Traité de l'administration des bibliothèques publiques
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Title: Traité de l'administration des bibliothèques publiques
Author: Gabriel Richou
Release date: July 3, 2015 [eBook #49355]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK TRAITÉ DE L'ADMINISTRATION DES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES ***
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Les notes de bas de page ont été renumérotées et regroupées
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Les lettres en exposant dans les abréviations courantes sont
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confusion elles sont placées entre accolades, comme dans
n{os} (numéros), V{te} (Vicomte), etc. Le texte placé entre
=signes d'égalité= est en gras dans l'original.
Les chiffres dans le Sommaire renvoient aux numéros et non aux
pages de l'ouvrage.
DU MÊME AUTEUR:
=Traité théorique et pratique des Archives publiques=
1883; in-8°. Prix: 7 fr. 50.
Paris.--Société d'imprimerie PAUL DUPONT (Cl.) 213.11.85.
TRAITÉ DE L'ADMINISTRATION
DES
BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES
RÉPERTOIRE DU DROIT ADMINISTRATIF
TRAITÉ DE L'ADMINISTRATION
DES
BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES
PAR
Gabriel RICHOU
Archiviste-paléographe
Conservateur de la Bibliothèque de la Cour de Cassation
_HISTORIQUE--ORGANISATION--LÉGISLATION_
[Logo]
PARIS
SOCIÉTÉ D'IMPRIMERIE ET LIBRAIRIE ADMINISTRATIVES ET CLASSIQUES
_=PAUL DUPONT, Éditeur=_
41, RUE JEAN-JACQUES-ROUSSEAU (HÔTEL DES FERMES)
1885
PRÉFACE
L'ouvrage que nous publions ici vient de paraître, en partie, dans
le _Répertoire du droit administratif_ de M. L. Béquet. Ce n'est
pas cependant un simple tirage à part, c'est comme une seconde
édition, refondue, augmentée plutôt de nombreux documents qui
eussent fait longueur dans un recueil destiné à une publicité très
large, et de renseignements pratiques que recherchent, au contraire,
les bibliothécaires et les travailleurs auxquels ce livre est
plus particulièrement adressé. Nous y avons ajouté les cadres de
classement en usage dans les divers établissements, depuis celui de
la Bibliothèque nationale et le système de Brunet appliqué dans la
plupart des bibliothèques scientifiques et populaires, jusqu'à ceux
des bibliothèques des préfectures, purement administratives, des
bibliothèques militaires, maritimes, pénitentiaires, jusqu'à celui de
la bibliothèque Carnavalet, exclusivement approprié à une collection
sur l'histoire de Paris.
Nous avons essayé un travail d'ensemble où fussent groupés, dans un
ordre rationnel, embrassant les genres si variés de bibliothèques
publiques actuellement existants en France, des éléments jusqu'ici
épars. Notre but n'a pas été de formuler en corps de doctrine les
meilleurs modes d'aménagement et de direction d'une bibliothèque, mais
d'exposer, avec autant de détails qu'il se pouvait, le fonctionnement
et l'organisation de tous ces genres de bibliothèques. L'étude des
dispositions adoptées nous offrait d'ailleurs maintes occasions de
les comparer et d'apprécier la mesure de leur utilité. Nous nous
sommes efforcé d'éviter les répétitions oiseuses, mais nous les avons
préférées à l'inconvénient de renvois trop multipliés; un tel livre
devant plutôt être consulté que lu, nous avons pensé qu'on aimerait
à y trouver, le plus possible, sous chaque rubrique, tout ce qui
concerne la spécialité dont elle traite. Toutefois, comme un certain
nombre de dispositions générales sont également pratiquées ou seraient
avantageusement applicables dans beaucoup de bibliothèques, ne pouvant
les reproduire à l'article de chacune, nous les avons indiquées là où
elles ont fait l'objet de recommandations particulières de la part de
l'administration. C'est ainsi que nous avons rattaché aux bibliothèques
universitaires les conseils relatifs au timbrage des volumes, à leur
inscription sur les registres ou catalogues, à la confection des
cartes, parce que nous les trouvions détaillés dans une instruction
ministérielle adressée aux bibliothèques universitaires; de même, nous
avons intercalé dans le chapitre des bibliothèques scientifiques et
littéraires des villes les prescriptions concernant la numérotation
et le foliotage des manuscrits, et la rédaction d'un catalogue de
manuscrits, parce que c'est à leur occasion que l'autorité centrale a
pris soin de les édicter.
En tête de notre travail, nous avons succinctement résumé l'historique
de nos bibliothèques jusqu'en 1789, nous étendant seulement sur
celui de la Bibliothèque du roi, suivant dans leurs grandes lignes
les accroissements successifs qui ont fait d'elle un titre d'orgueil
pour l'érudition française, nous bornant, pour les autres, à dégager
l'ensemble des mesures privées qui en ont ouvert plusieurs au public.
La période révolutionnaire et l'époque contemporaine nous ont arrêté
plus longtemps. Là, en effet, nous assistions à la transformation des
collections confisquées sur les maisons religieuses et les émigrés
en dépôts littéraires nationaux, d'où sont sorties les bibliothèques
actuelles des départements, et nous avons suivi jusqu'à nos jours,
dans un rapide exposé de la législation, leurs vicissitudes et leurs
progrès. Nous avons, en outre, fait précéder immédiatement l'étude
de chaque catégorie de bibliothèques des quelques renseignements
historiques qui lui sont propres.
Nous avons dépouillé, depuis l'origine, les collections des
instructions et circulaires des ministres de l'instruction publique,
de l'intérieur, de la guerre, de la marine, et tous les recueils de
documents similaires. En coordonnant ou analysant les textes, nous
avons emprunté le plus souvent la rédaction officielle, n'émettant
aucune affirmation qui ne s'appuyât sur une référence autorisée. Nous
avons d'ailleurs toujours cité nos sources. Quant aux renseignements
statistiques, que nous donnons en nombre considérable, sur l'état du
personnel, sur les traitements, sur le mouvement des livres et des
lecteurs, nous les avons recueillis, soit dans les établissements
eux-mêmes, soit dans les ministères dont ils dépendent et où l'on a
bien voulu nous communiquer les rapports des commissions locales. Sous
ce point de vue, nos recherches ont été facilitées par l'extrême
obligeance que nous avons rencontrée chez les chefs de service. Dans
l'impossibilité de nommer ici chacun d'eux, nous leur offrons à tous
l'expression de nos plus sincères remerciements pour leur sympathique
accueil et leur concours.
Nous avons, à la suite de l'ouvrage, dressé la liste des lois,
ordonnances et décrets concernant les bibliothèques publiques, avec
l'indication sommaire de leur objet, et la mention des articles,
pour les textes législatifs où il n'est parlé qu'incidemment de
bibliothèques. Nous n'avons pas cru devoir grossir, sans profit, le
volume par la reproduction _in extenso_ des lois en vigueur, parce
qu'on en trouvera les dispositions intégralement rapportées et
commentées dans le corps du travail, et qu'il suffira, pour y recourir,
de consulter la table alphabétique. Enfin, dans l'index bibliographique
qui termine, nous avons fait entrer, sauf oubli, tous les livres ou
brochures relatifs à l'histoire, à l'organisation et à l'administration
des bibliothèques publiques de France, n'éliminant que de rares
opuscules dont tout l'intérêt a disparu avec les circonstances qui les
avaient inspirés.
Novembre 1885.
TRAITÉ DE L'ADMINISTRATION
DES
BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES
SOMMAIRE:
TITRE PREMIER.
NOTIONS PRÉLIMINAIRES.
CHAPITRE Ier.--HISTORIQUE, 1 à 66.
CHAPITRE II.--DISPOSITIONS GÉNÉRALES, 67 à 92.
CHAPITRE III.--ORGANISATION CENTRALE, 93 à 112.
SECTION Ire.--Ministère de l'instruction publique, 93 à 99.
SECTION II.--Dépôt légal, 100 à 112.
TITRE II.
BIBLIOTHÈQUES DE L'ÉTAT.
CHAPITRE Ier.--BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES, 113 à 232.
SECTION Ire.--Bibliothèque nationale, 113 à 193.
§ 1. Organisation, 113, 114.
§ 2. Local, 115 à 117.
§ 3. Administration, 118 à 120.
§ 4. Personnel, 121 à 131.
§ 5. Accroissement des collections, 132 à 138.
§ 6. Reliure, 139, 140.
§ 7. Classement et catalogues, 141 à 158.
§ 8. Service public, 159 à 189.
§ 9. Mesures de sûreté, 190, 191.
§ 10. Comptabilité, 192, 193.
SECTION II.--Bibliothèque Mazarine, 194 à 213.
SECTION III.--Bibliothèque de l'Arsenal, 214 à 219.
SECTION IV.--Bibliothèque Sainte-Geneviève, 220 à 229.
SECTION V.--Bibliothèques des palais nationaux, 230 à 232.
CHAPITRE II.--BIBLIOTHÈQUES PARTICULIÈRES, 233 à 423.
SECTION Ire.--Bibliothèques diverses, 233 à 238.
SECTION II.--Bibliothèques de l'enseignement supérieur, 239 à 297.
§ 1. Bibliothèques universitaires de Paris, 239 à 245.
§ 2. Bibliothèques universitaires des départements, 246 à 296.
§ 3. Bibliothèques circulantes, 297.
SECTION III.--Bibliothèques de l'enseignement secondaire, 298 à 311.
§ 1. Bibliothèques des lycées, 298 à 310.
§ 2. Bibliothèques des collèges communaux, 311.
SECTION IV.--Bibliothèques de l'enseignement primaire, 312 à 324.
§ 1. Musée pédagogique, 312 à 318.
§ 2. Bibliothèques des écoles normales primaires, 319, 320.
§ 3. Bibliothèques pédagogiques, 321 à 324.
SECTION V.--Bibliothèques scolaires, 325 à 348.
SECTION VI.--Bibliothèques administratives, 349 à 360.
SECTION VII.--Bibliothèques militaires, 361 à 389.
§ 1. Bibliothèque du Dépôt de la guerre, 362 à 365.
§ 2. Bibliothèques des écoles militaires, 366 à 368.
§ 3. Bibliothèques du service de santé, 369, 370.
§ 4. Bibliothèques régimentaires, 371.
§ 5. Bibliothèques de garnison, 372 à 381.
§ 6. Bibliothèques de caserne et cercles-bibliothèques, 382 à 389.
SECTION VIII.---Bibliothèques de la marine et des colonies, 390 à 414.
§ 1. Bibliothèques centrales, 393, 394.
§ 2. Bibliothèques des ports et des hôpitaux maritimes, 395, 396.
§ 3. Bibliothèques du la justice maritime, 397, 398.
§ 4. Bibliothèques de bord, 399 à 401.
§ 5. Bibliothèques des divisions des équipages de la flotte,
402 à 409.
§ 6. Bibliothèques régimentaires de la marine, 410.
§ 7. Bibliothèques des prisons maritimes, 411, 412.
§ 8. Bibliothèques coloniales, 413, 414.
SECTION IX.--Bibliothèques pénitentiaires, 415 à 422.
SECTION X.--Bibliothèques des hôpitaux, 423.
TITRE III.
BIBLIOTHÈQUES COMMUNALES ET LIBRES.
CHAPITRE Ier.--BIBLIOTHÈQUES SCIENTIFIQUES ET LITTÉRAIRES, 424 à 447.
SECTION Ire.--Bibliothèques des départements, 424 à 438.
SECTION II.--Bibliothèque de la Ville de Paris, 439 à 447.
CHAPITRE II.--BIBLIOTHÈQUES POPULAIRES, 448 à 472.
SECTION Ire.--Généralités, 448 à 455.
SECTION II.--Bibliothèques municipales de Paris et du département
de la Seine, 456 à 466.
SECTION III.--Bibliothèques populaires libres, 467 à 472.
§ 1. Bibliothèques de Paris et du département de la Seine,
467 à 469.
§ 2. Bibliothèques cantonales et circulantes, 470 à 472.
LÉGISLATION, pages 389-400.
INDEX BIBLIOGRAPHIQUE, pages 401-410.
TABLE ALPHABÉTIQUE, pages 411-421.
TITRE PREMIER.
NOTIONS PRÉLIMINAIRES.
CHAPITRE PREMIER.
HISTORIQUE.
1. Le nombre et l'importance des bibliothèques ont été, dans tous
les temps et tous les pays, proportionnés au degré de culture
intellectuelle des peuples. Les écrivains de l'antiquité nous ont
transmis le souvenir de la bibliothèque de Thèbes, la plus ancienne
de toutes, fondée, suivant la tradition, 1600 ans avant Jésus-Christ,
par Osymandias, qui fit graver sur la porte l'inscription: «Trésor
des remèdes de l'âme»; de celle du Temple de Jérusalem, où l'on
conservait les livres de Moïse, des Rois et des Prophètes; de la
première bibliothèque d'Athènes, formée par Pisistrate, c'est-à-dire
au VIe siècle avant l'ère chrétienne; de la bibliothèque plus célèbre
de Pergame, créée par Attale Ier, qui ne compta pas moins de 200,000
volumes; et surtout de l'admirable bibliothèque d'Alexandrie ou des
Ptolémées, commencée par Ptolémée-Soter au Sérapéum, et portée par
ses successeurs à un degré de richesse inouï; elle atteignit, dit-on,
700,000 volumes et fut anéantie par le feu, lors de la conquête de
l'Égypte par César, comme, depuis, celle qui la remplaça fut détruite
par les ordres d'Omar.
2. Rome posséda aussi, mais seulement aux derniers jours de la
République, des bibliothèques publiques: la première, établie par
Asinius Pollion dans l'Atrium de la Liberté, sur le mont Aventin; celle
d'Auguste, la _Palatine_, près le temple d'Apollon sur le mont Palatin;
la bibliothèque _Octavienne_, à l'extrémité du Portique d'Octavie;
celle du Temple de la Paix, créée par Vespasien; celle de Trajan, bien
connue sous le nom d'_Elpienne_, que Dioclétien annexa plus tard à ses
Thermes. On ne comptait pas moins de vingt-neuf bibliothèques publiques
à Rome, au milieu du IVe siècle. Plusieurs riches particuliers
s'étaient aussi formé des collections considérables. On citait les
bibliothèques de Cicéron, d'Atticus, de Lucullus; cette dernière
ouverte au public, à ce que rapporte Plutarque. Les livres étaient en
rouleaux et les cases qui les contenaient offraient un aspect analogue
à celles de nos magasins de papiers peints; chaque volume était muni
d'un _pittaccium_, sorte d'étiquette où l'on inscrivait son titre.
3. Dans les premiers siècles de notre ère, les chrétiens fondèrent
plusieurs bibliothèques dont la plus célèbre fut celle de Césarée, où
saint Jérôme trouva le texte hébraïque de l'Évangile de saint Mathieu.
Chaque église fut même pourvue d'une bibliothèque, mais aucune ne
survécut aux incendies allumés pendant la persécution de Dioclétien.
La bibliothèque commencée à Constantinople par Constantin, et élevée à
100,000 volumes par Théodose, fut détruite ainsi au VIIIe siècle, sur
l'ordre de Léon l'Isaurien, le protecteur des iconoclastes. Le même
sort atteignit d'ailleurs presque toutes les bibliothèques, au temps
des invasions des Barbares.
4. On sait qu'en Gaule, après la conquête franque, la culture des
lettres fut absolument négligée; les débris des collections anciennes
furent recueillis dans les monastères, seuls asiles où l'on s'adonnât
encore à l'étude. Nous manquons de renseignements sur l'importance
de ces bibliothèques vraisemblablement composées surtout d'ouvrages
sacrés. On n'en connaît l'histoire avec quelque suite que depuis le
XIIe ou le XIIIe siècle[1]. Il ne semble pas que les rois mérovingiens
aient eu aucun goût pour les livres. Pépin le Bref, le premier de
nos rois, en rassembla quelques-uns; du moins en reçut-il comme
présent du pape Paul Ier. Mais Charlemagne fit former dans son palais
d'Aix-la-Chapelle une véritable bibliothèque; il attacha à la cour
impériale un atelier de copistes qui exécutèrent, pour son compte,
d'admirables manuscrits dont quelques-uns nous sont parvenus. Il voulut
qu'après sa mort sa bibliothèque fût vendue, pour le prix en être
distribué aux pauvres. Ses successeurs, Louis le Débonnaire et Charles
le Chauve, entretinrent également des copistes et l'on cite parmi les
chefs-d'œuvre de la calligraphie du moyen âge deux Bibles, un livre
de prières et l'évangéliaire de ce dernier. Charles ordonna à ses
exécuteurs testamentaires de partager ses livres entre son fils, Louis
II, et les églises de Saint-Denis et de Notre-Dame de Compiègne.
5. Il faut arriver à saint Louis pour trouver, dans le palais du roi,
une bibliothèque digne de ce nom. S'il faut en croire son confesseur,
Geoffroi de Beaulieu, Louis IX aurait entendu parler, en Palestine,
d'un soudan sarrasin qui faisait soigneusement rechercher, transcrire
et placer dans sa bibliothèque les livres de tout genre qui pouvaient
servir aux savants de son pays, et il se serait promis d'imiter cet
exemple en France. Quoi qu'il en soit de l'anecdote qui a donné
lieu à contestation, il est certain que saint Louis fit copier tous
les manuscrits des saintes Écritures et des Pères qu'on put trouver
dans les abbayes, et, pour les multiplier, il refusait d'acheter les
exemplaires existants; précaution d'une haute sagesse, si l'on songe
à la rareté, au prix exorbitant des livres, dont la transcription
exigeait un temps considérable[2]. Cette collection fut déposée près
de la Sainte-Chapelle dans une salle contiguë au Trésor des Reliques.
«Le roi y venait étudier quand il en avait le loisir, dit Geoffroi
de Beaulieu, et il y admettait volontiers ceux qui demandaient
l'autorisation d'y travailler.» Parmi eux, on doit citer Vincent de
Beauvais qui recueillait de toutes parts les matériaux de son immense
encyclopédie. Saint Louis pensa sans doute que ses précieux volumes
seraient plus soigneusement conservés dans des abbayes que dans le
palais royal: il les légua aux Jacobins de Paris et de Compiègne, aux
Cordeliers de Paris et aux moines de Royaumont.
6. Ses successeurs se préoccupèrent peu des lettres; les rares livres
qu'ils possédèrent furent dispersés après leur mort. Jean le Bon, au
contraire, entretint des enlumineurs à gages, fit copier ou acheta de
fort beaux manuscrits et les laissa, le premier, à son fils. Ce n'était
toutefois, au moment de sa mort, qu'une bien minime collection; elle
ne dépassait pas 12 volumes. Charles V l'accrut considérablement; il
aimait l'étude, y consacrait les heures que lui laissaient les affaires
publiques, encourageait les savants, et l'on doit à son instigation un
certain nombre de traductions du grec et du latin en français. Après
la restauration du château du Louvre, il y fit transférer, en 1367,
sa «librairie» déjà fort belle, conservée jusque-là dans le palais de
la Cité, et l'installa luxueusement dans les trois étages de la Tour;
les murs de la salle du premier étage étaient entièrement lambrissés
de bois d'Irlande sculpté, et les voûtes, recouvertes de bois de
cyprès. Les volumes étaient enchaînés et posés à plat sur des lettrins
ou pupitres disposés autour de la pièce. Trente chandeliers et une
lampe d'argent restaient allumés pendant la nuit. Le roi chargea son
valet de chambre, Gilles Malet, investi du titre de bibliothécaire,
d'inventorier ses manuscrits. Nous possédons ce travail, où sont
énumérés 973 volumes, la plupart décorés de magnifiques miniatures
et de lettres ornées, richement reliés et garnis de fermoirs d'or ou
d'argent[3].
7. La «librairie» royale ne demeura pas longtemps florissante.
Gilles Malet, après la mort de Charles V, fut bien confirmé dans ses
fonctions, mais de nombreux emprunts que ne suivait aucune restitution
l'appauvrirent et l'eussent réduite à peu de chose, si de nouvelles
acquisitions n'avaient comblé les lacunes[4]. Un inventaire de 1411
constate l'absence de 207 volumes et l'entrée d'un nombre à peu près
égal; ces derniers, provenant en grande partie de confiscations sur
les Juifs chassés de Paris en 1395, ne remplaçaient qu'imparfaitement
les précieux volumes disparus. En 1423, on ne comptait plus que 843
volumes, prisés 2,323 livres 4 sols et qui «n'estoient mie de renc et
en ordre». En 1429, le duc de Bedford, régent de France au nom de
Henri VI, qui s'était déjà adjugé la collection à vil prix vers 1425,
l'envoya, partie en Angleterre, partie au château de Rouen. Des 973
volumes rassemblés à grands frais par Charles V, 44 seulement sont
aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
8. Louis XI reconstitua la «librairie du Louvre», à l'aide de quelques
volumes épars restés dans les résidences royales, et bientôt il
l'enrichit d'une partie de la belle collection d'imprimés rassemblée
par son frère le duc de Guyenne dont il hérita, et des livres du
cardinal La Balue qu'il confisqua[5]; mais il laissa échapper ceux du
duc de Nemours et de Charles le Téméraire. La bibliothèque des ducs
de Bourgogne, formée par Philippe le Hardi, avait été élevée par la
magnificence de Philippe le Bon au rang des plus considérables qui
fussent alors en Europe. Ce prince eut pour bibliothécaires Laurent
Palmier et Robert Gaguin, pour enlumineur en titre un des premiers
artistes du temps, Jehan Foucquet. Charles VIII rapporta de son
expédition d'Italie une partie de la bibliothèque fondée à Naples par
Robert d'Anjou et augmentée par les princes de la maison d'Aragon.
9. Louis XII, en arrivant au trône, possédait personnellement une
bibliothèque aussi remarquable par le nombre que par la beauté des
manuscrits. Le duc d'Orléans, frère de Charles VI, l'avait commencée à
Blois. Charles d'Orléans l'avait continuée durant et après sa longue
captivité, en même temps que son frère Jean, comte d'Angoulême, en
constituait pour lui-même une non moins belle qui revint à la couronne
sous son petit-fils, François Ier. Louis XII joignit à cette collection
les ouvrages conservés à la Tour du Louvre et, pendant près d'un
demi-siècle, la Bibliothèque du roi demeura au château de Blois. Il
y réunit encore la bibliothèque de Pavie, formée par les Visconti
et les Sforza, riche d'environ mille manuscrits, grecs, latins,
italiens et français, confisquée pendant l'occupation du Milanais;
après la victoire d'Agnadel, une portion de la belle collection dont
Pétrarque avait fait don à la république de Venise; enfin, sans que
l'on sache trop comment, le cabinet de Louis de Bruges, réputé,
après celui des ducs de Bourgogne, le plus beau de toute la Flandre.
L'ancien ambassadeur d'Alexandre VI, Bolognini, célébrait, en 1508, la
bibliothèque de Blois comme l'une des «merveilles de la France[6]».
A dater de cette époque, la Bibliothèque du roi «n'est plus le bien
personnel du prince; elle devient insensiblement un dépôt public,
ouvert aux savants de la France et des pays étrangers». La première
cause de cette révolution fut le concours heureux de circonstances qui
y avait réuni à la fois quatre grandes collections et l'avait placée
fort au-dessus des plus riches librairies seigneuriales, dont plusieurs
lui étaient encore supérieures à la fin du règne de Charles VIII.
10. François Ier, qui portait aux lettres comme aux arts un intérêt
profond et éclairé, créa à Fontainebleau une nouvelle bibliothèque plus
particulièrement affectée aux manuscrits grecs, et plaça à sa tête,
avec le titre de «maître de la librairie du roi», le savant helléniste
Guillaume Budé (1522). Le maître de la librairie avait sous ses ordres
un ou plusieurs «gardes de la librairie» et un libraire; la reliure
entrait dans les attributions de ce dernier. Les ambassadeurs français
à Venise reçurent l'ordre d'acquérir tous les manuscrits grecs qu'ils
pourraient trouver et de faire copier ceux qu'on refuserait de leur
vendre. D'autres envoyés furent chargés de recueillir dans le Levant
les manuscrits orientaux. La bibliothèque de Blois fut réunie à celle
de Fontainebleau, en 1544[7]; elle contenait alors 1,890 volumes, 109
seulement imprimés. L'imprimerie n'était encore considérée que comme un
moyen de vulgarisation et ses produits semblaient indignes de figurer
à côté des manuscrits coûteux et rares dont ils tendaient en outre à
déprécier la valeur littéraire, en les réduisant à l'état d'objets
d'art.
La bibliothèque de Fontainebleau était somptueusement installée au
dernier étage du château et faisait l'admiration des étrangers et des
savants que le roi y admettait libéralement. Il les encourageait même
à publier les textes nouveaux qu'ils y découvraient et subventionnait
les imprimeurs qui se chargeaient de les éditer. Elle ne s'accrut
guère sous Henri II, mais les élégantes reliures que fit exécuter ce
prince marquent un progrès sensible dans l'histoire de cet art[8].
Une révolution complète s'était opérée dans les procédés de reliure.
On avait depuis longtemps renoncé aux pierres précieuses, aux émaux,
aux armatures d'argent ou de cuivre; on avait supprimé les fermoirs,
remplacé l'ivoire ou les ais de bois par le carton, le velours et
la soie par le maroquin ou le cuir. Autour des armes de France, des
ornements d'un goût charmant, le monogramme royal, des attributs de
chasse, des croissants succèdent sur les plats aux salamandres du
règne de François Ier. La plupart des historiens de la Bibliothèque du
roi ont répété que Henri II en avait assuré l'agrandissement futur en
imposant aux libraires l'obligation de fournir pour la librairie de
Fontainebleau un exemplaire sur «parchemin de vélin, relié et couvert»,
de tous les livres imprimés par privilège. Cette ordonnance, supposée
et rédigée par Raoul Spifame, n'a jamais été rendue[9]. Le dépôt
légal existait déjà, du moins en principe, mais l'honneur de cette
disposition appartient à François Ier. En vertu de l'ordonnance du 8
décembre 1536, les libraires devaient remettre au garde de la librairie
de Blois, Mellin de Saint-Gelais, un exemplaire de toutes leurs
publications «en grand ou petit livre... à peine de confiscation».
Il est vrai que cette ordonnance ne commença à recevoir une apparence
d'exécution que dans le cours du siècle suivant, après une nouvelle
déclaration royale et de nombreux arrêts du Conseil, dont nous
parlerons plus loin.
11. La Bibliothèque du roi fut transférée à Paris sous Charles IX,
par les soins du garde Gosselin; on ignore le lieu de sa première
installation. On sait seulement qu'elle faillit être dispersée pendant
la Ligue, comme le fut la collection particulière de Henri III, vendue
à l'encan devant l'Hôtel de Ville. Le président de Nully en força les
portes, vers septembre 1593, ou plutôt fit «rompre la muraille» et en
fut, de fait, le possesseur jusqu'à l'entrée de Henri IV dans Paris
en mars 1594. On constata alors la disparition d'un certain nombre de
volumes. Les reproches faits, sur ce sujet, au président Brisson par
M. Franklin, d'après Scaliger et l'abbé Tricaud, nous semblent dénués
de fondement. Brisson était mort depuis deux ans quand de Nully fut
contraint de faire «rompre la muraille afin d'ouvrir la porte, fermée
par derrière avec une forte barre». Il avait pu emprunter des livres à
la Bibliothèque, avant le départ de Gosselin, avec «le dessein de les
remettre ensuite à leur rang», que lui prête d'ailleurs l'abbé Tricaud,
et sans mériter l'incrimination de vol. Ce fut sa veuve qui les fit
vendre pour un morceau de pain, _frusto panis_.
12. L'illustre traducteur de Plutarque, Jacques Amyot, maître de
la librairie depuis 1567, fut remplacé, à sa mort (1593), par
Jacques-Auguste de Thou: de tels noms suffisent à indiquer toute
l'importance attachée par les rois à ces fonctions. En 1594,
l'expulsion des Jésuites, après l'attentat de Jean Chastel, permit
à Henri IV d'assigner à la Bibliothèque les bâtiments du collège
de Clermont, aujourd'hui lycée Louis-le-Grand[10]. Il y réunit les
manuscrits provenant de la succession de Catherine de Médicis, au
nombre d'environ 800, la plupart fort précieux; annexion qui souleva
de longues contestations et ne se fit qu'au détriment des créanciers
de la reine-mère, dont ces volumes formaient à peu près le seul
gage ayant quelque valeur[11]. Lors du rappel des Jésuites, en 1604,
la Bibliothèque fut transférée de la rue Saint-Jacques au couvent
des Cordeliers, sur l'emplacement occupé depuis par les cliniques
de l'École de médecine, mais à titre provisoire. Henri IV voulait
l'installer dans un collège royal qu'il projetait d'édifier au lieu
des collèges de Tréguier et de Cambrai, dessein qui fut abandonné
après sa mort. Cependant les Cordeliers désiraient rentrer dans la
jouissance de leur cloître; ils louèrent au roi, pour sa Bibliothèque,
une maison qui leur appartenait rue de La Harpe, tout près de l'église
Saint-Côme (1622). Louis XIII venait d'acquérir de Philippe Hurault,
moyennant 12,000 livres, les manuscrits de Chiverny, au nombre de 418,
dont 150 en langue grecque[12]. Le maître de la librairie était alors
François de Thou qui avait succédé en cette qualité à son père, dès
l'âge de neuf ans, et le demeura jusqu'à 1642; on sait dans quelles
circonstances il partagea le supplice de Cinq-Mars. Le savant Jérôme
Bignon le remplaça; il eut pour gardes de la librairie les frères
Dupuy[13]. La Bibliothèque s'accrut assez peu dans les premières années
du XVIIe siècle. L'une des principales causes de ce ralentissement fut
sans doute la création d'un «Cabinet du roi» au Louvre, pour l'usage
du prince et de la cour. C'est là que furent déposés les manuscrits
des rois aragonais de Naples et ceux du cardinal d'Amboise, tombés aux
mains du cardinal de Bourbon, le Charles X de la Ligue, et apportés
du château de Gaillon au Louvre sous Henri IV; ils ne devaient être
incorporés qu'en 1726 dans le cabinet de la Bibliothèque du roi.
Celle-ci ne comptait guère encore que 6,000 volumes quand le catalogue
en fut dressé par Rigault, Saumaise, Hautin et Pierre Dupuy (1622). Ce
fut probablement vers cette époque que l'on commença d'y estampiller
les livres[14]. Jacques Dupuy, qui avait survécu à son frère, mourut
en 1656, après avoir légué au roi leur collection particulière, riche
de 9,000 volumes et de près de 300 manuscrits, l'un des plus précieux
recueils de documents historiques qu'un particulier ait jamais
formés[15].
13. La Bibliothèque du roi, grâce au legs de Dupuy, atteignait 16,746
volumes en 1661, quand Nicolas Colbert, garde de la librairie depuis
1656, fut promu à l'évêché de Luçon. Il ne résigna pas sa première
charge mais en laissa toute l'administration à son frère Jean-Baptiste,
alors surintendant des bâtiments du roi, qui s'en occupa avec passion
et rencontra d'excellents auxiliaires dans deux savants bibliographes,
Carcavy et Nicolas Clément. Cette direction ouvre comme une nouvelle
ère pour la Bibliothèque. Dès lors les acquisitions et les dons se
multiplient. En 1660, Gaston d'Orléans lègue au roi ses livres,
manuscrits, médailles et estampes; en 1662, le comte de Béthune lui
offre l'admirable bibliothèque rassemblée à frais énormes par son
père; elle ne comprenait pas moins de 1,923 manuscrits modernes, dont
la moitié se composait de lettres originales relatives à l'histoire
de la France depuis Louis XI. Christine de Suède en avait, au dire
de Loret, offert 100,000 écus au comte. Après la mort de Mazarin,
Colbert fait reprendre dans sa bibliothèque et réintégrer dans celle
du roi la collection d'Antoine de Loménie de Brienne, que Richelieu
avait contraint le fils du vieux secrétaire d'État à vendre au roi
pour 36,000 livres, mais qu'il avait placée dans sa bibliothèque
personnelle[16] et que, depuis, Mazarin s'était indûment appropriée.
Elle contenait un nombre immense de pièces originales ou très rares.
Il achète encore, au nom du roi, la plus grande partie du cabinet de
Trichet du Fresne, successivement bibliothécaire de Gaston d'Orléans
et de Christine de Suède, qui avait parcouru l'Europe, à la recherche
de livres curieux. En même temps, Colbert forme pour lui-même,
avec le concours du savant Baluze, une bibliothèque qui bientôt
pourra rivaliser avec celle du roi. Et comme, depuis les récents
accroissements, cette dernière se trouvait à l'étroit dans le local
de la rue de la Harpe, il la fait transporter rue Vivienne, dans une
maison qui lui appartenait, entre son hôtel et l'hôtel de Torcy. Au
nombre des acquisitions dues à Colbert, il y a lieu de signaler celles:
de 2,300 volumes achetés à la vente de la bibliothèque de Fouquet;
de la collection de Gilbert Gaumin, riche en manuscrits hébraïques,
arabes, persans et grecs; de la collection particulière de Carcavy; de
la bibliothèque entière du médecin Mentel «admirablement versé dans
la connaissance de tous les beaux livres», soit 10,000 volumes et 100
manuscrits, payés ensemble 25,000 livres (1670).
Colbert ne reculait pas devant des procédés moins avouables. Il
convoitait les manuscrits de la bibliothèque Mazarine et ceux de
ses livres précieux que ne possédait pas la Bibliothèque du roi. Il
imagina d'en imposer l'échange contre des doubles de cette dernière
et, malgré les efforts de la Sorbonne à qui le cardinal avait confié
la surveillance de sa collection, un arrêt du Conseil approuva la
transaction[17]. Les manuscrits, au nombre de 2,156 furent estimés à
8 livres «l'un portant l'autre, attendu qu'il y en a de petits et de
peu considérables», en tout 17,248 livres. Les imprimés furent prisés:
611 in-folios à 5 livres; 1,595 in-4{os} à 20 sols; 1,472 in-8{os} et
in-12 à 8 sols; total 5,238 livres. Les doubles de la Bibliothèque du
roi, 944 in-folios, 966 in-4{os}, 431 in-8{os} et in-12 prisés sur le
même pied auraient valu 5,858 livres; mais on les estima beaucoup plus
cher: les in-folios 8 livres, les in-4{os} 30 sols, les in-8{os} et
in-12 12 sols, soit 9,259 livres 12 sols. Toutefois, le roi, «voulant
donner l'avantage à la bibliothèque Mazarine», décida que l'échange
aurait lieu comme si les deux estimations eussent fourni un total égal.
L'échange, à vrai dire, ne portait que sur les imprimés; les manuscrits
furent payés, suivant la prisée, 17,248 livres aux exécuteurs
testamentaires du cardinal[18].
En même temps, Colbert chargeait les agents diplomatiques et
consulaires, et particulièrement MM. de Monceaux et Laisné, qui
voyageaient dans le Levant, d'acheter pour le roi les anciens
manuscrits grecs et orientaux, sauf les hébraïques, dont la
Bibliothèque était richement pourvue, des médailles, des pierres
gravées et aussi des peaux de maroquin «quatre ou cinq cents vertes,
mil ou douze cents incarnates». De 1671 à 1675, Wansleb et Lacroix
parcoururent l'Égypte et les échelles du Levant avec des missions
analogues et envoyèrent à Colbert, le premier, 30 manuscrits grecs et
630 orientaux, syriaques, coptes, arabes, persans et turcs; le second,
deux caisses de manuscrits arabes. Cassini lui adressa d'Italie et
Verjus, de Portugal, un nombre assez élevé de volumes imprimés, mais
fort peu de manuscrits; on connaissait les préférences un peu trop
exclusives du ministre pour ceux en langues orientales.
14. En 1676, à la mort de Nicolas Colbert, le contrôleur général fit
pourvoir son fils Louis Colbert de la charge de garde de la librairie.
La Bibliothèque continua d'ailleurs d'être administrée par Carcavy
et Clément. Il convient d'ajouter que depuis plusieurs années la
bibliothèque personnelle de Colbert avait acquis, grâce aux soins de
Baluze, une importance considérable, et le ministre accaparait pour son
propre compte les manuscrits précieux qu'il recherchait autrefois pour
la collection royale. Celle-ci passa, après lui, dans les attributions
de Louvois qui s'empressa d'acheter de la famille Colbert et de Jérôme
Bignon les deux charges de maître de la librairie et de garde de
la Bibliothèque, et, en avril 1684, il les fit conférer toutes les
deux à son fils, Camille Le Tellier, connu sous le nom de l'abbé de
Louvois[19]. Les principales acquisitions de cette période consistent
en une cinquantaine de manuscrits envoyés d'Italie par Mabillon en
1686, en copies exécutées à Rome sous la direction de D. Estiennot,
pour le compte du gouvernement français, en quelques manuscrits
orientaux et grecs recueillis à Constantinople par Galland et par notre
ambassadeur, Girardin. Louvois projetait d'installer la Bibliothèque
place Vendôme et de l'ouvrir au public; les constructions commencées
dans ce dessein furent démolies après sa mort.
15. On a vu que la charge de maître de la librairie était placée
sous l'autorité du surintendant des bâtiments. Elle fut mise par un
règlement du 25 juillet 1691 sous la dépendance immédiate du roi.
L'archevêque de Reims, Maurice Le Tellier, qui l'administrait sous le
nom de son neveu encore trop jeune, réalisa le désir de son frère et
ouvrit la Bibliothèque, deux jours par semaine, à quiconque y voudrait
travailler[20]. Il l'enrichit bientôt de son cabinet de manuscrits,
qui en comptait plus de cinq cents «dont plus de la moitié de quelque
mérite, écrivait Clément, et plusieurs d'un mérite singulier»; il
légua, depuis, ses imprimés, plus de 16,000 volumes, à l'abbaye de
Sainte-Geneviève. En 1697, un présent de l'empereur de Chine, apporté
en France par le P. Bouvet, avait constitué un fonds de manuscrits
chinois, promptement accru de volumes chinois et tartares par le P. de
Fontenay.
Deux acquisitions de la plus haute importance signalent la direction
de l'abbé de Louvois: ce sont celles des cabinets de Gaignières et
de Charles d'Hozier. Roger de Gaignières, simple écuyer de Mlle de
Guise, mais savant appréciateur de documents ou d'objets auxquels ses
contemporains attachaient trop peu de prix, était parvenu avec de
modestes ressources à former une collection inestimable. Comprenant,
le premier, le secours que les monuments figurés pouvaient apporter
à l'histoire, il avait rassemblé les portraits gravés ou autres
des personnages célèbres, les estampes historiques et fait relever
par un dessinateur qu'il s'était attaché le croquis des pierres
tombales, des sceaux, des miniatures de manuscrits, des vitraux qu'il
ne pouvait acquérir; il avait employé son valet de chambre, Rémy,
secrétaire aussi instruit qu'intelligent, à prendre des copies ou
des extraits des pièces qu'il rencontrait dans les chartriers des
plus riches abbayes où on l'accueillait toujours avec honneur. Aux
centaines de portefeuilles ainsi composés, il avait joint un recueil
de 25,000 lettres originales. L'ensemble de son cabinet comptait 2,000
manuscrits, plus des livres, des tableaux, des estampes, des curiosités
variées, en nombre considérable. Gaignières le céda au roi en 1710,
moyennant le payement immédiat de 4,000 livres, la constitution d'une
rente viagère de pareille somme et la promesse d'une somme de 20,000
livres, payable, après sa mort, à ses héritiers. Torcy fit établir
immédiatement l'inventaire des collections de Gaignières, dont il
confia la surveillance à Clairambault, par crainte de détournements; le
gardien était lui-même peu scrupuleux et l'on n'évalue pas à moins de
cent volumes les pièces écrites ou annotées de la main de Gaignières
qu'il s'appropria sans droit. Gaignières mort, on vendit publiquement
les articles jugés inutiles à la Bibliothèque du roi et le produit
atteignit 16,761 livres[21]. La partie conservée forma le premier fonds
du cabinet des titres et généalogies; on la fondit seulement en 1740,
et avec peu de discernement, dans les différents départements de la
Bibliothèque.
Le cabinet de Charles d'Hozier fut cédé au roi par le fameux
généalogiste, en 1717, à des conditions analogues à celles stipulées
par Gaignières. Sans être aucunement comparable au précédent, il
contenait un grand nombre de titres intéressant l'histoire de la
noblesse. Clairambault fut encore chargé de le classer.
16. Peu de temps après, l'abbé de Louvois mourut et légua tous
ses manuscrits à la Bibliothèque; la plupart étaient modernes et
provenaient du cabinet de son aïeul, Michel Le Tellier. L'abbé Bignon
lui succéda, en qualité de «maître de la librairie du roi, intendant
et garde de son cabinet des livres, manuscrits, médailles et raretés
antiques et modernes, et garde de sa bibliothèque[22]». Il acquit en
outre les charges de «garde de la librairie du cabinet du Louvre, cour
et suite du roi» et de «garde de la bibliothèque de Fontainebleau»,
qui furent réunies dès lors à celle de bibliothécaire du roi. La
seconde était d'ailleurs sans objet; Louis XIII avait songé, en 1627, à
rétablir une bibliothèque à Fontainebleau, mais s'était borné à nommer
un bibliothécaire, Abel de Sainte-Marthe que son fils, du même nom,
avait remplacé en 1646; ce dernier était mort en 1706 et n'avait pas eu
de successeur.
L'abbé Bignon eut l'excellente idée d'inaugurer son administration
par un récolement général[23]. La constatation des richesses
bibliographiques et autres démontra la nécessité de diviser les
collections et on les répartit en quatre sections: 1° manuscrits; 2°
livres imprimés; 3° titres et généalogies; 4° planches gravées et
recueils d'estampes. Le personnel fut accru en conséquence. Boivin,
l'abbé de Targny, Guiblet et Delahaye furent les premiers conservateurs
des nouveaux départements.
La maison de la rue Vivienne était devenue insuffisante. La
Bibliothèque, qui ne comprenait pas plus de 20,000 volumes quand
Colbert l'y avait installée, possédait, en 1721, 80,000 imprimés et
plus de 16,000 manuscrits. Bignon obtint alors de l'installer dans
l'hôtel de Nevers, précédemment occupé par les bureaux de la banque
de Law, et, quoique le transport eût été opéré sans délai, ce fut
seulement en 1724 que la prise de possession fut ratifiée et l'hôtel de
Nevers affecté à perpétuité à l'installation de la Bibliothèque. Par
une série d'agrandissements successifs, elle est arrivée à occuper le
vaste emplacement compris entre les rues des Petits-Champs et Colbert,
Vivienne et Richelieu.
Sous la direction de l'abbé Bignon, la Bibliothèque s'enrichit, par
acquisition: de 630 manuscrits du cabinet de Philibert de la Mare,
conseiller au parlement de Bourgogne, parmi lesquels une notable
partie des papiers du célèbre Saumaise; des manuscrits de Baluze,
payés par le roi 30,000 livres à sa légataire, Mme Le Maire[24]; des
manuscrits de la collégiale de Saint-Martial de Limoges, presque tous
exécutés entre le IXe et le XIe siècle, et vendus par les chanoines
pour 5,000 livres; en 1731, des manuscrits de la famille de Mesmes,
dont la bibliothèque était en grande réputation près des savants,
dès le commencement du XVIIe siècle: sur les 642 volumes que Louis
XV acheta moyennant 12,000 livres, le premier commis aux affaires
étrangères, Le Dran, en fit distraire, au profit de ce département,
229 contenant les papiers et dépêches relatifs aux négociations du
comte d'Avaux. L'acquisition la plus coûteuse fut celle des manuscrits
de Châtre de Changé, moins nombreux, mais du plus haut intérêt pour
l'étude de l'ancienne littérature française; ils furent payés 40,000
livres. La Bibliothèque acheta encore une portion des manuscrits
de l'abbé de Targny, mort en 1737, et, en 1740, un certain nombre
de ceux du maréchal de Noailles, dont quelques-uns incomparables,
notamment les Évangiles dits de Charles le Chauve et la Bible de
Clément VII.--Les dons les plus considérables, pendant la même période,
furent: la collection ecclésiastique, historique et juridique, formée
d'environ 60,000 pièces, en vingt ans de recherches, et offerte au roi
par Morel de Thoisy (1725); les meilleurs manuscrits du cabinet de
l'ancien intendant Foucault, échangés par de Boze contre des doubles
imprimés de la Bibliothèque (1728); 206 manuscrits et plus de 500
portefeuilles composés d'actes originaux, copies et documents imprimés
recueillis dans les dépôts de Paris et des provinces par Antoine
Lancelot, qui en fit simplement hommage. Il faut également citer deux
annexions importantes: en 1726, les manuscrits du cabinet du Louvre,
qui comprenaient les débris de la collection du cardinal d'Amboise,
furent réunis à la Bibliothèque; en 1740, Lancelot y envoya onze
ballots de titres du Trésor des chartes des ducs de Lorraine et de
Bar, qu'il avait été chargé d'inventorier à Nancy, et avait trouvé
«dans un estat pitoyable». Les fonds étrangers ne reçurent pas moins de
développement. L'abbé Bignon avait fait don à la Bibliothèque de ses
livres chinois, indiens et tartares; à son instigation, on sollicita
le concours des agents de la Compagnie des Indes, et ils envoyèrent
d'Asie, en 1723, sept caisses de volumes chinois qui donnèrent une
réelle importance à la série commencée par le don de l'empereur de
Chine. La Bibliothèque reçut aussi par l'entremise de la Compagnie
ou des jésuites missionnaires plus de 300 manuscrits indiens, écrits
en tamoul ou en sanscrit, recueil alors unique en Europe. En 1728,
l'abbé Sevin fut envoyé à Constantinople avec mission de recueillir les
épaves de la bibliothèque des anciens empereurs grecs détruite par les
ordres d'Amurat IV; s'il ne retrouva aucun vestige de cette collection
autrefois si célèbre, il fit du moins explorer les couvents de la
Thessalie, se rendit à Jérusalem, puis en Arménie, et adressa en France
plus de 600 manuscrits orientaux ou grecs; par malheur, depuis vingt
ans, le prince de Valachie, Mavrocordato, qui «passoit pour un prodige
de sçavoir», les faisait rechercher au prix de «sommes immenses», et
l'on ne pouvait que glaner ce qui avait échappé à ses émissaires. Au
surplus, tous les représentants français étaient invités à acquérir les
ouvrages susceptibles d'enrichir la Bibliothèque qui pourraient leur
être signalés. C'est ainsi que le comte de Plélo, notre ambassadeur en
Danemarck, envoya, en 1733, 700 volumes achetés dans les États du Nord.
17. Nous avons réservé, pour en parler avec quelque détail,
l'acquisition, en 1732, des manuscrits de Colbert, la plus riche
collection, sans contredit, qu'ait jamais reçue la Bibliothèque du roi.
Elle avait été formée, sous la surveillance quotidienne du ministre,
par Carcavy et Baluze, qui en eurent l'administration, le premier
jusqu'en 1667, époque de son entrée à la Bibliothèque royale, le second
jusqu'en 1700. Colbert y consacrait annuellement une somme de 4,000
livres pour frais de copies, d'achats et de reliures; les manuscrits ne
coûtaient encore «qu'un écu la pièce, quand on en achetoit un nombre
considérable, partie de grands, partie de petits». Carcavy avait
d'abord mis en ordre les papiers légués par Mazarin à Colbert; il fit
ensuite copier, dans tous les dépôts publics, dans les abbayes, et
même dans des collections particulières, telles que les cabinets de Le
Laboureur, de Thou, de Brienne, de Fontenay-Mareuil, les documents qui
pouvaient intéresser l'histoire, le droit public ou l'administration,
d'anciens cartulaires, des correspondances diplomatiques, des extraits
des registres du Parlement, de la Chambre des comptes et du Trésor
des chartes. «Il ne se peut rien de plus satisfaisant pour moy,
écrivait Colbert, en 1666, que de voir ce prodigieux travail fait
par M. de Carcavy.» Le même travail se poursuivait pour lui dans
les provinces. Le président de Doat fut chargé, par une commission
officielle, de l'exécuter dans les archives du Midi, et il y recueillit
258 volumes in-folio de copies de pièces généralement anciennes,
recueil inappréciable pour l'histoire du Midi au moyen âge. D'autres
correspondants relevèrent des extraits des registres des parlements
d'Aix, de Toulouse et de Dijon. Denys Godefroy, chargé de visiter les
Flandres, mit surtout à contribution les archives de la Chambre des
comptes. Mais cette collection, dont le temps a augmenté la valeur,
par suite de la perte de nombreux originaux que nous ne connaîtrions
pas sans elle, n'était que la partie secondaire de la bibliothèque
de Colbert, qui ramassait de toutes parts les manuscrits anciens et
les pièces originales. Baluze surveillait les ventes dans Paris et
correspondait assidûment avec les intendants des provinces, stimulés
dans leurs recherches par le désir de se concilier la faveur d'un
ministre tout-puissant. Morangis à Caen, Du Molinet et Delabarre en
Touraine et en Bretagne, Foucault en Guyenne, d'Aguesseau et Boudon en
Languedoc, se signalèrent par leur zèle. Il n'était pas d'intrigues
que ces chercheurs ne missent en œuvre pour décider les abbayes ou les
chapitres à se dessaisir de leurs manuscrits: on négociait des achats,
on provoquait des dons, on poussa plusieurs fois l'absence de scrupules
jusqu'au détournement, sous forme d'emprunt, de précieux volumes qu'on
était décidé à ne pas rendre et qu'on expédiait aussitôt à Baluze.
Quoique rien ne permette d'affirmer que Colbert ait jamais encouragé
ni même connu ces manœuvres déloyales, il est pourtant un reproche
de ce genre dont on ne saurait le disculper. Lors de la reddition de
la citadelle de Gand, un article de la capitulation avait stipulé que
Louis XIV respecterait les archives de la place. Colbert estima que la
clause acceptée par le roi n'engageait pas le ministre, et écrivit à
Godefroy «d'en faire sortir adroitement le plus grand nombre possible»
de pièces. Il fut consciencieusement obéi: de 1671 à 1678, Godefroy lui
adressa une foule d'actes importants, chartes et diplômes des rois de
France et des empereurs d'Allemagne, des originaux de grands traités
du XVIe siècle, une bulle d'or de Frédéric II, etc. Pour donner une
idée des richesses accumulées dans son cabinet, il suffit d'énumérer
les principaux fonds qui y entrèrent, par don ou achat, de 1666 à
1683: ce sont 93 manuscrits de Mathieu Molé; la bibliothèque de milord
Hapton; 45 des anciens manuscrits de Du Chesne; les collections de
l'académicien Ballesdens et d'Antoine de Mareste d'Alge; en tout ou en
partie, les manuscrits des abbayes de Mortemer, de Moissac, de Savigny,
des jacobins de Clermont, de Fontenay, de Bonport et de Foucarmont;
ceux des églises de Saint-Just, de Narbonne et de Notre-Dame du Puy;
ceux du collège de Foix, au nombre de 320, contenant les débris de
la célèbre bibliothèque des papes d'Avignon et de Benoît XIII; 97
manuscrits du moyen âge, donnés par Guémadeuc; 215 autres offerts par
la duchesse de Vivonne; et, en 1680, la collection entière des anciens
manuscrits du président de Thou, «dont la célébrité était européenne,»
que Baluze acheta pour son maître, en même temps que M. de Ménars
acquérait, comme on a vu, la collection des imprimés. A cette liste il
faut aussi joindre les nombreux manuscrits grecs, arabes, syriaques,
hébreux et persans que, de 1673 à 1682, les consuls de France en Orient
ne cessèrent d'envoyer à Colbert.
La bibliothèque Colbertine ne s'accrut pas sensiblement après la mort
de son fondateur; elle ne recueillit guère que 450 manuscrits, parmi
lesquels ceux des carmes de Clermont. Elle était d'ailleurs largement
ouverte aux savants, et, sur le registre des prêts, on relève les noms
de Mabillon, de Clairambault, de Du Cange, de Montfaucon, de Ruinart,
de Gaignières, de Bonhier, de Ménestrier, de Rollin, de Baluze, de
Félibien, de Calmet, en un mot de tous les érudits du temps. Le comte
de Seignelay, dernier héritier des collections de son aïeul, fit, en
1728, une vente publique des imprimés. L'année précédente, il avait
déjà vendu 600 manuscrits à Meigret de Sérilly[25]. La crainte de voir
dispersé le cabinet de Colbert émut le monde savant; sous la pression
de l'opinion publique, le gouvernement fit à Seignelay des ouvertures
d'acquisition. Le comte les accueillit et l'on procéda à une expertise
contradictoire. Il n'y avait pas moins de 6,645 manuscrits «anciens
et de science» et 1,700 volumes de copies et de documents modernes.
Les experts du comte estimèrent le tout 350,000 livres; les experts
du roi ne l'évaluèrent qu'à 120,000. Un tel écart rendait une entente
impossible. Seignelay eut alors l'heureuse idée d'offrir sa collection
au roi, sans condition, laissant à sa générosité le soin de fixer
l'indemnité que méritait un tel présent. Louis XV écrivit en marge
du billet de Seignelay: «Bon pour 300,000 livres.» La collection fut
apportée à la Bibliothèque du roi les 11 et 12 septembre 1732; on en
retira aussitôt 462 volumes des papiers de Mazarin qui furent remis au
dépôt des affaires étrangères.
18. L'abbé Bignon, presque octogénaire, résigna sa charge à son neveu,
en 1741. L'un des derniers actes de sa féconde administration et l'un
des plus utiles avait été la préparation d'un catalogue général. Ce
travail considérable, entrepris sur l'ordre du comte de Maurepas,
secrétaire d'État de la maison du roi, en 1735, produisit dix volumes
in-folio, dont quatre consacrés aux manuscrits qui parurent de 1739 à
1744 et renferment la description de tous les manuscrits orientaux,
grecs et latins. Les six volumes du catalogue des imprimés furent
publiés de 1739 à 1753; les trois premiers traitaient de la théologie,
les deux suivants des belles-lettres, le dernier d'une partie seulement
de la jurisprudence. Les deux catalogues présentaient de nombreux
défauts; néanmoins, celui des manuscrits rend encore aux érudits des
services incontestés, et il est fort regrettable qu'il n'ait pu être
complété par la description des manuscrits français.
19. Le successeur de l'abbé Bignon, M. Bignon de Blanzy, mourut, comme
son oncle, au mois de mars 1743. Le roi ne voulut pas que la charge
de bibliothécaire sortit de la famille des Bignon; il la conféra à
un autre neveu de l'abbé, Armand-Jérôme Bignon, qui l'occupa durant
trente ans, avec la même distinction. Dans cette revue si rapide des
acquisitions importantes, nous devons signaler du moins celles: du
recueil de l'abbé Legrand sur le règne de Louis XI, payé 15,000 livres
(1743); de 600 manuscrits modernes de Meigret de Sérilly, provenant
pour la plupart du cabinet de Colbert, au prix de 30,000 livres; de
l'inventaire des titres de la chambre des comptes du Dauphiné, acheté
d'un libraire; des papiers de Florimond concernant l'histoire de Paris,
les beaux-arts et la marine (1751); et surtout celle des manuscrits de
Jacques Dupuy, légués à de Thou, puis vendus à M. de Ménars en 1680
et, en 1720, à Joly de Fleury, qui les céda au roi pour 60,000 livres
en 1754: collection incomparable de pièces juridiques, littéraires et
historiques qui comprenait près de 809 volumes in-folio et de 40 in-4°.
On peut, au point de vue de l'importance, en rapprocher le cabinet
de Fontanieu, que ce grand collectionneur vendit au roi, en 1765,
contre une rente viagère de 8,000 livres et le payement d'une somme
de 90,000 livres à ses héritiers; outre les imprimés et les estampes,
ce fonds renfermait 336 volumes in-4° de pièces fugitives imprimées
ou manuscrites, 92 volumes des papiers des intendances de Fontanieu
en Dauphiné et à l'armée d'Italie, plus de 266 volumes de manuscrits
anciens ou modernes. A ces acquisitions dont les prix attestent
l'intérêt du roi pour la Bibliothèque, s'étaient ajoutés des dons d'une
valeur considérable: en 1749, les papiers de Dangeau; en 1752, une
vingtaine de manuscrits à riches enluminures, provenant de l'ancienne
et célèbre librairie du duc de Berry, envoyés par les chanoines de la
Sainte-Chapelle de Bourges; la collection des manuscrits de Collot,
chanoine de Notre-Dame de Paris; une partie des papiers de Bossuet
donnés par l'abbé Delamotte (1753), accrue bientôt de ceux recueillis
par Le Roy en vue de la publication d'une édition complète des œuvres
du grand évêque; les papiers du savant Du Cange consistant surtout
en notes et travaux relatifs à la Picardie; la collection des
manuscrits de la bibliothèque de Notre-Dame de Paris, au nombre de 301,
offerte par le chapitre (1756); les livres indiens, zends et persans
d'Anquetil-Duperron (1762). La même année, mourut le médecin Camille
Falconet, qui, vingt ans auparavant, avait fait don au roi de tous ceux
de ses livres qui manqueraient à la Bibliothèque royale; Capperonnier,
chargé d'en établir la liste, après la mort de Falconet, retint pour
la Bibliothèque 11,072 volumes. L'expulsion des Jésuites entraîna la
dispersion des livres amassés par eux dans tous leurs établissements.
La collection du collège de Clermont jouissait d'une grande réputation.
La Bibliothèque royale en retira quelques manuscrits cédés par le
Hollandais Meerman, qui s'était rendu acquéreur du cabinet entier, et
surtout la bibliothèque de l'ancien évêque d'Avranches, Daniel Huet,
léguée jadis par l'illustre prélat aux Jésuites et conservée par
ceux-ci dans son intégrité, suivant la volonté du testateur; c'étaient
8,271 volumes imprimés et 200 manuscrits grecs, latins, turcs et arabes.
20. Armand-Jérôme Bignon, décédé en 1772, fut remplacé par son fils
Jean-Frédéric, auquel succédèrent, comme derniers _bibliothécaires
du roi_, Lenoir en 1781 et, en 1790, Lefèvre d'Ormesson de Noyseau,
destitué deux ans après par le ministre Roland et, plus tard, mort
sur l'échafaud. Le seul don important reçu par la Bibliothèque
pendant cette période fut le dépôt par le capitaine Le Gentil de 174
manuscrits sanscrits et persans (1778). Les principales acquisitions
comprennent: la correspondance et les papiers d'Ismaël Boulliau (1780);
255 manuscrits achetés, en 1784, à la vente de la première partie de
la bibliothèque du duc de La Vallière, le plus célèbre bibliophile
du siècle, pour le prix de 41,000 livres; un lot de 600 quintaux de
pièces de comptabilité mises au rebut par la chambre des comptes, que
Beaumarchais s'était fait adjuger et qu'il revendit au roi 60,000
livres; les papiers de Delamare contenant les matériaux de son grand
ouvrage sur la police (1788).
21. Nous n'avons traité que des imprimés et des manuscrits. La
Bibliothèque du roi possédait encore un cabinet généalogique, un
cabinet d'estampes et un cabinet de médailles. Le cabinet généalogique
avait été constitué vers 1720, à l'aide des fonds Gaignières et
d'Hozier. Dans le but d'en faire comme le dépôt central des documents
relatifs à la noblesse de France, le Régent l'érigea en section
indépendante, sous la surveillance d'un garde particulier. Guiblet
et l'abbé de La Cour, qui occupèrent cette fonction, de 1720 à 1779,
enrichirent l'un et l'autre le cabinet généalogique de leur collection
personnelle; celle de l'abbé de La Cour contenait 129,600 pièces,
qui furent estimées 31,000 livres (1763). Les titres et les notes
rassemblés par Gevigney, Bertin du Rocheret, Pierre Roger, Du Buisson,
Blondeau de Charnage et son neveu, Jault, entrèrent successivement à
la Bibliothèque, par acquisitions et par dons. L'abbé de La Cour, sans
modifier le classement des mémoires de d'Hozier et des généalogies
de Gaignières qu'avait fait Clairambault, répartit en deux grandes
divisions les documents généalogiques placés sous sa garde: d'une part,
les notes et mémoires, c'est-à-dire les travaux des généalogistes; de
l'autre, les titres authentiques pouvant servir à l'établissement des
généalogies; les pièces des deux séries étant rangées dans l'ordre
alphabétique des noms de famille. Cette classification a été conservée
jusqu'à nos jours.
22. Les premières estampes qu'ait possédées la Bibliothèque du
roi proviennent du legs de Jacques Dupuy; elles étaient trop peu
nombreuses pour qu'on puisse les considérer comme le fonds originaire
du département devenu si célèbre. Ce cabinet ne fut réellement fondé
qu'en 1667, par l'acquisition de la collection de l'abbé de Marolles.
C'était la première fois qu'un homme éclairé avait consacré sa vie
et sa fortune à rassembler ces œuvres d'art, avec un tel éclectisme;
les rares collectionneurs qui l'avaient précédé s'étaient bornés à
rechercher les estampes d'un seul artiste. Plus de six mille maîtres,
au contraire, étaient représentés dans la collection de Marolles:
c'étaient «les plus précieuses singularités de l'art», 123,400 pièces
«en 400 grands volumes, sans parler des petits au nombre de plus de
six-vingts». L'abbé de Marolles les céda au roi moyennant 28,000
livres; il les classa lui-même et on les joignit aux imprimés. Trois
ans plus tard, on déposa à la Bibliothèque les planches si curieuses
et si belles du recueil entrepris par ordre de Colbert, sous le titre
de _Cabinet du Roi_; c'est là qu'étaient tirées les épreuves destinées
soit à des présents soit à la vente, service repris aujourd'hui dans
quelque mesure par la chalcographie du Louvre. Cette collection de
planches accrue d'environ 1,500 cuivres gravés, dans le cours du
XVIIIe siècle, demeura au cabinet des estampes jusqu'en 1812, époque
à laquelle l'administration des musées impériaux en réclama et obtint
l'attribution.
Sans parler des estampes déposées à la Bibliothèque par les graveurs
et imprimeurs, en vertu d'un arrêt du Conseil du 31 janvier 1689, le
cabinet s'enrichit d'une collection de 18,000 portraits léguée par
Nicolas Clément, en 1712, et, peu après, des estampes de Gaignières,
conservées avec les manuscrits jusqu'en 1740[26]. Il était déjà assez
important pour former l'une des quatre sections entre lesquelles l'abbé
Bignon partagea le service, en 1720, et reçut le titre de _cabinet des
planches gravées et estampes_. On venait d'y apporter, de Versailles,
les dessins de botanique légués par Gaston d'Orléans à Louis XIV. En
1731, une acquisition considérable compléta heureusement les lacunes
que présentait le cabinet; nous voulons parler des 80,000 pièces de la
collection du marquis de Béringhen, consacrée surtout aux portraits
des princes et seigneurs du XVIIe siècle, à des sujets de mœurs ou
d'histoire, un grand nombre en superbes épreuves. Le cabinet des
estampes offre alors un triple caractère: artistique par les fonds de
Marolles, pour la gravure ancienne, et de Béringhen, pour la gravure
moderne; historique par les copies de Gaignières, les portraits de
Clément, les scènes d'histoire de Béringhen; scientifique par les
dessins de Gaston d'Orléans. On eut, vers cette époque, à déplorer de
scandaleux détournements: le coupable n'était autre que le garde de
la section, Claude de Chancey, qui fut mis à la Bastille, en 1735,
pour «avoir diverti quantité de planches et d'estampes» et les avoir
vendues à vil prix en France et à l'étranger. On le transféra, l'année
suivante, aux Petites-Maisons; la plupart des pièces soustraites furent
saisies chez les recéleurs et réintégrées à la Bibliothèque.
Les principaux accroissements qui signalent la seconde moitié du XVIIIe
siècle proviennent de donations; ce sont: la collection du fermier
général Lallemant de Betz, formée de 14,406 estampes divisées en
deux séries, l'une de portraits, l'autre de pièces géographiques ou
topographiques (1753); le cabinet Fevret de Fontette, comprenant 12,000
pièces relatives à l'histoire de France, portraits ou représentations
d'événements célèbres, politiques ou militaires; le cabinet de Bégon,
intendant de la marine, composé de 24,746 pièces, parmi lesquelles une
suite de dessins exécutés d'après les bas-reliefs du temple de Minerve
par les soins de M. de Nointel, ambassadeur de France près la Porte,
documents que la dévastation du Parthénon par Morosini et lord Elgin
a rendus inestimables (1770). En 1775, les héritiers de Pierre-Jean
Mariette, ce connaisseur si savant et si délicat, mirent en vente son
cabinet, formé par trois générations de judicieux iconophiles. Le
garde des estampes, Joly, écrivait: «L'assemblage de ces richesses
est un prodige,» et à sa sollicitation, le ministre Malesherbes alla
jusqu'à en offrir la somme de 300,000 livres. Malheureusement, les
héritiers, grisés par le succès qu'avait obtenu la vente préalable des
doubles, rejetèrent l'offre, et le cabinet de Mariette fut dispersé
aux enchères. Turgot ouvrit un crédit de 50,000 livres à Joly pour y
acquérir les pièces les plus précieuses; mais la vente durait déjà
depuis huit jours; Joly put acheter cependant, pour 20,663 livres,
12,504 estampes, notamment de magnifiques épreuves des principales
planches gravées d'après les tableaux de Rubens, retouchées par le
peintre lui-même, des eaux-fortes en premier état de Van Dyck et de
Claude Le Lorrain. Il acheta, depuis, 44 pièces florentines du XVe
siècle, découvertes à Constantinople par Bourlat de Montredon (1781),
l'œuvre de Rembrandt réunie par le peintre Péters (728 pièces, pour
24,000 livres) et quelques articles de la bibliothèque du duc de La
Vallière (1784).
23. Le cabinet des médailles n'était pas moins prospère[27]. Le goût
des médailles et des monnaies antiques avait pris naissance vers la
fin du XVe siècle. Il se développa assez rapidement pour provoquer
les railleries d'Érasme et mériter la défense de Scaliger. Hubert
Goltzius qui, l'un des premiers, a compris l'importance du secours que
la numismatique peut apporter à l'histoire, nous a laissé les noms des
seigneurs et savants qui possédaient, au XVIe siècle, des cabinets de
médailles. Il ne compte pas moins de 200 collections en France, et il
en a consulté 28 à Paris. L'une des plus célèbres était celle du grand
bibliophile Jean Grolier; elle comprenait un «nombre infini de pièces
d'or, d'argent et de cuivre, petites et grandes, toutes entières sans
estre gastées, dignes d'estre comparées à grands thrésors.» Charles IX
l'acheta, en 1565, aux héritiers de Grolier; mais elle fut dispersée
pendant les guerres civiles, ainsi que le médaillier de Catherine de
Médicis. Vers 1608, on présenta à Henri IV un gentilhomme provençal,
Rascas de Bagarris, qui s'était composé un riche cabinet et sut le
faire apprécier du roi. Henri IV retint près de lui Bagarris, le nomma
«maître du cabinet de médailles et antiques» dont ses collections
formeraient le premier fonds et commença de faire frapper une suite de
médailles d'or, d'argent et de bronze reproduisant l'histoire de sa
vie, exemple suivi depuis par Louis XIV. Louis XIII n'était rien moins
qu'artiste et numismate; il ne voulut donner aucune suite aux projets
de cabinet formés par son père, et Bagarris fut réduit à quitter le
Louvre d'où il emporta ses collections qui ne lui avaient pas été
payées (1611). Sa place, vacante pendant 33 ans, fut confiée en 1644 à
Jean de Chaumont, conseiller d'État. Gaston d'Orléans, au contraire de
Louis XIII, aimait les arts presque autant que la botanique; durant sa
longue retraite à Blois, il réunit des médailles et des pierres gravées
et les légua à Louis XIV. Son bibliothécaire, l'abbé Bruneau, les
apporta au Louvre, en 1660 et, quatre ans après, succéda à Chaumont.
Dès lors, le cabinet est réellement fondé. Colbert, pour le mettre
mieux à la disposition des savants, le transfère à la Bibliothèque et
bientôt il s'accroît des collections particulières les plus estimées,
telles que celles du chevalier Gualdi, du procureur général de Harlay,
du lieutenant de police Tardieu, du conseiller d'État de Sère,
d'Oursel, de Thomas Lecointe, de Trouenne, et celle de Lauthier, digne
élève et rival de Peiresc; la dernière comprenait, outre les pierres
gravées, les médailles de Bagarris à la veuve duquel Lauthier les
avait rachetées. Au nombre des donateurs qui enrichirent dès lors la
nouvelle section de la Bibliothèque, il faut citer le comte de Brionne,
Le Pelletier de Souzy, Pontchartrain, Mlle de Scudéry, Bétoulaud: les
dons consistaient en monnaies, en onyx, jaspes, cornalines, agates,
améthystes, camées. Les églises, les abbayes offraient au roi les plus
riches pièces de leurs trésors. C'est ainsi que l'abbaye de Saint-Èvre,
de Toul, lui céda la magnifique sardonyx représentant l'apothéose de
Germanicus, rapportée de Constantinople au XIe siècle par le cardinal
Humbert et réputée l'un des joyaux les plus précieux du royaume; Louis
XIV, en retour, gratifia le monastère d'un don de 7,000 écus. Un grand
nombre d'églises possédaient en effet des camées ou des intailles
provenant surtout de dons envoyés ou rapportés de l'Orient; c'est aux
anciennes et fréquentes communications de la France avec le Levant
qu'on doit la supériorité incontestée de nos collections en ce genre.
Colbert et ses successeurs qui faisaient rechercher les manuscrits
par nos agents diplomatiques et nos voyageurs, leur recommandaient
aussi l'acquisition des monnaies antiques et des pierres gravées. Les
voyages de Monceaux et Laisné en Orient, de Waillant en Sicile, en
Grèce, en Égypte et en Perse, ceux de Vansleb, de Petit de La Croix,
de Paul Lucas, de Fourmont, furent particulièrement fructueux. Notre
ambassadeur, Nointel, qui se ruina en acquisitions d'antiquités,
avait donné aux premiers d'excellentes instructions pour guider leurs
recherches; on trouvait des pierres gravées à Constantinople, mais
les principaux marchés de médailles et de monnaies antiques étaient à
Athènes, à Smyrne et à Alep. Le cabinet, détaché de la Bibliothèque par
Louvois en 1684, n'y fut réintégré qu'en 1741 et installé dans l'hôtel
de la marquise de Lambert, contigu à l'hôtel de Nevers. Le garde était
alors M. de Boze; il avait victorieusement lutté, en 1726, contre le
duc de Bourbon qui voulait faire fondre les doubles des médailles d'or
formant la suite historique de Louis XIV, pour les besoins du Trésor.
Ce fut pendant son administration que le cabinet des médailles acquit
la collection Mahardel dans laquelle étaient entrés successivement
douze médailliers entiers parmi lesquels le cabinet de Foucault, riche
en bronzes, en marbres et en statuettes qui constituèrent, à côté des
pierres gravées et des médailles, une troisième série bientôt accrue
par une donation considérable du comte de Caylus (1764). En 1754,
le savant et aimable abbé Barthélemy avait remplacé de Boze; il fit
acheter par le roi, en 1776, moyennant 300,000 francs, la précieuse
collection de Joseph Pellerin, ancien intendant des armées navales,
dont Catherine II avait offert inutilement 500,000 livres; elle ne
comptait pas moins de 32,489 articles qui doublèrent l'importance
numérique du cabinet des médailles. Celui-ci reçut encore, en 1787,
la collection de Cousinery, agent de France à Salonique et celles de
Michelet d'Ennery et de Tressan. L'inventaire qui en fut dressé le 10
juin 1791 mentionne 59,955 pièces antiques et modernes[28].
24. Tel était, à la fin de l'ancien régime, l'état des quatre sections
de la Bibliothèque du roi. Si elle n'avait pu recueillir que par dons
ou achats les manuscrits et les médailles, les collections d'imprimés
et d'estampes avaient une source d'accroissement régulier et indéfini
dans l'institution du _dépôt légal_. L'ordonnance inappliquée de 1536
avait été renouvelée par une déclaration royale du mois d'août 1617 et
confirmée par un arrêt du Parlement portant défense «à tous libraires
et imprimeurs d'exposer en vente aucuns livres par eux imprimés avec
le privilège du roi qu'auparavant ils n'eussent fourni et mis à la
Bibliothèque du roi deux exemplaires de chacun des livres», sous peine
de saisie par le procureur général des ouvrages non déposés[29]. A la
menace de saisie restée sans doute inefficace, le Conseil d'État ajouta
bientôt celle d'une amende de mille livres «sans espérance d'aucune
remise» et la contrainte par corps[30]. L'amende fut plus tard élevée à
1,500 livres[31].
En dehors des deux exemplaires destinés à la Bibliothèque, les
libraires en devaient un au cabinet du Louvre. Un arrêt du Conseil, du
11 octobre 1720, réduisit de trois à deux le nombre des exemplaires
d'imprimés ou d'estampes à déposer, mais exigea que l'un des deux fût
en grand papier, sauf pour les ouvrages que le bibliothécaire du roi
jugerait indignes de ce luxe. Dès 1723, on le portait à cinq, dont le
syndic de la librairie ou ses adjoints devaient remettre deux à la
Bibliothèque du roi, un au cabinet du Louvre, un au garde des sceaux
et le dernier au commissaire désigné pour l'examen de la publication.
Ces dispositions subsistèrent jusqu'à la fin du XVIIe siècle. Une
lettre de Jean-Frédéric Bignon aux syndics et adjoints de la librairie
et de l'imprimerie de Paris, pour les rappeler à l'observation des
ordonnances, prouve qu'en 1773 elles n'étaient encore que très
imparfaitement appliquées[32]. Elles ne visaient d'ailleurs que les
ouvrages et gravures publiés avec privilège, laissant échapper ainsi
un grand nombre des productions de la librairie parisienne. D'autre
part, il n'existait aucun contrôle pour surveiller la remise des livres
imprimés en province. La centralisation administrative moderne peut
seule assurer le fonctionnement du dépôt légal et nous constaterons
plus loin combien elle-même y est insuffisante, dans l'état actuel
de la législation. Mais, si mal exécutés qu'aient été les anciennes
ordonnances et les arrêts du conseil, ils ont cependant fait entrer
dans les collections de la Bibliothèque du roi un nombre considérable
de volumes et d'estampes; et l'on ne peut trop savoir gré à l'ancien
régime d'avoir posé et maintes fois affirmé le principe du dépôt légal
auquel la Bibliothèque nationale a dû et doit toujours son prodigieux
accroissement.
25. La Bibliothèque du roi n'était que tardivement devenue
publique. Sans doute, de même que saint Louis admettait Vincent de
Beauvais et les savants du XIIIe siècle à consulter ses livres de
la Sainte-Chapelle, Charles V et ses successeurs ouvraient assez
libéralement aux érudits de leur temps les portes des librairies du
Louvre, de Blois et de Fontainebleau. La Bibliothèque, ramenée à Paris,
ne fut pas moins accessible, mais l'entrée en resta subordonnée à des
autorisations qui ne s'accordaient pas sans recommandations influentes.
Les privilégiés obtenaient d'ailleurs le prêt des livres; nous avons
vu que Brisson en avait emprunté un nombre assez considérable.
Scaliger, en 1607, reçut communication, à Leyde, d'un manuscrit grec
et, plus tard, Nicolas Heinsius, d'un Virgile commenté par Servius,
qui ne revint en France qu'en 1797, après maintes réclamations. Au
commencement du XVIIe siècle, on ne trouve que trois bibliothèques
publiques en Europe: la bibliothèque Ambrosienne fondée, vers 1608,
à Milan, par le cardinal Borromée; la bibliothèque Bodléienne ou
de Bodley, ouverte à Oxford en 1612; et celle d'Angelo Rocca, dite
bibliothèque Angélique, à Rome (1620). Les écrivains contemporains
citaient ces fondations comme des exemples d'une magnificence et d'une
générosité inouïes[33]. Les plus célèbres collections de France, celles
des de Thou, de Richelieu, de Michel Le Masle, de Fouquet, de Colbert
étaient mises à la disposition des savants; nous avons relevé les noms
des plus illustres sur le registre de prêt de la Colbertine, mais ces
communications gracieuses, comme celles faites à la Bibliothèque du
roi, n'avaient pas le caractère de mesure générale qui constitue la
vraie publicité. La première bibliothèque publique de France fut celle
de Mazarin, qui, dès 1643, fut «commune à tous ceux qui y vouloient
estudier», tous les jeudis, le matin de 8 à 11 heures et le soir, de
2 à 5 heures. C'était le temps où Grotius, dans une lettre souvent
rappelée, s'engageait à employer son crédit à faire pénétrer Isaac
Vossius dans la Bibliothèque du roi. La Mazarine fut dispersée pendant
la Fronde; mais nous trouvons à la même époque l'ouverture d'une autre
bibliothèque qui demeura publique jusqu'à la fin de la monarchie: celle
de l'abbaye de Saint-Victor. Le conseiller au Parlement, Du Bouchet,
légua, en 1652, sa riche collection à l'abbaye, sous la condition
«que les gens d'estude eussent la liberté d'aller estudier en la
bibliothèque de ladite abbaye trois jours de la semaine, trois heures
le matin et quatre heures l'après-diné.» Et afin qu'elle fût entretenue
et administrée dignement, le testateur affecta une rente de 370 livres
à l'acquisition des publications nouvelles et une rente de 340 livres
au traitement du religieux qui ferait fonction de bibliothécaire; il
plaçait la donation sous la surveillance du Parlement qu'il priait
de la faire visiter une fois l'an «et d'y porter aux religieux les
plaintes que feroient les gens d'estude.» Chaque année, en effet, les
membres du Parlement se rendirent à Saint-Victor et le bibliothécaire
prononçait devant eux un discours latin sur l'utilité des bibliothèques
publiques: cette bibliothèque s'accrut plus tard de la magnifique
collection de cartes géographiques et d'estampes de Nicolas de Tralage
et de la bibliothèque du président Cousin qui joignit à son legs le
don d'une rente de 1,000 livres pour l'entretien, en renouvelant la
condition de publicité imposée par Du Bouchet[34].
26. On espéra un moment, en 1692, que la Bibliothèque du roi suivrait
cet exemple. L'abbé de Louvois avait résolu de l'ouvrir deux fois par
semaine «à tous ceux qui voudroient y venir estudier.» Il fêta même
l'inauguration en «régalant plusieurs sçavants d'un magnifique repas»,
mais diverses causes firent presque aussitôt fermer l'établissement et
le repas offert aux savants fut le seul avantage que retirèrent alors
les lettrés des bonnes intentions de l'abbé.
27. Deux autres bibliothèques de Paris devaient encore précéder celle
du roi dans cette voie: celle de l'ordre des avocats au Parlement
fondée par le legs de Gabriau de Riparfonds, l'un d'eux, installée
dans une salle de l'archevêché, inaugurée en 1708, et celle de la
congrégation de la Doctrine chrétienne. Le chancelier Voisin attribua à
la première un exemplaire de tous les ouvrages imprimés avec privilège
du roi, et les membres du parquet s'engagèrent à y faire remettre un
exemplaire des mémoires et factums distribués à la cour. Le règlement
de la bibliothèque des avocats, arrêté par une délibération du 18
janvier 1713, portait qu'elle serait publique tous les jours non
fériés, depuis deux heures de l'après-midi[35]. Il semble impossible, à
raison des nombreuses divergences sur ce point relevées par M. Franklin
entre les écrivains du XVIIIe siècle[36], de démêler dans quelle mesure
cette disposition fut appliquée. Ce qui est certain, c'est que les
Pères de la Doctrine chrétienne ouvrirent, en 1718, leur bibliothèque,
les mardis et vendredis; selon Germain Brice, ils auraient choisi ces
jours «afin qu'il n'y en eût aucun dans la semaine qui manquât de
bibliothèque»[37].
28. La Bibliothèque du roi ne pouvait rester plus longtemps en arrière.
Un arrêt du Conseil, du 11 octobre 1720, prescrivit d'y admettre «tous
les sçavants de toutes les nations, en tout temps, aux jours et heures
qui seraient réglés par le bibliothécaire» et le public, une fois par
semaine, de onze heures à une heure. Pour l'exécution de ce projet, on
songeait alors à la transférer au Louvre; on a vu plus haut qu'elle fut
peu après installée à l'hôtel de Nevers et les travaux d'aménagement
retardèrent encore l'effet du récent arrêt. Ce fut seulement en
1735 que la Bibliothèque du roi devint publique; encore ne fût-elle
ouverte que les mardis et vendredis matins, sauf pendant la période
des vacances, du 8 septembre au 15 novembre et cette organisation, que
l'Almanach royal mentionne pour la première fois en 1737, subsista
jusqu'à la Révolution.
Plusieurs bibliothèques de Paris suivirent depuis ces exemples: ce
sont, par ordre de dates, celles de l'église Sainte-Marguerite (1738),
de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (1745), de la Faculté de médecine
(1746), de l'abbaye de Sainte-Geneviève (1759), de l'Hôtel de ville
(1763) et de l'Université (1770). «Les gens du roi, dit l'_Almanach
royal_, avaient inspection sur ces bibliothèques pour en faire observer
les statuts et maintenir le bon ordre.»
29. Les principales villes des provinces n'étaient pas moins bien
partagées que Paris en bibliothèques publiques. Les limites de notre
cadre ne nous permettent pas de nous étendre sur leur histoire; il
suffit de citer, comme exemples: la bibliothèque de Troyes, donnée, en
1651, par Jacques Hennequin, docteur de Sorbonne, au couvent des Frères
mineurs, sous obligation de l'ouvrir, trois jours par semaine «à tous
ceux qui désireraient y entrer, depuis midy jusques à soleil couchant»,
et qui, composée alors de 12,000 volumes imprimés, s'enrichit plus tard
de la bibliothèque de Clairvaux, dans laquelle avait été incorporée
la célèbre collection des Bouhier; la bibliothèque de Bonne-Nouvelle,
fondée à Orléans, en 1714, par le professeur de droit Prousteau,
également publique trois jours par semaine, et successivement
accrue par les dons du trésorier de France Vaslin des Bréaux, du
médecin Étienne Artérié, de l'illustre jurisconsulte Pothier[38]; la
bibliothèque de Méjanes, à Aix, léguée à la Provence par le marquis
de Méjanes, à la condition qu'elle serait installée à Aix et serait
ouverte au public quatre fois au moins par semaine, mais qu'il n'en
serait prêté aucun livre à qui que ce fût (1786). Elle contenait près
de 100,000 volumes de tous genres.
30. Il serait aisé de multiplier les citations; elles suffisent à faire
voir que la fondation de ces établissements était presque toujours
due à des libéralités privées. Les bibliothèques publiques de France
ne remontent pas au delà de la seconde moitié du XVIIe siècle, et la
plupart datent du XVIIIe. Mais cet historique, quelque succinct qu'il
soit, serait trop incomplet si nous ne rappelions les innombrables
collections formées par les maisons religieuses, les municipalités et
les particuliers. C'est avec leurs débris que la Révolution a constitué
la majeure et la meilleure partie des dépôts publics modernes. De
celles des municipalités on ne sait que fort peu de chose; M. L.
Delisle, qui signale l'existence de quelques-unes à Poitiers, à
Saint-Lô, à Rouen[39], estime, avec vraisemblance, que l'exploration
des archives municipales en fera découvrir beaucoup d'autres. Quant
aux cabinets des particuliers, nous les avons vus absorbés, soit par
donations, legs ou ventes après décès, dans les bibliothèques du roi,
de Mazarin, de Colbert, ou dans les bibliothèques des abbayes. Il faut
parler de ces dernières: sans être accessibles à tous, elles furent,
durant de longs siècles, généreusement mises à la disposition des
travailleurs, auxquels elles tinrent lieu de bibliothèques publiques.
On conçoit quelles vicissitudes, quelles alternatives de prospérité
et de dénuement elles durent subir, à travers des périodes troublées
par la guerre civile ou l'occupation étrangère, objets tantôt d'une
sollicitude éclairée, tantôt d'une complète indifférence, selon
l'érudition ou l'ignorance de leurs détenteurs. Dès le temps de
Charlemagne, on en citait de remarquables: en 796, Alcuin quittait
la cour impériale pour se retirer à l'abbaye de Saint-Martin de
Tours et consacrer ses derniers jours à l'étude, au milieu d'une
précieuse bibliothèque[40]. C'est surtout aux XIIe et XIIIe siècles,
la grande époque de la vie religieuse et de la prospérité des ordres
monastiques, que se fondent et se développent les collections des
couvents et des collégiales. On y entretenait des copistes; parfois,
comme à Saint-Martin-des-Champs, des fonds spéciaux étaient affectés
à l'entretien de la bibliothèque. Les Chartreux de Grenoble, écrit
Guibert de Nogent au XIIe siècle, «se soumettent à une étroite
pauvreté et en même temps ils amassent une opulente bibliothèque.»
Les collections les plus renommées ne comprenaient qu'un nombre assez
restreint de volumes, l'exécution des manuscrits étant toujours longue
et dispendieuse. D'après un catalogue _méthodique_ de 1290, le plus
ancien peut-être des documents de ce genre, le collège de Sorbonne
possédait alors 1,017 volumes. Les livres de prix étaient posés sur des
pupitres et attachés au mur par des chaînes assez longues pour qu'on
pût les feuilleter sans les déplacer. Dès cette époque, cependant, on
trouve l'usage du prêt fort répandu. «Je veux et je prescris, dit en
son testament, du 28 octobre 1215, Étienne, archidiacre de Cantorbéry,
que mes livres de théologie soient remis au chancelier de Notre-Dame
de Paris, lequel, dans une intention pieuse, les prêtera aux écoliers
pauvres étudiant la théologie à Paris, qui manqueraient des livres
nécessaires à leurs travaux; je veux que le chancelier en exercice
réclame ces livres à la fin de chaque année et, les ayant recouvrés,
les prête de nouveau, pour l'année suivante, aux écoliers pauvres
qui lui sembleront en avoir besoin.» A la fin du siècle, Pierre de
Joigny lègue sa bibliothèque non plus à l'église, mais aux étudiants
eux-mêmes, à charge pour le chancelier d'en être le dépositaire.
Généralement, le prêt était subordonné à des garanties sérieuses.
Un règlement du collège de Sorbonne, arrêté en 1321, l'autorise non
seulement pour les _socii_ du collège, mais pour les étrangers, sous
serment de restitution; il exige toutefois un gage supérieur à la
valeur du volume et d'une conservation facile, soit en or, soit en
argent, soit même un autre livre. D'après un règlement postérieur, des
amendes étaient infligées aux docteurs pour retards dans la restitution
des livres. Ailleurs, les prêts étaient faits pour une durée illimitée
et n'avaient d'autre terme que le décès de l'emprunteur. C'est ainsi
que, par acte du 25 janvier 1411, l'évêque de Senlis, Pierre Plaru,
emprunta dix-huit manuscrits à la bibliothèque du collège des Cholets,
promettant sur l'honneur et sous la garantie de tous ses biens présents
et futurs que ces ouvrages y seraient réintégrés, soit par lui,
soit par ses exécuteurs testamentaires ou héritiers. Ils le furent
effectivement après sa mort; quoiqu'il en manquât un, les délégués
du collège donnèrent décharge aux héritiers et, sans indemnité, se
«déclarèrent quittes et contents». Le rang n'était pas toujours le
meilleur titre pour obtenir le prêt d'un livre. Louis XI ayant demandé
communication des œuvres de Rhasès, dont la Faculté de médecine
possédait le seul exemplaire complet connu alors, faillit essuyer un
refus. Les docteurs craignaient qu'un volume tombé aux mains du roi
ne fût d'un recouvrement difficile; après de longues hésitations, ils
satisfirent au désir royal, mais exigèrent en caution douze marcs de
vaisselle d'argent et un billet de 100 écus d'or, qu'un riche bourgeois
consentit à souscrire pour Louis XI. Le président Jean de la Driesche,
chargé de négocier l'emprunt, dut signer l'acte d'obligation dressé par
notaires[41].
31. Dans un certain nombre de maisons, on ne pouvait consulter les
livres que sur place. Un ancien règlement du collège des Bernardins
nous en fournit la preuve: «Que personne, y est-il dit, quels que
soient son état, son office et son grade, n'ose emporter un livre hors
de la bibliothèque, ni pour lui ni pour autrui, ni dans le collège ni
au dehors, sauf pour la cause unique de réparation, sous les peines les
plus sévères. Nous interdisons le vin au proviseur et au sous-prieur
aussi longtemps qu'un livre demeurera absent de la bibliothèque pour
un autre motif[42].» Les étrangers étaient cependant admis dans cette
bibliothèque, et, sous peine de se voir retirer la clef, celui qui les
avait introduits y devait rester constamment avec eux. Parfois, la
défense d'emporter les livres était garantie par une peine beaucoup
plus rigoureuse que l'interdiction du vin, par l'excommunication.
C'était le cas à la Sainte-Chapelle de Bourges, dont les manuscrits
étaient célèbres. En 1508, le cardinal d'Amboise obtint cependant du
chapitre le prêt d'un commentaire de Saint-Hilaire, qu'il fit copier,
et, en restituant le volume, il usa de sa qualité de légat pour relever
les chanoines des censures que son emprunt leur avait fait encourir.
Ailleurs, chez les Carmes de la place Maubert, on rencontre un exemple
de communication payée: en 1374, leur bedeau loua, moyennant 4 livres,
une copie des commentaires de Henri Bohic sur les Décrétales.
32. M. Franklin, si autorisé en la matière, a cru pouvoir affirmer
d'une façon générale qu'aux XIIIe et XIVe siècles _toutes_ les
bibliothèques étaient publiques, non dans notre acception contemporaine
«avec cette facilité déplorable qui a transformé en cabinets de lecture
ou en banals chauffoirs nos grandes collections bibliographiques,
mais ouvertes à tous les travailleurs sérieux». Soit que les
précautions exigées fussent insuffisantes ou les règlements mal
observés, les abus étaient fréquents. Aussi, dans le XVIe siècle,
les prêts deviennent-ils d'autant plus rares que les bibliothèques
sont mieux administrées; l'invention et les progrès de l'imprimerie,
en multipliant les instruments de travail, les rendaient d'ailleurs
infiniment moins nécessaires. Vers cette époque, la plupart des
bibliothèques ecclésiastiques étaient fort déchues de leur ancienne
prospérité: elles se relevèrent durant les deux siècles suivants. On
en comptait beaucoup et de considérables à la veille de la Révolution.
Les deux plus considérables étaient celles de la Sorbonne et de
Saint-Germain-des-Prés. La première datait presque de la fondation
du collège, au XIIIe siècle; après un long procès intenté par la
Sorbonne à la duchesse d'Aiguillon, en exécution du testament de
Richelieu, elle obtint intégralement la magnifique bibliothèque
du cardinal[43]. Les _socii_, seuls admis au prêt, avaient droit
d'introduire des étrangers dans la bibliothèque pour quelque recherche,
«ce qui doit avoir lieu rarement,» ajoutait le règlement de 1677.
La Sorbonne possédait, en 1790, 28,000 volumes imprimés et 2,200
manuscrits; ceux-là furent dispersés, à la fin de 1795, et répartis
entre les bibliothèques publiques, ceux-ci entrèrent presque tous à
la Bibliothèque nationale. L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés n'avait
rien à envier à la Sorbonne. Sa bibliothèque passait pour la plus
considérable de Paris après celle du roi. Réorganisée au XVIe siècle,
après la réforme de Guillaume Briçonnet, elle avait reçu en don: de
Jean d'Estrées, une précieuse collection relative à l'histoire de
France; de Baudrand, un cabinet géographique sans rival; d'Eusèbe
Renaudot, des manuscrits grecs, latins et orientaux; du duc de Coislin,
les manuscrits de la bibliothèque des Séguier. En 1744, le cardinal
de Gesvres lui légua tous ses livres, en imposant aux Bénédictins
l'obligation de l'ouvrir au public un jour par semaine; enfin, l'ancien
garde des sceaux Chauvelin lui fit présent des manuscrits de la famille
de Harlay, l'une des collections les plus justement estimées. Elle
avait eu le rare honneur d'être administrée par une série d'érudits
illustres, d'Achery, Montfaucon, Denis de Sainte-Marthe, Bouquet, et
conservait les matériaux accumulés par la congrégation de Saint-Maur
pour la préparation des grands recueils qu'elle a consacrés, selon
le plan de dom Maur Audren de Kerdrel, «à l'illustration et à la
gloire de la France.» «Quoiqu'elle ne soit pas absolument à l'usage
du public, écrivait Durey de Noinville en 1758, elle est aussi
fréquentée qu'aucune autre par le libre accès que les gens de lettres
y trouvent[44].» De fait, elle était ouverte tous les jours, de neuf à
onze heures le matin, de deux à cinq heures dans l'après-midi; pendant
les vacances même on y pouvait travailler le matin. Elle fut une des
seules bibliothèques ecclésiastiques épargnées par la confiscation[45]:
elle demeura même sous la garde de son savant bibliothécaire, dom
Poirier, jusqu'au 19 août 1794, époque à laquelle elle fut détruite par
un incendie; on avait eu l'imprudence d'établir au-dessous un magasin
de salpêtre. Elle contenait alors 49,387 imprimés et 9,000 manuscrits;
on ne sauva que ces derniers, qui furent déposés à la Bibliothèque
nationale.
Les bibliothèques des Jésuites avaient été vendues aux enchères en
1763, peu après le bannissement des Pères. L'une, celle du collège
Louis-le-Grand (ancien collège de Clermont), s'élevait à 50,000
volumes; elle en avait reçu 20,000, en 1717, du seul legs d'Achille
IV de Harlay: la vente de ces ouvrages, dont une notable portion
fut rachetée par l'Université, produisit 111,037 livres; celle des
médailles et curiosités, 10,691 livres[46]. La seconde bibliothèque
des Jésuites était établie dans leur maison professe de la rue
Saint-Antoine; enrichie des legs de Ménage et de Daniel Huet, dont
la collection n'était pas moins remarquable par le choix que par le
nombre, elle dépassait 30,000 volumes et subit le sort de la précédente.
33. Il suffira, pour donner une idée des richesses bibliographiques
accumulées dans les seules maisons religieuses de Paris, de citer,
d'après les inventaires dressés de 1789 à 1791, celles dont les
bibliothèques atteignaient au moins 10,000 volumes: les Théatins
(10,000); les Carmes de la place Maubert (10,000); les Petits-Augustins
(10,700); les Pénitents de Picpus (12,000); les Célestins (13,300); le
noviciat des Jacobins (14,000); les Barnabites (15,300); les Feuillants
(16,300); les Minimes (18,000); les Carmes déchaussés (18,200); les
Grands-Augustins (18,600); le séminaire des Missions étrangères
(20,000); les Pères de la Doctrine chrétienne (20,000); les Lazaristes
(20,000); les Capucins (20,200); les Récollets (30,000); le séminaire
de Saint-Sulpice (30,000); Saint-Victor (31,200); les Jacobins de
la rue Saint-Honoré (32,000); l'Oratoire (38,000); les Petits-Pères
(43,000)[47]. L'ensemble des petites collections des maisons moins
importantes faisait plus que doubler le total de tous ces chiffres.
34. Les écrivains du XVIIIe siècle sont unanimes à constater que ces
bibliothèques étaient encore publiques de fait; elles appartenaient
néanmoins à autant d'établissements privés. Par son décret du 2
novembre 1789, qui mit les biens du clergé «à la disposition de la
nation», l'Assemblée constituante les transforma en propriétés
publiques. Leur administration ne fut pas moins profondément modifiée.
Il fallait d'abord procéder à un inventaire succinct des richesses
bibliographiques confisquées. Les monastères et chapitres reçurent
l'ordre de déposer aux greffes des sièges royaux ou des municipalités
les plus voisines des états et catalogues des livres de leurs
bibliothèques, avec désignation spéciale des manuscrits; ils devaient,
et la précaution n'était pas superflue, certifier ces états, se
constituer gardiens des collections et affirmer qu'à leur connaissance
il n'en avait rien été détourné[48]. C'était exiger beaucoup des
détenteurs que l'on dépouillait; il ne faut pas s'étonner de ce
qu'ils aient apporté peu d'empressement à fournir les renseignements
demandés. On dut bientôt, pour suppléer à l'insuffisance de leurs
déclarations, charger les officiers municipaux de dresser, sur papier
libre et sans frais, en présence des religieux «un état et description
sommaire» de tous les objets précieux, notamment des bibliothèques,
livres, manuscrits et médailles[49]. L'opération fut ensuite confiée
aux directoires de district ou à leurs préposés, sur l'ordre des
directoires de département: là où il existait un catalogue antérieur,
on se contentait d'un récolement; les livres et objets à conserver
devaient être séparés de ceux «dans le cas d'être vendus»[50].
35. Le 16 octobre 1790, la Constituante désigna trois membres du
comité ecclésiastique et trois membres du comité d'aliénation des
biens nationaux pour délibérer, sous le nom de _comités-réunis_,
sur toutes les questions relatives au mobilier ecclésiastique, plus
particulièrement aux «bibliothèques et monuments des arts». Les
comités-réunis siégeaient deux fois par semaine. Conformément à un
vœu de l'Assemblée qui recommandait à la municipalité parisienne de
s'adjoindre pour la surveillance des dépôts de livres des membres
choisis dans les diverses académies[51], ils proposèrent la formation
d'une commission de savants composée d'abord de 13, puis de 18
membres, qui se réunirent au palais des Quatre-Nations, dont elle
reçut le nom. Le comité des Quatre-Nations inaugura ses séances le
3 novembre suivant; il rédigea le plus souvent les instructions ou
inspira les résolutions des comités-réunis. On avait dès lors en vue
de fonder à Paris et sur tous les points du territoire, à l'aide des
livres confisqués, de grandes bibliothèques destinées à l'instruction
populaire. Mais, avant de procéder à une répartition, on rêvait de
dresser une bibliographie générale embrassant tous les dépôts, et les
comités poursuivirent ce but avec une activité digne d'un meilleur
succès. L'Assemblée avait décrété la confection des catalogues: les
comités-réunis envoyèrent aux administrations de district une série
d'instructions détaillées et fort bien conçues, sur les précautions
à prendre pour la conservation des volumes, sur la manière de les
inventorier, de rédiger les cartes indicatives et les catalogues, tant
pour les manuscrits que pour les imprimés[52]. Les cartes devaient
être envoyées à Paris, au siège des comités, «dans des boîtes bien
garnies de toile cirée en dedans et en dehors;» elles permettraient
aux comités d'apprécier la valeur des livres et d'arrêter les bases
d'une répartition équitable entre les départements. En dépit de ces
dispositions, la plupart des municipalités et des directoires de
district s'abstinrent d'envoyer aucuns catalogues; beaucoup même de
ceux que l'on reçut étaient mal dressés ou incomplets.
36. Le comité des Quatre-Nations avait bien mérité les remerciements
que lui vota la Constituante avant de se séparer; il n'était pas en
son pouvoir d'assurer l'exécution de ses conseils. Sous l'Assemblée
législative, il fut absorbé dans la «commission des monuments». On
enjoignit encore aux administrateurs de district de faire continuer
sans interruption les travaux ordonnés pour l'établissement des
catalogues et cartes indicatives des bibliothèques provenant des
maisons religieuses et autres corps supprimés; les directoires de
département furent autorisés à leur «allouer économiquement les états
des frais et à délivrer des ordonnances du montant sur les receveurs
de district»[53]. En même temps, la mise «sous la main de la nation»
des biens des émigrés ajoutait d'immenses et de fort belles collections
de livres aux bibliothèques ecclésiastiques[54]; c'étaient celles des
plus grandes familles de France, des Noailles, des La Rochefoucault,
des Broglie, des Grammont, des Vergennes, des La Trémoille, des Rohan,
des Breteuil, etc. Ordre fut donné de les inventorier pareillement,
puis de les mettre en vente au profit de la nation, confiscations et
ventes que l'article 375 de la Constitution de l'an III et l'article
93 de la Constitution de l'an VIII rendirent depuis irrévocables[55];
cependant, sur d'intelligentes réclamations, émanées de la commission
des monuments, il fut interdit aux municipalités de vendre leurs livres
au poids[56].
37. La Convention elle-même ne put faire réaliser la grande œuvre
bibliographique projetée par la Constituante[57]. La multiplicité des
décrets témoigne plus de l'activité que de l'esprit d'organisation des
assemblées révolutionnaires. Au lieu d'exiger l'exécution des mesures
inutilement réitérées, on voulut ouvrir de suite des bibliothèques
publiques. Le décret du 8 pluviôse an II (27 janvier 1794) prescrivit
aux administrations de district de nommer des commissaires pris
hors de leur sein, qui, dans un délai de quatre mois, achèveraient
le récolement des inventaires des livres, manuscrits, estampes,
cartes, qu'elles avaient dû faire dresser; d'en envoyer une copie au
département, une autre au comité d'instruction publique; de proposer,
parmi les édifices nationaux situés dans leur arrondissement, un
emplacement convenable pour y établir une bibliothèque, avec devis
estimatif de la dépense nécessaire. Il n'était rien innové aux
bibliothèques des grandes communes, déjà publiques; elles devaient
seulement fournir l'inventaire de leurs collections. Le comité de
l'instruction était invité à présenter à la Convention un projet de
décret sur la formation d'une commission temporaire à laquelle serait
confiée la révision du travail effectué dans les districts; elle
prononcerait définitivement sur l'opportunité de la conservation des
livres dans leur dépôt actuel, de leur translation dans un autre, de
leur aliénation ou suppression, toute vente de «monuments instructifs»
provenant des émigrés étant suspendue[58]. Aussitôt après que la
composition de chaque bibliothèque aurait été déterminée, il en serait
formé un catalogue «exponible aux yeux du public», dont copie serait
déposée au district et au comité d'instruction. Enfin, l'entretien
des bâtiments serait mis à la charge du Trésor, l'administration et
la police réglementaire étant attribuées aux municipalités, sous la
surveillance des administrations de district.
38. La «commission temporaire des arts», composée de 51 membres,
s'appliqua vainement à mettre ces dispositions en vigueur. Comprenant
que le succès restait subordonné au concours des autorités locales,
elle établit entre le comité de l'instruction et les directoires une
correspondance active pour stimuler le zèle des employés des districts,
elle envoya dans tous les départements des instructions sur la
manière de classer et d'inventorier, renouvelées de celles des années
précédentes, avec d'utiles additions relatives aux livres et manuscrits
en patois et en langues orientales[59]. Ses efforts demeurèrent
stériles; le décret du 8 pluviôse ne fut nulle part appliqué.
Par contre, on avait exécuté avec une désolante rigueur les ordres
de destruction des titres généalogiques et des «signes extérieurs
de la féodalité»[60]. On ne se bornait pas à faire disparaître les
vestiges d'un régime odieux; des soustractions considérables, des
dégradations furent commises. La Convention, sur la proposition de
Romme, président du comité d'instruction, dut interdire la destruction
ou l'altération, sous ce prétexte, des imprimés, manuscrits, gravures,
médailles, etc., intéressant l'histoire, les arts et l'instruction[61];
elle crut faire plus encore en recommandant les bibliothèques «à la
surveillance de tous les bons citoyens», qu'elle invitait à dénoncer
les coupables; elle déclara ceux-ci passibles de la peine de deux
ans de détention[62]; mais, trop souvent, les coupables n'étaient
autres que les «bons citoyens» ou ceux réputés tels. L'un d'eux
n'avait-il pas proposé, à la tribune de la Convention, de brûler la
Bibliothèque nationale «parce qu'elle avait été souillée du nom de
Bibliothèque du roi»! Sans s'arrêter à cette motion radicale, sur
le rapport de l'abbé Grégoire, la Convention décida de rendre les
agents nationaux et les administrateurs de district individuellement
et collectivement responsables des destructions commises dans leurs
arrondissements respectifs, quand ils ne pourraient justifier de leur
impossibilité réelle à les empêcher[63]. On a vu que la bibliothèque
de Saint-Germain-des-Prés fut presque anéantie par le feu, le 19 août
1794, l'incendie étant dû à la dangereuse proximité d'un magasin
de salpêtre. Pour éviter le retour d'un semblable malheur, la
Convention interdit d'installer aucun atelier d'armes, de salpêtre,
aucun magasin de fourrages et autres matières combustibles dans les
bâtiments occupés par des bibliothèques, muséums ou cabinets d'histoire
naturelle, dût-on, au besoin, déplacer celui des établissements dont la
translation serait la moins dispendieuse[64].
39. A Paris, où le personnel compétent ne faisait pas défaut, les
travaux de bibliographie s'étaient accomplis avec quelque régularité.
La municipalité pour la ville, le département pour son territoire,
avaient confié au bibliothécaire de l'Hôtel de ville, Ameilhon, le
soin de centraliser et de classer les collections provenant des
maisons ecclésiastiques. Ameilhon y apporta un remarquable esprit
d'ordre. Il obtint d'abord la création de trois grands dépôts: aux
Capucins de la rue Saint-Honoré, à Saint-Louis-la-Culture, l'ancienne
église de la maison professe des Jésuites, et aux Petits-Augustins,
ce dernier transféré plus tard à la Pitié. Il y réunit une partie
des bibliothèques confisquées, dont il entreprit et avança
rapidement le catalogue. Le rapport présenté à la Constituante par
les comités-réunis, dans la séance du 30 septembre 1791, accuse les
chiffres suivants: 162 maisons religieuses établies à Paris possédaient
ensemble, d'après leurs déclarations mêmes, 808,000 volumes; le travail
des cartes était achevé pour les 25 bibliothèques principales, soit
sur 439,348 volumes; il en restait encore 490,000 et l'on espérait
en avoir terminé l'inventaire pour le 31 décembre[65]. Mais cette
activité se ralentit beaucoup après la dissolution des comités-réunis.
D'autre part, la saisie des bibliothèques des émigrés et condamnés
doubla le nombre des ouvrages à classer. Les anciens locaux étaient
absolument insuffisants. L'un des premiers actes de la commission
temporaire des arts, instituée en l'an II, fut de provoquer l'ouverture
à Paris de huit grands «dépôts littéraires». Ils furent placés: 1°
à Saint-Louis-la-Culture, rue Saint-Antoine; 2° à la maison des
Capucins, rue Saint-Honoré (emplacement actuel de la rue Castiglione
et de l'_Hôtel continental_); 3° aux élèves de la Patrie ou la Pitié,
aujourd'hui l'hôpital de ce nom; 4° au couvent des Cordeliers, rue de
l'École-de-Médecine; 5° à l'hôtel de Juigné, rue de Thorigny, depuis
l'École centrale; 6° rue de Lille; 7° rue Saint-Marc, à l'hôtel de
Montmorency-Luxembourg (emplacement actuel du passage des Panoramas);
8° à la Franciade, abbaye de Saint-Denis, pour les livres confisqués
dans les districts situés hors Paris[66]. L'année suivante, au mois
de frimaire, on y adjoignit un neuvième dépôt, à l'Arsenal. Il faut
encore ajouter à cette nomenclature la maison Anisson, rue des Orties,
spécialement réservée aux manuscrits, et le dépôt de Versailles,
formé par la commission des arts de Seine-et-Oise, qui finit par se
confondre avec ceux de Paris; il contenait les bibliothèques du roi et
de la famille royale à Versailles, Trianon et Meudon. Tous ces dépôts
furent mis sous la surveillance immédiate de la commission temporaire
des arts, et, depuis la Convention jusqu'à l'an IX, sous le contrôle
du «conseil de conservation des arts» établi près le ministère de
l'intérieur[67]. Chacun d'eux fut administré par un conservateur
spécial, choisi par le comité d'instruction publique[68]. Le plus
considérable, celui de Louis-la-Culture, fut attribué à Ameilhon; il
renfermait 600,000 volumes.
40. Ainsi se trouvèrent centralisés 1,800,000 volumes pris dans 1,100
bibliothèques ecclésiastiques ou laïques. Le personnel des dépôts
fut très variable, selon les besoins, mais généralement nombreux.
Le traitement des conservateurs, fixé par un arrêté du comité
d'instruction à 4,800 livres[69], fut successivement porté à 6,000
livres, puis au double[70]. La dépréciation du papier-monnaie rendait
ces chiffres assez illusoires; en fait, la situation des fonctionnaires
était précaire, au point que le ministre de l'intérieur dut attribuer
à ceux qui ne recevaient pas la ration militaire une compensation
de première nécessité, c'est-à-dire une livre de pain par jour pour
eux-mêmes et une demi-livre pour leur femme et chacun de leurs
enfants[71].
41. Les dépôts littéraires n'en furent pas administrés avec moins de
zèle. Les bibliothèques confisquées y restaient séparées les unes
des autres, les livres étaient étiquetés au nom de leurs anciens
propriétaires[72]. On eût dit que les organisateurs, peu confiants
dans la durée de leur œuvre, prévoyaient l'éventualité de restitutions
ultérieures. Effectivement, la Convention ne tarda pas à reconnaître
l'abus des lois révolutionnaires, en même temps que l'impossibilité
de distinguer par des révisions les innocents des coupables; tout
en maintenant le principe de la confiscation des biens, à l'égard
des Bourbons, des conspirateurs, des émigrés, des fabricateurs
d'assignats, elle décréta la restitution aux ayants droit des biens
des condamnés révolutionnairement depuis le 10 mars 1793, et de
ceux qui obtiendraient la radiation de leurs noms sur la liste des
émigrés[73]. En ce qui concernait les bibliothèques, cette opération
devait soulever de sérieuses difficultés. L'une des principales
consistait dans l'appréciation des réclamations qui n'étaient pas
toujours fondées, et elle s'accrut avec les années, les bibliothèques
publiques ayant été admises à puiser dans les dépôts le complément de
leurs collections. Le ministre de l'intérieur, François de Neufchâteau,
décida que les «réclamants choisiraient un équivalent» dans les
dépôts, parmi les livres inutiles aux écoles, lorsqu'on n'y trouverait
plus ceux revendiqués par les familles. Chaptal défendit ensuite de
restituer aucun volume qui ne portât le nom ou les armes de son ancien
propriétaire. Plus tard enfin, sous la Restauration, longtemps après la
suppression des dépôts littéraires, les réclamations se reproduisirent
en grand nombre; il eût fallu, pour y satisfaire, se livrer à des
recherches presque impossibles dans les établissements publics, dont
plusieurs en eussent été désorganisés: aussi résolut-on, sur le conseil
de Barbier, le savant conservateur des bibliothèques de la couronne, de
donner en dédommagement aux intéressés les grands ouvrages publiés par
les soins du gouvernement.
42. Les restitutions ne portèrent que sur une fraction relativement
restreinte des dépôts littéraires. Dès l'origine des confiscations, on
s'était promis de procéder à une répartition générale des livres saisis
entre les bibliothèques. Les employés chargés des inventaires avaient
reçu mission de faire un triage préliminaire, en trois classes: 1° à
conserver; 2° à vendre ou échanger; 3° à vendre à l'encan ou au poids,
ou à livrer au service de l'artillerie[74]. Ces classes furent réduites
à deux, en l'an IX: 1° les livres utiles; 2° les livres inutiles à
l'instruction publique[75]; et, en l'an XIII, une commission spéciale
fut chargée de faire quatre parts des ouvrages restants: une pour la
Bibliothèque nationale; une pour les évêchés et séminaires; une pour le
ministère de l'intérieur; une pour la vente publique[76].
On n'avait pas attendu la fin de ces classements pour disposer de
l'immense majorité des volumes. En reconstituant par un décret
organique[77] le Muséum d'histoire naturelle, la Convention lui
attribua les doubles des ouvrages d'histoire naturelle possédés par la
Bibliothèque nationale; elle autorisa aussi deux professeurs, Jussieu
et Desfontaines, assistés de deux commissaires du comité d'instruction,
Grégoire et Arbogast, à recueillir dans les bibliothèques des couvents
les livres d'anatomie, de chimie, d'histoire naturelle et de voyages,
ce qui se fit en présence d'Ameilhon, «commissaire du département aux
bibliothèques nationales.» L'année suivante, Van Praët et Capperonnier,
gardes du département des imprimés de la Bibliothèque nationale, furent
admis à explorer les dépôts littéraires, avec faculté d'en retirer pour
cet établissement tout ce qui pourrait enrichir ses collections[78].
L'article 12 de la loi du 7 messidor an II, organique des Archives, lui
assura la possession exclusive des manuscrits retirés des dépôts de
titres ou des cabinets des émigrés[79]. La Bibliothèque reçut aussi
le privilège de pouvoir acquérir de particuliers des manuscrits, en
les payant par voie d'échange avec des livres tirés des dépôts. On
n'évalue pas à moins de 300,000 le nombre des volumes que Van Praët y
puisa, mais la qualité des choix ne répondit pas à ce qu'on pouvait
attendre de sa compétence. Cependant, tant que subsistèrent les dépôts
littéraires, la Bibliothèque nationale eut dans les répartitions un
droit de préférence: il fut même interdit de délivrer des ouvrages aux
établissements spéciaux sans que l'administrateur de la Bibliothèque
eût certifié à la suite du catalogue de leurs demandes qu'elle
possédait tous ceux y mentionnés[80].
43. La faculté accordée à la Bibliothèque nationale fut bientôt
étendue à toutes les bibliothèques publiques. Le décret du 8 pluviôse
an II, portant création de bibliothèques de district, était resté
lettre morte; celui du 7 pluviôse an III, attribuant une bibliothèque
à chaque «école centrale» ou lycée, n'avait reçu, sous ce rapport,
qu'un commencement d'exécution. Dans la séance du 23 frimaire an IV,
Grégoire s'en plaignait au Conseil des Cinq-Cents: «Six millions de
volumes en province, dit-il, seize cent mille à Paris se détériorent.
Il s'agit de distribuer ces richesses. On a proposé une bibliothèque
dans chaque chef-lieu de district: c'eût été beaucoup; il y a des
districts où elles fussent restées désertes. On a demandé une
bibliothèque pour chaque école centrale. C'est peut-être trop peu.
Mais il faut prendre un parti.» On prit celui de s'en remettre à
l'Institut[81]. Une commission de neuf membres fut saisie de la
question et déposa son rapport le 5 floréal. Elle concluait à tout
garder dans les départements et à ne laisser vendre à Paris que
les livres dont les bibliothèques nationales étaient suffisamment
pourvues; elle conseillait d'admettre les administrateurs des grandes
bibliothèques à prendre dans les dépôts un exemplaire des ouvrages qui
leur manquaient, un seul, même dans le cas où les éditions successives
différaient. La loi du 26 fructidor an V (27 septembre 1797) mit en
application les principales propositions de l'Institut; toutefois,
elle autorisa la vente ou l'échange dans les départements des livres
du genre de ceux qu'il était d'avis de vendre à Paris, c'est-à-dire
des livres de théologie, et permit d'accorder aux bibliothèques des
départements plusieurs éditions d'un même ouvrage, lorsqu'elles
seraient assez différentes pour ne pouvoir suppléer l'une à l'autre.
Des catalogues sommaires de ces ouvrages seraient publiés pour le
département de la Seine et envoyés aux administrations centrales
auxquelles elles serviraient à dresser des états analogues; le
Directoire déterminerait le mode de la vente ou de l'échange: ajoutons
que le catalogue-type ne fut jamais établi.
44. Les dépôts des départements furent versés dans les bibliothèques
publiques déjà existantes ou dans celles des écoles centrales. Ceux
de Paris furent ouverts d'abord aux administrateurs des grandes
bibliothèques. Le Blond y puisa 50,000 volumes pour la Mazarine;
Ameilhon, devenu conservateur de l'Arsenal depuis que la bibliothèque
de la Ville avait été attribuée à l'Institut, près de 30,000, d'autant
mieux choisis qu'il connaissait à merveille les dépôts longtemps
confiés à sa garde[82]; un arrêté spécial fit remettre à l'Arsenal
les papiers de la Bastille[83]. Puis on autorisa les administrations
et établissements publics, susceptibles d'avoir une bibliothèque,
à la composer à l'aide des dépôts, sous la réserve qu'il ne leur
serait donné aucun livre qui ne traitât des matières relatives à
leur objet[84]. Tous les corps et écoles de l'État se servirent
copieusement sans tenir grand compte de cette restriction. Ce furent:
les bibliothèques politiques du Directoire, du Corps législatif, du
Sénat, des Consuls, du Tribunal, du Conseil d'État; les bibliothèques
administratives des ministères, du Tribunal de cassation, de la Cour
des comptes, des Légations, du Dépôt des cartes; les bibliothèques
scientifiques ou littéraires de l'Institut[85], du Muséum, du
Conservatoire des arts et métiers, des écoles polytechnique, des ponts
et chaussées, de médecine; les bibliothèques militaires du Dépôt de
la guerre, du Dépôt central de l'artillerie, des écoles du génie, de
Saint-Cyr, de Fontainebleau, de Châlons, des Pages, des Invalides et
des hospices militaires. Les bibliothèques des écoles centrales, déjà
formées à l'aide des dépôts des départements, reçurent de ceux de Paris
des envois considérables, auxquels plus de cinquante départements
participèrent. Les directeurs adressaient au ministère de l'intérieur
le catalogue de leurs demandes sur lequel le conseil de conservation
des arts était appelé à statuer[86]. Après la restauration du culte
catholique, l'archevêché de Paris et quelques évêchés obtinrent pour
eux ou leurs séminaires d'assez importantes concessions de livres;
de même, la faculté de théologie protestante de Montauban, en 1810.
Malheureusement, la plupart des répartitions furent trop hâtives. Les
continuels déplacements de livres avaient introduit dans les dépôts un
désordre inexprimable. On n'avait ni le temps, ni le souci de pourvoir
aux besoins réels, aux intérêts des localités ou des administrations
concessionnaires. Les confusions, les erreurs, les doubles emplois
furent fréquents et la composition des bibliothèques ainsi dotées fut
généralement défectueuse.
45. En dehors de ces attributions à des établissements publics, il
faut signaler de nombreuses libéralités faites aux savants pour leurs
travaux ou quelquefois dans les conditions les plus bizarres, comme le
don d'un Buffon en trente-trois volumes, remis le 19 nivôse an VI «au
citoyen Cosme, en échange des pistolets gagnés par lui dans la course
à pied de la fête de la fondation de la République.» Plus souvent,
le gouvernement souscrivait à un certain nombre d'exemplaires d'un
ouvrage ou achetait à un libraire des livres qu'il payait par échange
avec ceux des dépôts littéraires, et ces derniers étaient prisés au
poids. C'est ainsi que le conservateur de Louis-la-Culture aliéna, en
l'an V, à raison de 7 ou 8 francs le quintal, 162,650 livres pesant de
volumes; une autre fois, un libraire en reçut, pour payement de 100
exemplaires de la _Phytologie universelle_, au prix de 70 francs l'un,
83,160 livres pesant. De tels chiffres donnent une idée de l'étendue
des pertes occasionnées par ces sortes de marchés qui n'étaient pas
rares. Encore est-il permis de dire que la plupart des volumes vendus
à si vil prix entraient dans la circulation publique et n'étaient
pas perdus pour l'étude. Mais cette compensation n'existait pas pour
les collections qui furent sacrifiées aux besoins du temps. En l'an
VII, les dépôts fournirent au Conservatoire des arts et métiers des
livres qu'on affecta à la fabrication de cylindres de papier[87]; les
5 frimaire et 4 nivôse an VII, on enleva de Louis-la-Culture 6,234
volumes in-folio «de dévotion, pour le service de l'artillerie»; la
confection des cartouches, à cette époque, n'absorba pas moins de
15,000 volumes in-folio. On pense bien que le triage des volumes était
des plus sommaires, et il n'est pas douteux que parmi ces ouvrages
«de dévotion» s'en glissaient beaucoup d'autres de jurisprudence et
d'histoire ecclésiastique ou civile.
Par suite des concessions, échanges et ventes, les dépôts littéraires
perdirent promptement de leur importance; la raison d'économie s'y
ajoutant, on les avait réduits à deux, ceux de Louis-la-Culture et des
Cordeliers[88]; puis, en 1801, à un seul, celui des Cordeliers[89];
le déménagement du premier, qui contenait 400,000 volumes, demanda
beaucoup de temps, car les clefs de l'église Saint-Louis rendue au
culte ne furent remises à l'archevêque de Paris que le 7 janvier 1803.
Le dépôt des Cordeliers fut lui-même réuni bientôt au ministère de
l'intérieur et installé au premier étage de l'hôtel Chabrillant qui
en dépendait[90]. C'est là que se continuèrent les recherches et les
prélèvements des établissements publics. Enfin, le 8 mai 1811, M.
de Montalivet, ministre de l'intérieur, transféra à la bibliothèque
de l'Arsenal le résidu du dépôt Chabrillant, avec ses archives, ses
catalogues et son personnel. Les dépôts littéraires, sous des formes
diverses, avaient duré plus de vingt ans. Les travaux bibliographiques,
exécutés sous les ordres d'Ameilhon, les cartes indicatives envoyées
des départements n'avaient rendu aucun service; ils encombrent encore
les greniers de l'Arsenal et l'on n'en pourrait guère tirer que des
collections d'anciennes cartes à jouer[91].
46. Revenons à la Bibliothèque nationale dont nous avons interrompu
l'histoire pour exposer avec quelque suite l'influence de la Révolution
sur la fondation des bibliothèques publiques modernes. Cette période
avait été fructueuse pour elle, quoique l'assemblée constituante eût
réduit de 169,000 à 110,000 livres le budget de ses dépenses[92]. Il
est vrai que, dès l'année suivante, elle mettait à la disposition du
ministre de l'intérieur une somme de 100,000 livres pour acquisitions
d'ouvrages imprimés et de manuscrits destinés à la Bibliothèque[93].
Mais ce n'est pas par voie d'achat que la Bibliothèque s'accrut surtout
alors. Un décret du 14 août 1790 lui attribua la _Bibliothèque de
législation, administration, histoire et droit public_, sur laquelle
quelques détails sont nécessaires. En 1759, Louis XV avait ordonné
la formation d'un «dépôt de législation» où seraient centralisées
toutes les lois relatives aux diverses branches de l'administration
publique: installé primitivement à Versailles, transféré en 1760 au
contrôle général, duquel il relevait, il avait été réuni en 1764 à
la Bibliothèque du roi. Deux ans auparavant, le ministre Berlin
avait complété cette institution par la création d'un _cabinet des
chartes_ «dépôt central des inventaires détaillés des archives qui
appartenaient au roi et des copies de toutes les pièces importantes
que renfermaient les archives particulières»[94]. Il fut placé sous
la direction du savant historiographe Moreau. Pour l'aider à réaliser
cette œuvre, d'illustres érudits, Secousse, Sainte-Palaye, Bréquigny
travaillèrent à dresser des tables chronologiques de toutes les
chartes imprimées relatives à la France, publication interrompue
par la Révolution et qui, depuis, a été reprise par l'Académie des
inscriptions. Ce catalogue dispensait les collaborateurs de Moreau
dans les provinces, le plus souvent des bénédictins de Saint-Maur ou
de Saint-Vanne, de transcrire dans les dépôts qu'ils exploraient les
chartes dont on signalait une édition satisfaisante: de 1764 à 1789,
ils envoyèrent à Moreau près de 40,000 copies, classées aujourd'hui
par ordre chronologique[95]. Bréquigny, La Porte du Theil, d'Esnans
furent chargés de recueillir en Angleterre, à Rome, dans les Pays-Bas,
les copies des pièces qui rentraient dans le cadre du cabinet des
chartes. Moreau fit aussi dépouiller les principaux cartulaires de la
Bibliothèque du roi et commencer la transcription intégrale des plus
anciens registres du Parlement. Le cabinet des chartes s'enrichit
aussi, en 1772, des manuscrits de Courchetet d'Esnans relatifs à la
Franche-Comté et aux Pays-Bas, environ 112 volumes in-4° cédés par
l'abbé d'Esnans, son fils; en 1781, des papiers de Sainte-Palaye,
dont une partie fut malheureusement livrée au marquis de Paulmy et se
trouve encore à l'Arsenal, division fort préjudiciable aux recherches.
A l'instigation d'un «comité des chartes» institué en 1780 pour
faciliter la préparation d'un recueil analogue aux _Fœdera_ de Rymer,
mais sur des bases beaucoup plus larges, le dépôt de législation qui,
depuis 1764, était à la Bibliothèque du roi, fut réuni au cabinet des
chartes qu'on avait installé, en 1769, dans une maison située au coin
de la place Vendôme[96] et les deux collections furent attachées à
la chancellerie par un nouvel arrêt du Conseil, du 10 octobre 1788,
sous le nom de «bibliothèque de législation, administration, histoire
et droit public.» Elles s'accrurent, en 1789, d'un recueil de pièces
concernant l'administration des finances, formé par Genée de Brochot,
et des archives du contrôle général.
Cette première acquisition fut suivie de près par une autre non moins
considérable. Le 9 mai 1792, la Bibliothèque recevait le Cabinet des
ordres, œuvre de Clairambault, cédée par son neveu en 1755 à l'Ordre
du Saint-Esprit, mais presque en même temps l'Assemblée législative
condamnait au feu comme «féodal» ce précieux dépôt généalogique[97].
Sur les 3,500 volumes qui le composaient, 2,000 au moins furent
solennellement brûlés à la place Vendôme. Le Cabinet des titres de la
Bibliothèque fut préservé du même sort par la précaution qu'avaient
prise les conservateurs de le fermer et d'en dissimuler la porte
derrière un amoncellement de volumes et de cartons.
47. Le personnel était trop suspect de modérantisme pour n'être pas en
butte aux dénonciations et aux haines. La Bibliothèque du roi était
devenue la _Bibliothèque nationale_[98]. Le 19 août 1792, Roland,
président du conseil exécutif provisoire, destitua Lefèvre d'Ormesson,
qui mourut sur l'échafaud pendant la Terreur, et créa deux places de
bibliothécaire qui furent données à Chamfort «pour reconnaître ses
talents littéraires et son civisme éprouvé» et au conventionnel Carra.
Le «civisme éprouvé» des créatures de Roland ne suffisait plus l'année
suivante; Carra et Chamfort subirent la triste fortune des Girondins.
Lefèvre de Villebrune leur succéda. Sur les délations d'un employé
subalterne, Tobiesen Duby, les gardes des imprimés et des médailles,
Van Praët, l'abbé Barthélemy et son neveu, de Courçay, furent
emprisonnés aux Madelonnettes; le garde des estampes, Joly, et son fils
furent révoqués par un arrêté du 16 août 1793, le comité de sûreté
générale invita le ministre de l'intérieur à nommer «des citoyens dont
les sentiments fussent conformes à la révolution du 31 mai et à ne
laisser en place que le citoyen Tobiesen Duby»[99].
Van Praët et ses collègues ne tardèrent pas à être réintégrés dans les
fonctions dont ils s'étaient si dignement acquittés. Indépendamment
des 300,000 volumes mentionnés plus haut qu'ils puisèrent dans les
dépôts littéraires, divers arrêtés attribuèrent à la Bibliothèque les
manuscrits de Saint-Germain-des-Prés sauvés de l'incendie de 1794, au
nombre de 9,000, ceux de Saint-Victor (1265), de la Sorbonne (près de
2,000), et généralement ceux de la plupart des dépôts[100]. Elle en
recueillit ainsi 112 provenant du prieuré de Saint-Martin-des-Champs,
112 du collège de Navarre, etc.[101]. Déjà des décrets avaient ordonné
d'y déposer l'inventaire des archives des ci-devant pays d'états[102]
et la collection complète des travaux de toutes les assemblées
nationales[103]; d'autre part, les comités avaient été admis à y
prendre tous les livres dont ils auraient besoin[104]. Sur l'avis du
Bureau du triage des titres, le ministre des finances y fit remettre
les dossiers des preuves de noblesse fournies par les élèves de l'École
militaire[105]. Les dépôts provisoires de province fournirent aussi
un contingent précieux: les directoires de département n'attachaient
que peu d'importance à leurs manuscrits et saisissaient souvent avec
empressement l'occasion de s'en défaire que leur offrait la commission
des arts en les demandant pour la Bibliothèque. On songea même à
centraliser à Paris tous les cartulaires épars dans les dépôts des
départements: mais quoique le ministre de l'intérieur en eût prescrit
l'envoi à la Bibliothèque nationale[106], elle ne reçut de ce chef
que 120 volumes, fournis par onze départements. On estimait légitime
d'appauvrir les autres établissements au profit de la Bibliothèque.
Chardon de la Rochette fut chargé, le 2 août 1801, par le conseil de
conservation des arts de faire pour elle, dans les départements, un
choix de manuscrits, d'incunables et de volumes précieux. Il visita
Troyes d'où il retira 180 manuscrits provenant de la collection des
Bouhier, Dijon, Nîmes, Carpentras (1804-1805). Par malheur, cette
mission fut une occasion de détournements et d'infidélités dont
plusieurs sont imputables à Chardon de la Rochette lui-même. Si
Prunelle qui lui fut adjoint montra plus de délicatesse personnelle,
il abusa toutefois de son autorité au profit de l'école de médecine
de Montpellier, dont il était bibliothécaire; il y envoya de nombreux
volumes prélevés dans la bibliothèque de Dijon sans aucun motif
plausible et son choix mal avisé porta de préférence sur des livres de
littérature, d'histoire et de géographie.
48. On traitait en même temps les bibliothèques et les archives des
pays conquis comme de simples «dépôts littéraires». D'énormes envois de
liasses vinrent de la Belgique, de l'Italie, de l'Autriche s'entasser
au palais Soubise. Le nombre des volumes imprimés ou manuscrits qui
parvint des mêmes sources à la Bibliothèque nationale était moins
considérable, mais les commissaires du gouvernement chargés de choisir
ces trophées avaient mis la main sur les monuments les plus rares.
C'étaient environ 4,000 manuscrits et autant d'imprimés, triés dans
les plus riches bibliothèques de Belgique, de Hollande, d'Italie, de
Prusse et d'Autriche. Le traité de Tolentino avait stipulé la cession
de 500 manuscrits au choix des commissaires français. Cet abus de
la victoire se prolongea sous le Consulat et l'Empire. Plus tard, à
l'heure des revers, les alliés imposèrent la restitution des volumes et
des archives, et peu s'en fallut qu'on n'exigeât de la Bibliothèque
nationale des sacrifices analogues, en compensation de livres ou
d'objets d'art égarés lors du transport en France[107].
49. Le cabinet des estampes s'était accru seulement, en 1795, de 52
volumes de pièces chinoises et japonaises ayant appartenu au ministre
Berlin, et de la collection mythologique et topographique, comprenant
33,000 pièces, jadis léguée par le conseiller Nicolas de Tralage à
l'abbaye de Saint-Victor. A cette époque se rattache cependant «une
découverte aussi importante pour l'histoire de l'art lui-même que
pour l'honneur du cabinet des estampes.» En 1797, le savant abbé
Zani, garde du cabinet de Parme, reconnut parmi quelques vieilles
estampes italiennes une épreuve sur papier d'une _paix_ représentant le
_Couronnement de la Vierge_, gravée et niellée par Maso Finiguerra pour
le baptistère de Florence, en 1452. C'était le plus ancien monument de
la gravure et la longue querelle ouverte entre l'Allemagne et l'Italie
qui prétendaient l'une et l'autre avoir donné naissance à l'inventeur
de cet art était résolue au profit de la dernière. De là date la
formation de la série des nielles, confondus précédemment avec les
premiers ouvrages exécutés en taille douce, «la plus belle et la plus
variée que l'on ait encore réunie»[108]; elle compte aujourd'hui 136
pièces.
50. Le cabinet des médailles avait largement bénéficié de la saisie des
biens ecclésiastiques. On y avait envoyé les médailles et les pierres
gravées conservées dans les trésors des églises, notamment dans ceux
de l'abbaye de Saint-Denis, de la Sainte-Chapelle, de la cathédrale de
Chartres, parmi lesquelles se trouvaient les deux camées bien célèbres
de _l'Apothéose d'Auguste et de Jupiter debout_ (1791-1793). On y
transporta aussi, le 15 mai 1793, à la suite d'une tentative de vol,
le médaillier de Sainte-Geneviève, composé d'environ 17,600 pièces,
médailles, monnaies et jetons; puis, en 1797, les objets d'art et de
curiosité du Muséum, de la Monnaie, du Garde-meuble et du dépôt de
l'hôtel de Nesle spécialement affecté aux collections d'objets d'art
et de médailles confisquées sur les émigrés. Un instant, l'existence
même du cabinet de la Bibliothèque avait été gravement menacée; la
Convention projetait de faire fondre toutes les monnaies d'or et
l'eut certainement décrété sans l'intervention de Barthélemy dont le
plaidoyer fut transmis à l'assemblée et victorieusement appuyé par
Gilbert Romme[109].
51. Durant la période révolutionnaire, la Bibliothèque nationale avait
donc triomphé de la haine des fanatiques qu'exaspérait la seule vue
d'armoiries sur le plat d'une reliure ou le souvenir de son ancien
nom de Bibliothèque du roi. Par ses prélèvements dans les dépôts elle
s'était considérablement développée. D'importantes modifications
avaient été apportées à son organisation intérieure. Par le décret du
25 vendémiaire an IV (17 octobre 1795), la Convention avait supprimé
la place de bibliothécaire, «le régime républicain ne souffrant point
de charges aristocratiques.» Elle le remplaçait par un «conservatoire»
de huit membres, deux pour les imprimés, trois pour les manuscrits,
deux pour les antiques, médailles et pierres gravées[110], un pour
les estampes, ayant tous mêmes droits et même traitement de 6,000
livres. Les huit conservateurs choisissaient parmi eux un directeur
temporaire, nommé pour un an, rééligible pour une seconde année
seulement, chargé de surveiller l'application des règlements, de
présider le conservatoire et de correspondre avec le pouvoir exécutif
pour les affaires générales intéressant la Bibliothèque. Sauf la
première nomination qui fut faite par la Convention, le conservatoire
nommait lui-même ses membres et les autres employés. Le même décret
assignait à la Bibliothèque un budget annuel de 192,000 francs dont
la répartition était confiée à l'un des conservateurs nommé par ses
collègues. Ces dispositions furent complétées par un règlement qui
ouvrit la Bibliothèque au public, tous les jours, de dix heures à deux
heures[111].
Cette organisation administrative dura peu. Le Consulat centralisa
l'autorité et les responsabilités entre les mains d'un seul
«administrateur» sous la présidence duquel le conservatoire ne fut
plus qu'un conseil purement consultatif[112]. Les mêmes principes ont
servi de base au décret organique de 1858, qui a régi la Bibliothèque
jusqu'à nos jours; un dernier décret, du 17 juin 1885, a étendu
les attributions du comité consultatif et amélioré la situation du
personnel.
52. Il fut alors très sérieusement question de déplacer la
Bibliothèque. Les nouveaux accroissements avaient rendu les locaux
d'autant plus insuffisants que la partie orientale du palais Mazarin
était occupée par le service de la trésorerie qui y demeura jusqu'en
1833. Ce voisinage avait même paru dangereux au Directoire qui avait
prescrit des mesures pour isoler la Bibliothèque de la trésorerie «par
les démolitions nécessaires et au besoin la construction d'un mur de
séparation en maçonnerie»[113]. On songea à la transférer dans l'église
de la Madeleine dont les constructions étaient à peine commencées, puis
au Louvre où «la plus riche bibliothèque du monde» se fût ainsi trouvée
réunie à «la plus belle collection de peinture et de sculpture.» Sur
le rapport de Chaptal, ministre de l'intérieur, un arrêté consulaire
ordonna effectivement cette translation; les bâtiments occupés
devaient être vendus et le produit employé aux frais considérables
qu'entraînerait l'installation[114]. Les immenses préparatifs du camp
de Boulogne absorbèrent bientôt toute l'attention du premier consul et
l'arrêté de 1801 fut oublié.
53. Cependant, un ancien bénédictin, dom Maugerard, avait reçu du
ministre de l'intérieur la mission de rechercher dans les provinces
rhénanes les manuscrits, les anciennes éditions, les ouvrages rares
qui nous manquaient. De Trèves, de Coblentz, de Cologne, de Bonn il
envoya au conservatoire de nombreuses caisses de livres, presque
tous précieux, notamment le célèbre exemplaire de la Bible de
Pfister, imprimée vers 1461, en deux volumes in-folio (1801-1806). Le
département des imprimés qui bénéficia le plus de cette mission acquit
aussi, au prix de 9,000 francs, la collection des lois imprimées et
manuscrites de 1200 à 1789, formée par le libraire Rondonneau, et les
livres du Tribunal, lors de sa suppression. Napoléon, en 1803, attribua
à la Bibliothèque un crédit extraordinaire de 130,000 francs, premier
à-compte sur un million qu'il se proposait d'affecter exclusivement à
«l'achat des bons ouvrages publiés en France depuis 1785.» Une note
dictée par lui à M. de Champagny, ministre de l'intérieur, le 10
février 1805, résume ses vues sur le développement de la Bibliothèque:
«Beaucoup d'ouvrages anciens et modernes y manquent, tandis qu'ils se
trouvent dans les autres bibliothèques de Paris ou des départements.
Il faudrait en faire dresser l'état et les faire prendre dans ces
établissements, auxquels on donnerait en échange des ouvrages qu'ils
n'ont pas et dont la Bibliothèque a des doubles. Il doit résulter
de cette opération que, lorsqu'on ne trouvera pas un livre à la
Bibliothèque impériale, il sera certain que cet ouvrage n'existe pas
en France.» Quelque séduisant que ce vaste projet puisse paraître, il
était irréalisable. Il suppose en effet l'exécution préalable de la
bibliographie générale qu'avaient rêvée les comités-réunis et dont le
développement énorme de toutes les bibliothèques augmentait chaque jour
les difficultés; il suppose l'impression du catalogue des imprimés de
la Bibliothèque nationale, entreprise aussi dispendieuse que longue,
qui nécessitait un personnel et des frais considérables; il suppose, en
outre, le concours de toutes les municipalités, car l'Empereur oubliait
l'arrêté consulaire par lequel il avait, le 28 janvier 1803, mis les
bibliothèques des écoles centrales à la disposition des communes,
chargées de leur entretien et, sans doute, les administrations locales
ne se prêteraient qu'avec répugnance à l'amoindrissement de leurs
collections. Au surplus, ces déplacements et échanges étaient ajournés
à l'installation définitive de la Bibliothèque au Louvre et l'abandon
de ce projet entraîna l'inexécution de l'autre.
54. La période de l'Empire fut signalée, pour le département des
manuscrits à la tête duquel Dacier avait remplacé Legrand d'Aussy, en
1800, par l'acquisition des manuscrits orientaux d'Anquetil Duperron
(1805); des papiers de Mouchet, ex-auxiliaire de Sainte-Palaye (1807);
de 61 cartons formant la série de l'Ordre du Saint-Esprit au Cabinet
des titres (1809); de 170 volumes et portefeuilles de documents sur
la Bourgogne, la Touraine, et riches en pièces généalogiques (1811).
Le département des estampes, administré depuis 1795 par Joly fils,
avait reçu d'un collectionneur havrais, M. Lamotte, 2,600 pièces se
rattachant à diverses écoles, et acheté dans les ventes publiques
l'œuvre complète des deux Beham (vente de Saint-Yves, 1805), 2,831
estampes du cabinet Silvestre, dont 970 de la fin du XVe et du
commencement du XVIe siècle (1811), et 2,750 dessins, projets et plans
provenant de l'architecte Robert de Cotte. Quant au département des
imprimés, il avait trouvé dans le dépôt légal, organisé par le décret
du 19 juillet 1793 et, sur des bases plus larges, par le décret du 5
février 1810, les ordonnances des 21 et 24 octobre 1814, une source
constante et régulière d'accroissement; l'étude de cette législation
sera plus loin l'objet d'un paragraphe spécial.
55. La Bibliothèque qui, en 1789, possédait seulement 152,000 volumes,
en contenait à peu près 860,000 et 84,000 manuscrits, en 1818[115]. Au
nombre des meilleures acquisitions de la période contemporaine il faut
citer: 227 manuscrits cédés par le duc de Mortemart, concernant les
négociations diplomatiques et l'administration du royaume aux XVIIe
et XVIIIe siècles (1819); plusieurs milliers de chartes, pièces et
registres du plus haut intérêt achetés au libraire Royer, à l'épicier
Henry, à Danquin, de 1823 à 1825, à bas prix ou par voie d'échange
avec des parchemins de rebut triés dans le fonds Beaumarchais[116];
les manuscrits pâlis et singalais, rassemblés à Ceylan par Tolfrey
(1827); 200 manuscrits environ du cabinet de Monteil; la collection de
l'abbé Lespine sur l'histoire du Périgord; les papiers de Champollion
le jeune, si précieux pour l'étude des antiquités égyptiennes, dont une
loi spéciale prescrivit l'acquisition[117]; la collection de Cherville,
c'est-à-dire 1,500 manuscrits arabes, persans, turcs, coptes, etc.
(1833); les papiers de Joly de Fleury, relatifs surtout à l'histoire
du XVIIIe siècle (1836); les livres chinois de M. Stanislas Julien qui
demeura chargé de leur conservation à la Bibliothèque jusqu'à sa mort
(1838-1873); 100 volumes in-folio, formant presque toute la partie
manuscrite de la bibliothèque de M. de Soleinne (1844); le cabinet du
président d'Hozier, comprenant 136 volumes, 165 cartons de preuves
généalogiques et 200 paquets d'extraits de titres connus sous le nom de
_Carrés de d'Hozier_, très récemment mis en ordre (1851); 170 volumes
ou portefeuilles du cabinet de M. Léchaudé d'Anisy, sur l'histoire
de la Normandie, contenant des copies d'autant plus précieuses qu'un
grand nombre des originaux tombés aux mains de M. Libri ont été vendus
par lui à lord Ashburnham (1859); 80 manuscrits grecs provenant de la
succession de Minoïde Minas (1864); 30 volumes in-folio de documents
sur l'histoire militaire de la France recueillis ou rédigés par le
marquis de Langeron (1866); 209 manuscrits pâlis envoyés ou cédés par
M. Grimblot, ancien agent français à Colombo, par Mgr Bigaudet, évêque
de Rangoun et par le directeur du séminaire des missions étrangères
(1866-68); 350 volumes et rouleaux chinois venant de la Corée, donnés
par le ministre de la marine (1867), etc.[118].
56. Au département des estampes, nous signalerons: l'œuvre de Van
Ostade et de nombreuses pièces des écoles flamande et hollandaise
(vente Rigal, 1818); 1,418 dessins d'après des monuments antiques ou
de l'époque byzantine, recueillis en Italie par Millin (1819); 7,470
estampes topographiques, provenant du cabinet de l'abbé de Tersan
(ancienne collection Fouquet) et de la collection Morel de Vindé
(1820); 1,574 pièces de l'œuvre de Callot (vente Denon, 1827); 31
pièces de la plus grande rareté, achetées à la vente Révil, pour la
somme de 5,243 francs (1833); 175 gravures des principaux maîtres,
payées 17,055 francs à la vente Debois (1844); 34,800 pièces sur la
Révolution française et l'Empire, acquises de M. Laterrade, en 1845
et 1863; 48 gravures, dues à des maîtres du XIVe et du XVe siècles,
données par le docteur Jecker (1851); la collection Debure, 65,000
portraits, au prix de 38,000 francs (1854); la collection Achille
Devéria, 113,000 pièces gravées, lithographiées ou dessinées,
moyennant 30,000 francs (1858); la collection Hennin, 16,230 pièces
sur l'histoire de France, toutes contemporaines des événements ou des
personnages représentés, léguée à la Bibliothèque en 1863[119]; le legs
de M. Husson dit Fleury, 16,000 pièces, gravures ou dessins composant
un album départemental de l'Aisne (1883), etc.
57. Le département des imprimés a recueilli également dans les ventes
publiques des bibliothèques Mac-Carthy[120], Solar, Yéméniz, Pichon,
etc., les ouvrages les plus rares, et c'est l'honneur de tous les
gouvernements qui se sont succédé d'avoir suppléé à l'insuffisance du
budget normal de la Bibliothèque par des allocations extraordinaires,
chaque fois que le besoin s'en est présenté[121]. Les acquisitions les
plus considérables consistent, pour ce département, dans la collection
de livres sur l'Inde, réunie par le savant Eugène Burnouf (1854), dans
la collection Labédoyère, qui comptait près de 100,000 volumes sur la
Révolution française (1863); dans celles consacrées à Voltaire par
Beuchot, à Montaigne par le docteur Payen (1870).
58. Sous la Restauration, le cabinet des médailles s'enrichit des
collections celtibérienne de Florès, égyptienne de Cuilliaud, grecque
et levantine de Cousinery et Caldavène; il acquit en 1848, au prix
de 103,000 francs, la collection de médailles françaises de M. Jean
Rousseau, et reçut, sous le second Empire, les magnifiques donations
de M. le duc de Luynes et de M. le vicomte de Janzé (1862 et 1865).
La première consistait en un cabinet exclusivement composé de
«monuments de choix, exceptionnels par leur beauté et par leur intérêt
scientifique». Les suites monétaires de la Grande-Grèce, la Sicile,
la Macédoine, la Thrace, la Syrie, l'Égypte, étaient réputées sans
rivales. L'ensemble de la collection comptait 6,893 médailles, 373
camées, pierres gravées et cylindres, 188 bijoux en or, 39 statuettes
de bronze, 43 armures et armes antiques, 85 vases grecs et étrusques,
etc. On l'évaluait à 2 millions de francs. Le legs de M. de Janzé, sans
être comparable au précédent, était d'un grand prix: il comprenait
88 statuettes de bronze et 82 figurines de terre cuite. Napoléon III
fit aussi remettre à la Bibliothèque 1,574 monnaies arabes, près
de 1,000 médailles grecques et romaines que lui avait offertes le
vice-roi, Saïd-Pacha, et le trésor de Tarse, où se trouvaient trois
disques d'or, dont deux reproduisant «dans des proportions inconnues
à la numismatique» le portrait d'Alexandre (1862-1869). Deux ans
avant ce dernier don, le département s'était enrichi d'une pièce d'or
d'Eucratide, roi de Bactriane, du poids de 170 grammes, médaillon
incomparable et sans analogue, acheté au prix de 30,000 francs. Fidèle
à ces traditions, l'Assemblée nationale ouvrit, en 1872[122], au
ministre de l'instruction publique un crédit extraordinaire de 200,000
francs pour l'achat de la collection des monnaies gauloises réunies au
nombre de 7,138 pièces par le savant numismate M. de Saulcy. Depuis,
le département des médailles a recueilli le cabinet du commandant
Oppermann (316 bronzes, 242 terres cuites, 173 vases peints et objets
en marbre), une collection de 1,200 pièces sur la Révolution, dont 800
nouvelles, donnée par M. le marquis Turgot, et la collection de 17,000
monnaies romaines léguée par M. le baron d'Ailly (1874, 1876, 1877).
59. Les divers départements de la Bibliothèque avaient aussi obtenu
d'utiles accroissements par voie d'échanges. On avait repris l'ancien
plan de Napoléon Ier en le restreignant aux grandes bibliothèques de
Paris. Sur la proposition du ministre de l'instruction publique[123],
une commission de quatorze membres fut instituée, le 31 mai 1860,
sous la présidence de M. Mérimée, pour se prononcer sur le principe
même et sur les moyens d'exécution. Le 10 juillet, elle présentait
un rapport favorable: personne, disait-elle, ne pouvant contester
le droit d'échange entre ces bibliothèques, également entretenues
par l'État, et toutes leurs collections étant, au même titre, des
propriétés publiques, leur déplacement ne portait aucun préjudice à
l'État. L'arrêté ministériel du 15 novembre 1860 satisfit à presque
tous les vœux de la commission. Il décida la réunion à la Bibliothèque
nationale des médailles, dessins, manuscrits orientaux et livres
chinois de la Mazarine, de l'Arsenal, de Sainte-Geneviève et de la
Sorbonne; leur conservation demandait un personnel spécial que la
première seule pouvait offrir. Il attribua à la Bibliothèque toutes
les estampes et gravures, tous les états d'estampes et gravures que
ne possédait pas le département des estampes: avec les exemplaires
restants et des doubles fournis par la Bibliothèque, on constituerait
un cabinet d'estampes à l'Arsenal et à Sainte-Geneviève. Quant aux
autres imprimés et aux autres manuscrits, on procéderait à des
échanges par séries d'ouvrages, au fur et à mesure de l'achèvement
des catalogues ou inventaires de la Bibliothèque pour chaque série,
en tenant compte de la spécialité de chacun des établissements. Des
délégués choisis par le ministre seraient chargés de rechercher
dans les quatre bibliothèques sus-désignées les estampes, dessins,
imprimés et manuscrits susceptibles d'être réclamés par la Bibliothèque
nationale, comme aussi de reconnaître les lacunes existant dans leur
spécialité qu'il serait nécessaire de combler et l'absence d'ouvrages
journellement demandés dans toutes les bibliothèques. Une commission
nouvelle devait être instituée à l'effet d'examiner les propositions
d'échange et les contestations auxquelles elles donneraient lieu, toute
décision étant subordonnée à l'appréciation du ministre.
La première commission avait, en outre, demandé dans son rapport
l'adjonction du cabinet des médailles de l'hôtel de la Monnaie à la
Bibliothèque nationale et la réorganisation de la bibliothèque de
l'École de droit afin que celle de Sainte-Geneviève, moins fréquentée
dès lors par les étudiants, pût redevenir un centre pour les études
de haute théologie comme elle était autrefois. Ce double vœu n'a reçu
qu'une demi-exécution. Le ministre fit transférer de la Monnaie à la
Bibliothèque 2,705 pièces françaises et étrangères en 1863; d'autre
part, si la bibliothèque de l'École de droit, récemment aménagée dans
un local que son accroissement rapide rend déjà fort insuffisant, est
fréquentée par autant et plus d'élèves qu'elle n'en peut contenir, la
bibliothèque Sainte-Geneviève, plus vaste, reste le rendez-vous du
personnel des écoles.
60. L'arrêté de 1860 souleva des protestations assez vives de la part
des établissements amoindris, mais le public savant, plus impartial, ne
s'associa pas à ces revendications intéressées. Un autre débat s'éleva
bientôt entre la Bibliothèque et la direction générale des Archives;
celle-ci réclamait, comme pièces d'archives, les chartes et diplômes et
le cabinet généalogique (soit 800 cartons et 31,000 volumes). Quelque
fondée que pût être sa prétention, elle fut rejetée, contrairement aux
conclusions de M. Ravaisson, rapporteur de la commission chargée de
l'examiner. Il eût fallu, pour y satisfaire, démembrer les collections
de la Bibliothèque. Le ministre d'État trancha le conflit par une
transaction[124]. En compensation de certains recueils de chartes, des
papiers du clergé de France et du contrôle général des finances cédés
par la Bibliothèque, celle-ci reçut des Archives les cahiers ou volumes
en langue hébraïque, saisis sous Philippe le Bel; les missels et
livres d'heures, les chroniques, les manuscrits purement littéraires,
d'importants fragments de la collection Joly de Fleury, la collection
des procès-verbaux imprimés des canonisations; 220 volumes de copies
et extraits des registres du Trésor des chartes; elle fut, en outre,
autorisée à prendre dans le cabinet géographique des Archives les
cartes imprimées ou gravées qui pourraient manquer à ses collections.
61. Avant l'organisation actuelle, qui, pour les dispositions
principales, remonte au décret du 14 juillet 1858, l'administration
de la Bibliothèque fut plusieurs fois remaniée. Le nombre des
départements fut porté à cinq par la création d'un département des
cartes géographiques et plans[125], ramené à quatre, ce dernier
étant réuni aux estampes[126], et, en 1839, relevé à six, le service
public étant érigé en département[127]. Les départements étaient
divisés en sections, et chacun dirigé par un conservateur, assisté
d'un conservateur-adjoint pour la surveillance de chaque section. Le
conservatoire dans lequel siégèrent les conservateurs seuls, puis les
conservateurs-adjoints, d'abord avec voix consultative et ensuite
avec voix délibérative, recouvra, en 1828, le droit de nommer son
_président_ et tous les employés secondaires ou inférieurs, sauf
l'approbation du ministre; le président, dès 1832, fut remplacé par
un directeur choisi sur une liste de trois membres du conservatoire,
dressée par ce conseil, élu pour cinq ans et rééligible. Le directeur
reçut, en 1839, le titre d'administrateur général et bientôt de
directeur-président du conservatoire, sans limitation de durée; sa
nomination, ainsi que celles des conservateurs titulaires ou adjoints,
fut réservée au chef de l'État. Les cinq classes de l'Institut devaient
être représentées dans le conservatoire. Les autres fonctionnaires
prirent alors le nom de bibliothécaires et sous-bibliothécaires, les
premiers étant attachés à une spécialité; au-dessous d'eux venaient
des employés, des surnuméraires et des auxiliaires. L'administrateur,
un secrétaire-trésorier et, autant que possible, les conservateurs
devaient avoir un logement à la Bibliothèque, disposition rapportée
depuis[128].
62. L'ordonnance du 22 février 1839, abrogée en ce qui concerne
la Bibliothèque nationale, réglait aussi l'administration des
bibliothèques Mazarine, Sainte-Geneviève et de l'Arsenal, ainsi que
des bibliothèques des facultés et des villes, autant que le droit de
surveillance de l'État sur celles-ci pouvait se concilier avec les
droits des municipalités. A l'égard de tous ces établissements, elle
n'a pas cessé d'être en vigueur. Elle était précédée d'un remarquable
rapport de M. de Salvandy[129], dans lequel était exposé le misérable
état des bibliothèques de Paris, attendant depuis près de cinquante
ans une «constitution souvent promise», régies par un personnel trop
nombreux, sans garanties de capacité dépourvues de catalogues exacts
ou complets. Dès 1831, une commission avait été chargée, sous la
présidence de Cuvier, d'élaborer le projet de leur réorganisation, mais
ses travaux n'avaient laissé aucune trace.
De 1830 à 1850, le monde lettré se préoccupa beaucoup d'améliorer
l'état de nos bibliothèques et notamment de la Bibliothèque nationale;
les pouvoirs publics, suivant l'impulsion de l'opinion, avaient voté
en 1838 un crédit extraordinaire de 1,264,000 francs à répartir
par annuités pour l'établissement du catalogue des imprimés de la
Bibliothèque, le complément de ses collections et les reliures[130].
Ces deux derniers objets absorbèrent la presque totalité de la somme;
quant aux catalogues, des tâtonnements, des divergences de méthode
neutralisèrent la bonne volonté des conservateurs. Cependant de
nombreuses brochures, au premier rang desquelles il faut citer celles
de MM. Paul Lacroix et de Laborde, signalaient les réformes urgentes,
en insistant sur la nécessité des catalogues. Une commission fut
instituée pour arrêter le plan du travail et de la publication[131].
La Révolution de 1848 interrompit presque aussitôt ses séances, mais
elle fut reconstituée deux ans plus tard[132], sur la demande de
l'administrateur général lui-même. Elle estima à 60 ou 70 le nombre
de volumes qu'exigerait l'impression du catalogue des imprimés. A son
rapport, et en vue de faire peser sur un chef unique la responsabilité
trop divisée d'une aussi vaste entreprise, le ministre de l'instruction
publique provoqua la création d'un emploi d'administrateur-adjoint,
spécialement attaché à ce service[133]. De ce moment, l'œuvre fut
conduite avec l'activité et l'esprit de suite indispensables: nous en
exposerons plus loin le plan et l'état actuel.
63. Les catalogues ne sont pas seulement nécessaires pour l'étude; ils
permettent d'apprécier la richesse des collections, ils servent, en
cas de soustraction, à attester la propriété de l'établissement. Au
XVIIIe siècle, l'insuffisance des inventaires avait retardé durant de
longues années la réintégration du Virgile envoyé en Hollande, à titre
de prêt, à Nicolas Heinsius; le refus de restitution était basé sur ce
que les catalogues n'en mentionnaient pas l'existence[134]. Grâce à
la difficulté de contrôle qui en résultait, de nombreux détournements
avaient été commis et l'on n'en pouvait qu'à peine constater l'étendue.
L'histoire de ces vols serait longue: nous en signalerons quelques-uns
que leur importance a rendus trop fameux. Ce sont ceux de Jean Aymon,
en 1706, de Clairambault, de Gevigney, de Barrois et de Libri, au
détriment du cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale et de
plusieurs bibliothèques de province[135]; de Chancey, au cabinet des
estampes. Le département des médailles ne fut pas moins éprouvé. Dans
la nuit du 5 novembre 1831, un forçat s'y introduisit et fit main basse
sur les monnaies d'or: la plus grande partie des médailles antiques
fut convertie en lingots, le reste se retrouva dans la Seine, derrière
une pile du pont de la Tournelle, où le coupable l'avait caché[136].
Les bibliothèques de province ont plus ou moins subi le même sort.
Celles de Troyes, de Grenoble, de Montpellier, de Carpentras, de
Lyon, d'Aix et d'Auxerre ont été visitées, c'est-à-dire dévalisées
par Libri[137]. Très récemment, la bibliothèque municipale de Tours a
été fermée à la suite d'une enquête qui avait révélé la disparition
de nombreux livres et manuscrits; M. L. Delisle a constaté notamment
la soustraction d'environ 400 manuscrits provenant de Marmoutiers, de
Saint-Martin et de Saint-Gatien; 1,911 médailles et monnaies anciennes
ont été dérobées au cabinet numismatique de Grenoble. Si quelques
bibliothécaires ont poussé l'incurie jusqu'à encourir l'imputation de
complicité, certains d'entre eux n'ont pas craint d'abuser de leurs
fonctions pour détourner et vendre les livres les plus précieux de
leur dépôt. C'est ainsi que la bibliothèque de Troyes a été pillée et
dévastée par son propre bibliothécaire[138]. Il serait malheureusement
facile de multiplier les exemples. Outre les manuscrits soustraits,
beaucoup plus ont été mutilés; des miniatures, des estampes, des
cahiers, des lettres et fragments de toute sorte ont été arrachés aux
volumes et souvent les dégradations n'ont été constatées que longtemps
après. Sans nous étendre sur ce triste sujet, nous donnerons une idée
de l'importance des vols commis, pour les seuls autographes, en disant
que l'énumération de ceux découverts a fait l'objet d'un _Dictionnaire_
particulier, dressé par MM. Lalanne et Bordier[139], grâce auquel
plusieurs bibliothèques ont pu reconnaître et faire retirer de ventes
publiques des documents qui leur avaient été soustraits.--Quant à
la liste des imprimés disparus de toutes les bibliothèques, elle
demanderait plusieurs volumes. «On prétend qu'à la seule bibliothèque
de Méjanes à Aix, disait Grégoire à la tribune de la Convention[140],
il manque dix mille volumes, et l'on sait que les fripons ne manquent
pas de choisir.» Les nombreux catalogues publiés depuis une trentaine
d'années rendront sans doute les détournements de plus en plus
difficiles ou dangereux pour leurs auteurs. De grands progrès ont
été accomplis dans cette voie, quoique le rêve d'une «bibliographie
générale de la France», formé par les comités-réunis et plusieurs fois
repris, de nos jours, soit encore loin d'être réalisable.
64. L'histoire de nos bibliothèques publiques a été marquée par
d'irréparables désastres, en l'année 1871, fatale pour la France à
tant de titres. Déjà l'invasion avait détruit la belle bibliothèque
de Strasbourg, celle du palais de Saint-Cloud et en partie celle de
Saint-Cyr. Mais ces pertes ont été presque oubliées en présence des
ruines amoncelées par la Commune. Au premier rang des bibliothèques
anéanties était la bibliothèque du Louvre formée pour les souverains
«à grands frais et avec un goût exquis»[141], «assemblage rare de
pièces curieuses, de manuscrits importants, d'imprimés d'une exécution
incomparable, d'épreuves de choix, d'ouvrages à planches qui égalaient
au moins, pour la beauté et le prix, ce que les autres bibliothèques
possèdent de plus accompli»[142]. Elle contenait les manuscrits de
Colletet, l'œuvre de Perrault, le Musée de Florence, de Wicar, les
pièces historiques de Jacques Bourdin, les papiers de Noailles, de
Voyer d'Argenson, la collection Saint-Genis, 1,500 volumes d'édits et
d'arrêts du Conseil ou des cours souveraines, qu'avait acquise Louis
XVIII, la bibliothèque pétrarquesque (862 volumes), un recueil de
800 volumes ou cartons sur la Révolution française, la bibliothèque
Motteley, à la fois célèbre comme collection d'Elzeviers et comme
réunion de reliures-types comprenant les plus beaux spécimens de cet
art depuis le XVIe siècle jusqu'à nos jours; la Bible des ducs de
Guise, manuscrit du XVe siècle orné d'un grand nombre de miniatures
de toute beauté, le manuscrit autographe de saint Agobard, du IXe
siècle, quatre manuscrits in-folio des Campagnes de Louis XIV, avec des
peintures de Vandermeulen, etc. Cette admirable bibliothèque a péri
tout entière «sans laisser de traces, pas même celles qui survivraient
dans un catalogue». Les catalogues, dressés en 60 volumes, n'avaient
été ni imprimés, ni autographiés; ils ont été brûlés avec le reste.
Les incendies de mai 1871 ont également anéanti les bibliothèques
de l'Hôtel-de-Ville (environ 120,000 volumes); du Conseil d'État,
qui possédait les travaux manuscrits et la correspondance de Bigot
de Préameneu, l'un des rédacteurs du Code civil[143]; de la Cour
des comptes; du ministère des finances; de la Légion d'honneur; de
la préfecture de police, celle-ci importante en documents sur la
Révolution et comprenant une collection sans rivale de journaux
modernes; une partie de la bibliothèque de la Cour de cassation (près
de 30,000 volumes parmi lesquels les manuscrits de Merlin de Douai et
de Dupin aîné), et de celle de l'Ordre des avocats[144].
65. Du moins, la Bibliothèque nationale fut épargnée: à la suite de la
courageuse protestation signée le 12 mai par vingt-six fonctionnaires
ou employés des divers départements, pour refuser «l'adhésion»
qu'exigeait d'eux le gouvernement de la Commune, elle était restée
fermée pendant douze jours.
Depuis cette sinistre époque, elle a continué de se développer et
les pouvoirs publics ont voté l'isolement et l'agrandissement de ses
locaux par voie d'expropriation des bâtiments qui l'avoisinaient,
rue Colbert[145]. Des quatre départements qui la composent, il n'en
est pas un qui ne soit, dans sa spécialité et sans contestation
possible, le plus riche et le plus complet du monde entier. Les
imprimés atteignent le chiffre approximatif de 2,200,000 volumes, avec
une Réserve de 54,000 volumes de choix, sur lesquels plus de 20,000
incunables, c'est presque le double des imprimés du _British Muséum_,
la plus belle collection après la nôtre[146]. Il est vrai que nous
pouvons envier l'administration de la bibliothèque britannique, qui
est comme le modèle du genre, grâce à l'importance des crédits dont
elle dispose tant pour le traitement d'un personnel nombreux que pour
les acquisitions. Les manuscrits dépassent 92,000, les médailles et
monnaies 165,000. On estime les collections d'estampes à plus de
2,400,000 pièces, conservées dans 15,000 volumes et 4,500 portefeuilles.
66. Le cadre de ce travail ne nous permet pas de sortir des généralités
en ce qui touche l'histoire des autres bibliothèques publiques: pour
beaucoup d'entre elles, d'ailleurs, cette histoire a été publiée[147].
Il est impossible d'évaluer, même approximativement, le nombre total
des volumes qu'elles renferment[148]. Au surplus, la qualité des
ouvrages en fait le prix, leur chiffre importe assez peu. Ce que nous
pouvons dire, c'est que la négligence des autorités locales avait
laissé tomber les règlements en désuétude et que, depuis une dizaine
d'années, le gouvernement s'est appliqué à réorganiser partout les
comités d'inspection et d'achat des livres, ce en quoi seulement il a
droit d'intervenir pour l'administration des bibliothèques municipales.
Depuis 1860, il n'a pas cessé d'apporter la même activité à développer
et multiplier les bibliothèques scolaires, populaires, pédagogiques.
Quoiqu'il reste beaucoup à faire, il n'est aujourd'hui guère de villes
qui ne soient pourvues d'une bibliothèque scientifique pour les lettrés
et d'une bibliothèque populaire à l'usage des classes laborieuses,
celle-ci aussi largement ouverte pour le prêt que pour la lecture
sur place. Le succès des bibliothèques populaires croît en raison
des progrès de l'instruction primaire: il s'affirme de plus en plus.
La plupart des communes en sont déjà dotées. Ces collections sont le
meilleur complément des bibliothèques scientifiques et littéraires;
elles concourent, comme elles, à servir la cause de l'instruction
publique, elles sont aussi un moyen puissant de moralisation. A ce
double titre, elles justifient les efforts réitérés du gouvernement
pour les propager sur toute la surface du territoire et jusque dans les
colonies.
NOTES
[1] _Les Anciennes bibliothèques de Paris_, par Alf. Franklin,
1867-1873, vol. in-fol.
[2] Aussi les bibliothèques, même réputées riches, ne
possédaient-elles qu'un nombre fort restreint de volumes.
Les _Historiens des Gaules_ qualifient ainsi celles de
Saint-Benoît-sur-Loire et de Saint-Riquier, qui ne comptaient pas
chacune plus de 36 volumes.
[3] Charles V possédait encore d'autres livres dans ses
principales résidences, les châteaux de Melun, de Vincennes,
de Saint-Germain-en-Laye et de Beauté-sur-Marne.--Voir, sur
la composition de la librairie de Charles V, le classement
systématique établi par M. L. Delisle dans _Le Cabinet des miss.
de la Biblioth. nat._, t. 1, p. 27.
[4] Charles VI lui-même négligeait toujours de renvoyer à sa
librairie les volumes qu'il avait fait demander au garde et dont
il se faisait suivre dans ses voyages.
[5] M. L. Delisle suppose que les livres du cardinal, saisis
en 1469, lui furent restitués en 1480, à sa sortie de prison,
ou à la mort de Louis XI; ils ne figurent pas sur les anciens
inventaires de la Bibliothèque royale. Quant à ceux de Jacques
d'Armagnac, ils eussent dû revenir au roi, auquel l'arrêt de
condamnation du duc, prononcé le 10 juillet 1477, adjugeait
expressément les biens du coupable. (_Ibid._)
[6] Franklin, _Précis de l'hist. de la Biblioth. du roi_, ch. II
et III.
[7] Celle-ci s'était déjà accrue de la belle librairie des ducs
de Bourbon, transférée de Moulins à Fontainebleau, en 1523, après
la défection et la confiscation des biens du connétable.--La
réunion des librairies de Blois et de Fontainebleau fut ordonnée
par lettres patentes du 22 mai 1544.
[8] On estime à près de 800 le nombre des reliures exécutées pour
Henri II (L. Delisle, _loc. cit._, I, p. 188).
[9] _Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata._--Voir Dupin,
_Biblioth. de droit_, p. 209.
[10] Lettres patentes du 14 mai 1594. L'aménagement n'eut lieu
qu'en mai 1595.
[11] Lettres patentes du 14 juin 1594; arr. du Parlem. du 25
janvier 1599; transport au collège de Clermont, le 30 avril.
[12] Arrêt du Conseil, du 8 mars 1622.
[13] Les frères Dupuy avaient traité de cette charge, en 1645,
avec le titulaire, Nicolas Rigault, nommé conseiller au parlement
de Metz. Le prédécesseur de Rigault avait été le savant Isaac
Casaubon.
[14] Franklin, _Précis de l'hist. de la Biblioth._, p. 132.
[15] Pierre Dupuy avait légué tous ses manuscrits au fils du
président de Thou; les originaux des pièces historiques en
faisaient partie. Achetés, en 1680, par M. de Ménars, avec la
bibliothèque des de Thou, ils parvinrent plus tard aux mains du
procureur général Joly de Fleury qui, en 1754, les céda au roi
avec sa collection personnelle (Leprince, _Ess. histor. sur la
Bibl. du roi_, p. 157).
[16] Richelieu s'était emparé de même des manuscrits orientaux
rapportés de Constantinople par M. de Brèves et les avait fait
relier à ses armes: ils ne sont entrés dans la Bibliothèque
royale, pour laquelle ils avaient été acquis en 1632, qu'à la fin
du XVIIIe siècle.
[17] Arrêt du 12 janvier 1668.
[18] Arrêt du 25 juin 1668.--Franklin, _Préc. de l'hist. de la
Bibl._, p. 164.
[19] Trois maîtres de la librairie s'étaient succédé sous le même
nom de Jérôme Bignon: le premier, de 1642 à 1651; le second, de
1651 à 1672; le troisième, de 1672 à 1681. Carcavy qui, jusqu'à
la mort de Colbert, avait exercé les fonctions de garde de la
librairie et que Louvois remplaça, dès 1683, par Jean Gallois,
n'en porta jamais le titre, et Nicolas Clément ne le reçut qu'en
1692. Voir L. Delisle, _loc. cit._, t. I, p. 264.
[20] On verra plus loin que, cependant, la Bibliothèque ne fut
vraiment publique qu'à partir de 1735.
[21] Arrêt du conseil, du 6 mars 1717.--L. Delisle, _loc. cit._,
t. I, p. 833-856.
[22] Lettres de provision, du 15 septembre 1719.
[23] Arrêt du Conseil, du 20 septembre 1719. Le récolement,
commencé le 18 octobre 1719, sous la présidence du comte de
Maurepas, secrétaire d'État et des commandements du roi, fut
terminé le 31 décembre 1720.
[24] La belle collection d'imprimés rassemblée par Baluze fut
vendue en détail, conformément à ses dernières volontés, afin que
«tous les curieux pussent en avoir leur part».
[25] On verra plus loin que ces manuscrits furent rachetés plus
tard par la Bibliothèque.
[26] Seize volumes du cabinet Gaignières, contenant 3,000 copies
d'après les monuments funéraires du moyen âge, restèrent au
cabinet généalogique où ils furent volés pendant la direction et
par la négligence de Gevigney (1784). Ils passèrent en Angleterre
et sont encore à Oxford, dans la bibliothèque Bodléienne.
[27] Marion-Dumersan, _Hist. du cabinet des médailles_, et Henri
Lavoix, _Journ. off._ des 8, 9 et 11 juillet 1873.
[28] Ce chiffre a lieu d'étonner, si on le rapproche de celui
de 30,000 pièces accusé par un inventaire de 1693; sans parler
des envois d'Orient et du cabinet Mahardel, la seule collection
Pellerin eût dû l'élever à 62,500.
[29] Arrêt du Parlement, du 30 mars 1623.
[30] Arrêts du Conseil, du 19 mars 1642 et du 29 mai 1675.
[31] Arrêt du Conseil, du 31 janvier 1689.
[32] Lettre du 5 mars 1773, citée par Leprince, _Essai hist. sur
la Biblioth. du roi_, p. 119.
[33] Franklin, _Préc._, p. 241.--On voit dans le testament de
Richelieu que ce ministre avait conçu le dessein de doter la
France d'un établissement semblable.
[34] Franklin, _Les Anc. biblioth. de Paris_.
[35] Gaudry, _Hist. du barreau de Paris_, t. II, p. 71.
[36] _Les Anc. biblioth, de Paris_, t. III, p. 172.
[37] _Nouv. descript. de Paris_, t. II, p. 409.--Franklin, _loc.
cit._, t. II, p. 397. Elle provenait en grande partie d'un legs
de Jean Miron, docteur en théologie, subordonné à la double
condition de dresser un catalogue et d'ouvrir la bibliothèque aux
gens de lettres (1705).
[38] Orléans possédait encore deux autres bibliothèques
publiques, à Saint-Euverte (1754) et à l'Oratoire (1763).
[39] Celle de Rouen a fait l'objet d'une étude de M. Charles
Richard, conservateur des archives municipales: _Notice sur
l'ancienne bibliothèque des échevins de la ville de Rouen_.
[40] J. Bale, centurie II, chap. XV.--Une ancienne chronique
manuscrite rapporte que, sous Droctovée, deuxième abbé de
Saint-Germain-des-Prés, c'est-à-dire au VIe siècle, un incendie
allumé par les Normands dévora un grand nombre des livres de la
bibliothèque avec les titres des archives.
[41] _Les anc. biblioth. de Paris_, t. II, p. 22.
[42] D. Félibien, _Hist. de Paris_, t. III, p. 177.
[43] Arrêt du Parlement, du 14 février 1660. Le petit-neveu de
Richelieu, Armand de Vignerot, fut condamné par le même arrêt à
payer à la Sorbonne une somme de 30,000 livres pour les dépenses
d'appropriation, et une rente de 600 livres pour le traitement du
bibliothécaire.
[44] _Dissertation sur les bibliothèques_, p. 49.
[45] De même que la bibliothèque Sainte-Geneviève, dont nous
ne parlons pas dans cet historique, et à laquelle nous avons
consacré un article spécial, comme aux bibliothèques Mazarine et
de l'Arsenal, à raison de leur existence actuelle.
[46] Franklin, _Anc. bibl. de Paris_, t. II, p. 245-265 et
269-279.
[47] Franklin, _loc. cit._, _passim_.--Labiche, _Notice sur les
dépôts littéraires_.
[48] Déc. du 14 novembre 1789.
[49] Déc. du 20 mars 1790 (art. 5), du 20 avril et du 18 juin
1790 (art. 8).
[50] Déc. des 13 et 28 octobre 1790 et 9 janvier 1791.
[51] Déc. du 13 octobre 1790.
[52] Instruct. du 15 décembre 1790, des 24 mars, 15 mai et 8
juillet 1791.
[53] Déc. du 2 janvier 1792, complété par celui du 8 février
suivant, pour le département de Paris.
[54] Déc. du 9 février 1792.
[55] Déc. des 30 mars, 27 juillet et 2 septembre 1792.
[56] Déc. du 10 octobre 1792.
[57] On évaluait à près de 10 millions le nombre total des
volumes à inventorier; en avril 1794, on n'avait encore reçu que
1,100,000 cartes, et le travail était abandonné dans la plupart
des départements.
[58] La commission temporaire devait remplacer la commission des
monuments, que sa modération relative avait mise en butte à de
violentes dénonciations et que la Convention avait supprimée une
première fois par décret du 10 juin 1793, rétablie le 27 août
suivant et définitivement supprimée le 18 décembre 1793.
[59] Déc. de 22 germinal an II (11 avril 1794).--Le texte des
instructions envoyées aux districts se trouve dans le _Recueil de
lois, etc., concernant les bibliothèques publiques_, de M. Ulysse
Robert, inspecteur général, p. 9, 11, 26, 30.
[60] Déc. des 19 juin et 18 juillet 1792.
[61] Déc. du 13 vendémiaire an II (3 octobre 1793) et du 4
brumaire an II (25 octobre 1793).
[62] Déc. du 14 fructidor an II (31 août 1794).
[63] Déc. du 8 brumaire an III (29 octobre 1794).
[64] Déc. du 9 frimaire an III (29 décembre 1794).
[65] Le rapport parle d'un total de 840,738 volumes. Un autre
travail d'Ameilhon porte à 990,738 le nombre des volumes
confisqués à Paris. M. Labiche, conservateur à la bibliothèque
de l'Arsenal, a publié, en 1880, d'après les Archives des dépôts
littéraires que possède cet établissement, une intéressante
_Notice_ à laquelle nous empruntons ces chiffres et une partie
des détails qui suivent.
[66] Les trois premiers ayant recueilli les bibliothèques
ecclésiastiques, les autres reçurent les livres provenant de la
liste civile, des émigrés ou condamnés.
[67] Ce Conseil fut supprimé le 1er vendémiaire an IX (23
septembre 1800), par un arrêté ministériel de Lucien Bonaparte.
[68] Déc. du 4 brumaire an III (25 octobre 1794).
[69] Arr. du 7 messidor an III (25 juin 1795).
[70] Arr. des 24 et 28 fructidor an III (10 et 14 septembre 1795).
[71] Lettre min. du 24 pluviôse an IV (11 février 1796).
[72] Les catalogues dressés alors sont encore à la bibliothèque
de l'Arsenal, où fut porté, en 1811, le résidu des dépôts.
[73] Déc. du 14 floréal an III (3 mai 1795) et du 21 prairial an
III (9 juin 1795).
[74] Déc. du 28 octobre 1790, t. III, art. 2, et arr. du 12
nivôse an VI (1er janvier 1798).
[75] Arr. du 24 nivôse an IX (14 janvier 1801).
[76] Arr. du 7 thermidor an XIII (25 juillet 1805).
[77] Déc. du 10 juin 1793.
[78] Arr. du comité d'instr. publ., des 18 floréal (7 mai), 10
thermidor (28 juillet) et 30 fructidor an III (16 septembre 1795).
[79] Cependant un arrêté du 10 ventôse an VII (28 février
1799) autorisa le conservateur de l'Arsenal à retirer de
Louis-la-Culture une liste importante de manuscrits.
[80] Ce droit fut consacré de nouveau par une note dictée en
Conseil d'État, le 27 août 1807.
[81] L. du 1er jour complémentaire an IV (17 septembre
1796).--Cf. séance du 26 frimaire an IV.
[82] Arr. du 3 fructidor an V (20 août 1797).
[83] Arr. du 9 ventôse an VI (27 mars 1798).
[84] Arr. cons. du 1er thermidor an IX (20 juillet 1801).
[85] Le Directoire avait mis la bibliothèque de l'Arsenal à la
disposition de l'Institut par un arrêté du 1er messidor an IV
(19 juin 1796) qui souleva de vives réclamations et fut rapporté
le 5 pluviôse suivant. La bibliothèque de l'arsenal fut déclarée
publique par un arrêté du 9 floréal an V (28 avril 1797).
Quelques mois auparavant, celle «de la Commune», ou de la Ville
de Paris, avait été attribuée, par le Directoire, à l'Institut
[Arr. du 27 ventôse an V (17 mars 1797)].
[86] Labiche, _Notice sur les dépôts litt._, p. 84-112.
[87] Lettres min. du 28 prairial an VI et du 29 vendémiaire an
VII (_Ibid._)
[88] Arr. du 23 pluviôse an VII (11 février 1799).--Cf. arr. des
18 germinal et 9 fructidor an V et du 6 nivôse an VI.
[89] Arr. cons. du 1er vendémiaire an IX (23 septembre 1800).
[90] Déc. du 12 prairial an XIII (1er juin 1805).--Cf. arr. min.
du 7 thermidor an XIII (26 juillet 1805).
[91] Labiche, _loc. cit._
[92] Déc. du 3 septembre 1790.--Dans son rapport présenté en
1789, le comité des finances avait même proposé de l'abaisser à
80,952 livres, dont 4,000 pour les reliures et 20,000 pour les
acquisitions; ce dernier chapitre figurait à l'ancien budget pour
63,000 livres.
[93] Déc. du 27 septembre 1791.
[94] L. Delisle, _Le Cabinet des mss._, t. I, p. 557 et suiv.
[95] _Ibid._--M. Delisle donne les noms de ces divers
correspondants et des nombreux dépôts qu'ils visitèrent.
[96] Arr. du Conseil, du 3 mars 1781.--Le dépôt de législation
ne fut transféré de la Bibliothèque dans cet hôtel qu'en 1786:
en édits, ordonnances, arrêts et règlements, il ne contenait pas
moins de 300,000 pièces.
[97] Déc. du 12 mai 1792.
[98] Depuis cette époque, suivant les régimes politiques qui se
sont succédé, la Bibliothèque a porté les noms _d'impériale_,
_royale_ et _nationale_.
[99] Mortreuil, _La Bibliothèque nationale, son orig., ses
accroiss._, p. 135.
[100] Arr. des 23 avril 1795, 31 janvier, 25 mars, 31 juillet et
26 août 1796.
[101] L. Delisle, _loc. cit._, t. II, _pass._
[102] Déc. du 21 septembre 1791.
[103] Déc. du 22 juin 1793.
[104] Déc. du 6 février 1792.
[105] Arr. du 3 floréal an III (22 avril 1795).
[106] Circ. min. int., du 21 frimaire an VII (11 décembre
1798).--Cf. L. Delisle, t. II, p. 29-33.
[107] Mortreuil, _La Biblioth. nation._, p. 131, 149 et suiv.
[108] Delaborde, _Le Cabinet des estampes_, p. 110-120.--Le
département des estampes avait recueilli en outre 10 ou 12,000
gravures provenant des émigrés et plus de 40,000 autres puisées
dans les couvents, mais «le tout n'arriva guère qu'à encombrer
de doubles ou d'ouvrages sans valeur l'établissement qu'on
prétendait enrichir.» (_Ibid._, p. 100).
[109] Romme fit voter un décret, aux termes duquel le comité
d'instruction et la commission des monnaies nommeraient chacun
un délégué pour examiner les médailles des rois de France à
la Bibliothèque nationale; on conserverait celles intéressant
l'histoire et les arts; les autres seraient livrées au creuset
(Déc. du 13 vendémiaire an II, 3 octobre 1793).
[110] Le département des antiques et médailles avait été ouvert
au public par un décret spécial du 20 prairial an III (8 juin
1795) et placé sous la double direction d'un «conservateur
bibliothécaire chargé des détails bibliographiques» et d'un
«conservateur professeur, chargé de disposer la collection d'une
manière méthodique et d'enseigner dans des cours publics ce qui a
rapport aux inscriptions, aux médailles et aux pierres gravées,
l'histoire et les progrès de l'art chez les anciens, celle des
mœurs, des costumes et des usages de l'antiquité.» Ce cours
d'archéologie existe toujours; on sait avec quelle distinction il
a été successivement professé par MM. Raoul Rochette, Beule et
François Lenormant.
En outre, la Convention, par décret du 10 germinal an III (30
mars 1795), avait établi «dans l'enceinte de la Bibliothèque
nationale une école publique destinée à l'enseignement des
langues orientales vivantes, d'une utilité reconnue pour
la politique et le commerce.» Cette école, réorganisée par
l'ordonnance du 22 mai 1838 et par le décret du 8 novembre 1869,
a seulement alors été détachée de la Bibliothèque et installée au
collège de France. Elle est aujourd'hui rue de Lille, n° 2.--Même
au temps de son séjour à la Bibliothèque nationale, le cours
d'archéologie n'en faisait pas partie; conformément au décret du
20 prairial an III et à l'article 21 de l'ordonnance du 22 mai
1838, il continua d'être annexé au cabinet des médailles.
[111] Règl. du 25 fructidor an IV (11 septembre 1796).
[112] Arr. de Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur, du 28
vendémiaire an IX (20 octobre 1800).--Mortreuil, _loc. cit._, p.
148.
[113] Arr. du 13 germinal an VII (2 avril 1799).
[114] Franklin, _Précis_, p. 268.--L. de Laborde, _Revue des
projets présentés pour le déplacement de la Bibliothèque royale_,
1845, in-8°.
[115] Petit-Radel, _Recherches sur les biblioth. anc. et mod._,
1819, p. 345.
[116] Par arrêté du 20 janvier 1823, le ministre de l'intérieur
avait autorisé l'aliénation des parchemins inutiles de la
collection vendue par Beaumarchais en 1784. Par suite de
l'insouciance des familles et de l'ignorance des administrateurs,
le commerce des parchemins et vieux papiers s'organisa alors à
Paris sur une très vaste échelle. Malheureusement, la concurrence
anglaise s'abattit bientôt sur les occasions avantageuses qui
devinrent de plus en plus rares.
[117] L. du 24 avril 1833.
[118] Pour le détail des acquisitions postérieures à 1873, date
à laquelle s'est arrêté M. L. Delisle dans son ouvrage sur _Le
Cabinet des manuscrits_, on peut consulter les rapports adressés
par le même auteur au ministre de l'instruction publique et
insérés au _Bulletin_ en 1876 et 1877.
[119] Delaborde, _loc. cit._, p. 184-186.
[120] C'est à cette vente que fut acheté le Psautier de Mayence,
de 1457, le premier livre imprimé avec date.
[121] Ces crédits supplémentaires atteignirent, durant la
Restauration, un total de 295,000 francs. A la demande du
gouvernement, en 1838, la Chambre des députés alloua à la
Bibliothèque un crédit extraordinaire de 1,264,000 francs par
suite duquel son budget annuel d'acquisitions et reliures fut
porté à 174,000 francs. Cette somme fut réduite à 102,000 francs
sous le second Empire, puis portée à 114,350 et accrue de crédits
extraordinaires dont l'ensemble s'éleva à 301,000 francs.
[122] _Journ. off._ du 10 décembre 1873.
[123] Rapport à l'Empereur, du 31 mars 1860.
[124] Arr. min. du 19 avril 1862.
[125] Ord. du 2 novembre 1828.
[126] Ord. du 14 novembre 1832.
[127] Ord. du 22 février 1839.--Cf. Ord. du 2 juillet suivant.
[128] Déc. du 15 décembre 1856 et du 17 août 1857.
[129] Ul. Robert, _Rec. de lois_, etc., p. 50-56.
[130] Ce crédit avait été refusé, l'année précédente, par la
Chambre, après une vive discussion. Voir, au _Moniteur_, la
séance du 8 juin 1837.
[131] Arr. min. du 28 décembre 1847.
[132] Arr. min. du 30 mai 1850.
[133] Déc. du 24 janvier 1852.
[134] L. Delisle, _Le Cabinet des manuscrits_, t. I, p. 290; t.
III, p. 368.
[135] L'enquête qui donna lieu en 1850 à la fameuse affaire
Libri révéla une série considérable de soustractions de volumes
ou de pièces détachées, opérées à la Bibliothèque nationale,
à la Mazarine, à l'Institut, dont le voleur était membre, et
dans les bibliothèques de Troyes, de Grenoble, etc. Libri, sans
fortune personnelle, avait réuni une collection estimée alors
600,000 francs. On sait qu'il trouva d'ardents défenseurs,
tels que MM. Paul Lacroix, Gustave Brunet, Jubinal et Mérimée,
auxquels répliquèrent avec une grande autorité les experts,
MM. Lalanne, Bordier, Bourquelot, et le rapport de M. Bonjean
au Sénat, en 1861, sur une pétition en faveur du condamné. Si
un dernier doute pouvait subsister dans quelque esprit sur
sa culpabilité, la communication faite par M. L. Delisle à
l'Académie des inscriptions, le 22 février 1883, l'aura dissipé.
Cette note établit jusqu'à l'évidence, avec une sagacité et une
sûreté de critique qui font le plus grand honneur à son auteur,
la provenance frauduleuse des plus anciens manuscrits du fonds
Libri dans la célèbre collection d'Ashburnham-Place. Le fonds
Barrois, d'origine aussi suspecte, est l'un des plus importants
de la même bibliothèque. M. L. Delisle, dans un mémoire publié
en 1866, a démontré qu'une soixantaine au moins des manuscrits
cédés par Barrois, en 1849, à lord Ashburnham étaient le fruit de
vols audacieusement commis à la Bibliothèque nationale entre 1840
et 1848.--Cf. du même, _Notice sur plus. mss. de la biblioth.
d'Orléans_, 1883, in-4°, et _Les larcins de M. Libri à la
bibliothèque d'Orléans_, par M. Loiseleur. Dans un récent rapport
à la commission de la Bibliothèque de Lyon, M. Vingtrinier
signale quelques détournements et surtout de nombreuses
mutilations dont le principal auteur est l'ancien bibliothécaire.
(_Bull. des bibl. et arch._, 1884, p. 260-264.)
[136] Indépendamment de leur valeur artistique perdue, les
médailles fondues et recouvrées représentèrent, sous forme de
lingots, une valeur de 120,000 francs, qui fut remise à la
Monnaie. La loi de finances du 23 avril 1833 ouvrit au ministre
de l'instruction publique un crédit de pareille somme pour le
remplacement des pièces volées. Ce n'était qu'une restitution, le
Trésor n'ayant pu être que le dépositaire des fonds, ainsi que le
reconnut le préambule de l'ordonnance du 19 juin 1834.
[137] La _Gazette des Tribunaux_ du 3 août 1850 reproduit _in
extenso_ l'acte d'accusation dans lequel sont énumérées toutes
les déprédations imputées à Libri.
[138] Affaire _Harmand_. Voir la _Gazette des Tribunaux_ des 8, 9
et 10 février 1873.
[139] _Dictionnaire de pièces autographes volées aux
Bibliothèques de la France_, 1851-1853, publié en quatre
livraisons.
[140] Séance du 22 germinal an III (12 avril 1794).
[141] L. Delisle, t. II, p. 317.
[142] Rapport de M. Baudrillart, inspecteur général. (_Bull. du
min. de l'instr. publ._, 1871, p. 361.)
[143] Regnault, _Hist. du Cons. d'État_, p. 694; L. Aucoc, _Le
Conseil d'État avant et depuis 1789_, p. 413.
[144] L'ancienne bibliothèque de l'Ordre fondée en 1704 par un
legs de Gabriau de Riparfonds et publique, comme on a vu plus
haut, avait été confisquée en 1791 lors de la suppression de
l'Ordre, et attribuée par un décret du 12 juillet 1793 au comité
de législation, qui n'en prit qu'une faible partie. Versée au
dépôt de Saint-Louis-la-Culture, elle fut transférée le 29
brumaire an VI au Tribunal de cassation, en exécution d'un arrêté
directorial du 12 pluviôse an V. La seconde bibliothèque de
l'Ordre fut reformée par un legs de l'avocat Nicolas Férey, en
1810, et le barreau obtint, le 7 septembre 1811, l'autorisation
de la compléter en puisant dans le dépôt Chabrillant, qui
venait d'être attribué à l'Arsenal. L'Ordre revendit presque
immédiatement à un libraire la majeure portion des livres qu'il y
avait fait choisir. La bibliothèque actuelle n'est pas publique,
comme l'ancienne; elle est réservée aux seuls membres du
barreau.--Gaudry, _Hist. du barreau de Paris_, t. II, p. 504; A.
Franklin, _Les anc. biblioth._, t. III, p. 169-180. Le catalogue
vient d'être publié en deux volumes in-8°.
[145] L. du 28 décembre 1880. Voir plus loin, n° 116.
[146] Pour les détails du dénombrement, voir _infrà_, n° 141,
note 241.
[147] Nous citons les principaux ouvrages de ce genre dans
l'_Index bibliographique_.
[148] Voici du moins, par ordre d'importance, la liste des
principales bibliothèques départementales, empruntée à une
statistique de 1878:
Bordeaux, 160,000 vol.; Lyon, 150 000; Besançon, Grenoble et Aix,
120,000; Rouen, 112,000; Montpellier, 100,000; Avignon, 96,000;
Marseille, 80,000; Nîmes, 72,000; Amiens et Dijon 70,000; Rennes,
65,000; Toulouse, 61,000; Chartres, 56,850; Orléans, 51,000;
Tours, 46,000; Clermont, 41,500; Angers, 40,500; Le Mans, 40,000;
Blois, 36,000; Brest, 32,000; Poitiers, 30,000; Moulins et
Carpentras, 27,000; Pau, 25,000, etc.
Par opposition avec les vols considérables dont la plupart de nos
bibliothèques publiques ont plus ou moins souffert, nous devons
signaler les importantes donations que beaucoup d'entre elles
ont reçues. Dans l'impossibilité d'en offrir ici une énumération
qui, même incomplète, serait fort longue, nous mentionnerons
quelques-unes des plus considérables faites dans ces dernières
années: legs de M. Victor Servais, à Bar-le-Duc (10,000 vol.
et mss. sur l'histoire du Barrois et de la Lorraine); de Mme
V{e} Garinet, à Châlons-sur-Marne (33,000 vol.); de M. le baron
Guerrier de Dumast, à Nancy (2,500 vol. et 2,000 broch.); de
M. Guillermin, à Saint-Quentin (24,000 fr. pour la création
d'une bibliothèque publique); de M. de Vallat, à Montpellier
(20,000 vol., comprenant une très belle collection d'ouvrages
en dialectes patois); de M. Barotte, à Chaumont (900 volumes
de sciences et spécialement de géologie); de M. Canel, à
Pont-Audemer (sa bibliothèque normande, composée de 6,000 vol.,
plus sa maison pour la recevoir et loger le bibliothécaire);
etc., etc.
CHAPITRE II.
DISPOSITIONS GÉNÉRALES.
67. On trouvera exposées plus loin les mesures d'organisation et
d'ordre usitées dans les diverses bibliothèques. Nous rappellerons
seulement ici les règles générales dont l'application serait partout
désirable.
Le local d'une bibliothèque bien aménagée doit être suffisamment
éclairé, aéré et sec. L'humidité qui tache les feuilles, la poussière
qui engendre les insectes, sont d'ordinaire les pires ennemis des
livres. Les armoires, les tablettes sont en bois dur, afin de résister
à l'action des vers. Le long des premières, à la hauteur des rayons
supérieurs, court une forte tringle en fer destinée à supporter en les
maintenant des échelles simples, légères, munies de crochets, plus
maniables que les échelles roulantes ou doubles.
68. On ne saurait trop fixer l'attention des autorités appelées à
nommer un bibliothécaire sur les qualités qu'exige cette fonction.
Le bibliothécaire n'introduira ni ne conservera l'ordre dans sa
bibliothèque s'il n'a l'esprit méthodique; si, dans la tenue de ses
écritures, il ne pousse le soin de l'exactitude jusqu'à la minutie;
il ne saura rattacher les ouvrages aux catégories du catalogue, s'il
n'est particulièrement versé dans la bibliographie; il ne pourra éviter
aux lecteurs les longues recherches inutiles, s'il ne possède des
connaissances étendues, très variées surtout, s'il n'est en mesure de
les guider dans le maniement des répertoires, des grandes collections,
s'il ne sait leur en indiquer le plan, la manière de les consulter,
s'il est hors d'état de leur signaler les publications relatives aux
sujets qui les intéressent, si enfin il ne met, avec un zèle, une
urbanité infatigables, son expérience au service même des plus fâcheux;
car le lecteur est le plus souvent à la merci du bibliothécaire,
chez qui, par suite, la complaisance devient un véritable devoir
professionnel. Il ne pourra profiter des occasions d'achat qui se
présentent, s'il n'est constamment au courant des productions de la
librairie, de leur intérêt, de leur valeur vénale, s'il n'est capable
de distinguer une édition _princeps_ de sa contrefaçon, d'apprécier
l'état des gravures d'un ouvrage, la qualité d'une reliure; s'il n'a
les notions de paléographie indispensables pour assigner une date
approximative à un manuscrit ancien, etc.
La bibliographie est une science exacte qui demande une préparation
assez longue et que la pratique développe. Les bibliothécaires
improvisés en ignorent jusqu'à l'existence et se préoccupent peu de
l'acquérir.
69. Il ne faut pas chercher ailleurs la cause de la mauvaise
administration d'un grand nombre de bibliothèques publiques, car le
mal est commun. Il s'est étendu aux plus hauts fonctionnaires, et
l'on en a vu d'éminents à d'autres titres, commettre des erreurs
que leur situation rendait inexcusables. C'est ainsi que, dans un
rapport au ministre, un inspecteur général des bibliothèques voit en
Vérard l'un des _maîtres de la reliure_, et parle des _magnifiques_
restes de la bibliothèque de Strasbourg, de laquelle aucun volume
n'a été sauvé en 1870. Un tel exemple n'autorise-t-il pas de plus
modestes incompétences? Cependant on a, depuis peu, réalisé quelques
progrès dans cette voie. La Bibliothèque nationale n'agrée plus comme
stagiaires que des archivistes paléographes, des élèves diplômés
de l'École des langues orientales ou des bacheliers soumis à un
examen d'admission; les candidats aux places de bibliothécaires des
bibliothèques universitaires ont également à conquérir un certificat
d'aptitude[149]. Il serait à désirer que cette mesure fût étendue
à toutes les bibliothèques publiques, sous le contrôle du ministère.
Il est vrai que la nomination des bibliothécaires des villes
appartient aux municipalités. Mais ne serait-ce pas d'intérêt général
de restreindre ce droit comme on l'a fait pour la désignation des
archivistes, qui reste aux préfets, sous la réserve de ne choisir que
des candidats diplômés[150]?
70. D'autre part, si l'on veut exiger des bibliothécaires plus de
capacité ou de zèle, il est juste d'élever les traitements à un chiffre
qui les dispense de recourir à des travaux étrangers pour s'assurer une
vie honorable. A ce propos, la question a été posée de savoir si la
profession de bibliothécaire était compatible avec l'exercice de celle
d'avocat, qui exclut tout service salarié. Le conseil de l'ordre du
barreau d'Aix l'a résolue négativement, mais sa décision a été l'objet
de critiques assez vives de la part d'un académicien, Charles Nodier,
et d'un jurisconsulte, Dupin aîné[151]. C'est donner à l'article 42 de
l'ordonnance du 20 novembre 1822 une extension contraire à son but. La
jurisprudence des barreaux a d'ailleurs admis à l'exclusion générale
des fonctionnaires salariés un certain nombre d'exceptions qui se
justifieraient beaucoup moins que l'inscription d'un bibliothécaire au
tableau. Quoi qu'il en soit, la décision appartient aux conseils de
l'ordre.
71. Les bibliothèques publiques s'accroissent par achats, envois
des ministères ou dons privés. Les legs et donations authentiques,
qu'ils soient faits en espèces sous forme de rentes, ou en livres,
doivent être autorisés par décret du chef de l'État. Les dons manuels,
qui sont les plus ordinaires, n'entraînent pas cette formalité,
mais sont soumis, selon les bibliothèques, à l'approbation soit du
ministre, soit des comités chargés de la surveillance. Quant aux dons
manuels subordonnés à des conditions ou charges, la jurisprudence
administrative en interdit l'acceptation. Le Conseil d'État exige
qu'ils soient transformés en donations publiques, c'est-à-dire
constatés par des actes notariés, qui seuls peuvent assurer à
perpétuité l'exécution des volontés des bienfaiteurs[152].
72. La classification doit prendre pour bases la nature et la
destination de la bibliothèque. Nous indiquerons en leur lieu
les méthodes appropriées aux établissements spéciaux. Mais les
bibliothèques générales, telles que sont d'ordinaire nos collections
publiques, peuvent se classer selon des règles uniformes, et la
plupart le sont en effet d'après un système bibliographique imaginé
en 1706 par Prosper Marchand, appelé au siècle dernier _Système des
libraires de Paris_, remanié et perfectionné de nos jours dans le
_Manuel du libraire_ par Jacques-Charles Brunet, qui y a attaché son
nom. Entre tous les plans proposés par les bibliographes, depuis le
XVIe siècle, depuis Conrad Gessner jusqu'à M. Téchener, en passant par
Cristofle de Savigny, Ismaël Bouilliau, le P. Garnier, Gabriel Martin,
et plus près de nous, Ampère, Merlin, Fortia d'Urban et le _Journal
officiel de la librairie_, le système de Brunet reste, malgré ses
imperfections incontestables, le plus logique et le seul communément
répandu. Les bibliographes modernes sont d'ailleurs unanimes à le
placer immédiatement après celui qu'ils proposent de lui substituer.
Il fait rentrer toutes les branches des connaissances humaines dans
les cinq grandes classes: théologie, jurisprudence, sciences et
arts, belles-lettres, histoire. Chacune comporte nécessairement un
grand nombre de subdivisions, qui varie suivant la spécialité des
bibliothèques[153].
73. La tenue régulière d'un registre d'entrée, de catalogues méthodique
et alphabétique, les récolements à dates fixes et à chaque mutation
de personnel, le numérotage et le timbrage des volumes ont le double
but de faciliter les recherches et de constater la propriété de la
bibliothèque. En cas de soustractions ou de mutilations, ils font
découvrir le délit, et l'inscription, sur les bulletins de demande, du
nom du lecteur auquel l'ouvrage a été communiqué permet de connaître
et de poursuivre le coupable. Lorsque c'est le bibliothécaire
lui-même, le mauvais état de la bibliothèque sert à favoriser ses
fraudes. L'exemple suivant s'est plusieurs fois rencontré: un
bibliothécaire, avec la complicité d'un libraire, propose au comité
d'achat des livres, qui l'accepte, l'acquisition de quelque ouvrage
rare déjà possédé par la bibliothèque, mais non enregistré; il s'adjuge
ensuite ou partage avec son complice, qui dresse une facture, le
montant du prix de la fourniture fictive.
74. Le cas particulier de vol dans une bibliothèque publique n'est pas
prévu par la loi. Aussi la jurisprudence a-t-elle dû le comprendre au
nombre des vols de pièces, registres et effets commis dans les dépôts
publics, visés par les articles 254 et 255 du Code pénal.
«Art. 254. Quant aux soustractions, destructions et enlèvements de
pièces ou de procédures criminelles ou d'autres papiers, registres,
actes et _effets_ contenus dans des archives, greffes ou _dépôts
publics_, ou remis à un dépositaire public en cette qualité, les
peines seront, contre les greffiers, archivistes, notaires ou _autres
dépositaires_ négligents, de trois mois à un an d'emprisonnement et
d'une amende de 100 à 300 francs.
«Art. 255. Quiconque se sera rendu coupable des soustractions,
enlèvements ou destructions mentionnées en l'article précédent sera
puni de la réclusion.--Si le crime est l'ouvrage du dépositaire
lui-même, il sera puni des travaux forcés à temps.»
La Cour de cassation n'a jamais varié dans son interprétation. La
chambre des mises en accusation ayant, par arrêt du 18 février 1813,
renvoyé devant la cour d'assises de la Seine un sieur Perrier-Duverger
coupable de tentative de vol dans une bibliothèque publique, il
se pourvut en cassation, soutenant que cette tentative constituait
seulement un délit justiciable du tribunal correctionnel. Le pourvoi
fut rejeté «attendu que les faits de prévention qui avaient motivé
le renvoi du réclamant à la cour d'assises sont qualifiés crimes
par les articles 254 et 255 du Code pénal[154].» Dans un autre
arrêt longuement motivé, la Cour de cassation explique pourquoi les
collections des bibliothèques publiques rentrent dans les _effets_
dont parle l'article 254: «Attendu que, par cette expression générale
_effets_, l'article 254 a désigné tous les objets quelconques renfermés
dans un dépôt public, autres que ceux dont le même article fait une
désignation particulière; que, dès lors, les livres renfermés dans une
bibliothèque publique sont nécessairement compris dans l'expression
générale _effets_; que la bibliothèque publique est, par la nature
de son établissement, un lieu public, et le bibliothécaire, par la
nature de ses fonctions, un dépositaire public; qu'ainsi, sous ce
triple rapport, le vol de livres dans une bibliothèque publique rentre
dans l'application de l'article 254, devient passible de la peine de
la réclusion prononcée par l'article 255 et doit, par conséquent,
être renvoyé devant les cours d'assises et non aux tribunaux
correctionnels; et attendu que, dans l'espèce, D... était prévenu
d'avoir commis des vols de livres dans les bibliothèques publiques
de Toulouse, dont la surveillance était confiée à un bibliothécaire
nommé par l'autorité administrative, que ce vol constituait celui
d'effets renfermés dans un lieu public et tel qu'il est déterminé par
l'article 254 et que l'article 255 déclare punissable de la peine de
la réclusion, etc.[155].» Un autre arrêt de la même cour, non moins
solidement motivé, a ajouté aux livres «les statues, les monuments
des arts renfermés dans une bibliothèque ou un musée publics» comme
«nécessairement compris dans le mot général _effets_[156]».
75. Cette interprétation sévère a soulevé, de la part de MM. Chauveau
et Faustin Hélie, une objection digne d'être rapportée, quoiqu'ils
ne la formulent pas sans «une certaine hésitation». Les exemples que
donne l'article 254, les articles qu'il énumère semblent indiquer que
la pensée du législateur s'est arrêtée au dépôt d'actes, de titres, de
registres publics. Ces actes, ces papiers dont la soustraction peut
entraîner la ruine des familles n'ont été déposés dans ces lieux que
sur la foi de la garantie sociale, et c'est cette garantie que la loi
aurait voulu sanctionner par des peines sévères. Peut-on assimiler à
ces dépôts spéciaux une bibliothèque publique? A ces titres déposés
par des tiers et desquels dépendent les intérêts les plus graves,
est-il équitable d'assimiler les livres? La désignation des papiers,
des actes et des pièces semble indiquer le sens que la loi a attaché
au mot _effets_, et l'on peut en induire qu'il s'agit du même genre
d'objets, des papiers qui sont tantôt des actes, tantôt des procédures,
tantôt des effets. Enfin, une nuance semble séparer le vol d'un
livre commis dans une bibliothèque, du vol d'un titre commis dans un
dépôt de titres. Dans ce dernier cas, la confiance du déposant est
forcée; il a dû croire à la sûreté d'un dépôt protégé par l'autorité
publique; le préjudice peut être immense: le vol s'aggrave donc
nécessairement à raison du lieu où il est commis, à raison du dommage
qu'il peut produire.--A ces considérations dont la valeur morale est
incontestable, on répond que les articles 254 et 255 du Code pénal sont
conçus dans des termes trop généraux et trop positifs pour qu'il soit
possible d'en restreindre l'application; que si, dans des bibliothèques
non ouvertes au public, les soustractions peuvent être considérées
comme vols simples, au contraire en livrant des volumes à l'usage du
public, dans une bibliothèque, l'État les place sous la foi publique,
et la soustraction qui en est faite présente beaucoup plus de gravité
que les différents
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