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L'homme Qui Rit

by Victor Hugo · French · Gutenberg #5423 · 1,214,815 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of L'homme Qui Rit
    
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Title: L'homme Qui Rit

Author: Victor Hugo


        
Release date: April 1, 2004 [eBook #5423]
                Most recently updated: March 23, 2015

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/5423

Credits: Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
        and the Online Distributed Proofreading Team.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOMME QUI RIT ***




Produced by Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
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VICTOR HUGO



L’HOMME QUI RIT


De l’Angleterre tout est grand, même ce qui n’est pas bon, même
l’oligarchie. Le patriciat anglais, c’est le patriciat dans le
sens absolu du mot.  Pas de féodalité plus illustre, plus
terrible et plus vivace.  Disons-le, cette féodalité a été utile
à ses heures. C’est en Angleterre que ce phénomène, la
Seigneurie, veut être étudié, de même que c’est en France qu’il
faut étudier ce phénomène, la Royauté.

Le vrai titre de ce livre serait _l’Aristocratie_. Un autre
livre, qui suivra, pourra être intitulé _la Monarchie_. Et ces
deux livres, s’il est donné à l’auteur d’achever ce travail, en
précéderont et en amèneront un autre qui sera intitulé:
_Quatrevingt-treize_.

Hauteville-House, 1869.




PREMIÈRE PARTIE--LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES

I--URSUS
II--LES COMPRACHICOS


LIVRE PREMIER--LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME

I--LA POINTE SUD DE PORTLAND
II--ISOLEMENT
III--SOLITUDE
IV--QUESTIONS
V--L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE
VI--BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT
VII--LA POINTE NORD DE PORTLAND


LIVRE DEUXIÈME--L’OURQUE EN MER

I--LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME
II--LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES
III--LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE
IV--ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES
V--HARDQUANONNE
VI--ILS SE CROIENT AIDÉS
VII--HORREUR SACRÉE
VIII--NIX ET NOX
IX--SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE
X--LA GRANDE SAUVAGE.  C’EST LA TEMPÊTE
XI--LES CASQUETS
XII--CORPS A CORPS AVEC L’ÉCUEIL
XIII--FACE A FACE AVEC LA NUIT
XIV--ORTACH
XV--PORTENTOSUM MARE
XVI--DOUCEUR SUBITE DE L’ÉNIGME
XVII--LA RESSOURCE DERNIÈRE
XVIII--LA RESSOURCE SUPRÊME


LIVRE TROISIÈME--L’ENFANT DANS L’OMBRE

I--LE CHESS-HILL
II--EFFET DE NEIGE
III--TOUTE VOIE DOULOUREUSE SE COMPLIQUE D’UN FARDEAU
IV--AUTRE FORME DU DÉSERT
V--LA MISANTHROPIE FAIT DES SIENNES
VI--LE RÉVEIL


DEUXIEME PARTIE--PAR ORDRE DU ROI


LIVRE PREMIER--ÉTERNELLE PRÉSENCE DU PASSÉ; LES HOMMES REFLÈTENT L’HOMME

I--LORD CLANCHARLIE
II--LORD DAVID DIRRY-MOIR
III--LA DUCHESSE JOSIANE
IV--MAGISTER ELEGANTIARUM
V--LA REINE ANNE
VI--BARKILPHEDRO
VII--BARKILPHEDRO PERCE
VIII--INFERI
IX--HAÏR EST AUSSI FORT QU’AIMER
X--FLAMBOIEMENTS QU’ON VERRAIT SI L’HOMME ÉTAIT TRANSPARENT
XI--BARKILPHEDRO EN EMBUSCADE
XII--ÉCOSSE, IRLANDE ET ANGLETERRE


LIVRE DEUXIÈME--GWINPLAINE ET DEA

I--OU L’ON VOIT LE VISAGE DE CELUI DONT ON N’A ENCORE VU QUE LES ACTIONS
II--DEA
III--«OCULOS NON HABET ET VIDET»
IV--LES AMOUREUX ASSORTIS
V--LE BLEU DANS LE NOIR
VI--URSUS INSTITUTEUR, ET URSUS TUTEUR
VII--LA CÉCITÉ DONNE DES LEÇONS DE CLAIRVOYANCE
VIII--NON SEULEMENT LE BONHEUR, MAIS LA PROSPÉRITÉ
IX--EXTRAVAGANCES QUE LES GENS SANS GOUT APPELLENT POÉSIE
X--COUP D’ŒIL DE CELUI QUI EST HORS DE TOUT SUR LES CHOSES ET
    SUR LES HOMMES
XI--GWYNPLAINE EST DANS LE JUSTE, URSUS EST DANS LE VRAI
XII--URSUS LE POËTE ENTRAINE URSUS LE PHILOSOPHE


LIVRE TROISIÈME--COMMENCEMENT DE LA FÊLURE

I--L’INN TADCASTER
II--ÉLOQUENCE EN PLEIN VENT
III--OU LE PASSANT REPARAIT
IV--LES CONTRAIRES FRATERNISENT DANS LA HAINE
V--LE WAPENTAKE
VI--LA SOURIS INTERROGÉE PAR LES CHATS
VII--QUELLES  RAISONS   PEUT  AVOIR   UN QUADRUPLE  POUR VENIR
      S’ENCANAILLER PARMI LES GROS SOUS?
VIII--SYMPTOMES  D’EMPOISONNEMENT
IX--ABYSSUS ABYSSUM VOCAT


LIVRE QUATRIÈME--LA  CAVE  PÉNALE

I--LA TENTATION DE  SAINT GWYNPLAINE
II--DU PLAISANT AU SÉVÈRE
III--LEX, REX, FEX
IV--URSUS ESPIONNE LA POLICE
V--MAUVAIS LIEU
VI--QUELLES MAGISTRATURES IL Y AVAIT SOUS LES PERRUQUES D’AUTREFOIS
VII--FRÉMISSEMENT
VIII--GÉMISSEMENT


LIVRE CINQUIÈME--LA MER ET LE SORT REMUENT SOUS LE MÊME SOUFFLE

I--SOLIDITÉ  DES  CHOSES  FRAGILES
II--CE QUI ERRE NE SE TROMPE PAS
III--AUCUN HOMME NE PASSERAIT BRUSQUEMENT DE LA SIBÉRIE AU SÉNÉGAL SANS
      PERDRE CONNAISSANCE.  (Humboldt.)
IV--FASCINATION
V--ON CROIT SE SOUVENIR, ON OUBLIE

LIVRE  SIXIÈIME--ASPECTS VARIÉS D’URSUS

I--CE  QUE DIT LE MISANTHROPE
II--CE  QU’IL FAIT
III--COMPLICATIONS
IV--MOENIBUS SURDIS CAMPANA MUTA
V--LA RAISON D’ÉTAT TRAVAILLE EN PETIT COMME EN GRAND


LIVRE SEPTIEME--LA   TITANE

I--RÉVEIL
II--RESSEMBLANCE D’UN PALAIS AVEC UN BOIS
III--EVE
IV--SATAN
V--ON SE RECONNAIT, MAIS ON NE SE CONNAIT PAS


LIVRE  HUITIEME--LE CAPITOLE ET SON VOISINAGE

I--DISSECTION DES CHOSES MAJESTUEUSES
II--IMPARTIALITÉ
III--LA VIEILLE  SALLE
IV--LA VIEILLE  CHAMBRE
V--CAUSERIES  ALTIÈRES
VI--LA HAUTE ET LA BASSE
VII--LES TEMPÊTES D’HOMMES PIRES QUE LES TEMPETES D’OCÉANS
VIII--SERAIT BON FRÈRE S’IL N’ÉTAIT BON FILS


LIVRE   NEUVIEME--EN RUINE

I--C’EST A TRAVERS L’EXCÈS DE GRANDEUR QU’ON ARRIVE A L’EXCÈS DE MISÈRE
II--RÉSIDU

CONCLUSION--LA MER ET  LA  NUIT

I--CHIEN DE GARDE PEUT ÊTRE ANGE GARDIEN
II--BARKILPHEDRO A VISÉ L’AIGLE ET A ATTEINT LA COLOMBE
III--LE PARADIS RETROUVÉ ICI-BAS
IV--NON. LA-HAUT

NOTE




PREMIÈRE PARTIE




LA MER ET LA NUIT

DEUX CHAPITRES PRÉLIMINAIRES




I--URSUS


Ursus et Homo étaient liés d’une amitié étroite.  Ursus était un
homme, Homo était un loup, Leurs humeurs s’étaient convenues.
C’était l’homme qui avait baptisé le loup.  Probablement il
s’était aussi choisi lui-même son nom; ayant trouvé _Ursus_ bon
pour lui, il avait trouvé _Homo_ bon pour la bête, L’association
de cet homme et de ce loup profitait aux foires, aux fêtes de
paroisse, aux coins de rues où les passants s’attroupent, et au
besoin qu’éprouve partout le peuple d’écouter des sornettes et
d’acheter de l’orviétan.  Ce loup, docile et gracieusement
subalterne, était agréable à la foule.  Voir des apprivoisements
est une chose qui plaît.  Notre suprême contentement est de
regarder défiler toutes les variétés de la domestication.  C’est
ce qui fait qu’il y a tant de gens sur le passage des cortèges
royaux.

Ursus et Homo allaient de carrefour en carrefour, des places
publiques d’Aberystwith aux places publiques de Yeddburg, de pays
en pays, de comté en comté, de ville en ville.  Un marché épuisé,
ils passaient à l’autre.  Ursus habitait une cahute roulante
qu’Homo, suffisamment civilisé, traînait le jour et gardait la
nuit.  Dans les routes difficiles, dans les montées, quand il y
avait trop d’ornière et trop de boue, l’homme se bouclait la
bricole au cou et tirait fraternellement, côte à côte avec le
loup.  Ils avaient ainsi vieilli ensemble.  Ils campaient à
l’aventure dans une friche, dans une clairière, dans la patte
d’oie d’un entre-croisement de routes, à l’entrée des hameaux,
aux portes des bourgs, dans les halles, dans les mails publics,
sur la lisière des parcs, sur les parvis d’églises, Quand la
carriole s’arrêtait dans quelque champ de foire, quand les
commères accouraient béantes, quand les curieux faisaient cercle,
Ursus pérorait, Homo approuvait.  Homo, une sébile dans sa
gueule, faisait poliment la quête dans l’assistance.  Ils
gagnaient leur vie.  Le loup était lettré, l’homme aussi.  Le
loup avait été dressé par l’homme, ou s’était dressé tout seul, à
diverses gentillesses de loup qui contribuaient à la
recette.--Surtout ne dégénère pas en homme, lui disait son ami.

Le loup ne mordait jamais, l’homme quelquefois.  Du moins, mordre
était la prétention d’Ursus.  Ursus était un misanthrope, et,
pour souligner sa misanthropie, il s’était fait bateleur.  Pour
vivre aussi, car l’estomac impose ses conditions.  De plus ce
bateleur misanthrope, soit pour se compliquer, soit pour se
compléter, était médecin.  Médecin c’est peu, Ursus était
ventriloque.  On le voyait parler sans que sa bouche remuât.  Il
copiait, à s’y méprendre, l’accent et la prononciation du premier
venu; il imitait les voix à croire entendre les personnes.  A lui
tout seul, il faisait le murmure d’une foule, ce qui lui donnait
droit au titre d’_engastrimythe_.  Il le prenait.  Il
reproduisait toutes sortes de cris d’oiseaux, la grive, le
grasset, l’alouette pépi, qu’on nomme aussi la béguinette, le
merle à plastron blanc, tous voyageurs comme lui; de façon que,
par instants, il vous faisait entendre, à son gré, ou une place
publique couverte de rumeurs humaines, ou une prairie pleine de
voix bestiales; tantôt orageux comme une multitude, tantôt puéril
et serein comme l’aube.--Du reste, ces talents-là, quoique rares,
existent.  Au siècle dernier, un nommé Touzel, qui imitait les
cohues mêlées d’hommes et d’animaux et qui copiait tous les cris
de bêtes, était attaché à la personne de Buffon en qualité de
ménagerie.--Ursus était sagace, invraisemblable, et curieux, et
enclin aux explications singulières, que nous appelons fables.
Il avait l’air d’y croire.  Cette effronterie faisait partie de
sa malice.  Il regardait dans la main des quidams, ouvrait des
livres au hasard et concluait, prédisait les sorts, enseignait
qu’il est dangereux de rencontrer une jument noire et plus
dangereux encore de s’entendre, au moment où l’on part pour un
voyage, appeler par quelqu’un qui ne sait pas où vous allez, et
il s’intitulait «marchand de superstition».  Il disait: «Il y a
entre l’archevêque de Cantorbéry et moi une différence; moi,
j’avoue.» Si bien que l’archevêque, justement indigné, le fit un
jour venir; mais Ursus, adroit, désarma sa grâce en lui récitant
un sermon de lui Ursus sur le saint jour de Christmas que
l’archevêque, charmé, apprit par cœur, débita en chaire et
publia, comme de lui archevêque.  Moyennant quoi, il pardonna.

Ursus, médecin, guérissait, parce que ou quoique.  Il pratiquait
les aromates.  Il était versé dans les simples.  Il tirait parti
de la profonde puissance qui est dans un tas de plantes
dédaignées, la coudre moissine, la bourdaine blanche, le hardeau,
la mancienne, la bourg-épine, la viorne, le nerprun.  Il traitait
la phthisie par la ros solis; il usait à propos des feuilles du
tithymale qui, arrachées par le bas, sont un purgatif, et,
arrachées par le haut, sont un vomitif; il vous ôtait un mal de
gorge au moyen de l’excroissance végétale dite _oreille de juif_;
il savait quel est le jonc qui guérit le bœuf, et quelle est la
menthe qui guérit le cheval; il était au fait des beautés et des
bontés de l’herbe mandragore qui, personne ne l’ignore, est homme
et femme.  Il avait des recettes.  Il guérissait les brûlures
avec de la laine de salamandre, de laquelle Néron, au dire de
Pline, avait une serviette.  Ursus possédait une cornue et un
matras; il faisait de la transmutation; il vendait des panacées.
On contait de lui qu’il avait été jadis un peu enfermé à Bedlam;
on lui avait fait l’honneur de le prendre pour un insensé, mais
on l’avait relâché, s’apercevant qu’il n’était qu’un poëte.
Cette histoire n’était probablement pas vraie; nous avons tous de
ces légendes que nous subissons.

La réalité est qu’Ursus était savantasse, homme de goût, et vieux
poëte latin.  Il était docte sous les deux espèces, il
hippocralisait et il pindarisait.  Il eût concouru en phébus avec
Rapin et Vida.  Il eût composé d’une façon non moins triomphante
que le Père Bouhours des tragédies jésuites.  Il résultait de sa
familiarité avec les vénérables rhythmes et mètres des anciens
qu’il avait des images à lui, et toute une famille de métaphores
classiques.  Il disait d’une mère précédée de ses deux filles:
_c’est un dactyle_, d’un père suivi de ses deux fils: _c’est un
anapeste_, et d’un petit enfant marchant entre son grand-père et
sa grand’mère: _c’est un amphimacre_.  Tant de science ne pouvait
aboutir qu’à la famine.  L’école de Salerne dit: «Mangez peu et
souvent».  Ursus mangeait peu et rarement; obéissant ainsi à une
moitié du précepte et désobéissant à l’autre; mais c’était la
faute du public, qui n’affluait pas toujours et n’achetait pas
fréquemment.  Ursus disait: «L’expectoration d’une sentence
soulage.  Le loup est consolé par le hurlement, le mouton par la
laine, la forêt par la fauvette, la femme par l’amour, et le
philosophe par l’épiphonème.» Ursus, au besoin, fabriquait des
comédies qu’il jouait à peu près; cela aide à vendre les drogues.
Il avait, entre autres œuvres, composé une bergerade héroïque en
l’honneur du chevalier Hugh Middleton qui, en 1608, apporta à
Londres une rivière.  Cette rivière était tranquille dans le
comté de Hartford, à soixante milles de Londres; le chevalier
Middleton vint et la prit; il amena une brigade de six cents
hommes armés de pelles et de pioches, se mit à remuer la terre,
la creusant ici, l’élevant là, parfois vingt pieds haut, parfois
trente pieds profond, fit des aqueducs de bois en l’air, et ça et
là huit cents ponts, de pierre, de brique, de madriers, et un
beau matin, la rivière entra dans Londres, qui manquait d’eau.
Ursus transforma tous ces détails vulgaires en une belle
bucolique entre le fleuve Tamis et la rivière Serpentine; le
fleuve invitait la rivière à venir chez lui, et lui offrait son
lit, et lui disait: «Je suis trop vieux pour plaire aux femmes,
mais je suis assez riche pour les payer.»--Tour ingénieux et
galant pour exprimer que sir Hugh Middleton avait fait tous les
travaux à ses frais.

Ursus était remarquable dans le soliloque.  D’une complexion
farouche et bavarde, ayant le désir de ne voir personne et le
besoin de parler à quelqu’un, il se tirait d’affaire en se
parlant à lui-même.  Quiconque a vécu solitaire sait à quel point
le monologue est dans la nature.  La parole intérieure démange.
Haranguer l’espace est un exutoire.  Parler tout haut et tout
seul, cela fait l’effet d’un dialogue avec le dieu qu’on a en
soi.  C’était, on ne l’ignore point, l’habitude de Socrate.  Il
se pérorait.  Luther aussi.  Ursus tenait de ces grands hommes.
Il avait cette faculté hermaphrodite d’être son propre auditoire.
Il s’interrogeait et se répondait; il se glorifiait et
s’insultait.  On l’entendait de la rue monologuer dans sa cahute.
Les passants, qui ont leur manière à eux d’apprécier les gens
d’esprit, disaient: c’est un idiot.  Il s’injuriait parfois, nous
venons de le dire, mais il y avait aussi des heures où il se
rendait justice.  Un jour, dans une de ces allocutions qu’il
s’adressait à lui-même, on l’entendit crier:--J’ai étudié le
végétal dans tous ses mystères, dans la tige, dans le bourgeon,
dans la sépale, dans le pétale, dans l’étamine, dans la carpelle,
dans l’ovule, dans la thèque, dans la sporange, et dans
l’apothécion.  J’ai approfondi la chromatie, l’osmosie, et la
chymosie, c’est-à-dire la formation de la couleur, de l’odeur et
de la saveur.--Il y avait sans doute, dans ce certificat qu’Ursus
délivrait à Ursus, quelque fatuité, mais que ceux qui n’ont point
approfondi la chromatie, l’osmosie et la chymosie, lui jettent la
première pierre.

Heureusement Ursus n’était jamais allé dans les Pays-Bas.  On l’y
eût certainement voulu peser pour savoir s’il avait le poids
normal au delà ou en deçà duquel un homme est sorcier.  Ce poids
en Hollande était sagement fixé par la loi.  Rien n’était plus
simple et plus ingénieux.  C’était une vérification.  On vous
mettait dans un plateau, et l’évidence éclatait si vous rompiez
l’équilibre; trop lourd, vous étiez pendu; trop léger, vous étiez
brûlé, On peut voir encore aujourd’hui, à Oudewater, la balance à
peser les sorciers, mais elle sert maintenant à peser les
fromages, tant la religion a dégénéré!  Ursus eût eu certainement
maille à partir avec cette balance.  Dans ses voyages, il
s’abstint de la Hollande, et fit bien.  Du reste, nous croyons
qu’il ne sortait point de la Grande-Bretagne.

Quoi qu’il en fût, étant très pauvre et très âpre, et ayant fait
dans un bois la connaissance d’Homo, le goût de la vie errante
lui était venu.  Il avait pris ce loup en commandite, et il s’en
était allé avec lui par les chemins, vivant, à l’air libre, de la
grande vie du hasard.  Il avait beaucoup d’industrie et
d’arrière-pensée et un grand art en toute chose pour guérir,
opérer, tirer les gens de maladie, et accomplir des
particularités surprenantes; il était considéré comme bon
saltimbanque et bon médecin; il passait aussi, on le comprend,
pour magicien; un peu, pas trop; car il était malsain à celle
époque d’être cru ami du diable.  A vrai dire, Ursus, par passion
de pharmacie et amour des plantes, s’exposait, vu qu’il allait
souvent cueillir des herbes dans les fourrés bourrus où sont les
salades de Lucifer, et où l’on risque, comme l’a constaté le
conseiller De l’Ancre, de rencontrer dans la brouée du soir un
homme qui sort de terre, «borgne de l’œil droit, sans manteau,
l’épée au côté, pieds nus et deschaux».  Ursus du reste, quoique
d’allure et de tempérament bizarres, était trop galant homme pour
attirer ou chasser la grêle, faire paraître des faces, tuer un
homme du tourment de trop danser, suggérer des songes clairs ou
trisles et pleins d’effroi, et faire naître des coqs à quatre
ailes; il n’avait pas de ces méchancetés-là.  Il était incapable
de certaines abominations.  Comme, par exemple, de parler
allemand, hébreu ou grec, sans l’avoir appris, ce qui est le
signe d’une scélératesse exécrable, ou d’une maladie naturelle
procédant de quelque humeur mélancolique.  Si Ursus parlait
latin, c’est qu’il le savait.  Il ne se serait point permis de
parler syriaque, attendu qu’il ne le savait pas; en outre, il est
avéré que le syriaque est la langue des sabbats.  En médecine, il
préférait correctement Gallien à Cardan, Cardan, tout savant
homme qu’il est, n’étant qu’un ver de terre au respect de
Gallien.

En somme, Ursus n’était point un personnage inquiété par la
police.  Sa cahute était assez longue et assez large pour qu’il
pût s’y coucher sur un coffre où étaient ses hardes, peu
somptueuses.  Il était propriétaire d’une lanterne, de plusieurs
perruques, et de quelques ustensiles accrochés à des clous, parmi
lesquels des instruments de musique.  Il possédait en outre une
peau d’ours dont il se couvrait les jours de grande performance;
il appelait cela se mettre en costume.  Il disait: _J’ai deux
peaux; voici la vraie_.  Et il montrait la peau d’ours.  La
cahute à roues était à lui et au loup.  Outre sa cahute, sa
cornue et son loup, il avait une flûte et une viole de gambe, et
il en jouait agréablement.  Il fabriquait lui-même ses élixirs.
Il tirait de ses talents de quoi souper quelquefois.  Il y avait
au plafond de sa cahute un trou par où passait le tuyau d’un
poêle de fonte contigu à son coffre, assez pour roussir le bois.
Ce poêle avait deux compartiments; Ursus dans l’un faisait cuire
de l’alchimie, et dans l’autre des pommes de terre.  La nuit, le
loup dormait sous la cahute, amicalement enchaîné.  Homo avait le
poil noir, et Ursus le poil gris; Ursus avait cinquante ans, à
moins qu’il n’en eût soixante.  Son acceptation de la destinée
humaine était telle, qu’il mangeait, on vient de le voir, des
pommes de terre, immondice dont on nourrissait alors les
pourceaux et les forçats.  Il mangeait cela, indigné et résigné.
Il n’était pas grand, il était long.  Il était ployé et
mélancolique.  La taille courbée du vieillard, c’est le tassement
de la vie.  La nature l’avait fait pour être triste.  Il lui
était difficile de sourire, et il lui avait toujours été
impossible de pleurer.  Il lui manquait cette consolation, les
larmes, et ce palliatif, la joie.  Un vieux homme est une ruine
pensante; Ursus était cette ruine-là.  Une loquacité de
charlatan, une maigreur de prophète, une irascibilité de mine
chargée, tel était Ursus.  Dans sa jeunesse il avait été
philosophe chez un lord.

Cela se passait il y a cent quatrevingts ans, du temps que les
hommes étaient un peu plus des loups qu’ils ne sont aujourd’hui.

Pas beaucoup plus.


II

Homo n’était pas le premier loup venu.  A son appétit de nèfles
et de pommes, on l’eût pris pour un loup de prairie, à son pelage
foncé, on l’eût pris pour un lycaon, et à son hurlement atténué
en aboiement, on l’eût pris pour un culpeu; mais on n’a point
encore assez observé la pupille du culpeu pour être sûr que ce
n’est point un renard, et Homo était un vrai loup.  Sa longueur
était de cinq pieds, ce qui est une belle longueur de loup, même
en Lithuanie; il était très fort; il avait le regard oblique, ce
qui n’était pas sa faute; il avait la langue douce, et il en
léchait parfois Ursus; il avait une étroite brosse de poils
courts sur l’épine dorsale, et il était maigre d’une bonne
maigreur de forêt.  Avant de connaître Ursus et d’avoir une
carriole à traîner, il faisait allègrement ses quarante lieues
dans une nuit.  Ursus, le rencontrant dans un hallier, près d’un
ruisseau d’eau vive, l’avait pris en estime en le voyant pêcher
des écrevisses avec sagesse et prudence, et avait salué en lui un
honnête et authentique loup Koupara, du genre dit chien crabier.

Ursus préférait Homo, comme bête de somme, à un âne.  Faire tirer
sa cahute à un âne lui eût répugné; il faisait trop cas de l’âne
pour cela.  En outre, il avait remarqué que l’âne, songeur à
quatre pattes peu compris des hommes, a parfois un dressement
d’oreilles inquiétant quand les philosophes disent des sottises.
Dans la vie, entre notre pensée et nous, un âne est un tiers;
c’est gênant.  Comme ami, Ursus préférait Homo à un chien,
estimant que le loup vient de plus loin vers l’amitié.

C’est pourquoi Homo suffisait à Ursus.  Homo était pour Ursus
plus qu’un compagnon, c’était un analogue.  Ursus lui tapait ses
flancs creux en disant: _J’ai trouvé mon tome second_.

Il disait encore: Quand je serai mort, qui voudra me connaître
n’aura qu’à étudier Homo.  Je le laisserai après moi pour copie
conforme.

La loi anglaise, peu tendre aux bêtes des bois, eût pu chercher
querelle à ce loup et le chicaner sur sa hardiesse d’aller
familièrement dans les villes; mais Homo profitait de l’immunité
accordée par un statut d’Edouard IV aux «domestiques».--_Pourra
tout domestique suivant son maître aller et venir librement._--En
outre, un certain relâchement à l’endroit des loups était résulté
de la mode des femmes de la cour, sous les derniers Stuarts,
d’avoir, en guise de chiens, de petits loups-corsacs, dits
adives, gros comme des chats, qu’elles faisaient venir d’Asie à
grands frais.

Ursus avait communiqué à Homo une partie de ses talents, se tenir
debout, délayer sa colère en mauvaise humeur, bougonner au lieu
de hurler, etc.; et de son côté le loup avait enseigné à l’homme
ce qu’il savait, se passer de toit, se passer de pain, se passer
de feu, préférer la faim dans un bois à l’esclavage dans un
palais.

La cahute, sorte de cabane-voiture qui suivait l’itinéraire le
plus varié, sans sortir pourtant d’Angleterre et d’Écosse, avait
quatre roues, plus un brancard pour le loup, et un palonnier pour
l’homme.  Ce palonnier était l’en-cas des mauvais chemins.  Elle
était solide bien que bâtie en planches légères comme un
colombage.  Elle avait à l’avant une porte vitrée avec un petit
balcon servant aux harangues, tribune mitigée de chaire, et à
l’arrière une porte pleine trouée d’un vasistas.  L’abattement
d’un marche-pied de trois degrés tournant sur charnière et dressé
derrière la porte à vasistas donnait entrée dans la cahute, bien
fermée la nuit de verrous et de serrures.  Il avait beaucoup plu
et beaucoup neigé dessus.  Elle avait été peinte, mais on ne
savait plus trop de quelle couleur, les changements de saison
étant pour les carrioles comme les changements de règne pour les
courtisans, A l’avant, au dehors, sur une espèce de frontispice
en volige, on avait pu jadis déchiffrer cette inscription, en
caractères noirs sur fond blanc, lesquels s’étaient peu à peu
mêlés et confondus.

«L’or perd annuellement par le frottement un quatorze centième de
son volume; c’est ce qu’on nomme le _frai_; d’où il suit que, sur
quatorze cent millions d’or circulant par toute la terre, il se
perd tous les ans un million.  Ce million d’or s’en va en
poussière, s’envole, flotte, est atome, devient respirable,
charge, dose, leste et appesantit les consciences, et s’amalgame
avec l’âme des riches qu’il rend superbes et avec l’âme des
pauvres qu’il rend farouches.»

Cette inscription, effacée et biffée par la pluie et par la bonté
de la providence, était heureusement illisible, car il est
probable qu’à la fois énigmatique et transparente, cette
philosophie de l’or respiré n’eût pas été du goût des shériffs,
prévôts, marshalls, et autres porte-perruques de la loi.  La
législation anglaise ne badinait pas dans ce temps-là.  On était
aisément félon.  Les magistrats se montraient féroces par
tradition, et la cruauté était de routine.  Les juges
d’inquisition pullulaient.  Jeffrys avait fait des petits.


III

Dans l’intérieur de la cahute il y avait deux autres
inscriptions.  Au-dessus du coffre, sur la paroi de planches
lavée à l’eau de chaux, on lisait ceci, écrit à l’encre et à la
main:

«SEULES CHOSES QU’IL IMPORTE DE SAVOIR.

«Le baron pair d’Angleterre porte un tortil à six perles.

«La couronne commence au vicomte.

«Le vicomte porte une couronne de perles sans nombre, le comte
une couronne de perles sur pointes entremêlées de feuilles de
fraisier plus basses; le marquis, perles et feuilles d’égale
hauteur; le duc, fleurons sans perles; le duc royal, un cercle de
croix et de fleurs de lys; le prince de Galles, une couronne
pareille à celle du roi, mais non fermée.

«Le duc est _très haut et très puissant prince_; le marquis et le
comte, _très noble et puissant seigneur_; le vicomte, _noble et
puissant seigneur_; le baron, _véritablement seigneur_.

«Le duc est _grâce_; les autres pairs sont _seigneurie_.

«Les lords sont inviolables.

«Les pairs sont chambre et cour, _concilium et curia_,
législature et justice.

«Most honourable» est plus que «right honourable.»

«Les lords pairs sont qualifiés «lords de droit»; les lords non
pairs sont «lords de courtoisie»; il n’y a de lords que ceux qui
sont pairs.

«Le lord ne prête jamais serment, ni au roi, ni en justice.  Sa
parole suffit.  Il dit: _sur mon honneur_.

«Les communes, qui sont le peuple, mandées à la barre des lords,
s’y présentent humblement, tête nue, devant les pairs couverts.

«Les communes envoient aux lords les bills par quarante membres
qui présentent le bill avec trois révérences profondes.

«Les lords envoient aux communes les bills par un simple clerc.

«En cas de conflit, les deux chambres confèrent dans la chambre
peinte, les pairs assis et couverts, les communes debout et
nu-tête.

«D’après une loi d’Edouard VI, les lords ont le privilège
d’homicide simple.  Un lord qui tue un homme simplement n’est pas
poursuivi.

«Les barons ont le même rang que les évêques.

«Pour être baron pair, il faut relever du roi _per baroniam
integram_, par baronie entière.

«La baronie entière se compose de treize fiefs nobles et un
quart, chaque fief noble étant de vingt livres sterling, ce qui
monte à quatre cents marcs.

«Le chef de baronie, _caput baroniae_, est un château
héréditairement régi comme l’Angleterre elle-même; c’est-à-dire
ne pouvant être dévolu aux filles qu’à défaut d’enfants mâles, et
en ce cas allant à la fille aînée, _coeteris filiabus aliunde
satisfactis_[1].

  [1] Ce qui revient à dire: on pourvoit les autres filles comme
  on peut.  (_Note d’Ursus_.  En marge du mur.)

«Les barons ont la qualité de _lord_, du saxon _laford_, du grand
latin _dominus_ et du bas latin _lordus_.

«Les fils aînés et puînés des vicomtes et barons sont les
premiers écuyers du royaume.

«Les fils aînés des pairs ont le pas sur les chevaliers de la
Jarretière; les fils puînés, point.

«Le fils aîné d’un vicomte marche après tous les barons et avant
tous les baronnets.

«Toute fille de lord est _lady_.  Les autres filles anglaises
sont _miss_.

«Tous les juges sont inférieurs aux pairs.  Le sergent a un
capuchon de peau d’agneau; le juge a un capuchon de menu vair,
_de minuto vario_, quantité de petites fourrures blanches de
toutes sortes, hors l’hermine.  L’hermine est réservée aux pairs
et au roi.

«On ne peut accorder de _supplicavit_ contre un lord.

«Un lord ne peut être contraint par corps.  Hors le cas de Tour
de Londres.

«Un lord appelé chez le roi a droit de tuer un daim ou deux dans
le parc royal.

«Le lord tient dans son château cour de baron.

«Il est indigne d’un lord d’aller dans les rues avec un manteau
suivi de deux laquais.  Il ne peut se montrer qu’avec un grand
train de gentilshommes domestiques.

«Les pairs se rendent au parlement en carrosses à la file; les
communes, point.  Quelques pairs vont à Westminster en chaises
renversées à quatre roues.  La forme de ces chaises et de ces
carrosses armoriés et couronnés n’est permise qu’aux lords et
fait partie de leur dignité.

«Un lord ne peut être condamné à l’amende que par les lords, et
jamais à plus de cinq schellings, excepté le duc, qui peut être
condamné à dix.

«Un lord peut avoir chez lui six étrangers.  Tout autre anglais
n’en peut avoir que quatre.

«Un lord peut avoir huit tonneaux de vin sans payer de droits.

«Le lord est seul exempt de se présenter devant le shériff de
circuit.

«Le lord ne peut être taxé pour la milice.

«Quand il plaît à un lord, il lève un régiment et le donne au
roi; ainsi font leurs grâces le duc d’Athol, le duc de Hamilton,
et le duc de Northumberland.

«Le lord ne relève que des lords.

«Dans les procès d’intérêt civil, il peut demander son renvoi de
la cause, s’il n’y a pas au moins un chevalier parmi les juges.

«Le lord nomme ses chapelains.

«Un baron nomme trois chapelains; un vicomte, quatre; un comte et
un marquis, cinq; un duc, six.

«Le lord ne peut être mis à la question, même pour haute
trahison.

«Le lord ne peut être marqué à la main.

«Le lord est clerc, même ne sachant pas lire.  Il sait de droit.

«Un duc se fait accompagner par un dais partout où le roi n’est
pas; un vicomte a un dais dans sa maison; un baron a un couvercle
d’essai et se le fait tenir sous la coupe pendant qu’il boit; une
baronne a le droit de se faire porter la queue par un homme en
présence d’une vicomtesse.

«Quatrevingt-six lords, ou fils aînés de lords, président aux
quatrevingt-six tables, de cinq cents couverts chacune, qui sont
servies chaque jour à sa majesté dans son palais aux frais du
pays environnant la résidence royale.

«Un roturier qui frappe un lord a le poing coupé.

«Le lord est à peu près roi.

«Le roi est à peu près Dieu.

«La terre est une lordship.

«Les anglais disent à Dieu _milord_.»

Vis-à-vis cette inscription, on en lisait une deuxième, écrite de
la même façon, et que voici:

                  «SATISFACTIONS QUI DOIVENT SUFFIRE A CEUX QUI
                        N’ONT RIEN.

«Henri Auverquerque, comte de Grantham, qui siège à la chambre
des lords entre le comte de Jersey et le comte de Greenwich, a
cent mille livres sterling de rente.  C’est à sa seigneurie
qu’appartient le palais Grantham-Terrace, bâti tout en marbre, et
célèbre par ce qu’on appelle le labyrinthe des corridors, qui est
une curiosité où il y a le corridor incarnat en marbre de
Sarancolin, le corridor brun en lumachelle d’Astracan, le
corridor blanc en marbre de Lani, le corridor noir en marbre
d’Alabanda, le corridor gris en marbre de Staremma, le corridor
jaune en marbre de Hesse, le corridor vert en marbre du Tyrol, le
corridor rouge mi-parti griotte de Bohême et lumachelle de
Gordoue, le corridor bleu en turquin de Gênes, le corridor violet
en granit de Catalogne, le corridor deuil, veiné blanc et noir,
en schiste de Murviedro, le corridor rose en cipolin des Alpes,
le corridor perle en lumachelle de Nonette, et le corridor de
toutes couleurs, dit corridor courtisan, en brèche arlequine.

«Richard Lowther, vicomte Lonsdale, a Lowther, dans le
Weslmoreland, qui est d’un abord fastueux et dont le perron
semble inviter les rois à entrer.

«Richard, comte de Scarborough, vicomte et baron Lumley, vicomte
de Waierford en Irlande, lord-lieutenant et vice-amiral du comté
de Northumberland, et de Durham, ville et comté, a la double
châtellenie de Stansted, l’antique et la moderne, où l’on admire
une superbe grille en demi-cercle entourant un bassin avec jet
d’eau incomparable.  Il a de plus son château de Lumley.

«Robert Darcy, comte de Holderness, a son domaine de Holderness,
avec tours de baron, et des jardins infinis à la française où il
se promène en carrosse à six chevaux précédé de deux piqueurs,
comme il convient à un pair d’Angleterre.

«Charles Beauclerk, duc de Saint-Albans, comte de Burford, baron
Heddington, grand fauconnier d’Angleterre, a une maison à
Windsor, royale à côté de celle du roi.

«Charles Bodville, lord Robarles, baron Truro, vicomte Bodmyn, a
Wimple en Cambridge, qui fait trois palais avec trois frontons,
un arqué et deux triangulaires.  L’arrivée est à quadruple rang
d’arbres.

«Le très noble et très puissant lord Philippe Herbert, vicomte de
Caërdif, comte de Monlgomeri, comte de Pembroke, seigneur pair et
rosse de Candall, Marmion, Saint-Quentin et Churland, gardien de
l’étanerie dans les comtés de Cornouailles et de Devon, visiteur
héréditaire du collège de Jésus, a le merveilleux jardin de
Willton où il y a deux bassins à gerbe plus beaux que le
Versailles du roi très chrétien Louis quatorzième.

«Charles Seymour, duc de Somerset, a Somerset-House sur la
Tamise, qui égale la villa Pamphili de Rome.  On remarque sur la
grande cheminée deux vases de porcelaine de la dynastie des Yuen,
lesquels valent un demi-million de France.

«En Yorkshire, Arthur, lord Ingram, vicomte Irwin, a
Temple-Newsham où l’on entre par un arc de triomphe, et dont les
larges toits plats ressemblent aux terrasses morisques.

«Robert, lord Ferrers de Chartley, Bourchieret Lovaine, a, dans
le Leicestershire, Staunton-Harold dont le parc en plan géométral
a la forme d’un temple avec fronton; et, devant la pièce d’eau,
la grande église à clocher carré est à sa seigneurie.

«Dans le comté de Northampton, Charles Spencer, comte de
Sunderland, un du conseil privé de sa majesté, possède Althrop où
l’on entre par une grille à quatre piliers surmontés de groupes
de marbre.

«Laurence Hyde, comte de Rochester, a, en Surrey, New-Parke,
magnifique par son acrotère sculpté, son gazon circulaire entouré
d’arbres, et ses forêts à l’extrémité desquelles il y a une
petite montagne artistement arrondie et surmontée d’un grand
chêne qu’on voit de loin.

«Philippe Slanhope, comte de Chesterfield, possède Bredby, en
Derbyshire, qui a un pavillon d’horloge superbe, des fauconniers,
des garennes et de très belles eaux longues, carrées et ovales,
dont une en forme de miroir, avec deux jaillissements qui vont
très haut.

«Lord Cornwallis, baron de Eye, a Brome-Hall qui est un palais du
quatorzième siècle.

«Le très noble Algernon Capel, vicomte Malden, comte d’Essex, a
Cashiobury en Hersfordshire, château qui a la forme d’un grand H
et où il y a des chasses fort giboyeuses.

«Charles, lord Ossulstone, a Dawly en Middlesex où l’on arrive
par des jardins italiens.

«James Cecill, comte de Salisbury, à sept lieues de Londres, a
Hartfield-House, avec ses quatre pavillons seigneuriaux, son
beffroi au centre et sa cour d’honneur, dallée de blanc et de
noir comme celle de Saint-Germain.  Ce palais, qui a deux cent
soixante-douze pieds en front, a été bâti sous Jacques Ier par le
grand trésorier d’Angleterre, qui est le bisaïeul du comte
régnant.  On y voit le lit d’une comtesse de Salisbury, d’un prix
inestimable, entièrement fait d’un bois du Brésil qui est une
panacée contre la morsure des serpents, et qu’on appelle
_milhombres_, ce qui veut dire _mille hommes_.  Sur ce lit est
écrit en lettres d’or: _Honni soit qui mal y pense_.

«Edward Rich, comte de Warwick et Holland, a Warwick-Castle, où
l’on brûle des chênes entiers dans les cheminées.

«Dans la paroisse de Seven-Oaks, Charles Sackville, baron
Buekhurst, vicomte Cranfeild, comte de Dorset et Middlesex, a
Knowle, qui est grand comme une ville, et qui se compose de trois
palais, parallèles l’un derrière l’autre comme des lignes
d’infanterie, avec dix pignons à escalier sur la façade
principale, et une porte sous donjon à quatre tours.

«Thomas Thynne, vicomte Weymouth, baron Varminster, possède
Long-Leate, qui a presque autant de cheminées, de lanternes, de
gloriettes, de poivrières, de pavillons et de tourelles que
Chambord en France, lequel est au roi.

«Henry Howard, comte de Suffolk, a, à douze lieues de Londres, le
palais d’Audlyene en Middlesex, qui le cède à peine en grandeur
et majesté à l’Escurial du roi d’Espagne.

«En Bedforshire, Wrest-House-and-Park, qui est tout un pays
enclos de fossés et de murailles, avec bois, rivières et
collines, est à Henri, marquis de Kent.

«Hampton-Court, en Hereford, avec son puissant donjon crénelé, et
son jardin barré d’une pièce d’eau qui le sépare de la forêt, est
à Thomas, lord Coningsby.

«Grimsthorf, en Lincolnshire, avec sa longue façade coupée de
hautes tourelles en pal, ses parcs, ses étangs, ses faisanderies,
ses bergeries, ses boulingrins, ses quinconces, ses mails, ses
futaies, ses parterres brodés, quadrillés et losangés de fleurs,
qui ressemblent à de grands tapis, ses prairies de course, et la
majesté du cercle où les carrosses tournent avant d’entrer au
château, appartient à Robert, comte Lindsay, lord héréditaire de
la forêt de Walham.

«Up Parke, en Sussex, château carré avec deux pavillons
symétriques à beffroi des deux côtés de la cour d’honneur, est au
très honorable Ford, lord Grey, vicomte Glendale et comte de
Tankarville.

«Newnham Padox, en Warwickshire, qui a deux viviers
quadrangulaires, et un pignon avec vitrail à quatre pans, est au
comte de Denbigh, qui est comte de Rheinfelden en Allemagne.

«Wythame, dans le comté de Berk, avec son jardin français où il y
a quatre tonnelles taillées, et sa grande tour crénelée accostée
de deux hautes nefs de guerre, est à lord Montagne, comte
d’Abiegdon, qui a aussi Rycott, dont il est baron, et dont la
porte principale fait lire la devise: _Virtus ariete fortior_.

«William Cavendish, duc de Devonshîre, a six châteaux, dont
Chaltsworth qui est à deux élages du plus bel ordre grec, et en
outre sa grâce a son hôtel de Londres où il y a un lion qui
tourne le dos au palais du roi.

«Le vicomte Kinalmeaky, qui est comte de Cork en Irlande, a
Burlington-house en Picadily, avec de vastes jardins qui vont
jusqu’aux champs hors de Londres; il a aussi Chiswick où il y a
neuf corps de logis magnifiques; il a aussi Londesburgh qui est
un hôtel neuf à côté d’un vieux palais.

«Le duc de Beaufort a Chelsea qui contient deux châteaux
gothiques et un château florentin; il a aussi Badmington en
Glocester, qui est une résidence d’où rayonnent une foule
d’avenues comme d’une étoile.  Très noble et puissant prince
Henri, duc de Beaufort, est en même temps marquis et comte de
Worcester, baron Raglan, baron Power, et baron Herbert de
Chepstow.

«John Holles, duc de Newcastle et marquis de Clare, a Bolsover
dont le donjon carré est majestueux, plus Haughton en Nottingham
où il y a au centre d’un bassin une pyramide ronde imitant la
tour de Babel.

«William, lord Craven, baron Graven de Hampsteard, a, en
Warwickshire, une résidence, Comb-Abbey, où l’on voit le plus
beau jet d’eau de l’Angleterre, et, en Berkshire, deux baronnies,
Hampstead Marshall dont la façade offre cinq lanternes gothiques
engagées, et Asdowne Park qui est un château au point
d’intersection d’une croix de routes dans une forêt.

«Lord Linnœus Clancharlie, baron Clancharlie et Hunkerville,
marquis de Corleone en Sicile, a sa pairie assise sur le château
de Clancharlie, bâti en 914 par Edouard le Vieux contre les
Danois, plus Hunkerville-house à Londres, qui est un palais,
plus, à Windsor, Corleone-lodge, qui en est un autre, et huit
châtellenies, une à Bruxton, sur le Trerit, avec un droit sur les
carrières d’albâtre, puis Gumdraith, Homble, Moricambe,
Trenwardraith, Hell-Kerters, où il y a un puits merveilleux,
Pillinmore et ses marais à tourbe, Reculver près de l’ancienne
ville Vagniacoe, Vinecaunton sur la montagne Moil-enlli; plus
dix-neuf bourgs et villages avec baillis, et tout le pays de
Pensneth-chase, ce qui ensemble rapporte à sa seigneurie quarante
mille livres sterling de rente.

«Les cent soixante-douze pairs régnant sous Jacques II possèdent
entre eux en bloc un revenu de douze cent soixante-douze mille
livres sterling par an, qui est la onzième partie du revenu de
l’Angleterre,»

En marge du dernier nom, lord Linnœus Clancharlie, on lisait
cette note de la main d’Ursus:

--_Rebelle; en exil; biens, châteaux et domaines sous le
séquestre.  C’est bien fait._--


IV

Ursus admirait Homo.  On admire près de soi.  C’est une loi.

Être toujours sourdement furieux, c’était la situation intérieure
d’Ursus, et gronder était sa situation extérieure.  Ursus était
le mécontent de la création.  Il était dans la nature celui qui
fait de l’opposition.  Il prenait l’univers en mauvaise part.  Il
ne donnait de satisfecit à qui que ce soit, ni à quoi que ce
soit.  Faire le miel n’absolvait pas l’abeille de piquer; une
rosé épanouie n’absolvait pas le soleil de la fièvre jaune et du
vomito negro.  Il est probable que dans l’intimité Ursus faisait
beaucoup de critiques à Dieu.  Il disait:--Évidemment, le diable
est à ressort, et le tort de Dieu, c’est d’avoir lâché la
détente.--Il n’approuvait guère que les princes, et il avait sa
manière à lui de les applaudir.  Un jour que Jacques II donna en
don à la Vierge d’une chapelle catholique irlandaise une lampe
d’or massif, Ursus, qui passait par là, avec Homo, plus
indifférent, éclata en admiration devant tout le peuple, et
s’écria:--Il est certain que la sainte Vierge a bien plus besoin
d’une lampe d’or que les petits enfants que voilà pieds nus n’ont
besoin de souliers.

De telles preuves de sa «loyauté» et l’évidence de son respect
pour les puissances établies ne contribuèrent probablement pas
peu à faire tolérer par les magistrats son existence vagabonde et
sa mésalliance avec un loup.  Il laissait quelquefois le soir,
par faiblesse amicale, Homo se détirer un peu les membres et
errer en liberté autour de la cahute; le loup était incapable
d’un abus de confiance, et se comportait «en société»,
c’est-à-dire parmi les hommes, avec la discrétion d’un caniche;
pourtant, si l’on eût eu affaire à des alcades de mauvaise
humeur, cela pouvait avoir des inconvénients; aussi Ursus
maintenait-il, le plus possible, l’honnête loup enchaîné.  Au
point de vue politique, son écriteau sur l’or, devenu
indéchiffrable et d’ailleurs peu intelligible, n’était autre
chose qu’un barbouillage de façade et ne le dénonçait point.
Même après Jacques II, et sous le règne «respectable» de
Guillaume et Marie, les petites villes des comtés d’Angleterre
pouvaient voir rôder paisiblement sa carriole.  Il voyageait
librement, d’un bout de la Grande-Bretagne à l’autre, débitant
ses philtres et ses fioles, faisant, de moitié avec son loup, ses
mômeries de médecin de carrefour, et il passait avec aisance à
travers les mailles du filet de police tendu à cette époque par
toute l’Angleterre pour éplucher les bandes nomades, et
particulièrement pour arrêter au passage les «comprachicos».

Du reste, c’était juste.  Ursus n’était d’aucune bande.  Ursus
vivait avec Ursus; tête-à-tête de lui-même avec lui-même dans
lequel un loup fourrait gentiment son museau.  L’ambition d’Ursus
eût été d’être caraïbe; ne le pouvant, il était celui qui est
seul.  Le solitaire est un diminutif du sauvage, accepté par la
civilisation.  On est d’autant plus seul qu’on est errant.  De là
son déplacement perpétuel.  Rester quelque part lui semblait de
l’apprivoisement.  Il passait sa vie à passer son chemin.  La vue
des villes redoublait en lui le goût des broussailles, des
halliers, des épines, et des trous dans les rochers.  Son
chez-lui était la forêt.  Il ne se sentait pas très dépaysé dans
le murmure des places publiques assez pareil au brouhaha des
arbres.  La foule satisfait dans une certaine mesure le goût
qu’on a du désert.  Ce qui lui déplaisait dans cette cahute,
c’est qu’elle avait une porte et des fenêtres et qu’elle
ressemblait à une maison.  Il eût atteint son idéal s’il eût pu
mettre une caverne sur quatre roues, et voyager dans un antre.

Il ne souriait pas, nous l’avons dit, mais il riait; parfois,
fréquemment même, d’un rire amer.  Il y a du consentement dans le
sourire, tandis que le rire est souvent un refus.

Sa grande affaire était de haïr le genre humain.  Il était
implacable dans cette haine.  Ayant tiré à clair ceci que la vie
humaine est une chose affreuse, ayant remarqué la superposition
des fléaux, les rois sur le peuple, la guerre sur les rois, la
peste sur la guerre, la famine sur la peste, la bêtise sur le
tout, ayant constaté une certaine quantité de châtiment dans le
seul fait d’exister, ayant reconnu que la mort est une
délivrance, quand on lui amenait un malade, il le guérissait.  Il
avait des cordiaux et des breuvages pour prolonger la vie des
vieillards.  Il remettait les culs-de-jatte sur leurs pieds, et
leur jetait ce sarcasme;--Te voilà sur tes pattes.  Puisses-tu
marcher longtemps dans la vallée de larmes!  Quand il voyait un
pauvre mourant de faim, il lui donnait tous les liards qu’il
avait sur lui en grommelant:

--Vis, misérable!  mange!  dure longtemps!  ce n’est pas moi qui
abrégerai ton bagne.--Après quoi, il se frottait les mains, et
disait:--Je fais aux hommes tout le mal que je peux.

Les passants pouvaient, par le trou de la lucarne de l’arrière,
lire au plafond de la cahute cette enseigne, écrite à
l’intérieur, mais visible du dehors, et charbonnée en grosses
lettres: URSUS, PHILOSOPHE.




II

LES COMPRACHICOS


I

Qui connait à cette heure le mot _comprachicos?_ et qui en sait
le sens?

Les comprachicos, ou comprapequeños, étaient une hideuse et
étrange affiliation nomade, fameuse au dix-septième siècle,
oubliée au dix-huitième, ignorée aujourd’hui.  Les comprachicos
sont, comme «la poudre de succession», un ancien détail social
caractéristique.  Ils font partie de la vieille laideur humaine.
Pour le grand regard de l’histoire, qui voit les ensembles, les
comprachicos se rattachent à l’immense fait Esclavage.  Joseph
vendu par ses frères est un chapitre de leur légende.  Les
comprachicos ont laissé trace dans les législations pénales
d’Espagne et d’Angleterre.  On trouve ça et là dans la confusion
obscure des lois anglaises la pression de ce fait monstrueux,
comme on trouve l’empreinte du pied d’un sauvage dans une forêt.

Comprachicos, de même que comprapequenos, est un mot espagnol
composé qui signifie «les _achète-petits_».

Les comprachicos faisaient le commerce des enfants.

Ils en achetaient et ils en vendaient.

Ils n’en dérobaient point.  Le vol des enfants est une autre
industrie.

Et que faisaient-ils de ces enfants?

Des monstres.

Pourquoi des monstres?

Pour rire.

Le peuple a besoin de rire; les rois aussi.  Il faut aux
carrefours le baladin; il faut aux louvres le bouffon.  L’un
s’appelle Turlupin, l’autre Triboulet.

Les efforts de l’homme pour se procurer de la joie sont parfois
dignes de l’attention du philosophe.

Qu’ébauchons-nous dans ces quelques pages préliminaires?  un
chapitre du plus terrible des livres, du livre qu’on pourrait
intituler: l’_Exploitation des malheureux par les heureux._


II


Un enfant destiné à être un joujou pour les hommes, cela a
existé.  (Cela existe encore aujourd’hui.) Aux époques naïves et
féroces, cela constitue une industrie spéciale.  Le dix-septième
siècle, dit grand siècle, fut une de ces époques.  C’est un
siècle très byzantin; il eut la naïveté corrompue et la férocité
délicate, variété curieuse de civilisation.  Un tigre faisant la
petite bouche, Mme de Sévigné minaude à propos du bûcher et de la
roue.  Ce siècle exploita beaucoup les enfants; les historiens,
flatteurs de ce siècle, ont caché la plaie, mais ils ont laissé
voir le remède, Vincent de Paul.

Pour que l’homme-hochet réussisse, il faut le prendre de bonne
heure.  Le nain doit être commencé petit.  On jouait de
l’enfance.  Mais un enfant droit, ce n’est pas bien amusant.  Un
bossu, c’est plus gai.

De là un art.  Il y avait des éleveurs.  On prenait un homme et
l’on faisait un avorton; on prenait un visage et l’on faisait un
mufle.  On tassait la croissance; on pétrissait la physionomie.
Cette production artificielle de cas tératologiques avait ses
règles.  C’était toute une science.  Qu’on s’imagine une
orthopédie en sens inverse.  Là où Dieu a mis le regard, cet art
mettait le strabisme.  Là où Dieu a mis l’harmonie, on mettait la
difformité.  Là où Dieu a mis la perfection, on rétablissait
l’ébauche.  Et, aux yeux des connaisseurs, c’était l’ébauche qui
était parfaite.  Il y avait également des reprises en sous-œuvre
pour les animaux; on inventait les chevaux pies; Turenne montait
un cheval pie.  De nos jours, ne peint-on pas les chiens en bleu
et en vert?  La nature est notre canevas.  L’homme a toujours
voulu ajouter quelque chose à Dieu, L’homme retouche la création,
parfois en bien, parfois en mal.  Le bouffon de cour n’était pas
autre chose qu’un essai de ramener l’homme au singe.  Progrès en
arrière.  Chef-d’œuvre à reculons.  En même temps, on tâchait de
faire le singe homme.  Barbe, duchesse de Cleveland et comtesse
de Southampton, avait pour page un sapajou.  Chez Françoise
Sutton, baronne Dudley, huitième pairesse du banc des barons, le
thé était servi par un babouin vêtu de brocart d’or que lady
Dudley appelait «mon nègre».  Catherine Sidley, comtesse de
Dorchester, allait prendre séance au parlement dans un carrosse
armorié derrière lequel se tenaient debout, museaux au vent,
trois papions en grande livrée.  Une duchesse de Medina-Coeli,
dont le cardinal Polus vit le lever, se faisait mettre ses bas
par un orang-outang.  Ces singes montés en grade faisaient
contrepoids aux hommes brutalisés et bestialisés.  Cette
promiscuité, voulue par les grands, de l’homme et de la bête,
était particulièrement soulignée par le nain et le chien.  Le
nain ne quittait jamais le chien, toujours plus grand que lui.
Le chien était le bini du nain.  C’était comme deux colliers
accouplés.  Cette juxtaposition est constatée par une foule de
monuments domestiques, notamment par le portrait de Jeffrey
Hudson, nain de Henriette de France, fille de Henri IV, femme de
Charles Ier.

Dégrader l’homme mène à le déformer.  On complétait la
suppression d’état par la défiguration.  Certains vivisecteurs de
ces temps-là réussissaient très bien à effacer de la face humaine
l’effigie divine.  Le docteur Conquest, membre du collège
d’Amen-Street et visiteur juré des boutiques de chimistes de
Londres, a écrit un livre en latin sur cette chirurgie à rebours
dont il donne les procédés.  A en croire Justus de
Carrick-Fergus, l’inventeur de cette chirurgie est un moine nommé
Aven-More, mot irlandais qui signifie _Grande Rivière._

Le nain de l’électeur palatin, Perkeo, dont la poupée--ou le
spectre--sort d’une boîte à surprises dans la cave de Heidelberg,
était un remarquable spécimen de cette science très variée dans
ses applications.

Cela faisait des êtres dont la loi d’existence était
monstrueusement simple: permission de souffrir, ordre d’amuser.


III


Cette fabrication de monstres se pratiquait sur une grande
échelle et comprenait divers genres.

Il en fallait au sultan; il en fallait au pape.  A l’un pour
garder ses femmes; à l’autre pour faire ses prières.  C’était un
genre à part ne pouvant se reproduire lui-même.  Ces à peu près
humains étaient utiles à la volupté et à la religion.  Le sérail
et la chapelle Sixtine consommaient la même espèce de monstres,
ici féroces, là suaves.

On savait produire dans ces temps-là des choses qu’on ne produit
plus maintenant, on avait des talents qui nous manquent, et ce
n’est pas sans raison que les bons esprits crient à la décadence.
On ne sait plus sculpter en pleine chair humaine; cela tient à ce
que l’art des supplices se perd; on était virtuose en ce genre,
on ne l’est plus; on a simplifié cet art au point qu’il va
bientôt peut-être disparaître tout à fait.  En coupant les
membres à des hommes vivants, en leur ouvrant le ventre, en leur
arrachant les viscères, on prenait sur le fait les phénomènes, on
avait des trouvailles; il faut y renoncer, et nous sommes privés
des progrès que le bourreau faisait faire à la chirurgie.

Cette vivisection d’autrefois ne se bornait pas à confectionner
pour la place publique des phénomènes, pour les palais des
bouffons, espèces d’augmentatifs du courtisan, et pour les
sultans et papes des eunuques, Elle abondait en variantes.  Un de
ces triomphes, c’était de faire un coq pour le roi d’Angleterre.

Il était d’usage que, dans le palais du roi d’Angleterre, il y
eût une sorte d’homme nocturne, chantant comme le coq.  Ce
veilleur, debout pendant qu’on dormait, rôdait dans le palais, et
poussait d’heure en heure ce cri de basse-cour, répété autant de
fois qu’il le fallait pour suppléer à une cloche.  Cet homme,
promu coq, avait subi pour cela en son enfance une opération dans
le pharynx, laquelle fait partie de l’art décrit par le docteur
Conquest.  Sous Charles II, une salivation inhérente à
l’opération ayant dégoûté la duchesse de Portsmouth, on conserva
la fonction, afin de ne point amoindrir l’éclat de la couronne,
mais on fit pousser le cri du coq par un homme non mutilé.  On
choisissait d’ordinaire pour cet emploi honorable un ancien
officier.  Sous Jacques II, ce fonctionnaire se nommait William
Sampson Coq, et recevait annuellement pour son chant neuf livres
deux schellings six sous[1].

  [1] Voir le docteur Chamberlayne, _État présent de
  l’Angleterre_, 1688, 1re partie, chap.  XIII, p.  179.

Il y a cent ans à peine, à Pétersbourg, les mémoires de Catherine
II le racontent, quand le czar ou la czarine étaient mécontents
d’un prince russe, on faisait accroupir le prince dans la grande
antichambre du palais, et il restait dans cette posture un nombre
de jours déterminé, miaulant, par ordre, comme un chat, ou
gloussant comme une poule qui couve, et becquetant à terre sa
nourriture.

Ces modes sont passées; moins qu’on ne croit pourtant.
Aujourd’hui, les courtisans gloussant pour plaire modifient un
peu l’intonation.  Plus d’un ramasse à terre, nous ne disons pas
dans la boue, ce qu’il mange.

Il est très heureux que les rois ne puissent pas se tromper.  De
cette façon leurs contradictions n’embarrassent jamais.  En
approuvant sans cesse, on est sûr d’avoir toujours raison, ce qui
est agréable.  Louis XIV n’eût aimé voir à Versailles ni un
officier faisant le coq, ni un prince faisant le dindon.  Ce qui
rehaussait la dignité royale et impériale en Angleterre et en
Russie eût semblé à Louis le Grand incompatible avec la couronne
de saint Louis.  On sait son mécontentement quand Madame
Henriette une nuit s’oublia jusqu’à voir en songe une poule,
grave inconvenance en effet dans une personne de la cour.  Quand
on est de la grande, on ne doit point rêver de la basse.
Bossuet, on s’en souvient, partagea le scandale de Louis XIV.


IV


Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait,
nous venons de l’expliquer, par une industrie.  Les comprachicos
faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie, Ils
achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière
première, et la revendaient ensuite.

Les vendeurs étaient de toute sorte, depuis le père misérable se
débarrassant de sa famille jusqu’au maître utilisant son haras
d’esclaves.  Vendre des hommes n’avait rien que de simple.  De
nos jours on s’est battu pour maintenir ce droit.  On se
rappelle, il y a de cela moins d’un siècle, l’électeur de Hesse
vendant ses sujets au roi d’Angleterre qui avait besoin d’hommes
à faire tuer en Amérique.  On allait chez l’électeur de Hesse
comme chez le boucher, acheter de la viande.  L’électeur de Hesse
tenait de la chair à canon.  Ce prince accrochait ses sujets dans
sa boutique.  Marchandez, c’est à vendre.  En Angleterre, sous
Jeffrys, après la tragique aventure de Monmouth, il y eut force
seigneurs et gentilshommes décapités et écartelés; ces suppliciés
laissèrent des épouses et des filles, veuves et orphelines que
Jacques II donna à la reine sa femme.  La reine vendit ces ladies
à Guillaume Penn.  Il est probable que ce roi avait une remise et
tant pour cent, Ce qui étonne, ce n’est pas que Jacques II ait
vendu ces femmes, c’est que Guillaume Penn les ait achetées.

L’emplette de Penn s’excuse, ou s’explique, par ceci que Penn,
ayant un désert à ensemencer d’hommes, avait besoin de femmes.
Les femmes faisaient partie de son outillage.

Ces ladies furent une bonne affaire pour sa gracieuse majesté la
reine.  Les jeunes se vendirent cher.  On songe, avec le malaise
d’un sentiment de scandale compliqué, que Penn eut probablement
de vieilles duchesses à très bon marché.

Les comprachicos se nommaient aussi «les cheylas», mot indou qui
signifie _dénicheurs d’enfants_.

Longtemps les comprachicos ne se cachèrent qu’à demi.  Il y a
parfois dans l’ordre social une pénombre complaisante aux
industries scélérates; elles s’y conservent.  Nous avons vu de
nos jours en Espagne une affiliation de ce genre, dirigée par le
trabucaire Ramon Selles, durer de 1834 à 1866, et tenir trente
ans sous la terreur trois provinces, Valence, Alicante, et
Murcie.

Sous les Stuarts, les comprachicos n’étaient point mal en cour.
Au besoin, la raison d’état se servait d’eux.  Ils furent pour
Jacques II presque un _instrumentum regni_.  C’était l’époque où
l’on tronquait les familles encombrantes et réfractaires, où l’on
coupait court aux filiations, où l’on supprimait brusquement les
héritiers.  Parfois on frustrait une branche au profit de
l’autre.  Les comprachicos avaient un talent, défigurer, qui les
recommandait à la politique.  Défigurer vaut mieux que tuer.  Il
y avait bien le masque de fer, mais c’est un gros moyen.  On ne
peut peupler l’Europe de masques de fer, tandis que les bateleurs
difformes courent les rues sans invraisemblance; et puis le
masque de fer est arrachable, le masque de chair ne l’est pas.
Vous masquer à jamais avec votre propre visage, rien n’est plus
ingénieux.  Les comprachicos travaillaient l’homme comme les
chinois travaillent l’arbre.  Ils avaient des secrets, nous
l’avons dit.  Ils avaient des trucs.  Art perdu.  Un certain
rabougrissement bizarre sortait de leurs mains.  C’était ridicule
et profond.  Ils touchaient à un petit être avec tant d’esprit
que le père ne l’eût pas reconnu.  Quelquefois ils laissaient la
colonne dorsale droite, mais ils refaisaient la face.  Ils
démarquaient un enfant comme on démarque un mouchoir.

Les produits destinés aux bateleurs avaient les articulations
disloquées d’une façon savante.  On les eût dit désossés.  Cela
faisait des gymnastes.

Non seulement les comprachicos ôtaient à l’enfant son visage,
mais ils lui ôtaient sa mémoire.  Du moins ils lui en ôtaient ce
qu’ils pouvaient.  L’enfant n’avait point conscience de la
mutilation qu’il avait subie.  Cette épouvantable chirurgie
laissait trace sur sa face, non dans son esprit.  Il pouvait se
souvenir tout au plus qu’un jour il avait été saisi par des
hommes, puis qu’il s’était endormi, et qu’ensuite on l’avait
guéri.  Guéri de quoi?  il l’ignorait.  Des brûlures par le
soufre et des incisions par le fer, il ne se rappelait rien.  Les
comprachicos, pendant l’opération, assoupissaient le petit
patient au moyen d’une poudre stupéfiante qui passait pour
magique et qui supprimait la douleur.  Cette poudre a été de tout
temps comme en Chine, et y est encore employée à l’heure qu’il
est, La Chine a eu avant nous toutes nos inventions,
l’imprimerie, l’artillerie, l’aérostation, le chloroforme.
Seulement la découverte qui en Europe prend tout de suite vie et
croissance, et devient prodige et merveille, reste embryon en
Chine et s’y conserve morte.  La Chine est un bocal de foetus.

Puisque nous sommes en Chine, restons-y un moment encore pour un
détail.  En Chine, de tout temps, on a vu la recherche d’art et
d’industrie que voici: c’est le moulage de l’homme vivant.  On
prend un enfant de deux ou trois ans, on le met dans un vase de
porcelaine plus ou moins bizarre, sans couvercle et sans fond,
pour que la tête et les pieds passent.  Le jour on tient ce vase
debout, la nuit on le couche pour que l’enfant puisse dormir.
L’enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair
comprimée et de ses os tordus les bossages du vase.  Cette
croissance en bouteille dure plusieurs années.  A un moment
donné, elle est irrémédiable.  Quand on juge que cela a pris et
que le monstre est fait, on casse le vase, l’enfant en sort, et
l’on a un homme ayant la forme d’un pot.

C’est commode; on peut d’avance se commander son nain de la forme
qu’on veut.


V


Jacques II toléra les comprachicos.  Par une bonne raison, c’est
qu’il s’en servait.  Cela du moins lui arriva plus d’une fois.
On ne dédaigne pas toujours ce qu’on méprise.  Cette industrie
d’en bas, expédient excellent parfois pour l’industrie d’en haut
qu’on nomme la politique, était volontairement laissée misérable,
mais point persécutée.  Aucune surveillance, mais une certaine
attention.  Cela peut être utile.  La loi fermait un œil, le roi
ouvrait l’autre.

Quelquefois le roi allait jusqu’à avouer sa complicité.  Ce sont
là les audaces du terrorisme monarchique.  Le défiguré était
fleurdelysé; on lui ôtait la marque de Dieu, on lui mettait la
marque du roi.  Jacob Astley, chevalier et baronnet, seigneur de
Melton, constable dans le comté de Norfolk, eut dans sa famille
un enfant vendu, sur le front duquel le commissaire vendeur avait
imprimé au fer chaud une fleur de lys.  Dans de certains cas, si
l’on tenait à constater, pour des raisons quelconques, l’origine
royale de la situation nouvelle faite à l’enfant, on employait ce
moyen.  L’Angleterre nous a toujours fait l’honneur d’utiliser,
pour ses usages personnels, la fleur de lys.

Les comprachicos, avec la nuance qui sépare une industrie d’un
fanatisme, étaient analogues aux étrangleurs de l’Inde; ils
vivaient entre eux, en bandes, un peu baladins, mais par
prétexte.  La circulation leur était ainsi plus facile.  Ils
campaient ça et là, mais graves, religieux et n’ayant avec les
autres nomades aucune ressemblance, incapables de vol.  Le peuple
les a longtemps confondus à tort avec les morîsques d’Espagne et
les morisques de Chine.  Les morisques d’Espagne étaient faux
monnayeurs, les morisques de Chine étaient filous.  Rien de
pareil chez les comprachicos.  C’étaient d’honnêtes gens.  Qu’on
en pense ce qu’on voudra, ils étaient parfois sincèrement
scrupuleux.  Ils poussaient une porte, entraient, marchandaient
un enfant, payaient et l’emportaient.  Cela se faisait
correctement.

Ils étaient de tous les pays.  Sous ce nom, _comprachicos_,
fraternisaient des anglais, des français, des castillans, des
allemands, des italiens.  Une même pensée, une même superstition,
l’exploitation en commun d’un même métier, font de ces fusions.
Dans cette fraternité de bandits, des levantins représentaient
l’orient, des ponantais représentaient l’occident.  Force basques
y dialoguaient avec force irlandais, le basque et l’irlandais se
comprennent, ils parlent le vieux jargon punique; ajoutez à cela
les relations intimes de l’Irlande catholique avec la catholique
Espagne.  Relations telles qu’elles ont fini par faire pendre à
Londres presque un roi d’Irlande, le lord gallois de Brany, ce
qui a produit le comté de Letrim.

Les comprachicos étaient plutôt une association qu’une peuplade,
plutôt un résidu qu’une association.  C’était toute la gueuserie
de l’univers ayant pour industrie un crime.  C’était une sorte de
peuple arlequin composé de tous les haillons.  Affilier un homme,
c’était coudre une loque.

Errer était la loi d’existence des comprachicos.  Apparaître,
puis disparaître.  Qui n’est que toléré ne prend pas racine.
Même dans les royaumes où leur industrie était pourvoyeuse des
cours, et, au besoin, auxiliaire du pouvoir royal, ils étaient
parfois tout à coup rudoyés.  Les rois utilisaient leur art et
mettaient les artistes aux galères.  Ces inconséquences sont dans
le va-et-vient du caprice royal.  Car tel est notre plaisir.

Pierre qui roule et industrie qui rôdent n’amassent pas de
mousse.  Les comprachicos étaient pauvres.  Ils auraient pu dire
ce que disait cette sorcière maigre et en guenilles voyant
s’allumer la torche du bûcher: Le jeu n’en vaut pas la
chandelle.--Peut-être, probablement même, leurs chefs, restés
inconnus, les entrepreneurs en grand du commerce des enfants,
étaient riches.  Ce point, après deux siècles, serait malaisé à
éclaircir.

C’était, nous l’avons dit, une affiliation.  Elle avait ses lois,
son serment, ses formules.  Elle avait presque sa cabale.  Qui
voudrait en savoir long aujourd’hui sur les comprachicos n’aurait
qu’à aller en Biscaye et en Galice.  Comme il y avait beaucoup de
basques parmi eux, c’est dans ces montagnes-là qu’est leur
légende.  On parle encore à l’heure qu’il est des comprachicos à
Oyarzun, à Urbistondo, à Leso, à Astigarraga.  _Aguarda te, nino,
que voy u llamar al comprachicos_[1]!  est dans ce pays-là le cri
d’intimidation des mères aux enfants.

  [1] _Prends garde, je vais appeler le comprachicos._

Les comprachicos, comme les tchiganes et les gypsies, se
donnaient des rendez-vous; de temps en temps, les chefs
échangeaient des colloques.  Ils avaient, au dix-septième siècle,
quatre principaux points de rencontre.  Un en Espagne, le défilé
de Pancorbo; un en Allemagne, la clairière dite la Mauvaise
Femme, près Diekirch, où il y a deux bas-reliefs énigmatiques
représentant une femme qui a une tête et un homme qui n’en a pas;
un en France, le tertre où était la colossale statue
Massue-la-Promesse, dans l’ancien bois sacré Borvo-Tomona, près
de Bourbonne-Ies-Bains; un en Angleterre, derrière le mur du
jardin de William Chaloner, écuyer de Gisbrough en Cleveland dans
York, entre la tour carrée et le grand pignon percé d’une porte
ogive.


VI


Les lois contre les vagabonds ont toujours été très rigoureuses
en Angleterre.  L’Angleterre, dans sa législation gothique,
semblait s’inspirer de ce principe: _Homo errans fera errante
pejor_. Un de ses statuts spéciaux qualifie l’homme sans asile
«plus dangereux que l’aspic, le dragon, le lynx et le basilic»
(_atrocior aspide, dracone, lynce et basilico_).  L’Angleterre a
longtemps eu le même souci des gypsies, dont elle voulait se
débarrasser, que des loups, dont elle s’était nettoyée.

En cela l’anglais diffère de l’irlandais qui prie les saints pour
la santé du loup et l’appelle «mon parrain».

La loi anglaise pourtant, de même qu’elle tolérait, on vient de
le voir, le loup apprivoisé et domestiqué, devenu en quelque
sorte un chien, tolérait le vagabond à état, devenu un sujet.  On
n’inquiétait ni le saltimbanque, ni le barbier ambulant, ni le
physicien, ni le colporteur, ni le savant en plein vent, attendu
qu’ils ont un métier pour vivre.  Hors de là, et à ces exceptions
près, l’espèce d’homme libre qu’il y a dans l’homme errant
faisait peur à la loi.  Un passant était un ennemi public
possible.  Cette chose moderne, flâner, était ignorée; on ne
connaissait que cette chose antique, rôder.  La «mauvaise mine»,
ce je ne sais quoi que tout le monde comprend et que personne ne
peut définir, suffisait pour que la société prît un homme au
collet.  Où demeures-tu?  Que fais-tu?  Et s’il ne pouvait
répondre, de dures pénalités l’attendaient.  Le fer et le feu
étaient dans le code.  La loi pratiquait la cautérisation du
vagabondage.

De là, sur tout le territoire anglais, une vraie «loi des
suspects» appliquée aux rôdeurs, volontiers malfaiteurs,
disons-le, et particulièrement aux gypsies, dont l’expulsion a
été à tort comparée à l’expulsion des juifs et des maures
d’Espagne, et des protestants de France.  Quant à nous, nous ne
confondons point une battue avec une persécution.

Les comprachicos, insistons-y, n’avaient rien de commun avec les
gypsies.  Les gypsies étaient une nation; les comprachicos
étaient un composé de toutes les nations; un résidu, nous l’avons
dit; cuvette horrible d’eaux immondes.  Les comprachîcos
n’avaient point, comme les gypsies, un idiome à eux; leur jargon
était une promiscuité d’idiomes; toutes les langues mêlées
étaient leur langue; ils parlaient un tohu-bohu.  Ils avaient
fini par être, ainsi que les gypsies, un peuple serpentant parmi
les peuples; mais leur lien commun était l’affiliation, non la
race.  A toutes les époques de l’histoire, on peut constater,
dans cette vaste masse liquide qui est l’humanité, de ces
ruisseaux d’hommes vénéneux coulant à part, avec quelque
empoisonnement autour d’eux.  Les gypsies étaient une famille;
les comprachicos étaient une franc-maçonnerie; maçonnerie ayant,
non un but auguste, mais une industrie hideuse.  Dernière
différence, la religion.  Les gypsies étaient païens, les
comprachicos étaient chrétiens; et même bons chrétiens; comme il
sied à une affiliation qui, bien que mélangée de tous les
peuples, avait pris naissance en Espagne, lieu dévôt.

Ils étaient plus que chrétiens, ils étaient catholiques; ils
étaient plus que catholiques, ils étaient romains; et si
ombrageux dans leur foi et si purs, qu’ils refusèrent de
s’associer avec les nomades hongrois du comitat de Pesth,
commandés et conduits par un vieillard ayant pour sceptre un
bâton à pomme d’argent que surmonte l’aigle d’Autriche à deux
têtes.  Il est vrai que ces hongrois étaient schismatiques au
point de célébrer l’Assomption le 27 août, ce qui est abominable.

En Angleterre, tant que régnèrent les Stuarts, l’affiliation des
comprachicos fut, nous en avons laissé entrevoir les motifs, à
peu près protégée.  Jacques II, homme fervent, qui persécutait
les juifs et traquait les gypsies, fut bon prince pour les
comprachicos.  On a vu pourquoi.  Les comprachicos étaient
acheteurs de la denrée humaine dont le roi était marchand.  Ils
excellaient dans les disparitions.  Le bien de l’État veut de
temps en temps des disparitions.  Un héritier gênant, en bas âge,
qu’ils prenaient et qu’ils maniaient, perdait sa forme.  Ceci
facilitait les confiscations.  Les transferts de seigneuries aux
favoris en étaient simplifiés.  Les comprachicos étaient de plus
très discrets et très taciturnes, s’engageaient au silence, et
tenaient parole, ce qui est nécessaire pour les choses d’État.
Il n’y avait presque pas d’exemple qu’ils eussent trahi les
secrets du roi.  C’était, il est vrai, leur intérêt.  Et si le
roi eût perdu confiance, ils eussent été fort en danger, Ils
étaient donc de ressource au point de vue de la politique.  En
outre, ces artistes fournissaient des chanteurs au saint-père.
Les comprachicos étaient utiles au miserere d’Allegri.  Ils
étaient particulièrement dévôts à Marie.  Tout ceci plaisait au
papisme des Stuarts.  Jacques II ne pouvait être hostile à des
hommes religieux qui poussaient la dévotion à la vierge jusqu’à
fabriquer des eunuques.  En 1688 il y eut un changement de
dynastie en Angleterre.  Orange supplanta Stuart.  Guillaume III
remplaça Jacques II.

Jacques II alla mourir en exil où il se fit des miracles sur son
tombeau, et où ses reliques guérirent l’évêque d’Autun de la
fistule, digne récompense des vertus chrétiennes de ce prince.

Guillaume, n’ayant point les mêmes idées ni les mêmes pratiques
que Jacques, fut sévère aux comprachicos.  Il mit beaucoup de
bonne volonté à l’écrasement de cette vermine.

Un statut des premiers temps de Guillaume et Marie frappa
rudement l’affiliation des acheteurs d’enfants.  Ce fut un coup
de massue sur les comprachicos, désormais pulvérisés.  Aux termes
de ce statut, les hommes de cette affiliation, pris et dûment
convaincus, devaient être marqués sur l’épaule d’un fer chaud
imprimant un R, qui signifie _rogue_, c’est-à-dire gueux; sur la
main gauche d’un T, signifiant _thief_, c’est-à-dire voleur; et
sur la main droite d’un M, signifiant _man slay_, c’est-à-dire
meurtrier.  Les chefs, «présumés riches, quoique d’aspect
mendiant», seraient punis du _collistrigium_, qui est le pilori,
et marqués au front d’un P, plus leurs biens confisqués et les
arbres de leurs bois déracinés.  Ceux qui ne dénonceraient point
les comprachicos seraient «châtiés de confiscation et de prison
perpétuelle», comme pour le crime de misprision.  Quant aux
femmes trouvées parmi ces hommes, elles subiraient le _cucking
stool_, qui est un trébuchet dont l’appellation, composée du mot
français _coquine_ et du mot allemand _stuhl_, signifie «chaise
de p.....».  La loi anglaise étant douée d’une longévité bizarre,
cette punition existe encore dans la législation d’Angleterre
pour «les femmes querelleuses».  On suspend le cucking stool
au-dessus d’une rivière ou d’un étang, on asseoit la femme
dedans, et on laisse tomber la chaise dans l’eau, puis on la
retire, et on recommence trois fois ce plongeon de la femme,
«pour rafraîchir sa colère», dit le commentateur Chamberlayne.




LIVRE PREMIER

LA NUIT MOINS NOIRE QUE L’HOMME




I

LA POINTE SUD DE PORTLAND


Une bise opiniâtre du nord souffla sans discontinuer sur le
continent européen, et plus rudement encore sur l’Angleterre,
pendant tout le mois de décembre 1689 et tout le mois de janvier
1690.  De là le froid calamiteux qui a fait noter cet hiver comme
«mémorable aux pauvres» sur les marges de la vieille bible de la
chapelle presbytérienne des Non Jurors de Londres.  Grâce à la
solidité utile de l’antique parchemin monarchique employé aux
registres officiels, de longues listes d’indigents trouvés morts
de famine et de nudité sont encore lisibles aujourd’hui dans
beaucoup de répertoires locaux, particulièrement dans les
pouillés de la Clink liberty Court du bourg de Southwark, de la
Pie powder Court, ce qui veut dire Cour des pieds poudreux, de la
White Chapel Court, tenue au village de Starney par le bailly du
seigneur.  La Tamise prit, ce qui n’arrive pas une fois par
siècle, la glace s’y formant difficilement à cause de la secousse
de la mer.  Les chariots roulèrent sur la rivière gelée; il y eut
sur la Tamise foire avec tentes, et combats d’ours et de
taureaux; on y rôtit un bœuf entier sur la glace.  Cette
épaisseur de glace dura deux mois.  La pénible année 1690 dépassa
en rigueur même les hivers célèbres du commencement du
dix-septième siècle, si minutieusement observés par le docteur
Gédéon Delaun, lequel a été honoré par la ville de Londres d’un
buste avec piédouche en qualité d’apothicaire du roi Jacques Ier.

Un soir, vers la fin d’une des plus glaciales journées de ce mois
de janvier 1690, il se passait dans une des nombreuses anses
inhospitalières du golfe de Portland quelque chose d’inusité qui
faisait crier et tournoyer à l’entrée de cette anse les mouettes
et les oies de mer, n’osant rentrer.

Dans cette crique, la plus périlleuse de toutes les anses du
golfe quand règnent de certains vents et par conséquent la plus
solitaire, commode, à cause de son danger même, aux navires qui
se cachent, un petit bâtiment, accostant presque la falaise,
grâce à l’eau profonde, était amarré à une pointe de roche.  On a
tort de dire la nuit tombe; on devrait dire la nuit monte; car
c’est de terre que vient l’obscurité.  Il faisait déjà nuit au
bas de la falaise; il faisait encore jour en haut.  Qui se fût
approché du bâtiment amarré, eût reconnu une ourque biscayenne.

Le soleil, caché toute la journée par les brumes, venait de se
coucher.  On commençait à sentir cette angoisse profonde et noire
qu’on pourrait nommer l’anxiété du soleil absent.

Le vent ne venant pas de la mer, l’eau de la crique était calme.

C’était, en hiver surtout, une exception heureuse.  Ces criques
de Portland sont presque toujours des havres de barre.  La mer
dans les gros temps s’y émeut considérablement, et il faut
beaucoup d’adresse et de routine pour passer là en sûreté.  Ces
petits ports, plutôt apparents que réels, font un mauvais
service.  Il est redoutable d’y entrer et terrible d’en sortir.
Ce soir-là, par extraordinaire, nul péril.

L’ourque de Biscaye est un ancien gabarit tombé en désuétude.
Cette ourque qui a rendu des services, même à la marine
militaire, était une coque robuste, barque par la dimension,
navire par la solidité.  Elle figurait dans l’Armada; l’ourque de
guerre atteignait, il est vrai, de forts tonnages; ainsi la
capitainesse _Grand Griffon_, montée par Lope de Médina, jaugeait
six cent cinquante tonneaux et portait quarante canons; mais
l’ourque marchande et contrebandière était d’un très faible
échantillon.  Les gens de mer estimaient et considéraient ce
gabarit chétif.  Les cordages de l’ourque étaient formés de
tourons de chanvre, quelques-uns avec âme en fil de fer, ce qui
indique une intention probable, quoique peu scientifique,
d’obtenir des indications dans les cas de tension magnétique; la
délicatesse de ce gréement n’excluait point les gros câbles de
fatigue, les cabrias des galères espagnoles et les cameli des
trirèmes romaines.  La barre était très longue, ce qui a
l’avantage d’un grand bras de levier, mais l’inconvénient d’un
petit arc d’effort; deux rouets dans deux clans au bout de la
barre corrigeaient ce défaut et réparaient un peu cette perte de
force.  La boussole était bien logée dans un habitacle
parfaitement carré, et bien balancée par ses deux cadres de
cuivre placés l’un dans l’autre horizontalement sur de petits
boulons comme dans les lampes de Cardan.  Il y avait de la
science et de la subtilité dans la construction de l’ourque, mais
c’était de la science ignorante et de la subtilité barbare.
L’ourque était primitive comme la prame et la pirogue,
participait de la prame par la stabilité et de la pirogue par la
vitesse, et avait, comme toutes les embarcations nées de
l’instinct pirate et pêcheur, de remarquables qualités de mer.
Elle était propre aux eaux fermées et aux eaux ouvertes; son jeu
de voiles, compliqué d’étais et très particulier, lui permettait
de naviguer petitement dans les baies closes des Asturies, qui
sont presque des bassins, comme Pasage par exemple, et largement
en pleine mer; elle pouvait faire le tour d’un lac et le tour du
monde; singulières nefs à deux fins, bonnes pour l’étang, et
bonnes pour la tempête.  L’ourque était parmi les navires ce
qu’est le hochequeue parmi les oiseaux, un des plus petits et un
des plus hardis; le hochequeue, perché, fait à peine plier un
roseau, et, envolé, traverse l’océan.

Les ourques de Biscaye, même les plus pauvres, étaient dorées et
peintes.  Ce tatouage est dans le génie de ces peuples charmants,
un peu sauvages.  Le sublime bariolage de leurs montagnes,
quadrillées de neiges et de prairies, leur révèle le prestige
âpre de l’ornement quand même.  Ils sont indigents et
magnifiques; ils mettent des armoiries à leurs chaumières; ils
ont de grands ânes qu’ils chamarrent de grelots, et de grands
bœufs qu’ils coiffent de plumes; leurs chariots, dont on entend
à deux lieues grincer les roues, sont enluminés, ciselés, et
enrubannés.  Un savetier a un bas-relief sur sa porte; c’est
saint Crépin et une savate, mais c’est en pierre.  Ils galonnent
leur veste de cuir; ils ne recousent pas le haillon, mais ils le
brodent.  Gaîté profonde et superbe.  Les basques sont, comme les
grecs, des fils du soleil.  Tandis que le valencien se drape nu
et triste dans sa couverture de laine rousse trouée pour le
passage de la tête, les gens de Galice et de Biscaye ont la joie
des belles chemises de toiles blanchies à la rosée.  Leurs seuils
et leurs fenêtres regorgent de faces blondes et fraîches, riant
sous les guirlandes de maïs.  Une sérénité joviale et fière
éclate dans leurs arts naïfs, dans leurs industries, dans leurs
coutumes, dans la toilette des filles, dans les chansons.  La
montagne, cette masure colossale, est en Biscaye toute lumineuse;
les rayons entrent et sortent par toutes ses brèches.  Le
farouche Jaïzquivel est plein d’idylles.  La Biscaye est la grâce
pyrénéenne comme la Savoie est la grâce alpestre.  Les
redoutables baies qui avoisinent Saint-Sébastien, Leso et
Fontarabie, mêlent aux tourmentes, aux nuées, aux écumes
par-dessus les caps, aux rages de la vague et du vent, à
l’horreur, au fracas, des batelières couronnées de roses.  Qui a
vu le pays basque veut le revoir.  C’est la terre bénie.  Deux
récoltes par an, des villages gais et sonores, une pauvreté
altière, tout le dimanche un bruit de guitares, danses,
castagnettes, amours, des maisons propres et claires, les
cigognes dans les clochers.

Revenons à Portland, âpre montagne de la mer.

La presqu’île de Portland, vue en plan géométral, offre l’aspect
d’une tête d’oiseau dont le bec est tourné vers l’océan et
l’occiput vers Weymouth; l’isthme est le cou.

Portland, au grand dommage de sa sauvagerie, existe aujourd’hui
pour l’industrie.  Les côtes de Portland ont été découvertes par
les carriers et les plâtriers vers le milieu du dix-huitième
siècle.  Depuis cette époque, avec la roche de Portland, on fait
du ciment dit romain, exploitation utile qui enrichit le pays et
défigure la baie.  Il y a deux cents ans, ces côtes étaient
ruinées comme une falaise, aujourd’hui elles sont ruinées comme
une carrière; la pioche mord petitement, et le flot grandement;
de là une diminution de beauté.  Au gaspillage magnifique de
l’océan a succédé la coupe réglée de l’homme.  Cette coupe réglée
a supprimé la crique où était amarrée l’ourque biscayenne.  Pour
retrouver quelque vestige de ce petit mouillage démoli, il
faudrait chercher sur la côte orientale de la presqu’île, vers la
pointe, au delà de Folly-Pier et de Dirdle-Pier, au delà même de
Wakeham, entre le lieu dit Church-Hop et le lieu dit Southwell.

La crique, murée de tous les côtés par des escarpements plus
hauts qu’elle n’était large, était de minute en minute plus
envahie par le soir; la brume trouble, propre au crépuscule, s’y
épaississait; c’était comme une crue d’obscurité au fond d’un
puits; la sortie de la crique sur la mer, couloir étroit,
dessinait dans cet intérieur presque nocturne, où le flot
remuait, une fissure blanchâtre.  Il fallait être tout près pour
apercevoir l’ourque amarrée aux rochers et comme cachée dans leur
grand manteau d’ombre.  Une planche jetée du bord à une saillie
basse et plate de la falaise, unique point où l’on pût prendre
pied, mettait la barque en communication avec la terre; des
formes noires marchaient et se croisaient sur ce pont branlant,
et dans ces ténèbres des gens s’embarquaient.

Il faisait moins froid dans la crique qu’en mer, grâce à l’écran
de roche dressé au nord de ce bassin; diminution qui n’empêchait
pas ces gens de grelotter.  Ils se hâtaient.

Les effets de crépuscule découpent les formes à l’emporte-pièce;
de certaines dentelures à leurs habits étaient visibles, et
montraient que ces gens appartenaient à la classe nommée en
Angleterre _the ragged_, c’est-à-dire les déguenillés.

On distinguait vaguement dans les reliefs de la falaise la
torsion d’un sentier.  Une fille qui laisse pendre et traîner son
lacet sur un dossier de fauteuil dessine, sans s’en douter, à peu
près tous les sentiers de falaises et de montagnes.  Le sentier
de cette crique, plein de nœuds et de coudes, presque à pic, et
meilleur pour les chèvres que pour les hommes, aboutissait à la
plate-forme où était la planche.  Les sentiers de falaise sont
habituellement d’une déclivité peu tentante; ils s’offrent moins
comme une route que comme une chute; ils croulent plutôt qu’ils
ne descendent.  Celui-ci, ramification vraisemblable de quelque
chemin dans la plaine, était désagréable à regarder, tant il
était vertical.  On le voyait d’en bas gagner en zigzag les
assises hautes de la falaise d’où il débouchait à travers des
effondrements sur le plateau supérieur par une entaille au
rocher.  C’est par ce sentier qu’avaient dû venir les passagers
que cette barque attendait dans cette crique.

Autour du mouvement d’embarquement qui se faisait dans la crique,
mouvement visiblement effaré et inquiet, tout était solitaire.
On n’entendait ni un pas, ni un bruit, ni un souffle.  A peine
apercevait-on, de l’autre côté de la rade, à l’entrée de la baie
de Ringstead, une flottille, évidemment fourvoyée, de bateaux à
pêcher le requin.  Ces bateaux polaires avaient été chassés des
eaux danoises dans les eaux anglaises par les bizarreries de la
mer.  Les bises boréales jouent de ces tours aux pêcheurs.
Ceux-ci venaient de se réfugier au mouillage de Portland, signe
de mauvais temps présumable et de péril au large.  Ils étaient
occupés à jeter l’ancre, La maîtresse barque, placée en vedette
selon l’ancien usage des flottilles norvégiennes, dessinait en
noir tout son gréement sur la blancheur plate de la mer, et l’on
voyait à l’avant la fourche de pêche portant toutes les variétés
de crocs et de harpons destinés au seymnus glacialis, au squalus
acanthias et au squalus spinax niger, et le filet à prendre la
grande selache.  A ces quelques embarcations près, toutes
balayées dans le même coin, l’œil, en ce vaste horizon de
Portland, ne rencontrait rien de vivant.  Pas une maison, pas un
navire.  La côte, à cette époque, n’était pas habitée, et la
rade, en cette saison, n’était pas habitable.

Quel que fût l’aspect du temps, les êtres qu’allait emmener
l’ourque biscayenne n’en pressaient pas moins le départ.  Ils
faisaient au bord de la mer une sorte de groupe affairé et
confus, aux allures rapides.  Les distinguer l’un de l’autre
était difficile.  Impossible de voir s’ils étaient vieux ou
jeunes.  Le soir indistinct les mêlait et les estompait.
L’ombre, ce masque, était sur leur visage.  C’étaient des
silhouettes dans de la nuit.  Ils étaient huit, il y avait
probablement parmi eux une ou deux femmes, malaisées à
reconnaître sous les déchirures et les loques dont tout le groupe
était affublé, accoutrements qui n’étaient plus ni des vêtements
de femmes, ni des vêtements d’hommes.  Les haillons n’ont pas de
sexe.

Une ombre plus petite, allant et venant parmi les grandes,
indiquait un nain ou un enfant.

C’était un enfant.



II

ISOLEMENT


En observant de près, voici ce qu’on eût pu noter.

Tous portaient de longues capes, percées et rapiécées, mais
drapées, et au besoin les cachant jusqu’aux yeux, bonnes contre
la bise et la curiosité.  Sous ces capes, ils se mouvaient
agilement.  La plupart étaient coiffés d’un mouchoir roulé autour
de la tête, sorte de rudiment par lequel le turban commence en
Espagne.  Cette coiffure n’avait rien d’insolite en Angleterre.
Le midi à cette époque était à la mode dans le nord.  Peut-être
cela tenait-il à ce que le nord battait le midi.  Il en
triomphait, et l’admirait.  Après la défaite de l’armada, le
castillan fut chez Élisabeth un élégant baragouin de cour.
Parler anglais chez la reine d’Angleterre était presque
«shocking».  Subir un peu les mœurs de ceux à qui l’on fait la
loi, c’est l’habitude du vainqueur barbare vis-à-vis le vaincu
raffiné; le tartare contemple et imite le chinois.  C’est
pourquoi les modes castillanes pénétraient en Angleterre; en
revanche, les intérêts anglais s’infiltraient en Espagne.

Un des hommes du groupe qui s’embarquait avait un air de chef.
Il était chaussé d’alpargates, et attifé de guenilles
passementées et dorées, et d’un gilet de paillon, luisant, sous
sa cape, comme un ventre de poisson.  Un autre rabattait sur son
visage un vaste feutre taillé en sombrero.  Ce feutre n’avait pas
de trou pour la pipe, ce qui indiquait un homme lettré.

L’enfant, par-dessus ses loques, était affublé, selon le principe
qu’une veste d’homme est un manteau d’enfant, d’une souquenille
de gabier qui lui descendait jusqu’aux genoux.

Sa taille laissait deviner un garçon de dix à onze ans.  Il était
pieds nus.

L’équipage de l’ourque se composait d’un patron et de deux
matelots.

L’ourque, vraisemblablement, venait d’Espagne, et y retournait.
Elle faisait, sans nul doute, d’une côte à l’autre, un service
furtif.

Les personnes qu’elle était en train d’embarquer, chuchotaient
entre elles.

Le chuchotement que ces êtres échangeaient était composite.
Tantôt un mot castillan, tantôt un mot allemand, tantôt un mot
français; parfois du gallois, parfois du basque.  C’était un
patois, à moins que ce ne fût un argot.

Ils paraissaient être de toutes les nations et de la même bande.

L’équipage était probablement des leurs.  Il y avait de la
connivence dans cet embarquement.

Cette troupe bariolée semblait être une compagnie de camarades,
peut-être un tas de complices.

S’il y eût eu un peu plus de jour, et si l’on eût regardé un peu
curieusement, on eût aperçu sur ces gens des chapelets et des
scapulaires dissimulés à demi sous les guenilles.  Un des à peu
près de femme mêlés au groupe avait un rosaire presque pareil
pour la grosseur des grains à un rosaire de derviche, et facile à
reconnaître pour un rosaire irlandais de Llanymthefry, qu’on
appelle aussi Llanandiffry.

On eût également pu remarquer, s’il y avait eu moins d’obscurité,
une Nuestra-Señora, avec le niño, sculptée et dorée à l’avant de
l’ourque.  C’était probablement la Notre-Dame basque, sorte de
panagia des vieux cantabres.  Sous cette figure, tenant lieu de
poupée de proue, il y avait une cage à feu, point allumée en ce
moment, excès de précaution qui indiquait un extrême souci de se
cacher.  Cette cage à feu était évidemment à deux fins; quand on
l’allumait, elle brûlait pour la vierge et éclairait la mer,
fanal faisant fonction de cierge.

Le taille-mer, long, courbe et aigu sous le beaupré, sortait de
l’avant comme une corne de croissant.  A la naissance du
taille-mer, aux pieds de la vierge, était agenouillé un ange
adossé à l’étrave, ailes ployées, et regardant l’horizon avec une
lunette.--L’ange était doré comme la Notre-Dame.

Il y avait dans le taille-mer des jours et des claires-voies pour
laisser passer les lames, occasion de dorures et d’arabesques.

Sous la Notre-Dame, était écrit en majuscules dorées le mot
_Matutina_, nom du navire, illisible en ce moment à cause de
l’obscurité.

Au pied de la falaise était déposé, en désordre dans le pêle-mêle
du départ, le chargement que ces voyageurs emportaient et qui,
grâce à la planche servant de pont, passait rapidement du rivage
dans la barque.  Des sacs de biscuits, une caque de _stock-fish_,
une boîte de portative soup, trois barils, un d’eau douce, un de
malt, un de goudron, quatre ou cinq bouteilles d’ale, un vieux
portemanteau bouclé dans des courroies, des malles, des coffres,
une balle d’étoupes pour torches et signaux, tel était ce
chargement.  Ces déguenillés avaient des valises, ce qui semblait
indiquer une existence nomade; les gueux ambulants sont forcés de
posséder quelque chose; ils voudraient bien parfois s’envoler
comme des oiseaux, mais ils ne peuvent à moins d’abandonner leur
gagne-pain.  Ils ont nécessairement des caisses d’outils et des
instruments de travail, quelle que soit leur profession errante.
Ceux-ci traînaient ce bagage, embarras dans plus d’une occasion.

Il n’avait pas dû être aisé d’apporter ce déménagement au bas de
cette falaise.  Ceci du reste révélait une intention de départ
définitif.

On ne perdait pas le temps; c’était un passage continuel du
rivage à la barque et de la barque au rivage; chacun prenait sa
part de la besogne; l’un portait un sac, l’autre un coffre.  Les
femmes possibles ou probables dans cette promiscuité
travaillaient comme les autres.  On surchargeait l’enfant.

Si cet enfant avait dans ce groupe son père et sa mère, cela est
douteux.  Aucun signe de vie ne lui était donné.  On le faisait
travailler, rien de plus.  Il paraissait, non un enfant dans une
famille, mais un esclave dans une tribu.  Il servait tout le
monde, et personne ne lui parlait.

Du reste, il se dépêchait, et, comme toute cette troupe obscure
dont il faisait partie, il semblait n’avoir qu’une pensée,
s’embarquer bien vite.  Savait-il pourquoi?  probablement non.
Il se hâtait machinalement.  Parce qu’il voyait les autres se
hâter.

L’ourque était pontée.  L’arrimage du chargement dans la cale fut
promptement exécuté, le moment de prendre le large arriva.  La
dernière caisse avait été portée sur le pont, il n’y avait plus à
embarquer que les hommes.  Les deux de cette troupe qui
semblaient les femmes étaient déjà à bord; six, dont l’enfant,
étaient encore sur la plate-forme basse de la falaise.  Le
mouvement de départ se fit dans le navire, le patron saisit la
barre, un matelot prit une hache pour trancher le câble d’amarre.
Trancher, signe de hâte; quand on a le temps, on dénoue.
_Andamos_, dit à demi-voix celui des six qui paraissait le chef,
et qui avait des paillettes sur ses guenilles.  L’enfant se
précipita vers la planche pour passer le premier.  Comme il y
mettait le pied, deux des hommes se ruant, au risque de le jeter
à l’eau, entrèrent avant lui, un troisième l’écarta du coude et
passa, le quatrième le repoussa du poing et suivit le troisième,
le cinquième, qui était le chef, bondit plutôt qu’il n’entra dans
la barque, et, en y sautant, poussa du talon la planche qui tomba
à la mer, un coup de hache coupa l’amarre, la barre du gouvernail
vira, le navire quitta le rivage, et l’enfant resta à terre.



III

SOLITUDE


L’enfant demeura immobile sur le rocher, l’œil fixe.  Il
n’appela point.  Il ne réclama point.  C’était inattendu
pourtant; il ne dit pas une parole.  Il y avait dans le navire le
même silence.  Pas un cri de l’enfant vers ces hommes, pas un
adieu de ces hommes à l’enfant.  Il y avait des deux parts une
acceptation muette de l’intervalle grandissant.  C’était comme
une séparation de mânes au bord d’un styx.  L’enfant, comme cloué
sur la roche que la marée haute commençait à baigner, regarda la
barque s’éloigner.  On eût dit qu’il comprenait.  Quoi?  que
comprenait-il?  l’ombre.

Un moment après, l’ourque atteignit le détroit de sortie de la
crique et s’y engagea.  On aperçut la pointe du mât sur le ciel
clair au-dessus des blocs fendus entre lesquels serpentait le
détroit comme entre deux murailles.  Cette pointe erra au haut
des roches, et sembla s’y enfoncer.  On ne la vit plus.  C’était
fini.  La barque avait pris la mer.

L’enfant regarda cet évanouissement.

Il était étonné, mais rêveur.

Sa stupéfaction se compliquait d’une sombre constatation de la
vie.  Il semblait qu’il y eût de l’expérience dans cet être
commençant.  Peut-être jugeait-il déjà.  L’épreuve, arrivée trop
tôt, construit parfois au fond de la réflexion obscure des
enfants on ne sait quelle balance redoutable où ces pauvres
petites âmes pèsent Dieu.

Se sentant innocent, il consentait.  Pas une plainte.
L’irréprochable ne reproche pas.

Cette brusque élimination qu’on faisait de lui ne lui arracha pas
même un geste.  Il eut une sorte de refroidissement intérieur.
Sous cette subite voie de fait du sort qui semblait mettre le
dénoûment de son existence presque avant le début, l’enfant ne
fléchit pas.  Il reçut ce coup de foudre, debout.

Il était évident, pour qui eût vu son étonnement sans
accablement, que, dans ce groupe qui l’abandonnait, rien ne
l’aimait, et il n’aimait rien.

Pensif, il oubliait le froid.  Tout à coup l’eau lui mouilla les
pieds; la marée montait; une haleine lui passa dans les cheveux;
la bise s’élevait.  Il frissonna.  Il eut de la tête aux pieds ce
tremblement qui est le réveil.

Il jeta les yeux autour de lui.

Il était seul.

Il n’y avait pas eu pour lui jusqu’à ce jour sur la terre
d’autres hommes que ceux qui étaient en ce moment dans l’ourque.
Ces hommes venaient de se dérober.

Ajoutons, chose étrange à énoncer, que ces hommes, les seuls
qu’il connût, lui étaient inconnus.

Il n’eût pu dire qui étaient ces hommes.

Son enfance s’était passée parmi eux, sans qu’il eût la
conscience d’être des leurs.  Il leur était juxtaposé; rien de
plus.

Il venait d’être oublié par eux.

Il n’avait pas d’argent sur lui, pas de souliers aux pieds, à
peine un vêtement sur le corps, pas même un morceau de pain dans
sa poche.

C’était l’hiver.  C’était le soir.  Il fallait marcher plusieurs
lieues avant d’atteindre une habitation humaine.

Il ignorait où il était.

Il ne savait rien, sinon que ceux qui étaient venus avec lui au
bord de cette mer s’en étaient allés sans lui.

Il se sentit mis hors de la vie.

Il sentait l’homme manquer sous lui.

Il avait dix ans.

L’enfant était dans un désert, entre des profondeurs où il voyait
monter la nuit et des profondeurs où il entendait gronder les
vagues.

Il étira ses petits bras maigres et bâilla.

Puis, brusquement, comme quelqu’un qui prend son parti, hardi, et
se dégourdissant, et avec une agilité d’écureuil,--de clown
peut-être,--il tourna le dos à la crique et se mit à monter le
long de la falaise.  Il escalada le sentier, le quitta, et
revint, alerte et se risquant.  Il se hâtait maintenant vers la
terre.  On eût dit qu’il avait un itinéraire.  Il n’allait nulle
part pourtant.

Il se hâtait sans but, espèce de fugitif devant la destinée.

Gravir est de l’homme, grimper est de la bête; il gravissait et
grimpait.  Les escarpements de Portland étant tournés au sud, il
n’y avait presque pas de neige dans le sentier.  L’intensité du
froid avait d’ailleurs fait de cette neige une poussière, assez
incommode au marcheur.  L’enfant s’en tirait.  Sa veste d’homme,
trop large, était une complication, et le gênait.  De temps en
temps, il rencontrait sur un surplomb ou dans une déclivité un
peu de glace qui le faisait tomber.  Il se raccrochait à une
branche sèche ou à une saillie de pierre, après avoir pendu
quelques instants sur le précipice.  Une fois il eut affaire à
une veine de brèche qui s’écroula brusquement sous lui,
l’entraînant dans sa démolition.  Ces effondrements de la brèche
sont perfides.  L’enfant eut durant quelques secondes le
glissement d’une tuile sur un toit; il dégringola jusqu’à
l’extrême bord de la chute; une touffe d’herbe empoignée à propos
le sauva.  Il ne cria pas plus devant l’abîme qu’il n’avait crié
devant les hommes; il s’affermit et remonta silencieux.
L’escarpement était haut.  Il eut ainsi quelques péripéties.  Le
précipice s’aggravait de l’obscurité.  Cette roche verticale
n’avait pas de fin.

Elle reculait devant l’enfant dans la profondeur d’en haut.  A
mesure que l’enfant montait, le sommet semblait monter.  Tout en
grimpant, il considérait cet entablement noir, posé comme un
barrage entre le ciel et lui.  Enfin il arriva.

Il sauta sur le plateau.  On pourrait presque dire: il prit
terre, car il sortait du précipice.

A peine fut-il hors de l’escarpement qu’il grelotta.  Il sentit à
son visage la bise, cette morsure de la nuit.  L’aigre vent du
nord-ouest souffla.  Il serra contre sa poitrine sa serpillière
de matelot.

C’était un bon vêtement.  Cela s’appelle, en langage du bord, un
_suroit_, parce que cette sorte de vareuse-là est peu pénétrable
aux pluies du sud-ouest.

L’enfant, parvenu sur le plateau, s’arrêta, posa fermement ses
deux pieds nus sur le sol gelé, et regarda.

Derrière lui la mer, devant lui la terre, au-dessus de sa tête le
ciel.

Mais un ciel sans astres.  Une bruine opaque masquait le zénith.

En arrivant au haut du mur de rocher, il se trouvait tourné du
côté de la terre, il la considéra.  Elle était devant lui à perte
de vue, plate, glacée, couverte de neige.  Quelques touffes de
bruyère frissonnaient.  On ne voyait pas de routes.  Rien.  Pas
même une cabane de berger.  On apercevait çà et là des
tournoiements de spirales blêmes qui étaient des tourbillons de
neige fine arrachés de terre par le vent, et s’envolant.  Une
succession d’ondulations de terrain, devenue tout de suite
brumeuse, se plissait dans l’horizon.  Les grandes plaines ternes
se perdaient sous le brouillard blanc.  Silence profond.  Cela
s’élargissait comme l’infini et se taisait comme la tombe.

L’enfant se retourna vers la mer.

La mer comme la terre était blanche; l’une de neige, l’autre
d’écume.  Rien de mélancolique comme le jour que faisait cette
double blancheur.  Certains éclairages de la nuit ont des duretés
très nettes; la mer était de l’acier, les falaises étaient de
l’ébène.  De la hauteur où était l’enfant, la baie de Portland
apparaissait presque en carte géographique, blafarde dans son
demi-cercle de collines; il y avait du rêve dans ce paysage
nocturne; une rondeur pâle engagée dans un croissant obscur, la
lune offre quelquefois cet aspect.  D’un cap à l’autre, dans
toute cette côte, on n’apercevait pas un seul scintillement
indiquant un foyer allumé, une fenêtre éclairée, une maison
vivante.  Absence de lumière sur la terre comme au ciel; pas une
lampe en bas, pas un astre en haut.  Les larges aplanissements
des flots dans le golfe avaient çà et là des soulèvements subits.
Le vent dérangeait et fronçait cette nappe.  L’ourque était
encore visible dans la baie, fuyant.

C’était un triangle noir qui glissait sur cette lividité.

Au loin, confusément, les étendues d’eau remuaient dans le
clair-obscur sinistre de l’immensité.

La _Matutina_ filait vite.  Elle décroissait de minute en minute.
Rien de rapide comme la fonte d’un navire dans les lointains de
la mer.

A un certain moment, elle alluma son fanal de proue; il est
probable que l’obscurité se faisait inquiétante autour d’elle, et
que le pilote sentait le besoin d’éclairer la vague.  Ce point
lumineux, scintillation aperçue de loin, adhérait lugubrement à
sa haute et longue forme noire.  On eût dit un linceul debout et
en marche au milieu de la mer, sous lequel rôderait quelqu’un qui
aurait à la main une étoile.

Il y avait dans l’air une imminence d’orage.  L’enfant ne s’en
rendait pas compte, mais un marin eût tremblé.  C’était cette
minute d’anxiété préalable où il semble que les éléments vont
devenir des personnes, et qu’on va assister à la transfiguration
mystérieuse du vent en aquilon.  La mer va être océan, les forces
vont se révéler volontés, ce qu’on prend pour une chose est une
âme.  On va le voir.  De là l’horreur.  L’âme de l’homme redoute
cette confrontation avec l’âme de la nature.

Un chaos allait faire son entrée.  Le vent, froissant le
brouillard, et échafaudant les nuées derrière, posait le décor de
ce drame terrible de la vague et de l’hiver qu’on appelle une
tempête de neige.

Le symptôme des navires rentrants se manifestait.  Depuis
quelques moments la rade n’était plus déserte.  A chaque instant
surgissaient de derrière les caps des barques inquiètes se hâtant
vers le mouillage.  Les unes doublaient le Portland Bill, les
autres le Saint-Albans Head.  Du plus extrême lointain, des
voiles venaient.  C’était à qui se réfugierait.  Au sud,
l’obscurité s’épaississait et les nuages pleins de nuit se
rapprochaient de la mer.  La pesanteur de la tempête en surplomb
et pendante apaisait lugubrement le flot.  Ce n’était point le
moment de partir.  L’ourque était partie cependant.

Elle avait mis le cap au sud.  Elle était déjà hors du golfe et
en haute mer.  Tout à coup la bise souffla en rafale; la
_Matutina_, qu’on distinguait encore très nettement, se couvrit
de toile, comme résolue à profiter de l’ouragan.  C’était le
noroit, qu’on nommait jadis vent de galerne, bise sournoise et
colère.  Le noroit eut tout de suite sur l’ourque un commencement
d’acharnement.  L’ourque, prise de côté, pencha, mais n’hésita
pas, et continua sa course vers le large.  Ceci indiquait une
fuite plutôt qu’un voyage, moins de crainte de la mer que de la
terre, et plus de souci de la poursuite des hommes que de la
poursuite des vents.

L’ourque, passant par tous les degrés de l’amoindrissement,
s’enfonça dans l’horizon; la petite étoile qu’elle traînait dans
l’ombre pâlit; l’ourque, de plus en plus amalgamée à la nuit,
disparut.

Cette fois, c’était pour jamais.

Du moins l’enfant parut le comprendre, il cessa de regarder la
mer.  Ses yeux se reportèrent sur les plaines, les landes, les
collines, vers les espaces où il n’était pas impossible peut-être
de faire une rencontre vivante.  Il se mit en marche dans cet
inconnu.



IV

QUESTIONS


Qu’était-ce que cette espèce de bande en fuite laissant derrière
elle cet enfant?

Ces évadés étaient-ils des comprachicos?

On a vu plus haut le détail des mesures prises par Guillaume III,
et votées en parlement, contre les malfaiteurs, hommes et femmes,
dits comprachicos, dits comprapequeños, dits cheylas.

Il y a des législations dispersantes.  Ce statut tombant sur les
comprachicos détermina une fuite générale, non seulement des
comprachicos, mais des vagabonds de toute sorte.  Ce fut à qui se
déroberait et s’embarquerait.  La plupart des comprachicos
retournèrent en Espagne.  Beaucoup, nous l’avons dit, étaient
basques.

Cette loi protectrice de l’enfance eut un premier résultat
bizarre; un subit délaissement d’enfants.

Ce statut pénal produisit immédiatement une foule d’enfants
trouvés, c’est-à-dire perdus.  Rien de plus aisé à comprendre.
Toute troupe nomade contenant un enfant était suspecte; le seul
fait de la présence de l’enfant la dénonçait.--Ce sont
probablement des comprachicos.--Telle était la première idée du
shériff, du prévôt, du constable.  De là des arrestations et des
recherches.  Des gens simplement misérables, réduits à rôder et à
mendier, étaient pris de la terreur de passer pour comprachicos,
bien que ne l’étant pas; mais les faibles sont peu rassurés sur
les erreurs possibles de la justice.  D’ailleurs les familles
vagabondes sont habituellement effarées.  Ce qu’on reprochait aux
comprachicos, c’était l’exploitation des enfants d’autrui.  Mais
les promiscuités de la détresse et de l’indigence sont telles
qu’il eût été parfois malaisé à un père et à une mère de
constater que leur enfant était leur enfant.  D’où tenez-vous cet
enfant?  Comment prouver qu’on le tient de Dieu?  L’enfant
devenait un danger; on s’en défaisait.  Fuir seuls sera plus
facile.  Le père et la mère se décidaient à le perdre, tantôt
dans un bois, tantôt sur une grève, tantôt dans un puits.

On trouva dans les citernes des enfants noyés.

Ajoutons que les comprachicos étaient, à l’imitation de
l’Angleterre, traqués désormais par toute l’Europe.  Le branle de
les poursuivre était donné.  Rien n’est tel qu’un grelot attaché.
Il y avait désormais émulation de toutes les polices pour les
saisir, et l’alguazil n’était pas moins au guet que le constable.
On pouvait lire encore, il y a vingt-trois ans, sur une pierre de
la porte d’Otero, une inscription intraduisible--le code dans
les mots brave l’honnêteté--où est du reste marquée par une forte
différence pénale la nuance entre les marchands d’enfants et les
voleurs d’enfants.  Voici l’inscription, en castillan un peu
sauvage: _Aqui quedan las orejas de los comprachicos, y las
bolsas de los robaniños, mientras que se van ellos al trabajo de
mar_.  On le voit, les oreilles, etc., confisquées n’empêchaient
point les galères.  De là un sauve-qui-peut parmi les vagabonds.
Ils partaient effrayés, ils arrivaient tremblants.  Sur tout le
littoral d’Europe, on surveillait les arrivages furtifs.  Pour
une bande, s’embarquer avec un enfant était impossible, car
débarquer avec un enfant était périlleux.

Perdre l’enfant, c’était plutôt fait.

Par qui l’enfant qu’on vient d’entrevoir dans la pénombre des
solitudes de Portland était-il rejeté?

Selon toute apparence, par des comprachicos.



V

L’ARBRE D’INVENTION HUMAINE


Il pouvait être environ sept heures du soir.  Le vent maintenant
diminuait, signe de recrudescence prochaine.  L’enfant se
trouvait sur l’extrême plateau sud de la pointe de Portland.

Portland est une presqu’île.  Mais l’enfant ignorait ce que c’est
qu’une presqu’île et ne savait pas même ce mot, Portland.  Il ne
savait qu’une chose, c’est qu’on peut marcher jusqu’à ce qu’on
tombe.  Une notion est un guide; il n’avait pas de notion.  On
l’avait amené là et laissé là.  _On_ et _là_, ces deux énigmes,
représentaient toute sa destinée; _on_ était le genre humain;
_là_ était l’univers.  Il n’avait ici-bas absolument pas d’autre
point d’appui que la petite quantité de terre où il posait le
talon, terre dure et froide à la nudité de ses pieds.  Dans ce
grand monde crépusculaire ouvert de toutes parts, qu’y avait-il
pour cet enfant?  Rien.

Il marchait vers ce Rien.

L’immense abandon des hommes était autour de lui.

Il traversa diagonalement le premier plateau, puis un second,
puis un troisième.  A l’extrémité de chaque plateau, l’enfant
trouvait une cassure de terrain; la pente était quelquefois
abrupte, mais toujours courte.  Les hautes plaines nues de la
pointe de Portland ressemblent à de grandes dalles à demi
engagées les unes sous les autres; le côté sud semble entrer sous
la plaine précédente, et le côté nord se relève sur la suivante.
Cela fait des ressauts que l’enfant franchissait agilement.  De
temps en temps il suspendait sa marche et semblait tenir conseil
avec lui-même.  La nuit devenait très obscure, son rayon visuel
se raccourcissait, il ne voyait plus qu’à quelques pas.

Tout à coup il s’arrêta, écouta un instant, fit un imperceptible
hochement de tête satisfait, tourna vivement, et se dirigea vers
une éminence de hauteur médiocre qu’il apercevait confusément à
sa droite, au point de la plaine le plus rapproché de la falaise.
Il y avait sur cette éminence une configuration qui semblait dans
la brume un arbre.  L’enfant venait d’entendre de ce côté un
bruit, qui n’était ni le bruit du vent, ni le bruit de la mer.
Ce n’était pas non plus un cri d’animaux.  Il pensa qu’il y avait
là quelqu’un.

En quelques enjambées il fut au bas du monticule.

Il y avait quelqu’un en effet.

Ce qui était indistinct au sommet de l’éminence était maintenant
visible.

C’était quelque chose comme un grand bras sortant de terre tout
droit.  A l’extrémité supérieure de ce bras, une sorte d’index,
soutenu en dessous par le pouce, s’allongeait horizontalement.
Ce bras, ce pouce et cet index dessinaient sur le ciel une
équerre.  Au point de jonction de cette espèce d’index et de
cette espèce de pouce il y avait un fil auquel pendait on ne sait
quoi de noir et d’informe.  Ce fil, remué par le vent, faisait le
bruit d’une chaîne.

C’était ce bruit que l’enfant avait entendu.

Le fil était, vu de près, ce que son bruit annonçait, une chaîne.
Chaîne marine aux anneaux à demi pleins.

Par cette mystérieuse loi d’amalgame qui dans la nature entière
superpose les apparences aux réalités, le lieu, l’heure, la
brume, la mer tragique, les lointains tumultes visionnaires de
l’horizon, s’ajoutaient à cette silhouette, et la faisaient
énorme.

La masse liée à la chaîne offrait la ressemblance d’une gaine.
Elle était emmaillottée comme un enfant et longue comme un homme.
Il y avait en haut une rondeur autour de laquelle l’extrémité de
la chaîne s’enroulait.  La gaine se déchiquetait à sa partie
inférieure.  Des décharnements sortaient de ces déchirures.

Une brise faible agitait la chaîne, et ce qui pendait à la chaîne
vacillait doucement.  Cette masse passive obéissait aux
mouvements diffus des étendues; elle avait on ne sait quoi de
panique; l’horreur qui disproportionne les objets lui ôtait
presque la dimension en lui laissant le contour; c’était une
condensation de noirceur ayant un aspect; il y avait de la nuit
dessus et de la nuit dedans; cela était en proie au grandissement
sépulcral; les crépuscules, les levers de lune, les descentes de
constellations derrière les falaises, les flottaisons de
l’espace, les nuages, toute la rose des vents, avaient fini par
entrer dans la composition de ce néant visible; cette espèce de
bloc quelconque suspendu dans le vent participait de
l’impersonnalité éparse au loin sur la mer et dans le ciel, et
les ténèbres achevaient cette chose qui avait été un homme.

C’était ce qui n’est plus.

Être un reste, ceci échappe à la langue humaine.  Ne plus
exister, et persister, être dans le gouffre et dehors, reparaître
au-dessus de la mort, comme insubmersible, il y a une certaine
quantité d’impossible mêlée à de telles réalités.  De là
l’indicible.  Cet être,--était-ce un être?--ce témoin noir, était
un reste, et un reste terrible.  Reste de quoi?  De la nature
d’abord, de la société ensuite.  Zéro et total.

L’inclémence absolue l’avait à sa discrétion.  Les profonds
oublis de la solitude l’environnaient.  Il était livré aux
aventures de l’ignoré.  Il était sans défense contre l’obscurité,
qui en faisait ce qu’elle voulait.  Il était à jamais le patient.
Il subissait.  Les ouragans étaient sur lui.  Lugubre fonction
des souffles.

Ce spectre était là au pillage.  Il endurait cette voie de fait
horrible, la pourriture en plein vent.  Il était hors la loi du
cercueil.  Il avait l’anéantissement sans la paix.  Il tombait en
cendre l’été et en boue l’hiver.  La mort doit avoir un voile, la
tombe doit avoir une pudeur.  Ici ni pudeur ni voile.  La
putréfaction cynique et en aveu.  Il y a de l’effronterie à la
mort à montrer son ouvrage.  Elle fait insulte à toutes les
sérénités de l’ombre quand elle travaille hors de son
laboratoire, le tombeau.

Cet être expiré était dépouillé.  Dépouiller une dépouille,
inexorable achèvement.  Sa moelle n’était plus dans ses os, ses
entrailles n’étaient plus dans son ventre, sa voix n’était plus
dans son gosier.  Un cadavre est une poche que la mort retourne
et vide.  S’il avait eu un moi, où ce moi était-il?  Là encore
peut-être, et c’était poignant à penser.  Quelque chose d’errant
autour de quelque chose d’enchaîné.  Peut-on se figurer dans
l’obscurité un linéament plus funèbre?

Il existe des réalités ici-bas qui sont comme des issues sur
l’inconnu, par où la sortie de la pensée semble possible, et où
l’hypothèse se précipite.  La conjecture a son _compelle
intrare_.  Si l’on passe en certains lieux et devant certains
objets, on ne peut faire autrement que de s’arrêter en proie aux
songes, et de laisser son esprit s’avancer là dedans.  Il y a
dans l’invisible d’obscures portes entre-bâillées.  Nul n’eût pu
rencontrer ce trépassé sans méditer.

La vaste dispersion l’usait silencieusement.  Il avait eu du sang
qu’on avait bu, de la peau qu’on avait mangée, de la chair qu’on
avait volée.  Rien n’avait passé sans lui prendre quelque chose.
Décembre lui avait emprunté du froid, minuit de l’épouvante, le
fer de la rouille, la peste des miasmes, la fleur des parfums.
Sa lente désagrégation était un péage.  Péage du cadavre à la
rafale, à la pluie, à la rosée, aux reptiles, aux oiseaux.
Toutes les sombres mains de la nuit avaient fouillé ce mort.

C’était on ne sait quel étrange habitant, l’habitant de la nuit.
Il était dans une plaine et sur une colline, et il n’y était pas.
Il était palpable et évanoui.  Il était de l’ombre complétant les
ténèbres.  Après la disparition du jour, dans la vaste obscurité
silencieuse, il devenait lugubrement d’accord avec tout.  Il
augmentait, rien que parce qu’il était là, le deuil de la tempête
et le calme des astres.  L’inexprimable, qui est dans le désert,
se condensait en lui.  Épave d’un destin inconnu, il s’ajoutait à
toutes les farouches réticences de la nuit.  Il y avait dans son
mystère une vague réverbération de toutes les énigmes.

On sentait autour de lui comme une décroissance de vie allant
jusqu’aux profondeurs.  Il y avait dans les étendues
environnantes une diminution de certitude et de confiance.  Le
frisson des broussailles et des herbes, une mélancolie désolée,
une anxiété où il semblait qu’il y eût de la conscience,
appropriaient tragiquement tout le paysage à cette figure noire
suspendue à cette chaîne.  La présence d’un spectre dans un
horizon est une aggravation à la solitude.

Il était simulacre.  Ayant sur lui les souffles qui ne s’apaisent
pas, il était l’implacable.  Le tremblement éternel le faisait
terrible.  Il semblait, dans les espaces, un centre, ce qui est
effrayant à dire, et quelque chose d’immense s’appuyait sur lui.
Qui sait?  Peut-être l’équité entrevue et bravée qui est au delà
de notre justice.  Il y avait, dans sa durée hors de la tombe, de
la vengeance des hommes et de sa vengeance à lui.  Il faisait,
dans ce crépuscule et dans ce désert, une attestation.  Il était
la preuve de la matière inquiétante, parce que la matière devant
laquelle on tremble est de la ruine d’âme.  Pour que la matière
morte nous trouble, il faut que l’esprit y ait vécu.  Il
dénonçait la loi d’en bas à la loi d’en haut.  Mis là par
l’homme, il attendait Dieu.  Au-dessus de lui flottaient, avec
toutes les torsions indistinctes de la nuée et de la vague, les
énormes rêveries de l’ombre.

Derrière cette vision, il y avait on ne sait quelle occlusion
sinistre.  L’illimité, borné par rien, ni par un arbre, ni par un
toit, ni par un passant, était autour de ce mort.  Quand
l’immanence surplombant sur nous, ciel, gouffre, vie, tombeau,
éternité, apparaît patente, c’est alors que nous sentons tout
inaccessible, tout défendu, tout muré.  Quand l’infini s’ouvre,
pas de fermeture plus formidable.



VI

BATAILLE ENTRE LA MORT ET LA NUIT


L’enfant était devant cette chose, muet, étonné, les yeux fixes.

Pour un homme c’eût été un gibet, pour l’enfant c’était une
apparition.

Où l’homme eût vu le cadavre, l’enfant voyait le fantôme.

Et puis il ne comprenait point.

Les attractions d’abîme sont de toute sorte; il y en avait une au
haut de cette colline.  L’enfant fit un pas, puis deux.  Il
monta, tout en ayant envie de descendre, et approcha, tout en
ayant envie de reculer.

Il vint tout près, hardi et frémissant, faire une reconnaissance
du fantôme.

Parvenu sous le gibet, il leva la tête et examina.

Le fantôme était goudronné.  Il luisait ça et là.  L’enfant
distinguait la face.  Elle était enduite de bitume, et ce masque
qui semblait visqueux et gluant se modelait dans les reflets de
la nuit.  L’enfant voyait la bouche qui était un trou, le nez qui
était un trou, et les yeux qui étaient des trous.  Le corps était
enveloppé et comme ficelé dans une grosse toile imbibée de
naphte.  La toile s’était moisie et rompue.  Un genou passait à
travers.  Une crevasse laissait voir les côtes.  Quelques parties
étaient cadavre, d’autres squelette.  Le visage était couleur de
terre; des limaces, qui avaient erré dessus, y avaient laissé de
vagues rubans d’argent.  La toile, collée aux os, offrait des
reliefs comme une robe de statue.  Le crâne, fêlé et fendu, avait
l’hiatus d’un fruit pourri.  Les dents étaient demeurées
humaines, elles avaient conservé le rire.  Un reste de cri
semblait bruire dans la bouche ouverte.  Il y avait quelques
poils de barbe sur les joues.  La tête, penchée, avait un air
d’attention.

On avait fait récemment des réparations.  Le visage était
goudronné de frais, ainsi que le genou qui sortait de la toile,
et les côtes.  En bas les pieds passaient.

Juste dessous, dans l’herbe, on voyait deux souliers, devenus
informes dans la neige et sous les pluies.  Ces souliers étaient
tombés de ce mort.

L’enfant, pieds nus, regarda ces souliers.

Le vent, de plus en plus inquiétant, avait de ces interruptions
qui font partie des apprêts d’une tempête; il avait tout à fait
cessé depuis quelques instants.  Le cadavre ne bougeait plus.  La
chaîne avait l’immobilité du fil à plomb.

Comme tous les nouveaux venus dans la vie, et en tenant compte de
la pression spéciale de sa destinée, l’enfant avait sans nul
doute en lui cet éveil d’idées propre aux jeunes années, qui
tâche d’ouvrir le cerveau et qui ressemble aux coups de bec de
l’oiseau dans l’œuf; mais tout ce qu’il y avait dans sa petite
conscience en ce moment se résolvait en stupeur.  L’excès de
sensation, c’est l’effet du trop d’huile, arrive à l’étouffement
de la pensée.  Un homme se fût fait des questions, l’enfant ne
s’en faisait pas; il regardait.

Le goudron donnait à cette face un aspect mouillé.  Des gouttes
de bitume figées dans ce qui avait été les yeux ressemblaient à
des larmes.  Du reste, grâce à ce bitume, le dégât de la mort
était visiblement ralenti, sinon annulé, et réduit au moins de
délabrement possible.  Ce que l’enfant avait devant lui était une
chose dont on avait soin.  Cet homme était évidemment précieux.
On n’avait pas tenu à le garder vivant, mais on tenait à le
conserver mort.

Le gibet était vieux, vermoulu, quoique solide, et servait depuis
de longues années.

C’était un usage immémorial en Angleterre de goudronner les
contrebandiers.  On les pendait au bord de la mer, on les
enduisait de bitume, et on les laissait accrochés; les exemples
veulent le plein air, et les exemples goudronnés se conservent
mieux.  Ce goudron était de l’humanité.  On pouvait de cette
manière renouveler les pendus moins souvent.  On mettait des
potences de distance en distance sur la côte comme de nos jours
des réverbères.  Le pendu tenait lieu de lanterne.  Il éclairait,
à sa façon, ses camarades les contrebandiers.  Les
contrebandiers, de loin, en mer, apercevaient les gibets.  En
voilà un, premier avertissement; puis un autre, deuxième
avertissement.  Cela n’empêchait point la contrebande; mais
l’ordre se compose de ces choses-là.  Cette mode a duré en
Angleterre jusqu’au commencement de ce siècle.  En 1822, on
voyait encore devant le château de Douvres trois pendus vernis.
Du reste, le procédé conservateur ne se bornait point aux
contrebandiers.  L’Angleterre tirait le même parti des voleurs,
des incendiaires et des assassins.  John Painter, qui mit le feu
aux magasins maritimes de Portsmouth, fut pendu et goudronné en
1776.

L’abbé Coyer, qui l’appelle Jean le Peintre, le revit en 1777.
John Painter était accroché et enchaîné au-dessus de la ruine
qu’il avait faite, et rebadigeonné de temps en temps.  Ce cadavre
dura, on pourrait presque dire vécut, près de quatorze ans.  Il
faisait encore un bon service en 1788.  En 1790, pourtant, on dut
le remplacer.  Les égyptiens faisaient cas de la momie du roi; la
momie de peuple, à ce qu’il paraît, peut être utile aussi.

Le vent, ayant beaucoup de prise sur le monticule, en avait
enlevé toute la neige.  L’herbe y reparaissait, avec quelques
chardons ça et là.  La colline était couverte de ce gazon marin
dru et ras qui fait ressembler le haut des falaises à du drap
vert.  Sous la potence, au point même au-dessus duquel pendaient
les pieds du supplicié, il y avait une touffe haute et épaisse,
surprenante sur ce sol maigre.  Les cadavres émiettés là depuis
des siècles expliquaient cette beauté de l’herbe.  La terre se
nourrit de l’homme.

Une fascination lugubre tenait l’enfant.  Il demeurait là, béant.
Il ne baissa le front qu’un moment pour une ortie qui lui piquait
les jambes, et qui lui fit la sensation d’une bête.  Puis il se
redressa.  Il regardait au-dessus de lui cette face qui le
regardait.  Elle le regardait d’autant plus qu’elle n’avait pas
d’yeux.  C’était du regard répandu, une fixité indicible où il y
avait de la lueur et des ténèbres, et qui sortait du crâne et des
dents aussi bien que des arcades sourcilières vides.  Toute la
tête du mort regarde, et c’est terrifiant.  Pas de prunelles, et
l’on se sent vu.  Horreur des larves.

Peu à peu l’enfant devenait lui-même terrible.  Il ne bougeait
plus.  La torpeur le gagnait.  Il ne s’apercevait pas qu’il
perdait conscience.  Il s’engourdissait et s’ankylosait.  L’hiver
le livrait silencieusement à la nuit; il y a du traître dans
l’hiver.  L’enfant était presque statue.  La pierre du froid
entrait dans ses os; l’ombre, ce reptile, se glissait en lui.
L’assoupissement qui sort de la neige monte dans l’homme comme
une marée obscure; l’enfant était lentement envahi par une
immobilité ressemblant à celle du cadavre.  Il allait s’endormir.

Dans la main du sommeil il y a le doigt de la mort.  L’enfant se
sentait saisi par cette main.  Il était au moment de tomber sous
le gibet.  Il ne savait déjà plus s’il était debout.

La fin, toujours imminente, aucune transition entre être et ne
plus être, la rentrée au creuset, le glissement possible à toute
minute, c’est ce précipice-là qui est la création.

Encore un instant, et l’enfant et le trépassé, la vie en ébauche
et la vie en ruine, allaient se confondre dans le même
effacement.

Le spectre eut l’air de le comprendre et de ne pas le vouloir.
Tout à coup il se mit à remuer.  On eût dit qu’il avertissait
l’enfant.  C’était une reprise de vent qui soufflait.

Rien d’étrange comme ce mort en mouvement.

Le cadavre au bout de la chaîne, poussé par le souffle invisible,
prenait une attitude oblique, montait à gauche, puis retombait,
remontait à droite, et retombait et remontait avec la lente et
funèbre précision d’un battant.  Va-et-vient farouche.  On eût
cru voir dans les ténèbres le balancier de l’horloge de
l’éternité.

Cela dura quelque temps ainsi.  L’enfant devant cette agitation
du mort sentait un réveil, et, à travers son refroidissement,
avait assez nettement peur.  La chaîne, à chaque oscillation,
grinçait avec une régularité hideuse.  Elle avait l’air de
reprendre haleine, puis recommençait.  Ce grincement imitait un
chant de cigale.

Les approches d’une bourrasque produisent de subites enflures du
vent.  Brusquement la brise devint bise.  L’oscillation du
cadavre s’accentua lugubrement.  Ce ne fut plus du balancement,
ce fut de la secousse.  La chaîne, qui grinçait, cria.

Il sembla que ce cri était entendu.  Si c’était un appel, il fut
obéi.  Du fond de l’horizon, un grand bruit accourut.

C’était un bruit d’ailes.

Un incident survenait, l’orageux incident des cimetières et des
solitudes, l’arrivée d’une troupe de corbeaux.

Des taches noires volantes piquèrent le nuage, percèrent la
brume, grossirent, approchèrent, s’amalgamèrent, s’épaissirent,
se hâtant vers la colline, poussant des cris.  C’était comme la
venue d’une légion.  Cette vermine ailée des ténèbres s’abattit
sur le gibet.

L’enfant, effaré, recula.

Les essaims obéissent à des commandements.  Les corbeaux
s’étaient groupés sur la potence.  Pas un n’était sur le cadavre.
Ils se parlaient entre eux.  Le croassement est affreux.  Hurler,
siffler, rugir, c’est de la vie; le croassement est une
acceptation satisfaite de la putréfaction.  On croit entendre le
bruit que fait le silence du sépulcre en se brisant.  Le
croassement est une voix dans laquelle il y a de la nuit.
L’enfant était glacé.

Plus encore par l’épouvante que par le froid.

Les corbeaux se turent.  Un d’eux sauta sur le squelette.  Ce fut
un signal.  Tous se précipitèrent, il y eut une nuée d’ailes,
puis toutes les plumes se refermèrent, et le pendu disparut sous
un fourmillement d’ampoules noires remuant dans l’obscurité.  En
ce moment, le mort se secoua.

Était-ce lui?  Était-ce le vent?  Il eut un bond effroyable.
L’ouragan, qui s’élevait, lui venait en aide.  Le fantôme entra
en convulsion.  C’était la rafale, déjà soufflant à pleins
poumons, qui s’emparait de lui, et qui l’agitait dans tous les
sens.  Il devint horrible.  Il se mit à se démener.  Pantin
épouvantable, ayant pour ficelle la chaîne d’un gibet.  Quelque
parodiste de l’ombre avait saisi son fil et jouait de cette
momie.  Elle tourna et sauta comme prête à se disloquer.  Les
oiseaux, effrayés, s’envolèrent.  Ce fut comme un rejaillissement
de toutes ces bêtes infâmes.  Puis ils revinrent.  Alors une
lutte commença.

Le mort sembla pris d’une vie monstrueuse.  Les souffles le
soulevaient comme s’ils allaient l’emporter; on eût dit qu’il se
débattait et qu’il faisait effort pour s’évader; son carcan le
retenait.  Les oiseaux répercutaient tous ses mouvements,
reculant, puis se ruant, effarouchés et acharnés.  D’un côté, une
étrange fuite essayée; de l’autre, la poursuite d’un enchaîné.
Le mort, poussé par tous les spasmes de la bise, avait des
soubresauts, des chocs, des accès de colère, allait, venait,
montait, tombait, refoulant l’essaim éparpillé.  Le mort était
massue, l’essaim était poussière.  La féroce volée assaillante ne
lâchait pas prise et s’opiniâtrait.  Le mort, comme saisi de
folie sous cette meute de becs, multipliait dans le vide ses
frappements aveugles semblables aux coups d’une pierre liée à une
fronde.  Par moments il avait sur lui toutes les griffes et
toutes les ailes, puis rien; c’étaient des évanouissements de la
horde, tout de suite suivis de retours furieux.  Effrayant
supplice continuant après la vie.  Les oiseaux semblaient
frénétiques.  Les soupiraux de l’enfer doivent donner passage à
des essaims pareils.  Coups d’ongle, coups de bec, croassements,
arrachements de lambeaux qui n’étaient plus de la chair,
craquements de la potence, froissements du squelette, cliquetis
des ferrailles, cris de la rafale, tumulte, pas de lutte plus
lugubre.  Une lémure contre des démons.  Sorte de combat spectre.

Parfois, la bise redoublant, le pendu pivotait sur lui-même,
faisait face à l’essaim de tous les côtés à la fois, paraissait
vouloir courir après les oiseaux, et l’on eût dit que ses dents
tâchaient de mordre.  Il avait le vent pour lui et la chaîne
contre lui, comme si les dieux noirs s’en mêlaient.  L’ouragan
était de la bataille.  Le mort se tordait, la troupe d’oiseaux
roulait sur lui en spirale.  C’était un tournoiement dans un
tourbillon.

On entendait en bas un grondement immense, qui était la mer.

L’enfant voyait ce rêve.  Subitement il se mit à trembler de tous
ses membres, un frisson ruissela le long de son corps, il
chancela, tressaillit, faillit tomber, se retourna, pressa son
front de ses deux mains, comme si le front était un point
d’appui, et, hagard, les cheveux au vent, descendant la colline à
grands pas, les yeux fermés, presque fantôme lui-même, il prit la
fuite, laissant derrière lui ce tourment dans la nuit.



VII

LA POINTE NORD DE PORTLAND


Il courut jusqu’à essoufflement, au hasard, éperdu, dans la
neige, dans la plaine, dans l’espace.  Cette fuite le réchauffa.
Il en avait besoin.  Sans cette course et sans cette épouvante,
il était mort.

Quand l’haleine lui manqua, il s’arrêta.  Mais il n’osa point
regarder en arrière.  Il lui semblait que les oiseaux devaient le
poursuivre, que le mort devait avoir dénoué sa chaîne et était
probablement en marche du même côté que lui, et que sans doute le
gibet lui-même descendait la colline, courant après le mort.  Il
avait peur de voir cela, s’il se retournait.

Lorsqu’il eut repris un peu haleine, il se remit à fuir.

Se rendre compte des faits n’est point de l’enfance.  Il
percevait des impressions à travers le grossissement de l’effroi,
mais sans les lier dans son esprit et sans conclure.  Il allait
n’importe où ni comment; il courait avec l’angoisse et la
difficulté du songe.  Depuis près de trois heures qu’il était
abandonné, sa marche en avant, tout en restant vague, avait
changé de but; auparavant il était en quête, à présent il était
en fuite.  Il n’avait plus faim, ni froid; il avait peur.  Un
instinct avait remplacé l’autre.  Échapper était maintenant toute
sa pensée.  Échapper à quoi?  à tout.  La vie lui apparaissait de
toutes parts autour de lui comme une muraille horrible.  S’il eût
pu s’évader des choses, il l’eût fait.

Mais les enfants ne connaissent point ce bris de prison qu’on
nomme le suicide.

Il courait.

Il courut ainsi un temps indéterminé.  Mais l’haleine s’épuise,
la peur s’épuise aussi.

Tout à coup, comme saisi d’un soudain accès d’énergie et
d’intelligence, il s’arrêta, on eût dit qu’il avait honte de se
sauver; il se roidit, frappa du pied, dressa résolument la tête,
et se retourna.

Il n’y avait plus ni colline, ni gibet, ni vol de corbeaux.

Le brouillard avait repris possession de l’horizon.

L’enfant poursuivit son chemin.

Maintenant il ne courait plus, il marchait.  Dire que cette
rencontre d’un mort l’avait fait un homme, ce serait limiter
l’impression multiple et confuse qu’il subissait.  Il y avait
dans cette impression beaucoup plus et beaucoup moins.  Ce gibet,
fort trouble dans ce rudiment de compréhension qui était sa
pensée, restait pour lui une apparition.  Seulement, une terreur
domptée étant un affermissement, il se sentit plus fort.  S’il
eût été d’âge à se sonder, il eût trouvé en lui mille autres
commencements de méditation, mais la réflexion des enfants est
informe, et tout au plus sentent-ils l’arrière-goût amer de cette
chose obscure pour eux que l’homme plus tard appelle
l’indignation.

Ajoutons que l’enfant a ce don d’accepter très vite la fin d’une
sensation.  Les contours lointains et fuyants, qui font
l’amplitude des choses douloureuses, lui échappent.  L’enfant est
défendu par sa limite, qui est la faiblesse, contre les émotions
trop complexes.  Il voit le fait, et peu de chose à côté.  La
difficulté de se contenter des idées partielles n’existe pas pour
l’enfant.  Le procès de la vie ne s’instruit que plus tard, quand
l’expérience arrive avec son dossier.  Alors il y a confrontation
des groupes de faits rencontrés, l’intelligence renseignée et
grandie compare, les souvenirs du jeune âge reparaissent sous les
passions comme le palimpseste sous les ratures, ces souvenirs
sont des points d’appui pour la logique, et ce qui était vision
dans le cerveau de l’enfant devient syllogisme dans le cerveau de
l’homme.  Du reste l’expérience est diverse, et tourne bien ou
mal selon les natures.  Les bons mûrissent.  Les mauvais
pourrissent.

L’enfant avait bien couru un quart de lieue, et marché un autre
quart de lieue.  Tout à coup il sentit que son estomac le
tiraillait.  Une pensée, qui tout de suite éclipsa la hideuse
apparition de la colline, lui vint violemment: manger.  Il y a
dans l’homme une bête, heureusement; elle le ramène à la réalité.

Mais quoi manger?  mais où manger?  mais comment manger?

Il tâta ses poches.  Machinalement, car il savait bien qu’elles
étaient vides.

Puis il hâta le pas.  Sans savoir où il allait, il hâta le pas
vers le logis possible.

Cette foi à l’auberge fait partie des racines de la providence
dans l’homme.

Croire à un gîte, c’est croire en Dieu.

Du reste, dans cette plaine de neige, rien qui ressemblât à un
toit.

L’enfant marchait, la lande continuait, nue à perte de vue.

Il n’y avait jamais eu sur ce plateau d’habitation humaine.
C’est au bas de la falaise, dans des trous de roche, que
logeaient jadis, faute de bois pour bâtir des cabanes, les
anciens habitants primitifs, qui avaient pour arme une fronde,
pour chauffage la fiente de bœuf séchée, pour religion l’idole
Heil debout dans une clairière à Dorchester, et pour industrie la
pêche de ce faux corail gris que les gallois appelaient _plin_ et
les grecs _isidis plocamos_.

L’enfant s’orientait du mieux qu’il pouvait.  Toute la destinée
est un carrefour, le choix des directions est redoutable, ce
petit être avait de bonne heure l’option entre les chances
obscures.  Il avançait cependant; mais, quoique ses jarrets
semblassent d’acier, il commençait à se fatiguer.  Pas de
sentiers dans cette plaine; s’il y en avait, la neige les avait
effacés.  D’instinct, il continuait à dévier vers l’est.  Des
pierres tranchantes lui avaient écorché les talons.  S’il eût
fait jour, on eût pu voir, dans les traces qu’il laissait sur la
neige, des taches roses qui étaient son sang.

Il ne reconnaissait rien.  Il traversait le plateau de Portland
du sud au nord, et il est probable que la bande avec laquelle il
était venu, évitant les rencontres, l’avait traversé de l’ouest à
l’est.  Elle était vraisemblablement partie, dans quelque barque
de pêcheur ou de contrebandier, d’un point quelconque de la côte
d’Uggescombe, tel que Sainte-Catherine Chap, ou Swancry, pour
aller à Portland retrouver l’ourque qui l’attendait, et elle
avait dû débarquer dans une des anses de Weston pour aller se
rembarquer dans une des criques d’Eston.  Cette direction-là
était coupée en croix par celle que suivait maintenant l’enfant.
Il était impossible qu’il reconnût son chemin.

Le plateau de Portland a çà et là de hautes ampoules ruinées
brusquement par la côte et coupées à pic sur la mer.  L’enfant
errant arriva sur un de ces points culminants, et s’y arrêta,
espérant trouver plus d’indications dans plus d’espace, cherchant
à voir.  Il avait devant lui, pour tout horizon, une vaste
opacité livide.  Il l’examina avec attention, et, sous la fixité
de son regard, elle devint moins indistincte.  Au fond d’un
lointain pli de terrain, vers l’est, au bas de cette lividité
opaque, sorte d’escarpement mouvant et blême qui ressemblait à
une falaise de la nuit, rampaient et flottaient de vagues
lambeaux noirs, espèces d’arrachements diffus.  Cette opacité
blafarde, c’était du brouillard; ces lambeaux noirs, c’étaient
des fumées.  Où il y a des fumées, il y a des hommes.  L’enfant
se dirigea de ce côté.

Il entrevoyait à quelque distance une descente, et au pied de la
descente, parmi des configurations informes de rochers que la
brume estompait, une apparence de banc de sable ou de langue de
terre reliant probablement aux plaines de l’horizon le plateau
qu’il venait de traverser.  Il fallait évidemment passer par là.

Il était arrivé en effet à l’isthme de Portland, alluvion
diluvienne qu’on appelle Chess-Hill.

Il s’engagea sur le versant du plateau.

La pente était difficile et rude.  C’était, avec moins d’âpreté
pourtant, le revers de l’ascension qu’il avait faite pour sortir
de la crique.  Toute montée se solde par une descente.  Après
avoir grimpé, il dégringolait.

Il sautait d’un rocher à l’autre, au risque d’une entorse, au
risque d’un écroulement dans la profondeur indistincte.  Pour se
retenir dans les glissements de la roche et de la glace, il
prenait à poignées les longues lanières des landes et des ajoncs
pleins d’épines, et toutes ces pointes lui entraient dans les
doigts.  Par instants, il trouvait un peu de rampe douce, et
descendait en reprenant haleine, puis l’escarpement se refaisait,
et pour chaque pas il fallait un expédient.  Dans les descentes
de précipice, chaque mouvement est la solution d’un problème.  Il
faut être adroit sous peine de mort.  Ces problèmes, l’enfant les
résolvait avec un instinct dont un singe eût pris note et une
science qu’un saltimbanque eût admirée.  La descente était
abrupte et longue, Il en venait à bout néanmoins.

Peu à peu, il approchait de l’instant où il prendrait terre sur
l’isthme entrevu.

Par intervalles, tout en bondissant ou en dévalant de rocher en
rocher, il prêtait l’oreille, avec un dressement de daim
attentif.  Il écoutait au loin, à sa gauche, un bruit vaste et
faible, pareil à un profond chant de clairon.  Il y avait dans
l’air en effet un remuement de souffles précédant cet effrayant
vent boréal, qu’on entend venir du pôle comme une arrivée de
trompettes.  En même temps, l’enfant sentait par moments sur son
front, sur ses yeux, sur ses joues, quelque chose qui ressemblait
à des paumes de mains froides se posant sur son visage.
C’étaient de larges flocons glacés, ensemencés d’abord mollement
dans l’espace, puis tourbillonnant, et annonçant l’orage de
neige.  L’enfant en était couvert.  L’orage de neige qui, depuis
plus d’une heure déjà, était sur la mer, commençait à gagner la
terre.  Il envahissait lentement les plaines.  Il entrait
obliquement par le nord-ouest dans le plateau de Portland.




LIVRE DEUXIÈME

L’OURQUE EN MER



I

LES LOIS QUI SONT HORS DE L’HOMME


La tempête de neige est une des choses inconnues de la mer.
C’est le plus obscur des météores; obscur dans tous les sens du
mot.  C’est un mélange de brouillard et de tourmente, et de nos
jours on ne se rend pas bien compte encore de ce phénomène.  De
là beaucoup de désastres.

On veut tout expliquer par le vent et par le flot.  Or dans l’air
il y a une force qui n’est pas le vent, et dans l’eau il y a une
force qui n’est pas le flot.  Cette force, la même dans l’air et
dans l’eau, c’est l’effluve.  L’air et l’eau sont deux masses
liquides, à peu près identiques, et rentrant l’une dans l’autre
par la condensation et la dilatation, tellement que respirer
c’est boire; l’effluve seul est fluide.  Le vent et le flot ne
sont que des poussées; l’effluve est un courant.  Le vent est
visible par les nuées, le flot est visible par l’écume; l’effluve
est invisible.  De temps en temps pourtant il dit: je suis là.
Son _Je suis là_, c’est un coup de tonnerre.

La tempête de neige offre un problème analogue au brouillard sec.
Si l’éclaircissement de la callina des espagnols et du quobar des
éthiopiens est possible, à coup sûr, cet éclaircissement se fera
par l’observation attentive de l’effluve magnétique.

Sans l’effluve, une foule de faits demeurent énigmatiques.  A la
rigueur, les changements de vitesse du vent, se modifiant dans la
tempête de trois pieds par seconde à deux cent vingt pieds,
motiveraient les variantes de la vague allant de trois pouces,
mer calme, à trente-six pieds, mer furieuse; à la rigueur,
l’horizontalité des souffles, même en bourrasque, fait comprendre
comment une lame de trente pieds de haut peut avoir quinze cents
pieds de long; mais pourquoi les vagues du Pacifique sont-elles
quatre fois plus hautes près de l’Amérique que près de l’Asie,
c’est-à-dire plus hautes à l’ouest qu’à l’est; pourquoi est-ce le
contraire dans l’Atlantique; pourquoi, sous l’équateur, est-ce le
milieu de la mer qui est le plus haut; d’où viennent ces
déplacements de la tumeur de l’océan?  c’est ce que l’effluve
magnétique, combiné avec la rotation terrestre et l’attraction
sidérale, peut seul expliquer.

Ne faut-il pas cette complication mystérieuse pour rendre raison
d’une oscillation du vent allant, par exemple, par l’ouest, du
sud-est au nord-est, puis revenant brusquement, par le même grand
tour, du nord-est au sud-est, de façon à faire en trente-six
heures un prodigieux circuit de cinq cent soixante degrés, ce qui
fut le prodrome de la tempête de neige du 19 mars 1867?

Les vagues de tempête de l’Australie atteignent jusqu’à quatre
vingts pieds de hauteur; cela tient au voisinage du pôle.  La
tourmente en ces latitudes résulte moins du bouleversement des
souffles que de la continuité des décharges électriques
sous-marines; en l’année 1866, le câble transatlantique a été
régulièrement troublé dans sa fonction deux heures sur
vingt-quatre, de midi à deux heures, par une sorte de fièvre
intermittente.  De certaines compositions et décompositions de
forces produisent les phénomènes, et s’imposent aux calculs du
marin à peine de naufrage.  Le jour où la navigation, qui est une
routine, deviendra une mathémathique, le jour où l’on cherchera à
savoir, par exemple, pourquoi, dans nos régions, les vents chauds
viennent parfois du nord et les vents froids du midi, le jour où
l’on comprendra que les décroissances de température sont
proportionnées aux profondeurs océaniques, le jour où l’on aura
présent à l’esprit que le globe est un gros aimant polarisé dans
l’immensité, avec deux axes, un axe de rotation et un axe
d’effluves, s’entrecoupant au centre de la terre, et que les
pôles magnétiques tournent autour des pôles géographiques; quand
ceux qui risquent leur vie voudront la risquer scientifiquement,
quand on naviguera sur de l’instabilité étudiée, quand le
capitaine sera un météorologue, quand le pilote sera un chimiste,
alors bien des catastrophes seront évitées.  La mer est
magnétique autant qu’aquatique; un océan de forces flotte,
inconnu, dans l’océan des flots; à vau-l’eau, pourrait-on dire.
Ne voir dans la mer qu’une masse d’eau, c’est ne pas voir la mer;
la mer est un va-et-vient de fluide autant qu’un flux et reflux
de liquide; les attractions la compliquent plus encore peut-être
que les ouragans; l’adhésion moléculaire, manifestée, entre
autres phénomènes, par l’attraction capillaire, microscopique
pour nous, participe, dans l’océan, de la grandeur des étendues;
et l’onde des effluves, tantôt aide, tantôt contrarie l’onde des
airs et l’onde des eaux.  Qui ignore la loi électrique ignore la
loi hydraulique; car l’une pénètre l’autre.  Pas d’étude plus
ardue, il est vrai, ni plus obscure; elle touche à l’empirisme
comme l’astronomie touche à l’astrologie.  Sans cette étude
pourtant, pas de navigation.

Cela dit, passons.

Un des composés les plus redoutables de la mer, c’est la
tourmente de neige.  La tourmente de neige est surtout
magnétique.  Le pôle la produit comme il produit l’aurore
boréale; il est dans ce brouillard comme il est dans cette lueur;
et, dans le flocon de neige comme dans la strie de flamme,
l’effluve est visible.

Les tourmentes sont les crises de nerfs et les accès de délire de
la mer.  La mer a ses migraines.  On peut assimiler les tempêtes
aux maladies.  Les unes sont mortelles, d’autres ne le sont
point; on se tire de celle-ci et non de celle-là.  La bourrasque
de neige passe pour être habituellement mortelle.  Jarabija, un
des pilotes de Magellan, la qualifiait «une nuée sortie du
mauvais côté du diable[1]».

  [1] _Una nube salida del malo lado del diabolo_.

Surcouf disait: _Il y a du trousse-galant dans cette tempête-là_.

Les anciens navigateurs espagnols appelaient cette sorte de
bourrasque _la nevada_ au moment des flocons, et _la helada_ au
moment des grêlons.  Selon eux il tombait du ciel des
chauves-souris avec la neige.

Les tempêtes de neige sont propres aux latitudes polaires.
Pourtant, parfois elles glissent, on pourrait presque dire elles
croulent, jusqu’à nos climats, tant la ruine est mêlée aux
aventures de l’air.

La _Matutina_, on l’a vu, s’était, en quittant Portland,
résolument engagée dans ce grand hasard nocturne qu’une approche
d’orage aggravait.  Elle était entrée dans toute cette menace
avec une sorte d’audace tragique.  Cependant, insistons-y,
l’avertissement ne lui avait point manqué.




II

LES SILHOUETTES DU COMMENCEMENT FIXÉES


Tant que l’ourque fut dans le golfe de Portland, il y eut peu de
mer; la lame était presque étale.  Quel que fût le brun de
l’océan, il faisait encore clair dans le ciel.  La brise mordait
peu sur le bâtiment.  L’ourque longeait le plus possible la
falaise qui lui était un bon paravent.

On était dix sur la petite felouque biscayenne, trois hommes
d’équipage, et sept passagers, dont deux femmes.  A la lumière de
la pleine mer, car dans le crépuscule le large refait le jour,
toutes les figures étaient maintenant visibles et nettes.  On ne
se cachait plus d’ailleurs, on ne se gênait plus, chacun
reprenait sa liberté d’allures, jetait son cri, montrait son
visage, le départ étant une délivrance.

La bigarrure du groupe éclatait.  Les femmes étaient sans âge; la
vie errante fait des vieillesses précoces, et l’indigence est une
ride.  L’une était une basquaise des ports-secs; l’autre, la
femme au gros rosaire, était une irlandaise.  Elles avaient l’air
indifférent des misérables.  Elles s’étaient en entrant
accroupies l’une près de l’autre sur des coffres au pied du mât.
Elles causaient; l’irlandais et le basque, nous l’avons dit, sont
deux langues parentes.  La basquaise avait les cheveux parfumés
d’oignon et de basilic.  Le patron de l’ourque était basque
guipuzcoan; un matelot était basque du versant nord des Pyrénées,
l’autre était basque du versant sud, c’est-à-dire de la même
nation, quoique le premier fût français et le second espagnol.
Les basques ne reconnaissent point la patrie officielle.  _Mi
madre se llama montaña_, «ma mère s’appelle la montagne», disait
l’arriero Zalareus.  Des cinq hommes accompagnant les deux
femmes, un était français languedocien, un était français
provençal, un était génois, un, vieux, celui qui avait le
sombrero sans trou à pipe, paraissait allemand, le cinquième, le
chef, était un basque landais de Biscarosse.  C’était lui qui, au
moment où l’enfant allait entrer dans l’ourque, avait d’un coup
de talon jeté la passerelle à la mer.  Cet homme, robuste, subit,
rapide, couvert, on s’en souvient, de passementeries, de
pasquilles et de clinquants qui faisaient ses guenilles
flamboyantes, ne pouvait tenir en place, se penchait, se
dressait, allait et venait sans cesse d’un bout du navire à
l’autre, comme inquiet entre ce qu’il venait de faire et ce qui
allait arriver.

Ce chef de la troupe et le patron de l’ourque, et les deux hommes
d’équipage, basques tous quatre, parlaient tantôt basque, tantôt
espagnol, tantôt français, ces trois langues étant répandues sur
les deux revers des Pyrénées.  Du reste, hormis les femmes, tous
parlaient à peu près le français, qui était le fond de l’argot de
la bande.  La langue française, dès cette époque, commençait à
être choisie par les peuples comme intermédiaire entre l’excès de
consonnes du nord et l’excès de voyelles du midi.  En Europe le
commerce parlait français; le vol, aussi.  On se souvient que
Gibby, voleur de Londres, comprenait Cartouche.

L’ourque, fine voilière, marchait bon train; pourtant dix
personnes, plus les bagages, c’était beaucoup de charge pour un
si faible gabarit.

Ce sauvetage d’une bande par ce navire n’impliquait pas
nécessairement l’affiliation de l’équipage du navire à la bande.
Il suffisait que le patron du navire fût un _vascongado_, et que
le chef de la bande en fût un autre.  S’entr’aider est, dans
cette race, un devoir, qui n’admet pas d’exception.  Un basque,
nous venons de le dire, n’est ni espagnol, ni français, il est
basque; et, toujours et partout, il doit sauver un basque.  Telle
est la fraternité pyrénéenne.

Tout le temps que l’ourque fut dans le golfe, le ciel, bien que
de mauvaise mine, ne parut point assez gâté pour préoccuper les
fugitifs.  On se sauvait, on s’échappait, on était brutalement
gai.  L’un riait, l’autre chantait.  Ce rire était sec, mais
libre; ce chant était bas, mais insouciant.

Le languedocien criait: _caougagno_!  «Cocagne!» est le comble de
la satisfaction narbonnaise.  C’était un demi-matelot, un naturel
du village aquatique de Gruissan sur le versant sud de la Clappe,
marinier plutôt que marin, mais habitué à manœuvrer les
périssoires de l’étang de Bages et à tirer sur les sables salés
de Sainte-Lucie la traîne pleine de poisson.  Il était de cette
race qui se coiffe du bonnet rouge, fait des signes de croix
compliqués à l’espagnole, boit du vin de peau de bouc, tette
l’outre, racle le jambon, s’agenouille pour blasphémer, et
implore son saint patron avec menaces: Grand saint, accorde-moi
ce que je te demande, ou je te jette une pierre à la tête, «ou té
feg’ un pic».

Il pouvait, au besoin, s’ajouter utilement à l’équipage.  Le
provençal, dans la cambuse, attisait sous une marmite de fer un
feu de tourbe, et faisait la soupe.

Cette soupe était une espèce de puchero où le poisson remplaçait
la viande et où le provençal jetait des pois chiches, de petits
morceaux de lard coupés carrément, et des gousses de piment
rouge, concessions du mangeur de bouillabaisse aux mangeurs
d’olla podrida.  Un des sacs de provisions, déballé, était à côté
de lui.  Il avait allumé, au-dessus de sa tête, une lanterne de
fer à vitres de talc, oscillant à un crochet du plafond de la
cambuse.  A côté, à un autre crochet, se balançait l’alcyon
girouette.  C’était alors une croyance populaire qu’un alcyon
mort, suspendu par le bec, présente toujours la poitrine au côté
d’où vient le vent.

Tout en faisant la soupe, le provençal se mettait par instants
dans la bouche le goulot d’une gourde et avalait un coup
d’aguardiente.  C’était une de ces gourdes revêtues d’osier,
larges et plates, à oreillons, qu’on se pendait au côté par une
courroie, et qu’on appelait alors «gourdes de hanche».  Entre
chaque gorgée, il mâchonnait un couplet d’une de ces chansons
campagnardes dont le sujet est rien du tout; un chemin creux, une
haie; on voit dans la prairie par une crevasse du buisson l’ombre
allongée d’une charrette et d’un cheval au soleil couchant, et de
temps en temps au-dessus de la haie paraît et disparaît
l’extrémité de la fourche chargée de foin.  Il n’en faut pas plus
pour une chanson.

Un départ, selon ce qu’on a dans le cœur ou dans l’esprit, est
un soulagement ou un accablement.  Tous semblaient allégés, un
excepté, qui était le vieux de la troupe, l’homme au chapeau sans
pipe.

Ce vieux, qui paraissait plutôt allemand qu’autre chose, bien
qu’il eût une de ces figures à fond perdu où la nationalité
s’efface, était chauve, et si grave que sa calvitie semblait une
tonsure.  Chaque fois qu’il passait devant la sainte vierge de la
proue, il soulevait son feutre, et l’on pouvait apercevoir les
veines gonflées et séniles de son crâne.  Une façon de grande
robe usée et déchiquetée, en serge brune de Dorchester, dont il
s’enveloppait, ne cachait qu’à demi son justaucorps serré,
étroit, et agrafé jusqu’au collet comme une soutane.  Ses deux
mains tendaient à l’entrecroisement et avaient la jonction
machinale de la prière habituelle.  Il avait ce qu’on pourrait
nommer la physionomie blême; car la physionomie est surtout un
reflet, et c’est une erreur de croire que l’idée n’a pas de
couleur.  Cette physionomie était évidemment la surface d’un
étrange état intérieur, la résultante d’un composé de
contradictions allant se perdre les unes dans le bien, les autres
dans le mal, et, pour l’observateur, la révélation d’un à peu
près humain pouvant tomber au-dessous du tigre ou grandir
au-dessus de l’homme.  Ces chaos de l’âme existent.  Il y avait
de l’illisible sur cette figure.  Le secret y allait jusqu’à
l’abstrait.  On comprenait que cet homme avait connu l’avant-goût
du mal, qui est le calcul, et l’arrière-goût, qui est le zéro.
Dans son impassibilité, peut-être seulement apparente, étaient
empreintes les deux pétrifications, la pétrification du cœur,
propre au bourreau, et la pétrification de l’esprit, propre au
mandarin.  On pouvait affirmer, car le monstrueux a sa manière
d’être complet, que tout lui était possible, même s’émouvoir.
Tout savant est un peu cadavre; cet homme était un savant.  Rien
qu’à le voir, on devinait cette science empreinte dans les gestes
de sa personne et dans les plis de sa robe.  C’était une face
fossile dont le sérieux était contrarié par cette mobilité ridée
du polyglotte qui va jusqu’à la grimace.  Du reste, sévère.  Rien
d’hypocrite, mais rien de cynique.  Un songeur tragique.  C’était
l’homme que le crime a laissé pensif.  Il avait le sourcil d’un
trabucaire modifié par le regard d’un archevêque.  Ses rares
cheveux gris étaient blancs sur les tempes.  On sentait en lui le
chrétien, compliqué de fatalisme turc.  Des nooeds de goutte
déformaient ses doigts disséqués par la maigreur; sa haute taille
roide était ridicule; il avait le pied marin.  Il marchait
lentement sur le pont sans regarder personne, d’un air convaincu
et sinistre.  Ses prunelles étaient vaguement pleines de la lueur
fixe d’une âme attentive aux ténèbres et sujette à des
réapparitions de conscience.

De temps en temps le chef de la bande, brusque et alerte, et
faisant de rapides zigzags dans le navire, venait lui parler à
l’oreille.  Le vieillard répondait d’un signe de tête.  On eût
dit l’éclair consultant la nuit.




III

LES HOMMES INQUIETS SUR LA MER INQUIÈTE


Deux hommes sur le navire étaient absorbés, ce vieillard et le
patron de l’ourque, qu’il ne faut pas confondre avec le chef de
la bande; le patron était absorbé par la mer, le vieillard par le
ciel.  L’un ne quittait pas des yeux la vague, l’autre attachait
sa surveillance aux nuages.  La conduite de l’eau était le souci
du patron; le vieillard semblait suspecter le zénith.  Il
guettait les astres par toutes les ouvertures de la nuée.

C’était ce moment où il fait encore jour, et où quelques étoiles
commencent à piquer faiblement le clair du soir.

L’horizon était singulier.  La brume y était diverse.

Il y avait plus de brouillard sur la terre, et plus de nuage sur
la mer.

Avant même d’être sorti de Portland-Bay, le patron, préoccupé du
flot, eut tout de suite une grande minutie de manœuvres.  Il
n’attendit pas qu’on eût décapé.  Il passa en revue le
trelingage, et s’assura que la bridure des bas haubans était en
bon état et appuyait bien les gambes de hune, précaution d’un
homme qui compte faire des témérités de vitesse.

L’ourque, c’était là son défaut, enfonçait d’une demi-vare par
l’avant plus que par l’arrière.

Le patron passait à chaque instant du compas de route au compas
de variation, visant par les deux pinnules aux objets de la côte,
afin de reconnaître l’aire de vent à laquelle ils répondaient.
Ce fut d’abord une brise de bouline qui se déclara; il n’en parut
pas contrarié, bien qu’elle s’éloignât de cinq pointes du vent de
la route.  Il tenait lui-même la barre le plus possible,
paraissant ne se fier qu’à lui pour ne perdre aucune force,
l’effet du gouvernail s’entretenant par la rapidité du sillage.

La différence entre le vrai rumb et le rumb apparent étant
d’autant plus grande que le vaisseau a plus de vitesse, l’ourque
semblait gagner vers l’origine du vent plus qu’elle ne faisait
réellement.  L’ourque n’avait pas vent largue et n’allait pas au
plus près, mais on ne connaît directement le vrai rumb que
lorsqu’on va vent arrière.  Si l’on aperçoit dans les nuées de
longues bandes qui aboutissent au même point de l’horizon, ce
point est l’origine du vent; mais ce soir-là il y avait plusieurs
vents, et l’aire du rumb était trouble; aussi le patron se
méfiait des illusions du navire.

Il gouvernait à la fois timidement et hardiment, brassait au
vent, veillait aux écarts subits, prenait garde au lans, ne
laissait pas arriver le bâtiment, observait la dérive, notait les
petits chocs de la barre, avait l’œil à toutes les circonstances
du mouvement, aux inégalités de vitesse du sillage, aux folles
ventes, se tenait constamment, de peur d’aventure, à quelque
quart de vent de la côte qu’il longeait, et surtout maintenait
l’angle de la girouette avec la quille plus ouvert que l’angle de
la voilure, le rumb de vent indiqué par la boussole étant
toujours douteux, à cause de la petitesse du compas de route.  Sa
prunelle, imperturbablement baissée, examinait toutes les formes
que prenait l’eau.

Une fois pourtant il leva les yeux vers l’espace et tâcha
d’apercevoir les trois étoiles qui sont dans le baudrier d’Orion;
ces étoiles se nomment les trois Mages, et un vieux proverbe des
anciens pilotes espagnols dit: _Qui voit les trois mages n’est
pas loin du sauveur_.

Ce coup d’œil du patron au ciel coïncida avec cet aparté
grommelé à l’autre bout du navire par le vieillard:

--Nous ne voyons pas même la Claire des Gardes, ni l’astre
Antarès, tout rouge qu’il est.  Pas une étoile n’est distincte.

Aucun souci parmi les autres fugitifs.

Toutefois, quand la première hilarité de l’évasion fut passée, il
fallut bien s’apercevoir qu’on était en mer au mois de janvier,
et que la bise était glacée.  Impossible de se loger dans la
cabine, beaucoup trop étroite et d’ailleurs encombrée de bagages
et de ballots.  Les bagages appartenaient aux passagers, et les
ballots à l’équipage, car l’ourque n’était point un navire de
plaisance et faisait la contrebande.  Les passagers durent
s’établir sur le pont; résignation facile à ces nomades.  Les
habitudes du plein air rendent aisés aux vagabonds les
arrangements de nuit; la belle étoile est de leurs amies; et le
froid les aide à dormir, à mourir quelquefois.

Celle nuit-là, du reste, on vient de le voir, la belle étoile
était absente.

Le languedocien et le génois, en attendant le souper, se
pelotonnèrent près des femmes, au pied du mât, sous des prélarts
que les matelots leur jetèrent.

Le vieux chauve resta debout à l’avant, immobile et comme
insensible au froid.

Le patron de l’ourque, de la barre où il était, fit une sorte
d’appel guttural assez semblable à l’interjection de l’oiseau
qu’on appelle en Amérique l’Exclamateur; à ce cri, le chef de la
bande approcha, et le patron lui adressa cette apostrophe:
_Etcheco jaüna_!  Ces deux mots basques, qui signifient
«laboureur de la montagne», sont, chez ces antiques cantabres,
une entrée en matière solennelle et commandent l’attention.

Puis le palron montra du doigt au chef le vieillard, et le
dialogue continua en espagnol, peu correct, du reste, étant de
l’espagnol montagnard.  Voici les demandes et les réponses:

--Etchceo jaüna, que es este hombre [1]?

--Un hombre.

--Que lenguas habla?

--Todas.

--Que cosas sabe?

--Todas.

--Qual païs!

--Ningun, y todos.

--Qual Dios?

--Dios.

--Como le llamas?

--El Tonto.

--Como dices que le llamas?

--El Sabio.

--En vuestre tropa, que esta?

--Esta lo que esta.

--El gefe?

--No.

--Pues, que esta?

--La alma.

  [1]--Laboureur de la montagne, quel est cet homme?--Un
  homme.--Quelles langues parle-t-il?--Toutes.--Quelles
  choses sait-il?--Toutes.--Quel est son pays?--Aucun et
  tous.--Quel est son Dieu?--Dieu.--Comment le nommes-tu?
  --Le Fou.--Comment dis-tu que tu le nommes?--Le Sage.
  --Dans votre troupe, qu’est-ce qu’il est?--Il est ce qu’il
  est.--Le chef?--Non.--Alors, quel est-il?--L’âme.

Le chef et le patron se séparèrent, chacun retournant à sa
pensée, et peu après la _Matutina_ sortit du golfe.

Les grands balancements du large commencèrent.

La mer, dans les écartements de l’écume, était d’apparence
visqueuse; les vagues, vues dans la clarté crépusculaire à profil
perdu, avaient des aspects de flasques de fiel.  Ça et là une
lame, flottant à plat, offrait des fêlures et des étoiles, comme
une vitre où l’on a jeté des pierres.  Au centre de ces étoiles,
dans un trou tournoyant, tremblait une phosphorescence, assez
semblable à cette réverbération féline de la lumière disparue qui
est dans la prunelle des chouettes.

La _Matutina_ traversa fièrement et en vaillante nageuse le
redoutable frémissement du banc Chambours.  Le banc Chambours,
obstacle latent à la sortie de la rade de Portland, n’est point
un barrage, c’est un amphithéâtre.  Un cirque de sable sous
l’eau, des gradins sculptés par les cercles de l’onde, une arène
ronde et symétrique, haute comme une Yungfrau, mais noyée, un
colisée de l’océan entrevu par le plongeur dans la transparence
visionnaire de l’engloutissement, c’est là le banc Chambours.
Les hydres s’y combattent, les léviathans s’y rencontrent; il y a
là, disent les légendes, au fond du gigantesque entonnoir, des
cadavres de navires saisis et coulés par l’immense araignée
Kraken, qu’on appelle aussi le poisson-montagne.  Telle est
l’effrayante ombre de la mer.

Ces réalités spectrales ignorées de l’homme se manifestent à la
surface par un peu de frisson.

Au dix-neuvième siècle, le banc Chambours est en ruine.  Le
brise-lames récemment construit a bouleversé et tronqué à force
de ressacs cette haute architecture sous-marine, de même que la
jetée bâtie au Croisie en 1760 y a changé d’un quart d’heure
l’établissement des marées.  La marée pourtant, c’est éternel;
mais l’éternité obéit à l’homme plus qu’on ne croit.




IV

ENTRÉE EN SCÈNE D’UN NUAGE DIFFÉRENT DES AUTRES


Le vieux homme que le chef de la troupe avait qualifié d’abord le
Fou, puis le Sage, ne quittait plus l’avant.  Depuis le passage
du banc Chambours, son attention se partageait entre le ciel et
l’océan.  Il baissait les yeux, puis les relevait; ce qu’il
scrutait surtout, c’était le nord-est.

Le patron confia la barre à un matelot, enjamba le panneau de la
fosse aux câbles, traversa le passavent et vint au gaillard de
proue.

Il aborda le vieillard, mais non de face.  Il se tint un peu en
arrière, les coudes serrés aux hanches, les mains écartées, la
tête penchée sur l’épaule, l’œil ouvert, le sourcil haut, un
coin des lèvres souriant, ce qui est l’attitude de la curiosité,
quand elle flotte entre l’ironie et le respect.

Le vieillard, soit qu’il eût l’habitude de parler quelquefois
seul, soit que sentir quelqu’un derrière lui l’excitât à parler,
se mit à monologuer, en considérant l’étendue.

--Le méridien d’où l’on compte l’ascension droite est marqué dans
ce siècle par quatre étoiles, la Polaire, la chaise de Cassiopée,
la tête d’Andromède, et l’étoile Algénib, qui est dans Pégase.
Mais aucune n’est visible.

Ces paroles se succédaient automatiquement, confuses, à peu près
dites, et en quelque façon sans qu’il se mêlât de les prononcer.
Elles flottaient hors de sa bouche et se dissipaient.  Le
monologue est la fumée des feux intérieurs de l’esprit.

Le patron interrompit:

--Seigneur...

Le vieillard, peut-être un peu sourd en même temps que très
pensif, continua:

--Pas assez d’étoiles, et trop de vent.  Le vent quitte toujours
sa route pour se jeter sur la côte.  Il s’y jette à pic.  Cela
tient à ce que la terre est plus chaude que la mer.  L’air en est
plus léger.  Le vent froid et lourd de la mer se précipite sur la
terre pour le remplacer.  C’est pourquoi dans le grand ciel le
vent souffle vers la terre de tous les côtés.  Il importerait de
faire des bordées allongées entre le parallèle estimé et le
parallèle présumé.  Quand la latitude observée ne diffère pas de
la latitude présumée de plus de trois minutes sur dix lieues, et
de quatre sur vingt, on est en bonne route.

Le patron salua, mais le vieillard ne le vit point.  Cet homme,
qui portait presque une simarre d’universitaire d’Oxford ou de
Goettingue, ne bougeait pas de sa posture hautaine et revêche.
Il observait la mer en connaisseur des flots et des hommes.  Il
étudiait les vagues, mais presque comme s’il allait demander dans
leur tumulte son tour de parole, et leur enseigner quelque chose.
Il y avait en lui du magister et de l’augure.  Il avait l’air du
pédant de l’abîme.

Il poursuivit son soliloque, peut-être fait, après tout, pour
être écouté.

--On pourrait lutter, si l’on avait une roue au lieu d’une barre.
Par une vitesse de quatre lieues à l’heure, trente livres
d’effort sur la roue peuvent produire trois cent mille livres
d’effet sur la direction.  Et plus encore, car il y a des cas où
l’on fait faire à la trousse deux tours de plus.

Le patron salua une deuxième fois, et dit:

--Seigneur...

L’œil du vieillard se fixa sur lui.  La tête tourna sans que le
corps remuât.

--Appelle-moi docteur.

--Seigneur docteur, c’est moi qui suis le patron.

--Soit, répondit le «docteur».

Le docteur--nous le nommerons ainsi dorénavant--parut consentir
au dialogue:

--Patron, as-tu un octant anglais?

--Non.

--Sans octant anglais, tu ne peux prendre hauteur ni par
derrière, ni par devant.

--Les basques, répliqua le patron, prenaient hauteur avant qu’il
y eût des anglais.

--Méfie-toi de l’olofée.

--Je mollis quand il le faut.

--As-tu mesuré la vitesse du navire?

--Oui.

--Quand?

--Tout à l’heure.

--Par quel moyen?

--Au moyen du loch.

--As-tu eu soin d’avoir l’œil sur le bois du loch?

--Oui.

--Le sablier fait-il juste ses trente secondes?

--Oui.

--Es-tu sûr que le sable n’a point usé le trou entre les deux
empoulettes?

--Oui.

--As-tu fait la contre-épreuve du sablier par la vibration d’une
balle de mousquet suspendue...

--A un fil plat tiré de dessus le chanvre roui?  Sans doute.

--As-tu ciré le fil de peur qu’il ne s’allonge?

--Oui.

--As-tu fait la contre-épreuve du loch?

--J’ai fait la contre-épreuve du sablier par la balle de mousquet
et la contre-épreuve du loch par le boulet de canon.

--Quel diamètre a ton boulet?

--Un pied.

--Bonne lourdeur.

--C’est un ancien boulet de notre vieille ourque de guerre, _la
Casse de Par-grand_.

--Qui était de l’armada?

--Oui.

--Et qui portait six cents soldats, cinquante matelots et
vingt-cinq canons?

--Le naufrage le sait.

--Comment as-tu pesé le choc de l’eau contre le boulet?

--Au moyen d’un peson d’Allemagne.

--As-tu tenu compte de l’impulsion du flot contre la corde
portant le boulet?

--Oui.

--Quel est le résultat?

--Le choc de l’eau a été de cent soixante-dix livres.

--C’est-à-dire que le navire fait à l’heure quatre lieues de
France.

--Et trois de Hollande.

--Mais c’est seulement le surplus de la vitesse du sillage sur la
vitesse de la mer.

--Sans doute.

--Où te diriges-tu?

--A une anse que je connais entre Loyola et Saint-Sébastien.

--Mets-toi vite sur le parallèle du lieu de l’arrivée.

--Oui.  Le moins d’écart possible.

--Méfie-toi des vents et des courants.  Les premiers excitent les
seconds.

--Traidores[1].

  [1] Traitres.

--Pas de mots injurieux.  La mer entend.  N’insulte rien.
Contente-toi d’observer.

--J’ai observé et j’observe.  La marée est en ce moment contre le
vent; mais tout à l’heure, quand elle courra avec le vent, nous
aurons du bon.

--As-tu un routier?

--Non.  Pas pour cette mer.

--Alors tu navigues à tâtons?

--Point.  J’ai la boussole.

--La boussole est un œil, le routier est l’autre.

--Un borgne voit.

--Comment mesures-tu l’angle que fait la route du navire avec la
quille?

--J’ai mon compas de variation, et puis je devine.

--Deviner, c’est bien; savoir c’est mieux.

--Christophe[2] devinait.

  [2] Colomb.

--Quand il y a de la brouille et quand la rose tourne
vilainement, on ne sait plus par quel bout du harnais prendre le
vent, et l’on finit par n’avoir plus ni point estimé, ni point
corrigé.  Un âne avec son routier vaut mieux qu’un devin avec son
oracle.

--Il n’y a pas encore de brouille dans la bise, et je ne vois pas
de motif d’alarme.

--Les navires sont des mouches dans la toile d’araignée de la
mer.

--Présentement, tout est en assez bon état dans la vague et dans
le vent.

--Un tremblement de points noirs sur le flot, voilà les hommes
sur l’océan.

--Je n’augure rien de mauvais pour cette nuit.

--Il peut arriver une telle bouteille à l’encre que tu aies de la
peine à te tirer d’intrigue.

--Jusqu’à présent tout va bien.

L’œil du docteur se fixa sur le nord-est.

Le patron continua:

--Gagnons seulement le golfe de Gascogne, et je réponds de tout.
Ah!  par exemple, j’y suis chez moi.  Je le tiens, mon golfe de
Gascogne.  C’est une cuvette souvent bien en colère, mais là je
connais toutes les hauteurs d’eau et toutes les qualités de fond;
vase devant San Cipriano, coquilles devant Cizarque, sable au cap
Penas, petits cailloux au Boucaut de Mimizan, et je sais la
couleur de tous les cailloux.

Le patron s’interrompit; le docteur ne l’écoutait plus.

Le docteur considérait le nord-est.  Il se passait sur ce visage
glacial quelque chose d’extraordinaire.

Toute la quantité d’effroi possible à un masque de pierre y était
peinte.  Sa bouche laissa échapper ce mot:

--A la bonne heure!

Sa prunelle, devenue tout à fait de hibou et toute ronde, s’était
dilatée de stupeur en examinant un point de l’espace.

Il ajouta:

--C’est juste.  Quant à moi, je consens.

Le patron le regardait.

Le docteur reprit, se parlant à lui-même ou parlant à quelqu’un
dans l’abîme:

--Je dis oui.

Il se tut, ouvrit de plus en plus son œil avec un redoublement
d’attention sur ce qu’il voyait, et reprit:

--Cela vient de loin, mais cela sait ce que cela fait.

Le segment de l’espace où plongeaient le rayon visuel et la
pensée du docteur, étant opposé au couchant, était éclairé par la
vaste réverbération crépusculaire presque comme par le jour.  Ce
segment, fort circonscrit et entouré de lambeaux de vapeur
grisâtre, était tout simplement bleu, mais d’un bleu plus voisin
du plomb que de l’azur.

Le docteur, tout à fait retourné du côté de la mer et sans
regarder le patron désormais, désigna de l’index ce segment
aérien, et dit:

--Patron, vois-tu?

--Quoi?

--Cela.

--Quoi?

--Là-bas.

--Du bleu.  Oui.

--Qu’est-ce?

--Un coin du ciel.

--Pour ceux qui vont au ciel, dit le docteur.  Pour ceux qui vont
ailleurs, c’est autre chose.

Et il souligna ces paroles d’énigme d’un effrayant regard perdu
dans l’ombre.

Il y eut un silence.

Le patron, songeant à la double qualification donnée par le chef
à cet homme, se posa en lui-même cette question: Est-ce un fou?
Est-ce un sage?

L’index osseux et rigide du docteur était demeuré dressé comme en
arrêt vers le coin bleu trouble de l’horizon.

Le patron examina ce bleu.

--En effet, grommela-t-il, ce n’est pas du ciel, c’est du nuage.

--Nuage bleu pire que nuage noir, dit le docteur.  Et il ajouta:

--C’est le nuage de la neige.

--_La nube de la nieve_, fit le patron comme s’il cherchait à
mieux comprendre en se traduisant le mot.

--Sais-tu ce que c’est que le nuage de la neige?  demanda le
docteur.

--Non.

--Tu le sauras tout à l’heure.

Le patron se remit à considérer l’horizon.

Tout en observant le nuage, le patron parlait entre ses dents.

--Un mois de bourrasque, un mois de pluie, janvier qui tousse et
février qui pleure, voilà tout notre hiver à nous autres
asturiens.  Notre pluie est chaude.  Nous n’avons de neige que
dans la montagne.  Par exemple, gare à l’avalanche!  l’avalanche
ne connaît rien; l’avalanche, c’est la bête.

--Et la trombe, c’est le monstre, dit le docteur.

Le docteur, après une pause, ajouta;

--La voilà qui vient.

Il reprit:

--Plusieurs vents se mettent au travail à la fois.  Un gros vent,
de l’ouest, et un vent très lent, de l’est.

--Celui-là est un hypocrite, dit le patron.

La nuée bleue grandissait.

--Si la neige, continua le docteur, est redoutable quand elle
descend de la montagne, juge de ce qu’elle est quand elle croule
du pôle.

Son œil était vitreux.  Le nuage semblait croître sur son visage
en même temps qu’à l’horizon.

Il reprit avec un accent de rêverie:

--Toutes les minutes amènent l’heure.  La volonté d’en haut
s’entr’ouvre.

Le patron de nouveau se posa intérieurement ce point
d’interrogation: Est-ce un fou?

--Patron, repartit le docteur, la prunelle toujours attachée sur
le nuage, as-tu beaucoup navigué dans la Manche?

Le patron répondit:

--C’est aujourd’hui la première fois.

Le docteur, que le nuage bleu absorbait, et qui, de même que
l’éponge n’a qu’une capacité d’eau, n’avait qu’une capacité
d’anxiété, ne fut pas, à cette réponse du patron, ému au delà
d’un très léger dressement d’épaule.

--Comment cela?

--Seigneur docteur, je ne fais habituellement que le voyage
d’Irlande.  Je vais de Fontarabie à Black-Harbour ou à l’île
Akill, qui est deux îles.  Je vais parfois à Brachipult, qui est
une pointe du pays de Galles.  Mais je gouverne toujours par delà
les îles Scilly.  Je ne connais pas cette mer-ci.

--C’est grave.  Malheur à qui épelle l’océan!  La Manche est une
mer qu’il faut lire couramment.  La Manche, c’est le sphinx.
Méfie-toi du fond.

--Nous sommes ici dans vingt-cinq brasses.

--Il faut arriver aux cinquante-cinq brasses qui sont au couchant
et éviter les vingt qui sont au levant.

--En route, nous sonderons.

--La Manche n’est pas une mer comme une autre.  La marée y monte
de cinquante pieds dans les malines et de vingt-cinq dans les
mortes eaux.  Ici, le reflux n’est pas l’èbe, et l’èbe n’est pas
le jusant.  Ah!  tu m’avais l’air décontenancé en effet.

--Cette nuit, nous sonderons.

--Pour sonder, il faut s’arrêter, et tu ne pourras.

--Pourquoi?

--Parce que le vent.

--Nous essaierons.

--La bourrasque est une épée aux reins.

--Nous sonderons, seigneur docteur.

--Tu ne pourras pas seulement mettre côté à travers.

--Foi en Dieu.

--Prudence dans les paroles.  Ne prononce pas légèrement le nom
irritable.

--Je sonderai, vous dis-je.

--Sois modeste.  Tout à l’heure tu vas être souffleté par le
vent.

--Je veux dire que je tâcherai de sonder.

--Le choc de l’eau empêchera le plomb de descendre et la ligne
cassera.  Ah!  tu viens dans ces parages pour la première fois!

--Pour la première fois.

--Eh bien, en ce cas, écoute, patron.

L’accent de ce mot, _écoute_, était si impératif que le patron
salua.

--Seigneur docteur, j’écoute.

--Amure à bâbord et borde à tribord.

--Que voulez-vous dire?

--Mets le cap à l’ouest.

--Caramba!

--Mets le cap à l’ouest.

--Pas possible.

--Comme tu voudras.  Ce que je t’en dis, c’est pour les autres.
Moi, j’accepte.

--Mais, seigneur docteur, le cap à l’ouest...

--Oui, patron.

--C’est le vent debout!

--Oui.  patron.

--C’est un tangage diabolique!

--Choisis d’autres mots.  Oui, patron.

--C’est le navire sur le chevalet!

--Oui, patron.

--C’est peut-être le mât rompu!

--Peut-être.

--Vous voulez que je gouverne à l’ouest!

--Oui.

--Je ne puis.

--En ce cas, fais ta dispute avec la mer comme tu voudras.

--Il faudrait que le vent changeât.

--Il ne changera pas de toute la nuit.

--Pourquoi?

--Ceci est un souffle long de douze cents lieues.

--Aller contre ce vent-là!  impossible.

--Le cap à l’ouest, te dis-je!

--J’essaierai.  Mais malgré tout nous dévierons.

--C’est le danger.

--La brise nous chasse à l’est.

--Ne va pas à l’est.

--Pourquoi?

--Patron, sais-tu quel est aujourd’hui pour nous le nom de la
mort?

--Non.

--La mort s’appelle l’est.

--Je gouvernerai à l’ouest.

Le docteur cette fois regarda le patron, et le regarda avec ce
regard qui appuie comme pour enfoncer une pensée dans un cerveau.
Il s’était tourné tout entier vers le patron et il prononça ces
paroles lentement, syllabe à syllabe:

--Si cette nuit, quand nous serons au milieu de la mer, nous
entendons le son d’une cloche, le navire est perdu.

Le patron le considéra, stupéfait.

--Que voulez-vous dire?

Le docteur ne répondit pas.  Son regard, un instant sorti, était
maintenant rentré.  Son œil était redevenu intérieur.  Il ne
sembla point percevoir la question étonnée du patron.  Il n’était
plus attentif qu’à ce qu’il écoutait en lui-même.  Ses lèvres
articulèrent, comme machinalement, ces quelques mots bas comme un
murmure:

--Le moment est venu pour les âmes noires de se laver.

Le patron fit cette moue expressive qui rapproche du nez tout le
bas du visage.

--C’est plutôt le fou que le sage, grommela-t-il.

Et il s’éloigna.

Cependant il mit le cap à l’ouest.

Mais le vent et la mer grossissaient.




V

HARDQUANONNE


Toutes sortes d’intumescences déformaient la bruine et se
gonflaient à la fois sur tous les points de l’horizon, comme si
des bouches qu’on ne voyait pas étaient occupées à enfler les
outres de la tempête.  Le modelé des nuages devenait inquiétant.

La nuée bleue tenait tout le fond du ciel.  Il y en avait
maintenant autant à l’ouest qu’à l’est.  Elle avançait contre la
brise.  Ces contradictions font partie du vent.

La mer qui, le moment d’auparavant, avait des écailles, avait
maintenant une peau.  Tel est ce dragon.  Ce n’était plus le
crocodile, c’était le boa.  Cette peau, plombée et sale, semblait
épaisse et se ridait lourdement.  A la surface, des bouillons de
houle, isolés, pareils à des pustules, s’arrondissaient, puis
crevaient.  L’écume ressemblait à une lèpre.

C’est à cet instant-là que l’ourque, encore aperçue de loin par
l’enfant abandonné, alluma son fanal.

Un quart d’heure s’écoula.

Le patron chercha des yeux le docteur; il n’était plus sur le
pont.

Sitôt que le patron l’avait quitté, le docteur avait courbé sous
le capot de chambre sa stature peu commode, et était entré dans
la cabine.  Là il s’était assis près du fourneau, sur un
chouquet; il avait tiré de sa poche un encrier de chagrin et un
portefeuille de cordouan; il avait extrait du portefeuille un
parchemin plié en quatre, vieux, taché et jaune; il avait déplié
cette feuille, pris une plume dans l’étui de son encrier, posé à
plat le portefeuille sur son genou et le parchemin sur le
portefeuille, et, sur le verso de ce parchemin, au rayonnement de
la lanterne qui éclairait le cuisinier, il s’était mis à écrire.
Les secousses du flot le gênaient.  Le docteur écrivit
longuement.

Tout en écrivant, le docteur remarqua la gourde d’aguardiente que
le provençal dégustait chaque fois qu’il ajoutait un piment au
puchero, comme s’il la consultait sur l’assaisonnement.

Le docteur remarqua cette gourde, non parce que c’était une
bouteille d’eau-de-vie, mais à cause d’un nom qui était tressé
dans l’osier, en jonc rouge au milieu du jonc blanc.  Il faisait
assez clair dans la cabine pour qu’on pût lire ce nom.

Le docteur, s’interrompant, l’épela à demi-voix.

--Hardquanonne.

Puis il s’adressa au cuisinier.

--Je n’avais pas encore fait attention à cette gourde.  Est-ce
qu’elle a appartenu à Hardquanonne?

--A notre pauvre camarade Hardquanonne?  fit le cuisinier.  Oui.

Le docteur poursuivit:

--A Hardquanonne, le flamand de Flandre?

--Oui.

--Qui est en prison?

--Oui.

--Dans le donjon de Chatham?

--C’est sa gourde, répondit le cuisinier, et c’était mon ami.  Je
la garde en souvenir de lui Quand le reverrons-nous?  Oui, c’est
sa gourde de hanche.

Le docteur reprit sa plume et se remit à tracer péniblement des
lignes un peu tortueuses sur le parchemin.  Il avait évidemment
le souci que cela fût très lisible.  Malgré le tremblement du
bâtiment et le tremblement de l’âge, il vint à bout de ce qu’il
voulait écrire.

Il était temps, car subitement il y eut un coup de mer.

Une arrivée impétueuse de flots assaillit l’ourque, et l’on
sentit poindre cette danse effrayante par laquelle les navires
accueillent la tempête.

Le docteur se leva, s’approcha du fourneau, tout en opposant de
savantes flexions de genou aux brusqueries de la houle, sécha,
comme il put, au feu de la marmite les lignes qu’il venait
d’écrire, replia le parchemin dans le portefeuille, et remit le
portefeuille et l’écritoire dans sa poche.

Le fourneau n’était pas la pièce la moins ingénieuse de
l’aménagement intérieur de l’ourque; il était dans un bon
isolement.  Pourtant la marmite oscillait.  Le provençal la
surveillait.

--Soupe aux poissons, dit-il.

--Pour les poissons, répondit le docteur.

Puis il retourna sur le pont.




VI

ILS SE CROIENT AIDÉS


A travers sa préoccupation croissante, le docteur passa une sorte
de revue de la situation, et quelqu’un qui eût été près de lui
eût pu entendre ceci sortir de ses lèvres:

--Trop de roulis et pas assez de tangage.

Et le docteur, rappelé par le travail obscur de son esprit,
redescendit dans sa pensée comme un mineur dans son puits.

Celte méditation n’excluait nullement l’observation de la mer.
La mer observée est une rêverie.

Le sombre supplice des eaux, éternellement tourmentées, allait
commencer.  Une lamentation sortait de toute cette onde.  Des
apprêts, confusément lugubres, se faisaient dans l’immensité.  Le
docteur considérait ce qu’il avait sous les yeux et ne perdait
aucun détail.  Du reste il n’y avait dans son regard aucune
contemplation.  On ne contemple pas l’enfer.

Une vaste commotion, encore à demi latente, mais transparente
déjà dans le trouble des étendues, accentuait et aggravait de
plus en plus le vent, les vapeurs, les houles.  Rien n’est
logique et rien ne semble absurde comme l’océan.  Cette
dispersion de soi-même est inhérente à sa souveraineté, et est un
des éléments de son ampleur.  Le flot est sans cesse pour ou
contre.  Il ne se noue que pour se dénouer.  Un de ses versants
attaque, un autre délivre.  Pas de vision comme les vagues.
Comment peindre ces creux et ces reliefs alternants, réels à
peine, ces vallées, ces hamacs, ces évanouissements de poitrails,
ces ébauches?  Comment exprimer ces halliers de l’écume, mélangés
de montagne et de songe?  L’indescriptible est là, partout, dans
la déchirure, dans le froncement, dans l’inquiétude, dans le
démenti personnel, dans le clair-obscur, dans les pendentifs de
la nuée, dans les clefs de voûtes toujours défaites, dans la
désagrégation sans lacune et sans rupture, et dans le fracas
funèbre que fait toute cette démence.

La brise venait de se déclarer plein nord.  Elle était tellement
favorable dans sa violence, et si utile à l’éloignement de
l’Angleterre, que le patron de la _Matutina_ s’était décidé à
couvrir la barque de toile.  L’ourque s’évadait dans l’écume,
comme au galop, toutes voiles hors, vent arrière, bondissant de
vague en vague, avec rage et gaîté.  Les fugitifs, ravis,
riaient.  Ils battaient des mains, applaudissant la houle, le
flot, les souffles, les voiles, la vitesse, la fuite, l’avenir
ignoré.  Le docteur semblait ne pas les voir, et songeait.

Tout vestige de jour s’était éclipsé.

Cette minute-là était celle où l’enfant attentif sur les falaises
lointaines perdit l’ourque de vue.  Jusqu’à ce momoment son
regard était resté fixé et comme appuyé sur le navire.  Quelle
part ce regard eut-il dans la destinée?  Dans cet instant où la
distance effaça l’ourque et où l’enfant ne vit plus rien,
l’enfant s’en alla au nord pendant que le navire s’en allait au
sud.

Tous s’enfonçant dans la nuit.




VII

HORREUR SACRÉE


De leur côté, mais avec épanouissement et allégresse, ceux que
l’ourque emportait regardaient derrière eux reculer et décroître
la terre hostile.  Peu à peu la rondeur obscure de l’océan
montait amincissant dans le crépuscule Portland, Purbeck,
Tineham, Kimmeridge, les deux Matravers, les longues bandes de la
falaise brumeuse, et la côte ponctuée de phares.

L’Angleterre s’effaça.  Les fuyards n’eurent plus autour d’eux
que la mer.

Toul à coup la nuit fut terrible.

Il n’y eut plus d’étendue ni d’espace; le ciel s’était fait
noirceur, et il se referma sur le navire.  La lente descente de
la neige commença.  Quelques flocons apparurent.  On eût dit des
âmes.  Rien ne fut plus visible dans le champ de course du vent.
On se sentit livré.  Tout le possible était là, piégé.

C’est par cette obscurité de caverne que débute dans nos climats
la trombe polaire.

Un grand nuage trouble, pareil au dessous d’une hydre, pesait sur
l’océan, et par endroits ce ventre livide adhérait aux vagues.
Quelques-unes de ces adhérences ressemblaient à des poches
crevées, pompant la mer, se vidant de vapeur et s’emplissant
d’eau.  Ces succions soulevaient ça et là sur le flot des cônes
d’écume.

La tourmente boréale se précipita sur l’ourque, l’ourque se rua
dedans.  La rafale et le navire vinrent au-devant l’un de l’autre
comme pour une insulte.

Dans ce premier abordage forcené, pas une voile ne fut carguée,
pas un foc ne fut amené, pas un ris ne fut pris, tant l’évasion
est un délire.  Le mât craquait et se ployait en arrière, comme
effrayé.

Les cyclones, dans notre hémisphère nord, tournent de gauche à
droite, dans le même sens que les aiguilles d’une montre, avec un
mouvement de translation qui atteint quelquefois soixante milles
par heure.  Quoiqu’elle fût en plein à la merci de cette violente
poussée giratoire, l’ourque se comportait comme si elle eût été
dans le demi-cercle maniable, sans autre précaution que de se
tenir debout à la lame, et de présenter le cap au vent antérieur
en recevant le vent actuel à tribord afin d’éviter les coups
d’arrière et de travers.  Cette demi-prudence n’eût servi de rien
en cas d’une saute de vent de bout en bout.

Une profonde rumeur soufflait dans la région inaccessible.

Le rugissement de l’abîme, rien n’est comparable a cela.  C’est
l’immense voix bestiale du monde.  Ce que nous appelons la
matière, cet organisme insondable, cet amalgame d’énergies
incommensurables où parfois on distingue une quantité
imperceptible d’intention qui fait frissonner, ce cosmos aveugle
et nocturne, ce Pan incompréhensible, a un cri, cri étrange,
prolongé, obstiné, continu, qui est moins que la parole et plus
que le tonnerre.  Ce cri, c’est l’ouragan.  Les autres voix,
chants, mélodies, clameurs, verbes, sortent des nids, des
couvées, des accouplements, des hyménées, des demeures; celle-ci,
trombe, sort de ce Rien qui est Tout.  Les autres voix expriment
l’âme de l’univers; celle-ci en exprime le monstre.  C’est
l’informe, hurlant.  C’est l’inarticulé parlé par l’indéfini.
Chose pathétique et terrifiante.  Ces rumeurs dialoguent
au-dessus et au delà de l’homme.  Elles s’élèvent, s’abaissent,
ondulent, déterminent des flots de bruit, font toutes sortes de
surprises farouches à l’esprit, tantôt éclatent tout près de
notre oreille avec une importunité de fanfare, tantôt ont
l’enrouement rauque du lointain; brouhaha vertigineux qui
ressemble à un langage, et qui est un langage en effet; c’est
l’effort que fait le monde pour parler, c’est le bégaiement du
prodige.  Dans ce vagissement se manifeste confusément tout ce
qu’endure, subit, souffre, accepte et rejette l’énorme
palpitation ténébreuse.  Le plus souvent, cela déraisonne, cela
semble un accès de maladie chronique, et c’est plutôt de
l’épilepsie répandue que de la force employée; on croit assister
à une chute du haut mal dans l’infini.  Par moments, on entrevoit
une revendication de l’élément, on ne sait quelle velléité de
reprise du chaos sur la création.  Par moments, c’est une
plainte, l’espace se lamente et se justifie, c’est quelque chose
comme la cause du monde plaidée; on croit deviner que l’univers
est un procès; on écoute, on tâche de saisir les raisons données,
le pour et contre redoutable; tel gémissement de l’ombre a la
ténacité d’un syllogisme.  Vaste trouble pour la pensée.  La
raison d’être des mythologies et des polythéismes est là.  A
l’effroi de ces grands murmures s’ajoutent des profils surhumains
sitôt évanouis qu’aperçus, des euménides à peu près distinctes,
des gorges de furies dessinées dans les nuages, des chimères
plutoniennes presque affirmées.  Aucune horreur n’égale ces
sanglots, ces rires, ces souplesses du fracas, ces demandes et
ces réponses indéchiffrables, ces appels à des auxiliaires
inconnus.  L’homme ne sait que devenir en présence de cette
incantation épouvantable.  Il plie sous l’énigme de ces
intonations draconiennes.  Quel sous-entendu y a-t-il?  Que
signifient-elles?  qui menacent-elles?  qui supplient-elles?  Il
y a là comme un déchaînement.  Vociférations de précipice à
précipice, de l’air à l’eau, du vent au flot, de la pluie au
rocher, du zénith au nadir, des astres aux écumes, la muselière
du gouffre défaite, tel est ce tumulte, compliqué d’on ne sait
quel démêlé mystérieux avec les mauvaises consciences.

La loquacité de la nuit n’est pas moins lugubre que son silence.
On y sent la colère de l’ignoré.

La nuit est une présence.  Présence de qui?

Du reste, entre la nuit et les ténèbres, il faut distinguer, Dans
la nuit il y a l’absolu; il y a le multiple dans les ténèbres.
La grammaire, cette logique, n’admet pas de singulier pour les
ténèbres.  La nuit est une, les ténèbres sont plusieurs.

Cette brume du mystère nocturne, c’est l’épars, le fugace, le
croulant, le funeste.  On ne sent plus la terre, on sent l’autre
réalité.

Dans l’ombre infinie et indéfinie, il y a quelque chose, ou
quelqu’un, de vivant; mais ce qui est vivant là fait partie de
notre mort.  Après notre passage terrestre, quand cette ombre
sera pour nous de la lumière, la vie qui est au delà de notre vie
nous saisira.  En attendant, il semble qu’elle nous tâte.
L’obscurité est une pression.  La nuit est une sorte de mainmise
sur notre âme.  A de certaines heures hideuses et solennelles
nous sentons ce qui est derrière le mur du tombeau empiéter sur
nous.

Jamais cette proximité de l’inconnu n’est plus palpable que dans
les tempêtes de mer.  L’horrible s’y accroît du fantasque.
L’interrupteur possible des aclions humaines, l’antique
Assemble-nuages, a là à sa disposition, pour pétrir l’événement
comme bon lui semble, l’élément inconsistant, l’incohérence
illimitée, la force diffuse sans parti pris.  Ce mystère, la
tempête, accepte et exécute, à chaque instant, on ne sait quels
changements de volonté, apparents ou réels.

Les poètes ont de tout temps appelé cela le caprice des flots.

Mais le caprice n’existe pas.

Les choses déconcertantes que nous nommons, dans la nature,
caprice, et, dans la destinée, hasard, sont des tronçons de loi
entrevus.




VIII

NIX ET NOX


Ce qui caractérise la tempête de neige, c’est qu’elle est noire.
L’aspect habituel de la nature dans l’orage, terre ou mer
obscure, ciel blême, est renversé; le ciel est noir, l’océan est
blanc.  En bas écume, en haut ténèbres.  Un horizon muré de
fumée, un zénith plafonné de crêpe.  La tempête ressemble à
l’intérieur d’une cathédrale tendue de deuil.  Mais aucun
luminaire dans cette cathédrale.  Pas de feux Saint-Elme aux
pointes des vagues; pas de flammèches, pas de phosphores; rien
qu’une immense ombre.  Le cyclone polaire diffère du cyclone
tropical en ceci que l’un allume toutes les lumières et que
l’autre les éteint toutes.  Le monde devient subitement une voûte
de cave.  De cette nuit tombe une poussière de taches pâles qui
hésitent entre ce ciel et cette mer.  Ces taches, qui sont les
flocons de neige, glissent, errent et flottent.  C’est quelque
chose comme les larmes d’un suaire qui se mettraient à vivre et
entreraient en mouvement.  A cet ensemencement se mêle une bise
forcenée.  Une noirceur émiettée en blancheurs, le furieux dans
l’obscur, tout le tumulte dont est capable le sépulcre, un
ouragan sous un catafalque, telle est la tempête de neige.

Dessous tremble l’océan recouvrant de formidables
approfondissements inconnus.

Dans le vent polaire, qui est électrique, les flocons se font
tout de suite grêlons, et l’air s’emplit de projectiles.  L’eau
pétille, mitraillée.

Pas de coups de tonnerre.  L’éclair des tourmentes boréales est
silencieux.  Ce qu’on dit quelquefois du chat, «il jure», on peut
le dire de cet éclair-là.  C’est une menace de gueule
entr’ouverte, étrangement inexorable.  La tempête de neige, c’est
la tempête aveugle et muette.  Quand elle a passé, souvent les
navires aussi sont aveugles, et les matelots muets.

Sortir d’un tel gouffre est malaisé.

On se tromperait pourtant de croire le naufrage absolument
inévitable.  Les pêcheurs danois de Disco et du Balesin, les
chercheurs de baleines noires, Hearn allant vers le détroit de
Behring reconnaître l’embouchure de la Rivière de la mine de
cuivre, Hudson, Mackensie, Vancouver, Ross, Dumont d’Urville, ont
subi, au pôle même, les plus inclémentes bourrasques de neige, et
s’en sont échappés.

C’est dans cette espèce de tempête-là que l’ourque était entrée à
pleines voiles et avec triomphe.  Frénésie contre frénésie.
Quand Montgomery, s’évadant de Rouen, précipita à toutes rames sa
galère sur la chaîne barrant la Seine à la Bouille, il eut la
même effronterie.

La _Matutina_ courait.  Son penchement sous voiles faisait par
instants avec la mer un affreux angle de quinze degrés, mais sa
bonne quille ventrue adhérait au flot comme à de la glu.  La
quille résistait à l’arrachement de l’ouragan.  La cage à feu
éclairait l’avant.  Le nuage plein de souffles traînant sa tumeur
sur l’océan, rétrécissait et rongeait de plus en plus la mer
autour de l’ourque.  Pas une mouette.  Pas une hirondelle de
falaise.  Rien que la neige.  Le champ des vagues était petit et
épouvantable.  On n’en voyait que trois ou quatre, démesurées.

De temps en temps un vaste éclair, couleur de cuivre rouge,
apparaissait derrière les superpositions obscures de l’horizon et
du zénith.  Cet élargissement vermeil montrait l’horreur des
nuées.  Le brusque embrasement des profondeurs, sur lequel,
pendant une seconde, se détachaient les premiers plans des nuages
et les fuites lointaines du chaos céleste, mettait l’abîme en
perspective.  Sur ce fond de feu les flocons de neige devenaient
noirs, et l’on eût dit des papillons sombres volant dans une
fournaise.  Puis tout s’éteignait.

La première explosion passée, la bourrasque, chassant toujours
l’ourque, se mit à rugir en basse continue.  C’est la phase de
grondement, redoutable diminution de fracas.  Rien d’inquiétant
comme ce monologue de la tempête.  Ce récitatif morne ressemble à
un temps d’arrêt que prendraient les mystérieuses forces
combattantes, et indique une sorte de guet dans l’inconnu.

L’ourque continuait éperdument sa course.  Ses deux voiles
majeures surtout faisaient une fonction effrayante.  Le ciel et
la mer étaient d’encre, avec des jets de bave sautant plus haut
que le mât.  A chaque instant, des paquets d’eau traversaient le
pont comme un déluge, et à toutes les inflexions du roulis, les
écubiers, tantôt de tribord, tantôt de bâbord, devenaient autant
de bouches ouvertes revomissant l’écume à la mer.  Les femmes
s’étaient réfugiées dans la cabine, mais les hommes demeuraient
sur le pont.  La neige aveuglante tourbillonnait.  Les crachats
de la houle s’y ajoutaient.  Tout était furieux.

En ce moment, le chef de la bande, debout à l’arrière sur la
barre d’arcasse, d’une main s’accrochant aux haubans, de l’autre
arrachant sa pagne de tête qu’il secouait aux lueurs de la cage à
feu, arrogant, content, la face altière, les cheveux farouches,
ivre de toute cette ombre, cria:

--Nous sommes libres!

--Libres!  libres!  libres!  répétèrent les évadés.

Et toute la bande, saisissant des poings les agrès, se dressa sur
le pont.

--Hurrah!  cria le chef.

Et la bande hurla dans la tempête:

--Hurrah!

A l’instant où cette clameur s’éteignait parmi les rafales, une
voix grave et haute s’éleva à l’autre extrémité du navire, et
dit:--Silence!

Toutes les têtes se retournèrent.

Ils venaient de reconnaître la voix du docteur.  L’obscurité
était épaisse; le docteur était adossé au mât avec lequel sa
maigreur se confondait, on ne le voyait pas.

La voix reprit:

--Écoutez!

Tous se turent.

Alors on entendit distinctement dans les ténèbres le tintement
d’une cloche.




IX

SOIN CONFIÉ A LA MER FURIEUSE


Le patron de la barque, qui tenait la barre, éclata de rire.--Une
cloche!  C’est bon.  Nous chassons à bâbord.  Que prouve cette
cloche?  Que nous avons la terre à dextribord.

La voix ferme et lente du docteur répondit:

--Vous n’avez pas la terre à tribord.

--Mais si!  cria le patron.

--Non.

--Mais cette cloche vient de la terre.

--Cette cloche, dit le docteur, vient de la mer.

Il y eut un frisson parmi ces hommes hardis.  Les faces hagardes
des deux femmes apparurent dans le carré du capot de cabine comme
deux larves évoquées.  Le docteur fit un pas, et sa longue forme
noire se détacha du mât.  On entendait la cloche tinter au fond
de la nuit.

Le docteur reprit:

--Il y a, au milieu de la mer, à moitié chemin entre Portland et
l’archipel de la Manche, une bouée, qui est là pour avertir.
Cette bouée est amarrée avec des chaînes aux bas-fonds et flotte
à fleur d’eau.  Sur cette bouée est fixé un tréteau de fer, et à
la traverse de ce tréteau est suspendue une cloche.  Dans le gros
temps, la mer, secouée, secoue la bouée, et la cloche sonne.
Cette cloche, vous l’entendez.

Le docteur laissa passer un redoublement de la bise, attendit que
le son de la cloche eût repris le dessus, et poursuivit:

--Entendre cette cloche dans la tempête, quand le noroit souffle,
c’est être perdu.  Pourquoi?  le voici.  Si vous entendez le
bruit de cette cloche, c’est que le vent vous l’apporte.  Or le
vent vient de l’ouest et les brisants d’Aurigny sont à l’est.
Vous ne pouvez entendre la cloche que parce que vous êtes entre
la bouée et les brisants.  C’est sur ces brisants que le vent
vous pousse.  Vous êtes du mauvais côté de la bouée.  Si vous
étiez du bon, vous seriez au large, en haute mer, en route sûre,
et vous n’entendriez pas la cloche.  Le vent n’en porterait pas
le bruit vers vous.  Vous passeriez, près de la bouée sans savoir
qu’elle est là.  Nous avons dévié.  Cette cloche, c’est le
naufrage qui sonne le tocsin.  Maintenant, avisez!

La cloche, pendant que le docteur parlait, apaisée par une baisse
de brise, sonnait lentement, un coup après l’autre, et ce
tintement intermittent semblait prendre acte des paroles du
vieillard.  On eût dit le glas de l’abîme.

Tous écoutaient, haletants, tantôt cette voix, tantôt cette
cloche.




X

LA GRANDE SAUVAGE.  C’EST LA TEMPÊTE


Cependant le patron avait saisi son porte-voix.

--_Cargate todo, hombres_!  Débordez les écoutes, halez les
cale-bas, affalez les itaques et les cagues des basses voiles!
mordons à l’ouest!  reprenons de la mer!  le cap sur la bouée!
le cap sur la cloche!  il y a du large là-bas.  Tout n’est pas
désespéré.

--Essayez, dit le docteur.

Disons ici, en passant, que cette bouée à sonnerie, sorte de
clocher de la mer, a été supprimée en 1802.  De très vieux
navigateurs se souviennent en

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