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Cours familier de Littérature - Volume 23

by Alphonse de Lamartine · French · Gutenberg #49397 · 632,794 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Cours familier de Littérature - Volume 23
    
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Title: Cours familier de Littérature - Volume 23

Author: Alphonse de Lamartine


        
Release date: July 8, 2015 [eBook #49397]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/49397

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        P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE - VOLUME 23 ***

  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE

  REVUE MENSUELLE

  XXIII




  COURS FAMILIER
  DE
  LITTÉRATURE


  UN ENTRETIEN PAR MOIS

  PAR
  M. DE LAMARTINE




  PARIS
  ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR
  9, RUE CAMBACÉRÈS (ANCIENNE RUE DE LA VILLE-L'ÉVÊQUE, 48)
  1867




COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE




CXXXIIIe ENTRETIEN




LITTÉRATURE RUSSE

IVAN TOURGUENEFF


I

Mais revenons aux chasseurs, ce chef-d'oeuvre de Tourgueneff. C'est
aussi l'impression de leur excellent traducteur M. de Lavau. Voici
comment il le juge dans sa préface:

     Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi j'ai pris la
     résolution de traduire les _Récits d'un Chasseur_; il serait
     parfaitement inutile d'insister sur ce point. Cependant, je crois
     nécessaire d'observer que, connaissant la difficulté d'un travail
     de ce genre, je ne me serais peut-être point décidé à
     l'entreprendre si l'auteur lui-même ne m'y avait encouragé.
     Est-il besoin d'ajouter qu'au lieu de suivre le procédé un peu
     trop commode de M. Charrière, je me suis soumis de tout point aux
     devoirs qu'imposent les modestes fonctions de traducteur. On peut
     être assuré de ne trouver dans ces pages rien qui n'appartienne à
     l'auteur. Si j'y ai ajouté quoi que ce soit de ma façon, ce sont
     les fautes qui ont échappé à mon attention. Enfin, comme il
     aurait pu se rencontrer néanmoins de par le monde des esprits
     assez disposés à m'adresser les accusations que M. Charrière
     s'est volontairement attirées, j'ai prié l'auteur de revoir
     attentivement mon travail, et il s'est prêté à ma demande avec
     beaucoup d'obligeance; il a même consenti à rétablir quelques
     passages qu'il avait cru devoir prudemment supprimer dans
     l'oeuvre originale et qui, par un cachet particulier de vérité,
     ajoutent encore à l'effet qu'elle produit dans son ensemble.

     La pensée qui a inspiré cette composition est digne d'éloges. Les
     _Récits d'un Chasseur_ sont principalement destinés à nous
     dépeindre l'intéressante population qui, à la honte de notre
     siècle, est encore courbée en Russie sous le joug odieux du
     servage. On y rencontre bien quelques petits seigneurs
     campagnards; mais ils se trouvent placés au second plan; tout
     l'intérêt est concentré sur les hommes qui vivent dans leur
     dépendance. Chacun applaudira sans doute au courage de
     l'écrivain qui, sous le régime ombrageux alors dans toute sa
     vigueur[1] en Russie, n'a pas craint de consacrer sa plume à une
     pareille entreprise. Avant lui, personne n'avait osé la tenter;
     le monde au milieu duquel il nous introduit était une région
     inconnue pour la littérature russe.

          [Note 1: La première édition russe des _Récits d'un
          Chasseur_ est épuisée depuis longtemps; mais l'autorisation
          d'en publier une seconde n'a pu être obtenue jusqu'à ce
          jour.]

     Quoiqu'on puisse considérer les _Récits d'un Chasseur_ comme un
     éloquent plaidoyer en faveur de l'affranchissement des serfs,
     l'auteur n'a nullement cherché à donner une idée favorable du
     paysan russe. Gardons-nous de le supposer; il n'a point dissimulé
     les défauts de son modèle. Les portraits qui composent ce volume
     sont d'une ressemblance parfaite, et aucun des nombreux
     imitateurs que M. Tourgueneff compte actuellement en Russie ne
     peut, à cet égard, lui être comparé. Si une lecture attentive des
     _Récits d'un Chasseur_ inspire une profonde aversion pour les
     droits dont disposent les seigneurs russes, ce n'est point M.
     Tourgueneff qu'il faut en accuser; il s'est borné à retracer
     consciencieusement les scènes et les traits de moeurs populaires
     qu'il a recueillis en parcourant, le fusil sur l'épaule, les
     différentes provinces de l'empire. En un mot, il n'y a rien de
     romanesque dans ces pages; ce sont des études sérieuses et
     impartiales qui nous initient fidèlement aux habitudes et au
     caractère du peuple. En les méditant, on arrive à connaître le
     paysan russe aussi parfaitement que si on avait passé sa vie dans
     le pays.

     Mais tout en s'imposant pour règle de demeurer constamment
     fidèle à la vérité, l'auteur n'en a pas moins distribué avec
     beaucoup d'art les remarques et les souvenirs qu'il a réunis dans
     ce volume. L'analyse psychologique n'étant point son fait, et,
     pour mon compte, je ne m'en plaindrai pas, les nombreuses
     observations qui remplissent les _Récits d'un Chasseur_ portent
     principalement sur l'état social, les moeurs et l'extérieur des
     paysans russes; l'auteur nous fait rarement pénétrer dans les
     replis de leur conscience. C'est en retraçant les habitudes et
     les actions de ses personnages qu'il nous donne ordinairement la
     mesure des sentiments et des désirs qui les animent. Le procédé
     n'est pas nouveau assurément, surtout en Russie; il y est très
     répandu, depuis Gogol, dans la littérature; mais je crois
     vraiment qu'en ce genre, M. Tourgueneff n'a point de rivaux, même
     parmi nous. Rien n'égale l'éloquence de son mutisme; un regard,
     un soupir, le moindre geste en disent plus sous sa plume que
     toutes les analyses. On sait que l'écueil ordinaire des écrivains
     qui marchent dans cette voie est la monotonie et la vulgarité, M.
     Tourgueneff a su l'éviter, et cela sans beaucoup d'efforts; il en
     a été préservé par la nature de son sujet, le paysan russe étant
     encore essentiellement poétique, et probablement aussi par
     l'heureuse disposition de son esprit, qui aime avant tout la
     distinction sans pousser jusqu'à la recherche. Mais où il excelle
     surtout, c'est dans la description pittoresque du pays; il sait
     rendre avec une merveilleuse exactitude les mouvements les plus
     imperceptibles, et jusqu'aux traits fugitifs qui caractérisent
     inopinément la physionomie mobile et expressive de la nature.
     Rien ne l'arrête; il nous dépeint, avec une précision vraiment
     surprenante, le frémissement de la forêt, le murmure lointain
     d'une cascade, la couleur et la forme changeante des nuages, le
     jeu d'un rayon de soleil qui éclaire subitement la plaine; et
     comme la nature est toujours attrayante, tous ces détails, loin
     de lasser l'attention du lecteur, ont un charme infini. On a
     beaucoup écrit dernièrement contre la direction littéraire que
     l'auteur a suivie dans cet ouvrage. Après avoir lu les _Récits
     d'un Chasseur_, on demeure convaincu qu'elle ne saurait être
     vraiment funeste qu'à la médiocrité.

     Quant à passer en revue les diverses pièces de ce recueil, je ne
     le crois point nécessaire: le lecteur saura fort bien, sans mon
     secours, distinguer celles qui sont les plus dignes de fixer son
     attention. Cependant, aux personnes qui voudraient se borner à
     feuilleter le volume, il est bon d'indiquer les nouvelles qui
     caractérisent le mieux le paysan russe. La triste et humiliante
     situation où il se trouve est admirablement dépeinte dans trois
     récits: _le Bourgmestre_, _Lgove_ et _les Deux Propriétaires_. Le
     premier surtout mérite d'être remarqué; l'auteur y montre des
     paysans vivant sous une double oppression; on les voit aux prises
     avec un intendant hypocrite et brutal, comme il y en a tant en
     Russie, et un de ces propriétaires qui, sous les formes d'un
     homme du monde, cachent l'insensibilité et l'égoïsme calculateur
     du commerçant le plus madré. Sans doute, il existe un petit
     nombre de seigneurs qui ne rappellent en rien cet odieux et
     ridicule personnage, et l'auteur en dépeint loyalement plusieurs
     dans ses récits, mais, ce ne sont là que des _accidents heureux_,
     comme on l'a dit du pouvoir. On est surpris d'apprendre, en
     lisant les deux autres études, à quel point sont souvent poussées
     en Russie, d'une part la tyrannie des seigneurs, et de l'autre la
     bassesse que la servitude impose aux hommes qui les approchent.
     Mais il ne faut point croire que tous les paysans russes soient
     dans cet état de dégradation; ils se relèvent au plus léger
     souffle de liberté, comme l'herbe flétrie que frappe un rayon de
     soleil. Prenons les hommes que l'auteur nous montre dans la
     nouvelle intitulée _Kor et Kalinitch_: ils ne le cèdent
     assurément pas, pour l'intelligence et la dignité, aux paysans
     des pays les plus éclairés, et l'emportent sur eux à beaucoup
     d'autres égards. Les sentiments qui nous attachent au foyer
     domestique et qui en éloignent le plus sûrement les inquiétudes
     et les désirs, sources ordinaires des révolutions, règnent encore
     généralement sous l'humble toit du paysan russe, le sentiment
     religieux surtout: pour en demeurer convaincu, il faut suivre
     attentivement les discours de _Kaciane_: on entendra sortir de la
     bouche d'un pauvre serf des paroles qui accusent une inspiration
     puissante et dont la forme a quelque chose de biblique. L'homme
     qui parle ainsi n'est point une exception; les pensées qu'il
     exprime sont communes à presque tous les sectaires russes, et le
     nombre de ceux-ci est très-considérable. Mais au sentiment
     religieux qui le soutient et le guide dans sa pénible carrière le
     paysan russe joint un tour d'esprit gracieux et poétique; les
     pages charmantes intitulées _la Prairie_ semblent avoir pour
     objet principal de mettre en évidence cette disposition
     naturelle. L'auteur s'est plu à y exposer avec détail une partie
     des idées superstitieuses qui, en Russie, peuplent encore
     l'imagination du paysan. C'est dans cette nouvelle que le talent
     descriptif dont nous avons parlé plus haut est surtout frappant:
     M. Tourgueneff nous promène longuement au milieu d'une de ces
     plaines immenses qui se trouvent au centre de la Russie, et on le
     suit sans éprouver la moindre fatigue. Enfin, personne n'ignore
     que le paysan russe se fait remarquer aussi par une véritable
     passion pour la musique. Ce dernier trait de caractère a fourni
     à l'auteur une de ses meilleures études; elle est intitulée _les
     Chanteurs_, et, ainsi que son titre l'indique, nous y assistons à
     un concert champêtre qui est plein d'intérêt.

     Après avoir parcouru les pièces que je viens d'indiquer, le
     lecteur ne saurait se refuser sans doute à reconnaître le talent
     de M. Tourgueneff; mais il aurait une idée encore fort incomplète
     du peuple russe; car, dans presque toutes ces études, l'auteur ne
     s'est attaché à présenter son sujet que par les côtés qui lui
     sont les plus propres à éveiller notre sympathie. Le paysan russe
     en offre d'autres qui attiédissent un peu ce sentiment. On
     rencontre souvent dans les villages des hommes que la Providence
     semble tenir en réserve pour châtier un jour les partisans
     obstinés du servage: tels sont, entre autres, deux paysans avec
     lesquels nous faisons connaissance dès le début du livre dans les
     pièces intitulées: _Birouk_ et _Jermolaï et la Meunière_. Dans la
     première, l'homme sombre et impitoyable que l'auteur nous dépeint
     est esquissé rapidement, mais le fantasque personnage qui figure
     dans la seconde est étudié avec beaucoup de soin. Parmi les
     traits qui le distinguent, il en est un malheureusement général
     chez le peuple russe; c'est un dédain, un mépris pour les femmes
     qui rend le sort de celles-ci des plus tristes. Cela ne doit
     point nous surprendre; il faut au contraire s'étonner que
     l'oppression et la misère n'aient point communiqué au paysan
     russe une plus grande sauvagerie; il le doit sans doute aux
     croyances que le christianisme a développées dans son esprit
     inculte.

     Mais je m'arrête, car il faudrait citer presque toutes les pièces
     de ce recueil: il n'en est pas une qui ne soit à la fois
     instructive et intéressante. On doit encore à l'auteur quelques
     autres nouvelles et plusieurs pièces de théâtre qui ont été
     accueillies avec faveur; mais les _Récits d'un Chasseur_ sont
     toujours le plus beau fleuron de sa couronne littéraire, et
     jusqu'à présent, je le répète, aucun écrivain n'a dépeint le
     paysan russe avec plus de talent et de vérité.

                                                          H. DELAVEAU.


II

C'est surtout le portrait du paysan russe avant cette année où la
courageuse initiative de l'Empereur actuel a généreusement élevé au
rang de citoyens et de propriétaires libres, sept à huit millions de
serfs qui lui doivent tout ce qui constitue la vie civile. Cette
époque est une des grandes époques de la vie du peuple russe et de
l'humanité tout entière. Le moule de la servitude a été brisé, non par
les esclaves, mais par le maître des esclaves. Et aucune des
révolutions tant prédites par les seigneurs ne s'en est suivie. Dieu a
secondé l'empereur dans son magnanime dessein, et la Russie est
régénérée. C'est cette force providentielle et divine qui vient en
aide aux bons sentiments des princes assez justes pour vouloir la
justice, assez audacieux pour oser la faire, qui a préservé des
catastrophes prédites l'immense empire de Russie. L'empereur a été
applaudi par son peuple et assisté de Dieu.

L'Europe a été injuste un moment pour lui et l'a accablé d'injures à
cause de l'insurrection polonaise, malheureusement coïncidant avec
l'émancipation du paysan russe. La Pologne, ce théâtre habituel de
toutes les déclamations contre les Russes, avait des droits légitimes
à revendiquer de trois puissances, la Russie, l'Autriche et la Prusse.
Mais elle a mal choisi son heure et sa forme. Elle a dit à l'Europe:
Faites-moi libre, et elle a oublié que c'est elle-même qui s'est
abdiquée à l'époque de ses trois partages. Toutes les fois qu'un droit
ou un rêve de liberté traverse la pensée morte d'une nation démembrée
et ensevelie, elle ne doit attendre la résurrection que d'elle-même.
Elle a le droit de revivre comme tout ce qui a été enseveli avant la
mort, mais elle n'a pas le droit de disposer des enfants, des biens et
du sang de la France, pour tenter après soixante et dix ans une
résurrection courte et impossible. Ses longues anarchies sont punies
par sa longue servitude. Il faut sympathiser avec ses malheurs, mais
si l'on veut conserver sa pitié, il ne faut pas lire son histoire.

     À cinquante _verstes_[2] environ de ma campagne habite un jeune
     propriétaire de ma connaissance, Arcadi Pavlitch Pénotchkine. Il
     y a beaucoup de gibier sur ses terres, sa maison est construite
     sur les plans d'un architecte français, ses gens sont habillés à
     l'anglaise, il a une table excellente, il accueille ses hôtes
     avec affabilité, et néanmoins on ne se sent nullement porté à lui
     rendre visite. C'est un homme positif et judicieux; il a reçu,
     selon l'usage, une éducation excellente, il a servi dans l'armée,
     il s'est frotté au grand monde, et maintenant il s'applique avec
     succès à l'administration de ses domaines. Arcadi Pavlitch est,
     comme il le dit lui-même, sévère mais juste; il se préoccupe
     beaucoup du sort de ses serfs, et ne les punit que pour leur
     bien. «Ils demandent à être traités comme des enfants,»--dit-il à
     ce propos;--«l'ignorance, _mon cher, il faut prendre cela en
     considération_[3].» Lorsqu'il se trouve dans la triste nécessité
     en question, aucun signe d'emportement ne trahit les sentiments
     qui l'agitent; il n'aime point à élever la voix; il donne un coup
     sec en portant le bras en avant et se borne à dire avec un calme
     parfait:--«Je te l'avais pourtant recommandé, mon cher.» Ou
     encore:--«Qu'est-ce qui te prend, mon ami? Reviens à toi.» Mais
     en prononçant ces paroles, il serre un peu les dents et sa
     bouche se contracte. Arcadi Pavlitch est d'une taille moyenne, sa
     tournure est élégante, ses traits ne manquent point d'agrément,
     et il a un soin tout particulier de ses mains et de ses ongles;
     ses joues et ses lèvres vermeilles respirent la santé, il rit
     avec éclat, de bon coeur, et sait au besoin imprimer à ses yeux
     clairs un clignotement gracieux qui ajoute encore à la séduction
     de ses prévenances. Il s'habille avec goût, achète des livres
     français, des gravures, et reçoit des journaux, quoique la
     lecture ait peu de charmes pour lui; c'est avec beaucoup de peine
     qu'il a terminé celle du _Juif-Errant_. Mais au jeu il est d'une
     force supérieure. En un mot, Arcadi Pavlitch est l'un des
     seigneurs les plus accomplis, et un des promis les plus enviables
     de tout le gouvernement; les femmes raffolent de lui et
     s'extasient particulièrement sur l'élégance de ses manières. Il
     est en outre extrêmement réservé, prudent comme un chat, et n'a
     jamais été mêlé à la moindre affaire compromettante; cependant, à
     l'occasion il ne dédaigne point de se mettre en avant et même de
     contredire jusqu'à le décontenancer un homme timide. Il est
     ennemi déclaré de la mauvaise compagnie, et craint par-dessus
     tout de manquer aux convenances; ce qui n'empêche pas que dans
     ses moments de bonne humeur il ne lui arrive de se poser en
     partisan d'Épicure; mais il estime peu, toutefois, la
     philosophie; il l'appelle la nourriture brumeuse des
     intelligences germaniques, et parfois même il la traite de fatras
     insipide. Il connaît la musique; en jouant aux cartes, il
     chantonne souvent à demi-voix avec beaucoup d'expression; il sait
     par coeur quelques passages de la _Lucie_ et de la _Somnambule_
     mais il les prend ordinairement un peu trop haut. C'est à
     Pétersbourg qu'il passe les hivers. À la ville comme à la
     campagne sa maison est tenue avec un soin extrême: l'influence
     qu'il exerce à cet égard sur ses gens est si grande, que les
     cochers même la subissent; non-seulement ils entretiennent avec
     soin les harnais et nettoient leurs propres vêtements, mais ils
     se débarbouillent. Il est vrai que tous ses _dvorovi_[4] en
     général regardent un peu en dessous; on ne saurait toutefois en
     tirer aucune conséquence, car il est presque impossible, comme
     chacun le sait, de distinguer, dans notre chère patrie, si c'est
     la rancune ou le sommeil qui altèrent les traits d'un serviteur.
     Arcadi Pavlitch parle d'une voix douce et flûtée: il a la
     prononciation lente et semble confier avec satisfaction à ses
     belles moustaches parfumées les paroles qu'il articule. Dans la
     conversation, il emploie à tout propos un grand nombre de termes
     français, comme par exemple:--_Mais c'est impayable!--Mais
     comment donc!_ etc.--Quoi qu'il en soit, on n'aime pas, je le
     répète, à lui rendre visite, et pour ma part c'est presque à
     contre-coeur que je le fais; il est même probable que si ce
     n'étaient ses perdrix et ses coqs de bruyère, j'aurais
     entièrement cessé toute relation avec lui. Je ne sais quelle
     inquiétude étrange on ressent lorsqu'on entre dans sa maison;
     toutes les commodités que l'on y trouve sont dépouillées
     d'agrément. Lorsque le soir un domestique frisé et revêtu d'une
     livrée bleu-clair avec des boutons armoriés se présente devant
     vous et se met avec un zèle extrême en devoir de tirer vos
     bottes, vous sentez que si, au lieu de sa pâle et maigre figure,
     apparaissaient tout à coup à vos yeux les larges pommettes et le
     nez épaté d'un jeune rustre que son maître a enlevé depuis peu à
     la charrue, mais qui a déjà eu le temps de découdre en plus de
     dix endroits les coutures du _kaftane_[5] de nankin qu'on vient
     de lui faire endosser,--ce changement vous causerait un indicible
     plaisir, et que vous vous exposeriez très-volontiers au danger
     d'avoir vos pieds mis en sang par la maladresse de ce valet
     improvisé.

          [Note 2: La verste équivaut à un kilomètre.]

          [Note 3: Toutes les phrases soulignées sont en français dans
          le texte russe.]

          [Note 4: Domestiques serfs pris parmi les paysans. Ils
          forment une classe à part, reçoivent la nourriture et des
          gages et sont privés de la portion de terre qu'ils
          possédaient étant paysans. Ils sont habillés à l'européenne.
          Cette classe, ou plutôt cette caste, date d'assez loin; le
          descendant d'un _dvorovi_ ne retourne jamais à son ancien
          état.--Ce sont les prolétaires de la Russie.]

          [Note 5: Longue redingote sans boutons et croisée sur la
          poitrine.]

     Quel que fût mon éloignement pour Arcadi Pavlitch, il m'arriva
     une fois de passer la nuit chez lui. Le lendemain, dès l'aube du
     jour, je donnai ordre d'atteler ma calèche, mais il ne voulut pas
     me laisser partir sans m'avoir fait déjeuner à l'anglaise, et me
     conduisit dans son cabinet. On nous apporta du thé, des
     côtelettes, des oeufs à la coque, du beurre, du miel, du fromage,
     etc. Deux valets de chambre, dont les gants étaient d'une
     blancheur irréprochable, nous servaient en silence, mais avec une
     adresse et une prévenance extrêmes; ils devinaient nos moindres
     désirs. Nous étions assis sur un divan, à la mode persane; Arcadi
     Pavlitch portait un long pantalon de soie, une jaquette de
     velours noir, un fez élégant auquel pendait un gland bleu foncé,
     et ses pantoufles jaunes à la chinoise étaient sans talons. Il
     buvait du thé, il riait, examinait ses ongles, fumait, s'appuyait
     nonchalamment sur les coussins dont il était entouré et
     paraissait à tous égards dans les meilleures dispositions. Après
     avoir mangé d'un bon appétit et avec une évidente satisfaction,
     il se versa un verre de vin rouge et l'approcha de ses lèvres;
     mais sa figure se rembrunit presque aussitôt.

     --Pourquoi le vin n'est-il pas réchauffé? demanda-t-il d'un ton
     assez brusque à l'un des valets de chambre.

     Celui-ci se troubla, s'arrêta comme s'il eût été soudainement
     pétrifié, et pâlit.

     --Il me semble que je t'adresse une question, mon ami? ajouta
     Arcadi Pavlitch avec calme, et il le regarda fixement.

     Le malheureux valet de chambre s'agita, mais sans changer de
     place, tordit machinalement entre ses doigts la serviette qu'il
     tenait, et ne souffla pas un mot.

     Arcadi Pavlitch baissa la tête, jeta un regard oblique sur le
     coupable et parut réfléchir.

     --_Pardon, mon cher_, me dit-il bientôt avec un sourire gracieux
     et en appuyant amicalement la main sur mon genou; puis, il porta
     de nouveau les yeux sur le valet de chambre.--Eh bien!
     va-t'en;--lui dit-il, après un instant de silence, et ayant
     repris sa physionomie habituelle, il sonna.

     Un homme trapu, au teint basané, aux cheveux noirs et dont le
     front déprimé et les yeux noyés dans la graisse, se présenta
     devant nous.

     --Qu'on prenne les dispositions nécessaires..... relativement à
     Théodore, dit Arcadi Pavlitch, à demi-voix et d'un air
     parfaitement dégagé.

     --Vous allez être obéi, répondit le gros homme, et il disparut.

     --_Voilà, mon cher, les désagréments de la campagne_, remarqua
     gaiement Arcadi Pavlitch; mais où allez-vous? Restez donc encore
     un peu.

     --Non, répliquai-je, il est temps que je parte.

     --Toujours à la chasse! Ah! les chasseurs sont vraiment
     terribles! Mais de quel côté allez-vous maintenant?

     --À quarante verstes d'ici, à Rébova.

     --À Rébova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rébova
     n'est qu'à cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, où je n'ai
     pas été depuis fort longtemps; il m'a été impossible de trouver
     un instant pour cela. Mais voilà qui se rencontre à merveille.
     Vous passerez la journée à chasser et reviendrez le soir chez
     moi. _Ce sera charmant_; je prendrai un cuisinier, nous souperons
     ensemble et vous coucherez à Chipilofka. C'est cela! c'est cela!
     ajouta-t-il, sans attendre une réponse. _C'est arrangé._ Eh! qui
     est là? Qu'on attelle la calèche, et promptement. Vous n'avez
     jamais été à Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous
     inviter à y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, où
     je m'établis d'habitude, mais je sais que vous n'êtes pas
     difficile, et d'ailleurs à Rébova vous auriez également couché
     dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch
     entonna je ne sais quelle romance française.

     --Vous ne le savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant, mes
     paysans de Chipilofka sont à _l'abrok_[6]: que faire? Au reste,
     ils me payent très-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que
     je les aurais mis à la corvée, mais le village a trop peu de
     terres pour cela. Je suis même étonné qu'ils puissent nouer les
     deux bouts ensemble; au reste, _c'est leur affaire_. J'ai là-bas
     un bourgmestre qui est un fameux gaillard! _une forte tête_.
     C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en
     convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort à propos.

          [Note 6: Redevance annuelle qui varie suivant les temps et
          décharge les paysans de tout travail manuel au profit du
          seigneur.]

     Il n'y avait rien à faire. Au lieu de partir tout de suite, nous
     ne nous mîmes en route qu'à deux heures de l'après-midi. Les
     chasseurs comprendront mon désappointement. Arcadi Pavlitch
     aimait parfois, comme il le disait lui-même, à se dorloter. Il
     prit en conséquence une telle quantité de linge, de vêtements, de
     parfums, de coussins et de nécessaires de toute espèce, qu'un
     Allemand économe en aurait eu très-certainement pour plus d'un
     an. À chaque descente, il adressait une allocution peu étendue,
     mais fort énergique, à son cocher, d'où je me crus autorisé à
     conclure que mon cher voisin était un grand poltron. Le voyage
     s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui
     arriva n'eut point de suites fâcheuses. Une des roues de derrière
     de la _téléga_[7] qui portait le cuisinier s'étant enfoncée dans
     un pont nouvellement réparé, ce personnage important eut
     l'abdomen légèrement comprimé. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le
     danger que courait le Carême domestique, il s'effraya tout de bon
     et envoya savoir s'il ne s'était point blessé à la main; mais la
     réponse qu'on lui apporta l'ayant complétement rassuré à cet
     égard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez
     lentement, et vers la fin de notre expédition j'éprouvais une
     fatigue extrême; j'étais assis à côté d'Arcadi Pavlitch, et au
     bout d'une heure de conversation il s'était mis à faire du
     libéralisme, faute de mieux.

          [Note 7: Charrette à quatre roues et très-légère.]

     Nous arrivâmes enfin à Chipilofka, et non pas à Rébova; le cocher
     ne savait comment cela se faisait. Mais il était déjà beaucoup
     trop tard pour chasser ce jour-là, et je me décidai bon gré, mal
     gré, à subir mon sort avec résignation.

     Le cuisinier, qui était arrivé quelques minutes avant nous, avait
     eu le temps de prendre toutes ses dispositions et de prévenir de
     notre arrivée les personnes qu'elle pouvait intéresser. À
     l'entrée du village, nous trouvâmes le _starosta_[8] (le fils du
     bourgmestre); c'était un robuste paysan, aux cheveux roux et
     d'une taille gigantesque; il nous attendait à cheval, chapeau
     bas, et portait un _armiak_[9] neuf, sans ceinture.

          [Note 8: Titre inférieur à celui de bourgmestre.]

          [Note 9: Long pardessus de drap que portent particulièrement
          les paysans.]

     --Où est donc Safrone? lui demanda Arcadi Pavlitch.

     L'énorme starosta commença par sauter à terre, et ayant salué
     profondément son maître, il lui dit:--Bonjour, mon père Arcadi
     Pavlitch; puis, s'étant redressé de tout son haut, et ayant
     rejeté ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, il ajouta
     que Safrone était allé à Pétrova, mais qu'on l'avait envoyé
     chercher.

     --Eh bien! suis-nous, lui dit Arcadi Pavlitch; et nous
     repartîmes.

     Le starosta tira son cheval vers l'un des bas-côtés de la route,
     par respect pour nous, se hissa sur son dos et se mit à suivre la
     calèche au grand trot, mais en tenant toujours son chapeau à la
     main. En traversant le village, nous rencontrâmes plusieurs
     paysans dans des téléga vides; leurs jambes pendaient hors de ces
     rustiques équipages, dont les cahots les faisaient sauter en
     l'air à tout moment; ils revenaient du travail et chantaient à
     tue-tête. Mais dès qu'ils eurent aperçu notre calèche et le
     starosta, ils se turent, ôtèrent leurs bonnets fourrés (on était
     cependant au coeur de l'été) et se levèrent comme s'ils
     attendaient des ordres. Arcadi Pavlitch leur accorda, en passant,
     un signe de tête plein de dignité. Une agitation inaccoutumée se
     répandit bientôt dans tout le village. Les paysannes en jupes
     rayées jetaient des bâtons aux chiens trop zélés ou assez peu
     perspicaces pour nous accueillir par des aboiements. Un vieillard
     boiteux dont la barbe blanche montait presque jusqu'aux yeux
     arracha précipitamment d'un abreuvoir le cheval qu'il venait d'y
     amener, et qui n'avait pas encore achevé de boire, et, lui ayant
     donné, sans le moindre motif, un grand coup de pied dans le côté,
     il nous salua. Des enfants en longues chemises[10] s'éloignaient
     à notre approche avec des hurlements, se couchaient à plat ventre
     sur le seuil des portes, baissaient la tête, levaient les pieds
     en l'air et se trouvaient très-expéditivement transportés de
     cette manière au fond des _sénis_[11] obscurs de leurs demeures
     respectives, qu'ils ne quittaient plus. Les poules mêmes
     prenaient le trot et allaient se réfugier dans les cours. Un coq
     au poitrail noir et luisant comme un gilet de satin, et dont la
     queue écarlate flottait fièrement au vent, était le seul être
     animé qui avait eu l'audace de rester sur la route à notre
     approche, et il s'apprêtait même à chanter, lorsque tout à coup
     il se troubla et prit la fuite à son tour.

          [Note 10: Pendant tout l'été les enfants ne portent dans les
          villages que des chemises montantes, nouées à la taille par
          une étroite ceinture, et vont nu-pieds.]

          [Note 11: Pièce froide et sans fenêtres qui tient lieu
          d'antichambre dans les maisons des paysans russes. Le seuil
          de la porte est ordinairement très-haut.]

     La maison du bourgmestre était située à l'écart, au milieu d'un
     enclos semé de chanvre qui était alors en pleine croissance. La
     calèche s'arrêta devant la porte. M. Pénotchkine se leva, fit
     tomber, par un mouvement fort pittoresque, le manteau qui était
     jeté sur ses épaules, et mit pied à terre en promenant autour de
     lui un regard plein de bienveillance. La femme du bourgmestre
     s'avança vers nous avec force salutations et approcha ses lèvres
     de la main seigneuriale. Arcadi Pavlitch lui laissa le temps de
     la couvrir de baisers et monta l'escalier. Au fond de la première
     pièce se tenait blottie, dans un coin obscur, la femme du
     starosta: elle salua le maître, mais n'osa point lui baiser la
     main. Dans la _chambre froide_[12] qui se trouvait à droite de
     celle où nous étions entrés, deux autres paysannes étaient
     occupées à disposer le local en toute hâte; elles en tiraient une
     foule de vieilleries, des cruches vides, des _touloupes_[13] dont
     la peau était durcie à force d'usage, des pots à beurre, un
     berceau rempli de chiffons de toute couleur, et contenant un
     enfant à la mamelle: elles balayaient avec les paquets de
     branches dont on se sert au bain[14] les ordures qui couvraient
     le plancher... Arcadi Pavlitch les chassa et alla s'établir sur
     le banc près des _images_[15]. Les cochers commencèrent à
     apporter des malles, des cassettes et d'autres objets, en
     s'efforçant de faire le moins de bruit possible avec leurs
     épaisses chaussures.

          [Note 12: Logement d'été, attenant ordinairement à celui
          d'hiver ou du moins situé sous le même toit.]

          [Note 13: Pelisse en peau de mouton.]

          [Note 14: Les paysans russes se fouettent dans les étuves
          avec des petits balais de branches de bouleau garnies de
          feuilles.]

          [Note 15: Place d'honneur dans les maisons de paysan.]

     Pendant ce temps Arcadi Pavlitch interrogeait le starosta sur
     l'état des semailles, et sur quelques autres sujets qui se
     rapportaient à l'économie agricole. Les réponses du starosta
     étaient satisfaisantes, mais il avait un air gauche et
     embarrassé: on eût dit qu'il agrafait son kaftane au coeur de
     l'hiver avec des doigts glacés par la gelée. Il se tenait près de
     la porte et tournait continuellement la tête comme s'il
     s'attendait à quelque danger: il se préoccupait beaucoup aussi
     des allées et venues incessantes du valet de chambre. Quoiqu'il
     me masquât presque entièrement la porte, j'aperçus derrière lui,
     dans la première pièce, la femme du bourgmestre qui donnait en
     silence une bourrée de coups de poing à je ne sais quelle autre
     paysanne. Mais un bruit de roues se fit entendre, et une téléga
     s'arrêta devant la maison; le bourgmestre fit son entrée dans la
     chambre.

     Cet homme d'administration, comme l'appelait Arcadi Pavlitch,
     était de petite taille; mais il avait les épaules larges, et
     quoiqu'il eût les cheveux gris, il était encore robuste: il avait
     le nez rouge, de petits yeux d'un bleu gris, et une barbe en
     éventail. Je crois nécessaire de faire à ce propos la remarque
     suivante: depuis que la Russie existe, tous ceux qui s'y sont
     enrichis ont une barbe démesurée. Un paysan de votre connaissance
     a une barbe peu fournie et effilée; vous le rencontrez un beau
     jour et remarquez avec stupéfaction que sa figure est entourée
     d'une véritable auréole; d'où lui vient cet ornement? Le
     bourgmestre avait, à ce qu'il paraît, fait bonne chère à Pétrova;
     il exhalait une odeur d'eau-de-vie assez prononcée, et sa figure
     était passablement avinée.

     --Ah! vous qui êtes nos pères, nos bienfaiteurs,--commença-t-il à
     crier d'une voix haute et traînante, et en donnant à sa
     physionomie une expression d'attendrissement si vif qu'il
     semblait au moment de verser un torrent de larmes,--vous avez
     donc daigné venir nous visiter! Votre petite main, mon père,
     votre main chérie,--ajouta-t-il en tendant les lèvres avec
     ardeur. Arcadi Pavlitch s'empressa de satisfaire à cette preuve
     d'attachement.

     --Eh bien! père Safrone, comment vont les affaires?--demanda-t-il
     ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.

     --Ah! père,--reprit celui-ci,--comment pourraient-elles aller
     mal? N'êtes-vous pas nos pères, nos bienfaiteurs? Vous avez
     daigné honorer notre pauvre village de votre présence; vous nous
     avez comblés par là de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu
     soit loué! Arcadi Pavlitch; Dieu soit loué! tout va bien, grâce à
     vos bienfaits.

Le lendemain les deux étrangers suivent le _starosta_, ou l'intendant
dans l'examen de la propriété et sont témoins de l'arbitraire et de
l'iniquité du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi
des paysans. Mais passons; tout cela est changé pour le paysan devenu
_libre_. Et l'empereur s'occupait d'émanciper également le paysan
polonais quand l'insurrection est venue changer la question et
transformer la réforme en insurrection. La Russie et la Pologne en
sont là.


III

     Un soir, Jermolaï et moi, nous partîmes pour chasser à l'affût.
     Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce
     terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.

     Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au
     printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur
     l'épaule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le
     bord d'une clairière, vous vous y arrêtez; ainsi posté, vous
     promenez vos regards de tous côtés, vous examinez vos capsules,
     et de temps en temps vous échangez un signe d'intelligence avec
     votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est déjà
     couché, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y
     est pur et transparent; les oiseaux gazouillent à l'envi autour
     de vous; l'herbe naissante étincelle gaiement des reflets de
     l'émeraude... Vous attendez. Le jour commence à baisser
     rapidement; les feux rougeâtres qui embrasent l'horizon
     effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis,
     montant peu à peu, ils en colorent les branches les plus basses,
     chargées de bourgeons à peine éclos, et gagnent enfin leurs cimes
     immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'éteignent à
     leur tour; le ciel jusqu'alors empourpré bleuit de plus en plus.
     L'air s'imprègne des suaves parfums que les bois exhalent à cette
     heure du jour; un souffle humide et à peine sensible s'élève par
     moments et vient mourir près de vous dans les branches. Les
     oiseaux s'endorment successivement et par espèces; ce sont les
     pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants après, les
     fauvettes; puis, les épeiches... L'obscurité continue à
     augmenter; les arbres se transforment à vos yeux en masses
     confuses et gigantesques; quelques étoiles scintillent timidement
     à la voûte du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les
     rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent
     encore par moments; mais ils se taisent à leur tour. Le petit
     chant sonore du pouillot se fait entendre une dernière fois
     au-dessus de votre tête; le cri plaintif du loriot lui a répondu
     dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer
     rapidement sa première note; l'impatience vous dévore. Tout à
     coup..., mais un chasseur seul pourra me répondre, au milieu du
     profond silence qui règne depuis quelques instants, s'élève un
     bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent
     rapidement en mesure, et une bécasse des bois, au long bec
     gracieusement incliné, se détache sur le feuillage foncé d'un
     bouleau et se dirige lentement vers nous.

     Voilà ce qu'il faut entendre par chasse à l'affût. Ainsi donc, je
     me mis en route avec Jermolaï pour aller à la chasse. Mais
     j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur,
     que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.

Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des
environs, véritable aventurier des forêts. Ils partent ensemble, ils
arrivent à la tombée de la nuit près du moulin où l'on refuse d'abord
de les recevoir. À la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les
engage à aller passer la nuit dans un hangar à quelque distance, leur
fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller à leurs
besoins. Il reconnaît dans la meunière malade de la poitrine une
certaine _Anina_, jeune femme, d'une classe et d'une éducation
supérieures aux paysans et qui servait à Pétersbourg chez un de ses
amis M. Zverkoff.

M. Zverkoff lui avait un jour raconté ce qu'il appelait l'atroce
ingratitude d'Anina. La voici.

C'est M. Zverkoff qui parle:

     --M. Zverkoff commença en ces termes:--Vous n'êtes pas sans
     savoir quelle femme j'ai le bonheur de posséder; je crois qu'il
     est impossible de trouver une meilleure personne; vous en
     conviendrez vous-même. Il n'y a certainement pas d'existence plus
     heureuse que celle des femmes de chambre de ma femme; c'est une
     véritable béatitude. Mais madame Zverkoff s'est donné pour règle
     de ne point avoir à son service de femme de chambre mariée; et,
     en effet, cela ne vaut rien. Viennent les enfants, et ceci et
     cela;--comment, je vous le demande, une femme de chambre mariée
     pourrait-elle remplir son devoir et se conformer à toutes les
     habitudes de sa maîtresse? ce n'est plus cela du tout; elle a
     tout autre chose en tête. Il faut en général, lorsqu'on raisonne,
     ne point perdre de vue la nature humaine. Ainsi, par exemple, un
     jour, en traversant un de nos villages, il y a bien de cela,...
     comment vous dirai-je sans mentir?... une quinzaine d'années,
     nous remarquâmes, ma femme et moi, la fille du starosta; c'était
     une charmante enfant; elle avait même un je ne sais quoi, vous me
     comprenez, quelque chose de très-prévenant dans les manières. Ma
     femme me dit aussitôt:--Coco, c'est-à-dire vous comprenez: elle
     m'appelle ainsi; prenons cette petite fille à Pétersbourg; elle
     me plaît.--Prenons-la,--lui répondis-je; je ne demande pas
     mieux.--Le starosta tombe, bien entendu, à nos pieds; il ne
     pouvait pas s'attendre, vous comprenez, à un pareil bonheur.
     Quant à la petite, elle se mit naturellement à pleurer, par
     bêtise... Au commencement, ce n'est pas l'embarras, la chose peut
     paraître un peu dure, j'en conviens; la maison paternelle... en
     général.... il n'y a là rien d'extraordinaire. Je n'en
     persisterai pas moins à dire qu'il faut juger humainement des
     choses. Cependant la petite s'habitua bientôt à nous; on la mit
     d'abord dans la chambre des femmes de service pour l'y instruire,
     comme il convient. Mais ce qui vous surprendra sans doute, c'est
     qu'elle fit des progrès étonnants; ma femme la prit tout
     bonnement en adoration et daigna enfin l'attacher de préférence à
     toute autre, remarquez-le bien,... à sa propre personne. Et, pour
     être juste, je dois dire que... jamais elle n'avait encore eu de
     meilleure femme de chambre; c'était une créature serviable,
     modeste, soumise,--en un mot, elle avait toutes les qualités
     qu'on peut souhaiter. Mais aussi il fallait voir à quel point ma
     femme la gâtait: elle poussait même à cet égard les choses
     beaucoup trop loin: elle l'habillait on ne peut mieux, la
     nourrissait de notre desserte, lui faisait porter du thé; enfin,
     elle lui donnait tout au monde. C'est ainsi qu'elle vécut une
     dizaine d'années près de ma femme. Mais un beau jour,
     figurez-vous que je vois entrer Arina (c'était le nom de cette
     fille) dans mon cabinet, sans m'en avoir fait demander la
     permission. Arrivée devant moi, elle se jette à mes pieds. C'est,
     je vous l'avoue très-franchement, une habitude que je ne puis pas
     souffrir. Un être humain ne doit jamais manquer à sa propre
     dignité; convenez-en!--Que me veux-tu?--demandai-je à Arina.--Mon
     père Alexandre Silitche, je viens vous supplier de m'accorder une
     grâce.--Laquelle?--Permettez-moi de me marier.--Cette demande me
     surprit étrangement, je l'avoue.--Mais tu sais bien, petite
     sotte,--lui répondis-je,--que ta maîtresse n'a point d'autre
     femme de chambre?--Je continuerai à la servir, comme
     d'ordinaire.--Allons donc! allons donc! ta maîtresse ne veut pas
     avoir de femme de chambre mariée.--Malania peut me remplacer.--Je
     te prie de ne pas raisonner.--Qu'il en soit comme vous voudrez...
     Moi, je vous le déclare, j'étais stupéfait. Je suis organisé de
     telle sorte que... rien ne m'indigne plus, j'ose le dire, que
     l'ingratitude... Je n'ai pas besoin de vous le répéter, vous
     connaissez ma femme; c'est un ange sous forme humaine; elle est
     d'une bonté inexprimable. Le plus grand des scélérats aurait bien
     certainement des égards pour elle. Je chassai Arina, et je
     supposais qu'avec le temps elle reviendrait à de meilleurs
     sentiments; il me répugne, vous savez, de croire au mal et à la
     noire ingratitude du coeur humain. Mais que pensez-vous? six mois
     après, je la vois arriver de nouveau vers moi avec la même
     prière. Cette fois, je le reconnais, je la chassai avec
     indignation; je la menaçai et lui dis même que j'en instruirais
     ma femme. J'étais tout bouleversé; mais figurez-vous mon
     étonnement; quelque temps après, ma femme accourt à moi tout en
     larmes et si agitée que j'en fus effrayé.--Qu'est-il
     arrivé?--Arina,...--me dit-elle, vous comprenez,... je rougis de
     vous le raconter.--Est-il possible? mais avec qui
     donc?--Pétrouchka le laquais.--Cette nouvelle me mit tout à fait
     hors de moi. Je suis ainsi fait,... je n'aime pas les
     demi-mesures... Pétrouchka n'était pas coupable; j'aurais pu le
     punir;... mais suivant moi, il n'était pas coupable. Quant à
     Arina... qu'ajouter à cela? Il n'y a vraiment rien à dire;
     j'ordonnai naturellement qu'on lui coupât les cheveux[16], qu'on
     l'habillât de _zatrapés_[17] et qu'on l'expédiât immédiatement à
     la campagne. Ma femme y perdit, il est vrai, une excellente femme
     de chambre, mais il n'y avait rien à faire; il est impossible
     cependant de tolérer des désordres pareils dans une maison; il
     vaut mieux couper tout de suite les membres malades. Eh bien,
     maintenant, jugez-en vous-même; vous connaissez ma femme; c'est,
     comme je vous l'ai déjà dit, un ange!... elle s'était attachée à
     Arina,... et Arina, qui la servait, n'a pas eu assez de
     conscience pour... Ah! vraiment, il faut en convenir... Mais à
     quoi bon s'étendre là-dessus? dans tous les cas, il n'y avait
     rien à faire. Cette preuve d'insensibilité m'a personnellement
     affecté et blessé au dernier point. Vous avez beau dire,--le
     coeur, les sentiments... non! ne leur en demandez pas! Nourrissez
     un loup aussi bien que vous voudrez, il aura toujours les
     regards tournés vers la forêt... C'est une leçon... Mais je
     voulais seulement vous prouver...

          [Note 16: Couper les cheveux à une jeune femme est regardé
          en Russie comme une punition infamante.]

          [Note 17: Étoffe grossière dont les seigneurs habillent les
          femmes dvorovi de la dernière classe.]

            *       *       *       *       *

     Et ici M. Zverkoff détourna la tête et s'enveloppa chaudement
     dans son manteau, en comprimant avec courage l'émotion qui
     l'agitait.

     Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je regardais Arina
     avec tant d'intérêt.

     --Y a-t-il longtemps que tu as épousé le meunier? lui
     demandai-je.

     --Deux ans.

     --Mais comment cela? Ton maître te l'a donc permis?

     --On m'a rachetée.

     --Qui cela?

     --Savéli Alexéïevitch.

     --Qui est-ce?

     --Mon mari.--Je remarquai qu'à ces mots Jermolaï avait comprimé
     un sourire.--Mon maître, continua Arina. Vous aurait-il parlé de
     moi?

     Je ne savais que lui répondre.--Arina!--cria de loin le meunier;
     celle-ci se leva et nous laissa seuls.

     --Son mari est-il un brave homme? demandai-je à Jermolaï.

     --Il n'y a rien a en dire.

     --Ont-ils des enfants?

     --Ils en avaient un, mais il est mort.

     --Elle a donc plu au meunier? Combien a-t-il donné pour
     l'affranchir?

     --Je n'en sais rien; mais elle sait lire et écrire. Pour leur
     genre d'affaires, c'est une chose... comment dirai-je, qui peut
     être utile. Mais oui, du reste, il faut croire qu'Arina lui
     plaisait.

     --Et toi, tu la connais depuis longtemps?

     --Depuis longtemps. J'allais autrefois chez ses maîtres. Leur
     bien n'est pas loin d'ici.

     --Connaissais-tu le laquais Pétrouchka?

     --Pêtre Vassilitch? Comment donc?

     --Où est-il maintenant?

     --On l'a fait soldat.

     Nous restâmes un moment sans parler.--Elle paraît souffrante?
     demandai-je à mon compagnon.

     --Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'affût sera bon.
     Vous feriez bien de dormir un peu.

     Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et
     nous l'entendîmes s'abattre non loin de nous sur la rivière. La
     nuit était noire et le froid commençait à se faire sentir. Le
     chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous
     enfonçâmes dans le foin et quelques instants après nous dormions
     l'un et l'autre d'un profond sommeil.


IV

BIROUK[18]

          [Note 18: On appelle ainsi, en Russie, un homme taciturne,
          et qui vit seul.]

     Je revenais de la chasse seul, en _drochki_[19]; j'avais encore
     huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument,
     trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route
     poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et
     jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue,
     suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit
     qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de
     moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du
     bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le
     feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La
     chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air
     devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en
     plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le
     ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui
     était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles,
     gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que
     j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de
     noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais
     presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les
     racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et
     s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les
     roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent
     violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en
     mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit
     entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut
     suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba
     bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt
     obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y
     voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à
     m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux
     et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la
     fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée
     apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à
     regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki,
     comme si elle sortait de terre.

          [Note 19: Équipage découvert, à quatre roues très-légères.]

     --Qui es tu? me demanda une voix retentissante.

     --Et toi-même, qui es-tu?

     --Je suis le forestier.

     Je lui dis mon nom.

     --Ah! je vous connais! Vous allez à la maison?

     --Oui; mais entends-tu l'orage?

     --Il est fort, me répondit l'apparition.

     Mais au même instant un éclair blafard illumina la route, et je
     pus voir distinctement celui qui m'avait abordé ainsi; cette
     lueur soudaine fut suivie presque immédiatement d'un violent coup
     de tonnerre, et la pluie redoubla.

     --Ça ne finira pas de sitôt, reprit le forestier.

     --Que faire?

     --Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon _isba_[20], me
     dit le forestier d'un ton brusque.

          [Note 20: Maison des paysans russes. Elles sont construites
          en bois et se composent d'un simple rez-de-chaussée.]

     --Tu me rendras service.

     --Veuillez rester assis.

     Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la
     bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me
     cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait
     un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre
     jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout
     moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à
     gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre.
     Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon
     conducteur s'arrêta.

     --Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.

     Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à
     aboyer en choeur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à
     la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste
     emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites
     fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier
     conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.

     --Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de
     pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille
     de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la
     taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le
     seuil de la porte.

     --Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire
     entrer votre drochki sous le hangar.

     La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je
     la suivis.

     L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci
     avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée,
     dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le
     paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe
     déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un
     fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux
     grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement
     qu'éclairait la lueur vacillante d'une _loutchina_[21] qui
     brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau
     fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit
     la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le
     berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la
     loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle
     qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que
     l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui
     était couché dans le berceau respirait péniblement.

          [Note 21: Éclat de bois de sapin dont se servent les paysans
          russes pour éclairer leurs chaumières.]

     --Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.

     --Oui, je suis seule, me répondit-elle d'une voix faible et
     craintive.

     --Tu es la fille du forestier?

     --Oui, me dit-elle en balbutiant.

     La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baissé la tête
     pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la
     lanterne qui était posée à terre et s'approcha de la table pour
     allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.

     --Vous n'êtes probablement pas accoutumé aux loutchina? me dit-il
     en rejetant ses cheveux en arrière.

     Je l'examinai attentivement, et son extérieur me frappa. C'était
     un homme d'une taille élevée, carré des épaules, et bâti comme on
     en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras
     robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui
     ruisselait d'eau. Une barbe épaisse et noire couvrait tout le bas
     de sa figure mâle et sévère; ses yeux bruns et peu ouverts, mais
     au regard fixe et hardi, étaient ombragés par des sourcils bien
     formés et qui se touchaient presque. Il s'arrêta devant moi, les
     deux mains posées sur les hanches.

     Je le remerciai et lui demandai son nom.

     --Je m'appelle Foma, me répondit-il, et on m'a surnommé Birouk.

     --Ah! tu es Birouk?

     Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent
     entendu parler du forestier Birouk à mon Jermolaï et à d'autres
     habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu.
     Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de
     vigilance les fonctions qui lui étaient confiées; il ne laissait
     pas soustraire le moindre fagot: à toute heure du jour, et même
     au milieu de la nuit, il tombait sur vous à l'improviste comme
     une bourrasque de neige, et il n'y avait point à lui tenir tête;
     il était fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de
     le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur
     lui; il ne se laissait séduire par rien. Déjà bien des fois on
     avait charitablement essayé de l'envoyer dans l'autre monde:
     mais il ne s'était pas laissé faire.

     Telle était la réputation de Birouk parmi les paysans du
     voisinage.

     --C'est donc toi qui es Birouk?--lui dis-je;--j'ai entendu
     souvent parler de toi, frère. On prétend que tu es impitoyable.

     --Je fais mon devoir,--me répondit-il d'un ton brusque;--ce n'est
     pas tout que de manger le pain du maître, il faut le mériter.

     Il prit la hache qui était passée à sa ceinture, s'assit par
     terre, et se mit à façonner une loutchina.

     --Est-ce que tu n'as pas de femme?--lui demandai-je.

     --Non,--me répondit-il en frappant un grand coup de hache...

     --Elle est donc morte?

     --Non... Oui... elle est morte,--reprit-il, et il se détourna.

     Je me tus... Il leva la tête et me regarda.

     --Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,--me dit-il
     en souriant d'un air farouche. À ces mots la petite fille baissa
     les yeux. L'enfant se réveilla et se mit à crier. La petite
     s'approcha du berceau.--Tiens! prends-le,--lui dit Birouk en lui
     tendant un biberon couvert de crasse.--Voilà! elle l'a
     abandonné,--continua-t-il à demi-voix en me montrant l'enfant.
     Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrêta et se retourna
     de mon côté.

     --Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, maître?--me
     dit-il,--et nous n'avons que cela...

     --Je n'ai pas faim.

     --Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer
     le samovar, mais je n'ai pas de thé. Je vais aller voir ce que
     fait votre cheval.

     Il sortit en tirant avec force la porte après lui. Je me mis de
     nouveau à examiner l'intérieur de l'isba; il me parut encore plus
     triste qu'avant. Cette odeur âcre, qui est particulière aux lieux
     où la fumée séjourne, me prenait à la gorge. La petite fille se
     tenait immobile et les yeux baissés; de temps en temps seulement,
     elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son
     épaule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.

     --Comment t'appelles-tu?--lui demandai-je.

     --Oulita,--me dit-elle, en baissant encore plus son visage
     amaigri.

     Le forestier rentra et s'assit sur le banc.--L'orage se
     calme,--me dit-il après un instant de silence.--Si vous le
     désirez, je vais vous conduire hors du bois.

     Je me levai.

     Birouk prit son fusil et se mit à examiner la batterie.

     --Pourquoi le prends-tu?--lui demandai-je.

     --On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le
     ravin de la Jument.

     --Comment peux-tu l'entendre d'ici?

     --D'ici, non, mais de la cour.

     Nous sortîmes ensemble. La pluie avait entièrement cessé. Un
     épais rideau de nuages s'étendait à l'horizon, et de longs
     éclairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de
     nous le ciel était d'un bleu sombre et de rares étoiles
     scintillaient à travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On
     commençait déjà à distinguer la forme des arbres que le vent et
     la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous
     mîmes à prêter l'oreille. Le forestier ôta son bonnet et baissa
     la tête.

     --Voi... voilà...--dit-il tout à coup en étendant la main.--Ils
     ont choisi une jolie nuit.

     J'écoutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles.
     Birouk sortit mon cheval du hangar.

     --Si nous ne nous dépêchons pas,--me dit-il,--je pourrai bien le
     manquer.

     --Je vais t'accompagner. Y consens-tu?

     --Soit,--dit-il en faisant reculer le cheval.

     --Nous l'aurons bientôt pris; je vous reconduirai ensuite.
     Allons!

     Nous partîmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de
     près. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au
     milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avançait d'un
     pas rapide, sans hésiter, et ne s'arrêtait de temps en temps que
     pour écouter les coups de hache.

     --Voyez-vous cela!--dit-il entre ses dents.

     --Entendez-vous? entendez-vous maintenant?

     --De quel côté?

     Le forestier haussa les épaules. Nous nous engageâmes dans le
     ravin; lorsque nous fûmes à l'abri du vent, je commençai à
     entendre très-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me
     regarda en faisant un signe de tête. Nous continuâmes à nous
     avancer en marchant au milieu des fougères et des orties. Un
     craquement sourd et prolongé frappa mon oreille...

     --Il l'a coupé!--murmura Birouk.

     Le ciel continuait à s'éclaircir; on commençait à y voir dans le
     bois. Nous arrivâmes enfin à l'extrémité du ravin.

     --Attendez-moi ici,--me dit le forestier à demi-voix; et
     redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des
     buissons.

     J'écoutai attentivement; malgré les mugissements du vent je
     distinguais des sons assez faibles qui s'élevaient à peu de
     distance de l'endroit où je me tenais: on abattait à coups de
     hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un
     cheval, le cri discordant des roues d'une téléga...--Où vas-tu?
     arrête!--s'écria tout à coup Birouk d'une voix tonnante.--Ces
     paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un
     lièvre... Une lutte venait de s'engager.--Non! non!--répétait
     Birouk d'une voix haletante,--tu ne m'échapperas pas...--Je me
     précipitai dans cette direction, et après avoir trébuché plus
     d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier était
     étendu par terre au pied d'un arbre coupé; il tenait le voleur
     qui se débattait sous lui, et dont il s'efforçait de lier les
     mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le
     paysan était déguenillé, mouillé jusqu'aux os, et une longue
     barbe en désordre lui donnait une physionomie des plus sinistres.
     Birouk se releva et força son prisonnier à en faire autant. Un
     cheval décharné couvert d'une natte toute déchirée et une téléga
     étaient à quelques pas plus loin dans le fourré. Le forestier
     était silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la
     tête.

     --Laisse-le en paix!--dis-je à l'oreille de Birouk,--je payerai
     le prix de l'arbre.

     Birouk ne me répondit pas; il saisit la crinière du cheval de la
     main gauche (il avait passé la main droite dans la ceinture du
     voleur).

     --Allons! tourne-toi, _corneille_[22],--dit-il d'un ton rude.

          [Note 22: On appelle _corneille_ (en russe _carona_) les
          gens dont on veut se moquer.]

     --Voilà, là-bas, ma petite hache: prenez-la,--balbutia le paysan.

     --Il ne faut pas la perdre, en effet,--reprit le forestier en
     relevant la hache.

     Nous partîmes; je marchai par derrière... Chemin faisant,
     quelques gouttes d'eau nous annoncèrent que la pluie allait
     recommencer; elle ne tarda point effectivement à tomber à flots.
     Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à regagner la demeure
     du forestier. Lorsque nous l'eûmes atteinte, Birouk laissa le
     cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba,
     relâcha le noeud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit
     asseoir dans un coin. Je me plaçai en face sur le banc.

     --Quelle ondée!--me dit le forestier.--Il faut attendre qu'elle
     passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?

     --Non, merci.

     --Pour ne pas vous incommoder,--me dit-il en montrant le
     paysan,--je l'aurais bien mis dans la petite chambre à côté, mais
     le loquet...

     --Laisse-le là; il ne me dérange pas,--répondis-je.

     Le paysan me regarda sans relever la tête. Je pris la ferme
     résolution de délivrer le pauvre diable, à quelque prix que ce
     fût. Il était toujours immobile sur le banc où Birouk l'avait
     placé en entrant. La lumière de la lanterne l'éclairait en plein,
     et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et
     couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et
     tous ses membres étaient d'une maigreur effrayante... La petite
     fille s'étendit à ses pieds sur le plancher. Quant à Birouk, il
     était assis devant la table, la tête posée sur ses deux mains.
     Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le
     toit et les vitres; nous étions tous silencieux.

     --Foma Kousmitch,--dit tout à coup le paysan d'une voix sourde et
     cassée,--eh! Foma Kousmitch?

     --Que veux-tu?

     --Relâche-moi.

     Birouk ne répondit pas.

     --Relâche-moi. C'est par misère... Relâche-moi.

     --Je vous connais,--dit le forestier d'un air sombre.--Toute
     votre commune est taillée sur le même patron. Vous êtes tous plus
     voleurs les uns que les autres.

     --Relâche-moi,--reprit le paysan,--c'est l'intendant... nous
     sommes ruinés. Oui, tout à fait ruinés. Relâche-moi.

     --Ruinés?... ce n'est pas une raison pour voler.

     --Relâche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu
     sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dévorera, vrai.

     Birouk se détourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il
     avait la fièvre. Il agitait aussi quelquefois la tête d'une façon
     étrange, et sa respiration était précipitée.

     --Relâche-moi,--continua-t-il à répéter avec un accent de
     désespoir.--Relâche-moi, au nom de Dieu, relâche-moi. Je payerai,
     comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misère... Les petits crient à
     la maison; tu sais bien ça. Que veux-tu, cette vie-là est si
     dure!

     --C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.

     --Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...--dit le
     paysan;--laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien...
     ne me l'enlève pas.

     --C'est impossible; je te l'ai déjà dit. Moi aussi j'ai des
     devoirs à remplir. On exige que je sois sévère pour vous autres.

     --Relâche-moi. C'est la misère, Foma Kousmitch; c'est la misère,
     aussi vrai que j'existe.

     --Je vous connais.

     --Relâche-moi, au nom du ciel.

     --Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne
     plaisante pas. Il y a un maître là: tu ne le vois donc pas?

     Le pauvre diable baissa la tête. Birouk se mit à bâiller et
     appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours;
     j'attendais impatiemment le dénouement de cette triste scène.

     Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animèrent et ses
     joues se colorèrent.--Allons! tiens,--s'écria-t-il en clignant
     les yeux et avec le frémissement de la haine sur les
     lèvres--dévore, maudit assassin, bois le sang d'un chrétien,
     bois-le...

     Le forestier se retourna.

     --C'est à toi que je parle,--continua de plus belle le paysan,--à
     toi, _asiatique_[23], buveur de sang, à toi!

          [Note 23: Terme populaire qui s'est probablement répandu en
          Russie à l'époque de l'invasion tatare.]

     --As-tu perdu l'esprit,--dit le forestier;--je crois plutôt que
     tu es ivre.

     --Ivre? N'est-ce pas à tes frais que je me suis enivré? maudit
     tueur d'âmes, bête féroce, bête féroce!

     --Je vais... t'apprendre...

     --Va toujours! Qu'est-ce que ça me fait; je suis prêt à tout. Que
     veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en
     finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout périsse à la
     fois... femme, enfants! Quant à toi, sois tranquille, nous te
     retrouverons bien.

     Birouk se leva.

     --Frappe! frappe!--reprit le paysan avec rage;--frappe! allons,
     frappe donc!

     À ces mots la petite fille, qui était restée couchée, se releva
     avec vivacité.

     --Silence!--cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un
     pas en avant.

     --Allons! laisse-le, Foma,--m'écriai-je à mon tour,--cela n'en
     vaut pas la peine.

     --Je ne me tairai pas,--reprit le malheureux avec plus de
     violence que jamais.--Autant crever comme ça! Tu es un tueur
     d'âmes, une bête féroce... Mais attends... tu ne régneras plus
     longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!

     Birouk le saisit par l'épaule... Je courus au secours du paysan.

     --Laissez-le, maître!--me cria le forestier.

     Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais déjà les mains
     en avant; mais, à mon grand étonnement, Birouk dénoua subitement
     le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci
     par la nuque, il lui enfonça son bonnet sur les yeux, ouvrit la
     porte, et le poussa dehors.

     --Va-t'en au diable, avec ton cheval!--lui cria-t-il en le voyant
     s'éloigner,--et rappelle-toi que si jamais je te reprends...

     Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma
     la porte, et se mit à remuer je ne sais quoi dans un coin.

     --Vraiment, Birouk,--lui dis-je,--tu m'as étonné... Tu es un
     brave homme, à ce que je vois...

     --Allons! maître, ne parlons pas de cela,--me répondit-il d'un
     ton d'impatience.--Mais n'allez pas le raconter. Je vais
     maintenant vous reconduire, car il paraît que la pluie ne cessera
     pas de sitôt. Ah! le voilà qui détale!--ajouta-t-il à demi-voix
     en entendant le bruit que faisaient les roues d'une téléga qui
     passait devant les fenêtres de l'isba.--Ah! je le..

     Une demi-heure après je prenais congé de lui sur la lisière du
     bois.


V

Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec résignation comme le paysan
français. Il n'y a pas de maître plus rude, mais plus efficace que la
fatalité.

     «Et toi aussi, s'écrie Tourgueneff, en se rappelant à la fin d'un
     de ses récits un pauvre instituteur russe qui élevait les fils
     d'un de ses amis, et toi aussi, mon digne ami Avenir
     Sorokooumoff, toi qui fus le meilleur des hommes! Je vois encore
     ta figure de poitrinaire, sèche et verdâtre, tes cheveux blonds
     et rares, ton modeste sourire, ton regard enthousiaste, tes
     membres amaigris... J'entends ta voix faible et caressante! Ayant
     quitté l'université sans y terminer tes études, tu allas
     demeurer, je m'en souviens, chez un certain Gour Kroupianikoff,
     très-honorable seigneur russe, qui avait daigné te confier le
     soin d'enseigner à ses deux fils, Fofa et Zuzu, la grammaire
     russe, la géographie, l'histoire. Tu supportais avec une patience
     vraiment angélique les grossières plaisanteries de M. Gour, les
     amabilités inconvenantes de son intendant, les sottes
     espiègleries des deux mauvais garnements, tes élèves; et s'il
     t'arrivait parfois de laisser lire sur tes lèvres un sourire
     plein d'amertume, lorsque tu étais obligé de remplir les
     capricieuses exigences de leur mère, jamais cette tyrannie ne
     t'arracha le moindre murmure. Mais aussi avec quel ineffable
     bonheur tu jouissais d'un instant de repos, le soir, après
     souper, lorsque, délivré enfin de tout devoir et de toute
     préoccupation, tu allais t'asseoir près de la fenêtre et te
     mettais à fumer, tout en réfléchissant ou en parcourant avec
     avidité les feuillets gras et déchirés de quelque recueil
     périodique que t'avait laissé, en quittant la maison, l'arpenteur
     du gouvernement, pauvre hère condamné comme toi à mener une vie
     errante. Quelles douces émotions tu ressentais à la lecture d'une
     pièce de vers ou d'une nouvelle attachante! Des larmes brillaient
     aussitôt dans tes yeux, un doux sourire s'épanouissait sur tes
     lèvres, tu te sentais pénétré d'un ardent amour pour l'humanité,
     et le sentiment du beau et du juste embrasait ton âme naïve comme
     celle d'un enfant. Tu n'étais nullement remarquable, il est vrai,
     par les qualités de l'esprit, et tu passais même à l'université
     pour un sujet des plus médiocres; pendant les leçons, tu te
     laissais aller ordinairement aux douceurs du sommeil, et c'est
     surtout par un majestueux silence que tu brillais aux examens.
     Mais qui se distinguait entre nous tous par la joie que lui
     faisaient éprouver les succès d'un camarade? c'était Avenir. Qui
     avait une confiance aveugle dans les mérites de ses amis,
     exaltait leurs talents et prenait leur défense avec le plus
     d'ardeur? c'était encore toi. À qui l'envie et l'amour-propre
     étaient-ils complétement étrangers? c'était encore à toi. Et tu
     te croyais inférieur à des hommes qui n'étaient pas dignes de
     dénouer les cordons de tes souliers.

     Lorsque tu pris congé de tes amis, ton émotion était profonde; de
     tristes pressentiments t'agitaient. Ils étaient fondés; dans le
     monde où tu allais être transporté tu ne devais plus trouver un
     seul être que tu pusses écouter, admirer et aimer. Les seigneurs
     civilisés et les gentilshommes campagnards se comportaient à ton
     égard comme avec toutes les personnes de ta profession: les uns
     étaient grossiers, les autres te témoignaient même une sorte de
     mépris. Ton extérieur, je l'avoue, ne disposait nullement en ta
     faveur; et puis, tu rougissais à tout propos, tu te troublais, tu
     balbutiais en répondant à la question la plus insignifiante...
     Nous avions espéré que la campagne raffermirait ta santé
     chancelante; mais non, tu y dépéris à vue d'oeil, ô mon pauvre
     ami! Ta chambre donnait cependant sur le jardin; au printemps,
     les cerisiers, les pommiers et les tilleuls qui bordaient la
     maison, secouaient leurs fleurs jusque sur les livres et les
     cahiers qui couvraient ta table. Un petit porte-montre de soie
     bleue pendait au mur en face de ton lit: c'était le cadeau
     d'adieu que t'avait donné le jour de ton départ une douce et
     sensible gouvernante allemande aux cheveux blonds et aux yeux
     bleus. Quelquefois un de tes anciens amis de Moscou venait te
     voir en passant, et lorsqu'il lui arrivait de te réciter une
     pièce de vers empruntée à un des nouveaux recueils du jour, ou
     même une de ses propres compositions, tu l'écoutais dans un
     recueillement extatique. Mais l'isolement habituel auquel tu
     étais condamné, la sujétion de l'état que tu avais embrassé et
     l'impossibilité d'en être jamais délivré, les automnes et les
     hivers sans fin du pays, et par-dessus tout une maladie
     incurable... Ô mon pauvre Avenir!

     J'allai le voir peu de temps avant sa mort; il pouvait à peine
     marcher. Le propriétaire chez lequel il avait demeuré
     jusqu'alors, M. Gour Kroupianikoff, daignait ne point le
     renvoyer, mais il ne lui donnait plus d'appointements. Il avait
     pris un autre maître pour Zuzu; quant à Fofa, on venait de le
     faire entrer aux _Cadets_[24]... Avenir était assis près de la
     fenêtre, dans un fauteuil à la Voltaire. Le temps était beau
     quoiqu'on fût déjà en plein automne; un ciel pâle, mais limpide
     se montrait gaiement à travers les branches d'une rangée de
     tilleuls entièrement dépouillés de verdure, qui avaient encore
     gardé ça et là quelques dernières feuilles d'un jaune vif que le
     vent agitait par moment. La terre, qui avait été saisie par la
     gelée pendant la nuit, se couvrait d'humidité aux rayons du
     soleil dont les rayons obliques glissaient sur l'herbe pâlie.
     L'air était d'une sonorité surprenante; on entendait
     distinctement la voix des ouvriers qui travaillaient dans le fond
     du jardin. Avenir était enveloppé dans une vieille robe de
     chambre _boukhare_[25]: une cravate de soie verte donnait à sa
     figure, qui était d'une maigreur effrayante, une teinte
     cadavérique. Il m'accueillit avec joie, et me tendant la main, il
     allait me parler lorsqu'une quinte de toux l'arrêta. Je lui
     donnai le temps de se reposer et m'assis à côté de lui. Il avait
     sur les genoux un cahier rempli de poésies copiées avec le plus
     grand soin: c'étaient les _Oeuvres de Koltsoff_. Il frappa le
     cahier de la main et sourit.--Voilà un poëte!--me dit-il d'une
     voix éteinte, et retenant sa toux avec effort, il commença à
     réciter la strophe suivante:

       Les ailes du faucon
       Sont-elles donc liées?
       Tous les chemins
       Lui sont-ils fermés?--

          [Note 24: On nomme _Cadets_ les élèves des établissements
          d'éducation militaire en Russie. Il n'y a que des
          gentilshommes qui puissent entrer dans _les corps des
          Cadets_.]

          [Note 25: Vêtement que les tatars russes de Moscou et de
          Kazan confectionnent et colportent dans toute la Russie.]

     Je l'interrompis: le médecin lui avait expressément défendu de
     parler. Je connaissais le moyen de lui faire passer quelques
     instants agréables. Quoiqu'il n'eût jamais suivi le mouvement
     scientifique et intellectuel de l'époque, Sorokooumoff aimait à
     savoir où l'on en était... Il lui arrivait parfois de prendre à
     part un de ses anciens camarades et de lui demander ce que
     pensaient les grands esprits du siècle; il l'écoutait
     attentivement, s'étonnait, le croyait sur parole, et répétait
     ensuite mot pour mot tout ce qu'il en avait appris. Il
     s'intéressait particulièrement à la philosophie allemande. Je me
     mis donc à l'entretenir de Hégel (il y a longtemps de cela, comme
     vous voyez). Avenir souriait et m'approuvait d'un signe de tête;
     ou bien il levait les sourcils et me disait à voix basse: Je
     comprends, je comprends. Ah! c'est beau! c'est beau! La curiosité
     enfantine de ce pauvre jeune homme mourant et abandonné m'émut,
     je l'avoue, jusqu'aux larmes. Contrairement à l'habitude de tous
     les poitrinaires, il ne se faisait du reste aucune illusion sur
     son état: et cependant il ne se désespérait nullement, et ne fit
     même pas la moindre allusion au sort qui lui était réservé. Ayant
     rassemblé toutes ses forces, il se mit à me parler de Moscou, des
     amis qu'il y avait laissés, de Pouchkine, du théâtre, de la
     littérature russe; il me rappela nos petites bombances
     d'autrefois, les discussions ardentes que nous engagions à cette
     époque, et prononça avec attendrissement les noms de plusieurs de
     nos amis qui n'étaient plus...--Te souviens-tu de Dacha? me
     dit-il enfin: voilà un coeur d'or! quelle nature, et comme elle
     m'aimait! Qu'est-elle devenue? Elle est sans doute bien changé,
     la pauvrette!... Je me gardai bien de lui apprendre une triste
     nouvelle... Et pourquoi lui aurais-je dit, en effet, que sa Dacha
     était maintenant ronde comme une boule, qu'elle vivait avec des
     marchands, les frères Kondatchkoff, qu'elle était couverte de
     fard, qu'elle criait et se disputait du matin au soir?

     --N'y aurait-il pas moyen, pensai-je en moi-même, de le tirer
     d'ici? Peut-être serait-il possible encore de le guérir.--J'avais
     commencé de lui exposer mes vues à ce sujet, mais il ne me laissa
     point achever.

     --Non, frère, me dit-il, je te remercie. Peu importe le lieu où
     l'on meurt. Je n'irai pas jusqu'à l'hiver. À quoi bon déranger le
     monde pour rien? Je suis habitué à la maison. Il est vrai que
     cette famille...

     --Ce sont probablement des gens sans coeur? lui dis-je.

     --Non,--reprit-il,--ce monde-là n'est pas méchant, ce sont des
     espèces de bûches. Mais je n'ai vraiment pas à m'en plaindre.
     Quant aux voisins... un des propriétaires du canton, M.
     Kasatkine, a une fille instruite, douce, une créature excellente,
     et point fière...--Une quinte de toux ne lui permit pas de
     continuer.--Tout cela ne serait rien,--reprit-il, au bout de
     quelques instants,--si l'on me permettait de fumer. Mais je ne
     mourrai pas comme cela, ils auront beau me surveiller, je fumerai
     une pipe!--Et ici il cligna les yeux d'un air de malice.--Dieu
     merci, j'ai assez vécu; j'ai connu de braves gens dans ma vie,
     et...

     --Tu devrais au moins,--lui dis-je en l'interrompant,--écrire à
     ta famille.

     --À quoi bon? Ils ne peuvent m'être d'aucun secours. Lorsque je
     serai mort, ils le sauront bien. Pourquoi leur en parler
     d'avance? Plutôt que de penser à cela, raconte-moi ce que tu as
     vu à l'étranger.

     Je me mis en devoir de le satisfaire; il m'écouta avec un intérêt
     inexprimable. Je partis le même soir, et dix jours après, je
     reçus de M. Kroupianikoff la lettre suivante:

          «J'ai l'honneur de vous annoncer par la présente, mon cher
          monsieur, que votre ami, l'étudiant Avenir Sorokooumoff, qui
          demeurait chez moi, est mort il y a de cela quatre jours, à
          deux heures de l'après-midi, et qu'il a été enterré
          aujourd'hui, à mes frais, dans le cimetière de mon église.
          Conformément à son désir, je vous envoie les cahiers et les
          livres que vous trouverez ci-joints. Il possédait vingt-deux
          roubles et demi qui, ainsi que tous ses effets, seront
          envoyés par mes soins aux personnes de sa famille qui ont
          droit à cet héritage. Votre ami est mort en pleine
          connaissance; je vous dirai même qu'il est mort avec une
          sorte d'indifférence, sans donner le moindre signe
          d'attendrissement, même lorsque moi et toute ma famille nous
          lui fîmes nos adieux. Mon épouse, Cléopâtre Alexandrovna,
          vous présente ses compliments. La mort de votre ami a
          naturellement dérangé ses nerfs; quant à moi je me porte
          fort bien grâce à Dieu, et j'ai l'honneur d'être,

          «Votre très-humble serviteur,

                                                   «G. KROUPIANIKOFF.»

     Il me revient encore un grand nombre de souvenirs du même genre;
     mais les faits que j'ai rapportés doivent suffire. J'ajouterai
     cependant ce qui suit: Une vieille propriétaire mourut en ma
     présence, il y a de cela quelques années. Le prêtre qui
     l'assistait avait commencé à réciter les prières des agonisants,
     mais croyant s'apercevoir que la malade allait expirer, il
     s'empressa de lui donner le crucifix à baiser. La brave dame se
     recula d'un air mécontent.--Tu te hâtes trop, mon petit
     père,--lui dit-elle d'une langue déjà épaissie,--tu auras encore
     le temps.--Puis elle baisa dévotement le crucifix, fourra la main
     sous son oreiller, et rendit l'âme.--Lorsqu'on se mit en devoir
     de l'ensevelir, on trouva un rouble d'argent sous son oreiller;
     elle avait pris ses précautions d'avance, et se proposait de
     payer elle-même le prêtre qui viendrait l'assister à ses derniers
     moments. Oui, les Russes meurent d'une façon vraiment étrange.


VI

Le récit d'une grande foire aux chevaux dans un village de la grande
Russie, où toutes les figures et toutes les ruses de maquignon sont
prises sur le fait.

Le récit d'une nuit passée au milieu des _Prairies_ avec les crédules
enfants d'un autre village russe à entendre les merveilles populaires
que les mères ont raconté aux enfants.

Enfin le récit touchant des _chanteurs_.

Comme tous les peuples enfants qui ont de grands souvenirs dans leur
histoire, les Russes ont des chanteurs de cantons, de villages, de
steppes, qui luttent ensemble pour le plaisir des auditeurs attablés.
J'ai vu la même chose en Arabie: l'émir Beschir du mont Liban et ses
fils en avaient toujours derrière leur divan. Ces hommes ont un
caractère à part qui leur vaut à la fois la vénération de leurs
compatriotes, l'idolâtrie des femmes et les railleries des ignorants.

Ce trait de moeurs des peuples neufs est trop saillant pour avoir
échappé à Tourgueneff. Un de ses essais les plus naïfs et les plus
vrais est intitulé le _Chanteur_. Le voici:


VII

Il s'arrête un soir à la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre
village des steppes. Il en décrit l'apparence et les convives; trois
chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de bâtiments, un turc, et
un chantre nomade nommé _Iakof_.

     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Je reprends mon récit, que j'avais interrompu au moment
     où l'entrepreneur s'était avancé au milieu de la chambre. Il
     ferma un peu les yeux, et commença à chanter d'une voix de
     fausset qui était assez agréable, quoiqu'elle ne fût point
     très-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement
     des notes les plus aiguës aux plus basses: mais il s'arrêtait de
     préférence aux premières, qu'il s'efforçait de soutenir avec une
     étonnante flexibilité de gosier. Parfois il s'interrompait
     brusquement et reprenait tout à coup avec une ardeur entraînante.
     Ses modulations étaient très-hardies, et quelquefois il changeait
     de ton d'une façon très-originale; un connaisseur l'aurait
     écouté avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouvé
     insupportable. C'était un ténor léger, un _tenore di grazia_ en
     kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la
     chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine à en
     saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:

       Je labourerai, ma belle,
       Un petit coin de terre;
       J'y planterai, ma belle,
       De petites fleurs rouges.

     Les assistants l'écoutaient avec beaucoup d'attention. Il
     n'ignorait pas qu'il avait affaire à des gens entendus, et c'est
     pourquoi il cherchait à déployer tout son savoir-faire. On s'y
     connaît en fait de chant dans notre province, et le village de
     Sergievsk, situé sur la grande route d'Orel, est renommé dans
     tout l'empire pour le mérite de ses chanteurs. L'entrepreneur
     s'évertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'était
     point encouragé, soutenu par les assistants; mais tout à coup
     l'habileté avec laquelle le chanteur venait de changer de ton
     éveilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine,
     et Obaldouï ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment
     gagna tous les autres paysans; ils commencèrent à donner de temps
     en temps des marques d'approbation à demi-voix:--Bien! Monte
     toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien
     que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hérode perde ton âme!
     etc.--Nikolaï Ivanovitch, assis dans son comptoir, balançait la
     tête en signe de satisfaction. Obaldouï battait la mesure des
     pieds et remuait les épaules en cadence. Quand à Iakof, ses yeux
     brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses
     membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses
     lèvres. Diki-Barine était le seul dont la figure restât
     impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux
     arrêtés sur l'entrepreneur étaient un peu moins durs; mais sa
     bouche exprimait le dédain, comme d'ordinaire.

     Excité par ses encouragements, l'entrepreneur se mit à chanter
     avec une telle agilité et à tirer de son gosier des sons si
     brillants, que lorsque, complétement exténué par ses efforts, le
     visage pâle et inondé de sueur, il rejeta le corps en arrière et
     poussa avec effort un dernier cri,--tout l'auditoire y répondit
     par une exclamation frénétique. Obaldouï lui sauta au cou et
     l'embrassa avec tant de force de ses longs bras osseux qu'il
     faillit l'étouffer; la grosse figure de Nikolaï Ivanovitch se
     couvrit d'une rougeur juvénile, et Iakof s'écria comme un
     fou:--Ah! le gaillard! comme il nous a chanté ça!--Mon voisin, le
     paysan à la souquenille, frappa la table du poing en disant: Ah!
     c'est bien! que le diable m'emporte, c'est vraiment bien!--et il
     cracha par terre d'un air décidé.

     --Ah! frère! tu nous as fait plaisir,--cria Obaldouï sans lâcher
     l'entrepreneur tout épuisé.--Oui, vraiment, tu nous as fait
     plaisir. Tu as gagné, frère, tu as gagné! Je t'en félicite, la
     chopine t'appartient. Iachka n'est pas de ta force. Oui; c'est
     moi qui le dis, tu peux m'en croire. Et il se remit à presser
     l'entrepreneur sur son sein.

     --Lâche-le donc, enragé que tu es,--lui dit Morgatch avec
     dépit,--laisse-le s'asseoir sur le banc; ne vois-tu pas qu'il est
     fatigué? Quelle buse tu fais! oui, vraiment. Tu t'es collé à lui
     comme une feuille mouillée.

     --Eh bien! soit; qu'il aille s'asseoir. Moi, je vais boire à sa
     santé,--lui répondit Obaldouï; et il se dirigea vers le
     comptoir.--À ton compte, frère,--ajouta-t-il en s'adressant à
     l'entrepreneur.

     Celui-ci fit un geste d'assentiment, s'assit sur le banc, tira de
     son bonnet un essuie-mains et s'en essuya le front. Quand à
     Obaldouï, il s'empressa d'avaler un verre d'eau-de-vie: puis,
     suivant l'usage des ivrognes de profession, il poussa un
     gémissement rauque, et une expression de mélancolie se répandit
     sur ses traits.

     --Tu chantes bien, frère, très-bien, dit Nikolaï Ivanovitch d'un
     air aimable.--À ton tour Iachka, et surtout n'aie point peur.
     Nous allons voir qui l'emportera. L'entrepreneur chante vraiment
     bien.

     --Fort bien,--ajouta la femme de Nikolaï Ivanovitch, et elle
     regarda Iakof en souriant.

     --Ah! oui! ah!--dit à voix basse mon voisin.

     --Ah! tête carrée de _Polekha_[26]!--s'écria tout à coup Obaldouï
     en s'approchant de ce dernier, et il se mit à sauter et à rire en
     le montrant du doigt.--Polekha! Polekha! Ah! _Badi_[27]!
     qu'est-ce qui t'amène?

          [Note 26: On donne ce nom aux habitants d'une contrée boisée
          qui commence aux districts de Bolkof et de Jisdra. Ils sont
          renommés pour leur entêtement.]

          [Note 27: Expression particulière à cette population.]

     Le pauvre paysan se troubla, et il se disposait déjà à sortir du
     cabaret, lorsque la voix retentissante de Diki-Barine se fit
     entendre.

     --Insupportable bête!--dit-il en grinçant les dents.

     --Je ne fais rien...--balbutia Obaldouï.--Oui... c'est
     seulement...

     --Allons! bien; tais-toi!--lui répondit Diki-Barine.--Iakof,
     commence.

     --Je ne sais, frère,--dit celui-ci en portant la main à la
     gorge,--oui! hem!... je ne sais ce que je sens là, mais...

     --Allons!--reprit Diki-Barine.--N'as-tu pas honte d'avoir peur?
     Commence! Chante comme Dieu te l'accordera.--Et il reprit
     l'attitude attentive qu'il avait gardée en écoutant
     l'entrepreneur.

     Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, Iakof
     regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous
     les assistants arrêtèrent les yeux sur lui, et la physionomie de
     l'entrepreneur, qui n'avait exprimé jusque-là que la confiance et
     la satisfaction, laissa percer une agitation secrète. Il s'appuya
     contre le mur, les mains posées sur le banc, comme au
     commencement de la séance, mais il ne balançait plus les jambes.
     Lorsque Iakof se découvrit la figure, il était pâle comme un
     mort, et ses yeux étaient presque entièrement fermés. Il poussa
     un profond soupir et commença... Le premier son qu'il articula
     était faible, tremblant; on eût dit qu'il ne sortait pas de sa
     poitrine; il semblait un écho lointain, et produisit une
     impression étrange. Tous les assistants se regardèrent, et la
     femme de Nikolaï Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit était
     plus ferme et plus prolongé, mais il était encore frémissant
     comme la dernière vibration d'une corde fortement tendue et
     touchée par une main hardie. Sa voix ne tarda pas à se
     développer, et il entonna une chanson mélancolique. «Plus d'un
     sentier traverse la plaine.» Ces paroles produisirent une émotion
     générale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus
     touchante; elle était, il est vrai, un peu fêlée, et je lui
     trouvai même une langueur maladive, mais elle exprimait en même
     temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur
     mêlée de tendresse dont l'effet était irrésistible. C'était bien
     là un chant russe, un chant qui allait droit au coeur. Iakof
     s'animait de plus en plus; complétement maître de lui-même, il
     s'abandonnait entièrement à l'inspiration qui l'envahissait. Sa
     voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'émotion de la
     passion, cette émotion qui se communique si rapidement aux
     auditeurs. Étant un soir, au moment de la marée montante, sur les
     bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus
     distinct, j'aperçus une mouette immobile sur la plage; elle
     tenait son blanc poitrail tourné du côté de la mer empourprée, et
     ouvrant de temps en temps ses énormes ailes, semblait saluer et
     les flots qui s'avançaient et le disque du soleil... J'y songeai
     en ce moment. Iakof semblait avoir complétement oublié son rival
     et tous ceux qui l'entouraient, mais il était évidemment
     encouragé par notre silence et l'attention passionnée que nous
     lui prêtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait
     avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons
     de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commençaient à
     se remplir de larmes, lorsque tout à coup des sanglots étouffés
     frappèrent mes oreilles... Je me retournai... C'était la femme du
     cabaretier qui pleurait le front appuyé contre la fenêtre. Iakof
     jeta les yeux de son côté, et à partir de ce moment, le timbre de
     sa voix acquit une force, une douceur encore plus entraînante.
     Nikolaï Ivanovitch baissa la tête. Morgatch se détourna; Obaldouï
     se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan à la
     souquenille se blottit dans le coin en secouant la tête et en
     murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine fronça les
     sourcils, et une larme sillonna sa joue bronzée; l'entrepreneur
     appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne
     sais comment cette émotion générale aurait fini si Iakof ne
     s'était tout à coup arrêté au milieu d'une note élevée. On eût
     dit que sa voix s'était brisée. Personne n'ouvrit la bouche;
     chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprît son
     chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre
     silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit
     bientôt que la victoire lui appartenait...

     --Iachka,--dit Diki-Barine en appuyant la main sur son épaule, et
     il se tut.

     Aucun d'entre nous n'avait encore bougé. L'entrepreneur fut le
     premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.--Tu... c'est
     toi,--lui dit-il avec effort,--qui as gagné,--et il sortit
     brusquement du cabaret.

     À peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous étions se
     dissipa: nous commençâmes à parler gaiement entre nous. Obaldouï
     fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin à
     vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a
     l'embrasser. Nikolaï Ivanovitch se leva et déclara solennellement
     qu'il offrait à l'assemblée une seconde chopine. Diki-Barine
     souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait
     étrangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant
     à mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la
     barbe avec les manches de sa souquenille, et répétait sans cesse
     dans son coin:--C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une
     chienne, si ce n'est pas beau!--La femme de Nikolaï Ivanovitch
     était cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait
     de son triomphe comme un enfant; il était devenu méconnaissable:
     ses yeux étincelaient de bonheur. On le traîna vers le comptoir;
     il appela le paysan à la souquenille, envoya chercher
     l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le
     trouva pas. On se mit à boire.--Tu nous chanteras encore quelque
     chose,--répétait sans cesse Obaldouï en levant les bras.--Tu
     chanteras jusqu'au soir...

     Je sortis après avoir jeté une dernière fois les yeux sur Iakof.
     Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de
     perdre une partie des douces impressions que je venais de
     ressentir. Mais la chaleur était encore excessive; elle semblait
     avoir embrasé l'atmosphère, et on croyait distinguer à travers
     une poussière fine et noirâtre des milliers de petits points
     lumineux qui se détachaient en tournoyant sur l'azur foncé du
     ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait
     quelque chose de navrant; la nature semblait tombée dans une
     sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'étendis sur un lit
     d'herbe fraîchement coupée, mais déjà desséchée. Je fus longtemps
     avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mélodieuse de
     Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter:
     je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, il
     faisait déjà nuit; la rosée qui tombait avait mouillé le foin, et
     il répandait une odeur assez forte; quelques étoiles brillaient
     faiblement à travers les branches du toit sous lequel je
     reposais. Je me levai; les dernières lueurs du crépuscule
     s'éteignaient à l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait
     encore sentir au milieu de la fraîcheur de la nuit; la poitrine
     était encore oppressée; on cherchait à respirer un souffle de
     vent. Mais le temps était calme et aucun nuage ne ternissait le
     ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'étoiles
     à peine visibles scintillaient faiblement sur sa voûte immense.
     Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au
     milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon
     oreille; il venait du cabaret, dont la fenêtre était vivement
     éclairée. Des rires bruyants s'y élevaient aussi par moment. Je
     m'approchai de la fenêtre et y appuyai mon front. Un spectacle
     animé, mais peu agréable, s'offrit à ma vue. Tous les paysans, y
     compris Iakof, étaient ivres. Ce dernier, qui était assis sur un
     banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enrouée une sorte de
     ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinçait les cordes
     avec nonchalance. Ses cheveux trempés de sueur tombaient en
     désordre, et sa figure était d'une pâleur effrayante. Au milieu
     de la chambre, Obaldouï, dont les membres semblaient disloqués,
     dansait en chemise devant le paysan à la souquenille grise.
     Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commençaient à
     faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air résolu et
     avec un sourire hébété. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait
     parvenir à soulever ses paupières alourdies; elles retombaient à
     tout instant sur ses petits yeux avinés. Enfin, il était arrivé
     au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet état
     heureux qui fait dire aux passants: «Tu es joli, frère!» Morgatch
     était rouge comme une écrevisse; il avait les narines dilatées et
     souriait malicieusement dans un coin. Nikolaï Ivanovitch était le
     seul qui, en sa qualité de cabaretier, eût conservé son
     sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi
     dans la chambre; mais Diki-Barine n'y était plus.

     Je quittai la fenêtre et descendis rapidement la hauteur sur
     laquelle est situé le village. Au pied de cette élévation s'étend
     une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient
     l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le
     ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perçante d'un
     enfant s'éleva dans le lointain.--Antropka! Antropka... a...
     a...--criait l'enfant d'un ton plaintif et en traînant à perte
     d'haleine la dernière syllabe. Puis, il s'arrêta; mais il
     recommença bientôt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit,
     qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina à répéter plus de trente
     fois le nom d'Antropka sans obtenir de réponse. Mais, tout à
     coup, on lui répondit à l'extrémité de la plaine, et d'une voix
     qui semblait venir de l'autre monde:--Quoi... oi... oi...
     oi...?--L'enfant reprit aussitôt, mais avec une joie
     maligne:--Arrive ici, diable, loup-garou... ou...--Pourquoi....
     oi... oi... oi...?--lui demanda-t-on après un moment de
     silence.--Parce que le père veut te donner une fessée... ée...
     ée... ée...--reprit vivement l'enfant. On ne lui répondit plus,
     et il se remit à appeler de plus belle; mais ses cris devenaient
     moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui précède mon
     village, à quatre verstes de Kolotovka. L'obscurité était
     profonde; le nom d'Antropka s'élevait toujours faiblement dans la
     plaine.


VIII

LE BOIS ET LA STEPPE

     Il est fort possible que le lecteur soit lassé de mes récits.
     Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire;
     mais avant de prendre congé de lui, je ne puis m'empêcher
     d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.

     La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-même, _für
     sich_, comme on disait autrefois, à l'époque où la philosophie de
     Hégel était en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point
     de votre goût; vous n'en aimez pas moins la nature, et par
     conséquent il est impossible que vous ne nous portiez envie à
     nous autres chasseurs... Écoutez!

     Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on éprouve
     lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une
     belle journée de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel
     est d'un gris sombre, quelques étoiles brillent çà et là; un
     souffle humide s'élève et arrive en courant comme une vague
     légère. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?...
     les arbres bruissent doucement dans les ténèbres. On étend un
     tapis sur la téléga, et on place sous vos pieds une boîte
     renfermant le samovar. Les chevaux de volée frissonnent,
     s'ébrouent et piétinent avec grâce: une paire d'oies blanches
     qui viennent de s'éveiller traversent la route lentement et en
     silence. Dans le jardin, derrière une haie, ronfle paisiblement
     le gardien; au milieu de l'atmosphère refroidie, le moindre son
     reste immobile et se soutient longtemps. Vous voilà assis, les
     chevaux s'enlèvent, la téléga roule avec fracas... Vous
     avancez,--vous passez devant l'église, vous descendez la colline
     et prenez à droite, en suivant la digue...; l'étang commence à se
     couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez
     la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne.
     Les chevaux traversent à grand bruit les flaques d'eau; le cocher
     sifflote sur son siége. Mais vous avez déjà fait quatre ou cinq
     verstes... Le ciel rougit à l'horizon, les corneilles s'éveillent
     dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent
     autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte,
     le ciel s'éclaircit, les nuages blanchissent, les champs sont
     plus verts. Dans les isba, on aperçoit la flamme rougeâtre des
     loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours.
     L'aurore s'allume peu à peu; déjà quelques traînées d'or
     traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins;
     le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour
     s'est élevé, et le disque empourpré du soleil se montre
     lentement. La lumière se répand comme un torrent, et le coeur
     frémit comme un oiseau. Tout respire la fraîcheur et la joie!
     Vous promenez les yeux autour de vous. Là-bas, derrière le bois,
     paraît un village; plus loin vous en découvrez un autre avec une
     église blanche; plus loin encore s'élève sur une montagne un
     petit bois de bouleaux; au delà du bois s'étend le marais vers
     lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au
     trot!... il ne nous reste plus à faire que trois petites
     verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps
     sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige
     de votre côté.

     Vous achevez de gravir la côte... Quel coup d'oeil magnifique!
     une rivière qui coule en serpentant sur une étendue de dix
     verstes au moins bleuit à travers le brouillard; de vertes
     prairies en bordent le cours; derrière sont des monticules, et
     dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un
     marais. La vue traverse, comme une flèche, le fluide lumineux
     répandu dans les airs, et on découvre distinctement les objets
     les plus éloignés... Qu'on respire librement! Que les membres ont
     de souplesse! Combien l'homme ranimé par la fraîche haleine du
     printemps se sent dispos et plein de vigueur!...

     Mais rien n'égale une belle matinée du mois de juillet! un
     chasseur seul peut apprécier le bonheur que l'on éprouve à errer
     dans les buissons aux premières lueurs de l'aube. La trace de vos
     pas se détache en vert sur l'herbe que blanchit la rosée. Vous
     écartez le feuillage mouillé d'un buisson, et vous vous sentez
     inondé de la chaleur embaumée de la nuit qui s'y trouvait
     emprisonnée; l'air est imprégné de la fraîche amertume de
     l'absinthe, du parfum mielleux que répandent le blé noir et le
     trèfle; dans l'éloignement, un bois de chênes se dresse comme un
     mur qu'illumine la lumière empourprée du soleil; il fait encore
     frais, mais on pressent déjà l'ardeur du jour. L'air est
     tellement embaumé que vous en éprouvez une sorte de vertige. Le
     taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent çà
     et là quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de
     sarrasin rougeâtre. Le bruit d'une téléga se fait entendre;
     c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son
     cheval un endroit ombragé... Vous échangez le bonjour avec lui,
     et à peine l'avez-vous dépassé que le son métallique de la faux
     qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours;
     l'herbe sèche rapidement, et déjà la chaleur commence à se faire
     sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus
     foncé à ses bords: l'air est immobile et comme embrasé.--Frère,
     où peut-on se désaltérer?--demandez-vous à un faucheur.--Là-bas
     dans le ravin, il y a une source.--Vous gagnez le fond du ravin
     en traversant un épais taillis de noisetiers, qu'enlacent des
     plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point trompé, une source
     se cache au fond du ravin: un buisson de chêne étale avidement
     au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles
     d'argent se détachent du lit de mousse fine et veloutée qui en
     tapisse le fond, et montent en se balançant à la surface. Vous
     vous étendez au bord, votre soif est apaisée, mais la paresse
     l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de
     tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; vous la
     respirez avec délices, et les buissons qui couvrent le flanc du
     ravin, devant vous, semblent jaunir à l'ardeur du soleil. Mais
     qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble
     s'ébranler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du
     ravin... Le ciel prend à l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la
     chaleur qui épaissit l'air, ou bien un orage qui se prépare?
     Voilà qu'un éclair brille dans le lointain: c'est un orage. Le
     soleil est toujours éclatant; on peut encore chasser. Mais le
     nuage grandit à vue d'oeil.... il s'allonge par-devant et
     s'avance comme une voûte. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit
     soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'élève
     là-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez...
     Quelle pluie! quels éclairs! Le chaume du toit laisse pénétrer la
     pluie çà et là, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil
     reparaît, l'orage s'est dissipé, et vous quittez la grange. Ah!
     comme tout étincelle gaiement autour de vous! comme l'air est
     frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des
     champignons...

     Voici que le jour baisse. Le crépuscule du soir éclaire la moitié
     du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de
     vous, l'air paraît transparent comme le cristal: mais dans le
     lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent
     encore chaudes; la rosée se répand; les plaines, qu'inondaient
     peu d'heures avant les flots dorés du jour, revêtent une teinte
     rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin
     projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le
     soleil a disparu; une étoile s'allume et tremble au milieu de la
     mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet océan enflammé
     commence à pâlir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la
     nuit vient. Il est temps de regagner son gîte, le village, l'isba
     où vous comptez coucher. Le fusil sur l'épaule, vous marchez d'un
     pas rapide, fussiez-vous accablé de fatigue... Mais l'obscurité
     augmente rapidement; vous n'y voyez plus à vingt pas; les chiens
     blancs même se détachent à peine au milieu des ténèbres.
     Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel
     s'éclaircit un peu... Serait-ce un incendie?--Non; c'est la lune
     qui se lève.--Mais bientôt, sur votre droite vous découvrez les
     feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la
     fenêtre, une table couverte d'une nappe, une lumière; c'est le
     souper qui attend.

     Un autre jour, vous faites atteler un drochki léger et vous vous
     rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est
     agréable de s'engager dans une route étroite, que bordent comme
     un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des épis
     viennent vous frapper doucement la figure, les bluets
     s'accrochent à vos pieds, les cailles crient autour de vous, le
     cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son
     silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de
     votre tête; les longues branches pendantes des bouleaux se
     balancent à peine; le chêne majestueux se dresse comme un
     vigoureux athlète, à côté de l'élégant tilleul. Vous suivez un
     sentier émaillé d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes
     se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des
     moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs à l'ombre et
     noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix
     argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet!
     Allons, enfonçons-nous dans le bois,... le fourré s'épaissit...
     un calme indéfinissable gagne doucement tout votre être. Mais à
     un léger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce
     bruit rappelle, à s'y méprendre, celui d'une cascade... Des
     herbes élancées croissent çà et là sur le lit de feuilles fanées
     qui sont tombées l'année dernière; des champignons se dressent
     séparément coiffés de leurs chapeaux. Un lièvre part tout à coup
     à quelque distance de vous..., les chiens s'élancent à sa
     poursuite avec des aboiements sonores...

     Et que cette forêt est belle à la fin de l'automne, lorsque les
     bécasses arrivent! Jamais la bécasse ne se tient dans le fourré,
     il faut l'aller chercher sur la lisière du bois. Il ne fait point
     de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de
     mouvement, ni même de bruit; une odeur vineuse, particulière à
     l'automne, est répandue dans la campagne; un brouillard
     transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent
     dans le lointain. On aperçoit des arbres se dessinant sur un ciel
     pâle, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dorées pendent encore
     çà et là sur les branches nues des tilleuls. La terre humide
     semble élastique sous le pied; les herbes hautes et desséchées ne
     bougent pas, et de longs fils étincellent sur l'herbe décolorée.
     On respire librement, mais un trouble étrange vous agite. Pendant
     que vous suivez la lisière du bois, les yeux fixés sur votre
     chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que
     vivantes, vous revient à l'esprit; des impressions depuis
     longtemps oubliées se raniment soudainement; l'imagination
     voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les
     images que vous évoquez ainsi. Votre coeur se met à battre
     soudainement avec force; vous vous élancez avec passion vers
     l'avenir ou vous vous perdez entièrement dans le passé. Toute
     votre vie se déroule alors à vos yeux; l'homme se possède
     complétement, il semble ressaisir tout son passé, tous ses
     sentiments, toutes les forces de son âme, et rien dans la nature
     environnante ne vient troubler ces rêveries; point de soleil,
     point de vent, aucun bruit...

     Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il
     a gelé le matin et que les bouleaux argentés, semblables aux
     arbres dont parlent les contes des fées, sont couverts de rameaux
     d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de
     force, mais étincellent encore plus vivement qu'en été! Un petit
     bois de tremble, entièrement dépouillé de feuilles et inondé de
     lumière, semble tout joyeux de sa nudité; la gelée blanchit
     encore le fond de la vallée, et un vent frais soulève légèrement
     et chasse devant lui les feuilles desséchées qui couvrent le
     sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivière et
     balancent doucement les oies et les canards dispersés à sa
     surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin à demi caché
     par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes
     couleurs tournoient rapidement dans les airs...

     Les jours brumeux d'été ont aussi leurs beautés, mais les
     chasseurs ne les aiment point. Impossible de tirer ces jours-là;
     une pièce de gibier qui se lève sous vos pieds disparaît presque
     aussitôt au milieu des ténèbres blanchâtres et immobiles que
     répand le brouillard. Mais comme tout est tranquille et
     silencieux autour de vous! Tout est réveillé et tout se tait.
     Vous passez devant un arbre; aucune de ses feuilles ne bouge; il
     semble goûter le repos avec délices. Une ligne noire se distingue
     au milieu de la vapeur qui est uniformément répandue dans les
     airs... Vous la prenez pour un rideau de bois; vous approchez, et
     le bois se change en une bande d'absinthe qui se dresse entre
     deux champs. Au-dessus de votre tête, autour de vous, le
     brouillard s'étend de tous côtés... Mais un léger souffle de vent
     se fait sentir; un coin du ciel, d'un bleu pâle, se montre
     confusément à travers la brume raréfiée qui se met en mouvement
     et semble flotter comme de la fumée; un éclatant rayon de soleil
     perce, inonde les champs, frappe la forêt...; puis, tout
     s'obscurcit de nouveau. Ces alternatives se répètent souvent;
     mais comme le temps devient serein et magnifique, lorsque la
     lumière, ayant triomphé définitivement dans cette lutte, les
     derniers flots du brouillard échauffé, tantôt se rapprochent et
     s'étendent comme une nappe, tantôt s'enroulent et s'évaporent
     dans les profondeurs lumineuses d'un ciel d'azur...

     Mais vous voici en route pour une partie éloignée de la steppe.
     Après avoir fait près de dix verstes en suivant les chemins de
     traverse, vous arrivez à la grande route. Vous dépassez de longs
     convois de charrettes, vous laissez derrière vous des auberges
     sous les auvents desquels fument des samovar, et dont les portes
     cochères, grandes ouvertes, laissent plonger vos regards jusqu'au
     fond des cours garnies de puits; les villages, les longues et
     vertes chènevières se succèdent; vous marchez ainsi longtemps,
     longtemps... Les pies voltigent sur les saules qui bordent la
     route; des paysannes, armées de longs râteaux, traversent les
     champs; un piéton en vieux kaftane de nankin, un havresac sur le
     dos, chemine d'un pas fatigué; une lourde voiture de seigneur,
     attelée de six chevaux efflanqués et fourbus, vient lentement à
     votre rencontre; elle passe et vous apercevez le coin d'un
     coussin qui sort de la portière, et derrière, sur un sac entouré
     de nattes, attachées avec des cordes, se tient cramponné un
     laquais en redingote et couvert de boue jusqu'aux sourcils. Voici
     la ville du district avec ses maisonnettes de bois inclinées sur
     leurs fondements, ses haies sans fin, ses maisons de marchands
     construites en briques et inhabitées, son vieux pont jeté sur un
     profond ravin... En avant! en avant!... La steppe commence.
     Quelle vue on découvre du haut de cette montagne! Au milieu de la
     plaine, des mamelons écrasés, labourés et ensemencés du haut en
     bas, ressemblent à d'énormes vagues affaissées sur elles-mêmes;
     des ravins, aux flancs couverts de buissons, serpentent entre ces
     hauteurs; de petits bois sont dispersés çà et là comme des îles,
     et des sentiers étroits courent d'un village à l'autre; quelques
     églises blanches et élancées paraissent dans le lointain; une
     petite rivière, bordée de buissons, serpente au milieu de la
     plaine, et son cours est interrompu de distance en distance par
     des digues; quelques outardes rangées en file se tiennent
     immobiles dans un champ éloigné; une vieille maison seigneuriale,
     entourée de ses dépendances et de jardins fruitiers, est comme
     blottie au bord d'un petit étang; mais vous avancez toujours. Les
     mamelons s'abaissent de plus en plus, et la campagne est presque
     entièrement dégarnie d'arbres. La voilà enfin, la vraie steppe,
     immense, sans limites!

     Et en hiver, la chasse au lièvre sur les monticules de neige!
     L'air que l'on respire est glacial, l'éclat de la surface
     scintillante qui s'étend de tous côtés vous fait involontairement
     cligner les yeux, et vous les reposez avec bonheur sur le ciel
     vert qui surmonte les bois rougeâtres. Et les premières journées
     du printemps, lorsque tout brille et s'écroule! Au milieu de
     l'épaisse vapeur que répand la neige fondue, on respire déjà le
     parfum de la terre réchauffée, et, sur les points où les rayons
     obliques du soleil l'ont mise à découvert, les alouettes chantent
     en toute confiance, tandis que les torrents, couverts d'écume, se
     précipitent avec un joyeux mugissement de ravin en ravin...

     Mais il est temps de finir. Je viens de parler du printemps, et
     ce souvenir est venu s'offrir à moi fort à propos: au printemps,
     on se quitte avec moins de regret; au printemps, les heureux même
     se sentent attirés vers les régions lointaines... Adieu, chers
     lecteurs, je vous souhaite un bonheur inaltérable.


IX

Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scènes
ravissantes; homme qui les écrit comme la nature les compose. Ses
principaux caractères sont la finesse, la vérité, l'étrangeté. Cela ne
s'invente pas, cela se trouve.

M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir où il
s'arrêtera. Mais quel que soit son âge et son avenir, la Russie
n'avait avant lui rien qui lui ressemblât. C'est le Balzac des forêts
et des déserts.

Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux
dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les tempêtes, comme
l'écho des cascades dans le lointain. Il est mélancolique et sensible
comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au
jeune et élégant séducteur qui part le lendemain après l'avoir
trompée, avec son maître, pour ne la revoir jamais. À chaque instant
on se sent une larme au bord de la paupière. Peu de livres m'ont
autant ému et fait rêver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art
est dans son oeil qui lui fait tout discerner et dans son âme qui lui
fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-même
avec le rouge de la pudeur et la naïveté du premier âge. Une
confession innocente et générale qui dit: Me voilà! Jugez-moi!

Tourgueneff aurait pu prendre la poésie pour langue, lui, admirateur,
selon moi, très-exagéré de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord
Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de poésie vraie
dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des
deux ou trois poëtes de Pétersbourg ou de Varsovie qui chantent dans
les salons, ces derniers juges de la poésie sur une terre virginale.

À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des
scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les
poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels
que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux
longues et patientes oeuvres qui forment la littérature des grandes
nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la
maturité des peuples. Ce sont les _Mille et une nuits de Bagdad_, où
leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de
leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin
du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées
et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui
attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le
prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il
est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes oeuvres que
la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les
romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de
penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a
bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en
simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler
à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne.
Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre
intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du
temps.

                                                            LAMARTINE.

  20 février 1864.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.

Paris.--Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four
Saint-Germain, 43.




CXXXIVe ENTRETIEN




RÉMINISCENCE LITTÉRAIRE

OEUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE


I

Il y a une inspiration ineffaçable dans certains lieux, dans certains
climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines
mémoires qui nous reportent plus tard à ces premières caresses de la
vie. C'est la rosée du matin que le soleil du jour n'a pas encore
pompée, et qui même après qu'elle a été bue par les rayons, laisse au
fond du calice quelques gouttes mal séchées qui gardent encore un
arrière-goût de rose mouillée.

Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir à
tourelles démantelées, jetant son ombre aux pieds des forêts sur les
prés de la pente, du ruisseau qui coulait à voix basse sous la rangée
de saules, dans le vallon auprès du château, des troupeaux de moutons
sous la conduite du vieux berger qui montaient après que l'humidité
malsaine était évaporée sur la colline élevée; souvenez-vous des
attelages luisants de boeufs qui descendaient pour labourer la glèbe
dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage.
Écoutez les voix lentes des paysans qui se répandent avec leurs
chiens, leur hache sur l'épaule, parmi les sentiers creux de la
montagne pour aller étrancher les chênes; souvenez-vous des éclats
joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots
et qui les traînent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers où
ils cuiront le pain de seigle de la chaumière. Regardez les bras
demi-nus de belles jeunes demoiselles à moitié vêtues, écartant d'un
geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le
beau matin du jour qui se lève et pour écouter la cloche de l'église
rustique convoquant tout le monde à l'angélus.

Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chaîne de montagnes
du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le
midi, chassant sur ses flancs, à mesure qu'elle se déroule, les
vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'écume de l'océan. Un
fleuve rapide et immense, le Rhône roule à leurs pieds ses eaux
majestueuses, tantôt étincelantes dans de larges bassins semblables à
des lacs, tantôt resserrées par les rochers et disparaissant sous les
caps sombres d'où le murmure grandiose de son cours s'élève seul pour
attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain où il
va s'abîmer dans un horizon de lumière, emporte votre pensée au pays
du soleil. Voilà le paysage à la fois rustique, féodal, gracieux par
les détails, austère par l'ensemble, religieux par l'impression,
amoureux par le frisson qu'il communique à l'âme. C'est là que je
vivais à quinze ans entre un père militaire, une mère jeune encore et
belle comme la mémoire mal voilée de son matin, et cinq soeurs
groupées autour d'elle selon leurs âges différents comme des anges
échelonnés sur les degrés de l'échelle de Jacob. L'escalier tournant
du château sur lequel elles étaient éparses la moitié du jour nous
rappelait sans cesse cette image biblique. Ô temps! où es-tu? Et
pourquoi égrènes-tu si vite tout ce qui te pare?


II

Je commençais une vie orageuse dans le calme de cette demeure. Le
domaine paternel, détaché des immenses domaines de mon grand-père,
n'était pas considérable par son étendue, mais nous possédions en
réalité tout le pays circonvoisin et toutes les familles rurales par
la vieille affection qu'on portait au nom de mon père, aux vertus de
ma mère, aux grâces naissantes de mes soeurs. Pas un pauvre qui n'eût
son pécule de réserve déposé dans sa besace de toile chez nous; pas un
infirme qui n'y eût son hospice, son médecin, ses remèdes. La
Providence avait ainsi rapproché le soulagement de tous les
malheureux. Aussi nous aimait-on comme les chefs de toutes ces
familles. La Révolution de 89 n'y pouvait rien, la démocratie
industrielle n'était pas encore née. On ne pouvait se figurer que la
féodalité si odieuse de loin était si douce et si providentielle de
près. Nous étions les parents, les frères, les soeurs de tout le
monde. Quant à moi, mon cheval et mon chien, compagnons de ma vie, me
suffisaient pour remplir mes journées de courses vagues dans les
sentiers des bois ou dans les blés noirs de la montagne. Mes premières
rêveries, ombres avancées de la vie future, m'emportaient de site en
site plus haut et plus vite que les sabots de mon coursier. Je
rentrais vers le soir pour me réunir à la famille, autour de la lampe
qui éclairait le piquet de mon père et de ma mère et mes lectures
silencieuses jusqu'à l'heure du sommeil.

Et qu'est-ce que je lisais? Tout ce que je trouvais sous la main dans
la petite bibliothèque très-expurgée et très-dépouillée de la chambre
haute où les vieux livres de la maison gisaient épars sur les rayons.
Quelquefois aussi j'avais la permission d'entrer dans la chambre de
mon père et de lire les volumes contenus dans une ancienne cassette de
toilette, qu'on nous envoyait de la ville voisine les jours de marché.
C'était le plus souvent de délicieux romans d'Auguste _Lafontaine_, un
auteur très à la mode alors, traduits de l'allemand, et tout mouillés
de larmes de famille par les lecteurs des environs. Les scènes de ces
drames innocents étaient les matériaux sur lesquels mon imagination
brodait ses plus doux rêves. Les idylles de Gesner, ce Théocrite
suisse, avaient aussi alors le plus grand attrait pour nous. Ce petit
monde de convention, qu'on trouverait bien fade maintenant, nous
charmait par ses couleurs pastorales, tellement que quelques années
après je fis un pèlerinage à la maison de Gesner dans une pittoresque
vallée de Zurich, comme j'en fis un aux _Charmettes_ de J. J.
Rousseau, dans le jardin de madame de Warens. L'enthousiasme ne sait
pas choisir, il va où l'engouement de son temps le pousse, et le monde
des idées est plus mobile encore que celui des réalités. L'idéal est
un pays où l'on se perd, comme les faits sont un pays où l'on
s'embrouille. Avis à ces réalistes que nous adorons depuis quelque
temps! Il n'y a de durable que le vrai bien choisi, il n'y a d'éternel
que la nature épurée par le goût. Ne faisons pas de théorie sur le
beau, laissons le temps porter et reporter ses arrêts, lui seul est
juge. J'ai vu dans moins d'un demi-siècle vénérer _Gesner_ comme le
patriarche de la nature, et puis je l'ai vu railler comme l'écran de
la niaiserie. J'ai vu régner Dorat et Parny préféré à Tibulle, et puis
je les ai vu reléguer sans souvenir au nombre des poëtes à fantaisies,
jouets d'un peuple sans mémoire; j'ai vu couronner Chateaubriand vêtu
de la pourpre de son style: j'ai vu mourir Béranger dans sa gloire aux
sons de ses grelots bachiques et politiques; j'ai vu, et pour peu que
je vive, j'en verrai bien d'autres encore: ne nous faisons pas nos
dieux éternels, car ce sont les dieux du temps qui souvent n'a pas de
lendemain; jouissons de tout ce qui nous charme dans les différents
chefs-d'oeuvre dont nos contemporains nous charment; mais ne répondons
ni d'eux ni de nous devant la postérité. Le monde passe et change en
passant, à chaque petit hasard industriel qui apprend à coudre sans dé
et sans main ou à faire un noeud servant de tête à un clou ou de tête
à une épingle. Je vois des braves gens émerveillés, pleurer
d'enthousiasme, sur ce qu'ils appellent à bonne foi le progrès
indéfini de l'espèce humaine. Je ne demande pas mieux, mais Homère,
qui règne depuis quatre ou cinq mille ans sur l'intelligence et sur le
coeur humain, n'a pas encore trouvé un rival, et la morale des grands
apôtres de religion n'a pas encore reçu un démenti!... Dieu a fait de
l'espérance un des aliments de l'esprit humain; ne le nions pas,
soyons-en soutenus sur notre route afin de marcher, mais n'en soyons
pas ivres de peur de tomber comme des fous dans le délire du mieux.
Tout commence et tout finit dans ce bas monde. Montrez-moi une chose
qui n'ait pas subi cette loi, ou montrez-moi un mortel qui y ait
échappé?


III

En ce temps-là, ma famille voyait souvent des émigrés rentrer dans le
pays, et revendiquer leur domaine les uns de l'impartiale
bienveillance du gouvernement nouveau, les autres de leurs acquéreurs.
La paix se faisait ainsi entre les choses et prédisposait à la
concorde entre les personnes. Plusieurs de nos parents, ainsi
rapatriés par des lois complaisantes, venaient de temps en temps nous
demander l'hospitalité. C'était une fête pour nous que leur arrivée.
Il m'en est resté un grand goût pour les émigrés. Il y avait parmi eux
des hommes de tous les partis. Les 9 thermidor et 18 fructidor avaient
atteint jusqu'aux membres du comité de salut public. Carnot lui-même
avait émigré comme royaliste, et avait reçu à _Nyon_, en Suisse,
l'hospitalité de M. de Noailles, émigré d'une autre cause et d'un
autre temps.

Les émigrés royalistes avaient suivi les princes fugitifs à
l'étranger. La plupart étaient très-jeunes et on les avait
enrégimentés pour leur donner une occupation et une solde, plus que
pour les faire servir contre leur patrie; auxiliaires volontaires ils
avaient très-peu servi en ligne contre leurs compatriotes. On les
avait ensuite relégués en Russie; d'autres avaient passé sur les
vaisseaux anglais dans la Vendée. Ils rentraient en amis, et
charmaient nos foyers aussi par les récits héroïques ou plaisants de
leurs aventures. C'était les soldats de la grande armée amusant les
soirées des chaumières par les contes soldatesques de l'incendie de
Moskou; chaque cause avait ses héros et ses désastres. Si la France de
1815 avait eu un Homère, il aurait hésité à chanter les bleus ou les
blancs. Tous étaient au même rang, tous aventureux, tous braves; la
fortune avait fait en France des vainqueurs et des vaincus, mais elle
n'avait fait ni coupables ni lâches. Le _Tasse_ ou _Cervantes_
pouvaient également les chanter.


IV

Un de ces jeunes émigrés arriva alors dans la maison de mon père,
apportant toutes ces qualités naturelles à ceux qui sortent de leur
pays pour une cause politique. La fidélité méritoire à ses princes,
l'esprit d'aventure, le caractère assoupli aux fortunes diverses de
l'exil, et l'intarissable conversation qu'on y puise. Ses entretiens
faisaient le charme du château; il se nommait M. de Davayé, il était
le cousin de mon père.

Dans un de ces entretiens, il nous raconta qu'il allait bientôt
paraître un volume du poésies dont il avait connu intimement l'auteur
ou plutôt l'éditeur à Lauzanne.--Ce chevalier français, nous dit-il,
était lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie émigré licencié,
et vivait habituellement avec sa femme dans un modeste village des
environs de Liége. Les chances de la guerre ayant soumis la Belgique à
_Custine_ ou à _Dumouriez_, il était venu plus récemment chercher
asile et sécurité à Lauzanne; il se nommait M. de Surville, il était
né dans le Vivarais, sur une de ces montagnes qu'arrose et ravage
l'Ardèche. C'était un pays de royalistes, d'hommes aussi fidèles à
leur foi qu'à leur souvenir, que le camp de Jalès, longtemps recruté
par les paysans fanatiques, avait plusieurs fois signalé à la haine
des républicains. M. de Surville était, nous disait M. de Davayé, un
très-bel homme, jeune encore, d'une taille haute et imposante, d'une
physionomie profonde, d'une expression de figure réservée et douce; on
ne lui parlait qu'avec déférence comme à quelqu'un qui porte le
respect devant lui. On le voyait rarement à Lauzanne. Il ne quittait
guère sa femme qu'il paraissait aimer tendrement; il habitait à une
certaine distance, sur le penchant des montagnes de _Vévey_, un chalet
au-dessus du lac Léman. Il recherchait surtout à Lauzanne la
conversation de quelques hommes et de quelques femmes de lettres
distingués, jetés là par la Révolution française; il leur communiquait
des fragments d'un livre mystérieux dont il s'occupait dans sa
retraite. Ce livre qu'il déchiffrait et qu'il retouchait
laborieusement était, disait-il, extrait des mémoires et des poésies
d'une de ses aïeules, nommée Clotilde de Surville. Il ne dissimulait
pas ses efforts pour rendre à ces poésies de famille, obscurcies par
la vétusté de la langue romane et par l'obscurité des termes, la
clarté et la fraîcheur du langage moderne. C'était moitié traduction,
moitié correction. Certaines pages ravissaient ses confidents.
Quelques-uns suspectaient bien un peu la fidélité littéraire de M. de
Surville, et croyaient qu'il voulait dérober au quinzième siècle sa
naïveté originale pour s'en parer lui-même, sous le nom de cette femme
éminente qui avait alors illustré sa maison; mais cette naïveté même
répondait victorieusement à ces soupçons, car M. de Surville écrivait
lui-même des poésies personnelles empreintes d'un tout autre
caractère. L'emphase, la rhétorique, la prétention de l'école de
Thomas les surchargeait et les déparait en croyant les embellir. En
dépassant le naturel il arrivait souvent au galimatias. Il était en
tout l'opposé de sa grande aïeule. Ses amis l'avertissaient en vain de
cette tension, il ne sentait sa force qu'en l'exagérant.


V

Ces chefs-d'oeuvre de madame de Surville lui avaient été révélés à
lui-même à _Viviers_, petite ville du Vivarais, à son retour de la
première émigration en 1795. Il passa alors quelques mois dans cette
ville, et ayant été investi de l'héritage de sa famille dans la terre
de Vessau, il y trouva de nombreux et curieux manuscrits qui
encombraient, depuis deux siècles, les archives du château. Ces
manuscrits de la main de madame de Surville, en langue moins française
que romane, étaient à peu près illisibles pour lui. Un vieil arpenteur
du pays, accoutumé par état de déchiffrer les registres et les
documents féodaux, l'assista dans ces recherches et lui remit dans les
mains les mémoires et les poésies de Clotilde. Il emporta ces deux
trésors à Lauzanne en repartant pour son second exil. Les mémoires
furent égarés par lui; on n'en a connu les principaux faits que par
ses entretiens, et par les allusions dont ses poésies sont pleines.
Les voici:


VI

Selon ces mémoires, il n'y avait jamais eu en France, depuis la
célèbre Héloïse, amante d'Abeilard, d'interrègne complet de la belle
littérature en France. La langue seule était flottante, empruntant
tantôt à l'italien, tantôt au latin, tantôt au patois du Midi
l'instrument de sa pensée. Les magnifiques poésies de _Mistral_,
dignes souvenirs d'Homère, nous en sont une preuve récente. Béatrix
d'Aragon, Agnès de Bragelongue, Émélie de Montendre, Hélène de
Grammont furent les femmes célèbres de cette période. Justine de
Lévis, mère de Pulchérie de Vallon, donna sa fille à Bérenger de
Surville, jeune gentilhomme du même pays, engagé à la cause royale du
brave et infortuné Charles VI. Clotilde venait de perdre sa mère,
elle vivait dans sa terre de Vessau aux bords de l'Ardèche. Elle y
était entourée d'un groupe de jeunes amies lettrées et belles parmi
lesquelles on remarquait une jeune Italienne du nom de Rocca, sa plus
tendre amie. L'amour le plus précoce, le plus naïf et le plus
passionné, comme on va le voir bientôt dans les héroïdes à son mari
pendant ses absences, entraîna l'un vers l'autre ces deux jeunes
amants. Clotilde le suivit même au camp de Charles VI au Puy-en-Velay,
au milieu de cette cour militaire composée de la jeune noblesse
française. Sa beauté et ses talents poétiques y brillèrent du plus
doux éclat. La guerre continuant appela son mari à la suite du roi au
siége d'Orléans. Il y perdit la vie sept ans après son mariage.
Clotilde veuve regagna son manoir de l'Ardèche.

Des amis de l'intéressante veuve il ne lui restait plus que Tullie et
Rocca; Rosé de Beaupuy s'était retirée dans un cloître après la mort
du jeune de Liviers son amant; Louise d'Effiat avait épousé le vicomte
de Loire. Tullie et Rocca se séparèrent même bientôt de leur amie:
Tullie, appelée à Constantinople par les Paléologues, dont elle était
l'alliée, périt au sac de cette capitale; Rocca alla mourir à Venise,
sans qu'on nous apprenne ni les causes de son départ, ni les
circonstances de sa mort.

Clotilde, accablée de tant de pertes, isolée dans le Vivarais, et
moins capable sans doute de produire que de recueillir et de corriger,
dut commencer à cette époque les Mémoires dont nous parlons, et dont
les premiers livres contenaient l'histoire de l'ancienne poésie
française: elle s'occupa aussi de revoir ses premiers ouvrages,
travail qu'elle continua toute sa vie, et qui peut expliquer leur
perfection. Elle songea en même temps à former des élèves. Sophie de
Lyonne et Juliette de Vivarez sont les premières que cite M. de
Surville; elles étaient même connues de Clotilde avant la mort de
Bérenger. Sophie était fille d'un seigneur champenois; Juliette
n'était qu'une bergère obscure que Clotilde avait rencontrée dans les
montagnes voisines de sa terre de Vessau, et dont elle cultiva les
dispositions heureuses. Sophie et Juliette se lièrent bientôt de la
plus étroite amitié; elles consolèrent pendant quelque temps Clotilde
de ses pertes; elles l'aidèrent dans l'éducation de Jean de Surville,
son fils: mais des passions malheureuses, que la religion seule
pouvait vaincre, et dont l'objet leur était peut-être commun,
arrachèrent encore ces deux amies à leur protectrice; elles se
retirèrent ensemble à l'abbaye de Villedieu.


VII

Après plusieurs années d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha
quelque diversion dans la poésie: elle entreprit deux grands poëmes
dont il ne reste que des fragments. Après avoir donné l'hospitalité à
deux jeunes Écossaises qu'elle accueillit dans son château, et
auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et
du Vivarais, elle unit prématurément le fils unique qu'elle avait eu
de Bérenger à Héloïse de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le
perdre peu d'années après. Sa petite-fille Camille lui resta pour
unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-même.
Son génie survécut à toutes ces douleurs et la soutint jusqu'à l'âge
de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut
ensevelie près de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses
oeuvres périrent avec elle, il n'en resta que la renommée.

Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut
jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les
intervalles de ses douleurs, prépara pour M. de Surville, son frère,
les pièces les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.

«Mais hélas! écrivait-elle peu d'années avant la Révolution, pourquoi
me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dévore
(elle était attaquée d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme
du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse;
et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je
cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non,
je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes
efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aïeule
de mon époux; non, j'ai beau me hâter, la publication de cet unique
essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien
voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour, si
voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqué ces trésors de
génie que mon enfance dévorait, qu'une main chère et jalouse
m'arrache, et dont j'espérai si longtemps d'hériter. Lecteur, toujours
présent à ma pensée, et qui peut-être n'existeras jamais pour moi, si
tu vois cet écrit après que j'aurais cessé d'être, donne quelques
regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux
jours...»


VIII

Cette merveilleuse relique de notre passé littéraire devait passer
ainsi comme un legs funèbre de mourant en mourant dans nos mains. M.
de Surville quitta une seconde fois sa compagne chérie et son asile en
Suisse pour aller chercher dans l'Ardèche quelques débris de sa
fortune. La mort révolutionnaire l'y épiait et l'y surprit. Il y fut
fusillé en 1795, sans doute comme un complice tardif des ennemis de la
Convention; il mourut en héros, ne témoignant d'autres regrets que de
laisser son sang inutile à son roi toujours fugitif, et la gloire de
son aïeule encore incomplète. Ses amis et sa veuve, à Lausanne,
recueillirent son héritage, et chargèrent plus tard M. de Vandenborg,
membre de l'Institut français, d'épurer encore et d'éditer les oeuvres
de Clotilde. Le comte de Maistre, devenu si célèbre depuis, et qui
entretenait des relations avec madame de Polier, d'une famille
distinguée de Lausanne, chargea cette dame de lui procurer des
relations et des documents sur la veuve de M. de Surville et sur les
manuscrits dont elle était en possession. Ainsi les exilés cherchaient
à honorer la mémoire de ces proscrits qui n'avaient à laisser à leur
patrie que les échos du fleuve de Babylone--_Super flumina Babylonis
sedimus et flevimus_.--Cette négociation dont nous avons la preuve
n'eut point de résultats: la veuve de M. de Surville attendit des
temps plus sereins.


IX

Qu'on juge de l'intérêt de curiosité que ces récits de M. de Davayé
étaient de nature à inspirer à toute la famille: les âges, les lieux,
les circonstances politiques ont des similitudes, des prédispositions,
des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les
sites, les mêmes points de vue donnent les mêmes sensations. Tout ce
que l'émigré nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de
l'Ardèche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville,
découvrait ces chefs-d'oeuvre inconnus d'une existence de son vieux
château, de son long exil sur la terre étrangère, et de sa mort
héroïque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son
aïeule dans ce pays reculé, sauvage, alpestre, au milieu des rochers,
des torrents et d'une population d'habitants dont elle était la soeur
et la mère, enfin toute cette poésie si longtemps ensevelie avec elle
dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque
curiosité d'un arrière-petit-fils, nous faisaient rêver à tous des
destinées semblables. Nous attendions avec impatience que M. de
Vandenborg, ayant achevé son oeuvre de critique et d'enthousiasme,
publiât enfin les poésies de Clotilde qu'on disait prêtes à voir le
jour.

       *       *       *       *       *

L'été se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la _Gazette de
France_ nous apprit que les poésies de Clotilde avaient paru, et
qu'une admiration unanime accueillait cette résurrection du passé.

Un de mes oncles paternels qui demeurait à la ville l'attendait de
Paris.


X

Ces chefs-d'oeuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous
l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à
mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je
l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que
j'aurais craint de laisser évaporer.

C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium
oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans
un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas
de le lire, je l'appris par coeur, seulement en le lisant. Aucune
poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément
gravée dans ma mémoire.


XI

Après avoir entrelu quelques rondeaux, chansons des jeunes et érudites
amies de Clotilde qui ouvrent le volume, comme on humecte les bords du
vase avant d'y boire à pleine coupe, j'arrivai à Clotilde et je lus sa
première pièce à son premier-né. Toute sa jeunesse et toute la passion
qu'elle portait à Bérenger son père éclataient, brûlaient. C'était le
torrent de l'Ardèche changé en fleuve et en larmes à la vue de
l'enfant image de son père absent. J'eus à peine besoin de lire deux
fois ces vers délicieux pour les savoir à jamais. Il n'y avait point
d'art, non, c'était la nature faite art; l'image et le son, cette
musique de l'âme, y naissaient ensemble indivisibles comme la voix et
la sensation. Quel tort ne faisait-on pas à cette jeune inspirée d'un
chaste amour de la comparer à Sapho?

Lisez:

À MON PREMIER NÉ.

REFRAIN.

  Ô cher enfantelet, vray pourtraict de ton pere,
    Dors sur le seyn que ta bousche a pressé!
  Dors, petiot; cloz, amy, sur le seyn de ta mere,
    Tien doulx oeillet par le somme oppressé!

  Bel amy, cher petiot, que ta pupille tendre
    Gouste ung sommeil qui plus n'est fait pour moy!
  Je veille pour te veoir, te nourrir, te défendre...
    Ainz qu'il m'est doulx ne veiller que pour toy!

  Dors, mien enfantelet, mon soulcy, mon idole!
    Dors sur mon seyn, le seyn qui t'a porté!
  Ne m'esjouit encor le son de ta parole,
    Bien ton soubriz cent fois m'aye enchanté.
  Ô cher enfantelet, etc.

  Me soubriraz, amy, dez ton réveil peut-estre:
    Tu soubriraz à mes regards joyeulx...
  Jà prou m'a dict le tien que me savoiz cognestre,
    Jà bien appriz te myrer dans mez yeulx.

  Quoy! tes blancs doigtelets abandonnent la mamme
    Où vingt puyser ta bouschette à playzir!...
  Ah! dusses la seschier, cher gage de ma flamme,
    N'y puyzeroiz au gré de mon dezir!

  Cher petiot, bel amy, tendre fils que j'adore!
    Cher enfançon, mon soulcy, mon amour!
  Te voy toujours; te voy et veulx te veoir encore:
    Pour ce trop brief me semblent nuict et jour.
  Ô cher enfantelet, etc.

  Estend ses brasselets; s'espand sur lui le somme;
    Se clost son oeil; plus ne bouge... il s'endort...
  N'estoit ce tayn floury des couleurs de la pomme,
    Ne le diriez dans les bras de la mort....

  Arreste, cher enfant!... j'en fremy toute engtiere!...
    Réveille-toy! chasse ung fatal propo!...
  Mon fils!... pour ung moment... ah! revoy la lumière!
    Au prilx du tien, rends-moy tout mon repoz!...

  Doulce erreur! il dormoit... c'est assez, je respire;
    Songes légiez, flattez son doulx sommeil!
  Ah! quand voyray cestuy pour qui mon coeur souspire,
    Aux miens costez, jouir de son réveil?
  Ô cher enfantelet, etc.

  Quant te voyra cestuy dont az receu la vie,
    Mon jeune espoulx, le plus beau des humains?
  Oui, desjà cuyde voir ta mère aux cieulx ravie
    Que tends vers luy tes innocentes mains!

  Comme ira se duysant à ta prime caresse!
    Aux miens bayzers com't'ira disputant?
  Ainz ne compte, à toy seul, d'espuyser sa tendresse,
    À sa Clotilde en garde bien autant...

  Qu'aura playzir, en toy, de cerner son ymaige,
    Ses grands yeux vairs, vifs et pourtant si doulx!
  Ce front noble, et ce tour gracieulx d'ung vizaige
    Dont l'Amour mesme eut fors esté jaloux?
  Ô cher enfantelet, etc.

  Pour moy, des siens transportz onc ne seray jalouse
    Quand feroy moinz qu'avez toy les partir:
  Faiz amy, comme luy, l'heur d'ugne tendre espouse,
    Ainz, tant que luy, ne la fasses languir!...

  Te parle, et ne m'entends... eh! que dis-je? insensée!
    Plus n'oyroit-il, quand fust moult esveillé...
  Povre chier enfançon! des filz de ta pensée
    L'eschevelet n'est encor débroillé...

  Tretouz avons esté, comme ez toy, dans ceste heure;
    Triste rayzon que trop tost n'adviendra!
  En la paix dont jouys, c'est possible, ah! demeure!
    À tes beaux jours mesme il n'en souviendra.
  Ô cher enfantelet, etc.

_Ce quatrain isolé se lit au long d'une marge_:

  Voylà ses traicts... son ayr! voylà tout ce que j'aime!
    Feu de son oeil, et roses de son tayn...
  D'où vient m'en esbahyr? aultre qu'en tout luy-mesme
    Pust-il jamais esclore de mon seyn?

  . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais non, ne vous bornez pas à les lire, apprenez-les comme moi de
mémoire; il n'y a point d'édition qui vaille cette édition impalpable,
invisible, inarticulée que nous portons en nous jusqu'au tombeau et
que nous retrouverons sans doute dans nos cendres au ciel. On a fait
bien des vers et des vers de grands poëtes à des enfants, mais aucuns,
pas même ceux de Reboul, à Nîmes, malgré leurs belles et touchantes
images, n'égalent cette naïveté de jeune mère, encore jeune fille,
n'adorant dans son fils que le visage et l'amour de son jeune mari
absent, et lui tendant ces bras qu'elle a formés de lui pour le rendre
deux fois inséparable à son coeur.

Il ne faut pas oublier en lisant que ce jeune époux, ou plutôt ce
jeune amant, était alors au Puy en Velais, guerroyant, où il devait
périr à la suite de son roi.


XII

Mais bientôt après, le souvenir cher et brûlant de son époux Bérenger
la reprend, et elle lui écrit une lettre où l'amour de sa patrie,
ravagée par les Bourguignons et les Anglais, se mêle à l'amour pour
Bérenger.

Écoutez: je retranche ce qui allongerait trop la pièce.

HÉROÏDE À SON ESPOULX BÉRENGER

  Clotilde au sien amy doulce mande accolade,
    À son espoulx, salut, respect, amour!
  Ah! tandiz qu'esploree et de coeur si malade,
    Te quier la nuict, te redemande au jour,
  Que deviens, où cours-tu? loing de ta bien-aymée
    Où les destins entraisnent donc tes pas?
  Faut que le dize, hélas! s'en croy la Renommée,
    De bien long-temps ne te revoyrai pas!

  Bellone, au front d'arhain, ravage nos provinces;
    France est en proye aux dents des léoparts:
  Banny par ses subjects, le plus noble des princes
    Erre, et proscript en ses propres remparts,
  De chastels en chastels et de villes en villes,
    Contrainct de fuyr lieux où devoit régner,
  Pendant qu'hommes félons, clercs et tourbes serviles
    L'ozent, ô crime! en jusdment assigner!...

  Non, non; ne peult durer tant coulpable vertige:
    Ô peuple Franc, reviendraz à ton roy!
  Et, pour te rendre à luy, quand faudroit d'ung prodige,
    L'attends du ciel en ce commun desroy.
  De tant de maulx, amy, ce penser me console;
    Onc n'a pareils vengié divin secours:
  Comme desgatz de flotz, de volcans et d'Éole,
    Plus sont affreux, plus croy que seront courts.

    «Mourir plustost que trahyr son debvoir!
  N'ay doubte, amy, que soict tienne icelle devise;
    Rien qu'à ce prilx n'auray trefve ou repos...
  Maiz, que dye? eh! d'où vient orguillouze t'advise,
    Toy l'escolier, toy l'enfant des héroz?
  Pardonne maintz soulcys à ceste qui t'adore!
    À tant d'amour est permys quelqu'effroy:
  Ah! dèz chasque matin que l'olympe se dore,
    Se me voyoiz montant sur le beffroy,
  Pourmenant mes regards tant que peuvent s'estendre,
    Et me livrant à d'impuyssans desirs!
  Folle que suis, hélaz! m'est adviz de t'attendre;
    Illusion me tient lieu de playzirs!
  Lors nul n'est estrangier à ma vive tendresse;
    Te cuyde veoir; me semble te parler:
    Là, me dis-je, ay receu sa dernière caresse...»
    Et jusqu'aux oz soudain me sens brusler.
  «Icy, les ung ormeil cerclé par aubespine
    «Que doulx printemps jà coronoit de fleurs,
  «Me dict adieu»; sanglotz suffoquent ma poictrine,
    Et dans mes yeulx roulent torrents de pleurs.
  D'autres foiz escartant ces cruelles imaiges,
    Croy, m'enfonçant au plus dense des bois,
  Mesler des rossignolz aux amoureux ramaiges,
    Entre tes braz, mon amoureuse voix:
  Me semble oyr, eschappant de ta bouche rosée,
    Ces mots gentils que me font tressaillir;
  Ainz voyds, au mesme instant, que me suis abusée,
    Et, souspirant, suis preste à desfaillir.
  Soubvent aussy le soir, lorsque la nuict my-sombre
    Me laisse errer au long des prez penchantz,
  De tels soirs me soubvient, où libres, grâce à l'ombre,
    L'ung prez de l'aultre assiz en mesmes champs,
  Doulcement s'esgarer layssoiz mes mains folastres
    Sur le contour de tes aymables traicts,
  Tandiz que de mon seyn tes levres idolastres
    En meyssonnoient les pudiques attraicts.
  Lors n'avoit tendre amour de tant secret mystere
    Que pust céler à nos dezirs croissantz;
  Playzir, dont espuysions la bruslante cratere
    Rien qu'en ung seul congloboit tous nos sens.
  T'iray-je rappelant ces nocturnes extases,
    Du lict d'hymen fruictz tant délicieulx?
  Ah! ceste que, si loing, de touz les feulx embrases,
    Moinz pouvoiz-tu qu'embler vivante aux cieulx?

  Quand revoyray, diz-moy, ton si duyzant vizage?
    Quand te pourray face à face myrer?
  T'enlacer tellement à mon frément corsage,
    Que toy, ni moy, n'en puyssions respirer?
  Mieulx qu'ores ne convient, te diray mainte chose
    Qu'oultre ne sçait contenir mon ardeur:
  Amy, se tout d'un coup s'espanoyoit la roze
    Plustost cherroit sans vie et sans odeur.
  Non creigne, à tes beaux yeulx, oncques cesser de plaire!
    Assez m'ont dict que n'avoye à doubter;
  Bien soyent, à jamaiz, le Phare qui m'esclayre,
    Au mien bonheur que peuvent adjouster?
  Vouldroy bailler au tien d'heure en heure croyssance;
    Et quand tary l'auroiz jusqu'à l'essor,
  D'icel, fust-ce à mon dam, t'oster réminiscence,
    Pour, au mien gré, t'en assouvyr encor!

  Ne sçay, jusques à toy, comme adira ma lettre;
    Charles on dict vers Poictiers cheminant:
  Par fraudeleuses mains, risque est de la tramettre;
    Foy ne pitié ne treuvons maintenant.
  Errent par tout pays désastreuses phalanges,
    Quierrant butin, sans arroy ne sans chiefs;
  Plus n'ont de seureté borgs, villages, ne granges;
    Et, chasque jour, s'oyent nouveaulx meschiefs.
  Hé Dieu! quand fin auront nos cures lamentables?
    Ne reviendra temps où, seures de brouts,
  Brebiettes, au sortir de leurs chauldes estables,
    D'aultre ennemy ne creignoient que nos loups?
  Ah! ne sont loups rapalx qu'aux Bourguignones tourbes
    Comparager on puysse deshormaiz!
  Champs en brugues réduicts et prez flouris en bourbes
    Leurs brigandatz marqueront à jamaiz.
  Combien que boutions touz au dauphin de fiance,
    Tant est profond gouffre de nos revers,
  Qu'eust mesme de Salmon fortune et sapience,
    Pour le combler, n'a trop de vingt hyvers.

  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

  Te le redys, amy; jà l'entrevoy ceste heure
    Où, triomphant de si noirs attentatz,
  Charles de ses ayeulx va purgeant la demeure,
    Et libérer ses coulpables estatz!
  L'Éternel d'un regard brize enfin mille obstacles,
    Des cieulx ouverts veille encore sur nos lys:
  Eust-il au monde engtier desnyé des miracles,
    Il en debvroit au trosne de Clovis.
  Puysse l'auguste paix du sien icy descendre!...
    Ah! se rompoist ton funeste sommeil,
  Quand te voyraz marchier sur taz fumants de cendre,
    Peuple esgaré... quel sera ton réveil?...
  Ne m'entend; se complaist à s'abreuver de larmes,
    Tyze les feulx qui le vont dévorans...
  Mieulx ne vauldroit, hélas! repos que tant d'alarmes,
    Et roy si preulx que cent lasches tyrans?

  Où que suyves ton roy, ne mets ta doulce amye
    En tel oubly qu'ignore où gist ce lieu:
  Jusqu'alors en soulcy, de calme n'aura mye.
    Plus ne t'en dy; que t'en soubvienne! Adieu.


XIII

Après cette touchante et héroïque invocation au héros qu'elle aime,
elle écrit à la belle Rocca sa douce amie une lettre en vers pleine
des plus habiles leçons de poésie, interrompues par des descriptions
dignes de Pétrarque.

Telle que celle-ci:

  Comme parloye, erroient dans la prairie
  Blancs agnelets, broustant l'herbe flourie;
  De rame en rame oysillons voletoient,
  Et du printemps le retour se contoient
  En sy doulx airs, que n'auroit peu s'eslire
  Cil qu'eust Linus accordé sur sa lyre;
  Plus loing sembloit appendue au roschier
  La chefvre folle; et bergers d'approschier,
  Prompts à garder de l'alme nourriciere,
  Des arbres nains la seyve printaniere.
  Et boutons frais trop pressés de s'ouvrir...
  Mes yeulx riants qu'ont veu nos champs flourir
  Plus qu'ugne fois, ceste-là s'estonnerent
  Qu'en çà des monts nul d'iceulx qu'entonnerent
  Le chant de may, pour model n'eusse priz
  Ce grand tabel, dont voyons touz le prilx:
  Pourquoy me dy: Clotilde qu'ez jeunette,
  Se n'est méfaict quant fusse orguillouzette
  De si beaulx dons que Phoebus et l'Amour
  T'ont fait, te font, et feront tour à tour.


CHANT D'AMOUR AU PRINTEMPS

  Quels doulx accords emplissent nos boscages!
  Quel feu secret de fécondes chasleurs
  Va pénétrant sillons, arbres, pascages,
  Et, mesme entour des tristes marescages,
  Quel charme espand ces vivaces couleurs!
  Oui, tout renaist, s'anime ou se réveille:
  Arbustelets, qu'ont ployez les aultans,
  Redressez-vous de perles éclatants!
  Bordez tapyz que nature appareille,
  Pour y pozer les trosnes du printemps.
  Gentil matin de l'an qui vient d'esclore,
  Type riant du matin de nos jours,
  Rien que ton oeil ne verdysse et coulore!
  Seyzon des jeux, empeyre des amours,
  Cil resjouïs qui leur perte desplore!
  Ainz, se des vieulx seraines le desclin,
  Soulcys pour nous jeunetz suyvent les traces;
  Sçaiz esclaircir front vers la terre enclin;
  Vas obscurant cettuy qu'ornent les Graces
  Soubz bandelet de l'archerost malin!
  Te pardonnons: viendra l'heure cruelle
  Qu'à trez hault prilx vouldrions payer ces maulx:
  Oncques les siens ne dira Philomelle,
  Sanz que plaignions, à l'ombre des rameaulx,
  Droict précieulx de souspirer comme elle.
  Plus ne vivrons que par des soubvenirs:
  Bien qu'Aurora de plours l'herbette arroze,
  Prou se complaist en son char de saphyrs;
  Songe à Tython, quand veoit la jeune roze
  S'espandyssant aux souffles des zéphyrs...
  De vray, me duict le tourment où me livre
  Plus que son heur: car enfin que l'y siert
  Remémorer ung que ne peult revivre?
  À tout le moinz nous, que la Parque fiert,
  Espoir avons en la tombe nous suyvre,
  Qui tost, qui tard: ains trop ne nous hastons:
  Doulce est encor la coupe de la vie:
  Faut l'adorner de gracieulx festons;
  N'aurons que trop, pour désarmer l'envie,
  Triste loysir de jongler des Catons.
  Temps nous soubrit; uzons de sa largesse,
  Maiz sans abus: se faizans peult avoir,
  Sot est, ma foy, qui s'en tient à la gesse;
  Ugne vertu par défaut de pouvoir
  Se pare en vain du beau nom de sagesse.
  Suyvons l'amour, tel en soit le danger!
  Cy nous attend sur litz charmants de mousse:
  À des rigueurs... qui vouldroit s'en venger,
  Qui (mesme alors que tout dezir s'esmousse),
  Au prilx fatal de ne plus y songer?
  Regne sur moy, cher tyran dont les armes
  Ne me sçauroient porter coups trop puissants!
  Pour m'espargner, n'en croiz onc à mes larmes;
  Sont de playzir: tant plus auront de charmes
  Tes dards aigus, que seront plus cuysants.
  Témoins plainctifs des seuls maulx que j'endure,
  Ô tourtereaulx, et vous, rossignoletz,
  Puisqu'a chassé Mars glaçons et froidure,
  Meslez vos chantz au bruict des ruisseletz
  Qui roulent clairs sur la molle verdure!
  Entour d'icy mille painctz oysillons
  Vont becquetant aubespines flouries,
  Ou baillent chasse à dorés parpeillons,
  Se balançant sur la flour des prayries
  Qu'ont jà suscée avetins éguillons.
  Vous tend Vertumne, aux esles diaprées,
  Sombres abrys en l'espaisseur des bois:
  Là veulx, dés-lors qu'avec frescheur des prées
  Disparoistront violettes pourprées,
  Respondre encore à vos faillantes voix!...
  Maiz, bel amy, dont le penser m'enflamme,
  Se de ta bousche un bayser chaloureulx
  (Qui sur la mienne appelleroit mon ame)
  Coupoit soudain mes accents amoureulx,
  Com'diroy bien, toute engtiere à ma flame,
          «Quels doulx accords!»

Lisez encore ce chant d'amour aux quatre saisons de l'année.

Un orage d'été qui frappe d'un trait de foudre le ramier absent de son
nid la ramène à elle-même.

  Marche la fouldre enmyeu nuaiges noirs;
  Gronde, reluict, esclate, hélaz! et tombe...
  Dieulx! sur ce roc, le plus fraiz des manoirs:
  Frappe la creste où sylvestre palombe
  Prez son ramier rouccouloit touz les soirs:
  L'a veu périr; s'enfuyt... Ah! malheureuse,
  À peyne viz, et cuydes t'envoler!
  Me fend le coeur ta plaincte langoureuse;
  Et moinz barbare estoit de t'immoler,
  Que te forcier vivre ainsy douloureuse!
  Que quierz entour ce funeste roscher?
  De ta demeure encor toute fumante
  Ne peulx t'enfuyr, et trembles d'approscher!
  Vole plustost sur le seyn d'ugne amante.
  Qu'au pair de toy tes maulx doibvent touscher;
  Laz! n'est plus temps: s'allanguissent tes esles!
  Tien seul amy pouvoist te secourir:
  Sçaiz qu'il n'est plus, et sy tousjours l'appelles?
  Oui, m'apprenez, coulple d'oyseaulx fideles,
  Qu'en pareil cas ne reste qu'à mourir.
  Ainz toutesfois s'esclayrcissent les nues:
  Perce à travers les humides forests
  Cil dont plus vifs resplendissent les traicts,
  Sur les torrents, dont ces costes chesnues
  Jà menaçoient d'inonder nos guérests.
  Jaçoit encor qu'en perles crystallines,
  Bois argentés, s'esgouttent vos rameaulx.
  M'ombroyerez cueillant des avelines,
  Tant que, sur toictz fumantz de nos hameaulx
  L'ombre croyssant ne tombe des collines,
  Maiz est ung feu, soict où m'aille tapir,
  Qui, sanz pitié, jour et nuict me consume:
  S'avec mes sens somme vient l'assoupir,
  Dès mon réveil, suivy de maint souspir,
  Comme au dedans, chasque object le rallume
            Entour de moy.


CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE

  Où fuyez-vous, charmes de nos demures,
  Toictz verdoyants, azyles du sommeil?
  Troncs envieillys, où sont vos chevelures,
  Qui m'abritoient quand le char du soleil
  Rouloit bruslant sur le palaiz des heures?
  N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers.
  Pour soubrier à l'amant d'Érigone,
  Et, se jouant parmy les pampres verds,
  Doroit, ainsy que les dons de Pomone,
  Mille nectars de leurs grappes couverts.
  S'encor tousjours, de sa flamme amortie,
  Rassérénoit nos boscages tremblants!
  Ainz nous layra quand les fils d'Orythie
  Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs
  Ez fond glacé des antres de Scythie.
  Or, sien esclat bien soict prest à fenir,
  Ma veue au loing doulcement esgarée,
  Non sans déduit, cerne les champs brunir:
  Nature plaist, mesme ainsy bigarrée;
  Et si vieillist, saura bien rajeunir.
  Or dès pour nouz qu'est l'altomne advenue,
  Nos vains actraicts se fasnent sans retour;
  Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue;
  Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour,
  Nos cris foibletz se spargent dans la nue.
  Hé Dieu! plustost que nouz en attrister,
  Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule!
  Hoste joyeulx, ne pouvant y rester,
  Point ne me doult mon logis qui s'escroule.
  Contre le temps, eh! quoy donc peult toster?
  La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse?
  Tout ce qu'à payne en obtiennent humains
  À force d'art, de labeur et d'adresse,
  De soy pondoit soubz leurs heureuses mains:
  Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse;
  Et cependant vivoyent dix fois plus
  Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)

L'hiver la rappelle à de plus triste pensées. Sa solitude lui pèse.

  Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy
  Le faict errer en lointaines provinces:
  L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy
  Pour n'espouzer que les desbatz des princes?
  Barbare, hélas! que ne t'ay-je suivy!
  Possible, alors que t'appelle tremblante,
  Qu'en terre estrange ez chargé de liens!
  Possible atout que, sur l'amaz des tiens,
  Entre les morts... ta despouille sanglante...
  Arreste! espoir me dict trop que reviens!
  Ah! reviens donc emprez ta bien-aymée,
  S'az cure encor de ses mortels ennuicts!
  Tant peu faut-il pour que soict alarmée!
  Car onc icy n'est propoz de l'armée;
  Et maintes fois, durant ces longues nuicts,
  Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes,
  Ou que d'Oryon tombent les froids torrents,
  Que toicts, battus de cent coulps différents,
  Semblent aller s'escroulant sur nos testes:
  «Où porte-t-il, me dis, ses pas errants?
  «Ne se pourroist que seul et sans vesture,
  «À travers champs, à la mercy des loups,
  «Cerné d'iceuls en soict fors la pasture,
  «Ou que, jouët d'ung sort non moins jaloux,
  «Comme eulx en vain quierre sa nourriture?»
  Entour du feu, mesme au soir, que parlons
  De voyagiers esgarez loing des routes,
  Au fond des bois, dans le creulx des vallons,
  Ou s'abritant soubz les obscures voultes
  De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,
  S'oyons un cry tout-à-coup dans la plaine,
  Ung bruict confus, tant soict au loing cela,
  Soudain le sang tout se fige en ma veyne;
  Retiens mon souffle, et ne reprends haleine
  Que pour me dire: «Ô ciel! s'il estoit là!»
  Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre,
  Se meslanger à mon trop court sommeil;
  Lors bien te voy: mais ung affreux réveil
  De mon bonheur chasse encor la vaine ombre.
  Aussy n'attends que du rare soleil
  Rays tremblottants esjouïssent ma cousche,
  Pour au dehors entonner chantz d'amours;
  Ainz sont muets oysels, échoz sont sourds:
  Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche,
  Tost la bayzant, estouffoit mes clamours;
  Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre,
  Pardonne tout à vos maistres ingrats:

  En le veyant desfieray le tonnerre;
  Et m'escrieray, le serrant dans mes bras:
  «Ores de l'air, de l'onde et de la terre,
              «Grondez, tyrans.»


XIII

Telles sont ces délicieuses élégies que Tibulle et Properce ne
dépassent pas, et la langue de _Racine_ n'était pas faite encore. Mais
les langues ont leur jeunesse; c'est la naïveté et la passion; la
passion pure d'un amour sans remords qui savoure ses larmes sans y
trouver d'amertume et qui est fière de sa douleur parce qu'elle est
sûre d'être consolée. La brûlante naïveté de cette amoureuse et
innocente jeunesse de la langue déborde ici tellement que la plume se
refuse à la copier aujourd'hui.

Bérenger revient enfin échappé aux périls d'une longue guerre. On juge
du bonheur que son retour rapporta au coeur de Clotilde. Sa poésie
alors change de ton et redevient légère et badine: qu'on en juge par
la charmante pièce des _Trois plaids d'union_ qui remplace un conte de
Vallais des _Trois Manoirs_, et qui, s'il faut tout dire, la dépasse
encore en agrément.

On a prétendu dans le temps que ce conte était la preuve du caractère
apocryphe de tout l'ouvrage. Nous n'avons rien à répondre, si ce n'est
qu'il y aurait deux Voltaire, car nous prenons pour juges les
connaisseurs les plus distingués en poésie et nous leur demandons si
aucun d'eux oserait donner la préférence à l'auteur des _Trois
Manoirs_ ou à l'auteur des _Trois Plaids_. Jugez vous-mêmes:

Elle débute par un souvenir de son mari absent et guerroyant pour
Charles VI.

  Gentil bouton de lys, mon soulcy, ma tendresse,
  Toy que ne peulx nommer, quand pour toy seul je vis,
  Quand pourray m'enquérir, si quelqu'ennui te presse,
  Bientost aux miens costés, lisant ce mien devis,
  Des trois façons d'aymer quelle plus t'intéresse?
  Te conteray (pourtant ne sçay le temps précis)
  Que naguere, en ces lieux que, par son eau féconde,
  À rendu l'Éridan les délices du monde,
  On vist, jeunette encor, rayne fuyant les cours,
  Unique de son rang sur la machine ronde,
  Aux povres laboureurs prodigant des secours,
  Et soubz l'ombrage fraiz des champestres feuillées,
  Quand avoit ses estats gouverné le matin,
  Partageant des hameaulx les soins et les veillées.
  Nul prince, tant fust-il preulx et franc paladin,
  Rose ne pust coeillir en si noble jardin:
  Jà tretous se lassoient d'inutiles hommages;
  Falloit, se disoient-ils, qu'aymast, car aultrement,
  Tant ne la charmeroient amoureuses images...
  Se pasmoit, rossignolz, quand oyoit vos ramages;
  Maiz pour qui? nul jamais ne lui cogneut d'amant.
  Sur des gazons flouris, sur des tapiz de mousse,
  Ores soubz des tilleuls, ores dans ses vergiers.
  Sans cesse énamourés accourant les bergiers,
  Aux accords de sa voix harmonieuse et douce
  Respondoient la musette et les pipeaulx légiers,
  Vist bientost qu'aux despends de leurs jeunes compagnes,
  De ces volages coeurs triomphent sa beaulté:
  Bien s'esgarast aux bois, au faicte des montagnes,
  La suyvoient; tant ses jeulx luy semblent cruaulté
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hilmide convoque un tournoi dont sa main donne le prix. Trois poëtes
se présentent. Le premier s'appelait Lygdamon: il raconte en vers
délicieux que dans un combat, où il allait périr, un héros se
présente, renverse ses ennemis et le sauve; que ce héros blessé, qui
est une femme, répand des flots de son sang, puis disparaît emporté
par les siens aux murs de Venise, où il va la rejoindre et l'épouser.

Un second poëte, nommé _Tylphis_, récite en termes légers et courts
l'aventure héroïque de Chloé sa maîtresse, qui, poursuivie par son
tuteur jaloux, triomphe de lui, l'enferme dans son cachot, se sauve à
la nage sur le bord opposé du Rhône et épouse Tylphis.

  Se destinez, comme l'entends,
  Ô dames qu'oyez mon histoire,
  Prilx à qui plus fist pour la gloire,
  L'emporte Ismene; n'y prétens;
  Se, pour le bonheur, luy contends:
  Beau certes avoir l'accolade!
  Ainz plus me duict mon doulx lieu
  Qu'à Lygdamon mourante oeillade:
  Tant seur, après tout, n'est du sien;
  Car est Ismene encor malade,
  Et ma Chloé se porte bien.

Un jeune chevalier calabrais, nommé Colamor, parut ensuite.

  Exprez veist on saillir un Calabrois jeune homme:
  N'en paindray les beaultés: non, tel ne se monstra
  Gaston le Béarnois, que Phoebus on surnomme,
  Bel Adon, quand Vénus aux champs le rencontra,
  Ny Pâris, apposant d'icelle aux pieds la pomme:
  N'avoit, comme consorts, l'oeil joyeulx ne serain;
  Triste, sembloit luctant contre angoisse profonde,
  Tant qu'eust fors attendry coeur de rosche ou d'arhain.
  Tel, en ung soir d'esté qu'Amphore nous inonde,
  Reparoist des haults cieulx le phare soubverain;
  La nature soubrit à sa flamme amortie,
  Et plus esmeut son char, pasle en sa despartie,
  Que quand roule esclatant sur des nuages d'or;
  Tel pasle et plus touschant l'agité Colamor,
  Le front chargé d'ennuicts, s'avança vers le trosne;
  Là, contant sans destour, ces metres employa
  Par qui doulce élégie aultre fois larmoya,
  Et qu'en France despuis sur les rives du Rosne,
  À Puytendre Apollo pour Justine octroya.


COLAMOR.

  Rayne, ay comme eulx esté jeunet en guerre;
  Et pleust au ciel qu'eust terminé mes jours!
  Moins glorieulx n'auroit esté leur cours;
  N'eust soubz mes yeulx fuy ma natale terre,
  Et ne m'ardroient tant funestes amours!
  Jà n'estoy plus environné que d'ombres,
  Parents, amys, rien que n'eusse perdu;
  Tout mon pays plus n'estoit que descombres,
  Et m'enfuyois solitaire, esperdu,
  Des Tarentins parmy les forêts sombres;
  Quand espuisé, cédant à mon malheur,
  Prest à finer ugne ingrate carriere,
  Je succombay d'angoisse et de chasleur:
  Le doulx sommeil vint clorre ma paulpiere,
  Et pour ung temps fist trefve à ma douleur.
  Ung songe (hélas! trop estoit véritable)
  Fist m'apparoir dame à tant mireulx traicts,
  Que du beau gars qui sert les dieulx à table,
  Et de Cyprine au soubriz délectable,
  Croy qu'en ung viz rassembloit les pourtraicts.
  Des miens pensers d'abord fust soubveraine
  Cette qu'ainsy se monstroit à mes yeulx;
  Non, tant d'esclat ne brilla soubz les cieulx!
  Se n'estoit faye, ou fors image vaine,
  Telle jamais n'embellit ces bas lieulx.
  En bauldrier, ceignoit pourprine zône,
  Corsage altier, d'où pendoit un carquois,
  Comme en soustint Penthésile amazone,
  Et voltigeoit tel superbe tricois
  Que n'eust, chassant, la fille de Latone:
  Sembloit vers moy, d'ung soubriz amoureulx,
  En inclinant son angélique teste,
  Me dire: Amy, plus ne sois malheureulx,
  «T'ay veu, me plaiz: veulx estre ta conqueste;
  Réveille-toy!...» D'ung bayser chaloureulx,
  Jà m'achevois, divinité barbare!
  Lors, tout-à-coup m'enlevant ses pavotz,
  Traistre sommeil, de ses faveurs avare,
  Fist mon bonheur fuyr avec mon repoz,
  Et me rendit aux horreurs du Ténare.
  Vouluz mourir; ainz voids à mes costés,
  De cheveulx blonds ugne espaisse ondelette
  À si beau chief tout freschement ostés,
  Et qui loyoient ung fragment de tablette
  Où le stylet ces mots avoit nostés:

  «S'il faut, hélas! que vous rende les armes,
  «Beaulx yeux, tandiz qu'estes d'ombres couverts,
  «Ainsy fermés, se ne tiens à vos charmes,
  «Que feriez donc s'estiez possible ouverts?
  «Au loing de vous m'en vay traisnant des fers;
  «Ne me lairont qu'au terme de ma vie:
  «Ainz ayme mieulx renoncer à vous voir,
  «Que s'exposoye à perdre sans espoir
  «Sa liberté, cil qui me l'a ravie;
  «Par fol appast ne veulx le décevoir.
  «Se nous disjoint ung fatal intervalle,
  «Seulette au moins, en proie aux vains regrets,
  «Jusqu'en l'azile où croistront mes cyprès,
  «Aux seuls échoz diray que rien n'esgalle
  «Mes tendres feulx, se ne sont ses attraicts.»
  Comme arrosay de larmes ceste escorce!
  Cuydai mes yeulx qu'en plours iroient fondant;
  Contre le ciel me surprenoy grondant,
  Qui m'alleschoit d'ugne perfide amorce:
  Sentis le coeur jà que m'alloit fendant.
  Ores, entour, querroy la belle amye
  Qu'avoit ouvert mon jeune aage aux plaizirs;
  Ores cuydoye infernale lamye
  Par les enfers avoir esté vomye,
  Pour m'adurer d'indomptables dezirs.
  Dans mon deslire au hazard je m'esgare,
  J'appelle en vain... Ô dieux! et que de fois,
  Tout m'enfonçant en l'espaisseur des bois,
  Faiz retentir ma douloureuse voix
  Contre le sort dont l'arrest nous sépare!
  Tant qu'à la fin sens mes genouils ployer;
  Pasleur de mort ombroye ma figure;
  Plus n'est en moy pouvoir de larmoyer,
  Et du trespas ce m'est propice augure.
  Pourquoy m'as fuy, tant desiré trespas,
  Se devoye estre à jamais la victime
  D'ugne beaulté que je ne cognoy pas?
  Pourquoy, Destin, combler ce noir abysme
  Que désespoir entr'ouvroit soubz mes pas.
  Troiz fois despuis le soleil en sa course
  À redoré nos fruits et nos meyssons.
    Trois fois l'hyver jusqu'aux antres de l'Ourse
    Voire a tary les neiges et glaçons...
    Quel soing voulez que céans m'ay conduict?
    N'ay peu venir que pour tromper ma payne,
    Non pour treuver blandices ne déduict;
    Mesme en desgoust ay le jour que me luict;
    À mes regards n'est de clarté seraine.
    Non, rien que toy dont traisne les liens
    Ne flecteras des astres l'yrasconde!
    Se dans mes fers est vray que te retiens,
    Que non parois? faut que ne sois au monde,
    Ou que tes feulx n'approschent pas des miens!
    Du coeur au moins, dont vas fuyant l'hommage,
    Viens arrachier les sanglantz javelots...
    Ou va sa flamme estaindre dans les flots
    Cil dont te suit la desplorable ymage...»
  Ne peust fenir; se tust: parlerent ses sanglots:
  Temps estoit qu'achevast sa tant doulce complainte;
  La rayne en l'escoutant jà n'y pouvoit tenir;
  Ne s'allanguissoit moinz d'un mesme soubvenir,
  Et, dès-lors qu'apparust, ne s'est que trop contrainte:
  Jà sur le trosne altier ne se peult soustenir;
  Veult parler, ainz l'amour dont se sent eschauffée
  En soupirs inégaulx s'exhale de ses flancs;
  Sa voix dans le palayz meurt soudain estouffée;
  Et, comme Eurydice quant revist son Orphée,
  Laisse tomber son chief sur ses genouils tremblants.
  On accourt: disparoist la magique voilure
  Qui sa face aux spectants ne laissa discerner:
  Ciel! que veist Colamor? diadesme adorner
  Le beau front dont retient part de la chevelure!
  Toutesfois aux transportz craint de s'abandonner;
  Cognoist que resve sien n'avoit esté mensonge,
  Voyd mesmes traicts qu'alors luy peignist le sommeil,
  Ainz trop n'oze gouster les charmes d'ung réveil
  Que luy semblent tenir des prestiges d'un songe.
  Tout Zulinde esclaircist: conseil quasy d'accord,
  Pour droict faire à chascun, dict que faut trois couronnes.
  Néantmoinz (cette fois se peult que n'eussent tort)
  Dirent du Calabrois impiteuses matrosnes,
  «Qu'avoit long-temps vescu pour tant quierre la mort:»
  Se doibz le confesser, belles n'estoient ny bonnes.

    Clotilde ainsi chantait en sa saison première,
    Quand Jouvette, en soucis, n'a que jeux enfantins
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Par doux besoin d'aimer dès l'aube evigilée.
    Dans leur noble entretien sitost allait calmans
    Ce feu qui du plaisir tient plus que du tourment.
    Ainz qu'est un vrai plaisir dont la trame est filée
    Comme ondins emperlés sont un vrai diamant.

Je passe à regret ici la sublime et touchante élégie que Clotilde
survivante adresse à Héloïse, sa belle-fille, morte avant elle en lui
laissant ses trois petits enfants à consoler. Je ne connais rien de
plus tendre en aucune langue ancienne ou moderne. Mais l'espace manque
pour tout citer.

En 1495, près de sa mort, elle ravive sa verve héroïque et elle
adresse au Rhône ces strophes où revivent sa fidélité et son adoration
pour Charles VIII, son roi et son héros.


CHANT ROYAL À CHARLES VIII

1495.

  Qui fait enfler ton cours, fleuve bruyant du Rosne?
  Pourquoi roulent si fiers tes flotz tumultueux?
  Que la nymphe de Sayne, au port majestueulx,
  De ses bras argentins aille entourant le trosne:
  Tu luy faiz envyer tes bonds impestueulx!
  Des fleuves, tes esgaulx, coulent en assurance
  Parmy des champs flouris, des plaines et des bois:
  Toy, qu'un gouffre profond absorbe à ta nayssance,
  Mille obstacles divers combattent ta puissance:
  Tu triomphes de tous. Tel, vengeur de ses droicts,
  Charles brave l'Europe et fait dire à la France.
  «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!
  Où courent ces guerriers dont la tourbe foyzonne
  Entour de Pô, d'effroy soudain tourmentueulx?
  Naguere ils courboient touz un front respectueulx
  Devant l'ost où des lyz la trompette rezonne:
  Pensent donc t'arrester, conquesrant vertueulx?
  De tes haults faitz rescents la seule remembrance
  Desjà, par la terreur, n'enchaisne leurs exploicts?
  N'a donc assez cogneu leur parjure alliance
  Que pour desconforter nos preulx et ta vaillance,
  Alpes, voire Apennins sont fragiles paroys?
  Va! les frappe d'ung coup! parte icel cry de France,
  «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»

  Tel, des dieulx, qu'Hésios et cygne de Sulmone
  (Trop souvent deshontez plus que voluptueulx)
  Ont despainct vindicteurs, poltrons, incestueulx,
  L'arbitre soubverain qu'eust sien temple à Dodone.
  De la terre écraza les enfantz monstrueulx.
  En vain ils menaçoient l'auguste demeurance;
  En vain sur Pélion, Ossa jusqu'à trois fois
  Entassé, surmontoit l'Olympe en apparence:
  Ainz se rist Jupiter de leur persévérance;
  Et, des montz fouldroyés les broyant soubz le poids
  Apprist à l'univers ce qu'ores voyd la France,
  «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»
  Aux armes, paladins! vostre sang ne bouillonne!
  Des Romains desgradez l'Aigle tempestueulx,
  Le Griffon, la Licorne aux palaiz somptueulx,
  L'Ours blanc, et de Saint-Marc la superbe Lyonne,
  Soustiennent de Milan le Dragon tortueulx.
  L'Eridan, de vos bras, attend sa délivrance;
  Hastez-vous! disputez ces passages estroicts!
  Ne vous auroit le ciel confié sa vengeance,
  Si de vos devanciers portant vaine semblance,
  Vous ne sçaviez jouster qu'en spacieulx tournoys...

  Aux mains! n'oyez quel son rendent échoz de France,
  «Rien n'est tel qu'un héroz soubz la pourpre des roys!»
  Ainsy, bravant la mort qui jà vous environne,
  Fondez sur l'ennemy lasche et présomptueulx.
  Tu ne t'attendoiz pas, pontife fastueulx,
  Aus affronts qu'en ce jour, sur ta triple couronne,
  Verseroient tes efforts tousjours infructueulx!
  Quoy! se peut-il encor que Victoire balance?
  Dieulx seroient incertains où se montre Valoys?
  Non, non: sur l'hydre mesme, en Hercule il s'eslance;
  Perfide Mantouan, rompz ta derraine lance!
  L'air au loing en mugist: Ludovic, aux aboys,
  Palist, tombe et s'escrye: «Ô trop heureuse France,
  «Rien n'est tel qu'ung héroz soubz la pourpre des roys!»


ENVOY.

  Prince, en qui luict valeur, sagesse et tempérance,
  Du premier de ton nom, qu'en despritz du grégeois,
  À l'empeyre romain comme au reigne gaulois
  Rendist, en deulx hyvers, leur prime transparence,
  T'offrent les derniers sons qu'eschappent à ma voix,
  Fiere que de tel chant retentisse la France:
  «Gloire à Charles héroz soubz la pourpre des roys!»


XIV

On doit s'imaginer l'impression que de pareils vers éclos du coeur
d'une jeune femme et retrouvés sur les lèvres d'une grand'mère en
cheveux blancs faisaient sur moi. Malherbe allait paraître; mais s'il
était plus correct, il n'était ni aussi naturel ni aussi sensible. Le
sceau des poésies de madame de Surville c'était la sensibilité. On ne
pouvait lire sans pleurer, ni pleurer sans se souvenir. Ce volume,
malgré les chicanes que quelques puristes jaloux et malveillants
répandirent dans le public contre son authenticité, à cause de
quelques termes évidemment nouveaux insérés çà et là dans le texte,
triompha et triomphera de tout. Rien ne prévaut contre la nature. Les
témoins les plus irrécusables alors à Lauzanne, tels que le comte de
Maistre et plusieurs autres personnes, également incapables d'une
supercherie littéraire, en affirment l'existence entre les mains de M.
de Surville longtemps avant son apparition, les traditions du
_Vivarais_ en certifient la réalité. Il faut beaucoup se défier des
incrédulités quand elles nient des chefs-d'oeuvre. Les chefs-d'oeuvre
se certifient d'eux-mêmes. De tels vers ne peuvent avoir été écrits
que par une femme sublime, une amante, une épouse, une mère, une
veuve, une aïeule, un poëte, une amie des plus grands hommes et des
premières femmes de son temps; la naïveté a des caractères qu'aucun
artifice ne peut imiter. Une seule pièce peut autoriser un doute,
c'est le conte des _Trois Manoirs_, si semblable à l'admirable conte
de _Voltaire_. Mais il y a une réponse bien difficile à réfuter, c'est
que le conte de madame de Surville est supérieur même à ce conte
inimitable de Voltaire. Lisez les deux et si vous avez le goût délicat
du naïf, prononcez vous-même. Il est possible que _Voltaire_ ait eu
connaissance du fabliau original et se soit inspiré de ce délicieux
pastiche, mais à coup sûr il ne l'a pas surpassé. Quant à tout le
reste, cela porte avec soi son certificat d'originalité. J'en excepte
quelques vers de royaliste et d'émigré de 1793, évidemment intercalés
par M. de Surville. Mais ces légères additions ne font que confirmer
par leur couleur l'irrécusable authenticité du reste.

Quant à moi, je n'ai pas un doute, et je dis, comme J.-J. Rousseau des
_Évangiles_ dans le _Vicaire savoyard_ j'y crois, car _l'invention en
serait_ plus merveilleuse que le héros.

Et quand mon esprit n'y croirait pas complétement, mon coeur y
croirait toujours. Car on invente des idées, mais on n'invente pas des
sentiments. Or, les poésies de Clotilde de Surville sont les plus
belles et les plus naïves poésies et sentiment de toute la littérature
française. Elles ont et elles garderont dans ma bibliothèque le rang
qu'un souvenir garde dans ma mémoire et qu'une impression pathétique a
dans mon coeur.

  «Honni soit qui mal y pense!»

                                                            LAMARTINE.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXIV.

Paris.--Typ, Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du
Four-Saint-Germain, 43.




CXXXVe ENTRETIEN




HISTOIRE D'UN CONSCRIT DE 1813

PAR ERCKMANN CHATRIAN


I

Un phénomène, c'est-à-dire un nouveau genre de beauté en littérature,
inventé comme par accident, sorti du néant, ne répondant à rien de ce
qui a été conçu jusqu'ici, n'ayant été ni prédit, ni annoncé, ni
vanté d'avance, mais né de soi-même, comme un instinct irréfléchi, et
s'emparant de l'attention comme par une force de la nature, vient de
se produire inopinément parmi nous. _Nouveauté_ et _vérité_ sont les
noms de ce chef-d'oeuvre, ce sont deux beaux noms. Le genre littéraire
vieillissait, il va rajeunir! Or quel est l'auteur ou quels sont les
auteurs de ce phénomène? car ils sont _deux_, c'est-à-dire qu'ils sont
anonymes. On comprend le génie qui est personnel ou qui n'est pas dans
un seul homme; mais on ne le comprend pas dans deux hommes égaux en
facultés et en aptitudes. Ce serait un miracle que Dieu n'a pas fait.
Il y a donc là non-seulement un phénomène, il y a une énigme.
Laissons-la, l'avenir nous l'expliquera. Ces deux hommes jeunes,
dit-on, encore, se nomment l'un _Erckmann_, l'autre _Chatrian_. Il
nous dira juste auquel de ces deux hommes nous devons l'étonnement, la
direction, la gloire. En attendant, nous tiendrons la couronne
suspendue sur deux trônes, quitte à couronner l'ombre pour la réalité,
ou l'écho pour la voix. Qu'ils s'arrangent; les grandes oeuvres de
l'humanité sont anonymes, un roman peut bien l'être.

Mais est-ce un roman?

Non.


II

Un pauvre jeune _conscrit_ de 1813, cueilli avant sa fleur,
c'est-à-dire avant vingt ans, quoique boiteux, par ce hasard barbare
de la conscription, pour remplacer les 500,000 hommes que nous venons
de perdre sans rime ni raison nationale dans les glaces de Moscou, est
amoureux d'une de ses cousines. Il se fie en son infirmité; il est
apprenti horloger chez un brave vieillard, nommé le père Goulden; il
va le dimanche dîner chez la veuve, mère de sa cousine, la journée se
passe à parler de choses et d'autres et à s'asseoir innocemment sur la
même chaise, pendant que la mère prépare la bouillie de maïs doré et
le pruneau cuit qui la parfume. Le soir, il revient chez le père
Goulden, excellent homme qui l'aime comme un père, et qui lui donne de
bons conseils comme à un fils. Docile, laborieux, reconnaissant,
Goulden habite Phalsbourg, petite ville de l'Alsace; la tante habite à
deux lieues de là, le hameau des Quatre-Vents, avec sa fille,
Catherine. La conscription menace, mais _Joseph_ ne la craint pas.
Goulden, qui monte les horloges du maire et du commandant de place de
Phalsbourg, lui répond de leur protection pour faire valoir son
infirmité. Goulden se trompe, Joseph est déclaré valide, il part pour
la campagne de Leipzig, il est blessé, il revient à Phalsbourg, il
retrouve sa cousine, il l'épouse; Goulden les reçoit, eux et leur
tante. La France est inondée de ce reflux trop naturel d'ennemis que
Bonaparte est allé provoquer partout pendant quinze ans. Voilà tout le
roman, ou plutôt c'est l'histoire; une légende du bas peuple, pour lui
apprendre à détester la guerre et à aimer la justice, la paix, le
travail et l'honnête contentement. Mais les détails de ce simple roman
sont vrais comme l'histoire et mille fois plus vrais que les histoires
de l'Empire, dont des hommes de grand talent flattent la gloire pour
grandir leur héros.

Une chose même m'étonne profondément en lisant et en relisant cette
légende du vrai peuple de 1813, c'est que ces jeunes gens (car on
m'assure que MM. Erckmann et Chatrian sont très-jeunes), c'est que ces
jeunes gens, dis-je, aient pu avoir, à distance, une connaissance si
vraie, si précise et si complète, et pour ainsi dire l'impression
photographiée et toute vivante d'un souvenir personnel de ces
événements. J'avoue même que moi, qui vivais, qui pensais et qui
sentais déjà en ce temps-là, moi qui partageais les angoisses du
peuple pauvre et sacrifié à la noblesse des barons d'empire, je
retrouve dans ce livre la mémoire minutieuse de cette époque de la
grandeur d'un homme de guerre et de la servitude d'un peuple ébloui de
ses chaînes: il n'y a pas de plus grande leçon de dédain pour
l'opinion de l'humanité que celle que l'humanité donne elle-même en
divinisant quarante ans après le maître qui faisait de l'héroïsme avec
le sang inutilement versé de quelques millions de ses pareils. Toutes
les fois que je passe sur la place Vendôme et que je vois ces
couronnes d'immortelles déposées là comme des trophées d'amour par les
enfants de ce peuple à contre-sens, je détourne les yeux et je me dis
tout bas: «Grand homme, si tu es aussi grand que cette colonne te
fait, combien tu dois avoir pitié de ceux qui t'élèvent.»

J'ai souvent senti aussi que cette fidélité de mémoire et cette
exactitude de détails n'étaient pas possibles à d'autres qu'à des
témoins oculaires et que les pères de MM. Erckmann et Chatrian
étaient, en effet, les véritables auteurs de ce récit. Dieu sait si
j'ai tort ou raison dans mon opinion; mais en tout cas, elle est le
plus sincère hommage à ce _duo_ de talent des fils qui les grandit par
leurs pères.


III

Le roman est l'épopée domestique, le poëme épique du foyer. À présent
que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations,
le roman est devenu presque la seule littérature. Mais il y a un roman
imaginaire dont les lecteurs se lassent bientôt, parce qu'il ne laisse
rien dans l'esprit que des situations forcées et des combinaisons
fantaisistes; il faut une triple oisiveté dans l'âme pour persévérer
dans le goût de cette espèce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes
filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupées sérieuses qu'on
place à volonté les unes en face des autres, et auxquelles on fait
débiter leurs rôles sans vraisemblance et sans intérêt. Le roman
théâtral n'est acceptable que sur le théâtre où on le transporte
ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est décidé d'avance à
tout croire pendant une heure de crédulité convenue.

Mais il y a maintenant une autre espèce de roman qui n'invente rien,
parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la
fidélité de la vérité ce que l'histoire véridique nous a transmis par
ses acteurs secondaires; qui prend ses héros non parmi les grands
hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple,
et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire
d'un seul sur le sort de tous. Le mérite de ce roman, c'est la _vérité
vraie_ des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la
naïveté de la vie.

Chacun se reconnaît dans son image et l'intérêt qui s'attache à
l'événement n'a aucun besoin de rien feindre pour être touché. C'est
de son propre coeur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la
simplicité des détails et la naïveté des récits forcent le lecteur à
reconnaître qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: «Cela est si
naturel que la nature ne se laisserait pas imiter à ce point; cela est
si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincérité de
ces événements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est là le
mérite singulièrement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un
auteur, c'est un homme! Il faut, pour les écrire, autant de talent
qu'il faut de génie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il
pas le chef-d'oeuvre du talent?

     Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil
     horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais
     faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire
     apprendre un métier plus doux que ceux de notre village; car, au
     Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des
     schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au
     premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du
     _Boeuf-Rouge_, près la porte de France.

     C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs
     et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les
     autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des
     fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande
     route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les
     convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la
     cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!

     En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune: il eut des
     prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous
     ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne
     ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or
     répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui
     se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

     Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du
     _Boeuf-Rouge_ tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres
     en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches,
     étincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et
     d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient
     s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour
     derrière que les hennissements des chevaux, les cris des
     postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des
     voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères.
     Ah! l'hôtel du _Boeuf-Rouge_ n'aura jamais un temps de prospérité
     pareille!

     On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait
     connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou
     ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils
     étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à
     force de batailler dans tous les pays du monde.

     Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges
     oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses
     grandes bésicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait
     s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de
     jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les
     grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite
     veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque,
     retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque
     nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en
     temps je l'entendais s'écrier:

     «Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse
     Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! Il a fait son chemin...
     le voilà colonel et baron de l'empire par-dessus le marché!
     Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui
     demeure là-bas dans la rue des Capucins?»

     Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant
     des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les
     reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec
     son gros mouchoir à carreaux en murmurant:

     «C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir! À la
     bonne heure, à la bonne heure! il n'est pas fier celui-là, c'est
     un brave homme; pourvu qu'un boulet ne l'enlève pas de sitôt!»

     Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les
     autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur
     soeur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on
     aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs
     épaulettes; les autres, on les méprisait autant et même plus que
     lorsqu'ils balayaient la grande route.

     Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville,--la
     grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les
     hautes guêtres montant jusqu'aux genoux et le fusil à volonté,
     allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de
     poussière,--souvent le père Melchior, après avoir regardé ce
     défilé, me demandait tout rêveur:

     «Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer
     depuis 1801!

     --Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins
     quatre ou cinq cent mille.

     --Oui... au moins! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir?»

     Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais:

     «Peut-être qu'ils rentrent par Mayence ou par une autre route...
     Ça n'est pas possible autrement!»

     Mais il hochait la tête et disait:

     «Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines
     et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas
     pitié de nous, car l'empereur n'aime que la guerre! Il a déjà
     ve

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