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Le Ventre de Paris

by Émile Zola · French · Gutenberg #6470 · 693,505 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Le Ventre de Paris
    
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Title: Le Ventre de Paris

Author: Émile Zola


        
Release date: September 1, 2004 [eBook #6470]
                Most recently updated: September 16, 2014

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/6470

Credits: Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed Proofreading Team. Image files courtesy of gallica.bnf.fr


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VENTRE DE PARIS ***




Produced by Philippe Chavin, Carlo Traverso, Juliet
Sutherland, Charles Franks and the Online Distributed
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LES ROUGON-MACQUART

HISTOIRE NATURELLE ET SOCIALE D'UNE FAMILLE SOUS LE SECOND EMPIRE




LE VENTRE DE PARIS

PAR

ÉMILE ZOLA





I


Au milieu du grand silence, et dans le désert de l'avenue, les
voitures de maraîchers montaient vers Paris, avec les cahots rhythmés
de leurs roues, dont les échos battaient les façades des maisons,
endormies aux deux bords, derrière les lignes confuses des ormes. Un
tombereau de choux et un tombereau de pois, au pont de Neuilly,
s'étaient joints aux huit voitures de navets et de carottes qui
descendaient de Nanterre; et les chevaux allaient tout seuls, la tête
basse, de leur allure continue et paresseuse, que la montée
ralentissait encore. En haut, sur la charge des légumes, allongés à
plat ventre, couverts de leur limousine à petites raies noires et
grises, les charretiers sommeillaient, les guides aux poignets. Un bec
de gaz, au sortir d'une nappe d'ombre, éclairait les clous d'un
soulier, la manche bleue d'une blouse, le bout d'une casquette,
entrevus dans cette floraison énorme des bouquets rouges des carottes,
des bouquets blancs des navets, des verdures débordantes des pois et
des choux. Et, sur la route, sur les routes voisines, en avant et en
arrière, des ronflements lointains de charrois annonçaient des convois
pareils, tout un arrivage traversant les ténèbres et le gros sommeil
de deux heures du matin, berçant la ville noire du bruit de cette
nourriture qui passait.

Balthazar, le cheval de madame François, une bête trop grasse, tenait
la tête de la file. Il marchait, dormant à demi, dodelinant des
oreilles, lorsque, à la hauteur de la rue de Longchamp, un sursaut de
peur le planta net sur ses quatre pieds. Les autres bêtes vinrent
donner de la tête contre le cul des voitures, et la file s'arrêta,
avec la secousse des ferrailles, au milieu des jurements des
charretiers réveillés. Madame François, adossée à une planchette
contre ses légumes, regardait, ne voyait rien, dans la maigre lueur
jetée à gauche par la petite lanterne carrée, qui n'éclairait guère
qu'un des flancs luisants de Balthazar.

-- Eh! la mère, avançons! cria un des hommes, qui s'était mis à genoux
sur ses navets... C'est quelque cochon d'ivrogne.

Elle s'était penchée, elle avait aperçu, à droite, presque sous les
pieds du cheval, une masse noire qui barrait la roule.

-- On n'écrase pas le monde, dit-elle, en sautant à terre.

C'était un homme vautré tout de son long, les bras étendus, tombé la
face dans la poussière. Il paraissait d'une longueur extraordinaire,
maigre comme une branche sèche; le miracle était que Balthazar ne
l'eût pas cassé en deux d'un coup de sabot. Madame François le crut
mort; elle s'accroupit devant lui, lui prit une main, et vit qu'elle
était chaude.

-- Eh! l'homme! dit-elle doucement.

Mais les charretiers s'impatientaient. Celui qui était agenouillé dans
ses légumes, reprit de sa voix enrouée:

-- Fouettez donc, la mère!... Il en a plein son sac, le sacré porc!
Poussez-moi ça dans le ruisseau! Cependant, l'homme avait ouvert les
yeux. Il regardait madame François d'un air effaré, sans bouger. Elle
pensa qu'il devait être ivre, en effet.

-- Il ne faut pas rester là, vous allez vous faire écraser, lui
dit-elle... Où alliez-vous?

-- Je ne sais pas..., répondit-il d'une voix très-basse. Puis, avec
effort, et le regard inquiet:

-- J'allais à Paris, je suis tombé, je ne sais pas...

Elle le voyait mieux, et il était lamentable, avec son pantalon noir,
sa redingote noire, tout effiloqués, montrant les sécheresses des os.
Sa casquette, de gros drap noir, rabattue peureusement sur les
sourcils, découvrait deux grands yeux bruns, d'une singulière douceur,
dans un visage dur et tourmenté. Madame François pensa qu'il était
vraiment trop maigre pour avoir bu.

-- Et où alliez-vous, dans Paris? demanda-t-elle de nouveau.

Il ne répondit pas tout de suite; cet interrogatoire le gênait. Il
parut se consulter; puis, en hésitant:

-- Par là, du côté des Halles.

Il s'était mis debout, avec des peines infinies, et il faisait mine de
vouloir continuer son chemin. La maraîchère le vit qui s'appuyait en
chancelant sur le brancard de la voiture.

-- Vous êtes las?

-- Oui, bien las, murmura-t-il.

Alors, elle prit une voix brusque et comme mécontente. Elle le poussa,
en disant:

-- Allons, vite, montez dans ma voiture! Vous nous faites perdre un
temps, là!... Je vais aux Halles, je vous déballerai avec mes légumes.

Et, comme il refusait, elle le hissa presque, de ses gros bras, le
jeta sur les carottes et les navets, tout à fait fâchée, criant:

-- A la fin, voulez-vous nous ficher la paix! Vous m'embêtez, mon
brave... Puisque je vous dis que je vais aux Halles! Dormez, je vous
réveillerai.

Elle remonta, s'adossa contre la planchette, assise de biais, tenant
les guides de Balthazar, qui se remit en marche, se rendormant,
dodelinant des oreilles. Les autres voitures suivirent, la file reprit
son allure lente dans le noir, battant de nouveau du cahot des roues
les façades endormies. Les charretiers recommencèrent leur somme sous
leurs limousines. Celui qui avait interpellé la maraîchère,
s'allongea, en grondant:

-- Ah! malheur! s'il fallait ramasser les ivrognes!... Vous avez de la
constance, vous, la mère!

Les voitures roulaient, les chevaux allaient tout seuls, la tête
basse. L'homme que madame François venait de recueillir, couché sur le
ventre, avait ses longues jambes perdues dans le tas des navets qui
emplissaient le cul de la voiture; sa face s'enfonçait au beau milieu
des carottes, dont les bottes montaient et s'épanouissaient; et, les
bras élargis, exténué, embrassant la charge énorme des légumes, de
peur d'être jeté à terre par un cahot, il regardait, devant lui, les
deux lignes interminables des becs de gaz qui se rapprochaient et se
confondaient, tout là-haut, dans un pullulement d'autres lumières. À
l'horizon, une grande fumée blanche flottait, mettait Paris dormant
dans la buée lumineuse de toutes ces flammes.

-- Je suis de Nanterre, je me nomme madame François, dit la
maraîchère, au bout d'un instant. Depuis que j'ai perdu mon pauvre
homme, je vais tous les matins aux Halles. C'est dur, allez!... Et
vous?

-- Je me nomme Florent, je viens de loin..., répondit l'inconnu avec
embarras. Je vous demande excuse; je suis si fatigué, que cela m'est
pénible de parler.

Il ne voulait pas causer. Alors, elle se tut, lâchant un peu les
guides sur l'échine de Balthazar, qui suivait son chemin en bête
connaissant chaque pavé. Florent, les yeux sur l'immense lueur de
Paris, songeait à cette histoire qu'il cachait. Échappé de Cayenne, où
les journées de décembre l'avaient jeté, rôdant depuis deux ans dans
la Guyane holandaise, avec l'envie folle du retour et la peur de la
police impériale, il avait enfin devant lui la chère grande ville,
tant regrettée, tant désirée. Il s'y cacherait, il y vivrait de sa vie
paisible d'autrefois. La police n'en saurait rien. D'ailleurs, il
serait mort, là-bas. Et il se rappelait son arrivée au Havre,
lorsqu'il ne trouva plus que quinze francs dans le coin de son
mouchoir. Jusqu'à Rouen, il put prendre la voiture. De Rouen, comme il
lui restait à peine trente sous, il repartit à pied. Mais, à Vernon,
il acheta ses deux derniers sous de pain. Puis, il ne savait plus. Il
croyait avoir dormi plusieurs heures dans un fossé. Il avait dû
montrer à un gendarme les papiers dont il s'était pourvu. Tout cela
dansait dans sa tête. Il était venu de Vernon sans manger, avec des
rages et des désespoirs brusques qui le poussaient à mâcher les
feuilles des haies qu'il longeait; et il continuait à marcher, pris de
crampes et de souleurs, le ventre plié, la vue troublée, les pieds
comme tirés, sans qu'il en eût conscience, par cette image de Paris,
au loin, très-loin, derrière l'horizon, qui l'appelait, qui
l'attendait. Quand il arriva à Courbevoie, la nuit était très-sombre.
Paris, pareil à un pan de ciel étoilé tombé sur un coin de la terre
noire, lui apparut sévère et comme fâché de son retour. Alors, il eut
une faiblesse, il descendit la côte, les jambes cassées. En traversant
le pont de Neuilly, il s'appuyait au parapet, il se penchait sur la
Seine roulant des flots d'encre, entre les masses épaissies des rives;
un fanal rouge, sur l'eau, le suivait d'un oeil saignant. Maintenant,
il lui fallait monter, atteindre Paris, tout en haut. L'avenue lui
paraissait démesurée. Les centaines de lieues qu'il venait de faire
n'étaient rien; ce bout de route le désespérait, jamais il
n'arriverait à ce sommet, couronné de ces lumières. L'avenue plate
s'étendait, avec ses lignes de grands arbres et de maisons basses, ses
larges trottoirs grisâtres, tachés de l'ombre des branches, les trous
sombres des rues transversales, tout son silence et toutes ses
ténèbres; et les becs de gaz, droits, espacés régulièrement, mettaient
seuls la vie de leurs courtes flammes jaunes, dans ce désert de mort.
Florent n'avançait plus, l'avenue s'allongeait toujours, reculait
Paris au fond de la nuit. Il lui sembla que les becs de gaz, avec leur
oeil unique, couraient à droite et à gauche, en emportant la route; il
trébucha, dans ce tournoiement; il s'affaissa comme une masse sur les
pavés.

À présent, il roulait doucement sur cette couche de verdure, qu'il
trouvait d'une mollesse de plume. Il avait levé un peu le menton, pour
voir la buée lumineuse qui grandissait, au-dessus des toits noirs
devinés à l'horizon. Il arrivait, il était porté, il n'avait qu'à
s'abandonner aux secousses ralenties de la voiture; et cette approche
sans fatigue ne le laissait plus souffrir que de la faim. La faim
s'était réveillée, intolérable, atroce. Ses membres dormaient; il ne
sentait en lui que son estomac, tordu, tenaillé comme par un fer
rouge. L'odeur fraîche des légumes dans lesquels il était enfoncé,
cette senteur pénétrante des carottes, le troublait jusqu'à
l'évanouissement. Il appuyait de toutes ses forces sa poitrine contre
ce lit profond de nourriture, pour se serrer l'estomac, pour
l'empêcher de crier. Et, derrière, les neuf autres tombereaux, avec
leurs montagnes de choux, leurs montagnes de pois, leurs entassements
d'artichauts, de salades, de céleris, de poireaux, semblaient rouler
lentement sur lui et vouloir l'ensevelir, dans l'agonie de sa faim,
sous un éboulement de mangeaille. Il y eut un arrêt, un bruit de
grosses voix; c'était la barrière, les douaniers sondaient les
voitures. Puis, Florent entra dans Paris, évanoui, les dents serrées,
sur les carottes.

-- Eh! l'homme, là-haut! cria brusquement madame François.

Et, comme il ne bougeait pas, elle monta, le secoua. Alors, Florent se
mit sur son séant. Il avait dormi, il ne sentait plus sa faim; il
était tout hébété. La maraîchère le fit descendre, en lui disant:

-- Vous allez m'aider à décharger, hein?

Il l'aida. Un gros homme, avec une canne et un chapeau de feutre, qui
portait une plaque au revers gauche de son paletot, se fâchait, tapait
du bout de sa canne sur le trottoir.

-- Allons donc, allons donc, plus vite que ça! Faites avancer la
voiture... Combien avez-vous de mètres? Quatre, n'est-ce pas?

Il délivra un bulletin à madame François, qui sortit des gros sous
d'un petit sac de toile. Et il alla se fâcher et taper de sa canne un
peu plus loin. La maraîchère avait pris Balthazar par la bride, le
poussant, acculant la voiture, les roues contre le trottoir. Puis, la
planche de derrière enlevée, après avoir marqué ses quatre mètres sur
le trottoir avec des bouchons de paille, elle pria Florent de lui
passer les légumes, bottes par bottes. Elle les rangea méthodiquement
sur le carreau, parant la marchandise, disposant les fanes de façon à
encadrer les tas d'un filet de verdure, dressant avec une singulière
promptitude tout un étalage, qui ressemblait, dans l'ombre, à une
tapisserie aux couleurs symétriques. Quand Florent lui eut donné une
énorme brassée de persil, qu'il trouva au fond, elle lui demanda
encore un service.

-- Vous seriez bien gentil de garder ma marchandise, pendant que je
vais remiser la voiture.... C'est à deux pas, rue Montorgueil, au
Compas d'or.

Il lui assura qu'elle pouvait être tranquille. Le mouvement ne lui
valait rien; il sentait sa faim se réveiller, depuis qu'il se remuait.
Il s'assit contre un tas de choux, à côté de la marchandise de madame
François, en se disant qu'il était bien là, qu'il ne bougerait plus,
qu'il attendrait. Sa tête lui paraissait toute vide, et il ne
s'expliquait pas nettement où il se trouvait. Dès les premiers jours
de septembre, les matinées sont toutes noires. Des lanternes, autour
de lui, filaient doucement, s'arrêtaient dans les ténèbres. Il était
au bord d'une large rue, qu'il ne reconnaissait pas. Elle s'enfonçait
en pleine nuit, très-loin. Lui, ne distinguait guère que la
marchandise qu'il gardait. Au delà, confusément, le long du carreau,
des amoncellements vagues moutonnaient. Au milieu de la chaussée, de
grands profils grisâtres de tombereaux barraient la rue; et, d'un bout
à l'autre, un souffle qui passait faisait deviner une file de bêtes
attelées qu'on ne voyait point. Des appels, le bruit d'une pièce de
bois ou d'une chaîne de fer tombant sur le pavé, l'éboulement sourd
d'une charretée de légumes, le dernier ébranlement d'une voiture
buttant contre la bordure d'un trottoir, mettaient dans l'air encore
endormi le murmure doux de quelque retentissant et formidable réveil,
dont on sentait l'approche, au fond de toute cette ombre frémissante.
Florent, en tournant la tête, aperçut, de l'autre côté de ses choux,
un homme qui ronflait, roulé comme un paquet dans une limousine, la
tête sur des paniers de prunes. Plus près, à gauche, il reconnut un
enfant d'une dizaine d'années, assoupi avec un sourire d'ange, dans le
creux de deux montagnes de chicorées. Et, au ras du trottoir, il n'y
avait encore de bien éveillé que les lanternes dansant au bout de bras
invisibles, enjambant d'un saut le sommeil qui traînait là, gens et
légumes en tas, attendant le jour. Mais ce qui le surprenait, c'était,
aux deux bords de la rue, de gigantesques pavillons, dont les toits
superposés lui semblaient grandir, s'étendre, se perdre, au fond d'un
poudroiement de lueurs. Il rêvait, l'esprit affaibli, à une suite de
palais, énormes et réguliers, d'une légèreté de cristal, allumant sur
leurs façades les mille raies de flamme de personnes continues et sans
fin. Entre les arêtes fines des piliers, ces minces barres jaunes
mettaient des échelles de lumière, qui montaient jusqu'à la ligne
sombre des premiers toits, qui gravissaient l'entassement des toits
supérieurs, posant dans leur carrure les grandes carcasses à jour de
salles immenses, où traînaient, sous le jaunissement du gaz, un
pêle-mêle de formes grises, effacées et dormantes. Il tourna la tête,
fâché d'ignorer où il était, inquiété par cette vision colossale et
fragile; et, comme il levait les yeux, il aperçut le cadran lumineux
de Saint-Eustache, avec la masse grise de l'église. Cela l'étonna
profondément. Il était à la pointe Saint-Eustache.

Cependant, madame François était revenue. Elle discutait violemment
avec un homme qui portait un sac sur l'épaule, et qui voulait lui
payer ses carottes un sou la botte.

-- Tenez, vous n'êtes pas raisonnable, Lacaille..... Vous les revendez
quatre et cinq sous aux Parisiens, ne dites pas non... À deux sous, si
vous voulez.

Et, comme l'homme s'en allait:

-- Les gens croient que ça pousse tout seul, vraiment... Il peut en
chercher, des carottes à un sou, cet ivrogne de Lacaille... Vous
verrez qu'il reviendra.

Elle s'adressait à Florent. Puis, s'asseyant près de lui:

-- Dites donc, s'il y a longtemps que vous êtes absent de Paris, vous
ne connaissez peut-être pas les nouvelles Halles? Voici cinq ans au
plus que c'est bâti... Là, tenez, le pavillon qui est à côté de nous,
c'est le pavillon aux fruits et aux fleurs; plus loin, la marée, la
volaille, et, derrière, les gros légumes, le beurre, le fromage... Il
y a six pavillons, de ce côté-là; puis, de l'autre côté, en face, il y
en a encore quatre: la viande, la triperie, la Vallée... C'est
très-grand, mais il y fait rudement froid, l'hiver. On dit qu'on
bâtira encore deux pavillons, en démolissant les maisons, autour de la
Halle au blé. Est-ce que vous connaissiez tout ça?

-- Non, répondit Florent, j'étais à l'étranger... Et cette grande rue,
celle qui est devant nous, comment la nomme-t-on?

-- C'est une rue nouvelle, la rue du Pont-Neuf, qui part de la Seine
et qui arrive jusqu'ici, à la rue Montmartre et à la rue
Montorgueil... S'il avait fait jour, vous vous seriez tout de suite
reconnu.

Elle se leva, en voyant une femme penchée sur ses navets.

-- C'est vous, mère Chantemesse? dit-elle amicalement.

Florent regardait le bas de la rue Montorgueil. C'était là qu'une
bande de sergents de ville l'avait pris, dans la nuit du 4 décembre.
Il suivait le boulevard Montmartre, vers deux heures, marchant
doucement au milieu de la foule, souriant de tous ces soldats que
l'Élysée promenait sur le pavé pour se faire prendre au sérieux,
lorsque les soldats avaient balayé les trottoirs, à bout portant,
pendant un quart d'heure. Lui, poussé, jeté à terre, tomba au coin de
la rue Vivienne; et il ne savait plus, la foule affolée passait sur
son corps, avec l'horreur affreuse des coups de feu. Quand il
n'entendit plus rien, il voulut se relever. Il avait sur lui une jeune
femme, en chapeau rose, dont le châle glissait, découvrant une guimpe
plissée à petits plis. Au-dessus de la gorge, dans la guimpe, deux
balles étaient entrées; et, lorsqu'il repoussa doucement la jeune
femme, pour dégager ses jambes, deux filets de sang coulèrent des
trous sur ses mains. Alors, il se releva d'un bond, il s'en alla, fou,
sans chapeau, les mains humides. Jusqu'au soir, il rôda, la tête
perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes,
avec sa face toute pâle, ses grands yeux bleus ouverts, ses lèvres
souffrantes, son étonnement d'être morte, là, si vite. Il était
timide; à trente ans, il n'osait regarder en face les visages de
femme, et il avait celui-là, pour la vie, dans sa mémoire et dans son
coeur. C'était comme une femme à lui qu'il aurait perdue. Le soir,
sans savoir comment, encore dans l'ébranlement des scènes horribles de
l'après-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin,
où des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les
accompagna, les aida à arracher quelques pavés, s'assit sur la
barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se
battrait, lorsque les soldats allaient venir. Il n'avait pas même un
couteau sur lui; il était toujours nu-tête. Vers onze heures, il
s'assoupit; il voyait les deux trous de la guimpe blanche à petits
plis, qui le regardaient comme deux yeux rouges de larmes et de sang.
Lorsqu'il se réveilla, il était tenu par quatre sergents de ville qui
le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient
pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et
faillirent l'étrangler, quand ils s'aperçurent qu'il avait du sang aux
mains. C'était le sang de la jeune femme.

Florent, plein de ces souvenirs, levait les yeux sur le cadran
lumineux de Saint-Eustache, sans même voir les aiguilles. Il était
près de quatre heures. Les Halles dormaient toujours. Madame François
causait avec la mère Chantemesse, debout, discutant le prix de la
botte de navets. Et Florent se rappelait qu'on avait manqué le
fusiller là, contre le mur de Saint-Eustache. Un peloton de gendarmes
venait d'y casser la tête à cinq malheureux, pris à une barricade de
la rue Grenéta. Les cinq cadavres traînaient sur le trottoir, à un
endroit où il croyait apercevoir aujourd'hui des tas de radis roses.
Lui, échappa aux fusils, parce que les sergents de ville n'avaient que
des épées. On le conduisit à un poste voisin, en laissant au chef du
poste cette ligne écrite au crayon sur un chiffon de papier: « Pris
les mains couvertes de sang. Très-dangereux. » Jusqu'au matin, il fut
traîné de poste en poste. Le chiffon de papier l'accompagnait. On lui
avait mis les menottes, on le gardait comme un fou furieux. Au poste
de la rue de la Lingerie, des soldats ivres voulurent le fusiller; ils
avaient déjà allumé le falot, quand l'ordre vint de conduire les
prisonniers au Dépôt de la préfecture de police. Le surlendemain, il
était dans une casemate du fort de Bicêtre. C'était depuis ce jour
qu'il souffrait de la faim; il avait eu faim dans la casemate, et la
faim ne l'avait plus quitté. Ils se trouvaient une centaine parqués au
fond de cette cave, sans air, dévorant les quelques bouchées de pain
qu'on leur jetait, ainsi qu'à des bêtes enfermées. Lorsqu'il parut
devant un juge d'instruction, sans témoins d'aucune sorte, sans
défenseur, il fut accusé de faire partie d'une société secrète; et,
comme il jurait que ce n'était pas vrai, le juge tira de son dossier
le chiffon de papier: « Pris les mains couvertes de sang.
Très-dangereux. » Cela suffit. On le condamna à la déportation. Au
bout de six semaines, en janvier, un geôlier le réveilla, une nuit,
l'enferma dans une cour, avec quatre cents et quelques autres
prisonniers. Une heure plus tard, ce premier convoi partait pour les
pontons et l'exil, les menottes aux poignets, entre deux files de
gendarmes, fusils chargés. Ils traversèrent le pont d'Austerlitz,
suivirent la ligne des boulevards, arrivèrent à la gare du Havre.
C'était une nuit heureuse de carnaval; les fenêtres des restaurants du
boulevard luisaient; à la hauteur de la rue Vivienne, à l'endroit où
il voyait toujours la morte inconnue dont il emportait l'image,
Florent aperçut, au fond d'une grande calèche, des femmes masquées,
les épaules nues, la voix rieuse, se fâchant de ne pouvoir passer,
faisant les dégoûtées devant « ces forçats qui n'en finissaient
plus. » De Paris au Havre, les prisonniers n'eurent pas une bouchée de
pain, pas un verre d'eau; on avait oublié de leur distribuer des
rations avant le départ. Ils ne mangèrent que trente-six heures plus
tard, quand on les eut entassés dans la cale de la frégate _le
Canada_.

Non, la faim ne l'avait plus quitté. Il fouillait ses souvenirs, ne se
rappelait pas une heure de plénitude. Il était devenu sec, l'estomac
rétréci, la peau collée aux os. Et il retrouvait Paris, gras, superbe,
débordant de nourriture, au fond des ténèbres; il y rentrait, sur un
lit de légumes: il y roulait, dans un inconnu de mangeailles, qu'il
sentait pulluler autour de lui et qui l'inquiétait. La nuit heureuse
de carnaval avait donc continué pendant sept ans. Il revoyait les
fenêtres luisantes des boulevards, les femmes rieuses, la ville
gourmande qu'il avait laissée par cette lointaine nuit de janvier; et
il lui semblait que tout cela avait grandi, s'était épanoui dans cette
énormité des Halles, dont il commençait à entendre le souffle
colossal, épais encore de l'indigestion de la veille.

La mère Chantemesse s'était décidée à acheter douze bottes de navets.
Elle les tenait dans son tablier, sur son ventre, ce qui arrondissait
encore sa large taille; et elle restait là, causant toujours, de sa
voix traînante. Quand elle fut partie, madame François vint se
rasseoir à coté de Florent, en disant:

-- Cette pauvre mère Chantemesse, elle a au moins soixante-douze ans.
J'étais gamine, qu'elle achetait déjà ses navets à mon père. Et pas un
parent avec ça, rien qu'une coureuse qu'elle a ramassée je ne sais où,
et qui la fait damner... Eh bien, elle vivote, elle vend au petit tas,
elle se fait encore ses quarante sous par jour... Moi, je ne pourrais
pas rester dans ce diable de Paris, toute la journée, sur un trottoir.
Si l'on y avait quelques parents, au moins!

Et, comme Florent ne causait guère:

-- Vous avez de la famille à Paris, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

Il parut ne pas entendre. Sa méfiance revenait. Il avait la tête
pleine d'histoires de police, d'agents guettant à chaque coin de rue,
de femmes vendant les secrets qu'elles arrachaient aux pauvres
diables. Elle était tout près de lui, elle lui semblait pourtant bien
honnête, avec sa grande figure calme, serrée au front par un foulard
noir et jaune. Elle pouvait avoir trente-cinq ans, un peu forte, belle
de sa vie en plein air et de sa virilité adoucie par des yeux noirs
d'une tendresse charitable. Elle était certainement très-curieuse,
mais d'une curiosité qui devait être toute bonne.

Elle reprit, sans s'offenser du silence de Florent:

-- Moi, j'ai eu un neveu à Paris. Il a mal tourné, il s'est engagé...
Enfin, c'est heureux quand on sait où descendre. Vos parents,
peut-être, vont être bien surpris de vous voir. Et c'est une joie
quand on revient, n'est-ce pas?

Tout en parlant, elle ne le quittait pas des yeux, apitoyée sans doute
par son extrême maigreur, sentant que c'était un « monsieur, » sous sa
lamentable défroque noire, n'osant lui mettre une pièce blanche dans
la main.

Enfin, timidement:

-- Si, en attendant, murmura-t-elle, vous aviez besoin de quelque
chose...

Mais il refusa avec une fierté inquiète; il dit qu'il avait tout ce
qu'il lui fallait, qu'il savait où aller. Elle parut heureuse, elle
répéta plusieurs fois, comme pour se rassurer elle-même sur son sort:

-- Ah! bien, alors, vous n'avez qu'à attendre le jour.

Une grosse cloche, au-dessus de la tête de Florent, au coin du
pavillon des fruits, se mit à sonner. Les coups, lents et réguliers,
semblaient éveiller de proche en proche le sommeil traînant sur le
carreau. Les voitures arrivaient toujours; les cris des charretiers,
les coups de fouet, les écrasements du pavé sous le fer des roues et
le sabot des bêtes, grandissaient; et les voitures n'avançaient plus
que par secousses, prenant la file, s'étendant au delà des regards,
dans des profondeurs grises, d'où montait un brouhaha confus. Tout le
long de la rue du Pont-Neuf, on déchargeait, les tombereaux acculés
aux ruisseaux, les chevaux immobiles et serrés, rangés comme dans une
foire. Florent s'intéressa à une énorme voiture de boueux, pleine de
choux superbes, qu'on avait eu grand'peine à faire reculer jusqu'au
trottoir; la charge dépassait un grand diable de bec de gaz planté à
côté, éclairant en plein l'entassement des larges feuilles, qui se
rabattaient comme des pans de velours gros vert, découpé et gaufré.
Une petite paysanne de seize ans, en casaquin et en bonnet de toile
bleue, montée dans le tombereau, ayant des choux jusqu'aux épaules,
les prenait un à un, les lançait à quelqu'un que l'ombre cachait, en
bas. La petite, par moments, perdue, noyée, glissait, disparaissait
sous un éboulement; puis, son nez rose reparaissait au milieu des
verdures épaisses; elle riait, et les choux se remettaient à voler, à
passer entre le bec de gaz et Florent. Il les comptait machinalement.
Quand le tombereau fut vide, cela l'ennuya.

Sur le carreau, les tas déchargés s'étendaient maintenant jusqu'à la
chaussée. Entre chaque tas, les maraîchers ménageaient un étroit
sentier pour que le monde pût circuler. Tout le large trottoir,
couvert d'un bout à l'autre, s'allongeait, avec les bosses sombres des
légumes. On ne voyait encore, dans la clarté brusque et tournante des
lanternes, que l'épanouissement charnu d'un paquet d'artichauts, les
verts délicats des salades, le corail rose des carottes, l'ivoire mat
des navets; et ces éclairs de couleurs intenses filaient le long des
tas, avec les lanternes. Le trottoir s'était peuplé; une foule
s'éveillait, allait entre les marchandises, s'arrêtant, causant,
appelant. Une voix forte, au loin, criait: « Eh! la chicorée! » On
venait d'ouvrir les grilles du pavillon aux gros légumes; les
revendeuses de ce pavillon, en bonnets blancs, avec un fichu noué sur
leur caraco noir, et les jupes relevées par des épingles pour ne pas
se salir, faisaient leur provision du jour, chargeaient de leurs
achats les grandes hottes des porteurs posées à terre. Du pavillon à
la chaussée, le va-et-vient des hottes s'animait, au milieu des têtes
cognées, des mots gras, du tapage des voix s'enrouant à discuter un
quart d'heure pour un sou. Et Florent s'étonnait du calme des
maraîchères, avec leurs madras et leur teint hâlé, dans ce chipotage
bavard des Halles.

Derrière lui, sur le carreau de la rue Rambuteau, on vendait les
fruits. Des rangées de bourriches, de paniers bas, s'alignaient,
couverts de toile ou de paille; et une odeur de mirabelles trop mûres
traînait. Une voix douce et lente, qu'il entendait depuis longtemps,
lui fit tourner la tête. Il vit une adorable petite femme brune,
assise par terre, qui marchandait.

-- Dis donc, Marcel, vends-tu pour cent sous, dis?

L'homme, enfoui dans une limousine, ne répondait pas, et la jeune
femme, au bout de cinq grandes minutes, reprenait:

-- Dis, Marcel, cent sous ce panier-là, et quatre francs l'autre, ça
fait-il neuf francs qu'il faut le donner?

Un nouveau silence se fit:

-- Alors qu'est-ce qu'il faut te donner?

-- Eh! dix francs, tu le sais bien, je te l'ai dit... Et ton Jules,
qu'est-ce que tu en fais, la Sarriette?

La jeune femme se mit à rire, en tirant une grosse poignée de monnaie.

-- Ah bien! reprit-elle, Jules dort sa grasse matinée... Il prétend
que les hommes, ce n'est pas fait pour travailler.

Elle paya, elle emporta les deux paniers dans le pavillon aux fruits
qu'on venait d'ouvrir. Les Halles gardaient leur légèreté noire, avec
les mille raies de flamme des persiennes; sous les grandes rues
couvertes, du monde passait, tandis que les pavillons, au loin,
restaient déserts, au milieu du grouillement grandissant de leurs
trottoirs. À la pointe Saint-Eustache, les boulangers et les marchands
de vins ôtaient leurs volets; les boutiques rouges, avec leurs becs de
gaz allumés, trouaient les ténèbres, le long des maisons grises.
Florent regardait une boulangerie, rue Montorgueil, à gauche, toute
pleine et toute dorée de la dernière cuisson, et il croyait sentir la
bonne odeur du pain chaud. Il était quatre heures et demie.

Cependant, madame François s'était débarrassée de sa marchandise. Il
lui restait quelques bottes de carottes, quand Lacaille reparut, avec
son sac.

-- Eh bien, ça va-t-il à un sou? dit-il.

-- J'étais bien sûre de vous revoir, vous, répondit tranquillement la
maraîchère. Voyons, prenez mon reste. Il y a dix-sept bottes.

-- Ça fait dix-sept sous.

-- Non, trente-quatre.

Ils tombèrent d'accord à vingt-cinq. Madame François était pressée de
s'en aller. Lorsque Lacaille se fut éloigné, avec ses carottes dans
son sac:

-- Voyez-vous, il me guettait, dit-elle à Florent. Ce vieux-là _râle_
sur tout le marché; il attend quelquefois le dernier coup de cloche,
pour acheter quatre sous de marchandise... Ah! ces Parisiens! ça se
chamaille pour deux liards, et ça va boire le fond de sa bourse chez
le marchand de vin.

Quand madame François parlait de Paris, elle était pleine d'ironie et
de dédain; elle le traitait en ville très-éloignée, tout à fait
ridicule et méprisable, dans laquelle elle ne consentait à mettre les
pieds que la nuit.

-- À présent, je puis m'en aller, reprit-elle en s'asseyant de nouveau
près de Florent, sur les légumes d'une voisine.

Florent baissait la tête, il venait de commettre un vol. Quand
Lacaille s'en était allé, il avait aperçu une carotte par terre. Il
l'avait ramassée, il la tenait serrée dans sa main droite. Derrière
lui, des paquets de céleris, des tas de persil mettaient des odeurs
irritantes qui le prenaient à la gorge.

-- Je vais m'en aller, répéta madame François.

Elle s'intéressait à cet inconnu, elle le sentait souffrir, sur ce
trottoir, dont il n'avait pas remué. Elle lui fit de nouvelles offres
de service; mais il refusa encore, avec une fierté plus âpre. Il se
leva même, se tint debout, pour prouver qu'il était gaillard. Et,
comme elle tournait la tête, il mit la carotte dans sa bouche. Mais il
dut la garder un instant, malgré l'envie terrible qu'il avait de
serrer les dents; elle le regardait de nouveau en face, elle
l'interrogeait, avec sa curiosité de brave femme. Lui, pour ne pas
parler, répondait par des signes de tête. Puis, doucement, lentement,
il mangea la carotte.

La maraîchère allait décidément partir, lorsqu'une voix forte dit tout
à côté d'elle:

-- Bonjour, madame François.

C'était un garçon maigre, avec de gros os, une grosse tête, barbu, le
nez très-fin, les yeux minces et clairs. Il portait un chapeau de
feutre noir, roussi, déformé, et se boutonnait au fond d'un immense
paletot, jadis marron tendre, que les pluies avaient déteint en larges
traînées verdâtres. Un peu courbé, agité d'un frisson d'inquiétude
nerveuse qui devait lui être habituel, il restait planté dans ses gros
souliers lacés; et son pantalon trop court montrait ses bas bleus.

-- Bonjour, monsieur Claude, répondit gaiement la maraîchère. Vous
savez, je vous ai attendu, lundi; et comme vous n'êtes pas venu, j'ai
garé votre toile; je l'ai accrochée à un clou, dans ma chambre.

-- Vous êtes trop bonne, madame François, j'irai terminer mon étude,
un de ces jours... Lundi, je n'ai pas pu... Est-ce que votre grand
prunier a encore toutes ses feuilles?

-- Certainement.

-- C'est que, voyez-vous, je le mettrai dans un coin du tableau. Il
fera bien, à gauche du poulailler. J'ai réfléchi à ça toute la
semaine... Hein! les beaux légumes, ce matin je suis descendu de bonne
heure, me doutant qu'il y aurait un lever de soleil superbe sur ces
gredins de choux.

Il montrait du geste toute la longueur du carreau. La maraîchère
reprit:

-- Eh bien, je m'en vais. Adieu... À bientôt, monsieur Claude!

Et comme elle partait, présentant Florent au jeune peintre:

-- Tenez, voilà monsieur qui revient de loin, paraît-il. Il ne se
reconnaît plus dans votre gueux de Paris. Vous pourriez peut-être lui
donner un bon renseignement.

Elle s'en alla enfin, heureuse de laisser les deux hommes ensemble.
Claude regardait Florent avec intérêt; cette longue figure, mince et
flottante, lui semblait originale. La présentation de madame François
suffisait; et, avec la familiarité d'un flâneur habitué à toutes les
rencontres de hasard, il lui dit tranquillement:

-- Je vous accompagne. Où allez-vous?

Florent resta gêné. Il se livrait moins vite; mais, depuis son
arrivée, il avait une question sur les lèvres. Il se risqua, il
demanda, avec la peur d'une réponse fâcheuse:

-- Est-ce que la rue Pirouette existe toujours?

-- Mais oui, dit le peintre. Un coin bien curieux du vieux Paris,
cette rue-là! Elle tourne comme une danseuse, et les maisons y ont des
ventres de femme grosse... J'en ai fait une eau-forte pas trop
mauvaise. Quand vous viendrez chez moi, je vous la montrerai... C'est
là que vous allez?

Florent, soulagé, ragaillardi par la nouvelle que la rue Pirouette
existait, jura que non, assura qu'il n'avait nulle part à aller. Toute
sa méfiance se réveillait devant l'insistance de Claude.

-- Ça ne fait rien, dit celui-ci, allons tout de même rue Pirouette.
La nuit, elle est d'une couleur!... Venez donc, c'est à deux pas.

Il dut le suivre. Ils marchaient côte à côte, comme deux camarades,
enjambant les paniers et les légumes. Sur le carreau de la rue
Rambuteau, il y avait des tas gigantesques de choux-fleurs, rangés en
piles comme des boulets, avec une régularité surprenante. Les chairs
blanches et tendres des choux s'épanouissaient, pareilles à d'énormes
roses, au milieu des grosses feuilles vertes, et les tas ressemblaient
à des bouquets de mariée, alignés dans des jardinières colossales.
Claude s'était arrêté, en poussant de petits cris d'admiration.

Puis, en face, rue Pirouette, il montra, expliqua chaque maison. Un
seul bec de gaz brûlait dans un coin. Les maisons, tassées, renflées,
avançaient leurs auvents comme « des ventres de femme grosse, » selon
l'expression du peintre, penchaient leurs pignons en arrière,
s'appuyaient aux épaules les unes des autres. Trois ou quatre, au
contraire, au fond de trous d'ombre, semblaient près de tomber sur le
nez. Le bec de gaz en éclairait une, très-blanche, badigeonnée à neuf,
avec sa taille de vieille femme cassée et avachie, toute poudrée à
blanc, peinturlurée comme une jeunesse. Puis la file bossuée des
autres s'en allait, s'enfonçant en plein noir, lézardée, verdie par
les écoulements des pluies, dans une débandade de couleurs et
d'attitudes telle, que Claude en riait d'aise. Florent s'était arrêté
au coin de la rue de Mondétour, en face de l'avant-dernière maison, à
gauche. Les trois étages dormaient, avec leurs deux fenêtres sans
persiennes, leurs petits rideaux blancs bien tirés derrière les
vitres; en haut, sur les rideaux de l'étroite fenêtre du pignon, une
lumière allait et venait. Mais la boutique, sous l'auvent, paraissait
lui causer une émotion extraordinaire. Elle s'ouvrait. C'était un
marchand d'herbes cuites; au fond, des bassines luisaient; sur la
table d'étalage, des pâtés d'épinards et de chicorée, dans des
terrines, s'arrondissaient, se terminaient en pointe, coupés,
derrière, par de petites pelles, dont on ne voyait que le manche de
métal blanc. Cette vue clouait Florent de surprise; il devait ne pas
reconnaître la boutique; il lut le nom du marchand, _Godeboeuf_, sur
une enseigne rouge, et resta consterné. Les bras ballants, il
examinait les pâtés d'épinards, de l'air désespéré d'un homme auquel
il arrive quelque malheur suprême.

Cependant, la fenêtre du pignon s'était ouverte, une petite vieille se
penchait, regardait le ciel, puis les Halles, au loin.

-- Tiens! mademoiselle Saget est matinale, dit Claude qui avait levé
la tête.

Et il ajouta, en se tournant vers son compagnon:

-- J'ai eu une tante, dans cette maison-là. C'est une boîte à
cancans... Ah! voilà les Méhudin qui se remuent; il y a de la lumière
au second.

Florent allait le questionner, mais il le trouva inquiétant, dans son
grand paletot déteint; il le suivit, sans mot dire, tandis que l'autre
lui parlait des Méhudin. C'étaient des poissonnières; l'aînée était
superbe; la petite, qui vendait du poisson d'eau douce, ressemblait à
une vierge de Murillo, toute blonde au milieu de ses carpes et de ses
anguilles. Et il en vint à dire, en se fâchant, que Murillo peignait
comme un polisson. Puis, brusquement, s'arrêtant au milieu de la vue:

-- Voyons, où allez-vous, à la fin!

-- Je ne vais nulle part, à présent, dit Florent accablé. Allons où
vous voudrez.

Comme il sortait de la rue Pirouette, une voix appela Claude, du fond
de la boutique d'un marchand de vin, qui faisait le coin. Claude
entra, traînant Florent à sa suite. Il n'y avait qu'un côté des volets
enlevé. Le gaz brûlait dans l'air encore endormi de la salle; un
torchon oublié, les cartes de la veille, traînaient sur les tables, et
le courant d'air de la porte grande ouverte mettait sa pointe fraîche
au milieu de l'odeur chaude et renfermée du vin. Le patron, monsieur
Lebigre servait les clients, en gilet à manches, son collier de barbe
tout chiffonné, sa grosse figure régulière toute blanche de sommeil.
Des hommes, debout, par groupes, buvaient devant le comptoir,
toussant, crachant, les yeux battus, achevant de s'éveiller dans le
vin blanc et dans l'eau-de-vie. Florent reconnut Lacaille, dont le
sac, à cette heure, débordait de légumes. Il en était à la troisième
tournée, avec un camarade, qui racontait longuement l'achat d'un
panier de pommes de terre. Quand il eut vidé son verre, il alla causer
avec monsieur Lebigre, dans un petit cabinet vitré, au fond, où le gaz
n'était pas allumé.

-- Que voulez-vous prendre? demanda Claude à Florent.

En entrant, il avait serré la main de l'homme qui l'invitait. C'était
un fort, un beau garçon de vingt-deux ans au plus, rasé, ne portant
que de petites moustaches, l'air gaillard, avec son vaste chapeau
enduit de craie et son colletin de tapisserie, dont les bretelles
serraient son bourgeron bleu. Claude l'appelait Alexandre, lui tapait
sur les bras, lui demandait quand ils iraient à Charentonneau. Et ils
parlaient d'une grande partie qu'ils avaient faite ensemble, en canot,
sur la Marne. Le soir, ils avaient mangé un lapin.

-- Voyons, que prenez-vous? répéta Claude.

Florent regardait le comptoir, très-embarrassé. Au bout, des théières
de punch et de vin chaud, cerclées de cuivre, chauffaient sur les
courtes flammes bleues et roses d'un appareil à gaz. Il confessa enfin
qu'il prendrait volontiers quelque chose de chaud. Monsieur Lebigre
servit trois verres de punch. Il y avait, près des théières, dans une
corbeille, des petits pains au beurre qu'on venait d'apporter et qui
fumaient. Mais les autres n'en prirent pas, et Florent but son verre
de punch; il le sentit qui tombait dans son estomac vide, comme un
filet de plomb fondu. Ce fut Alexandre qui paya.

-- Un bon garçon, cet Alexandre, dit Claude, quand ils se retrouvèrent
tous les deux sur le trottoir de la rue Rambuteau. Il est très-amusant
à la campagne; il fait des tours de force; puis, il est superbe, le
gredin; je l'ai vu nu, et s'il voulait me poser des académies, en
plein air... Maintenant, si cela vous plaît, nous allons faire un tour
dans les Halles.

Florent le suivait, s'abandonnait. Une lueur claire, au fond de la rue
Rambuteau, annonçait le jour. La grande voix des Halles grondait plus
haut; par instants, des volées de cloche, dans un pavillon éloigné,
coupaient cette clameur roulante et montante. Ils entrèrent sous une
des rues couvertes, entre le pavillon de la marée et le pavillon de la
volaille. Florent levait les yeux, regardait la haute voûte, dont les
boiseries intérieures luisaient, entre les dentelles noires des
charpentes de fonte. Quand il déboucha dans la grande rue du milieu,
il songea à quelque ville étrange, avec ses quartiers distincts, ses
faubourgs, ses villages, ses promenades et ses routes, ses places et
ses carrefours, mise tout entière sous un hangar, un jour de pluie,
par quelque caprice gigantesque. L'ombre, sommeillant dans les creux
des toitures, multipliait la forêt des piliers, élargissait à l'infini
les nervures délicates, les galeries découpées, les persiennes
transparentes; et c'était, au-dessus de la ville, jusqu'au fond des
ténèbres, toute une végétation, toute une floraison, monstrueux
épanouissement de métal, dont les tiges qui montaient en fusée, les
branches qui se tordaient et se nouaient, couvraient un monde avec les
légèretés de feuillage d'une futaie séculaire. Des quartiers dormaient
encore, clos de leurs grilles. Les pavillons du beurre et de la
volaille alignaient leurs petites boutiques treillagées, allongeaient
leurs ruelles désertes sous les files des becs de gaz. Le pavillon de
la marée venait d'être ouvert; des femmes traversaient les rangées de
pierres blanches, tachées de l'ombre des paniers et des linges
oubliés. Aux gros légumes, aux fleurs et aux fruits, le vacarme allait
grandissant. De proche en proche, le réveil gagnait la ville, du
quartier populeux où les choux s'entassent dès quatre heures du matin,
au quartier paresseux et riche qui n'accroche des poulardes et des
faisans à ses maisons que vers les huit heures.

Mais, dans les grandes rues couvertes, la vie affluait. Le long des
trottoirs, aux deux bords, des maraîchers étaient encore là, de petits
cultivateurs, venus des environs de Paris, étalant sur des paniers
leur récolte de la veille au soir, bottes de légumes, poignées de
fruits. Au milieu du va-et-vient incessant de la foule, des voitures
entraient sous les voûtes, en ralentissant le trot sonnant de leurs
chevaux. Deux de ces voitures, laissées en travers, barraient la rue.
Florent, pour passer, dut s'appuyer contre un des sacs grisâtres,
pareils à des sacs de charbon, et dont l'énorme charge faisait plier
les essieux; les sacs, mouillés, avaient une odeur fraîche d'algues
marines; un d'eux, crevé par un bout, laissait couler un tas noir de
grosses moules. À tous les pas, maintenant, ils devaient s'arrêter. La
marée arrivait, les camions se succédaient, charriant les hautes cages
de bois pleines de bourriches, que les chemins de fer apportent toutes
chargées de l'Océan. Et, pour se garer des camions de la marée de plus
en plus pressés et inquiétants, ils se jetaient sous les roues des
camions du beurre, des oeufs et des fromages, de grands chariots
jaunes, à quatre chevaux, à lanternes de couleur; des forts enlevaient
les caisses d'oeufs, les paniers de fromages et de beurre, qu'ils
portaient dans le pavillon de la criée, où des employés en casquette
écrivaient sur des calepins, à la lueur du gaz. Claude était ravi de
ce tumulte; il s'oubliait à un effet de lumière, à un groupe de
blouses, au déchargement d'une voiture. Enfin, ils se dégagèrent.
Comme ils longeaient toujours la grande rue, ils marchèrent dans une
odeur exquise qui traînait autour d'eux et semblait les suivre. Ils
étaient au milieu du marché des fleurs coupées. Sur le carreau, à
droite et à gauche, des femmes assises avaient devant elles des
corbeilles carrées, pleines de bottes de roses, de violettes, de
dahlias, de marguerites. Les bottes s'assombrissaient, pareilles à des
taches de sang, pâlissaient doucement avec des gris argentés d'une
grande délicatesse. Près d'une corbeille, une bougie allumée mettait
là, sur tout le noir d'alentour, une chanson aiguë de couleur, les
panachures vives des marguerites, le rouge saignant des dahlias, le
bleuissement des violettes, les chairs vivantes des roses. Et rien
n'était plus doux ni plus printanier que les tendresses de ce parfum
rencontrées sur un trottoir, au sortir des souffles âpres de la marée
et de la senteur pestilentielle des beurres et des fromages.

Claude et Florent revinrent sur leurs pas, flânant, s'attardant au
milieu des fleurs. Ils s'arrêtèrent curieusement devant des femmes qui
vendaient des bottes de fougère et des paquets de feuilles de vigne,
bien réguliers, attachés par quarterons. Puis ils tournèrent dans un
bout de rue couverte, presque désert, où leurs pas sonnaient comme
sous la voûte d'une église. Ils y trouvèrent, attelé à une voiture
grande comme une brouette, un tout petit âne qui s'ennuyait sans
doute, et qui se mit à braire en les voyant, d'un ronflement si fort
et si prolongé, que les vastes toitures des Halles en tremblaient. Des
hennissements de chevaux répondirent; il y eut des piétinements, tout
un vacarme au loin, qui grandit, roula, alla se perdre. Cependant, en
face d'eux, rue Berger, les boutiques nues des commissionnaires,
grandes ouvertes, montraient, sous la clarté vive du gaz, des amas de
paniers et de fruits, entre les trois murs sales couverts d'additions
au crayon. Et comme ils étaient là, ils aperçurent une dame bien mise,
pelotonnée d'un air de lassitude heureuse dans le coin d'un fiacre,
perdu au milieu de l'encombrement de la chaussée, et filant
sournoisement.

-- C'est Cendrillon qui rentre sans pantoufles, dit Claude avec un
sourire.

Ils causaient maintenant, en retournant sous les Halles. Claude, les
mains dans les poches, sifflant, racontait son grand amour pour ce
débordement de nourriture, qui monte au beau milieu de Paris, chaque
matin. Il rôdait sur le carreau des nuits entières, rêvant des natures
mortes colossales, des tableaux extraordinaires. Il en avait même
commencé un; il avait fait poser son ami Marjolin et cette gueuse de
Cadine; mais c'était dur, c'était trop beau, ces diables de légumes,
et les fruits, et les poissons, et la viande! Florent écoutait, le
ventre serré, cet enthousiasme d'artiste. Et il était évident que
Claude, en ce moment-là, ne songeait même pas que ces belles choses se
mangeaient. Il les aimait pour leur couleur. Brusquement, il se tut,
serra d'un mouvement qui lui était habituel la longue ceinture rouge
qu'il portait sous son paletot verdâtre, et reprit d'un air fin:

-- Puis, je déjeune ici, par les yeux au moins, et cela vaut encore
mieux que de ne rien prendre. Quelquefois, quand j'oublie de dîner, la
veille, je me donne une indigestion, le lendemain, à regarder arriver
toutes sortes de bonnes choses. Ces matins-là, j'ai encore plus de
tendresses pour mes légumes... Non, tenez, ce qui est exaspérant, ce
qui n'est pas juste, c'est que ces gredins de bourgeois mangent tout
ça!

Il raconta un souper qu'un ami lui avait payé chez Baratte, un jour de
splendeur; ils avaient eu des huîtres, du poisson, du gibier. Mais
Baratte était bien tombé; tout le carnaval de l'ancien marché des
Innocents se trouvait enterré, à cette heure; on en était aux Halles
centrales, à ce colosse de fonte, à cette ville nouvelle, si
originale. Les imbéciles avaient beau dire, toute l'époque était là.
Et Florent ne savait plus s'il condamnait le côté pittoresque ou la
bonne chère de Baratte. Puis, Claude déblatéra contre le romantisme;
il préférait ses tas de choux aux guenilles du moyen âge. Il finit par
s'accuser de son eau-forte de la rue Pirouette comme d'une faiblesse.
On devait flanquer les vieilles cambuses par terre et faire du
moderne.

-- Tenez, dit-il en s'arrêtant, regardez, au coin du trottoir.
N'est-ce pas un tableau tout fait, et qui serait plus humain que leurs
sacrées peintures poitrinaires?

Le long de la rue couverte, maintenant, des femmes vendaient du café,
de la soupe. Au coin du trottoir, un large rond de consommateurs
s'était formé autour d'une marchande de soupe aux choux. Le seau de
fer-blanc étamé, plein de bouillon, fumait sur le petit réchaud bas,
dont les trous jetaient une lueur pâle de braise, La femme, armée
d'une cuiller à pot, prenant de minces tranches de pain au fond d'une
corbeille garnie d'un linge, trempait la soupe dans des tasses jaunes.
Il y avait là des marchandes très-propres, des maraîchers en blouse,
des porteurs sales, le paletot gras des charges de nourriture qui
avaient traîné sur les épaules, de pauvres diables déguenillés, toutes
les faims matinales des Halles, mangeant, se brûlant, écartant un peu
le menton pour ne pas se tacher de la bavure des cuillers. Et le
peintre ravi clignait les yeux, cherchait le point de vue, afin de
composer le tableau dans un bon ensemble. Mais cette diablesse de
soupe aux choux avait une odeur terrible. Florent tournait la tête,
gêné par ces tasses pleines, que les consommateurs vidaient sans mot
dire, avec un regard de côté d'animaux méfiants. Alors, comme la femme
servait un nouvel arrivé, Claude lui-même fut attendri par la vapeur
forte d'une cuillerée qu'il reçut en plein visage.

Il serra sa ceinture, souriant, fâché; puis, se remettant à marcher,
faisant allusion au verre de punch d'Alexandre, il dit à Florent d'une
voix un peu basse:

-- C'est drôle, vous avez dû remarquer cela, vous?... On trouve
toujours quelqu'un pour vous payer à boire, on ne rencontre jamais
personne qui vous paye à manger.

Le jour se levait. Au bout de la rue de la Cossonnerie, les maisons du
boulevard Sébastopol étaient toutes noires; et, au-dessus de la ligne
nette des ardoises, le cintre élevé de la grande rue couverte
taillait, dans le bleu pâle, une demi-lune de clarté. Claude, qui
s'était penché au-dessus de certains regards, garnis de grilles,
s'ouvrant, au ras du trottoir, sur des profondeurs de cave où
brûlaient des lueurs louches de gaz, regardait en l'air maintenant,
entre les hauts piliers, cherchant sur les toits bleuis, au bord du
ciel clair. Il finit par s'arrêter encore, les yeux levés sur une des
minces échelles de fer qui relient les deux étages de toitures et
permettent de les parcourir. Florent lui demanda ce qu'il voyait
là-haut.

-- C'est ce diable de Marjolin, dit le peintre sans répondre. Il est,
pour sûr, dans quelque gouttière, à moins qu'il n'ait passé la nuit
avec les bêtes de la cave aux volailles... J'ai besoin de lui pour une
étude.

Et il raconta que son ami Marjolin fut trouvé, un matin, par une
marchande, dans un tas de choux, et qu'il poussa sur le carreau,
librement. Quand on voulut l'envoyer à l'école, il tomba malade, il
fallut le ramener aux Halles. Il en connaissait les moindres recoins,
les aimait d'une tendresse de fils, vivait avec des agilités
d'écureuil, au milieu de cette forêt de fonte. Ils faisaient un joli
couple, lui et cette gueuse de Cadine, que la mère Chantemesse avait
ramassée, un soir, au coin de l'ancien marché des Innocents. Lui,
était splendide, ce grand bêta, doré comme un Rubens, avec un duvet
roussâtre qui accrochait le jour; elle, la petite, futée et mince,
avait un drôle de museau, sous la broussaille noire de ses cheveux
crépus.

Claude, tout en causant, hâtait le pas. Il ramena son compagnon à la
pointe Saint-Eustache. Celui-ci se laissa tomber sur un banc, près du
bureau des omnibus, les jambes cassées de nouveau. L'air fraîchissait.
Au fond de la rue Rambuteau, des lueurs roses marbraient le ciel
laiteux, sabré, plus haut, par de grandes déchirures grises. Cette
aube avait une odeur si balsamique, que Florent se crut un instant en
pleine campagne, sur quelque colline. Mais Claude lui montra, de
l'autre côté du banc, le marché aux aromates. Le long du carreau de la
triperie, on eût dit des champs de thym, de lavande, d'ail,
d'échalote; et les marchandes avaient enlacé, autour des jeunes
platanes du trottoir, de hautes branches de laurier qui faisaient des
trophées de verdure. C'était l'odeur puissante du laurier qui
dominait.

Le cadran lumineux de Saint-Eustache pâlissait, agonisait, pareil à
une veilleuse surprise par le matin. Chez les marchands de vin, au
fond des rues voisines, les becs de gaz s'éteignaient un à un, comme
des étoiles tombant dans de la lumière. Et Florent regardait les
grandes Halles sortir de l'ombre, sortir du rêve, où il les avait
vues, allongeant à l'infini leurs palais à jour. Elles se
solidifiaient, d'un gris verdâtre, plus géantes encore, avec leur
mâture prodigieuse, supportant les nappes sans fin de leurs toits.
Elles entassaient leurs masses géométriques; et, quand toutes les
clartés intérieures furent éteintes, qu'elles baignèrent dans le jour
levant, carrées, uniformes, elles apparurent comme une machine
moderne, hors de toute mesure, quelque machine à vapeur, quelque
chaudière destinée à la digestion d'un peuple, gigantesque ventre de
métal, boulonné, rivé, fait de bois, de verre et de fonte, d'une
élégance et d'une puissance de moteur mécanique, fonctionnant là, avec
la chaleur du chauffage, l'étourdissement, le branle furieux des
roues.

Mais Claude était monté debout sur le banc, d'enthousiasme. Il força
son compagnon à admirer le jour se levant sur les légumes. C'était une
mer. Elle s'étendait de la pointe Saint-Eustache à la rue des Halles,
entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux
carrefours, le flot grandissait encore, les légumes submergeaient les
pavés. Le jour se levait lentement, d'un gris très-doux, lavant toutes
choses d'une teinte claire d'aquarelle. Ces tas moutonnants comme des
flots pressés, ce fleuve de verdure qui semblait couler dans
l'encaissement de la chaussée, pareil à la débâcle des pluies
d'automne, prenaient des ombres délicates et perlées, des violets
attendris, des roses teintées de lait, des verts noyés dans des
jaunes, toutes les pâleurs qui font du ciel une soie changeante au
lever du soleil; et, à mesure que l'incendie du matin montait en jets
de flammes au fond de la rue Rambuteau, les légumes s'éveillaient
davantage, sortaient du grand bleuissement traînant à terre. Les
salades, les laitues, les scaroles, les chicorées, ouvertes et grasses
encore de terreau, montraient leurs coeurs éclatants; les paquets
d'épinards, les paquets d'oseille, les bouquets d'artichauts, les
entassements de haricots et de pois, les empilements de romaines,
liées d'un brin de paille, chantaient toute la gamme du vert, de la
laque verte des cosses au gros vert des feuilles; gamme soutenue qui
allait en se mourant, jusqu'aux panachures des pieds de céleris et des
bottes de poireaux. Mais les notes aiguës, ce qui chantait plus haut,
c'étaient toujours les taches vives des carottes, les taches pures des
navets, semées en quantité prodigieuse le long du marché, l'éclairant
du bariolage de leurs deux couleurs. Au carrefour de la rue des
Halles, les choux faisaient des montagnes; les énormes choux blancs,
serrés et durs comme des boulets de métal pâle; les choux frisés, dont
les grandes feuilles ressemblaient à des vasques de bronze; les choux
rouges, que l'aube changeait en des floraisons superbes, lie de vin,
avec des meurtrissures de carmin et de pourpre sombre. À l'autre bout,
au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue
Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux
rangs, s'étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d'un
panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement
jaunâtre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe
d'aubergines, çà et là, s'allumaient; pendant que de gros radis noirs,
rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de
ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil.

Claude battait des mains, à ce spectacle. Il trouvait « ces gredins de
légumes » extravagants, fous, sublimes. Et il soutenait qu'ils
n'étaient pas morts, qu'arrachés de la veille, ils attendaient le
soleil du lendemain pour lui dire adieu sur le pavé des Halles. Il les
voyait vivre, ouvrir leurs feuilles, comme s'ils eussent encore les
pieds tranquilles et chauds dans le fumier. Il disait entendre là le
râle de tous les potagers de la banlieue. Cependant, la foule des
bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les
étroits sentiers, entre les tas. C'était toute une campagne
bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement
au-dessus des têtes. Les revendeuses, les marchands des quatre
saisons, les fruitiers, achetaient, se hâtaient. Il y avait des
caporaux et des bandes de religieuses autour des montagnes de choux;
tandis que des cuisiniers de collège flairaient, cherchant les bonnes
aubaines. On déchargeait toujours; des tombereaux jetaient leur charge
à terre, comme une charge de pavés, ajoutant un flot aux autres flots,
qui venaient maintenant battre le trottoir opposé. Et, du fond de la
rue du Pont-Neuf, des files de voitures arrivaient, éternellement.

-- C'est crânement beau tout de même, murmurait Claude en extase.

Florent souffrait. Il croyait à quelque tentation surhumaine. Il ne
voulait plus voir, il regardait Saint-Eustache, posé de biais, comme
lavé à la sépia sur le bleu du ciel, avec ses rosaces, ses larges
fenêtres cintrées, son clocheton, ses toits d'ardoises. Il s'arrêtait
à l'enfoncement sombre de la rue Montorgueil, où éclataient des bouts
d'enseignes violentes, au pan coupé de la rue Montmartre, dont les
balcons luisaient, chargés de lettres d'or. Et, quand il revenait au
carrefour, il était sollicité par d'autres enseignes, des _Droguerie
et pharmacie_, des _Farines et légumes secs_, aux grosses majuscules
rouges ou noires, sur des fonds déteints. Les maisons des angles, à
fenêtres étroites, s'éveillaient, mettaient, dans l'air large de la
nouvelle rue du Pont-Neuf, quelques jaunes et bonnes vieilles façades
de l'ancien Paris. Au coin de la rue Rambuteau, debout au milieu des
vitrines vides du grand magasin de nouveautés, des commis bien mis, en
gilet, avec leur pantalon collant et leurs larges manchettes
éblouissantes, faisaient l'étalage. Plus loin, la maison Guillout,
sévère comme une caserne, étalait délicatement, derrière ses glaces,
des paquets dorés de biscuits et des compotiers pleins de
petits-fours. Toutes les boutiques s'étaient ouvertes. Des ouvriers en
blouses blanches, tenant leurs outils sous le bras, pressaient le pas,
traversaient la chaussée.

Claude n'était pas descendu de son banc. Il se grandissait, pour voir
jusqu'au fond des rues. Brusquement, il aperçut, dans la foule qu'il
dominait, une tête blonde aux larges cheveux, suivie d'une petite tête
noire, toute crépue et ébouriffée.

-- Eh! Marjolin! eh! Cadine! cria-t-il.

Et, comme sa voix se perdait au milieu du brouhaha, il sauta à terre,
il prit sa course. Puis, il songea qu'il oubliait Florent; il revint
d'un saut; il dit rapidement:

-- Vous savez, au fond de l'impasse des Bourdonnais... Mon nom est
écrit à la craie sur la porte, Claude Lantier... Venez voir
l'eau-forte de la rue Pirouette.

Il disparut. Il ignorait le nom de Florent; il le quittait comme il
l'avait pris, au bord d'un trottoir, après lui avoir expliqué ses
préférences artistiques.

Florent était seul. Il fut d'abord heureux de cette solitude. Depuis
que madame François l'avait recueilli, dans l'avenue de Neuilly, il
marchait au milieu d'une somnolence et d'une souffrance qui lui
ôtaient l'idée exacte des choses. Il était libre enfin, il voulut se
secouer, secouer ce rêve intolérable de nourritures gigantesques dont
il se sentait poursuivi. Mais sa tête restait vide, il n'arriva qu'à
retrouver au fond de lui une peur sourde. Le jour grandissait, ou
pouvait le voir maintenant; et il regardait son pantalon et sa
redingote lamentables. Il boutonna la redingote, épousseta le
pantalon, essaya un bout de toilette, croyant entendre ces loques
noires dire tout haut d'où il venait. Il était assis au milieu du
banc, à côté de pauvres diables, de rôdeurs échoués là, en attendant
le soleil. Les nuits des Halles sont douces pour les vagabonds. Deux
sergents de ville, encore en tenue de nuit, avec la capote et le képi,
marchant côte à côte, les mains derrière le dos, allaient et venaient
le long du trottoir; chaque fois qu'ils passaient devant le banc, ils
jetaient un coup d'oeil sur le gibier qu'ils y flairaient. Florent
s'imagina qu'ils le reconnaissaient, qu'ils se consultaient pour
l'arrêter. Alors l'angoisse le prit. Il eut une envie folle de se
lever, de courir. Mais il n'osait plus, il ne savait de quelle façon
s'en aller. Et les coups d'oeil réguliers des sergents de ville, cet
examen lent et froid de la police, le mettait au supplice. Enfin, il
quitta le banc, se retenant pour ne pas fuir de toute la longueur de
ses grandes jambes, s'éloignant pas à pas, serrant les épaules, avec
l'horreur de sentir les mains rudes des sergents de ville le prendre
au collet, par derrière.

Il n'eut plus qu'une pensée, qu'un besoin, s'éloigner des Halles. Il
attendrait, il chercherait encore, plus tard, quand le carreau serait
libre. Les trois rues du carrefour, la rue Montmartre, la rue
Montorgueil, la rue Turbigo, l'inquiétèrent: elles étaient encombrées
de voitures de toutes sortes; des légumes couvraient les trottoirs.
Alors, il alla devant lui, jusqu'à la rue Pierre-Lescot, où le marché
au cresson et le marché aux pommes de terre lui parurent
infranchissables. Il préféra suivre la rue Rambuteau. Mais, an
boulevard Sébastopol, il se heurta contre un tel embarras de
tapissières, de charrettes, de chars à bancs, qu'il revint prendre la
rue Saint-Denis. Là, il rentra dans les légumes. Aux deux bords, les
marchands forains venaient d'installer leurs étalages, des planches
posées sur de hauts paniers, et le déluge de choux, de carottes, de
navets, recommençaient. Les Halles débordaient. Il essaya de sortir de
ce flot qui l'atteignait dans sa fuite; il tenta la rue de la
Cossonnerie, la rue Berger, le square des Innocents, la rue de la
Ferronnerie, la rue des Halles. Et il s'arrêta, découragé, effaré, ne
pouvant se dégager de cette infernale ronde d'herbes qui finissaient
par tourner autour de lui en le liant aux jambes de leurs minces
verdures. Au loin, jusqu'à la rue de Rivoli, jusqu'à la place de
l'Hôtel-de-Ville, les éternelles files de roues et de bêtes attelées
se perdaient dans le pêle-mêle des marchandises qu'on chargeaient; de
grandes tapissières emportaient les lots des fruitiers de tout un
quartier; des chars à bancs dont les flancs craquaient, partaient pour
la banlieue. Rue du Pont-Neuf, il s'égara tout à fait; il vint
trébucher au milieu d'une remise de voitures à bras; des marchands des
quatre saisons y paraient leur étalage roulant. Parmi eux, il reconnut
Lacaille, qui prit la rue Saint-Honoré, en poussant devant lui une
brouettée de carottes et de choux-fleurs. Il le suivit, espérant qu'il
l'aiderait à sortir de la cohue. Le pavé était devenu gras, bien que
le temps fût sec: des tas de queues d'artichauts, des feuilles et des
fanes, rendaient la chaussée périlleuse. Il butait à chaque pas. Il
perdit Lacaille rue Vauvilliers. Du côté de la Halle-aux-Blé, les
bouts de rue se barricadaient d'un nouvel obstacle de charrettes et de
tombereaux. Il ne tenta plus de lutter, il était repris par les
Halles, le flot le ramenait. Il revint lentement, il se retrouva à la
pointe Saint-Eustache.

Maintenant il entendait le long roulement qui partait des Halles.
Paris mâchait les bouchées à ses deux millions d'habitants. C'était
comme un grand organe central battant furieusement, jetant le sang de
la vie dans toutes les veines. Bruit de mâchoires colossales, vacarme
fait du tapage de l'approvisionnement, depuis les coups de fouet des
gros revendeurs partant pour les marchés de quartier, jusqu'aux
savates traînantes des pauvres femmes qui vont de porte en porte
offrir des salades, dans des paniers.

Il entra sous une rue couverte, à gauche, dans le groupe des quatre
pavillons, dont il avait remarqué la grande ombre silencieuse pendant
la nuit. Il espérait s'y réfugier, y trouver quelque trou. Mais, à
cette heure, ils s'étaient éveillés comme les autres. Il alla jusqu'au
bout de la rue. Des camions arrivaient au trot, encombrant le marché
de la Vallée de cageaux pleins de volailles vivantes, et de paniers
carrés où des volailles mortes étaient rangées par lits profonds. Sur
le trottoir opposé, d'autres camions déchargeaient des veaux entiers,
emmaillottés d'une nappe, couchés tout du long, comme des enfants,
dans des mannes qui ne laissaient passer que les quatre moignons,
écartés et saignants. Il y avait aussi des moutons entiers, des
quartiers de boeuf, des cuisseaux, des épaules. Les bouchers, avec de
grands tabliers blancs, marquaient la viande d'un timbre, la
voituraient, la pesaient, l'accrochaient aux barres de la criée;
tandis que, le visage collé aux grilles, il regardait ces files de
corps pendus, les boeufs et les moutons rouges, les veaux plus pâles,
tachés de jaune par la graisse et les tendons, le ventre ouvert. Il
passa au carreau de la triperie, parmi les têtes et les pieds de veau
blafards, les tripes proprement roulées en paquets dans des boîtes,
les cervelles rangées délicatement sur des paniers plats, les foies
saignants, les rognons violâtres. Il s'arrêta aux longues charrettes à
deux roues, couvertes d'une bâche ronde, qui apportent des moitiés de
cochon, accrochées des deux côtés aux ridelles, au-dessus d'un lit de
paille; les culs des charrettes ouverts montraient des chapelles
ardentes, des enfoncements de tabernacle, dans les lueurs flambantes
de ces chairs régulières et nues; et, sur le lit de paille, il y avait
des boîtes de fer-blanc, pleines du sang des cochons. Alors Florent
fut pris d'une rage sourde; l'odeur fade de la boucherie, l'odeur acre
de la triperie, l'exaspéraient. Il sortit de la rue couverte, il
préféra revenir une fois encore sur le trottoir de la rue du
Pont-Neuf.

C'était l'agonie. Le frisson du matin le prenait; il claquait des
dents, il avait peur de tomber là et de rester par terre. Il chercha,
ne trouva pas un coin sur un banc; il y aurait dormi, quitte à être
réveillé par les sergents de ville. Puis, comme un éblouissement
l'aveuglait, il s'adossa à un arbre, les yeux fermés, les oreilles
bourdonnantes. La carotte crue qu'il avait avalée, sans presque la
mâcher, lui déchirait l'estomac, et le verre de punch l'avait grisé.
Il était gris de misère, de lassitude, de faim. Un feu ardent le
brûlait de nouveau au creux de la poitrine; il y portait les deux
mains, par moments, comme pour boucher un trou par lequel il croyait
sentir tout son être s'en aller. Le trottoir avait un large
balancement; sa souffrance devenait si intolérable, qu'il voulut
marcher encore pour la faire taire. Il marcha devant lui, entra dans
les légumes. Il s'y perdit. Il prit un étroit sentier, tourna dans un
autre, dut revenir sur ses pas, se trompa, se trouva au milieu des
verdures. Certains tas étaient si haut, que les gens circulaient entre
deux murailles, bâties de paquets et de bottes. Les têtes dépassaient
un peu; on les voyait filer avec la tache blanche ou noire de la
coiffure; et les grandes hottes, balancées, ressemblaient, au ras des
feuilles, à des nacelles d'osier nageant sur un lac de mousse. Florent
se heurtait à mille obstacles, à des porteurs qui se chargeaient, à
des marchandes qui discutaient de leurs voix rudes; il glissait sur le
lit épais d'épluchures et de trognons qui couvrait la chaussée, il
étouffait dans l'odeur puissante des feuilles écrasées. Alors,
stupide, il s'arrêta, il s'abandonna aux poussées des uns, aux injures
des autres; il ne fut plus qu'une chose battue, roulée, au fond de la
mer montante.

Une grande lâcheté l'envahissait. Il aurait mendié. Sa sotte fierté de
la nuit l'exaspérait. S'il avait accepté l'aumône de madame François,
s'il n'avait point eu peur de Claude comme un imbécile, il ne se
trouverait pas là, à râler parmi ces choux. Et il s'irritait surtout
de ne pas avoir questionné le peintre, rue Pirouette. À cette heure,
il était seul, il pouvait crever, sur le pavé, comme un chien perdu.

Il leva une dernière fois les yeux, il regarda les Halles. Elles
flambaient dans le soleil. Un grand rayon entrait par le bout de la
rue couverte, au fond, trouant la masse des pavillons d'un portique de
lumière; et, battant la nappe des toitures, une pluie ardente tombait.
L'énorme charpente de fonte se noyait, bleuissait, n'était plus qu'un
profil sombre sur les flammes d'incendie du levant. En haut, une vitre
s'allumait, une goutte de clarté roulait jusqu'aux gouttières, le long
de la pente des larges plaques de zinc. Ce fut alors une cité
tumultueuse dans une poussière d'or volante. Le réveil avait grandi,
du ronflement des maraîchers, couchés sous leurs limousines, au
roulement plus vif des arrivages. Maintenant, la ville entière
repliait ses grilles; les carreaux bourdonnaient, les pavillons
grondaient; toutes les voix donnaient, et l'on eût dit l'épanouissement
magistral de cette phrase que Florent, depuis quatre heures du matin,
entendait se traîner et se grossir dans l'ombre. À droite, à gauche,
de tous côtés, des glapissements de criée mettaient des notes aiguës
de petite flûte, au milieu des basses sourdes de la foule. C'était la
marée, c'étaient les beurres, c'était la volaille, c'était la viande.
Des volées de cloche passaient, secouant derrière elles le murmure des
marchés qui s'ouvraient. Autour de lui, le soleil enflammait les
légumes. Il ne reconnaissait plus l'aquarelle tendre des pâleurs de
l'aube. Les coeurs élargis des salades brûlaient, la gamme du vert
éclatait en vigueurs superbes, les carottes saignaient, les navets
devenaient incandescents, dans ce brasier triomphal. À sa gauche, des
tombereaux de choux s'éboulaient encore. Il tourna les yeux, il vit,
au loin, des camions qui débouchaient toujours de la rue Turbigo. La
mer continuait à monter. Il l'avait sentie à ses chevilles, puis à son
ventre; elle menaçait, à cette heure, de passer par-dessus sa tête.
Aveuglé, noyé, les oreilles sonnantes, l'estomac écrasé par tout ce
qu'il avait vu, devinant de nouvelles et incessantes profondeurs de
nourriture, il demanda grâce, et une douleur folle le prit, de mourir
ainsi de faim, dans Paris gorgé, dans ce réveil fulgurant des Halles.
De grosses larmes chaudes jaillirent de ses yeux.

Il était arrivé à une allée plus large. Deux femmes, une petite
vieille et une grande sèche, passèrent devant lui, causant, se
dirigeant vers les pavillons.

-- Et vous êtes venue faire vos provisions, mademoiselle Saget?
demanda la grande sèche.

-- Oh! madame Lecoeur, si on peut dire... Vous savez, une femme seule.
Je vis de rien... J'aurais voulu un petit chou-fleur, mais tout est si
cher... Et le beurre, à combien, aujourd'hui?

-- Trente-quatre sous... J'en ai du bien bon. Si vous voulez venir me
voir...

-- Oui, oui, je ne sais pas, j'ai encore un peu de graisse...

Florent, faisant un effort suprême, suivait les deux femmes. Il se
souvenait d'avoir entendu nommer la petite vieille par Claude, rue
Pirouette; il se disait qu'il la questionnerait, quand elle aurait
quitté la grande sèche.

-- Et votre nièce? demanda mademoiselle Saget.

-- La Sarriette fait ce qu'il lui plaît, répondit aigrement madame
Lecoeur. Elle a voulu s'établir. Ça ne me regarde plus. Quand les
hommes l'auront grugée, ce n'est pas moi qui lui donnerai un morceau
de pain.

-- Vous étiez si bonne pour elle... Elle devrait gagner de l'argent;
les fruits sont avantageux, cette année... Et votre beau-frère?

-- Oh! lui...

Madame Lecoeur pinça les lèvres et parut ne pas vouloir en dire
davantage.

-- Toujours le même, hein? continua mademoiselle Saget. C'est un bien
brave homme... Je me suis laissé dire qu'il mangeait son argent d'une
façon...

-- Est-ce qu'on sait s'il mange son argent! dit brutalement madame
Lecoeur. C'est un cachotier, c'est un ladre, c'est un homme,
voyez-vous, mademoiselle, qui me laisserait crever plutôt que de me
prêter cent sous... Il sait parfaitement que les beurres, pas plus que
les fromages et les oeufs, n'ont marché cette saison. Lui, vend toute
la volaille qu'il veut... Eh bien, pas une fois, non, pas une fois, il
ne m'aurait offert ses services. Je suis bien trop fière pour
accepter, vous comprenez, mais ça m'aurait fait plaisir.

-- Eh! le voilà, votre beau-frère, reprit mademoiselle Saget, en
  baissant la voix.

Les deux femmes se tournèrent, regardèrent quelqu'un qui traversait la
chaussée pour entrer sous la grande rue couverte.

-- Je suis pressée, murmura madame Lecoeur, j'ai laissé ma boutique
toute seule. Puis, je ne veux pas lui parler.

Florent s'était aussi retourné, machinalement. Il vit un petit homme,
carré, l'air heureux, les cheveux gris et taillés en brosse, qui
tenait sous chacun de ses bras une oie grasse, dont la tête pendait et
lui tapait sur les cuisses. Et, brusquement, il eut un geste de joie;
il courut derrière cet homme, oubliant sa fatigue. Quand il l'eut
rejoint:

-- Gavard! dit-il, en lui frappant sur l'épaule.

L'autre leva la tête, examina d'un air surpris cette longue figure
noire qu'il ne reconnaissait pas. Puis, tout d'un coup:

-- Vous! vous! s'écria-t-il au comble de la stupéfaction. Comment,
c'est vous!

Il manqua laisser tomber ses oies grasses. Il ne se calmait pas. Mais,
ayant aperçu sa belle-soeur et mademoiselle Saget, qui assistaient
curieusement de loin à leur rencontre, il se remit à marcher, en
disant:

-- Ne restons pas là, venez... Il y a des yeux et des langues de trop.

Et, sous la rue couverte, ils causèrent. Florent raconta qu'il était
allé rue Pirouette. Gavard trouva cela très-drôle; il rit beaucoup, il
lui apprit que son frère Quenu avait déménagé et rouvert sa
charcuterie à deux pas, rue Rambuteau, en face des Halles. Ce qui
l'amusa encore prodigieusement, ce fut d'entendre que Florent s'était
promené tout le matin avec Claude Lantier, un drôle de corps, qui
était justement le neveu de madame Quenu. Il allait le conduire à la
charcuterie. Puis, quand il sut qu'il était rentré en France avec de
faux papiers, il prit toutes sortes d'airs mystérieux et graves. Il
voulut marcher devant lui, à cinq pas de distance, pour ne pas
éveiller l'attention. Après avoir passé par le pavillon de la
volaille, où il accrocha ses deux oies à son étalage, il traversa la
rue Rambuteau, toujours suivi par Florent. Là, au milieu de la
chaussée, du coin de l'oeil, il lui désigna une grande et belle
boutique de charcuterie.

Le soleil enfilait obliquement la rue Rambuteau, allumant les façades,
an milieu desquelles l'ouverture de la rue Pirouette faisait un trou
noir. À l'autre bout, le grand vaisseau de Saint-Eustache était tout
doré dans la poussière du soleil, comme une immense châsse. Et, au
milieu de la cohue, du fond du carrefour, une armée de balayeurs
s'avançait, sur une ligne, à coups réguliers de balai; tandis que des
boueux jetaient les ordures à la fourche dans des tombereaux qui
s'arrêtaient, tous les vingt pas, avec des bruits de vaisselles
cassées. Mais Florent n'avait d'attention que pour la grande
charcuterie, ouverte et flambante au soleil levant.

Elle faisait presque le coin de la rue Pirouette. Elle était une joie
pour le regard. Elle riait, toute claire, avec des pointes de couleurs
vives qui chantaient au milieu de la blancheur de ses marbres.
L'enseigne, où le nom de QUENU-GRADELLE luisait en grosses lettres
d'or, dans un encadrement de branches et de feuilles, dessiné sur un
fond tendre, était faite d'une peinture recouverte d'une glace. Les
deux panneaux latéraux de la devanture, également peints et sous
verre, représentaient de petits Amours joufflus, jouant au milieu de
hures, de côtelettes de porc, de guirlandes de saucisses; et ces
natures mortes, ornées d'enroulements et de rosaces, avaient une telle
tendresse d'aquarelle, que les viandes crues y prenaient des tons
roses de confitures. Puis, dans ce cadre aimable, l'étalage montait.
Il était posé sur un lit de fines rognures de papier bleu; par
endroits, des feuilles de fougère, délicatement rangées, changeaient
certaines assiettes en bouquets entourés de verdure. C'était un monde
de bonnes choses, de choses fondantes, de choses grasses. D'abord,
tout en bas, contre la glace, il y avait une rangée de pots de
rillettes, entremêlés de pots de moutarde. Les jambonneaux désossés
venaient au-dessus, avec leur bonne figure ronde, jaune de chapelure,
leur manche terminé par un pompon vert. Ensuite arrivaient les grands
plats: les langues fourrées de Strasbourg, rouges et vernies,
saignantes à côté de la pâleur des saucisses et des pieds de cochon;
les boudins, noirs, roulés comme des couleuvres bonnes filles; les
andouilles, empilées deux à deux, crevant de santé; les saucissons,
pareils à des échines de chantre, dans leurs chapes d'argent; les
pâtés, tout chauds, portant les petits drapeaux de leurs étiquettes;
les gros jambons, les grosses pièces de veau et de porc, glacées, et
dont la gelée avait des limpidités de sucre candi. Il y avait encore
de larges terrines au fond desquelles dormaient des viandes et des
hachis, dans des lacs de graisse figée. Entre les assiettes, entre les
plats, sur le lit de rognures bleues, se trouvaient jetés des bocaux
d'aschards, de coulis, de truffes conservées, des terrines de foies
gras, des boîtes moirées de thon et de sardines. Une caisse de
fromages laiteux, et une autre caisse, pleine d'escargots bourrés de
beurre persillé, étaient posées aux deux coins, négligemment. Enfin,
tout en haut, tombant d'une barre à dents de loup, des colliers de
saucisses, de saucissons, de cervelas, pendaient, symétriques,
semblables à des cordons et à des glands de tentures riches; tandis
que, derrière, des lambeaux de crépine mettaient leur dentelle, leur
fond de guipure blanche et charnue. Et là, sur le dernier gradin de
cette chapelle du ventre, au milieu des bouts de la crépine, entre
deux bouquets de glaïeuls pourpres, le reposoir se couronnait d'un
aquarium carré, garni de rocailles, où deux poissons rouges nageaient,
continuellement.

Florent sentit un frisson à fleur de peau; et il aperçut une femme,
sur le seuil de la boutique, dans le soleil. Elle mettait un bonheur
de plus, une plénitude solide et heureuse, au milieu de toutes ces
gaietés grasses. C'était une belle femme. Elle tenait la largeur de la
porte, point trop-grosse pourtant, forte de la gorge, dans la maturité
de la trentaine. Elle venait de se lever, et déjà ses cheveux, lissés,
collés et comme vernis, lui descendaient en petits bandeaux plats sur
les tempes. Cela la rendait très-propre. Sa chairpaisible, avait cette
blancheur transparente, cette peau fine et robée des personnes qui
vivent d'ordinaire dans les graisses et les viandes crues. Elle était
sérieuse plutôt, très-calme et très-lente, s'égayant du regard, les
lèvres graves. Son col de linge empesé bridant sur son cou, ses
manches blanches qui lui montaient jusqu'aux coudes, son tablier blanc
cachant la pointe de ses souliers, ne laissaient voir que des bouts de
la robe de cachemire noir, les épaules rondes, le corsage plein, dont
le corset tendait l'étoffe, extrêmement. Dans tout ce blanc, le soleil
brûlait. Mais, trempée de clarté, les cheveux bleus, la chair rose,
les manches et la jupe éclatantes, elle ne clignait pas les paupières,
elle prenait en toute tranquillité béate son bain de lumière matinale,
les yeux doux, riant aux Halles débordantes. Elle avait un air de
grande honnêteté.

-- C'est la femme de votre frère, votre belle-soeur Lisa, dit Gavard à
Florent.

Il l'avait saluée d'un léger signe de tête. Puis, il s'enfonça dans
l'allée, continuant à prendre des précautions minutieuses, ne voulant
pas que Florent entrât par la boutique qui était vide pourtant. Il
était évidemment très-heureux de se mettre dans une aventure qu'il
croyait compromettante.

-- Attendez, dit-il, je vais voir si votre frère est seul... Vous
entrerez, quand je taperai dans mes mains.

Il poussa une porte, au fond de l'allée. Mais, lorsque Florent
entendit la voix de son frère, derrière cette porte, il entra d'un
bond. Quenu, qui l'adorait, se jeta à son cou. Ils s'embrassaient
comme des enfants.

-- Ah! saperlotte, ah! c'est toi, balbutiait Quenu, si je m'attendais,
par exemple!... Je t'ai cru mort, je le disais hier encore à Lisa:
« Ce pauvre Florent... »

Il s'arrêta, il cria, en penchant la tête dans la boutique:

-- Eh! Lisa!... Lisa!...

Puis, se tournant vers une petite fille qui s'était réfugiée dans un
coin:

-- Pauline, va donc chercher ta mère.

Mais la petite ne bougea pas. C'était une superbe enfant de cinq ans,
ayant une grosse figure ronde, d'une grande ressemblance avec la belle
charcutière. Elle tenait, entre ses bras, un énorme chat jaune, qui
s'abandonnait d'aise, les pattes pendantes; et elle le serrait de ses
petites mains, pliant sous la charge, comme si elle eût craint que ce
monsieur si mal habillé ne le lui volât.

Lisa arriva lentement.

-- C'est Florent, c'est mon frère, répétait Quenu.

Elle l'appela « monsieur, » fut très-bonne. Elle le regardait
paisiblement, de la tête aux pieds, sans montrer aucune surprise
malhonnête. Ses lèvres seules avaient un léger pli. Et elle resta
debout, finissant par sourire des embrassades de son mari. Celui-ci
pourtant parut se calmer. Alors il vit la maigreur, la misère de
Florent.

-- Ah! mon pauvre ami, dit-il, tu n'as pas embelli, là bas... Moi,
j'ai engraissé, que veux-tu!

Il était gras, en effet, trop gras pour ses trente ans. Il débordait
dans sa chemise, dans son tablier, dans ses linges blancs qui
l'emmaillotaient comme un énorme poupon. Sa face rasée s'était
allongée, avait pris à la longue une lointaine ressemblance avec le
groin de ces cochons, de cette viande, où ses mains s'enfonçaient et
vivaient, la journée entière. Florent le reconnaissait à peine. Il
s'était assis, il passait de son frère à la belle Lisa, à la petite
Pauline. Ils suaient la santé; ils étaient superbes, carrés, luisants;
ils le regardaient avec l'étonnement de gens très-gras pris d'une
vague inquiétude en face d'un maigre. Et le chat lui-même, dont la
peau pétait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un
air défiant.

-- Tu attendras le déjeuner, n'est-ce pas? demanda Quenu. Nous
mangeons de bonne heure, à dix heures.

Une odeur forte de cuisine traînait. Florent revit sa nuit terrible,
son arrivée dans les légumes, son agonie au milieu des Halles, cet
éboulement continu de nourriture auquel il venait d'échapper. Alors,
il dit à voix basse, avec un sourire doux:

-- Non, j'ai faim, vois-tu.



II


Florent venait de commencer son droit à Paris, lorsque sa mère mourut.
Elle habitait le Vigan, dans le Gard. Elle avait épousé en secondes
noces un Normand, un Quenu, d'Yvetot, qu'un sous-préfet avait amené et
oublié dans le Midi. Il était resté employé à la sous-préfecture,
trouvant le pays charmant, le vin bon, les femmes aimables. Une
indigestion, trois ans après le mariage, l'emporta. Il laissait pour
tout héritage à sa femme un gros garçon qui lui ressemblait. La mère
payait déjà très-difficilement les mois de collège de son aîné,
Florent, l'enfant du premier lit. Il lui donnait de grandes
satisfactions: il était très-doux, travaillait avec ardeur, remportait
les premiers prix. Ce fut sur lui qu'elle mit toutes ses tendresses,
tous ses espoirs. Peut-être préférait-elle, dans ce garçon pâle et
mince, son premier mari, un de ces Provençaux d'une mollesse
caressante, qui l'avait aimée à en mourir. Peut-être Quenu, dont la
bonne humeur l'avait d'abord séduite, s'était-il montré trop gras,
trop satisfait, trop certain de tirer de lui-même ses meilleures
joies. Elle décida que son dernier né, le cadet, celui que les
familles méridionales sacrifient souvent encore, ne ferait jamais rien
de bon; elle se contenta de l'envoyer à l'école, chez une vieille
fille sa voisine, où le petit n'apprit guère qu'à galopiner. Les deux
frères grandirent loin l'un de l'autre, en étrangers.

Quand Florent arriva au Vigan, sa mère était enterrée. Elle avait
exigé qu'on lui cachât sa maladie jusqu'au dernier moment, pour ne pas
le déranger dans ses études. Il trouva le petit Quenu, qui avait douze
ans, sanglotant tout seul au milieu de la cuisine, assis sur une
table. Un marchand de meubles, un voisin, lui conta l'agonie de la
malheureuse mère. Elle en était à ses dernières ressources, elle
s'était tuée au travail pour que son fils pût faire son droit. À un
petit commerce de rubans d'un médiocre rapport, elle avait dû joindre
d'autres métiers qui l'occupaient fort tard. L'idée fixe de voir son
Florent avocat, bien posé dans la ville, finissait par la rendre dure,
avare, impitoyable pour elle-même et pour les autres. Le petit Quenu
allait avec des culottes percées, des blouses dont les manches
s'effiloquaient; il ne se servait jamais à table, il attendait que sa
mère lui eût coupé sa part de pain. Elle se taillait des tranches tout
aussi mince. C'était à ce régime qu'elle avait succombé, avec le
désespoir immense de ne pas achever sa tâche.

Cette histoire fit une impression terrible sur le caractère tendre de
Florent. Les larmes l'étouffaient. Il prit son frère dans ses bras, le
tint serré, le baisa comme pour lui rendre l'affection dont il l'avait
privé. Et il regardait ses pauvres souliers crevés, ses coudes troués,
ses mains sales, toute cette misère d'enfant abandonné. Il lui
répétait qu'il allait l'emmener, qu'il serait heureux avec lui. Le
lendemain, quand il examina la situation, il eut peur de ne pouvoir
même réserver la somme nécessaire pour retourner à Paris. À aucun
prix, il ne voulait rester au Vigan. Il céda heureusement la petite
boutique de rubans, ce qui lui permit de payer les dettes que sa mère,
très-rigide sur les questions d'argent, s'était pourtant laissée peu à
peu entraîner à contracter. Et comme il ne lui restait rien, le
voisin, le marchand de meubles, lui offrit cinq cents francs du
mobilier et du linge de la défunte. Il faisait une bonne affaire. Le
jeune homme le remercia, les larmes aux yeux. Il habilla son frère à
neuf, l'emmena, le soir même.

À Paris, il ne pouvait plus être question de suivre les cours de
l'École de droit. Florent remit à plus tard toute ambition. Il trouva
quelques leçons, s'installa avec Quenu, rue Royer-Collard, au coin de
la rue Saint-Jacques, dans une grande chambre qu'il meubla de deux
lits de fer, d'une armoire, d'une table et de quatre chaises. Dès
lors, il eut un enfant. Sa paternité le charmait. Dans les premiers
temps, le soir, quand il rentrait, il essayait de donner des leçons au
petit; mais celui-ci n'écoutait guère; il avait la tête dure, refusait
d'apprendre, sanglotant, regrettant l'époque où sa mère le laissait
courir les rues. Florent, désespéré, cessait la leçon, le consolait,
lui promettait des vacances indéfinies. Et pour s'excuser de sa
faiblesse, il se disait qu'il n'avait pas pris le cher enfant avec lui
dans le but de le contrarier. Ce fut sa règle de conduite, le regarder
grandir en joie. Il l'adorait, était ravi de ses rires, goûtait des
douceurs infinies à le sentir autour de lui, bien portant, ignorant de
tout souci. Florent restait mince dans ses paletots noirs rapés, et
son visage commençait à jaunir, au milieu des taquineries cruelles de
l'enseignement. Quenu devenait un petit bonhomme tout rond, un peu
bêta, sachant à peine lire et écrire, mais d'une belle humeur
inaltérable qui emplissait de gaieté la grande chambre sombre de la
rue Royer-Collard.

Cependant, les années passaient. Florent, qui avait hérité des
dévouements de sa mère, gardait Quenu au logis comme une grande fille
paresseuse. Il lui évitait jusqu'aux menus soins de l'intérieur;
c'était lui qui allait chercher les provisions, qui faisait le ménage
et la cuisine. Cela, disait-il, le tirait de ses mauvaises pensées. Il
était sombre d'ordinaire, se croyait méchant. Le soir, quand il
rentrait, crotté, la tête basse de la haine des enfants des autres, il
était tout attendri par l'embrassade de ce gros et grand garçon, qu'il
trouvait en train de jouer à la toupie, sur le carreau de la chambre.
Quenu riait de sa maladresse à faire les omelettes et de la façon
sérieuse dont il mettait le pot-au-feu. La lampe éteinte, Florent
redevenait triste, parfois, dans son lit. Il songeait à reprendre ses
études de droit, il s'ingéniait pour disposer son temps de façon à
suivre les cours de la Faculté. Il y parvint, fut parfaitement
heureux. Mais une petite fièvre qui le retint huit jours à la maison,
creusa un tel trou dans leur budget et l'inquiéta à un tel point,
qu'il abandonna toute idée de terminer ses études. Son enfant
grandissait. Il entra comme professeur dans une pension de la rue de
l'Estrapade, aux appointements de dix-huit cents francs. C'était une
fortune. Avec de l'économie, il allait mettre de l'argent de côté pour
établir Quenu. À dix-huit ans, il le traitait encore en demoiselle
qu'il faut doter.

Pendant la courte maladie de son frère, Quenu, lui aussi, avait fait
des réflexions. Un matin, il déclara qu'il voulait travailler, qu'il
était assez grand pour gagner sa vie. Florent fut profondément touché.
Il v avait, en face d'eux, de l'autre côté de la rue, un horloger en
chambre que l'enfant voyait toute la journée, dans la clarté crue de
là fenêtre, penché sur sa petite table, maniant des choses délicates,
les regardant à la loupe, patiemment. Il fut séduit, il prétendit
qu'il avait du goût pour l'horlogerie. Mais, au bout de quinze jours,
il devint inquiet, il pleura comme un garçon de dix ans, trouvant que
c'était trop compliqué, que jamais il ne saurait « toutes les petites
bêtises qui entrent dans une montre. » Maintenant, il préférerait être
serrurier. La serrurerie le fatigua. En deux années, il tenta plus de
dix métiers. Florent pensait qu'il avait raison, qu'il ne faut pas se
mettre dans un état à contre-coeur. Seulement, le beau dévouement de
Quenu, qui voulait gagner sa vie, coûtait cher au ménage des deux
jeunes gens. Depuis qu'il courait les ateliers, c'était sans cesse des
dépenses nouvelles, des frais de vêtements, de nourriture prise au
dehors, de bienvenue payée aux camarades. Les dix-huit cents francs de
Florent ne suffisaient plus. Il avait dû prendre deux leçons qu'il
donnait le soir. Pendant huit ans, il porta la même redingote.

Les deux frères s'étaient fait un ami. La maison avait une façade sur
la rue Saint-Jacques, et là s'ouvrait une grande rôtisserie, tenue par
un digne homme nommé Gavard, dont la femme se mourait de la poitrine,
au milieu de l'odeur grasse des volailles. Quand Florent rentrait trop
tard pour faire cuire quelque bout de viande, il achetait en bas un
morceau de dinde ou un morceau d'oie de douze sous. C'était des jours
de grand régal. Gavard finit par s'intéresser à ce garçon maigre, il
connut son histoire, il attira le petit. Et bientôt Quenu ne quitta
plus la rôtisserie. Dès que son frère partait, il descendait, il
s'installait au fond de la boutique, ravi des quatre broches
gigantesques qui tournaient avec un bruit doux, devant les hautes
flammes claires.

Les larges cuivres de la cheminée luisaient, les volailles fumaient,
la graisse chantait dans la lèchefrite, les broches finissaient par
causer entre elles, par adresser des mots aimables à Quenu, qui, une
longue cuiller à la main, arrosait dévotement les ventres dorés des
oies rondes et des grandes dindes. Il restait des heures, tout rouge
des clarté dansantes de la flambée, un peu abêti, riant vaguement aux
grosses bêtes qui cuisaient; et il ne se réveillait que lorsqu'on
débrochait. Les volailles tombaient dans les plats; les broches
sortaient des ventres, toutes fumantes; les ventres se vidaient,
laissant couler le jus par les trous du derrière et de la gorge,
emplissant la boutique d'une odeur forte de rôti. Alors, l'enfant,
debout, suivant des yeux l'opération, battait des mains, parlait aux
volailles, leur disait qu'elles étaient bien bonnes, qu'on les
mangerait, que les chats n'auraient que les os. Et il tressautait,
quand Gavard lui donnait une tartine de pain, qu'il mettait mijoter
dans la lèche-frite, pendant une demi-heure.

Ce fut là sans doute que Quenu prit l'amour de la cuisine. Plus tard,
après avoir essayé de tous les métiers, il revint fatalement aux bêtes
qu'on débroche, aux jus qui forcent à se lécher les doigts. Il
craignait d'abord de contrarier son frère, petit mangeur parlant des
bonnes choses avec un dédain d'homme ignorant. Puis, voyant Florent
l'écouter, lorsqu'il lui expliquait quelque plat très compliqué, il
lui avoua sa vocation, il entra dans un grand restaurant. Dès lors, la
vie des deux frères fut réglée. Ils continuèrent à habiter la chambre
de la rue Royer-Collard, où ils se retrouvaient chaque soir: l'un, la
face réjouie par ses fourneaux; l'autre, le visage battu de sa misère
de professeur crotté. Florent gardait sa défroque noire, s'oubliait
sur les devoirs de ses élèves, tandis que Quenu, pour se mettre à
l'aise, reprenait son tablier, sa veste blanche et son bonnet blanc de
marmiton, tournant autour du poêle, s'amusant à quelque friandise
cuite au four. Et parfois ils souriaient de se voir ainsi, l'un tout
blanc, l'autre tout noir. La vaste pièce semblait moitié fâchée,
moitié joyeuse, de ce deuil et de cette gaieté. Jamais ménage plus
disparate ne s'entendit mieux. L'aîné avait beau maigrir, brûlé par
les ardeurs de son père; le cadet avait beau engraisser, en digne fils
de Normand; ils s'aimaient dans leur mère commune, dans cette femme
qui n'était que tendresse.

Ils avaient un parent, à Paris, un frère de leur mère, un Gradelle,
établi charcutier, rue Pirouette, dans le quartier des Halles. C'était
un gros avare, un homme brutal, qui les reçut comme des meurt-de-faim,
la première fois qu'ils se présentèrent chez lui. Ils y retournèrent
rarement. Le jour de la fête du bonhomme, Quenu lui portait un
bouquet, et en recevait une pièce de dix sous. Florent, d'une fierté
maladive, souffrait, lorsque Gradelle examinait sa redingote mince, de
l'oeil inquiet et soupçonneux d'un ladre qui flaire la demande d'un
dîner ou d'une pièce de cent sous. Il eut la naïveté, un jour, de
changer chez son oncle un billet de cent francs. L'oncle eut moins
peur, en voyant venir les petits, comme il les appelait. Mais les
amitiés en restèrent là. Ces années furent pour Florent un long rêve
doux et triste. Il goûta toutes les joies amères du dévouement. Au
logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de
ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir
mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs
mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid,
médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, il
se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de
vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain; il entra dans
la république comme les filles désespérées entrent au couvent. Et ne
trouvant pas une république assez tiède, assez silencieuse, pour
endormir ses maux, il s'en créa une. Les livres lui déplaisaient; tout
ce papier noirci, au milieu duquel il vivait, lui rappelait la classe
puante, les boulettes de papier mâché des gamins, la torture des
longues heures stériles. Puis, les livres ne lui parlaient que de
révolte, le poussaient à l'orgueil, et c'était d'oubli et de paix dont
il se sentait l'impérieux besoin. Se bercer, s'endormir, rêver qu'il
était parfaitement heureux, que le monde allait le devenir, bâtir la
cité républicaine où il aurait voulu vivre: telle fut sa récréation,
l'oeuvre éternellement reprise de ses heures libres. Il ne lisait
plus, en dehors des nécessités de l'enseignement; il remontait la rue
Saint-Jacques, jusqu'aux boulevards extérieurs, faisait une grande
course parfois, revenait par la barrière d'Italie; et, tout le long de
la route, les yeux sur le quartier Mouffetard étalé à ses pieds, il
arrangeait des mesures morales, des projets de loi humanitaires, qui
auraient changé cette ville souffrante en une ville de béatitude.
Quand les journées de février ensanglantèrent Paris, il fut navré, il
courut les clubs, demandant le rachat de ce sang « par le baiser
fraternel des républicains du monde entier. » Il devint un de ces
orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion
nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les journées de
décembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il était désarmé.
Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traité en loup. Quand il
s'éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la
dalle froide d'une casemate de Bicêtre.

Quenu, qui avait alors vingt-deux ans, fut pris d'une angoisse
mortelle, en ne voyant pas rentrer son frère. Le lendemain, il alla
chercher, au cimetière Montmartre, parmi les morts du boulevard, qu'on
avait alignés sous de la paille; les têtes passaient, affreuses. Le
coeur lui manquait, les larmes l'aveuglaient, il dut revenir à deux
reprises, le long de la file. Enfin, à la préfecture de police, au
bout de huit grands jours, il apprit que son frère était prisonnier.
Il ne put le voir. Comme il insistait, on le menaça de l'arrêter
lui-même. Il courut alors chez l'oncle Gradelle, qui était un
personnage pour lui, espérant le déterminer à sauver Florent. Mais
l'oncle Gradelle s'emporta, prétendit que c'était bien fait, que ce
grand imbécile n'avait pas besoin de se fourrer avec ces canailles de
républicains; il ajouta même que Florent devait mal tourner, que cela
était écrit sur sa figure. Quenu pleurait toutes les larmes de son
corps. Il restait là, suffoquant. L'oncle, un peu honteux, sentant
qu'il devait faire quelque chose pour ce pauvre garçon, lui offrit de
le prendre avec lui. Il le savait bon cuisinier, et avait besoin d'un
aide. Quenu redoutait tellement de rentrer seul dans la grande chambre
de la rue Royer-Collard, qu'il accepta. Il coucha chez son oncle, le
soir même, tout en haut, au fond d'un trou noir où il pouvait à peine
s'allonger. Il y pleura moins qu'il n'aurait pleuré en face du lit
vide de son frère.

Il réussit enfin à voir Florent. Mais, en revenant de Bicêtre, il dut
se coucher; une fièvre le tint pendant près de trois semaines dans une
somnolence hébétée. Ce fut sa première et sa seule maladie. Gradelle
envoyait son républicain de neveu à tous les diables. Quand il connut
son départ pour Cayenne, un matin, il tapa dans les mains de Quenu,
l'éveilla, lui annonça brutalement cette nouvelle, provoqua une telle
crise, que le lendemain le jeune homme était debout. Sa douleur se
fondit; ses chairs molles semblèrent boire ses dernières larmes. Un
mois plus tard, il riait, s'irritait, tout triste d'avoir ri; puis la
belle humeur l'emportait, et il riait sans savoir.

Il apprit la charcuterie. Il y goûtait plus de jouissances encore que
dans la cuisine. Mais l'oncle Gradelle lui disait qu'il ne devait pas
trop négliger ses casseroles, qu'un charcutier bon cuisinier était
rare, que c'était une chance d'avoir passé par un restaurant avant
d'entrer chez lui. Il utilisait ses talents, d'ailleurs; il lui
faisait faire des dîners pour la ville, le chargeait particulièrement
des grillades et des côtelettes de porc aux cornichons. Comme le jeune
homme lui rendait de réels services, il l'aima à sa manière, lui
pinçant les bras, les jours de belle humeur. Il avait vendu le pauvre
mobilier de la rue Royer-Collard, et en gardait l'argent, quarante et
quelques francs, pour que ce farceur de Quenu, disait-il, ne le jetât
pas par les fenêtres. Il finit pourtant par lui donner chaque mois six
francs pour ses menus plaisirs.

Quenu, serré d'argent, brutalisé parfois, était parfaitement heureux.
Il aimait qu'on lui mâchât sa vie. Florent l'avait trop élevé en fille
paresseuse. Puis, il s'était fait une amie chez l'oncle Gradelle.
Quand celui-ci perdit sa femme, il dut prendre une fille, pour le
comptoir. Il la choisit bien portante, appétissante, sachant que cela
égaye le client et fait honneur aux viandes cuites, il connaissait,
rue Cuvier, près du Jardin des Plantes, une dame veuve, dont le mari
avait eu la direction des postes à Plassans, une sous-préfecture du
Midi. Cette dame, qui vivait d'une petite rente viagère,
très-modestement, avait amené de cette ville une grosse et belle
enfant, qu'elle traitait comme sa propre fille. Lisa la soignait d'un
air placide, avec une humeur égale, un peu sérieuse, tout à fait belle
quand elle souriait. Son grand charme venait de la façon exquise dont
elle plaçait son rare sourire. Alors, son regard était une caresse, sa
gravité ordinaire donnait un prix inestimable à cette science soudaine
de séduction. La vieille dame disait souvent qu'un sourire de Lisa la
conduirait en enfer. Lorsqu'un asthme l'emporta, elle laissa à sa
fille d'adoption toutes ses économies, une dizaine de mille francs.
Lisa resta huit jours seule dans le logement de la rue Cuvier; ce fut
là que Gradelle vint la chercher. Il la connaissait pour l'avoir
souvent vue avec sa maîtresse, quand cette dernière lui rendait
visite, rue Pirouette. Mais, à l'enterrement, elle lui parut si
embellie, si solidement bâtie, qu'il alla jusqu'au cimetière. Pendant
qu'on descendait le cercueil, il réfléchissait qu'elle serait superbe
dans la charcuterie. Il se tâtait, se disait qu'il lui offrirait bien
trente francs par mois, avec le logement et la nourriture. Lorsqu'il
lui fit des propositions, elle demanda vingt-quatre heures pour lui
rendre réponse. Puis, un matin, elle arriva avec son petit paquet, et
ses dix mille francs, dans son corsage. Un mois plus tard, la maison
lui appartenait, Gradelle, Quenu, jusqu'au dernier des marmitons.
Quenu, surtout, se serait haché les doigts pour elle.

Quand elle venait à sourire, il restait là, riant d'aise lui-même à la
regarder.

Lisa, qui était la fille aînée des Macquart, de Plassans, avait encore
son père. Elle le disait à l'étranger, ne lui écrivait jamais.
Parfois, elle laissait seulement échapper que sa mère était, de son
vivant, une rude travailleuse, et qu'elle tenait d'elle. Elle se
montrait, en effet, très-patiente au travail. Mais elle ajoutait que
la brave femme avait eu une belle constance de se tuer pour faire
aller le ménage. Elle parlait alors des devoirs de la femme et des
devoirs du mari, très-sagement, d'une façon honnête, qui ravissait
Quenu. Il lui affirmait qu'il avait absolument ses idées. Les idées de
Lisa étaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun
est chargé de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la
paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les
fainéants. C'était là une condamnation très-nette de l'ivrognerie, des
flâneries légendaires du vieux Macquart. Et, à son insu, Macquart
parlait haut en elle; elle n'était qu'une Macquart rangée,
raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être, ayant compris que
la meilleure façon de s'endormir dans une tiédeur heureuse est encore
de se faire soi-même un lit de béatitude. Elle donnait à cette couche
moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensées. Dès l'âge de six ans,
elle consentait à rester bien sage sur sa petite chaise, la journée
entière, à la condition qu'on la récompenserait d'un gâteau le soir.

Chez le charcutier Gradelle, Lisa continua sa vie calme, régulière,
éclairée par ses beaux sourires. Elle n'avait pas accepté l'offre du
bonhomme à l'aventure; elle savait trouver en lui un chaperon, elle
pressentait peut-être, dans cette boutique sombre de la rue Pirouette,
avec le flair des personnes chanceuses, l'avenir solide qu'elle
rêvait, une vie de jouissances saines, un travail sans fatigue, dont
chaque heure amenât la récompense. Elle soigna son comptoir avec les
soins tranquilles qu'elle avait donnés à la veuve du directeur des
postes. Bientôt la propreté des tabliers de Lisa fut proverbiale dans
le quartier. L'oncle Gradelle était si content de cette belle fille,
qu'il disait parfois à Quenu, en ficelant ses saucissons:

-- Si je n'avais pas soixante ans passés, ma parole d'honneur, je
ferais la bêtise de l'épouser... C'est de l'or en barre, mon garçon,
une femme comme ça dans le commerce.

Quenu renchérissait. Il rit pourtant à belles dents, un jour qu'un
voisin l'accusa d'être amoureux de Lisa. Cela ne le tourmentait guère.
Ils étaient très-bons amis. Le soir, ils montaient ensemble se
coucher. Lisa occupait, à côté du trou noir où s'allongeait le jeune
homme, une petite chambre qu'elle avait rendue toute claire, en
l'ornant partout de rideaux de mousseline. Ils restaient là, un
instant, sur le palier, leur bougeoir à la main, causant, mettant la
clef dans la serrure. Et ils refermaient leur porte, disant
amicalement:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Quenu se mettait au lit en écoutant Lisa faire son petit ménage. La
cloison était si mince, qu'il pouvait suivre chacun de ses mouvements.
Il pensait: « Tiens, elle tire les rideaux de sa fenêtre. Qu'est-ce
qu'elle peut bien faire devant sa commode? La voilà qui s'asseoit et
qui ôte ses bottines. Ma foi, bonsoir, elle a soufflé sa bougie.
Dormons. » Et, s'il entendait craquer le lit, il murmurait en riant:
« Fichtre! elle n'est pas légère, mademoiselle Lisa. » Cette idée
l'égayait; il finissait par s'endormir, en songeant aux jambons et aux
bandes de petit salé qu'il devait préparer le lendemain.

Cela dura un an, sans une rougeur de Lisa, sans un embarras de Quenu.
Le matin, au fort du travail, lorsque la jeune fille venait à la
cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle
l'aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés,
pendant qu'il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils
goûtaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue,
pour voir si elle était convenablement épicée. Elle était de bon
conseil, connaissait des recettes du Midi, qu'il expérimenta avec
succès. Souvent, il la sentait derrière son épaule, regardant au fond
des marmites, s'approchant si près, qu'il avait sa forte gorge dans le
dos. Elle lui passait une cuiller, un plat. Le grand feu leur mettait
le sang sous la peau. Lui, pour rien au monde, n'aurait cessé de
tourner les bouillies grasses qui s'épaississaient sur le fourneau;
tandis que, toute grave, elle discutait le degré de cuisson.
L'après-midi, lorsque la boutique se vidait, ils causaient
tranquillement, pendant des heures. Elle restait dans son comptoir, un
peu renversée, tricotant d'une façon douce et régulière. Il s'asseyait
sur un billot, les jambes ballantes, tapant des talons contre le bloc
de chêne. Et ils s'entendaient à merveille; ils parlaient de tout, le
plus ordinairement de cuisine, et puis de l'oncle Gradelle, et encore
du quartier. Elle lui racontait des histoires comme à un enfant; elle
en savait de très-jolies, des légendes miraculeuses, pleines d'agneaux
et de petits anges, qu'elle disait d'une voix flûtée, avec son grand
air sérieux. Si quelque cliente entrait, pour ne pas se déranger, elle
demandait au jeune homme le pot du saindoux ou la boîte des escargots.
À onze heures, ils remontaient se coucher, lentement, comme la veille.
Puis, en refermant leur porte, de leur voix calme:

-- Bonsoir, mademoiselle Lisa.

-- Bonsoir, monsieur Quenu.

Un matin, l'oncle Gradelle fut foudroyé par une attaque d'apoplexie,
en préparant une galantine. Il tomba le nez sur la table à hacher.
Lisa ne perdit pas son sang-froid. Elle dit qu'il ne faillait pas
laisser le mort au beau milieu de la cuisine; elle le fit porter au
fond, dans un cabinet où l'oncle couchait. Puis, elle arrangea une
histoire avec les garçons; l'oncle devait être mort dans son lit, si
l'on ne voulait pas dégoûter le quartier et perdre la clientèle. Quenu
aida à porter le mort, stupide, très-étonné de ne pas trouver de
larmes. Plus tard, Lisa et lui pleurèrent ensemble. Il était seul
héritier, avec son frère Florent. Les commères des rues voisines
donnaient au vieux Gradelle une fortune considérable. La vérité fut
qu'on ne découvrit pas un écu d'argent sonnant. Lisa resta inquiète.
Quenu la voyait réfléchir, regarder autour d'elle du matin au soir,
comme si elle avait perdu quelque chose. Enfin, elle décida un grand
nettoyage, prétendant qu'on jasait, que l'histoire de la mort du vieux
courait, qu'il fallait montrer une grande propreté. Une après-midi,
comme elle était depuis deux heures à la cave, où elle lavait
elle-même les cuves à saler, elle reparut, tenant quelque chose dans
son tablier. Quenu hachait des foies de cochon. Elle attendit qu'il
eût fini, causant avec lui d'une voix indifférente. Mais ses yeux
avaient un éclat extraordinaire, elle sourit de son beau sourire, en
lui disant qu'elle voulait lui parler. Elle monta l'escalier,
péniblement, les cuisses gênées par la chose qu'elle portait, et qui
tendait son tablier à le crever. Au troisième étage, elle soufflait,
elle dut s'appuyer un instant contre la rampe. Quenu, étonné, la
suivit sans mot dire, jusque dans sa chambre. C'était la première fois
qu'elle l'invitait à y entrer. Elle ferma la porte; et, lâchant les
coins du tablier que ses doigts roidis ne pouvaient plus tenir, elle
laissa rouler doucement sur son lit une pluie de pièces d'argent et de
pièces d'or. Elle avait trouvé, au fond d'un saloir, le trésor de
l'oncle Gradelle. Le tas fit un grand trou, dans ce lit délicat et
moelleux de jeune fille.

La joie de Lisa et de Quenu fut recueillie. Ils s'assirent sur le bord
du lit, Lisa à la tête, Quenu au pied, aux deux côtés du tas; et ils
comptèrent l'argent sur la couverture, pour ne pas faire de bruit. Il
y avait quarante mille francs d'or, trois mille francs d'argent, et,
dans un étui de fer-blanc, quarante-deux mille francs en billets de
Banque. Ils mirent deux bonnes heures pour additionner tout cela. Les
mains de Quenu tremblaient un peu. Ce fut Lisa qui fit le plus de
besogne. Ils rangeaient les piles d'or sur l'oreiller, laissant
l'argent dans le trou de la couverture. Quand ils eurent trouvé le
chiffre, énorme pour eux, de quatre-vingt-cinq mille francs, ils
causèrent. Naturellement, ils parlèrent de l'avenir, de leur mariage,
sans qu'il eût jamais été question d'amour entre eux. Cet argent
semblait leur délier la langue. Ils s'étaient enfoncés davantage,
s'adossant au mur de la ruelle, sous les rideaux de mousseline
blanche, les jambes un peu allongées: et comme, en bavardant, leurs
mains fouillaient l'argent, elles s'y étaient rencontrées, s'oubliant
l'une dans l'autre, au milieu des pièces de cent sous. Le crépuscule
les surprit. Alors seulement Lisa rougit de se voir à côté de ce
garçon. Ils avaient bouleversé le lit, les draps pendaient, l'or, sur
l'oreiller qui les séparait, faisait des creux, comme si des têtes s'y
étaient roulées, chaudes de passion.

Ils se levèrent gênés, de l'air confus de deux amoureux qui viennent
de commettre une première faute. Ce lit défait, avec tout cet argent,
les accusait d'une joie défendue, qu'ils avaient goûtée, la porte
close. Ce fut leur chute, à eux. Lisa, qui rattachait ses vêtements
comme si elle avait fait le mal, alla chercher ses dix mille francs.
Quenu voulut qu'elle les mît avec les quatre-vingt-cinq mille francs
de l'oncle; il mêla les deux sommes en riant, en disant que l'argent,
lui aussi, devait se fiancer; et il fut convenu que ce serait Lisa qui
garderait « le magot » dans sa commode. Quand elle l'eut serré et
qu'elle eut refait le lit, ils descendirent paisiblement. Ils étaient
mari et femme.

Le mariage eut lieu le mois suivant. Le quartier le trouva naturel,
tout à fait convenable. On connaissait vaguement l'histoire du trésor,
la probité de Lisa était un sujet d'éloges sans fin; après tout, elle
pouvait ne rien dire à Quenu, garder les écus pour elle; si elle avait
parlé, c'était par honnêteté pure, puisque personne ne l'avait vue.
Elle méritait bien que Quenu l'épousât. Ce Quenu avait de la chance,
il n'était pas beau, et il trouvait une belle femme qui lui déterrait
une fortune. L'admiration alla si loin, qu'on finit par dire tout bas
que « Lisa était vraiment bête d'avoir fait ce qu'elle avait fait. »
Lisa souriait, quand on lui parlait de ces choses à mots couverts.
Elle et son mari vivaient comme auparavant, dans une bonne amitié,
dans une paix heureuse. Elle l'aidait, rencontrait ses mains au milieu
des hachis, se penchait au-dessus de son épaule pour visiter d'un coup
d'oeil les marmites. Et ce n'était toujours que le grand feu de la
cuisine qui leur mettait le sang sous la peau.

Cependant, Lisa était une femme intelligente qui comprit vite la
sottise de laisser dormir leurs quatre-vingt quinze mille francs dans
le tiroir de la commode. Quenu les aurait volontiers remis au fond du
saloir, en attendant d'en avoir gagné autant; ils se seraient alors
retirés à Suresnes, un coin de la banlieue qu'ils aimaient. Mais elle
avait d'autres ambitions. La rue Pirouette blessait ses idées de
propreté, son besoin d'air, de lumière, de santé robuste. La boutique,
où l'oncle Gradelle avait amassé son trésor, sou à sou, était une
sorte de boyau noir, une de ces charcuteries douteuses des vieux
quartiers, dont les dalles usées gardent l'odeur forte des viandes,
malgré les lavages; et la jeune femme rêvait une de ces claires
boutiques modernes, d'une richesse de salon, mettant la limpidité de
leurs glaces sur le trottoir d'une large rue. Ce n'était pas,
d'ailleurs, l'envie mesquine de faire la dame, derrière un comptoir;
elle avait une conscience très-nette des nécessités luxueuses du
nouveau commerce. Quenu fut effrayé, la première fois, quand elle lui
parla de déménager et de dépenser une partie de leur argent à décorer
un magasin. Elle haussait doucement les épaules, en souriant.

Un jour, comme la nuit tombait et que la charcuterie était noire, les
deux époux entendirent, devant leur porte, une femme du quartier qui
disait à une autre:

-- Ah bien! non, je ne me fournis plus chez eux, je ne leur prendrais
pas un bout de boudin, voyez-vous, ma chère... Il y a eu un mort dans
leur cuisine.

Quenu en pleura. Cette histoire d'un mort dans sa cuisine faisait du
chemin. Il finissait par rougir devant les clients, quand il les
voyait flairer de trop près sa marchandise. Ce fut lui qui reparla à
sa femme de son idée de déménagement. Elle s'était occupée, sans rien
dire, de la nouvelle boutique; elle en avait trouvé une, à deux pas,
rue Rambuteau, située merveilleusement. Les Halles centrales qu'on
ouvrait en face, tripleraient la clientèle, feraient connaître la
maison des quatre coins de Paris. Quenu se laissa entraîner à des
dépenses folles; il mit plus de trente mille francs en marbres, en
glaces et en dorures. Lisa passait des heures avec les ouvriers,
donnait son avis sur les plus minces détails. Quand elle put enfin
s'installer dans son comptoir, on vint en procession acheter chez eux,
uniquement pour voir la boutique. Le revêtement des murs était tout en
marbre blanc; au plafond, une immense glace carrée s'encadrait dans un
large lambris doré et très-orne, laissant pendre, au milieu, un lustre
à quatre branches; et, derrière le comptoir, tenant le panneau entier,
à gauche encore, et au fond, d'autres glaces, prises entre les plaques
de marbre, mettaient des lacs de clarté, des portes qui semblaient
s'ouvrir sur d'autres salles, à l'infini, toutes emplies des viandes
étalées. À droite, le comptoir, très-grand, fut surtout trouvé d'un
beau travail; des losanges de marbre rose y dessinaient des médaillons
symétriques. À terre, il y avait, comme dallage, des carreaux blancs
et roses, alternés, avec une grecque rouge sombre pour bordure. Le
quartier fut fier de sa charcuterie, personne ne songea plus à parler
de la cuisine de la rue Pirouette, où il y avait eu un mort. Pendant
un mois, les voisines s'arrêtèrent sur le trottoir, pour regarder
Lisa, à travers les cervelas et les crépines de l'étalage. On
s'émerveillait de sa chair blanche et rosée, autant que des marbres.
Elle parut l'âme, la clarté vivante, l'idole saine et solide de la
charcuterie; et on ne la nomma plus que la belle Lisa.

À droite de la boutique, se trouvait la salle à manger, une pièce
très-propre, avec un buffet, une table et des chaises cannées de chêne
clair. La natte qui couvrait le parquet, le papier jaune tendre. La
toile cirée imitant le chêne, la rendaient un peu froide, égayée
seulement par les luisants d'une suspension de cuivre tombant du
plafond, élargissant, au-dessus de la table, son grand abat-jour de
porcelaine transparente. Une porte de là salle à manger donnait dans
la vaste cuisine carrée. Et, au bout de celle-ci, il y avait une
petite cour dallée, qui servait de débarras, encombrée de terrines, de
tonneaux, d'ustensiles hors d'usage; à gauche de la fontaine, les pots
de fleurs fanées de l'étalage achevaient d'agoniser, le long de la
gargouille où l'on jetait les eaux grasses.

Les affaires furent excellentes. Quenu, que les avances avaient
épouvanté, éprouvait presque du respect pour sa femme, qui, selon lui,
« était une forte tête. » Au bout de cinq ans, ils avaient près de
quatre-vingt mille francs placés en bonnes rentes. Lisa expliquait
qu'ils n'étaient pas ambitieux, qu'ils ne tenaient pas à entasser trop
vite; sans cela, elle aurait fait gagner à son mari « des mille et des
cents, » en le poussant dans le commerce en gros des cochons. Ils
étaient jeunes encore, ils avaient du temps devant eux; puis, ils
n'aimaient pas le travail salopé, ils voulaient travailler à leur
aise, sans se maigrir de soucis, en bonnes gens qui tiennent bien à
vivre.

-- Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin à
Paris... Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillées. Il a
pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses... Eh
bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. Ça ne vit pas, ça
se brûle le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu
de trafics d'enfer. Il est impossible, n'est-ce pas? que ça mange
tranquillement son dîner, le soir. Nous autres, nous savons au moins
ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime
l'argent que parce qu'il en faut pour vivre. On tient au bien-être,
c'est naturel. Quant à gagner pour gagner, à se donner plus de mal
qu'on ne goûtera ensuite de plaisir, ma parole, j'aimerais mieux me
croiser les bras... Et puis, je voudrais bien les voir ses millions, à
mon cousin. Je ne crois pas aux millions comme ça. Je l'ai aperçu,
l'autre jour, en voiture; il était tout jaune, il avait l'air joliment
sournois. Un homme qui gagne de l'argent n'a pas une mine de cette
couleur-là. Enfin, ça le regarde... Nous préférons ne gagner que cent
sous, et profiter des cent sous.

Le ménage profitait, en effet. Ils avaient eu une fille, dès la
première année de leur mariage. À eux trois, ils réjouissaient les
yeux. La maison allait largement, heureusement, sans trop de fatigue,
comme le voulait Lisa. Elle avait soigneusement écarté toutes les
causes possibles de trouble, laissant couler les journées au milieu de
cet air gras, de cette prospérité alourdie. C'était un coin de bonheur
raisonné, une mangeoire confortable, où la mère, le père et la fille
s'étaient mis à l'engrais. Quenu seul avait des tristesses parfois,
quand il songeait à son pauvre Florent. Jusqu'en 1856, il reçut des
lettres de lui, de loin en loin. Puis, les lettres cessèrent; il
apprît par un journal que trois déportés avaient voulu s'évader du
l'île du Diable et s'étaient noyés avant d'atteindre la côte. À la
préfecture de police, on ne put lui donner de renseignements précis;
son frère devait être mort. Il conserva pourtant quelque espoir; mais
les mois se passèrent. Florent, qui battait la Guyane hollandaise, se
gardait d'écrire, espérant toujours rentrer en France. Quenu finit par
le pleurer comme un mort auquel on n'a pu dire adieu. Lisa ne
connaissait pas Florent. Elle trouvait de très-bonnes paroles toutes
les fois que son mari se désespérait devant elle; elle le laissait lui
raconter pour la centième fois des histoires de jeunesse, la grande
chambre de la rue Royer-Collard, les trente-six métiers qu'il avait
appris, les friandises qu'il faisait cuire dans le poêle, tout habillé
de blanc, tandis que Florent était tout habillé de noir. Elle
l'écoutait tranquillement, avec des complaisances infinies.

Ce fut au milieu de ces joies sagement cultivées et mûries que Florent
tomba, un matin de septembre, à l'heure où Lisa prenait son bain de
soleil matinal, et où Quenu, les yeux gros encore de sommeil, mettait
paresseusement les doigts dans les graisses figées de la veille. La
charcuterie fut toute bouleversée. Gavard voulut qu'on cachât « le
proscrit, » comme il le nommait, en gonflant un peu les joues. Lisa,
plus pâle et plus grave que d'ordinaire, le fit enfin monter au
cinquième, où elle lui donna la chambre de sa fille de boutique. Quenu
avait coupé du pain et du jambon. Mais Florent put à peine manger; il
était pris de vertiges et de nausées; il se coucha, resta cinq jours
au lit, avec un gros délire, un commencement de fièvre cérébrale, qui
fut heureusement combattu avec énergie. Quand il revint à lui, il
aperçut Lisa à son chevet, remuant sans bruit une cuiller dans une
tasse. Comme il voulait la remercier, elle lui dit qu'il devait se
tenir tranquille, qu'on causerait plus tard. Au bout de trois jours,
le malade fut sur pied. Alors, un matin, Quenu monta le chercher en
lui disant que Lisa les attendait, au premier, dans sa chambre.

Ils occupaient là un petit appartement, trois pièces et un cabinet. Il
fallait traverser une pièce nue, où il n'y avait que des chaises, puis
un petit salon, dont le meuble, caché sous des housses blanches,
dormait discrètement dans le demi-jour des persiennes toujours tirées,
pour que la clarté trop vive ne mangeât pas le bleu tendre du reps, et
l'on arrivait à la chambre à coucher, la seule pièce habitée, meublée
d'acajou, très-confortable. Le lit surtout était surprenant, avec ses
quatre matelas, ses quatre oreillers, ses épaisseurs de couvertures,
son édredon, son assoupissement ventru au fond de l'alcôve moite.
C'était un lit fait pour dormir. L'armoire à glace, la toilette-commode,
 le guéridon couvert d'une dentelle au crochet, les chaises protégées
par des carrés de guipure, mettaient là un luxe bourgeois net et
solide. Contre le mur de gauche, aux deux côtés de la cheminée, garnie
de vases à paysages montés sur cuivre, et d'une pendule représentant
un Gutenberg pensif, tout doré, le doigt appuyé sur un livre, étaient
pendus les portraits à l'huile de Quenu et de Lisa, dans des cadres
ovales, très-chargés d'ornements. Quenu souriait; Lisa avait l'air
comme il faut; tous deux en noir, la figure lavée, délayée, d'un rose
fluide et d'un dessin flatteur. Une moquette où des rosaces
compliquées se mêlaient à des étoiles cachait le parquet. Devant le
lit, s'allongeait un de ces tapis de mousse, fait de longs brins de
laine frisés, oeuvre de patience que la belle charcutière avait
tricotée dans sou comptoir. Mais ce qui étonnait, au milieu de ces
choses neuves, c'était, adossé au mur de droite, un grand secrétaire,
carré, trapu, qu'on avait fait revernir, sans pouvoir réparer les
ébréchures du marbre, ni cacher les éraflures de l'acajou noir de
vieillesse. Lisa avait voulu conserver ce meuble, dont l'oncle
Gradelle s'était servi pendant plus de quarante ans; elle disait qu'il
leur porterait bonheur. À la vérité, il avait des ferrures terribles,
une serrure de prison, et il était si lourd qu'on ne pouvait le bouger
de place.

Lorsque Florent et Quenu entrèrent, Lisa, assise devant le tablier
baissé du secrétaire, écrivait, alignait des chiffres, d'une grosse
écriture ronde, très-lisible. Elle fit un signe pour qu'on ne la
dérangeât pas. Les deux hommes s'assirent. Florent, surpris, regardait
la chambre, les deux portraits, la pendule, le lit.

-- Voici, dit enfin Lisa, après avoir vérifié posément toute une page
de calculs. Écoutez-moi... Nous avons des comptes à vous rendre, mon
cher Florent.

C'était la première fois qu'elle le nommait ainsi. Elle prit la page
de calculs et continua:

-- Votre oncle Gradelle est mort sans testament; vous étiez, vous et
votre frère, les deux seuls héritiers... Aujourd'hui, nous devons vous
donner votre part.

-- Mais je ne demande rien, s'écria Florent, je ne veux rien!

Quenu devait ignorer les intentions de sa femme. Il était devenu un
peu pâle, il la regardait d'un air fâché. Vraiment, il aimait bien son
frère; mais il était inutile de lui jeter ainsi l'héritage de l'oncle
à la tête. On aurait vu plus tard.

-- Je sais bien, mon cher Florent, reprit Lisa, que vous n'êtes pas
revenu pour nous réclamer ce qui vous appartient. Seulement, les
affaires sont les affaires; il vaut mieux en finir tout de suite...
Les économies de votre oncle se montaient à quatre-vingt-cinq mille
francs. J'ai donc porté à votre compte quarante-deux mille cinq cents
francs. Les voici.

Elle lui montra le chiffre sur la feuille de papier.

-- Il n'est pas aussi facile malheureusement d'évaluer la boutique,
matériel, marchandises, clientèle. Je n'ai pu mettre que des sommes
approximatives; mais je crois avoir compté tout, très-largement... Je
suis arrivée au total de quinze mille trois cent dix francs, ce qui
fait pour vous sept mille six cent cinquante-cinq francs, et en tout
cinquante mille cent cinquante-cinq francs... Vous vérifierez,
n'est-ce pas?

Elle avait épelé les chiffres d'une voix nette, et elle lui tendit la
feuille de papier, qu'il dut prendre.

-- Mais, cria Quenu, jamais la charcuterie du vieux n'a valu quinze
mille francs! Je n'en aurais pas donné dix mille, moi!

Sa femme l'exaspérait, à la fin. On ne pousse pas l'honnêteté à ce
point. Est-ce que Florent lui parlait de la charcuterie? D'ailleurs,
il ne voulait rien, il l'avait dit.

-- La charcuterie valait quinze mille trois cent dix francs, répéta
tranquillement Lisa... Vous comprenez, mon cher Florent, il est
inutile de mettre un notaire là-dedans. C'est à nous de faire notre
partage, puisque vous ressuscitez... Dès votre arrivée, j'ai
nécessairement songé à cela, et pendant que vous aviez la fièvre,
là-haut, j'ai tâché de dresser ce bout d'inventaire tant bien que
mal... Vous voyez, tout y est détaillé. J'ai fouillé nos anciens
livres, j'ai fait appel à mes souvenirs. Lisez à voix haute, je vous
donnerai les renseignements que vous pourriez désirer.

Florent avait fini par sourire. Il était ému de cette probité aisée et
comme naturelle. Il posa la page de calculs sur les genoux de la jeune
femme; puis, lui prenant la main:

-- Ma chère Lisa, dit-il, je suis heureux de voir que vous faites de
bonnes affaires; mais je ne veux pas de votre argent. L'héritage est à
mon frère et à vous, qui avez soigné l'oncle jusqu'à la fin... Je n'ai
besoin de rien, je n'entends pas vous déranger dans votre commerce.

Elle insista, se fâcha même, tandis que, sans parler, se contenant,
Quenu mordait ses pouces.

-- Eh! reprit Florent en riant, si l'oncle Gradelle vous entendait, il
serait capable de venir vous reprendre l'argent... Il ne m'aimait
guère, l'oncle Gradelle.

-- Ah! pour ça, non, il ne t'aimait guère, murmura Quenu à bout de
forces.

Mais Lisa discutait encore. Elle disait qu'elle ne voulait pas avoir
dans son secrétaire de l'argent qui ne fût pas à elle, que cela la
troublerait, qu'elle n'allait plus vivre tranquille avec cette pensée.
Alors Florent, continuant à plaisanter, lui offrit de placer son
argent chez elle, dans sa charcuterie. D'ailleurs, il ne refusait pas
leurs services; il ne trouverait sans doute pas du travail tout de
suite; puis, il n'était guère présentable, il lui faudrait un
habillement complet.

-- Pardieu! s'écria Quenu, tu coucheras chez nous, tu mangeras chez
nous, et nous allons t'acheter le nécessaire. C'est une affaire
entendue... Tu sais bien que nous ne te laisserons pas sur le pavé,
que diable!

Il était tout attendri. Il avait même quelque honte d'avoir eu peur de
donner une grosse somme, en un coup. Il trouva des plaisanteries; il
dit à son frère qu'il se chargeait de le rendre gras. Celui-ci hocha
doucement la tête. Cependant, Lisa pliait la page de calculs. Elle la
mit dans un tiroir du secrétaire.

-- Vous avez tort, dit-elle, comme pour conclure. J'ai fait ce que je
devais faire. Maintenant, ce sera comme vous voudrez... Moi,
voyez-vous, je n'aurais pas vécu en paix. Les mauvaises pensées me
dérangent trop.

Ils parlèrent d'autre chose. Il fallait expliquer la présence de
Florent, en évitant de donner l'éveil à la police. Il leur apprit
qu'il était rentré en France, grâce aux papiers d'un pauvre diable,
mort entre ses bras de la fièvre jaune, à Surinam. Par une rencontre
singulière, ce garçon se nommait également Florent, mais de son
prénom. Florent Laquerrière n'avait laissé qu'une cousine à Paris,
dont on lui avait écrit la mort en Amérique; rien n'était plus facile
que de jouer son rôle. Lisa s'offrit d'elle-même pour être la cousine.
Il fut entendu qu'on raconterait une histoire de cousin revenu de
l'étranger, à la suite de tentatives malheureuses, et recueilli par
les Quenu-Gradelle, comme on nommait le ménage dans le quartier, en
attendant qu'il pût trouver une position. Quand tout fut réglé, Quenu
voulut que son frère visitât le logement; il ne lui fit pas grâce du
moindre tabouret. Dans la pièce nue, où il n'y avait que des chaises,
Lisa poussa une porte, lui montra un cabinet, en disant que la fille
de boutique coucherait là, et que lui garderait la chambre du
cinquième.

Le soir, Florent était tout habillé de neuf. Il s'était entêté à
prendre encore un paletot et un pantalon noirs, malgré les conseils de
Quenu, que cette couleur attristait. On ne le cacha plus, Lisa conta à
qui voulut l'entendre l'histoire du cousin. Il vivait dans la
charcuterie, s'oubliait sur une chaise de la cuisine, revenait
s'adosser contre les marbres de la boutique. À table, Quenu le
bourrait de nourriture, se fâchait parce qu'il était petit mangeur et
qu'il laissait la moitié des viandes dont on lui emplissait son
assiette. Lisa avait repris ses allures lentes et béates; elle le
tolérait, même le matin, quand il gênait le service; elle l'oubliait,
puis, lorsqu'elle le rencontrait, noir devant elle, elle avait un
léger sursaut, et elle trouvait un de ses beaux sourires pourtant,
afin de ne point le blesser. Le désintéressement de cet homme maigre
l'avait frappée; elle éprouvait pour lui une sorte de respect, mêlé
d'une peur vague. Florent ne sentait qu'une grande affection autour de
lui.

À l'heure du coucher, il montait, un peu las de sa journée vide, avec
les deux garçons de la charcuterie, qui occupaient des mansardes
voisines de la sienne. L'apprenti, Léon n'avait guère plus de quinze
ans; c'était un enfant, mince, l'air très-doux, qui volait les entames
de jambon et les bouts de saucissons oubliés; il les cachait sous son
oreiller, les mangeait, la nuit, sans pain. Plusieurs fois, Florent
crut comprendre que Léon donnait à souper, vers une heure du matin;
des voix contenues chuchotaient, puis venaient des bruits de
mâchoires, des froissements de papier, et il y avait un rire perlé, un
rire de gamine qui ressemblait à un trille adouci de flageolet, dans
le grand silence de la maison endormie. L'autre garçon, Auguste
Landois, était de Troyes; gras d'une mauvaise graisse, la tête trop
grosse, et chauve déjà, il n'avait que vingt-huit ans. Le premier
soir, en montant, il conta sou histoire à Florent, d'une façon longue
et confuse. Il n'était d'abord venu à Paris que pour se perfectionner
et retourner ouvrir une charcuterie à Troyes, où sa cousine germaine,
Augustine Landois, l'attendait. Ils avaient eu le même parrain, ils
portaient le même prénom. Puis l'ambition le prit, il rêva de
s'établir à Paris avec l'héritage de sa mère qu'il avait déposé chez
un notaire, avant de quitter la Champagne. Là, comme ils étaient
arrivés au cinquième, Auguste retint Florent, en lui disant beaucoup
de bien de madame Quenu. Elle avait consenti à faire venir Augustine
Landois, pour remplacer une fille de boutique qui avait mal tourné.
Lui, savait son métier à présent; elle, achevait d'apprendre le
commerce. Dans un an, dix-huit mois, ils s'épouseraient; ils auraient
une charcuterie, sans doute à Plaisance, à quelque bout populeux de
Paris. Ils n'étaient pas pressés de se marier, parce que les lards ne
valaient rien, cette année-là. Il raconta encore qu'ils s'étaient fait
photographier ensemble, à une fête de Saint-Ouen. Alors, il entra dans
la mansarde, désireux de revoir la photographie qu'elle n'avait pas
cru devoir enlever de la cheminée, pour que le cousin de madame Quenu
eût une jolie chambre. Il s'oublia un instant, blafard dans la lueur
jaune de son bougeoir, regardant la pièce encore toute pleine de la
jeune fille, s'approchant du lit, demandant à Florent s'il était bien
couché. Elle, Augustine, couchait en bas, maintenant; elle serait
mieux, les mansardes étaient très-froides, l'hiver. Enfin, il s'en
alla, laissant Florent seul avec le lit et en face de la photographie.
Auguste était un Quenu blême; Augustine, une Lisa pas mûre.

Florent, ami des garçons, gâté par son frère, accepté par Lisa, finit
par s'ennuyer terriblement. Il avait cherché des leçons sans pouvoir
en trouver. Il évitait, d'ailleurs, d'aller dans le quartier des
Écoles, où il craignait d'être reconnu. Lisa, doucement, lui disait
qu'il ferait bien de s'adresser aux maisons de commerce; il pouvait
faire la correspondance, tenir les écritures. Elle revenait toujours à
cette idée, et finit par s'offrir pour lui trouver une place. Elle
s'irritait peu à peu de le rencontrer sans cesse dans ses jambes,
oisif, ne sachant que faire de son corps. D'abord, ce ne fut qu'une
haine raisonnée des gens qui se croisent les bras et qui mangent, sans
qu'elle songeât encore à lui reprocher de manger chez elle. Elle lui
disait:

-- Moi, je ne pourrais pas vivre à rêvasser toute la journée. Vous ne
devez pas avoir faim, le soir... Il faut vous fatiguer, voyez-vous.

Gavard, de son côté, cherchait une place pour Florent. Mais il
cherchait d'une façon extraordinaire et tout à fait souterraine. Il
aurait voulu trouver quelque emploi dramatique ou simplement d'une
ironie amère, qui convint à « un proscrit. » Gavard était un homme
d'opposition. Il venait de dépasser la cinquantaine, et se vantait
d'avoir déjà dit leur fait à quatre gouvernements. Charles X, les
prêtres, les nobles, toute cette racaille qu'il avait flanquée à la
porte, lui faisaient encore hausser les épaules; Louis-Philippe était
un imbécile, avec ses bourgeois, et il racontait l'histoire des bas de
laine, dans lesquels le roi citoyen cachait ses gros sous; quant à la
république de 48, c'était une farce, les ouvriers l'avaient trompé;
mais il n'avouait plus qu'il avait applaudi au Deux-Décembre, parce
que, maintenant, il regardait Napoléon III comme son ennemi personnel,
une canaille qui s'enfermait avec de Morny et les autres, pour faire
des « gueuletons. » Sur ce chapitre, il ne tarissait pas; il baissait
un peu la voix, il affirmait que, tous les soirs, des voitures fermées
amenaient des femmes aux Tuileries, et que lui, lui qui vous parlait,
avait, une nuit, de la place du Carrousel, entendu le bruit de
l'orgie. La religion de Gavard était d'être le plus désagréable
possible au gouvernement. Il lui faisait des farces atroces, dont il
riait en dessous pendant des mois. D'abord, il votait pour le candidat
qui devait « embêter les ministres » au Corps législatif. Puis, s'il
pouvait voler le fisc, mettre la police en déroute, amener quelque
échauffourée, il travaillait à rendre l'aventure très-insurrectionnelle.
Il mentait, d'ailleurs, se posait eu homme dangereux, parlait comme si
la « séquelle des Tuileries » l'eût connu et eût tremblé devant lui,
disait qu'il fallait guillotiner la moitié de ces gredins et déporter
l'autre moitié « au prochain coup de chien. » Toute sa politique
bavarde et violente se nourrissait de la sorte de hâbleries, de contes
à dormir debout, de ce besoin goguenard de tapage et de drôleries qui
pousse un boutiquier parisien à ouvrir ses volets, un jour de
barricades, pour voir les morts. Aussi, quand Florent revint de
Cayenne, flaira-t-il un tour abominable, cherchant de quelle façon,
particulièrement spirituelle, il allait pouvoir se moquer de
l'empereur, du ministère, des hommes en place, jusqu'au dernier des
sergents de ville.

L'attitude de Gavard devant Florent était pleine d'une joie défendue.
Il le couvait avec des clignements d'yeux, lui parlait bas pour lui
dire les choses les plus simples du monde, mettait dans ses poignées
de main des confidences maçonniques. Enfin, il avait donc rencontré
une aventure; il tenait un camarade réellement compromis; il pouvait,
sans trop mentir, parler des dangers qu'il courait. Il éprouvait
certainement une peur inavouée, en face de ce garçon qui revenait du
bagne, et dont la maigreur disait les longues souffrances; mais cette
peur délicieuse le grandissait lui-même, lui persuadait qu'il faisait
un acte très-étonnant, eu accueillant en ami un homme des plus
dangereux. Florent devint sacré; il ne jura que par Florent; il
nommait Florent, quand les arguments lui manquaient, et qu'il voulait
écraser le gouvernement une fois pour toutes.

Gavard avait perdu sa femme, rue Saint-Jacques, quelques mois après le
coup d'État. Il garda la rôtisserie jusqu'en 1856. À cette époque, le
bruit courut qu'il avait gagné des sommes considérables en s'associant
avec un épicier son voisin, chargé d'une fourniture de légumes secs
pour l'armée d'Orient. La vérité fut qu'après avoir vendu la
rôtisserie, il vécut de ses rentes pendant un an. Mais il n'aimait pas
parler de l'origine de sa fortune; cela le gênait, l'empêchait de dire
tout net son opinion sur la guerre de Crimée, qu'il traitait
d'expédition aventureuse, « faite uniquement pour consolider le trône
et emplir certaines poches. » Au bout d'un an, il s'ennuya
mortellement dans son logement de garçon. Comme il rendait visite aux
Quenu-Gradelle presque journellement, il se rapprocha d'eux, vint
habiter rue de la Cossonnerie. Ce fut là que les Halles le
séduisirent, avec leur vacarme, leurs commérages énormes. Il se décida
à louer une place au pavillon de la volaille, uniquement pour se
distraire, pour occuper ses journées vides des cancans du marché.
Alors, il vécut dans des jacasseries sans fin, au courant des plus
minces scandales du quartier, la tête bourdonnante du continuel
glapissement de voix qui l'entourait. Il y goûtait mille joies
chatouillantes, béat, ayant trouvé son élément, s'y enfonçant avec des
voluptés de carpe nageant au soleil. Florent allait parfois lui serrer
la main, à sa boutique. Les après-midi étaient encore très-chaudes. Le
long des allées étroites, les femmes, assises, plumaient. Des raies de
soleil tombaient entre les tentes relevées, les plumes volaient sous
les doigts, pareilles à une neige dansante, dans l'air ardent, dans la
poussière d'or des rayons. Des appels, toute une traînée d'offres et
de caresses, suivaient Florent. « Un beau canard, monsieur?... Venez
me voir... J'ai de bien jolis poulets gras... Monsieur, monsieur,
achetez moi cette paire de pigeons... » Il se dégageait, gêné,
assourdi. Les femmes continuaient à plumer en se le disputant, et des
vols de fin duvet s'abattaient, le suffoquaient d'une fumée, comme
chauffée et épaissie encore par l'odeur forte des volailles. Enfin, au
milieu de l'allée, près des fontaines, il trouvait Gavard, en manches
de chemise, les bras croisés sur la bavette de son tablier bleu,
pérorant devant sa boutique. Là, Gavard régnait, avec des mines de bon
prince, au milieu d'un groupe de dix à douze femmes. Il était le seul
homme du marché. Il avait la langue tellement longue, qu'après s'être
fâché avec les cinq ou six filles qu'il prit successivement pour tenir
sa boutique, il se décida à vendre sa marchandise lui-même, disant
naïvement que ces pécores passaient leur sainte journée à cancaner, et
qu'il ne pouvait en venir à bout. Comme il fallait pourtant que
quelqu'un gardât sa place, lorsqu'il s'absentait, il recueillit
Marjolin qui battait le pavé, après avoir tenté tous les menus métiers
des Halles. Et Florent restait parfois une heure avec Gavard,
émerveillé de son intarissable commérage, de sa carrure et de son
aisance parmi tous ses jupons, coupant la parole à l'une, se
querellant avec une autre, à dix boutiques de distance, arrachant un
client à une troisième, faisant plus de bruit à lui seul que les cent
et quelques bavardes ses voisines, dont la clameur secouait les
plaques de fonte du pavillon d'un frisson sonore de tam-tam.

Le marchand de volailles, pour toute famille, n'avait plus qu'une
belle-soeur et une nièce. Quand sa femme mourut, la soeur aînée de
celle-ci, madame Lecoeur, qui était veuve depuis un an, la pleura
d'une façon exagérée, en allant presque chaque soir porter ses
consolations au malheureux mari. Elle dut nourrir, à cette époque, le
projet de lui plaire et de prendre la place encore chaude de la morte.
Mais Gavard détestait les femmes maigres; il disait que cela lui
faisait de la peine de sentir les os sous la peau; il ne caressait
jamais que les chats et les chiens très-gras, goûtant une satisfaction
personnelle aux échines rondes et nourries. Madame Lecoeur, blessée,
furieuse de voir les pièces de cent sous du rôtisseur lui échapper,
amassa une rancune mortelle. Son beau-frère fut l'ennemi dont elle
occupa toutes ses heures. Lorsqu'elle le vit s'établir aux Halles, à
deux pas du pavillon où elle vendait du beurre, des fromages et des
oeufs, elle l'accusa d'avoir « inventé ça pour la taquiner et lui
porter mauvaise chance. » Dès lors, elle se lamenta, jaunit encore, se
frappa tellement l'esprit, qu'elle finit réellement par perdre sa
clientèle et faire de mauvaises affaires. Elle avait gardé longtemps
avec elle la fille d'une de ses soeurs, une paysanne qui lui envoya la
petite, sans plus s'en occuper. L'enfant grandit au milieu des Halles.
Comme elle se nommait Sarriet de son nom de famille, on ne l'appela
bientôt que la Sarriette. À seize ans, la Sarriette était une jeune
coquine si délurée, que des messieurs venaient acheter des fromages
uniquement pour la voir. Elle ne voulut pas des messieurs, elle était
populacière, avec son visage pâle de vierge brune et ses yeux qui
brûlaient comme des tisons. Ce fut un porteur qu'elle choisit, un
garçon de Ménilmontant qui faisait les commissions de sa tante.
Lorsque, à vingt ans, elle s'établit marchande de fruits, avec
quelques avances dont on ne connut jamais bien la source, son amant,
qu'on appelait monsieur Jules, se soigna les mains, ne porta plus que
des blouses propres et une casquette de velours, vint seulement aux
Halles l'après-midi, en pantoufles. Ils logeaient ensemble, rue
Vauvilliers, au troisième étage d'une grande maison, dont un café
borgne occupait le rez-de-chaussée. L'ingratitude de la Sarriette
acheva d'aigrir madame Lecoeur, qui la traitait avec une furie de
paroles ordurières. Elles se fâchèrent, la tante exaspérée, la nièce
inventant avec monsieur Jules des histoires qu'il allait raconter dans
le pavillon aux beurres. Gavard trouvait la Sarriette drôle; il se
montrait plein d'indulgence pour elle, il lui tapait sur les joues,
quand il la rencontrait: elle était dodue et exquise de chair.

Une après-midi, comme Florent était assis dans la charcuterie, fatigué
de courses vaines qu'il avait faites le matin à la recherche d'un
emploi, Marjolin entra. Ce grand garçon, d'une épaisseur et d'une
douceur flamandes, était le protégé de Lisa. Elle le disait pas
méchant, un peu bêta, d'une force de cheval, tout à fait intéressant,
d'ailleurs, puisqu'on ne lui connaissait ni père, ni mère. C'était
elle qui l'avait placé chez Gavard.

Lisa était au comptoir, agacée par les souliers crottés de Florent,
qui tachaient le dallage blanc et rose; deux fois déjà elle s'était
levée pour jeter de la sciure dans la boutique. Elle sourit à
Marjolin.

-- Monsieur Gavard, dit le jeune homme, m'envoie pour vous demander...

Il s'arrêta, regarda autour de lui, et baissant la voix:

-- Il m'a bien recommandé d'attendre qu'il n'y eût personne et de vous
répéter ces paroles, qu'il m'a fait apprendre par coeur:
« Demande-leur s'il n'y a aucun danger, et si je puis aller causer
avec eux de ce qu'ils savent. »

-- Dis à monsieur Gavard que nous l'attendons, répondit Lisa, habituée
aux allures mystérieuses du marchand de volailles.

Mais Marjolin ne s'en alla pas; il restait en extase devant la belle
charcutière, d'un air de soumission câline. Comme touchée de cette
adoration muette, elle reprit:

-- Te plais-tu chez monsieur Gavard? Ce n'est pas un méchant homme, tu
feras bien de le contenter.

-- Oui, madame Lisa.

-- Seulement, tu n'es pas raisonnable, je t'ai encore vu sur les toits
des Halles, hier; puis, tu fréquentes un tas de gueux et de gueuses.
Te voilà homme, maintenant; il faut pourtant que tu songes à l'avenir.

-- Oui, madame Lisa.

Elle dut répondre à une dame qui venait commander une livre de
côtelettes aux cornichons. Elle quitta le comptoir, alla devant le
billot, au fond de la boutique. Là, avec un couteau mince, elle sépara
trois côtelettes d'un carré de porc; et, levant un couperet, de son
poignet nu et solide, elle donna trois coups secs. Derrière, à chaque
coup, sa robe de mérinos noir se levait légèrement; tandis que les
baleines de son corset marquaient sur l'étoffe tendue du corsage. Elle
avait un grand sérieux, les lèvres pincées, les yeux clairs, ramassant
les côtelettes et les pesant d'une main lente.

Quand la dame fut partie et qu'elle aperçut Marjolin ravi de lui avoir
vu donner ces trois coups de couperet, si nets et si roides:

-- Comment! tu es encore là? cria-t-elle.

Et il allait sortir de la boutique, lorsqu'elle le retint.

-- Écoute, lui dit-elle, si je te revois avec ce petit torchon de
Cadine... Ne dis pas non. Ce matin, vous étiez encore ensemble à la
triperie, à regarder casser des tètes de mouton... Je ne comprends pas
comment un bel homme comme toi puisse se plaire avec cette traînée,
cette sauterelle..... Allons, va, dis à monsieur Gavard qu'il vienne
tout de suite, pendant qu'il n'y a personne.

Marjolin s'en alla confus, l'air désespéré, sans répondre.

La belle Lisa resta debout dans son comptoir, la tête un peu tournée
du côté des Halles; et Florent la contemplait, muet, étonné de la
trouver si belle. Il l'avait mal vue jusque-là, il ne savait pas
regarder les femmes. Elle lui apparaissait, au-dessus des viandes du
comptoir. Devant elle, s'étalaient, dans des plats de porcelaine
blanche, les saucissons d'Arles et de Lyon entamés, les langues et les
morceaux de petit salé cuits à l'eau, la tête de cochon noyée de
gelée, un pot de rillettes ouvert et une boîte de sardines dont le
métal crevé montrait un lac d'huile; puis, à droite et à gauche, sur
des planches, des pains de fromage d'Italie et de fromage de cochon,
un jambon ordinaire d'un rose pâle, un jambon d'York à la chair
saignante, sous une large bande de graisse. Et il y avait encore des
plats ronds et ovales, les plats de la langue fourrée, de la galantine
truffée, de la hure aux pistaches; tandis que, tout près d'elle, sous
sa main, étaient le veau piqué, le pâté de foie, le pâté de lièvre,
dans des terrines jaunes. Comme Gavard ne venait pas, elle rangea le
lard de poitrine sur la petite étagère de marbre, au bout du comptoir;
elle aligna le pot de saindoux et le pot de graisse de rôti, essuya
les plateaux des deux balances de melchior, tâta l'étuve dont le
réchaud mourait; et, silencieuse, elle tourna la tête de nouveau, elle
se remit à regarder au fond des Halles. Le fumet des viandes montait,
elle était comme prise, dans sa paix lourde, par l'odeur des truffes.
Ce jour-là, elle avait une fraîcheur superbe; la blancheur de son
tablier et de ses manches continuait la blancheur des plats, jusqu'à
son cou gras, à ses joues rosées, où revivaient les tons tendres des
jambons et les pâleurs des graisses transparentes. Intimidé à mesure
qu'il la regardait, inquiété par cette carrure correcte, Florent finit
par l'examiner à la dérobée, dans les glaces, autour de la boutique.
Elle s'y reflétait de dos, de face, de côté; même au plafond, il la
retrouvait, la tête eu bas, avec son chignon serré, ses minces
bandeaux, collés sur les tempes. C'était toute une foule de Lisa,
montrant la largeur des épaules, l'emmanchement puissant des bras, la
poitrine arrondie, si muette et si tendue, qu'elle n'éveillait aucune
pensée charnelle et qu'elle ressemblait à un ventre. Il s'arrêta, il
se plut surtout à un de ses profils, qu'il avait dans une glace, à
côté de lui, entre deux moitiés de porcs. Tout le long des marbres et
des glaces, accrochés aux barres à dents de loup, des porcs et des
bandes de lard à piquer pendaient; et le profil de Lisa, avec sa forte
encolure, ses lignes rondes, sa gorge qui avançait, mettait une
effigie de reine empâtée, au milieu de ce lard et de ces chairs crues.
Puis, la belle charcutière se pencha, sourit d'une façon amicale aux
deux poissons rouges qui nageaient dans l'aquarium de l'étalage,
continuellement.

Gavard entrait. Il alla chercher Quenu dans la cuisine, l'air
important. Quand il se fut assis de biais sur une petite table de
marbre, laissant Florent sur sa chaise, Lisa dans son comptoir, et
Quenu adossé contre un demi-porc, il annonça enfin qu'il avait trouvé
une place pour Florent, et qu'on allait rire, et que le gouvernement
serait joliment pincé!

Mais il s'interrompit brusquement, en voyant entrer mademoiselle
Saget, qui avait poussé la porte de la boutique, après avoir aperçu de
la chaussée la nombreuse société causant chez les Quenu-Gradelle. La
petite vieille, en robe déteinte, accompagnée de l'éternel cabas noir
qu'elle portait au bras, coiffée du chapeau de paille noire, sans
rubans, qui mettait sa face blanche au fond d'une ombre sournoise, eut
un léger salut pour les hommes et un sourire pointu pour Lisa. C'était
une connaissance; elle habitait encore la maison de la rue Pirouette,
où elle vivait depuis quarante ans, sans doute d'une petite rente dont
elle ne parlait pas. Un jour, pourtant, elle avait nommé Cherbourg, en
ajoutant qu'elle y était née. On n'en sut jamais davantage. Elle ne
causait que des autres, racontait leur vie jusqu'à dire le nombre de
chemises qu'ils faisaient blanchir par mois, poussait le besoin de
pénétrer dans l'existence des voisins, au point d'écouter aux portes
et de décacheter les lettres. Sa langue était redoutée, de la rue
Saint-Denis à la rue Jean-Jacques Rousseau, et de la rue Saint-Honoré
à la rue Mauconseil. Tout le long du jour, elle s'en allait avec son
cabas vide, sous le prétexte de faire des provisions, n'achetant rien,
colportant des nouvelles, se tenant au courant des plus minces faits,
arrivant ainsi à loger dans sa tête l'histoire complète des maisons,
des étages, des gens du quartier. Quenu l'avait toujours accusée
d'avoir ébruité la mort de l'oncle Gradelle sur la planche à hacher;
depuis ce temps, il lui tenait rancune. Elle était très-ferrée,
d'ailleurs, sur l'oncle Gradelle et sur les Quenu; elle les
détaillait, les prenait par tous les bouts, les savait « par coeur. »
Mais depuis une quinzaine de jours, l'arrivée de Florent la
désorientait, la brûlait d'une véritable fièvre de curiosité. Elle
tombait malade, quand il se produisait quelque trou imprévu dans ses
notes. Et pourtant elle jurait qu'elle avait déjà vu ce grand
escogriffe quelque part.

Elle resta devant le comptoir, regardant les plats, les uns après les
autres, disant de sa voix fluette:

-- On ne sait plus que manger. Quand l'après-midi arrive, je suis
comme une âme en peine pour mon dîner... Puis, je n'ai envie de
rien... Est-ce qu'il vous reste des côtelettes panées, madame Quenu?

Sans attendre la réponse, elle souleva un des couvercles de l'étuve de
melchior. C'était le côté des andouilles, des saucisses et des
boudins. Le réchaud était froid, il n'y avait plus qu'une saucisse
plate, oubliée sur la grille.

-- Voyez de l'autre côté, mademoiselle Saget, dit la charcutière. Je
crois qu'il reste une côtelette.

-- Non, ça ne me dit pas, murmura la petite vieille, qui glissa
toutefois son nez sous le second couvercle. J'avais un caprice, mais
les côtelettes panées, le soir, c'est trop lourd... J'aime mieux
quelque chose que je ne sois pas même obligée de faire chauffer.

Elle s'était tournée du côté de Florent, elle le regardait, elle
regardait Gavard, qui battait la retraite du bout de ses doigts, sur
la table de marbre; et elle les invitait d'un sourire à continuer la
conversation.

-- Pourquoi n'achetez-vous pas un morceau de petit salé? demanda Lisa.

-- Un morceau de petit salé, oui, tout de même...

Elle prit la fourchette à manche de métal blanc posée au bord du plat,
chipotant, piquant chaque morceau de petit salé. Elle donnait de
légers coups sur les os pour juger de leur épaisseur, les retournait,
examinait les quelques lambeaux de viande rose, en répétant:

-- Non, non, ça ne me dit pas.

-- Alors, prenez une langue, un morceau de tête de cochon, une tranche
de veau piqué, dit la charcutière patiemment.

Mais mademoiselle Saget branlait la tête. Elle resta là encore un
instant, faisant des mines dégoûtées au-dessus des plats; puis, voyant
que décidément on se taisait et qu'elle ne saurait rien, elle s'en
alla, en disant:

-- Non, voyez-vous, j'avais envie d'une côtelette panée, mais celle
qui vous reste est trop grasse... Ce sera pour une autre fois.

Lisa se pencha pour la suivre du regard, entre les crépines de
l'étalage. Elle la vit traverser la chaussée et entrer dans le
pavillon aux fruits.

-- La vieille bique! grogna Gavard.

Et, comme ils étaient seuls, il raconta quelle place il avait trouvée
pour Florent. Ce fut toute une histoire. Un de ses amis, monsieur
Verlaque, inspecteur à la marée, était tellement souffrant, qu'il se
trouvait forcé de prendre un congé. Le matin même le pauvre homme lui
disait qu'il serait bien aise de proposer lui-même son remplaçant,
pour se ménager la place, s'il venait à guérir.

-- Vous comprenez, ajouta Gavard, Verlaque n'en a pas pour six mois.
Florent gardera la place. C'est une jolie situation... Et nous mettons
la police dedans! La place dépend de la préfecture. Hein! sera-ce
assez amusant, quand Florent ira toucher l'argent de ces argousins!

Il riait d'aise, il trouvait cela profondément comique.

-- Je ne veux pas de cette place, dit nettement Florent. Je me suis
juré de ne rien accepter de l'empire. Je crèverais de faim, que je
n'entrerais pas à la préfecture. C'est impossible, entendez-vous,
Gavard!

Gavard entendait et restait un peu gêné. Quenu avait baissé la tête.
Mais Lisa s'était tournée, regardait fixement Florent, le cou gonflé,
la gorge crevant le corsage. Elle allait ouvrir la bouche, quand la
Sarriette entra, il y eut un nouveau silence.

-- Ah bien! s'écria la Sarriette avec son rire tendre, j'allais
oublier d'acheter du lard... Madame Quenu, coupez-moi douze bardes,
mais bien minces, n'est-ce pas? pour des alouettes... C'est Jules qui
a voulu manger des alouettes... Tiens, vous allez bien, mon oncle?

Elle emplissait la boutique de ses jupes folles. Elle souriait à tout
le monde, d'une fraîcheur de lait, décoiffée d'un côté par le veut des
Halles. Gavard lui avait pris les mains; et elle, avec son
effronterie:

-- Je parie que vous parliez de moi, quand je suis entrée Qu'est-ce
que vous disiez donc, mon oncle?

Lisa l'appela.

-- Voyez, est-ce assez mince comme cela?

Sur un bout de planche, devant elle, elle coupait des bardes,
délicatement. Puis, en les enveloppant:

-- Il ne vous faut rien autre chose?

-- Ma foi, puisque je me suis dérangée, dit la Sarriette, donnez-moi
une livre de saindoux... Moi, j'adore les pommes de terre frites, je
fais un déjeuner avec deux sous de pommes de terre frites et une botte
de radis... Oui, une livre de saindoux, madame Quenu.

La charcutière avait mis une feuille de papier fort sur une balance.
Elle prenait le saindoux dans le pot, sous l'étagère, avec une spatule
de buis, augmentant à petits coups, d'une main douce, le tas de
graisse qui s'étalait un peu. Quand la balance tomba, elle enleva le
papier, le plia, le corna vivement, du bout des doigts.

-- C'est vingt-quatre sous, dit-elle, et six sous de bardes, ça fait
trente sous... Il ne vous faut rien autre chose?

La Sarriette dit que non. Elle paya, riant toujours, montrant ses
dents, regardant les hommes en face, avec sa jupe grise qui avait
tourné, son fichu rouge mal attaché, qui laissait voir une ligne
blanche de sa gorge, au milieu. Avant de sortir, elle alla menacer
Gavard en répétant:

-- Alors vous ne voulez pas me dire ce que vous racontiez quand je
suis entrée? Je vous ai vu rire, du milieu de la rue... Oh! le
sournois. Tenez, je ne vous aime plus.

Elle quitta la boutique, elle traversa la rue en courant. La belle
Lisa dit sèchement:

-- C'est mademoiselle Saget qui nous l'a envoyée.

Puis le silence continua. Gavard était consterné de l'accueil que
Florent faisait à sa proposition. Ce fut la charcutière qui reprit la
première, d'une voix très-amicale:

-- Vous avez tort, Florent, de refuser cette place d'inspecteur à la
marée... Vous savez combien les emplois sont pénibles à trouver. Vous
êtes dans une position à ne pas vous montrer difficile.

-- J'ai dit mes raisons, répondit-il.

Elle haussa les épaules.

-- Voyons, ce n'est pas sérieux... Je comprends à la rigueur que vous
n'aimiez pas le gouvernement. Mais ça n'empêche pas de gagner son
pain, ce serait trop bête... Et puis, l'empereur n'est pas un méchant
homme, mon cher. Je vous laisse dire quand vous racontez vos
souffrances. Est-ce qu'il le savait seulement, lui, si vous mangiez du
pain moisi et de la viande gâtée? Il ne peut pas être à tout, cet
homme... Vous voyez que, nous autres, il ne nous a pas empêchés de
faire nos affaires... Vous n'êtes pas juste, non, pas juste du tout.

Gavard était de plus en plus gêné. Il ne pouvait tolérer devant lui
ces éloges de l'empereur.

-- Ah! non, non, madame Quenu, murmura-t-il, vous allez trop loin.
C'est tout de la canaille...

-- Oh! vous, interrompit la belle Lisa en s'animant, vous ne serez
content que le jour où vous vous serez fait voler et massacrer avec
vos histoires. Ne parlons pas politique, parce que ça me mettrait en
colère... Il ne s'agit que de Florent, n'est-ce pas? Eh bien, je dis
qu'il doit absolument accepter la place d'inspecteur. Ce n'est pas ton
avis, Quenu?

Quenu, qui ne soufflait mot, fut très-ennuyé de la question brusque de
sa femme.

-- C'est une bonne place, dit-il sans se compromettre.

Et, comme un nouveau silence embarrassé se faisait:

-- Je vous en prie, laissons cela, reprit Florent. Ma résolution est
bien arrêtée. J'attendrai.

-- Vous attendrez! s'écria Lisa perdant patience.

Deux flammes roses étaient montées à ses joues. Les hanches élargies,
plantée debout dans son tablier blanc, elle se contenait pour ne pas
laisser échapper une mauvaise parole. Une nouvelle personne entra, qui
détourna sa colère. C'était madame Lecoeur.

-- Pourriez-vous me donner une assiette assortie d'une demi-livre, à
cinquante sous la livre? demanda-t-elle.

Elle feignit d'abord de ne pas voir son beau-frère; puis, elle le
salua d'un signe de tête, sans parler. Elle examinait les trois hommes
de la tête aux pieds, espérant sans doute surprendre leur secret, à la
façon dont ils attendaient qu'elle ne fût plus là. Elle sentait
qu'elle les dérangeait; cela la rendait plus anguleuse, plus aigre,
dans ses jupes tombantes, avec ses grands bras d'araignée, ses mains
nouées qu'elle tenait sous son tablier. Comme elle avait une légère
toux:

-- Est-ce que vous êtes enrhumée? dit Gavard gêné par le silence.

Elle répondit un non bien sec. Aux endroits où les os perçaient son
visage, la peau, tendue, était d'un rouge brique, et la flamme sourde
qui brûlait ses paupières, annonçait quelque maladie de foie, couvant
dans ses aigreurs jalouses. Elle se retourna vers le comptoir, suivit
chaque geste de Lisa qui la servait, de cet oeil méfiant d'une cliente
persuadée qu'on va la voler.

-- Ne me donnez pas de cervelas, dit-elle, je n'aime pas ça.

Lisa avait pris un couteau mince et coupait des tranches de saucisson.
Elle passa au jambon fumé et au jambon ordinaire, détachant des filets
délicats, un peu courbée, les yeux sur le couteau. Ses mains potelées,
d'un rose vif, qui touchaient aux viandes avec des légèretés molles,
en gardaient une sorte de souplesse grasse, des doigts ventrus aux
phalanges. Elle avança une terrine, en demandant:

-- Vous voulez du veau piqué, n'est-ce pas?

Madame Lecoeur parut se consulter longuement; puis elle accepta. La
charcutière coupait maintenant dans des terrines. Elle prenait sur le
bout d'un couteau à large lame des tranches de veau piqué et de pâté
de lièvre. Et elle posait chaque tranche au milieu de la feuille de
papier, sur les balances.

-- Vous ne me donnez pas de la hure aux pistaches? fit remarquer
madame Lecoeur, de sa voix mauvaise.

Elle dut donner de la hure aux pistaches. Mais la marchande de beurre
devenait exigeante. Elle voulut deux tranches de galantine; elle
aimait ça. Lisa, irritée déjà, jouant d'impatience avec le manche des
couteaux, eut beau lui dire que la galantine était truffée, qu'elle ne
pouvait en mettre que dans les assiettes assorties à trois francs la
livre. L'autre continuait à fouiller les plats, cherchant ce qu'elle
allait demander encore. Quand l'assiette assortie fut pesée, il fallut
que la charcutière ajoutât de la gelée et des cornichons. Le bloc de
gelée, qui avait la forme d'un gâteau de Savoie, au milieu d'une
plaque de porcelaine, trembla sous sa main brutale de colère; et elle
fit jaillir le vinaigre, en prenant, du bout des doigts, deux gros
cornichons dans le pot, derrière l'étuve.

-- C'est vingt-cinq sous, n'est-ce pas? dit madame Lecoeur, sans se
presser.

Elle voyait parfaitement la sourde irritation de Lisa. Elle en
jouissait, tirant sa monnaie avec lenteur, comme perdue dans les gros
sous de sa poche. Elle regardait Gavard en dessous, goûtait le silence
embarrassé que sa présence prolongeait, jurant qu'elle ne s'en irait
pas, puisqu'on faisait « des cachoteries » avec elle. La charcutière
lui mit enfin son paquet dans la main, et elle dut se retirer. Elle
s'en alla, sans dire un mot, avec un long regard, tout autour de la
boutique.

Quand elle ne fut plus là, Lisa éclata.

-- C'est encore la Saget qui nous l'a envoyée, celle-là! Est-ce que
cette vieille gueuse va faire défiler toutes les Halles ici, pour
savoir ce que nous disons!... Et comme elles sont malignes! A-t-on
jamais vu acheter des côtelettes panées et des assiettes assorties à
cinq heures du soir! Elles se donneraient des indigestions, plutôt que
de ne pas savoir... Par exemple, si la Saget m'en renvoie une autre,
vous allez voir comme je la recevrai. Ce serait ma soeur, que je la
flanquerais à la porte.

Devant la colère de Lisa, les trois hommes se taisaient.

Gavard était venu s'accouder sur la balustrade de l'étalage, à rampe
de cuivre; il s'absorbait, faisait tourner un des balustres de cristal
taillé, détaché de sa tringle de laiton. Puis, levant la tête:

-- Moi, dit-il, j'avais regardé ça comme une farce.

-- Quoi donc? demanda Lisa encore toute secouée.

-- La place d'inspecteur à la marée.

Elle leva les mains, regarda Florent une dernière fois, s'assit sur la
banquette rembourrée du comptoir, ne desserra plus les dents. Gavard
expliquait tout au long son idée: le plus attrapé, en somme, ça serait
le gouvernement qui donnerait ses écus. Il répétait avec complaisance:

-- Mon cher, ces gueux-là vous ont laissé crever de faim, n'est-ce
pas? Eh bien, il faut vous faire nourrir par eux, maintenant... C'est
très-fort, ça m'a séduit tout de suite.

Florent souriait, disait toujours non. Quenu, pour faire plaisir à sa
femme, tenta de trouver de bons conseils. Mais celle-ci semblait ne
plus écouter. Depuis un instant, elle regardait avec attention du côté
des Halles. Brusquement, elle se remit debout, en s'écriant:

-- Ah! c'est la Normande qu'on envoie maintenant. Tant pis! la
Normande payera pour les autres.

Une grande brune poussait la porte de la boutique. C'était la belle
poissonnière, Louise Méhudin, dite la Normande. Elle avait une beauté
hardie, très-blanche et délicate de peau, presque aussi forte que
Lisa, mais d'oeil plus effronté et de poitrine plus vivante. Elle
entra, cavalière, avec sa chaîne d'or sonnant sur son tablier, ses
cheveux nus peignés à la mode, son noeud de gorge, un noeud de
dentelle qui faisait d'elle une des reines coquettes des Halles. Elle
portait une vague odeur de marée; et, sur une de ses mains, près du
petit doigt, il y avait une écaille de hareng, qui mettait là une
mouche de nacre. Les deux femmes, ayant habité la même maison, rue
Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de
rivalité qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement.
Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la
belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forçait à soutenir
chacune sa renommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière,
de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la
poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se
surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses
corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des
noeuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient
très-douces, très-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupière à
demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir
l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

-- Dites, c'est bien demain soir que vous faites le boudin? demanda la
Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace et
implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.

-- C'est que, voyez-vous, j'adore le boudin chaud, quand il sort de la
marmite... Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda
Florent, qui semblait l'intéresser: puis, comme elle ne voulait pas
s'en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle
eut l'imprudence d'ajouter:

-- Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin... Il n'était pas bien
frais.

-- Pas bien frais! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres
tremblantes.

Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Normande ne crût
pas qu'elle prenait du dépit, à cause de son noeud de dentelle. Mais
on ne se contentait pas de l'espionner, on venait l'insulter, cela
dépassait la mesure. Elle se courba, les poings sur son comptoir; et,
d'une voix un peu rauque:

-- Dites donc, la semaine dernière, quand vous m'avez vendu cette
paire de soles, vous savez, est-ce que je suis allée vous dire
qu'elles étaient pourries devant le monde!

-- Pourries!... mes soles pourries!... s'écria la poissonnière, la
face empourprée.

Elles restèrent un instant suffoquées, muettes et terribles, au-dessus
des viandes. Toute leur belle amitié s'en allait; un mot avait suffi
pour montrer les dents aiguës sous le sourire.

-- Vous êtes une grossière, dit la belle Normande. Si jamais je remets
les pieds ici, par exemple!

-- Allez donc, allez donc, dit la belle Lisa. On sait bien à qui on a
affaire.

La poissonnière sortit, sur un gros mot qui laissa la charcutière
toute tremblante. La scène s'était passée si rapidement, que les trois
hommes, abasourdis, n'avaient pas eu le temps d'intervenir. Lisa se
remit bientôt. Elle reprenait la conversation, sans faire aucune
allusion à ce qui venait de se passer, lorsque Augustine, la fille de
boutique, rentra de course. Alors, elle dit à Gavard, en le prenant en
particulier, de ne pas rendre réponse à monsieur Verlaque; elle se
chargeait de décider son beau-fière, elle demandait deux jours, au
plus. Quenu retourna à la cuisine. Comme Gavard emmenait Florent, et
qu'ils entraient prendre un vermout chez monsieur Lebigre, il lui
montra trois femmes, sous la rue couverte, entre le pavillon de la
marée et le pavillon de la volaille.

-- Elles en débitent! murmura-t-il, d'un air envieux.

Les Halles se vidaient, et il y avait là, en effet, mademoiselle
Saget, madame Lecoeur et la Sarriette, au bord du trottoir. La vieille
fille pérorait.

-- Quand je vous le disais, madame Lecoeur, votre beau-frère est
toujours fourré dans leur boutique... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

-- Oh! de mes yeux vu! Il était assis sur une table. Il semblait chez
lui.

-- Moi, interrompit la Sarriette, je n'ai rien entendu de mal... Je ne
sais pas pourquoi vous vous montez la tête.

Mademoiselle Saget haussa les épaules.

-- Ah! bien, reprit-elle, vous êtes encore d'une bonne pâte, vous, ma
belle!... Vous ne voyez donc pas pourquoi les Quenu attirent monsieur
Gavard?... Je parie, moi, qu'il laissera tout ce qu'il possède à la
petite Pauline.

-- Vous croyez cela! s'écria madame Lecoeur, blême de fureur.

Puis, elle reprit d'une voix dolente, comme si elle venait de recevoir
un grand coup:

-- Je suis toute seule, je n'ai pas de défense, il peut bien faire ce
qu'il voudra, cet homme... Vous avez entendu, sa nièce est pour lui.
Elle a oublié ce qu'elle m'a coûté, elle me livrerait pieds et poings
liés.

-- Mais non, ma tante, dit la Sarriette, c'est vous qui n'avez jamais
eu que de vilaines paroles pour moi.

Elles se réconcilièrent sur-le-champ, elles s'embrassèrent. La nièce
promit de ne plus être taquine; la tante jura, sur ce qu'elle avait de
plus sacré, qu'elle regardait la Sarriette comme sa propre fille.
Alors mademoiselle Saget leur donna des conseils sur la façon dont
elles devaient se conduire pour forcer Gavard à ne pas gaspiller son
bien. Il fut convenu que les Quenu-Gradelle étaient des pas
grand'chose, et qu'on les surveillerait.

-- Je ne sais quel mic-mac il y a chez eux, dit la vieille fille, mais
ça ne sent pas bon... Ce Florent, ce cousin de madame Quenu, qu'est-ce
que vous en pensez, vous autres?

Les trois femmes se rapprochèrent, baissant la voix.

-- Vous savez bien, reprit madame Lecoeur, que nous l'avons vu, un
matin, les souliers percés, les habits couverts de poussière, avec
l'air d'un voleur qui a fait un mauvais coup... Il me fait peur, ce
garçon-là.

-- Non, il est maigre, mais il n'est pas vilain homme, murmura la
Sarriette.

Mademoiselle Saget réfléchissait. Elle pensait tout haut:

-- Je cherche depuis quinze jours, je donne ma langue aux chiens...
monsieur Gavard le connaît certainement... J'ai dû le rencontrer
quelque part, je me souviens plus...

Elle fouillait encore sa mémoire, quand la Normande arriva comme une
tempête. Elle sortait de la charcuterie.

-- Elle est polie, cette grande bête de Quenu! s'écria-t-elle,
heureuse de se soulager. Est-ce qu'elle ne vient pas de me dire que je
ne vendais que du poisson pourri! Ah! je vous l'ai arrangée!... En
voilà une baraque, avec leurs cochonneries gâtées qui empoisonnent le
monde!

-- Qu'est-ce que vous lui aviez donc dit? demanda la vieille, toute
frétillante, enchantée d'apprendre que les deux femmes s'étaient
disputées.

-- Moi! mais rien du tout! pas ça, tenez!... J'étais entrée
très-poliment la prévenir que je prendrais du boudin demain soir, et
alors elle m'a agonie de sottises... Fichue hypocrite, va, avec ses
airs d'honnêteté! Elle payera ça plus cher qu'elle ne pense.

Les trois femmes sentaient que la Normande ne disait pas la vérité;
mais elles n'en épousèrent pas moins sa querelle avec un flot de
paroles mauvaises. Elles se tournaient du côté de la rue Rambuteau,
insultantes, inventant des histoires sur la saleté de la cuisine des
Quenu, trouvant des accusations vraiment prodigieuses. Ils auraient
vendu de la chair humaine que l'explosion de leur colère n'aurait pas
été plus menaçante. Il fallut que la poissonnière recommençât trois
fois son récit.

-- Et le cousin, qu'est-ce qu'il a dit? demanda méchamment
mademoiselle Saget.

-- Le cousin! répondit la Normande d'une voix aiguë, vous croyez au
cousin, vous!... Quelque amoureux, ce grand dadais!

Les trois autres commères se récrièrent. L'honnêteté de Lisa était un
des actes de foi du quartier.

-- Laissez donc! est-ce qu'on sait jamais, avec ces grosses sainte n'y
touche, qui ne sont que graisse? Je voudrais bien la voir sans
chemise, sa vertu!... Elle a un mari trop serin pour ne pas le faire
cocu.

Mademoiselle Saget hochait la tête, comme pour dire qu'elle n'était
pas éloignée de se ranger à cette opinion. Elle reprit doucement:

-- D'autant plus que le cousin est tombé on ne sait d'où, et que
l'histoire racontée par les Quenu est bien louche.

-- Eh! c'est l'amant de la grosse! affirma de nouveau la poissonnière.
Quelque vaurien, quelque rouleur qu'elle aura ramassé dans la rue. Ça
se voit bien.

-- Les hommes maigres sont de rudes hommes, déclara la Sarriette d'un
air convaincu.

-- Elle l'a habillé tout à neuf, fit remarquer madame Lecoeur. Il doit
lui coûter bon.

-- Oui, oui, vous pourriez avoir raison, murmura la vieille
demoiselle. Il faudra savoir...

Alors, elles s'engagèrent à se tenir au courant de ce qui se passerait
dans la baraque des Quenu-Gradelle. La marchande de beurre prétendait
qu'elle voulait ouvrir les yeux de son beau-frère sur les maisons
qu'il fréquentait. Cependant, la Normande s'était un peu calmée; elle
s'en alla, bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand
elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:

-- Je suis sûre que la Normande aura été insolente, c'est son
habitude... Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent
du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.

Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut éloignée à son tour:

-- Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit,
reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient.
Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son
traversin, ma tante.

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme
elle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne
valaient pas la corde pour les pendre. D'ailleurs, on avait pu la
voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle,
des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue
Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du
quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait,
sur toutes choses, une autorité incontestée. Quand on disait: « Madame
Taboureau a dit ceci, madame Taboureau a dit cela, » il n'y avait plus
qu'à s'incliner. La vieille demoiselle, sous prétexte, ce jour-là, de
savoir à quelle heure le four était chaud, pour apporter un plat de
poires, dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en
éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis,
contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente
bataille qu'elle flairait, sans s'être fâchée avec personne, elle
rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa
mémoire l'image du cousin de madame Quenu.

Ce même jour, le soir, après le dîner, Florent sortit, se promena
quelque temps, sous une des rues couvertes des Halles. Un fin
brouillard montait, les pavillons vides avaient une tristesse grise,
piquée des larmes jaunes du gaz. Pour la première fois, Florent se
sentait importun; il avait conscience de la façon malapprise dont il
était tombé au milieu de ce monde gras, en maigre naïf; il s'avouait
nettement qu'il dérangeait tout le quartier, qu'il devenait une gêne
pour les Quenu, un cousin de contrebande, de mine par trop
compromettante. Ces réflexions le rendaient fort triste, non pas qu'il
eût remarqué chez son frère ou chez Lisa la moindre dureté; il
souffrait de leur bonté même; il s'accusait de manquer de délicatesse
en s'installant ainsi chez eux. Des doutes lui venaient. Le souvenir
de la conversation dans la boutique, l'après-midi, lui causait un
malaise vague. Il était comme envahi par cette odeur des viandes du
comptoir, il se sentait glisser à une lâcheté molle et repue.
Peut-être avait-il eu tort de refuser cette place d'inspecteur qu'on
lui offrait. Cette pensée mettait en lui une grande lutte; il fallait
qu'il se secouât pour retrouver ses roideurs de conscience. Mais un
vent humide s'était levé, soufflant sous la rue couverte. Il reprit
quelque calme et quelque certitude, lorsqu'il fut obligé de boutonner
sa redingote. Le vent emportait de ses vêtements cette senteur grasse
de la charcuterie, dont il était tout alangui.

Il rentrait, quand il rencontra Claude Lantier. Le peintre, renfermé
au fond de son paletot verdâtre, avait la voix sourde, pleine de
colère. Il s'emporta contre la peinture, dit que c'était un métier de
chien, jura qu'il ne toucherait de sa vie à un pinceau. L'après-midi,
il avait crevé d'un coup de pied une tête d'étude qu'il faisait
d'après cette gueuse de Cadine. Il était sujet à ces emportements
d'artiste impuissant en face des oeuvres solides et vivantes qu'il
rêvait. Alors, rien n'existait plus pour lui, il battait les rues,
voyait noir, attendait le lendemain comme une résurrection.
D'ordinaire, il disait qu'il se sentait gai le matin et horriblement
malheureux le soir; chacune de ses journées était un long effort
désespéré. Florent eut peine à reconnaître le flâneur insouciant des
nuits de la Halle. Ils s'étaient déjà retrouvés à la charcuterie.
Claude, qui connaissait l'histoire du déporté, lui avait serré la
main, en lui disant qu'il était un brave homme. Il allait, d'ailleurs,
très-rarement chez les Quenu.

-- Vous êtes toujours chez ma tante? dit Claude. Je ne sais pas
comment vous faites pour rester au milieu de cette cuisine. Ça pue là
dedans. Quand j'y passe une heure, il me semble que j'ai assez mangé
pour trois jours. J'ai eu tort d'y entrer ce matin; c'est ça qui m'a
fait manquer mon étude.

Et, au bout de quelques pas faits en silence:

-- Ah! les braves gens! reprit-il. Ils me font de la peine, tant ils
se portent bien. J'avais songé à faire leurs portraits, mais je n'ai
jamais su dessiner ces figures rondes où il n'y a pas d'os... Allez,
ce n'est pas ma tante Lisa qui donnerait des coups de pied dans ses
casseroles. Suis-je assez bête d'avoir crevé la tête de Cadine!
Maintenant, quand j'y songe, elle n'était peut-être pas mal.

Alors, ils causèrent de la tante Lisa. Claude dit que sa mère ne
voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donna à entendre que
celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariée à un ouvrier;
d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il
raconta qu'un brave homme s'était imaginé de l'envoyer au collège,
séduit par les ânes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'âge de
huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de
rente, ce qui l'empêchait de mourir de faim.

-- N'importe, continua-t-il, j'aurais mieux aimé être un ouvrier...
Tenez, menuisier, par exemple. Ils sont très-heureux, les menuisiers.
Ils ont une table à faire, n'est-ce pas? ils la font, et ils se
couchent, heureux d'avoir fini leur table, absolument satisfaits...
Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne
peux achever me trottent dans la tête. Je n'ai jamais fini, jamais,
jamais.

Sa voix se brisait presque dans des sanglots. Puis, il essaya de rire.
Il jurait, cherchait des mots orduriers, s'abîmait en pleine boue,
avec la rage froide d'un esprit tendre et exquis qui doute de lui et
qui rêve de se salir. Il finit par s'accroupir devant un des regards
donnant sur les caves des Halles, où le gaz brûle éternellement. Là,
dans ces profondeurs, il montra à Florent, Marjolin et Cadine qui
soupaient tranquillement, assis sur une des pierres d'abatage des
resserres aux volailles. Les gamins avaient des moyens à eux pour se
cacher et habiter les caves, après la fermeture des grilles.

-- Hein! quelle brute, quelle belle brute! répétait Claude en parlant
de Marjolin avec une admiration envieuse. Et dire que cet animal-là
est heureux!... Quand ils vont avoir achevé leurs pommes, ils se
coucheront ensemble dans un de ces grands paniers pleins de plumes.
C'est une vie ça, au moins!... Ma foi, vous avez raison de rester dans
la charcuterie; peut-être que ça vous engraissera.

Il partit brusquement. Florent remonta à sa mansarde, troublé par ces
inquiétudes nerveuses qui réveillaient ses propres incertitudes. Il
évita, le lendemain, de passer la matinée à la charcuterie; il fit une
grande promenade le long des quais. Mais, au déjeuner, il fut repris
par la douceur fondante de Lisa. Elle lui reparla de la place
d'inspecteur à la marée, sans trop insister, comme d'une chose qui
méritait réflexion. Il l'écoutait, l'assiette pleine, gagné malgré lui
par la propreté dévote de la salle à manger; la natte mettait une
mollesse sous ses pieds; les luisants de la suspension de cuivre, le
jaune tendre du papier peint et du chêne clair des meubles, le
pénétraient d'un sentiment d'honnêteté dans le bien-être, qui
troublait ses idées du faux et du vrai. Il eut cependant la force de
refuser encore, en répétant ses raisons, tout en ayant conscience du
mauvais goût qu'il y avait à faire un étalage brutal de ses
entêtements et de ses rancunes, eu un pareil lieu, Lisa ne se fâcha
pas; elle souriait au contraire, d'un beau sourire qui embarrassait
plus Florent que la sourde irritation de la veille. Au dîner, on ne
causa que des grandes salaisons d'hiver, qui allaient tenir tout le
personnel de la charcuterie sur pied.

Les soirées devenaient froides. Dès qu'on avait dîné, on passait dans
la cuisine. Il y faisait très-chaud. Elle était si vaste, d'ailleurs,
que plusieurs personnes y tenaient à l'aise, sans gêner le service,
autour d'une table carrée, placée au milieu. Les murs de la pièce
éclairée au gaz étaient recouverts de plaques de faïence blanches et
bleues, à hauteur d'homme. À gauche, se trouvait le grand fourneau de
fonte, percé de trois trous, dans lesquels trois marmites trapues
enfonçaient leurs culs noirs de la suie du charbon de terre; au bout,
une petite cheminée, montée sur un four et garnie d'un fumoir, servait
pour les grillades; et, au-dessus du fourneau, plus haut que les
écumoires, les cuillers, les fourchettes à longs manches, dans une
rangée de tiroirs numérotés, s'alignaient les chapelures, la fine et
la grosse, les mies de pain pour paner, les épices, le girofle, la
muscade, les poivres. À droite, la table à hacher, énorme bloc de
chêne appuyé contre la muraille, s'appesantissait, toute couturée et
toute creusée; tandis que plusieurs appareils, fixés sur le bloc, une
pompe à injecter, une machine à pousser, une hacheuse mécanique,
mettaient là, avec leurs rouages et leurs manivelles, l'idée
mystérieuse et inquiétante de quelque cuisine de l'enfer. Puis, tout
autour des murs, sur des planches, et jusque sous les tables,
s'entassaient des pots, des terrines, des seaux, des plats, des
ustensiles de fer-blanc, une batterie de casseroles profondes,
d'entonnoirs élargis, des râteliers de couteaux et de couperets, des
files de lardoires et d'aiguilles, tout un monde noyé dans la graisse.
La graisse débordait, malgré la propreté excessive, suintait entre les
plaques de faïence, cirait les carreaux rouges du sol, donnait un
reflet grisâtre à la fonte du fourneau, polissait les bords de la
table à hacher d'un luisant et d'une transparence de chêne verni. Et,
au milieu de cette buée amassée goutte à goutte, de cette évaporation
continue des trois marmites, où fondaient les cochons, il n'était
certainement pas, du plancher au plafond, un clou qui ne pissât la
graisse.

Les Quenu-Gradelle fabriquaient tout chez eux. Ils ne faisaient guère
venir du dehors que les terrines des maisons renommées, les rillettes,
les bocaux de conserve, les sardines, les fromages, les escargots.
Aussi, dès septembre, s'agissait-il de remplir la cave, vidée pendant
l'été. Les veillées se prolongeaient même après la fermeture de la
boutique. Quenu, aidé d'Auguste et de Léon, emballait les saucissons,
préparait les jambons, fondait les saindoux, faisait les lards de
poitrine, les lards maigres, les lards à piquer. C'était un bruit
formidable de marmites et de hachoirs, des odeurs de cuisine qui
montaient dans la maison entière. Cela sans préjudice de la
charcuterie courante, de la charcuterie fraîche, les pâtés de foie et
de lièvre, les galantines, les saucisses et les boudins.

Ce soir-là, vers onze heures, Quenu, qui avait mis en train deux
marmites de saindoux, dut s'occuper du boudin. Auguste l'aida. À un
coin de la table carrée, Lisa et Augustine raccommodaient du linge;
tandis que, devant elles, de l'autre côté de la table, Florent était
assis, la face tournée vers le fourneau, souriant à la petite Pauline
qui, montée sur ses pieds, voulait qu'il la fit « sauter en l'air. »
Derrière eux, Léon hachait de la chair à saucisse, sur le bloc de
chêne, à coups lents et réguliers.

Auguste alla d'abord chercher dans la cour deux brocs pleins de sang
de cochon. C'était lui qui saignait à l'abattoir. Il prenait le sang
et l'intérieur des bêtes, laissant aux garçons d'échaudoir le soin
d'apporter, l'après-midi, les porcs tout préparés dans leur voiture.
Quenu prétendait qu'Auguste saignait comme pas un garçon charcutier de
Paris.

La vérité était qu'Auguste se connaissait à merveille à la qualité du
sang; le boudin était bon, toutes les fois qu'il disait: « Le boudin
sera bon. »

-- Eh bien, aurons-nous du bon boudin? demanda Lisa. Il déposa ses
deux brocs, et, lentement:

-- Je le crois, madame Quenu, oui, je le crois... Je vois d'abord ça à
la façon dont le sang coule. Quand je retire le couteau, si le sang
part trop doucement, ce n'est pas un bon signe, ça prouve qu'il est
pauvre...

-- Mais interrompit Quenu, c'est aussi selon comme le couteau a été
enfoncé.

La face blême d'Auguste eut un sourire.

-- Non, non, répondit-il, j'enfonce toujours quatre doigts du couteau;
c'est la mesure... Mais, voyez-vous, le meilleur signe, c'est encore
lorsque le sang coule et que je le reçois en le battant avec la main,
dans le seau. Il faut qu'il soit d'une bonne chaleur, crémeux, sans
être trop épais.

Augustine avait laissé son aiguille. Les yeux levés, elle regardait
Auguste. Sa figure rougeaude, aux durs cheveux châtains, prenait un
air d'attention profonde. D'ailleurs, Lisa, et la petite Pauline
elle-même, écoutaient également avec un grand intérêt.

-- Je bats, je bats, je bats, n'est-ce pas? continua le garçon, en
faisant aller sa main dans le vide, comme s'il fouettait une crème. Eh
bien, quand je retire ma main et que je la regarde, il faut qu'elle
soit comme graissée par le sang, de façon à ce que le gant rouge soit
bien du même rouge partout... Alors, on peut dire sans se tromper:
« Le boudin sera bon, »

Il resta un instant la main en l'air, complaisamment, l'attitude
molle; cette main qui vivait dans des seaux de sang était toute rosé,
avec des ongles vifs, au bout de la manche blanche. Quenu avait
approuvé de la tête. Il y eut un silence. Léon hachait toujours.
Pauline, qui était restée songeuse, remonta sur les pieds de son
cousin, en criant de sa voix claire:

-- Dis, cousin, raconte-moi l'histoire du monsieur qui a été mangé par
les bêtes.

Sans doute, dans cette tête de gamine, l'idée du sang des cochons
avait éveillé celle « du monsieur mangé par les bêtes. » Florent ne
comprenait pas, demandait quel monsieur. Lisa se mit à rire.

-- Elle demande l'histoire de ce malheureux, vous savez, cette
histoire que vous avez dite un soir à Gavard. Elle l'aura entendue.

Florent était devenu tout grave. La petite alla prendre dans ses bras
le gros chat jaune, l'apporta sur les genoux du cousin, en disant que
Mouton, lui aussi, voulait écouter l'histoire. Mais Mouton sauta sur
la table. Il resta là, assis, le dos arrondi, contemplant ce grand
garçon maigre qui, depuis quinze jours, semblait être pour lui un
continuel sujet de profondes réflexions. Cependant, Pauline se
fâchait, elle tapait des pieds, elle voulait l'histoire. Comme elle
était vraiment insupportable:

-- Eh! racontez-lui donc ce qu'elle demande, dit Lisa à Florent, elle
nous laissera tranquille.

Florent garda le silence un instant encore. Il avait les yeux à terre.
Puis, levant la tête lentement, il s'arrêta aux deux femmes qui
tiraient leurs aiguilles, regarda Quenu et Auguste qui préparaient la
marmite pour le boudin. Le gaz brûlait tranquille, la chaleur du
fourneau était très-douce, toute la graisse de la cuisine luisait dans
un bien-être de digestion large. Alors, il posa la petite Pauline sur
l'un de ses genoux, et, souriant d'un sourire triste, s'adressant à
l'enfant:

-- Il était une fois un pauvre homme. On l'envoya très-loin,
très-loin, de l'autre côté de la mer... Sur le bateau qui l'emportait,
il y avait quatre cents forçats avec lesquels on le jeta. Il dut vivre
cinq semaines au milieu de ces bandits, vêtu comme eux de toile à
voile, mangeant à leur gamelle. De gros poux le dévoraient, des sueurs
terribles le laissaient sans force. La cuisine, la boulangerie, la
machine du bateau, chauffaient tellement les faux-ponts, que dix des
forçats moururent de chaleur. Dans la journée, on les faisait monter
cinquante à la fois, pour leur permettre de prendre l'air de la mer;
et, comme on avait peur d'eux, deux canons étaient braqués sur
l'étroit plancher où ils se promenaient. Le pauvre homme était bien
content, quand arrivait son tour. Ses sueurs se calmaient un peu. Il
ne mangeait plus, il était très-malade. La nuit, lorsqu'on l'avait
remis aux fers, et que le gros temps le roulait entre ses deux
voisins, il se sentait lâche, il pleurait, heureux de pleurer sans
être vu...

Pauline écoutait, les yeux agrandis, ses deux petites mains croisées
dévotement.

-- Mais, interrompit-elle, ce n'est pas l'histoire du monsieur qui a
été mangé par les bêtes... C'est une autre histoire, dis, mon cousin?

-- Attends, tu verras, répondit doucement Florent. J'y arriverai, à
l'histoire du monsieur... Je te raconte l'histoire tout entière.

-- Ah! bien, murmura l'enfant d'un air heureux.

Pourtant elle resta pensive, visiblement préoccupée par quelque grosse
difficulté qu'elle ne pouvait résoudre. Enfin, elle se décida.

-- Qu'est-ce qu'il avait donc fait, le pauvre homme, demanda-t-elle,
pour qu'on le renvoyât et qu'on le mit dans le bateau?

Lisa et Augustine eurent un sourire. L'esprit de l'enfant les
ravissait. Et Lisa, sans répondre directement, profita du la
circonstance pour lui faire la morale; elle la frappa beaucoup, en lui
disant qu'on mettait aussi dans le bateau les enfants qui n'étaient
pas sages.

-- Alors, fit remarquer judicieusement Pauline, c'était bien fait, si
le pauvre homme de mon cousin pleurait la nuit.

Lisa reprit sa couture, en baissant les épaules. Quenu n'avait pas
entendu. Il venait de couper dans la marmite des rondelles d'oignon
qui prenaient, sur le feu, des petites voix claires et aiguës de
cigales pâmées de chaleur. Ça sentait très-bon. La marmite, lorsque
Quenu y plongeait sa grande cuiller de bois, chantait plus fort,
emplissant la cuisine de l'odeur pénétrante de l'oignon cuit. Auguste
préparait, dans un plat, des gras de lard. Et le hachoir de Léon
allait à coups plus vifs, raclant la table par moments pour ramener la
chair à saucisse qui commençait à se mettre en pâte.

-- Quand on fut arrivé, continua Florent, on conduisit l'homme dans
une île nommée l'île du Diable. Il était là avec d'autres camarades
qu'on avait aussi chassés de leur pays. Tous furent très-malheureux.
On les obligea d'abord à travailler comme des forçats. Le gendarme qui
les gardait les comptait trois fois par jour, pour être bien sûr qu'il
ne manquait personne. Plus tard, on les laissa libres de faire ce
qu'ils voulaient; on les enfermait seulement la nuit, dans une grande
cabane de bois, où ils dormaient sur des hamacs tendus entre deux
barres. Au bout d'un an, ils allaient nu-pieds, et leurs vêtements
étaient si déchirés, qu'ils montraient leur peau. Ils s'étaient
construit des huttes avec des troncs d'arbre, pour s'abriter contre le
soleil, dont la flamme brûle tout dans ce pays-là; mais les huttes ne
pouvaient les préserver des moustiques qui, la nuit, les couvraient de
boutons et d'enflures. Il en mourut plusieurs; les autres devinrent
tout jaunes, si secs, si abandonnés, avec leurs grandes barbes, qu'ils
faisaient pitié...

-- Auguste, donnez-moi les gras, cria Quenu.

Et lorsqu'il tint le plat, il fit glisser doucement dans la marmite
les gras de lard, en les délayant du bout de la cuiller. Les gras
fondaient. Une vapeur plus épaisse monta du fourneau.

-- Qu'est ce qu'on leur donnait à manger? demanda la petite Pauline
profondément intéressée.

-- On leur donnait du riz plein de vers et de la viande qui sentait
mauvais, répondit Florent, dont la voix s'assourdissait. Il fallait
enlever les vers pour manger le riz. La viande, rôtie et très-cuite,
s'avalait encore; mais bouillie, elle puait tellement, qu'elle donnait
souvent des coliques.

-- Moi, j'aime mieux être au pain sec, dit l'enfant après s'être
consultée.

Léon, ayant fini de hacher, apporta la chair à saucisse dans un plat,
sur la table carrée. Mouton, qui était resté assis, les yeux sur
Florent, comme extrêmement surpris par l'histoire, dut se reculer un
peu, ce qu'il fit de très-mauvaise grâce. Il se pelotonna, ronronnant,
le nez sur la chair à saucisse. Cependant, Lisa paraissait ne pouvoir
cacher son étonnement ni son dégoût; le riz plein de vers et la viande
qui sentait mauvais lui semblaient sûrement des saletés à peine
croyables, tout à fait déshonorantes pour celui qui les avait mangées.
Et, sur son beau visage calme, dans le gonflement de son cou, il y
avait une vague épouvante, eu face de cet homme nourri de choses
immondes.

-- Non, ce n'était pas un lieu de délices, reprit-il, oubliant la
petite Pauline, les yeux vagues sur la marmite qui fumait. Chaque jour
des vexations nouvelles, un écrasement continu, une violation de toute
justice, un mépris de la charité humaine, qui exaspéraient les
prisonniers et les brûlaient lentement d'une fièvre de rancune
maladive. On vivait en bête, avec le fouet éternellement levé sur les
épaules. Ces misérables voulaient tuer l'homme... On ne peut pas
oublier, non ce n'est pas possible. Ces souffrances crieront vengeance
un jour.

Il avait baissé la voix, et les lardons qui sifflaient joyeusement
dans la marmite la couvraient de leur bruit de friture bouillante.
Mais Lisa l'entendait, effrayée de l'expression implacable que son
visage avait prise brusquement. Elle le jugea hypocrite, avec cet air
doux qu'il savait feindre.

Le ton sourd de Florent avait mis le comble au plaisir de Pauline.
Elle s'agitait sur le genou du cousin, enchantée de l'histoire.

-- Et l'homme, et l'homme? murmurait-elle.

Florent regarda la petite Pauline, parut se souvenir, retrouva son
sourire triste.

-- L'homme, dit-il, n'était pas content d'être dans l'île. Il n'avait
qu'une idée, s'en aller, traverser la mer pour atteindre la côte, dont
on voyait, par les beaux temps, la ligne blanche à l'horizon. Mais ce
n'était pas commode. Il fallait construire un radeau. Comme des
prisonniers s'étaient sauvés déjà, on avait abattu tous les arbres de
l'île, afin que les autres ne pussent se procurer du bois. L'île était
toute pelée, si nue, si aride sous les grands soleils, que le séjour
en devenait plus dangereux et plus affreux encore. Alors l'homme eut
l'idée, avec deux de ses camarades, de se servir des troncs d'arbres
de leurs huttes. Un soir, ils partirent sur quelques mauvaises poutres
qu'ils avaient liées avec des branches sèches. Le vent les portait
vers la côte. Le jour allait paraître, quand leur radeau échoua sur un
banc de sable, avec une telle violence, que les troncs d'arbres
détachés furent emportés par les vagues. Les trois malheureux
faillirent rester dans le sable; ils enfonçaient jusqu'à la ceinture;
même il y en eut un qui disparut jusqu'au menton, et que les deux
autres durent retirer. Enfin ils atteignirent un rocher, où ils
avaient à peine assez de place pour s'asseoir. Quand le soleil se
leva, ils aperçurent en face d'eux la côte, une barre de falaises
grises tenant tout un côté de l'horizon. Deux, qui savaient nager, se
décidèrent à gagner ces falaises. Ils aimaient mieux risquer de se
noyer tout de suite que de mourir lentement de faim sur leur écueil.
Ils promirent à leur compagnon de venir le chercher, lorsqu'ils
auraient touché terre et qu'ils se seraient procuré une barque.

----Ah! voilà, je sais maintenant! cria la petite Pauline, tapant de
joie dans ses mains. C'est l'histoire du monsieur qui a été mangé par
les bêtes.

-- Ils purent atteindre la côte, poursuivit Florent; mais elle était
déserte, ils ne trouvèrent une barque qu'au bout de quatre jours...
Quand ils revinrent à recueil, ils virent leur compagnon étendu sur le
dos, les pieds et les mains dévorés, la face rongée, le ventre plein
d'un grouillement de crabes qui agitaient la peau des flancs, comme si
un râle furieux eût traversé ce cadavre à moitié mangé et frais
encore.

Un murmure de répugnance échappa à Lisa et à Augustine. Léon, qui
préparait des boyaux de porc pour le boudin, fit une grimace. Quenu
s'arrêta dans son travail, regarda Auguste pris de nausées. Et il n'y
avait que Pauline qui riait. Ce ventre, plein d'un grouillement de
crabes, s'étalait étrangement au milieu de la cuisine, mêlait des
odeurs suspectes aux parfums du lard et de l'oignon.

-- Passez-moi le sang! cria Quenu, qui, d'ailleurs, ne suivait pas
l'histoire.

Auguste apporta les deux brocs. Et, lentement, il versa le sang dans
la marmite, par minces filets rouges, tandis que Quenu le recevait, en
tournant furieusement la bouillie qui s'épaississait. Lorsque les
brocs furent vides, ce dernier, atteignant un à un les tiroirs,
au-

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