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Cours familier de Littérature - Volume 24

by Alphonse de Lamartine · French · Gutenberg #49398 · 697,356 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Cours familier de Littérature - Volume 24
    
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Title: Cours familier de Littérature - Volume 24

Author: Alphonse de Lamartine


        
Release date: July 8, 2015 [eBook #49398]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/49398

Credits: Produced by Mireille Harmelin, Carlo Traverso, Christine
        P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
        at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE - VOLUME 24 ***

  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXIV




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE

  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE


  TOME VINGT-QUATRIÈME




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-l'ÉVÊQUE, 48)
  1867




COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE




CXXXIXe ENTRETIEN

LITTÉRATURE GERMANIQUE


LES NIBELUNGEN

Poëme épique primitif

--SUITE--


XX

     Maintenant laissons-les occupés à leurs préparatifs. Jamais
     guerriers d'une âme plus haute ne se rendirent chez un roi en
     plus superbe façon. Ils avaient tout ce qu'ils désiraient, des
     armes et des vêtements.

     Le prince du Rhin habilla ses hommes au nombre de mille et
     soixante, ainsi que je l'ai appris, et neuf mille valets, afin de
     se rendre à la fête. Ceux qui restèrent dans leur patrie les
     pleurèrent depuis lors.

     On apporta à la cour à Worms tous les effets nécessaires. Un
     vieil évêque de Spire dit à dame Uote: «Nos amis veulent se
     rendre à cette grande fête; que Dieu les protége!»

     La noble Uote parla à ses enfants: «O bons héros! demeurez ici.
     J'ai rêvé cette nuit d'une effroyable calamité: tous les oiseaux
     de ce pays étaient morts.

     «--Celui qui s'en rapporte aux songes, dit Hagene, celui-là ne
     sait jamais dire la vérité sur ce qui intéresse son honneur. Je
     désire que mes maîtres, après avoir pris congé, se rendent à la
     cour d'Etzel.

     «Nous chevaucherons avec plaisir vers le pays des Hiunen, où la
     main des vaillants guerriers servira leurs rois, ainsi que nous
     le verrons à la fête de Kriemhilt.» Hagene conseilla le voyage.
     Depuis lors il s'en repentit.

     Il s'y serait bien opposé, si Gêrnôt ne l'avait attaqué par des
     paroles injurieuses. Lui rappelant Sîfrit, l'époux de Kriemhilt,
     il disait: «C'est pour ce motif que Hagene veut renoncer au grand
     voyage à la cour d'Etzel.»

     Hagene de Troneje répondit: «Jamais je n'agis par crainte.
     Accomplissez, ô héros, ce que vous avez pris la résolution de
     faire. Je vous accompagnerai volontiers au pays d'Etzel.» Depuis
     lors il brisa maints casques et maints boucliers.

     Les vaisseaux étaient prêts et un grand nombre de guerriers se
     trouvaient là; on chargea tout ce qu'ils avaient de vêtements; on
     travailla jusqu'au soir. Bientôt ils quittèrent le pays
     très-joyeusement.

     On établit sur l'herbe de l'autre côté du Rhin les tentes et les
     huttes à l'endroit où l'on voulait camper. La belle femme du Roi
     le pria de demeurer près d'elle. Cette nuit encore, elle serra
     son beau corps dans ses bras.

     Un bruit de trompettes et de flûtes s'éleva le matin de bonne
     heure, au moment du départ. L'ami embrassa encore tendrement ceux
     qu'il aimait. La femme du roi Etzel les sépara bientôt d'une
     façon si cruelle!

     Les fils de la belle Uote avaient un homme-lige hardi et fidèle.
     Au moment de leur départ il avoua en secret au Roi ce qu'il avait
     sur le coeur; il dit: «Il me faut gémir de ce que vous fassiez ce
     voyage à la cour du roi Etzel.»

     Il s'appelait Rûmolt et c'était un héros à la main prompte. Il
     ajouta: «À qui comptez-vous laisser vos gens et votre pays?
     Personne ne peut-il donc, ô guerriers, vous détourner de votre
     projet? L'invitation de Kriemhilt ne me paraît pas de bon aloi.

     «--Que le pays te soit confié et aussi mon petit enfant, répondit
     le Roi, et protége bien les femmes: telle est ma volonté. Console
     le coeur de celui que tu verras pleurer. La femme du roi Etzel ne
     nous fit jamais de mal.»

     Les chevaux étaient prêts pour les Rois et pour leurs hommes.
     Maints chevaliers, qui menaient vie honorable, se séparèrent,
     avec de tendres baisers, de leurs belles femmes, qui devaient,
     bientôt, les pleurer amèrement.

     Quand les guerriers rapides partirent sur leurs chevaux, on vit
     les femmes demeurer là tout affligées. Leur coeur leur prédisait
     que cette longue séparation devait leur causer de grands
     chagrins. Pareilles appréhensions attristent toujours l'âme.

     Quand les rapides Burgondes se mirent en marche, un cri de
     désolation traversa le pays; des deux côtés des monts, hommes et
     femmes pleuraient. Mais, quoi que fissent leurs gens, eux ils
     partirent joyeux.

     Mille héros Nibelungen, portant le haubert, les suivaient: ils
     laissaient dans leur patrie maintes belles femmes qu'ils ne
     revirent plus. La blessure de Sîfrit faisait toujours souffrir
     Kriemhilt.

     Les hommes de Gunther dirigèrent leur course vers le Mayn, à
     travers l'Osterfranken. Hagene les conduisait, car il connaissait
     la route. Leur maréchal était Dancwart, le héros du pays
     burgonde.

     Tandis qu'ils chevauchaient de l'Osterfranken vers le Swanevelt,
     on pouvait les admirer pour leur superbe allure, ces héros dignes
     de louange. Au douzième matin, le Roi arriva à la Tuonouwe.

     Hagene de Troneje marchait en avant de toute la troupe, et
     souvent il vint en aide aux Nibelungen. Le guerrier hardi mit
     pied à terre sur le sable, et en hâte il attacha son cheval à un
     arbre.

     L'eau était débordée et toutes les barques cachées. Les
     Nibelungen eurent grand souci, ne sachant comment traverser le
     fleuve, qui était excessivement large. Plusieurs superbes
     chevaliers mirent pied à terre.

     «Prince du Rhin, dit Hagene, de graves accidents peuvent nous
     survenir. Tu peux t'en convaincre toi-même: l'eau est débordée et
     le courant est très-fort. Oui, je crains que nous perdions ici
     maints bons guerriers.

     «--Que voulez-vous me dire, répondit le fier Gunther. De par
     votre valeur! ne vous découragez point davantage. Cherchez
     plutôt le moyen de nous faire arriver à l'autre bord, de façon
     que nous amenions avec nous nos chevaux et nos bagages.

     «--Je ne suis pas si fatigué de la vie, dit Hagene, que je
     veuille me noyer dans ce fleuve si large. Avant cela, plus d'un
     homme succombera par ma main au pays d'Etzel: j'en ai du moins la
     bonne volonté.

     «Vous, bons et vaillants chevaliers, demeurez au bord de l'eau,
     j'irai moi-même chercher le long du fleuve les bateliers qui nous
     passeront dans le pays de Gelpfrât.» Et le fort Hagene saisit son
     excellent bouclier.

     Il était bien armé: outre le bouclier, il portait solidement fixé
     son heaume très-brillant, et sur sa cotte de mailles, une
     très-large épée, qui, des deux tranchants, coupait d'une
     effroyable façon.

     Il cherchait et recherchait les nautoniers. Tout à coup il
     entendit bruire les eaux; il se mit à écouter: c'étaient des
     femmes blanches qui faisaient ce bruit dans une source limpide.
     Elles voulaient se rafraîchir et baignaient ainsi leurs corps.

     Hagene les aperçut; il se glissa invisible jusque près d'elles.
     Comme elles fuirent rapidement quand elles le virent! Elles
     étaient fières de lui avoir échappé. Le héros prit leurs
     vêtements et ne leur fit nul autre mal.

     L'une de ces femmes des eaux, son nom était Habdurc, parla:
     «Noble chevalier Hagene, si vous nous rendez nos vêtements, nous
     vous ferons connaître comment se passera votre voyage à la cour
     des Hiunen.»

     Semblables à des oiseaux, elles planaient autour de lui sur les
     flots. Il lui parut que leurs sens étaient puissants et subtils.
     Il en fut d'autant plus disposé à croire ce qu'elles allaient lui
     dire. Elles l'instruisirent clairement de ce qu'il désirait
     savoir.

     Habdurc dit: «Vous pourrez bien chevaucher au pays d'Etzel. Je
     vous donne ma foi pour garant que jamais héros ne se seront mieux
     présentés dans nul royaume, et n'auront reçu d'aussi grands
     honneurs. En vérité, vous pouvez le croire.»

     Hagene se réjouit en son coeur de ce discours. Il leur donna
     leurs vêtements sans plus tarder. Quand elles eurent revêtu leurs
     voiles merveilleux, elles exposèrent au vrai ce que devait être
     le voyage dans le pays d'Etzel.

     L'autre femme des eaux prit la parole, elle s'appelait Siglint:
     «Hagene, fils d'Aldriân, je veux t'avertir. Pour ravoir ses
     vêtements, ma tante t'a menti. Si tu arrives chez les Hiunen, tu
     seras terriblement trompé.

     «Il faut t'en retourner, il en est encore temps. Votre destinée
     est telle, vaillants héros, qu'il vous faut mourir au pays
     d'Etzel. Ceux qui s'y rendront ont la mort sur leurs pas.»

     Mais Hagene répondit: «Vous trompez sans nécessité. Comment se
     pourrait-il faire que nous soyons tous tués là par l'inimitié
     d'une seule personne.» Elles commencèrent alors de lui exposer
     plus clairement leur prédiction.

     L'une d'elles parla: «Il doit en être ainsi: nul d'entre vous
     n'en réchappera, nul, excepté le chapelain du Roi. Nous le savons
     de source certaine, il retournera sain et sauf au pays de
     Gunther.»

     L'audacieux Hagene répondit en colère: «Il me serait trop
     difficile de dire à mes maîtres que nous devons tous perdre la
     vie chez les Hiunen. Maintenant indique-nous un moyen pour
     traverser le fleuve, ô la plus sage des femmes!»

     Elle dit: «Puisque tu ne veux pas renoncer à ce voyage, sache que
     là-haut, au bord des ondes, s'élève un logis. Tu y trouveras un
     nautonier et nulle part ailleurs.» Il crut à la réponse qu'elle
     faisait à sa demande.

     L'autre parla encore au guerrier impatient: «Attends un moment,
     sire Hagene, tu es vraiment trop pressé. Apprends encore mieux
     comment tu arriveras à l'autre bord. Le seigneur de cette Marche
     s'appelle Else.

     «Son frère se nomme Gelpfrât la bonne épée; il est prince dans le
     Beier-lant. Vous aurez des obstacles à vaincre, si vous voulez
     traverser la Marche. Il faudra bien vous mettre en défense, et en
     agir très-prudemment avec le nautonier.

     «Il est d'une humeur si féroce, que vous n'en reviendrez point,
     si vous n'êtes pas courtois avec cet homme fort. Désirez-vous
     qu'il vous passe, accordez-lui bonne récompense. Il garde ce pays
     et il est dévoué à Gelpfrât.

     «S'il ne vient point de ton côté, appelle-le de par delà le
     fleuve, et dis-lui que tu te nommes Amelrîch. C'est le nom d'un
     brave héros, qui, pour certaine inimitié, quitta ce pays.
     Aussitôt qu'il entendra ce nom, le nautonier viendra vers toi.»

     L'orgueilleux Hagene s'inclina devant les femmes; il n'en dit pas
     davantage et demeura silencieux. Il remonta le flot le long de la
     rive jusqu'à ce qu'il vît le logis à l'autre bord.

     Il se mit à appeler à haute voix jusqu'au delà du fleuve: «Viens
     ici me prendre, dit le brave guerrier, et je te donnerai pour
     salaire un bracelet en or très-rouge; car sache-le bien, il est
     absolument nécessaire que je passe.»

     Le nautonier était si riche qu'il ne lui convenait pas d'être aux
     ordres des gens. Aussi acceptait-il rarement un payement
     quelconque, et ses serviteurs étaient aussi très-fiers. Hagene
     restait toujours de ce côté-ci de l'eau.

     Alors il cria avec tant de force, que tous les échos du fleuve
     retentirent de la puissance de sa voix; car le héros était
     excessivement fort: «Viens me prendre, moi, Amelrîch. Je suis un
     des hommes d'Else qui ai quitté le pays par suite d'une grande
     inimitié.»

     Il lui présenta, au bout de son épée levée en l'air, un bracelet
     d'or rouge, beau et brillant, afin qu'il le passât dans la terre
     de Gelpfrât. Le fier nautonier saisit lui-même la rame en sa
     main.

     Il était d'une humeur très-difficile, ce batelier! Le désir d'une
     grande richesse lui amena une mauvaise fin. Il voulut gagner l'or
     rouge de Hagene et il reçut ainsi une mort affreuse par l'épée du
     chevalier.

     Le nautonier rama vigoureusement jusqu'à l'autre bord. Ayant
     entendu nommer quelqu'un qu'il ne trouva pas, il entra dans une
     terrible colère quand il vit Hagene, et, furieux, il adressa la
     parole au héros:

     «Il est possible que votre nom soit Amelrîch. Mais vous ne
     ressemblez guère à celui que je croyais ici, lequel est mon frère
     de père et de mère. Maintenant que vous m'avez trompé, vous
     resterez à l'autre bord.

     «--Non point, par Dieu le tout-puissant, répondit Hagene. Je suis
     un guerrier étranger et d'autres chevaliers sont confiés à mes
     soins. Acceptez donc de bonne amitié sa récompense que je vous
     offre pour me passer à l'autre rive, je vous en serai vraiment
     très-obligé.»

     Le nautonier reprit: «Non, cela ne peut se faire. Mes seigneurs
     bien-aimés ont des ennemis, et pour ce motif, je ne mène aucun
     étranger dans ce pays. Si vous aimez à vivre, descendez vite de
     ma barque sur le rivage.

     «--N'agissez pas ainsi, dit Hagene, mon coeur en est attristé.
     Acceptez de ma main, par amitié, cet or très-pur et passez à
     l'autre bord nos mille chevaux et autant d'hommes.» Le farouche
     nautonier reprit: «Non, jamais je ne le ferai.»

     À ces mots il leva une forte rame large et pesante et frappa sur
     Hagene, qui, du coup, tomba sur ses genoux au fond de la barque:
     il en éprouva grande douleur. Jamais le héros de Troneje n'avait
     rencontré si féroce batelier.

     La fureur de celui-ci redoubla contre l'orgueilleux étranger. Il
     asséna sur la tête de Hagene un coup de son aviron avec tant de
     force, qu'il le brisa en éclats. C'était un homme fort; mais il
     devait en arriver malheur au batelier d'Else.

     Plein de colère, Hagene saisit promptement le fourreau de son
     épée et en tire la bonne lame; il lui abat la tête et la jette à
     terre. Bientôt les Burgondes apprirent ce qui venait d'arriver.

     Au moment où il frappa le batelier, la barque fut emportée par le
     courant, ce qui le dépita fortement. Avant qu'il ne parvint à la
     ramener, il sentit la fatigue. C'est qu'il employait toutes ses
     forces, l'homme du roi Gunther.

     Il ramait à coups si précipités, que la forte rame se rompit dans
     sa main. Il voulait arriver jusqu'aux guerriers qui se trouvaient
     sur le bord. Mais il n'y avait point d'autre rame; il lia les
     débris en hâte, avec une courroie de bouclier, qui était un
     cordon étroit. Descendant le courant, il mena la barque vers une
     forêt, où il trouva son maître sur le rivage. Maints vaillants
     hommes coururent à sa rencontre.

     Les bons chevaliers l'accueillirent avec force salutations. Quand
     ils virent fumer dans la barque le sang sorti de la terrible
     blessure que Hagene avait faite au batelier, ils se mirent à
     l'interroger vivement.

     Le roi Gunther, voyant couler le long du bateau le sang encore
     chaud, prit la parole: «Dites-moi, sire Hagene, qu'est-il advenu
     du batelier? Votre terrible force lui a, j'imagine, enlevé la
     vie.»

     Il répondit par un mensonge: «J'ai trouvé la barque près d'un
     saule sauvage, et ma main l'a détachée. Je n'ai vu d'aujourd'hui
     aucun batelier par ici, et par mon fait nul n'a souffert aucun
     dommage.»

     Gêrnôt, le prince burgonde, parla: «Il me faudra en ce jour
     pleurer la mort d'amis bien-aimés, puisque nous n'avons pas les
     bateliers nécessaires pour nous conduire à l'autre bord. C'est
     pourquoi mon âme est inquiète.»

     Hagene s'écria à haute voix: «Vous varlets, déposez sur l'herbe
     les bagages. J'étais, si je ne m'abuse, le meilleur nautonier
     qu'on pût trouver sur les bords du Rhin. Oui, je vous passerai
     dans le pays de Gelpfrât, j'en ai la conviction.»

     Afin d'arriver plus vite à l'autre bord, ils poussèrent à force
     de coups les chevaux dans le fleuve; ceux-ci nagèrent si bien,
     que l'eau n'en engloutit pas un seul; mais quelques-uns
     dérivèrent par suite de la fatigue.

     La barque était énorme, forte et très-large. Elle transporta à
     l'autre bord en une fois cinq cents hommes et plus avec leur
     suite, les vivres et leurs armes. Maints bons chevaliers durent
     se mettre aux rames, en ce jour.

     Ils portèrent dans le bateau leur or et leurs vêtements,
     puisqu'ils devaient faire la traversée. Hagene les dirigeait; il
     conduisit ainsi à l'autre bord, dans le pays inconnu, maints
     beaux guerriers.

     Il transporta à l'autre rive mille nobles chevaliers, ainsi que
     ses propres guerriers. Il y en avait même davantage. Il passa
     aussi les neuf mille varlets. De tout le jour, la main de
     l'audacieux héros de Troneje ne se reposa point.

     Tandis qu'il les conduisait sains et saufs sur les ondes, il
     pensa, la bonne épée, à l'étrange prédiction que lui avaient
     faite les sauvages femmes des eaux. Peu s'en fallut qu'il n'en
     coûtât la vie au chapelain du Roi.

     Il alla trouver le prêtre près des objets sacrés. La main de
     celui-ci était appuyée sur les reliques, mais cela ne pouvait le
     sauver. Quand Hagene le regarda, le pauvre serviteur de Dieu dut
     se trouver mal à l'aise.

     D'un mouvement rapide, il le lança hors de la barque. Plusieurs
     s'écrièrent: «Arrêtez, seigneur, arrêtez.» Gîselher le jeune
     commença de s'irriter, mais Hagene n'écouta rien, qu'il n'eùt
     exécuté son projet.

     Gêrnôt, le prince burgonde, parla: «Hagene, à quoi vous sert
     maintenant la mort du chapelain? Si un autre avait agi de la
     sorte, vous en seriez affligé. Pour quelle faute avez-vous pris
     ce prêtre en haine?»

     Le prêtre nageait bien; il se fût sauvé, si quelqu'un lui était
     venu en aide; mais il n'en put être ainsi, car le fort Hagene
     (grande était sa colère) le repoussa au fond de l'eau: ce qui ne
     parut bon à personne.

     Le pauvre chapelain voyant qu'il n'aurait nul secours, se dirigea
     vers l'autre rive; mais son angoisse était grande. Quand il ne
     put plus nager, la main de Dieu le soutint et enfin il aborda
     vivant sur le sable de l'autre bord.

     Il se releva, le pauvre prêtre, et secoua ses habits. Hagene
     reconnut à cela qu'il n'y avait pas à éviter le sort qu'avaient
     prédit les sauvages femmes des eaux. Il se dit: «Tous ces
     guerriers doivent perdre la vie.»

     Quand ils eurent déchargé la barque et emporté tout ce que les
     vaillants hommes des trois Rois y avaient mis, Hagene la brisa en
     pièces qu'il jeta dans les flots. Les bons et valeureux guerriers
     s'en étonnèrent grandement.

     «Pourquoi faites-vous cela, frère, dit Drancwart; comment
     passerons nous le fleuve, quand nous reviendrons chevauchant de
     chez les Hiunen vers les pays du Rhin?» Hagene lui dit plus tard
     qu'ils n'y retourneraient plus.

     Mais en ce moment le héros de Troneje répondit: «Je le fais de
     crainte que nous n'ayons quelque lâche avec nous, qui voudrait
     s'enfuir poussé par la crainte. Celui-là trouvera dans le fleuve
     une mort honteuse.»

     Quand le chapelain du Roi vit Hagene briser le navire, il lui
     adressa de nouveau la parole de l'autre rive: «Assassin sans
     loyauté, que vous ai-je fait pour que vous vouliez ainsi me
     noyer, moi, innocent de tout crime?»

     Hagene lui répondit: «Laissons là ces discours. Sur ma foi, il me
     peine fort que vous vous soyez aujourd'hui échappé de mes mains.
     Je le dis sans moquerie.» Le pauvre chapelain reprit: «Certes,
     j'en remercie Dieu.

     «Je vous crains peu, soyez-en sûr. Cheminez vers les Hiunen, moi
     je repasse le Rhin. Que Dieu ne vous permette plus de revoir le
     Rhin, voilà ce que je désire ardemment, car vous m'avez presque
     enlevé la vie.»

     Ils emmenaient avec eux un homme du pays des Burgondes, un héros
     au bras vaillant. Son nom était Volkêr. Quelles que fussent ses
     dispositions, il parlait toujours avec éloquence. Tout ce que
     faisait Hagene recevait l'approbation de ce joueur de viole.

     Leurs chevaux étaient prêts, leurs bêtes de somme chargées. Ils
     n'avaient encore éprouvé dans le voyage aucune contrariété qui
     les affligeât, si ce n'est l'accident du chapelain du Roi;
     celui-là dut s'en retourner à pied jusqu'au Rhin.


XXI

     Quand ils furent tous arrivés sur l'autre rive, le Roi se mit à
     demander: «Qui nous montrera le bon chemin, afin que nous ne nous
     égarions pas?» Le fort Volkêr répondit: «Moi je m'en charge.

     «--Maintenant, dit Hagene, veillez bien, chevaliers et varlets.
     Qu'on suive de près ses amis, voilà ce qui me paraît bon. Je vais
     vous faire connaître une malencontreuse nouvelle, nous ne
     retournerons pas au pays burgonde.

     «Deux femmes des eaux m'ont annoncé ce matin de bonne heure que
     nous ne reviendrions pas de ce voyage. Maintenant, voici ce que
     je conseille de faire: armez-vous, héros! et soyez bien sur vos
     gardes. Nous avons ici de puissants ennemis, et il ne faut
     s'avancer qu'en bon état de défense.

     «J'espérais convaincre de mensonge ces blanches ondines. Elles
     m'avaient dit que nul d'entre nous ne reverrait sa patrie, sauf
     le chapelain. C'est pour ce motif que je l'eusse si volontiers
     noyé aujourd'hui.»

     Cette nouvelle vola d'escadron en escadron. Plus d'un héros agile
     en devint sombre; car ils se mirent à penser avec souci à cette
     dure mort qui les attendait en ce voyage de fête, et certes ce
     n'était pas sans motif.

     Ils avaient passé le fleuve près de Moeringen; c'était là que le
     nautonier d'Else avait été tué. Mais Hagene parla: «Puisque je me
     suis fait des ennemis sur la route, certes ici on nous arrêtera.

     «Ce matin de bonne heure, je tuai le batelier, sachez ce fait.
     Donc mettons hardiment la main à l'oeuvre, et si Gelpfrât avec
     Else ose attaquer notre suite, qu'il leur en arrive malheur!

     «Je sais qu'ils sont assez braves pour ne pas attendre longtemps.
     C'est pourquoi faites aller les chevaux plus doucement, afin que
     personne ne s'imagine que nous fuyons par le chemin.»--«Je
     suivrai ce conseil, répondit Gîselher la bonne épée.

     «Qui conduira nos troupes à travers le pays?»--«Ce sera Volkêr,
     répondit-on, car ce brave ménestrel connaît les chemins et les
     sentiers.» Avant qu'on n'eût achevé ces paroles, on vit debout et
     bien armé le rapide joueur de viole. Il attacha son heaume; son
     costume de bataille était d'une magnifique couleur. Il fixa au
     haut de sa lance une banderole rouge. Depuis lors il se trouva
     avec les Rois dans un terrible danger.

     La nouvelle de la mort du nautonier était arrivée à Gelpfrât,
     roi de Hauteluve.


XXII

Gelpfrât en effet accourt; il combat Hagene qui finit par l'immoler.

Arrivés sur les terres de Ruedigêr, ils y sont reçus en frères par cet
ancien ami; il donne la main de la princesse sa fille à Gîselher, fils
de Gunther. Le détail de la toilette des femmes et des fêtes qui
signalent ces noces est de l'épique le plus gracieux. Volkêr, le brave
ménestrel, ami de Hagene, chante son lai aux femmes. Ruedigêr les
accompagne avec cinq cents chevaliers.

     Le seigneur, en partant, embrassa tendrement son amie; ainsi fit
     aussi Gîselher, comme le lui conseillait sa vertu. Ils baisaient
     leurs belles femmes, les tenant dans leurs bras. Depuis lors les
     yeux de maintes jeunes dames versèrent des larmes.

     Partout les fenêtres s'ouvrirent. Ruedigêr avec ses hommes allait
     monter à cheval. Leur coeur leur prédisait d'affreux malheurs.
     Maintes femmes pleuraient et aussi maintes vierges.

     Elles avaient grand regret de leurs amis bien-aimés, que depuis
     elles ne revirent plus jamais à Bechelâren. Et pourtant ils
     chevauchaient joyeusement sur le sable, descendant la Tuonouwe
     vers le Hiunen-lant.

     Le très-vaillant chevalier, le noble Ruedigêr, parla aux
     Burgondes: «Annonçons, sans plus tarder, la nouvelle que nous
     approchons de la terre des Hiunen. Jamais Etzel n'aura appris
     rien d'aussi agréable.»

     Le messager chevaucha rapidement, descendant à travers
     l'Osteriche. Il annonçait partout aux gens que les héros de Worms
     d'outre-Rhin arrivaient. Rien ne pouvait être plus agréable aux
     fidèles du Roi.

     Les messagers apportaient donc en toute hâte la nouvelle que les
     Nibelungen se rendaient chez les Hiunen. «Tu les recevras bien,
     Kriemhilt, ma femme, dit Etzel; ils viennent à ton grand honneur,
     tes frères très-chéris.»

     Dame Kriemhilt se tenait à une fenêtre. Elle attendait ses
     parents; ainsi fait un ami pour ses amis. Elle vit venir maint
     homme de sa patrie. Le Roi, également instruit de leur venue, en
     souriait de joie.

     «Quel bonheur! quel plaisir pour moi, dit Kriemhilt, mes parents
     apportent avec eux maints boucliers neufs et des hauberts
     éblouissants. Que celui qui veut prendre mon or, pense à mes
     afflictions, et je lui serai toujours attachée.

     «Quoi qu'il en puisse arriver après, je ferai en sorte que ma
     vengeance frappe en cette fête l'homme cruel qui m'a enlevé mes
     joies. Maintenant j'en aurai satisfaction.

     «--Je vous donnerai un conseil, dit Hagene: priez le seigneur
     Dietrîch et ses bons chevaliers de vous mieux expliquer quelles
     sont les intentions de dame Kriemhilt.»

     Ils se mirent à parler entre eux, les trois puissants rois,
     Gunther, Gêrnôt et le sire Dietrîch: «Maintenant, dites-nous,
     noble et bon chevalier de Vérone, comment vous avez connu les
     dispositions de la Reine?»

     Le seigneur de Vérone parla: «Que vous dirai-je? J'entends chaque
     matin la femme d'Etzel pleurer, les sens perdus, et se plaindre
     au Dieu du ciel de la mort du fort Sîfrit.

     «--Maintenant nous ne pouvons éviter les dangers dont vous nous
     parlez, dit l'homme hardi, Volkêr, le joueur de viole; nous irons
     à la cour et nous verrons bien ce qui peut nous arriver chez les
     Hiunen, à nous, guerriers agiles.»

     Les intrépides Burgondes chevauchèrent vers la cour. Ils
     s'avancèrent magnifiquement, suivant la coutume de leur pays.
     Maint brave guerrier parmi les Hiunen admirait la prestance et
     l'armure d'Hagene de Troneje.

     Comme on faisait le récit,--il circulait partout,--qu'il avait
     tué Sîfrit du Nîderlant, le plus fort de tous les hommes, l'époux
     de Kriemhilt, on s'interrogeait beaucoup touchant Hagene.

     Ce héros était bien fait, cela est certain. Il était large
     d'épaules; ses cheveux étaient mêlés d'une teinte grise; ses
     jambes étaient longues, son visage effrayant, sa démarche
     imposante.

     On installa les chefs burgondes dans leurs logements. La suite de
     Gunther fut éloignée d'eux: c'était un conseil de la Reine, qui
     lui portait une violente haine. Il en résulta que plus tard on
     égorgea les serviteurs dans leur logis.

     Dancwart, le frère de Hagene, était maréchal. Le Roi lui
     recommanda instamment sa suite, afin qu'il en prît soin et qu'il
     lui donnât à profusion ce dont elle avait besoin. Le héros des
     Burgondes leur portait à tous un coeur dévoué.

     Kriemhilt, la belle, alla, suivie de ses compagnes, recevoir les
     Nibelungen avec une âme fausse. Elle baisa Gîselher et le prit
     par la main. Voyant cela, Hagene de Troneje attacha plus
     fortement son casque.

     «Après de semblables salutations, dit Hagene, de rapides
     guerriers peuvent bien prendre souci: on salue différemment le
     Roi et ses hommes-liges. Nous n'avons pas fait un heureux voyage,
     en nous rendant à cette fête.»

     Elle dit: «Soyez le bien-venu pour ceux qui vous voient
     volontiers. Moi je ne vous salue pas pour l'amitié que vous me
     portez. Dites-moi, que m'apportez-vous de Worms d'outre-Rhin,
     pour que vous soyez tellement le bien-venu pour moi?

     «--Que signifient ces paroles? répondit Hagene; est-ce que les
     guerriers doivent maintenant vous apporter des présents? Je vous
     savais très-riche, si j'ai bien compris ce qu'on m'a dit, et
     c'est pourquoi je n'ai pas apporté avec moi en ce pays de
     présents pour vous.

     «--Eh bien! maintenant vous m'en direz davantage. Le trésor des
     Nibelungen, qu'en avez-vous fait? Il m'appartenait, vous le savez
     très-bien. Voilà ce que vous auriez dû m'apporter, ici, au pays
     d'Etzel.

     «--En vérité, ma dame Kriemhilt, il y a bien des jours que je
     n'ai visité le trésor des Nibelungen. Mes maîtres m'ordonnèrent
     de le couler dans le Rhin, et là il doit rester jusqu'au dernier
     jour.»

     La Reine reprit: «Je l'avais bien pensé! Vous ne m'avez rien
     apporté en ce royaume, de tous ces biens qui étaient à moi et
     dont je disposais. Et à cause de cela, j'ai eu grande affliction
     et mainte sombre journée.

     «--Je vous apporte le diable, dit Hagene. Je suis assez chargé de
     mon bouclier, de ma cotte de mailles, de mon heaume si brillant
     et de mon épée en ma main; voilà pourquoi je ne vous apporte
     rien.

     «Je ne parle pas de la sorte parce que je désire plus d'or. J'en
     ai tant à donner que je puis me passer de vos dons. Un meurtre et
     deux vols, commis à mes dépens, voilà ce dont moi, infortunée, je
     voudrais recevoir satisfaction.»

     Alors la Reine s'adressa à tous les guerriers: «On ne portera
     aucune arme dans la salle. Vous, héros, vous me les remettrez. Je
     les ferai bien garder.»--Par ma foi, dit Hagene, il n'en sera
     point ainsi.

     «Non, douce fille de Roi, je ne désire point cet honneur, que
     vous portiez au logis mon bouclier et les autres pièces de mon
     armure. Vous êtes une Reine! Mon père ne m'apprit pas cela. Je
     veux être mon propre camérier!

     «--Hélas! ô douleur! dit dame Kriemhilt, pourquoi mon frère et
     Hagene ne veulent-ils pas donner à garder leurs boucliers? Ils
     sont prévenus. Si je savais qui l'a fait, je le vouerais à la
     mort.»

     À ces mots le seigneur Dietrîch répondit avec colère: «C'est moi
     qui ai averti ces riches et nobles princes et l'audacieux Hagene,
     le guerrier burgonde. Mais, femme de l'enfer, vous ne m'en ferez
     pas porter la peine.»

     La femme d'Etzel fut saisie de confusion. Elle craignait
     terriblement Dietrîch. Elle le quitta aussitôt sans dire un mot;
     mais elle lança sur ses ennemis des regards furieux.

     En ce moment, deux guerriers se prirent par la main. L'un était
     le seigneur Dietrîch et l'autre Hagene. Le héros très-magnanime
     parla courtoisement: «Votre arrivée chez les Hiunen m'afflige
     véritablement, parce que la Reine vous a parlé de la
     sorte.»--Hagene de Troneje répondit: «Nous aviserons à tout
     cela.» Ils s'avancèrent chevauchant côte à côte, ces deux hommes
     vaillants. Ce que voyant, le roi Etzel se prit à interroger:

     «Je voudrais bien savoir, dit le Roi très-puissant, quel est le
     chef que le sire Dietrîch a reçu là si amicalement. Il porte le
     coeur haut: quel que soit son père, il est certes un bon
     guerrier!»

     Un des fidèles de Kriemhilt répondit au Roi: «Il est né à
     Troneje. Son père se nomme Aldriân. Quelque gracieusement qu'il
     se comporte, c'est un homme terrible. Je vous ferai bientôt
     remarquer, que je ne vous ai pas menti.

     «--Comment connaîtrais-je qu'il est si terrible?» dit le Roi: il
     ignorait encore tous les piéges cruels dans lesquels la Reine
     entraîna depuis ses parents, au point qu'elle n'en laissa pas un
     s'en retourner de chez les Hiunen.

     «Je connais bien Aldriân, car il fut mon homme-lige. Il s'acquit
     ici, près de moi, gloire et grand honneur. Je le fis chevalier et
     lui donnai mon or. Comme il m'était fidèle, je lui devais être
     attaché; c'est pourquoi je connais tout ce qui regarde Hagene.
     Deux beaux enfants étaient en otages chez moi, lui et Walter
     d'Espagne. Ici ils devinrent hommes. Je renvoyai Hagene en sa
     patrie. Walter s'enfuit avec Heltegunt.»

     Il se remémorait ainsi des faits qui s'étaient passés autrefois.
     Il revoyait son ami de Troneje, qui dans sa jeunesse lui avait
     rendu de grands services. Bientôt, en sa vieillesse, Hagene lui
     tua maint ami très-chéri.


XXIII

     Les deux héros dignes de louange se quittèrent, Hagene de Troneje
     et le seigneur Dietrîch. L'homme-lige du roi Gunther regarda
     par-dessus son épaule pour chercher un compagnon de guerre,
     qu'il trouva aussitôt.

     Il vit, se tenant près de Gîselher, Volkêr le beau joueur de
     viole. Il le pria de l'accompagner, car il connaissait bien son
     humeur belliqueuse. Volkêr était de tout point un chevalier bon
     et vaillant.

     Ils laissèrent les chefs à la cour. On les vit partir seuls, à
     eux deux, traverser la cour et se diriger à quelque distance de
     là vers un vaste palais. Les guerriers d'élite ne craignaient
     l'inimitié de personne.

     Ils s'assirent devant cette demeure, sur un banc, en face d'une
     salle où se tenait Kriemhilt. Leurs magnifiques armures
     répandaient leur éclat autour de leur personne. Beaucoup de ceux
     qui les voyaient auraient voulu les connaître.

     Les Hiunen considéraient avec stupéfaction les audacieux héros,
     comme on considère des bêtes fauves. La femme d'Etzel les regarda
     par la fenêtre. L'âme de la belle Kriemhilt fut affligée à leur
     vue.

     Cela la faisait penser à ses souffrances; elle se prit à pleurer.
     Les hommes d'Etzel s'étonnaient de ce qui pouvait ainsi assombrir
     son coeur. Elle dit: «Hagene en est la cause, héros vaillants et
     bons.»

     Ils répondirent à la dame: «Comment cela s'est-il fait? car
     naguère encore nous vous avons vue joyeuse. Quelque brave que
     soit celui qui vous a affligée, dites-nous de vous venger, et il
     lui en coûtera la vie.

     «--À celui qui vengera mon offense, toujours je serai obligée. Je
     suis prête à lui accorder tout ce qu'il désirera. Je vous en prie
     à genoux, ajouta la femme du Roi, vengez-moi de Hagene, et qu'il
     perde la vie!»

     Aussitôt soixante hommes hardis ceignirent l'épée. Pour l'amour
     de Kriemhilt, ils voulaient aller trouver Hagene et tuer ce
     guerrier très-vaillant, ainsi que le joueur de viole. Ils se
     consultèrent à cet effet.

     La Reine, voyant la troupe si peu nombreuse, dit aux guerriers
     d'une humeur irritée: «Quittez la résolution que vous avez prise.
     Jamais vous ne pourriez lutter en si petit nombre contre le
     terrible Hagene.

     «Mais quelque vaillant et quelque fort que soit Hagene de
     Troneje, celui qui est assis près de lui, Volkêr le joueur de
     viole est encore beaucoup plus fort. C'est un homme terrible.
     Non, vous ne devez pas attaquer si légèrement ces héros.»

     Quand ils entendirent cela, un plus grand nombre d'entre eux,
     quatre cents s'armèrent. La superbe Reine se réjouissait à l'idée
     du mal qu'elle allait infliger à ses ennemis. Il en résulta
     maints soucis aux guerriers.

     Quand elle vit sa troupe bien armée, la Reine parla aux héros
     rapides: «Maintenant, attendez encore. Demeurez ici en paix. Je
     m'avancerai portant la couronne, vers mes ennemis.

     «Je reprocherai à Hagene de Troneje, l'homme de Gunther le mal
     qu'il m'a fait. Je le connais si outrecuidant qu'il ne me le
     déniera pas. Mais aussi le mal qui lui en arrivera ne m'affligera
     guère.»

     Le joueur de viole, cet homme prodigieusement brave, voyant la
     noble Reine descendre les degrés pour sortir du palais, s'adressa
     à son compagnon d'armes:

     «Voyez, ami Hagene, comme elle s'avance superbe, celle qui nous a
     invités traîtreusement en ce pays. Jamais je ne vis avec femme de
     roi marcher tant d'hommes portant l'épée à la main et armés en
     guerre.

     «Savez-vous, ami Hagene, s'ils ont de la haine contre vous? S'il
     en est ainsi, je vous conseille de bien veiller à votre vie et à
     votre honneur. Oui, cela me paraît sage, car, si je ne m'abuse,
     ils ont le coeur irrité.

     «Et tous sont larges d'épaules, et il est temps pour celui qui
     veut se défendre! Je crois qu'ils portent leurs brillantes cottes
     de mailles, mais personne ne m'a dit à qui ils en veulent.»

     Hagene, l'homme hardi, répondit l'âme ulcérée: «Je sais bien que
     c'est pour m'attaquer qu'ils ont pris en main leurs armes
     brillantes; mais je puis encore leur échapper et retourner au
     pays des Burgondes.

     «Maintenant, dites-moi, ami Volkêr, consentez-vous à me secourir,
     si les hommes de Kriemhilt veulent m'attaquer? Au nom de l'amitié
     que vous me portez, répondez; moi désormais je vous serai
     toujours fidèlement dévoué.

     «--Certes, je vous viendrai en aide, dit le joueur de viole. Et
     quand je verrais marcher contre nous le Roi avec tous ses hommes,
     tant que je vivrai, je ne reculerai pas d'un pied de vos côtés,
     par crainte.

     «--Maintenant, très-noble Volkêr, je rends grâces au Dieu du
     ciel. Quand ils m'attaqueraient, quel autre secours dois-je
     désirer? Puisque vous voulez me venir en aide, ainsi que je
     l'apprends, l'affaire deviendra très-périlleuse pour ces
     guerriers.

     «--Levons-nous de notre siége, ajouta le joueur de viole. Elle
     est reine. Si elle passe devant nous, rendons-lui honneur, c'est
     une femme noble. Et ainsi on prisera davantage nos personnes.

     «--Non, pour l'amour de moi, dit Hagene. Ils pourraient croire,
     ces hommes, que j'agis par crainte et que je veux m'en aller.
     Jamais, pour aucun d'entre eux, je ne me lèverai de mon siége.

     «Certes il nous convient de laisser là cette courtoisie. Pourquoi
     ferais-je honneur à qui me porte de la haine? Jamais je ne le
     ferai, tant que la vie me restera. Et d'ailleurs je m'inquiète
     peu de l'inimitié de la femme du roi Etzel.»

     L'arrogant Hagene pose sur ses genoux une épée très-brillante;
     sur le pommeau se détache un jaspe éclatant, plus vert que
     l'herbe. Kriemhilt reconnut bien que c'était celle de Sîfrit.

     En reconnaissant l'épée, toute sa douleur la reprit. La poignée
     était d'or, le fourreau, un galon rouge. Cela lui rappela ses
     malheurs; elle se mit à pleurer. Je pense que Hagene le hardi
     avait ainsi agi à dessein.

     Volkêr le rapide plaça près de lui sur le banc un archet
     puissant, long et fort, tout semblable à un glaive large et
     acéré. Les deux chefs superbes étaient là assis sans nulle peur.

     Ces deux hommes audacieux étaient si altiers, qu'ils ne voulurent
     point se lever de leur siége par crainte de qui que ce fût. La
     noble Reine passa devant eux et leur fit un salut plein de haine.

     Elle parla: «Maintenant, sire Hagene, qui vous a envoyé quérir,
     que vous ayez osé chevaucher en ce pays, vous, qui savez bien
     tout le mal que vous m'avez fait. Avec un peu de bon sens, vous
     eussiez bien pu renoncer à ce voyage.

     «--Personne ne m'a envoyé quérir, répondit Hagene, mais on a
     invité en ce pays trois chefs qui sont mes maîtres. Je suis leur
     homme-lige, et en de semblables voyages de cour, je suis
     rarement resté en arrière.»

     Elle reprit: «Mais dites-moi plus: pourquoi avez-vous agi de
     façon à toujours provoquer ma haine? Vous avez tué Sîfrit, mon
     époux bien-aimé, dont je déplorerai de plus en plus la mort
     jusqu'à ma fin.»

     Il dit: «En voilà assez, n'en dites pas davantage. Oui, je suis
     ce Hagene, qui a tué Sîfrit, le héros au bras puissant. Ah! comme
     il a payé cher les paroles injurieuses que dame Kriemhilt a
     adressées à la belle Brunhilt!

     «Oui, sans mentir, cela est ainsi, puissante Reine; c'est moi qui
     suis la cause de tous vos maux. Maintenant en tire vengeance qui
     veut, homme ou femme. Je ne veux pas le nier, je vous ait fait
     grand dommage.»

     Elle reprit: «Vous l'entendez, guerriers, il ne désavoue pas tous
     les maux qu'il m'a causés. Maintenant, hommes d'Etzel, je ne
     m'inquiète plus de ce qui pourra en résulter pour lui.» Ces
     guerriers audacieux commencèrent de s'entre-regarder.


XXIV

Hagene, le brave ménestrel, Volkêr son ami passent la nuit aux portes
extérieures de la salle à veiller pour les Burgondes.

Volkêr s'assit sur une pierre sous la porte du palais; jamais il
n'exista un plus généreux joueur de viole; il tira des cordes de son
instrument des sons si doux, que les fiers étrangers remercièrent
Volkêr! Il endormit sur sa couche maint guerrier plein de soucis. Les
guerriers de Kriemhilt viennent au milieu des ténèbres pour égorger
les Burgondes assoupis. La voix de Volkêr les fait fuir: «Mais ma
cuirasse se refroidit tellement, dit-il, que je pense que la nuit va
finir.» Le matin, Hagene et Volkêr appelés à l'église par le bruit des
cloches, vont se ranger avec leurs guerriers devant la porte de la
cathédrale. Kriemhilt dévorant du regard Hagene, froisse en passant
les guerriers de son pays. Un tournoi commence sous les yeux du roi et
de Kriemhilt! Volkêr perce de sa lance par hasard le plus beau des
guerriers de Kriemhilt; que de pleurs coulent des yeux des femmes!
Kriemhilt s'adresse successivement à tous les chefs de son parti; ils
refusent tous d'attaquer déloyalement Hagene et ses guerriers; un
sentiment très-vif d'honneur les retient tous. Kriemhilt désespère de
trouver un vengeur, cependant au prix d'une belle veuve qu'elle lui
promet, elle décide Bloede à élever une rixe et à faire naître
l'occasion d'un combat.

     Quand le seigneur Bloede connut la récompense, cette dame lui
     plaisant à cause de sa beauté, il se prépara à obtenir la femme
     charmante en combattant. Mais le guerrier devait perdre la vie
     dans cette entreprise.

     Il dit à la Reine: «Rentrez dans la salle; avant que personne ne
     puisse s'en douter, je provoquerai une lutte. Il faut que Hagene
     expie le mal qu'il vous a fait. Je vous livrerai lié l'homme-lige
     du roi Gunther.

     «--Maintenant, vous tous qui êtes à moi, armez-vous, s'écria
     Bloede. Nous irons trouver nos ennemis dans leur logis. La femme
     d'Etzel l'exige de moi. C'est pourquoi, ô héros, nous devons tous
     exposer notre vie.»

     La Reine quittant Bloede prêt à combattre, alla à table avec
     Etzel et avec ses hommes. Elle avait préparé une terrible
     trahison contre les étrangers.

     Je veux vous dire comment elle se rendit au banquet. On voyait
     des rois puissants la précéder, portant la couronne, puis maints
     hauts princes et d'illustres guerriers rendre de grands honneurs
     à la Reine.

     Le Roi fit donner des siéges dans la salle à tous ses hôtes,
     plaçant près de lui les meilleurs et les plus élevés en dignité.
     Il fit servir des mets différents aux chrétiens et aux païens,
     mais de tout avec profusion. Ainsi le voulait ce roi sage.

     Le reste de leur suite mangea dans son logement. On avait mis
     près d'eux des serviteurs, qui devaient leur fournir des mets
     avec empressement. Bientôt cette hospitalité et cette joie furent
     remplacées par des gémissements.

     Comme on ne pouvait autrement provoquer le combat, Kriemhilt--son
     ancienne douleur était toujours là au fond de son âme--fit porter
     à table le fils d'Etzel. Comment, pour se venger, une femme
     pourrait-elle agir plus cruellement?

     Voici venir aussitôt quatre hommes-liges d'Etzel. Ils portèrent
     Ortlieb, le jeune prince, à la table du Roi, où Hagene était
     également assis. L'enfant devait mourir sous les coups de sa
     haine mortelle.

     Quand le Roi vit son fils, il parla affectueusement aux parents
     de sa femme: «Voyez, mes amis, c'est mon fils unique, celui de
     votre soeur. Aussi tous vous serez bons pour lui.

     «S'il se développe en raison de son origine, il deviendra un
     homme hardi, puissant et très-noble, fort et bien fait. Si je vis
     encore quelque temps, je lui donnerai douze royaumes, et alors la
     main du jeune Ortlieb pourra bien vous servir.

     «C'est pourquoi, je vous en prie, mes chers amis, quand vous
     retournerez vers le Rhin, emmenez avec vous le fils de votre
     soeur et agissez avec affection envers cet enfant.

     «Élevez-le dans des idées d'honneur, jusqu'à ce qu'il devienne
     homme. Et si quelqu'un en votre pays vous a offensés, il vous
     aidera à vous venger, quand ses forces seront venues.» Kriemhilt,
     la femme du roi Etzel, entendit ce discours.

     «--Oui, ces guerriers pourront se confier en lui, dit Hagene,
     s'il atteint l'âge d'homme; mais ce jeune roi est prédestiné à
     périr vite. On me verra rarement aller à la cour d'Ortlieb.»

     Le roi fixa les yeux sur Hagene; ce discours l'affligeait. Le
     noble prince ne répondit rien, mais ces paroles troublèrent son
     âme et assombrirent son humeur. Les intentions de Hagene ne
     s'accordaient pas avec ces divertissements.

     Ce que Hagene avait dit de l'enfant affligea tous les chefs,
     ainsi que le Roi. Ils étaient mécontents de devoir le supporter.
     Ils ignoraient ce que devait faire bientôt ce guerrier.

     Beaucoup de ceux qui l'entendirent étaient si irrités qu'ils
     auraient voulu l'attaquer à l'instant. Le Roi lui-même l'eût
     fait, si son honneur le lui eût permis. Il était poussé à bout.
     Mais bientôt Hagene fit plus encore: il tua l'enfant sous ses
     yeux.


XXV

     Les hommes de Bloede étaient prêts. Ils s'avancèrent au nombre de
     mille, revêtus de hauberts, vers le lieu où Dancwart était à
     table avec les varlets. La plus grande animosité éclata entre les
     guerriers.

     Quand le sire Bloede passa devant les tables, Dancwart, le
     maréchal, le reçut avec empressement: «Soyez le bien-venu ici,
     mon seigneur Bloede. Je m'étonne de ce qui se passe, et
     qu'allez-vous m'apprendre?

     «--Il ne t'est point permis de me saluer, dit Bloede, car ma
     venue doit t'apporter la mort, à cause de ton frère Hagene qui a
     tué Sîfrit. Il faut que les Hiunen t'en fassent porter la peine à
     toi et à maint autre guerrier.

     «--Oh! non pas, seigneur Bloede, dit Dancwart, car ainsi nous
     pourrions bientôt nous repentir de notre voyage à cette cour.
     J'étais encore un petit enfant quand Sîfrit perdit la vie;
     j'ignore ce que me reproche la femme du roi Etzel.

     «--Je ne puis t'en dire davantage à ce sujet, tes parents Gunther
     et Hagene commirent le crime; maintenant défendez-vous,
     étrangers. Vous ne pouvez en réchapper. Il faut que votre mort
     serve de satisfaction à Kriemhilt.

     «--Ainsi vous ne voulez point renoncer à vos projets? dit
     Dancwart. J'ai regret de mes excuses. J'aurais mieux fait de me
     les épargner.» Le guerrier rapide d'un bond se leva de table. Il
     tira une épée acérée qui était forte et longue, et il asséna sur
     Bloede un coup si prompt de cette épée, qu'à l'instant sa tête
     vola à ses pieds. «Ce sera là la dot, dit Dancwart le héros, pour
     la fiancée de Nuodunc, à qui tu voulais offrir ton amour.

     «On peut la fiancer demain à un autre époux, et s'il veut avoir
     le don des fiançailles, on le traitera de la même façon.» Un
     Hiune qui lui était dévoué lui avait dit que la Reine leur
     préparait de mortelles embûches.

     Quand les fidèles de Bloede le virent étendu mort, ils ne
     voulurent point épargner plus longtemps les étrangers.

     Dancwart cria à haute voix à tous les gens de la suite: «Vous
     voyez bien, nobles varlets, comme il en ira avec nous. Ainsi
     donc, étrangers que nous sommes, défendons-nous bien. Certes nous
     sommes en péril, quoique Kriemhilt nous ait invités si
     gracieusement.»

     Ceux qui n'avaient point d'épée prirent les bancs et soulevèrent
     de dessous les pieds maints longs escabeaux. Les varlets
     burgondes ne voulaient point reculer. Les lourdes chaises
     bosselèrent maintes cuirasses.

     Ah! comme ces serviteurs, loin de leur patrie, se défendirent
     furieusement! Ils repoussèrent les gens armés hors du bâtiment.
     Cinq cents d'entre ceux-ci ou même plus restèrent morts sur la
     place. Tous les gens de la suite étaient humides et rouges de
     sang.

     Cette terrible nouvelle fut racontée aux guerriers
     d'Etzel,--c'était pour eux une amère douleur,--que Bloede et ses
     hommes avaient été tués, et que c'étaient le frère de Hagene et
     les varlets qui l'avaient fait.

     Avant que le Roi s'en aperçût, les Hiunen animés par la haine se
     réunirent au nombre de deux mille ou même plus. Ils allèrent aux
     varlets,--il devait en être ainsi,--et de toute la suite n'en
     laissèrent pas échapper un seul.

     Les infidèles amenèrent une puissante armée devant ce bâtiment.
     Les serviteurs étrangers se défendirent bravement, mais à quoi
     bon leurs valeureux efforts? ils devaient succomber. Peu de temps
     après, on en vint à une terrible catastrophe.

     Vous pouvez ouïr des merveilles d'un événement épouvantable. Neuf
     mille serviteurs étaient couchés à terre massacrés, ainsi que
     douze chevaliers hommes-liges de Dancwart. On le vit tout seul
     résister encore aux ennemis.

     Le bruit s'apaisa; le fracas cessa. Dancwart, la bonne épée,
     regarda par-dessus son épaule et s'écria: «Malheur! que d'amis
     j'ai perdus! Maintenant je dois tout seul, hélas! tenir tête à
     l'ennemi.»

     Les coups d'épée tombaient pressés sur son corps. Mainte femme de
     héros pleura ce moment: levant son bouclier il en serra plus fort
     les courroies et fit ruisseler des flots de sang sur plus d'une
     cotte de mailles.

     «Malheur à moi! quelle souffrance, s'écria le fils d'Aldriân.
     Maintenant reculez, guerriers Hiunen! Laissez-moi prendre de
     l'air; que le vent me rafraîchisse, car je suis fatigué du
     combat.» Et l'on vit le héros s'avancer bravement.

     Ainsi épuisé de la lutte, il s'élança hors de ce logis. Que
     d'épées résonnèrent sur son heaume! Ceux qui n'avaient pas vu les
     merveilles faites par son bras, bondirent à l'encontre du
     guerrier du pays burgonde.

     «Dieu veuille, dit Dancwart, que je puisse avoir un messager,
     pour faire savoir à mon frère Hagene en quelle extrémité me
     réduisent ces assaillants. Il me délivrerait d'eux ou il
     tomberait tué à mes côtés.»

     Les Hiunen répondirent: «Tu seras, toi, le messager, quand nous
     te porterons mort devant ton frère. Alors l'homme-lige de Gunther
     connaîtra enfin la douleur. Tu as causé ici tant de maux au roi
     Etzel!»

     Il reprit: «Cessez vos menaces et éloignez-vous de moi, ou je
     rendrai encore la cuirasse de plus d'un humide de sang. J'irai
     raconter moi-même la nouvelle à la cour et je me plaindrai à mon
     seigneur de vos furieuses attaques.»

     Il se défendit si vigoureusement contre les hommes d'Etzel qu'ils
     n'osèrent plus attaquer avec l'épée. Ils lancèrent leurs piques
     dans son bouclier, qui en devint si lourd, qu'il dut le laisser
     tomber de son bras.

     Ils crurent bien le vaincre, maintenant qu'il ne portait plus son
     bouclier. Mais que de profondes blessures il leur fit à travers
     leurs heaumes! Maint homme hardi tomba devant lui. L'audacieux
     Dancwart en acquit beaucoup de gloire.

     Des deux côtés ils s'élancèrent sur lui, mais plus d'un s'était
     avancé trop vite au combat. Il courut devant ses ennemis, comme
     devant les chiens fuit le sanglier dans la forêt. Pouvait-il se
     montrer plus brave?

     Il marqua sa route, en la rendant humide du sang qu'il versait.
     Un seul guerrier a-t-il jamais combattu ses ennemis mieux qu'il
     ne le fit? On vit le frère de Hagene se diriger fièrement vers la
     cour.

     Sommeliers et échansons entendant le retentissement des épées,
     jetèrent hors de leurs mains le vin et les mets qu'ils apportent
     aux convives. Il rencontra devant les degrés maint ennemi
     vigoureux.

     «Comment donc! sommeliers, dit le héros fatigué, songez à servir
     convenablement vos hôtes, apportez de bons mets à ces seigneurs
     et laissez-moi porter des nouvelles à mes maîtres chéris.»

     Parmi ceux qui, confiants en leur force, s'avancèrent devant les
     marches, il en frappa quelques-uns de si lourds coups d'épée, que
     tous par crainte remontèrent les degrés. Sa force puissante avait
     accompli de grands prodiges.

     Quand l'audacieux Dancwart pénétra sous la porte, il ordonna à la
     suite d'Etzel de reculer. Tout son vêtement était couvert de
     sang; il portait nue en sa main une épée très-acérée.

     Au moment même où Dancwart se présentait à la porte, on portait
     çà et là, de table en table, Ortlieb, le prince de haute lignée.
     Ces horribles nouvelles causèrent la mort du petit enfant.

     Dancwart cria à haute voix au guerrier: «Frère Hagene, vous
     restez trop longtemps assis. Je me plains à vous et au Dieu du
     ciel de notre détresse. Chevaliers et varlets ont été massacrés
     en leur logis.»

     L'autre lui répondit:

     «Qui a fait cela?

     «--C'est le sire Bloede avec ses hommes. Mais aussi il l'a payé
     cher, je veux bien vous le dire: de ma main je lui ai abattu la
     tête.

     «--C'est un léger malheur, dit Hagene, quand on vous apprend
     qu'un guerrier a perdu la vie par la main d'un héros. Les belles
     femmes auront d'autant moins à le plaindre.

     «--Mais, dites-moi, frère Dancwart, comment êtes-vous si rougi de
     sang? J'imagine que de vos blessures vous souffrez grande
     douleur. Qui que ce soit, dans ce pays, qui vous les a faites,
     quand le mauvais démon lui viendrait en aide, il devrait le payer
     de sa vie.

     «--Vous me voyez sain et sauf. Mes habillements sont humides de
     sang. Mais cela m'est venu des blessures d'autres guerriers. J'en
     ai tué un si grand nombre aujourd'hui, que je ne saurais les
     compter, dussé-je faire mon serment.»

     Hagene parla:

     «Frère Dancwart, garde-nous la porte et ne laisse pas sortir un
     seul de ces Hiunen. Je veux parler à ces guerriers, ainsi que la
     nécessité nous y oblige. Nos gens de service ont reçu d'eux une
     mort imméritée.

     «--Puisque je suis camérier, répondit l'intrépide jeune
     homme,--et il me semble que je saurai bien servir de si puissants
     rois,--je garderai ces marches à mon honneur.» Rien ne pouvait
     être plus funeste pour les guerriers de Kriemhilt.

     Hagene reprit la parole:

     «--Je m'étonne grandement de ce que ces Hiunen murmurent entre
     eux. Je pense qu'ils se passeraient volontiers de celui qui garde
     la porte et qui a apporté ici aux Burgondes la fatale nouvelle.

     «--Il y a longtemps que j'ai entendu dire que Kriemhilt ne
     pouvait oublier ses afflictions de coeur. Maintenant buvons à
     l'amitié et payons l'écot du vin du roi. Et d'abord, au jeune
     prince des Hiunen!»

     Et Hagene, ce brave héros, frappa l'enfant Ortlieb si
     terriblement, que le sang jaillit le long de son épée sur ses
     mains, et que la tête sauta jusque sur les genoux de sa mère.
     Alors commença parmi ces guerriers un grand et effroyable
     carnage.

     Il asséna sur le maître qui soignait l'enfant un si fort coup de
     son épée, qu'à l'instant sa tête tomba devant la table. C'était
     une triste récompense qu'il donnait là à ce maître.

     Voyant près de la table d'Etzel un ménestrel, il s'élance vers
     lui, dans sa fureur, et lui abat la main droite sur sa viole:

     «--Voilà pour ton message dans le pays des Burgondes.

     «--Hélas! mes mains, s'écria Werbel. Seigneur Hagene de Troneje,
     que vous ai-je fait? Je vins en toute loyauté au pays de vos
     maîtres. Et maintenant que j'ai perdu ma main, comment ferai-je
     résonner les accords?»

     Et quand il n'eût jamais plus joué de la viole, qu'importait à
     Hagene! Plein de fureur, il fit aux guerriers d'Etzel de
     profondes et mortelles blessures et en tua beaucoup. Ah! dans
     cette salle il en mit tant à mort!

     Volkêr, le très-agile, se leva de table d'un bond, et son archet
     résonnait fortement en sa main. Le ménestrel de Gunther joua des
     airs effrayants. Ah! que d'ennemis il se fit parmi les Hiunen
     hardis!

     Les trois nobles rois se levèrent aussi de table; ils auraient
     aimé séparer les combattants, avant que de plus grands malheurs
     n'arrivassent. Mais, malgré toute leur bonne volonté, ils ne
     purent rien empêcher, tant était terrible la colère de Volkêr et
     de Hagene.

     Le seigneur du Rhin, voyant qu'il ne pouvait arrêter le combat,
     fit lui-même maintes larges blessures à travers les cottes de
     mailles polies de ses ennemis. C'était un héros adroit: il le fit
     voir d'une effroyable façon.

     Le fort Gêrnôt s'élança aussi dans le combat. Avec l'épée
     tranchante que lui avait donnée Ruedigêr, il mit à mort plus d'un
     Hiune. Il causa de terribles maux aux guerriers d'Etzel.

     Le plus jeune fils de dame Uote se jeta aussi dans la mêlée. Il
     poussa son glaive magnifique à travers les heaumes des fidèles
     d'Etzel, du Hiunen-lant. La main du valeureux Gîselher accomplit
     maints prodiges.

     Quelque braves qu'ils fussent tous, les rois et leurs hommes, on
     vit avant tous les autres, Gîselher, ce bon héros, se tenir au
     premier rang en face des ennemis! Il en renversa plus d'un dans
     le sang avec une force terrible.

     Les hommes d'Etzel se défendirent aussi vigoureusement. On voyait
     les étrangers parcourir la salle royale, hachant autour d'eux
     avec leurs épées étincelantes. De tous côtés on entendait un
     effroyable bruit de cris et de clameurs.

     Ceux qui étaient dehors voulaient pénétrer à l'intérieur, où
     étaient leurs amis. Mais ils gagnaient peu de terrain du côté de
     la porte. Ceux qui étaient dans la salle en auraient voulu
     sortir; mais Dancwart n'en laissa aucun ni monter ni descendre
     les degrés.

     Il en résulta une grande presse vers la porte, et les épées
     retentissaient en tombant sur les casques. Le hardi Dancwart fut
     en grand danger; mais son frère y veilla, ainsi que le lui
     commandait son affection.

     Hagene cria très-haut à Volkêr:

     «Voyez-vous là-bas, compagnon, mon frère lutter contre les Hiunen
     sous leurs coups redoublés? Ami, sauve-moi mon frère, ou nous
     perdrons ce héros.

     «--Certes, je le ferai,» dit le joueur de viole, et il se mit en
     marche à travers le palais, jouant de l'archet. Une épée de fin
     acier résonnait en sa main à coups pressés. Les guerriers du Rhin
     le remercièrent avec empressement.

     Volkêr le hardi dit à Dancwart:

     «Vous avez supporté aujourd'hui de terribles attaques; votre
     frère me prie d'aller à votre secours. Voulez-vous vous placer
     dehors, moi je me mettrai en dedans de la salle.»

     Dancwart le rapide se plaça en dehors de la porte, et il
     repoussait des degrés quiconque se présentait pour y monter. On
     entendait ses armes retentir aux mains du héros. Ainsi faisait à
     l'intérieur, Volkêr du pays burgonde.

     Le brave ménestrel cria au-dessus des têtes de la foule:

     «La salle est bien fermée, ami sire Hagene. Oui, les mains de
     deux héros ont mis le verrou à la porte d'Etzel; elles valent
     bien mille barreaux.»

     Quand Hagene de Troneje vit la porte si bien gardée, il jeta son
     bouclier sur l'épaule, le vaillant et illustre guerrier. Puis il
     se mit à tirer vengeance du mal qu'on leur avait fait. Alors ses
     ennemis perdirent tout espoir de conserver l'existence.

     Quand le seigneur de Vérone vit que Hagene, le fort, brisait tant
     de casques, il sauta sur son banc, le roi des Amelungen, et
     s'écria:

     «Oui, Hagene verse la plus déplorable des boissons.»

     Le souverain du pays avait de grands soucis, il n'en pouvait être
     autrement.--Ah! que d'amis chéris furent tués sous ses yeux,--et
     lui-même échappa, à grand'peine, à ses ennemis. Il était assis là
     plein d'angoisses: à quoi lui servait d'être roi?

     Kriemhilt, la riche, appela Dietrîch:

     «Venez à mon aide, noble chevalier, sauvez-moi la vie au nom de
     tous les princes du pays des Amelungen, car si Hagene m'atteint,
     je serai tuée à l'instant.

     «--Comment vous aiderais-je ici, dit le seigneur Dietrîch, ô
     noble reine? Je veille pour moi-même! Les hommes de Gunther sont
     si animés de fureur, qu'en ce moment je ne puis sauver personne.

     «--Oh! si vraiment, sire Dietrîch, noble et bon chevalier,
     montrez aujourd'hui votre vertu et votre courage, en m'aidant à
     sortir d'ici, ou bien j'y trouverai la mort. La crainte de ce
     danger m'oppresse. Oui! ma vie est en danger!

     «--Je veux bien essayer si je puis vous être de quelque secours;
     car de longtemps je n'ai vu tant de vaillants chevaliers si
     furieux. Oui, je vois sous les coups d'épée le sang jaillir à
     travers les casques!»

     Ce guerrier d'élite se mit à élever une voix si puissante,
     qu'elle résonnait comme le son d'une corne de bison et que le
     vaste Burg en retentit. La force de Dietrîch était démesurément
     grande.

     Gunther, entendant crier cet homme dans cette terrible tempête,
     se mit à écouter et dit:

     «La voix de Dietrîch est venue à mon oreille. Je crois que nos
     guerriers lui auront tué quelqu'un des siens.

     «Je le vois sur la table faire signe de la main. Amis et parents
     du pays burgonde, cessez le combat; laissez-moi voir et écouter
     ce que mes hommes ont fait ici à ce guerrier.»

     Le roi Gunther priant et commandant, ils arrêtèrent leurs épées
     au fort de la mêlée. Il se fit un effort plus grand encore pour
     que personne ne frappât plus. Gunther demanda en hâte au chef de
     Vérone de quoi il s'agissait, et il dit:

     «Très-noble Dietrîch, qu'est-ce que mes amis vous ont fait ici?
     Je suis prêt à en faire amende honorable et à composer avec vous.
     Quoi qu'on vous ait fait, c'est pour moi une peine très-amère.»

     Le seigneur Dietrîch parla:

     --«Il ne m'est rien arrivé. Laissez-moi sortir de la salle et
     quitter en paix cette rude mêlée avec ma suite. En vérité, je
     vous en serai toujours obligé.»

     Le guerrier Wolfhart s'écria:

     «Pourquoi si vite supplier? Ce ménestrel n'a pas si bien fermé la
     porte, que nous ne l'ouvrions assez large pour pouvoir en sortir.

     «--Taisez-vous donc, dit le seigneur Dietrîch, vous faites le
     diable!»

     Le roi Gunther répondit:

     «Certes, je veux vous le permettre. Emmenez hors de ce palais peu
     ou beaucoup de gens, excepté mes ennemis. Ceux-là resteront ici;
     car ils m'ont fait trop de mal ici au pays des Hiunen.»

     Quand il entendit cela, Dietrîch prit à son bras la noble reine,
     dont l'angoisse était grande, et de l'autre côté il emmena Etzel.
     Et maints superbes guerriers l'accompagnèrent.

     Le noble margrave Ruedigêr prit la parole:

     «Si quelqu'un de plus parmi ceux qui sont prêts à vous servir,
     peut sortir de la salle, faites-le nous savoir. Une paix
     constante doit régner entre bons amis.»

     Gîselher du pays burgonde répondit:

     «Paix et concorde régneront entre nous, puisque vous et vos
     hommes vous nous êtes fidèles. C'est pourquoi sortez d'ici avec
     vos amis sans nulle inquiétude.»

     Quand le seigneur Ruedigêr quitta la salle, cinq cents hommes ou
     même davantage le suivirent. Les chefs y avaient consenti en
     toute confiance. Depuis il en arriva grand dommage au roi
     Gunther.

     Un guerrier d'entre les Hiunen, voyant Etzel marcher à côté de
     Ruedigêr, voulut profiter de l'occasion pour sortir; mais le
     joueur de viole lui donna un coup tel que sa tête vola aux pieds
     d'Etzel.

     Quand le souverain du pays fut enfin hors du palais, il se
     retourna, et considérant Volkêr:

     «Malheur à moi, à cause de ces hôtes! c'est une horrible calamité
     que tous mes guerriers doivent succomber sous leurs coups!

     «Malheur à cette fête! dit l'illustre roi; il en est un dans la
     salle qui se bat comme un sanglier farouche; il se nomme Volkêr
     et c'est un ménestrel. Je n'ai évité la mort qu'en échappant à ce
     démon.

     «Ses chants ont une harmonie funèbre, ses coups d'archet sont
     sanglants, et à ses accords maints guerriers tombent morts. Je ne
     sais pas pourquoi ce joueur de viole nous en veut, mais jamais je
     n'eus d'hôte qui me fît tant de mal.»

     Le seigneur de Vérone et Ruedigêr, ces illustres guerriers, se
     rendirent en leur logis. Ils ne voulaient point se mêler de la
     lutte, et ils ordonnèrent à leurs hommes de ne point rompre la
     paix.

     Et si les Burgondes avaient pu prévoir tous les malheurs qui
     devaient leur arriver par la main de ces deux hommes, ceux-ci ne
     seraient point si facilement sortis du palais. Ils eussent
     d'abord fait sentir à ces braves la force de leurs bras.

     Ils avaient laissé sortir de la salle ceux qu'ils voulaient.
     Alors un effroyable tumulte s'éleva dans cette enceinte. Les
     étrangers se vengèrent de tout ce qui leur était arrivé. Que de
     casques il brisa, Volkêr le très-hardi!

     Gunther, l'illustre roi, se tourna vers l'endroit d'où venait le
     bruit:

     «Entendez-vous, Hagene, ces chants que Volkêr chante aux Hiunen,
     quand ils s'approchent des degrés. Son archet est trempé dans le
     sang.

     «--Je regrette vivement, dit Hagene, d'être jamais resté en ma
     demeure séparé de ce guerrier. J'étais son compagnon et lui le
     mien. Si jamais nous rentrons dans notre patrie, je veux être
     encore son ami fidèle.

     «Maintenant, vois, noble roi, combien Volkêr t'est dévoué; il
     mérite largement ton or et ton argent. Son archet coupe le dur
     acier. Il brise sur les casques les ornements au loin
     étincelants.

     «Jamais je ne vis joueur de viole combattre aussi bravement que
     l'a fait le guerrier Volkêr aujourd'hui. Ses chansons
     retentissent à travers heaume et bouclier. Oui, il doit monter de
     bons chevaux et porter de magnifiques vêtements.»

     De tous les parents et de tous les amis des Hiunen, aucun n'avait
     échappé. Le bruit cessa, car nul ne combattait plus. Ces héros
     hardis et adroits déposèrent les épées qu'ils tenaient en leurs
     mains.


XXVI

La ruine et le sac de Troie dans l'_Iliade_ n'est pas plus lamentable
que cette vengeance de Kriemhilt; onze mille hommes y succombèrent; le
champ de fête fut un champ de mort. Le récit en est lugubre.

     Irinc blessa Hagene à travers la visière de son casque, il porta
     cette blessure avec Waske qui était une excellente arme.

     Quand le sire Hagene eut reçu ce coup, il fit tournoyer
     effroyablement son épée dans sa main. L'homme-lige d'Hâwart dut
     céder devant lui. Hagene, descendant l'escalier, se mit à le
     poursuivre.

     Irinc, le très-hardi, leva son bouclier au-dessus de sa tête;
     mais quand cet escalier eût eu trois fois plus de degrés, Hagene
     ne lui eût pas laissé porter un seul coup. Oh! que de rouges
     étincelles jaillirent de son casque.

     Irinc revint sain et sauf vers les siens, Kriemhilt apprit la
     nouvelle de la blessure qu'il avait faite à Hagene de Troneje,
     durant le combat: c'est pourquoi la Reine se prit à le remercier
     hautement.

     «Que Dieu te récompense, Irinc, illustre et excellent héros! Tu
     as consolé mon coeur et raffermi mon courage. Oui, je vois en ce
     moment l'armure de Hagene rougie de son sang.» Kriemhilt
     reconnaissante lui prit elle-même le bouclier de son bras.

     «Remerciez-le modérément, dit Hagene. Veut-il encore tenter la
     lutte? cela serait digne d'un guerrier, et alors s'il en
     survient, ce sera un vaillant homme; ne vous réjouissez pas trop
     de la blessure que j'ai reçue.

     «Si vous voyez ma cotte de mailles rougie de sang, cela
     m'excitera à donner la mort à plus d'un. Cette petite blessure
     anime ma colère pour la première fois. Le guerrier Irinc m'a bien
     légèrement atteint.»

     Irinc du Tenelant se plaça contre le vent. Il se rafraîchit dans
     sa cotte de mailles et délia son heaume. Tout le monde disait que
     sa force était grande. Le margrave en conçut un indomptable
     orgueil.

     Alors Irinc s'écria: «Mes amis, sachez qu'il faut que vous
     m'armiez à l'instant. Je veux encore essayer si je ne puis
     dompter cet homme outrecuidant.» Son bouclier était haché; il en
     reçut un meilleur.

     Bientôt le héros fut mieux armé qu'auparavant. Il saisit une
     lance puissante; poussé par la haine, il voulait s'en servir pour
     abattre Hagene. Mais Hagene, l'homme très-hardi, allait le
     recevoir rudement.

     Hagene, la bonne épée, ne l'attendit pas. Il bondit en bas des
     degrés à sa rencontre, lançant un javelot et brandissant son
     épée; sa colère était terrible. La force d'Irinc ne lui servit
     guère.

     Ils frappaient sur leurs boucliers au point que des flammes
     rougeâtres semblaient les allumer. L'homme-lige d'Hâwart reçut à
     travers bouclier et cuirasse une profonde blessure de l'épée de
     Hagene; elle lui enleva la vie pour toujours.

     Quand Irinc le guerrier sentit la blessure, il leva son bouclier
     à la hauteur de la visière de son casque. Le coup qu'il avait
     reçu lui semblait mortel. Pourtant, peu après, l'homme-lige de
     Gunther lui en porta un plus terrible.

     Hagene trouva à ses pieds une pique tombée à terre; il la lança
     sur Irinc, le héros du Tenelant, avec tant de force, que le bois
     lui sortait tout droit de la tête; Hagene, le chef hardi, lui
     avait fait subir une mort cruelle.

     Irinc fut obligé de reculer vers ceux du Tenelant. Avant de
     délier le heaume, on brisa le bois qui avait pénétré dans sa
     tête. La mort approchait. Ses parents se prirent à verser des
     larmes; leur affliction était profonde.

     Voici venir la Reine qui se penche sur lui. Elle commença de
     pleurer le fort Irinc; elle s'affligeait de ses blessures. Sa
     douleur était poignante. Le noble et brave guerrier parla ainsi
     devant ses parents:

     «Cessez vos plaintes, ô très-illustre femme; à quoi peuvent
     servir vos pleurs? Je dois perdre la vie par suite des blessures
     que j'ai reçues. La mort ne veut pas me laisser plus longtemps à
     votre service et à celui d'Etzel.»

     Puis, il dit à ceux de Duringen et du Tenelant: «Vos mains ne
     recevront jamais les présents de la Reine, son or rouge et
     brillant. Et si vous attaquez Hagene, c'est comme si vous couriez
     au-devant de la mort.»

     Sur ses joues pâlies, Irinc le très-vaillant, portait les signes
     de la mort. C'était pour tous une amère douleur que l'homme-lige
     d'Hâwart dût succomber. Ceux du Tenemark voulaient recommencer le
     combat.

     Irnfrit et Hâwart s'élancèrent vers le palais avec mille hommes.
     On entendit de toutes parts, des cris effrayants, un grand et
     terrible fracas. Oh! que de javelots acérés on lança aux
     Burgondes.

     Irnfrit, le hardi, courut vers le ménestrel; mais il reçut grand
     dommage de sa main. Le noble joueur de viole atteignit le
     landgrave à travers son casque épais; il était au comble de la
     fureur.

     Le seigneur Irnfrit frappa le hardi ménestrel si fort que sa
     cotte de mailles en fut lacérée, et que toute son armure fut
     couverte d'une flamme sanglante. Pourtant le landgrave tomba mort
     au pied du joueur de viole.

     Hâwart et Hagene s'étaient rencontrés. Celui qui les vit assista
     à des prodiges. Aux mains de ces héros, les épées retombaient
     rapides, mais Hâwart devait succomber sous les coups de l'homme
     du pays burgonde.

     Quand les Tenen et les Duringen virent leurs maîtres morts, une
     épouvantable mêlée s'engagea devant le palais avant que par la
     force de leurs bras ils pussent atteindre la porte. Maints
     heaumes et maints boucliers furent hachés en cet endroit.

     «Arrière, s'écria Volkêr, et laissez-les entrer; ils ne
     parviendront jamais au but qu'ils poursuivent. En peu de temps
     ils succomberont dans la salle, et ils gagneront en mourant les
     présents qu'a promis la Reine.»

     Quand ces hommes audacieux eurent pénétré dans la salle, plus
     d'un eut la tête abattue et trouva la mort sous leurs coups
     précipités. Il se battit bien, le hardi Gêrnôt; ainsi fit
     également Gîselher, la bonne épée.

     Mille et quatre étaient entrés dans le palais. Les épées rapides
     en tournoyant lançaient des éclairs. Tous ceux qui étaient entrés
     furent tués. On put raconter des merveilles des Burgondes.

     Le fracas s'apaisa: le silence se fit. De toutes parts le sang
     des guerriers morts coulait par les ouvertures et par les trous
     destinés à dégager les eaux. Voilà ce qu'avaient faits les bras
     puissants des hommes du Rhin.

     Ceux du pays burgonde s'assirent pour se reposer. Ils déposèrent
     leurs armes et leurs boucliers; mais le hardi ménestrel se tenait
     toujours debout devant le palais. Il attendait que quelqu'un osât
     encore venir l'attaquer.

     Le Roi se lamentait désespéré et ainsi faisait la Reine. Vierges
     et femmes avaient l'âme déchirée. Je crois vraiment que la mort
     était liguée contre eux. Bientôt les étrangers tuèrent encore
     plus d'un guerrier.

            *       *       *       *       *

     «Maintenant déliez vos casques, dit Hagene le guerrier, moi et
     mon compagnon nous veillerons sur vous. Et si les hommes d'Etzel
     veulent encore tenter l'assaut, j'avertirai mes chefs le plus tôt
     que je pourrai.»

     Maints bons chevaliers désarmèrent leur front. Ils s'assirent
     dans le sang, sur les corps meurtris de ceux que leurs mains
     avaient tués. Les nobles étrangers étaient surveillés par leurs
     ennemis.

     Avant le soir, le Roi et la Reine firent en sorte que les
     guerriers Hiunen pussent tenter l'assaut avec plus de succès. On
     voyait réunis à leurs côtés plus de vingt mille hommes, qui
     devaient se rendre au combat.

     Une épouvantable tempête se déchaîna contre les étrangers.
     Dancwart, le frère de Hagene, cet homme très-rapide, quitta ses
     maîtres et bondit devant la porte, en face des ennemis. On crut
     qu'il était tué; mais il reparut sain et sauf.

     La terrible lutte dura jusqu'à ce que la nuit y mît fin. Les
     étrangers se défendirent, ainsi qu'il convient à de bons héros,
     pendant tout un long jour d'été contre les hommes d'Etzel. Ah!
     que de braves combattants tombèrent morts devant eux!

     Ce fut au solstice d'été que ce grand massacre eut lieu, et que
     dame Kriemhilt vengea ses afflictions de coeur sur ses plus
     proches parents et sur maints guerriers. Depuis lors le roi Etzel
     ne connut plus la joie.

     Elle n'avait point prévu un si grand carnage. Dans son coeur,
     elle avait espéré mener les choses à ce point que nul autre que
     le seul Hagene n'eût perdu la vie. Mais le mauvais démon étendit
     le désastre sur tous.


XXVII

On tente un accommodement; Kriemhilt s'y oppose; elle veut le sang
d'Hagene à tout prix. Le jeune Gîselher son frère intercède auprès
d'elle.

     Gîselher, le jeune, de Burgondie, parla: «Vous, héros d'Etzel,
     qui êtes encore vivants, quel reproche avez-vous à m'adresser?
     Que vous avais-je fait? Je suis venu vers ce pays en ami.

     «--Oui, répondirent-ils, c'est votre bonté qui a rempli ce burg
     et toutes nos terres de désolation! Ah! nous souhaiterions que
     vous ne fussiez jamais venu de Worms d'outre-Rhin. Hélas! que
     vous avez fait d'orphelins en ce pays, vous et vos frères!»

     L'âme irritée, Gunther, la bonne épée, répliqua: «Voulez-vous,
     quittant cette violente haine, en venir à un accommodement avec
     nous, chefs étrangers? cela sera bon pour nous tous. Nous n'avons
     pas mérité tout ce qu'Etzel nous fait subir.»

     Le roi parla à ses hôtes: «Mes maux et les vôtres ne sont pas
     égaux. La cruelle nécessité à laquelle j'ai été réduit, les
     dommages sans nombre que j'ai soufferts, voilà les motifs pour
     lesquels nul de vous ne doit revoir sa patrie!»

     Le fort Gêrnôt parla au roi: «Que Dieu puisse nous inspirer de
     nous traiter amicalement. Voulez-vous nous tuer, nous étrangers,
     laissez-nous descendre avec vous dans la plaine. Ainsi il vous en
     reviendra de l'honneur!

     «Là le sort qui nous attend se décidera vite. Vous avez encore
     tant d'hommes valides prêts à nous combattre, que nous ne
     pourrons leur échapper, nous qui sommes fatigués de la lutte.
     Combien de temps pourrions-nous résister dans cette mêlée?»

     Le jeune Gîselher prit la parole: «O ma très-charmante soeur, je
     m'attendais bien peu à une semblable extrémité, quand tu
     m'invitas à traverser le Rhin pour venir en ce pays. Comment
     ai-je mérité la mort de la part des Hiunen?

     «Je t'ai toujours été fidèle, jamais je ne te fis aucun mal. Je
     me suis rendu à ta cour dans la pensée que tu m'étais dévouée, ô
     ma soeur chérie. Pense à nous avec cette affection que tu ne peux
     nous refuser.

     «--Je ne puis avoir de miséricorde pour vous; je n'ai que de la
     haine. Hagene de Troneje m'a causé tant de tourments! Aussi
     longtemps que je vivrai, il n'y aura ni oubli, ni composition, il
     faut que vous me le payiez tous, s'écria la femme d'Etzel.

     «Voulez-vous me livrer le seul Hagene comme prisonnier? je ne
     refuserai point de vous laisser la vie; car vous êtes mes frères
     et les enfants de ma mère. Alors je parlerai de réconciliation
     ainsi que tous ces guerriers qui m'entourent.»

     «--Le Dieu du ciel ne le veut point, dit Gêrnôt. Quand nous
     serions mille, nous succomberions tous, nous, tes parents et tes
     fidèles, avant que nous te livrions un seul homme prisonnier.
     Cela ne sera jamais.

     «--Il nous faut plutôt mourir, s'écria Gîselher. On n'enlèvera
     personne de notre garde de chevaliers. Que ceux qui veulent nous
     attaquer sachent que nous sommes ici; car je ne trahirai ma foi
     envers aucun de nos amis.»

     Le hardi Dancwart parla,--il ne lui convenait pas de se taire:
     «Mon frère Hagene ne sera pas seul. Il pourra en arriver malheur
     à ceux qui nous refusent ici la paix; nous vous le ferons bien
     sentir, je vous le dis en vérité.»

     La Reine prit la parole: «Vous, guerriers adroits, approchez-vous
     des degrés et vengez mon offense. Je vous en serai toujours
     obligée, comme je devrai l'être en effet. Oui, par moi,
     l'outrecuidance de Hagene recevra son salaire.

     «N'en laissez pas sortir un seul de la salle, je ferai mettre le
     feu aux quatre coins du palais. Ainsi je saurai venger toutes mes
     offenses.» Bientôt tous les guerriers d'Etzel furent prêts.

     Ils repoussèrent dans la salle, à coups d'épée et à coups de
     javelots, ceux qui étaient dehors. Ce fut un grand fracas. Mais
     les princes et leurs hommes ne voulurent point se séparer. Ils ne
     pouvaient renoncer à la fidélité qu'ils se devaient les uns aux
     autres.

     Alors la femme d'Etzel fit mettre le feu à la salle. On tortura
     par les flammes les corps de ces héros. Bientôt, par suite du
     vent, l'incendie embrasa tout le palais. Jamais guerriers, je
     crois, ne subirent pareil supplice.

     Beaucoup criaient: «Hélas! cruelle extrémité! mieux nous eût valu
     trouver la mort dans le combat. Que Dieu ait pitié de nous! Nous
     sommes tous perdus. Maintenant la Reine fait tomber sur nous sa
     colère d'une façon effroyable!»

     L'un d'eux prit la parole: «Nous devons succomber; à quoi nous
     servent maintenant les salutations que le Roi nous envoya? La
     grande chaleur me fait tellement souffrir de la soif, que je
     crois bien que ma vie s'éteindra bientôt en ces tourments.»

     Hagene de Troneje, le bon guerrier, répondit: «Que ceux qui
     souffrent l'angoisse de la soif boivent du sang. Dans une
     pareille chaleur, cela vaut mieux que du vin. Il ne peut y avoir
     rien de meilleur en ce moment.»

     Le guerrier se dirigea vers un mort, s'agenouilla devant lui,
     délia son casque, puis se mit à y boire le sang qui coulait des
     blessures. Quelque étrange que ce fût, cela parut lui faire grand
     bien.

     «Que Dieu vous récompense, dit l'homme épuisé, pour l'avis que
     vous m'avez donné de boire ce sang. Rarement un meilleur vin m'a
     été versé. Si je survis, je vous en serai toujours
     reconnaissant.»

     Quand les autres entendirent qu'il s'en trouvait bien, il y en
     eut beaucoup qui se mirent aussi à boire du sang. Cette boisson
     accrut la force de leurs bras. Bientôt maintes belles femmes en
     perdirent leurs amis bien-aimés.

     Les brandons enflammés tombaient de toutes parts sur eux dans la
     salle; mais ils les faisaient glisser à terre, s'en préservant
     avec leurs boucliers. La fumée et la chaleur les faisaient
     beaucoup souffrir. Je pense que jamais héros ne furent exposés à
     d'aussi grands tourments.

     Hagene de Troneje leur dit: «Tenez-vous près des murs de la
     salle. Ne laissez point tomber les brandons sur les visières de
     vos heaumes. Enfoncez-les avec les pieds plus profondément dans
     le sang. Ah! c'est une triste fête que la Reine nous offre.»

     La voûte qui couvrait la salle préserva beaucoup les étrangers,
     et un grand nombre parvint à échapper à la mort. Mais ils
     souffrirent des flammes qui pénétraient par les fenêtres. Fidèles
     à ce que leur commandait leur courage, ainsi se défendirent ces
     guerriers.

     La nuit s'écoula pour eux au milieu de ces tourments. Le hardi
     ménestrel et Hagene, son compagnon, se tenaient encore devant le
     palais, appuyés sur leurs boucliers et attendant de plus rudes
     assauts de la part des hommes d'Etzel.

     Le joueur de viole dit: «Maintenant, rentrons dans la salle:
     ainsi les Hiunen croiront que nous sommes tous morts dans le
     supplice qu'ils nous ont fait subir. Mais ils nous verront encore
     dans la mêlée tenir tête à plus d'un.»

     Le jeune Gîselher de Burgondie parla: «Je crois que le jour va
     venir; un vent frais se lève. Le Dieu du ciel nous laissera
     encore vivre heureux quelque temps. Ma soeur Kriemhilt nous a
     donné une fête épouvantable!»

     L'un d'eux dit: «Je vois le jour, et puisque un sort plus
     favorable ne nous est pas réservé, armons-nous, et pensons à
     défendre notre vie. Bientôt nous verrons venir vers nous la femme
     du roi Etzel.»

     Le souverain du pays croyait que ses hôtes étaient morts des
     suites du combat et par les tortures des flammes. Mais il y avait
     encore là vivants, six cents hommes hardis, les meilleures épées
     que jamais roi ait eues à son service.

     Ceux qui surveillaient les étrangers avaient bien vu que parmi
     eux beaucoup étaient vivants, quoi qu'on eût fait pour les faire
     souffrir et pour tuer les chefs et leurs hommes. On les voyait
     sains et saufs marcher dans la salle.

     On dit à Kriemhilt que beaucoup d'entre eux avaient échappé. La
     Reine répondit: «Il n'est pas possible qu'aucun d'eux ait survécu
     à l'assaut des flammes. Je croirais bien plutôt qu'ils sont tous
     morts.»

     Les princes et leurs hommes auraient bien voulu échapper à cette
     extrémité, si on avait voulu leur faire miséricorde; mais ils ne
     purent rencontrer de pitié chez les hommes du Hiunen-lant. Ils
     vengèrent leur mort d'un bras indomptable.

     Au matin de ce jour, on les salua par des attaques redoublées:
     les héros furent en péril. On leur lança maints forts javelots;
     mais ces chefs nobles et hardis se défendirent d'une façon
     chevaleresque.

     Le courage des hommes d'Etzel était singulièrement excité, parce
     qu'ils voulaient mériter les présents de Kriemhilt; Ils
     désiraient également accomplir les ordres du Roi. Aussi maints
     d'entre eux furent bientôt atteints par la mort.

     On peut raconter merveille des promesses et des dons de
     Kriemhilt. Elle fit apporter de l'or rouge à pleins boucliers.
     Elle le distribuait à qui le désirait et à qui le voulait
     accepter. Jamais plus grandes récompenses ne furent données pour
     attaquer des ennemis.


XXVIII

Le loyal Ruedigêr, qui avait si bien reçu les Burgondes à leur passage
et donné sa fille en mariage au fils du roi de Worms, se croit engagé
d'honneurs envers Etzel son souverain et combat ses anciens amis; il
le leur déclare avec franchise, et meurt sur le corps du second fils
du roi de Worms tombé sous ses coups: il fut pleuré par les deux
partis. Le fidèle ménestrel Volkêr est tué par Hildebrant. De ces
milliers de Nibelungen il ne restait plus debout que le vieux roi
Gunther et le perfide mais courageux Hagene.


XXIX

Voici la fin du poëme historique des Nibelungen. Le feu est mis à la
salle. Tous les héros y périssent. Les cendres de l'incendie
recouvrent tout. Hagene et Kriemhilt vivent encore ainsi que Gunther,
le roi de Worms, frère de Kriemhilt.

     Le seigneur Dietrîch, chef de Vérone, prit lui-même son armure,
     et le vieux Hildebrant l'aida à s'en revêtir. Comme il gémissait,
     cet homme fort! Tout le palais retentissait de sa voix.

     Mais bientôt il reprit son courage de héros. Animé par la colère,
     le bon guerrier s'arma; puis bientôt ils partirent, lui et maître
     Hildebrant.

     Alors Hagene de Troneje dit: «Je vois venir le seigneur Dietrîch;
     il veut nous combattre à cause des grands malheurs qui lui sont
     arrivés. On pourra décider aujourd'hui lequel est le plus
     vaillant.

     «Oui, quand même le chef de Vérone serait encore plus fort et
     plus terrible, s'il veut se venger sur nous de ses pertes,
     j'oserai rudement lui tenir tête.» Ainsi parla Hagene.

     Dietrîch et Hildebrant entendirent ces paroles. Le chef alla
     trouver les deux guerriers, qui se tenaient hors de la salle,
     appuyés contre le mur du bâtiment. Le seigneur Dietrîch déposa à
     terre son bon bouclier.

     Plein de douleur et de soucis, Dietrîch prit la parole: «Pourquoi
     avez-vous agi ainsi, Gunther, roi puissant, contre moi exilé? Que
     vous avais-je fait? Privé de toute consolation, maintenant je
     reste seul.

     «Il ne vous a pas semblé suffisant en cette cruelle extrémité de
     frapper à mort Ruedigêr, le héros; vous m'avez maintenant enlevé
     tous mes hommes. Guerriers, je ne vous avais pas fait, moi, subir
     de pareilles infortunes.

     «En pensant à vous-mêmes et à votre affliction, à la mort de vos
     amis et à vos rudes combats, ô héros superbes, votre âme
     n'est-elle pas accablée? Hélas! que la mort de Ruedigêr me fait
     de peine!

     «Non, nul homme au monde n'éprouva plus de malheurs! Vous n'avez
     guère pensé à ma désolation et à la vôtre. Tous mes amis sont là
     gisant, tués par vous. Jamais je ne pourrai pleurer assez la
     mort de mes parents.

     «--Nous ne sommes point si coupables, répondit Hagene. Vos
     guerriers sont venus vers ce palais en bande nombreuse et armés
     avec le plus grand soin. Il me semble qu'on ne vous a pas conté
     les faits avec exactitude.

     «Que dois-je donc croire? Hildebrant m'a dit que mes hommes de
     l'Amelungen-lant vous ont demandé de leur remettre, en dehors de
     cette salle, le corps de Ruedigêr et que vous n'avez répondu à
     mes guerriers que par des moqueries.»

     Le souverain du Rhin parla: «Ils prétendaient emporter d'ici le
     corps de Ruedigêr; je le fis refuser, par haine contre Etzel, non
     par inimitié contre les vôtres, jusqu'à ce que Wolfhart se mit à
     nous injurier.»

     Le héros de Vérone répondit: «Il devait en être ainsi! Gunther,
     noble roi, au nom de tes vertus, répare les maux que tu m'as
     faits et compose avec moi sur le dommage, afin que je puisse te
     le pardonner.

     «Rends-toi prisonnier avec ton homme-lige, et je te protégerai
     ici chez les Hiunen, en sorte que nul ne vous offensera, et vous
     ne trouverez en moi que fidélité et bienveillance

     «--Le Dieu du ciel ne peut permettre, dit Hagene, que se rendent
     à toi deux guerriers, qui, bien armés, peuvent se défendre si
     vaillamment et qui marchent encore libres et fiers en face de
     leurs ennemis.

     «--Hagene et Gunther, il ne faut pas repousser ma demande; à vous
     deux, vous avez tellement affligé mon âme, que vous agirez
     équitablement en accordant une compensation à mes maux.

     «Je vous donne ma foi, et ma main répond de ma sincérité, que je
     chevaucherai avec vous jusqu'en votre pays. Je vous reconduirai
     avec honneur ou je souffrirai la mort, et pour vous j'oublierai
     ma profonde douleur.

     «--Renoncez à votre demande reprit Hagene, il ne nous convient
     pas qu'on dise jamais de nous que deux si vaillants hommes se
     soient rendus, car auprès de vous, on ne voit personne que le
     seul Hildebrant.»

     Maître Hildebrant prit la parole: «Dieu sait, seigneur Hagene,
     que cette paix que mon chef offre de conclure avec vous, le
     moment viendra ou vous la désirerez en vain. Vous devriez
     accepter avec empressement la composition dont il se contente.

     «Oui, j'accepterais cette composition, dit Hagene, plutôt que de
     fuir honteusement le champ du combat, ainsi que vous l'avez fait,
     maître Hildebrant. Sur ma foi, je pensais que vous saviez mieux
     tenir tête à l'ennemi.»

     Hildebrant répondit: «Pourquoi m'adresser ce reproche? Qui donc
     était assis sur son bouclier au Wasgenstein, tandis que Valther
     d'Espagne lui tuait un grand nombre de ses parents? Il y a assez
     à dire sur votre propre compte à vous.»

     Le seigneur Dietrîch parla: «Il ne convient pas à des héros de
     s'adresser ainsi des injures, comme font les vieilles femmes. Je
     vous défends, maître Hildebrant, d'en dire davantage. Une assez
     grande douleur m'afflige, moi guerrier exilé.

     «Maintenant, ajouta Dietrîch, répétez-moi, vaillant Hagene, ce
     que vous vous disiez entre vous, ô guerriers rapides, au moment
     où vous m'avez vu me diriger armé vers vous. Vous affirmiez que
     vous vouliez, seul, me tenir tête dans un combat.

     «--Nul ne vous le niera, répondit le vaillant Hagene; oui, je
     veux tenter la lutte avec des coups terribles, à moins que ne se
     brise en mes mains la bonne épée des Nibelungen. Je suis indigné
     de ce que l'on ait osé nous réclamer comme prisonniers.»

     Quand Dietrîch connut l'humeur farouche de Hagene, il brandit
     aussitôt son bouclier, ce bon et rapide guerrier. Avec quelle
     promptitude Hagene s'élança des degrés au devant de lui. La bonne
     épée de Nibelung retentit avec fracas sur Dietrîch.

     Le seigneur Dietrîch savait bien que cet homme audacieux était
     d'humeur féroce; aussi le prince de Vérone se défendit-il avec
     adresse des coups terribles qui lui étaient destinés. Il
     connaissait bien Hagene, ce héros superbe.

     Il craignait aussi Balmung, cette arme terrible! Cependant
     Dietrîch rendit des coups bien dirigés, jusqu'à ce qu'enfin il
     vainquit Hagene, en lui faisant une blessure longue et profonde.

     Le seigneur Dietrîch se dit: «Te voilà donc en péril! Mais
     j'aurais peu d'honneur à te tuer maintenant. Je vais essayer si
     je puis m'emparer de toi et te faire prisonnier.» Et c'est ce
     qu'il fit avec précaution.

     Il laissa tomber son bouclier; sa force était grande; il saisit
     dans ses bras Hagene de Troneje, et ainsi il parvint à dompter
     l'homme hardi. À cette vue, le roi Gunther se prit à gémir.

     Dietrîch lia Hagene, le conduisit à Kriemhilt et remit entre ses
     mains le plus vaillant guerrier qui jamais porta l'épée. Après de
     si amères souffrances la joie de la Reine fut vive.

     De plaisir elle s'inclina devant le noble prince: «Sois donc
     toujours heureux en ton corps et en ton âme. Tu me consoles
     grandement dans ma détresse. Je serai toujours prête à
     t'obliger.»

     Le seigneur Dietrîch prit la parole: «Il faut le laisser vivre,
     noble reine, et il se peut qu'un jour il répare tout le mal qu'il
     vous a fait. Il ne faut point qu'il pâtisse de ce que je vous
     l'ai livré les mains liées.

     Elle fit mener Hagene, pour son malheur, dans une prison, où nul
     ne put voir le prisonnier enfermé. Gunther, le noble roi, se prit
     à crier: «Où donc est allé le héros de Vérone? Il m'a rudement
     affligé.»

     Le seigneur Dietrîch alla à sa rencontre. La force de Gunther
     était vraiment digne de louange. Il n'attendit pas plus
     longtemps; il se précipita hors de la salle. Un grand fracas se
     fit au choc de leurs deux épées.

     Quoique la valeur du seigneur Dietrîch fût haut prisée depuis
     longtemps, Gunther était tellement animé par la colère et le
     ressentiment, et ses longues souffrances l'avaient tellement
     irrité contre son adversaire, que ce fut merveille que le
     seigneur Dietrîch en réchappât.

     Le courage et la force de tous deux étaient grands. Le palais et
     les tours retentirent des coups qu'ils assénaient sur leurs bons
     casques avec leurs terribles épées. Vraiment le roi Gunther avait
     un noble courage.

     Pourtant le prince de Vérone le vainquit, ainsi qu'il avait
     vaincu Hagene; on voyait couler le sang à travers la cotte de
     mailles, par suite d'un coup de la puissante épée que portait le
     seigneur Dietrîch. Pourtant, après tant de fatigues, l'illustre
     Gunther s'était glorieusement défendu.

     Ce chef fut lié par la main de Dietrîch d'un noeud si fort, que
     jamais roi n'en subira plus de pareil. Il craignait que s'il eût
     laissé libres le Roi et son homme-lige, ils auraient tué tous
     ceux qu'ils auraient rencontrés.

     Dietrîch de Vérone le prit par la main et le mena garrotté devant
     Kriemhilt. Elle s'écria: «Soyez le bienvenu, Gunther, vous le
     héros du pays burgonde.»--«Que Dieu vous récompense, Kriemhilt,
     si vous m'adressez ces paroles avec sincérité, dit Gunther.

     «Je m'inclinerais devant vous, ô ma soeur très-chérie, si vos
     salutations étaient faites par affection, mais je sais, reine,
     que vous êtes de si sanguinaire humeur que vous ne ferez à Hagene
     et à moi que de très-funestes saluts.»

     Le héros de Vérone prit la parole: «Femme du très-noble roi,
     jamais prisonniers ne furent si bons chevaliers que ceux que je
     vous ai remis aujourd'hui, ô illustre dame. Maintenant, par égard
     pour moi, vous ménagerez ces étrangers.»

     Elle répondit qu'elle le ferait volontiers. Alors, les yeux en
     pleurs, le seigneur Dietrîch s'éloigna de ces glorieux héros.
     Elle se vengea épouvantablement, la femme d'Etzel. Elle enleva la
     vie à ces deux guerriers d'élite.

     Pour les tourmenter elle les fit enfermer séparément et depuis
     lors ils ne se revirent plus, jusqu'au moment où elle porta à
     Hagene la tête de son frère. La vengeance que Kriemhilt exerça
     sur ces deux guerriers fut vraiment complète!

     La reine alla trouver Hagene et parla avec haine au guerrier: «Si
     vous voulez me rendre ce que vous m'avez pris, vous pourrez
     encore retourner au pays burgonde.»

     Le farouche Hagene répondit: «Ta prière est superflue, très-noble
     reine, car j'ai juré de ne jamais révéler l'endroit où se trouve
     caché le trésor, tant que vivrait l'un de mes maîtres. De cette
     façon il ne tombera au pouvoir de personne.»

     Il savait bien qu'elle le ferait mourir. Quelle plus grande
     déloyauté fut jamais! Il craignait qu'après lui avoir pris la
     vie, elle ne laissât retourner son frère en son pays.

     «Je pousserai les choses à bout,» dit la noble femme, et elle
     ordonna de tuer son frère. On lui coupa la tête; elle la porta
     par les cheveux devant le héros de Troneje. Ce fut pour lui une
     peine affreuse.

     Quand le guerrier vit la tête de son maître, il dit à Kriemhilt:
     «Enfin tu es arrivée au but de tes désirs, et tout s'est passé
     ainsi que je l'avais prévu.

     «Maintenant le noble roi est mort et aussi Gîselher le jeune et
     Gêrnôt. Nul ne sait, hors Dieu et moi, où se trouve le trésor.
     Femme de l'Enfer, il te sera caché à jamais!»

     Elle dit: «Tu as mal réparé le mal que tu m'as fait. Mais je veux
     conserver l'épée de Sîfrit. Il la portait, mon doux bien-aimé, la
     dernière fois que je le vis, et de sa perte mon coeur a souffert
     plus que de tous mes autres maux.»

     Elle tira l'épée du fourreau sans qu'il put l'empêcher,--elle
     voulait enlever la vie au guerrier,--et la soulevant des deux
     mains, lui abattit la tête. Le roi Etzel le vit et en fut
     profondément affligé.

     «Malheur! s'écria le roi, comment a été tué, par les mains d'une
     femme, le plus vaillant héros qui jamais s'élança dans la
     bataille ou qui porta un bouclier! Quelqu'inimitié que j'eusse
     contre lui, j'en suis vraiment affligé.»

     Alors le vieux Hildebrant parla: «Elle ne jouira pas de la joie
     d'avoir osé le tuer. Quoi qu'il ait pu me faire, et bien qu'il
     m'ait mis en pressant danger, je veux pourtant venger la mort du
     vaillant chef de Troneje.»

     Le vieux Hildebrant bondit vers Kriemhilt, et lui donna un
     terrible coup d'épée. La fureur d'Hildebrant porta malheur à la
     reine; à quoi pouvaient lui servir ses cris lamentables?

     De toutes parts des cadavres couvraient la terre, et la noble
     femme gisait là presque coupée en deux. Dietrîch et Etzel se
     prirent à verser des larmes. Ils pleuraient amèrement leurs
     parents et leurs hommes.

     Tant de gloire et d'honneur avait péri. Tous les peuples étaient
     dans l'affliction et le désespoir. La fête du roi se termina
     d'une façon sanglante, car souvent l'amour finit par produire le
     malheur.

     Je ne puis vous raconter ce qui arriva depuis, si ce n'est qu'on
     voyait chevaliers, femmes et nobles varlets pleurer la mort de
     ceux qu'ils avaient aimés. Ici prend fin ce récit. C'est là la
     détresse des Niebelungen.


XXX

Tel est ce beau vestige de la littérature chevaleresque de l'Allemagne
dans les premiers siècles du christianisme. À l'exception du Tasse en
Italie, il n'en a pas paru de plus poétique et de plus chrétienne et
barbare à la fois. L'Allemagne, l'Angleterre, la France, depuis
Milton, Voltaire et Klopstock (_Paradis perdu_, _Henriade_,
_Messiade_) ne l'égalent pas, si ce n'est en élégance de style
moderne, mais comme force, grâce, naïveté, héroïsme et originalité des
aventures, les _Nibelungen_ selon moi dépassent tout. Le _Faust_ de
Goethe seul peut renouer victorieusement la chaîne des temps
littéraires, car nous l'avons dit, _Faust_ est une épopée
surnaturelle bien plus merveilleuse encore que les _Nibelungen_, car
à l'exception du talisman qui rend Sîfrit invisible dans certaines
rares circonstances, à l'exception du sang du dragon qui le rend
invulnérable dans toutes les parties du corps où il en a été touché et
qui n'a laissé que la place couverte par la feuille du tilleul où il
peut être atteint par la mort, à l'exception encore de l'apparition
des femmes blanches ou des ondines, vieilles superstitions allemandes
au bord du Danube, au pays de Hagene, tout est naturel et historique
dans ce poëme. Les merveilles du Tasse dans la _Jérusalem_, les
aventures de Roland dans l'Arioste, de Milton, du Camoëns, de la
Messiade dans Klopstock, sont mille fois plus romanesques. Antiquité
et naïveté, voilà les deux caractères généraux des _Nibelungen_.
L'intérêt y est soutenu, vif, croissant; la dernière scène, celle du
massacre mutuel des deux armées dans la salle d'Etzel est comparable
aux scènes les plus funèbres d'Homère dans le palais de Pénélope; la
vengeance d'une seule femme, Kriemhilt, égale la pudeur vengeresse de
l'épouse d'Ulysse. Elle donne tout à son premier époux Sîfrit, même
son sang; elle périt pour lui, mais elle périt vengée. Le linceul de
la mort s'étend sur tout excepté sur le chapelain qui est revenu de
Worms sur ses pas.


XXXI

Quant aux moeurs des deux peuples combattant par leurs chevaliers,
elles sont barbares dans le combat et chrétiennes dans les
négociations, et après la victoire, l'honneur que nous croyons une
fleur de vertu moderne, y dépasse presque les habitudes des armées de
nos temps. D'où cela vient-il? Est-ce des traditions indiennes
transportées des bords du Gange aux bords du Danube et passées dans
les âmes du peuple germain, colonie évidente de l'Inde? est-ce des
principes chrétiens commençant à civiliser ces peuples à peine encore
baptisés? Je penche à croire que l'honneur vient de l'Inde, car il n'a
été connu en Europe qu'à l'époque où les tribus asiatiques ont paru en
Espagne, en Aquitaine, en Turquie, en Arabie, et enfin au Caucase, en
Allemagne, et chez les Slaves. L'honneur est vieux, et il est
évidemment un mélange de la bravoure et de la religion d'où sort la
générosité après la victoire. Ce sentiment vient de l'Orient.
L'élégance du costume, la richesse des étoffes, la magnificence des
armes, or, argent, tissus, soie, à peine encore connue en Europe, la
ponctualité des étiquettes du camp, de cour et d'ambassade, le droit
des gens rigoureusement observé dans les négociations attestent aussi
que cette prétendue barbarie des peuples germaniques était découlée de
l'Inde et du Caucase depuis longtemps quand tout cela était à peine
éclos dans nos contrées. _C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la
lumière_, était vrai alors, non pas que le Nord ait rien produit que
l'ignorance et la misère, mais parce que le Nord était devenu, on ne
sait comment, le grand chemin de l'Orient dont toute civilisation
était découlée en Europe. Les _Nibelungen_ sont, sous le rapport
historique, le plus grand témoignage de cette vérité. Les mots
sanscrits dont le dialecte allemand est étymologiquement composé ne
laissent pas de doute à cet égard; ainsi moeurs, langage, histoire
tout concorde pour faire restituer à l'Allemagne féodale et primitive
le caractère oriental qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Rendre à
une race son origine, c'est lui rendre son histoire.


XXXII

Aussi ce poëme merveilleux, féodal, historique des premières
migrations germaniques est-il une des plus utiles découvertes de ces
derniers temps; il a réveillé l'Allemagne lettrée et la reporte par la
science et par l'étude à sa véritable source nationale, le surnaturel,
la religion, la philosophie, la chevalerie, les traditions, la
féodalité, la philosophie primitive. Une explosion générale du génie
teutonique s'est faite, grâce aux _Nibelungen_, dans tous les pays
d'outre-Rhin. Kant, le plus penseur et le plus sublime des
philosophes, a scruté le monde et y a retrouvé Dieu dans la raison
pure; comme un Brahmane des derniers temps, Wieland, a rajeuni les
traditions obscures et mêlé aux dogmes des Indes les légendes de la
Grèce; Schiller a tenté au théâtre et dans l'histoire de renouveler à
Weymar les triomphes d'Athènes; Goethe enfin, génie plus fort, plus
haut, plus complet, a retrempé _Faust_ à la fois dans l'observation et
dans le surnaturel, il a expliqué le monde des vivants par le monde
des morts; il a été le Volkêr des temps modernes, le Ménestrel des
grands combats de notre ère, il a laissé en mourant l'Allemagne
éblouie et vide comme si rien d'aussi grand ne pouvait naître de
longtemps pour le remplacer.

Maintenant tout se tait en Germanie, comme par tout l'univers. On
semble attendre je ne sais quoi dans le silence. La poésie, la
philosophie, n'ont plus ces grandes voix qui faisaient naguère
tressaillir la terre. Dieu prépare-t-il quelque chose dans le secret
de ses desseins? Les peuples qui viennent de passer brillamment par
trois grandes phases de philosophie dans le dix-huitième siècle,
d'action militaire dans le dix-neuvième et de pensée éloquente dans
notre dernière période de la restauration en France, sont-ils donc
comme les individus qui se lassent à moitié route et qui déposent leur
fardeau pour que d'autres plus jeunes et moins découragés les
reprennent et les portent plus loin sur le chemin de l'avenir? C'est
possible, mais ce n'est pas vraisemblable, le progrès est un beau mot;
mais il a ses déceptions comme toute autre chose mortelle. Croyez-y
tant que vous voudrez, mais n'oubliez pas que trop espérer n'est pas
plus permis à l'humanité que trop craindre, et quel que soit
l'enthousiasme de l'esprit humain, il est constamment borné par trois
terribles conditions de sa nature, la brièveté de la vie, la rotation
éternelle des choses, et la courte étendue de l'espace et du temps que
Dieu a accordé à l'homme. Voyez comme la sagesse presque divine des
Indes est venue s'obscurcir dans les brouillards de l'Allemagne, et
combien le temps où nous vivons, né en apparence pour les progrès sans
limite, s'accuse lui-même de décadence intellectuelle? Est-ce faux,
est-ce vrai? Nos enfants le sauront.

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIX.

Paris.-Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four-Saint-Germain,
43.




CXLe ENTRETIEN

L'HOMME DE LETTRES


BERNARDIN DE SAINT-PIERRE


I

Il y a eu avant la Révolution, en France, une classe d'hommes à part,
dont le principal métier était le _style_, dont la seule ambition
était la gloire, regardant tout le reste comme indigne d'eux. Ces
hommes, en effet, ont immédiatement grandi le nom de la France. La
Grèce antique avait ses sages, la France moderne avait ses hommes de
lettres. Bernardin de Saint-Pierre fut un des derniers et peut-être le
plus illustre.

Il fut l'auteur de _Paul et Virginie_, la plus mémorable pastorale,
sans exception, qu'un génie à la fois simple et pathétique ait jamais
conçue et écrite pour l'âme des hommes de tous les pays.

Mais étudions d'abord l'auteur avant de nous attacher aux ouvrages.
Peu d'écrivains furent plus malheureux dans leur vie privée et
aventureuse, peu d'hommes de mémoire furent plus heureux devant la
postérité. Le ciel qui l'aimait lui réserva une femme jeune, charmante
et belle pour ses vieux jours, et un ami fidèle après sa mort. Le
bonheur vint tard, mais il vint, aux doux sourires de sa femme, la
gloire à l'appel de son disciple et de son ami. J'ai beaucoup connu
cette seconde femme, si belle, si bonne, si aimante, qu'elle semblait
une seconde jeunesse éclose sur le front encore vert d'un vieillard;
j'ai beaucoup connu et beaucoup aimé aussi l'ami et le disciple auquel
il sembla, comme le Sauveur à saint Jean, léguer en mourant son âme et
son génie avec sa femme, pour que rien ne restât sans protecteur après
lui.

Cette femme était mademoiselle de Pelleport, âgée alors de dix-huit
ans; ce disciple était M. Aimé Martin, son soutien et son admirateur.
Nous y reviendrons.


II

Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre était né au Havre en 1737. Son
enfance fut celle de tout le monde. Sa famille était illustre par sa
parenté avec Eustache de Saint-Pierre, maire de Calais, victime
dévouée et volontaire du roi d'Angleterre pour ses concitoyens.
L'enfant avait deux frères et une soeur, Catherine de Saint-Pierre.
Ses frères eurent une vie agitée, mais médiocre. Sa soeur, belle et
fière, refusa de se marier. La brillante imagination de Bernardin de
Saint-Pierre, mêlée d'un peu de vanité, se signala de bonne heure. Les
capucins et les jésuites voulurent plusieurs fois l'attirer à eux. Il
préférait à tout les miracles naturels et les études sur l'organisme
des animaux.

     Dès l'âge de huit ans, on lui faisait cultiver un petit jardin où
     chaque jour il allait épier le développement de ses plantations,
     cherchant à deviner comment une grosse tige, des bouquets de
     fleurs, des grappes de fruits savoureux pouvaient sortir d'une
     graine frêle et aride. Mais les animaux surtout attiraient son
     affection, étonnaient son intelligence. Ayant accompagné son père
     dans un petit voyage à Rouen, celui-ci s'arrêta devant les
     flèches de la cathédrale, dont il ne pouvait se lasser d'admirer
     la hauteur et la légèreté; le jeune Henri levait aussi les yeux
     vers la cime des tours, mais c'était pour admirer le vol des
     hirondelles qui y faisaient leurs nids. Son père qui le voyait
     dans une espèce d'extase, l'attribuant à la majesté du monument,
     lui dit: Eh bien, Henri, que penses-tu de cela? L'enfant,
     toujours préoccupé de la contemplation des hirondelles, lui
     répondit: Bon Dieu! qu'elles volent haut! Tout le monde se mit à
     rire, son père le traita d'imbécile; mais toute sa vie il fut cet
     imbécile, car il admirait plus le vol d'un moucheron que la
     colonnade du Louvre.


III

Ce goût des oeuvres de Dieu s'accrut en lui avec les années. Un curé
de Caen acheva sa première éducation. Il manifesta de bonne heure la
passion de la solitude. Sa marraine, Mlle de Bayard, descendante du
héros de ce nom, obtint de ses parents sa rentrée dans la maison
paternelle. Elle fut pour lui comme une seconde mère. Elle lui inspira
sa générosité et sa mélancolie. La lecture du _Robinson_ lui donna
l'amour des voyages et des aventures. Après avoir étudié à Paris, il
apprit que son père s'était remarié; il aspira à se placer seul par le
mérite transcendant que ses études heureuses avaient manifesté en lui;
il avait vingt ans. Il alla à Versailles solliciter du ministre un
emploi dans les ponts et chaussées. Il n'obtint que des éloges.
D'autres, plus protégés, furent plus heureux. Il fut réduit à briguer
une place dans le génie militaire. Il alla rejoindre à ce titre un
corps d'armée de trente mille hommes, que M. de Saint-Germain
commandait en Allemagne. Son corps d'armée fut battu. Il revint chez
son père. Il y fut froidement reçu par sa belle-mère; il reprit la
route de Paris en 1761, n'ayant pour toute fortune que 120 francs
d'argent et une somme à peu près égale en un billet de la loterie de
Saint-Sulpice. La ville de Marseille ayant reçu de la marine royale
l'invitation d'envoyer quelques officiers ingénieurs à Malte pour
élever des fortifications contre les Turcs, il fut choisi, et
s'embarqua pour l'île avec le brevet d'ingénieur géographe. Le siége
n'eut pas lieu, il rentra en France et revint à Paris dénué de tout.
Enfin il rêva d'aller en Russie chercher gloire et fortune; quelques
amis se cotisèrent pour lui offrir, louis par louis, la petite somme
de trois cents francs; son père y joignit l'envoi de ses titres de
noblesse, dont il espérait des miracles.

Il monta avec ce léger bagage dans la diligence de Bruxelles et arriva
à la Haye. Ses lettres de recommandation ne lui ayant servi à rien, il
alla à Amsterdam et à Lubeck, où quelques modiques présents qu'il
reçut du chevalier de Chazat lui servirent à s'embarquer pour
Cronstadt. La renommée de Catherine, impératrice de Russie, et la
beauté de sa figure lui donnèrent les illusions de la vanité et de
l'amour.

     Obligé de vivre de peu, il passait les jours entiers dans sa
     chambre, cherchant à s'absorber par l'étude des mathématiques. Le
     temps s'écoulait, la cour ne revenait pas, et tout annonçait à M.
     de Saint-Pierre que son hôtesse se lassait de lui faire crédit.
     Il croyait ne jamais sortir de ce labyrinthe, lorsqu'un
     dimanche, après la messe, un seigneur vêtu d'une riche pelisse
     l'aborda poliment à la porte de l'église. Après une conversation
     assez longue, dans laquelle il lui témoigna beaucoup d'intérêt,
     il lui offrit de le présenter au maréchal de Munnich, gouverneur
     de Pétersbourg, dont il était secrétaire. Charmé de cette offre
     bienveillante, M. de Saint-Pierre accepta un rendez-vous pour le
     lendemain, trois heures du matin, seule heure à laquelle le
     maréchal donnât ses audiences.

     Il trouva un vieillard de quatre-vingts ans, sec, vif, pétulant,
     qui l'accueillit de bonne amitié, et qui en moins d'un quart
     d'heure lui eut montré son cabinet, ses dessins, ses plans, une
     centaine de volumes sur le génie militaire, qui formaient toute
     sa bibliothèque. Ces livres avaient servi à sa gloire. Jeté dans
     les déserts de la Sibérie, il avait; comme les anciens
     philosophes, ouvert une école sur la terre de l'exil. Rassemblant
     autour de lui les soldats commis à sa garde, il s'était plu à
     leur dévoiler les secrets de la science d'Euclide et de Pascal.
     Sa patrie avait puni ses vertus, il ne se vengea qu'en lui en
     montrant de nouvelles; et l'on vit tout à coup une troupe
     d'ingénieurs habiles sortir de ces régions barbares, se répandre
     dans l'armée, et fonder le corps du génie militaire russe. Un
     homme de cette trempe devait apprécier le mérite de M. de
     Saint-Pierre. Il était déjà charmé de sa conversation; mais il
     voulut le juger sur ses oeuvres, et lui ayant remis des couleurs,
     du papier, des pinceaux, il l'invita à revenir bientôt avec un
     échantillon de son talent. Cette invitation eut l'heureux effet
     de prolonger le crédit de notre voyageur. Peu de jours après, il
     revint avec un plan dont le maréchal fut si satisfait, qu'il
     promit aussitôt d'en recommander l'auteur à M. de Villebois,
     grand maître de l'artillerie, et s'adressant en allemand à son
     premier aide de camp, il se fit apporter un sac de roubles, qu'il
     présenta à M. de Saint-Pierre en lui disant que cette somme
     servirait à payer ses frais de voyage jusqu'à Moscou. Celui-ci
     répondit en rougissant que les ingénieurs du roi de France ne
     pouvaient recevoir de l'argent que d'un souverain. Et comme il se
     retirait en prononçant ces mots, le maréchal se leva et lui dit
     d'un air touché qu'en Russie, l'usage permettait à un colonel, et
     même à un général, de recevoir des bienfaits de sa main; que
     cependant il ne s'offensait pas d'un refus inspiré par un excès
     de délicatesse; puis il ajouta, après un moment de réflexion:
     «Vous ne refuserez pas sans doute de faire le voyage avec un
     général de mes amis qui se rend à la cour?» Cette dernière
     proposition satisfaisait à tout; M. de Saint-Pierre l'accepta
     avec reconnaissance: c'était un premier pas vers la fortune, et
     il commençait à concevoir que la fortune ne lui serait point
     inutile pour accomplir ses grands projets.

     Dans le temps même où il venait de trouver un protecteur, la
     Providence lui donnait un ami. Un Genevois, nommé Duval,
     joaillier de la couronne, qu'il avait eu occasion de rencontrer
     plusieurs fois chez son hôtesse, n'avait pu voir son malheur sans
     en être ému, ni son courage sans l'admirer. C'était un de ces
     hommes dont la physionomie laisse lire toutes les pensées, et
     dont toutes les pensées sont bienveillantes et vertueuses. Une
     douce mélancolie répandue sur ses traits exprimait la beauté de
     son âme; elle semblait plaindre tous les malheureux et leur
     annoncer un consolateur. Il voulut être la providence d'un jeune
     homme qu'il voyait sans crainte et sans trouble dans sa lutte
     avec la misère, et une grande intimité ne tarda pas à s'établir
     entre eux. Duval était loin d'approuver les projets de son jeune
     ami; mais il ne les blâmait pas ouvertement, car il sentait que
     les dégoûts de l'ambition ne peuvent naître que des mécomptes de
     l'ambition. Toujours prêt à donner un bon conseil, il laissait
     faire ensuite, et se trouvait là pour consoler ou pour secourir.
     C'était l'idéal de l'amitié, et celle qu'il inspira fut bien
     profonde, puisque non-seulement M. de Saint-Pierre lui adressa
     les lettres qui composent la relation de son voyage à l'Île de
     France, mais longtemps après, par une touchante fiction, il
     attribuait son système de la fonte des glaces polaires à un sage
     nommé M. Duval, cherchant à répandre sur l'ami qui avait inspiré
     son premier ouvrage les derniers rayons de sa gloire.

     M. Duval, instruit du départ prochain de M. de Saint-Pierre, fit
     tous ses efforts pour changer sa résolution; mais, ne pouvant y
     réussir, il lui ouvrit généreusement sa bourse; et le même jeune
     homme qui venait de refuser les dons d'un maréchal d'empire,
     parce qu'il ne pouvait voir en lui qu'un protecteur étranger,
     consentit à emprunter dix roubles (50 fr.) d'un simple
     particulier dans lequel son coeur voyait un ami.

     Cependant, le maréchal de Munnich le présenta au général sous les
     auspices duquel il devait paraître à la cour, et peu de temps
     après ils se mirent en route pour Moscou. On était alors au mois
     de janvier. Le général avait deux voitures bien chaudes, bien
     closes, l'une pour lui, l'autre pour ses adjudants. Un traîneau
     découvert était destiné à son domestique, et il donna ordre d'y
     faire placer le jeune Français. Dès la première nuit, le traîneau
     versa deux fois. Notre malheureux voyageur, exposé à toutes les
     injures de l'air, éprouvait un froid d'autant plus horrible qu'il
     n'avait pris aucune des précautions d'usage, et qu'avec son
     chapeau de feutre et son habit court, il lui semblait qu'il
     n'était pas vêtu. Le second jour, il eut une joue gelée, et sans
     un bonnet de laine que lui prêta son compagnon, il y eût sans
     doute laissé ses deux oreilles. Chaque fois qu'on arrivait dans
     une maison de poste, le général déballait lui-même les
     provisions, il distribuait à chacun un petit morceau de pain dur
     comme le marbre, puis la valeur d'un demi-verre de vin, qu'on
     coupait avec une hache. Après cette généreuse distribution, le
     général se mettait seul à table, pendant que ses aides de camp et
     son secrétaire se tenaient debout derrière lui. M. de
     Saint-Pierre ne crut pas devoir les imiter; à la grande confusion
     des autres officiers, il osa s'asseoir en présence du général,
     qui ne lui pardonna point ce qu'il appelait un excès de
     familiarité. L'espèce de mépris qu'on lui avait témoigné en le
     reléguant parmi les valets avait accru sa fierté et redoublé sa
     tristesse. Mais l'aspect de la nature aurait suffi pour le
     plonger dans la mélancolie. Il est impossible d'exprimer l'âpreté
     de l'air et du froid. Tout était couvert de neige: les bois, les
     champs, les plaines, les montagnes, les lacs et la mer même.
     Chaque matin le soleil, semblable à un globe de fer rouge, se
     levait au bord de l'horizon; sa lumière était pâle et sans
     chaleur, seulement elle agitait dans l'air une infinité de
     particules glacées qui étincelaient comme une poussière de
     diamants. La nuit ne présentait pas un spectacle moins étrange:
     les sapins, à travers lesquels murmurait un vent glacé, étaient
     comme autant de pyramides d'albâtre dont les avenues se
     prolongeaient à l'infini; tantôt la lune les éclairait de ses
     lueurs bleuâtres, tantôt les feux de l'aurore boréale semblaient
     les couvrir des reflets d'un vaste incendie. On eût dit alors les
     colonnades, les portiques d'une ville en ruine, au milieu
     desquels l'imagination frappée voyait se mouvoir des sphinx, des
     centaures, des harpies, le dieu Thor avec sa massue, et tous les
     fantômes de la mythologie du Nord.

     Emporté rapidement dans un traîneau découvert, il voyait ces
     êtres fantastiques s'agiter autour de lui, et il avait peine à ne
     pas croire à leur réalité. Les trois voitures couraient ainsi,
     sans autre espoir que celui d'arriver dans quelques pauvres
     villages dont rien n'annonçait les approches, car les coqs et les
     chiens même étaient tapis par le froid. Cependant on voyait des
     troupeaux de loups qui, pressés par la faim, suivaient les
     voyageurs comme une proie. Ces terribles animaux se partageaient
     en deux meutes sur les deux côtés du chemin; ils étaient guidés
     par un chef, qui s'élançait en avant, précédait la voiture, et
     s'arrêtait de temps à autre en poussant des cris plaintifs,
     auxquels les deux meutes répondaient par intervalles égaux. Après
     cet appel, on n'entendait plus que le bruit léger de leur course
     sur la neige, bruit qui avait quelque chose de plus sinistre
     encore que leurs gémissements. Ah! lorsqu'au milieu de ces
     déserts notre triste voyageur venait à se rappeler les champs
     fertiles de la France, ces riantes vallées, ces vertes collines
     où les animaux utiles à l'homme paraissent de toutes parts, où la
     terre est couverte de moissons, de vignobles et d'agréables
     vergers, où le champ du coq, les aboiements du chien, le carillon
     argentin du clocher rustique annoncent chaque jour le retour de
     l'aurore; ah! comme alors il sentait son coeur douloureusement
     oppressé! comme il se trouvait misérable d'errer si loin de sa
     patrie! C'est ainsi qu'exposé à la rigueur du froid le plus vif,
     n'ayant pas même un manteau pour se couvrir, il était réduit à
     envier le sort de ces malheureux paysans qu'il trouvait
     rassemblés dans de pauvres cabanes, mais qui au moins se
     consolaient entre eux de leur misère; il enviait, enfin, jusqu'au
     sort des chevaux attelés à sa voiture; car la Providence,
     prévoyante pour eux, les avait couverts de poils longs et chauds,
     semblables à d'épaisses toisons: comme pour témoigner, pensait-il
     alors avec amertume, que l'homme seul est abandonné sur cette
     terre: comme pour témoigner, pensait-il vingt ans plus tard avec
     admiration, qu'il n'est pas un seul être au monde qui soit livré
     à l'abandon: Dieu leur donnant à tous, suivant le besoin, ce que
     leur intelligence ne leur apprend pas à se donner.

     Enfin ils arrivèrent à Moscou. Rien n'est plus magnifique que
     l'aspect de cette ville, où tout annonce le voisinage de l'Asie.
     Au milieu des maisons bâties à la chinoise s'élèvent une
     multitude de dômes étincelants, à travers lesquels on voit
     briller les flèches dorées de plus de douze cents clochers
     terminées par des croissants surmontés d'une croix. Notre
     fondateur d'empires arriva dans cette ville, avec un écu dans sa
     poche: il est vrai qu'uniquement touché de sa grandeur future, il
     ne songeait guère à sa misère présente. Sa peine n'était pas de
     savoir comment il souperait, mais bien comment il approcherait de
     la grande Catherine: car la voir et la persuader était une même
     chose pour lui. Parmi ses compagnons de voyage, un seul, frappé
     de la dignité de sa conduite dans une situation si difficile,
     s'attacha vivement à son malheur. C'était un officier nommé
     Barasdine: jeune, bouillant, superbe, poussant la franchise
     jusqu'à la rudesse, il s'était fait une loi de penser tout haut,
     regardant comme une lâcheté de se taire devant le vice heureux,
     et l'attaquant en face avec toute l'âpreté de son caractère.
     Souvent il avait reproché au général son indifférence pour le
     jeune Français; mais ces reproches n'avaient fait que blesser
     plus profondément l'orgueil d'un homme pour qui rien n'était
     évident que son propre mérite. Arrivé à Moscou, le général fait
     arrêter ses voitures devant une grande auberge, et charmé de
     trouver une occasion de contrarier peut être même d'embarrasser
     M. de Saint-Pierre, il annonce froidement qu'il est temps de
     chercher un gîte. Il était nuit, et cette nouvelle répandit le
     trouble parmi les voyageurs. Aussitôt chacun songe à retrouver
     ses bagages, et les domestiques font approcher les
     yswoschtschiki, espèce de traîneaux qui rendent à Moscou les
     mêmes services que les fiacres rendent à Paris.

     M. de Saint-Pierre n'avait qu'un petit porte-manteau, et depuis
     un moment il faisait de vaines recherches pour le retrouver,
     lorsqu'il apprit que le général l'avait envoyé aux messageries
     sous prétexte que ses voitures étaient déjà surchargées. Pendant
     qu'il témoignait sa surprise d'un pareil procédé, Barasdine
     s'emportait contre ce qu'il appelait hautement une action
     indigne; mais le général, sans daigner lui répondre, ordonna au
     cocher de partir et laissa les deux jeunes gens exhaler leur
     colère. Cette circonstance ne fit que les unir davantage, et ils
     ne se séparèrent qu'après s'être promis de se revoir bientôt.
     Barasdine alla descendre chez son oncle, M. de Villebois, grand
     maître de l'artillerie; et M. de Saint-Pierre ayant loué un
     traîneau, se fit conduire chez le frère de son hôtesse de
     Pétersbourg, qui, sur la recommandation de Duval, devait lui
     donner un logement. Mais les contrariétés s'enchaînent souvent,
     comme les malheurs. Arrivé chez M. Lemaignan, un domestique lui
     apprend que son maître n'est point à Moscou, et qu'il ignore
     l'époque de son retour. Qu'on se figure l'embarras de notre
     voyageur: isolé au milieu de la nuit dans une ville immense,
     ignorant la langue du pays, ne pouvant ni s'orienter ni se faire
     entendre, il était devant son guide comme un homme muet. Enfin,
     ne sachant que devenir, il remonte machinalement dans le
     yswoschtschiki. Son conducteur ne le voit pas plutôt disposé à
     partir, qu'il met ses chevaux au galop, et le ramène comme par
     inspiration à l'auberge où il l'avait pris. Le payement de la
     voiture acheva d'épuiser sa bourse, et il entra dans la maison
     sans savoir comment il en sortirait le lendemain.

     À peine avait-il fait quelques pas dans la cour, qu'il vit
     accourir l'hôte, bon Allemand à ventre rebondi, à face rubiconde,
     qui, dans un jargon presque inintelligible, protestait de son
     innocence, de sa probité, de son honneur, et qui termina cette
     apologie inattendue en plaçant sur les épaules de notre voyageur
     une assez belle selle en velours qu'il tenait dans ses mains. Ce
     dernier argument dut lui paraître sans réplique, car il se tut
     soudain; on vit sa physionomie s'épanouir, et les yeux fixés sur
     M. de Saint-Pierre, il resta dans une espèce d'admiration de
     lui-même. Surpris de cette étrange réception, M. de Saint-Pierre
     prend froidement la selle, la remet entre les mains de l'hôte, et
     entre en explication. Enfin, après quelques discours, dont il
     parvint à saisir une ou deux phrases, il crut deviner que cette
     selle avait été oubliée par le jeune Barasdine, et qu'on le
     prenait pour un domestique de cet officier. Loin de se lâcher de
     ce quiproquo, l'idée lui vint d'en profiler pour passer la nuit
     dans cette auberge sans être obligé de payer son gîte. Il fit
     donc entendre à l'hôte qu'il était étranger, que la nuit était
     avancée, et que son intention était de ne repartir que le
     lendemain. L'hôte le comprit fort bien, car il ouvrit aussitôt
     une salle chauffée par un vaste poêle, et l'invita galamment à
     s'étendre sur une banquette, à la manière des Russes. La selle
     lui servit d'oreiller, et sans plus s'inquiéter des soucis du
     lendemain, il s'endormit bientôt du plus profond sommeil.

     Le jour commençait à peine à paraître, lorsque Barasdine entra
     dans la chambre où le pauvre voyageur dormait encore. Il ne fut
     pas peu surpris de le retrouver là, mollement couché sur une
     planche et la tête posée sur la selle qu'il venait réclamer. Son
     exclamation éveilla M. de Saint-Pierre, qui, quoique un peu
     étourdi de cette brusque apparition, se mit à raconter de la
     façon la plus comique sa mésaventure de la veille. Ce récit les
     mit en gaieté; ils résolurent de passer la matinée ensemble, et,
     pour la bien commencer, Barasdine fit apporter un déjeuner auquel
     ils s'empressèrent de faire honneur en philosophes dont le
     chagrin ne saurait troubler l'appétit. Au dessert, Barasdine
     voulut voir les lettres de recommandation de son ami. Dans le
     nombre, il en aperçut une adressée au général du Bosquet; elle
     était entièrement de la main du maréchal de Munnich. Barasdine
     s'en saisit avec vivacité, et dit: «Celle-ci ne sera pas inutile;
     le général est Français, et il n'a point oublié sa patrie; les
     accents de votre voix suffiront seuls pour le bien disposer. Il
     faut nous rendre de suite à son hôtel, car je pense que vous
     n'avez pas de temps à perdre, et le général n'en perdra point dès
     qu'il saura qu'il peut vous obliger.»

     Ils trouvèrent le général du Bosquet enveloppé dans une robe de
     chambre à fleurs, coiffé d'un bonnet de coton, et fumant sa pipe
     en se promenant à grands pas. Son air brusque, ses traits courts
     et ramassés, la rudesse de ses mouvements produisaient au premier
     abord une impression désagréable; mais, à mesure qu'il parlait,
     sa figure prenait une teinte plus douce; elle semblait
     s'embellir de je ne sais quoi d'aimable et de bienveillant, et
     l'on voyait peu à peu cette physionomie sombre s'éclairer, si
     l'on peut s'exprimer ainsi, d'un sourire de bonté qui attirait à
     lui.

     À peine eut-il appris que M. de Saint-Pierre était Français, que,
     perdant sa gravité, il se livra sans réserve au plaisir de voir
     un compatriote et de l'entendre parler de la patrie. Cette
     conversation, qu'il se plut à prolonger, lui fit aimer de suite
     notre jeune voyageur, qui ne le quitta pas sans avoir la promesse
     d'une sous-lieutenance dans le corps du génie. Cinq jours après
     il reçut son brevet, et le retour inopiné de M. Lemaignan acheva
     de le tirer d'embarras. Ce brave homme lui offrit non-seulement
     sa maison, mais, sur la recommandation de Duval, il lui avança
     tout l'argent qui fut nécessaire pour son équipement. Ainsi, tout
     allait au gré de ses désirs, et sans doute, lorsqu'il jetait ses
     regards sur le passé, il était bien excusable de se livrer à
     quelques illusions pour l'avenir. À peine quatre mois s'étaient
     écoulés depuis son départ: inconnu, sans argent, sans amis, sans
     protection, il avait traversé la France, la Hollande,
     l'Allemagne, la Prusse, la Russie, et tout à coup il se trouvait
     établi à Moscou, ayant un état, des amis, du crédit et un
     protecteur. Il dut sentir alors la vérité de cette pensée qu'il
     développa si bien dans la suite: _Où le secours humain fait
     défaut, Dieu produit le sien_.

     Jeune encore, il ne fut pas insensible à l'élégance de son
     nouveau costume. Un habit écarlate à revers noirs, un gilet
     ventre de biche, des bas de soie blancs, un beau plumet, une
     brillante épée, tel était à cette époque l'uniforme des
     ingénieurs russes. Barasdine fut si charmé de la tournure de son
     ami, qu'il voulut aussitôt le présenter à son oncle M. de
     Villebois, grand maître de l'artillerie. M. de Villebois était
     né Français, et ne démentait pas cette noble origine. Des
     manières pleines de dignité, une physionomie froide mais
     imposante, l'air supérieur que donne l'habitude du commandement
     n'ôtaient rien à la cordialité de son accueil, et semblaient même
     donner du prix à la manière flatteuse dont il savait encourager
     le mérite. Il devina celui de M. de Saint-Pierre; et, dès sa
     troisième visite, il l'admit dans sa familiarité, le pria
     d'accepter sa table, et, suivant la courtoisie des grands
     seigneurs russes, ne l'appela plus que son _cousin_. Il avait
     beaucoup vu, il racontait bien, et M. de Saint-Pierre écoutait à
     merveille. À cette époque l'impératrice Catherine était le sujet
     de toutes les conversations. On ne parlait que de son génie, de
     ses projets, de son ambition; on se taisait sur ses vertus.
     L'imagination de notre jeune législateur s'enflammait à tous ces
     récits; il brûlait de voir cette femme extraordinaire, et
     cependant il ne voulait ni l'adorer en esclave, ni marcher à ses
     côtés comme un instrument de ses plaisirs ou de ses volontés.
     S'il flatte l'ambition d'une femme, c'est pour la faire servir au
     plus noble projet qu'un mortel puisse concevoir: il vient lui
     demander, non des faveurs pour lui, mais de la gloire pour elle.
     Assise sur un des premiers trônes du monde, que ferait-elle des
     louanges d'une troupe d'esclaves? Les hommages d'un peuple chargé
     de chaînes ne sont que des marques d'ignorance et d'avilissement;
     mais les bénédictions d'un peuple libre sont des témoignages
     d'intelligence et de vertu; l'univers y applaudit, et la
     postérité les entend.

     M. de Villebois, ravi de l'enthousiasme de son protégé dont il
     ignorait cependant les brillantes rêveries, résolut de satisfaire
     ses désirs en le présentant à Catherine. Un motif secret semblait
     d'ailleurs le guider dans cette circonstance, et tout doit faire
     présumer qu'il avait conçu le dessein de renverser le pouvoir
     d'Orlof par celui d'un nouveau favori, et de s'emparer ainsi de
     la volonté de sa souveraine. Ce fut un soir, en sortant de table,
     qu'il annonça à M. de Saint-Pierre le bonheur dont il devait
     jouir le lendemain. Cette nouvelle pensa tourner la tête de notre
     philosophe. Pressé de se préparer, il s'échappe à la hâte du
     salon de M. de Villebois, court s'enfermer dans sa chambre,
     recommence vingt fois son mémoire, le lit, le relit, le déclame,
     ouvre son Plutarque, y cherche des souvenirs et des inspirations,
     et prépare un beau discours sur le bonheur des rois qui font des
     républiques. La nuit s'écoule ainsi dans les agitations et le
     délire de la fièvre. Vers le matin, il commence sa toilette,
     qu'il interrompt à chaque minute pour corriger une ligne,
     modifier une expression, ajouter une idée qui doit assurer le
     succès de son entreprise. Mais quelle était donc cette entreprise
     qui le faisait courir aux extrémités du monde? quelles étaient
     ces spéculations séduisantes qui, au milieu des glaces du Nord,
     avaient eu le pouvoir de lui faire oublier jusqu'à sa patrie?
     Près des rives orientales de la mer Caspienne, entre les Indes et
     l'empire de Russie, il existe, sous le plus beau ciel de
     l'univers, une heureuse contrée où la nature prodigue tous les
     biens. Les Tartares l'ont habitée; ils en ont fait un désert.
     C'est là que, sous le titre modeste de Compagnie, notre jeune
     législateur prétend fonder une république. L'impératrice de
     Russie, éclairée sur ses propres intérêts, protégera un
     établissement qui doit mettre dans ses mains les richesses de
     l'Inde et le commerce du monde. Cette république sera ouverte aux
     malheureux de toutes les nations; il suffira d'être pauvre ou
     persécuté pour y trouver un asile. Les Tartares eux-mêmes
     s'adouciront pour entrer dans cette grande confédération de
     l'infortune. La bonne foi, la liberté, la justice seront, avec la
     loi, les seules puissances régnantes. Enfin, le code de cette
     nouvelle Atlantide s'exprimera en termes clairs et précis. Comme
     celui de Guillaume Penn, il dira à tous ceux qui gémissent sur la
     terre: «Venez dans notre fertile contrée; celui qui y plantera un
     arbre en recueillera le fruit.» M. de Saint-Pierre se proposait
     surtout d'imiter ce législateur dans sa confiance en Dieu, la
     plus grande, à notre avis, qu'aucun fondateur de république ait
     jamais eue, puisqu'il osa établir une société d'hommes riches et
     sans armes, et que, par un miracle de la Providence, cette
     société n'a pas cessé de fleurir au milieu des Sauvages et des
     Européens. Tels étaient les nobles projets dont le jeune voyageur
     venait, avec la foi la plus vive, faire hommage à la grande
     Catherine; et c'est riche de ces brillantes illusions qu'il était
     arrivé aux portes de Moscou ayant dépensé son dernier écu.

     Enfin l'heure de l'audience approche; le mémoire est achevé, il
     le relit encore, court chez M. de Villebois, monte en voiture
     avec lui, et se voit bientôt dans une galerie magnifique, au
     milieu des plus grands seigneurs de la cour. Tous affectaient les
     manières et la politesse françaises. À l'air de franchise et de
     contentement qui brillait sur leur visage, on eût dit une réunion
     d'heureux. Chacun s'empressait de paraître ce qu'il n'était pas,
     de dire ce qu'il ne pensait pas, d'écouter ce qu'il ne croyait
     pas. Ne pas tromper, c'eût été manquer à l'usage. Il y avait là
     un échange de félonie dont personne n'était dupe, et dont
     cependant tout le monde paraissait satisfait. Les rubans, l'or,
     l'argent, les pierreries éblouissaient les yeux. À l'aspect de
     cette foule bigarrée, M. de Saint-Pierre perd tout à coup son
     assurance. Il s'étonne d'avoir pu concevoir la pensée d'apporter
     un projet de liberté au milieu de tant d'esclaves. Entendront-ils
     le langage de la vérité, ceux qui ne se plaisent que dans le
     mensonge? Voudront-ils protéger des hommes libres, ceux qui ne
     doivent leurs titres, leurs richesses qu'au joug qu'ils font
     peser sur de misérables serfs? Affligé, presque effrayé de ces
     réflexions, saisi d'une timidité qu'il ne pouvait plus combattre,
     l'idée lui vient de s'enfuir; et peut-être allait-il céder au
     sentiment qui l'oppressait, lorsque les portes de la galerie
     s'ouvrirent avec fracas: alors tout fut immobile et silencieux,
     il ne vit plus que l'impératrice. Elle s'avançait seule; son port
     était noble, son air doux et sérieux, sa démarche facile; tout en
     elle éloignait la crainte, inspirait le respect. Elle s'arrête
     pour écouter le grand maître. Tandis qu'il parle, les yeux de
     Catherine se fixent sur notre jeune législateur, qui s'avance à
     un signe de M. de Villebois, et qui, selon l'usage, met un genou
     en terre pour baiser la main que lui présentait l'impératrice.
     Après cette cérémonie, elle lui adressa plusieurs questions sur
     la France; il fut heureux dans ses réponses, et un souris
     charmant lui annonça qu'il pouvait se rassurer. Enfin elle lui
     dit, avec un grand air de bonté, qu'elle le voyait avec plaisir à
     son service, et qu'elle le priait d'apprendre le russe; puis
     saluant M. de Villebois, elle jeta sur son protégé le regard le
     plus gracieux, et continua de marcher avec les seigneurs qui
     l'environnaient. La rapidité de cette scène avait déconcerté les
     projets de M. de Saint-Pierre; son discours était resté sur le
     bord de ses lèvres et son mémoire dans sa poche. Lui, qui était
     venu pour dire la vérité, n'avait pu trouver que des flatteries.
     Par quel prestige avait-il donc cédé si vite à l'influence de la
     cour? Pourquoi n'avait-il pu vaincre une faiblesse dont il
     rougissait? Hélas! il voyait trop que sa république venait de
     s'évanouir, et qu'en tenant le langage d'un courtisan il s'était
     replongé dans la foule.

     Dès que l'impératrice se fut retirée, les courtisans
     environnèrent M. de Villebois, en le félicitant des succès de son
     jeune cousin, qui devint aussitôt l'objet de l'attention
     générale. On lui prodiguait les offres de services, on
     l'accablait de compliments, de protestations, de flatteries; le
     comte Orlof lui-même s'avança pour l'engager à déjeuner, et le
     baron de Breteuil, alors ambassadeur de France, le gronda
     familièrement d'avoir négligé ses compatriotes. Étourdi, et comme
     un homme enivré, notre pauvre sous-lieutenant ne pouvait deviner
     ce qui l'avait rendu si vite un personnage si important. Il
     s'approcha de Barasdine, qui, témoin de cette scène, le
     félicitait de loin et semblait assister à son triomphe. Dès
     qu'ils furent seuls, Barasdine lui expliqua l'empressement d'une
     cour toujours prête à se prosterner devant les idoles passagères
     de la fortune. «On croit, lui dit-il, que le grand maître a jeté
     les yeux sur vous pour ébranler le pouvoir d'Orlof et ressaisir
     la faveur dont il a connu l'espérance; on ajoute que
     l'impératrice, en s'éloignant, a loué votre figure.


IV

L'impératrice, instruite des dettes qu'il avait contractées à Moscou,
lui fit présent de deux cents louis et lui accorda le grade de
capitaine du génie militaire à son service. Il revint avec plus
d'égards à Pétersbourg. Il partit de là pour un voyage en Finlande.
Il en fit de touchantes descriptions; la solitude des lieux donnent le
champ libre à son imagination romanesque. On voit que c'est là qu'il
conçut le plan de son immortel ouvrage, _Paul et Virginie_. Le général
du Bosquet, dont il était aide de camp, le conduisit en Pologne. Son
coeur s'ouvrit à Varsovie, où il fut aimé d'une princesse polonaise.
Ses amours et ses aventures tiennent plus du roman que de l'histoire.
On voit qu'il joue avec le sentiment plus qu'il ne l'éprouve. À la
fin, la princesse l'abandonne; il part désespéré pour l'Autriche. M.
d'Hémine, ministre de France, lui prête deux mille francs pour revenir
à Paris. Une autre aventure amoureuse l'attache à Dresde, il se croit
l'objet de la passion d'une des maîtresses du comte de Brelh, ministre
tout-puissant et voluptueux du roi de Saxe. Bientôt heureux, puis
trahi, il passe à Berlin; il y voit le roi, qui lui propose un emploi
dans le génie militaire; il lui refuse dans son armée un grade plus
actif. Il revient à Paris et va au Havre pour rejoindre sa famille.

Elle était dissoute. La vieille maison ne renfermait que sa mémoire.

     C'était lui qui n'était plus le même, dit-il, et il s'affligeait
     de trouver tout changé. Il arrive dans la vie ce qui arrive sur
     un fleuve pendant qu'il vous entraîne: vous croyez que tout ce
     qui est autour de vous chemine, et que seul vous restez immobile.
     À peine eut-il quitté la voiture publique, que ses pas se
     dirigèrent vers la rue qu'avait habitée son père. Il la
     parcourait avec une tendre inquiétude, cherchant en vain à
     ressaisir les traits des gens du voisinage: il ne reconnaissait
     personne, personne ne le reconnaissait. Le coeur serré de son
     isolement dans le lieu même de sa naissance, il reprenait
     tristement le chemin de son auberge, lorsque ses yeux
     s'arrêtèrent sur une vieille femme qui filait devant la porte de
     sa maison. Ses traits, effacés par l'âge, lui rappelèrent
     cependant ceux de Marie Talbot, de cette bonne fille qui avait
     pris soin de son enfance. Frappé de cette ressemblance, il
     s'approche pour lui adresser la parole; mais à peine a-t-elle
     entendu le son de sa voix, qu'elle le regarde et s'écrie avec un
     accent de surprise et de tendresse que rien ne peut rendre: «Ah!
     mon maître, est-ce bien vous que je revois?» Et avec une vivacité
     inouïe à son âge, elle jette sa quenouille, renverse son rouet et
     se précipite dans ses bras. M. de Saint-Pierre l'embrasse, la
     presse contre son coeur, et croit un moment avoir retrouvé, avec
     cette bonne vieille, toutes les joies de son enfance. Mais que
     cet éclair de bonheur fut rapide! La pauvre Marie, devenue plus
     tranquille, lui disait tristement: «Ah! monsieur Henri, les temps
     sont bien changés! Votre père est mort! vos frères sont allés aux
     Indes! Je suis seule, seule ici!--Et ma soeur, dit M. de
     Saint-Pierre avec anxiété, vous a-t-elle aussi abandonnée?--Votre
     soeur a quitté la ville pour se retirer à Honfleur, dans un
     couvent sur les bords de la mer. Cela est triste, car elle est si
     jolie et si bonne! Mais est-il bien vrai, monsieur, que je vous
     revois? Vous avez été si loin! comment avez-vous pu revenir? On
     disait que vous étiez au service d'une impératrice, que le roi de
     Prusse vous menait à la guerre, que vous aviez fait fortune, et
     cela je l'ai toujours prédit, car vous aimiez tant les gros
     livres! Cependant, chaque jour, je priais Dieu pour vous, et je
     lui demandais de vous revoir avant de mourir.--Bonne Marie, je
     n'ai pas fait fortune, mais j'ai toujours eu le désir de vous
     faire du bien.--Oh! je n'ai besoin de rien, Dieu merci! Le bon
     Dieu ne m'a jamais abandonnée, et je ne suis pas si pauvre que je
     ne puisse aujourd'hui vous offrir à dîner.» Puis, de ses mains
     laborieuses et tremblantes, elle prit le bras de son jeune maître
     et dit, en le guidant vers la maison: «Ici, il n'y a plus que moi
     pour vous recevoir! Pourquoi avons-nous perdu votre bonne mère?
     c'était à elle de vivre, et à moi de mourir; elle eût été si
     heureuse de revoir son fils! mais Dieu l'a rappelée, il faut que
     sa volonté soit faite.» En disant ces mots, elle ouvrit la porte
     de sa pauvre demeure. Un lit de paille, une table, un vieux
     coffre et deux mauvaises chaises composaient tout son
     ameublement; il y régnait cependant un air de propreté qui
     écartait l'idée de la misère. M. de Saint-Pierre y entra avec un
     sentiment de joie et de respect que son coeur n'avait point
     encore éprouvé. Sa vieille bonne le fit asseoir, et, nouvelle
     Baucis, elle s'empressa de ranimer le feu et de couvrir sa table
     d'un linge blanc, mais un peu usé:

       «Il ne servait pourtant qu'aux fêtes solennelles!»

     On eût dit, à son zèle, à son activité, qu'elle avait recouvré sa
     jeunesse; et M. de Saint-Pierre croyait encore la voir aller et
     venir dans la maison de son père. Cette petite scène lui rappela
     les jours de son enfance. Cependant la pauvreté de cette bonne
     vieille l'affligeait, et il se mit à la questionner pour savoir
     comment elle se trouvait dans un pareil délaissement. «Oh! ce
     n'est pas la faute de monsieur votre père, dit-elle; il voulait
     que je restasse à la maison, mais je ne pouvais m'y résoudre à
     cause de sa nouvelle femme: ça me faisait trop mal de la voir à
     toutes les places où j'avais vu ma pauvre maîtresse. Un jour, je
     demandai mon compte, et je vins ici. Voilà que, dans les
     commencements, j'étais si triste que je ne pouvais me tenir au
     travail; je passais et repassais tout le jour devant la maison,
     comme si les pierres avaient pu me parler. Le reste du temps je
     ne faisais que pleurer; j'en avais presque perdu les yeux; mais
     maintenant, grâce à Dieu, je ne pleure plus...» Et en prononçant
     ces mots, elle essuyait, avec le coin d'un tablier de
     serpillière, de grosses larmes qu'elle ne pouvait retenir.
     Pendant qu'elle parlait ainsi, M. de Saint-Pierre avait bien de
     la peine à lui cacher les siennes; il admirait comment la seule
     confiance en Dieu empêchait cette bonne vieille de sentir son
     malheur, et il l'entendait avec surprise, du sein de la plus
     profonde misère, remercier la Providence de ses bienfaits. Un
     spectacle aussi touchant ne fut pas perdu pour notre voyageur.
     «C'est une pauvre fille, disait-il souvent, qui m'a éclairé sur
     les voies de la Providence: elle avait mis en Dieu la même
     confiance que j'avais mis dans les hommes, et jamais je n'ai vu
     une âme si tranquille dans une situation si malheureuse. Son
     exemple m'a été plus utile que celui de nos prétendus sages; et
     ses paroles, si simples, m'en ont plus appris que tous les livres
     des philosophes. En effet, les livres des philosophes nous
     apprennent à braver nos maux, mais non à vivre avec eux; comme si
     le destin des êtres les plus heureux de la terre n'était pas
     toujours de vivre avec la douleur!»

     Après quelques minutes d'entretien, Marie Talbot posa sur la
     table un morceau de gros pain, une cruche de cidre, une omelette
     et un peu de fromage. Ensuite elle ouvrit son coffre et en tira
     un verre ébréché, qu'elle posa doucement auprès de son hôte, en
     lui disant: «C'est celui de votre mère.» Il le reconnut en effet,
     et cette vue le remplit d'une telle émotion, qu'il ne pouvait
     manger et que des larmes involontaires venaient mouiller ses
     yeux. Alors, voyant que sa bonne se tenait debout pour le servir,
     il lui dit de se mettre à table à côté de lui; mais ce ne fut pas
     sans peine qu'il parvint à l'y décider. Enfin elle prit une
     chaise, et ils commencèrent à manger en parlant des temps passés.
     Peu à peu, leurs idées s'égayèrent; mille traits charmants
     revenaient à la mémoire de Marie Talbot; la vie de son petit
     Henri était comme une partie de la sienne: elle lui rappelait son
     admiration pour les hirondelles, sa fuite dans le désert pour se
     faire ermite; comment il aimait les livres, comment il les
     perdait.--«Oui, ma bonne Marie, lui dit M. de Saint-Pierre, je
     les perdais, et vous m'en achetiez de votre argent, je ne l'ai
     point oublié.--Dame, monsieur Henri, vous étiez si joli, si
     caressant, et vous aviez un si bon coeur! Lorsque je vous menais
     à l'école, vous n'étiez encore qu'en jaquette, si nous
     rencontrions un malheureux, vous me disiez: Marie, donne-lui mon
     déjeuner; et quand je ne le voulais pas, vous vous fâchiez contre
     moi. Un jour, vous vous avançâtes d'un air menaçant, et en
     fermant le poing, contre un charretier qui maltraitait son
     cheval: c'est que vous alliez l'attaquer tout de bon! Un autre
     jour, vous vouliez vous battre avec une troupe d'enfants qui
     avaient cassé la jambe d'un pauvre chat, et j'eus bien de la
     peine à les tirer de vos mains.» Ainsi cette bonne fille ramenait
     insensiblement la pensée de M. de Saint-Pierre vers une époque
     que le souci de vivre avait presque effacé de sa mémoire, et tous
     ses souvenirs venant à se réveiller à la fois, il l'accablait de
     questions sur ses anciens camarades, sur les amis de son père et
     sur tous ceux qui l'avaient aimé. Les uns avaient quitté le pays,
     les autres étaient morts, un petit nombre avaient fait fortune;
     mais la bonne Marie prétendait que ceux-là étaient devenus si
     fiers, qu'ils ne parlaient volontiers à personne. Enfin elle lui
     apprit la mort du frère Paul, cet aimable capucin qui faisait de
     si jolis contes, et M. de Saint-Pierre donna quelques larmes à sa
     mémoire. Après tous ces récits, Marie Talbot témoigna le désir
     d'apprendre à son tour ce que son maître avait fait dans ses
     voyages. Elle lui demandait si les gens de par-là étaient bons,
     s'il y faisait froid, si on y buvait du cidre, si le pain y était
     cher; et comme si cette dernière question eût fait retomber sa
     pitié sur elle-même, elle se reprit à pleurer amèrement. Ces
     pleurs émurent M. de Saint-Pierre jusqu'au fond de l'âme, et lui
     firent sentir d'une manière bien cruelle la folie de tant de
     courses inutiles qui l'avaient ramené plus pauvre que jamais sous
     le toit de la pauvre Marie. Assis à ses côtés, il ne regrettait
     ni les grandeurs de la Russie ni les délices de la Pologne; ce
     qu'il eût voulu ressaisir de lui-même, c'étaient les premières
     émotions de son enfance et les mouvements si purs d'une âme
     encore innocente. Au milieu de l'agitation de ces pensées, cédant
     tout à coup au sentiment qui le pénètre, il embrasse cette brave
     fille avec une grande effusion de coeur, et prend entre le ciel
     et lui l'engagement de ne jamais l'abandonner, quelles que
     fussent d'ailleurs sa position et sa fortune: engagement qu'il
     remplit avec une exactitude religieuse, dans le temps même où il
     n'avait d'autre revenu qu'une pension de mille francs; et pour
     commencer il tire sa bourse, la verse sur la table et partage sur
     l'heure avec sa bonne tout ce qu'il possédait. D'abord elle
     repoussa l'argent: «Je n'ai besoin de rien, disait-elle; je gagne
     six sous par jour, et je puis encore faire de petites économies.»
     M. de Saint-Pierre insista, elle fut obligée de céder; mais elle
     reçut l'argent avec indifférence, et l'on voyait que c'était
     uniquement pour complaire à son maître. Il faut avoir entendu
     raconter cette scène à M. de Saint-Pierre lui-même, pour se faire
     une idée de tout ce qu'elle lui fit éprouver. Il en avait retenu
     jusqu'aux plus petites circonstances, et les expressions si
     simples de la pauvre Marie ne sortirent jamais de sa mémoire.

     Pressé d'embrasser sa soeur, M. de Saint-Pierre s'embarqua pour
     Honfleur le même soir. Marie l'accompagna jusqu'au rivage, et il
     la vit longtemps les yeux attachés sur la chaloupe et cherchant
     par des signes à prolonger leurs adieux. La nuit étant venue, il
     s'enveloppa de son manteau, et, dans une situation d'âme
     difficile à comprendre, il ne voyait ni le ciel ni la mer, ni les
     voyageurs qui allaient et venaient autour de lui. Cependant un
     bruit formidable vint rompre tout à coup le charme de sa rêverie:
     il crut un moment que l'abîme s'ouvrait pour engloutir sa frêle
     embarcation; mais les matelots paraissaient tranquilles et se
     contentaient de se ranger à la côte. On était alors près de
     l'embouchure de la Seine: ayant jeté les yeux sur la vaste
     étendue de ce fleuve, il vit avec effroi ses eaux couvertes
     d'écumes se soulever comme une montagne, et remonter vers leur
     source avec une vitesse que l'oeil ne pouvait suivre; une seconde
     montagne, plus élevée, plus rapide, suivait en mugissant la
     première: et ces deux masses effroyables, repoussant le fleuve
     devant elles, semblaient le rejeter tout entier du sein de la
     mer. M. de Saint-Pierre a décrit ce phénomène dans le premier
     livre de _l'Arcadie_, où il est le sujet d'une fable charmante
     que les Grecs, comme il le dit lui-même, n'auraient pas
     désavouée.

     Il arriva à Honfleur au milieu du jour, et s'achemina aussitôt
     vers le couvent de sa soeur, dont on lui montra de loin le
     clocher gothique, qui s'élevait à mi-côte à l'entrée d'un bois.
     Quoiqu'il ne fût pas tard, le jour commençait à tomber. Le mois
     de novembre est, surtout en Normandie, l'époque la plus triste de
     l'année. L'air y est humide et froid, l'horizon chargé de
     brouillards; les ruisseaux ne roulent qu'une eau trouble et
     jaunâtre, les arbres achèvent de se dépouiller, et l'on entend
     sans cesse siffler les vents et bruire la mer qui ronge ses
     rivages. Ces effets de l'automne faisaient une impression
     d'autant plus profonde sur l'âme de M. de Saint-Pierre, qu'elle
     était déjà plus vivement ébranlée. Arrivé aux portes du couvent,
     il s'arrêta avec un saisissement pénible en songeant que cet
     asile était celui de sa soeur, et qu'après tant d'années
     d'absence, loin de lui apporter des consolations, il allait
     peut-être troubler son repos. Il se disait avec amertume:
     «Pourquoi n'ai-je pas appris à conduire une charrue, à cultiver
     un champ? je pourrais dire à ma soeur et à ma vieille bonne;
     Venez vivre avec moi, vous partagerez mon sort, vous jouirez de
     mes travaux. Mais je n'ai rien à leur offrir, et je dois les
     quitter encore.» En se livrant à ces réflexions, il arrive à la
     porte du couvent; mais il était trop tard pour entrer, et tout ce
     qu'il put obtenir, ce fut de passer la nuit dans la chambre des
     hôtes. Heureux d'être sous le même toit que sa soeur, il dormit
     peu, et vingt fois il ouvrit sa fenêtre pour épier les premiers
     rayons du jour. Enfin, après la prière du matin, il put faire
     annoncer son arrivée, et bientôt sa soeur fut dans ses bras. La
     première pensée de cette pauvre demoiselle fut de supplier son
     frère de ne plus quitter la France, et de lui permettre de vivre
     auprès de lui. M. de Saint-Pierre, touché de cette marque de
     tendresse, lui raconta une partie de ses aventures, et promit de
     tout tenter pour obtenir un emploi dans sa patrie, qui les mît à
     même de se réunir. En attendant, il céda à sa soeur plusieurs
     petites rentes sur son patrimoine; et après une semaine, dont
     tous les moments lui furent consacrés, il revint tristement
     chercher fortune à Paris.


V

Après ce triste retour, il vend ce qui lui revient de l'héritage
paternel et sollicite une place dans le génie de la marine. M. de
Breteuil lui en accorde une à l'Île de France. Mais le ministre oublie
de lui en donner le titre officiel; il s'embarque et arrive après des
tempêtes. Reçu comme un aventurier à cause de l'oubli de M. de
Breteuil, il se retire dans une métairie avec un seul nègre pour
serviteur. On l'en dépossède au moment où il allait la récolter; il
parcourt l'île entière pour en faire une géographie exacte. Ce voyage,
publié à son retour à Paris, eut un certain succès.

Son retour coïncidait avec le commencement de la Révolution française.
Elle était alors l'oeuvre des philosophes; il se lie avec eux.
Dalembert vend le manuscrit du _Voyage à l'Île de France_. Il y avait
beaucoup d'analogie entre le caractère de ces deux hommes. Le même
isolement devait les rapprocher; ils se rencontrèrent et se lièrent,
s'aimèrent et se brouillèrent fréquemment. Mais ils se réconciliaient
autant de fois pendant le séjour de Bernardin de Saint-Pierre à
Paris.


VI

Ce fut alors qu'il publia ce poëme de la Providence intitulé les
_Études de la nature_. Un libraire lui prêta 600 francs pour publier
ce grand ouvrage. Cela eut un succès vaste, long, sérieux. La religion
même sourit à ce livre. Au milieu des attaques qu'elle recevait de
toutes parts, il la respecta et la fit aimer. L'exposé des doctrines
socialistes et la fureur des révolutions qui allaient éclater ne lui
nuisirent pas en cela. On n'y vit que les rêves d'une âme pieuse; on
ne lui demanda pas compte des réalités. Le nom de l'auteur fut inscrit
au rang des sages qui adoptaient la maxime du philosophe le _Vicaire
savoyard_, de J. J. Rousseau. Les mères de famille chrétiennes le
firent lire à leurs fils; il fut le pressentiment du petit livre que
Bernardin de Saint-Pierre couvait dans son coeur et qui fit enfin
éclater son nom: nous voulons parler de _Paul et Virginie_. Ce poëme
suprême et tout philosophique était porté, à son insu, dans le coeur
de Bernardin de Saint-Pierre de mer en mer et de climat en climat: le
_Poëme de la nature_.


VII

Cela commence sans préambule aucun. Une conversation du soir, au coin
du feu en automne; le ton est un peu triste et semble participer
seulement de la mélancolie d'un souvenir.

     Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le
     Port-Louis de l'Île de France, on voit, dans un terrain jadis
     cultivé, les ruines de deux petites cabanes. Elles sont situées
     presque au milieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qui
     n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. On aperçoit à gauche
     la montagne appelée le Morne-de-la-Découverte, d'où l'on signale
     les vaisseaux qui abordent dans l'île, et au bas de cette
     montagne, la ville nommée le Port-Louis; à droite, le chemin qui
     mène du Port-Louis au quartier des Pamplemousses; ensuite
     l'église de ce nom, qui s'élève, avec ses avenues de bambous, au
     milieu d'une grande plaine; et plus loin, une forêt qui s'étend
     jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant soi, sur les
     bords de la mer, la baie du Tombeau; un peu sur la droite, le cap
     Malheureux; et au delà, la pleine mer, où paraissent à fleur
     d'eau quelques îlots inhabités, entre autres le Coin-de-Mire, qui
     ressemble à un bastion au milieu des flots.

     À l'entrée de ce bassin, d'où l'on découvre tant d'objets, les
     échos de la montagne répètent sans cesse le bruit des vents qui
     agitent les forêts voisines, et le fracas des vagues qui brisent
     au loin sur les récifs; mais au pied même des cabanes, on
     n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour de soi que de
     grands rochers escarpés comme des murailles. Des bouquets
     d'arbres croissent à leurs bases, dans leurs fentes, et jusque
     sur leurs cimes où s'arrêtent les nuages. Les pluies, que leurs
     pitons attirent, peignent souvent les couleurs de l'arc-en-ciel
     sur leurs flancs verts et bruns, et entretiennent à leur pied
     les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un
     grand silence règne dans leur enceinte où tout est paisible,
     l'air, les eaux et la lumière. À peine l'écho y répète le murmure
     des palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on
     voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un
     jour doux éclaire le fond de ce bassin, où le soleil ne luit qu'à
     midi; mais dès l'aurore, ses rayons en frappent le couronnement,
     dont les pics, s'élevant au-dessus des spores de la montagne,
     paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.

     J'aimais à me rendre dans ce lieu, où l'on jouit quelquefois
     d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais
     assis au pied de ces cabanes et que j'en considérais les ruines,
     un homme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. Il était,
     suivant la coutume des anciens habitants, en petite veste et en
     long caleçon. Il marchait nu-pieds, et s'appuyait sur un bâton de
     bois d'ébène. Ses cheveux étaient tout blancs, et sa physionomie
     noble et simple. Je le saluai avec respect. Il me rendit mon
     salut; et m'ayant considéré un moment, il s'approcha de moi, et
     vint se reposer sur le tertre où j'étais assis. Excité par cette
     marque de confiance, je lui adressai la parole:

     «Mon père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre à qui ont
     appartenu ces deux cabanes?»

     Il me répondit:

     «Mon fils, ces masures et ce terrain inculte étaient habités, il
     y a environ vingt ans, par deux familles qui y avaient trouvé le
     bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans cette île, située
     sur la route des Indes, quel Européen peut s'intéresser au sort
     de quelques particuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre
     heureux, mais pauvre et ignoré? Les hommes ne veulent connaître
     que l'histoire des grands et des rois, qui ne sert à personne.»

     «Mon père, repris-je, il est aisé de juger à votre air et à votre
     discours que vous avez acquis une grande expérience. Si vous en
     avez le temps, racontez-moi, je vous prie, ce que vous savez des
     anciens habitants de ce désert, et croyez que l'homme même le
     plus dépravé par les préjugés du monde aime à entendre parler du
     bonheur que donnent la nature et la vertu.»

     Alors, comme quelqu'un qui cherche à se rappeler diverses
     circonstances, après avoir appuyé quelque temps ses mains sur son
     front, voici ce que ce vieillard me raconta:

     «En 1726, un jeune homme de Normandie, appelé M. de la Tour,
     après avoir sollicité en vain du service en France et des secours
     dans sa famille, se détermina à venir dans cette île, pour y
     chercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme qu'il aimait
     beaucoup, et dont il était également aimé. Elle était d'une
     ancienne et riche maison de sa province; mais il l'avait épousée
     en secret et sans dot, parce que les parents de sa femme
     s'étaient opposés à son mariage, attendu qu'il n'était pas
     gentilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette île, et il
     s'embarqua pour Madagascar, dans l'espérance d'y acheter quelques
     noirs et de revenir promptement ici former une habitation. Il
     débarqua à Madagascar vers la mauvaise saison, qui commence à la
     mi-octobre; et peu de temps après son arrivée il y mourut des
     fièvres pestilentielles, qui y règnent pendant six mois de
     l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y
     faire des établissements fixes. Les secrets qu'il avait emportés
     avec lui furent dispersés après sa mort, comme il arrive
     ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme,
     restée à l'Île de France, se trouva veuve, enceinte, et n'ayant
     pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un pays où elle
     n'avait ni crédit ni recommandation. Ne voulant rien solliciter
     auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait
     uniquement aimé, son malheur lui donna du courage. Elle résolut
     de cultiver avec son esclave un petit coin de terre, afin de se
     procurer de quoi vivre.

     Dans une île presque déserte, dont le terrain était à discrétion,
     elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus
     favorables au commerce; mais, cherchant quelque gorge de
     montagne, quelque asile caché, où elle pût vivre seule et
     inconnue, elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y
     retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les
     êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les
     plus sauvages et les plus déserts: comme si des rochers étaient
     des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la
     nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'âme. Mais la
     Providence, qui vient à notre secours lorsque nous ne voulons que
     les biens nécessaires, en réservait un à madame de la Tour, que
     ne donnent ni les richesses ni la grandeur; c'était une amie.

     Dans ce lieu, depuis un an, demeurait une femme vive, bonne et
     sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne,
     d'une simple famille de paysans, dont elle était chérie, et qui
     l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse
     d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui
     lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa
     passion, s'éloigna d'elle et refusa même de lui assurer une
     subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte.
     Elle s'était déterminée alors à quitter pour toujours le village
     où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies, loin
     de son pays où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre
     et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de
     quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de
     ce canton.

     Madame de la Tour, suivie de sa négresse, trouva dans ce lieu
     Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de
     rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à
     la sienne. Elle lui parla, en peu de mots, de sa condition passée
     et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de la
     Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt
     que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser,
     l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. «Pour moi,
     dit-elle, j'ai mérité mon sort; mais vous, madame... vous, sage
     et malheureuse!» Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son
     amitié. Madame de la Tour, touchée d'un accueil si tendre, lui
     dit en la serrant dans ses bras: «Ah! Dieu veut finir mes peines,
     puisqu'il vous inspire plus de bonté envers moi, qui vous suis
     étrangère, que jamais je n'en ai trouvé dans mes parents.»

     Je connaissais Marguerite, et, quoique je demeure à une lieue et
     demie d'ici, dans les bois, derrière la Montagne-Longue, je me
     regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe, une rue, un
     simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir
     pendant des années entières; mais dans les colonies nouvelles, on
     considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des
     bois et des montagnes. Dans ce temps-là surtout, où cette île
     faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un
     titre d'amitié; et l'hospitalité envers les étrangers, un devoir
     et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une
     compagne, je fus la voir, pour tâcher d'être utile à l'une et à
     l'autre. Je trouvai dans madame de La Tour une personne d'une
     figure intéressante, pleine de noblesse et de mélancolie. Elle
     était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames
     qu'il convenait, pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour
     empêcher l'établissement de quelque autre habitant, de partager
     entre elles le fond de ce bassin, qui contient environ vingt
     arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en
     formai deux portions à peu près égales. L'une renfermait la
     partie supérieure de cette enceinte, depuis ce piton de rocher
     couvert de nuages, d'où sort la source de la rivière des
     Lataniers, jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au
     haut de la montagne, et qu'on appelle l'Embrasure, parce qu'elle
     ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol
     est si rempli de roches et de ravins, qu'à peine on y peut
     marcher; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli
     de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion, je
     compris toute la partie intérieure qui s'étend le long de la
     rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes, d'où
     cette rivière commence à couler entre deux collines jusqu'à la
     mer. Vous y voyez quelques lisières de prairies, et un terrain
     assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre; car, dans
     la saison des pluies il est marécageux, et dans les sécheresses
     il est dur comme du plomb; quand on y veut alors ouvrir une
     tranchée, on est obligé de le couper avec des haches. Après avoir
     fait ces deux partages, j'engageai ces deux dames à les tirer au
     sort. La partie supérieure échut à madame de la Tour, et
     l'inférieure à Marguerite. L'une et l'autre furent contentes de
     leur lot; mais elles me prièrent de ne pas séparer leur demeure,
     «afin, me dirent-elles, que nous puissions toujours nous voir,
     nous parler et nous entr'aider.» Il fallait cependant à chacune
     d'elles une retraite particulière. La case de Marguerite se
     trouvait au milieu du bassin, précisément sur les limites de son
     terrain. Je bâtis tout auprès, sur celui de madame de la Tour,
     une autre case, en sorte que ces deux amies étaient à la fois
     dans le voisinage l'une de l'autre, et sur la propriété de leurs
     familles. Moi-même j'ai coupé des palissades dans la montagne;
     j'ai apporté des feuilles de latanier des bords de la mer, pour
     construire ces deux cabanes, où vous ne voyez plus maintenant ni
     porte ni couverture. Hélas! il n'en reste encore que trop pour
     mon souvenir! Le temps, qui détruit si rapidement les monuments
     des empires, semble respecter, dans ces déserts, ceux de
     l'amitié, pour perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie.

     À peine la seconde de ces cabanes était achevée, que madame de la
     Tour accoucha d'une fille. J'avais été le parrain de l'enfant de
     Marguerite, qui s'appelait Paul. Madame de la Tour me pria aussi
     de nommer sa fille, conjointement avec son amie. Celle-ci lui
     donna le nom de Virginie. «Elle sera vertueuse, dit-elle, et elle
     sera heureuse. Je n'ai connu le malheur qu'en m'écartant de la
     vertu.»

     Lorsque madame de la Tour fut relevée de ses couches, ces deux
     petites habitations commencèrent à être de quelque rapport, à
     l'aide des soins que j'y donnais de temps en temps, mais surtout
     par les travaux assidus de leurs esclaves. Celui de Marguerite,
     appelé Domingue, était un noir iolof, encore robuste, quoique
     déjà sur l'âge. Il avait de l'expérience et un bon sens naturel.
     Il cultivait indifféremment, sur les deux habitations, les
     terrains qui lui semblaient les plus fertiles, et il y mettait
     les semences qui leur convenait le mieux. Il semait du petit mil
     et du maïs dans les endroits médiocres, un peu de froment dans
     les bonnes terres, du riz dans les fonds marécageux; et au pied
     des roches, des giraumons, des courges et des concombres, qui se
     plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des
     patates, qui y viennent très-sucrées; des cotonniers sur les
     hauteurs, des cannes à sucre dans les terres fortes, des pieds de
     café sur les collines, où le grain est petit, mais excellent; le
     long de la rivière et autour des cases, des bananiers, qui
     donnent toute l'année de longs régimes de fruits, avec un bel
     ombrage; et enfin quelques plantes de tabac, pour charmer ses
     soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il allait couper du bois
     à brûler dans la montagne, et casser des roches çà et là dans les
     habitations, pour en aplanir les chemins. Il faisait tous ces
     ouvrages avec intelligence et activité, parce qu'il les faisait
     avec zèle. Il était fort attaché à Marguerite; et il ne l'était
     guère moins à madame de la Tour, dont il avait épousé la
     négresse, à la naissance de Virginie. Il aimait passionnément sa
     femme, qui s'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, d'où
     elle avait apporté quelque industrie, surtout celle de faire des
     paniers et des étoffes appelées pagnes, avec des herbes qui
     croissent dans les bois. Elle était adroite, propre et
     très-fidèle. Elle avait soin de préparer à manger, d'élever
     quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre au
     Port-Louis le superflu de ces deux habitations, qui était bien
     peu considérable. Si vous y joignez deux chèvres élevées près des
     enfants, et un gros chien qui veillait la nuit au dehors, vous
     aurez une idée de tout le revenu et de tout le domestique de ces
     deux petites métairies.


VIII

Il n'y a point d'aventures. Le récit simple et naturel coule comme
l'haleine attiédie d'un vieillard sur la lèvre. On n'éprouve ni
émotion ni surprise. La nature seule parle et agit. Ces descriptions
sont les lieux mêmes. Les mots disent les sensations, mais n'exagèrent
point; la nature n'a pas besoin de rhétorique. Écoutez-la:

     Les devoirs de la maternité ajoutaient encore au bonheur de leur
     société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs
     enfants, fruits d'un amour également infortuné. Elles prenaient
     plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher
     dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait: «Mon
     amie, disait madame de la Tour, chacune de nous aura deux
     enfants, et chacun de nos enfants aura deux mères.» Comme deux
     bourgeons qui, restés sur deux arbres de la même espèce dont la
     tempête a brisé toutes les branches, viennent à produire des
     fruits plus doux si chacun d'eux, détaché du tronc maternel, est
     greffé sur le tronc voisin: ainsi ces deux petits enfants, privés
     de tous leurs parents, se remplissaient de sentiments plus
     tendres que ceux de fils et de fille, de frère et de soeur, quand
     ils venaient à être changés de mamelle par les deux amies qui
     leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur
     mariage, sur leurs berceaux; et cette perspective de félicité
     conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines, finissait
     bien souvent par les faire pleurer: l'une se rappelant que ses
     maux étaient venus d'avoir négligé l'hymen, et l'autre, d'en
     avoir subi les lois; l'une, de s'être élevée au-dessus de sa
     condition, et l'autre, d'en être descendue: mais elles se
     consolaient, en pensant qu'un jour leurs enfants, plus heureux,
     jouiraient à la fois, loin des cruels préjugés de l'Europe, des
     plaisirs de l'amour et du bonheur de l'égalité.

     Rien, en effet, n'était comparable à l'attachement qu'ils se
     témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait
     Virginie; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie
     souffrait, on en était averti par les cris de Paul; mais cette
     aimable fille dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne
     souffrît pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que
     je ne les visse tous deux tout nus, suivant la coutume du pays,
     pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous
     les bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La
     nuit même ne pouvait les séparer: elle les surprenait souvent
     couchés dans le même berceau, joue contre joue, poitrine contre
     poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et
     endormis dans les bras l'un de l'autre.

     Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se
     donner furent ceux de frère et de soeur. L'enfance, qui connaît
     des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms.
     Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant
     vers leurs besoins réciproques. Bientôt, tout ce qui regarde
     l'économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre,
     fut du ressort de Virginie, et ses travaux étaient toujours
     suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui, sans
     cesse en action, il bêchait le jardin avec Domingue, ou, une
     petite hache à la main, il le suivait dans les bois; et si, dans
     ces courses, une belle fleur, un bon fruit ou un nid d'oiseau se
     présentaient à lui, eussent-ils été au haut d'un arbre, il
     l'escaladait pour les apporter à sa soeur.

     Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre
     n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette
     montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui
     accourait vers la maison, la tête couverte de son jupon, quelle
     avait relevé par derrière pour se mettre à l'abri d'une ondée de
     pluie. De loin, je la crus seule; et m'étant avancé vers elle
     pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras,
     enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et
     l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur
     invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon
     bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda enclos dans la même
     coquille.

     Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au
     reste, ils étaient ignorants comme des créoles, et ne savaient ni
     lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé
     dans des temps reculés et loin d'eux; leur curiosité ne
     s'étendait pas au delà de cette montagne. Ils croyaient que le
     monde finissait où finissait leur île, et ils n'imaginaient rien
     d'aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle
     de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs âmes. Jamais
     des sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes; jamais
     les leçons d'une triste morale ne les avaient remplis d'ennui.
     Ils ne savaient pas qu'il ne faut pas dérober, tout chez eux
     étant commun; ni être intempérant, ayant à discrétion des mets
     simples; ni menteur, n'ayant aucune vérité à dissimuler. On ne
     les avait jamais effrayés en leur disant que Dieu réserve des
     punitions terribles aux enfants ingrats: chez eux, l'amitié
     filiale était née de l'amitié maternelle. On ne leur avait appris
     de la religion que ce qui la fait aimer; et s'ils n'offraient pas
     à l'église de longues prières, partout où ils étaient, dans la
     maison, dans les champs, dans les bois, ils levaient vers le ciel
     des mains innocentes et un coeur plein de l'amour de leurs
     parents.

     Ainsi se passa leur première enfance, comme une belle aube qui
     annonce un plus beau jour. Déjà ils partageaient avec leurs mères
     tous les soins du ménage. Dès que le chant du coq annonçait le
     retour de l'aurore, Virginie se levait, allait puiser de l'eau à
     la source voisine, et rentrait dans la maison pour préparer le
     déjeuner. Bientôt après, quand le soleil dorait les pitons de
     cette enceinte, Marguerite et son fils se rendaient chez madame
     de la Tour: alors ils faisaient tous ensemble une prière, suivie
     du premier repas; souvent ils le prenaient devant la porte, assis
     sur l'herbe sous un berceau de bananiers, qui leur fournissait à
     la fois des mets tout préparés dans leurs fruits substantiels et
     du linge de table dans leurs feuilles larges, longues et
     lustrées. Une nourriture saine et abondante développait
     rapidement les corps de ces deux jeunes gens, et une éducation
     douce peignait dans leur physionomie la pureté et le contentement
     de leur âme. Virginie n'avait que douze ans: déjà sa taille était
     plus qu'à demi formée; de grands cheveux blonds ombrageaient sa
     tête; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus
     tendre éclat sur la fraîcheur de son visage: ils souriaient
     toujours de concert quand elle parlait; mais quand elle gardait
     le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait
     une expression d'une sensibilité extrême, et même celle d'une
     légère mélancolie. Pour Paul, on voyait déjà se développer en lui
     le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence.
     Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus
     rembruni, son nez plus aquilin, et ses yeux, qui étaient noirs,
     auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qui rayonnaient
     autour comme des pinceaux ne leur avaient donné la plus grande
     douceur. Quoiqu'il fût toujours en mouvement, dès que sa soeur
     paraissait, il devenait tranquille et allait s'asseoir auprès
     d'elle: souvent leur repas se passait sans qu'ils se dissent un
     mot. À leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté
     de leurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre
     blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais à
     leurs regards qui cherchaient à se rencontrer, à leurs sourires
     rendus par de plus doux sourires, on les eût pris pour ces
     enfants du ciel, pour ces esprits bienheureux dont la nature est
     de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par
     des pensées et l'amitié par des paroles.

     Cependant, madame de la Tour, voyant sa fille se développer avec
     tant de charmes, sentait augmenter son inquiétude avec sa
     tendresse. Elle me disait quelquefois: «Si je venais à mourir,
     que deviendrait Virginie sans fortune?»

     Elle avait en France une tante, fille de qualité, riche, vieille
     et dévote, qui lui avait refusé si durement des secours
     lorsqu'elle se fut mariée à M. de la Tour, qu'elle s'était bien
     promis de n'avoir jamais recours à elle, à quelque extrémité
     qu'elle fût réduite.


IX

M. de la Bourdonnais, gouverneur de l'île, vient un jour visiter
madame de la Tour; il lui fait de graves reproches d'avoir abandonné
sa famille riche en France. Les enfants se révoltent contre ces
reproches.

     Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un
     dimanche, au lever de l'aurore, leurs mères étant allées à la
     première messe à l'église des Pamplemousses, une négresse
     marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur
     habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait
     pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle
     se jeta aux pieds de Virginie, qui préparait le déjeuner de la
     famille, et lui dit: «Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une
     pauvre esclave fugitive; il y a un mois que j'erre dans ces
     montagnes, demi-morte de faim, souvent poursuivie par des
     chasseurs et par leurs chiens. Je fuis mon maître, qui est un
     riche habitant de la Rivière-Noire: il m'a traitée comme vous le
     voyez.» En même temps, elle lui montra son corps sillonné de
     cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait
     reçus. Elle ajouta: «Je voulais aller me noyer; mais sachant que
     vous demeuriez ici, j'ai dit: Puisqu'il y a encore de bons blancs
     dans ce pays, il ne faut pas encore mourir.» Virginie, tout émue,
     lui répondit: «Rassurez-vous, infortunée créature! Mangez,
     mangez;» et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle
     avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout
     entier. Virginie, la voyant rassasiée, lui dit: «Pauvre
     misérable! j'ai envie d'aller demander grâce à votre maître; en
     vous voyant, il sera touché de pitié. Voulez-vous me conduire
     chez lui?--Ange de Dieu, repartit la négresse, je vous suivrai
     partout où vous voudrez.» Virginie appela son frère, et le pria
     de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des
     sentiers, au milieu des bois, à travers de hautes montagnes
     qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières
     qu'ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils
     arrivèrent au bas d'un morne, sur les bords de la Rivière-Noire.
     Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations
     considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes
     sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une
     pipe à la bouche et un rotin à la main. C'était un grand homme
     sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et
     joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s'approcha
     de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu, de pardonner à
     son esclave, qui était à quelques pas de là derrière eux. D'abord
     l'habitant ne fit pas grand compte de ces deux enfants pauvrement
     vêtus; mais quand il eut remarqué la taille élégante de Virginie,
     sa belle tête blonde sous une capote bleue, et qu'il eut entendu
     le doux son de sa voix, qui tremblait, ainsi que tout son corps,
     en lui demandant grâce, il ôta sa pipe de sa bouche, et levant
     son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux serment, qu'il
     pardonnait à son esclave, non pas pour l'amour de Dieu, mais pour
     l'amour d'elle. Virginie aussitôt fit signe à l'esclave de
     s'avancer vers son maître; puis elle s'enfuit, et Paul courut
     après elle.

     Ils remontèrent ensemble le revers du morne par où ils étaient
     descendus; et parvenus au sommet, ils s'assirent sous un arbre,
     accablés de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait à
     jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil. Paul dit à
     Virginie: «Ma soeur, il est plus de midi; tu as faim et soif;
     nous ne trouverons point ici à dîner; redescendons le morne, et
     allons demander à manger au maître de l'esclave.--Oh! non, mon
     ami, reprit Virginie, il m'a fait trop de peur. Souviens-toi de
     ce que dit quelquefois maman: Le pain du méchant remplit la
     bouche de gravier.--Comment ferons-nous donc? dit Paul; ces
     arbres ne produisent que de mauvais fruits; il n'y a pas
     seulement ici un tamarin ou un citron pour te rafraîchir.--Dieu
     aura pitié de nous, reprit Virginie; il exauce la voix des petits
     oiseaux qui lui demandent de la nourriture.» À peine avait-elle
     dit ces mots, qu'ils entendirent le bruit d'une source qui
     tombait d'un rocher voisin. Ils y coururent; et après s'être
     désaltérés avec ses eaux plus claires que le cristal, ils
     cueillirent et mangèrent un peu de cresson qui croissait sur ses
     bords. Comme ils regardaient de côté et d'autre s'ils ne
     trouveraient pas quelque nourriture plus solide, Virginie
     aperçut, parmi les arbres de la forêt, un jeune palmiste. Le chou
     que la cime de cet arbre renferme au milieu de ses feuilles est
     un fort bon manger; mais quoique sa tige ne fût pas plus grosse
     que la jambe, elle avait plus de soixante pieds de hauteur. À la
     vérité, le bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet de
     filaments; mais son aubier est si dur, qu'il fait rebrousser les
     meilleures haches, et Paul n'avait pas même un couteau. L'idée
     lui vint de mettre le feu au pied de ce palmiste. Autre embarras:
     il n'avait point de briquet; et d'ailleurs, dans cette île si
     couverte de rochers, je ne crois pas qu'on puisse trouver une
     seule pierre à fusil. La nécessité donne de l'industrie, et
     souvent les inventions les plus utiles ont été dues aux hommes
     les plus misérables. Paul résolut d'allumer du feu à la manière
     des noirs. Avec l'angle d'une pierre, il fit un petit trou sur
     une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds;
     puis, avec le tranchant de cette pierre, il fit une pointe à un
     autre morceau de branche également sèche, mais d'une espèce de
     bois différente. Il posa ensuite ce morceau de bois pointu dans
     le petit trou de la branche qui était sous ses pieds, et le
     faisant rouler rapidement entre ses mains comme on roule un
     moulinet dont on veut faire mousser le chocolat, en peu de
     moments il vit sortir du point de contact de la fumée et des
     étincelles. Il ramassa des herbes sèches et d'autres branches
     d'arbres, et mit le feu au pied du palmiste, qui, bientôt après,
     tomba avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à dépouiller
     le chou de l'enveloppe de ses longues feuilles ligneuses et
     piquantes. Virginie et lui mangèrent une partie de ce chou crue,
     et l'autre cuite sous la cendre, et ils les trouvèrent également
     savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le
     souvenir de la bonne action qu'ils avaient faite le matin, mais
     cette joie était troublée par l'inquiétude où ils se doutaient
     bien que leur longue absence de la maison jetterait leurs mères.
     Virginie revenait souvent sur cet objet. Cependant, Paul, qui
     sentait ses forces rétablies, l'assura qu'ils ne tarderaient pas
     à tranquilliser leurs parents.

     Après le dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés; car ils
     n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui
     ne s'étonnait de rien, dit à Virginie: «Notre case est vers le
     soleil du milieu du jour; il faut que nous passions, comme ce
     matin, par-dessus cette montagne que tu vois là-bas avec ses
     trois pitons. Allons, marchons, mon amie.» Cette montagne était
     celle des Trois-Mamelles, ainsi nommée parce que ses trois pitons
     en ont la forme. Ils descendirent donc le morne de la
     Rivière-Noire du côté du nord, et arrivèrent, après une heure de
     marche sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin.
     Cette grande partie de l'île, toute couverte de forêts, est si
     peu connue, même aujourd'hui, que plusieurs de ses rivières et
     de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière, sur le
     bord de laquelle ils étaient, coule en bouillonnant sur un lit de
     roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie; elle n'osa y
     mettre les pieds, pour la passer à gué. Paul alors prit Virginie
     sur son dos, et passa, ainsi chargé, sur les roches glissantes de
     la rivière, malgré le tumulte de ses eaux. «N'aie pas peur, lui
     disait-il, je me sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la
     Rivière-Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je me
     serais battu avec lui.--Comment! dit Virginie, avec cet homme si
     grand et si méchant? À quoi t'ai-je exposé? Mon Dieu, qu'il est
     difficile de faire le bien! Il n'y a que le mal de facile à
     faire.» Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa
     route, chargé de sa soeur, et il se flattait de monter ainsi la
     montagne des Trois-Mamelles, qu'il voyait devant lui à une
     demi-lieue de là; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il
     fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d'elle.
     Virginie lui dit alors: «Mon frère, le jour baisse; tu as encore
     des forces; et les miennes me manquent; laisse-moi ici; et
     retourne seul à notre case pour tranquilliser nos mères.--Oh!
     non, dit Paul, je ne te quitterai pas. Si la nuit nous surprend
     dans ces bois, j'allumerai du feu, j'abattrai un palmiste; tu en
     mangeras le chou, et je ferai avec ses feuilles un ajoupa pour te
     mettre à l'abri.» Cependant Virginie, s'étant un peu reposée,
     cueillit sur le tronc d'un vieux arbre penché sur le bord de la
     rivière de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son
     tronc: elle en fit des espèces de brodequins, dont elle s'entoura
     les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car,
     dans l'empressement d'être utile, elle avait oublié de se
     chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles,
     elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en
     s'appuyant d'une main sur ce roseau et de l'autre sur son frère.

     Ils cheminaient ainsi doucement à travers les bois; mais la
     hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent
     bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles, sur
     laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil qui était déjà
     près de se coucher. Au bout de quelque temps, ils quittèrent,
     sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient
     marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe
     d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul
     fit asseoir Virginie, et se mit à courir çà et là, tout hors de
     lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais; mais il se
     fatigua en vain. Il monta au haut d'un grand arbre, pour
     découvrir au moins la montagne des Trois-Mamelles; mais il
     n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont
     quelques-unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil
     couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les
     forêts dans les vallées; le vent se calmait, comme il arrive au
     coucher du soleil: un profond silence régnait dans ces solitudes,
     et on n'y entendait d'autre bruit que le bramement des cerfs, qui
     venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans
     l'espoir que quelque chasseur pourrait l'entendre, cria alors de
     toute sa force: «Venez, venez au secours de Virginie.» Mais les
     seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrent à
     plusieurs reprises: Virginie... Virginie...

     Paul descendit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de
     chagrin: il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu;
     mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches
     de bois sec propres à allumer du feu. Il sentit alors, par son
     expérience, toute la faiblesse de ses ressources, et il se mit à
     pleurer. Virginie lui dit: «Ne pleure point, mon ami, si tu ne
     veux m'accabler de chagrin. C'est moi qui suis la cause de toutes
     tes peines, et de celles qu'éprouvent maintenant nos mères. Il ne
     faut rien faire, pas même le bien, sans consulter ses parents.
     Oh! j'ai été bien imprudente!» et elle se prit à verser des
     larmes. Cependant elle dit à Paul: «Prions Dieu, mon frère, et il
     aura pitié de nous.» À peine avaient-ils achevé leur prière,
     qu'ils entendirent un chien aboyer. «C'est, dit Paul, le chien de
     quelque chasseur, qui vient le soir tuer des cerfs à l'affût.»
     Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. «Il me semble,
     dit Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre case. Oui, je
     reconnais sa voix: serions-nous si près d'arriver, et au pied de
     notre montagne?» En effet, un moment après, Fidèle était à leurs
     pieds, aboyant, hurlant, gémissant et les accablant de caresses.
     Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent
     Domingue qui accourait à eux. À l'arrivée de ce bon noir, qui
     pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui
     dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens: «O mes jeunes
     maîtres, leur dit-il, que vos mères ont d'inquiétude! Comme elles
     ont été étonnées, quand elles ne vous ont plus retrouvés au
     retour de la messe, où je les accompagnais. Marie, qui
     travaillait dans un coin de l'habitation, n'a su nous dire où
     vous étiez allés. J'allais, je venais autour de l'habitation, ne
     sachant moi-même de quel côté vous chercher. Enfin, j'ai pris vos
     vieux habits à l'un et à l'autre, je les ai fait flairer à
     Fidèle; et sur-le-champ, comme si ce pauvre animal m'eût entendu,
     il s'est mis à quêter sur vos pas. Il m'a conduit, toujours en
     remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire. C'est là où j'ai
     appris d'un habitant que vous lui aviez ramené une négresse
     marronne, et qu'il vous avait accordé sa grâce. Mais quelle
     grâce! Il me l'a montrée attachée, avec une chaîne au pied, à un
     billot de bois, et avec un collier de fer à trois crochets autour
     du cou. De là, Fidèle, toujours quêtant, m'a mené sur le morne de
     la Rivière-Noire, où il s'est arrêté encore en aboyant de toute
     sa force. C'était sur le bord d'une source, auprès d'un palmiste
     abattu, et près d'un feu qui fumait encore; enfin, il m'a conduit
     ici. Nous sommes au pied de la montagne des Trois-Mamelles, et il
     y a encore quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons, mangez
     et prenez des forces.» Il leur présenta aussitôt un gâteau, des
     fruits, et une grande calebasse remplie d'une liqueur composée
     d'eau, de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade, que
     leurs mères avaient préparée pour les fortifier et les
     rafraîchir. Virginie soupira au souvenir de la pauvre esclave, et
     des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois: «Oh!
     qu'il est difficile de faire le bien!» Pendant que Paul et elle
     se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu; et ayant cherché
     dans les rochers un bois tortu, qu'on appelle bois de ronde, et
     qui brûle tout vert en jetant une grande flamme, il e

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