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La Bête humaine

by Émile Zola · French · Gutenberg #5154 · 787,408 chars · public domain (US)

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Title: La Bête humaine

Author: Émile Zola


        
Release date: February 1, 2004 [eBook #5154]
                Most recently updated: July 13, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/5154

Credits: This eBook was produced by Carlo Traverso


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA BÊTE HUMAINE ***

This is #17 in Zola's "Les Rougon-Macquart" series.

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LES ROUGON-MACQUART
Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire


LA BÊTE HUMAINE

ÉMILE ZOLA




I


En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain
d'une livre, le pâté et la bouteille de vin blanc.  Mais, le
matin, avant de descendre à son poste, la mère Victoire avait dû
couvrir le feu de son poêle, d'un tel poussier, que la chaleur
était suffocante.  Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une
fenêtre, s'y accouda.

C'était impasse d'Amsterdam, dans la dernière maison de droite,
une haute maison où la Compagnie de l'Ouest logeait certains de
ses employés.  La fenêtre, au cinquième, à l'angle du toit
mansardé qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchée
large trouant le quartier de l'Europe, tout un déroulement
brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet
après-midi-là, un ciel gris du milieu de février, d'un gris
humide et tiède, traversé de soleil.

En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de
Rome se brouillaient, s'effaçaient, légères.  A gauche, les
marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches géants,
aux vitrages enfumés, celle des grandes lignes, immense, où
l'oeil plongeait, et que les bâtiments de la poste et de la
bouillotterie séparaient des autres, plus petites, celles
d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont
de l'Europe, à droite, coupait de son étoile de fer la tranchée,
que l'on voyait reparaître et filer au-delà, jusqu'au tunnel des
Batignolles.  Et, en bas de la fenêtre même, occupant tout le
vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se
ramifiaient, s'écartaient en un éventail dont les branches de
métal, multipliées, innombrables, allaient se perdre sous les
marquises.  Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches,
montraient leurs petits jardins nus.  Dans l'effacement confus
des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal
rouge tachait le jour pâle.

Pendant un instant, Roubaud s'intéressa, comparant, songeant à sa
gare du Havre.  Chaque fois qu'il venait de la sorte passer un
jour à Paris, et qu'il descendait chez la mère Victoire, le
métier le reprenait.  Sous la marquise des grandes lignes,
l'arrivée d'un train de Mantes avait animé les quais; et il
suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite
machine-tender, aux trois roues basses et couplées, qui
commençait le débranchement du train, alerte besogneuse,
emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage.  Une
autre machine, puissante celle-là, une machine d'express, aux
deux grandes roues dévorantes, stationnait seule, lâchait par sa
cheminée une grosse fumée noire, montant droit, très lente dans
l'air calme.  Mais toute son attention fut prise par le train de
trois heures vingt-cinq, à destination de Caen, empli déjà de ses
voyageurs, et qui attendait sa machine.  Il n'apercevait pas
celle-ci, arrêtée au-delà du pont de l'Europe; il l'entendait
seulement demander la voie, à légers coups de sifflet pressés, en
personne que l'impatience gagne.  Un ordre fut crié, elle
répondit par un coup bref qu'elle avait compris.  Puis, avant la
mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts,
la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant.  Et il
vit alors déborder du pont cette blancheur qui foisonnait,
tourbillonnante comme un duvet de neige, envolée à travers les
charpentes de fer.  Tout un coin de l'espace en était blanchi,
tandis que les fumées accrues de l'autre machine élargissaient
leur voile noir.  Derrière, s'étouffaient des sons prolongés de
trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques
tournantes.  Une déchirure se produisit, il distingua, au fond,
un train de Versailles et un train d'Auteuil, l'un montant,
l'autre descendant, qui se croisaient.

Comme Roubaud allait quitter la fenêtre, une voix qui prononçait
son nom, le fit se pencher.  Et il reconnut, au-dessous, sur la
terrasse du quatrième, un jeune homme d'une trentaine d'années,
Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait là en compagnie de
son père, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs,
Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans,
adorables, menant le ménage avec les six mille francs des deux
hommes, au milieu d'un continuel éclat de gaieté.  On entendait
l'aînée rire, pendant que la cadette chantait, et qu'une cage,
pleine d'oiseaux des îles, rivalisait de roulades.

--Tiens!  monsieur Roubaud, vous êtes donc à Paris?...  Ah!  oui,
pour votre affaire avec le sous-préfet!

De nouveau accoudé, le sous-chef de gare expliqua qu'il avait dû
quitter Le Havre, le matin même, par l'express de six heures
quarante.  Un ordre du chef de l'exploitation l'appelait à Paris,
on venait de le sermonner d'importance.  Heureux encore de n'y
avoir pas laissé sa place.

--Et madame? demanda Henri.

Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes.  Son
mari l'attendait là, dans cette chambre dont la mère Victoire
leur remettait la clef, à chacun de leurs voyages, et où ils
aimaient déjeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave
femme était retenue en bas, à son poste de la salubrité.  Ce
jour-là, ils avaient mangé un petit pain à Mantes, voulant se
débarrasser de leurs courses d'abord.  Mais trois heures étaient
sonnées, il mourait de faim.

Henri, pour être aimable, posa encore une question:

--Et vous couchez à Paris?

Non, non!  ils retournaient tous deux au Havre le soir, par
l'express de six heures trente.  Ah bien!  oui, des vacances!  On
ne vous dérangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout
de suite à la niche!

Un moment, les deux employés se regardèrent, en hochant la tête.
Mais ils ne s'entendaient plus, un piano endiablé venait
d'éclater en notes sonores.  Les deux soeurs devaient taper
dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des îles.
Alors, le jeune homme, qui s'égayait à son tour, salua, rentra
dans l'appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les
yeux sur la terrasse, d'où montait toute cette gaieté de
jeunesse.  Puis, les regards levés, il aperçut la machine qui
avait fermé ses purgeurs, et que l'aiguilleur envoyait sur le
train de Caen.  Les derniers floconnements de vapeur blanche se
perdaient, parmi les gros tourbillons de fumée noire, salissant
le ciel.  Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.

Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un
geste désespéré.  A quoi diable Séverine pouvait-elle s'attarder
ainsi?  Elle n'en sortait plus, lorsqu'elle était dans un
magasin.  Pour tromper la faim qui lui labourait l'estomac, il
eut l'idée de mettre la table.  La vaste pièce, à deux fenêtres,
lui était familière, servant à la fois de chambre à coucher, de
salle à manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit
drapé de cotonnade rouge, son buffet à dressoir, sa table ronde,
son armoire normande.  Il prit, dans le buffet, des serviettes,
des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres.
Tout cela était d'une propreté extrême, et il s'amusait à ces
soins de ménage, comme s'il eût joué à la dînette, heureux de la
blancheur du linge, très amoureux de sa femme, riant lui-même du
bon rire frais dont elle allait éclater, en ouvrant la porte.
Mais, lorsqu'il eut posé le pâté sur une assiette, et placé, à
côté, la bouteille de vin blanc, il s'inquiéta, chercha des yeux.
Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oubliés, une
petite boîte de sardines et du fromage de gruyère.

La demie sonna.  Roubaud marchait de long en large, tournant, au
moindre bruit, l'oreille vers l'escalier.  Dans son attente
désoeuvrée, en passant devant la glace, il s'arrêta, se regarda.
Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le
roux ardent de ses cheveux frisés eût pâli.  Sa barbe, qu'il
portait entière, restait drue, elle aussi, d'un blond de soleil.
Et, de taille moyenne, mais d'une extraordinaire vigueur, il se
plaisait à sa personne, satisfait de sa tête un peu plate, au
front bas, à la nuque épaisse, de sa face ronde et sanguine,
éclairée de deux gros yeux vifs.  Ses sourcils se rejoignaient,
embroussaillant son front de la barre des jaloux.  Comme il avait
épousé une femme plus jeune que lui de quinze années, ces coups
d'oeil fréquents, donnés aux glaces, le rassuraient.

Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebâiller la porte.
Mais c'était une marchande de journaux de la gare, qui rentrait
chez elle, à côté.  Il revint, s'intéressa à une boîte de
coquillages, sur le buffet.  Il la connaissait bien, cette boîte,
un cadeau de Séverine à la mère Victoire, sa nourrice.  Et ce
petit objet avait suffi, toute l'histoire de son mariage se
déroulait.  Déjà trois ans bientôt.  Né dans le Midi, à Plassans,
d'un père charretier, sorti du service avec les galons de
sergent-major, longtemps facteur mixte à la gare de Mantes, il
était passé facteur chef à celle de Barentin; et c'était là qu'il
l'avait connue, sa chère femme, lorsqu'elle venait de Doinville,
prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille
du président Grandmorin.  Séverine Aubry n'était que la cadette
d'un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le
président, son parrain et son tuteur, la gâtait tellement,
faisant d'elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux
au même pensionnat de Rouen, et elle-même avait une telle
distinction native, que longtemps Roubaud s'était contenté de la
désirer de loin, avec la passion d'un ouvrier dégrossi pour un
bijou délicat, qu'il jugeait précieux.  Là était l'unique roman
de son existence.  Il l'aurait épousée sans un sou, pour la joie
de l'avoir, et quand il s'était enhardi enfin, la réalisation
avait dépassé le rêve: outre Séverine et une dot de dix mille
francs, le président, aujourd'hui en retraite, membre du conseil
d'administration de la Compagnie de l'Ouest, lui avait donné sa
protection.  Dès le lendemain du mariage, il était passé
sous-chef à la gare du Havre.  Il avait sans doute pour lui ses
notes de bon employé, solide à son poste, ponctuel, honnête, d'un
esprit borné, mais très droit, toutes sortes de qualités
excellentes qui pouvaient expliquer l'accueil prompt fait à sa
demande et la rapidité de son avancement.  Il préférait croire
qu'il devait tout à sa femme.  Il l'adorait.

Lorsqu'il eut ouvert la boîte de sardines, Roubaud perdit
décidément patience.  Le rendez-vous était pour trois heures.  Où
pouvait-elle être?  Elle ne lui conterait pas que l'achat d'une
paire de bottines et de six chemises demandait la journée.  Et,
comme il passait de nouveau devant la glace, il s'aperçut, les
sourcils hérissés, le front coupé d'une ligne dure.  Jamais au
Havre il ne la soupçonnait.  A Paris, il s'imaginait toutes
sortes de dangers, des ruses, des fautes.  Un flot de sang
montait à son crâne, ses poings d'ancien homme d'équipe se
serraient, comme au temps où il poussait des wagons.  Il
redevenait la brute inconsciente de sa force, il l'aurait broyée,
dans un élan de fureur aveugle.

Séverine poussa la porte, parut toute fraîche, toute joyeuse.

--C'est moi...  Hein?  tu as dû croire que j'étais perdue.

Dans l'éclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince
et très souple, grasse pourtant avec de petits os.  Elle n'était
point jolie d'abord, la face longue, la bouche forte, éclairée de
dents admirables.  Mais, à la regarder, elle séduisait par le
charme, l'étrangeté de ses larges yeux bleus, sous son épaisse
chevelure noire.

Et, comme son mari, sans répondre, continuait à l'examiner, du
regard trouble et vacillant qu'elle connaissait bien, elle
ajouta:

--Oh!  j'ai couru...  Imagine-toi, impossible d'avoir un omnibus.
Alors, ne voulant pas dépenser l'argent d'une voiture, j'ai
couru...  Regarde comme j'ai chaud.

--Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu
viens du Bon Marché.

Mais, tout de suite, avec une gentillesse d'enfant, elle se jeta
à son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main
potelée:

--Vilain, vilain, tais-toi!...  Tu sais bien que je t'aime.

Une telle sincérité sortait de toute sa personne, il la sentait
restée si candide, si droite, qu'il la serra éperdument dans ses
bras.  Toujours ses soupçons finissaient ainsi.  Elle,
s'abandonnait, aimant à se faire cajoler.  Il la couvrait de
baisers, qu'elle ne rendait pas; et c'était même là son
inquiétude obscure, cette grande enfant passive, d'une affection
filiale, où l'amante ne s'éveillait point.

--Alors, tu as dévalisé le Bon Marché?

--Oh!  oui.  Je vais te conter...  Mais, auparavant, mangeons.
Ce que j'ai faim!...  Ah!  écoute, j'ai un petit cadeau.  Dis:
Mon petit cadeau.

Elle lui riait dans le visage, de tout près.  Elle avait fourré
sa main droite dans sa poche, où elle tenait un objet, qu'elle ne
sortait pas.

--Dis vite: Mon petit cadeau.

Lui, riait aussi, en bon homme.  Il se décida.

--Mon petit cadeau.

C'était un couteau qu'elle venait de lui acheter, pour en
remplacer un qu'il avait perdu et qu'il pleurait, depuis quinze
jours.  Il s'exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau
neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante.  Tout de
suite, il allait s'en servir.  Elle était ravie de sa joie; et,
en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitié
ne fût pas coupée.

--Mangeons, mangeons, répéta-t-elle.  Non, non!  je t'en prie, ne
ferme pas encore.  J'ai si chaud!

Elle l'avait rejoint à la fenêtre, elle demeura là quelques
secondes, appuyée à son épaule, regardant le vaste champ de la
gare.  Pour le moment, les fumées s'en étaient allées, le disque
cuivré du soleil descendait dans la brume, derrière les maisons
de la rue de Rome.  En bas, une machine de manoeuvre amenait,
tout formé, le train de Mantes, qui devait partir à quatre heures
vingt-cinq.  Elle le refoula le long du quai, sous la marquise,
fut dételée.  Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs
de tampons annonçaient l'attelage imprévu de voitures qu'on
ajoutait.  Et, seule, au milieu des rails, avec son mécanicien et
son chauffeur, noirs de la poussière du voyage, une lourde
machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et
essoufflée, sans autre vapeur qu'un mince filet sortant d'une
soupape.  Elle attendait qu'on lui ouvrît la voie, pour retourner
au dépôt des Batignolles.  Un signal rouge claqua, s'effaça.
Elle partit.

--Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne!  dit Roubaud en
quittant la fenêtre.  Les entends-tu taper sur leur piano?...
Tout à l'heure, j'ai vu Henri, qui m'a dit de te présenter ses
hommages.

--A table, à table!  cria Séverine.

Et elle se jeta sur les sardines, elle dévora.  Ah!  le petit
pain de Mantes était loin!  Cela la grisait, quand elle venait à
Paris.  Elle était toute vibrante du bonheur d'avoir couru les
trottoirs, elle gardait une fièvre de ses achats au Bon Marché.
En un coup, chaque printemps, elle y dépensait ses économies de
l'hiver, préférant tout y acheter, disant qu'elle y économisait
son voyage.  Aussi, sans perdre une bouchée, ne tarissait-elle
pas.  Un peu confuse, rougissante, elle finit par lâcher le total
de la somme qu'elle avait dépensée, plus de trois cents francs.

--Fichtre!  dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la
femme d'un sous-chef!...  Mais tu n'avais à prendre que six
chemises et une paire de bottines?

--Oh!  mon ami, des occasions uniques!...  Une petite soie à
rayures délicieuses!  un chapeau d'un goût, un rêve!  des jupons
tout faits, avec des volants brodés!  Et tout ça pour rien,
j'aurais payé le double au Havre...  On va m'expédier, tu verras!

Il avait pris le parti de rire, tant elle était jolie, dans sa
joie, avec son air de confusion suppliante.  Et puis, c'était si
charmant, cette dînette improvisée, au fond de cette chambre où
ils étaient seuls, bien mieux qu'au restaurant.  Elle, qui
d'ordinaire buvait de l'eau, se laissait aller, vidait son verre
de vin blanc, sans savoir.  La boîte de sardines était finie, ils
entamèrent le pâté avec le beau couteau neuf.  Ce fut un
triomphe, tellement il coupait bien.

--Et toi, voyons, ton affaire?  demanda-t-elle.  Tu me fais
bavarder, tu ne me dis pas comment ça s'est terminé, pour le
sous-préfet.

Alors, il conta en détail la façon dont le chef de l'exploitation
l'avait reçu.  Oh!  un lavage de tête en règle!  Il s'était
défendu, avait dit la vraie vérité, comment ce petit crevé de
sous-préfet s'était obstiné à monter avec son chien dans une
voiture de première, lorsqu'il y avait une voiture de seconde,
réservée pour les chasseurs et leurs bêtes, et la querelle qui
s'en était suivie, et les mots qu'on avait échangés.  En somme,
le chef lui donnait raison d'avoir voulu faire respecter la
consigne; mais le terrible était la parole qu'il avouait
lui-même: «Vous ne serez pas toujours les maîtres!» On le
soupçonnait d'être républicain.  Les discussions qui venaient de
marquer l'ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des
prochaines élections générales rendaient le gouvernement
ombrageux.  Aussi l'aurait-on certainement déplacé, sans la bonne
recommandation du président Grandmorin.  Encore avait-il dû
signer la lettre d'excuse, conseillée et rédigée par ce dernier.

Séverine l'interrompit, criant:

--Hein?  ai-je eu raison de lui écrire et de lui faire une visite
avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon...  Je
savais bien qu'il nous tirerait d'affaire.

--Oui, il t'aime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long,
dans la Compagnie...  Vois donc un peu à quoi ça sert, d'être un
bon employé.  Ah!  on ne m'a point ménagé les éloges: pas
beaucoup d'initiative, mais de la conduite, de l'obéissance, du
courage, enfin tout!  Eh bien, ma chère, si tu n'avais pas été ma
femme, et si Grandmorin n'avait pas plaidé ma cause, par amitié
pour toi, j'étais fichu, on m'envoyait en pénitence, au fond de
quelque petite station.

Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant à
elle-même:

--Oh!  certainement, c'est un homme qui a le bras long.

Il y eut un silence, et elle restait les yeux élargis, perdus au
loin, cessant de manger.  Sans doute elle évoquait les jours de
son enfance, là-bas, au château de Doinville, à quatre lieues de
Rouen.  Jamais elle n'avait connu sa mère.  Quand son père, le
jardinier Aubry, était mort, elle entrait dans sa treizième
année; et c'était à cette époque que le président, déjà veuf,
l'avait gardée près de sa fille Berthe, sous la surveillance de
sa soeur, madame Bonnehon, la femme d'un manufacturier, également
veuve, à qui le château appartenait aujourd'hui.  Berthe, son
aînée de deux ans, mariée six mois après elle, avait épousé M. de
Lachesnaye, conseiller à la cour de Rouen, un petit homme sec et
jaune.  L'année précédente, le président était encore à la tête
de cette cour, dans son pays, lorsqu'il avait pris sa retraite,
après une carrière magnifique.  Né en 1804, substitut à Digne au
lendemain de 1830, puis à Fontainebleau, puis à Paris, ensuite
procureur à Troyes, avocat général à Rennes, enfin premier
président à Rouen.  Riche à plusieurs millions, il faisait partie
du conseil général depuis 1855, on l'avait nommé commandeur de la
Légion d'honneur, le jour même de sa retraite.  Et, du plus loin
qu'elle se souvenait, elle le revoyait tel qu'il était encore,
trapu et solide, blanc de bonne heure, d'un blanc doré d'ancien
blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coupé ras, sans
moustaches, avec une face carrée que les yeux d'un bleu dur et le
nez gros rendaient sévère.  Il avait l'abord rude, il faisait
tout trembler autour de lui.

Roubaud dut élever la voix, répétant à deux reprises:

--Eh bien, à quoi donc penses-tu?

Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secouée
de peur.

--Mais à rien.

--Tu ne manges plus, tu n'as donc plus faim?

--Oh!  si...  Tu vas voir.

Séverine, ayant vidé son verre de vin blanc, acheva la tranche de
pâté qu'elle avait dans son assiette.  Mais il y eut une alerte:
ils avaient fini le pain d'une livre, pas une bouchée ne restait
pour manger le fromage.  Ce furent des cris, puis des rires,
lorsque, bousculant tout, ils découvrirent, au fond du buffet de
la mère Victoire, un bout de pain rassis.  Bien que la fenêtre
fût ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui
avait le poêle derrière elle, ne se rafraîchissait guère, plus
rose et plus excitée par l'imprévu de ce déjeuner bavard, dans
cette chambre.  A propos de la mère Victoire, Roubaud en était
revenu à Grandmorin: encore une, celle-là, qui lui devait une
belle chandelle!  Fille séduite dont l'enfant était mort,
nourrice de Séverine qui venait de coûter la vie à sa mère, plus
tard femme d'un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, à
Paris, d'un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la
rencontre de sa fille de lait avait renoué les liens d'autrefois,
en faisant d'elle aussi une protégée du président; et,
aujourd'hui, il lui avait obtenu un poste à la salubrité, la
garde des cabinets de luxe, le côté des dames, ce qu'il y a de
meilleur.  La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an,
mais elle s'en faisait près de quatorze, avec la recette, sans
compter le logement, cette chambre où elle était même chauffée.
Enfin, une situation bien agréable.  Et Roubaud calculait que, si
Pecqueux, le mari, avait apporté ses deux mille huit cents francs
de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de
nocer aux deux bouts de la ligne, le ménage aurait réuni plus de
quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare,
gagnait au Havre.

--Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas
tenir les cabinets.  Mais il n'y a pas de sot métier.

Cependant, leur grosse faim s'était apaisée, et ils ne mangeaient
plus que d'un air alangui, coupant le fromage par petits
morceaux, pour faire durer le régal.  Leurs paroles aussi se
faisaient lentes.

--A propos, cria-t-il, j'ai oublié de te demander...  Pourquoi
as-tu donc refusé au président d'aller passer deux ou trois jours
à Doinville?

Son esprit, dans le bien-être de la digestion, venait de refaire
leur visite du matin, tout près de la gare, à l'hôtel de la rue
du Rocher; et il s'était revu dans le grand cabinet sévère, il
entendait encore le président leur dire qu'il partait le
lendemain pour Doinville.  Puis, comme cédant à une idée
soudaine, il leur avait offert de prendre le soir même, avec eux,
l'express de six heures trente, et d'emmener ensuite sa filleule
là-bas, chez sa soeur, qui la réclamait depuis longtemps.  Mais
la jeune femme avait allégué toutes sortes de raisons, qui
l'empêchaient, disait-elle.

--Tu sais, moi, continua Roubaud, je ne voyais pas de mal à ce
petit voyage.  Tu aurais pu y rester jusqu'à jeudi, je me serais
arrangé...  N'est-ce pas?  dans notre position, nous avons besoin
d'eux.  Ce n'est guère adroit, de refuser leurs politesses;
d'autant plus que ton refus a eu l'air de lui causer une vraie
peine...  Aussi n'ai-je cessé de te pousser à accepter, que
lorsque tu m'as tiré par mon paletot.  Alors, j'ai dit comme toi,
mais sans comprendre...  Hein!  pourquoi n'as-tu pas voulu?

Séverine, les regards vacillants, eut un geste d'impatience.

--Est-ce que je puis te laisser tout seul?

--Ce n'est pas une raison...  Depuis notre mariage, en trois ans,
tu es bien allée deux fois à Doinville, passer ainsi une semaine.
Rien ne t'empêchait d'y retourner une troisième.

La gêne de la jeune femme croissait, elle avait détourné la tête.

--Enfin, ça ne me disait pas.  Tu ne vas pas me forcer à des
choses qui me déplaisent.

Roubaud ouvrit les bras, comme pour déclarer qu'il ne la forçait
à rien.  Pourtant, il reprit:

--Tiens!  tu me caches quelque chose...  La dernière fois, est-ce
que madame Bonnehon t'aurait mal reçue?

Oh!  non, madame Bonnehon l'avait toujours très bien accueillie.
Elle était si agréable, grande, forte, avec de magnifiques
cheveux blonds, belle encore malgré ses cinquante-cinq ans!
Depuis son veuvage, et même du vivant de son mari, on racontait
qu'elle avait eu souvent le coeur occupé.  On l'adorait à
Doinville, elle faisait du château un lieu de délices, toute la
société de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature.
C'était dans la magistrature que madame Bonnehon avait eu
beaucoup d'amis.

--Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t'ont battu froid.

Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe
avait cessé d'être pour elle ce qu'elle était autrefois.  Elle ne
devenait guère bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec
son nez rouge.  A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa
distinction.  Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare,
semblait-il plutôt fait pour déteindre sur sa femme et la rendre
mauvaise.  Mais non, Berthe s'était montrée convenable à l'égard
de son ancienne camarade, celle-ci n'avait aucun reproche précis
à lui adresser.

--C'est donc le président qui te déplaît, là-bas?

Séverine, qui, jusque-là, répondait lentement, d'une voix égale,
fut reprise d'impatience.

--Lui, quelle idée!

Et elle continua, en petites phrases nerveuses.  On le voyait
seulement à peine.  Il s'était réservé, dans le parc, un
pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle déserte.  Il
sortait, il rentrait, sans qu'on le sût.  Jamais sa soeur, du
reste, ne connaissait au juste le jour de son arrivée.  Il
prenait une voiture à Barentin, se faisait conduire de nuit à
Doinville, vivait des journées dans son pavillon, ignoré de tous.
Ah!  ce n'était pas lui qui vous gênait, là-bas.

--Je t'en parle, parce que tu m'as raconté vingt fois que, dans
ton enfance, il te faisait une peur bleue.

--Oh!  une peur bleue!  tu exagères, comme toujours...  Bien sûr
qu'il ne riait guère.  Il vous regardait si fixement, de ses gros
yeux, qu'on baissait la tête tout de suite.  J'ai vu des gens se
troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur
en imposait, avec son grand renom de sévérité et de sagesse...
Mais, moi, il ne m'a jamais grondée, j'ai toujours senti qu'il
avait un faible pour moi...

De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au
loin.

--Je me souviens...  Quand j'étais gamine et que je jouais avec
des amies, dans les allées, s'il venait à paraître, toutes se
cachaient, même sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d'être
en faute.  Moi, je l'attendais, tranquille.  Il passait, et en me
voyant là, souriante, le museau levé, il me donnait une petite
tape sur la joue...  Plus tard, à seize ans, lorsque Berthe avait
une faveur à obtenir de lui, c'était toujours moi qu'elle
chargeait de la demande.  Je parlais, je ne baissais pas les
regards, et je sentais les siens qui m'entraient sous la peau.
Mais je m'en moquais bien, j'étais si certaine qu'il accorderait
tout ce que je voudrais!...  Ah!  oui, je me souviens, je me
souviens!  Là-bas, il n'y a pas un taillis du parc, pas un
corridor, pas une chambre du château, que je ne puisse évoquer en
fermant les yeux.

Elle se tut, les paupières closes; et, sur son visage chaud et
gonflé, semblait passer le frisson de ces choses d'autrefois, les
choses qu'elle ne disait point.  Un instant, elle demeura ainsi,
avec un petit battement des lèvres, comme un tic involontaire qui
lui tirait douloureusement un coin de la bouche.

--Il a été certainement très bon pour toi, reprit Roubaud, qui
venait d'allumer sa pipe.  Non seulement il t'a fait élever comme
une demoiselle, mais il a très sagement administré tes quatre
sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage...  Sans
compter qu'il doit te laisser quelque chose, il l'a dit devant
moi.

--Oui, murmura Séverine, cette maison de la Croix-de-Maufras,
cette propriété que le chemin de fer a coupée.  On y allait
parfois passer huit jours...  Oh!  je n'y compte guère, les
Lachesnaye doivent le travailler pour qu'il ne me laisse rien.
Et puis, j'aime mieux rien, rien!

Elle avait prononcé ces dernières paroles d'une voix si vive,
qu'il s'en étonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de
ses yeux arrondis.

--Es-tu drôle!  On assure que le président a des millions, quel
mal y aurait-il à ce qu'il mît sa filleule dans son testament?
Personne n'en serait surpris, et ça arrangerait joliment nos
affaires.

Puis, une idée qui lui traversa le cerveau le fit rire.

--Tu n'as peut-être pas peur de passer pour sa fille?...  Car, tu
sais, le président, malgré son air glacé, on en chuchote de
raides sur son compte.  Il paraît que, du vivant même de sa
femme, toutes les bonnes y passaient.  Enfin, un gaillard qui,
aujourd'hui encore, vous trousse une femme...  Mon Dieu!  va,
quand tu serais sa fille!

Séverine s'était levée, violente, le visage en flamme, avec le
vacillement effrayé de son regard bleu, sous la masse lourde de
ses cheveux noirs.

--Sa fille, sa fille!...  Je ne veux pas que tu plaisantes avec
ça, entends-tu!  Est-ce que je puis être sa fille?  est-ce que je
lui ressemble?...  Et en voilà assez, parlons d'autre chose.  Je
ne veux pas aller à Doinville, parce que je ne veux pas, parce
que je préfère rentrer avec toi au Havre.

Il hocha la tête, il l'apaisa du geste.  Bon, bon!  du moment que
ça lui donnait sur les nerfs.  Il souriait, jamais il ne l'avait
vue si nerveuse.  Le vin blanc sans doute.  Désireux de se faire
pardonner, il reprit le couteau, s'extasiant encore, l'essuyant
avec soin; et, pour montrer qu'il coupait comme un rasoir, il
s'en taillait les ongles.

--Déjà quatre heures un quart, murmura Séverine, debout devant le
coucou.  J'ai encore quelques courses...  Il faut songer à notre
train.

Mais, comme pour achever de se calmer, avant de mettre un peu
d'ordre dans la chambre, elle retourna s'accouder à la fenêtre.
Lui, alors, lâchant le couteau, lâchant sa pipe, quitta la table
à son tour, s'approcha d'elle, la prit par-derrière, entre ses
bras, doucement.  Et il la tenait enlacée ainsi, il avait posé le
menton sur son épaule, appuyé la tête contre la sienne.  Ni l'un
ni l'autre ne bougeait plus, ils regardaient.

Sous eux, toujours, les petites machines de manoeuvre allaient et
venaient sans repos; et on les entendait à peine s'activer, comme
des ménagères vives et prudentes, les roues assourdies, le
sifflet discret.  Une d'elles passa, disparut sous le pont de
l'Europe, emmenant au remisage les voitures d'un train de
Trouville, qu'on débranchait.  Et, là-bas, au-delà du pont, elle
frôla une machine venue seule du Dépôt, en promeneuse solitaire,
avec ses cuivres et ses aciers luisants, fraîche et gaillarde
pour le voyage.  Celle-ci s'était arrêtée, demandant de deux
coups brefs la voie à l'aiguilleur, qui, presque immédiatement,
l'envoya sur son train, tout formé, à quai sous la marquise des
grandes lignes.  C'était le train de quatre heures vingt-cinq,
pour Dieppe.  Un flot de voyageurs se pressait, on entendait le
roulement des chariots chargés de bagages, des hommes poussaient
une à une les bouillottes dans les voitures.  Mais la machine et
son tender avaient abordé le fourgon de tête, d'un choc sourd, et
l'on vit le chef d'équipe serrer lui-même la vis de la barre
d'attelage.  Le ciel s'était assombri vers les Batignolles; une
cendre crépusculaire, noyant les façades, semblait tomber déjà
sur l'éventail élargi des voies; tandis que, dans cet effacement,
au lointain, se croisaient sans cesse les départs et les arrivées
de la banlieue et de la Ceinture.  Par-delà les nappes sombres
des grandes halles couvertes, sur Paris obscurci, des fumées
rousses, déchiquetées, s'envolaient.

--Non, non, laisse-moi, murmura Séverine.

Peu à peu, sans une parole, il l'avait enveloppée d'une caresse
plus étroite, excité par la tiédeur de ce corps jeune, qu'il
tenait ainsi à pleins bras.  Elle le grisait de son odeur, elle
achevait d'affoler son désir, en cambrant les reins pour se
dégager.  D'une secousse, il l'enleva de la fenêtre, dont il
referma les vitres du coude.  Sa bouche avait rencontré la
sienne, il lui écrasait les lèvres, il l'emportait vers le lit.

--Non, non, nous ne sommes pas chez nous, répéta-t-elle.  Je t'en
prie, pas dans cette chambre!

Elle-même était comme grise, étourdie de nourriture et de vin,
encore vibrante de sa course fiévreuse à travers Paris.  Cette
pièce trop chauffée, cette table où traînait la débandade du
couvert, l'imprévu du voyage qui tournait en partie fine, tout
lui allumait le sang, la soulevait d'un frisson.  Et pourtant
elle se refusait, elle résistait, arc-boutée contre le bois du
lit, dans une révolte effrayée, dont elle n'aurait pu dire la
cause.

--Non, non, je ne veux pas.

Lui, le sang à la peau, retenait ses grosses mains brutales.  Il
tremblait, il l'aurait brisée.

--Bête, est-ce qu'on saura?  Nous retaperons le lit.

D'habitude, elle s'abandonnait avec une docilité complaisante,
chez eux, au Havre, après le déjeuner, lorsqu'il était de service
de nuit.  Cela semblait sans plaisir pour elle, mais elle y
montrait une mollesse heureuse, un affectueux consentement de son
plaisir à lui.  Et ce qui, en ce moment, le rendait fou, c'était
de la sentir comme jamais il ne l'avait eue, ardente, frémissante
de passion sensuelle.  Le noir reflet de sa chevelure
assombrissait ses calmes yeux de pervenche, sa bouche forte
saignait dans le doux ovale de son visage.  Il y avait là une
femme qu'il ne connaissait point.  Pourquoi se refusait-elle?

--Dis, pourquoi?  Nous avons le temps.

Alors, dans une angoisse inexplicable, dans un débat où elle ne
paraissait pas juger les choses nettement, comme si elle se fût
ignorée elle aussi, elle eut un cri de douleur vraie, qui le fit
se tenir tranquille.

--Non, non, je t'en supplie, laisse-moi!...  Je ne sais pas, ça
m'étrangle, rien que l'idée, en ce moment...  ça ne serait pas
bien.

Tous deux étaient tombés assis au bord du lit.  Il se passa la
main sur la face, comme pour s'en ôter la cuisson qui le brûlait.
En le voyant redevenu sage, elle, gentille, se pencha, lui posa
un gros baiser sur la joue, voulant lui montrer qu'elle l'aimait
bien tout de même.  Un instant, ils restèrent de la sorte, sans
parler, à se remettre.  Il lui avait repris la main gauche et
jouait avec une vieille bague d'or, un serpent d'or à petite tête
de rubis, qu'elle portait au même doigt que son alliance.
Toujours il la lui avait connue là.

--Mon petit serpent, dit Séverine d'une voix involontaire de
rêve, croyant qu'il regardait la bague et éprouvant l'impérieux
besoin de parler.  C'est à la Croix-de-Maufras, qu'il m'en a fait
cadeau, pour mes seize ans.

Roubaud leva la tête, surpris.

--Qui donc?  le président?

Lorsque les yeux de son mari s'étaient posés sur les siens, elle
avait eu une brusque secousse de réveil.  Elle sentit un petit
froid glacer ses joues.  Elle voulut répondre, et ne trouva rien,
étranglée par la sorte de paralysie qui la prenait.

--Mais, continua-t-il, tu m'as toujours dit que c'était ta mère
qui te l'avait laissée, cette bague.

Encore à cette seconde, elle pouvait rattraper la phrase, lâchée
dans un oubli de tout.  Il lui aurait suffi de rire, de jouer
l'étourdie.  Mais elle s'entêta, ne se possédant plus,
inconsciente.

--Jamais, mon chéri, je ne t'ai dit que ma mère m'avait laissé
cette bague.

Du coup, Roubaud la dévisagea, pâlissant lui aussi.

--Comment?  tu ne m'as jamais dit ça?  Tu me l'as dit vingt
fois!...  Il n'y a pas de mal à ce que le président t'ait donné
une bague.  Il t'a donné bien autre chose...  Mais pourquoi me
l'avoir caché?  pourquoi avoir menti, en parlant de ta mère?

--Je n'ai pas parlé de ma mère, mon chéri, tu te trompes.

C'était imbécile, cette obstination.  Elle voyait qu'elle se
perdait, qu'il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait
voulu revenir, ravaler ses paroles; mais il n'était plus temps,
elle sentait ses traits se décomposer, l'aveu sortir malgré elle
de toute sa personne.  Le froid de ses joues avait envahi sa face
entière, un tic nerveux tirait ses lèvres.  Et lui, effrayant,
redevenu subitement rouge, à croire que le sang allait faire
éclater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de
tout près, afin de mieux suivre, dans l'effarement épouvanté de
ses yeux, ce qu'elle ne disait pas tout haut.

--Nom de Dieu!  bégaya-t-il, nom de Dieu!

Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras,
devinant le coup de poing.  Un fait, petit, misérable,
insignifiant, l'oubli d'un mensonge à propos de cette bague,
venait d'amener l'évidence, en quelques paroles échangées.  Et il
avait suffi d'une minute.  Il la jeta d'une secousse en travers
du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard.  En trois
ans, il ne lui avait pas donné une chiquenaude, et il la
massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de
l'homme aux grosses mains, qui, autrefois, avait poussé des
wagons.

--Nom de Dieu de garce!  tu as couché avec!...  couché avec!...
couché avec!

Il s'enrageait à ces mots répétés, il abattait les poings, chaque
fois qu'il les prononçait, comme pour les lui faire entrer dans
la chair.

--Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce!...  couché avec!...
couché avec!

Sa voix s'étranglait d'une telle colère, qu'elle sifflait et ne
sortait plus.  Alors, seulement, il entendit que, mollissante
sous les coups, elle disait non.  Elle ne trouvait pas d'autre
défense, elle niait pour qu'il ne la tuât pas.  Et ce cri, cet
entêtement dans le mensonge, acheva de le rendre fou.

--Avoue que tu as couché avec.

--Non!  non!

Il l'avait reprise, il la soutenait dans ses bras, l'empêchant de
retomber la face contre la couverture, en pauvre être qui se
cache.  Il la forçait à le regarder.

--Avoue que tu as couché avec.

Mais, se laissant glisser, elle s'échappa, elle voulut courir
vers la porte.  D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing
en l'air; et, furieusement, d'un seul coup, près de la table, il
l'abattit.  Il s'était jeté à son côté, il l'avait empoignée par
les cheveux, pour la clouer au sol.  Un instant, ils restèrent
ainsi par terre, face à face, sans bouger.  Et, dans l'effrayant
silence, on entendit monter les chants et les rires des
demoiselles Dauvergne, dont le piano faisait rage, heureusement,
en dessous, étouffant les bruits de lutte.  C'était Claire qui
chantait des rondes de petites filles, tandis que Sophie
l'accompagnait à tour de bras.

--Avoue que tu as couché avec.

Elle n'osa plus dire non, elle ne répondit point.

--Avoue que tu as couché avec, nom de Dieu!  ou je t'éventre!

Il l'aurait tuée, elle le lisait nettement dans son regard.  En
tombant, elle avait aperçu le couteau, ouvert sur la table; et
elle revoyait l'éclair de la lame, elle crut qu'il allongeait le
bras.  Une lâcheté l'envahit, un abandon d'elle-même et de tout,
un besoin d'en finir.

--Eh bien!  oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller.

Alors, ce fut abominable.  Cet aveu qu'il exigeait si violemment,
venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose
impossible, monstrueuse.  Il semblait que jamais il n'aurait
supposé une infamie pareille.  Il lui empoigna la tête, il la
cogna contre un pied de la table.  Elle se débattait, et il la
tira par les cheveux, au travers de la pièce, bousculant les
chaises.  Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se
redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing.  Et
cela haletant, les dents serrées, un acharnement sauvage et
imbécile.  La table, poussée, faillit renverser le poêle.  Des
cheveux et du sang restèrent à un angle du buffet.  Quand ils
reprirent haleine, hébétés, gonflés de cette horreur, las de
frapper et d'être frappée, ils étaient revenus près du lit, elle
toujours par terre, vautrée, lui accroupi, la tenant encore aux
épaules.  Et ils soufflèrent.  En bas, la musique continuait, les
rires s'envolaient, très sonores et très jeunes.

D'une secousse, Roubaud remonta Séverine, l'adossa contre le bois
du lit.  Puis, demeurant à genoux, pesant sur elle, il put parler
enfin.  Il ne la battait plus, il la torturait de ses questions,
du besoin inextinguible qu'il avait de savoir.

--Ainsi, tu as couché avec, garce!...  Répète, répète que tu as
couché avec ce vieux...  Et à quel âge, hein?  toute petite,
toute petite, n'est-ce pas?

Brusquement, elle venait d'éclater en larmes, ses sanglots
l'empêchaient de répondre.

--Nom de Dieu!  veux-tu me dire!...  Hein?  tu n'avais pas dix
ans, que tu l'amusais, ce vieux?  C'est pour ça qu'il t'élevait à
la becquée, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu!
ou je recommence!

Elle pleurait, elle ne pouvait prononcer un mot, et il leva la
main, il l'étourdit d'une nouvelle claque.  A trois reprises,
comme il n'obtenait pas davantage de réponse, il la gifla,
répétant sa question.

--A quel âge, dis-le donc, garce!  dis-le donc?

Pourquoi lutter?  Son être fuyait sous elle.  Il lui aurait sorti
le coeur, de ses doigts gourds d'ancien ouvrier.  Et
l'interrogatoire continua, elle disait tout, dans un tel
anéantissement de honte et de peur, que ses phrases, soufflées
très bas, s'entendaient à peine.  Et lui, mordu de sa jalousie
atroce, s'enrageait à la souffrance dont le déchiraient les
tableaux évoqués: il n'en savait jamais assez, il l'obligeait à
revenir sur les détails, à préciser les faits.  L'oreille aux
lèvres de la misérable, il agonisait de cette confession, avec la
continuelle menace de son poing levé, prêt à cogner encore, si
elle s'arrêtait.

De nouveau, tout le passé, à Doinville, défila, l'enfance, la
jeunesse.  Était-ce au fond des massifs du grand parc?  était-ce
dans le détour perdu de quelque corridor du château?  Déjà le
président songeait donc à elle, lorsqu'il l'avait gardée, à la
mort de son jardinier, et fait élever avec sa fille?  Cela, pour
sûr, avait commencé, les jours où les autres gamines
s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait à paraître,
tandis qu'elle, souriante, le museau en l'air, attendait qu'il
lui donnât en passant une petite tape sur la joue.  Et, plus
tard, si elle osait lui parler en face, si elle obtenait tout de
lui, n'était-ce pas qu'elle se sentait maîtresse, alors qu'il
l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne
et si sévère aux autres?  Ah!  la sale chose, ce vieux se faisant
baisoter comme un grand-père, regardant pousser cette fillette,
la tâtant, l'entamant un peu à chaque heure, sans avoir la
patience d'attendre qu'elle fût mûre!

Roubaud haletait.

--Enfin, à quel âge, répète, à quel âge?

--Seize ans et demi.

--Tu mens!

Mentir, mon Dieu!  pourquoi?  Elle eut un haussement d'épaules
plein d'un abandon et d'une lassitude immenses.

--Et, la première fois, où ça s'est-il passé?

--A la Croix-de-Maufras.

Il hésita une seconde, ses lèvres s'agitaient, une lueur jaune
troublait ses yeux.

--Et, je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait?

Elle resta muette.  Puis, comme il brandissait le poing:

--Tu ne me croirais pas.

--Dis toujours...  Il n'a pu rien faire, hein?

D'un signe de tête, elle répondit.  C'était bien cela.  Et,
alors, il s'acharna sur la scène, il voulut la connaître jusqu'au
bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations immondes.
Elle ne desserrait plus les dents, elle continuait à dire oui, à
dire non, d'un signe.  Peut-être ça les soulagerait-il l'un et
l'autre, quand elle aurait avoué.  Mais lui souffrait davantage
de ces détails, qu'elle croyait être une atténuation.  Des
rapports normaux, complets, l'auraient hanté d'une vision moins
torturante.  Cette débauche pourrissait tout, enfonçait et
retournait au fond de sa chair les lames empoisonnées de sa
jalousie.  Maintenant, c'était fini, il ne vivrait plus, il
évoquerait toujours l'exécrable image.

Un sanglot déchira sa gorge.

--Ah!  nom de Dieu...  ah!  nom de Dieu!...  ça ne peut pas être,
non, non!  c'est trop, ça ne peut pas être!

Puis, tout d'un coup, il la secoua.

--Mais nom de Dieu de garce!  pourquoi m'as-tu épousé?...
Sais-tu que c'est ignoble de m'avoir trompé ainsi?  Il y a des
voleuses, en prison, qui n'en ont pas tant sur la conscience...
Tu me méprisais donc, tu ne m'aimais donc pas?...  Hein!
pourquoi m'as-tu épousé?

Elle eut un geste vague.  Est-ce qu'elle savait au juste, à
présent?  En l'épousant, elle était heureuse, espérant en finir
avec l'autre.  Il y a tant de choses qu'on ne voudrait pas faire
et qu'on fait, parce qu'elles sont encore les plus sages.  Non,
elle ne l'aimait pas; et ce qu'elle évitait de lui dire, c'était
que, sans cette histoire, jamais elle n'aurait consenti à être sa
femme.

--Lui, n'est-ce pas?  désirait te caser.  Il a trouvé une bonne
bête...  Hein?  il désirait te caser pour que ça continue.  Et
vous avez continué, hein?  à tes deux voyages, là-bas.  C'est
pour ça qu'il t'emmenait?

D'un signe, elle avoua de nouveau.

--Et c'est pour ça encore qu'il t'invitait, cette fois?...
Jusqu'à la fin, alors, ça aurait recommencé, ces ordures!  Et, si
je ne t'étrangle pas, ça recommencera!

Ses mains convulsées s'avançaient pour la reprendre à la gorge.
Mais, ce coup-ci, elle se révolta.

--Voyons, tu es injuste.  Puisque c'est moi qui ai refusé d'y
aller.  Tu m'y envoyais, j'ai dû me fâcher, rappelle-toi...  Tu
vois bien que je ne voulais plus.  C'était fini.  Jamais, jamais
plus, je n'aurais voulu.

Il sentit qu'elle disait la vérité, et il n'en eut aucun
soulagement.  L'affreuse douleur, le fer qui lui restait en
pleine poitrine, c'était l'irréparable, ce qui avait eu lieu
entre elle et cet homme.  Il ne souffrait horriblement que de son
impuissance à faire que cela ne fût pas.  Sans la lâcher encore,
il s'était rapproché de son visage, il semblait fasciné, attiré
là, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines
bleues, tout ce qu'elle lui avouait.  Et il murmura, obsédé,
halluciné:

--A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge...  Je la connais,
la fenêtre donne sur le chemin de fer, le lit est en face.  Et
c'est là, dans cette chambre...  Je comprends qu'il parle de te
laisser la maison.  Tu l'as bien gagnée.  Il pouvait veiller sur
tes sous et te doter, ça valait ça...  Un juge, un homme riche à
millions, si respecté, si instruit, si haut!  Vrai, la tête vous
tourne...  Et, dis donc, s'il était ton père?

Séverine, d'un effort, se mit debout.  Elle l'avait repoussé,
avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre être
vaincu.  Violente, elle protestait.

--Non, non, pas ça!  Tout ce que tu voudras, pour le reste.
Bats-moi, tue-moi...  Mais ne dis pas ça, tu mens!

Roubaud lui avait gardé une main dans les siennes.

--Est-ce que tu en sais quelque chose?  C'est bien parce que tu
en doutes toi-même, que ça te soulève ainsi.

Et, comme elle dégageait sa main, il sentit la bague, le petit
serpent d'or à tête de rubis, oublié à son doigt.  Il l'en
arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel accès de
rage.  Puis, il marcha d'un bout de la pièce à l'autre, muet,
éperdu.  Elle, tombée assise au bord du lit, le regardait de ses
grands yeux fixes.  Et le terrible silence dura.

La fureur de Roubaud ne se calmait point.  Dès qu'elle semblait
se dissiper un peu, elle revenait aussitôt, comme l'ivresse, par
grandes ondes redoublées, qui l'emportaient dans leur vertige.
Il ne se possédait plus, battait le vide, jeté à toutes les
sautes du vent de violence dont il était flagellé, retombant à
l'unique besoin d'apaiser la bête hurlante au fond de lui.
C'était un besoin physique, immédiat, comme une faim de
vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus
aucun repos, tant qu'il ne l'aurait pas satisfaite.

Sans s'arrêter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il
bégaya, d'une voix d'angoisse:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Cette femme, puisqu'il ne l'avait pas tuée tout de suite, il ne
la tuerait pas maintenant.  Sa lâcheté de la laisser vivre
exaspérait sa colère, car c'était lâche, c'était parce qu'il
tenait encore à sa peau de garce, qu'il ne l'avait pas étranglée.
Il ne pouvait pourtant la garder ainsi.  Alors, il allait donc la
chasser, la mettre à la rue, pour ne jamais la revoir?  Et un
nouveau flot de souffrance l'emportait, une exécrable nausée le
submergeait tout entier, lorsqu'il sentait qu'il ne ferait pas
même ça.  Quoi, enfin?  Il ne restait qu'à accepter l'abomination
et qu'à remmener cette femme au Havre, à continuer la tranquille
vie avec elle, comme si de rien n'était.  Non!  non!  la mort
plutôt, la mort pour tous les deux, à l'instant!  Une telle
détresse le souleva, qu'il cria plus haut, égaré:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Du lit où elle restait assise, Séverine le suivait toujours de
ses grands yeux.  Dans la calme affection de camarade qu'elle
avait eue pour lui, il l'apitoyait déjà, par la douleur démesurée
où elle le voyait.  Les gros mots, les coups, elle les aurait
excusés, si cet emportement fou lui avait laissé moins de
surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore.  Elle,
passive, docile, qui toute jeune s'était pliée aux désirs d'un
vieillard, qui plus tard avait laissé faire son mariage,
simplement désireuse d'arranger les choses, n'arrivait pas à
comprendre un tel éclat de jalousie, pour des fautes anciennes,
dont elle se repentait; et, sans vice, la chair mal éveillée
encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgré
tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner
furieusement, comme elle aurait regardé un loup, un être d'une
autre espèce.  Qu'avait-il donc en lui?  Il y en avait tant sans
colère!  Ce qui l'épouvantait, c'était de sentir l'animal,
soupçonné par elle depuis trois ans, à des grognements sourds,
aujourd'hui déchaîné, enragé, prêt à mordre.  Que lui dire, pour
empêcher un malheur?

A chaque retour, il se retrouvait près du lit, devant elle.  Et
elle l'attendait au passage, elle osa lui parler.

--Mon ami, écoute...

Mais il ne l'entendait pas, il repartait à l'autre bout de la
pièce, ainsi qu'une paille battue d'un orage.

--Qu'est-ce que je vais faire?  Qu'est-ce que je vais faire?

Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute.

--Mon ami, voyons, puisque c'est moi qui ai refusé d'y aller...
Je n'y serais jamais plus allée, jamais, jamais!  C'est toi que
j'aime.

Et elle se faisait caressante, l'attirant, levant ses lèvres pour
qu'il les baisât.  Mais, tombé près d'elle, il la repoussa, dans
un mouvement d'horreur.

--Ah!  garce, tu voudrais maintenant...  Tout à l'heure, tu n'as
pas voulu, tu n'avais pas envie de moi...  Et, maintenant, tu
voudrais, pour me reprendre, hein?  Lorsqu'on tient un homme par
là, on le tient solidement...  Mais ça me brûlerait, d'aller avec
toi, oui!  je sens bien que ça me brûlerait le sang d'un poison.

Il frissonnait.  L'idée de la posséder, cette image de leurs deux
corps s'abattant sur le lit, venait de le traverser d'une flamme.
Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son désir
souillé qui saignait, brusquement se dressa la nécessité de la
mort.

--Pour que je ne crève pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il
faut avant ça que je crève l'autre...  Il faut que je le crève,
que je le crève!

Sa voix montait, il répéta le mot, debout, grandi, comme si ce
mot, en lui apportant une résolution, l'avait calmé.  Il ne parla
plus, il marcha lentement jusqu'à la table, y regarda le couteau,
dont la lame, grande ouverte, luisait.  D'un geste machinal, il
le ferma, le mit dans sa poche.  Et, les mains ballantes, les
regards au loin, il restait à la même place, il songeait.  Des
obstacles coupaient son front de deux grandes rides.  Pour
trouver, il retourna ouvrir la fenêtre, il s'y planta, le visage
dans le petit air froid du crépuscule.  Derrière lui, sa femme
s'était levée, reprise de peur; et, n'osant le questionner,
tâchant de deviner ce qui se passait au fond de ce crâne dur,
elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel.

Sous la nuit commençante, les maisons lointaines se découpaient
en noir, le vaste champ de la gare s'emplissait d'une brume
violâtre.  Du côté des Batignolles surtout, la tranchée profonde
était comme noyée d'une cendre, où commençaient à s'effacer les
charpentes du pont de l'Europe.  Vers Paris, un dernier reflet de
jour pâlissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis
que, dessous, les ténèbres amassées pleuvaient.  Des étincelles
brillèrent, on allumait les becs de gaz, le long des quais.  Une
grosse clarté blanche était là, la lanterne de la machine du
train de Dieppe, bondé de voyageurs, les portières déjà closes,
et qui attendait pour partir l'ordre du sous-chef de service.
Des embarras s'étaient produits, le signal rouge de l'aiguilleur
fermait la voie, pendant qu'une petite machine venait reprendre
des voitures, qu'une manoeuvre mal exécutée avait laissées en
route.  Sans cesse, des trains filaient dans l'ombre croissante,
parmi l'inextricable lacis des rails, au milieu des files de
wagons immobiles, stationnant sur les voies d'attente.  Il en
partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain; il en
arriva un de Cherbourg, très long.  Les signaux se multipliaient,
les coups de sifflet, les sons de trompe; de toutes parts, un à
un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs;
c'était une confusion, à cette heure trouble de l'entre chien et
loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait,
se frôlait, se dégageait, du même mouvement doux et rampant,
vague au fond du crépuscule.  Mais le feu rouge de l'aiguilleur
s'effaça, le train de Dieppe siffla, se mit en marche.  Du ciel
pâle, commençaient à voler de rares gouttes de pluie.  La nuit
allait être très humide.

Quand Roubaud se retourna, il avait la face épaisse et têtue,
comme envahie d'ombre par cette nuit qui tombait.  Il était
décidé, son plan était fait.  Dans le jour mourant, il regarda
l'heure au coucou, il dit tout haut:

--Cinq heures vingt.

Et il s'étonnait: une heure, une heure à peine, pour tant de
choses!  Il aurait cru que tous deux se dévoraient là depuis des
semaines.

--Cinq heures vingt, nous avons le temps.

Séverine, qui n'osait l'interroger, le suivait toujours de ses
regards anxieux.  Elle le vit fureter dans l'armoire, en tirer du
papier, une petite bouteille d'encre, une plume.

--Tiens!  tu vas écrire.

--A qui donc?

--A lui...  Assieds-toi.

Et, comme elle s'écartait instinctivement de la chaise, sans
savoir encore ce qu'il allait exiger, il la ramena, l'assit
devant la table, d'une telle pesée, qu'elle y resta.

--Écris...  «Partez ce soir par l'express de six heures trente et
ne vous montrez qu'à Rouen.»

Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur
s'augmentait de tout l'inconnu, que creusaient devant elle ces
deux simples lignes.  Aussi s'enhardit-elle jusqu'à lever la
tête, suppliante.

--Mon ami, que vas-tu faire?...  Je t'en prie, explique-moi...

Il répéta, de sa voix haute, inexorable:

--Ecris, écris.

Puis, les yeux dans les siens, sans colère, sans gros mots, mais
avec une obstination dont elle sentait le poids l'écraser,
l'anéantir:

--Ce que je vais faire, tu le verras bien...  Et, entends-tu, ce
que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi...  Comme
ça, nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide
entre nous.

Il l'épouvantait, elle eut un recul encore.

--Non, non, je veux savoir...  Je n'écrirai pas avant de savoir.

Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main
frêle d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression
continue d'étau, jusqu'à la broyer.  C'était sa volonté qu'il lui
entrait ainsi dans la chair, avec la douleur.  Elle jeta un cri,
et tout se brisait en elle, tout se livrait.  L'ignorante qu'elle
était restée, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obéir.
Instrument d'amour, instrument de mort.

--Ecris, écris.

Et elle écrivit, de sa pauvre main douloureuse, péniblement.

--C'est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre.  A
présent, range un peu ici, apprête tout...  Je reviendrai te
prendre.

Il était très calme.  Il refit le noeud de sa cravate devant la
glace, mit son chapeau, puis s'en alla.  Elle l'entendit qui
fermait la porte, à double tour, et qui emportait la clef.  La
nuit croissait de plus en plus.  Un instant, elle resta assise,
l'oreille tendue à tous les bruits du dehors.  Chez la voisine,
la marchande de journaux, il y avait une plainte continue,
assourdie: sans doute un petit chien oublié.  En bas, chez les
Dauvergne, le piano se taisait.  C'était maintenant un tapage gai
de casseroles et de vaisselle, les deux ménagères s'occupant au
fond de leur cuisine, Claire à soigner un ragoût de mouton,
Sophie à éplucher une salade.  Et elle, anéantie, les écoutait
rire, dans la détresse affreuse de cette nuit qui tombait.

Dès six heures un quart, la machine de l'express du Havre,
débouchant du pont de l'Europe, fut envoyée sur son train, et
attelée.  A cause d'un encombrement, on n'avait pu loger ce train
sous la marquise des grandes lignes.  Il attendait au plein air,
contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jetée étroite,
dans les ténèbres d'un ciel d'encre, où la file des quelques becs
de gaz, plantés le long du trottoir, n'alignait que des étoiles
fumeuses.  Une averse venait de cesser, il en restait un souffle
d'une humidité glaciale, épandu par ce vaste espace découvert,
qu'une brume reculait jusqu'aux petites lueurs pâlies des façades
de la rue de Rome.  Cela était immense et triste, noyé d'eau, çà
et là piqué d'un feu sanglant, confusément peuplé de masses
opaques, les machines et les wagons solitaires, les tronçons de
trains dormant sur les voies de garage; et, du fond de ce lac
d'ombre, des bruits arrivaient, des respirations géantes,
haletantes de fièvre, des coups de sifflet pareils à des cris
aigus de femmes qu'on violente, des trompes lointaines sonnant,
lamentables, au milieu du grondement des rues voisines.  Il y eut
des ordres à voix haute, pour qu'on ajoutât une voiture.
Immobile, la machine de l'express perdait par une soupape un
grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, où elle
s'effiloquait en petites fumées, semant de larmes blanches le
deuil sans bornes tendu au ciel.

A six heures vingt, Roubaud et Séverine parurent.  Elle venait de
rendre la clef à la mère Victoire, en passant devant les
cabinets, près des salles d'attente; et il la poussait, de l'air
pressé d'un mari que sa femme attarde, lui impatient et brusque,
le chapeau en arrière, elle sa voilette serrée au visage,
hésitante, comme brisée de fatigue.  Un flot de voyageurs suivait
le quai, ils s'y mêlèrent, longèrent la file des wagons,
cherchant du regard un compartiment de première vide.  Le
trottoir s'animait, des facteurs roulaient au fourgon de tête les
chariots de bagages, un surveillant s'occupait de caser une
famille nombreuse, le sous-chef de service donnait un coup d'oeil
aux attelages, sa lanterne-signal à la main, pour voir s'ils
étaient bien faits, serrés à bloc.  Et Roubaud avait enfin trouvé
un compartiment vide, dans lequel il allait faire monter
Séverine, lorsqu'il fut aperçu par le chef de gare, M. Vandorpe,
qui se promenait là, en compagnie de son chef adjoint des grandes
lignes, M. Dauvergne, tous les deux les mains derrière le dos,
suivant la manoeuvre, pour la voiture qu'on ajoutait.  Il y eut
des saluts, il fallut s'arrêter et causer.

D'abord, on parla de cette histoire du sous-préfet, qui s'était
terminée à la satisfaction de tout le monde.  Ensuite, il fut
question d'un accident arrivé le matin au Havre, et que le
télégraphe avait transmis: une machine, la Lison, qui, le jeudi
et le samedi, faisait le service de l'express de six heures
trente, avait eu sa bielle cassée, juste comme le train entrait
en gare; et la réparation devait immobiliser là-bas, pendant deux
jours, le mécanicien, Jacques Lantier, un pays de Roubaud, et son
chauffeur, Pecqueux, l'homme de la mère Victoire.  Debout devant
la portière du compartiment, Séverine attendait, sans monter
encore; tandis que son mari affectait avec ces messieurs une
grande liberté d'esprit, haussant la voix, riant.  Mais il y eut
un choc, le train recula de quelques mètres: c'était la machine
qui refoulait les premiers wagons sur celui qu'on venait
d'ajouter, le 293, pour avoir un coupé réservé.  Et le fils
Dauvergne, Henri, qui accompagnait le train en qualité de
conducteur-chef, ayant reconnu Séverine sous sa voilette, l'avait
empêchée d'être heurtée par la portière grande ouverte, en
l'écartant d'un geste prompt; puis, s'excusant, souriant, très
aimable, il lui expliqua que le coupé était pour un des
administrateurs de la Compagnie, qui venait d'en faire la
demande, une demi-heure avant le départ du train.  Elle eut un
petit rire nerveux, sans cause, et il courut à son service, il la
quitta enchanté, car il s'était dit souvent qu'elle ferait une
maîtresse bien agréable.

L'horloge marquait six heures vingt-sept.  Encore trois minutes.
Brusquement, Roubaud, qui guettait au loin les portes des salles
d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci,
pour revenir près de Séverine.  Mais le wagon avait marché, ils
durent rejoindre le compartiment vide, à quelques pas; et,
tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un
effort du poignet, tandis que, dans sa docilité anxieuse, elle
regardait instinctivement en arrière, pour savoir.  C'était un
voyageur attardé qui arrivait, n'ayant à la main qu'une
couverture, le collet de son gros paletot bleu relevé et si
ample, le bord de son chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on
ne distinguait de la face, aux clartés vacillantes du gaz, qu'un
peu de barbe blanche.  Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne
s'étaient avancés, malgré le désir évident que le voyageur avait
de n'être pas vu.  Ils le suivirent, il ne les salua que trois
wagons plus loin, devant le coupé réservé, où il monta en hâte.
C'était lui.  Séverine, tremblante, s'était laissée tomber sur la
banquette.  Son mari lui broyait le bras d'une étreinte, comme
une prise dernière de possession, exultant, maintenant qu'il
était certain de faire la chose.

Dans une minute, la demie sonnerait.  Un marchand s'entêtait à
offrir les journaux du soir, des voyageurs se promenaient encore
sur le quai, finissant une cigarette.  Mais tous montèrent: on
entendait venir, des deux bouts du train, les surveillants
fermant les portières.  Et Roubaud, qui avait eu la surprise
désagréable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait
vide, une forme sombre occupant un coin, une femme en deuil sans
doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de
véritable colère, lorsque la portière fut rouverte et qu'un
surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui
s'échouèrent, étouffant.  On allait partir.  La pluie, très fine,
avait repris, noyant le vaste champ ténébreux, que sans cesse
traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres
éclairées, une file de petites fenêtres mouvantes.  Des feux
verts s'étaient allumés, quelques lanternes dansaient au ras du
sol.  Et rien autre, rien qu'une immensité noire, où seules
apparaissaient les marquises des grandes lignes, pâlies d'un
faible reflet de gaz.  Tout avait sombré, les bruits eux-mêmes
s'assourdissaient, il n'y avait plus que le tonnerre de la
machine, ouvrant ses purgeurs, lâchant des flots tourbillonnants
de vapeur blanche.  Une nuée montait, déroulant comme un linceul
d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumées
noires, venues on ne savait d'où.  Le ciel en fut obscurci
encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris nocturne,
incendié de son brasier.

Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le
mécanicien demandât la voie.  Il y eut deux coups de sifflet, et
là-bas, près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut
remplacé par un feu blanc.  Debout à la porte du fourgon, le
conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit.  Le
mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur,
démarrant la machine.  On partait.  D'abord, le mouvement fut
insensible, puis le train roula.  Il fila sous le pont de
l'Europe, s'enfonça vers le tunnel des Batignolles.  On ne voyait
de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux
de l'arrière, le triangle rouge.  Quelques secondes encore, on
put le suivre, dans le frisson noir de la nuit.  Maintenant, il
fuyait, et rien ne devait plus arrêter ce train lancé à toute
vapeur.  Il disparut.




II


A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a
coupé, la maison est posée de biais, si près de la voie, que tous
les trains qui passent l'ébranlent; et un voyage suffit pour
l'emporter dans sa mémoire, le monde entier filant à grande
vitesse la sait à cette place, sans rien connaître d'elle,
toujours close, laissée comme en détresse, avec ses volets gris
que verdissent les coups de pluie de l'ouest.  C'est le désert,
elle semble accroître encore la solitude de ce coin perdu, qu'une
lieue à la ronde sépare de toute âme.

Seule, la maison du garde-barrière est là, au coin de la route
qui traverse la ligne et qui se rend à Doinville, distant de cinq
kilomètres.  Basse, les murs lézardés, les tuiles de la toiture
mangées de mousse, elle s'écrase d'un air abandonné de pauvre, au
milieu du jardin qui l'entoure, un jardin planté de légumes,
fermé d'une haie vive, et dans lequel se dresse un grand puits,
aussi haut que la maison.  Le passage à niveau se trouve entre
les stations de Malaunay et de Barentin, juste au milieu, à
quatre kilomètres de chacune d'elles.  Il est d'ailleurs très peu
fréquenté, la vieille barrière à demi pourrie ne roule guère que
pour les fardiers des carrières de Bécourt, dans la forêt, à une
demi-lieue.  On ne saurait imaginer un trou plus reculé, plus
séparé des vivants, car le long tunnel, du côté de Malaunay,
coupe tout chemin, et l'on ne communique avec Barentin que par un
sentier mal entretenu longeant la ligne.  Aussi les visiteurs
sont-ils rares.

Ce soir-là, à la tombée du jour, par un temps gris très doux, un
voyageur, qui venait de quitter à Barentin un train du Havre,
suivait d'un pas allongé le sentier de la Croix-de-Maufras.  Le
pays n'est qu'une suite ininterrompue de vallons et de côtes, une
sorte de moutonnement du sol, que le chemin de fer traverse,
alternativement, sur des remblais et dans des tranchées.  Aux
deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les
montées et les descentes, achèvent de rendre les routes
difficiles.  La sensation de grande solitude en est augmentée;
les terrains, maigres, blanchâtres, restent incultes; des arbres
couronnent les mamelons de petits bois, tandis que, le long des
vallées étroites, coulent des ruisseaux, ombragés de saules.
D'autres bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se
succèdent, stériles, dans un silence et un abandon de mort.  Et
le voyageur, jeune, vigoureux, hâtait le pas, comme pour échapper
à la tristesse de ce crépuscule si doux sur cette terre désolée.

Dans le jardin du garde-barrière, une fille tirait de l'eau au
puits, une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte, à la
bouche épaisse, aux grands yeux verdâtres, au front bas, sous de
lourds cheveux.  Elle n'était point jolie, elle avait les hanches
solides et les bras durs d'un garçon.  Dès qu'elle aperçut le
voyageur, descendant le sentier, elle lâcha le seau, elle
accourut se mettre devant la porte à claire-voie, qui fermait la
haie vive.

--Tiens!  Jacques! cria-t-elle.

Lui, avait levé la tête.  Il venait d'avoir vingt-six ans,
également de grande taille, très brun, beau garçon au visage rond
et régulier, mais que gâtaient des mâchoires trop fortes.  Ses
cheveux, plantés drus, frisaient, ainsi que ses moustaches, si
épaisses, si noires, qu'elles augmentaient la pâleur de son
teint.  On aurait dit un monsieur, à sa peau fine, bien rasée sur
les joues, si l'on n'eût pas trouvé d'autre part l'empreinte
indélébile du métier, les graisses qui jaunissaient déjà ses
mains de mécanicien, des mains pourtant restées petites et
souples.

--Bonsoir, Flore, dit-il simplement.

Mais ses yeux, qu'il avait larges et noirs, semés de points d'or,
s'étaient comme troublés d'une fumée rousse, qui les pâlissait.
Les paupières battirent, les yeux se détournèrent, dans une gêne
subite, un malaise allant jusqu'à la souffrance.  Et tout le
corps lui-même avait eu un instinctif mouvement de recul.

Elle, immobile, les regards posés droit sur lui, s'était aperçue
de ce tressaillement involontaire, qu'il tâchait de maîtriser,
chaque fois qu'il abordait une femme.  Elle semblait en rester
toute sérieuse et triste.  Puis, désireux de cacher son embarras,
comme il lui demandait si sa mère était à la maison, bien qu'il
sût celle-ci souffrante, incapable de sortir, elle ne répondit
que d'un signe de tête, elle s'écarta pour qu'il pût entrer sans
la toucher, et retourna au puits, sans un mot, la taille droite
et fière.

Jacques, de son pas rapide, traversa l'étroit jardin et entra
dans la maison.  Là, au milieu de la première pièce, une vaste
cuisine où l'on mangeait et où l'on vivait, tante Phasie, ainsi
qu'il la nommait depuis l'enfance, était seule, assise près de la
table, sur une chaise de paille, les jambes enveloppées d'un
vieux châle.  C'était une cousine de son père, une Lantier, qui
lui avait servi de marraine, et qui, à l'âge de six ans, l'avait
pris chez elle, quand, son père et sa mère disparus, envolés à
Paris, il était resté à Plassans, où il avait suivi plus tard les
cours de l'école des arts et métiers.  Il lui en gardait une vive
reconnaissance, il disait que c'était à elle qu'il le devait,
s'il avait fait son chemin.  Lorsqu'il était devenu mécanicien de
première classe à la Compagnie de l'Ouest, après deux années
passées au chemin de fer d'Orléans, il y avait trouvé sa
marraine, remariée à un garde-barrière du nom de Misard, exilée
avec les deux filles de son premier mariage, dans ce trou perdu
de la Croix-de-Maufras.  Aujourd'hui, bien qu'âgée de
quarante-cinq ans à peine, la belle tante Phasie d'autrefois, si
grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie,
secouée de continuels frissons.

Elle eut un cri de joie.

--Comment, c'est toi, Jacques!...  Ah!  mon grand garçon, quelle
surprise!

Il la baisa sur les joues, il lui expliqua qu'il venait d'avoir
brusquement deux jours de congé forcé: la Lison, sa machine, en
arrivant le matin au Havre, avait eu sa bielle rompue, et comme
la réparation ne pouvait être terminée avant vingt-quatre heures,
il ne reprendrait son service que le lendemain soir, pour
l'express de six heures quarante.  Alors, il avait voulu
l'embrasser.  Il coucherait, il ne repartirait de Barentin que
par le train de sept heures vingt-six du matin.  Et il gardait
entre les siennes ses pauvres mains fondues, il lui disait
combien sa dernière lettre l'avait inquiété.

--Ah!  oui, mon garçon, ça ne va plus, ça ne va plus du tout...
Que tu es gentil d'avoir deviné mon désir de te voir!  Mais je
sais à quel point tu es tenu, je n'osais pas te demander de
venir.  Enfin, te voilà, et j'en ai si gros, si gros sur le
coeur!

Elle s'interrompit, pour jeter craintivement un regard par la
fenêtre.  Sous le jour finissant, de l'autre côté de la voie, on
apercevait son mari, Misard, dans un poste de cantonnement, une
de ces cabanes de planches, établies tous les cinq ou six
kilomètres et reliées par des appareils télégraphiques, afin
d'assurer la bonne circulation des trains.  Tandis que sa femme,
et plus tard Flore, était chargée de la barrière du passage à
niveau, on avait fait de Misard un stationnaire.

Comme s'il avait pu l'entendre, elle baissa la voix, dans un
frisson.

--Je crois bien qu'il m'empoisonne!

Jacques eut un sursaut de surprise à cette confidence, et ses
yeux, en se tournant eux aussi vers la fenêtre, furent de nouveau
ternis par ce trouble singulier, cette petite fumée rousse qui en
pâlissait l'éclat noir, diamanté d'or.

--Oh!  tante Phasie, quelle idée!  murmura-t-il.  Il a l'air si
doux et si faible.

Un train allant vers Le Havre venait de passer, et Misard était
sorti de son poste, pour fermer la voie derrière lui.  Pendant
qu'il remontait le levier, mettant au rouge le signal, Jacques le
regardait.  Un petit homme malingre, les cheveux et la barbe
rares, décolorés, la figure creusée et pauvre.  Avec cela,
silencieux, effacé, sans colère, d'une politesse obséquieuse
devant les chefs.  Mais il était rentré dans la cabane de
planches, pour inscrire sur son garde-temps l'heure du passage,
et pour pousser les deux boutons électriques, l'un qui rendait la
voie libre au poste précédent, l'autre qui annonçait le train au
poste suivant.

--Ah!  tu ne le connais pas, reprit tante Phasie.  Je te dis
qu'il doit me faire prendre quelque saleté...  Moi qui étais si
forte, qui l'aurais mangé, et c'est lui, ce bout d'homme, ce rien
du tout, qui me mange!

Elle s'enfiévrait d'une rancune sourde et peureuse, elle vidait
son coeur, ravie de tenir enfin quelqu'un qui l'écoutait.  Où
avait-elle eu la tête de se remarier avec un sournois pareil, et
sans le sou, et avare, elle plus âgée de cinq ans, ayant deux
filles, l'une de six ans, l'autre de huit ans déjà?  Voici dix
années bientôt qu'elle avait fait ce beau coup, et pas une heure
ne s'était écoulée sans qu'elle en eût le repentir: une existence
de misère, un exil dans ce coin glacé du Nord, où elle
grelottait, un ennui à périr, de n'avoir jamais personne à qui
causer, pas même une voisine.  Lui, était un ancien poseur de la
voie, qui, maintenant, gagnait douze cents francs comme
stationnaire; elle, dès le début, avait eu cinquante francs pour
la barrière, dont Flore aujourd'hui se trouvait chargée; et là
étaient le présent et l'avenir, aucun autre espoir, la certitude
de vivre et de crever dans ce trou, à mille lieues des vivants.
Ce qu'elle ne racontait pas, c'étaient les consolations qu'elle
avait encore, avant de tomber malade, lorsque son mari
travaillait au ballast, et qu'elle demeurait seule à garder la
barrière avec ses filles; car elle possédait alors, de Rouen au
Havre, sur toute la ligne, une telle réputation de belle femme,
que les inspecteurs de la voie la visitaient au passage; même il
y avait eu des rivalités, les piqueurs d'un autre service étaient
toujours en tournée, à redoubler de surveillance.  Le mari
n'était pas une gêne, déférent avec tout le monde, se glissant
par les portes, partant, revenant sans rien voir.  Mais ces
distractions avaient cessé, et elle restait là, les semaines, les
mois, sur cette chaise, dans cette solitude, à sentir son corps
s'en aller un peu plus, d'heure en heure.

--Je te dis, répéta-t-elle pour conclure, que c'est lui qui s'est
mis après moi, et qu'il m'achèvera, tout petit qu'il est.

Une sonnerie brusque lui fit jeter au-dehors le même regard
inquiet.  C'était le poste précédent qui annonçait à Misard un
train allant sur Paris; et l'aiguille de l'appareil de
cantonnement, posé devant la vitre, s'était inclinée dans le sens
de la direction.  Il arrêta la sonnerie, il sortit pour signaler
le train par deux sons de trompe.  Flore, à ce moment, vint
pousser la barrière; puis, elle se planta, tenant tout droit le
drapeau, dans son fourreau de cuir.  On entendit le train, un
express, caché par une courbe, s'approcher avec un grondement qui
grandissait.  Il passa comme en un coup de foudre, ébranlant,
menaçant d'emporter la maison basse, au milieu d'un vent de
tempête.  Déjà Flore s'en retournait à ses légumes, tandis que
Misard, après avoir fermé la voie montante derrière le train,
allait rouvrir la voie descendante, en abattant le levier pour
effacer le signal rouge; car une nouvelle sonnerie, accompagnée
du relèvement de l'autre aiguille, venait de l'avertir que le
train, passé cinq minutes plus tôt, avait franchi le poste
suivant.  Il rentra, prévint les deux postes, inscrivit le
passage, puis attendit.  Besogne toujours la même, qu'il faisait
pendant douze heures, vivant là, mangeant là, sans lire trois
lignes d'un journal, sans paraître même avoir une pensée, sous
son crâne oblique.

Jacques, qui, autrefois, plaisantait sa marraine sur les ravages
qu'elle faisait parmi les inspecteurs de la voie, ne put
s'empêcher de sourire, en disant:

--Peut-être bien qu'il est jaloux.

Mais Phasie eut un haussement d'épaules plein de pitié, pendant
qu'un rire montait également, irrésistible, à ses pauvres yeux
pâlis.

--Ah!  mon garçon, qu'est-ce que tu dis là?...  Lui, jaloux!  Il
s'en est toujours fichu, du moment que ça ne lui sortait rien de
la poche.

Puis, reprise de son frisson:

--Non, non, il n'y tenait guère, à ça.  Il ne tient qu'à
l'argent...  Ce qui nous a fâchés, vois-tu, c'est que je n'ai pas
voulu lui donner les mille francs de papa, l'année dernière,
quand j'ai hérité.  Alors, ainsi qu'il m'en menaçait, ça m'a
porté malheur, je suis tombée malade...  Et le mal ne m'a plus
quittée depuis cette époque, oui!  Juste depuis cette époque.

Le jeune homme comprit, et comme il croyait à des idées noires de
femme souffrante, il essaya encore de la dissuader.  Mais elle
s'entêtait d'un branle de la tête, en personne dont la conviction
est faite.  Aussi finit-il par dire:

--Eh bien, rien n'est plus simple, si vous désirez que ça
finisse...  Donnez-lui vos mille francs.

Un effort extraordinaire la mit debout.  Et, ressuscitée,
violente:

--Mes mille francs, jamais!  J'aime mieux crever...  Ah!  ils
sont cachés, bien cachés, va!  On peut retourner la maison, je
défie qu'on les trouve...  Et il l'a assez retournée, lui, le
malin!  Je l'ai entendu, la nuit, qui tapait dans tous les murs.
Cherche, cherche!  Rien que le plaisir de voir son nez
s'allonger, ça me suffirait pour prendre patience...  Faudra
savoir qui lâchera le premier, de lui ou de moi.  Je me méfie, je
n'avale plus rien de ce qu'il touche.  Et si je claquais, eh
bien, il ne les aurait tout de même pas, mes mille francs!  je
préférerais les laisser à la terre.

Elle retomba sur la chaise, épuisée, secouée par un nouveau son
de trompe.  C'était Misard, au seuil du poste de cantonnement,
qui, cette fois, signalait un train allant au Havre.  Malgré
l'obstination où elle s'enfermait, de ne pas donner l'héritage,
elle avait de lui une peur secrète, grandissante, la peur du
colosse devant l'insecte dont il se sent mangé.  Et le train
annoncé, l'omnibus parti de Paris à midi quarante-cinq, venait au
loin, d'un roulement sourd.  On l'entendit sortir du tunnel,
souffler plus haut dans la campagne.  Puis, il passa, dans le
tonnerre de ses roues et la masse de ses wagons, d'une force
invincible d'ouragan.

Jacques, les yeux levés vers la fenêtre, avait regardé défiler
les petites vitres carrées, où apparaissaient des profils de
voyageurs.  Il voulut détourner les idées noires de Phasie, il
reprit en plaisantant:

--Marraine, vous vous plaignez de ne jamais voir un chat, dans
votre trou...  Mais en voilà, du monde!

Elle ne comprit pas d'abord, étonnée.

--Où ça, du monde?...  Ah!  oui, ces gens qui passent.  La belle
avance!  on ne les connaît pas, on ne peut pas causer.

Il continuait de rire.

--Moi, vous me connaissez bien, vous me voyez passer souvent.

--Toi, c'est vrai, je te connais, et je sais l'heure de ton
train, et je te guette, sur ta machine.  Seulement, tu files, tu
files!  Hier, tu as fait comme ça de la main.  Je ne peux
seulement pas répondre...  Non, non, ce n'est pas une manière de
voir le monde.

Pourtant, cette idée du flot de foule que les trains montants et
descendants charriaient quotidiennement devant elle, au milieu du
grand silence de sa solitude, la laissait pensive, les regards
sur la voie, où tombait la nuit.  Quand elle était valide,
qu'elle allait et venait, se plantant devant la barrière, le
drapeau au poing, elle ne songeait jamais à ces choses.  Mais des
rêveries confuses, à peine formulées, lui embarbouillaient la
tête, depuis qu'elle demeurait les journées sur cette chaise,
n'ayant à réfléchir à rien qu'à sa lutte sourde avec son homme.
Cela lui semblait drôle, de vivre perdue au fond de ce désert,
sans une âme à qui se confier, lorsque, de jour et de nuit,
continuellement, il défilait tant d'hommes et de femmes, dans le
coup de tempête des trains, secouant la maison, fuyant à toute
vapeur.  Bien sûr que la terre entière passait là, pas des
Français seulement, des étrangers aussi, des gens venus des
contrées les plus lointaines, puisque personne maintenant ne
pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on
disait, n'en feraient bientôt plus qu'un seul.  Ça, c'était le
progrès, tous frères, roulant tous ensemble, là-bas, vers un pays
de cocagne.  Elle essayait de les compter, en moyenne, à tant par
wagon: il y en avait trop, elle n'y parvenait pas.  Souvent, elle
croyait reconnaître des visages, celui d'un monsieur à barbe
blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le
voyage de Paris, celui d'une petite dame brune, passant
régulièrement le mercredi et le samedi.  Mais l'éclair les
emportait, elle n'était pas bien sûre de les avoir vus, toutes
les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables,
disparaissaient les unes dans les autres.  Le torrent coulait, en
ne laissant rien de lui.  Et ce qui la rendait triste, c'était,
sous ce roulement continu, sous tant de bien-être et tant
d'argent promenés, de sentir que cette foule toujours si
haletante ignorait qu'elle fût là, en danger de mort, à ce point
que, si son homme l'achevait un soir, les trains continueraient à
se croiser près de son cadavre, sans se douter seulement du
crime, au fond de la maison solitaire.

Phasie était restée les yeux sur la fenêtre, et elle résuma ce
qu'elle éprouvait trop vaguement pour l'expliquer tout au long.

--Ah!  c'est une belle invention, il n'y a pas à dire.  On va
vite, on est plus savant...  Mais les bêtes sauvages restent des
bêtes sauvages, et on aura beau inventer des mécaniques
meilleures encore, il y aura quand même des bêtes sauvages
dessous.

Jacques de nouveau hocha la tête, pour dire qu'il pensait comme
elle.  Depuis un instant, il regardait Flore qui rouvrait la
barrière, devant une voiture de carrier, chargée de deux blocs de
pierre énormes.  La route desservait uniquement les carrières de
Bécourt, si bien que, la nuit, la barrière était cadenassée, et
qu'il était très rare qu'on fît relever la jeune fille.  En
voyant celle-ci causer familièrement avec le carrier, un petit
jeune homme brun, il s'écria:

--Tiens!  Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit
ses chevaux?...  Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent,
marraine?

Elle leva les mains, sans répondre, en poussant un gros soupir.
C'était tout un drame, à l'automne dernier, qui n'avait pas été
fait pour la remettre: sa fille Louisette, la cadette, placée
comme femme de chambre chez madame Bonnehon, à Doinville, s'était
sauvée un soir, affolée, meurtrie, pour aller mourir chez son bon
ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine
forêt.  Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence
le président Grandmorin; mais on n'osait pas les répéter tout
haut.  La mère elle-même, bien que sachant à quoi s'en tenir,
n'aimait point revenir sur ce sujet.  Pourtant, elle finit par
dire:

--Non, il n'entre plus, il devient un vrai loup...  Cette pauvre
Louisette, qui était si mignonne, si blanche, si douce!  Elle
m'aimait bien, elle m'aurait soignée, elle!  tandis que Flore,
mon Dieu!  je ne m'en plains pas, mais elle a pour sûr quelque
chose de dérangé, toujours à n'en faire qu'à sa tête, disparue
pendant des heures, et fière, et violente!...  tout ça est
triste, bien triste.

En écoutant, Jacques continuait à suivre des yeux le fardier,
qui, maintenant, traversait la voie.  Mais les roues
s'embarrassèrent dans les rails, il fallut que le conducteur fît
claquer son fouet, tandis que Flore elle-même criait, excitant
les chevaux.

--Fichtre!  déclara le jeune homme, il ne faudrait pas qu'un
train arrive...  Il y en aurait une, de marmelade!

--Oh!  pas de danger, reprit tante Phasie.  Flore est drôle des
fois, mais elle connaît son affaire, elle ouvre l'oeil...  Dieu
merci, voici cinq ans que nous n'avons pas eu d'accident.
Autrefois, un homme a été coupé.  Nous autres, nous n'avons
encore eu qu'une vache, qui a manqué de faire dérailler un train.
Ah!  la pauvre bête!  on a retrouvé le corps ici et la tête
là-bas, près du tunnel...  Avec Flore, on peut dormir sur ses
deux oreilles.

Le fardier était passé, on entendait s'éloigner les secousses
profondes des roues dans les ornières.  Alors, elle revint à sa
préoccupation constante, à l'idée de la santé, chez les autres
autant que chez elle.

--Et toi, ça va-t-il tout à fait bien, maintenant?  Tu te
rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles
le docteur ne comprenait rien?

Il eut son vacillement inquiet du regard.

--Je me porte très bien, marraine.

--Vrai!  tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crâne,
derrière les oreilles, et les coups de fièvre brusques, et ces
accès de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bête, au
fond d'un trou?

A mesure qu'elle parlait, il se troublait davantage, pris d'un
tel malaise, qu'il finit par l'interrompre, d'une voix brève.

--Je vous assure que je me porte très bien...  Je n'ai plus rien,
plus rien du tout.

--Allons, tant mieux, mon garçon!...  Ce n'est point parce que tu
aurais du mal, que ça me guérirait le mien.  Et puis, c'est de
ton âge, d'avoir de la santé.  Ah!  la santé, il n'y a rien de si
bon...  Tu es tout de même très gentil d'être venu me voir, quand
tu aurais pu aller t'amuser ailleurs.  N'est-ce pas?  tu vas
dîner avec nous, et tu coucheras là-haut dans le grenier, à côté
de la chambre de Flore.

Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole.  La
nuit était tombée, et tous deux, en se tournant vers la fenêtre,
ne distinguèrent plus que confusément Misard causant avec un
autre homme.  Six heures venaient de sonner, il remettait le
service à son remplaçant, le stationnaire de nuit.  Il allait
être libre enfin, après ses douze heures passées dans cette
cabane, meublée seulement d'une petite table, sous la planchette
des appareils, d'un tabouret et d'un poêle, dont la chaleur trop
forte l'obligeait à tenir presque constamment la porte ouverte.

--Ah!  le voici, il va rentrer, murmura tante Phasie, reprise de
sa peur.

Le train annoncé arrivait, très lourd, très long, avec son
grondement de plus en plus haut.  Et le jeune homme dut se
pencher pour se faire entendre de la malade, ému de l'état
misérable où il la voyait se mettre, désireux de la soulager.

--Écoutez, marraine, s'il a vraiment de mauvaises idées,
peut-être que ça l'arrêterait, de savoir que je m'en mêle...
Vous feriez bien de me confier vos mille francs.

Elle eut une dernière révolte.

--Mes mille francs!  pas plus à toi qu'à lui!...  Je te dis que
j'aime mieux crever!

A ce moment, le train passait, dans sa violence d'orage, comme
s'il eût tout balayé devant lui.  La maison en trembla,
enveloppée d'un coup de vent.  Ce train-là, qui allait au Havre,
était très chargé, car il y avait une fête pour le lendemain
dimanche, le lancement d'un navire.  Malgré la vitesse, par les
vitres éclairées des portières, on avait eu la vision des
compartiments pleins, les files de têtes rangées, serrées,
chacune avec son profil.  Elles se succédaient, disparaissaient.
Que de monde!  encore la foule, la foule sans fin, au milieu du
roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du
télégraphe, de la sonnerie des cloches!  C'était comme un grand
corps, un être géant couché en travers de la terre, la tête à
Paris, les vertèbres tout le long de la ligne, les membres
s'élargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au
Havre et dans les autres villes d'arrivée.  Et ça passait, ça
passait, mécanique, triomphal, allant à l'avenir avec une
rectitude mécanique, dans l'ignorance volontaire de ce qu'il
restait de l'homme, aux deux bords, caché et toujours vivace,
l'éternelle passion et l'éternel crime.

Ce fut Flore qui rentra la première.  Elle alluma la lampe, une
petite lampe à pétrole, sans abat-jour, et mit la table.  Pas un
mot n'était échangé, à peine glissa-t-elle un regard vers
Jacques, qui se détournait, debout devant la fenêtre.  Sur le
poêle, une soupe aux choux se tenait chaude.  Elle la servait,
lorsque Misard parut à son tour.  Il ne témoigna aucune surprise
de trouver là le jeune homme.  Peut-être l'avait-il vu arriver,
mais il ne le questionna pas, sans curiosité.  Un serrement de
main, trois paroles brèves, rien de plus.  Jacques dut répéter,
de lui-même, l'histoire de la bielle rompue, son idée de venir
embrasser sa marraine et de coucher.  Doucement, Misard se
contentait de branler la tête, comme s'il trouvait cela très
bien, et l'on s'assit, l'on mangea sans hâte, d'abord en silence.
Phasie, qui, depuis le matin, n'avait pas quitté des yeux la
marmite où bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette.
Mais son homme s'étant levé pour lui donner son eau ferrée,
oubliée par Flore, une carafe où trempaient des clous, elle n'y
toucha pas.  Lui, humble, chétif, toussant d'une petite toux
mauvaise, n'avait point l'air de remarquer les regards anxieux
dont elle suivait ses moindres mouvements.  Comme elle demandait
du sel, dont il n'y avait pas sur la table, il lui dit qu'elle se
repentirait d'en manger tant, que c'était ça qui la rendait
malade; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une
cuiller une pincée, qu'elle accepta sans défiance, le sel
purifiant tout, disait-elle.  Alors, on causa du temps vraiment
tiède qu'il faisait depuis quelques jours, d'un déraillement qui
s'était produit à Maromme.  Jacques finissait par croire que sa
marraine avait des cauchemars tout éveillée, car lui ne
surprenait rien, chez ce bout d'homme si complaisant, aux yeux
vagues.  On s'attarda plus d'une heure.  Deux fois, au signal de
la trompe, Flore avait disparu un instant.  Les trains passaient,
secouaient les verres sur la table; mais aucun des convives n'y
faisait même attention.

Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Flore,
qui venait d'ôter le couvert, ne reparut pas.  Elle laissait sa
mère et les deux hommes attablés devant une bouteille
d'eau-de-vie de cidre.  Tous trois restèrent là une demi-heure
encore.  Puis, Misard, qui, depuis un instant, avait arrêté ses
yeux fureteurs sur un angle de la pièce, prit sa casquette et
sortit, avec un simple bonsoir.  Il braconnait dans les petits
ruisseaux voisins, où il y avait des anguilles superbes, et
jamais il ne se couchait, sans être allé visiter ses lignes de
fond.

Dès qu'il ne fut plus là, Phasie regarda fixement son filleul.

--Hein, crois-tu?  l'as-tu vu fouiller du regard là-bas, dans ce
coin?...  C'est que l'idée lui est venue que je pouvais avoir
caché mon magot derrière le pot à beurre...  Ah!  je le connais,
je suis sûre que, cette nuit, il ira déranger le pot, pour voir.

Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres.

--Regarde, ça y est encore, va!  Il m'aura droguée, j'ai la
bouche amère comme si j'avais avalé des vieux sous.  Dieu sait
pourtant si j'ai rien pris de sa main!  C'est à se ficher à
l'eau...  Ce soir, je n'en peux plus, vaut mieux que je me
couche.  Alors, adieu, mon garçon, parce que, si tu pars à sept
heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi.  Et
reviens, n'est-ce pas?  et espérons que j'y serai toujours.

Il dut l'aider à rentrer dans la chambre, où elle se coucha et
s'endormit, accablée.  Resté seul, il hésita, se demandant s'il
ne devait pas monter s'étendre, lui aussi, sur le foin qui
l'attendait au grenier.  Mais il n'était que huit heures moins
dix, il avait le temps de dormir.  Et il sortit à son tour,
laissant brûler la petite lampe à pétrole, dans la maison vide et
ensommeillée, ébranlée de temps à autre par le tonnerre brusque
d'un train.

Dehors, Jacques fut surpris de la douceur de l'air.  Sans doute,
il allait pleuvoir encore.  Dans le ciel, une nuée laiteuse,
uniforme, s'était épandue, et la pleine lune, qu'on ne voyait
pas, noyée derrière, éclairait toute la voûte d'un reflet
rougeâtre.  Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les
terres autour de lui, les coteaux, les arbres se détachaient en
noir, sous cette lumière égale et morte, d'une paix de veilleuse.
Il fit le tour du petit potager.  Puis, il songea à marcher du
côté de Doinville, la route par là montant moins rudement.  Mais
la vue de la maison solitaire, plantée de biais à l'autre bord de
la ligne, l'ayant attiré, il traversa la voie en passant par le
portillon, car la barrière était déjà fermée pour la nuit.  Cette
maison, il la connaissait bien, il la regardait à chacun de ses
voyages, dans le branle grondant de sa machine.  Elle le hantait
sans qu'il sût pourquoi, avec la sensation confuse qu'elle
importait à son existence.  Chaque fois, il éprouvait, d'abord
comme une peur de ne plus la retrouver là, ensuite comme un
malaise à constater qu'elle y était toujours.  Jamais il n'en
avait vu ouvertes ni les portes ni les fenêtres.  Tout ce qu'on
lui avait appris d'elle, c'était qu'elle appartenait au président
Grandmorin; et, ce soir-là, un désir irrésistible le prenait de
tourner autour, pour en savoir davantage.

Longtemps, Jacques resta planté sur la route, en face de la
grille.  Il se reculait, se haussait, tâchant de se rendre
compte.  Le chemin de fer, en coupant le jardin, n'avait
d'ailleurs laissé devant le perron qu'un étroit parterre, clos de
murs; tandis que, derrière, s'étendait un assez vaste terrain,
entouré simplement d'une haie vive.  La maison était d'une
tristesse lugubre, en sa détresse, sous le rouge reflet de cette
nuit fumeuse; et il allait s'éloigner, avec un frisson à fleur de
peau, lorsqu'il remarqua un trou dans la haie.  L'idée que ce
serait lâche de ne pas entrer, le fit passer par le trou.  Son
coeur battait.  Mais, tout de suite, comme il longeait une petite
serre en ruine, la vue d'une ombre, accroupie à la porte,
l'arrêta.

--Comment, c'est toi?  s'écria-t-il étonné, en reconnaissant
Flore.  Qu'est-ce que tu fais donc?

Elle aussi avait eu une secousse de surprise.  Puis,
tranquillement:

--Tu vois bien, je prends des cordes...  Ils ont laissé là un tas
de cordes qui pourrissent, sans servir à personne.  Alors, moi,
comme j'en ai toujours besoin, je viens en prendre.

En effet, une paire de forts ciseaux à la main, assise par terre,
elle démêlait les bouts de corde, coupait les noeuds, quand ils
résistaient.

--Le propriétaire ne vient donc plus? demanda le jeune homme.

Elle se mit à rire.

--Oh!  depuis l'affaire de Louisette, il n'y a pas de danger que
le président risque le bout de son nez à la Croix-de-Maufras.
Va, je puis prendre ses cordes.

Il se tut un instant, l'air troublé par le souvenir de l'aventure
tragique qu'elle évoquait.

--Et toi, tu crois ce que Louisette a raconté, tu crois qu'il a
voulu l'avoir, et que c'est en se débattant qu'elle s'est
blessée?

Cessant de rire, brusquement violente, elle cria:

--Jamais Louisette n'a menti, ni Cabuche non plus...  C'est mon
ami, Cabuche.

--Ton amoureux peut-être, à cette heure?

--Lui!  ah bien, il faudrait être une fameuse cateau!...  Non,
non!  c'est mon ami, je n'ai pas d'amoureux, moi!  je n'en veux
pas avoir.

Elle avait relevé sa tête puissante, dont l'épaisse toison blonde
frisait très bas sur le front; et, de tout son être solide et
souple, montait une sauvage énergie de volonté.  Déjà une légende
se formait sur elle, dans le pays.  On contait des histoires, des
sauvetages: une charrette retirée d'une secousse, au passage d'un
train; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin,
arrêté ainsi qu'une bête furieuse, galopant à la rencontre d'un
express.  Et ces preuves de force étonnaient, la faisaient
désirer des hommes, d'autant plus qu'on l'avait crue facile
d'abord, toujours à battre les champs dès qu'elle était libre,
cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les
yeux en l'air, muette, immobile.  Mais les premiers qui s'étaient
risqués n'avaient pas eu envie de recommencer l'aventure.  Comme
elle aimait à se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau
voisin, des gamins de son âge étaient allés faire la partie de la
regarder; et elle en avait empoigné un, sans même prendre la
peine de remettre sa chemise, et elle l'avait arrangé si bien,
que personne ne la guettait plus.  Enfin, le bruit se répandait
de son histoire avec un aiguilleur de l'embranchement de Dieppe,
à l'autre bout du tunnel: un nommé Ozil, un garçon d'une
trentaine d'années, très honnête, qu'elle semblait avoir
encouragé un instant, et qui, ayant essayé de la prendre,
s'imaginant un soir qu'elle se livrait, avait failli être tué par
elle d'un coup de bâton.  Elle était vierge et guerrière,
dédaigneuse du mâle, ce qui finissait par convaincre les gens
qu'elle avait pour sûr la tête dérangée.

En l'entendant déclarer qu'elle ne voulait pas d'amoureux,
Jacques continua de plaisanter.

--Alors, ça ne va pas, ton mariage avec Ozil?  Je m'étais laissé
dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel.

Elle haussa les épaules.

--Ah!  ouitche!  mon mariage...  ça m'amuse, le tunnel.  Deux
kilomètres et demi à galoper dans le noir, avec l'idée qu'on peut
être coupé par un train, si l'on n'ouvre pas l'oeil.  Faut les
entendre, les trains, ronfler là-dessous!...  Mais il m'a
ennuyée, Ozil.  Ce n'est pas encore celui-là que je veux.

--Tu en veux donc un autre?

--Ah!  je ne sais pas...  Ah!  ma foi, non!

Un rire l'avait reprise, tandis qu'une pointe d'embarras la
faisait se remettre à un noeud des cordes, dont elle ne pouvait
venir à bout.  Puis, sans relever la tête, comme très absorbée
par sa besogne:

--Et toi, tu n'en as pas, d'amoureuse? A son tour, Jacques
redevint sérieux.  Ses yeux se détournèrent, vacillèrent en se
fixant au loin, dans la nuit.  Il répondit d'une voix brève:

--Non.

--C'est ça, continua-t-elle, on m'a bien conté que tu abominais
les femmes.  Et puis, ce n'est pas d'hier que je te connais,
jamais tu ne nous adresserais quelque chose d'aimable...
Pourquoi, dis?

Il se taisait, elle se décida à lâcher le noeud et à le regarder.

--Est-ce donc que tu n'aimes que ta machine?  On en plaisante, tu
sais.  On prétend que tu es toujours à la frotter, à la faire
reluire, comme si tu n'avais des caresses que pour elle...  Moi,
je te dis ça, parce que je suis ton amie.

Lui aussi, maintenant, la regardait, à la pâle clarté du ciel
fumeux.  Et il se souvenait d'elle, quand elle était petite,
violente et volontaire déjà, mais lui sautant au cou dès qu'il
arrivait, prise d'une passion de fillette sauvage.  Ensuite,
l'ayant souvent perdue de vue, il l'avait chaque fois retrouvée
grandie, l'accueillant du même saut à ses épaules, le gênant de
plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs.  A cette
heure, elle était femme, superbe, désirable, et elle l'aimait
sans doute, de très loin, du fond même de sa jeunesse.  Son coeur
se mit à battre, il eut la sensation soudaine d'être celui
qu'elle attendait.  Un grand trouble montait à son crâne avec le
sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans
l'angoisse qui l'envahissait.  Toujours le désir l'avait rendu
fou, il voyait rouge.

--Qu'est-ce que tu fais là, debout?  reprit-elle.  Assieds-toi
donc!

De nouveau, il hésitait.  Puis, les jambes subitement très
lasses, vaincu par le besoin de tenter l'amour encore, il se
laissa tomber près d'elle, sur le tas de cordes.  Il ne parlait
plus, la gorge sèche.  C'était elle, maintenant, la fière, la
silencieuse, qui bavardait à perdre haleine, très gaie,
s'étourdissant elle-même.

--Vois-tu, le tort de maman, ç'a été d'épouser Misard.  Ça lui
jouera un mauvais tour...  Moi, je m'en fiche, parce qu'on a
assez de ses affaires, n'est-ce pas?  Et puis, maman m'envoie
coucher, dès que je veux intervenir...  Alors, qu'elle se
débrouille!  Je vis dehors, moi.  Je songe à des choses, pour
plus tard...  Ah!  tu sais, je t'avais vu passer, ce matin, sur
ta machine, tiens!  de ces broussailles, là-bas, où j'étais
assise.  Mais toi, tu ne regardes jamais...  Et je te les dirai,
à toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus
tard, quand nous serons tout à fait bons amis.

Elle avait laissé glisser les ciseaux, et lui, toujours muet,
s'était emparé de ses deux mains.  Ravie, elle les lui
abandonnait.  Pourtant, lorsqu'il les porta à ses lèvres
brûlantes, elle eut un sursaut effaré de vierge.  La guerrière se
réveillait, cabrée, batailleuse, à cette première approche du
mâle.

--Non, non!  laisse-moi, je ne veux pas...  Tiens-toi tranquille,
nous causerons...  ça ne pense qu'à ça, les hommes.  Ah!  si je
te répétais ce que Louisette m'a raconté, le jour où elle est
morte, chez Cabuche...  D'ailleurs, j'en savais déjà sur le
président, parce que j'avais vu des saletés, ici, lorsqu'il
venait avec des jeunes filles...  Il en a une que personne ne
soupçonne, une qu'il a mariée...

Lui, ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas.  Il l'avait saisie
d'une étreinte brutale, et il écrasait sa bouche sur la sienne.
Elle eut un léger cri, une plainte plutôt, si profonde, si douce,
où éclatait l'aveu de sa tendresse longtemps cachée.  Mais elle
luttait toujours, se refusait quand même, par un instinct de
combat.  Elle le souhaitait et elle se disputait à lui, avec le
besoin d'être conquise.  Sans parole, poitrine contre poitrine,
tous deux s'essoufflaient à qui renverserait l'autre.  Un
instant, elle sembla devoir être la plus forte, elle l'aurait
peut-être jeté sous elle, tant il s'énervait, s'il ne l'avait pas
empoignée à la gorge.  Le corsage fut arraché, les deux seins
jaillirent, durs et gonflés de la bataille, d'une blancheur de
lait, dans l'ombre claire.  Et elle s'abattit sur le dos, elle se
donnait, vaincue.

Alors, lui, haletant, s'arrêta, la regarda, au lieu de la
posséder.  Une fureur semblait le prendre, une férocité qui le
faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre,
quelque chose enfin pour la tuer.  Ses regards rencontrèrent les
ciseaux, luisant parmi les bouts de corde; et il les ramassa d'un
bond, et il les aurait enfoncés dans cette gorge nue, entre les
deux seins blancs, aux fleurs roses.  Mais un grand froid le
dégrisait, il les rejeta, il s'enfuit, éperdu; tandis qu'elle,
les paupières closes, croyait qu'il la refusait à son tour, parce
qu'elle lui avait résisté.

Jacques fuyait dans la nuit mélancolique.  Il monta au galop le
sentier d'une côte, retomba au fond d'un étroit vallon.  Des
cailloux roulant sous ses pas l'effrayèrent, il se lança à gauche
parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena à droite,
sur un plateau vide.  Brusquement, il dévala, il buta contre la
haie du chemin de fer: un train arrivait, grondant, flambant; et
il ne comprit pas d'abord, terrifié.  Ah!  oui, tout ce monde qui
passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait là!  Il
repartit, grimpa, descendit encore.  Toujours maintenant il
rencontrait la voie, au fond des tranchées profondes qui
creusaient des abîmes, sur des remblais qui fermaient l'horizon
de barricades géantes.  Ce pays désert, coupé de monticules,
était comme un labyrinthe sans issue, où tournait sa folie, dans
la morne désolation des terrains incultes.  Et, depuis de longues
minutes, il battait les pentes, lorsqu'il aperçut devant lui
l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel.  Un train montant
s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par
la terre, une longue secousse dont le sol tremblait.

Alors, Jacques, les jambes brisées, tomba au bord de la ligne, et
il éclata en sanglots convulsifs, vautré sur le ventre, la face
enfoncée dans l'herbe.  Mon Dieu!  il était donc revenu, ce mal
abominable dont il se croyait guéri?  Voilà qu'il avait voulu la
tuer, cette fille!  Tuer une femme, tuer une femme!  cela sonnait
à ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fièvre
grandissante, affolante du désir.  Comme les autres, sous l'éveil
de la puberté, rêvent d'en posséder une, lui s'était enragé à
l'idée d'en tuer une.  Car il ne pouvait se mentir, il avait bien
pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, dès qu'il
l'avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche.  Et ce
n'était point parce qu'elle résistait, non!  c'était pour le
plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que,
s'il ne s'était pas cramponné aux herbes, il serait retourné
là-bas, en galopant, pour l'égorger.  Elle, mon Dieu!  cette
Flore qu'il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il
venait de se sentir aimé si profondément.  Ses doigts tordus
entrèrent dans la terre, ses sanglots lui déchirèrent la gorge,
dans un râle d'effroyable désespoir.

Pourtant, il s'efforçait de se calmer, il aurait voulu
comprendre.  Qu'avait-il donc de différent, lorsqu'il se
comparait aux autres?  Là-bas, à Plassans, dans sa jeunesse,
souvent déjà il s'était questionné.  Sa mère Gervaise, il est
vrai, l'avait eu très jeune, à quinze ans et demi; mais il
n'arrivait que le second, elle entrait à peine dans sa
quatorzième année, lorsqu'elle était accouchée du premier,
Claude; et aucun de ses deux frères, ni Claude, ni Étienne, né
plus tard, ne semblait souffrir d'une mère si enfant et d'un père
gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais coeur devait
coûter à Gervaise tant de larmes.  Peut-être aussi ses frères
avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'aîné
surtout qui se dévorait à vouloir être peintre, si rageusement,
qu'on le disait à moitié fou de son génie.  La famille n'était
guère d'aplomb, beaucoup avaient une fêlure.  Lui, à certaines
heures, la sentait bien, cette fêlure héréditaire; non pas qu'il
fût d'une santé mauvaise, car l'appréhension et la honte de ses
crises l'avaient seules maigri autrefois; mais c'étaient, dans
son être, de subites pertes d'équilibre, comme des cassures, des
trous par lesquels son moi lui échappait, au milieu d'une sorte
de grande fumée qui déformait tout.  Il ne s'appartenait plus, il
obéissait à ses muscles, à la bête enragée.  Pourtant, il ne
buvait pas, il se refusait même un petit verre d'eau-de-vie,
ayant remarqué que la moindre goutte d'alcool le rendait fou.  Et
il en venait à penser qu'il payait pour les autres, les pères,
les grands-pères, qui avaient bu, les générations d'ivrognes dont
il était le sang gâté, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui
le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.

Jacques s'était relevé sur un coude, réfléchissant, regardant
l'entrée noire du tunnel; et un nouveau sanglot courut de ses
reins à sa nuque, il retomba, il roula sa tête par terre, criant
de douleur.  Cette fille, cette fille qu'il avait voulu tuer!
Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent
pénétré dans sa propre chair.  Aucun raisonnement ne l'apaisait:
il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle était encore là,
dégrafée, la gorge nue.  Il se rappelait bien, il était âgé de
seize ans à peine, la première fois, lorsque le mal l'avait pris,
un soir qu'il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente,
sa cadette de deux ans: elle était tombée, il avait vu ses
jambes, et il s'était rué.  L'année suivante, il se souvenait
d'avoir aiguisé un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une
autre, une petite blonde, qu'il voyait chaque matin passer devant
sa porte.  Celle-ci avait un cou très gras, très rose, où il
choisissait déjà la place, un signe brun, sous l'oreille.  Puis,
c'en étaient d'autres, d'autres encore, un défilé de cauchemar,
toutes celles qu'il avait effleurées de son désir brusque de
meurtre, les femmes coudoyées dans la rue, les femmes qu'une
rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariée,
assise près de lui au théâtre, qui riait très fort, et qu'il
avait dû fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'éventrer.
Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
contre elles?  car, chaque fois, c'était comme une soudaine crise
de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des
offenses très anciennes, dont il aurait perdu l'exacte mémoire.
Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient
fait à sa race, de la rancune amassée de mâle en mâle, depuis la
première tromperie au fond des cavernes?  Et il sentait aussi,
dans son accès, une nécessité de bataille pour conquérir la
femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur
son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres, à jamais.
Son crâne éclatait sous l'effort, il n'arrivait pas à se
répondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans
cette angoisse d'un homme poussé à des actes où sa volonté
n'était pour rien, et dont la cause en lui avait disparu.

Un train, de nouveau, passa avec l'éclair de ses feux, s'abîma en
coup de foudre qui gronde et s'éteint, au fond du tunnel; et
Jacques, comme si cette foule anonyme, indifférente et pressée,
avait pu l'entendre, s'était redressé, refoulant ses sanglots,
prenant une attitude d'innocent.  Que de fois, à la suite d'un de
ses accès, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre
bruit!  Il ne vivait tranquille, heureux, détaché du monde, que
sur sa machine.  Quand elle l'emportait dans la trépidation de
ses roues, à grande vitesse, quand il avait la main sur le volant
du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de
la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait
largement l'air pur qui soufflait toujours en tempête.  Et
c'était pour cela qu'il aimait si fort sa machine, à l'égal d'une
maîtresse apaisante, dont il n'attendait que du bonheur.  Au
sortir de l'école des arts et métiers, malgré sa vive
intelligence, il avait choisi ce métier de mécanicien, pour la
solitude et l'étourdissement où il y vivait, sans ambition
d'ailleurs, arrivé en quatre ans au poste de mécanicien de
première classe, gagnant déjà deux mille huit cents francs, ce
qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait à
plus de quatre mille, mais ne rêvant rien au-delà.  Il voyait ses
camarades de troisième classe et de deuxième, ceux que formait la
Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu'elle prenait pour en faire
des élèves, il les voyait presque tous épouser des ouvrières, des
femmes effacées qu'on apercevait seulement parfois à l'heure du
départ, lorsqu'elles apportaient les petits paniers de
provisions; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui
sortaient d'une école, attendaient d'être chefs de dépôt pour se
marier, dans l'espoir de trouver une bourgeoise, une dame à
chapeau.  Lui, fuyait les femmes, que lui importait?  Jamais il
ne se marierait, il n'avait d'autre avenir que de rouler seul,
rouler encore et encore, sans repos.  Aussi tous ses chefs le
donnaient-ils pour un mécanicien hors ligne, ne buvant pas, ne
courant pas, plaisanté seulement par les camarades noceurs sur
son excès de bonne conduite, et inquiétant sourdement les autres,
lorsqu'il tombait à ses tristesses, muet, les yeux pâlis, la face
terreuse.  Dans sa petite chambre de la rue Cardinet, d'où l'on
voyait le dépôt des Batignolles, auquel appartenait sa machine,
que d'heures il se souvenait d'avoir passées, toutes ses heures
libres, enfermé comme un moine au fond de sa cellule, usant la
révolte de ses désirs à force de sommeil, dormant sur le ventre!

D'un effort, Jacques tenta de se lever.  Que faisait-il là, dans
l'herbe, par cette nuit tiède et brumeuse d'hiver?  La campagne
restait noyée d'ombre, il n'y avait de lumière qu'au ciel, le fin
brouillard, l'immense coupole de verre dépoli, que la lune,
cachée derrière, éclairait d'un pâle reflet jaune; et l'horizon
noir dormait, d'une immobilité de mort.  Allons!  il devait être
près de neuf heures, le mieux était de rentrer et de se coucher.
Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les
Misard, montant l'escalier du grenier, s'allongeant sur le foin,
contre la chambre de Flore, une simple cloison de planches.  Elle
serait là, il l'entendrait respirer; même il savait qu'elle ne
fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre.  Et son grand
frisson le reprit, l'image évoquée de cette fille dévêtue, les
membres abandonnés et chauds de sommeil, le secoua une fois
encore d'un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol.  Il
avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu!  Il étouffait, il
agonisait à l'idée qu'il irait la tuer dans son lit, tout à
l'heure, s'il rentrait.  Il aurait beau n'avoir pas d'arme,
s'envelopper la tête de ses deux bras, pour s'anéantir: il
sentait que le mâle, en dehors de sa volonté, pousserait la
porte, étranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct
du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure.  Non, non!
plutôt passer la nuit à battre la campagne, que de retourner
là-bas!  Il s'était relevé d'un bond, il se remit à fuir.

Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers
de la campagne noire, comme si la meute déchaînée des épouvantes
l'avait poursuivi de ses abois.  Il monta des côtes, il dévala
dans des gorges étroites.  Coup sur coup, deux ruisseaux se
présentèrent: il les franchit, se mouilla jusqu'aux hanches.  Un
buisson qui lui barrait la route, l'exaspérait.  Son unique
pensée était d'aller tout droit, plus loin, toujours plus loin,
pour se fuir, pour fuir l'autre, la bête enragée qu'il sentait en
lui.  Mais il l'emportait, elle galopait aussi fort.  Depuis sept
mois qu'il croyait l'avoir chassée, il se reprenait à l'existence
de tout le monde; et, maintenant, c'était à recommencer, il lui
faudrait encore se battre, pour qu'elle ne sautât pas sur la
première femme coudoyée par hasard.  Le grand silence pourtant,
la vaste solitude l'apaisaient un peu, lui faisaient rêver une
vie muette et déserte comme ce pays désolé, où il marcherait
toujours, sans jamais rencontrer une âme.  Il devait tourner à
son insu, car il revint, de l'autre côté, buter contre la voie,
après avoir décrit un large demi-cercle, parmi les pentes,
hérissées de broussailles, au-dessus du tunnel.  Il recula, avec
l'inquiète colère de retomber sur des vivants.  Puis, ayant voulu
couper derrière un monticule, il se perdit, se retrouva devant la
haie du chemin de fer, juste à la sortie du souterrain, en face
du pré où il avait sangloté tout à l'heure.  Et, vaincu, il
restait immobile, lorsque le tonnerre d'un train sortant des
profondeurs de la terre, léger encore, grandissant de seconde en
seconde, l'arrêta.  C'était l'express du Havre, parti de Paris à
six heures trente, et qui passait là à neuf heures vingt-cinq: un
train que, de deux jours en deux jours, il conduisait.

Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'éclairer, ainsi
que la bouche d'un four, où des fagots s'embrasent.  Puis, dans
le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit,
avec l'éblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant,
dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails
d'une double ligne de flamme.  Mais c'était une apparition en
coup de foudre: tout de suite les wagons se succédèrent, les
petites vitres carrées des portières, violemment éclairées,
firent défiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel
vertige de vitesse, que l'oeil doutait ensuite des images
entrevues.  Et Jacques, très distinctement, à ce quart précis de
seconde, aperçut, par les glaces flambantes d'un coupé, un homme
qui en tenait un autre renversé sur la banquette et qui lui
plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
peut-être une troisième personne, peut-être un écroulement de
bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de
l'assassiné.  Déjà, le train fuyait, se perdait vers la
Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les ténèbres,
que les trois feux de l'arrière, le triangle rouge.

Cloué sur place, le jeune homme suivait des yeux le train, dont
le grondement s'éteignait, au fond de la grande paix morte de la
campagne.  Avait-il bien vu?  et il hésitait maintenant, il
n'osait plus affirmer la réalité de cette vision, apportée et
emportée dans un éclair.  Pas un seul trait des deux acteurs du
drame ne lui était resté vivace.  La masse brune devait être une
couverture de voyage, tombée en travers du corps de la victime.
Pourtant, il avait cru d'abord distinguer, sous un déroulement
d'épais cheveux, un fin profil pâle.  Mais tout se confondait,
s'évaporait, comme en un rêve.  Un instant, le profil, évoqué,
reparut; puis, il s'effaça définitivement.  Ce n'était sans doute
qu'une imagination.  Et tout cela le glaçait, lui semblait si
extraordinaire, qu'il finissait par admettre une hallucination,
née de l'affreuse crise qu'il venait de traverser.

Pendant près d'une heure encore, Jacques marcha, la tête alourdie
de songeries confuses.  Il était brisé, une détente se
produisait, un grand froid intérieur avait emporté sa fièvre.
Sans l'avoir décidé, il finit par revenir vers la
Croix-de-Maufras.  Puis, lorsqu'il se retrouva devant la maison
du garde-barrière, il se dit qu'il n'entrerait pas, qu'il
dormirait sous le petit hangar, scellé à l'un des pignons.  Mais
une raie de lumière passait sous la porte, et il poussa cette
porte machinalement.  Un spectacle inattendu l'arrêta sur le
seuil.

Misard, dans le coin, avait dérangé le pot à beurre; et, à quatre
pattes par terre, une lanterne allumée posée près de lui, il
sondait le mur à légers coups de poing, il cherchait.  Le bruit
de la porte le fit se redresser.  Du reste, il ne se troubla pas
le moins du monde, il dit simplement, d'un air naturel:

--C'est des allumettes qui sont tombées.

Et, quand il eut remis en place le pot à beurre, il ajouta:

--Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout à l'heure, en
rentrant, j'ai aperçu un individu étalé sur la voie...  Je crois
bien qu'il est mort.

Jacques, saisi d'abord à la pensée qu'il surprenait Misard en
train de chercher le magot de tante Phasie, ce qui changeait en
brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette
dernière, fut ensuite si violemment remué par cette nouvelle de
la découverte d'un cadavre, qu'il en oublia l'autre drame, celui
qui se jouait là, dans cette petite maison perdue.  La scène du
coupé, la vision si brève d'un homme égorgeant un homme, venait
de renaître, à la lueur du même éclair.

--Un homme sur la voie, où donc?  demanda-t-il, pâlissant.

Misard allait raconter qu'il rapportait deux anguilles,
décrochées de ses lignes de fond, et qu'il avait avant tout
galopé jusque chez lui, pour les cacher.  Mais quel besoin de se
confier à ce garçon?  Il n'eut qu'un geste vague, en répondant:

--Là-bas, comme qui dirait à cinq cents mètres...  Faut voir
clair, pour savoir.

A ce moment, Jacques entendit, au-dessus de sa tête, un choc
assourdi.  Il était si anxieux qu'il en sursauta.

--C'est rien, reprit le père, c'est Flore qui remue.

Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus
sur le carreau.  Elle avait dû l'attendre, elle venait écouter,
par sa porte entrouverte.

--Je vous accompagne, reprit-il.  Et vous êtes sûr qu'il est
mort?

--Dame!  ça m'a semblé.  Avec la lanterne, on verra bien.

--Enfin, qu'est-ce que vous en dites?  Un accident, n'est-ce pas?

--Ça se peut.  Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou
peut-être bien un voyageur qui aura sauté d'un wagon.

Jacques frémissait.

--Venez vite!  venez vite!

Jamais une telle fièvre de voir, de savoir, ne l'avait agité.
Dehors, tandis que son compagnon, sans émotion aucune, suivait la
voie, balançant la lanterne, dont le rond de clarté suivait
doucement les rails, lui courait en avant, s'irritait de cette
lenteur.  C'était comme un désir physique, ce feu intérieur qui
précipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous.  Il
avait peur de ce qui l'attendait là-bas, et il y volait, de tous
les muscles de ses membres.  Quand il arriva, quand il faillit se
cogner dans un tas noir, allongé près de la voie descendante, il
resta planté, parcouru des talons à la nuque d'une secousse.  Et
son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons
contre l'autre, qui s'attardait à plus de trente pas en arrière.

--Mais, nom de Dieu!  arrivez donc!  s'il vivait encore, on
pourrait le secourir.

Misard se dandina, s'avança, avec son flegme.  Puis, lorsqu'il
eut promené la lanterne au-dessus du corps:

--Ah!  ouitche, il a son compte.

L'individu, culbutant sans doute d'un wagon, était tombé sur le
ventre, la face contre le sol, à cinquante centimètres au plus
des rails.  On ne voyait, de sa tête, qu'une couronne épaisse de
cheveux blancs.  Ses jambes se trouvaient écartées.  De ses bras,
le droit gisait comme arraché, tandis que le gauche était replié
sous la poitrine.  Il était très bien vêtu, un ample paletot de
drap bleu, des bottines élégantes, du linge fin.  Le corps ne
portait aucune trace d'écrasement, beaucoup de sang avait
seulement coulé de la gorge et tachait le col de la chemise.

--Un bourgeois à qui on a fait son affaire, reprit tranquillement
Misard, après quelques secondes d'examen silencieux.

Puis, se tournant vers Jacques, immobile, béant:

--Faut pas toucher, c'est défendu...  Vous allez rester là, à le
garder, vous, pendant que moi, je vas courir à Barentin prévenir
le chef de gare.

Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilométrique.

--Bon!  juste au poteau 153.

Et, posant la lanterne par terre, près du corps, il s'éloigna de
son pas traînard.

Jacques, resté seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette
masse inerte, effondrée, que la clarté vague, au ras du sol,
laissait confuse.  Et, en lui, l'agitation qui avait précipité sa
marche, l'horrible attrait qui le retenait là, aboutissait à
cette pensée aiguë, jaillissante de tout son être: l'autre,
l'homme entrevu le couteau au poing, avait osé!  l'autre était
allé jusqu'au bout de son désir, l'autre avait tué!  Ah!  n'être
pas lâche, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau!  Lui que
l'envie en torturait depuis dix ans!  Il y avait, dans sa fièvre,
un mépris de lui-même et de l'admiration pour l'autre, et surtout
le besoin de voir ça, la soif inextinguible de se rassasier les
yeux de cette loque humaine, du pantin cassé, de la chiffe molle,
qu'un coup de couteau faisait d'une créature.  Ce qu'il rêvait,
l'autre l'avait réalisé, et c'était ça.  S'il tuait, il y aurait
ça par terre.  Son coeur battait à se rompre, son prurit de
meurtre s'exaspérait comme une concupiscence au spectacle de ce
mort tragique.  Il fit un pas, s'approcha davantage, ainsi qu'un
enfant nerveux qui se familiarise avec la peur.  Oui!  il
oserait, il oserait à son tour!

Mais un grondement, derrière son dos, le força à sauter de côté.
Un train arrivait, qu'il n'avait même pas entendu, au fond de sa
contemplation.  Il allait être broyé, l'haleine chaude, le
souffle formidable de la machine venait seul de l'avertir.  Le
train passa, dans son ouragan de bruit, de fumée et de flamme.
Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs
continuait vers Le Havre, pour la fête du lendemain.  Un enfant
s'écrasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire;
des profils d'hommes se dessinèrent, tandis qu'une jeune femme,
baissant une glace, jetait un papier taché de beurre et de sucre.
Déjà le train joyeux filait au loin, dans l'insouciance de ce
cadavre que ses roues avaient frôlé.  Et le corps gisait toujours
sur la face, éclairé vaguement par la lanterne, au milieu de la
mélancolique paix de la nuit.

Alors, Jacques fut pris du désir de voir la blessure, pendant
qu'il était seul.  Une inquiétude l'arrêtait, l'idée que, s'il
touchait à la tête, on s'en apercevrait peut-être.  Il avait
calculé que Misard ne pouvait guère être de retour, avec le chef
de gare, avant trois quarts d'heure.  Et il laissait passer les
minutes, il songeait à ce Misard, à ce chétif, si lent, si calme,
qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, à
coups de drogue.  C'était donc bien facile de tuer?  tout le
monde tuait.  Il se rapprocha.  L'idée de voir la blessure le
piquait d'un aiguillon si vif, que sa chair en brûlait.  Voir
comment c'était fait et ce qui avait coulé, voir le trou rouge!
En replaçant la tête soigneusement, on ne saurait rien.  Mais il
y avait une autre peur, inavouée, au fond de son hésitation, la
peur même du sang.  Toujours et en tout, chez lui, l'épouvante
s'était éveillée avec le désir.  Encore un quart d'heure à être
seul, et il allait se décider pourtant, lorsqu'un petit bruit, à
son côté, le fit tressaillir.

C'était Flore, debout, regardant comme lui.  Elle avait la
curiosité des accidents: dès qu'on annonçait une bête broyée, un
homme coupé par un train, on était sûr de la faire accourir.
Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort.  Et,
après le premier coup d'oeil, elle n'hésita pas, elle.  Se
baissant, soulevant la lanterne d'une main, de l'autre elle prit
la tête, la renversa.

--Méfie-toi, c'est défendu, murmura Jacques.

Mais elle haussa les épaules.  Et la tête apparaissait, dans la
clarté jaune, une tête de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus
d'ancien blond, largement ouverts.  Sous le menton, la blessure
bâillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupé le cou,
une plaie labourée, comme si le couteau s'était retourné en
fouillant.  Du sang inondait tout le côté droit de la poitrine.
A gauche, à la boutonnière du paletot, une rosette de commandeur
semblait un caillot rouge, égaré là.

Flore avait eu un léger cri de surprise.

--Tiens!  le vieux!

Jacques, penché comme elle, s'avançait, mêlait ses cheveux aux
siens, pour mieux voir; et il étouffait, il se gorgeait du
spectacle.  Inconsciemment, il répéta:

--Le vieux...  le vieux...

--Oui, le vieux Grandmorin...  Le président.

Un moment encore, elle examina cette face pâle, à la bouche
tordue, aux grands yeux d'épouvante.  Puis, elle lâcha la tête
que la rigidité cadavérique commençait à glacer, et qui retomba
contre le sol, refermant la blessure.

--Fini de rire avec les filles!  reprit-elle plus bas.  C'est à
cause d'une, pour sûr...  Ah!  ma pauvre Louisette, ah!  le
cochon, c'est bien fait!

Et un long silence régna.  Flore, qui avait reposé la lanterne,
attendait, en jetant sur Jacques de lents regards; tandis que
celui-ci, séparé d'elle par le corps, n'avait plus bougé, comme
perdu, anéanti dans ce qu'il venait de voir.  Il devait être près
de onze heures.  Un embarras, après la scène de la soirée,
l'empêchait de parler la première.  Mais un bruit de voix se fit
entendre, c'était son père qui ramenait le chef de gare; et, ne
voulant pas être vue, elle se décida.

--Tu ne rentres pas te coucher?

Il tressaillit, un débat parut l'agiter un instant.  Puis, dans
un effort, dans un recul désespéré:

--Non, non!

Elle n'eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de
forte fille exprima beaucoup de chagrin.  Comme pour se faire
pardonner sa résistance de tout à l'heure, elle se montra très
humble, elle dit encore:

--Alors, tu ne rentreras pas, je ne te reverrai pas?

--Non, non!

Les voix approchaient, et sans chercher à lui serrer la main,
puisqu'il semblait mettre exprès ce cadavre entre eux, sans même
lui jeter l'adieu familier de leur camaraderie d'enfance, elle
s'éloigna, se perdit dans les ténèbres, le souffle rauque, comme
si elle étouffait des sanglots.

Tout de suite, le chef de gare fut là, avec Misard et deux hommes
d'équipe.  Lui aussi constata l'identité: c'était bien le
président Grandmorin, qu'il connaissait, pour le voir descendre à
sa station, chaque fois que celui-ci se rendait chez sa soeur,
madame Bonnehon, à Doinville.  Le corps pouvait rester à la place
où il était tombé, il le fit seulement couvrir d'un manteau, que
l'un des hommes apportait.  Un employé avait pris, à Barentin, le
train de onze heures, pour prévenir le procureur impérial de
Rouen.  Mais il ne fallait pas compter sur ce dernier avant cinq
ou six heures du matin, car il aurait à amener le juge
d'instruction, le greffier du tribunal et un médecin.  Aussi le
chef de gare organisa-t-il un service de garde, près du mort:
pendant toute la nuit, on se relaierait, un homme serait
constamment là, à veiller avec la lanterne.

Et Jacques, avant de se décider à aller s'étendre sous quelque
hangar de la station de Barentin, d'où il ne devait repartir pour
Le Havre qu'à sept heures vingt, demeura longtemps encore,
immobile, obsédé.  Puis, l'idée du juge d'instruction qu'on
attendait le troubla, comme s'il s'était senti complice.
Dirait-il ce qu'il avait vu, au passage de l'express?  Il résolut
d'abord de parler, puisque lui n'avait en somme rien à craindre.
Son devoir, d'ailleurs, n'était pas douteux.  Mais, ensuite, il
se demanda à quoi bon: il n'apporterait pas un seul fait décisif,
il n'oserait affirmer aucun détail précis sur l'assassin.  Ce
serait imbécile de se mettre là-dedans, de perdre son temps et de
s'émotionner, sans profit pour personne.  Non, non, il ne
parlerait pas!  Et il s'en alla enfin, et il se retourna deux
fois, pour voir la bosse noire que le corps faisait sur le sol,
dans le rond jaune de la lanterne.  Un froid plus vif tombait du
ciel fumeux sur la désolation de ce désert, aux coteaux arides.
Des trains encore étaient passés, un autre arrivait, pour Paris,
très long.  Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance
mécanique, filaient à leur but lointain, à l'avenir, en frôlant,
sans y prendre garde, la tête coupée à demi de cet homme, qu'un
autre homme avait égorgé.




III


Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de
sonner à tous les clochers du Havre, lorsque Roubaud descendit de
la marquise de la gare, pour prendre son service.  Il faisait
encore nuit noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait
grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont les
hauteurs s'étendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville;
tandis que, vers l'ouest, au-dessus du large, une éclaircie se
montrait, un pan de ciel, où brillaient les dernières étoiles.
Sous la marquise, les becs de gaz brûlaient toujours, pâlis par
le froid humide et l'heure matinale; et il y avait là le premier
train de Montivilliers, que formaient des hommes d'équipe, aux
ordres du sous-chef de nuit.  Les portes des salles n'étaient pas
ouvertes, les quais s'étendaient déserts, dans ce réveil engourdi
de la gare.

Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles
d'attente, Roubaud avait trouvé la femme du caissier, madame
Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel
donnaient les logements des employés.  Depuis des semaines, cette
dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la
buraliste, qu'elle soupçonnait d'une intrigue avec le chef de
gare, M. Dabadie.  D'ailleurs, elle n'avait jamais surpris la
moindre chose, pas une ombre, pas un souffle.  Et, ce matin-là
encore, elle était vite rentrée chez elle, ne rapportant que
l'étonnement d'avoir aperçu, chez les Roubaud, pendant les trois
secondes mises par le mari à ouvrir et à refermer la porte, la
femme debout dans la salle à manger, la belle Séverine déjà
vêtue, peignée, chaussée, elle qui d'habitude traînait au lit
jusqu'à neuf heures.  Aussi, madame Lebleu avait-elle réveillé
Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire.  La veille,
ils ne s'étaient pas couchés avant l'arrivée de l'express de
Paris, à onze heures cinq, brûlant de savoir ce qu'il advenait de
l'histoire du sous-préfet.  Mais ils n'avaient rien pu lire dans
l'attitude des Roubaud, qui étaient revenus avec leur figure de
tous les jours; et, vainement, jusqu'à minuit, ils avaient tendu
l'oreille: aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci
devaient s'être endormis tout de suite, d'un profond sommeil.
Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon résultat, sans
quoi Séverine n'aurait pas été levée à pareille heure.  Le
caissier ayant demandé quelle mine elle faisait, sa femme s'était
efforcée de la dépeindre: très raide, très pâle, avec ses grands
yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un
mouvement, l'air d'une somnambule.  Enfin, on saurait bien à quoi
s'en tenir, dans la journée.

En bas, Roubaud trouva son collègue Moulin, qui avait fait le
service de nuit.  Et il prit le service, tandis que Moulin
causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant
au courant des menus faits arrivés depuis la veille: des rôdeurs
avaient été surpris, au moment de s'introduire dans la salle de
consigne; trois hommes d'équipe s'étaient fait réprimander pour
indiscipline; un crochet d'attelage venait de se rompre, pendant
qu'on formait le train de Montivilliers.  Silencieux, Roubaud
écoutait, d'un visage calme; et il était seulement un peu blême,
sans doute un reste de fatigue, que ses yeux battus accusaient
aussi.  Cependant, son collègue avait cessé de parler, qu'il
semblait l'interroger encore, comme s'il se fût attendu à
d'autres événements.  Mais c'était bien tout, il baissa la tête,
regarda un instant la terre.

En marchant le long du quai, les deux hommes étaient arrivés au
bout de la halle couverte, à l'endroit où, sur la droite, se
trouvait une remise, dans laquelle stationnaient les wagons de
roulement, ceux qui, arrivés la veille, servaient à former les
trains du lendemain.  Et il avait relevé le front, ses regards
s'étaient fixés sur une voiture de première classe, pourvue d'un
coupé, le numéro 293, qu'un bec de gaz justement éclairait d'une
lueur vacillante, lorsque l'autre s'écria:

--Ah!  j'oubliais...

La face pâlie de Roubaud se colora, et il ne put retenir un léger
mouvement.

--J'oubliais, répéta Moulin.  Il ne faut pas que cette voiture
parte, ne la faites pas mettre ce matin dans l'express de six
heures quarante.

Il y eut un court silence, avant que Roubaud demandât, d'une voix
très naturelle:

--Tiens!  pourquoi donc?

--Parce qu'il y a un coupé retenu pour l'express de ce soir.  On
n'est pas sûr qu'il en vienne dans la journée, autant garder
celui-là.

Il le regardait toujours fixement, il répondit:

--Sans doute.

Mais une autre pensée l'absorbait, il s'emporta tout d'un coup.

--C'est dégoûtant!  Voyez-moi comme ces bougres-là nettoient!
Cette voiture semble avoir de la poussière de huit jours.

--Ah!  reprit Moulin, quand les trains arrivent passé onze
heures, il n'y a pas de danger que les hommes donnent un coup de
torchon...  ça va bien encore lorsqu'ils consentent à faire la
visite.  L'autre soir, ils ont oublié sur une banquette un
voyageur endormi, qui ne s'est réveillé que le lendemain matin.

Puis, étouffant un bâillement, il dit qu'il montait se coucher.
Et, comme il s'en allait, une brusque curiosité le ramena.

--A propos, votre affaire avec le sous-préfet, c'est fini,
n'est-ce pas?

--Oui, oui, un très bon voyage, je suis content.

--Allons, tant mieux...  Et rappelez-vous que le 293 ne part pas.

Quand Roubaud se trouva seul sur le quai, il revint lentement
vers le train de Montivilliers, qui attendait.  Les portes des
salles furent ouvertes, des voyageurs parurent, quelques
chasseurs avec leurs chiens, deux ou trois familles de
boutiquiers profitant du dimanche, peu de monde en somme.  Mais,
ce train-là parti, le premier de la journée, il n'eut pas de
temps à perdre, il dut immédiatement faire former l'omnibus de
cinq heures quarante-cinq, un train pour Rouen et Paris.  A cette
heure matinale, le personnel étant peu nombreux, la besogne du
sous-chef de service se compliquait de toutes sortes de soins.
Lorsqu'il eut surveillé la manoeuvre, chaque voiture prise au
remisage, mise sur le chariot que des hommes poussaient et
amenaient sous la marquise, il dut courir à la salle de départ,
donner un coup d'oeil à la distribution des billets et à
l'enregistrement des bagages.  Une querelle éclatait entre des
soldats et un employé, qui nécessita son intervention.  Pendant
une demi-heure, parmi les courants d'air glacé, au milieu du
public grelottant, les yeux gros encore de sommeil, dans cette
mauvaise humeur d'une bousculade en pleines ténèbres, il se
multiplia, n'eut pas une pensée à lui.  Puis, le départ de
l'omnibus ayant déblayé la gare, il se hâta de se rendre au poste
de l'aiguilleur, s'assurer que tout allait bien de ce côté, car
un autre train arrivait, le direct de Paris, qui avait du retard.
Il revint assister au débarquement, attendit que le flot des
voyageurs eût rendu les billets et se fût empilé dans les
voitures des hôtels, qui, en ce temps-là, entraient attendre sous
la marquise, séparées de la voie par une simple palissade.  Et,
alors seulement, il put souffler un instant dans la gare
redevenue déserte et silencieuse.

Six heures sonnaient.  Roubaud sortit de la halle couverte, d'un
pas de promenade; et, dehors, ayant devant lui l'espace, il leva
la tête, il respira, en voyant que l'aube se levait enfin.  Le
vent du large avait achevé de balayer les brumes, c'était le
clair matin d'un beau jour.  Il regarda vers le nord la côte
d'Ingouville, jusqu'aux arbres du cimetière, se détacher d'un
trait violacé sur le ciel pâlissant; ensuite, se tournant vers le
midi et l'ouest, il remarqua, au-dessus de la mer, un dernier vol
de légères nuées blanches, qui nageaient lentement en escadre;
tandis que l'est tout entier, la trouée immense de l'embouchure
de la Seine, commençait à s'embraser du lever prochain de
l'astre.  D'un geste machinal, il venait d'ôter sa casquette
brodée d'argent, comme pour rafraîchir son front dans l'air vif
et pur.  Cet horizon accoutumé, le vaste déroulement plat des
dépendances de la gare, à gauche l'arrivage, puis le Dépôt des
machines, à droite l'expédition, toute une ville, semblait
l'apaiser, le rendre au calme de sa besogne quotidienne,
éternellement la même.  Par-dessus le mur de la rue
Charles-Laffitte, des cheminées d'usine fumaient, on apercevait
les énormes tas de charbon des entrepôts, qui longent le bassin
Vauban.  Et une rumeur montait déjà des autres bassins.  Les
coups de sifflet des trains de marchandises, le réveil et l'odeur
du flot apportés dans le vent, le firent songer à la fête du
jour, à ce navire qu'on allait lancer et autour duquel la foule
s'écraserait.

Comme Roubaud rentrait sous la halle couverte, il trouva l'équipe
qui commençait à former l'express de six heures quarante; et il
crut que les hommes mettaient le 293 sur le chariot, tout
l'apaisement de la fraîche matinée s'en alla dans un éclat subit
de colère.

--Nom de Dieu!  pas cette voiture-là!  Laissez-la donc
tranquille!  Elle ne part que ce soir.

Le chef de l'équipe lui expliquait qu'on poussait simplement la
voiture, pour en prendre une autre, qui était derrière.  Mais il
n'entendait pas, assourdi par son emportement, hors de toute
proportion.

--Bougres de maladroits, quand on vous dit de ne pas y toucher!

Lorsqu'il eut compris enfin, il resta furieux, tomba sur les
incommodités de la gare, où l'on ne pouvait seulement retourner
un wagon.  En effet, la gare, bâtie une des premières de la
ligne, était insuffisante, indigne du Havre, avec sa remise en
vieille charpente, sa marquise de bois et de zinc, au vitrage
étroit, ses bâtiments nus et tristes, lézardés de toutes parts.

--C'est une honte, je ne sais pas comment la Compagnie n'a pas
encore flanqué ça par terre.

Les hommes de l'équipe le regardaient, surpris de l'entendre
parler librement, lui d'une discipline si correcte d'habitude.
Il s'en aperçut, s'arrêta tout d'un coup.  Et, silencieux, raidi,
il continua de surveiller la manoeuvre.  Un pli de mécontentement
coupait son front bas, tandis que sa face ronde et colorée,
hérissée de barbe rousse, prenait une tension profonde de
volonté.

Dès lors, Roubaud eut tout son sang-froid.  Il s'occupa
activement de l'express, contrôla chaque détail.  Des attelages
lui ayant paru mal faits, il exigea qu'on les serrât sous ses
yeux.  Une mère et ses deux filles, que fréquentait sa femme,
voulurent qu'il les installât dans le compartiment des dames
seules.  Puis, avant de siffler pour donner le signal du départ,
il s'assura encore de la bonne ordonnance du train; et il le
regarda longuement s'éloigner, de ce coup d'oeil clair des hommes
dont une minute de distraction peut coûter des vies humaines.
Tout de suite, d'ailleurs, il dut traverser la voie pour recevoir
un train de Rouen, qui entrait en gare.  Justement, il s'y
trouvait un employé des postes, avec lequel, chaque jour, il
échangeait les nouvelles.  C'était, dans sa matinée si occupée,
un court repos, près d'un quart d'heure, pendant lequel il
pouvait respirer, aucun service immédiat ne le réclamant.  Et, ce
matin-là, comme d'habitude, il roula une cigarette, il causa très
gaiement.  Le jour avait grandi, on venait d'éteindre les becs de
gaz, sous la marquise.  Elle était si pauvrement vitrée, qu'une
ombre grise y régnait encore; mais, au-delà, le vaste pan de ciel
sur lequel elle ouvrait, flambait déjà d'un incendie de rayons;
tandis que l'horizon entier devenait rose, d'une netteté vive de
détails, dans cet air pur d'un beau matin d'hiver.

A huit heures, M. Dabadie, le chef de gare, descendait
d'habitude, et le sous-chef allait au rapport.  C'était un bel
homme, très brun, bien tenu, ayant les allures d'un grand
commerçant tout à ses affaires.  Du reste, il se désintéressait
volontiers de la gare des voyageurs, il se consacrait surtout au
mouvement des bassins, au transit énorme des marchandises, en
continuelles relations avec le haut commerce du Havre et du monde
entier.  Ce jour-là, il était en retard; et, deux fois déjà,
Roubaud avait poussé la porte du bureau, sans l'y trouver.  Sur
la table, le courrier n'était pas même ouvert.  Les yeux du
sous-chef venaient de tomber, parmi les lettres, sur une dépêche.
Puis comme si une fascination le retenait là, il n'avait plus
quitté la porte, se retournant malgré lui, jetant vers la table
de courts regards.

Enfin, à huit heures dix, M. Dabadie parut.  Roubaud, qui s'était
assis, se taisait, pour lui permettre d'ouvrir la dépêche.  Mais
le chef ne se hâtait point, voulait se montrer aimable avec son
subordonné, qu'il estimait.

--Et, naturellement, à Paris, tout a bien marché?

--Oui, monsieur, je vous remercie.

Il avait fini par ouvrir la dépêche; et il ne la lisait pas, il
souriait toujours à l'autre, dont la voix s'était assourdie, sous
le violent effort qu'il faisait pour maîtriser un tic nerveux qui
lui convulsait le menton.

--Nous sommes très heureux de vous garder ici.

--Et moi, monsieur, je suis bien content de rester avec vous.

Alors, comme M. Dabadie se décidait à parcourir la dépêche,
Roubaud, dont une légère sueur mouillait la face, le regarda.
Mais l'émotion à laquelle il s'attendait, ne se produisait point;
le chef achevait tranquillement la lecture du télégramme, qu'il
rejeta sur son bureau: sans doute un simple détail de service.
Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que,
selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son
rapport verbal sur les événements de la nuit et de la matinée.
Seulement, ce matin-là, Roubaud, hésitant, dut chercher, avant de
se rappeler ce que lui avait dit son collègue, au sujet des
rôdeurs surpris dans la salle de consigne.  Quelques paroles
furent encore échangées, et le chef le congédiait d'un geste,
lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la
petite vitesse, entrèrent, venant eux aussi au rapport.  Ils
apportaient une nouvelle dépêche, qu'un employé venait de leur
remettre, sur le quai.

--Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud
s'arrêtait à la porte.

Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en
alla que lorsque le petit papier fut retombé sur la table, écarté
du même geste indifférent.  Un instant, il erra sous la marquise,
perplexe, étourdi.  L'horloge marquait huit heures trente-cinq,
il n'avait plus de départ avant l'omnibus de neuf heures
cinquante.  D'ordinaire, il employait cette heure de répit à
faire une tournée dans la gare.  Il marcha pendant quelques
minutes, sans savoir où ses pieds le conduisaient.  Puis, comme
il levait la tête et qu'il se retrouvait devant la voiture 293,
il fit un brusque crochet, il s'éloigna vers le dépôt des
machines, bien qu'il n'eût rien à voir de ce côté.  Le soleil
maintenant montait à l'horizon, une poussière d'or pleuvait dans
l'air pâle.  Et il ne jouissait plus de la belle matinée, il
pressait le pas, l'air très affairé, tâchant de tuer l'obsession
de son attente.

Une voix, tout d'un coup, l'arrêta.

--Monsieur Roubaud, bonjour!...  Vous avez vu ma femme?

C'était Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de
quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le
feu et par la fumée.  Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche
large dans une mâchoire saillante, riaient d'un continuel rire de
noceur.

--Comment!  c'est vous?  dit Roubaud en s'arrêtant, étonné.  Ah!
oui, l'accident arrivé à la machine, j'oubliais...  Et vous ne
repartez que ce soir?  Un congé de vingt-quatre heures, bonne
affaire, hein?

--Bonne affaire!  répéta l'autre, gris encore d'une noce faite la
veille.

D'un village près de Rouen, il était entré tout jeune dans la
Compagnie, comme ouvrier ajusteur.  Puis, à trente ans,
s'ennuyant à l'atelier, il avait voulu être chauffeur, pour
devenir mécanicien; et c'était alors qu'il avait épousé Victoire,
du même village que lui.  Mais les années s'écoulaient, il
restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mécanicien,
sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes.
Vingt fois, on l'aurait congédié, s'il n'avait pas eu la
protection du président Grandmorin, et si l'on ne s'était habitué
à ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son
expérience de vieil ouvrier.  Il ne devenait vraiment à craindre
que lorsqu'il était ivre, car il se changeait alors en vraie
brute, capable d'un mauvais coup.

--Et ma femme, vous l'avez vue?  demanda-t-il de nouveau, la
bouche fendue par son large rire.

--Certes, oui, nous l'avons vue, répondit le sous-chef.  Nous
avons même déjeuné dans votre chambre...  Ah!  une brave femme
que vous avez là, Pecqueux.  Et vous avez bien tort de ne pas lui
être fidèle.

Il rigola plus violemment.

--Oh!  si l'on peut dire!  Mais c'est elle qui veut que je
m'amuse!

C'était vrai.  Victoire, son aînée de deux ans, devenue énorme et
difficile à remuer, glissait des pièces de cent sous dans ses
poches, afin qu'il prît du plaisir dehors.  Jamais elle n'avait
beaucoup souffert de ses infidélités, du continuel guilledou
qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence
était réglée, il avait deux femmes, une à chaque bout de la
ligne, sa femme à Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une
autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre
deux trains.  Très économe, vivant chichement elle-même,
Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement,
répétait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront
avec l'autre, là-bas.  Même, à chaque départ, elle veillait sur
son linge, car il lui aurait été très sensible que l'autre
l'accusât de ne pas tenir leur homme proprement.

--N'importe, reprit Roubaud, ce n'est guère gentil.  Ma femme,
qui adore sa nourrice, veut vous gronder.

Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils
se trouvaient, une grande femme sèche, Philomène Sauvagnat, la
soeur du chef de dépôt, l'épouse supplémentaire que Pecqueux
avait au Havre, depuis un an.  Tous deux devaient être à causer
sous le hangar, lorsque lui s'était avancé pour appeler le
sous-chef.  Elle, encore jeune malgré ses trente-deux ans, haute,
anguleuse, la poitrine plate, la chair brûlée de continuels
désirs, avait la tête longue, aux yeux flambants, d'une cavale
maigre et hennissante.  On l'accusait de boire.  Tous les hommes
de la gare avaient défilé chez elle, dans la petite maison que
son frère occupait près du Dépôt des machines, et qu'elle tenait
fort salement.  Ce frère, auvergnat, têtu, très sévère sur la
discipline, très estimé de ses chefs, avait eu les plus gros
ennuis à son sujet, jusqu'au point d'être menacé de renvoi; et,
si maintenant on la tolérait à cause de lui, il ne s'obstinait
lui-même à la garder que par esprit de famille; ce qui ne
l'empêchait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la
rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau,
morte.  Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie
rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable
rigoleur; lui, changé de sa femme trop grasse, heureux de
celle-ci trop maigre, répétant par farce qu'il n'avait plus
besoin de chercher ailleurs.  Et Séverine seule, qui croyait
devoir cela à Victoire, s'était brouillée avec Philomène, qu'elle
évitait déjà le plus possible, par une fierté de nature, et
qu'elle avait cessé de saluer.

--Eh bien!  dit Philomène insolemment, à tout à l'heure,
Pecqueux.  Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale à
te faire, de la part de sa femme.

Lui, bon garçon, riait toujours.

--Reste donc, il plaisante.

--Non, non!  Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules,
que j'ai promis à madame Lebleu.

Elle avait lancé ce nom exprès, connaissant la rivalité sourde
entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant
d'être au mieux avec la première, pour faire enrager l'autre.
Mais elle resta pourtant, tout d'un coup intéressée, lorsqu'elle
entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du
sous-préfet.

--C'est arrangé, vous êtes content, n'est-ce pas?  monsieur
Roubaud?

--Très content.

Pecqueux cligna les yeux d'un air malin.

--Oh!  vous n'aviez pas à être inquiet, parce que, lorsqu'on a un
gros bonnet dans sa manche...  Hein?  vous savez qui je veux
dire.  Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance.

Le sous-chef interrompit cette allusion au président Grandmorin,
en répétant d'une voix brusque:

--Et alors vous ne partez que ce soir?

--Oui, la Lison va être réparée, on finit d'ajuster la bielle...
Et j'attends mon mécanicien, qui s'est donné de l'air, lui.  Vous
le connaissez, Jacques Lantier?  Il est de votre pays.

Un instant, Roubaud resta sans répondre, absent, l'esprit perdu.
Puis, avec un sursaut de réveil:

--Hein?  Jacques Lantier, le mécanicien...  Certainement, je le
connais.  Oh!  vous savez, bonjour, bonsoir.  C'est ici que nous
nous sommes rencontrés, car il est mon cadet, et je ne l'avais
jamais vu, là-bas, à Plassans...  L'automne dernier, il a rendu
un petit service à ma femme, une commission qu'il a faite pour
elle, chez des cousines, à Dieppe...  Un garçon capable, à ce
qu'on dit.

Il parlait au hasard, d'abondance.  Soudain, il s'éloigna.

--Au revoir, Pecqueux...  J'ai à donner un coup d'oeil de ce
côté.

Alors seulement Philomène s'en alla, de son pas allongé de
cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches,
riant d'aise à la fainéantise de cette gaie matinée, s'étonnait
que le sous-chef, après s'être contenté de faire le tour du
hangar, s'en retournait rapidement.  Ce n'était pas long à
donner, son coup d'oeil.  Qu'est-ce qu'il pouvait bien être venu
moucharder?

Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient
sonner.  Il marcha jusqu'au fond, près des messageries, regarda,
sans paraître trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du
même pas d'impatience.  Successivement, il interrogea des yeux
les bureaux des différents services.  A cette heure, la gare
était calme, déserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en
plus énervé de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menacé
d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle
éclate.  Son sang-froid était à bout, il ne pouvait tenir en
place.  Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge.  Neuf
heures, neuf heures cinq.  D'ordinaire, il ne remontait chez lui
qu'à dix heures, après le départ du train de neuf heures
cinquante, pour déjeuner.  Et, tout d'un coup, il remonta, à la
pensée de Séverine, qui, elle aussi, là-haut, devait attendre.

Dans le couloir, à cette minute précise, madame Lebleu ouvrait à
Philomène, venue en voisine, décoiffée, et tenant deux oeufs.
Elles restèrent, il fallut bien que Roubaud rentrât chez lui,
sous leurs yeux braqués.  Il avait sa clef, il se hâta.  Tout de
même, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles aperçurent
Séverine, assise sur une chaise de la salle à manger, les mains
oisives, le profil pâle, immobile.  Et, attirant Philomène,
s'enfermant à son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait
déjà vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du
sous-préfet qui tournait mal.  Mais non, Philomène expliqua
qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle
répéta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-même.
Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures.  C'étaient
ainsi, à chacune de leurs rencontres, des commérages sans fin.

--On leur a lavé la tête, ma petite, j'en mettrais ma main au
feu...  Pour sûr, ils branlent dans le manche.

--Ah!  ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en débarrasser!

La rivalité, de plus en plus envenimée entre les Lebleu et les
Roubaud, était simplement née d'une question de logement.  Tout
le premier étage, au-dessus des salles d'attente, servait à loger
les employés; et le couloir central, un vrai couloir d'hôtel,
peint en jaune, éclairé par le haut, séparait l'étage en deux,
alignant les portes brunes à droite et à gauche.  Seulement, les
logements de droite avaient des fenêtres qui donnaient sur la
cour du départ, plantée de vieux ormes, par-dessus lesquels se
déroulait l'admirable vue de la côte d'Ingouville; tandis que les
logements de gauche, aux fenêtres cintrées, écrasées, s'ouvraient
directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le
faîtage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon.  Rien
n'était plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la
cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de
quoi mourir d'ennui dans les autres, où l'on voyait à peine
clair, le ciel muré comme en prison.  Sur le devant, habitaient
le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le
derrière, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle
Guichon, sans compter trois pièces, qui étaient réservées aux
inspecteurs de passage.  Or, il était notoire que les deux
sous-chefs avaient toujours logé côte à côte.  Si les Lebleu
étaient là, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef,
remplacé par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu être
agréable à madame Lebleu, en lui cédant son logement.  Mais
est-ce que ce logement n'aurait pas dû faire retour aux Roubaud?
Est-ce que cela était juste, de les reléguer sur le derrière,
quand ils avaient le droit d'être sur le devant?  Tant que les
deux ménages avaient vécu en bon accord, Séverine s'était effacée
devant sa voisine, plus âgée qu'elle de vingt ans, mal portante
avec ça, si énorme qu'elle étouffait sans cesse.  Et la guerre
n'était vraiment déclarée que depuis le jour où Philomène avait
fâché les deux femmes, par d'abominables bavardages.

--Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir
profité de leur voyage à Paris, pour demander votre expulsion...
On m'a affirmé qu'ils ont écrit au directeur une longue lettre où
ils font valoir leur droit.

Madame Lebleu suffoquait.

--Les misérables!...  Et je suis bien sûre qu'ils travaillent
pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle
me salue à peine, celle-là...  Encore quelque chose de propre!
Aussi, je la guette...

Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon,
chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare.  Leurs deux
portes se faisaient face.  C'était M. Dabadie, veuf, père d'une
grande fille toujours en pension, qui avait amené là cette blonde
de trente ans, déjà fanée, silencieuse et mince, d'une souplesse
de couleuvre.  Elle avait dû être vaguement institutrice.  Et
impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans
bruit, à travers les fentes les plus étroites.  Par elle-même,
elle ne comptait guère.  Mais, si elle couchait avec le chef de
gare, elle prenait une importance décisive, et le triomphe était
de la tenir, en possédant son secret.

--Oh!  je finirai par savoir, continua madame Lebleu.  Je ne veux
pas me laisser manger...  Nous sommes ici, nous y resterons.  Les
braves gens sont pour nous, n'est-ce pas?  ma petite.

Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des
deux logements.  Le couloir surtout en était ravagé.  Il n'y
avait guère que l'autre sous-chef, Moulin, qui se désintéressât,
satisfait d'être sur le devant, marié à une petite femme timide
et frêle, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant
tous les vingt mois.

--Enfin, conclut Philomène, s'ils branlent dans le manche, ce
n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau...
Méfiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.

Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs
du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules.  Et la
vieille dame se confondait en remerciements.

--Que vous êtes gentille!  Vous me gâtez...  Venez donc causer
plus souvent.  Vous savez que mon mari est toujours à sa caisse;
et moi je m'ennuie tant, clouée ici, à cause de mes jambes!
Qu'est-ce que je deviendrais, si ces misérables me prenaient ma
vue?

Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte,
elle posa un doigt sur ses lèvres.

--Chut!  écoutons.

Toutes deux, debout dans le couloir, restèrent cinq grandes
minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle.  Elles
penchaient la tête, tendaient l'oreille vers la salle à manger
des Roubaud.  Mais pas un bruit n'en sortait, il régnait là un
silence de mort.  Et, de peur d'être surprises, elles se
séparèrent enfin, en se saluant une dernière fois de la tête,
sans une parole.  L'une s'en alla sur la pointe des pieds,
l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le
pêne glisser dans la gâche.

A neuf heures vingt, Roubaud était de nouveau en bas, sous la
marquise.  Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf
heures cinquante; et, malgré l'effort de sa volonté, il
gesticulait davantage, il piétinait, tournait sans cesse la tête
pour inspecter le quai du regard, d'un bout à l'autre.  Rien
n'arrivait, ses mains en tremblaient.

Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup
d'oeil en arrière, il entendit près de lui la voix d'un employé
du télégraphe, disant, essoufflée:

--Monsieur Roubaud, vous ne savez pas où sont monsieur le chef de
gare et monsieur le commissaire de surveillance...  J'ai là des
dépêches pour eux, et voici dix minutes que je cours...

Il s'était retourné, dans un tel raidissement de tout son être,
que pas un muscle de son visage ne bougea.  Ses yeux se fixèrent
sur les deux dépêches que tenait l'employé.  Cette fois, à
l'émotion de celui-ci, il en avait la certitude, c'était enfin la
catastrophe.

--Monsieur Dabadie a passé là tout à l'heure, dit-il
tranquillement.

Et jamais il ne s'était senti si froid, d'intelligence si nette,
tout entier bandé à la défense.  Maintenant, il était sûr de lui.

--Tenez!  reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie.

En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse.  Dès
qu'il eut parcouru la dépêche, il s'exclama.

--Il y a eu un assassinat sur la ligne...  C'est l'inspecteur de
Rouen qui me télégraphie.

--Comment?  demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel?

--Non, non, sur un voyageur, dans un coupé...  Le corps a été
jeté, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153...
Et la victime est un de nos administrateurs, le président
Grandmorin.

A son tour, le sous-chef s'exclamait.

--Le président!  ah!  ma pauvre femme va-t-elle être chagrine!

Le cri était si juste, si apitoyé, que M. Dabadie s'y arrêta un
instant.

--C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce
pas?

Puis, revenant à l'autre télégramme, adressé au commissaire de
surveillance:

--Ça doit être du juge d'instruction, sans doute pour quelque
formalité...  Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur
Cauche n'est pas encore là, naturellement...  Qu'on aille vite au
café du Commerce, sur le cours Napoléon.  On l'y trouvera à coup
sûr.

Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramené par un homme
d'équipe.  Ancien officier, considérant son emploi comme une
retraite, il ne paraissait jamais à la gare avant dix heures, y
flânait un moment, et retournait au café.  Ce drame, tombé entre
deux parties de piquet, l'avait d'abord étonné, car les affaires
qui passaient par ses mains étaient d'ordinaire peu graves.  Mais
la dépêche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si
elle arrivait douze heures après la découverte du cadavre,
c'était que ce juge avait d'abord télégraphié à Paris, au chef de
gare, pour savoir dans quelles conditions la victime était
partie; puis, renseigné sur le numéro du train et sur celui de la
voiture, il avait alors seulement envoyé, au commissaire de
surveillance, l'ordre de visiter le coupé qui se trouvait dans la
voiture 293, si cette voiture était encore au Havre.  Tout de
suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir été
dérangé inutilement sans doute, disparut et fit place à une
attitude d'extrême importance, proportionnée à la gravité
exceptionnelle que prenait l'affaire.

--Mais, s'écria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir
l'enquête lui échapper, la voiture ne doit plus être ici, elle a
dû repartir ce matin.

Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme.

--Non, non, faites excuse...  Il y avait un coupé retenu pour ce
soir, la voiture est là, sous la remise.

Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le
suivirent.  Cependant, la nouvelle devait se répandre, car les
hommes d'équipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient
eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des
employés se montraient, finissaient par s'approcher, un à un.
Bientôt, il y eut là un rassemblement.

Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une
réflexion:

--Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu.  S'il était resté des
traces, on les aurait signalées au rapport.

--Nous allons bien voir, dit M. Cauche.

Il ouvrit la portière, il monta dans le coupé.  Et, à l'instant
même, il se récria, s'oubliant, jurant.

--Ah!  nom de Dieu!  on dirait qu'on a saigné un cochon!

Un petit souffle d'épouvante courut parmi les assistants, des
têtes s'allongèrent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir,
se haussa sur le marchepied; pendant que, derrière lui, Roubaud,
pour faire comme les autres, tendait aussi le cou.

A l'intérieur, le coupé ne montrait aucun désordre.  Les glaces
étaient restées fermées, tout semblait en place.  Seulement, une
odeur affreuse s'échappait de la portière ouverte; et là, au
milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'était coagulée,
une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli
comme d'une source, s'épanchant sur le tapis.  Des caillots
demeuraient accrochés au drap.  Et rien autre, rien que ce sang
nauséabond.

M. Dabadie s'emporta.

Où sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir?  Qu'on me
les amène!

Ils étaient justement là, ils s'avancèrent, balbutièrent des
excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte?  et,
cependant, ils passaient bien leurs mains partout.  La veille,
ils juraient n'avoir rien senti.

Cependant, M. Cauche, resté debout dans le wagon, prenait des
notes au crayon, pour son rapport.  Il appela Roubaud, qu'il
fréquentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long
du quai, aux heures de flâne.

--Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez.

Et, quand le sous-chef eut enjambé le sang du tapis, pour ne pas
marcher dedans:

--Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a glissé.

Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les
regards simplement curieux.

Il n'y a rien.

Mais une tache, sur le drap capitonné du dossier, attira son
attention; et il la signala au commissaire.  N'était-ce pas
l'empreinte sanglante d'un doigt?  Non, on finit par tomber
d'accord que c'était une éclaboussure.  Le flot de monde s'était
rapproché, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant
derrière le chef de gare qu'une répugnance d'homme délicat avait
retenu sur le marchepied.

Soudain, celui-ci fit une réflexion.

--Dites donc, monsieur Roubaud, vous étiez dans le train...
N'est-ce pas?  vous êtes bien rentré par l'express, hier soir...
Vous pourriez peut-être nous donner des renseignements, vous!

--Tiens!  c'est vrai, s'écria le commissaire.  Est-ce que vous
avez remarqué quelque chose?

Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet.  Il était
baissé à ce moment, examinant le tapis.  Mais il se releva
presque tout de suite, en répondant de sa voix naturelle, un peu
grosse

--Certainement, certainement, je vais vous dire...  Ma femme
était avec moi.  Si ce que je sais doit figurer au rapport,
j'aimerais bien qu'elle descendît, pour contrôler mes souvenirs
par les siens.

Cela parut très raisonnable à M. Cauche, et Pecqueux, qui venait
d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud.  Il partit à
grandes enjambées, il y eut un moment d'attente.  Philomène,
accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irritée de ce
qu'il se chargeait de cette commission.  Mais, ayant aperçu
madame Lebleu, qui se hâtait, de toute la vitesse de ses pauvres
jambes enflées, elle se précipita, l'aida; et les deux femmes
levèrent les mains au ciel, poussèrent des exclamations,
passionnées par la découverte d'un si abominable crime.  Bien
qu'on ne sût encore absolument rien, déjà des versions
circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des
visages.  Dominant le bourdonnement des voix, Philomène
elle-même, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa
parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin.  Et le
silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagné de cette
dernière.

--Voyez-la donc!  murmura madame Lebleu.  Si l'on dirait la femme
d'un sous-chef, avec son air de princesse!  Ce matin, avant le
jour, elle était déjà ainsi, peignée et corsetée comme si elle
allait en visite.

Ce fut à petits pas réguliers que Séverine s'avança.  Il y avait
tout un long bout du quai à suivre, sous les yeux qui la
regardaient venir; et elle ne faiblissait pas, elle appuyait
simplement son mouchoir sur ses paupières, dans la grosse douleur
qu'elle venait d'éprouver, en apprenant le nom de la victime.
Vêtue d'une robe de laine noire, très élégante, elle semblait
porter le deuil de son protecteur.  Ses lourds cheveux sombres
luisaient au soleil, car elle n'avait pas même pris le temps de
se couvrir la tête, malgré le froid.  Ses yeux bleus si doux,
pleins d'angoisse et noyés de larmes, la rendaient très
touchante.

--Bien sûr qu'elle a raison de pleurer, dit à demi-voix
Philomène.  Les voilà fichus, maintenant qu'on a tué leur bon
Dieu.

Lorsque Séverine fut là, au milieu de tout ce monde, devant la
portière ouverte du coupé, M. Cauche et Roubaud en descendirent;
et, tout de suite, ce dernier commença à dire ce qu'il savait.

--N'est-ce pas?  ma chère, hier matin, dès notre arrivée à Paris,
nous sommes allés voir monsieur Grandmorin...  Il pouvait être
onze heures un quart, n'est-ce pas?

Il la regardait fixement, elle répéta d'une voix docile:

--Oui, onze heures un quart.

Mais ses yeux s'étaient arrêtés sur le coussin noir de sang, elle
eut un spasme, des sanglots profonds jaillirent de sa gorge.  Et
le chef de gare, ému, empressé, intervint:

--Madame, si vous ne pouviez supporter ce spectacle...  Nous
comprenons très bien votre douleur.

--Oh!  simplement deux mots, interrompit le commissaire.  Nous
ferons ensuite reconduire madame chez elle.

Roubaud se hâta de continuer:

--C'est alors, après avoir causé de différentes choses, que
monsieur Grandmorin nous annonça qu'il devait partir le
lendemain, pour aller à Doinville, chez sa soeur...  Je le vois
encore assis à son bureau.  Moi, j'étais ici; ma femme était
là...  N'est-ce pas, ma chère, il nous a dit qu'il partirait le
lendemain?

--Oui, le lendemain.

M. Cauche, qui continuait à prendre au crayon des notes rapides,
leva la tête.

--Comment, le lendemain?  mais puisqu'il est parti le soir!

--Attendez donc!  répliqua le sous-chef.  Même, quand il sut que
nous repartions le soir, il eut un instant l'idée de prendre
l'express avec nous, si ma femme voulait bien le suivre jusqu'à
Doinville, où elle passerait quelques jours chez sa soeur, comme
cela était arrivé déjà.  Mais ma femme, qui avait beaucoup à
faire ici, a refusé...  N'est-ce pas, tu as refusé?

--J'ai refusé, oui.

--Et voilà, il a été très gentil...  Il s'était occupé de moi, il
nous a accompagnés jusqu'à la porte de son cabinet...

N'est-ce pas, ma chère?

--Oui, jusqu'à la porte.

--Le soir, nous sommes partis...  Avant de nous installer dans
notre compartiment, j'ai causé avec monsieur Vandorpe, le chef de
gare.  Et je n'ai rien vu du tout.  J'étais très ennuyé, parce
que je nous croyais seuls, et qu'il y avait, dans un coin, une
dame que je n'avais pas remarquée; d'autant plus que deux autres
personnes, un ménage, sont encore montées au dernier moment...
Jusqu'à Rouen non plus, rien de particulier, je n'ai rien vu...
Aussi, à Rouen, comme nous étions descendus pour nous dégourdir
les jambes, quelle n'a pas été notre surprise, d'apercevoir, à
trois ou quatre voitures de la nôtre, M.  Grandmorin, debout à la
portière d'un coupé!  «Comment, monsieur le président, vous êtes
parti?  Ah!  bien, nous ne nous doutions guère de voyager avec
vous!» Et il nous a expliqué qu'il avait reçu une dépêche...  On
a sifflé, nous sommes remontés vite dans notre compartiment, où,
par parenthèse, nous n'avons retrouvé personne, tous nos
compagnons de route s'étant arrêtés à Rouen, ce qui ne nous a pas
fait de peine...  Et voilà!  c'est bien tout, ma chère, n'est-ce
pas?

--Oui, c'est bien tout.

Ce récit, si simple qu'il fût, avait fortement impressionné
l'auditoire.  Tous attendaient de comprendre, la face béante.  Le
commissaire, cessant d'écrire, exprima la surprise générale, en
demandant:

--Et vous êtes sûr qu'il n'y avait personne dans le coupé, avec
monsieur Grandmorin?

--Oh!  ça, absolument sûr.

Un frémissement courut.  Ce mystère qui se posait, soufflait de
la peur, un petit froid que chacun sentit passer sur sa nuque.
Si le voyageur était seul, par qui avait-il pu être assassiné et
jeté du coupé, à trois lieues de là, avant un nouvel arrêt du
train?

Dans le silence, on entendit la voix mauvaise de Philomène:

--C'est drôle tout de même.

En se sentant dévisagé, Roubaud la regarda, avec un hochement du
menton, comme pour dire qu'il trouvait ça drôle, lui aussi.  Près
d'elle, il aperçut Pecqueux et madame Lebleu, qui hochaient
également la tête.  Les yeux de tous s'étaient tournés de son
côté, on attendait autre chose, on cherchait sur sa personne un
détail oublié, qui éclaircirait l'affaire.  Il n'y avait aucune
accusation, dans ces regards ardemment curieux; et il croyait
pourtant voir poindre le soupçon vague, ce doute que le plus
petit fait parfois change en certitude.

--Extraordinaire, murmura M. Cauche.

--Tout à fait extraordinaire, répéta M. Dabadie.

Alors, Roubaud se décida:

--Ce dont je suis encore bien sûr, c'est que l'express qui va,
d'un trait, de Rouen à Barentin, a marché à sa vitesse
réglementaire, sans que j'aie remarqué rien d'anormal...  Je le
dis, parce que, justement, nous trouvant seuls, j'avais baissé la
glace, pour fumer une cigarette; et je jetais des coups d'oeil
au-dehors, je me rendais parfaitement compte de tous les bruits
du train...  Même, à Barentin, ayant reconnu sur le quai monsieur
Bessière, le chef de gare, mon successeur, je l'ai appelé, et
nous avons échangé trois paroles, tandis que, monté sur le
marchepied, il me serrait la main...  N'est ce pas?  ma chère, on
peut l'interroger, monsieur Bessière le dira.

Séverine, toujours immobile et pâle, son fin visage noyé de
chagrin, confirma une fois de plus la déclaration de son mari.

--Il le dira, oui.

Dès ce moment, toute accusation devenait impossible, si les
Roubaud, remontés à Rouen, dans leur compartiment, y avaient été
salués, à Barentin, par un ami.  L'ombre de soupçon que le
sous-chef croyait avoir vue passer dans les yeux, s'en était
allée; et l'étonnement de chacun grandissait.  L'affaire prenait
une tournure de plus en plus mystérieuse.

--Voyons, dit le commissaire, êtes-vous bien certain que
personne, à Rouen, n'a pu monter dans le coupé, après que vous
avez eu quitté monsieur Grandmorin?

Evidemment, Roubaud n'avait pas prévu cette question, car, pour
la première fois, il se troubla, n'ayant sans doute plus la
réponse préparée d'avance.  Il regarda sa femme, hésitant.

--Oh!  non, je ne crois pas...  On fermait les portières, on
sifflait, nous avons eu bien juste le temps de regagner notre
voiture...  Et puis, le coupé était réservé, personne ne pouvait
monter, il me semble...

Mais les yeux bleus de sa femme s'élargissaient, devenaient si
grands, qu'il s'effraya d'être affirmatif.

--Après tout, je ne sais pas...  Oui, peut-être quelqu'un a pu
monter...  Il y avait une vraie bousculade...

Et, à mesure qu'il parlait, sa voix se refaisait nette, toute
cette histoire nouvelle naissait, s'affirmait.

--Vous savez, à cause des fêtes du Havre, la foule était
énorme...  Nous avons été obligés de défendre notre compartiment
contre des voyageurs de deuxième et même de troisième classe...
Avec ça, la gare est très mal éclairée, on ne voyait rien, on se
poussait, on criait, dans la cohue du départ...  Ma foi!  oui, il
est très possible que, ne sachant comment se caser, ou même
profitant de l'encombrement, quelqu'un se soit introduit de force
dans le coupé, à la dernière seconde.

Et, s'interrompant:

--Hein?  ma chère, c'est ce qui a dû arriver.

Séverine, l'air brisé, son mouchoir sur ses yeux meurtris,
répéta:

--C'est ce qui est arrivé, certainement.

Dès lors, la piste était donnée; et, sans se prononcer, le
commissaire de surveillance et le chef de gare échangèrent un
regard, d'un air entendu.  Un long mouvement avait agité la
foule, qui sentait que l'enquête était finie, et qu'un besoin de
commentaires tourmentait: tout de suite des suppositions
circulèrent, chacun avait une histoire.  Depuis un instant, le
service de la gare se trouvait comme suspendu, le personnel
entier était là, obsédé par ce drame; et ce fut une surprise que
de voir entrer sous la marquise le train de neuf heures
trente-huit.  On courut, les portières s'ouvrirent, le flot des
voyageurs s'écoula.  Presque tous les curieux, d'ailleurs,
étaient restés autour du commissaire, qui, par un scrupule
d'homme méthodique, visitait une dernière fois le coupé
ensanglanté.

Pecqueux, gesticulant entre madame Lebleu et Philomène, aperçut à
ce moment son mécanicien, Jacques Lantier, qui venait de
descendre du train et qui, immobile, regardait de loin le
rassemblement.  Il l'appela violemment de la main.  Jacques ne
bougeait pas.  Enfin, il se décida, d'une marche lente.

--Quoi donc? demanda-t-il à son chauffeur.

Il savait bien, il n'écouta que d'une oreille distraite la
nouvelle de l'assassinat et les suppositions que l'on faisait.
Ce qui le surprenait, le remuait étrangement, c'était de tomber
au milieu de cette enquête, de retrouver ce coupé, entrevu dans
les ténèbres, lancé à toute vitesse.  Il allongea le cou, regarda
la mare de sang caillé sur le coussin; et il revoyait la scène du
meurtre, il revoyait surtout le cadavre, étendu en travers de la
voie, là-bas, avec sa gorge ouverte.  Puis, comme il détournait
les yeux, il remarqua les Roubaud, pendant que Pecqueux
continuait à lui raconter l'histoire, de quelle façon ces
derniers étaient mêlés à l'affaire, leur départ de Paris dans le
même train que la victime, les dernières paroles qu'ils avaient
échangées ensemble, à Rouen.  L'homme, il le connaissait, pour
lui serrer la main, parfois, depuis qu'il faisait le service de
l'express; la femme, il l'avait entrevue de loin en loin, il
s'était écarté d'elle comme des autres, dans sa peur maladive.
Mais, à cette minute, ainsi pleurante et pâle, avec la douceur
effarée de ses yeux bleus sous l'écrasement noir de sa chevelure,
elle le frappa.  Il ne la quittait plus du regard, et il eut une
absence, il se demanda, étourdi, pourquoi les Roubaud et lui
étaient là, comment les faits avaient pu les réunir devant cette
voiture du crime, eux de retour de Paris, la veille, lui revenu
de Barentin à l'instant même.

--Oh!  je sais, je sais, dit-il tout haut, interrompant le
chauffeur.  J'étais justement là-bas, à la sortie du tunnel,
cette nuit, et j'ai bien cru voir quelque chose, au moment où le
train a passé.

Ce fut une grosse émotion, tous l'entourèrent.  Et lui, le
premier, avait frémi, étonné, bouleversé de ce qu'il venait de
dire.  Pourquoi avait-il parlé, après s'être promis si
formellement de se taire?  Tant de bonnes raisons lui
conseillaient le silence!  Et les mots étaient inconsciemment
sortis de ses lèvres, tandis qu'il regardait cette femme.  Elle
avait brusquement écarté son mouchoir, pour fixer sur lui ses
yeux en larmes, qui s'agrandissaient encore.

Mais le commissaire s'était vivement approché.

--Quoi?  qu'avez-vous vu?

Et Jacques, sous le regard immobile de Séverine, dit ce qu'il
avait vu: le coupé éclairé, passant dans la nuit, à toute vapeur,
et les profils fuyants des deux hommes, l'un renversé, l'autre le
couteau au poing.  Près de sa femme, Roubaud écoutait, en fixant
sur lui ses gros yeux vifs.

--Alors, demanda le commissaire, vous reconnaîtriez l'assassin?

--Oh!  ça, non, je ne crois pas.

--Portait-il un paletot ou une blouse?

--Je ne pourrais rien affirmer.  Songez donc, un train qui devait
marcher à une vitesse de quatre-vingts kilomètres!

Séverine, en dehors de sa volonté, échangea un coup d'oeil avec
Roubaud, qui eut la force de dire:

--En effet, il faudrait avoir de bons yeux.

--N'importe, conclut M. Cauche, voilà une déposition importante.
Le juge d'instruction vous aidera à voir clair dans tout ça...
monsieur Lantier et monsieur Roubaud, donnez-moi vos noms bien
exacts, pour les citations.

C'était fini, le groupe des curieux se dissipa peu à peu, le
service de la gare reprit son activité.  Roubaud surtout dut
courir s'occuper de l'omnibus de neuf heures cinquante, dans
lequel des voyageurs montaient déjà.  Il avait donné à Jacques
une poignée de main, plus vigoureuse que de coutume; et celui-ci,
resté seul avec Séverine, derrière madame Lebleu, Pecqueux et
Philomène, qui s'en allaient en chuchotant, s'était cru forcé
d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu'à l'escalier
des employés, ne trouvant rien à lui dire, retenu pourtant près
d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux.
Maintenant, la gaieté du jour avait grandi, le soleil clair
montait vainqueur des brumes matinales, dans la grande limpidité
bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force
avec la marée montante, apportait sa fraîcheur salée.  Et, comme
il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux,
dont la douceur terrifiée et suppliante l'avait si profondément
remué.

Mais il y eut un léger coup de sifflet.  C'était Roubaud qui
donnait le signal du départ.  La machine répondit par un
sifflement prolongé, et le train de neuf heures cinquante
s'ébranla, roula plus vite, disparut au loin, dans la poussière
d'or du soleil.




IV


Ce jour-là, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge
d'instruction, avait mandé de nouveau à son cabinet, au Palais de
Justice de Rouen, certains témoins importants de l'affaire
Grandmorin.

Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit énorme.
Elle avait bouleversé Rouen, elle passionnait Paris, et les
journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils
menaient contre l'empire, venaient de la prendre comme machine de
guerre.  L'approche des élections générales, dont la
préoccupation dominait toute la politique, enfiévrait la lutte.
Il y avait eu, à la Chambre, des séances très orageuses: celle où
l'on avait disputé âprement la validation des pouvoirs de deux
députés attachés à la personne de l'empereur; celle encore où
l'on s'était acharné contre la gestion financière du préfet de la
Seine, en réclamant l'élection d'un conseil municipal.  Et
l'affaire Grandmorin arrivait à point pour continuer l'agitation,
les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux
s'emplissaient chaque matin de nouvelles hypothèses, injurieuses
pour le gouvernement.  D'une part, on laissait entendre que la
victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur
de la Légion d'honneur, riche à millions, était adonné aux pires
débauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti
jusque-là, on commençait à accuser la police et la magistrature
de complaisance, on plaisantait sur cet assassin légendaire,
resté introuvable.  S'il y avait beaucoup de vérité dans ces
attaques, elles n'en étaient que plus dures à supporter.

Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilité
qui pesait sur lui.  Il se passionnait, lui aussi, d'autant plus
qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une
affaire de cette importance, pour mettre en lumière les hautes
qualités de perspicacité et d'énergie qu'il s'accordait.  Fils
d'un gros éleveur normand, il avait fait son droit à Caen et
n'était entré qu'assez tard dans la magistrature, où son origine
paysanne, aggravée par une faillite de son père, avait rendu son
avancement difficile.  Substitut à Bernay, à Dieppe, au Havre, il
avait mis dix ans pour devenir procureur impérial à Pont-Audemer.
Puis, envoyé à Rouen comme substitut, il y était juge
d'instruction depuis dix-huit mois, à cinquante ans passés.  Sans
fortune, ravagé de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres
appointements, il vivait dans cette dépendance de la magistrature
mal payée, acceptée seulement des médiocres, et où les
intelligents se dévorent, en attendant de se vendre.  Lui, était
d'une intelligence très vive, très déliée, honnête même, ayant
l'amour de son métier, grisé de sa toute-puissance, qui le
faisait, dans son cabinet de juge, maître absolu de la liberté
des autres.  Son intérêt seul corrigeait sa passion, il avait un
si cuisant désir d'être décoré et de passer à Paris, qu'après
s'être laissé emporter, au premier jour de l'instruction, par son
amour de la vérité, il avançait maintenant avec une extrême
prudence, en devinant de toutes parts des fondrières, dans
lesquelles son avenir pouvait sombrer.

Il faut dire que M. Denizet était prévenu, car, dès le
commencement de son enquête, un ami lui avait conseillé de se
rendre à Paris, au ministère de la justice.  Là, il avait
longuement causé avec le secrétaire général, M. Camy-Lamotte,
personnage considérable, ayant la haute main sur le personnel,
chargé des nominations, en continuel rapport avec les Tuileries.
C'était un bel homme, parti comme lui substitut, mais que ses
relations et sa femme avaient fait nommer député et grand
officier de la Légion d'honneur.  L'affaire lui était arrivée
naturellement entre les mains, le procureur impérial de Rouen,
inquiet de ce drame louche où un ancien magistrat se trouvait
être la victime, ayant pris la précaution d'en référer au
ministre, qui s'était déchargé à son tour sur son secrétaire
général.  Et, ici, il y avait eu une rencontre: M. Camy-Lamotte
était justement un ancien condisciple du président Grandmorin,
plus jeune de quelques années, resté avec lui sur un pied
d'amitié si étroite, qu'il le connaissait à fond, jusque dans ses
vices.  Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une
affliction profonde, et il n'avait entretenu M. Denizet que de
son désir ardent d'atteindre le coupable.  Mais il ne cachait pas
que les Tuileries se désolaient de tout ce bruit disproportionné,
il s'était permis de lui recommander beaucoup de tact.  En somme,
le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hâter, de ne
rien risquer sans approbation préalable.  Même il était revenu à
Rouen avec la certitude que, de son côté, le secrétaire général
avait lancé des agents, désireux d'instruire l'affaire, lui
aussi.  On voulait connaître la vérité, pour la cacher mieux,
s'il était nécessaire.

Cependant, des jours se passèrent, et M. Denizet, malgré son
effort de patience, s'irritait des plaisanteries de la presse.
Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon
chien.  Il était emporté par le besoin de trouver la vraie piste,
par la gloire d'être le premier à l'avoir flairée, quitte à
l'abandonner, si on lui en donnait l'ordre.  Et, tout en
attendant du ministère une lettre, un conseil, un simple signe,
qui tardait à venir, il s'était remis activement à son
instruction.  Sur deux ou trois arrestations déjà faites, aucune
n'avait pu être maintenue.  Mais, brusquement, l'ouverture du
testament du président Grandmorin réveilla en lui un soupçon,
dont il s'était senti effleuré dès les premières heures: la
culpabilité possible des Roubaud.  Ce testament, encombré de legs
étranges, en contenait un par lequel Séverine était instituée
légataire de la maison située au lieu dit la Croix-de-Maufras.

Dès lors, le mobile du meurtre, vainement cherché jusque-là,
était trouvé: les Roubaud, connaissant le legs, avaient pu
assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immédiate.
Cela le hantait d'autant plus, que M. Camy-Lamotte avait parlé
singulièrement de madame Roubaud, comme l'ayant connue autrefois
chez le président, lorsqu'elle était jeune fille.  Seulement, que
d'invraisemblances, que d'impossibilités matérielles et morales!
Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait à
chaque pas contre des faits qui déroutaient sa conception d'une
enquête judiciaire classiquement menée.  Rien ne s'éclairait, la
grande clarté centrale, la cause première, illuminant tout,
manquait.

Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue
de vue, la piste fournie par Roubaud lui-même, celle de l'homme
qui, grâce à la bousculade du départ, pouvait être monté dans le
coupé.  C'était le fameux assassin introuvable, légendaire, dont
tous les journaux de l'opposition ricanaient.  L'effort de
l'instruction avait d'abord porté sur le signalement de cet
homme, à Rouen d'où il était parti, à Barentin où il devait être
descendu; mais il n'en était rien résulté de précis, certains
témoins niaient même la possibilité du coupé réservé pris
d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus
contradictoires.  Et la piste ne semblait devoir mener à rien de
bon, lorsque le juge, en interrogeant le garde-barrière Misard,
tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de
Louisette, cette enfant qui, violentée par le président, serait
allée mourir chez son bon ami.  Ce fut pour lui le coup de
foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans
sa tête.  Tout s'y trouvait, des menaces de mort proférées par le
carrier contre la victime, des antécédents déplorables, un alibi
invoqué maladroitement, impossible à prouver.  En secret, dans
une minute d'inspiration énergique, il avait fait, la veille,
enlever Cabuche de la petite maison qu'il occupait au fond des
bois, sorte de tanière perdue, où l'on avait trouvé un pantalon
taché de sang.  Et, tout en se défendant encore contre la
conviction qui l'envahissait, tout en se promettant de ne pas
lâcher l'hypothèse des Roubaud, il exultait à l'idée que lui seul
avait eu le nez assez fin pour découvrir l'assassin véritable.
C'était dans le but de se faire une certitude qu'il avait mandé,
ce jour-là, à son cabinet, plusieurs des témoins déjà entendus,
au lendemain du crime.

Le cabinet du juge d'instruction se trouvait, du côté de la rue
Jeanne-d'Arc, dans le vieux bâtiment délabré, collé au flanc de
l'ancien palais des ducs de Normandie, transformé aujourd'hui en
Palais de Justice, qu'il déshonorait.  Cette grande pièce triste,
située au rez-de-chaussée, était éclairée d'un jour si blafard,
qu'il fallait y allumer une lampe, dès trois heures, en hiver.
Tendue d'un ancien papier vert décoloré, elle avait pour tout
ameublement deux fauteuils, quatre chaises, le bureau du juge, la
petite table du greffier; et, sur la cheminée froide, deux coupes
de bronze flanquaient une pendule de marbre noir.  Derrière le
bureau, une porte conduisait à une seconde pièce, dans laquelle
le juge cachait parfois les personnes qu'il voulait garder à sa
disposition; tandis que la porte d'entrée s'ouvrait directement
sur le large couloir, garni de banquettes, où attendaient les
témoins.

Dès une heure et demie, bien que la citation ne fût que pour deux
heures, les Roubaud étaient là.  Ils arrivaient du Havre, ils
avaient à peine pris le temps de déjeuner, dans un petit
restaurant de la Grande-Rue.  Tous les deux vêtus de noir, lui en
redingote, elle en robe de soie, comme une dame, gardaient la
gravité un peu lasse et chagrine d'un ménage qui a perdu un
parent.  Elle s'était assise sur une banquette, immobile, sans
une parole, pendant que, resté debout, les mains derrière le dos,
il se promenait à pas lents devant elle.  Mais, à chaque retour,
leurs regards se rencontraient, et leur anxiété cachée passait
alors, ainsi qu'une ombre, sur leurs faces muettes.  Bien qu'il
les eût comblés de joie, le legs de la Croix-de-Maufras venait de
raviver leurs craintes; car la famille du président, sa fille
surtout, outrée des donations étranges, si nombreuses qu'elles
atteignaient la moitié de la fortune totale, parlait d'attaquer
le testament; et madame de Lachesnaye, poussée par son mari, se
montrait particulièrement dure contre son ancienne amie Séverine,
qu'elle chargeait des soupçons les plus graves.  D'autre part, la
pensée d'une preuve, à laquelle Roubaud n'avait pas songé
d'abord, le hantait maintenant d'une peur continue: la lettre
qu'il avait fait écrire à sa femme afin de décider Grandmorin à
partir, cette lettre qu'on allait retrouver, si celui-ci ne
l'avait pas détruite, et dont on pouvait reconnaître l'écriture.
Heureusement, les jours passaient, rien ne s'était encore
produit, la lettre devait avoir été déchirée.  Chaque citation
nouvelle, au cabinet du juge d'instruction, n'en demeurait pas
moins, pour le ménage, une cause de sueurs froides, sous leur
correcte attitude d'héritiers et de témoins.

Deux heures sonnèrent.  Jacques parut à son tour.  Lui, arrivait
de Paris.  Tout de suite, Roubaud s'avança, la main tendue, très
expansif.

--Ah!  vous aussi, on vous a dérangé...  Hein!  est-ce ennuyeux,
cette triste affaire qui n'en finit pas!

Jacques, en apercevant Séverine, toujours assise, immobile,
venait de s'arrêter net.  Depuis trois semaines, tous les deux
jours, à chacun de ses voyages au Havre, le sous-chef le comblait
de prévenances.  Même, une fois, il avait dû accepter à déjeuner.
Et, près de la jeune femme, il s'était senti frémir de son
frisson, dans un trouble croissant.  Allait-il donc la vouloir
aussi, celle-là?  Son coeur battait, ses mains brûlaient, à voir
seulement la ligne blanche de son cou, autour de l'échancrure du
corsage.  Aussi était-il désormais fermement résolu à la fuir.

--Et, reprit Roubaud, que dit-on de l'affaire, à Paris?  Rien de
nouveau, n'est-ce pas?  Voyez-vous, on ne sait rien, on ne saura
jamais rien...  Venez donc dire bonjour à ma femme.

Il l'entraîna, il fallut que Jacques s'approchât, saluât
Séverine, gênée, souriante de son air d'enfant peureux.  Il
s'efforçait de causer de choses indifférentes, sous les regards
du mari et de la femme qui ne le quittaient pas, comme s'ils
avaient tâché de lire, au-delà même de sa pensée, dans les
songeries vagues où lui-même hésitait à descendre.  Pourquoi
était-il si froid?  pourquoi semblait-il chercher à les éviter?
Est-ce que ses souvenirs se réveillaient, est-ce que c'était pour
les confronter avec lui qu'on les avait rappelés?  Cet unique
témoin qu'ils redoutaient, ils auraient voulu le conquérir, se
l'attacher par des liens d'une fraternité si étroite, qu'il ne
trouvât plus le courage de parler contre eux.

Ce fut le sous-chef, torturé, qui revint à l'affaire.

--Alors, vous ne vous doutez pas pour quelle raison on nous cite?
Hein!  peut-être y a-t-il du nouveau?

Jacques eut un geste d'indifférence.

--Un bruit circulait tout à l'heure, à la gare, lorsque je suis
arrivé.  On parlait d'une arrestation.

Les Roubaud s'étonnèrent, très agités, très perplexes.  Comment,
une arrestation?  personne ne leur en avait soufflé mot!  Une
arrestation faite, ou une arrestation à faire?  Ils l'accablaient
de questions, mais il n'en savait pas davantage.

A ce moment, dans le couloir, un bruit de pas éveilla l'attention
de Séverine.

--Voici Berthe et son mari, murmura-t-elle.

C'étaient, en effet, les Lachesnaye.  Ils passèrent très raides
devant les Roubaud, la jeune femme n'eut pas même un regard pour
son ancienne camarade.  Et un huissier les introduisit tout de
suite dans le cabinet du juge d'instruction.

--Ah bien!  Il faut nous armer de patience, dit Roubaud.  Nous
sommes là pour deux bonnes heures...  Asseyez-vous donc!

Lui-même venait de se placer à gauche de Séverine, et de la main
il invitait Jacques à se mettre de l'autre côté, près d'elle.
Celui-ci resta debout un instant encore.  Puis, comme elle le
regardait de son air doux et craintif, il se laissa aller sur la
banquette.  Elle était très frêle entre eux, il la sentait d'une
tendresse soumise; et la tiédeur légère qui émanait de cette
femme, pendant leur longue attente, l'engourdissait lentement,
tout entier.

Dans le cabinet de M. Denizet, les interrogatoires allaient
commencer.  Déjà l'instruction avait fourni la matière d'un
dossier énorme, plusieurs liasses de papiers, revêtues de
chemises bleues.  On s'était efforcé de suivre la victime depuis
son départ de Paris.  M. Vandorpe, le chef de gare, avait déposé
sur le départ de l'express de six heures trente, la voiture 293
ajoutée au dernier moment, les quelques paroles échangées avec
Roubaud, monté dans son compartiment un peu avant l'arrivée du
président Grandmorin, enfin l'installation de celui-ci dans son
coupé, où il était certainement seul.  Puis, le conducteur du
train, Henri Dauvergne, interrogé sur ce qui s'était passé à
Rouen, pendant l'arrêt de dix minutes, n'avait pu rien affirmer.
Il avait vu les Roubaud causant, devant le coupé, et il croyait
bien qu'ils étaient retournés dans leur compartiment, dont un
surveillant aurait refermé la portière; mais cela restait vague,
au milieu des poussées de la foule et des demi-ténèbres de la
gare.  Quant à se prononcer si un homme, le fameux assassin
introuvable, avait pu se jeter dans le coupé, au moment de la
mise en marche, il croyait l'aventure peu vraisemblable, tout en
en admettant la possibilité; car elle s'était, à sa connaissance,
déjà produite deux fois.  D'autres employés du personnel de
Rouen, questionnés aussi sur les mêmes points, au lieu d'apporter
quelque lumière, n'avaient guère qu'embrouillé les choses, par
leurs réponses contradictoires.  Cependant, un fait prouvé,
c'était la poignée de main donnée par Roubaud, de l'intérieur du
wagon, au chef de gare de Barentin, monté sur le marchepied: ce
chef de gare, M. Bessière, l'avait formellement reconnu comme
exact, et il avait ajouté que son collègue était seul avec sa
femme, qui, couchée à demi, paraissait dormir tranquillement.
D'autre part, on était allé jusqu'à rechercher les voyageurs,
partis de Paris dans le même compartiment que les Roubaud.  La
grosse dame et le gros monsieur, arrivés tard, à la dernière
minute, des bourgeois de Petit-Couronne, avaient déclaré que,
s'étant assoupis tout de suite, ils ne pouvaient rien dire; et
quant à la femme noire, muette en son coin, elle s'était dissipée
comme une ombre, il avait été absolument impossible de la
retrouver.  Enfin, c'était d'autres témoins encore, le fretin,
ceux qui avaient servi à établir l'identité des voyageurs
descendus ce soir-là à Barentin, l'homme devant s'être arrêté là:
on avait compté les billets, on était arrivé à connaître tous les
voyageurs, sauf un, justement un grand gaillard, la tête
enveloppée d'un mouchoir bleu, que les uns disaient vêtu d'un
paletot et les autres d'une blouse.  Rien que sur cet homme,
disparu, évanoui ainsi qu'un rêve, il y avait au dossier trois
cent dix pièces, d'une confusion telle, que chaque témoignage y
était démenti par un autre.

Et le dossier se compliquait encore des pièces judiciaires: le
procès-verbal de constat rédigé par le greffier que le procureur
impérial et le juge d'instruction avaient emmené sur le théâtre
du crime, toute une volumineuse description de l'endroit de la
voie ferrée où la victime gisait, de la position du corps, du
costume, des objets trouvés dans les poches, ayant permis
d'établir l'identité; le procès-verbal du médecin, amené
également, une pièce où, en termes scientifiques, était
longuement décrite la plaie de la gorge, l'unique plaie, une
affreuse entaille faite avec un instrument tranchant, un couteau
sans doute; d'autres procès-verbaux encore, d'autres documents
sur le transport du cadavre à l'hôpital de Rouen, sur le temps
qu'il y était resté, avant que sa décomposition remarquablement
prompte eût forcé l'autorité à le rendre à la famille.  Mais, de
ce nouvel amas de paperasses, demeuraient seulement deux ou trois
points importants.  D'abord, dans les poches, on n'avait retrouvé
ni la montre, ni un petit portefeuille, où devaient être dix
billets de mille francs, somme due par le président Grandmorin à
sa soeur, madame Bonnehon, et que celle-ci attendait.  Il aurait
donc semblé que le crime avait eu le vol pour mobile, si d'autre
part une bague, ornée d'un gros brillant, n'était restée au
doigt.  De là encore toute une série d'hypothèses.  On n'avait
malheureusement pas les numéros des billets de banque; mais la
montre était connue, une montre très forte, à remontoir, portant
sur le boîtier les deux initiales entrelacées du président et
dans l'intérieur un chiffre de fabrication, le numéro 2516.
Enfin, l'arme, le couteau dont l'assassin s'était servi, avait
donné lieu à des recherches considérables, le long de la voie,
parmi les broussailles environnantes, partout où il aurait pu
être jeté; mais elles étaient demeurées inutiles, l'assassin
devait avoir caché le couteau, dans le même trou que les billets
et la montre.  On avait seulement ramassé, à une centaine de
mètres avant la station de Barentin, la couverture de voyage de
la victime, abandonnée là, comme un objet compromettant; et elle
figurait parmi les pièces à conviction.

Lorsque les Lachesnaye entrèrent, M. Denizet, debout devant son
bureau, relisait un des premiers interrogatoires, que son
greffier venait de chercher dans le dossier.  C'était un homme
petit et assez fort, entièrement rasé, grisonnant déjà.  Les
joues épaisses, le menton carré, le nez large, avaient une
immobilité blême, qu'augmentaient encore les paupières lourdes,
retombant à demi sur de gros yeux clairs.  Mais toute la
sagacité, toute l'adresse qu'il croyait avoir, s'étaient
réfugiées dans la bouche, une de ces bouches de comédien jouant
leurs sentiments à la ville, d'une mobilité extrême, et qui
s'amincissait, dans les minutes où il devenait trè

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