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Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)

by Emmanuel Cosquin · French · Gutenberg #50838 · 1,048,204 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)
    
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Title: Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2)

Author: Emmanuel Cosquin


        
Release date: January 3, 2016 [eBook #50838]
                Most recently updated: October 22, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/50838

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif, Eleni Christofaki
        and the Online Distributed Proofreading Team at
        http://www.pgdp.net (This file was produced from images
        generously made available by the Bibliothèque nationale
        de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES POPULAIRES DE LORRAINE, COMPARÉS AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE ET DES PAYS ÉTRANGERS, VOLUME 2 (OF 2) ***

Note sur la Transcription.

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Une liste d'autres corrections faites se trouve à la fin du livre.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.




                          _EMMANUEL COSQUIN_

                           CONTES POPULAIRES
                                  DE
                               LORRAINE
                               COMPARÉS
            AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
                         ET DES PAYS ÉTRANGERS
                              ET PRÉCÉDÉS
                              D'UN ESSAI
                    SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
                    DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


                              TOME SECOND

                            [Illustration]

                                 PARIS

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CONTES POPULAIRES DE LORRAINE




 _EMMANUEL COSQUIN_

                           CONTES POPULAIRES
                                  DE
                               LORRAINE
                               COMPARÉS
            AVEC LES CONTES DES AUTRES PROVINCES DE FRANCE
                         ET DES PAYS ÉTRANGERS
                              ET PRÉCÉDÉS
                              D'UN ESSAI
                    SUR L'ORIGINE ET LA PROPAGATION
                    DES CONTES POPULAIRES EUROPÉENS


                              TOME SECOND

                            [Illustration]

                                 PARIS

                      F. VIEWEG, LIBRAIRE-ÉDITEUR

                       67, Rue de Richelieu, 67




XXXI

L'HOMME DE FER


Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours
ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait
des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers
du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal
arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant
que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit
La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne
m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours
en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?--Va, si tu veux,»
répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain,
et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa
le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.

Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme
il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée
à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un
morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une
fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de
chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.

Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque
la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et
la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te
dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans
la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table;
dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la
quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième,
trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans
t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer,
assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une
chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la
dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve
un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas
les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie
bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»

La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda
pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une
table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans
la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans
la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la
septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze,
et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée
marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche.
Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour
où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il
s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était
serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que
voulez-vous?--Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez
longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de
l'argent plein son sac et disparut.

Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume.
Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui
lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite
il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je
veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La
Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.

Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait
cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de
quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux
ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer
son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand
embarras.

Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en
tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver
quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je
suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?»
Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta
devant lui. «Maître, que désirez-vous?--Comment!» cria La Ramée,
«coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!--Maître, je n'en
savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh
bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore
que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses
écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de
la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et
qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il
vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.

Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme
de fer parut. «Maître, que désirez-vous?--Je désire que la princesse,
fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose
se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans
la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne
voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de
la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle
de la ramener au château.

La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son
père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept
heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours
pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit
j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le
roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui
demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée,
«je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et
dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été
transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»

Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la
chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne
cette nuit dans ma chambre.--Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes
trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de
sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers,
et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on
ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.

La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie
de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle
serait transportée.

La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la
princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je
ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi,
tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le
sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient
inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de
nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des
gardes près de la princesse.»

Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de
fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je
ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes
le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et
humide.

Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa
prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son
ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La
Ramée?--Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant
chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu
trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission
au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée.
«C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes,
et que je n'en entende plus parler.»

Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et
alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes
de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me
laisser dans ce cachot!--Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais
rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh bien!
tire-moi d'ici.»

L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or
et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter
sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer
d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il
envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.

Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée
cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi
furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle.
Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il
ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui
furent encore tués.

Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme;
cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière
pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau
violon!--Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un
violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.--Vends-le-moi,»
dit La Ramée.--«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon
gagne-pain.--Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à
t'en défaire?--Bien volontiers.»

La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya
ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la
lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour
soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés
de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de
répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva
bientôt avec sa fille.

«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne
consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château
et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais
disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves
gens de tués.--Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les
ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les
soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns
cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.

A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme
il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée
devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de
France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.


    REMARQUES

    Parmi les contes parents du conte lorrain, citons d'abord un conte
    allemand recueilli dans le Harz (Ey, p. 122): Un vieux soldat,
    renvoyé du service sans le sou, bien qu'il ait bravement servi
    le roi, arrive chez un charbonnier au milieu d'une forêt. Le
    charbonnier et lui se lient d'amitié et ils font ménage ensemble.
    Un jour, le charbonnier demande au soldat si, pour leur bonheur
    à tous les deux, il veut se laisser descendre dans un puits de
    mine où sont entassés d'immenses trésors, et lui rapporter un
    paquet de bougies qui s'y trouve. Le soldat y consent. Arrivé au
    fond du puits, il voit au milieu d'une grande salle brillamment
    éclairée un _homme de fer_ assis sur un trône et, auprès de lui,
    trois caisses remplies d'or, d'argent et de pierreries; le paquet
    de bougies est au dessus de la porte. Le soldat le prend, puis
    il remplit ses poches de pierreries et se fait remonter par le
    charbonnier. Le lendemain, il trouve celui-ci mort. Il s'en va dans
    une grande ville et y vit en grand seigneur. Mais un jour vient où
    ses richesses sont épuisées. Voyant qu'il n'a plus même de quoi
    acheter de l'huile pour sa lampe, il prend une de ses bougies et
    l'allume. Aussitôt paraît l'homme de fer. Le soldat lui demande
    un sac d'or et se rend dans la ville du roi dont il a été si mal
    récompensé. Il ordonne à l'homme de fer de lui amener pendant la
    nuit la princesse; il fait faire à celle-ci, pour se venger du roi,
    l'ouvrage d'une servante, et la maltraite. Le roi dit à sa fille de
    marquer à la craie la porte de la maison où elle sera transportée;
    mais l'homme de fer marque de la même manière toutes les maisons de
    la ville. Le roi dit alors à la princesse de cacher son anneau d'or
    sous le lit. On trouve l'anneau, et le soldat est condamné à être
    pendu. Pendant qu'il est en prison, il réussit à se faire apporter
    ses bougies, et, quand il est au pied de la potence, il obtient du
    roi, comme dernière grâce, la permission d'en allumer une. Aussitôt
    l'homme de fer arrive, un gourdin à la main, et assomme le bourreau
    et les spectateurs. Le roi crie au soldat de faire trêve et lui
    donne sa fille en mariage.

    Plusieurs contes de ce type,--deux contes allemands (Prœhle, I, nº
    11; Grimm, nº 116), un conte wende de la Lusace (Veckenstedt, p.
    241) et un conte hongrois (Gaal, p. 1),--ont un dénouement analogue.

    Un conte allemand de la collection Simrock (nº 14) se rapproche
    davantage de notre conte pour la dernière partie: Quand le soldat
    est en prison, il promet des louis d'or au factionnaire, si
    celui-ci lui rapporte sa bougie. Une fois qu'il l'a entre les
    mains, il ordonne à _Jean de fer_, l'homme qui paraît quand on
    allume la bougie, de démolir la prison et le château du roi. Alors
    le roi lui offre sa fille en mariage.

    Dans le conte mecklembourgeois déjà cité de la collection Grimm,
    comme dans le nôtre, le vieux soldat en prison voit passer sous sa
    fenêtre un ancien camarade, et il le prie d'aller lui chercher un
    petit paquet qu'il a laissé dans son auberge.

       *       *       *       *       *

    On a pu remarquer que, dans les contes des collections Prœhle et
    Ey, le serviteur de l'objet merveilleux est identique à l'«homme de
    fer» de notre conte. Dans le conte hongrois, ce personnage est un
    «roi de bronze».

    Dans les contes des collections Prœhle et Grimm, et dans le conte
    hongrois, c'est, comme dans le conte lorrain, une vieille, une
    sorcière, qui demande au héros de lui aller chercher les objets
    merveilleux. (On remarquera que, dans tous les contes allemands
    cités, c'est toujours dans un puits qu'il faut descendre.)

       *       *       *       *       *

    Dans le conte de la collection Prœhle, nous retrouvons presque
    identiquement les moyens auxquels recourt le roi, dans notre conte,
    pour découvrir la maison où sa fille est transportée. Il fait
    attacher au dessous du lit de la princesse,--qui, dans ce conte
    allemand, est emportée avec son lit,--d'abord un sac de pois mal
    fermé, puis un sac de lentilles, enfin une vessie pleine de sang.
    Il espère pouvoir ainsi reconnaître le chemin qu'auront suivi les
    ravisseurs. Les deux géants, serviteurs du briquet, qui remplace
    ici la chandelle, ramassent tous les pois et toutes les lentilles,
    mais ils se trouvent impuissants devant les traces de sang.--Dans
    le conte mecklembourgeois, où la princesse, d'après le conseil
    de son père, a rempli sa poche de pois et les a semés le long du
    chemin, le «petit homme noir» répand des pois dans toutes les rues
    de la ville, et ainsi la précaution de la princesse devient inutile.

    Un conte albanais de ce genre (Dozon, nº 11), où l'objet
    merveilleux est un coffre d'où sort un nègre, dès qu'on en soulève
    le couvercle, présente ainsi cet épisode: Le roi dit à sa fille
    que, la première fois que le nègre viendra l'enlever pour la
    porter dans la maison inconnue, elle devra s'enduire la main d'une
    certaine couleur et en faire une marque à la porte de la maison. La
    princesse obéit, mais le nègre marque de la même façon toutes les
    portes de la ville.

       *       *       *       *       *

    Le violon merveilleux, qui ressuscite les morts, figure dans un
    conte flamand (Wolf, _Deutsche Mærchen und Sagen_, nº 26), dont
    nous parlerons dans les remarques de notre nº 71, _le Roi et ses
    Fils_. Comparer aussi la guitare du conte sicilien nº 45 de la
    collection Gonzenbach.

       *       *       *       *       *

    Il est à peine besoin de le faire remarquer: deux des principaux
    thèmes du conte lorrain et des contes que nous venons d'examiner se
    retrouvent dans le célèbre conte arabe des _Mille et une Nuits_,
    _Aladin et la Lampe merveilleuse_. Là aussi, on envoie le héros
    chercher dans un souterrain un objet magique, qui fait apparaître
    un génie, et, plus tard, quand le sultan manque à la promesse qu'il
    a faite de donner sa fille en mariage au jeune homme, celui-ci
    ordonne au génie, serviteur de la lampe, de lui amener la princesse
    pendant la nuit.

    Nous avons encore, du reste, un autre rapprochement à faire en
    Orient. Dans un conte qui a été recueilli chez les Tartares de la
    Sibérie méridionale, riverains de la Tobol (Radloff, IV, p. 275),
    un jeune marchand, qui s'est lié d'amitié avec un _mollah_[1],
    expert dans la magie, demande à ce mollah de lui faire venir dans
    sa maison la fille du roi. Le mollah fabrique un homme de bois;
    qui, tous les soirs, va prendre la princesse et la porte dans la
    maison du marchand. Le roi, ayant eu connaissance de ce qui est
    arrivé à sa fille, ordonne à celle-ci d'enduire sa main de cire,
    et, en entrant dans la maison où on la portera, de l'appliquer
    contre la porte pour y faire une marque[2]. La princesse suit ces
    instructions. En voyant la marque sur la porte, le marchand se
    croit perdu, mais le mollah lui dit d'aller mettre de la cire sur
    la porte de toutes les maisons, et, quand les soldats envoyés par
    le roi font leur ronde, il leur est impossible de distinguer des
    autres la maison du coupable[3].


NOTES:

[1] _Mollah_, c'est-à-dire «seigneur». Dans les pays musulmans on
donne ce nom notamment aux personnes distinguées par leur savoir et
leur piété.

[2] On se rappelle, dans le conte d'_Ali Baba_ des _Mille et une
Nuits_, le passage où le voleur, qui a marqué à la craie, pour la
reconnaître, la porte d'une maison, se trouve ensuite tout à fait
déconcerté, quand il voit qu'on a marqué de la même façon toutes les
portes des maisons voisines.

[3] Comparer le conte allemand du Harz et surtout le conte albanais.




XXXII

CHATTE BLANCHE


Il était une fois un jeune homme appelé Jean; ses parents étaient
riches et n'avaient pas besoin de travailler pour vivre. Un jour, ils
lui donnèrent deux mille francs pour aller à la fête d'un village
voisin; Jean les perdit au jeu. «Si tu veux,» lui dit un camarade, «je
te prêterai de l'argent.» Il lui prêta six mille francs, et Jean les
perdit encore; il était bien désolé.

En retournant chez ses parents, il rencontra un beau monsieur: c'était
le diable. «Qu'as-tu donc, mon ami?» lui dit le diable; «tu as l'air
bien chagrin.--Je viens de perdre huit mille francs.--Tiens, en voici
vingt mille; mais dans un an et un jour tu viendras me trouver dans la
Forêt-Noire.»

De retour chez ses parents, Jean leur dit: «J'ai perdu beaucoup
d'argent au jeu, mais j'ai rencontré ensuite un beau monsieur qui m'a
donné vingt mille francs et m'a dit d'aller le trouver au bout d'un
an et un jour dans la Forêt-Noire.--C'est le diable!» s'écrièrent les
parents, «il faut courir après lui pour lui rendre l'argent.»

Le jeune homme monta à cheval et partit aussitôt. Quand il eut fait six
cents lieues, il demanda à des gens qu'il rencontra: «Y a-t-il encore
bien loin d'ici à la Forêt-Noire?--Il y a encore six mille lieues.--Je
ne suis pas près d'y arriver,» dit Jean. Enfin, juste au bout d'un an
et un jour, il parvint à la Forêt-Noire, et il rencontra auprès de
la maison du diable une fée qui lui dit: «Voilà une fontaine, dans
laquelle il y a trois plumes qui se baignent: la Plume verte, la Plume
jaune et la Plume noire; tu tâcheras de prendre la Plume verte, de lui
enlever sa robe et de lui donner un baiser.»

Jean se rendit près de la fontaine et prit la Plume verte; il lui donna
un baiser, malgré sa résistance. «Le diable est mon père,» lui dit-elle
alors. «Quand vous serez dans sa maison, s'il vous offre une chaise,
vous en prendrez une autre; s'il vous dit: Mettez-vous à cette table,
vous vous mettrez à une autre; s'il vous dit: Voici une assiette, ne la
prenez pas; s'il vous présente un verre, refusez-le; s'il vous dit de
monter à la chambre haute, comptez les marches de l'escalier jusqu'à
la dix-huitième; s'il vous montre un lit, couchez-vous dans celui
d'à côté. Et s'il vous demande pourquoi vous faites tout cela, vous
répondrez que c'est la coutume de votre pays.»

Le jeune homme entra dans la maison du diable. «Bonjour,
monsieur.--Bonjour. Tiens, voici une chaise.--J'aime mieux
celle-ci.--Voici un verre.--Je prendrai celui-là.--Voici une
assiette.--Je n'en veux pas.--Tu es bien difficile.--On est comme cela
dans mon pays.--Allons, viens, que je te conduise où tu dois coucher.»

En montant l'escalier, Jean compta les marches, une, deux, trois,
jusqu'à dix-huit. «Pourquoi comptes-tu ainsi?--C'est la coutume de mon
pays.» Ils entrèrent dans une chambre à deux lits. «Mets-toi dans ce
lit,» dit le diable.--«C'est bon,» dit Jean, «je vais m'y mettre.»

Le diable parti, Jean se coucha dans l'autre lit. Pendant toute la
nuit, le diable ne cessa de secouer et d'agiter dans tous les sens
le lit dans lequel il pensait que le jeune homme s'était couché. Le
lendemain matin, il entra dans la chambre. «Te voilà?» dit-il à Jean;
«tu n'es pas mort?--Non,» dit Jean.--«Maintenant,» reprit le diable,
«tu vas aller couper ma forêt. Voici une hache de carton, une scie de
bois et une serpe de caoutchouc. Il faut que pour ce soir le bois soit
coupé, mis en cordes et rentré dans la cour du roi.»

Le jeune homme s'en alla bien triste dans la forêt. Vers le milieu de
la journée, la Plume verte vint lui apporter à manger. «Qu'avez-vous,
mon ami?» lui dit-elle.--«Votre père m'a commandé de couper tout son
bois, de le mettre en cordes et de le rentrer pour ce soir dans la cour
du roi.» La Plume verte donna un coup de baguette: voilà le bois coupé,
mis en cordes et transporté dans la cour du roi.

Le diable, étant venu, fut bien étonné. «Tu as fait ce que je t'avais
commandé?--Oui.--Oh! oh! tu es plus fort que moi! Eh bien! maintenant
tu vas me bâtir un beau château bien sculpté en face de ma maison, avec
une belle flèche au milieu.»

La Plume verte vint encore apporter à manger au jeune homme et le
trouva couché par terre. «Qu'avez-vous?» lui dit-elle; «qu'est-ce
que mon père vous a commandé?--Il m'a commandé de lui bâtir en face
de sa maison un beau château bien sculpté avec une belle flèche au
milieu.--Eh bien!» dit-elle, «je vais me changer en chatte blanche.
Vous me tuerez; vous ferez bouillir ma peau dans de l'eau; vous
détacherez mes os, en regardant bien comment ils sont placés, parce
qu'il faudra les rajuster ensuite; vous trouverez dans mon corps une
belle flèche, que vous mettrez au faîte du château.»

Le jeune homme fit tout ce qu'elle lui avait dit; seulement, quand
il rajusta les os, il y en eut un au petit doigt qui ne fut pas bien
remis. D'un coup de baguette, le château se trouva bâti.

«Tu as fait ce que je t'ai commandé?» dit le diable.--«Oui,» dit
Jean.--«Oh! oh! tu es plus fort que moi!» Alors il banda les yeux à
Jean et lui dit: «Voilà la Plume verte, la Plume jaune et la Plume
noire. Si tu mets la main sur celle qui a été changée en chatte
blanche, tu l'auras en mariage.» Le jeune homme mit la main sur celle
du milieu: c'était bien la Plume verte.

Le soir venu, le diable dit à Jean: «Tu vas coucher dans ce lit.» Jean
se coucha dans l'autre. Pendant la nuit, il s'éleva un grand vent; la
Plume verte dit au jeune homme: «Voulez-vous fuir avec moi?--Je le veux
bien,» dit Jean. Aussitôt, ils s'envolèrent au vent.

Quand ils furent près de la maison de Jean, la Plume verte embrassa le
jeune homme, et, de laid qu'il était, il devint beau. «Si vos parents
veulent vous embrasser,» lui dit-elle, «ne vous laissez pas faire, car
votre beauté s'en irait.» Lorsque Jean fut entré dans la maison, on
voulut l'embrasser, mais il s'en défendit; il n'y eut que sa vieille
grand'mère qui le voulut absolument; aussitôt il redevint laid, comme
devant. La Plume verte lui dit: «Je vais donc vous embrasser encore.»
Elle l'embrassa et il redevint beau.

Le matin, le diable, étant monté à la chambre, ne trouva plus
personne; il se mit à la poursuite des deux jeunes gens. Sur son
chemin, il vit un casseur de pierres. Il lui dit: «Avez-vous vu un
garçon et une fille qui volaient au vent?--Ah! les pierres sont
dures!--Ce n'est pas cela que je vous demande. Avez-vous vu un garçon
et une fille qui volaient au vent?--Elles sont bien difficiles à
casser.--Ce n'est pas de cela que je parle.»

Le diable poursuivit son chemin et rencontra un laboureur. «Avez-vous
vu un garçon et une fille qui volaient au vent?--Oh! la terre est
malaisée à labourer.--Avez-vous vu un garçon et une fille qui volaient
au vent?--L'ouvrage ne va pas aujourd'hui.--Je ne parle pas de cela.»
Le diable, impatienté, s'en retourna.

Cependant beaucoup de beaux messieurs, qui ne savaient pas que Chatte
Blanche était la femme de Jean, la recherchaient en mariage. Il en
vint un qui lui donna cent mille francs. «Attendez,» lui dit-elle, «il
faut que je sorte; j'ai oublié de fermer la porte du buffet.» Pendant
qu'elle était sortie, son mari, qui avait tout entendu, tomba sur le
prétendant à coups de bâton. Il en vint un autre qui donna quatre-vingt
mille francs à Chatte Blanche. «Excusez-moi,» lui dit-elle, «j'ai
oublié d'aller couvrir mon feu.» Elle sortit; Jean arriva avec un fouet
et fouailla d'importance le beau monsieur. Un troisième vint, qui donna
soixante mille francs. «Il faut que je sorte,» lui dit Chatte Blanche;
«j'ai laissé la porte de ma chambre ouverte.» Jean mit le galant à la
porte à coups de trique. Ils se trouvèrent alors assez riches, et ils
firent une belle noce.


    REMARQUES

    Ce conte est, en raison des éléments qui le composent et des
    transformations et altérations par lesquelles plusieurs de ces
    éléments ont passé, un des plus curieux de notre collection. Il
    présente, pour l'ensemble, le thème que M. R. Kœhler désigne
    sous le nom de thème de la _Fiancée oubliée_, et dont voici
    l'idée générale, sous sa forme la plus fréquente: Un jeune homme,
    prisonnier de certain être malfaisant (diable, ogre, géant,
    sorcier, ondine, etc.), en reçoit l'ordre d'exécuter plusieurs
    tâches en apparence impossibles. Il est aidé par une jeune fille,
    ordinairement la fille de son maître, laquelle ensuite s'enfuit
    avec lui. Poursuivis par le diable, géant, ou autre, ou par
    quelqu'un des siens, les deux jeunes gens leur échappent par
    des moyens magiques, le plus souvent par des transformations.
    Une fois revenu chez ses parents, le jeune homme oublie sa
    fiancée,--ordinairement par suite d'un baiser que lui donne sa
    mère, sa nourrice, ou autre,--et sa fiancée trouve enfin le moyenne
    lui rendre la mémoire.

    Ce thème s'est déjà offert à nous, écourté, dans notre nº 9,
    l'_Oiseau vert_. Il a été étudié par M. Kœhler en 1862 dans la
    revue _Orient und Occident_ (t. II, p. 103 seq.); en 1869, dans ses
    remarques sur la collection de contes esthoniens de Fr. Kreutzwald;
    en 1870, dans ses remarques sur les contes siciliens nºˢ 54, 55
    et 14 de la collection Gonzenbach, et, en 1878, dans la _Revue
    celtique_ (p. 374 seq.).

    Nous examinerons successivement chacune des parties du conte
    lorrain.

       *       *       *       *       *

    Prenons d'abord l'introduction.

    Dans un grand nombre de contes de ce type, c'est par suite d'une
    promesse extorquée à son père, qui souvent n'en a pas compris
    la portée, que le héros est tombé entre les mains d'un être
    malfaisant. Il en est ainsi dans un conte de la Basse-Bretagne
    (Luzel, _Contes bretons_, p. 39), dans un conte irlandais (Kennedy,
    II, p. 56), dans deux contes écossais (Campbell, nº 2, et _Revue
    celtique_, 1878, p. 374), dans deux contes suédois (Cavallius,
    nºˢ 14 A et 14 B), dans un conte esthonien (Kreutzwald, nº 14),
    un conte russe (Ralston, p. 120), un conte du «pays saxon» de
    Transylvanie (Haltrich, nº 26), un conte des Tsiganes de la
    Bukovine (Miklosisch, nº 15), un conte grec moderne (Hahn, nº
    54).--Dans un conte danois (Grundtvig, I, p. 46), c'est par ses
    frères, en danger de périr sur mer, que le jeune prince a été
    promis à une sorcière.

    Ailleurs, le jeune homme est enlevé par un démon (conte hongrois:
    Gaal-Stier, nº 3), ou par une magicienne (conte sicilien:
    Gonzenbach, nº 55); il est attiré par un cerf dans un bois et fait
    prisonnier par un certain roi (conte westphalien: Grimm, nº 113);
    ou bien, égaré dans une forêt, il promet à une sorcière, qui a
    pris la forme d'un petit chien, de revenir, si elle lui montre le
    chemin (conte allemand: Müllenhoff, p. 395); ou bien il arrive chez
    un ogre (conte sicilien: Gonzenbach, nº 54).--Ailleurs encore, il
    entre au service d'un géant (conte norwégien: Asbjœrnsen, t. II, p.
    140) ou d'un seigneur (conte de la Haute-Bretagne: Sébillot, I, nº
    31), ou bien il va demander à un géant et une géante la main d'une
    de leurs filles (conte catalan: _Rondallayre_, I, p. 85), etc.


    Un certain nombre de contes de ce type ont à peu près la même
    introduction que le conte lorrain.

    Nous nous arrêterons sur ces contes, qui ont également un passage
    correspondant à cet épisode si bizarre des trois «plumes» qui se
    baignent et à l'une desquelles il faut enlever sa robe.

    Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 27), un jeune homme,
    grand joueur, se trouvant un jour dans le pays des païens, perd
    tout ce qu'il possède contre un aubergiste, qui est magicien,
    et joue enfin son âme. L'aubergiste, ayant encore gagné, lui
    laisse une année au bout de laquelle le jeune homme doit venir
    le trouver. Il veut y aller avant le temps fixé, pour tâcher de
    se racheter. Saint Antoine de Padoue, qu'il a invoqué devant sa
    statue, lui apparaît sous la figure d'un moine, et lui dit d'aller
    près d'un certain pont. Là il verra arriver à tire-d'aile trois
    blanches colombes, qui déposeront leur plumage et se changeront
    en jeunes filles. Le jeune homme devra s'emparer du plumage de
    la plus jeune, le cacher, puis revenir le soir et le lui montrer
    dès qu'elle le demandera. Il suit ce conseil, et, quand la jeune
    fille cherche son plumage, il lui dit qu'il le lui montrera, mais
    à condition qu'elle lui promette de venir à son aide, Alors elle
    lui dit que le magicien est son père; il imposera trois tâches
    au jeune homme, mais elle l'aidera, etc.--Un conte espagnol de
    Séville (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_,
    I, p. 187), un second conte catalan (Maspons, p. 102), un conte
    portugais (Braga, nº 32) et un conte portugais du Brésil (Roméro,
    nº 22) présentent beaucoup d'analogie avec ce conte tyrolien. Nous
    y retrouvons, outre la partie perdue par le héros, les trois jeunes
    filles au plumage de colombe (de cane, dans le conte brésilien).
    Saint Antoine de Padoue qui, dans le conte tyrolien, joue le
    rôle de la fée du conte lorrain, est remplacé, dans le conte
    espagnol, par un seigneur, incarnation de l'âme d'un mort auquel
    le héros a fait donner la sépulture[4]; dans le conte portugais,
    par une pauvre femme envers laquelle le jeune homme s'est montré
    charitable; dans le conte brésilien, par un ermite. Dans le conte
    catalan, le jeune homme, quand il se met à la recherche de celui
    contre lequel il a perdu (le diable), arrive successivement chez
    la Lune, chez le Soleil, et enfin chez le Vent. C'est ce dernier
    qui lui parle des vêtements de plumes, et qui le transporte près de
    l'étang où doivent venir se baigner les filles du diable.

    Un conte grec moderne, que nous avons mentionné plus haut (Hahn, nº
    54), éclaire également cet épisode des trois «plumes», si obscur
    dans le conte lorrain: Un jeune homme, promis au diable dès avant
    sa naissance, se met en route pour l'aller trouver. Une source
    infecte, dont il a vanté l'eau par complaisance, lui donne pour
    le récompenser ce conseil: «A tel endroit, il y a un lac; trois
    néraïdes (_sic_) viendront s'y baigner. Cache-toi, et, tandis
    qu'elles seront dans l'eau, saisis leurs vêtements de plumes,
    qu'elles auront laissés sur le rivage, et ne rends pas les siens à
    la plus jeune avant qu'elle ne t'ait juré de ne jamais t'oublier,
    même dans la mort.» Ces «néraïdes» sont les filles du diable, comme
    le sont les trois «plumes» du conte lorrain, et aussi dans un
    conte basque de ce type (Webster, p. 120), les trois jeunes filles
    à l'une desquelles le héros, d'après le conseil d'un _tartaro_
    (ogre), dérobe ses vêtements de colombe. (Nous avons déjà rencontré
    ces «filles du diable» dans le conte catalan.)--Dans le conte russe
    indiqué ci-dessus (Ralston, p. 120), le prince, qui a été promis
    par son père au Roi des eaux, rencontre une _Baba Yaga_ (sorte de
    sorcière ou d'ogresse). Celle-ci lui dit de prendre les vêtements
    de l'aînée de douze jeunes filles qui arriveront sur le bord de
    la mer sous forme d'oiseaux. Quand il le fait, la jeune fille le
    supplie de lui rendre ses vêtements: elle est la fille du Roi des
    eaux et elle viendra en aide au jeune homme.

    On le voit: dans notre conte, l'idée première est parfaitement
    reconnaissable; les éléments en existent à peu près tous, mais le
    sens en est perdu; on ne sait plus ce que c'est que cette «plume»
    personnifiée, à laquelle il faut enlever sa robe. Du reste, même
    ce souvenir à demi effacé du thème primitif a disparu des contes
    de ce type dont il nous reste à parler dans cette partie de nos
    remarques. Ainsi, dans un troisième conte catalan (_Rondallayre_,
    t. I, p. 41),--après une introduction où le héros joue et perd
    en une nuit sa fortune et sa vie, et reçoit de celui qui a gagné
    l'ordre d'aller au Château du Soleil, d'où jamais personne n'est
    revenu,--on voit tout simplement trois jeunes filles qui se
    baignent: le héros, suivant le conseil d'une géante, s'empare des
    vêtements de la plus jeune et ne les lui rend que lorsqu'elle lui
    a indiqué où est le Château du Soleil.--Dans un conte milanais
    (Imbriani, _Novellaja fiorentina_, p. 411), le héros doit aussi
    se rendre chez le Roi du Soleil, contre qui il a gagné une partie
    de billard (_sic_), dont l'enjeu est la main d'une des filles du
    roi. Un vieillard indique au jeune homme où est le palais du Roi
    du Soleil, et lui conseille de dérober les vêtements des filles de
    celui-ci, pendant qu'elles se baignent; il ne devra les leur rendre
    que si elles consentent à le mener à leur père[5].--Dans un conte
    allemand (Prœhle, I, nº 8), un prince dépense tout son argent dans
    les auberges; il perd au jeu contre un étranger, au pouvoir duquel
    il doit aller se remettre tel jour, à tel endroit. Il rencontre une
    vieille qui lui dit qu'il trouvera un étang où se baignent trois
    jeunes filles, deux noires et une blanche (on se rappelle la Plume
    verte, la Plume jaune et la Plume noire de notre conte). Il faudra
    prendre les habits de la blanche. Ici, de même que dans les contes
    catalans, le jeune homme cherche à obtenir du père de la jeune
    fille la main de celle-ci.--Comparer un conte irlandais (_Folklore
    Journal_, 1883, I, p. 316), un conte portugais, extrêmement altéré
    (Coelho, nº 14), le conte de la Haute-Bretagne mentionné plus haut
    (où les trois jeunes filles sont vêtues l'une de blanc, la seconde
    de gris, la troisième de bleu), et un conte picard (_Mélusine_,
    1877, col. 446). On remarquera que ce conte breton et ce conte
    picard sont les seuls de ce dernier groupe où il ne soit pas
    question de jeu.--En revanche, dans un conte allemand de la même
    famille (Wolf, p. 286), où ne se trouve pas l'épisode du plumage
    ou vêtement dérobé, le héros est un joueur enragé qui tombe au
    pouvoir du chasseur vert Grünus Kravalle, le diable. Il n'obtiendra
    sa liberté que s'il trouve le château de celui-ci dans un an et un
    jour.--Voir encore un conte écossais du même type (Campbell, nº
    2, variante), où un jeune homme, ayant perdu une partie de cartes
    contre un chien noir, se voit obligé de le servir pendant sept ans.

    Vers 1815, un romancier anglais, M.-G. Lewis, devenu grand
    propriétaire à la Jamaïque, entendait raconter, par des nègres de
    ses domaines, un conte se rattachant au groupe que nous venons
    d'étudier, et il le consignait dans son _Journal of a West India
    Proprietor_ (cité dans le _Folklore Journal_, 1883, I, p. 280).
    Dans ce conte,--qui évidemment a été apporté d'Europe à la

    Jamaïque, comme l'ont été au Chili les contes espagnols et au
    Brésil les contes portugais que nous avons eu déjà l'occasion de
    citer,--le héros joue de fortes sommes contre un grand chef. Ayant
    gagné, il est invité à aller se faire payer à la cour. Avant son
    départ, sa nourrice lui conseille de dérober les vêtements de la
    plus jeune fille du chef, pendant qu'elle se baigne.

       *       *       *       *       *

    Cet épisode des _Jeunes filles oiseaux_, si l'on peut s'exprimer
    ainsi, qui manque dans le plus grand nombre des contes de la
    famille de _Chatte blanche_, appartient en réalité à un autre
    thème. Là, le héros refuse de rendre à la jeune fille le vêtement
    de plumes dont il s'est emparé, et il la garde elle-même comme sa
    femme; mais un jour la jeune femme trouve moyen de reprendre son
    vêtement, et elle s'envole vers son pays. Après diverses aventures,
    le héros parvient à la rejoindre, et désormais ils vivent heureux.

    Notons que plusieurs contes de ce type, par exemple un conte du
    Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 37), un conte tchèque de Bohême
    (Waldau, p. 248), présentent, vers la fin, une suite d'épreuves que
    les parents de la jeune femme font subir à son mari, à l'arrivée de
    celui-ci dans leur pays, et dans lesquelles il est aidé par elle.
    Cet épisode rapproche ce thème du thème principal du conte lorrain,
    et il n'est pas étonnant qu'ayant ainsi une partie commune, ces
    deux thèmes se soient parfois fusionnés.

    Aux deux contes européens de ce type des _Jeunes filles oiseaux_
    que nous venons d'indiquer, on peut ajouter, par exemple, des
    contes allemands (Simrock, nº 65; Grimm, nº 193), un conte italien
    (Comparetti, nº 50), un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6), un
    conte grec moderne (Hahn, nº 15), un conte du «pays saxon» de
    Transylvanie (Haltrich, nº 5), un conte tchèque de Bohême (Waldau,
    p. 555), un conte valaque (Schott, nº 19), un conte polonais
    (Tœppen, p. 140), un conte finnois (Beauvois, p. 181), un conte
    lapon (nº 3 des contes traduits par F. Liebrecht, _Germania_,
    tome 15), etc.--Comparer un conte recueilli chez les Esquimaux du
    Groënland méridional et du Labrador (_Tales and Traditions of the
    Eskimo_, by H. Rink, 1875, nº 12).

    En Orient, nous citerons d'abord, comme présentant le thème des
    _Jeunes filles oiseaux_, un conte arabe des _Mille et une Nuits_
    (_Histoire de Djanschah_): Après diverses aventures, Djanschah,
    fils d'un sultan, arrive chez un vieillard qui le recueille dans
    son château. Ayant à s'absenter, ce vieillard remet au jeune
    homme toutes les clefs du château en lui défendant d'ouvrir
    une certaine porte. Djanschah l'ouvre, et il se trouve dans
    un magnifique jardin, au milieu duquel est un étang. Bientôt
    arrivent à tire-d'aile trois gros oiseaux, en forme de colombes,
    qui s'abattent sur le bord de l'étang, déposent leur plumage et
    apparaissent comme des jeunes filles, qui se baignent. Puis elles
    reprennent leur plumage et s'envolent. Djanschah, qui a cherché en
    vain à décider la plus jeune à rester sur la terre et à devenir
    sa femme, tombe dans une profonde tristesse. Le vieillard, à son
    retour, voit immédiatement que le jeune homme a ouvert la porte
    défendue; mais il lui pardonne et même il lui dit ce qu'il faut
    faire pour arriver à ses fins. Quand les trois colombes, qui
    sont les filles d'un roi des génies, reviennent se baigner,
    Djanschah s'empare des vêtements de plumes de la plus jeune, et
    ne consent point à les lui rendre. Après qu'il l'a épousée, elle
    parvient à rentrer en possession de son plumage de colombe, et
    elle s'envole en disant à son mari que, s'il l'aime, il faut qu'il
    l'aille rejoindre à la Citadelle de diamant. Djanschah s'adresse
    successivement au roi des oiseaux, au roi des animaux et au roi des
    génies, pour savoir où est la Citadelle de diamant; mais personne
    n'en a jamais entendu parler. Enfin un grand magicien lui dit
    d'attendre l'assemblée générale des génies, des animaux et des
    oiseaux, qui tous lui obéissent. A cette assemblée, un oiseau,
    arrivé le dernier, est le seul qui sache le chemin de la Citadelle
    de diamant, et il y porte Djanschah, qui est très bien accueilli
    par son beau-père, le roi des génies, et retrouve sa femme[6].--Un
    autre conte des _Mille et une Nuits_ (_Histoire de Hassan de
    Bassorah_) est une variante de ce conte.

    Un conte recueilli dans la Sibérie méridionale, chez les
    tribus tartares du bassin de la Tobol (Radloff, IV, p. 321), a
    également,--après une série préliminaire d'aventures semblables
    à celles du héros du conte arabe et dont nous n'avons pas à
    parler ici,--la porte défendue, les trois oiseaux (ici trois
    cygnes) qui, pour se baigner, se changent en jeunes filles, et
    les vêtements dérobés; mais il s'arrête là. Il est évident que ce
    conte sibérien est écourté, car il dérive directement des _Mille
    et une Nuits_. Recueilli chez des Tartares musulmans, il est
    arrivé en Sibérie avec l'islamisme. Le nom seul du héros suffit
    pour le prouver: il se nomme _Zyhanza_ ou, selon la transcription
    de M. Pavet de Courteilles (_Journal Asiatique_, août 1874, p.
    259), _Djihân-Châh_, ce qui est exactement le _Djanschah_ du conte
    arabe[7].

    Un livre persan, le _Bahar-Danush_, dont l'origine est indienne[8],
    nous montre (t. II, p. 213 seq., de la traduction anglaise de
    Jonathan Scott) des péris (sortes de fées) qui paraissent sous la
    forme de colombes, déposent leurs vêtements de plumes et deviennent
    de belles jeunes filles. Pendant qu'elles se baignent, un jeune
    homme leur dérobe leurs vêtements, et il ne consent à les leur
    rendre que si la plus jeune et la plus belle veut l'épouser. La
    péri, ayant eu des enfants, commence à s'habituer à la vie des
    hommes. Mais son mari, étant par la suite obligé de partir en
    voyage, la confie à une bonne vieille, à qui il montre en grand
    secret l'endroit où il a caché les vêtements de plumes. Un jour que
    la vieille admire la beauté de la péri, celle-ci lui dit qu'elle
    la trouverait bien plus belle encore si elle la voyait avec ses
    premiers vêtements. La vieille les lui donne, et la péri s'envole.
    (Il manque dans ce conte la dernière partie, où le mari se met à
    la recherche de sa femme et finit par la retrouver dans un pays
    lointain et mystérieux.)

    Dans une «légende arabe», recueillie en 1880 à Alger, dans un café
    maure

    (A. Certeux et H. Carnoy, _l'Algérie traditionnelle_, t. I, Paris,
    1884, p. 87), un _taleb_ (sorte d'ascète musulman) saisit un jour
    la «peau de colombe» d'une _Djnoun_ (sorte de génie) qui se baigne;
    il ne la lui rend que lorsqu'elle lui a promis de lui accorder
    ce qu'il lui demanderait. Il lui dit alors de devenir sa femme.
    Les années se passent, et la Djnoun donne à son mari plusieurs
    enfants. Un jour, ceux-ci, en jouant, trouvent la peau de colombe
    et l'apportent à leur mère. Elle s'en revêt aussitôt et s'en va
    retrouver les Djnouns.

    Dans les îles Lieou-Khieou, tributaires de la Chine, un envoyé
    chinois recueillait au commencement de ce siècle et transcrivait
    comme un fait historique le conte dont voici le résumé et qui
    présente la même lacune que les deux contes précédents (N. B.
    Dennys, _The Folklore of China_. Hong-Kong, 1876, p. 140): Un
    fermier non marié, Ming-ling-tzu, avait près de sa maison une
    fontaine d'eau excellente. Un jour qu'il allait y puiser, il vit
    de loin dans cette fontaine quelque chose de brillant: c'était
    une femme qui s'y baignait, et ses vêtements étaient pendus à
    un pin voisin. Très mécontent de voir ainsi troubler son eau,
    Ming-ling-tzu enleva, sans se faire voir, les vêtements, qui
    étaient d'une forme et d'une couleur extraordinaires. La femme,
    ayant pris son bain, se mit à crier tout en colère: «Quel voleur a
    pu venir ici en plein jour? Qu'on me rende mes vêtements!» Ayant
    aperçu Ming-ling-tzu, elle se jeta par terre devant lui. Le fermier
    lui reprocha de venir troubler son eau. A quoi elle répondit que
    les fontaines, comme les arbres, avaient été faites par le Créateur
    pour l'usage de tous. Le fermier lia conversation avec elle, et,
    découvrant que sa destinée était de l'épouser, il refusa absolument
    de lui rendre ses vêtements, sans lesquels elle ne pouvait s'en
    aller. Finalement, ils se marièrent. La femme vécut avec lui dix
    ans et lui donna un fils et une fille. Au bout de ce temps, sa
    destinée à elle fut accomplie; elle monta sur un arbre pendant
    l'absence de son mari, et, après avoir dit adieu à ses enfants,
    elle se mit sur un nuage et disparut.

    En Océanie, dans l'île Célèbes, la tribu des Bantiks raconte, au
    sujet de l'origine de ses ancêtres, une légende qui se rattache
    à ce groupe de contes. La voici (_Zeitschrift der Deutschen
    Morgenlændischen Gesellschaft_, t. VI, 1852, p. 536.--Comparer
    L. de Backer, l'_Archipel indien_, 1874, p. 98): Une créature
    à moitié divine, Outahagi, descendait du ciel avec sept de ses
    compagnes pour se baigner dans une fontaine de l'île. Un certain
    Kasimbaha les aperçoit planant au dessus de lui et les prend pour
    des colombes; il est bien surpris en voyant que ce sont des femmes.
    Pendant qu'elles se baignent, il prend un de leurs vêtements,
    par le moyen desquels on pouvait s'élever en l'air. Outahagi est
    obligée de rester sur terre; il l'épouse et en a un fils. Elle
    lui recommande de prendre garde qu'un cheveu blanc qu'elle a soit
    arraché. Kasimbaha l'arrache néanmoins, et Outahagi disparaît
    au milieu d'un affreux ouragan et retourne au ciel. Le mari, ne
    sachant comment soigner son enfant, veut aller la rejoindre. Il
    essaie de grimper à un rotang qui va de la terre au ciel, mais
    en vain: le rotang est tout couvert d'épines. Heureusement un
    mulot vient à son aide et ronge toutes les épines. Kasimbaha peut
    donc grimper avec son fils sur le dos, et il arrive au ciel, où
    divers animaux,--on ne voit pas trop pourquoi,--lui rendent encore
    service: un petit oiseau lui indique la demeure d'Outahagi; un
    ver luisant va se poser sur la porte de sa chambre. Le frère
    d'Outahagi, lequel est, lui aussi, une sorte de demi-dieu, veut
    voir si son beau-frère n'est qu'un mortel. Il l'éprouve au moyen
    de neuf plats couverts; mais une mouche montre à Kasimbaha le plat
    qu'il ne faut pas ouvrir. On le garde donc dans le ciel, et plus
    tard, il fait descendre son fils sur la terre au bout d'une longue
    chaîne. C'est ce fils qui est la tige des Bantiks[9].


    Cette légende de l'île Célèbes présente bien évidemment un trait
    que nous avons signalé dans certaines variantes européennes du
    thème des _Jeunes filles oiseaux_ et qui forme lien entre ce thème
    et celui auquel se rattache plus particulièrement le conte lorrain;
    nous voulons parler des épreuves auxquelles le héros est soumis.
    Ce trait, qui faisait défaut dans les contes orientaux que nous
    avons analysés avant cette légende, nous allons le retrouver dans
    d'autres contes ou œuvres littéraires, également orientaux, du type
    des _Jeunes filles oiseaux_.

    Prenons d'abord un drame birman, dont l'analyse a été publiée dans
    le _Journal of the Asiatic Society of Bengal_, t. VIII (1839), p.
    536: «Les neuf princesses de la ville de la Montagne d'argent,
    séparée du séjour des mortels par une triple barrière (la première,
    une haie de roseaux épineux; la seconde, un torrent de cuivre
    en fusion; la troisième, un _Belou_ ou démon), ceignent leurs
    ceintures enchantées qui leur donnent le pouvoir de traverser l'air
    avec la rapidité d'un oiseau, et visitent une belle forêt dans les
    limites de l'_Ile du Sud_ (la terre). Pendant qu'elles se baignent
    dans un lac, elles sont surprises par un chasseur qui lance sur
    la plus jeune, Mananhurry, un nœud coulant magique et l'amène au
    jeune prince de Pyentsa. Celui-ci est si frappé de sa merveilleuse
    beauté qu'il en fait sa «première reine», quoiqu'il ait épousé tout
    récemment la fille de l'astrologue royal. Le prince est obligé, peu
    de temps après, par ordre du roi son père, de marcher à la tête de
    l'armée contre des rebelles. L'astrologue profite de son absence
    pour expliquer un songe qu'a eu le roi, en lui persuadant qu'il n'a
    d'autre moyen d'apaiser le mauvais génie qui en veut à son pouvoir,
    qu'en lui sacrifiant la belle Mananhurry. La mère du prince, ayant
    appris le danger dont la bien-aimée de son fils est menacée,
    va la trouver et lui rend sa ceinture enchantée, qui avait été
    ramassée par le chasseur sur le bord du lac et offerte par lui à la
    reine-mère. La princesse retourne aussitôt à la Montagne d'argent;
    mais, en chemin, elle s'arrête chez un vieil ermite qui s'est
    retiré sur les confins de la forêt, et, après lui avoir raconté ses
    aventures, elle lui confie une bague et quelques drogues magiques
    qui permettent à celui qui les possède de franchir sans danger
    les barrières de la Montagne d'argent. Le jeune prince, ayant
    terminé son expédition, retourne à Pyentsa, et, n'y retrouvant
    plus sa chère Mananhurry, il repart immédiatement pour aller à
    sa recherche. Arrivé auprès de la belle forêt, il y entre seul,
    visite l'ermite, qui lui remet la bague et les drogues enchantées;
    puis il franchit les terribles barrières, et, après bien des
    aventures, arrive enfin à la ville de la Montagne d'argent[10].
    Il fait connaître sa présence à Mananhurry en laissant tomber la
    bague de celle-ci dans un vase rempli d'eau que l'une des servantes
    du palais va porter au bain de la princesse. La nouvelle de son
    arrivée étant parvenue au roi, père de Mananhurry, celui-ci est
    très irrité qu'un mortel ait l'audace de pénétrer dans son pays et
    d'élever des prétentions sur sa fille; il ordonne de le soumettre
    à diverses épreuves. Le prince doit d'abord dompter des chevaux
    et des éléphants sauvages; il les dompte. Alors le roi promet de
    lui donner sa fille s'il parvient à tirer une flèche avec un des
    arcs du palais; le prince le fait avec une aisance et une adresse
    merveilleuses. Le roi exige une dernière épreuve: il faut que le
    prince distingue le petit doigt de Mananhurry parmi les doigts
    des princesses ses sœurs qui lui sont présentés au travers d'un
    écran. Grâce au roi des moucherons qui lui donne les indications
    nécessaires, le prince réussit encore dans cette épreuve, et rien
    ne s'oppose plus à sa réunion avec la belle Mananhurry.»

    Les Birmans ayant reçu de l'Inde avec le bouddhisme la plus grande
    partie de leur littérature, on pouvait affirmer d'avance que tout
    le plan de ce drame devait avoir été calqué sur quelque récit
    indien. Ce qui, du reste, le démontre, c'est que nous trouvons dans
    un livre thibétain, le _Kandjour_, dont l'origine est indienne et
    bouddhique, un récit presque identique pour le fond au drame birman
    (_Mémoires de l'Académie de Saint-Pétersbourg_, t. XIX, nº 6, 1873,
    p. XXIV seq.). L'identité va jusqu'au nom de l'héroïne: _Manoharâ_,
    dans le récit thibétain; _Mananhurry_, dans le drame birman;
    preuve certaine d'emprunt à une source commune, qui ne peut être
    qu'indienne.

    On a recueilli, dans l'île de Madagascar, un conte du même genre,
    où figurent aussi les tâches que le héros doit accomplir. Dans
    ce conte malgache (_Folklore Journal_, 1883, I, p. 202), un
    jeune homme, appelé Andrianoro, entend parler de trois sœurs
    merveilleusement belles, qui de temps en temps descendent du ciel
    pour se baigner dans un certain lac. Grâce aux avis d'un devin,
    il réussit à se saisir de la plus jeune, et celle-ci consent à
    l'épouser.--Vient ensuite un épisode dans lequel la jeune femme,
    pendant un voyage de son mari, est mise à mort par les parents de
    ce dernier, puis se retrouve vivante à son retour. Alors elle dit
    à Andrianoro qu'elle va aller voir son père et sa mère. Andrianoro
    veut l'accompagner; elle cherche à l'en dissuader à cause des
    périls qu'il courra et des épreuves qu'il aura à subir; mais il
    persiste. (Tout cet épisode nous paraît une altération du passage
    où, dans le drame birman et dans le conte indien de Cachemire
    mentionné plus haut en note, la jeune femme, menacée d'un grand
    danger, reprend son enveloppe d'oiseau et s'envole vers le pays
    de son père).--Avant de se mettre en route, Andrianoro rassemble
    tous les animaux et les oiseaux, et tue des bœufs pour les régaler.
    Après quoi il leur raconte ce qu'il va faire, et ils lui disent
    qu'ils viendront à son secours. Quand il est arrivé dans le ciel,
    le père de sa femme lui impose diverses tâches: couper un arbre
    énorme; retirer un grand nombre d'objets qui ont été jetés dans un
    lac rempli de crocodiles, reconnaître la mère de sa femme au milieu
    de ses filles toutes semblables à elle. Andrianoro vient à bout de
    ces tâches, grâce à l'aide des animaux reconnaissants.

    Il est à remarquer que ce trait de la reconnaissance des
    animaux manque dans le drame birman et dans la légende des îles
    Célèbes: aussi l'intervention de la mouche ou du moucheron ne
    s'explique-t-elle pas.

    Dans ce drame et cette légende,--et aussi dans le récit
    thibétain,--il n'est pas question non plus d'un secours que la
    femme du héros lui apporterait. Ce détail caractéristique s'est
    conservé dans un conte populaire de ce type, qui a été recueilli
    dans l'Inde chez les Santals et qui, sur d'autres points, est
    altéré (_Indian Antiquary_, 1875, p. 10). Il s'agit là d'un berger,
    nommé Toria, qui faisait paître ses chèvres sur le bord d'une
    rivière. Or, les filles du soleil avaient coutume de descendre
    chaque jour du ciel le long d'une toile d'araignée pour aller se
    baigner dans cette rivière. Voyant un jour Toria, elles l'invitent
    à se baigner avec elles, puis elles remontent au ciel. Toria, ayant
    ainsi fait connaissance avec les filles du soleil, devient au bout
    de quelque temps amoureux de l'une d'elles, et, pour l'obtenir, il
    s'avise d'une ruse. Un jour qu'il se baigne avec elles, il leur
    propose de jouer à qui restera le plus longtemps sous l'eau, et
    pendant que les filles du soleil plongent, il sort de la rivière,
    prend le _sârhî_ (vêtement de dessus) de sa bien-aimée et s'enfuit.
    La jeune fille le suit jusqu'à sa maison; Toria lui rend le sârhî
    et n'ose lui demander sa main, mais la jeune fille, voyant ses
    sœurs parties, dit à Toria qu'elle restera avec lui et sera sa
    femme. Malheureusement pour Toria, un mendiant, qui a été hébergé
    dans sa maison, vante au roi la beauté de la fille du soleil, et le
    roi, l'ayant vue, cherche un moyen de se débarrasser du mari pour
    faire de la femme «sa reine». Il mande auprès de lui Toria et lui
    ordonne de creuser et de remplir d'eau, en une seule nuit, un grand
    étang, dont les bords doivent être plantés d'arbres; sinon, il sera
    mis à mort. La femme de Toria indique à celui-ci un moyen magique
    d'exécuter ce travail. Ensuite le roi fait ensemencer de graine
    de senevé une grande plaine, et, quand tout est mûr, il commande
    à Toria de récolter la graine et de l'amasser en un tas; s'il ne
    l'a pas fait en un jour, il mourra. La fille du soleil appelle ses
    colombes, et en une heure la besogne est terminée. Viennent ensuite
    un épisode dont nous avons donné l'analyse dans les remarques de
    notre nº 10, _René et son Seigneur_ (I, p. 118), et une dernière
    partie extrêmement bizarre et qui ne se rapporte pas au thème que
    nous examinons.--Il est inutile de relever dans ce conte indien les
    altérations qu'a subies le thème des _Jeunes filles oiseaux_, les
    lacunes qui s'y rencontrent et la manière toute particulière dont
    est amené le passage relatif aux tâches imposées au héros.

    Un autre conte populaire indien, recueilli dans le Bengale, et
    dont nous avons résumé tout l'ensemble à propos de notre nº 19,
    _le Petit Bossu_ (I, p. 219), contient épisodiquement une partie
    du thème des _Jeunes filles oiseaux_ (_Indian Antiquary_, 1875,
    p. 57): Parti à la recherche de l'_apsara_ (danseuse céleste) que
    son père a vue en songe, le prince Siva Dâs consulte un ascète
    qui lui dit: «Dans la forêt il y a un étang: la nuit de la pleine
    lune, cinq apsaras viendront s'y baigner; elles descendront de
    leur char enchanté et déposeront leurs vêtements sur le bord de
    l'étang; pendant qu'elles seront dans l'eau, tu prendras leurs
    vêtements et tu resteras caché.» Et il lui indique à quel signe il
    reconnaîtra l'apsara Tillottama, dont le roi a rêvé. Siva Dâs suit
    les instructions de l'ascète, et les apsaras s'engagent, s'il leur
    rend leurs vêtements, à le laisser choisir pour femme parmi elles
    celle qu'il voudra[11].

    Un conte des Avares du Caucase (Schiefner, nº 1), que nous avons
    eu également à rapprocher de notre conte _le Petit Bossu_ (I, p.
    217), a un épisode analogue. Ce sont les trois filles du Roi de la
    mer qui, chaque jour, à midi, arrivent sous forme de colombes pour
    se baigner dans la mer. Le héros s'empare des vêtements de plumes
    de la plus jeune, et elle est forcée de rester sur la terre. Nous
    reviendrons sur cet épisode du conte avare et sur les aventures
    qui le suivent, dans les remarques de notre nº 73, _la Belle aux
    cheveux d'or_.

    Dans un conte samoyède publié par M. Ant. Schiefner dans les
    _Ethnologische Vorlesungen über die altaischen Vœlker_, d'Alexander
    Castren (Saint-Pétersbourg, 1857, p. 172), une vieille dit à un
    jeune homme d'aller auprès d'un lac qui est au milieu d'une sombre
    forêt. Il y verra sept jeunes filles se baignant; leurs vêtements
    seront déposés sur le bord du lac. Il faudra qu'il prenne les
    vêtements de l'une d'elles et les cache. Le jeune homme suit ce
    conseil. La jeune fille dont il a pris les vêtements le supplie
    de les lui rendre. «Non,» répond-il, «car si je te les rends, tu
    t'envoleras de nouveau vers le ciel.» (Cette réflexion montre bien
    que ces vêtements sont, en réalité, un plumage.) Il finit pourtant
    par les lui rendre, et elle devient sa femme.


    La littérature européenne du moyen-âge présente aussi ce même
    thème, sous une forme incomplète. Ainsi, d'après M. Liebrecht
    (_Zeitschrift für vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p.
    59), dans le poème allemand de _Frédéric de Souabe_, le héros,
    qui, par sa faute, a vu s'éloigner de lui la princesse Angelburge,
    trouve ensuite l'occasion de dérober à celle-ci, pendant qu'elle se
    baigne, ses vêtements de colombe, et il ne les lui rend qu'après
    lui avoir fait promettre de l'épouser.--Dans les _Nibelungen_
    (aventure 25), Hagen s'empare des vêtements de deux ondines pendant
    qu'elles se baignent, et il ne consent à les leur rendre que si
    elles lui révèlent l'avenir.--Enfin, dans l'_Edda_ scandinave
    (_Les Eddas_, traduction de Mlle R. du Puget, 2e éd., 1865, p.
    275), trois frères, fils de roi, étant à la chasse, rencontrent
    sur le bord d'un lac trois femmes qui filaient du lin; «auprès
    d'elles étaient leurs formes de cygnes.» Ces femmes étaient des
    Valkyries. Les trois frères les emmènent chez eux: ils passent sept
    hivers ensemble; «puis les femmes s'envolèrent pour chercher les
    batailles, et ne revinrent pas[12].»

    Ce que nous venons de dire sur le thème des _Jeunes filles
    oiseaux_, l'examen des formes complètes de ce thème montrera, nous
    le croyons, que, comme nous l'avons dit, l'épisode des «trois
    plumes qui se baignent», des jeunes filles mystérieuses et de leurs
    vêtements de plumes, n'appartenait pas originairement au thème
    principal du conte lorrain et des contes analogues, mais à un thème
    distinct, dont il constitue l'élément principal, celui auquel se
    rattache nécessairement toute la suite des aventures: là, en effet,
    on l'a vu, les vêtements de plumes ne sont pas simplement enlevés
    à la jeune fille, sans qu'il en soit désormais question davantage;
    ils sont repris par elle, et il faut que son mari aille la chercher
    dans le pays où elle s'est envolée.

       *       *       *       *       *

    Arrêtons-nous maintenant un peu sur le passage où il est question
    des épreuves imposées au héros. Ce trait, que nous avons rencontré
    dans le drame birman, dans le récit thibétain, dans le conte
    populaire du Bengale et dans le conte malgache,--se rattachant tous
    au thème des _Jeunes filles oiseaux_,--nous allons le trouver dans
    un conte indien du type de _Chatte Blanche_. Voici le résumé de ce
    conte, qui fait partie de la grande collection formée par Somadeva
    de Cachemire, au XIIe siècle de notre ère, la _Kathâ-Sarit-Sâgara_,
    l'«Océan des Histoires» (voir la traduction anglaise de C. H.
    Tawney, t. I, p. 355, ou l'analyse donnée dans les Comptes rendus
    de l'Académie de Leipzig, 1861, p. 225 seq.): Le jeune prince
    Çringabhuya arrive un jour au château d'un _râkshasa_ (ogre), situé
    au milieu d'une forêt. Ce râkshasa, nommé Agniçikha, a une fille
    nommée Rûpaçikhâ. Les deux jeunes gens s'éprennent l'un de l'autre,
    et la fille du râkshasa déclare à son père qu'elle mourra, si
    celui-ci ne la donne pas pour femme au prince. Agniçikha consent
    au mariage, mais à la condition qu'auparavant le prince exécutera
    tous les ordres qu'il lui donnera. Ce que le prince a d'abord à
    faire, c'est de reconnaître sa bien-aimée au milieu de ses cent
    sœurs qui toutes lui ressemblent absolument, et de lui poser sur
    le front la couronne de fiancée. Rûpaçikhâ a prévu cette épreuve,
    et le prince sait d'avance qu'elle portera autour du front un
    cordon de perles. «Mon père,» lui a-t-elle dit, «ne le remarquera
    pas; comme il appartient à la race des démons, il n'a pas beaucoup
    d'esprit.» Çringabhuya, s'étant bien tiré de cette première
    épreuve, reçoit ensuite l'ordre de labourer assez de terrain pour
    y semer cent boisseaux de sésame; labour et semailles doivent
    être terminés pour le soir. Grâce à Rûpaçikhâ et à son pouvoir
    magique, le soir le tout se trouve fait. Alors le râkshasa exige
    que Çringabhuya ramasse en un tas toutes les graines qu'il vient de
    semer; en un instant, Rûpaçikhâ fait venir d'innombrables fourmis,
    et les graines sont vite ramassées. Enfin le prince doit aller
    inviter au mariage le frère du râkshasa, un autre râkshasa, nommé
    Dhûmaçikha. Sa fiancée lui donne un cheval très rapide et divers
    objets magiques, et elle lui dit de s'enfuir à toute bride une fois
    son invitation faite. Suit l'épisode de la poursuite et des objets
    magiques, que nous avons étudié à propos d'un passage de notre
    nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p. 152 seq.). Le râkshasa
    Agniçikha, fort étonné de voir le jeune homme échappé à un si grand
    péril, se dit qu'il doit être un dieu et lui donne sa fille. Au
    bout de quelque temps, le prince désire retourner dans son pays,
    mais sa femme lui conseille de quitter secrètement le château
    du râkshasa. Le lendemain donc, les deux jeunes gens s'enfuient
    sur leur bon cheval. Bientôt Agniçikha, furieux, se met à leur
    poursuite. Quand il est près d'eux, Rûpaçikhâ rend invisibles son
    mari et le cheval, et elle se change elle-même en paysan; elle
    prend la hache d'un bûcheron et se met à fendre du bois. Agniçikha
    demande au prétendu bûcheron s'il n'a pas vu les fugitifs. «Nous
    n'avons vu personne,» répond Rûpaçikhâ; «aussi bien nos yeux sont
    remplis de larmes à cause de la mort du prince des râkshasas,
    Agniçikha, qui est trépassé aujourd'hui. Nous sommes en train de
    couper du bois pour son bûcher.--Ah! malheureux,» se dit Agniçikha,
    «je suis donc mort! Maintenant que m'importe ma fille? Je retourne
    à la maison et je vais demander à mes gens comment la chose est
    arrivée.» Il retourne chez lui; mais, ses gens lui ayant dit qu'il
    est encore en vie, il reprend sa poursuite. Alors sa fille se
    change en un messager, tenant une lettre à la main, et quand le
    râkshasa lui demande des nouvelles des fugitifs, le messager lui
    dit qu'il a bien d'autres choses en tête: le prince des râkshasas
    Agniçikha vient d'être mortellement blessé dans une bataille et
    il l'envoie en toute hâte appeler son frère auprès de lui, pour
    qu'il lui transmette son royaume. Voilà le râkshasa de nouveau tout
    bouleversé; il retourne vite à son château, où ses gens parviennent
    à le convaincre qu'il est en parfaite santé; mais il renonce à
    poursuivre les jeunes gens, et ceux-ci arrivent heureusement dans
    le pays de Çringabhuya.


    Nous réservant de revenir sur quelques traits de ce curieux conte
    indien, nous dirons un mot de chacune des diverses tâches imposées
    au jeune homme dans notre conte.

    La première se retrouve exactement dans un conte westphalien de
    même type (Grimm, nº 113), où le héros reçoit l'ordre de couper
    une grande forêt et n'a d'autres outils qu'une hache, un coin et
    une cognée de verre. Dans un autre conte allemand (Grimm, nº 193),
    où notre thème et celui des _Jeunes filles oiseaux_ se mélangent
    très intimement, le jeune homme n'a qu'une hache de plomb et des
    coins de fer-blanc, et il doit, comme dans notre conte, mettre tout
    le bois en cordes. De même dans le conte de la Haute-Bretagne, où
    les instruments donnés au valet sont une hache en plomb et une
    scie en papier. Dans l'un des contes catalans indiqués ci-dessus
    (_Rondallayre_, I, p. 85), dans le conte basque, dans le conte
    transylvain, le prince doit non seulement abattre une grande
    forêt, mais, dans les deux premiers, y semer du blé et faire la
    moisson; dans le dernier, la mettre en cordes et planter à la place
    une vigne qui donne déjà du raisin.--Voir encore le conte picard
    mentionné plus haut (_Mélusine_, 1877, col. 446), un conte breton
    du même type, assez altéré (Luzel, 5e rapport, p. 26), un conte
    allemand (Müllenhoff, p. 395), le conte grec moderne également
    mentionné (Hahn, nº 54) et un conte du Tyrol allemand, du type des
    _Jeunes filles oiseaux_ (Zingerle, I, nº 37).

    En Orient, dans un conte indien de Calcutta (miss Stokes, p. 162),
    déjà cité à propos de notre nº 3 (I, p. 48), une des épreuves
    imposées au prince qui demande la main de la princesse Labam, est
    de couper en deux un énorme tronc d'arbre avec une hache de cire.
    Le prince indien est aidé par la princesse Labam, comme Jean est
    aidé par Chatte Blanche.

    Dans le conte westphalien, l'une des tâches est, comme dans
    notre conte, de bâtir un château (comparer Grimm, nº 186); mais
    il n'y est pas question du singulier moyen qu'il faut employer
    pour avoir la «belle flèche». Ce bizarre passage se retrouve sous
    diverses formes dans plusieurs autres contes de ce type. Ainsi,
    dans le conte du Tyrol italien nº 27 de la collection Schneller,
    l'enchanteur ayant ordonné au jeune homme d'enlever un rocher qui
    est au milieu d'un lac, sa fille indique au jeune homme ce qu'il
    faut faire: il prendra une épée et un seau, coupera la tête à la
    jeune fille et fera couler le sang dans le seau; mais il aura
    soin qu'il n'en tombe point par terre. Il en tombe trois gouttes;
    la jeune fille disparaît, mais bientôt après elle revient et dit
    au jeune homme que, par son inattention, il avait rendu la chose
    presque impossible, mais enfin elle a réussi. (Comparer le conte
    portugais de la collection Coelho).

    Dans ce conte tyrolien, comme dans le nôtre, cet incident
    n'entraîne pas de conséquences pour la suite du récit. Il n'en
    est pas de même dans les contes dont nous allons parler. Dans un
    des contes catalans déjà mentionnés (_Rondallayre_, I, p. 41),
    le héros doit retirer un anneau du fond de la mer. Sa bien-aimée
    lui dit de la couper en morceaux, en prenant bien garde de rien
    laisser tomber par terre, et de jeter le tout à la mer. Malgré
    tout le soin du héros, il tombe par terre une goutte de sang.
    Néanmoins la jeune fille retire l'anneau. Ensuite son père dit au
    jeune homme qu'il lui faudra reconnaître sa fiancée entre ses deux
    sœurs: elles seront placées toutes les trois derrière une cloison
    et passeront à travers un trou le petit doigt de leur main droite
    (c'est tout à fait, on le voit, le drame birman). Comme, depuis
    que la goutte de sang est tombée par terre, il manque une phalange
    au petit doigt de la jeune fille, le héros n'a pas de peine à la
    reconnaître. (L'autre conte catalan du _Rondallayre_, I, p. 85,
    le conte espagnol de Séville et le conte basque sont, pour tout
    ce passage, à peu près identiques à ce conte.)--Le conte picard
    présente cet épisode d'une autre façon. Le diable ayant ordonné au
    jeune homme d'aller chercher un nid au sommet d'une haute tour de
    marbre, la fille du diable dit à son ami de la couper en morceaux,
    qu'il fera cuire dans une chaudière. Avec ses os il fera une
    échelle et il pourra grimper à la tour. Quand le jeune homme remet
    les os à leur place, il oublie ceux du petit doigt du pied. C'est
    ce qui lui permet de distinguer sa fiancée quand le diable lui dit
    de choisir par la nuit noire parmi ses trois filles couchées l'une
    près de l'autre. (Comparer le conte de la Haute-Bretagne).--Dans
    le conte écossais nº 2 de la collection Campbell, la fille du
    géant fait au prince une échelle avec ses propres doigts, pour
    qu'il puisse dénicher un nid, et, comme elle y a perdu son petit
    doigt, le prince peut ensuite la distinguer entre ses deux sœurs.
    (Comparer le second conte écossais).--Le conte milanais cité plus
    haut a aussi cet épisode, mais incomplet. Le vieillard qui enseigne
    au jeune homme comment il devra se comporter chez le Roi du Soleil,
    lui dit que ce dernier lui bandera les yeux, quand il s'agira de
    choisir une de ses filles; il faudra que le jeune homme leur prenne
    à chacune les mains, et celle qui aura un doigt coupé, ce sera la
    plus belle.

    Il y a donc à cet endroit, dans notre conte, une lacune, très
    facile du reste à combler. Le jeune homme, qui a les yeux bandés,
    reconnaît évidemment  la «Plume verte», en lui prenant la main, à
    l'os qu'il lui a mal remis.

    Dans divers autres contes, le héros doit aussi reconnaître sa
    fiancée; mais les circonstances sont différentes.


    La transformation de la «Plume verte» en chatte blanche rappelle
    de loin le passage du conte suédois _le Prince et Messéria_ (nº 14
    de la collection Cavallius) où Messéria dit au prince, qui doit la
    reconnaître au milieu de ses sœurs, métamorphosées comme elle en
    animaux, qu'elle sera changée en petit chat.

       *       *       *       *       *

    Quant au conseil donné à Jean par la «Plume verte» de ne
    pas accepter la chaise que le diable lui offrira, il faut,
    croyons-nous, pour le comprendre, le rapprocher d'un trait d'un
    autre conte suédois du même genre (Cavallius, nº 14 B). Dans un
    épisode où le héros est envoyé par l'ondine chez une sorcière, sa
    sœur, sous prétexte d'en rapporter des cadeaux de noce (comparer
    plus haut le conte indien de Somadeva), il s'abstient, d'après les
    conseils de sa fiancée, de s'asseoir sur diverses chaises qui lui
    sont offertes; car si l'on s'assied sur telle ou telle chaise, on
    est exposé à tel ou tel danger.--Dans le conte picard, la fille du
    diable recommande au jeune homme de ne pas manger de viande et de
    ne pas boire de vin chez le diable; sinon il serait empoisonné. (Le
    conte suédois renferme également le conseil de ne rien manger, sous
    peine de mourir.)

       *       *       *       *       *

    Nous ne sommes pas encore au bout des altérations que présente
    notre conte. Dans le passage où le diable se met à la poursuite des
    deux jeunes gens, l'idée première est encore tout à fait obscurcie.
    Dans le thème primitif, ce ne sont pas des personnages étrangers
    jusqu'alors à l'action,--casseur de pierres, laboureur,--qui, on
    ne sait pourquoi, répondent au diable tout de travers et l'amènent
    à renoncer à sa poursuite; c'est l'un des deux jeunes gens,
    après que, grâce au pouvoir magique de la fille du diable, ils
    ont pris l'un et l'autre diverses formes, comme on l'a vu dans
    notre nº 9, l'_Oiseau vert_. Ainsi, dans le conte allemand de la
    collection Wolf (p. 293), la fille du diable se change en rocher
    et transforme le jeune homme en casseur de pierres qui feint
    d'être sourd et parle de son travail et de sa misère en réponse
    à toutes les questions qu'on lui adresse; dans le conte du Tyrol
    italien (Schneller, nº 27), la fille de l'enchanteur change son
    mari en jardin et prend elle-même la forme d'une vieille jardinière
    qui répond: Achetez de la belle salade, etc.; puis viennent les
    transformations suivantes: lac et pêcheur qui offre sa marchandise,
    église et prêtre qui demande à l'enchanteur de lui servir sa messe.
    Voir encore un conte toscan (_Rivista di letteratura popolare_,
    vol. I, fasc. II, Rome, 1878, p. 83); les contes siciliens nºˢ
    54 et 55 de la collection Gonzenbach, nº 15 de la collection
    Pitrè; le conte picard publié dans _Mélusine_, le conte de la
    Haute-Bretagne, etc.--Le conte indien de Somadeva présente cette
    même idée sous une forme particulière[13].

    D'autres contes de ce type (conte russe, conte esthonien) ont,
    comme notre _Oiseau vert_, les transformations, mais non les
    réponses de travers.

    Enfin, dans plusieurs (par exemple dans le conte écossais, le conte
    norwégien, le conte danois, le conte espagnol de Séville, un des
    contes catalans du _Rondallayre_, I, p. 41, le conte tsigane, le
    conte portugais nº 6 de la collection Braga, le conte des nègres
    de la Jamaïque), au lieu des transformations, se trouve l'épisode
    des objets magiques qui opposent des obstacles à la poursuite,
    épisode dont nous avons parlé, nous le rappelions tout à l'heure,
    à propos de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_, et que nous
    venons de rencontrer, différemment encadré, dans le conte indien
    de Somadeva.--Le conte italien des Abruzzes et un autre des contes
    catalans (_Rondallayre_, I, p. 85) présentent successivement
    l'épisode des transformations et celui des objets magiques.

       *       *       *       *       *

    Vers la fin de _Chatte Blanche_, la défense faite à Jean par la
    «Plume verte» de se laisser embrasser par ses parents, sous peine
    de perdre sa beauté, amène un épisode qui semble assez inutile.
    C'est que, là aussi, la donnée primitive est altérée. Dans les
    contes de ce type où elle a été fidèlement conservée, quand le
    jeune homme va revoir ses parents, sa fiancée le supplie de
    ne se laisser embrasser par personne; sinon, il l'oubliera et
    l'abandonnera. Sa mère ou une autre femme l'ayant embrassé pendant
    qu'il n'y prend pas garde, les choses arrivent, en effet, comme
    la jeune fille l'a prédit, et le jeune homme est au moment d'en
    épouser une autre, quand la vraie fiancée trouve moyen de mettre
    fin à cet oubli (souvent en faisant paraître devant lui deux
    oiseaux enchantés qui, par les paroles qu'ils échangent entre
    eux, réveillent ses souvenirs). Voir, parmi les contes ci-dessus
    mentionnés, le conte bas-breton, le conte écossais, les contes
    allemands de la collection Müllenhoff et de la collection Wolf,
    le conte basque, le conte espagnol de Séville, le conte du Tyrol
    italien, le conte toscan, le conte italien des Abruzzes, les contes
    siciliens nºˢ 14 et 54 de la collection Gonzenbach, le conte grec
    moderne nº 54 de la collection Hahn, et, de plus, deux autres
    contes grecs (B. Schmidt, nºˢ 5 et 12), deux contes italiens de
    Rome (Busk, p. 8), un conte sicilien (Pitrè, nº 13).--Comparer
    aussi le conte portugais nº 6 de la collection Braga.

       *       *       *       *       *

    La fin de notre conte est encore défigurée. La forme véritable se
    trouve, par exemple, dans le conte suédois nº 14 B de la collection
    Cavallius: Trois seigneurs font à Singorra, la fiancée oubliée,
    réfugiée chez de pauvres gens, des propositions déshonnêtes. Elle
    les laisse venir chacun une nuit, l'un après l'autre, et dit au
    premier qu'elle a oublié de fermer sa fenêtre; au second, que sa
    porte est restée ouverte; au troisième, que son veau n'est pas
    enfermé. Ils s'offrent à aller fermer l'un la fenêtre, l'autre la
    porte, le troisième à enfermer le veau; mais, par l'effet magique
    de quelques paroles prononcées par Singorra, ils restent attachés,
    l'un à la porte, l'autre à la fenêtre, l'autre au veau, et passent
    la nuit la plus désagréable.--Cet épisode existe dans les contes
    suivants de ce type: le conte sicilien nº 55 de la collection
    Gonzenbach, le conte norwégien, les deux contes islandais, le conte
    écossais, les contes allemands p. 395 de la collection Müllenhoff
    et nº 8 de la collection Curtze, le conte du Tyrol italien, le
    conte toscan, le conte espagnol de Séville, les contes portugais
    nº 4 de la collection Consiglieri-Pedroso et nº 6 de la collection
    Braga, le conte basque, le conte de la Basse-Bretagne et le conte
    picard. Dans ces quatre derniers, il est altéré, surtout dans le
    conte picard, où il est presque méconnaissable. Comparer encore
    un conte irlandais (Kennedy, I, p. 63), un conte allemand résumé
    par Guillaume Grimm (t. III, p. 330), et aussi (_ibid._ p. 154)
    un autre conte allemand (variante du nº 88 de la collection
    Grimm).--Dans un conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 16),
    cet épisode forme à peu près tout le conte à lui seul.

       *       *       *       *       *

    Au XVIIe siècle, Basile insérait dans son _Pentamerone_ (nºˢ 17
    et 29) deux contes du genre de _Chatte Blanche_. Dans le premier
    se trouve l'épisode des tâches, parmi lesquelles celle de fendre
    et scier un tas énorme de bois, et aussi l'épisode de la fiancée
    oubliée et de la colombe qui reproche cet oubli au prince, comme
    dans les contes indiqués plus haut. Dans le second, l'oubli
    seulement et l'aventure des trois seigneurs mystifiés.

       *       *       *       *       *

    Il semble naturellement indiqué de rapprocher de notre conte l'idée
    générale du mythe grec de Jason et Médée, qui, du reste, a bien
    l'air d'un conte populaire: Jason, pour obtenir la toison d'or,
    doit accomplir plusieurs travaux; Médée, fille de celui qui les
    lui a imposés, vient à son secours par des moyens magiques. Ils
    s'enfuient ensemble et échappent à la poursuite du père de Médée.
    Plus tard,--bien des années après, il est vrai, et tout à fait
    de gaîté de cœur,--Jason abandonne sa libératrice (_Apollodori
    Bibliotheca_, I, 9, 23 seq.).


NOTES:

[4] Pour ce trait du mort reconnaissant, voir les remarques de notre nº
19, _le Petit Bossu_ (I, p. 214).

[5] Il n'est pas sans intérêt de constater que, dans le conte espagnol
de Séville, mentionné ci-dessus, le personnage qui a gagné au jeu l'âme
du héros est le «Marquis du Soleil». Ce trait établit un lien tout
spécial entre le conte milanais, le troisième conte catalan et le conte
espagnol.

[6] Un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 15), mentionné plus haut
parmi les contes se rattachant au thème des _Jeunes filles oiseaux_,
présente, pour tout l'ensemble, la plus frappante ressemblance avec ce
conte arabe. Voir aussi un conte sicilien (Gonzenbach, nº 6).--Pour
le trait de l'oiseau arrivé le dernier, comparer notre nº 3, _le Roi
d'Angleterre et son Filleul_, et les remarques de ce conte (I, p. 48).

[7] La première partie du conte sibérien, qui ne se retrouve pas dans
l'histoire de _Djanschah_ et qui, à vrai dire, forme un conte distinct,
est également un écho des _Mille et une Nuits_, car elle n'est autre
qu'un épisode des Voyages de Sindbad le Marin (l'épisode du «Vieillard
de la mer»).

[8] Voir Th. Benfey, _Pantschatantra_, t. I, p. 263.

[9] Le conte suivant, qui a été recueilli dans la Nouvelle-Zélande,
nous paraît être une version défigurée de cette légende: Une jeune
fille de race céleste a entendu vanter la valeur et la beauté du grand
chef Tawhaki. Elle descend du ciel pour être sa femme. Plus tard,
offensée d'une réflexion que son mari fait au sujet de la petite
fille qu'elle a mise au monde, elle prend l'enfant et s'envole avec
elle. Tawhaki grimpe à une plante qui s'élève jusqu'au ciel; arrivé
là, il est traité avec mépris par les parents de sa femme; mais à
la fin celle-ci le reconnaît, et il devient dieu (_Zeitschrift für
vergleichende Sprachforschung_, t. XVIII, p. 61).

[10] Il est curieux de constater que dans le conte bohème de même type
indiqué plus haut (Waldau, p. 248), c'est à la _Montagne d'or_ que le
héros doit aller rejoindre sa femme. Dans un conte tyrolien (Zingerle,
I, nº 37), c'est à la _Montagne de verre_.--Dans un conte indien de
Cachemire (Steel et Temple, p. 27), c'est à la _Montagne d'émeraude_.

[11] Dans un livre de l'Inde, le _Çatapatha Brahmana_, cité par M.
Benfey (_Pantschatantra_, t. I, p. 264), l'apsara Urvâçi et ses
compagnes se baignent dans un lac sous la forme de canes, et elles «se
rendent visibles» au roi Pururavas, c'est-à-dire se montrent à lui sous
leur forme véritable.

[12] La légende suivante des îles Shetland et des Orcades (Kennedy, I,
p. 122), présente une forme curieuse de ce thème: Un pêcheur aperçoit
un jour deux belles femmes qui se jouent sur le bord de la mer. Non
loin de lui se trouvent par terre deux peaux de phoques; il en prend
une pour l'examiner. Les deux femmes, ayant remarqué sa présence,
courent vers l'endroit où étaient les peaux. L'une saisit celle qui
reste, s'en revêt en un clin d'œil et disparaît dans la mer; l'autre
supplie le pêcheur de lui rendre la sienne, mais il refuse et il épouse
la femme. Quelques années après, alors qu'elle a déjà deux enfants, la
femme retrouve sa peau de phoque et s'enfuit avec un de ses pareils.

[13] Un conte toscan (V. Imbriani. _La Novellaja Fiorentina_, p.
403) offre, dans un passage analogue, la même altération que notre
conte.--Cf. un conte grec moderne (Hahn, nº 41, p. 248 du 1er volume).




XXXIII

LA MAISON DE LA FORÊT


Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son
capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda
un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà
fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te
voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.--«Non,» répondit
La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui
me sont dus.--Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te
donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain
dans son sac, et reprit le chemin de Paris.

Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur.
«Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?--Je vais à tel endroit.--Moi aussi.
Veux-tu faire route avec moi?--Volontiers,» dit le chasseur.

La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver
une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui
demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et
leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de
La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison
était un repaire de voleurs.

Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya
tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans
sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le
chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était
prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader.

Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit
qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire
un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne
purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre
de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux
demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?--Oui,» dit La Ramée.

Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la
chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur
vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des
autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut
compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il
y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec
les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le
chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif.

Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu
et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or
et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout
empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage.

Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il
voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il;
«c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et,
après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien.
«Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!»
Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à
payer.

Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au
chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!»
dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de
belles!»

Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui.

«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!»

Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu
en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je
ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie;
en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas
prier, et les noces eurent lieu le jour même.


REMARQUES

    Ce petit conte se retrouve en Allemagne et en Vénétie.

    Comparer d'abord, dans la collection Wolf (_Deutsche Hausmærchen_),
    le conte allemand p. 65. Un soldat qui a déserté rencontre dans une
    forêt un chasseur et arrive avec lui dans un repaire de brigands.
    Il se fait passer, lui et son compagnon, pour des voleurs d'une
    autre bande et trouve moyen de tuer les brigands par surprise.
    Son compagnon s'est caché pendant le combat; le soldat le raille
    de sa poltronnerie. Arrivé seul à la capitale du pays, il voit
    avec étonnement tous les factionnaires lui présenter les armes. Le
    roi, à qui il va demander du service, le reçoit fort bien et se
    fait reconnaître à lui pour le chasseur de la forêt. Le soldat se
    confond en excuses. Finalement, il est nommé colonel dans la garde
    du roi et devient bientôt feld-maréchal.

    La collection Grimm renferme un conte tout à fait du même genre
    (nº 199). Comparer aussi un troisième conte allemand, nº 10 de la
    collection Simrock.

    Dans le conte italien de Vénétie (Widter et Wolf, nº 7), Beppo
    Pipetta, soldat du roi d'Ecosse, s'en allant en congé chez ses
    parents, rencontre sur une montagne le roi qui faisait un voyage
    à pied. Se doutant que c'est un grand personnage, Beppo s'offre
    à l'accompagner. Ils entrent ensemble dans une auberge mal
    famée, dont l'hôte les prévient que le soir il doit venir des
    brigands. Beppo mange le dîner des brigands; puis on conduit les
    deux compagnons dans une chambre haute. Arrivent les brigands.
    Beppo, qui est resté aux aguets, tue un des hommes envoyés à la
    découverte, puis un second, un troisième, un quatrième. Restent
    trois brigands qui se présentent à leur tour. Beppo casse la tête
    à l'un d'un coup de pistolet et couche par terre les deux autres
    d'un coup d'épée. Le roi se sépare amicalement de Beppo, qui s'en
    va dans sa famille et revient ensuite à son régiment. A peine de
    retour à la caserne, il est mandé auprès du roi. Dans la salle
    d'audience il trouve le seigneur, son ancienne connaissance. «Que
    faites-vous ici?» lui demande-t-il.--«Je suis appelé auprès du
    roi.--Moi aussi,» dit Beppo. Le seigneur se retire, et bientôt
    Beppo est introduit auprès du roi qui le reçoit en grand appareil,
    avec sa couronne et son manteau royal, et l'interroge sur l'affaire
    des brigands. Il lui demande, entre autres choses, s'il a des
    témoins. «Oui, sire,» répond Beppo, qui ne le reconnaît pas. «J'ai
    pour témoin un seigneur qui doit être en bas dans le palais.--Ce
    n'est pas vrai,» dit le roi, «car le voici devant vous.» Le roi
    récompense généreusement Beppo.




XXXIV

POUTIN & POUTOT


Ç'ataut Poutin et Poutot que faïaint ménage assane. Ain joû î
s'disèrent:

«J'allons allée â fraises.»

Lo v'là partis â fraises. Poutot ataut bé pû hébéle[14] à maingée que
Poutin. Qua î feut plein, î li disé:

«A ct' heuoure, veux-tu rev'né?

--Niant, je n'veume rev'né que je n'fû aouss' plein qu'té.

--Eh bé! j'ma vas dére aou leuou de te v'né maingée.

«Leuou, va-t'a maingée Poutin. Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss'
plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou p'tiot ché de te v'né abaïée.

    C'étaient Poutin et Poutot, qui faisaient ménage ensemble. Un jour
    ils se dirent:

    «Nous allons aller aux fraises.»

    Les voilà partis aux fraises. Poutot allait bien plus vite à manger
    que Poutin. Quand il fut plein, il lui dit:

    «Maintenant, veux-tu revenir?

    --Non, je ne veux revenir que je ne sois aussi plein que toi.

    --Eh bien! je m'en vais dire au loup de te venir manger.

    «Loup, va-t'en manger Poutin. Poutin ne veut revenir qu'il ne soit
    aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au petit chien de te venir aboyer.

«P'tiot ché, va-t'a abaïée le leuou: le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou bâton de te v'né batte.

«Bâton, va-t'a batte le p'tiot ché: le p'tiot ché n'veume abaïée le
leuou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére aou feuil de te v'né brûlée.

«Feuil, va-t'a brûlée l'bâton: l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! j'm'a vas dére à lé rivère de te v'né doteindre.

«Rivère, va-t'a doteindre l'feuil: l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;

    «Petit chien, va-t'en aboyer le loup: le loup ne veut manger
    Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au bâton de te venir battre.

    «Bâton, va-t'en battre le petit chien: le petit chien ne veut
    aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
    revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au feu de te venir brûler.

    «Feu, va-t'en brûler le bâton: le bâton ne veut battre le petit
    chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
    manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
    moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire à la rivière de te venir éteindre.

    «Rivière, va-t'en éteindre le feu: le feu ne veut brûler le bâton;
    le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne veut
    aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin;

Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--I n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! je m'a vas dére aou bieu de te v'né boueïre.

«Bieu, va-t'a boueïre lé rivère: lé rivère n'veume doteindre l'feuil;
l'feuil n'veume brûlée l'bâton; l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le
p'tiot ché n'veume abaïée le leuou; le leuou n'veume maingée Poutin;
Poutin n'veume rev'né que n'fû aouss' plein qu'mé.

--Elle n'm'é rin fâ, je n'li veux rin faiïre.

--Eh bé! je m'a vas dére aou boucher de te v'né tiée.

«Boucher, va-t'a tiée l'bieu: le bieu n'veume boueïre lé rivère; lé
rivère n'veume doteindre l'feuil; l'feuil n'veume brûlée l'bâton;
l'bâton n'veume batte le p'tiot ché; le p'tiot ché n'veume abaïée le
leou; le leuou n'veume maingée Poutin; Poutin n'veume rev'né que n'fû
aouss' plein qu'mé.»

Le boucher tié l'bieu, l'bieu beuvé lé rivère, lé rivère doteindé
l'feuil, l'feuil brûlé l'bâton, l'bâton batte le p'tiot ché, le p'tiot
ché abaïé le leuou, le leuou maingé Poutin, et tourtout feut fâ.

    Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.

    --Il ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au bœuf de te venir boire.

    «Bœuf, va-t'en boire la rivière: la rivière ne veut éteindre le
    feu; le feu ne veut brûler le bâton; le bâton ne veut battre le
    petit chien; le petit chien ne veut aboyer le loup; le loup ne veut
    manger Poutin; Poutin ne veut revenir qu'il ne soit aussi plein que
    moi.

    --Elle ne m'a rien fait, je ne lui veux rien faire.

    --Eh bien! je m'en vais dire au boucher de te venir tuer.

    «Boucher, va-t'en tuer le bœuf: le bœuf ne veut boire la rivière;
    la rivière ne veut éteindre le feu; le feu ne veut brûler le
    bâton; le bâton ne veut battre le petit chien; le petit chien ne
    veut aboyer le loup; le loup ne veut manger Poutin; Poutin ne veut
    revenir qu'il ne soit aussi plein que moi.»

    Le boucher tua le bœuf, le bœuf but la rivière, la rivière éteignit
    le feu, le feu brûla le bâton, le bâton battit le petit chien, le
    petit chien aboya le loup, le loup mangea Poutin, et tout fut fini.


NOTES:

[14] Etait bien plus habile.


REMARQUES

    Un conte suisse de la Gruyère (_Romania_, 1875, p. 232) met en
    scène des personnages analogues à ceux de notre conte, et commence
    à peu près de la même manière; mais bientôt il s'en écarte beaucoup
    plus que certains autres contes dont l'introduction est différente.
    Voici le commencement de ce conte: «Pelon et Peluna sont allés
    aux framboises; ils ont regardé lequel serait le plus vite plein.
    Peluna a été pleine avant Pelon; Pelon n'a pas pu aller à sa
    maison.» Alors on va chercher un char pour mener Pelon; le char ne
    veut pas mener Pelon; le cheval ne veut pas traîner le char, ni le
    pieu battre le cheval, ni le feu brûler le pieu, ni l'eau éteindre
    le feu, ni la souris boire l'eau, ni le chat manger la souris, ni
    le chien manger le chat; mais le loup veut bien manger le chien, et
    alors les autres personnages consentent à la file à faire ce qu'on
    leur demandait.

    Un conte de l'Allemagne du Nord (Kuhn et Schwartz, nº 16) s'écarte
    de notre conte pour l'introduction, mais s'en rapproche pour
    tout le reste: Une femme a un petit chien et un _hippel_ (?);
    elle veut aller à la foire et dit au _hippel_ de rester à la
    maison; il ne veut pas. Alors la femme dit au chien de le mordre.
    Entrent ensuite successivement dans l'action le _bâton_, le _feu_,
    l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_. C'est bien, comme on voit, la
    même série que celle de notre conte, moins le _loup_, qui est en
    tête dans le conte de Montiers.--D'autres contes, qui, pour la
    plupart, n'ont pas non plus le loup, ajoutent un dernier chaînon:
    le _juge_, qui veut bien pendre ou battre le boucher (voir une
    chanson parisienne, citée par M. Gaston Paris, _Romania_, 1872,
    p. 220, et un conte hongrois de la collection Gaal-Stier, nº 20).
    Ailleurs, au lieu du juge, c'est le _bourreau_ (conte alsacien,
    _Elsæssisches Volksbüchlein_ d'Aug. Stœber, 1re éd., Strasbourg,
    1842, p. 93; conte souabe de la collection Meier, nº 82; conte de
    Saxe-Meiningen, cité par M. R. Kœhler, _Germania_, t. V, 1860,
    p. 466), ou bien c'est le _soldat_ (conte vénitien: Bernoni,
    _Tradizioni_, p. 72), ou le _diable_ (variante du conte souabe,
    _op. cit._, p. 317, et chanson vosgienne, citée par M. G. Paris,
    _loc. cit._), ou enfin la _Mort_ (chanson bourguignonne, _Romania_,
    1872, p. 219).

    Dans un conte portugais (Coelho, nº 4), cette série de personnages
    est rattachée à une autre série préliminaire. Un singe a laissé
    tomber un grain de grenade au pied d'un olivier; à cette place
    pousse bientôt un grenadier. Alors le singe va trouver le
    propriétaire de l'olivier et lui dit de l'arracher pour permettre
    au grenadier de pousser. Sur son refus, le singe va trouver le
    juge; le juge refusant d'obliger l'homme à arracher son olivier,
    le singe va trouver le roi, pour qu'il fasse marcher le juge; puis
    la reine, pour qu'elle se brouille avec le roi; puis le rat, pour
    qu'il aille ronger les jupes de la reine; puis le chat, pour qu'il
    mange le rat; le _chien_, pour qu'il morde le chat; le _bâton_, le
    _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, le _boucher_ et enfin la _mort_, comme
    dans la chanson bourguignonne mentionnée plus haut[15].

    Dans tout un groupe de contes, après le _bœuf_, vient une série
    différente de personnages. Ainsi, dans un conte sicilien (Pitrè,
    nº 131), une petite fille, Pitidda, ne voulant pas aller balayer
    la maison, sa mère appelle successivement le loup, le chien, le
    gourdin, le feu, l'eau, la vache; puis la _corde_, pour étrangler
    la vache; la _souris_, pour ronger la corde, et enfin, le _chat_,
    pour manger la souris. Un conte provençal (_Revue des langues
    romanes_, t. IV, 1873, p. 114), conduit cette même série jusqu'au
    _lien_ et finit brusquement; un conte languedocien de l'Hérault
    (_ibid._, p. 112) a la série complète, mais il intercale assez
    bizarrement, entre le chien et le bâton, le poulet, qui veut
    piquer le chien, et le renard, qui veut manger le poulet. Dans un
    conte allemand (Müllenhoff, nº 30), on s'adresse successivement
    au chien, au bâton, au feu, à l'eau, au bœuf, au lien, à la
    souris et finalement au chat. De même dans un conte flamand et
    dans un conte de la Frise septentrionale, cités par M. Kœhler
    (_loc. cit._, p. 465 et 466).--Un conte toscan (V. Imbriani, _la
    Novellaja fiorentina_, nº 40), un conte du pays napolitain (V.
    Imbriani, _Conti pomiglianesi_, p. 232) et un conte flamand (nº
    6 des contes flamands traduits par M. F. Liebrecht dans la revue
    _Germania_, année 1868), ne commencent leur série qu'au bâton, mais
    la poursuivent exactement comme les précédents.

    Il faut ajouter à ce groupe de contes un conte anglais de la
    collection Halliwell, analysé par M. G. Paris (_loc. cit._, p.
    221): ici, la corde intervient pour pendre le boucher et non pour
    lier ou étrangler le bœuf. Même chose dans deux contes allemands
    cités par M. Kœhler (_loc. cit._, p. 465). Comparer un conte
    norwégien de la collection Asbjœrnsen (_Tales of the Fjeld_, p.
    238): pour faire rentrer une chèvre au logis, on met en mouvement
    le renard, le loup, l'ours, le Finnois (pour tirer sur l'ours), le
    pin (pour tomber sur le Finnois), le feu, l'eau, le bœuf, le joug,
    la hache, le forgeron, la _corde_, la _souris_, le _chat_. Dans
    ce dernier conte et dans le conte anglais, le chat ne consent à
    manger la souris qui si on lui donne du lait, et,--dans le conte
    anglais,--la vache ne donne son lait que si la vieille lui apporte
    une botte de foin. Cette fin, comme M. G. Paris l'a fait remarquer
    très justement, est empruntée à un conte appartenant à un genre
    analogue de poésie populaire et que nous avons étudié à l'occasion
    de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_.


    Un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, t. I, p. 405)
    nous offre une forme particulière du conte qui nous occupe: La
    chèvre ne voulant pas revenir du bois, le bouc envoie après elle le
    loup, puis l'ours après le loup, les hommes après l'ours, le chêne
    après les hommes, la hache après le chêne, la pierre à aiguiser
    après la hache, le feu après la pierre à aiguiser, l'eau après le
    feu, et enfin l'ouragan après l'eau.

    D'après M. Kœhler et M. Liebrecht, un conte de cette famille existe
    également chez les Grecs modernes. M. Kœhler (_loc. cit._, p. 467)
    renvoie à Sanders, _Volksleben der Neugriechen_ (Mannheim, 1844, p.
    56 et 94), et M. Liebrecht à Passow, Τραγούδια Ῥωμαϊκά, nºˢ 273-276.

    Un détail pour terminer cette revue des contes européens de ce
    genre actuellement vivants. Dans le conte alsacien mentionné plus
    haut, nous avons retrouvé la formule du conte lorrain: «Il ne m'a
    rien fait, je ne lui veux rien faire.»

       *       *       *       *       *

    Dans un livre de la première moitié du siècle dernier, le
    _Neu-vermehrtes Berg-Lieder-Büchlein_, a été insérée une sorte de
    chanson où se retrouve notre thème (_Germania_, t. V, 1860, p.
    463): Le fermier envoie Jæckel couper les orges; Jæckel ne veut
    pas couper les orges, il aime mieux rester à la maison. Le fermier
    envoie son valet chercher Jæckel, puis le chien mordre le valet.
    Suit la série: gourdin, feu, eau, bœuf, boucher, diable, sorcière
    (pour chasser le diable), bourreau (pour brûler la sorcière), et
    enfin docteur (pour tuer le bourreau!).

    M. Antonio Machado y Alvares, dans un travail que nous avons cité
    plus haut, rappelle un passage de _Don Quichotte_, dans lequel
    Cervantès fait évidemment allusion à un conte de ce genre: «Et
    comme on a coutume de dire: _le chat au rat, le rat à la corde,
    la corde au bâton_, le muletier tapait sur Sancho, Sancho sur la
    servante, la servante sur lui, l'hôtelier sur la servante.» (_Don
    Quichotte_, partie I, chap. 16.)

       *       *       *       *       *

    Il est un rapprochement curieux, qui a déjà été fait plusieurs
    fois, notamment par M. Gaston Paris, dans la _Romania_ (1872,
    p. 222). Les contes et chansons appartenant au thème que nous
    étudions ont un grand rapport avec un chant hébraïque qui, chez
    les Juifs de divers pays, se récite ou se chante le second soir de
    la Pâque, avant qu'on ne se retire, et qui figure dans certains
    manuscrits,--assez récents, il est vrai[16],--du _Sepher Haggadah_,
    sorte de rituel contenant les hymnes et récits que les Juifs lisent
    et chantent en famille lors de la fête de la Pâque. M. G. Paris a
    donné, d'après M. Darmesteter, une traduction de ce chant, faite
    sur le texte hébraïque; la voici:

    «Un chevreau, un chevreau, que mon père a acheté pour deux _zuz_
    (monnaie talmudique de peu de valeur).--Un chevreau, un chevreau!

    «Et est venu le chat, et a mangé le chevreau que mon père a acheté
    pour deux zuz.--Un chevreau, un chevreau!

    «Et est venu le chien, et a mordu le chat qui a mangé le chevreau
    que mon père, etc.

    «Et est venu le bâton, et a battu le chien qui a mordu, etc.

    «Et est venu le feu, et a brûlé le bâton qui a battu, etc.

    «Et est venue l'eau, et a éteint le feu qui a brûlé, etc.

    «Et est venu le bœuf, et a bu l'eau qui a éteint, etc.

    «Et est venu le boucher, et a tué le bœuf qui a bu, etc.

    «Et est venu l'Ange de la mort, et a tué le boucher qui a tué, etc.

    «Et est venu le Saint (béni soit-il!), et a tué l'Ange de la mort
    qui a tué le boucher qui a tué le bœuf qui a bu l'eau qui a éteint
    le feu qui a brûlé le bâton qui a battu le chien qui a mordu le
    chat qui a mangé le chevreau que mon père a acheté pour deux
    zuz.--Un chevreau, un chevreau!»

    Le _Magasin pittoresque_ a publié, dès 1843, dans un article
    sur les _Mœurs israélites de la Lombardie_ (t. XI, p. 267), la
    traduction d'une version de ce chant recueillie chez les Juifs de
    Ferrare, et qui, paraît-il, se récitait en dialecte ferrarais dans
    les communautés juives de toute la Lombardie[17].

    Ce chant juif avec sa série: _chat_, _chien_, _bâton_, _feu_,
    _eau_, _bœuf_, _boucher_, _ange de la mort_ et _saint_, se rattache
    bien évidemment aux contes que nous avons examinés, et, pour
    préciser, au premier groupe de ces contes, celui dont fait partie
    le conte lorrain. Mais est-ce de là qu'il dérive, ou ces contes
    viendraient-ils eux-mêmes du chant juif, comme M. G. Papanti, par
    exemple, l'affirmait encore, en 1877, dans ses _Novelline popolari
    livornesi_? Nous n'hésitons pas à affirmer, avec M. Gaston Paris,
    que cette dernière hypothèse n'est pas soutenable. M. G. Paris fait
    remarquer que «la forme hébraïque ne mentionne pas la résistance
    opposée par chacun des personnages de ce petit drame.» «Or,»
    ajoute-t-il, «cette résistance est le vrai sujet de la pièce, et il
    est peu probable qu'on l'ait ajoutée après coup à une traduction
    du chant juif. Il faudrait que cette altération fût bien ancienne,
    et il serait bien surprenant qu'aucune version française de la
    forme primitive ne se fût conservée[18]. Au contraire, on peut très
    bien comprendre qu'un juif, ayant entendu chanter cette chanson
    singulière, y ait découvert un sens allégorique et l'ait adaptée,
    en en retranchant la circonstance inutile (à son point de vue) de
    la résistance des différents êtres qui y figurent, à l'expression
    symbolique des destinées de sa nation.»

       *       *       *       *       *

    Du reste, ce n'est pas seulement en Europe qu'on a recueilli des
    contes de ce type; on en a constaté l'existence à la source même
    d'où se sont répandus dans le monde entier tant de contes de
    tout genre; nous en avons un spécimen indien. Mais, avant de le
    faire connaître, il faut dire quelques mots d'un conte kabyle et
    d'un conte qui a été recueilli dans l'Afrique australe, chez les
    Hottentots.

    Dans le conte hottentot (voir dans la _Zeitschrift für
    Vœlkerpsychologie und Sprachwissenschaft_, t. V, 1868, p. 63,
    l'analyse donnée par M. F. Liebrecht, d'après un livre anglais de
    M. H. Bleek), un tailleur se plaint au singe de ce que la souris
    mange ses habits. Le singe envoie le chat mordre la souris; puis le
    chien mordre le chat, le bâton battre le chien, le feu brûler le
    bâton, l'eau éteindre le feu, l'éléphant boire l'eau, et enfin la
    fourmi piquer l'éléphant, qui se décide alors à boire l'eau, etc.

    Le conte ou plutôt l'espèce de chanson kabyle (J. Rivière, p.
    137) est ainsi conçu: «Viens, petit enfant, tu dîneras.--Je ne
    dînerai pas.--Viens, bâton, tu frapperas l'enfant.--Je ne le
    frapperai pas.--Viens, feu, tu brûleras le bâton.--Je ne le
    brûlerai pas.--Viens, eau, tu éteindras le feu.--Je ne l'éteindrai
    pas.--Viens, bœuf, tu boiras l'eau.--Je ne la boirai pas.--Viens,
    couteau, tu égorgeras le bœuf.--Je ne l'égorgerai pas.--Viens,
    forgeron, tu briseras le couteau.--Je ne le briserai pas.--Viens,
    courroie, tu lieras le forgeron.--Je ne le lierai pas.--Viens, rat,
    tu rongeras la courroie.--Je ne la rongerai pas.--Viens, chat, tu
    mangeras le rat.--Apporte-le ici.--Pourquoi me manger? dit alors
    le rat, apporte la courroie, je la rongerai.--Pourquoi me ronger?
    dit la courroie, amène le forgeron, je le lierai..... Pourquoi
    me frapper? dit l'enfant (au bâton), apporte mon dîner, je le
    mangerai.»


    Voici maintenant le conte indien, emprunté à la _Bombay Gazette_
    par la _Calcutta Review_ (t. LI, 1870, p. 116): «Il était une fois
    un petit oiseau qui, en passant à travers les bois, ramassa un pois
    et le porta au _barbhunja_ (_?_) pour le casser; mais le malheur
    voulut qu'une moitié du pois restât engagée dans l'emboîture de
    la manivelle du moulin à bras, et le barbhunja ne put parvenir à
    la retirer. Le petit oiseau s'en alla trouver le charpentier et
    lui dit: «Charpentier, charpentier, venez couper la manivelle du
    moulin à bras: mon pois est engagé dans la manivelle du moulin à
    bras; que mangerai-je? que boirai-je? et que porterai-je en pays
    étranger?--Allez vous promener,» dit le charpentier, «y a-t-il du
    bon sens de penser que je vais couper la manivelle du moulin à bras
    à cause d'un pois?»[19].

    «Alors, le petit oiseau alla trouver le roi et lui dit: «Roi,
    roi! grondez le charpentier; le charpentier ne veut pas couper la
    manivelle du moulin à bras, etc.--Allez vous promener,» dit le roi;
    «pensez-vous que pour un pois je vais gronder le charpentier?»

    «Alors le petit oiseau alla trouver la reine: «Reine, reine! parlez
    au roi; le roi ne veut pas gronder le charpentier, etc.--Allez vous
    promener,» dit la reine; «pensez-vous que pour un pois je m'en vais
    parler au roi?»

    Le petit oiseau va ensuite trouver successivement le serpent,
    pour piquer la reine; le bâton, pour battre le serpent; le feu,
    pour brûler le bâton; la mer, pour éteindre le feu; l'éléphant,
    pour boire la mer; le _bhaunr_ (sorte de liane), pour enlacer
    l'éléphant; la souris, pour ronger le bhaunr; le chat, pour manger
    la souris[20]. Alors le chat va pour manger la souris, et la souris
    va pour ronger le bhaunr, le bhaunr pour enlacer l'éléphant, et
    ainsi de suite, jusqu'au charpentier. «Et le charpentier retira le
    pois; le petit oiseau le prit et s'en alla bien content.»

    Un autre conte indien, recueilli dans le Pandjab (Steel et
    Temple, pp. 209 et 334), a la même série de personnages, avec une
    introduction du même genre. Ici c'est une graine qui s'est logée
    dans la fente d'un arbre[21].

    Ces deux contes indiens se relient, comme on voit, au second groupe
    que nous avons signalé plus haut, groupe qui se distingue, par
    toute la fin, de celui dont se rapproche le chant juif. Nouvelle
    preuve que ce n'est pas dans ce chant juif qu'il faut chercher
    l'origine du thème que nous étudions.


    D'ailleurs, l'idée de ce thème est tout indienne. C'est celle
    du conte bien connu du _Pantchatantra_, où le soleil renvoie le
    brahmane au nuage, qui est plus fort que lui; le nuage au vent;
    celui-ci à la montagne, et la montagne au rat (_Pantchatantra_,
    trad. Th. Benfey, t. II, p. 264.--Cf. La Fontaine, _Fables_,
    liv. IX, 7)[22]. Cela est si vrai que, dans un conte provençal
    (_Romania_, t. I, p. 108), à la série de personnages du
    _Pantchatantra_ vient se juxtaposer celle de notre thème. La glace
    d'une rivière ayant coupé la patte à la fourmi, la mouche, compagne
    de celle-ci, interpelle d'abord la glace, le _soleil_, le _nuage_,
    le _vent_, la _muraille_, le _rat_, et ensuite le _chat_, le
    _chien_, le _bâton_, le _feu_, l'_eau_, le _bœuf_, l'_homme_, la
    _mort_. (Comparer le conte portugais nº 2 de la collection Coelho.)

    Ajoutons que, dans un conte swahili de l'île de Zanzibar (Steere,
    p. 287 seq.), on retrouve presque exactement la série des
    personnages du conte provençal et du conte portugais. Voici ce
    conte swahili: Il y avait un maître d'école, nommé Goso, qui
    apprenait aux enfants à lire sous un calebassier. Un jour, une
    gazelle, étant montée sur l'arbre[23], fait tomber une calebasse
    qui frappe Goso et le tue. Après avoir enterré leur maître, les
    écoliers déclarent qu'ils vont chercher, pour le tuer, celui qui a
    fait tomber la calebasse. Ils se disent d'abord que ce doit être
    le _vent du sud_. Ils le prennent donc et le battent. Quand le
    vent sait ce dont il s'agit, il leur dit: «Si j'étais le maître,
    serais-je arrêté par un _mur_ de terre?» Le mur dit à son tour aux
    écoliers: «Si j'étais le maître, serais-je percée par le _rat_?--Et
    moi», dit le rat, «serais-je mangé par le _chat_?» Le chat dit
    qu'il est lié par la corde; la corde, qu'elle est coupée par le
    couteau; le couteau, qu'il est brûlé par le feu; le _feu_, qu'il
    est éteint par l'eau; l'_eau_, qu'elle est bue par le bœuf; le
    _bœuf_, qu'il est piqué par un certain insecte; enfin, l'insecte,
    qu'il est mangé par la gazelle. La gazelle, interrogée par les
    écoliers, ne répond rien. Ils la prennent alors et la tuent.


NOTES:

[15] Un conte espagnol, publié pur M. Antonio Machado y Alvares dans
la revue _la Enciclopedia_ (Séville, livraison du 30 octobre 1880,
p. 629), a une introduction analogue à celle du conte portugais: Une
petite fille achète des pois grillés; pendant qu'elle les mange à une
fenêtre donnant sur le jardin du roi, le dernier de ses pois tombe près
d'un poirier. La petite fille ne pouvant le retrouver, dit au jardinier
d'arracher le poirier, pour qu'elle puisse chercher son pois. Comme il
refuse, elle dit au chien de le mordre, puis au taureau de donner un
coup de corne au chien, au lion de tuer le taureau, au roi d'envoyer
tuer le lion, et enfin, à la reine de se fâcher contre le roi. La
reine y consent, et alors, pour avoir la paix, le roi envoie des gens
pour tuer le lion, etc. Cette série, qui n'est pas sans analogie avec
la série préliminaire du conte portugais, ne se trouve, croyons-nous,
nulle part en dehors de ce conte espagnol.

[16] Ces manuscrits ne remontent pas au delà de la fin du XVIe siècle.

[17] Nous croyons intéressant de reproduire ici une version provençale,
mêlée d'hébreu, de ce même chant, qui se transmet traditionnellement
chez les juifs du midi de la France (_Chansons hébraïco-provençales des
Juifs comtadins_, réunies et transcrites par E. Sabatier. Nîmes, 1874,
p. 7):

«Un cabri, un cabri, qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
escus.--_Had gadya! Had gadya!_ (Un chevreau! un chevreau!)

«Es vengu lou cat qu'a manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro, un
escu, dous escus.--_Had gadya! Had gadya!_

«Es vengu lou chin qu'a mourdu lou cat, qu'avié manja lou cabri, etc.

«Es vengu la vergo qu'a pica lou chin qu'avié mourdu lou cat, etc.

«Es vengu lou fio qu'a brula la vergo qu'avié pica lou chin, etc.

«Es vengu l'aïgo qu'a amoussa lou fio qu'avié brula la vergo, etc.

«Es vengu lou bioou qu'a begu l'aïgo qu'avié amoussa lou fio, etc.

«Es vengu lou _chohet_ (le boucher) qu'a _chahata_ (qui a tué) lon
bioou qu'avié begu l'aïgo, etc.

«Es vengu lou _malach hammaveth_ (l'Ange de la mort) qu'a _chahata_ lou
_chohet_ qu'avié _chahata_ lou bioou, etc.

«Es vengu _hakkadosch barouch_ (le Saint, béni soit-il!) qu'a
_chahata_ lou _malach hammaveth_ qu'avié _chahata_ lou _chohet_,
qu'avié _chahata_ lou bioou qu'avié begu l'aïgo, qu'avié amoussa lou
fio qu'avié brula la vergo, qu'avié pica lou chin qu'avié mourdu lou
cat, qu'avié manja lou cabri qu'avié acheta moun pèro un escu, dous
escus.--_Had gadya! Had gadya!_»

[18] Nous dirons,--ce qui rend encore plus fort le raisonnement de
M. G. Paris,--aucune version _d'aucun pays_. Pour un observateur
superficiel, le conte provençal et le conte languedocien, que nous
avons mentionnés ci-dessus, pourraient au premier abord paraître
reproduire la forme hébraïque. Il n'y est pas, en effet, parlé de
résistance des divers personnages: «Le loup vient qui voulait manger
la chèvre», puis le chien «qui voulait mordre le loup», etc. Mais il y
a là, certainement, une altération, ainsi que le montre l'introduction
où l'on dit à la chèvre de sortir d'un champ de mil qu'elle mange.
Evidemment, dans la forme primitive, on appelait le loup contre la
chèvre, puis le chien contre le loup, etc. D'ailleurs,--et ceci est
décisif,--la fin de ces deux contes, avec la série _lien_, _souris_,
_chat_, les rattache précisément au groupe de contes qui s'éloigne le
plus du chant juif et dont nous ferons connaître tout à l'heure une
forme orientale.

[19] L'introduction de ce conte indien se retrouve à peu près dans le
conte espagnol, cité plus haut, où la petite fille veut faire arracher
un arbre pour chercher un pois qui est tombé à côté.

[20] Il y a ici, comme dans le conte portugais résume ci-dessus, une
série préliminaire de personnages, avant la série ordinaire ou, du
moins, avant l'une des deux séries ordinaires, et, chose curieuse,
cette série préliminaire, dans le conte portugais,--juge, _roi_, qui
doit faire marcher le juge, _reine_, qui doit se fâcher contre le
roi, rat, qui doit ronger les jupes de la reine, chat, chien, puis
_bâton_,--a beaucoup de rapport avec celle du conte indien. Ajoutons
que l'introduction du conte portugais est analogue à celle du conte
espagnol et, par suite, à celle du conte indien.

[21] Dans un conte de l'île de Ceylan (_Orientalist_, 1885, p. 26),
après une introduction analogue à celle des contes indiens, la série de
personnages mis en scène est toute différente: Un oiseau a pondu deux
œufs entre deux grosses pierres; les pierres s'étant rapprochées, il
ne peut plus arriver à son nid. Alors il appelle à son aide un maçon;
celui-ci ayant refusé de venir, l'oiseau dit à un sanglier d'aller
dans le champ du maçon manger tout le grain; puis à un chasseur, de
tirer le sanglier; à un éléphant, de tuer le chasseur; à un _katussâ_
(sorte de petit lézard), de s'introduire, par la trompe de l'éléphant,
jusque dans son cerveau (_sic_); à une poule des jungles, de manger
le katussâ; à un chacal, de manger la poule. Le chacal se met à la
poursuite de la poule, etc.

[22] Un passage du Coran, que nous trouvons dans le _Magasin
pittoresque_ (t. 46, 1878, p. 334), nous paraît un écho de cette fable
indienne. Voici ce passage, que l'on peut ajouter aux rapprochements
faits par M. Benfey (_Pantschatantra_, II, p. 373 seq.): «Quand Dieu
eut fait la terre, elle vacillait de çà et de là, jusqu'à ce que
Dieu eût mis les montagnes pour la tenir ferme. Alors les anges lui
demandèrent: O Dieu, y a-t-il dans ta création quelque chose de plus
fort que les montagnes? Et Dieu répondit: Le fer est plus fort que les
montagnes, puisqu'il les fend.--Et, dans ta création, est-il quelque
chose de plus fort que le fer?--Oui, le feu est plus fort que le
fer, puisqu'il le fond.--Et est-il quelque chose de plus fort que le
feu?--Oui, l'eau, car elle l'éteint.--Est-il quelque chose de plus fort
que l'eau?--Oui, le vent, car il la soulève.--O notre soutien suprême,
est-il dans ta création quelque chose de plus fort que le vent?--Oui,
l'homme de bien qui fait la charité: s'il donne de sa main droite sans
que sa gauche le sache, il surmonte toutes choses.»

[23] Etait-ce bien une gazelle dans le texte original, et n'y aurait-il
pas là une erreur de traduction?




XXXV

MARIE DE LA CHAUME DU BOIS


Il était une fois une femme qui avait deux filles: l'aînée servait dans
une maison de la ville voisine; la plus jeune demeurait avec sa mère
dans une chaumière isolée au milieu de la forêt.

Un jour que cette dernière, qu'on appelait Marie de la Chaume du Bois,
était seule, occupée à filer, elle entendit frapper à la porte; elle
ouvrit et vit entrer un beau jeune homme habillé en chasseur, qui la
pria de lui donner à boire, lui disant qu'il était le roi du pays. Il
fut si frappé de la beauté de la jeune fille, que peu de jours après il
revint à la chaumière pour demander sa main. La mère, qui n'aimait que
sa fille aînée, aurait bien voulu la faire épouser au roi; elle n'osa
pourtant pas s'opposer au mariage de la cadette, et les noces se firent
en grande cérémonie.

A quelque temps de là, le roi fut obligé de partir pour la guerre.
Pendant son absence, la mère de la reine vint au château avec son autre
fille. Celle-ci, qui enviait le bonheur de sa sœur et la haïssait
mortellement, voulut profiter de l'occasion pour se venger. Elle se
jeta un jour sur la reine, lui arracha d'abord les yeux, puis les
dents, enfin lui coupa les mains et les pieds et la fit porter dans une
forêt, où on l'abandonna. Comme elle ressemblait à sa sœur, elle se fit
passer pour la reine.

Cependant, la pauvre reine n'attendait plus que la mort. Tout à coup,
un vieillard se trouva près d'elle et lui dit: «Madame, qui donc vous
a abandonnée dans cette forêt?» La reine lui ayant raconté ce qui lui
était arrivé: «Vous pouvez,» dit le vieillard, «faire trois souhaits;
ils vous seront accordés.--Ah!» répondit la reine, «je voudrais bien
ravoir mes yeux, mes dents, mes mains, et, s'il m'était permis de
faire un souhait de plus, mes pieds aussi.»

Le vieillard dit à un petit garçon qui était avec lui: «Prends ce rouet
d'or, et va le vendre au château pour deux yeux.» Le petit garçon prit
le rouet et s'en alla crier devant le château:

    «Au tour, au tour à filer!
    «Qui veut acheter mon tour à filer?»

La fausse reine sortit au bruit et dit au petit garçon: «Combien
vends-tu ton rouet?--Je le vends pour deux yeux.» Elle s'en alla
demander conseil à sa mère. «Tu as mis les yeux de ta sœur dans une
boîte», dit la vieille; «tu n'as qu'à les donner à cet enfant.» Le
petit garçon prit les yeux et les rapporta au vieillard. Celui-ci ne
les eut pas plus tôt remis à leur place, que la reine recouvra la vue.

«Maintenant,» dit-elle, je voudrais bien ravoir mes dents.» Le
vieillard donna une quenouille d'or au petit garçon et lui dit: «Va
au château vendre cette quenouille pour des dents.» L'enfant prit la
quenouille et s'en alla crier devant le château:

    «Quenouille, quenouille à filer!
    «Qui veut acheter ma quenouille?»

«Ah!» pensa la fausse reine, «que cette quenouille irait bien avec
le rouet d'or!» Elle descendit de sa chambre et dit au petit garçon:
«Combien vends-tu ta quenouille?--Je la vends pour des dents.» Elle
retourna trouver sa mère. «Tu as les dents de ta sœur», dit la vieille;
«donne-les à cet enfant.» Le petit garçon rapporta les dents, et le
vieillard les remit à la reine, si bien qu'il n'y parut plus. Ensuite
il donna une bobine d'or à l'enfant. «Va au château,» lui dit-il,
«vendre cette bobine pour deux mains.»

La fausse reine acheta la bobine pour les deux mains de sa sœur. Il
ne manquait plus à la reine que ses pieds. «On ne peut filer sans
épinglette et sans mouilloir,» dit le vieillard à l'enfant; «va vendre
cette épinglette et ce mouilloir d'or pour deux pieds.»

La fausse reine, charmée d'avoir toutes ces belles choses à si bon
marché, courut chercher les pieds de sa sœur, que l'enfant rapporta.
La reine ne savait comment témoigner sa reconnaissance au vieillard.
Celui-ci la conduisit derrière le jardin du château, lui dit de ne pas
se montrer encore et disparut.

Ce jour-là même, le roi revint de la guerre. En voyant la fausse reine,
il crut que c'était sa femme; il la trouva changée, mais il supposa
que c'était parce qu'elle avait eu du chagrin d'être restée longtemps
sans le voir. Elle lui montra le rouet d'or, la quenouille et tout ce
qu'elle avait acheté, puis ils descendirent ensemble au jardin.

Tout à coup, on entendit frapper à la porte: c'était le vieux mendiant.
La fausse reine voulait le chasser, mais le roi lui fit bon accueil et
lui demanda s'il n'avait rien vu dans ses voyages qui méritât d'être
raconté.

«Sire,» dit le mendiant, «il n'y a pas longtemps, j'ai rencontré dans
une forêt une dame à qui l'on avait arraché les yeux et les dents,
coupé les pieds et les mains. C'était sa sœur qui l'avait traitée
ainsi. J'ai envoyé à cette méchante sœur un petit garçon qui lui a
vendu un rouet d'or pour ravoir les yeux, une quenouille d'or pour les
dents, une bobine d'or pour les mains, une épinglette et un mouilloir
d'or pour les pieds. Si vous voulez, sire, en savoir davantage, vous
trouverez là-bas, au bout du jardin, une femme qui vous dira le reste.»

Le roi suivit le mendiant et fut bien surpris et bien joyeux en
reconnaissant sa femme. Il la ramena au château; puis il ordonna
d'enchaîner la mère et la sœur de la reine et de les jeter aux bêtes.


REMARQUES

    Notre conte présente la plus frappante ressemblance avec un conte
    tchèque de Bohême (Wenzig, p. 45). Ce dernier n'a de vraiment
    différent que le dénouement, où c'est le rouet d'or qui, mis en
    mouvement par la fausse princesse, en présence du prince, se met
    à parler et révèle le crime. Ajoutons que, dans ce conte tchèque,
    les dents n'ayant pas été arrachées à la princesse, le petit garçon
    ne va vendre au château que trois objets: un rouet d'or, un fuseau
    d'or et une quenouille d'or.

    Le même thème se trouve traité d'une façon plus ou moins
    particulière dans plusieurs autres contes.

    Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 62), une jeune fille doit épouser
    un roi; sa tante, qui s'est offerte à la conduire dans le pays
    du fiancé, lui substitue sa propre fille et l'abandonne dans une
    grotte après lui avoir arraché les yeux. Passe un vieillard, qui
    accourt aux cris de la jeune fille. Celle-ci l'envoie sous le
    balcon du roi avec deux corbeilles pleines de roses magnifiques
    qui, par suite d'un don à elle fait, tombent de ses lèvres quand
    elle parle, et lui dit de crier qu'il les vend pour des yeux. Elle
    rentre ainsi en possession de ses yeux, recouvre la vue et finit
    par se faire reconnaître du roi son fiancé.

    Dans un conte italien du Montferrat (Comparetti, nº 25), une jeune
    fille a reçu divers dons d'un serpent reconnaissant, et un roi veut
    l'épouser. Les sœurs de la jeune fille, jalouses de son bonheur,
    lui coupent les mains et lui arrachent les yeux, et l'une d'elles
    se fait passer, auprès du roi, pour sa fiancée. La jeune fille
    est recueillie par de braves gens. Un jour, au milieu de l'hiver,
    le serpent vient lui dire que la reine, qui est enceinte, a envie
    de figues. D'après les indications du serpent, la jeune fille dit
    à l'homme chez qui elle demeure où il en pourra trouver, et elle
    l'envoie au palais en vendre pour des yeux; puis un autre jour, des
    pêches pour des mains. Elle se fait enfin reconnaître par le prince.

    En Italie encore, nous trouvons un conte toscan du même genre
    (Gubernatis, _Novelline di S. Stefano_, nº 13). Le voici dans
    ses traits essentiels: La belle-mère d'une jeune reine hait
    mortellement sa bru. Pendant l'absence du roi, elle ordonne à
    deux de ses serviteurs de conduire la reine dans un bois et de
    la tuer. Emus de ses larmes, les serviteurs se contentent de lui
    arracher les yeux pour les porter à la reine-mère comme preuve de
    l'exécution de ses ordres. La jeune femme est recueillie par un
    vieillard. Ayant reçu d'un serpent trois objets merveilleux, elle
    se fait conduire, le visage voilé, devant le palais de son mari,
    et met en vente le premier objet pour un œil, puis le second aussi
    pour un œil; pour prix du troisième objet, elle demande (comme dans
    l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy, et dans les autres contes de ce
    type, Grimm, nº 88, etc.) la permission de passer la nuit dans la
    chambre voisine de celle du roi, et se fait ainsi reconnaître de
    son mari.

    Dans un conte catalan (_Rondallayre_, t. III, p. 114), les yeux
    de la vraie fiancée d'un roi, fille d'un charbonnier, lui sont
    arrachés par une jeune fille, envieuse de son bonheur. C'est encore
    un serpent reconnaissant qui vient à son secours; il donne à sa
    bienfaitrice une pomme magnifique qu'elle devra aller vendre à la
    nouvelle reine pour «des yeux de chrétienne». La fausse reine la
    trompe et lui donne des yeux de chat; mais ensuite, en échange
    d'une poire qui vient également du serpent, la vraie reine rentre
    en possession de ses yeux.--Comparer un conte recueilli chez les
    Espagnols du Chili (_Biblioteca de las Tradiciones populares
    españolas_, t. I, p. 137).

    Dans un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 28), une jeune reine
    se met en route, accompagnée de sa nourrice et de sa sœur de lait,
    pour aller célébrer ses noces dans le pays de son fiancé. Mourant
    de soif pendant le voyage,--sa nourrice ne lui a fait manger tout
    le temps que d'une pâtisserie extrêmement salée,--elle supplie sa
    nourrice de lui donner à boire. Cette méchante femme lui dit que
    dans ce pays l'eau est si chère, que chaque gorgée se paie au prix
    d'un œil. La reine, pour avoir à boire, s'arrache d'abord un œil,
    puis l'autre[24]. Alors la nourrice l'abandonne et fait passer sa
    propre fille pour la reine. Cette dernière est recueillie par une
    vieille femme charitable. Or, la vraie reine avait ce don, que des
    roses s'échappaient de sa bouche toutes les fois qu'elle souriait.
    Elle envoie la bonne vieille au palais vendre de ces roses pour
    des yeux. (Ici, par suite d'une altération évidente, les yeux de
    chienne qu'on lui donne lui font recouvrer la vue.)

    Citons encore un conte russe analysé par M. de Gubernatis
    (_Zoological Mythology_, I, p. 218): La servante de la fiancée d'un
    tzar endort sa maîtresse et lui arrache les yeux; puis elle se
    substitue à elle et épouse le tzar. La jeune fille est recueillie
    par un vieux berger. Pendant la nuit, elle fait, quoique aveugle,
    une couronne de tzar et envoie le vieillard au palais la vendre
    pour un œil; le lendemain, elle recouvre de la même manière son
    second œil.


    On peut enfin rapprocher de ces différents récits un passage d'un
    conte roumain de Transylvanie (dans la revue _Ausland_, 1856, p.
    2122): Par suite de la trahison de sa mère, le héros Frounsé-Werdyé
    a été tué et haché en mille morceaux par un dragon. La «Sainte Mère
    Dimanche», protectrice de Frounsé, rassemble tous ces morceaux et
    le ressuscite; mais il manque les yeux, que le dragon a gardés.
    La «Sainte Mère Dimanche» prend un violon, se déguise en musicien
    et se rend au château du dragon. Justement celui-ci célèbre ses
    noces avec la mère de Frounsé; il appelle le prétendu musicien pour
    qu'il les fasse danser. A peine la «Sainte Mère Dimanche» a-t-elle
    commencé à jouer, qu'une corde de son violon casse. Elle dit
    qu'elle ne peut raccommoder cette corde qu'au moyen d'yeux d'homme.
    «Donne-lui un œil de mon fils,» dit la mère de Frounsé au dragon.
    Une seconde corde casse, et la «Sainte Mère Dimanche» obtient de la
    même façon le second œil.--Comparer la fin d'un conte grec moderne
    de même type que ce conte roumain (Hahn, nº 24).

       *       *       *       *       *

    Chez les Kabyles, on a recueilli un conte qui, malgré nombre
    d'altérations, se rapproche des contes analysés plus haut, et,
    en particulier, du conte grec moderne. Dans ce conte kabyle (J.
    Rivière, p. 51), une jeune fille qui a divers dons, entre autres (à
    peu près comme l'héroïne du conte grec et celle du conte sicilien
    nº 62 de la collection Pitrè) le don de semer des fleurs sous ses
    pas, se prépare à se mettre en route pour le pays de son fiancé. Au
    moment du départ, sa marâtre lui donne un petit pain dans lequel
    elle a mis beaucoup de sel (toujours comme dans le conte grec).
    Quand la jeune fille a mangé, elle demande à boire. «Laisse-moi
    t'arracher un œil,» lui dit la fille de sa marâtre, «et je te
    donnerai à boire.» Elle se laisse arracher successivement les deux
    yeux, et la marâtre emmène sa fille à la place de l'aveugle; mais
    la fraude est bientôt reconnue, car la fausse fiancée n'a aucun des
    dons de la véritable. Des corbeaux rendent la vue à celle-ci, et,
    plus tard, après des aventures assez confuses, elle est reconnue
    pour ce qu'elle est réellement.


NOTES:

[24] Dans un conte sicilien, tout différent (Pitrè, _Nuovo Saggio_,
nº 6), deux méchantes sœurs, jalouses de la beauté de leur cadette,
mettent quantité de sel dans un plat qu'elles font manger à cette
dernière, et la jeune fille, mourant de soif, est obligée de se laisser
arracher les yeux pour avoir à boire. Des fées lui rendent la vue.




XXXVI

JEAN & PIERRE


Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre.
Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service
d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.--«Cent
écus,» répondit Pierre.--«Tu les auras; mais voici mes conditions: à
la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins
cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion
avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins.
Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui
lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et
s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien
veux-tu?--Maître, vous me donnerez cent écus.--Tu les auras; mais
voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se
fâchera aura les reins cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de
grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre
chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître,
celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?--Maître,»
répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la
route.--Et l'argent?--L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous
avez cassé les reins.--Tu veux donc me ruiner?--Maître, est-ce que vous
vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui
qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean
chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter,
et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean
partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage
comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui
dit le laboureur, «où est le chariot?--Le chariot? je l'ai laissé
dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.--Oh! tu nous ruineras,
tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous
ruineras!»--«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa
femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de
s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon
déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître,
«qu'as-tu fait du grain?--Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai
été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.--Tu nous ruineras,
Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits
porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.»

Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de
l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais
pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.--«Oh!
non,» dit l'ogre.--«J'ai faim,» reprit Jean.--«Moi aussi. Qu'est-ce que
nous allons faire pour déjeuner?--Si nous faisions de la bouillie?» dit
Jean.

La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché
sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de
sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean
fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie
se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je
voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi
l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si
bien l'estomac, que l'ogre en mourut.

Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir
coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les
queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont
les cochons?» lui demanda le maître.--«Ils sont tombés dans un
marécage.--Eh bien! il faut les en tirer.--Maître, il n'y a pas moyen
d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand
il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans
la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras,
Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me
fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les
reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au
pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux
ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque
des oies.--Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a
mangées.--Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce
que vous vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que
celui qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du
tout.»

«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous
ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des
oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le
pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la
bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il
fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison.
«Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête
qui les mangeait.--Ah! malheureux! tu as tué ma femme!--Je n'en sais
rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce
que vous vous fâchez?--Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean
lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi.


REMARQUES

    Le thème principal de ce conte,--la convention entre le maître et
    son valet,--se retrouve sous une forme plus ou moins ressemblante
    dans des contes recueillis en Bretagne (F.-M. Luzel, 5e rapport,
    p. 29, et _Mélusine_, 1877, col. 465), en Picardie (Carnoy, p.
    316), dans le pays basque (Webster, p. 6 et p. 11), en Espagne
    (_Biblioteca de las Tradiciones populares españolas_, t. IV, p.
    139), en Corse (Ortoli, p. 203), dans diverses parties de l'Italie
    (_Jahrbuch für romanische und englische Literatur_, t. VIII, p.
    246, et _Propugnatore_, t. IX, 2e partie, 1876, p. 256), dans le
    Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 223), en Allemagne (Prœhle, II,
    nº 16), chez les Lithuaniens (Schleicher, p. 45), chez les Slaves
    de Moravie (Wenzig, p. 5), en Valachie (Schott, nº 23, p. 229),
    chez les Grecs d'Epire (Hahn, nº 11 et nº 34, p. 222), en Irlande
    (Kennedy, II, p. 74; _Royal Hibernian Tales_, p. 51), en Ecosse
    (Campbell, nº 45), et, d'après M. R. Kœhler (_Mélusine_, _loc.
    cit._, col. 473), en Danemark et en Norwège.

    Dans presque tous ces contes, la condition qui doit être observée
    par les deux parties, c'est, comme dans notre conte, de ne point se
    fâcher;--dans quelques-uns (conte écossais, premier conte basque,
    second conte grec), il faut ne pas manifester de regrets au sujet
    de l'engagement;--enfin, dans le second conte basque, il est dit
    simplement que le valet s'engage à faire tout ce que son maître lui
    ordonnera.

    Quant à la punition de celui qui aura manqué à la convention,
    c'est, dans le plus grand nombre des contes, de se voir enlever
    par l'autre une ou plusieurs lanières dans le dos, «un ruban de
    peau rouge depuis le sommet de la tête jusqu'aux talons,» dit un
    des contes bretons. Dans le premier des deux contes italiens, il
    doit être écorché vif; dans le conte de la Moravie, il doit perdre
    le nez; dans le conte picard, une oreille; dans les contes corse,
    tyrolien et allemand, les deux oreilles.


    Ajoutons que, dans plusieurs de ces contes (conte écossais, second
    conte breton, contes tyrolien, valaque, second conte grec), le
    héros n'a pas, comme le nôtre, de frère qui, avant lui, ait mal
    réussi dans l'entreprise.--Dans tous les autres contes européens,
    il y a trois frères; nous n'en avons rencontré deux que dans le
    premier conte breton.


    Parmi les mauvais tours que Jean joue à son maître pour le fâcher,
    l'histoire des queues de cochon, fichées dans le marais, figure
    dans le second conte breton, le conte picard, le conte corse,
    les deux contes basques, le conte allemand de la collection
    Prœhle (où ce sont des queues de vache), et, d'après M. Kœhler
    (_Jahrb. für rom. und engl. Lit._, VIII, p. 251), dans un conte
    norwégien.--Elle se retrouve dans plusieurs contes qui n'ont pas
    le cadre du nôtre et qui se composent simplement d'aventures de
    voleurs ou d'adroits fripons, par exemple, dans un conte piémontais
    (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p. 234), un conte sicilien
    (Gonzenbach, nº 37, p. 254), un conte portugais (Braga, nº 77), un
    conte islandais (Arnason, p. 552), un conte allemand (Prœhle, I,
    nº 49), et un conte russe (Gubernatis, _loc. cit._). Dans le conte
    allemand, c'est une queue de bœuf que le voleur plante dans le
    marais; dans le conte russe, une queue de cheval.


    Le conte slave de Moravie a, comme le conte lorrain, un épisode où
    le valet, voyant ses maîtres déjeuner sans l'appeler, va vendre un
    sac de grain qu'il vient de battre et fait un bon déjeuner avec
    l'argent.--Dans le conte tyrolien, le maître lui ayant dit d'aller
    travailler au lieu de dîner, le valet vend deux vaches et s'en va
    dîner à l'auberge.--Dans le conte picard, où le seigneur dit à Jean
    le Malin qu'il ne lui fera pas donner à déjeuner, Jean va vendre
    tous les bœufs et tous les cochons de son maître, de sorte qu'il a
    de quoi faire bonne chère.

       *       *       *       *       *

    L'épisode de l'ogre ne se rencontre que dans cinq des contes
    mentionnés ci-dessus, le conte écossais, le premier conte italien,
    les deux contes basques et le conte espagnol. (Dans ce dernier,
    l'ogre est remplacé par un ours.) En réalité, c'est un thème tout
    à fait indépendant du thème principal et qui s'y trouve intercalé.
    Nous avons déjà fait connaissance avec ce thème dans le conte nº
    25 de notre collection, _le Cordonnier et les Voleurs_. Le moineau
    que Jean montre à l'ogre est évidemment un souvenir obscurci
    de l'oiseau que le cordonnier lance en l'air comme si c'était
    une pierre, pour donner aux voleurs une haute idée de sa force.
    D'ailleurs, cet épisode se trouve sous une forme bien plus complète
    et bien mieux conservée dans le conte italien, dans le premier
    conte basque et dans le conte espagnol: nous y retrouvons à peu
    près tous les traits qui figurent dans les contes du type de notre
    conte _le Cordonnier et les Voleurs_.--Dans le conte écossais, au
    lieu d'être intercalé dans le thème principal, cet épisode lui est
    simplement juxtaposé. Après avoir réussi à fâcher son maître et lui
    avoir taillé dans le dos une lanière de peau, le héros entre au
    service d'un géant, etc.


    L'épisode en question présente, dans ce dernier conte, un trait qui
    le rapproche tout à fait du conte lorrain: Mac-a-Rusgaich et son
    maître le géant se portent réciproquement un défi à qui mangera
    le plus. Mac-a-Rusgaich s'attache sur la poitrine un sac de cuir
    où il fait entrer la plus grande partie de ce qu'il doit manger,
    et enfin il fend ce sac en disant qu'une telle bedaine l'empêche
    de se baisser. Le géant veut l'imiter et il meurt.--Dans le conte
    espagnol, cet épisode s'enchaîne avec un autre épisode dans lequel
    l'ours et Pedro se défient à la course. Pedro, qui a de l'avance
    sur l'ours, passe auprès de lavandières; il les prie de lui prêter
    un couteau, il fend le sac caché sous sa chemise, et toute la
    bouillie se répand; puis il se remet à courir. L'ours étant arrivé
    près des lavandières, leur demande si elles ont vu passer un homme.
    «Oui, et il s'est ouvert le ventre avec le couteau que nous lui
    avons prêté.--Prêtez-le moi aussi,» dit l'ours, «je courrai mieux.»
    Et il se tue. (Comparer le conte sicilien nº 83 de la collection
    Pitrè.)--Dans le premier des deux contes basques mentionnés
    plus haut, le héros, en s'enfuyant de chez le _tartaro_ (ogre),
    fait semblant de s'ouvrir le ventre et jette sur la route les
    entrailles d'un cochon qu'il tenait cachées, afin de faire croire
    au tartaro que c'est là un moyen de devenir plus agile. Il en est
    de même dans un conte du Tyrol allemand (Zingerle, II, p. 111) et
    dans un conte portugais (Braga, nº 77).

    Nous ferons remarquer que ce trait se rencontre encore dans un
    autre conte de Montiers, variante de notre nº 1. Dans cette
    variante, Jean-sans-Peur, Jean-de-l'Ours et Tord-Chêne arrivent
    chez un ogre, pendant l'absence de celui-ci. Quand il rentre, les
    trois compagnons, sans se déconcerter, lui disent qu'ils ont faim.
    La femme de l'ogre prépare des grimées[25], et l'on se met à table.
    Les trois compagnons se sont attaché des poches sur l'estomac, et
    ils y introduisent les grimées. L'ogre, croyant qu'ils avalent
    tout, ne veut pas avoir le dessous, et il mange tant qu'il en
    meurt.--Plusieurs contes du type de notre nº 25, _le Cordonnier et
    les Voleurs_, présentent un passage analogue. Ainsi, dans un conte
    suédois (Cavallius, p. 7), dans un conte norwégien (Asbjœrnsen, I,
    nº 6), c'est absolument le trait de _Jean et Pierre_: trompé par la
    même ruse, le géant veut aussi se soulager en s'ouvrant l'estomac,
    et il se tue. Comparer un conte suisse (Sutermeister, nº 41), un
    conte sicilien (Gonzenbach, nº 41), et aussi un conte gascon de la
    collection Cénac-Moncaut (p. 90).

    Notons encore un passage d'un livre populaire anglais du siècle
    dernier, _Jack le Tueur de géants_, déjà cité dans les remarques
    de notre nº 25 (I, p. 261): Jack, déjeunant avec le géant, attache
    sous ses vêtements un grand sac de cuir et y jette, sans être
    aperçu, tout le pudding qui lui est servi. Ensuite il dit au géant
    qu'il va lui faire voir un tour d'adresse. D'un coup de couteau il
    fend le sac de cuir, et tout le pudding tombe à terre. Le géant se
    croit obligé de faire comme Jack, et il se tue.

       *       *       *       *       *

    Le dernier épisode de notre conte,--celui de la femme tuée,--a subi
    une altération. Dans les autres contes où il existe, voici comment
    il se présente: L'année du valet doit se terminer au premier chant
    du coucou. Pour se débarrasser de lui plus vite, la femme du maître
    grimpe sur un arbre et imite le coucou; le valet tire sur le
    prétendu oiseau et le tue. Voir, parmi les contes mentionnés plus
    haut, le premier conte breton, le conte corse, le conte espagnol,
    le conte tyrolien, le conte allemand, le conte slave de Moravie,
    le second conte grec, le second conte irlandais, et, d'après M.
    Kœhler, le conte danois et le conte norwégien.--Il faut ajouter
    enfin un passage d'un conte sicilien d'un autre type, que nous
    avons déjà eu occasion de citer à propos de l'épisode des queues de
    cochon (Gonzenbach, nº 37, p. 254).

       *       *       *       *       *

    En Orient, nous rencontrons d'abord cet épisode des queues dans
    un conte recueilli par M. Radloff (t. IV, p. 282) chez les tribus
    tartares de la Sibérie méridionale, riveraines de la Tobol, tribus
    chez lesquelles des contes sont venus du sud avec l'islamisme,
    ainsi que nous l'avons montré dans les remarques de notre nº 32,
    _Chatte blanche_ (II, p. 17): Un fripon propose à un laboureur de
    conduire sa charrue. Pendant que le laboureur va lui chercher à
    manger, il dételle le bœuf, lui coupe la queue et le fait emmener
    par un compère; puis il fiche la queue en terre, et, quand il voit
    revenir le laboureur, il la tire de toutes ses forces, si bien
    qu'il tombe à la renverse. Le laboureur étant accouru, le fripon
    lui dit que le bœuf s'est tout à coup enfoncé dans la terre et
    qu'en essayant de le retenir, la queue lui est restée dans la
    main[26].


    Pour l'ensemble, on peut rapprocher de notre conte et de ses
    pendants européens un conte recueilli chez les Afghans du Bannu
    (Thorburn, p. 199). Nous en reproduirons l'abrégé tout à fait
    écourté qu'en donne l'auteur anglais: Un jeune homme un peu simple
    entre au service d'un maître aux conditions suivantes: le maître
    doit lui fournir une charrue et une paire de bœufs, et le serviteur
    doit tous les jours semer une corbeille de grain et aller chercher
    un panier de bois de chauffage et la nourriture de la famille;
    celui des deux qui ne tiendra pas son engagement doit perdre le
    nez. Dès le premier jour, le serviteur ne peut faire sa besogne,
    et le maître lui coupe le nez. Il retourne chez lui et raconte sa
    mésaventure à son frère, qui entre au service du même maître aux
    mêmes conditions. Ce second serviteur, arrivé aux champs, répand
    tout le grain par terre, tue un des bœufs et brise la charrue,
    et, rentré à la maison, il dit au maître qu'il a rempli ses
    engagements. Il en fait autant le second jour. Le troisième jour,
    le maître ne peut lui fournir ni grain, ni charrue, ni bœufs, et
    perd son nez.

    Autant qu'on en peut juger par cet abrégé, le conte afghan est
    extrêmement altéré. On a recueilli, dans l'Asie Centrale, chez les
    peuplades _sarikoli_, une forme meilleure de ce thème (_Journal of
    the Asiatic Society of Bengal_, t. 45, 1876, p. 182): Un homme,
    en mourant, dit à ses trois fils de ne point aller dans certain
    moulin: il y a là un vieillard borgne qui mange les gens. Le père
    une fois mort, l'aîné s'en va au moulin. Le vieillard lui dit
    qu'il le recevra comme son fils. Il le charge de nettoyer l'étable
    de son âne. «Mais,» ajoute-t-il, «j'ai une habitude. Si tu te
    fâches, je t'arracherai les yeux; si c'est moi qui me fâche, tu
    me les arracheras.--Bien,» dit le jeune homme. Au bout de la
    journée, il n'a pas encore fini d'enlever le fumier. Impatienté,
    il rentre au moulin et jette son outil par terre. «Tu es fâché?»
    dit le vieillard.--«Comment ne serais-je pas fâché? Tu m'as tué de
    travail.» Le vieillard se lève et lui arrache les yeux.--Quelque
    temps après arrive le second fils. Après qu'il a nettoyé l'étable,
    le vieillard lui dit d'aller le lendemain chercher du bois à la
    forêt, et il dit à son âne: «Quand il te chargera, couche-toi.»
    C'est ce que fait l'âne. Le jeune homme, voyant que l'âne ne veut
    pas se lever, tire son couteau et lui coupe une oreille. Alors
    l'âne se montre docile. Quand le vieillard voit l'oreille coupée,
    il demande au jeune homme pourquoi il a agi ainsi. «Oh! père,» dit
    le jeune homme, «est-ce que tu es fâché?--Oui,» dit le vieillard.
    Le jeune homme se jette sur lui et lui arrache les yeux, et le
    vieillard meurt.

    Dans l'Inde, nous avons découvert une autre forme, plus complète.
    C'est un conte qui, paraît-il, est un des plus populaires parmi
    les mahométans du pays. Il a été publié en 1870 dans la _Calcutta
    Review_ (t. LI, p. 126). Le voici:

    «Il y avait une fois deux frères, Halálzádah et Harámzádah. Dans
    le même pays habitait un Qázi (sorte de magistrat, de juge).
    Halálzádah alla trouver ce Qázi pour entrer à son service. Le Qázi
    lui dit: «Si vous entrez à mon service, ce sera à la condition que,
    si vous me quittez, je vous couperai le nez et les oreilles, et, si
    je vous renvoie, vous m'en ferez autant. Quant à votre nourriture,
    vous en aurez par jour plein une feuille.» Halálzádah accepta
    ces conditions. Chaque jour, le Qázy l'envoyait faire paître les
    vaches et les chèvres, et il lui donnait de la nourriture plein une
    feuille de tamarin. Cela ne faisait guère l'affaire de Halálzádah,
    et il dit au Qázi qu'il ne pouvait travailler l'estomac vide. Le
    Qázi lui répondit tout simplement que, s'il n'était pas content, il
    pouvait s'en aller. A la fin, Halálzádah, ayant dépensé tout son
    argent et se voyant au moment de mourir de faim, demanda son congé.
    Sur quoi le Qázi lui coupa le nez et les oreilles, et l'autre s'en
    alla.

    «Son frère, Harámzádah, le voyant dans ce triste état, lui demanda
    ce qui lui était arrivé, et, ayant appris la façon d'agir du Qázi,
    il demanda à Halálzádah de lui montrer où il demeurait. Il se
    rendit chez le Qázi et s'engagea à son service aux mêmes conditions
    que son frère. Le Qázi lui donna les vaches et les chèvres à mener
    paître. Harámzádah les conduisit aux champs; de retour au logis,
    il alla prendre dans le jardin une feuille de bananier, et, la
    présentant au Qázi, il lui demanda son dîner. Le Qázi fut bien
    obligé de lui remplir sa feuille de bananier. Harámzádah s'en fut
    encore avec le troupeau au pâturage; il tua une des chèvres, invita
    ses amis et fit avec eux un festin, puis il ramena à la maison le
    reste du troupeau.

    «Le lendemain matin, Harámzádah mena de nouveau paître le
    troupeau; cette fois, il vendit une douzaine de chèvres et quatre
    vaches; puis, courant à la maison, il dit au Qázi: «Dieu est
    miséricordieux! Il vient de me sauver la vie!--Comment cela?» dit
    le Qázi.--«Il est venu des loups qui ont emporté douze chèvres et
    quatre vaches, et je n'ai pu leur échapper qu'en grimpant sur un
    arbre.» Le Qázi l'accabla d'injures et lui demanda de quel côté
    il avait mené paître le troupeau. «Du côté du couchant,» répondit
    l'autre. Le Qázi lui ordonna de le conduire désormais du côté du
    nord. Harámzádah, en attendant, s'en fut au jardin cueillir une
    feuille de bananier, se la fit remplir, et, après avoir mangé
    tout son soûl, donna le reste aux mendiants. Puis il conduisit le
    troupeau du côté du nord.

    «Cette fois, il vendit tout le troupeau et courut trouver son
    maître. «Hé! Qázi! hé! Qázi! voilà un bel ordre que vous m'avez
    donné de conduire le troupeau du côté du nord!--Qu'est-il arrivé?»
    dit le Qázi.--«Une bande de tigres a emporté tout le troupeau,
    et je ne me suis sauvé qu'en me cachant dans une caverne de la
    montagne.»

    «Le jour suivant, le Qázi dit à Harámzádah d'aller promener son
    cheval. Harámzádah partit avec le cheval, et, ayant rencontré en
    chemin un marchand de chevaux, il lui vendit la bête sous cette
    condition qu'il garderait la queue; il coupa donc la queue du
    cheval, et, de retour à la maison, il l'enfonça dans un trou de rat
    qui se trouvait dans un coin de l'écurie, et battit la terre tout
    autour pour qu'elle tint bien. Puis il alla se faire remplir par le
    Qázi sa feuille de bananier.

    «Le lendemain matin, Harámzádah courut trouver le Qázi en poussant
    les hauts cris: «O Qázi! venez dans l'écurie voir le malheur qui
    vient d'arriver! les rats sont en train d'emporter le cheval; il
    n'y a plus que la moitié de la queue qui soit encore hors de leur
    trou. Hâtez-vous, hâtez-vous!» Le Qázi courut à l'écurie et se mit
    à tirer, tirer la queue, jusqu'à ce qu'elle sortît du trou, mais
    point de cheval avec. Harámzádah dit que les rats devaient avoir
    mangé le reste.»

    Bref, continue la _Calcutta Review_, le Qázi est complètement
    ruiné, et, qui pis est, sa famille est déshonorée par Harámzádah,
    qui finalement s'en va avec son congé et aussi avec le nez et les
    oreilles de son maître.

    Enfin, dans l'île de Ceylan, ce même thème se retrouve, mais sous
    une forme altérée (_Orientalist_, juin 1884, p. 131): Un _gamarâla_
    (sorte de seigneur de village) a pris tellement en horreur une
    certaine exclamation de surprise, très commune dans le pays, que,
    toutes les fois qu'il l'entend, il se jette sur le malheureux qui
    l'a laissée échapper, et lui coupe le nez. L'aîné de deux frères,
    étant entré au service de ce gamarâla, se voit ainsi traité. Revenu
    à la maison, il raconte son aventure à son frère, nommé Hokkâ, qui
    se promet de le venger. Hokkâ s'engage donc comme serviteur chez le
    gamarâla, et lui joue tant de mauvais tours, en interprétant ses
    ordres de travers, que le gamarâla, s'apercevant enfin qu'il n'a
    pas affaire à un imbécile, mais à un fin matois, laisse échapper
    lui-même la fameuse exclamation. Alors le jeune homme saute sur lui
    et lui coupe le nez.--Il est inutile d'entrer dans les détails, les
    mauvais tours joués par le héros n'ayant aucun rapport avec ceux
    des contes que nous avons étudiés.


NOTES:

[25] _Grimées_, ailleurs _grumelets_ (comparer le mot _grumeaux_).
C'est un mets du pays, composé d'un mélange de farine et d'œufs, cuit
dans du lait.

[26] Chose à noter, ce même conte tartare, dont le cadre n'est
nullement celui du conte lorrain, renferme encore un épisode qui fait
partie de certains contes européens du type de _Jean et Pierre_. Après
avoir été hébergé par un brave homme, le fripon du conte tartare donne
sa coiffure à un compère et s'en va tête nue remercier son hôte, qui
travaille aux champs à peu de distance de sa maison. Celui-ci lui ayant
demandé pourquoi il n'a rien sur la tête, le fripon lui dit: «C'est
parce que votre femme m'a retenu ma coiffure pour se payer de m'avoir
hébergé.» L'hôte, très fâché contre sa femme, dit au fripon d'aller lui
réclamer sa coiffure: «Si elle s'obstine à la garder,» ajoute-t-il,
«je lui crierai de la rendre.» Arrivé à la maison, le fripon dit à la
femme que l'hôte lui a donné sa fille, et il se met en mesure d'emmener
celle-ci. La mère faisant résistance, le fripon crie au bonhomme: «On
ne veut pas me la donner.» Alors, ce dernier, brandissant sa pelle:
«Donnez-la! donnez-la! sinon, je vous tue!» La femme est donc obligée
de lui donner sa fille.--Dans le premier des deux contes bretons, le
seigneur, qui est aux champs avec son serviteur Fanch, dit à celui-ci
d'aller vite au château chercher deux pelles et de les mettre dans un
sac, parce qu'il ne veut pas qu'on les voie. Fanch se rend au château
et dit à la dame et à sa fille que son maître lui a ordonné de les
mettre toutes les deux dans un sac. Puis, courant à la fenêtre: «Toutes
les deux dans un sac, n'est-ce pas, Monseigneur?--Oui, toutes les
deux,» crie le seigneur, pensant aux deux pelles, «et dépêche-toi.»
(Comparer le premier conte basque.)--Dans le conte portugais (Braga,
nº 77) et le conte tyrolien (Zingerle, II, p. 111), cités un peu plus
haut, ce passage a subi une modification: c'est une bourse ou des sacs
d'argent que le héros se fait donner.




XXXVII

LA REINE DES POISSONS


Il était une fois un pêcheur. Un jour qu'il était à la pêche, il prit
la reine des poissons. «Rejette-moi dans l'eau,» lui dit-elle, «et tu
prendras beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et prit
en effet une grande quantité de poissons, si bien qu'il fit une bonne
journée.

De retour à la maison, il dit à sa femme: «J'ai pris la reine des
poissons; elle m'a promis que j'attraperais beaucoup de poissons si
je la laissais aller. Je l'ai rejetée dans l'eau, et, en effet, j'en
ai pris en quantité.--Que tu es nigaud!» dit la femme, «j'aurais bien
voulu la manger. Il faudra me l'apporter.»

Le pêcheur retourna à la rivière et prit une seconde fois la reine des
poissons. «Laisse-moi aller, pêcheur,» lui dit-elle, «et tu prendras
beaucoup d'autres poissons.» Il la rejeta dans l'eau et revint chez lui
après avoir fait une bonne pêche.

«Tu ne me rapportes pas la reine des poissons?» lui dit sa femme;
«une autre fois j'irai avec toi, et je la prendrai.--Si je l'attrape
encore,» répondit le pêcheur, «tu l'auras.»

Il jeta de nouveau le filet et ramena la reine des poissons.
«Laisse-moi aller,» lui dit-elle, «et tu prendras beaucoup d'autres
poissons.--Non, ma femme veut te manger.--Eh bien! qu'il soit fait
selon votre désir; mais quand vous m'aurez mangée, mettez de mes arêtes
sous la chienne, mettez-en sous la jument, et mettez-en aussi sous un
rosier dans le jardin.»

Le pêcheur fit ce que lui avait dit la reine des poissons, et, le
lendemain, étant allé dans le jardin, il trouva sous le rosier trois
garçons déjà grands; il trouva trois chiens sous la chienne, et trois
poulains sous la jument. Dans le cas où il arriverait malheur aux
jeunes garçons, une rose devait tomber du rosier.

Un jour, l'aîné prit avec lui les trois chiens et se mit en route.
Etant arrivé dans un village, il vit tout le monde en pleurs; il
demanda ce qui était arrivé. On lui dit qu'une princesse allait être
dévorée par une bête à sept têtes. Le jeune homme se fit indiquer
l'endroit où l'on avait conduit la princesse; il la trouva qui
pleurait près d'une fontaine. «Qu'avez-vous, ma princesse?» lui
demanda-t-il.--«Hélas!» dit-elle, «je vais être dévorée par une bête à
sept têtes.--Si je pouvais vous délivrer?» dit le jeune homme. «Pour
moi, je ne crains rien, je n'ai pas d'âme à sauver[27].»

La bête à sept têtes arriva bientôt. Le jeune homme, qui avait amené
ses trois chiens, lança contre la bête le premier, nommé Brise-Vent.
Après avoir combattu longtemps, Brise-Vent abattit trois têtes à la
bête. «Je m'en vais,» dit-elle, «mais je reviendrai demain.»

Le lendemain, le jeune homme se rendit encore à la fontaine. «Oh!» dit
la bête, «il est donc toujours ici!» Le jeune homme lança contre elle
le second de ses chiens, Brise-Fer, qui lui abattit encore trois têtes.
«Remettons la partie à demain,» dit-elle.

Le jour suivant, le jeune homme lança contre elle son troisième chien,
Brise, qui n'était pas si fort que les autres, mais il n'y avait plus
qu'une tête à abattre, et il l'abattit.

Quand la bête fut morte, la princesse invita le jeune homme à venir
avec elle chez le roi son père; mais il refusa et s'en retourna chez
lui.

Le roi fit publier à son de caisse que celui qui avait délivré la
princesse vînt se présenter au château avec les sept têtes de la bête.
Le plus jeune des trois frères aurait bien voulu les avoir; mais l'aîné
les cacha et en fit faire de pareilles en bois. Le plus jeune prit
celles-ci et les porta au roi, qui, voyant que ce n'étaient pas les
vraies têtes, entra dans une grande colère et fit jeter le jeune homme
en prison, disant qu'il serait pendu le lendemain.

Cependant le second des trois frères était allé se promener au jardin;
il vit une rose tombée du rosier. «Il est arrivé malheur à mon frère,»
se dit-il. Aussitôt il alla trouver le roi. «Que viens-tu faire ici?»
lui dit le roi.--«Je viens pour délivrer mon frère.» Le roi ordonna
qu'on le mît en prison lui-même, et qu'on le pendît le lendemain.

Une rose tomba encore du rosier. «Il faut,» se dit l'aîné, «qu'il soit
arrivé malheur à mes deux frères.» Il prit les sept têtes et les sept
langues de la bête et se rendit au château. «Que viens-tu faire ici?»
lui demanda le roi.--«Je viens pour délivrer mes frères. Voici les sept
têtes et les sept langues de la bête.--C'est bien,» dit le roi; «à
cause de toi je leur ferai grâce, et tu épouseras ma fille.»

Le jeune homme épousa donc la princesse, et ses frères se marièrent
avec deux dames d'honneur. Les parents ne furent pas oubliés, et tout
le monde fut heureux.


NOTES:

[27] Voir les remarques.


REMARQUES

    Ce conte est une variante de notre nº 5, _les Fils du Pêcheur_.
    Voir les remarques de ce conte.

       *       *       *       *       *

    Indépendamment de diverses altérations que l'on reconnaîtra
    aisément, il s'est introduit ici un élément nouveau qu'il faut
    signaler: nous voulons parler des trois chiens, _dont chacun a son
    nom et qui tuent la bête_.

    A propos d'un conte italien de la Vénétie, du même genre que le
    nôtre (Widter et Wolf, nº 8), M. R. Kœhler a fait observer avec
    raison que ce trait appartient proprement à un type de contes
    différent de celui auquel se rapportent notre conte _les Fils
    du Pêcheur_ et ses variantes. Dans les contes auxquels il fait
    allusion, l'idée générale est à peu près celle-ci: Un jeune homme,
    sur la proposition d'un inconnu, échange trois brebis, toute sa
    fortune, contre trois chiens, dont chacun est doué de qualités
    merveilleuses. Grâce à leur aide, il s'empare d'une maison habitée
    par des brigands, que ses chiens tuent, et s'y établit avec sa
    sœur. Celle-ci l'ayant trahi et livré à un des brigands échappé
    au carnage et qu'elle veut épouser, les trois chiens le sauvent.
    Ce sont eux encore qui tuent un dragon auquel est exposée une
    princesse.

    Parmi les contes bien complets se rapportant à ce thème, on peut
    mentionner un conte tchèque de Bohême (Waldau, p. 469), un conte
    piémontais (Gubernatis, _Zoological Mythology_, II, p. 36), un
    conte toscan (Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 2), un conte
    allemand de la principauté de Waldeck (Curtze, nº 2), et aussi
    un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 24), dans
    lequel les chiens n'ont pas de noms.--D'autres contes sont plus ou
    moins altérés, plus ou moins complets, par exemple, un conte de
    la Basse-Bretagne (Luzel, _Contes bretons_, p. 23), deux contes
    allemands (Grimm, III, p. 104; Strackerjan, II, p. 331), un conte
    du Tyrol allemand (Zingerle, I, nº 8), un conte suédois (Cavallius,
    nº 13), un conte lithuanien (Schleicher, p. 4), un conte italien du
    Mantouan (Visentini, nº 15), un conte vénitien (Bernoni, I, nº 10),
    un conte portugais (Coelho, nº 49), un conte portugais du Brésil
    (Roméro, nº 23).

    Si l'on examine les noms donnés aux chiens dans ces contes, on
    en trouvera qui ressemblent, parfois identiquement, à certains
    des noms du conte lorrain. Ainsi, dans le conte bohême, les
    noms sont «_Brise_, Mords, Attention!»; dans le conte allemand
    de la collection Grimm: «Arrête, Attrape, _Brise-Fer-et-Acier_
    (_Bricheisenundstahl_); ce dernier nom se retrouve dans les
    variantes allemandes des collections Curtze et Strackerjan. Dans
    le conte breton, c'est tout à fait «Brise-Fer», comme dans notre
    conte; de même dans le conte vénitien, _Sbranaferro_.--Enfin, on
    peut rapprocher de notre «Brise-Vent» le «Vite-comme-le-Vent»
    _Geschwindwiederwind_ du conte du Tyrol allemand, et le
    «Cours-comme-le-Vent» du conte piémontais et du conte du Mantouan.


    Le thème sur lequel nous venons de jeter un coup d'œil, le thème
    des _Trois Chiens_, si on veut lui donner cette dénomination, a, en
    commun avec le thème des _Fils du Pêcheur_, on a pu le remarquer,
    toute une partie: le combat contre le dragon et la délivrance de
    la princesse, parfois même la suite d'aventures se rattachant à
    ce combat (l'intervention d'un imposteur qui se donne pour le
    libérateur, et les moyens que prend le héros pour faire connaître
    sa présence à la princesse et ensuite pour démasquer l'imposteur).
    Les deux thèmes sont donc très voisins. Rien d'étonnant qu'un
    élément du thème des _Trois Chiens_ se soit glissé dans le thème
    des _Fils du Pêcheur_. Cela s'est fait d'autant plus naturellement
    que, dans ce dernier thème, figurent déjà des chiens, nés du
    poisson merveilleux. Ces chiens, qui n'étaient qu'un accessoire,
    sont devenus, par suite de l'infiltration d'un élément de l'autre
    thème, des personnages importants, ayant chacun son nom et jouant
    un rôle obligé.

       *       *       *       *       *

    Quelques détails pour finir:

    Dans notre conte, on a remarqué le curieux passage ou le jeune
    homme dit qu'il «n'a pas d'âme à sauver». Le récit indique bien
    ici qu'il est, comme les chiens, une incarnation de la reine des
    poissons.

    Dans un conte du Tyrol italien (Schneller, var. du nº 28), et dans
    un conte portugais (Braga, nº 48), c'est le «roi des poissons»
    que prend le pêcheur.--Il en est de même dans un conte de la
    Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 18). De plus, dans ce conte breton,
    la plante qui doit se flétrir quand les jeunes gens seront en
    danger de mort, est un rosier, comme dans notre conte. Seulement,
    dans le conte breton, chacun des trois fils du pêcheur a son rosier.




XXXVIII

LE BÉNITIER D'OR


Il était une fois de pauvres gens, qui avaient autant d'enfants qu'il
y a de trous dans un tamis. Ils venaient d'avoir encore une petite
fille, lorsqu'ils virent entrer chez eux une dame qui s'offrit à être
marraine de l'enfant; ils acceptèrent bien volontiers. Cette dame était
la Sainte-Vierge. «Dans huit ans,» dit-elle, «je viendrai chercher
l'enfant.» Elle revint, en effet, au bout de huit ans, et emmena la
petite fille.

Un jour, elle lui dit: «Voici toutes mes clefs, mais vous n'irez pas
dans cette chambre.» Puis elle alla se promener.

A peine fut-elle sortie, que la petite fille ouvrit la porte de la
chambre où il lui était défendu d'entrer. Voyant un bénitier d'or, elle
y trempa les doigts et les porta à son front; aussitôt ses doigts et
son front furent tout dorés. Elle se mit un bandeau sur le front et des
linges aux doigts.

Bientôt la Sainte-Vierge revint. «Eh bien!» dit-elle à l'enfant,
«êtes-vous entrée dans la chambre où je vous ai défendu d'aller?--Non,
ma marraine.--Si vous ne dites pas la vérité, vous aurez à vous en
repentir.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»

Il arriva, dans la suite, que la jeune fille épousa un roi. Le premier
enfant qu'elle mit au monde disparut aussitôt après sa naissance, et,
son mari lui ayant demandé ce qu'il était devenu, elle ne put le lui
dire. Le roi, furieux, sortit en menaçant la reine de la faire mourir.

Tout à coup, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit: «Etes-vous
entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si vous me dites la
vérité, je vous rendrai votre enfant.--Non, ma marraine, je n'y suis
point entrée.»

Au bout d'un an, la reine eut un second enfant, qui disparut comme le
premier. Le roi, encore plus furieux que la première fois, dit qu'il
voulait absolument savoir où étaient les enfants; la reine ne répondit
rien. Un instant après, la Sainte-Vierge parut devant elle et lui dit:
«Ma fille, êtes-vous entrée dans la chambre?--Non, ma marraine.--Si
vous me dites la vérité, je vous rendrai vos deux enfants.--Non, ma
marraine, je n'y suis point entrée.»

La reine ayant mis au monde un troisième enfant, le roi aposta des
gardes pour voir ce qui se passerait. Tout à coup on entendit au dehors
une musique si agréable que tout le monde y courut; or, cette musique
s'était fait entendre par l'ordre de la Sainte-Vierge, qui enleva
l'enfant pendant qu'il n'y avait plus personne dans la chambre. Le roi,
outré de colère, déclara que, pour le coup, il allait faire dresser un
bûcher et que sa femme y serait brûlée vive.

La Sainte-Vierge se présenta une troisième fois devant la reine.
«Ma fille,» lui dit-elle, «êtes-vous entrée dans la chambre?--Non,
ma marraine.--Dites-moi la vérité et je vous rendrai vos trois
enfants.--Non, ma marraine, je n'y suis point entrée.»

On conduisit la reine au bûcher. Au moment d'y monter, elle vit
encore la Sainte-Vierge, qui lui dit: «Si vous me dites la vérité, je
vous rendrai vos trois enfants.--Non, je n'y suis point entrée.» La
Sainte-Vierge lui apparut de nouveau pendant qu'elle montait; elle
persista à dire non; mais, quand elle se vit en haut du bûcher, le cœur
lui manqua, et elle avoua.

La Sainte-Vierge la fit alors descendre du bûcher et lui rendit ses
enfants. Depuis ce temps, la reine vécut heureuse avec son mari.


REMARQUES

    Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays
    d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède
    (Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez
    les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez
    les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens
    (Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane
    (Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20).

    Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte
    hessois nº 3 de la collection Grimm, _l'Enfant de Marie_, dont il
    est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points
    où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge
    n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce
    trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même
    type).--Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en
    ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs
    de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire,
    et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est
    remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du
    bénitier d'or.--Enfin, dans _l'Enfant de Marie_, l'épisode de la
    musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du
    reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi
    que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune
    fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle
    vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et
    l'épouse.


    Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.

    Un premier groupe,--contes wende, norwégien, hessois, lithuanien,
    valaque,--mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte
    lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours
    comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres,
    la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent
    selon les récits.

    Dans un second groupe,--conte tchèque, conte allemand de la
    collection Ey, conte toscan,--au lieu de la Sainte-Vierge, nous
    trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la
    marraine de la jeune fille.

    Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille
    est vendue par son père à un nain noir.--Dans le conte suédois,
    elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite
    d'une promesse imprudente de son père.


    Dans tous ces contes,--excepté dans le conte souabe, où ce qui
    est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un
    certain rosier,--nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine
    porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte
    wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre
    conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la
    tache ineffaçable de la clef, dans _la Barbe Bleue_.)--Dans le
    conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une
    première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une
    seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil.

    Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point,
    si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque
    toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la
    chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en
    est vue elle-même.


    Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement
    que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle
    chambre, est délivrée  d'un enchantement, parce que la jeune fille
    a persisté à dire--faussement--qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce
    nous semble, une altération de l'idée primitive.

       *       *       *       *       *

    Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende
    forme lien entre les différents contes de cette famille et certains
    contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre
    nº 12, _le Prince et son Cheval_ (voir notamment, I, p. 146, le
    conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar).

    Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer
    dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la
    désobéissance,--malheurs différents, sans doute, de ceux que
    retrace notre conte,--se retrouvent dans plusieurs récits de
    l'Orient. On se rappelle l'_Histoire du Troisième Calender, fils
    de roi_, dans les _Mille et une Nuits_ (comparer encore un autre
    conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction
    allemande dite de Breslau).--Dans un conte indien de la grande
    collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de
    Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une
    _Vidhyâdharî_ (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva,
    lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il
    pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte
    sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est
    sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après
    l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de
    trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac
    et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès
    qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le
    lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du
    palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey
    à sa traduction du _Pantchatantra_, § 52.)




XXXIX

JEAN DE LA NOIX


Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup
d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller
demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de
chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de
réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa
de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il
voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et
pour mes enfants.--On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer;
«va-t'en ailleurs.--Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que
je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.»

Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis,
il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre
vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?--Je suis Jean de la Noix,
et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.--Tu
arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête
aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la,
mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»

Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint
Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A
peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma
pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander,
mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets
excellents.

«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne
me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la
serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son
logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la
fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre
m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce
qu'elle sait faire.»

«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle
fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La
serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est
trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais
vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son
mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons
vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de
pain.»

Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore
moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu
la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre
chose.--Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait
faire.--Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on
rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du
Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le
descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?»
L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein
ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en
chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une
bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire.»

Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire
à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir.
«Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.»
En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant:
«Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise.
La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas
trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.--Eh
bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix
francs?--Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix
francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai
vendu pour dix francs,» dit la femme.--«Ah! malheureuse! il nous en
aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu
tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois
que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.»

Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de
retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit
saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé;
hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...--N'achevez pas,» cria
Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.--Tiens,» dit
saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire, et ne reviens plus.»

Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?»
se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de
vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse
se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme
avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en
régaler.»

Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse;
ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien,
mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...--Je suis bien
las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit
semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la
crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme
plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce
qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!»


REMARQUES

    Comparer nos nºˢ 4, _Tapalapautau_, et 56, _le Pois de Rome_.--Voir
    les remarques de notre nº 4.

    Dans un conte champenois, l'_Histoire du Bonhomme Maugréant_, qui
    a été publié par M. Ch. Marelle dans l'_Archiv für das Studium
    der neueren Sprachen und Literaturen_, t. LV, p. 363 (Brunswick,
    1876), et reproduit dans les _Contes des provinces de France_ (p.
    46), c'est aussi saint Pierre qui donne au bonhomme les objets
    merveilleux.

    On aura remarqué dans _Jean de la Noix_ diverses altérations du
    thème primitif. Ainsi, le passage où il est dit au pauvre homme de
    ne point demander à la serviette et à l'âne ce qu'ils savent faire,
    n'a pas de sens. (Il est assez curieux de constater que cette
    altération se retrouve dans le conte valaque nº 20 de la collection
    Schott et dans le conte publié au XVIIe siècle par Basile dans le
    _Pentamerone_, nº 1).--Ainsi encore, c'est à la sottise de sa femme
    et non à la friponnerie d'un aubergiste que Jean doit la perte des
    objets merveilleux.

       *       *       *       *       *

    Nous avons recueilli, à Montiers-sur-Saulx, une autre version du
    même conte. La première partie de cette variante tient à la fois
    de _Tapalapautau_ et de _Jean de la Noix_. Comme dans le premier
    conte, c'est du bon Dieu que le pauvre homme reçoit successivement
    une serviette, un âne et une crosse d'or, à laquelle on dit:
    _Tapautau, tape dessus_, pour la faire agir, et _Alapautau_ pour
    l'arrêter; comme dans _Jean de la Noix_, défense est faite de
    demander à ces objets merveilleux ce qu'ils savent faire; mais
    la curiosité de la femme n'a pas ici les mêmes conséquences: les
    trois objets merveilleux restent en la possession de la famille,
    qui bientôt se trouve très riche. Un jour, l'homme veut mesurer son
    or et son argent; il envoie ses enfants emprunter un boisseau à la
    voisine. Un louis reste au fond du boisseau (voir les remarques de
    notre nº 20, _Richedeau_), et la voisine va dénoncer l'homme à la
    justice, qui le condamne à être pendu. Quand il est au pied de la
    potence, il se met à pleurer en regardant sa femme et ses enfants.
    «Hélas!» dit-il, «si j'avais seulement mon pauvre bâton, que je
    l'embrasse encore une fois avant de mourir!» On lui apporte sa
    crosse d'or. Aussitôt il lui dit:

  «Tapautau, tape dessus, corrige-les bé (bien)!
  «Tape sur celle qui m'a prêté le boissé (boisseau)!»

    On le supplie de rappeler son bâton; à la fin il consent à le faire
    et il rentre tranquillement chez lui.

    Le dénouement de cette variante est à peu près identique à celui
    du conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, III, nº 24) cité dans
    les remarques de notre nº 4. Il faut aussi en rapprocher la fin
    d'un conte espagnol de même type (Caballero, I, p. 46), dont voici
    l'analyse: Le père Curro a dépensé tout son bien en bombances.
    Désespéré des avanies que lui font subir sa femme et ses enfants,
    il veut se pendre à un olivier. Un follet vêtu en moine l'arrête et
    lui donne une bourse qui ne se vide jamais. En retournant chez lui,
    il entre dans une auberge, y fait grande chère et s'y endort sous
    la table. L'aubergiste fait faire par sa femme une bourse semblable
    à celle du père Curro et la substitue à celle-ci. Arrivé chez lui,
    le père Curro dit à sa famille de se réjouir et met la main dans
    la bourse sans en rien retirer. Roué de coups par sa femme, il
    reprend la corde pour se pendre. Le follet, sous la figure d'un
    _caballero_, lui donne une nappe qui lui fournira toujours de quoi
    manger. La nappe, étendue par terre, se couvre de mets excellents.
    Le père Curro entre dans l'auberge, et sa nappe lui est dérobée.
    Sa femme et ses enfants, voyant que la nappe ne se garnit pas,
    tombent sur lui et le laissent en piteux état. Le père Curro s'en
    retourne avec sa corde. Cette fois, le follet lui donne une petite
    massue, à laquelle il doit dire certaines paroles, s'il veut
    qu'on le laisse en paix. Il rentre chez lui; ses enfants viennent
    lui demander du pain en l'injuriant; il envoie sa massue contre
    eux, et les voilà sur le carreau. La mère vient au secours de ses
    enfants; la massue tombe sur elle et la tue. L'alcade arrive avec
    ses alguazils; l'alcade est tué et les alguazils s'enfuient. Le roi
    envoie un régiment de grenadiers, qui sont fort maltraités et qui
    se retirent en désordre. Le père Curro s'endort avec sa massue sur
    lui. Il se réveille pieds et poings liés; on le mène en prison, et
    il est condamné à mourir par le garrot. Sur l'échafaud on lui délie
    les mains; il prend sa massue et l'envoie tuer le bourreau. Le roi
    ordonne de le laisser aller et lui donne une propriété en Amérique.
    Il s'en va dans l'île de Cuba et y bâtit une ville. Il y tue tant
    de monde avec sa massue que la ville en garde le nom de _Matanzas_
    (du mot _matar_, «tuer»).

    Dans ce conte espagnol il n'est point question, comme dans notre
    variante et dans le conte breton, de dernière grâce demandée par
    le condamné. Ce trait, ainsi que tout le dénouement, nous le
    rencontrons dans des contes qui se rapportent à d'autres thèmes.
    Ainsi, dans un conte allemand de la collection Ey (p. 122), dont
    nous avons donné l'analyse à propos de notre nº 31, l'_Homme de
    fer_ (II, p. 6), le soldat, au pied de la potence, obtient du roi
    la permission d'allumer une certaine bougie. Aussitôt paraît, un
    gourdin à la main, l'homme de fer, serviteur de la bougie, et il
    assomme le bourreau et les spectateurs. Le roi crie au soldat de
    faire trêve et lui donne sa fille en mariage. (Comparer Grimm,
    nº 116.)--Ailleurs, par exemple dans un conte allemand (Grimm,
    nº 110), dans un conte polonais de la Prusse orientale (Tœppen,
    p. 148), c'est en se faisant donner la permission de jouer une
    dernière fois de son violon, que le condamné sauve sa vie. Forcé,
    ainsi que tous les assistants, par la vertu du violon merveilleux,
    de danser et de danser toujours, le juge lui crie de cesser de
    jouer et lui fait grâce.




XL

LA PANTOUFLE DE LA PRINCESSE


Il était une fois un homme et sa femme, qui avaient deux fils et qui
étaient bien pauvres. Le père étant mort, sa femme et ses enfants ne
purent lui faire dire une messe, faute d'argent. Depuis ce moment,
on entendit chaque soir des coups frappés dans divers endroits de la
maison: c'était le père qui revenait et demandait des prières.

Un jour que le plus jeune des deux fils priait sur la tombe de
son père, il vit un petit oiseau voltiger près de lui; il voulut
l'attraper, l'oiseau s'envola à quelque distance. Le jeune homme se mit
à sa poursuite, et il se laissa entraîner si loin, qu'à la fin de la
journée il se trouva au milieu d'un grand bois. La nuit vint; le jeune
homme monta sur un chêne pour y dormir en sûreté, et il y était à peine
qu'il vit trois hommes s'approcher de l'arbre: l'un portait du pain,
l'autre de la viande et du vin, le troisième du feu. Ils ramassèrent du
bois, l'allumèrent et firent un grand brasier pour y faire cuire leur
viande. Or, ces hommes étaient des voleurs.

Ils vinrent à parler d'un château qu'ils voulaient aller piller; une
seule chose les embarrassait, c'était un petit chien qui gardait la
porte du château et aboyait à tout venant. Il s'agissait de savoir qui
tuerait ce chien; aucun d'eux ne voulait s'en charger. Comme ils se
disputaient, ils levèrent les yeux et aperçurent le jeune homme sur son
arbre. Ils lui crièrent de descendre. «C'est toi,» lui dirent

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