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La garçonne

by V. Margueritte · French · Gutenberg #50007 · 468,240 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of La garçonne
    
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Title: La garçonne

Author: V. Margueritte


        
Release date: September 19, 2015 [eBook #50007]
                Most recently updated: October 22, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/50007


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GARÇONNE ***

VICTOR MARGUERITTE

La garçonne

ROMAN

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

26, RUE RACINE, 26

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour
tous les pays.




Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 1 à 10 et quarante exemplaires sur papier du Marais
numérotés de 11 à 50.


LIRE DU MÊME AUTEUR

AU BORD DU GOUFFRE (août-septembre 1914), 35e mille, 1 volume.

PROSTITUÉE (75e mille), 2 volumes.


Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.

Copyright 1922 by ERNEST FLAMMARION.




NOTE DE L'AUTEUR


--Une préface, au 150e mille?

--Une postface, si vous voulez.

--Trois mois après que le livre a paru!

--Eh! oui, le temps que les «chers confrères» aient jeté, à droite et à
gauche, leur venin... Pudeurs à retardement dont la bombe attendait,
pour fulminer, l'éclat de l'offensant succès!... Et le temps aussi que
s'apaisât le concert des indignations plus ou moins feintes, le _tolle_
des hypocrisies, la rage des haines politiques ou confessionnelles qui
ont accueilli ce livre, le trente-septième que j'ai l'honneur de signer,
et où, sous l'historien, quelques bonnes âmes ont affirmé ne voir qu'un
pornographe, oeuvrant par lucre... Coup classique, et qui ne fut pas
épargné à Zola.

--Mais si, pour une raison ou une autre, on n'a pas suffisamment compris
ce que vous souhaitiez faire entendre, la faute ne vous incombe-t-elle
pas en quelque mesure?

--Sans doute. Encore que je ne me flatte pas de désarmer, jamais,
certains partis-pris! Mais peut-être aussi aurais-je dû, par quelque
avant-propos, avertir de mes intentions le lecteur pressé. Le cinéma l'a
gâté. C'est un fait: la trépidation, la dispersion de l'existence
quotidienne nuisent au recueillement et à la méditation sans lesquels il
est impossible qu'un jugement motivé se forme. On ne lit plus, on
parcourt. Que dis-je, on court, d'une page à l'autre! le cent à
l'heure... Souffrez donc, cher lecteur, que je passe à l'écran quelques
éclaircissements complémentaires...

Tout d'abord, et comme vous, je sais parbleu bien qu'il y a chez nous
des mères et des filles admirables, toute une société féminine qui
travaille et qui peine. Je l'ai peinte déjà, et la peindrai encore.

Ai-je besoin d'affirmer, au surplus, que jamais je n'ai prétendu
proposer Monique Lerbier comme le type actuel de la jeune fille, de la
jeune femme française? Et suis-je responsable si des critiques hostiles
généralisent?

Non. J'ai peint, avec ce tout petit monde de lucre et de vanité qu'on
est convenu d'appeler «le monde»,--peut-être parce qu'hélas! il en fait
encore la loi?--quelques types de ces émancipées dont la guerre a
précipité le foisonnement dans tous les pays.

C'est, en revanche, de parti-pris, que j'ai situé ma garçonne dans le
milieu de débauche et d'affaires qu'on voit à Paris, parce que ce
microcosme est le plus représentatif de l'amoralité ou, si vous
préférez, de la pourriture contemporaine.

--Soit! mais quelle nécessité de vous étendre sur des tableaux de
dégradation et de vice? C'est donner prétexte à dire que vous vous y
êtes complu.

--A dire, ou à médire? Ce n'est pas seulement pour le peintre de moeurs
un droit, c'est un devoir que de retracer,--jusqu'à en donner le dégoût,
_comme à Monique_,--le spectacle des pires turpitudes. Oui, je sais, il
y a l'objection: «--Prenez garde à l'attirance du danger. On ne tombe
pas dans un mal qu'on ignore». Je réponds qu'il vaut mieux, puisque le
mal existe, le révéler que le cacher. Son étalage ne fera que rebuter
d'avance toute jeune âme, pour peu qu'elle soit saine. C'est le fanal
sur l'écueil. Monique, pour y avoir touché, n'a gardé que l'horreur de
ces mornes plaisirs, un élan vers le bonheur salubre... Exemple
préservateur. Quant aux perverties!...

--Pauvre et pure, votre héroïne n'eût-elle pas mieux démontré cependant,
par une laborieuse existence, ces droits à l'indépendance que
conquièrent journellement tant d'autres garçonnes,--moins fortunées et
plus courageuses?

--Il est vrai. Mais que voulez-vous? C'est de parti-pris, encore, que
j'ai fait de celle-ci une fille de riches, riche elle-même. Pourquoi?
Parce que sa fortune, comme son éducation, est une des conditions de sa
chute. Moins préparée aux vertus du travail que ses soeurs ouvrières ou
de petite bourgeoisie, elle est la première victime d'une liberté
révolutionnairement conquise. Morale: A la classe soi-disant dirigeante,
d'élever mieux ses filles. _Et surtout ses fils!_ Ce sera tout bénéfice
pour l'évolution.

Qu'est-ce, en effet, qu'une révolution,--qu'elle soit morale, politique
ou sociale?--Je l'ai dit d'ailleurs: _Une réaction de l'énergie contre
l'oppression d'injustes forces. La femme, prisonnière depuis des
siècles, esclave habituée à la résignation et à l'ombre, titube au seuil
brusquement ouvert de la lumière et de la liberté._ Conséquence des
affranchissements soudains... Le lui reprocher? Ce serait de la part de
l'homme un singulier abus. _L'indépendance est une habitude comme un
autre. On ne s'y adapte qu'à la longue..._ Le progrès? Un perpétuel
apprentissage!

Quant à la crudité de ma manière,--qu'elle soit de la photographie ou de
l'art,--je maintiens qu'elle demeure,--d'un et même de plusieurs
tons,--_au-dessous de la vérité_.

Nous sommes loin du temps où l'on poursuivait Flaubert pour l'audace de
_Madame Bovary_,--le roman le plus moral peut-être du dernier siècle.
Loin même du scandale soulevé par les héroïnes de Zola! Que sera, dans
vingt ans, une Monique Lerbier, au regard des garçonnes que la
génération des _dancings_ nous promet? Je plains, s'il est comme moi
sincère, et pour peu que la corruption des moeurs continue, le romancier
qui peindra la bourgeoisie future.

La vérité! Aussi bien est-ce ce qui paraît si choquant, d'ailleurs, à
quelques-uns. On ne la supporte point tout nue. On préfère des gants et
les mains sales. Et puis «la tranche de vie» aujourd'hui répugne. Le
naturalisme est passé de mode. Vive le néo-classicisme! Toute une
jeunesse est cérébrale, jusqu'à l'onanisme et à l'inversion. Ce qui
n'empêche pas nos romanciers de voiler la plaie sociale de jolis linges
bien blancs. Un peu d'eau de rose patriotico-familiale, un «mélange»
d'aventures vaporisé là-dessus! Et snobs de se pâmer...

Je le répète: _Je suis pour le bistouri brutal, et qui débride.
L'immoralité n'est pas dans les mots, mais dans les moeurs. Au lieu de
couvrir celles-ci du manteau de Noë,--lequel n'est trop souvent que le
voile d'Arsinoé_,--donnons à nos filles et à nos femmes, dans l'usage
comme dans la loi, donnons à toutes les mères (filles-mères comprises)
les libertés dont on ne conçoit plus que l'homme se réserve,
despotiquement, le monopole. Il y aura du coup moins de licence.

L'instinct de sagesse, de fidélité, de bonté, la soif de justice qui
sont innés dans la plupart des âmes féminines s'épanouiront ainsi, avec
moins de heurts, _pour le plus grand profit de la morale sexuelle,
inséparable de la moralité humaine_.

Je me résume:

J'ai dénoncé un péril. Et j'ai fait entrevoir, par-delà le fossé, la
grande route de l'égalité, de l'équivalence (si le terme vous semble
plus adéquat) où les deux sexes finiront bien un jour par avancer côte à
côte, harmonieusement.

«_Its a long way to Tipperary!..._» _La Garçonne_ n'est qu'une étape
dans cette marche inévitable du Féminisme, vers le but magnifique qu'il
atteindra. Je tenterai, dans mon prochain roman, de
l'approcher,--persuadé, comme l'un des personnages du livre que voici,
qu'il ne faut pas juger de l'avenir sur l'un des aspects du présent, et
que «_dans l'anarchie même, un ordre nouveau s'élabore._»

V. M.

15 octobre 1922.




La garçonne




Première partie




I


Monique Lerbier sonna.

--Mariette, dit-elle à la femme de chambre, mon manteau...

--Lequel, Mademoiselle?

--Le bleu. Et mon chapeau neuf.

--Je les apporte à Mademoiselle?

--Non, préparez-les dans ma chambre...

Seule, Monique soupira. Quelle corvée que cette vente, si elle n'avait
pas dû y retrouver Lucien! On était si bien, dans le petit salon. Elle
réappuya sa tête sur les coussins du canapé et reprit sa rêverie.

                   *       *       *       *       *

Elle a cinq ans! Elle est en train de dîner dans sa chambre, à la toute
petite table où chaque jour «Mademoiselle», régente de sa vie, la
surveille et la sert. Mais, ce soir, Mademoiselle a congé. Tante
Sylvestre la remplace.

Monique adore tante Sylvestre. D'abord, toutes les deux, elles ne sont
pas pareilles aux autres. Les autres, c'est des femmes. Même
Mademoiselle! Maman lui a donné ce nom comme ça: «Bien que vous soyez
veuve! Parce qu'une gouvernante doit toujours s'appeler Mademoiselle.»

Tante Sylvestre et Monique, au contraire, sont des filles. Elle, une
petite fille, quoiqu'elle se juge déjà grande. Et tante, une vieille
fille... Vieille, si vieille! A preuve qu'elle a la peau plissée et au
menton trois poils, sur un pois chiche.

Ensuite tante Sylvestre apporte toujours du nougat noir, aux amandes et
au miel brûlé, chaque fois qu'elle arrive d'Hyères. Hyères, Monique ne
sait pas bien où c'est, ni ce que c'est. Hyères c'est la même chose
qu'hier; c'est très loin... Il n'y a qu'aujourd'hui qui compte. Et
aujourd'hui, c'est fête. Papa et maman doivent aller à l'Opéra et,
avant, ils sont invités au restaurant.

L'Opéra est un palais où les fées dansent en musique, et le restaurant
un endroit où on mange des huîtres... C'est réservé aux grandes
personnes, déclare tante Sylvestre.

Mais voilà une fée,--non, c'est maman!--qui apparaît en robe décolletée.
Elle a des plumes blanches sur la tête et elle a l'air habillée toute en
perles. Monique touche l'étoffe, extasiée... Oui, de petites, toutes
petites perles, vraies! Elle aimerait à en avoir un collier.

Elle caresse le cou de maman qui se penche pour vite lui dire au revoir:
«Non, pas de bise, à cause de mon rouge!» Et comme la menotte,
maintenant, remonte au velours des joues, la voix impatiente ordonne:
«Laisse-moi! Tu vas m'enlever ma poudre.»

Derrière il y a papa tout en noir, avec un grand V blanc qui sort du
gilet. C'est une drôle de chemise, en carton glacé! Maman raconte à
tante Sylvestre, qui écoute en souriant, une longue histoire. Mais papa
tape du pied et crie: «Avec votre manie de mettre trois heures pour vous
fourrer du noir aux cils et du rose aux ongles, nous manquerons
l'ouverture!»

Quelle ouverture? Celle des huîtres?... Non. Dès que papa et maman sont
partis, sans l'embrasser,--(Monique a gros coeur)--tante Sylvestre
explique que c'est l'ouverture de la musique... La musique, ça s'ouvre
donc?

Monique, rêveuse, demande: «Alors en quoi c'est fait?» et tante
Sylvestre, qui l'a prise sur ses genoux, explique en la câlinant: «La
musique, c'est le chant qui sort de tout... de soi quand on est
heureux... du vent quand il souffle sur la forêt et sur la mer... C'est
aussi le concert des instruments, qui rappelle tout ça... Et
l'ouverture, c'est comme celle d'une grande fenêtre sur le ciel, pour
que la musique entre, et qu'on l'entende. Tu comprends?»

Monique regarde tendrement tante Sylvestre et fait signe que oui.

                   *       *       *       *       *

Monique a huit ans. Elle a poussé en longueur. Elle tousse souvent.
Aussi, quand elle va se promener au bord de la mer, ordre à Mademoiselle
(ce n'est plus la veuve, mais une Luxembourgeoise qu'elle n'aime pas, et
qui a des joues de ballon rouge) de ne pas la laisser grabouiller,
jambes nues, dans les flaques rocheuses où la crevette frétille. Ordre
de ne pas même la laisser courir devant le flux, sur le sable qui,
mouillé, se durcit. Elle ne peut ramasser ni les algues fraîches qui
sentent tout l'océan, ni les coquillages dont la conque nacrée enclot le
bruit des vagues... «Qu'est-ce que tu veux faire de ces saletés? Jette
ça!» a déclaré maman, une fois pour toutes.

Monique ne peut pas non plus lire comme elle le voudrait (l'attention
donne des maux de tête). En revanche elle doit faire régulièrement une
heure de gammes (elle a beau dire que ça la rend folle, il paraît que
c'est une discipline, pour les doigts). Alors, si c'est ça les vacances,
Trouville est plus ennuyeux que Paris!

D'ailleurs elle y voit encore moins ses parents. Maman est toujours en
automobile, avec des amis. Et le soir, quand elle dîne,--c'est
rare,--elle part, aussitôt après s'être rhabillée, danser au Casino.
Très tard... Aussi, le matin, elle dort. Papa? il ne vient que le
samedi, par le train des maris. Et le dimanche il reste avec des
messieurs, pour ses affaires.

La grande corvée, c'est quand maman «fait plage». On regarde se croiser,
sur les planches, les files montante et descendante. On dirait un
magasin de blanc. Les mannequins s'exhibent, tous pareils, en rangs
pressés. Les messieurs-dames qui font cercle, assis autour des guérites
d'osier ou des tentes, échangent des saluts avec les messieurs-dames qui
processionnent.

Quand ceux-ci arrivent au bout du chemin parqueté, ils font demi-tour,
et recommencent. Qu'est-ce qu'ils suivent? Monique ne sait pas. Encore
un mystère! Le monde en est plein, si elle en croit les réponses jetées
à ses incessantes questions...

Pour l'instant elle s'amuse, non loin de la guérite maternelle, avec la
petite Morin et une camarade dont elles ne connaissent pas le nom. Elles
l'ont baptisée Toupie, parce qu'elle tourne toujours sur un pied, en
chantant. Accroupies sous le regard distrait de la Luxembourgeoise,
toutes trois édifient un château doré, avec ses bastions et ses douves.
Au milieu se tient debout, militairement, son râteau sur l'épaule, un
garçonnet frisé, dit Mouton. On l'a mis là pour qu'il reste tranquille,
en lui affirmant: «Tu es la garnison.»

La règle du jeu est que, le château fini, la garnison sera libre, et, à
la place, on enfermera prisonnière celle des trois qui se sera laissé
prendre. Mais le château n'en finit pas. Mouton trépigne et, sans
attendre l'achèvement, exécute une vigoureuse sortie. Toupie et la
petite Morin s'enfuient. Monique, qui se repose sur la foi des traités,
n'a pas bougé. Si bien que lorsque Mouton veut l'embastiller, elle
résiste. Il la pousse... Coups, cris. La Luxembourgeoise qui se
précipite reçoit sa part de horions, les mamans accourent. Elles
séparent les combattants et, sans écouter les explications confuses,
d'ailleurs contradictoires, elles les secouent. Mouton qui se rebiffe
est giflé. En même temps Monique sent une main qui la frappe, à la
volée: clic! clac!... «Ça t'apprendra!» Sa figure cuit.

Atterrée elle regarde l'ennemie qui vient d'abuser de sa force.
L'ennemie satisfaite d'avoir équilibré les torts, et le châtiment... Sa
maman! Est-ce possible?... La rage et la stupeur se partagent l'âme de
Monique. Elle a fait connaissance avec l'injustice. Et elle en souffre,
comme une femme.

                   *       *       *       *       *

Monique a dix ans. C'est une grande personne. Ou plutôt, déclare sa mère
en haussant les épaules, c'est une enfant insupportable, avec ses
fantaisies, ses vapeurs et ses nerfs.

D'abord elle ne fait rien comme tout le monde! N'a-t-elle pas déchiré
toute sa robe de dentelles, et pris froid l'autre dimanche, en jouant à
cache-cache dans le parc de Mme Jacquet, avec Michelle et des
garnements? Du point de Malines ancien--une véritable occasion, à 175
francs le mètre... Et hier, en goûtant chez le pâtissier, ne s'est-elle
pas avisée de prendre dans l'étalage, pour la porter,--dehors, sur le
trottoir!--à une fillette en haillons qui la dévorait des yeux, une
grosse brioche, de près d'un kilo?... Au lieu d'un bon pain!

Elle a eu beau vouloir payer sur ses économies: ce n'est pas de la
charité, c'est de l'extravagance. Et même, au fond, de la fausse
générosité. Il ne faut pas donner aux malheureux le goût, et par
conséquent le regret de ce qu'ils ne peuvent avoir...

Monique est peinée par ces raisonnements. Elle voudrait que tout le
monde soit heureux. Elle a aussi du chagrin: elle n'est pas comprise par
les siens. Ce n'est pas sa faute si elle a un caractère qui ne ressemble
pas à ceux qu'elle voit, autour d'elle! Et ce n'est pas sa faute non
plus si à cause de ses joues creuses et de son dos qui ploie, elle ne
fait pas honneur à ses parents: «Tu as grandi comme une mauvaise herbe!»
entend-elle répéter sans cesse... Si cela continue, elle finira par
tomber malade: on le lui a assez promis! Cette idée, elle l'accepte avec
résignation, presque avec plaisir. Mourir?--ce ne serait pas un grand
malheur. Qui l'aime? Personne. Si! Tante Sylvestre.

Aux vacances de Pâques, quand après une grosse bronchite, et trois
semaines de lit, Monique s'est levée si faible qu'elle ne tient plus sur
ses fuseaux,--tante est là! Et lorsque le médecin déclare: «Il faudrait
que cette enfant vive à la campagne, longtemps... dans le Midi si c'est
possible... au bord de la mer... Le climat et la vie de Paris ne lui
valent rien...» tante s'écrie:--«Je la prends avec moi! Je l'emmène.
Hyères, c'est excellent, n'est ce pas, docteur?...--Parfait, l'endroit
rêvé...»

C'est convenu, aussitôt. Et Monique a tant de joie en songeant qu'elle
va être transplantée, au soleil, près de sa vraie maman, qu'elle ne
pense pas à s'attrister de ce que son père et sa mère ne manifestent
eux-mêmes aucun regret.

                   *       *       *       *       *

Monique a douze ans. Elle a une natte dans le dos, et des robes à
carreaux, d'écolière. Elle est la première élève de sa classe, dans le
pensionnat de tante Sylvestre. A la place des rues grises dans le
brouillard s'étend le jardin montant, au flanc de la colline. Le soleil
vêt toutes choses d'une splendeur légère. Il luit sur les palmes des
chamérops, pareils à des fougères géantes, sur les raquettes épineuses
des cactus, sur les aloès bleuâtres ou bordés de jaune, qui ont l'air
d'énormes bouquets de zinc. La mer est du même azur foncé que le ciel,
ils se confondent, au large...

Pâques est revenu, Pâques fleuries! Jésus s'avance sur son petit âne,
dans le balancement des branches vertes. La terre est comme un seul
tapis, éclatant et bariolé, de roses, de narcisses, d'oeillets et
d'anémones.

Monique demain sera toute en blanc, comme une petite mariée. Demain!
Célébration de ses Noces spirituelles. Le bon curé Macahire,--elle ne
peut prononcer son nom sérieusement,--va l'admettre, avec ses compagnes
du catéchisme, à la Sainte Table.

Elle a essayé de se pénétrer des belles légendes des Testaments; elle y
a d'autant mieux réussi qu'elle a eu comme répétitrice sa grande amie
Elisabeth Meere... Zabeth, qui est protestante, a fait, il y a quatre
ans déjà, sa première communion et son rigorisme fervent ajoute une
exaltation singulière à la fièvre mystique dont Monique brûle. Toutes
deux, dans l'adoration du Sauveur, découvrent obscurément l'amour.

Celui de Monique est toute confiance, abandon, pureté. Elle s'en va,
avec une ivresse ingénue, sur l'aile ouverte de ses rêves. Elle n'a
qu'une seule et puérile crainte; celle de ne pas profaner,--en mordant
au passage l'hostie de neige,--le corps, invisible et présent, de
l'Epoux Divin.

Il faudra aussi, a bien recommandé l'abbé Macahire, qu'elle se confesse,
avant, de ses mauvaises pensées. Elle en a deux qu'elle a beau écarter.
Les vilaines mouches se reposent sans arrêt, au lys de son attente... Sa
jolie robe! Coquetterie. Et les oeufs, les oeufs de Pâques! Gourmandise.
D'abord le gros, en chocolat, qu'elle recevra de Paris, et puis les
moyens et les petits, en sucre de toutes les couleurs et même en vrai
oeuf, cuit dur dans de l'eau rouge, qui sont si amusants à chercher, à
travers les touffes et les bordures du jardin!

C'est la grande affaire de tante Sylvestre, qui depuis une semaine
prépare, pour tout le pensionnat, réjouissances et surprises. C'est
aussi sa façon de communier. Du moins c'est l'abbé Macahire qui s'en
plaint en ajoutant: «Quel dommage qu'une si brave femme soit une
mécréante!»

Il faudrait croire que ce n'est pas un péché bien grave puisque M. le
curé semble le lui pardonner. Ça ennuierait bien Monique d'aller au
Paradis, tandis que tante Sylvestre irait en enfer!... Mais toutes ces
idées lui cassent la tête... Elle est heureuse, et il fait beau.

                   *       *       *       *       *

Monique a quatorze ans. Elle ne se souvient pas d'avoir été une enfant
souffreteuse. Elle a la robustesse d'une jeune plante qui a trouvé son
terrain, et surgi dru.

Elle est à l'âge merveilleux des lectures, où le monde imaginaire se
découvre, et où la jeunesse enveloppe, de son voile magique, le monde
réel. Elle n'a pas la notion du mal, tant la vigilance de son éducatrice
l'a sarclé, dans cette âme naturellement saine. Elle a en revanche le
sentiment et l'appétit du bien.

Pas rêveuse, mais croyante. Non plus en Dieu, car sur ce point elle
s'est dégagée des concepts contradictoires de l'abbé Macahire et
d'Elisabeth Meere. Elle s'est insensiblement et d'elle-même convertie au
matérialisme raisonné de tante Sylvestre, tout en gardant comme elle une
empreinte spiritualiste. Mais elle manifeste en plus,--ferment de son
double et premier mysticisme,--quelque tendance à l'absolu. C'est ainsi
qu'elle a horreur du mensonge, et adore, religieusement, la justice.

Elle a toujours pour grande amie Elisabeth Meere. Celle-ci a changé de
culte, et de luthérienne est devenue sioniste. Elle est, depuis trois
ans, toujours éprise de Monique. Elle l'est d'autant plus qu'elle l'a
désirée sans espoir. Elle va quitter bientôt le pensionnat, et son
hypocrisie recule devant l'évidente pureté de l'adolescente. Ses baisers
voudraient appuyer, et n'osent.

Monique,--qui éprouve pour le professeur de dessin, (un ancien prix de
Rome ressemblant à Alfred de Musset,) une passionnette
sentimentale,--est aussi loin de se douter des goûts de Zabeth que de la
salacité, également cachée, de M. Rabbe (le faux Alfred).

Ce jour-là, on est en juin. La nuit vient. Il fait encore si chaud, dans
le jardin, qu'on a la peau moite sous les robes. Zabeth et Monique
suivent, après le dîner, le chemin des lavandes, qui monte jusqu'à la
grande roche rousse, d'où l'on surplombe les Salins, et, par-delà, la
mer. On voit de l'autre côté les monts des Maures, bleus sur le ciel
vert. Il y a au large une petite voile orange et, dans le ciel, de
lourds nuages cuivrés... «On étouffe!» dit Zabeth.

Nerveusement elle arrache une feuille parfumée à l'oranger en boule, la
mordille. On respire l'odeur des hauts eucalyptus; elle se mêle, par
effluves, à celle des argelès et des cystes. Toute la griserie du sol
provençal.

Monique entrouvre son corsage, puis élève ses bras nus, cherchant en
vain quelque fraîcheur... «Zut! voilà mon épaulette cassée!» La chemise
glisse, montrant les seins. Ils haussent leurs rondeurs petites, mais
parfaites. Sur sa peau de blonde, veinée de bleu, pointent les boutons
de rose.

Zabeth soupira: «Encore une nuit où on dormira mal, j'ai beau coucher
nue... Sais-tu que tes seins deviennent aussi gros que les
miens?...--Non? dit Monique, ravie.--Si! regarde... Seulement, les tiens
sont en pomme, et les miens en poire...» Zabeth dénude vivement sa
poitrine dorée où s'érigent, dans une offre tacite, des fruits plus
lourds. Elle en compare la forme allongée aux mamelons bruns, durcis,
avec le galbe satiné des seins de Monique. Sa main les englobe et
doucement les caresse...

A la sensation agréable, Monique sourit sans l'analyser, et sans
comprendre... Mais comme soudain les doigts de Zabeth se crispent, elle
dit: «Finis! qu'est-ce qui te prend?» Zabeth rougit et balbutie: «Je ne
sais pas... c'est l'orage!»

Monique, pour la première fois, éprouve un trouble étrange. Elle referme
vivement son corsage. Une voix lointaine en même temps retentit. C'est
tante Sylvestre qui appelle: «Monique, Zabeth!» Zabeth gênée se
ragrafe... Monique répond: «Hého!...» La voix, rapprochée, fait écho...

L'orage est passé.

                   *       *       *       *       *

Monique a dix-sept ans. Elle compte: un, deux, trois ans déjà que la
guerre dure!... Est-ce possible? Les troisièmes grandes vacances depuis
qu'Hyères est devenu comme un grand hôpital, où les blessés renaissent.

Elle est poursuivie par ces yeux hagards que le soleil fait clignoter,
au sortir de leur éternelle nuit d'épouvante. Elle ne comprend pas
comment ceux qui se battent peuvent s'accoutumer à cette espèce de mort
affreuse qu'est leur vie. Elle ne comprend pas non plus comment ceux qui
font semblant de se battre un peu,--si peu!--et ceux qui ne se battent
pas du tout acceptent la souffrance et le carnage des autres.

L'idée qu'une partie de l'humanité saigne, tandis que l'autre s'amuse et
s'enrichit, la bouleverse. Les grands mots agités sur tout cela comme
des drapeaux: «Ordre, Droit, Justice!» achèvent de fortifier en elle sa
naissante révolte, contre le mensonge social.

Elle a passé, brillamment, son examen de fin d'études, poursuivies entre
ses incessantes, ingénieuses façons de se dévouer. Non seulement pour
les convalescents d'Hyères, mais pour l'obscure foule en proie à tous
les maux, dans le lit fétide des tranchées...

Maintenant une existence nouvelle commence: Paris, les cours de la
Sorbonne... Monique est rentrée dans sa famille. Elle a dit au revoir à
tante Sylvestre, au pensionnat, au jardin, à tout ce qui a fait d'elle
la jeune fille délurée, au regard hardi et pur, et aux joues fraîches...
Adieu au doux passé, où, en se faisant une santé, elle s'est fait une
âme.

Avenue Henri-Martin, sa chambre de jeune fille, joliment préparée, lui a
causé un vrai plaisir. Elle a été touchée de l'accueil de son père et de
sa mère. Elle sent qu'elle compte, désormais, aux yeux des siens: elle
leur fait honneur... Tante Sylvestre a semé... Ils récoltent. Heureuse
elle-même, elle ne leur en veut plus, de leur détachement ni de leur
égoïsme... Elle les aime, par principe...

Pour la première fois depuis 1914 on s'est réinstallé, à Trouville.
Monique consacre son mois d'août à faire l'infirmière bénévole à
l'hôpital auxiliaire, nº 37. Elle est si absorbée, le jour par ses
occupations, et le soir par ses livres, qu'elle ne se soucie pas des
autres... Ceux qu'elle observe le moins sont ceux mêmes qui la touchent:
sa mère toujours dispersée, son père toujours absent... L'usine Lerbier
travaille pour la guerre et gagne, paraît-il, des millions à fabriquer
des explosifs... Et dire que pendant ce temps, embusqués, rescapés et
spectateurs mènent tranquillement et frénétiquement la grande _nouba_!
On s'accouple et on tangue, on tangue et on s'accouple, à Deauville!

                   *       *       *       *       *

Monique a dix-neuf ans. Le cauchemar a pris fin. Une telle force
expansive, un tel besoin d'épanouissement sont en elle que, depuis
l'armistice, elle a presque oublié la guerre. Le flot quotidien
l'emporte.

Plus que jamais repliée sur elle-même, et de moins en moins mêlée à
l'existence de ses parents, elle suit des cours de littérature et de
philosophie, pratique activement les sports: tennis, golf, et s'amuse,
le reste du temps, à modeler des fleurs artificielles... Un procédé à
elle.

La bande mondaine dont, malgré elle, elle fait partie, la déclare une
originale, voire une poseuse parce qu'elle n'aime ni le flirt ni la
danse. Monique, inversement, juge ses amies des folles plus ou moins
inconscientes, et profondément dépravées... Fouiller, comme Michelle
Jacquet, dans les poches des pantalons de ses petits amis? ou, comme
Ginette Morin, s'enfermer dans tous les coins avec ses grandes amies?
Non, merci.

Monique, si elle aimait, n'aimerait qu'un grand amour, auquel elle se
donnerait toute. Elle ne l'a pas encore rencontré. A peine, parmi tous
les hommes dont lui parle sa mère,--qui s'est mis en tête de la marier
le plus tôt possible,--un nom: Lucien Vigneret, l'industriel. Mais si, à
diverses reprises, elle a pris plaisir à le distinguer, lui ne l'a pas
seulement remarquée...

                   *       *       *       *       *

Ainsi, allongée sur son divan, Monique rêve. Par visions superposées, sa
vie défile au mystérieux écran. Précisions hallucinantes, où du fondu de
l'oubli le souvenir se dégage, et se réincarne... Elle songe à ces
doubles d'elle-même, évanouis. Aujourd'hui elle a vingt ans, et elle
aime.

Elle aime, et elle va se marier. Dans quinze jours elle sera Mme
Vigneret. Le rêve s'est réalisé. Elle ferme les yeux et sourit. Elle
pense avec émotion, bouleversée encore, que la mairie et sa célébration
officielle, et l'assommant tra-la-la du lunch où, avec des
arrière-pensées égrillardes, un tas de gens vont la féliciter, cela
n'ajoutera rien à son bonheur.

Ingénument elle s'est laissé prendre, elle s'est donnée toute, il y a
deux jours, à celui qui est tout pour elle... Etreinte hâtive,
douloureuse, mais dont elle garde une orgueilleuse joie... Son Lucien,
sa foi, sa vie!... Elle va le revoir tout à l'heure, à la vente. Son
être entier s'élance, au devant de la douce minute.

Elle a agi,--puisqu'elle aimait,--comme il le désirait. Elle est
heureuse et fière d'être, dès maintenant, «sa femme», de lui avoir fait
confiance, par cette preuve suprême d'abandon... Attendre? Se refuser
jusqu'au soir calculé des consécrations? Pourquoi?... Ce qui fait la
valeur des unions, ce n'est pas la sanction légale, c'est la volonté du
choix. Quant aux _convenances_!... Huit jours plus tôt, huit jours plus
tard!

Les convenances!... Elle sourit, avec une rougeur malicieuse, à imaginer
le mot péremptoire sonner, dans la bouche de sa mère. Si elle savait!...
Monique tressaillit; la porte s'ouvrait. Mme Lerbier parut, son chapeau
sur la tête.

--Pas prête? Tu es folle! L'auto est là. Tu as oublié que je te dépose,
à deux heures et demie, aux Affaires Etrangères?

--Voilà, maman! Je n'ai que mon manteau à mettre.

Mme Lerbier leva les yeux au ciel et gémit:

--Je vais manquer mes rendez-vous!




II


Monique s'exclama:

--Ginette!

--Quoi?

--Ton flirt!

--Léo? Où donc? On ne voit rien, dans cette cohue.

--A l'étalage d'Hélène Suze. En train de choisir un cigare...

--J'entends d'ici leurs cochonneries! Regarde-les sourire.

--Ça n'a pas l'air de te troubler?

--Moi? Ça m'amuse.

--Comprends pas!

Ginette Morin pouffa:

--Monique, je t'adore! Tu ne comprends jamais rien à rien! Au fond il
n'y a pas plus gourde, malgré tes airs d'indépendante!

Déjà Ginette avait tourné le dos, faisait l'article, en souriant à un
gros petit homme chevelu. Jean Plombino, le roi des Mercantis...

--Une cravate, cher Monsieur?... Oh! pas pour vous pendre! Non... pour
attendre celle de la Légion d'Honneur... Ou ces jolis mouchoirs? Non?...
Alors cette boîte de gants?...

Sous les bouquets des énormes lustres, étincelants dans la feuillaison
glacée des girandoles, une rumeur montait, continue, de l'enfilade
blanche et or des salons. Les personnages mythologiques des hautes
tapisseries, alternant sur le damas groseille des murs, semblaient
contempler avec surprise la foule qui circulait ou s'entassait, d'un
comptoir à l'autre, emplissant d'un brouhaha de voix et d'un remous
d'élégances l'immense galerie, transformée, pour un jour, en salle de
vente au rez-de-chaussée du Ministère. Le Tout-Paris, amassé là, y
bourdonnait comme un essaim géant de frelons.

Jean Plombino, baron du Pape, écoutait distraitement Mlle Morin. Il
sentait posé sur lui le regard de Monique: il s'inclina très bas,
tignasse plongeante. Il était veuf d'une sicilienne marchande d'oranges,
et cherchait, à sa fillette unique, une éducatrice digne de sa richesse
nouvelle. Champignon vénéneux de la guerre, mais champignon juif, et
donc fortement attaché au sol familial, «le baron» gardait, dans son
fétichisme des valeurs, celui des vertus conjugales.

Il avait, sous l'apparence hardie, discerné la droiture et l'honnêteté
de Monique. Qualités d'autant plus précieuses à ses yeux qu'il en avait
toujours manqué, et les voyait rares, dans le parterre des jeunes filles
de toute part offertes, en attente de mari et, à défaut, d'amant. Il n'y
avait qu'à étendre la main! Prix marqué, au choix.

Un seul inconvénient, pour cette «bédide» Lerbier, dont la rayonnante
blondeur le fascinait: son imminent mariage avec Lucien Vigneret, le
fabricant d'automobiles! Bonne marque, évidemment! Mais quel coureur! Il
n'y avait qu'à attendre: savait-on jamais?... Peut-être qu'un jour ou
l'autre le divorce?... Et puis, à défaut d'une épouse, quelle
maîtresse!... Les millions de Plombino, pachyderme à peau moite, lui
faisaient oublier sa laideur: un homme qui a douze cent mille francs de
rentes est toujours sûr d'être bien accueilli...

Vexé par le froid salut auquel sa démonstration venait de se heurter, il
redoubla d'oeillades pour Ginette Morin. C'était une brune piquante, et
dont le voisinage, au lit... Il ne l'y voyait d'ailleurs qu'en manière
de passe-temps. Autant en effet Monique lui paraissait une compagne
enviable, autant Ginette lui inspirait peu de confiance. Pour la
bagatelle, autre affaire!... Sa lippe pendante, à cette idée,
s'humectait. Il acquiesça, émoustillé:

--Une poîte à gants?... Pourquoi bas?... Surtout si fous me les essayez!

--Six paires, ce serait un peu long.

--Je ne grois pas...

Il eut un gros rire. Elle ouvrit des yeux étonnés:

--Qu'est-ce que cela a de drôle?... C'est du chevreau glacé, 7 ¼...

--Ce n'est pas ma pointure.

--Evidemment!

Elle rit à son tour, insolemment, au spectacle des grosses mains
étalées.

Jean Plombino,--qui avait autrefois hissé plus d'un sac sur son épaule
quand, portefaix aux docks de Gênes, il gagnait trois francs par
jour,--avait gardé du moins l'esprit de ne pas rougir de sa plèbe.
L'humilité de naguère épiçait, d'un orgueil, l'amour-propre de sa
fortune. Il gouailla:

--Tout le monde ne peut pas avoir fos doigts de fée... même en y mettant
le prix!

Ginette resta court: qu'insinuait-il? Et que signifiait, venant de lui,
cette indication d'achat? Si c'était pour le bon motif?... Baronne
Plombino? Alors, si répugnant que fût l'animal, on pourrait voir... Mais
le baron reprenait:

--Ah! Voilà justement Léo, l'arpitre des élécances!... Bonchour,
monsieur Léonidas Mercoeur... Mademoiselle Morin fous attendait.

--C'est la faute d'Hélène Suze, dit le nouveau venu, en s'excusant, avec
un clin d'oeil complice... Je lui faisais votre commission,
Mademoiselle.

--Et alors?

--Entendu.

Elle songea: «Quelle partouze!...» Derrière son regard impénétrable, la
soirée s'ébauchait: plaisir de la fumerie à quatre, chez Anika Gobrony,
nouveauté de la coco, et ce qui pouvait s'ensuivre!... Elle l'imaginait
avec une précision confuse, dans sa malsaine curiosité de
quart-de-vierge, en quête de tous les vices. Le «baron» sentit qu'il
était de trop. Et tirant de son portefeuille un large billet bleu:

--Pour fotre pelle oeuvre, mademoiselle, avec mes respects à madame
fotre mère...

--Prenez au moins quelque chose!... Tenez, ce sachet! L'oeillet, mon
parfum.

--Alors, comme soufenir!... Quant aux gants...

Il montra Mercoeur:

--Ce sera pour lui! Fotre pointure lui va, je parie.

Epanoui, il se dandina jusqu'au comptoir voisin, où Mme Bardinot et
Michelle Jacquet lui faisaient des signes amicaux.

--Il n'y a plus d'aristocratie! prononça, avec une amertume élégiaque,
le distributeur de verdicts mondains. L'argent a tout nivelé. C'est le
règne du pan-muflisme.

Léonidas Mercoeur,--plus brièvement Léo,--planait, par définition,
au-dessus de ces misères. Graissé, dès âge de plaire, par la générosité
de ses maîtresses,--avant que de fructueuses spéculations dans
l'intendance l'eussent, en 1915, définitivement mis à l'abri du besoin,
en même temps que du feu,--l'ancien garçon coiffeur, promu chroniqueur
mondain, vivait de ses rentes: trente mille balles, en coupons d'Etat.
Ses économies de la guerre. Depuis, ayant éprouvé l'agrément des
services auxiliaires, il les continuait, au civil. Vide-bidet de Mme
Bardinot, c'est ainsi qu'il appliquait à ses menues dépenses (doubles de
ses revenus), une part de ce qu'elle-même tirait de son amant, le
banquier Ransom. Ce qui n'empêchait pas en outre le beau Léo, confident
des vieilles et précepteur des jeunes, de pêcher, au petit bonheur, dans
l'eau trouble de chaque rencontre.

Des acheteurs coupèrent leur aparté. Fière d'être plus achalandée que sa
meilleure amie, la petite Jacquet, dont elle apercevait le profil
gavroche au comptoir voisin, Ginette se prodiguait, les yeux brillants,
le buste courbé. Cou nu, seins offerts sous le crêpe léger, il semblait
qu'avec chaque objet vendu elle dispensât, à tout venant, un peu
d'elle-même. Une satisfaction vaniteuse se mêlait à son excitation
sensuelle: elle aurait ce soir la plus grosse recette!

--Attendez donc, Léo!... Vous ne m'avez rien dit.

Il glissa, très bas, très vite, apercevant Max de Laume et Sacha Volant
qui se dirigeaient de leur côté:

--Demain, six heures, chez Anika. Nous aurons tout le temps, puisque vos
parents dînent à l'Elysée.

--Rendez-vous?

--Avec Hélène Suze, au thé de la place Vendôme.

--Vous êtes un amour.

Il s'inclinait cérémonieusement, prenant congé, quand une recrudescence
d'agitation, un grandissant murmure leur firent tourner la tête. On
s'écartait, on faisait place. Comme un vaisseau de haut bord, la sèche,
glabre statue de John White, le milliardaire américain, parut, escortée
d'une chaloupe basse, qui roulait: c'était la générale Merlin en
personne, présidente de l'OEuvre des Mutilés Français, qui faisait les
honneurs, suivie d'un flot bruissant de vieux messieurs et de belles
dames.

Léo plaisanta:

--Voilà les clients sérieux. Je me sauve!

Ayant tourné le dos à Ginette, et se désintéressant de ses exploits,
Monique fut toute surprise de voir déferler de son côté la vague des
officiels. A qui en avaient-ils? Sans doute à la directrice du comptoir,
Mme Hutier, vice-présidente de l'OEuvre?... Non! C'était devant ses
éventaires emplis de fleurs artificielles que le cortège s'arrêtait.

Ginette, pâle de jalousie, courut à la rescousse, et Mme Hutier se
précipita, en minaudant.

--Je vous présente, fit la générale en se tournant vers John White,
notre chère vice-présidente Mme Hutier, femme de l'ancien ministre.

L'osseux visage du milliardaire ne sourcilla pas. Seul, un déclanchement
mécanique du cou, en l'honneur de ce gouvernant inconnu.

--Mlle Morin, la fille de l'illustre sculpteur.

Ginette, malgré son engageante révérence, vit son nom tarifé du même
plongeon indifférent.

--Mlle Lerbier.

Une expression d'intérêt détendit soudain les traits anguleux.

--Aoh... Produits chimiques? Je connais... Et ces petites choses?

Il penchait son long corps sur les menues merveilles, narcisses, roses,
anémones, semblables à une floraison de gemmes dans un jardin de poupée.

--C'est Mlle Lerbier qui s'amuse à les confectionner elle-même. Une
véritable artiste... Et si parisienne!

La générale, surprise de voir s'animer l'automate qu'elle promenait
depuis vingt minutes sans autre résultat que ses «aoh» et ses
courbettes, saisissait du coup l'occasion, jusqu'ici vainement cherchée,
d'intéresser son visiteur aux destinées de l'OEuvre.

--C'est une de nos collaboratrices les plus dévouées. Nos mutilés
l'adorent.

--Ça! pensa Monique, qui n'avait été qu'une fois au grand Hospice de
Boisfleury et en était revenue si bouleversée qu'elle n'avait plus eu,
depuis, le courage d'y retourner... Elle va fort!

Mais, d'un coup d'oeil militaire, la générale l'invitait à comprendre,
et à marcher. John White, en même temps, l'enveloppait d'un regard
sympathique. Il avait pris dans sa robuste patte une tigelle d'aubépine.
Il l'examinait curieusement.

--Est-ce joli, ces pétales blancs! bonimenta la présidente. Remarquez
cette finesse de ton! On ne sait si c'est de l'ivoire ou du jade.

Monique rectifia:

--C'est simplement de la mie de pain séchée, et coloriée.

--Aoh! fit John White. Réellement?... Je garde.

Et tandis qu'il donnait à tenir à la grosse Mme Merlin le délicat joyau,
il tira un carnet et son stylo, de la poche intérieure de son veston, et
impassible signa, détacha, tendit deux chèques: l'un de cinq mille
francs à Monique stupéfaite: «Pour l'aubépine...»--l'autre, de dix mille
francs, à la présidente dont la face ronde eut un éclat de pleine lune:
«Pour les Mutilés».

Puis, ayant souri sans mot dire à Monique, il distribua collectivement
au comptoir un triple déclic de tête et reprit sa route, sans manifester
le moindre désir de faire halte au reposoir suivant, malgré les
prosternations de Mme Bardinot.

Mais il convenait d'offrir, le plus tôt possible, une coupe de champagne
au donateur. La présidente, satisfaite, dédaignait maintenant les
démonstrations superflues. Et se pressant derrière la haute mâture
américaine et le roulis de la chaloupe-pilote, la vague du cortège
s'écoula vers le buffet.

--Vous ne nous aviez pas dit, ma chère petite, que vous étiez en
relations avec l'Amérique! reprocha Mme Hutier.

--Moi? Je n'ai jamais entendu parler de John White.

--C'est vrai! attesta un nouveau venu.

D'une pièce Monique pivota, en entendant la voix qui soudain couvrait,
pour elle, toutes les autres. Lucien Vigneret acheva:

--Mais John White a dû entendre parler de l'invention de M. Lerbier!

Monique, soudain, s'était éclairée. Un feu rose animait la blancheur
délicate de son teint. Elle agita le chèque:

--Comment! vous savez déjà?

--C'est l'Evénement!

--Je n'en reviens pas...

«Cause toujours!» se dit Ginette, en retournant à ses affaires,
persuadée qu'il y avait là-dessous un coup monté, cependant que Mme
Hutier, indulgente aux succès et à l'amour consacrés, s'empressait de
laisser les amoureux à leurs confidences... «Quel joli couple, et si
bien assorti!»

Monique et Lucien mimaient du bout des lèvres l'échange d'un baiser.
Sous la banalité des paroles, elle n'entendait que le chant de son
bonheur.

--Ne cherchez pas midi à quatorze heures, continuait Vigneret. Ce n'est
pas pour mériter votre sourire, quoiqu'il vaille bien un chèque, que
John White s'est fendu. Ce coup droit vise votre père. Le gaillard doit
penser qu'il y a dans l'intégration de l'azote aux engrais agricoles une
application profitable à la terre américaine. Et comme John White,
francophile, aime mieux commercer avec Aubervilliers qu'avec
Ludwigshafen... Vous saisissez?

--_Well_! Les dollars seront les bienvenus.

Il remarqua, avec une amertume qui la surprit:

--Certes! L'or est toujours le bienvenu. Surtout lorsque, sous le signe
dollar, ce sont des louis qui rentrent.

--On nous rend en industrie ce que nous avons acheté en armements... Le
beau malheur! Ce n'est tout de même pas la faute de New-York si Paris et
Berlin étaient en guerre.

Il acquiesça:

--Vous avez raison, Minerve!

Il la plaisantait, de ce surnom donné autant à sa logique, dont il
redoutait, tout en les estimant, les affirmations catégoriques,--qu'à sa
beauté... «Minerve!» Elle détestait cette comparaison, sous laquelle
elle devinait une réticence. Point mal défini, où leurs caractères ne
parvenaient pas à s'accorder. Seule ombre de son amour! Elle le regarda:
il sourit.

--C'est très mal, murmura-t-elle, de me taquiner chaque fois que je
parle sérieusement! Au fond je me moque de tout ce qui n'est pas nous!

Il la contempla, flatté. Elle murmurait:

--Vous êtes le présent, l'avenir, mon corps, mon âme... C'est si bon,
d'avoir l'un dans l'autre une confiance absolue!... Vous ne me tromperez
jamais, Lucien? D'abord des yeux comme les vôtres ne pourraient pas, ne
sauraient pas mentir!... Dites-moi tout ce que vous pensez!... Lucien?
Lucien! Où es-tu?

Il lui prit la main, la baisa longuement, au poignet, en murmurant:
«Présent!» et, dans un souffle il modula:--«Je vous aime!...» Mais il
pensait aussi: «Elle est assommante avec sa manie de sincérité!... Ça
promet de l'agrément, pour l'avenir... J'ai peut-être eu tort de n'être
pas plus franc avec elle... J'aurais dû tout lui avouer, pour Cléo! Ou,
au moins, prier son père de lui dire, en partie, la vérité... Maintenant
il est trop tard...»

«Je vous aime!» A l'incantation des mots magiques, Monique revivait
l'heure inoubliable: tous deux seuls, par hasard, dans l'appartement
qu'ils habiteraient bientôt, et qu'elle prenait tant de plaisir à
installer... Elle n'avait qu'un désir, mais n'osait le formuler: que
l'occasion se renouvelât!... A petites phrases, sans rien deviner du
chemin qu'il suivait en sens inverse, elle récapitulait, allant
au-devant de tout ce qui jour à jour achevait de les réunir, leurs
courses, leurs rendez-vous... Ce soir, sa visite quotidienne... Demain,
à cinq heures, le fourreur; ensuite un coup d'oeil au mobilier Empire
signalé par Pierre des Souzaies; et puis le thé au Ritz... Elle eut une
moue:

--Quel dommage que vous ayez été forcé d'engager votre soirée! Ç'aurait
été si gentil de dîner avec nous, et, après le théâtre, de réveillonner
ensemble. Je vous garderai tout de même votre place... Vous savez, Loge
27... Alex Marly, dans Ménélas.

--Je ferai l'impossible pour me dégager. Mais, je vous assure, l'affaire
est d'importance.

... Oui, la licence de sa nouvelle voiture, la vente à enlever, avec ces
Belges venus exprès d'Anvers... Ils se décideraient plus facilement,
dans l'atmosphère agréable du souper... Il lui avait dit tout cela, et
elle l'admettait, comme une des nécessités ennuyeuses du métier.

--L'an prochain, par exemple! spécifia-t-elle, en levant un doigt
menaçant... on ne se quittera plus!

Elle se voyait, après l'ivresse des jours nuptiaux, communiant jusque
dans le quotidien labeur. Ils partageraient tout, soucis aussi bien que
plaisirs.

--Juré?

--Parbleu!

Lucien Vigneret, à trente-cinq ans, abordait le mariage comme on entre
au port, après une traversée orageuse. Avec la certitude d'être aimé, il
goûtait d'avance le calme de l'esprit, dans la satisfaction des sens. Il
chaussait la perspective de cette stabilité comme une tiédeur de
pantoufles. Il ne songeait qu'à son bonheur.

Celui de Monique? Il se persuadait de l'assurer, en se jouant. De la
tendresse, des prévenances et, bientôt, l'absorbante présence des
enfants... Absorbante, pour la mère. Car, des enfants mêmes, il ne se
souciait guère, ayant déjà, de par le monde, une fillette abandonnée...
Responsabilité qui ne pesait pas plus, au cent à l'heure de sa
conscience, que son dernier chien écrasé. Son grand tourment, à l'heure
actuelle, était la rupture inévitable, au moins en apparence, avec sa
maîtresse, Cléo, modiste...

Une jeune femme qu'il avait, jeune fille, débauchée, puis établie, et
qui comptait bien l'épouser, un jour. Nature emportée, jalouse,--tout à
fait le caractère de Monique! Mais, plus que la franchise et la
spontanéité de celle-ci,--engluables, estimait-il, surtout depuis qu'il
l'avait conquise sans réserve,--il craignait de la part de l'autre, à la
mairie, quelque éclat. Comment l'éviter? En endormant ses soupçons,
jusqu'à la fin... D'ici là il serait maître, brevet en poche, de
l'affaire Lerbier. Ensuite on verrait! Quitte à atteler discrètement à
deux, s'il le fallait, pour commencer...

Lucien Vigneret, calculateur avisé, escomptait le gros coup, dans cette
association avec son futur beau-père. Pacte conclu en principe, et dont
Monique était, à son insu, l'enjeu.

Atteinte par la crise générale des affaires, l'usine Lerbier, sous sa
surface brillante, chancelait. Ce qui restait des bénéfices de guerre
avait fondu, à la poursuite de l'invention nouvelle. Lucien n'en jugeait
pas moins gagner une magnifique partie, en donnant _quitus_, au contrat,
des cinq cent mille francs, non versés, de la dot de Monique, et en
n'apportant à la Société Lerbier-Vigneret que cinq cent mille francs
d'argent frais. La transformation de l'azote, diligemment exploitée,
était de l'or en barres.

D'où sa mauvaise humeur mal dissimulée, devant la générosité inquiétante
de John White, commanditaire possible. Après le mariage, tant qu'il
voudrait!... La fille, jusque-là, avait aux yeux de Vigneret toute la
valeur, mais rien que la valeur du brevet. Il n'était, raisonnant de la
sorte, ni meilleur ni pire que la plupart des hommes.

Il allait dire au revoir à Monique quand celle-ci, d'une supplication
spontanée, le retint.

--Maman va venir. Restez!... Vous nous accompagnerez.

Dans sa ferveur ingénue elle jouissait de l'instant précaire, comme une
religieuse, de l'éternité. Lucien, avec sa mine décidée, sa maigreur
musclée, ses yeux de jais, ne l'emportait-il pas, sur tous! Les plus
beaux, à côté de lui!... Même Sacha Volant, l'ancien aviateur devenu
champion de courses automobiles, même Antinoüs, _alias_ Max de Laume, le
critique littéraire de la Nouvelle Anthologie Française, pâlissaient.

Justement, elle les aperçut, empressés autour de Ginette. Mlle Morin
inspecta, méprisante, l'éventaire de Monique. Bien que la fin de la
vente approchât, il était encore plus qu'à demi garni!... Et montrant
devant elle place vide:

--Hein! ça te dégote! Moi, je n'ai plus rien à vendre.

--Si! protesta Sacha Volant.

--Non! quoi?

--Çà!

Il désigna la rose qui se fanait, à sa ceinture. Max de Laume souligna,
d'un sourire ambigu:

--Votre fleur.

Ginette riposta:

--Trop cher pour vous, mes petits amis!

Ils s'exclamèrent:

--Par exemple!... A combien?... Fixez un prix!

--Je ne sais pas! Vingt-cinq louis?... c'est trop?

--C'est pour rien, assura galamment Sacha Volant. Je dis trente... Et
mieux vaut!

--Quarante! lâcha Max de Laume.

--Cinquante!

Mlle Morin jugea l'équivoque, sinon l'enchère, suffisante, et détachant
la rose que déjà s'apprêtait à saisir Sacha Volant, elle la tendit à
Mercoeur, qui à point nommé, venait de réapparaître.

--Adjugé, messieurs! fit-elle avec une grimace moqueuse. Je ne la vends
pas. Je la donne.

Dans les grands salons où la foule était moins dense et où la rumeur
s'atténuait, la vente de charité s'achevait en réceptions particulières.
A l'orchestre de la Garde Républicaine avait succédé le fameux jazz-band
de Tom Frick. Des _fox-trotts_ et des _shimmys_ se trémoussaient, entre
les tables, dans la grande salle du buffet. Autour des comptoirs, où les
groupes s'étaient formés au rappel des sympathies, les éclats de rire et
les voix résonnaient, plus haut. On eût dit, après la bousculade de
l'après-midi, l'entrain d'une fête choisie, où l'élite mondaine serrait
les rangs. Les cinq à six cents figurants de toutes les sacristies et de
toutes les générales étaient là. On se retrouvait, entre soi.

--Votre mère n'arrive pas, dit Vigneret. Six heures! Il faut que je me
sauve. Une affaire indispensable.

Le rendez-vous avec Cléo, chez elle, à six heures et quart! Il n'avait
que le temps.

--Alors, fit-elle en soupirant, à ce soir! Ne venez pas trop tard.

--Neuf heures et demie, comme d'habitude...

Il s'éloignait, sous le tendre regard. Quand il eut disparu, Monique
éprouva la sensation d'un isolement brusque. Que faisait-elle, dans
cette foire de toutes les vanités et de toutes les corruptions?

Le luxe et la sottise qui paradaient là, sous ces lambris
gouvernementaux,--tandis que s'additionnaient tapageusement les
recettes, proclamées par chacune, à coups de grosses caisses,--lui
soulevaient le coeur. L'étiquette dorée: «Au profit des Mutilés
Français» ne parvenait pas à recouvrir, dans sa mémoire et dans sa
sensibilité, l'atroce vision du grand Hospice de Boisfleury...

Si familiarisée qu'elle eût été, naguère, avec la souffrance et les
hôpitaux, ce spectacle-là: ces cloportes humains se traînant ou
sautillant sur leurs béquilles, les troncs manoeuvrant sur roulettes,
les grands blessés de la face,--tous ces débris d'hommes qui avaient été
de l'intelligence, de l'espoir, de l'amour, et n'avaient plus que des
moignons informes, des visages en bouillie, des yeux blancs et des
bouches tordues,--c'était un souvenir insupportable! Il la pourchassait
d'une indicible horreur. Crime de la guerre, tache de sanie que tout
l'or du monde, toute la pitié de la terre n'effaceraient jamais, au
front sanglant de l'humanité!...

Le rire aigu de Ginette Morin s'éleva. Monique, en même temps, venait
d'apercevoir sa mère. Elle se hâta, à sa rencontre. Mme Lerbier,
épanouie dans ses fourrures, avançait nonchalamment.

--Partons vite!

--Qu'est-ce que tu as?

--La nausée.

Mme Lerbier s'apitoya:

--Ce n'est pas étonnant, avec cette chaleur... Voyons! Tu attendras bien
que je fasse un petit tour?...

Et, comme elle étouffait, elle écarta son étole de zibeline. Le collier
de perles parut, sur le cou gras.




III


--C'est assommant, dit Mme Lerbier, en descendant le large degré du
ministère. Ton père a gardé l'auto... Lucien, puisqu'il ne nous ramenait
pas, aurait bien pu penser à te renvoyer la sienne.

--Bah! nous trouverons un taxi!

--J'ai horreur de ces machins-là. C'est sale et on y risque la mort,
toutes les deux minutes...

--Et à pied donc!

Elle rit. Sa mère la regarda de travers.

--En tout cas, si les taxis te dégoûtent, maman, il y a le tram, de
l'autre côté du pont.

--Comme c'est spirituel!

Monique savait pourtant son horreur des moyens de transport
démocratiques: promiscuité, lenteur... Ça sentait mauvais, et ça n'en
finissait pas! Elle haussa les épaules:

--Tu m'avoueras qu'une bonne limousine...

--Evidemment!... Cent mille francs de rente valent mieux que cinquante,
cinquante que vingt-cinq, et ainsi de suite... Mais tu sais, l'auto!
Même si Lucien n'en avait pas, j'aurais autant de plaisir à l'épouser.

Mme Lerbier railla:

--Une chaumière et un coeur! Tu es idéaliste et tu es jeune. Je
t'attends quand tu auras une fille à marier...

Elle gémit:

--Appelle celui-là... Appelle-le donc! Hep! Chauffeur...

Dédaigneusement, l'homme vêtu d'une peau de bête passait, sans répondre.

--Brute, va!... Bolchevik!

Elle prit sa fille à témoin:

--Voilà où ça nous mène, ton socialisme!

Elle contemplait avec désespoir le quai balayé par la bise aigre, quand,
répondant à l'appel d'un crieur, un coupé somptueux se rangea, le long
du trottoir, à leur hauteur. En même temps Michelle Jacquet, qui sortait
derrière elles, hélait:

--Madame! Madame! Voulez-vous que je vous reconduise?

--Comment, s'exclama Mme Lerbier, vous êtes seule?

--Mme Bardinot, à qui ma sainte mère m'avait confiée, s'est fait enlever
par Léo.

Mme Lerbier ne put s'empêcher de dire:

--Naturellement!

--Oh! observa Michelle, tandis qu'elle s'installait en lapin, je crois
que ça ne va plus. Léo fait de l'oeil à Ginette... Pour le punir, on
pourrait bien lui donner un successeur... S'pas, Monique?

--Je n'ai rien remarqué.

--Elle n'a que son Lucien dans l'oeil!... Moi, mon fiancé, ça ne me gêne
pas, pour voir! Le marquisat d'Entraygues n'en jette qu'aux yeux de la
mère Jacquet! Au prix de ma dot, elle aurait aussi bien pu avoir un
duc!...

Mme Lerbier gloussa, scandalisée:

--Oh! Michelle! Si votre excellente mère vous entendait parler ainsi
d'elle et de son futur gendre...

--Les oreilles lui en tomberaient.

--Les jeunes filles d'aujourd'hui ne respectent plus rien! Au fait,
pourquoi n'avons-nous pas eu le plaisir de la rencontrer aujourd'hui?

--Son jeudi, tiens!

Michelle fuyait, autant qu'elle le pouvait, cette solennité. Réunion
pour vieux et jeunes messieurs, en mal de quémander ou en démangeaison
de se produire... On s'y montrait aussi diverses nuances de
bas-bleus,--Mme Jacquet, auteur d'un petit livre de Maximes, faisant
partie de la société George Sand. (Prix littéraire de 15 000 francs.)

Mme Lerbier répéta, avec componction:

--Son jeudi, c'est vrai.

Autant elle prisait peu, tout en la cajolant, Mme Bardinot, autant elle
révérait la richissime Mme Jacquet. C'était une ancienne danseuse qui,
des maisons de passe, avait finalement extrait, avec ses célèbres
colliers de perles et son hôtel de l'avenue du Bois, un mari
ambassadeur. Il était mort gâteux pendant la guerre et elle en portait
avec majesté le demi-deuil, comme du père officiel de Michelle, endossée
avec le reste. Par son salon bien pensant, où fréquentaient à la fois le
Nonce et le Président du Sénat, Mme Jacquet était devenue puissance.
Elle faisait des académiciens et défaisait des ministères.

Tandis que Monique, claquemurée dans sa songerie, répondait par
monosyllabes aux potins dont Michelle griffait les petites amies, Mme
Lerbier se laissait bercer, indolemment. Excellente voiture, après les
rendez-vous fatigants de l'après-midi... Exposition des portraits
anglais,--la cohue, on ne voyait rien!... Puis le nouveau Thé-Dansant de
la rue Daunou,--pas une table libre!... Et de cinq à six, pour
l'achever, le divan de Roger...

Un frisson la parcourut, de la nuque au creux du dos. Elle sourit
mystérieusement à l'étroite glace qui lui renvoyait, au-dessus du
nécessaire de cristal et d'or, son visage plein. Les rides, sous le
maquillage adroit et les massages sévères, n'y marquaient pas plus que
les baisers dont tout à l'heure...

Uniquement préoccupée de sa personne, Mme Lerbier n'avait, à cinquante
ans, qu'un but. En paraître trente. C'est ainsi que, ménagère distraite,
elle présidait avec détachement au coulage de sa maison, satisfaite
pourvu que, chaque mois, l'argent rentrât. Son mari, et ce qu'il pouvait
faire ou penser? Cela n'existait pas plus pour elle que l'être secret de
sa fille. En dépit, ou à cause de son égoïsme souriant, elle n'en était
pas moins, au dire général, la belle, la bonne Mme Lerbier. Même, grâce
à son art de ne paraître vivre que pour les autres, et à l'adresse de sa
tenue, la médisance l'épargnait.

--Au revoir, ma cocotte, à demain! dit Michelle en embrassant Monique.
On se retrouve au théâtre?... Au revoir, madame.

--Mes amitiés à votre mère.

--Soyez tranquille! Elle aura le sourire quand elle saura qu'on est
revenues ensemble. Elle vous gobe.

Mme Lerbier s'en rengorgeait encore, en passant devant son concierge
galonné, qui saluait bas. Ces témoignages de la considération sociale,
des premiers aux derniers échelons, lui semblaient aussi nécessaires que
l'air respirable. Elle ne concevait pas qu'il pût y avoir d'autre
atmosphère que celle des préjugés, desquels et pour lesquels elle
vivait...

L'ascenseur stoppa. La porte de l'appartement en même temps s'ouvrit.
C'était tante Sylvestre qui venait de rentrer, prudemment, par
l'escalier, et qui les avait entendues.

--Tu vois, plaisanta Mme Lerbier, en apercevant sa soeur... Nous ne
sommes pas mortes!

La vieille fille gardait, de sa réclusion provinciale, deux peurs: celle
de ces cages, suspendues avec leurs jeux de boutons ou leur va-et-vient
de cordes,--et celle des carrefours à traverser, au milieu des autobus.

--Votre Paris, déclara-t-elle, c'est un affoloir!

Elle tapota la main de Monique, qui, après l'avoir embrassée, lui
demandait: «Tu t'es amusée, au moins, au Français?» Tante Sylvestre, à
chaque voyage, se payait régulièrement une représentation classique:

--Il n'y a que cela qui manque, à Hyères... Sinon, ce serait le paradis
terrestre. Avoue!

--J'avoue.

Monique baisa, à nouveau, la vieille face parcheminée. Bien plus que de
sa mère, elle se sentait fille de cette brave femme. Hyères! Oui...
L'harmonieux passé se leva, dans sa mémoire reconnaissante. Sa chambre
d'écolière... la classe ouverte sur le bleu... Et le jardin, et la
grande roche! Belvédère d'où elle avait cru découvrir le monde!...

--Tiens, dit tante Sylvestre, regarde, mon petit chou. Tu as des
lettres...

Monique prit, sur le plateau de laque, tout un paquet d'enveloppes, y
jeta un coup d'oeil.

--Ce n'est rien. Toujours les prospectus!

Elle s'amusait des suscriptions où le «Madame
Vigneret»--déjà!--voisinait avec son nom de jeune fille, diversement
écorché. Offres de toutes sortes, depuis la carte de visite des agences
de renseignements (Discrétion, Célérité) jusqu'aux voeux des femmes de
la Halle et aux réclames de soutien-gorge...

--Tu ne trouves pas ça indécent, toi, cette publicité? Dis, tante! Les
jeunes mariés, je trouve qu'on devrait les laisser tranquilles. Ça ne
regarde qu'eux, après tout, cette cérémonie! Viens! On bavardera,
pendant que je me rhabille. Ça me fait du bien de pouvoir parler à coeur
ouvert... Il me semble que je me débarbouille!...

Elle achevait de passer une robe du soir,--une de ces amples tuniques
qui se drapent d'elles-mêmes, en plis souples, sur la ligne du corps.

--J'aime ça! dit-elle. Ce qu'on est à l'aise! On se croirait nue, et
c'est aussi chaste qu'une robe grecque. Tu te rappelles, la Diane
archaïque, au musée de Marseille!

--Avec la stola tombant jusqu'aux pieds? Oui.

Prise d'un besoin d'exubérance, Monique avait saisi par la taille sa
tante abasourdie, et esquissant une danse, elle se mit à chanter:

    «Nous n'irons plus au bois!
    Les lauriers sont coupés!
    La belle que voilà
    Ira les ramasser...
    Entrez dans la danse!
    Voyez comme on danse!
    Sautez! Dansez! Embrassez
    Celle que vous voudrez!»

Alors elle éclata de rire et coup sur coup baisa, au bout du nez et au
menton, la bonne vieille qui se laissait faire, avec un bon regard...

--Ouf! dit tante Sylvestre, en se rasseyant.

Maintenant, les bras levés, sur lesquels la manche longue avait glissé,
découvrant l'aisselle dorée, Monique refaisait son chignon. Elle
semblait, avec sa jeune poitrine aux seins dressés, une statuette de
Victoire, à la proue de son destin.

--As-tu vu qu'il y avait une lettre, sous les imprimés? demanda tante
Sylvestre.

Et la retournant:

--Elle a un drôle d'aspect...

--Non, montre!...

L'enveloppe grasse, en papier bulle, l'écriture renversée... Cela
sentait l'anonyme... Monique, d'un air dégoûté, ouvrit:

--Eh bien! s'écria tante Sylvestre, devant le visage étonné, puis rouge
d'indignation.

--Oh! lis!...

--Je n'ai pas mes lunettes. Va, j'écoute.

Avec une voix de mépris, qui au fur et à mesure se nuançait d'une
inquiétude involontaire, Monique relisait:

  «Mademoiselle,

  «C'est triste de panser qu'on trompe une jeune fille comme vous.
  L'homme que vous allez épouser ne vous aime pas, il fait une
  affaire... Vous n'êtes pas la première. Il en a déjà d'autres sur la
  conscience! Si vous ne me croyez pas, renseignez-vous chez Mme Lureau,
  192, rue de Vaugirard. C'est la mère de la personne qu'il a séduite,
  et abandonnée, après qu'elle y a donné une petite fille... Aujourd'hui
  il a encore une maîtresse. Cléo, elle s'apèle. Il va la voir tous les
  jours. Elle ne sait rien et ils s'aiment bien. Je crois devoir vous
  avertir.

  «Une femme qui vous plaint...»

D'un geste vif, elle déchira la dénonciation en menus morceaux.

--Au feu, c'est tout ce que ça vaut!

--Faut-il qu'il y ait de vilaines âmes! murmura tante Sylvestre.
Qu'est-ce que la méchanceté ne va pas inventer!

Cependant la précision du premier renseignement,--nom, adresse,--la
préoccupait. Cela valait peut-être tout de même la peine d'être vérifié?
Elle se promit de le faire, sans en inquiéter Monique à l'avance...

Mais, devinant son projet, celle-ci se fâcha:

--Non! non!... nous ne ferons pas à Lucien l'injure d'un tel soupçon! Il
m'a dit qu'il n'avait eu dans sa vie de jeune homme rien de sérieux...
Le supposer un seul instant capable d'une action pareille, ce serait me
diminuer moi-même!... Et quant à la nommée Cléo...

Elle sourit. Son père, après Lucien, ne lui avait-il pas affirmé que
c'était de l'histoire ancienne? Un caprice fini, avant que leur amour
commençât...

Le dîner fut des plus gais. Aux plaisanteries de la tante, Monique
faisait chorus avec tant d'outrance que Mme Lerbier parfois la
regardait, à la dérobée. La nervosité de sa fille lui paraissait, ce
soir, plus trépidante que de coutume.

--Monique! fit-elle, en lui montrant le dos de la femme de chambre qu'un
fou rire secouait. Sur la desserte, le plat de foie gras au porto en
tinta.

Mais Monique était lancée:

--Dis donc, papa, sais-tu comment Ponette a baptisé Léo? Le _mec plus
ultra_!

M. Lerbier dressa sa petite tête de casoar.

--Non?

--Michelle l'a entendu, voyons!

Tante Sylvestre s'enquit:

--Qui est-ce, Ponette?

--Madame Bardinot.

--Et pourquoi Ponette?

--Dérivé de Paillette... Parce que facile à monter.

Mme Lerbier, cette fois, crut bon de se fâcher, pour l'office.

--C'est effrayant comme tu es mal élevée!

--Attrape, tante! Si tu ne m'avais pas habituée à dire la vérité!

--Pardon! ta mère a raison. Même pour la vérité, il y a la manière.

Mme Lerbier renchérit:

--Surtout pour la vérité. D'abord qu'est-ce que c'est que ça, la vérité?

--Ce que je crois vrai, trancha Monique.

--Et voilà! Elle a le monopole!... Qu'en dis-tu, la maîtresse d'école?

Tante Sylvestre approuva sa soeur.

--C'est qu'aussi, concéda Monique, moins comme excuse que comme
explication, ce milieu me dégoûte! Heureusement que Lucien ne ressemble
pas plus à ces pantins, que moi à ces poupées.

Elle quêta, d'un regard, l'approbation de sa tante.

--Il faut que tu saches cependant, dit Mme Lerbier décidée à avoir le
dernier mot, qu'avec tes façons de parler et d'agir au gré de tes seules
inspirations, tu passes pour une toquée. Au fond, tu es un garçon
manqué! Regarde tes amies, Ginette ou Michelle. Voilà de vraies jeunes
filles. Michelle surtout!

Monique reposa son verre. Elle avait failli s'étrangler. Et profitant de
ce que la femme de chambre sortait:

--Leur mari n'en aura pas l'étrenne!

Mme Lerbier gloussa, scandalisée. Elle eût voulu que Monique, tout en
n'étant pas absolument une oie blanche, gardât jusqu'au mariage cette
ignorance décente que discrètement la mère, à la veille du grand soir,
éclaire... Mais, sous prétexte d'éducation scientifique, cette franchise
qui ne reculait devant rien, même pas, au besoin, devant l'appellation,
par leur nom, des organes les plus secrets!... Non!... Quoi qu'en pensât
tante Sylvestre, certains chapitres de l'histoire naturelle devaient
pour les jeunes filles se borner au règne végétal. Aux précisions
anatomiques Mme Lerbier préférait, «en dépit de son pseudo-danger»,
l'ombre dormante, la pudeur,--c'est cela!--«la pudeur du mystère!» La
pudeur, quand elle avait lâché ce grand mot, elle avait tout dit.

--Tu me fais bien souffrir, murmura-t-elle.

--Il faut en prendre ton parti, maman. Depuis la guerre nous sommes
toutes devenues, plus ou moins, des garçonnes!

M. Lerbier, sur ces matières, s'abstenait d'intervenir. Il avait résolu
le problème sexuel et sentimental, dans la famille, en faisant existence
à part. Ensuite, et surtout, l'inventeur n'avait qu'une idée: doubler le
cap de l'imminente faillite, et, pour cela, conclure le mariage, sans
retard.

En attendant, nécessité d'apprendre enfin à sa fille l'accord dont elle
faisait les frais. Comment le prendrait-elle? Elle comptait sur la dot
promise pour contribuer aux charges du ménage, pour subvenir, au moins,
à ses dépenses personnelles... M. Lerbier, à cette idée, baissait la
tête. Cependant, comme on passait au salon, il redressa sa huppe. Sa
femme contait la libéralité de John White... Il exigea tous les détails.

--Eh! eh! fit-il. Je vais écrire à ce mécène pour le remercier et
l'inviter à visiter l'usine! On pourrait même l'avoir à déjeuner, ce
jour-là?

Il envisageait une perspective dorée: N'obtiendrait-il pas davantage de
Vigneret, en lui opposant White, et réciproquement? Sans compter qu'en
s'adjoignant ensuite Ransom et Plombino... Il se frotta les mains.
C'était à examiner! Il oubliait que, carte déjà filée dans la partie,
l'amour de Monique s'était pris au jeu. Y eût-il pensé qu'il ne s'en fût
pas soucié davantage. Sa douceur, en affaires, devenait féroce.

--Mardi, qu'en dis-tu, ma bonne? On pourrait inviter aussi Plombino et
Ransom, avec le Ministre de l'Agriculture...

Monique s'écria:

--Et Lucien!... Qu'est-ce que tu en fais? S'il s'agit de ta
découverte...

--Lucien aussi, naturellement!

Elle profita de ce qu'il allumait un cigare, pendant que les femmes
s'installaient à leur table de bezigue. Et lâchant enfin, malgré elle,
la préoccupation qui la tourmentait:

--Dis donc, papa! A propos de Lucien, j'ai reçu ce soir une drôle de
lettre... Une lettre anonyme.

Mme Lerbier se retourna:

--C'est classique! Et qu'est-ce qu'elle raconte?

Monique résuma, sans quitter son père du regard. Elle avait, tout en
parlant, la gorge serrée. M. Lerbier leva les bras au ciel, mais sans
répondre.

--Enfin, papa, si l'accusation était vraie, s'il y avait réellement, rue
de Vaugirard, une Mlle Lureau?

Il déclara, avec une conviction à demi-sincère:

--Tu penses bien que je le saurais! On ne donne pas sa fille à quelqu'un
sans s'être entouré de tous les renseignements...

Elle respira.

--J'en étais sûre! C'est comme pour cette Cléo, n'est-ce pas?

M. Lerbier ne s'avançait que prudemment, sentant le terrain dangereux.
Il affirma:

--Tu penses bien qu'un homme, à trente-cinq ans, n'a pas toujours vécu
comme un ermite!... Je ne dis pas que ton fiancé n'ait pu avoir, comme
les autres, de petites aventures... Oh! sans importance! Tout cela est
fini, enterré, avec sa vie de garçon...

--Il y a encore quelque chose qui me tracasse. Cette lettre prétend que
Lucien, en m'épousant, fait une affaire... Je ne vois pas laquelle?

M. Lerbier se gratta la tête. Le moment difficile était venu.

--Une affaire? Oh! Dieu non... Je puis t'affirmer qu'à ce point de vue
il montre beaucoup d'élégance, de désintéressement même. Ecoute, ma
chérie. Il faut que je te fasse un aveu. Aussi bien comptais-je te
mettre au courant, ces jours-ci, puisqu'il faut que nous soyons tous
d'accord, avant la signature de ton contrat. Tu me fournis l'occasion...
Voilà: Tu sais qu'avant d'être mon gendre, Lucien doit devenir mon
associé. Tu sais d'autre part la valeur de mon invention... Je ne te
parle pas de ma vie consacrée à cette recherche, de la somme d'efforts
que cela représente... D'efforts, et aussi, malheureusement de
tribulations!... J'ai dû, pour parvenir au but, dépenser beaucoup,
beaucoup d'argent, engager plus de la moitié de notre capital. Et s'il
me fallait en ce moment mobiliser l'argent de ta dot, comme j'espérais
pouvoir le faire, je serais gêné, très gêné...

--Oh! père, pourquoi ne me l'as-tu pas dit?

--Cela me peinait. C'est alors que ton fiancé, sachant mes embarras, m'a
spontanément offert pour sa part, et malgré la violence de la crise
industrielle que nous traversons tous, de renoncer au versement de ces
cinq cent mille francs... pourvu, naturellement, que tu y consentes...

--Bien sûr, père, voyons!

--... et à m'en laisser la disposition.

Elle l'embrassa.

--C'est trop juste!... Pourquoi ne m'en a-t-il pas parlé?

--Il préférait que je le fasse moi-même. Tu comprends: cela me
sauverait! Nous serions du coup à même de voir venir, sur le velours,
les autres propositions qui se dessinent: White, Ransom, Plombino...
Bien entendu, ce n'est qu'un prêt que tu me fais! Et pas à fonds perdus,
sois-en sûre! L'avenir est magnifique, magnifique!... Tu vois, mon
petit, qu'en consentant à te prendre telle que tu es, en ce moment,
c'est-à-dire sans le sou, Lucien se conduit... comme j'étais certain que
tu le ferais... Il agit vis-à-vis de moi en fils. Et vis-à-vis de toi...
Tu te rends compte? Pas une femme, plus que toi, ne pourra se vanter
d'avoir été épousée par amour!

Monique, après l'élan du premier mouvement, réfléchissait. Déception de
son indépendance matérielle, évanouie avec la proposition de Lucien?
Attendrissement, regret aussi, dans sa fierté native, d'être épousée
sans qu'elle apportât autre chose que l'aide de sa bonne volonté, sa
soif ardente de travail?... Elle était touchée, surtout, par la
délicatesse du sentiment, par la discrétion aussi du geste...

--C'est gentil de sa part, hein, maman? dit-elle.

Tante Sylvestre, qui avait écouté attentivement, demanda:

--Puis-je placer mon mot? Je suis sûre que je vais me faire attraper par
tout le monde! Tant pis. Je dis ce que je pense. Est-ce que ce n'est pas
un million que M. Vigneret devait souscrire, dans votre constitution de
société?

M. Lerbier fronça le sourcil:

--Oui. Pourquoi?...

--Alors, en renonçant à cinq cent mille francs qui ne lui appartiennent
pas (puisque Monique se marie sous le régime de la séparation de biens),
c'est autant de moins qu'il débourse personnellement?

--Evidemment!

--C'est tout ce que je voulais savoir...

--Qu'est-ce que tu insinues? s'écria Mme Lerbier.

--Rien. Rien... Je constate seulement que l'opération est bonne, en ce
temps de crise, pour tout le monde!

--Comment cela? dit Monique.

--Pour ton père, que ça arrange... Pour ton fiancé, qui tout en
s'associant à moitié prix, fait le généreux à tes dépens! Pour toi,
enfin, puisque, tondue, tu dis _amen_...

Monique éclata de rire.

--Tante a un peu raison! Au fond, père, dans tous vos calculs, vous ne
vous êtes pas plus souciés de moi, ni l'un ni l'autre, que d'un zéro!
C'est vexant!

Mais elle était si heureuse d'avoir quelque sacrifice à consentir à ceux
qu'elle aimait,--sacrifice d'argent à l'un, d'amour-propre à
l'autre,--que toute préoccupation égoïste s'effaçait. La joie de donner
l'enivrait autant que celle de recevoir. Elle avait hâte que Lucien
arrivât, pour le remercier, en le taquinant. Comme il se faisait
attendre!

La pendule sonna dix heures.

--Il est en retard!

Et en même temps, elle tressaillit:

--Le voilà!

Avant que personne n'eût entendu, elle percevait la magnétique présence.
L'approche cheminait en elle... Le timbre de l'antichambre, enfin.

--Qu'est-ce que je disais!

Elle alla ouvrir la porte du salon, prit son fiancé par la main.

--Entrez, monsieur! C'est du joli...

Il questionna, vaguement inquiet.

--Pas d'excuses! D'abord vous êtes en retard. Ensuite, monsieur mon mari
se permet de disposer de moi comme d'une simple marchandise!... Vous me
comptez déjà pour rien, monsieur?... Et si je veux ma dot, moi?

Il perçut, sous la moquerie du reproche, la soumission heureuse.
Aussitôt, il s'épanouit. Cela irait tout seul!... Restait cette sacrée
Cléo... Autre paire de manches!... Il cacha son inquiétude, à force de
démonstrations tendres.

Monique, sans restriction, s'abandonnait au délice d'aimer et d'admirer.
Lucien à ses yeux était toutes les beautés, et toutes les vertus. Elle
le vêtait du prisme de ses rêves. Nature confiante, de prime-saut, et
qui s'élançait au-delà des communes mesures, quitte à se ressaisir, avec
autant de violence dans le recul que dans le bond...

Tandis que M. Lerbier, feignant intérêt au bezigue, s'asseyait entre sa
femme et tante Sylvestre, Monique et Lucien gagnaient comme de coutume
le petit salon, où chaque soir ils s'isolaient.

Ils s'assirent côte à côte sur le grand canapé,--sanctuaire des bonnes
heures, dans l'intimité des causeries... Fulgurantes minutes aussi des
premiers baisers, où de toute l'âme, avant le don définitif, elle
s'était offerte!...

Monique saisit les mains de Lucien, et jusqu'au fond des yeux le
regarda:

--Mon dieu, j'ai une prière à vous faire.

--Accordé d'avance.

--Ne riez pas, c'est grave.

--Allez-y!

--De ne jamais, jamais me mentir!

Il flaira le danger et prit l'offensive:

--Toujours votre marotte! Savez-vous qu'elle est désobligeante?

--Pardonnez-moi, Lucien. J'ai mis en vous, religieusement, toute mon
espérance. Je souffrirais tant, si elle devait être déçue... Pour moi,
je vous l'ai dit, il n'y a au monde qu'une chose impardonnable, entre un
homme et une femme qui s'aiment. C'est le mensonge... La tromperie!...
Et quand je dis tromperie, entendez-moi: on peut encore pardonner une
erreur, une faute qu'on regrette et qu'on avoue!... On ne peut pas
pardonner le mensonge! C'est cela, la vraie tromperie. Et c'est
dégradant, c'est bas...

Il acquiesça, d'un signe de tête. Il fallait jouer serré!

--Je vous demande pardon, si je suis un peu nerveuse... J'ai reçu, en
rentrant, une lettre anonyme dont je ne vous dirai rien que ceci: Je
l'ai brûlée, et je ne crois pas un mot de ce qu'elle contient.

Il fronça le sourcil. Et très calme:

--Vous avez eu tort de jeter au feu cette saleté! Il y avait peut-être
là des indices intéressants, n'eût été que pour permettre de confondre
l'auteur...

Elle se frappa le front:

--Vous croyez que c'est un homme? Comment n'y ai-je pas pensé!

Elle se reprocha d'avoir cru à une vengeance de femme, vit dans son
attitude, autant que dans l'imprévu de la suggestion, la preuve dont,
crédule, elle n'avait d'ailleurs nul souci.

Il ajouta:

--Quoiqu'on ait pu vous écrire, je n'ai pas besoin de vous jurer que
c'est faux.

Elle lui ferma la bouche:

--Je ne l'ai pas cru une seconde!

Il baisait, un à un, les doigts frémissants. Il assura, tranquillisé:

--J'en suis sûr... Puisque vous aviez ma parole! Du jour où vous m'avez
accordé votre main, je vous ai donné, en échange, un coeur fidèle.

Il baissa la voix:

--Et depuis avant-hier, ma chérie...

Il la contemplait, les yeux brillants. Elle rougit en inclinant sa tête
sur la ferme épaule. Elle frissonnait toute, au souvenir. Alors elle
leva vers lui un regard d'extase. Le désir entre eux étendit son
mirage...

Sans une arrière-pensée, sans un remords, l'homme se pencha sur la
bouche ouverte comme une fleur, et y scella le faux serment, d'un lent,
profond baiser.

Monique, les yeux clos, communiait.




IV


Tante Sylvestre, peu habituée aux encombrements de Paris, surveillait
avec inquiétude la souple vitesse de l'auto, entre l'enchevêtrement des
trams, des camions, des taxis. Le frôlement d'un autobus venait de lui
arracher un _Bou Diou_! Monique lui prit et lui serra la main.

--N'aie pas peur! Marius conduit bien.

Depuis l'explication de la veille, elle souriait à tout propos. Tandis
que Lucien achevait la nuit chez sa maîtresse, elle avait dormi avec une
insouciance d'enfant. Sa matinée n'avait été qu'un chant. Elle s'amusait
maintenant, à l'avance, de la visite qu'elles allaient faire au
professeur Vignabos.

Confortablement installée dans la voiture prêtée par Lucien,--_sa_
Vigneret!--Monique éprouvait une satisfaction à chaperonner à son tour
la bonne vieille qui l'avait élevée, et que l'âge autant que la
sédentaire province peu à peu reléguaient aux confins de l'existence...

--Tu te rappelles? dit Monique, Elisabeth Meere?... Zabeth! Je l'ai
revue, le mois dernier... Lady Springfield, avec deux beaux enfants et
un mari homme d'Etat! Elle est devenue théosophe et spirite.

Tante Sylvestre eut un haussement d'épaules:

--Quand on se rapproche de Dieu, c'est qu'on s'éloigne des hommes. Il
est vrai qu'elle ne les a jamais beaucoup aimés!

Monique sourit à la définition du nouveau mysticisme d'Elisabeth
Springfield, et par contraste, à la pensée de son jeune frère, le joli
Cecil Meere, «philanthrope», et, de surcroît, peintre amateur.

--Cecil, lui, c'est... l'inverse!

Tante Sylvestre s'indignait:

--Alors, là! C'est de la maladie, de l'aberration!... Décidément, est-ce
parce que je me fais vieille? Est-ce parce que tout y marche à l'envers,
ton Paris m'épouvante. Vive mon petit coin!... Ah! voilà la rue de
Médicis... 23... 29. Nous y sommes.

Monique se réjouissait, presque autant que sa tante, de revoir le
professeur Vignabos. Vieux garçon, l'historien célèbre, gloire du
Collège de France, et l'humble directrice de pensionnat entretenaient,
depuis le temps lointain de leurs études au Quartier Latin, une ancienne
camaraderie. Mlle Sylvestre aimait à se retremper, chaque fois qu'elle
le pouvait, dans ce milieu de saine idéologie et de libre examen.

Toutes deux montaient joyeusement les cinq étages, donnant sur le jardin
du Luxembourg.

L'escalier vétuste, la porte d'entrée à un battant, l'antichambre où
déjà chapeaux et pardessus signalaient la présence de disciples, tout
disait la modestie. Monique échangea avec sa tante un sourire entendu.
Elle préférait cette pauvreté digne à l'ostentation des plus somptueuses
demeures.

--Ah! ma bonne Sylvestre! s'écria M. Vignabos, en campant, de surprise,
son bonnet trop en arrière sur son crâne socratique. Je suis content de
vous voir! Et vous aussi, mademoiselle... Permettez que je vous
présente... M. Régis Boisselot, le romancier... M. Georges Blanchet,
professeur de philosophie à Cahors, un de mes élèves...

Et tirant sur sa barbiche, du geste machinal qui lui était familier,
comme s'il en eût extrait le fil même de son discours, il reprit
celui-ci où il l'avait laissé, après les politesses réciproques.

--J'étais en train de démontrer que le mariage, tel que nous le voyons
pratiqué par notre société bourgeoise, est un état contre nature. Vous
me pardonnerez, mesdames! La faute en est à M. Blanchet qui me
consultait sur la thèse qu'il prépare: _Du mariage et de la
polygamie_... Il sait que j'achève, précisément, le chapitre final de
mon _Histoire des Moeurs_, avant 1914... Evolution de l'idée de famille.
Nous discutions à propos de l'essai que voici...

Il désigna, sur un amas de volumes dont Monique lut, au vol, quelques
titres: _La femme et la question sexuelle_, du docteur Toulouse, _De
l'amour au mariage_, d'Ellen Key, etc.,--un livre à couverture jaune:

--_Du mariage_, par Léon Blum.

--Je l'ai lu! dit-elle. C'est plein de choses justes, ingénieuses, et
même profondes. Mais...

Elle sentit braqués sur elle les regards des trois hommes: celui de M.
Vignabos souriant, celui du romancier, hostile, celui du troisième
visiteur, enfin, ironique et poli.

--Continuez, nous vous en prions! fit M. Vignabos, avec sa fine bonté.

Et se tournant vers Georges Blanchet:

--Voilà de la documentation inattendue! Faites-en votre profit, mon ami.

Elle eut conscience de son ridicule, devant ces savants, ces
psychologues qui, ne la connaissant pas, s'armaient instinctivement,
contre son bavardage mondain, du préjugé masculin, renforcé par la
persuasion de leur supériorité. Alors, obstinément, en dépit des invites
des deux professeurs, elle se tut. Georges Blanchet perçut son embarras,
et courtoisement prit la parole:

--Le _Mais_ de mademoiselle indique les sentiments que sans être grand
clerc on peut déduire de son hésitation. Je prétendais, avec Léon Blum,
que l'humanité est, en fait, polygame. Entendez par polygamie et pour
étendre l'acception du mot, l'instinct qui fait à l'homme rechercher,
ensemble ou successivement, plusieurs femmes, de même qu'à la femme
plusieurs hommes, avant de trouver, chacun, l'être d'élection
définitive.

Monique eut un sursaut de protestation. Qu'il parlât pour lui, cet
homme, et même,--Lucien excepté,--pour la majorité de ses semblables!...
Mais prétendre que la femme... Elle se sentait humiliée d'être prise
pour une Ginette ou une Michelle quelconque! Rompue aux sports, et
d'esprit net, elle était chaste comme elle était blonde,
naturellement... Et chaste elle était restée, jusque dans l'étreinte qui
venait, avant qu'elle ne fût épouse, de la faire femme. Georges Blanchet
perçut qu'il déplaisait. Et galamment:

--Je m'empresse d'ajouter, mademoiselle, que la plupart des femmes, et
toutes les jeunes filles qui ne sont pas perverties avant que d'être
nubiles, ont au contraire un sentiment, voire un sens opposé: celui de
la monogamie. Elles ne demanderaient qu'à devenir, et à condition d'être
aimées, qu'à demeurer la femme d'un seul homme.

Elle approuva d'un signe.

--C'est justement de cette discordance séculaire entre l'idéal féminin
et la bestialité masculine qu'est née, avec l'anarchie sexuelle, cette
tendance à la polygamie, ou pour être plus exact, à la polyandrie vers
laquelle la femme à son tour évolue... Anarchie sans doute déplorable,
mais fatale. Vos conclusions sont là pour le prouver, mon cher maître.

--Je le crains, soupira M. Vignabos. Du moins tant qu'une éducation
nouvelle...

Boisselot tira une bouffée de la courte pipe de bruyère qu'avec
l'assentiment de Monique il avait gardée allumée.

Et ricanant:

--Un cautère sur une jambe de bois! L'éducation, non, mais! sans
rire?... On pouvait à la rigueur en parler avant la guerre. Depuis!

Un malaise plana: le poignant rappel des charniers et des ruines.

--Alors, interrogea Monique, intéressée par l'imprévu de cette
discussion, qu'espérer? Si l'homme, maître des privilèges, trouve que
tout est parfait dans le meilleur des mondes, que voulez-vous que fasse
l'élève?

Boisselot haussa les épaules, évasif... L'élève, pensait-il, avait
dépassé le maître! Il avait encore sur le coeur ses années de cauchemar,
au front, tandis qu'à l'arrière ces petites éveillées remuaient les
fesses... Hôpitaux, Dancings!... et, farouchement, il téta sa pipe.

Blanchet reprenait:

--Mademoiselle a raison. La polygamie, du point de vue des femmes, est
moins un instinct qu'un réflexe, une cause qu'un effet. Réflexe
désorganisateur, effet fâcheux, mais dont, en stricte justice, nous ne
sommes pas fondés à leur refuser le droit d'exercice. D'autant que, il
faut bien le reconnaître, le mariage est une chose, et l'amour,
c'est-à-dire, l'instinct sexuel, une autre... Mais je ne sais si je
puis...

--Allez-y, monsieur! fit Monique. Si je crains certaines idées, je n'ai
pas peur des mots.

Il s'inclina:

--Vouloir associer le mariage et l'amour, c'est conjuguer le feu et
l'eau, c'est unir la tempête et la rade! L'amour et le mariage peuvent
coïncider, soit! Mais rarement, et, en tout cas, pas longtemps.

--Grand merci! Et moi qui épouse, dans quinze jours, l'homme que j'aime!

--Vous serez donc, mademoiselle, de ces exceptions qui confirment la
règle. Combien de Daphnis et de Chloé finissent en ménage, dans la peau
de Philémon et de Baucis? Si peu! Ou alors après quelques traverses!

--Où voulez-vous en venir?

--A ceci: qu'il serait équitable, et prudent, de laisser mener aux
jeunes filles aussi, avant le mariage, leur vie de garçon. Elles n'en
seront que de meilleures épouses, leur gourme jetée.

Elle éclata de rire:

--Heureusement que tous les hommes ne pensent pas comme vous. Sans cela,
je resterais pour compte!

--C'est pourtant ainsi que s'accomplira l'étape vers une société plus
juste. Sans compter que nous nous serons débarrassés les uns et les
autres, chemin faisant, du monstrueux boulet de la jalousie...
Dépouiller l'amour de sa manie de possession réciproque, de son prétendu
droit de propriété éternelle, ne sera-ce pas, en définitive, tout
bénéfice? On se mariera pour finir heureusement sa vie. Et pour faire
des enfants. Cela vaudra mieux que pour faire des bêtises.

Régis Boisselot grommela:

--L'amour sans jalousie? Autant dire un corps sans âme! C'est comme
votre mariage sans amour... Une combinaison de gaz asphyxiants: deux
intérêts, et deux fatigues? Ce n'est pas cela qui embellira la société
future. Le beau mérite que de rester accouplés, quand on n'a plus de
jambes!

Monique approuva, véhémente:

--Le mariage de M. Blanchet, c'est une maison de retraite, pour éclopés!

--Pardon! mademoiselle, objecta vivement le professeur en rougissant, je
pense au contraire, en ce qui me concerne, qu'il n'y a vraiment mariage,
ou pour mieux dire union, que quand on s'aime, et tant qu'on s'aime. Ce
que je prétends seulement c'est que cette union aura plus de chances de
durée si la femme et l'homme s'y engagent en connaissance de cause. Pour
moi ce n'est pas la formalité qui compte, c'est le fond. Et l'union
libre m'agréerait autant que le mariage si nos lois y protégeaient,
comme dans celui-ci, le droit sacré des tout petits.

M. Vignabos éleva la voix:

--L'union libre est en effet, théoriquement, le plus beau des contrats.
Mais Blanchet a raison: il y a les enfants. Le mariage du moins les
garantit. L'union libre, à l'heure actuelle, les sacrifie.

Boisselot fonça, tête basse:

--Eh bien! changez vos lois, puisque le calcul au compte-gouttes des
individus est en raison inverse de celui de l'Etat. Le plus d'enfants
possible, naturellement!

Il cligna de l'oeil:

--Pour la prochaine guerre.

--Vous savez bien, jeta Blanchet, qu'en France les lois ne changent
qu'après les moeurs.

--Alors nous serons tous crevés, d'ici là!

M. Vignabos tourmenta sa barbiche:

--Et l'image de Renan, mon petit? Les vivants n'avancent que sur le pont
des morts.

Un silence s'étendit... Tante Sylvestre, la première, relança la balle:

--Ce qu'on peut objecter au système de M. Blanchet, c'est qu'il ne
résout pas, mais au contraire, qu'il complique (du moins tant que l'Etat
n'aura pas rajeuni ses codes) le problème si délicat de l'enfant. Avec
cette licence de la jeune fille, outre que nous irions droit à la
chiennerie...

--Pardon, objecta M. Vignabos, c'est la morale, ou plutôt l'immoralité
présente qui pousse, directement, à la chiennerie! S'il y avait chez la
femme moins de tendances refoulées depuis des siècles, il y aurait dans
le monde plus d'équilibre sexuel...

--Il y aurait surtout plus de naissances illégitimes, et par conséquent
de situations inextricables! Ne trouvez-vous pas qu'il y a déjà trop
d'avortements comme cela? Et en tout cas assez d'enfants naturels et
adultérins?

Georges Blanchet sourit:

--Certes, madame. Aussi pouvez-vous être persuadée que la... voyons,
comment appellerons-nous cette émancipée?... la... garçonne de demain...

--Ah! non! déclara Monique. Garçonne, je le suis un peu. Et je vous jure
que je n'ai aucune des velléités dont vous parlez!

--Oh! mademoiselle, la garçonne de demain ne ressemblera pas plus à
celle d'aujourd'hui que vous ne ressemblez à vos soeurs d'il y a vingt
ans. Songez à ce qu'il tient de révolution, et dans tous les ordres, en
l'espace d'une génération!... Eh bien! cette garçonne-là fera comme le
garçon. Elle ira un peu plus à l'école de Malthus, voilà tout. Sans
compter qu'elle n'a plus grand chose à y apprendre!... La natalité
baisse. Et pour cause! On ne verra bientôt plus, pour avoir des enfants
quand elles n'en voudront pas, que les idiotes. Et les séducteurs en
deviendront du coup moins imprévoyants, et moins mufles.

--Mais c'est la fin du monde que vous annoncez là! se récria la tante
Sylvestre, éberluée.

--Non, madame. La fin d'un certain monde, seulement. La fin des crimes
passionnels, de l'hypocrisie et des préjugés. Le retour à la nature,
dont le mariage contemporain élude et méconnaît l'ordre.

--J'espère, railla Monique, que ce n'est pas cette philosophie que vous
enseignez à vos élèves?... Comme paradoxe!

Elle se levait. Mais, entendant Régis Boisselot demander à M. Vignabos
«A propos d'instinct sexuel...» ce qu'il pensait de _l'Introduction à la
Psychanalyse_ de Freud, elle prêta l'oreille, amusée.

Tandis que le vieux maître, ayant changé sa calotte d'inclinaison,
entamait une réponse dont il ponctuait chaque phrase d'un tiraillement
de sa barbiche, elle contemplait ces trois hommes, si différents de ceux
qu'elle était accoutumée de voir.

Des trois, le plus sympathique était, sans conteste, M. Vignabos, malgré
son dos un peu bossu, ses petites jambes au pantalon trop court et
tire-bouchonné, et ce visage de marron sculpté!... Il avait, dans le
regard, un tel pétillement de clairvoyance et de bon sens, et dans le
pli des lèvres une si indulgente finesse que tout l'être en était comme
illuminé.

Quant aux autres, ce Boisselot, dont elle se souvenait avoir lu un
curieux roman, âpre et cependant émouvant: _les Coeurs sincères_,--il
avait eu beau, sur la jalousie et sur l'amour dans le mariage, dire des
choses intelligentes,--(elle les jugeait telles parce qu'elles
correspondaient à son propre sentiment),--jamais elle ne pourrait se
faire à ce manque total d'élégance. Tout en muscles, haut sur pattes,
des mains noueuses et une face ravagée aux yeux étranges ouvrant leurs
prunelles de chat sur une sclérotique jaune, le teint bilieux dans un
hérissement de barbe rousse,--Régis Boisselot donnait l'impression d'un
carnassier, tourmenté par un coeur tendre. Bonhomme curieux, avec lequel
on pouvait sympathiser.

Quant au beau parleur!... Mince, petit, distingué, un glabre visage de
jeune évêque,--celui-là, Monique n'encaissait pas son air professoral,
son affectation de sérénité sceptique. Un raseur à fuir, ce Blanchet!
Généreux? peut-être, en théorie. Mais suant l'égoïsme disert. En dépit
des idées avec lesquelles il jonglait, et qui, quoiqu'elle en eût dit,
rejoignaient souvent les siennes, elle jugeait une inconvenance, une
offense personnelle son opinion sur le sort des mariages en général, et
le sien, en particulier. Oui, elle ferait exception, quoique ce bellâtre
en pensât! Sous ses concessions oratoires, il était évident qu'il
n'avait rien deviné d'elle. De quelle sérieuse, tenace volonté, elle
saurait édifier, défendre son bonheur!...

Elle tressaillit, la voix de M. Vignabos tombait.

--En résumé, dit Boisselot, il me suffira, pour être documenté sur
Freud, de lire l'étude de Jules Romains?

--Et vous en saurez autant que moi sur la Psychanalyse, dit M. Vignabos,
ou, pour être plus clair,--acheva-t-il en se tournant vers Monique,--sur
l'analyse du contenu psychique de l'être humain. Quel pot de chambre,
mes amis! A en croire du moins Herr Professor Freud, dans sa sagesse
autrichienne, qui, d'ailleurs n'a rien inventé. Voir l'Ecole de Zurich.
En science comme en lettres, nous sommes plus d'adaptateurs que de
créateurs.

--Vous êtes toujours le même, admira tante Sylvestre. Simples, comme
tous les vrais savants.

--Ta! Ta! Ta!

Il assurait que les plus grands, s'ils ne se spécialisent, aussitôt se
dispersent, dans le champ infini de la connaissance. «On ne voit bien
que ce qu'on décompose, au bout de son microscope. Et encore!...
Bavarder _de omni re scibili_,--hier du Bergsonisme et aujourd'hui de
l'Einsteinisme,--affaire aux gens du monde et aux critiques de
pacotille!...» Cependant il était curieux des travaux des autres, se
passionnait aux recherches des jeunes, et les signalait, à tout
prétexte.

--Hein? qu'en penses-tu? demandait tante Sylvestre, dans l'escalier.

--M. Vignabos est charmant. Mais les autres...

--Tu es difficile! reprocha-t-elle, oubliant que sa vieillesse,
détachée, ne voyait pas du même regard. Georges Blanchet aussi est
charmant. Quant à Régis Boisselot, c'est un original. Avoue au moins
qu'on a passé une bonne heure? Quand on pense que pour tant d'étrangers,
et même de parisiens, il n'y a que Montmartre!

--C'est vrai. La butte leur cache le Collège de France.




V


Le rideau baissait sur le premier acte de _Méné_.

--C'est amusant, décréta Mme Lerbier, en se tournant vers sa fille.

--Peuh!

--Toi, tu as le génie de la contradiction.

Elle releva l'épaulette de sa robe qui avait glissé, découvrant la
rondeur polie.

--Une belle salle, fit M. Lerbier, promenant sa lorgnette. On voit que
c'est réveillon.

Récemment inauguré pour la représentation des opérettes internationales,
le Cosmo-Théâtre, avec son orchestre en corbeille montante et son balcon
de loges découvertes, resplendissait à pleins feux. Au gala de Noël
s'ajoutait celui d'une première C, avec Alex Marly, dans Ménélas. Les
hommes en habit. Les femmes décolletées. Ce n'était, sur la fleur
fraîche des chairs comme sur l'étal des viandes faisandées, que gouttes
de perles et rosée de diamants. Les corps les moins désirables comme les
plus harmonieux s'exhibaient de l'aisselle au creux des reins, dans
l'échancrure des robes légères. On eut dit un marché d'esclaves, sous
l'oeil expert des amateurs et des marchands. Ils calibraient d'un regard
le galbe des torses, les bras heureux d'être nus, l'offre des seins,
dans leurs niches. Le grand pavois des coiffures, du noir bleu au blond
acajou, et le rehaut des fards donnaient à l'exposition des visages,
portés beau, un apparat de masques peints. Tout cela remuait,
scintillait, caquetait, dans la chaleur épanouissant, avec le parfum
exaspéré des essences, un bestial relent d'odeur humaine.

De petits signes de la main, des inclinations s'échangeaient. Mme
Lerbier désigna, à l'orchestre, Plombino tout en tignasse, la Générale
Merlin et son mari qui, dépouillé de l'uniforme, semblait un vieil
employé de bureau, Mme Hutier avec l'ancien Ministre incroyablement
anonyme, les de Loth père et fille dont le nom prêtait à des
insinuations, calomnieuses sans doute... Cecil Meere, plongé dans son
élégante neurasthénie, en daigna sortir pour adresser à Monique un
distant salut.

--Regarde! dit Mme Lerbier, là... la loge couverte, après la colonne...
Mme Bardinot et Mme Jacquet... Michelle te dit bonjour. Qui donc est
avec elles?

L'homme se retournait. Monique sourit:

--Max de Laume.

--Antinoüs!... Qu'est-ce qu'il fait là?... La cour à Michelle?... Non!
Elle va épouser d'Entraygues... A sa mère peut-être, pour le prix George
Sand?... Non!... Il est sûr de l'avoir... A Ponette alors! Eh! Eh!... Je
vois bien Ransom, dans la loge d'Abraham de Rothschild. Mais je ne vois
pas Léo... Est-ce que notre coureuse nationale songerait réellement à
changer de cavalier?...

Elle sourit à sa méchanceté. Elle n'aimait pas, tout en la choyant,
«cette grande Juive»... Agréable oui, avec ses yeux de gazelle et son
air penché... L'habitude de plier l'échine!... Mme Lerbier jugeait
répugnantes la platitude et l'adresse inlassablement apportées par _la_
Bardinot à pousser, par tous moyens, son mari. Petit fonctionnaire aux
Finances, il avait, avec une rapidité scandaleuse, fait l'escalade du
surnumérariat au Cabinet, et du Cabinet à une sous-direction. Puis, sans
arrêt, secrétaire particulier du Ministre, directeur du personnel,
inspecteur général. Il était maintenant question qu'il quittât
l'administration de l'Etat pour celle d'une grande Banque, dont la
présidence allait devenir vacante, et dont, avec l'appui de Ransom...

«C'est effrayant,--ricanait Mme Lerbier quand on parlait, entre amies,
de «cette chère Ponette»,--le chemin qu'elle a pu faire faire à son
mari, rien qu'en se mettant à genoux!» Ou encore: «Elle a une façon de
tendre la main, à laquelle les hommes ne résistent pas...» Mais Bardinot
avait réussi. Résultat qui émoussait les pires allusions.

Mme Lerbier rappela le mot qui avait couru, lorsque Ponette avait
entendu parler, pour la première fois, d'Antinoüs... «En quoi?»...

--Elle doit être fixée, maintenant.

--Ce que tu es potinière, maman! dit Monique... Allons! je vais voir
Michelle.

--Rappelle à sa mère que je l'attends demain, avec Hélène Suze, pour
goûter au Claridge.

Monique, de son pas alerte, arpentait les couloirs, indifférente aux
coups d'oeil qui la déshabillaient. Elle avait le dégoût de ces réunions
«bien parisiennes» dont l'éclat de surface ne lui cachait pas le
cloaque... Corps à vendre, consciences à acheter!... Heureusement il y
avait encore,--comme disait Georges Blanchet, cet après-midi,--des
exceptions! Mais, elle-même, un Lucien, un Vignabos, une tante
Sylvestre, on les comptait!

Monique rit à la tête que celle-ci eût faite devant le double spectacle,
scène et salle, si elle eût écouté sa soeur qui voulait absolument
l'entraîner à _Méné_!... Quelle bonne idée la tante avait eue, en allant
passer tranquillement à Vaucresson sa nuit et sa journée de Noël, chez
Mme Ambrat...

Encore une amie du genre Vignabos! Une féministe, et militante. Mme
Ambrat, professeur au lycée de Versailles, trouvait encore le temps de
diriger, après l'avoir fondée, l'oeuvre des Enfants Recueillis. Ce qui
ne l'empêchait pas d'être, pour son mari ingénieur, une compagne
admirable... Monique les imaginait tous trois, attendant minuit, en
causant sous la lampe, pour arroser d'un verre de Vouvray (M. Ambrat
était Tourangeau) l'oie farcie et le boudin. Elle envia leur vie
d'intelligent labeur, leurs joies simples... Elle aurait
dû,--puisqu'elle ne devait pas revoir Lucien,--accompagner tante
Sylvestre, finir avec elle cette journée, qui avait été excellente.

Elle récapitula: la visite rue de Médicis; le manteau de petit-gris et
la cape de martre commandés chez le fourreur; Lucien retrouvé boulevard
Suchet pour choisir les meubles indiqués par Pierre des Souzaies (pas
mal le cartonnier et la bibliothèque!)... et puis, toujours sous le
regard lumineux de l'excellente vieille, le thé, au Ritz.

En les quittant, Lucien lui avait répété si gentiment son chagrin de ne
pas l'accompagner au théâtre et de devoir souper sans elle... Mais
aucune possibilité, décidément, les Belges lui ayant encore téléphoné le
matin même. Elle lui avait de son côté promis, si elle ne le voyait pas
avant la fin du spectacle, de rentrer directement. Si ses parents
tenaient à aller faire la fête, comme il en était question, avec Mme
Bardinot et, croyait-elle, Ransom et Plombino, eh bien! la bande irait
sans elle, voilà tout.

--On peut entrer?

--Viens vite! s'écria Michelle, en l'apercevant.

Petite, potelée et d'un blond si pâle qu'on l'eût dit décoloré,
Michelle, dans le fond de la loge, était en train de conter à Max de
Laume une histoire brûlante, à en juger par leurs regards luisants.

--Attends, fit Monique, que je salue l'ancêtre!

Mme Jacquet,--déposant en son honneur le face-à-main au travers duquel
elle passait l'assistance en revue, comme une souveraine ses
troupes.--agita gracieusement sa perruque blanche. Mme Bardinot
s'arracha, un moment, aux postillons dont la criblaient avec persistance
les galanteries édentées de Ransom. Il lui faisait sa petite visite
réglementaire. Imperturbable, elle était accoutumée, depuis des années,
à la recevoir.

«Juste rançon, se dit Monique,--tiens! un mot!--du banquier et de sa
pluie d'or...» Ransom était, avec Bardinot, le seul homme dont la
présence durât, autour de Ponette. Tous les six mois elle changeait
d'amant. Ses autres foucades, variant de la semaine au jour, ne duraient
que le temps d'en extraire ce qu'elles pouvaient rendre, en avantages
divers.

--Je ne vous demande pas de nouvelles de monsieur Bardinot. Je sais
qu'il est à la Conférence.

Ponette avait obtenu du Président du Conseil, (dont elle avait conquis,
par l'intermédiaire de Plombino, la sympathie), que son mari fît partie,
comme expert financier, de la délégation française à la vingt-septième
réunion du Conseil Suprême...

--Eh bien! mes enfants, dit Monique, en revenant au fond de la loge,
vous ne vous embêtez pas! Il n'y a qu'à regarder de Laume.

--Il est de fait! avoua-t-il...

Et montrant Cecil Meere qui exhibait à l'orchestre, avec un habit
feuille morte, son air de spleen, plus dégoûté encore qu'à l'ordinaire:

--C'est sa mine funèbre qui nous fait tordre.

Monique constata:

--Il n'a jamais été plus bas.

Ils s'esclaffèrent. Michelle triompha:

--Tu peux le dire!

Et comme Monique s'enquérait, elle recommença son récit, sans se faire
prier:

--Figure-toi que je prenais le thé cet après-midi chez la fille de Loth.
On était cinq ou six... Plus les petits jeunes habituels. Toute la
troupe enfin, excepté Ginette. Invitée, paraît-il, avec Hélène Suze, à
un concert chez Anika Gobrony. Musique de chambre, je vois ça d'ici!...
Nous avions donné rendez-vous à Cecil, en lui faisant croire qu'il
retrouverait Sacha Volant. C'est son dernier béguin... Il est venu,
naturellement. Alors, pour lui faire prendre patience, on a repris le
jeu... J'adore ça, les jeux innocents!

--Si l'on peut dire, observa Max de Laume.

--Vous voyez le mal partout! Qu'est-ce que ça a de choquant d'être sur
la sellette, les yeux bandés, les mains derrière le dos?... Il faut
deviner la personne qui s'assied sur vos genoux, et qui vous embrasse.
Voilà tout. Tant qu'on se trompe, le tour continue.

--Et alors?

--On s'est arrangé pour coller Cecil sur la sellette. Le mouchoir noué,
nous avons fait signe aux petits jeunes de rester tranquilles. Des
hommes, ça lui aurait fait trop de plaisir! Et nous avons commencé à
l'embrasser, l'une après l'autre, le mieux qu'on a pu. Simone s'était
mis de l'étoupe sous le nez, pour faire moustache. Quand par hasard il
disait le vrai nom, on criait: «C'est pas ça!» Et on s'appliquait de
nouveau... Dans le cou, sur les lèvres... A la fin, il devenait fou. On
l'a relâché! Et sais-tu ce qu'il a eu le toupet de nous dire? «Petites
garces! Vous ne m'avez pas eu...» Mais Simone--qui s'était assise sur
lui, après moi--a bien su lui répondre. D'ailleurs, rien qu'à voir ses
drôles d'yeux et son air aplati, je suis sûre aussi qu'il mentait!... On
aurait juré un de ces machins en baudruche dans lesquels on a soufflé,
et qui achèvent de se dégonfler en faisant: couic!

La sonnette de l'entr'acte tinta.

--Tenez, vous me dégoûtez! dit Monique. Au revoir.

Elle se sauvait, écoeurée. Que pouvait penser de cette inconsciente, et
d'elle-même, un homme comme Max de Laume, intelligent, qui avait fait la
guerre, et dont le métier était d'observer les moeurs, en critiquant les
lettres? Monique en était sûre, il l'englobait dans le même mépris.

A peine le dos tourné, Michelle, obligeamment, y travaillait.

--Mijaurée, va! Ce sont toujours celles-là qui en font le plus. Parce
qu'elle va se marier!... Eh bien quoi? Moi aussi.

--Vous permettez, ma chère enfant? s'excusa Ransom, qui, le ventre en
brouette, gagnait la porte... Et à tout à l'heure, au Rignon.

--Ça dépend de maman...

Son sourire d'Agnès s'acheva en un pan de langue, tirée à l'adresse du
gros homme.

--Oh! j'irai... Heureusement que vous avez accepté! dit-elle en coulant
un regard admiratif à son compagnon qui, délicatement, se tamponnait le
front... C'est vrai, on étouffe ici. Le joli mouchoir! Montrez...

Elle le respira:

--Mâtin!

Il contenait une imperceptible houppette dont elle se poudra les joues,
et le lui rendant:

--Tenez, coquette!

Mais elle se ravisa, d'un geste si brusque qu'il en demeura pantois.
Vivement, dans la poche de son pantalon, elle renfonçait le
mouchoir-prétexte, en l'accompagnant, jusqu'au bon endroit. Il ne put
s'empêcher de lui saisir la main.

--Qu'est-ce qui vous prend? demanda-t-elle, d'un air trop naïf pour
qu'il n'en perçât pas la ruse.

--Rien, murmura-t-il.

Il se rassit à côté d'elle, alléché. Le rideau se levait sur Alex Marly,
faisant une scène à Hélène plus qu'à demi-nue, et qui, pour l'amadouer,
se dénudait encore. Max de Laume donna un regard au dos graisseux de la
mère Jacquet et à celui, tentant, de Ponette. Dire que c'était pour elle
qu'il était venu! Puis, d'un coup d'oeil vers l'énigmatique Michelle,
assise à sa droite, il constata qu'elle avait les jambes croisées si
haut que les mollets et l'un des genoux s'offraient, dans leur gaine de
soie.

Alors, ayant avancé sa chaise entre celles de l'ancêtre et de Ponette,
ainsi bloquées, il feignit d'écouter, avec la plus profonde attention,
Alex Marly qui nasillait, en dansant: «_Je suis Méné, Méné... par le
bout du nez!_» Il enserrait en même temps une des fines chevilles,
captait la rondeur des mollets, puis du genou... Il s'arrêta, incertain,
puis glissa, d'un attouchement léger, plus haut que le jarret, et comme,
à ce geste précis, Michelle décroisait comme par hasard les jambes, il
suivit son chemin, lentement. Ses doigts frôlaient, après la soie
irritante, une peau si douce qu'il en eût voulu baiser la tiédeur...

Il était troublé au point que le coeur lui battait à grands coups. Nulle
résistance. Alors hardiment il froissa les linons qui s'ouvrirent,
palpa, dans son nid de mousse, le fruit mystérieux. Il comprit qu'il en
était le maître, et le caressa, savamment. Mais soudain les jambes se
resserrèrent en étau. Il lâcha prise et n'eut pas besoin de se retourner
pour s'assurer que Michelle, raidie, venait d'éprouver une aussi
complète sensation que celle qu'elle avait infligée, quelques heures
plus tôt, à Cecil Meere.

Quand enfin nue (moins le cache-sexe et une draperie qui, en travers du
corps, lui voilait un sein et le ventre), Hélène, aux applaudissements
surexcités, eut reconquis Ménélas, Max de Laume se décida à affronter
les yeux de sa partenaire. Il n'y lut que le naturel de la plus
innocente camaraderie. Rien ne s'était passé. Il eut le bon goût de ne
pas insister et se demanda seulement, avec modestie: «A quoi ou à qui
diable pouvait-elle bien penser, tout à l'heure?... A d'Entraygues
peut-être?... Grand bien lui fasse!... Il en verra de jaunes, avec cette
petite chatte vicieuse!»

Et sans remords, il se pencha sur la nuque de Ponette, où les bouclettes
brunes s'émurent, sous son souffle. Elle frissonna: «Vaudrait-il mieux
que Léo?» Elle recherchait, avec une espérance inlassable, et toujours
déçue, l'étreinte qui secouerait, pour tout de bon, ses sens blasés.

--Allons! dit-elle après le deuxième acte, venez! il faut que je
m'acquitte de la commission de Ransom près des Lerbier. Plombino et lui
tiennent absolument à ce qu'ils soupent avec nous... Vous m'excusez,
chère amie?

Mme Jacquet découvrit avec grâce son râtelier, tandis que Michelle
adressait à Sacha Volant, aperçu à l'orchestre, son plus charmant
sourire. Dehors Mme Bardinot, incapable de rien garder des secrets
qu'elle aimait à surprendre, confiait au beau Max:

--Je crois qu'il y a une manigance sous roche, avec John White, pour
l'achat du brevet Lerbier.

--Et Vigneret?

--Il doit en être, naturellement! Et vous, ça vous amuserait-il d'entrer
dans la combinaison?

--Me prenez-vous pour un boyard?

Elle sourit... qu'allait-il chercher!

--Il y a toujours des parts, pour les amis...

Il se cabra:

--Oh! moi, vous savez, je ne mange pas de ce pain-là! Je ne suis pas
Léo.

Ponette ne détestait pas la cravache. Cette rudesse lui plut. Max de
Laume gagnait sa vie par son seul talent. Supériorité sur Léo! De plus,
si tous deux portaient la croix de guerre, Max du moins ne l'avait pas
volée... Devant la loge des Lerbier, comme il allait ouvrir le battant
de porte, elle lui retint la main:

--Vous me plaisez!

Il reçut le choc, en habitué. Sa curiosité pour Michelle, avivée par son
premier succès, ne l'empêchait pas d'être sensible aux avances de Mme
Bardinot, maîtresse enviable. Cocufier jusqu'au bout d'Entraygues, avant
la lettre, avait son charme. Dégommer l'ami Léo n'en avait pas moins. Il
s'enquit:

--Alors Mercoeur?

--Quoi, Mercoeur?...

--Disparu? Qu'est-ce que vous en faites?

--Je crois qu'il m'a lâchée, ce soir, pour Hélène Suze... Ou pour
Ginette Morin.

--Et ça vous est égal?

Elle le regarda droit, avec une tendresse soumise:

--Bête!... Ça me fait plaisir.

Il répondit d'un clin de paupière. Pacte conclu.

                   *       *       *       *       *

Une heure après, l'auto des Lerbier stoppait devant le Rignon... Malgré
sa déclaration et sa répugnance, Monique avait dû céder aux instances de
ses parents, et, surtout, aux supplications de Michelle. Mme Jacquet
n'avait autorisé la présence de celle-ci au souper offert par Ransom que
si l'amie de sa fille y assistait. Quant à elle, elle avait passé l'âge
de ces divertissements... Mme Lerbier, en rentrant, lui ramènerait la
petite, puisqu'elle voulait bien s'en charger.

Max de Laume et Mme Bardinot étaient déjà arrivés, avec Ransom et
Plombino dont les Voisin douze cylindres démarraient justement pour
faire place, sous la marquise.

--Tu sais, dit Monique à Michelle, c'est bien à cause de toi que je suis
venue!

Elle s'en voulait d'être là, après sa promesse à Lucien. Jamais elle n'y
aurait manqué si elle n'avait craint, en s'obstinant, de peiner son
père. Elle avait encore à l'oreille l'âpreté de son invective: «Fais-le
pour moi! Non? Eh bien va te coucher, puisque tu es dénuée à ce point de
l'esprit de famille!...» Pauvre père! Est-ce que vraiment ses ennuis
d'argent étaient si graves?...

Michelle prit le bras de son amie:

--Laisse donc! On s'amusera. D'abord, moi, je danse!

Elle fredonnait déjà, avec un balancement de tout le corps, les mesures
du tango qui arrivaient par bouffées, à travers les portes de glaces
tournantes. Monique donna, avant d'entrer, un coup d'oeil hostile au
flot des arrivants. Portières claquantes, ils paradaient à la descente
des autos. Les hommes avec leurs hauts de forme en arrière, leurs
cache-nez de soie ouverts sous leurs pelisses de fourrures... Les femmes
drapées de chinchilla ou de vison, agitant leurs coiffures d'aigrettes
ou leurs torsades étincelantes.

Elle allait prendre la file quand elle crut reconnaître l'auto de
Lucien. Mais, au lieu de s'engager sous la marquise, la voiture tournait
au coin de la rue, stoppait une vingtaine de mètres plus loin, à
l'entrée particulière des salons.

--Va, fit-elle à Michelle. Je veux voir quelque chose.

Elle se disait: «Il aura prêté sa voiture à un ami, comme il me l'a
envoyée à moi-même cet après-midi...» Elle resta atterrée. Lucien
ouvrait la portière, descendait, tendait la main à une jeune femme,
drapée dans une cape de martre semblable à celle qu'elle venait,
elle-même, de commander chez le fourreur!... Vivement, comme des
amoureux en bonne fortune, et qui évitent d'être vus, le couple
s'engouffrait, sous le porche.

Elle voulut en avoir le coeur net. Le souvenir d'un récent déjeuner,
avec lady Springfield, lui rappela que du restaurant un escalier
intérieur conduisait au premier... Elle s'élança, rejoignant Michelle.
Devant elles, M. et Mme Lerbier se hâtaient, entre le salut des maîtres
d'hôtel, vers la grande table ovale où les banquiers debout leur
faisaient signe. Assis à côté l'un de l'autre, Max de Laume et Ponette
flirtaient déjà, tranquillement...

Monique entendit vaguement Ransom déclarer: «On sera mieux que dans un
salon, c'est plus gai», et sa mère lui dire: «Qu'est-ce que tu as? Tu
n'ôtes pas ton manteau?...»

Elle murmura:

--Tout à l'heure. Je reviens...

D'un trait, elle filait, montait l'escalier. Elle arriva juste à temps
pour apercevoir, du palier, Lucien devant une porte ouverte, que
désignait un garçon. Il débarrassait de sa cape sa compagne, décolletée
jusqu'à la taille... Brune, l'air méchant, sous le sourire félin...
Cléo, évidemment!

Monique se cramponna au palier de la rampe. Ses jambes fléchissaient.
Hallucination? Non! Réalité qui, en la frappant d'une hébétude,
l'emplissait d'horreur. Le garçon, qui venait de refermer la porte du
salon sur l'effarante vision, s'approcha, obséquieux:

--Madame désire?...

Elle balbutia: «La table de M. Plombino...» Et elle pensait: «Mais
alors, la lettre anonyme...»

Au nom fameux, le garçon plongea:

--C'est en bas, madame. Si madame veut que je la conduise...

--Non, merci!

Comme une folle elle tourna le dos, et, pour remâcher toute sa douleur,
prit si rapidement l'escalier par lequel Lucien était monté que le
garçon ne put que lui crier:

--Pas par là, madame!... Pas par là.

Elle était déjà dans la rue, longeait la file des autos. Les chauffeurs
causaient entre eux. Elle passa devant la Vigneret. Marius l'aperçut,
et, surpris, souleva machinalement sa casquette:

--Mademoiselle!

Alors,--comme si elle avait eu besoin de cette dernière preuve,--elle
réalisa seulement, et soudain, toute sa révolte et toute sa douleur.
Elle revint sur ses pas, croisa de nouveau Marius. Mieux avisé cette
fois, il fit mine de ne pas la voir. Elle reprit l'escalier des salons,
eut la présence d'esprit de dire au garçon qui, soupçonnant quelque
événement insolite, la regardait, ahuri:

--J'avais oublié quelque chose dans l'auto.

Et, d'un pas d'automate, elle redescendit au restaurant. La tablée
l'accueillit par des ah! enthousiastes. Plombino lui désignait sa
place... «A côté de moi!» Mais, sans s'asseoir, elle se pencha vers sa
mère et lui dit à l'oreille.

--Je ne suis pas bien. Je rentre.

Elle eut un frisson visible, le visage si altéré que Mme Lerbier
s'alarma.

--Qu'as-tu? Je t'accompagne.

--Non! Non! Reste, ordonna-t-elle nerveusement. Je te renvoie l'auto. Tu
reconduiras Michelle après le souper. Je vais me coucher.

Elle dit encore:

--Ce n'est rien, je t'assure. Un mouvement de fièvre. Ne vous occupez
pas de moi.

Et sans un mot de plus, sans un regard à personne, elle referma son
manteau et partit, tête haute.




VI


Dehors, elle alla devant elle, dans la nuit.

Le gel durcissait l'asphalte. Un ciel d'étoiles apparaissait vaguement.
Le halo lumineux de la ville, le rayon des rues, tous réverbères
allumés, reculaient très haut, très loin un catafalque d'ombre. Une
foule musait encore, badaude, sur les boulevards peuplés comme en plein
jour. Sortie des théâtres, entrée des réveillons. Des flots de gens
heurtaient, croisaient leurs courants... Désert où elle avançait sans
voir et sans entendre, d'un pas mécanique, en pleine solitude. Le
tumulte intérieur auquel elle était en proie l'absorbait au point que
rien d'autre n'existait. Elle était le centre bouleversé du monde.

Par moments, elle essayait de raisonner, de se ressaisir. Aussitôt la
vision surgissait, implacable: elle n'éprouvait plus que douleur
aveugle, incompréhension sourde. Tout en elle avait chancelé,
s'abattait. Avec son rêve d'amour broyé, sa foi pantelait, sous les
ruines. Elle ne souffrait pas encore dans son orgueil, tant la stupeur
l'accablait. Elle n'était qu'une seule meurtrissure. Elle eût voulu
pouvoir sangloter, crier.

Puis, avec la conscience à demi réveillée, impérieusement l'envahissait
une surprise d'enfant qu'on a frappé sans cause, et qui se révolte.
Etait-ce possible? Pourquoi? Comment?... Elle entendait encore
l'intonation de Lucien, au Ritz. Il attestait son regret, maudissait les
Belges, leur coup de téléphone, ce matin encore... Il souriait en lui
disant au revoir, bien tranquille après la promesse qu'elle lui avait
faite de rentrer après le théâtre, de ne souper nulle part!

Elle se demandait, dans l'ingénuité de sa lamentation: «Après m'avoir
prise!... Pourquoi m'a-t-il laissée? Pourquoi?...» Trahison
inexplicable, mensonge incompréhensible qui, après l'avoir confondue, la
ramenaient au contrecoup de la fureur. Plus encore peut-être que de la
douleur de sa passion, assommée, elle enrageait d'une telle fausseté,
comme du pire outrage.

Certes elle saignait, dans tout son être. Arrachement brusque d'un
sentiment qu'elle avait cru incarner sa vie même. Et elle en saignait
d'autant plus cruellement, qu'en elle se cicatrisait à peine la douce
blessure de son abandon. Mais, dans son instinct d'absolu, elle se
voulait détachée, instantanément et pour jamais, de ce qui, tout à
l'heure encore, était sa raison d'existence. Partie d'elle-même amputée.
Illusion pourrie,--chair morte.

Aimer Lucien? Elle? Non. Elle le détestait, et le méprisait. Jugement
sinon sans dépit, du moins sans appel, parce qu'il était rendu par une
inflexible pensée. Vierge hier encore, et n'ayant pas goûté toute
l'ivresse physique de l'amour, Monique ignorait le plus puissant des
liens. Noeud gordien de la volupté... L'esprit seul, à cette minute,
délibérait en elle, et décidait.

Elle marchait depuis près d'une heure, insensible aux invites murmurées,
aux cris plaisants, aux gestes même. Quand un peu de calme tombait, et
que s'atténuait un moment la double torture: l'injure ignoble à son
amour en même temps qu'à son sens viril de l'honneur, elle revoyait, à
la table qu'ils avaient déjà quittée peut-être pour le lit, Lucien
empressé auprès de sa compagne...

Il ne l'avait donc jamais aimée! Il avait joui d'elle, en passant, comme
d'une fille,--comme de cette fille! Il la lui préférait!... Elle
souffrait moins, à cette idée, qu'à l'humiliation et à la rancune de
n'avoir été pour lui qu'un jouet. Pis! Un marchepied d'affaires!... De
quelle boue une âme pareille pouvait donc être faite? Comment avait-elle
pu, elle-même, s'aveugler à ce point?

Et demain, il faudrait le revoir, l'entendre mentir encore? Car sans nul
doute il mentirait! Non pour nier le fait, il était là, mais pour le
colorer de quelque excuse... Il n'y en avait pas, à de tels actes. Et si
de pareilles goujateries en pouvaient trouver, aux yeux de Lucien comme
à ceux d'autres hommes, c'est qu'alors il n'y avait plus ni amour, ni
honneur! Il n'y avait plus qu'à vivre comme les bêtes. Inconsciemment.
Impunément...

Demain! Et l'explication inévitable, et les justifications qu'il
essaierait, les dernières bourdes qu'à cet instant même, la tête sur le
sein de cette fille, il préparait et dont, avant de passer à leurs
saletés, ils se gaussaient ensemble!... A cette image Monique se mit à
rire si nerveusement qu'un sergent de ville, avec curiosité, s'approcha.

Elle prit peur, et, traversant, alla à un taxi. En même temps qu'elle en
ouvrait la portière, une main, gantée de blanc, s'allongeait vers la
poignée.

--Oh! pardon, madame!

L'homme, élégant, un visage fin dont elle aperçut vaguement le contour
nerveux, la dévisageait avec une surprise amusée... «Une grue? Une femme
du monde? Jolie en tout cas! Qu'est-ce qu'elle fichait, seule, un jour
pareil, et à cette heure?»

Elle hésita, avant de jeter son adresse, et de monter. Il perçut son
trouble, flaira le hasard miraculeux de l'aventure, et sans perdre une
seconde s'installa, d'autorité, à son côté.

Elle dit:

--Vous êtes fou. Descendez! ou j'appelle...

Une imperceptible dissonance, dont, avec son instinct de mâle en chasse,
l'inconnu saisit l'involontaire indice, signalait le trouble du
sentiment, sous la netteté des mots. Il répondit:

--Oh! madame! Je vous en supplie... Permettez-moi tout au moins de vous
déposer à votre porte, nous allons du même côté... Je ne me consolerai
jamais de perdre, au moment prédestiné où je la rencontre, une compagnie
telle que la vôtre...

Elle s'était rencognée dans l'angle opposé. Elle se taisait obstinément.
Que pouvait-il lui arriver, après tout? Rien que ce qu'elle voudrait...
Il parla, pas bêtement, finit par se présenter, fut galant, puis
pressant... Elle n'écoutait pas. Les phrases expiraient à ses pieds
comme un murmure de vagues. Elle voguait, sans âme, sur une mer
mystérieuse. Il lui prit la main, qu'elle ne retira pas. Il voulut
l'embrasser, elle le gifla.

--Ça! par exemple! fit-il.

Il lui saisit les poignets, et l'attirant de force, lui fouilla les
lèvres d'un baiser brutal. Surprise, elle avait eu beau se défendre. Un
écoeurement presque doux la traversa, sous la violence: un jour encore
obscur se levait dans l'ombre de sa chair, d'accord avec le soudain,
irrésistible commandement de l'orgueil.

L'homme qu'elle aimait l'avait trahie. Elle prenait contre lui sa
revanche. Revanche de liberté, et surtout de franchise. Demain quand
elle reverrait Lucien, elle le souffleterait de tout. Elle aussi, elle
aurait mis entre eux l'irréparable. Et il n'aurait rien, absolument rien
à dire! Ne l'avait-il pas, de l'instant du parjure, rendue à elle-même?

Le reste se déroula, comme dans un cauchemar de ciné. Le changement
d'adresse jeté au chauffeur, la bouteille de champagne bue dans
l'ahurissant tapage d'une boîte de Montmartre, l'entrée machinale dans
une chambre d'hôtel...

Elle n'avait aucune honte, et aucun remords. Elle accomplissait un acte
logique, un acte juste. Elle n'avait, pour ou contre son compagnon d'une
heure, ni attrait ni répulsion. Il n'avait rien promis. Il ne mentait
pas... C'était quelque voyageur de passage, officier en permission...
forme anonyme du hasard. Elle n'eut même pas l'idée de l'identifier, en
lisant le porte-adresse de la valise, et se laissa déshabiller, sans
répondre aux questions dont il la pressait.

Devant le visage contracté qu'animait une double et contradictoire
expression, d'absence et de volonté, il crut à quelque drame du coeur. A
moins que ce ne fût simple complication des sens? Vengeance de femme
trompée ou perversion de curieuse, qu'importait? Elle était venue, sans
se faire prier. Il se dit qu'il eût été bien bête de ne pas profiter de
l'aubaine.

Il regardait, ivre d'une joie ahurie, ce corps magnifique, abandonné...
Les jambes longues, la rondeur des hanches sous la transparence de la
chemise courte, les bras croisés sur la poitrine nue... Avec la
fraîcheur et la gracilité de la jeune fille, cette diablesse avait la
plénitude de la femme! Que faisait-elle, dans la vie, cette passante
dont il ne savait ni les pensées ni le nom, et qu'il entraînait, sans
résistance, vers le lit?...

Etendue, les bras allongés, Monique se laissait faire comme une bête,
une bête inerte. Elle avait les yeux clos, les mains si durement fermées
que ses ongles lui entraient dans les paumes. Sous les caresses qui la
parcouraient toute, ou soudain s'attardaient, aux seins tendus, au
sillon secret, elle tressaillait parfois de réflexes nerveux. Alors elle
serrait les dents, pour ne rien livrer d'elle, que sa chair. Un âcre
plaisir de vengeance la transportait, si plénier que toute pudeur en
était, au fond de l'être, abolie. Seule une angoisse la tourmentait à
l'approche du pénible contact.

D'abord savants et doux, les baisers de l'homme s'exaspéraient. Et
comme, farouchement, elle refusait ses lèvres, il perdit contrôle.
L'instinct le rua. Sous l'aiguillon brûlant qui la pénétrait, elle
poussa un cri si aigu qu'il s'arrêta. Mais comme elle se taisait, il
l'enlaça plus étroitement, et tout en les faisant moins brutaux,
accéléra ses coups. La tête enfouie dans le parfum des cheveux, il ne
voyait pas les grosses larmes qui coulaient sur le visage supplicié.
Soudain, comme la douleur était trop forte, elle le rejeta d'un effort
si brusque qu'il lâcha prise, en jurant... «Juste au bon moment!...»

Il était debout près du lit, ne sachant quelle contenance tenir. Sa
fatuité, son désir à la fois satisfait et raté cédaient à une inquiétude
obscure. Monique s'était levée d'un mouvement irrésistible. Il ne sut
que balbutier, devant cette face hagarde, des phrases sans suite.

Elle se rhabillait, avec une hâte machinale. Un silence tragique entre
eux pesa, que ni ses essais de conversation, ni ses offres de la
reconduire ne parvenaient à chasser. Brusquement, comme l'orage crève,
elle se mit à pleurer, convulsive. Les larmes frappèrent, émurent
l'homme. Elles coulaient intarissablement, à gros sanglots. Quand
ceux-ci furent calmés, elles coulaient toujours, sur la face muette.

Il s'affola, mais n'obtint qu'un «Laissez-moi!» et qu'un «Adieu». Elle
avait tiré la porte sur elle, avec un air si glacial, une décision si
formelle qu'il ne tenta pas de la suivre. Il ébaucha, ennuyé, un «Après
tout!» et rêveur alluma une cigarette, dispersa, philosophiquement, la
fumée... Un souvenir de plus!

                   *       *       *       *       *

Monique, en rentrant, trouvait de la lumière dans l'antichambre. Sa mère
venait d'arriver et, trouvant l'appartement vide, se tourmentait. Elle
accourut au bruit.

--Comment! Te voilà! D'où sors-tu?... Moi qui te croyais au lit!... Tu
peux te vanter de m'avoir fait une peur!... Je viens de reconduire
Michelle. J'ai laissé ton père au restaurant, avec ces messieurs. Ils
causent affaires... Mais qu'est-ce que tu as?... Tu me terrifies, avec
tes yeux de folle!...

Mme Lerbier prit les mains de Monique. Elle était sincèrement
épouvantée:

--D'où viens-tu? Tu as la peau brûlante!

... Qu'est-ce que cette petite avait bien pu faire, depuis deux heures!

--Enfin me diras-tu?

Monique, à mots entrecoupés, conta sa rencontre à l'entrée du Rignon...

--Tu auras mal vu, c'est impossible!

Elle donna les précisions... l'auto... Lucien enlevant des épaules de la
femme sa cape de martre,--«la même que celle qu'il m'a conseillé de
prendre!...»--le salut gêné de Marius...

--Je comprends maintenant! Ma pauvre petite...

Elle voyait Monique errant dans les rues, désespérée. Quelle aventure
stupide! Fallait-il que les hommes fussent bêtes! Bêtes et maladroits.

Elle la prit et la câlina:

--Mets ta tête sur mon épaule... Tu as de la peine?

Elle eût voulu l'adoucir, et ne savait quels mots trouver. Elle était à
la fois furieuse contre son futur gendre, et animée d'un désir de
conciliation. Quel avantage à pousser au tragique? Aucun. Elle affirma:

--Ton chagrin, ta surprise sont bien naturels... Mais, enfin, il n'y a
peut-être dans tout cela qu'un malentendu... Je ne sais pas, moi!
Attends une explication, ne te fais pas d'avance une idée peut-être
disproportionnée... A ta place, je ne me tourmenterais pas autant!

Monique la regarda stupéfaite. Elle avait eu d'abord envie de crier,
après ce qu'elle avait vu, ce qu'elle avait fait. Son désespoir et son
dégoût s'étaient élancés vers la compréhension maternelle, avec le
besoin d'être entendus... d'être plaints...

Mais, devant la compassion banale qu'elle lisait aux yeux qui lui
étaient chers, devant le ton presque indulgent de cette voix dont elle
attendait l'indignation comme un réconfort, elle eut le coeur aussi
serré qu'à l'instant où elle sortait de la chambre de l'hôtel...

L'impression de solitude et d'abattement qui l'avait alors aplatie se
doubla d'une autre douleur. Elle se sentait comme éloignée, à un point
qu'elle n'eût pu croire, de cet être qui doucement lui souriait, qui
était sa mère, et en qui, tout à l'heure encore, elle voyait la
confidente et la consolatrice...

--Enfin, reprit Mme Lerbier, étonnée du silence de sa fille, ce que
Lucien a fait est très mal, évidemment... Ça n'a pas le sens commun. A
la veille de son mariage, venir se fourrer, avec sa maîtresse, sous les
yeux de sa fiancée! C'est inconvenant, godiche, tout ce que tu
voudras... Mais de là à te rendre malade, comme tu le fais!... Sois
raisonnable, aussi!... Voilà un garçon qui t'aime certainement. Ce
souper, tu peux en être certaine, c'est une rupture avec son passé. Une
rupture définitive. Quand vous serez mariés, ce sera le garçon le plus
fidèle. A condition que tu saches le prendre, naturellement...

Monique secoua la tête:

--Non. C'est fini.

--Ta! ta! ta! L'exaltation, avant le mariage, tant que tu voudras!
Après, il faut mettre chacun du sien. Vivre ensemble sans se faire
souffrir, ce n'est pas une petite affaire. C'est même la grande affaire
de la vie! On n'y parvient qu'à force de concessions réciproques...

Monique sentait chaque phrase entrer, dans la révolte de sa souffrance,
comme une pointe de feu... Un fossé d'âme entre elle? Non, un abîme.
Elle découvrait, sous les broussailles de l'affection quotidienne, la
profondeur du précipice. Et, en même temps, elle se blottissait dans son
mutisme, comme dans un refuge. Elle tendit le front:

--Nous causerons demain. Je n'en peux plus.

--Tâche de dormir!

Seule, elle courut à sa baignoire, se plongea, longtemps, dans une eau
si chaude qu'elle finit par s'y amollir. Le saisissement de la douche
froide acheva de détendre ses nerfs. Si elle souffrait encore dans sa
chair déchirée, elle n'éprouvait, de son action même, nul regret. Sa
première sensation de souillure s'était effacée, au bienfait de l'eau
lustrale. Elle n'éprouvait, avec une horreur indistincte pour la
sauvagerie de l'homme, qu'une haine collective contre tout ce qui,
personnes, moeurs et lois, venait de la torturer si cruellement. Lucien,
son amour, l'avenir totalement modifié tombaient au rang des
contingences. Une sorte de courbature morale la jetait bas. Elle finit
par s'endormir...

Au réveil, à nouveau, tout dansa dans sa cervelle. Si encore elle avait
eu, pour penser tout haut, la bonne tante, sa pitié, sa tendresse
agissantes! Elle eût pu vomir partie au moins de ce qu'elle avait sur le
coeur, puisque, de la fin de la soirée, elle s'était résolue à ne rien
dire à sa mère, avant de s'être expliquée avec Lucien...

--Il est navré, il va venir, fut le premier mot que Mme Lerbier, en
entrant dans sa chambre et en l'embrassant, prononça.

Elle avait, sitôt jour, téléphoné à Vigneret pour lui révéler les
conséquences de son exploit. Elle avait aussi averti son mari à l'usine
où M. Lerbier,--qui y avait une chambre avec rechange de
vêtements,--s'était rendu directement, après le souper. Il avait poussé
les hauts cris. Surtout que Monique n'envoyât rien promener! Qu'elle
attendît de l'avoir vu!

Mme Lerbier, soucieuse de l'avenir matériel, y pensait plus qu'au
chagrin de sa fille.

--Comme tu te tourmentes, mignonne! Il a tort, oui... Mais il paraît que
cette femme a un caractère de chien! Elle exigeait, pour se tenir
tranquille, une somme énorme. Un vrai chantage! D'où ce souper. Voilà au
moins ce que Lucien m'a dit, en quelques mots, au téléphone. Il fallait
transiger, la convaincre...

Monique secoua la tête.

--Non. Il fallait oser tout m'avouer, franchement, avant de...

Elle hésita. A quoi bon révéler intégralement l'étendue de son grief?
Jamais sa mère ne comprendrait à quel touchant mobile elle avait obéi,
en se donnant à Lucien, avant le contre-seing social... Une imprudence,
oui, mais dont seule elle avait à connaître, puisque seule elle était
victime.

--Ne crois pas surtout que ce soit dans ma jalousie que je souffre! Je
ne suis pas jalouse, parce que je n'aime plus.

--Alors tu n'aimais pas!

Mme Lerbier regarda sa fille avec une autorité doctorale, l'espérance
aussi que dans ces conditions tout n'était peut-être pas encore perdu.
Du moment que l'amour tout court n'était pas en cause, on ne rompait
pas, par amour-propre, des accordailles officielles.

--Il faut n'avoir jamais aimé pour croire qu'à la première tromperie un
sentiment véritable peut disparaître, comme une allumette s'éteint.

--Tu fais erreur, maman. Ma douleur vient au contraire de ce que j'avais
voué à Lucien un amour si confiant, si grand que tu ne peux même
l'imaginer...

--Dans ce cas, lorsque cet imbroglio sera élucidé, j'espère que...

--Non, maman, c'est fini. Rien ne peut plus s'arranger.

--Pourquoi? Parce que ton fiancé t'a menti? Mais si c'était pour
t'épargner un tourment inutile?... Un chagrin que sans ce hasard
déplorable tu n'aurais pas eu? Tu lui reproches ce qui n'a été peut-être
qu'une attention délicate... un ménagement qui le montre plus soucieux
de ton repos, peut-être, que du sien...

--Tu ne comprends pas! soupira Monique avec une amère tristesse. Pour
toi, le mensonge de Lucien n'est rien. Si! c'est presque une bonne sinon
une belle action!... Pour moi, c'est une faute impardonnable... Pis
qu'une escroquerie. Un meurtre!... Le meurtre de mon amour, de tout ce
que j'y enfermais de pur, d'ardent, de noble! Je t'étonne. Oui?... c'est
qu'entre la façon dont tu envisages le mot et celle dont je conçois
l'idée, il y a une muraille de Chine! Nous vivions à côté l'une de
l'autre, et je m'éveille à mille lieues... Sache-le, puisque ce qui se
débat ici, c'est ma vie, et non la tienne!...

--Tu souffres... et tu exagères...

--Je ne t'ai pas encore dit tout ce que je pense!

Mme Lerbier haussa les épaules:

--Tu t'exagères en tout cas la portée du faux-pas de Lucien. Crois-moi.
Si toutes les femmes abordaient le mariage avec l'esprit
d'intransigeance que tu affiches, il n'y aurait guère de publications de
bans! En revanche, il n'y aurait pas assez de registres pour les
transcriptions de divorce! Mais pas un mariage, ma petite, pas un n'y
résisterait. Il faut te faire une raison, avoir un peu de bon sens. Oui,
le romantisme, les comédies de Musset, _A quoi rêvent les jeunes
filles_!... Et tu dis que tu t'éveilles? Eh bien! ouvre les yeux,
regarde autour de toi, sois moderne.

--Le rêve de Ginette et de Michelle n'est pas le mien.

--Le rêve de toutes les jeunes filles est le mariage. Une association
sans rapports obligatoires avec l'amour. Et le mariage est... ce qu'il
est... Prétends-tu réformer d'un coup la société?...

--Non certes! pas plus que tu ne dois prétendre à me faire voir dans le
mariage autre chose qu'un besoin d'union absolue, une mise en commun de
tout l'être, sans restriction d'aucune sorte! Le mariage sans l'amour
n'est pour moi qu'une forme de prostitution. Je n'aime plus Lucien, et
je ne me marierai jamais!

Mme Lerbier ouvrit des yeux ronds.

--Par exemple!

--Dès que le calcul s'en mêle, ton association n'est plus qu'un
accouplement d'intérêts, un contrat réciproque d'achat et de vente! Une
prostitution, je te dis, une prostitution!

Elle pensa soudain à l'inconnu, revit la chambre d'hôtel, l'heure de
vertige et rougit jusqu'au cou. Mais une certitude orgueilleuse lui fit
repousser toute analogie de son acte avec les syllabes qu'elle
martelait, comme une flétrissure. Elle reprit fiévreusement:

--Toutes les bénédictions du Nonce et du Pape n'empêcheront pas le
marquis d'Entraygues, en épousant les millions de Michelle, d'être ce
que Ponette a dit de Mercoeur, et ce que nous pensons de Bardinot... Et
Ginette, avec toute son adresse, ne m'apparaît pas plus recommandable,
dans sa pêche au mari, que la dernière pécheresse, dans la boue du
ruisseau!

Mme Lerbier, sifflet coupé, entendait le tonnerre gronder. Elle se
ressaisit, et volubile:

--C'est inimaginable! Ah! la tante et toi vous vous ressemblez bien! Je
reconnais toutes les billevesées dont elle t'a bourré le crâne...

--Si tu m'avais élevée toi-même...

--J'ai toujours regretté de n'avoir pu le faire! Ta santé...

--Ou la convenance?

--Me voilà récompensée!... Une fille bonne pour Charenton, avec ses
principes révolutionnaires! Te doutes-tu que tu piétines toutes les
conventions sociales? Mais avec ta vérité, puisqu'il n'y a que la tienne
qui compte, ce n'est pas seulement le mariage, c'est la vie qui
deviendrait impossible!... Voyons! Voyons! Revenons à la réalité. Un peu
de tolérance, un peu de largeur d'idées...

Monique regarda sa mère. Le sol des habitudes sous elle se dérobait,
comme un fond de vase. Elle piétinait, mais elle enfonçait. Elle voulut
se raccrocher à l'apparence, se suspendre à l'image que dans
l'éloignement, et depuis son retour d'Hyères, elle s'était faite, en
dépit des passagères dissonances, de celle qui l'avait enfantée et,
malgré leur séparation, gâtée à sa façon. Elle cria, comme on appelle au
secours:

--Mais toi, maman, tu as aimé papa! Vous vous êtes mariés pauvres, avant
que ses découvertes aient fait de l'usine ce qu'elle est devenue? Tu ne
peux pas penser autrement que moi! Tu méprises Ponette! Malgré son
argent et son salon tu n'admires pas vraiment la mère Jacquet? Tu n'as
pas d'estime pour Hélène Suze qui ne s'est donnée à un vieux et sale
bandit comme son ex-mari que pour troquer, en divorçant, son étiquette
de Mademoiselle contre son estampille de Madame? Et je cite celles-là au
hasard. Il y en a des centaines comme ça?... Tu ne t'es pas conduite
comme elles, tu ne les approuves pas!

Mme Lerbier éluda:

--Tu vas toujours d'un extrême à l'autre! Non évidemment, je ne te donne
pas nos amies comme des saintes. Mais que veux-tu? Quand on vit dans le
monde,--et non seulement nous y vivons, mais nous en vivons, il faut
bien accepter... oh! pas ses vices, non, mais certaines coutumes,
certaines nécessités. C'est comme ça... Nous n'y changerons rien. Ah! si
tu avais mon expérience, tu verrais qu'il peut y avoir des actions qui
te paraissent aujourd'hui incompréhensibles, révoltantes même, et qui
ont leurs circonstances atténuantes, leurs excuses, leur fatalité!
Allons, allons! tout peut s'arranger encore, entre Lucien et toi.

--Renonce à cet espoir! Il y a une chose que tu ne me feras jamais
admettre: Le mensonge entre êtres qui s'aiment. Je n'ai jamais menti à
Lucien. J'avais droit à la réciprocité.

Mme Lerbier sourit, avec supériorité.

--Le droit! Le droit des femmes! air connu... Tante Sylvestre, Mme
Ambrat!... Mais, mon enfant, il y a des cas où le mensonge lui-même peut
devenir un devoir. Ne me regarde donc pas comme cela! Tu as tes yeux
d'hier soir, tu me fais peur.

--Le mensonge, un devoir!

--Calme-toi!

--Non et non! Le devoir, maman, c'est de dire la vérité. Et puisque je
la dirai tout à l'heure à Lucien, autant que tu la saches, toi aussi!...
Et tout de suite! Rien ne peut plus s'arranger, rien, parce qu'hier
soir, en te quittant, j'ai couché, tu entends, _couché_ avec quelqu'un.

--Oh!

Cette fois la foudre était tombée. Mme Lerbier, sidérée, regardait sa
fille en tremblant. Et soudain, hors d'elle, menaçante:

--Tu as fait ça? Tu as fait ça?

--Oui, et je le referais, si c'était à refaire!

--Petite imbécile!... c'est trop bête! Et avec qui?... Peut-on savoir?

--Non.

--Parce que?...

--Parce que, moi-même, je ne sais pas.

--Tu ne sais pas? Tu te moques de moi? Réponds... Un de nos amis? Non?
Alors un passant, le premier venu?

--Oui.

--Ce n'est pas vrai! Ou alors tu es folle.

--C'est vrai. Et je ne suis pas folle.

Mme Lerbier plia, effondrée. La catastrophe! Elle était pourpre. De
fureur plus encore que d'indignation... Elle bredouilla, tant la rage la
travaillait:

--Ma... Malheureuse! Et si tu as un enfant?

Monique pâlit. Un enfant... de quel père? Elle souhaita, si la
supposition se réalisait, que ce ne fût pas du misérable auquel elle
avait cru... Un enfant?...

Elle pensa, tout haut:

--Et bien je l'élèverai, voilà tout.

--Ton inconscience dépasse les bornes! Tu n'es qu'une idiote, une...

Elle s'arrêta court. Une issue s'ouvrait, dans le cul-de-sac.
Distinctement elle voyait poindre une lueur,--le tournant... Pas de
preuve, en somme! Aucun signe à redouter, de quelque temps... Que
Monique consentît à ne pas faire bravade de sa démence, et ce serait
comme si rien ne s'était passé... D'ailleurs la violence, avec une
nature comme celle-là, ne mènerait à rien. Elle essaya de la douceur. Et
persuasive:

--Je ne m'attarderai pas à des blâmes sans doute superflus, puisque tu
me diras que tu as ta conscience pour toi!... Le mal est fait. Restent
les remèdes. Tu estimes que tu as bien agi? Soit, tu juges selon ta
morale? Bien. Veux-tu que je te donne, en vieille maman qui t'aime,
malgré tout le chagrin que tu lui fais, le conseil de la sagesse?...
Garde pour toi le secret de cette escapade. Quand je te disais qu'il y a
des cas où le mensonge est un devoir, je ne pensais pas que tu me
donnerais raison si complètement, et si tôt! Parle comme tu veux le
faire, te voilà dégradée, disqualifiée, et nous avec... Sans compter le
ridicule! Au contraire, si tu te tais, ni vu, ni connu, le malheur est
réparable.

--Oh! maman!

--Quoi? Des scrupules, vis-à-vis de Lucien? Un homme qui, le premier,
t'a trompée? Tu t'en es vengée... N'as-tu pas satisfaction?... Dis-toi
bien ceci, ma petite. Dans le monde, et par conséquent dans la vie, ce
qui importe, c'est moins ce qu'on fait, que ce qu'on dit, et surtout ce
qu'on en dit.

--Maman! maman!

--Comme on fait sa réputation, on fait son chemin!... Tu as commis une
bêtise. C'est ton affaire... Au contraire, le jour où je ne suis plus
seule, avec toi, à la connaître,--ton honorabilité, la nôtre sont jetées
du coup en pâture à la méchanceté publique. Est-ce cela que tu veux?
Non, certainement... D'ailleurs, rassure-la, ta belle conscience! Si,
même mariés, il fallait, à chaque coup de canif qu'on donne, s'en faire
part, tous les ménages seraient à couteaux tirés,--tous! Sapristi, tu
n'as pourtant pas tes yeux dans la poche! Crois-tu que ton père et moi
nous vivrions en si bonne harmonie, si chaque fois qu'il y a pu avoir
entre nous un malentendu, nous avions été le crier sur les toits? J'ai
été trompée, moi aussi. J'ai été trompée à telle enseigne que tu es sans
doute la seule à ne pas savoir que ton père a pour maîtresse la petite
Rinette, des Capucines! Je m'en suis consolée comme j'ai pu... Personne
du moins n'a eu les échos de mes déceptions, et de mes chagrins...

--Toi, maman! Toi!

Mme Lerbier craignit soudain d'en avoir trop dit. Alors, détournant les
yeux sous l'interrogation que dardait le regard bouleversé de Monique,
elle ajouta:

--Mais tout cela, ce ne sont que des considérations générales! J'en
reviens à ce qui te concerne... _Plus que jamais_, tu dois te taire. Et
épouser Lucien, sans retard.

--Même en lui apportant, n'est-ce pas, l'enfant d'un autre!

--D'abord, ce n'est qu'une supposition.

--Et si elle devait être une réalité?

--Il ne le saura pas! Donc...

--Tais-toi! C'est ignoble...

--Tu vas te mêler de me donner des ordres, maintenant? De me juger?...
Toi!... Regarde-moi: ou tu te tairas, et tu épouseras Lucien...

--Jamais.

--Ou je dis tout à ton père. Et il te chassera.

--D'accord.

--Monique, voyons, tu...

Elle n'acheva pas. Son enfant était devant elle, comme devant une
étrangère. Une pâleur glaçait le visage douloureux. Les yeux baissés
disaient un affreux désarroi. Mme Lerbier voulut l'embrasser, l'attirer
contre son pauvre coeur corrompu, maternel quand même.

--Monique! répéta-t-elle.

--Laisse-moi.

Repoussée, et ne sachant que faire, Mme Lerbier prit le parti de se
draper dans sa dignité.

--Tu réfléchiras, dit-elle.

Et sans insister, elle battit en retraite, noblement. Monique, la tête
dans ses mains, ne la vit pas sortir. Un second écroulement venait de se
faire en elle.

L'affection, le respect filial gisaient, parmi les décombres.




VII


--Monsieur Lerbier prévient mademoiselle qu'il l'attend au salon et la
prie de venir l'y retrouver.

--J'y vais.

Seule, Monique donna un coup d'oeil à sa glace:

--J'ai une mine affreuse!

Elle se mit de la poudre, se regarda encore et soupira. Une autre
Monique, si différente de celle d'hier, lui faisait face... Oui, une
nouvelle Monique! Elle songeait à l'ancienne, si proche, si lointaine,
comme à une morte.

--Allons! fit-elle.

Elle avait déjeuné dans sa chambre, plutôt que d'affronter, dans
l'apparat de la salle à manger, la présence de sa mère et la curiosité
des domestiques. M. Lerbier avait téléphoné qu'il ne rentrait pas:
toujours ses affaires, et qu'il passerait aussitôt après...

Du seuil, elle chercha son regard, ne vit qu'un dos préoccupé. M.
Lerbier, en l'attendant, se promenait de long en large.

--Assieds-toi, dit-il, en lui désignant un siège, en face de lui.

Elle pensa: le banc de l'accusée! Il prit lui-même un fauteuil, et
redressant sa huppe, il prononça, sévèrement:

--Ta mère m'a tout dit. Je ne m'attarderai pas plus qu'elle à te faire
ressortir l'imbécillité et l'ignominie de ta conduite. Je sais que nous
nous adressons à un caractère buté. Laissons donc les commentaires.
Aussi bien la «faute» de Lucien n'est-elle plus rien, à côté de la
tienne!...

--Si tu m'as condamnée, père, à quoi bon plaider encore?

Il observa sèchement:

--Je ne plaide pas. Quant à ta condamnation, puisqu'en effet, dis-le-toi
bien, je suis ton juge sans appel,--elle n'est pas prononcée encore.
L'avenir dépend de toi... de ton intelligence, et de ton coeur. C'est à
eux que je fais appel, à ce qu'il peut rester de sain, de normal en
toi... Tu es vive, mais tu n'es pas méchante. Tu me l'as encore prouvé
hier, à propos de ta dot...

--Cet argent est le tien, père, et rien ne te forçait à me le donner.

--C'est vrai. Mais, moi, je t'aime bien! Et d'autre part, je dois
l'ajouter, étant honnête: ne pas te doter, dans ma situation d'affaires,
impossible! Le mariage d'une fille, pour un grand industriel, c'est, à
tous les sens du mot, un placement. Il doit correspondre à l'importance
du bilan, et renforcer le crédit. La dot n'est pas seulement, dans notre
monde, un usage qui fait loi, c'est, pour l'opinion, un critérium. La
cote d'une fortune. En acceptant, comme tu l'as fait avec Lucien, de ne
recevoir qu'une dot fictive, tu m'obligeais donc, plus que tu ne
penses... Et je t'en remercie encore.

Elle ne broncha pas. A l'élan de son affection acceptant de se
dépouiller, avait succédé le dégoût de n'avoir été dans ce négoce que
denrée inerte, et tarifée. On se la passait de main en main, non pour sa
valeur propre, mais pour simple évaluation marchande.

--J'ai déjeuné ce matin avec Lucien. Je voulais vider son sac... savoir
ce qu'il y avait sous cette histoire de réveillon... Bon! bon! je n'y
reviens pas, bien qu'il soit nécessaire que tu saches: cette femme...

--Maman m'a déjà dit. Chantage, sinon scandale, _et cætera_... N'y
reviens pas, c'est inutile.

--C'est qu'il va venir, lui!... Ta mère ne m'a révélé ton beau coup qu'à
la minute... Et je ne savais plus où le prendre, au téléphone...

--Je l'attends.

--Permets! Ou tu es raisonnable, et il n'y a pas d'inconvénient, au
contraire, à ce que vous vous rencontriez. Ou tu es irréductible, et
alors tu ne le verras pas. J'arrangerai les choses comme je pourrai, de
mon mieux... Décide.

--Je le verrai.

Le visage de M. Lerbier s'éclaira:

--J'en étais sûr. Au fond je ne doutais pas de toi!... L'orgueil, quand
il n'est pas une vertu féconde, est un travers funeste... Tu as
réfléchi, tu as bien fait... Au-dessus des misères et des petitesses, il
n'y a qu'une chose qui compte réellement, l'affection, la tendresse!...
Et la famille!...

Il s'arrêta, parce que ses phrases tombaient, dans un silence de gêne,
et aussi, parce qu'il était tout ému de son éloquence: il croyait
sincèrement la mettre au service des intérêts de Monique, quand il ne
défendait que les siens...

Elle releva, enfin:

--La famille!... Non, papa, n'espère pas que Lucien Vigneret en soit,
jamais.

--Prends garde, si ce n'est ta propre exclusion que tu cherches...

--Tu n'auras pas à me chasser de la maison!

--Parce que tu en sortirais de ton plein gré?

Ils se défiaient du regard, s'affrontaient, comme des ennemis.

--Oui.

M. Lerbier s'exclama:

--C'est de la folie, de la folie!

Et mordu aux entrailles par la crainte de l'affaire compromise, voyant
Vigneret et son association perdus, les paiements suspendus peut-être à
l'usine, la curée enfin des acquéreurs à bas prix, sur les lambeaux de
son brevet, il gémit avec une sincérité si complète qu'elle en devenait
émouvante:

--Ecoute! Tu sais mon travail acharné, ma vie consacrée à la recherche
de l'invention que je viens enfin de mettre au point! Une invention qui
ne nous enrichira pas seuls, mais qui peut faire, qui fera, tu
m'entends, la prospérité du pays!... La terre de France, grâce à mes
engrais azotés, peut rendre dix fois plus qu'elle ne donne actuellement.
Deux belles récoltes seulement, et c'est le change équilibré, les ruines
de la guerre relevées! C'est, pour notre peuple entier un prodigieux
essor... Seulement, je te l'ai dit avant hier, je suis au bout de mon
rouleau. Demain, si je ne suis renfloué, j'échoue au port...

--Oh! dit Monique, il ne manquera pas de requins pour haler la barque,
White, Ransom, Plombino...

--Justement! Les requins m'auraient déjà dévoré, si je n'avais trouvé en
Vigneret l'associé qui, spontanément, m'a fait confiance. Ils me
dévoreront demain, si, toi refusant d'épouser Vigneret, il me lâche...

--Ou ton invention vaut, dit Monique, et il ne te lâchera pas. Ou elle
ne vaut pas, et alors... Il haussa les épaules.

--Elle vaut! et non pas une, mais dix, vingt fortunes!

--Alors tu es tranquille, dit Monique.

Il trouva mauvaise l'ironie. Sans doute la perspective de garder
Vigneret, sinon comme gendre, du moins comme associé, n'était pas
absurde et permettait même, d'autre part, si cette petite toquée
persistait dans son refus, une ouverture nouvelle... Il réfléchit, au
souvenir d'un phrase lâchée la veille au souper, par Plombino, après la
sixième bouteille de champagne... Oui, peut-être!... une combinaison
qui, en assurant l'affaire sur des bases élargies, sauverait, pour peu
que Monique s'y prêtât, la face... Il reprit avec dignité le ton du
réquisitoire pour tourner, presque aussitôt, à la complainte:

--Je ne sais ce qui l'emporte chez toi, de l'inconscience ou de
l'ingratitude!... Tu refuses d'épouser Lucien? C'est irrévocable?...
Bien. Admettons... Admettons même qu'après les plus graves soucis,
causés par ton coup de tête, et ensuite, par ton incompréhensible
obstination, je parvienne à mettre ordre à mes affaires. Qu'arrive-t-il?
Tu sors de là déshonorée...

Elle haussa les épaules. Il cria:

--Deshonorée. Et tu nous entraînes dans ta boue!... Nous qui n'avons eu
pour toi que de bons traitements! C'est affreux! Penses-y!... Pense un
peu à ton vieux père, à ta maman qui t'aiment, malgré tout... Monique,
ma fille, pense à nous, au lieu de ne penser qu'à toi... Tu n'as pas les
mêmes idées que nous, je le sais!... Oui, tu as ta petite conception du
monde, et nous avons la nôtre... T'avons-nous jamais contrariée,
cependant? Aujourd'hui où tu pourrais, en te sauvant toi-même, nous
rendre si heureux, tu ne songes qu'à achever ta perte, sans te soucier
de consommer la nôtre! Pourtant, si tu voulais, il y aurait peut-être un
moyen...

Elle pliait la tête... Pauvres gens! Si distants qu'ils fussent, et si
vains que lui semblassent les motifs de leur peine, elle eût voulu,
après avoir tant souffert d'eux, apaiser, si c'était possible, leur
désarroi. Comment?... Elle répéta:

--Un moyen? Lequel?

--Eh bien! voilà... Ne parlons plus de Lucien. Tu vois, je n'insiste
pas, oui, je m'incline... Restent (et cela ne doit à aucun prix sortir
d'entre nous) la situation où tu t'es mise... et ses... conséquences
possibles. As-tu mesuré le risque qu'une grossesse comme celle-là te
ferait courir? Le danger auquel elle nous expose? Car ici, que tu le
veuilles ou non, la famille est solidaire. Il ne s'agit plus seulement
de ses intérêts, mais de son honneur...

Il emplit, d'un mouvement emphatique, tout le salon.

Elle murmura:

--L'honneur...

--Parfaitement. Nous sommes perdus, si tu ne saisis pas le recours que
je t'offre. Une occasion magnifique, inespérée, de nous tirer tous de
là...

--Voyons.

Il toussa.

--Hem!... Le baron Plombino a toujours eu pour toi un sentiment très
vif. Quand il m'en a parlé, tu étais déjà engagée avec Lucien. Mais hier
soir précisément, il est revenu à la charge... «Si jamais ce gaillard-là
ne faisait pas le bonheur de votre fille, je retiens la place... Nº
1...» C'est tout ce qu'il y a de plus sérieux.... Qu'en dis-tu?

--Tu as fini?

Le coeur soulevé, Monique évoquait le juif à l'affût, avec sa gueule
d'hippopotame. Elle sentait s'abattre sur elle la lourde patte, molle et
moite...

--Non! Je te rappelle que si, par certains côtés, le baron ne représente
pas... l'idéal, tu n'as pas le droit, tu entends, _pas le droit_ de te
montrer difficile! Mariée, baronne, et plus d'un million de rentes, cela
vaut mieux que d'être fille-mère, ou de te faire avorter... Cela
concilie tout: avantages et morale.

Monique était pétrifiée: son père, ce trafiquant immonde!... Il
attendait, complaisamment, avec la conviction d'avoir énoncé une vérité
sans réplique. Elle dit enfin, à voix basse, mais en le regardant en
face:

--Tu me dégoûtes!

Il sursauta, et se précipitant sur elle:

--Tu dis!

--Que j'en ai assez! Ça, le mariage! Ça, la morale! Adieu. Nous ne
parlons pas la même langue.

--Tu n'es qu'un monstre! Je te renie! Tu n'es plus notre fille...

--Alors, lâche-moi.

Il l'avait saisie par le poignet, la secouait brutalement... Il était le
maître,--l'homme, et le père, chef de famille.

--Et d'abord, tu céderas. Tu n'es pas majeure! Tu nous dois obéissance.

Elle secoua la tête, en criant:

--Lâche-moi! Tu n'es qu'une brute! Je partirai, avec tante Sylvestre...
Ici je ne suis pour ma mère qu'une poupée... On en joue, et puis on la
casse! Et pour toi! pour toi!... Moins encore: un bétail qu'on vend!...
La famille! C'est du propre. Je n'ai besoin de vous ni de personne. Je
travaillerai, je gagnerai mon pain.

Il ricana, transporté de rage:

--Avec tes fleurs peintes, peut-être?... Ou en raccrochant, hein? Ça te
connaît... A ton aise. Bonsoir. Que je ne te retrouve pas à l'heure du
dîner!

--Sois tranquille!

Une sonnerie tinta. Ils s'arrêtèrent.

--C'est Lucien! dit Monique.

M. Lerbier courut à la porte du salon, mais elle le devança, ouvrit sans
qu'il eût le temps de la retenir:

--Sacredieu! jura-t-il, je te défends...

Déjà, humble, l'air à la fois suppliant et tendu, Lucien était entré. M.
Lerbier déconcerté le regarda, regarda sa fille, et voyant tout perdu,
cria:

--Elle est folle! mon cher! Folle!... N'écoutez pas un mot de ce qu'elle
va vous dire... Je vous verrai ensuite. Venez dans mon cabinet. Nous
causerons...

Monique avait pris Lucien par le bras. Son père parti, et sitôt seuls,
elle le lâcha. Un peu de son exaltation avait soudain disparu. Le plus
cruel était souffert. Restait l'explication pénible. Mais, à sa
lassitude désespérée, une sorte de sombre satisfaction se mêlait. Et
calme d'apparence, sous le tumulte:

--Ecoutez-moi.

Pressé de se justifier,--car il croyait l'aimer, moins dans la mesure de
son désir que dans celle de ses projets, auxquels elle était liée,--il
s'écria:

--Il faut me pardonner, Monique. Je ne suis pas coupable, bien que
toutes les apparences soient contre moi... toutes, jusqu'aux soins même
que j'ai pris pour vous éviter tout soupçon! Ne vous prouvent-ils pas,
cependant, à quel point je tenais à ne pas vous tourmenter, surtout si
inutilement! Car, maintenant, c'est liquidé! Jamais plus vous
n'entendrez parler de cette fille! Sachez seulement que nous avons été
sous la menace d'un esclandre terrible, coups de revolver, etc...

Elle le laissait aller, ironique, comme si elle eût percé ces derniers
mensonges, deviné l'entente conclue entre sa maîtresse et lui... Il
l'avait assez facilement apaisée, par le don d'un collier de perles et
l'offre d'une mensualité, avec promesse de rendez-vous fréquents... Il
se tut et leva les yeux: l'insolent visage le décontenançait, par son
expression de douleur contenue.

Monique fit appel à toute sa volonté.

--J'admets la sincérité de vos intentions. J'admets même la sincérité de
votre amour.

Il protesta:

--Oh! Monique, moi qui...

Elle l'interrompit:

--Quoi? Votre désintéressement? Ma dot? C'est à cela que vous pensez?...
Oui, hier j'avais pris votre renonciation pour la preuve que vous ne
n'aimiez, en effet, que pour moi. Aujourd'hui...

Elle eut un geste infiniment las.

--Pouvez-vous douter que?...

--Je doute de tout, maintenant.

Il s'écria, sincère:

--Excepté de moi, Monique, et de vous!

L'idée de la perdre, et avec elle l'imminente réalisation de l'affaire à
bon compte, le retournait jusqu'au tuf: l'intérêt. Elle le regarda,
gravement. La voix sur elle avait glissé, sans l'émouvoir, la voix qui
hier encore la pénétrait, l'exorcisait. Il continua, encouragé:

--Je n'ai fait, je vous le jure, qu'un seul calcul: dans quinze jours,
nous serons mariés. Nous partirons pour Cannes. Ce sera la grande
semaine d'aviation... Ou si vous préférez quelque nid perdu du côté
d'Hyères, nous n'aurons que l'embarras du choix. Les Maures sont pleins
de ravissantes promenades d'auto... Au retour, une bonne petite vie,
bien gaie, dans notre appartement des Champs-Elysées... Pierre des
Souzaies m'a signalé ce matin, chez Maxim's, où nous avons déjeuné avec
votre père, une petite table Louis XV pour la chambre à coucher. Nous la
mettrons à côté de notre amour de lit de repos, sur lequel on est si
bien...

Il sourit avec fatuité, à l'allusion, en même temps qu'elle
tressaillait, avec horreur, au souvenir... La minute de trouble divin,
la foi, l'espoir souillés! Elle s'arracha au dérisoire embrassement.
Comme elle était une autre Monique, un Lucien nouveau était devant elle,
qui vainement parlait, avec les phrases d'autrefois. Car elle en était
sûre,--il mentait, ils mentaient, tous, tous!... La colère la prit. Elle
ne dominait plus ses nerfs. Et durement:

--Notre amour!... N'en reparlez plus jamais.

--Franchement...

Elle éclata de rire:

--Franchement? Savez-vous seulement ce que ce mot veut dire?... Eh bien,
soit! Franchement, tout est fini entre nous... Non! Non!... Inutile. Ne
croyez pas à quelque ruade de jeune animal, qu'on apaise en le
caressant! Je ne me marierai jamais. Ni avec vous, ni avec un autre.
Hier en quittant le restaurant, j'ai laissé derrière moi pour toujours,
entre vos mains, la Monique que j'étais... Que sa dépouille vous soit
légère!... Maintenant, ce n'est plus la jeune fille, c'est la femme qui
vous parle. Vous entendez! Une femme...

Il la regardait, sans deviner. Alors elle cria:

--Je me suis donnée à un autre. Oui, avant de rentrer ici, où ma mère
m'attendait...

--Monique!

--Ne m'interrompez pas, ou je vous laisse. Pourquoi j'ai fait cela?
Parce que nous n'avons plus rien de commun. Pourquoi je vous le dis?
Pour qu'il y ait entre nous, désormais, une barrière infranchissable!

Il esquissa un geste. Elle trancha:

--Le passé, vous l'avez pourri, comme tout le reste. Mon abandon
d'enfant crédule? Qu'importe! Et surtout que vous importe? Vous ne
m'avez jamais aimée... Moi? Je ne vous hais même pas. Mais si vous
saviez comme je vous méprise!... Non, laissez-moi, j'achève. Ce qu'on en
dira, c'est cela, n'est-ce pas? Les conséquences?... Je m'en moque. La
société? Je la récuse. Je romps avec elle pour vivre comme une
indépendante, selon ma conscience! Pour vivre, moi femme, comme...
tenez! ce que vous ne serez jamais: un honnête homme. Adieu. Elle
gagnait la porte. Il lui barra le passage:

--Je ne veux pas que nous nous quittions ainsi. Je tiens à vous, et je
suis prêt à vous disputer à vous-même. Il y a, dans votre explosion,
trop de véhémence pour ne pas cacher quelque... déformation.
Heureusement!

--Aucune.

--Alors, deux questions...

--Parlez.

--Jurez-moi que ce que vous me dites avoir fait hier soir, vous l'avez
fait, réellement.

--Je le jure...

Elle lut dans son regard un doute. Elle ajouta:

--Je le jure sur la tête de ma tante Sylvestre. Et vous savez si je
l'aime.

Il s'écria, saisi de rage:

--Peut-on savoir le nom de votre complice?

La stupéfaction, l'amour-propre indigné l'outraient moins que le regret
de la combinaison manquée...

--Mon complice? C'est bien le mot bourgeois que vous deviez dire!... Le
complice de ma _faute_, n'est-ce pas?... Un duel? Vous pouvez rengainer
votre fureur. D'abord, je ne vous suis rien, je n'appartiens qu'à moi...
Ensuite... Je ne le connais pas.

--Vous ne le connaissez pas?

Elle eût souri, si elle l'avait pu, de son ahurissement. Mais tout, en
lui, se rebellait. Il haussa les épaules: elle inventait!... Alors,
impitoyable, avec une espèce d'apaisement farouche, elle donna des
précisions. Elle jouissait de voir se crisper, blêmir à son tour celui
de qui elle avait attendu le bonheur de sa vie, et qui l'avait, en une
minute, précipitée à l'inconnu...

Lucien Vigneret souffrait sans comprendre. Caractère, éducation, tout en
lui faisait obstacle, entre le fait et son appréciation. Il la haïssait,
et pourtant la regrettait. Un moment même il balança si, faisant taire
sa rancoeur, il ne lui proposerait pas la continuation de leurs projets:
mariage compensé par une liberté réciproque. Mais avec un numéro
pareil!... Mieux valait simplement rattraper l'affaire, sous quelque
autre forme, avec le père. Peut-être, somme toute, l'avait-il échappé
belle! Il n'en gardait pas moins un sentiment trouble. Perdue,--et de
toute manière,--elle lui semblait désirable encore. Autrement, et,
peut-être même davantage...

Elle s'en rendit compte, écoeurée à l'étrange lueur de son regard, et
voulut sa revanche entière:

--Regardez-moi! Oh! ce n'est pas de votre jugement que je me soucie! Je
voudrais seulement que cette leçon vous serve... J'aurais pu vous
pardonner une erreur... Mais la conception que vous avez de la vie, des
hommes, des femmes, votre pensée, toutes vos pensées!... Le mépris
qu'elles témoignent de moi... Cette méconnaissance du coeur et de
l'intelligence, voilà ce qui est impardonnable. Voilà ce qui nous fait
aussi étrangers l'un à l'autre que si nous étions des êtres de race et
même de couleur différentes. Voilà ce qu'il vaut mieux, croyez-moi,
avoir mis à nu, tout de suite. Les souffrances d'un jour nous épargnent
des années de malheur.

--Que fallait-il faire?

--Tout m'avouer... avant!

--Vous n'auriez pas admis...

--Qui sait, si vous m'aviez expliqué!... Je vous aimais, j'aurais tâché
de comprendre.

Il vit, du fond de sa chute, le pont effondré. Mais se défendant encore:

--Peut-être!... J'aurais dû sentir que vous ne ressemblez pas aux
autres... que vous êtes une créature unique!

--Ne le croyez pas. Nous avons toutes soif de franchise et de propreté.

Il réfléchit:

--Pourtant, il y a des cas--le mien!--où le mensonge est une intention
pieuse... D'autres où il est une précaution nécessaire.

Elle railla:

--Vis-à-vis des femmes?

--Et des hommes, compléta-t-il.

--Allons donc! Vous mentiriez à un de vos associés, en affaires?

--Ce n'est pas la même chose.

Elle oublia sa propre souffrance. Elle s'élevait jusqu'à la douloureuse
compréhension de l'immense drame qui oppose, depuis des siècles,
l'esclavage des unes au despotisme des autres... Toute la révolte
féminine s'indignait en elle. Elle s'exclama:

--C'est cela! Vos deux morales! Une à l'usage des maîtres. L'autre bonne
pour les servantes.

--Il y a une différence...

--Il y a cette différence que pour nous le mariage et l'amour sont plus
importants que pour vous la plus grande affaire. C'est toute notre vie!

--Il y a une mentalité différente, si vous préférez...

--Notre pauvreté d'esprit? Notre futilité?... Quand cela serait?
N'est-ce pas votre oeuvre? Mais non! Cela n'est pas forcément, et
toujours... Seulement vous continuez à vivre sur le même éternel
préjugé, sans vous apercevoir que tout change.

Il ricana:

--Le progrès?

--Simplement les conditions d'existence, qui nous forcent à évoluer...

--Vers l'égalité, dites-le!... En avant les grands mots!

Elle répéta, avec une conviction profonde:

--Oui, vers l'égalité... L'égalité que nous n'aurions peut-être pas
souhaitée si vous ne nous l'aviez imposée vous-mêmes, et dont nous avons
besoin aujourd'hui, comme du pain... comme du soleil!... Comprenez-vous
maintenant? Comprenez-vous?

Ils s'affrontaient, haussés au-dessus d'eux-mêmes.

Il la regardait sans répondre, troublé malgré lui. Jamais elle n'avait
été si belle!... Il sentait, à sa rage de tout à l'heure, succéder une
tristesse si grande qu'il en eût pleuré... Il la refréna, cependant. Il
y avait dans son désarroi un peu du désespoir de l'enfant qui voit
soudain son joujou brisé, et aussi un peu de l'effroi du catholique que
le doute, brutalement, envahit... Toute l'armature de son éducation
craquait, sous la secousse.

Devant cette révélation tragique d'une âme poussée au désespoir, et que
l'ordre même des choses, dont il avait été l'exécuteur, venait de
condamner à l'anarchie, il descendait avec un peu d'effroi en lui-même.
Il apercevait confusément tout ce que pouvait avoir de dangereux et
d'inique l'exercice des privilèges dont on inculque à l'homme, dès
l'enfance, l'instinct de souveraineté. Mais aussitôt l'orgueil des sens
humilié, la vanité blessée aveuglaient ce faible jour. Il prit son
chapeau qu'il avait posé sur une console.

--Je comprends que j'ai fait, sans le vouloir, le malheur de ma vie et
de la vôtre. La leçon me servira. Adieu, Monique.

--Adieu.

Il sortit, sans la regarder, pas fier.

                   *       *       *       *       *

Elle resta assise, longtemps. Elle avait mal partout. Elle rêvait
qu'elle était redevenue toute petite, et qu'elle venait de tomber, du
haut de la grande roche du pensionnat, d'où elle dominait le monde. Elle
était étendue, gisante aux récifs que l'eau battait, furieuse, sous un
ciel noir. Et elle appelait, d'une voix faible: «Tante Sylvestre!...»

Combien de temps avait-elle passé ainsi? Elle se le demandait, tout d'un
coup, en sursautant. Un bruit de voix, de pas, inusité, venait de
l'antichambre...

--Monique! criait sa mère, Monique! Viens vite, c'est affreux... Et ton
père qui est sorti, avec M. Vigneret!

Une vieille femme, qu'elle ne connaissait pas, et dont elle devait
revoir toujours l'air de polichinelle effaré, sous un chapeau à plumes,
contait à Mme Lerbier, en haletant:

--Quand j'ai entendu ce cri!... Mon sang n'a fait qu'un tour... Je l'ai
vue comme je vous vois. J'étais sur le trottoir, devant la pharmacie, au
carrefour de la rue du Havre, gare Saint-Lazare. Pauvre dame! Elle
traversait en courant devant un autobus, elle a buté et alors... Le
chauffeur a bien fait tout ce qu'il a pu, pour arrêter. Elle était déjà
sous les roues... on a trouvé dans son sac, que voilà,--il est
intact,--une enveloppe avec son nom et votre adresse... Quand on l'a
portée à la pharmacie, elle respirait encore... Elle a demandé qu'on la
transporte... L'ambulance municipale est en bas. J'ai tenu à
l'accompagner, pour vous prévenir...

Monique, aux derniers mots, s'était précipitée. La civière était au pied
de l'escalier, dans le vestibule. Elle souleva, avec une épouvante
sacrée, le voile qui recouvrait le visage. Elle crut qu'elle devenait
folle. La mort, lacérant le ventre et les jambes, avait respecté les
traits chers. Ils semblaient, endormis, vivre encore.

--Tante chérie! appela Monique, secouée de sanglots... Tante!

Une angoisse atroce la pénétrait. Une sueur glacée mouilla son front.
Elle sentait en même temps toute sa jeunesse achever de mourir. Et se
baissant vers le cadavre, pour l'étreindre, elle défaillit sous le coup
suprême.




Deuxième partie




I


  Monique Lerbier à Mme Ambrat, Route des Acacias, à Vaucresson, 14, rue
  Chaptal.

  Paris, le 1er mars.

  Merci, madame, pour votre offre si obligeante. Mais une place de
  secrétaire, auprès de vous, en ce moment, je ne pourrais pas. J'ai la
  sensation de promener dans la vie un corps vide. Il me semble que
  jamais je ne pourrai plus rire... Mes parents quittés, ma tante
  disparue, cela a été un bouleversement si brusque!

  Je voudrais mourir, puisque tout est manqué pour moi. Cet après-midi,
  en sortant de chez le notaire après l'ouverture du testament, je
  pensais, dans le salon de thé où je me reposais, à la pauvre chère
  tante, j'enviais son sort...

  Il y avait, à la table près de la mienne, une grand-mère avec deux
  enfants en deuil, une fillette de quatorze ans déjà petite femme, et
  son frère, un garçonnet de six ans. Je songeais que je ne serai jamais
  mère, que je resterai une inutile... Je vieillirai comme tante
  Sylvestre, seule...

  Je suis seule désormais! Seule dans ma maison, seule dans mon coeur...
  sans attaches sociales, sans foyer!...

  Merci encore d'avoir bien voulu penser à m'accueillir au vôtre... Mais
  je sens que de longtemps je ne pourrai me trouver au milieu d'enfants.
  Je suis trop grave pour leurs petites âmes, ils seraient trop joyeux
  pour moi... Je vous embrasse bien affectueusement.

  MONIQUE.


  Monique Lerbier à Mme Ambrat.

  Paris, le 15 juillet.

  Chère madame,

  Il y a longtemps que je ne vous ai donné de mes nouvelles. Je suis
  confuse de mon silence après votre bonne lettre... Aujourd'hui, je
  souffre moins, je peux vous écrire...

  Il me semble que ma douleur s'est un peu engourdie. Je regarde, sans
  qu'un sentiment quelconque me dicte de la peine ou de la joie. Je vois
  le soleil pâle de cette matinée, le jardin si profond sous mes
  fenêtres, des prêtres qui passent. Je végète seulement.

  Vous ai-je dit qu'après le règlement de la succession de la pauvre
  tante, j'ai quitté la rue Chaptal, si noire? J'habite maintenant sur
  la rive gauche, rue Vaneau. Mes trois fenêtres ouvrent sur le parc des
  Missions Etrangères...

  Mais je suis toujours près de me réveiller dans la souffrance. Il faut
  si peu pour que mon désespoir revienne... Ah! ne plus penser... Il
  paraît qu'on se console, ou au moins qu'on s'habitue à son mal, à tous
  les maux. Être encore heureuse, un jour? Cela pourrait-il être? je ne
  l'imagine pas...

  Votre reconnaissante.

  MONIQUE.


  Monique Lerbier à Mme Ambrat.

  22 novembre.

  Chère madame,

  Ce que je deviens? Une bien pauvre chose, mal résignée à son sort.
  Merci de vos bonnes paroles. Hélas! je ne me consolerai jamais...
  J'avais placé mon idéal si haut que n'y pouvant atteindre, je n'ai
  plus maintenant qu'à descendre assez bas pour ne plus jamais
  l'apercevoir... Peut-être alors m'habituerai-je à n'y plus penser. Je
  vis en attendant, comme une malade se soigne, sans goût
  d'entreprendre, ni d'espérer...

  Pourtant je sens bien que c'est dans le travail, et dans le travail
  seul que je trouverai un allégement au boulet que je traîne!...
  Peut-être vais-je donc essayer de revenir, avec plus de continuité, à
  mes essais d'autrefois... Vous vous souvenez peut-être des petites
  compositions auxquelles je m'amusais, du temps que je n'avais rien à
  faire? J'ai repris mes ébauchoirs, mes pinceaux... Je dessine même
  quelques modèles d'ameublement, je peins des étoffes...

  On me conseille, comme un métier pas trop encombré encore, la
  décoration... J'ai envie aussi d'y adjoindre, grâce à l'argent de ma
  tante, un magasin d'objets d'art anciens... Je crois que je trouverai
  là, en même temps que de quoi achever de gagner ma vie, une
  occupation,--et, qui sait? un divertissement.

  A remâcher toujours mon chagrin, je deviendrais folle.

  J'espère, aux premiers jours de printemps, profiter de votre aimable
  invitation et venir déjeuner, un dimanche.

  MONIQUE.




II


Le jazz-band éployait, sur le dancing en folie, ses rythmes sauvages.
Les couples se balançaient dans un éclairage bleu.

Michelle d'Entraygues poussa du coude Hélène Suze, qui, à petites
gorgées, dégustait au bout d'une longue paille son _ice cream sherry_.

--Oh! regarde!

--Quoi?

Penchée au bord de la loggia, Michelle désigna:

--Là, à côté du professeur et de la petite anglaise... ces deux
femmes... elles passent sous le lustre.

--Sans les cheveux courts, et acajou, on dirait Monique.

--C'est elle! N'est-ce pas, mon petit Max?

Le critique, ayant ajusté son monocle, déclara:

--C'est bien elle. Ce que ça la change par exemple, cette coiffure!
Aujourd'hui, pour la femme, c'est le symbole de l'indépendance, sinon de
la force. Jadis Dalila émasculait Samson, en lui coupant les cheveux.
Aujourd'hui elle croit se viriliser, en raccourcissant les siens!

--Elle a dix ans de plus, s'écria généreusement Hélène Suze.

--Mettez cinq! Et comme elle en paraissait dix-neuf quand elle en avait
près de vingt et un, ça ne lui fait jamais que son âge, puisqu'il y a
deux ans au plus qu'elle a fait le plongeon!

--Vingt-trois ans? Elle en paraît trente!

--Allons donc! Elle n'a jamais été si bien... Toujours le même éclat,
avec un petit quelque chose de mystérieux, de meurtri... Moi, je la
trouve épatante... Aïe!

Il se retourna furieux, vers Michelle, et la menaça:

--Toi, si tu recommences, la tripotée! Mais elle déclara, avec son air
de chatte gourmande:

--J'adore ça.

Elle avait, depuis le soir de _Méné_, attaché Max de Laume à sa
personne, pour les soins particuliers. Vite délaissé par Ponette, qui
s'était elle-même éprise de Sacha Volant après son triomphe du circuit
de l'Isère, Max avait, de son côté, trouvé goût à la mitoyenneté avec
d'Entraygues. Absorbé par son écurie de courses et l'éducation des
jeunes jockeys, le marquis jouissait de la dot, et lui de la femme. Mme
Jacquet, depuis le prix George Sand, l'avait adopté et cuisinait pour
lui, à ses jeudis, le grand prix du Roman (Académie Française, 30 000
francs). Une réplique à la concurrence du grand prix Balzac (20 000
francs, Z. Makarof, fondateur).

Les dernières mesures du shimmy s'égrenaient. Les couples se dénouèrent.
Michelle braqua son face-à-main:

--C'est vrai tout de même! Monique a un caractère étonnant... Par
exemple, la cavalière! Quel genre!

Max de Laume la reconnut:

--Mais c'est Niquette!

--Non? Ce que ça la change, d'être teinte!

--Elles sont donc toujours ensemble? s'étonna Hélène Suze.

Curieusement ils dévisageaient Monique Lerbier, décoratrice, et sa
fameuse amie,--Niquette, l'étoile de Music-Hall, depuis trente ans
célèbre. Paris raffolait de sa voix aigre et ses jambes parfaites,
spirituelles autant qu'était agile sa langue, toujours frétillante au
coin des lourdes lèvres. Laide, avec son nez retroussé, n'eussent été
les yeux d'escarboucles...

--Il n'y a pas à dire, elles ont du cran, constata Max de Laume.

Niquette et Monique venaient de se rasseoir à leur table. On eût dit un
ménage amoureux. Tendrement Niquette se pencha, enveloppa de son écharpe
de fourrure le cou de Monique.

--C'est touchant, blagua Hélène Suze.

--Ne t'excite pas, Suzon! dit Michelle. La place est prise.

Hélène Suze, dont les goûts lesbiens s'affichaient de plus en plus,
haussa les épaules. Elle avait toujours gardé rancune à Monique d'avoir
repoussé, autrefois, les avances qu'elle lui avait fait faire par
Ginette Morin, avant que celle-ci,--en remplacement de Mme Hutier,
enlevée par une embolie,--ne devînt Vice-Présidente de l'OEuvre des
Mutilés, et, bientôt, ministresse dans le cabinet Pertout.

Ginette!... Hélène Suze donna un souvenir à son roucoulement de colombe,
quand on lui baisait la bouche. C'était le temps des bonnes soirées chez
Anika Gobrony. Pas bégueule au moins, Gi, comme cette sainte-n'y-touche
de Monique!...

Hélène Suze était de celles qui avaient accueilli sans contrôle toutes
les horreurs qui d'abord avaient couru: Vigneret avait surpris sa
fiancée dans une chambre d'hôtel avec un négociant roumain dont elle
était enceinte. Les parents l'avaient chassée. La tante s'était suicidée
de chagrin...

Aujourd'hui, à retrouver leur ancienne amie relancée, avec éclat, dans
la circulation parisienne, Max de Laume et Michelle
d'Entraygues,--oublieux de leurs récents dédains,--lui souriaient,
indulgents. Hélène Suze alla même jusqu'à déclarer:

--Après tout, elle est bien libre! Avec du talent et de l'argent, on
peut tout se permettre.

Froidement lâchée par tous du jour au lendemain, Monique, un an après sa
disparition, avait fait sa rentrée en ouvrant, rue de la Boëtie, un
magasin. Art ancien et moderne. Pierre des Souzaies, rencontré peu
avant,--comme elle venait de réaliser la petite fortune de sa tante
(cent cinquante mille francs d'économies et autant du pensionnat
vendu),--l'avait orientée vers la profession dont il tirait lui-même sa
matérielle.

Dans son dégoût de l'existence, elle avait trouvé en lui, en même temps
qu'un associé dévoué, un indicateur et un guide d'autant plus précieux
qu'il était, hors le point de vue commercial, désintéressé. Des cartes
élégantes avaient notifié, aux relations d'antan, le faire-part de
résurrection: Monique Lerbier, _au Chardon Bleu_.

Mais tout le monde avait boudé. Monique,--qui, en dehors de Mme Ambrat,
le dimanche, ne voyait plus personne,--avait alors passé des jours
noirs. Le marasme général des affaires ajoutait à sa neurasthénie. Elle
restait des semaines à se morfondre, sans voir que des passants: ils
marchandaient beaucoup, et déboursaient peu. Les ressources, passées
presque entières aux achat de fond, diminuaient si vite qu'elle
commençait à désespérer.

Cependant, l'autorité mondaine de Pierre des Souzaies, doublement réputé
comme antiquaire amateur et comme inverti, était grande. Sa clientèle
ordinaire se refusant, il avait un jour rabattu Niquette sur Monique,
et, du coup, la rue de la Boëtie avait trouvé un achalandage artiste et
cosmopolite. Les installations de Mlle Lerbier devenaient à la mode.

Une personnalité neuve avait alors surgi, qui, différente et entourée
d'une atmosphère de succès, faisait oublier la «déclassée» de naguère.
Poussé par le bouillonnement des ondes nouvelles, le cercle purulent des
vieux potins achevait de s'effacer, sur la grande mare.

Niquette sentit posée sur Monique et sur elle, comme une piqûre de
mouche, l'attention d'Hélène Suze. Elle la dévisagea:

--Qu'est-ce qu'elle a à nous reluquer, celle-là? Tu la connais?...
Regarde... Dans la loggia, à gauche.

Monique repéra aussitôt, et dédaigneusement:

--D'anciennes amies.

Elle les nomma. En même temps, Hélène Suze mimait: «Bonjour!» d'un air
de surprise joyeuse. Monique y répondit par un vague salut. Elle
mesurait, à son indifférence totale, tout le chemin parcouru, dans
l'éloignement du passé... C'était la première fois qu'elle rencontrait
ces revenants. Témoins de son existence antérieure, ils ne l'émouvaient
pas plus que si elle leur eût dit au revoir la veille.

Elle sentit, à ce signe, la plaie en train de se cicatriser...
N'avait-elle pas, un mois plus tôt, aperçu déjà son ancienne rivale,
Cléo, à une répétition générale, sans rien éprouver qu'une curiosité
platonique?

Les seuls êtres dont la vue eût été capable de la faire souffrir
encore,--comme souffrait son souvenir chaque fois que, de plus en plus
rarement, elle ressassait les jours abominables,--c'étaient ses parents
et Vigneret. Elle n'avait jamais retrouvé celui-ci sur son chemin. Et
elle avait obstinément refusé tout rapprochement avec les siens, malgré
les invites que Mme Lerbier depuis quelques mois lui avait faites, à
diverses reprises: Monique, étant quelqu'un, commençait à revaloir
quelque chose...

L'orchestre, attaquant une «scottish espagnole», coupa court la mauvaise
humeur de Niquette. Elle grognait, en enlaçant sa danseuse, qui se
laissait faire ainsi qu'une dormeuse debout:

--Hélène Suze?... Attends donc. J'ai entendu parler d'elle, par un type
qui fumait chez Anika... Il paraît qu'un soir de réveillon, il y a deux
ans, ils ont fait dans son atelier une de ces bombes!... Oui, ta Suze,
et une pucelle à la mords-moi le doigt, qui aurait épousé, depuis, un
ministre... Mais ce jour-là il n'y en avait que pour ces dames! Pourtant
il y avait aussi là un journaliste qui regardait... Attends! Tu ne
connais que lui!... Celui qui fait les maisons de couture... un blond,
la bouche en coeur...

--Mercoeur?

--C'est ça! Je savais bien qu'il y avait du coeur là-dedans, si l'on
peut dire!... Du joli monde!

--Et le nôtre?

--Au moins, s'il a du vice, il ne s'en cache pas!... Pourri dessus, et
sain en dedans!... C'est plus propre. Au lieu que celles-là! Hypocrite
et Cie!

Tout en parlant, elle modelait sur sa souple carcasse le corps docile de
Monique. Dans une sorte d'inconscience, celle-ci s'abandonnait au rythme
impérieux des mouvements de Niquette.

Un feu brûlait, inextinguible, dans les os de la quinquagénaire, si
prodigieusement conservée, par la gymnastique et l'hydrothérapie,
qu'elle n'accusait pas, à la ville comme à la scène, plus de trente-cinq
ans, sous le secret des fards... Plume et poil, tout était bon à son
ardeur célèbre. Elle n'en avait pas moins gardé quinze ans un
danseur-chanteur, élevé par elle à la grande vedette, et venait de le
quitter, il y avait six mois, pour Monique. Amours en titre, qui
n'empêchaient ni les béguins de sexe différent, ni les affaires...

Insoucieuse de l'affichage, Monique se laissait aller aux bras
dominateurs... Le bien, le mal? Mots vides de sens! Ils tintaient à ses
oreilles comme des grelots fêlés. Elle était là parce que son métier et
le hasard l'y avaient conduite, et que son insensibilité s'en
accommodait. Avec l'apparence de la guérison, elle demeurait comme une
malade, anesthésiée encore sous le chloroforme de la table d'opération.
C'est ainsi qu'elle savourait, les yeux mi-clos, l'ivresse de tournoyer
silencieusement.

Les premières caresses de Niquette, en réveillant en elle une sensualité
froissée à l'instant de naître, avaient laissé scellée, au fond de son
coeur, la sentimentalité d'autrefois. Bien morte, croyait-elle. Elle
aimait, pour cette analogie, les vers du pauvre et profond Seurat, un
des jeunes poètes fauchés par la guerre. Ame tendre qu'elle
chérissait...

    Coeur de plomb où l'amour pourrit avec l'orgueil.
    Sous les raides linceuls de bois jaune et d'ébène...

Mais elle était, en même temps, riche de trop de sève pour que ce qui ne
bourgeonnait plus d'une sorte, ne jaillît pas d'une autre. Ainsi le
plaisir l'avait amenée, peu à peu, à une demi-révélation de la volupté.
Minutes brèves, et au fond décevantes. Pourtant ces baisers, où la
tendresse apitoyée se mêlait au trouble attrait d'une découverte, ne lui
répugnaient pas. Sous le visage de la consolation, celui de la
jouissance était confusément apparu. Monique gardait à Niquette la
reconnaissance de ne lui avoir apporté l'une qu'après l'autre, en ne lui
découvrant que petit à petit, sous la délicatesse de l'amie, la fougue
de l'amoureuse...

Elle tournait, le regard perdu. Elle était si étroitement enlacée que
serrant une jambe de Niquette entre les siennes, elle sentait onduler en
elle le mouvement de la danse. Un Argentin qui les croisait, narquois,
eut un clappement: «Eh bien!»... Niquette éclata de rire:

--On se passe bien d'eux!

Monique approuva, d'un abaissement de cils. Cependant, tout en éprouvant
toujours, aux heures de leur abandon, le même agrément, elle commençait
à ouvrir sur le monde des sens une pensée moins restreinte. Les
hommes!... Après en avoir eu d'abord, et farouchement le dégoût, puis le
dédain, elle commençait à les prendre, de nouveau, en considération.
Mais elle les voyait exactement sous le même angle qu'un garçon les
filles: sans aucun vague à l'âme. Curiosité qu'elle ne s'avouait pas
encore, dans cette inertie d'âme où elle flottait comme une épave,--mais
qu'elle n'écartait pas, lorsque d'aventure elle levait les yeux sur
quelqu'un qui n'était pas, _a priori_, déplaisant.

--Zut! dit Niquette, en consultant sa montre-bracelet comme elle se
rasseyaient, il est dix heures, et mon _sketch_ passe à onze!... On
file?

--Tu as le temps, Beauté! dit Monique.

Le Casino était porte à porte avec le Dancing.

--Le temps de m'en refaire une, oui!... Tu viens?

Mais Monique ne se sentait pas ce soir en humeur de traîner, comme
d'habitude, dans l'asphyxie de la loge étroite et la promiscuité de
l'habilleuse. Tous les parfums de Niquette ne parvenaient pas à dompter,
dans ce couloir, l'odeur des cabinets proches.

--Je te rejoindrai.

--Toi! tu as envie de me faire cocue...

Menaçante, Niquette chercha des yeux Hélène Suze dans sa loggia. Elle
était vide... Une frime, pour se retrouver ailleurs? Et soupçonneuse:

--Vous avez rendez-vous, hein?

Monique trouva la supposition si cocasse qu'elle s'exclama, en souriant:

--Je te le dirais!

--Que je t'y prenne!... Tiens, bonjour, Briscot.

--Bonjour, ma Reine.

Niquette serrait la main du fameux comique. Ils se connaissaient depuis
toujours, ayant gagné sur les mêmes planches, grade à grade, leurs
étoiles. Monique ne détestait pas la fantaisie de Briscot et, sous l'air
voyou, sa bonne bille ronde.

--Tu ne joues donc pas? demanda Niquette. Et la Revue?

--Répétition pour les lumières...

--Alors tu vas me garder cette petite fille, qui a envie de danser
encore!... Et vous venez me prendre au Casino, tous les deux, après mon
_sketch_, pas?... On ira ensuite souper n'importe où.

Briscot fit le salut militaire, et Niquette partit tranquille... Ayant
réclamé un _irisch and soda_, il s'était assis, à la place chaude. Il
cligna de l'oeil:

--Dites donc, en passant rue de la Boëtie cet après-midi, j'ai vu votre
décoration de studio, turquoise et mandarine. Ça chante!...

--Vrai? Pourquoi n'êtes-vous pas entré?

--Pas mèche!... J'pistais une de ces Américaines... Tenez, dans vot'
genre! Rose, les cheveux acajou... Et un de ces sautoirs! Les perles lui
tombaient aux genoux.

--Vous en avez fait autant?

Il apprécia:

--Drôle. Ah! Niquette ne s'embête pas...

--Et vous?

--Moi non plus. Pour s'embêter dans ce bas monde, il faut être dingo!
Courte et bonne...

Il eut un rictus allusif:

--A votre service!

--Merci, je n'en use pas. Gardez ça pour l'Américaine...

--Histoire ancienne. A une autre!...

--Non! comme ça? Au premier regard?

Il confia:

--Elle m'avait reconnu!

--Tout s'explique.

Cet étrange prestige des pitres, et parfois des plus laids, Monique ne
l'avait jamais compris. A quels désirs cédaient celles qui les
choisissaient? Elle regarda attentivement Briscot, et fut surprise de le
faire sans répulsion. Il avait un air de santé paysanne, et, embusqué
sous la paupière un peu tombante, l'éclair d'une malice tendre.

Il grommela:

--C'est ça! fichez-vous de moi... J'allais justement vous dire quelque
chose de gentil... Une idée qui m'est venue, en regardant votre machin
turquoise... Mon ami Edgard Lair...

--Le comédien?

--Oui. Il va jouer une pièce de Perfeuil... Mise en scène, et tout. Deux
décors: des intérieurs... Si ça vous amusait de meubler ça, je pourrais
lui en parler...

--Sans blague?

--Ça vous plaît? C'est fait.

--Merci.

--Bah! entre copains!

Il la regardait à son tour; et réclamant un autre _irisch and soda_:

--C'est vrai. Vous n'êtes pas comme les autres. D'abord, de plus
appétissante... on peut courir! Et puis, vous avez des façons de parler,
d'agir... Carrément. Proprement... Bien que vous n'en fassiez d'ailleurs
qu'à votre tête, hein?... Mais avec vous, ce n'est tout de même pas
comme avec l'Américaine?... On doit rester camarades...

Un tango déroulait, comme un lien, ses premières mesures. Il se leva:

--Allons! Pour faire jaunir Niquette.

--Mais Briscot, si jamais cela me faisait plaisir d'imiter
l'Américaine... Eh! là! bas les pattes! Je n'ai pas dit: avec
vous,--pourquoi Niquette ne le saurait-elle pas? On n'est pas mariées,
d'abord. Et si on l'était, raison de plus pour être francs!

Elle avait mis machinalement une main dans celle de Briscot, l'autre sur
son épaule. Il enserra, discrètement, la taille ronde. Elle ployait au
balancement du rythme. Il sentait, contre sa poitrine, la ferme tiédeur
des jeunes seins blottis.

Souvent, depuis qu'elle faisait ménage, et le meilleur, avec Niquette,
Monique avait dansé avec des hommes. C'étaient les seuls partenaires que
lui permît, en dehors de quelques amies éprouvées, une jalousie dont
elle s'amusait, comme d'une marque d'affection. On n'a de tendresse
exclusive que dans un sentiment sincère. Elle ne songeait pas à
s'offenser d'une vigilance qui ne pouvait être blessante, étant données
leurs conventions de réciproque aveu, si quoi que ce soit le motivait...

La seule éventualité que la tolérance de Niquette, rassurée quant au
danger masculin, n'eût pas prévue, c'est qu'à la longue pouvait naître,
de ces frôlements renouvelés, quelque combinaison d'électricités
inattendue. Cent fois Monique avait tourné au bras de cavaliers
charmants, sans penser à prendre d'autre plaisir que celui d'un enfant
qui s'agite, innocemment. Il était fatal qu'un jour, dans ce vertige de
mouvements, de sons, de clartés, dans cette ivresse particulière que
charriait, aux veines les plus lentes, l'atmosphère âcre et surchauffée,
un instant vînt où le contact, d'instinct, s'établirait.

Ce fut Briscot qui, sans même le vouloir, déclencha le courant. Il
n'avait attaché, tout à l'heure, aucune importance à ses plaisanteries.
Mais au balancement de la mesure, qui, après la marche des corps
jumelés, inclinait le va-et-vient, sur place, du _corte_, à ce simulacre
crûment évocateur de l'acte, Monique sentit contre sa
chair,--imperceptiblement d'abord, puis avec une précision telle qu'elle
faillit s'arrêter, rompre l'étreinte,--son danseur se roidir. Sous la
légèreté des étoffes, la chaleur du sang brûlait en eux. Un
engourdissement la pénétrait. Elle ferma les yeux, et se serra
davantage. Bras tendus, ils serpentaient, noués... Leurs doigts joints
s'entremêlèrent, paume à paume, et, du coup, l'imagination de leurs
nudités...

Il avait d'abord affecté un air détaché. Puis voyant que loin de se
défendre elle s'abandonnait, il plaqua fortement à son déhanchement la
croupe nerveuse. Il était affolé de sentir remonter de son épaule à son
cou, la caresse inconsciente d'une main crispée. Ils roulaient, l'un sur
l'autre, puis tanguaient, dans un flux et un reflux mécaniques,
accomplissant, avec lenteur, la répétition du geste héréditaire...

Le tango cessa net. Leurs bras se délièrent. Ils se contemplaient avec
une espèce de stupeur, comme si, revenus d'un voyage lointain, ils se
retrouvaient en face l'un de l'autre après l'absence, sans se
reconnaître...

Il eut l'esprit de ne faire aucune allusion au coup de folie qui venait
de les secouer. Habitué à feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,
il emportait cependant, de l'aventure, celui que ce jeu valait autant
que la réalité. L'idée d'avoir trompé Niquette faisait luire, gaiement,
son regard...

La simplicité de Monique, en le déconcertant, le ramena au bon sens, et
l'aguicha, définitivement. Elle constatait:

--Vous dansez très bien! On recommencera.

Rouge encore et les yeux brillants, elle ne témoignait, dans sa
satisfaction, d'aucune fausse pudeur. Elle se disait: «Après tout, ce
n'est qu'un exercice de gymnastique... Mais tout de même, bien agréable!
Je ne l'aurais pas cru.»

Le lendemain, au _Chardon Bleu_,--où à côté du studio turquoise et
mandarine Monique avait installé, le matin même, un boudoir aubergine,
avec des bois d'érable moucheté,--elle écoutait, avec déférence, Edgard
Lair. Amené par Briscot, il proférait des paroles définitives, à
l'ébahissement de Mlle Claire.

C'était la première vendeuse de Monique, Mlle Tcherbalief, une jeune
fille de l'aristocratie russe, déracinée par la tourmente
révolutionnaire et qui, après avoir fait du ciné pour vivre, se trouvait
heureuse, dans son abri momentané.

--Pour le un, où l'amour naît, je vois des tentures hanneton écrasé. A
grands plis... Rien d'autre. Les limbes!... Pour tout meuble, une
Récamier et un guéridon de laque noire. Et des coussins, des coussins,
des coussins...

Niquette, modern style, approuvait. Briscot, désintéressé, battait du
bout de sa canne une marche redoublée, sur le ventre d'un bronze hindou.

--Aah! rugit Edgard Lair, avec une furie subite... Finis! tu
m'exaspères.

Les vitres tremblèrent. Il enleva, jeta sur un fauteuil le vaste feutre
dont il ombrageait son front génial, puis, d'un minuscule mouchoir de
soie verte, pendant de la poche de son veston, il s'épongea. Sous la
coupole crânienne, son visage de bouledogue fronçait un petit nez
écrasé, au-dessus d'une lippe pendante.

--Il est fou, pensa Monique, ce coco-là!

Le comédien reprenait d'une voix posée:

--Au deux, l'amour est né. Coup de la passion. Rouge. Rouge et or! Du
sang, du sang! Tous les rouges. Les plus violents... Que ça gueule!
Voilà.

Monique réprima son envie de rire.

--L'indication est excellente... Je vois. Et pour les meubles?...

--Pas de meubles, des tapis. Et des coussins, des coussins, des
coussins!...

Mlle Claire, qui un crayon à la main notait, s'exclama:

--Magnifique!

Edgard Lair salua, avec dignité. Et se tournant vers Monique:

--Compris, Mademoiselle? Les maquettes dans trois jours.

--Je ferai de mon mieux.

Il laissa tomber, condescendant, après un regard circulaire:

--Vous avez du talent. Et quand vous aurez travaillé avec moi...

Il ouvrit, d'un rond de bras, l'avenir illimité, et se couvrit, avec la
fierté d'un grand d'Espagne. Puis, se tournant vers Briscot: «Tu viens,
vieux?... Mesdames!...» il exécuta, majestueusement, sa sortie.

Monique leva les yeux au ciel et Niquette s'écria:

--Est-il beau, l'animal!

--Dans son genre...

Niquette, dextrement, le déchiquetait:

--L'orgueil, à ce point-là... Attends que je l'annonce: «Messieurs,
l'Empereur!...» Il entre, et défait son cache-nez: on dirait qu'il
enlève le grand cordon!... Il arpente le plateau... Pan, tous les
acteurs à plat ventre!... Car auprès de lui, Antoine, Gémier, Guitry, de
la gnognotte!... Aah! Il a rugi: les décors tremblent, et l'auteur s'est
évanoui... Avec ça, rigolo, s'il jouait au Music-Hall... Mais Briscot le
mettrait encore dans sa poche...

--Il est gentil, Briscot! murmura Monique.

Elle lui était reconnaissante de son entremise. La pièce de Perfeuil,
bien présentée, pouvait être une réclame utile. Travail intéressant en
tout cas. Elle songeait, amusée, à leur soirée achevée autour de
quelques douzaines d'huîtres et d'une bouteille de champagne, au
Prieuré...

Les deux grandes vedettes, à la prière publique, avaient chaloupé une de
leurs anciennes valses. Le restaurant n'avait jamais connu pareil
enthousiasme. Les étrangers, debout sur leurs chaises, acclamaient avec
frénésie la gloire de Paris, à travers ces célébrités mondiales...
Monique, ayant avoué en plaisantant son infidélité à Niquette, celle-ci
l'avait prise en riant. Même, avec quelques gouttes du verre de Briscot,
de son doigt mouillé, elle les avait baptisés, derrière l'oreille. Et,
je-m'en-fichiste, elle leur avait donné sa bénédiction en ajoutant:

--Mais si tu couches avec ta madame Suze, je t'étrangle...

--Pas de danger, ni avec Hélène, ni avec Briscot!

Monique était tranquille comme cela... Pourtant, en repensant à son
engourdissement de la veille, au plaisir quasi-anonyme pris dans le
tourbillon de la danse, une perspective moins sombre s'étendait... Repos
de se laisser vivre, sans penser, en pleine torpeur. Naissance obscure,
aussi, d'une sensation nouvelle...

Elle regarda Niquette, qui se mirait dans une glace à main... C'était un
de ces bibelots persans,--rectangles plats dont, sous un volet de fine
mosaïque, le tain brouillé garde une profondeur d'eau morte. Monique
songea aux lointains visages qui s'y étaient penchés... Elle se dit
qu'un jour aussi viendrait où, dans son souvenir, celui de Niquette
bientôt peut-être s'effacerait, comme les images d'ombre au miroir
ancien...

On ne pouvait être plus liées qu'elles n'étaient, et pourtant elle
sentait, soudain, la comédienne aussi étrangère à sa pensée que ces
inconnues dont les yeux interrogateurs s'étaient posés, jadis, sur un
reflet disparu...

--Ah! dit Niquette mélancoliquement, en poussant le volet couleur de
rouille sur le rectangle d'oubli... Elle n'embellit pas, ta glace!
Allons, je file... A ce soir. Où?

Monique répondit, sans hésiter:

--Au dancing, si tu veux. Comme hier.




III


Toute une saison, sa journée d'intelligent labeur accompli, Monique
avait ainsi donné à la danse ses soirées et partie de ses nuits.

Seule, avec des camarades qu'elle s'était faits petit à petit dans les
milieux d'art et de théâtre avec lesquels son métier l'avait mise en
relation, elle avait tour à tour élu cinq ou six endroits où, à heure
fixe, se déchaînait pour elle l'étourdissant vertige.

Elle avait été une de ces mille faces pâmées, qui, au son criard des
orchestres, sous les soleils aveuglants de minuit, se trémoussent dans
un tourbillon de lumière et de bruit. Elle avait été une de ces pauvres
petites apparences humaines agitées, au balancement de l'instinct, par
un va-et-vient irrésistible. Vaguelette de l'universelle marée, dont le
flux et le reflux ont le même rythme inconscient que l'amour.

A cette incessante représentation de l'acte sexuel, auquel le
dérèglement des moeurs convie, dans les music-halls, les dancings, les
thés, les salons et jusque dans les restaurants, une foule toujours
grandissante, Monique, fatalement, avait pris goût. La passion de
Niquette et l'espèce d'accoutumance docile avec laquelle elle y avait
elle-même répondu, s'était relâchée, insensiblement, au fil des mois...

De cet entrecroisement passager, elles restaient camarades, étonnées,
lorsqu'elles se revoyaient, d'avoir pu être plus qu'amies. Faute d'un
autre aliment que celui du plaisir physique, la violence de leurs
sensations passées s'était vite consumée tout entière. Il n'en demeurait
qu'une tiédeur, encore douce sous les cendres... Et déjà, quand elle
rencontrait son ancienne maîtresse escortée de quelque nouvelle
compagne, Monique éprouvait, à la profondeur de son indifférence, que le
souvenir en était presque totalement refroidi...

Glace où s'étaient de même résolus, avant que de s'évanouir,--dissipés
jusque dans sa mémoire,--tous les feux passagers que le désir avait
allumés en elle, depuis la révélation voluptueuse que lui avait apportée
Briscot.

Monique, par la rapide simplicité avec laquelle elle avait donné suite
et fin à la passade, avait ébahi le comique. Si blasé qu'il fût sur
l'inconstance des femmes, c'était la première fois qu'ayant lui-même le
béguin, il se voyait semé de la sorte. En retrouvant le lendemain même,
au dancing, sa conquête abandonnée aux bras d'un bel Américain, il n'en
avait pas cru ses yeux.

Mais, sous le clair de lune violâtre, puis l'incendie orange dont les
lumières changeantes enveloppaient son balancement rythmique, le tango
ramenait lentement devant lui, avec la chaîne des couples, l'anneau des
deux corps enlacés. Monique, levant les yeux, aperçut Briscot au
passage, et lui jeta un signe amical.

La danse achevée, elle le croisa, rejoignant la loge où tenait cercle
Pierre des Souzaies, avec lequel elle était venue. Briscot serra, d'un
air vexé, la main qu'elle lui tendait, en camarade.

--Compliments! railla-t-il, en désignant l'Américain qui se perdait dans
la foule... Vous ne vous embêtez pas!

Elle avoua avec tranquillité:

--Ma foi, non!

Et riant, au spectacle de sa moue à la fois ironique et pincée:

--Voyons, Briscot! C'est donc si extraordinaire 

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