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Les Cinq Cents Millions De La Bégum

by Jules Verne · French · Gutenberg #4968 · 340,257 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Les Cinq Cents Millions De La Bégum
    
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Title: Les Cinq Cents Millions De La Bégum

Author: Jules Verne


        
Release date: January 1, 2004 [eBook #4968]
                Most recently updated: June 3, 2023

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/4968

Credits: Norm Wolcott


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CINQ CENTS MILLIONS DE LA BÉGUM ***




Les cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne

TABLE DES MATIÈRES
I    - OÙ MR. SHARP FAIT SON ENTRÉE
II   - DEUX COPAINS
III  - UN FAIT DIVERS
IV   - PART ¬ DEUX
V    - LA CIT… DE L’ACIER
VI   - LE PUITS ALBRECHT
VII  - LE BLOC CENTRAL
VIII - LA CAVERNE DU DRAGON
IX   - « P. P. C. »
X    - UN ARTICLE DE L’ « UNSERE CENTURIE », REVUE ALLEMANDE
XI   - UN DŒNER CHEZ LE DOCTEUR SARRASIN
XII  - LE CONSEIL
XIII - MARCEL BRUCKMANN AU PROFESSEUR SCHULTZE, STAHLSTADT
XIV  - BRANLE-BAS DE COMBAT
XV   - LA BOURSE DE SAN FRANCISCO
XVI  - DEUX FRAN«AIS CONTRE UNE VILLE
XVII - EXPLICATIONS À COUPS DE FUSIL
XVIII- L’AMANDE DU NOYAU
XIX  - UNE AFFAIRE DE FAMILLE
XX   - CONCLUSION

« Ces journaux anglais sont vraiment bien faits ! » se dit à lui-même
le bon docteur en se renversant dans un grand fauteuil de cuir.

Le docteur Sarrasin avait toute sa vie pratiqué le monologue, qui est
une des formes de la distraction.

C’était un homme de cinquante ans, aux traits fins, aux yeux vifs et
purs sous leurs lunettes d’acier, de physionomie à la fois grave et
aimable, un de ces individus dont on se dit à première vue : voilà un
brave homme. A cette heure matinale, bien que sa tenue ne trahît aucune
recherche, le docteur était déjà rasé de frais et cravaté de blanc.

Sur le tapis, sur les meubles de sa chambre d’hôtel, à Brighton,
s’étalaient le _Times_, le _Daily Telegraph_, le _Daily News_. Dix
heures sonnaient à peine, et le docteur avait eu le temps de faire le
tour de la ville, de visiter un hôpital, de rentrer à son hôtel et de
lire dans les principaux journaux de Londres le compte rendu _in
extenso_ d’un mémoire qu’il avait présenté l’avant-veille au grand
Congrès international d’Hygiène, sur un « compte-globules du sang »
dont il était l’inventeur.

Devant lui, un plateau, recouvert d’une nappe blanche, contenait une
côtelette cuite à point, une tasse de thé fumant et quelques-unes de
ces rôties au beurre que les cuisinières anglaises font à merveille,
grâce aux petits pains spéciaux que les boulangers leur fournissent.

« Oui, répétait-il, ces journaux du Royaume-Uni sont vraiment très
bien faits, on ne peut pas dire le contraire !... Le speech du vice-
président, la réponse du docteur Cicogna, de Naples, les développements
de mon mémoire, tout y est saisi au vol, pris sur le fait,
photographié. »

« La parole est au docteur Sarrasin, de Douai. L’honorable associé
s’exprime en français. “Mes auditeurs m’excuseront, dit-il en débutant,
si je prends cette liberté ; mais ils comprennent assurément mieux ma
langue que je ne saurais parler la leur...” »

« Cinq colonnes en petit texte !... Je ne sais pas lequel vaut mieux
du compte rendu du _Times_ ou de celui du _Telegraph_... On n’est pas
plus exact et plus précis ! »

Le docteur Sarrasin en était là de ses réflexions, lorsque le maître
des cérémonies lui-même -- on n’oserait donner un moindre titre à un
personnage si correctement vêtu de noir -- frappa à la porte et demanda
si « monsiou » était visible...

« Monsiou » est une appellation générale que les Anglais se croient
obligés d’appliquer à tous les Français indistinctement, de même qu’ils
s’imagineraient manquer à toutes les règles de la civilité en ne
désignant pas un Italien sous le titre de « Signor » et un Allemand
sous celui de « Herr ». Peut-être, au surplus, ont-ils raison. Cette
habitude routinière a incontestablement l’avantage d’indiquer d’emblée
la nationalité des gens.

Le docteur Sarrasin avait pris la carte qui lui était présentée. Assez
étonné de recevoir une visite en un pays où il ne connaissait personne,
il le fut plus encore lorsqu’il lut sur le carré de papier minuscule :

« MR. SHARP, _solicitor_, « 93, _Southampton row_ « LONDON. »

Il savait qu’un « solicitor » est le congénère anglais d’un avoué, ou
plutôt homme de loi hybride, intermédiaire entre le notaire, l’avoué et
l’avocat, -- le procureur d’autrefois.

« Que diable puis-je avoir à démêler avec Mr. Sharp ? se demanda-t-il.
Est-ce que je me serais fait sans y songer une mauvaise affaire ?... »

« Vous êtes bien sûr que c’est pour moi ? reprit-il.

-- Oh ! yes, monsiou.

-- Eh bien ! faites entrer. »

Le maître des cérémonies introduisit un homme jeune encore, que le
docteur, à première vue, classa dans la grande famille des « têtes de
mort ». Ses lèvres minces ou plutôt desséchées, ses longues dents
blanches, ses cavités temporales presque à nu sous une peau
parcheminée, son teint de momie et ses petits yeux gris au regard de
vrille lui donnaient des titres incontestables à cette qualification.
Son squelette disparaissait des talons à l’occiput sous un «
ulster-coat » à grands carreaux, et dans sa main il serrait la poignée
d’un sac de voyage en cuir verni.

Ce personnage entra, salua rapidement, posa à terre son sac et son
chapeau, s’assit sans en demander la permission et dit :

« William Henry Sharp junior, associé de la maison Billows, Green,
Sharp & Co. C’est bien au docteur Sarrasin que j’ai l’honneur ?...

-- Oui, monsieur.

-- François Sarrasin ?

-- C’est en effet mon nom.

-- De Douai ?

-- Douai est ma résidence.

-- Votre père s’appelait Isidore Sarrasin ?

-- C’est exact.

-- Nous disons donc qu’il s’appelait Isidore Sarrasin. »

Mr. Sharp tira un calepin de sa poche, le consulta et reprit :

« Isidore Sarrasin est mort à Paris en 1857, VIème arrondissement, rue
Taranne, numéro 54, hôtel des Ecoles, actuellement démoli.

-- En effet, dit le docteur, de plus en plus surpris. Mais
voudriez-vous m’expliquer ?...

-- Le nom de sa mère était Julie Langévol, poursuivit Mr. Sharp,
imperturbable. Elle était originaire de Bar-le-Duc, fille de Bénédict
Langévol, demeurant impasse Loriol mort en 1812, ainsi qu’il appert des
registres de la municipalité de ladite ville... Ces registres sont une
institution bien précieuse, monsieur, bien précieuse !... Hem !... hem
!... et soeur de Jean-Jacques Langévol, tambour-major au 36ème léger...

-- Je vous avoue, dit ici le docteur Sarrasin, émerveillé par cette
connaissance approfondie de sa généalogie, que vous paraissez sur ces
divers points mieux informé que moi. Il est vrai que le nom de famille
de ma grand-mère était Langévol, mais c’est tout ce que je sais d’elle.

-- Elle quitta vers 1807 la ville de Bar-le-Duc avec votre grand-père,
Jean Sarrasin, qu’elle avait épousé en 1799. Tous deux allèrent
s’établir à Melun comme ferblantiers et y restèrent jusqu’en 1811, date
de la mort de Julie Langévol, femme Sarrasin. De leur mariage, il n’y
avait qu’un enfant, Isidore Sarrasin, votre père. A dater de ce moment,
le fil est perdu, sauf pour la date de la mort d’icelui, retrouvée à
Paris...

-- Je puis rattacher ce fil, dit le docteur, entraîné malgré lui par
cette précision toute mathématique. Mon grand-père vint s’établir à
Paris pour l’éducation de son fils, qui se destinait à la carrière
médicale. Il mourut, en 1832, à Palaiseau, près Versailles, où mon père
exerçait sa profession et où je suis né moi-même en 1822.

-- Vous êtes mon homme, reprit Mr. Sharp. Pas de frères ni de soeurs
?...

-- Non ! j’étais fils unique, et ma mère est morte deux ans après ma
naissance... Mais enfin, monsieur, me direz vous ?... »

Mr. Sharp se leva.

« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, dit-il, en prononçant ces noms avec
le respect que tout Anglais professe pour les titres nobiliaires, je
suis heureux de vous avoir découvert et d’être le premier à vous
présenter mes hommages ! »

« Cet homme est aliéné, pensa le docteur. C’est assez fréquent chez
les “têtes de mort”. »

Le solicitor lut ce diagnostic dans ses yeux.

« Je ne suis pas fou le moins du monde, répondit-il avec calme. Vous
êtes, à l’heure actuelle, le seul héritier connu du titre de baronnet,
concédé, sur la présentation du gouverneur général de la province de
Bengale, à Jean-Jacques Langévol, naturalisé sujet anglais en 1819,
veuf de la Bégum Gokool, usufruitier de ses biens, et décédé en 1841,
ne laissant qu’un fils, lequel est mort idiot et sans postérité,
incapable et intestat, en 1869. La succession s’élevait, il y a trente
ans, à environ cinq millions de livres sterling. Elle est restée sous
séquestre et tutelle, et les intérêts en ont été capitalisés presque
intégralement pendant la vie du fils imbécile de Jean-Jacques Langévol.
Cette succession a été évaluée en 1870 au chiffre rond de vingt et un
millions de livres sterling, soit cinq cent vingt-cinq millions de
francs. En exécution d’un jugement du tribunal d’Agra, confirmé par la
cour de Delhi, homologué par le Conseil privé, les biens immeubles et
mobiliers ont été vendus, les valeurs réalisées, et le total a été
placé en dépôt à la Banque d’Angleterre. Il est actuellement de cinq
cent vingt-sept millions de francs, que vous pourrez retirer avec un
simple chèque, aussitôt après avoir fait vos preuves généalogiques en
cour de chancellerie, et sur lesquels je m’offre dès aujourd’hui à vous
faire avancer par M. Trollop, Smith & Co., banquiers, n’importe quel
acompte à valoir... »

Le docteur Sarrasin était pétrifié. Il resta un instant sans trouver un
mot à dire. Puis, mordu par un remords d’esprit critique et ne pouvant
accepter comme fait expérimental ce rêve des _Mille et une nuits_, il
s’écria :

« Mais, au bout du compte, monsieur, quelles preuves me donnerez- vous
de cette histoire, et comment avez-vous été conduit à me découvrir ?

-- Les preuves sont ici, répondit Mr. Sharp, en tapant sur le sac de
cuir verni. Quant à la manière dont je vous ai trouvé, elle est fort
naturelle. Il y a cinq ans que je vous cherche. L’invention des
proches, ou « next of kin », comme nous disons en droit anglais, pour
les nombreuses successions en déshérence qui sont enregistrées tous les
ans dans les possessions britanniques, est une spécialité de notre
maison. Or, précisément, l’héritage de la Bégum Gokool exerce notre
activité depuis un lustre entier. Nous avons porté nos investigations
de tous côtés, passé en revue des centaines de familles Sarrasin, sans
trouver celle qui était issue d’Isidore. J’étais même arrivé à la
conviction qu’il n’y avait pas un autre Sarrasin en France, quand j’ai
été frappé hier matin, en lisant dans le _Daily News_ le compte rendu
du Congrès d’Hygiène, d’y voir un docteur de ce nom qui ne m’était pas
connu. Recourant aussitôt à mes notes et aux milliers de fiches
manuscrites que nous avons rassemblées au sujet de cette succession,
j’ai constaté avec étonnement que la ville de Douai avait échappé à
notre attention. Presque sûr désormais d’être sur la piste, j’ai pris
le train de Brighton, je vous ai vu à la sortie du Congrès, et ma
conviction a été faite. Vous êtes le portrait vivant de votre
grand-oncle Langévol, tel qu’il est représenté dans une photographie de
lui que nous possédons, d’après une toile du peintre indien Saranoni. »

Mr. Sharp tira de son calepin une photographie et la passa au docteur
Sarrasin. Cette photographie représentait un homme de haute taille avec
une barbe splendide, un turban à aigrette et une robe de brocart
chamarrée de vert, dans cette attitude particulière aux portraits
historiques d’un général en chef qui écrit un ordre d’attaque en
regardant attentivement le spectateur. Au second plan, on distinguait
vaguement la fumée d’une bataille et une charge de cavalerie.

« Ces pièces vous en diront plus long que moi, reprit Mr. Sharp. Je
vais vous les laisser et je reviendrai dans deux heures, si vous voulez
bien me le permettre, prendre vos ordres. »

Ce disant, Mr. Sharp tira des flancs du sac verni sept à huit volumes
de dossiers, les uns imprimés, les autres manuscrits, les déposa sur la
table et sortit à reculons, en murmurant :

« Sir Bryah Jowahir Mothooranath, j’ai l’honneur de vous saluer. »

Moitié croyant, moitié sceptique, le docteur prit les dossiers et
commença à les feuilleter.

Un examen rapide suffit pour lui démontrer que l’histoire était
parfaitement vraie et dissipa tous ses doutes. Comment hésiter, par
exemple, en présence d’un document imprimé sous ce titre :

« _Rapport aux Très Honorables Lords du Conseil privé de la Reine,
déposé le 5 janvier 1870, concernant la succession vacante de la Bégum
Gokool de Ragginahra, province de Bengale._

Points de fait. -- Il s’agit en la cause des droits de propriété de
certains mehals et de quarante-trois mille beegales de terre arable,
ensemble de divers édifices, palais, bâtiments d’exploitation,
villages, objets mobiliers, trésors, armes, etc., provenant de la
succession de la Bégum Gokool de Ragginahra. Des exposés soumis
successivement au tribunal civil d’Agra et à la Cour supérieure de
Delhi, il résulte qu’en 1819, la Bégum Gokool, veuve du rajah
Luckmissur et héritière de son propre chef de biens considérables,
épousa un étranger, français d’origine, du nom de Jean-Jacques
Langévol. Cet étranger, après avoir servi jusqu’en 1815 dans l’armée
française, où il avait eu le grade de sous-officier (tambour-major) au
36ème léger, s’embarqua à Nantes, lors du licenciement de l’armée de la
Loire, comme subrécargue d’un navire de commerce. Il arriva à Calcutta,
passa dans l’intérieur et obtint bientôt les fonctions de capitaine
instructeur dans la petite armée indigène que le rajah Luckmissur était
autorisé à entretenir. De ce grade, il ne tarda pas à s’élever à celui
de commandant en chef, et, peu de temps après la mort du rajah, il
obtint la main de sa veuve. Diverses considérations de politique
coloniale, et des services importants rendus dans une circonstance
périlleuse aux Européens d’Agra par Jean-Jacques Langévol, qui s’était
fait naturaliser sujet britannique, conduisirent le gouverneur général
de la province de Bengale à demander et obtenir pour l’époux de la
Bégum le titre de baronnet. La terre de Bryah Jowahir Mothooranath fut
alors érigée en fief. La Bégum mourut en 1839, laissant l’usufruit de
ses biens à Langévol, qui la suivit deux ans plus tard dans la tombe.
De leur mariage il n’y avait qu’un fils en état d’imbécillité depuis
son bas âge, et qu’il fallut immédiatement placer sous tutelle. Ses
biens ont été fidèlement administrés jusqu’à sa mort, survenue en 1869.
Il n’y a point d’héritiers connus de cette immense succession. Le
tribunal d’Agra et la Cour de Delhi en ayant ordonné la licitation, à
la requête du gouvernement local agissant au nom de l’Etat, nous avons
l’honneur de demander aux Lords du Conseil privé l’homologation de ces
jugements, etc. » Suivaient les signatures.

Des copies certifiées des jugements d’Agra et de Delhi, des actes de
vente, des ordres donnés pour le dépôt du capital à la Banque
d’Angleterre, un historique des recherches faites en France pour
retrouver des héritiers Langévol, et toute une masse imposante de
documents du même ordre, ne permirent bientôt plus la moindre
hésitation au docteur Sarrasin. Il était bien et dûment le « next of
kin » et successeur de la Bégum. Entre lui et les cinq cent vingt-sept
millions déposés dans les caves de la Banque, il n’y avait plus que
l’épaisseur d’un jugement de forme, sur simple production des actes
authentiques de naissance et de décès !

Un pareil coup de fortune avait de quoi éblouir l’esprit le plus calme,
et le bon docteur ne put entièrement échapper à l’émotion qu’une
certitude aussi inattendue était faite pour causer. Toutefois, son
émotion fut de courte durée et ne se traduisit que par une rapide
promenade de quelques minutes à travers la chambre. Il reprit ensuite
possession de lui-même, se reprocha comme une faiblesse cette fièvre
passagère, et, se jetant dans son fauteuil, il resta quelque temps
absorbé en de profondes réflexions.

Puis, tout à coup, il se remit à marcher de long en large. Mais, cette
fois, ses yeux brillaient d’une flamme pure, et l’on voyait qu’une
pensée généreuse et noble se développait en lui. Il l’accueillit, la
caressa, la choya, et, finalement, l’adopta.

A ce moment, on frappa à la porte. Mr. Sharp revenait.

« Je vous demande pardon de mes doutes, lui dit cordialement le
docteur. Me voici convaincu et mille fois votre obligé pour les peines
que vous vous êtes données.

-- Pas obligé du tout... simple affaire... mon métier.... répondit Mr.
Sharp. Puis-je espérer que Sir Bryah me conservera sa clientèle ?

-- Cela va sans dire. Je remets toute l’affaire entre vos mains... Je
vous demanderai seulement de renoncer à me donner ce titre absurde... »

Absurde ! Un titre qui vaut vingt et un millions sterling ! disait la
physionomie de Mr. Sharp ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas
céder.

« Comme il vous plaira, vous êtes le maître, répondit-il. Je vais
reprendre le train de Londres et attendre vos ordres.

-- Puis-je garder ces documents ? demanda le docteur.

-- Parfaitement, nous en avons copie. »

Le docteur Sarrasin, resté seul, s’assit à son bureau, prit une feuille
de papier à lettres et écrivit ce qui suit :

« Brighton,28 octobre 1871.

« Mon cher enfant, il nous arrive une fortune énorme, colossale,
insensée ! Ne me crois pas atteint d’aliénation mentale et lis les deux
ou trois pièces imprimées que je joins à ma lettre. Tu y verras
clairement que je me trouve l’héritier d’un titre de baronnet anglais
ou plutôt indien, et d’un capital qui dépasse un demi-milliard de
francs, actuellement déposé à la Banque d’Angleterre. Je ne doute pas,
mon cher Octave, des sentiments avec lesquels tu recevras cette
nouvelle. Comme moi, tu comprendras les devoirs nouveaux qu’une telle
fortune nous impose, et les dangers qu’elle peut faire courir à notre
sagesse. Il y a une heure à peine que j’ai connaissance du fait, et
déjà le souci d’une pareille responsabilité étouffe à demi la joie
qu’en pensant à toi la certitude acquise m’avait d’abord causée.
Peut-être ce changement sera-t-il fatal dans nos destinées... Modestes
pionniers de la science, nous étions heureux dans notre obscurité. Le
serons-nous encore ? Non, peut-être, à moins... Mais je n’ose te parler
d’une idée arrêtée dans ma pensée... à moins que cette fortune même ne
devienne en nos mains un nouvel et puissant appareil scientifique, un
outil prodigieux de civilisation !... Nous en recauserons. Ecris-moi,
dis- moi bien vite quelle impression te cause cette grosse nouvelle et
charge-toi de l’apprendre à ta mère. Je suis assuré qu’en femme sensée,
elle l’accueillera avec calme et tranquillité. Quant à ta soeur, elle
est trop jeune encore pour que rien de pareil lui fasse perdre la tête.
D’ailleurs, elle est déjà solide, sa petite tête, et dut-elle
comprendre toutes les conséquences possibles de la nouvelle que je
t’annonce, je suis sûr qu’elle sera de nous tous celle que ce
changement survenu dans notre position troublera le moins. Une bonne
poignée de main à Marcel. Il n’est absent d’aucun de mes projets
d’avenir.

« Ton père affectionné, « Fr. Sarrasin « D.M.P. »

Cette lettre placée sous enveloppe, avec les papiers les plus
importants, à l’adresse de « Monsieur Octave Sarrasin, élève à l’Ecole
centrale des Arts et Manufactures, 32, rue du Roi-de-Sicile, Paris »,
le docteur prit son chapeau, revêtit son pardessus et s’en alla au
Congrès. Un quart d’heure plus tard, l’excellent homme ne songeait même
plus à ses millions.

II     DEUX COPAINS

Octave Sarrasin, fils du docteur, n’était pas ce qu’on peut appeler
proprement un paresseux. Il n’était ni sot ni d’une intelligence
supérieure, ni beau ni laid, ni grand ni petit, ni brun ni blond. Il
était châtain, et, en tout, membre-né de la classe moyenne. Au collège
il obtenait généralement un second prix et deux ou trois accessits. Au
baccalauréat, il avait eu la note « passable ». Repoussé une première
fois au concours de l’Ecole centrale, il avait été admis à la seconde
épreuve avec le numéro 127. C’était un caractère indécis, un de ces
esprits qui se contentent d’une certitude incomplète, qui vivent
toujours dans l’à-peu-près et passent à travers la vie comme des clairs
de lune. Ces sortes de gens sont aux mains de la destinée ce qu’un
bouchon de liège est sur la crête d’une vague. Selon que le vent
souffle du nord ou du midi, ils sont emportés vers l’équateur ou vers
le pôle. C’est le hasard qui décide de leur carrière. Si le docteur
Sarrasin ne se fût pas fait quelques illusions sur le caractère de son
fils, peut-être aurait-il hésité avant de lui écrire la lettre qu’on a
lue ; mais un peu d’aveuglement paternel est permis aux meilleurs
esprits.

Le bonheur avait voulu qu’au début de son éducation, Octave tombât sous
la domination d’une nature énergique dont l’influence un peu tyrannique
mais bienfaisante s’était de vive force imposée à lui. Au lycée
Charlemagne, où son père l’avait envoyé terminer ses études, Octave
s’était lié d’une amitié étroite avec un de ses camarades, un Alsacien,
Marcel Bruckmann, plus jeune que lui d’un an, mais qui l’avait bientôt
écrasé de sa vigueur physique, intellectuelle et morale.

Marcel Bruckmann, resté orphelin à douze ans, avait hérité d’une petite
rente qui suffisait tout juste à payer son collège. Sans Octave, qui
l’emmenait en vacances chez ses parents, il n’eût jamais mis le pied
hors des murs du lycée.

Il suivit de là que la famille du docteur Sarrasin fut bientôt celle du
jeune Alsacien. D’une nature sensible, sous son apparente froideur, il
comprit que toute sa vie devait appartenir à ces braves gens qui lui
tenaient lieu de père et de mère. Il en arriva donc tout naturellement
à adorer le docteur Sarrasin, sa femme et la gentille et déjà sérieuse
fillette qui lui avaient rouvert le coeur. Mais ce fut par des faits,
non par des paroles, qu’il leur prouva sa reconnaissance. En effet, il
s’était donné la tâche agréable de faire de Jeanne, qui aimait l’étude,
une jeune fille au sens droit, un esprit ferme et judicieux, et, en
même temps, d’Octave un fils digne de son père. Cette dernière tâche,
il faut bien le dire, le jeune homme la rendait moins facile que sa
soeur, déjà supérieure pour son âge à son frère. Mais Marcel s’était
promis d’atteindre son double but.

C’est que Marcel Bruckmann était un de ces champions vaillants et
avisés que l’Alsace a coutume d’envoyer, tous les ans, combattre dans
la grande lutte parisienne. Enfant, il se distinguait déjà par la
dureté et la souplesse de ses muscles autant que par la vivacité de son
intelligence. Il était tout volonté et tout courage au-dedans, comme il
était au-dehors taillé à angles droits. Dès le collège, un besoin
impérieux le tourmentait d’exceller en tout, aux barres comme à la
balle, au gymnase comme au laboratoire de chimie. Qu’il manquât un prix
à sa moisson annuelle, il pensait l’année perdue. C’était à vingt ans
un grand corps déhanché et robuste, plein de vie et d’action, une
machine organique au maximum de tension et de rendement. Sa tête
intelligente était déjà de celles qui arrêtent le regard des esprits
attentifs. Entré le second à l’Ecole centrale, la même année qu’Octave,
il était résolu à en sortir le premier.

C’est d’ailleurs à son énergie persistante et surabondante pour deux
hommes qu’Octave avait dû son admission. Un an durant, Marcel l’avait
« pistonné », poussé au travail, de haute lutte obligé au succès. Il
éprouvait pour cette nature faible et vacillante un sentiment de pitié
amicale, pareil à celui qu’un lion pourrait accorder à un jeune chien.
Il lui plaisait de fortifier, du surplus de sa sève, cette plante
anémique et de la faire fructifier auprès de lui.

La guerre de 1870 était venue surprendre les deux amis au moment où ils
passaient leurs examens. Dès le lendemain de la clôture du concours,
Marcel, plein d’une douleur patriotique que ce qui menaçait Strasbourg
et l’Alsace avait exaspérée, était allé s’engager au 31ème bataillon de
chasseurs à pied. Aussitôt Octave avait suivi cet exemple.

Côte à côte, tous deux avaient fait aux avant-postes de Paris la dure
campagne du siège. Marcel avait reçu à Champigny une balle au bras
droit ; à Buzenval, une épaulette au bras gauche, Octave n’avait eu ni
galon ni blessure. A vrai dire, ce n’était pas sa faute, car il avait
toujours suivi son ami sous le feu. A peine était-il en arrière de six
mètres. Mais ces six mètres-là étaient tout.

Depuis la paix et la reprise des travaux ordinaires, les deux étudiants
habitaient ensemble deux chambres contiguës d’un modeste hôtel voisin
de l’école. Les malheurs de la France, la séparation de l’Alsace et de
la Lorraine, avaient imprimé au caractère de Marcel une maturité toute
virile.

« C’est affaire à la jeunesse française, disait-il, de réparer les
fautes de ses pères, et c’est par le travail seul qu’elle peut y
arriver. »

Debout à cinq heures, il obligeait Octave à l’imiter. Il l’entraînait
aux cours, et, à la sortie, ne le quittait pas d’une semelle. On
rentrait pour se livrer au travail, en le coupant de temps à autre
d’une pipe et d’une tasse de café. On se couchait à dix heures, le
coeur satisfait, sinon content, et la cervelle pleine. Une partie de
billard de temps en temps, un spectacle bien choisi, un concert du
Conservatoire de loin en loin, une course à cheval jusqu’au bois de
Verrières, une promenade en forêt, deux fois par semaine un assaut de
boxe ou d’escrime, tels étaient leurs délassements. Octave manifestait
bien par instants des velléités de révolte, et jetait un coup d’oeil
d’envie sur des distractions moins recommandables. Il parlait d’aller
voir Aristide Leroux qui « faisait son droit », à la brasserie
Saint-Michel. Mais Marcel se moquait si rudement de ces fantaisies,
qu’elles reculaient le plus souvent.

Le 29 octobre 1871, vers sept heures du soir, les deux amis étaient,
selon leur coutume, assis côte à côte à la même table, sous l’abat-jour
d’une lampe commune. Marcel était plongé corps et âme dans un problème,
palpitant d’intérêt, de géométrie descriptive appliquée à la coupe des
pierres. Octave procédait avec un soin religieux à la fabrication,
malheureusement plus importante à son sens, d’un litre de café. C’était
un des rares articles sur lesquels il se flattait d’exceller, --
peut-être parce qu’il y trouvait l’occasion quotidienne d’échapper pour
quelques minutes à la terrible nécessité d’aligner des équations, dont
il lui paraissait que Marcel abusait un peu. Il faisait donc passer
goutte à goutte son eau bouillante à travers une couche épaisse de moka
en poudre, et ce bonheur tranquille aurait dû lui suffire. Mais
l’assiduité de Marcel lui pesait comme un remords, et il éprouvait
l’invincible besoin de la troubler de son bavardage.

« Nous ferions bien d’acheter un percolateur, dit-il tout à coup. Ce
filtre antique et solennel n’est plus à la hauteur de la civilisation.

-- Achète un percolateur ! Cela t’empêchera peut-être de perdre une
heure tous les soirs à cette cuisine », répondit Marcel.

Et il se remit à son problème.

« Une voûte a pour intrados un ellipsoïde à trois axes inégaux. Soit A
B D E l’ellipse de naissance qui renferme l’axe maximum oA = a, et
l’axe moyen oB = b, tandis que l’axe minimum (o,o’c’) est vertical et
égal à c, ce qui rend la voûte surbaissée... »

A ce moment, on frappa à la porte.

« Une lettre pour M. Octave Sarrasin », dit le garçon de l’hôtel.

On peut penser si cette heureuse diversion fut bien accueillie du jeune
étudiant.

« C’est de mon père, fit Octave. Je reconnais l’écriture... Voilà ce
qui s’appelle une missive, au moins », ajouta-t-il en soupesant à
petits coups le paquet de papiers.

Marcel savait comme lui que le docteur était en Angleterre. Son passage
à Paris, huit jours auparavant, avait même été signalé par un dîner de
Sardanapale offert aux deux camarades dans un restaurant du
Palais-Royal, jadis fameux, aujourd’hui démodé, mais que le docteur
Sarrasin continuait de considérer comme le dernier mot du raffinement
parisien.

« Tu me diras si ton père te parle de son Congrès d’Hygiène, dit
Marcel. C’est une bonne idée qu’il a eue d’aller là. Les savants
français sont trop portés à s’isoler. »

Et Marcel reprit son problème :

« ... L’extrados sera formé par un ellipsoïde semblable au premier
ayant son centre au-dessous de o’ sur la verticale o. Après avoir
marqué les foyers Fl, F2, F3 des trois ellipses principales, nous
traçons l’ellipse et l’hyperbole auxiliaires, dont les axes communs...
»

Un cri d’Octave lui fit relever la tête.

« Qu’y a-t-il donc ? demanda-t-il, un peu inquiet en voyant son ami
tout pâle.

-- Lis ! » dit l’autre, abasourdi par la nouvelle qu’il venait de
recevoir.

Marcel prit la lettre, la lut jusqu’au bout, la relut une seconde fois,
jeta un coup d’oeil sur les documents imprimés qui l’accompagnaient, et
dit :

« C’est curieux ! »

Puis, il bourra sa pipe, et l’alluma méthodiquement. Octave était
suspendu à ses lèvres.

« Tu crois que c’est vrai ? lui cria-t-il d’une voix étranglée.

-Vrai ?... Evidemment. Ton père a trop de bon sens et d’esprit
scientifique pour accepter à l’étourdie une conviction pareille.
D’ailleurs, les preuves sont là, et c’est au fond très simple. »

La pipe étant bien et dûment allumée, Marcel se remit au travail.
Octave restait les bras ballants, incapable même d’achever son café, à
plus forte raison d’assembler deux idées logiques. Pourtant, il avait
besoin de parler pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

« Mais... si c’est vrai, c’est absolument renversant !... Sais-tu
qu’un demi-milliard, c’est une fortune énorme ? »

Marcel releva la tête et approuva :

« Enorme est le mot. Il n’y en a peut-être pas une pareille en France,
et l’on n’en compte que quelques-unes aux Etats-Unis, à peine cinq ou
six en Angleterre, en tout quinze ou vingt au monde.

- Et un titre par-dessus le marché ! reprit Octave, un titre de
baronnet ! Ce n’est pas que j’aie jamais ambitionné d’en avoir un, mais
puisque celui-ci arrive, on peut dire que c’est tout de même plus
élégant que de s’appeler Sarrasin tout court. »

Marcel lança une bouffée de fumée et n’articula pas un mot. Cette
bouffée de fumée disait clairement : « Peuh !... Peuh ! »

« Certainement, reprit Octave, je n’aurais jamais voulu faire comme
tant de gens qui collent une particule à leur nom, ou s’inventent un
marquisat de carton ! Mais posséder un vrai titre, un titre
authentique, bien et dûment inscrit au “Peerage” de Grande-Bretagne et
d’Irlande, sans doute ni confusion possible, comme cela se voit trop
souvent... »

La pipe faisait toujours : « Peuh !... Peuh ! »

« Mon cher, tu as beau dire et beau faire, reprit Octave avec
conviction, “le sang est quelque chose”, comme disent les Anglais ! »

Il s’arrêta court devant le regard railleur de Marcel et se rabattit
sur les millions.

« Te rappelles-tu, reprit-il, que Binôme, notre professeur de
mathématiques, rabâchait tous les ans, dans sa première leçon sur la
numération, qu’un demi-milliard est un nombre trop considérable pour
que les forces de l’intelligence humaine pussent seulement en avoir une
idée juste, si elles n’avaient à leur disposition les ressources d’une
représentation graphique ?... Te dis-tu bien qu’à un homme qui
verserait un franc à chaque minute, il faudrait plus de mille ans pour
payer cette somme ! Ah ! c’est vraiment... singulier de se dire qu’on
est l’héritier d’un demi-milliard de francs !

-- Un demi-milliard de francs ! s’écria Marcel, secoué par le mot plus
qu’il ne l’avait été par la chose. Sais-tu ce que vous pourriez en
faire de mieux ? Ce serait de le donner à la France pour payer sa
rançon ! Il n’en faudrait que dix fois autant !...

-- Ne va pas t’aviser au moins de suggérer une pareille idée à mon père
!... s’écria Octave du ton d’un homme effrayé. Il serait capable de
l’adopter ! Je vois déjà qu’il rumine quelque projet de sa façon !...
Passe encore pour un placement sur l’Etat, mais gardons au moins la
rente !

-- Allons, tu étais fait, sans t’en douter jusqu’ici, pour être
capitaliste ! reprit Marcel. Quelque chose me dit, mon pauvre Octave,
qu’il eût mieux valu pour toi, sinon pour ton père, qui est un esprit
droit et sensé, que ce gros héritage fût réduit à des proportions plus
modestes. J’aimerais mieux te voir vingt-cinq mille livres de rente à
partager avec ta brave petite soeur, que cette montagne d’or ! »

Et il se remit au travail.

Quant à Octave, il lui était impossible de rien faire, et il s’agita si
fort dans la chambre, que son ami, un peu impatienté, finit par lui
dire :

« Tu ferais mieux d’aller prendre l’air ! Il est évident que tu n’es
bon à rien ce soir !

-- Tu as raison », répondit Octave, saisissant avec joie cette quasi-
permission d’abandonner toute espèce de travail.

Et, sautant sur son chapeau, il dégringola l’escalier et se trouva dans
la rue. A peine eut-il fait dix pas, qu’il s’arrêta sous un bec de gaz
pour relire la lettre de son père. Il avait besoin de s’assurer de
nouveau qu’il était bien éveillé.

« Un demi-milliard !... Un demi-milliard !... répétait-il. Cela fait
au moins vingt-cinq millions de rente !... Quand mon père ne m’en
donnerait qu’un par an, comme pension, que la moitié d’un, que le quart
d’un, je serais encore très heureux ! On fait beaucoup de choses avec
de l’argent ! Je suis sûr que je saurais bien l’employer ! Je ne suis
pas un imbécile, n’est-ce pas ? On a été reçu à l’Ecole centrale !...
Et j’ai un titre encore !... Je saurai le porter ! »

Il se regardait, en passant, dans les glaces d’un magasin.

« J’aurai un hôtel, des chevaux !... Il y en aura un pour Marcel. Du
moment où je serai riche, il est clair que ce sera comme s’il l’était.
Comme cela vient à point tout de même !... Un demi-milliard !...
Baronnet !... C’est drôle, maintenant que c’est venu, il me semble que
je m’y attendais ! Quelque chose me disait que je ne serais pas
toujours occupé à trimer sur des livres et des planches à dessin !...
Tout de même, c’est un fameux rêve ! »

Octave suivait, en ruminant ces idées, les arcades de la rue de Rivoli.
Il arriva aux Champs-Elysées, tourna le coin de la rue Royale, déboucha
sur le boulevard. Jadis, il n’en regardait les splendides étalages
qu’avec indifférence, comme choses futiles et sans place dans sa vie.
Maintenant, il s’y arrêta et songea avec un vif mouvement de joie que
tous ces trésors lui appartiendraient quand il le voudrait.

« C’est pour moi, se dit-il, que les fileuses de la Hollande tournent
leurs fuseaux, que les manufactures d’Elbeuf tissent leurs draps les
plus souples, que les horlogers construisent leurs chronomètres, que le
lustre de l’Opéra verse ses cascades de lumière, que les violons
grincent, que les chanteuses s’égosillent ! C’est pour moi qu’on dresse
des pur-sang au fond des manèges, et que s’allume le Café Anglais !...
Paris est à moi !... Tout est à moi !... Ne voyagerai-je pas ?
N’irai-je point visiter ma baronnie de l’Inde ?... Je pourrai bien
quelque jour me payer une pagode, avec les bonzes et les idoles
d’ivoire par-dessus le marché !... J’aurai des éléphants !... Je
chasserai le tigre !... Et les belles armes !... Et le beau canot !.. .
Un canot ? que non pas ! mais un bel et bon yacht à vapeur pour me
conduire où je voudrai, m’arrêter et repartir à ma fantaisie !... A
propos de vapeur, je suis chargé de donner la nouvelle à ma mère. Si je
partais pour Douai !... Il y a l’école... Oh ! oh ! l’école ! on peut
s’en passer !... Mais Marcel ! il faut le prévenir. Je vais lui envoyer
une dépêche. Il comprendra bien que je suis pressé de voir ma mère et
ma soeur dans une pareille circonstance ! »

Octave entra dans un bureau télégraphique, prévint son ami qu’il
partait et reviendrait dans deux jours. Puis, il héla un fiacre et se
fit transporter à la gare du Nord.

Dès qu’il fut en wagon, il se reprit à développer son rêve.

A deux heures du matin, Octave carillonnait bruyamment à la porte de la
maison maternelle et paternelle -- sonnette de nuit --, et mettait en
émoi le paisible quartier des Aubettes.

« Qui donc est malade ? se demandaient les commères d’une fenêtre à
l’autre.

-- Le docteur n’est pas en ville ! cria la vieille servante, de sa
lucarne au dernier étage.

-- C’est moi, Octave !... Descendez m’ouvrir, Francine ! »

Après dix minutes d’attente, Octave réussit à pénétrer dans la maison.
Sa mère et sa soeur Jeanne, précipitamment descendues en robe de
chambre, attendaient l’explication de cette visite.

La lettre du docteur, lue à haute voix, eut bientôt donné la clef du
mystère.

Mme Sarrasin fut un moment éblouie. Elle embrassa son fils et sa fille
en pleurant de joie. Il lui semblait que l’univers allait être à eux
maintenant, et que le malheur n’oserait jamais s’attaquer à des jeunes
gens qui possédaient quelques centaines de millions. Cependant, les
femmes ont plus tôt fait que les hommes de s’habituer à ces grands
coups du sort. Mme Sarrasin relut la lettre de son mari, se dit que
c’était à lui, en somme, qu’il appartenait de décider de sa destinée et
de celle de ses enfants, et le calme rentra dans son coeur. Quant à
Jeanne, elle était heureuse à la joie de sa mère et de son frère ; mais
son imagination de treize ans ne rêvait pas de bonheur plus grand que
celui de cette petite maison modeste où sa vie s’écoulait doucement
entre les leçons de ses maîtres et les caresses de ses parents. Elle ne
voyait pas trop en quoi quelques liasses de billets de banque pouvaient
changer grand-chose à son existence, et cette perspective ne la troubla
pas un instant.

Mme Sarrasin, mariée très jeune à un homme absorbé tout entier par les
occupations silencieuses du savant de race, respectait la passion de
son mari, qu’elle aimait tendrement, sans toutefois le bien comprendre.
Ne pouvant partager les bonheurs que l’étude donnait au docteur
Sarrasin, elle s’était quelquefois sentie un peu seule à côté de ce
travailleur acharné, et avait par suite concentré sur ses deux enfants
toutes ses espérances. Elle avait toujours rêvé pour eux un avenir
brillant, s’imaginant qu’il en serait plus heureux. Octave, elle n’en
doutait pas, était appelé aux plus hautes destinées. Depuis qu’il avait
pris rang à l’Ecole centrale, cette modeste et utile académie de jeunes
ingénieurs s’était transformée dans son esprit en une pépinière
d’hommes illustres. Sa seule inquiétude était que la modestie de leur
fortune ne fût un obstacle, une difficulté tout au moins à la carrière
glorieuse de son fils, et ne nuisît plus tard à l’établissement de sa
fille. Maintenant, ce qu’elle avait compris de la lettre de son mari,
c’est que ses craintes n’avaient plus de raison d’être. Aussi sa
satisfaction fut- elle complète.

La mère et le fils passèrent une grande partie de la nuit à causer et à
faire des projets, tandis que Jeanne, très contente du présent, sans
aucun souci de l’avenir, s’était endormie dans un fauteuil.

Cependant, au moment d’aller prendre un peu de repos :

« Tu ne m’as pas parlé de Marcel, dit Mme Sarrasin à son fils. Ne lui
as-tu pas donné connaissance de la lettre de ton père ? Qu’en a-t-il
dit ?

-- Oh ! répondit Octave, tu connais Marcel ! C’est plus qu’un sage,
c’est un stoïque ! Je crois qu’il a été effrayé pour nous de l’énormité
de l’héritage ! Je dis pour nous ; mais son inquiétude ne remontait pas
jusqu’à mon père, dont le bon sens, disait-il, et la raison
scientifique le rassuraient. Mais dame ! pour ce qui te concerne, mère,
et Jeanne aussi, et moi surtout, il ne m’a pas caché qu’il eût préféré
un héritage modeste, vingt-cinq mille livres de rente...

-- Marcel n’avait peut-être pas tort, répondit Mme Sarrasin en
regardant son fils. Cela peut devenir un grand danger, une subite
fortune, pour certaines natures ! »

Jeanne venait de se réveiller. Elle avait entendu les dernières paroles
de sa mère :

« Tu sais, mère, lui dit-elle, en se frottant les yeux et se dirigeant
vers sa petite chambre, tu sais ce que tu m’as dit un jour, que Marcel
avait toujours raison ! Moi, je crois tout ce que dit notre ami Marcel
! »

Et, ayant embrassé sa mère, Jeanne se retira.

III     UN FAIT DIVERS

En arrivant à la quatrième séance du Congrès d’Hygiène, le docteur
Sarrasin put constater que tous ses collègues I’accueillaient avec les
marques d’un respect extraordinaire. Jusque-là, c’était à peine si le
très noble Lord Glandover, chevalier de la Jarretière, qui avait la
présidence nominale de l’assemblée, avait daigné s’apercevoir de
l’existence individuelle du médecin français.

Ce lord était un personnage auguste, dont le rôle se bornait à déclarer
la séance ouverte ou levée et à donner mécaniquement la parole aux
orateurs inscrits sur une liste qu’on plaçait devant lui. Il gardait
habituellement sa main droite dans l’ouverture de sa redingote
boutonnée -- non pas qu’il eût fait une chute de cheval --, mais
uniquement parce que cette attitude incommode a été donnée par les
sculpteurs anglais au bronze de plusieurs hommes d’Etat.

Une face blafarde et glabre, plaquée de taches rouges, une perruque de
chiendent prétentieusement relevée en toupet sur un front qui sonnait
le creux, complétaient la figure la plus comiquement gourmée et la plus
follement raide qu’on pût voir. Lord Glandover se mouvait tout d’une
pièce, comme s’il avait été de bois ou de carton-pâte. Ses yeux mêmes
semblaient ne rouler sous leurs arcades orbitaires que par saccades
intermittentes, à la façon des yeux de poupée ou de mannequin.

Lors des premières présentations, le président du Congrès d’Hygiène
avait adressé au docteur Sarrasin un salut protecteur et condescendant
qui aurait pu se traduire ainsi :

« Bonjour, monsieur l’homme de peu !... C’est vous qui, pour gagner
votre petite vie, faites ces petits travaux sur de petites machinettes
?... Il faut que j’aie vraiment la vue bonne pour apercevoir une
créature aussi éloignée de moi dans l’échelle des êtres !...
Mettez-vous à l’ombre de Ma Seigneurie, je vous le permets. »

Cette fois Lord Glandover lui adressa le plus gracieux des sourires et
poussa la courtoisie jusqu’à lui montrer un siège vide à sa droite.
D’autre part, tous les membres du Congrès s’étaient levés.

Assez surpris de ces marques d’une attention exceptionnellement
flatteuse, et se disant qu’après réflexion le compte-globules avait
sans doute paru à ses confrères une découverte plus considérable qu’à
première vue, le docteur Sarrasin s’assit à la place qui lui était
offerte.

Mais toutes ses illusions d’inventeur s’envolèrent, lorsque Lord
Glandover se pencha à son oreille avec une contorsion des vertèbres
cervicales telle qu’il pouvait en résulter un torticolis violent pour
Sa Seigneurie :

« J’apprends, dit-il, que vous êtes un homme de propriété considérable
? On me dit que vous “ valez ” vingt et un millions sterling ? »

Lord Glandover paraissait désolé d’avoir pu traiter avec légèreté
l’équivalent en chair et en os d’une valeur monnayée aussi ronde. Toute
son attitude disait :

« Pourquoi ne nous avoir pas prévenus ?... Franchement ce n’est pas
bien ! Exposer les gens à des méprises semblables ! »

Le docteur Sarrasin, qui ne croyait pas, en conscience, « valoir » un
sou de plus qu’aux séances précédentes, se demandait comment la
nouvelle avait déjà pu se répandre lorsque le docteur Ovidius, de
Berlin, son voisin de droite lui dit avec un sourire faux et plat :

« Vous voilà aussi fort que les Rothschild !... Le _Daily Telegraph_
donne la nouvelle !... Tous mes compliments ! »

Et il lui passa un numéro du journal, daté du matin même. On y lisait
le « fait divers » suivant, dont la rédaction révélait suffisamment
l’auteur :

« UN HERITAGE MONSTRE.-- La fameuse succession vacante de la Bégum
Gokool vient enfin de trouver son légitime héritier par les soins
habiles de Messrs. Billows, Green et Sharp, solicitors, 93, Southampton
row, London. L’heureux propriétaire des vingt et un millions sterling,
actuellement déposés à la Banque d’Angleterre, est un médecin français,
le docteur Sarrasin, dont nous avons, il y a trois jours, analysé ici
même le beau mémoire au Congrès de Brighton. A force de peines et à
travers des péripéties qui formeraient à elles seules un véritable
roman, Mr. Sharp est arrivé à établir, sans contestation possible, que
le docteur Sarrasin est le seul descendant vivant de Jean-Jacques
Langévol, baronnet, époux en secondes noces de la Bégum Gokool. Ce
soldat de fortune était, paraît-il, originaire de la petite ville
française de Bar-le-Duc. Il ne reste plus à accomplir, pour l’envoi en
possession, que de simples formalités. La requête est déjà logée en
Cour de Chancellerie. C’est un curieux enchaînement de circonstances
qui a accumulé sur la tête d’un savant français, avec un titre
britannique, les trésors entassés par une longue suite de rajahs
indiens. La fortune aurait pu se montrer moins intelligente, et il faut
se féliciter qu’un capital aussi considérable tombe en des mains qui
sauront en faire bon usage. »

Par un sentiment assez singulier, le docteur Sarrasin fut contrarié de
voir la nouvelle rendue publique. Ce n’était pas seulement à cause des
importunités que son expérience des choses humaines lui faisait déjà
prévoir, mais il était humilié de l’importance qu’on paraissait
attribuer à cet événement. Il lui semblait être rapetissé
personnellement de tout l’énorme chiffre de son capital. Ses travaux,
son mérite personnel -- il en avait le sentiment profond --, se
trouvaient déjà noyés dans cet océan d’or et d’argent, même aux yeux de
ses confrères. Ils ne voyaient plus en lui le chercheur infatigable,
l’intelligence supérieure et déliée, l’inventeur ingénieux, ils
voyaient le demi-milliard. Eût-il été un goitreux des Alpes, un
Hottentot abruti, un des spécimens les plus dégradés de l’humanité au
lieu d’en être un des représentants supérieurs, son poids eût été le
même. Lord Glandover avait dit le mot, il « valait » désormais vingt
et un millions sterling, ni plus, ni moins.

Cette idée l’écoeura, et le Congrès, qui regardait, avec une curiosité
toute scientifique, comment était fait un « demi milliardaire »,
constata non sans surprise que la physionomie du sujet se voilait d’une
sorte de tristesse.

Ce ne fut pourtant qu’une faiblesse passagère. La grandeur du but
auquel il avait résolu de consacrer cette fortune inespérée se
représenta tout à coup à la pensée du docteur et le rasséréna. Il
attendit la fin de la lecture que faisait le docteur Stevenson de
Glasgow sur l’_Education des jeunes idiots_, et demanda la parole pour
une communication.

Lord Glandover la lui accorda à l’instant et par préférence même au
docteur Ovidius. Il la lui aurait accordée, quand tout le Congrès s’y
serait opposé, quand tous les savants de l’Europe auraient protesté à
la fois contre ce tour de faveur ! Voilà ce que disait éloquemment
l’intonation toute spéciale de la voix du président.

« Messieurs, dit le docteur Sarrasin, je comptais attendre quelques
jours encore avant de vous faire part de la fortune singulière qui
m’arrive et des conséquences heureuses que ce hasard peut avoir pour la
science. Mais, le fait étant devenu public, il y aurait peut-être de
l’affectation à ne pas le placer tout de suite sur son vrai terrain...
Oui, messieurs, il est vrai qu’une somme considérable, une somme de
plusieurs centaines de millions, actuellement déposée à la Banque
d’Angleterre, se trouve me revenir légitimement. Ai-je besoin de vous
dire que je ne me considère, en ces conjonctures, que comme le
fidéicommissaire de la science ?... (_Sensation profonde._) Ce n’est
pas à moi que ce capital appartient de droit, c’est à l’Humanité, c’est
au Progrès !... (_Mouvements divers. Exclamations. Applaudissements
unanimes. Tout le Congrès se lève, électrisé par cette déclaration._)
Ne m’applaudissez pas, messieurs. Je ne connais pas un seul homme de
science, vraiment digne de ce beau nom, qui ne fît à ma place ce que je
veux faire. Qui sait si quelques-uns ne penseront pas que, comme dans
beaucoup d’actions humaines, il n’y a pas en celle-ci plus d’amour-
propre que de dévouement ?... (_Non ! Non !_) Peu importe au surplus !
Ne voyons que les résultats. Je le déclare donc, définitivement et sans
réserve : le demi-milliard que le hasard met dans mes mains n’est pas à
moi, il est à la science ! Voulez-vous être le parlement qui répartira
ce budget ?... Je n’ai pas en mes propres lumières une confiance
suffisante pour prétendre en disposer en maître absolu. Je vous fais
juges, et vous-mêmes vous déciderez du meilleur emploi à donner à ce
trésor !... » (_Hurrahs. Agitation profonde. Délire général._)

Le Congrès est debout. Quelques membres, dans leur exaltation, sont
montés sur la table. Le professeur Turnbull, de Glasgow, paraît menacé
d’apoplexie. Le docteur Cicogna, de Naples, a perdu la respiration.
Lord Glandover seul conserve le calme digne et serein qui convient à
son rang. Il est parfaitement convaincu, d’ailleurs, que le docteur
Sarrasin plaisante agréablement, et n’a pas la moindre intention de
réaliser un programme si extravagant.

« S’il m’est permis, toutefois, reprit l’orateur, quand il eut obtenu
un peu de silence, s’il m’est permis de suggérer un plan qu’il serait
aisé de développer et de perfectionner, je propose le suivant. »

Ici le Congrès, revenu enfin au sang-froid, écoute avec une attention
religieuse.

« Messieurs, parmi les causes de maladie, de misère et de mort qui
nous entourent, il faut en compter une à laquelle je crois rationnel
d’attacher une grande importance : ce sont les conditions hygiéniques
déplorables dans lesquelles la plupart des hommes sont placés. Ils
s’entassent dans des villes, dans des demeures souvent privées d’air et
de lumière, ces deux agents indispensables de la vie. Ces
agglomérations humaines deviennent parfois de véritables foyers
d’infection. Ceux qui n’y trouvent pas la mort sont au moins atteints
dans leur santé ; leur force productive diminue, et la société perd
ainsi de grandes sommes de travail qui pourraient être appliquées aux
plus précieux usages. Pourquoi, messieurs, n’essaierions-nous pas du
plus puissant des moyens de persuasion... de l’exemple ? Pourquoi ne
réunirions-nous pas toutes les forces de notre imagination pour tracer
le plan d’une cité modèle sur des données rigoureusement scientifiques
?... (_Oui ! oui ! c’est vrai !_) Pourquoi ne consacrerions- nous pas
ensuite le capital dont nous disposons à édifier cette ville et à la
présenter au monde comme un enseignement pratique... » (_Oui ! oui !
-- Tonnerre d’applaudissements._)

Les membres du Congrès, pris d’un transport de folie contagieuse, se
serrent mutuellement les mains, ils se jettent sur le docteur Sarrasin,
l’enlèvent, le portent en triomphe autour de la salle.

« Messieurs, reprit le docteur, lorsqu’il eut pu réintégrer sa place,
cette cité que chacun de nous voit déjà par les yeux de l’imagination,
qui peut être dans quelques mois une réalité, cette ville de la santé
et du bien-être, nous inviterions tous les peuples à venir la visiter,
nous en répandrions dans toutes les langues le plan et la description,
nous y appellerions les familles honnêtes que la pauvreté et le manque
de travail auraient chassées des pays encombrés. Celles aussi -- vous
ne vous étonnerez pas que j’y songe --, à qui la conquête étrangère a
fait une cruelle nécessité de l’exil, trouveraient chez nous l’emploi
de leur activité, l’application de leur intelligence, et nous
apporteraient ces richesses morales, plus précieuses mille fois que les
mines d’or et de diamant. Nous aurions là de vastes collèges où la
jeunesse élevée d’après des principes sages, propres à développer et à
équilibrer toutes les facultés morales, physiques et intellectuelles,
nous préparerait des générations fortes pour l’avenir ! »

Il faut renoncer à décrire le tumulte enthousiaste qui suivit cette
communication. Les applaudissements, les hurrahs, les « hip ! hip ! »
se succédèrent pendant plus d’un quart d’heure.

Le docteur Sarrasin était à peine parvenu à se rasseoir que Lord
Glandover, se penchant de nouveau vers lui, murmura à son oreille en
clignant de l’oeil :

« Bonne spéculation !... Vous comptez sur le revenu de l’octroi, hein
?... Affaire sûre, pourvu qu’elle soit bien lancée et patronnée de noms
choisis !... Tous les convalescents et les valétudinaires voudront
habiter là !... J’espère que vous me retiendrez un bon lot de terrain,
n’est-ce pas ? »

Le pauvre docteur, blessé de cette obstination à donner à ses actions
un mobile cupide, allait cette fois répondre à Sa Seigneurie, lorsqu’il
entendit le vice-président réclamer un vote de remerciement par
acclamation pour l’auteur de la philanthropique proposition qui venait
d’être soumise à l’assemblée.

« Ce serait, dit-il, l’éternel honneur du Congrès de Brighton qu’une
idée si sublime y eût pris naissance, il ne fallait pas moins pour la
concevoir que la plus haute intelligence unie au plus grand coeur et à
la générosité la plus inouïe... Et pourtant, maintenant que l’idée
était suggérée, on s’étonnait presque qu’elle n’eût pas déjà été mise
en pratique ! Combien de milliards dépensés en folles guerres, combien
de capitaux dissipés en spéculations ridicules auraient pu être
consacrés à un tel essai ! »

L’orateur, en terminant, demandait, pour la cité nouvelle, comme un
juste hommage à son fondateur, le nom de « Sarrasina ».

Sa motion était déjà acclamée, lorsqu’il fallut revenir sur le vote, à
la requête du docteur Sarrasin lui-même.

« Non, dit-il, mon nom n’a rien à faire en ceci. Gardons nous aussi
d’affubler la future ville d’aucune de ces appellations qui, sous
prétexte de dériver du grec ou du latin, donnent à la chose ou à l’être
qui les porte une allure pédante. Ce sera la Cité du bien-être, mais je
demande que son nom soit celui de ma patrie, et que nous l’appelions
France-Ville ! »

On ne pouvait refuser au docteur cette satisfaction qui lui était bien
due.

France-Ville était d’ores et déjà fondée en paroles ; elle allait,
grâce au procès-verbal qui devait clore la séance, exister aussi sur le
papier. On passa immédiatement à la discussion des articles généraux du
projet.

Mais il convient de laisser le Congrès à cette occupation pratique, si
différente des soins ordinairement réservés à ces assemblées, pour
suivre pas à pas, dans un de ses innombrables itinéraires, la fortune
du fait divers publié par le _Daily Telegraph_.

Dès le 29 octobre au soir, cet entrefilet, textuellement reproduit par
les journaux anglais, commençait à rayonner sur tous les cantons du
Royaume-Uni. Il apparaissait notamment dans la _Gazette de Hull_ et
figurait en haut de la seconde page dans un numéro de cette feuille
modeste que le Mary Queen, trois-mâts-barque chargé de charbon, apporta
le 1er novembre à Rotterdam.

Immédiatement coupé par les ciseaux diligents du rédacteur en chef et
secrétaire unique de l’_Echo néerlandais_ et traduit dans la langue de
Cuyp et de Potter, le fait divers arriva, le 2 novembre, sur les ailes
de la vapeur, au _Mémorial de Brême_. Là, il revêtit, sans changer de
corps, un vêtement neuf, et ne tarda pas à se voir imprimer en
allemand. Pourquoi faut-il constater ici que le journaliste teuton,
après avoir écrit en tête de la traduction : _Eine ubergrosse
Erbschaft_, ne craignit pas de recourir à un subterfuge mesquin et
d’abuser de la crédulité de ses lecteurs en ajoutant entre parenthèses
: _Correspondance spéciale de Brighton_ ?

Quoi qu’il en soit, devenue ainsi allemande par droit d’annexion,
l’anecdote arriva à la rédaction de l’imposante _Gazette du Nord_, qui
lui donna une place dans la seconde colonne de sa troisième page, en se
contentant d’en supprimer le titre, trop charlatanesque pour une si
grave personne.

C’est après avoir passé par ces avatars successifs qu’elle fit enfin
son entrée, le 3 novembre au soir, entre les mains épaisses d’un gros
valet de chambre saxon, dans le cabinet-salon-salle à manger de M. le
professeur Schultze, de l’Université d’Iéna.

Si haut placé que fût un tel personnage dans l’échelle des êtres, il ne
présentait à première vue rien d’extraordinaire. C’était un homme de
quarante-cinq ou six ans, d’assez forte taille ; ses épaules carrées
indiquaient une constitution robuste ; son front était chauve, et le
peu de cheveux qu’il avait gardés à l’occiput et aux tempes rappelaient
le blond filasse. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu vague qui ne
trahit jamais la pensée. Aucune lueur ne s’en échappe, et cependant on
se sent comme gêné sitôt qu’ils vous regardent. La bouche du professeur
Schultze était grande, garnie d’une de ces doubles rangées de dents
formidables qui ne lâchent jamais leur proie, mais enfermées dans des
lèvres minces, dont le principal emploi devait être de numéroter les
paroles qui pouvaient en sortir. Tout cela composait un ensemble
inquiétant et désobligeant pour les autres, dont le professeur était
visiblement très satisfait pour lui-même.

Au bruit que fit son valet de chambre, il leva les yeux sur la
cheminée, regarda l’heure à une très jolie pendule de Barbedienne,
singulièrement dépaysée au milieu des meubles vulgaires qui
l’entouraient, et dit d’une voix raide encore plus que rude :

« Six heures cinquante-cinq ! Mon courrier arrive à six trente,
dernière heure. Vous le montez aujourd’hui avec vingt-cinq minutes de
retard. La première fois qu’il ne sera pas sur ma table à six heures
trente, vous quitterez mon service à huit.

-- Monsieur, demanda le domestique avant de se retirer, veut-il dîner
maintenant ?

-- Il est six heures cinquante-cinq et je dîne à sept ! Vous le savez
depuis trois semaines que vous êtes chez moi ! Retenez aussi que je ne
change jamais une heure et que je ne répète jamais un ordre. »

Le professeur déposa son journal sur le bord de sa table et se remit à
écrire un mémoire qui devait paraître le surlendemain dans les _Annalen
für Physiologie_. Il ne saurait y avoir aucune indiscrétion à constater
que ce mémoire avait pour titre :

_Pourquoi tous les Français sont-ils atteints à des degrés différents
de dégénérescence héréditaire ?_

Tandis que le professeur poursuivait sa tâche, le dîner, composé d’un
grand plat de saucisses aux choux, flanqué d’un gigantesque mooss de
bière, avait été discrètement servi sur un guéridon au coin du feu. Le
professeur posa sa plume pour prendre ce repas, qu’il savoura avec plus
de complaisance qu’on n’en eût attendu d’un homme aussi sérieux. Puis
il sonna pour avoir son café, alluma une grande pipe de porcelaine et
se remit au travail.

Il était près de minuit, lorsque le professeur signa le dernier
feuillet, et il passa aussitôt dans sa chambre à coucher pour y prendre
un repos bien gagné. Ce fut dans son lit seulement qu’il rompit la
bande de son journal et en commença la lecture, avant de s’endormir. Au
moment où le sommeil semblait venir, l’attention du professeur fut
attirée par un nom étranger, celui de « Langévol », dans le fait
divers relatif à l’héritage monstre. Mais il eut beau vouloir se
rappeler quel souvenir pouvait bien évoquer en lui ce nom, il n’y
parvint pas. Après quelques minutes données à cette recherche vaine, il
jeta le journal, souffla sa bougie et fit bientôt entendre un
ronflement sonore.

Cependant, par un phénomène physiologique que lui-même avait étudié et
expliqué avec de grands développements, ce nom de Langévol poursuivit
le professeur Schultze jusque dans ses rêves. Si bien que,
machinalement, en se réveillant le lendemain matin, il se surprit à le
répéter.

Tout à coup, et au moment où il allait demander à sa montre quelle
heure il était, il fut illuminé d’un éclair subit. Se jetant alors sur
le journal qu’il retrouva au pied de son lit, il lut et relut plusieurs
fois de suite, en se passant la main sur le front comme pour y
concentrer ses idées, l’alinéa qu’il avait failli la veille laisser
passer inaperçu. La lumière, évidemment, se faisait dans son cerveau,
car, sans prendre le temps de passer sa robe de chambre à ramages, il
courut à la cheminée, détacha un petit portrait en miniature pendu près
de la glace, et, le retournant, passa sa manche sur le carton
poussiéreux qui en formait l’envers.

Le professeur ne s’était pas trompé. Derrière le portrait, on lisait ce
nom tracé d’une encre jaunâtre, presque effacé par un demi-siècle :

« _Thérèse Schultze eingeborene Langévol_ » (Thérèse Schultze née
Langévol).

Le soir même, le professeur avait pris le train direct pour Londres.

IV     PART A DEUX

Le 6 novembre, à sept heures du matin, Herr Schultze arrivait à la gare
de Charing-Cross. A midi, il se présentait au numéro 93, Southampton
row, dans une grande salle divisée en deux parties par une barrière de
bois -- côté de MM. les clercs, côté du public --, meublée de six
chaises, d’une table noire, d’innombrables cartons verts et d’un
dictionnaire des adresses. Deux jeunes gens, assis devant la table,
étaient en train de manger paisiblement le déjeuner de pain et de
fromage traditionnel en tous les pays de basoche.

« Messieurs Billows, Green et Sharp ? dit le professeur de la même
voix dont il demandait son dîner.

-- Mr. Sharp est dans son cabinet. -- Quel nom ? Quelle affaire ?

- Le professeur Schultze, d’Iéna, affaire Langévol. »

Le jeune clerc murmura ces renseignements dans le pavillon d’un tuyau
acoustique et reçut en réponse dans le pavillon de sa propre oreille
une communication qu’il n’eut garde de rendre publique. Elle pouvait se
traduire ainsi :

« Au diable l’affaire Langévol ! Encore un fou qui croit avoir des
titres ! »

Réponse du jeune clerc :

« C’est un homme d’apparence “respectable”. Il n’a pas l’air agréable,
mais ce n’est pas la tête du premier venu. »

Nouvelle exclamation mystérieuse :

« Et il vient d’Allemagne ?...

-- Il le dit, du moins. »

Un soupir passa à travers le tuyau :

« Faites monter.

- Deux étages, la porte en face », dit tout haut le clerc en indiquant
un passage intérieur.

Le professeur s’enfonça dans le couloir, monta les deux étages et se
trouva devant une porte matelassée, où le nom de Mr. Sharp se détachait
en lettres noires sur un fond de cuivre.

Ce personnage était assis devant un grand bureau d’acajou, dans un
cabinet vulgaire à tapis de feutre, chaises de cuir et larges
cartonniers béants. Il se souleva à peine sur son fauteuil, et, selon
l’habitude si courtoise des gens de bureau, il se remit à feuilleter
des dossiers pendant cinq minutes, afin d’avoir l’air très occupé.
Enfin, se retournant vers le professeur Schultze, qui s’était placé
auprès de lui :

« Monsieur, dit-il, veuillez m’apprendre rapidement ce qui vous amène.
Mon temps est extraordinairement limité, et je ne puis vous donner
qu’un très petit nombre de minutes. »

Le professeur eut un semblant de sourire, laissant voir qu’il
s’inquiétait assez peu de la nature de cet accueil.

« Peut-être trouverez-vous bon de m’accorder quelques minutes
supplémentaires, dit-il, quand vous saurez ce qui m’amène.

-- Parlez donc, monsieur.

-- Il s’agit de la succession de Jean-Jacques Langévol, de Bar-le-Duc,
et je suis le petit-fils de sa soeur aînée, Thérèse Langévol, mariée en
1792 à mon grand-père Martin Schultze, chirurgien à l’armée de
Brunswick et mort en 1814. J’ai en ma possession trois lettres de mon
grand-oncle écrites à sa soeur, et de nombreuses traditions de son
passage à la maison, après la bataille d’Iéna, sans compter les pièces
dûment légalisées qui établissent ma filiation. »

Inutile de suivre le professeur Schultze dans les explications qu’il
donna à Mr. Sharp. Il fut, contre ses habitudes, presque prolixe. Il
est vrai que c’était le seul point où il était inépuisable. En effet,
il s’agissait pour lui de démontrer à Mr. Sharp, Anglais, la nécessité
de faire prédominer la race germanique sur toutes les autres. S’il
poursuivait l’idée de réclamer cette succession, c’était surtout pour
l’arracher des mains françaises, qui ne pourraient en faire que quelque
inepte usage !... Ce qu’il détestait dans son adversaire, c’était
surtout sa nationalité !... Devant un Allemand, il n’insisterait pas
assurément, etc. Mais l’idée qu’un prétendu savant, qu’un Français
pourrait employer cet énorme capital au service des idées françaises,
le mettait hors de lui, et lui faisait un devoir de faire valoir ses
droits à outrance.

A première vue, la liaison des idées pouvait ne pas être évidente entre
cette digression politique et l’opulente succession. Mais Mr. Sharp
avait assez l’habitude des affaires pour apercevoir le rapport
supérieur qu’il y avait entre les aspirations nationales de la race
germanique en général et les aspirations particulières de l’individu
Schultze vers l’héritage de la Bégum. Elles étaient, au fond, du même
ordre.

D’ailleurs, il n’y avait pas de doute possible. Si humiliant qu’il pût
être pour un professeur à l’Université d’Iéna d’avoir des rapports de
parenté avec des gens de race inférieure, il était évident qu’une
aïeule française avait sa part de responsabilité dans la fabrication de
ce produit humain sans égal. Seulement, cette parenté d’un degré
secondaire à celle du docteur Sarrasin ne lui créait aussi que des
droits secondaires à ladite succession. Le solicitor vit cependant la
possibilité de les soutenir avec quelques apparences de légalité et,
dans cette possibilité, il en entrevit une autre tout à l’avantage de
Billows, Green et Sharp : celle de transformer l’affaire Langévol, déjà
belle, en une affaire magnifique, quelque nouvelle représentation du
_Jarndyce contre Jarndyce_, de Dickens. Un horizon de papier timbré,
d’actes, de pièces de toute nature s’étendit devant les yeux de l’homme
de loi. Ou encore, ce qui valait mieux, il songea à un compromis ménagé
par lui, Sharp, dans l’intérêt de ses deux clients, et qui lui
rapporterait, à lui Sharp, presque autant d’honneur que de profit.

Cependant, il fit connaître à Herr Schultze les titres du docteur
Sarrasin, lui donna les preuves à l’appui et lui insinua que, si
Billows, Green et Sharp se chargeaient cependant de tirer un parti
avantageux pour le professeur de l’apparence de droits -- « apparences
seulement, mon cher monsieur, et qui, je le crains, ne résisteraient
pas à un bon procès » --, que lui donnait sa parenté avec le docteur,
il comptait que le sens si remarquable de la justice que possédaient
tous les Allemands admettrait que Billows, Green et Sharp acquéraient
aussi, en cette occasion, des droits d’ordre différent, mais bien plus
impérieux, à la reconnaissance du professeur.

Celui-ci était trop bien doué pour ne pas comprendre la logique du
raisonnement de l’homme d’affaires. Il lui mit sur ce point l’esprit en
repos, sans toutefois rien préciser.

Mr. Sharp lui demanda poliment la permission d’examiner son affaire à
loisir et le reconduisit avec des égards marqués. Il n’était plus
question à cette heure de ces minutes strictement limitées, dont il se
disait si avare !

Herr Schultze se retira, convaincu qu’il n’avait aucun titre suffisant
à faire valoir sur l’héritage de la Bégum, mais persuadé cependant
qu’une lutte entre la race saxonne et la race latine, outre qu’elle
était toujours méritoire, ne pouvait, s’il savait bien s’y prendre, que
tourner à l’avantage de la première.

L’important était de tâter l’opinion du docteur Sarrasin. Une dépêche
télégraphique, immédiatement expédiée à Brighton, amenait vers cinq
heures le savant français dans le cabinet du solicitor.

Le docteur Sarrasin apprit avec un calme dont s’étonna Mr. Sharp
l’incident qui se produisait. Aux premiers mots de Mr. Sharp, il lui
déclara en toute loyauté qu’en effet il se rappelait avoir entendu
parler traditionnellement, dans sa famille, d’une grand-tante élevée
par une femme riche et titrée, émigrée avec elle, et qui se serait
mariée en Allemagne. Il ne savait d’ailleurs ni le nom ni le degré
précis de parenté de cette grand-tante.

Mr. Sharp avait déjà recours à ses fiches, soigneusement cataloguées
dans des cartons qu’il montra avec complaisance au docteur.

Il y avait là -- Mr. Sharp ne le dissimula pas -- matière à procès, et
les procès de ce genre peuvent aisément traîner en longueur. A la
vérité, on n’était pas obligé de faire à la partie adverse l’aveu de
cette tradition de famille, que le docteur Sarrasin venait de confier,
dans sa sincérité, à son solicitor... Mais il y avait ces lettres de
Jean-Jacques Langévol à sa soeur, dont Herr Schultze avait parlé, et
qui étaient une présomption en sa faveur. Présomption faible à la
vérité, dénuée de tout caractère légal, mais enfin présomption...
D’autres preuves seraient sans doute exhumées de la poussière des
archives municipales. Peut-être même la partie adverse, à défaut de
pièces authentiques, ne craindrait pas d’en inventer d’imaginaires. Il
fallait tout prévoir ! Qui sait si de nouvelles investigations
n’assigneraient même pas à cette Thérèse Langévol, subitement sortie de
terre, et à ses représentants actuels, des droits supérieurs à ceux du
docteur Sarrasin ?... En tout cas, longues chicanes, longues
vérifications, solution lointaine !... Les probabilités de gain étant
considérables des deux parts, on formerait aisément de chaque côté une
compagnie en commandite pour avancer les frais de la procédure et
épuiser tous les moyens de juridiction. Un procès célèbre du même genre
avait été pendant quatre-vingt-trois années consécutives en Cour de
Chancellerie et ne s’était terminé que faute de fonds : intérêts et
capital, tout y avait passé !... Enquêtes, commissions, transports,
procédures prendraient un temps infini !... Dans dix ans la question
pourrait être encore indécise, et le demi milliard toujours endormi à
la Banque...

Le docteur Sarrasin écoutait ce verbiage et se demandait quand il
s’arrêterait. Sans accepter pour parole d’évangile tout ce qu’il
entendait, une sorte de découragement se glissait dans son âme. Comme
un voyageur penché à l’avant d’un navire voit le port où il croyait
entrer s’éloigner, puis devenir moins distinct et enfin disparaître, il
se disait qu’il n’était pas impossible que cette fortune, tout à
l’heure si proche et d’un emploi déjà tout trouvé, ne finît par passer
à l’état gazeux et s’évanouir !

« Enfin que faire ? » demanda-t-il au solicitor.

Que faire ?... Hem !... C’était difficile à déterminer. Plus difficile
encore à réaliser. Mais enfin tout pouvait encore s’arranger. Lui,
Sharp, en avait la certitude. La justice anglaise était une excellente
justice -- un peu lente, peut-être, il en convenait --, oui, décidément
un peu lente, _pede claudo_... hem !... hem !... mais d’autant plus
sûre !... Assurément le docteur Sarrasin ne pouvait manquer dans
quelques années d’être en possession de cet héritage, si toutefois...
hem !... hem !... ses titres étaient suffisants !...

Le docteur sortit du cabinet de Southampton row fortement ébranlé dans
sa confiance et convaincu qu’il allait, ou falloir entamer une série
d’interminables procès, ou renoncer à son rêve. Alors, pensant à son
beau projet philanthropique, il ne pouvait se retenir d’en éprouver
quelque regret.

Cependant, Mr. Sharp manda le professeur Schultze, qui lui avait laissé
son adresse. Il lui annonça que le docteur Sarrasin n’avait jamais
entendu parler d’une Thérèse Langévol, contestait formellement
l’existence d’une branche allemande de la famille et se refusait à
toute transaction.

Il en restait donc au professeur, s’il croyait ses droits bien établis,
qu’à « plaider ». Mr. Sharp, qui n’apportait en cette affaire qu’un
désintéressement absolu, une véritable curiosité d’amateur, n’avait
certes pas l’intention de l’en dissuader. Que pouvait demander un
solicitor, sinon un procès, dix procès, trente ans de procès, comme la
cause semblait les porter en ses flancs ? Lui, Sharp, personnellement,
en était ravi. S’il n’avait pas craint de faire au professeur Schultze
une offre suspecte de sa part, il aurait poussé le désintéressement
jusqu’à lui indiquer un de ses confrères, qu’il pût charger de ses
intérêts... Et certes le choix avait de l’importance ! La carrière
légale était devenue un véritable grand chemin !... Les aventuriers et
les brigands y foisonnaient !... Il le constatait, la rougeur au front
!...

« Si le docteur français voulait s’arranger, combien cela coûterait-il
? » demanda le professeur.

Homme sage, les paroles ne pouvaient l’étourdir ! Homme pratique, il
allait droit au but sans perdre un temps précieux en chemin ! Mr. Sharp
fut un peu déconcerté par cette façon d’agir. Il représenta à Herr
Schultze que les affaires ne marchaient point si vite ; qu’on n’en
pouvait prévoir la fin quand on en était au commencement ; que, pour
amener M. Sarrasin à composition, il fallait un peu traîner les choses
afin de ne pas lui laisser connaître que lui, Schultze, était déjà prêt
à une transaction.

« Je vous prie, monsieur, conclut-il, laissez-moi faire,
remettez-vous- en à moi et je réponds de tout.

-- Moi aussi, répliqua Schultze, mais j’aimerais savoir à quoi m’en
tenir. »

Cependant, il ne put, cette fois, tirer de Mr. Sharp à quel chiffre le
solicitor évaluait la reconnaissance saxonne, et il dut lui laisser là-
dessus carte blanche.

Lorsque le docteur Sarrasin, rappelé dès le lendemain par Mr. Sharp,
lui demanda avec tranquillité s’il avait quelques nouvelles sérieuses à
lui donner, le solicitor, inquiet de cette tranquillité même, l’informa
qu’un examen sérieux l’avait convaincu que le mieux serait peut-être de
couper le mal dans sa racine et de proposer une transaction à ce
prétendant nouveau. C’était là, le docteur Sarrasin en conviendrait, un
conseil essentiellement désintéressé et que bien peu de solicitors
eussent donné à la place de Mr. Sharp ! Mais il mettait son amour-
propre à régler rapidement cette affaire, qu’il considérait avec des
yeux presque paternels.

Le docteur Sarrasin écoutait ces conseils et les trouvait relativement
assez sages. Il s’était si bien habitué depuis quelques jours à l’idée
de réaliser immédiatement son rêve scientifique, qu’il subordonnait
tout à ce projet. Attendre dix ans ou seulement un an avant de pouvoir
l’exécuter aurait été maintenant pour lui une cruelle déception. Peu
familier d’ailleurs avec les questions légales et financières, et sans
être dupe des belles paroles de maître Sharp, il aurait fait bon marché
de ses droits pour une bonne somme payée comptant qui lui permît de
passer de la théorie à la pratique. Il donna donc également carte
blanche à Mr. Sharp et repartit.

Le solicitor avait obtenu ce qu’il voulait. Il était bien vrai qu’un
autre aurait peut-être cédé, à sa place, à la tentation d’entamer et de
prolonger des procédures destinées à devenir, pour son étude, une
grosse rente viagère. Mais Mr. Sharp n’était pas de ces gens qui font
des spéculations à long terme. Il voyait à sa portée le moyen facile
d’opérer d’un coup une abondante moisson, et il avait résolu de le
saisir. Le lendemain, il écrivit au docteur en lui laissant entrevoir
que Herr Schultze ne serait peut-être pas opposé à toute idée
d’arrangement. Dans de nouvelles visites, faites par lui, soit au
docteur Sarrasin, soit à Herr Schultze, il disait alternativement à
l’un et à l’autre que la partie adverse ne voulait décidément rien
entendre, et que, par surcroît, il était question d’un troisième
candidat alléché par l’odeur...

Ce jeu dura huit jours. Tout allait bien le matin, et le soir il
s’élevait subitement une objection imprévue qui dérangeait tout. Ce
n’était plus pour le bon docteur que chausse-trapes, hésitations,
fluctuations. Mr. Sharp ne pouvait se décider à tirer l’hameçon, tant
il craignait qu’au dernier moment le poisson ne se débattît et ne fît
casser la corde. Mais tant de précaution était, en ce cas, superflu.
Dès le premier jour, comme il l’avait dit, le docteur Sarrasin, qui
voulait avant tout s’épargner les ennuis d’un procès, avait été prêt
pour un arrangement. Lorsque enfin Mr. Sharp crut que le moment
psychologique, selon l’expression célèbre, était arrivé, ou que, dans
son langage moins noble, son client était « cuit à point », il
démasqua tout à coup ses batteries et proposa une transaction immédiate.

Un homme bienfaisant se présentait, le banquier Stilbing, qui offrait
de partager le différend entre les parties, de leur compter à chacun
deux cent cinquante millions et de ne prendre à titre de commission que
l’excédent du demi-milliard, soit vingt-sept millions.

Le docteur Sarrasin aurait volontiers embrassé Mr. Sharp, lorsqu’il
vint lui soumettre cette offre, qui, en somme, lui paraissait encore
superbe. Il était tout prêt à signer, il ne demandait qu’à signer, il
aurait voté par-dessus le marché des statues d’or au banquier Stilbing,
au solicitor Sharp, à toute la haute banque et à toute la chicane du
Royaume-Uni.

Les actes étaient rédigés, les témoins racolés, les machines à timbrer
de Somerset House prêtes à fonctionner. Herr Schultze s’était rendu.
Mis par ledit Sharp au pied du mur, il avait pu s’assurer en frémissant
qu’avec un adversaire de moins bonne composition que le docteur
Sarrasin, il en eût été certainement pour ses frais. Ce fut bientôt
terminé. Contre leur mandat formel et leur acceptation d’un partage
égal, les deux héritiers reçurent chacun un chèque à valoir de cent
mille livres sterling, payable à vue, et des promesses de règlement
définitif, aussitôt après l’accomplissement des formalités légales.

Ainsi se conclut, pour la plus grande gloire de la supériorité anglo-
saxonne, cette étonnante affaire.

On assure que le soir même, en dînant à Cobden-Club avec son ami
Stilbing, Mr. Sharp but un verre de champagne à la santé du docteur
Sarrasin, un autre à la santé du professeur Schultze, et se laissa
aller, en achevant la bouteille, à cette exclamation indiscrète : «
_Hurrah_ !... _Rule Britannia_ !... Il n’y a encore que nous !... »

La vérité est que le banquier Stilbing considérait son hôte comme un
pauvre homme, qui avait lâché pour vingt-sept millions une affaire de
cinquante, et, au fond, le professeur pensait de même, du moment, en
effet, où lui, Herr Schultze, se sentait forcé d’accepter tout
arrangement quelconque ! Et que n’aurait-on pu faire avec un homme
comme le docteur Sarrasin, un Celte, léger, mobile, et, bien
certainement, visionnaire !

Le professeur avait entendu parler du projet de son rival de fonder une
ville française dans des conditions d’hygiène morale et physique
propres à développer toutes les qualités de la race et à former de
jeunes générations fortes et vaillantes. Cette entreprise lui
paraissait absurde, et, à son sens, devait échouer, comme opposée à la
loi de progrès qui décrétait l’effondrement de la race latine, son
asservissement à la race saxonne, et, dans la suite, sa disparition
totale de la surface du globe. Cependant, ces résultats pouvaient être
tenus en échec si le programme du docteur avait un commencement de
réalisation, à plus forte raison si l’on pouvait croire à son succès.
Il appartenait donc à tout Saxon, dans l’intérêt de l’ordre général et
pour obéir à une loi inéluctable, de mettre à néant, s’il le pouvait,
une entreprise aussi folle. Et dans les circonstances qui se
présentaient, il était clair que lui, Schultze, M. D. _privat docent_
de chimie à l’Université d’Iéna, connu par ses nombreux travaux
comparatifs sur les différentes races humaines -- travaux où il était
prouvé que la race germanique devait les absorber toutes --, il était
clair enfin qu’il était particulièrement désigné par la grande force
constamment créative et destructive de la nature, pour anéantir ces
pygmées qui se rebellaient contre elle. De toute éternité, il avait été
arrêté que Thérèse Langévol épouserait Martin Schultze, et qu’un jour
les deux nationalités, se trouvant en présence dans la personne du
docteur français et du professeur allemand, celui-ci écraserait
celui-là. Déjà il avait en main la moitié de la fortune du docteur.
C’était l’instrument qu’il lui fallait.

D’ailleurs, ce projet n’était pour Herr Schultze que très secondaire ;
il ne faisait que s’ajouter à ceux, beaucoup plus vastes, qu’il formait
pour la destruction de tous les peuples qui refuseraient de se
fusionner avec le peuple germain et de se réunir au Vaterland.
Cependant, voulant connaître à fond -- si tant est qu’ils pussent avoir
un fond --, les plans du docteur Sarrasin, dont il se constituait déjà
l’implacable ennemi, il se fit admettre au Congrès international
d’Hygiène et en suivit assidûment les séances. C’est au sortir de cette
assemblée que quelques membres, parmi lesquels se trouvait le docteur
Sarrasin lui- même, l’entendirent un jour faire cette déclaration :
qu’il s’élèverait en même temps que France-Ville une cité forte qui ne
laisserait pas subsister cette fourmilière absurde et anormale.

« J’espère, ajouta-t-il, que l’expérience que nous ferons sur elle
servira d’exemple au monde ! »

Le bon docteur Sarrasin, si plein d’amour qu’il fût pour l’humanité,
n’en était pas à avoir besoin d’apprendre que tous ses semblables ne
méritaient pas le nom de philanthropes. Il enregistra avec soin ces
paroles de son adversaire, pensant, en homme sensé, qu’aucune menace ne
devait être négligée. Quelque temps après, écrivant à Marcel pour
l’inviter à l’aider dans son entreprise, il lui raconta cet incident,
et lui fit un portrait de Herr Schultze, qui donna à penser au jeune
Alsacien que le bon docteur aurait là un rude adversaire. Et comme le
docteur ajoutait :

« Nous aurons besoin d’hommes forts et énergiques, de savants actifs,
non seulement pour édifier, mais pour nous défendre », Marcel lui
répondit :

« Si je ne puis immédiatement vous apporter mon concours pour la
fondation de votre cité, comptez cependant que vous me trouverez en
temps utile. Je ne perdrai pas un seul jour de vue ce Herr Schultze,
que vous me dépeignez si bien. Ma qualité d’Alsacien me donne le droit
de m’occuper de ses affaires. De près ou de loin, je vous suis tout
dévoué. Si, par impossible, vous restiez quelques mois ou même quelques
années sans entendre parler de moi, ne vous en inquiétez pas. De loin
comme de près, je n’aurai qu’une pensée : travailler pour vous, et, par
conséquent, servir la France. »

V     LA CITE DE L’ACIER

Les lieux et les temps sont changés. Il y a cinq années que l’héritage
de la Bégum est aux mains de ses deux héritiers et la scène est
transportée maintenant aux Etats-Unis, au sud de l’Oregon, à dix lieues
du littoral du Pacifique. Là s’étend un district vague encore, mal
délimité entre les deux puissances limitrophes, et qui forme comme une
sorte de Suisse américaine.

Suisse, en effet, si l’on ne regarde que la superficie des choses, les
pics abrupts qui se dressent vers le ciel, les vallées profondes qui
séparent de longues chaînes de hauteurs, l’aspect grandiose et sauvage
de tous les sites pris à vol d’oiseau.

Mais cette fausse Suisse n’est pas, comme la Suisse européenne, livrée
aux industries pacifiques du berger, du guide et du maître d’hôtel. Ce
n’est qu’un décor alpestre, une croûte de rocs, de terre et de pins
séculaires, posée sur un bloc de fer et de houille.

Si le touriste, arrêté dans ces solitudes, prête l’oreille aux bruits
de la nature, il n’entend pas, comme dans les sentiers de l’Oberland,
le murmure harmonieux de la vie mêlé au grand silence de la montagne.
Mais il saisit au loin les coups sourds du marteau-pilon, et, sous ses
pieds, les détonations étouffées de la poudre. Il semble que le sol
soit machiné comme les dessous d’un théâtre, que ces roches
gigantesques sonnent creux et qu’elles peuvent d’un moment à l’autre
s’abîmer dans de mystérieuses profondeurs.

Les chemins, macadamisés de cendres et de coke, s’enroulent aux flancs
des montagnes. Sous les touffes d’herbes jaunâtres, de petits tas de
scories, diaprées de toutes les couleurs du prisme, brillent comme des
yeux de basilic. Çà et là, un vieux puits de mine abandonné, déchiqueté
par les pluies, déshonoré par les ronces, ouvre sa gueule béante,
gouffre sans fond, pareil au cratère d’un volcan éteint. L’air est
chargé de fumée et pèse comme un manteau sombre sur la terre. Pas un
oiseau ne le traverse, les insectes mêmes semblent le fuir, et de
mémoire d’homme on n’y a vu un papillon.

Fausse Suisse ! A sa limite nord, au point où les contreforts viennent
se fondre dans la plaine, s’ouvre, entre deux chaînes de collines
maigres, ce qu’on appelait jusqu’en 1871 le « désert rouge », à cause
de la couleur du sol, tout imprégné d’oxydes de fer, et ce qu’on
appelle maintenant Stahlfield, « le champ d’acier ».

Qu’on imagine un plateau de cinq à six lieues carrées, au sol
sablonneux, parsemé de galets, aride et désolé comme le lit de quelque
ancienne mer intérieure. Pour animer cette lande, lui donner la vie et
le mouvement, la nature n’avait rien fait ; mais l’homme a déployé tout
à coup une énergie et une vigueur sans égales.

Sur la plaine nue et rocailleuse, en cinq ans, dix-huit villages
d’ouvriers, aux petites maisons de bois uniformes et grises, ont surgi,
apportés tout bâtis de Chicago, et renferment une nombreuse population
de rudes travailleurs.

C’est au centre de ces villages, au pied même des CoalsButts,
inépuisables montagnes de charbon de terre, que s’élève une masse
sombre, colossale, étrange, une agglomération de bâtiments réguliers
percés de fenêtres symétriques, couverts de toits rouges, surmontés
d’une forêt de cheminées cylindriques, et qui vomissent par ces mille
bouches des torrents continus de vapeurs fuligineuses. Le ciel en est
voilé d’un rideau noir, sur lequel passent par instants de rapides
éclairs rouges. Le vent apporte un grondement lointain, pareil à celui
d’un tonnerre ou d’une grosse houle, mais plus régulier et plus grave.

Cette masse est Stahlstadt, la Cité de l’Acier, la ville allemande, la
propriété personnelle de Herr Schultze, l’ex-professeur de chimie
d’Iéna, devenu, de par les millions de la Bégum, le plus grand
travailleur du fer et, spécialement, le plus grand fondeur de canons
des deux mondes.

Il en fond, en vérité, de toutes formes et de tout calibre, à âme lisse
et à raies, à culasse mobile et à culasse fixe, pour la Russie et pour
la Turquie, pour la Roumanie et pour le Japon, pour l’Italie et pour la
Chine, mais surtout pour l’Allemagne.

Grâce à la puissance d’un capital énorme, un établissement monstre, une
ville véritable, qui est en même temps une usine modèle, est sortie de
terre comme à un coup de baguette. Trente mille travailleurs, pour la
plupart allemands d’origine, sont venus se grouper autour d’elle et en
former les faubourgs. En quelques mois, ses produits ont dû à leur
écrasante supériorité une célébrité universelle.

Le professeur Schultze extrait le minerai de fer et la houille de ses
propres mines. Sur place, il les transforme en acier fondu. Sur place,
il en fait des canons.

Ce qu’aucun de ses concurrents ne peut faire, il arrive, lui, à le
réaliser. En France, on obtient des lingots d’acier de quarante mille
kilogrammes. En Angleterre, on a fabriqué un canon en fer forgé de cent
tonnes. A Essen, M. Krupp est arrivé à fondre des blocs d’acier de cinq
cent mille kilogrammes. Herr Schultze ne connaît pas de limites :
demandez-lui un canon d’un poids quelconque et d’une puissance quelle
qu’elle soit, il vous servira ce canon, brillant comme un sou neuf,
dans les délais convenus.

Mais, par exemple, il vous le fera payer ! Il semble que les deux cent
cinquante millions de 1871 n’aient fait que le mettre en appétit.

En industrie canonnière comme en toutes choses, on est bien fort
lorsqu’on peut ce que les autres ne peuvent pas. Et il n’y a pas à
dire, non seulement les canons de Herr Schultze atteignent des
dimensions sans précédent, mais, s’ils sont susceptibles de se
détériorer par l’usage, ils n’éclatent jamais. L’acier de Stahlstadt
semble avoir des propriétés spéciales. Il court à cet égard des
légendes d’alliages mystérieux, de secrets chimiques. Ce qu’il y a de
sûr, c’est que personne n’en sait le fin mot.

Ce qu’il y a de sûr aussi, c’est qu’à Stahlstadt, le secret est gardé
avec un soin jaloux.

Dans ce coin écarté de l’Amérique septentrionale, entouré de déserts,
isolé du monde par un rempart de montagnes, situé à cinq cents milles
des petites agglomérations humaines les plus voisines, on chercherait
vainement aucun vestige de cette liberté qui a fondé la puissance de la
république des Etats-Unis.

En arrivant sous les murailles mêmes de Stahlstadt, n’essayez pas de
franchir une des portes massives qui coupent de distance en distance la
ligne des fossés et des fortifications. La consigne la plus impitoyable
vous repousserait. Il faut descendre dans l’un des faubourgs. Vous
n’entrerez dans la Cité de l’Acier que si vous avez la formule magique,
le mot d’ordre, ou tout au moins une autorisation dûment timbrée,
signée et paraphée.

Cette autorisation, un jeune ouvrier qui arrivait à Stahlstadt, un
matin de novembre, la possédait sans doute, car, après avoir laissé à
l’auberge une petite valise de cuir tout usée, il se dirigea à pied
vers la porte la plus voisine du village.

C’était un grand gaillard, fortement charpenté, négligemment vêtu, à la
mode des pionniers américains, d’une vareuse lâche, d’une chemise de
laine sans col et d’un pantalon de velours à côtes, engouffré dans de
grosses bottes. Il rabattait sur son visage un large chapeau de feutre,
comme pour mieux dissimuler la poussière de charbon dont sa peau était
imprégnée, et marchait d’un pas élastique en sifflotant dans sa barbe
brune. Arrivé au guichet, ce jeune homme exhiba au chef de poste une
feuille imprimée et fut aussitôt admis.

« Votre ordre porte l’adresse du contremaître Seligmann, section K,
rue IX, atelier 743, dit le sous-officier. Vous n’avez qu’à suivre le
chemin de ronde, sur votre droite, jusqu’à la borne K, et à vous
présenter au concierge... Vous savez le règlement ? Expulsé, si vous
entrez dans un autre secteur que le vôtre », ajouta-t-il au moment où
le nouveau venu s’éloignait.

Le jeune ouvrier suivit la direction qui lui était indiquée et
s’engagea dans le chemin de ronde. A sa droite, se creusait un fossé,
sur la crête duquel se promenaient des sentinelles. A sa gauche, entre
la large route circulaire et la masse des bâtiments, se dessinait
d’abord la double ligne d’un chemin de fer de ceinture ; puis une
seconde muraille s’élevait, pareille à la muraille extérieure, ce qui
indiquait la configuration de la Cité de l’Acier.

C’était celle d’une circonférence dont les secteurs, limités en guise
de rayons par une ligne fortifiée, étaient parfaitement indépendants
les uns des autres, quoique enveloppés d’un mur et d’un fossé communs.

Le jeune ouvrier arriva bientôt à la borne K, placée à la lisière du
chemin, en face d’une porte monumentale que surmontait la même lettre
sculptée dans la pierre, et il se présenta au concierge.

Cette fois, au lieu d’avoir affaire à un soldat, il se trouvait en
présence d’un invalide, à jambe de bois et poitrine médaillée.

L’invalide examina la feuille, y apposa un nouveau timbre et dit :

« Tout droit. Neuvième rue à gauche. »

Le jeune homme franchit cette seconde ligne retranchée et se trouva
enfin dans le secteur K. La route qui débouchait de la porte en était
l’axe. De chaque côté s’allongeaient à angle droit des files de
constructions uniformes.

Le tintamarre des machines était alors assourdissant. Ces bâtiments
gris, percés à jour de milliers de fenêtres, semblaient plutôt des
monstres vivants que des choses inertes. Mais le nouveau venu était
sans doute blasé sur le spectacle, car il n’y prêta pas la moindre
attention.

En cinq minutes, il eut trouvé la rue IX l’atelier 743, et il arriva
dans un petit bureau plein de cartons et de registres, en présence du
contremaître Seligmann.

Celui-ci prit la feuille munie de tous ses visas, la vérifia, et,
reportant ses yeux sur le jeune ouvrier :

« Embauché comme puddleur ?... demanda-t-il. Vous paraissez bien jeune
?

-- L’âge ne fait rien, répondit l’autre. J’ai bientôt vingt-six ans, et
j’ai déjà puddlé pendant sept mois... Si cela vous intéresse, je puis
vous montrer les certificats sur la présentation desquels j’ai été
engagé à New York par le chef du personnel. »

Le jeune homme parlait l’allemand non sans facilité, mais avec un léger
accent qui sembla éveiller les défiances du contremaître.

« Est-ce que vous êtes alsacien ? lui demanda celui-ci.

-Non, je suis suisse... de Schaffouse. Tenez, voici tous mes papiers
qui sont en règle. »

Il tira d’un portefeuille de cuir et montra au contremaître un
passeport, un livret, des certificats.

« C’est bon. Après tout, vous êtes embauché et je n’ai plus qu’à vous
désigner votre place », reprit Seligmann, rassuré par ce déploiement
de documents officiels.

Il écrivit sur un registre le nom de Johann Schwartz, qu’il copia sur
la feuille d’engagement, remit au jeune homme une carte bleue à son nom
portant le numéro 57938, et ajouta :

« Vous devez être à la porte K tous les matins à sept heures,
présenter cette carte qui vous aura permis de franchir l’enceinte
extérieure, prendre au râtelier de la loge un jeton de présence à votre
numéro matricule et me le montrer en arrivant. A sept heures du soir,
en sortant, vous le jetez dans un tronc placé à la porte de l’atelier
et qui n’est ouvert qu’à cet instant.

-- Je connais le système... Peut-on loger dans l’enceinte ? demanda
Schwartz.

-- Non. Vous devez vous procurer une demeure à l’extérieur, mais vous
pourrez prendre vos repas à la cantine de l’atelier pour un prix très
modéré. Votre salaire est d’un dollar par jour en débutant. Il
s’accroît d’un vingtième par trimestre... L’expulsion est la seule
peine. Elle est prononcée par moi en première instance, et par
l’ingénieur en appel, sur toute infraction au règlement...
Commencez-vous aujourd’hui ?

-- Pourquoi pas ?

-- Ce ne sera qu’une demi-journée », fit observer le contremaître en
guidant Schwartz vers une galerie intérieure.

Tous deux suivirent un large couloir, traversèrent une cour et
pénétrèrent dans une vaste halle, semblable, par ses dimensions comme
par la disposition de sa légère charpente, au débarcadère d’une gare de
premier ordre. Schwartz, en la mesurant d’un coup d’oeil, ne put
retenir un mouvement d’admiration professionnelle.

De chaque côté de cette longue halle, deux rangées d’énormes colonnes
cylindriques, aussi grandes, en diamètre comme en hauteur, que celles
de Saint-Pierre de Rome, s’élevaient du sol jusqu’à la voûte de verre
qu’elles transperçaient de part en part. C’étaient les cheminées
d’autant de fours à puddler, maçonnés à leur base. Il y en avait
cinquante sur chaque rangée.

A l’une des extrémités, des locomotives amenaient à tout instant des
trains de wagons chargés de lingots de fonte qui venaient alimenter les
fours. A l’autre extrémité, des trains de wagons vides recevaient et
emportaient cette fonte transformée en acier.

L’opération du « puddlage » a pour but d’effectuer cette
métamorphose. Des équipes de cyclopes demi-nus, armés d’un long crochet
de fer, s’y livraient avec activité.

Les lingots de fonte, jetés dans un four doublé d’un revêtement de
scories, y étaient d’abord portés à une température élevée. Pour
obtenir du fer, on aurait commencé à brasser cette fonte aussitôt
qu’elle serait devenue pâteuse. Pour obtenir de l’acier, ce carbure de
fer, si voisin et pourtant si distinct par ses propriétés de son
congénère, on attendait que la fonte fût fluide et l’on avait soin de
maintenir dans les fours une chaleur plus forte. Le puddleur, alors, du
bout de son crochet, pétrissait et roulait en tous sens la masse
métallique ; il la tournait et retournait au milieu de la flamme ;
puis, au moment précis où elle atteignait, par son mélange avec les
scories, un certain degré de résistance, il la divisait en quatre
boules ou « loupes » spongieuses, qu’il livrait, une à une, aux
aides-marteleurs.

C’est dans l’axe même de la halle que se poursuivait l’opération. En
face de chaque four et lui correspondant, un marteau-pilon, mis en
mouvement par la vapeur d’une chaudière verticale logée dans la
cheminée même, occupait un ouvrier « cingleur ». Armé de pied en cap
de bottes et de brassards de tôle, protégé par un épais tablier de
cuir, masqué de toile métallique, ce cuirassier de l’industrie prenait
au bout de ses longues tenailles la loupe incandescente et la
soumettait au marteau. Battue et rebattue sous le poids de cette énorme
masse, elle exprimait comme une éponge toutes les matières impures dont
elle s’était chargée, au milieu d’une pluie d’étincelles et
d’éclaboussures.

Le cuirassier la rendait aux aides pour la remettre au four, et, une
fois réchauffée, la rebattre de nouveau.

Dans l’immensité de cette forge monstre, c’était un mouvement
incessant, des cascades de courroies sans fin, des coups sourds sur la
basse d’un ronflement continu, des feux d’artifice de paillettes
rouges, des éblouissements de fours chauffés à blanc. Au milieu de ces
grondements et de ces rages de la matière asservie, l’homme semblait
presque un enfant.

De rudes gars pourtant, ces puddleurs ! Pétrir à bout de bras, dans une
température torride, une pâte métallique de deux cent kilogrammes,
rester plusieurs heures l’oeil fixé sur ce fer incandescent qui
aveugle, c’est un régime terrible et qui use son homme en dix ans.

Schwartz, comme pour montrer au contremaître qu’il était capable de le
supporter, se dépouilla de sa vareuse et de sa chemise de laine, et,
exhibant un torse d’athlète, sur lequel ses muscles dessinaient toutes
leurs attaches, il prit le crochet que maniait un des puddleurs, et
commença à manoeuvrer.

Voyant qu’il s’acquittait fort bien de sa besogne, le contremaître ne
tarda pas à le laisser pour rentrer à son bureau.

Le jeune ouvrier continua, jusqu’à l’heure du dîner, de puddler des
blocs de fonte. Mais, soit qu’il apportât trop d’ardeur à l’ouvrage,
soit qu’il eût négligé de prendre ce matin-là le repas substantiel
qu’exige un pareil déploiement de force physique, il parut bientôt las
et défaillant. Défaillant au point que le chef d’équipe s’en aperçut.

« Vous n’êtes pas fait pour puddler, mon garçon, lui dit celui-ci, et
vous feriez mieux de demander tout de suite un changement de secteur,
qu’on ne vous accordera pas plus tard. » Schwartz protesta. Ce n’était
qu’une fatigue passagère ! Il pourrait puddler tout comme un autre !...

Le chef d’équipe n’en fit pas moins son rapport, et le jeune homme fut
immédiatement appelé chez l’ingénieur en chef.

Ce personnage examina ses papiers, hocha la tête, et lui demanda d’un
ton inquisitorial :

« Est-ce que vous étiez puddleur à Brooklyn ? »

Schwartz baissait les yeux tout confus.

« Je vois bien qu’il faut l’avouer, dit-il. J’étais employé à la
coulée, et c’est dans l’espoir d’augmenter mon salaire que j’avais
voulu essayer du puddlage !

-- Vous êtes tous les mêmes ! répondit l’ingénieur en haussant les
épaules. A vingt-cinq ans, vous voulez savoir ce qu’un homme de
trente-cinq ne fait qu’exceptionnellement !... Etes-vous bon fondeur,
au moins ?

-- J’étais depuis deux mois à la première classe.

-- Vous auriez mieux fait d’y rester, en ce cas ! Ici, vous allez
commencer par entrer dans la troisième. Encore pouvez-vous vous estimer
heureux que je vous facilite ce changement de secteur ! »

L’ingénieur écrivit quelques mots sur un laissez-passer, expédia une
dépêche et dit :

« Rendez votre jeton, sortez de la division et allez directement au
secteur O, bureau de l’ingénieur en chef. Il est prévenu. »

Les mêmes formalités qui avaient arrêté Schwartz à la porte du secteur
K l’accueillirent au secteur O. Là, comme le matin, il fut interrogé,
accepté, adressé à un chef d’atelier, qui l’introduisit dans une salle
de coulée. Mais ici le travail était plus silencieux et plus méthodique.

« Ce n’est qu’une petite galerie pour la fonte des pièces de 42, lui
dit le contremaître. Les ouvriers de première classe seuls sont admis
aux halles de coulée de gros canons. »

La « petite » galerie n’en avait pas moins cent cinquante mètres de
long sur soixante-cinq de large. Elle devait, à l’estime de Schwartz,
chauffer au moins six cents creusets, placés par quatre, par huit ou
par douze, selon leurs dimensions, dans les fours latéraux.

Les moules destinés à recevoir l’acier en fusion étaient allongés dans
l’axe de la galerie, au fond d’une tranchée médiane. De chaque côté de
la tranchée, une ligne de rails portait une grue mobile, qui, roulant à
volonté, venait opérer où il était nécessaire le déplacement de ces
énormes poids. Comme dans les halles de puddlage, à un bout débouchait
le chemin de fer qui apportait les blocs d’acier fondu, à l’autre celui
qui emportait les canons sortant du moule.

Près de chaque moule, un homme armé d’une tige en fer surveillait la
température à l’état de la fusion dans les creusets.

Les procédés que Schwartz avait vu mettre en oeuvre ailleurs étaient
portés là à un degré singulier de perfection.

Le moment venu d’opérer une coulée, un timbre avertisseur donnait le
signal à tous les surveillants de fusion. Aussitôt, d’un pas égal et
rigoureusement mesuré, des ouvriers de même taille, soutenant sur les
épaules une barre de fer horizontale, venaient deux à deux se placer
devant chaque four.

Un officier armé d’un sifflet, son chronomètre à fractions de seconde
en main, se portait près du moule, convenablement logé à proximité de
tous les fours en action. De chaque côté, des conduits en terre
réfractaire, recouverte de tôle, convergeaient, en descendant sur des
pentes douces, jusqu’à une cuvette en entonnoir, placée directement
au-dessus du moule. Le commandant donnait un coup de sifflet. Aussitôt,
un creuset, tiré du feu à l’aide d’une pince, était suspendu à la barre
de fer des deux ouvriers arrêtés devant le premier four. Le sifflet
commençait alors une série de modulations, et les deux hommes venaient
en mesure vider le contenu de leur creuset dans le conduit
correspondant. Puis ils jetaient dans une cuve le récipient vide et
brûlant.

Sans interruption, à intervalles exactement comptés, afin que la coulée
fût absolument régulière et constante, les équipes des autres fours
agissaient successivement de même.

La précision était si extraordinaire, qu’au dixième de seconde fixé par
le dernier mouvement, le dernier creuset était vide et précipité dans
la cuve. Cette manoeuvre parfaite semblait plutôt le résultat d’un
mécanisme aveugle que celui du concours de cent volontés humaines. Une
discipline inflexible, la force de l’habitude et la puissance d’une
mesure musicale faisaient pourtant ce miracle.

Schwartz paraissait familier avec un tel spectacle. Il fut bientôt
accouplé à un ouvrier de sa taille, éprouvé dans une coulée peu
importante et reconnu excellent praticien. Son chef d’équipe, à la fin
de la journée, lui promit même un avancement rapide.

Lui, cependant, à peine sorti, à sept heures du soir, du secteur O et
de l’enceinte extérieure, il était allé reprendre sa valise à
l’auberge. Il suivit alors un des chemins extérieurs, et, arrivant
bientôt à un groupe d’habitations qu’il avait remarquées dans la
matinée, il trouva aisément un logis de garçon chez une brave femme qui
« recevait des pensionnaires ».

Mais on ne le vit pas, ce jeune ouvrier, aller après souper à la
recherche d’une brasserie. Il s’enferma dans sa chambre, tira de sa
poche un fragment d’acier ramassé sans doute dans la salle de puddlage,
et un fragment de terre à creuset recueilli dans le secteur O ; puis,
il les examina avec un soin singulier, à la lueur d’une lampe fumeuse.

Il prit ensuite dans sa valise un gros cahier cartonné, en feuilleta
les pages chargées de notes, de formules et de calculs, et écrivit ce
qui suit en bon français, mais, pour plus de précautions, dans une
langue chiffrée dont lui seul connaissait le chiffre :

« 10 novembre. -- _Stahlstadt._ -- Il n’y a rien de particulier dans
le mode de puddlage, si ce n’est, bien entendu, le choix de deux
températures différentes et relativement basses pour la première
chauffe et le réchauffage, selon les règles déterminées par Chernoff.
Quant à la coulée, elle s’opère suivant le procédé Krupp, mais avec une
égalité de mouvements véritablement admirable. Cette précision dans les
manoeuvres est la grande force allemande. Elle procède du sentiment
musical inné dans la race germanique. Jamais les Anglais ne pourront
atteindre à cette perfection : l’oreille leur manque, sinon la
discipline. Des Français peuvent y arriver aisément, eux qui sont les
premiers danseurs du monde. Jusqu’ici donc, rien de mystérieux dans les
succès si remarquables de cette fabrication. Les échantillons de
minerai que j’ai recueillis dans la montagne sont sensiblement
analogues à nos bons fers. Les spécimens de houille sont assurément
très beaux et de qualité éminemment métallurgique, mais sans rien non
plus d’anormal. Il n’est pas douteux que la fabrication Schultze ne
prenne un soin spécial de dégager ces matières premières de tout
mélange étranger et ne les emploie qu’à l’état de pureté parfaite. Mais
c’est encore là un résultat facile à réaliser. Il ne reste donc, pour
être en possession de tous les éléments du problème, qu’à déterminer la
composition de cette terre réfractaire, dont sont faits les creusets et
les tuyaux de coulée. Cet objet atteint et nos équipes de fondeurs
convenablement disciplinées, je ne vois pas pourquoi nous ne ferions
pas ce qui se fait ici ! Avec tout cela, je n’ai encore vu que deux
secteurs, et il y en a au moins vingt-quatre, sans compter l’organisme
central, le département des plans et des modèles, le cabinet secret !
Que peuvent-ils bien machiner dans cette caverne ? Que ne doivent pas
craindre nos amis après les menaces formulées par Herr Schultze,
lorsqu’il est entré en possession de son héritage ? »

Sur ces points d’interrogation, Schwartz, assez fatigué de sa journée,
se déshabilla, se glissa dans un petit lit aussi inconfortable que peut
l’être un lit allemand -- ce qui est beaucoup dire --, alluma une pipe
et se mit à fumer en lisant un vieux livre. Mais sa pensée semblait
être ailleurs. Sur ses lèvres, les petits jets de vapeur odorante se
succédaient en cadence et faisaient :

« Peuh !... Peuh !... Peuh !... Peuh !... »

Il finit par déposer son livre et resta songeur pendant longtemps,
comme absorbé dans la solution d’un problème difficile.

« Ah ! s’écria-t-il enfin, quand le diable lui-même s’en mêlerait, je
découvrirai le secret de Herr Schultze, et surtout ce qu’il peut
méditer contre France-Ville ! »

Schwartz s’endormit en prononçant le nom du docteur Sarrasin ; mais,
dans son sommeil, ce fut le nom de Jeanne, petite fille, qui revint sur
ses lèvres. Le souvenir de la fillette était resté entier, encore bien
que Jeanne, depuis qu’il l’avait quittée, fût devenue une jeune
demoiselle. Ce phénomène s’explique aisément par les lois ordinaires de
l’association des idées : l’idée du docteur renfermait celle de sa
fille, association par contiguïté. Aussi, lorsque Schwartz, ou plutôt
Marcel Bruckmann, s’éveilla, ayant encore le nom de Jeanne à la pensée,
il ne s’en étonna pas et vit dans ce fait une nouvelle preuve de
l’excellence des principes psychologiques de Stuart Mill.

VI     LE PUITS ALBRECHT

Madame Bauer, la bonne femme qui donnait l’hospitalité à Marcel
Bruckmann, suissesse de naissance, était la veuve d’un mineur tué
quatre ans auparavant dans un de ces cataclysmes qui font de la vie du
houilleur une bataille de tous les instants. L’usine lui servait une
petite pension annuelle de trente dollars, à laquelle elle ajoutait le
mince produit d’une chambre meublée et le salaire que lui apportait
tous les dimanches son petit garçon Carl.

Quoique à peine âgé de treize ans, Carl était employé dans la houillère
pour fermer et ouvrir, au passage des wagonnets de charbon, une de ces
portes d’air qui sont indispensables à la ventilation des galeries, en
forçant le courant à suivre une direction déterminée. La maison tenue à
bail par sa mère, se trouvant trop loin du puits Albrecht pour qu’il
pût rentrer tous les soirs au logis, on lui avait donné par surcroît
une petite fonction nocturne au fond de la mine même. Il était chargé
de garder et de panser six chevaux dans leur écurie souterraine,
pendant que le palefrenier remontait au-dehors.

La vie de Carl se passait donc presque tout entière à cinq cents mètres
au-dessous de la surface terrestre. Le jour, il se tenait en sentinelle
auprès de sa porte d’air ; la nuit, il dormait sur la paille auprès de
ses chevaux. Le dimanche matin seulement, il revenait à la lumière et
pouvait pour quelques heures profiter de ce patrimoine commun des
hommes : le soleil, le ciel bleu et le sourire maternel.

Comme on peut bien penser, après une pareille semaine, lorsqu’il
sortait du puits, son aspect n’était pas précisément celui d’un jeune
« gommeux ». Il ressemblait plutôt à un gnome de féerie, à un
ramoneur ou à un Nègre papou. Aussi dame Bauer consacrait-elle
généralement une grande heure à le débarbouiller à grand renfort d’eau
chaude et de savon. Puis, elle lui faisait revêtir un bon costume de
gros drap vert, taillé dans une défroque paternelle qu’elle tirait des
profondeurs de sa grande armoire de sapin, et, de ce moment jusqu’au
soir, elle ne se lassait pas d’admirer son garçon, le trouvant le plus
beau du monde.

Dépouillé de son sédiment de charbon, Carl, vraiment, n’était pas plus
laid qu’un autre. Ses cheveux blonds et soyeux, ses yeux bleus et doux,
allaient bien à son teint d’une blancheur excessive ; mais sa taille
était trop exiguë pour son âge. Cette vie sans soleil le rendait aussi
anémique qu’une laitue, et il est vraisemblable que le compte-globules
du docteur Sarrasin, appliqué au sang du petit mineur, y aurait révélé
une quantité tout à fait insuffisante de monnaie hématique.

Au moral, c’était un enfant silencieux, flegmatique, tranquille, avec
une pointe de cette fierté que le sentiment du péril continuel,
l’habitude du travail régulier et la satisfaction de la difficulté
vaincue donnent à tous les mineurs sans exception.

Son grand bonheur était de s’asseoir auprès de sa mère, à la table
carrée qui occupait le milieu de la salle basse, et de piquer sur un
carton une multitude d’insectes affreux qu’il rapportait des entrailles
de la terre. L’atmosphère tiède et égale des mines a sa faune spéciale,
peu connue des naturalistes, comme les parois humides de la houille ont
leur flore étrange de mousses verdâtres, de champignons non décrits et
de flocons amorphes. C’est ce que l’ingénieur Maulesmulhe, amoureux
d’entomologie, avait remarqué, et il avait promis un petit écu pour
chaque espèce nouvelle dont Carl pourrait lui apporter un spécimen.
Perspective dorée, qui avait d’abord amené le garçonnet à explorer avec
soin tous les recoins de la houillère, et qui, petit à petit, avait
fait de lui un collectionneur. Aussi, c’était pour son propre compte
qu’il recherchait maintenant les insectes.

Au surplus, il ne limitait pas ses affections aux araignées et aux
cloportes. Il entretenait, dans sa solitude, des relations intimes avec
deux chauves-souris et avec un gros rat mulot. Même, s’il fallait l’en
croire, ces trois animaux étaient les bêtes les plus intelligentes et
les plus aimables du monde ; plus spirituelles encore que ses chevaux
aux longs poils soyeux et à la croupe luisante, dont Carl ne parlait
pourtant qu’avec admiration.

Il y avait Blair-Athol, surtout, le doyen de l’écurie, un vieux
philosophe, descendu depuis six ans à cinq cents mètres au-dessous du
niveau de la mer, et qui n’avait jamais revu la lumière du jour. Il
était maintenant presque aveugle. Mais comme il connaissait bien son
labyrinthe souterrain ! Comme il savait tourner à droite ou à gauche,
en traînant son wagon, sans jamais se tromper d’un pas ! Comme il
s’arrêtait à point devant les portes d’air, afin de laisser l’espace
nécessaire à les ouvrir ! Comme il hennissait amicalement, matin et
soir, à la minute exacte où sa provende lui était due ! Et si bon, si
caressant, si tendre !

« Je vous assure, mère, qu’il me donne réellement un baiser en
frottant sa joue contre la mienne, quand j’avance ma tête auprès de
lui, disait Carl. Et c’est très commode, savez vous, que Blair-Athol
ait ainsi une horloge dans la tête ! Sans lui, nous ne saurions pas, de
toute la semaine, s’il est nuit ou jour, soir ou matin ! »

Ainsi bavardait l’enfant, et dame Bauer l’écoutait avec ravissement.
Elle aimait Blair-Athol, elle aussi, de toute l’affection que lui
portait son garçon, et ne manquait guère, à l’occasion, de lui envoyer
un morceau de sucre. Que n’aurait-elle pas donné pour aller voir ce
vieux serviteur, que son homme avait connu, et en même temps visiter
l’emplacement sinistre où le cadavre du pauvre Bauer, noir comme de
l’encre, carbonisé par le feu grisou, avait été retrouvé après
l’explosion ?... Mais les femmes ne sont pas admises dans la mine, et
il fallait se contenter des descriptions incessantes que lui en faisait
son fils.

Ah ! elle la connaissait bien, cette houillère, ce grand trou noir d’où
son mari n’était pas revenu ! Que de fois elle avait attendu, auprès de
cette gueule béante, de dix-huit pieds de diamètre, suivi du regard, le
long du muraillement en pierres de taille, la double cage en chêne dans
laquelle glissaient les bennes accrochées à leur câble et suspendues
aux poulies d’acier, visité la haute charpente extérieure, le bâtiment
de la machine à vapeur, la cabine du marqueur, et le reste ! Que de
fois elle s’était réchauffée au brasier toujours ardent de cette énorme
corbeille de fer où les mineurs sèchent leurs habits en émergeant du
gouffre, où les fumeurs impatients allument leur pipe ! Comme elle
était familière avec le bruit et l’activité de cette porte infernale !
Les receveurs qui détachent les wagons chargés de houille, les
accrocheurs, les trieurs, les laveurs, les mécaniciens, les chauffeurs,
elle les avait tous vus et revus à la tâche !

Ce qu’elle n’avait pu voir et ce qu’elle voyait bien, pourtant, par les
yeux du coeur, c’est ce qui se passait, lorsque la benne s’était
engloutie, emportant la grappe humaine d’ouvriers, parmi eux son mari
jadis, et maintenant son unique enfant !

Elle entendait leurs voix et leurs rires s’éloigner dans la profondeur,
s’affaiblir, puis cesser. Elle suivait par la pensée cette cage, qui
s’enfonçait dans le boyau étroit et vertical, à cinq, six cents mètres,
-- quatre fois la hauteur de la grande pyramide !... Elle la voyait
arriver enfin au terme de sa course, et les hommes s’empresser de
mettre pied à terre !

Les voilà se dispersant dans la ville souterraine, prenant l’un à
droite, l’autre à gauche ; les rouleurs allant à leur wagon ; les
piqueurs, armés du pic de fer qui leur donne son nom, se dirigeant vers
le bloc de houille qu’il s’agit d’attaquer ; les remblayeurs s’occupant
à remplacer par des matériaux solides les trésors de charbon qui ont
été extraits, les boiseurs établissant les charpentes qui soutiennent
les galeries non muraillées ; les cantonniers réparant les voies,
posant les rails ; les maçons assemblant les voûtes...

Une galerie centrale part du puits et aboutit comme un large boulevard
à un autre puits éloigné de trois ou quatre kilomètres. De là rayonnent
à angles droits des galeries secondaires, et, sur les lignes
parallèles, les galeries de troisième ordre. Entre ces voies se
dressent des murailles, des piliers formés par la houille même ou par
la roche. Tout cela régulier, carré, solide, noir !...

Et dans ce dédale de rues, égales de largeur et de longueur, toute une
armée de mineurs demi-nus s’agitant, causant, travaillant à la lueur de
leurs lampes de sûreté !...

Voilà ce que dame Bauer se représentait souvent, quand elle était
seule, songeuse, au coin de son feu.

Dans cet entrecroisement de galeries, elle en voyait une surtout, une
qu’elle connaissait mieux que les autres, dont son petit Carl ouvrait
et refermait la porte.

Le soir venu, la bordée de jour remontait pour être remplacée par la
bordée de nuit. Mais son garçon, à elle, ne reprenait pas place dans la
benne. Il se rendait à l’écurie, il retrouvait son cher Blair-Athol, il
lui servait son souper d’avoine et sa provision de foin ; puis il
mangeait à son tour le petit dîner froid qu’on lui descendait de
là-haut, jouait un instant avec son gros rat, immobile à ses pieds,
avec ses deux chauves- souris voletant lourdement autour de lui, et
s’endormait sur la litière de paille.

Comme elle savait bien tout cela, dame Bauer, et comme elle comprenait
à demi-mot tous les détails que lui donnait Carl !

« Savez-vous, mère, ce que m’a dit hier M. l’ingénieur Maulesmulhe ?
Il a dit que, si je répondais bien sur les questions d’arithmétique
qu’il me posera un de ces jours, il me prendrait pour tenir la chaîne
d’arpentage, quand il lève des plans dans la mine avec sa boussole. Il
paraît qu’on va percer une galerie pour aller rejoindre le puits Weber,
et il aura fort à faire pour tomber juste !

-- Vraiment ! s’écriait dame Bauer enchantée, M. l’ingénieur
Maulesmulhe a dit cela ! »

Et elle se représentait déjà son garçon tenant la chaîne, le long des
galeries, tandis que l’ingénieur, carnet en main, relevait les
chiffres, et, l’oeil fixé sur la boussole, déterminait la direction de
la percée.

« Malheureusement, reprit Carl, je n’ai personne pour m’expliquer ce
que je ne comprends pas dans mon arithmétique, et j’ai bien peur de mal
répondre ! »

Ici, Marcel, qui fumait silencieusement au coin du feu, comme sa
qualité de pensionnaire de la maison lui en donnait le droit, se mêla
de la conversation pour dire à l’enfant :

« Si tu veux m’indiquer ce qui t’embarrasse, je pourrai peut-être te
l’expliquer.

-- Vous ? fit dame Bauer avec quelque incrédulité.

-- Sans doute, répondit Marcel. Croyez-vous que je n’apprenne rien aux
cours du soir, où je vais régulièrement après souper ? Le maître est
très content de moi et dit que je pourrais servir de moniteur ! »

Ces principes posés, Marcel alla prendre dans sa chambre un cahier de
papier blanc, s’installa auprès du petit garçon, lui demanda ce qui
l’arrêtait dans son problème et le lui expliqua avec tant de clarté,
que Carl, émerveillé, n’y trouva plus la moindre difficulté.

A dater de ce jour, dame Bauer eut plus de considération pour son
pensionnaire, et Marcel se prit d’affection pour son petit camarade.

Du reste il se montrait lui-même un ouvrier exemplaire et n’avait pas
tardé à être promu d’abord à la seconde, puis à la première classe.
Tous les matins, à sept heures, il était à la porte 0. Tous les soirs,
après son souper, il se rendait au cours professé par l’ingénieur
Trubner. Géométrie, algèbre, dessin de figures et de machines, il
abordait tout avec une égale ardeur, et ses progrès étaient si rapides,
que le maître en fut vivement frappé. Deux mois après être entré à
l’usine Schultze, le jeune ouvrier était déjà noté comme une des
intelligences les plus ouvertes, non seulement du secteur 0, mais de
toute la Cité de l’Acier. Un rapport de son chef immédiat, expédié à la
fin du trimestre, portait cette mention formelle :

« Schwartz (Johann), 26 ans, ouvrier fondeur de première classe. Je
dois signaler ce sujet à l’administration centrale, comme tout à fait
“hors ligne” sous le triple rapport des connaissances théoriques, de
l’habileté pratique et de l’esprit d’invention le plus caractérisé. »

Il fallut néanmoins une circonstance extraordinaire pour achever
d’appeler sur Marcel l’attention de ses chefs. Cette circonstance ne
manqua pas de se produire, comme il arrive toujours tôt ou tard :
malheureusement, ce fut dans les conditions les plus tragiques.

Un dimanche matin, Marcel, assez étonné d’entendre sonner dix heures
sans que son petit ami Carl eût paru, descendit demander à dame Bauer
si elle savait la cause de ce retard. Il la trouva très inquiète. Carl
aurait dû être au logis depuis deux heures au moins. Voyant son
anxiété, Marcel s’offrit d’aller aux nouvelles, et partit dans la
direction du puits Albrecht.

En route, il rencontra plusieurs mineurs, et ne manqua pas de leur
demander s’ils avaient vu le petit garçon ; puis, après avoir reçu une
réponse négative et avoir échangé avec eux ce _Glück auf !_ (« Bonne
sortie ! ») qui est le salut des houilleurs allemands, Marcel
poursuivit sa promenade.

Il arriva ainsi vers onze heures au puits Albrecht. L’aspect n’en était
pas tumultueux et animé comme il l’est dans la semaine. C’est à peine
si une jeune « modiste » -- c’est le nom que les mineurs donnent
gaiement et par antiphrase aux trieuses de charbon --, était en train
de bavarder avec le marqueur, que son devoir retenait, même en ce jour
férié, à la gueule du puits.

« Avez-vous vu sortir le petit Carl Bauer, numéro 41902 ? » demanda
Marcel à ce fonctionnaire.

L’homme consulta sa liste et secoua la tête.

« Est-ce qu’il y a une autre sortie de la mine ?

-- Non, c’est la seule, répondit le marqueur. La “fendue”, qui doit
affleurer au nord, n’est pas encore achevée.

-- Alors, le garçon est en bas ?

-- Nécessairement, et c’est en effet extraordinaire, puisque, le
dimanche, les cinq gardiens spéciaux doivent seuls y rester.

-- Puis-je descendre pour m’informer ?...

-- Pas sans permission.

-- Il peut y avoir eu un accident, dit alors la modiste.

-- Pas d’accident possible le dimanche !

-- Mais enfin, reprit Marcel, il faut que je sache ce qu’est devenu cet
enfant !

-- Adressez-vous au contremaître de la machine, dans ce bureau... si
toutefois il s’y trouve... »

Le contremaître, en grand costume du dimanche, avec un col de chemise
aussi raide que du fer-blanc, s’était heureusement attardé à ses
comptes. En homme intelligent et humain, il partagea tout de suite
l’inquiétude de Marcel.

« Nous allons voir ce qu’il en est », dit-il.

Et, donnant l’ordre au mécanicien de service de se tenir prêt à filer
du câble, il se disposa à descendre dans la mine avec le jeune ouvrier.

« N’avez-vous pas des appareils Galibert ? demanda celui-ci. Ils
pourraient devenir utiles...

-- Vous avez raison. On ne sait jamais ce qui se passe au fond du trou.
»

Le contremaître prit dans une armoire deux réservoirs en zinc, pareils
aux fontaines que les marchands de « coco » portent à Paris sur le
dos. Ce sont des caisses à air comprimé, mises en communication avec
les lèvres par deux tubes de caoutchouc dont l’embouchure de corne se
place entre les dents. On les remplit à l’aide de soufflets spéciaux,
construits de manière à se vider complètement. Le nez serré dans une
pince de bois, on peut ainsi, muni d’une provision d’air, pénétrer
impunément dans l’atmosphère la plus irrespirable.

Les préparatifs achevés, le contremaître et Marcel s’accrochèrent à la
benne, le câble fila sur les poulies et la descente commença. Eclairés
par deux petites lampes électriques, tous deux causaient en s’enfonçant
dans les profondeurs de la terre.

« Pour un homme qui n’est pas de la partie vous n’avez pas froid aux
yeux, disait le contremaître. J’ai vu des gens ne pas pouvoir se
décider à descendre ou rester accroupis comme des lapins au fond de la
benne !

-- Vraiment ? répondit Marcel. Cela ne me fait rien du tout. Il est
vrai que je suis descendu deux ou trois fois dans les houillères. »

On fut bientôt au fond du puits. Un gardien, qui se trouvait au rond-
point d’arrivée, n’avait point vu le petit Carl.

On se dirigea vers l’écurie. Les chevaux y étaient seuls et
paraissaient même s’ennuyer de tout leur coeur. Telle est du moins la
conclusion qu’il était permis de tirer du hennissement de bienvenue par
lequel Blair-Athol salua ces trois figures humaines. A un clou était
pendu le sac de toile de Carl, et dans un petit coin, à côté d’une
étrille, son livre d’arithmétique.

Marcel fit aussitôt remarquer que sa lanterne n’était plus là, nouvelle
preuve que l’enfant devait être dans la mine.

« Il peut avoir été pris dans un éboulement, dit le contremaître, mais
c’est peu probable ! Qu’aurait-il été faire dans les galeries
d’exploitation, un dimanche ?

-- Oh ! peut-être a-t-il été chercher des insectes avant de sortir !
répondit le gardien. C’est une vraie passion chez lui ! »

Le garçon de l’écurie, qui arriva sur ces entrefaites, confirma cette
supposition. Il avait vu Carl partir avant sept heures avec sa lanterne.

Il ne restait donc plus qu’à commencer des recherches régulières. On
appela à coups de sifflet les autres gardiens, on se partagea la
besogne sur un grand plan de la mine, et chacun, muni de sa lampe,
commença l’exploration des galeries de second et de troisième ordre qui
lui avaient été dévolues.

En deux heures, toutes les régions de la houillère avaient été passées
en revue, et les sept hommes se retrouvaient au rond-point. Nulle part,
il n’y avait la moindre trace d’éboulement, mais nulle part non plus la
moindre trace de Carl. Le contremaître, peut-être influencé par un
appétit grandissant, inclinait vers l’opinion que l’enfant pouvait
avoir passé inaperçu et se trouver tout simplement à la maison ; mais
Marcel, convaincu du contraire, insista pour faire de nouvelles
recherches.

« Qu’est-ce que cela ? dit-il en montrant sur le plan une région
pointillée, qui ressemblait, au milieu de la précision des détails
avoisinants, à ces _terrae ignotae_ que les géographes marquent aux
confins des continents arctiques.

-- C’est la zone provisoirement abandonnée, à cause de l’amincissement
de la couche exploitable, répondit le contremaître.

-- Il y a une zone abandonnée ?... Alors c’est là qu’il faut chercher !
» reprit Marcel avec une autorité que les autres hommes subirent.

Ils ne tardèrent pas à atteindre l’orifice de galeries qui devaient, en
effet, à en juger par l’aspect gluant et moisi de leurs parois, avoir
été délaissées depuis plusieurs années. Ils les suivaient déjà depuis
quelque temps sans rien découvrir de suspect, lorsque Marcel, les
arrêtant, leur dit :

« Est-ce que vous ne vous sentez pas alourdis et pris de maux de tête ?

-- Tiens ! c’est vrai ! répondirent ses compagnons.

-- Pour moi, reprit Marcel, il y a un instant que je me sens à demi
étourdi. Il y a sûrement ici de l’acide carbonique !... Voulez-vous me
permettre d’enflammer une allumette ? demanda-t-il au contremaître.

-- Allumez, mon garçon, ne vous gênez pas. »

Marcel tira de sa poche une petite boîte de fumeur, frotta une
allumette, et, se baissant, approcha de terre la petite flamme. Elle
s’éteignit aussitôt.

« J’en étais sûr... dit-il. Le gaz, étant plus lourd que l’air, se
maintient au ras du sol... Il ne faut pas rester ici -- je parle de
ceux qui n’ont pas d’appareils Galibert. Si vous voulez, maître, nous
poursuivrons seuls la recherche. »

Les choses ainsi convenues, Marcel et le contremaître prirent chacun
entre leurs dents l’embouchure de leur caisse à air, placèrent la pince
sur leurs narines et s’enfoncèrent dans une succession de vieilles
galeries.

Un quart d’heure plus tard, ils en ressortaient pour renouveler l’air
des réservoirs ; puis, cette opération accomplie, ils repartaient.

A la troisième reprise, leurs efforts furent enfin couronnés de succès.
Une petite lueur bleuâtre, celle d’une lampe électrique, se montra au
loin dans l’ombre. Ils y coururent...

Au pied de la muraille humide, gisait, immobile et déjà froid, le
pauvre petit Carl. Ses lèvres bleues, sa face injectée, son pouls muet,
disaient, avec son attitude, ce qui s’était passé.

Il avait voulu ramasser quelque chose à terre, il s’était baissé et
avait été littéralement noyé dans le gaz acide carbonique.

Tous les efforts furent inutiles pour le rappeler à la vie. La mort
remontait déjà à quatre ou cinq heures. Le lendemain soir, il y avait
une petite tombe de plus dans le cimetière neuf de Stahlstadt, et dame
Bauer, la pauvre femme, était veuve de son enfant comme elle l’était de
son mari.

VII     LE BLOC CENTRAL

Un rapport lumineux du docteur Echternach, médecin en chef de la
section du puits Albrecht, avait établi que la mort de Carl Bauer, n°
41902, âgé de treize ans, « trappeur » à la galerie 228, était due à
l’asphyxie résultant de l’absorption par les organes respiratoires
d’une forte proportion d’acide carbonique.

Un autre rapport non moins lumineux de l’ingénieur Maulesmulhe avait
exposé la nécessité de comprendre dans un système d’aération la zone B
du plan XIV, dont les galeries laissaient transpirer du gaz délétère
par une sorte de distillation lente et insensible.

Enfin, une note du même fonctionnaire signalait à l’autorité compétente
le dévouement du contremaître Rayer et du fondeur de première classe
Johann Schwartz.

Huit à dix jours plus tard, le jeune ouvrier, en arrivant pour prendre
son jeton de présence dans la loge du concierge, trouva au clou un
ordre imprimé à son adresse :

« Le nommé Schwartz se présentera aujourd’hui à dix heures au bureau
du directeur général. Bloc central, porte et route A. Tenue
d’extérieur. »

« Enfin !... pensa Marcel. Ils y ont mis le temps, mais ils y viennent
! »

Il avait maintenant acquis, dans ses causeries avec ses camarades et
dans ses promenades du dimanche autour de Stahlstadt, une connaissance
de l’organisation générale de la cité suffisante pour savoir que
l’autorisation de pénétrer dans le Bloc central ne courait pas les
rues. De véritables légendes s’étaient répandues à cet égard. On disait
que des indiscrets, ayant voulu s’introduire par surprise dans cette
enceinte réservée, n’avaient plus reparu ; que les ouvriers et employés
y étaient soumis, avant leur admission, à toute une série de cérémonies
maçonniques, obligés de s’engager sous les serments les plus solennels
à ne rien révéler de ce qui se passait, et impitoyablement punis de
mort par un tribunal secret s’ils violaient leur serment... Un chemin
de fer souterrain mettait ce sanctuaire en communication avec la ligne
de ceinture... Des trains de nuit y amenaient des visiteurs inconnus...
Il s’y tenait parfois des conseils suprêmes où des personnages
mystérieux venaient s’asseoir et participer aux délibérations...

Sans ajouter plus de foi qu’il ne fallait à tous ces récits Marcel
savait qu’ils étaient, en somme, l’expression populaire d’un fait
parfaitement réel : l’extrême difficulté qu’il y avait à pénétrer dans
la division centrale. De tous les ouvriers qu’il connaissait -- et il
avait des amis parmi les mineurs de fer comme parmi les charbonniers,
parmi les affineurs comme parmi les employés des hauts fourneaux, parmi
les brigadiers et les charpentiers comme parmi les forgerons --, pas un
seul n’avait jamais franchi la porte A.

C’est donc avec un sentiment de curiosité profonde et de plaisir intime
qu’il s’y présenta à l’heure indiquée. Il put bientôt s’assurer que les
précautions étaient des plus sévères.

Et d’abord, Marcel était attendu. Deux hommes revêtus d’un uniforme
gris, sabre au côté et revolver à la ceinture, se trouvaient dans la
loge du concierge. Cette loge, comme celle de la soeur tourière d’un
couvent cloîtré, avait deux portes, l’une à l’extérieur, l’autre
intérieure, qui ne s’ouvraient jamais en même temps.

Le laissez-passer examiné et visé, Marcel se vit, sans manifester
aucune surprise, présenter un mouchoir blanc, avec lequel les deux
acolytes en uniforme lui bandèrent soigneusement les yeux.

Le prenant ensuite sous les bras, ils se mirent en marche avec lui sans
mot dire.

Au bout de deux à trois mille pas, on monta un escalier, une porte
s’ouvrit et se referma, et Marcel fut autorisé à retirer son bandeau.

Il se trouvait alors dans une salle très simple, meublée de quelques
chaises, d’un tableau noir et d’une large planche à épures, garnie de
tous les instruments nécessaires au dessin linéaire. Le jour venait par
de hautes fenêtres à vitres dépolies.

Presque aussitôt, deux personnages de tournure universitaire entrèrent
dans la salle.

« Vous êtes signalé comme un sujet distingué, dit l’un d’eux. Nous
allons vous examiner et voir s’il y a lieu de vous admettre à la
division des modèles. Etes-vous disposé à répondre à nos questions ? »

Marcel se déclara modestement prêt à l’épreuve.

Les deux examinateurs lui posèrent alors successivement des questions
sur la chimie, sur la géométrie et sur l’algèbre. Le jeune ouvrier les
satisfit en tous points par la clarté et la précision de ses réponses.
Les figures qu’il traçait à la craie sur le tableau étaient nettes,
aisées, élégantes. Ses équations s’alignaient menues et serrées, en
rangs égaux comme les lignes d’un régiment d’élite. Une de ses
démonstrations même fut si remarquable et si nouvelle pour ses juges,
qu’ils lui en exprimèrent leur étonnement en lui demandant où il
l’avait apprise.

« A Schaffouse, mon pays, à l’école primaire.

-- Vous paraissez bon dessinateur ?

-- C’était ma meilleure partie.

-- L’éducation qui se donne en Suisse est décidément bien remarquable !
dit l’un des examinateurs à l’autre... Nous allons vous laisser deux
heures pour exécuter ce dessin, reprit-il, en remettant au candidat une
coupe de machine à vapeur, assez compliquée. Si vous vous en acquittez
bien, vous serez admis avec la mention : _Parfaitement satisfaisant et
hors ligne_... »

Marcel, resté seul, se mit à l’ouvrage avec ardeur.

Quand ses juges rentrèrent, à l’expiration du délai de rigueur, ils
furent si émerveillés de son épure, qu’ils ajoutèrent à la mention
promise : _Nous n’avons pas un autre dessinateur de talent égal_.

Le jeune ouvrier fut alors ressaisi par les acolytes gris, et, avec le
même cérémonial, c’est-à-dire les yeux bandés, conduit au bureau du
directeur général.

« Vous êtes présenté pour l’un des ateliers de dessin à la division
des modèles, lui dit ce personnage. Etes-vous disposé à vous soumettre
aux conditions du règlement ?

-- Je ne les connais pas, dit Marcel, mais je présume qu’elles sont
acceptables.

-- Les voici : 1° Vous êtes astreint, pour toute la durée de votre
engagement, à résider dans la division même. Vous ne pouvez en sortir
que sur autorisation spéciale et tout à fait exceptionnelle. -- 2° Vous
êtes soumis au régime militaire, et vous devez obéissance absolue, sous
les peines militaires, à vos supérieurs. Par contre, vous êtes assimilé
aux sous-officiers d’une armée active, et vous pouvez, par un
avancement régulier, vous élever aux plus hauts grades. -- 3° Vous vous
engagez par serment à ne jamais révéler à personne ce que vous voyez
dans la partie de la division où vous avez accès. -- 4° Votre
correspondance est ouverte par vos chefs hiérarchiques, à la sortie
comme à la rentrée, et doit être limitée à votre famille. »

« Bref, je suis en prison », pensa Marcel.

Puis, il répondit très simplement :

« Ces conditions me paraissent justes et je suis prêt à m’y soumettre.

-- Bien. Levez la main... Prêtez serment... Vous êtes nommé dessinateur
au 4e atelier... Un logement vous sera assigné, et, pour les repas,
vous avez ici une cantine de premier ordre... Vous n’avez pas vos
effets avec vous ?

-- Non, monsieur. Ignorant ce qu’on me voulait, je les ai laissés chez
mon hôtesse.

-- On ira vous les chercher, car vous ne devez plus sortir de la
division. »

« J’ai bien fait, pensa Marcel, d’écrire mes notes en langage chiffré
! On n’aurait eu qu’à les trouver !... »

Avant la fin du jour, Marcel était établi dans une jolie chambrette, au
quatrième étage d’un bâtiment ouvert sur une vaste cour, et il avait pu
prendre une première idée de sa vie nouvelle.

Elle ne paraissait pas devoir être aussi triste qu’il l’aurait cru
d’abord. Ses camarades -- il fit leur connaissance au restaurant --
étaient en général calmes et doux, comme tous les hommes de travail.
Pour essayer de s’égayer un peu, car la gaieté manquait à cette vie
automatique, plusieurs d’entre eux avaient formé un orchestre et
faisaient tous les soirs d’assez bonne musique. Une bibliothèque, un
salon de lecture offraient à l’esprit de précieuses ressources au point
de vue scientifique, pendant les rares heures de loisir. Des cours
spéciaux, faits par des professeurs de premier mérite, étaient
obligatoires pour tous les employés, soumis en outre à des examens et à
des concours fréquents. Mais la liberté, l’air manquaient dans cet
étroit milieu. C’était le collège avec beaucoup de sévérités en plus et
à l’usage d’hommes faits. L’atmosphère ambiante ne laissait donc pas de
peser sur ces esprits, si façonnés qu’ils fussent à une discipline de
fer.

L’hiver s’acheva dans ces travaux, auxquels Marcel s’était donné corps
et âme. Son assiduité, la perfection de ses dessins, les progrès
extraordinaires de son instruction, signalés unanimement par tous les
maîtres et tous les examinateurs, lui avaient fait en peu de temps, au
milieu de ces hommes laborieux, une célébrité relative. Du consentement
général, il était le dessinateur le plus habile, le plus ingénieux, le
plus fécond en ressources. Y avait-il une difficulté ? C’est à lui
qu’on recourait. Les chefs eux-mêmes s’adressaient à son expérience
avec le respect que le mérite arrache toujours à la jalousie la plus
marquée. Mais si le jeune homme avait compté, en arrivant au coeur de
la division des modèles, en pénétrer les secrets intimes, il était loin
de compte.

Sa vie était enfermée dans une grille de fer de trois cents mètres de
diamètre, qui entourait le segment du Bloc central auquel il était
attaché. Intellectuellement, son activité pouvait et devait s’étendre
aux branches les plus lointaines de l’industrie métallurgique. En
pratique, elle était limitée à des dessins de machines à vapeur. Il en
construisait de toutes dimensions et de toutes forces, pour toutes
sortes d’industries et d’usages, pour des navires de guerre et pour des
presses à imprimer ; mais il ne sortait pas de cette spécialité. La
division du travail poussée à son extrême limite l’enserrait dans son
étau.

Après quatre mois passés dans la section A, Marcel n’en savait pas plus
sur l’ensemble des oeuvres de la Cité de l’Acier qu’avant d’y entrer.
Tout au plus avait-il rassemblé quelques renseignements généraux sur
l’organisation dont il n’était -- malgré ses mérites -- qu’un rouage
presque infime. Il savait que le centre de la toile d’araignée figurée
par Stahlstadt était la Tour du Taureau, sorte de construction
cyclopéenne, qui dominait tous les bâtiments voisins. Il avait appris
aussi, toujours par les récits légendaires de la cantine, que
l’habitation personnelle de Herr Schultze se trouvait à la base de
cette tour, et que le fameux cabinet secret en occupait le centre. On
ajoutait que cette salle voûtée, garantie contre tout danger d incendie
et blindée intérieurement comme un monitor l’est à l’extérieur, était
fermée par un système de portes d’acier à serrures mitrailleuses,
dignes de la banque la plus soupçonneuse. L’opinion générale était
d’ailleurs que Herr Schultze travaillait à l’achèvement d’un engin de
guerre terrible, d’un effet sans précédent et destiné à assurer bientôt
à l’Allemagne la domination universelle

Pour achever de percer le mystère, Marcel avait vainement roulé dans sa
tête les plans les plus audacieux d’escalade et de déguisement. Il
avait dû s’avouer qu’ils n’avaient rien de praticable. Ces lignes de
murailles sombres et massives, éclairées la nuit par des flots de
lumière, gardées par des sentinelles éprouvées, opposeraient toujours à
ses efforts un obstacle infranchissable. Parvint-il même à les forcer
sur un point, que verrait-il ? Des détails, toujours des détails ;
Jamais un ensemble !

N’importe. Il s’était juré de ne pas céder ; il ne céderait pas. S’il
fallait dix ans de stage, il attendrait dix ans. Mais l’heure sonnerait
où ce secret deviendrait le sien ! Il le fallait. France-Ville
prospérait alors, cité heureuse, dont les institutions bienfaisantes
favorisaient tous et chacun en montrant un horizon nouveau aux peuples
découragés Marcel ne doutait pas qu’en face d’un pareil succès de la
race latine,. Schultze ne fût plus que jamais résolu à accomplir ses
menaces. La Cité de l’Acier elle-même et les travaux qu’elle avait pour
but en étaient une preuve.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi.

Un jour, en mars, Marcel venait, pour la millième fois, de se
renouveler à lui-même ce serment d’Annibal, lorsqu’un des acolytes gris
l’informa que le directeur général avait à lui parler.

« Je reçois de Herr Schultze, lui dit ce haut fonctionnaire, l’ordre
de lui envoyer notre meilleur dessinateur. C’est vous. Veuillez faire
vos paquets pour passer au cercle interne. Vous êtes promu au grade de
lieutenant. »

Ainsi, au moment même où il désespérait presque du succès, l’effet
logique et naturel d’un travail héroïque lui procurait cette admission
tant désirée ! Marcel en fut si pénétré de joie, qu’il ne put contenir
l’expression de ce sentiment sur sa physionomie.

« Je suis heureux d’avoir à vous annoncer une si bonne nouvelle,
reprit le directeur, et je ne puis que vous engager a persister dans la
voie que vous suivez si courageusement. L’avenir le plus brillant vous
est offert. Allez, monsieur. »

Enfin, Marcel, après une si longue épreuve, entrevoyait le but qu’il
s’était juré d’atteindre !

Entasser dans sa valise tous ses vêtements, suivre les hommes gris,
franchir enfin cette dernière enceinte dont l’entrée unique, ouverte
sur la route A, aurait pu si longtemps encore lui rester interdite,
tout cela fut l’affaire de quelques minutes pour Marcel.

Il était au pied de cette inaccessible Tour du Taureau dont il n’avait
encore aperçu que la tête sourcilleuse perdue au loin dans les nuages.

Le spectacle qui s’étendait devant lui était assurément des plus
imprévus. Qu’on imagine un homme transporté subitement, sans
transition, du milieu d’un atelier européen, bruyant et banal, au fond
d’une forêt vierge de la zone torride. Telle était la surprise qui
attendait Marcel au centre de Stahlstadt.

Encore une forêt vierge gagne-t-elle beaucoup a être vu à travers les
descriptions des grands écrivains, tandis que le parc de Herr Schultze
était le mieux peigné des Jardins d’agrément. Les palmiers les plus
élancés, les bananiers les plus touffus, les cactus les plus obèses en
formaient les massifs. Des lianes s’enroulaient élégamment aux grêles
eucalyptus, se drapaient en festons verts ou retombaient en chevelures
opulentes. Les plantes grasses les plus invraisemblables fleurissaient
en pleine terre. Les ananas et les goyaves mûrissaient auprès des
oranges. Les colibris et les oiseaux de paradis étalaient en plein air
les richesses de leur plumage. Enfin, la température même était aussi
tropicale que la végétation.

Marcel cherchait des yeux les vitrages et les calorifères qui
produisaient ce miracle, et, étonné de ne voir que le ciel bleu, il
resta un instant stupéfait.

Puis, il se rappela qu’il y avait non loin de là une houillère en
combustion permanente, et il comprit que Herr Schultze avait
ingénieusement utilisé ces trésors de chaleur souterraine pour se faire
servir par des tuyaux métalliques une température constante de serre
chaude.

Mais cette explication, que se donna la raison du jeune Alsacien,
n’empêcha pas ses yeux d’être éblouis et charmés du vert des pelouses,
et ses narines d’aspirer avec ravissement les arômes qui emplissaient
l’atmosphère. Après six mois passés sans voir un brin d’herbe, il
prenait sa revanche. Une allée sablée le conduisit par une pente
insensible au pied d’un beau degré de marbre, dominé par une
majestueuse colonnade. En arrière se dressait la masse énorme d’un
grand bâtiment carré qui était comme le piédestal de la Tour du
Taureau. Sous le péristyle, Marcel aperçut sept à huit valets en livrée
rouge, un suisse à tricorne et hallebarde ; il remarqua entre les
colonnes de riches candélabres de bronze, et, comme il montait le
degré, un léger grondement lui révéla que le chemin de fer souterrain
passait sous ses pieds.

Marcel se nomma et fut aussitôt admis dans un vestibule qui était un
véritable musée de sculpture. Sans avoir le temps de s’y arrêter, il
traversa un salon rouge et or, puis un salon noir et or, et arriva à un
salon jaune et or où le valet de pied le laissa seul cinq minutes.
Enfin, il fut introduit dans un splendide cabinet de travail vert et or.

Herr Schultze en personne, fumant une longue pipe de terre à côté d’une
chope de bière, faisait au milieu de ce luxe l’effet d’une tache de
boue sur une botte vernie.

Sans se lever, sans même tourner la tête, le Roi de l’Acier dit
froidement et simplement :

« Vous êtes le dessinateur

-- Oui, monsieur.

-- J’ai vu de vos épures. Elles sont très bien. Mais vous ne savez donc
faire que des machines à vapeur ?

-- On ne m’a jamais demandé autre chose.

-- Connaissez-vous un peu la partie de la balistique ?

-- Je l’ai étudiée à mes moments perdus et pour mon plaisir. »

Cette réponse alla au coeur de Herr Schultze. Il daigna regarder alors
son employé.

« Ainsi, vous vous chargez de dessiner un canon avec moi ?... Nous
verrons un peu comment vous vous en tirerez !... Ah ! vous aurez de la
peine à remplacer cet imbécile de Sohne, qui s’est tué ce matin en
maniant un sachet de dynamite !... L’animal aurait pu nous faire sauter
tous ! »

Il faut bien l’avouer ; ce manque d’égards ne semblait pas trop
révoltant dans la bouche de Herr Schultze !

VIII     LA CAVERNE DU DRAGON

Le lecteur qui a suivi les progrès de la fortune du jeune Alsacien ne
sera probablement pas surpris de le trouver parfaitement établi, au
bout de quelques semaines, dans la familiarité de Herr Schultze. Tous
deux étaient devenus inséparables. Travaux, repas, promenades dans le
parc, longues pipes fumées sur des mooss de bière -- ils prenaient tout
en commun. Jamais l’ex-professeur d’Iéna n’avait rencontré un
collaborateur qui fût aussi bien selon son coeur, qui le comprît pour
ainsi dire à demi-mot, qui sût utiliser aussi rapidement ses données
théoriques.

Marcel n’était pas seulement d’un mérite transcendant dans toutes les
branches du métier, c’était aussi le plus charmant compagnon, le
travailleur le plus assidu, l’inventeur le plus modestement fécond.

Herr Schultze était ravi de lui. Dix fois par jour, il se disait in
petto :

« Quelle trouvaille ! Quelle perle que ce garçon ! » La vérité est
que Marcel avait pénétré du premier coup d’oeil le caractère de son
terrible patron. Il avait vu que sa faculté maîtresse était un égoïsme
immense, omnivore, manifesté au-dehors par une vanité féroce, et il
s’était religieusement attaché à régler là-dessus sa conduite de tous
les instants.

En peu de jours, le jeune Alsacien avait si bien appris le doigté
spécial de ce clavier, qu’il était arrivé à jouer du Schultze comme on
joue du piano. Sa tactique consistait simplement à montrer autant que
possible son propre mérite, mais de manière à laisser toujours à
l’autre une occasion de rétablir sa supériorité sur lui. Par exemple,
achevait-il un dessin, il le faisait parfait -- moins un défaut facile
à voir comme à corriger, et que l’ex-professeur signalait aussitôt avec
exaltation.

Avait-il une idée théorique, il cherchait à la faire naître dans la
conversation, de telle sorte que Herr Schultze pût croire l’avoir
trouvée. Quelquefois même il allait plus loin, disant par exemple :

« J’ai tracé le plan de ce navire à éperon détachable, que vous m’avez
demandé.

-- Moi ? répondait Herr Schultze, qui n’avait jamais songé à pareille
chose.

-- Mais oui ! Vous l’avez donc oublié ?... Un éperon détachable,
laissant dans le flanc de l’ennemi une torpille en fuseau, qui éclate
après un intervalle de trois minutes !

-- Je n’en avais plus aucun souvenir. J’ai tant d’idées en tête ! »

Et Herr Schultze empochait consciencieusement la paternité de la
nouvelle invention.

Peut-être, après tout, n’était-il qu’à demi dupe de cette manoeuvre. Au
fond, il est probable qu’il sentait Marcel plus fort que lui. Mais, par
une de ces mystérieuses fermentations qui s’opèrent dans les cervelles
humaines, il en arrivait aisément à se contenter de « paraître »
supérieur, et surtout de faire illusion à son subordonné.

« Est-il bête, avec tout son esprit, ce mâtin-là ! » se disait il
parfois en découvrant silencieusement dans un rire muet les trente-deux
« dominos » de sa mâchoire.

D’ailleurs, sa vanité avait bientôt trouvé une échelle de compensation.
Lui seul au monde pouvait réaliser ces sortes de rêves industriels !...
Ces rêves n’avaient de valeur que par lui et pour lui !... Marcel, au
bout du compte, n’était qu’un des rouages de l’organisme que lui,
Schultze, avait su créer, etc.

Avec tout cela, il ne se déboutonnait pas, comme on dit. Après cinq
mois de séjour à la Tour du Taureau, Marcel n’en savait pas beaucoup
plus sur les mystères du Bloc central. A la vérité, ses soupçons
étaient devenus des quasi-certitudes. Il était de plus en plus
convaincu que Stahlstadt recelait un secret, et que Herr Schultze avait
encore un bien autre but que celui du gain. La nature de ses
préoccupations, celle de son industrie même rendaient infiniment
vraisemblable l’hypothèse qu’il avait inventé quelque nouvel engin de
guerre.

Mais le mot de l’énigme restait toujours obscur.

Marcel en était bientôt venu à se dire qu’il ne l’obtiendrait pas sans
une crise. Ne la voyant pas venir, il se décida à la provoquer.

C’était un soir, le 5 septembre, à la fin du dîner. Un an auparavant,
jour pour jour, il avait retrouvé dans le puits Albrecht le cadavre de
son petit ami Carl. Au loin, l’hiver si long et si rude de cette Suisse
américaine couvrait encore toute la campagne de son manteau blanc.
Mais, dans le parc de Stahlstadt, la température était aussi tiède
qu’en juin, et la neige, fondue avant de toucher le sol, se déposait en
rosée au lieu de tomber en flocons.

« Ces saucisses à la choucroute étaient délicieuses, n’est-ce pas ?
fit remarquer Herr Schultze, que les millions de la Bégum n’avaient pas
lassé de son mets favori.

-- Délicieuses », répondit Marcel, qui en mangeait héroïquement tous
les soirs, quoiqu’il eût fini par avoir ce plat en horreur.

Les révoltes de son estomac achevèrent de le décider à tenter l’épreuve
qu’il méditait.

« Je me demande même, comment les peuples qui n’ont ni saucisses, ni
choucroute, ni bière, peuvent tolérer l’existence ! reprit Herr
Schultze avec un soupir.

-- La vie doit être pour eux un long supplice, répondit Marcel. Ce sera
véritablement faire preuve d’humanité que de les réunir au Vaterland.

-Eh ! eh !... cela viendra... cela viendra ! s’écria le Roi de l’Acier.
Nous voici déjà installés au coeur de l’Amérique. Laissez-nous prendre
une île ou deux aux environs du Japon, et vous verrez quelles enjambées
nous saurons faire autour du globe ! »

Le valet de pied avait apporté les pipes. Herr Schultze bourra la
sienne et l’alluma. Marcel avait choisi avec préméditation ce moment
quotidien de complète béatitude.

« Je dois dire, ajouta-t-il après un instant de silence, que je ne
crois pas beaucoup à cette conquête !

-- Quelle conquête ? demanda Herr Schultze, qui n’était déjà plus au
sujet de la conversation.

-- La conquête du monde par les Allemands. »

L’ex-professeur pensa qu’il avait mal entendu.

« Vous ne croyez pas à la conquête du monde par les Allemands ?

-- Non.

-- Ah ! par exemple, voilà qui est fort !... Et je serais curieux de
connaître les motifs de ce doute !

-- Tout simplement parce que les artilleurs français finiront par faire
mieux et par vous enfoncer. Les Suisses, mes compatriotes, qui les
connaissent bien, ont pour idée fixe qu’un Français averti en vaut
deux. 1870 est une leçon qui se retournera contre ceux qui l’ont
donnée. Personne n’en doute dans mon petit pays, monsieur, et, s’il
faut tout vous dire, c’est l’opinion des hommes les plus forts en
Angleterre. »

Marcel avait proféré ces mots d’un ton froid, sec et tranchant, qui
doubla, s’il est possible, l’effet qu’un tel blasphème, lancé de but en
blanc, devait produire sur le Roi de l’Acier.

Herr Schultze en resta suffoqué, hagard, anéanti. Le sang lui monta à
la face avec une telle violence, que le jeune homme craignit d’être
allé trop loin. Voyant toutefois que sa victime, après avoir failli
étouffer de rage, n’en mourait pas sur le coup, il reprit :

« Oui, c’est fâcheux à constater, mais c’est ainsi. Si nos rivaux ne
font plus de bruit, ils font de la besogne. Croyez-vous donc qu’ils
n’ont rien appris depuis la guerre ? Tandis que nous en sommes bêtement
à augmenter le poids de nos canons, tenez pour certain qu’ils préparent
du nouveau et que nous nous en apercevrons à la première occasion !

-- Du nouveau ! du nouveau ! balbutia Herr Schultze. Nous en faisons
aussi, monsieur !

-- Ah ! oui, parlons-en ! Nous refaisons en acier ce que nos
prédécesseurs ont fait en bronze, voilà tout ! Nous doublons les
proportions et la portée de nos pièces !

-- Doublons !... riposta Herr Schultze d’un ton qui signifiait : En
vérité ! nous faisons mieux que doubler !

-- Mais au fond, reprit Marcel, nous ne sommes que des plagiaires.
Tenez, voulez-vous que je vous dise la vérité ? La faculté d’invention
nous manque. Nous ne trouvons rien, et les Français trouvent, eux,
soyez-en sûr ! »

Herr Schultze avait repris un peu de calme apparent. Toutefois, le
tremblement de ses lèvres, la pâleur qui avait succédé à la rougeur
apoplectique de sa face montraient assez les sentiments qui l’agitaient.

Fallait-il en arriver à ce degré d’humiliation ? S’appeler Schultze,
être le maître absolu de la plus grande usine et de la première
fonderie de canons du monde entier, voir à ses pieds les rois et les
parlements, et s’entendre dire par un petit dessinateur suisse qu’on
manque d’invention, qu’on est au-dessous d’un artilleur français !...
Et cela quand on avait près de soi, derrière l’épaisseur d’un mur
blindé, de quoi confondre mille fois ce drôle impudent, lui fermer la
bouche, anéantir ses sots arguments ? Non, il n’était pas possible
d’endurer un pareil supplice !

Herr Schultze se leva d’un mouvement si brusque, qu’il en cassa sa
pipe. Puis, regardant Marcel d’un oeil chargé d’ironie, et, serrant les
dents, il lui dit, ou plutôt il siffla ces mots :

« Suivez-moi, monsieur, je vais vous montrer si moi, Herr Schultze, je
manque d’invention ! »

Marcel avait joué gros jeu, mais il avait gagné, grâce à la surprise
produite par un langage si audacieux et si inattendu, grâce à la
violence du dépit qu’il avait provoqué, la vanité étant plus forte chez
l’ex-professeur que la prudence. Schultze avait soif de dévoiler son
secret, et, comme malgré lui, pénétrant dans son cabinet de travail,
dont il referma la porte avec soin, il marcha droit à sa bibliothèque
et en toucha un des panneaux. Aussitôt, une ouverture, masquée par des
rangées de livres, apparut dans la muraille. C’était l’entrée d’un
passage étroit qui conduisait, par un escalier de pierre, jusqu’au pied
même de la Tour du Taureau.

Là, une porte de chêne fut ouverte à l’aide d’une petite clef qui ne
quittait jamais le patron du lieu. Une seconde porte apparut, fermée
par un cadenas syllabique, du genre de ceux qui servent pour les
coffres-forts. Herr Schultze forma le mot et ouvrit le lourd battant de
fer, qui était intérieurement armé d’un appareil compliqué d’engins
explosibles, que Marcel, sans doute par curiosité professionnelle,
aurait bien voulu examiner. Mais son guide ne lui en laissa pas le
temps.

Tous deux se trouvaient alors devant une troisième porte, sans serrure
apparente, qui s’ouvrit sur une simple poussée, opérée, bien entendu,
selon des règles déterminées.

Ce triple retranchement franchi, Herr Schultze et son compagnon eurent
à gravir les deux cents marches d’un escalier de fer, et ils arrivèrent
au sommet de la Tour du Taureau, qui dominait toute la cité de
Stahlstadt.

Sur cette tour de granit, dont la solidité était à toute épreuve,
s’arrondissait une sorte de casemate, percée de plusieurs embrasures.
Au centre de la casemate s’allongeait un canon d’acier.

« Voilà ! » dit le professeur, qui n’avait pas soufflé mot depuis le
trajet.

C’était la plus grosse pièce de siège que Marcel eût jamais vue. Elle
devait peser au moins trois cent mille kilogrammes, et se chargeait par
la culasse. Le diamètre de sa bouche mesurait un mètre et demi. Montée
sur un affût d’acier et roulant sur des rubans de même métal, elle
aurait pu être manoeuvrée par un enfant, tant les mouvements en étaient
rendus faciles par un système de roues dentées. Un ressort
compensateur, établi en arrière de l’affût, avait pour effet d’annuler
le recul ou du moins de produire une réaction rigoureusement égale, et
de replacer automatiquement la pièce, après chaque coup, dans sa
position première.

« Et quelle est la puissance de perforation de cette pièce ? demanda
Marcel, qui ne put se retenir d’admirer un pareil engin.

-- A vingt mille mètres, avec un projectile plein, nous perçons une
plaque de quarante pouces aussi aisément que si c’était une tartine de
beurre !

-- Quelle est donc sa portée ?

-- Sa portée ! s’écria Schultze, qui s’enthousiasmait Ah ! vous disiez
tout à l’heure que notre génie imitateur n’avait rien obtenu de plus
que de doubler la portée des canons actuels ! Eh bien, avec ce canon-
là, je me charge d’envoyer, avec une précision suffisante, un
projectile à la distance de dix lieues !

-- Dix lieues ! s’écria Marcel. Dix lieues ! Quelle poudre nouvelle
employez-vous donc ?

-- Oh ! je puis tout vous dire, maintenant ! répondit Herr Schultze
d’un ton singulier. Il n’y a plus d’inconvénient à vous dévoiler mes
secrets ! La poudre à gros grains a fait son temps. Celle dont je me
sers est le fulmicoton, dont la puissance expansive est quatre fois
supérieure à celle de la poudre ordinaire, puissance que je quintuple
encore en y mêlant les huit dixièmes de son poids de nitrate de potasse
!

-- Mais, fit observer Marcel, aucune pièce, même faite du meilleur
acier, ne pourra résister à la déflagration de ce pyroxyle ! Votre
canon, après trois, quatre, cinq coups, sera détérioré et mis hors
d’usage !

-- Ne tirât-il qu’un coup, un seul, ce coup suffirait !

-- Il coûterait cher !

-- Un million, puisque c’est le prix de revient de la pièce !

-- Un coup d’un million !...

-- Qu’importe, s’il peut détruire un milliard !

-- Un milliard ! » s’écria Marcel.

Cependant, il se contint pour ne pas laisser éclater l’horreur mêlée
d’admiration que lui inspirait ce prodigieux agent de destruction.
Puis, il ajouta :

« C’est assurément une étonnante et merveilleuse pièce d’artillerie,
mais qui, malgré tous ses mérites, justifie absolument ma thèse : des
perfectionnements, de l’imitation, pas d’invention !

-- Pas d’invention ! répondit Herr Schultze en haussant les épaules. Je
vous répète que je n’ai plus de secrets pour vous ! Venez donc ! »

Le Roi de l’Acier et son compagnon, quittant alors la casemate,
redescendirent à l’étage inférieur, qui était mis en communication avec
la plate-forme par des monte-charge hydrauliques. Là se voyaient une
certaine quantité d’objets allongés, de forme cylindrique, qui auraient
pu être pris à distance pour d’autres canons démontés. « Voilà nos
obus », dit Herr Schultze.

Cette fois, Marcel fut obligé de reconnaître que ces engins ne
ressemblaient à rien de ce qu’il connaissait. C’étaient d’énormes tubes
de deux mètres de long et d’un mètre dix de diamètre, revêtus
extérieurement d’une chemise de plomb propre à se mouler sur les
rayures de la pièce, fermés à l’arrière par une plaque d’acier
boulonnée et à l’avant par une pointe d’acier ogivale, munie d’un
bouton de percussion.

Quelle était la nature spéciale de ces obus ? C’est ce que rien dans
leur aspect ne pouvait indiquer. On pressentait seulement qu’ils
devaient contenir dans leurs flancs quelque explosion terrible,
dépassant tout ce qu’on avait jamais fait ans ce genre.

« Vous ne devinez pas ? demanda Herr Schultze, voyant Marcel rester
silencieux.

-- Ma foi non, monsieur ! Pourquoi un obus si long et si lourd, - au
moins en apparence ?

-- L’apparence est trompeuse, répondit Herr Schultze, et le poids ne
diffère pas sensiblement de ce qu’il serait pour un obus ordinaire de
même calibre... Allons, il faut tout vous dire ! . . Obus-fusée de
verre, revêtu de bois de chêne, chargé, à soixante-douze atmosphères de
pression intérieure acide carbonique liquide. La chute détermine
l’explosion de l’enveloppe et le retour du liquide à l’état gazeux.
Conséquence : un froid d’environ cent degrés au-dessous de zéro dans
toute la zone avoisinante, en même temps mélange d’un énorme volume de
gaz acide carbonique à l’air ambiant. Tout être vivant qui se trouve
dans un rayon de trente mètres du centre d’explosion est en même temps
congelé et asphyxié. Je dis trente mètres pour prendre une base de
calcul, mais l’action s’étend vraisemblablement beaucoup plus loin,
peut-être à cent et deux cents mètres de rayon ! Circonstance plus
avantageuse encore, le gaz acide carbonique restant très longtemps dans
les couches inférieures de l’atmosphère, en raison de son poids qui est
supérieur à celui de l’air, la zone dangereuse conserve ses propriétés
septiques plusieurs heures après l’explosion, et tout être qui tente
d’y pénétrer périt infailliblement. C’est un coup de canon à effet à la
fois instantané et durable !... Aussi, avec mon système pas de blessés,
rien que des morts ! »

Herr Schultze éprouvait un plaisir manifeste à développer les mérites
de son invention. Sa bonne humeur était venue, il était rouge d’orgueil
et montrait toutes ses dents.

« Voyez-vous d’ici, ajouta-t-il, un nombre suffisant de mes bouches à
feu braquées sur une ville assiégée ! Supposons une pièce pour un
hectare de surface, soit, pour une ville de mille hectares, cent
batteries de dix pièces convenablement établies. Supposons ensuite
toutes nos pièces en position, chacune avec son tir réglé, une
atmosphère calme et favorable, enfin le signal général donné par un fil
électrique... En une minute, il ne restera pas un être vivant sur une
superficie de mille hectares ! Un véritable océan d’acide carbonique
aura submergé la ville ! C’est pourtant une idée qui m’est venue l’an
dernier en lisant le rapport médical sur la mort accidentelle d’un
petit mineur du puits Albrecht ! J’en avais bien eu la première
inspiration à Naples, lorsque je visitai la grotte du Chien [La grotte
du Chien, aux environs de Naples, emprunte son nom à la propriété
curieuse que possède son atmosphère d’asphyxier un chien ou un
quadrupède quelconque bas sur jambes, sans faire de mal à un homme
debout, -- propriété due à une couche de gaz acide carbonique de
soixante centimètres environ que son poids spécifique maintient au ras
de terre.]. Mais il a fallu ce dernier fait pour donner à ma pensée
l’essor définitif. Vous saisissez bien le principe, n’est-ce pas ? Un
océan artificiel d’acide carbonique pur ! Or, une proportion d’un
cinquième de ce gaz suffit à rendre l’air irrespirable. »

Marcel ne disait pas un mot. Il était véritablement réduit au silence.
Herr Schultze sentit si vivement son triomphe, qu’il ne voulut pas en
abuser.

« Il n’y a qu’un détail qui m’ennuie, dit-il.

-- Lequel donc ? demanda Marcel.

-- C’est que je n’ai pas réussi à supprimer le bruit de l’explosion.
Cela donne trop d’analogie à mon coup de canon avec le coup du canon
vulgaire. Pensez un peu à ce que ce serait, si j’arrivais à obtenir un
tir silencieux ! Cette mort subite, arrivant sans bruit à cent mille
hommes à la fois, par une nuit calme et sereine ! »

L’idéal enchanteur qu’il évoquait rendit Herr Schultze tout rêveur, et
peut-être sa rêverie, qui n’était qu’une immersion profonde dans un
bain d’amour-propre, se fut-elle longtemps prolongée, si Marcel ne
l’eût interrompue par cette observation :

« Très bien, monsieur, très bien ! mais mille canons de ce genre c’est
du temps et de l’argent.

-- L’argent ? Nous en regorgeons ! Le temps ?... Le temps est à nous !
»

Et, en vérité, ce Germain, le dernier de son école, croyait ce qu’il
disait !

« Soit, répondit Marcel. Votre obus, chargé d’acide carbonique, n’est
pas absolument nouveau, puisqu’il dérive des projectiles asphyxiants,
connus depuis bien des années ; mais il peut être éminemment
destructeur, je n’en disconviens pas. Seulement...

-- Seulement ?...

-- Il est relativement léger pour son volume, et si celui-là va jamais
à dix lieues !...

-- Il n’est fait que pour aller à deux lieues, répondit Herr Schultze
en souriant. Mais, ajouta-t-il en montrant un autre obus, voici un
projectile en fonte. Il est plein, celui-là et contient cent petits
canons symétriquement disposés encastrés les uns dans les autres comme
les tubes d’une lunette, et qui, après avoir été lancés comme
projectiles redeviennent canons, pour vomir à leur tour de petits obus
chargés de matières incendiaires. C’est comme une batterie que je lance
dans l’espace et qui peut porter l’incendie et la mort sur toute une
ville en la couvrant d’une averse de feux inextinguibles ! Il a le
poids voulu pour franchir les dix lieues dont j’ai parlé ! Et, avant
peu, l’expérience en sera faite de telle manière, que les incrédules
pourront toucher du doigt cent mille cadavres qu’il aura couchés à
terre ! »

Les dominos brillaient à ce moment d’un si insupportable éclat dans la
bouche de Herr Schultze, que Marcel eut la plus violente envie d’en
briser une douzaine. Il eut pourtant la force de se contenir encore. Il
n’était pas au bout de ce qu’il devait entendre.

En effet, Herr Schultze reprit :

« Je vous ai dit qu’avant peu, une expérience décisive serait tentée !

-- Comment ? Où ?... s’écria Marcel.

-- Comment ? Avec un de ces obus, qui franchira la chaîne des
Cascade-Mounts, lancé par mon canon de la plate-forme !... Où ? Sur une
cité dont dix lieues au plus nous séparent, qui ne peut s’attendre à ce
coup de tonnerre, et qui s’y attendît-elle, n’en pourrait parer les
foudroyants résultats ! Nous sommes au 5 septembre !... Eh bien, le 13
à onze heures quarante-cinq minutes du soir, France-Ville disparaîtra
du sol américain ! L’incendie de Sodome aura eu son pendant ! Le
professeur Schultze aura déchaîné tous les feux du ciel à son tour ! »

Cette fois, à cette déclaration inattendue, tout le sang de Marcel lui
reflua au coeur ! Heureusement, Herr Schultze ne vit rien de ce qui se
passait en lui.

« Voilà ! reprit-il du ton le plus dégagé. Nous faisons ici le
contraire de ce que font les inventeurs de France-Ville ! Nous
cherchons le secret d’abréger la vie des hommes tandis qu’ils
cherchent, eux, le moyen de l’augmenter. Mais leur oeuvre est
condamnée, et c’est de la mort, semée par nous, que doit naître la vie.
Cependant, tout a son but dans la nature, et le docteur Sarrasin, en
fondant une ville isolée, a mis sans s’en douter à ma portée le plus
magnifique champ d’expériences. »

Marcel ne pouvait croire à ce qu’il venait d’entendre.

« Mais, dit-il, d’une voix dont le tremblement involontaire parut
attirer un instant l’attention du Roi de l’Acier, les habitants de
France- Ville ne vous ont rien fait, monsieur ! Vous n’avez, que je
sache, aucune raison de leur chercher querelle ?

-- Mon cher, répondit Herr Schultze, il y a dans votre cerveau, bien
organisé sous d’autres rapports, un fonds d’idées celtiques qui vous
nuiraient beaucoup, si vous deviez vivre longtemps ! Le droit, le bien,
le mal, sont choses purement relatives et toutes de convention. Il n’y
a d’absolu que les grandes lois naturelles. La loi de concurrence
vitale l’est au même titre que celle de la gravitation. Vouloir s’y
soustraire, c’est chose insensée ; s’y ranger et agir dans le sens
qu’elle nous indique, c’est chose raisonnable et sage, et voilà
pourquoi je détruirai la cité du docteur Sarrasin. Grâce à mon canon,
mes cinquante mille Allemands viendront facilement à bout des cent
mille rêveurs qui constituent là-bas un groupe condamné à périr. »

Marcel, comprenant l’inutilité de vouloir raisonner avec Herr Schultze,
ne chercha plus à le ramener.

Tous deux quittèrent alors la chambre des obus, dont les portes à
secret furent refermées, et ils redescendirent à la salle à manger.

De l’air le plus naturel du monde, Herr Schultze reporta son mooss de
bière à sa bouche, toucha un timbre, se fit donner une autre pipe pour
remplacer celle qu’il avait cassée, et s’adressant au valet de pied :

« Arminius et Sigimer sont-ils là ? demanda-t-il.

-- Oui, monsieur.

-- Dites-leur de se tenir à portée de ma voix. »

Lorsque le domestique eut quitté la salle à manger, le Roi de l’Acier,
se tournant vers Marcel, le regarda bien en face.

Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard qui avait pris une
dureté métallique.

« Réellement, dit-il, vous exécuterez ce projet ?

-- Réellement. Je connais, à un dixième de seconde près en longitude et
en latitude, la situation de France-Ville, et le 13 septembre, à onze
heures quarante-cinq du soir, elle aura vécu.

-- Peut-être auriez-vous dû tenir ce plan absolument secret !

-- Mon cher, répondit Herr Schultze, décidément vous ne serez jamais
logique. Ceci me fait moins regretter que vous deviez mourir jeune. »

Marcel, sur ces derniers mots, s’était levé.

« Comment n’avez-vous pas compris, ajouta froidement Herr Schultze,
que je ne parle jamais de mes projets que devant ceux qui ne pourront
plus les redire ? »

Le timbre résonna. Arminius et Sigimer, deux géants, apparurent à la
porte de la salle.

« Vous avez voulu connaître mon secret, dit Herr Schultze, vous le
connaissez !... Il ne vous reste plus qu’à mourir. »

Marcel ne répondit pas.

« Vous êtes trop intelligent, reprit Herr Schultze, pour supposer que
je puisse vous laisser vivre, maintenant que vous savez à quoi vous en
tenir sur mes projets. Ce serait une légèreté impardonnable, ce serait
illogique. La grandeur de mon but me défend d’en compromettre le succès
pour une considération d’une valeur relative aussi minime que la vie
d’un homme, -- même d’un homme tel que vous, mon cher, dont j’estime
tout particulièrement la bonne organisation cérébrale. Aussi, je
regrette véritablement qu’un petit mouvement d’amour-propre m’ait
entraîné trop loin et me mette à présent dans la nécessité de vous
supprimer. Mais, vous devez le comprendre, en face des intérêts
auxquels je me suis consacré, il n’y a plus de question de sentiment.
Je puis bien vous le dire, c’est d’avoir pénétré mon secret que votre
prédécesseur Sohne est mort, et non pas par l’explosion d’un sachet de
dynamite !... La règle est absolue, il faut qu’elle soit inflexible !
Je n’y puis rien changer. »

Marcel regardait Herr Schultze. Il comprit, au son de sa voix, à
l’entêtement bestial de cette tête chauve, qu’il était perdu. Aussi ne
se donna-t-il même pas la peine de protester.

« Quand mourrai-je et de quelle mort ? demanda-t-il.

-- Ne vous inquiétez pas de ce détail, répondit tranquillement Herr
Schultze. Vous mourrez, mais la souffrance vous sera épargnée. Un
matin, vous ne vous réveillerez pas. Voilà tout. »

Sur un signe du Roi de l’Acier, Marcel se vit emmené et consigné dans
sa chambre, dont la porte fut gardée par les deux géants.

Mais, lorsqu’il se retrouva seul, il songea, en frémissant d’angoisse
et de colère, au docteur, à tous les siens, à tous ses compatriotes, à
tous ceux qu’il aimait !

« La mort qui m’attend n’est rien, se dit-il. Mais le danger qui les
menace, comment le conjurer ! »

IX     « P.P.C. »

La situation, en effet, était excessivement grave. Que pouvait faire
Marcel, dont les heures d’existence étaient maintenant comptées, et qui
voyait peut-être arriver sa dernière nuit avec le coucher du soleil ?

Il ne dormit pas un instant -- non par crainte de ne plus se réveiller,
ainsi que l’avait dit Herr Schultze --, mais parce que sa pensée ne
parvenait pas à quitter France-Ville, sous le coup de cette imminente
catastrophe !

« Que tenter ? se répétait-il. Détruire ce canon ? Faire sauter la
tour qui le porte ? Et comment le pourrais-je ? Fuir ! fuir, lorsque ma
chambre est gardée par ces deux colosses ! Et puis, quand je
parviendrais, avant cette date du 13 septembre, à quitter Stahlstadt,
comment empêcherais-je ?... Mais si ! A défaut de notre chère cité, je
pourrais au moins sauver ses habitants, arriver jusqu’à eux, leur crier
: “Fuyez sans retard ! Vous êtes menacés de périr par le feu, par le
fer ! Fuyez tous !” »

Puis, les idées de Marcel se jetaient dans un autre courant.

« Ce misérable Schultze ! pensait-il. En admettant même qu’il ait
exagéré les effets destructeurs de son obus, et qu’il ne puisse couvrir
de ce feu inextinguible la ville tout entière il est certain qu’il peut
d’un seul coup en incendier une partie considérable ! C’est un engin
effroyable qu’il a imaginé là, et, malgré la distance qui sépare les
deux villes, ce formidable canon saura bien y envoyer son projectile !
Une vitesse initiale vingt fois supérieure à la vitesse obtenue jusqu’
ici ! Quelque chose comme dix mille mètres, deux lieues et demie à la
seconde ! Mais c’est presque le tiers de la vitesse de translation de
la terre sur son orbite ! Est-ce donc possible ?... Oui, oui !... si
son canon n’éclate pas au premier coup !... Et il n’éclatera pas, car
il est fait d’un métal dont la résistance à l’éclatement est presque
infinie ! Le coquin connaît très exactement la situation de
France-Ville Sans sortir de son antre, il pointera son canon avec une
précision mathématique, et, comme il l’a dit, l’obus ira tomber sur le
centre même de la cité ! Comment en prévenir les infortunés habitants !
»

Marcel n’avait pas fermé l’oeil, quand le jour reparut. Il quitta alors
le lit sur lequel il s’était vainement étendu pendant toute cette
insomnie fiévreuse.

« Allons, se dit-il, ce sera pour la nuit prochaine ! Ce bourreau, qui
veut bien m’épargner la souffrance, attendra sans doute que le sommeil,
l’emportant sur l’inquiétude, se soit emparé de moi ! Et alors !...
Mais quelle mort me réserve-t-il donc ? Songe-t-il à me tuer avec
quelque inhalation d’acide prussique pendant que je dormirai ?
Introduira-t-il dans ma chambre de ce gaz acide carbonique qu’il a à
discrétion ? N’emploiera-t-il pas plutôt ce gaz à l’état liquide tel
qu’il le met dans ses obus de verre, et dont le subit retour à l’état
gazeux déterminera un froid de cent degrés ! Et le lendemain, à la
place de “moi”, de ce corps vigoureux bien constitué, plein de vie, on
ne retrouverait plus qu’une momie desséchée, glacée, racornie !... Ah !
le misérable ! Eh bien, que mon coeur se sèche, s’il le faut, que ma
vie se refroidisse dans cette insoutenable température, mais que mes
amis, que le docteur Sarrasin, sa famille, Jeanne, ma petite Jeanne,
soient sauvés ! Or, pour cela, il faut que je fuie... Donc, je fuirai !
»

En prononçant ce dernier mot, Marcel, par un mouvement instinctif, bien
qu’il dût se croire renfermé dans sa chambre, avait mis la main sur la
serrure de la porte.

A son extrême surprise, la porte s’ouvrit, et il put descendre, comme
d’habitude, dans le jardin où il avait coutume de se promener.

« Ah ! fit-il, je suis prisonnier dans le Bloc central, mais je ne le
suis pas dans ma chambre ! C’est déjà quelque chose ! » Seulement, à
peine Marcel fut-il dehors, qu’il vit bien que, quoique libre en
apparence, il ne pourrait plus faire un pas sans être escorté des deux
personnages qui répondaient aux noms historiques, ou plutôt
préhistoriques, d’Arminius et de Sigimer.

Il s’était déjà demandé plus d’une fois, en les rencontrant sur son
passage, quelle pouvait bien être la fonction de ces deux colosses en
casaque grise, au cou de taureau, aux biceps herculéens, aux faces
rouges embroussaillées de moustaches épaisses et de favoris
buissonnants !

Leur fonction, il la connaissait maintenant. C’étaient les exécuteurs
des hautes oeuvres de Herr Schultze, et provisoirement ses gardes du
corps personnels.

Ces deux géants le tenaient à vue, couchaient à la porte de sa chambre,
emboîtaient le pas derrière lui s’il sortait dans le parc. Un
formidable armement de revolvers et de poignards, ajouté à leur
uniforme, accentuait encore cette surveillance.

Avec cela, muets comme des poissons. Marcel ayant voulu, dans un but
diplomatique, lier conversation avec eux, n’avait obtenu en réponse que
des regards féroces. Même l’offre d’un verre de bière, qu’il avait
quelque raison de croire irrésistible, était restée infructueuse. Après
quinze heures d’observation, il ne leur connaissait qu’un vice -- un
seul --, la pipe, qu’ils prenaient la liberté de fumer sur ses talons.
Cet unique vice, Marcel pourrait-il l’exploiter au profit de son propre
salut ? Il ne le savait pas, il ne pouvait encore l’imaginer, mais il
s’était juré à lui-même de fuir, et rien ne devait être négligé de ce
qui pouvait amener son évasion. Or, cela pressait. Seulement, comment
s’y prendre ?

Au moindre signe de révolte ou de fuite, Marcel était sûr de recevoir
deux balles dans la tête. En admettant qu’il fût manqué, il se trouvait
au centre même d’une triple ligne fortifiée, bordée d’un triple rang de
sentinelles.

Selon son habitude, l’ancien élève de l’Ecole centrale s’était
correctement posé le problème en mathématicien.

« Soit un homme gardé à vue par des gaillards sans scrupules,
individuellement plus forts que lui, et de plus armés jusque aux dents.
Il s’agit d’abord, pour cet homme, d’échapper à la vigilance de ses
argousins. Ce premier point acquis il lui reste à sortir d’une place
forte dont tous les abords sont rigoureusement surveillés... »

Cent fois, Marcel rumina cette double question et cent fois il se buta
à une impossibilité.

Enfin, l’extrême gravité de la situation donna-t-elle à ses facultés d
invention le coup de fouet suprême ? Le hasard décida-t-il seul de la
trouvaille ? Ce serait difficile à dire.

Toujours est-il que, le lendemain, pendant que Marcel se promenait dans
le parc, ses yeux s’arrêtèrent, au bord d’un parterre, sur un arbuste
dont l’aspect le frappa.

C’était une plante de triste mine, herbacée, à feuilles alternes,
ovales, aiguës et géminées, avec de grandes fleurs rouges en forme de
clochettes monopétales et soutenues par un pédoncule axillaire.

Marcel, qui n’avait jamais fait de botanique qu’en amateur, crut
pourtant reconnaître dans cet arbuste la physionomie caractéristique de
la famille des solanacées. A tout hasard, il en cueillit une petite
feuille et la mâcha légèrement en poursuivant sa promenade.

Il ne s’était pas trompé. Un alourdissement de tous ses membres,
accompagné d’un commencement de nausées 1’avertit bientôt qu’il avait
sous la main un laboratoire naturel de belladone, c’est-à-dire du plus
actif des narcotiques.

Toujours flânant, il arriva jusqu’au petit lac artificiel qui
s’étendait vers le sud du parc pour aller alimenter, à l’une de ses
extrémités, une cascade assez servilement copiée sur celle du bois de
Boulogne.

« Où donc se dégage l’eau de cette cascade ? » se demanda Marcel.

C’était d’abord dans le lit d’une petite rivière, qui, après avoir
décrit une douzaine de courbes, disparaissait sur la limite du parc.

Il devait donc se trouver là un déversoir, et, selon toute apparence,
la rivière s’échappait en l’emplissant à travers un des canaux
souterrains qui allaient arroser la plaine en dehors de Stahlstadt.

Marcel entrevit là une porte de sortie. Ce n’était pas une porte
cochère évidemment, mais c’était une porte.

« Et si le canal était barré par des grilles de fer ! objecta tout
d’abord la voix de la prudence.

-- Qui ne risque rien n’a rien ! Les limes n’ont pas été inventées pour
roder les bouchons, et il y en a d’excellentes dans le laboratoire ! »
répliqua une autre voix ironique, celle qui dicte les résolutions
hardies.

En deux minutes, la décision de Marcel fut prise. Une idée -- ce qu’on
appelle une idée ! -- lui était venue, idée irréalisable, peut-être,
mais qu’il tenterait de réaliser, si la mort ne le surprenait pas
auparavant.

Il revint alors sans affectation vers l’arbuste à fleurs rouges, il en
détacha deux ou trois feuilles, de telle sorte que ses gardiens ne
pussent manquer de le voir.

Puis, une fois rentré dans sa chambre, il fit, toujours ostensiblement,
sécher ces feuilles devant le feu, les roula dans ses mains pour les
écraser, et les mêla à son tabac.

Pendant les six jours qui suivirent, Marcel, à son extrême surprise, se
réveilla chaque matin. Herr Schultze, qu’il ne voyait plus, qu’il ne
rencontrait jamais pendant ses promenades, avait-il donc renoncé à ce
projet de se défaire de lui ? Non, sans doute, pas plus qu’au projet de
détruire la ville du docteur Sarrasin.

Marcel profita donc de la permission qui lui était laissée de vivre,
et, chaque jour, il renouvela sa manoeuvre. Il prenait soin, bien
entendu, de ne pas fumer de belladone, et, à cet effet, il avait deux
paquets de tabac, l’un pour son usage personnel, l’autre pour sa
manipulation quotidienne. Son but était simplement d’éveiller la
curiosité d’Arminius et de Sigimer. En fumeurs endurcis qu’ils étaient,
ces deux brutes devaient bientôt en venir à remarquer l’arbuste dont il
cueillait les feuilles, à imiter son opération et à essayer du goût que
ce mélange communiquait au tabac.

Le calcul était juste, et le résultat prévu se produisit pour ainsi
dire mécaniquement.

Dès le sixième jour -- c’était la veille du fatal 13 septembre --,
Marcel, en regardant derrière lui du coin de l’oeil, sans avoir l’air
d’y songer, eut la satisfaction de voir ses gardiens faire leur petite
provision de feuilles vertes.

Une heure plus tard, il s’assura qu’ils les faisaient sécher à la
chaleur du feu, les roulaient dans leurs grosses mains calleuses, les
mêlaient à leur tabac. Ils semblaient même se pourlécher les lèvres à
l’avance !

Marcel se proposait-il donc seulement d’endormir Arminius et Sigimer ?
Non. Ce n’était pas assez d’échapper à leur surveillance. Il fallait
encore trouver la possibilité de passer par le canal, à travers la
masse d’eau qui s’y déversait, même si ce canal mesurait plusieurs
kilomètres de long. Or, ce moyen, Marcel l’avait imaginé. Il avait, il
est vrai, neuf chances sur dix de périr, mais le sacrifice de sa vie,
déjà condamnée, était fait depuis longtemps.

Le soir arriva, et, avec le soir, l’heure du souper, puis l’heure de la
dernière promenade. L’inséparable trio prit le chemin du parc.

Sans hésiter, sans perdre une minute, Marcel se dirigea délibérément
vers un bâtiment élevé dans un massif, et qui n’était autre que
l’atelier des modèles. Il choisit un banc écarté, bourra sa pipe et se
mit à la fumer.

Aussitôt, Arminius et Sigimer, qui tenaient leurs pipes toutes prêtes,
s’installèrent sur le banc voisin et commencèrent à aspirer des
bouffées énormes.

L’effet du narcotique ne se fit pas attendre.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que les deux lourds Teutons
bâillaient et s’étiraient à l’envi comme des ours en cage. Un nuage
voila leurs yeux ; leurs oreilles bourdonnèrent ; leurs faces passèrent
du rouge clair au rouge cerise ; leurs bras tombèrent inertes ; leurs
têtes se renversèrent sur le dossier du banc.

Les pipes roulèrent à terre.

Finalement, deux ronflements sonores vinrent se mêler en cadence au
gazouillement des oiseaux, qu’un été perpétuel retenait au parc de
Stahlstadt.

Marcel n’attendait que ce moment. Avec quelle impatience, on le
comprendra, puisque, le lendemain soir, à onze heures quarante-cinq,
France-Ville, condamnée par Herr Schultze, aurait cessé d’exister.

Marcel s’était précipité dans l’atelier des modèles. Cette vaste salle
renfermait tout un musée. Réductions de machines hydrauliques,
locomotives, machines à vapeur, locomobiles, pompes d’épuisement,
turbines, perforatrices, machines marines, coques de navire, il y avait
là pour plusieurs millions de chefs-d’oeuvre. C’étaient les modèles en
bois de tout ce qu’avait fabriqué l’usine Schultze depuis sa fondation,
et l’on peut croire que les gabarits de canons, de torpilles ou d’obus,
n’y manquaient pas.

La nuit était noire, conséquemment propice au projet hardi que le jeune
Alsacien comptait mettre à exécution. En même temps qu’il allait
préparer son suprême plan d’évasion, il voulait anéantir le musée des
modèles de Stahlstadt. Ah ! s’il avait aussi pu détruire, avec la
casemate et le canon qu’elle abritait, l’énorme et indestructible Tour
du Taureau ! Mais il n’y fallait pas songer.

Le premier soin de Marcel fut de prendre une petite scie d’acier,
propre à scier le fer, qui était pendue à un des râteliers d’outils, et
de la glisser dans sa poche. Puis, frottant une allumette qu’il tira de
sa boîte, sans que sa main hésitât un instant, il porta la flamme dans
un coin de la salle où étaient entassés des cartons d’épures et de
légers modèles en bois de sapin.

Puis, il sortit.

Un instant après, l’incendie, alimenté par toutes ces matières
combustibles, projetait d’intenses flammes à travers les fenêtres de la
salle. Aussitôt, la cloche d’alarme sonnait, un courant mettait en
mouvement les carillons électriques des divers quartiers de Stahlstadt,
et les pompiers, traînant leurs engins à vapeur, accouraient de toutes
parts.

Au même moment, apparaissait Herr Schultze, dont la présence était bien
faite pour encourager tous ces travailleurs.

En quelques minutes, les chaudières à vapeur avaient été mises en
pression, et les puissantes pompes fonctionnaient avec rapidité.
C’était un déluge d’eau qu’elles déversaient sur les murs et jusque sur
les toits du musée des modèles. Mais le feu, plus fort que cette eau,
qui, pour ainsi dire, se vaporisait à son contact au lieu de
l’éteindre, eut bientôt attaqué toutes les parties de l’édifice à la
fois. En cinq minutes, il avait acquis une intensité telle, que l’on
devait renoncer à tout espoir de s’en rendre maître. Le spectacle de
cet incendie était grandiose et terrible.

Marcel, blotti dans un coin, ne perdait pas de vue Herr Schultze, qui
poussait ses hommes comme à l’assaut d’une ville. Il n’y avait pas,
d’ailleurs, à faire la part du feu. Le musée des modèles était isolé
dans le parc, et il était maintenant certain qu’il serait consumé tout
entier.

A ce moment, Herr Schultze, voyant qu’on ne pourrait rien préserver du
bâtiment lui-même, fit entendre ces mots jetés d’une voix éclatante :

« Dix mille dollars à qui sauvera le modèle n° 3175, enfermé sous la
vitrine du centre ! »

Ce modèle était précisément le gabarit du fameux canon perfectionné par
Schultze, et plus précieux pour lui qu’aucun des autres objets enfermés
dans le musée.

Mais, pour sauver ce modèle, il s’agissait de se jeter sous une pluie
de feu, à travers une atmosphère de fumée noire qui devait être
irrespirable. Sur dix chances, il y en avait neuf d’y rester ! Aussi,
malgré l’appât des dix mille dollars, personne ne répondait à l’appel
de Herr Schultze.

Un homme se présenta alors.

C’était Marcel.

« J’irai, dit-il.

-- Vous ! s’écria Herr Schultze.

-- Moi !

-- Cela ne vous sauvera pas, sachez-le, de la sentence de mort
prononcée contre vous !

-- Je n’ai pas la prétention de m’y soustraire, mais d’arracher à la
destruction ce précieux modèle !

-- Va donc, répondit Herr Schultze, et je te jure que, si tu réussis,
les dix mille dollars seront fidèlement remis à tes héritiers.

-- J’y compte bien », répondit Marcel.

On avait apporté plusieurs de ces appareils Galibert, toujours préparés
en cas d’incendie, et qui permettent de pénétrer dans les milieux
irrespirables. Marcel en avait déjà fait usage, lorsqu’il avait tenté
d’arracher à la mort le petit Carl, l’enfant de dame Bauer.

Un de ces appareils, chargé d’air sous une pression de plusieurs
atmosphères, fut aussitôt placé sur son dos. La pince fixée à son nez,
l’embouchure des tuyaux à sa bouche, il s’élança dans la fumée.

« Enfin ! se dit-il. J’ai pour un quart d’heure d’air dans le
réservoir !... Dieu veuille que cela me suffise ! »

On l’imagine aisément, Marcel ne songeait en aucune façon à sauver le
gabarit du canon Schultze. Il ne fit que traverser, au péril de sa vie,
la salle emplie de fumée, sous une averse de brandons ignescents, de
poutres calcinées, qui, par miracle, ne l’atteignirent pas, et, au
moment où le toit s’effondrait au milieu d’un feu d’artifice
d’étincelles, que le vent emportait jusqu’aux nuages, il s’échappait
par une porte opposée qui s’ouvrait sur le parc.

Courir vers la petite rivière, en descendre la berge jusqu’au déversoir
inconnu qui l’entraînait au-dehors de Stahlstadt, s’y plonger sans
hésitation, ce fut pour Marcel l’affaire de quelques secondes.

Un rapide courant le poussa alors dans une masse d’eau qui mesurait
sept à huit pieds de profondeur. Il n’avait pas besoin de s’orienter,
car le courant le conduisait comme s’il eût tenu un fil d’Ariane. Il
s’aperçut presque aussitôt qu’il était entré dans un étroit canal,
sorte de boyau, que le trop-plein de la rivière emplissait tout entier.

« Quelle est la longueur de ce boyau ? se demanda Marcel. Tout est là
! Si je ne l’ai pas franchi en un quart d’heure, l’air me manquera, et
je suis perdu ! »

Marcel avait conservé tout son sang-froid. Depuis dix minutes, le
courant le poussait ainsi, quand il se heurta à un obstacle.

C’était une grille de fer, montée sur gonds, qui fermait le canal.

« Je devais le craindre ! » se dit simplement Marcel.

Et, sans perdre une seconde, il tira la scie de sa poche, et commença à
scier le pêne à l’affleurement de la gâche.

Cinq minutes de travail n’avaient pas encore détaché ce pêne. La grille
restait obstinément fermée. Déjà Marcel ne respirait plus qu’avec une
difficulté extrême. L’air, très raréfié dans le réservoir, ne lui
arrivait qu’en une insuffisante quantité. Des bourdonnements aux
oreilles, le sang aux yeux, la congestion le prenant à la tête, tout
indiquait qu’une imminente asphyxie allait le foudroyer ! Il résistait,
cependant, il retenait sa respiration afin de consommer le moins
possible de cet oxygène que ses poumons étaient impropres à dégager de
ce milieu !... mais le pêne ne cédait pas, quoique largement entamé !

A ce moment, la scie lui échappa.

« Dieu ne peut être contre moi ! » pensa-t-il.

Et, secouant la grille à deux mains, il le fit avec cette vigueur que
donne le suprême instinct de la conservation.

La grille s’ouvrit. Le pêne était brisé, et le courant emporta
l’infortuné Marcel, presque entièrement suffoqué, et qui s’épuisait à
aspirer les dernières molécules d’air du réservoir !

....

Le lendemain, lorsque les gens de Herr Schultze pénétrèrent dans
l’édifice entièrement dévoré par l’incendie, ils ne trouvèrent ni parmi
les débris, ni dans les cendres chaudes, rien qui restât d’un être
humain. Il était donc certain que le courageux ouvrier avait été
victime de son dévouement. Cela n’étonnait pas ceux qui l’avaient connu
dans les ateliers de l’usine.

Le modèle si précieux n’avait donc pas pu être sauvé, mais l’homme qui
possédait les secrets du Roi de l’Acier était mort.

« Le Ciel m’est témoin que je voulais lui épargner la souffrance, se
dit tout bonnement Herr Schultze ! En tout cas c’est une économie de
dix mille dollars ! »

Et ce fut toute l’oraison funèbre du jeune Alsacien !

X     UN ARTICLE DE L’_UNSERE CENTURIE_, REVUE ALLEMANDE

Un mois avant l’époque à laquelle se passaient les événements qui ont
été racontés ci-dessus, une revue à couverture saumon, intitulée
_Unsere Centurie_ (Notre Siècle), publiait l’article suivant au sujet
de France-Ville, article qui fut particulièrement goûté par les
délicats de l’Empire germanique, peut-être parce qu’il ne prétendait
étudier cette cité qu’à un point de vue exclusivement matériel.

« Nous avons déjà entretenu nos lecteurs du phénomène extraordinaire
qui s’est produit sur la côte occidentale des Etats-Unis. La grande
république américaine, grâce à la proportion considérable d’émigrants
que renferme sa population, a de longue date habitué le monde à une
succession de surprises. Mais la dernière et la plus singulière est
véritablement celle d’une cité appelée France-Ville, dont l’idée même
n’existait pas il y a cinq ans, aujourd’hui florissante et subitement
arrivée au plus haut degré de prospérité.

« Cette merveilleuse cité s’est élevée comme par enchantement sur la
rive embaumée du Pacifique. Nous n’examinerons pas si, comme on
l’assure, le plan primitif et l’idée première de cette entreprise
appartiennent à un Français, le docteur Sarrasin. La chose est
possible, étant donné que ce médecin peut se targuer d’une parenté
éloignée avec notre illustre Roi de l’Acier. Même, soit dit en passant,
on ajoute que la captation d’un héritage considérable, qui revenait
légitimement à Herr Schultze, n’a pas été étrangère à la fondation de
France-Ville. Partout où il se fait quelque bien dans le monde, on peut
être certain de trouver une semence germanique ; c’est une vérité que
nous sommes fiers de constater à l’occasion. Mais, quoi qu’il en soit,
nous devons à nos lecteurs des détails précis et authentiques sur cette
végétation spontanée d’une cité modèle.

« Qu’on n’en cherche pas le nom sur la carte. Même le grand atlas en
trois cent soixante-dix-huit volumes in-folio de notre éminent
Tuchtigmann, où sont indiqués avec une exactitude rigoureuse tous les
buissons et bouquets d’arbres de l’Ancien et du Nouveau Monde, même ce
monument généreux de la science géographique appliquée à l’art du
tirailleur, ne porte pas encore la moindre trace de France- Ville. A la
place où s’élève maintenant la cité nouvelle s’étendait encore, il y a
cinq ans, une lande déserte. C’est le point exact indiqué sur la carte
par le 43e degré 11′ 3″ de latitude nord, et le 124e degré 41′ 17″ de
longitude à l’ouest de Greenwich. Il se trouve, comme on voit, au bord
de l’océan Pacifique et au pied de la chaîne secondaire des montagnes
Rocheuses qui a reçu le nom de Monts-des-Cascades, à vingt lieues au
nord du cap Blanc, Etat d’Oregon, Amérique septentrionale.

« L’emplacement le plus avantageux avait été recherché avec soin et
choisi entre un grand nombre d’autres sites favorables. Parmi les
raisons qui en ont déterminé l’adoption, on fait valoir spécialement sa
latitude tempérée dans l’hémisphère Nord, qui a toujours été à la tête
de la civilisation terrestre - sa position au milieu d’une république
fédérative et dans un Etat encore nouveau, qui lui a permis de se faire
garantir provisoirement son indépendance et des droits analogues à ceux
que possède en Europe la principauté de Monaco, sous la condition de
rentrer après un certain nombre d’années dans l’Union ; -- sa situation
sur l’Océan, qui devient de plus en plus la grande route du globe ; --
la nature accidentée, fertile et éminemment salubre du sol ; -- la
proximité d’une chaîne de montagnes qui arrête à la fois les vents du
nord, du midi et de l’est, en laissant à la brise du Pacifique le soin
de renouveler l’atmosphère de la cité, -- la possession d’une petite
rivière dont l’eau fraîche, douce légère, oxygénée par des chutes
répétées et par la rapidité de son cours, arrive parfaitement pure à la
mer ; -- enfin, un port naturel très aisé à développer par des jetées
et formé par un long promontoire recourbé en crochet.

« On indique seulement quelques avantages secondaires : proximité de
belles carrières de marbre et de pierre, gisements de kaolin, voire
même des traces de pépites aurifères. En fait, ce détail a manqué faire
abandonner le territoire ; les fondateurs de la ville craignaient que
la fièvre de 1’or vînt se mettre à la traverse de leurs projets. Mais,
par bonheur, les pépites étaient petites et rares.

« Le choix du territoire, quoique déterminé seulement par des études
sérieuses et approfondies, n’avait d’ailleurs pris que peu de jours et
n’avait pas nécessité d’expédition spéciale. La science du globe est
maintenant assez avancée pour qu’on puisse, sans sortir de son cabinet,
obtenir sur les régions les plus lointaines des renseignements exacts
et précis.

« Ce point décidé, deux commissaires du comité d’organisation ont pris
à Liverpool le premier paquebot en partance, sont arrivés en onze jours
à New York, et sept jours plus tard à San Francisco, où ils ont mobilisé
un steamer, qui les déposait en dix heures au site désigné.

« S’entendre avec la législature d’Oregon, obtenir une concession de
terre allongée du bord de la mer à la crête des Cascade-Mounts, sur une
largeur de quatre lieues, désintéresser, avec quelques milliers de
dollars, une demi-douzaine de planteurs qui avaient sur ces terres des
droits réels ou supposés, tout cela n’a pas pris plus d’un mois.

« En janvier 1872, le territoire était déjà reconnu, mesuré, jalonné,
sondé, et une armée de vingt mille coolies chinois, sous la direction
de cinq cents contremaîtres et ingénieurs européens, était à l’oeuvre.
Des affiches placardées dans tout l’Etat de Californie, un
wagon-annonce ajouté en permanence au train rapide qui part tous les
matins de San Francisco pour traverser le continent américain, et une
réclame quotidienne dans les vingt-trois journaux de cette ville,
avaient suffi pour assurer le recrutement des travailleurs. Il avait
même été inutile d’adopter le procédé de publicité en grand, par voie
de lettres gigantesques sculptées sur les pics des montagnes Rocheuses,
qu’une compagnie était venue offrir à prix réduits. Il faut dire aussi
que l’affluence des coolies chinois dans l’Amérique occidentale jetait
à ce moment une perturbation grave sur le marché des salaires.
Plusieurs Etats avaient dû recourir, pour protéger les moyens
d’existence de leurs propres habitants et pour empêcher des violences
sanglantes, à une expulsion en masse de ces malheureux. La fondation de
France- Ville vint à point pour les empêcher de périr. Leur
rémunération uniforme fut fixée à un dollar par jour, qui ne devait
leur être payé qu’après l’achèvement des travaux, et à des vivres en
nature distribués par l’administration municipale. On évita ainsi le
désordre et les spéculations éhontées qui déshonorent trop souvent ces
grands déplacements de population. Le produit des travaux était déposé
toutes les semaines, en présence des délégués, à la grande Banque de
San Francisco, et chaque coolie devait s’engager, en le touchant, à ne
plus revenir. Précaution indispensable pour se débarrasser d’une
population jaune, qui n’aurait pas manqué de modifier d’une manière
assez fâcheuse le type et le génie de la Cité nouvelle. Les fondateurs
s’étant d’ailleurs réservé le droit d’accorder ou de refuser le permis
de séjour, l’application de la mesure a été relativement aisée.

« La première grande entreprise a été l’établissement d’un
embranchement ferré, reliant le territoire de la ville nouvelle au
tronc du Pacific-Railroad et tombant à la ville de Sacramento. On eut
soin d’éviter tous les bouleversements de terres ou tranchées profondes
qui auraient pu exercer sur la salubrité une influence fâcheuse. Ces
travaux et ceux du port furent poussés avec une activité
extraordinaire. Dès le mois d’avril, le premier train direct de New
York amenait en gare de France-Ville les membres du comité, jusqu’à ce
jour restés en Europe.

« Dans cet intervalle, les plans généraux de la ville, le détail des
habitations et des monuments publics avaient été arrêtés.

« Ce n’étaient pas les matériaux qui manquaient : dès les premières
nouvelles du projet, l’industrie américaine s’était empressée d’inonder
les quais de France-Ville de tous les éléments imaginables de
construction. Les fondateurs n’avaient que l’embarras du choix. Ils
décidèrent que la pierre de taille serait réservée pour les édifices
nationaux et pour l’ornementation générale, tandis que les maisons
seraient faites de briques. Non pas, bien entendu, de ces briques
grossièrement moulées avec un gâteau de terre plus ou moins bien cuit,
mais de briques légères, parfaitement régulières de forme, de poids et
de densité, transpercées dans le sens de leur longueur d’une série de
trous cylindriques et parallèles. Ces trous, assemblés bout à bout,
devaient former dans l’épaisseur de tous les murs des conduits ouverts
à leurs deux extrémités, et permettre ainsi à l’air de circuler
librement dans l’enveloppe extérieure des maisons, comme dans les
cloisons internes.[Ces prescriptions, aussi bien que l’idée générale 

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