardant son
importance de patron. Il cracha longuement, roula ses gros yeux.

-- Mon Dieu! dit-il, on pourrait aller au musée... Et il se caressa le
menton, en consultant la société d'un clignement de paupières.

-- Il y a des antiquités, des images, des tableaux, un tas de choses.
C'est très instructif.... Peut-être bien que vous ne connaissez pas
ça. Oh! c'est à voir, au moins une fois.

La noce se regardait, se tâtait. Non, Gervaise ne connaissait pas ça;
madame Fauconnier non plus, ni Boche, ni les autres. Coupeau croyait
bien être monté un dimanche, mais il ne se souvenait plus bien. On
hésitait cependant, lorsque madame Lorilleux, sur laquelle
l'importance de M. Madinier produisait une grande impression, trouva
l'offre très comme il faut, très honnête. Puisqu'on sacrifiait la
journée, et qu'on était habillé, autant valait-il visiter quelque
chose pour son instruction. Tout le monde approuva. Alors, comme la
pluie tombait encore un peu, on emprunta au marchand de vin des
parapluies, de vieux parapluies, bleus, verts, marron, oubliés par les
clients; et l'on partit pour le musée.

La noce tourna à droite, descendit dans Paris par le faubourg
Saint-Denis. Coupeau et Gervaise marchaient de nouveau en tête,
courant, devançant les autres. M. Madinier donnait maintenant le bras
à madame Lorilleux, maman Coupeau étant restée chez le marchand de
vin, à cause de ses jambes. Puis venaient Lorilleux et madame Lerat,
Boche et madame Fauconnier, Bibi-la-Grillade et mademoiselle Remanjou,
enfin le ménage Gaudron. On était douze. Ça faisait encore une jolie
queue sur le trottoir.

-- Oh! nous n'y sommes pour rien, je vous jure, expliquait madame
Lorilleux à M. Madinier. Nous ne savons pas où il l'a prise, ou plutôt
nous ne le savons que trop; mais ce n'est pas à nous de parler,
n'est-ce pas? ... Mon mari a dû acheter l'alliance. Ce matin, au saut
du lit, il a fallu leur prêter dix francs, sans quoi rien ne se
faisait plus... Une mariée qui n'amène seulement pas un parent à sa
noce! Elle dit avoir à Paris une soeur charcutière. Pourquoi ne
l'a-t-elle pas invitée, alors?

Elle s'interrompit, pour montrer Gervaise, que la pente du trottoir
faisait fortement boiter.

-- Regardez-la! S'il est permis!... Oh! la banban!

Et ce mot: la Banban, courut dans la société. Lorilleux ricanait,
disait qu'il fallait l'appeler comme ça. Mais madame Fauconnier
prenait la défense de Gervaise: on avait tort de se moquer d'elle,
elle était propre comme un sou et abattait fièrement l'ouvrage, quand
il le fallait. Madame Lerat, toujours pleine d'allusions polissonnes,
appelait la jambe de la petite « une quille d'amour »; et elle
ajoutait que beaucoup d'hommes aimaient ça, sans vouloir s'expliquer
davantage.

La noce, débouchant de la rue Saint-Denis, traversa le boulevard. Elle
attendit un moment, devant le flot des voitures; puis, elle se risqua
sur la chaussée, changée par l'orage en une mare de boue coulante.
L'ondée reprenait, la noce venait d'ouvrir les parapluies; et, sous
les riflards lamentables, balancés à la main des hommes, les femmes se
retroussaient, le défilé s'espaçait dans la crotte, tenant d'un
trottoir à l'autre. Alors, deux voyous crièrent à la chienlit; des
promeneurs accoururent; des boutiquiers, l'air amusé, se haussèrent
derrière leurs vitrines. Au milieu du grouillement de la foule, sur
les fonds gris et mouillés du boulevard, les couples en procession
mettaient des taches violentes, la robe gros bleu de Gervaise, la robe
écrue à fleurs imprimées de madame Fauconnier, le pantalon
jaune-canari de Boche; une raideur de gens endimanchés donnait des
drôleries de carnaval à la redingote luisante de Coupeau et à l'habit
carré de M. Madinier; tandis que la belle toilette de madame
Lorilleux, les effilés de madame Lerat, les jupes fripées de
mademoiselle Remanjou, mêlaient les modes, traînaient à la file les
décrochez-moi ça du luxe des pauvres. Mais c'étaient surtout les
chapeaux des messieurs qui égayaient, de vieux chapeaux conservés,
ternis par l'obscurité de l'armoire, avec des formes pleines de
comique, hautes, évasées, en pointe, des ailes extraordinaires,
retroussées, plates, trop larges ou trop étroites. Et les sourires
augmentaient encore, quand, tout au bout, pour clore le spectacle,
madame Gaudron, la cardeuse, s'avançait dans sa robe d'un violet cru,
avec son ventre de femme enceinte, qu'elle portait énorme, très en
avant. La noce, cependant, ne hâtait point sa marche, bonne enfant,
heureuse d'être regardée, s'amusant des plaisanteries.

-- Tiens! la mariée! cria l'un des voyous, en montrant madame Gaudron.
Ah! malheur! elle a avalé un rude pepin!

Toute la société éclata de rire. Bibi-la-Grillade, se tournant, dit
que le gosse avait bien envoyé ça. La cardeuse riait le plus fort,
s'étalait; ça n'était pas déshonorant, au contraire; il y avait plus
d'une dame qui louchait en passant et qui aurait voulu être comme
elle.

On s'était engagé dans la rue de Cléry. Ensuite, on prit la rue du
Mail. Sur la place des Victoires, il y eut un arrêt. La mariée avait
le cordon de son soulier gauche dénoué; et, comme elle le rattachait,
au pied de la statue de Louis XIV, les couples se serrèrent derrière
elle, attendant, plaisantant sur le bout de mollet qu'elle montrait.
Enfin, après avoir descendu la rue Croix-des-Petits-Champs, on arriva
au Louvre.

M. Madinier, poliment, demanda à prendre la tête du cortège.

C'était très grand, on pouvait se perdre; et lui, d'ailleurs,
connaissait les beaux endroits, parce qu'il était souvent venu avec un
artiste, un garçon bien intelligent, auquel une grande maison de
cartonnage achetait des dessins, pour les mettre sur des boîtes. En
bas, quand la noce se fut engagée dans le musée assyrien, elle eut un
petit frisson. Fichtre! il ne faisait pas chaud; la salle aurait fait
une fameuse cave. Et, lentement les couples avançaient, le menton
levé, les paupières battantes, entre les colosses de pierre, les dieux
de marbre noir muets dans leur raideur hiératique, les bêtes
monstrueuses, moitié chattes et moitié femmes, avec des figures de
mortes, le nez aminci, les lèvres gonflées. Ils trouvaient tout ça
très vilain. On travaillait joliment mieux la pierre au jour
d'aujourd'hui. Une inscription en caractères phéniciens les stupéfia.
Ce n'était pas possible, personne n'avait jamais lu ce grimoire. Mais
M. Madinier, déjà sur le premier palier avec madame Lorilleux, les
appelait, criant sous les voûtes:

-- Venez donc. Ce n'est rien, ces machines... C'est au premier qu'il
faut voir.

La nudité sévère de l'escalier les rendit graves. Un huissier superbe,
en gilet rouge, la livrée galonnée d'or, qui semblait les attendre sur
le palier, redoubla leur émotion. Ce fut avec respect, marchant le
plus doucement possible, qu'ils entrèrent dans la galerie française.

Alors, sans s'arrêter, les yeux emplis de l'or des cadres, ils
suivirent l'enfilade des petits salons, regardant passer les images,
trop nombreuses pour être bien vues. Il aurait fallu une heure devant
chacune, si l'on avait voulu comprendre. Que de tableaux, sacredié! ça
ne finissait pas. Il devait y en avoir pour de l'argent. Puis, au
bout, M. Madinier les arrêta brusquement devant le _Radeau de la
Méduse_; et il leur expliqua le sujet. Tous, saisis, immobiles, se
taisaient. Quand on se remit à marcher, Boche résuma le sentiment
général: c'était tapé.

Dans la galerie d'Apollon, le parquet surtout émerveilla la société,
un parquet luisant, clair comme un miroir, où les pieds des banquettes
se reflétaient. Mademoiselle Remanjou fermait les yeux, parce qu'elle
croyait marcher sur de l'eau. On criait à madame Gaudron de poser ses
souliers à plat, à cause de sa position. M. Madinier voulait leur
montrer les dorures et les peintures du plafond; mais ça leur cassait
le cou, et ils ne distinguaient rien. Alors, avant d'entrer dans le
salon carré, il indiqua une fenêtre du geste, en disant:

-- Voilà le balcon d'où Charles IX a tiré sur le peuple.

Cependant, il surveillait la queue du cortège. D'un geste, il commanda
une halte, au milieu du salon carré. Il n'y avait là que des
chefs-d'oeuvre, murmurait-il à demi-voix, comme dans une église. On
fit le tour du salon. Gervaise demanda le sujet des _Noces de Cana_;
c'était bête de ne pas écrire les sujets sur les cadres. Coupeau
s'arrêta devant la Joconde, à laquelle il trouva une ressemblance avec
une de ses tantes. Boche et Bibi la-Grillade ricanaient, en se
montrant du coin de l'oeil les femmes nues; les cuisses de l'Antiope
surtout leur causèrent un saisissement. Et, tout au bout, le ménage
Gaudron, l'homme la bouche ouverte, la femme les mains sur son ventre,
restaient béants, attendris et stupides, en face de la Vierge de
Murillo.

Le tour du salon terminé, M. Madinier voulut qu'on recommençât; ça en
valait la peine. Il s'occupait beaucoup de madame Lorilleux, à cause
de sa robe de soie; et, chaque fois qu'elle l'interrogeait, il
répondait gravement, avec un grand aplomb. Comme elle s'intéressait à
la maîtresse du Titien, dont elle trouvait la chevelure jaune pareille
à la sienne, il la lui donna pour la belle Ferronnière, une maîtresse
d'Henri IV, sur laquelle on avait joué un drame, à l'Ambigu.

Puis, la noce se lança dans la longue galerie où sont les écoles
italiennes et flamandes. Encore des tableaux, toujours des tableaux,
des saints, des hommes et des femmes avec des figures qu'on ne
comprenait pas, des paysages tout noirs, des bêtes devenues jaunes,
une débandade de gens et de choses dont le violent tapage de couleurs
commençait à leur causer un gros mal de tête. M. Madinier ne parlait
plus, menait lentement le cortège, qui le suivait en ordre, tous les
cous tordus et les yeux en l'air. Des siècles d'art passaient devant
leur ignorance ahurie, la sécheresse fine des primitifs, les
splendeurs des Vénitiens, la vie grasse et belle de lumière des
Hollandais. Mais ce qui les intéressait le plus, c'étaient encore les
copistes, avec leurs chevalets installés parmi le monde, peignant sans
gêne; une vieille dame, montée sur une grande échelle, promenant un
pinceau à badigeon dans le ciel tendre d'une immense toile, les frappa
d'une façon particulière. Peu à peu, pourtant, le bruit avait dû se
répandre qu'une noce visitait le Louvre; des peintres accouraient, la
bouche fendue d'un rire; des curieux s'asseyaient à l'avance sur des
banquettes, pour assister commodément au défilé; tandis que les
gardiens, les lèvres pincées, retenaient des mots d'esprit. Et la
noce, déjà lasse, perdant de son respect, traînait ses souliers à
clous, tapait ses talons sur les parquets sonores, avec le piétinement
d'un troupeau débandé, lâché au milieu de la propreté nue et
recueillie des salles.

M. Madinier se taisait pour ménager un effet. Il alla droit à la
_Kermesse_ de Rubens. Là, il ne dit toujours rien, il se contenta
d'indiquer la toile, d'un coup d'oeil égrillard. Les dames, quand
elles eurent le nez sur la peinture, poussèrent de petits cris; puis,
elles se détournèrent, très-rouges. Les hommes les retinrent,
rigolant, cherchant les détails orduriers.

-- Voyez donc! répétait Boche, ça vaut l'argent. En voilà un qui
dégobille. Et celui-là, il arrose les pissenlits. Et celui-là, oh!
celui-là... Ah bien! ils sont propres, ici.

-- Allons-nous-en, dit M. Madinier, ravi de son succès. Il n'y a plus
rien à voir de ce côté.

La noce retourna sur ses pas, traversa de nouveau le salon carré et la
galerie d'Apollon. Madame Lerat et mademoiselle Remanjou se
plaignaient, déclarant que les jambes leur rentraient dans le corps.
Mais le cartonnier voulait montrer à Lorilleux les bijoux anciens. Ça
se trouvait à côté, au fond d'une petite pièce, où il serait allé les
yeux fermés. Pourtant, il se trompa, égara la noce le long de sept ou
huit salles, désertes, froides, garnies seulement de vitrines sévères
où s'alignaient une quantité innombrable de pots cassés et de
bonshommes très-laids. La noce frissonnait, s'ennuyait ferme. Puis,
comme elle cherchait une porte, elle tomba dans les dessins. Ce fut
une nouvelle course immense: les dessins n'en finissaient pas, les
salons succédaient aux salons, sans rien de drôle, avec des feuilles
de papier gribouillées, sous des vitres, contre les murs. M. Madinier,
perdant la tête, ne voulant point avouer qu'il était perdu, enfila un
escalier, fit monter un étage à la noce. Cette fois, elle voyageait au
milieu du musée de marine, parmi des modèles d'instruments et de
canons, des plans en relief, des vaisseaux grands comme des joujoux.
Un autre escalier se rencontra, très loin, au bout d'un quart d'heure
de marche. Et, l'ayant descendu, elle se retrouva en plein dans les
dessins. Alors, le désespoir la prit, elle roula au hasard des salles,
les couples toujours à la file, suivant M. Madinier, qui s'épongeait
le front, hors de lui, furieux contre l'administration, qu'il accusait
d'avoir changé les portes de place. Les gardiens et les visiteurs la
regardaient passer, pleins d'étonnement. En moins de vingt minutes, on
la revit au salon carré, dans la galerie française, le long des
vitrines où dorment les petits dieux de l'Orient. Jamais plus elle ne
sortirait. Les jambes cassées, s'abandonnant, la noce faisait un
vacarme énorme, laissant dans sa course le ventre de madame Gaudron en
arrière.

-- On ferme! on ferme! crièrent les voix puissantes des gardiens.

Et elle faillit se laisser enfermer. Il fallut qu'un gardien se mît à
sa tête, la reconduisît jusqu'à une porte. Puis, dans la cour du
Louvre, lorsqu'elle eut repris ses parapluies au vestiaire, elle
respira. M. Madinier retrouvait son aplomb; il avait eu tort de ne pas
tourner à gauche; maintenant, il se souvenait que les bijoux étaient à
gauche. Toute la société, d'ailleurs, affectait d'être contente
d'avoir vu ça.

Quatre heures sonnaient. On avait encore deux heures à employer avant
le dîner. On résolut de faire un tour, pour tuer le temps. Les dames,
très lasses, auraient bien voulu s'asseoir; mais, comme personne
n'offrait des consommations, on se remit en marche, on suivit le quai.
Là, une nouvelle averse arriva, si drue, que, malgré les parapluies,
les toilettes des dames s'abîmaient. Madame Lorilleux, le coeur noyé à
chaque goutte qui mouillait sa robe, proposa de se réfugier sous le
Pont-Royal; d'ailleurs, si on ne la suivait pas, elle menaçait d'y
descendre toute seule. Et le cortège alla sous le Pont-Royal. On y
était joliment bien. Par exemple, on pouvait appeler ça une idée
chouette! Les dames étalèrent leurs mouchoirs sur les pavés, se
reposèrent là, les genoux écartés, arrachant des deux mains les brins
d'herbe poussés entre les pierres, regardant couler l'eau noire, comme
si elles se trouvaient à la campagne. Les hommes s'amusèrent à crier
très fort, pour éveiller l'écho de l'arche, en face d'eux; Boche et
Bibi-la-Grillade, l'un après l'autre, injuriaient le vide, lui
lançaient à toute volée: « Cochon! » et riaient beaucoup, quand l'écho
leur renvoyait le mot; puis, la gorge enrouée, ils prirent des
cailloux plats et jouèrent à faire des ricochets. L'averse avait
cessé, mais la société se trouvait si bien, qu'elle ne songeait plus à
s'en aller. La Seine charriait des nappes grasses, de vieux bouchons
et des épluchures de légumes, un tas d'ordures qu'un tourbillon
retenait un instant, dans l'eau inquiétante, tout assombrie par
l'ombre de la voûte; tandis que, sur le pont, passait le roulement des
omnibus et des fiacres, la cohue de Paris, dont on apercevait
seulement les toits, à droite et à gauche, comme du fond d'un trou.
Mademoiselle Remanjou soupirait; s'il y avait eu des feuilles, ça lui
aurait rappelé, disait-elle, un coin de la Marne, ou elle allait, vers
1817, avec un jeune homme qu'elle pleurait encore.

Cependant, M. Madinier donna le signal du départ. On traversa le
jardin des Tuileries, au milieu d'un petit peuple d'enfants dont les
cerceaux et les ballons dérangèrent le bel ordre des couples. Puis,
comme la noce, arrivée sur la place Vendôme, regardait la colonne, M.
Madinier songea à faire une galanterie aux dames; il leur offrit de
monter dans la colonne, pour voir Paris. Son offre parut très farce.
Oui, oui, il fallait monter, on en rirait longtemps. D'ailleurs, ça ne
manquait pas d'intérêt pour les personnes qui n'avaient jamais quitté
le plancher aux vaches.

-- Si vous croyez que la Banban va se risquer là dedans, avec sa
quille! murmurait madame Lorilleux.

-- Moi, je monterais volontiers, disait madame Lerat, mais je ne veux
pas qu'il y ait d'homme derrière moi.

Et la noce monta. Dans l'étroite spirale de l'escalier, les douze
grimpaient à la file, butant contre les marches usées, se tenant aux
murs. Puis, quand l'obscurité devint complète, ce fut une bosse de
rires. Les dames poussaient de petits cris. Les messieurs les
chatouillaient, leur pinçaient les jambes. Mais elles étaient bien
bêtes de causer! on a l'air de croire que ce sont des souris.
D'ailleurs, ça restait sans conséquence; ils savaient s'arrêter où il
fallait, pour l'honnêteté. Puis, Boche trouva une plaisanterie que
toute la société répéta. On appelait madame Gaudron, comme si elle
était restée en chemin, et on lui demandait si son ventre passait.
Songez donc! si elle s'était trouvée prise là, sans pouvoir monter ni
descendre, elle aurait bouché le trou, on n'aurait jamais su comment
s'en aller. Et l'on riait de ce ventre de femme enceinte, avec une
gaieté formidable qui secouait la colonne. Ensuite, Boche, tout à fait
lancé, déclara qu'on se faisait vieux, dans ce tuyau de cheminée; ça
ne finissait donc pas, on allait donc au ciel? Et il cherchait à
effrayer les dames, en criant que ça remuait. Cependant, Coupeau ne
disait rien; il venait derrière Gervaise, la tenait à la taille, la
sentait s'abandonner. Lorsque, brusquement, on rentra dans le jour, il
était juste en train de lui embrasser le cou.

-- Eh bien! vous êtes propres, ne vous gênez pas tous les deux! dit
madame Lorilleux d'un air scandalisé.

Bibi-la-Grillade paraissait furieux. Il répétait entre ses dents:

Vous en avez fait un bruit! Je n'ai pas seulement pu compter les
marches.

Mais M. Madinier, sur la plate-forme, montrait déjà les monuments.
Jamais madame Fauconnier ni mademoiselle Remanjou ne voulurent sortir
de l'escalier; la pensée seule du pavé, en bas, leur tournait les
sangs; et elles se contentaient de risquer des coups d'oeil par la
petite porte. Madame Lerat, plus crâne, faisait le tour de l'étroite
terrasse, en se collant contre le bronze du dôme. C'était tout de même
rudement émotionnant, quand on songeait qu'il aurait suffi de passer
une jambe. Quelle culbute, sacré Dieu! Les hommes, un peu pâles,
regardaient la place. On se serait cru en l'air, séparé de tout. Non,
décidément, ça vous faisait froid aux boyaux. M. Madinier, pourtant,
recommandait de lever les yeux, de les diriger devant soi, très loin;
ça empêchait le vertige. Et il continuait à indiquer du doigt les
Invalides, le Panthéon, Notre-Dame, la tour Saint-Jacques, les buttes
Montmartre. Puis, madame Lorilleux eut l'idée de demander si l'on
apercevait, sur le boulevard de la Chapelle, le marchand de vin où
l'on allait manger, au _Moulin-d'Argent_. Alors, pendant dix minutes,
on chercha, on se disputa même; chacun plaçait le marchand de vin à un
endroit. Paris, autour d'eux, étendait son immensité grise, aux
lointains bleuâtres, ses vallées profondes, où roulait une houle de
toitures; toute la rive droite était dans l'ombre, sous un grand
haillon de nuage cuivré; et, du bord de ce nuage, frangé d'or, un
large rayon coulait, qui allumait les milliers de vitres de la rive
gauche d'un pétillement d'étincelles, détachant en lumière ce coin de
la ville sur un ciel très pur, lavé par l'orage.

-- Ce n'était pas la peine de monter pour nous manger le nez, dit
Boche, furieux, en reprenant l'escalier.

La noce descendit, muette, boudeuse, avec la seule dégringolade des
souliers sur les marches. En bas, M. Madinier voulait payer. Mais
Coupeau se récria, se hâta de mettre dans la main du gardien
vingt-quatre sous, deux sous par personne. Il était près de cinq
heures et demie; on avait tout juste le temps de rentrer. Alors, on
revint par les boulevards et par le faubourg Poissonnière. Coupeau,
pourtant, trouvait que la promenade ne pouvait pas se terminer comme
ça; il poussa tout le monde au fond d'un marchand de vin, où l'on prit
du vermouth.

Le repas était commandé pour six heures. On attendait la noce depuis
vingt minutes, au _Moulin-d'Argent_. Madame Boche, qui avait confié sa
loge à une dame de la maison, causait avec maman Coupeau, dans le
salon du premier, en face de la table servie; et les deux gamins,
Claude et Étienne, amenés par elle, jouaient à courir sous la table,
au milieu d'une débandade de chaises. Lorsque Gervaise, en entrant,
aperçut les petits, qu'elle n'avait pas vus de la journée, elle les
prit sur ses genoux, les caressa, avec de gros baisers.

-- Ont-ils été sages? demanda-t-elle à madame Boche. Ils ne vous ont
pas trop fait endêver, au moins?

Et comme celle-ci lui racontait les mots à mourir de rire de ces
vermines-là, pendant l'après-midi, elle les enleva de nouveau, les
serra contre elle, prise d'une rage de tendresse.

-- C'est drôle pour Coupeau tout de même, disait madame Lorilleux aux
autres dames, dans le fond du salon.

Gervaise avait gardé sa tranquillité souriante de la matinée. Depuis
la promenade pourtant, elle devenait par moments toute triste, elle
regardait son mari et les Lorilleux de son air pensif et raisonnable.
Elle trouvait Coupeau lâche devant sa soeur. La veille encore, il
criait fort, il jurait de les remettre à leur place, ces langues de
vipères, s'ils lui manquaient. Mais, en face d'eux, elle le voyait
bien, il faisait le chien couchant, guettait sortir leurs paroles,
était aux cent coups quand il les croyait fâchés. Et cela, simplement,
inquiétait la jeune femme pour l'avenir.

Cependant, on n'attendait plus que Mes-Bottes, qui n'avait pas encore
paru.

-- Ah! zut! cria Coupeau, mettons-nous à table. Vous allez le voir
abouler; il a le nez creux, il sent la boustifaille de loin... Dites
donc, il doit rire, s'il est toujours à faire le poireau sur la route
de Saint-Denis!

Alors, la noce, très égayée, s'attabla avec un grand bruit de chaises.
Gervaise était entre Lorilleux et M. Madinier, et Coupeau, entre
madame Fauconnier et madame Lorilleux. Les autres convives se
placèrent à leur goût, parce que ça finissait toujours par des
jalousies et des disputes, lorsqu'on indiquait les couverts. Boche se
glissa près de madame Lerat. Bibi-la-Grillade eut pour voisines
mademoiselle Remanjou et madame Gaudron. Quant à madame Boche et à
maman Coupeau, tout au bout, elles gardèrent les enfants, elles se
chargèrent de couper leur viande, de leur verser à boire, surtout pas
beaucoup de vin.

-- Personne ne dit le Bénédicité? demanda Boche, pendant que les dames
arrangeaient leurs jupes sous la nappe, par peur des taches.

Mais madame Lorilleux n'aimait pas ces plaisanteries-là. Et le potage
au vermicelle, presque froid, fut mangé très vite, avec des
sifflements de lèvres dans les cuillers. Deux garçons servaient, en
petites vestes graisseuses, en tabliers d'un blanc douteux. Par les
quatre fenêtres ouvertes sur les acacias de la cour, le plein jour
entrait, une fin de journée d'orage, lavée et chaude encore. Le reflet
des arbres, dans ce coin humide, verdissait la salle enfumée, faisait
danser des ombres de feuilles au-dessus de la nappe, mouillée d'une
odeur vague de moisi. Il y avait deux glaces, pleines de chiures de
mouches, une à chaque bout, qui allongeaient la table à l'infini,
couverte de sa vaisselle épaisse, tournant au jaune, où le gras des
eaux de l'évier restait en noir dans les égratignures des couteaux. Au
fond, chaque fois qu'un garçon remontait de la cuisine, la porte
battait, soufflait une odeur forte de graillon.

-- Ne parlons pas tous à la fois, dit Boche, comme chacun se taisait,
le nez sur son assiette.

Et l'on buvait le premier verre de vin, en suivant des yeux deux
tourtes aux godiveaux, servies par les garçons, lorsque Mes-Bottes
entra.

-- Eh bien! vous êtes de la jolie fripouille, vous autres! cria-t-il.
J'ai usé mes plantes pendant trois heures sur la route, même qu'un
gendarme m'a demandé mes papiers... Est-ce qu'on fait de ces
cochonneries-là à un ami! Fallait au moins m'envoyer un sapin par un
commissionnaire. Ah! non, vous savez, blague dans le coin, je la
trouve raide. Avec ça, il pleuvait si fort, que j'avais de l'eau dans
mes poches... Vrai, on y pêcherait encore une friture.

La société riait, se tordait. Cet animal de Mes-Bottes était allumé;
il avait bien déjà ses deux litres; histoire seulement de ne pas se
laisser embêter par tout ce sirop de grenouille que l'orage avait
craché sur ses abatis.

-- Eh! le comte de Gigot-Fin! dit Coupeau, va t'asseoir là-bas, à côté
de madame Gaudron. Tu vois, on t'attendait.

Oh! ça ne l'embarrassait pas, il rattraperait les autres; et il
redemanda trois fois du potage, des assiettes de vermicelle, dans
lesquelles il coupait d'énormes tranches de pain. Alors, quand on eut
attaqué les tourtes, il devint la profonde admiration de toute la
table. Comme il bâfrait! Les garçons effarés faisaient la chaîne pour
lui passer du pain, des morceaux finement coupés qu'il avalait d'une
bouchée. Il finit par se fâcher; il voulait un pain, à côté de lui. Le
marchand de vin, très-inquiet, se montra un instant sur le seuil de la
salle. La société, qui l'attendait, se tordit de nouveau. Ça la lui
coupait, au gargotier! Quel sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes!
Est-ce qu'un jour il n'avait pas mangé douze oeufs durs et bu douze
verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient! On n'en
rencontre pas beaucoup de cette force-là. Et mademoiselle Remanjou,
attendrie, regardait Mes-Bottes mâcher, tandis que M. Madinier,
cherchant un mot pour exprimer son étonnement presque respectueux,
déclara une telle capacité extraordinaire.

Il y eut un silence. Un garçon venait de poser sur la table une
gibelotte de lapin, dans un vaste plat, creux comme un saladier.
Coupeau, très blagueur, en lança une bonne.

-- Dites donc, garçon, c'est du lapin de gouttière, ça... Il miaule
encore.

En effet, un léger miaulement, parfaitement imité, semblait sortir du
plat. C'était Coupeau qui faisait ça avec la gorge, sans remuer les
lèvres; un talent de société d'un succès certain, si bien qu'il ne
mangeait jamais dehors sans commander une gibelotte. Ensuite, il
ronronna. Les dames se tamponnaient la figure avec leurs serviettes,
parce qu'elles riaient trop.

Madame Fauconnier demanda la tête; elle n'aimait que la tête.
Mademoiselle Remanjou adorait les lardons. Et, comme Boche disait
préférer les petits ognons, quand ils étaient bien revenus, madame
Lerat pinça les lèvres, en murmurant:

-- Je comprends ça.

Elle était sèche comme un échalas, menait une vie d'ouvrière cloîtrée
dans son train-train, n'avait pas vu le nez d'un homme chez elle
depuis son veuvage, tout en montrant une préoccupation continuelle de
l'ordure, une manie de mots à double entente et d'allusions
polissonnes, d'une telle profondeur, qu'elle seule se comprenait.
Boche, se penchant et réclamant une explication, tout bas, à
l'oreille, elle reprit:

-- Sans doute, les petits ognons...Ça suffit, je pense.

Mais la conversation devenait sérieuse. Chacun parlait de son métier.
M. Madinier exaltait le cartonnage: il y avait de vrais artistes dans
la partie; ainsi, il citait des boîtes d'étrennes, dont il connaissait
les modèles, des merveilles de luxe. Lorilleux, pourtant, ricanait; il
était très vaniteux de travailler l'or, il en voyait comme un reflet
sur ses doigts et sur toute sa personne. Enfin, disait-il souvent, les
bijoutiers, au temps jadis, portaient l'épée; et il citait Bernard
Palissy, sans savoir. Coupeau, lui, racontait une girouette, un
chef-d'oeuvre d'un de ses camarades; ça se composait d'une colonne,
puis d'une gerbe, puis d'une corbeille de fruits, puis d'un drapeau;
le tout, très bien reproduit, fait rien qu'avec des morceaux de zinc
découpés et soudés. Madame Lerat montrait à Bibi-la-Grillade comment
on tournait une queue de rose, en roulant le manche de son couteau
entre ses doigts osseux. Cependant, les voix montaient, se croisaient;
on entendait, dans le bruit, des mots lancés très haut par madame
Fauconnier, en train de se plaindre de ses ouvrières, d'un petit
chausson d'apprentie qui lui avait encore brûlé, la veille, une paire
de draps.

-- Vous avez beau dire, cria Lorilleux en donnant un coup de poing sur
la table, l'or, c'est de l'or.

Et, au milieu du silence causé par cette vérité, il n'y eut plus que
la voix fluette de mademoiselle Remanjou, continuant:

-- Alors, je leur relève la jupe, je couds en dedans... Je leur plante
une épingle dans la tête pour tenir le bonnet... Et c'est fait, on les
vend treize sous.

Elle expliquait ses poupées à Mes-Bottes, dont les mâchoires,
lentement, roulaient comme des meules. Il n'écoutait pas, il hochait
la tête, guettant les garçons, pour ne pas leur laisser emporter les
plats sans les avoir torchés. On avait mangé un fricandeau au jus et
des haricots verts. On apportait le rôti, deux poulets maigres,
couchés sur un lit de cresson, fané et cuit par le four. Au dehors, le
soleil se mourait sur les branches hautes des acacias. Dans la salle,
le reflet verdâtre s'épaississait des buées montant de la table,
tachée de vin et de sauce, encombrée de la débâcle du couvert; et, le
long du mur, des assiettes sales, des litres vides, posés là par les
garçons, semblaient les ordures balayées et culbutées de la nappe. Il
faisait très chaud. Les hommes retirèrent leurs redingotes et
continuèrent à manger en manches de chemise.

-- Madame Boche, je vous en prie, ne les bourrez pas tant, dit
Gervaise, qui parlait peu, surveillant de loin Claude et Étienne.

Elle se leva, alla causer un instant, debout derrière les chaises des
petits. Les enfants, ça n'avait pas de raison, ça mangeait toute une
journée sans refuser les morceaux; et elle leur servit elle-même du
poulet, un peu de blanc. Mais maman Coupeau dit qu'ils pouvaient bien,
pour une fois, se donner une indigestion. Madame Boche, à voix basse,
accusa Boche de pincer les genoux de madame Lerat. Oh! c'était un
sournois, il godaillait. Elle avait bien vu sa main disparaître. S'il
recommençait, jour de Dieu! elle était femme à lui flanquer une carafe
à la tête.

Dans le silence, M. Madinier causait politique.

-- Leur loi du 31 mai est une abomination. Maintenant, il faut deux
ans de domicile. Trois millions de citoyens sont rayés des listes...
On m'a dit que Bonaparte, au fond, est très vexé, car il aime le
peuple, il en a donné des preuves.

Lui, était républicain; mais il admirait le prince, à cause de son
oncle, un homme comme il n'en reviendrait jamais plus. Bibi-la-Grillade
se fâcha: il avait travaillé à l'Élysée, il avait vu le Bonaparte
comme il voyait Mes-Bottes, là, en face de lui; eh bien! ce mufe de
président ressemblait à un roussin, voilà! On disait qu'il allait
faire un tour du côté de Lyon; ce serait un fameux débarras, s'il se
cassait le cou dans un fossé. Et, comme la discussion tournait au
vilain, Coupeau dut intervenir.

-- Ah bien! vous êtes encore innocents de vous attraper pour la
politique!... En voilà une blague, la politique! Est-ce que ça existe
pour nous?... On peut bien mettre ce qu'on voudra, un roi, un
empereur, rien du tout, ça ne m'empêchera pas de gagner mes cinq
francs, de manger et de dormir, pas vrai?... Non, c'est trop bête!

Lorilleux hochait la tête. Il était né le même jour que le comte de
Chambord, le 29 septembre 1820. Cette coïncidence le frappait
beaucoup, l'occupait d'un rêve vague, dans lequel il établissait une
relation entre le retour en France du roi et sa fortune personnelle.
Il ne disait pas nettement ce qu'il espérait, mais il donnait à
entendre qu'il lui arriverait alors quelque chose d'extraordinairement
agréable. Aussi, à chacun de ses désirs trop gros pour être contenté,
il renvoyait ça à plus tard, « quand le roi reviendrait. »

-- D'ailleurs, racontait-il, j'ai vu un soir le comte de Chambord...

Tous les visages se tournèrent vers lui.

-- Parfaitement. Un gros homme, en paletot, l'air bon garçon...
J'étais chez Péquignot, un de mes amis, qui vend des meubles,
Grande-Rue de la Chapelle... Le comte de Chambord avait la veille
laissé là un parapluie. Alors, il est entré, il a dit comme ça, tout
simplement: « Voulez-vous bien me rendre mon parapluie? » Mon Dieu!
oui, c'était lui, Péquignot m'a donné sa parole d'honneur.

Aucun des convives n'émit le moindre doute. On était au dessert. Les
garçons débarrassaient la table avec un grand bruit de vaisselle. Et
madame Lorilleux, jusque-là très convenable, très dame, laissa
échapper un: Sacré salaud! parce que l'un des garçons, en enlevant un
plat, lui avait fait couler quelque chose de mouillé dans le cou. Pour
sûr, sa robe de soie était tachée. M. Madinier dut lui regarder le
dos, mais il n'y avait rien, il le jurait. Maintenant, au milieu de la
nappe, s'étalaient des oeufs à la neige dans un saladier, flanqués de
deux assiettes de fromage et de deux assiettes de fruits. Les oeufs à
la neige, les blancs trop cuits nageant sur la crème jaune, causèrent
un recueillement; on ne les attendait pas, on trouva ça distingué.
Mes-Bottes mangeait toujours. Il avait redemandé un pain. Il acheva
les deux fromages; et comme il restait de la crème, il se fit passer
le saladier, au fond duquel il tailla de larges tranches, comme pour
une soupe.

-- Monsieur est vraiment bien remarquable, dit M. Madinier retombé
dans son admiration.

Alors, les hommes se levèrent pour prendre leurs pipes. Ils restèrent
un instant derrière Mes-Bottes, à lui donner des tapes sur les
épaules, en lui demandant si ça allait mieux. Bibi-la-Grillade le
souleva avec la chaise; mais, tonnerre de Dieu! l'animal avait doublé
de poids. Coupeau, par blague, racontait que le camarade commençait
seulement à se mettre en train, qu'il allait à présent manger comme ça
du pain toute la nuit. Les garçons, épouvantés, disparurent. Boche,
descendu depuis un instant, remonta en racontant la bonne tête du
marchand de vin, en bas; il était tout pâle dans son comptoir, la
bourgeoise consternée venait d'envoyer voir si les boulangers
restaient ouverts, jusqu'au chat de la maison qui avait l'air ruiné.
Vrai, c'était trop cocasse, ça valait l'argent du dîner, il ne pouvait
pas y avoir de pique-nique sans cet avale-tout de Mes-Bottes. Et les
hommes, leurs pipes allumées, le couvaient d'un regard jaloux; car
enfin, pour tant manger, il fallait être solidement bâti!

-- Je ne voudrais pas être chargée de vous nourrir, dit madame
Gaudron. Ah! non, par exemple!

-- Dites donc, la petite mère, faut pas blaguer, répondit Mes-Bottes,
avec un regard oblique sur le ventre de sa voisine. Vous en avez avalé
plus long que moi.

On applaudit, on cria bravo: c'était envoyé. Il faisait nuit noire,
trois becs de gaz flambaient dans la salle, remuant de grandes clartés
troubles, au milieu de la fumée des pipes. Les garçons, après avoir
servi le café et le cognac, venaient d'emporter les dernières piles
d'assiettes sales. En bas, sous les trois acacias, le bastringue
commençait, un cornet à pistons et deux violons jouant très-fort, avec
des rires de femme, un peu rauques dans la nuit chaude.

-- Faut faire un brûlot! cria Mes-Bottes; deux litres de
casse-poitrine, beaucoup de citron et pas beaucoup de sucre!

Mais Coupeau, voyant en face de lui le visage inquiet de Gervaise, se
leva en déclarant qu'on ne boirait pas davantage. On avait vidé
vingt-cinq litres, chacun son litre et demi, en comptant les enfants
comme des grandes personnes; c'était déjà trop raisonnable. On venait
de manger un morceau ensemble, en bonne amitié, sans flafla, parce
qu'on avait de l'estime les uns pour les autres et qu'on désirait
célébrer entre soi une fête de famille. Tout se passait très
gentiment, on était gai, il ne fallait pas maintenant se cocarder
cochonnément, si l'on voulait respecter les dames. En un mot, et comme
fin finale, on s'était réuni pour porter une santé au conjungo, et non
pour se mettre dans les brindezingues. Ce petit discours, débité d'une
voix convaincue par le zingueur, qui posait la main sur sa poitrine à
la chute de chaque phrase, eut la vive approbation de Lorilleux et de
M. Madinier. Mais les autres, Boche, Gaudron, Bibi-la-Grillade,
surtout Mes-Bottes, très-allumés tous les quatre, ricanèrent, la
langue épaissie, ayant une sacrée coquine de soif, qu'il fallait
pourtant arroser.

-- Ceux qui ont soif, ont soif, et ceux qui n'ont pas soif, n'ont pas
soif, fit remarquer Mes-Bottes. Pour lors, on va commander le
brûlot... On n'esbrouffe personne. Les aristos feront monter de l'eau
sucrée.

Et comme le zingueur recommençait à prêcher, l'autre, qui s'était mis
debout, se donna une claque sur la fesse, en criant:

-- Ah! tu sais, baise cadet!... Garçon, deux litres de vieille!

Alors, Coupeau dit que c'était très-bien, qu'on allait seulement
régler le repas tout de suite. Ça éviterait des disputes. Les gens
bien élevés n'avaient pas besoin de payer pour les soûlards. Et,
justement, Mes-Bottes, après s'être fouillé longtemps, ne trouva que
trois francs sept sous. Aussi pourquoi l'avait-on laissé droguer sur
la route de Saint-Denis? Il ne pouvait pas se laisser nayer, il avait
cassé la pièce de cent sous. Les autres étaient fautifs, voilà! Enfin,
il donna trois francs, gardant les sept sous pour son tabac du
lendemain. Coupeau, furieux, aurait cogné, si Gervaise ne l'avait tiré
par sa redingote, très effrayée, suppliante. Il se décida à emprunter
deux francs à Lorilleux, qui, après les avoir refusés, se cacha pour
les prêter, car sa femme, bien sûr, n'aurait jamais voulu.

Cependant, M. Madinier avait pris une assiette. Les demoiselles et les
dames seules, madame Lerat, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou,
déposèrent leur pièce de cent sous les premières, discrètement.
Ensuite, les messieurs s'isolèrent à l'autre bout de la salle, firent
les comptes. On était quinze; ça montait donc à soixante-quinze
francs. Lorsque les soixante-quinze francs furent dans l'assiette,
chaque homme ajouta cinq sous pour les garçons. Il fallut un quart
d'heure de calculs laborieux, avant de tout régler à la satisfaction
de chacun.

Mais quand M. Madinier, qui voulait avoir affaire au patron, eut
demandé le marchand de vin, la société resta saisie, en entendant
celui-ci dire avec un sourire que ça ne faisait pas du tout son
compte. Il y avait des suppléments. Et, comme ce mot de
« suppléments » était accueilli par des exclamations furibondes, il
donna le détail: vingt-cinq litres, au lieu de vingt, nombre convenu à
l'avance; les oeufs à la neige, qu'il avait ajoutés, en voyant le
dessert un peu maigre; enfin un carafon de rhum, servi avec le café,
dans le cas où des personnes aimeraient le rhum. Alors, une querelle
formidable s'engagea. Coupeau, pris à partie, se débattait: jamais il
n'avait parlé de vingt litres; quant aux oeufs à la neige, ils
rentraient dans le dessert, tant pis si le gargotier les avait ajoutés
de son plein gré; restait le carafon de rhum, une frime, une façon de
grossir la note, en glissant sur la table des liqueurs dont on ne se
méfiait pas.

-- Il était sur le plateau au café, criait-il; eh bien! il doit être
compté avec le café... Fichez-nous la paix. Emportez votre argent, et
du tonnerre si nous remettons jamais les pieds dans votre baraque!
-- C'est six francs de plus, répétait le marchand de vin. Donnez-moi
mes six francs... Et je ne compte pas les trois pains de monsieur,
encore!

Toute la société, serrée autour de lui, l'entourait d'une rage de
gestes, d'un glapissement de voix que la colère étranglait. Les
femmes, surtout, sortaient de leur réserve, refusaient d'ajouter un
centime. Ah bien! merci, elle était jolie, la noce! C'était
mademoiselle Remanjou, qui ne se fourrerait plus dans un de ces
dîners-là! Madame Fauconnier avait très mal mangé; chez elle, pour ses
quarante sous, elle aurait eu un petit plat à se lécher les doigts.
Madame Gaudron se plaignait amèrement d'avoir été poussée au mauvais
bout de la table, à côté de Mes-Bottes, qui n'avait pas montré le
moindre égard. Enfin, ces parties tournaient toujours mal. Quand on
voulait avoir du monde à son mariage, on invitait les personnes,
parbleu! Et Gervaise, réfugiée auprès de maman Coupeau, devant une des
fenêtres, ne disait rien, honteuse, sentant que toutes ces
récriminations retombaient sur elle.

M. Madinier finit par descendre avec le marchand de vin. On les
entendit discuter en bas. Puis, au bout d'une demi-heure, le
cartonnier remonta; il avait réglé, en donnant trois francs. Mais la
société restait vexée, exaspérée, revenant sans cesse sur la question
des suppléments. Et le vacarme s'accrut d'un acte de vigueur de madame
Boche. Elle guettait toujours Boche, elle le vit, dans un coin, pincer
la taille de madame Lerat. Alors, à toute volée, elle lança une carafe
qui s'écrasa contre le mur.

-- On voit bien que votre mari est tailleur, madame, dit la grande
veuve, avec son pincement de lèvres plein de sous-entendu. C'est un
juponnier numéro un... Je lui ai pourtant allongé de fameux coups de
pied, sous la table.

La soirée était gâtée. On devint de plus en plus aigre. M. Madinier
proposa de chanter; mais Bibi-la-Grillade, qui avait une belle voix,
venait de disparaître; et mademoiselle Remanjou, accoudée à une
fenêtre, l'aperçut, sous les acacias, faisant sauter une grosse fille
en cheveux. Le cornet à pistons et les deux violons jouaient, « _le
Marchand de moutarde_, » un quadrille où l'on tapait dans ses mains, à
la pastourelle. Alors, il y eut une débandade: Mes-Bottes et le ménage
Gaudron descendirent; Boche lui-même fila. Des fenêtres, on voyait les
couples tourner, entre les feuilles, auxquelles les lanternes pendues
aux branches donnaient un vert peint et cru de décor. La nuit dormait,
sans une haleine, pâmée par la grosse chaleur. Dans la salle, une
conversation sérieuse s'était engagée entre Lorilleux et M. Madinier,
pendant que les dames, ne sachant plus comment soulager leur besoin de
colère, regardaient leurs robes, cherchant si elles n'avaient pas
attrapé des taches.

Les effilés de madame Lerat devaient avoir trempé dans le café. La
robe écrue de madame Fauconnier était pleine de sauce. Le châle vert
de maman Coupeau, tombé d'une chaise, venait d'être retrouvé dans un
coin, roulé et piétiné. Mais c'était surtout madame Lorilleux qui ne
décolérait pas. Elle avait une tache dans le dos, on avait beau lui
jurer que non, elle la sentait. Et elle finit, en se tordant devant
une glace, par l'apercevoir.

-- Qu'est-ce que je disais? cria-t-elle. C'est du jus de poulet. Le
garçon payera la robe. Je lui ferai plutôt un procès... Ah! la journée
est complète. J'aurais mieux fait de rester couchée... Je m'en vais,
d'abord. J'en ai assez, de leur fichue noce!

Elle partit rageusement, en faisant trembler l'escalier sous les coups
de ses talons. Lorilleux courut derrière elle. Mais tout ce qu'il put
obtenir, ce fut qu'elle attendrait cinq minutes sur le trottoir, si
l'on voulait partir ensemble. Elle aurait dû s'en aller après l'orage,
comme elle en avait eu l'envie. Coupeau lui revaudrait cette
journée-là. Quand ce dernier la sut si furieuse, il parut consterné;
et Gervaise, pour lui éviter des ennuis, consentit à rentrer tout de
suite. Alors, on s'embrassa rapidement. M. Madinier se chargea de
reconduire maman Coupeau. Madame Boche devait, pour la première nuit,
emmener Claude et Étienne coucher chez elle; leur mère pouvait être
sans crainte, les petits dormaient sur des chaises, alourdis par une
grosse indigestion d'oeufs à la neige. Enfin, les mariés se sauvaient
avec Lorilleux, laissant le reste de la noce chez le marchand de vin,
lorsqu'une bataille s'engagea en bas, dans le bastringue, entre leur
société et une autre société; Boche et Mes-Bottes, qui avaient
embrassé une dame, ne voulaient pas la rendre à deux militaires
auxquels elle appartenait, et menaçaient de nettoyer tout le
tremblement, dans le tapage enragé du cornet à pistons et des deux
violons, jouant la polka des _Perles_.

Il était à peine onze heures. Sur le boulevard de la Chapelle, et dans
tout le quartier de la Goutte-d'Or, la paye de grande quinzaine, qui
tombait ce samedi-là, mettait un vacarme énorme de soûlerie. Madame
Lorilleux attendait à vingt pas du _Moulin-d'Argent_, debout sous un
bec de gaz. Elle prit le bras de Lorilleux, marcha devant, sans se
retourner, d'un tel pas que Gervaise et Coupeau s'essoufflaient à les
suivre. Par moments, ils descendaient du trottoir, pour laisser la
place à un ivrogne, tombé là, les quatre fers en l'air. Lorilleux se
retourna, cherchant à raccommoder les choses.

-- Nous allons vous conduire à votre porte, dit-il.

Mais madame Lorilleux, élevant la voix, trouvait ça drôle, de passer
sa nuit de noce dans ce trou infect de l'hôtel Boncoeur. Est-ce qu'ils
n'auraient pas dû remettre le mariage, économiser quatre sous et
acheter des meubles, pour rentrer chez eux, le premier soir? Ah! ils
allaient être bien, sous les toits, empilés tous les deux dans un
cabinet de dix francs, où il n'y avait seulement pas d'air.

-- J'ai donné congé, nous ne restons pas en haut, objecta Coupeau
timidement. Nous gardons la chambre de Gervaise, qui est plus grande.

Madame Lorilleux s'oublia, se tourna d'un mouvement brusque.

-- Ça, c'est plus fort! cria-t-elle. Tu vas coucher dans la chambre à
la Banban!

Gervaise devint toute pâle. Ce surnom, qu'elle recevait à la face pour
la première fois, la frappait comme un soufflet. Puis, elle entendait
bien l'exclamation de sa belle-soeur: la chambre à la Banban, c'était
la chambre où elle avait vécu un mois avec Lantier, où les loques de
sa vie passée traînaient encore. Coupeau ne comprit pas, fut seulement
blessé du surnom.

-- Tu as tort de baptiser les autres, répondit-il avec humeur. Tu ne
sais pas, toi, qu'on t'appelle Queue-de-Vache, dans le quartier, à
cause de tes cheveux. La, ça ne te fait pas plaisir, n'est-ce pas?...
Pourquoi ne garderions-nous pas la chambre du premier? Ce soir, les
enfants n'y couchent pas, nous y serons très bien.

Madame Lorilleux n'ajouta rien, se renfermant dans sa dignité,
horriblement vexée de s'appeler Queue-de-Vache. Coupeau, pour consoler
Gervaise, lui serrait doucement le bras; et il réussit même à
l'égayer, en lui racontant à l'oreille qu'ils entraient en ménage avec
la somme de sept sous toute ronde, trois gros sous et un petit sou,
qu'il faisait sonner de la main dans la poche de son pantalon. Quand
on fut arrivé à l'hôtel Boncoeur, on se dit bonsoir d'un air fâché. Et
au moment où Coupeau poussait les deux femmes au cou l'une de l'autre,
en les traitant de bêtes, un pochard, qui semblait vouloir passer à
droite, eut un brusque crochet à gauche, et vint se jeter entre elles.

-- Tiens! c'est le père Bazouge! dit Lorilleux. Il a son compte,
aujourd'hui.

Gervaise, effrayée, se collait contre la porte de l'hôtel. Le père
Bazouge, un croque-mort d'une cinquantaine d'années, avait son
pantalon noir taché de boue, son manteau noir agrafé sur l'épaule, son
chapeau de cuir noir cabossé, aplati dans quelque chute.

-- N'ayez pas peur, il n'est pas méchant, continuait Lorilleux. C'est
un voisin; la troisième chambre dans le corridor, avant d'arriver chez
nous... Il serait propre, si son administration le voyait comme ça!

Cependant, le père Bazouge s'offusquait de la terreur de la jeune
femme.

-- Eh bien, quoi! bégaya-t-il, on ne mange personne dans notre
partie... J'en vaux un autre, allez, ma petite... Sans doute que j'ai
bu un coup! Quand l'ouvrage donne, faut bien se graisser les roues. Ce
n'est pas vous, ni la compagnie, qui auriez descendu le particulier de
six cents livres qui nous avons amené à deux du quatrième sur le
trottoir, et sans le casser encore... Moi, j'aime les gens rigolos.

Mais Gervaise se rentrait davantage dans l'angle de la porte, prise
d'une grosse envie de pleurer, qui lui gâtait toute sa journée de joie
raisonnable. Elle ne songeait plus à embrasser sa belle-soeur, elle
suppliait Coupeau d'éloigner l'ivrogne. Alors, Bazouge, en chancelant,
eut un geste plein de dédain philosophique.

-- Ça ne vous empêchera pas d'y passer, ma petite... Vous serez
peut-être bien contente d'y passer, un jour... Oui, j'en connais des
femmes, qui dirai

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/6497