La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01
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Title: La Comédie humaine - Volume 05. Scènes de la vie de Province - Tome 01
Author: Honoré de Balzac
Release date: July 18, 2015 [eBook #49482]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE HUMAINE - VOLUME 05. SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE - TOME 01 ***
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
H. DE BALZAC
LA
COMÉDIE HUMAINE
CINQUIÈME VOLUME
PREMIÈRE PARTIE
ÉTUDES DE MŒURS
DEUXIÈME LIVRE
PARIS.--IMPRIMERIE DE E. MARTINET, RUE MIGNON, 2
SCÈNES
DE LA
VIE DE PROVINCE
TOME I
URSULE MIROUET--EUGÉNIE GRANDET
LES CÉLIBATAIRES: PIERRETTE
PARIS
Ve A{dre} HOUSSIAUX, ÉDITEUR
HÉBERT ET Cie, SUCCESSEURS
7, RUE PERRONET, 7
1874
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
LE CURÉ CHAPERON.
(URSULE MIROUET.)]
DEUXIÈME LIVRE,
SCÈNES DE LA VIE DE PROVINCE.
URSULE MIROUËT.
A MADEMOISELLE SOPHIE SURVILLE.
_C'est un vrai plaisir, ma chère nièce, que de te dédier un
livre dont le sujet et les détails ont eu l'approbation, si
difficile à obtenir, d'une jeune fille à qui le monde est
encore inconnu, et qui ne transige avec aucun des nobles
principes d'une sainte éducation. Vous autres jeunes filles,
vous êtes un public redoutable; car on ne doit vous laisser
lire que des livres purs comme votre âme est pure, et l'on
vous défend certaines lectures comme on vous empêche de voir
la Société telle qu'elle est. N'est-ce pas alors à donner de
l'orgueil à un auteur que de vous avoir plu? Dieu veuille que
l'affection ne t'ait pas trompée! Qui nous le dira? l'avenir
que tu verras, je l'espère, et où je ne serai plus._
_Ton oncle_,
HONORÉ DE BALZAC.
PREMIÈRE PARTIE.
LES HÉRITIERS ALARMÉS.
En entrant à Nemours du côté de Paris, on passe sur le canal du
Loing, dont les berges forment à la fois de champêtres remparts et de
pittoresques promenades à cette jolie petite ville. Depuis 1830, on
a malheureusement bâti plusieurs maisons en deçà du pont. Si cette
espèce de faubourg s'augmente, la physionomie de la ville y perdra
sa gracieuse originalité. Mais, en 1829, les côtés de la route étant
libres, le maître de poste, grand et gros homme d'environ soixante ans,
assis au point culminant de ce pont, pouvait, par une belle matinée,
parfaitement embrasser ce qu'en termes de son art on nomme un ruban
de queue. Le mois de septembre déployait ses trésors, l'atmosphère
flambait au-dessus des herbes et des cailloux, aucun nuage n'altérait
le bleu de l'éther dont la pureté partout vive, et même à l'horizon,
indiquait l'excessive raréfaction de l'air. Aussi, Minoret-Levrault,
ainsi se nommait le maître de poste, était-il obligé de se faire un
garde-vue avec une de ses mains pour ne pas être ébloui. En homme
impatienté d'attendre, il regardait tantôt les charmantes prairies qui
s'étalent à droite de la route et où ses regains poussaient, tantôt
la colline chargée de bois qui, sur la gauche, s'étend de Nemours à
Bouron. Il entendait dans la vallée du Loing, où retentissaient les
bruits du chemin repoussés par la colline, le galop de ses propres
chevaux et les claquements de fouet de ses postillons. Ne faut-il pas
être bien maître de poste pour s'impatienter devant une prairie où se
trouvaient des bestiaux comme en fait Paul Potter, sous un ciel de
Raphaël, sur un canal ombragé d'arbres dans la manière d'Hobbéma? Qui
connaît Nemours sait que la nature y est aussi belle que l'art, dont
la mission est de la spiritualiser: là, le paysage a des idées et fait
penser. Mais à l'aspect de Minoret-Levrault un artiste aurait quitté le
site pour croquer ce bourgeois, tant il était original à force d'être
commun. Réunissez toutes les conditions de la brute, vous obtenez
Caliban, qui, certes, est une grande chose. Là où la Forme domine, le
Sentiment disparaît. Le maître de poste, preuve vivante de cet axiome,
présentait une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficilement
trace d'âme sous la violente carnation que produit un brutal
développement de la chair. Sa casquette en drap bleu, à petite visière
et à côtes de melon, moulait une tête dont les fortes dimensions
prouvaient que la science de Gall n'a pas encore abordé le chapitre
des exceptions. Les cheveux gris et comme lustrés qui débordaient la
casquette vous eussent démontré que la chevelure blanchit par d'autres
causes que par les fatigues d'esprit ou par les chagrins. De chaque
côté de la tête, on voyait de larges oreilles presque cicatrisées
sur les bords par les érosions d'un sang trop abondant qui semblait
près de jaillir au moindre effort. Le teint offrait des tons violacés
sous une couche brune, due à l'habitude d'affronter le soleil.
Les yeux gris, agiles, enfoncés, cachés sous deux buissons noirs,
ressemblaient aux yeux des Kalmouks venus en 1815; s'ils brillaient
par moments, ce ne pouvait être que sous l'effort d'une pensée cupide.
Le nez, déprimé depuis sa racine, se relevait brusquement en pied
de marmite. Des lèvres épaisses en harmonie avec un double menton
presque repoussant, dont la barbe faite à peine deux fois par semaine
maintenait un méchant foulard à l'état de corde usée; un cou plissé
par la graisse, quoique très court; de fortes joues complétaient les
caractères de la puissance stupide que les sculpteurs impriment à
leurs cariatides. Minoret-Levrault ressemblait à ces statues, à cette
différence près qu'elles supportent un édifice et qu'il avait assez à
faire de se soutenir lui-même. Vous rencontrerez beaucoup de ces Atlas
sans monde. Le buste de cet homme était un bloc; vous eussiez dit d'un
taureau relevé sur ses deux jambes de derrière. Les bras vigoureux se
terminaient par des mains épaisses et dures, larges et fortes, qui
pouvaient et savaient manier le fouet, les guides, la fourche, et
auxquelles aucun postillon ne se jouait. L'énorme ventre de ce géant
était supporté par des cuisses grosses comme le corps d'un adulte et
par des pieds d'éléphant. La colère devait être rare chez cet homme,
mais terrible, apoplectique alors qu'elle éclatait. Quoique violent et
incapable de réflexion, cet homme n'avait rien fait qui justifiât les
sinistres promesses de sa physionomie. A qui tremblait devant ce géant,
ses postillons disaient:--Oh! il n'est pas méchant!
Le maître de Nemours, pour nous servir de l'abréviation usitée
en beaucoup de pays, portait une veste de chasse en velours
vert-bouteille, un pantalon de coutil vert à raies vertes, un ample
gilet jaune en poil de chèvre, dans la poche duquel on apercevait une
tabatière monstrueuse dessinée par un cercle noir. A nez camard grosse
tabatière est une loi presque sans exception.
Fils de la Révolution et spectateur de l'Empire, Minoret-Levrault ne
s'était jamais mêlé de politique; quant à ses opinions religieuses,
il n'avait mis le pied à l'église que pour se marier; quant à ses
principes dans la vie privée, ils existaient dans le Code civil:
tout ce que la loi ne défendait pas ou ne pouvait atteindre, il le
croyait faisable. Il n'avait jamais lu que le journal du département
de Seine-et-Oise, ou quelques instructions relatives à sa profession.
Il passait pour un cultivateur habile; mais sa science était purement
pratique. Ainsi, chez Minoret-Levrault, le moral ne démentait pas le
physique. Aussi parlait-il rarement; et, avant de prendre la parole,
prenait-il toujours une prise de tabac pour se donner le temps de
chercher non pas des idées, mais des mots. Bavard, il vous eût paru
manqué. En pensant que cette espèce d'éléphant sans trompe et sans
intelligence se nomme _Minoret-Levrault_, ne doit-on pas reconnaître
avec Sterne l'occulte puissance des noms qui tantôt raillent et
tantôt prédisent les caractères? Malgré ces incapacités visibles, en
trente-six ans il avait, la Révolution aidant, gagné trente mille
livres de rente, en prairies, terres labourables et bois. Si Minoret,
intéressé dans les messageries de Nemours et dans celles du Gâtinais à
Paris, travaillait encore, il agissait en ceci moins par habitude que
pour un fils unique auquel il voulait préparer un bel avenir. Ce fils,
devenu, selon l'expression des paysans, un monsieur, venait de terminer
son droit et devait prêter serment à la rentrée comme avocat stagiaire.
Monsieur et madame Minoret-Levrault, car, à travers ce colosse, tout
le monde aperçoit une femme sans laquelle une si belle fortune serait
impossible, laissaient leur fils libre de se choisir une carrière:
notaire à Paris, procureur du roi quelque part, receveur général
n'importe où, agent de change ou maître de poste. Quelle fantaisie
pouvait se refuser, à quel état ne devait pas prétendre le fils d'un
homme de qui l'on disait, depuis Montargis jusqu'à Essonne: «Le père
Minoret ne connaît pas sa fortune!» Ce mot avait reçu, quatre ans
auparavant, une sanction nouvelle quand, après avoir vendu son auberge,
Minoret s'était bâti des écuries et une maison superbes en transportant
la poste de la Grand'rue sur le port. Ce nouvel établissement avait
coûté deux cent mille francs, que les commérages doublaient à trente
lieues à la ronde. La poste de Nemours veut un grand nombre de chevaux,
elle va jusqu'à Fontainebleau sur Paris et dessert au delà les routes
de Montargis et de Montereau; de tous les côtés, le relais est long,
et les sables de la route de Montargis autorisent ce fantastique
troisième cheval, qui se paye toujours et ne se voit jamais. Un homme
bâti comme Minoret, riche comme Minoret, et à la tête d'un pareil
établissement, pouvait donc s'appeler sans antiphrase, le maître de
Nemours. Quoiqu'il n'eût jamais pensé ni à Dieu ni à diable, qu'il fût
matérialiste pratique comme il était agriculteur pratique, égoïste
pratique, avare pratique, Minoret avait jusqu'alors joui d'un bonheur
sans mélange, si l'on doit regarder une vie purement matérielle comme
un bonheur. En voyant le bourrelet de chair pelée qui enveloppait la
dernière vertèbre et comprimait le cervelet de cet homme, en entendant
surtout sa voix grêle et clairette qui contrastait ridiculement avec
son encolure, un physiologiste eût parfaitement compris pourquoi ce
grand, gros, épais cultivateur adorait son fils unique, et pourquoi
peut-être il l'avait attendu si longtemps, comme le disait assez le
nom de Désiré que portait l'enfant. Enfin, si l'amour en trahissant
une riche organisation est chez l'homme une promesse des plus grandes
choses, les philosophes comprendront les causes de l'incapacité
de Minoret. La mère, à qui fort heureusement le fils ressemblait,
rivalisait de gâteries avec le père. Aucun naturel d'enfant n'aurait pu
résister à cette idolâtrie. Aussi Désiré, qui connaissait l'étendue de
son pouvoir, savait-il traire la cassette de sa mère et puiser dans la
bourse de son père en faisant croire à chacun des auteurs de ses jours
qu'il ne s'adressait qu'à lui. Désiré, qui jouait à Nemours un rôle
infiniment supérieur à celui que joue un prince royal dans la capitale
de son père, avait voulu se passer à Paris toutes ses fantaisies comme
il se les passait dans sa petite ville, et chaque année il y avait
dépensé plus de douze mille francs. Mais aussi, pour cette somme,
avait-il acquis des idées qui ne lui seraient jamais venues à Nemours;
il s'était dépouillé de la peau du provincial, il avait compris la
puissance de l'argent, et vu dans la magistrature un moyen d'élévation.
Pendant cette dernière année il avait dépensé dix mille francs de
plus, en se liant avec des artistes, avec des journalistes et leurs
maîtresses. Une lettre confidentielle assez inquiétante eût au besoin
expliqué la faction du maître de poste, à qui son fils demandait
son appui pour un mariage; mais la mère Minoret-Levrault, occupée à
préparer un somptueux déjeuner pour célébrer le triomphe et le retour
du licencié en droit, avait envoyé son mari sur la route en lui disant
de monter à cheval s'il ne voyait pas la diligence. La diligence qui
devait amener ce fils unique arrive ordinairement à Nemours vers cinq
heures du matin, et neuf heures sonnaient! Qui pouvait causer un pareil
retard? Avait-on versé? Désiré vivait-il? Avait-il seulement la jambe
cassée?
Trois batteries de coups de fouet éclatent et déchirent l'air comme une
mousqueterie, les gilets rouges des postillons poindent, dix chevaux
hennissent! le maître ôte sa casquette et l'agite, il est aperçu.
Le postillon le mieux monté, celui qui ramenait deux chevaux de
calèche gris-pommelé, pique son porteur, devance cinq gros chevaux de
diligence, les Minoret de l'écurie, trois chevaux de berline, et arrive
devant le maître.
--As-tu vu la _Ducler_?
Sur les grandes routes, on donne aux diligences des noms assez
fantastiques: on dit la Caillard, la Ducler (la voiture de Nemours
à Paris), le Grand-Bureau. Toute entreprise nouvelle est la
_Concurrence_! Du temps de l'entreprise des Lecomte, leurs voitures
s'appelaient la _Comtesse_.--Caillard n'a pas attrapé la Comtesse, mais
le Grand-Bureau lui a joliment brûlé... sa robe, tout de même!--La
Caillard et le Grand-Bureau ont enfoncé les _Françaises_ (les
Messageries françaises). Si vous voyez le postillon allant _à tout
brésiller_ et refuser un verre de vin, questionnez le conducteur; il
vous répond, le nez au vent, l'œil sur l'espace:--La _Concurrence_ est
devant!--Et nous ne la voyons pas! dit le postillon. Le scélérat, il
n'aura _pas fait manger ses voyageurs_!--Est-ce qu'il en a? répond le
conducteur. Tape donc sur Polignac! Tous les mauvais chevaux se nomment
Polignac. Telles sont les plaisanteries et le fond de la conversation
entre les postillons et les conducteurs en haut des voitures. Autant de
professions en France, autant d'argots.
--As-tu vu dans la Ducler...?
--Monsieur Désiré? répondit le postillon en interrompant son maître.
Eh! vous avez dû nous entendre, nos fouets vous l'annonçaient assez,
nous pensions bien que vous étiez sur la route.
--Pourquoi donc la diligence est-elle en retard de quatre heures?
--Le cercle d'une des roues de derrière s'est détaché entre Essonne et
Ponthierry. Mais il n'y a pas eu d'accident; à la montée, Cabirolle
s'est heureusement aperçu de la chose.
En ce moment une femme endimanchée, car les volées de la cloche de
Nemours appelaient les habitants à la messe du dimanche, une femme
d'environ trente-six ans aborda le maître de poste.
--Eh! bien, mon cousin, dit-elle, vous ne vouliez pas me croire! Notre
oncle est avec Ursule dans la Grand'rue, et ils vont à la grand'messe.
Malgré les lois de la poétique moderne sur la couleur locale, il est
impossible de pousser la vérité jusqu'à répéter l'horrible injure mêlée
de jurons que cette nouvelle, en apparence si peu dramatique, fit
sortir de la large bouche de Minoret-Levrault; sa voix grêle devint
sifflante et sa figure présenta cet effet que les gens du peuple
nomment ingénieusement un _coup de soleil_.
--Est-ce sûr? dit-il après la première explosion de sa colère.
Les postillons passèrent avec leurs chevaux en saluant leur maître, qui
parut ne les avoir ni vus ni entendus. Au lieu d'attendre son fils,
Minoret-Levrault remonta la Grand'rue avec sa cousine.
--Ne vous l'ai-je pas toujours dit? reprit-elle. Quand le docteur
Minoret n'aura plus sa tête, cette petite sainte-nitouche le jettera
dans la dévotion; et, comme qui tient l'esprit tient la bourse, elle
aura notre succession.
--Mais, madame Massin... dit le maître de poste hébété.
--Ah! vous aussi, reprit madame Massin en interrompant son cousin,
vous allez me dire comme Massin: Est-ce une petite fille de quinze ans
qui peut inventer des plans pareils et les exécuter? faire quitter
ses opinions à un homme de quatre-vingt-trois ans qui n'a jamais mis
le pied dans une église que pour se marier, qui a les prêtres dans
une telle horreur, qu'il n'a pas même accompagné cette enfant à la
paroisse le jour de sa première communion! Eh! bien, pourquoi, si le
docteur Minoret a les prêtres en horreur, passe-t-il, depuis quinze
ans, presque toutes les soirées de la semaine avec l'abbé Chaperon? Le
vieil hypocrite n'a jamais manqué de donner à Ursule vingt francs pour
mettre au cierge quand elle rend le pain bénit. Vous ne vous souvenez
donc plus du cadeau fait par Ursule à l'église pour remercier le curé
de l'avoir préparée à sa première communion? elle y avait employé tout
son argent, et son parrain le lui a rendu, mais doublé. Vous ne faites
attention à rien, vous autres hommes! En apprenant ces détails, j'ai
dit: Adieu paniers, vendanges sont faites! Un oncle à succession ne
se conduit pas ainsi, sans des intentions, envers une petite morveuse
ramassée dans la rue.
--Bah! ma cousine, reprit le maître de poste, le bonhomme mène
peut-être Ursule par hasard à l'église. Il fait beau, notre oncle va se
promener.
--Mon cousin, notre oncle tient un livre de prières à la main; et il
vous a un air cafard! Enfin, vous l'allez voir.
--Ils cachaient bien leur jeu, répondit le gros maître de poste, car
la Bougival m'a dit qu'il n'était jamais question de religion entre
le docteur et l'abbé Chaperon. D'ailleurs le curé de Nemours est le
plus honnête homme de la terre, il donnerait sa dernière chemise à
un pauvre; il est incapable d'une mauvaise action; et subtiliser une
succession, c'est....
--Mais c'est voler, dit madame Massin.
--C'est pis! cria Minoret-Levrault exaspéré par l'observation de sa
bavarde cousine.
--Je sais, répondit madame Massin, que l'abbé Chaperon, quoique prêtre,
est un honnête homme; mais il est capable de tout pour les pauvres! Il
aura miné, miné, miné notre oncle en dessous, et le docteur sera tombé
dans le cagotisme. Nous étions tranquilles, et le voilà perverti. Un
homme qui n'a jamais cru à rien et qui avait des principes! Oh! c'est
fait pour nous. Mon mari est sens dessus dessous.
Madame Massin, dont les phrases étaient autant de flèches qui piquaient
son gros cousin, le faisait marcher, malgré son embonpoint, aussi
promptement qu'elle, au grand étonnement des gens qui se rendaient à la
messe. Elle voulait rejoindre cet oncle Minoret et le montrer au maître
de poste.
Du côté du Gâtinais, Nemours est dominé par une colline le long de
laquelle s'étendent la route de Montargis et le Loing. L'église, sur
les pierres de laquelle le temps a jeté son riche manteau noir, car
elle a sans doute été rebâtie au quatorzième siècle par les Guise,
pour lesquels Nemours fut érigé en duché-pairie, se dresse au bout de
la petite ville, au bas d'une grande arche qui l'encadre. Pour les
monuments comme pour les hommes, la position fait tout. Ombragée par
quelques arbres, et mise en relief par une place proprette, cette
église solitaire produit un effet grandiose. En débouchant sur la
place, le maître de Nemours put voir son oncle donnant le bras à la
jeune fille nommée Ursule, tenant chacun leur _Paroissien_ et entrant
à l'église. Le vieillard ôta son chapeau sous le porche, et sa tête,
entièrement blanche, comme un sommet couronné de neige, brilla dans les
douces ténèbres de la façade.
--Eh! bien, Minoret, que dites-vous de la conversion de votre oncle?
s'écria le percepteur des contributions de Nemours, nommé Crémière.
--Que voulez-vous que je dise? lui répondit le maître de poste en lui
offrant une prise de tabac.
--Bien répondu, père Levrault! vous ne pouvez pas dire ce que vous
pensez, si un illustre auteur a eu raison d'écrire que l'homme
est obligé de penser sa parole avant de parler sa pensée, s'écria
malicieusement un jeune homme qui survint et qui jouait dans Nemours
le personnage de Méphistophélès de _Faust_.
[Illustration: IMP. E. MARTINET.
GOUPIL.
Aussi son visage semblait-il appartenir à un bossu dont la bosse eût
été en dedans.
(URSULE MIROUËT.)]
Ce mauvais garçon, nommé Goupil, était le premier clerc de monsieur
Crémière-Dionis, le notaire de Nemours. Malgré les antécédents d'une
conduite presque crapuleuse, Dionis avait pris Goupil dans son Étude,
quand le séjour de Paris, où le clerc avait dissipé la succession de
son père, fermier aisé qui le destinait au notariat, lui fut interdit
par une complète indigence. En voyant Goupil, vous eussiez aussitôt
compris qu'il se fût hâté de jouir de la vie; car pour obtenir des
jouissances, il devait les payer cher. Malgré sa petite taille, le
clerc avait à vingt-sept ans le buste développé comme peut l'être celui
d'un homme de quarante ans. Des jambes grêles et courtes, une large
face au teint brouillé comme un ciel avant l'orage et surmonté d'un
front chauve, faisaient encore ressortir cette bizarre conformation.
Aussi, son visage semblait-il appartenir à un bossu dont la bosse eût
été en dedans. Une singularité de ce visage aigre et pâle confirmait
l'existence de cette invisible gibbosité. Courbe et tordu comme celui
de beaucoup de bossus, le nez se dirigeait de droite à gauche, au lieu
de partager exactement la figure. La bouche, contractée aux deux coins,
comme celle des Sardes, était toujours sur le qui-vive de l'ironie. La
chevelure, rare et roussâtre, tombait par mèches plates et laissait
voir le crâne par places. Les mains, grosses et mal emmanchées au
bout de bras trop longs, étaient crochues et rarement propres. Goupil
portait des souliers bons à jeter au coin d'une borne, et des bas en
filoselle d'un noir rougeâtre; son pantalon et son habit noir, usés
jusqu'à la corde et presque gras de crasse; ses gilets piteux, dont
quelques boutons manquaient de moules; le vieux foulard qui lui servait
de cravate, toute sa mise annonçait la cynique misère à laquelle ses
passions le condamnaient. Cet ensemble de choses sinistre était dominé
par deux yeux de chèvre, une prunelle cerclée de jaune, à la fois
lascifs et lâches. Personne n'était plus craint ni plus respecté que
Goupil dans Nemours. Armé des prétentions que comportait sa laideur,
il avait ce détestable esprit particulier à ceux qui se permettent
tout, et l'employait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente.
Il rimait les couplets satiriques qui se chantent au carnaval, il
organisait les charivaris, il faisait à lui seul le petit journal de
la ville. Dionis, homme fin et faux, par cela même assez craintif,
gardait Goupil autant par peur qu'à cause de son excessive intelligence
et de sa connaissance profonde des intérêts du pays. Mais le patron
se défiait tant du clerc, qu'il régissait lui-même sa caisse, ne le
logeait point chez lui, le tenait à distance, et ne lui confiait
aucune affaire secrète ou délicate. Aussi le clerc flattait-il son
patron en cachant le ressentiment que lui causait cette conduite, et
surveillait-il madame Dionis dans une pensée de vengeance. Doué d'une
compréhension vive, il avait le travail facile.
--Oh! toi, te voilà déjà riant de notre malheur, répondit le maître de
poste au clerc qui se frottait les mains.
Comme Goupil flattait bassement toutes les passions de Désiré, qui,
depuis cinq ans, en faisait son compagnon, le maître de poste le
traitait assez cavalièrement, sans soupçonner quel horrible trésor
de mauvais vouloirs s'entassait au fond du cœur de Goupil à chaque
nouvelle blessure. Après avoir compris que l'argent lui était plus
nécessaire qu'à tout autre, le clerc, qui se savait supérieur à toute
la bourgeoisie de Nemours, voulait faire fortune et comptait sur
l'amitié de Désiré pour acheter une des trois charges de la ville, le
greffe de la Justice de Paix, l'étude d'un des huissiers, ou celle
de Dionis. Aussi supportait-il patiemment les algarades du maître de
poste, les mépris de madame Minoret-Levrault, et jouait-il un rôle
infâme auprès de Désiré, qui, depuis deux ans, lui laissait consoler
les Arianes victimes de la fin des vacances. Goupil dévorait ainsi les
miettes des ambigus qu'il avait préparés.
--Si j'avais été le neveu du bonhomme, il ne m'aurait pas donné Dieu
pour cohéritier, répliqua le clerc en montrant par un hideux ricanement
des dents rares, noires et menaçantes.
En ce moment, Massin-Levrault junior, le greffier de la Justice de
Paix, rejoignit sa femme en amenant madame Crémière, la femme du
percepteur de Nemours. Ce personnage, un des plus âpres bourgeois de
la petite ville, avait la physionomie d'un Tartare: des yeux petits et
ronds comme des sinelles sous un front déprimé, les cheveux crépus, le
teint huileux, de grandes oreilles sans rebords, une bouche presque
sans lèvres et la barbe rare. Ses manières avaient l'impitoyable
douceur des usuriers, dont la conduite repose sur des principes fixes.
Il parlait comme un homme qui a une extinction de voix. Enfin, pour le
peindre, il suffira de dire qu'il employait sa fille aînée et sa femme
à faire ses expéditions de jugements.
Madame Crémière était une grosse femme d'un blond douteux, au
teint criblé de taches de rousseur, un peu trop serrée dans ses
robes, liée avec madame Dionis, et qui passait pour instruite, parce
qu'elle lisait des romans. Cette financière du dernier ordre, pleine
de prétentions à l'élégance et au bel-esprit, attendait l'héritage
de son oncle pour _prendre un certain genre_, orner son salon et y
recevoir la bourgeoisie; car son mari lui refusait les lampes Carcel,
les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notaresse.
Elle craignait excessivement Goupil, qui guettait et colportait ses
_capsulinguettes_ (elle traduisait ainsi le mot _lapsus linguæ_). Un
jour madame Dionis lui dit qu'elle ne savait plus quelle eau prendre
pour ses dents.--Prenez de l'opiat, lui répondit-elle.
Presque tous les collatéraux du vieux docteur Minoret se trouvèrent
alors réunis sur la place, et l'importance de l'événement qui les
ameutait fut si généralement sentie, que les groupes de paysans et de
paysannes armés de leurs parapluies rouges, tous vêtus de ces couleurs
éclatantes qui les rendent si pittoresques les jours de fête à travers
les chemins, eurent les yeux sur les héritiers Minoret. Dans les
petites villes qui tiennent le milieu entre les gros bourgs et les
villes, ceux qui ne vont pas à la messe restent sur la place. On y
cause d'affaires. A Nemours, l'heure des offices est celle d'une bourse
hebdomadaire à laquelle venaient souvent les maîtres des habitations
éparses dans un rayon d'une demi-lieue. Ainsi s'explique l'entente des
paysans contre les bourgeois relativement aux prix des denrées et de la
main-d'œuvre.
--Et qu'aurais-tu donc fait? dit le maître de Nemours à Goupil.
--Je me serais rendu aussi nécessaire à sa vie que l'air qu'il respire.
Mais, d'abord, vous n'avez pas su le prendre! Une succession veut être
soignée autant qu'une belle femme, et, faute de soins, elles échappent
toutes deux. Si ma patronne était là, reprit-il, elle vous dirait
combien cette comparaison est juste.
--Mais monsieur Bongrand vient de me dire de ne point nous inquiéter,
répondit le greffier de la Justice de Paix.
--Oh! il y a bien des manières de dire ça, répondit Goupil en riant.
J'aurais bien voulu entendre votre finaud de juge de paix! S'il n'y
avait plus rien à faire; si, comme lui qui vit chez votre oncle, je
savais tout perdu, je vous dirais:--Ne vous inquiétez de rien!
En prononçant cette dernière phrase, Goupil eut un sourire si
comique et lui donna une signification si claire, que les héritiers
soupçonnèrent le greffier de s'être laissé prendre aux finesses du
juge de paix. Le percepteur, gros petit homme aussi insignifiant qu'un
percepteur doit l'être, et aussi nul qu'une femme d'esprit pouvait le
souhaiter, foudroya son cohéritier Massin par un:--Quand je vous le
disais!
Comme les gens doubles prêtent toujours aux autres leur duplicité,
Massin regarda de travers le juge de paix qui causait en ce moment près
de l'église avec le marquis du Rouvre, un de ses anciens clients.
--Si je savais cela, dit-il.
--Vous paralyseriez la protection qu'il accorde au marquis du Rouvre,
contre lequel il est arrivé des prises de corps, et qu'il arrose en ce
moment de ses conseils, dit Goupil en glissant une idée de vengeance
au greffier. Mais filez doux avec votre chef: le bonhomme est fin, il
doit avoir de l'influence sur votre oncle, et peut encore l'empêcher de
léguer tout à l'Église.
--Bah! nous n'en mourrons pas, dit Minoret-Levrault en ouvrant son
immense tabatière.
--Vous n'en vivrez pas non plus, répondit Goupil en faisant frissonner
les deux femmes qui plus promptement que leurs maris traduisaient
en privations la perte de cette succession tant de fois employée en
bien-être. Mais nous noierons dans les flots de vin de Champagne ce
petit chagrin en célébrant le retour de Désiré, n'est-ce pas, gros
père? ajouta-t-il en frappant sur le ventre du colosse et s'invitant
ainsi lui-même, de peur qu'on ne l'oubliât.
Avant d'aller plus loin, peut-être les gens exacts aimeront-ils à
trouver ici par avance une espèce d'intitulé d'inventaire assez
nécessaire d'ailleurs pour connaître les degrés de parenté qui
rattachaient au vieillard, si subitement converti, ces trois pères de
famille ou leurs femmes. Ces entre-croisements de races au fond des
provinces peuvent être le sujet de plus d'une réflexion instructive.
A Nemours, il ne se trouve que trois ou quatre maisons de petite
noblesse inconnue, parmi lesquelles brillait alors celle des
Portenduère. Ces familles exclusives hantent les nobles qui possèdent
des terres ou des châteaux aux environs, et parmi lesquels on distingue
les d'Aiglemont, propriétaires de la belle terre de Saint-Lange,
et le marquis du Rouvre, dont les biens criblés d'hypothèques
étaient guettés par les bourgeois. Les nobles de la ville sont sans
fortune. Pour tous biens, madame de Portenduère possédait une ferme
de quatre mille sept cents francs de rente, et sa maison en ville.
A l'encontre de ce minime faubourg Saint-Germain se groupent une
dizaine de richards, d'anciens meuniers, des négociants retirés,
enfin une bourgeoisie en miniature sous laquelle s'agitent les petits
détaillants, les prolétaires et les paysans. Cette bourgeoisie offre,
comme dans les Cantons Suisses et dans plusieurs autres petits
pays, le curieux spectacle de l'irradiation de quelques familles
autochthones, gauloises peut-être, régnant sur un territoire,
l'envahissant et rendant presque tous les habitants cousins. Sous
Louis XI, époque à laquelle le Tiers-État a fini par faire de ses
surnoms de véritables noms dont quelques-uns se mêlèrent à ceux de
la Féodalité, la bourgeoisie de Nemours se composait de Minoret,
de Massin, de Levrault et de Crémière. Sous Louis XIII, ces quatre
familles produisaient déjà des Massin-Crémière, des Levrault-Massin,
des Massin-Minoret, des Minoret-Minoret, des Crémière-Levrault, des
Levrault-Minoret-Massin, des Massin-Levrault, des Minoret-Massin, des
Massin-Massin, des Crémière-Massin, tout cela bariolé de junior, de
fils aîné, de Crémière-François, de Levrault-Jacques, de Jean-Minoret,
à rendre fou le père Anselme du Peuple, si le Peuple avait jamais
besoin de généalogiste. Les variations de ce kaléidoscope domestique à
quatre éléments se compliquaient tellement par les naissances et par
les mariages, que l'arbre généalogique des bourgeois de Nemours eût
embarrassé les Bénédictins de l'Almanach de Gotha eux-mêmes, malgré
la science atomistique avec laquelle ils disposent les zigzags des
alliances allemandes. Pendant longtemps, les Minoret occupèrent les
tanneries, les Crémière tinrent les moulins, les Massin s'adonnèrent
au commerce, les Levrault restèrent fermiers. Heureusement pour le
pays, ces quatre souches tallaient au lieu de pivoter, ou repoussaient
de bouture par l'expatriation des enfants qui cherchaient fortune
au dehors: il y a des Minoret couteliers à Melun, des Levrault à
Montargis, des Massin à Orléans et des Crémière devenus considérables
à Paris. Diverses sont les destinées de ces abeilles sorties de la
ruche-mère. Des Massin riches emploient nécessairement des Massin
ouvriers, de même qu'il y a des princes allemands au service de
l'Autriche ou de la Prusse. Le même département voit un Minoret
millionnaire gardé par un Minoret soldat. Pleines du même sang et
appelées du même nom pour toute similitude, ces quatre navettes avaient
tissé sans relâche une toile humaine dont chaque lambeau se trouvait
robe ou serviette, batiste superbe ou doublure grossière. Le même sang
était à la tête, aux pieds ou au cœur, en des mains industrieuses,
dans un poumon souffrant ou dans un front gros de génie. Les chefs de
clan habitaient fidèlement la petite ville, où les liens de parenté se
relâchaient, se resserraient au gré des événements représentés par ce
bizarre _cognomonisme_. En quelque pays que vous alliez, changez les
noms, vous retrouverez le fait, mais sans la poésie que la Féodalité
lui avait imprimée et que Walter Scott a reproduite avec tant de
talent. Portons nos regards un peu plus haut, examinons l'Humanité dans
l'Histoire? Toutes les familles nobles du onzième siècle, aujourd'hui
presque toutes éteintes, moins la race royale des Capet, toutes ont
nécessairement coopéré à la naissance d'un Rohan, d'un Montmorency,
d'un Bauffremont, d'un Mortemart d'aujourd'hui; enfin toutes
seront nécessairement dans le sang du dernier gentilhomme vraiment
gentilhomme. En d'autres termes, tout bourgeois est cousin d'un
bourgeois, tout noble est cousin d'un noble. Comme le dit la sublime
page des généalogies bibliques, en mille ans, trois familles, Sem,
Cham et Japhet, peuvent couvrir le globe de leurs enfants. Une famille
peut devenir une nation, et malheureusement une nation peut redevenir
une seule et simple famille. Pour le prouver, il suffit d'appliquer à
la recherche des ancêtres et à leur accumulation que le temps accroît
dans une rétrograde progression géométrique multipliée par elle-même,
le calcul de ce sage, qui demandant à un roi de Perse, pour récompense
d'avoir inventé le jeu d'échecs, un épi de blé pour la première case de
l'échiquier en doublant toujours, démontra que le royaume ne suffirait
pas à le payer. Le lacis de la noblesse embrassé par le lacis de la
bourgeoisie, cet antagonisme de deux sangs protégés, l'un par des
institutions immobiles, l'autre par l'active patience du travail et par
la ruse du commerce, a produit la révolution de 1789. Les deux sangs
presque réunis se trouvent aujourd'hui face à face avec des collatéraux
sans héritage. Que feront-ils? Notre avenir politique est gros de la
réponse.
La famille de celui qui sous Louis XV s'appelait Minoret tout court
était si nombreuse qu'un des cinq enfants, le Minoret dont l'entrée à
l'église faisait événement, alla chercher fortune à Paris, et ne se
montra plus que de loin en loin dans sa ville natale, où il vint sans
doute chercher sa part d'héritage à la mort de ses grands-parents.
Après avoir beaucoup souffert, comme tous les jeunes gens doués d'une
volonté ferme et qui veulent une place dans le brillant monde de Paris,
l'enfant des Minoret se fit une destinée plus belle qu'il ne la rêvait
peut-être à son début; car il se voua tout d'abord à la médecine, une
des professions qui demandent du talent et du bonheur, mais encore plus
de bonheur que de talent. Appuyé par Dupont de Nemours, lié par un
heureux hasard avec l'abbé Morellet que Voltaire appelait _Mord-les_,
protégé par les encyclopédistes, le docteur Minoret s'attacha comme un
séide au grand médecin Bordeu, l'ami de Diderot. D'Alembert, Helvétius,
le baron d'Holbach, Grimm, devant lesquels il fut petit garçon,
finirent sans doute, comme Bordeu, par s'intéresser à Minoret, qui
vers 1777 eut une assez belle clientèle de déistes, d'encyclopédistes,
sensualistes, matérialistes, comme il vous plaira d'appeler les riches
philosophes de ce temps. Quoiqu'il fût très-peu charlatan, il inventa
le fameux baume de Lelièvre, tant vanté par le _Mercure de France_,
et dont l'annonce était en permanence à la fin de ce journal, organe
hebdomadaire des encyclopédistes. L'apothicaire Lelièvre, homme
habile, vit une affaire là où Minoret n'avait vu qu'une préparation
à mettre dans le Codex, et partagea loyalement ses bénéfices avec le
docteur, élève de Rouelle en chimie, comme il était celui de Bordeu
en médecine. On eût été matérialiste à moins. Le docteur épousa par
amour, en 1778, temps où régnait la Nouvelle-Héloïse et où l'on se
mariait quelquefois par amour, la fille du fameux claveciniste Valentin
Mirouët, une célèbre musicienne, faible et délicate, que la Révolution
tua. Minoret connaissait intimement Robespierre, à qui jadis il fit
avoir une médaille d'or pour une dissertation sur ce sujet: _Quelle
est l'origine de l'opinion qui étend sur une même famille une partie
de la honte attachée aux peines infamantes que subit un coupable?
Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? Et dans le cas où l'on
se déciderait pour l'affirmative, quels seraient les moyens de parer
aux inconvénients qui en résultent?_ L'Académie royale des sciences
et des arts de Metz, à laquelle appartenait Minoret, doit avoir cette
dissertation en original. Quoique, grâce à cette amitié, la femme du
docteur pût ne rien craindre, elle eut si peur d'aller à l'échafaud
que cette invincible terreur empira l'anévrisme qu'elle devait à une
trop grande sensibilité. Malgré toutes les précautions que prenait un
homme idolâtre de sa femme, Ursule rencontra la charrette pleine de
condamnés où se trouvait précisément madame Roland, et ce spectacle
causa sa mort. Minoret, plein de faiblesse pour son Ursule, à laquelle
il ne refusait rien et qui avait mené la vie d'une petite-maîtresse, se
trouva presque pauvre après l'avoir perdue. Robespierre le fit nommer
médecin en chef d'un hôpital.
Quoique le nom de Minoret eût acquis, pendant les débats animés
auxquels donna lieu le mesmérisme, une célébrité qui le rappela de
temps en temps au souvenir de ses parents, la révolution fut un si
grand dissolvant et rompit tant les relations de famille, qu'en 1813
on ignorait entièrement à Nemours l'existence du docteur Minoret à qui
une rencontre inattendue fit concevoir le projet de revenir comme les
lièvres, mourir au gîte.
En traversant la France, où l'œil est si promptement lassé par
la monotonie des plaines, qui n'a pas eu la charmante sensation
d'apercevoir en haut d'une côte, à sa descente ou à son tournant, alors
qu'elle promettait un paysage aride, une fraîche vallée arrosée par
une rivière et une petite ville abritée sous le rocher comme une ruche
dans le creux d'un vieux saule? En entendant le hue! du postillon qui
marche le long de ses chevaux, on secoue le sommeil, on admire comme un
rêve dans le rêve quelque beau paysage qui devient pour le voyageur ce
qu'est pour un lecteur le passage remarquable d'un livre, une brillante
pensée de la nature. Telle est la sensation que cause la vue soudaine
de Nemours en y venant de la Bourgogne. On la voit de là cerclée par
des roches pelées, grises, blanches, noires, de formes bizarres, comme
il s'en trouve tant dans la forêt de Fontainebleau, et d'où s'élancent
des arbres épars qui se détachent nettement sur le ciel et donnent
à cette espèce de muraille écroulée une physionomie agreste. Là se
termine la longue colline forestière qui rampe de Nemours à Bouron en
côtoyant la route. Au bas de ce cirque informe s'étale une prairie
où court le Loing en formant des nappes à cascades. Ce délicieux
paysage, que longe la route de Montargis, ressemble à une décoration
d'opéra, tant les effets y sont étudiés. Un matin le docteur, qu'un
riche malade de la Bourgogne avait envoyé chercher, et qui revenait en
toute hâte à Paris, n'ayant pas dit au précédent relais quelle route
il voulait prendre, fut conduit à son insu par Nemours et revit entre
deux sommeils le paysage au milieu duquel son enfance s'était écoulée.
Le docteur avait alors perdu plusieurs de ses vieux amis. Le sectaire
de l'Encyclopédie avait été témoin de la conversion de La Harpe, il
avait enterré Lebrun-Pindare, et Marie-Joseph de Chénier, et Morellet,
et madame Helvétius. Il assistait à la quasi-chute de Voltaire, attaqué
par Geoffroy, le continuateur de Fréron. Il pensait donc à la retraite.
Aussi, quand sa chaise de poste s'arrêta en haut de la Grand'rue de
Nemours, eut-il à cœur de s'enquérir de sa famille. Minoret-Levrault
vint lui-même voir le docteur, qui reconnut dans le maître de poste le
propre fils de son frère aîné. Ce neveu lui montra dans son épouse la
fille unique du père Levrault-Crémière, qui depuis douze ans lui avait
laissé la poste et la plus belle auberge de Nemours.
--Eh! bien, mon neveu, dit le docteur, ai-je d'autres héritiers?
--Ma tante Minoret, votre sœur, a épousé un Massin-Massin.
--Oui, l'intendant de Saint-Lange.
--Elle est morte veuve en laissant une seule fille, qui vient de se
marier avec un Crémière-Crémière, un charmant garçon encore sans place.
--Bien! elle est ma nièce directe. Or, comme mon frère le marin est
mort garçon, que le capitaine Minoret a été tué à Monte-Legino, et que
me voici, la ligne paternelle est épuisée. Ai-je des parents dans la
ligne maternelle? Ma mère était une Jean-Massin-Levrault.
--Des Jean-Massin-Levrault, répondit Minoret-Levrault, il n'est resté
qu'une Jean-Massin qui a épousé monsieur Crémière-Levrault-Dionis,
un fournisseur des fourrages qui a péri sur l'échafaud. Sa femme
est morte de désespoir et ruinée en laissant une fille mariée à un
Levrault-Minoret, fermier à Montereau qui va bien; et leur fille vient
d'épouser un Massin-Levrault, clerc de notaire à Montargis, où le père
est serrurier.
--Ainsi, je ne manque pas d'héritiers, dit gaiement le docteur, qui
voulut faire le tour de Nemours en compagnie de son neveu.
Le Loing traverse onduleusement la ville, bordé de jardins à terrasses
et de maisons proprettes dont l'aspect fait croire que le bonheur
doit habiter là plutôt qu'ailleurs. Lorsque le docteur tourna de la
Grand'rue dans la rue des Bourgeois, Minoret-Levrault lui montra la
propriété de monsieur Levrault, riche marchand de fers à Paris, qui,
dit-il, venait de se laisser mourir.
--Voilà, mon oncle, une jolie maison à vendre, elle a un charmant
jardin sur la rivière.
--Entrons, dit le docteur en voyant au bout d'une petite cour pavée
une maison serrée entre les murailles de deux maisons voisines
déguisées par des massifs d'arbres et de plantes grimpantes.
--Elle est bâtie sur caves, dit le docteur en entrant par un perron
très élevé garni de vases en faïence blanche et bleue où fleurissaient
alors des géraniums.
Coupée, comme la plupart des maisons de province, par un corridor qui
mène de la cour au jardin, la maison n'avait à droite qu'un salon
éclairé par quatre croisées, deux sur la cour et deux sur le jardin;
mais Levrault-Levrault avait consacré l'une de ces croisées à l'entrée
d'une longue serre bâtie en briques qui allait du salon à la rivière où
elle se terminait par un horrible pavillon chinois.
--Bon! en faisant couvrir cette serre et la parquetant, dit le vieux
Minoret, je pourrais loger ma bibliothèque et faire un joli cabinet
de ce singulier morceau d'architecture. De l'autre côté du corridor
se trouvait sur le jardin une salle à manger, en imitation de laque
noire à fleurs vert et or, et séparée de la cuisine par la cage de
l'escalier. On communiquait, par une petite office pratiquée derrière
cet escalier, avec la cuisine dont les fenêtres à barreaux de fer
grillagés donnaient sur la cour. Il y avait deux appartements au
premier étage; et au-dessus, des mansardes lambrissées encore assez
logeables. Après avoir rapidement examiné cette maison garnie de
treillages verts du haut en bas, du côté de la cour comme du côté du
jardin, et qui sur la rivière était terminée par une terrasse chargée
de vases en faïence, le docteur dit:--Levrault-Levrault a dû dépenser
bien de l'argent ici!
--Oh! gros comme lui, répondit Minoret-Levrault. Il aimait les fleurs,
une bêtise!--Qu'est-ce que cela rapporte? dit ma femme. Vous voyez,
un peintre de Paris est venu pour peindre en fleurs _à fresque_ son
corridor. Il a mis partout des glaces entières. Les plafonds ont été
refaits avec des corniches qui coûtent six francs le pied. La salle à
manger, les parquets sont en marqueterie, des folies! La maison ne vaut
pas un sou de plus.
--Hé! bien, mon neveu, fais-moi cette acquisition, donne-m'en avis,
voici mon adresse; le reste regardera mon notaire.--Qui donc demeure en
face? demanda-t-il en sortant.
--Des émigrés! répondit le maître de poste, un chevalier de Portenduère.
Une fois la maison achetée, l'illustre docteur, au lieu d'y venir,
écrivit à son neveu de louer. La Folie-Levrault fut habitée par
le notaire de Nemours qui vendit alors sa charge à Dionis, son
maître-clerc, et qui mourut deux ans après, laissant sur le dos du
médecin une maison à louer, au moment où le sort de Napoléon se
décidait aux environs. Les héritiers du docteur, à peu près leurrés,
avaient pris son désir de retour pour la fantaisie d'un richard, et
se désespéraient en lui supposant à Paris des affections qui l'y
retiendraient et leur enlèveraient sa succession. Néanmoins, la femme
de Minoret-Levrault saisit cette occasion d'écrire au docteur. Le
vieillard répondit qu'aussitôt la paix signée, une fois les routes
débarrassées de soldats et les communications rétablies, il viendrait
habiter Nemours. Il y fit une apparition avec deux de ses clients,
l'architecte des hospices et un tapissier, qui se chargèrent des
réparations, des arrangements intérieurs et du transport du mobilier.
Madame Minoret-Levrault offrit, comme gardienne, la cuisinière du
vieux notaire décédé, qui fut acceptée. Quand les héritiers surent
que leur oncle ou grand-oncle Minoret allait positivement demeurer à
Nemours, leurs familles furent prises, malgré les événements politiques
qui pesaient alors précisément sur le Gâtinais et sur la Brie, d'une
curiosité dévorante, mais presque légitime. L'oncle était-il riche?
Était-il économe ou dépensier? Laisserait-il une belle fortune ou ne
laisserait-il rien? Avait-il des rentes viagères? Voici ce qu'on finit
par savoir, mais avec des peines infinies et à force d'espionnages
souterrains. Après la mort d'Ursule Mirouët, sa femme, de 1789 à 1813,
le docteur, nommé médecin consultant de l'Empereur en 1805, avait dû
gagner beaucoup d'argent, mais personne ne connaissait sa fortune;
il vivait simplement, sans autres dépenses que celles d'une voiture
à l'année et d'un somptueux appartement; il ne recevait jamais et
dînait presque toujours en ville. Sa gouvernante, furieuse de ne pas
l'accompagner à Nemours, dit à Zélie Levrault, la femme du maître
de poste, qu'elle connaissait au docteur quatorze mille francs de
rentes sur le grand-livre. Or, après vingt années d'exercice d'une
profession que les titres de médecin en chef d'un hôpital, de médecin
de l'Empereur et de membre de l'Institut rendaient si lucrative, ces
quatorze mille livres de rentes, fruit de placements successifs,
accusaient tout au plus cent soixante mille francs d'économies! Pour
n'avoir épargné que huit mille francs par an, le docteur devait
avoir eu bien des vices ou bien des vertus à satisfaire; mais ni
la gouvernante ni Zélie, personne ne put pénétrer la raison de
cette modestie de fortune: Minoret, qui fut bien regretté dans son
quartier, était un des hommes les plus bienfaisants de Paris, et comme
Larrey gardait un profond secret sur ses actes de bienfaisance. Les
héritiers virent donc arriver, avec une vive satisfaction, le riche
mobilier et la nombreuse bibliothèque de leur oncle, déjà officier
de la Légion-d'Honneur, et nommé par le roi chevalier de l'ordre de
Saint-Michel, à cause peut-être de sa retraite qui fit une place à
quelque favori. Mais quand l'architecte, les peintres, les tapissiers
eurent tout arrangé de la manière la plus comfortable, le docteur ne
vint pas. Madame Minoret-Levrault, qui surveillait le tapissier et
l'architecte comme s'il s'agissait de sa propre fortune, apprit, par
l'indiscrétion d'un jeune homme envoyé pour ranger la bibliothèque,
que le docteur prenait soin d'une orpheline nommée Ursule. Cette
nouvelle fit des ravages étranges dans la ville de Nemours. Enfin le
vieillard se rendit chez lui vers le milieu du mois de janvier 1815,
et s'installa sournoisement avec une petite fille âgée de dix mois,
accompagnée d'une nourrice.
--Ursule ne peut pas être sa fille, il a soixante et onze ans! dirent
les héritiers alarmés.
--Quoi qu'elle puisse être, dit madame Massin, elle nous donnera bien
du _tintoin_! (Un mot de Nemours.)
Le docteur reçut assez froidement sa petite nièce par la ligne
maternelle, dont le mari venait d'acheter le greffe de la Justice de
Paix, et qui les premiers se hasardèrent à lui parler de leur position
difficile. Massin et sa femme n'étaient pas riches. Le père de Massin,
serrurier à Montargis, obligé de prendre des arrangements avec ses
créanciers, travaillait à soixante-sept ans comme un jeune homme, et
ne laisserait rien. Le père de madame Massin, Levrault-Minoret, venait
de mourir à Montereau des suites de la bataille en voyant sa ferme
incendiée, ses champs ruinés et ses bestiaux dévorés.
--Nous n'aurons rien de ton grand-oncle, dit Massin à sa femme déjà
grosse de son second enfant.
Le docteur leur donna secrètement dix mille francs, avec lesquels
le greffier de la Justice de Paix, ami du notaire et de l'huissier
de Nemours, commença l'usure et mena si rondement les paysans des
environs, qu'en ce moment Goupil lui connaissait environ quatre-vingt
mille francs de capitaux inédits.
Quant à son autre nièce, le docteur fit avoir, par ses relations
à Paris, la perception de Nemours à Crémière et fournit le
cautionnement. Quoique Minoret-Levrault n'eût besoin de rien, Zélie,
jalouse des libéralités de l'oncle envers ses deux nièces, lui présenta
son fils, alors âgé de dix ans, qu'elle allait envoyer dans un collége
de Paris, où, dit-elle, les éducations coûtaient bien cher. Médecin de
Fontanes, le docteur obtint une demi-bourse au collége Louis-le-Grand
pour son petit-neveu qui fut mis en quatrième.
Crémière, Massin et Minoret-Levrault, gens excessivement communs,
furent jugés sans appel par le docteur dès les deux premiers mois
pendant lesquels ils essayèrent d'entourer moins l'oncle que la
succession. Les gens conduits par l'instinct ont ce désavantage sur
les gens à idées, qu'ils sont promptement devinés: les inspirations
de l'instinct sont trop naturelles, et s'adressent trop aux yeux pour
ne pas être aperçues aussitôt; tandis que, pour être pénétrées, les
conceptions de l'esprit exigent une intelligence égale de part et
d'autre. Après avoir acheté la reconnaissance de ses héritiers et leur
avoir en quelque sorte clos la bouche, le rusé docteur prétexta de
ses occupations, de ses habitudes et des soins qu'exigeait la petite
Ursule pour ne point les recevoir, sans toutefois leur fermer sa
maison. Il aimait à dîner seul, il se couchait et se levait tard, il
était venu dans son pays natal pour y trouver le repos et la solitude.
Ces caprices d'un vieillard parurent assez naturels, et ses héritiers
se contentèrent de lui faire, le dimanche, entre une heure et quatre
heures, des visites hebdomadaires auxquelles il essaya de mettre fin,
en leur disant:--Ne venez me voir que quand vous aurez besoin de moi.
Le docteur, sans refuser de donner des consultations dans les cas
graves, surtout aux indigents, ne voulut point être médecin du petit
hospice de Nemours, et déclara qu'il n'exercerait plus sa profession.
--J'ai assez tué de monde, dit-il en riant au curé Chaperon qui, le
sachant bienfaisant, plaidait pour les pauvres.
--C'est un fameux original! Ce mot, dit sur le docteur Minoret, fut
l'innocente vengeance des amours-propres froissés, car le médecin se
composa une société de personnages qui méritent d'être mis en regard
des héritiers. Or, ceux des bourgeois qui se croyaient dignes de
grossir la cour d'un homme à cordon noir conservèrent contre le docteur
et ses privilégiés un ferment de jalousie qui malheureusement eut son
action.
Par une bizarrerie qu'expliquerait le proverbe: Les extrêmes se
touchent, ce docteur matérialiste et le curé de Nemours furent
très-promptement amis. Le vieillard aimait beaucoup le trictrac, jeu
favori des gens d'Église, et l'abbé Chaperon était de la force du
médecin. Le jeu fut donc un premier lien entre eux. Puis Minoret était
charitable, et le curé de Nemours était le Fénelon du Gâtinais. Tous
deux, ils avaient une instruction variée, l'homme de Dieu pouvait donc
seul, dans tout Nemours, comprendre l'athée. Pour pouvoir disputer,
deux hommes doivent d'abord se comprendre. Quel plaisir goûte-t-on
d'adresser des mots piquants à quelqu'un qui ne les sent pas? Le
médecin et ce prêtre avaient trop de bon goût, ils avaient vu trop
bonne compagnie pour ne pas en pratiquer les préceptes, ils purent
alors se faire cette petite guerre si nécessaire à la conversation. Ils
haïssaient l'un et l'autre leurs opinions, mais ils estimaient leurs
caractères. Si de semblables contrastes, si de telles sympathies ne
sont pas les éléments de la vie intime, ne faudrait-il pas désespérer
de la société qui, surtout en France, exige un antagonisme quelconque?
C'est du choc des caractères et non de la lutte des idées que naissent
les antipathies. L'abbé Chaperon fut donc le premier ami du docteur à
Nemours. Cet ecclésiastique, alors âgé de soixante ans, était curé de
Nemours depuis le rétablissement du culte catholique. Par attachement
pour son troupeau, il avait refusé le vicariat du diocèse. Si les
indifférents en matière de religion lui en savaient gré, les fidèles
l'en aimaient davantage. Ainsi vénéré de ses ouailles, estimé par
la population, le curé faisait le bien sans s'enquérir des opinions
religieuses des malheureux. Son presbytère, à peine garni du mobilier
nécessaire aux plus stricts besoins de la vie, était froid et dénué
comme le logis d'un avare. L'avarice et la charité se trahissent par
des effets semblables: la charité ne se fait-elle pas dans le ciel le
trésor que se fait l'avare sur terre? L'abbé Chaperon disputait avec
sa servante sur sa dépense avec plus de rigueur que Gobseck avec la
sienne, si toutefois ce fameux juif a jamais eu de servante. Le bon
prêtre vendait souvent les boucles d'argent de ses souliers et de sa
culotte pour en donner le prix à des pauvres qui le surprenaient sans
le sou. En le voyant sortir de son église, les oreilles de sa culotte
nouées dans les boutonnières, les dévotes de la ville allaient alors
chercher les boucles du curé chez l'horloger-bijoutier de Nemours, et
grondaient leur pasteur en les lui rapportant. Il ne s'achetait jamais
de linge ni d'habits, et portait ses vêtements jusqu'à ce qu'ils ne
fussent plus de mise. Son linge épais de reprises lui marquait la peau
comme un cilice. Madame de Portenduère ou de bonnes âmes s'entendaient
alors avec la gouvernante pour lui remplacer, pendant son sommeil, le
linge ou les habits vieux par des neufs, et le curé ne s'apercevait pas
toujours immédiatement de l'échange. Il mangeait chez lui dans l'étain
et avec des couverts de fer battu. Quand il recevait ses desservants
et les curés aux jours de solennité qui sont une charge pour les curés
de canton, il empruntait l'argenterie et le linge de table de son ami
l'athée.
--Mon argenterie fait son salut, disait alors le docteur.
Ces belles actions, tôt ou tard découvertes et toujours accompagnées
d'encouragements spirituels, s'accomplissaient avec une naïveté
sublime. Cette vie était d'autant plus méritoire que l'abbé Chaperon
possédait une érudition aussi vaste que variée et de précieuses
facultés. Chez lui la finesse et la grâce, inséparables compagnes de la
simplicité, rehaussaient une élocution digne d'un prélat. Ses manières,
son caractère et ses mœurs donnaient à son commerce la saveur exquise
de tout ce qui dans l'intelligence est à la fois spirituel et candide.
Ami de la plaisanterie, il n'était jamais prêtre dans un salon. Jusqu'à
l'arrivée du docteur Minoret, le bonhomme laissa ses lumières sous le
boisseau sans regret; mais peut-être lui sut-il gré de les utiliser.
Riche d'une assez belle bibliothèque et de deux mille livres de rente
quand il vint à Nemours, le curé ne possédait plus en 1829 que les
revenus de sa cure, presque entièrement distribués chaque année.
D'excellent conseil dans les affaires délicates ou dans les malheurs,
plus d'une personne qui n'allait point à l'église y chercher des
consolations allait au presbytère y chercher des avis. Pour achever ce
portrait moral, il suffira d'une petite anecdote. Des paysans, rarement
il est vrai, mais enfin de mauvaises gens se disaient poursuivis ou
se faisaient poursuivre fictivement pour stimuler la bienfaisance de
l'abbé Chaperon. Ils trompaient leurs femmes, qui, voyant leur maison
menacée d'expropriation et leurs vaches saisies, trompaient par leurs
innocentes larmes le pauvre curé, qui leur trouvait alors les sept ou
huit cents francs demandés, avec lesquels le paysan achetait un lopin
de terre. Quand de pieux personnages, des fabriciens, démontrèrent la
fraude à l'abbé Chaperon en le priant de les consulter pour ne pas être
victime de la cupidité, il leur dit:--Peut-être ces gens auraient-ils
commis quelque chose de blâmable pour avoir leur arpent de terre, et
n'est-ce pas encore faire le bien que d'empêcher le mal? On aimera
peut-être à trouver ici l'esquisse de cette figure, remarquable en ce
que les sciences et les lettres avaient passé dans ce cœur et dans
cette forte tête sans y rien corrompre. A soixante ans l'abbé Chaperon
avait les cheveux entièrement blancs, tant il éprouvait vivement les
malheurs d'autrui, tant aussi les événements de la Révolution avaient
agi sur lui. Deux fois incarcéré pour deux refus de serment, deux fois,
selon son expression, il avait dit son _In manus_. Il était de moyenne
taille, ni gras ni maigre. Son visage, très-ridé, très-creusé, sans
couleur, occupait tout d'abord le regard par la tranquillité profonde
des lignes et par la pureté des contours qui semblaient bordés de
lumière. Le visage d'un homme chaste a je ne sais quoi de radieux. Des
yeux bruns, à prunelle vive, animaient ce visage irrégulier surmonté
d'un front vaste. Son regard exerçait un empire explicable par une
douceur qui n'excluait pas la force. Les arcades de ses yeux formaient
comme deux voûtes ombragées de gros sourcils grisonnants qui ne
faisaient point peur. Comme il avait perdu beaucoup de ses dents, sa
bouche était déformée et ses joues rentraient; mais cette destruction
ne manquait pas de grâce, et ces rides pleines d'aménité semblaient
vous sourire. Sans être goutteux, il avait les pieds si sensibles,
il marchait si difficilement qu'il gardait des souliers en veau
d'Orléans par toutes les saisons. Il trouvait la mode des pantalons peu
convenable pour un prêtre, et se montrait toujours vêtu de gros bas en
laine noire tricotés par sa gouvernante et d'une culotte de drap. Il
ne sortait point en soutane, mais en redingote brune, et conservait le
tricorne courageusement porté dans les plus mauvais jours. Ce noble et
beau vieillard, dont la figure était toujours embellie par la sérénité
d'une âme sans reproche, devait avoir sur les choses et sur les hommes
de cette histoire une si grande influence qu'il fallait tout d'abord
remonter à la source de son autorité.
Minoret recevait trois journaux: un libéral, un ministériel, un
ultrà, quelques recueils périodiques et des journaux de science,
dont les collections grossissaient sa bibliothèque. Les journaux,
l'encyclopédiste et les livres furent un attrait pour un ancien
capitaine au régiment de Royal-Suédois, nommé monsieur de Jordy,
gentilhomme voltairien et vieux garçon qui vivait de seize cents
francs de pension et rente viagères. Après avoir lu pendant quelques
jours les _gazettes_ par l'entremise du curé, monsieur de Jordy jugea
convenable d'aller remercier le docteur. Dès la première visite,
le vieux capitaine, ancien professeur à l'École-Militaire, conquit
les bonnes grâces du vieux médecin, qui lui rendit sa visite avec
empressement. Monsieur de Jordy, petit homme sec et maigre, mais
tourmenté par le sang, quoiqu'il eût la face très-pâle, vous frappait
tout d'abord par son beau front à la Charles XII, au-dessus duquel il
maintenait ses cheveux coupés ras comme ceux de ce roi-soldat. Ses yeux
bleus, qui eussent fait dire: L'amour a passé par là, mais profondément
attristés, intéressaient au premier regard où s'entrevoyaient des
souvenirs sur lesquels il gardait d'ailleurs un si profond secret
que jamais ses vieux amis ne surprirent ni une allusion à sa vie
passée ni une de ces exclamations arrachées par une similitude de
catastrophes. Il cachait le douloureux mystère de son passé sous une
gaieté philosophique; mais, quand il se croyait seul, ses mouvements,
engourdis par une lenteur moins sénile que calculée, attestaient une
pensée pénible et constante: aussi l'abbé Chaperon l'avait-il surnommé
le chrétien sans le savoir. Allant toujours vêtu de drap bleu, son
maintien un peu roide et son vêtement trahissaient les anciennes
coutumes de la discipline militaire. Sa voix douce et harmonieuse
remuait l'âme. Ses belles mains, la coupe de sa figure, qui rappelait
celle du comte d'Artois, en montrant combien il avait été charmant dans
sa jeunesse, rendaient le mystère de sa vie encore plus impénétrable.
On se demandait involontairement quel malheur pouvait avoir atteint
la beauté, le courage, la grâce, l'instruction et les plus précieuses
qualités du cœur qui furent jadis réunies en sa personne. Monsieur de
Jordy tressaillait toujours au nom de Robespierre. Il prenait beaucoup
de tabac, et, chose étrange, il s'en déshabitua pour la petite Ursule,
qui manifestait, à cause de cette habitude, de la répugnance pour
lui. Dès qu'il put voir cette petite, le capitaine attacha sur elle
de longs regards presque passionnés. Il aimait si follement ses jeux,
il s'intéressait tant à elle que cette affection rendit encore plus
étroits ses liens avec le docteur, qui n'osa jamais dire à ce vieux
garçon:--Et vous aussi, vous avez donc perdu des enfants? Il est de
ces êtres, bons et patients comme lui, qui passent dans la vie, une
pensée amère au cœur et un sourire à la fois tendre et douloureux sur
les lèvres, emportant avec eux le mot de l'énigme sans le laisser
deviner par fierté, par dédain, par vengeance peut-être, n'ayant que
Dieu pour confident et pour consolateur. Monsieur de Jordy ne voyait
guère à Nemours, où, comme le docteur, il était venu mourir en paix,
que le curé toujours aux ordres de ses paroissiens, et que madame de
Portenduère qui se couchait à neuf heures. Aussi, de guerre lasse,
avait-il fini par se mettre au lit de bonne heure, malgré les épines
qui rembourraient son chevet. Ce fut donc une bonne fortune pour le
médecin comme pour le capitaine que de rencontrer un homme ayant vu le
même monde, qui parlait la même langue, avec lequel on pouvait échanger
ses idées, et qui se couchait tard. Une fois que monsieur de Jordy,
l'abbé Chaperon et Minoret eurent passé une première soirée, ils y
éprouvèrent tant de plaisir que le prêtre et le militaire revinrent
tous les soirs à neuf heures, moment où, la petite Ursule couchée, le
vieillard se trouvait libre. Et tous trois, ils veillaient jusqu'à
minuit ou une heure.
Bientôt ce trio devint un quatuor. Un autre homme, à qui la vie était
connue et qui devait à la pratique des affaires cette indulgence,
ce savoir, cette masse d'observations, cette finesse, ce talent de
conversation que le militaire, le médecin, le curé devaient à la
pratique des âmes, des maladies et de l'enseignement, le juge de
paix flaira les plaisirs de ces soirées et rechercha la société du
docteur. Avant d'être juge de paix à Nemours, monsieur Bongrand avait
été pendant dix ans avoué à Melun, où il plaidait lui-même selon
l'usage des villes où il n'y a pas de barreau. Devenu veuf à l'âge
de quarante-cinq ans, il se sentait encore trop actif pour ne rien
faire; il avait donc demandé la Justice de Paix de Nemours, vacante
quelques mois avant l'installation du docteur. Le garde des sceaux est
toujours heureux de trouver des praticiens, et surtout des gens à leur
aise pour exercer cette importante magistrature. Monsieur Bongrand
vivait modestement à Nemours des quinze cents francs de sa place, et
pouvait ainsi consacrer ses revenus à son fils, qui faisait son Droit
à Paris, tout en étudiant la procédure chez le fameux avoué Derville.
Le père Bongrand ressemblait assez à un vieux chef de division en
retraite: il avait cette figure moins blême que blêmie où les affaires,
les mécomptes, le dégoût ont laissé leurs empreintes, ridée par la
réflexion et aussi par les continuelles contractions familières aux
gens obligés de ne pas tout dire; mais elle était souvent illuminée
par des sourires particuliers à ces hommes qui tour à tour croient
tout et ne croient rien, habitués à tout voir et à tout entendre
sans surprise, à pénétrer dans les abîmes que l'intérêt ouvre au fond
des cœurs. Sous ses cheveux moins blancs que décolorés, rabattus en
ondes sur sa tête, il montrait un front sagace dont la couleur jaune
s'harmoniait aux filaments de sa maigre chevelure. Son visage ramassé
lui donnait d'autant plus de ressemblance avec un renard, que son
nez était court et pointu. Il jaillissait de sa bouche fendue comme
celle des grands parleurs, des étincelles blanches qui rendaient sa
conversation si pluvieuse, que Goupil disait méchamment:--Il faut
un parapluie pour l'écouter.--Ou bien: Il pleut des jugements à la
Justice de Paix. Ses yeux semblaient fins derrière ses lunettes; mais
les ôtait-il, son regard émoussé paraissait niais. Quoiqu'il fût gai,
presque jovial même, il se donnait un peu trop, par sa contenance,
l'air d'un homme important. Il tenait presque toujours ses mains dans
les poches de son pantalon, et ne les en tirait que pour raffermir
ses lunettes par un mouvement presque railleur qui vous annonçait
une observation fine ou quelque argument victorieux. Ses gestes, sa
loquacité, ses innocentes prétentions trahissaient l'ancien avoué de
province; mais ces légers défauts n'existaient qu'à la superficie;
il les rachetait par une bonhomie acquise qu'un moraliste exact
appellerait une indulgence naturelle à la supériorité. S'il avait
un peu l'air d'un renard, il passait aussi pour profondément rusé,
sans être improbe. Sa ruse était le jeu de la perspicacité. Mais
n'appelle-t-on pas rusés les gens qui prévoient un résultat et se
préservent des piéges qu'on leur a tendus? Le juge de paix aimait le
whist, jeu que le capitaine, que le docteur savaient, et que le curé
apprit en peu de temps.
Cette petite société se fit une oasis dans le salon de Minoret.
Le médecin de Nemours, qui ne manquait ni d'instruction ni de
savoir-vivre, et qui honorait en Minoret une des illustrations de
la médecine, y eut ses entrées; mais ses occupations, ses fatigues,
qui l'obligeaient à se coucher tôt pour se lever de bonne heure,
l'empêchèrent d'être aussi assidu que le furent les trois amis du
docteur. La réunion de ces cinq personnes supérieures, les seules qui
dans Nemours eussent des connaissances assez universelles pour se
comprendre, explique la répulsion du vieux Minoret pour ses héritiers:
s'il devait leur laisser sa fortune, il ne pouvait guère les admettre
dans sa société. Soit que le maître de poste, le greffier et le
percepteur eussent compris cette nuance, soit qu'ils fussent rassurés
par la loyauté, par les bienfaits de leur oncle, ils cessèrent, à son
grand contentement, de le voir. Ainsi les quatre vieux joueurs de whist
et de trictrac, sept ou huit mois après l'installation du docteur à
Nemours, formèrent une société compacte, exclusive, et qui fut pour
chacun d'eux comme une fraternité d'arrière-saison, inespérée, et dont
les douceurs n'en furent que mieux savourées. Cette famille d'esprits
choisis eut dans Ursule une enfant adoptée par chacun d'eux selon ses
goûts: le curé pensait à l'âme, le juge de paix se faisait le curateur,
le militaire se promettait de devenir le précepteur; et, quant à
Minoret, il était à la fois le père, la mère et le médecin.
Après s'être acclimaté, le vieillard prit ses habitudes et régla sa vie
comme elle se règle au fond de toutes les provinces. A cause d'Ursule
il ne recevait personne le matin, il ne donnait jamais à dîner; ses
amis pouvaient arriver chez lui vers six heures du soir et y rester
jusqu'à minuit. Les premiers venus trouvaient les journaux sur la
table du salon et les lisaient en attendant les autres, ou quelquefois
ils allaient à la rencontre du docteur s'il était à la promenade.
Ces habitudes tranquilles ne furent pas seulement une nécessité de
la vieillesse, elles furent aussi chez l'homme du monde un sage et
profond calcul pour ne pas laisser troubler son bonheur par l'inquiète
curiosité de ses héritiers ni par le caquetage des petites villes. Il
ne voulait rien concéder à cette changeante déesse, l'opinion publique,
dont la tyrannie, un des malheurs de la France, allait s'établir et
faire de notre pays une même province. Aussi, dès que l'enfant fut
sevrée et marcha, renvoya-t-il la cuisinière que sa nièce, madame
Minoret-Levrault, lui avait donnée, en découvrant qu'elle instruisait
la maîtresse de poste de tout ce qui se passait chez lui.
La nourrice de la petite Ursule, veuve d'un pauvre ouvrier sans autre
nom qu'un nom de baptême et qui venait de Bougival, avait perdu son
dernier enfant à six mois, au moment où le docteur, qui la connaissait
pour une honnête et bonne créature, la prit pour nourrice, touché de
sa détresse. Sans fortune, venue de la Bresse où sa famille était
dans la misère, Antoinette Patris, veuve de Pierre dit de Bougival,
s'attacha naturellement à Ursule comme s'attachent les mères de lait
à leurs nourrissons quand elles les gardent. Cette aveugle affection
maternelle s'augmenta du dévouement domestique. Prévenue des intentions
du docteur, la Bougival apprit sournoisement à faire la cuisine,
devint propre, adroite et se plia aux habitudes du vieillard. Elle
eut des soins minutieux pour les meubles et les appartements, enfin
elle fut infatigable. Non-seulement le docteur voulait que sa vie
privée fût murée, mais encore il avait des raisons pour dérober la
connaissance de ses affaires à ses héritiers. Dès la deuxième année de
son établissement, il n'eut donc plus au logis que la Bougival, sur la
discrétion de laquelle il pouvait compter absolument, et il déguisa
ses véritables motifs sous la toute-puissante raison de l'économie. Au
grand contentement de ses héritiers, il se fit avare. Sans patelinage
et par la seule influence de sa sollicitude et de son dévouement, la
Bougival, âgée de quarante-trois ans au moment où ce drame commence,
était la gouvernante du docteur et de sa protégée, le pivot sur lequel
tout roulait au logis, enfin la femme de confiance. On l'avait appelée
la Bougival par l'impossibilité reconnue d'appliquer à sa personne son
prénom d'Antoinette, car les noms et les figures obéissent aux lois de
l'harmonie.
L'avarice du docteur ne fut pas un vain mot, mais elle eut un but. A
compter de 1817, il retrancha deux journaux et cessa ses abonnements
à ses recueils périodiques. Sa dépense annuelle, que tout Nemours put
estimer, ne dépassa point dix-huit cents francs par an. Comme tous
les vieillards, ses besoins en linge, chaussure ou vêtements étaient
presque nuls. Tous les six mois il faisait un voyage à Paris, sans
doute pour toucher et placer lui-même ses revenus. En quinze ans
il ne dit pas un mot qui eût trait à ses affaires. Sa confiance en
Bongrand vint fort tard; il ne s'ouvrit à lui sur ses projets qu'après
la révolution de 1830. Telles étaient dans la vie du docteur les
seules choses alors connues de la bourgeoisie et de ses héritiers.
Quant à ses opinions politiques, comme sa maison ne payait que cent
francs d'impôts, il ne se mêlait de rien, et repoussait aussi bien
les souscriptions royalistes que les souscriptions libérales. Son
horreur connue pour la _prêtraille_ et son déisme aimaient si peu les
manifestations qu'il mit à la porte un commis-voyageur envoyé par son
petit-neveu Désiré Minoret-Levrault pour lui proposer un _Curé Meslier_
et les discours du général Foy. La tolérance ainsi entendue parut
inexplicable aux libéraux de Nemours.
Les trois héritiers collatéraux du docteur, Minoret-Levrault et sa
femme, monsieur et madame Massin-Levrault junior, monsieur et madame
Crémière-Crémière, que nous appellerons simplement Crémière, Massin et
Minoret, puisque ces distinctions entre homonymes ne sont nécessaires
que dans le Gâtinais; ces trois familles, trop occupées pour créer un
autre centre, se voyaient comme on se voit dans les petites villes.
Le maître de poste donnait un grand dîner le jour de la naissance de
son fils, un bal au carnaval, un autre au jour anniversaire de son
mariage, et il invitait alors toute la bourgeoisie de Nemours. Le
percepteur réunissait aussi deux fois par an ses parents et ses amis.
Le greffier de la Justice de Paix, trop pauvre, disait-il, pour se
jeter en de telles profusions, vivait petitement dans une maison située
au milieu de la Grand'rue, et dont une portion, le rez-de-chaussée,
était louée à sa sœur, directrice de la poste aux lettres, autre
bienfait du docteur. Néanmoins, pendant l'année, ces trois héritiers
ou leurs femmes se rencontraient en ville, à la promenade, au marché
le matin, sur les pas de leurs portes ou le dimanche après la messe,
sur la place, comme en ce moment; en sorte qu'ils se voyaient tous les
jours. Or, depuis trois ans surtout, l'âge du docteur, son avarice et
sa fortune autorisaient des allusions ou des propos directs relatifs à
la succession qui finirent par gagner de proche en proche et par rendre
également célèbres et le docteur et ses héritiers. Depuis six mois, il
ne se passait pas de semaine que les amis ou les voisins des héritiers
Minoret ne leur parlassent avec une sourde envie du _jour où, les deux
yeux du bonhomme se fermant, ses coffres s'ouvriraient_.
--Le docteur Minoret a beau être médecin et s'entendre avec la mort, il
n'y a que Dieu d'éternel, disait l'un.
--Bah! il nous enterrera tous; il se porte mieux que nous, répondait
hypocritement l'héritier.
--Enfin, si ce n'est pas vous, vos enfants hériteront toujours, à moins
que cette petite Ursule...
--Il ne lui laissera pas tout.
Ursule, selon les prévisions de madame Massin, était la bête noire
des héritiers, leur épée de Damoclès, et ce mot:--Bah! qui vivra
verra! conclusion favorite de madame Crémière, disait assez qu'ils lui
souhaitaient plus de mal que de bien.
Le percepteur et le greffier, pauvres en comparaison du maître de
poste, avaient souvent évalué, par forme de conversation, l'héritage
du docteur. En se promenant le long du canal ou sur la route, s'ils
voyaient venir leur oncle, ils se regardaient d'un air piteux.
--Il a sans doute gardé pour lui quelque élixir de longue vie, disait
l'un.
--Il a fait un pacte avec le diable, répondait l'autre.
--Il devrait nous avantager nous deux, car ce gros Minoret n'a besoin
de rien.
--Ah! Minoret a un fils qui lui mangera bien de l'argent!
--A quoi estimez-vous la fortune du docteur? disait le greffier au
financier.
--Au bout de douze ans, douze mille francs économisés chaque année
donnent cent quarante-quatre mille francs, et les intérêts composés
produisent au moins cent mille francs; mais, comme il a dû, conseillé
par son notaire à Paris, faire quelques bonnes affaires, et que
jusqu'en 1822 il a dû placer à huit et à sept et demi sur l'État,
le bonhomme remue maintenant environ quatre cent mille francs, sans
compter ses quatorze mille livres de rente en cinq pour cent, à cent
seize aujourd'hui. S'il mourait demain sans avantager Ursule, il nous
laisserait donc sept à huit cent mille francs, outre sa maison et son
mobilier.
--Eh! bien, cent mille à Minoret, cent mille à la petite, et à chacun
de nous trois cents: voilà ce qui serait juste.
--Ah! cela nous chausserait proprement.
--S'il faisait cela, s'écriait Massin, je vendrais mon greffe,
j'achèterais une belle propriété, je tâcherais de devenir juge à
Fontainebleau, et je serais député.
--Moi, j'achèterais une charge d'agent de change, disait le percepteur.
--Malheureusement cette petite fille qu'il a sous le bras et le curé
l'ont si bien cerné que nous ne pouvons rien sur lui.
--Après tout, nous sommes toujours bien certains qu'il ne laissera rien
à l'Église.
Chacun peut maintenant concevoir en quelles transes étaient les
héritiers en voyant leur oncle allant à la messe. On a toujours assez
d'esprit pour concevoir une lésion d'intérêts. L'intérêt constitue
l'esprit du paysan aussi bien que celui du diplomate, et sur ce terrain
le plus niais en apparence serait peut-être le plus fort. Aussi ce
terrible raisonnement: «Si la petite Ursule a le pouvoir de jeter
son protecteur dans le giron de l'Église, elle aura bien celui de
se faire donner sa succession,» éclatait-il en lettres de feu dans
l'intelligence du plus obtus des héritiers. Le maître de poste avait
oublié l'énigme contenue dans la lettre de son fils pour accourir sur
la place; car, si le docteur était dans l'église à lire l'ordinaire de
la messe, il s'agissait de deux cent cinquante mille francs à perdre.
Avouons-le, la crainte des héritiers tenait aux plus forts et aux plus
légitimes des sentiments sociaux, les intérêts de famille.
--Eh! bien, monsieur Minoret, dit le maire (ancien meunier devenu
royaliste, un Levrault-Crémière), quand le diable devint vieux, il se
fit ermite. Votre oncle est, dit-on, des nôtres.
--Vaut mieux tard que jamais, mon cousin, répondit le maître de poste
en essayant de dissimuler sa contrariété.
--Celui-là rirait-il si nous étions frustrés! il serait capable de
marier son fils à cette damnée fille que le diable puisse entortiller
de sa queue! s'écria Crémière en serrant les poings et montrant le
maire sous le porche.
--A qui donc en a-t-il le père Crémière? dit le boucher de Nemours, un
Levrault-Levrault fils aîné. N'est-il pas content de voir son oncle
prendre le chemin du paradis?
--Qui aurait jamais cru cela? dit le greffier.
--Ah! il ne faut jamais dire: «Fontaine je ne boirai pas de ton eau,»
répondit le notaire qui, voyant de loin le groupe, se détacha de sa
femme en la laissant aller seule à l'église.
--Voyons, monsieur Dionis, dit Crémière en prenant le notaire par le
bras, que nous conseillez-vous de faire dans cette circonstance?
--Je vous conseille, dit le notaire en s'adressant aux héritiers, de
vous coucher et de vous lever à vos heures habituelles, de manger votre
soupe sans la laisser refroidir, de mettre vos pieds dans vos souliers,
vos chapeaux sur vos têtes, enfin de continuer votre genre de vie
absolument comme _si de rien n'était_.
--Vous n'êtes pas consolant, lui dit Massin en lui jetant un regard de
compère.
Malgré sa petite taille et son embonpoint, malgré son visage épais
et ramassé, Crémière-Dionis était délié comme une soie. Pour faire
fortune, il s'était associé secrètement avec Massin, à qui sans doute
il indiquait les paysans gênés et les pièces de terre à dévorer. Ces
deux hommes choisissaient ainsi les affaires, n'en laissaient point
échapper de bonnes, et se partageaient les bénéfices de cette usure
hypothécaire qui retarde, sans l'empêcher, l'action des paysans sur
le sol. Aussi, moins pour Minoret le maître de poste, et Crémière
le receveur, que pour son ami le greffier, Dionis portait-il un vif
intérêt à la succession du docteur. La part de Massin devait tôt ou
tard grossir les capitaux avec lesquels les deux associés opéraient
dans le canton.
--Nous tâcherons de savoir par monsieur Bongrand d'où part ce coup,
répondit le notaire à voix basse en avertissant Massin de se tenir coi.
--Mais que fais-tu donc là, Minoret? cria tout à coup une petite femme
qui fondit sur le groupe au milieu duquel le maître de poste se voyait
comme une tour. Tu ne sais pas où est Désiré, et tu restes planté sur
tes jambes à bavarder quand je te croyais à cheval! Bonjour, mesdames
et messieurs.
Cette petite femme maigre, pâle et blonde, vêtue d'une robe d'indienne
blanche à grandes fleurs couleur chocolat, coiffée d'un bonnet brodé
garni de dentelle, et portant un petit châle vert sur ses plates
épaules, était la maîtresse de poste qui faisait trembler les plus
rudes postillons, les domestiques et les charretiers; qui tenait la
caisse, les livres, et menait la maison au doigt et à l'œil, selon
l'expression populaire des voisins. Comme les vraies ménagères,
elle n'avait aucun joyau sur elle. Elle ne donnait point, selon son
expression, dans le clinquant et les colifichets; elle s'attachait au
solide, et gardait, malgré la fête, son tablier noir dans les poches
duquel sonnait un trousseau de clefs. Sa voix glapissante déchirait le
tympan des oreilles. En dépit du bleu tendre de ses yeux, son regard
rigide offrait une visible harmonie avec les lèvres minces d'une bouche
serrée, avec un front haut, bombé, très impérieux. Vif était le coup
d'œil, plus vifs étaient le geste et la parole. Zélie, obligée d'avoir
de la volonté pour deux, en avait toujours eu pour trois, disait Goupil
qui fit remarquer les règnes successifs de trois jeunes postillons à
tenue soignée établis par Zélie, chacun après sept ans de service.
Aussi, le malicieux clerc les nommait-il: Postillon Ier, Postillon
II et Postillon III. Mais le peu d'influence de ces jeunes gens dans
la maison et leur parfaite obéissance prouvaient que Zélie s'était
purement et simplement intéressée à de bons sujets.
--Eh! bien, Zélie aime le zèle, répondait le clerc à ceux qui lui
faisaient ces observations.
Cette médisance était peu vraisemblable. Depuis la naissance de son
fils nourri par elle sans qu'on pût apercevoir par où, la maîtresse de
poste ne pensa qu'à grossir sa fortune, et s'adonna sans trêve à la
direction de son immense établissement. Dérober une botte de paille
ou quelques boisseaux d'avoine, surprendre Zélie dans les comptes les
plus compliqués était la chose impossible, quoiqu'elle écrivît comme
un chat et ne connût que l'addition et la soustraction pour toute
arithmétique. Elle ne se promenait que pour aller toiser ses foins,
ses regains et ses avoines; puis elle envoyait son homme à la récolte
et ses postillons au bottelage en leur disant, à cent livres près, la
quantité que tel ou tel pré devait donner. Quoiqu'elle fût l'âme de
ce grand gros corps appelé Minoret-Levrault, et qu'elle le menât par
le bout de ce nez si bêtement relevé, elle éprouvait les transes qui,
plus ou moins, agitent toujours les dompteurs de bêtes féroces. Aussi
se mettait-elle constamment en colère avant lui, et les postillons
savaient, aux querelles que leur faisait Minoret, quand il avait été
querellé par sa femme, car la colère ricochait sur eux. La Minoret
était d'ailleurs aussi habile qu'intéressée. Par toute la ville ce mot:
Où en serait Minoret sans sa femme? se disait dans plus d'un ménage.
--Quand tu sauras ce qui nous arrive, répondit le maître de Nemours, tu
seras toi-même hors des gonds.
--Eh! bien, quoi?
--Ursule a amené le docteur Minoret à la messe.
Les prunelles de Zélie Levrault se dilatèrent, elle resta pendant un
moment jaune de colère, dit:--Je veux le voir pour le croire! et se
précipita dans l'église. La messe en était à l'élévation. Favorisée
par le recueillement général, la Minoret put donc regarder dans chaque
rangée de chaises et de bancs, en remontant le long des chapelles
jusqu'à la place d'Ursule, auprès de qui elle aperçut le vieillard la
tête nue.
En vous souvenant des figures de Barbé-Marbois, de Boissy-d'Anglas, de
Morellet, d'Helvétius, de Frédéric-le-Grand, vous aurez aussitôt une
image exacte de la tête du docteur Minoret, dont la verte vieillesse
ressemblait à celle de ces personnages célèbres. Ces têtes, comme
frappées au même coin, car elles se prêtent à la médaille, offrent un
profil sévère et quasi puritain, une coloration froide, une raison
mathématique, une certaine étroitesse dans le visage quasi pressé, des
yeux fins, des bouches sérieuses, quelque chose d'aristocratique, moins
dans le sentiment que dans l'habitude, plus dans les idées que dans
le caractère. Tous ont des fronts hauts, mais fuyant à leur sommet, ce
qui trahit une pente au matérialisme. Vous retrouverez ces principaux
caractères de tête et ces airs de visage dans les portraits de tous
les encyclopédistes, des orateurs de la Gironde, et des hommes de ce
temps dont les croyances religieuses furent à peu près nulles, qui se
disaient déistes et qui étaient athées. Le déiste est un athée sous
bénéfice d'inventaire. Le vieux Minoret montrait donc un front de ce
genre, mais sillonné de rides, et qui reprenait une sorte de naïveté
par la manière dont ses cheveux d'argent, ramenés en arrière comme
ceux d'une femme à sa toilette, se bouclaient en légers flocons sur
son habit noir, car il était obstinément vêtu, comme dans sa jeunesse,
en bas de soie noirs, en souliers à boucles d'or, en culotte de pou
de soie, en gilet blanc traversé par le cordon noir, et en habit noir
orné de la rosette rouge. Cette tête si caractérisée, et dont la froide
blancheur était adoucie par des tons jaunes dus à la vieillesse,
recevait en plein le jour d'une croisée. Au moment où la maîtresse de
poste arriva, le docteur avait ses yeux bleus aux paupières rosées,
aux contours attendris, levés vers l'autel: une nouvelle conviction
leur donnait une expression nouvelle. Ses lunettes marquaient dans son
paroissien l'endroit où il avait quitté ses prières. Les bras croisés
sur sa poitrine, ce grand vieillard sec, debout dans une attitude
qui annonçait la toute-puissance de ses facultés et quelque chose
d'inébranlable dans sa foi, ne cessa de contempler l'autel par un
regard humble, et que rajeunissait l'espérance, sans vouloir regarder
la femme de son neveu, plantée presque en face de lui comme pour lui
reprocher ce retour à Dieu.
En voyant toutes les têtes se tourner vers elle, Zélie se hâta de
sortir, et revint sur la place moins précipitamment qu'elle n'était
allée à l'église; elle comptait sur cette succession, et la succession
devenait problématique. Elle trouva le greffier, le percepteur et leurs
femmes encore plus consternés qu'auparavant: Goupil avait pris plaisir
à les tourmenter.
--Ce n'est pas sur la place et devant toute la ville que nous pouvons
parler de nos affaires, dit la maîtresse de poste, venez chez moi. Vous
ne serez pas de trop, monsieur Dionis, dit-elle au notaire.
Ainsi, l'exhérédation probable des Massin, des Crémière et du maître de
poste allait être la nouvelle du pays.
Au moment où les héritiers et le notaire allaient traverser la place
pour se rendre à la poste, le bruit de la diligence arrivant à fond de
train au bureau qui se trouve à quelques pas de l'église, en haut de la
Grand'rue, fit un fracas énorme.
--Tiens! je suis comme toi, Minoret, j'oublie Désiré, dit Zélie. Allons
à son débarquer: il est presque avocat, et c'est un peu de ses affaires
qu'il s'agit.
L'arrivée d'une diligence est toujours une distraction; mais quand
elle est en retard, on s'attend à des événements: aussi la foule se
porta-t-elle devant la Ducler.
--Voilà Désiré! fut un cri général.
A la fois le tyran et le boute-en-train de Nemours, Désiré mettait
toujours la ville en émoi par ses apparitions. Aimé de la jeunesse avec
laquelle il se montrait généreux, il la stimulait par sa présence; mais
ses amusements étaient si redoutés, que plus d'une famille fut très
heureuse de lui voir faire ses études et son Droit à Paris. Désiré
Minoret, jeune homme mince, fluet et blond comme sa mère, de laquelle
il avait les yeux bleus et le teint pâle, sourit par la portière à
la foule, et descendit lestement pour embrasser sa mère. Une légère
esquisse de ce garçon prouvera combien Zélie fut flattée en le voyant.
L'étudiant portait des bottes fines, un pantalon blanc d'étoffe
anglaise à sous-pieds en cuir verni, une riche cravate bien mise, plus
richement attachée, un joli gilet de fantaisie, et, dans la poche de
ce gilet, une montre plate dont la chaîne pendait, enfin une redingote
courte en drap bleu et un chapeau gris; mais le parvenu se trahissait
dans les boutons d'or de son gilet et dans la bague portée par dessus
des gants de chevreau d'une couleur violâtre. Il avait une canne à
pomme d'or ciselé.
--Tu vas perdre ta montre, lui dit sa mère en l'embrassant.
--C'est fait exprès, répondit-il, en se laissant embrasser par son père.
--Hé! bien, cousin, vous voilà bientôt avocat? dit Massin.
--Je prêterai serment à la rentrée, dit-il en répondant aux saluts
amicaux qui partaient de la foule.
--Nous allons donc rire, dit Goupil en lui prenant la main.
--Ah! te voilà, vieux singe, répondit Désiré.
--Tu prends encore la licence pour thèse après ta thèse pour la
licence, répliqua le clerc humilié d'être traité si familièrement en
présence de tant de monde.
--Comment! il lui dit qu'il se taise? demanda madame Crémière à son
mari.
--Vous savez tout ce que j'ai, Cabirolle! cria-t-il au vieux conducteur
à face violacée et bourgeonnée. Vous ferez porter tout chez nous.
--La sueur ruisselle sur tes chevaux, dit la rude Zélie à Cabirolle, tu
n'as donc pas de bon sens pour les mener ainsi? tu es plus bête qu'eux!
--Mais, monsieur Désiré voulait arriver à toute force pour vous tirer
d'inquiétude...
--Mais puisqu'il n'y avait point eu d'accident, pourquoi risquer de
perdre tes chevaux? reprit-elle.
Les reconnaissances d'amis, les bonjours, les élans de la jeunesse
autour de Désiré, tous les incidents de cette arrivée et les récits
de l'accident auquel était dû le retard, prirent assez de temps pour
que le troupeau des héritiers augmenté de leurs amis arrivât sur la
place à la sortie de la messe. Par un effet du hasard, qui se permet
tout, Désiré vit Ursule sous le porche de la paroisse au moment où il
passait, et resta stupéfait de sa beauté. Le mouvement du jeune avocat
arrêta nécessairement la marche de ses parents.
Obligée en donnant le bras à son parrain de tenir de la main droite
son paroissien et de l'autre son ombrelle, Ursule déployait alors
la grâce innée que les femmes gracieuses mettent à s'acquitter des
choses difficiles de leur joli métier de femme. Si la pensée se révèle
en tout, il est permis de dire que ce maintien exprimait une divine
simplesse. Ursule était vêtue d'une robe de mousseline blanche en façon
de peignoir, ornée de distance en distance de nœuds bleus. La pèlerine
bordée d'un ruban pareil, passé dans un large ourlet et attachée par
des nœuds semblables à ceux de la robe, laissait apercevoir la beauté
de son corsage. Son cou, d'une blancheur mate, était d'un ton charmant
mis en relief par tout ce bleu, le fard des blondes. Sa ceinture bleue
à longs bouts flottants dessinait une taille plate, qui paraissait
flexible, une des plus séduisantes grâces de la femme. Elle portait un
chapeau de paille de riz, modestement garni de rubans pareils à ceux de
la robe et dont les brides étaient nouées sous le menton, ce qui, tout
en relevant l'excessive blancheur du chapeau, ne nuisait point à celle
de son beau teint de blonde. De chaque côté de la figure d'Ursule, qui
se coiffait naturellement elle-même à la Berthe, ses cheveux fins et
blonds abondaient en grosses nattes aplaties dont les petites tresses
saisissaient le regard par leurs mille bosses brillantes. Ses yeux
gris, à la fois doux et fiers, étaient en harmonie avec un front bien
modelé. Une teinte rose répandue sur ses joues comme un nuage animait
sa figure régulière sans fadeur, car la nature lui avait à la fois
donné, par un rare privilége, la pureté des lignes et la physionomie.
La noblesse de sa vie se trahissait dans un admirable accord entre ses
traits, ses mouvements et l'expression générale de sa personne qui
pouvait servir de modèle à la Confiance ou à la Modestie. Sa santé,
quoique brillante, n'éclatait point grossièrement, en sorte qu'elle
avait l'air distingué. Sous ses gants de couleur claire, on devinait de
jolies mains. Ses pieds cambrés et minces étaient mignonnement chaussés
de brodequins en peau bronzée ornés d'une frange en soie brune. Sa
ceinture bleue, gonflée par une petite montre plate et par sa bourse
bleue à glands d'or, attira les regards de toutes les femmes.
--Il lui a donné une nouvelle montre! dit madame Crémière en serrant le
bras de son mari.
--Comment, c'est là Ursule? s'écria Désiré. Je ne la reconnaissais pas.
--Eh! bien, mon cher oncle, vous faites événement, dit le maître de
poste en montrant toute la ville en deux haies sur le passage du
vieillard, chacun veut vous voir.
--Est-ce l'abbé Chaperon ou mademoiselle Ursule qui vous a converti,
mon oncle? dit Massin avec une obséquiosité jésuitique en saluant le
docteur et sa protégée.
--C'est Ursule, dit sèchement le vieillard en marchant toujours comme
un homme importuné.
Quand même la veille en finissant son whist avec Ursule, avec le
médecin de Nemours et Bongrand, à ce mot: «J'irai demain à la
messe!» dit par le vieillard, le juge de paix n'aurait pas répondu:
«Vos héritiers ne dormiront plus!» il devait suffire au sagace et
clairvoyant docteur d'un seul coup d'œil pour pénétrer les dispositions
de ses héritiers à l'aspect de leurs figures. L'irruption de Zélie
dans l'église, son regard que le docteur avait saisi, cette réunion
de tous les intéressés sur la place, et l'expression de leurs yeux en
apercevant Ursule, tout démontrait une haine fraîchement ravivée et des
craintes sordides.
--C'est un _fer à vous_ (affaire à vous), mademoiselle, reprit madame
Crémière en intervenant aussi par une humble révérence. Un miracle ne
vous coûte guère.
--Il appartient à Dieu, madame, répondit Ursule.
--Oh! Dieu, s'écria Minoret-Levrault, mon beau-père disait qu'il
servait de couverture à bien des chevaux.
--Il avait des opinions de maquignon, dit sévèrement le docteur.
--Eh! bien, dit Minoret à sa femme et à son fils, vous ne venez pas
saluer mon oncle?
--Je ne serais pas maîtresse de moi devant cette sainte nitouche,
s'écria Zélie en emmenant son fils.
--Vous feriez bien, mon oncle, disait madame Massin, de ne pas aller à
l'église sans avoir un petit bonnet de velours noir, la paroisse est
bien humide.
--Bah! ma nièce, dit le bonhomme en regardant ceux qui
l'accompagnaient, plus tôt je serai couché, plus tôt vous danserez.
Il continuait toujours à marcher en entraînant Ursule, et se montrait
si pressé qu'on les laissa seuls.
--Pourquoi leur dites-vous des paroles si dures? ce n'est pas bien, lui
dit Ursule en lui remuant le bras d'une façon mutine.
--Avant comme après mon entrée en religion, ma haine sera la même
contre les hypocrites. Je leur ai fait du bien à tous, je ne leur ai
pas demandé de reconnaissance; mais aucun de ces gens-là ne t'a envoyé
une fleur le jour de ta fête, la seule que je célèbre.
A une assez grande distance du docteur et d'Ursule, madame de
Portenduère se traînait en paraissant accablée de douleurs. Elle
appartenait à ce genre de vieilles femmes dans le costume desquelles
se retrouve l'esprit du dernier siècle, qui portent des robes couleur
pensée, à manches plates et d'une coupe dont le modèle ne se voit
que dans les portraits de madame Lebrun; elles ont des mantelets en
dentelles noires, et des chapeaux de formes passées en harmonie avec
leur démarche lente et solennelle: on dirait qu'elles marchent toujours
avec leurs paniers, et qu'elles les sentent encore autour d'elles,
comme ceux à qui l'on a coupé un bras agitent parfois la main qu'ils
n'ont plus; leurs figures longues, blêmes, à grands yeux meurtris, au
front fané, ne manquent pas d'une certaine grâce triste, malgré des
tours de cheveux dont les boucles restent aplaties; elles s'enveloppent
le visage de vieilles dentelles qui ne veulent plus badiner le long
des joues; mais toutes ces ruines sont dominées par une incroyable
dignité dans les manières et dans le regard. Les yeux ridés et rouges
de cette vieille dame disaient assez qu'elle avait pleuré pendant la
messe. Elle allait comme une personne troublée, et semblait attendre
quelqu'un, car elle se retourna. Or madame de Portenduère se retournant
était un fait aussi grave que celui de la conversion du docteur Minoret.
--A qui madame de Portenduère en veut-elle? dit madame Massin en
rejoignant les héritiers pétrifiés par les réponses du vieillard.
--Elle cherche le curé, dit le notaire Dionis qui se frappa le front
comme un homme saisi par un souvenir ou par une idée oubliée. J'ai
votre affaire à tous, et la succession est sauvée! Allons déjeuner
gaiement chez madame Minoret.
Chacun peut imaginer l'empressement avec lequel les héritiers suivirent
le notaire à la poste. Goupil accompagna son camarade bras dessus bras
dessous en lui disant à l'oreille avec un affreux sourire:--Il y a de
la crevette.
--Qu'est-ce que cela me fait! lui répondit le fils de famille en
haussant les épaules, je suis amoureux-fou d'Esther, la plus céleste
créature du monde.
--Qu'est-ce que c'est qu'Esther tout court? demanda Goupil. Je t'aime
trop pour te laisser _dindonner_ par des créatures.
--Esther est la passion du fameux Nucingen, et ma folie est inutile,
car elle a positivement refusé de m'épouser.
--Les filles folles de leur corps sont quelquefois sages de la tête,
dit Goupil.
--Si tu la voyais seulement une fois, tu ne te servirais pas de
pareilles expressions, dit langoureusement Désiré.
--Si je te voyais briser ton avenir pour ce qui doit n'être qu'une
fantaisie, reprit Goupil avec une chaleur à laquelle Bongrand eût
peut-être été pris, j'irais briser cette poupée comme Varney brise
Amy Robsart dans Kenilworth! Ta femme doit être une d'Aiglemont, une
mademoiselle du Rouvre, et te faire arriver à la députation. Mon avenir
est hypothéqué sur le tien, et je ne te laisserai pas commettre de
bêtises.
--Je suis assez riche pour me contenter du bonheur, répondit Désiré.
--Eh! bien, que complotez-vous donc là? dit Zélie à Goupil en hélant
les deux amis restés au milieu de sa vaste cour.
Le docteur disparut dans la rue des Bourgeois, et arriva tout aussi
lestement qu'un jeune homme à la maison où s'était accompli, pendant la
semaine, l'étrange événement qui préoccupait alors toute la ville de
Nemours, et qui veut quelques explications pour rendre cette histoire
et la communication du notaire aux héritiers parfaitement claires.
Le beau-père du docteur, le fameux claveciniste et facteur
d'instruments Valentin Mirouët, un de nos plus célèbres organistes,
était mort en 1785, laissant un fils naturel, le fils de sa vieillesse,
reconnu, portant son nom, mais excessivement mauvais sujet. A son lit
de mort, il n'eut pas la consolation de voir cet enfant gâté. Chanteur
et compositeur, Joseph Mirouët, après avoir débuté aux Italiens sous
un nom supposé, s'était enfui avec une jeune fille en Allemagne. Le
vieux facteur recommanda ce garçon, vraiment plein de talent, à son
gendre, en lui faisant observer qu'il avait refusé d'épouser la mère
pour ne faire aucun tort à madame Minoret. Le docteur promit de donner
à ce malheureux la moitié de la succession du facteur, dont le fonds
fut acheté par Érard. Il fit chercher diplomatiquement son beau-frère
naturel, Joseph Mirouët; mais Grimm lui dit un soir qu'après s'être
engagé dans un régiment prussien, l'artiste avait déserté prenant un
faux nom et déjouait toutes les recherches.
Joseph Mirouët, doué par la nature d'une voix séduisante, d'une taille
avantageuse, d'une jolie figure, et par-dessus tout compositeur plein
de goût et de verve, mena pendant quinze ans cette vie bohémienne
que le Berlinois Hoffmann a si bien décrite. Aussi, vers quarante
ans, fut-il en proie à de si grandes misères, qu'il saisit en 1806
l'occasion de redevenir Français. Il s'établit alors à Hambourg, où il
épousa la fille d'un bon bourgeois, folle de musique, qui s'éprit de
l'artiste dont la gloire était toujours en perspective, et qui voulut
s'y consacrer. Mais après quinze ans de malheur, Joseph Mirouët ne
sut pas soutenir le vin de l'opulence; son naturel dépensier reparut;
et, tout en rendant sa femme heureuse, il dépensa sa fortune en peu
d'années. La misère revint. Le ménage dut avoir traîné l'existence la
plus horrible pour que Joseph Mirouët en arrivât à s'engager comme
musicien dans un régiment français. En 1813, par le plus grand des
hasards, le chirurgien-major de ce régiment, frappé de ce nom de
Mirouët, écrivit au docteur Minoret auquel il avait des obligations.
La réponse ne se fit pas attendre. En 1814, avant la capitulation
de Paris, Joseph Mirouët eut à Paris un asile où sa femme mourut en
donnant le jour à une petite fille que le docteur voulut appeler
Ursule, le nom de sa femme. Le capitaine de musique ne survécut pas
à la mère, épuisé comme elle de fatigues et de misères. En mourant,
l'infortuné musicien légua sa fille au docteur, qui lui servit de
parrain, malgré sa répugnance pour ce qu'il appelait les momeries de
l'Église. Après avoir vu périr successivement ses enfants par des
avortements, dans des couches laborieuses ou pendant leur première
année, le docteur avait attendu l'effet d'une dernière expérience.
Quand une femme malingre, nerveuse, délicate, débute par une fausse
couche, il n'est pas rare de la voir se conduire dans ses grossesses
et dans ses enfantements comme s'était conduite Ursule Minoret, malgré
les soins, les observations et la science de son mari. Le pauvre
homme s'était souvent reproché leur mutuelle persistance à vouloir
des enfants. Le dernier, conçu après un repos de deux ans, était mort
pendant l'année 1792, victime de l'état nerveux de la mère, s'il faut
donner raison aux physiologistes qui pensent que, dans le phénomène
inexplicable de la génération, l'enfant tient au père par le sang et
à la mère par le système nerveux. Forcé de renoncer aux jouissances
du sentiment le plus puissant chez lui, la bienfaisance fut sans
doute pour le docteur une revanche de sa paternité trompée. Durant sa
vie conjugale, si cruellement agitée, le docteur avait, par-dessus
tout, désiré une petite fille blonde, une de ces fleurs qui font la
joie d'une maison; il accepta donc avec bonheur le legs que lui fit
Joseph Mirouët et reporta sur l'orpheline les espérances de ses rêves
évanouis. Pendant deux ans il assista, comme fit jadis Caton pour
Pompée, aux plus minutieux détails de la vie d'Ursule; il ne voulait
pas que la nourrice lui donnât à teter, la levât, la couchât sans
lui. Son expérience, sa science, tout fut au service de cette enfant.
Après avoir ressenti les douleurs, les alternatives de crainte et
d'espérance, les travaux et les joies d'une mère, il eut le bonheur de
voir dans cette fille de la blonde Allemagne et de l'artiste français
une vigoureuse vie, une sensibilité profonde. L'heureux vieillard
suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de cette chevelure
blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux légers et fins, si
caressants aux doigts qui les caressent. Il baisa souvent ces petits
pieds nus dont les doigts, couverts d'une pellicule sous laquelle le
sang se voit, ressemblent à des boutons de rose. Il était fou de cette
petite. Quand elle s'essayait au langage ou quand elle arrêtait ses
beaux yeux bleus, si doux, sur toutes choses en y jetant ce regard
songeur qui semble être l'aurore de la pensée et qu'elle terminait par
un rire, il restait devant elle pendant des heures entières cherchant
avec Jordy les raisons, que tant d'autres appellent des caprices,
cachées sous les moindres phénomènes de cette délicieuse phase de la
vie où l'enfant est à la fois une fleur et un fruit, une intelligence
confuse, un mouvement perpétuel, un désir violent. La beauté d'Ursule,
sa douceur la rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu changer
pour elle les lois de la nature: il dit quelquefois au vieux Jordy
avoir mal dans ses dents quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les
vieillards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes à leur
passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres ils font taire leurs
manies, et pour eux se souviennent de tout leur passé. Leur expérience,
leur indulgence, leur patience, toutes les acquisitions de la vie, ce
trésor si péniblement amassé, ils le livrent à cette jeune vie par
laquelle ils se rajeunissent, et suppléent alors à la maternité par
l'intelligence. Leur sagesse, toujours éveillée, vaut l'intuition de
la mère; ils se rappellent les délicatesses qui chez elle sont de la
divination, et ils les portent dans l'exercice d'une compassion dont
la force se développe sans doute en raison de cette immense faiblesse.
La lenteur de leurs mouvements remplace la douceur maternelle. Enfin
chez eux comme chez les enfants, la vie est réduite au simple; et, si
le sentiment rend la mère esclave, le détachement de toute passion
et l'absence de tout intérêt permettent au vieillard de se donner en
entier. Aussi n'est-il pas rare de voir les enfants s'entendre avec les
vieilles gens. Le vieux militaire, le vieux curé, le vieux docteur,
heureux des caresses et des coquetteries d'Ursule, ne se lassaient
jamais de lui répondre ou de jouer avec elle. Loin de les impatienter,
la pétulance de cette enfant les charmait, et ils satisfaisaient à
tous ses désirs en faisant de tout un sujet d'instruction. Ainsi cette
petite grandit environnée de vieilles gens qui lui souriaient et lui
faisaient comme plusieurs mères autour d'elle, également attentives
et prévoyantes. Grâce à cette savante éducation, l'âme d'Ursule se
développa dans la sphère qui lui convenait. Cette plante rare rencontra
son terrain spécial, aspira les éléments de sa vraie vie et s'assimila
les flots de son soleil.
--Dans quelle religion élèverez-vous cette petite? demanda l'abbé
Chaperon à Minoret quand Ursule eut six ans.
--Dans la vôtre, répondit le médecin.
Athée à la façon de monsieur de Wolmar dans la _Nouvelle Héloïse_, il
ne se reconnut pas le droit de priver Ursule des bénéfices offerts par
la religion catholique. Le médecin, assis sur un banc au-dessous de la
fenêtre du cabinet chinois, se sentit alors la main pressée par la main
du curé.
--Oui, curé, toutes les fois qu'elle me parlera de Dieu, je la
renverrai à son ami _Sapron_, dit-il en imitant le parler enfantin
d'Ursule. Je veux voir si le sentiment religieux est inné. Aussi
n'ai-je rien fait pour, ni rien contre les tendances de cette jeune
âme; mais je vous ai déjà nommé dans mon cœur son père spirituel.
--Ceci vous sera compté par Dieu, je l'espère, répondit l'abbé Chaperon
en frappant doucement ses mains l'une contre l'autre et les élevant
vers le ciel comme s'il faisait une courte prière mentale.
Ainsi, dès l'âge de six ans, la petite orpheline tomba sous le pouvoir
religieux du curé, comme elle était déjà tombée sous celui de son vieil
ami Jordy.
Le capitaine, autrefois professeur dans une des anciennes écoles
militaires, occupé par goût de grammaire et des différences entre les
langues européennes, avait étudié le problème d'un langage universel.
Ce savant homme, patient comme tous les vieux maîtres, se fit donc un
bonheur d'apprendre à lire et à écrire à Ursule en lui apprenant la
langue française et ce qu'elle devait savoir de calcul. La nombreuse
bibliothèque du docteur permit de choisir entre les livres ceux
qui pouvaient être lus par un enfant, et qui devaient l'amuser en
l'instruisant. Le militaire et le curé laissaient cette intelligence
s'enrichir avec l'aisance et la liberté que le docteur laissait
au corps. Ursule apprenait en se jouant. La religion contenait la
réflexion. Abandonnée à la divine culture d'un naturel amené dans des
régions pures par ces trois prudents instructeurs, Ursule alla plus
vers le sentiment que vers le devoir, et prit pour règle de conduite
la voix de la conscience plutôt que la loi sociale. Chez elle, le
beau dans les sentiments et dans les actions devait être spontané:
le jugement confirmerait l'élan du cœur. Elle était destinée à faire
le bien comme un plaisir avant de le faire comme une obligation.
Cette nuance est le propre de l'éducation chrétienne. Ces principes,
tout autres que ceux à donner aux hommes, convenaient à une femme,
le génie et la conscience de la famille, l'élégance secrète de la
vie domestique, enfin presque reine au sein du ménage. Tous trois
procédèrent de la même manière avec cette enfant. Loin de reculer
devant les audaces de l'innocence, ils expliquaient à Ursule la fin
des choses et les moyens connus en ne lui formulant jamais que des
idées justes. Quand, à propos d'une herbe, d'une fleur, d'une étoile,
elle allait droit à Dieu, le professeur et le médecin lui disaient
que le prêtre seul pouvait lui répondre. Aucun d'eux n'empiéta sur
le terrain des autres. Le parrain se chargeait de tout le bien-être
matériel et des choses de la vie; l'instruction regardait Jordy; la
morale, la métaphysique et les hautes questions appartenaient au curé.
Cette belle éducation ne fut pas, comme il arrive souvent dans les
maisons les plus riches, contrariée par d'imprudents serviteurs. La
Bougival, sermonnée à ce sujet, et trop simple d'ailleurs d'esprit et
de caractère pour intervenir, ne dérangea point l'œuvre de ces grands
esprits. Ursule, créature privilégiée, eut donc autour d'elle trois
bons génies à qui son beau naturel rendit toute tâche douce et facile.
Cette tendresse virile, cette gravité tempérée par les sourires, cette
liberté sans danger, ce soin perpétuel de l'âme et du corps, firent
d'elle, à l'âge de neuf ans, une enfant accomplie et charmante à
voir. Par malheur, cette trinité paternelle se rompit. Dans l'année
suivante, le vieux capitaine mourut, laissant au docteur et au curé
son œuvre à continuer, après en avoir accompli la partie la plus
difficile. Les fleurs devaient naître d'elles-mêmes dans un terrain si
bien préparé. Le gentilhomme avait, pendant neuf ans, économisé mille
francs par an, pour léguer dix mille francs à sa petite Ursule afin
qu'elle conservât de lui un souvenir pendant toute sa vie. Dans un
testament dont les motifs étaient touchants, il invitait sa légataire à
se servir uniquement pour sa toilette des quatre ou cinq cents francs
de rente que rendrait ce petit capital. Quand le juge de paix mit
les scellés chez son vieil ami, on trouva dans un cabinet où jamais
il n'avait laissé pénétrer personne une grande quantité de joujoux
dont beaucoup étaient brisés et qui tous avaient servi, des joujoux
du temps passé pieusement conservés, et que monsieur Bongrand devait
brûler lui-même, à la prière du pauvre capitaine. Vers cette époque,
elle dut faire sa première communion. L'abbé Chaperon employa toute
une année à l'instruction de cette jeune fille, chez qui le cœur et
l'intelligence, si développés, mais si prudemment maintenus l'un par
l'autre, exigeaient une nourriture spirituelle particulière. Telle
fut cette initiation à la connaissance des choses divines, que depuis
cette époque où l'âme prend sa forme religieuse, Ursule devint la
pieuse et mystique jeune fille dont le caractère fut toujours au-dessus
des événements, et dont le cœur domina toute adversité. Ce fut alors
aussi que commença secrètement entre cette vieillesse incrédule et
cette enfance pleine de croyance une lutte pendant longtemps inconnue à
celle qui la provoqua, mais dont le dénoûment occupait toute la ville,
et devait avoir tant d'influence sur l'avenir d'Ursule en déchaînant
contre elle les collatéraux du docteur.
Pendant les six premiers mois de l'année 1824, Ursule passa presque
toutes ses matinées au presbytère. Le vieux médecin devina les
intentions du curé. Le prêtre voulait faire d'Ursule un argument
invincible. L'incrédule, aimé par sa filleule comme il l'eût été de sa
propre fille, croirait à cette naïveté, serait séduit par les touchants
effets de la religion dans l'âme d'une enfant dont l'amour ressemblait
à ces arbres des climats indiens toujours chargés de fleurs et de
fruits, toujours verts et toujours embaumés. Une belle vie est plus
puissante que le plus vigoureux raisonnement. On ne résiste pas aux
charmes de certaines images. Aussi le docteur eut-il les yeux mouillés
de larmes, sans savoir pourquoi, quand il vit la fille de son cœur
partant pour l'église, habillée d'une robe de crêpe blanc, chaussée de
souliers de satin blanc, parée de rubans blancs, la tête ceinte d'une
bandelette royale attachée sur le côté par un gros nœud, les mille
boucles de sa chevelure ruisselant sur ses belles épaules blanches, le
corsage bordé d'une ruche ornée de comètes, les yeux étoilés par une
première espérance, volant grande et heureuse à une première union,
aimant mieux son parrain depuis qu'elle s'était élevée jusqu'à Dieu.
Quand il aperçut la pensée de l'éternité donnant la nourriture à cette
âme jusqu'alors dans les limbes de l'enfance, comme après la nuit le
soleil donne la vie à la terre; toujours sans savoir pourquoi, il fut
fâché de rester seul au logis. Assis sur les marches de son perron, il
tint pendant longtemps ses yeux fixés sur la grille entre les barreaux
de laquelle sa pupille avait disparu en lui disant:--Parrain, pourquoi
ne viens-tu pas? Je serai donc heureuse sans toi? Quoique ébranlé
jusque dans ses racines, l'orgueil de l'encyclopédiste ne fléchit
point encore. Il se promena cependant de façon à voir la procession
des communiants, et distingua sa petite Ursule brillante d'exaltation
sous le voile. Elle lui lança un regard inspiré qui remua, dans la
partie rocheuse de son cœur, le coin fermé à Dieu. Mais le déiste tint
bon, il se dit:--Momeries! Imaginer que, s'il existe un ouvrier des
mondes, cet organisateur de l'infini s'occupe de ces niaiseries!... Il
rit et continua sa promenade sur les hauteurs qui dominent la route du
Gâtinais, où les cloches sonnées en volée répandaient au loin la joie
des familles.
Le bruit du trictrac est insupportable aux personnes qui ne savent pas
ce jeu, l'un des plus difficiles qui existent. Pour ne pas ennuyer sa
pupille, à qui l'excessive délicatesse de ses organes et de ses nerfs
ne permettait pas d'entendre impunément ces mouvements et ce parlage
dont la raison est inconnue, le curé, le vieux Jordy quand il vivait
et le docteur attendaient toujours que leur enfant fût couchée ou en
promenade. Il arrivait alors assez souvent que la partie était encore
en train quand Ursule rentrait: elle se résignait alors avec une grâce
infinie et se mettait auprès de la fenêtre à travailler. Elle avait de
la répugnance pour ce jeu, dont les commencements sont en effet rudes
et inaccessibles à beaucoup d'intelligences, et si difficiles à vaincre
que, si l'on ne prend pas l'habitude de ce jeu pendant la jeunesse,
il est presque impossible plus tard de l'apprendre. Or le soir de sa
première communion, quand Ursule revint chez son tuteur, seul pour
cette soirée, elle mit le trictrac devant le vieillard.
--Voyons, à qui le dé? dit-elle.
--Ursule, reprit le docteur, n'est-ce pas un péché de te moquer de ton
parrain le jour de ta première communion?
--Je ne me moque point, dit-elle en s'asseyant; je me dois à vos
plaisirs, vous qui veillez à tous les miens. Quand monsieur Chaperon
était content, il me donnait une leçon de trictrac, et il m'a donné
tant de leçons que je suis en état de vous gagner... Vous ne vous
gênerez plus pour moi. Pour ne pas entraver vos plaisirs, j'ai vaincu
toutes les difficultés, et le bruit du trictrac me plaît.
Ursule gagna. Le curé vint surprendre les joueurs et jouir de son
triomphe. Le lendemain Minoret, qui jusqu'alors avait refusé de faire
apprendre la musique à sa pupille, se rendit à Paris, y acheta un
piano, prit des arrangements à Fontainebleau avec une maîtresse et
se soumit à l'ennui que devaient lui causer les perpétuelles études
de sa pupille. Une des prédictions de feu Jordy le phrénologiste se
réalisa: la petite fille devint excellente musicienne. Le tuteur,
fier de sa filleule, faisait en ce moment venir de Paris une fois
par semaine un vieil Allemand nommé Schmucke, un savant professeur de
musique, et subvenait aux dépenses de cet art, d'abord jugé par lui
tout à fait inutile en ménage. Les incrédules n'aiment pas la musique,
céleste langage développé par le catholicisme, qui a pris les noms
des sept notes dans un de ses hymnes: chaque note est la première
syllabe des sept premiers vers de l'hymne à saint Jean. Quoique vive,
l'impression produite sur le vieillard par la première communion
d'Ursule fut passagère. Le calme, le contentement que les œuvres de la
résolution et la prière répandaient dans cette âme jeune furent aussi
des exemples sans force pour lui. Sans aucun sujet de remords ni de
repentir, Minoret jouissait d'une sérénité parfaite. En accomplissant
ses bienfaits sans l'espoir d'une moisson céleste, il se trouvait plus
grand que le catholique, auquel il reprochait toujours de faire de
l'usure avec Dieu.
--Mais, lui disait l'abbé Chaperon, si les hommes voulaient tous se
livrer à ce commerce, avouez que la société serait parfaite? il n'y
aurait plus de malheureux. Pour être bienfaisant à votre manière, il
faut être un grand philosophe; vous vous élevez à votre doctrine par
le raisonnement, vous êtes une exception sociale; tandis qu'il suffit
d'être chrétien pour être bienfaisant à la nôtre. Chez vous, c'est un
effort; chez nous, c'est naturel.
--Cela veut dire, curé, que je pense et que vous sentez, voilà tout.
Cependant, à douze ans, Ursule, dont la finesse et l'adresse naturelle
à la femme étaient exercées par une éducation supérieure et dont le
sens dans toute sa fleur était éclairé par l'esprit religieux, de
tous les genres d'esprit le plus délicat, finit par comprendre que
son parrain ne croyait ni à un avenir, ni à l'immortalité de l'âme,
ni à une providence, ni à Dieu. Pressé de questions par l'innocente
créature, il fut impossible au docteur de cacher plus longtemps
ce fatal secret. La naïve consternation d'Ursule le fit d'abord
sourire; mais en la voyant quelquefois triste, il comprit tout ce que
cette tristesse annonçait d'affection. Les tendresses absolues ont
horreur de toute espèce de désaccord, même dans les idées qui leur
sont étrangères. Parfois le docteur se prêta comme à des caresses
aux raisons de sa fille adoptive dites d'une voix tendre et douce,
exhalées par le sentiment le plus ardent et le plus pur. Les croyants
et les incrédules parlent deux langues différentes et ne peuvent se
comprendre. La filleule, en plaidant la cause de Dieu, maltraitait son
parrain, comme un enfant gâté maltraite quelquefois sa mère. Le curé
blâma doucement Ursule, et lui dit que Dieu se réservait d'humilier
ces esprits superbes. La jeune fille répondit à l'abbé Chaperon
que David avait abattu Goliath. Cette dissidence religieuse, ces
regrets de l'enfant qui voulait entraîner son tuteur à Dieu, furent
les seuls chagrins de cette vie intérieure, si douce et si pleine,
dérobée aux regards de la petite ville curieuse. Ursule grandissait,
se développait, devenait la jeune fille modeste et chrétiennement
instruite que Désiré avait admirée au sortir de l'église. La culture
des fleurs dans le jardin, la musique, les plaisirs de son tuteur, et
tous les petits soins qu'Ursule lui rendait, car elle avait soulagé la
Bougival en s'occupant de lui, remplissaient les heures, les jours,
les mois de cette existence calme. Néanmoins, depuis un an, quelques
troubles chez Ursule avaient inquiété le docteur; mais la cause en
était si prévue, qu'il ne s'en inquiéta que pour surveiller la santé.
Cependant cet observateur sagace, ce profond praticien crut apercevoir
que les troubles avaient eu quelque retentissement dans le moral. Il
espionna maternellement sa pupille, ne vit autour d'elle personne digne
de lui inspirer de l'amour, et son inquiétude passa.
En ces conjonctures, un mois avant le jour où ce drame commence, il
arriva dans la vie intellectuelle du docteur un de ces faits qui
labourent jusqu'au tuf le champ des convictions et le retournent; mais
ce fait exige un récit succinct de quelques événements de sa carrière
médicale qui donnera d'ailleurs un nouvel intérêt à cette histoire.
Vers la fin du dix-huitième siècle, la Science fut aussi profondément
divisée par l'apparition de Mesmer, que l'Art le fut par celle de
Gluck. Après avoir retrouvé le magnétisme, Mesmer vint en France, où
depuis un temps immémorial les inventeurs accourent faire légitimer
leurs découvertes. La France, grâce à son langage clair, est en quelque
sorte la trompette du monde.
--Si l'homéopathie arrive à Paris, elle est sauvée, disait dernièrement
Hahnemann.
--Allez en France, disait M. de Metternich à Gall, et si l'on s'y moque
de vos bosses, vous serez illustre.
Mesmer eut donc des adeptes et des antagonistes aussi ardents que les
piccinistes contre les gluckistes. La France savante s'émut, un débat
solennel s'ouvrit. Avant l'arrêt, la Faculté de médecine proscrivit
en masse le prétendu charlatanisme de Mesmer, son baquet, ses fils
conducteurs et ses théories. Mais, disons-le, cet Allemand compromit
malheureusement sa magnifique découverte par d'énormes prétentions
pécuniaires. Mesmer succomba par l'incertitude des faits, par
l'ignorance du rôle que jouent dans la nature les fluides impondérables
alors inobservés, par son inaptitude à rechercher les côtés d'une
science à triple face. Le magnétisme a plus d'application; entre les
mains de Mesmer, il fut, par rapport à son avenir, ce que le principe
est aux effets. Mais si le trouveur manqua de génie, il est triste pour
la raison humaine et pour la France d'avoir à constater qu'une science
contemporaine des sociétés, également cultivée par l'Égypte et par
la Chaldée, par la Grèce et par l'Inde, éprouva dans Paris en plein
dix-huitième siècle le sort qu'avait eu la vérité dans la personne
de Galilée au seizième, et que le magnétisme y fut repoussé par les
doubles atteintes des gens religieux et des philosophes matérialistes
également alarmés. Le magnétisme, la science favorite de Jésus et
l'une des puissances divines remises aux apôtres, ne paraissait pas
plus prévu par l'Église que par les disciples de Jean-Jacques et de
Voltaire, de Locke et de Condillac. L'Encyclopédie et le Clergé ne
s'accommodaient pas de ce vieux pouvoir humain qui sembla si nouveau.
Les miracles des convulsionnaires étouffés par l'Église et par
l'indifférence des savants, malgré les écrits précieux du conseiller
Carré de Montgeron, furent une première sommation de faire des
expériences sur les fluides humains qui donnent le pouvoir d'opposer
assez de forces intérieures pour annuler les douleurs causées par
des agents extérieurs. Mais il aurait fallu reconnaître l'existence
de fluides intangibles, invisibles, impondérables, trois négations
dans lesquelles la science d'alors voulait voir une définition du
vide. Dans la philosophie moderne le vide n'existe pas. Dix pieds de
vide, le monde croule! Surtout pour les matérialistes, le monde est
plein, tout se tient, tout s'enchaîne et tout est machiné. «Le monde,
disait Diderot, comme effet du hasard, est plus explicable que Dieu.
La multiplicité des causes et le nombre incommensurable de jets que
suppose le hasard, expliquent la création. Soient donnés l'Énéide et
tous les caractères nécessaires à sa composition, si vous m'offrez
le temps et l'espace, à force de jeter les lettres, j'atteindrai la
combinaison Énéide.» Ces malheureux, qui déifiaient tout plutôt que
d'admettre un Dieu, reculaient aussi devant la divisibilité infinie
de la matière que comporte la nature de forces impondérables. Locke
et Condillac ont alors retardé de cinquante ans l'immense progrès que
font en ce moment les sciences naturelles sous la pensée d'unité due
au grand Geoffroy Saint-Hilaire. Quelques gens droits, sans système,
convaincus par des faits consciencieusement étudiés, persévérèrent dans
la doctrine de Mesmer, qui reconnaissait en l'homme l'existence d'une
influence pénétrante, dominatrice d'homme à homme, mise en œuvre par la
volonté, curative par l'abondance du fluide, et dont le jeu constitue
un duel entre deux volontés, entre un mal à guérir et le vouloir de
guérir. Les phénomènes du somnambulisme, à peine soupçonnés par Mesmer,
furent dus à messieurs de Puységur et Deleuze; mais la révolution mit
à ces découvertes un temps d'arrêt qui donna gain de cause aux savants
et aux railleurs. Parmi le petit nombre des croyants se trouvèrent des
médecins. Ces dissidents furent, jusqu'à leur mort, persécutés par
leurs confrères. Le corps respectable des médecins de Paris déploya
contre les mesmériens les rigueurs des guerres religieuses, et fut
aussi cruel dans sa haine contre eux qu'il était possible de l'être
dans ce temps de tolérance voltairienne. Les docteurs orthodoxes
refusaient de consulter avec les docteurs qui tenaient pour l'hérésie
mesmérienne. En 1820, ces prétendus hérésiarques étaient encore l'objet
de cette proscription sourde. Les malheurs, les orages de la Révolution
n'éteignirent pas cette haine scientifique. Il n'y a que les prêtres,
les magistrats et les médecins pour haïr ainsi. La robe est toujours
terrible. Mais aussi les idées ne seraient-elles pas plus implacables
que les choses? Le docteur Bouvard, ami de Minoret, donna dans la foi
nouvelle, et persévéra jusqu'à sa mort dans la science à laquelle il
avait sacrifié le repos de sa vie, car il fut une des _bêtes noires_
de la Faculté de Paris. Minoret, l'un des plus vaillants soutiens des
encyclopédistes, le plus redoutable adversaire de Deslon, le prévôt de
Mesmer, et dont la plume fut d'un poids énorme dans cette querelle,
se brouilla sans retour avec son camarade; mais il fit plus, il le
persécuta. Sa conduite avec Bouvard devait lui causer le seul repentir
qui pût troubler la sérénité de son déclin. Depuis la retraite du
docteur Minoret à Nemours, la science des fluides impondérables, seul
nom qui convienne au magnétisme si étroitement lié par la nature de
ses phénomènes à la lumière et à l'électricité, faisait d'immenses
progrès, malgré les continuelles railleries de la science parisienne.
La phrénologie et la physiognomie, la science de Gall et celle de
Lavater, qui sont jumelles, dont l'une est à l'autre ce que la cause
est à l'effet, démontraient aux yeux de plus d'un physiologiste les
traces du fluide insaisissable, base des phénomènes de la volonté
humaine, et d'où résultent les passions, les habitudes, les formes du
visage et celles du crâne. Enfin, les faits magnétiques, les miracles
du somnambulisme, ceux de la divination et de l'extase, qui permettent
de pénétrer dans le monde spirituel, s'accumulaient. L'histoire étrange
des apparitions du fermier Martin si bien constatées, et l'entrevue
de ce paysan avec Louis XVIII; la connaissance des relations de
Swedenborg avec les morts, si sérieusement établie en Allemagne, les
récits de Walter Scott sur les effets de la _seconde vue_; l'exercice
des prodigieuses facultés de quelques _diseurs de bonne aventure_
qui confondent en une seule science la chiromancie, la cartomancie
et l'horoscopie; les faits de catalepsie et ceux de la mise en œuvre
des propriétés du diaphragme par certaines affections morbides; ces
phénomènes au moins curieux, tous émanés de la même source, sapaient
bien des doutes, emmenaient les plus indifférents sur le terrain des
expériences. Minoret ignorait ce mouvement des esprits, si grand dans
le nord de l'Europe, encore si faible en France, où se passaient
néanmoins de ces faits qualifiés de merveilleux par les observateurs
superficiels, et qui tombent comme des pierres au fond de la mer, dans
le tourbillon des événements parisiens.
Au commencement de cette année, le repos de l'anti-mesmérien fut
troublé par la lettre suivante.
«Mon vieux camarade,
»Toute amitié, même perdue, a des droits qui se prescrivent
difficilement. Je sais que vous vivez encore, et je me souviens
moins de notre inimitié que de nos beaux jours au taudis de
Saint-Julien-le-Pauvre. Au moment de m'en aller de ce monde,
je tiens à vous prouver que le magnétisme va constituer une
des sciences les plus importantes, si toutefois la science ne
doit pas être _une_. Je puis foudroyer votre incrédulité par
des preuves positives. Peut-être devrai-je à votre curiosité le
bonheur de vous serrer encore une fois la main, comme nous nous
la serrions avant Mesmer.
»Toujours à vous.
»BOUVARD.»
Piqué comme l'est un lion par un taon, l'anti-mesmérien bondit jusqu'à
Paris et mit sa carte chez le vieux Bouvard, qui demeurait rue
Férou, près de Saint-Sulpice. Bouvard lui mit une carte à son hôtel,
en lui écrivant: «Demain, à neuf heures, rue Saint-Honoré, en face
l'Assomption.» Minoret, redevenu jeune, ne dormit pas. Il alla voir les
vieux médecins de sa connaissance, et leur demanda si le monde était
bouleversé, si la médecine avait une École, si les quatre Facultés
vivaient encore. Les médecins le rassurèrent en lui disant que le
vieil esprit de résistance existait; seulement, au lieu de persécuter,
l'Académie de médecine et l'Académie des sciences pouffaient de rire
en rangeant les faits magnétiques parmi les surprises de Comus, de
Comte, de Bosco, dans les jongleries, la prestidigitation et ce qu'on
nomme la physique amusante. Ces discours n'empêchèrent point le vieux
Minoret d'aller au rendez-vous que lui donnait le vieux Bouvard.
Après quarante-quatre années d'inimitié, les deux antagonistes se
revirent sous une porte cochère de la rue Saint-Honoré. Les Français
sont trop continuellement distraits pour se haïr pendant longtemps. A
Paris surtout, les faits étendent trop l'espace et font en politique,
en littérature et en science la vie trop vaste pour que les hommes
n'y trouvent pas des pays à conquérir où leurs prétentions peuvent
régner à l'aise. La haine exige tant de forces toujours armées que
l'on s'y met plusieurs quand on veut haïr pendant longtemps. Aussi les
Corps peuvent-ils seuls y avoir de la mémoire. Après quarante-quatre
ans, Robespierre et Danton s'embrasseraient. Cependant chacun des
deux docteurs garda sa main sans l'offrir. Bouvard le premier dit à
Minoret:--Tu te portes à ravir.
--Oui, pas mal, et toi? répondit Minoret une fois la glace rompue.
--Moi, comme tu vois.
--Le magnétisme empêche-t-il de mourir? demanda Minoret d'un ton
plaisant mais sans aigreur.
--Non, mais il a failli m'empêcher de vivre.
--Tu n'es donc pas riche? fit Minoret.
--Bah! dit Bouvard.
--Eh! bien, je suis riche, moi, s'écria Minoret.
--Ce n'est pas à ta fortune, mais à ta conviction que j'en veux. Viens,
répondit Bouvard.
--Oh! l'entêté! s'écria Minoret.
Le mesmérien entraîna l'incrédule dans un escalier assez obscur, et le
lui fit monter avec précaution jusqu'au quatrième étage.
En ce moment se produisait à Paris un homme extraordinaire, doué par la
foi d'une incalculable puissance, et disposant des pouvoirs magnétiques
dans toutes leurs applications. Non-seulement ce grand inconnu, qui
vit encore, guérissait par lui-même à distance les maladies les plus
cruelles, les plus invétérées, soudainement et radicalement, comme
jadis le Sauveur des hommes; mais encore il produisait instantanément
les phénomènes les plus curieux du somnambulisme en domptant les
volontés les plus rebelles. La physionomie de cet inconnu, qui dit ne
relever que de Dieu et communiquer avec les anges comme Swedenborg,
est celle du lion; il y éclate une énergie concentrée, irrésistible.
Ses traits, singulièrement contournés, ont un aspect terrible et
foudroyant; sa voix qui vient des profondeurs de l'être, est comme
chargée du fluide magnétique, elle entre en l'auditeur par tous
les pores. Dégoûté de l'ingratitude publique après des milliers de
guérisons, il s'est rejeté dans une impénétrable solitude, dans un
néant volontaire. Sa toute puissante main, qui a rendu des filles
mourantes à leurs mères, des pères à leurs enfants éplorés, des
maîtresses idolâtres à des amants ivres d'amour; qui a guéri les
malades abandonnés par les médecins, qui faisait chanter des hymnes
dans les synagogues, dans les temples et dans les églises par des
prêtres de différents cultes ramenés tous au même Dieu par le même
miracle; qui adoucissait les agonies aux mourants chez desquels la vie
était impossible; cette main souveraine, soleil de vie qui éblouissait
les yeux fermés des somnambules, ne se lèverait pas pour rendre un
héritier présomptif à une reine. Enveloppé dans le souvenir de ses
bienfaits comme dans un suaire lumineux, il se refuse au monde et vit
dans le ciel. Mais à l'aurore de son règne, surpris presque de son
pouvoir, cet homme, dont le désintéressement a égalé la puissance,
permettait à quelques curieux d'être témoins de ses miracles. Le
bruit de cette renommée, qui fut immense et qui pourrait renaître
demain, réveilla le docteur Bouvard sur le bord de la tombe. Le
mesmérien, persécuté, put enfin voir les phénomènes les plus radieux
de cette science, gardée en son cœur comme un trésor. Les malheurs
de ce vieillard avaient ému le grand inconnu, qui lui donna quelques
priviléges. Aussi Bouvard subissait-il, en montant l'escalier, les
plaisanteries de son vieil antagoniste avec une joie malicieuse. Il
ne lui répondit que par des: «Tu vas voir! tu vas voir!» et par ces
petits hochements de tête que se permettent les gens sûrs de leur fait.
Les deux docteurs entrèrent dans un appartement plus que modeste.
Bouvard alla parler pendant un moment dans une chambre à coucher
contiguë au salon où attendait Minoret, dont la défiance s'éveilla;
mais Bouvard vint aussitôt le prendre et l'introduisit dans cette
chambre où se trouvaient le mystérieux swedenborgiste et une femme
assise dans un fauteuil. Cette femme ne se leva point, et ne parut pas
s'apercevoir de l'entrée des deux vieillards.
--Comment! plus de baquets? fit Minoret en souriant.
--Rien que le pouvoir de Dieu, répondit gravement le swedenborgiste qui
parut à Minoret être âgé de cinquante ans.
Les trois hommes s'assirent, et l'inconnu se mit à causer. On parla
pluie et beau temps, à la grande surprise du vieux Minoret qui se crut
mystifié. Le swedenborgiste questionna le visiteur sur ses opinions
scientifiques, et semblait évidemment prendre le temps de l'examiner.
--Vous venez ici en simple curieux, monsieur, dit-il enfin. Je n'ai pas
l'habitude de prostituer une puissance qui, dans ma conviction, émane
de Dieu; si j'en faisais un usage frivole ou mauvais, elle pourrait
m'être retirée. Néanmoins, il s'agit, m'a dit monsieur Bouvard, de
changer une conviction contraire à la nôtre, et d'éclairer un savant de
bonne foi: je vais donc vous satisfaire. Cette femme que vous voyez,
dit-il, en montrant l'inconnue, est dans le sommeil somnambulique.
D'après les aveux et les manifestations de tous les somnambules, cet
état constitue une vie délicieuse pendant laquelle l'être intérieur,
dégagé de toutes les entraves apportées à l'exercice de ses facultés
par la nature visible, se promène dans le monde que nous nommons
invisible à tort. La vue et l'ouïe s'exercent alors d'une manière
plus parfaite que dans l'état dit _de veille_, et peut-être sans le
secours des organes qui sont la gaîne de ces épées lumineuses appelées
la vue et l'ouïe! Pour l'homme mis dans cet état les distances et les
obstacles matériels n'existent pas, ou sont traversés par une vie qui
est en nous, et pour laquelle notre corps est un réservoir, un point
d'appui nécessaire, une enveloppe. Les termes manquent pour des effets
si nouvellement retrouvés; car aujourd'hui les mots impondérables,
intangibles, invisibles, n'ont aucun sens relativement au fluide dont
l'action est démontrée par le magnétisme. La lumière est pondérable
par sa chaleur, qui en pénétrant les corps, augmente leur volume, et
certes l'électricité n'est que trop tangible. Nous avons condamné les
choses au lieu d'accuser l'imperfection de nos instruments.
--Elle dort! dit Minoret en examinant la femme qui lui parut appartenir
à la classe inférieure.
--Son corps est en quelque sorte annulé, répondit le swedenborgiste.
Les ignorants prennent cet état pour le sommeil. Mais elle va vous
prouver qu'il existe un univers spirituel et que l'esprit n'y reconnaît
point les lois de l'univers matériel. Je l'enverrai dans la région où
vous voudrez qu'elle aille. A vingt lieues d'ici comme en Chine, elle
vous dira ce qui s'y passe.
--Envoyez-la seulement chez moi, à Nemours, demanda Minoret.
--Je n'y veux être pour rien, répondit l'homme mystérieux. Donnez-moi
votre main, vous serez à la fois acteur et spectateur, effet et cause.
Il prit la main de Minoret, que Minoret lui laissa prendre; il la
tint pendant un moment en paraissant se recueillir, et de son autre
main il saisit la main de la femme assise dans le fauteuil: puis il
mit celle du docteur dans celle de la femme en faisant signe au vieil
incrédule de s'asseoir à côté de cette pythonisse sans trépied. Minoret
remarqua dans les traits excessivement calmes de cette femme un léger
tressaillement quand ils furent unis par le swedenborgiste; mais ce
mouvement, quoique merveilleux dans ses effets, fut d'une grande
simplicité.
--Obéissez à monsieur, lui dit ce personnage en étendant la main sur
la tête de la femme qui parut aspirer de lui la lumière et la vie, et
songez que tout ce que vous ferez pour lui me plaira. Vous pouvez lui
parler maintenant, dit-il à Minoret.
--Allez à Nemours, rue des Bourgeois, chez moi, dit le docteur.
--Donnez-lui le temps, laissez votre main dans la sienne jusqu'à ce
qu'elle vous prouve par ce qu'elle vous dira qu'elle y est arrivée, dit
Bouvard à son ancien ami.
--Je vois une rivière, répondit la femme d'une voix faible en
paraissant regarder en dedans d'elle-même avec une profonde attention
malgré ses paupières baissées. Je vois un joli jardin.
--Pourquoi entrez-vous par la rivière et par le jardin? dit Minoret.
--Parce qu'elles y sont.
--Qui?
--La jeune personne et la nourrice auxquelles vous pensez.
--Comment est le jardin? demanda Minoret.
--En y entrant par le petit escalier qui descend sur la rivière, il se
trouve à droite une longue galerie en briques dans laquelle je vois
des livres, et terminée par un _cabajoutis_ orné de sonnettes en bois
et d'œufs rouges. A gauche le mur est revêtu d'un massif de plantes
grimpantes, de la vigne vierge, du jasmin de Virginie. Au milieu se
trouve un petit cadran solaire. Il y a beaucoup de pots de fleurs.
Votre pupille examine ses fleurs, les montre à sa nourrice, fait des
trous avec un plantoir et y met des graines... La nourrice râtisse les
allées... Quoique la pureté de cette jeune fille soit celle d'un ange,
il y a chez elle un commencement d'amour, faible comme un crépuscule du
matin.
--Pour qui? demanda le docteur qui jusqu'à présent n'entendait rien que
personne ne pût lui dire sans être somnambule. Il croyait toujours à de
la jonglerie.
--Vous n'en savez rien, quoique vous ayez été dernièrement assez
inquiet quand elle est devenue femme, dit-elle en souriant. Le
mouvement de son cœur a suivi celui de la nature...
--Et c'est une femme du peuple qui parle ainsi? s'écria le vieux
docteur.
--Dans cet état toutes s'expriment avec une limpidité particulière,
répondit Bouvard.
--Mais qui Ursule aime-t-elle?
--Ursule ne sait pas qu'elle aime, répondit avec un petit mouvement de
tête la femme; elle est bien trop angélique pour connaître le désir ou
quoi que ce soit de l'amour; mais elle est occupée de lui, elle pense
à lui, elle s'en défend même, elle y revient malgré sa volonté de
s'abstenir. Elle est au piano...
--Mais qui est-ce?
--Le fils d'une dame qui demeure en face...
--Madame de Portenduère?
--Portenduère, dites-vous, reprit la somnambule, je le veux bien. Mais
il n'y a pas de danger, il n'est point dans le pays.
--Se sont-ils parlé? demanda le docteur.
--Jamais. Ils se sont regardés l'un l'autre. Elle le trouve charmant.
Il est en effet joli homme, il a bon cœur. Elle l'a vu de sa croisée,
ils se sont vus aussi à l'église; mais le jeune homme n'y pense plus.
--Son nom?
--Ah! pour vous le dire, il faut que je le lise ou que je l'entende.
Il se nomme Savinien, elle vient de prononcer son nom, elle le trouve
doux à prononcer: elle a déjà regardé dans l'almanach le jour de sa
fête, elle y a fait un petit point rouge... des enfantillages! Oh! elle
aimera bien, mais avec autant de pureté que de force; elle n'est pas
fille à aimer deux fois, et l'amour teindra son âme et la pénétrera si
bien qu'elle repousserait tout autre sentiment.
--Où voyez-vous cela?
--En elle. Elle saura souffrir; elle a de qui tenir, car son père et sa
mère ont bien souffert!
Ce dernier mot renversa le docteur, qui fut moins ébranlé que surpris.
Il n'est pas inutile de faire observer qu'entre chaque phrase de la
femme il s'écoulait de dix à quinze minutes pendant lesquelles son
attention se concentrait de plus en plus. On la voyait voyant! son
front présentait des aspects singuliers: il s'y peignait des efforts
intérieurs, il s'éclaircissait ou se contractait par une puissance dont
les effets n'avaient été remarqués par Minoret que chez les mourants
dans les instants où ils sont doués du don de prophétie. Elle fit à
plusieurs reprises des gestes qui ressemblaient à ceux d'Ursule.
--Oh! questionnez-la, reprit le mystérieux personnage en s'adressant à
Minoret, elle vous dira les secrets que vous pouvez seul connaître.
--Ursule m'aime? reprit Minoret.
--Presque autant que Dieu, dit-elle avec un sourire. Aussi est-elle
bien malheureuse de votre incrédulité. Vous ne croyez pas en Dieu,
comme si vous pouviez empêcher qu'il soit! Sa parole emplit les mondes!
Vous causez ainsi les seuls tourments de cette pauvre enfant. Tiens!
elle fait des gammes; elle voudrait être encore meilleure musicienne
qu'elle ne l'est, elle se dépite. Voici ce qu'elle pense: Si je
chantais bien, si j'avais une belle voix, quand il sera chez sa mère,
ma voix irait bien jusqu'à son oreille.
Le docteur Minoret prit son portefeuille et nota l'heure précise.
--Pouvez-vous me dire quelles sont les graines qu'elle a semées?
--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines...
--En dernier?
--Des pieds d'alouette.
--Où est mon argent?
--Chez votre notaire; mais vous le placez à mesure sans perdre un seul
jour d'intérêt.
--Oui; mais où est l'argent que je garde à Nemours pour ma dépense du
semestre?
--Vous le mettez dans un grand livre relié en rouge intitulé Pandectes
de Justinien, tome II, entre les deux avant-derniers feuillets; le
livre est au-dessus du buffet vitré, dans la case aux in-folios. Vous
en avez toute une rangée. Vos fonds sont dans le dernier volume, du
côté du salon. Tiens! le tome III est avant le tome II. Mais vous
n'avez pas d'argent, c'est des...
--Billets de mille francs?... demanda le docteur.
--Je ne vois pas bien, ils sont pliés. Non, il y a deux billets de
chacun cinq cents francs.
--Vous les voyez?
--Oui.
--Comment sont-ils?
--Il y en a un très-jaune et vieux, l'autre blanc et presque neuf.....
Cette dernière partie de l'interrogatoire foudroya le docteur Minoret.
Il regarda Bouvard d'un air hébété, mais Bouvard et le swedenborgiste,
familiarisés avec l'étonnement des incrédules, causaient à voix basse
sans paraître ni surpris ni étonnés; Minoret les pria de lui permettre
de revenir après le dîner. L'anti-mesmérien voulait se recueillir, se
remettre de sa profonde terreur, pour éprouver de nouveau ce pouvoir
immense, le soumettre à des expériences décisives, lui poser des
questions dont la solution enlevât toute espèce de doute.
--Soyez ici à neuf heures, ce soir, dit l'inconnu, je reviendrai pour
vous.
Le docteur Minoret était dans un état si violent, qu'il sortit sans
saluer, suivi par Bouvard qui lui criait à distance:--Eh! bien, eh!
bien?
--Je me crois fou, Bouvard, répondit Minoret sur le pas de la porte
cochère. Si la femme a dit vrai pour Ursule, comme il n'y a qu'Ursule
au monde qui sache ce que cette sorcière m'a révélé, _tu auras raison_.
Je voudrais avoir des ailes, aller à Nemours vérifier ses assertions.
Mais je louerai une voiture et partirai ce soir à dix heures. Ah! je
perds la tête.
--Que deviendrais-tu donc si, connaissant depuis longues années un
malade incurable, tu le voyais guéri en cinq secondes! Si tu voyais ce
grand magnétiseur faire suer à torrents un dartreux, si tu le voyais
faire marcher une petite maîtresse percluse?
--Dînons ensemble, Bouvard, et ne nous quittons pas jusqu'à neuf
heures. Je veux chercher une expérience décisive, irrécusable.
--Soit, mon vieux camarade, répondit le docteur mesmérien.
Les deux ennemis réconciliés allèrent dîner au Palais-Royal. Après
une conversation animée, à l'aide de laquelle Minoret trompa la
fièvre d'idées qui lui ravageait la cervelle, Bouvard lui dit:--Si tu
reconnais à cette femme la faculté d'anéantir ou de traverser l'espace,
si tu acquiers la certitude que, de l'Assomption, elle entend et voit
ce qui se dit et se fait à Nemours, il faut admettre tous les autres
effets magnétiques, ils sont pour un incrédule tout aussi impossibles
que ceux-là. Demande-lui donc une seule preuve qui te satisfasse, car
tu peux croire que nous nous sommes procuré tous ces renseignements;
mais nous ne pouvons pas savoir, par exemple, ce qui va se passer à
neuf heures, dans ta maison, dans la chambre de ta pupille: retiens ou
écris ce que la somnambule va voir ou entendre et cours chez toi. Cette
petite Ursule, que je ne connaissais point, n'est pas notre complice;
et si elle a dit ou fait ce que tu auras en écrit, baisse la tête, fier
Sicambre!
Les deux amis revinrent dans la chambre, et y trouvèrent la somnambule,
qui ne reconnut pas le docteur Minoret. Les yeux de cette femme se
fermèrent doucement sous la main que le swedenborgiste étendit sur elle
à distance, et elle reprit l'attitude dans laquelle Minoret l'avait vue
avant le dîner. Quand les mains de la femme et celles du docteur furent
mises en rapport, il la pria de lui dire tout ce qui se passait chez
lui, à Nemours, en ce moment.
--Que fait Ursule? dit-il.
--Elle est déshabillée, elle a fini de mettre ses papillotes, elle est
à genoux sur son prie-Dieu, devant un crucifix d'ivoire attaché sur un
tableau de velours rouge.
--Que dit-elle?
--Elle fait ses prières du soir, elle se recommande à Dieu, elle le
supplie d'écarter de son âme les mauvaises pensées; elle examine sa
conscience et repasse ce qu'elle a fait dans la journée afin de savoir
si elle a manqué à ses commandements ou à ceux de l'Église. Enfin elle
épluche son âme, pauvre chère petite créature! La somnambule eut les
yeux mouillés. Elle n'a pas commis de péché, mais elle se reproche
d'avoir trop pensé à monsieur Savinien, reprit-elle. Elle s'interrompt
pour se demander ce qu'il fait à Paris, et prie Dieu de le rendre
heureux. Elle finit par vous et dit à haute voix une prière.
--Pouvez-vous la répéter?
--Oui.
Minoret prit son crayon et écrivit, sous la dictée de la somnambule, la
prière suivante évidemment composée par l'abbé Chaperon:
«Mon Dieu, si vous êtes content de votre servante qui vous adore et
vous prie avec autant d'amour que de ferveur, qui tâche de ne point
s'écarter de vos saints commandements, qui mourrait avec joie comme
votre Fils pour glorifier votre nom, qui voudrait vivre dans votre
ombre, vous enfin qui lisez dans les cœurs, faites-moi la faveur de
dessiller les yeux de mon parrain, de le mettre dans la voie du salut
et lui communiquer votre grâce afin qu'il vive en vous ses derniers
jours; préservez-le de tout mal et faites-moi souffrir en sa place!
Bonne sainte Ursule, ma chère patronne, et vous divine mère de Dieu,
reine du ciel, archanges et saints du paradis, écoutez-moi, joignez vos
intercessions aux miennes et prenez pitié de nous.»
La somnambule imita si parfaitement les gestes candides et les saintes
inspirations de l'enfant, que le docteur Minoret eut les yeux pleins de
larmes.
--Dit-elle encore quelque chose? demanda Minoret.
--Oui.
--Répétez-le?
--_Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?_ Elle
souffle son bougeoir, elle penche la tête et s'endort. La voilà partie!
Elle est bien jolie dans son petit bonnet de nuit.
Minoret salua le grand inconnu, serra la main à Bouvard, descendit avec
rapidité, courut à une station de cabriolets bourgeois qui existait
alors sous la porte d'un hôtel depuis démoli pour faire place à la rue
d'Alger; il y trouva un cocher et lui demanda s'il consentait à partir
sur-le-champ pour Fontainebleau. Une fois le prix fait et accepté,
le vieillard, redevenu jeune, se mit en route à l'instant. Suivant
sa convention, il laissa reposer le cheval à Essonne, atteignit la
diligence de Nemours, y trouva de la place, et congédia son cocher.
Arrivé chez lui vers cinq heures du matin, il se coucha dans les ruines
de toutes ses idées antérieures sur la physiologie, sur la nature, sur
la métaphysique, et dormit jusqu'à neuf heures, tant il était fatigué
de sa course.
A son réveil, certain que depuis son retour personne n'avait franchi
le seuil de sa maison, le docteur procéda, non sans une invincible
terreur, à la vérification de faits. Il ignorait lui-même la différence
des deux billets de banque et l'interversion des deux volumes de
Pandectes. La somnambule avait bien vu. Il sonna la Bougival.
--Dites à Ursule de venir me parler, dit-il en s'asseyant au milieu de
sa bibliothèque.
L'enfant vint, elle courut à lui, l'embrassa; le docteur la prit sur
ses genoux, où elle s'assit en mêlant ses belles touffes blondes aux
cheveux blancs de son vieil ami.
--Vous avez quelque chose, mon parrain?
--Oui, mais promets-moi, par ton salut, de répondre franchement, sans
détour, à mes questions.
Ursule rougit jusque sur le front.
--Oh! je ne te demanderai rien que tu ne puisses me dire, dit-il en
continuant et voyant la pudeur du premier amour troubler la pureté
jusqu'alors enfantine de ces beaux yeux.
--Parlez, mon parrain.
--Par quelle pensée as-tu fini tes prières du soir, hier, et à quelle
heure les as-tu faites?
--Il était neuf heures un quart, neuf heures et demie.
--Eh! bien, répète-moi ta dernière prière?
La jeune fille espéra que sa voix communiquerait sa foi à l'incrédule;
elle quitta sa place, se mit à genoux, joignit les mains avec ferveur,
une lueur radieuse illumina son visage, elle regarda le vieillard et
lui dit:--Ce que je demandais hier à Dieu, je l'ai demandé ce matin, je
le demanderai jusqu'à ce qu'il m'ait exaucée.
Puis elle répéta sa prière avec une nouvelle et plus puissante
expression; mais, à son grand étonnement, son parrain l'interrompit en
achevant la prière.
--Bien, Ursule, dit le docteur en reprenant sa filleule sur ses genoux.
Quand tu t'es endormie la tête sur l'oreiller, n'as-tu pas dit en
toi-même: «Ce cher parrain! avec qui fera-t-il son trictrac à Paris?»
Ursule se leva comme si la trompette du jugement dernier eût éclaté
à ses oreilles: elle jeta un cri de terreur; ses yeux agrandis
regardaient le vieillard avec une horrible fixité.
--Qui êtes-vous, mon parrain? De qui tenez-vous une pareille puissance?
lui demanda-t-elle en imaginant que pour ne pas croire en Dieu il
devait avoir fait un pacte avec l'ange de l'enfer.
--Qu'as-tu semé hier dans le jardin?
--Du réséda, des pois de senteur, des balsamines.
--Et en dernier des pieds d'alouette?
Elle tomba sur ses genoux.
--Ne m'épouvantez pas, mon parrain; mais vous étiez ici, n'est-ce pas?
--Ne suis-je pas toujours avec toi? répondit le docteur en plaisantant
pour respecter la raison de cette innocente fille. Allons dans ta
chambre.
Il lui donna le bras et monta l'escalier.
--Vos jambes tremblent, mon bon ami, dit-elle.
--Oui, je suis comme foudroyé.
--Croiriez vous donc enfin en Dieu? s'écria-t-elle avec une joie naïve
en laissant voir des larmes dans ses yeux.
Le vieillard regarda la chambre si simple et si coquette qu'il avait
arrangée pour Ursule. A terre un tapis vert uni peu coûteux, qu'elle
maintenait dans une exquise propreté; sur les murs un papier gris
de lin semé de roses avec leurs feuilles vertes; aux fenêtres, qui
avaient vue sur la cour, des rideaux de calicot ornés d'une bande
d'étoffe rose; entre les deux croisées, sous une haute glace longue,
une console en bois doré couverte d'un marbre, sur laquelle était un
vase bleu de Sèvres où elle mettait des bouquets; et, en face de la
cheminée, une petite commode d'une charmante marqueterie et à dessus
de marbre dit brèche d'Alep. Le lit, en vieille perse et à rideaux de
perse doublés de rose, était un de ces lits à la duchesse si communs
au dix-huitième siècle et qui avait pour ornements une touffe de
plumes sculptée au-dessus des quatre colonnettes cannelées de chaque
angle. Une vieille pendule, enfermée dans une espèce de monument en
écaille incrusté d'arabesques en ivoire, décorait la cheminée, dont le
chambranle et les flambeaux de marbre, dont la glace et son trumeau
à peinture en grisaille offraient un remarquable ensemble de ton, de
couleur et de manière. Une grande armoire, dont les battants offraient
des paysages faits avec différents bois, dont quelques-uns avaient des
teintes vertes et qui ne se trouvent plus dans le commerce, contenait
sans doute son linge et ses robes. Il respirait dans cette chambre un
parfum du ciel. L'exact arrangement des choses attestait un esprit
d'ordre, un sens de l'harmonie qui certes aurait saisi tout le monde,
même un Minoret-Levrault. On voyait surtout combien les choses qui
l'environnaient étaient chères à Ursule et combien elle se plaisait
dans une chambre qui tenait, pour ainsi dire, à toute sa vie d'enfant
et de jeune fille. En passant tout en revue par maintien, le tuteur
s'assurait que de la chambre d'Ursule on pouvait voir chez madame de
Portenduère. Pendant la nuit il avait médité sur la conduite qu'il
devait tenir avec Ursule relativement au secret surpris de cette
passion naissante. Un interrogatoire le compromettrait vis-à-vis de sa
pupille. Ou il approuverait ou il désapprouverait cet amour: dans les
deux cas, sa position devenait fausse. Il avait donc résolu d'examiner
la situation respective du jeune Portenduère et d'Ursule pour savoir
s'il devait combattre ce penchant avant qu'il fût irrésistible. Un
vieillard pouvait seul déployer tant de sagesse. Encore pantelant sous
les atteintes de la vérité des faits magnétiques, il tournait sur
lui-même et regardait les moindres choses de cette chambre, il voulait
jeter un coup d'œil sur l'almanach suspendu au coin de la cheminée.
--Ces vilains flambeaux sont trop lourds pour tes jolies menottes,
dit-il en prenant les chandeliers en marbre ornés de cuivre. Il les
soupesa, regarda l'almanach, le prit et dit:--Ceci me semble bien laid
aussi. Pourquoi gardes-tu cet almanach de facteur dans une si jolie
chambre?
--Oh! laissez-le-moi, mon parrain.
--Non, tu en auras un autre demain.
Il descendit en emportant cette pièce de conviction, s'enferma dans
son cabinet, chercha saint Savinien, et trouva, comme l'avait dit
la somnambule, un petit point rouge devant le 19 octobre; il en vit
également un en face du jour de saint Denis, son patron à lui, et
devant saint Jean, le patron du curé. Ce point gros comme la tête
d'une épingle, la femme endormie l'avait aperçu malgré la distance et
les obstacles. Le vieillard médita jusqu'au soir sur ces événements,
plus immenses encore pour lui que pour tout autre. Il fallait se
rendre à l'évidence. Une forte muraille s'écroula pour ainsi dire
en lui-même, car il vivait appuyé sur deux bases: son indifférence
en matière de religion et sa dénégation du magnétisme. En prouvant
que les sens, construction purement physique, organes dont tous les
effets s'expliquaient, étaient terminés par quelques-uns des attributs
de l'infini, le magnétisme renversait ou du moins lui paraissait
renverser la puissante argumentation de Spinosa: l'infini et le fini,
deux éléments, incompatibles selon ce grand homme, se trouvaient l'un
dans l'autre. Quelque puissance qu'il accordât à la divisibilité, à la
mobilité de la matière, il ne pouvait pas lui reconnaître des qualités
quasi-divines. Enfin il était devenu trop vieux pour rattacher ces
phénomènes à un système, pour les comparer à ceux du sommeil, de la
vision, de la lumière. Toute sa science, basée sur les assertions de
l'école de Locke et Condillac, était en ruines. En voyant ses creuses
idoles en pièces, nécessairement son incrédulité chancelait. Ainsi
tout l'avantage, dans le combat de cette enfance catholique contre
cette vieillesse voltairienne, allait être à Ursule. Dans ce fort
démantelé, sur ces ruines ruisselait une lumière. Du sein de ces
décombres éclatait la voix de la prière! Néanmoins l'obstiné vieillard
chercha querelle à ses doutes. Encore qu'il fût atteint au cœur, il
ne se décidait pas, il luttait toujours contre Dieu. Cependant son
esprit parut vacillant, il ne fut plus le même. Devenu songeur outre
mesure, il lisait les Pensées de Pascal, il lisait la sublime Histoire
des Variations de Bossuet, il lisait Bonald, il lut saint Augustin; il
voulut aussi parcourir les œuvres de Swedenborg et de feu Saint-Martin,
desquels lui avait parlé l'homme mystérieux. L'édifice bâti chez cet
homme par le matérialisme craquait de toutes parts, il ne fallait plus
qu'une secousse; et, quand son cœur fut mûr pour Dieu, il tomba dans la
vigne céleste comme tombent les fruits. Plusieurs fois déjà, le soir,
en jouant avec le curé, sa filleule à côté d'eux, il avait fait des
questions qui, relativement à ses opinions, paraissaient singulières à
l'abbé Chaperon, ignorant encore du travail intérieur par lequel Dieu
redressait cette belle conscience.
--Croyez-vous aux apparitions? demanda l'incrédule à son pasteur en
interrompant la partie.
--Cardan, un grand philosophe du seizième siècle, a dit en avoir eu,
répondit le curé.
--Je connais toutes celles qui ont occupé les savants, je viens de
relire Plotin. Je vous interroge en ce moment comme catholique, et
vous demande si vous pensez que l'homme mort puisse revenir voir les
vivants.
--Mais Jésus est apparu aux apôtres après sa mort, reprit le curé.
L'Église doit avoir foi dans les apparitions de Notre Sauveur.
Quant aux miracles, nous n'en manquons pas, dit l'abbé Chaperon en
souriant: voulez-vous connaître le plus récent? il a eu lieu pendant le
dix-huitième siècle.
--Bah!
--Oui, le bienheureux Marie-Alphonse de Liguori a su bien loin de
Rome la mort du pape, au moment où le Saint-Père expirait, et il y a
de nombreux témoins de ce miracle. Le saint évêque, entré en extase,
entendit les dernières paroles du souverain pontife et les répéta
devant plusieurs personnes. Le courrier chargé d'annoncer l'événement
ne vint que trente heures après...
--Jésuite! répondit le vieux Minoret en plaisantant, je ne vous demande
pas de preuves, je vous demande si vous y croyez.
--Je crois que l'apparition dépend beaucoup de celui qui la voit, dit
le curé continuant à plaisanter l'incrédule.
--Mon ami, je ne vous tends pas de piége, que croyez-vous sur ceci?
--Je crois la puissance de Dieu infinie, dit l'abbé.
--Quand je serai mort, si je me réconcilie avec Dieu, je le prierai de
me laisser vous apparaître, dit le docteur en riant.
--C'est précisément la convention faite entre Cardan et son ami,
répondit le curé.
--Ursule, dit Minoret, si jamais un danger te menaçait, appelle-moi, je
viendrai.
--Vous venez de dire en un seul mot la touchante élégie intitulée
NÉÈRE, d'André Chénier, répondit le curé. Mais les poètes ne sont
grands que parce qu'ils savent revêtir les faits ou les sentiments
d'images éternellement vivantes.
--Pourquoi parlez-vous de votre mort, mon cher parrain? dit d'un ton
douloureux la jeune fille; nous ne mourrons pas, nous autres chrétiens,
notre tombe est le berceau de notre âme.
--Enfin, dit le docteur en souriant, il faut bien s'en aller de ce
monde, et quand je n'y serai plus, tu seras bien étonnée de ta fortune.
--Quand vous ne serez plus, mon bon ami, ma seule consolation sera de
vous consacrer ma vie.
--A moi, mort?
--Oui. Toutes les bonnes œuvres que je pourrai faire seront faites
en votre nom pour racheter vos fautes. Je prierai Dieu tous les
jours, afin d'obtenir de sa clémence infinie qu'il ne punisse pas
éternellement les erreurs d'un jour, et qu'il mette près de lui, parmi
les âmes des bienheureux, une âme aussi belle, aussi pure que la vôtre.
Cette réponse, dite avec une candeur angélique, prononcée d'un accent
plein de certitude, confondit l'erreur, et convertit Denis Minoret à
la façon de saint Paul. Un rayon de lumière intérieure l'étourdit en
même temps que cette tendresse, étendue sur sa vie à venir, lui fit
venir les larmes aux yeux. Ce subit effet de la grâce eut quelque chose
d'électrique. Le curé joignit les mains et se leva troublé. La petite,
surprise de son triomphe, pleura. Le vieillard se dressa comme si
quelqu'un l'eût appelé, regarda dans l'espace comme s'il y voyait une
aurore; puis, il fléchit le genou sur son fauteuil, joignit les mains
et baissa les yeux vers la terre en homme profondément humilié.
--Mon Dieu! dit-il d'une voix émue en relevant son front, si quelqu'un
peut obtenir ma grâce et m'amener vers toi, n'est-ce pas cette créature
sans tache? Pardonne à cette vieillesse repentie que cette glorieuse
enfant te présente! Il éleva mentalement son âme à Dieu, le priant
d'achever de l'éclairer par sa science après l'avoir foudroyé de sa
grâce, il se tourna vers le curé, et lui tendant la main:--Mon cher
pasteur, je redeviens petit, je vous appartiens et vous livre mon âme.
Ursule couvrit de larmes joyeuses les mains de son parrain en les lui
baisant. Le vieillard prit cette enfant sur ses genoux et la nomma
gaiement sa marraine. Le curé tout attendri récita le _Veni, Creator_
dans une sorte d'effusion religieuse. Cette hymne servit de prière du
soir à ces trois chrétiens agenouillés.
--Qu'y a-t-il? demanda la Bougival étonnée.
--Enfin! mon parrain croit en Dieu, répondit Ursule.
--Ah! ma foi, tant mieux, il ne lui manquait que ça pour être parfait,
s'écria la vieille Bressane en se signant avec une naïveté sérieuse.
--Cher docteur, dit le bon prêtre, vous aurez compris bientôt les
grandeurs de la religion et la nécessité de ses pratiques; vous
trouverez sa philosophie, dans ce qu'elle a d'humain, bien plus élevée
que celle des esprits les plus audacieux.
Le curé, qui manifestait une joie presque enfantine, convint alors de
catéchiser ce vieillard en conférant avec lui deux fois par semaine.
Ainsi, la conversion attribuée à Ursule et à un esprit de calcul
sordide fut spontanée. Le curé, qui s'était abstenu pendant quatorze
années de toucher aux plaies de ce cœur tout en les déplorant, avait
été sollicité comme on va quérir le chirurgien en se sentant blessé.
Depuis cette scène, tous les soirs, les prières prononcées par Ursule
avaient été faites en commun. De moment en moment le vieillard avait
senti la paix succédant en lui-même aux agitations. En ayant, comme
il le disait, Dieu pour éditeur responsable des choses inexplicables,
son esprit était à l'aise. Sa chère enfant lui répondait qu'il se
voyait bien à ceci qu'il avançait dans le royaume de Dieu. Pendant la
messe, il venait de lire les prières en y appliquant son entendement,
car il s'était élevé dans une première conférence à la divine idée
de la communion entre tous les fidèles. Ce vieux néophyte avait
compris le symbole éternel attaché à cette nourriture, et que la Foi
rend nécessaire quand il a été pénétré dans son sens intime profond,
radieux. S'il avait paru pressé de revenir au logis, c'était pour
remercier sa chère petite filleule de l'avoir fait entrer en religion,
selon la belle expression du temps passé. Aussi la tenait-il sur ses
genoux dans son salon, et la baisait-il saintement au front au moment
où, salissant de leurs craintes ignobles une si sainte influence, ses
héritiers collatéraux prodiguaient à Ursule les outrages les plus
grossiers. L'empressement du bonhomme à rentrer chez lui, son prétendu
dédain pour ses proches, ses mordantes réponses au sortir de l'église,
étaient naturellement attribués par chacun des héritiers à la haine
qu'Ursule lui inspirait contre eux.
Pendant que la filleule jouait à son parrain des variations sur la
Dernière Pensée de Weber, il se tramait dans la salle à manger de
la maison Minoret-Levrault un honnête complot qui devait avoir pour
résultat d'amener sur la scène un des principaux personnages de ce
drame. Le déjeuner, bruyant comme tous les déjeuners de province, et
animé par d'excellents vins qui arrivent à Nemours par le canal, soit
de la Bourgogne, soit de la Touraine, dura plus de deux heures. Zélie
avait fait venir du coquillage, du poisson de mer et quelques raretés
gastronomiques, afin de fêter le retour de Désiré. La salle à manger,
au milieu de laquelle la table ronde offrait un spectacle réjouissant,
avait l'air d'une salle d'auberge. Satisfaite de la grandeur de ses
communs, Zélie s'était bâti un pavillon entre sa vaste cour et son
jardin cultivé en légumes, plein d'arbres fruitiers. Tout, chez elle,
était seulement propre et solide. L'exemple de Levrault-Levrault avait
été terrible pour le pays. Aussi défendit-elle à son maître architecte
de la jeter dans de pareilles sottises. Cette salle était donc tendue
d'un papier verni, garnie de chaises en noyer, de buffets en noyer,
ornée d'un poêle en faïence, d'un cartel et d'un baromètre. Si la
vaisselle était en porcelaine blanche commune, la table brillait par
le linge et par une argenterie abondante. Une fois le café servi par
Zélie, qui allait et venait comme un grain de plomb dans une bouteille
de vin de Champagne, car elle se contentait d'une cuisinière; quand
Désiré, le futur avocat, eut été mis au fait du grand événement de la
matinée et de ses conséquences, Zélie ferma la porte, et la parole fut
donnée au notaire Dionis. Par le silence qui se fit, et par les regards
que chaque héritier attacha sur cette face authentique, il était facile
de reconnaître l'empire que ces hommes exercent sur les familles.
--Mes chers enfants, dit-il, votre oncle, étant né en 1746, a ses
quatre-vingt-trois ans aujourd'hui; or, les vieillards sont sujets à
des folies, et cette petite....
--Vipère, s'écria madame Massin.
--Misérable! dit Zélie.
--Ne l'appelons que par son nom, reprit Dionis.
--Eh! bien, c'est une voleuse, dit madame Crémière.
--Une jolie voleuse, répliqua Désiré Minoret.
--Cette petite Ursule, reprit Dionis, lui tient au cœur. Je n'ai pas
attendu, dans l'intérêt de vous tous, qui êtes mes clients, à ce matin
pour prendre des renseignements, et voici ce que je sais sur cette
jeune...
--Spoliatrice, s'écria le receveur.
--Captatrice de succession! dit le greffier.
--Chut! mes amis, dit le notaire, ou je prends mon chapeau, je vous
laisse, et bonsoir.
--Allons, papa, s'écria Minoret en lui versant un petit verre de rhum,
prenez?... il est de Rome même. Et allez, il y a cent sous de guides.
--Ursule est, il est vrai, la fille légitime de Joseph Mirouët; mais
son père est le fils naturel de Valentin Mirouët, beau-père de votre
oncle. Ursule est donc la nièce naturelle du docteur Denis Minoret.
Comme nièce naturelle, le testament que ferait le docteur en sa faveur
serait peut-être attaquable; et s'il lui laisse ainsi sa fortune,
vous intenteriez à Ursule un procès assez mauvais pour vous, car on
peut soutenir qu'il n'existe aucun lien de parenté entre Ursule et le
docteur; mais ce procès effraierait certes une jeune fille sans défense
et donnerait lieu à quelque transaction.
--La rigueur de la loi est si grande sur les droits des enfants
naturels, dit le licencié de fraîche date jaloux de montrer son savoir,
qu'aux termes d'un arrêt de la cour de cassation du 7 juillet 1817,
l'enfant naturel ne peut rien réclamer de son _aïeul naturel_, pas
même des aliments. Ainsi vous voyez qu'on a étendu la _parenté_ de
l'enfant naturel. La loi poursuit l'enfant naturel jusque dans sa
descendance légitime, car elle suppose que les libéralités faites
aux petits-enfants s'adressent au fils naturel par _interposition_
de personne. Ceci résulte des articles 757, 908 et 911 du Code civil
rapprochés. Aussi la Cour Royale de Paris, le 26 décembre de l'année
dernière, a-t-elle réduit un legs fait à l'enfant légitime du fils
naturel par l'aïeul qui, certes, en tant qu'aïeul, était aussi étranger
pour le petit-fils naturel que le docteur, en tant qu'on peut l'être
relativement à Ursule.
--Tout cela, dit Goupil, ne me paraît concerner que la question des
libéralités faites par les aïeux à la descendance naturelle; il ne
s'agit pas du tout des oncles, qui ne me paraissent avoir aucun lien
de parenté avec les enfants légitimes de leurs beaux-frères naturels.
Ursule est une étrangère pour le docteur Minoret. Je me souviens
d'un arrêt de la Cour Royale de Colmar, rendu en 1825 pendant que
j'achevais mon Droit, et par lequel on a déclaré que, l'enfant naturel
une fois décédé, sa descendance ne pouvait plus être l'objet d'une
_interposition_. Or, le père d'Ursule est mort.
L'argumentation de Goupil produisit ce que dans les comptes rendus des
séances législatives les journalistes désignent par ces mots: _Profonde
sensation_.
--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria Dionis. Que le cas de
libéralités faites par l'oncle d'un enfant naturel ne s'est pas encore
présenté devant les tribunaux; mais qu'il s'y présente, et la rigueur
de la loi française envers les enfants naturels sera d'autant mieux
appliquée que nous sommes dans un temps où la religion est honorée.
Aussi puis-je répondre que sur ce procès il y aurait transaction,
surtout quand on vous saurait déterminés à conduire Ursule jusqu'en
cour de cassation.
Une joie d'héritiers trouvant des monceaux d'or éclata par des
sourires, par des haut-le-corps, par des gestes autour de la table qui
ne permirent pas d'apercevoir une dénégation de Goupil. Puis, à cet
élan, le profond silence et l'inquiétude succédèrent au premier mot du
notaire, mot terrible:--Mais!...
Comme s'il eût tiré le fil d'un de ces petits théâtres dont tous les
personnages marchent par saccades au moyen d'un rouage, Dionis vit
alors tous les yeux braqués sur lui, tous les visages ramenés à une
pose unique.
--Mais aucune loi ne peut empêcher votre oncle d'adopter ou d'épouser
Ursule, reprit-il. Quant à l'adoption, elle serait contestée et vous
auriez, je crois, gain de cause: les Cours Royales ne badinent pas
en matière d'adoption, et vous seriez entendus dans l'enquête. Le
docteur a beau porter le cordon de Saint-Michel, être officier de la
Légion-d'Honneur et ancien médecin de l'ex-empereur, il succomberait.
Mais si vous êtes avertis en cas d'adoption, comment sauriez-vous le
mariage? Le bonhomme est assez rusé pour aller se marier à Paris après
un an de domicile, et reconnaître à sa future, par le contrat, une dot
d'un million. Le seul acte qui mette votre succession en danger est
donc le mariage de la petite et de son oncle.
Ici le notaire fit une pause.
--Il existe un autre danger, dit encore Goupil d'un air capable, celui
d'un testament fait à un tiers, le père Bongrand, par exemple, qui
aurait un fidéicommis relatif à mademoiselle Ursule Mirouët.
--Si vous taquinez votre oncle, reprit Dionis en coupant la parole
à son maître-clerc, si vous n'êtes pas tous excellents pour Ursule,
vous le pousserez soit au mariage, soit au fidéicommis dont vous parle
Goupil; mais je ne le crois pas capable de recourir au fidéicommis,
moyen dangereux. Quant au mariage, il est facile de l'empêcher. Désiré
n'a qu'à faire un doigt de cour à la petite, elle préférera toujours un
charmant jeune homme, le coq de Nemours, à un vieillard.
--Ma mère, dit à l'oreille de Zélie le fils du maître de poste autant
alléché par la somme que par la beauté d'Ursule, si je l'épousais, nous
aurions tout.
--Es-tu fou? toi qui auras un jour cinquante mille livres de rentes et
qui dois devenir député! Tant que je serai vivante, tu ne te casseras
pas le cou par un sot mariage. Sept cent mille francs?... la belle
poussée! La fille unique à monsieur le maire aura cinquante mille
francs de rentes, et m'a déjà été proposée...
Cette réponse, où pour la première fois de sa vie sa mère lui parlait
avec rudesse, éteignit en Désiré tout espoir de mariage avec la belle
Esther, car son père et lui ne l'emporteraient jamais sur la décision
écrite dans les terribles yeux bleus de Zélie.
--Hé! mais, dites donc, monsieur Dionis, s'écria Crémière à qui sa
femme avait poussé le coude, si le bonhomme prenait la chose au sérieux
et mariait sa pupille à Désiré en lui donnant la nue propriété de toute
la fortune, adieu la succession! Et qu'il vive encore cinq ans, notre
oncle aura bien un million.
--Jamais, s'écria Zélie, ni de ma vie ni de mes jours, Désiré
n'épousera la fille d'un bâtard, une fille prise par charité, ramassée
sur la place! Vertu de chou! mon fils doit représenter les Minoret
à la mort de son oncle, et les Minoret ont cinq cents ans de bonne
bourgeoisie. Cela vaut la noblesse. Soyez tranquilles là-dessus: Désiré
se mariera quand nous saurons ce qu'il peut devenir à la Chambre des
Députés.
Cette hautaine déclaration fut appuyée par Goupil, qui dit:--Désiré,
doté de vingt-quatre mille livres de rentes, deviendra ou Président de
Cour Royale ou procureur général, ce qui mène à la pairie; et un sot
mariage l'enfoncerait.
Les héritiers se parlèrent tous alors les uns aux autres; mais ils se
turent au coup de poing que Minoret frappa sur la table pour maintenir
la parole au notaire.
--Votre oncle est un brave et digne homme, reprit Dionis. Il se croit
immortel; et, comme tous les gens d'esprit, il se laissera surprendre
par la mort sans avoir testé. Mon opinion est donc pour le moment de le
pousser à placer ses capitaux de manière à rendre votre dépossession
difficile, et l'occasion s'en présente. Le petit Portenduère est à
Sainte-Pélagie écroué pour cent et quelques mille francs de dettes.
Sa vieille mère le sait en prison, elle pleure comme une Madeleine et
attend l'abbé Chaperon à dîner, sans doute pour causer avec lui de ce
désastre. Eh! bien, j'irai ce soir engager votre oncle à vendre ses
rentes cinq pour cent consolidés, qui sont à cent dix-huit, et à prêter
à madame de Portenduère, sur sa ferme des Bordières et sur sa maison,
la somme nécessaire pour dégager l'enfant prodigue. Je suis dans mon
rôle de notaire en lui parlant pour ce petit niais de Portenduère, et
il est très-naturel que je veuille lui faire déplacer ses rentes:
j'y gagne des actes, des ventes, des affaires. Si je puis devenir son
conseil, je lui proposerai d'autres placements en terre pour le surplus
du capital, et j'en ai d'excellents à mon Étude. Une fois sa fortune
mise en propriétés foncières ou en créances hypothécaires dans le pays,
elle ne s'envolera pas facilement. On peut toujours faire naître des
embarras entre la volonté de réaliser et la réalisation.
Les héritiers, frappés de la justesse de cette argumentation bien
plus habile que celle de monsieur Josse, firent entendre des murmures
approbatifs.
--Entendez-vous donc bien, dit le notaire en terminant, pour garder
votre oncle à Nemours où il a ses habitudes, où vous pourrez le
surveiller. En donnant un amant à la petite, vous empêchez le mariage...
--Mais si le mariage se faisait? dit Goupil étreint par une pensée
ambitieuse.
--Ce ne serait pas déjà si bête, car la perte serait chiffrée, on
saurait ce que le bonhomme veut lui donner, répondit le notaire. Mais
si vous lui lâchez Désiré, il peut bien lambiner la petite jusqu'à la
mort du bonhomme. Les mariages se font et se défont.
--Le plus court, dit Goupil, si le docteur doit vivre encore
long-temps, serait de la marier à un bon garçon qui vous en
débarrasserait en allant s'établir avec elle à Sens, à Montargis, à
Orléans, avec cent mille francs.
Dionis, Massin, Zélie et Goupil, les seules têtes fortes de cette
assemblée, échangèrent quatre regards remplis de pensées.
--Ce serait le ver dans la poire, dit Zélie à l'oreille de Massin.
--Pourquoi l'a-t-on laissé venir? répondit le greffier.
--Ça t'irait! cria Désiré à Goupil; mais pourrais-tu jamais te tenir
assez proprement pour plaire au vieillard et à sa pupille?
--Tu ne te frottes pas le ventre avec un panier, dit le maître de poste
qui finit par comprendre l'idée de Goupil.
Cette grosse plaisanterie eut un succès prodigieux. Le maître-clerc
examina les rieurs par un regard circulaire si terrible que le silence
se rétablit aussitôt.
--Aujourd'hui, dit Zélie à Massin d'oreille à oreille, les notaires ne
connaissent que leurs intérêts; et si Dionis allait, pour faire des
actes, se mettre du côté d'Ursule?
--Je suis sûr de lui, répondit le greffier en jetant à sa cousine un
regard de ses petits yeux malicieux. Il allait ajouter: J'ai de quoi le
perdre! Mais il se retint.--Je suis tout à fait de l'avis de Dionis,
dit-il à haute voix.
--Et moi aussi, s'écria Zélie qui cependant soupçonnait déjà le notaire
d'une collusion d'intérêts avec le greffier.
--Ma femme a voté! dit le maître de poste en humant un petit verre,
quoique déjà sa face fût violacée par la digestion du déjeuner et par
une notable absorption de liquides.
--C'est très-bien, dit le percepteur.
--J'irai donc après le dîner? reprit Dionis.
--Si monsieur Dionis a raison, dit madame Crémière à madame Massin,
il faut aller chez notre oncle comme autrefois, en soirée tous les
dimanches, et faire tout ce que vient de nous dire monsieur Dionis.
--Oui, pour être reçus comme nous l'étions! s'écria Zélie. Après tout,
nous avons plus de quarante bonnes mille livres de rentes, et il a
refusé toutes nos invitations; nous le valons bien. Si je ne sais pas
faire des ordonnances, je sais mener ma barque, moi!
--Comme je suis loin d'avoir quarante mille livres de rentes, dit
madame Massin un peu piquée, je ne me soucie pas d'en perdre dix mille!
--Nous sommes ses nièces, nous le soignerons: nous y verrons clair, dit
madame Crémière, et vous nous en saurez gré quelque jour, cousine.
--Ménagez bien Ursule, le vieux bonhomme de Jordy lui a laissé ses
économies! fit le notaire en levant son index droit à la hauteur de sa
lèvre.
--Je vais me mettre sur mon cinquante et un, s'écria Désiré.
--Vous avez été aussi fort que Desroches, le plus fort des avoués de
Paris, dit Goupil à son patron en sortant de la Poste.
--Et ils discutent nos honoraires! répondit le notaire en souriant avec
amertume.
Les héritiers qui reconduisaient Dionis et son premier clerc se
trouvèrent le visage assez allumé par le déjeuner, tous, à la sortie
des vêpres. Selon les prévisions du notaire, l'abbé Chaperon donnait le
bras à la vieille madame de Portenduère.
--Elle l'a traîné à vêpres, s'écria madame Massin en montrant à madame
Crémière Ursule et son parrain qui sortaient de l'église.
--Allons lui parler, dit madame Crémière en s'avançant vers le
vieillard.
Le changement que la conférence avait opéré sur tous ces visages
surprit le docteur Minoret. Il se demanda la cause de cette amitié
de commande, et par curiosité favorisa la rencontre d'Ursule et des
deux femmes empressées de la saluer avec une affection exagérée et des
sourires forcés.
--Mon oncle, nous permettrez-vous de venir vous voir ce soir? dit
madame Crémière. Nous avons cru quelquefois vous gêner; mais il y a
bien long-temps que nos enfants ne vous ont rendu leurs devoirs, et
voilà nos filles en âge de faire connaissance avec notre chère Ursule.
--Ursule est digne de son nom, répliqua le docteur, elle est
très-sauvage.
--Laissez-nous l'apprivoiser, dit madame Massin. Et puis tenez, mon
oncle, ajouta cette bonne ménagère en essayant de cacher ses projets
sous un calcul d'économie, on nous a dit que votre chère filleule a
un si beau talent sur le _forté_, que nous serions bien enchantées
de l'entendre. Madame Crémière et moi, nous sommes assez disposées
à prendre son maître pour nos petites; car s'il avait sept ou huit
élèves, il pourrait mettre les prix de ses leçons à la portée de nos
fortunes...
--Volontiers, dit le vieillard, et cela se trouvera d'autant mieux que
je veux aussi donner un maître de chant à Ursule.
--Eh! bien, à ce soir, mon oncle, nous viendrons avec votre petit-neveu
Désiré, que voilà maintenant avocat.
--A ce soir, répondit Minoret qui voulut pénétrer ces petites âmes.
Les deux nièces serrèrent la main d'Ursule en lui disant avec une grâce
affectée:--Au revoir.
--Oh! mon parrain, vous lisez donc dans mon cœur, s'écria Ursule en
jetant au vieillard un regard plein de remercîments.
--Tu as de la voix, dit-il. Et je veux te donner aussi des maîtres de
dessin et d'italien. Une femme, reprit le docteur en regardant Ursule
au moment où il ouvrait la grille de sa maison, doit être élevée de
manière à se trouver à la hauteur de toutes les positions où son
mariage peut la mettre.
Ursule devint rouge comme une cerise: son tuteur semblait penser à
la personne à laquelle elle pensait elle-même. En se sentant près
d'avouer au docteur le penchant involontaire qui la portait à s'occuper
de Savinien et à lui rapporter tous ses désirs de perfection, elle alla
s'asseoir sous le massif de plantes grimpantes, où, de loin, elle se
détachait comme une fleur blanche et bleue.
--Vous voyez bien, mon parrain, que vos nièces sont bonnes pour moi;
elles ont été gentilles, dit-elle en le voyant venir et pour lui donner
le change sur les pensées qui la rendaient rêveuse.
--Pauvre petite! s'écria le vieillard.
Il étala sur son bras la main d'Ursule en la tapotant, et l'emmena le
long de la terrasse au bord de la rivière où personne ne pouvait les
entendre.
--Pourquoi dites-vous pauvre petite?
--Ne vois-tu pas qu'elles te craignent?
--Et pourquoi?
--Mes héritiers sont en ce moment tous inquiets de ma conversion,
ils l'ont sans doute attribuée à l'empire que tu exerces sur moi, et
s'imaginent que je les frustrerai de ma succession pour t'enrichir.
--Mais ce ne sera pas?... dit naïvement Ursule en regardant son parrain.
--Oh! divine consolation de mes vieux jours, dit le vieillard qui
enleva de terre sa pupille et la baisa sur les deux joues. C'est bien
pour elle et non pour moi, mon Dieu! que je vous ai prié tout à l'heure
de me laisser vivre jusqu'au jour où je l'aurai confiée à quelque bon
être digne d'elle. Tu verras, mon petit ange, les comédies que les
Minoret, les Crémière et les Massin vont venir jouer ici. Tu veux
embellir et prolonger ma vie, toi! Eux, ils ne pensent qu'à ma mort.
--Dieu nous défend de haïr, mais si cela est?... oh! je les méprise
bien, fit Ursule.
--Le dîner! cria la Bougival du haut du perron qui du côté du jardin se
trouvait au bout du corridor.
Ursule et son tuteur étaient au dessert dans la jolie salle à manger
décorée de peintures chinoises en façon de laque, la ruine de
Levrault-Levrault, lorsque le juge de paix se présenta; le docteur lui
offrit, telle était sa grande marque d'intimité, une tasse de son café
Moka mélangé de café Bourbon et de café Martinique, brûlé, moulu, fait
par lui-même dans une cafetière d'argent, dite à la Chaptal.
--Eh! bien, dit Bongrand en relevant ses lunettes et regardant le
vieillard d'un air narquois, la ville est en l'air, votre apparition
à l'église a révolutionné vos parents. Vous laissez votre fortune aux
prêtres, aux pauvres. Vous les avez remués, et ils se remuent, ah! J'ai
vu leur première émeute sur la place, ils étaient affairés comme des
fourmis à qui l'on a pris leurs œufs.
--Que te disais-je, Ursule? s'écria le vieillard. Au risque de te
peiner, mon enfant, ne dois-je pas t'apprendre à connaître le monde et
te mettre en garde contre des inimitiés imméritées!
--Je voudrais vous dire un mot à ce sujet, reprit Bongrand en
saisissant cette occasion de parler à son vieil ami de l'avenir
d'Ursule.
Le docteur mit un bonnet de velours noir sur sa tête blanche, le juge
de paix garda son chapeau pour se garantir de la fraîcheur, et tous
deux ils se promenèrent le long de la terrasse en discutant les moyens
d'assurer à Ursule ce que son parrain voudrait lui donner. Le juge de
paix connaissait l'opinion de Dionis sur l'invalidité d'un testament
fait par le docteur en faveur d'Ursule, car Nemours se préoccupait trop
de la succession Minoret pour que cette question n'eût pas été agitée
entre les jurisconsultes de la ville. Bongrand avait décidé qu'Ursule
Mirouët était une étrangère à l'égard du docteur Minoret, mais il
sentait bien que l'esprit de la législation repoussait de la famille
les superfétations illégitimes. Les rédacteurs du code n'avaient prévu
que la faiblesse des pères et des mères pour les enfants naturels,
sans imaginer que des oncles ou des tantes épouseraient la tendresse
de l'enfant naturel en faveur de sa descendance. Évidemment il se
rencontrait une lacune dans la loi.
--En tout autre pays, dit-il au docteur en achevant de lui exposer
l'état de la jurisprudence que Goupil, Dionis et Désiré venaient
d'expliquer aux héritiers, Ursule n'aurait rien à craindre; elle est
fille légitime, et l'incapacité de son père ne devrait avoir d'effet
qu'à l'égard de la succession de Valentin Mirouët, votre beau-père;
mais en France, la magistrature est malheureusement très spirituelle
et conséquentielle, elle recherche l'esprit de la loi. Des avocats
parleront morale et démontreront que la lacune du code vient de la
bonhomie des législateurs qui n'ont pas prévu le cas, mais qui n'en ont
pas moins établi un principe. Le procès sera long et dispendieux. Avec
Zélie on irait jusqu'en cour de cassation, et je ne suis pas sûr d'être
encore vivant quand ce procès se fera.
--Le meilleur des procès ne vaut encore rien, s'écria le docteur.
Je vois déjà des mémoires sur cette question: _Jusqu'à quel degré
l'incapacité qui, en matière de succession, frappe les enfants
naturels, doit-elle s'étendre?_ et la gloire d'un bon avocat consiste à
gagner de mauvais procès.
--Ma foi, dit Bongrand, je n'oserais prendre sur moi d'affirmer que
les magistrats n'étendraient pas le sens de la loi dans l'intention
d'étendre la protection accordée au mariage, base éternelle des
sociétés.
Sans se prononcer sur ses intentions, le vieillard rejeta le
fidéicommis. Mais quant à la voie d'un mariage que Bongrand lui
proposa de prendre pour assurer sa fortune à Ursule:--Pauvre petite!
s'écria le docteur. Je suis capable de vivre encore quinze ans, que
deviendrait-elle?
--Eh! bien, que comptez-vous donc faire?... dit Bongrand.
--Nous y penserons, je verrai, répondit le vieux docteur évidemment
embarrassé de répondre.
En ce moment Ursule vint annoncer aux deux amis que Dionis demandait à
parler au docteur.
--Déjà Dionis? s'écria Minoret en regardant le juge de paix.--Oui,
répondit-il à Ursule, qu'il entre.
--Je gagerais mes lunettes contre une allumette, qu'il est le paravent
de vos héritiers; ils ont déjeuné tous à la Poste avec Dionis, il s'y
est machiné quelque chose.
Le notaire, amené par Ursule, arriva jusqu'au fond du jardin. Après les
salutations et quelques phrases insignifiantes, Dionis obtint un moment
d'audience particulière. Ursule et Bongrand se retirèrent au salon.
--Nous y penserons! Je verrai! se disait en lui-même Bongrand en
répétant les dernières paroles du docteur. Voilà le mot des gens
d'esprit; la mort les surprend, et ils laissent dans l'embarras les
êtres qui leur sont chers!
La défiance que les hommes d'élite inspirent aux gens d'affaires est
remarquable: ils ne leur accordent pas le _moins_ en leur reconnaissant
le _plus_. Mais peut-être cette défiance est-elle un éloge? En leur
voyant habiter le sommet des choses humaines, les gens d'affaires ne
croient pas les hommes supérieurs capables de descendre aux infiniment
petits des détails qui, de même que les intérêts en finance et les
microscopiques en science naturelle, finissent par égaler les capitaux
et par former des mondes. Erreurs! l'homme de cœur et l'homme de génie
voient tout. Bongrand, piqué du silence que le docteur avait gardé,
mais mû sans doute par l'intérêt d'Ursule et le croyant compromis,
résolut de la défendre contre les héritiers. Il était désespéré de ne
rien savoir de cet entretien du vieillard avec Dionis.
--Quelque pure que soit Ursule, pensa-t-il en l'examinant, il est un
point sur lequel les jeunes filles ont coutume de faire à elles seules
la jurisprudence et la morale. Essayons!--Les Minoret-Levrault, dit-il
à Ursule en raffermissant ses lunettes, sont capables de vous demander
en mariage pour leur fils.
La pauvre petite pâlit: elle était trop bien élevée, elle avait une
trop sainte délicatesse pour aller écouter ce qui se disait entre
Dionis et son oncle; mais, après une petite délibération intime,
elle crut pouvoir se montrer, en pensant que, si elle était de trop,
son parrain le lui ferait sentir. Le pavillon chinois où se trouvait
le cabinet du docteur avait les persiennes de sa porte-fenêtre
ouvertes. Ursule inventa d'aller tout y fermer elle-même. Elle
s'excusa de laisser seul au salon le juge de paix, qui lui dit en
souriant:--Faites! faites! Ursule arriva sur les marches du perron par
où l'on descendait du pavillon chinois au jardin, et y resta pendant
quelques minutes, manœuvrant les persiennes avec lenteur et regardant
le coucher du soleil. Elle entendit alors cette réponse faite par le
docteur qui venait vers le pavillon chinois.
--Mes héritiers seraient enchantés de me voir des biens-fonds, des
hypothèques; ils s'imaginent que ma fortune serait beaucoup plus en
sûreté: je devine tout ce qu'ils se disent, et peut-être venez-vous
de leur part? Apprenez, mon cher monsieur, que mes dispositions sont
irrévocables. Mes héritiers auront le capital de la fortune que
j'ai apportée ici, qu'ils se tiennent pour avertis et me laissent
tranquille. Si l'un d'eux dérangeait quelque chose à ce que je crois
devoir faire pour cet enfant (il désigna sa filleule), je reviendrais
de l'autre monde pour les tourmenter! Ainsi, monsieur Savinien de
Portenduère peut bien rester en prison, si l'on compte sur moi pour
l'en tirer, ajouta le docteur. Je ne vendrai point mes rentes.
En entendant ce dernier fragment de phrase, Ursule éprouva la première
et la seule douleur qui l'eût atteinte, elle appuya son front à la
persienne en s'y attachant pour se soutenir.
--Mon dieu! qu'a-t-elle? s'écria le vieux médecin, elle est sans
couleur. Une pareille émotion après dîner peut la tuer. Il étendit
le bras pour prendre Ursule qui tombait presque évanouie.--Adieu,
monsieur, laissez-moi, dit-il au notaire.
Il transporta sa filleule sur une immense bergère du temps de Louis XV,
qui se trouvait dans son cabinet, saisit un flacon d'éther au milieu de
sa pharmacie et le lui fit respirer.
--Remplacez-moi, mon ami, dit-il à Bongrand effrayé, je veux rester
seul avec elle.
Le juge de paix reconduisit le notaire jusqu'à la grille en lui
demandant, sans y mettre aucun empressement:--Qu'est-il donc arrivé à
Ursule?
--Je ne sais pas, répondit monsieur Dionis. Elle était sur les marches
à nous écouter; et quand _son oncle_ m'a refusé de prêter la somme
nécessaire au jeune Portenduère, qui est en prison pour dettes, car
il n'a pas eu, comme monsieur du Rouvre, un monsieur Bongrand pour le
défendre, elle a pâli, chancelé... L'aimerait-elle? Y aurait-il entre
eux...
--A quinze ans? répliqua Bongrand en interrompant Dionis.
--Elle est née en février 1814, elle aura seize ans dans quatre mois.
--Elle n'a jamais vu le voisin, répondit le juge de paix. Non, c'est
une crise.
--Une crise de cœur, répliqua le notaire.
Le notaire était assez enchanté de cette découverte, qui devait
empêcher le redoutable mariage _in extremis_ par lequel le docteur
pouvait frustrer ses héritiers; tandis que Bongrand voyait ses châteaux
en Espagne démolis: depuis long-temps il pensait à marier son fils avec
Ursule.
--Si la pauvre enfant aimait ce garçon, ce serait un malheur pour elle:
madame de Portenduère est Bretonne et entichée de noblesse, répondit le
juge de paix après une pause.
--Heureusement... pour l'honneur des Portenduère, répliqua le notaire
qui faillit se laisser deviner.
Rendons au brave et honnête juge de paix la justice de dire, qu'en
venant de la grille au salon, il abandonna, non sans douleur pour
son fils, l'espérance qu'il avait caressée de pouvoir un jour nommer
Ursule sa fille. Il comptait donner six mille livres de rentes à son
fils le jour où il serait nommé substitut; et si le docteur eût voulu
doter Ursule de cent mille francs, ces deux jeunes gens devaient être
la perle des ménages; son Eugène était un loyal et charmant garçon.
Peut-être avait-il un peu trop vanté cet Eugène, et la défiance du
vieux Minoret venait-elle de là.
--Je me rabattrai sur la fille du maire, pensa Bongrand. Mais Ursule
sans dot vaut mieux que mademoiselle Levrault-Crémière avec son
million. Maintenant il faut manœuvrer pour faire épouser à Ursule ce
petit Portenduère, si toutefois elle l'aime.
Après avoir fermé la porte du côté de la bibliothèque et celle du
jardin, le docteur avait amené sa pupille à la fenêtre qui donnait sur
le bord de l'eau.
--Qu'as-tu, cruelle enfant? lui dit-il. Ta vie est ma vie. Sans ton
sourire, que deviendrais-je?
--Savinien en prison, répondit-elle.
Après ces mots, un torrent de larmes sortit de ses yeux, et les
sanglots vinrent.
--Elle est sauvée, pensa le vieillard qui lui tâtait le pouls avec
une anxiété de père. Hélas! elle a toute la sensibilité de ma pauvre
femme, se dit-il en allant prendre un stéthoscope qu'il mit sur le
cœur d'Ursule en y appliquant son oreille. Allons, tout va bien! se
dit-il.--Je ne savais pas, mon cœur, que tu l'aimasses autant déjà,
reprit-il en la regardant. Mais pense avec moi comme avec toi-même, et
raconte-moi tout ce qui s'est passé entre vous deux.
--Je ne l'aime pas, mon parrain, nous ne nous sommes jamais rien dit,
répondit-elle en sanglotant. Mais apprendre que ce pauvre jeune homme
est en prison et savoir que vous refusez durement de l'en tirer, vous
si bon!
--Ursule, mon bon petit ange, si tu ne l'aimes pas, pourquoi fais-tu
devant le jour de saint Savinien un point rouge comme devant le jour
de saint Denis? Allons raconte-moi les moindres événements de cette
affaire de cœur.
Ursule rougit, retint quelques larmes, et il se fit entre elle et son
oncle un moment de silence.
--As-tu peur de ton père, de ton ami, de ta mère, de ton médecin, de
ton parrain, dont le cœur a été depuis quelques jours rendu plus tendre
encore qu'il ne l'était.
--Eh! bien, cher parrain, reprit-elle, je vais vous ouvrir mon âme.
Au mois de mai, monsieur Savinien est venu voir sa mère. Jusqu'à ce
voyage, je n'avais jamais fait la moindre attention à lui. Quand il est
parti pour demeurer à Paris, j'étais une enfant, et ne voyais, je vous
le jure, aucune différence entre un jeune homme et vous autres, si ce
n'est que je vous aimais sans imaginer jamais pouvoir aimer mieux qui
que ce soit. Monsieur Savinien est arrivé par la malle la veille du
jour de la fête de sa mère sans que nous le sussions. A sept heures du
matin, après avoir dit mes prières, en ouvrant la fenêtre pour donner
de l'air à ma chambre, je vois les fenêtres de la chambre de monsieur
Savinien ouvertes, et monsieur Savinien en robe de chambre, occupé à se
faire la barbe, et mettant à ses mouvements une grâce... enfin je l'ai
trouvé gentil. Il a peigné ses moustaches noires, sa virgule sous le
menton, et j'ai vu son cou blanc, rond..... Faut-il vous dire tout?....
je me suis aperçue que ce cou si frais, ce visage et ces beaux cheveux
noirs étaient bien différents des vôtres, quand je vous regardais vous
faisant la barbe. Il m'a monté, je ne sais d'où, comme une vapeur par
vagues au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment que je me
suis assise. Je ne pouvais me tenir debout, je tremblais. Mais j'avais
tant envie de le revoir, que je me suis mise sur la pointe des pieds;
il m'a vue alors, et m'a, pour plaisanter, envoyé du bout des doigts un
baiser, et...
--Et?...
--Et, reprit-elle, je me suis cachée, aussi honteuse qu'heureuse,
sans m'expliquer pourquoi j'avais honte de ce bonheur. Ce mouvement
qui m'éblouissait l'âme en y amenant je ne sais quelle puissance,
s'est renouvelé toutes les fois qu'en moi-même je revoyais cette jeune
figure. Enfin je me plaisais à retrouver cette émotion quelque violente
qu'elle fût. En allant à la messe, une force invincible m'a poussée à
regarder monsieur Savinien donnant le bras à sa mère: sa démarche, ses
vêtements, tout jusqu'au bruit de ses bottes sur le pavé me paraissait
joli. La moindre chose de lui, sa main si finement gantée, exerçait sur
moi comme un charme. Cependant j'ai eu la force de ne pas penser à lui
pendant la messe. A la sortie, je suis restée dans l'église de manière
à laisser partir madame de Portenduère la première et à marcher ainsi
après lui. Je ne saurais vous exprimer combien ces petits arrangements
m'intéressaient. En rentrant, quand je me suis retournée pour fermer la
grille...
--Et la Bougival?... dit le docteur.
--Oh! je l'avais laissée aller à sa cuisine, dit naïvement Ursule. J'ai
donc pu voir naturellement monsieur Savinien planté sur ses jambes et
me contemplant. Oh! parrain, je me suis sentie si fière en croyant
remarquer dans ses yeux une sorte de surprise et d'admiration, que je
ne sais pas ce que j'aurais fait pour lui fournir l'occasion de me
regarder. Il m'a semblé que je ne devais plus désormais m'occuper que
de lui plaire. Son regard est maintenant la plus douce récompense de
mes bonnes actions. Depuis ce moment, je songe à lui sans cesse et
malgré moi. Monsieur Savinien est reparti le soir, je ne l'ai plus
revu, la rue des Bourgeois m'a paru vide, et il a comme emporté mon
cœur avec lui sans le savoir.
--Voilà tout? dit le docteur.
--Tout, mon parrain, dit-elle avec un soupir où le regret de ne pas
avoir à en dire davantage était étouffé sous la douleur du moment.
--Ma chère petite, dit le docteur en asseyant Ursule sur ses genoux, tu
vas attraper tes seize ans bientôt, et ta vie de femme va commencer. Tu
es entre ton enfance bénie qui cesse, et les agitations de l'amour qui
te feront une existence orageuse, car tu as le système nerveux d'une
exquise sensibilité. Ce qui t'arrive, c'est l'amour, ma fille, dit le
vieillard avec une expression de profonde tristesse, c'est l'amour
dans sa sainte naïveté, l'amour comme il doit être: involontaire,
rapide, venu comme un voleur qui prend tout... oui, tout! Et je m'y
attendais. J'ai bien observé les femmes, et sais que, si chez la
plupart l'amour ne s'empare d'elles qu'après bien des témoignages, des
miracles d'affection, si celles-là ne rompent leur silence et ne cèdent
que vaincues; il en est d'autres qui, sous l'empire d'une sympathie
explicable aujourd'hui par les fluides magnétiques, sont envahies en
un instant. Je puis te le dire aujourd'hui: aussitôt que j'ai vu la
charmante femme qui portait ton nom, j'ai senti que je l'aimerais
uniquement et fidèlement sans savoir si nos caractères, si nos
personnes se conviendraient. Y a-t-il en amour une seconde vue? Quelle
réponse faire, après avoir vu tant d'unions célébrées sous les auspices
d'un si céleste contrat, plus tard brisées, engendrant des haines
presque éternelles, des répulsions absolues? Les sens peuvent, pour
ainsi dire, s'appréhender et les idées être en désaccord: et peut-être
certaines personnes vivent-elles plus par les idées que par le corps?
Au contraire, souvent les caractères s'accordent et
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