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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05

by Guy de Maupassant · French · Gutenberg #50144 · 469,221 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05
    
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Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05

Author: Guy de Maupassant


        
Release date: October 6, 2015 [eBook #50144]
                Most recently updated: October 22, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/50144

Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
        Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
        produced from images generously made available by The
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - VOLUME 05 ***

  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.




  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  LA PRÉSENTE ÉDITION
  DES
  ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT

  A ÉTÉ TIRÉE

  PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE

  EN VERTU D'UNE AUTORISATION
  DE M. LE GARDE DES SCEAUX

  EN DATE DU 30 JANVIER 1902.


  IL A ÉTÉ TIRÉ À PART

  100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE

  SAVOIR:

  60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
  20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
  20 exemplaires (81 à 100) sur chine.


  _Le texte de ce volume
  est conforme à celui de l'édition originale_: Une Vie
  _Paris, Victor Havard, 1883_.




  ŒUVRES COMPLÈTES
  DE
  GUY DE MAUPASSANT




  UNE VIE
  _L'humble vérité._


  PARIS

  LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
  17, boulevard de la madeleine, 17

  MDCCCCVIII

  _Tous droits réservés._




  À

  MADAME BRAINNE

  _Hommage d'un ami dévoué, et en souvenir
  d'un ami mort._

  GUY DE MAUPASSANT.




UNE VIE.




I


Jeanne, ayant fini ses malles, s'approcha de la fenêtre, mais la pluie
ne cessait pas.

L'averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les toits.
Le ciel bas et chargé d'eau semblait crevé, se vidant sur la terre, la
délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des rafales passaient
pleines d'une chaleur lourde. Le ronflement des ruisseaux débordés
emplissait les rues désertes où les maisons, comme des éponges,
buvaient l'humidité qui pénétrait au dedans et faisait suer les murs de
la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours, prête
à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis si
longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps ne
s'éclaircissait pas; et pour la centième fois depuis le matin elle
interrogeait l'horizon.

Puis elle s'aperçut qu'elle avait oublié de mettre son calendrier dans
son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton divisé par
mois, et portant au milieu d'un dessin la date de l'année courante
1819 en chiffres d'or. Puis elle biffa à coups de crayon les quatre
premières colonnes, rayant chaque nom de saint jusqu'au 2 mai, jour de
sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela: «Jeannette!»

Jeanne répondit: «Entre, papa.» Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l'autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d'amant pour la nature, les champs,
les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-treize;
mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation, il exécrait
la tyrannie d'une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c'était la bonté, une bonté
qui n'avait pas assez de bras pour caresser, pour donner, pour
étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance, comme
l'engourdissement d'un nerf de la volonté, une lacune dans l'énergie,
presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d'éducation pour sa fille,
voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu'à douze ans dans la maison, puis, malgré les
pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Cœur.

Il l'avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée, et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu'on la lui rendît chaste
à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de bain de
poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la terre fécondée,
ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l'aspect de l'amour naïf, des
tendresses simples des animaux, des lois sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d'appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les hasards
charmants que dans le désœuvrement des jours, la longueur des nuits,
la solitude des espérances, son esprit avait déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d'un blond
luisant qu'on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d'aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d'un léger duvet, d'une
sorte de velours pâle qu'on apercevait un peu quand le soleil la
caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque qu'ont ceux des
bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l'aile gauche de la narine, un petit grain de beauté,
un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques poils si
semblables à sa peau qu'on les distinguait à peine. Elle était grande,
mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix nette semblait
parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de la joie autour
d'elle. Souvent, d'un geste familier, elle portait ses deux mains à ses
tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l'embrassa, en l'étreignant: «Eh bien,
partons-nous?» dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs, et qu'il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:

«Comment veux-tu voyager par un temps pareil?»

Mais elle le priait, câline et tendre: «Oh, papa, partons, je t'en
supplie. Il fera beau dans l'après-midi.

--Mais ta mère n'y consentira jamais.

--Si, je te le promets, je m'en charge.

--Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.»

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Cœur elle n'avait pas quitté Rouen, son
père ne permettant aucune distraction avant l'âge qu'il avait fixé.
Deux fois seulement on l'avait emmenée quinze jours à Paris, mais
c'était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l'été dans leur propriété des Peuples,
vieux château de famille planté sur la falaise auprès d'Yport; et elle
se promettait une joie infinie de cette vie libre au bord des flots.
Puis il était entendu qu'on lui faisait don de ce manoir qu'elle
habiterait toujours lorsqu'elle serait mariée.

Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la chambre
de sa mère, criant par toute la maison: «Papa, papa! maman veut bien;
fais atteler».

Le déluge ne s'apaisait point; on eût dit même qu'il redoublait quand
la calèche s'avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne descendit
l'escalier, soutenue d'un côté par son mari, et, de l'autre, par une
grande fille de chambre forte et bien découplée comme un gars. C'était
une Normande du pays de Caux, qui paraissait au moins vingt ans, bien
qu'elle en eût au plus dix-huit. On la traitait dans la famille un peu
comme une seconde fille, car elle avait été la sœur de lait de Jeanne.
Elle s'appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d'ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d'une
hypertrophie du cœur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil hôtel,
regarda la cour où l'eau ruisselait et murmura: «Ce n'est vraiment pas
raisonnable».

Son mari, toujours souriant, répondit: «C'est vous qui l'avez voulu,
madame Adélaïde».

Comme elle portait ce nom pompeux d'Adélaïde, il le faisait toujours
précéder de «madame» avec un certain air de respect un peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture dont
tous les ressorts plièrent. Le baron s'assit à son côté, Jeanne et
Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.

La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu'on disposa
sur les genoux, plus deux paniers qu'on dissimula sous les jambes;
puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et s'enveloppa
d'une grande couverture qui la coiffait entièrement. Le concierge et sa
femme vinrent saluer en fermant la portière; ils reçurent les dernières
recommandations pour les malles qui devaient suivre dans une charrette;
et on partit.

Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La bourrasque
gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur le
quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les vergues,
les cordages se dressaient tristement dans le ciel ruisselant, comme
des arbres dépouillés; puis elle s'engagea sur le long boulevard du
mont Riboudet.

Bientôt on traversa les prairies; et de temps en temps un saule
noyé, les branches pendantes avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait vaguement à travers un brouillard d'eau. Les fers des chevaux
clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de boue.

On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère se renversant appuya sa tête et ferma ses paupières.
Le baron considérait d'un œil morne les campagnes monotones et
trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait de cette songerie
animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce ruissellement tiède,
se sentait revivre ainsi qu'une plante enfermée qu'on vient de remettre
à l'air; et l'épaisseur de sa joie, comme un feuillage, abritait son
cœur de la tristesse. Bien qu'elle ne parlât pas, elle avait envie
de chanter, de tendre au dehors sa main pour l'emplir d'eau qu'elle
boirait; et elle jouissait d'être emportée au grand trot des chevaux,
de voir la désolation des paysages, et de se sentir à l'abri au milieu
de cette inondation.

Et sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d'eau bouillante.

La baronne, peu à peu, s'endormait. Sa figure qu'encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants s'affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou dont les
dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa poitrine.
Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait ensuite; les joues
s'enflaient, tandis qu'entre ses lèvres entr'ouvertes passait un
ronflement sonore. Son mari se pencha vers elle, et posa doucement,
dans ses mains croisées sur l'ampleur de son ventre, un petit
portefeuille en cuir.

Ce toucher la réveilla; et elle considéra l'objet d'un regard noyé,
avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le portefeuille tomba,
s'ouvrit. De l'or et des billets de banque s'éparpillèrent dans la
calèche. Elle s'éveilla tout à fait; et la gaieté de sa fille partit en
une fusée de rires.

Le baron ramassa l'argent, et, le lui posant sur les genoux: «Voici, ma
chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d'Életot. Je l'ai vendue pour
faire réparer les Peuples, où nous habiterons souvent désormais».

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit tranquillement
dans sa poche.

C'était la neuvième ferme vendue ainsi sur trente et une que leurs
parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore environ
vingt mille livres de rentes en terres qui, bien administrées, auraient
facilement rendu trente mille francs par an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s'il n'y avait
eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la bonté. Elle
tarissait l'argent dans leurs mains comme le soleil tarit l'eau des
marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait. Comment? Personne n'en
savait rien. A tout moment l'un d'eux disait: «Je ne sais comment cela
s'est fait, j'ai dépensé cent francs aujourd'hui sans rien acheter de
gros».

Cette facilité à donner était du reste un des grands bonheurs de leur
vie; et ils s'entendaient sur ce point d'une façon superbe et touchante.

Jeanne demanda: «Est-ce beau, maintenant, mon château?»

Le baron répondit gaiement: «Tu verras, fillette.»

Mais peu à peu la violence de l'averse diminuait; puis ce ne fut plus
qu'une sorte de brume, une très fine poussière de pluie voltigeant. La
voûte des nuées semblait s'élever, blanchir; et soudain, par un trou
qu'on ne voyait point, un long rayon de soleil oblique descendit sur
les prairies.

Et, les nuages s'étant fendus, le fond bleu du firmament parut; puis la
déchirure s'agrandit comme un voile qui se déchire; et un beau ciel pur
d'un azur net et profond se développa sur le monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la terre;
et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait parfois le
chant alerte d'un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s'arrêta dans des auberges pour laisser
souffler les chevaux et leur donner un peu d'avoine avec de l'eau.

Le soleil s'était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un petit
village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s'illumina d'un
fourmillement d'étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient de place
en place, traversant les ténèbres d'un point de feu; et tout d'un coup,
derrière une côte, à travers des branches de sapins, la lune, rouge,
énorme, et comme engourdie de sommeil, surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne, épuisée
de rêves, rassasiée de visions heureuses, se reposait maintenant.
Parfois l'engourdissement d'une position prolongée lui faisait rouvrir
les yeux; alors elle regardait au dehors, voyait dans la nuit lumineuse
passer les arbres d'une ferme, ou bien quelques vaches çà et là
couchées en un champ, et qui relevaient la tête. Puis elle cherchait
une posture nouvelle, essayait de ressaisir un songe ébauché; mais le
roulement continu de la voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa
pensée et elle refermait les yeux, se sentant l'esprit courbaturé
comme le corps.

Cependant on s'arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait. Jeanne
subitement réveillée sauta bien vite. Père et Rosalie, éclairés par un
fermier, portèrent presque la baronne tout à fait exténuée, geignant de
détresse, et répétant sans cesse d'une petite voix expirante: «Ah! mon
Dieu! mes pauvres enfants!» Elle ne voulut rien boire, rien manger, se
coucha et tout aussitôt dormit.

Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers la
table; et, saisis tous deux d'une joie enfantine, ils se mirent à
visiter le manoir réparé.

C'était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de la
ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues grises, et
spacieuses à loger une race.

Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait de
part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un double
escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le centre, et
joignant au premier ses deux montées à la façon d'un pont.

Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré, tendu
de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux. Tout le
meuble, en tapisserie au petit point, n'était que l'illustration des
Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un tressaillement de plaisir
en retrouvant une chaise qu'elle avait aimée, étant enfant, et qui
représentait l'histoire du Renard et de la Cigogne.

A côté du salon s'ouvraient la bibliothèque pleine de livres anciens,
et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à manger en
boiseries neuves, la lingerie, l'office, la cuisine et un petit
appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes des
dix chambres s'alignaient sur cette allée. Tout au fond, à droite,
était l'appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron venait de le
faire remettre à neuf, ayant employé simplement des tentures et des
meubles restés sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d'origine flamande, et très vieilles, peuplaient ce
lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de joie.
Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs et
luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être les
gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de fleurs
et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement cannelées, que
terminaient des chapiteaux corinthiens, soutenaient une corniche de
roses et d'amours enroulés.

Il se dressait monumental, et tout gracieux cependant, malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pieds et la tenture du ciel de lit scintillaient comme deux
firmaments. Ils étaient faits d'une soie antique d'un bleu foncé
qu'étoilaient par places de grandes fleurs de lis brodés en or.

Quand elle l'eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina les
tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et en
jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre bleu où
mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même couleur broutait
un peu d'herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention, on
apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-haut,
presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf qu'on
voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à la façon des
Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe d'étonnement et de
colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune dame,
le regardant, se perçait le sein d'une épée; et les fruits de l'arbre
étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin une
bestiole microscopique, que le lapin, s'il eût vécu, aurait pu manger
comme un brin d'herbe. Et cependant c'était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu'elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d'être enfermée dans cette aventure d'amour qui parlerait sans
cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer, chaque nuit,
sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C'étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres éclatants,
était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus de leur soie à
bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait face à la cheminée qui
présentait, sous un globe rond, une pendule de l'Empire.

C'était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de marbre
au-dessus d'un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier sortant de
la ruche par une fente allongée promenait éternellement sur ce parterre
une petite abeille aux ailes d'émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et se
retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D'un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s'appuyait à la muraille, avait
une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune qui répandait
à terre une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Par l'autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un grand
arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le côté, ferma
les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture dont
le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d'abord immobile,
espérant que ce repos la ferait enfin s'endormir; mais l'impatience de
son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui grandissait.
Alors elle se leva, et nu-pieds, nu-bras, avec sa longue chemise qui
lui donnait l'aspect d'un fantôme, elle traversa la mare de lumière
répandue sur son plancher, ouvrit sa fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu'on y voyait comme en plein jour; et la jeune
fille reconnaissait tout ce pays aimé jadis dans sa première enfance.

C'était d'abord, en face d'elle, un large gazon jaune comme du beurre
sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient aux pointes
devant le château, un platane au nord, un tilleul au sud.

Tout au bout de la grande étendue d'herbe, un petit bois en bosquet
terminait ce domaine garanti des ouragans du large par cinq rangs
d'ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en pente comme un toit
par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné à droite et à gauche par deux longues
avenues de peupliers démesurés, appelés _peuples_ en Normandie, qui
séparaient la résidence des maîtres des deux fermes y attenantes,
occupées, l'une par la famille Couillard, l'autre par la famille Martin.

Ces _peuples_ avaient donné leur nom au château. Au delà de cet enclos,
s'étendait une vaste plaine inculte, semée d'ajoncs, où la brise
sifflait et galopait jour et nuit. Puis soudain la côte s'abattait en
une falaise de cent mètres, droite et blanche, baignant son pied dans
les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la terre
se répandaient. Un jasmin grimpé autour des fenêtres d'en bas exhalait
continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait à l'odeur plus
légère des feuilles naissantes. De lentes rafales passaient apportant
les saveurs fortes de l'air salin et de la sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s'abandonna d'abord au bonheur de respirer; et le repos
de la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les bêtes qui s'éveillent quand vient le soir, et cachent leur
existence obscure dans la tranquillité des nuits, emplissaient les
demi-ténèbres d'une agitation silencieuse. De grands oiseaux qui ne
criaient point fuyaient dans l'air comme des taches, comme des ombres;
des bourdonnements d'insectes invisibles effleuraient l'oreille; des
courses muettes traversaient l'herbe pleine de rosée ou le sable des
chemins déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur note
courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son cœur s'élargissait plein de murmures
comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille désirs rôdeurs,
pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement l'entourait. Une
affinité l'unissait à cette poésie vivante; et dans la molle blancheur
de la nuit elle sentait courir des frissons surhumains, palpiter des
espoirs insaisissables, quelque chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d'amour.

L'amour! Il l'emplissait depuis deux années de l'anxiété croissante de
son approche. Maintenant elle était libre d'aimer; elle n'avait plus
qu'à le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le demandait
même pas. _Il_ serait _lui_, voilà tout.

Elle savait seulement qu'elle l'adorerait de toute son âme et qu'il
la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les soirs
pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des étoiles.
Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l'un contre l'autre,
entendant battre leurs cœurs, sentant la chaleur de leurs épaules,
mêlant leur amour à la limpidité suave des nuits d'été, tellement
unis qu'ils pénétreraient aisément, par la seule puissance de leur
tendresse, jusqu'à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d'une affection
indestructible.

Et il lui sembla soudain qu'elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d'un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et sur sa lèvre tendue vers
l'inconnu quelque chose passa qui la fit presque défaillir, comme si
l'haleine du printemps lui eût donné un baiser d'amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route elle entendit
marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée, dans un
transport de foi à l'impossible, aux hasards providentiels, aux
pressentiments divins, aux romanesques combinaisons du sort, elle
pensa: «Si c'était lui?» Elle écoutait anxieusement le pas rythmé
du marcheur, sûre qu'il allait s'arrêter à la grille pour demander
l'hospitalité.

Lorsqu'il fut passé, elle se sentit triste comme après une déception.
Mais elle comprit l'exaltation de son espoir et sourit de sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant d'une
rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l'avenir, échafaudant
son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la mer.
Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une fille pour
elle. Et elle les voyait courant sur l'herbe entre le platane et le
tilleul, tandis que le père et la mère les suivraient d'un œil ravi,
en échangeant par-dessus leurs têtes des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi tandis que la
lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître dans la
mer. L'air devenait plus frais. Vers l'Orient, l'horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d'autres répondirent dans la ferme
de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin à travers
la cloison des poulaillers; et dans l'immense voûte du ciel, blanchie
insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d'oiseau s'éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d'abord, sortirent des feuilles; puis ils s'enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d'arbre en
arbre.

Jeanne soudain se sentit dans une clarté; et, levant la tête qu'elle
avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie par le
resplendissement de l'aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière la grande
allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre réveillée.

Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les arbres,
les plaines, l'Océan, tout l'horizon, l'immense globe flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante, un
attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son cœur
qui défaillait. C'étaient son soleil! son aurore! le commencement de
sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit les bras vers l'espace
rayonnant, avec une envie d'embrasser le soleil; elle voulait parler,
crier quelque chose de divin comme cette éclosion du jour; mais elle
demeurait paralysée dans un enthousiasme impuissant. Alors, posant son
front dans ses mains, elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle
pleura délicieusement.

Lorsqu'elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant avait
disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu lasse, comme
refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla s'étendre sur son lit,
rêva encore quelques minutes, et s'endormit si profondément qu'à huit
heures elle n'entendit point les appels de son père et se réveilla
seulement lorsqu'il entra dans sa chambre.

Il voulait lui montrer les embellissements du château, de _son_ château.

La façade qui donnait sur l'intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit vicinal,
courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-lieue plus
loin, la grande route du Havre à Fécamp.

Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu'au perron. Les
communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de chaume,
s'alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés des deux
fermes.

Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait été
restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout l'intérieur
repeint. Et le vieux manoir terni, portait comme des taches, ses
contrevents frais, d'un blanc d'argent, et ses replâtrages récents sur
sa grande façade grisâtre.

L'autre façade, celle où s'ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer par-dessus le bosquet et la muraille d'ormes
rongés du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus bras dessous, visitèrent tout, sans
omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les longues
avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu'on appelait le parc.
L'herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis vert. Le
bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits chemins
tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre partit
brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta le talus et
détala dans les joncs marins vers la falaise.

Après le déjeuner, comme madame Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu'elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu'à Yport.

Ils partirent, traversant d'abord le hameau d'Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s'ils les
eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s'abaissent jusqu'à la mer en
suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d'Yport. Des femmes qui raccommodaient des
hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les regardaient passer.
La rue inclinée, avec un ruisseau dans le milieu et des tas de débris
traînant devant les portes, exhalait une odeur forte de saumure. Les
filets bruns, où restaient de place en place des écailles luisantes
pareilles à des piécettes d'argent, séchaient contre les portes des
taudis d'où sortaient les senteurs des familles nombreuses grouillant
dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau comme un
décor de théâtre.

Mais brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d'un bleu
opaque et lisse, s'étendant à perte de vue.

Ils s'arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles, blanches
comme des ailes d'oiseaux, passaient au large. A droite comme à gauche,
la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap arrêtait le regard
d'un côté, tandis que de l'autre la ligne des côtes se prolongeait
indéfiniment jusqu'à n'être plus qu'un trait insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ses déchirures
prochaines; et de tout petits flots qui faisaient à la mer une frange
d'écume roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds, reposaient
sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes vernies de goudron.
Quelques pêcheurs les préparaient pour la marée du soir.

Un matelot s'approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu'elle voulut rapporter elle-même aux Peuples.

Alors l'homme proposa ses services pour des promenades en mer, répétant
son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans les mémoires:
«Lastique, Joséphin Lastique.»

Le baron promit de ne pas l'oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les ouïes
la canne de son père, dont chacun d'eux prit un bout; et ils allaient
gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux enfants, le front
au vent et les yeux brillants, tandis que la barbue, qui lassait peu à
peu leurs bras, balayait l'herbe de sa queue grasse.




II


Une vie charmante et libre commença pour Jeanne. Elle lisait, rêvait,
et vagabondait, toute seule, aux environs. Elle errait à pas lents
le long des routes, l'esprit parti dans les rêves; ou bien, elle
descendait, en gambadant, les petites vallées tortueuses, dont les deux
croupes portaient, comme une chape d'or, une toison de fleurs d'ajoncs.
Leur odeur forte et douce, exaspérée par la chaleur, la grisait à la
façon d'un vin parfumé; et, au bruit lointain des vagues roulant sur
une plage, une houle berçait son esprit.

Une mollesse parfois la faisait s'étendre sur l'herbe drue d'une pente;
et parfois, lorsqu'elle apercevait tout à coup au détour du val, dans
un entonnoir de gazon, un triangle de mer bleue étincelante au soleil
avec une voile à l'horizon, il lui venait des joies désordonnées comme
à l'approche mystérieuse de bonheurs planant sur elle.

Un amour de la solitude l'envahissait dans la douceur de ce frais pays,
et dans le calme des horizons arrondis; et elle restait si longtemps
assise sur le sommet des collines que des petits lapins sauvages
passaient en bondissant à ses pieds.

Elle se mettait souvent à courir sur la falaise, fouettée par l'air
léger des côtes, toute vibrante d'une jouissance exquise à se mouvoir
sans fatigue comme les poissons dans l'eau ou les hirondelles dans
l'air.

Elle semait partout des souvenirs comme on jette des graines en terre,
de ces souvenirs dont les racines tiennent jusqu'à la mort. Il lui
semblait qu'elle jetait un peu de son cœur à tous les plis de ces
vallons.

Elle se mit à prendre des bains avec passion. Elle nageait à perte
de vue, étant forte et hardie et sans conscience du danger. Elle se
sentait bien dans cette eau froide, limpide et bleue qui la portait
en la balançant. Lorsqu'elle était loin du rivage, elle se mettait
sur le dos, les bras croisés sur sa poitrine, les yeux perdus dans
l'azur profond du ciel que traversait vite un vol d'hirondelle, ou
la silhouette blanche d'un oiseau de mer. On n'entendait plus aucun
bruit que le murmure éloigné du flot contre le galet et une vague
rumeur de la terre glissant encore sur les ondulations des vagues, mais
confuse, presque insaisissable. Et puis Jeanne se redressait et, dans
un affolement de joie, poussait des cris aigus en battant l'eau de ses
deux mains.

Quelquefois, quand elle s'aventurait trop loin, une barque venait la
chercher.

Elle rentrait au château, pâle de faim, mais légère, alerte, du sourire
à la lèvre et du bonheur plein les yeux.

Le baron, de son côté, méditait de grandes entreprises agricoles;
il voulait faire des essais, organiser le progrès, expérimenter des
instruments nouveaux, acclimater des races étrangères; et il passait
une partie de ses journées en conversation avec les paysans qui
hochaient la tête, incrédules à ses tentatives.

Souvent aussi il allait en mer avec les matelots d'Yport. Quand il eut
visité les grottes, les fontaines et les aiguilles des environs, il
voulut pêcher comme un simple marin.

Dans les jours de brise, lorsque la voile pleine de vent fait courir
sur le dos des vagues la coque joufflue des barques, et que, par chaque
bord, traîne jusqu'au fond de la mer la grande ligne fuyante que
poursuivent les hordes de maquereaux, il tenait dans sa main tremblante
d'anxiété la petite corde qu'on sent vibrer sitôt qu'un poisson pris
se débat.

Il partait au clair de lune pour lever les filets posés la veille. Il
aimait à entendre craquer le mât, à respirer les rafales sifflantes et
fraîches de la nuit; et, après avoir longtemps louvoyé pour retrouver
les bouées en se guidant sur une crête de roche, le toit d'un clocher
et le phare de Fécamp, il jouissait à demeurer immobile sous les
premiers feux du soleil levant qui faisait reluire sur le pont du
bateau le dos gluant des larges raies en éventail et le ventre gras des
turbots.

A chaque repas, il racontait avec enthousiasme ses promenades; et
petite mère à son tour lui disait combien de fois elle avait parcouru
la grande allée de peuples, celle de droite, contre la ferme des
Couillard, l'autre n'ayant pas assez de soleil.

Comme on lui avait recommandé de «prendre du mouvement», elle
s'acharnait à marcher. Dès que la fraîcheur de la nuit s'était
dissipée, elle descendait, appuyée sur le bras de Rosalie, enveloppée
d'une mante et de deux châles, et la tête étouffée d'une capeline noire
que recouvrait encore un tricot rouge.

Alors, traînant son pied gauche, un peu plus lourd et qui avait déjà
tracé, dans toute la longueur du chemin, l'un à l'aller, l'autre au
retour, deux sillons poudreux où l'herbe était morte, elle recommençait
sans fin un interminable voyage en ligne droite depuis l'encoignure du
château jusqu'aux premiers arbustes du bosquet. Elle avait fait placer
un banc à chaque extrémité de cette piste; et toutes les cinq minutes
elle s'arrêtait, disant à la pauvre bonne patiente qui la soutenait:
«Asseyons-nous, ma fille, je suis un peu lasse.»

Et à chaque arrêt elle laissait sur un des bancs tantôt le tricot
qui lui couvrait la tête, tantôt un châle, et puis l'autre, puis la
capeline, puis la mante; et tout cela faisait, aux deux bouts de
l'allée, deux gros paquets de vêtements que Rosalie rapportait sur son
bras libre quand on rentrait pour déjeuner.

Et dans l'après-midi la baronne recommençait d'une allure plus molle,
avec des repos plus allongés, sommeillant même une heure de temps en
temps sur une chaise longue qu'on lui roulait dehors.

Elle appelait cela faire «son exercice», comme elle disait «mon
hypertrophie».

Un médecin consulté dix ans auparavant parce qu'elle éprouvait des
étouffements avait parlé d'hypertrophie. Depuis lors ce mot, dont
elle ne comprenait guère la signification, s'était établi dans sa
tête. Elle faisait tâter obstinément au baron, à Jeanne et à Rosalie
son cœur que personne ne sentait plus, tant il était enseveli sous
la bouffissure de sa poitrine; mais elle refusait avec énergie de se
laisser examiner par aucun nouveau médecin, de peur qu'on lui découvrît
d'autres maladies; et elle parlait de «son» hypertrophie à tout propos
et si souvent qu'il semblait que cette affection lui fût spéciale, lui
appartînt comme une chose unique sur laquelle les autres n'avaient
aucun droit.

Le baron disait «l'hypertrophie de ma femme» et Jeanne «l'hypertrophie
de maman», comme ils auraient dit «la robe, le chapeau, ou le
parapluie».

Elle avait été fort jolie dans sa jeunesse et plus mince qu'un roseau.
Après avoir valsé dans les bras de tous les uniformes de l'Empire, elle
avait lu _Corinne_ qui l'avait fait pleurer; et elle était demeurée
depuis comme marquée de ce roman.

A mesure que sa taille s'était épaissie, son âme avait pris des élans
plus poétiques; et quand l'obésité l'eut clouée sur un fauteuil,
sa pensée vagabonda à travers des aventures tendres dont elle se
croyait l'héroïne. Elle en avait de préférées qu'elle faisait toujours
revenir dans ses rêves, comme une boîte à musique dont on remonte la
manivelle répète interminablement le même air. Toutes les romances
langoureuses où l'on parle de captives et d'hirondelles lui mouillaient
infailliblement les paupières; et elle aimait même certaines chansons
grivoises de Béranger à cause des regrets qu'elles expriment.

Elle demeurait souvent pendant des heures immobile, éloignée dans ses
songeries; et son habitation des Peuples lui plaisait infiniment parce
qu'elle prêtait un décor aux romans de son âme, lui rappelant et par
les bois d'alentour, et par la lande déserte, et par le voisinage de la
mer, les livres de Walter Scott qu'elle lisait depuis quelques mois.

Dans les jours de pluie elle restait enfermée en sa chambre à visiter
ce qu'elle appelait ses «reliques». C'étaient toutes ses anciennes
lettres, les lettres de son père et de sa mère, les lettres du baron
quand elle était sa fiancée, et d'autres encore.

Elle les avait enfermées dans un secrétaire d'acajou portant à ses
angles des sphinx de cuivre; et elle disait d'une voix particulière:
«Rosalie, ma fille, apporte-moi le tiroir aux _souvenirs_.»

La petite bonne ouvrait le meuble, prenait le tiroir, le posait sur
une chaise à côté de sa maîtresse qui se mettait à lire lentement, une
à une, ces lettres, en laissant tomber une larme dessus de temps en
temps.

Jeanne parfois remplaçait Rosalie et promenait petite mère qui lui
racontait des souvenirs d'enfance. La jeune fille se retrouvait dans
ces histoires d'autrefois, s'étonnant de la similitude de leurs
pensées, de la parenté de leurs désirs; car chaque cœur s'imagine
ainsi avoir tressailli avant tout autre sous une foule de sensations
qui ont fait battre ceux des premières créatures et feront palpiter
encore ceux des derniers hommes et des dernières femmes.

Leur marche lente suivait la lenteur du récit que des oppressions
parfois interrompaient quelques secondes; et la pensée de Jeanne
alors, bondissant par-dessus les aventures commencées, s'élançait vers
l'avenir peuplé de joies, se roulait dans les espérances.

Un après-midi, comme elles se reposaient sur le banc du fond, elles
aperçurent tout à coup, au bout de l'allée, un gros prêtre qui s'en
venait vers elles.

Il salua de loin, prit un air souriant, salua de nouveau quand il
fut à trois pas et s'écria: «Eh bien, Madame la baronne, comment
allons-nous?» C'était le curé du pays.

Petite mère, née dans le siècle des philosophes, élevée par un père peu
croyant, aux jours de la Révolution, ne fréquentait guère l'église,
bien qu'elle aimât les prêtres par une sorte d'instinct religieux de
femme.

Elle avait totalement oublié l'abbé Picot, son curé, et rougit en le
voyant. Elle s'excusa de n'avoir point prévenu sa démarche. Mais le
bonhomme n'en semblait point froissé; il regarda Jeanne, la complimenta
sur sa bonne mine, s'assit, mit son tricorne sur ses genoux et
s'épongea le front. Il était fort gros, fort rouge, et suait à flots.
Il tirait de sa poche à tout instant un énorme mouchoir à carreaux
imbibé de transpiration, et se le passait sur le visage et sur le cou;
mais à peine le linge humide était-il entré dans les profondeurs noires
de sa robe que de nouvelles gouttes poussaient sur sa peau, et, tombant
sur la soutane rebondie au ventre, fixaient en petites taches rondes la
poussière volante des chemins.

Il était gai, vrai prêtre campagnard, tolérant, bavard et brave homme.
Il raconta des histoires, parla des gens du pays, ne sembla pas s'être
aperçu que ses deux paroissiennes n'étaient pas encore venues aux
offices, la baronne accordant son indolence avec sa foi confuse, et
Jeanne trop heureuse d'être délivrée du couvent où elle avait été repue
de cérémonies pieuses.

Le baron parut. Sa religion panthéiste le laissait indifférent aux
dogmes. Il fut aimable pour l'abbé qu'il connaissait de loin, et le
retint à dîner.

Le prêtre sut plaire grâce à cette astuce inconsciente que le maniement
des âmes donne aux hommes les plus médiocres appelés par le hasard des
événements à exercer un pouvoir sur leurs semblables.

La baronne le choya, attirée peut-être par une de ces affinités qui
rapprochent les natures semblables, la figure sanguine et l'haleine
courte du gros homme plaisant à son obésité soufflante.

Vers le dessert il eut une verve de curé en goguette, ce laisser aller
familier des fins de repas joyeuses.

Et tout à coup il s'écria comme si une idée heureuse lui eût traversé
l'esprit: «Mais j'ai un nouveau paroissien qu'il faut que je vous
présente, M. le vicomte de Lamare!»

La baronne, qui connaissait sur le bout du doigt tout l'armorial de la
province, demanda: «Est-il de la famille de Lamare de l'Eure?»

Le prêtre s'inclina: «Oui, Madame, c'est le fils du vicomte Jean
de Lamare, mort l'an dernier.» Alors madame Adélaïde, qui aimait
par-dessus tout la noblesse, posa une foule de questions, et apprit
que, les dettes du père payées, le jeune homme, ayant vendu son
château de famille, s'était organisé un petit pied-à-terre dans une
des trois fermes qu'il possédait dans la commune d'Étouvent. Ces biens
représentaient en tout cinq à six mille livres de rentes; mais le
vicomte était d'humeur économe et sage et comptait vivre simplement
pendant deux ou trois ans dans ce modeste pavillon afin d'amasser de
quoi faire figure dans le monde pour se marier avec avantage sans
contracter de dettes ou hypothéquer ses fermes.

Le curé ajouta: «C'est un bien charmant garçon; et si rangé, si
paisible. Mais il ne s'amuse guère dans le pays.»

Le baron dit: «Amenez-le chez nous, Monsieur l'abbé, cela pourra le
distraire de temps en temps.»

Et on parla d'autre chose.

Quand on passa dans le salon, après avoir pris le café, le prêtre
demanda la permission de faire un tour dans le jardin, ayant l'habitude
d'un peu d'exercice après ses repas. Le baron l'accompagna. Ils se
promenaient lentement tout le long de la façade blanche du château pour
revenir ensuite sur leurs pas. Leurs ombres, l'une maigre, l'autre
ronde et coiffée d'un champignon, allaient et venaient tantôt devant
eux, tantôt derrière eux, selon qu'ils marchaient vers la lune ou
qu'ils lui tournaient le dos. Le curé mâchonnait une sorte de cigarette
qu'il avait tirée de sa poche. Il en expliqua l'utilité avec le franc
parler des hommes de campagne: «C'est pour favoriser les renvois, parce
que j'ai les digestions un peu lourdes.»

Puis, soudain, regardant le ciel où voyageait l'astre clair, il
prononça: «On ne se lasse jamais de ce spectacle-là.»

Et il rentra prendre congé des dames.




III


Le dimanche suivant, la baronne et Jeanne allèrent à la messe, poussées
par un délicat sentiment de déférence pour leur curé.

Elles l'attendirent après l'office afin de l'inviter à déjeuner pour
le jeudi. Il sortit de la sacristie avec un grand jeune homme élégant
qui lui donnait le bras familièrement. Dès qu'il aperçut les deux
femmes, il fit un geste de surprise joyeuse et s'écria: «Comme ça
tombe! Permettez-moi, Madame la baronne et Mademoiselle Jeanne, de vous
présenter votre voisin, M. le vicomte de Lamare.»

Le vicomte s'inclina, dit son désir ancien déjà de faire la
connaissance de ces dames et se mit à causer avec aisance, en homme
comme il faut, ayant vécu. Il possédait une de ces figures heureuses
dont rêvent les femmes et qui sont désagréables à tous les hommes. Ses
cheveux noirs et frisés ombraient son front lisse et bruni; et deux
grands sourcils réguliers comme s'ils eussent été artificiels rendaient
profonds et tendres ses yeux sombres dont le blanc semblait un peu
teinté de bleu.

Ses cils serrés et longs prêtaient à son regard cette éloquence
passionnée qui trouble dans les salons la belle dame hautaine, et fait
se retourner la fille en bonnet qui porte un panier par les rues.

Le charme langoureux de cet œil faisait croire à la profondeur de la
pensée et donnait de l'importance aux moindres paroles.

La barbe drue, luisante et fine, cachait une mâchoire un peu trop forte.

On se sépara après beaucoup de compliments.

M. de Lamare, deux jours après, fit sa première visite.

Il arriva comme on essayait un banc rustique posé le matin même sous
le grand platane en face des fenêtres du salon. Le baron voulait qu'on
en plaçât un autre, pour faire pendant, sous le tilleul; petite mère,
ennemie de la symétrie, ne voulait pas. Le vicomte consulté fut de
l'avis de la baronne.

Puis il parla du pays, qu'il déclarait très «pittoresque», ayant
trouvé, dans ses promenades solitaires, beaucoup de «sites»
ravissants. De temps en temps ses yeux, comme par hasard,
rencontraient ceux de Jeanne; et elle éprouvait une sensation
singulière de ce regard brusque, vite détourné, où apparaissaient une
admiration caressante et une sympathie éveillée.

M. de Lamare le père, mort l'année précédente, avait justement connu
un intime ami de M. des Cultaux dont petite mère était fille; et la
découverte de cette connaissance enfanta une conversation d'alliances,
de dates, de parentés interminable. La baronne faisait des tours de
force de mémoire, rétablissant les ascendances et les descendances
d'autres familles, circulant, sans jamais se perdre, dans le labyrinthe
compliqué des généalogies.

«Dites-moi, vicomte, avez-vous entendu parler des Saunoy de Varfleur;
le fils aîné, Gontran, avait épousé une demoiselle de Coursil, une
Coursil-Courville, et le cadet, une de mes cousines, Mademoiselle de
la Roche-Aubert, qui était alliée aux Crisange. Or M. de Crisange fut
l'intime de mon père et a dû connaître aussi le vôtre.

--Oui, Madame. N'est-ce pas ce M. de Crisange qui émigra et dont le
fils s'est ruiné?

--Lui-même. Il avait demandé en mariage ma tante, après la mort de son
mari le comte d'Éretry; mais elle ne voulut pas de lui parce qu'il
prisait. Savez-vous, à ce propos, ce que sont devenus les Viloise? Ils
ont quitté la Touraine vers 1813, à la suite de revers de fortune, pour
se fixer en Auvergne; et je n'en ai plus entendu parler.

--Je crois, Madame, que le vieux marquis est mort d'une chute de
cheval, laissant une fille mariée avec un Anglais, et l'autre avec un
certain Bassolle, un commerçant, riche dit-on, et qui l'avait séduite.»

Et des noms appris et retenus dès l'enfance dans les conversations
des vieux parents revenaient. Et les mariages de ces familles égales
prenaient dans leurs esprits l'importance des grands événements
publics. Ils parlaient de gens qu'ils n'avaient jamais vus comme s'ils
les connaissaient beaucoup; et ces gens-là, dans d'autres contrées,
parlaient d'eux de la même façon; et ils se sentaient familiers de
loin, presque amis, presque alliés, par le seul fait d'appartenir à la
même classe, à la même caste, d'être d'un sang équivalent.

Le baron, d'une nature assez sauvage et d'une éducation qui ne
s'accordait point avec les croyances et les préjugés des gens de son
monde, ne connaissait guère les familles des environs, il interrogea
sur elles le vicomte.

M. de Lamare répondit: «Oh! il n'y a pas beaucoup de noblesse dans
l'arrondissement», du même ton dont il aurait déclaré qu'il y avait
peu de lapin sur les côtes; et il donna des détails. Trois familles
seulement se trouvaient dans un rayon assez rapproché: le marquis de
Coutelier, une sorte de chef de l'aristocratie normande; le vicomte et
la vicomtesse de Briseville, des gens d'excellente race, mais se tenant
assez isolés; enfin le comte de Fourville, sorte de croquemitaine qui
passait pour faire mourir sa femme de chagrin et qui vivait en chasseur
dans son château de la Vrillette, bâti sur un étang.

Quelques parvenus qui frayaient entre eux avaient acheté des domaines
par-ci, par-là. Le vicomte ne les connaissait point.

Il prit congé; et son dernier regard fut pour Jeanne, comme s'il lui
eût adressé un _adieu_ particulier, plus cordial et plus doux.

La baronne le trouva charmant et surtout très comme il faut. Petit père
répondit: «Oui, certes, c'est un garçon très bien élevé.»

On l'invita à dîner la semaine suivante. Il vint alors régulièrement.

Il arrivait le plus souvent vers quatre heures de l'après-midi,
rejoignait petite mère dans «son allée» et lui offrait le bras pour
faire «son exercice». Quand Jeanne n'était point sortie, elle
soutenait la baronne de l'autre côté, et tous trois marchaient
lentement d'un bout à l'autre du grand chemin tout droit, allant et
revenant sans cesse. Il ne parlait guère à la jeune fille. Mais son
œil, qui semblait en velours noir, rencontrait souvent l'œil de
Jeanne, qu'on aurait dit en agate bleue.

Plusieurs fois ils descendirent tous les deux à Yport avec le baron.

Comme ils se trouvaient sur la plage, un soir, le père Lastique
les aborda, et, sans quitter sa pipe, dont l'absence aurait étonné
peut-être davantage que la disparition de son nez, il prononça: «Avec
ce vent là, M'sieu l'baron, y aurait d'quoi aller d'main jusqu'Étretat,
et r'venir sans s'donner d'peine.»

Jeanne joignit les mains: «Oh papa, si tu voulais?» Le baron se tourna
vers M. de Lamare:

«En êtes-vous, vicomte? Nous irions déjeuner là-bas.»

Et la partie fut tout de suite décidée.

Dès l'aurore, Jeanne était debout. Elle attendit son père plus lent
à s'habiller, et ils se mirent à marcher dans la rosée, traversant
d'abord la plaine, puis le bois tout vibrant de chants d'oiseaux. Le
vicomte et le père Lastique étaient assis sur un cabestan.

Deux autres marins aidèrent au départ. Les hommes, appuyant leurs
épaules aux bordages, poussaient de toute leur force. On avançait avec
peine sur la plate-forme de galet. Lastique glissait sous la quille des
rouleaux de bois graissés, puis, reprenant sa place, modulait d'une
voix traînante son interminable «Ohée hop!» qui devait régler l'effort
commun.

Mais lorsqu'on parvint à la pente, le canot tout d'un coup partit,
dévala sur les cailloux ronds avec un grand bruit de toile déchirée. Il
s'arrêta net à l'écume des petites vagues, et tout le monde prit place
sur les bancs; puis les deux matelots restés à terre le mirent à flot.

Une brise légère et continue, venant du large, effleurait et ridait la
surface de l'eau. La voile fut hissée, s'arrondit un peu, et la barque
s'en alla paisiblement, à peine bercée par la mer.

On s'éloigna d'abord. Vers l'horizon, le ciel se baissant se mêlait
à l'Océan. Vers la terre, la haute falaise droite faisait une
grande ombre à son pied, et des pentes de gazon pleines de soleil
l'échancraient par endroits. Là-bas, en arrière, des voiles brunes
sortaient de la jetée blanche de Fécamp, et là-bas, en avant, une roche
d'une forme étrange, arrondie et percée à jour, avait à peu près la
figure d'un éléphant énorme enfonçant sa trompe dans les flots. C'était
la petite porte d'Étretat.

Jeanne, tenant le bordage d'une main, un peu étourdie par le bercement
des vagues, regardait au loin; et il lui semblait que trois seules
choses étaient vraiment belles dans la création: la lumière, l'espace
et l'eau.

Personne ne parlait. Le père Lastique, qui tenait la barre et l'écoute,
buvait un coup de temps en temps à même une bouteille cachée sous
son banc; et il fumait, sans repos, son moignon de pipe qui semblait
inextinguible. Il en sortait toujours un mince filet de fumée bleue
tandis qu'un autre tout pareil s'échappait du coin de sa bouche. Et on
ne voyait jamais le matelot rallumer le fourneau de terre plus noir que
l'ébène, ou le remplir de tabac. Quelquefois il le prenait d'une main,
l'ôtait de ses lèvres, et du même coin d'où sortait la fumée lançait à
la mer un long jet de salive brune.

Le baron, assis à l'avant, surveillait la voile, tenant la place d'un
homme. Jeanne et le vicomte se trouvaient côte à côte, un peu troublés
tous les deux. Une force inconnue faisait se rencontrer leurs yeux
qu'ils levaient au même moment comme si une affinité les eût avertis;
car entre eux flottait déjà cette subtile et vague tendresse qui naît
si vite entre deux jeunes gens, lorsque le garçon n'est pas laid et
que la fille est jolie. Ils se sentaient heureux l'un près de l'autre,
peut-être parce qu'ils pensaient l'un à l'autre.

Le soleil montait comme pour considérer de plus haut la vaste mer
étendue sous lui; mais elle eut comme une coquetterie et s'enveloppa
d'une brume légère qui la voilait à ses rayons. C'était un brouillard
transparent, très bas, doré, qui ne cachait rien, mais rendait les
lointains plus doux. L'astre dardait ses flammes, faisait fondre
cette nuée brillante; et, lorsqu'il fut dans toute sa force, la buée
s'évapora, disparut; et la mer, lisse comme une glace, se mit à
miroiter dans la lumière.

Jeanne, tout émue, murmura: «Comme c'est beau!» Le vicomte répondit:
«Oh oui, c'est beau.» La clarté sereine de cette matinée faisait
s'éveiller comme un écho dans leurs cœurs.

Et soudain on découvrit les grandes arcades d'Étretat, pareilles à deux
jambes de la falaise marchant dans la mer, hautes à servir d'arche à
des navires; tandis qu'une aiguille de roche blanche et pointue se
dressait devant la première.

On aborda, et pendant que le baron, descendu le premier, retenait la
barque au rivage en tirant sur une corde, le vicomte prit dans ses bras
Jeanne pour la déposer à terre sans qu'elle se mouillât les pieds; puis
ils montèrent la dure banque de galet, côte à côte, émus tous deux de
ce rapide enlacement, et ils entendirent tout à coup le père Lastique
disant au baron: «M'est avis que ça ferait un joli couple tout d'même.»

Dans une petite auberge, près de la plage, le déjeuner fut charmant.
L'Océan, engourdissant la voix et la pensée, les avait rendus
silencieux; la table les fit bavards, et bavards comme des enfants en
vacance.

Les choses les plus simples leur donnaient d'interminables gaietés.

Le père Lastique, en se mettant à table, cacha soigneusement dans son
béret sa pipe qui fumait encore; et l'on rit. Une mouche attirée sans
doute par son nez rouge s'en vint à plusieurs reprises se poser dessus;
et, lorsqu'il l'avait chassée d'un coup de main trop lent pour la
saisir, elle allait se poster sur un rideau de mousseline, que beaucoup
de ses sœurs avaient déjà maculé, et elle semblait guetter avidement
le pif enluminé du matelot, car elle reprenait aussitôt son vol pour
revenir s'y installer.

A chaque voyage de l'insecte un rire fou jaillissait; et, lorsque le
vieux, ennuyé par ce chatouillement, murmura: «Elle est bougrement
ostinée», Jeanne et le vicomte se mirent à pleurer de gaieté, se
tordant, étouffant, la serviette sur la bouche pour ne pas crier.

Lorsqu'on eut pris le café: «Si nous allions nous promener», dit
Jeanne. Le vicomte se leva; mais le baron préférait faire son lézard au
soleil sur le galet: «Allez-vous-en, mes enfants, vous me retrouverez
ici dans une heure.»

Ils traversèrent en ligne droite les quelques chaumières du pays; et,
après avoir dépassé un petit château qui ressemblait à une grande
ferme, ils se trouvèrent dans une vallée découverte allongée devant eux.

Le mouvement de la mer les avait alanguis, troublant leur équilibre
ordinaire, le grand air salin les avait affamés, puis le déjeuner
les avait étourdis et la gaieté les avait énervés. Ils se sentaient
maintenant un peu fous avec des envies de courir éperdument dans les
champs. Jeanne entendait bourdonner ses oreilles, toute remuée par des
sensations nouvelles et rapides.

Un soleil dévorant tombait sur eux. Des deux côtés de la route les
récoltes mûres se penchaient, pliées sous la chaleur. Les sauterelles
s'égosillaient nombreuses comme les brins d'herbe, jetant partout, dans
les blés, dans les seigles, dans les joncs marins des côtes, leur cri
maigre et assourdissant.

Aucune autre voix ne montait sous le ciel torride, d'un bleu miroitant
et jauni comme s'il allait tout d'un coup devenir rouge, à la façon des
métaux trop rapprochés d'un brasier.

Ayant aperçu un petit bois, plus loin, à droite, ils y allèrent.

Encaissée entre deux talus, une allée étroite s'avançait sous de
grands arbres impénétrables au soleil. Une espèce de fraîcheur moisie
les saisit en entrant, cette humidité qui fait frissonner la peau et
pénètre dans les poumons. L'herbe avait disparu, faute de jour et d'air
libre; mais une mousse cachait le sol.

Ils avançaient: «Tiens, là-bas, nous pourrons nous asseoir un peu»,
dit-elle. Deux vieux arbres étaient morts et, profitant du trou fait
dans la verdure, une averse de lumière tombait là, chauffait la terre,
avait réveillé des germes de gazon, de pissenlits et de lianes, fait
éclore des petites fleurs blanches, fines comme un brouillard, et
des digitales pareilles à des fusées. Des papillons, des abeilles,
des frelons trapus, des cousins démesurés qui ressemblaient à des
squelettes de mouches, mille insectes volants, des bêtes à bon Dieu
roses et tachetées, des bêtes d'enfer aux reflets verdâtres, d'autres
noires avec des cornes, peuplaient ce puits lumineux et chaud, creusé
dans l'ombre glacée des lourds feuillages.

Ils s'assirent, la tête à l'abri et les pieds dans la chaleur. Ils
regardaient toute cette vie grouillante et petite qu'un rayon fait
apparaître; et Jeanne attendrie répétait: «Comme on est bien! que c'est
bon la campagne! Il y a des moments où je voudrais être mouche ou
papillon pour me cacher dans les fleurs.»

Ils parlèrent d'eux, de leurs habitudes, de leurs goûts, sur ce ton
plus bas, intime, dont on fait les confidences. Il se disait déjà
dégoûté du monde, las de sa vie futile; c'était toujours la même chose;
on n'y rencontrait rien de vrai, rien de sincère.

Le monde! elle aurait bien voulu le connaître; mais elle était
convaincue d'avance qu'il ne valait pas la campagne.

Et plus leurs cœurs se rapprochaient, plus ils s'appelaient avec
cérémonie «monsieur et mademoiselle», plus aussi leurs regards se
souriaient, se mêlaient; et il leur semblait qu'une bonté nouvelle
entrait en eux, une affection plus épandue, un intérêt à mille choses
dont ils ne s'étaient jamais souciés.

Ils revinrent; mais le baron était parti à pied jusqu'à la
Chambre-aux-Demoiselles, grotte suspendue dans une crête de falaise; et
ils l'attendirent à l'auberge.

Il ne reparut qu'à cinq heures du soir, après une longue promenade sur
les côtes.

On remonta dans la barque. Elle s'en allait mollement, vent arrière,
sans secousse aucune, sans avoir l'air d'avancer. La brise arrivait par
souffles lents et tièdes qui tendaient la voile une seconde, puis la
laissaient retomber, flasque, le long du mât. L'onde opaque semblait
morte; et le soleil épuisé d'ardeurs, suivant sa route arrondie,
s'approchait d'elle tout doucement.

L'engourdissement de la mer faisait de nouveau taire tout le monde.

Jeanne dit enfin: «Comme j'aimerais voyager!»

Le vicomte reprit: «Oui, mais c'est triste de voyager seul, il faut
être au moins deux pour se communiquer ses impressions.

Elle réfléchit: «C'est vrai... j'aime à me promener seule cependant...
comme on est bien quand on rêve, toute seule...»

Il la regarda longuement: «On peut aussi rêver à deux.»

Elle baissa les yeux. Était-ce une allusion? Peut-être. Elle considéra
l'horizon comme pour découvrir encore plus loin; puis, d'une voix
lente: «Je voudrais aller en Italie... et en Grèce... ah oui, en
Grèce... et en Corse! ce doit être si sauvage et si beau!»

Il préférait la Suisse à cause des chalets et des lacs.

Elle disait: «Non, j'aimerais les pays tout neufs comme la Corse,
ou les pays très vieux et pleins de souvenirs, comme la Grèce. Ce
doit être si doux de retrouver les traces de ces peuples dont nous
savons l'histoire depuis notre enfance, de voir les lieux où se sont
accomplies les grandes choses.»

Le vicomte, moins exalté, déclara: «Moi, l'Angleterre m'attire
beaucoup; c'est une région fort instructive.»

Alors ils parcoururent l'univers, discutant les agréments de chaque
pays, depuis les pôles jusqu'à l'équateur, s'extasiant sur des paysages
imaginaires et les mœurs invraisemblables de certains peuples comme
les Chinois ou les Lapons; mais ils en arrivèrent à conclure que le
plus beau pays du monde, c'était la France, avec son climat tempéré,
frais l'été et doux l'hiver, ses riches campagnes, ses vertes forêts,
ses grands fleuves calmes et ce culte des beaux-arts qui n'avait
existé nulle part ailleurs, depuis les grands siècles d'Athènes.

Puis ils se turent.

Le soleil, plus bas, semblait saigner; et une large traînée lumineuse,
une route éblouissante courait sur l'eau depuis la limite de l'Océan
jusqu'au sillage de la barque.

Les derniers souffles de vent tombèrent; toute ride s'aplanit; et la
voile immobile était rouge. Une accalmie illimitée semblait engourdir
l'espace, faire le silence autour de cette rencontre d'éléments;
tandis que, cambrant sous le ciel son ventre luisant et liquide, la
mer, fiancée monstrueuse, attendait l'amant de feu qui descendait vers
elle. Il précipitait sa chute, empourpré comme par le désir de leur
embrassement. Il la joignit; et, peu à peu, elle le dévora.

Alors de l'horizon une fraîcheur accourut; un frisson plissa le sein
mouvant de l'eau comme si l'astre englouti eût jeté sur le monde un
soupir d'apaisement.

Le crépuscule fut court; la nuit se déploya criblée d'astres. Le
père Lastique prit les rames; et on s'aperçut que la mer était
phosphorescente. Jeanne et le vicomte, côte à côte, regardaient
ces lueurs mouvantes que la barque laissait derrière elle. Ils ne
songeaient presque plus, contemplant vaguement, aspirant le soir dans
un bien-être délicieux; et comme Jeanne avait une main appuyée sur le
banc, un doigt de son voisin se posa, comme par hasard, contre sa peau;
elle ne remua point, surprise, heureuse, et confuse de ce contact si
léger.

Quand elle fut rentrée le soir, dans sa chambre, elle se sentit
étrangement remuée et tellement attendrie que tout lui donnait envie de
pleurer. Elle regarda sa pendule, pensa que la petite abeille battait à
la façon d'un cœur, d'un cœur ami; qu'elle serait le témoin de toute
sa vie, qu'elle accompagnerait ses joies et ses chagrins de ce tic-tac
vif et régulier; et elle arrêta la mouche dorée pour mettre un baiser
sur ses ailes. Elle aurait embrassé n'importe quoi. Elle se souvint
d'avoir caché dans le fond d'un tiroir une vieille poupée d'autrefois;
elle la rechercha, la revit avec la joie qu'on a en retrouvant des
amies adorées; et, la serrant contre sa poitrine, elle cribla de
baisers ardents les joues peintes et la filasse frisée du joujou.

Et, tout en le gardant en ses bras, elle songea.

Était-ce bien LUI l'époux promis par mille voix secrètes, qu'une
Providence souverainement bonne avait ainsi jeté sur sa route? Était-ce
bien l'être créé pour elle, à qui elle dévouerait son existence?
Étaient-ils ces deux prédestinés dont les tendresses se joignant
devaient s'étreindre, se mêler indissolublement, engendrer l'AMOUR?

Elle n'avait point encore ces élans tumultueux de tout son être, ces
ravissements fous, ces soulèvements profonds qu'elle croyait être la
passion; il lui semblait cependant qu'elle commençait à l'aimer; car
elle se sentait parfois toute défaillante en pensant à lui; et elle y
pensait sans cesse. Sa présence lui remuait le cœur; elle rougissait
et pâlissait en rencontrant un regard, et frissonnait en entendant sa
voix.

Elle dormit bien peu cette nuit-là.

Alors de jour en jour le troublant désir d'aimer l'envahit davantage.
Elle se consultait sans cesse, consultait aussi les marguerites, les
nuages, des pièces de monnaie jetées en l'air.

Or, un soir, son père lui dit: «Fais-toi belle demain matin.» Elle
demanda: «Pourquoi, papa?» Il reprit: «C'est un secret.»

Et quand elle descendit le lendemain toute fraîche dans une toilette
claire, elle trouva la table du salon couverte de boîtes de bonbons;
et, sur une chaise, un énorme bouquet.

Une voiture entra dans la cour. On lisait dessus: «Lerat, pâtissier
à Fécamp. Repas de noces»; et Ludivine, aidée d'un marmiton, tirait
d'une trappe ouvrant derrière la carriole beaucoup de grands paniers
plats qui sentaient bon.

Le vicomte de Lamare parut. Son pantalon était tendu et retenu sous de
mignonnes bottes vernies qui faisaient voir la petitesse de son pied.
Sa longue redingote serrée à la taille laissait sortir par l'échancrure
sur la poitrine la dentelle de son jabot; et une cravate fine, à
plusieurs tours, le forçait à porter haut sa belle tête brune empreinte
d'une distinction grave. Il avait un autre air que de coutume, cet
aspect particulier que la toilette donne subitement aux visages les
mieux connus. Jeanne, stupéfaite, le regardait comme si elle ne l'avait
point encore vu; elle le trouvait souverainement gentilhomme, grand
seigneur de la tête aux pieds.

Il s'inclina, en souriant: «Eh bien, ma commère, êtes-vous prête?»

Elle balbutia: «Mais quoi? Qu'y a-t-il donc?

--Tu le sauras tout à l'heure», dit le baron.

La calèche attelée s'avança, madame Adélaïde descendit de sa chambre
en grand apparat au bras de Rosalie, qui parut tellement émue par
l'élégance de M. de Lamare que petit père murmura: «Dites donc,
vicomte, je crois que notre bonne vous trouve à son goût.» Il
rougit jusqu'aux oreilles, fit semblant de n'avoir pas entendu, et,
s'emparant du gros bouquet, le présenta à Jeanne. Elle le prit plus
étonnée encore. Tous les quatre montèrent en voiture; et la cuisinière
Ludivine, qui apportait à la baronne un bouillon froid pour la
soutenir, déclara: «Vrai, Madame, on dirait une noce.»

On mit pied à terre en entrant dans Yport et, à mesure qu'on avançait
à travers le village, les matelots dans leurs hardes neuves, dont les
plis se voyaient, sortaient de leurs maisons, saluaient, serraient la
main du baron et se mettaient à suivre comme derrière une procession.

Le vicomte avait offert son bras à Jeanne et marchait en tête avec elle.

Lorsqu'on arriva devant l'église, on s'arrêta; et la grande croix
d'argent parut, tenue droite par un enfant de chœur précédant un autre
gamin rouge et blanc qui portait l'urne d'eau bénite où trempait le
goupillon.

Puis passèrent trois vieux chantres dont l'un boitait, puis le serpent,
puis le curé soulevant de son ventre pointu l'étole dorée, croisée
dessus. Il dit bonjour d'un sourire et d'un signe de tête; puis, les
yeux mi-clos, les lèvres remuées d'une prière, la barrette enfoncée
jusqu'au nez, il suivit son état-major en surplis en se dirigeant vers
la mer.

Sur la plage une foule attendait autour d'une barque neuve
enguirlandée. Son mât, sa voile, ses cordages étaient couverts de longs
rubans qui voltigeaient dans la brise, et son nom JEANNE apparaissait
en lettres d'or, à l'arrière.

Le père Lastique, patron de ce bateau construit avec l'argent du
baron, s'avança au-devant du cortège. Tous les hommes, d'un même
mouvement, ôtèrent ensemble leurs coiffures; et une rangée de dévotes,
encapuchonnées sous de vastes mantes noires à grands plis tombant des
épaules, s'agenouillèrent en cercle à l'aspect de la croix.

Le curé, entre les deux enfants de chœur, s'en vint à l'un des bouts
de l'embarcation, tandis qu'à l'autre, les trois vieux chantres,
crasseux dans leur blanche vêture, le menton poileux, l'air grave,
l'œil sur le livre de plain-chant, détonnaient à pleine gueule dans la
claire matinée.

Chaque fois qu'ils reprenaient haleine, le serpent tout seul continuait
son mugissement; et dans l'enflure de ses joues pleines de vent ses
petits yeux gris disparaissaient. La peau du front même, et celle du
cou, semblaient décollées de la chair tant il se gonflait en soufflant.

La mer immobile et transparente semblait assister, recueillie, au
baptême de sa nacelle, roulant à peine, avec un tout petit bruit de
râteau grattant le galet, des vaguettes hautes comme le doigt. Et les
grandes mouettes blanches aux ailes déployées passaient en décrivant
des courbes dans le ciel bleu, s'éloignaient, revenaient d'un vol
arrondi au-dessus de la foule agenouillée, comme pour voir aussi ce
qu'on faisait là.

Mais le chant s'arrêta après un amen hurlé cinq minutes; et le prêtre,
d'une voix empâtée, gloussa quelques mots latins dont on ne distinguait
que les terminaisons sonores.

Il fit ensuite le tour de la barque en l'aspergeant d'eau bénite, puis
il commença à murmurer des orémus en se tenant à présent le long d'un
bordage en face du parrain et de la marraine qui demeuraient immobiles,
la main dans la main.

Le jeune homme gardait sa figure grave de beau garçon, mais la jeune
fille, étranglée par une émotion soudaine, défaillante, se mit à
trembler tellement, que ses dents s'entrechoquaient. Le rêve qui la
hantait depuis quelque temps, venait de prendre tout à coup, dans
une espèce d'hallucination, l'apparence d'une réalité. On avait
parlé de noce, un prêtre était là, bénissant, des hommes en surplis
psalmodiaient des prières; n'était-ce pas elle qu'on mariait!

Eut-elle dans les doigts une secousse nerveuse, l'obsession de son
cœur avait-elle couru le long de ses veines jusqu'au cœur de son
voisin? Comprit-il, devina-t-il, fut-il comme elle envahi par une
sorte d'ivresse d'amour? ou bien, savait-il seulement par expérience
qu'aucune femme ne lui résistait? Elle s'aperçut soudain qu'il pressait
sa main, doucement d'abord, puis plus fort, plus fort, à la briser.
Et, sans que sa figure remuât, sans que personne s'en aperçût, il dit,
oui certes, il dit très distinctement: «Oh Jeanne, si vous vouliez, ce
seraient nos fiançailles.»

Elle baissa la tête d'un mouvement très lent qui peut-être voulait dire
«oui». Et le prêtre qui jetait encore de l'eau bénite leur en envoya
quelques gouttes sur les doigts.

C'était fini. Les femmes se relevaient. Le retour fut une débandade. La
croix, entre les mains de l'enfant de chœur, avait perdu sa dignité;
elle filait vite, oscillant de droite et de gauche, ou bien penchée
en avant, prête à tomber sur le nez. Le curé, qui ne priait plus,
galopait derrière; les chantres et le serpent avaient disparu par une
ruelle pour être plus tôt déshabillés; et les matelots, par groupes,
se hâtaient. Une même pensée qui mettait en leur tête comme une odeur
de cuisine, allongeait les jambes, mouillait les bouches de salive,
descendait jusqu'au fond des ventres où elle faisait chanter les boyaux.

Un bon déjeuner les attendait aux Peuples.

La grande table était mise dans la cour sous les pommiers. Soixante
personnes y prirent place; marins et paysans. La baronne, au centre,
avait à ses côtés les deux curés, celui d'Yport et celui des Peuples.
Le baron, en face, était flanqué du maire et de sa femme, maigre
campagnarde déjà vieille qui adressait de tous les côtés une multitude
de petits saluts. Elle avait une figure étroite serrée dans son grand
bonnet normand, une vraie tête de poule à huppe blanche, avec un œil
tout rond et toujours étonné; et elle mangeait par petits coups rapides
comme si elle eût picoté son assiette avec son nez.

Jeanne, à côté du parrain, voyageait dans le bonheur. Elle ne voyait
plus rien, ne savait plus rien, et se taisait, la tête brouillée de
joie.

Elle lui demanda: «Quel est donc votre petit nom?»

Il dit: «Julien. Vous ne saviez pas?»

Mais elle ne répondit point, pensant: «Comme je le répéterai souvent,
ce nom-là!»

Quand le repas fut fini, on laissa la cour aux matelots et on passa
de l'autre côté du château. La baronne se mit à faire son exercice,
appuyée sur le baron, escortée de ses deux prêtres. Jeanne et Julien
allèrent jusqu'au bosquet, entrèrent dans les petits chemins touffus;
et tout à coup il lui saisit les mains: «Dites, voulez-vous être ma
femme?»

Elle baissa encore la tête; et comme il balbutiait: «Répondez, je vous
en supplie!» elle releva ses yeux vers lui, tout doucement; et il lut
la réponse dans son regard.




IV


Le baron, un matin, entra dans la chambre de Jeanne avant qu'elle fût
levée, et, s'asseyant sur les pieds du lit: «M. le vicomte de Lamare
nous a demandé ta main.»

Elle eut envie de cacher sa figure sous ses draps.

Son père reprit: «Nous avons remis notre réponse à tantôt.» Elle
haletait étranglée par l'émotion. Au bout d'une minute le baron, qui
souriait, ajouta: «Nous n'avons voulu rien faire sans t'en parler.
Ta mère et moi ne sommes pas opposés à ce mariage, sans prétendre
cependant t'y engager. Tu es beaucoup plus riche que lui, mais, quand
il s'agit du bonheur d'une vie, on ne doit pas se préoccuper de
l'argent. Il n'a plus aucun parent; si tu l'épousais donc, ce serait un
fils qui entrerait dans notre famille, tandis qu'avec un autre, c'est
toi, notre fille, qui irais chez des étrangers. Le garçon nous plaît.
Te plairait-il... à toi?»

Elle balbutia, rouge jusqu'aux cheveux: «Je veux bien, papa.»

Et petit père, en la regardant au fond des yeux, et riant toujours,
murmura: «Je m'en doutais un peu, Mademoiselle.»

Elle vécut jusqu'au soir comme si elle était grise, sans savoir ce
qu'elle faisait, prenant machinalement des objets pour d'autres, et les
jambes toutes molles de fatigue sans qu'elle eût marché.

Vers six heures, comme elle était assise avec petite mère sous le
platane, le vicomte parut.

Le cœur de Jeanne se mit à battre follement. Le jeune homme s'avançait
sans paraître ému. Lorsqu'il fut tout près, il prit les doigts de la
baronne et les baisa, puis soulevant à son tour la main frémissante de
la jeune fille, il y déposa de toutes ses lèvres un long baiser tendre
et reconnaissant.

Et la radieuse saison des fiançailles commença. Ils causaient seuls
dans les coins du salon ou bien assis sur le talus au fond du bosquet
devant la lande sauvage. Parfois, ils se promenaient dans l'allée de
petite mère, lui, parlant d'avenir, elle, les yeux baissés sur la trace
poudreuse du pied de la baronne.

Une fois la chose décidée, on voulut hâter le dénouement; il fut donc
convenu que la cérémonie aurait lieu dans six semaines, au 15 août; et
que les jeunes mariés partiraient immédiatement pour leur voyage de
noce. Jeanne consultée sur le pays qu'elle voulait visiter se décida
pour la Corse où l'on devait être plus seuls que dans les villes
d'Italie.

Ils attendaient le moment fixé pour leur union sans impatience trop
vive, mais enveloppés, roulés dans une tendresse délicieuse, savourant
le charme exquis des insignifiantes caresses, des doigts pressés,
des regards passionnés si longs que les âmes semblent se mêler; et
vaguement tourmentés par le désir indécis des grandes étreintes.

On résolut de n'inviter personne au mariage, à l'exception de tante
Lison, la sœur de la baronne, qui vivait comme dame pensionnaire dans
un couvent de Versailles.

Après la mort de leur père, la baronne avait voulu garder sa sœur avec
elle; mais la vieille fille, poursuivie par l'idée qu'elle gênait tout
le monde, qu'elle était inutile et importune, se retira dans une de ces
maisons religieuses qui louent des appartements aux gens tristes et
isolés dans l'existence.

Elle venait, de temps en temps, passer un mois ou deux dans sa famille.

C'était une petite femme qui parlait peu, s'effaçait toujours,
apparaissait seulement aux heures des repas, et remontait ensuite dans
sa chambre où elle restait enfermée sans cesse.

Elle avait un air bon et vieillot, bien qu'elle fût âgée seulement
de quarante-deux ans, un œil doux et triste; et elle n'avait jamais
compté pour rien dans sa famille. Toute petite, comme elle n'était
point jolie ni turbulente, on ne l'embrassait guère; et elle restait
tranquille et douce dans les coins. Depuis elle demeura toujours
sacrifiée. Jeune fille, personne ne s'occupa d'elle.

C'était quelque chose comme une ombre ou un objet familier, un meuble
vivant qu'on est accoutumé à voir chaque jour, mais dont on ne
s'inquiète jamais.

Sa sœur, par habitude prise dans la maison paternelle, la considérait
comme un être manqué, tout à fait insignifiant. On la traitait avec
une familiarité sans gêne qui cachait une sorte de bonté méprisante.
Elle s'appelait Lise et semblait gênée par ce nom pimpant et jeune.
Quand on avait vu qu'elle ne se mariait pas, qu'elle ne se marierait
sans doute point, de Lise on avait fait Lison. Depuis la naissance
de Jeanne, elle était devenue «tante Lison» une humble parente,
proprette, affreusement timide, même avec sa sœur et son beau-frère
qui l'aimaient pourtant, mais d'une affection vague participant
d'une tendresse indifférente, d'une compassion inconsciente et d'une
bienveillance naturelle.

Quelquefois, quand la baronne parlait des choses lointaines de sa
jeunesse, elle prononçait, pour fixer une date: «C'était à l'époque du
coup de tête de Lison.»

On n'en disait jamais plus; et ce «coup de tête» restait comme
enveloppé de brouillard.

Un soir Lise, âgée alors de vingt ans, s'était jetée à l'eau sans
qu'on sût pourquoi. Rien dans sa vie, dans ses manières, ne pouvait
faire pressentir cette folie. On l'avait repêchée à moitié morte; et
ses parents, levant des bras indignés, au lieu de chercher la cause
mystérieuse de cette action, s'étaient contentés de parler du «coup de
tête», comme ils parlaient de l'accident du cheval «Coco» qui s'était
cassé la jambe un peu auparavant dans une ornière et qu'on avait été
obligé d'abattre.

Depuis lors, Lise, bientôt Lison, fut considérée comme un esprit très
faible. Le doux mépris qu'elle inspirait à ses proches s'infiltra
lentement dans le cœur de tous les gens qui l'entouraient. La petite
Jeanne elle-même, avec cette divination naturelle des enfants, ne
s'occupait point d'elle, ne montait jamais l'embrasser dans son lit, ne
pénétrait jamais dans sa chambre. La bonne Rosalie, qui donnait à cette
chambre les quelques soins nécessaires, semblait seule savoir où elle
était située.

Quand tante Lison entrait dans la salle à manger pour le déjeuner, la
«Petite» allait, par habitude, lui tendre son front; voilà tout.

Si quelqu'un voulait lui parler, on envoyait un domestique la quérir;
et quand elle n'était pas là, on ne s'occupait jamais d'elle, on ne
songeait jamais à elle, on n'aurait jamais eu la pensée de s'inquiéter,
de demander: «Tiens, mais je n'ai pas vu Lison, ce matin.»

Elle ne tenait point de place; c'était un de ces êtres qui demeurent
inconnus même à leurs proches, comme inexplorés, et dont la mort ne
fait ni trou ni vide dans une maison, un de ces êtres qui ne savent
entrer ni dans l'existence, ni dans les habitudes, ni dans l'amour de
ceux qui vivent à côté d'eux.

Quand on prononçait «tante Lison», ces deux mots n'éveillaient pour
ainsi dire aucune affection en l'esprit de personne. C'est comme si on
avait dit: «la cafetière ou le sucrier».

Elle marchait toujours à petits pas pressés et muets; ne faisait jamais
de bruit, ne heurtait jamais rien, semblait communiquer aux objets
la propriété de ne rendre aucun son. Ses mains paraissaient faites
d'une espèce de ouate, tant elle maniait légèrement et délicatement ce
qu'elle touchait.

Elle arriva vers la mi-juillet, toute bouleversée par l'idée de ce
mariage. Elle apportait une foule de cadeaux qui, venant d'elle,
demeurèrent presque inaperçus.

Dès le lendemain de sa venue on ne remarqua plus qu'elle était là.

Mais en elle fermentait une émotion extraordinaire, et ses yeux ne
quittaient point les fiancés. Elle s'occupa du trousseau avec une
énergie singulière, une activité fiévreuse, travaillant comme une
simple couturière dans sa chambre où personne ne la venait voir.

A tout moment elle présentait à la baronne des mouchoirs qu'elle avait
ourlés elle-même, des serviettes dont elle avait brodé les chiffres, en
demandant: «Est-ce bien comme ça, Adélaïde?» Et petite mère, tout en
examinant nonchalamment l'objet, répondait: «Ne te donne donc pas tant
de mal, ma pauvre Lison.»

Un soir, vers la fin du mois, après une journée de lourde chaleur, la
lune se leva dans une de ces nuits claires et tièdes qui troublent,
attendrissent, font s'exalter, semblent éveiller toutes les poésies
secrètes de l'âme. Les souffles doux des champs entraient dans le salon
tranquille. La baronne et son mari jouaient mollement une partie de
cartes dans la clarté ronde que l'abat-jour de la lampe dessinait sur
la table; tante Lison, assise entre eux, tricotait; et les jeunes gens,
accoudés à la fenêtre ouverte, regardaient le jardin plein de clarté.

Le tilleul et le platane semaient leur ombre sur le grand gazon qui
s'étendait ensuite, pâle et luisant, jusqu'au bosquet tout noir.

Attirée invinciblement par le charme tendre de cette nuit, par cet
éclairement vaporeux des arbres et des massifs, Jeanne se tourna vers
ses parents: «Petit père, nous allons faire un tour là, sur l'herbe,
devant le château.» Le baron dit, sans quitter son jeu: «Allez, mes
enfants», et se remit à sa partie.

Ils sortirent et commencèrent à marcher lentement sur la grande pelouse
blanche jusqu'au petit bois du fond.

L'heure avançait sans qu'ils songeassent à rentrer. La baronne fatiguée
voulut monter à sa chambre: «Il faut rappeler les amoureux», dit-elle.

Le baron, d'un coup d'œil, parcourut le vaste jardin lumineux, où les
deux ombres erraient doucement.

«Laisse-les donc, reprit-il, il fait si bon dehors! Lison va les
attendre; n'est-ce pas, Lison?»

La vieille fille releva ses yeux inquiets, et répondit de sa voix
timide: «Certainement, je les attendrai.»

Petit père souleva la baronne, et, lassé lui-même par la chaleur du
jour: «Je vais me coucher aussi», dit-il. Et il partit avec sa femme.

Alors tante Lison à son tour se leva, et, laissant sur le bras du
fauteuil l'ouvrage commencé, sa laine et la grande aiguille, elle vint
s'accouder à la fenêtre et contempla la nuit charmante.

Les deux fiancés allaient sans fin, à travers le gazon, du bosquet
jusqu'au perron, du perron jusqu'au bosquet. Ils se serraient les
doigts et ne parlaient plus, comme sortis d'eux-mêmes, tout mêlés à la
poésie visible qui s'exhalait de la terre.

Jeanne tout à coup aperçut dans le cadre de la fenêtre la silhouette de
la vieille fille que dessinait la clarté de la lampe.

«Tiens, dit-elle, tante Lison qui nous regarde.»

Le vicomte releva la tête, et, de cette voix indifférente qui parle
sans pensée:

«Oui, tante Lison nous regarde.»

Et ils continuèrent à rêver, à marcher lentement, à s'aimer.

Mais la rosée couvrait l'herbe, ils eurent un petit frisson de
fraîcheur.

«Rentrons maintenant», dit-elle.

Et ils revinrent.

Lorsqu'ils pénétrèrent dans le salon, tante Lison s'était remise à
tricoter; elle avait le front penché sur son travail; et ses doigts
maigres tremblaient un peu comme s'ils eussent été très fatigués.

Jeanne s'approcha.

«Tante, on va dormir, à présent.»

La vieille fille tourna les yeux; ils étaient rouges comme si elle
eût pleuré. Les amoureux n'y prirent point garde; mais le jeune homme
aperçut soudain les fins souliers de la jeune fille tout couverts
d'eau. Il fut saisi d'inquiétude et demanda tendrement: «N'avez-vous
point froid à vos chers petits pieds?»

Et tout à coup les doigts de la tante furent secoués d'un tremblement
si fort que son ouvrage s'en échappa; la pelote de laine roula au loin
sur le parquet; et, cachant brusquement sa figure dans ses mains, elle
se mit à pleurer par grands sanglots convulsifs.

Les deux fiancés la regardaient stupéfaits, immobiles. Jeanne
brusquement se mit à ses genoux, écarta ses bras, bouleversée,
répétant:

«Mais qu'as-tu, mais qu'as-tu, tante Lison?»

Alors la pauvre femme, balbutiant, avec la voix toute mouillée de
larmes, et le corps crispé de chagrin, répondit:

«C'est quand il t'a demandé... N'avez-vous pas froid à... à... à vos
chers petits pieds?... on ne m'a jamais dit de ces choses-là... à
moi... jamais... jamais...»

Jeanne, surprise, apitoyée, eut cependant envie de rire à la pensée
d'un amoureux débitant des tendresses à Lison; et le vicomte s'était
retourné pour cacher sa gaieté.

Mais la tante se leva soudain, laissa sa laine à terre et son tricot
sur le fauteuil, et elle se sauva sans lumière dans l'escalier sombre,
cherchant sa chambre à tâtons.

Restés seuls, les deux jeunes gens se regardèrent, égayés et attendris.
Jeanne murmura: «Cette pauvre tante!...» Julien reprit: «Elle doit être
un peu folle, ce soir.»

Ils se tenaient les mains sans se décider à se séparer, et doucement,
tout doucement ils échangèrent leur premier baiser devant le siège vide
que venait de quitter tante Lison.

Ils ne pensaient plus guère, le lendemain, aux larmes de la vieille
fille.

Les deux semaines qui précédèrent le mariage laissèrent Jeanne assez
calme et tranquille comme si elle eût été fatiguée d'émotions douces.

Elle n'eut pas non plus le temps de réfléchir durant la matinée du jour
décisif. Elle éprouvait seulement une grande sensation de vide en tout
son corps comme si sa chair, son sang, ses os, se fussent fondus sous
la peau; et elle s'apercevait, en touchant les objets, que ses doigts
tremblaient beaucoup.

Elle ne reprit possession d'elle que dans le chœur de l'église pendant
l'office.

Mariée! Ainsi elle était mariée! La succession de choses, de
mouvements, d'événements accomplis depuis l'aube lui paraissait un
rêve, un vrai rêve. Il est de ces moments où tout semble changé autour
de nous; les gestes même ont une signification nouvelle; jusqu'aux
heures, qui ne semblent plus à leur place ordinaire.

Elle se sentait étourdie, étonnée surtout. La veille encore rien
n'était modifié dans son existence; l'espoir constant de sa vie
devenait seulement plus proche, presque palpable. Elle s'était endormie
jeune fille; elle était femme maintenant.

Donc elle avait franchi cette barrière qui semble cacher l'avenir avec
toutes ses joies, ses bonheurs rêvés. Elle sentait comme une porte
ouverte devant elle; elle allait entrer dans l'Attendu.

La cérémonie finissait. On passa dans la sacristie presque vide; car on
n'avait invité personne; puis on ressortit.

Quand ils apparurent sur la porte de l'église, un fracas formidable fit
faire un bond à la mariée et pousser un grand cri à la baronne, c'était
une salve de coups de fusil tirée par les paysans; et jusqu'aux Peuples
les détonations ne cessèrent plus.

Une collation était servie pour la famille, le curé des châtelains
et celui d'Yport, le maire et les témoins choisis parmi les gros
cultivateurs des environs.

Puis on fit un tour dans le jardin pour attendre le dîner. Le baron, la
baronne, tante Lison, le maire et l'abbé Picot se mirent à parcourir
l'allée de petite mère; tandis que dans l'allée en face l'autre prêtre
lisait son bréviaire en marchant à grands pas.

On entendait de l'autre côté du château, la gaieté bruyante des paysans
qui buvaient du cidre sous les pommiers. Tout le pays endimanché
emplissait la cour. Les gars et les filles se poursuivaient.

Jeanne et Julien traversèrent le bosquet, puis montèrent sur le talus,
et, muets tous deux, se mirent à regarder la mer. Il faisait un peu
frais, bien qu'on fût au milieu d'août; le vent du nord soufflait, et
le grand soleil luisait durement dans le ciel tout bleu.

Les jeunes gens, pour trouver de l'abri, traversèrent la lande en
tournant à droite, voulant gagner la vallée ondulante et boisée qui
descend vers Yport. Dès qu'ils eurent atteint les taillis, aucun
souffle ne les effleura plus, et ils quittèrent le chemin pour prendre
un étroit sentier s'enfonçant sous les feuilles. Ils pouvaient à peine
marcher de front; alors elle sentit un bras qui se glissait lentement
autour de sa taille.

Elle ne disait rien, haletante, le cœur précipité, la respiration
coupée. Des branches basses leur caressaient les cheveux; ils se
courbaient souvent pour passer. Elle cueillit une feuille; deux bêtes à
bon Dieu, pareilles à deux frêles coquillages rouges, étaient blotties
dessous.

Alors elle dit, innocente et rassurée un peu: «Tiens, un ménage.»

Julien effleura son oreille de sa bouche: «Ce soir vous serez ma femme.»

Quoiqu'elle eût appris bien des choses dans son séjour aux champs,
elle ne songeait encore qu'à la poésie de l'amour, et fut surprise. Sa
femme? ne l'était-elle pas déjà?

Alors il se mit à l'embrasser à petits baisers rapides sur la tempe et
sur le cou, là où frisaient les premiers cheveux. Saisie chaque fois
par ces baisers d'homme auxquels elle n'était point habituée, elle
penchait instinctivement la tête de l'autre côté pour éviter cette
caresse qui la ravissait cependant.

Mais ils se trouvèrent soudain sur la lisière du bois. Elle s'arrêta,
confuse d'être si loin. Qu'allait-on penser? «Retournons», dit-elle.

Il retira le bras dont il serrait sa taille, et, en se tournant tous
deux, ils se trouvèrent face à face, si près qu'ils sentirent leurs
haleines sur leurs visages; et ils se regardèrent. Ils se regardèrent
d'un de ces regards fixes, aigus, pénétrants, où deux âmes croient se
mêler. Ils se cherchèrent dans leurs yeux, derrière leurs yeux, dans
cet inconnu impénétrable de l'être; ils se sondèrent dans une muette et
obstinée interrogation. Que seraient-ils l'un pour l'autre? Que serait
cette vie qu'ils commençaient ensemble? Que se réservaient-ils l'un à
l'autre de joies, de bonheurs ou de désillusions en ce long tête-à-tête
indissoluble du mariage? Et il leur sembla, à tous les deux, qu'ils ne
s'étaient pas encore vus.

Et tout à coup, Julien, posant ses deux mains sur les épaules de sa
femme, lui jeta à pleine bouche un baiser profond comme elle n'en
avait jamais reçu. Il descendit, ce baiser, il pénétra dans ses veines
et dans ses moelles; et elle en eut une telle secousse mystérieuse
qu'elle repoussa éperdument Julien de ses deux bras, et faillit tomber
sur le dos.

«Allons-nous-en. Allons-nous-en», balbutia-t-elle.

Il ne répondit pas, mais il lui prit les mains qu'il garda dans les
siennes.

Ils n'échangèrent plus un mot jusqu'à la maison. Le reste de
l'après-midi sembla long.

On se mit à table à la nuit tombante.

Le dîner fut simple et assez court, contrairement aux usages normands.
Une sorte de gêne paralysait les convives. Seuls les deux prêtres, le
maire et les quatre fermiers invités montrèrent un peu de cette grosse
gaieté qui doit accompagner les noces.

Le rire semblait mort, un mot du maire le ranima. Il était neuf heures
environ; on allait prendre le café. Au dehors, sous les pommiers de la
première cour, le bal champêtre commençait. Par la fenêtre ouverte on
apercevait toute la fête. Des lumignons pendus aux branches donnaient
aux feuilles des nuances de vert-de-gris. Rustres et rustaudes
sautaient en rond en hurlant un air de danse sauvage qu'accompagnaient
faiblement deux violons et une clarinette juchés sur une grande table
de cuisine en estrade. Le chant tumultueux des paysans couvrait
entièrement parfois la chanson des instruments; et la frêle musique
déchirée par les voix déchaînées semblait tomber du ciel en lambeaux,
en petits fragments de quelques notes éparpillées.

Deux grandes barriques entourées de torches flambantes versaient à
boire à la foule. Deux servantes étaient occupées à rincer incessamment
les verres et les bols dans un baquet, pour les tendre, encore
ruisselants d'eau, sous les robinets d'où coulait le filet rouge du vin
ou le filet d'or du cidre pur. Et les danseurs assoiffés, les vieux
tranquilles, les filles en sueur se pressaient, tendaient les bras pour
saisir à leur tour un vase quelconque et se verser à grands flots dans
la gorge, en renversant la tête, le liquide qu'ils préféraient.

Sur une table on trouvait du pain, du beurre, du fromage et des
saucisses. Chacun avalait une bouchée de temps en temps, et, sous le
plafond de feuilles illuminées, cette fête saine et violente donnait
aux convives mornes de la salle, l'envie de danser aussi, de boire au
ventre de ces grosses futailles en mangeant une tranche de pain avec du
beurre et un oignon cru.

Le maire, qui battait la mesure avec son couteau, s'écria: «Sacristi!
ça va bien, c'est comme qui dirait les noces de Ganache.»

Un frisson de rire étouffé courut. Mais l'abbé Picot, ennemi naturel
de l'autorité civile, répliqua: «Vous voulez dire de Cana.» L'autre
n'accepta pas la leçon. «Non, Monsieur le curé, je m'entends; quand je
dis Ganache, c'est Ganache.»

On se leva et on passa dans le salon. Puis on alla se mêler un peu au
populaire en goguette. Puis les invités se retirèrent.

Le baron et la baronne eurent à voix basse une sorte de querelle.
Madame Adélaïde, plus essoufflée que jamais, semblait refuser ce que
demandait son mari; enfin elle dit, presque haut: «Non, mon ami, je ne
peux pas, je ne saurais comment m'y prendre.»

Petit père alors, la quittant brusquement, s'approcha de Jeanne.
«Veux-tu faire un tour avec moi, fillette?» Tout émue, elle répondit:
«Comme tu voudras, papa.» Ils sortirent.

Dès qu'ils furent devant la porte, du côté de la mer, un petit vent sec
les saisit. Un de ces vents froids d'été, qui sentent déjà l'automne.

Des nuages galopaient dans le ciel, voilant, puis redécouvrant les
étoiles.

Le baron serrait contre lui le bras de sa fille en lui pressant
tendrement la main. Ils marchèrent quelques minutes. Il semblait
indécis, troublé. Enfin il se décida.

«Mignonne, je vais remplir un rôle difficile qui devrait revenir à ta
mère; mais, comme elle s'y refuse, il faut bien que je prenne sa place.
J'ignore ce que tu sais des choses de l'existence. Il est des mystères
qu'on cache soigneusement aux enfants, aux filles surtout, aux filles
qui doivent rester pures d'esprit, irréprochablement pures jusqu'à
l'heure où nous les remettons entre les bras de l'homme qui prendra
soin de leur bonheur. C'est à lui qu'il appartient de lever ce voile
jeté sur le doux secret de la vie. Mais, elles, si aucun soupçon ne
les a encore effleurées, se révoltent souvent devant la réalité un peu
brutale cachée derrière les rêves. Blessées en leur âme, blessées même
en leur corps, elles refusent à l'époux ce que la loi, la loi humaine
et la loi naturelle lui accordent comme un droit absolu. Je ne puis
t'en dire davantage, ma chérie; mais n'oublie point ceci, seulement
ceci, que tu appartiens tout entière à ton mari.»

Que savait-elle au juste? que devinait-elle? Elle s'était mise à
trembler, oppressée d'une mélancolie accablante et douloureuse comme un
pressentiment.

Ils rentrèrent. Une surprise les arrêta sur la porte du salon. Madame
Adélaïde sanglotait sur le cœur de Julien. Ses pleurs, des pleurs
bruyants poussés comme par un soufflet de forge, semblaient lui sortir
en même temps du nez, de la bouche et des yeux; et le jeune homme
interdit, gauche, soutenait la grosse femme abattue en ses bras pour
lui recommander sa chérie, sa mignonne, son adorée fillette.

Le baron se précipita. «Oh! pas de scène; pas d'attendrissement, je
vous prie»; et, prenant sa femme, il l'assit dans un fauteuil pendant
qu'elle s'essuyait le visage. Il se tourna ensuite vers Jeanne:
«Allons, petite, embrasse ta mère bien vite, et va te coucher.»

Prête à pleurer aussi, elle embrassa ses parents rapidement et s'enfuit.

Tante Lison s'était déjà retirée en sa chambre. Le baron et sa femme
restèrent seuls avec Julien. Et ils demeuraient si gênés tous les trois
qu'aucune parole ne leur venait, les deux hommes en tenue de soirée,
debout, les yeux perdus, madame Adélaïde abattue sur son siège avec des
restes de sanglots dans la gorge. Leur embarras devenant intolérable,
le baron se mit à parler du voyage que les jeunes gens devaient
entreprendre dans quelques jours.

Jeanne, dans sa chambre, se laissait déshabiller par Rosalie qui
pleurait comme une source. Les mains errantes au hasard, elle ne
trouvait plus les cordons ni les épingles et elle semblait assurément
plus émue encore que sa maîtresse. Mais Jeanne ne songeait guère aux
larmes de sa bonne; il lui semblait qu'elle était entrée dans un autre
monde, partie sur une autre terre, séparée de tout ce qu'elle avait
connu, de tout ce qu'elle avait chéri. Tout lui semblait bouleversé
dans sa vie et dans sa pensée; même cette idée étrange lui vint:
«Aimait-elle son mari?» Voilà qu'il lui apparaissait tout à coup comme
un étranger qu'elle connaissait à peine. Trois mois auparavant elle
ne savait point qu'il existait, et maintenant elle était sa femme.
Pourquoi cela? Pourquoi tomber si vite dans le mariage comme dans un
trou ouvert sous vos pas?

Quand elle fut en toilette de nuit, elle se glissa dans son lit; et
ses draps un peu frais, faisant frissonner sa peau, augmentèrent cette
sensation de froid, de solitude, de tristesse qui lui pesait sur l'âme
depuis deux heures.

Rosalie s'enfuit, toujours sanglotant; et Jeanne attendit. Elle
attendit anxieuse, le cœur crispé, ce je ne sais quoi deviné, et
annoncé en termes confus par son père, cette révélation mystérieuse de
ce qui est le grand secret de l'amour.

Sans qu'elle eût entendu monter l'escalier, on frappa trois coups
légers contre sa porte. Elle tressaillit horriblement et ne répondit
point. On frappa de nouveau, puis la serrure grinça. Elle se cacha la
tête sous ses couvertures comme si un voleur eût pénétré chez elle. Des
bottines craquèrent doucement sur le parquet; et soudain on toucha son
lit.

Elle eut un sursaut nerveux et poussa un petit cri; et, dégageant sa
tête, elle vit Julien debout devant elle, qui souriait en la regardant.
«Oh! que vous m'avez fait peur!» dit-elle.

Il reprit: «Vous ne m'attendiez donc point?» Elle ne répondit pas. Il
était en grande toilette, avec sa figure grave de beau garçon; et elle
se sentit affreusement honteuse d'être couchée ainsi devant cet homme
si correct.

Ils ne savaient plus que dire, que faire, n'osant même pas se regarder
à cette heure sérieuse et décisive d'où dépend l'intime bonheur de
toute la vie.

Il sentait vaguement peut-être quel danger offre cette bataille, et
quelle souple possession de soi, quelle rusée tendresse il faut pour ne
froisser aucune des subtiles pudeurs, des infinies délicatesses d'une
âme virginale et nourrie de rêves.

Alors, doucement, il lui prit la main qu'il baisa, et, s'agenouillant
auprès du lit comme devant un autel, il murmura d'une voix aussi
légère qu'un souffle: «Voudrez-vous m'aimer?» Elle, rassurée tout à
coup, souleva sur l'oreiller sa tête ennuagée de dentelles, et elle
sourit: «Je vous aime déjà, mon ami.»

Il mit en sa bouche les petits doigts fins de sa femme, et, la voix
changée par ce bâillon de chair: «Voulez-vous me prouver que vous
m'aimez?»

Elle répondit, troublée de nouveau, sans bien comprendre ce qu'elle
disait, sous le souvenir des paroles de son père: «Je suis à vous, mon
ami.»

Il couvrit son poignet de baisers mouillés, et, se redressant
lentement, il approchait de son visage qu'elle recommençait à cacher.

Soudain, jetant un bras en avant par-dessus le lit, il enlaça sa
femme à travers les draps, tandis que, glissant son autre bras sous
l'oreiller, il le soulevait avec la tête: et, tout bas, tout bas, il
demanda: «Alors, vous voulez bien me faire une petite place à côté de
vous?»

Elle eut peur, une peur d'instinct, et balbutia: «Oh, pas encore, je
vous en prie.»

Il sembla désappointé, un peu froissé, et il reprit d'un ton toujours
suppliant, mais plus brusque: «Pourquoi plus tard puisque nous finirons
toujours par là?»

Elle lui en voulut de ce mot; mais, soumise et résignée, elle répéta
pour la deuxième fois: «Je suis à vous, mon ami.»

Alors il disparut bien vite dans le cabinet de toilette; et elle
entendait distinctement ses mouvements avec des froissements d'habits
défaits, un bruit d'argent dans la poche, la chute successive des
bottines.

Et tout à coup, en caleçon, en chaussettes, il traversa vivement la
chambre pour aller déposer sa montre sur la cheminée. Puis il retourna,
en courant, dans la petite pièce voisine, remua quelque temps encore;
et Jeanne se retourna rapidement de l'autre côté en fermant les yeux,
quand elle sentit qu'il arrivait.

Elle fit un soubresaut comme pour se jeter à terre lorsque glissa
vivement contre sa jambe une autre jambe froide et velue; et, la figure
dans ses mains, éperdue, prête à crier de peur et d'effarement, elle se
blottit, tout au fond du lit.

Aussitôt il la prit en ses bras, bien qu'elle lui tournât le dos, et il
baisait voracement son cou, les dentelles flottantes de sa coiffure de
nuit et le col brodé de sa chemise.

Elle ne remuait pas, raidie dans une horrible anxiété, sentant une main
forte qui cherchait sa poitrine cachée entre ses coudes. Elle haletait
bouleversée sous cet attouchement brutal; et elle avait surtout envie
de se sauver, de courir par la maison, de s'enfermer quelque part, loin
de cet homme.

Il ne bougeait plus. Elle recevait sa chaleur dans son dos. Alors son
effroi s'apaisa encore et elle pensa brusquement qu'elle n'aurait qu'à
se retourner pour l'embrasser.

A la fin il parut s'impatienter, et, d'une voix attristée: «Vous ne
voulez donc point être ma petite femme?» Elle murmura à travers ses
doigts: «Est-ce que je ne la suis pas?» Il répondit avec une nuance de
mauvaise humeur: «Mais non, ma chère, voyons, ne vous moquez pas de
moi.»

Elle se sentit toute remuée par le ton mécontent de sa voix; et elle se
tourna tout à coup vers lui pour lui demander pardon.

Il la saisit à bras le corps, rageusement, comme affamé d'elle; et il
parcourait de baisers rapides, de baisers mordants, de baisers fous
toute sa face et le haut de sa gorge, l'étourdissant de caresses. Elle
avait ouvert les mains et restait inerte sous ses efforts, ne sachant
plus ce qu'elle faisait, ce qu'il faisait, dans un trouble de pensée
qui ne lui laissait rien comprendre. Mais une souffrance aiguë la
déchira soudain; et elle se mit à gémir, tordue dans ses bras, pendant
qu'il la possédait violemment.

Que se passa-t-il ensuite? Elle n'en eut guère le souvenir, car elle
avait perdu la tête; il lui sembla seulement qu'il lui jetait sur les
lèvres une grêle de petits baisers reconnaissants.

Puis il dut lui parler et elle dut lui répondre. Puis il fit d'autres
tentatives qu'elle repoussa avec épouvante; et comme elle se débattait,
elle rencontra sur sa poitrine ce poil épais qu'elle avait déjà senti
sur sa jambe et elle se recula de saisissement.

Las enfin de la solliciter sans succès, il demeura immobile sur le dos.

Alors elle songea; elle se dit, désespérée jusqu'au fond de son âme,
dans la désillusion d'une ivresse rêvée si différente, d'une chère
attente détruite, d'une félicité crevée: «Voilà donc ce qu'il appelle
être sa femme; c'est cela! c'est cela!»

Et elle resta longtemps ainsi, désolée, l'œil errant sur les
tapisseries des murs, sur la vieille légende d'amour qui enveloppait sa
chambre.

Mais, comme Julien ne parlait plus, ne remuait plus, elle tourna
lentement son regard vers lui, et elle s'aperçut qu'il dormait! Il
dormait, la bouche entr'ouverte, le visage calme! Il dormait!

Elle ne le pouvait croire, se sentant indignée, plus outragée par
ce sommeil que par sa brutalité, traitée comme la première venue.
Pouvait-il dormir une nuit pareille? Ce qui s'était passé entre eux
n'avait donc pour lui rien de surprenant? Oh! Elle eût mieux aimé être
frappée, violentée encore, meurtrie de caresses odieuses jusqu'à perdre
connaissance.

Elle resta immobile, appuyée sur un coude, penchée vers lui, écoutant
entre ses lèvres passer un léger souffle qui, parfois, prenait une
apparence de ronflement.

Le jour parut, terne d'abord, puis clair, puis rose, puis éclatant.
Julien ouvrit les yeux, bâilla, étendit ses bras, regarda sa femme,
sourit, et demanda: «As-tu bien dormi, ma chérie?»

Elle s'aperçut qu'il lui disait «tu» maintenant, et elle répondit,
stupéfaite: «Mais oui. Et vous.» Il dit: «Oh! moi, fort bien.» Et, se
tournant vers elle, il l'embrassa, puis se mit à causer tranquillement.
Il lui développait des projets de vie avec des idées d'économie; et
ce mot revenu plusieurs fois étonnait Jeanne. Elle l'écoutait sans
bien saisir le sens des paroles, le regardait, songeait à mille choses
rapides qui passaient, effleurant à peine son esprit.

Huit heures sonnèrent. «Allons, il faut nous lever, dit-il, nous
serions ridicules en restant tard au lit, et il descendit le premier.
Quand il eut fini sa toilette, il aida gentiment sa femme en tous les
menus détails de la sienne, ne permettant pas qu'on appelât Rosalie.

Au moment de sortir, il l'arrêta. «Tu sais, entre nous, nous pouvons
nous tutoyer maintenant, mais devant tes parents il vaut mieux attendre
encore. Ce sera tout naturel en revenant de notre voyage de noces.»

Elle ne se montra qu'à l'heure du déjeuner. Et la journée s'écoula
ainsi qu'à l'ordinaire comme si rien de nouveau n'était survenu. Il n'y
avait qu'un homme de plus dans la maison.




V


Quatre jours plus tard arriva la berline qui devait les emporter à
Marseille.

Après l'angoisse du premier soir, Jeanne s'était habituée déjà au
contact de Julien, à ses baisers, à ses caresses tendres, bien que sa
répugnance n'eût pas diminué pour leurs rapports plus intimes.

Elle le trouvait beau, elle l'aimait; elle se sentait de nouveau
heureuse et gaie.

Les adieux furent courts et sans tristesse. La baronne seule semblait
émue; et elle mit, au moment où la voiture allait partir, une grosse
bourse lourde comme du plomb dans la main de sa fille: «C'est pour tes
petites dépenses de jeune femme», dit-elle.

Jeanne la jeta dans sa poche; et les chevaux détalèrent.

Vers le soir Julien lui dit: «Combien ta mère t'a-t-elle donné dans
cette bourse?» Elle n'y pensait plus et elle la versa sur ses genoux.
Un flot d'or se répandit: deux mille francs. Elle battit des mains. «Je
ferai des folies», et elle resserra l'argent.

Après huit jours de route, par une chaleur terrible, ils arrivèrent à
Marseille.

Et le lendemain le _Roi-Louis_, un petit paquebot qui allait à Naples
en passant par Ajaccio, les emportait vers la Corse.

La Corse! les maquis! les bandits! les montagnes! la patrie de
Napoléon! Il semblait à Jeanne qu'elle sortait de la réalité pour
entrer, tout éveillée, dans un rêve.

Côte à côte sur le pont du navire, ils regardaient courir les falaises
de la Provence. La mer immobile, d'un azur puissant, comme figée, comme
durcie dans la lumière ardente qui tombait du soleil, s'étalait sous le
ciel infini, d'un bleu presque exagéré.

Elle dit: «Te rappelles-tu notre promenade dans le bateau du père
Lastique?»

Au lieu de répondre, il lui jeta rapidement un baiser dans l'oreille.

Les roues du vapeur battaient l'eau, troublant son épais sommeil; et
par derrière une longue trace écumeuse, une grande traînée pâle où
l'onde remuée moussait comme du champagne, allongeait jusqu'à perte de
vue le sillage tout droit du bâtiment.

Soudain, vers l'avant, à quelques brasses seulement, un énorme poisson,
un dauphin, bondit hors de l'eau, puis y replongea la tête la première
et disparut. Jeanne toute saisie eut peur, poussa un cri, et se jeta
sur la poitrine de Julien. Puis elle se mit à rire de sa frayeur,
et regarda, anxieuse, si la bête n'allait pas reparaître. Au bout
de quelques secondes elle jaillit de nouveau comme un gros joujou
mécanique. Puis elle retomba, ressortit encore; puis elles furent deux,
puis trois, puis six qui semblaient gambader autour du lourd bateau,
faire escorte à leur frère monstrueux, le poisson de bois aux nageoires
de fer. Elles passaient à gauche, revenaient à droite du navire, et
tantôt ensemble, tantôt l'une après l'autre, comme dans un jeu, dans
une poursuite gaie, elles s'élançaient en l'air par un grand saut qui
décrivait une courbe, puis elles replongeaient à la queue leu leu.

Jeanne battait des mains, tressaillait, ravie, à chaque apparition des
énormes et souples nageurs. Son cœur bondissait comme eux dans une
joie folle et enfantine.

Tout à coup ils disparurent. On les aperçut encore une fois, très loin,
vers la pleine mer; puis on ne les vit plus, et Jeanne ressentit,
pendant quelques secondes, un chagrin de leur départ.

Le soir venait, un soir calme, doux, radieux, plein de clarté, de paix
heureuse. Pas un frisson dans l'air ou sur l'eau; et ce repos illimité
de la mer et du ciel s'étendait aux âmes engourdies où pas un frisson
non plus ne passait.

Le grand soleil s'enfonçait doucement là-bas, vers l'Afrique invisible,
l'Afrique, la terre brûlante dont on croyait déjà sentir les ardeurs;
mais une sorte de caresse fraîche, qui n'était cependant pas même une
apparence de brise, effleura les visages lorsque l'astre eut disparu.

Ils ne voulurent pas rentrer dans leur cabine où l'on sentait toutes
les horribles odeurs des paquebots; et ils s'étendirent tous les deux
sur le pont, flanc contre flanc, roulés dans leurs manteaux. Julien
s'endormit tout de suite; mais Jeanne restait les yeux ouverts, agitée
par l'inconnu du voyage. Le bruit monotone des roues la berçait; et
elle regardait au-dessus d'elle ces légions d'étoiles si claires, d'une
lumière aiguë, scintillante et comme mouillée, dans ce ciel pur du Midi.

Vers le matin cependant elle s'assoupit. Des bruits, des voix la
réveillèrent. Les matelots, en chantant, faisaient la toilette du
navire. Elle secoua son mari, immobile dans le sommeil, et ils se
levèrent.

Elle buvait avec exaltation la saveur de la brume salée qui lui
pénétrait jusqu'au bout des doigts. Partout la mer. Pourtant, vers
l'avant, quelque chose de gris, de confus encore dans l'aube naissante,
une sorte d'accumulation de nuages singuliers, pointus, déchiquetés,
semblait posée sur les flots.

Puis cela apparut plus distinct; les formes se marquèrent davantage sur
le ciel éclairci; une grande ligne de montagnes cornues et bizarres
surgit: la Corse, enveloppée dans une sorte de voile léger.

Et le soleil se leva derrière, dessinant toutes les saillies des crêtes
en ombres noires; puis tous les sommets s'allumèrent tandis que le
reste de l'île demeurait embrumé de vapeurs.

Le capitaine, un vieux petit homme tanné, séché, raccourci, racorni,
rétréci par les vents durs et salés, apparut sur le pont; et, d'une
voix enrouée par trente ans de commandement, usée par les cris poussés
dans les bourrasques, il dit à Jeanne:

«La sentez-vous, cette gueuse-là?»

Elle sentait en effet une forte et singulière odeur de plantes,
d'aromes sauvages.

Le capitaine reprit:

«C'est la Corse qui fleure comme ça, Madame; c'est son odeur de jolie
femme, à elle. Après vingt ans d'absence, je la reconnaîtrais à cinq
milles au large. J'en suis. Lui, là-bas, à Sainte-Hélène, il en parle
toujours, paraît-il, de l'odeur de son pays. Il est de ma famille.»

Et le capitaine, ôtant son chapeau, salua la Corse, salua là-bas, à
travers l'Océan, le grand empereur prisonnier qui était de sa famille.

Jeanne fut tellement émue qu'elle faillit pleurer.

Puis le marin tendit le bras vers l'horizon: «Les Sanguinaires!» dit-il.

Julien, debout près de sa femme, la tenait par la taille, et tous deux
regardaient au loin pour découvrir le point indiqué.

Ils aperçurent enfin quelques rochers en forme de pyramides, que
le navire contourna bientôt pour entrer dans un golfe immense et
tranquille, entouré d'un peuple de hauts sommets dont les pentes basses
semblaient couvertes de mousse.

Le capitaine indiqua cette verdure: «Le maquis.»

A mesure qu'on avançait, le cercle des monts semblait se refermer
derrière le bâtiment qui nageait avec lenteur dans un lac d'azur si
transparent qu'on en voyait parfois le fond.

Et la ville apparut soudain, toute blanche, au fond du golfe, au bord
des flots, au pied des montagnes.

Quelques petits bateaux italiens étaient à l'ancre dans le port. Quatre
ou cinq barques s'en vinrent rôder autour du _Roi-Louis_ pour chercher
ses passagers.

Julien, qui réunissait les bagages, demanda tout bas à sa femme: «C'est
assez, n'est-ce pas, de donner vingt sous à l'homme de service?»

Depuis huit jours il posait à tout moment la même question, dont elle
souffrait chaque fois. Elle répondit, avec un peu d'impatience: «Quand
on n'est pas sûr de donner assez, on donne trop.»

Sans cesse il discutait avec les maîtres et les garçons d'hôtel, avec
les voituriers, avec les vendeurs de n'importe quoi, et quand il avait,
à force d'arguties, obtenu un rabais quelconque, il disait à Jeanne en
se frottant les mains: «Je n'aime pas être volé.»

Elle tremblait en voyant venir les notes, sûre d'avance des
observations qu'il allait faire sur chaque article, humiliée par ces
marchandages, rougissant jusqu'aux cheveux sous le regard méprisant des
domestiques qui suivaient son mari de l'œil en gardant au fond de la
main son insuffisant pourboire.

Il eut encore une discussion avec le batelier qui les mit à terre.

Le premier arbre qu'elle vit, fut un palmier!

Ils descendirent dans un grand hôtel vide, à l'encoignure d'une vaste
place, et se firent servir à déjeuner.

Lorsqu'ils eurent fini le dessert, au moment où Jeanne se levait pour
aller vagabonder par la ville, Julien, la prenant dans ses bras, lui
murmura tendrement à l'oreille: «Si nous nous couchions un peu, ma
chatte?»

Elle resta surprise: «Nous coucher? Mais je ne me sens pas fatiguée.»

Il l'enlaça. «J'ai envie de toi. Tu comprends? Depuis deux jours!...»

Elle s'empourpra, honteuse, balbutiant: «Oh! maintenant! Mais que
dirait-on? Que penserait-on? Comment oserais-tu demander une chambre en
plein jour? Oh! Julien, je t'en supplie.»

Mais il l'interrompit: «Je m'en moque un peu de ce que peuvent dire et
penser des gens d'hôtel. Tu vas voir comme ça me gêne.»

Et il sonna.

Elle ne disait plus rien, les yeux baissés, révoltée toujours dans son
âme et dans sa chair devant ce désir incessant de l'époux, n'obéissant
qu'avec dégoût, résignée, mais humiliée, voyant là quelque chose de
bestial, de dégradant, une saleté enfin.

Ses sens dormaient encore; et son mari la traitait maintenant comme si
elle eût partagé ses ardeurs.

Quand le garçon fut arrivé, Julien lui demanda de les conduire à
leur chambre. L'homme, un vrai Corse velu jusque dans les yeux, ne
comprenait pas, affirmait que l'appartement serait préparé pour la nuit.

Julien impatienté s'expliqua: «Non, tout de suite. Nous sommes fatigués
du voyage, nous voulons nous reposer.»

Alors un sourire glissa dans la barbe du valet et Jeanne eut envie de
se sauver.

Quand ils redescendirent, une heure plus tard, elle n'osait plus
passer devant les gens qu'elle rencontrait, persuadée qu'ils allaient
rire et chuchoter derrière son dos. Elle en voulait en son cœur à
Julien de ne pas comprendre cela, de n'avoir point ces fines pudeurs,
ces délicatesses d'instinct; et elle sentait entre elle et lui comme
un voile, un obstacle, s'apercevant pour la première fois que deux
personnes ne se pénètrent jamais jusqu'à l'âme, jusqu'au fond des
pensées, qu'elles marchent côte à côte, enlacées parfois, mais non
mêlées, et que l'être moral de chacun de nous reste éternellement seul
par la vie.

Ils demeurèrent trois jours dans cette petite ville cachée au fond
de son golfe bleu, chaude comme une fournaise derrière son rideau de
montagnes qui ne laisse jamais le vent souffler jusqu'à elle.

Puis un itinéraire fut arrêté pour leur voyage, et, afin de ne reculer
devant aucun passage difficile, ils décidèrent de louer des chevaux.
Ils prirent donc deux petits étalons corses à l'œil furieux, maigres
et infatigables, et se mirent en route un matin au lever du jour. Un
guide monté sur une mule les accompagnait et portait les provisions,
car les auberges sont inconnues en ce pays sauvage.

La route suivait d'abord le golfe pour s'enfoncer bientôt dans une
vallée peu profonde allant vers les grands monts. Souvent on traversait
des torrents presque secs; une apparence de ruisseau remuait encore
sous les pierres, comme une bête cachée, faisait un glou-glou timide.

Le pays inculte semblait tout nu. Les flancs des côtes étaient
couverts de hautes herbes, jaunes en cette saison brûlante. Parfois on
rencontrait un montagnard soit à pied, soit sur son petit cheval, soit
à califourchon sur un âne gros comme un chien. Et tous avaient sur le
dos le fusil chargé, vieilles armes rouillées, redoutables en leurs
mains.

Le mordant parfum des plantes aromatiques dont l'île est couverte
semblait épaissir l'air; et la route allait s'élevant lentement au
milieu des longs replis des monts.

Les sommets de granit rose ou bleu donnaient au vaste paysage des tons
de féerie; et, sur les pentes plus basses, des forêts de châtaigniers
immenses avaient l'air de buissons verts tant les vagues de la terre
soulevée sont géantes en ce pays.

Quelquefois le guide, tendant la main vers les hauteurs escarpées,
disait un nom. Jeanne et Julien regardaient, ne voyaient rien, puis
découvraient enfin quelque chose de gris pareil à un amas de pierres
tombées du sommet. C'était un village, un petit hameau de granit
accroché là, cramponné, comme un vrai nid d'oiseau, presque invisible
sur l'immense montagne.

Ce long voyage au pas énervait Jeanne. «Courons un peu», dit-elle. Et
elle lança son cheval. Puis, comme elle n'entendait point son mari
galoper près d'elle, elle se retourna et se mit à rire d'un rire fou en
le voyant accourir, pâle, tenant la crinière de la bête et bondissant
étrangement. Sa beauté même, sa figure de _«beau cavalier»_ rendaient
plus drôles sa maladresse et sa peur.

Ils se mirent alors à trotter doucement. La route maintenant s'étendait
entre deux interminables taillis qui couvraient toute la côte, comme
un manteau.

C'était le maquis, l'impénétrable maquis, formé de chênes verts, de
genévriers, d'arbousiers, de lentisques, d'alaternes, de bruyères,
de lauriers-thyms, de myrtes et de buis que reliaient entre eux, les
mêlant comme des chevelures, des clématites enlaçantes, des fougères
monstrueuses, des chèvrefeuilles, des cystes, des romarins, des
lavandes, des ronces, jetant sur le dos des monts une inextricable
toison.

Ils avaient faim. Le guide les rejoignit et les conduisit auprès d'une
de ces sources charmantes, si fréquentes dans les pays escarpés, fil
mince et rond d'eau glacée qui sort d'un petit trou dans la roche et
coule au bout d'une feuille de châtaignier disposée par un passant pour
amener le courant menu jusqu'à la bouche.

Jeanne se sentait tellement heureuse qu'elle avait grand'peine à ne
point jeter des cris d'allégresse.

Ils repartirent et commencèrent à descendre, en contournant le golfe de
Sagone.

Vers le soir ils traversèrent Cargèse, le village grec fondé là jadis
par une colonie de fugitifs chassés de leur patrie. De grandes belles
filles, aux reins élégants, aux mains longues, à la taille fine,
singulièrement gracieuses, formaient un groupe auprès d'une fontaine.
Julien leur ayant crié «Bonsoir», elles répondirent d'une voix
chantante dans la langue harmonieuse du pays abandonné.

En arrivant à Piana, il fallut demander l'hospitalité comme dans les
temps anciens et dans les contrées perdues. Jeanne frissonnait de joie
en attendant que s'ouvrît la porte où Julien avait frappé. Oh! c'était
bien un voyage, cela! avec tout l'imprévu des routes inexplorées.

Ils s'adressaient justement à un jeune ménage. On les reçut comme les
patriarches devaient recevoir l'hôte envoyé de Dieu, et ils dormirent
sur une paillasse de maïs, dans une vieille maison vermoulue dont toute
la charpente piquée de vers, parcourue par les longs tarets mangeurs de
poutres, bruissait, semblait vivre et soupirer.

Ils partirent au soleil levant et bientôt ils s'arrêtèrent en face
d'une forêt, d'une vraie forêt de granit pourpré. C'étaient des pics,
des colonnes, des clochetons, des figures surprenantes modelées par le
temps, le vent rongeur et la brume de mer.

Hauts jusqu'à trois cents mètres, minces, ronds, tortus, crochus,
difformes, imprévus, fantastiques, ces surprenants rochers, semblaient
des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des
moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un
peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemars pétrifiée par le vouloir
de quelque Dieu extravagant.

Jeanne ne parlait plus, le cœur serré, et elle prit la main de Julien
qu'elle étreignit, envahie d'un besoin d'aimer devant cette beauté des
choses.

Et soudain, sortant de ce chaos, ils découvrirent un nouveau golfe
ceint tout entier d'une muraille sanglante de granit rouge. Et dans la
mer bleue ces roches écarlates se reflétaient.

Jeanne balbutia: «Oh! Julien!» sans trouver d'autres mots, attendrie
d'admiration, la gorge étranglée; et deux larmes coulèrent de ses yeux.
Il la regardait, stupéfait, demandant: «Qu'as-tu, ma chatte?»

Elle essuya ses joues, sourit et, d'une voix un peu tremblante: «Ce
n'est rien... C'est nerveux... Je ne sais pas... J'ai été saisie. Je
suis si heureuse que la moindre chose me bouleverse le cœur.»

Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces
êtres vibrants affolés d'un rien, qu'un enthousiasme remue comme une
catastrophe, qu'une sensation insaisissable révolutionne, affole de
joie ou désespère.

Ces larmes lui semblaient ridicules, et, tout entier à la préoccupation
du mauvais chemin: «Tu ferais mieux, dit-il, de veiller à ton cheval.»

Par une route presque impraticable ils descendirent au fond de ce
golfe, puis tournèrent à droite pour gravir le sombre val d'Ota.

Mais le sentier s'annonçait horrible. Julien proposa: «Si nous montions
à pied?» Elle ne demandait pas mieux, ravie de marcher, d'être seule
avec lui après l'émotion de tout à l'heure.

Le guide partit en avant avec la mule et les chevaux, et ils allèrent à
petits pas.

La montagne, fendue du haut en bas, s'entr'ouvre. Le sentier s'enfonce
dans cette brèche. Il suit le fond entre deux prodigieuses murailles;
et un gros torrent parcourt cette crevasse. L'air est glacé, le granit
paraît noir et tout là-haut ce qu'on voit du ciel bleu étonne et
étourdit.

Un bruit soudain fit tressaillir Jeanne. Elle leva les yeux; un énorme
oiseau s'envolait d'un trou: c'était un aigle. Ses ailes ouvertes
semblaient toucher les deux parois du puits et il monta jusqu'à l'azur
où il disparut.

Plus loin, la fêlure du mont se dédouble; le sentier grimpe entre les
deux ravins, en zigzags brusques. Jeanne légère et folle allait la
première, faisant rouler des cailloux sous ses pieds, intrépide, se
penchant sur les abîmes. Il la suivait, un peu essoufflé, les yeux à
terre par crainte du vertige.

Tout à coup le soleil les inonda; ils crurent sortir de l'enfer.
Ils avaient soif, une trace humide les guida, à travers un chaos de
pierres, jusqu'à une source toute petite canalisée dans un bâton
creux pour l'usage des chevriers. Un tapis de mousse couvrait le sol
alentour. Jeanne s'agenouilla pour boire; et Julien en fit autant.

Et comme elle savourait la fraîcheur de l'eau, il lui prit la taille et
tâcha de lui voler sa place au bout du conduit de bois. Elle résista;
leurs lèvres se battaient, se rencontraient, se repoussaient. Dans les
hasards de la lutte ils saisissaient tour à tour la mince extrémité du
tube et la mordaient pour ne point lâcher. Et le filet d'eau froide,
repris et quitté sans cesse, se brisait et se renouait, éclaboussait
les visages, les cous, les habits, les mains. Des gouttelettes
pareilles à des perles luisaient dans leurs cheveux. Et des baisers
coulaient dans le courant.

Soudain Jeanne eut une inspiration d'amour. Elle emplit sa bouche du
clair liquide, et, les joues gonflées comme des outres, fit comprendre
à Julien que, lèvre à lèvre, elle voulait le désaltérer.

Il tendit sa gorge, souriant, la tête en arrière, les bras ouverts; et
il but d'un trait à cette source de chair vive qui lui versa dans les
entrailles un désir enflammé.

Jeanne s'appuyait sur lui avec une tendresse inusitée; son cœur
palpitait; ses seins se soulevaient; ses yeux semblaient amollis,
trempés d'eau. Elle murmura tout bas: «Julien... je t'aime!» et,
l'attirant à son tour, elle se renversa et cacha dans ses mains son
visage empourpré de honte.

Il s'abattit sur elle, l'étreignant avec emportement. Elle haletait
dans une attente énervée; et tout à coup elle poussa un cri, frappée,
comme de la foudre, par la sensation qu'elle appelait.

Ils furent longtemps à gagner le sommet de la montée tant elle
demeurait palpitante et courbaturée, et ils n'arrivèrent à Evisa que le
soir, chez un parent de leur guide, Paoli Palabretti.

C'était un homme de grande taille, un peu voûté, avec l'air morne d'un
phtisique. Il les conduisit dans leur chambre, une triste chambre de
pierre nue, mais belle pour ce pays où toute élégance reste ignorée;
et il exprimait en son langage, patois corse, bouillie de français
et d'italien, son plaisir à les recevoir, quand une voix claire
l'interrompit; et une petite femme brune, avec de grands yeux noirs,
une peau chaude de soleil, une taille étroite, des dents toujours
dehors dans un rire continu, s'élança, embrassa Jeanne, secoua la main
de Julien en répétant: «Bonjour Madame, bonjour Monsieur, ça va bien.»

Elle enleva les chapeaux, les châles, rangea tout avec un seul bras,
car elle portait l'autre en écharpe, puis elle fit sortir tout le
monde, en disant à son mari: «Va les promener jusqu'au dîner.»

M. Palabretti obéit aussitôt, se plaça entre les deux jeunes gens et
leur fit voir le village. Il traînait ses pas et ses paroles, toussant
fréquemment, et répétant à chaque quinte: «C'est l'air du Val qui est
fraîche, qui m'est tombée sur la poitrine.»

Il les guida, par un sentier perdu, sous des châtaigniers démesurés.
Soudain il s'arrêta, et, de son accent monotone: «C'est ici que mon
cousin Jean Rinaldi fut tué par Mathieu Lori. Tenez, j'étais là, tout
près de Jean, quand Mathieu parut à dix pas de nous. «Jean, cria-t-il,
ne va pas à Albertacce; n'y va pas, Jean, ou je te tue, je te le dis.»

Je pris le bras de Jean: «N'y va pas, Jean, il le ferait.»

C'était pour une fille qu'ils suivaient tous deux, Paulina Sinacoupi.

Mais Jean se mit à crier: «J'irai, Mathieu; ce n'est pas toi qui
m'empêcheras.»

Alors Mathieu abaissa son fusil, avant que j'aie pu ajuster le mien, et
il tira.

Jean fit un grand saut des deux pieds comme un enfant qui danse à la
corde, oui, Monsieur, et il me retomba en plein sur le corps, si bien
que mon fusil m'échappa et roula jusqu'au gros châtaignier là-bas.

«Jean avait la bouche grande ouverte, mais il ne dit plus un mot, il
était mort.»

Les jeunes gens regardaient, stupéfaits, le tranquille témoin de ce
crime. Jeanne demanda: «Et l'assassin?»

Paoli Palabretti toussa longtemps, puis il reprit: «Il a gagné la
montagne. C'est mon frère qui l'a tué, l'an suivant. Vous savez bien,
mon frère, Philippi Palabretti, le bandit.»

Jeanne frissonna: «Votre frère? un bandit?»

Le Corse placide eut un éclair de fierté dans l'œil. «Oui, Madame,
c'était un célèbre, celui-là. Il a mis à bas six gendarmes. Il est mort
avec Nicolas Morali, lorsqu'ils ont été cernés dans le Niolo, après six
jours de lutte, et qu'ils allaient périr de faim.»

Puis il ajouta, d'un air résigné: «C'est le pays qui veut ça», du même
ton qu'il prenait pour dire: «C'est l'air du Val qui est fraîche.»

Puis ils rentrèrent dîner, et la petite Corse les traita comme si elle
les eût connus depuis vingt ans.

Mais une inquiétude poursuivait Jeanne. Retrouverait-elle encore entre
les bras de Julien cette étrange et véhémente secousse des sens qu'elle
avait ressentie sur la mousse de la fontaine?

Lorsqu'ils furent seuls dans la chambre, elle tremblait de rester
encore insensible sous ses baisers. Mais elle se rassura bien vite; et
ce fut sa première nuit d'amour.

Et, le lendemain, à l'heure de partir, elle ne se décidait plus à
quitter cette humble maison où il lui semblait qu'un bonheur nouveau
avait commencé pour elle.

Elle attira dans sa chambre la petite femme de son hôte et, tout en
établissant bien qu'elle ne voulait point lui faire de cadeau, elle
insista, se fâchant même, pour lui envoyer de Paris, dès son retour,
un souvenir, un souvenir auquel elle attachait une idée presque
superstitieuse.

La jeune Corse résista longtemps, ne voulant point accepter. Enfin elle
consentit: «Eh bien, dit-elle, envoyez-moi un petit pistolet, un tout
petit.»

Jeanne ouvrit de grands yeux. L'autre ajouta tout bas, près de
l'oreille, comme on confie un doux et intime secret: «C'est pour tuer
mon beau-frère.» Et, souriant, elle déroula vivement les bandes qui
enveloppaient le bras dont elle ne se servait point, puis, montrant
sa chair ronde et blanche, traversée de part en part d'un coup de
stylet presque cicatrisé: «Si je n'avais pas été aussi forte que lui,
dit-elle, il m'aurait tuée. Mon mari n'est pas jaloux, lui, il me
connaît; et puis il est malade, vous savez; et cela lui calme le sang.
D'ailleurs je suis une honnête femme, moi, Madame; mais mon beau-frère
croit tout ce qu'on lui dit. Il est jaloux pour mon mari; et il
recommencera certainement. Alors, j'aurai un petit pistolet, je serai
tranquille, et sûre de me venger.»

Jeanne promit d'envoyer l'arme, embrassa tendrement sa nouvelle amie,
et continua sa route.

Le reste de son voyage ne fut plus qu'un songe, un enlacement sans
fin, une griserie de caresses. Elle ne vit rien, ni les paysages, ni
les gens, ni les lieux où elle s'arrêtait. Elle ne regardait plus que
Julien.

Alors commença l'intimité enfantine et charmante des niaiseries
d'amour, des petits mots bêtes et délicieux, le baptême avec des noms
mignards de tous les détours et contours, et replis de leurs corps où
se plaisaient leurs bouches.

Comme Jeanne dormait sur le côté droit, son teton du côté gauche était
souvent à l'air au réveil. Julien, l'ayant remarqué, appelait celui-là:
«Monsieur de Couche-dehors» et l'autre «Monsieur Lamoureux», parce que
la fleur rosée du sommet semblait plus sensible aux baisers.

La route profonde entre les deux devint «l'allée de petite mère», parce
qu'il s'y promenait sans cesse; et une autre route plus secrète fut
dénommée «le chemin de Damas» en souvenir du val d'Ota.

En arrivant à Bastia, il fallut payer le guide. Julien fouilla
dans ses poches. Ne trouvant point ce qu'il lui fallait, il dit
à Jeanne: «Puisque tu ne te sers pas des deux mille francs de ta
mère, donne-les-moi donc à porter. Ils seront plus en sûreté dans ma
ceinture; et cela m'évitera de faire de la monnaie.»

Et elle lui tendit sa bourse.

Ils gagnèrent Livourne, visitèrent Florence, Gênes, toute la Corniche.

Par un matin de mistral, ils se retrouvèrent à Marseille.

Deux mois s'étaient écoulés depuis leur départ des Peuples. On était au
15 octobre.

Jeanne, saisie par le grand vent froid qui semblait venir de là-bas,
de la lointaine Normandie, se sentait triste. Julien, depuis quelque
temps, semblait changé, fatigué, indifférent; et elle avait peur sans
savoir de quoi.

Elle retarda de quatre jours encore leur voyage de rentrée, ne pouvant
se décider à quitter ce bon pays du soleil. Il lui semblait qu'elle
venait d'accomplir le tour du bonheur.

Ils s'en allèrent enfin.

Ils devaient faire à Paris tous leurs achats pour leur installation
définitive aux Peuples; et Jeanne se réjouissait de rapporter des
merveilles, grâce au cadeau de petite mère; mais la première chose à
laquelle elle songea fut le pistolet promis à la jeune Corse d'Évisa.

Le lendemain de leur arrivée elle dit à Julien: «Mon chéri, veux-tu me
rendre l'argent de maman parce que je vais faire mes emplettes?»

Il se tourna vers elle avec un visage mécontent.

«Combien te faut-il?»

Elle fut surprise et balbutia:

«Mais... ce que tu voudras.»

Il reprit: «Je vais te donner cent francs; surtout ne les gaspille
pas.»

Elle ne savait plus que dire, interdite et confuse.

Enfin elle prononça, en hésitant: «Mais... je... t'avais remis cet
argent pour...»

Il ne la laissa pas achever.

«Oui, parfaitement. Que ce soit dans ta poche ou dans la mienne,
qu'importe, du moment que nous avons la même bourse. Je ne t'en refuse
point, n'est-ce pas, puisque je te donne cent francs.»

Elle prit les cinq pièces d'or, sans ajouter un mot; mais elle n'osa
plus en demander d'autres et elle n'acheta rien que le pistolet.

Huit jours plus tard, ils se mirent en route pour rentrer aux Peuples.




VI


Devant la barrière blanche aux piliers de brique, la famille et
les domestiques attendaient. La chaise de poste s'arrêta, et les
embrassades furent longues. Petite mère pleurait; Jeanne attendrie
essuya deux larmes; père, nerveux, allait et venait.

Puis, pendant qu'on déchargeait les bagages, le voyage fut raconté
devant le feu du salon. Les paroles abondantes coulaient des lèvres
de Jeanne; et tout fut dit, tout, en une demi-heure, sauf peut-être
quelques petits détails oubliés dans ce récit rapide.

Puis la jeune femme alla défaire ses paquets. Rosalie, tout émue aussi,
l'aidait. Quand ce fut fini, quand le linge, les robes, les objets de
toilette eurent été mis en place, la petite bonne quitta sa maîtresse;
et Jeanne, un peu lasse, s'assit.

Elle se demanda ce qu'elle allait faire maintenant, cherchant une
occupation pour son esprit, une besogne pour ses mains. Elle n'avait
point envie de redescendre au salon auprès de sa mère qui sommeillait;
et elle songeait à une promenade; mais la campagne semblait si triste
qu'elle sentait en son cœur, rien qu'à la regarder par la fenêtre, une
pesanteur de mélancolie.

Alors elle s'aperçut qu'elle n'avait plus rien à faire, plus jamais
rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée
de l'avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de
ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu'elle
les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses
illusions étaient écloses, son attente d'amour se trouvait tout de
suite accomplie. L'homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques
semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l'emportait
dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien.

Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la
réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux
charmantes inquiétudes de l'inconnu. Oui, c'était fini d'attendre.

Alors plus rien à faire, aujourd'hui, ni demain ni jamais. Elle sentait
tout cela vaguement à une certaine désillusion, à un affaissement de
ses rêves.

Elle se leva et vint coller son front aux vitres froides. Puis, après
avoir regardé quelque temps le ciel où roulaient des nuages sombres,
elle se décida à sortir.

Étaient-ce la même campagne, la même herbe, les mêmes arbres qu'au mois
de mai? Qu'étaient donc devenues la gaieté ensoleillée des feuilles, et
la poésie verte du gazon où flambaient les pissenlits, où saignaient
les coquelicots, où rayonnaient les marguerites, où frétillaient,
comme au bout de fils invisibles, les fantasques papillons jaunes? Et
cette griserie de l'air chargé de vie, d'aromes, d'atomes fécondants
n'existait plus.

Les avenues détrempées par les continuelles averses d'automne
s'allongeaient, couvertes d'un épais tapis de feuilles mortes, sous la
maigreur grelottante des peupliers presque nus. Les branches grêles
tremblaient au vent, agitant encore quelque feuillage prêt à s'égrener
dans l'espace. Et sans cesse, tout le long du jour, comme une pluie
incessante et triste à faire pleurer, ces dernières feuilles, toutes
jaunes maintenant, pareilles à de larges sous d'or, se détachaient,
tournoyaient, voltigeaient et tombaient.

Elle alla jusqu'au bosquet. Il était lamentable comme la chambre
d'un mourant. La muraille verte qui séparait et faisait secrètes les
gentilles allées sinueuses s'était éparpillée. Les arbustes emmêlés,
comme une dentelle de bois fin, heurtaient les unes aux autres leurs
maigres branches; et le murmure des feuilles tombées et sèches que la
brise poussait, remuait, amoncelait en tas par endroits, semblait un
douloureux soupir d'agonie.

De tout petits oiseaux sautaient de place en place avec un léger cri
frileux, cherchant un abri.

Garantis cependant par l'épais rideau des ormes jetés en avant-garde
contre le vent de mer, le tilleul et le platane encore couverts de leur
parure d'été semblaient vêtus l'un de velours rouge, l'autre de soie
orange, teints ainsi par les premiers froids selon la nature de leurs
sèves.

Jeanne allait et venait à pas lents dans l'avenue de petite mère, le
long de la ferme des Couillard. Quelque chose l'appesantissait comme le
pressentiment des longs ennuis de la vie monotone qui commençait.

Puis elle s'assit sur le talus où Julien, pour la première fois, lui
avait parlé d'amour; et elle resta là, rêvassant, presque sans songer,
alanguie jusqu'au cœur, avec une envie de se coucher, de dormir pour
échapper à la tristesse de ce jour.

Tout à coup elle aperçut une mouette qui traversait le ciel, emportée
dans une rafale; et elle se rappela cet aigle qu'elle avait vu, là-bas,
en Corse, dans le sombre val d'Ota. Elle reçut au cœur la vive
secousse que donne le souvenir d'une chose bonne et finie; et elle
revit brusquement l'île radieuse avec son parfum sauvage, son soleil
qui mûrit les oranges et les cédrats, ses montagnes aux sommets roses,
ses golfes d'azur, et ses ravins où roulent des torrents.

Alors l'humide et dur paysage qui l'entourait, avec la chute lugubre
des feuilles, et les nuages gris entraînés par le vent, l'enveloppa
d'une telle épaisseur de désolation qu'elle rentra pour ne point
sangloter.

Petite mère, engourdie devant la cheminée, sommeillait, accoutumée à
la mélancolie des journées, ne la sentant plus. Père et Julien étaient
partis se promener en causant de leurs affaires. Et la nuit vint,
semant de l'ombre morne dans le vaste salon, qu'éclairaient par éclats
les reflets du feu.

Au dehors, par les fenêtres, un reste de jour laissait distinguer
encore cette nature sale de fin d'année, et le ciel grisâtre, comme
frotté de boue lui-même.

Le baron bientôt parut, suivi de Julien; dès qu'il eut pénétré dans la
pièce enténébrée, il sonna, criant: «Vite, vite, de la lumière! il
fait triste ici.»

Et il s'assit devant la cheminée. Pendant que ses pieds mouillés
fumaient près de la flamme, et que la crotte de ses semelles tombait,
séchée par la chaleur, il se frottait gaiement les mains. «Je crois
bien, dit-il, qu'il va geler; le ciel s'éclaircit au nord; c'est pleine
lune ce soir; ça piquera ferme cette nuit.»

Puis, se tournant vers sa fille: «Eh bien, petite, es-tu contente
d'être revenue dans ton pays, dans ta maison, auprès des vieux?»

Cette simple question bouleversa Jeanne. Elle se jeta dans les bras
de son père, les yeux pleins de larmes, et l'embrassa nerveusement,
comme pour se faire pardonner; car, malgré ses efforts de cœur pour
être gaie, elle se sentait triste à défaillir. Elle songeait pourtant
à la joie qu'elle s'était promise en retrouvant ses parents; et elle
s'étonnait de cette froideur qui paralysait sa tendresse, comme si,
lorsqu'on a beaucoup pensé de loin aux gens qu'on aime, et perdu
l'habitude de les voir à toute heure, on éprouvait, en les retrouvant,
une sorte d'arrêt d'affection jusqu'à ce que les liens de la vie
commune fussent renoués.

Le dîner fut long; on ne parla guère. Julien semblait avoir oublié sa
femme.

Au salon, ensuite, elle se laissa engourdir par le feu, en face de
petite mère qui dormait tout à fait; et, un moment réveillée par la
voix des deux hommes qui discutaient, elle se demanda, en essayant
de secouer son esprit, si elle allait aussi être saisie par cette
léthargie morne des habitudes que rien n'interrompt.

La flamme de la cheminée, molle et rougeâtre pendant le jour, devenait
vive, claire, crépitante. Elle jetait de grandes lueurs subites sur les
tapisseries ternies des fauteuils, sur le renard et la cigogne, sur le
héron mélancolique, sur la cigale et la fourmi.

Le baron se rapprocha, souriant, et tendant ses doigts ouverts aux
tisons vifs: «Ah ah! ça flambe bien, ce soir. Il gèle, mes enfants,
il gèle.» Puis il posa sa main sur l'épaule de Jeanne, et, montrant
le feu: «Vois-tu, fillette, voilà ce qu'il y a de meilleur au monde:
le foyer, le foyer avec les siens autour. Rien ne vaut ça. Mais si on
allait se coucher. Vous devez être exténués, les enfants?»

Remontée en sa chambre, la jeune femme se demandait comment deux
retours aux mêmes lieux qu'elle croyait aimer pouvaient être si
différents. Pourquoi se sentait-elle comme meurtrie, pourquoi cette
maison, ce pays cher, tout ce qui, jusque-là, faisait frémir son cœur,
lui semblaient-ils aujourd'hui si navrants?

Mais son œil soudain tomba sur sa pendule. La petite abeille
voltigeait toujours de gauche à droite, et de droite à gauche, du même
mouvement rapide et continu, au-dessus des fleurs de vermeil. Alors,
brusquement, Jeanne fut traversée par un élan d'affection, remuée
jusqu'aux larmes devant cette petite mécanique qui semblait vivante,
qui lui chantait l'heure et palpitait comme une poitrine.

Certes elle n'avait pas été aussi émue en embrassant père et mère. Le
cœur a des mystères qu'aucun raisonnement ne pénètre.

Pour la première fois depuis son mariage elle était seule en son lit,
Julien, sous prétexte de fatigue, ayant pris une autre chambre. Il
était convenu d'ailleurs que chacun aurait la sienne.

Elle fut longtemps à s'endormir, étonnée de ne plus sentir un corps
contre le sien, déshabituée du sommeil solitaire, et troublée par le
vent hargneux du nord qui s'acharnait contre le toit.

Elle fut réveillée au matin par une grande lueur qui teignait son lit
de sang; et ses carreaux, tout barbouillés de givre, étaient rouges
comme si l'horizon entier brûlait.

S'enveloppant d'un grand peignoir, elle courut à sa fenêtre et
l'ouvrit.

Une brise glacée, saine et piquante, s'engouffra dans sa chambre, lui
cinglant la peau d'un froid aigu qui fit pleurer ses yeux; et, au
milieu d'un ciel empourpré, un gros soleil rutilant et bouffi comme une
figure d'ivrogne apparaissait derrière les arbres. La terre, couverte
de gelée blanche, dure et sèche à présent, sonnait sous les pieds des
gens de ferme. En cette seule nuit toutes les branches encore garnies
des peupliers s'étaient dépouillées; et derrière la lande apparaissait
la grande ligne verdâtre des flots tout parsemés de traînées blanches.

Le platane et le tilleul se dévêtaient rapidement sous les rafales.
A chaque passage de la brise glacée, des tourbillons de feuilles
détachées par la brusque gelée s'éparpillaient dans le vent comme un
envolement d'oiseaux. Jeanne s'habilla, sortit, et, pour faire quelque
chose, alla voir les fermiers.

Les Martin levèrent les bras, et la maîtresse l'embrassa sur les joues;
puis on la contraignit à boire un petit verre de noyau. Et elle se
rendit à l'autre ferme. Les Couillard levèrent les bras; la maîtresse
la bécota sur les oreilles, et il fallut avaler un petit verre de
cassis.

Après quoi elle rentra déjeuner.

Et la journée s'écoula comme celle de la veille, froide, au lieu d'être
humide. Et les autres jours de la semaine ressemblèrent à ces deux-là;
et toutes les semaines du mois ressemblèrent à la première.

Peu à peu, cependant, son regret des contrées lointaines s'affaiblit.
L'habitude mettait sur sa vie une couche de résignation pareille au
revêtement de calcaire que certaines eaux déposent sur les objets. Et
une sorte d'intérêt pour les mille choses insignifiantes de l'existence
quotidienne, un souci des simples et médiocres occupations régulières
renaquit en son cœur. En elle se développait une espèce de mélancolie
méditante, un vague désenchantement de vivre. Que lui eût-il fallu?
Que désirait-elle? Elle ne le savait pas. Aucun besoin mondain ne la
possédait; aucune soif de plaisirs, aucun élan même vers des joies
possibles; lesquelles d'ailleurs? Ainsi que les vieux fauteuils du
salon ternis par le temps, tout se décolorait doucement à ses yeux,
tout s'effaçait, prenait une nuance pâle et morne.

Ses relations avec Julien avaient changé complètement. Il semblait
tout autre depuis le retour de leur voyage de noce, comme un acteur
qui a fini son rôle et reprend sa figure ordinaire. C'est à peine s'il
s'occupait d'elle, s'il lui parlait même; toute trace d'amour avait
subitement disparu; et les nuits étaient rares où il pénétrait dans sa
chambre.

Il avait pris la direction de la fortune et de la maison, revisait les
baux, harcelait les paysans, diminuait les dépenses; et ayant revêtu
lui-même des allures de fermier gentilhomme, il avait perdu son vernis
et son élégance de fiancé.

Il ne quittait plus, bien qu'il fût tigré de taches, un vieil habit
de chasse en velours, garni de boutons de cuivre, retrouvé dans sa
garde-robe de jeune homme, et, envahi par la négligence des gens qui
n'ont plus besoin de plaire, il avait cessé de se raser, de sorte que
sa barbe longue, mal coupée, l'enlaidissait incroyablement. Ses mains
n'étaient plus soignées; et il buvait, après chaque repas, quatre ou
cinq petits verres de cognac.

Jeanne ayant essayé de lui faire quelques tendres reproches, il avait
répondu si brusquement: «Tu vas me laisser tranquille, n'est-ce pas?»
qu'elle ne se hasarda plus à lui donner des conseils.

Elle avait pris son parti de ces changements d'une façon qui l'étonnait
elle-même. Il était devenu un étranger pour elle, un étranger dont
l'âme et le cœur lui restaient fermés. Elle y songeait souvent, se
demandant d'où venait qu'après s'être rencontrés ainsi, aimés, épousés
dans un élan de tendresse, ils se retrouvaient tout à coup presque
aussi inconnus l'un à l'autre que s'ils n'avaient pas dormi côte à côte.

Et comment ne souffrait-elle pas davantage de son abandon? Était-ce
ainsi, la vie? s'étaient-ils trompés? N'y avait-il plus rien pour elle
dans l'avenir?

Si Julien était demeuré beau, soigné, élégant, séduisant, peut-être
eût-elle beaucoup souffert?


Il était convenu qu'après le jour de l'an les nouveaux mariés
resteraient seuls; et que père et petite mère retourneraient passer
quelques mois dans leur maison de Rouen. Les jeunes gens, cet hiver-là,
ne devaient point quitter les Peuples, pour achever de s'installer, de
s'habituer et de se plaire aux lieux où allait s'écouler toute leur
vie. Ils avaient quelques voisins d'ailleurs, à qui Julien présenterait
sa femme. C'étaient les Briseville, les Coutelier et les Fourville.

Mais les jeunes gens ne pouvaient encore commencer leurs visites, parce
qu'il avait été impossible jusque-là de faire venir le peintre pour
changer les armoiries de la calèche.

La vieille voiture de famille avait été cédée en effet à son gendre
par le baron; et Julien, pour rien au monde, n'aurait consenti à se
présenter dans les châteaux voisins si l'écusson des de Lamare n'avait
été écartelé avec celui des Le Perthuis des Vauds.

Or un seul homme dans le pays conservait la spécialité des ornements
héraldiques, c'était un peintre de Bolbec, nommé Bataille, appelé tour
à tour dans tous les castels normands pour fixer les précieux ornements
sur les portières des véhicules.

Enfin, un matin de décembre, vers la fin du déjeuner, on vit un
individu ouvrir la barrière et s'avancer dans le chemin droit. Il
portait une boîte sur son dos. C'était Bataille.

On le fit entrer dans la salle et on lui servit à manger comme s'il
eût été un monsieur, car sa spécialité, ses rapports incessants avec
toute l'aristocratie du département, sa connaissance des armoiries,
des termes consacrés, des emblèmes, en avaient fait une sorte
d'homme-blason à qui les gentilshommes serraient la main.

On fit apporter aussitôt un crayon et du papier, et, pendant qu'il
mangeait, le baron et Julien esquissèrent leurs écussons écartelés.
La baronne, toute secouée dès qu'il s'agissait de ces choses, donnait
son avis; et Jeanne elle-même prenait part à la discussion, comme si
quelque mystérieux intérêt se fût soudain éveillé en elle.

Bataille, tout en déjeunant, indiquait son opinion, prenait parfois le
crayon, traçait un projet, citait des exemples, décrivait toutes les
voitures seigneuriales de la contrée, semblait apporter avec lui, dans
son esprit, dans sa voix même, une sorte d'atmosphère de noblesse.

C'était un petit homme à cheveux gris et ras, aux mains souillées de
couleurs, et qui sentait l'essence. Il avait eu autrefois, disait-on,
une vilaine affaire de mœurs; mais la considération générale de toutes
les familles titrées avait depuis longtemps effacé cette tache.

Dès qu'il eut fini son café, on le conduisit sous la remise et on
enleva la toile cirée qui recouvrait la voiture. Bataille l'examina,
puis il se prononça gravement sur les dimensions qu'il croyait
nécessaire de donner à son dessin; et, après un nouvel échange d'idées,
il se mit à la besogne.

Malgré le froid, la baronne fit apporter un siège afin de le regarder
travailler; puis elle demanda une chaufferette pour ses pieds qui se
glaçaient; et elle se mit tranquillement à causer avec le peintre,
l'interrogeant sur des alliances qu'elle ignorait, sur les morts et les
naissances nouvelles, complétant par ces renseignements l'arbre des
généalogies qu'elle portait en sa mémoire.

Julien était demeuré près de sa belle-mère, à cheval sur une chaise.
Il fumait sa pipe, crachait par terre, écoutait, et suivait de l'œil
la mise en couleur de sa noblesse.

Bientôt le père Simon, qui se rendait au potager avec sa bêche sur
l'épaule, s'arrêta lui-même pour considérer le travail; et l'arrivée
de Bataille ayant pénétré dans les deux fermes, les deux fermières ne
tardèrent point à se présenter. Elles s'extasiaient, debout aux deux
côtés de la baronne, répétant: «Faut d' l'adresse tout d' même pour
fignoler ces machines-là.»

Les écussons des deux portières ne purent être terminés que le
lendemain, vers onze heures. Tout le monde aussitôt fut présent; et on
tira la calèche dehors pour mieux juger.

C'était parfait. On complimenta Bataille qui repartit avec sa boîte
accrochée au dos. Et le baron, sa femme, Jeanne et Julien tombèrent
d'accord sur ce point que le peintre était un garçon de grands moyens
qui, si les circonstances l'avaient permis, serait devenu, sans aucun
doute, un artiste.

Mais, par mesure d'économie, Julien avait accompli des réformes, qui
nécessitaient des modifications nouvelles.

Le vieux cocher était devenu jardinier, le vicomte se chargeant de
conduire lui-même et ayant vendu les carrossiers pour n'avoir plus à
payer leur nourriture.

Puis, comme il fallait quelqu'un pour tenir les bêtes quand les maîtres
seraient descendus, il avait fait un petit domestique d'un jeune vacher
nommé Marius.

Enfin, pour se procurer des chevaux, il introduisit, dans le bail des
Couillard et des Martin, une clause spéciale contraignant les deux
fermiers à fournir chacun un cheval, un jour chaque mois, à la date
fixée par lui, moyennant quoi ils demeuraient dispensés des redevances
de volailles.

Donc les Couillard ayant amené une grande rosse à poil jaune, et
les Martin un petit animal blanc à poil long, les deux bêtes furent
attelées côte à côte; et Marius, noyé dans une ancienne livrée du père
Simon, amena devant le perron du château cet équipage.

Julien nettoyé, la taille cambrée, avait retrouvé un peu de son
élégance passée; mais sa barbe longue lui donnait malgré tout un aspect
commun.

Il considéra l'attelage, la voiture et le petit domestique, et les
jugea satisfaisants, les armoiries repeintes ayant seules pour lui de
l'importance.

La baronne descendue de sa chambre au bras de son mari monta avec
peine, et s'assit, le dos soutenu par des coussins. Jeanne à son
tour parut. Elle rit d'abord de l'accouplement des chevaux, le blanc,
disait-elle, était le petit-fils du jaune; puis, quand elle aperçut
Marius, la face ensevelie dans son chapeau à cocarde, dont son nez seul
limitait la descente, et les mains disparues dans la profondeur des
manches, et les deux jambes enjuponnées dans les basques de sa livrée,
dont ses pieds, chaussés de souliers énormes, sortaient étrangement
par le bas; et quand elle le vit renverser la tête en arrière pour
regarder, lever le genou pour faire un pas, comme s'il allait enjamber
un fleuve, et s'agiter comme un aveugle pour obéir aux ordres, perdu
tout entier, disparu dans l'ampleur de ses vêtements, elle fut saisie
d'un rire invincible, d'un rire sans fin.

Le baron se retourna, considéra le petit homme abasourdi, et, cédant
aussitôt à la contagion, il éclata, appelant sa femme, ne pouvant plus
parler.--«Re-re-garde Ma-Ma-Marius! Est-il drôle! Mon Dieu est-il
drô-drôle.»

Alors la baronne, s'étant penchée par la portière et l'ayant considéré,
fut secouée d'une telle crise de gaieté que toute la calèche dansait
sur ses ressorts, comme soulevée par des cahots.

Mais Julien, la face pâle, demanda: «Qu'est-ce que vous avez à rire
comme ça; il faut que vous soyez fous!»

Jeanne, malade, convulsée, impuissante à se calmer, s'assit sur une
marche du perron. Le baron en fit autant; et, dans la calèche, des
éternuements convulsifs, une sorte de gloussement continu, disaient
que la baronne étouffait. Et soudain la redingote de Marius se mit à
palpiter. Il avait compris sans doute, car il riait lui-même de toute
sa force au fond de sa coiffure.

Alors Julien exaspéré s'élança. D'une gifle il sépara la tête du gamin
et le chapeau géant qui s'envola sur le gazon; puis, s'étant retourné
vers son beau-père, il balbutia d'une voix tremblante de colère: «Il
me semble que ce n'est pas à vous de rire. Nous n'en serions pas là
si vous n'aviez gaspillé votre fortune et mangé votre avoir. A qui la
faute si vous êtes ruinés?»

Toute la gaieté fut glacée, cessa net. Et personne ne dit un mot.
Jeanne, prête à pleurer maintenant, monta sans bruit près de sa mère.
Le baron, surpris et muet, s'assit en face des deux femmes; et Julien
s'installa sur le siège, après avoir hissé près de lui l'enfant
larmoyant et dont la joue enflait.

La route fut triste et parut longue. Dans la voiture on se taisait.
Mornes et gênés tous trois, ils ne voulaient point s'avouer ce qui
préoccupait leurs cœurs. Ils sentaient bien qu'ils n'auraient pu
parler d'autre chose, tant cette pensée douloureuse les obsédait,
et ils aimaient mieux se taire tristement que de toucher à ce sujet
pénible.

Au trot inégal des deux bêtes, la calèche longeait les cours des
fermes, faisait fuir à grands pas des poules noires effrayées qui
plongeaient et disparaissaient dans les haies, était parfois suivie
d'un chien-loup hurlant, qui regagnait ensuite sa maison, le poil
hérissé, en se retournant encore pour aboyer vers la voiture. Un gars
en sabots crottés, à longues jambes nonchalantes, qui allait, les mains
au fond des poches, la blouse bleue gonflée par le vent dans le dos,
se rangeait pour laisser passer l'équipage, et retirait gauchement sa
casquette, laissant voir ses cheveux plats collés au crâne.

Et, entre chaque ferme, les plaines recommençaient avec d'autres
fermes, au loin, de place en place.

Enfin, on pénétra dans une grande avenue de sapins aboutissant à la
route. Les ornières boueuses et profondes faisaient se pencher la
calèche et pousser des cris à petite mère. Au bout de l'avenue, une
barrière blanche était fermée; Marius courut l'ouvrir et on contourna
un immense gazon pour arriver, par un chemin arrondi, devant un haut,
vaste et triste bâtiment dont les volets étaient clos.

La porte du milieu soudain s'ouvrit; et un vieux domestique paralysé,
vêtu d'un gilet rouge rayé de noir que recouvrait en partie son tablier
de service, descendit à petits pas obliques les marches du perron. Il
prit le nom des visiteurs et les introduisit dans un spacieux salon
dont il ouvrit péniblement les persiennes toujours fermées. Les meubles
étaient voilés de housses, la pendule et les candélabres enveloppés
de linge blanc; et un air moisi, un air d'autrefois, glacé, humide,
semblait imprégner les poumons, le cœur et la peau de tristesse.

Tout le monde s'assit et on attendit. Quelques pas entendus dans
le corridor au-dessus annonçaient un empressement inaccoutumé. Les
châtelains surpris s'habillaient au plus vite. Ce fut long. Une
sonnette tinta plusieurs fois. D'autres pas descendirent un escalier,
puis remontèrent.

La baronne, saisie par le froid pénétrant, éternuait coup sur coup.
Julien marchait de long en large. Jeanne, morne, restait assise auprès
de sa mère. Et le baron, adossé au marbre de la cheminée, demeurait le
front bas.

Enfin, une des hautes portes tourna, découvrant le vicomte et la
vicomtesse de Briseville. Ils étaient tous les deux petits, maigrelets,
sautillants, sans âge appréciable, cérémonieux et embarrassés. La
femme, en robe de soie ramagée, coiffée d'un petit bonnet douairière à
rubans, parlait vite de sa voix aigrelette.

Le mari, serré dans une redingote pompeuse, saluait avec un ploiement
des genoux. Son nez, ses yeux, ses dents déchaussées, ses cheveux qu'on
aurait dit enduits de cire et son beau vêtement d'apparat luisaient
comme luisent les choses dont on prend grand soin.

Après les premiers compliments de bienvenue et les politesses de
voisinage, personne ne trouva plus rien à dire. Alors on se félicita
de part et d'autre sans raison. On continuerait, espérait-on des deux
côtés, ces excellentes relations. C'était une ressource de se voir
quand on habitait toute l'année la campagne.

Et l'atmosphère glaciale du salon pénétrait les os, enrouait les
gorges. La baronne toussait maintenant sans avoir tout à fait cessé
d'éternuer. Alors le baron donna le signal du départ. Les Briseville
insistèrent. «Comment? si vite? Restez donc encore un peu.» Mais Jeanne
s'était levée malgré les signes de Julien qui trouvait trop courte la
visite.

On voulut sonner le domestique pour faire avancer la voiture. La
sonnette ne marchait plus. Le maître du logis se précipita, puis vint
annoncer qu'on avait mis les chevaux à l'écurie.

Il fallut attendre. Chacun cherchait une phrase, un mot à dire. On
parla de l'hiver pluvieux. Jeanne, avec d'involontaires frissons
d'angoisse, demanda ce que pouvaient faire leurs hôtes, tous deux
seuls, toute l'année. Mais les Briseville s'étonnèrent de la question;
car ils s'occupaient sans cesse, écrivant beaucoup à leurs parents
nobles semés par toute la France, passant leurs journées en des
occupations microscopiques, cérémonieux l'un vis-à-vis de l'autre comme
en face des étrangers, et causant majestueusement des affaires les plus
insignifiantes.

Et sous le haut plafond noirci du vaste salon inhabité, tout empaqueté
en des linges, l'homme et la femme si petits, si propres, si corrects,
semblaient à Jeanne des conserves de noblesse.

Enfin la voiture passa devant les fenêtres avec ses deux bidets
inégaux. Mais Marius avait disparu. Se croyant libre jusqu'au soir, il
était sans doute parti faire un tour dans la campagne.

Julien furieux pria qu'on le renvoyât à pied; et, après beaucoup de
saluts de part et d'autre, on reprit le chemin des Peuples.

Dès qu'ils furent enfermés dans la calèche, Jeanne et son père, malgré
l'obsession pesante qui leur restait de la brutalité de Julien, se
remirent à rire en contrefaisant les gestes et les intonations des
Briseville. Le baron imitait le mari, Jeanne faisait la femme, mais la
baronne un peu froissée dans ses respects leur dit: «Vous avez tort de
vous moquer ainsi, ce sont des gens très comme il faut, appartenant
à d'excellentes familles.» On se tut pour ne point contrarier
petite mère, mais de temps en temps, malgré tout, père et Jeanne
recommençaient en se regardant. Il saluait avec cérémonie, et, d'un
ton solennel: «Votre château des Peuples doit être bien froid, Madame,
avec ce grand vent de mer qui le visite tout le jour?» Elle prenait un
air pincé, et minaudant avec un petit frétillement de la tête pareil
à celui d'un canard qui se baigne: «Oh ici, Monsieur, j'ai de quoi
m'occuper toute l'année. Puis nous possédons tant de parents à qui
écrire. Et M. de Briseville se décharge de tout sur moi. Il s'occupe
de recherches savantes avec l'abbé Pelle. Ils font ensemble l'histoire
religieuse de la Normandie.»

La baronne souriait à son tour, contrariée et bienveillante, et
répétait: «Ce n'est pas bien de se moquer ainsi des gens de notre
classe.»

Mais soudain la voiture s'arrêta; et Julien criait, appelant quelqu'un
par derrière. Alors Jeanne et le baron, s'étant penchés aux portières,
aperçurent un être singulier qui semblait rouler vers eux. Les jambes
embarrassées dans la jupe flottante de sa livrée, aveuglé par sa
coiffure qui chavirait sans cesse, agitant ses manches comme des ailes
de moulin, pataugeant dans les larges flaques d'eau qu'il traversait
éperdument, trébuchant contre toutes les pierres de la route, se
trémoussant, bondissant et couvert de boue, Marius suivait la calèche
de toute la vitesse de ses pieds.

Dès qu'il l'eut rattrapée, Julien, se penchant, l'empoigna par le
collet, l'amena près de lui, et, lâchant les rênes, se mit à cribler de
coups de poing le chapeau qui s'enfonça jusqu'aux épaules du gamin en
sonnant comme un tambour. Le gars hurlait là dedans, essayait de fuir,
de sauter du siège, tandis que son maître, le maintenant d'une main,
frappait toujours avec l'autre.

Jeanne, éperdue, balbutiait: «Père... Oh! père!» et la baronne soulevée
d'indignation serrait le bras de son mari. «Mais empêchez-le donc,
Jacques.» Alors brusquement le baron abaissa la vitre de devant, et,
attrapant la manche de son gendre, lui jeta, d'une voix frémissante:
«Avez-vous bientôt fini de frapper cet enfant?»

Julien stupéfait se retourna: «Vous ne voyez donc pas dans quel état le
bougre a mis sa livrée?»

Mais le baron, la tête sortie entre les deux: «Eh, que m'importe!
on n'est pas brutal à ce point.» Julien se fâchait de nouveau:
«Laissez-moi tranquille s'il vous plaît, cela ne vous regarde pas!» et
il levait encore la main; mais son beau-père la saisit brusquement et
l'abaissa avec tant de force qu'il la heurta contre le bois du siège et
il cria si violemment: «Si vous ne cessez pas, je descends et je saurai
bien vous arrêter, moi!» que le vicomte se calma soudain, et, haussant
les épaules sans répondre, il fouetta les bêtes qui partirent au grand
trot.

Les deux femmes, livides, ne remuaient point, et on entendait
distinctement les coups pesants du cœur de la baronne.

Au dîner Julien fut plus charmant que de coutume, comme si rien ne
s'était passé. Jeanne, son père et madame Adélaïde, qui oubliaient
vite en leur sereine bienveillance, attendris de le voir aimable,
se laissaient aller à la gaieté avec la sensation de bien-être des
convalescents; et comme Jeanne reparlait des Briseville, son mari
lui-même plaisanta, mais il ajouta bien vite: «C'est égal, ils ont
grand air.»

On ne fit point d'autres visites, chacun craignant de raviver la
question Marius. Il fut seulement décidé qu'on enverrait aux voisins
des cartes au jour de l'an, et qu'on attendrait, pour les aller voir,
les premiers jours tièdes du printemps prochain.

La Noël vint. On eut à dîner le curé, le maire et sa femme. On
les invita de nouveau pour le jour de l'an. Ce furent les seules
distractions qui rompirent le monotone enchaînement des jours.

Père et petite mère devaient quitter les Peuples le 9 janvier; Jeanne
les voulait retenir, mais Julien ne s'y prêtait guère, et le baron,
devant la froideur grandissante de son gendre, fit venir de Rouen une
chaise de poste.

La veille de leur départ, les paquets étant finis, comme il faisait
une claire gelée, Jeanne et son père se résolurent à descendre jusqu'à
Yport où ils n'avaient point été depuis le retour de Corse.

Ils traversèrent le bois qu'elle avait parcouru le jour de son mariage,
toute mêlée à celui dont elle devenait pour toujours la compagne, le
bois où elle avait reçu sa première caresse, tressailli du premier
frisson, pressenti cet amour sensuel qu'elle ne devait connaître enfin
que dans le vallon sauvage d'Ota, auprès de la source où ils avaient
bu, mêlant leurs baisers à l'eau.

Plus de feuilles, plus d'herbes grimpantes, rien que le bruit des
branches, et cette rumeur sèche qu'ont en hiver les taillis dépouillés.

Ils entrèrent dans le petit village. Les rues vides, silencieuses,
gardaient une odeur de mer, de varech et de poisson. Les vastes filets
tannés séchaient toujours, accrochés devant les portes, ou bien étendus
sur le galet. La mer grise et froide avec son éternelle et grondante
écume commençait à descendre, découvrant, vers Fécamp, les rochers
verdâtres au pied des falaises. Et le long de la plage les grosses
barques échouées sur le flanc semblaient de vastes poissons morts.
Le soir tombait et les pêcheurs s'en venaient par groupes au perret,
marchant lourdement avec leurs grandes bottes marines, le cou enveloppé
de laine, un litre d'eau-de-vie d'une main, la lanterne du bateau de
l'autre. Longtemps ils tournèrent autour des embarcations inclinées;
ils mettaient à bord, avec la lenteur normande, leurs filets, leurs
bouées, un gros pain, un pot de beurre, un verre, et la bouteille
de trois-six. Puis ils poussaient vers l'eau la barque redressée qui
dévalait à grand bruit sur le galet, fendait l'écume, montait sur la
vague, se balançait quelques instants, ouvrait ses ailes brunes et
disparaissait dans la nuit avec son petit feu au bout du mât.

Et les grandes femmes des matelots dont les dures carcasses saillaient
sous les robes minces, restées jusqu'au départ du dernier pêcheur,
rentraient dans le village assoupi, troublant de leurs voix criardes le
lourd sommeil des rues noires.

Le baron et Jeanne, immobiles, contemplaient l'éloignement dans l'ombre
de ces hommes qui s'en allaient ainsi chaque nuit risquer la mort
pour ne point crever de faim, et si misérables cependant qu'ils ne
mangeaient jamais de viande.

Le baron, s'exaltant devant l'Océan, murmura: «C'est terrible et beau.
Comme cette mer sur qui tombent les ténèbres, sur qui tant d'existences
sont en péril, est superbe! n'est-ce pas, Jeannette?»

Elle répondit avec un sourire gelé: «Ça ne vaut point la Méditerranée.»
Mais son père, s'indignant: «La Méditerranée! de l'huile, de l'eau
sucrée, l'eau bleue d'un baquet de lessive. Regarde donc celle-ci
comme elle est effrayante avec ses crêtes d'écume! Et songe à tous ces
hommes, partis là-dessus, et qu'on ne voit déjà plus.»

Jeanne avec un soupir consentit: «Oui, si tu veux.» Mais ce mot qui lui
était venu aux lèvres, «la Méditerranée,» l'avait de nouveau pincée
au cœur, rejetant toute sa pensée vers ces contrées lointaines où
gisaient ses rêves.

Le père et la fille alors, au lieu de revenir par les bois, gagnèrent
la route et montèrent la côte à pas alentis. Ils ne parlaient guère,
tristes de la séparation prochaine.

Parfois en longeant les fossés des fermes, une odeur de pommes pilées,
cette senteur de cidre frais qui semble flotter en cette saison sur
toute la campagne normande, les frappait au visage, ou bien un gras
parfum d'étable, cette bonne et chaude puanteur qui s'exhale du fumier
de vaches. Une petite fenêtre éclairée indiquait au fond de la cour la
maison d'habitation.

Et il semblait à Jeanne que son âme s'élargissait, comprenait des
choses invisibles; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui
donnèrent soudain la sensation vive de l'isolement de tous les êtres
que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu'ils
aimeraient.

Alors, d'une voix résignée, elle dit: «Ça n'est pas toujours gai, la
vie.»

Le baron soupira: «Que veux-tu, fillette, nous n'y pouvons rien.»

Et le lendemain, père et petite mère étant partis, Jeanne et Julien
restèrent seuls.




VII


Les cartes entrèrent alors dans la vie des jeunes gens. Chaque jour,
après le déjeuner, Julien, tout en fumant sa pipe et se gargarisant
avec du cognac dont il buvait peu à peu six ou huit verres, faisait
plusieurs parties de bésigue avec sa femme. Elle montait ensuite
en sa chambre, s'asseyait près de la fenêtre, et, pendant que la
pluie battait les vitres ou que le vent les secouait, elle brodait
obstinément une garniture de jupon. Parfois, fatiguée, elle levait les
yeux, et contemplait au loin la mer sombre qui moutonnait. Puis, après
quelques minutes de ce regard vague, elle reprenait son ouvrage.

Elle n'avait d'ailleurs rien autre chose à faire, Julien ayant pris
toute la direction de la maison, pour satisfaire pleinement ses besoins
d'autorité et ses démangeaisons d'économie. Il se montrait d'une
parcimonie féroce, ne donnait jamais de pourboires, réduisait la
nourriture au strict nécessaire; et comme Jeanne, depuis qu'elle était
venue aux Peuples, se faisait faire chaque matin par le boulanger une
petite galette normande, il supprima cette dépense et la condamna au
pain grillé.

Elle ne disait rien afin d'éviter les explications, les discussions et
les querelles; mais elle souffrait comme de coups d'aiguille à chaque
nouvelle manifestation d'avarice de son mari. Cela lui semblait bas
et odieux, à elle, élevée dans une famille où l'argent comptait pour
rien. Combien souvent elle avait entendu dire à petite mère: «Mais
c'est fait pour être dépensé, l'argent.» Julien maintenant répétait:
«Tu ne pourras donc jamais t'habituer à ne pas jeter l'argent par
les fenêtres?» Et chaque fois qu'il avait rogné quelques sous sur un
salaire ou sur une note, il prononçait, avec un sourire, en glissant la
monnaie dans sa poche: «Les petits ruisseaux font les grandes rivières.»

En certains jours cependant Jeanne se reprenait à rêver. Elle
s'arrêtait doucement de travailler, et, les mains molles, le regard
éteint, elle refaisait un de ses romans de petite fille, partie en des
aventures charmantes. Mais soudain, la voix de Julien qui donnait un
ordre au père Simon l'arrachait à ce bercement de songerie; et elle
reprenait son patient ouvrage en se disant: «C'est fini, tout ça;» et
une larme tombait sur ses doigts qui poussaient l'aiguille.

Rosalie aussi, autrefois si gaie et toujours chantant, était changée.
Ses joues rebondies avaient perdu leur vernis rouge, et, presque
creuses maintenant, semblaient parfois frottées de terre.

Souvent Jeanne lui demandait: «Es-tu malade, ma fille?» La petite bonne
répondait toujours: «Non, Madame.» Un peu de sang lui montait aux
pommettes et elle se sauvait bien vite.

Au lieu de courir comme autrefois, elle traînait ses pieds avec peine
et ne paraissait même plus coquette, n'achetait plus rien aux marchands
voyageurs qui lui montraient en vain leurs rubans de soie et leurs
corsets et leurs parfumeries variées.

Et la grande maison avait l'air de sonner le creux, toute morne, avec
sa face que les pluies maculaient de longues traînées grises.

A la fin de janvier les neiges arrivèrent. On voyait de loin les gros
nuages venir du nord au-dessus de la mer sombre; et la blanche descente
des flocons commença. En une nuit toute la plaine fut ensevelie, et les
arbres apparurent au matin drapés dans cette écume de glace.

Julien, chaussé de hautes bottes, l'air hirsute, passait son temps
au fond du bosquet, embusqué derrière le fossé donnant sur la lande,
à guetter les oiseaux émigrants. De temps en temps un coup de fusil
crevait le silence gelé des champs; et des bandes de corbeaux noirs
effrayés s'envolaient des grands arbres en tournoyant.

Jeanne, succombant à l'ennui, descendait parfois sur le perron. Des
bruits de vie venaient de fort loin répercutés sur la tranquillité
dormante de cette nappe livide et morne.

Puis elle n'entendait plus rien qu'une sorte de ronflement des flots
éloignés et le glissement vague et continu de cette poussière d'eau
gelée tombant toujours.

Et la couche de neige s'élevait sans cesse sous la chute infinie de
cette mousse épaisse et légère.

Par une de ces pâles matinées, Jeanne immobile chauffait ses pieds
au feu de sa chambre, pendant que Rosalie, plus changée de jour en
jour, faisait lentement le lit. Soudain elle entendit derrière elle un
douloureux soupir. Sans tourner la tête, elle demanda: «Qu'est-ce que
tu as donc?»

La bonne, comme toujours, répondit: «Rien, Madame»; mais sa voix
semblait brisée, expirante.

Jeanne déjà songeait à autre chose quand elle remarqua qu'elle
n'entendait plus remuer la jeune fille. Elle appela: «Rosalie!» Rien
ne bougea. Alors, la croyant sortie sans bruit, elle cria plus fort:
«Rosalie!» et elle allait allonger le bras pour sonner quand un profond
gémissement, poussé tout près d'elle, la fit se dresser avec un frisson
d'angoisse.

La petite servante, livide, les yeux hagards, était assise par terre,
les jambes allongées, le dos appuyé contre le bois du lit.

Jeanne s'élança: «Qu'est-ce que tu as, qu'est-ce que tu as?»

L'autre ne dit pas un mot, ne fit pas un geste; elle fixait sur sa
maîtresse un regard fou, et haletait, comme déchirée par une effroyable
douleur. Puis soudain, tendant tout son corps, elle glissa sur le dos,
étouffant entre ses dents serrées un cri de détresse.

Alors sous sa robe collée à ses cuisses ouvertes quelque chose remua.
Et de là partit aussitôt un bruit singulier, un clapotement, un souffle
de gorge étranglée qui suffoque; puis soudain ce fut un long miaulement
de chat, une plainte frêle et déjà douloureuse, le premier appel de
souffrance de l'enfant entrant dans la vie.

Jeanne brusquement comprit, et, la tête égarée, courut à l'escalier
criant: «Julien, Julien!»

Il répondit d'en bas: «Qu'est-ce que tu veux?»

Elle eut grand'peine à prononcer: «C'est... c'est Rosalie qui...»

Julien s'élança, gravit les marches deux par deux, et, entrant
brusquement dans la chambre, il releva d'un seul coup les vêtements de
la fillette, et découvrit un affreux petit morceau de chair, plissé,
geignant, crispé et tout gluant, qui s'agitait entre deux jambes nues.

Il se redressa, la face méchante, et, poussant dehors sa femme éperdue:
«Ça ne te regarde pas. Va-t'en. Envoie-moi Ludivine et le père Simon.»

Jeanne, toute tremblante, descendit à la cuisine, puis, n'osant plus
remonter, elle entra dans le salon qui restait sans feu depuis le
départ de ses parents, et elle attendit anxieusement des nouvelles.

Elle vit bientôt le domestique qui sortait en courant. Cinq minutes
après il rentra avec la veuve Dentu, la sage-femme du pays.

Alors ce fut dans l'escalier un grand remuement comme si on portait
un blessé; et Julien vint dire à Jeanne qu'elle pouvait remonter chez
elle.

Elle tremblait comme si elle venait d'assister à quelque sinistre
accident. Elle s'assit de nouveau devant son feu, puis demanda:
«Comment va-t-elle?»

Julien, préoccupé, nerveux, marchait à travers l'appartement; et une
colère semblait le soulever. Il ne répondit point d'abord; puis, au
bout de quelques secondes, s'arrêtant: «Qu'est-ce que tu comptes faire
de cette fille?»

Elle ne comprenait pas et regardait son mari: «Comment? Que veux-tu
dire? Je ne sais pas, moi.»

Et soudain il cria comme s'il s'emportait: «Nous ne pouvons pourtant
pas garder un bâtard dans la maison.»

Alors Jeanne demeura très perplexe; puis, au bout d'un long silence:
«Mais, mon ami, peut-être pourrait-on le mettre en nourrice?»

Il ne la laissa pas achever: «Et qui est-ce qui payera? Toi sans doute?»

Elle réfléchit encore longtemps, cherchant une solution; enfin elle
dit: «Mais le père s'en chargera, de cet enfant; et, s'il épouse
Rosalie, il n'y a plus de difficulté.»

Julien, comme à bout de patience, et furieux, reprit: «Le père!...
le père!... le connais-tu... le père?--Non, n'est-ce pas? Eh bien,
alors?...»

Jeanne, émue, s'animait: «Mais il ne laissera pas certainement cette
fille ainsi. Ce serait un lâche! nous demanderons son nom, et nous
irons le trouver, lui, et il faudra bien qu'il s'explique.»

Julien s'était calmé et remis à marcher: «Ma chère, elle ne veut pas le
dire, le nom de l'homme; elle ne te l'avouera pas plus qu'à moi.....
et, s'il ne veut pas d'elle, lui?..... Nous ne pouvons pourtant pas
garder sous notre toit une fille-mère avec son bâtard, comprends-tu?»

Jeanne, obstinée, répétait: «Alors c'est un misérable, cet homme; mais
il faudra bien que nous le connaissions; et, alors, il aura affaire à
nous.»

Julien, devenu fort rouge, s'irritait encore: «Mais... en attendant...?»

Elle ne savait que décider et lui demanda: «Qu'est-ce que tu proposes,
toi?»

Aussitôt il dit son avis: «Oh! moi, c'est bien simple. Je lui donnerais
quelque argent et je l'enverrais au diable avec son mioche.»

Mais la jeune femme, indignée, se révolta. «Quant à cela, jamais. C'est
ma sœur de lait, cette fille; nous avons grandi ensemble. Elle a fait
une faute, tant pis; mais je ne la jetterai pas dehors pour cela: et,
s'il le faut, je l'élèverai, cet enfant.»

Alors Julien éclata: «Et nous aurons une propre réputation, nous
autres, avec notre nom et nos relations! Et on dira partout que
nous protégeons le vice, que nous abritons des gueuses; et les gens
honorables ne voudront plus mettre les pieds chez nous. Mais à quoi
penses-tu, vraiment? Tu es folle!»

Elle était demeurée calme. «Je ne laisserai jamais jeter dehors
Rosalie; et si tu ne veux pas la garder, ma mère la reprendra; et il
faudra bien que nous finissions par connaître le nom du père de son
enfant.»

Alors il sortit exaspéré, tapant la porte, et criant: «Les femmes sont
stupides avec leurs idées!»

Jeanne, dans l'après-midi, monta chez l'accouchée. La petite bonne,
veillée par la veuve Dentu, restait immobile dans son lit, les yeux
ouverts, tandis que la garde berçait en ses bras l'enfant nouveau-né.

Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, Rosalie se mit à sangloter, cachant
sa figure dans ses draps, toute secouée de désespoir. Jeanne la voulut
embrasser, mais elle résistait, se voilant. Alors la garde intervint,
lui découvrit le visage; et elle se laissa faire, pleurant encore, mais
doucement.

Un maigre feu brûlait dans la cheminée; il faisait froid; l'enfant
pleurait. Jeanne n'osait point parler du petit de crainte d'amener
une autre crise; et elle avait pris la main de sa bonne, en répétant
d'un ton machinal: «Ça ne sera rien, ça ne sera rien.» La pauvre fille
regardait à la dérobée vers la garde, tressaillait aux cris du marmot;
et un reste de chagrin l'étranglant jaillissait encore par moments, en
un sanglot convulsif, tandis que des larmes rentrées faisaient un bruit
d'eau dans sa gorge.

Jeanne, encore une fois, l'embrassa, et, tout bas, lui murmura dans
l'oreille: «Nous en aurons bien soin, va, ma fille.» Puis comme un
nouvel accès de pleurs commençait, elle se sauva bien vite.

Tous les jours elle y retourna, et tous les jours Rosalie éclatait en
sanglots en apercevant sa maîtresse.

L'enfant fut mis en nourrice chez une voisine.

Julien cependant parlait à peine à sa femme, comme s'il eût gardé
contre elle une grosse colère depuis qu'elle avait refusé de renvoyer
la bonne. Un jour il revint sur ce sujet, mais Jeanne tira de sa poche
une lettre de la baronne demandant qu'on lui envoyât immédiatement
cette fille si on ne la gardait pas aux Peuples. Julien, furieux, cria:
«Ta mère est aussi folle que toi.» Mais il n'insista plus.

Quinze jours après, l'accouchée pouvait déjà se lever, et reprendre son
service.

Alors Jeanne, un matin, la fit asseoir, lui tint les mains et, la
traversant de son regard:

«Voyons, ma fille, dis-moi tout.»

Rosalie se mit à trembler, et balbutia: «Quoi, Madame?

--A qui est-il, cet enfant?»

Alors la petite bonne fut reprise d'un désespoir épouvantable; et elle
cherchait éperdument à dégager ses mains pour s'en cacher la figure.

Mais Jeanne l'embrassait malgré elle, la consolait: «C'est un malheur,
que veux-tu, ma fille? Tu as été faible; mais ça arrive à bien
d'autres. Si le père t'épouse, on n'y pensera plus; et nous pourrons le
prendre à notre service avec toi.»

Rosalie gémissait comme si on l'eût martyrisée, et de temps en temps
donnait une secousse pour se dégager et s'enfuir.

Jeanne reprit: «Je comprends bien que tu aies honte; mais tu vois que
je ne me fâche pas, que je te parle doucement. Si je te demande le
nom de l'homme, c'est pour ton bien, parce que je sens à ton chagrin
qu'il t'abandonne, et que je veux empêcher cela. Julien ira le trouver,
vois-tu, et nous le forcerons à t'épouser; et comme nous vous garderons
tous les deux, nous le forcerons bien aussi à te rendre heureuse.»

Cette fois Rosalie fit un effort si brusque qu'elle arracha ses mains
de celles de sa maîtresse, et se sauva comme une folle.

Le soir, en dînant, Jeanne dit à Julien: «J'ai voulu décider Rosalie à
me révéler le nom de son séducteur. Je n'ai pas pu réussir. Essaye donc
de ton côté pour que nous contraignions ce misérable à l'épouser.»

Mais Julien tout de suite se fâcha: «Ah! tu sais, je ne veux pas
entendre parler de cette histoire-là, moi. Tu as voulu garder cette
fille, garde-la, mais ne m'embête plus à son sujet.»

Il semblait, depuis l'accouchement, d'une humeur plus irritable encore;
et il avait pris cette habitude de ne plus parler à sa femme sans
crier comme s'il eût été toujours furieux, tandis qu'au contraire elle
baissait la voix, se faisait douce, conciliante pour éviter toute
discussion; et souvent elle pleurait, la nuit, dans son lit.

Malgré sa constante irritation, son mari avait repris des habitudes
d'amour oubliées depuis leur retour, et il était rare qu'il passât
trois soirs de suite sans franchir la porte conjugale.

Rosalie fut bientôt guérie entièrement et devint moins triste,
quoiqu'elle restât comme effarée, poursuivie par une crainte inconnue.

Et elle se sauva deux fois encore, alors que Jeanne essayait de
l'interroger de nouveau.

Julien tout à coup parut aussi plus aimable; et la jeune femme se
rattachait à de vagues espoirs, retrouvait des gaietés, bien qu'elle se
sentît parfois souffrante de malaises singuliers dont elle ne parlait
point. Le dégel n'était pas venu et depuis bientôt cinq semaines un
ciel clair comme un cristal bleu, le jour, et, la nuit, tout semé
d'étoiles qu'on aurait cru de givre, tant le vaste espace était
rigoureux, s'étendait sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.

Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de
grands arbres poudrés de frimas, semblaient endormies en leur chemise
blanche. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des
chaumières révélaient la vie cachée par les minces filets de fumée qui
montaient droit dans l'air glacial.

La plaine, les haies, les ormes des clôtures, tout semblait mort, tué
par le froid. De temps en temps, on entendait craquer les arbres,
comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l'écorce; et
parfois une grosse branche se détachait et tombait, l'invincible gelée
pétrifiant la sève et rompant les fibres.

Jeanne attendait anxieusement le retour des souffles tièdes,
attribuant à la rigueur terrible du temps toutes les souffrances vagues
qui la traversaient.

Tantôt elle ne pouvait plus rien manger, prise de dégoût devant toute
nourriture; tantôt son pouls battait follement; tantôt ses faibles
repas lui donnaient des écœurements d'indigestion; et ses nerfs
tendus, vibrants sans cesse, la faisaient vivre en une agitation
constante et intolérable.

Un soir le thermomètre descendit encore et Julien, tout frissonnant au
sortir de table (car jamais la salle n'était chauffée à point, tant il
économisait sur le bois), se frotta les mains en murmurant: «Il fera
bon coucher deux cette nuit, n'est-ce pas, ma chatte?»

Il riait de son rire bon enfant d'autrefois; et Jeanne lui sauta au
cou; mais elle se sentait justement si mal à l'aise, ce soir-là, si
endolorie, si étrangement nerveuse qu'elle le pria, tout bas, en lui
baisant les lèvres, de la laisser dormir seule. Elle lui dit, en
quelques mots, son mal: «Je t'en prie, mon chéri; je t'assure que je ne
suis pas bien. Ça ira mieux demain, sans doute.»

Il n'insista pas: «Comme il te plaira, ma chère; si tu es malade, il
faut te soigner.»

Et on parla d'autre chose.

Elle se coucha de bonne heure. Julien, par extraordinaire, fit allumer
du feu dans sa chambre particulière. Quand on lui annonça que «ça
flambait bien», il baisa sa femme au front, et s'en alla.

La maison entière semblait travaillée par le froid; les murs pénétrés
avaient des bruits légers comme des frissons; et Jeanne en son lit
grelottait.

Deux fois elle se releva pour remettre des bûches au foyer, et chercher
des robes, des jupes, des vieux vêtements qu'elle amoncelait sur sa
couche. Rien ne la pouvait réchauffer; ses pieds s'engourdissaient,
tandis qu'en ses mollets et jusqu'en ses cuisses des vibrations
couraient qui la faisaient se retourner sans cesse, s'agiter, s'énerver
à l'excès.

Bientôt ses dents claquèrent; ses mains tremblèrent; sa poitrine se
serrait; son cœur lent battait de grands coups sourds et semblait
parfois s'arrêter; et sa gorge haletait comme si l'air n'y pouvait plus
entrer.

Une effroyable angoisse saisit son âme en même temps que l'invincible
froid l'envahissait jusqu'aux moelles. Jamais elle n'avait éprouvé
cela, elle ne s'était sentie abandonnée ainsi par la vie, prête à
exhaler son dernier souffle.

Elle pensa: «Je vais mourir... Je meurs....»

Et, frappée d'épouvante, elle sauta du lit, sonna Rosalie, attendit,
sonna de nouveau, attendit encore, frémissante et glacée.

La petite bonne ne venait point. Elle dormait sans doute de ce dur
premier sommeil que rien ne brise; et Jeanne, perdant l'esprit,
s'élança, pieds nus, dans l'escalier.

Elle monta sans bruit, à tâtons, trouva la porte, l'ouvrit, appela:
«Rosalie!» avança toujours, heurta le lit, promena ses mains dessus
et reconnut qu'il était vide. Il était vide et tout froid, comme si
personne n'y eût couché.

Surprise, elle se dit: «Comment! elle est encore partie courir par un
pareil temps!»

Mais comme son cœur, devenu tout à coup tumultueux, bondissait,
l'étouffait, elle redescendit, les jambes fléchissantes, afin de
réveiller Julien.

Elle pénétra chez lui violemment, fouettée par cette conviction qu'elle
allait mourir et par le désir de le voir avant de perdre connaissance.

A la lueur du feu agonisant, elle aperçut, à côté de la tête de son
mari, la tête de Rosalie sur l'oreiller.

Au cri qu'elle poussa, ils se dressèrent tous les deux. Elle demeura
une seconde immobile dans l'effarement de cette découverte. Puis elle
s'enfuit, rentra dans sa chambre; et comme Julien éperdu avait appelé
«Jeanne!» une peur atroce la saisit de le voir, d'entendre sa voix, de
l'écouter s'expliquer, mentir, de rencontrer son regard face à face; et
elle se précipita de nouveau dans l'escalier qu'elle descendit.

Elle courait maintenant dans l'obscurité au risque de rouler le long
des marches, de se casser les membres sur la pierre. Elle allait devant
elle, poussée par un impérieux besoin de fuir, de ne plus apprendre
rien, de ne plus voir personne.

Quand elle fut en bas, elle s'assit sur une marche, toujours en chemise
et nu-pieds; et elle demeurait là, l'esprit perdu.

Julien avait sauté du lit, s'habillait à la hâte. Elle l'entendit
remuer, marcher. Elle se redressa pour se sauver de lui. Déjà il
descendait aussi l'escalier, et il criait: «Écoute, Jeanne!»

Non, elle ne voulait pas écouter ni se laisser toucher du bout des
doigts; et elle se jeta dans la salle à manger, courant comme devant
un assassin. Elle cherchait une issue, une cachette, un coin noir, un
moyen de l'éviter. Elle se blottit sous la table. Mais déjà il ouvrait
la porte, sa lumière à la main, répétant toujours: «Jeanne!» et elle
repartit comme un lièvre, s'élança dans la cuisine, en fit deux fois le
tour à la façon d'une bête acculée; et, comme il la rejoignait encore,
elle ouvrit brusquement la porte du jardin et s'élança dans la campagne.

Le contact glacé de la neige où ses jambes nues entraient parfois
jusqu'aux genoux lui donna soudain une énergie désespérée. Elle n'avait
pas froid, bien que toute découverte; elle ne sentait plus rien tant
la convulsion de son âme avait engourdi son corps, et elle courait,
blanche comme la terre.

Elle suivit la grande allée, traversa le bosquet, franchit le fossé et
partit à travers la lande.

Pas de lune; les étoiles luisaient comme une semaille de feu dans le
noir du ciel; mais la plaine était claire cependant, d'une blancheur
terne, d'une immobilité figée, d'un silence infini.

Jeanne allait vite, sans souffler, sans savoir, sans réfléchir à rien.
Et soudain elle se trouva au bord de la falaise. Elle s'arrêta net, par
instinct, et s'accroupit, vidée de toute pensée et de toute volonté.

Dans le trou sombre devant elle la mer invisible et muette exhalait
l'odeur salée de ses varechs à marée basse.

Elle demeura là longtemps, inerte d'esprit comme de corps; puis, tout
à coup, elle se mit à trembler, mais à trembler follement comme une
voile qu'agite le vent. Ses bras, ses mains, ses pieds secoués par une
force invincible palpitaient, vibraient de sursauts précipités; et la
connaissance lui revint brusquement, claire et poignante.

Puis des visions anciennes passèrent devant ses yeux; cette promenade
avec Lui dans le bateau du père Lastique, leur causerie, son amour
naissant, le baptême de la barque; puis elle remonta plus loin jusqu'à
cette nuit bercée de rêves à son arrivée aux Peuples. Et maintenant!
maintenant! Oh! sa vie était cassée, toute joie finie, toute attente
impossible; et l'épouvantable avenir plein de tortures, de trahisons et
de désespoir lui apparut. Autant mourir, ce serait fini tout de suite.

Mais une voix criait au loin: «C'est ici, voilà ses pas; vite, vite,
par ici!» C'était Julien qui la cherchait.

Oh! elle ne le voulait pas revoir. Dans l'abîme, là, devant elle, elle
entendait maintenant un petit bruit, le vague glissement de la mer sur
les roches.

Elle se dressa, toute soulevée déjà pour s'élancer; et, jetant à la
vie l'adieu des désespérés, elle gémit le dernier mot des mourants, le
dernier mot des jeunes soldats éventrés dans les batailles: «Maman!»

Soudain la pensée de petite mère la traversa; elle la vit sanglotant;
elle vit son père à genoux devant son cadavre broyé, elle eut en une
seconde toute la souffrance de leur désespoir.

Alors elle retomba mollement dans la neige; et elle ne se sauva
plus quand Julien et le père Simon, suivis de Marius qui tenait une
lanterne, la saisirent par les bras pour la rejeter en arrière, tant
elle était près du bord.

Ils firent d'elle ce qu'ils voulurent, car elle ne pouvait plus remuer.
Elle sentit qu'on l'emportait, puis qu'on la mettait dans un lit, puis
qu'on la frictionnait avec des linges brûlants; puis tout souvenir
s'effaça, toute connaissance disparut.

Puis un cauchemar--était-ce un cauchemar?--l'obséda. Elle était couchée
dans sa chambre. Il faisait jour, mais elle ne pouvait pas se lever.
Pourquoi? elle n'en savait rien. Alors elle entendait un petit bruit
sur le plancher, une sorte de grattement, de frôlement, et soudain une
souris, une petite souris grise passait vivement sur son drap. Une
autre aussitôt la suivait, puis une troisième qui s'avançait vers la
poitrine, de son trot vif et menu. Jeanne n'avait pas peur; mais elle
voulut prendre la bête et lança sa main, sans y parvenir.

Alors d'autres souris, dix, vingt, des centaines, des milliers
surgirent de tous les côtés. Elles grimpaient aux colonnes, filaient
sur les tapisseries, couvraient la couche tout entière. Et bientôt
elles pénétrèrent sous les couvertures; Jeanne les sentait glisser sur
sa peau, chatouiller ses jambes, descendre et monter le long de son
corps. Elle les voyait venir du pied du lit pour pénétrer dedans contre
sa gorge; et elle se débattait, jetait ses mains en avant pour en
saisir une et les refermait toujours vides.

Elle s'exaspérait, voulait fuir, criait, et il lui semblait qu'on
la tenait immobile, que des bras vigoureux l'enlaçaient et la
paralysaient; mais elle ne voyait personne.

Elle n'avait point la notion du temps. Cela dut être long, très long.

Puis elle eut un réveil, un réveil las, meurtri, doux cependant. Elle
se sentait faible, faible. Elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna pas de
voir petite mère assise dans sa chambre, avec un gros homme qu'elle ne
connaissait point.

Quel âge avait-elle? elle n'en savait rien et se croyait toute petite
fille. Elle n'avait, non plus, aucun souvenir.

Le gros homme dit: «Tenez, la connaissance revient.» Et petite mère
se mit à pleurer. Alors le gros homme reprit: «Voyons, soyez calme,
Madame la baronne, je vous dis que j'en réponds maintenant. Mais ne lui
parlez de rien, de rien. Qu'elle dorme.»

Et il sembla à Jeanne qu'elle vivait encore très longtemps assoupie,
reprise par un pesant sommeil dès qu'elle essayait de penser; et elle
n'essayait pas non plus de se rappeler quoi que ce soit, comme si,
vaguement, elle avait eu peur de la réalité reparue en sa tête.

Or, une fois, comme elle s'éveillait, elle aperçut Julien, seul près
d'elle; et brusquement, tout lui revint, comme si un rideau se fût levé
qui cachait sa vie passée.

Elle eut au cœur une douleur horrible et voulut fuir encore. Elle
rejeta ses draps, sauta par terre et tomba, ses jambes ne la pouvant
plus porter.

Julien s'élança vers elle; et elle se mit à hurler pour qu'il ne la
touchât point. Elle se tordait, se roulait. La porte s'ouvrit. Tante
Lison accourait avec la veuve Dentu, puis le baron, puis enfin petite
mère arriva soufflant, éperdue.

On la recoucha; et aussitôt elle ferma les yeux sournoisement pour ne
point parler et pour réfléchir à son aise.

Sa mère et sa tante la soignaient, s'empressaient, l'interrogeaient:
«Nous entends-tu maintenant, Jeanne, ma petite Jeanne?».

Elle faisait la sourde, ne répondant pas; et elle s'aperçut très bien
de la journée finie. La nuit vint. La garde s'installa près d'elle, et
la faisait boire de temps en temps.

Elle buvait sans rien dire, mais elle ne dormait plus; elle raisonnait
péniblement, cherchant des choses qui lui échappaient, comme si elle
avait eu des trous dans sa mémoire, de grandes places blanches et vides
où les événements ne s'étaient point marqués.

Peu à peu, après de longs efforts, elle retrouva tous les faits.

Et elle y réfléchit avec une obstination fixe.

Petite mère, tante Lison et le baron étaient venus, donc elle avait été
très malade. Mais Julien? Qu'avait-il dit? Ses parents savaient-ils?
Et Rosalie? où était-elle? Et puis que faire? que faire? Une idée
l'illumina--retourner, avec père et petite mère, à Rouen, comme
autrefois. Elle serait veuve; voilà tout.

Alors elle attendit, écoutant ce qu'on disait autour d'elle, comprenant
fort bien sans le laisser voir, jouissant de ce retour de raison,
patiente et rusée.

Le soir, enfin, elle se trouva seule avec la baronne et elle appela,
tout bas: «Petite mère!» Sa propre voix l'étonna, lui parut changée. La
baronne lui saisit les mains: «Ma fille! ma Jeanne chérie! ma fille,
tu me reconnais?

--Oui, petite mère, mais il ne faut point pleurer; nous avons à causer
longtemps. Julien t'a-t-il dit pourquoi je me suis sauvée dans la neige?

--Oui, ma mignonne, tu as eu une grosse fièvre très dangereuse.

--Ce n'est pas ça, maman. J'ai eu la fièvre après; mais t'a-t-il dit ce
qui me l'a donnée, cette fièvre, et pourquoi je me suis sauvée?

--Non, ma chérie.

--C'est parce que j'ai trouvé Rosalie dans son lit.»

La baronne crut qu'elle délirait encore, la caressa. «Dors, ma
mignonne, calme-toi, essaye de dormir.»

Mais Jeanne, obstinée, reprit: «J'ai toute ma raison maintenant,
petite maman, je ne dis pas de folies comme j'ai dû en dire les jours
derniers. Je me sentais malade une nuit, alors j'ai été chercher
Julien. Rosalie était couchée avec lui. J'ai perdu la tête de chagrin
et je me suis sauvée dans la neige pour me jeter à la falaise.»

Mais la baronne répétait: «Oui, ma mignonne, tu as été bien malade,
bien malade.

--Ce n'est pas ça, maman, j'ai trouvé Rosalie dans le lit de Julien,
et je ne veux plus rester avec lui. Tu m'emmèneras à Rouen comme
autrefois.»

La baronne, à qui le médecin avait recommandé de ne contrarier Jeanne
en rien, répondit: «Oui, ma mignonne.»

Mais la malade s'impatienta: «Je vois bien que tu ne me crois pas. Va
chercher petit père, lui, il finira bien par me comprendre.»

Et petite mère se leva difficilement, prit ses deux cannes, sortit en
traînant ses pieds, puis revint après quelques minutes avec le baron
qui la soutenait.

Ils s'assirent devant le lit et Jeanne aussitôt commença. Elle dit
tout, doucement, d'une voix faible, avec clarté: le caractère bizarre
de Julien, ses duretés, son avarice, et enfin son infidélité.

Quand elle eut fini, le baron vit bien qu'elle ne divaguait pas, mais
il ne savait que penser, que résoudre et que répondre.

Il lui prit la main, d'une façon tendre, comme autrefois quand il
l'endormait avec des histoires. «Écoute, ma chérie, il faut agir avec
prudence. Ne brusquons rien; tâche de supporter ton mari jusqu'au
moment où nous aurons pris une résolution... Tu me le promets?» Elle
murmura: «Je veux bien, mais je ne resterai pas ici quand je serai
guérie.»

Puis, tout bas, elle ajouta: «Où est Rosalie maintenant?»

Le baron reprit: «Tu ne la verras plus.» Mais elle s'obstinait. «Où
est-elle? je veux savoir.» Alors il avoua qu'elle n'avait point quitté
la maison; mais il affirma qu'elle allait partir.

En sortant de chez la malade, le baron, tout chauffé par la colère,
blessé dans son cœur de père, alla trouver Julien, et, brusquement:
«Monsieur, je viens vous demander compte de votre conduite vis-à-vis de
ma fille. Vous l'avez trompée avec votre servante; cela est doublement
indigne.»

Mais Julien joua l'innocent, nia avec passion, jura, prit Dieu à
témoin. Quelle preuve avait-on d'ailleurs? Est-ce que Jeanne n'était
pas folle? ne venait-elle pas d'avoir une fièvre cérébrale? ne
s'était-elle pas sauvée par la neige, une nuit, dans un accès de
délire, 

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