Le Montonéro
by Gustave Aimard · French · Gutenberg #51144 · 537,317 chars · public domain (US)
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Title: Le Montonéro
Author: Gustave Aimard
Release date: February 8, 2016 [eBook #51144]
Most recently updated: April 2, 2024
Language: French
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LE MONTONERO
par
GUSTAVE AIMARD
PARIS, AMYOT
1865
COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES
DANS LE JOURNAL LA FRANCE
DEUXIÈME PARTIE DE LA
TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL
TABLE
I. LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
II. LA LETTRE
III. LES RECLUSES
IV. L'ENTREVUE
V. LES PRÉPARATIFS DE TYRO
VI. COMPLICATIONS
VII. LA PANIQUE
VIII. LE SOLITAIRE
IX. LE GUARANIS
X. A TRAVERS CHAMPS
[LE MONTONERO]
XI. EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
XII. LE TRAITÉ
XIII. LE COUGOUAR
XIV. LES DEUX CHEFS
XV. LES PINCHEYRAS
XVI. A CASA-TRAMA
XVII. L'ENTREVUE
XVIII. LE TOLDO
XIX. DANS LA MONTAGNE
XX. LE PARTISAN
XXI. LES CAPTIVES
I
LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES
Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et
que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce
peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un
certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres
de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe,
dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues
presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite,
fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge
ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle
incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur
artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus
saisissants.
Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée
de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de
l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus
singulièrement pittoresques de la ville.
A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore
aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las
Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre
et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres
étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.
Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de
béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les
Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les
Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de
la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient
vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur
restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des
œuvres de bienfaisance.
Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description
que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était
parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment
autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt
ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse
de femmes.
Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de
cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le
brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne
parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et
sombre indifférence.
Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel
avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée
par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes
armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres,
avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón
de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement
verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.
Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du
pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.
Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une
personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe
s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées
dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur
personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.
Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et
l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était
refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient
repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.
Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon
l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La
plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des
hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop
indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi
avancée de la nuit.
Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces
auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le
plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur
rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux
cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion
instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans
leur esprit.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris
sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas
levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était
venue s'installer à quelque distance d'elles.
De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple,
donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande
expédition contre les Espagnols.
Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être
continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre
et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers,
et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique,
lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la
campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe,
avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels
auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à
son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son
caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à
s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt
titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une
magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé
l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.
Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le
soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se
rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même
table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans
qu'ils se vissent.
M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues
de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et
sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier
lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection
des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à
San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de
l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.
De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune
compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci
ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement
des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se
livrer avec délice à la vie contemplative si chère
aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la
campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.
Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait
accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par
la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté
et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux
œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de
ses mains toutes puissantes.
Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme
autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières
douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés
avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français,
c'est-à-dire de _gringo_ ou d'hérétique, ils avaient fini par le
prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait
sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions
indiscrètes.
D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en
ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition,
que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il
paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement
d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les
mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain,
que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun
l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide
indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit
par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les
plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se
douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une
énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns
même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient
comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou,
du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides
dans le cerveau.
Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement
à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur
vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade,
ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de
soleil dans la cordillière.
Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant
entre ses dents:
--Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut
pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le
remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais!
Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se
laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si,
lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres!
Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.
Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours,
sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela
il était parfaitement dans le vrai.
Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison
mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois
et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en
mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large
et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était
la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout
droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle
aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et
arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par
jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile
Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.
S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme
gracieuse de certains pignons datant des premières années de la
conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire
dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans
craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les
rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas
sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine
de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots
ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce
qu'elles rompaient le fil de ses pensées.
Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade
et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il
longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur
le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé,
et une fleur roula presque à ses pieds.
Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de
lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours
son même aspect morne et sombre.
--Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas
tombée du ciel.
Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.
C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide
de rosée. Émile demeura un instant songeur:
--Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a
quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame!
ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce
fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous
laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.
Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard
scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.
Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement
l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.
Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de
vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs;
il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait
entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il
arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour
son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari
jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée
vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur
pour attirer son attention.
Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait
énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait
l'avantage de flatter l'amour-propre.
Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents;
vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son
secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de
son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait
l'habitude de rentrer chez lui.
--De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer
de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible,
il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur;
alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma
langoureuse flamme à la clarté des étoiles.
Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure
dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait
convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que
l'heure du retour approchait.
Bien qu'on n'aime pas,--et certes le peintre ne sentait en ce moment
qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car
il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là,
pour une personne qu'il ne connaissait point,--cependant l'inconnu,
l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une
attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer,
qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne
tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à
coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire
tout évaporer en une seconde.
Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit
en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop
visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et
gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit
ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la
maison.
Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec
force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles,
comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à
la tête.
Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.
Il releva vivement la tête.
Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement
il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec
précaution.
Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour
apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un
instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa
position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être
l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se
redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où
avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.
Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.
Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car
de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier
et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait
plusieurs fois le tour du papier.
--Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et
la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous
son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous
écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.
Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais
réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens
accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il
ralentit le pas et reprit son train habituel.
Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il
y avait si précieusement déposé.
--Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que
c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à
mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et
en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle,
c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout
à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras
au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont
souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache
pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon,
voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte
si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par
la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.
Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un
pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.
Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain
aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en
était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant
que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait,
n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il
était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident,
tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que
la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il
éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et
de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles
qu'il ressent.
Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait
en commun avec M. Dubois.
Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il
s'approcha rapidement de lui:
--Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois
aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous
priât de passer dans son appartement.
--C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.
En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de
logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au
fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.
--N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce
diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de
moi à l'instant où je désire tant être seul?
M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé,
dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les
bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses
réflexions.
Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:
--Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous
attends. Que devenez-vous?
--Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est
si courte.
--Toujours le même, reprit en riant le duc.
--Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.
--Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.
--Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une _butaca_.
--Pourquoi cette exclamation?
--Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.
--Allons donc! Vous si brave!
--C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la
politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.
--Vous avez deviné du premier coup.
--Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.
--Voici ce dont il s'agit.
--Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à
plus tard?
--Pourquoi cela?
--Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.
--Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.
--Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?
--Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de
plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus,
ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants
succès depuis quelque temps.
--Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.
--Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?
--Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que,
entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis
heureux.
--Vous êtes philosophe?
--Je ne sais pas.
--Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec
raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant
contre eux toutes les forces dont il peut disposer.
--C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela,
moi?
--Vous allez voir.
--Je ne demande pas mieux.
--Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper
un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les
directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera
l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le
placer entre deux feux.
--C'est raisonner stratégie comme Napoléon.
--Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de
l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se
trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes.
Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes
espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.
--Vous êtes rempli d'imagination.
--Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger,
on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez
au général les ordres dont vous serez porteur.
--Ou je serai arrêté et pendu?
--Oh! Ce n'est pas probable.
--Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est
charmant.
--N'est-ce pas?
--Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je
refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour
une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.
--Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je
m'intéresse vivement à vous.
--Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon
obscurité, je suis d'une modestie désespérante.
--Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous
chargiez de cette mission.
--Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.
--Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au
contraire.
--Je ne crois pas.
--Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés
il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce
moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous
connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs
complices.
--Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.
--Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous
arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser
fusiller, j'intervins dans la discussion.
--Je vous en remercie.
--Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense
jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que
votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour
faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer
pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez
heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.
--Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec
désespoir, je suis dans une impasse.
--Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils
vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les
Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.
--C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un
honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.
--A quel parti vous arrêtez-vous?
--Ai-je le choix?
--Dame, voyez, réfléchissez.
--J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi
après moi.
--Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que
vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.
--Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et
échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!
M. Dubois ne put s'empêcher de rire.
--Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.
--Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez
accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.
--Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le
temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et
pénible.
--De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?
--J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?
--Amplement. Encore une fois je vous remercie.
Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire
sur les lèvres qu'il ajouta:
--Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je
voudrai?
--Absolument.
--Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne
sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.
--Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si
promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.
--Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.
Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon
et se dirigea vers son appartement.
M. Dubois le suivit un instant des yeux.
--Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs
reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.
II
LA LETTRE
Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une
agitation extrême.
Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis,
certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce
dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une _butaca_;
rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras
sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme
la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.
D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes
pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son
débarquement en Amérique.
La liste était longue et surtout peu réjouissante.
Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion
que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau
Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner
sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons,
quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de
la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui
se passait autour de lui.
--Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras
de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance!
Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement
impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où
du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma
guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi,
placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça
n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols!
Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir
mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui
voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon
d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère
compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs,
que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays
des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de
voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à
induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours
devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un
auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à
mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu
la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti!
Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas
facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le
choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui
s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de
toutes mes forces à en faire un vaudeville!
Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son
caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi
riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.
Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa _butaca_ et sans
faire le moindre mouvement.
Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé
qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.
--Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant
brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est
toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne
puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence
en est émaillée, et des plus piquantes encore.
Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se
dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il
chercha dans sa poche son _mechero_ afin de l'allumer.
Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche
de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis,
il le regarda.
--Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié
ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela
dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement
la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber
sur mon chapeau.
Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite
boule de papier et la considérait attentivement.
--C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes
prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres
hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus
inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.
Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans
sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule,
l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant _in petto_
ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.
Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation
et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le
papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le
jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin
et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.
Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en
dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.
Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé
un rubis balai d'un grand prix.
--Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la
bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.
Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont,
entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si
mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire
entrer, et encore avec une certaine difficulté.
--Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne
puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour
cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre
moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.
L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme
qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un
précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès
à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a
raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.
Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main
si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards
dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à
l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même,
lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner
le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la
serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul
ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée,
s'asseoir sur la _butaca_ et déplia le papier.
C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais
nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de
femme.
Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant
de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt,
malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à
mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt,
et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés
sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs,
et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre
l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.
Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps
demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans
commentaires.
«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une
promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en
suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes
un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans
l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel
qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.
»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette
preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.
»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas
trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils
d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant
toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités
forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des
hommes.
»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe,
c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur
sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et
je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.
»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une
aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances
sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre
en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans
raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et
par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté,
vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les
femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service
que je réclame de vous.
»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée
brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le
territoire buenos-airien.
»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans
l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les
événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée
et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et
emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez
en vous promenant deux fois par jour.
»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue,
me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à
la subir sans me plaindre.
»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est
suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon
innocente et pure Eva.
»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées
d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme
jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays,
nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le
verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La
marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.
»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans
leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul
pouvez me sauver.
»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les
préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les
Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous
sauver, serait-ce même au péril de votre vie.
»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos
manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression
loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en
votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su
que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire
place à la plus entière confiance.
»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à
la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que
vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent
et que vous venez offrir vos services.
»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand
soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter
d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.
»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes
qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car
leur salut dépend de vous.
»A demain, entre dix et onze heures du matin.
»La plus infortunée des femmes.
»Marquise LEONA DE CASTELMELHOR. »
Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé
d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé
la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une
façon si extraordinaire.
Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur
le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits,
le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute
vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.
Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours
désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé
galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru
l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle
et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue
ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation
exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.
--Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de
la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après
moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur,
moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas
juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de
champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.
Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.
--Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une
position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de
leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui,
représente la France en pays étranger. Mais que faire?
Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie;
enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:
--C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas,
je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma
situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de
tenter.
Émile avait évidemment pris une résolution.
Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.
Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux
plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des
_petates_, fumant, riant et causant entre eux.
Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir
ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés
pêle-mêle sur les _petates_.
Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta
aussitôt dans sa chambre.
L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en
devoir de lui obéir.
C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être
âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux,
fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux
manières libres et dégagées.
Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.
A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son
chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une
vivacité de bon augure.
Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère
assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui
porter de son côté une certaine affection.
Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais,
s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il
plût à son maître de lui adresser la parole.
--Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton
amical, nous avons à causer de choses importantes.
--Secrètes, maître? répondit l'Indien.
--Oui.
--Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la
porte ouverte.
--Pourquoi donc ce caprice?
--Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds
par les _petates_ qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être
entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce
que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés
par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa
présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne
n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être
espionnés.
--Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse
donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que
je ne croie pas aux espions.
--Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec
un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser
dans les ténèbres.
--Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait
t'appeler.
--J'écoute, maître.
--Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais
t'adresser.
--Que le maître parle.
--Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais
surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre
en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique,
accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur
lequel j'ai droit de compter à toute heure.
--Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez
guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez
acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez
conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi,
vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et
ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes,
bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être
intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous
le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.
--Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je
soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à
t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.
--Je suis prêt, que faut-il faire?
Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant
encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement
de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.
Le trop de civilisation rend défiant.
Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu
habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir,
ses émotions intérieures.
--Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire;
l'Indien sait tout.
--Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais
tout?
--Oui, fit-il simplement.
--Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché
que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.
--C'est facile: que le maître écoute.
Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta,
sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son
arrivée à San Miguel de Tucumán.
Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint
à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec
une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une
lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro
ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.
Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il
résolut de s'en assurer.
--C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais
tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.
--Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile
de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant
le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux
jours que ce n'était pas la peine de le suivre.
--Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me
portassent un si grand intérêt.
Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de
l'Indien, mais il ne répondit pas.
--Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?
--Je la connais, oui, maître.
--Tu me diras son nom alors?
--Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un
instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le
compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce
qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède
vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.
--Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau
hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?
--La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous
répète que je suis seul à le savoir.
--C'est déjà trop, murmura le jeune homme.
--Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu
l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne
où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à
son maître.
Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en
semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire
autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien,
et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le
Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs.
Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre
n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant
l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant,
il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains,
espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir;
il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais,
réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa
position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.
Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête
et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait
probablement perdu, fut ce qui le sauva.
Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et
exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond
toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir
de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à
Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.
Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que
le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda
pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère,
heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile,
un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être
plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement
conseil à son serviteur.
--Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout
m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre
en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre
promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous
conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà,
maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais
été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en
parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant,
vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout,
maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières
paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison;
qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes
perdu.
Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa
bouche.
Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le
serviteur.
Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en
grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous
les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne
s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés
à voir ordinairement si doux et si tolérant.
Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour
sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus
complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer
qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne
songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.
Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la
ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à
lui.
Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le
serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle
convention.
III
LES RECLUSES
A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin
sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme
frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.
Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville,
était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge;
quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son
chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de
fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort
respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho
de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne
laissaient rien à désirer.
Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une
tête de vieille femme apparut derrière.
--Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.
--Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma
hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin
d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à
me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.
Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus
naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le
judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.
--Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.
Le judas se referma.
--Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.
Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit
entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer
passage à une personne.
--Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée
au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette
espèce de couvent.
Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien
bas.
La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques
rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à
la tourière.
--Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez
votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.
Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur
son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier
aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.
La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner
sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux,
dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et
d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait
avec fracas dans une vasque de marbre blanc.
Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une
trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une
exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de
Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.
Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi
effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la
tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas,
le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.
Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au
premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents,
la vie je crois de Santa Rosa de Lima.
Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière
s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes,
elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir,
curieusement sculptée.
Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur
de la cellule ce seul mot:
--_Adelante_.
La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe,
ordonné au vieillard de l'attendre.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit
et la tourière reparut.
--Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.
--Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en
obéissant, c'est toujours cela.
La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la
cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.
Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir
sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de
Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une
porte placée dans un angle.
Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises
sur des chaises à haut dossier sculpté.
Ces trois personnes étaient des femmes.
La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de
religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie
moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite
reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence
simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des
religieuses carmélites.
Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un
costume laïque.
La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva,
sa fille.
A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles,
l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les
deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la
dérobée des regards curieux sur le visiteur.
--Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette
voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du
vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.
La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.
--Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard,
vous êtes professeur de musique, señor?
--Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.
--Êtes-vous de ce pays?
--Non, señora, je suis étranger.
--Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?
--Non, señora, je suis un professeur italien.
--Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?
--Depuis deux ans, señora.
--Et auparavant, vous étiez en Europe?
--Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez
longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.
--Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?
--Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas
favorables pour un pauvre artiste comme moi.
--C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous
procurer quelques élèves.
--Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.
--Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai
à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma
considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en
étendant le bras vers doña Eva.
--Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit
le vieillard avec un salut respectueux.
--Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la
tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur,
ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie,
faire apporter quelques rafraîchissements et quelques _dulces_. Vous
reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du
couvent. Allez.
La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et
sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.
Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles
l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du
pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était
collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être
ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.
--Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître
remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais
oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour
reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,
laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.
La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses
incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.
L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la
porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie,
et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle
contenance tenir:
--Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches
de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre
perruque grise.
--Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses
deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son
chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.
A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois
dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur
les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se
passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et
insolite.
--Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses,
on vient.
On se tut.
Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que,
par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.
C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les _dulces_, les
confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.
Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent,
après avoir salué respectueusement.
Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.
--Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que
j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?
--Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante,
je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais
méritée, que vous lui avez donnée.
Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.
--C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en
main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle
en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place
à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que
dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi
bonnes.
La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de
l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.
--Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor,
qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma
meilleure amie et ma seule protectrice.
Le peintre respira avec force.
--Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus
la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle
contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit
béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant
redouté.
--Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse;
vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu
seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez,
et ne vous inquiétez de rien.
La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre
lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles;
l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier
qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant
de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort
tenir.
--Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons
sérieusement.
--Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le
peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que
vous-même avez prononcée: le temps presse.
--C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure
d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de
deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est
de les faire évader.
--En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.
--J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera,
lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique
à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser
mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et
humaines.
--Cela me paraît assez logique.
--De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous
aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent
toujours être placées en dehors de la politique et être laissées
libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de
Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme
une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.
Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant
de caresses et de remerciements.
--Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire,
j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères
belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois
femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper
ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui
se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.
--Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous
les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura
tristement la marquise.
--Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero
avec nous?
--Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté
malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.
La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la
situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié
et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de
ces femmes si belles et si malheureuses.
--Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui
tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses
lèvres.
--Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est
humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai,
mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir
combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez
connaître.
--Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple,
tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.
--Je suis tout oreilles, madame.
--Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes
étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons
beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.
--Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en
hochant la tête.
--A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.
--Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.
--Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous,
mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce
couvent.
--C'est beaucoup, en effet.
--Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse
complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.
--Hélas! Oui, fit la supérieure.
--Hmm! murmura le peintre comme un écho.
--Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules
à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.
--Alors, vous avez songé à moi.
--Oui, monsieur, répondit-elle simplement.
--Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je
suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la
ville.
--Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune
fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.
Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs
de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa
poitrine.
--Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger,
mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect
même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.
--Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes
perdues alors.
--Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.
--Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que
nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis
vous offrir qu'une chose.
--Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.
--C'est de partager ma fuite.
--Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec
joie l'une contre l'autre.
Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi,
elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant
visage inondé de larmes.
--Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit
noblement la marquise.
--Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne,
madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je
n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec
la plus grande prudence.
--C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?
--Trois au moins, quatre au plus.
--C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer
quel est le plan que vous avez adopté?
--Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui
m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la
plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont
j'ai eu l'honneur de vous parler.
--Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela,
mais vous le savez, un mot nous perdrait.
--Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut
répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me
présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non
seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son
courage et surtout sur son expérience.
--Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?
--Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées,
madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez
heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une
reconnaissance éternelle.
--Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet
homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent,
c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans
doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais
vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il
s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.
--Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement
édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée
que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai
de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et
par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos
conseils.
--Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une
question encore?
--Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos
ordres.
--Êtes-vous riche?
Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.
La marquise s'en aperçut.
--Oh! Vous ne me comprenez pas, monsieur, s'écria-t-elle vivement; loin
de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous
consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer
et que le cœur peut seul acquitter.
--Madame, murmura-t-il.
--Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle
avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre
sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être
conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent
peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà
dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase;
Êtes-vous riche?
--Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément
placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste,
que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant
de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles
que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais
en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous
trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une
population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce
nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un
mot, que je suis pauvre.
--Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.
--Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est
aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont
je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les
moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.
--Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le
courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui
vous manque.
--Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi
franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous
refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison,
puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette
affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de
disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.
--Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire,
c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.
--Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent,
encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.
--A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble
dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue,
au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité
considérable d'onces.
Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au
jeune homme.
--Il y a là deux cent cinquante onces[1] en or, dit-elle, j'espère
que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante,
avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à
votre disposition.
--Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore
que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en
prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa
ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.
--A moi, monsieur?
--Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son
petit doigt, cette bague.
--C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la
jeune fille avec une étourderie charmante.
Le jeune homme s'inclina tout interdit.
--Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma
fille serait désolée de vous la reprendre.
--Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.
--Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant
subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames,
dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous
avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure,
je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma
promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une
rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au
contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le
front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se
seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller
la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos
préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la
ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?
--Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise;
soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.
--Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de
musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune
homme.
Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença
à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des
blanches, des croches et des doubles croches.
Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de
serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les
trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir
la valeur des notes et les différences de la clef de _fa_ avec la clef
de _sol_.
--Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant
envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un
entretien.
--C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous
introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques
minutes.
Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la
suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.
Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les
corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent,
devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux
étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en
croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs
portes afin de les mieux voir.
Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche
et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur
attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.
La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le
guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de
faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea
légèrement.
Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se
retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.
Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous
parlons.
--Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?
Renvoi 1: 21,250 francs de notre monnaie.
IV
L'ENTREVUE
Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno
Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.
La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant
le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et
pénibles réflexions.
Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors
sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée
du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de
sa conductrice:
--Eh bien? lui dit-il à voix basse.
Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle
puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se
trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:
--Rien.
--Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous
n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que
cela avait été convenu entre nous.
--J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du
matin au soir.
--Et vous n'avez rien découvert?
--Rien.
--Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car
si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que
vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le
couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.
La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une
flamme sinistre.
--Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et
nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je
découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.
--Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal
dissimulé.
--Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque
syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures
sont prises maintenant.
--Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?
--Avant deux jours.
--Vous me le promettez.
--Sur ma part de paradis!
--Je compte sur votre parole.
--Comptez-y; mais vous?
--Moi?
--Oui.
--Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.
--Toutes?
--Toutes.
--C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?
--C'est convenu.
--Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait
éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.
Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier
cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel,
jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres,
et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut
s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola
rapidement à travers les corridors.
Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa
doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un
instant, puis recommença.
_Adelante_, répondit-on alors de l'intérieur.
Elle ouvrit et annonça l'étranger.
Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.
La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la
supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.
La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle
tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.
A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un
geste lui indiqua un siège.
--Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de
venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.
--Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le
gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous
recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un
ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire,
mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif
m'échappe.
--Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez
si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en
prenant le siège qui lui était désigné.
La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui
établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux
interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la
durée de l'entretien.
Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait,
retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout
en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté,
jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.
Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître
singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être
naturelle.
--Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez
éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant
tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous
occasionne, à mon grand regret, ma présence.
--Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que
j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien,
de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par
le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y
être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans
doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la
cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.
--Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à
moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent,
une nécessité qu'il vous faut subir.
--Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la
subis.
--Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en
vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.
--Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction,
vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis
puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service
de Dieu?
--Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je
vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.
--Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec
une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos
paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.
Don Zéno réprima un geste d'impatience.
--Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le
voulez-vous?
--Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.
--Vous avez ici deux prisonnières?
--J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison,
que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la
ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?
--Oui, señora, d'elles-mêmes.
--Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur
sujet.
--Je le sais.
--Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?
--Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est
pour elles seules que je me suis présenté ici.
--Très bien, señor, continuez, je vous écoute.
--Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi
conduites dans cette ville.
--Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.
--Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces
malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à
leur sort.
--Ah! fit-elle avec ironie.
--Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.
--En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames;
n'est-ce pas, caballero?
--Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt,
pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à
m'entendre...
--N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?
--Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris
d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles
soient.
L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:
--C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement
incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à
l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si
facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les
avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez
amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite;
comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de
dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi?
Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous
seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour
parler franc, une sotte.
--Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.
--Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil
cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la
franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me
dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.
--Je ne demande pas mieux, madame.
--Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de
ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y
remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?
--On ne saurait davantage, madame.
--Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.
--Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité,
je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille
qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.
--Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.
En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de
la porte de la seconde pièce.
Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la
tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.
Enfin, après quelques minutes, il commença.
--Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine
portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le
Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les
premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province
de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins
et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions
dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre
eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas
de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont
indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible.
Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du
Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion
dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis
sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa
famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.
--Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent
au plus haut point.
--Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune,
débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était
colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires,
afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de
lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans
l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie.
Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites
pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais
toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis
aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,--remarquez
bien cette dernière parole, madame,--le gouvernement, qui lui avait
enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait;
qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le
droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de
rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de
son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles
étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que
le vieillard avait toujours obstinément repoussées.
--Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit,
fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.
--Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi
que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père
et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur
le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur
dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir
de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son
exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa
coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or
d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur
la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues
étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui
sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât
quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son
expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi
pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure
par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait
pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt
épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les
renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une
dernière fois jurer un secret inviolable.
--Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre
l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez,
et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la
tête.
--Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas
à être satisfaite.
--Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!
Don Zéno reprit:
--Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête
de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à
l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et
pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient
à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur
bonheur...
Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir,
coulèrent lentement le long de ses joues.
--Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.
Le jeune homme se redressa fièrement.
--J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la
tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon
grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils
seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon
aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant
pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer
de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres
incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda
une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger
était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre
famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il
appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc
plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les
bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait
demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison.
Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que
trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison,
j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña
Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.
--Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par
l'indignation qu'elle éprouvait.
--Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de
retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette
affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement
suivi un plan tracé à l'avance.
--Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.
--Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en
Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but,
en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de
ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il
demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions
adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées
tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin,
le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à
la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon
grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée;
non, il n'aimait pas doña Laura.
--Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.
--Pourquoi, dites-vous?
--Oui.
--Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout
prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.
--Mais ce que vous me dites-là est infâme, señor, s'écria l'abbesse;
cet homme était un démon.
--Non, madame, c'était un malheureux dévoré de la soif des richesses
et qui à tout prix voulait les posséder, dût-il pour cela porter le
déshonneur et la honte dans une famille et marcher sur des monceaux de
cadavres.
--Oh! fit-elle en cachant sa tête dans ses mains.
--Maintenant, madame, voulez-vous savoir le nom de cet homme, reprit-il
avec amertume; mais c'est inutile, n'est-ce pas? Car vous l'avez déjà
deviné sans doute.
L'abbesse hocha affirmativement la tête sans répondre.
Il y eut un assez long silence.
--Mais pourquoi rendre des innocents, dit enfin l'abbesse, responsables
des crimes commis par d'autres?
--Parce que; madame, héritier de la haine paternelle, après vingt
ans, il y a quinze jours seulement que j'ai retrouvé une trace que je
croyais à jamais perdue; que le nom de notre ennemi a comme un coup de
foudre éclaté subitement à mon oreille et que j'ai à demander à cet
homme un compte sanglant de l'honneur de ma famille.
--Ainsi, pour satisfaire une vengeance qui pourrait être juste si elle
s'adressait au véritable coupable, vous seriez assez cruel?
--Je ne sais encore ce que je ferai, madame. Ma tête est en feu, la
fureur m'égare, interrompit-il avec violence, cet homme nous a volé
notre bonheur, je veux lui enlever le sien, mais je ne serai pas lâche
comme il l'a été, lui; il saura d'où part le coup qui le frappe, c'est
entre nous une guerre de bêtes fauves.
En ce moment la porte de la seconde chambre s'ouvrit brusquement, et la
marquise parut, calme et imposante.
--Guerre de bêtes fauves, soit, caballero, dit-elle, je l'accepte.
Le jeune homme se leva brusquement, et foudroyant la supérieure d'un
regard de mépris écrasant:
--Ah! On nous écoutait, dit-il avec ironie; eh bien, tant mieux, je le
préfère ainsi; cette trahison indigne m'évite une explication nouvelle;
vous connaissez, madame, les motifs de la haine que je porte à votre
mari; je n'ai rien de plus à vous apprendre.
--Mon mari est un noble caballero qui, s'il était présent, flétrirait
d'un démenti, ainsi que je le fais moi-même, le tissu d'odieux
mensonges dont vous n'avez pas craint de l'accuser devant une personne,
ajouta-t-elle en jetant un regard de douloureuse pitié à la supérieure,
qui n'aurait peut-être pas dû ajouter une foi si crédule à cette
effroyable histoire, dont la fausseté est trop facile à prouver, pour
qu'il soit nécessaire de la réfuter.
--Soit, madame; cette insulte venant de vous ne peut me toucher, vous
êtes naturellement la dernière personne à qui votre mari aurait confié
cet horrible secret; mais, quoi qu'il arrive, un temps viendra, et ce
temps est proche, je l'espère, où la vérité se fera jour, et où le
criminel sera démasqué devant tous.
--Il y a des hommes, señor, que la calomnie, si bien ourdie qu'elle
soit, ne saurait atteindre, répondit-elle avec mépris.
--Brisons là, madame; toute discussion entre nous ne servirait qu'à
nous aigrir davantage l'un contre l'autre, je vous répète que je ne
suis pas votre ennemi.
--Mais qu'êtes-vous donc alors, et pour quel motif avez-vous raconté
cette horrible histoire?
--Si vous aviez eu la patience de m'écouter quelques minutes de plus,
madame, vous l'auriez appris.
--Qui vous empêche de me le dire maintenant que nous sommes face à face?
--Je vous le dirai si vous l'exigez, madame, reprit-il froidement,
j'aurais cependant préféré qu'une autre personne qui vous fût plus
sympathique que moi se chargeât de ce soin.
--Non, non, monsieur, je suis Portugaise aussi, moi, et lorsqu'il
s'agit de l'honneur de mon nom, j'ai pour principe de traiter moi-même.
--Comme il vous plaira, madame; je venais vous faire une proposition.
--Une proposition, à moi? fit-elle avec hauteur.
--Oui, madame.
--Laquelle? Soyez bref, s'il vous plaît.
--Je venais vous demander de me donner votre parole de ne pas quitter
cette ville sans mon autorisation, et de ne pas essayer de donner de
vos nouvelles à votre mari.
--Ah! Et si je vous avais fait cette promesse?
--Alors, madame, je vous aurais, moi, en retour, fait décharger de
l'accusation qui pèse sur vous, et je vous aurais immédiatement fait
obtenir votre liberté.
--Liberté d'être prisonnière dans une ville au lieu de l'être dans un
couvent, dit-elle avec ironie; vous êtes généreux, señor.
--Mais vous n'auriez pas comparu devant un conseil de guerre.
--C'est vrai; j'oubliais que vous et les vôtres vous faites la guerre
aux femmes, aux femmes surtout: vous êtes si braves, seigneurs
révolutionnaires!
Le jeune homme demeura froid devant cette sanglante injure; il
s'inclina respectueusement.
--J'attends votre réponse, madame, dit-il.
--Quelle réponse? reprit-elle avec dédain.
--Celle qu'il vous plaira de faire à la proposition que j'ai eu
l'honneur de vous adresser.
La marquise demeura un instant silencieuse, puis, relevant la tête et
faisant un pas en avant:
--Caballero, reprit-elle d'une voix fière, accepter la proposition
que vous me faites, serait admettre la possibilité de la véracité de
l'accusation odieuse que vous osez porter contre mon mari; or, cette
possibilité je ne l'admets pas; l'honneur de mon mari est le mien, il
est de mon devoir de le défendre.
--Je m'attendais à cette réponse, madame, bien qu'elle m'afflige plus
que vous ne le pouvez supposer. Vous avez bien réfléchi, sans doute, à
toutes les conséquences de ce refus?
--A toutes, oui, señor.
--Elles peuvent être terribles.
--Je le sais et je les subirai.
--Vous n'êtes pas seule, madame, vous avez une fille.
--Monsieur, répondit-elle avec un accent de suprême hauteur, ma fille
sait trop bien ce qu'elle doit à l'honneur de sa maison pour hésiter à
lui faire, s'il le faut, le sacrifice de sa vie.
--Oh! Madame.
--N'essayez pas de m'effrayer, señor, vous ne sauriez y réussir! Ma
détermination est prise, je n'en changerai pas, quand même je verrais
l'échafaud dressé devant moi; les hommes se trompent, s'ils croient
seuls posséder le privilège du courage; il est bon que, de temps en
temps, une femme leur montre qu'elles aussi savent mourir pour leurs
convictions. Trêve donc, je vous prie, à de plus longues prières,
señor, elles seraient inutiles.
Le montonero s'inclina silencieusement, fit quelques pas vers la porte,
s'arrêta, se retourna à demi comme s'il voulait parler, mais, se
ravisant, il salua une dernière fois et sortit.
La marquise demeura un instant immobile, puis se tournant vers
l'abbesse et lui tendant les bras:
--Et maintenant, mon amie, lui dit-elle avec des larmes dans la voix,
croyez-vous encore que le marquis de Castelmelhor soit coupable des
crimes affreux dont cet homme l'accuse.
--Oh! Non, non, mon amie! s'écria la supérieure en se laissant aller,
en fondant en larmes, dans les bras qui s'ouvraient pour la recevoir.
V
LES PRÉPARATIFS DE TYRO
La rencontre faite par le peintre à sa sortie du couvent, l'avait
frappé d'un triste pressentiment au sujet de ses protégées.
Sans se rendre bien clairement compte des sentiments qu'il éprouvait
pour elles, cependant, malheureux lui-même, il se sentait malgré lui
entraîné à aider et à secourir de tout son pouvoir des femmes qui, sans
le connaître, étaient venues si franchement réclamer sa protection.
Son amour propre, comme homme d'abord, et ensuite comme Français, était
flatté du rôle qu'il se trouvait ainsi appelé à jouer à l'improviste
dans cette sombre et mystérieuse affaire dont, malgré les confidences
de la marquise, il se doutait bien qu'on ne lui avait pas révélé le
dernier mot.
Mais que lui importait cela?
Placé par le hasard ou pour mieux dire par la mauvaise fortune,
acharnée après lui, dans une situation presque désespérée, les risques
qu'il aurait à courir en secourant les deux dames, n'aggraveraient
pas beaucoup cette situation, au lieu que s'il parvenait à les faire
échapper au sort dont elles étaient menacées, tout en se sauvant
lui-même, il jouerait à ses persécuteurs un tour de bonne guerre en
se montrant plus fin qu'eux, et se vengerait une fois pour toutes des
continuelles appréhensions qu'il lui avaient causées depuis son arrivée
à San Miguel.
Ces réflexions, en remettant le calme dans l'esprit du jeune homme, lui
rendirent toute son insouciante gaieté, et ce fut d'un pas leste et
délibéré qu'il rejoignit Tyro à l'endroit où celui-ci lui avait assigné
un rendez-vous permanent.
Le lieu était des mieux choisis; c'était une grotte naturelle peu
profonde, située à deux portées de fusil au plus de la ville, si bien
cachée, aux regards indiscrets par des chaos de rochers et des buissons
épais de plantes parasites, que, à moins de connaître la position
exacte de cette grotte, il était impossible de la découvrir; d'autant
plus que son entrée s'ouvrait sur la rivière, et que, pour y parvenir,
il fallait se mettre dans l'eau jusqu'au genou.
Tyro, à demi couché sur un amas de feuilles sèches recouvertes de
deux ou trois _pellones_[1] et de _ponchos_ araucaniens, fumait
nonchalamment une cigarette de paille de maïs en attendant son maître.
Celui-ci, après s'être assuré que personne ne le guettait, ôta ses
chaussures, retroussa ses pantalons, se mit à l'eau et entra dans la
grotte, non toutefois sans avoir sifflé à deux reprises différentes,
afin de prévenir l'Indien de son arrivée.
--Ouf! dit-il en pénétrant dans la grotte, singulière façon de rentrer
chez soi. Me voici de retour, Tyro.
--Je le vois, maître, répondit gravement l'Indien sans changer de
position.
--Maintenant, reprit le jeune homme, laisse-moi reprendre mes habits;
puis nous causerons: j'ai beaucoup de choses à t'apprendre.
--Et moi aussi, maître.
--Ah! fit-il en le regardant.
--Oui; mais changez d'abord de costume.
--C'est juste, reprit le jeune homme.
Il se mit aussitôt en devoir de quitter son déguisement, et bientôt il
eut recouvré sa physionomie ordinaire.
--Là, voilà qui est fait! dit-il en s'asseyant auprès de l'Indien et
en allumant une cigarette. Je t'avoue que ce diable de costume me pèse
horriblement et que je serai heureux lorsqu'il me sera permis de m'en
débarrasser une bonne fois.
--Ce sera bientôt, je l'espère, maître.
--Et moi aussi, mon ami. Dieu veuille que nous ne nous trompions pas!
Maintenant, qu'as-tu à m'apprendre? Parle, je t'écoute.
--Mais, vous-même, ne m'aviez-vous pas annoncé des nouvelles?
--C'est vrai; mais je suis pressé de savoir ce que tu as à me dire. Je
crois que c'est plus important que ce que je t'apprendrai. Ainsi, parle
le premier; ma confidence arrivera toujours assez tôt.
--Comme il vous plaira, maître, répondit l'Indien en se redressant et
en jetant sa cigarette, qui commençait à lui brûler les doigts; puis,
tournant à demi la tête vers le jeune homme et le regardant bien en
face, êtes-vous brave? lui demanda-t-il.
Cette question, faite ainsi à l'improviste, causa une si profonde
surprise au peintre, qu'il hésita un instant.
--Dame! répondit-il enfin, je le crois; puis, se remettant peu à peu,
il ajouta avec un léger sourire: d'ailleurs, mon bon Tyro, la bravoure
est en France une vertu tellement commune, qu'il n'y a aucune fatuité
de ma part à assurer que je la possède.
--Bon! murmura l'Indien qui suivait son idée, vous êtes brave, maître,
moi aussi, je le crois, je vous ai vu en plusieurs circonstances vous
tirer honorablement d'affaire.
--Allons, pourquoi m'adresser cette question? fit le peintre avec une
teinte de mécontentement.
--Ne vous fâchez pas, maître, fit vivement l'Indien; mes intentions
sont bonnes, lorsqu'on commence une sérieuse expédition et qu'on veut
la mener à bien, il faut en calculer toutes les chances; vous êtes
Français, c'est-à-dire étranger arrivé depuis peu dans ce pays, dont
vous ignorez complètement les mœurs.
--J'en conviens, interrompit le jeune homme.
--Vous vous trouvez donc sur un terrain inconnu, qui peut à chaque
instant se dérober sous vos pas; en vous demandant si vous êtes brave,
je ne doute pas de votre courage: je vous ai vu à l'œuvre; seulement,
je désire savoir si ce courage est blanc ou rouge; s'il brille autant
dans les ténèbres et la solitude qu'en plein soleil et devant la foule.
Voilà tout.
--Posée ainsi, je comprends la question, mais je ne saurais y répondre,
ne m'étant jamais trouvé dans une situation où il m'ait fallu déployer
le genre de courage dont tu parles; je puis simplement, et en toute
confiance, te certifier ceci: c'est que, de jour ou de nuit, seul ou
accompagné, à défaut de bravoure, l'orgueil m'empêchera toujours de
reculer, et me contraindra quand même à faire tête aux adversaires,
quels qu'ils soient, qui se dresseront devant moi pour s'opposer à mes
volontés, quand j'aurai formé une résolution.
--Je vous remercie de cette affirmation, maître, car notre tâche sera
ardue et je suis heureux de savoir que vous ne m'abandonnerez pas, au
plus fort d'un danger dans lequel je ne me serai mis que par dévouement
pour vous.
--Tu peux compter sur ma parole, Tyro, répondit le peintre; ainsi
bannis toute arrière-pensée et marche résolument en avant.
--Ainsi ferai-je, maître, comptez sur moi. Maintenant laissons cela et
venons aux nouvelles que j'avais à vous apprendre.
--En effet, dit le peintre, quelles sont ces nouvelles, bonnes ou
mauvaises?
--C'est selon, maître, comment vous les apprécierez.
--Bon, dis-les-moi d'abord.
--Savez-vous que les officiers espagnols que l'on devait juger demain
ou après-demain se sont évadés.
--Evadés! s'écria le peintre avec étonnement, quand cela donc?
--Ce matin même, ils sont passés près d'ici, il y a deux heures à
peine, montés sur des chevaux des pampas et galopant à fond de train
dans la direction des cordillières.
--Ma foi, tant mieux pour eux, j'en suis charmé, car à la façon dont
vont les choses en ce pays on les aurait sans doute fusillés.
--On les aurait fusillés certainement, répondit l'Indien en hochant la
tête.
--C'eût été dommage, fit le jeune homme; bien que je les connaisse fort
peu et qu'ils m'aient par leur faute placé dans une situation assez
difficile, j'eusse été désespéré qu'il leur arrivât malheur. Ainsi, tu
es certain qu'ils se sont réellement échappés.
--Maître, je les ai vus.
--Alors, bon voyage! Dieu veuille qu'ils ne soient pas repris.
--Ne craignez-vous pas que cette fuite ne vous soit préjudiciable?
--A moi? Pour quelle raison? s'écria-t-il avec surprise.
--Ne vous avait-on pas indirectement impliqué dans leur affaire?
--C'est vrai, mais je crois que je n'ai rien à craindre maintenant,
et que les soupçons qui s'étaient élevés contre moi sont complètement
dissipés.
--Tant mieux, maître; cependant, s'il m'est permis de vous donner un
conseil croyez-moi, soyez prudent.
--Voyons, parle avec franchise; j'aperçois derrière tes circonlocutions
indiennes une pensée sérieuse qui t'obsède et dont tu voudrais me
faire part; le respect ou je ne sais quelle crainte que je ne puis
comprendre, t'empêche seul de t'expliquer.
--Puisque vous l'exigez, maître, je m'expliquerai d'autant plus que
le temps presse; la fuite des deux officiers espagnols a réveillé les
soupçons qui n'étaient qu'assoupis; bien plus, on vous accuse de les
avoir encouragés dans leur projet de fuite et de leur avoir procuré les
moyens de l'accomplir.
--Moi! Mais ce n'est pas possible, je ne les ai pas vus une seule fois
depuis leur arrestation.
--Je le sais, maître; cependant cela est ainsi, je suis bien informé.
--Mais alors, ma position devient extrêmement délicate; je ne sais trop
que faire.
--J'ai songé à cela pour vous, maître; nous autres Indiens nous formons
une population à part dans la ville; mal vus des Espagnols, méprisés
des créoles, nous nous soutenons les uns les autres, afin d'être en
mesure, en cas de besoin, de résister aux injustices qu'on prétendrait
nous faire; depuis que je m'occupe des préparatifs de votre voyage,
j'ai donné le mot a plusieurs hommes de ma tribu engagés chez certaines
personnes de la ville, afin d'être instruit de tout ce qui se passe et
vous prémunir contre les trahisons. Je savais depuis hier au soir que
les officiers espagnols devaient s'échapper aujourd'hui, au lever du
soleil. Depuis plusieurs jours déjà, aidés par leurs amis, ils avaient
combiné leur fuite.
--Jusqu'à présent, interrompit le peintre, je ne vois pas quel rapport
il y a entre cette fuite et ce qui me regarde personnellement.
--Attendez, maître, reprit l'Indien, j'y arrive: ce matin, après vous
avoir aidé à vous déguiser, je vous suivis et j'entrai dans la ville;
la nouvelle de la fuite des officiers était déjà publique, tout le
monde en parlait, je me mêlai à plusieurs groupes où cette fuite était
commentée de cent façons différentes. Votre nom était dans toutes les
bouches.
--Mais, cette fuite, je l'ignorais.
--Je le sais bien, maître; mais vous êtes étranger, cela suffit pour
qu'on vous accuse; d'autant plus que vous avez un ennemi acharné à
votre perte qui s'est chargé de propager ce bruit et de lui donner de
la consistance.
--Un ennemi, moi! fit le jeune homme avec stupeur, c'est impossible!
L'Indien sourit avec ironie.
--Bientôt vous le connaîtrez, maître, dit-il; mais il est inutile de
nous occuper de lui en ce moment, c'est de vous qu'il s'agit, de vous,
qu'il faut sauver.
Le jeune homme hocha la tête avec découragement.
--Non, dit-il d'une voix triste, je vois que je suis bien réellement
perdu cette fois, tout ce que je tenterais ne ferait que hâter ma
perte, mieux vaut me résigner à mon sort.
L'Indien le considéra pendant quelques instants avec un étonnement
qu'il ne chercha pas à dissimuler.
--N'avais-je pas raison, maître, reprit-il enfin, de vous demander au
commencement de cette conversation si vous aviez du courage?
--Que veux-tu dire? s'écria le jeune homme en se redressant subitement
et en le foudroyant du regard.
Tyro ne baissa pas les yeux, son visage demeura impassible, et ce fut
de la même voix calme, avec le même accent d'insouciance qu'il continua:
--En ce pays, maître, le courage ne ressemble en rien à celui que vous
possédez, tout homme est brave le sabre ou le fusil à la main, surtout
ici, où, sans compter les hommes, on est constamment contraint de
lutter contre toutes espèces d'animaux plus nuisibles et plus féroces
les uns que les autres, mais que signifie cela?
--Je ne le comprends pas, répondit le jeune homme.
--Pardonnez-moi, maître, de vous apprendre des choses que vous ignorez;
il est un courage qu'il vous faut acquérir, c'est celui qui consiste à
paraître céder lorsque la lutte est trop inégale, en se réservant, tout
en feignant de fuir, de prendre plus tard sa revanche. Vos ennemis ont
sur vous un immense avantage: ils vous connaissent; donc ils agissent
contre vous à coup sûr, et vous, vous ne les connaissez point; vous
êtes exposé, au premier mouvement que vous ferez, à tomber net dans
le piège tendu sous vos pas, et de vous livrer ainsi sans espoir de
vengeance.
--Ce que tu me dis là est plein de sens, Tyro; seulement, tu me parles
par énigmes. Quels sont ces ennemis que je ne connais pas et qui
paraissent si acharnés à ma perte?
--Je ne puis encore vous révéler leurs noms, maître; mais ayez
patience, un jour viendra où vous les connaîtrez.
--Avoir patience, cela est bientôt dit; malheureusement, je suis
enfoncé jusqu'au cou dans un guêpier dont je ne sais comment sortir.
--Laissez-moi faire, maître; je réponds de tout. Vous partirez plus
facilement que vous ne le croyez.
--Hum! Cela me paraît bien difficile.
L'Indien sourit en haussant légèrement les épaules.
--Tous les blancs sont ainsi, murmura-t-il comme s'il se parlait à
lui-même; en apparence, leur conformation est la même que la nôtre et
pourtant ils sont complètement incapables de faire par eux-mêmes la
moindre des choses.
--C'est possible, répondit le jeune homme intérieurement piqué de cette
remarque assez désobligeante, cela tient à une foule de considérations
trop longues à l'expliquer et que d'ailleurs tu ne comprendrais pas;
revenons à ce qui, seul, doit en ce moment nous occuper; je te répète
que je trouve ma position désespérée et que je ne sais, même avec
l'aide de ton dévouement, de quelle façon je m'en sortirai.
Il y eut quelques instants de silence entre les deux hommes, puis
l'Indien reprit la parole, mais cette fois d'une voix claire, bien
accentuée, comme un homme qui désire être compris du premier coup,
sans être contraint de perdre en explications inutiles un temps qu'il
considère comme fort précieux.
--Maître, dit-il, aussitôt que je fus informé de ce qui se passait,
convaincu que je ne serais pas désavoué par vous, je dressai mon plan
et je me mis en mesure de parer le nouveau coup qui vous frappait.
Mon premier soin fut de me rendre dans votre maison; on me connaît,
la plupart des peones sont mes amis; on ne fit donc pas attention
à moi. Je fus libre d'aller et de venir à ma guise; sans attirer
l'attention. Du reste, je profitai d'un moment où la maison était à
peu près déserte, à cause de l'heure de la siesta qui fermait les yeux
des maîtres et des criados; en un tour de main, aidé par quelques amis
à moi, j'enlevai tout ce qui vous appartient jusqu'à vos chevaux, sur
lesquels je chargeai vos bagages et vos caisses pleines de papiers et
de toiles.
--Bien, interrompit le jeune homme avec une satisfaction nuancée d'une
légère inquiétude; mais que pensera de ce procédé mon compatriote?
--Que cela ne vous inquiète pas, maître, répondit le Guaranis avec un
sourire d'une expression singulière.
--Soit, tu auras sans doute trouvé un prétexte plausible pour
dissimuler ce que ce procédé a d'insolite.
--C'est cela même, fit-il en ricanant.
--C'est fort bien; mais maintenant, dis-moi, Tyro, qu'as-tu fait
de tous ces bagages? Je ne me soucie nullement de les perdre; ils
composent le plus clair de ma fortune; je ne puis cependant pas camper
ainsi de but en blanc à la belle étoile, d'autant plus que cela ne
servirait à rien, et que ceux qui ont intérêt à me chercher m'auraient
bientôt découvert; d'un autre côté je ne vois guère dans quelle maison
je me puis loger sans courir le risque d'être aussitôt arrêté.
L'Indien se mit à rire.
--Eh! Eh! fit gaiement le jeune homme, puisque tu ris, c'est que mes
affaires vont probablement bien et que tu es à peu près certain de
m'avoir trouvé un abri sûr.
--Vous ne vous trompez pas, maître; je me suis effectivement occupé
aussitôt de vous chercher un endroit où vous seriez en sûreté, et
complètement à l'abri des poursuites.
--Diable! Cela n'a pas dû être facile à trouver dans la ville.
--Aussi, n'est-ce pas dans la ville que j'ai cherché.
--Oh! Oh! Où donc alors; je ne vois guère, dans la campagne, d'endroit
où il me soit possible de me cacher.
--C'est que, comme nous autres Indiens, vous n'avez pas, maître,
l'habitude du désert; à deux milles d'ici, tout au plus, dans un rancho
d'Indiens guaranis, je vous ai trouvé un asile où je défie qu'on aille
vous chercher, ou bien, au cas d'une visite, vous trouver.
--Tu piques singulièrement ma curiosité. Tout est-il préparé pour me
recevoir?
--Oui, maître.
--Pourquoi donc demeurons-nous ici alors, au lieu de nous y rendre?
--Parce que, maître, le soleil n'est pas couché encore, et qu'il fait
trop jour pour se hasarder dans la campagne.
--Tu as raison, mon brave Tyro; je te remercie de ce nouveau service.
--Je n'ai fait que mon devoir, maître.
--Hum! Enfin, puisque tu le veux, j'y consens. Seulement, crois bien
que je ne suis pas ingrat. Ainsi, voilà qui est convenu: je suis
déménagé. Mon cher compatriote sera bien étonné lorsqu'il apprendra que
je suis parti sans prendre congé de lui.
L'Indien rit silencieusement sans répondre.
--Malheureusement, mon ami, continua le jeune homme, cette position est
fort précaire, elle ne saurait durer longtemps.
--Rapportez-vous-en à moi, maître, avant trois jours nous serons
partis; toutes mes mesures sont prises en conséquence; mes préparatifs
seraient déjà terminés si j'avais eu à ma disposition la somme
nécessaire à l'achat de diverses choses indispensables.
--Qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme en fouillant vivement à
sa poche et en retirant la bourse que lui avait remise la marquise,
voilà de l'argent.
--Oh! fit l'Indien avec joie, il y a là beaucoup plus qu'il ne nous
faut.
Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse
que déjà il lui avait abandonnée.
--Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent:
il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.
Tyro le regarda avec surprise.
--Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a
été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout
préparer pour sa fuite.
--Eh bien? fit l'Indien.
--Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît
singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver
tout seul.
--La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez
tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous
dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier;
pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes;
j'ai tout prévu.
--Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du
tout.
--Comment cela, maître?
--Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.
--Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que
je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de
vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le
désirez, je paraîtrai ne rien savoir.
--Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il
ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul,
prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas
davantage; maintenant, continue.
--Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.
--En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc,
ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi,
car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à
perdre.
--Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous
cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles
pour faire ici tout ce que vous voudrez.
--C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande
confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je
t'assure; mais...
--Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il
s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons
pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne
vous en demande que deux; est-ce trop?
--Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui
m'embarrasse fort, à présent.
--Laquelle, maître?
--C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.
--C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même
déguisement que vous avez pris aujourd'hui.
--Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?
--Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un
pauvre vieillard?
--Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant
homme, ma conscience ne me reprochera rien.
Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs
dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui
pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la
réussite de leurs projets.
Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète
avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre
diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se
félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à
lui.
Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point
nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation
des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au
danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement
et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son
serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans
essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune
homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens
et une rectitude de jugement peu commune.
Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes
quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés
pendant plus de quatre heures.
L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour,
guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence
inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté
qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait.
Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien
que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et
prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.
Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était
court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.
Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au
sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence,
une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.
Le rancho était ou plutôt paraissait désert.
L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._
L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.
--Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce
rancho est-il donc abandonné?
--Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont
retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.
--Oh! Oh! Et pour quelle raison?
--Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher
ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous
connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.
--Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez
spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec
plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe,
faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.
Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche
une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe;
l'Indien la souleva.
--Venez, maître, dit-il.
--Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je
donc m'enterrer tout vivant?
L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par
l'enlèvement de la trappe.
--Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.
Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle
et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le
_sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.
Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de
_petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme
avaient été apportés et rangés avec soin.
Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin
complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.
Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.
A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près
ovale, s'ouvraient des galeries.
--Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune
de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la
campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos
chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont
tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres
pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu;
seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera
prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous
n'avez que patience à prendre.
Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé
sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au
souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait
à éprouver un sérieux besoin.
--Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre
en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et
bon courage.
--Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à
toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.
--Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que
lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le
cri du hibou trois fois avant d'entrer.
--Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et
souper avec moi?
--Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel
dans une heure.
--Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un
soupir, je ne te retiens plus.
--Au revoir, maître, patience, et à bientôt!
--A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je
tâcherai d'en avoir.
L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir
dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.
Émile se trouva seul.
Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez
sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il
s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres
placés devant lui sur la table.
--Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant
plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la
bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France,
je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!
Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.
Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées.
VI
COMPLICATIONS
Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous
avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du
soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de
Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces
deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M.
Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don
Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la
ville de San Miguel et de la province de Tucumán.
Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était
petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux
sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux
noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.
Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces
argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré
le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a
fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de
de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande
famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et
jouissait d'une immense influence.
Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille
distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté
les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage
indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit
cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur
existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins,
dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le
plus entreprenant.
L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit
choisir pour chef.
Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une
célébrité à la fois éclatante et exécrable.
Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le
_Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les
hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt
mille_ familles.
Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires
fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de
poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il
fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance
avec ce brigand.
Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés,
incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme
d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut
celle de capitaine.
Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces
argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens
compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les
Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814,
à la journée de _las Piedras_.
Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce
féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer
son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera
ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter
qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions
éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où
nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du
Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.
Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées
était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.
Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au
détriment de la tranquillité publique.
Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par
caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs
officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs
grades de leur autorité privée.
Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre
pour son propre compte.
Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les
Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le
maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre
les Espagnols.
Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers
sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne
prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.
Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.
Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât
souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe,
parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par
goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter,
par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances
européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son
cœur.
Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons
laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de
l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence
en commençant ce chapitre.
Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le
salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du
duc:
--Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en
arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je
vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat
qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.
--Permettez, général, objecta le Français.
--Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il
faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise
d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce
ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il
la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande
diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute
femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela,
il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs
et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à
pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère
et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus
niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts
comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu!
J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique
saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet
homme! Il n'y a rien à faire avec lui!
Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable
sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont
il ne se départait jamais.
Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement
railleur, puis, prenant la parole à son tour:
--Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que
l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?
--Certes! fit don Eusebio.
--Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté
qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.
Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant
aussitôt:
--J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.
--Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou
l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement
à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent
les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une
confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous
laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas
aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables
conséquences.
--Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me
rétracte; mettons que je n'ai rien dit.
--Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce
moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.
--C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.
--Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez
de niais.
--Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne
tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous
avant qu'il paraisse.
Le Français jeta un regard sur la pendule.
--Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne
nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?
--De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il
avec violence.
--Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.
--De quoi me parlez-vous donc?
--Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous
ambitionnez.
--Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire,
nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...
--Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches
se font toujours en eau trouble.
--A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai
jamais pêché autrement, moi.
--Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.
--Je le voudrais, mais de quelle façon?
Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis
que le général l'examinait avec anxiété.
--Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc,
c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise
de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous
fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.
--Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y
avoir entre...
--Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord?
L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de
tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des
députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer
l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?
--En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à
s'éloigner.
Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son
interlocuteur.
--Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre
vie?
--Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous
moquez de moi, mon cher duc?
--Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.
--Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire
sérieuse.
--Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en
aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le
plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui
ou non amoureux?
--Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez
amoureux; est-ce clair?
--Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre
vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.
--Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher
duc; voilà une heure que je vous le répète.
--D'accord, mais attendez la conclusion.
--Voyons donc cette conclusion.
--La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un
fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je
vous lirai quelque jour.
--Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement
d'impatience.
--Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le
duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de
son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est
en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:
Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!
--Comprenez-vous?
--A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du
tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...
--C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son
amour que nous le tenons.
--C'est-à-dire...
--C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous
parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.
--Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour
n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.
--L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la
jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis
en tête que vous réussiriez, et cela sera.
--Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me
donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant
de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en
aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve
en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous
contrecarrerai.
--Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous
faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous
seul qu'il s'agit dans tout ceci.
--En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher
duc.
--Soit.
Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu
d'une magnifique livrée, annonça:
--Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.
Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se
levèrent pour saluer le général.
--Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.
--Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français;
nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.
--Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous
aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme
je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de
venir, ayant une importante communication à lui faire.
--Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don
Eusebio.
Le criado avança des sièges et se retira.
La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le
duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue,
que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une
remarquable pureté.
--Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se
fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.
--Oui, monsieur le gouverneur.
--Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor
duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour
que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.
--Voici le fait en deux mots, répondit en s'inclinant don Zéno Cabral:
les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par
le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que
moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...
--Eh bien? interrompit le général Moratín.
--Eh bien, ils se sont évadés.
--Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.
--Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines
franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux
portes de la ville.
--Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général
en fronçant le sourcil, je vais...
--Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile
maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va
vite quand on veut sauver sa tête.
--Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?
--Vous étiez à la chasse, général.
--C'est vrai, je suis coupable.
--Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des
ordres.
--Je vous remercie, cher don Zéno.
--En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin
je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre
recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné
la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans
toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.
--Très bien.
--Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de
nouvelles des prisonniers.
--Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la
situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.
--Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don
Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur
les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville
des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce
qu'ils entendraient dire.
--On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous
félicite de tout cœur.
--Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.
--Et qu'avez-vous appris?
--Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate
français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le
duc, et que je n'ose croire encore.
--Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé
la fuite de vos prisonniers.
--Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.
--Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce
pas général?
--Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il
n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de
vos amis.
--D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté
vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la
première fois, il y a quelques jours à peine.
--Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes
qu'il s'agit.
--D'un de mes compatriotes?
--Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que
je ne suis que l'écho d'un on-dit général...
--Continuez, il aurait...
--Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît
de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.
Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate
à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:
--Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous
prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux
compatriote.
--Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.
--Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.
--Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure
dans cette maison même, je vais le faire appeler.
--En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt
ce qui en est.
--Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno,
et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.
--Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement
d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare
impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.
Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un
timbre.
Un domestique parut.
--Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à
l'instant.
--Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie,
répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.
--Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure;
fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le
prierez de se rendre ici.
Le domestique s'inclina sans bouger.
--Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne
sortez-vous pas?
--Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne
rentrera pas.
--Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?
--Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit
qu'il quittait immédiatement la ville.
Le duc fit signe au domestique de sortir.
--C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le
valet; que signifie ce départ?
Les deux créoles se regardaient avec étonnement.
--Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable;
il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.
La porte se rouvrit en ce moment.
--Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.
--Faites entrer, dit don Zéno.
Et se tournant vers le duc:
--Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier
dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je
me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.
--Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.
--Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les
renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont
élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.
--Dieu le veuille! fit don Zéno.
Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement
salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et
attendit qu'on l'interrogeât.
--Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des
fugitifs, capitaine?
--Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.
--Vous les ramenez?
--Non pas.
--Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?
--Si, mon général.
--Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?
--D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils
avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.
Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux
créoles échangèrent un regard.
--Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il,
capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?
--Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me
préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée
de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste
sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je
n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre
le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de
moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.
--Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu
peur, par hasard, capitaine?
--Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit
franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de
gens j'avais affaire.
--Qu'avaient-ils donc de si terrible?
--Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général;
car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.
--Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.
--Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux
soldat.
Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les
assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une
agitation extraordinaire.
--Des _Pincheyras_! répétèrent-ils.
--Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué
deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.
--C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on
ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons.
Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement;
mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance
extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville;
demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.
--Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez
que je suis à vos ordres.
--Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?
--Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop
de prudence dans une circonstance aussi grave.
Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent
suivis par le capitaine.
Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva
seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard
ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:
--Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez
joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma
foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa
fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a
rendu.
VII
LA PANIQUE
On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec
laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se
défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment
et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le
premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée
de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.
On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants
électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de
l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le
domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se
confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus
strict.
Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel,
communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno
Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence
sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche
des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les
deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils
le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés
ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix
saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.
La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux
cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais
bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant,
brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla
des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée;
bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que
faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San
Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient
pas pierre sur pierre.
Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui
affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait
réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par
l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux
insurgés.
Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la
ville en tous les sens en criant:
--Aux armes! Aux armes!
A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs
sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de
leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient;
bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale,
que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent
effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet
plus grand qu'ils ne le supposaient.
Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout
prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride
vers le Cabildo.
Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment
où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la
foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins
animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en
traversant la Plaza Mayor.
Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des
protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la
plupart des assistants.
Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et
à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la
terreur.
Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant
simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne
réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort
n'existait pas.
Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se
construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient
incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres
bivouaquaient sur la place.
La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait
pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et
désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il
feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient
et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense
de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.
Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le
gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et
s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.
Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit
entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa
immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.
La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San
Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la
population.
D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux
aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et
commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres,
tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir
les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle
qu'elle était réellement.
L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment
recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans
la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons
sentirent le courage leur revenir un peu.
Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on
ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage
des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant
pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de
l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus
efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en
attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté
d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans
l'histoire de la révolution buenos-airienne.
Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur
les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer
les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en
différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des
postes nombreux.
Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros
résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans
la campagne.
Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances
et s'étaient déclarés en permanence.
Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était
monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la
ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres,
et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement
l'ennemi s'il osait se montrer.
La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était
à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et
fût demeuré à son poste.
Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre
l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait
que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à
l'inquiéter.
Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero,
étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son
détachement.
Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du
gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.
Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant
aussitôt:
--Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que
toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons
pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la
population en lui prouvant que le danger n'existe plus.
L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville
au petit pas.
Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et
vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.
La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans
de ses chaleureuses acclamations.
La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que
partir pour tenter une reconnaissance.
Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut
dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte,
plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur
le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu
près en avant de la cuadrilla.
Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car
bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement
que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que
celui d'une promenade.
Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à
terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit
la parole:
--Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est
passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation,
d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.
--Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous
obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre
que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.
--Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici
ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître,
un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les
quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs
d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la
formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de
valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang.
Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque
par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces
nouvelles sont donc positives.
Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.
--Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le
silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs
prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main
est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque
sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et
délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?
--Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A
eux! A eux!
--Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons
rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera
son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des
bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société.
A eux donc, et pas de quartier!
Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance,
allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la
cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage
épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.
Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla
était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le
croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi,
qu'on le lui avait rapporté.
Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers
deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans
l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville;
après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien
découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une
troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer
les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux
entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais
bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler
une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant
avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à
l'improviste, il avait commencé son exploration.
Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant
les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien
découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il
s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas
y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de
la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le
moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu
des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement
attaquée.
Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le
nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien
supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier
coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout
avec l'homme qui les commandait.
Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible
corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval
et jeté à terre.
Un instant ses compagnons le crurent mort.
Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et
des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle
de la défaite des montoneros.
Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était
relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui,
découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau
à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.
Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade
trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non
pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du
mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.
Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain
sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans
l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.
Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les
montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument
l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie
était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils
luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.
Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait
affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les
lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.
Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le
soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.
Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des
patriotes, rendait leur défaite plus probable.
Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un
aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin
avec eux.
Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la
charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs
ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.
Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée
devant eux et avaient gagné la plaine.
Mais au prix de quels sacrifices!
Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers;
les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour
la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur
avait fallu si longtemps soutenir.
Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne;
les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas
d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de
quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire
tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir
d'horribles tortures.
Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était
sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de
l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse
de leurs chevaux.
Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints
de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.
Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les
Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient
laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.
Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses
compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui
les séparait de leurs ennemis.
Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques
et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et
qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était
constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au
commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque
couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à
grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.
Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant
successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.
Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et
d'autre.
Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient
dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de
côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour
éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant
à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.
Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites,
offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges
péripéties.
Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce
aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement;
encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux
qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les
pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de
poussière apparut à l'horizon.
Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín,
suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les
royaux.
Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs,
poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt,
ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés
de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef,
avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une
éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra
affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et
blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla
et la lança sur les Pincheyras.
Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les
cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de
colère et de douleur.
La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les
Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent
contraints de se rendre.
Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos,
percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas,
jonchaient au loin la campagne.
Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par
quel miracle.
C'était le chef des Pincheyras.
Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était
entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les
patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.
Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup
de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis,
avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson
où il avait subitement disparu.
Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet
homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour
le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce
à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent
le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à
découvrir les traces de leur audacieux adversaire.
Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses;
on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de
renoncer à s'emparer de lui.
Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui
coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant
plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si
infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.
La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le
général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.
Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent
attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour
San Miguel.
--Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui
prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même,
vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à
quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.
--Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en
répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au
besoin je me souviendrai.
--En tout et pour tout disposez de moi.
Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par
les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras
traînés prisonniers à la queue des chevaux.
Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un
véritable triomphe.
VIII
LE SOLITAIRE
Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous
avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant
assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire,
mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant
vigoureusement les vivres placés devant lui.
Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne
sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos
le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts
il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait
d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à
fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de
haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi
immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire
sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être
trop ennuyé.
Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter
longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de
regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la
fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours
seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.
Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait
su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son
hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui
des regards effarés.
Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux
songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas
accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre
des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs;
pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son
rêve et semblait faire corps avec lui.
Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle
intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils
le tirèrent subitement de son sommeil.
Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il
entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans
son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.
Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans
ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il
acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien
réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés,
mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une
violence extrême.
On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.
Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la
lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa
clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur
douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de
s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait
laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.
Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.
La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et
qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette
supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout
simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir,
et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir
les yeux.
Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui
continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.
Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut
point sa curiosité.
Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.
Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de
bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres;
d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.
Qu'était-ce alors?
Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque
aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à
propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des
forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.
Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la
faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.
Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa
présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur
déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de
lui.
Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était
plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres
Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et
avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque
retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou
l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte
qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.
Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et
l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par
hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.
Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au
plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il
se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette
raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait
tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de
lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait
tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les
causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé
dans son repos et sa quiétude.
Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de
pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout
événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de
droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.
Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large
pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en
étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune
qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait
plusieurs détours.
Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle
intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.
Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec
force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire
garnie d'une copieuse provende de luzerne.
Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les
rassurer, puis il continua ses investigations.
Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce
n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait,
mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.
Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques
pas à peine de l'entrée du souterrain.
Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire
son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en
courant qu'il atteignit le bout de la galerie.
Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait
hermétiquement l'entrée du souterrain.
Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en
apparence insurmontable.
Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel
moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il
ignorait.
Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre
en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à
l'enlever.
Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi
consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir
le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla
s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.
Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se
mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.
Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et
d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant
mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail
long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se
rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie,
posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir
de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un
pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit,
les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des
parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une
émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et
bourdonner le sang dans ses oreilles.
Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre
se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine
dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.
Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques
secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune
homme l'entendît:
--Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.
Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en
guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état
primitif.
--Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un
ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!
Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir
de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps:
bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la
lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant
en respect avec ses pistolets:
--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.
L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et,
laissant tomber son arme:
--Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?
--Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la
carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche
señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.
Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son
sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.
--Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont
inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.
--Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude
m'en donnez-vous?
--Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.
Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique,
cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le
caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait
faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé
affirmativement la tête.
--Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa
ceinture.
L'inconnu ramassa son arme.
Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de
signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais
des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.
--Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer
plus longtemps ici.
L'inconnu sourit d'un air railleur.
--Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.
--Comme il vous plaira. Alors, causons.
--Causons, soit.
--Qui êtes-vous?
--Vous le voyez, un proscrit.
--C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.
--Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.
--Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?
--Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré
par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai
été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me
croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour
de moi, j'ai été contraint de fuir.
--C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme,
mais vous connaissiez donc cette retraite?
--Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.
--C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.
--C'est impossible, tout le monde ignore son existence.
--Moi, cependant, je la connais.
--Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.
--Qu'en savez-vous?
--Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.
--C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la
connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.
--Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a
voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le
risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit
être maître de son secret.
--Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez
à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous
donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter
de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.
--Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je
n'attendais pas moins de vous.
--Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute
à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en
mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.
--En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.
--Lesquelles?
--De la nourriture et deux heures de sommeil.
--Et ensuite?
--Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.
--Qu'est-ce donc?
--Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les
compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.
--Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous
vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous
conviendra le mieux, et vous partirez.
--Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement
de joie.
--Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?
--Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.
--Venez donc, alors.
--Allons, soit.
Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés
et revinrent vers la salle.
--Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.
--Bon! fit simplement l'autre.
Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui
un regard émerveillé:
--Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?
--Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais
proscrit?
--Comment! Vous, un Français?
--La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme.
Asseyez-vous et mangez.
Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.
--Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.
--Pardon, je compte vous tenir compagnie.
Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.
--Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une
marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.
--Vous me faites honneur.
--Voulez-vous gagner quinze mille piastres?
--Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.
--Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.
--Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.
--Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.
--Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.
--Elle est fort simple.
--Tant mieux.
--Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?
--Souvent.
--En bien ou en mal?
--En bien et en mal, mais surtout en mal.
--Bon! Il y a tant de mauvaises langues.
--C'est vrai; continuez.
--Vous savez que leur tête est à prix?
--Ah! Tiens, tiens, tiens!
--Vous l'ignoriez?
--Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?
--Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant
fixement.
--Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son
siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière
rencontre.
--N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le
second des quatre frères.
--Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.
--Ma tête vaut quinze mille piastres.
--C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens
cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.
--Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?
--Ma foi, non! Pas le moins du monde.
--Livrez-moi; on vous comptera la somme, et de plus; on vous fera grâce.
Le Français fronça les sourcils; un éclair jaillit de ses yeux, tandis
qu'une pâleur livide couvrait son visage.
--Vive Dieu! s'écria-t-il, en frappant du poing sur la table et en se
levant; savez-vous que vous m'insultez, caballero?
Don Santiago était demeuré immobile et souriant; il tendit la main au
jeune homme, et l'invitant du geste à reprendre la place qu'il avait si
subitement quittée:
--Au contraire, dit-il, je vous donne une preuve de la confiance que
j'ai en votre loyauté, puisque, sans vous avoir demandé qui vous êtes,
je vous ai dit qui je suis, et que, me sachant complètement en votre
pouvoir, je vais m'étendre dans votre hamac, où je dormirai sous votre
garde aussi tranquille que si je me trouvais au milieu de mes amis.
--Soit, monsieur, répondit le jeune homme avec un reste de
ressentiment; j'admets votre explication; seulement vous auriez dû,
s'il vous plaisait de vous faire connaître à moi, le faire d'une autre
façon qu'en attaquant ainsi mon honneur.
--Je confesse que j'ai eu tort, et je vous en demande encore une fois
pardon, señor; c'est plus qu'un homme comme moi est habitué à faire.
Ainsi, donnez-moi votre main loyale et oublions cela.
Le jeune homme accepta la main que lui tendait le Pincheyra, et reprit
sa place à table à côté de lui.
Ils continuèrent à manger sans nouvel incident désagréable.
Le Pincheyra était tellement accablé de fatigue, que, vers la fin du
repas, il s'endormait en causant.
Le peintre comprit la violence que se faisait le montonero, et mit un
terme à sa souffrance en lui frappant sur l'épaule.
L'autre se redressa vivement.
--Que voulez-vous? demanda-t-il.
--Vous dire simplement que maintenant que vous avez satisfait votre
appétit, vous avez un autre besoin plus impérieux encore à satisfaire;
il est temps que vous vous livriez au sommeil, afin d'être promptement
en état de rejoindre vos amis.
--C'est vrai, fit en riant don Santiago, je dors tout debout, je ne
sais réellement comment m'excuser envers vous de ce manque d'usage.
--Pardieu, en vous couchant, c'est je crois la seule chose que vous
ayez à faire en ce moment.
--Vous avez ma foi raison, je n'y mets pas de coquetterie, et puisque
vous êtes si bon compagnon je vais, sans plus tarder, profiter de votre
conseil.
En parlant ainsi, il se leva avec une certaine difficulté, tant
l'accablait la fatigue, et aidé par le jeune homme, il s'étendit dans
le hamac, où il ne tarda pas à s'endormir.
Libre de nouveau de se livrer à ses pensées, le jeune homme alluma un
cigare, s'installa commodément dans une _butaca_ et, tout en digérant
son déjeuner, il se prit à réfléchir sur ce nouvel épisode de sa vie
errante qui venait si à l'improviste se greffer sur les autres et
peut-être compliquer encore les difficultés sans nombre de la position
dans laquelle il se trouvait.
--Pour cette fois, dit-il, je puis hardiment convenir que je ne
suis pour rien dans ce qui m'arrive et que cet homme est bien,
réellement venu me trouver, lorsque je ne le cherchais nullement,
puisqu'il connaissait avant moi ce souterrain. Comment tout cela
finira-t-il? Pourvu que Tyro n'arrive pas maintenant? Diable, tout
dévoué que me soit ce brave garçon, je doute que l'appât de quinze
mille piastres,--une fort belle somme pour celui qui sait la gagner
honnêtement,--ne le pousse pas à livrer mon hôte et moi, par ricochet,
ce qui serait excessivement désagréable.
Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi, pendant lesquelles le chef
montonero dormait, suivant l'expression espagnole, _a pierna suelta_.
Le Français veillait religieusement sur son sommeil, tout en faisant
des réflexions qui, d'instants en instants, prenaient une teinte plus
sombre.
Enfin, vers une heure de l'après-midi, Émile jugea que le montonero
avait assez, dormi; il s'approcha de lui et lui toucha légèrement
l'épaule pour l'éveiller.
Celui-ci ouvrit instantanément les yeux et bondit comme un coyote hors
du hamac.
--Que se passe-t-il? demanda-t-il à voix basse.
--Rien, que je sache, répondit le premier.
--Alors, pourquoi me réveiller? Lorsque je dormais si bien, fit-il en
bâillant.
--Parce que vous avez assez dormi.
--Ah! fit l'autre.
--Oui, et il est temps de partir.
--Temps de partir! Déjà, diable! Vous êtes avare de votre hospitalité,
mon maître; c'est bien, n'en parlons plus. Je ferai ce que vous
voudrez, ajouta-t-il d'un ton piqué, je ne veux pas vous embarrasser
plus longtemps de ma présence.
--Vous ne m'embarrassez pas, señor, répondit le jeune homme, si cela ne
dépendait que de moi, vous resteriez ici autant que cela vous plairait.
Vous ne sauriez me compromettre plus que je ne le suis, que diable!
--Peut-être; mais de qui cela dépend-il donc alors?
--Du serviteur indien qui m'a caché ici et qui probablement ne tardera
pas à m'y venir visiter. Voyez s'il vous convient d'être vu par lui.
--Cáspita! Pas le moins du monde; me fier à un Indien, je serais perdu
sans rémission. Et vous dites qu'il va venir bientôt?
--Je ne sais pas précisément quand il viendra, mais je l'attends d'un
moment à l'autre.
--Peste! Avec votre permission, je ne l'attendrai pas, moi; si vous me
le permettez, je partirai tout de suite.
--Venez choisir votre cheval.
Le montonero saisit sa carabine, qu'il chargea tout en marchant, et ils
s'enfoncèrent dans la galerie.
Le choix ne fut pas long à faire, les trois chevaux étaient également
jeunes, pleins de sang, de feu et de vitesse; le montonero, fin
connaisseur, le reconnut au premier coup d'œil, et prit au hasard.
--Ce qu'il y a de malheureux pour moi, dans tout cela, dit-il, tout en
sellant activement le cheval, c'est que je suis contraint de partir par
où je suis venu, et que je risque de tomber dans une embuscade; il y
avait anciennement une seconde galerie à ce souterrain, mais elle a été
bouchée depuis longtemps déjà, je crois.
--Non, du tout; cette galerie est toujours libre, il vous est facile de
la prendre pour pa
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