Barnabé
by Ferdinand Fabre · French · Gutenberg #51179 · 551,765 chars · public domain (US)
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Title: Barnabé
Author: Ferdinand Fabre
Release date: February 11, 2016 [eBook #51179]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNABÉ ***
NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
BARNABÉ
OUVRAGES
DE
_FERDINAND FABRE_.
LES COURBEZON 1 vol.
(ouvrage couronné par l’Académie française.)
JULIEN SAVIGNAC 1 vol.
MADEMOISELLE DE MALAVIEILLE 1 vol.
LE CHEVRIER 1 vol.
L’ABBÉ TIGRANE 1 vol.
LE MARQUIS DE PIERRERUE:—LA RUE DU PUITS-QUI-PARLE 1 vol.
—— —— —LE CARMEL DE VAUGIRARD 1 vol.
BARNABÉ 1 vol.
BARNABÉ
PAR
FERDINAND FABRE
[Illustration: LOGO]
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
_Libraire de la Société des Gens de Lettres_
PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D’ORLÉANS
1875
Tous droits réservés.
_Je dédie ce livre_
_à_
_HECTOR MALOT,_
_Comme un témoignage de mon amitié._
_FERDINAND FABRE._
_Septembre 1874._
TABLE DES MATIÈRES.
Page
PRÉAMBULE 1
LIVRE PREMIER——_LA COMÉDIE_
I. 7
II. 16
III. 29
IV. 40
V. 50
VI. 60
VII. 69
VIII. 80
IX. 93
X. 104
LIVRE DEUXIÈME—_L’IDYLLE_
I. 117
II. 129
III. 144
IV. 156
V. 171
VI. 185
VII. 197
VIII. 209
IX. 222
X. 233
LIVRE TROISIÈME—_LE DRAME_
I. 249
II. 262
III. 274
IV. 286
V. 301
VI. 316
VII. 330
VIII. 343
IX. 358
X. 377
CONCLUSION 399
BARNABÉ
_PRÉAMBULE_
...C’est une chose désolante! On m’écrit du Midi qu’un à un les
ermitages se ferment, que les ermites, besace au dos, quittent leurs
chapelles solitaires et qu’on ne les voit plus revenir. Les ordres
sont-ils partis de la préfecture ou de l’évêché? Des deux côtés à la
fois, pense-t-on. Quel dommage! Ah! le pittoresque, cette richesse de
nos contrées, va perdre singulièrement!
Mon Dieu, je sais bien que les _Frères libres de Saint-François_, comme
aimaient à se faire appeler les membres de cette corporation absolument
laïque, avaient à la longue infiltré dans la pratique de la règle plus
de liberté qu’il ne convenait. Par exemple, il était peu édifiant, à
Bédarieux, de voir, le lundi, jour de marché, les ermites des montagnes
voisines sortir du cabaret de la _Grappe-d’Or_ en titubant, en se
bousculant, en vociférant, puis regagner, à la nuit, leurs demeures
isolées en décrivant des zigzags ridicules dans la poussière des
chemins...
Mais puisque ces frocards grotesques, qu’on regardait s’en aller
«_dodelinant de la tête et marmottant de la bouche_,» ne scandalisaient
en aucune façon nos populations méridionales, qui ne confondirent
jamais les détenteurs des ermitages avec les curés des paroisses,
pourquoi leur enlever violemment ces moines fantaisistes, sans
caractère religieux véritable, recrutés dans les fermes, non dans les
séminaires, paysans dans le fond, nullement prêtres, et capables, quand
la besogne pressait aux champs, de manœuvrer pour le premier venu ou
la serpette dans la vigne, ou la gaule dans l’olivette, ou la faucille
dans les blés? Hélas! ils avaient leurs faiblesses, paraît-il, et ces
faiblesses les ont perdus.
Qui tiendra désormais les ermitages en état? Va-t-on laisser
s’écrouler, à la cime de nos montagnes sourcilleuses, ces maisonnettes
parfois si gaies, parfois si terribles, selon les dispositions
gracieuses ou violentes du site, mais toujours si hospitalières et si
charmantes?
En décembre, étiez-vous surpris par la neige, chassant la grive
parmi les genévriers de Camplong, ou le lièvre dans les pierrailles
semées de thym de Lunas, vite vous couriez frapper à l’ermitage de
Saint-Sauveur ou à celui de Notre-Dame de Nize, et vous étiez accueilli
à bras ouverts. Quel feu flambant de ramures sèches de châtaigniers
dans l’âtre, et quelles santés à saint Hubert avec le vin quêté aux
meilleurs endroits du pays! Pour les chiens, vous n’aviez pas à vous
en occuper; cela regardait l’ermite, qui les caressait, les pansait
s’ils étaient blessés, et les installait en un coin sur de la paille
fraîche, une écuelle bien remplie sous le nez. Ces braves Frères libres
de Saint-François, quel entrain, quelle verve et quels rires éclatants
avec les chasseurs!
Du reste, il était de tradition en nos Cévennes, quand le titulaire
d’un ermitage venait à mourir, de lui donner pour successeur un homme
«_gai et bien délibéré_.» Les curés exigeaient bien du candidat
certaines garanties: il fallait qu’il fût réputé honnête par toute
la contrée, qu’il pratiquât très ostensiblement la religion,
qu’il fût célibataire ou veuf... Mais il avait beau réunir les
conditions requises, si on lui connaissait l’esprit morose, il était
impitoyablement rejeté.
«Avant d’endosser l’habit de saint François, va-t-en apprendre à rire,»
dit un jour Simon Garidel, maire des Aires, à un rustre mélancolique
qui sollicitait en larmoyant son appui pour obtenir l’ermitage de
Saint-Michel.
* * * * *
Maintenant, un mot, au point de vue historique, sur nos ermites
cévenols.
_La Confrérie des Frères libres de Saint-François_, qui vient de
disparaître, était fort ancienne; les renseignements puisés aux
meilleures sources en font remonter l’établissement dans nos pays au
commencement du treizième siècle, à la guerre des Albigeois.
Après le sac de Béziers, des reîtres, détachés des bandes de Simon de
Montfort, s’éparpillèrent dans nos villages où, trouvant le vin bon,
les femmes jolies, ils contractèrent des alliances et se fixèrent.
Mais le mariage et le jus de nos vignes plantureuses n’eurent pas
des douceurs égales pour tous ces guerriers vagabonds. On compta bon
nombre de réfractaires. Ceux-ci, gens farouches, échappés sans doute
des cloîtres, que le légat Pierre de Castelnau avait fait ouvrir
à deux battants pour grossir les rangs des Croisés, une fois les
hérétiques dépêchés par le fer et le feu, ne songèrent qu’à revenir
à la vie paisible du couvent. A la cime de nos montagnes, qu’ils
avaient couvertes de ruines, ils se bâtirent d’étroits sanctuaires, et
d’autorité, sous le vocable d’«_ermites_», s’en impatronisèrent les
maîtres. Ce fut seulement vers 1218, quand le concile de Latran eut
reconnu solennellement l’Ordre des Franciscains, que nos Réguliers sans
règle des Cévennes s’arrogèrent le nom pompeux de _Frères libres de
Saint-François_.
Après la mort de ces moines-soldats, comme nos populations
enthousiastes goûtaient fort les pèlerinages, les abbayes sur le
territoire desquelles on avait édifié ces chapelles rustiques, en
prirent la direction souveraine, en y maintenant un frère-lai, lequel,
veuf de toute onction sacerdotale, vivait au milieu des paysans,
recevait leurs aumônes, et, aux termes de la Chronique, avait la
mission expresse de les «_édifier_». La célèbre abbaye de Joncels
pourvut, durant des siècles, à nos ermitages de la haute vallée d’Orb.
A la Révolution française, éclipse totale des Frères libres de
Saint-François; on n’en découvre la trace nulle part.
Cependant, dès 1805, l’apaisement s’était fait dans les esprits, et
le catholicisme, un moment aboli, ayant reparu triomphant depuis le
Concordat, on parla, chez nous, de restaurer les pèlerinages aux
chapelles votives. Les chapelles étaient bien demeurées debout; mais où
retrouver les ermites? Le fait est que les curés des paroisses, heureux
de céder à l’entraînement général, chargèrent des laïques pieux du soin
de nettoyer les ermitages et de mettre ces sanctuaires, dédiés aux
saints de la contrée, dans un état de décence qui permît d’y célébrer
la messe, au jour marqué des processions.
Jusqu’en 1819, ce furent ces honnêtes et dévots paysans—tantôt le
maître d’école, tantôt le sacristain, quelquefois le maire lui-même du
village—qui furent les ermites bénévoles de Saint-Michel des Aires ou
de Notre-Dame de Cavimont.
Mais vers cette époque, tout changea brusquement. Amnistiés d’avance
par l’exaltation religieuse que, sur divers points de nos campagnes, la
plantation des croix de Mission avait portée au paroxysme, quelques-uns
des laïques affectés à l’entretien des ermitages, se réclamant de
la tradition, osèrent revêtir l’habit monastique et ressusciter la
corporation éteinte des Frères libres de Saint-François.
En vain les desservants, effrayés d’une telle audace, en appelèrent-ils
à l’autorité diocésaine; les évêques, enfiévrés eux-mêmes par
l’excitation devenue endémique, négligèrent de prendre une décision et
finirent par fermer les yeux.
C’est grâce à cette tolérance inouïe, qui prit sa source, nous en
sommes convaincu, dans un sentiment respectable de propagande pieuse,
que, durant quarante années, nous avons vu, dans tout le midi de la
France, les Frères libres de Saint-François, rustauds masqués en
Religieux, commettre toutes sortes d’exactions. Au lieu de se vouer
exclusivement, ainsi que l’avaient fait les soldats de Simon de
Montfort ou les frères-lais des abbayes, à la propreté des sanctuaires
rustiques, ils quêtèrent partout pour vivre, et comme l’argent
salit ceux qui n’ont pas l’âme assez haute pour le mépriser, nos
ermites-paysans se vautrèrent dans l’ignominie.
Certes, le clergé des campagnes, si méritant, si respecté au pays
cévenol, tenta tous les moyens pour rendre les Frères libres plus
dignes de l’habit qu’ils s’étaient indûment attribué. Rien n’y fit.
L’homme de la terre resta, sous le froc, âpre, violent, purement
instinctif comme sous le sarrau, et il n’a pas fallu moins que la
gendarmerie pour délivrer la religion d’auxiliaires capables seulement
de la compromettre et de la déshonorer.
LIVRE PREMIER
_LA COMÉDIE_
I
M. Brémontier, mon maître d’école, me prouve qu’il a du nerf.
Dans mon enfance, la haute vallée d’Orb, à elle seule, comptait
six ermitages: Notre-Dame de Nize, Saint-Pantaléon de Boubals,
Saint-Sauveur de Camplong, Saint-Raphaël de la Bastide, Saint-Michel
des Aires et Notre-Dame de Cavimont. Trop jeune à dix ans pour être
autorisé à suivre les processions qui, à certains jours de fête, au
branle-bas de toutes les cloches de la ville, escaladaient nos rudes
pics cévenols vers les chapelles votives, je me souviens encore
avec quel étonnement ébahi je contemplais les Frères libres de
Saint-François, soit que le frère Barnabé, envoyé par mon oncle, curé
des Aires, vînt nous voir à la maison, soit que par hasard j’avisasse
un de ses confrères dans la rue. Tout me charmait en eux: et le miroir
du bourdon, et les coquilles de la pèlerine, et la croix en laiton de
l’énorme chapelet.
—Frère, une image!... Je vous en prie, Frère, donnez-moi une image!
Lui s’arrêtait court, tirait un rouleau de papier des profondeurs
de ses grandes poches, le dépliait à mes yeux éblouis, découpait
prestement un saint ou une sainte avec son couteau aiguisé comme un
rasoir, et me remettait son cadeau en me demandant ma demeure et mon
nom.
—Voilà notre maison, répondais-je levant la main.
Souvent il me suivait, et ma mère reconnaissait sa générosité envers
moi, tantôt par un long pli de saucisses, tantôt par une grosse tranche
de jambon. Quelquefois, ayant feint de m’oublier, le finaud paraissait
juste au moment où nous nous mettions à table, et, malgré mon père,
un peu bien surpris de l’arrivée d’un pareil convive, ma mère lui
indiquait un siége. Pauvre mère! pauvre mère!...
J’avais fini par faire la connaissance presque intime des six ermites
de la vallée; je savais leurs noms, et les jours de foire, bien sûr
de les voir arriver tous les six pour quêter dans la foule, j’allais
les attendre au pont de la rivière d’Orb, à l’entrée du faubourg
Saint-Louis.
—Hé! frère Barnabé!... Hé! frère Venceslas!... Hé! frère
Barthélemy!... Hé! frère Adon!... Hé! frère Agricol!... Hé! frère
Gratien!... m’écriais-je, les appelant au fur et à mesure qu’ils
passaient et battant joyeusement des mains.
Combien de fois je fus admis à l’honneur de les soulager de leur besace
encore vide ou à celui encore plus grand de marcher, tenant entre mes
doigts la croix luisante de leur chapelet flottant! Mes camarades—des
gamins ébouriffés—m’enviaient tant de préférences, et nous regardaient
défiler, les yeux pleins de cette bonne grosse envie des enfants, d’où
les luttes, les douleurs, les déconvenues de la vie n’ont pas encore
chassé la naïveté.
—Est-il heureux! avaient-ils l’air de me crier avec une sorte de rage.
En effet, j’étais heureux. Songez donc, être devenu l’ami des ermites,
qui distribuaient des images, racontaient des histoires merveilleuses,
et, au besoin, si mon gousset sonnait creux, pouvaient payer ma place à
la _comédie_.
Ah! la comédie!...
Chez nous, tout spectacle, de quelque nature qu’on le suppose,
s’appelait la comédie. Une représentation de _Sainte Geneviève de
Brabant ou l’Innocence reconnue_, dans un vaste hangar de la rue du
Moulin-à-l’Huile, comédie! Les tours de passe-passe d’un escamoteur
ambulant dans une maison suspecte du quartier du Château, comédie! Un
combat féroce entre des ours pyrénéens et nos terribles chiens-loups
des Cévennes, sous la tente, au Planol, petite place située au bout de
la grande rue, comédie, toujours comédie!
A ces réunions bruyantes, les Frères libres de Saint-François n’avaient
garde de manquer. Que de fois, je vis les têtes des ermites Barnabé
Lavérune et Venceslas Labinowski, deux robustes gaillards, grands
comme des peupliers de la rivière d’Orb, émerger au-dessus de la foule!
Que de fois, j’entendis leurs éclats de rire détonner sur l’assistance
pareils à des fanfares joyeuses! Que de fois je me sentis transporté
par leurs applaudissements frénétiques, soit que Geneviève de Brabant
eût fait faire une gentille cabriole à sa biche, soit que l’escamoteur
fort habilement eût extrait sa muscade du nez d’un paysan tout ébaubi,
soit que nos chiens, race obstinée et courageuse, eussent roulé sous le
poteau du cirque l’ours, hurlant, ensanglanté, vaincu.
Cependant, si je voyais avec plaisir tous les ermites de la haute
vallée d’Orb, j’avoue que deux seulement me tenaient au cœur: Barnabé
Lavérune, frère de Saint-Michel des Aires, et Venceslas Labinowski,
frère de Notre-Dame de Cavimont. Pour Barnabé, la chose allait de soi.
Ermite de Saint-Michel des Aires, petit village des bords de la rivière
dont mon oncle était desservant, il n’avait jamais cessé de fréquenter
chez nous. Depuis des années, il était comme une sorte de trait d’union
ambulant entre le presbytère des Aires et notre maison de la rue de la
Digue. Mon oncle avait-il besoin que ma mère lui achetât un rabat neuf;
sa gouvernante Marianne, pour fêter quelque gros doyen des environs,
manquait-elle de pâtisseries:—«Barnabé!» lui criait-on.—Il partait.
Du reste, il était le premier Frère libre de Saint-François que j’eusse
vu. Puis il possédait un âne... oh! un âne! Il s’appelait Baptiste. Un
jour, Barnabé eut la patience admirable, comme je m’entêtais à vouloir
monter sur sa bête, de me faire faire le tour de la ville, tenant la
bride de Baptiste à la main. Le brave homme!
Les circonstances et les considérations de famille n’entraient pour
rien dans l’affection que, dès longtemps, j’avais vouée au frère
Labinowski. Je m’étais attaché à lui spontanément, charmé par la
douceur de sa voix, l’affabilité séduisante de ses manières. Oh! il
n’avait eu besoin de me bourrer les poches ni d’images ni de médailles.
Les jours où l’ermite de Cavimont paraissait à Bédarieux, je ne le
quittais point d’une semelle, et lui, brusque, hautain, sévère, qui ne
savait souffrir aucun enfant auprès de sa personne, me prenait par la
main et m’amenait partout, même au cabaret. Quels bons petits dîners
en un coin de la _Grappe-d’Or_, tandis que ma famille, inquiète, me
cherchait par toute la ville!
Comme il était Polonais et parlait assez mal le français, je rendais
quelques menus services au frère Venceslas: il n’était pas rare, par
exemple, que je l’aidasse à formuler ses demandes d’argent aux portes
des riches où il osait aller frapper, car l’ermite de Cavimont n’eût
accepté, lui, ni saucisse, ni boudin, ni lard, ni victuailles d’aucune
sorte. Il lui fallait de l’argent, rien que de l’argent. Il se disait
le dernier rejeton d’une famille noble de son pays, et certainement sa
tournure fière, ses façons un peu insolentes étaient bien faites pour
donner quelque vraisemblance à de pareilles prétentions.
Bien que je marchasse à peine sur mes onze ans, et qu’il y eût quelque
naïveté à m’abreuver de longs récits, cet homme ne tarissait pas avec
moi sur ses aventures. Il avait fait la guerre en Pologne en 1831;
s’était distingué au premier rang; avait traversé la Russie sur un
chariot au milieu des tourbillons de neige et des bandes hurlantes
de loups affamés; avait passé trois ans en Sibérie; s’était sauvé
après avoir tué deux de ses gardiens; avait pu gagner la France, et
le chanoine Kostka, arrière petit-neveu de saint Stanislas Kostka, de
Pologne, aujourd’hui prêtre auxiliaire de Saint-Roch, à Montpellier,
lui avait obtenu de monseigneur l’évêque l’ermitage de Notre-Dame de
Cavimont...
J’ai toujours pensé qu’en récitant à un enfant le long journal de sa
vie, le frère Venceslas n’avait d’autre but que de s’exercer dans la
pratique de notre langue, laquelle lui devenait, me disait-il, de
première nécessité.
* * * * *
Mais Barnabé, un peu marri sans doute de l’abandon où je le laissais
les jours de foire et de marché, me dénonça à mes parents comme allant
mendier aux portes avec l’ermite de Cavimont et poussant les choses
jusqu’à tendre la main pour lui. Le coup était de bonne guerre, il
porta. Mon père, furieux, me reconduisit lui-même chez M. Brémontier,
le maître d’école avec qui je labourais péniblement les premières pages
de l’_Epitome_, et me recommanda au chapitre.
M. Brémontier, un sous-officier du premier empire échappé de
la Bérésina,—pourquoi ne s’y était-il pas noyé avec tant
d’autres!—n’avait pas besoin de stimulant, quand il s’agissait de
dauber ses élèves. Il me réprimanda de sa grosse voix bourrue. Puis,
quand mon père fut sorti, décrochant un nerf de bœuf, jaune, desséché,
noueux, qui pendait derrière la porte, il m’en asséna le long des
épaules plusieurs coups qui me jetèrent à plat sur le carreau.
—Cela t’apprendra! ricanait mon bourreau, cela t’apprendra!
Cela ne m’apprit rien; car, un mois après, comme les souvenirs de cette
scène s’étaient effacés, et que ma mère, indignée des brutalités du
maître d’école, avait presque congédié Barnabé, première cause de mon
malheur, je parvins à dépister la surveillance des miens et à me rendre
bien en avant de la ville pour attendre Venceslas. Justement nous
étions au 22 septembre, jour où se tient, à Bédarieux, la foire la plus
belle, la plus populeuse de l’année. Evidemment, l’ermite de Cavimont
ne pouvait manquer de passer bientôt sur la route d’Hérépian. Je me
rasai dans un champ, au milieu d’une luzernière assez haute, derrière
une haie épaisse, non loin de la grange de M. Lautrec, et j’attendis.
Des paysans, des paysannes défilaient sous mon œil attentif, les hommes
juchés royalement sur leurs montures, les femmes marquant la trace de
leurs pieds nus dans les ornières du chemin. Je vis passer M. Combal,
maire des Aires. Il se prélassait à califourchon sur un mulet noir
magnifique et avait en croupe sa fille Juliette, toute fraîche et toute
contente. Sa femme, la Combale, courbée sur un bâton tout défléchi par
le service, cheminait péniblement à quelques pas. Pourquoi Juliette
laissait-elle sa mère se fatiguer ainsi, au lieu de lui céder sa place
et de marcher? Ah! mauvais cœur!... Sur un chariot attelé d’un gros
cheval de labour, je remarquai le marguillier Simon Garidel avec son
fils Simonnet. Il me parut que Simonnet faisait des signes à Juliette
Combal et lui souriait, mais je n’en suis pas sûr absolument. Je
reconnus encore bien des visages: entre autres celui de Jean Maniglier,
dit _Braguibus_, le joueur de fifre, le sorcier, le chanteur... Ah!
j’aperçus aussi M. Martin, curé d’Hérépian...
On jasait avec animation. Deux fois, au milieu de phrases volubiles,
je saisis au vol le nom de Venceslas. Que lui voulait-on? Je tendis
l’oreille. Plus rien...
Il allait sans doute arriver, le Frère que j’aimais tant! J’explorai la
route d’un regard rapide. Là-bas, un groupe de jeunes gens s’avançaient
en chantant. Je ne l’ai pas oublié, il était environ sept heures
du matin, et le soleil, émergeant au-dessus des montagnes comme la
gueule chauffée à blanc d’une fournaise, rougissait déjà les grands
blocs granitiques du mont Caroux.—Mon Dieu! mon Dieu! mon Venceslas
qui ne paraissait point.—Enfin le voilà! pensai-je, démêlant, dans
les derniers lambeaux de la brume matinale, à quelque distance de ma
luzernière, une longue silhouette couronnée d’un vaste chapeau.
On s’approchait. Ciel! c’était Barnabé. Mon oncle, maigre et pâle, se
tenait sur Baptiste, que son maître, armé d’une houssine, fouaillait
impitoyablement à tour de bras. Je reconnus également le personnage
qui, monté sur une mule aux yeux farouches, cheminait à côté de mon
oncle. C’était M. Anselme Benoît, le médecin des Aires et autres lieux.
Quand tout ce monde, parlant haut, frôla la haie qui me cachait, on
devine si ma tête disparut dans les hautes herbes et si je retins ma
respiration.
—Ce Venceslas est un véritable brigand de la Calabre! s’exclama frère
Barnabé de sa voix de basse profonde.
—C’est un scélérat digne de la corde! ajouta M. Anselme Benoît.
—C’est pis que tout cela, conclut mon oncle, frère Labinowski est un
sacrilége!
Ils s’éloignèrent.
II
Notre héros saigne du nez devant la statue de Paul Riquet, à Béziers.
Je fus atterré. Qu’avait fait Venceslas, mon Venceslas? Je restai
longtemps couché dans la luzerne, non que je redoutasse de me
montrer,—Barnabé et mon oncle étant passés, je n’avais désormais plus
rien à craindre,—mais je sentis tout à coup mes forces m’abandonner.
Que reprochait-on au Frère de Notre-Dame de Cavimont? Quel était son
crime? Dieu! moi qui étais l’ami de Venceslas, ne me trouverais-je pas
confondu dans l’accusation qui pesait sur lui? Certes, les jours de
foire, le curé des Aires, frère Barnabé, M. Anselme Benoît, quelquefois
M. Combal, le maire, avaient l’habitude de venir à Bédarieux; mais,
après le méchant coup de l’ermite de Cavimont, qui sait si ce n’était
pas pour me juger qu’ils y venaient aujourd’hui? Tous avaient un air
indigné bien fait pour justifier mes appréhensions.
La paralysie me gagnait les membres, et je me sentais la tête lourde.
Un instant, il me sembla que la haie vive qui me séparait du chemin
exécutait une sarabande folle autour de moi. Tout tournait: et la
grange de M. Lautrec avec son pigeonnier bariolé de pigeons, et les
longues rangées de mûriers de la Bastide, et le clocher de l’ermitage
de Saint-Raphaël, dont, à travers les touffes épaisses des saules
blancs, j’entrevoyais la toiture rouge, de l’autre côté de l’Orb.
J’ignore combien de temps je passai dans cet état d’écrasante
prostration. Oh! les peurs de l’enfance, qui les a oubliées! Mes
terreurs obsédantes—il était évident qu’à mon insu j’avais dû tremper
dans le forfait dont Venceslas s’était rendu coupable—finirent par
avoir raison de ma pensée haletante, de mes nerfs malades, et je
m’endormis, pelotonné dans ma luzernière comme un lapin que les chiens
ont traqué,—quels chiens féroces que nos pensées!—et qui retrouve
enfin son trou.
Quand je revins à moi, la route d’Hérépian à Bédarieux se trouvait
absolument déserte. Mes regards se portèrent au ciel. Le soleil avait
marché à pas de géant, et remplissait la vallée tout entière de
gerbes d’or à profusion. Qui sait? peut-être était-il tard déjà. Et
personne pour demander l’heure! Je me passai la main sur le front,
comme tout étourdi. Je pensai à ma mère, à mon père, qui en ce moment
sans doute se mettaient à table avec mon oncle, Barnabé, M. Anselme
Benoît... Comment les aborder?—Si je partais pour Notre-Dame de
Cavimont?—L’audace des enfants ne mesure pas les obstacles. Je me mis
debout et, sans plus ample délibération, par un bond de jeune chevreau,
je sautai sur le chemin.
—Et que fais-tu donc là, toi? me cria une voix féroce.
Je me retournai. O terreur! des broussailles de la haie je vis saillir
le bicorne d’un gendarme.
—Je ne fais rien... je ne fais rien...
—Veux-tu bien filer chez ton père, polisson, et laisser la justice
tranquille.
—La justice!... la justice!...
Je n’attendis pas qu’on me répétât le commandement, car on avait
commandé. Par le sentier de la grange de M. Lautrec, je gagnai les
bords de la rivière au pas de course, traversai vivement la passerelle
sur l’Orb, franchis le petit bois du Cros tout d’une haleine, et
rentrai dans la ville par le faubourg Trousseau.
Comme je passais devant l’église Saint-Alexandre, les douze coups de
midi sonnèrent à la grosse horloge du clocher.
* * * * *
Sauf mon père, que ses travaux d’architecture retenaient souvent dans
une vaste chambre au troisième, où il lavait à l’encre de Chine des
plans que je trouvais admirables, quand j’entrai, tout le monde était
assis autour de la table: mon oncle, le Frère, le médecin. Ma mère et
Marion, notre bonne, vaquaient dans la cuisine aux derniers apprêts du
repas.
—Tu cours donc toujours? me dit le curé des Aires voyant mon front
ruisselant.
—Vous comprenez, mon oncle, les jours de foire..., balbutiai-je.
Il m’embrassa et n’ajouta plus un mot.
—Eh bien! as-tu vu ton Venceslas aujourd’hui, pétiot? me demanda
Barnabé en m’allongeant une tape amicale sur la joue.
—J’étais au Planol tout à l’heure, répondis-je, esquivant la question,
et comme ces hommes de la Catalogne ont perdu l’ours qui leur restait,
cette après-midi on fera battre des ânes avec les chiens-loups de la
montagne. Si vous voulez que j’amène faire battre Baptiste?
—Est-il fou, cet enfant! s’écria le Frère: attacher ma bête au poteau
et la laisser tranquillement dévorer!
—Baptiste ruera pour se défendre comme les autres, dis-je.
Mon père entra.
Une fois la soupe dépêchée,—à Bédarieux, on la mange à midi,—chacun
respira.
—Savez-vous, demanda mon père, si l’on a mis la main sur le Frère de
Cavimont? Depuis ce matin, toute la ville est en rumeur à cause de lui.
—La gendarmerie est à ses trousses, répondit mon oncle; mais elle ne
l’a pas saisi.
—Le saisira-t-elle? intervint M. Anselme Benoît. Je ne le crois pas.
Venceslas Labinowski, qui a passé trois années en Sibérie, y dépista la
police russe. Comment n’échapperait-il pas à nos bons gendarmes? Ils
sont si bêtes!...
—Oh! pour ça, j’en réponds, interrompit Barnabé, éclatant de rire.
On leur en fait voir de grises tout de même, à ces pauvres gendarmes.
Et tenez, moi qui vous parle, une fois, à Saint-Pons, avec M.
Cœurdevache...
Il s’arrêta court.
—Une fois? interrogea mon oncle, arrêtant un regard sévère sur
l’ermite de Saint-Michel... Cette aventure n’est pas à votre louange,
et je vous invite à ne pas réveiller le souvenir de M. Cœurdevache, de
Saint-Pons.
Barnabé, subitement terrifié, laissa tomber son nez dans son assiette,
et dévora, sans oser relever la tête, le bouilli de mouton que ma mère
venait de lui servir.
—Mais enfin, reprit mon père, après un silence de quelques minutes,
vous qui êtes renseignés, fixez-moi sur cette aventure, car on la
raconte de mille façons.
—Voici la vérité vraie, dit mon oncle.
Et, ayant déposé avec précaution sa fourchette et son couteau, s’étant
essuyé les lèvres par ce geste à la fois solennel et recueilli dont les
ecclésiastiques contractent l’habitude à l’autel, il allait prendre son
élan, quand M. Anselme Benoît, lui faisant un signe:
—Prenez garde, monsieur le curé, vous êtes atteint d’une affection de
la gorge qui, pour le moment, n’offre rien de grave, je le crois, mais
qui vous condamne à de grands ménagements...
—Pourtant, mon ami..., hasarda le pauvre saint homme, pris brusquement
d’une légère toux.
—Vous voyez... vous voyez, s’écria le docteur, voilà une quinte! Quand
je vous le disais!... Taisez-vous, je vous en prie, et au besoin je
vous l’ordonne... Barnabé parlera pour vous. Il n’a pas la langue trop
mal pendue, notre Frère... Allons, Barnabé!
L’ermite leva sur l’assistance une face radieuse. Heureux de saisir la
balle au bond, avant d’avaler le morceau qui lui emplissait la bouche:
—Tous, ici, vous connaissez mon fils Félibien Lavérune?
barbouilla-t-il.
—Nous le connaissons, répondirent mon père et M. Anselme Benoît.
—Comme vous le savez, il est dans les horlogeries, et travaille
présentement à Moret, département du Jura, un pays aussi loin des Aires
que Pâques est loin de la Trinité. S’il vous faut son adresse, il
demeure rue des Balances, vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier...
—Eh! que nous fait votre fils! interrompit M. Anselme Benoît, prêt à
se fâcher. Parlez-nous de Venceslas Labinowski et laissez à tous les
diables Félibien Lavérune avec son bourrelier.
—Figurez-vous donc, poursuivit Barnabé, difficile à intimider,
figurez-vous donc que, toutes les fois que je vais à Béziers,—ce qui
m’arrive de cent en quarante, car les quêtes ne rapportent pas un fétu
de ce côté-là,—je n’en reviens jamais sans être allé boire un coup
chez M. Briguemal, horloger dans la rue Française. Pensez, c’est là que
Félibien apprit son métier; puis ce sont des gens si bien éduqués,
ces Briguemal! Madame Briguemal porte au cou une chaîne en or, en or
fin, s’il vous plaît, qui pèse au moins une demi-livre... Pour lors,
voici qu’avant-hier, vers les onze heures du soir, après avoir mis à
sec, de compagnie avec M. Briguemal, trois bouteilles de vin blanc de
Maraussan...
—Trois bouteilles! se récria mon oncle.
—Oh! des fioles de rien, aussi petites que des fioles d’apothicaire...
—Eh bien? demanda M. Anselme Benoît.
—Eh bien, je descendais pour me coucher vers l’_Auberge des
Deux-Mulets_, où m’attendait Baptiste, quand, traversant la Place de la
Citadelle, devinez qui j’aperçus sous les arbres de la promenade?...
Pardi! Venceslas... Ah! j’en jure Dieu, il me fallut plus d’un coup
d’œil pour le reconnaître. Ni froc, ni capuchon, ni pèlerine, ni
chapelet, ni chapeau de Frère; un monsieur, je vous prie, un monsieur,
le cigare à la bouche et la canne à la main. Etait-ce possible,
paradis du Seigneur? Le maraussan—un coquin de vin tout de même qui
fait des siennes sans en avoir l’air—ne m’avait-il pas brouillé les
vitres? Comptez que ce n’était pas tout: notre homme se pavanait
comme un roi, tenant à son bras gauche une femme qui laissait flotter
une écharpe de soie à sa taille et sur sa tête un bonnet à rubans...
Peut-être ne le savez-vous pas, mais moi qui ai voyagé, une fois
jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle et deux fois jusqu’à Rome, je vous
apprendrai qu’il y a comme ça, dans les grandes villes, des créatures
sans conduite ni religion qui...
—Barnabé! interrompit mon oncle avec un clignement d’yeux qui me
désignait.
L’ermite, trop prompt à battre l’amble sur un sujet scabreux, demeura
tout interdit.
—Continuez, voyons, c’est très amusant, lui dit M. Anselme Benoît.
Les rênes lui étant rendues, le Frère reprit carrière.
—Il y a au bout de la promenade de Béziers le piédestal de la statue
de Paul Riquet, un homme tout en bronze, à ce que l’on dit, de pied
en cap..... Vous allez voir... Semblablement au renard qui cherche
son terrier, je me faufilai derrière ce piédestal de marbre, et,
n’osant aborder mon couple sans être bien sûr du fait, je l’observai
attentivement... Monsieur le curé, fâchez-vous si vous ne pouvez
retenir votre colère: tout d’un coup, comme il n’y avait pas grand
monde rôdant par là, Venceslas prit cette femme dans ses bras et
l’embrassa, en répétant: «Catherine! Catherine!...»
—Barnabé, c’est inconvenant, à la fin! s’écria mon oncle.
—Je le sais, monsieur le curé. Aussi je ne fis ni une ni deux; je
sautai de ma cachette et posai cinq doigts au collet du Frère de
Cavimont.
«—Ah! rufian! ah! homme sans foi ni loi! lui criai-je.
«—Eh bien! qu’est-ce que je fais? eut-il le front de me répondre.
«—Comment, misérable, tu ne vois pas que tu déshonores le métier?
«—Alors, parce qu’on est Frère libre de Saint-François, on n’a pas le
droit de se promener avec sa sœur?
«—Ta sœur!... Est-ce que les sœurs ont des écharpes de soie et des
bonnets à rubans? Tu crois donc parler à un conscrit? Tu crois donc que
je ne connais pas les femmes, moi? J’ai été marié; la preuve, c’est que
j’ai un enfant dans les horlogeries, à Moret, département du Jura; et
je saisies femmes par cœur, les honnêtes aussi bien que...»
—Les autres, interjeta vivement mon oncle, toujours à l’affût de
quelque énormité.
«—Les honnêtes et les autres...» Mais comme je ne le lâchais mie, et
que mon poignet commençait à lui peser lourd sur la poitrine, sans que
j’y prisse méfiance, Venceslas passa une de ses jambes à travers les
miennes, fit un mouvement brusque de tout le corps, pareillement à
Baptiste quand je l’étrille à rebrousse-poil, et nous nous trouvâmes
séparés. Seulement lui disparaissait dans une ruelle obscure avec sa
Catherine, tandis que moi, étendu comme une bête morte sur le gravier
de la promenade, je ramassais un à un mes quatre membres endoloris
et essayais de les faire jouer. Quel coup! Je ne vis pas le fil de
la chose. C’est un coup de la Pologne sans doute... Je pus enfin me
relever, rattraper mon chapeau que la bise emportait, secouer la pauvre
soutane que me donna M. le curé, tout endommagée par la chute, et me
traîner jusqu’à un banc de pierre qui se trouvait là. Lorsque je fus
assis, je m’aperçus que le sang coulait de mon nez comme coule l’eau
claire de ma fontaine de Saint-Michel... Ah! scélérat de Venceslas! si
nous nous rencontrons jamais à la fourche de deux chemins!...
Mon oncle resta grave. Mon père réprima une furieuse envie de rire.
Quant à M. Anselme Benoît, moins discret, il éclata bruyamment.
* * * * *
Les transports exhilarants du docteur blessèrent l’ermite. Le paysan,
que l’ignorance où il se débat rend ombrageux, a comme nous la peur
terrible du ridicule. De ses deux petits yeux noirs, où la malice et la
colère pétillaient ensemble, il dévisagea d’abord M. Anselme Benoît,
placé en face de lui; puis, lestement, projetant son bras par-dessus la
table, il le saisit à l’épaule et le secoua.
Cette familiarité, qui dépassait toutes les bornes, ne parut offusquer
en aucune façon le médecin des Aires, un rustre qu’on avait arraché à
la charrue pour aller appliquer des cataplasmes à l’hôpital Saint-Eloi,
à Montpellier, et qui en était revenu trois ans après avec un diplôme
d’officier de santé; mais elle agréa médiocrement à mon père.
—Barnabé, dit-il au Frère, je crains un peu que vous ne confondiez ma
maison avec le cabaret de la _Grappe-d’Or_. Une autre fois, je vous
prierai de prendre votre repas à la cuisine, en compagnie de Marion.
—Et j’y serai mieux qu’avec vous, car Marion au moins ne se gaussera
pas de moi, riposta-t-il.
—Personne, ici, ne songe à se moquer de vous. On vous permet donc de
continuer l’histoire de Venceslas, à une condition pourtant, c’est que
vous surveillerez vos expressions.
—Mes expressions! mes expressions!... Ah ça! croyez-vous que moi,
j’ai, durant des années, poli comme vous le banc des écoles avec le
fond de mes chausses! J’étais vannier quand ce bon M. le curé, qui
avait dit un mot de la chose à Monseigneur, me fit présent d’une
soutane et du même coup m’accorda l’ermitage de Saint-Michel. Voilà.
Je parle donc avec les mots de chez nous, et, lorsque la langue se
trouve à court, les bras l’aident à finir la besogne... Je vous baille
présentement l’histoire amoureuse de Venceslas, et M. le médecin me rit
au nez. Qui sait s’il rirait d’aussi bon appétit, si je vous racontais
la sienne. Tout le monde connaît, aux Aires et dans les environs, que
les jupons ne lui font pas peur, à M. Anselme Benoît.
Mon oncle leva la tête et fut au moment de lancer quelques paroles
vives à Barnabé, peut-être à le sommer d’avoir à quitter la table; mais
un chatouillement qu’il éprouva soudain à la gorge lui ravit toute
haleine, et il recommença à tousser.
—Voilà ce dont vous êtes cause, vous! dit le docteur à l’ermite d’un
ton irrité.
Ce reproche atteignit profondément le Frère de Saint-Michel. Sa face se
crispa, et ses _vitres_, comme il appelait ses yeux, se troublèrent.
Obéissant à son cœur, resté bon dans la perversion native du sens
moral, il se leva et alla tomber à genoux aux pieds de mon oncle.
—Monsieur le curé, mon excellent monsieur le curé, je vous jure, foi
d’honnête homme, que je ne vous occasionnerai plus le moindre déplaisir.
Et, pour donner une idée des regrets qui lui bouleversaient l’âme, de
son poing fermé il s’asséna un coup terrible sur la poitrine.
Mon oncle, touché, se pencha. A l’étonnement général, il embrassa le
Frère.
—Pardonnez-lui tous, balbutia d’une voix éteinte le curé des Aires. Si
vous saviez avec quel dévouement Marianne et lui me soignèrent, pendant
la longue pneumonie qui m’a laissé cette affreuse toux... Ce pauvre
ermite!... Tout le temps que dura la crise, le jour, la nuit, Barnabé
ne déserta pas mon chevet, me souriant, m’encourageant, m’administrant
tisanes et potions, ses deux yeux inquiets fixés sur moi. Et comme
il était docile à la moindre parole de Marianne, comme il volait au
moindre geste, ici, là, partout où on avait besoin de l’envoyer! Ah!
il ne ressemble guère à Barthélemy Pigassou, ermite de Saint-Raphaël!
Barnabé seul, je m’en souviens, parvenait, sans me faire souffrir, à me
retourner dans mon lit, tantôt sur le côté gauche, tantôt sur le côté
droit, tantôt sur le dos. Un malade est toujours exigeant. Eh bien!
tous mes caprices ne purent lasser sa bonne volonté. Jusqu’au moment où
il me fut permis de me lever, le Frère se montra aussi serviable, aussi
empressé, aussi généreux. Et quelle joie quand il me vit debout! Je ne
puis y songer encore sans me sentir ému et sans lui redire ces mots que
je lui ai répétés si souvent: «Merci, mon Barnabé, merci!»
Il fut contraint de s’arrêter.
Il y eut un long moment de silence. Ma mère pleurait presque. Quant à
moi, il s’en fallait que je fusse à mon aise. Je n’avais plus faim.
III
Venceslas Labinowski, par des arguments péremptoires démontre qu’il
n’est pas boiteux.
Cependant le dîner, qui n’était pas près de finir, Marion ayant voulu
se distinguer, après avoir commencé d’une façon joyeuse, menaçait de se
terminer fort tristement. Chacun tenait les yeux fixés sur son assiette
et mangeait d’un air ennuyé. Le plus morne était mon père, désolé de
sa sévérité envers l’ermite de Saint-Michel, sévérité qui avait pu
affliger mon oncle, habitué à tout supporter du Frère et à tout lui
passer. Comment réparerait-il sa faute? C’est à quoi il songeait. A
la longue, rien ne lui sembla plus capable de faire oublier à Barnabé
l’admonestation un peu dure de tout à l’heure, que de l’inviter à
poursuivre le récit de l’aventure de Venceslas Labinowski. La mauvaise
humeur de l’ermite, s’il en conservait, disparaîtrait bientôt, noyée
dans les flots de son éloquence, un peu trop salée sans doute, mais
abondante, curieuse, singulièrement drôle et imagée.
—Eh bien, Barnabé, lui dit-il, vous nous avez mis l’eau à la bouche et
vous nous plantez là maintenant?
—Mais..... balbutia le Frère, promenant des yeux pleins d’hésitation
autour de la table.
—Il nous faut la fin de votre histoire, insista mon père.
—Il nous la faut absolument, appuya M. Anselme Benoît.
—Puis-je parler, monsieur le curé? demanda-t-il d’un ton humble,
presque piteux.
Mon oncle se contenta d’acquiescer du geste.
—Vous comprenez, dit l’ermite, repartant toutes voiles dehors,
que voir couler son sang rouge sur le gravier, à la nuit, dans une
ville étrangère, il y a là de quoi vous bouleverser tout l’estomac.
Pourtant je ne perdis pas la caboche. Je m’encourus à l’_Auberge
des Deux-Mulets_, où, m’étant plongé, comme fait un canard, quatre
ou cinq fois la tête dans l’abreuvoir aux bêtes, la fraîcheur de
l’eau arrêta la rivière de mon nez... Vous voyez d’ici la nuit que
je dus passer. Ah! je vous le déclare, je ne rêvai point, ainsi que
cela m’arrive quelquefois, de mon magot de Saint-Michel.—Vous ne le
répéterez à personne, mais sachez que, sans que ça paraisse, j’ai bien
six mille francs de bons écus blancs au fond d’un bas pour établir
Félibien, «_quand son heure sera venue_», comme on lit dans le saint
Evangile.—Au petit jour, je bridai hardiment Baptiste, et nous
allâmes rôder à travers la ville. Pour dire vérité, je comptais bien
achever de remplir l’outre de peau de bouc que ma bête portait sur son
dos et où il manquait dix litres encore; mais au fond, si j’allais
vaguer par tout Béziers, c’était dans l’espoir de rencontrer Venceslas.
Quelle bataille! Rien ne m’eût empêché d’assommer sur place ce vaurien,
ni ma soutane, ni mon bourdon, ni la règle de Saint-François, ni le
bon Dieu lui-même en personne. On est homme avant d’être ermite,
me semble-t-il... J’eus beau fouiller les places, les boulevards,
n’oublier aucune de ces ruelles où s’abritent, semblablement à des
taupes en leurs terriers, les méchantes femmes sans vergogne, pas
plus de Venceslas que sur ma main.—Oh! je rencontrai M. Briguemal.
Il allait porter une pendule à la sous-préfecture. Quelle pendule,
Seigneur-Jésus! Figurez-vous que c’était un homme en bronze, tout
pareil à Paul Riquet, et que les heures lui sonnaient dans le ventre...
—Avançons, Barnabé, avançons! interrompit M. Anselme Benoît.
—M. Briguemal fit jouer le grand ressort, puis...
—Et Venceslas? interjeta mon père.
—M’y voilà, les amis, m’y voilà...
Il se recueillit quelques secondes.
Il continua:
—Cependant notre promenade, de Saint-Aphrodise à Saint-Jacques et
de Saint-Jacques à la Madeleine,—il y a cinquante églises dans ce
Béziers, mais on n’y est pas plus dévot pour ça,—ennuyait visiblement
Baptiste, et d’autant plus que, un verre de vin par-ci, une bouteille
de vin par-là au pauvre Frère, l’outre de bouc était devenue comble
à souhait... Que faire?..... Peut-être, ayant rompu le licou de
Saint-François pour courir après Catherine, mon gueux de Venceslas, son
régal fini, était-il rentré à Notre-Dame de Cavimont.
«—En route, Baptiste, mon ami! m’écriai-je en montrant le chemin de
chez nous.
«Et nous laissâmes Béziers et M. Briguemal derrière les talons.
«Tout en cheminant, il me vint bien comme ça dans les esprits d’aller
au plus pressé, et, auparavant de bouter pieds à Saint-Michel, de
monter en droiture à Notre-Dame de Cavimont. Malheureusement, à la
descente de Pétafy, laquelle dévale profond pareille à une route qui
piquerait sa pointe en enfer, Baptiste eut un faux pas, s’abattit
sous sa charge un peu lourde en vérité, et mon outre s’endommagea.
J’arrangeai la chose vivement, ne pouvant souffrir que mon vin arrosât
les cailloux. Mais j’eus beau serrer de force la peau de bouc avec
ma ficelle, l’outre resta malade, et je dus songer à regagner la
maison sans pratiquer le moindre crochet. Une fois mon vin mis dans la
barrique, nous verrions bien du reste de quoi il retournerait entre
Venceslas Labinowski et moi. J’étais pour qu’il retournât une bonne
volée de coups de trique à rompre les os à ce Polonais.»
Il respira, vida son verre, s’essuya le front, puis reprit:
—Hier donc j’étais debout dès trois heures du matin... Quelle lune
grosse et ronde!... Vous comprenez, j’avais le plan de prendre mon
drôle entre les deux draps, la pie au nid, comme on dit. Je cassai une
croûte, dis un bonjour au vin nouveau, un petit bonjour de rien, car
il s’agissait de garder la tête en clarté, fis mes adieux à Baptiste,
et me voilà déboulant vers la vallée d’Orb. Une nuit aussi claire que
le jour, et pas un homme, pas une charrette sur la route. J’étais si
content que j’en riais tout seul.—A propos, j’oubliais d’ajouter que
moi, qui plus que pas un aime à accompagner ma marche du bourdon, je
n’avais pas pris le mien à cette fête. Il y aurait bagarre entre le
Frère de Cavimont et celui de Saint-Michel, il grèlerait des coups,
et je ne devais point exposer mon bourdon, lequel est joli, délicat,
orné des quatre animaux évangéliques taillés au couteau par Caramel,
de Bédarieux... Tenez! ce Caramel possède des doigts d’ange. Il m’a
montré une canne en buis, qu’il fabrique pour M. Lautrec, de la rue
du Château, qui vaut son pesant d’or. Il y a, pour appuyer la main,
une tête de chien parlante, et, à chaque nœud que forme le bois, il
a figuré des coquilles de la mer en tout pareilles à celles de ma
pèlerine. Il n’y manque rien, à ces coquilles de la mer...
—Allons, bon! s’écria M. Anselme Benoît; après M. Briguemal, c’est
Caramel à présent.
—Barnabé, dit mon père impatienté, il s’agit de Venceslas Labinowski.
Un moment, le Frère regarda dans le vide. Évidemment, perdu lui-même
dans la trame de son récit, qu’il compliquait à plaisir, il avait
quelque peine à se retrouver. Néanmoins, l’angoisse de ce rustre trop
prolixe ne fut pas de longue durée. Tout à coup, son œil vague redevint
vif et clair: l’esprit égaré entrevoyait sa route et de nouveau allait
y marcher librement.
Il poursuivit:
—En escaladant la côte de Cavimont, je réfléchis que peut-être
conviendrait-il, avant de sauter au combat, de s’armer les mains
d’un long et solide gourdin. Venceslas avait bataillé dans son pays
contre les armées des Russes, puis il était très expert dans la
savate polonaise, comme il m’en cuisait encore au nez. Justement, à
deux pas du sentier, l’aube, qui souriait à peine, me montra un épais
taillis de rouvres.—Ce taillis appartient à M. Étienne Baticol, maire
d’Hérépian.—J’y entrai, j’étendis le bras et je coupai un jeune plant.
Il était fort tout ensemble et souple à l’égal d’un osier. Il ferait
bon travailler avec cet instrument. Ah! je vous promets que j’atteignis
promptement le plateau de Cavimont. Deux enjambées, et je touchai à la
porte de l’ermitage.
«—Venceslas! Venceslas! m’écriai-je, descends de là-haut! Viens donc:
un particulier qui passe par ici aurait deux mots à te dire à l’oreille.
«J’attendis, mon bâton en arrêt.
«La maison garda le silence.
«—Venceslas! Venceslas Labinowski! criai-je encore.
«Et mon rouvre ébranla les volets du rez-de-chaussée. La danse
commençait.
«Aucune réponse... Ni les volets ni la porte ne bougèrent.
«—Je suis Barnabé, Barnabé Lavérune! dis-je, collant mes lèvres au
trou de la serrure. Descends! J’arrive pour te rendre ce que tu me
donnas à Béziers, près du piédestal de Paul Riquet...
«Un hibou que le jour levant dérangeait, car le ciel ouvrait de plus en
plus son grand œil du côté de la terre, sortit d’un trou de la muraille
et s’en alla battant des ailes. Voilà toute la réponse qu’on me fit.
«—Ohé! Frère sans conduite et sans règle! ohé! gibier de potence!
repris-je, frappant encore à tour de bras, tantôt la porte, tantôt les
volets. Ah! tu ne veux pas sortir du lit; tu trouves sans doute qu’il
est plus commode de faire le flambart sur les promenades des villes,
avec des femmes de perdition, que de regarder en face le visage de
l’honnête homme qui te réclame. Sois tranquille, je vas m’asseoir ici
sur ton seuil, et tu ne perdras rien pour attendre. Nous verrons, bête
féroce, quand la faim te fera sortir du terrier, si ta mère de la
Pologne te mit dans les veines de l’eau de sa cruche ou du véritable
sang.
«Pendant que je bataillais ainsi tout seul, le soleil avait montré le
bout de son nez. Aucun bruit sur le haut plateau de Cavimont, si ce
n’est celui des oisillons voletant parmi les buissons de cades poussés
aux crevasses du rocher. Je crois pourtant avoir ouï le cri rauque d’un
aigle. Vous savez, l’aigle noir des Hautes-Cévennes, assez rare chez
nous. Pour sûr, il y en avait un par là guettant quelque lièvre ou
quelque lapin, comme moi je guettais Venceslas.
«Ah ça! pensai-je, si finalement le Frère n’était pas revenu de ses
caravanes à Béziers!
«C’est toujours la bonne idée qui nous arrive la dernière... Mon
rouvre, très dur encore que très pliant, avait singulièrement endommagé
les volets de la fenêtre basse. Une des planches, mangée aux vers
sans doute, était tombée en morceaux sous mes frappements. Par cette
brèche, je regardai en l’intérieur de l’ermitage. Quel désordre, ciel
du bon Dieu! On eût dit que le diable était passé par là avec toute sa
clique de démons. Lit bouleversé et vide, chaises renversées, cruche
cassée au milieu de la pièce.—Quand je songe à Saint-Michel, où tout
reluit comme la prunelle de mon œil!—Je ne balançai pas une minute,
et je donnai un coup de poing dans une vitre en papier.—Quoi, un
ermitage si joli, et des vitres en papier aux fenêtres! Ça me fit mal
à voir...—L’espagnolette, peu assujettie, céda, et je m’insinuai dans
la maison. Je courus de la cave au grenier, tenant, bien entendu, mon
rouvre haut levé. Il faut des précautions en ce monde.
«O mes amis, quelle désolation! L’ermitage était pillé, pillé comme
par des voleurs, quand ils ne laissent aux gens que les yeux pour
pleurer. Les armoires, ouvertes à deux battants, ne contenaient plus
de linge; les tableaux des murailles—j’en avais connu trois dans des
cadres dorés représentant: le premier, Notre Seigneur donnant lui-même
notre règle à saint François; le second, Notre Seigneur aux Oliviers;
le troisième, la Sainte Vierge se promenant, entourée d’anges, sur le
plateau de Cavimont, avec sainte Anne, sa mère,—décrochés; les missels
où lisaient les curés voisins les jours de procession, emportés. Mon
pied heurta sur les dalles quelque chose qui fit du bruit, c’était la
clef de la chapelle.
«Pourvu qu’il ne l’ait pas dévalisée aussi, cet ennemi du bon Dieu! me
dis-je.
«J’y courus.
«Ah! je pleurerais tout mon soûl, quand j’y pense. Vous savez, monsieur
le curé, la couronne toute en diamants, qui valait bien au moins six
mille francs, un cadeau de madame la baronne de Serviès à Notre-Dame de
Cavimont, au temps où M. Courbezon était curé de Villecelle-Mourcairol,
volée. Le tabernacle était entr’ouvert. J’y fourrai l’œil. Le calice
d’argent, le saint-ciboire d’argent, l’ostensoir d’argent, volés.
Volées aussi les croix d’honneur que des malades dévots, anciens
soldats de Napoléon guéris par Notre-Dame, lui avaient baillées en
reconnaissance. Volés encore tous ces cœurs en or massif qui pendaient
aux gradins de l’autel, présents de personnes pieuses et pénitentes. Ce
misérable Venceslas, ce Polonais enragé, n’avait oublié aux murailles
de la chapelle que les béquilles des boiteux redressés par la Sainte
Vierge. Au fait, il avait laissé aussi, derrière la tribune du fond,
quelques bandages déposés là par ces gens qui ont des maladies au
bas-ventre...»
—Barnabé! murmura mon oncle, le regardant.
—Enfin, reprit-il, se frottant les mains, je vous ai raconté de fil
en aiguille le commencement et la fin du mauvais coup de Venceslas
Labinowski.
—C’est vous alors qui avez prévenu la gendarmerie? lui demanda mon
père.
—Je vous promets qu’une fois toutes ces abominations vues de mes yeux,
je ne me suis pas amusé à ferrer des cigales sur le rocher de Cavimont.
Je suis monté au galop vers la ferme de l’Olivette, où demeure le maire
d’Hérépian, commune de laquelle dépend l’ermitage. M. Baticol, encore
que malade d’une enflure aux jambes, était à ses étables, en train de
panser ses moutons qui ont le piétin. Je lui ai baillé la chose toute
fraîche. J’en ai dit autant deux heures après à M. Combal, notre maire
des Aires, et ce sont eux qui, hier au soir, sont venus prévenir le
brigadier de gendarmerie.
—En vérité, dit mon père, ce Venceslas me paraît un coquin des plus
audacieux. Mais que va-t-il faire de tous ces objets volés?... Allons,
il ne sera pas trop difficile de le prendre.
—Ce ne sera pas toujours le gendarme que nous avons rencontré tapi
dans la haie de la grange de M. Lautrec qui le prendra, intervint M.
Anselme Benoît.
—Faut-il être dépourvu de sens et de ruse! s’écria Barnabé; la
gendarmerie se porte sur la route d’Hérépian, comme si Venceslas
devait aujourd’hui venir à la foire de Bédarieux. C’est à Béziers, à
Montpellier, à Marseille, à Toulon, dans les villes où il y a des
femmes de méchante conduite, qu’il faut aller traquer ce brigand.
—La misère l’obligera bien à se débarrasser de son butin, reprit mon
père. Or, il ne sera pas commode dans nos pays de trouver à vendre un
calice, un ostensoir, un saint-ciboire...
—Et les Juifs donc, ces assassins du bon Dieu! interrompit l’ermite de
Saint-Michel.
—O Seigneur! soupira mon oncle, qui sait si le saint-ciboire ne
contenait pas des hosties? Quelle profanation épouvantable, le corps
de Jésus-Christ aux mains de ce scélérat! Peut-on songer à cela sans
frémir...
Il se signa dévotement. Ma mère, Barnabé et moi nous l’imitâmes.
—Dois-je servir le café, monsieur? demanda Marion, entr’ouvrant la
porte de la cuisine.
—Surtout qu’il soit bien chaud! lui répliqua mon père.
IV
A Saint-Michel, l’argent du tronc est comme la glu, il se colle aux
doigts de l’ermite.
Je respirai. Dieu merci! je n’étais pas dans l’affaire. Égoïsme des
enfants! dans le contentement que j’éprouvai, Venceslas Labinowski,
ce Venceslas Labinowski que j’avais tant aimé, je l’abandonnais sans
regrets à la gendarmerie, je l’eusse abandonné au bourreau. Peut-être,
aujourd’hui même, agrippé au fond de quelque réduit de la montagne,
allait-il traverser la ville, les menottes aux poignets. Oh! je ne
serais pas le dernier, quand il passerait devant notre porte, à lui
crier avec tout le monde:
—Voleur, voleur, tu n’es qu’un voleur!
J’osai relever la tête, que j’avais tenue penchée tout le temps du
récit de Barnabé. Il fallait voir avec quelle volupté, à la fois
complaisante et sérieuse, l’ermite de Saint-Michel, après avoir par
un signe invité Marion à lui remplir de café et la tasse et la
soucoupe, humait le moka brûlant! Dans sa longue fréquentation des
ecclésiastiques, gens qui officient à la table comme à l’autel, le
Frère avait fini par prendre quelque chose de leurs manières graves,
cérémonieuses, apprêtées.
—C’est bon! répétait-il à chaque gorgée, en se caressant l’estomac de
sa large main étendue, c’est très-bon!
Une fois, sa langue claqua bruyamment. Mais mon oncle fit les gros
yeux, et cet homme exubérant de sève et de vie, qui ne demandait qu’à
se répandre en gestes, en paroles, en démonstrations de toute sorte,
courba le front et demeura coi.
Pour moi, je m’ennuyais horriblement, et j’aurais voulu partir. Comment
m’y prendre pour déserter cet interminable repas? Deux fois, sous
la table, je pressai le genou à ma mère, essayant par ce contact de
l’initier aux longues angoisses de mon martyre. Mais ma mère, occupée
à faire fondre un énorme morceau de sucre dans un petit verre de
_carthagène_, liqueur du crû que M. Anselme Benoît permettait à mon
oncle, n’entendit pas mon appel ou feignit de ne pas l’entendre.
Cependant il s’en allait deux heures, et c’était à trois heures que
devait avoir lieu, en plein Planol, le combat des ânes et des chiens.
Comment ne point assister à cette lutte unique, si terrible, si
solennelle, moi qui n’en manquais aucune, ni les jours de foire, ni
les jours de marché! Les Catalans me connaissaient bien avec ma blouse
trouée aux coudes, mon pantalon poussiéreux aux genoux, mes chaussures
rougeâtres et fripées, mon feutre sans forme ni couleur. Tout à coup,
dans mes nouvelles préoccupations,—il est bien évident que Venceslas
Labinowski n’occupait plus ma pensée,—je crus ouïr de lointains
roulements de tambour. Probablement, selon une habitude ancienne,
on commençait à travers les rues la promenade des ânes qui devaient
soutenir l’assaut de nos féroces chiens-loups cévenols. Je ressentis
d’intolérables picotements le long de l’échine, et je me secouai sur ma
chaise comme je l’eusse fait sur une pelote d’épingles.
—Eh bien! vas-tu rester tranquille? me dit mon père sévèrement.
Eperdu, je regardai Barnabé.
—Ah! je comprends le fillot, moi, intervint le Frère, devinant mon
intime désir. Je suis sûr qu’un brin de comédie l’amuserait plus que
l’histoire de Venceslas. Attends, mon garçonnet, attends que j’aie fini
mon café, et je te mènerai au Planol. Parce que ton ami l’ermite de
Cavimont a pris du champ, ce n’est pas une raison pour que tu passes ta
foire de septembre aussi triste qu’un rat dans une ratière. D’ailleurs,
je ne serais pas fâché de voir comment les ânes de la Catalogne se
comportent...
—Barnabé, interrompit mon oncle, à qui la _carthagène_ sucrée venait
de restituer quelque voix, dernièrement, quand j’agonisais dans mon
lit, vous me fîtes deux promesses: celle de ne plus fréquenter les
spectacles et celle de ne plus rimer de chansons pour les jeunes gens à
qui il prend envie, en compagnie de Braguibus, de donner des aubades
aux filles. En soi, ces deux choses sont innocentes, et nos mœurs
méridionales, peut-être trop tolérantes, les acceptent; mais elles
peuvent devenir, pour certains, une cause de scandale, et je désire que
vous vous en absteniez d’une manière absolue. Quoique laïque, l’habit
dont mes mains vous revêtirent jadis, vous oblige à plus de réserve, à
plus de dignité.
—Mais, monsieur le curé, tous les ermites de la contrée vont à
la comédie. Tenez! à la dernière foire, M. le curé de Vasplongue
assistait, à côté de moi, à la _Tentation de Saint-Antoine_. Que c’est
joli! Il y a un cochon, un vrai cochon qui...
—M. le curé de Vasplongue et les ermites eurent tort, repartit mon
oncle d’un ton bref.
Il ne put en dire davantage: la respiration lui manquait.
—Tu auras beau prêcher, mon pauvre ami, intervint mon père s’adressant
à mon oncle, tu ne changeras pas le paysan. Le paysan, revêtu du froc,
n’a pas tort de rester ce qu’il est foncièrement; mais l’évêque a tort
de laisser l’habit ecclésiastique à des hommes généralement ignorants,
grossiers, quelquefois vicieux...
—Ohé, là-bas! s’écria Barnabé, je crois, monsieur l’architecte, que
vous secouez les pruniers de mon jardin.
—Je ne veux rien dire de désobligeant pour ton Frère de Saint-Michel.
Barnabé est un brave et excellent homme. Malgré sa fréquentation trop
assidue de la _Grappe-d’Or_, ton ermite conserve plus de tenue que ses
confrères; d’ailleurs il te prodigua des soins qui me touchent, et il
me trouvera toujours indulgent pour ses peccadilles. Mais l’exception
n’est malheureusement pas la règle, et, si j’avais l’honneur d’être
prêtre, je me hâterais de réclamer de l’autorité compétente la
dissolution de la _Confrérie des Frères libres de Saint-François_.
—Alors, que deviendraient nos ermitages? demanda mon oncle levant les
bras au ciel.
—On s’en passerait.
—Tu en parles bien à ton aise, toi qui trouves toujours des plans
à dresser et des maisons à bâtir. Tu ignores donc que Saint-Michel,
à lui seul, fournit de messes cinq ou six desservants des environs,
lesquels ne sauraient vivre avec leurs minces émoluments. La chapelle
de Notre-Dame de Nize, confiée aux soins du pieux ermite Adon Laborie,
rapporte, bon an mal an, quatre mille francs de messes basses, dont
profitent les curés les plus pauvres de la montagne.
—Ma foi, je ne suis pas d’avis que, pour un revenu quelconque, et
celui-ci me paraît misérable, il convienne d’exposer la religion à
devenir un objet de risée et de mépris. La corporation des Frères
libres est une source perpétuelle de scandales. Aujourd’hui,
c’est Venceslas Labinowski qui disparaît après avoir dévalisé sa
propre chapelle; il y a deux ans, ce fut le frère Mercadier, de
Saint-Pantaléon de Boubals, qui s’en alla, ayant enlevé je ne sais
quelle fille dans une ferme de Caunas. Tu te réclameras en vain de nos
mœurs méridionales, un peu trop faciles, j’en conviens; il n’en est
pas moins vrai que les quêtes des ermites aux portes, où ils paraissent
maintes fois dans un état complet d’ivresse, est quelque chose de
profondément lamentable. Et sans aller plus loin, ce matin même, avant
ton arrivée, le Frère de Saint-Raphaël, Barthélemy Pigassou, s’est
présenté ici chancelant déjà et la langue embarrassée.
Barnabé ne sut réprimer un éclat de rire. Mon père, presque offensé, le
toisa dédaigneusement.
—Auriez-vous quelque intérêt à m’interrompre? lui dit-il. Peut-être,
à l’endroit de la bouteille, vous sentez-vous la conscience un peu
chargée?
—Et quel mal y a-t-il à s’oublier devant son verre, quand le vin est
bon? riposta cyniquement l’ermite. Il me semble qu’en ce moment vous
ne jetez pas votre café sous la table, vous... Écoutez donc, il faut
passer quelque chose à ces pauvres Frères, qui nettoient les ermitages,
invitent MM. les curés à dîner le jour des processions, versent dans
leurs mains tout l’argent des troncs pour des messes...
—Tout? interrompit mon père avec une vivacité pleine de malice.
—Oh! quand même quelques piécettes s’arrêteraient au bout des doigts
de ces pauvres Frères, interjeta M. Anselme Benoît. L’argent est si
poisseux! c’est de la glu...
—Pour moi, s’écria Barnabé, dont le teint du rouge passa à l’écarlate,
je jure...
Et il tendit ses deux mains jointes vers mon oncle.
—Que voulez-vous? ajouta méchamment M. Anselme Benoît, on a un fils
dans les horlogeries, à Moret, département du Jura, rue des Balances,
vis-à-vis M. Pincedos, bourrelier, et il faudra bien l’établir, «_quand
son heure sera venue_...»
Mon oncle crut le moment arrivé de rompre les chiens sur un sujet qui
allait s’envenimant de plus en plus. Que n’avait-il pas à redouter
de la brutalité de son ermite, si on le poussait à bout! Il posa sa
serviette sur la table et se leva.
—Allons-nous voir M. le docteur Barascut? demanda-t-il au médecin des
Aires. Voici l’heure de sa consultation, je crois.
M. Anselme Benoît se mit debout.
Au moment où l’officier de santé sortait de la salle à manger sur
les traces de mon père et de mon oncle, en train de descendre déjà
l’escalier, Barnabé l’arrêta; puis, lui plantant son poing fermé sous
le nez:
—Priez Dieu, lui murmura-t-il, de ne jamais sentir mes caresses sur
vos os.
M. Anselme Benoît haussa les épaules et sortit.
Ma mère à son tour se retira, et nous restâmes seuls, Barnabé et moi.
—A-t-on jamais vu, s’écria l’ermite, ne jugeant plus à propos de
contenir sa fureur, a-t-on jamais vu, me traiter de cette façon? Ne
dirait-on pas à l’entendre, ce médecin de malheur, qu’il m’a surpris
comme ça faufilant la main dans le tronc de Saint-Michel? Oui, j’ai six
mille francs, peut-être sept, au fond d’un sac; oui, je les ai, et ils
ne doivent rien à personne, ni au bon Dieu particulièrement... Vois-tu,
mon pétiot, on est jaloux, aux Aires, de savoir qu’un jour Félibien
aura dans une grande ville, à Bédarieux ou à Béziers, un magasin rempli
de pendules et de montres en or, à l’exemple de M. Briguemal. Raison
pourquoi les méchantes langues voudraient insinuer... Quand je songe
pourtant que je lui ai rendu mille et mille services, à cet Anselme
Benoît, lequel a le front de se faire appeler _monsieur_ gros comme le
bras, encore que son père fût vannier et tressât des corbeilles dans
les oseraies de l’Orb côte à côte avec le mien. Quelle pitié, Seigneur
du ciel, quelle pitié!... Enfin, qu’il me charge derechef, quand j’irai
pour mes quêtes dans la montagne, de lui emporter des drogues à ses
malades, c’est moi qui lui flanquerai ses fioles à la figure. Puisque
je suis un voleur, va-t’en administrer toi-même les remèdes à tes
pratiques, et ne leur vole pas leur argent, honnête homme que tu es!...
Il s’assit, épongeant son front qui ruisselait.
—J’ai tous les sens tournés, barbouilla-t-il, et il ne faudrait pas
qu’en ce moment un ennemi me tombât sous le bourdon.
* * * * *
Abandonnant le Frère à ses déportements, j’avais ouvert la fenêtre.
Il me semblait que les tambours, dont tout à l’heure j’avais perçu
le premier bruit, se rapprochaient et qu’ils battaient le rappel. Je
ne me trompais pas. Au bout de la rue de la Digue, une foule énorme
rassemblée m’annonçait, sur ce point, la présence des _comédiens_.
Tout à coup la multitude des curieux, qui formait un cercle compacte,
s’entr’ouvrit et, dans l’écartement des groupes, apparurent les
Catalans. Ils s’avancèrent vers notre maison, lentement, menant en
laisse toutes espèces de bêtes muselées.
—Barnabé! Barnabé! appelai-je.
Le Frère lâcha M. Anselme Benoît, qu’il retenait entre ses dents, et
sur mon invitation prit place à la fenêtre à côté de moi.
Les meneurs d’animaux marchaient toujours dans une tourbe de gamins,
les uns gambadant, les autres regardant ahuris. Ces hommes allaient
gravement, solennellement. Leur mine avait une expression sévère,
presque terrible, contractée sans doute dans l’exercice de leur affreux
métier. La bête, avec laquelle ils vivaient depuis trop longtemps,
avait laissé je ne sais quel reflet féroce sur leurs traits amaigris
et durs. Une large ceinture écarlate ceignait leurs reins souples,
nerveux, et, jusque vers le milieu de leur dos rebondi, retombaient les
pompons d’une longue bonnette de laine bleue.
—La comédie sera belle! soupira Barnabé, quand les Catalans défilèrent
sous nos yeux... Est-ce possible? ajouta-t-il avec enthousiasme, un
taureau de la Camargue, deux loups, trois ânes et une hyène!
—Cette bête hérissée, c’est une hyène?
—Oui, une hyène, une vraie. Ça ne vient pas dans nos pays, ce bétail.
—Et où ça vient-il?
—Dans les Afriques... Tu sais, les Afriques où les armées de la France
se battent avec les Bédouins. Quand il était soldat, mon Félibien a
bataillé dans ces contrées. C’est un luron, celui-là!
Les Catalans avaient disparu, gagnant le Planol par la rue du Vignal.
—Eh bien? demandai-je à l’ermite, en proie à toutes les angoisses et à
toutes les sueurs.
—Chut! me fit-il portant un doigt à ses lèvres.
Puis à voix basse:
—Descends doucement l’escalier, pareillement à un chat qui va faire
un mauvais coup. Une fois dans la rue, tu t’en iras en avant, n’ayant
l’air de rien, surtout tu ne courras pas. Il ne faut point laisser
croire que nous nous échappons. Moi, je te suivrai, mais à distance...
Je m’arrêterai même à deux ou trois portes, tout comme si je pratiquais
mes quêtes, à l’habitude. Tu m’attendras à l’entrée de la rue du
Vignal. S’il le fallait, il y a là de grands platanes, tu pourrais te
cacher derrière les troncs qui sont énormes... Je te rejoindrai...
—Et alors? interrompis-je le cœur palpitant d’espoir.
—Alors, fillot, nous irons voir si la hyène des Afriques a les dents
et les griffes aussi bien établies que les chiens du pays cévenol.
—Vous me mènerez à la comédie, Barnabé?
—Je t’y mènerai, mon garçonnet, tout droit comme mon bourdon.
—Et mon oncle?
—S’il vit, c’est à moi qu’il le doit. Il fermera les yeux sur
cette comédie du Planol, comme il l’a fait sur tant d’autres menues
escapades. Je ne suis pas un saint, moi, à l’exemple de Laborie...
Allons, pars!
Ce qui fut dit fut fait.
V
Mon oncle prend le parti d’acheter une calotte neuve.
Cependant il était écrit que mon engouement tout à fait désordonné pour
les Frères libres de Saint-François, lesquels représentaient à mes yeux
la vie sans contrainte, la vie en plein air, la vie rustique enfin,
m’attirerait quelque méchante affaire sur les bras, et que, Venceslas
Labinowski ayant commencé ma perte, Barnabé Lavérune la consommerait.
Comme l’aventure, aussi singulière que terrible, à laquelle je fus
mêlé presque à mon insu, me paraît faite pour mettre de plus en plus
en relief le caractère à la fois très simple et très complexe du Frère
de Saint-Michel, on me permettra d’entrer dans quelques détails. Ayant
à peine entrevu Venceslas, malgré l’attrait d’un type fort original,
même dans le milieu de nos ermites cévenols, où l’originalité déborde,
je n’ai pu m’étendre longuement sur son compte. Mais j’ai connu à
fond Barnabé, mon enfance est remplie du souvenir de cet homme, et je
demande à le raconter tout entier.
Six mois après la disparition de Venceslas Labinowski, qu’aucun
gendarme n’était parvenu à harponner ni dans la montagne, ni dans la
plaine, je me trouvais installé au presbytère des Aires, bataillant,
en compagnie de mon oncle, contre les _Fables de Phèdre_, lesquelles
ne laissaient pas de nous offrir de nombreuses difficultés. Mon oncle
avait bien reçu une traduction d’un libraire de Montpellier, M.
Seguin; mais il avait négligé de la demander interlinéaire, et, quand
il fallait en arriver au mot à mot... Pourtant nous finissions par
nous sortir d’embarras. Oh! quelle joie alors, et comme l’élève et
le professeur s’embrassaient, encore tout chauds de la lutte et tout
enivrés de la victoire!
Malheureusement la phthisie laryngée dont souffrait le pauvre curé des
Aires s’était aggravée à la longue, et il avait dû demander un congé
de vingt jours à Monseigneur pour aller prendre les eaux d’Amélie.
Quelles préoccupations, bon Dieu!... Durant tout l’hiver, au coin
du feu avec sa vieille gouvernante Marianne, dans la sacristie avec
les marguilliers de la paroisse, sur la place du village avec ses
simples ouailles, mon oncle s’était entretenu de ce voyage, le plus
gros événement de sa vie. Il est certain que, n’ayant point quitté les
Aires depuis vingt-cinq ans qu’il desservait ce modeste hameau, il lui
en coûtait de s’en éloigner brusquement, surtout pour un motif aussi
douloureux qu’une maladie de gorge passée à l’état chronique. Songez
donc, plus de cinquante lieues à faire en diligence, car la Compagnie
des chemins de fer du Midi n’avait pas encore étendu son réseau jusqu’à
nos chaînons cévenols!
Maintes fois, sentant la tête lui tourner à l’idée d’une pérégrination
si lointaine, le saint homme avait essayé, réprimant, Dieu sait par
quels efforts, un irrésistible besoin de tousser, de faire revenir son
médecin, l’aimable Anselme Benoît, sur une décision qui le remplissait
d’effarement. Mais le farouche officier de santé, s’appuyant sur
l’opinion de M. le docteur Barascut, de Bédarieux, s’était montré
inflexible.
«_Laryngite: eaux d’Amélie!_» avait-il répondu, lisant dans un grand
livre ouvert.
Mon oncle donc avait dû se résigner. Il partirait vers Pâques, quand la
neige serait fondue aux pentes du mont Caroux et que le soleil nouveau
aurait un peu réchauffé la haute vallée d’Orb.
* * * * *
Le jour de Pâques arriva, et, avec lui, les effluves tièdes du
printemps s’épandirent dans l’air, devenu plus transparent et
plus doux. Après une messe basse mélancolique,—M. Anselme Benoît
avait défendu au curé des Aires de chanter,—après des vêpres sans
sermon,—M. Anselme Benoît avait presque interdit la parole au curé des
Aires,—on rentra au presbytère pour ne songer désormais qu’au départ.
La malle était préparée en un coin de la cuisine. C’était une petite
malle mince et longue, consolidée aux encoignures par des lamelles de
tôle épaisses, le couvercle hérissé de crins rudes comme le dos d’un
porc-épic. Une grosse corde l’étreignait étroitement.
—Tout y est-il? demanda mon oncle, préoccupé.
—Voyons, répondit Marianne, comptant sur ses doigts: votre soutane
neuve de drap du Nord, votre ceinture à glands de soie des grandes
fêtes, deux rabats de fin mérinos, vos souliers à boucles d’acier, six
paires de bas, quatre chemises, une étole, un surplis...
—Et ma calotte?
—Elle est si sale!
—N’importe, il me la faut, mettez-la.
—Que je la mette! Y pensez-vous, monsieur le curé? Tenez, regardez-la.
Et la gouvernante, par un geste dépité, saisissant sur un meuble un
petit couvre-chef en cuir bouilli, dont l’usure et la crasse avaient à
la longue effacé les côtes élégantes des premiers jours, le fit passer
sous les yeux de son maître.
—Comment, vous oseriez?...
—Je la veux.
—Elle n’est plus bonne que pour Barnabé.
—Je vous répète, Marianne, que je la veux!
—Et si vous rencontrez quelque évêque dans ce pays où vous allez, vous
présenterez-vous devant lui avec?...
—Un évêque! murmura mon oncle levant ses deux bras et les laissant
retomber aussitôt... Miséricorde! un évêque...
—Croyez-vous que le bon Dieu épargne les évêques plus qu’il ne vous
a épargné? Cela ne serait pas dans la justice, et le bon Dieu est plus
juste que les hommes, heureusement. Allez, vous en verrez plus d’un
Monseigneur geignant et toussant à faire pleurer comme vous... C’est
décidé, vous achèterez une autre calotte dans les villes, puisque aussi
bien vous devez traverser beaucoup de villes avant d’arriver à ces eaux
de M. Anselme Benoît... Jésus-Maria! est-il possible? aller boire de
l’eau dans des montagnes plus hautes et plus froides que nos Cévennes,
quand je fais de si bonnes tisanes, moi!
—Elles ne m’ont pas guéri, vos tisanes!
—Mais elles vous guériront... Je suis bien sûre que si, au lieu d’un
morceau de sucre, j’en mettais deux dans votre tasse...
—Non, non, il faut partir, articula mon oncle d’un ton stoïque.
La vieille gouvernante considéra son maître avec une sorte de stupeur.
—Eh bien! partez, puisque ma tête ne sait rien trouver qui vous
retienne, dit-elle d’une voix qu’elle essayait de rendre ferme, mais au
fond de laquelle on devinait des larmes contenues. Apprenez pourtant
que, vous voyant aller en voyage, moi aussi je vas m’encourir à travers
routes, comme vous. Vienne Notre-Dame d’août, il y aura vingt-cinq ans
que je n’ai bouté pieds hors des Aires, toujours à votre service et à
votre soumission. Peut-être serait-il séant, à la fin des fins, d’aller
voir un peu si mon pays natal n’a pas changé de place. J’ai enterré
presque tous les miens, c’est vérité, et là-haut des tombes tant
seulement m’attendent. Néanmoins cela, il me reste un frère encore du
côté d’Eric-sous-Caroux...
—Mais, Marianne, si vous partez pour Eric, que deviendra notre enfant,
tout seul, à la cure?
Et mon oncle arrêta sur moi des yeux attendris.
—Notre enfant?... notre enfant?...
—Songez que je ne resterai pas moins de vingt jours absent.
—Vingt jours, ciel du bon Dieu, vingt jours! Ah ça! et si vous
avez besoin de quelque chose dans ce pays des grandes montagnes?
demanda-t-elle avec une vive inquiétude.
—Je n’aurai besoin de rien.
—Hélas! moi, je suis sur l’âge, j’ai soixante-deux ans bien comptés,
mais le jarret est bon, et si la maladie vous tourmentait plus fort,
vous me le feriez dire au moins par le facteur de la poste... Il y a
un facteur, je pense, dans ce pays comme chez nous... Surtout ne vous
tracassez pas les idées pour le chemin. Elles sont bien loin, ces
sources de la médecine, puisque M. Anselme Benoît avoue que, de là, on
touche l’Espagne de la main. Malgré tout, avec mon bâton et l’aide du
bon Dieu, je finirai bien par arriver...
Sa voix était devenue chevrotante.
—L’Espagne!... Aller à la porte de l’Espagne! marmotta-t-elle en se
laissant tomber sur le perron du foyer.
Mon oncle, en proie d’ailleurs à un accablement profond, sentit toute
résolution l’abandonner. N’osant regarder sa gouvernante, en train de
s’essuyer les yeux, il se tourna de mon côté.
—Mon enfant, me dit-il, si Marianne part pour Eric, tu iras demeurer
jusqu’à son retour chez notre voisin, M. Anselme Benoît. M. Benoît
t’aime, il te gâte même; tu te trouveras on ne peut mieux dans sa
maison. Du reste, il va venir, et je le préviendrai.
J’étais consterné. Ce grand M. Anselme Benoît, sévère et dur, avec sa
redingote longue, son large chapeau, sa barbe qui lui avait dévoré le
visage jusqu’aux yeux, ses lunettes vertes et rondes comme des pièces
de deux sous, en dépit de quelques caresses distribuées par-ci par-là
en courant, m’avait toujours un peu effrayé. Je regardai piteusement
Marianne. Mon regard était un appel, il criait: «Sauvez-moi!
Sauvez-moi!»
—Mais, monsieur le curé, intervint la bonne gouvernante, flairant mes
secrètes angoisses, notre pétiot va bien s’ennuyer avec un médecin qui,
les trois quarts du temps, court dans la montagne après ses malades,
et, durant l’autre quart, a le nez fourré dans les livres de son
métier. Encore si M. Anselme Benoît était marié, s’il y avait une femme
chez lui; mais on raconte...
—Marianne!
—Oui, on raconte qu’il court après cinquante jupons à la fois, quand
il serait si honnête d’en tenir un tant seulement à la maison. Au fait,
interrogez Barnabé.
—Marianne! s’écria mon oncle avec un effort pour grossir sa voix.
—Enfin, je tais ma langue. Mais mon avis est que nous ne pouvons
abandonner notre enfant en de pareilles mains.
—Où voulez-vous alors, si vous persistez à aller voir votre frère,
que je laisse mon neveu? Vous savez bien que ses parents habitent, en
ce moment, à plus de vingt lieues des Aires, et que le temps me manque
pour entreprendre un voyage à Lunel.
Il se tourna vers moi.
—Veux-tu aller demeurer chez M. Combal? me demanda-t-il.
—Chez M. le maire? répondis-je, implorant plus que jamais la vieille
gouvernante de mes deux yeux suppliants.
—Préfères-tu attendre notre retour chez les Garidel? insista mon
oncle. Simonnet Garidel est un ami pour toi...
—Oh! il a vingt-deux ans, et je n’en ai que douze, murmurai-je.
—Et pour quelle raison, monsieur le curé, courir chercher si loin ce
que vous avez sous la main? s’écria tout à coup Marianne. Que le bon
Dieu vous bénisse! Qui vous empêche de confier l’enfant à Barnabé?
Tous les jeudis, après ses devoirs, ne va-t-il pas à l’ermitage de
Saint-Michel, pour y faire les cent coups? Puis Baptiste a de l’esprit,
sans comparaison, comme vous et moi, et cette bête distraira notre
pétiot.
—Comment, il te plairait de passer plusieurs jours à l’ermitage?
—Barnabé est si complaisant pour moi! répondis-je. La semaine passée,
Baptiste, que j’avais monté avec la permission du Frère, a galopé
jusque par delà le hameau de Margal. Quelle partie!—«Baptiste, ici!»
Il venait.—«Baptiste, halte!» Il s’arrêtait.
—Et travailleras-tu un peu à Saint-Michel?
—Je travaillerai, mon oncle, je vous le promets.
—N’oublie pas qu’à mon retour je te ferai réciter la grammaire latine
jusqu’au «_Que retranché_.»
—Je la réciterai sans une faute!
Mon oncle m’embrassa. Des pleurs brillaient au coin de ses paupières.
Etait-ce regret de me quitter, ou bien mes brusques transports lui
avaient-ils fait faire un retour pénible sur lui-même? Qui sait?
peut-être avais-je été bien cruel sans le savoir. Je restai tout
interdit, n’osant lever mes yeux, qui, sans bien démêler pourquoi,
venaient subitement de se remplir de larmes. Marianne, troublée, pour
dissimuler un chagrin accablant, quitta sa place sur le granit du
foyer, et vint considérer la malle, dont elle ferma à double tour la
serrure et le cadenas.
Cependant mon oncle demeurait immobile, pétrifié, promenant des regards
vagues à travers les diverses pièces du presbytère, bouleversé de
fond en comble. Tout à coup son visage pâle se colora d’une rougeur
suspecte. Il toussa. Ce fut une quinte terrible, une quinte qui,
ébranlant toute la machine de la tête aux pieds, ne lui permit pas de
rester debout. Suant, soufflant, rendu, il s’assit.
A ce moment si triste, parut M. Anselme Benoît.
—Vous voyez, mon ami, lui dit-il, qu’il n’y a plus à hésiter. Plût
au ciel que vous eussiez suivi plus tôt mes conseils et ceux du
docteur Barascut! Je ne prétends pas que les eaux des Pyrénées vous
guérissent radicalement; mais, je vous le garantis, elles produiront
de l’amélioration. Un peu de courage, que diable! A cinquante ans, un
homme est dans toute la vigueur de l’âge, et vous avez encore de longs
jours devant vous.
—Que la volonté de Dieu soit faite en toutes choses! gémit mon oncle.
—Allons, reprit l’officier de santé, la carriole des Garidel est
attelée, êtes-vous prêt?
—Je suis prêt.
—La diligence part de Bédarieux pour Béziers à sept heures, et il est
cinq heures et demie à présent. Nous n’avons pas de temps à perdre.
Êtes-vous heureux! vous allez voir des villes superbes: Béziers,
Narbonne, Perpignan...
M. Anselme Benoît se courba et passa sa main droite à l’une des
poignées de la malle.
—Marianne, fit-il, désignant l’autre poignée à la gouvernante.
La malle fut enlevée.
Une minute après, la carriole, dirigée par Simonnet Garidel,
disparaissait derrière le four communal des Aires, et descendait vers
la grande route, dans le fond de la vallée d’Orb.
Marianne et moi, qui avions accompagné mon oncle jusque sur la place du
village, nous rentrâmes à la cure en pleurant.
VI
Pour rôtir une brochette d’oisillons, ayez du lard frais et des braises
vives.
Le lendemain, Barnabé, que Marianne avait fait prévenir aussitôt après
le départ de mon oncle, arriva de bonne heure chez nous.
* * * * *
Mais, avant d’aller plus loin en ce récit, il me paraît indispensable
d’en portraire minutieusement le héros.
Barnabé Lavérune, ou mieux frère Barnabé, comme on l’appelait aux Aires
et partout dans les environs, était un énorme paysan de cinquante-cinq
ans, aussi grand, aussi robuste qu’un châtaignier de la montagne. Il
avait des bras démesurés, se terminant par des mains cartilagineuses,
armées de doigts longs, durs et poilus. Son visage, au beau milieu
duquel s’épatait, semblable à un champignon dans les bruyères, un gros
nez tuberculeux sillonné de veinules violacées, avait un caractère de
gouaillerie ironique qui faisait songer à ces personnages plantureux
dont le génie de Rabelais peupla l’abbaye de Thélesme. Les yeux de
Barnabé, noirs, petits, étaient singulièrement perçants. Une barbe
touffue lui descendait jusqu’au bas de la poitrine, grise autour de la
bouche largement coupée, d’un blanc ambré au-dessous du menton.
Notre homme, qui, depuis plus de dix ans, appartenait à la Congrégation
des Frères libres de Saint-François, était habillé, accoutré devrais-je
dire, d’une soutane. Cette soutane, dans laquelle mon oncle s’était
trouvé à son aise, craquait en maints endroits sur la vigoureuse
armature de l’ermite de Saint-Michel. Il faut le reconnaître, c’est
seulement après huit ans de bons et loyaux services que le curé des
Aires avait consenti à se séparer de ce vêtement, élimé par la brosse,
aminci par l’usure, un peu troué par-ci par-là. On devine comme ce
fourreau de vieux drap, luisant à tous les plis, et dans lequel notre
Frère s’était glissé non sans effort, ainsi que dans une gaîne,
devait lui aller. Mon oncle étant de petite taille, l’étoffe de la
soutane tombait ni plus ni moins jusqu’aux genoux de l’ermite, et là,
abandonnait ses tibias à un pantalon de velours bleu, dit chez nous
velours d’Espagne, et très en faveur auprès des paysans cévenols.
Aux premiers jours de sa _moinerie_, pour emprunter le mot de maître
François, dans toute la ferveur de sa vocation nouvelle, Barnabé avait
caressé le rêve de s’acheter un froc de bure avec capuchon, en tout
pareil à celui de la plupart de ses confrères. Mais à la longue, il
était revenu de cette coquetterie, ne pouvant se résoudre à toucher au
magot de Félibien. Tirer vingt francs du bas sacro-saint au fond duquel
gîtait son trésor, c’était, lui semblait-il, ruiner Félibien, lui voler
ses montres, ses pendules, le magasin qu’il entrevoyait pour lui dans
l’avenir, et il avait accepté avec résignation toutes les loques qu’on
lui offrait.
Notre Frère étalait un chapelet à grains énormes noué autour des reins;
une croix brillante se balançait sur sa poitrine, retenue par une
chaînette de laiton; une pèlerine, bossuée pittoresquement de coquilles
polies sur la pierre, lui couvrait les épaules. Son bicorne, autre
cadeau de mon oncle, affichait, en guise de bourdaloue, une suite non
interrompue de petites images encastrées dans des lamelles de plomb.
Ce chapeau, rappelant le couvre-chef célèbre de Louis XI, seyait on ne
peut mieux à Barnabé, qui le portait penché sur l’oreille droite avec
beaucoup de crânerie.
L’ermite de Saint-Michel, entêté à ne pas être confondu avec ses
confrères de Cavimont, de Saint-Raphaël, de Boubals, de Notre-Dame de
Nize, de Saint-Sauveur, lesquels depuis longtemps ont abandonné le
bourdon, marchait toujours, lui, le bourdon à la main.
«C’est l’insigne de notre Ordre!» répétait-il.
De ce long bâton, souvenir des pèlerinages aux époques de foi, Barnabé
avait fait un véritable objet d’art. Outre qu’après de minutieuses
recherches, il l’avait coupé lui-même dans un bois de châtaigniers
sauvages, nous connaissons que Caramel, de Bédarieux, s’y était
appliqué de tout son talent. Un petit miroir enchâssé dans un cadre de
cuivre poli étincelait à la cime de cette canne majestueuse, et, à une
petite croix surmontant le tout, pendaient, gracieuses et brunes, deux
gourdes sèches curieusement historiées à la pointe du couteau. Ces deux
gourdes toujours pleines de vin, qui autrefois figuraient le dévouement
des ermites aux pèlerins de la Terre-Sainte, Barnabé les vidait
aujourd’hui à la plus grande gloire de Dieu. Que diable! on n’est pas
Frère libre de Saint-François pour mourir de soif sur la route si âpre
de la vie.
* * * * *
—Barnabé, lui dit la gouvernante, je vous ai fait venir parce que M.
le curé m’a chargée de vous demander un service.
—Je suis à la disposition de M. le curé et à la vôtre pareillement,
Marianne... Ah! par exemple, je voudrais bien voir que l’ermite de
Saint-Michel refusât quelque chose aux gens de la cure!
La barbe du Frère s’agita, sa bouche s’ouvrit large et profonde comme
un gouffre, et il éclata en bruyants éclats de rire.
—Je sais que vous êtes reconnaissant envers M. le curé, et...
—Reconnaissant! reconnaissant! interrompit-il, riant toujours...
Ah ça! Marianne, soyons de bon compte, s’il vous plaît. Croyez-vous
que Barnabé Lavérune, parce qu’il est le Frère le plus propre de la
contrée, qu’il occupe l’ermitage le plus beau et le plus en vue de
toute la montagne, qu’il a mis un peu de foin dans ses bottes, que
son fils étudie dans les horlogeries, à Moret, département du Jura,
croyez-vous qu’il ait oublié qu’il y a dix ans à peine il n’était qu’un
misérable vannier de la rivière d’Orb? Dieu de Dieu! en ai-je tordu,
en mon temps, de ces osiers, pour confectionner corbeilles, paniers,
claies à cribler le sable et différentes autres marchandises! Mais M.
le curé tenait un œil ouvert sur moi, et comme le travail ne m’avait
pas fait abandonner l’église, que je ne manquais aucunement les offices
pour aller boire au cabaret, que je laissais les filles à M. Anselme
Benoît, il me confia Saint-Michel, avec la permission de Monseigneur...
Quelle joie quand j’y pense!... Et vous voudriez que je fusse capable
de refuser un service! Ah! si ma vie pouvait augmenter celle de M. le
curé, qui est un saint sur la terre, je la lui donnerais des deux mains.
—Il ne vous demande pas un si grand sacrifice: il vous demande tant
seulement de garder son neveu à Saint-Michel, tandis que moi j’irai
voir ce qui se passe chez mon frère, à Eric-sous-Caroux... Vous
entendez bien que nous ne pouvons laisser notre enfant ici tout seul.
Barnabé me caressa les deux joues du bout de ses gros doigts; puis,
avec une hilarité débordante:
—Allons-nous faire des nôtres par là-haut! dit-il. C’est Baptiste qui
ne sera pas content, par exemple! Tu me promets au moins de ne pas me
le crever dans nos affreuses pierrailles. Un âne, quelque courage à la
course qu’on lui suppose, n’est jamais comme un cheval tout de même...
Si j’avais un cheval, comme mes confrères des environs enrageraient!
Sans compter que je pourrais alors pousser mes quêtes jusque du côté
de Saint-Affrique, dans l’Aveyron. Mais un Frère mendiant à cheval,
cela occasionnerait du scandale, puis cela ne serait pas selon la règle
de saint François... peut-être. Enfin, on verra plus tard avec les
économies, quand Félibien sera revenu de Moret, département du Jura...
—C’est donc une affaire convenue? interrompit Marianne.
—C’est convenu semblablement à la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ
sur le Calvaire, quand les Juifs se révoltèrent tous contre lui.
—Vous prendrez bien soin de notre enfant, vous le promettez?
—Je vous promets qu’avec moi il ne maigrira ni d’âme ni de corps.
D’abord je suis gai comme toute une nichée de passereaux, et je chante
à bouche-que-veux-tu tout le long de la journée. Au demeurant, vous
savez que je m’entends plus que pas un aux chansons, moi! Demandez
à Baptiste!... Voici notre vie: le matin, nous réciterons notre
prière à la chapelle, devant la statue de saint Michel. Ah! je l’ai
nettoyée, cette pauvre statue si noire! Dans le fait, tout est luisant
au nid comme une image... Puis nous déjeunerons avec quatre doigts,
peut-être six, de saucisse. C’est de la saucisse de Saint-Gervais.
Vous connaissez sa réputation, n’est-ce pas, Marianne? Je l’ai quêtée
en janvier, quelques jours après la grande tuerie de cochons qui se
fait au carnaval. Aujourd’hui, la coquine vous a un air! On dirait,
tant elle est rouge, ferme et fraîche, du saucisson de M. Cœurdevache,
le charcutier... Puis nous irons mener Baptiste jusqu’à ma prairie.
Il faut bien qu’il pâture à son tour, ce mien ami! Baptiste, encore
qu’il soit de petite taille, vous a un appétit à faire reculer les
deux mulets de M. Combal. Qu’ils sont beaux ces mulets de M. le maire,
des mulets comme on en a au ciel!... Puis, quand l’idée nous en
viendra, à genoux sur le sol, nous chanterons un _Adoremus_... Puis
nous retournerons à l’ermitage sur le coup de midi, où, ayant pris
une nouvelle becquée, nous dormirons notre sieste, à la bénédiction
du Seigneur! La sieste, tout le monde sait ça, entretient l’homme en
force et en vertu... Enfin, dans la vesprée, je raconterai à ce fillot
mon voyage à Saint-Jacques-de-Compostelle, une ville de l’Espagne,
et mes deux voyages à Rome, la ville du pape et des chrétiens. M. le
curé vous a annoncé, sans doute, que j’ai parlé au saint-père, là-bas,
dans les Vaticans. C’est vrai tel que vous me voyez, malgré ma mine
de loup. Le saint-père—apprenez toujours cela, Marianne, pour votre
salut—est un homme grand. Il s’appelle Grégoire XVI. Pour la pâleur,
il ressemble à l’hostie consacrée. Mais, malgré sa figure blanche comme
sa soutane, car il porte une soutane blanche à pèlerine sans coquilles,
il va très bien. Il m’a dit: «_Fra Barnabeo, fra Barnabeo._» Puis il
ma béni. En ce moment, il me semblait que le bon Dieu en personne me
descendait dans l’estomac... Donc, c’est convenu, Marianne, ne vous
mettez pas chagrin en tête, nous mangerons bien, nous boirons mieux,
nous rossignolerons à plaisir, et saint François fera le reste.
—Voulez-vous prendre le petit paquet de l’enfant? demanda la vieille
gouvernante.
—J’en prendrai cent paquets, si vous me les donnez, pardi!
Marianne atteignit sur une chaise un mouchoir à carreaux rouges, dont
les quatre coins étaient retenus ensemble par des nœuds.
—J’ai serré là-dedans, dit-elle, deux chemises, trois paires de bas,
un bonnet pour la nuit...
—Combien de temps comptez-vous séjourner à Eric?
—De dix à quinze jours environ. Il faut bien dix jours pour voir les
vivants et prier sur la tombe des morts. Hélas! j’en ai mis de mon
monde au trou, par là-haut dans mon pays!
—Qui a vie doit avoir mort, répondit philosophiquement Barnabé.
Chacun son tour. Tenez, Marianne, c’est comme les lapins qui vont se
prendre à mes collets dans les taillis, du côté de Margal. Sont-ils
assez maladroits de passer par là! Mais c’est écrit aux Evangiles,
le chemin du cimetière est attaché aux pieds des bêtes et des gens.
Que voulez-vous? il faut ça, car, encore que la vie soit mauvaise,
on se ferait joliment tirer l’oreille pour aller en paradis..... Oh!
puis, ajouta-t-il en manière de consolation et toussant à ébranler les
murailles du presbytère, on a le coffre plus ou moins solide.
—Jésus-Seigneur! si notre pauvre M. le curé était bien en chair et en
os comme vous! gémit Marianne, dont l’âme pleine d’anxiété courait,
haletante, après la diligence qui emportait son maître vers les eaux
d’Amélie.
Cette note douloureuse tombant au milieu de ma joie me fit courir un
frisson par tout le corps. L’expansion, la gaieté de frère Barnabé
reçurent un coup dont elles ne se relevèrent point. Après un moment
de silence fort embarrassé, l’ermite ne songea plus qu’à détaler. Il
glissa mon paquet sous son bras, puis ouvrit la porte de la cure.
—Je retourne de ce pas à Saint-Michel, me dit-il; tu m’y trouveras
toujours, ainsi que Baptiste. Viens au plus tôt. Les nichées commencent
leurs gazouillements dans les amandiers; je vois beaucoup de becs
rouges à travers les feuilles nouvelles, et tu jugeras si je m’entends
à rôtir à point les brochettes. Ayez sous le gril des braises vives et
claires, puis, autour des bestioles, du lard frais... Plus d’une fois
tu te lécheras les doigts, pétiot!
Il descendit quatre à quatre l’escalier de notre perron.
VII
Marianne fait main basse sur le chocolat de mon oncle, du chocolat de
quarante sous!
Marianne me réveilla dès l’apparition de l’aube.
—Allons, enfant! appela-t-elle.
Je sautai à bas de mon petit lit de sangle et m’habillai vivement.
J’entrai dans la cuisine. La vieille gouvernante trempait de longues
mouillettes de pain en un bol de lait crémeux.
—Voici ta tasse pleine, me dit-elle.
Nous mangeâmes silencieusement.
Tout à coup, l’_Angelus_ sonna. Nous nous mîmes à genoux et nous le
récitâmes, Marianne estropiant le latin du verset, moi lui marmottant
en réponse l’_Ave Maria_.
—Cette cloche me fait mal, dit-elle, quand nous nous fûmes rassis.
—Et pourquoi? lui demandai-je.
—Il me semble qu’elle a le son plus triste que du temps de ton oncle.
_Le temps de mon oncle!..._ J’eus peur. Qui sait? peut-être Marianne
avait-elle déjà reçu une lettre qui lui annonçait quelque malheur.
Incontinent, de grosses larmes tombèrent de mes yeux dans mon lait. La
servante, qui n’avait pas vidé son bol, le déposa sur la table, s’amusa
à rechercher les miettes de pain arrêtées dans les plis de son tablier
et fit un effort pour ne pas regarder de mon côté. Enfin elle se leva,
traversa la cuisine, le salon, puis disparut dans la chambre à coucher
de mon oncle. Où allait-elle? Je l’entendis ouvrir la bibliothèque. Le
cri de chaque meuble m’était devenu si familier! Que cherchait-elle
dans la bibliothèque, elle qui ne savait pas lire? Elle reparut, tenant
à la main un objet plié dans du papier jaune et qu’il me fut impossible
de reconnaître.
—Mon cher petit, me murmura-t-elle, voici une livre de chocolat. Tu
l’emporteras à Saint-Michel. Tu en mangeras un morceau comme ça de
temps en temps. Nous t’avons habitué aux douceurs ici, et je ne veux
pas que tu t’en passes. C’est du chocolat de quarante sous, c’est le
chocolat de ton oncle! Il le serre dans la bibliothèque, derrière les
livres; mais je connais la cachette, et j’y ai passé la main pour toi.
—Merci, Marianne.
Je pris le paquet.
—Je dois te prévenir, mon enfant, poursuivit-elle, que Barnabé est un
peu porté sur sa bouche, le brave homme! Peut-être serait-il sage à toi
de compter les billes de ton chocolat, et, chaque fois qu’il te sera
arrivé d’en manger une, tu diras, sans avoir l’air d’y toucher, car il
ne conviendrait pas de fâcher le Frère: «Barnabé, il m’en reste dix
billes... Barnabé, il ne m’en reste plus que deux billes.» Si tu agis
avec cette prudence, il n’osera pas entamer tes provisions.
—Alors vous croyez, Marianne, qu’il serait capable?...
—Oh! je ne voudrais pas faire de jugement téméraire; mais il a la
dent si cruelle, le Frère! On ne pourrait croire ce qu’il a dévoré à
la cure, durant la maladie de ton oncle. Il n’était jamais rassasié.
Ah! comme notre jambon s’en allait! J’en pleurais. Chaque matin, il y
pratiquait des entailles où l’on aurait logé les deux poings. J’avais
toujours envie de lui crier comme ça: «_Voulez-vous le laisser à la
fin des fins!_» Mais je n’osais pas, de peur de contrarier M. le curé.
Et puis, afin qu’on l’aidât à retourner notre pauvre malade dans son
lit, n’eut-il pas l’idée d’appeler chez nous le frère Barthélemy
Pigassou, de Saint-Raphaël! Ce fut le tour de notre cave, par exemple!
Ils buvaient tous les deux, ils buvaient comme de vrais moucherons
de vendange. Ils n’épargnèrent même pas le vin vieux! Est-ce que M.
Combal, est-ce que Simon Garidel, est-ce que son fils Simonnet, qui
sont les amis de la maison, n’auraient pas donné un coup de main par
ici? Quel besoin avions-nous du frère Barthélemy, de Saint-Raphaël,
pour nous avaler tout vifs?...
—Soyez tranquille, Marianne, je mènerai les choses d’après vos
recommandations.
Silencieux, nous nous regardâmes pendant quelques minutes.
—Maintenant, reprit la vieille, les mains croisées sur ses genoux et
comme se parlant à elle-même, moi je pars pour Eric-sous-Caroux. Ciel
du bon Dieu! cela est-il possible qu’à soixante ans passés je retourne
voir le pays de mon enfance? C’est à Eric que je naquis, un jour de
Noël, dans une pauvre cabane, contre de gros rochers... Puis, toute
jeunette, je fus placée chez M. Bergon pour garder ses ouailles dans
la prairie. Enfin, étant un peu plus en taille et en force, je devins
pastoure à la ferme des Ormes, près de Douch. Quel temps! Vous êtes
heureux, les enfants tout de même comparés aux vieux comme moi...
Elle s’interrompit.
—C’est drôle, continua-t-elle, qu’on ne puisse pas oublier ses jeunes
ans, et, encore qu’on ait eu beaucoup de mal à gagner sa misérable vie,
qu’on revienne toujours à ses souvenirs, tout comme à une fontaine
quand on a soif. Le bon Dieu l’a voulu ainsi peut-être pour nous
apprendre à ne jamais mettre nos parents en oubli. Mes malheureux
parents, si travailleurs, si rudes! Je vais trouver, au cimetière,
l’herbe qui pousse sur leurs corps; mais eux, je ne les trouverai
point...
—Vous trouverez votre frère, Marianne.
—Oui, certes! et une tante aussi à Douch, et mon parrain également à
Saint-Gervais. Il s’appelle Pierre Tournel, autrement dit _le Borgne_,
parce que d’un coup de corne une chèvre lui creva un œil, étant petit.
Il a quatre-vingt-cinq ans. Mais pourrai-je, en dix jours, visiter
tout ce monde de la montagne?
—Moi, je serai très heureux chez Barnabé, et vous demeurerez là-haut
quinze jours, si cela vous convient.
—Et penseras-tu un peu à moi, mon pétiot, bien que je chemine loin de
la cure?
—Certainement, Marianne.
—Il ne faudrait pas non plus oublier ton pauvre oncle.
—Oh! Marianne!...
—Soir et matin, je réciterai une dizaine de mon chapelet à son
intention.
—Je ferai comme vous, à Saint-Michel, avec Barnabé.
Les premiers rayons du soleil s’infiltrèrent doucement dans la cuisine.
—Voici le grand jour, dit la vieille; il faut que je parte. J’ai bien
trois ou quatre montagnes à traverser et deux rivières avant de toucher
à Eric.
Elle alla fermer les volets du presbytère, verrouilla toutes les
portes, puis saisit en un coin le bâton de cornouiller dont elle se
servait pour assurer sa marche.
A mon tour, je mis sous le bras mes livres, mes cahiers; je glissai mon
encrier dans la poche.
Nous sortîmes.
Nous traversâmes la place des Aires sans échanger une parole, Marianne
partagée entre le regret de me quitter et la joie intime d’aller revoir
le hameau natal, moi, inquiet, troublé, sentant sur ma poitrine un
poids qui l’écrasait, la gorge sèche, les jambes coupées.
Nous devions nous séparer au ruisseau de Lavernière, qui coule au bas
du village. Là, Marianne prendrait à droite, se dirigeant vers le roc
de Caroux, dont le front de granit domine la vallée d’Orb, tandis que
moi, tirant à gauche, je m’acheminerais vers Saint-Michel, à travers
les châtaigneraies. Nous traversâmes le ruisseau sur les hautes
passerelles luisantes. Les tiges vert-jaune des amarines, où pointaient
des feuilles légères et transparentes comme des gouttes d’eau,
cachaient en partie le courant.
Nous nous arrêtâmes sur l’autre rive. Devant nous s’ouvraient,
semblables aux deux branches d’un compas, nos deux routes différentes.
Marianne, torturée par l’angoisse, me regarda. Quel regard! Elle agita
les lèvres, mais ne put articuler un mot. Tout d’un coup elle laissa
aller son bâton sur le sol, et m’enveloppa de ses bras tremblants.
L’embrassement fut long. Dans le sein de cette femme, j’éprouvai
des impressions que le temps n’a pas effacées et dont je ne saurais
traduire ni la puissance, ni les délices, ni la profondeur.
—Bonne paysanne, simple et grande par le cœur, comme vous m’avez
aimé!—Elle dénoua ses bras, recueillit son bâton, s’éloigna. Je tombai
dans les oseraies qui forment un rideau grisâtre le long de Lavernière,
et je crois que je m’évanouis.
* * * * *
Quand je revins à moi, je m’aperçus avec surprise que mes pieds
portaient sur la dernière passerelle et que les deux extrémités de mon
pantalon flottaient dans l’eau. Quant à mes livres, à mes cahiers,
ils avaient volé dans toutes les directions. La grammaire latine, par
miracle, était restée sur le bord; mais mon cahier de _corrigés_—un
cahier relié!—et mon _Phèdre_ buvaient tranquillement dans le
ruisseau. Comment tout cela était-il arrivé? Je ne saurais le dire.
Vivement je palpai mes poches: l’encrier n’avait pas bougé.
Je me levai, regardant autour de moi. Sauf les lavandières du village
dont j’entendais les battoirs avec les caquets et entrevoyais les
coiffes blanches à travers les rameaux encore grêles des noisetiers,
j’étais seul. Je m’en souviens, je m’étirai les bras comme après un
long sommeil; puis, ayant recueilli livres et cahiers, je m’engageai
dans le chemin de Saint-Michel.
C’est un véritable chemin de chèvre, zigzaguant tantôt à droite,
tantôt à gauche, obstrué par les branches qui menacent les yeux,
toujours encombré de pierres qui roulent sous les pieds, et, malgré ces
inconvénients multiples, très agréable à gravir, parce qu’il demeure
constamment à l’ombre des arbres et qu’à mesure que l’on monte on
découvre les plus magnifiques perspectives.
A peine a-t-on fait cinquante pas en grimpant le long de cette rampe
très raide, que, si l’on s’arrête une minute pour respirer et si
l’on se retourne, on est tout à coup saisi d’admiration. A vos pieds
se déroule, avec ses prairies d’un vert cru, ses hautes rangées
de peupliers, ses saulées touffues, ses hameaux tapis sous des
amoncellements de feuillage, la partie la plus large de la vallée
d’Orb. Là-bas, la petite ville du Poujol, si pittoresque au milieu
des blocs détachés de la grande montagne; plus près, dans un bouquet
d’yeuses, la chapelle solitaire de Saint-Pierre de Rèdes, dont les
voûtes surbaissées, le portail à plein cintre écrasé, les colonnes
trapues et à chapiteaux grimaçants datent de l’époque carlovingienne;
vis-à-vis, le joli établissement thermal de La Malou avec ses eaux
chaudes jaillissantes, ses mille ruisselets rayant la plaine de
leurs sédiments cuivrés; enfin, comme pour faire opposition à la
grâce épanouie d’une nature à la fois sévère et charmante, à l’autre
extrémité du tableau, le gros bourg d’Hérépian, à demi noyé dans la
fumée noire ou les flammes rougeâtres de ses verreries.
L’Orb, un peu maigre, serpente tout au fond de la vallée, laissant à
découvert des roches micacées que le soleil, de temps à autre, allume
ainsi que de gigantesques diamants. Et puis, si l’œil s’égare au-dessus
de la rivière, semée d’îlots, quel splendide spectacle que celui des
épaisses forêts de châtaigniers prenant racine aux premiers mamelons
de la plaine et se prolongeant, avec leurs frondaisons qui moutonnent
sous le vent ou étincellent sous la lumière, jusqu’aux crêtes
sourcilleuses du roc de Caroux! Du sentier de Saint-Michel, distant
de plusieurs kilomètres, ces énormes masses de verdure affectent les
formes les plus étranges. On dirait parfois une grande mer verte, où
les cimes saillantes des arbres figurent assez bien les mâts élevés des
vaisseaux; puis on croit apercevoir des carrières immenses d’ardoises,
où travaillent des légions d’ouvriers armés de pics. Si la tempête,
sifflant aux pitons du mont Caroux, plie ces vastes rameaux, des trous
béants, des gouffres insondables se creusent, et l’on distingue, à
l’orifice de ces cavernes mouvantes, se pressant pour les envahir,
comme un peuple effaré de géants.
Certes, à douze ans, les mots me manquaient pour traduire les
sensations que me faisait éprouver ce grandiose paysage. Mais je n’ai
pas oublié avec quelle sorte de saisissement profond je le contemplais.
Dès le berceau, par une pente mystérieuse de mon âme que personne
n’expliquera, j’avais été conquis à la nature, à nos montagnes surtout,
à nos superbes montagnes cévenoles, d’un profil si sévère, si noble,
si hardi, où se découvrent toutes les richesses: des eaux qui défient
l’éclat et la pureté du cristal, des bêtes fidèles et aux pieds sûrs,
des hommes honnêtes, énergiques et courageux. _Alma tellus!..._
Ce matin-là, escaladant cette montée tortueuse et presque à pic, je me
retournais à chaque pas vers la vallée: non que j’eusse grande envie
de m’abandonner aux songeries muettes, absorbantes, hiératiques, où je
m’étais complu tant de fois; mais il me semblait toujours que, dominant
toutes les routes du point élevé où je me trouvais, j’allais apercevoir
Marianne au crochet de quelque chemin. Hélas! la pauvre vieille était
déjà bien loin sans doute, car mon œil eut beau fouiller les sentiers,
qui m’apparaissaient, ici comme de petits rubans bleus, plus loin comme
de longues entailles pratiquées à la serpe dans le feuillage tassé des
arbres, il ne découvrit rien.
Encore une fois le sentiment de ma solitude m’écrasa et je dus
m’asseoir sur une pierre. Toutes sortes d’idées bizarres me
traversèrent l’esprit:—Si je courais après Marianne, peut-être
parviendrais-je à la rattraper?... Oh! pourquoi ne m’avait-elle pas
amené à Eric-sous-Caroux?—Je songeai même, en ma subite détresse, bien
que mes parents demeurassent loin, à aller les rejoindre à pied, du
côté de Lunel. Peut-être rencontrerais-je, sur la grande route, quelque
roulier complaisant qui me permettrait de monter sur sa charrette quand
je serais fatigué?
Moi, d’abord si joyeux d’aller passer dix jours de franche et bonne
liberté à l’ermitage de Saint-Michel, je ne pensais plus à Barnabé.
Dans les suprêmes angoisses, le cœur va droit à ceux qui lui sont
familiers, à ceux qu’il aime, et les étrangers demeurent les étrangers.
Maintenant, je ne me révoltais plus contre les exigences, parfois
tyranniques, de mon oncle; maintenant, je ne trouvais plus les
réprimandes de Marianne trop sévères. J’eusse voulu que ces deux êtres,
lesquels laissaient mon âme vide comme un flacon dont la liqueur
s’est répandue, fussent près de moi, me morigénant, me menaçant, me
punissant. Que n’aurais-je pas donné, en ce moment, pour être châtié de
leur main, de leur propre main!...
«O mon oncle! balbutiai-je d’une voix étranglée et pressant contre ma
poitrine, par un mouvement convulsif, mes livres et mes cahiers, je
travaillerai bien, vous serez content de moi.»
Un coup de vent écarta les branchages des châtaigniers. J’aperçus les
hautes murailles blanches de Saint-Michel.
Je gravis au galop l’extrémité du sentier.
VIII
L’âne Baptiste plus aimable que son maître
L’ermitage de Saint-Michel, juché à la cime d’un mamelon boisé mesurant
une hauteur de six cents mètres environ, est un reste de monument
féodal. Cette forteresse, destinée à commander un point important de
la haute vallée d’Orb, donnait la main à vingt autres, échelonnées sur
le flanc des montagnes, de l’un et de l’autre côté de la rivière. A
l’époque des guerres de religion, toutes ces murailles à meurtrières
et à mâchicoulis, dont la ceinture formidable devait protéger les
Albigeois, succombèrent. Saint-Michel ne put tenir plus de trois jours
devant les hordes fanatiques, sauvages, que Simon de Montfort avait
répandues comme une mer dans le Midi.
De ce château à triple enceinte, sur lequel le vicomte de Béziers avait
compté pour défendre le défilé de Pétafy, il ne reste aujourd’hui
que la chapelle, dédiée à saint Michel, sauvée, rapporte la légende,
par l’archange lui-même, «_qui, dans la mêlée, batailla d’estoc et de
taille_,» et deux ou trois salles basses recouvertes à grand’peine de
tuiles rouges, où l’ermite industrieux s’arrangea vaille que vaille un
logement.
Du reste, partout sur le plateau, un gigantesque bloc granitique,
ramification robuste de l’ossature des Cévennes, se découvrent des
ruines, d’énormes entassements de pierres, dont les siècles n’ont pas
encore détaché les ciments primitifs. Des herbes folles poussent sur
ces amoncellements, y répandant la gaieté, la grâce, la poésie.
Quelques arbres fruitiers, que les vents sans doute semèrent en
des jours de tempête, entés depuis, jaillissent çà et là du rocher
cyclopéen et lui donnent en certains coins l’aspect débonnaire d’un
verger. Une fontaine d’eau vive sourd d’une crevasse derrière la
chapelle, et, se répandant par mille rigoles, a créé le long des pentes
du monticule une prairie artificielle, dont le vert tendre contraste
agréablement aux yeux avec la verdure plus sombre des châtaigniers.
Je courus à la porte d’ordinaire ouverte de Barnabé. Elle était fermée.
Je frappai. Pas de réponse. Qu’était devenu l’ermite? La claie à
montants solides qui barrait l’écurie de Baptiste avait été ramenée
dans sa rainure de pierre et y tenait fortement.
Glissant un regard à travers les intervalles de l’osier, je ne vis pas
l’âne devant la crèche. Quoi, personne! Je retournai vers la chapelle:
le grand portail à double battant en était clos aussi. J’étais bien
seul, abandonné sur ce plateau désert.
Je frissonnai.
—Barnabé! m’écriai-je, la voix altérée par l’angoisse, Barnabé!
Rien, rien...
Je m’avançai jusqu’aux bords extrêmes de la roche de granit, explorant
le pays à la ronde. Pas âme qui vive. Là-bas seulement, tout au fond,
le long du ruisseau de Lavernière, à peu près à l’endroit où je m’étais
trouvé mal, un troupeau de chèvres fauves et blanches buvaient au fil
de l’eau. Sans doute les chèvres de M. Combal. Je distinguai le berger
batifolant avec son bouc.
Le vent continuait à souffler très vif. Sur les hauteurs, il cassait
les pousses menues des châtaigniers, trop tendres pour lui résister.
Songez donc, nous n’étions qu’aux premiers jours d’avril!
Sentant mes genoux flageoler sous mes pensées de peur, je craignis
d’être emporté par quelque rafale, et je reculai jusqu’au mur de la
chapelle. Je me promenai quelques minutes, essayant de me donner le
courage d’attendre, car Barnabé ne pouvait tarder à rentrer...
Ah! ce vent, il avait, à travers les ruines, des hurlements, des
miaulements, des cris qui tantôt me remplissaient d’épouvante et tantôt
m’eussent fait pleurer.
Pour échapper à ces bruits sinistres, je me réfugiai sous le porche de
la chapelle, un porche à tympan, s’il vous plaît, représentant Jésus
au milieu des Évangélistes, et à trumeau portant une statue de saint
Michel qui piétine le Démon.
Que faire cependant?... J’ouvris mon _Phèdre_. Si je parvenais à
travailler, le temps passerait plus vite...
Hélas! ce fut en vain qu’avec une sorte de joie nerveuse je disposai
toutes choses autour de moi: la grammaire latine, l’écritoire, les
cahiers; mon pauvre cerveau, que la tendresse excessive de mon cœur
avait poussé à l’effarement, ne voulut rien entendre à la besogne que
je lui imposais, et, après quelques barbouillages ineptes, je dus
refermer mes livres, reboucher mon encrier—il était en verre bleu avec
fermoir en cuivre—et reparaître, éperdu, au milieu du plateau. Pour le
coup, s’il n’arrivait pas quelqu’un pour mettre fin à mon martyre, je
ne tarderais pas à succomber. Je regardai la statue de saint Michel, je
lui tendis des bras suppliants. Mais la pierre demeura immobile sur son
piédestal...
Des hirondelles, revenues depuis peu des pays chauds, voltigeaient
joyeusement sous le porche. Heureuses hirondelles! elles n’avaient pas
perdu leur oncle, elles; elles étaient là, dans les nids coutumiers,
avec leur jeune famille, tandis que moi, j’avais perdu le presbytère et
tous les miens... Un instant, mes yeux les suivirent tournoyant le long
des corniches, leurs becs chargés de pâture, de brindilles de paille,
ou de plume, ou de duvet. Je vis des martinets noirs, par troupe,
s’élancer, rapides comme des flèches, du haut de Saint-Michel jusqu’au
fond de la vallée d’Orb. Quelle souplesse! quel élan! et quel éclat
sous le soleil! J’entendis le cri bizarre des engueulevents...
«Oh! que ne suis-je une hirondelle, moi aussi, pour m’envoler bien loin
retrouver mon oncle ou Marianne!» pensai-je.
Ce spectacle de nature calma la fièvre qui me dévorait et fit un peu
de repos à mon être physique et moral, en complète ébullition. Je
réfléchis qu’après tout je n’étais pas délaissé, qu’une ressource
me restait: M. Anselme Benoît. Certes, je n’aimais guère le
médecin.—N’était-ce pas lui qui venait de me séparer de tout ce que
j’aimais?—Mais, en fin de compte, sa maison m’était ouverte, j’étais
sûr d’y être accueilli avec plaisir, et j’irais frapper là ce soir,
si Barnabé, parti pour quelqu’une de ses tournées dans la montagne,
ne reparaissait pas à Saint-Michel. Du reste, en y songeant bien,
n’avais-je pas aussi les Combal, les Garidel, chez qui je trouverais
également asile?
Je respirai.
Cependant, mon estomac, creusé par le grand air matinal et aussi
peut-être par mes trop vives alarmes, commençait à bramer la faim. Je
retirai la livre de chocolat de mon oncle de la poche où elle était
restée enfouie. J’en croquai une bille sans désemparer.—Il était bon,
le chocolat de quarante sous, et comme Marianne avait bien fait de
passer la main derrière les livres de la bibliothèque!—Je donnai un
coup de dent à la seconde bille; puis, réprimant ma gourmandise, je
descendis derrière la chapelle pour boire un coup sur ce repas.
Quelle eau limpide, fraîche, délicieuse! J’en puisai à plusieurs
reprises dans le creux de mes mains réunies et m’en grisai à plaisir.
Encore une fois j’allais plonger à la source mes deux poings jusqu’aux
coudes, quand une voix large, sonore, retentissante, emplit soudain les
châtaigneraies. Dieu! c’était Baptiste...
Je me redressai vivement. La voix reprit la même antienne. Baptiste, à
coup sûr, paissait dans la prairie de Saint-Michel, et Barnabé était
avec lui. Comment n’avais-je pas pensé à cela? Je dégringolai à travers
les hautes herbes.
* * * * *
Quand l’âne m’aperçut, il courut à moi. Encore que je l’eusse fouaillée
souvent et d’importance, elle m’aimait, la brave bête!
—Bonjour, mon Baptiston, lui dis-je de bonne humeur et lui passant la
main sur les naseaux, qui se dilatèrent avec délices, bonjour!
Il s’enleva des quatre pieds et se prit à gambader follement à travers
la prairie.
—Eh bien! quelle mouche t’a piqué, _imbecillas_? s’écria Barnabé.
Je vis le Frère. Il était accroupi à l’ombre d’un bouquet de chênes
verts, lequel poussait aux marges du ruisseau formé par les eaux vives
de la fontaine où je venais de me désaltérer. Avec mon cœur tout à la
joie, mes jambes d’un élan s’emportèrent vers l’ermite. Mais, lorsque
je comptais qu’il allait se lever pour m’embrasser ou me donner sur
les épaules la tape affectueuse que j’avais reçue tant de fois, il ne
bougea aucunement. Je lui souhaitai le bonjour, comme je l’avais fait
à Baptiste, mais d’une voix timide, presque troublée. Il me regarda et
ne répondit point.
—Bonjour, frère Barnabé, répétai-je, essayant de lui sourire.
—Tu arrives bien mal à propos, mon garçon, me dit-il.
Mes peurs me ressaisirent.
—Vous ne pouvez donc pas me garder jusqu’au retour de Marianne? lui
demandai-je, tremblant.
—A cette heure, je n’ai point la tête à ça, fit-il avec un geste
dépité.
—Alors, il faut que je m’en retourne au presbytère?
—Où tu trouveras visage de bois... Ah ça! voyons, pétiot, es-tu venu
céans pour me tourner les esprits à l’envers? Par exemple, je voudrais
bien voir que tu m’empêchasses de gagner aujourd’hui un gros écu de
cinq francs! Crois-tu que ça coûtera quatre deniers tant seulement, le
magasin de Félibien, quand il faudra acheter plus de cent pendules et
des montres en or à n’en plus finir? Va-t-en donc voir si les murailles
reluisent chez M. Briguemal, à Béziers. Sache, si tu peux comprendre
cela, que je gagne de l’argent avec ma cervelle en ce moment, et que je
ne veux pas entendre voler une mouche autour de moi. Braguibus attend
mes vers pour sa musique, voilà!...
Il plongea sa grosse tête, hérissée de cheveux et de poils, dans ses
deux mains velues, et, silencieux, demeura roulé en boule sous les
arbres. Usant de mille précautions, je déposai doucement à ses pieds
mes livres, mes cahiers, mon écritoire bleue, puis j’allai retrouver
Baptiste.
Quelle bête admirable! Jamais, à Saint-Michel des Aires, ni peut-être
en toutes les Cévennes méridionales, ne se rencontra âne plus fort,
plus doux, plus complaisant. Il avait presque la taille d’un mulet de
la plaine, et son poil long, soyeux, était d’un noir bleuâtre pareil
à l’aile lustrée des corbeaux. Les oreilles, droites, semées çà et là
de petites taches grisâtres, lui retombaient gracieuses, barbelées, le
long des mâchoires et du col, qu’elles éventaient nonchalamment. Il
possédait des yeux magnifiques, d’un brun luisant à la fois et amorti;
c’étaient deux morceaux de velours qu’on venait de détacher d’une pièce
neuve. Ses dents, régulièrement plantées, affichaient de haut en bas
des rayures ambrées qui en rendaient l’émail plus éclatant. Avez-vous
vu quelqu’une de ces grandes coquilles comme les marchands ambulants,
venus des bords de la mer, en montrent pour les vendre dans nos
montagnes? Mon oncle en étalait deux sur la cheminée de son salon. La
bouche profonde de Baptiste avait le même ton rose-tendre, avec le même
air de fraîcheur et les mêmes miroitements.
Devinant que j’allais à lui, l’âne cessa de battre le pré; il s’avança
vers moi à petits bonds.
Les bêtes, dans la jeunesse—Baptiste avait à peine cinq ans—sont de
véritables enfants; elles recherchent les enfants pour courir avec
eux, folâtrer avec eux, jouer avec eux. L’enfance a le privilége de
certaines folies innocentes, et ce privilége, parcourant l’échelle des
êtres, engendre dans toute la création de touchantes affinités.
Je m’agrippai à la crinière de Baptiste et lui grimpai sur le dos. Il
partit au galop avec des reniflements joyeux.
Comme c’était bon d’aller ainsi à travers les grandes herbes qui
frôlaient le ventre de ma bête, où disparaissaient mes pieds pendants!
Des hautes ramures des châtaigniers tombaient sur nous de larges nappes
d’ombre. Plus loin, le soleil allumait, semblables à des clartés
jaunes, rouges, bleues, toutes les fleurettes du gazon. Nous ne nous
occupions pas de ces contrastes. Nous allions à travers l’ombre, à
travers le soleil, ne songeant qu’à rire, qu’à nous amuser; car,
tandis que Baptiste s’emportait davantage en son élan insensé, moi je
riais aux éclats, le talonnant, le pinçant, lui parlant ainsi qu’à une
personne humaine, et le caressant des deux mains à l’envi.
Barnabé, couché comme un ours sous les chênes verts, se leva. Un
sifflement suraigu retentit. Ma bête, emportée, s’arrêta court.
—Descends! me cria le Frère.
Je descendis.
—Tu as de l’encre, je crois? me dit l’ermite, qui s’était rapproché.
—Oui, Barnabé.
—Et du papier aussi?
—Certainement.
—Nous aurons besoin de tout cela, fit-il, se passant la main droite
sur le front et m’entraînant à l’ombre des arbres.
—Asseyons-nous! reprit-il.
Nous nous assîmes.
—Voyons, fillot, serais-tu assez savant pour écrire du patois sur une
de tes feuilles blanches?
—J’ai copié, l’autre jour, pour mon oncle, un noël en patois, et
peut-être, en m’appliquant bien...
—Oh! si tu as copié un noël, tu copieras bien ma chanson...
Je l’examinai avec surprise.
—Comment, Barnabé, lui dis-je, vous avez fait une chanson?
—Elle sera très jolie; elle aura cinq couplets... Braguibus va mettre
son fifre en train...
—Et la défense de mon oncle?
—Je porte tous les respects à M. le curé des Aires, qui doit à mes
soins le peu de souffle qui lui reste; mais faut-il, pour lui plaire,
refuser de gagner cinq francs, peut-être dix? Ton oncle croit-il, par
hasard, que les alouettes tombent rôties à l’ermitage de Saint-Michel?
La famine m’aurait mis au trou depuis longues années, si j’avais dû me
passer de mes industries. Le bon Dieu m’aurait-il donné des talents, ne
devant pas m’en servir? Je ne gagne pas vingt sous chaque jour, moi,
à dire une messe basse, et je ne connais pas la couleur des écus du
gouvernement. Ton oncle parle toujours comme le riche, qui, ayant le
ventre plein, dit aux personnes affamées: «_Ne mangez point ceci, ne
mangez point cela._» D’ailleurs, les autres ermites de la vallée se
gênent-ils pour besogner chacun à sa façon? Je ne parle aucunement de
ton ami Venceslas Labinowski, lequel faisait un métier de déshonneur.
Mais, sauf Adon Laborie, ermite de Notre-Dame de Nize, qui pratique la
règle par le menu, les Frères libres de nos Cévennes marchent-ils tous
en droiture dans le chemin de saint François? Est-ce que, par exemple,
Gratien Pastourel, ermite de Saint-Sauveur, ne s’amuse pas un brin à
l’usure, du côté de Camplong et de Graissessac? Il prête un pois, le
malin, mais il faut lui rendre une fève. Et Agricol Lambertier, ermite
de Saint-Pantaléon, qui aime la terre plus que le paradis, ne va-t-il
pas à la journée afin d’avoir le plaisir de gagner une pièce de dix
sous et de trousser par-ci par-là les jupons aux filles de Boubals? Je
passe Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. Pour celui-là, il sent
la vieille futaille d’une lieue, et l’on n’a pas besoin de lui tirer
les vers du nez pour savoir qu’il passe moins de temps à nettoyer sa
chapelle qu’à siffler la linotte dans son cellier. Moi, dès le premier
âge, de tant loin qu’il me souvienne, j’aimai toujours inventer des
chansons, et j’en invente encore quand on me paie.
—Cependant, après sa maladie, vous promîtes à mon oncle...
—Je lui promis tout ce qu’il voulut. Autant lui promettre le merle
blanc, pardi! Fallait-il m’exposer à perdre la soutane et Saint-Michel
avec? Fallait-il ruiner Félibien et son magasin? Tu ne sais donc pas,
innocent, que, si M. le curé des Aires m’a mis son habit sur les
épaules et le bourdon à la main, il a le pouvoir de me déplumer de
tout cela, moyennant quelques lignes qu’il écrirait à Monseigneur?
Ce n’est pas très solide, notre Ordre. Me vois-tu, dépouillé de mon
costume d’ermite, obligé, pour gagner pain, de redevenir ce que je
fus au temps jadis, un misérable ouvrier en vannerie?... Si quelque
malheur me forçait jamais à retourner tordre les osiers, là-bas, au
bord de l’Orb, j’en mourrais de honte. Songez donc, avoir été Frère
de Saint-Michel; avoir dominé dans ce pays; avoir tiré un pied de
nez à tous mes confrères, jaloux de mes richesses; avoir cheminé une
fois jusqu’à Saint-Jacques-de-Compostelle, dans l’Espagne, deux fois
jusqu’à Rome; avoir vu le saint-père, qui m’a parlé; et puis retomber
aux corbeilles, aux paniers, à tous ces ouvrages grossiers des pauvres
diables de la rivière!... Cela n’est pas possible et cela ne sera pas.
—Alors, renoncez aux chansons!
—Tu m’ennuies, toi, à la fin des fins, pétiot, et si tu es venu ici
pour me prêcher, à l’exemple de ton oncle, tu agiras sagement en
reprenant le chemin de la cure. A-t-on jamais vu un blanc-bec comme
cela, qui ose tourmenter un homme de mon âge, un homme qui connaît
tous les pays et tous les mondes de la terre, puisqu’il a pu arriver
jusqu’en Italie à travers mille villes et mille villages, à un homme...
—Ne vous fâchez pas, Barnabé. Soyez tranquille, mon oncle ne saura
rien de cette chanson. Voulez-vous me la dicter? Je suis prêt à
l’écrire, et vous serez content de moi.
Je possédais une plume métallique superbe dans un petit étui en
argent. Je la retirai délicatement du fourreau. Barnabé sourit. Il prit
lui-même l’encrier abandonné sur le gazon et en releva le couvercle.
—Ah! si je savais écrire! murmura-t-il avec un soupir douloureux... Et
dire que le maître d’école des Aires me fait payer dix sous chaque fois
qu’il me copie une chanson! Le voleur!
Je détachai une feuille de papier réglé de mon cahier de versions, et,
ramenant mes genoux pour m’arranger une façon de pupitre, j’attendis.
IX
Barnabé, pris de délire poétique, déchire la Muse à belles dents
Au moment où je trempais le fin bout de ma plume dans l’encrier, le
Frère me retint le bras.
—Voici la chose tout uniment, mon garçonnet, me dit-il. C’est le fils
Garidel qui voudrait se marier à la fille de M. Combal, le maire. Cet
enfant a vingt-deux ans, il est donc en force de jeunesse; mais s’il
ne porte pas deux tondus et un pelé dans sa besace, il ne s’en faut
guère, tandis que la fillette possède du bien au soleil, elle. Oh! ces
Combal, c’est riche comme la mer. Simon Garidel fut, lui aussi, notre
maire dans les temps de Charles X; malheureusement, il eut des pertes,
entreprenant de grosses affaires sur les osiers, et il dut laisser
l’écharpe à un autre. Pour un brave homme, c’est un brave homme, franc
comme l’or et honnête comme le bon Dieu... Quel dommage que tout le
saint-frusquin des Garidel ne vaille pas vingt mille francs, quand
les Combal ne savent pas ce qu’ils ont!... Tu comprends, de cette
différence dans leur fortune naissent journellement des discussions
entre les deux pères. Moi, je crois que si l’affaire dépendait tant
seulement de M. Combal, elle serait bientôt bâclée, car il n’est pas
porté sur les écus, notre maire; puis il aime Simonnet, lequel est
un garçon robuste et plein de vaillance. Mais la Combale est là, et,
quand il s’agit de ne point laisser s’éparpiller les sous, elle a des
griffes partout, cette vieille: aux pieds, aux mains et à la langue
principalement. L’autre jour, en ma présence, comme son mari revenait
encore aux Garidel, ne lui a-t-elle pas jeté mille paroles insolentes
au visage, l’accusant de lui manger son bien, et, pour marier _Liette_,
de vouloir la réduire à la besace et au bâton! Ah! si ma défunte,
à l’époque déjà ancienne où je vivais en ménage, se fût avisée de
m’envoyer pareils lardons à la face, quelle danse, avec accompagnement
d’amarines en guise de tambourin!...
—Et Juliette Combal, que dit-elle de cela?
—Liette! elle pleure et ne souffle mot.
—A sa place, je ne pleurerais point, et j’épouserais Simonnet.
—A la bonne heure! s’écria Barnabé content. Tu seras un homme, toi,
fillot, je vois ça. Tu as raison: en ce monde, on doit en faire à sa
tête, surtout quand l’amitié se met de la partie et vous fait cabrioler
le sang dans l’estomac.
Après une interruption de quelques minutes, il ajouta:
—Simonnet est venu me trouver hier au soir; il était pâle comme
l’écorce du bouleau et des larmes noyaient ses prunelles. J’ai pensé
que Dieu l’aiderait en besogne amoureuse si je lui donnais une de mes
chansons pour la chanter, la nuit, selon l’usage de chez nous, sous
la fenêtre de sa belle, en compagnie de Braguibus. Mes chansons ayant
porté bonheur à d’autres, pourquoi n’en irait-il pas de même pour le
jeune Garidel? Il me comptera cinq francs, vingt sous par couplet.
C’est convenu entre nous.
Les branches des taillis penchées sur nos fronts s’agitèrent soudain,
les arbres eux-mêmes secouèrent leurs panaches de petites feuilles
clair-semées, que la séve nouvelle—elle monte lentement aux troncs
des chênes—vivifiait goutte à goutte. Entre le Frère et moi, passa la
longue tête noire de Baptiste.
—A-t-on jamais vu bête plus curieuse! s’écria l’ermite, riant à gorge
déployée. Il faut qu’elle fourre son museau partout.
Puis, s’adressant à Baptiste:
—Eh! que te font, à toi, qui vas à quatre pattes, les amourettes de
Simonnet Garidel et de Liette Combal? Réponds, grand _Nicodème_, si tu
l’oses.
L’âne, interrogé, se mit à braire bruyamment. Barnabé rit de plus
belle, et je ne me fis pas prier pour l’imiter.
—Il n’existe pas de bourriquet plus esprité en toute création du bon
Dieu, dit le Frère regardant Baptiste d’un œil attendri. Du reste,
c’est moi qui l’ai éduqué, et l’on sait dans nos montagnes combien
je m’entends aux animaux. S’il m’était arrivé, comme à ton oncle ou
comme à toi, de pratiquer les écoles, je serais devenu un flambeau de
sapience. Mais on était vannier chez nous, et, au lieu de m’envoyer aux
livres des savants, mon père m’envoyait aux oseraies de la rivière, en
m’allongeant des coups de houssine sur le dos. J’étais mauvais sujet,
paraît-il, étant petit. Je me suis bien amendé tout de même au long
des années. Cela ne veut pas dire que je sois encore aussi sage que
saint Michel, lequel, toute sa vie, n’eut qu’une idée en tête: tuer le
Démon pour faire plaisir au bon Dieu. Et la preuve que je ne suis pas
toujours le droit sentier de la perfection, où saint François marcha
sans broncher, c’est que, ton oncle m’ayant défendu de travailler aux
chansons, j’y travaille tout de même. Que voulez-vous? malgré qu’on
en ait, il faut que le naturel se montre... Ah! puis c’est si joli,
une chanson! ça sonne si doux à l’oreille et au cœur, quand Braguibus
l’accompagne du fifre ou de la voix... Tu vas en juger.
Baptiste, autour de nous, broutait négligemment des touffes de sauge,
de mauve, de pimprenelle...
—Écoute, toi, mon Baptiston, dit-il. Cela t’instruira toujours un brin.
Baptiste leva la tête, puis, à ma très grande surprise, s’accroupissant
dans l’herbe, arrêta sur nous ses yeux, où l’on eût cru voir luire de
vagues pensées.
Je trempai vivement la plume dans l’encrier tout grand ouvert. Barnabé
avait repris son attitude recueillie.
—M’y voici, dit-il.
Il s’arrêta court. Puis, s’étant à plusieurs reprises tapoté le front
avec les phalanges noueuses de sa main droite:
—Ciel du bon Dieu! reprit-il, quelle peine m’a coûtée ce premier
couplet, car je n’ai inventé qu’un couplet depuis hier au soir! C’est
toujours ainsi avec moi: le commencement se fait tirer l’oreille. Par
exemple, une fois deux rimes désembourbées, ma chanson roule toute
seule jusqu’au bout de son chemin; c’est absolument comme une charrette
tirée par de bons chevaux. Mais il faut trouver ces deux rimes, et
c’est le diable à confesser. Me suis-je cassé la tête!... Enfin, écris,
pétiot.
Il me dicta lentement ces vers de sa villanelle amoureuse. Je les
traduis:
«_Dis-moi, fillette_
_Si jolie,_
_Quand tu portes ton rouge tablier,
Pourquoi, comme une peureuse
Qui de l’amour craint l’étincelle,
Te cacher toujours dans la maison?_»
—C’est fini! fit l’ermite, se frottant les mains tout aise.
J’essuyai ma plume avec une feuille souple de chêne vert.
—Comment trouves-tu ça, enfant? reprit-il.
—Superbe, superbe! m’écriai-je émerveillé, en effet, que ce rustre
eût pu réaliser une strophe que, malgré mon _Epitome_ défriché et le
problème des _Fables de Phèdre_ si laborieusement résolu, j’eusse été
bien empêché de mettre debout.
—Je suis bien sûr que tu n’en inventerais pas autant, toi, encore que
tu lises et écrives couramment, me dit-il, flairant mes préoccupations.
—Je n’en serais pas capable, Barnabé.
Il saisit par un mouvement brusque la page où je venais de tracer mes
pattes de mouche, et la regarda avec des yeux effroyablement dilatés.
—Et dire que j’ai beau ouvrir mes deux lanternes comme des lunes
rondes, je ne distingue, sur ce papier, que du noir et du blanc. Ils
sont heureux, ceux qui s’entendent aux écritures et aux lectures! Moi,
encore que je ne sois pas une bête, je suis un âne semblablement à
Baptiste. Cela est-il bien possible que ma chanson soit là devant moi
et que je ne la voie point! Ces petits signes que vous appelez des
_lettres_ en votre français, n’ont donc été créés que pour les riches?
Oh! si je les avais connus, je ne serais pas ermite... Qui sait ce
que je serais!... Quoique Polonais, ce gueux de Venceslas lisait et
écrivait...
Ses yeux s’obscurcirent d’une buée épaisse. Le sentiment de son
ignorance venait d’arracher presque des larmes au Frère libre de
Saint-François.
Il plia la feuille de papier, et, avec mille précautions pour qu’elle
ne se froissât point, la glissa dans la fausse poche de sa soutane.
—Tu n’as rien oublié au moins? me demanda-t-il.
—Rien, Barnabé.
—Présentement, il s’agit de remercier le bon Dieu. Allons, fillot, un
_Adoremus_.
Nous tombâmes à genoux sur le gazon, et à pleine voix nous chantâmes,
comme nous l’eussions fait dans l’église des Aires:
«_Adoremus in æternum sanctissimum sacramentum._»
Nous nous remîmes debout. L’ermite siffla de nouveau, plaçant deux
doigts entre ses dents. Baptiste, prévenu, se dressa sur pieds.
—Le soleil arrive à mon bourdon, me dit le Frère.
Il me montra son bourdon fiché en terre à quelques pas; le soleil, en
effet, en incendiait le petit miroir.
—Il va être onze heures. Montons à Saint-Michel. Aussi bien, l’un
et l’autre, poserons-nous nos coudes sur la table avec plaisir. Pour
moi, quand la minute a sonné, on ne me vit jamais tourner le dos à la
mangeoire.
Nous enfilâmes un sentier ombreux dans les rocailles. Baptiste se
prélassait gentiment devant nous.
* * * * *
Je n’ai jamais bien compris pourquoi les chardonnerets, qui volent aux
monts d’Orb par bandes innombrables,—il pousse tant de chardons pour
les nourrir au pays cévenol!—choisissent de préférence pour y bâtir
leurs nids les fourchettes des amandiers. Est-ce la fleur parfumée
de cet arbre, lequel s’endimanche de blanc dès les premiers jours de
février, qui les attire? Pourtant ces pauvres chardonnerets devraient
se méfier, les branches de l’amandier étant si maigres et si grêle
étant son feuillage. Cette transparence fait tout découvrir, tout
jusqu’au fin bout du bec de l’innocente bestiole, étendue comme morte
sur sa couvée.
Au lieu de tirer à gauche vers la porte de l’ermitage, Barnabé tira à
droite, m’entraînant du côté du verger.
—Les nichées mûrissent de jour en jour, mon garçon, me dit-il, les
oiseaux seront aussi tendres que des prunes.
Il leva la main au-dessus de sa tête, et j’ouïs de petits piaulements
étouffés.
—Oh! Barnabé, ne leur faites pas de mal! implorai-je.
—Tu les veux?
—Oui, oui, je les élèverai au presbytère.
J’entr’ouvris mon gilet pour les recevoir dans mon sein, les y
réchauffer, les y sentir... Mais des taches de sang me rougirent la
chemise.
—Comment, vous les avez blessés? demandai-je.
—Je te l’ai promis, je veux que tu fasses un déjeuner à te lécher
babines jusqu’à demain.
—Mon Dieu! balbutiai-je bouleversé.
Ma voix s’embarrassa.
—J’ai du lard de cette année, frais et tendre comme le beurre du mont
Caroux, reprit l’ermite promenant sa langue large et pointue sur les
poils hérissés de sa moustache.
—Je n’aime point le lard, moi, Barnabé!
Il décrocha deux autres nids du milieu des branchages, puis de nouveau
étouffa les petits entre ses mains.
—Méchant! méchant! m’écriai-je.
Le Frère rit à faire trembler sur ses épaules les coquilles de sa
pèlerine de lasting.
—Oui, vous êtes un méchant! continuai-je exaspéré. Je vous en
préviens, du reste, si vous persistez à tuer ces chardonnerets qui sont
si gentils, au lieu de me les donner pour être apprivoisés dans une
cage, je vous dénoncerai à mon oncle, dès son retour.
L’ermite s’amusa de ma fureur enfantine. Pour me narguer, il atteignit
un nid de linottes dans un fourré, au-dessus d’un grand chèvrefeuille
pourpre, à l’extrémité du plateau. Tant de cruauté me fit perdre la
tête.
—Soyez tranquille, Frère de démon, dis-je les dents serrées, mon oncle
saura à quelle besogne impie vous employez votre temps à l’ermitage de
Saint-Michel.
—Ton oncle se moquera de toi, pétiot.
Il commença à plumer les bestioles.
—Pourvu qu’il ne vous oblige pas à lui restituer votre soutane, qui
est à lui, en apprenant que vous vous occupez toujours de chansons avec
Braguibus...
J’avais à peine articulé ces mots, que la lourde main de Barnabé
s’abattit sur mes épaules. Épouvanté, je jetai les yeux sur lui. Toute
sa face, si débonnaire, si joviale, avait soudainement pris un aspect
farouche. Sa bouche ricanait, montrant des dents acérées semblables aux
crocs de nos chiens-loups, chez les Catalans du Planol.
—As-tu envie que je te lance par delà ces granits?
Il me désigna l’effroyable précipice que masquait à peine un rideau
d’épines et de genévriers confondus.
—C’est pour m’effrayer sans doute! balbutiai-je, affectant une
assurance que j’étais bien loin de posséder.
Il me happa au collet de ma veste, et, avec cinq de ses doigts
crochus, résistants, me souleva de terre comme une plume. Je me crus
perdu et fermai les yeux à tout événement.
—Barnabé! râlai-je, Barnabé, je vous demande pardon!...
Il me lâcha. Je m’affaissai à ses pieds sur la roche nue.
—Tout ça n’est qu’un amusement, pétiot, c’est pour rire, fit-il,
m’aidant à me replanter sur quilles... Aussi, pourquoi me contrarier
les esprits? Tu comprends bien que je suis plus fort que toi, que tu ne
pèses pas une once à mon poignet. Mettons que je t’eusse jeté là-bas
sur les pierrailles du ruisseau de Lavernière; n’ayant pas des ailes
aux côtes, tu te serais aplati la tête comme une fougasse dans un four,
n’est-il pas vrai? Eh bien, qui m’aurait demandé raison de ta mort?
La justice? Je me moque bien de la justice. J’en ai fait des farces,
moi, au nez des gendarmes, durant mes quêtes dans la montagne et dans
la plaine. Une fois, à Saint-Pons, avec M. Cœurdevache... Enfin...
J’aurais répondu à ta justice que tu avais glissé au long de quelque
pente en courant après des nids de martinets, et tout aurait été fini...
Ces paroles scélérates, bien que mon âge ne me permît pas d’en sonder
toute l’horreur, me glacèrent jusqu’aux moelles.
—Allons, allons, ajouta le Frère reprenant son gros rire, assez de
sornettes et d’almanachs. Le temps se passe, et mon estomac reste vide
comme une gourde fêlée.
Il regarda la raie d’ombre que la corde de la cloche, tombant du haut
du toit, dessinait sur la muraille blanche de Saint-Michel.
—Il est midi, dit-il. Enfant, sonne l’_Angelus_; moi je vais allumer
le feu pour nos brochettes.
En chancelant, je m’acheminai vers la chapelle, et Barnabé, après avoir
fait le signe de la croix, disparut, marmottant dans sa course le latin
des versets et des _Ave Maria_.
X
On boit le frontignan de Gathon Molinier, mais on guigne son jambon.
Ce fut à peine si mes bras, paralysés par une terreur qui me faisait
trembler sur pieds comme un roseau, eurent la force de tirer la corde
et de frapper sur la cloche les coups répétés de l’_Angelus_. Je me
sentais mourir. Je balbutiai la prière, ainsi que j’en avais contracté
l’habitude avec mon oncle au presbytère. Mais combien ma ferveur
fut plus profonde ici que là-bas! Pour décider la Sainte-Vierge à
intervenir en ma faveur, quand j’étais tombé aux mains d’un homme qui
semblait en vouloir à ma vie, je récitai, en outre des _Ave Maria_,
l’oraison de saint Bernard commençant par ces mots: «_Souvenez-vous, ô
très pieuse vierge Marie_...»
Je me sentis un peu rafraîchi, soulagé, rassuré.
Cependant je ne savais me décider à rejoindre le Frère en son
ermitage. La pensée me traversa l’esprit de lui fausser brusquement
compagnie et de courir frapper à la porte de M. Anselme Benoît. Ah!
certes, depuis que je commençais à connaître Barnabé, il s’en fallait
que M. Anselme Benoît m’inspirât l’effroi qui m’avait empêché, le
matin, d’aller prendre gîte chez lui!
Je me mis à longer le mur de la chapelle au hasard. Bientôt, sans trop
me rendre compte du but de mes pas, je m’acheminai vers la fontaine
cristalline où je m’étais désaltéré. Une fois arrivé là, j’entrevoyais,
dans les effarements de ma pauvre cervelle troublée, le moyen de me
dissimuler derrière les troncs énormes des vieux châtaigniers et de
m’échapper jusqu’aux Aires sans être aperçu.
Je tournais, en m’effaçant dans l’ombre projetée par les hautes
murailles, l’angle de la chapelle, et j’engageais le pied dans
l’échancrure du granit, lequel, en cet endroit, forme comme un
gigantesque escalier, quand une voix rude, hélas! trop connue, m’appela
soudainement.
—Eh bien! où t’en vas-tu? me dit l’ermite, qu’en une seconde ses
jambes démesurées avaient porté jusqu’à moi.
Je demeurai interdit.
—Comment, le séjour de Saint-Michel te pèse déjà? reprit-il.
—Non, Barnabé, répondis-je.
Puis j’ajoutai avec un effort qui fit perler des gouttelettes de sueur
à mon front:
—J’allais à votre fontaine, là-dessous, pour me laver les mains avant
le déjeuner.
—Si c’est parce que, tout à l’heure, je t’ai refusé les chardonnerets
que tu cherches à t’ensauver, c’est bien une folie d’enfant, cela. Sois
tranquille, mon garçonnet, les oiseaux ne te manqueront point, puisque
tu aimes ces bestioles. Dans le verger tant seulement, j’ai découvert
plus de trente nichées; tu pourras les prendre à mesure qu’elles
mûriront; je te fais présent de toutes.
—De toutes, Barnabé?
—As-tu une cage?
—J’en ai une petite à la cure.
—Je t’en fabriquerai une grande, moi-même, en osier. Ça me connaît,
l’osier. Il faut voir comme je le travaille! Mes doigts s’entendent
aux treillis les plus compliqués. J’invente des fleurs, je fais des
rosaces, des cocardes, des calices, des ostensoires, et pour les cages
à deux, quatre, six compartiments, il n’existe pas d’ouvrier pareil.
Ah! je suis un fier homme, va, quand je veux m’en donner la peine...
Es-tu content à présent?
—Vous êtes bon, Barnabé, vous êtes le meilleur des ermites!
m’écriai-je, subjugué à la fois et un peu servile.
Au même instant, je sentis tout mon visage comme noyé dans la barbe
profonde du Frère, et des baisers bruyants claquèrent sur mes joues.
Baptiste, qui vaguait à travers le plateau, vint me flairer amicalement
aux jambes. Foin de mes peurs! je suivis Barnabé et son âne vers la
porte entr’ouverte de l’ermitage.
* * * * *
Dans la cheminée, large et haute, un fagot de branchettes sèches
achevait de se consumer. Les braises incandescentes lançaient de
courtes flammes blanches. Le Frère, avec une large pelle, ramena sur le
devant du foyer les charbons rouges accumulés, puis abaissa dessus un
gril de fer noir et luisant.
—Fais-moi passer les brochettes, pétiot, me dit-il.
Sur le coin d’une table en noyer massif, qui occupait le milieu
de la vaste pièce,—sans doute salle d’armes de l’ancien château
féodal,—trois brochettes avaient été disposées en un plat de grosse
faïence verte. Pauvres chardonnerets du verger! ils tenaient leurs
pattes et leur bec repliés dans une chemisette blanche de lard fin, et
une lancette acérée d’épine leur avait traversé le corps d’outre en
outre. L’ermite tendant la main vers moi, je lui abandonnai le plat.
—A la saucisse maintenant! s’écria Barnabé, ayant posé les oiseaux sur
le gril.
Il ouvrit une porte à gauche et s’éclipsa.
Je me trouvai seul avec Baptiste, lequel, s’étant faufilé dans
l’ermitage sur nos talons, baguenaudait librement à travers l’immense
cuisine, flairant de temps à autre la table, comme pour se renseigner
sur les mets qu’on allait servir.
—Tu as donc toujours faim, toi? lui demandai-je.
Il vint à moi... Il regarda les chardonnerets qui crépitaient en
rôtissant.
Barnabé rentra.
—Eh bien! grand poilu, fit-il apostrophant Baptiste, vas-tu me
débarrasser le plancher, et au galop!...
En même temps il leva sa main droite, où pendait un long pli de
saucisse, désignant à l’âne le fond de la cuisine. La pauvre bête, les
oreilles basses, la queue entre les deux cuisses comme après quelque
horion, s’éloigna, et finalement disparut dans l’ombre d’un arceau.
L’ermite retourna les chardonnerets, serra les brochettes l’une contre
l’autre, maintenant que le feu en avait réduit le volume, et installa
la saucisse sur le gril.
—C’est de la saucisse de Saint-Gervais, dit-il, me la montrant du
doigt. Remarque si elle est ronde et fraîche! Il n’y a pas une mie de
pain là-dedans, c’est tout cochon et pur cochon. Ah! bien oui, du pain
et des œufs dans la saucisse! On ne connaît pas cette fabrication-là
à Saint-Gervais... A Murat, on arrange des andouillettes si bonnes
qu’on en mangerait sans fin jusqu’aux portes de l’enfer. A Douch,
les boudins sont excellents. A Rosis, avec les oreilles du porc, on
fait des fromages de chair qui vous remontent l’appétit. Mais pour la
saucisse, vois-tu, mon fillot, il n’y a que Saint-Gervais. J’ai quêté
celle-ci dans le courant de janvier, vers la semaine des Rois, chez une
fournière qui demeure au bord de la rivière de Mare. Elle s’appelle
Agathe Molinier, ou _Gathon_ tout simplement. Il lui reste encore deux
jambons pendus à une poutrelle. Enfin, on verra plus tard pour ces
jambons.
Il retourna la saucisse.
Il reprit:
—Quelle femme, cette Gathon Molinier! religieuse comme une image, et
donnante comme la main du bon Dieu qui remplit le bec à sa créature
chaque matin... Ça me remet dans l’idée que cette brave dévote de
Saint-Gervais—elle ne me renvoya jamais besace vide—m’a donné une
bouteille de frontignan. En voilà du vin qui vous feutre chaudement
l’estomac! Le mari de Gathon, Jacques Molinier, un raccoutreur de
barriques et de tonneaux, en retournant de par là-bas d’une ville
marinière qui s’appelle Mèze, lui avait rapporté cette fiole. Nous la
boirons à sa santé. Je n’ai pas chaque jour à ma table le neveu de M.
le curé des Aires!
Il s’en alla de nouveau.
J’entendais encore le pas de Barnabé sur les marches retentissantes
de la cave, quand il se produisit dans la cuisine un événement qui
manqua de me faire perdre la tête. Les braises où venaient de rôtir
doucettement les chardonnerets, imbibées de graisse par la grosse
saucisse de Saint-Gervais, laquelle rendait du jus par tous les
pores, s’enflammèrent. En moins d’une seconde, tout disparut dans un
effroyable incendie, qui non-seulement embrasait le gril, mais s’était
encore répandu jusqu’aux pierres du foyer, humides et fumantes.
—Barnabé! Barnabé! m’écriai-je au désespoir.
Il m’entendit et remonta quatre à quatre.
—Miséricorde! fit-il.
Il sauta sur le gril, souffla, souffla, souffla si fort et si dur
que les flammes cédèrent. La saucisse de Gathon Molinier et les
chardonnerets du verger apparurent légèrement charbonnés.
—Cela leur vaut une flambée, dit le Frère, renversant le gril sur le
plat... A table, mon garçonnet!
Tandis que, d’une dent indolente, peu convaincue, je m’exerçais sur la
saucisse de Saint-Gervais, Barnabé avala deux brochettes. Il fallait
voir avec quel entrain il dépêchait la besogne. Une bête pour une
bouchée, et je néglige les gros morceaux de pain qu’il engloutissait
avec les oiseaux.
—Allons donc, me répétait-il, allons donc, mange. Nous ne sommes pas
ici pour compter les solives du plafond.
Il est clair que, n’ayant aucune faim,—le chocolat de mon oncle me
remplissait encore l’estomac,—je faisais assez piètre mine au repas.
Du reste, pourquoi ne point avouer que la saucisse de Gathon Molinier
ne stimulait en aucune façon mon appétit? Je regardais dans le vide,
portant les yeux tantôt aux murailles, tantôt sur Barnabé, surtout vers
la porte par laquelle Baptiste venait de disparaître sous les arceaux.
—Si tu ne peux mordre à la pitance, bois un coup alors, me dit le
Frère entre deux pauvres linottes qu’il engouffra comme des noisettes.
Et, me remplissant le verre de frontignan, lequel coulait sans bruit
comme l’huile d’or de la plaine:
—Vois-tu, mon pétiot, me dit-il, je suis de l’avis de Barthélemy
Pigassou, l’ermite de Saint-Raphaël: le vin est ce qu’il y a de
meilleur dans la vie de ce monde. Le frontignan, voilà un vrai paradis!
Va, va, tu sauras ça un jour... Quelle différence entre le frontignan
et le maraussan, Jésus-Dieu! Si M. Briguemal, qui aime tant le vin
blanc de sa cave, goûtait celui-ci! Dans le fait, il vaut mieux que
nous soyons seuls à cette heure: elle est si petite, cette fiole de la
brave Gathon!
Il l’atteignit encore sur la table et acheva de la vider sans façon, à
la régalade.
—Si Anselme Benoît, qui fait tant de ravages dans nos montagnes,
barbouilla-t-il, au lieu de ses drogues baillait du bon vin à ses
malades, il ne les mènerait pas au cimetière par douzaines... Mais
finalement, il faut que les médecins vivent et que les curés mangent de
bonne soupe.
Il allongea le bras pour saisir une bouteille de vin rouge.
—Ciel de Dieu! marmotta-t-il en faisant sauter le bouchon, comme ces
chardonnerets altèrent! Toutes les fois que j’ai le malheur de toucher
à ces coquins d’oisillons, il faut de toute nécessité que plusieurs
litres y passent. Ça se comprend dans le fond: ces bêtes avalent
toutes sortes de graines sèches, elles se rafraîchissent rarement le
bec, encore que l’eau ne manque point ici, et ça vous a un sang chaud,
chaud!... A moi, ces oiseaux allument l’enfer dans l’estomac et dans
le gosier... Sans compter que le lard rôti, flambé, brûlé, me gratte
la langue comme une râpe et achève de me faire courir des charbons par
tout le corps... Tu ne sens rien, toi, pétiot?
—Non, Barnabé, je ne sens rien.
—C’est qu’aussi tu es là, devant ton assiette et ton verre, aussi
emprunté que le dimanche, quand tu te plantes debout pour chanter
l’épître dans l’église... Oh! tu as une jolie voix, une voix de
rossignol dans la feuillée. Moi, quand j’étais enfantelet,—il y a plus
de quatre matins,—je piaulais aussi comme le fifre de Braguibus. Je
montais, je descendais, je remontais, je redescendais...
Il s’interrompit, et soudain entonna ce noël très populaire aux
Cévennes:
«Jésus est né dans l’étable,
_Sanctum Dominum Jesum_.
Voyez comme il est aimable!
_Sanctum Dominum nostrum._»
L’ermite, qui s’était mis debout, alla ainsi jusqu’à la fin du
quatrième couplet, ayant bien soin, après chaque strophe, de s’arrêter
quelques secondes pour vider son verre et me forcer à toucher au mien.
Comme je savais, moi aussi, le cantique par cœur, dès le quatrième
verset, entraîné presque à mon insu, je joignis ma voix de fausset
à la voix de basse du Frère, et, durant une heure, l’ermitage de
Saint-Michel envoya aux échos d’alentour le plus étrange concert qui
fut jamais.
Cependant, tandis que j’étais toujours en verve et disposé à
poursuivre,—le noël n’a pas moins de vingt-cinq couplets,—Barnabé
m’abandonna tout à coup. Effrayé d’entendre ma voix unique, laquelle
avait atteint un diapason absolument inconnu dans l’art musical, je me
tus à mon tour.
L’ermite éclata de rire. Il se rassit.
Alors seulement je m’aperçus que la face de Barnabé était
effroyablement rouge et que ses yeux, noyés dans des vapeurs humides,
n’avaient plus ni regard ni vie. Qu’allait-il lui arriver? Dix fois, il
tenta de décrocher les hauts boutons de sa soutane pour donner aisance
à son cou musculeux. Malheureusement ses doigts, qui tremblaient, ne
réussirent pas à rencontrer les boutonnières. Pourquoi ses doigts
tremblaient-ils? Sa main était si sûre lorsqu’elle saisissait les nids
aux branchettes fourchues du verger! Enfin la soutane, tourmentée à
tort et à travers, céda, et le Frère laissa voir, non-seulement son
cou aux veines saillantes et pleines, mais aussi toute sa poitrine
puissamment arquée, nerveuse, velue comme le dos de la hyène des
Catalans. A ce spectacle nouveau pour moi, je rougis et ne pus
m’empêcher de baisser pudiquement les yeux.
L’ermite rit de plus belle; mais ce rire sans éclat, saccadé, presque
bourbeux, m’épouvanta.
—Barnabé! m’écriai-je.
Sa prunelle recouvra quelque lumière.
—Eh bien, quoi? me dit-il.
—Si vous vouliez me le permettre, j’irais me promener un peu avec
Baptiste... par là..., pas bien loin.
—Baptiste! bredouilla-t-il. Ah! bien, avec Ba... Baptiste.
—Oui: je ne le fatiguerai pas... Je retournerai ici bientôt.
—Oh! oui... bien... bien.... tôt.
Au moment où je m’effaçais dans l’ombre des arceaux, le Frère se
souleva.
—Je le défends! je le défends! s’écria-t-il.
Je revins vers la table, tout intimidé.
—Je voudrais bien voir, reprit l’ermite avec un geste de menace, je
voudrais bien voir que tu eusses l’audace de mener mon âne au Planol
pour l’y faire mordre par toutes les bêtes sauvages des Catalans. Pour
le coup, si tu t’avisais d’endommager Baptiste en quelque façon, c’est
moi qui te travaillerais les côtes.
Je tremblais comme la feuille d’un amandier exposé au vent sur le
plateau.
—Mais, Barnabé, balbutiai-je, retenant les larmes dont mes yeux
s’étaient remplis soudainement, je n’ai jamais eu l’intention de
conduire Baptiste chez les Catalans.
—Tu n’as jamais eu l’intention?...
—D’ailleurs, nous sommes loin du Planol, ici, à Saint-Michel.
—Tu n’as jamais eu l’intention? vociféra-t-il.
—Non, Barnabé, non...
—Et l’autre fois, chez ton père?...
Il se mit debout, furieux, allongeant les mains pour me saisir.
Je ne fis qu’un bond jusqu’à la porte. Au moment où je la franchissais
comme affolé, j’entendis des chaises qui se renversaient, des verres
et des bouteilles qui se brisaient, puis le bruit sourd d’un corps qui
tombait lourdement.
Je me retournai. L’ermite, ivre-mort, s’était de tout son long étendu
sur le carreau.
Je m’esquivai précipitamment.
FIN DU LIVRE PREMIER.
LIVRE DEUXIÈME
_L’IDYLLE_
I
La tombée de la nuit, qui ferme le calice des fleurs, entr’ouvre l’âme
des enfants.
Je courus tout d’une haleine jusqu’à l’extrémité du plateau. Là, des
bouillons blancs, qui formaient, amalgamés avec des églantiers en
fleurs, une sorte de muraille, m’arrêtèrent heureusement. Encore un
pas, et, du haut de la roche à pic, je roulais dans le précipice au
fond duquel babille sur des cailloux ronds le ruisseau clairet de
Lavernière.
J’eus un frisson quand, à travers la frondaison transparente, mon
œil plongea dans l’abîme, et vivement je me rejetai en arrière. Je
pris le premier sentier s’offrant à mes pas: c’était celui du verger.
En arrivant à la porte de ce Jardin de Délices,—car en cet endroit
charmant piaulaient des nichées par centaines, et Dieu sait si les
oiseaux me tinrent au cœur tout le long de mon enfance!—une réflexion
m’arrêta: pourquoi, ne pouvant vivre chez Barnabé, qui m’effrayait
sans cesse et finirait par m’allonger quelque mauvais coup, ne
profiterais-je point de cette occasion unique pour me sauver?
Harcelé par la peur, je vaguai je ne sais combien de temps à travers le
plateau ronceux, cherchant le chemin des Aires et ne parvenant pas à le
découvrir. Tout à coup, à ma grande surprise, je me retrouvai devant
la porte à claire-voie du verger. J’avais un mal de tête horrible,
et les arbres fruitiers, grêles et noueux, me paraissaient grands et
droits comme des peupliers. Que se passait-il donc en moi? Les jambes
me faisant à peu près défaut, je tâtai de mes deux mains mal assurées
les fragments de granit, qui, pareils à des vertèbres, saillent à
l’échine du plateau, et je gagnai un petit coin écarté, assez éloigné
de l’ermitage. Juste à ce point cessent les amandiers, les abricotiers,
les sorbiers, et le châtaignier, un moment délogé de son domaine,
reprend royalement possession d’une terre qui lui appartient.
Je connaissais cette retraite où disparaissaient les âpretés du rocher
nu, que tapissait une herbe épaisse, où poussaient, en manière de
bordure, chardons violets, menthes sauvages, asphodèles et giroflées.
J’y étais venu plus d’une fois, les jours de congé, avec Baptiste et
Barnabé. L’habitude maintenant m’y reconduisait.
Jamais le gazon ne m’avait semblé plus touffu, plus frais, plus
invitant. Je résistai peu à la séduction: mes genoux se plièrent
d’eux-mêmes, et, comme le Frère étendu dans la cuisine de l’ermitage,
moi, dont le frontignan de Gathon Molinier, le noël en vingt-cinq
couplets, avaient alourdi les esprits, à mon tour je me laissai aller
de toute ma taille, m’allongeai délicieusement, fermai les yeux et
m’endormis.
Quand je relevai mes paupières appesanties, l’ombre des arbres s’était
singulièrement allongée sur le plateau de Saint-Michel. Je regardai
autour de moi. Le verger bruissait comme une immense cage. C’était
partout des pépiements timides, des cris aigus, des chants perlés,
des bruits d’ailes. Pas une branche qui n’eût son oiseau perché.
Quel réveil ravissant! Au-dessus de ma tête, un bouvreuil à son aise
picorait les bourgeons tendres d’un néflier; je voyais sa jolie tête
noire se baisser, puis se relever en cadence. Plus loin, un verdier,
dont j’apercevais la queue jaune, les deux mignonnes jambettes roses,
paraissait fort occupé à bâtir son nid dans une touffe de jeunes
feuilles, à la cime d’un pommier. Enfin, à quelques pas du gazon où je
demeurais vautré, le bec ambré d’un gros merle sortit d’un buisson de
houx. Je fis un geste; le merle, sifflant, s’envola.
Cependant, bien que la présence de tant d’oiseaux alertes, en quête
de leur repas du soir, m’annonçât que l’heure était déjà avancée, je
ne pouvais me décider à quitter mon réduit agreste, à la frontière
extrême du verger. Où irais-je, d’ailleurs? Rentrerais-je à l’ermitage?
Cette perspective, sans m’effrayer autant qu’on pourrait le croire, me
souriait médiocrement. Partirais-je pour les Aires, maintenant que,
remis de mon trouble par un sommeil réparateur, je ne devais plus
hésiter à en découvrir le chemin sous bois? Je ne savais me résoudre à
rien. En attendant de prendre un parti, dans la demi-somnolence où se
complaisait mon âme, je m’intéressais à tout ce qui se passait sur le
plateau.
Après les oiseaux se chamaillant pour des bourgeons, des fleurs, des
bouts d’herbe verte, des touffes de séneçon, de vieilles baies de
genévrier desséchées découvertes sous l’arbuste qui faisait peau neuve,
les arbres attirèrent mon attention. La plupart des troncs étaient
tordus, déjetés, rogneux. Les branches, inclinées presque toutes dans
la direction du midi, avaient des attitudes éplorées qui dénonçaient
les luttes soutenues avec acharnement. Se pouvait-il, en effet, que
le vent, les ayant à ce point infléchies, ne les eût pas du même
coup emportées? Sans doute la roche dure, après avoir reçu ces hôtes
malgré elle, habituée désormais à leur ombrage, se refusait-elle à les
laisser partir et les retenait-elle par toutes les racines et par tous
les fils. Le fait est que ces amandiers, ces pommiers, ces sorbiers,
ces cerisiers, qui, le matin, étincelaient dans tout l’éclat de leur
floraison blanche et rose, paraissaient, ce soir, à mesure que l’ombre
les envahissait, singulièrement tristes et nus. Une chose me frappa:
les fleurs, qui, dans les ténèbres commençantes, brillaient comme
autant de lumières, au moment où les derniers rayons quittaient le
plateau, s’éteignirent soudainement.
Je me levai surpris, amenai à moi une branchette d’amandier et
regardai. Les corolles, repliant leurs folioles éclatantes, venaient
toutes de se refermer. Je dirigeai un œil irrité vers Caroux. Jamais
cet énorme bloc de granit brun, que la main de Dieu roula dans la
vallée d’Orb comme un nœud tout-puissant pour attacher la montagne à
la plaine, ne mérita mieux que ce jour-là son nom de _Caroux_, tête
rouge, _caput rubrum_. Le soleil couchant l’embrasait tout entier,
vermillonnant ses crêtes dentelées, faisant resplendir ses crevasses,
ses précipices, allumant par milliers des incendies à ses flancs
rugueux. Tout d’un coup, l’astre tomba derrière la montagne, et la
nuit, l’odieuse nuit, tira son rideau sur les cieux.
—O Marianne! Marianne! êtes-vous au moins arrivée à Éric! m’écriai-je,
saisi d’une émotion subite.
Sans savoir pourquoi, j’éclatai en sanglots.
—Eh bien! eh bien! mon garçonnet, que veut dire tout ceci? s’écria,
dans le silence du plateau où les oiseaux ne bougeaient plus, la grosse
voix de Barnabé.
Je me retournai et vis le Frère. Assis à vingt pas de moi, au beau
milieu de l’allée principale du verger, il tordait entre ses doigts
agiles de longues tiges d’osier blanc.
—Quelque abeille t’a donc piqué, que tu pleures comme un robinet de
fontaine? me dit-il, riant de ce rire franc, communicatif, qui me
réjouissait autrefois, et que je ne lui connaissais guère depuis ma
venue à Saint-Michel.
—Je pensais à Marianne, à notre Marianne du presbytère, balbutiai-je.
—C’est que j’ai des abeilles ici. Elles me font du miel aussi jaune,
aussi doux, que le miel du Narbonnais. Regarde!
Il leva la main, me désignant de belles ruches, disposées dans les
fentes du rocher.
—Croyez-vous que Marianne soit arrivée à Éric maintenant? lui
demandai-je, impuissant à distraire ma pensée de la pauvre vieille
cheminant vers son pays natal.
—Sois tranquille, mon pétiot; à cette heure, Marianne a vu le visage
de son frère et l’a embrassé.
—Ah! tant mieux! soupirai-je.
Je sentis, dans ma poitrine, mon cœur qui se dilatait délicieusement.
La nuit me remplissait de terreurs intimes indicibles, et je
retournais, avec un attendrissement que je m’efforçais de contenir, à
tous ceux qui m’étaient chers.
Au moment où ma pensée inquiète visitait le presbytère, mon
petit lit étroit dans l’alcôve où je ne coucherais pas,—où
coucherais-je?—l’ermite me regarda avec bonté. J’allai à lui: j’avais
besoin d’aller à quelqu’un.
—C’est peut-être ma grande cage que vous commencez là, Barnabé? lui
dis-je, osant toucher les branchettes d’osier.
—Pour une vérité, voilà une vérité, enfant, répondit-il d’un ton
joyeux. T’ayant un peu molesté ce matin, il faut bien que je te gâte un
peu ce soir. Que veux-tu? j’étais en pointe de vin au déjeuner, ce qui
ne m’était pas arrivé depuis tant et plus. Oh! moi, je ne ressemble
point à Barthélemy Pigassou, de Saint-Raphaël. C’est le frontignan qui
a fait le coup. Que Gathon Molinier aurait agi sagement, gardant sa
bouteille et me donnant son jambon! Enfin, pour ce jambon, on verra:
j’ai l’œil dessus...
Il s’interrompit, et, d’une main preste, posa les premiers rayons de la
porte de ma cage.
—En avons-nous chanté un noël superbe! reprit-il. Si nous avions été
à l’église, à la messe de minuit, toi portant ta soutanelle rouge de
cardinal, moi ma pèlerine neuve à coquilles, comme ton oncle aurait
été content!... D’abord, il faut lui rendre justice, ce frontignan
vous donne une voix!... Tiens! il eût été prudent tout de même de
garder un verre de cette liqueur pour après-demain, quand je serai
obligé d’enseigner ma chanson à Simonnet et à Braguibus. Ils viendront
tous les deux ici jeudi, à la vesprée. Mon Dieu! je sais bien que ce
Braguibus manœuvre le fifre mieux que ne le fit jamais un autre en ce
pays, et qu’il prend les airs d’un tour de main, comme moi les fourmis
volantes, quand j’en attrape aux vendanges pour attirer les becfigues
à mes trébuchets. Ça vous a des ventres, ces becfigues!... C’est
égal, malgré les talents de Braguibus, une goutte de frontignan me
rafraîchissant la luette, il me semble que j’aurais mieux rossignolé ma
chanson. D’ailleurs, tant plus on fait valoir sa marchandise, tant plus
on en retire de profit. Tu comprends cela, n’est-il pas vrai, fillot?
—Mais votre chanson n’est pas finie, articulai-je timidement.
—Voilà le malheur! Ah! si elle était finie! Dans les temps, j’allais
vite en la besogne des rimes; à présent, ma tête se fatigue dans les
chansons, tout comme mes jambes dans les chemins. J’ai Baptiste au
moins pour les jambes; mais pour les chansons!... Pauvre moi! les
vieux ans me tombent dessus et me mâchent les membres pareillement
à des grêlons poussés par les giboulées de mars. Il me souvient de
l’époque où, en un jour, j’inventais jusqu’à vingt-cinq couplets, et
cela filait doux, agréable au cœur, facile à la voix. Aujourd’hui, j’ai
besoin quelquefois d’une semaine pour tirer du fond de ma cervelle tant
seulement vingt-cinq lignes, et c’est maladroit, peu galant, souvent
mélancolieux à la mort... Pourvu que je sois prêt jeudi, lorsque ces
gens des Aires frapperont à ma porte! Ayant à établir Félibien dans
les horlogeries, il m’en coûterait de perdre les cinq francs convenus,
mais il m’en coûterait bien davantage de laisser croire à la contrée
que Barnabé Lavérune, si fameux par ses complaintes, ses chansonnettes,
n’est plus capable de rien, et désormais ne rend pas plus de son en ce
monde qu’une cloche qui aurait perdu son battant.
Par un geste désespéré, il porta une main crispée à sa tête et
s’arracha des poignées de cheveux. Cela me fit mal.
—Ah! Barnabé, lui dis-je, que je regrette de ne rien entendre aux
vers, moi! Quel plaisir j’aurais à vous aider!
—Tu es un brave enfantelet, murmura-t-il, pénétré d’une émotion très
vive, et c’est à présent que je m’en veux de t’avoir taquiné pour des
nids de chardonnerets. Mais ne te tourmente aucunement les esprits
et ne te bouleverse les sens: après la peine, viendra le tour du
plaisir. Premièrement, c’est dimanche l’octave de Pâques, et lundi tout
Bédarieux, avec ses deux curés, ses huit vicaires, ses Confréries de
Pénitents, se dirigera vers Notre-Dame de Cavimont. Nous serons de la
fête.
—Eh quoi! Barnabé, vous m’amènerez à Notre-Dame? m’écriai-je, sautant
de joie.
—Je n’ai pas mémoire d’avoir manqué une procession à Cavimont, depuis
ma première paire de sabots; et, passant la rivière lundi, je ne puis
te laisser seul à Saint-Michel. Du reste, ma présence là-haut est,
paraît-il, indispensable. Est-ce que M. le doyen Michelin pourrait
dire la messe, si je n’allais mettre un peu d’ordre en la chapelle
pillée par Venceslas Labinowski? Sans compter qu’il serait convenable
peut-être de donner un coup de balai et de torchon dans l’intérieur de
l’ermitage, que ton ami le voleur laissa en un bouleversement complet.
On m’a fait entendre, à la cure de Bédarieux, qu’étant le Frère le
plus proche de Notre-Dame de Cavimont, c’est moi que tous ces soins
regardent. Aussi, depuis plus de six mois, pourquoi n’a-t-on pas
nommé un autre ermite?... Ah! ces curés, comme ça nous fait trotter,
nous autres pauvres Frères, et par des chemins où les ronces nous
arrachent toujours un peu de laine, autrement dit un peu d’argent...
Par exemple, si ce gros M. Michelin, ventru pareillement à une outre
de bouc quand elle est pleine; si ses vicaires, maigres et pointus
comme des clous, espèrent que je vas leur servir un dîner après la
grand’-messe, je leur promets un pied de nez aussi long qu’un carême
de quarante jours. Je nettoierai la chapelle, l’ermitage, le petit
autel de Sainte-Anne-la-Marieuse: c’est pour le bon Dieu. Mais, quant
à mettre la broche en branle, à rôtir des croustades au four, à plumer
des volailles, à déboucher des bouteilles de vin vieux, je suis votre
serviteur! Est-ce que j’empoche les revenus de Notre-Dame de Cavimont,
moi, pour en endosser les charges? A ce compte, que deviendrait
Félibien Lavérune, qui étudie les horlogeries à Moret, département du
Jura?.... D’abord, j’ai dit au curé de Bédarieux: «Si vous plantez ce
bât sur mon échine, je vous préviens que je ruerai des quatre fers, et
gare à celui d’entre vous qui me serrera la sous-ventrière!...»
La nuit peu à peu avait enveloppé le plateau de ses ombres de plus
en plus épaisses. L’ermite laissa couler sur le roc les brins de
saule blanc, jeta un dernier coup d’œil satisfait sur la cage, dont
les quatre montants, fermement établis aux angles, indiquaient les
proportions gracieuses, et, d’un mouvement brusque, se mit sur pieds.
—Je n’y vois plus, dit-il. Demain, je terminerai cet ouvrage...
Maintenant, c’est drôle, il me vient tout d’un coup des idées pour la
chanson. C’est comme ça, ce travail de tête: encore qu’on n’y pense
pas, on y pense, et la besogne se trouve quelquefois très avancée,
quand on désespérait de la finir. Croirais-tu, pétiot, que, tandis que
je te baillais mes raisonnements sur Notre-Dame de Cavimont, le second
couplet de la chanson se fabriquait tout seul dans ma cervelle?...
Il s’arrêta, se tiraillant les deux oreilles. Un moment, il demeura
immobile, la tête basse, les yeux attachés au sol. Moi, je le
regardais, saisi d’une crainte respectueuse.
—C’est cela... Je le tiens! s’écria-t-il enfin. Fillot, courons à
l’encre et au papier: le deuxième couplet est trouvé!
Nous nous précipitâmes vers la maison.
* * * * *
Quel agréable petit lit me prépara l’ermite, douillet, chaud, sentant
la lavande et le romarin! Au lieu de paille de maïs, la paillasse ne
contenait que de la fougère, mais elle me parut si mollette! Ah! comme
j’y dormis! Décidément, en dépit des malencontres de mon arrivée, il
faisait bon vivre à Saint-Michel, et Barnabé Lavérune était bien le
meilleur des Frères libres de Saint-François.
Nous passâmes toute cette nouvelle journée et les trois quarts de la
suivante à rimer, Barnabé et moi, en l’honneur de Juliette Combal. Pour
la troisième strophe de sa singulière pastorale, ayant eu occasion
de fournir au poète, qui daigna recourir à moi, deux rimes qu’il put
utiliser, je devins incontinent son collaborateur. Je me fusse passé
de cet honneur insigne, car désormais je fus privé de tout amusement.
Baptiste, avec qui j’avais repris mes courses folles sur le plateau,
dans le verger, à travers la prairie, me regardait d’un œil triste
tenant entre mes deux mains mon front obsédé. Que de fois la pauvre
bête dut, comme moi, envoyer la muse rustique à tous les diables.
Mais, harponné par le Frère, lequel avait l’inspiration terrible, je
fus tenu de me mettre l’esprit à la torture, et, malgré que j’en eusse,
de rimailler jusqu’à la fin.
Ce fut seulement le jeudi, à six heures du soir, que, sur une belle
feuille blanche, j’écrivis la cinquième et dernière strophe de notre
poème.
—Maintenant tu peux aller sonner l’_Angelus_! me dit le Frère.
Et il entonna:
«_Adoremus in æternum..._»
On devine si je dus secouer la cloche: les vibrations métalliques qui
s’éparpillaient dans la vallée, c’était le chant de ma délivrance, et
je tirai la corde de toute la force de mes bras.
II
Promenade au clair de lune de M. Cœurdevache, charcutier rue de
Castres, à Saint-Pons.
Après un souper frugal, composé d’oignons doux et d’une poignée de
pois-chiches, le tout assaisonné à l’huile d’olive et au vinaigre
rouge, l’ermite de Saint Michel, qui s’était montré d’une sobriété
remarquable,—à peine avait-il vidé deux ou trois fois son verre
plein,—m’entraîna brusquement à travers le plateau.
—Moi, me dit-il, je ressemble au jeune levron: je n’aime pas le
terrier, à moins qu’il ne pleuve à verse ou que je n’aie les chasseurs
à mes trousses.
—Les chasseurs? demandai-je étonné.
—Les gendarmes, si tu n’entends point la comparaison.
—Comment! les gendarmes vous ont poursuivi quelquefois, Barnabé?
—Et ils allaient d’un bon train, montés sur leurs chevaux. Cela
se passait il y a deux ans, sur la route de Saint-Pons, du côté
d’Olargues. Mais, moi qui connaissais les petits chemins aussi bien que
les grands, je fis un crochet tout d’un coup, me jetai dans la montagne
à travers des taillis, cachai Baptiste dans un fourré, et les gendarmes
perdirent mes pas. Ah! que gentiment je m’esclafai de rire, voyant
là-bas au-dessous de moi, dans la plaine, ces hommes plantés sur leurs
bêtes qui cherchaient des yeux leur gibier. Enfin, tirant mon âne par
la bride derrière les feuillages, je finis par échapper aux brigands.
Que de peines, de sueurs, dans les rocailles de Caroux! Le soir, par
exemple, j’étais rompu de fatigue, et, quand j’arrivai au Poujol, chez
une brave femme qui fut toujours secourable aux pauvres Frères, je
te réponds, mon pétiot, que je demandai plutôt un lit pour m’étendre
qu’une table pour m’ébaudir.
—Et qu’aviez-vous donc fait?
—Rien, pardi! Est-ce qu’on a besoin de faire quelque chose au
gouvernement pour qu’il tracasse le pauvre monde? Va-t’en voir si M.
Combal, qui lui rend des services, puisqu’il est maire de la commune
sans paye, est dispensé de fournir les écus de ses impositions. Aux
riches, le gouvernement prend leur argent; aux misérables comme moi,
il prend leur peau, s’ils ne savent la défendre. Il faut bien, se les
étant mis sur la croûte, qu’il donne du travail à ses percepteurs et à
ses gendarmes.
—Encore si les gendarmes attrapaient tous les voleurs!
—Il ne manquerait plus que ça, par exemple! Plus d’un goujon glisse à
travers les mailles du filet et s’en revient nager dans la rivière, dit
Barnabé joyeusement.
—Témoin, Venceslas Labinowski.
L’ermite rit aux éclats.
—Oh! pour celui-là, c’est un finaud, un Polonais de la Pologne, et
s’il donne du fil à retordre à la justice, je n’en suis aucunement
fâché.
—C’est vous pourtant qui le dénonçâtes à M. Etienne Baticol, maire
d’Hérépian, ainsi qu’à M. Combal, maire des Aires.
—Pourquoi avait-il employé la savate avec moi, quand je lui donnais
tout simplement un bon conseil, près de la statue de Paul Riquet, à
Béziers?
—Alors c’était de vous avoir jeté par terre, non d’avoir pillé
Notre-Dame de Cavimont, que vous lui teniez rancune?
—Moi, d’abord, qu’un particulier me tire un cheveu de la tête, je
n’ai plus de tranquillité que je ne lui aie cassé un membre ou deux.
Je suis ainsi fait: qui m’égratigne, je l’écorche... Crois-tu, par
exemple, que si le charcutier de Saint-Pons qui m’accusa de lui avoir
volé cent francs, et me lança la gendarmerie aux chausses, me tombait
sous la griffe, je n’éprouvasse pas quelque satisfaction à lui caresser
l’échine avec un gourdin de rouvre ou de châtaignier?...
—Eh quoi! Barnabé, on osait vous accuser?...
—Mon Dieu! je comprends que le frère Laborie, de Notre-Dame de Nize,
fasse don à l’hôpital de Bédarieux du lard, de la saucisse, du boudin,
mêmement des _grattons_ qu’il ramasse chaque année dans ses quêtes.
Cette bienfaisance aux pauvres lui vaudra une belle place dans le ciel.
Mais viderait-il son sac à plein bord sans exiger la moindre pièce
blanche, si, comme moi, il avait un fils dans les horlogeries, à Moret,
département du Jura? Je suis Frère libre de Saint-François, mais je
suis père également, et le bon Dieu, qui me donna Félibien, me punirait
si je le laissais en oubli. Je vis donc de mon métier, et je ne me
fais pas tirer l’oreille toutes les fois que l’occasion se présente de
m’arrondir le gousset...
Il s’interrompit brusquement. Il porta les yeux vers le sentier qui
débouche sur le plateau, à deux pas de la chapelle.
—Personne encore! murmura-t-il.... Ah ça! est-ce que Simonnet Garidel
ne se souvient plus qu’il m’a commandé une chanson?
—Et ce charcutier de Saint-Pons? demandai-je.
—Voici le fait. Je revenais de Marthomis, où les cochons, toujours
bien nourris, ont une graisse!.... C’est moi qui ai découvert ce
trou dans les Montagnes-Noires, et, tous les ans, je ne manque pas
d’y descendre. La quête avait été à ce point prospère que Baptiste
pliait sous les victuailles: andouilles, jambons, vessies pleines de
saindoux... Tu comprends si je riais tout seul, marchant derrière ma
bête, les yeux fixés sur mon butin... Ayant évité l’octroi par une
ruse, j’entre dans Saint-Pons et je m’arrête, rue de Castres, à la
porte de M. Cœurdevache, charcutier. Il a pour enseigne un cochon de
lait si blanc qu’on le mangerait tout cru...
«—Combien du tout? me demanda M. Cœurdevache, ayant vu et tâté ma
marchandise.
«—Soixante francs.
«—Cinquante.
«—Soixante.
«Et je détachai Baptiste comme pour nous en aller.
«—Marché conclu! s’écria le charcutier.
«Alors, il ouvre un tiroir et a le front de m’offrir en paiement un
morceau de papier.
«—Frère, rendez-moi quarante francs et nous sommes quittes.
«—Je ne veux pas de ce chiffon, lui dis-je.
«—Mais c’est un billet de banque de cent francs.
«—Il me faut de l’argent liquide et rond.
«Il rejette le billet de banque au milieu de beaucoup d’autres dans
le tiroir et monte au premier étage de sa maison. Un moment après, il
redescend avec douze écus qui rendaient, en sa main, une musique plus
jolie que celle de Braguibus. Il me les compte un à un.
«La vente finie, j’enjambe Baptiste, et nous allons bravement
souper à l’_Auberge du Cheval-Blanc_ chez Alexandre Morel, rue
Neuve-de-Saint-Chinian.»
Barnabé s’arrêta de nouveau. Pour s’enquérir de l’heure sans doute, il
regarda le ciel, où la lune, un moment obscurcie par des nuages légers,
brillait désormais d’un incomparable éclat.
—C’est égal, dit-il, si Simonnet Garidel me manquait de parole, ce
ne serait pas honnête... Enfant, toi qui as l’ouïe aussi fine qu’un
perdreau, écoute un peu. N’entends-tu rien?
—Je n’entends rien, Barnabé.
—Ce que c’est que de nous! reprit le Frère. Il y a peu de temps
encore, pas une feuille n’eût remué aux alentours de Saint-Michel que
je n’en eusse été prévenu. A présent, c’est à peine si la voix du
coucou arrive jusqu’à moi... Il se fait tard, mon pauvre Barnabé, il se
fait tard...
Ayant articulé ces paroles mélancoliques comme un glas, il se laissa
tomber plutôt qu’il ne s’assit sur un bloc feutré d’un gazon épais. De
ce point, non-seulement on pouvait sonder les sentiers aboutissant à
l’ermitage, mais explorer la vallée d’Orb tout entière, endormie dans
la paix de cette belle nuit. Je me plaçai près de l’ermite et demeurai
silencieux.
* * * * *
Cependant, je faisais des réflexions singulières. Entraîné soudain par
un courant d’idées tristes et esquivant la fin de son histoire avec
le charcutier de la rue de Castres, Barnabé me donna des soupçons sur
sa parfaite probité. Qui sait si cet homme, que j’avais connu depuis
quelques jours tour à tour bon et méchant, compatissant et cruel,
fermement dévoué en apparence à mon oncle et néanmoins, à propos des
chansons, infidèle à ses engagements formels, n’avait pas, en effet,
volé les cent francs à M. Cœurdevache, de Saint-Pons? Dieu! si Barnabé
Lavérune était un autre Venceslas Labinowski! Un frisson me parcourut
les membres, et c’est poussé par l’épouvante que, de moi-même, je me
rejetai dans la malheureuse aventure avec le charcutier, comme, du haut
de Saint-Michel, je me fusse précipité dans le ruisseau de Lavernière,
si le vertige tout d’un coup fût venu griser mon cerveau.
—Enfin, balbutiai-je, M. Cœurdevache vous accusait de lui avoir dérobé
cent francs?
—Pour le moment, je dépêchais, à l’_Auberge du Cheval-Blanc_, chez
Alexandre Morel, un jeune poulet blanc de peau et tendre comme du
caillé. Mon Dieu! je ne faisais de mal à personne, ayant distrait cette
bête de ma quête à Marthomis. A mon dernier coup de dent, un homme
entre, et je reconnais le charcutier de la rue de Castres.
«—Un peu tard, monsieur Cœurdevache, lui dis-je: le rôti est enterré.
Pourtant la besace est en fonds, et, s’il vous était agréable de
trinquer avec moi...
«—Ce n’est ni pour boire ni pour manger que je vous cherche, me dit
cet homme, qui ne paraissait pas content.
«—Est-ce pour me compter les poils de la barbe, par hasard? Venez-y,
voyons.
«—Frère, il me manque cent francs.
«—Il me manque bien plus que cela, à moi, pour être riche comme vous.
«—Frère Barnabé, je ne ris point.
«—Pleurez à votre aise alors, et laissez-moi finir de souper.
«—Il n’y avait que vous dans ma boutique, quand j’ai laissé mon tiroir
ouvert.
«Je me soulevai sur mes ergots.
«—Ah ça! compère, allez-vous bientôt finir de me jeter vos accusations
à la face? Savez-vous qu’au bout du compte vous pourriez me mettre les
bras en danse, et qu’il ne vous en reviendrait rien de bon sur le dos?
Attention! j’ai le sang vif comme la poudre à fusil, et, là où je pose
la main, il reste des marques.
«En barbouillant ces paroles, car la salive m’embarrasse les mots
dans la colère, je regardais une fenêtre toute grande ouverte et, me
trouvant seul avec M. Cœurdevache, l’envie me prenait aux ongles de le
saisir par le drap de sa veste et de l’envoyer faire un voyage dans
la basse-cour. Sans doute, le charcutier eut le pressentiment de mes
intentions, car il recula de plusieurs semelles. Croyant qu’il allait
appeler du secours dans la salle voisine, où ripaillait une bande
nombreuse de charretiers, je lui appliquai une griffe sur l’épaule
droite et le retins.
«—Je ne veux pas, lui dis-je, que tous ces gens, en train de vider
bouteille, viennent ici m’appeler voleur, comme vous avez osé le faire
vous-même. Gardez donc bouche close, si vous tenez à votre vie. Oh!
moi, je ne suis pas méchant, pratiquant la règle de saint François.
Pourtant, si on me tarabuste trop les esprits, gare l’averse!... Je ne
demande pas mieux que d’écouter vos explications, et, s’il y a erreur
dans nos arrangements, d’en arriver à restituer le bien d’autrui. Mais
vous conviendrez, monsieur Cœurdevache, que ce n’est pas dans une
auberge, au milieu des allants et venants, que nous pouvons régler
définitivement notre compte. Nous allons sortir du _Cheval-Blanc_ bras
dessus bras dessous semblablement à de vieux amis que nous sommes, et
nous nous entendrons dehors pour le mieux. Surtout pas un mot de cette
affaire à Alexandre Morel, quand je vas lui payer le souper de Baptiste
et le mien.
«—Alors, vous allez venir à la maison? me demanda le charcutier, dont,
moyennant ma main toujours appuyée sur lui, la voix devenait plus douce.
«—Chez vous, ailleurs, où vous voudrez, chez M. le juge de paix, si
cela vous plaît.
«Une minute après, ayant baillé vingt sous à Alexandre Morel, détaché
Baptiste du râtelier, avec M. Cœurdevache, dont j’avais rattrapé le
bras vivement, nous enfilions la belle allée de platanes qui fait une
si magnifique entrée à la petite ville de Saint-Pons.
«—Où allons-nous de ce pas? me demanda M. Cœurdevache, un peu épeuré.
«—Moi, je vais à mon ermitage de Saint-Michel, selon mon habitude,
après mes quêtes, et vous, vous m’accompagnez un bout de chemin, pour
causer des cent francs qu’on vous a volés.... Voyons, il fait nuit
noire, personne ne nous écoute, contez-moi ça.
«—La chose est bien simple, fit le charcutier; c’est pendant que je
suis monté dans ma chambre, au premier étage, pour y chercher vos douze
pièces d’argent, que le billet de banque de cent francs a disparu de
mon tiroir.
«—En êtes-vous bien sûr?
«—J’avais compté.
«—Il fallait recompter, que diable!
«—J’ai recompté.
«—Vous referez vos calculs en rentrant chez vous.
«—Donc vous n’avez pas pris mon billet?
«Je ne lui répondis point, mais je le serrai davantage, sentant
à quelques mouvements qu’il ramassait ses forces pour essayer de
s’échapper.
«Nous marchâmes plus d’un quart d’heure sans débrider langue ni l’un ni
l’autre. Moi, je riais dans ma peau de la bonne farce; lui, semblait au
contraire consterné, se faisant traîner un peu à la queue de Baptiste,
lequel, comme son maître, devait jubiler en son dedans à s’étouffer.
«—A la fin des fins, me laisserez vous tranquille? s’écria M.
Cœurdevache.
«—Avec moi tout se paye, lui répondis-je. Pourquoi m’avez-vous appelé
voleur...
«—Je ne marcherai plus!
«Il s’arrêta sur le coup. Je le regardai dans les prunelles.
«—Suivez bien mes raisonnements, monsieur Cœurdevache, lui dis-je.
Si je vous ai emmené hors de la ville, ce n’est pas pour le plaisir
de faire société avec vous. Je fréquente MM. les curés, quelquefois
monseigneur l’évêque, j’ai mêmement parlé à notre saint père le Pape,
chaque fois que je suis allé à Rome pour le voir. Vous comprenez alors
en quel état je tiens les charcutiers, lesquels, à ne point mentir,
s’entendent merveilleusement à saigner les cochons, à confectionner
andouilles, saucisses et boudins, mais ne chantent jamais la messe,
ne confessent jamais personne et demandent une chose tant seulement
au ciel: que les tripes soient bien succulentes et bien grasses, les
lards bien blancs et bien épais... Vous m’accusez de vous avoir volé
cent francs, et vous ne vous feriez pas scrupule, si d’aventure je
vous lâchais les quatre membres, de vous encourir vers Saint-Pons et
de lancer sur ma piste toute la meute des gendarmes. Je n’aime point
ce peuple boutonné et moustachu, et ne veux aucunement, encore que je
sois innocent comme l’enfant à la mamelle, me laisser agripper par lui.
Raison pourquoi je vous mène faire une promenade au clair de lune et
vous conseille de marquer le pas tranquillement à mes côtés.
«—Alors vous m’enlevez?
«Le mot me fit rire: il était si drôle!
«—J’aimerais mieux enlever la belle madame Cœurdevache que vous, lui
dis-je. Mais vous savez le proverbe: _Faute de grives, on prend des
merles..._»
* * * * *
Barnabé se tut un moment. Son récit m’intéressait au delà de toute
expression, et je ne pus me tenir de lui en demander la suite.
—Eh bien? insistai-je.
—Les hommes forts, ayant leurs bras, ne se méfient de rien ni de
personne; il n’en va pas ainsi des hommes faibles, mon pétiot, me
dit-il. Ceux-ci sont rusés et remplacent la force par la malice. Tu te
souviens, je pense, de Venceslas Labinowski, et de son coup de savate,
à Béziers? M. Cœurdevache, voyant miséricorde se perdre, s’était décidé
à reprendre route avec moi. Il marchait même d’un bon pas. Seulement
il arrivait de temps à autre que, sans motif visible, ses jambes
se trouvaient embarrassées dans les miennes. Il était clair que le
charcutier, comme y réussit plus tard Venceslas Labinowski, cherchait
à me faire tomber pour prendre le large, tandis que je me ramasserais.
Les loups, n’osant trop attaquer l’homme, qui les effraye avec sa haute
taille, lui passent et repassent entre les deux mollets et travaillent
par ce manége à le jeter à bas afin de le dévorer paisiblement après.
Je savais ça, et, sans plus délibérer, saisissant M. Cœurdevache qui ne
s’y attendait mie, je le plantai sur Baptiste à califourchon.
«—Vous m’avez plusieurs fois marché sur les orteils, lui dis-je, et
cela m’a porté à l’estomac. Allons, tenez la bride; moi, je tiens la
queue, et battons la route vivement. J’ai hâte de revoir mon ermitage
de Saint-Michel.
«—Vous m’amenez chez vous?
«—Oh! que nenni!
«—Et quand me laisserez-vous retourner à Saint-Pons?
«—A l’aube. La nuit est si douce!
«—Et ma femme?
«—Oh! les femmes, il y a tant et plus qu’elles savent se passer de
leurs maris.
«—La mienne m’aime, et je le lui rends.
«—Je le rendais aussi à ma défunte, et à d’autres dans l’occasion;
mais elles, tout en me le rendant, étaient fort capables de s’en
laisser conter par les vanniers de la rivière, quand ils étaient jeunes
et vigoureux. Allez, monsieur Cœurdevache, en amitié, l’homme et la
femme se valent bien.
«—Et mon petit garçon qui va sur ses sept ans, comme il doit sangloter
à cette heure, ne me voyant plus revenir!
«Le charcutier, finissant ces mots, pleura. Moi, je demeurai étourdi,
et je pensai à mon Félibien qui était si loin, à Moret, département du
Jura. Tout d’un coup, Baptiste, à qui le chagrin du charcutier faisait
mal, s’arrêta.
«—Monsieur Cœurdevache, dis-je, puisque vous avez, en votre maison,
rue de Castres, un enfant qui vous espère dans l’inquiétude, la farce
que je vous ai jouée est finie. Descendez et retournez chez vous.
Jurez-moi tant seulement de ne souffler mot de ceci à personne qui
vive, principalement à la gendarmerie.
«—Je vous le jure, Frère.
«Il sauta au milieu de la route. Je lui tins une minute les deux mains
dans les miennes.
«—Je n’ai point touché à votre tiroir, lui dis-je. Peut-être,
fouillant toutes mes poches, trouverais-je un billet de banque plié en
quatre dans mon gilet. Mais ce n’est le vôtre aucunement, je vous le
promets. Les billets se ressemblent tous. Adieu donc, et embrassez pour
moi votre femme, sans oublier votre pétiot.
«Un instant après, il disparaissait à l’un des détours du chemin. Je
traversai le gros bourg endormi de Riols... Voyez-vous, ce Simonnet
Garidel qui se moque de ma chanson à présent qu’elle est faite!»
Il se remit debout, impatient et inquiet.
—Et les gendarmes de Saint-Pons? osai-je lui demander.
—L’homme est menteur et manque facilement à ses promesses, répondit
Barnabé, attentif à tous les bruits de la nuit. Le charcutier, qui
avait juré, me lâcha les gendarmes. C’est dans les environs du
Mas-de-l’Église que je les aperçus dans la brume, au premier matin;
mais ils n’eurent pas assez de nez, et je leur échappai à travers les
broussailles.
—Ils ne vinrent pas jusqu’à Saint-Michel?
—Jamais.... Pourtant, il me fallut avoir une explication avec le
brigadier de gendarmerie de Bédarieux, qui, paraît-il, avait reçu des
ordres contre moi.
—Et que lui dites-vous, à ce brigadier?
—Pardi! la vérité, la seule vérité. Je lui racontai que M.
Cœurdevache, lequel, en sa ville natale, a la réputation de boire à
l’égal d’une barrique sèche, était venu à ma rencontre à l’_Auberge
du Cheval-Blanc_, et que là, l’un et l’autre, nous étant longuement
aspergé la luette avec de l’eau bénite de cave, nous avions fini par
nous prendre de bec, ainsi que cela arrive entre gens que le vin met
en danse; puis, en compagnie de Baptiste, trop sage pour s’être laissé
troubler la cervelle à l’abreuvoir, et qui conséquemment nous guidait
en droiture vers Saint-Michel, nous avions batifolé toute la nuit
à travers les chemins. Quant au billet de banque de cent francs et
plus, c’était une lubie de M. Cœurdevache, dont la tête pour l’instant
variait comme une pendule détraquée... Le brigadier pouffa de rire,
m’appela, je crois, _ivrogne_, ce qui ne m’a pas dégoûté de vider mon
verre, et je quittai la maison de la gendarmerie un peu plus content
que je n’y étais entré. Diantre! c’est que la prison n’est pas bien
loin de là... Enfin, ton oncle arrangea l’affaire...
Un chant alerte, sonore, vif comme l’ariette d’un rossignol, éclatant
dans les châtaigneraies, coupa la parole à l’ermite.
—Braguibus! s’écria-t-il; j’entends le fifre de Braguibus!
Il me prit une main et m’entraîna.
III
Jean Maniglier, mal culotté, comme le bon roi Dagobert, reçoit le
surnom de _Braguibus_.
A peine le Frère avait-il allumé son _carel_, lampe à trois becs de
forme antique avec récipient de cuivre jaune, très en faveur chez les
paysans de nos montagnes, que Simonnet Garidel et Jean Maniglier, dit
_Braguibus_, parurent au seuil de l’ermitage.
—J’ai cru que le loup vous avait mangés dans le bois, leur dit
Barnabé, moitié ironique, moitié fâché.
—Le loup? Je voudrais bien qu’il osât tant seulement me regarder! fit
Simonnet, projetant en avant ses bras musculeux, aussi velus que la
poitrine de l’ermite, cette poitrine que je n’avais pu voir sans rougir.
—Oh! tu es fort, toi, je le sais, lui dit le Frère; mais pas contre
Juliette Combal, par exemple!...
Tandis que le jeune Garidel et Barnabé échangeaient ces paroles de
bienvenue, Braguibus, avec l’aisance d’un habitué de l’endroit, avait
pris une chaise, s’était assis, et, portant à plusieurs reprises le
fifre à ses lèvres, en avait tiré, à la sourdine, des sons légers,
comme pour mettre en train l’instrument.
* * * * *
Au fait, nous ne pouvons laisser passer ce personnage, historique en
toute l’étendue des Cévennes méridionales, sans le faire connaître au
lecteur.
A l’époque où se déroulent les divers événements de ce récit, Jean
Maniglier avait quarante-cinq ans environ. C’était un petit homme
délicat et menu, vêtu en toute saison d’une veste de serge coupée
rond sur les reins et à collet droit, selon la mode de chez nous.
Par-ci par-là, parmi l’étoffe élimée, éclataient quelques boutons de
métal soigneusement astiqués, un surtout, large comme un gros sou, où
l’artiste suspendait son fifre au repos.
A l’encontre de nos montagnards robustes, qui laissent volontiers
flotter leur vêtement, la veste de Jean Maniglier demeurait constamment
fermée. Sa poitrine, d’où sortait le précieux souffle qui filait des
notes tour à tour tristes et gaies, paraissait grêle; de là, tant de
précautions pour la préserver de la bise ou du froid. Le pantalon
était large, à grand pont-levis jusque par-dessous les aisselles,
toujours trop ample du fond, à la ceinture mal attachée. De ce pantalon
incommensurable, où se perdaient les maigres tibias du musicien, où
ses pieds mignons demeuraient perpétuellement engouffrés, lui était
venu le surnom sous lequel tout le monde le désignait dans le pays.
De _braies_, vieux mot qui signifie chausses, l’esprit comique de nos
Cévenols n’avait pas eu de peine à déduire _Braguibus_, et, en homme
d’esprit, Jean Maniglier avait été le premier à rire de cette joyeuse
invention.
Une grosse tête ronde, à figure poupine, presque glabre, souriante,
surmontait ce corps débile. Le cou, caché sous de lourdes mèches de
cheveux noirs, longues et droites comme des sabres, paraissait court,
enfoncé entre les deux épaules, lesquelles tendaient à se relever en
ailes, ainsi que cela arrive fréquemment chez les bossus. Evidemment
Braguibus portait une gibbosité en un endroit quelconque de sa machine.
Etait-ce par devant? était-ce par derrière? On l’ignorait. La bosse
n’avait pas abouti jusqu’à fleur de peau; mais, pour être demeurée
enfouie dans les profondeurs de l’organisme, elle n’en existait pas
moins. On la pressentait, on la voyait, on la touchait.
En nos rudes campagnes cévenoles, où la terre tour à tour argileuse et
empierrée, mais toujours résistante et forte, réclame des hommes de
fer, on devine le sort réservé aux malheureux que la nature marâtre n’a
point armés pour le terrible combat de la culture. Non-seulement, dans
les familles, que leur présence inutile épuise, ils deviennent l’objet
du plus cruel abandon, mais aussi du plus affligeant mépris.
Chez les paysans aisés, on arrive quelquefois à faire d’un infirme un
maître d’école, un tailleur, un horloger: malheureusement, ces divers
métiers, parce qu’ils exigent des sacrifices, sont rarement le lot de
ces êtres pour qui l’injustice en ce monde commença dès le ventre de
leur mère. En général, ils sont voués à la mendicité, à une existence
toute de honte et d’abjection.
Une intelligence surprenante—Dieu daigne souvent toucher du doigt
sa créature la moins parfaite—avait préservé Jean Maniglier de la
dégradation où tombent les faibles sur notre terre de granit. Né
en pleine paysannerie, comme ses parents acharnés contre un sol
ingrat, après avoir, dans les années de son enfance maladive, gardé
les ouailles à travers les prairies et plus d’une fois, dans les
forêts de chênes, au risque de se faire dévorer, les truies avec
leurs marcassins, vers dix-huit ans, il avait essayé de se prendre à
la terre. Impossible! Ses bras tremblants n’avaient soulevé le pic
qu’avec peine et avaient totalement manqué de puissance pour peser
sur l’oreillette de la charrue et enfoncer le soc dans les sillons.
Il fallut tourner bride à un labeur qu’il eût aimé. Les champs, où
il eût passé délicieusement sa vie, lui devenaient inaccessibles. Il
quitta les Aires tout honteux, et, en pleurant, s’enfonça dans les
Montagnes-Noires.
Certes, le dessein de cet infortuné n’était pas de tendre la main aux
portes des fermes. Malgré le sac de toile de genêt que sa mère prudente
lui avait passé au col, il était déterminé, au contraire, à gagner son
pain, à le gagner sans s’avilir à la sueur ensemble de toute son âme et
de tout son corps. Cela était beau, et je ne sais, moi qui, dans ces
dernières années, reçus les confidences de Braguibus, quelle intuition
native ce rustre avait de la noblesse humaine. Il entra, en qualité
d’aide-berger, de _pillard_, selon l’expression cévenole, à la borde
des Quatre-Chemins, non loin de Rieussec.
C’est dans les solitudes de ce pays pauvre et morne jusqu’à la
désolation que s’éveilla l’instinct musical de Jean Maniglier. En un
séchoir de châtaignes, où l’on passait la veillée, ayant ouï un pâtre
jouer un noël sur le fifre, il en rêva plusieurs nuits et n’eut de
cesse qu’il n’eût acquis, à Saint-Pons, l’instrument auquel il avait dû
des jouissances si pures, si inconnues.
Désormais, ce fut pour lui comme une fête éternelle, à travers les
garrigues. Ayant inspiré quelque intérêt à l’éminent artiste du
séchoir, frappé de ses dispositions naturelles, il en reçut des leçons,
et ne tarda pas à savoir guider ses doigts sur les six trous. Quelle
joie! quel enivrement! quand, un soir, ramenant ses longues files de
chèvres et de moutons aux étables, il modula son premier accord. Cet
enfant délicat et sensible, en qui la nature, avare du côté du corps,
avait déposé tous les trésors de l’âme, faillit se trouver mal de
plaisir. Les cieux venaient de s’ouvrir sur sa tête.
La voie de Braguibus était trouvée. Il serait musicien. Comme le vieux
pâtre de Rieussec, lequel, depuis vingt ans, avait abandonné son
premier métier, trouvant plus lucratif et moins pénible d’aller sonner
du fifre aux fêtes des villages, aux noces, aux baptêmes, voire aux
enterrements, lui aussi se ferait _fifreur_. D’ailleurs, pouvait-il
demeurer toute sa vie _pillard_, c’est-à-dire berger sans gages, pour
la soupe et le pain seulement? Il était bien évident que, chétif
des jambes, des bras, de toute sa personne, incapable par conséquent
d’en imposer aux loups, très hardis aux Montagnes-Noires, il ne se
trouverait jamais un propriétaire pour lui confier la garde exclusive
d’un grand troupeau. Il s’acharna d’autant plus à son instrument,
qu’il deviendrait sa ressource unique dans l’avenir; qu’il entrevoyait
l’espoir de retirer, un jour, de ce morceau de buis, habilement
manœuvré, de gros sous et la liberté.
On avait complétement oublié Braguibus aux Aires, ses parents eux-mêmes
ne songeaient plus à lui, quand, un soir d’été, un dimanche, au moment
où, sur la place du village, jeunes gens et jeunes filles, vieux
bonshommes et vieilles commères, devisaient de diverses façons, assis
autour du four communal, une ariette légère et vive comme l’aile
d’une hirondelle, vola au-dessus des têtes et les fit toutes se
redresser. D’où partaient ces sons éclatants, plus purs que le bruit
des cascatelles de Lavernière, plus suaves que les notes perlées du
rossignol? Chacun s’interrogeait, lorsque Jean Maniglier surgit au
point culminant du sentier qui, des profondeurs de la vallée d’Orb,
grimpe droit jusqu’au hameau. Je laisse à penser si l’accueil fut
bruyant, enthousiaste, chaleureux.
Il y avait huit jours à peine que Barnabé Lavérune résidait à
Saint-Michel, affublé de la soutane de mon oncle et nanti de la
situation qu’il avait longtemps guignée, quand se produisit, aux Aires,
l’extraordinaire événement de l’arrivée de Braguibus. Chaque famille
tint à honneur de fêter le nouveau venu, dont le fifre du reste paya
toujours l’écot avec usure; mais Barnabé mit une sorte d’acharnement à
l’attirer à Saint-Michel.
Jean Maniglier, qui avait besoin d’être patronné dans les environs,
jusque dans son propre village, où, d’habitude ancienne, à la fête
patronale, on engageait des ménétriers étrangers, comprit tout de suite
le parti qu’il pourrait t
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