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Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1

by Gustave Flaubert · French · Gutenberg #49773 · 432,890 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1
    
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Title: Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 3: L'éducation sentimentale, v. 1

Author: Gustave Flaubert


        
Release date: August 24, 2015 [eBook #49773]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES COMPLÈTES DE GUSTAVE FLAUBERT, TOME 3: L'ÉDUCATION SENTIMENTALE, V. 1 ***

  Au lecteur

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  mineures.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.




  ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX


  ŒUVRES COMPLÈTES

  DE

  GUSTAVE FLAUBERT


  III

  L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

  I


  PARIS

  A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR

  RUE SAINT-BENOIT, 7

  1885


  TOUS DROITS RÉSERVÉS




PREMIÈRE PARTIE

L'ÉDUCATION SENTIMENTALE

I


Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, _la Ville-de-Montereau_,
près de partir, fumait à gros tourbillons devant le quai Saint-Bernard.

Des gens arrivaient hors d'haleine; des barriques, des câbles,
des corbeilles de linge gênaient la circulation; les matelots ne
répondaient à personne; on se heurtait; les colis montaient entre les
deux tambours, et le tapage s'absorbait dans le bruissement de la
vapeur, qui, s'échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout
d'une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l'avant, tintait sans
discontinuer.

Enfin le navire partit; et les deux berges, peuplées de magasins, de
chantiers et d'usines, filèrent comme deux larges rubans que l'on
déroule.

Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album
sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le
brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait
pas les noms; puis il embrassa, dans un dernier coup d'œil, l'île
Saint-Louis, la Cité, Notre-Dame; et bientôt, Paris disparaissant, il
poussa un grand soupir.

M. Frédéric Moreau, nouvellement reçu bachelier, s'en retournait à
Nogent-sur-Seine, où il devait languir pendant deux mois, avant d'aller
_faire son droit_. Sa mère, avec la somme indispensable, l'avait envoyé
au Havre voir un oncle, dont elle espérait, pour lui, l'héritage; il en
était revenu la veille seulement; et il se dédommageait de ne pouvoir
séjourner dans la capitale, en regagnant sa province par la route la
plus longue.

Le tumulte s'apaisait; tous avaient pris leur place; quelques-uns,
debout, se chauffaient autour de la machine, et la cheminée crachait
avec un râle lent et rythmique son panache de fumée noire; des
gouttelettes de rosée coulaient sur les cuivres; le pont tremblait
sous une petite vibration intérieure, et les deux roues, tournant
rapidement, battaient l'eau.

La rivière était bordée par des grèves de sable. On rencontrait des
trains de bois qui se mettaient à onduler sous le remous des vagues,
ou bien, dans un bateau sans voiles, un homme assis pêchait; puis les
brumes errantes se fondirent, le soleil parut, la colline qui suivait
à droite le cours de la Seine peu à peu s'abaissa, et il en surgit une
autre, plus proche, sur la rive opposée.

Des arbres la couronnaient parmi des maisons basses couvertes de toits
à l'italienne. Elles avaient des jardins en pente que divisaient des
murs neufs, des grilles de fer, des gazons, des serres chaudes, et des
vases de géraniums, espacés régulièrement sur des terrasses où l'on
pouvait s'accouder. Plus d'un, en apercevant ces coquettes résidences,
si tranquilles, enviait d'en être le propriétaire, pour vivre là
jusqu'à la fin de ses jours, avec un bon billard, une chaloupe, une
femme ou quelque autre rêve. Le plaisir tout nouveau d'une excursion
maritime facilitait les épanchements. Déjà les farceurs commençaient
leurs plaisanteries. Beaucoup chantaient. On était gai. Il se versait
des petits verres.

Frédéric pensait à la chambre qu'il occuperait là-bas, au plan d'un
drame, à des sujets de tableaux, à des passions futures. Il trouvait
que le bonheur mérité par l'excellence de son âme tardait à venir.
Il se déclama des vers mélancoliques; il marchait sur le pont à pas
rapides; il s'avança jusqu'au bout, du côté de la cloche;--et, dans
un cercle de passagers et de matelots, il vit un monsieur qui contait
des galanteries à une paysanne, tout en lui maniant la croix d'or
qu'elle portait sur la poitrine. C'était un gaillard d'une quarantaine
d'années, à cheveux crépus. Sa taille robuste emplissait une jaquette
de velours noir, deux émeraudes brillaient à sa chemise de batiste, et
son large pantalon blanc tombait sur d'étranges bottes rouges, en cuir
de Russie, rehaussées de dessins bleus.

La présence de Frédéric ne le dérangea pas. Il se tourna vers lui
plusieurs fois, en l'interpellant par des clins d'œil; ensuite il
offrit des cigares à tous ceux qui l'entouraient. Mais, ennuyé de cette
compagnie, sans doute, il alla se mettre plus loin. Frédéric le suivit.

La conversation roula d'abord sur les différentes espèces de tabacs,
puis, tout naturellement, sur les femmes. Le monsieur en bottes rouges
donna des conseils au jeune homme; il exposait des théories, narrait
des anecdotes, se citait lui-même en exemple, débitant tout cela d'un
ton paterne, avec une ingénuité de corruption divertissante.

Il était républicain; il avait voyagé, il connaissait l'intérieur des
théâtres, des restaurants, des journaux, et tous les artistes célèbres,
qu'il appelait familièrement par leurs prénoms; Frédéric lui confia
bientôt ses projets; il les encouragea.

Mais il s'interrompit pour observer le tuyau de la cheminée, puis il
marmotta vite un long calcul, afin de savoir «combien chaque coup de
piston, à tant de fois par minute, devait, etc.»--Et, la somme trouvée,
il admira beaucoup le paysage. Il se disait heureux d'être échappé aux
affaires.

Frédéric éprouvait un certain respect pour lui, et ne résista pas à
l'envie de savoir son nom. L'inconnu répondit tout d'une haleine:

«Jacques Arnoux, propriétaire de _l'Art industriel_, boulevard
Montmartre.»

Un domestique ayant un galon d'or à la casquette vint lui dire:

«Si Monsieur voulait descendre? Mademoiselle pleure.»

Il disparut.

_L'Art industriel_ était un établissement hybride, comprenant un
journal de peinture et un magasin de tableaux. Frédéric avait vu ce
titre-là, plusieurs fois, à l'étalage du libraire de son pays natal,
sur d'immenses prospectus, où le nom de Jacques Arnoux se développait
magistralement.

Le soleil dardait d'aplomb, en faisant reluire les gabillots de fer
autour des mâts, les plaques du bastingage et la surface de l'eau; elle
se coupait à la proue en deux sillons, qui se déroulaient jusqu'au bord
des prairies. A chaque détour de la rivière, on retrouvait le même
rideau de peupliers pâles. La campagne était toute vide. Il y avait
dans le ciel de petits nuages blancs arrêtés,--et l'ennui, vaguement
épandu, semblait alanguir la marche du bateau et rendre l'aspect des
voyageurs plus insignifiant encore.

A part quelques bourgeois, aux Premières, c'étaient des ouvriers,
des gens de boutique avec leurs femmes et leurs enfants. Comme on
avait coutume alors de se vêtir sordidement en voyage, presque tous
portaient de vieilles calottes grecques ou des chapeaux déteints,
de maigres habits noirs, râpés par le frottement du bureau, ou des
redingotes ouvrant la capsule de leurs boutons pour avoir trop servi
au magasin; çà et là, quelque gilet à châle laissait voir une chemise
de calicot, maculée de café; des épingles de chrysocale piquaient des
cravates en lambeaux; des sous-pieds cousus retenaient des chaussons
de lisière; deux ou trois gredins qui tenaient des bambous à ganse de
cuir lançaient des regards obliques, et des pères de famille ouvraient
de gros yeux, en faisant des questions. Ils causaient debout, ou
bien accroupis sur leurs bagages; d'autres dormaient dans des coins;
plusieurs mangeaient. Le pont était sali par des écales de noix, des
bouts de cigares, des pelures de poires, des détritus de charcuterie
apportée dans du papier; trois ébénistes, en blouse, stationnaient
devant la cantine; un joueur de harpe en haillons se reposait, accoudé
sur son instrument; on entendait par intervalles le bruit du charbon de
terre dans le fourneau, un éclat de voix, un rire;--et le capitaine,
sur la passerelle, marchait d'un tambour à l'autre, sans s'arrêter.
Frédéric, pour rejoindre sa place, poussa la grille des Premières,
dérangea deux chasseurs avec leurs chiens.

Ce fut comme une apparition:

Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il
ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses
yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; il fléchit
involontairement les épaules; et, quand il se fut mis plus loin, du
même côté, il la regarda.

Elle avait un large chapeau de paille, avec des rubans roses qui
palpitaient au vent, derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant
la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient
presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline
claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. Elle
était en train de broder quelque chose; et son nez droit, son menton,
toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu.

Comme elle gardait la même attitude, il fit plusieurs tours de droite
et de gauche pour dissimuler sa manœuvre; puis il se planta tout près
de son ombrelle, posée contre le banc, et il affectait d'observer une
chaloupe sur la rivière.

Jamais il n'avait vu cette splendeur de sa peau brune, la séduction de
sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait. Il
considérait son panier à ouvrage avec ébahissement, comme une chose
extraordinaire. Quels étaient son nom, sa demeure, sa vie, son passé?
Il souhaitait connaître les meubles de sa chambre, toutes les robes
qu'elle avait portées, les gens qu'elle fréquentait; et le désir de la
possession physique même disparaissait sous une envie plus profonde,
dans une curiosité douloureuse qui n'avait pas de limites.

Une négresse, coiffée d'un foulard, se présenta, en tenant par la
main une petite fille, déjà grande. L'enfant, dont les yeux roulaient
des larmes, venait de s'éveiller; elle la prit sur ses genoux.
«Mademoiselle n'était pas sage, quoiqu'elle eût sept ans bientôt; sa
mère ne l'aimerait plus; on lui pardonnait trop ses caprices.» Et
Frédéric se réjouissait d'entendre ces choses, comme s'il eût fait une
découverte, une acquisition.

Il la supposait d'origine andalouse, créole peut-être; elle avait
ramené des îles cette négresse avec elle.

Un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos, sur le
bordage de cuivre. Elle avait dû, bien des fois, au milieu de la mer,
durant les soirs humides, en envelopper sa taille, s'en couvrir les
pieds, dormir dedans! Mais, entraîné par les franges, il glissait peu à
peu, il allait tomber dans l'eau, Frédéric fit un bond et le rattrapa.
Elle lui dit:

«Je vous remercie, monsieur.»

Leurs yeux se rencontrèrent.

«Ma femme, es-tu prête?» cria le sieur Arnoux, apparaissant dans le
capot de l'escalier.

Mlle Marthe courut vers lui, et, cramponnée à son cou, elle tirait
ses moustaches. Les sons d'une harpe retentirent, elle voulut voir la
musique; et bientôt le joueur d'instrument, amené par la négresse,
entra dans les Premières. Arnoux le reconnut pour un ancien modèle; il
le tutoya, ce qui surprit les assistants. Enfin le harpiste rejeta ses
longs cheveux derrière ses épaules, étendit les bras et se mit à jouer.

C'était une romance orientale, où il était question de poignards, de
fleurs et d'étoiles. L'homme en haillons chantait cela d'une voix
mordante; les battements de la machine coupaient la mélodie à fausse
mesure; il pinçait plus fort: les cordes vibraient, et leurs sons
métalliques semblaient exhaler des sanglots, et comme la plainte d'un
amour orgueilleux et vaincu. Des deux côtés de la rivière, des bois
s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau; un courant d'air frais passait;
Mme Arnoux regardait au loin d'une manière vague. Quand la musique
s'arrêta, elle remua les paupières plusieurs fois, comme si elle
sortait d'un songe.

Le harpiste s'approcha d'eux, humblement. Pendant qu'Arnoux cherchait
de la monnaie, Frédéric allongea vers la casquette sa main fermée,
et, l'ouvrant avec pudeur, il y déposa un louis d'or. Ce n'était pas
la vanité qui le poussait à faire cette aumône devant elle, mais une
pensée de bénédiction où il l'associait, un mouvement de cœur presque
religieux.

Arnoux, en lui montrant le chemin, l'engagea cordialement à descendre.
Frédéric affirma qu'il venait de déjeuner; il se mourait de faim, au
contraire; et il ne possédait plus un centime au fond de sa bourse.

Ensuite il songea qu'il avait bien le droit, comme un autre, de se
tenir dans la chambre.

Autour des tables rondes, des bourgeois mangeaient, un garçon de café
circulait; M. et Mme Arnoux étaient dans le fond, à droite; il s'assit
sur la longue banquette de velours, ayant ramassé un journal qui se
trouvait là.

Ils devaient, à Montereau, prendre la diligence de Châlons. Leur voyage
en Suisse durerait un mois. Mme Arnoux blâma son mari de sa faiblesse
pour son enfant. Il chuchota dans son oreille une gracieuseté, sans
doute, car elle sourit. Puis il se dérangea pour fermer derrière son
cou le rideau de la fenêtre.

Le plafond, bas et tout blanc, rabattait une lumière crue. Frédéric, en
face, distinguait l'ombre de ses cils. Elle trempait ses lèvres dans
son verre, cassait un peu de croûte entre ses doigts; le médaillon de
lapis-lazuli, attaché par une chaînette d'or à son poignet, de temps
à autre sonnait contre son assiette. Ceux qui étaient là, pourtant,
n'avaient pas l'air de la remarquer.

Quelquefois, par les hublots, on voyait glisser le flanc d'une barque
qui accostait le navire pour prendre ou déposer des voyageurs. Les gens
attablés se penchaient aux ouvertures et nommaient les pays riverains.

Arnoux se plaignait de la cuisine: il se récria considérablement devant
l'addition, et il la fit réduire. Puis il emmena le jeune homme à
l'avant du bateau pour boire des grogs. Mais Frédéric s'en retourna
bientôt sous la tente, où Mme Arnoux était revenue. Elle lisait un
mince volume à couverture grise. Les deux coins de sa bouche se
relevaient par moments, et un éclair de plaisir illuminait son front.
Il jalousa celui qui avait inventé ces choses dont elle paraissait
occupée. Plus il la contemplait, plus il sentait entre elle et lui
se creuser des abîmes. Il songeait qu'il faudrait la quitter tout à
l'heure, irrévocablement, sans en avoir arraché une parole, sans lui
laisser même un souvenir!

Une plaine s'étendait à droite; à gauche un herbage allait doucement
rejoindre une colline où l'on apercevait des vignobles, des noyers,
un moulin dans la verdure, et des petits chemins au delà, formant des
zigzags sur la roche blanche qui touchait au bord du ciel. Quel bonheur
de monter côte à côte, le bras autour de sa taille, pendant que sa
robe balayerait les feuilles jaunies, en écoutant sa voix, sous le
rayonnement de ses yeux! Le bateau pouvait s'arrêter, ils n'avaient
qu'à descendre; et cette chose bien simple n'était pas plus facile,
cependant, que de remuer le soleil!

Un peu plus loin, on découvrit un château, à toit pointu, avec des
tourelles carrées. Un parterre de fleurs s'étalait devant sa façade;
et des avenues s'enfonçaient, comme des voûtes noires, sous les hauts
tilleuls. Il se la figura passant au bord des charmilles. A ce moment,
une jeune dame et un jeune homme se montrèrent sur le perron, entre les
caisses d'orangers. Puis tout disparut.

La petite fille jouait autour de lui. Frédéric voulut la baiser. Elle
se cacha derrière sa bonne; sa mère la gronda de n'être pas aimable
pour le monsieur qui avait sauvé son châle. Était-ce une ouverture
indirecte?

«Va-t-elle enfin me parler?» se demandait-il.

Le temps pressait. Comment obtenir une invitation chez Arnoux? Et
il n'imagina rien de mieux que de lui faire remarquer la couleur de
l'automne, en ajoutant:

«Voilà bientôt l'hiver, la saison des bals et des dîners!»

Mais Arnoux était tout occupé de ses bagages. La côte de Surville
apparut, les deux ponts se rapprochaient, on longea une corderie,
ensuite une rangée de maisons basses; il y avait, en dessous, des
marmites de goudron, des éclats de bois; et des gamins couraient sur le
sable, en faisant la roue. Frédéric reconnut un homme avec un gilet à
manches, il lui cria:

«Dépêche-toi.»

On arrivait. Il chercha péniblement Arnoux dans la foule des passagers,
et l'autre répondit en lui serrant la main:

«Au plaisir, cher monsieur!»

Quand il fut sur le quai, Frédéric se retourna. Elle était près du
gouvernail, debout. Il lui envoya un regard où il avait tâché de mettre
toute son âme; comme s'il n'eût rien fait, elle demeura immobile. Puis,
sans égard aux salutations de son domestique:

«Pourquoi n'as-tu pas amené la voiture jusqu'ici?»

Le bonhomme s'excusait.

«Quel maladroit! Donne-moi de l'argent!»

Et il alla manger dans une auberge.

Un quart d'heure après, il eut envie d'entrer comme par hasard dans la
cour des diligences. Il la verrait encore, peut-être?

«A quoi bon?» se dit-il.

Et l'américaine l'emporta. Les deux chevaux n'appartenaient pas à sa
mère. Elle avait emprunté celui de M. Chambrion, le receveur, pour
l'atteler auprès du sien. Isidore, parti la veille, s'était reposé à
Bray jusqu'au soir et avait couché à Montereau, si bien que les bêtes
rafraîchies trottaient lestement.

Des champs moissonnés se prolongeaient à n'en plus finir. Deux lignes
d'arbres bordaient la route, les tas de cailloux se succédaient; et
peu à peu, Villeneuve-Saint-Georges, Ablon, Châtillon, Corbeil et
les autres pays, tout son voyage lui revint à la mémoire, d'une
façon si nette qu'il distinguait maintenant des détails nouveaux, des
particularités plus intimes; sous le dernier volant de sa robe, son
pied passait dans une mince bottine en soie, de couleur marron; la
tente de coutil formait un large dais sur sa tête, et les petits glands
rouges de la bordure tremblaient à la brise, perpétuellement.

Elle ressemblait aux femmes des livres romantiques. Il n'aurait voulu
rien ajouter, rien retrancher à sa personne. L'univers venait tout
à coup de s'élargir. Elle était le point lumineux où l'ensemble des
choses convergeait;--et, bercé par le mouvement de la voiture, les
paupières à demi closes, le regard dans les nuages, il s'abandonnait à
une joie rêveuse et infinie.

A Bray, il n'attendit pas qu'on eût donné l'avoine, il alla devant, sur
la route, tout seul. Arnoux l'avait appelée «Marie!» Il cria très haut:
«Marie!» Sa voix se perdit dans l'air.

Une large couleur de pourpre enflammait le ciel à l'occident. De
grosses meules de blé, qui se levaient au milieu des chaumes,
projetaient des ombres géantes. Un chien se mit à aboyer dans une
ferme, au loin. Il frissonna, pris d'une inquiétude sans cause.

Quand Isidore l'eut rejoint, il se plaça sur le siège pour conduire.
Sa défaillance était passée. Il était bien résolu à s'introduire,
n'importe comment, chez les Arnoux, et à se lier avec eux. Leur maison
devait être amusante, Arnoux lui plaisait d'ailleurs; puis, qui sait?
Alors, un flot de sang lui monta au visage: ses tempes bourdonnaient,
il fit claquer son fouet, secoua les rênes, et il menait les chevaux
d'un tel train, que le vieux cocher répétait:

«Doucement! mais doucement! vous les rendrez poussifs.»

Peu à peu Frédéric se calma, et il écouta parler son domestique.

On attendait Monsieur avec grande impatience. Mlle Louise avait pleuré
pour partir dans la voiture.

«Qu'est-ce donc, Mlle Louise?

--La petite à M. Roque, vous savez?

--Ah! j'oubliais!» répliqua Frédéric, négligemment.

Cependant, les deux chevaux n'en pouvaient plus. Ils boitaient l'un et
l'autre; et neuf heures sonnaient à Saint-Laurent lorsqu'il arriva sur
la place d'Armes, devant la maison de sa mère. Cette maison, spacieuse,
avec un jardin donnant sur la campagne, ajoutait à la considération de
Mme Moreau, qui était la personne du pays la plus respectée.

Elle sortait d'une vieille famille de gentilshommes, éteinte
maintenant. Son mari, un plébéien que ses parents lui avaient fait
épouser, était mort d'un coup d'épée, pendant sa grossesse, en lui
laissant une fortune compromise. Elle recevait trois fois la semaine
et donnait de temps à autre un beau dîner. Mais le nombre des bougies
était calculé d'avance, et elle attendait impatiemment ses fermages.
Cette gêne, dissimulée comme un vice, la rendait sérieuse. Cependant,
sa vertu s'exerçait sans étalage de pruderie, sans aigreur. Ses
moindres charités semblaient de grandes aumônes. On la consultait
sur le choix des domestiques, l'éducation des jeunes filles, l'art
des confitures, et Monseigneur descendait chez elle dans ses tournées
épiscopales.

Mme Moreau nourrissait une haute ambition pour son fils. Elle n'aimait
pas à entendre blâmer le Gouvernement, par une sorte de prudence
anticipée. Il aurait besoin de protections d'abord; puis, grâce à
ses moyens, il deviendrait conseiller d'État, ambassadeur, ministre.
Ses triomphes au collège de Sens légitimaient cet orgueil; il avait
remporté le prix d'honneur.

Quand il entra dans le salon, tous se levèrent à grand bruit, on
l'embrassa; et avec les fauteuils et les chaises on fit un large
demi-cercle autour de la cheminée. M. Gamblin lui demanda immédiatement
son opinion sur Mme Lafarge. Ce procès, la fureur de l'époque, ne
manqua pas d'amener une discussion violente; Mme Moreau l'arrêta, au
regret toutefois de M. Gamblin; il la jugeait utile pour le jeune
homme, en sa qualité de futur jurisconsulte, et il sortit du salon,
piqué.

Rien ne devait surprendre dans un ami du père Roque! A propos du père
Roque, on parla de M. Dambreuse, qui venait d'acquérir le domaine de
la Fortelle. Mais le percepteur avait entraîné Frédéric à l'écart,
pour savoir ce qu'il pensait du dernier ouvrage de M. Guizot. Tous
désiraient connaître ses affaires; et Mme Benoît s'y prit adroitement
en s'informant de son oncle. Comment allait ce bon parent? Il ne
donnait plus de ses nouvelles. N'avait-il pas un arrière-cousin en
Amérique?

La cuisinière annonça que le potage de Monsieur était servi. On se
retira par discrétion. Puis, dès qu'ils furent seuls, dans la salle, sa
mère lui dit, à voix basse:

«Eh bien?»

Le vieillard l'avait reçu très cordialement, mais sans montrer ses
intentions.

Mme Moreau soupira.

«Où est-elle, à présent?» songeait-il.

La diligence roulait, et, enveloppée dans le châle, sans doute, elle
appuyait contre le drap du coupé sa belle tête endormie.

Ils montaient dans leurs chambres quand un garçon du _Cygne de la
Croix_ apporta un billet.

«Qu'est-ce donc?

--C'est Deslauriers qui a besoin de moi, dit-il.

--Ah! ton camarade! fit Mme Moreau avec un ricanement de mépris.
L'heure est bien choisie, vraiment!»

Frédéric hésitait. Mais l'amitié fut plus forte. Il prit son chapeau.

«Au moins, ne sois pas longtemps!» lui dit sa mère.




II


Le père de Charles Deslauriers, ancien capitaine de ligne,
démissionnaire en 1818, était revenu se marier à Nogent, et, avec
l'argent de la dot, avait acheté une charge d'huissier, suffisant à
peine pour le faire vivre. Aigri par de longues injustices, souffrant
de ses vieilles blessures, et toujours regrettant l'Empereur, il
dégorgeait sur son entourage les colères qui l'étouffaient. Peu
d'enfants furent plus battus que son fils. Le gamin ne cédait pas,
malgré les coups. Sa mère, quand elle tâchait de s'interposer, était
rudoyée comme lui. Enfin, le capitaine le plaça dans son étude, et
tout le long du jour, il le tenait courbé sur son pupitre à copier des
actes, ce qui lui rendit l'épaule droite visiblement plus forte que
l'autre.

En 1833, d'après l'invitation de M. le président, le capitaine vendit
son étude. Sa femme mourut d'un cancer. Il alla vivre à Dijon; ensuite
il s'établit marchand d'hommes à Troyes; et, ayant obtenu pour
Charles une demi-bourse, le mit au collège de Sens, où Frédéric le
reconnut. Mais l'un avait douze ans, l'autre quinze; d'ailleurs, mille
différences de caractère et d'origine les séparaient.

Frédéric possédait dans sa commode toutes sortes de provisions, des
choses recherchées, un nécessaire de toilette, par exemple. Il aimait à
dormir tard le matin, à regarder les hirondelles, à lire des pièces de
théâtre, et, regrettant les douceurs de la maison, il trouvait rude la
vie de collège.

Elle semblait bonne au fils de l'huissier. Il travaillait si bien,
qu'au bout de la seconde année, il passa dans la classe de troisième.
Cependant, à cause de sa pauvreté, ou de son humeur querelleuse, une
sourde malveillance l'entourait. Mais un domestique, une fois, l'ayant
appelé enfant de gueux, en pleine cour des Moyens, il lui sauta à la
gorge et l'aurait tué, sans trois maîtres d'études qui intervinrent.
Frédéric, emporté d'admiration, le serra dans ses bras. A partir de ce
jour, l'intimité fut complète. L'affection d'un _grand_, sans doute,
flatta la vanité du petit, et l'autre accepta comme un bonheur ce
dévouement qui s'offrait.

Son père, pendant les vacances, le laissait au collège. Une traduction
de Platon ouverte par hasard l'enthousiasma. Alors il s'éprit
d'études métaphysiques; et ses progrès furent rapides, car il les
abordait avec des forces jeunes et dans l'orgueil d'une intelligence
qui s'affranchit; Jouffroy, Cousin, Laromiguière, Malebranche, les
Écossais, tout ce que la bibliothèque contenait, y passa. Il avait eu
soin d'en voler la clef, pour se procurer des livres.

Les distractions de Frédéric étaient moins sérieuses. Il dessina dans
la rue des Trois-Rois la généalogie du Christ, sculptée sur un poteau,
puis le portail de la cathédrale. Après les drames moyen âge, il entama
les mémoires: Froissart, Comines, Pierre de l'Estoile, Brantôme.

Les images que ces lectures amenaient à son esprit l'obsédaient si
fort, qu'il éprouvait le besoin de les reproduire. Il ambitionnait
d'être un jour le Walter Scott de la France. Deslauriers méditait un
vaste système de philosophie, qui aurait les applications les plus
lointaines.

Ils causaient de tout cela, pendant les récréations, dans la cour, en
face de l'inscription morale peinte sous l'horloge; ils en chuchotaient
dans la chapelle, à la barbe de saint Louis; ils en rêvaient dans le
dortoir, d'où l'on domine un cimetière. Les jours de promenade, ils se
rangeaient derrière les autres, et ils parlaient interminablement.

Ils parlaient de ce qu'ils feraient plus tard, quand ils seraient
sortis du collège. D'abord, ils entreprendraient un grand voyage avec
l'argent que Frédéric prélèverait sur sa fortune, à sa majorité.
Puis ils reviendraient à Paris, ils travailleraient ensemble, ne se
quitteraient pas; et, comme délassement à leurs travaux, ils auraient
des amours de princesses dans des boudoirs de satin, ou de fulgurantes
orgies avec des courtisanes illustres. Des doutes succédaient à leurs
emportements d'espoir. Après des crises de gaieté verbeuse, ils
tombaient dans des silences profonds.

Les soirs d'été, quand ils avaient marché longtemps par les chemins
pierreux au bord des vignes, ou sur la grande route en pleine
campagne, et que les blés ondulaient au soleil, tandis que des
senteurs d'angélique passaient dans l'air, une sorte d'étouffement
les prenait, et ils s'étendaient sur le dos, étourdis, enivrés. Les
autres, en manches de chemise, jouaient aux barres ou faisaient partir
des cerfs-volants. Le pion les appelait, on s'en revenait, en suivant
les jardins que traversaient de petits ruisseaux, puis les boulevards
ombragés par les vieux murs; les rues désertes sonnaient sous leurs
pas; la grille s'ouvrait, on remontait l'escalier; et ils étaient
tristes comme après de grandes débauches.

M. le censeur prétendait qu'ils s'exaltaient mutuellement. Cependant,
si Frédéric travailla dans les hautes classes, ce fut par les
exhortations de son ami; et, aux vacances de 1837, il l'emmena chez sa
mère.

Le jeune homme déplut à Mme Moreau. Il mangeait extraordinairement,
il refusa d'assister le dimanche aux offices, il tenait des discours
républicains; enfin, elle crut savoir qu'il avait conduit son fils
dans des lieux déshonnêtes. On surveilla leurs relations. Ils ne
s'en aimèrent que davantage; et les adieux furent pénibles, quand
Deslauriers, l'année suivante, partit du collège, pour étudier le droit
à Paris.

Frédéric comptait bien l'y rejoindre. Ils ne s'étaient pas vus depuis
deux ans; et, leurs embrassades étant finies, ils allèrent sur les
ponts afin de causer plus à l'aise.

Le capitaine, qui tenait maintenant un billard à Villenauxe, s'était
fâché rouge lorsque son fils avait réclamé ses comptes de tutelle, et
même il lui avait coupé les vivres, tout net. Mais comme il voulait
concourir plus tard pour une chaire de professeur à l'École et qu'il
n'avait pas d'argent, Deslauriers acceptait à Troyes une place de
maître clerc chez un avoué. A force de privations, il économiserait
quatre mille francs; et, s'il ne devait rien toucher de la succession
maternelle, il aurait toujours de quoi travailler librement, pendant
trois années, en attendant une position. Il fallait donc abandonner
leur vieux projet de vivre ensemble dans la capitale, pour le présent
du moins.

Frédéric baissa la tête. C'était le premier de ses rêves qui
s'écroulait.

«Console-toi, dit le fils du capitaine, la vie est longue; nous sommes
jeunes. Je te rejoindrai! N'y pense plus!»

Il le secouait par les mains, et, pour le distraire, lui fit des
questions sur son voyage.

Frédéric n'eut pas grand'chose à narrer. Mais, au souvenir de Mme
Arnoux, son chagrin s'évanouit. Il ne parla pas d'elle, retenu par une
pudeur. Il s'étendit en revanche sur Arnoux, rapportant ses discours,
ses manières, ses relations; et Deslauriers l'engagea fortement à
cultiver cette connaissance.

Frédéric, dans ces derniers temps, n'avait rien écrit; ses opinions
littéraires étaient changées: il estimait par-dessus tout la passion;
Werther, René, Franck, Lara, Lélia et d'autres plus médiocres
l'enthousiasmaient presque également. Quelquefois la musique lui
semblait seule capable d'exprimer ses troubles intérieurs; alors, il
rêvait des symphonies; ou bien la surface des choses l'appréhendait, et
il voulait peindre. Il avait composé des vers, pourtant; Deslauriers
les trouva fort beaux, mais sans demander une autre pièce.

Quant à lui, il ne donnait plus dans la métaphysique. L'économie
sociale et la Révolution française le préoccupaient. C'était, à
présent, un grand diable de vingt-deux ans, maigre, avec une large
bouche, l'air résolu. Il portait, ce soir-là, un mauvais paletot de
lasting; et ses souliers étaient blancs de poussière, car il avait fait
la route de Villenauxe à pied, exprès pour voir Frédéric.

Isidore les aborda. Madame priait Monsieur de revenir, et, craignant
qu'il n'eût froid, elle lui envoyait son manteau.

«Reste donc!» dit Deslauriers.

Et ils continuèrent à se promener d'un bout à l'autre des deux ponts
qui s'appuient sur l'île étroite, formée par le canal et la rivière.

Quand ils allaient du côté de Nogent, ils avaient, en face, un pâté
de maisons s'inclinant quelque peu; à droite, l'église apparaissait
derrière les moulins de bois dont les vannes étaient fermées; et, à
gauche, les haies d'arbustes, le long de la rive, terminaient des
jardins, que l'on distinguait à peine. Mais, du côté de Paris, la
grande route descendait en ligne droite, et des prairies se perdaient
au loin, dans les vapeurs de la nuit. Elle était silencieuse et d'une
clarté blanchâtre. Des odeurs de feuillage humide montaient jusqu'à
eux; la chute de la prise d'eau, cent pas plus loin, murmurait, avec ce
gros bruit doux que font les ondes dans les ténèbres.

Deslauriers s'arrêta, et il dit:

«Ces bonnes gens qui dorment tranquilles, c'est drôle! Patience! un
nouveau 89 se prépare! On est las de constitutions, de chartes, de
subtilités, de mensonges! Ah! si j'avais un journal ou une tribune,
comme je vous secouerais tout cela! Mais, pour entreprendre n'importe
quoi, il faut de l'argent! Quelle malédiction que d'être le fils d'un
cabaretier et de perdre sa jeunesse à la quête de son pain!»

Il baissa la tête, se mordit les lèvres, et il grelottait sous son
vêtement mince.

Frédéric lui jeta la moitié de son manteau sur les épaules. Ils s'en
enveloppèrent tous deux; et, se tenant par la taille, ils marchaient
dessous, côte à côte.

«Comment veux-tu que je vive là-bas, sans toi?» disait Frédéric.
L'amertume de son ami avait ramené sa tristesse. «J'aurais fait quelque
chose avec une femme qui m'eût aimé... Pourquoi ris-tu? L'amour est la
pâture et comme l'atmosphère du génie. Les émotions extraordinaires
produisent les œuvres sublimes. Quant à chercher celle qu'il me
faudrait, j'y renonce! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me
repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec
un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien.»

L'ombre de quelqu'un s'allongea sur les pavés, en même temps qu'ils
entendirent ces mots:

«Serviteur, messieurs!»

Celui qui les prononçait était un petit homme, habillé d'une ample
redingote brune, et coiffé d'une casquette laissant paraître sous la
visière un nez pointu.

«M. Roque? dit Frédéric.

--Lui-même!» reprit la voix.

Le Nogentais justifia sa présence en contant qu'il revenait d'inspecter
ses pièges à loup, dans son jardin, au bord de l'eau.

«Et vous voilà de retour dans nos pays? Très bien! j'ai appris cela par
ma fillette. La santé est toujours bonne, j'espère? Vous ne partez pas
encore?»

Et il s'en alla, rebuté, sans doute, par l'accueil de Frédéric.

Mme Moreau, en effet, ne le fréquentait pas; le père Roque vivait en
concubinage avec sa bonne, et on le considérait fort peu, bien qu'il
fût le croupier d'élections, le régisseur de M. Dambreuse.

«Le banquier qui demeure rue d'Anjou?» reprit Deslauriers. «Sais-tu ce
que tu devrais faire, mon brave?»

Isidore les interrompit encore une fois. Il avait ordre de ramener
Frédéric, définitivement. Madame s'inquiétait de son absence.

«Bien, bien! on y va,» dit Deslauriers; «il ne découchera pas.»

Et, le domestique étant parti:

«Tu devrais prier ce vieux de t'introduire chez les Dambreuse; rien
n'est utile comme de fréquenter une maison riche! Puisque tu as un
habit noir et des gants blancs, profites-en! Il faut que tu ailles dans
ce monde-là! Tu m'y mèneras plus tard. Un homme à millions, pense donc!
Arrange-toi pour lui plaire, et à sa femme aussi. Deviens son amant!»

Frédéric se récriait.

«Mais je te dis là des choses classiques, il me semble? Rappelle-toi
Rastignac dans _la Comédie humaine!_ Tu réussiras, j'en suis sûr!»

Frédéric avait tant de confiance en Deslauriers, qu'il se sentit
ébranlé, et oubliant Mme Arnoux, ou la comprenant dans la prédiction
faite sur l'autre, il ne put s'empêcher de sourire.

Le clerc ajouta:

«Dernier conseil: passe tes examens! Un titre est toujours bon; et
lâche-moi franchement tes poètes catholiques et sataniques, aussi
avancés en philosophie qu'on l'était au XIIe siècle. Ton désespoir
est bête. De très grands particuliers ont eu des commencements plus
difficiles, à commencer par Mirabeau. D'ailleurs, notre séparation ne
sera pas si longue. Je ferai rendre gorge à mon filou de père. Il est
temps que je m'en retourne, adieu! As-tu cent sous pour que je paye mon
dîner?»

Frédéric lui donna dix francs, le reste de la somme prise le matin à
Isidore.

Cependant à vingt toises des ponts, sur la rive gauche, une lumière
brillait dans la lucarne d'une maison basse.

Deslauriers l'aperçut. Alors, il dit emphatiquement, tout en retirant
son chapeau:

«Vénus, reine des cieux, serviteur! Mais la Pénurie est la mère de la
Sagesse. Nous a-t-on assez calomniés pour ça, miséricorde!»

Cette allusion à une aventure commune les mit en joie. Ils riaient très
haut, dans les rues.

Puis, ayant soldé sa dépense à l'auberge, Deslauriers reconduisit
Frédéric jusqu'au carrefour de l'Hôtel-Dieu;--et, après une longue
étreinte, les deux amis se séparèrent.




III


Deux mois plus tard, Frédéric, débarqué un matin rue Coq-Héron, songea
immédiatement à faire sa grande visite.

Le hasard l'avait servi. Le père Roque était venu lui apporter un
rouleau de papiers, en le priant de les remettre lui-même chez M.
Dambreuse; et il accompagnait l'envoi d'un billet décacheté, où il
présentait son jeune compatriote.

Mme Moreau parut surprise de cette démarche. Frédéric dissimula le
plaisir qu'elle lui causait.

M. Dambreuse s'appelait de son vrai nom le comte d'Ambreuse; mais, dès
1825, abandonnant peu à peu sa noblesse et son parti, il s'était tourné
vers l'industrie; et, l'oreille dans tous les bureaux, la main dans
toutes les entreprises, à l'affût des bonnes occasions, subtil comme
un Grec et laborieux comme un Auvergnat, il avait amassé une fortune
que l'on disait considérable; de plus, il était officier de la Légion
d'honneur, membre du conseil général de l'Aube, député, pair de France
un de ces jours; complaisant du reste, il fatiguait le ministre par
ses demandes continuelles de secours, de croix, de bureaux de tabac;
et, dans ses bouderies contre le pouvoir, il inclinait au centre
gauche. Sa femme, la jolie Mme Dambreuse, que citaient les journaux de
modes, présidait les assemblées de charité. En cajolant les duchesses,
elle apaisait les rancunes du noble faubourg et laissait croire que M.
Dambreuse pouvait encore se repentir et rendre des services.

Le jeune homme était troublé en allant chez eux.

«J'aurais mieux fait de prendre mon habit. On m'invitera sans doute au
bal pour la semaine prochaine? Que va-t-on me dire?»

L'aplomb lui revint en songeant que M. Dambreuse n'était qu'un
bourgeois, et il sauta gaillardement de son cabriolet sur le trottoir
de la rue d'Anjou.

Quand il eut poussé une des deux portes cochères, il traversa la cour,
gravit le perron et entra dans un vestibule pavé en marbre de couleur.

Un double escalier droit, avec un tapis rouge à baguettes de cuivre,
s'appuyait contre les hautes murailles en stuc luisant. Il y avait, au
bas des marches, un bananier dont les feuilles larges retombaient sur
le velours de la rampe. Deux candélabres de bronze tenaient des globes
de porcelaine suspendus à des chaînettes; les soupiraux des calorifères
béants exhalaient un air lourd; et l'on n'entendait que le tic tac
d'une grande horloge, dressée à l'autre bout du vestibule, sous une
panoplie.

Un timbre sonna; un valet parut, et introduisit Frédéric dans une
petite pièce, où l'on distinguait deux coffres-forts, avec des casiers
remplis de cartons. M. Dambreuse écrivait au milieu, sur un bureau à
cylindre.

Il parcourut la lettre du père Roque, ouvrit avec son canif la toile
qui enfermait les papiers, et les examina.

De loin, à cause de sa taille mince, il pouvait sembler jeune encore.
Mais ses rares cheveux blancs, ses membres débiles et surtout la pâleur
extraordinaire de son visage, accusaient un tempérament délabré. Une
énergie impitoyable reposait dans ses yeux glauques, plus froids que
des yeux de verre. Il avait les pommettes saillantes, et des mains à
articulations noueuses.

Enfin, s'étant levé, il adressa au jeune homme quelques questions sur
des personnes de leur connaissance, sur Nogent, sur ses études; puis il
le congédia en s'inclinant. Frédéric sortit par un autre corridor, et
se trouva dans le bas de la cour, auprès des remises.

Un coupé bleu, attelé d'un cheval noir, stationnait devant le perron.
La portière s'ouvrit, une dame y monta, et la voiture, avec un bruit
sourd, se mit à rouler sur le sable.

Frédéric, en même temps qu'elle, arriva de l'autre côté, sous la porte
cochère. L'espace n'étant pas assez large, il fut contraint d'attendre.
La jeune femme, penchée en dehors du vasistas, parlait tout bas au
concierge. Il n'apercevait que son dos, couvert d'une mante violette.
Cependant, il plongeait dans l'intérieur de la voiture, tendue de reps
bleu, avec des passementeries et des effilés de soie. Les vêtements de
la dame l'emplissaient; il s'échappait de cette petite boîte capitonnée
un parfum d'iris, et comme une vague senteur d'élégances féminines. Le
cocher lâcha les rênes, le cheval frôla la borne brusquement, et tout
disparut.

Frédéric s'en revint à pied, en suivant les boulevards.

Il regrettait de n'avoir pu distinguer Mme Dambreuse.

Un peu plus haut que la rue Montmartre, un embarras de voitures lui fit
tourner la tête; et, de l'autre côté, en face, il lut sur une plaque de
marbre:

  JACQUES ARNOUX.

Comment n'avait-il pas songé à elle, plus tôt? La faute venait
de Deslauriers, et il s'avança vers la boutique, il n'entra pas,
cependant; il attendit qu'Elle parût.

Les hautes glaces transparentes offraient aux regards, dans une
disposition habile, des statuettes, des dessins, des gravures,
des catalogues, des numéros de l'_Art industriel_; et les prix de
l'abonnement étaient répétés sur la porte, que décoraient à son milieu
les initiales de l'éditeur. On apercevait, contre les murs, de grands
tableaux dont le vernis brillait, puis, dans le fond, deux bahuts,
chargés de porcelaines, de bronzes, de curiosités alléchantes; un petit
escalier les séparait, fermé dans le haut par une portière de moquette;
et un lustre en vieux saxe, un tapis vert sur le plancher, avec une
table en marqueterie, donnaient à cet intérieur plutôt l'apparence
d'un salon que d'une boutique.

Frédéric faisait semblant d'examiner les dessins. Après des hésitations
infinies, il entra.

Un employé souleva la portière et répondit que Monsieur ne serait
pas «au magasin» avant cinq heures. Mais si la commission pouvait se
transmettre...

«Non! je reviendrai,» répliqua doucement Frédéric.

Les jours suivants furent employés à se chercher un logement; et il
se décida pour une chambre au second étage, dans un hôtel garni, rue
Saint-Hyacinthe.

En portant sous son bras un buvard tout neuf, il se rendit à
l'ouverture des cours. Trois cents jeunes gens, nu-tête, emplissaient
un amphithéâtre où un vieillard en robe rouge dissertait d'une voix
monotone; des plumes grinçaient sur le papier. Il retrouvait dans cette
salle l'odeur poussiéreuse des classes, une chaire de forme pareille,
le même ennui! Pendant quinze jours, il y retourna. Mais on n'était pas
encore à l'article 3, qu'il avait lâché le Code civil, et il abandonna
les Institutes à la _Summa divisio personarum_.

Les joies qu'il s'était promises n'arrivaient pas; et, quand il eut
épuisé un cabinet de lecture, parcouru les collections du Louvre,
et plusieurs fois de suite été au spectacle, il tomba dans un
désœuvrement sans fond.

Mille choses nouvelles ajoutaient à sa tristesse. Il lui fallait
compter son linge et subir le concierge, rustre à tournure d'infirmier,
qui venait le matin retaper son lit, en sentant l'alcool et en
grommelant. Son appartement, orné d'une pendule d'albâtre, lui
déplaisait. Les cloisons étaient minces; il entendait les étudiants
faire du punch, rire, chanter.

Las de cette solitude, il rechercha un de ses anciens camarades nommé
Baptiste Martinon; et il le découvrit dans une pension bourgeoise de la
rue Saint-Jacques, bûchant sa procédure, devant un feu de charbon de
terre.

En face de lui, une femme en robe d'indienne reprisait des chaussettes.

Martinon était ce qu'on appelle un fort bel homme: grand, joufflu, la
physionomie régulière et des yeux bleuâtres à fleur de tête; son père,
un gros cultivateur, le destinait à la magistrature,--et, voulant déjà
paraître sérieux, il portait sa barbe taillée en collier.

Comme les ennuis de Frédéric n'avaient point de cause raisonnable et
qu'il ne pouvait arguer d'aucun malheur, Martinon ne comprit rien à ses
lamentations sur l'existence. Lui, il allait tous les matins à l'École,
se promenait ensuite dans le Luxembourg, prenait le soir sa demi-tasse
au café, et, avec quinze cents francs par an et l'amour de cette
ouvrière, il se trouvait parfaitement heureux.

«Quel bonheur!» exclama intérieurement Frédéric.

Il avait fait à l'École une autre connaissance, celle de M. de
Cisy, enfant de grande famille et qui semblait une demoiselle, à la
gentillesse de ses manières.

M. de Cisy s'occupait de dessin, aimait le gothique. Plusieurs fois
ils allèrent ensemble admirer la Sainte-Chapelle et Notre-Dame.
Mais la distinction du jeune patricien recouvrait une intelligence
des plus pauvres. Tout le surprenait; il riait beaucoup à la moindre
plaisanterie, et montrait une ingénuité si complète, que Frédéric le
prit d'abord pour un farceur, et finalement le considéra comme un
nigaud.

Les épanchements n'étaient donc possibles avec personne; et il
attendait toujours l'invitation des Dambreuse.

Au jour de l'an, il leur envoya des cartes de visite, mais il n'en
reçut aucune.

Il était retourné à l'_Art industriel_.

Il y retourna une troisième fois, et il vit enfin Arnoux qui se
disputait au milieu de cinq à six personnes et répondit à peine à
son salut; Frédéric en fut blessé. Il n'en chercha pas moins comment
parvenir jusqu'à Elle.

Il eut d'abord l'idée de se présenter souvent, pour marchander des
tableaux. Puis il songea à glisser dans la boîte du journal quelques
articles «très forts», ce qui amènerait des relations. Peut-être
valait-il mieux courir droit au but, déclarer son amour? Alors, il
composa une lettre de douze pages, pleines de mouvements lyriques
et d'apostrophes; mais il la déchira, et ne fit rien, ne tenta
rien,--immobilisé par la peur de l'insuccès.

Au-dessus de la boutique d'Arnoux, il y avait au premier étage trois
fenêtres, éclairées chaque soir. Des ombres circulaient par derrière,
une surtout; c'était la sienne;--et il se dérangeait de très loin pour
regarder ces fenêtres et contempler cette ombre.

Une négresse, qu'il croisa un jour dans les Tuileries tenant une petite
fille par la main, lui rappela la négresse de Mme Arnoux. Elle devait y
venir comme les autres; toutes les fois qu'il traversait les Tuileries,
son cœur battait, espérant la rencontrer. Les jours de soleil, il
continuait sa promenade jusqu'au bout des Champs-Élysées.

Des femmes, nonchalamment assises dans des calèches, et dont les voiles
flottaient au vent, défilaient près de lui, au pas ferme de leurs
chevaux, avec un balancement insensible qui faisait craquer les cuirs
vernis. Les voitures devenaient plus nombreuses, et, se ralentissant
à partir du Rond-Point, elles occupaient toute la voie. Les crinières
étaient près des crinières, les lanternes près des lanternes; les
étriers d'acier, les gourmettes d'argent, les boucles de cuivre,
jetaient çà et là des points lumineux entre les culottes courtes,
les gants blancs, et les fourrures qui retombaient sur le blason des
portières. Il se sentait comme perdu dans un monde lointain. Ses yeux
erraient sur les têtes féminines; et de vagues ressemblances amenaient
à sa mémoire Mme Arnoux. Il se la figurait, au milieu des autres, dans
un de ces petits coupés, pareils au coupé de Mme Dambreuse.--Mais
le soleil se couchait, et le vent froid soulevait des tourbillons
de poussière. Les cochers baissaient le menton dans leurs cravates,
les roues se mettaient à tourner plus vite, le macadam grinçait; et
tous les équipages descendaient au grand trot la longue avenue, en se
frôlant, se dépassant, s'écartant les uns des autres, puis, sur la
place de la Concorde, se dispersaient. Derrière les Tuileries, le ciel
prenait la teinte des ardoises. Les arbres du jardin formaient deux
masses énormes, violacées par le sommet. Les becs de gaz s'allumaient;
et la Seine, verdâtre dans toute son étendue, se déchirait en moires
d'argent contre les piles des ponts.

Il allait dîner, moyennant quarante-trois sols le cachet, dans un
restaurant, rue de la Harpe.

Il regardait avec dédain le vieux comptoir d'acajou, les serviettes
tachées, l'argenterie crasseuse et les chapeaux suspendus contre la
muraille. Ceux qui l'entouraient étaient des étudiants comme lui. Ils
causaient de leurs professeurs, de leurs maîtresses. Il s'inquiétait
bien des professeurs! Est-ce qu'il avait une maîtresse! Pour éviter
leurs joies, il arrivait le plus tard possible. Des restes de
nourriture couvraient toutes les tables. Les deux garçons fatigués
dormaient dans des coins, et une odeur de cuisine, de quinquet et de
tabac emplissait la salle déserte.

Puis il remontait lentement les rues. Les réverbères se balançaient,
en faisant trembler sur la boue de longs reflets jaunâtres. Des ombres
glissaient au bord des trottoirs, avec des parapluies. Le pavé était
gras, la brume tombait, et il lui semblait que les ténèbres humides,
l'enveloppant, descendaient indéfiniment dans son cœur.

Un remords le prit. Il retourna aux cours. Mais comme il ne connaissait
rien aux matières élucidées, des choses très simples l'embarrassèrent.

Il se mit à écrire un roman intitulé: _Sylvio, le fils du pêcheur._
La chose se passait à Venise. Le héros, c'était lui-même; l'héroïne,
Mme Arnoux. Elle s'appelait Antonia;--et, pour l'avoir, il assassinait
plusieurs gentilshommes, brûlait une partie de la ville et chantait
sous son balcon, où palpitaient à la brise les rideaux en damas
rouge du boulevard Montmartre. Les réminiscences trop nombreuses
dont il s'aperçut le découragèrent; il n'alla pas plus loin, et son
désœuvrement redoubla.

Alors, il supplia Deslauriers de venir partager sa chambre. Ils
s'arrangeraient pour vivre avec ses deux mille francs de pension; tout
valait mieux que cette existence intolérable. Deslauriers ne pouvait
encore quitter Troyes. Il l'engageait à se distraire, et à fréquenter
Sénécal.

Sénécal était un répétiteur de mathématiques, homme de forte tête et
de convictions républicaines, un futur Saint-Just, disait le clerc.
Frédéric avait monté trois fois ses cinq étages, sans en recevoir
aucune visite. Il n'y retourna plus.

Il voulut s'amuser. Il se rendit aux bals de l'Opéra. Ces gaietés
tumultueuses le glaçaient dès la porte. D'ailleurs, il était retenu par
la crainte d'un affront pécuniaire, s'imaginant qu'un souper avec un
domino entraînait à des frais considérables, était une grosse aventure.

Il lui semblait, cependant, qu'on devait l'aimer! Quelquefois, il
se réveillait le cœur plein d'espérance, s'habillait soigneusement
comme pour un rendez-vous, et il faisait dans Paris des courses
interminables. A chaque femme qui marchait devant lui, ou qui
s'avançait à sa rencontre, il se disait: «La voilà!» C'était, chaque
fois, une déception nouvelle. L'idée de Mme Arnoux fortifiait ces
convoitises. Il la trouverait peut-être sur son chemin; et il
imaginait, pour l'aborder, des complications du hasard, des périls
extraordinaires dont il la sauverait.

Ainsi les jours s'écoulaient, dans la répétition des mêmes ennuis
et des habitudes contractées. Il feuilletait des brochures sous les
arcades de l'Odéon, allait lire la _Revue des Deux Mondes_ au café,
entrait dans une salle du Collège de France, écoutait pendant une heure
une leçon de chinois ou d'économie politique. Toutes les semaines,
il écrivait longuement à Deslauriers, dînait de temps en temps avec
Martinon, voyait quelquefois M. de Cisy.

Il loua un piano et composa des valses allemandes.

Un soir, au théâtre du Palais-Royal, il aperçut, dans une loge
d'avant-scène, Arnoux près d'une femme. Était-ce elle? L'écran de
taffetas vert, tiré au bord de la loge, masquait son visage. Enfin
la toile se leva; l'écran s'abattit. C'était une longue personne, de
trente ans environ, fanée et dont les grosses lèvres découvraient, en
riant, des dents splendides. Elle causait familièrement avec Arnoux et
lui donnait des coups d'éventail sur les doigts. Puis une jeune fille
blonde, les paupières un peu rouges comme si elle venait de pleurer,
s'assit entre eux. Arnoux resta dès lors à demi penché sur son épaule,
en lui tenant des discours qu'elle écoutait sans répondre. Frédéric
s'ingéniait à découvrir la condition de ces femmes, modestement
habillées de robes sombres, à cols plats rabattus.

A la fin du spectacle, il se précipita dans les couloirs. La foule les
remplissait. Arnoux, devant lui, descendait l'escalier marche à marche,
donnant le bras aux deux femmes.

Tout à coup, un bec de gaz l'éclaira. Il avait un crêpe à son chapeau.
Elle était morte, peut-être? Cette idée tourmenta Frédéric si
fortement, qu'il courut le lendemain à l'_Art industriel_, et, payant
vite une des gravures étalées devant la montre, il demanda au garçon de
boutique comment se portait M. Arnoux.

Le garçon répondit:

«Mais très bien!»

Frédéric ajouta en pâlissant:

«Et Madame?

--Madame aussi!»

Frédéric oublia d'emporter sa gravure.

L'hiver se termina. Il fut moins triste au printemps, se mit à préparer
son examen, et, l'ayant subi d'une façon médiocre, partit ensuite pour
Nogent.

Il n'alla point à Troyes voir son ami, afin d'éviter les observations
de sa mère. Puis, à la rentrée, il abandonna son logement et prit, sur
le quai Napoléon, deux pièces, qu'il meubla. L'espoir d'une invitation
chez les Dambreuse l'avait quitté; sa grande passion pour Mme Arnoux
commençait à s'éteindre.




IV


Un matin du mois de décembre, en se rendant au cours de procédure,
il crut remarquer dans la rue Saint-Jacques plus d'animation qu'à
l'ordinaire. Les étudiants sortaient précipitamment des cafés, ou,
par les fenêtres ouvertes, ils s'appelaient d'une maison à l'autre;
les boutiquiers, au milieu du trottoir, regardaient d'un air inquiet;
les volets se fermaient; et quand il arriva dans la rue Soufflot, il
aperçut un grand rassemblement autour du Panthéon.

Des jeunes gens, par bandes inégales de cinq à douze, se promenaient
en se donnant le bras et abordaient des groupes plus considérables qui
stationnaient çà et là; au fond de la place, contre les grilles, des
hommes en blouse péroraient, tandis que, le tricorne sur l'oreille
et les mains derrière le dos, des sergents de ville erraient le long
des murs, en faisant sonner les dalles sous leurs fortes bottes.
Tous avaient un air mystérieux, ébahi; on attendait quelque chose
évidemment; chacun retenait au bord des lèvres une interrogation.

Frédéric se trouvait auprès d'un jeune homme blond, à figure avenante,
et portant moustache et barbiche comme un raffiné du temps de Louis
XIII. Il lui demanda la cause du désordre.

«Je n'en sais rien, reprit l'autre, ni eux non plus! C'est leur mode à
présent! quelle bonne farce!»

Et il éclata de rire.

Les pétitions pour la Réforme, que l'on faisait signer dans la garde
nationale, jointes au recensement Humann, d'autres événements encore,
amenaient depuis six mois, dans Paris, d'inexplicables attroupements;
et même ils se renouvelaient si souvent, que les journaux n'en
parlaient plus.

«Cela manque de galbe et de couleur,» continua le voisin de Frédéric.
«Ie cuyde, messire, que nous avons dégénéré! A la bonne époque de Loys
onzième, voire de Benjamin Constant, il y avait plus de mutinerie parmi
les escholiers. Ie les treuve pacifiques comme moutons, bêtes comme
cornichons, et idoines à estre épiciers, Pasque-Dieu! Et voilà ce qu'on
appelle la Jeunesse des écoles!»

Il écarta les bras, largement, comme Frédérick Lemaître dans _Robert
Macaire_.

«Jeunesse des écoles, je te bénis!»

Ensuite, apostrophant un chiffonnier, qui remuait des écailles
d'huîtres contre la borne d'un marchand de vin:

«En fais-tu partie, toi, de la Jeunesse des écoles?»

Le vieillard releva une face hideuse où l'on distinguait, au milieu
d'une barbe grise, un nez rouge et deux yeux avinés stupides.

«Non! tu me parais plutôt _un de ces hommes à figure patibulaire que
l'on voit, dans divers groupes, semant l'or à pleines mains_... Oh!
sème, mon patriarche, sème! Corromps-moi avec les trésors d'Albion!
_Are you English?_ Je ne repousse pas les présents d'Artaxercès!
Causons un peu de l'union douanière.»

Frédéric sentit quelqu'un lui toucher à l'épaule; il se retourna.
C'était Martinon, prodigieusement pâle.

«Eh bien! fit-il en poussant un gros soupir, encore une émeute!»

Il avait peur d'être compromis, se lamentait. Des hommes en blouse,
surtout, l'inquiétaient, comme appartenant à des sociétés secrètes.

«Est-ce qu'il y a des sociétés secrètes! dit le jeune homme à
moustaches. C'est une vieille blague du Gouvernement, pour épouvanter
les bourgeois!»

Martinon l'engagea à parler plus bas, dans la crainte de la police.

«Vous croyez encore à la police, vous? Au fait, que savez-vous,
monsieur, si je ne suis pas moi-même un mouchard?»

Et il le regarda d'une telle manière, que Martinon, fort ému, ne
comprit point d'abord la plaisanterie. La foule les poussait, et ils
avaient été forcés, tous les trois, de se mettre sur le petit escalier
conduisant, par un couloir, dans le nouvel amphithéâtre.

Bientôt la multitude se fendit d'elle-même; plusieurs têtes se
découvrirent; on saluait l'illustre professeur Samuel Rondelot, qui,
enveloppé de sa grosse redingote, levant en l'air ses lunettes d'argent
et soufflant de son asthme, s'avançait à pas tranquilles, pour faire
son cours. Cet homme était une des gloires judiciaires du XIXe siècle,
le rival des Zachariæ, des Ruhdorff. Sa dignité nouvelle de pair de
France n'avait modifié en rien ses allures. On le savait pauvre, et un
grand respect l'entourait.

Cependant, du fond de la place, quelques-uns crièrent:

«A bas Guizot!

--A bas Pritchard!

--A bas les vendus!

--A bas Louis-Philippe!»

La foule oscilla, et, se pressant contre la porte de la cour qui
était fermée, elle empêchait le professeur d'aller plus loin. Il
s'arrêta devant l'escalier. On l'aperçut bientôt sur la dernière des
trois marches. Il parla; un bourdonnement couvrit sa voix. Bien qu'on
l'aimât tout à l'heure, on le haïssait maintenant, car il représentait
l'autorité. Chaque fois qu'il essayait de se faire entendre, les cris
recommençaient. Il fit un grand geste pour engager les étudiants à
le suivre. Une vocifération universelle lui répondit. Il haussa les
épaules dédaigneusement et s'enfonça dans le couloir. Martinon avait
profité de sa place pour disparaître en même temps.

«Quel lâche! dit Frédéric.

--Il est prudent!» reprit l'autre.

La foule éclata en applaudissements. Cette retraite du professeur
devenait une victoire pour elle. A toutes les fenêtres, des curieux
regardaient. Quelques-uns entonnaient _la Marseillaise_; d'autres
proposaient d'aller chez Béranger.

«Chez Laffitte!

--Chez Chateaubriand!

--Chez Voltaire!» hurla le jeune homme à moustaches blondes.

Les sergents de ville tâchaient de circuler, en disant le plus
doucement qu'ils pouvaient:

«Partez, messieurs, partez, retirez-vous!»

Quelqu'un cria:

«A bas les assommeurs!»

C'était une injure usuelle depuis les troubles du mois de septembre.
Tous la répétèrent. On huait, on sifflait les gardiens de l'ordre
public; ils commençaient à pâlir; un d'eux n'y résista plus, et,
avisant un petit jeune homme qui s'approchait de trop près, en lui
riant au nez, il le repoussa si rudement, qu'il le fit tomber cinq pas
plus loin, sur le dos, devant la boutique du marchand de vin. Tous
s'écartèrent; mais presque aussitôt il roula lui-même, terrassé par
une sorte d'Hercule dont la chevelure, telle qu'un paquet d'étoupes,
débordait sous une casquette en toile cirée.

Arrêté depuis quelques minutes au coin de la rue Saint-Jacques, il
avait lâché bien vite un large carton qu'il portait pour bondir vers
le sergent de ville et, le tenant renversé sous lui, il labourait sa
face à grands coups de poing. Les autres sergents accoururent. Le
terrible garçon était si fort, qu'il en fallut quatre, au moins, pour
le dompter. Deux le secouaient par le collet, deux autres le tiraient
par les bras, un cinquième lui donnait, avec le genou, des bourrades
dans les reins, et tous l'appelaient brigand, assassin, émeutier.
La poitrine nue et les vêtements en lambeaux, il protestait de son
innocence; il n'avait pu, de sang-froid, voir battre un enfant.

«Je m'appelle Dussardier! chez MM. Valinçart frères, dentelles et
nouveautés, rue de Cléry. Où est mon carton? Je veux mon carton!» Il
répétait: «Dussardier!... rue de Cléry. Mon carton!»

Il s'apaisa pourtant, et, d'un air stoïque, se laissa conduire vers le
poste de la rue Descartes. Un flot de monde le suivit. Frédéric et le
jeune homme à moustaches marchaient immédiatement par derrière, pleins
d'admiration pour le commis et révoltés contre la violence du Pouvoir.

A mesure que l'on avançait, la foule devenait moins grosse.

Les sergents de ville, de temps à autre, se retournaient d'un air
féroce; et les tapageurs n'ayant plus rien à faire, les curieux rien à
voir, tous s'en allaient peu à peu. Des passants, que l'on croisait,
considéraient Dussardier et se livraient tout haut à des commentaires
outrageants. Une vieille femme, sur sa porte, s'écria même qu'il
avait volé un pain; cette injustice augmenta l'irritation des deux
amis. Enfin on arriva devant le corps de garde. Il ne restait qu'une
vingtaine de personnes. La vue des soldats suffit pour les disperser.

Frédéric et son camarade réclamèrent, hardiment, celui qu'on venait de
mettre en prison. Le factionnaire les menaça, s'ils insistaient, de les
y fourrer eux-mêmes. Ils demandèrent le chef du poste, et déclinèrent
leur nom avec leur qualité d'élèves en droit, affirmant que le
prisonnier était leur condisciple.

On les fit entrer dans une pièce toute nue, où quatre bancs
s'allongeaient contre les murs de plâtre, enfumés. Au fond, un guichet
s'ouvrit. Alors parut le robuste visage de Dussardier, qui, dans le
désordre de sa chevelure, avec ses petits yeux francs et son nez carré
du bout, rappelait confusément la physionomie d'un bon chien.

«Tu ne nous reconnais pas? dit Hussonnet.

C'était le nom du jeune homme à moustaches.

«Mais..., balbutia Dussardier.

--Ne fais donc plus l'imbécile, reprit l'autre; on sait que tu es,
comme nous, élève en droit.»

Malgré leurs clignements de paupières, Dussardier ne devinait rien. Il
parut se recueillir, puis tout à coup:

«A-t-on trouvé mon carton?»

Frédéric leva les yeux, découragé. Hussonnet répliqua.

«Ah! ton carton, où tu mets tes notes de cours? Oui, oui! rassure-toi!»

Ils redoublaient leur pantomime. Dussardier comprit enfin qu'ils
venaient pour le servir; et il se tut, craignant de les compromettre.
D'ailleurs, il éprouvait une sorte de honte en se voyant haussé au rang
social d'étudiant et le pareil de ces jeunes hommes qui avaient des
mains si blanches.

«Veux-tu faire dire quelque chose à quelqu'un?» demanda Frédéric.

«Non, merci, à personne!

--Mais ta famille?»

Il baissa la tête sans répondre; le pauvre garçon était bâtard. Les
deux amis restaient étonnés de son silence.

«As-tu de quoi fumer?» reprit Frédéric.

Il se palpa, puis retira du fond de sa poche les débris d'une
pipe,--une belle pipe en écume de mer, avec un tuyau en bois noir, un
couvercle d'argent et un bout d'ambre.

Depuis trois ans, il travaillait à en faire un chef-d'œuvre. Il avait
eu soin d'en tenir le fourneau constamment serré dans une gaine de
chamois, de la fumer le plus lentement possible, sans jamais la poser
sur du marbre, et, chaque soir, de la suspendre au chevet de son lit.
A présent, il en secouait les morceaux dans sa main dont les ongles
saignaient; et, le menton sur la poitrine, les prunelles fixes, béant,
il contemplait ces ruines de sa joie avec un regard d'une ineffable
tristesse.

«Si nous lui donnions des cigares, hein?» dit tout bas Hussonnet, en
faisant le geste d'en atteindre.

Frédéric avait déjà posé, au bord du guichet, un porte-cigares rempli.

«Prends donc! Adieu, bon courage!»

Dussardier se jeta sur les deux mains qui s'avançaient. Il les serrait
frénétiquement, la voix entrecoupée par des sanglots.

«Comment?... à moi!... à moi!...»

Les deux amis se dérobèrent à sa reconnaissance, sortirent, et allèrent
déjeuner ensemble au café Tabourey, devant le Luxembourg.

Tout en séparant le beefsteak, Hussonnet apprit à son compagnon qu'il
travaillait dans les journaux de modes et fabriquait des réclames pour
l'_Art industriel_.

«Chez Jacques Arnoux, dit Frédéric.

--Vous le connaissez?

--Oui! non!... C'est-à-dire je l'ai vu, je l'ai rencontré.»

Il demanda négligemment à Hussonnet s'il voyait quelquefois sa femme.

«De temps à autre,» reprit le bohème.

Frédéric n'osa poursuivre ses questions; cet homme venait de prendre
une place démesurée dans sa vie; il paya la note du déjeuner, sans
qu'il y eût de la part de l'autre aucune protestation.

La sympathie était mutuelle; ils échangèrent leurs adresses, et
Hussonnet l'invita cordialement à l'accompagner jusqu'à la rue de
Fleurus.

Ils étaient au milieu du jardin quand l'employé d'Arnoux, retenant son
haleine, contourna son visage dans une grimace abominable et se mit
à faire le coq. Alors tous les coqs qu'il y avait aux environs lui
répondirent par des cocoricos prolongés.

«C'est un signal,» dit Hussonnet.

Ils s'arrêtèrent près du théâtre Bobino, devant une maison où l'on
pénétrait par une allée. Dans la lucarne d'un grenier, entre des
capucines et des pois de senteur, une jeune femme se montra, nu-tête,
en corset, et appuyant ses deux bras contre le bord de la gouttière.

«Bonjour, mon ange, bonjour, bibiche,» fit Hussonnet, en lui envoyant
des baisers.

Il ouvrit la barrière d'un coup de pied, et disparut.

Frédéric l'attendit toute la semaine. Il n'osait aller chez lui, pour
n'avoir point l'air impatient de se faire rendre à déjeuner; mais il
le chercha par tout le quartier latin. Il le rencontra un soir, et
l'emmena dans sa chambre sur le quai Napoléon.

La causerie fut longue; ils s'épanchèrent. Hussonnet ambitionnait la
gloire et les profits du théâtre. Il collaborait à des vaudevilles non
reçus, «avait des masses de plans», tournait le couplet; il en chanta
quelques-uns. Puis, remarquant dans l'étagère un volume de Hugo et un
autre de Lamartine, il se répandit en sarcasmes sur l'école romantique.
Ces poètes-là n'avaient ni bon sens ni correction, et n'étaient pas
Français, surtout! Il se vantait de savoir sa langue et épluchait
les phrases les plus belles avec cette sévérité hargneuse, ce goût
académique qui distinguent les personnes d'humeur folâtre quand elles
abordent l'art sérieux.

Frédéric fut blessé dans ses prédilections; il avait envie de rompre.
Pourquoi ne pas hasarder, tout de suite, le mot d'où son bonheur
dépendait? Il demanda au garçon de lettres s'il pouvait le présenter
chez Arnoux.

La chose était facile, et ils convinrent du jour suivant.

Hussonnet manqua le rendez-vous; il en manqua trois autres. Un samedi,
vers quatre heures, il apparut. Mais, profitant de la voiture, il
s'arrêta d'abord au Théâtre-Français pour avoir un coupon de loge; il
se fit descendre chez un tailleur, chez une couturière; il écrivait des
billets chez les concierges. Enfin ils arrivèrent boulevard Montmartre.
Frédéric traversa la boutique, monta l'escalier. Arnoux le reconnut
dans la glace placée devant son bureau; et, tout en continuant à
écrire, lui tendit la main par-dessus l'épaule.

Cinq ou six personnes, debout, emplissaient l'appartement étroit,
qu'éclairait une seule fenêtre donnant sur la cour; un canapé en damas
de laine brune occupait au fond l'intérieur d'une alcôve, entre deux
portières d'étoffe semblable. Sur la cheminée couverte de paperasses,
il y avait une Vénus en bronze; deux candélabres, garnis de bougies
roses, la flanquaient parallèlement. A droite, près d'un cartonnier, un
homme dans un fauteuil lisait le journal, en gardant son chapeau sur sa
tête; les murailles disparaissaient sous des estampes et des tableaux,
gravures précieuses ou esquisses de maîtres contemporains, ornées de
dédicaces qui témoignaient pour Jacques Arnoux de l'affection la plus
sincère.

«Cela va toujours bien?» fit-il en se tournant vers Frédéric.

Et, sans attendre sa réponse, il demanda bas à Hussonnet.

«Comment l'appelez-vous, votre ami?»

Puis tout haut:

«Prenez donc un cigare, sur le cartonnier, dans la boîte.»

_L'Art industriel_, posé au point central de Paris, était un lieu de
rendez-vous commode, un terrain neutre où les rivalités se coudoyaient
familièrement.

On y voyait, ce jour-là, Anténor Braive, le portraitiste des rois;
Jules Burrieu, qui commençait à populariser par ses dessins les guerres
d'Algérie; le caricaturiste Sombaz, le sculpteur Vourdat, d'autres
encore, et aucun ne répondait aux préjugés de l'étudiant. Leurs
manières étaient simples, leurs propos libres. Le mystique Lovarias
débita un conte obscène; et l'inventeur du paysage oriental, le fameux
Dittmer, portait une camisole de tricot sous son gilet, et prit
l'omnibus pour s'en retourner.

Il fut d'abord question d'une nommée Apollonie, un ancien modèle, que
Burrieu prétendait avoir reconnue sur le boulevard, dans une daumont.
Hussonnet expliqua cette métamorphose par la série de ses entreteneurs.

«Comme ce gaillard-là connaît les filles de Paris!» dit Arnoux.

«Après vous, s'il en reste, sire,» répliqua le bohème, avec un salut
militaire, pour imiter le grenadier offrant sa gourde à Napoléon.

Puis on discuta quelques toiles, où la tête d'Apollonie avait servi.
Les confrères absents furent critiqués. On s'étonnait du prix de leurs
œuvres; et tous se plaignaient de ne point gagner suffisamment,
lorsque entra un homme de taille moyenne, l'habit fermé par un seul
bouton, les yeux vifs, l'air un peu fou.

«Quel tas de bourgeois vous êtes!» dit-il. «Qu'est-ce que cela fait,
miséricorde! Les vieux qui confectionnaient des chefs-d'œuvre ne
s'inquiétaient pas du million. Corrège, Murillo»...

«Ajoutez Pellerin», dit Sombaz.

Mais sans relever l'épigramme, il continua de discourir avec tant de
véhémence qu'Arnoux fut contraint de lui répéter deux fois:

«Ma femme a besoin de vous, jeudi. N'oubliez pas!»

Cette parole ramena la pensée de Frédéric sur Mme Arnoux. Sans
doute, on pénétrait chez elle par le cabinet près du divan? Arnoux
pour prendre un mouchoir, venait de l'ouvrir; Frédéric avait aperçu,
dans le fond, un lavabo. Mais une sorte de grommellement sortit du
coin de la cheminée; c'était le personnage qui lisait son journal,
dans le fauteuil. Il avait cinq pieds neuf pouces, les paupières un
peu tombantes, la chevelure grise, l'air majestueux--et s'appelait
Regimbart.

«Qu'est-ce donc, citoyen? dit Arnoux.

--Encore une nouvelle canaillerie du Gouvernement!»

Il s'agissait de la destitution d'un maître d'école; Pellerin reprit
son parallèle entre Michel-Ange et Shakespeare. Dittmer s'en allait.
Arnoux le rattrapa pour lui mettre dans la main deux billets de banque.
Alors, Hussonnet, croyant le moment favorable:

«Vous ne pourriez pas m'avancer, mon cher patron?...»

Mais Arnoux s'était rassis et gourmandait un vieillard d'aspect
sordide, en lunettes bleues.

«Ah! vous êtes joli, père Isaac! Voilà trois œuvres décriées,
perdues! Tout le monde se fiche de moi! On les connaît maintenant!
Que voulez-vous que j'en fasse? Il faudra que je les envoie en
Californie!... au diable! Taisez-vous!»

La spécialité de ce bonhomme consistait à mettre au bas de ces tableaux
des signatures de maîtres anciens. Arnoux refusait de le payer; il le
congédia brutalement. Puis, changeant de manières, il salua un monsieur
décoré, gourmé, avec favoris et cravate blanche.

Le coude sur l'espagnolette de la fenêtre, il lui parla pendant
longtemps, d'un air mielleux. Enfin, il éclata:

«Eh! je ne suis pas embarrassé d'avoir des courtiers, monsieur le
comte!»

Le gentilhomme s'étant résigné, Arnoux lui solda vingt-cinq louis, et,
dès qu'il fut dehors:

«Sont-ils assommants, ces grands seigneurs!

--Tous des misérables!» murmura Regimbart.

A mesure que l'heure avançait, les occupations d'Arnoux redoublaient;
il classait des articles, décachetait des lettres, alignait des
comptes; au bruit du marteau dans le magasin, sortait pour surveiller
les emballages, puis reprenait sa besogne; et, tout en faisant courir
sa plume de fer sur le papier, il ripostait aux plaisanteries. Il
devait dîner le soir chez son avocat, et partait le lendemain pour la
Belgique.

Les autres causaient des choses du jour: le portrait de Chérubini,
l'hémicycle des Beaux-Arts, l'exposition prochaine. Pellerin
déblatérait contre l'Institut. Les cancans, les discussions
s'entre-croisaient. L'appartement, bas de plafond, était si rempli,
qu'on ne pouvait remuer; et la lumière des bougies roses passait dans
la fumée des cigares comme des rayons de soleil dans la brume.

La porte, près du divan, s'ouvrit, et une grande femme mince
entra,--avec des gestes brusques qui faisaient sonner sur sa robe en
taffetas noir toutes les breloques de sa montre.

C'était la femme entrevue, l'été dernier, au Palais-Royal.
Quelques-uns, l'appelant par son nom, échangèrent avec elle des
poignées de main. Hussonnet avait enfin arraché une cinquantaine de
francs; la pendule sonna sept heures; tous se retirèrent.

Arnoux dit à Pellerin de rester, et conduisit Mlle Vatnaz dans le
cabinet.

Frédéric n'entendait pas leurs paroles; ils chuchotaient. Cependant, la
voix féminine s'éleva:

«Depuis six mois que l'affaire est faite, j'attends toujours!»

Il y eut un long silence, Mlle Vatnaz reparut. Arnoux lui avait encore
promis quelque chose.

«Oh! oh! plus tard, nous verrons!

--Adieu, homme heureux!» dit-elle en s'en allant.

Arnoux rentra vivement dans le cabinet, écrasa du cosmétique sur ses
moustaches, haussa ses bretelles pour tendre ses sous-pieds; et, tout
en se lavant les mains:

«Il me faudrait deux dessus de porte, à deux cent cinquante la pièce,
genre Boucher, est-ce convenu?

--Soit, dit l'artiste, devenu rouge.

--Bon! et n'oubliez pas ma femme!»

Frédéric accompagna Pellerin jusqu'au haut du faubourg Poissonnière, et
lui demanda la permission de venir le voir quelquefois, faveur qui fut
accordée gracieusement.

Pellerin lisait tous les ouvrages d'esthétique pour découvrir la
véritable théorie du Beau, convaincu, quand il l'aurait trouvée, de
faire des chefs-d'œuvre. Il s'entourait de tous les auxiliaires
imaginables, dessins, plâtres, modèles, gravures; et il cherchait, se
rongeait; il accusait le temps, ses nerfs, son atelier, sortait dans
la rue pour rencontrer l'inspiration, tressaillait de l'avoir saisie,
puis abandonnait son œuvre et en rêvait une autre qui devait être plus
belle. Ainsi tourmenté par des convoitises de gloire et perdant ses
jours en discussions, croyant à mille niaiseries, aux systèmes, aux
critiques, à l'importance d'un règlement ou d'une réforme en matière
d'art, il n'avait, à cinquante ans, encore produit que des ébauches.
Son orgueil robuste l'empêchait de subir aucun découragement, mais il
était toujours irrité, et dans cette exaltation à la fois factice et
naturelle qui constitue les comédiens.

On remarquait en entrant chez lui deux grands tableaux, où les premiers
tons, posés çà et là, faisaient sur la toile blanche des taches de
brun, de rouge et de bleu. Un réseau de lignes à la craie s'étendait
par-dessus, comme les mailles vingt fois reprises d'un filet; il
était même impossible d'y rien comprendre. Pellerin expliqua le sujet
de ces deux compositions en indiquant avec le pouce les parties qui
manquaient. L'une devait représenter _la Démence de Nabuchodonosor_,
l'autre _l'Incendie de Rome par Néron_. Frédéric les admira.

Il admira des académies de femmes échevelées, des paysages où les
troncs d'arbre tordus par la tempête foisonnaient, et surtout des
caprices à la plume, souvenirs de Callot, de Rembrandt ou de Goya, dont
il ne connaissait pas les modèles. Pellerin n'estimait plus ces travaux
de sa jeunesse; maintenant, il était pour le grand style; il dogmatisa
sur Phidias et Winckelmann, éloquemment. Les choses autour de lui
renforçaient la puissance de sa parole: on voyait une tête de mort sur
un prie-Dieu, des yatagans, une robe de moine; Frédéric l'endossa.

Quand il arrivait de bonne heure, il le surprenait dans son mauvais
lit de sangle, que cachait un lambeau de tapisserie; car Pellerin se
couchait tard, fréquentant les théâtres avec assiduité. Il était servi
par une vieille femme en haillons, dînait à la gargote et vivait sans
maîtresse. Ses connaissances, ramassées pêle-mêle, rendaient ses
paradoxes amusants. Sa haine contre le commun et le bourgeois débordait
en sarcasmes d'un lyrisme superbe, et il avait pour les maîtres une
telle religion, qu'elle le montait presque jusqu'à eux.

Mais pourquoi ne parlait-il jamais de Mme Arnoux? Quant à son mari,
tantôt il l'appelait un bon garçon, d'autres fois un charlatan.
Frédéric attendait ses confidences.

Un jour en feuilletant un de ses cartons, il trouva dans le portrait
d'une bohémienne quelque chose de Mlle Vatnaz, et, comme cette personne
l'intéressait, il voulut savoir sa position.

Elle avait été, croyait Pellerin, d'abord institutrice en province;
maintenant, elle donnait des leçons et tâchait d'écrire dans les
petites feuilles.

D'après ses manières avec Arnoux, on pouvait, selon Frédéric, la
supposer sa maîtresse.

«Ah! bah! il en a d'autres!»

Alors, le jeune homme, en détournant son visage qui rougissait de honte
sous l'infamie de sa pensée, ajouta d'un air crâne:

«Sa femme le lui rend, sans doute?

--Pas du tout! elle est honnête!»

Frédéric eut un remords, et se montra plus assidu au journal.

Les grandes lettres composant le nom d'Arnoux sur la plaque de
marbre, au haut de la boutique, lui semblaient toutes particulières
et grosses de significations, comme une écriture sacrée. Le large
trottoir, descendant, facilitait sa marche, la porte tournait presque
d'elle-même; et la poignée, lisse au toucher, avait la douceur et comme
l'intelligence d'une main dans la sienne. Insensiblement, il devint
aussi ponctuel que Regimbart.

Tous les jours, Regimbart s'asseyait au coin du feu, dans son fauteuil,
s'emparait du _National_, ne le quittait plus, et exprimait sa pensée
par des exclamations ou de simples haussements d'épaules. De temps
à autre, il s'essuyait le front avec son mouchoir de poche roulé en
boudin, et qu'il portait sur sa poitrine, entre deux boutons de sa
redingote verte. Il avait un pantalon à plis, des souliers-bottes,
une cravate longue; et son chapeau à bords retroussés le faisait
reconnaître, de loin, dans les foules.

A huit heures du matin, il descendait des hauteurs de Montmartre,
pour prendre le vin blanc dans la rue Notre-Dame-des-Victoires. Son
déjeuner, que suivaient plusieurs parties de billard, le conduisait
jusqu'à trois heures. Il se dirigeait alors vers le passage des
Panoramas, pour prendre l'absinthe. Après la séance chez Arnoux, il
entrait à l'estaminet Bordelais, pour prendre le vermout; puis, au lieu
de rejoindre sa femme, souvent il préférait dîner seul, dans un petit
café de la place Gaillon, où il voulait qu'on lui servît «des plats
de ménage, des choses naturelles!» Enfin, il se transportait dans un
autre billard, et y restait jusqu'à minuit, jusqu'à une heure du matin,
jusqu'au moment où le gaz éteint et les volets fermés, le maître de
l'établissement, exténué, le suppliait de sortir.

Et ce n'était pas l'amour des boissons qui attirait dans ces endroits
le citoyen Regimbart, mais l'habitude ancienne d'y causer politique;
avec l'âge, sa verve était tombée, il n'avait plus qu'une morosité
silencieuse. On aurait dit, à voir le sérieux de son visage, qu'il
roulait le monde dans sa tête. Rien n'en sortait; et personne, même de
ses amis, ne lui connaissait d'occupations, bien qu'il se donnât pour
tenir un cabinet d'affaires.

Arnoux paraissait l'estimer infiniment. Il dit un jour à Frédéric:

«Celui-là en sait long, allez! C'est un homme fort!»

Une autre fois, Regimbart étala sur son pupitre des papiers concernant
des mines de kaolin en Bretagne; Arnoux s'en rapportait à son
expérience.

Frédéric se montra plus cérémonieux pour Regimbart,--jusqu'à lui offrir
l'absinthe de temps à autre; et quoiqu'il le jugeât stupide, souvent il
demeurait dans sa compagnie pendant une grande heure, uniquement parce
que c'était l'ami de Jacques Arnoux.

Après avoir poussé dans leurs débuts des maîtres contemporains, le
marchand de tableaux, homme de progrès, avait tâché, tout en conservant
des allures artistiques, d'étendre ses profits pécuniaires. Il
recherchait l'émancipation des arts, le sublime à bon marché. Toutes
les industries du luxe parisien subirent son influence, qui fut bonne
pour les petites choses, et funeste pour les grandes. Avec sa rage de
flatter l'opinion, il détourna de leur voie les artistes habiles,
corrompit les forts, épuisa les faibles et illustra les médiocres;
il en disposait par ses relations et par sa revue. Les rapins
ambitionnaient de voir leurs œuvres à sa vitrine et les tapissiers
prenaient chez lui des modèles d'ameublement. Frédéric le considérait
à la fois comme millionnaire, comme dilettante, comme homme d'action.
Bien des choses pourtant l'étonnaient, car le sieur Arnoux était
malicieux dans son commerce.

Il recevait du fond de l'Allemagne ou de l'Italie une toile achetée à
Paris quinze cents francs, et, exhibant une facture qui la portait à
quatre mille, la revendait trois mille cinq cents, par complaisance.
Un de ses tours ordinaires avec les peintres était d'exiger comme
pot-de-vin une réduction de leur tableau, sous prétexte d'en publier
la gravure; il vendait toujours la réduction et jamais la gravure ne
paraissait. A ceux qui se plaignaient d'être exploités, il répondait
par une tape sur le ventre. Excellent, d'ailleurs, il prodiguait les
cigares, tutoyait les inconnus, s'enthousiasmait pour une œuvre ou
pour un homme, et, s'obstinant alors, ne regardant à rien, multipliait
les courses, les correspondances, les réclames. Il se croyait fort
honnête, et, dans son besoin d'expansion, racontait naïvement ses
indélicatesses.

Une fois, pour vexer un confrère qui inaugurait un autre journal de
peinture par un grand festin, il pria Frédéric d'écrire sous ses yeux,
un peu avant l'heure du rendez-vous, des billets où l'on désinvitait
les convives.

«Cela n'attaque pas l'honneur, vous comprenez?»

Et le jeune homme n'osa lui refuser ce service.

Le lendemain, en entrant avec Hussonnet dans son bureau, Frédéric vit
par la porte (celle qui s'ouvrait sur l'escalier) le bas d'une robe
disparaître.

«Mille excuses! dit Hussonnet. Si j'avais cru qu'il y eût des femmes...

--Oh! pour celle-là, c'est la mienne, reprit Arnoux. Elle montait me
faire une petite visite, en passant.

--Comment? dit Frédéric.

--Mais oui! elle s'en retourne chez elle, à la maison.»

Le charme des choses ambiantes se retira tout à coup. Ce qu'il y
sentait confusément épandu venait de s'évanouir, ou plutôt n'y avait
jamais été. Il éprouvait une surprise infinie et comme la douleur d'une
trahison.

Arnoux, en fouillant dans son tiroir, souriait. Se moquait-il de lui?
Le commis déposa sur la table une liasse de papiers humides.

«Ah! les affiches! s'écria le marchand. Je ne suis pas près de dîner ce
soir!»

Regimbart prenait son chapeau.

«Comment, vous me quittez?

--Sept heures!» dit Regimbart.

Frédéric le suivit.

Au coin de la rue Montmartre, il se retourna; il regarda les fenêtres
du premier étage; et il rit intérieurement de pitié sur lui-même, en se
rappelant avec quel amour il les avait si souvent contemplées! Où donc
vivait-elle? Comment la rencontrer maintenant? La solitude se rouvrait
autour de son désir plus immense que jamais!

«Venez-vous la prendre? dit Regimbart.

--Prendre qui?

--L'absinthe!»

Et, cédant à ses obsessions, Frédéric se laissa conduire à l'estaminet
Bordelais. Tandis que son compagnon, posé sur le coude, considérait
la carafe, il jetait les yeux de droite et de gauche. Mais il aperçut
le profil de Pellerin sur le trottoir; il cogna vivement contre le
carreau, et le peintre n'était pas assis que Regimbart lui demanda
pourquoi on ne le voyait plus à l'_Art industriel_.

«Que je crève, si j'y retourne! C'est une brute, un bourgeois, un
misérable, un drôle!»

Ces injures flattaient la colère de Frédéric. Il en était blessé
cependant, car il lui semblait qu'elles atteignaient un peu Mme Arnoux.

«Qu'est-ce donc qu'il vous a fait!» dit Regimbart.

Pellerin battit le sol avec son pied, et souffla fortement, au lieu de
répondre.

Il se livrait à des travaux clandestins, tels que portraits aux
deux crayons ou pastiches de grands maîtres pour les amateurs peu
éclairés; et, comme ces travaux l'humiliaient, il préférait se taire,
généralement. Mais «la crasse d'Arnoux» l'exaspérait trop. Il se
soulagea.

D'après une commande, dont Frédéric avait été le témoin, il lui
avait apporté deux tableaux. Le marchand, alors, s'était permis des
critiques! Il avait blâmé la composition, la couleur et le dessin, le
dessin surtout, bref, à aucun prix n'en avait voulu. Mais, forcé par
l'échéance d'un billet, Pellerin les avait cédés au juif Isaac; et,
quinze jours plus tard, Arnoux lui-même les vendait à un Espagnol, pour
deux mille francs.

«Pas un sou de moins! Quelle gredinerie! et il en fait bien d'autres,
parbleu! Nous le verrons un de ces matins, en cour d'assises.

--Comme vous exagérez! dit Frédéric d'une voix timide.

--Allons! bon! j'exagère!» s'écria l'artiste, en donnant sur la table
un grand coup de poing.

Cette violence rendit au jeune homme tout son aplomb. Sans doute, on
pouvait se conduire plus gentiment; cependant, si Arnoux trouvait ces
deux toiles...

«Mauvaises! lâchez le mot! Les connaissez-vous? Est-ce votre métier?
Or, vous savez, mon petit, moi, je n'admets pas cela, les amateurs!

--Eh! ce ne sont pas mes affaires! dit Frédéric.

--Quel intérêt avez-vous donc à le défendre?» reprit froidement
Pellerin.

Le jeune homme balbutia:

«Mais... parce que je suis son ami.

--Embrassez-le de ma part! bonsoir!»

Et le peintre sortit furieux, sans parler, bien entendu, de sa
consommation.

Frédéric s'était convaincu lui-même, en défendant Arnoux. Dans
l'échauffement de son éloquence, il fut pris de tendresse pour cet
homme intelligent et bon, que ses amis calomniaient et qui maintenant
travaillait tout seul, abandonné. Il ne résista pas au singulier besoin
de le revoir immédiatement. Dix minutes après, il poussait la porte du
magasin.

Arnoux élaborait, avec son commis, des affiches monstres pour une
exposition de tableaux.

«Tiens! qui vous ramène?»

Cette question bien simple embarrassa Frédéric; et, ne sachant que
répondre, il demanda si l'on n'avait point trouvé par hasard son
calepin, un petit calepin en cuir bleu.

«Celui où vous mettez vos lettres de femmes?» dit Arnoux.

Frédéric, en rougissant comme une vierge, se défendit d'une telle
supposition.

«Vos poésies, alors?» répliqua le marchand.

Il maniait les spécimens étalés, en discutait la forme, la couleur,
la bordure; et Frédéric se sentait de plus en plus irrité par son air
de méditation, et surtout par ses mains qui se promenaient sur les
affiches,--de grosses mains, un peu molles, à ongles plats. Enfin,
Arnoux se leva; et, en disant: «C'est fait!» il lui passa la main sous
le menton, familièrement. Cette privauté déplut à Frédéric, il se
recula; puis il franchit le seuil du bureau, pour la dernière fois de
son existence, croyait-il. Mme Arnoux, elle-même, se trouvait comme
diminuée par la vulgarité de son mari.

Il reçut, dans la même semaine, une lettre où Deslauriers annonçait
qu'il arriverait à Paris, jeudi prochain. Alors, il se rejeta
violemment sur cette affection plus solide et plus haute. Un pareil
homme valait toutes les femmes. Il n'aurait plus besoin de Regimbart,
de Pellerin, d'Hussonnet, de personne! Afin de mieux loger son ami, il
acheta une couchette de fer, un second fauteuil, dédoubla sa literie;
et le jeudi matin, il s'habillait pour aller au-devant de Deslauriers,
quand un coup de sonnette retentit à sa porte. Arnoux entra.

«Un mot, seulement! Hier, on m'a envoyé de Genève une belle truite;
nous comptons sur vous, tantôt, à sept heures juste... C'est rue de
Choiseul, 24 bis. N'oubliez pas!»

Frédéric fut obligé de s'asseoir. Ses genoux chancelaient. Il se
répétait: «Enfin! enfin!» Puis il écrivit à son tailleur, à son
chapelier, à son bottier; et il fit porter ces trois billets par trois
commissionnaires différents. La clef tourna dans la serrure et le
concierge parut avec une malle sur l'épaule.

Frédéric, en apercevant Deslauriers, se mit à trembler comme une femme
adultère sous le regard de son époux.

«Qu'est-ce donc qui te prend? dit Deslauriers, tu dois cependant avoir
reçu de moi une lettre?»

Frédéric n'eut pas la force de mentir.

Il ouvrit les bras et se jeta sur sa poitrine.

Ensuite, le clerc conta son histoire. Son père n'avait pas voulu rendre
ses comptes de tutelle, s'imaginant que ces comptes-là se prescrivaient
par dix ans. Mais, fort en procédure, Deslauriers avait enfin arraché
tout l'héritage de sa mère, sept mille francs nets, qu'il tenait là,
sur lui, dans un vieux portefeuille.

«C'est une réserve, en cas de malheur. Il faut que j'avise à les placer
et à me caser moi-même, dès demain matin. Pour aujourd'hui, vacance
complète, et tout à toi, mon vieux!

--Oh! ne te gêne pas! dit Frédéric. Si tu avais ce soir quelque chose
d'important...

--Allons donc! Je serais un fier misérable...»

Cette épithète, lancée au hasard, toucha Frédéric en plein cœur, comme
une allusion outrageante.

Le concierge avait disposé sur la table, auprès du feu, des côtelettes,
de la galantine, une langouste, un dessert, et deux bouteilles de vin
de Bordeaux. Une réception si bonne émut Deslauriers.

«Tu me traites comme un roi, ma parole!»

Ils causèrent de leur passé, de l'avenir; et, de temps à autre, ils se
prenaient les mains par-dessus la table, en se regardant une minute
avec attendrissement. Mais un commissionnaire apporta un chapeau neuf.
Deslauriers remarqua, tout haut, combien la coiffe était brillante.

Puis le tailleur, lui-même, vint remettre l'habit auquel il avait donné
un coup de fer.

«On croirait que tu vas te marier,» dit Deslauriers.

Une heure après, un troisième individu survint et retira d'un grand
sac noir une paire de bottes vernies, splendides. Pendant que Frédéric
les essayait, le bottier observait narquoisement la chaussure du
provincial.

«Monsieur n'a besoin de rien?

--Merci, répliqua le clerc,» en rentrant sous sa chaise ses vieux
souliers à cordons.

Cette humiliation gêna Frédéric. Il reculait à faire son aveu. Enfin,
il s'écria, comme saisi par une idée:

«Ah! saprelotte, j'oubliais!

--Quoi donc?

--Ce soir, je dîne en ville!

--Chez les Dambreuse? Pourquoi ne m'en parles-tu jamais dans les
lettres?»

Ce n'était pas chez les Dambreuse, mais chez les Arnoux.

«Tu aurais dû m'avertir! dit Deslauriers. Je serais venu un jour plus
tard.

--Impossible! répliqua brusquement Frédéric. On ne m'a invité que ce
matin, tout à l'heure.»

Et, pour racheter sa faute et en distraire son ami, il dénoua les
cordes emmêlées de sa malle, il arrangea dans la commode toutes ses
affaires, il voulait lui donner son propre lit, coucher dans le cabinet
au bois. Puis, dès quatre heures, il commença les préparatifs de sa
toilette.

«Tu as bien le temps!» dit l'autre.

Enfin, il s'habilla, il partit.

«Voilà les riches!» pensa Deslauriers.

Et il alla dîner rue Saint-Jacques, chez un petit restaurateur qu'il
connaissait.

Frédéric s'arrêta plusieurs fois dans l'escalier, tant son cœur
battait fort. Un de ses gants trop juste éclata; et, tandis qu'il
enfonçait la déchirure sous la manchette de sa chemise, Arnoux, qui
montait par derrière, le saisit au bras et le fit entrer.

L'antichambre, décorée à la chinoise, avait une lanterne peinte,
au plafond, et des bambous dans les coins. En traversant le salon,
Frédéric trébucha contre une peau de tigre. On n'avait point allumé les
flambeaux, mais deux lampes brûlaient dans le boudoir tout au fond.

Mlle Marthe vint dire que sa maman s'habillait. Arnoux l'enleva jusqu'à
la hauteur de sa bouche pour la baiser; puis, voulant choisir lui-même
dans la cave certaines bouteilles de vin, il laissa Frédéric avec
l'enfant.

Elle avait grandi beaucoup depuis le voyage de Montereau. Ses cheveux
bruns descendaient en longs anneaux frisés sur ses bras nus. Sa robe,
plus bouffante que le jupon d'une danseuse, laissait voir ses mollets
roses, et toute sa gentille personne sentait frais comme un bouquet.
Elle reçut les compliments du monsieur avec des airs de coquette, fixa
sur lui ses yeux profonds, puis, se coulant parmi les meubles, disparut
comme un jeune chat.

Il n'éprouvait plus aucun trouble. Les globes des lampes, recouverts
d'une dentelle en papier, envoyaient un jour laiteux et qui
attendrissait la couleur des murailles, tendues de satin mauve.
A travers les lames du garde-feu, pareil à un gros éventail, on
apercevait des charbons dans la cheminée; il y avait, contre la
pendule, un coffret à fermoirs d'argent. Çà et là, des choses intimes
traînaient: une poupée au milieu de la causeuse, un fichu contre le
dossier d'une chaise, et, sur la table à ouvrage, un tricot de laine
d'où pendaient en dehors deux aiguilles d'ivoire, la pointe en bas.

C'était un endroit paisible, honnête et familier tout ensemble.

Arnoux rentra; et, par l'autre portière, Mme Arnoux parut. Comme elle
se trouvait enveloppée d'ombre, il ne distingua d'abord que sa tête.
Elle avait une robe de velours noir et, dans les cheveux, une longue
bourse algérienne en filet de soie rouge qui, s'entortillant à son
peigne, lui tombait sur l'épaule gauche.

Arnoux présenta Frédéric.

«Oh! je reconnais Monsieur parfaitement», répondit-elle.

Puis les convives arrivèrent tous, presque en même temps: Dittmer,
Lovarias, Burrieu, le compositeur Rosenwald, le poète Théophile Lorris,
deux critiques d'art collègues d'Hussonnet, un fabricant de papier,
et enfin l'illustre Pierre-Paul Meinsius, le dernier représentant
de la grande peinture, qui portait gaillardement avec sa gloire ses
quatre-vingts années et son gros ventre.

Lorsqu'on passa dans la salle à manger, Mme Arnoux prit son bras.
Une chaise était restée vide pour Pellerin. Arnoux l'aimait, tout en
l'exploitant. D'ailleurs, il redoutait sa terrible langue--si bien
que, pour l'attendrir, il avait publié dans l'_Art industriel_ son
portrait accompagné d'éloges hyperboliques; et Pellerin, plus sensible
à la gloire qu'à l'argent, apparut vers huit heures, tout essoufflé.
Frédéric s'imagina qu'ils étaient réconciliés depuis longtemps.

La compagnie, les mets, tout lui plaisait. La salle, telle qu'un
parloir moyen âge, était tendue de cuir battu; une étagère hollandaise
se dressait devant un râtelier de chibouques; et, autour de la table,
les verres de Bohême, diversement colorés, faisaient au milieu des
fleurs et des fruits comme une illumination dans un jardin.

Il eut à choisir entre dix espèces de moutarde. Il mangea du daspachio,
du cari, du gingembre, des merles de Corse, des lasagnes romaines;
il but des vins extraordinaires, du lip-fraoli et du tokay. Arnoux
se piquait effectivement de bien recevoir. Il courtisait en vue des
comestibles tous les conducteurs de malle-poste, et il était lié avec
des cuisiniers de grandes maisons qui lui communiquaient des sauces.

Mais la causerie surtout amusait Frédéric. Son goût pour les voyages
fut caressé par Dittmer, qui parla de l'Orient; il assouvit sa
curiosité des choses du théâtre en écoutant Rosenwald causer de
l'Opéra; et l'existence atroce de la bohême lui parut drôle, à travers
la gaieté d'Hussonnet, lequel narra, d'une manière pittoresque, comment
il avait passé tout un hiver, n'ayant pour nourriture que du fromage de
Hollande. Puis, une discussion entre Lovarias et Burrieu, sur l'école
florentine, lui révéla des chefs-d'œuvre, lui ouvrit des horizons, et
il eut du mal à contenir son enthousiasme quand Pellerin s'écria:

«Laissez-moi tranquille avec votre hideuse réalité! Qu'est-ce que
cela veut dire, la réalité? Les uns voient noir, d'autres bleu, la
multitude voit bête. Rien de moins naturel que Michel-Ange, rien
de plus fort! Le souci de la vérité extérieure dénote la bassesse
contemporaine; et l'art deviendra, si l'on continue, je ne sais quelle
rocambole au-dessous de la religion comme poésie, et de la politique
comme intérêt. Vous n'arriverez pas à son but,--oui, son but!--qui est
de nous causer une exaltation impersonnelle, avec de petites œuvres,
malgré toutes vos finasseries d'exécution. Voilà les tableaux de
Bassolier, par exemple: c'est joli, coquet, propret, et pas lourd!
Ça peut se mettre dans la poche, se prendre en voyage! Les notaires
achètent ça vingt mille francs; il y a pour trois sous d'idées; mais,
sans l'idée, rien de grand! sans grandeur, pas de beau! L'Olympe est
une montagne! Le plus crâne monument, ce sera toujours les Pyramides.
Mieux vaut l'exubérance que le goût, le désert qu'un trottoir, et un
sauvage qu'un coiffeur!»

Frédéric, en écoutant ces choses, regardait Mme Arnoux. Elles tombaient
dans son esprit comme des métaux dans une fournaise, s'ajoutaient à sa
passion et faisaient de l'amour.

Il était assis trois places au-dessous d'elle, sur le même côté. De
temps à autre, elle se penchait un peu, en tournant la tête pour
adresser quelques mots à sa petite fille; et, comme elle souriait
alors, une fossette se creusait dans sa joue, ce qui donnait à son
visage un air de bonté plus délicate.

Au moment des liqueurs, elle disparut. La conversation devint très
libre; M. Arnoux y brilla, et Frédéric fut étonné du cynisme de ces
hommes. Cependant, leur préoccupation de la femme établissait entre eux
et lui comme une égalité, qui le haussait dans sa propre estime.

Rentré au salon, il prit, par contenance, un des albums traînant sur la
table. Les grands artistes de l'époque l'avaient illustré de dessins,
y avaient mis de la prose, des vers, ou simplement leurs signatures;
parmi les noms fameux, il s'en trouvait beaucoup d'inconnus, et les
pensées curieuses n'apparaissaient que sous un débordement de sottises.
Toutes contenaient un hommage plus ou moins direct à Mme Arnoux.
Frédéric aurait eu peur d'écrire une ligne à côté.

Elle alla chercher dans son boudoir le coffret à fermoirs d'argent
qu'il avait remarqué sur la cheminée. C'était un cadeau de son mari,
un ouvrage de la Renaissance. Les amis d'Arnoux le complimentèrent, sa
femme le remerciait; il fut pris d'attendrissement, et lui donna devant
le monde un baiser.

Ensuite, tous causèrent çà et là, par groupes; le bonhomme Meinsius
était avec Mme Arnoux, sur une bergère, près du feu; elle se penchait
vers son oreille, leurs têtes se touchaient;--et Frédéric aurait
accepté d'être sourd, infirme et laid pour un nom illustre et des
cheveux blancs, enfin pour avoir quelque chose qui l'intronisât dans
une intimité pareille. Il se rongeait le cœur, furieux contre sa
jeunesse.

Mais elle vint dans l'angle du salon où il se tenait, lui demanda s'il
connaissait quelques-uns des convives, s'il aimait la peinture, depuis
combien de temps il étudiait à Paris. Chaque mot qui sortait de sa
bouche semblait à Frédéric être une chose nouvelle, une dépendance
exclusive de sa personne. Il regardait attentivement les effilés de sa
coiffure, caressant par le bout son épaule nue; et il n'en détachait
pas ses yeux, il enfonçait son âme dans la blancheur de cette chair
féminine; cependant, il n'osait lever ses paupières, pour la voir plus
haut, face à face.

Rosenwald les interrompit, en priant Mme Arnoux de chanter quelque
chose. Il préluda, elle attendait; ses lèvres s'entr'ouvrirent, et un
son pur, long, filé, monta dans l'air.

Frédéric ne comprit rien aux paroles italiennes.

Cela commençait sur un rythme grave, tel qu'un chant d'église, puis,
s'animant crescendo, multipliait les éclats sonores, s'apaisait tout à
coup; et la mélodie revenait amoureusement, avec une oscillation large
et paresseuse.

Elle se tenait debout, près du clavier, les bras tombants, le regard
perdu. Quelquefois, pour lire la musique, elle clignait ses paupières
en avançant le front, un instant. Sa voix de contralto prenait dans les
cordes basses une intonation lugubre qui glaçait, et alors sa belle
tête, aux grands sourcils, s'inclinait sur son épaule; sa poitrine
se gonflait, ses bras s'écartaient, son cou d'où s'échappaient des
roulades se renversait mollement comme sous des baisers aériens; elle
lança trois notes aiguës, redescendit, en jeta une plus haute encore,
et, après un silence, termina par un point d'orgue.

Rosenwald n'abandonna pas le piano. Il continua de jouer, pour
lui-même. De temps à autre, un des convives disparaissait. A onze
heures, comme les derniers s'en allaient, Arnoux sortit avec Pellerin,
sous prétexte de le reconduire. Il était de ces gens qui se disent
malades quand ils n'ont pas _fait leur tour_ après dîner.

Mme Arnoux s'était avancée dans l'antichambre; Dittmer et Hussonnet
la saluaient, elle leur tendit la main; elle la tendit également à
Frédéric; et il éprouva comme une pénétration à tous les atomes de sa
peau.

Il quitta ses amis; il avait besoin d'être seul. Son cœur débordait.
Pourquoi cette main offerte? Était-ce un geste irréfléchi, ou un
encouragement? «Allons donc! je suis fou!» Qu'importait d'ailleurs,
puisqu'il pouvait maintenant la fréquenter tout à son aise, vivre dans
son atmosphère.

Les rues étaient désertes. Quelquefois une charrette lourde passait,
en ébranlant les pavés. Les maisons se succédaient avec leurs façades
grises, leurs fenêtres closes; et il songeait dédaigneusement à tous
ces êtres humains couchés derrière ces murs, qui existaient sans la
voir, et dont pas un même ne se doutait qu'elle vécût! Il n'avait
plus conscience du milieu, de l'espace, de rien; et, battant le sol
du talon, en frappant avec sa canne les volets des boutiques, il
allait toujours devant lui, au hasard, éperdu, entraîné. Un air humide
l'enveloppa; il se reconnut au bord des quais.

Les réverbères brillaient en deux lignes droites, indéfiniment, et de
longues flammes rouges vacillaient dans la profondeur de l'eau. Elle
était de couleur ardoise, tandis que le ciel, plus clair, semblait
soutenu par les grandes masses d'ombre qui se levaient de chaque côté
du fleuve. Des édifices, que l'on n'apercevait pas, faisaient des
redoublements d'obscurité. Un brouillard lumineux flottait au delà, sur
les toits; tous les bruits se fondaient en un seul bourdonnement; un
vent léger soufflait.

Il s'était arrêté au milieu du pont Neuf, et, tête nue, poitrine
ouverte, il aspirait l'air. Cependant, il sentait monter du fond de
lui-même quelque chose d'intarissable, un afflux de tendresse qui
l'énervait, comme le mouvement des ondes sous ses yeux. A l'horloge
d'une église, une heure sonna, lentement, pareille à une voix qui l'eût
appelé.

Alors, il fut saisi par un de ces frissons de l'âme où il vous
semble qu'on est transporté dans un monde supérieur. Une faculté
extraordinaire, dont il ne savait pas l'objet, lui était venue. Il
se demanda, sérieusement, s'il serait un grand peintre ou un grand
poète;--et il se décida pour la peinture, car les exigences de ce
métier le rapprocheraient de Mme Arnoux. Il avait donc trouvé sa
vocation! Le but de son existence était clair maintenant, et l'avenir
infaillible.

Quand il eut refermé sa porte, il entendit quelqu'un qui ronflait, dans
le cabinet noir, près de la chambre. C'était l'autre. Il n'y pensait
plus.

Son visage s'offrait à lui dans la glace. Il se trouva beau;--et resta
une minute à se regarder.




V


Le lendemain, avant midi, il s'était acheté une boîte de couleurs, des
pinceaux, un chevalet. Pellerin consentit à lui donner des leçons, et
Frédéric l'emmena dans son logement pour voir si rien ne manquait parmi
ses ustensiles de peinture.

Deslauriers était rentré. Un jeune homme occupait le second fauteuil.
Le clerc dit en le montrant:

«C'est lui! le voilà! Sénécal!»

Ce garçon déplut à Frédéric. Son front était rehaussé par la coupe de
ses cheveux taillés en brosse. Quelque chose de dur et de froid perçait
dans ses yeux gris; et sa longue redingote noire, tout son costume
sentait le pédagogue et l'ecclésiastique.

D'abord, on causa des choses du jour, entre autres du _Stabat_ de
Rossini; Sénécal, interrogé, déclara qu'il n'allait jamais au théâtre.
Pellerin ouvrit la boîte de couleurs.

«Est-ce pour toi, tout cela? dit le clerc.

--Mais sans doute!

--Tiens! quelle idée!»

Et il se pencha sur la table, où le répétiteur de mathématiques
feuilletait un volume de Louis Blanc. Il l'avait apporté lui-même,
et lisait à voix basse des passages, tandis que Pellerin et Frédéric
examinaient ensemble la palette, le couteau, les vessies, puis ils
vinrent à s'entretenir du dîner chez Arnoux.

«Le marchand de tableaux? demanda Sénécal. Joli monsieur, vraiment!»

«Pourquoi donc?» dit Pellerin.

Sénécal répliqua:

«Un homme qui bat monnaie avec des turpitudes politiques!»

Et il se mit à parler d'une lithographie célèbre, représentant toute
la famille royale livrée à des occupations édifiantes: Louis-Philippe
tenait un code, la reine un paroissien, les princesses brodaient, le
duc de Nemours ceignait un sabre; M. de Joinville montrait une carte
géographique à ses jeunes frères; on apercevait, dans le fond, un lit
à deux compartiments. Cette image, intitulée _Une bonne famille_,
avait fait les délices des bourgeois, mais l'affliction des patriotes.
Pellerin, d'un ton vexé comme s'il en était l'auteur, répondit que
toutes les opinions se valaient; Sénécal protesta. L'Art devait
exclusivement viser à la moralisation des masses! Il ne fallait
reproduire que des sujets poussant aux actions vertueuses; les autres
étaient nuisibles.

«Mais ça dépend de l'exécution? cria Pellerin. Je peux faire des
chefs-d'œuvre!

--Tant pis pour vous, alors! on n'a pas le droit...

--Comment?

--Non! monsieur, vous n'avez pas le droit de m'intéresser à des choses
que je réprouve! Qu'avons-nous besoin de laborieuses bagatelles, dont
il est impossible de tirer aucun profit, de ces Vénus, par exemple,
avec tous vos paysages? Je ne vois pas là d'enseignement pour le
peuple! Montrez-nous ses misères, plutôt! enthousiasmez-nous pour
ses sacrifices! Eh! bon Dieu, les sujets ne manquent pas: la ferme,
l'atelier...»

Pellerin en balbutiait d'indignation, et, croyant avoir trouvé un
argument:

«Molière, l'acceptez-vous?

--Soit! dit Sénécal. Je l'admire comme précurseur de la Révolution
française.

--Ah! la Révolution! Quel art! Jamais il n'y a eu d'époque plus
pitoyable!

--Pas de plus grande, monsieur!»

Pellerin se croisa les bras, et, le regardant en face:

«Vous m'avez l'air d'un fameux garde national!»

Son antagoniste, habitué aux discussions, répondit:

«Je _n'en_ suis pas! et je la déteste autant que vous! Mais, avec
des principes pareils, on corrompt les foules! Ça fait le compte du
Gouvernement, du reste! il ne serait pas si fort sans la complicité
d'un tas de farceurs comme celui-là.»

Le peintre prit la défense du marchand, car les opinions de Sénécal
l'exaspéraient. Il osa même soutenir que Jacques Arnoux était un
véritable cœur d'or, dévoué à ses amis, chérissant sa femme.

«Oh! oh! si on lui offrait une bonne somme, il ne la refuserait pas
pour servir de modèle.»

Frédéric devint blême.

«Il vous a donc fait bien du tort, monsieur?

--A moi? non! Je l'ai vu, une fois, au café, avec un ami. Voilà tout.»

Sénécal disait vrai. Mais il se trouvait agacé, quotidiennement,
par les réclames de l'_Art industriel_. Arnoux était, pour lui,
le représentant d'un monde qu'il jugeait funeste à la démocratie.
Républicain austère, il suspectait de corruption toutes les élégances,
n'ayant d'ailleurs aucun besoin, et étant d'une probité inflexible.

La conversation eut peine à reprendre. Le peintre se rappela bientôt
son rendez-vous, le répétiteur ses élèves; et, quand ils furent sortis,
après un long silence, Deslauriers fit différentes questions sur Arnoux.

«Tu m'y présenteras plus tard, n'est-ce pas, mon vieux?

--Certainement,» dit Frédéric.

Puis ils avisèrent à leur installation. Deslauriers avait obtenu, sans
peine, une place de second clerc chez un avoué, pris à l'École de droit
son inscription, acheté les livres indispensables,--et la vie qu'ils
avaient tant rêvée commença.

Elle fut charmante, grâce à la beauté de leur jeunesse. Deslauriers
n'ayant parlé d'aucune convention pécuniaire, Frédéric n'en parla pas.
Il subvenait à toutes les dépenses, rangeait l'armoire, s'occupait du
ménage; mais, s'il fallait donner une mercuriale au concierge, le clerc
s'en chargeait, continuant, comme au collège, son rôle de protecteur et
d'aîné.

Séparés tout le long du jour, ils se retrouvaient le soir. Chacun
prenait sa place au coin du feu et se mettait à la besogne. Ils ne
tardaient pas à l'interrompre. C'étaient des épanchements sans fin, des
gaietés sans cause, et des disputes quelquefois, à propos de la lampe
qui filait ou d'un livre égaré, colères d'une minute, que des rires
apaisaient.

La porte du cabinet au bois restant ouverte, ils bavardaient de loin,
dans leur lit.

Le matin, ils se promenaient en manches de chemise sur leur terrasse;
le soleil se levait, des brumes légères passaient sur le fleuve,
on entendait un glapissement dans le marché aux fleurs à côté;--et
les fumées de leurs pipes tourbillonnaient dans l'air pur, qui
rafraîchissait leurs yeux encore bouffis; ils sentaient, en l'aspirant,
un vaste espoir épandu.

Quand il ne pleuvait pas, le dimanche, ils sortaient ensemble; et, bras
dessus bras dessous, ils s'en allaient par les rues. Presque toujours
la même réflexion leur survenait à la fois, ou bien ils causaient, sans
rien voir autour d'eux. Deslauriers ambitionnait la richesse, comme
moyen de puissance sur les hommes. Il aurait voulu remuer beaucoup
de monde, faire beaucoup de bruit, avoir trois secrétaires sous ses
ordres, et un grand dîner politique une fois par semaine. Frédéric se
meublait un palais à la moresque, pour vivre couché sur des divans de
cachemire, au murmure d'un jet d'eau, servi par des pages nègres;--et
ces choses rêvées devenaient à la fin tellement précises, qu'elles le
désolaient comme s'il les avait perdues.

«A quoi bon causer de tout cela, disait-il, puisque jamais nous ne
l'aurons!

--Qui sait?» reprenait Deslauriers.

Malgré ses opinions démocratiques, il l'engageait à s'introduire chez
les Dambreuse. L'autre objectait ses tentatives.

«Bah! retournes-y! On t'invitera!»

Ils reçurent, vers le milieu du mois de mars, parmi des notes assez
lourdes, celles du restaurateur qui leur apportait à dîner. Frédéric,
n'ayant point la somme suffisante, emprunta cent écus à Deslauriers;
quinze jours plus tard, il réitéra la même demande, et le clerc le
gronda pour les dépenses auxquelles il se livrait chez Arnoux.

Effectivement, il n'y mettait point de modération. Une vue de Venise,
une vue de Naples et une autre de Constantinople occupant le milieu
des trois murailles, des sujets équestres d'Alfred de Dreux çà et
là, un groupe de Pradier sur la cheminée, des numéros de l'_Art
industriel_ sur le piano, et des cartonnages par terre dans les angles,
encombraient le logis d'une telle façon, qu'on avait peine à poser un
livre, à remuer les coudes. Frédéric prétendait qu'il lui fallait tout
cela pour sa peinture.

Il travaillait chez Pellerin. Mais souvent Pellerin était en
courses,--ayant coutume d'assister à tous les enterrements et
événements dont les journaux devaient rendre compte;--et Frédéric
passait des heures entièrement seul dans l'atelier. Le calme de cette
grande pièce, où l'on n'entendait que le trottinement des souris, la
lumière qui tombait du plafond, et jusqu'au ronflement du poêle, tout
le plongeait d'abord dans une sorte de bien-être intellectuel. Puis
ses yeux, abandonnant son ouvrage, se portaient sur les écaillures de
la muraille, parmi les bibelots de l'étagère, le long des torses où la
poussière amassée faisait comme des lambeaux de velours; et, tel qu'un
voyageur perdu au milieu d'un bois et que tous les chemins ramènent à
la même place, continuellement, il retrouvait au fond de chaque idée le
souvenir de Mme Arnoux.

Il se fixait des jours pour aller chez elle; arrivé au second étage,
devant sa porte, il hésitait à sonner. Des pas se rapprochaient; on
ouvrait, et, à ces mots: «Madame est sortie,» c'était une délivrance,
et comme un fardeau de moins sur son cœur.

Il la rencontra, pourtant. La première fois, il y avait trois dames
avec elle; une autre après-midi, le maître d'écriture de Mlle Marthe
survint. D'ailleurs, les hommes que recevait Mme Arnoux ne lui
faisaient point de visites. Il n'y retourna plus, par discrétion.

Mais il ne manquait pas, pour qu'on l'invitât aux dîners du jeudi, de
se présenter à l'_Art industriel_, chaque mercredi, régulièrement;
et il y restait après tous les autres, plus longtemps que Regimbart,
jusqu'à la dernière minute, en feignant de regarder une gravure, de
parcourir un journal. Enfin Arnoux lui disait: «Êtes-vous libre, demain
soir?» Il acceptait avant que la phrase fût achevée. Arnoux semblait
le prendre en affection. Il lui montra l'art de reconnaître les vins,
à brûler le punch, à faire des salmis de bécasses; Frédéric suivait
docilement ses conseils,--aimant tout ce qui dépendait de Mme Arnoux,
ses meubles, ses domestiques, sa maison, sa rue.

Il ne parlait guère pendant ces dîners; il la contemplait. Elle avait
à droite, contre la tempe, un petit grain de beauté; ses bandeaux
étaient plus noirs que le reste de sa chevelure et toujours comme un
peu humides sur les bords; elle les flattait de temps à autre, avec
deux doigts seulement. Il connaissait la forme de chacun de ses ongles,
il se délectait à écouter le sifflement de sa robe de soie quand elle
passait auprès des portes, il humait en cachette la senteur de son
mouchoir; son peigne, ses gants, ses bagues étaient pour lui des choses
particulières, importantes comme des œuvres d'art, presque animées
comme des personnes; toutes lui prenaient le cœur et augmentaient sa
passion.

Il n'avait pas eu la force de la cacher à Deslauriers. Quand il
revenait de chez Mme Arnoux, il le réveillait comme par mégarde, afin
de pouvoir causer d'elle.

Deslauriers, qui couchait dans le cabinet au bois, près de la fontaine,
poussait un long bâillement. Frédéric s'asseyait au pied de son
lit. D'abord il parlait du dîner, puis il racontait mille détails
insignifiants, où il voyait des marques de mépris ou d'affection. Une
fois, par exemple, elle avait refusé son bras, pour prendre celui de
Dittmer, et Frédéric se désolait.

«Ah! quelle bêtise!»

Ou bien elle l'avait appelé son «ami».

«Vas-y gaiement, alors!

--Mais je n'ose pas, disait Frédéric.

--Eh bien, n'y pense plus! Bonsoir.»

Deslauriers se retournait vers la ruelle et s'endormait. Il ne
comprenait rien à cet amour, qu'il regardait comme une dernière
faiblesse d'adolescence; et, son intimité ne lui suffisant plus, sans
doute, il imagina de réunir leurs amis communs une fois la semaine.

Ils arrivaient le samedi, vers neuf heures. Les trois rideaux
d'algérienne étaient soigneusement tirés; la lampe et quatre bougies
brûlaient; au milieu de la table, le pot à tabac, tout plein de pipes,
s'étalait entre les bouteilles de bière, la théière, un flacon de
rhum et des petits fours. On discutait sur l'immortalité de l'âme, on
faisait des parallèles entre les professeurs.

Hussonnet, un soir, introduisit un grand jeune homme habillé d'une
redingote trop courte des poignets, et la contenance embarrassée.
C'était le garçon qu'ils avaient réclamé au poste, l'année dernière.

N'ayant pu rendre à son maître le carton de dentelles perdu dans
la bagarre, celui-ci l'avait accusé de vol, menacé des tribunaux;
maintenant, il était commis dans une maison de roulage. Hussonnet,
le matin, l'avait rencontré au coin d'une rue; et il l'amenait, car
Dussardier, par reconnaissance, voulait voir «l'autre».

Il tendit à Frédéric le porte-cigares encore plein, et qu'il avait
gardé religieusement avec l'espoir de le rendre. Les jeunes gens
l'invitèrent à revenir. Il n'y manqua pas.

Tous sympathisaient. D'abord, leur haine du Gouvernement avait la
hauteur d'un dogme indiscutable. Martinon seul tâchait de défendre
Louis-Philippe. On l'accablait sous les lieux communs traînant dans les
journaux: l'embastillement de Paris, les lois de septembre, Pritchard,
lord Guizot,--si bien que Martinon se taisait, craignant d'offenser
quelqu'un. En sept ans de collège, il n'avait pas mérité de pensum,
et à l'École de droit, il savait plaire aux professeurs. Il portait
ordinairement une grosse redingote couleur mastic avec des claques en
caoutchouc; mais il apparut un soir dans une toilette de marié: gilet
de velours à châle, cravate blanche, chaîne d'or.

L'étonnement redoubla quand on sut qu'il sortait de chez M. Dambreuse.
En effet, le banquier Dambreuse venait d'acheter au père Martinon une
partie de bois considérable; le bonhomme lui ayant présenté son fils,
il les avait invités à dîner tous les deux.

«Y avait-il beaucoup de truffes, demanda Deslauriers, et as-tu pris la
taille à son épouse, entre deux portes, _sicut decet_?»

Alors, la conversation s'engagea sur les femmes. Pellerin n'admettait
pas qu'il y eût de belles femmes (il préférait les tigres); d'ailleurs,
la femelle de l'homme était une créature inférieure dans la hiérarchie
esthétique:

«Ce qui vous séduit est particulièrement ce qui la dégrade comme idée;
je veux dire les seins, les cheveux...

--Cependant, objecta Frédéric, de longs cheveux noirs, avec de grands
yeux noirs...

--Oh! connu! s'écria Hussonnet. Assez d'Andalouses sur la pelouse! des
choses antiques? serviteur! Car enfin, voyons, pas de blagues! une
lorette est plus amusante que la Vénus de Milo! Soyons Gaulois, nom
d'un petit bonhomme! et Régence si nous pouvons!

  Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire!

Il faut passer de la brune à la blonde!--Est-ce votre avis, père
Dussardier?»

Dussardier ne répondit pas. Tous le pressèrent pour connaître ses goûts.

«Eh bien, fit-il en rougissant, moi, je voudrais aimer la même,
toujours!»

Cela fut dit d'une telle façon, qu'il y eut un moment de silence,
les uns étant surpris de cette candeur, et les autres y découvrant,
peut-être, la secrète convoitise de leur âme.

Sénécal posa sur le chambranle sa chope de bière, et déclara
dogmatiquement que, la prostitution étant une tyrannie et le mariage
une immoralité, il valait mieux s'abstenir. Deslauriers prenait les
femmes comme une distraction, rien de plus. M. de Cisy avait à leur
endroit toute espèce de crainte.

Élevé sous les yeux d'une grand'mère dévote, il trouvait la compagnie
de ces jeunes gens alléchante comme un mauvais lieu et instructive
comme une Sorbonne. On ne lui ménageait pas les leçons; et il se
montrait plein de zèle, jusqu'à vouloir fumer, en dépit des maux
de cœur qui le tourmentaient chaque fois, régulièrement. Frédéric
l'entourait de soins. Il admirait la nuance de ses cravates, la
fourrure de son paletot et surtout ses bottes, minces comme des gants
et qui semblaient insolentes de netteté et de délicatesse; sa voiture
l'attendait en bas dans la rue.

Un soir qu'il venait de partir, et que la neige tombait, Sénécal se
mit à plaindre son cocher. Puis il déclama contre les gants jaunes, le
Jockey-Club. Il faisait plus de cas d'un ouvrier que de ces messieurs.

«Moi, je travaille, au moins! je suis pauvre!

--Cela se voit,» dit à la fin Frédéric, impatienté.

Le répétiteur lui garda rancune pour cette parole.

Mais, Regimbart ayant dit qu'il connaissait un peu Sénécal, Frédéric,
voulant faire une politesse à l'ami d'Arnoux, le pria de venir aux
réunions du samedi, et la rencontre fut agréable aux deux patriotes.

Ils différaient cependant.

Sénécal--qui avait un crâne en pointe--ne considérait que les systèmes.
Regimbart, au contraire, ne voyait dans les faits que les faits. Ce
qui l'inquiétait principalement, c'était la frontière du Rhin. Il
prétendait se connaître en artillerie, et se faisait habiller par le
tailleur de l'École polytechnique.

Le premier jour, quand on lui offrit des gâteaux, il leva les épaules
dédaigneusement, en disant que cela convenait aux femmes; et il ne
parut guère plus gracieux les fois suivantes. Du moment que les idées
atteignaient une certaine hauteur, il murmurait: «Oh! pas d'utopies,
pas de rêves!» En fait d'art (bien qu'il fréquentât les ateliers, où
quelquefois il donnait, par complaisance, une leçon d'escrime), ses
opinions n'étaient point transcendantes. Il comparait le style de M.
Marast à celui de Voltaire et Mlle Vatnaz à Mme de Staël, à cause d'une
ode sur la Pologne, «où il y avait du cœur». Enfin Regimbart assommait
tout le monde et particulièrement Deslauriers, car le Citoyen était
un familier d'Arnoux. Or le clerc ambitionnait de fréquenter cette
maison, espérant y faire des connaissances profitables. «Quand donc m'y
mèneras-tu?» disait-il. Arnoux se trouvait surchargé de besogne, ou
bien il partait en voyage; puis, ce n'était pas la peine, les dîners
allaient finir.

S'il avait fallu risquer sa vie pour son ami, Frédéric l'eût fait. Mais
comme il tenait à se montrer le plus avantageusement possible, comme
il surveillait son langage, ses manières et son costume jusqu'à venir
au bureau de l'_Art industriel_ toujours irréprochablement ganté, il
avait peur que Deslauriers, avec son vieil habit noir, sa tournure de
procureur et ses discours outrecuidants ne déplût à Mme Arnoux, ce
qui pouvait le compromettre, le rabaisser lui-même auprès d'elle. Il
admettait bien les autres, mais celui-là, précisément, l'aurait gêné
mille fois plus. Le Clerc s'apercevait qu'il ne voulait pas tenir
sa promesse, et le silence de Frédéric lui semblait une aggravation
d'injure.

Il aurait voulu le conduire absolument, le voir se développer d'après
l'idéal de leur jeunesse; et sa fainéantise le révoltait, comme une
désobéissance et comme une trahison. D'ailleurs Frédéric, plein de
l'idée de Mme Arnoux, parlait de son mari souvent; et Deslauriers
commença une intolérable _scie_, consistant à répéter son nom cent
fois par jour, à la fin de chaque phrase, comme un tic d'idiot. Quand
on frappait à sa porte, il répondait: «Entrez, Arnoux!» Au restaurant,
il demandait un fromage de Brie «à l'instar d'Arnoux»; et, la nuit,
feignant d'avoir un cauchemar, il réveillait son compagnon en hurlant:
«Arnoux! Arnoux!» Enfin, un jour, Frédéric, excédé, lui dit d'une voix
lamentable:

«Mais laisse-moi tranquille avec Arnoux!

--Jamais! répondit le clerc.

  Toujours lui! lui partout! ou brûlante ou glacée,
  L'image de l'Arnoux...

--Tais-toi donc!» s'écria Frédéric en levant le poing.

Il reprit doucement:

«C'est un sujet qui m'est pénible, tu sais bien.

--Oh! pardon, mon bonhomme, répliqua Deslauriers en s'inclinant très
bas, on respectera désormais les nerfs de Mademoiselle! Pardon encore
une fois. Mille excuses!»

Ainsi fut terminée la plaisanterie.

Mais trois semaines après, un soir, il lui dit:

«Eh bien, je l'ai vue tantôt, Mme Arnoux!

--Où donc?

--Au palais, avec Balandard, avoué; une femme brune, n'est-ce pas, de
taille moyenne?»

Frédéric fit un signe d'assentiment. Il attendait que Deslauriers
parlât. Au moindre mot d'admiration, il se serait épanché largement,
il était tout prêt à le chérir; l'autre se taisait toujours; enfin,
n'y tenant plus, il lui demanda d'un air indifférent ce qu'il pensait
d'elle.

Deslauriers la trouvait «pas mal, sans avoir pourtant rien
d'extraordinaire».

«Ah! tu trouves,» dit Frédéric.

Arriva le mois d'août, époque de son deuxième examen. D'après l'opinion
courante, quinze jours devaient suffire pour en préparer les matières.
Frédéric, ne doutant pas de ses forces, avala d'emblée les quatre
premiers livres du Code de procédure, les trois premiers du Code pénal,
plusieurs morceaux d'Instruction criminelle et une partie du Code
civil, avec les annotations de M. Poncelet. La veille, Deslauriers lui
fit faire une récapitulation qui se prolongea jusqu'au matin; et, pour
mettre à profit le dernier quart d'heure, il continua à l'interroger
sur le trottoir, tout en marchant.

Comme plusieurs examens se passaient simultanément, il y avait beaucoup
de monde dans la cour, entre autres Hussonnet et Cisy; on ne manquait
pas de venir à ces épreuves quand il s'agissait des camarades. Frédéric
endossa la robe noire traditionnelle; puis il entra suivi de la foule,
avec trois autres étudiants, dans une grande pièce, éclairée par des
fenêtres sans rideaux et garnie de banquettes, le long des murs. Au
milieu, des chaises de cuir entouraient une table, décorée d'un tapis
vert. Elle séparait les candidats de MM. les examinateurs en robe
rouge, tous portant des chausses d'hermine sur l'épaule, avec des
toques à galons d'or sur le chef.

Frédéric se trouvait l'avant-dernier dans la série, position mauvaise.
A la première question sur la différence entre une convention et un
contrat, il définit l'une pour l'autre; et le professeur, un brave
homme, lui dit: «Ne vous troublez pas, monsieur, remettez-vous!»
puis, ayant fait deux demandes faciles, suivies de réponses obscures,
il passa enfin au quatrième. Frédéric fut démoralisé par ce piètre
commencement. Deslauriers, en face, dans le public, lui faisait signe
que tout n'était pas encore perdu; et à la deuxième interrogation sur
le droit criminel, il se montra passable. Mais, après la troisième,
relative au testament mystique, l'examinateur étant resté impassible
tout le temps, son angoisse redoubla; car Hussonnet joignait les mains
comme pour applaudir, tandis que Deslauriers prodiguait les haussements
d'épaules. Enfin, le moment arriva où il fallut répondre sur la
Procédure! Il s'agissait de la tierce opposition. Le professeur, choqué
d'avoir entendu des théories contraires aux siennes, lui demanda d'un
ton brutal:

«Et vous, monsieur, est-ce votre avis? Comment conciliez-vous le
principe de l'article 1351 du Code civil avec cette voie d'attaque
extraordinaire?»

Frédéric se sentait un grand mal de tête, pour avoir passé la nuit
sans dormir. Un rayon de soleil, entrant par l'intervalle d'une
jalousie, le frappait au visage. Debout derrière la chaise, il se
dandinait et tirait sa moustache.

«J'attends toujours votre réponse!» reprit l'homme à la toque d'or.

Et comme le geste de Frédéric l'agaçait sans doute:

«Ce n'est pas dans votre barbe que vous la trouverez!»

Ce sarcasme causa un rire dans l'auditoire; le professeur, flatté,
s'amadoua. Il lui fit deux questions encore sur l'ajournement et sur
l'affaire sommaire, puis baissa la tête en signe d'approbation; l'acte
public était fini. Frédéric rentra dans le vestibule.

Pendant que l'huissier le dépouillait de sa robe, pour la repasser à un
autre immédiatement, ses amis l'entourèrent, en achevant de l'ahurir
avec leurs opinions contradictoires sur le résultat de l'examen. On
le proclama bientôt d'une voix sonore, à l'entrée de la salle: «Le
troisième était... ajourné!»

«Emballé! dit Hussonnet, allons-nous-en!»

Devant la loge du concierge, ils rencontrèrent Martinon, rouge, ému,
avec un sourire dans les yeux et l'auréole du triomphe sur le front. Il
venait de subir sans encombre son dernier examen. Restait seulement la
thèse. Avant quinze jours, il serait licencié. Sa famille connaissait
un ministre, «une belle carrière» s'ouvrait devant lui.

«Celui-là t'enfonce tout de même,» dit Deslauriers.

Rien n'est humiliant comme de voir les sots réussir dans les
entreprises où l'on échoue. Frédéric, vexé, répondit qu'il s'en
moquait. Ses prétentions étaient plus hautes; et, comme Hussonnet
faisait mine de s'en aller, il le prit à l'écart pour lui dire:

«Pas un mot de tout cela, chez eux, bien entendu!»

Le secret était facile, puisque Arnoux, le lendemain, partait en voyage
pour l'Allemagne.

Le soir, en rentrant, le Clerc trouva son ami singulièrement changé: il
pirouettait, sifflait; et, l'autre s'étonnant de cette humeur, Frédéric
déclara qu'il n'irait pas chez sa mère; il emploierait ses vacances à
travailler.

A la nouvelle du départ d'Arnoux, une joie l'avait saisi. Il pouvait
se présenter là-bas, tout à son aise, sans crainte d'être interrompu
dans ses visites. La conviction d'une sécurité absolue lui donnerait
du courage. Enfin il ne serait pas éloigné, il ne serait pas séparé
d'Elle! Quelque chose de plus fort qu'une chaîne de fer l'attachait à
Paris, une voix intérieure lui criait de rester.

Des obstacles s'y opposaient. Il les franchit en écrivant à sa mère;
il confessait d'abord son échec, occasionné par des changements faits
dans le programme,--un hasard, une injustice;--d'ailleurs, tous les
grands avocats (il citait leurs noms) avaient été refusés à leurs
examens. Mais il comptait se présenter de nouveau au mois de novembre.
Or, n'ayant pas de temps à perdre, il n'irait point à la maison cette
année; et il demandait, outre l'argent d'un trimestre, deux cent
cinquante francs, pour des répétitions de droit, fort utiles;--le
tout enguirlandé de regrets, condoléances, chatteries et protestations
d'amour filial.

Mme Moreau, qui l'attendait le lendemain, fut chagrinée doublement.
Elle cacha la mésaventure de son fils, et lui répondit de «venir tout
de même». Frédéric ne céda pas. Une brouille s'ensuivit. A la fin de
la semaine, néanmoins, il reçut l'argent du trimestre avec la somme
destinée aux répétitions, et qui servit à payer un pantalon gris perle,
un chapeau de feutre blanc et une badine à pomme d'or.

Quand tout cela fut en sa possession:

«C'est peut-être une idée de coiffeur que j'ai eue?» songea-t-il.

Et une grande hésitation le prit:

Pour savoir s'il irait chez Mme Arnoux, il jeta par trois fois, dans
l'air, des pièces de monnaie. Toutes les fois, le présage fut heureux.
Donc, la fatalité l'ordonnait. Il se fit conduire en fiacre rue de
Choiseul.

Il monta vivement l'escalier, tira le cordon de la sonnette; elle ne
sonna pas; il se sentait près de défaillir.

Puis il ébranla, d'un coup furieux, le lourd gland de soie rouge. Un
carillon retentit, s'apaisa par degrés; et l'on n'entendait plus rien.
Frédéric eut peur.

Il colla son oreille contre la porte; pas un souffle! Il mit son œil
au trou de la serrure, et il n'apercevait dans l'antichambre que deux
pointes de roseau, sur la muraille, parmi les fleurs du papier. Enfin,
il tournait les talons, quand il se ravisa. Cette fois, il donna un
petit coup, léger. La porte s'ouvrit; et sur le seuil, les cheveux
ébouriffés, la face cramoisie et l'air maussade, Arnoux lui-même parut.

«Tiens! Qui diable vous amène? Entrez!»

Il l'introduisit, non dans le boudoir ou dans sa chambre, mais dans la
salle à manger, où l'on voyait sur la table une bouteille de vin de
Champagne avec deux verres; et d'un ton brusque:

«Vous avez quelque chose à me demander, cher ami?

--Non! rien! rien!» balbutia le jeune homme, cherchant un prétexte à sa
visite.

Enfin, il dit qu'il était venu savoir de ses nouvelles, car il le
croyait en Allemagne, sur le rapport d'Hussonnet.

«Nullement! reprit Arnoux. Quelle linotte que ce garçon-là, pour
entendre tout de travers!»

Afin de dissimuler son trouble, Frédéric marchait de droite et de
gauche, dans la salle. En heurtant le pied d'une chaise, il fit tomber
une ombrelle posée dessus; le manche d'ivoire se brisa.

«Mon Dieu! s'écria-t-il, comme je suis chagrin d'avoir brisé l'ombrelle
de Mme Arnoux.»

A ce mot, le marchand releva la tête, et eut un singulier sourire.
Frédéric, prenant l'occasion qui s'offrait de parler d'elle, ajouta
timidement:

«Est-ce que je ne pourrai pas la voir?»

Elle était dans son pays, près de sa mère malade.

Il n'osa faire de questions sur la durée de cette absence. Il demanda
seulement quel était le pays de Mme Arnoux.

«Chartres! Cela vous étonne?

--Moi? non! pourquoi? Pas le moins du monde!»

Ils ne trouvèrent, ensuite, absolument rien à se dire. Arnoux, qui
s'était fait une cigarette, tournait autour de la table, en soufflant.
Frédéric, debout contre le poêle, contemplait les murs, l'étagère, le
parquet; et des images charmantes défilaient dans sa mémoire, devant
ses yeux plutôt. Enfin il se retira.

Un morceau de journal, roulé en boule, traînait par terre, dans
l'antichambre; Arnoux le prit; et, se haussant sur la pointe des pieds,
il l'enfonça dans la sonnette, pour continuer, dit-il, sa sieste
interrompue. Puis, en lui donnant une poignée de main:

«Avertissez le concierge, s'il vous plaît, que je n'y suis pas!»

Et il referma la porte sur son dos, violemment.

Frédéric descendit l'escalier marche à marche. L'insuccès de cette
première tentative le décourageait sur le hasard des autres. Alors
commencèrent trois mois d'ennui. Comme il n'avait aucun travail, son
désœuvrement renforçait sa tristesse.

Il passait des heures à regarder, du haut de son balcon, la rivière
qui coulait entre les quais grisâtres, noircis, de place en place,
par la bavure des égouts, avec un ponton de blanchisseuses amarré
contre le bord, où des gamins quelquefois s'amusaient, dans la vase,
à faire baigner un caniche. Ses yeux délaissant à gauche le pont de
pierre de Notre-Dame et trois ponts suspendus, se dirigeaient toujours
vers le quai aux Ormes, sur un massif de vieux arbres, pareils aux
tilleuls du port de Montereau. La tour Saint-Jacques, l'hôtel de ville,
Saint-Gervais, Saint-Louis, Saint-Paul se levaient en face, parmi les
toits confondus,--et le génie de la colonne de Juillet resplendissait
à l'orient comme une large étoile d'or, tandis qu'à l'autre extrémité
le dôme des Tuileries arrondissait, sur le ciel, sa lourde masse bleue.
C'était par derrière, de ce côté-là, que devait être la maison de Mme
Arnoux.

Il rentrait dans sa chambre; puis, couché sur son divan, s'abandonnait
à une méditation désordonnée: plans d'ouvrage, projets de conduite,
élancements vers l'avenir. Enfin, pour se débarrasser de lui-même, il
sortait.

Il remontait, au hasard, le quartier latin, si tumultueux d'habitude,
mais désert à cette époque, car les étudiants étaient partis dans leurs
familles. Les grands murs des collèges, comme allongés par le silence,
avaient un aspect plus morne encore; on entendait toutes sortes de
bruits paisibles, des battements d'ailes dans des cages, le ronflement
d'un tour, le marteau d'un savetier; et les marchands d'habits, au
milieu des rues, interrogeaient de l'œil chaque fenêtre, inutilement.
Au fond des cafés solitaires, la dame du comptoir bâillait entre ses
carafons remplis; les journaux demeuraient en ordre sur la table
des cabinets de lecture; dans l'atelier des repasseuses, des linges
frissonnaient sous les bouffées du vent tiède. De temps à autre, il
s'arrêtait à l'étalage d'un bouquiniste; un omnibus, qui descendait en
frôlant le trottoir, le faisait se retourner; et, parvenu devant le
Luxembourg, il n'allait pas plus loin.

Quelquefois, l'espoir d'une distraction l'attirait vers les boulevards.
Après de sombres ruelles exhalant des fraîcheurs humides, il arrivait
sur de grandes places désertes, éblouissantes de lumière, et où les
monuments dessinaient au bord du pavé des dentelures d'ombre noire.
Mais les charrettes, les boutiques recommençaient, et la foule
l'étourdissait,--le dimanche surtout,--quand, depuis la Bastille
jusqu'à la Madeleine, c'était un immense flot ondulant sur l'asphalte,
au milieu de la poussière, dans une rumeur continue; il se sentait
tout écœuré par la bassesse des figures, la niaiserie des propos, la
satisfaction imbécile transpirant sur les fronts en sueur! Cependant,
la conscience de mieux valoir que ces hommes atténuait la fatigue de
les regarder.

Il allait tous les jours à l'_Art industriel_;--et pour savoir quand
reviendrait Mme Arnoux, il s'informait de sa mère très longuement. La
réponse d'Arnoux ne variait pas; «le mieux se continuait,» sa femme,
avec la petite, serait de retour la semaine prochaine. Plus elle
tardait à revenir, plus Frédéric témoignait d'inquiétude,--si bien
qu'Arnoux, attendri par tant d'affection, l'emmena cinq ou six fois
dîner au restaurant.

Frédéric, dans ces longs tête-à-tête, reconnut que le marchand de
peinture n'était pas fort spirituel. Arnoux pouvait s'apercevoir de ce
refroidissement; et puis c'était l'occasion de lui rendre, un peu, ses
politesses.

Voulant donc faire les choses très bien, il vendit à un brocanteur
tous ses habits neufs, moyennant la somme de quatre-vingts francs; et,
l'ayant grossie de cent autres qui lui restaient, il vint chez Arnoux
le prendre pour dîner. Regimbart s'y trouvait. Ils s'en allèrent aux
Trois-Frères-Provençaux.

Le Citoyen commença par retirer sa redingote, et, sûr de la déférence
des deux autres, écrivit la carte. Mais il eut beau se transporter
dans la cuisine pour parler lui-même au chef, descendre à la cave
dont il connaissait tous les coins, et faire monter le maître de
l'établissement, auquel il «donna un savon», il ne fut content ni des
mets, ni des vins, ni du service! A chaque plat nouveau, à chaque
bouteille différente, dès la première bouchée, la première gorgée, il
laissait tomber sa fourchette, ou repoussait au loin son verre; puis
s'accoudant sur la nappe de toute la longueur de son bras, il s'écriait
qu'on ne pouvait plus dîner à Paris! Enfin, ne sachant qu'imaginer
pour sa bouche, Regimbart se commanda des haricots à l'huile, «tout
bonnement», lesquels, bien qu'à moitié réussis, l'apaisèrent un peu.
Puis il eut, avec le garçon, un dialogue, roulant sur les anciens
garçons des Provençaux:

«Qu'était devenu Antoine? Et un nommé Eugène? Et Théodore, le petit,
qui servait toujours en bas? Il y avait dans ce temps-là une chère
autrement distinguée, et des têtes de Bourgogne comme on n'en reverra
plus!»

Ensuite, il fut question de la valeur des terrains dans la banlieue,
une spéculation d'Arnoux, infaillible. En attendant, il perdait ses
intérêts. Puisqu'il ne voulait vendre à aucun prix, Regimbart lui
découvrirait quelqu'un; et ces deux messieurs firent, avec un crayon,
des calculs jusqu'à la fin du dessert.

On s'en alla prendre le café, passage du Saumon, dans un estaminet,
à l'entre-sol. Frédéric assista, sur ses jambes, à d'interminables
parties de billard, abreuvées d'innombrables chopes;--et il resta là,
jusqu'à minuit, sans savoir pourquoi, par lâcheté, par bêtise, dans
l'espérance confuse d'un événement quelconque favorable à son amour.

Quand donc la reverrait-il? Frédéric se désespérait. Mais, un soir,
vers la fin de novembre, Arnoux lui dit:

«Ma femme est revenue hier, vous savez!»

Le lendemain, à cinq heures, il entrait chez elle.

Il débuta par des félicitations, à propos de sa mère, dont la maladie
avait été si grave.

«Mais non! Qui vous l'a dit?

--Arnoux!»

Elle fit un «ah!» léger, puis ajouta qu'elle avait eu d'abord des
craintes sérieuses, maintenant disparues.

Elle se tenait près du feu, dans la bergère de tapisserie. Il était
sur le canapé avec son chapeau entre ses genoux; et l'entretien fut
pénible, elle l'abandonnait à chaque minute; il ne trouvait pas de
joint pour y introduire ses sentiments. Mais, comme il se plaignait
d'étudier la chicane, elle répliqua: «Oui..., je conçois..., les
affaires...!» en baissant la figure, absorbée tout à coup par des
réflexions.

Il avait soif de les connaître, et même ne songeait pas à autre chose.
Le crépuscule amassait de l'ombre autour d'eux.

Elle se leva, ayant une course à faire, puis reparut avec une capote
de velours, et une mante noire, bordée de petit-gris. Il osa offrir de
l'accompagner.

On n'y voyait plus; le temps était froid et un lourd brouillard,
estompant la façade des maisons, puait dans l'air. Frédéric le humait
avec délices; car il sentait à travers la ouate du vêtement la forme
de son bras; et sa main, prise dans un gant chamois à deux boutons,
sa petite main qu'il aurait voulu couvrir de baisers, s'appuyait sur
sa manche. A cause du pavé glissant, ils oscillaient un peu; il lui
semblait qu'ils étaient tous les deux comme bercés par le vent, au
milieu d'un nuage.

L'éclat des lumières, sur le boulevard, le remit dans la réalité.
L'occasion était bonne, le temps pressait. Il se donna jusqu'à la rue
de Richelieu pour déclarer son amour. Mais, presque aussitôt, devant un
magasin de porcelaines, elle s'arrêta net, en lui disant:

«Nous y sommes, je vous remercie! A jeudi, n'est-ce pas, comme
d'habitude?»

Les dîners recommencèrent; et plus il fréquentait Mme Arnoux, plus ses
langueurs augmentaient.

La contemplation de cette femme l'énervait, comme l'usage d'un parfum
trop fort. Cela descendit dans les profondeurs de son tempérament,
et devenait presque une manière générale de sentir, un mode nouveau
d'exister.

Les prostituées qu'il rencontrait aux feux du gaz, les cantatrices
poussant leurs roulades, les écuyères sur leurs chevaux au galop, les
bourgeoises à pied, les grisettes à leur fenêtre, toutes les femmes
lui rappelaient celle-là, par des similitudes ou par des contrastes
violents. Il regardait, le long des boutiques, les cachemires,
les dentelles et les pendeloques de pierreries, en les imaginant
drapés autour de ses reins, cousues à son corsage, faisant des feux
dans sa chevelure noire. A l'éventaire des marchandes, les fleurs
s'épanouissaient pour qu'elle les choisît en passant; dans la montre
des cordonniers, les petites pantoufles de satin à bordure de cygne
semblaient attendre son pied; toutes les rues conduisaient vers sa
maison: les voitures ne stationnaient sur les places que pour y mener
plus vite; Paris se rapportait à sa personne, et la grande ville avec
toutes ses voix, bruissait, comme un immense orchestre, autour d'elle.

Quand il allait au Jardin des Plantes, la vue d'un palmier l'entraînait
vers des pays lointains. Ils voyageaient ensemble, au dos des
dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht
parmi les archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes,
qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées.
Quelquefois, il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux; et son
amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait
aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin, elle priait à
deux genoux derrière un vitrage de plomb. Seigneuresse des Castilles
ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un
corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque grand
escalier de porphyre, au milieu des sénateurs, sous un dais de plumes
d'autruche, dans une robe de brocart. D'autres fois il la rêvait en
pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem;--et tout ce qui
était beau, le scintillement des étoiles, certains airs de musique,
l'allure d'une phrase, un contour, l'amenaient à sa pensée d'une façon
brusque et insensible.

Quant à essayer d'en faire sa maîtresse, il était sûr que toute
tentative serait vaine.

Un soir, Dittmer, qui arrivait, la baisa sur le front; Lovarias fit de
même, en disant:

«Vous permettez, n'est-ce pas, selon le privilège des amis?»

Frédéric balbutia:

«Il me semble que nous sommes tous des amis?

--Pas tous des vieux!» reprit-elle.

C'était le repousser d'avance, indirectement.

Que faire, d'ailleurs? Lui dire qu'il l'aimait? Elle l'éconduirait
sans doute; ou bien, s'indignant, le chasserait de sa maison! Or, il
préférait toutes les douleurs à l'horrible chance de ne plus la voir.

Il enviait le talent des pianistes, les balafres des soldats. Il
souhaitait une maladie dangereuse, espérant de cette façon l'intéresser.

Une chose l'étonnait, c'est qu'il n'était pas jaloux d'Arnoux; et il
ne pouvait se la figurer autrement que vêtue,--tant sa pudeur semblait
naturelle, et reculait son sexe dans une ombre mystérieuse.

Cependant, il songeait au bonheur de vivre avec elle, de la tutoyer,
de lui passer la main sur les bandeaux longuement, ou de se tenir par
terre, à genoux, les deux bras autour de sa taille, à boire son âme
dans ses yeux! Il aurait fallu, pour cela, subvertir la destinée;
et, incapable d'action, maudissant Dieu et s'accusant d'être lâche,
il tournait dans son désir, comme un prisonnier dans son cachot.
Une angoisse permanente l'étouffait. Il restait pendant des heures
immobile, ou bien, il éclatait en larmes; et, un jour qu'il n'avait pas
eu la force de se contenir, Deslauriers lui dit:

«Mais, saprelotte! qu'est-ce que tu as?»

Frédéric souffrait des nerfs. Deslauriers n'en crut rien. Devant une
pareille douleur, il avait senti se réveiller sa tendresse, et il le
réconforta. Un homme comme lui se laisser abattre, quelle sottise!
Passe encore dans la jeunesse, mais plus tard, c'est perdre son temps.

«Tu me gâtes mon Frédéric! Je redemande l'ancien. Garçon, toujours du
même! Il me plaisait! Voyons, fume une pipe, animal! Secoue-toi un peu,
tu me désoles!

--C'est vrai, dit Frédéric, je suis fou!»

Le Clerc reprit:

«Ah! vieux troubadour, je sais bien ce qui t'afflige! Le petit cœur?
Avoue-le! Bah! une de perdue, quatre de trouvées! On se console des
femmes vertueuses avec les autres. Veux-tu que je t'en fasse connaître,
des femmes? Tu n'as qu'à venir à l'Alhambra.» (C'était un bal public
ouvert récemment au haut des Champs-Elysées, et qui se ruina dès la
seconde saison, par un luxe prématuré dans ce genre d'établissements.)
«On s'y amuse à ce qu'il paraît. Allons-y! Tu prendras tes amis si tu
veux; je te passe même Regimbart!»

Frédéric n'invita pas le Citoyen. Deslauriers se priva de Sénécal. Ils
emmenèrent seulement Hussonnet et Cisy avec Dussardier; et le même
fiacre les descendit tous les cinq à la porte de l'Alhambra.

Deux galeries moresques s'étendaient à droite et à gauche,
parallèlement. Le mur d'une maison, en face, occupait tout le fond, et
le quatrième côté (celui du restaurant) figurait un cloître gothique à
vitraux de couleurs. Une sorte de toiture chinoise abritait l'estrade
où jouaient les musiciens; le sol autour était couvert d'asphalte, et
des lanternes vénitiennes accrochées à des poteaux formaient, de loin,
sur les quadrilles, une couronne de feux multicolores. Un piédestal,
çà et là, supportait une cuvette de pierre, d'où s'élevait un mince
filet d'eau. On apercevait dans les feuillages des statues en plâtre,
Hébés ou Cupidons tout gluants de peinture à l'huile; et les allées
nombreuses, garnies d'un sable très jaune soigneusement ratissé,
faisaient paraître le jardin beaucoup plus vaste qu'il ne l'était.

Des étudiants promenaient leurs maîtresses; des commis en nouveautés
se pavanaient une canne entre les doigts; des collégiens fumaient des
régalias; de vieux célibataires caressaient avec un peigne leur barbe
teinte; il y avait des Anglais, des Russes, des gens de l'Amérique du
Sud, trois Orientaux en tarbouch. Des lorettes, des grisettes et des
filles étaient venues là, espérant trouver un protecteur, un amoureux,
une pièce d'or, ou simplement pour le plaisir de la danse; et leurs
robes à tunique vert d'eau, bleue-cerise, ou violette, passaient,
s'agitaient entre les ébéniers et les lilas. Presque tous les hommes
portaient des étoffes à carreaux, quelques-uns des pantalons blancs,
malgré la fraîcheur du soir. On allumait les becs de gaz.

Hussonnet, par ses relations avec les journaux de modes et les petits
théâtres, connaissait beaucoup de femmes; il leur envoyait des baisers
par le bout des doigts, et de temps à autre, quittant ses amis, allait
causer avec elles.

Deslauriers fut jaloux de ces allures. Il aborda cyniquement une grande
blonde, vêtue de nankin. Après l'avoir considéré d'un air maussade,
elle dit: «Non! pas de confiance, mon bonhomme!» et tourna les talons.

Il recommença près d'une grosse brune, qui était folle sans doute,
car elle bondit dès le premier mot, en le menaçant, s'il continuait,
d'appeler les sergents de ville. Deslauriers s'efforça de rire; puis,
découvrant une petite femme assise à l'écart sous un réverbère, il lui
proposa une contredanse.

Les musiciens, juchés sur l'estrade, dans des postures de singe,
raclaient et soufflaient, impétueusement. Le chef d'orchestre,
debout, battait la mesure d'une façon automatique. On était tassé, on
s'amusait; les brides dénouées des chapeaux effleuraient les cravates,
les bottes s'enfonçaient sous les jupons; tout cela sautait en cadence;
Deslauriers pressait contre lui la petite femme, et, gagné par le
délire du cancan, se démenait au milieu des quadrilles comme une grande
marionnette. Cisy et Dussardier continuaient leur promenade; le jeune
aristocrate lorgnait les filles, et, malgré les exhortations du commis,
n'osait leur parler, s'imaginant qu'il y avait toujours chez ces
femmes-là «un homme caché dans l'armoire avec un pistolet, et qui en
sort pour vous faire souscrire des lettres de change».

Ils revinrent près de Frédéric. Deslauriers ne dansait plus; et tous se
demandaient comment finir la soirée, quand Hussonnet s'écria:

«Tiens! la marquise d'Amaëgui!»

C'était une femme pâle, à nez retroussé, avec des mitaines jusqu'aux
coudes et de grandes boucles noires qui pendaient le long de ses joues,
comme deux oreilles de chien. Hussonnet lui dit:

«Nous devrions organiser ce soir une petite fête chez toi, un raout
oriental? Tâche d'herboriser quelques-unes de tes amies pour ces
chevaliers français? Eh bien, qu'est-ce qui te gêne? Attendrais-tu ton
hidalgo?»

L'Andalouse baissait la tête; sachant les habitudes peu luxueuses de
son ami, elle avait peur d'en être pour ses rafraîchissements. Enfin
au mot d'argent lâché par elle, Cisy proposa cinq napoléons, toute sa
bourse; la chose fut décidée. Mais Frédéric n'était plus là.

Il avait cru reconnaître la voix d'Arnoux, avait aperçu un chapeau de
femme, et il s'était enfoncé bien vite dans le bosquet à côté.

Mlle Vatnaz se trouvait seule avec Arnoux.

«Excusez-moi! je vous dérange?

--Pas le moins du monde!» reprit le marchand.

Frédéric, aux derniers mots de leur conversation, comprit qu'il était
accouru à l'Alhambra pour entretenir Mlle Vatnaz d'une affaire urgente;
et sans doute Arnoux n'était pas complètement rassuré, car il lui dit
d'un air inquiet:

«Vous êtes bien sûre?

--Très sûre! on vous aime! Ah! quel homme!»

Et elle lui faisait la moue, en avançant ses grosses lèvres, presque
sanguinolentes à force d'être rouges. Mais elle avait d'admirables
yeux, fauves avec des points d'or dans les prunelles, tout pleins
d'esprit, d'amour et de sensualité. Ils éclairaient, comme des lampes,
le teint un peu jaune de sa figure maigre. Arnoux semblait jouir de ses
rebuffades. Il se pencha de son côté en lui disant:

«Vous êtes gentille, embrassez-moi!»

Elle le prit par les deux oreilles, et le baisa sur le front.

A ce moment, les danses s'arrêtèrent; et, à la place du chef
d'orchestre, parut un beau jeune homme, trop gras et d'une blancheur de
cire. Il avait de longs cheveux noirs disposés à la manière du Christ,
un gilet de velours azur à grandes palmes d'or, l'air orgueilleux comme
un paon, bête comme un dindon; et quand il eut salué le public, il
entama une chansonnette. C'était un villageois narrant lui-même son
voyage dans la Capitale; l'artiste parlait bas-normand, faisait l'homme
soûl; le refrain:

  Ah! j'ai t'y ri, j'ai t'y ri,
  Dans ce gueusard de Paris!

soulevait des trépignements d'enthousiasme. Delmas, «chanteur
expressif», était trop malin pour le laisser refroidir. On lui passa
vivement une guitare, et il gémit une romance intitulée _le Frère de
l'Albanaise_.

Les paroles rappelèrent à Frédéric celles que chantait l'homme en
haillons, entre les tambours du bateau. Ses yeux s'attachaient
involontairement sur le bas de la robe étalée devant lui. Après chaque
couplet, il y avait une longue pause,--et le souffle du vent dans les
arbres ressemblait au bruit des ondes.

Mlle Vatnaz, en écartant d'une main les branches d'un troëne qui lui
masquait la vue de l'estrade, contemplait le chanteur, fixement, les
narines ouvertes, les cils rapprochés, et comme perdue dans une joie
sérieuse.

«Très bien! dit Arnoux. Je comprends pourquoi vous êtes ce soir à
l'Alhambra! Delmas vous plaît, ma chère.»

Elle ne voulut rien avouer.

«Ah! quelle pudeur!»

Et, montrant Frédéric:

«Est-ce à cause de lui? Vous auriez tort. Pas de garçon plus discret!»

Les autres, qui cherchaient leur ami, entrèrent dans la salle de
verdure, Hussonnet les présenta. Arnoux fit une distribution de cigares
et régala de sorbets la compagnie.

Mlle Vatnaz avait rougi en apercevant Dussardier. Elle se leva bientôt,
et, lui tendant la main:

«Vous ne me remettez pas, monsieur Auguste?

--Comment la connaissez-vous? demanda Frédéric.

--Nous avons été dans la même maison!» reprit-il.

Cisy le tirait par la manche, ils sortirent; et, à peine disparu, Mlle
Vatnaz commença l'éloge de son caractère. Elle ajouta même qu'il avait
_le génie du cœur_.

Puis on causa de Delmas, qui pourrait, comme mime, avoir des succès au
théâtre; et il s'ensuivit une discussion, où l'on mêla Shakspeare, la
Censure, le Style, le Peuple, les recettes de la Porte-Saint-Martin,
Alexandre Dumas, Victor Hugo et Dumersan. Arnoux avait connu plusieurs
actrices célèbres; les jeunes gens se penchaient pour l'écouter. Mais
ses paroles étaient couvertes par le tapage de la musique; et, sitôt
le quadrille ou la polka terminés, tous s'abattaient sur les tables,
appelaient le garçon, riaient; les bouteilles de bière et de limonade
gazeuse détonaient dans les feuillages, des femmes criaient comme des
poules; quelquefois, deux messieurs voulaient se battre; un voleur fut
arrêté.

Au galop, les danseurs envahirent les allées. Haletant, souriant, et la
face rouge, ils défilaient dans un tourbillon qui soulevait les robes
avec les basques des habits; les trombones rugissaient plus fort; le
rythme s'accélérait; derrière le cloître moyen âge, on entendit des
crépitations, des pétards éclatèrent; des soleils se mirent à tourner;
la lueur des feux de Bengale, couleur d'émeraude, éclaira pendant une
minute tout le jardin;--et, à la dernière fusée, la multitude exhala un
grand soupir.

Elle s'écoula lentement. Un nuage de poudre à canon flottait dans
l'air. Frédéric et Deslauriers marchaient au milieu de la foule pas à
pas, quand un spectacle les arrêta: Martinon se faisait rendre de la
monnaie au dépôt des parapluies; et il accompagnait une femme d'une
cinquantaine d'années, laide, magnifiquement vêtue, et d'un rang social
problématique.

«Ce gaillard-là, dit Deslauriers, est moins simple qu'on ne suppose.
Mais où est donc Cisy?»

Dussardier leur montra l'estaminet, où ils aperçurent le fils des
preux, devant un bol de punch, en compagnie d'un chapeau rose.

Hussonnet, qui s'était absenté depuis cinq minutes, reparut au même
moment.

Une jeune fille s'appuyait sur son bras, en l'appelant tout haut «mon
petit chat».

«Mais non! lui disait-il. Non! pas en public! Appelle-moi Vicomte,
plutôt! Ça vous donne un genre cavalier, Louis XIII et bottes molles,
qui me plaît! Oui, mes bons, une ancienne! N'est-ce pas qu'elle est
gentille?» Il lui prenait le menton. «Salue ces messieurs! ce sont tous
des fils de pairs de France! je les fréquente pour qu'ils me nomment
ambassadeur!

--Comme vous êtes fou!» soupira Mlle Vatnaz.

Elle pria Dussardier de la reconduire jusqu'à sa porte.

Arnoux les regarda s'éloigner, puis, se tournant vers Frédéric:

«Vous plairait-elle, la Vatnaz? Au reste, vous n'êtes pas franc
là-dessus? Je crois que vous cachez vos amours?»

Frédéric, devenu blême, jura qu'il ne cachait rien.

«C'est qu'on ne vous connaît pas de maîtresse,» reprit Arnoux.

Frédéric eut envie de citer un nom, au hasard. Mais l'histoire pouvait
_lui_ être racontée. Il répondit qu'effectivement, il n'avait pas de
maîtresse.

Le marchand l'en blâma.

«Ce soir, l'occasion était bonne! Pourquoi n'avez-vous pas fait comme
les autres, qui s'en vont tous avec une femme?

--Eh bien, et vous? dit Frédéric, impatienté d'une telle persistance.

--Ah! moi! mon petit! c'est différent! Je m'en retourne auprès de la
mienne!»

Il appela un cabriolet, et disparut.

Les deux amis s'en allèrent à pied. Un vent d'est soufflait. Ils ne
parlaient ni l'un ni l'autre. Deslauriers regrettait de n'avoir pas
_brillé_ devant le directeur d'un journal, et Frédéric s'enfonçait dans
sa tristesse. Enfin, il dit que le bastringue lui avait paru stupide.

«A qui la faute? Si tu ne nous avais pas lâchés pour ton Arnoux!

--Bah! tout ce que j'aurais pu faire eût été complètement inutile!»

Mais le Clerc avait des théories. Il suffisait, pour obtenir les
choses, de les désirer fortement.

«Cependant, toi-même, tout à l'heure...

--Je m'en moquais bien! fit Deslauriers, arrêtant net l'allusion.
Est-ce que je vais m'empêtrer de femmes!»

Et il déclama contre leurs mièvreries, leurs sottises; bref, elles lui
déplaisaient.

«Ne pose donc pas!» dit Frédéric.

Deslauriers se tut. Puis, tout à coup:

«Veux-tu parier cent francs que je _fais_ la première qui passe?

--Oui! accepté!»

La première qui passa était une mendiante hideuse; et ils désespéraient
du hasard, lorsqu'au milieu de la rue de Rivoli, ils aperçurent une
grande fille, portant à la main un petit carton.

Deslauriers l'accosta sous les arcades. Elle inclina brusquement du
côté des Tuileries, et elle prit bientôt par la place du Carrousel;
elle jetait des regards de droite et de gauche. Elle courut après
un fiacre; Deslauriers la rattrapa. Il marchait près d'elle, en lui
parlant avec des gestes expressifs. Enfin elle accepta son bras et ils
continuèrent le long des quais. Puis, à la hauteur du Châtelet, pendant
vingt minutes au moins, ils se promenèrent sur le trottoir, comme deux
marins faisant leur quart. Mais, tout à coup, ils traversèrent le pont
au Change, le marché aux Fleurs, le quai Napoléon. Frédéric entra
derrière eux. Deslauriers lui fit comprendre qu'il les gênerait, et
n'avait qu'à suivre son exemple.

«Combien as-tu encore?

--Deux pièces de cent sous!

--C'est assez! bonsoir!»

Frédéric fut saisi par l'étonnement que l'on éprouve à voir une farce
réussir: «Il se moque de moi, pensa-t-il. Si je remontais?» Deslauriers
croirait, peut-être, qu'il lui enviait cet amour? «Comme si je n'en
avais pas un, et cent fois plus rare, plus noble, plus fort!» Une
espèce de colère le poussait. Il arriva devant la porte de Mme Arnoux.

Aucune des fenêtres extérieures ne dépendait de son logement.
Cependant, il restait les yeux collés sur la façade,--comme s'il avait
cru, par cette contemplation, pouvoir fendre les murs. Maintenant,
sans doute, elle reposait, tranquille comme une fleur endormie, avec
ses beaux cheveux noirs parmi les dentelles de l'oreiller, les lèvres
entre-closes, la tête sur un bras.

Celle d'Arnoux lui apparut. Il s'éloigna, pour fuir cette vision.

Le conseil de Deslauriers vint à sa mémoire; il en eut horreur. Alors,
il vagabonda dans les rues.

Quand un piéton s'avançait, il tâchait de distinguer son visage. De
temps à autre, un rayon de lumière lui passait entre les jambes,
décrivait au ras du pavé un immense quart de cercle; et un homme
surgissait, dans l'ombre, avec sa hotte et sa lanterne. Le vent, en de
certains endroits, secouait le tuyau de tôle d'une cheminée; des sons
lointains s'élevaient, se mêlant au bourdonnement de sa tête, et il
croyait entendre, dans les airs, la vague ritournelle des contredanses.
Le mouvement de sa marche entretenait cette ivresse; il se trouva sur
le pont de la Concorde.

Alors, il se ressouvint de ce soir de l'autre hiver,--où, sortant
de chez elle, pour la première fois, il lui avait fallu s'arrêter,
tant son cœur battait vite sous l'étreinte de ses espérances. Toutes
étaient mortes, maintenant!

Des nues sombres couraient sur la face de la lune. Il la contempla,
en rêvant à la grandeur des espaces, à la misère de la vie, au néant
de tout. Le jour parut; ses dents claquaient; et, à moitié endormi,
mouillé par le brouillard et tout plein de larmes, il se demanda
pourquoi n'en pas finir? Rien qu'un mouvement à faire! Le poids de son
front l'entraînait, il voyait son cadavre flottant sur l'eau; Frédéric
se pencha. Le parapet était un peu large, et ce fut par lassitude
qu'il n'essaya pas de le franchir.

Une épouvante le saisit. Il regagna les boulevards et s'affaissa sur
un banc. Des agents de police le réveillèrent, convaincus qu'il «avait
fait la noce».

Il se remit à marcher. Mais comme il se sentait grand'faim, et que tous
les restaurants étaient fermés, il alla souper dans un cabaret des
Halles. Après quoi, jugeant qu'il était encore trop tôt, il flâna aux
alentours de l'hôtel de ville, jusqu'à huit heures et un quart.

Deslauriers avait depuis longtemps congédié sa donzelle; et il écrivait
sur la table, au milieu de la chambre. Vers quatre heures, M. de Cisy
entra.

Grâce à Dussardier, la veille au soir, il s'était abouché avec une
dame; et même il l'avait reconduite en voiture, avec son mari, jusqu'au
seuil de sa maison, où elle lui avait donné rendez-vous. Il en sortait.
On ne connaissait pas ce nom-là!

«Que voulez-vous que j'y fasse?» dit Frédéric.

Alors le gentilhomme battit la campagne; il parla de Mlle Vatnaz,
de l'Andalouse, et de toutes les autres. Enfin, avec beaucoup de
périphrases, il exposa le but de sa visite: se fiant à la discrétion
de son ami, il venait pour qu'il l'assistât dans une démarche, après
laquelle il se regarderait définitivement comme un homme; et Frédéric
ne le refusa pas. Il conta l'histoire à Deslauriers, sans dire la
vérité sur ce qui le concernait personnellement.

Le Clerc trouva qu' «il allait maintenant très bien». Cette déférence
à ses conseils augmenta sa bonne humeur.

C'était par elle qu'il avait séduit, dès le premier jour, Mlle
Clémence Daviou, brodeuse en or pour équipements militaires, la plus
douce personne qui fût, et svelte comme un roseau, avec de grands
yeux bleus, continuellement ébahis. Le Clerc abusait de sa candeur,
jusqu'à lui faire croire qu'il était décoré; il ornait sa redingote
d'un ruban rouge, dans leurs tête-à-tête, mais s'en privait en public,
pour ne point humilier son patron, disait-il. Du reste, il la tenait à
distance, se laissait caresser comme un pacha, et l'appelait «fille du
peuple» par manière de rire. Elle lui apportait chaque fois de petits
bouquets de violettes. Frédéric n'aurait pas voulu d'un tel amour.

Cependant, lorsqu'ils sortaient, bras dessus bras dessous, pour se
rendre dans un cabinet chez Pinson ou chez Barillot, il éprouvait une
singulière tristesse. Frédéric ne savait pas combien, depuis un an,
chaque jeudi, il avait fait souffrir Deslauriers, quand il se brossait
les ongles, avant d'aller dîner rue de Choiseul!

Un soir que, du haut de son balcon, il venait de les regarder partir,
il vit de loin Hussonnet sur le pont d'Arcole. Le bohème se mit à
l'appeler par des signaux, et, Frédéric ayant descendu ses cinq étages:

«Voici la chose: C'est samedi prochain, 24, la fête de Mme Arnoux.

--Comment, puisqu'elle s'appelle Marie?

--Angèle aussi, n'importe! On festoiera dans leur maison de campagne,
à Saint-Cloud; je suis chargé de vous en prévenir. Vous trouverez un
véhicule à trois heures, au Journal! Ainsi convenu! Pardon de vous
avoir dérangé. Mais j'ai tant de courses!»

Frédéric n'avait pas tourné les talons que son portier lui remit une
lettre:

«Monsieur et Madame Dambreuse prient Monsieur F. Moreau de leur faire
l'honneur de venir dîner chez eux samedi 24 courant.--R. S. V. P.»

«Trop tard,» pensa-t-il.

Néanmoins, il montra la lettre à Deslauriers, lequel s'écria:

«Ah! enfin! Mais tu n'as pas l'air content. Pourquoi?»

Frédéric, ayant hésité quelque peu, dit qu'il avait le même jour une
autre invitation.

«Fais-moi le plaisir d'envoyer bouler la rue de Choiseul. Pas de
bêtises! Je vais répondre pour toi, si ça te gêne.»

Et le Clerc écrivit une acceptation, à la troisième personne.

N'ayant jamais vu le monde qu'à travers la fièvre de ses convoitises,
il se l'imaginait comme une création artificielle, fonctionnant en
vertu de lois mathématiques. Un dîner en ville, la rencontre d'un
homme en place, le sourire d'une jolie femme pouvaient, par une série
d'actions se déduisant les unes des autres, avoir de gigantesques
résultats. Certains salons parisiens étaient comme ces machines qui
prennent la matière à l'état brut et la rendent centuplée de valeur.
Il croyait aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches
mariages obtenus par les intrigues, au génie des galériens, aux
docilités du hasard sous la main des forts. Enfin, il estimait la
fréquentation des Dambreuse tellement utile, et il parla si bien, que
Frédéric ne savait plus à quoi se résoudre.

Il n'en devait pas moins, puisque c'était la fête de Mme Arnoux,
lui offrir un cadeau; il songea naturellement à une ombrelle, afin
de réparer sa maladresse. Or, il découvrit une marquise en soie
gorge-pigeon, à petit manche d'ivoire ciselé, et qui arrivait de la
Chine. Mais cela coûtait cent soixante-quinze francs et il n'avait pas
un sou, vivant même à crédit sur le trimestre prochain. Cependant il
la voulait, il y tenait, et, malgré sa répugnance, il eut recours à
Deslauriers.

Deslauriers lui répondit qu'il n'avait pas d'argent.

«J'en ai besoin, dit Frédéric, grand besoin!»

Et, l'autre ayant répété la même excuse, il s'emporta.

«Tu pourrais bien, quelquefois...

--Quoi donc?

--Rien!»

Le Clerc avait compris. Il leva sur sa réserve la somme en question, et
quand il l'eut versée pièce à pièce:

«Je ne te réclame pas de quittance, puisque je vis à tes crochets!»

Frédéric lui sauta au cou, avec mille protestations affectueuses.
Deslauriers resta froid. Puis, le lendemain, apercevant l'ombrelle sur
le piano:

«Ah! c'était pour cela!

--Je l'enverrai peut-être,» dit lâchement Frédéric.

Le hasard le servit, car il reçut, dans la soirée, un billet bordé
de noir, et où Mme Dambreuse, lui annonçant la perte d'un oncle,
s'excusait de remettre à plus tard le plaisir de faire sa connaissance.

Il arriva dès deux heures au bureau du journal. Au lieu de l'attendre
pour le mener dans sa voiture, Arnoux était parti la veille, ne
résistant plus à son besoin de grand air.

Chaque année, aux premières feuilles, durant plusieurs jours de suite,
il décampait le matin, faisait de longues courses à travers champs,
buvait du lait dans les fermes, batifolait avec les villageoises,
s'informait des récoltes, et rapportait des pieds de salade dans son
mouchoir. Enfin, réalisant un vieux rêve, il s'était acheté une maison
de campagne.

Pendant que Frédéric parlait au commis, Mlle Vatnaz survint, et fut
désappointée de ne pas voir Arnoux. Il resterait là-bas encore deux
jours, peut-être. Le commis lui conseilla «d'y aller;» elle ne pouvait
y aller; d'écrire une lettre, elle avait peur que la lettre ne fût
perdue. Frédéric s'offrit à la porter lui-même. Elle en fit une
rapidement, et le conjura de la remettre sans témoins.

Quarante minutes après, il débarquait à Saint-Cloud.

La maison, cent pas plus loin que le pont, se trouvait à mi-hauteur
de la colline. Les murs du jardin étaient cachés par deux rangs de
tilleuls, et une large pelouse descendait jusqu'au bord de la rivière.
La porte de la grille étant ouverte, Frédéric entra.

Arnoux, étendu sur l'herbe, jouait avec une portée de petits chats.
Cette distraction paraissait l'absorber infiniment. La lettre de Mlle
Vatnaz le tira de sa torpeur.

«Diable, diable! c'est ennuyeux! elle a raison; il faut que je parte.»

Puis, ayant fourré la missive dans sa poche, il prit plaisir à montrer
son domaine. Il montra tout, l'écurie, le hangar, la cuisine. Le salon
était à droite, et, du côté de Paris, donnait sur une varangue en
treillage, chargée d'une clématite. Mais, au-dessus de leur tête, une
roulade éclata; Mme Arnoux, se croyant seule, s'amusait à chanter.
Elle faisait des gammes, des trilles, des arpèges. Il y avait de
longues notes qui semblaient se tenir suspendues; d'autres tombaient
précipitées, comme les gouttelettes d'une cascade; et sa voix, passant
par la jalousie, coupait le grand silence, et montait vers le ciel bleu.

Elle cessa tout à coup, quand M. et Mme Oudry, deux voisins, se
présentèrent.

Puis elle parut elle-même au haut du perron; et, comme elle descendait
les marches, il aperçut son pied. Elle avait de petites chaussures
découvertes, en peau mordorée, avec trois pattes transversales, ce qui
dessinait sur ses bas un grillage d'or.

Les invités arrivèrent. Sauf Me Lefaucheur, avocat, c'étaient les
convives du jeudi. Chacun avait apporté quelque cadeau: Dittmer
une écharpe syrienne, Rosenwald un album de romances, Burrieu une
aquarelle, Sombaz sa propre caricature, et Pellerin un fusain,
représentant une espèce de danse macabre, hideuse fantaisie d'une
exécution médiocre. Hussonnet s'était dispensé de tout présent.

Frédéric attendit après les autres, pour offrir le sien.

Elle l'en remercia beaucoup. Alors, il dit:

«Mais... c'est presque une dette! J'ai été si fâché.

--De quoi donc? reprit-elle. Je ne comprends pas!

--A table! fit Arnoux, en le saisissant par le bras; puis, dans
l'oreille: Vous n'êtes guère malin, vous!»

Rien n'était plaisant comme la salle à manger, peinte d'une couleur
vert d'eau. A l'un des bouts, une nymphe de pierre trempait son orteil
dans un bassin en forme de coquille. Par les fenêtres ouvertes, on
apercevait tout le jardin avec la longue pelouse que flanquait un
vieux pin d'Écosse, aux trois quarts dépouillé; des massifs de fleurs
la bombaient inégalement; et, au delà du fleuve, se développaient, en
large demi-cercle, le bois de Boulogne, Neuilly, Sèvres, Meudon. Devant
la grille, en face, un canot à la voile prenait des bordées.

On causa d'abord de cette vue que l'on avait, puis du paysage en
général; et les discussions commençaient quand Arnoux donna l'ordre à
son domestique d'atteler l'américaine vers les neuf heures et demie.
Une lettre de son caissier le rappelait.

«Veux-tu que je m'en retourne avec toi? dit Mme Arnoux.

--Mais certainement! et, en lui faisant un beau salut: Vous savez bien,
Madame, qu'on ne peut vivre sans vous!»

Tous la complimentèrent d'avoir un si bon mari.

«Ah! c'est que je ne suis pas seule!» répliqua-t-elle doucement, en
montrant sa petite fille.

Puis, la conversation ayant repris sur la peinture, on parla d'un
Ruysdaël, dont Arnoux espérait des sommes considérables, et Pellerin
lui demanda s'il était vrai que le fameux Saül Mathias, de Londres, fût
venu, le mois passé, lui en offrir vingt-trois mille francs.

«Rien de plus vrai! et, se tournant vers Frédéric: C'est même le
monsieur que je promenais l'autre jour à l'Alhambra, bien malgré moi,
je vous assure, car ces Anglais ne sont pas drôles!»

Frédéric, soupçonnant dans la lettre de Mlle Vatnaz quelque histoire
de femme, avait admiré l'aisance du sieur Arnoux à trouver un moyen
honnête de déguerpir; mais son nouveau mensonge, absolument inutile,
lui fit écarquiller les yeux.

Le marchand ajouta, d'un air simple:

«Comment l'appelez-vous donc, ce grand jeune homme, votre ami?

--Deslauriers,» dit vivement Frédéric.

Et, pour réparer les torts qu'il se sentait à son endroit, il le vanta
comme une intelligence supérieure.

«Ah! vraiment? Mais il n'a pas l'air si brave garçon que l'autre, le
commis de roulage.»

Frédéric maudit Dussardier. Elle allait croire qu'il frayait avec les
gens du commun.

Ensuite, il fut question des embellissements de la Capitale, des
quartiers nouveaux, et le bonhomme Oudry vint à citer, parmi les grands
spéculateurs, M. Dambreuse.

Frédéric, saisissant l'occasion de se faire valoir, dit qu'il le
connaissait. Mais Pellerin se lança dans une catilinaire contre les
épiciers; vendeurs de chandelles ou d'argent, il n'y voyait pas de
différence. Puis, Rosenwald et Burrieu devisèrent porcelaines; Arnoux
causait jardinage avec Mme Oudry; Sombaz, loustic de la vieille école,
s'amusait à blaguer son époux; il l'appelait Odry, comme l'acteur,
déclara qu'il devait descendre d'Oudry, le peintre des chiens, car la
bosse des animaux était visible sur son front. Il voulut même lui tâter
le crâne, l'autre s'en défendait à cause de sa perruque; et le dessert
finit avec des éclats de rire.

Quand on eut pris le café, sous les tilleuls, en fumant, et fait
plusieurs tours dans le jardin, on alla se promener le long de la
rivière.

La compagnie s'arrêta devant un pêcheur, qui nettoyait des anguilles,
dans une boutique à poisson. Mlle Marthe voulut les voir. Il vida sa
boîte sur l'herbe; et la petite fille se jetait à genoux pour les
rattraper, riait de plaisir, criait d'effroi. Toutes furent perdues.
Arnoux les paya.

Il eut, ensuite, l'idée de faire une promenade en canot.

Un côté de l'horizon commençait à pâlir, tandis que, de l'autre, une
large couleur orange s'étalait dans le ciel et était plus empourprée au
faîte des collines, devenues complètement noires. Mme Arnoux se tenait
assise sur une grosse pierre, ayant cette lueur d'incendie derrière
elle. Les autres personnes flânaient, çà et là; Hussonnet, au bas de la
berge, faisait des ricochets sur l'eau.

Arnoux revint, suivi par une vieille chaloupe, où malgré les
représentations les plus sages il empila ses convives. Elle sombrait;
il fallut débarquer.

Déjà les bougies brûlaient dans le salon, tout tendu de perse, avec
des girandoles en cristal contre les murs. La mère Oudry s'endormait
doucement dans un fauteuil, et les autres écoutaient M. Lefaucheux,
dissertant sur les gloires du barreau. Mme Arnoux était seule près de
la croisée, Frédéric l'aborda.

Ils causèrent de ce que l'on disait. Elle admirait les orateurs;
lui, il préférait la gloire des écrivains. Mais on devait sentir,
reprit-elle, une plus forte jouissance à remuer les foules directement,
soi-même, à voir que l'on fait passer dans leur âme tous les sentiments
de la sienne. Ces triomphes ne tentaient guère Frédéric, qui n'avait
point d'ambition.

«Ah! pourquoi? dit-elle. Il faut en avoir un peu!»

Ils étaient l'un près de l'autre, debout, dans l'embrasure de la
croisée. La nuit, devant eux, s'étendait comme un immense voile sombre,
piqué d'argent. C'était la première fois qu'ils ne parlaient pas de
choses insignifiantes. Il vint même à savoir ses antipathies et ses
goûts: certains parfums lui faisaient mal, les livres d'histoire
l'intéressaient, elle croyait aux songes.

Il entama le chapitre des aventures sentimentales. Elle plaignait
les désastres de la passion, mais était révoltée par les turpitudes
hypocrites; et cette droiture d'esprit se rapportait si bien à la
beauté régulière de son visage, qu'elle semblait en dépendre.

Elle souriait quelquefois, arrêtant sur lui ses yeux, une minute.
Alors, il sentait ses regards pénétrer son âme, comme ces grands
rayons de soleil qui descendent jusqu'au fond de l'eau. Il l'aimait
sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument; et, dans ces
muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait
voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, un souffle
intérieur l'enlevait comme hors de lui; c'était une envie de se
sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort
qu'il ne pouvait l'assouvir.

Il ne partit pas avec les autres, Hussonnet non plus. Ils devaient
s'en retourner dans la voiture; et l'américaine attendait au bas du
perron, quand Arnoux descendit dans le jardin, pour cueillir des roses.
Puis, le bouquet étant lié avec un fil, comme les tiges dépassaient
inégalement, il fouilla dans sa poche, pleine de papiers, en prit un au
hasard, les enveloppa, consolida son œuvre avec une forte épingle et
il l'offrit à sa femme, avec une certaine émotion.

«Tiens, ma chérie, excuse-moi de t'avoir oubliée!»

Mais elle poussa un petit cri; l'épingle, sottement mise, l'avait
blessée, et elle remonta dans sa chambre. On l'attendit près d'un quart
d'heure. Enfin elle reparut, enleva Marthe, se jeta dans la voiture.

«Et ton bouquet? dit Arnoux.

--Non! non! ce n'est pas la peine!»

Frédéric courait pour l'aller prendre; elle lui cria:

«Je n'en veux pas!»

Mais il l'apporta bientôt, disant qu'il venait de le remettre dans
l'enveloppe, car il avait trouvé les fleurs à terre. Elle les enfonça
dans le tablier de cuir, contre le siège, et l'on partit.

Frédéric, assis près d'elle, remarqua qu'elle tremblait horriblement.
Puis, quand on eut passé le pont, comme Arnoux tournait à gauche:

«Mais non! tu te trompes! par là, à droite!»

Elle semblait irritée; tout la gênait. Enfin, Marthe ayant fermé les
yeux, elle tira le bouquet et le lança par la portière, puis saisit au
bras Frédéric, en lui faisant signe, avec l'autre main, de n'en jamais
parler.

Ensuite, elle appliqua son mouchoir contre ses lèvres, et ne bougea
plus.

Les deux autres, sur le siège, causaient imprimerie, abonnés. Arnoux,
qui conduisait sans attention, se perdit au milieu du bois de Boulogne.
Alors, on s'enfonça dans de petits chemins. Le cheval marchait au pas;
les branches des arbres frôlaient la capote. Frédéric n'apercevait de
Mme Arnoux que ses deux yeux, dans l'ombre; Marthe s'était allongée sur
elle, et il lui soutenait la tête.

«Elle vous fatigue!» dit sa mère.

Il répondit:

«Non! oh non!»

De longs tourbillons de poussière se levaient; on traversait Auteuil;
toutes les maisons étaient closes; un réverbère, çà et là, éclairait
l'angle d'un mur, puis on rentrait dans les ténèbres; une fois, il
s'aperçut qu'elle pleurait.

Était-ce un remords? un désir? quoi donc? Ce chagrin, qu'il ne savait
pas, l'intéressait comme une chose personnelle; maintenant, il y avait
entre eux un lien nouveau, une espèce de complicité; et il lui dit, de
la voix la plus caressante qu'il put:

«Vous souffrez?

--Oui, un peu,» reprit-elle.

La voiture roulait, et les chèvrefeuilles et les seringas débordaient
les clôtures des jardins, envoyaient dans la nuit des bouffées d'odeurs
amollissantes. Les plis nombreux de sa robe couvraient ses pieds. Il
lui semblait communiquer avec toute sa personne par ce corps d'enfant
étendu entre eux. Il se pencha vers la petite fille, et, écartant ses
jolis cheveux bruns, la baisa au front, doucement.

«Vous êtes bon! dit Mme Arnoux.

--Pourquoi?

--Parce que vous aimez les enfants.

--Pas tous!»

Il n'ajouta rien, mais il étendit la main gauche de son côté et la
laissa toute grande ouverte,--s'imaginant qu'elle allait faire comme
lui, peut-être, et qu'il rencontrerait la sienne. Puis il eut honte,
et la retira.

On arriva bientôt sur le pavé. La voiture allait plus vite, les becs de
gaz se multiplièrent, c'était Paris. Hussonnet, devant le Garde-Meuble,
sauta du siège. Frédéric attendit pour descendre que l'on fût arrivé
dans la cour; puis il s'embusqua au coin de la rue de Choiseul, et
aperçut Arnoux qui remontait lentement vers les boulevards.

Dès le lendemain, il se mit à travailler de toutes ses forces.

Il se voyait dans une cour d'assises, par un soir d'hiver, à la fin
des plaidoiries, quand les jurés sont pâles et que la foule haletante
fait craquer les cloisons du prétoire, parlant depuis quatre heures
déjà, résumant toutes ses preuves, en découvrant de nouvelles, et
sentant à chaque phrase, à chaque mot, à chaque geste, le couperet de
la guillotine, suspendu derrière lui, se relever; puis, à la tribune
de la Chambre, orateur qui porte sur ses lèvres le salut de tout un
peuple, noyant ses adversaires sous ses prosopopées, les écrasant d'une
riposte, avec des foudres et des intonations musicales dans la voix,
ironique, pathétique, emporté, sublime. Elle serait là, quelque part,
au milieu des autres, cachant sous son voile ses pleurs d'enthousiasme;
ils se retrouveraient ensuite;--et les découragements, les calomnies
et les injures ne l'atteindraient pas, si elle disait: «Ah! cela est
beau!» en lui passant sur le front ses mains légères.

Ces images fulguraient, comme des phares, à l'horizon de sa vie. Son
esprit, excité, devint plus leste et plus fort. Jusqu'au mois d'août,
il s'enferma, et fut reçu à son dernier examen.

Deslauriers, qui avait eu tant de mal à lui seriner encore une fois le
deuxième à la fin de décembre et le troisième en février, s'étonnait
de son ardeur. Alors, les vieux espoirs revinrent. Dans dix ans, il
fallait que Frédéric fût député; dans quinze, ministre; pourquoi pas?
Avec son patrimoine qu'il allait toucher bientôt, il pouvait, d'abord,
fonder un journal; ce serait le début; ensuite, on verrait. Quant à
lui, il ambitionnait toujours une chaire à l'École de droit; et il
soutint sa thèse pour le doctorat d'une façon si remarquable, qu'elle
lui valut les compliments des professeurs.

Frédéric passa la sienne trois jours après. Avant de partir en
vacances, il eut l'idée d'un pique-nique, pour clore les réunions du
samedi.

Il s'y montra gai. Mme Arnoux était maintenant près de sa mère, à
Chartres. Mais il la retrouverait bientôt, et finirait par être son
amant.

Deslauriers, admis le jour même à la parlotte d'Orsay, avait fait un
discours fort applaudi. Quoiqu'il fût sobre, il se grisa, et dit au
dessert à Dussardier:

«Tu es honnête, toi! Quand je serai riche, je t'instituerai mon
régisseur.»

Tous étaient heureux; Cisy ne finirait pas son droit; Martinon allait
continuer son stage en province, où il serait nommé substitut; Pellerin
se disposait à un grand tableau figurant _le Génie de la Révolution_;
Hussonnet, la semaine prochaine, devait lire au directeur des
Délassements le plan d'une pièce, et ne doutait pas du succès:

«Car la charpente du drame, on me l'accorde! Les passions, j'ai assez
roulé ma bosse pour m'y connaître; quant aux traits d'esprit, c'est mon
métier!»

Il fit un saut, retomba sur les deux mains, et marcha quelque temps
autour de la table, les jambes en l'air.

Cette gaminerie ne dérida pas Sénécal. Il venait d'être chassé de sa
pension, pour avoir battu un fils d'aristocrate. Sa misère augmentant,
il s'en prenait à l'ordre social, maudissait les riches; et il
s'épancha dans le sein de Regimbart, lequel était de plus en plus
désillusionné, attristé, dégoûté. Le Citoyen se tournait, maintenant,
vers les questions budgétaires, et accusait la Camarilla de perdre des
millions en Algérie.

Comme il ne pouvait dormir sans avoir stationné à l'estaminet
Alexandre, il disparut dès onze heures. Les autres se retirèrent plus
tard; et Frédéric, en faisant ses adieux à Hussonnet, apprit que Mme
Arnoux avait dû revenir la veille.

Il alla donc aux Messageries changer sa place pour le lendemain, et,
vers six heures du soir, se présenta chez elle. Son retour, lui dit le
concierge, était différé d'une semaine. Frédéric dîna seul, puis flâna
sur les boulevards.

Des nuages roses, en forme d'écharpe, s'allongeaient au delà des toits;
on commençait à relever les tentes des boutiques; des tombereaux
d'arrosage versaient une pluie sur la poussière, et une fraîcheur
inattendue se mêlait aux émanations des cafés, laissant voir par
leurs portes ouvertes, entre des argenteries et des dorures, des
fleurs en gerbes qui se miraient dans les hautes glaces. La foule
marchait lentement. Il y avait des groupes d'hommes causant au milieu
du trottoir; et des femmes passaient, avec une mollesse dans les yeux
et ce teint de camélia que donne aux chairs féminines la lassitude des
grandes chaleurs. Quelque chose d'énorme s'épanchait, enveloppait les
maisons. Jamais Paris ne lui avait semblé si beau. Il n'apercevait,
dans l'avenir, qu'une interminable série d'années toutes pleines
d'amour.

Il s'arrêta devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin à regarder
l'affiche; et, par désœuvrement, prit un billet.

On jouait une vieille féerie. Les spectateurs étaient rares; et, dans
les lucarnes du paradis, le jour se découpait en petits carrés bleus,
tandis que les quinquets de la rampe formaient une seule ligne de
lumières jaunes. La scène représentait un marché d'esclaves à Pékin,
avec clochettes, tamtams, sultanes, bonnets pointus et calembours.
Puis, la toile baissée, il erra dans le foyer, solitairement, et admira
sur le boulevard, au bas du perron, un grand landau vert, attelé de
deux chevaux blancs, tenus par un cocher en culotte courte.

Il regagnait sa place, quand, au balcon, dans la première loge
d'avant-scène, entrèrent une dame et un monsieur. Le mari avait un
visage pâle, bordé d'un filet de barbe grise, la rosette d'officier, et
cet aspect glacial qu'on attribue aux diplomates.

Sa femme, de vingt ans plus jeune pour le moins, ni grande ni petite,
ni laide ni jolie, portait ses cheveux blonds tirebouchonnés à
l'anglaise, une robe à corsage plat, et un large éventail de dentelle
noire. Pour que des gens d'un pareil monde fussent venus au spectacle
dans cette saison, il fallait supposer un hasard, ou l'ennui de passer
leur soirée en tête-à-tête. La dame mordillait son éventail, et le
monsieur bâillait. Frédéric ne pouvait se rappeler où il avait vu cette
figure.

A l'entr'acte suivant, comme il traversait un couloir, il les
rencontra tous les deux; sur le vague salut qu'il fit, M. Dambreuse,
le reconnaissant, l'aborda et s'excusa, tout de suite, de négligences
impardonnables. C'était une allusion aux cartes de visites nombreuses,
envoyées d'après les conseils du Clerc. Toutefois il confondait les
époques, croyant que Frédéric était à sa seconde année de droit. Puis
il l'envia de partir pour la campagne. Il aurait eu besoin de se
reposer, mais les affaires le retenaient à Paris.

Mme Dambreuse, appuyée sur son bras, inclinait la tête légèrement; et
l'aménité spirituelle de son visage contrastait avec son expression
chagrine de tout à l'heure.

«On y trouve pourtant de belles distractions! dit-elle; aux derniers
mots de son mari. Comme ce spectacle est bête! n'est-ce pas, monsieur?»
Et tous trois restèrent debout, à causer théâtres et pièces nouvelles.

Frédéric, habitué aux grimaces des bourgeoises provinciales, n'avait vu
chez aucune femme une pareille aisance de manières, cette simplicité,
qui est un raffinement, et où les naïfs aperçoivent l'expression d'une
sympathie instantanée.

On comptait sur lui, dès son retour; M. Dambreuse le chargea de ses
souvenirs pour le père Roque.

Frédéric ne manqua pas, en rentrant, de conter cet accueil à
Deslauriers.

«Fameux! reprit le Clerc, et ne te laisse pas entortiller par ta maman!
Reviens tout de suite!»

Le lendemain de son arrivée, après leur déjeuner, Mme Moreau emmena son
fils dans le jardin.

Elle se dit heureuse de lui voir un état, car ils n'étaient pas aussi
riches que l'on croyait; la terre rapportait peu; les fermiers payaient
mal; elle avait même été contrainte de vendre sa voiture. Enfin, elle
lui exposa leur situation.

Dans les premiers embarras de son veuvage, un homme astucieux, M.
Roque, lui avait fait des prêts d'argent, renouvelés, prolongés malgré
elle. Il était venu les réclamer tout à coup; et elle avait passé
par ses conditions, en lui cédant à un prix dérisoire la ferme de
Presles. Dix ans plus tard, son capital disparaissait dans la faillite
d'un banquier, à Melun. Par horreur des hypothèques et pour conserver
des apparences utiles à l'avenir de son fils, comme le père Roque se
présentait de nouveau, elle l'avait écouté encore une fois. Mais elle
était quitte, maintenant. Bref, il leur restait environ dix mille
francs de rente, dont deux mille trois cents à lui, tout son patrimoine!

«Ce n'est pas possible!» s'écria Frédéric.

Elle eut un mouvement de tête signifiant que cela était très possible.

Mais son oncle lui laisserait quelque chose?

Rien n'était moins sûr! Et ils firent un tour de jardin, sans parler.
Enfin elle l'attira contre son cœur, et, d'une voix que les larmes
étouffaient:

«Ah! mon pauvre garçon! Il m'a fallu abandonner bien des rêves!»

Il s'assit sur le banc, à l'ombre du grand acacia.

Ce qu'elle lui conseillait, c'était de se mettre clerc chez M.
Prouharam, avoué, lequel lui céderait son étude; s'il la faisait bien
valoir, il pourrait la revendre, et trouver un bon parti.

Frédéric n'entendait plus. Il regardait machinalement, par-dessus la
haie, dans l'autre jardin, en face.

Une petite fille d'environ douze ans, et qui avait les cheveux rouges,
se trouvait là, toute seule. Elle s'était fait des boucles d'oreilles
avec des baies de sorbier; son corset de toile grise laissait à
découvert ses épaules, un peu dorées par le soleil; des taches de
confitures maculaient son jupon blanc;--et il y avait comme une grâce
de jeune bête sauvage dans toute sa personne, à la fois nerveuse et
fluette. La présence d'un inconnu l'étonnait, sans doute, car elle
s'était brusquement arrêtée, avec son arrosoir à la main, en dardant
sur lui ses prunelles, d'un vert-bleu limpide.

«C'est la fille de M. Roque, dit Mme Moreau. Il vient d'épouser sa
servante et de légitimer son enfant.»




VI


Ruiné, dépouillé, perdu!

Il était resté sur le banc, comme étourdi par une commotion. Il
maudissait le sort, il aurait voulu battre quelqu'un; et, pour
renforcer son désespoir, il sentait peser sur lui une sorte d'outrage,
un déshonneur;--car Frédéric s'était imaginé que sa fortune paternelle
monterait un jour à quinze mille livres de rente, et il l'avait fait
savoir, d'une façon indirecte, aux Arnoux. Il allait donc passer pour
un hâbleur, un drôle, un obscur polisson, qui s'était introduit chez
eux dans l'espérance d'un profit quelconque! Et elle, Mme Arnoux,
comment la revoir, maintenant?

Cela, d'ailleurs, était complètement impossible, n'ayant que trois
mille francs de rente! Il ne pouvait loger toujours au quatrième, avoir
pour domestique le portier, et se présenter avec de pauvres gants noirs
bleuis du bout, un chapeau gras, la même redingote pendant un an.
Non, non! jamais! Cependant, l'existence était intolérable sans elle.
Beaucoup vivaient bien qui n'avaient pas de fortune, Deslauriers entre
autres;--et il se trouva lâche d'attacher une pareille importance à
des choses médiocres. La misère, peut-être, centuplerait ses facultés.
Il s'exalta, en pensant aux grands hommes qui travaillent dans les
mansardes. Une âme comme celle de Mme Arnoux devait s'émouvoir à ce
spectacle, et elle s'attendrirait. Ainsi, cette catastrophe était un
bonheur, après tout; comme ces tremblements de terre qui découvrent des
trésors, elle lui avait révélé les secrètes opulences de sa nature.
Mais il n'existait au monde qu'un seul endroit pour les faire valoir:
Paris! car, dans ses idées, l'art, la science et l'amour (ces trois
faces de Dieu, comme eût dit Pellerin) dépendaient exclusivement de la
Capitale.

Il déclara le soir, à sa mère, qu'il y retournerait. Mme Moreau fut
surprise et indignée. C'était une folie, une absurdité. Il ferait mieux
de suivre ses conseils, c'est-à-dire de rester près d'elle, dans une
étude. Frédéric haussa les épaules: «Allons donc!» se trouvant insulté
par cette proposition.

Alors, la bonne dame employa une autre méthode. D'une voix tendre et
avec de petits sanglots, elle se mit à lui parler de sa solitude, de
sa vieillesse, des sacrifices qu'elle avait faits. Maintenant qu'elle
était plus malheureuse, il l'abandonnait. Puis, faisant allusion à sa
fin prochaine:

«Un peu de patience, mon Dieu! bientôt tu seras libre!»

Ces lamentations se répétèrent vingt fois par jour, durant trois mois;
et, en même temps, les délicatesses du foyer le corrompaient; il
jouissait d'avoir un lit plus mou, des serviettes sans déchirures;
si bien que, lassé, énervé, vaincu enfin par la terrible force de la
douceur, Frédéric se laissa conduire chez maître Prouharam.

Il n'y montra ni science ni aptitude. On l'avait considéré jusqu'alors
comme un jeune homme de grands moyens, qui devait être la gloire du
département. Ce fut une déception publique.

D'abord il s'était dit: «Il faut avertir Mme Arnoux,» et, pendant une
semaine, il avait médité des lettres dithyrambiques, et de courts
billets, en style lapidaire et sublime. La crainte d'avouer sa
situation le retenait. Puis il songea qu'il valait mieux écrire au
mari. Arnoux connaissait la vie et saurait le comprendre. Enfin, après
quinze jours d'hésitation:

«Bah! je ne dois plus les revoir; qu'ils m'oublient! Au moins, je
n'aurai pas déchu dans son souvenir! Elle me croira mort, et me
regrettera... peut-être.»

Comme les résolutions excessives lui coûtaient peu, il s'était juré ne
jamais revenir à Paris, et même de ne point s'informer de Mme Arnoux.

Cependant, il regrettait jusqu'à la senteur du gaz et au tapage des
omnibus. Il rêvait à toutes les paroles qu'on lui avait dites, au
timbre de sa voix, à la lumière de ses yeux,--et, se considérant comme
un homme mort, il ne faisait plus rien, absolument.

Il se levait très tard, et regardait par sa fenêtre les attelages
de rouliers qui passaient. Les six premiers mois, surtout, furent
abominables.

En de certains jours, pourtant, une indignation le prenait contre
lui-même. Alors, il sortait. Il s'en allait dans les prairies, à
moitié couvertes durant l'hiver par les débordements de la Seine. Des
lignes de peupliers les divisent. Çà et là, un petit pont s'élève.
Il vagabondait jusqu'au soir, roulant les feuilles jaunes sous ses
pas, aspirant la brume, sautant les fossés; à mesure que ses artères
battaient plus fort, des désirs d'action furieuse l'emportaient; il
voulait se faire trappeur en Amérique, servir un pacha en Orient,
s'embarquer comme matelot; et il exhalait sa mélancolie dans de longues
lettres à Deslauriers.

Celui-là se démenait pour percer. La conduite lâche de son ami et
ses éternelles jérémiades lui semblaient stupides. Bientôt, leur
correspondance devint presque nulle. Frédéric avait donné tous ses
meubles à Deslauriers, qui gardait son logement. Sa mère lui en parlait
de temps à autre; un jour enfin, il déclara son cadeau, et elle le
grondait, quand il reçut une lettre.

«Qu'est-ce donc? dit-elle, tu trembles?

--Je n'ai rien!» répliqua Frédéric.

Deslauriers lui apprenait qu'il avait recueilli Sénécal; et depuis
quinze jours, ils vivaient ensemble. Donc, Sénécal s'étalait,
maintenant, au milieu des choses qui provenaient de chez Arnoux! Il
pouvait les vendre, faire des remarques dessus, des plaisanteries.
Frédéric se sentit blessé jusqu'au fond de l'âme. Il monta dans sa
chambre. Il avait envie de mourir.

Sa mère l'appela. C'était pour le consulter, à propos d'une plantation
dans le jardin.

Ce jardin, en manière de parc anglais, était coupé à son milieu par
une clôture de bâtons, et la moitié appartenait au père Roque, qui en
possédait un autre, pour les légumes, sur le bord de la rivière. Les
deux voisins, brouillés, s'abstenaient d'y paraître aux mêmes heures.
Mais, depuis que Frédéric était revenu, le bonhomme s'y promenait plus
souvent et n'épargnait pas les politesses au fils de Mme Moreau. Il
le plaignait d'habiter une petite ville. Un jour, il raconta que M.
Dambreuse avait demandé de ses nouvelles. Une autre fois, il s'étendit
sur la coutume de Champagne, où le ventre anoblissait.

«Dans ce temps-là, vous auriez été un seigneur, puisque votre mère
s'appelait de Fouvens. Et on a beau dire, allez! c'est quelque chose,
un nom! Après tout, ajouta-t-il, en le regardant d'un air malin, cela
dépend du garde des sceaux.»

Cette prétention d'aristocratie jurait singulièrement avec sa personne.
Comme il était petit, sa grande redingote marron exagérait la longueur
de son buste. Quand il ôtait sa casquette, on apercevait un visage
presque féminin avec un nez extrêmement pointu; ses cheveux de couleur
jaune ressemblaient à une perruque; il saluait le monde très bas, en
frisant les murs.

Jusqu'à cinquante ans, il s'était contenté des services de Catherine,
une Lorraine du même âge que lui, et fortement marquée de petite
vérole. Mais, vers 1834, il ramena de Paris une belle blonde à figure
moutonnière, à «port de reine». On la vit bientôt se pavaner avec de
grandes boucles d'oreilles, et tout fut expliqué, par la naissance
d'une fille, déclarée sous les noms d'Élisabeth-Olympe-Louise Roque.

Catherine, dans sa jalousie, s'attendait à exécrer cette enfant. Au
contraire, elle l'aima. Elle l'entoura de soins, d'attentions et de
caresses, pour supplanter sa mère et la rendre odieuse, entreprise
facile, car Mme Éléonore négligeait complètement la petite, préférant
bavarder chez les fournisseurs. Dès le lendemain de son mariage,
elle alla faire une visite à la sous-préfecture, ne tutoya plus
les servantes, et crut devoir, par bon ton, se montrer sévère
pour son enfant. Elle assistait à ses leçons; le professeur, un
vieux bureaucrate de la mairie, ne savait pas s'y prendre. L'élève
s'insurgeait, recevait des gifles, et allait pleurer sur les genoux
de Catherine, qui lui donnait invariablement raison. Alors, les deux
femmes se querellaient; M. Roque les faisait taire. Il s'était marié
par tendresse pour sa fille, et ne voulait pas qu'on la tourmentât.

Souvent elle portait une robe blanche en lambeaux avec un pantalon
garni de dentelles; et, aux grandes fêtes, sortait vêtue comme une
princesse, afin de mortifier un peu les bourgeois, qui empêchaient
leurs marmots de la fréquenter, vu sa naissance illégitime.

Elle vivait seule, dans son jardin, se balançait à l'escarpolette,
courait après les papillons, puis tout à coup s'arrêtait à contempler
les cétoines s'abattant sur les rosiers. C'étaient ces habitudes, sans
doute, qui donnaient à sa figure une expression à la fois de hardiesse
et de rêverie. Elle avait la taille de Marthe, d'ailleurs, si bien que
Frédéric lui dit, dès leur seconde entrevue:

«Voulez-vous me permettre de vous embrasser, mademoiselle?»

La petite personne leva la tête, et répondit:

«Je veux bien!»

Mais la haie de bâtons les séparait l'un de l'autre.

«Il faut monter dessus, dit Frédéric.

--Non, enlève-moi!»

Il se pencha par-dessus la haie et la saisit au bout de ses bras, en
la baisant sur les deux joues; puis il la remit chez elle, par le même
procédé, qui se renouvela les fois suivantes.

Sans plus de réserve qu'une enfant de quatre ans, sitôt qu'elle
entendait venir son ami, elle s'élançait à sa rencontre, ou bien, se
cachant derrière un arbre, elle poussait un jappement de chien, pour
l'effrayer.

Un jour que Mme Moreau était sortie, il la fit monter dans sa chambre.
Elle ouvrit tous les flacons d'odeur et se pommada les cheveux
abondamment; puis, sans la moindre gêne, elle se coucha sur le lit où
elle restait tout de son long, éveillée.

«Je m'imagine que je suis ta femme,» disait-elle.

Le lendemain, il l'aperçut tout en larmes. Elle avoua «qu'elle pleurait
ses péchés», et, comme il cherchait à les connaître, elle répondit en
baissant les yeux:

«Ne m'interroge pas davantage!»

La première communion approchait; on l'avait conduite le matin à
confesse.

Le sacrement ne la rendit guère plus sage. Elle entrait parfois dans de
véritables colères; on avait recours à M. Frédéric pour la calmer.

Souvent il l'emmenait avec lui dans ses promenades. Tandis qu'il
rêvassait en marchant, elle cueillait des coquelicots au bord des blés,
et, quand elle le voyait plus triste qu'à l'ordinaire, elle tâchait
de le consoler par de gentilles paroles. Son cœur, privé d'amour, se
rejeta sur cette amitié d'enfant; il lui dessinait des bonshommes, lui
contait des histoires et se mit à lui faire des lectures.

Il commença par les _Annales romantiques_, un recueil de vers et de
prose, alors célèbre. Puis, oubliant son âge, tant son intelligence le
charmait, il lut successivement _Atala_, _Cinq-Mars_, _les Feuilles
d'automne_. Mais, une nuit (le soir même, elle avait entendu _Macbeth_,
dans la simple traduction de Letourneur), elle se réveilla en criant:
«La tache! la tache!» ses dents claquaient, elle tremblait, et, fixant
des yeux épouvantés sur sa main droite, elle la frottait en disant:
«Toujours une tache!» Enfin arriva le médecin qui prescrivit d'éviter
les émotions.

Les bourgeois ne virent là-dedans qu'un pronostic défavorable pour ses
mœurs. On disait que «le fils Moreau» voulait en faire plus tard une
actrice.

Bientôt il fut question d'un autre é

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