Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie
by Jean Froissart · French · Gutenberg #48855 · 1,090,745 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie
1307-1340 (Depuis l'avénement d'Édouard II jusqu'au siége de Tournay)
Author: Jean Froissart
Editor: Siméon Luce
Release date: May 2, 2015 [eBook #48855]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48855
Credits: Produced by Hélène de Mink, Clarity and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUES DE J. FROISSART, TOME 01/13, 2ÈME PARTIE ***
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches
n'ont pas été repris.
Les mots et phrases imprimés en gras dans le texte d'origine
sont marqués =ainsi=.
Cette version intègre les corrections de l'errata.
Pour quelques notations, suivies d'une ou de plusieurs lettres en
exposant dans l'original, l'abrévation n'est pas évidente ou non
courante: vo (verso), ro (recto), Fo (Folio) , fo (folio), Fos
(Folios).
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9, à Paris
CHRONIQUES
DE
J. FROISSART
PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
PAR SIMÉON LUCE
TOME PREMIER
1307-1340.
(DEPUIS L'AVÉNEMENT D'ÉDOUARD II JUSQU'AU SIÉGE DE TOURNAY)
IIe PARTIE
[Logo]
A PARIS
CHEZ MME VE JULES RENOUARD
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE
RUE DE TOURNON, No 6
M DCCC LXIX
CHRONIQUES
DE JEAN FROISSART.
PROLOGUE.
Afin que les grans merveilles et li biau fait d'armes,
qui sont avenu par les grans guerres de France et
d'Engleterre et des royaumes voisins, dont li roy et
leurs consaulz sont cause, soient notablement registré
et ou tamps present et à venir veu et cogneu, je
me voel ensonniier de l'ordonner et mettre en prose 5
selonch le vraie information que j'ay eu des vaillans
hommes, chevaliers et escuiers, qui les ont aidiés à
acroistre, et ossi de aucuns rois d'armes et leurs mareschaus,
qui par droit sont et doient estre juste inquisiteur
et raporteur de tels besongnes. 10
Voirs est que messires Jehans li Biaus, jadis canonnes
de Saint Lambert de Liège, en fist et cronisa
à son tamps aucune cose à se plaisance; et j'ai ce livre
hystoriiet et augmenté à le mienne, à le relation
et conseil des dessus dis, sans faire fait, ne porter 15
partie, ne coulourer plus l'un que l'autre, fors tant
que li biens fais des bons, de quel pays qu'il soient,
qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus
et cogneus, car de l'oubliier ou esconser, ce seroit
pechiés et cose mal apertenans, car esploit d'armes
sont si chierement comparet et achetet, che scèvent 5
chil qui y traveillent, que on n'en doit nullement
mentir pour complaire à autrui, et tollir le glore et
renommée des bienfaisans, et donner à chiaus qui
n'en sont mies digne.
Or ai je mis, ou premier chief de mon proisme, 10
que je voel parler et trettier de grans mervelles. Voirement
se poront et deveront bien tout chil qui ce
livre liront et veront, esmervillier des grans aventures
qu'il y trouveront. Car je croi que, de puis le
creation dou monde, et que on se commença premierement 15
à armer, on ne trouveroit en nulle hystore
tant de merveilles ne de grans fais d'armes, selonch
se quantité, comme il sont avenu par les
guerres dessus dittes, tant par terre com par mer, et
dont je vous ferai ensievant mention. Mais ançois 20
que j'en commence à parler, je voel un petit tenir et
demener le pourpos de proèce, car c'est une si noble
vertu, et de si grant recommendation, que on ne
le doit mies passer trop briefment, car elle est mère
materièle et lumière des gentilz hommes, et, si com 25
la busce ne poet ardoir sans feu, ne poet li gentilz
homs venir à parfaite honneur ne à le glore dou
monde, sans proèce.
Or doient donc tout jone gentil homme, qui se
voellent avancier, avoir ardant desir d'acquerre le 30
fait et le renommée de proèce, par quoi il soient mis
et compté ou nombre des preus, et regarder et considerer
comment leur predicesseur, dont il tiennent
[leurs][1] hyretages et portent espoir les armes, sont
honnouré et recommendé par leurs biens fais. Je sui
seurs que, se ilz regardent et lisent en ce livre, que
il trouveront otant de grans fais et de belles apertises 5
d'armes, de durs rencontres, de fors assaus, de fières
batailles et de tous autres maniemens d'armes qui se
descendent des membres de proèce, que en nulle
hystore dont on puist parler, tant soit anchiienne ne
nouvelle. Et ce sera à yaus matère et exemples de 10
yaus encoragier en bien faisant, car la memore des
bons et li recors des preus atisent et enflament par
raison les coers des jones bacelers, qui tirent et tendent
à toute perfection d'onneur, de quoi proèce
est li principaus chiés et li certains ressors. 15
[1] Ms. de Gaignières, fo 1.--Ms. 6477, fo 2 vo: «le».
Si ne voel je mies que nulz bacelers soit excusés
de non li armer et sievir les armes par defaute de
mise et de chavance, se il a corps et membres ables
et propisses à ce faire, mès voel qu'il les aherde de
bon corage et prende de grant volenté. Il trouvera 20
tantost des haus signeurs et nobles qui l'ensonnieront,
se il le vaut, et le aideront et avanceront, se il
le dessert, et le pourveront selonch son bien fait.
Ossi en armes aviennent tant de grans merveilles et
de belles aventures que on n'oseroit ne poroit penser 25
ne imaginer les fortunes qui s'i boutent, se com
vous verés et trouverés en ce livre, se vous le lisiés,
comment pluiseur chevalier et escuier se sont fait et
avanciet, plus par leur proèce que par leur linage.
Li noms de preu est si haus et si nobles et la vertu 30
si clère et si belle que elle resplendist en ces sales et
en ces places où il a assamblée et fuison de grans
signeurs, et se remoustre dessus tous les autres, et
l'ensengn'on au doi et dist on: «Velà cesti qui mist
ceste cevaucie ou ceste armée sus, et qui ordonna 5
ceste bataille si faiticement et le gouverna si sagement,
et qui jousta de fier de glave si radement, et
qui tresperça les conrois de ses ennemis par deus ou
par trois fois, et qui se combati si vassaument ou
qui entreprist ceste besongne si hardiement, et qui 10
fu trouvés entre les mors et les bleciés navrés moult
durement, et ne daigna onques fuir en place où il
se trouvast.»
De telz grains et de telz semences sont servi et
alosé li vaillant homme et li preu par leur vaillance. 15
Encores avant on voit le preu baceler seoir à haute
honneur à table de roy, de prince, de duch et de
conte, là où plus nobles de sanch et plus rices d'avoir
n'est mies assis. Car, si com li quatre ewangeliste
et li douze apostele sont plus proçain de Nostre 20
Signeur que ne soient li autre, sont li preu plus priès
d'onneur et plus honnouré que li aultre; et c'est bien
raisons, car il acquèrent et conquèrent le nom de
proèce en grant painne, en sueur, en labeur, en soing,
en villier, en travillier jour et nuit sans sejour. Et 25
quant leurs biens fais est veus et cogneus, il est ramenteus
et renommés, si com dessus est dit, et escrips
et registrés en livres et en cronikes. Car, par les
escriptures troeve on le memore des bons et des
vaillans hommes de jadis, si com les neuf preus qui 30
passèrent route par leur proèce, les douze chevaliers
compagnons qui gardèrent le pas contre Salehadin
et se poissance, les douze pers de France qui demorèrent
en Raincevaus, et qui si vaillamment s'i vendirent
et combatirent, et ensi de tous les autres que
je ne puis mies tous nommer, ne determiner leurs
biens fais ne ramentevoir, car trop poroie ma principal 5
matère empeechier. Ensi se diffère et dissimule
li mondes en pluiseurs manières. Li vaillant homme
traveillent leurs membres en armes, pour avancier
leurs corps et acroistre leur honneur. Li peuples parolle,
recorde et devise de leurs estas, et de leur fortunes. 10
Li aucun clerch escrisent et registrent leurs
avenues et baceleries.
Or ay je eu pluiseurs fois imagination sus l'estat
de proèce, et penset comment et où elle a regnet et
tenu signourie et domination, et salli d'un pays en 15
aultre. Sus ses ordenances meismement, en ay je oy
parler et deviser en ma jonèce aucuns vaillans hommes
et bons chevaliers, qui otant bien s'en esmervilloient
adonc comme je fai maintenant: si vous
en voel declarer aucune cose. Verités est, selonch 20
les anciiennes escriptures, que, apriès le deliuve et
que [Noés][2] et se generation eurent repeuplé le monde,
et que on se commença à armer et à courir et à pillier
l'un sus l'autre, proèce regna premierement ou
royaume de Caldée, par le fait dou roy Ninus qui
fist fonder et edefiier la grant cité de Ninivée qui
contenoit trois journées de lonc, et ossi par la royne
Semiramis sa femme qui fu dame de grant valour.
Apriès, proèce se remua et vint regner en Judée et
en Jherusalem, par le fait de Josué, de David et des 30
Machabiens. Et quant elle eut là regné un temps,
elle vint demorer et regner ou royaume de Perse et
de Mède, par le fait de Cyrus, le grant roy, par Asserus
et par Xerses. Après, revint proèce regner en
Gresce, par le fait de Hercules, de Tezeus, de Jazon 5
et de Acilles et des aultres preus chevaliers; apriès,
en Troies, par le roi Priant, par Hector et par ses
frères; apriès, en le cité de Romme et entre les Rommains,
par les nobles senatours et concilles, tribons
et centurions. Et furent cil et leurs generations en 10
tel poissance, environ cinq cens ans, et firent priès
que tout le monde rendre trebus à yaus jusques au
tamps Julius Cesar, qui fu li premiers emperères de
Romme, et de qui tout li aultre sont descendu et
venu. 15
[2] Ms. 6477, fo 3 vo: «Noels.»
Apriès, se tanèrent li Rommain de proèce, et s'en
vint demorer et regner en France, par le fait premierement
dou roy Pepin et dou roy Charle, son
fil, qui fu rois de France et d'Alemagne et emperères
de Romme, et par les autres nobles rois ensievant. 20
Apriès, a regné proèce un grant tamps en Engleterre,
par le fait dou roy Edowart et dou prince de Galles,
son fil; car, de leur règne, li chevalier englès et li
aultre qui avoech yaus se sont mis et acordé, ont
fait otant de belles apertises d'armes et de grans bacheleries 25
et de hardies emprises que nul chevalier
pueent faire, si com il vous sera declaré avant en ce
livre.
Or, ne sai je mies se proèce voet encores cheminer
oultre Engleterre ou reculer le chemin que elle a 30
fait, car, si com chi dessus est dit, elle a cerchiet et
environné ces royaumes et ces pays dessus nommés,
et regné et conversé entre les habitans une fois plus
et l'autre mains, à se ordenance en soit; mais j'en
ay un petit touchiet pour les mervilleusetés dou
monde. Si m'en tairai à tant et me retrairai à le matère
dont j'ai fait men commenchement, et declarrai 5
assés tost par quel manière et condicion la guerre
s'esmut premierement entre les Englès et les François.
Et pour che que ou temps à venir on puist savoir
qui a mis ceste hystore sus, et qui en a esté actères,
je me voel nommer. On m'appelle, qui tant 10
me voet honnerer, sire Jehan Froissart, net de le
conté de Haynau et de la bonne, belle et friche ville
de Valenchiènes.
LIVRE PREMIER.
§ 1. Premierement, pour mieus entrer en le matère
et hystore dessus ditte, voirs est que, apriès l'apaisement
des guerres de Flandres qui furent si grandes,
et dont tant de vaillant homme furent mort à
Courtrai et ailleurs, et que li biaus rois Phelippes eut 5
mariet sa fille en Engleterre au roy Edouwart, li quelz
rois d'Engleterre ne fu mies de si grant sens ne de si
grant proèce plains comme avoit esté li bons rois
Edouwars ses pères, qui tant eut à faire as Danois et
as Escos et les desconfi par pluiseurs fois en bataille, 10
et ne peurent onques avoir victore à lui; et quant
il fu trespassés, ses filz de son premier mariage, qui
fu pères au roy Edouwart sur qui ceste hystore est
ordenée, pas ne le ressambla de sens ne de proèce.
Car, assés tost apriès çou qu'il fu couronnés, li rois 15
Robers de Brus, qui estoit rois d'Escoce, et qui par
pluiseurs fois avoit moult donnet à faire au bon roy
Edouwart, chevauça tantost efforciement sur lui et
reconquist toute Escoce et la bonne cité de Bervich,
et ardi et gasta grant partie dou royaume d'Engleterre 20
bien quatre journées ou cinq par dedens le pays,
et desconfi celi roy et tous les barons d'Engleterre en
une place en Escoce que on dist Struvelin, par bataille
rengie et arrestée. Et dura la cace de ceste desconfiture
par deus jours et par deus nuis. Et s'en
afui li rois englés à moult peu de ses gens jusques à
Londres. Mès, pour ce que ce n'est mies de nostre 5
matère, je m'en tairai à tant.
§ 2. Chilz rois englès, dont je parloie maintenant,
qui reçut ce grant damage en Escoce, avoit deus
frères de remariage. Si fu li uns nommés li contes
Mareschaus et fu de diverse et de sauvage manière; 10
li autres fu appellés messires Aymes et estoit contes
de Kent, moult preudons, douls et debonnaires et
moult amés des bonnes gens. Chils rois eut de madame
sa femme, fille au biau roy Phelippe, deus filz
et deus filles. Des quelz filz li ainsnés eut nom Edouwars, 15
et fu rois d'Engleterre par l'acort de tous les
barons très le vivant son père, si com vous orés avant
en ce livre. Li secons des filz eut nom Jehans de
Eltem et morut jones. Li ainsnée des deus filles eut
nom Ysabel et fu mariée au jone roy David d'Escoce, 20
filz au roi Robert de Brus. Et li fu donnée en mariage
de jonèce par l'acord de[s] deus royaumes d'Engleterre
et d'Escoce et par pais faisant. Li autre fille fu
mariée au duch de Guerle. Chilz eurent deus filz et
deus filles, Renault et Edowart; et les filles, li une 25
fu contesse de Blois de par monsigneur Jehan de
Blois son mari, et li aultre duçoise de Jullers.
§ 3. Li biaus rois Phelippes de France eut trois filz
avoech ceste belle fille ma dame Ysabel qui fu royne
d'Engleterre. Et furent cil troi fil moult bel et grant 30
chevalier. Si eut à nom li ainnés Loeis, et fu au vivant
dou roy son père rois de Navare, et l'appella
on le roy Hustin. Li secons eut à nom Phelippes li
Biaus, et li tiers Charles. Et furent tout troi roi de
France apriès le mort dou roy Phelippe, leur père, 5
par droite succession, li uns apriès l'autre, sans avoir
hoir marles de leurs corps engendrés par voie de mariage:
si ques, apriès la mort del daarrain roy Charle,
li douze per et li baron de France ne donnèrent
point le royaume à le sereur qui estoit royne d'Engleterre, 10
par tant qu'i[l][3] voloient dire et maintenir,
encores voelent, que li royaumes de France est bien
si nobles que il ne doit mies aler ne descendre à fumelle
ne par consequense à fil de fumelle. Car, ensi
comme il voelent dire et maintenir, li filz de fumelle 15
ne poet avoir droit ne succession de par sa mère,
venant là où sa mère n'a point de droit: si ques,
par ces raisons, li douze per et li baron de France
donnèrent, de commun acort [le royaume de France][4],
à monsigneur Phelippe de Valois, fil jadis à monsigneur 20
Charle le conte de Valois, frères à che biau
roy Phelippe deseure dit, et en ostèrent le royne
d'Engleterre et son fil qui estoit hoirs marles et neveus
au roy Charlon, et li rois Phelippes n'estoit que
cousins germains. C'est li poins par quoi les guerres, 25
les pestilenses et les tribulations sont de puis incourutes
et eslevées, et li grant meschief avenu par le
cause dou calenge et de le deffense, si com il vous
sera recordé chi apriès, quant tamps et lieus venront
que j'en deverai parler. Mais je m'en tairai encores
un petit et me retrairai à le droite matère des Englès,
si com je l'ay commencie.
[3] La leçon du ms. de Gaignières, fo 3, autorise à restituer la
finale _l_ de _il_ qui n'est pas figurée dans l'écriture, parce
qu'elle ne se faisait pas sentir dans la prononciation devant une
consonne.
[4] Mss. A--Mss. B (lacune).
§ 4. Il est bien voirs que cils roys d'Engleterre, 5
pères à ce roy Edouwart sur qui nostre matère est
fondée, gouvrena moult diversement son royaume et
fist pluiseurs diverses justices et pluiseurs merveilles
par le conseil et enhort de monsigneur Huon, c'on
dist le Despensier, qui avoit esté nouris avoecques 10
lui d'enfance. Et avoient tant fait cilz messires Hues
et messires Hues ses pères qu'il estoient li plus grant
baron d'Engleterre, en tant que de mise et de rikèce.
Et par especial messires li filz avoit si mené le roy et
si atrait à ses oppinions que sans lui n'estoit riens 15
fait, et par lui estoit tout fait, et le creoit li rois plus
que tout le monde. Et voloient li doi signeur Despensier
mestriier et sormonter tous les signeurs et
les barons d'Engleterre. Pour quoi, avinrent de puis
ou pays et à yaus meismes moult de maulz et de 20
tourmens.
Car, apriès la grande desconfiture de Struvelin, là
où li rois Robers de Brus, rois d'Escoce, avoit desconfi
che roi d'Engleterre et toutes ses gens, si com
ci dessus est dit, grant hayne et grant murmure
monteplia ou pays d'Engleterre entre les nobles barons 25
et le conseil le roy meismement encontre le
dit monsigneur Huon le Despensier. Et li mettoient
sus que par son conseil il avoient esté desconfi et
que, par tant qu'il estoit favourables au roi d'Escoce, 30
il avoit tant conseilliet et tenu le roi d'Engleterre en
negligense que li Escot avoient reconquis le bonne
cité de Bervich et ars quatre journées ou cinq par
deus fois dedens leur pays, et yaus desconfis en bataille
et mis en cace, et porté très grant damage. Et
sus ce li dit baron d'Engleterre eurent pluiseurs fois 5
parlement ensamble pour aviser et regarder qu'il en
poroient faire; des quelz li contes Thumas de La[n]castre
estoit chiés et souverains. Et li desplaisoit li
usages que li rois avoit empris, et en parla par deus
ou par trois fois assés ouvertement au dit Despensier. 10
Or, se perchut li dis messires Hues comment
on murmuroit sur lui et sus son afaire. Si, se doubta
trop fort que maulz ne l'en venist, ensi qu'il fist;
mès che ne fu mies si trestos. Ançois eut il fait moult
de coses damagables ou pays, si com vous orés chi 15
après.
§ 5. Cilz qui estoit bien dou roy, et si proçains qu'il
voloit, et plus creus tous seus que tous li mondes,
s'en vint au roy et li dist que cil signeur avoient fait
alliance encontre lui, et qu'il le metteroient hors de 20
son royaume, se il ne s'en prendoit garde. Tant fist,
par son enhort et par son soubtil pourcach, que li
rois fist à un jour prendre tous ces signeurs à un parlement
là où il estoient assamblé, et en fist decoler
sans delay et sans cognissance de raison jusques à 25
vingt et deus des plus grans barons d'Engleterre, et
tout premiers le conte Thumas de Lancastre, qui estoit
ses oncles, preudons et sains homs, et fist puis
moult de biaus miracles ou lieu où il fu decolés.
Pour le quel fait, li dis messires Hues acquist grant 30
hayne de tout le pays, et par especial de la royne
d'Engleterre et dou conte de Kent, qui estoit frères
au dit roy.
Encores ne se cessa pas li dis messires Hues de
enhorter le roi mal à faire. Car, quant il perchut
qu'il estoit mal de le royne et dou conte de Kent, il 5
mist si grant descort entre le roy et le royne, par
son malisce, que li rois ne voloit point venir en lieu
où elle fust, et dura cilz descors assés longement. Et
fu qui dist à le royne et au conte de Kent tout secretement,
pour les perilz eschiewer où il estoient par 10
le fait dou Despensier, que, se il demoroient longement
ens ou pays, li rois, par hastieu conseil et male
information, leur feroit souffrir dou corps haschière,
si com cil avoient entendu.
Dont, quant il avint que la royne et li contes de 15
Kent oïrent ces nouvelles, si se doubtèrent, car il
sentoient le roy hastieu et de diverse manière et che
messire Hue si bien de lui qu'il faisoit tout ce qu'il
voloit, sans avis et sans regart de nulle raison. Si s'avisèrent
la ditte dame et li contes de Kent qu'il se 20
partiroient d'Engleterre et s'en iroient en France veoir
le roi Charlon que la royne, qui sa sereur germainne
estoit, n'avoit veu de puis que elle fu envoiie en Engleterre;
et en menroit avoecques lui son jone fil
Edouwart, et lairoit couvenir ce roy et le Despensier 25
au sourplus. Espoir, hastement s'amenderoit leurs
estas, et y pourveroit Diex de remède et de conseil.
Ce pourpos tinrent la dame et li contes de Kent
et ordonnèrent leurs besongnes secretement et envoiièrent
devant le plus grant partie de leur arroi 30
par le rivière de Tamise en nefs en Flandres. Et
prist la ditte dame excusance de venir en pelerinage
à Nostre Dame de Boulongne. Et se parti, si com
vous poés oïr, d'Engleterre à petite mesnie, son jone
fil avoech lui, le conte de Kent son serourge et monsigneur
Rogier de Mortemer. Et montèrent à Douvres
et arrivèrent à Boulongne. 5
§ 6. Quant la royne d'Engleterre fu arrivée à Boulongne
et toute se route, elle regratia Nostre Signeur
et s'en vint tout à piet jusques à l'eglise Nostre Dame
en devotion, et fist sen offrande et sen orison devant
l'image. Li abbes de laiens et tout li monne le recuellièrent 10
liement; et fu laiens herbergie et toute se
mesnie; et s'i reposèrent et rafrescirent par cinq
jours. Au sizime, il montèrent tout as chevaus et sus
hagenées qu'il avoient amené d'Engleterre, et se partirent
de Boulongne o tout leur arroi. Si fu la dame 15
aconvoiie et acompagnie d'aucuns chevaliers de là
environ, qui l'estoient venu veoir et festiier, pour la
cause de ce que elle estoit soer au roy leur signeur.
Tant esploita la dame par ses journées que elle approça
Amiens. Chil de la cité vinrent contre lui moult 20
reveramment. Et par tout où elle passoit, as cités et
as bonnes villes, on li faisoit feste et honneur, car li
rois Charles l'avoit ensi ordonné, qui estoit enfourmés
de sa venue.
Et tant chevauça la ditte dame que elle vint à Paris. 25
Si estoient jà issut contre lui moult de noble
gent, pour le recueillier et son jone fil. Et les amenèrent
jusques au palais messires Robers d'Artois, li
contes de Dammartin, li sires de Couci, li sires de
Montmorensi et pluiseur aultre. Si descendirent devant 30
le perron et montèrent les degrés dou palais,
chil signeur François devant qui menoient la dame,
son fil et le conte de Kent; et vinrent jusques au roi
qui se tenoit en une cambre, bien acompagniés de
prelas et de chevaliers.
Quant li rois de France vei sa serour qu'i[l] en grant 5
tamps n'avoit veu[5], et elle deut entrer en la cambre,
il vint contre lui et le prist par le main droite et le
baisa et dist: «A bien vigne ma belle suer et mes
biaus niés!» Si les tint tous deus et les mena avant.
La dame, qui pas n'avoit trop grant joie fors de ce 10
que elle se trouvoit dalés le roy son frère, s'estoit jà
volue agenoullier par deus ou par trois fois, mais li
rois ne le laioit et le tenoit toutdis par le main droite,
et li demandoit moult doucement de son estat et de
son afaire. Et la dame l'en respondoit très sagement, 15
et tant furent les parolles que elle dist: «Monsigneur,
se nous va moy et mon fil assés petitement.
Car li rois d'Engleterre, mes maris, m'a pris en trop
grant hayne, et se ne scet pour quoi, fors par l'enhort
d'un chevalier englès qui s'appelle Hues li Despensiers. 20
Chilz chevaliers a telement atrait le roi à ses
volentés que tout ce qu'il voet dire et faire il est. Et
jà ont comparet pluiseur haut baron d'Engleterre sa
mauvesté, car il en fist sus un jour prendre au commandement
dou roy et en fist decoler jusques à 25
vingt et deus sans loy et sans cause, et par especial le
bon conte Thumas de Lancastre, dont ce fu trop
grans damages, car il estoit preudons et loyaus et
plains de bon conseil. Et n'est nulz en Engleterre,
tant soit nobles ne de grant afaire, qui l'ose couroucier 30
ne desdire de cose que il voelle faire. Et m'a telement
tourblet devers le roy, et le conte de Kent
men frère, que veci qu'il nous fu dit en grant amisté
par chiaus qui savoient aucunes coses dou conseil ce
dit chevalier, que nous estions en grant peril de nos 5
vies. Si nous sommes parti en grant doubtance et
venu par deça vous veoir, que je desiroie moult.»
Et li rois dist: «Ma belle suer, grant merchis.»
[5] Ms. de Gaignières, fo 4: «que de grant temps n'avoit veue.»
§ 7. Quant li rois Charles eut oy et entendu les
complaintes de sa suer, et comment elle estoit demenée 10
par le fait dou Despensier, si en eut grant pité et
le reconforta moult doucement et li dist: «Ma belle
suer, vous demorrés dalés nous; si ne vous esbahissiés
ne desconfortés de riens: nous avons assés pour
nous et pour vous. Et si meterons remède et conseil 15
à vos besongnes.» Et la dame s'agenoulla et dist:
«Monsigneur, grans mercis!» De puis la venue de
la dame, de son fil et dou conte de Kent, et que li
rois Charles eut recueilliet moult liement les dessus
dis, il se tinrent à Paris dalés le roy. Et leur faisoit 20
li dis rois faire leur delivrance de toutes coses; et estoit
souvent la royne d'Engleterre avoech le roy son
frère et la royne de France, et ooit à le fois des nouvelles
d'Engleterre qui pas trop plaisans ne li estoient.
25
Car, cilz messires Hues li Despensiers croissoit tous
jours en poissance et en amour devers le roy. Et
avoit telement attret et atournet le dit roy que tous
li pays s'en esmervilloit; et n'avoit nulz que faire en
le court dou roy, se il n'estoit de son acord. Si fist 30
il de puis moult de diversetés et de cruaultés as pluiseurs
en Engleterre, dont il estoit moult hays. Mais
nulz ne li osoit dire ne moustrer, car se il se doubtast
de qui que fust, conte ou baron, tantost il le fesist,
sus l'ombre dou roy, prendre et decoler sans nule
remède. Si estoit si doubtés, et des pluiseurs tant 5
hays, que merveilles. Et regardèrent aucun baron et
sage homme dou pays que ce ne faisoit mies à souffrir,
et que ses outrages et mauvaistés il ne poroient
plus porter. Si se traisent tout secretement ensamble
à conseil, et eurent avis et volenté que il remanderoient 10
leur dame la royne d'Engleterre, qui jà avoit
demoret en France bien priès par l'espasse de trois
ans, et tout dis dedens le cité de Paris. Se li escrisirent
et segnefiièrent, se elle pooit trouver voie ou
sens par quoi elle peuist avoir aucune compagnie de 15
gens d'armes de mil armeures de fier ou là environ,
et elle vosist ramener son fil et toute se compagnie
ou royaume d'Engleterre, il trairoient tantost vers
lui et obeiroient à lui et à son fil comme à leur
signeur, car il ne pooient ne voloient plus porter les 20
desrois ne les fais que li rois faisoit ou pays, par le
conseil monsigneur Huon, et de chiaus qui de son
accort estoient.
Quant la royne entendi ces nouvelles, elle s'en
consilla secretement au roy Charle, son frère, qui 25
bien volentiers l'entendi, et li respondi adonc que
elle l'entrepresist hardiement, car il li aideroit et li
presteroit de ses gens telz que elle vorroit avoir. Et
avoech che il li presteroit de son or et de son argent
ce qu'il l'en besongneroit. Sour ce, la royne se parti 30
de lui, et s'en revint à son hostel et se pourvei si
com elle peut. Et pria secretement des plus grans
barons de France ceulz dont elle se fioit le plus, et
qui le plus volentrieu estoient pour tel afaire, et en
pensoit estre bien certainne. Puis le fist ensi à savoir
secretement à ces barons d'Engleterre qui avoient
vers lui envoiiet. 5
Mais on ne le peut si celer que li dis messires
Hues li Despensiers ne le sceuist. Si fist puis tant, le
terme perdant, par ses messages et par dons et prommesses,
que li rois Charles de France fu si enhortés
par son conseil que il manda sa sereur la ditte royne 10
Ysabiel, qui se tenoit à son hostel entre ses gens, et
li desconsilla et deffendi si haut et si acertes qu'il
peut, que elle demorast quoie et se relaiast de ce que
elle avoit empris. Et quant la dame entendi le roy
son frère, elle fu toute esbahie et abaubie, ce ne fu 15
point de merveilles. Si perchut bien que ses frères
estoit mal infourmés, car riens que elle peuwist dire
à l'encontre ne li pooit valoir ne aidier. Si se parti
adonc de lui moult triste et esmarie, et revint arrière
à son hostel, et ne se relaia point pour ce à appareillier. 20
Li rois ses frères le sceut; s'en fu courouciés,
quant sus sa deffense elle voloit ouvrer. Si fist,
par le conseil qu'il eut, commander, sus corps et sus
avoir, que nulz de son royaume ne se meuist, ne
alast avoech la ditte royne, sa suer.
25
Quant la dame seut ce, elle fu assés plus triste que
devant, ce fu bien raisons. Si ne sceut que faire ne
que penser, car toutes ses besongnes li venoient au
contraire, et estoient venues de lonch tamps. Et se
li falloit, ce li sambloit, par mauvais conseil, cilz qui 30
mieus li devoit aidier à son besoing. Et si approçoit
li termes que elle avoit mandet à chiaus que elle tenoit
pour ses amis en Engleterre. Si demora moult
esgarée, sans nul confort, comme celle qui ne savoit
que elle peuist faire ne que devenir. Et requeroit
souvent Dieu estroitement en soi meismes, et li prioit
que il le vosist aidier et consillier. 5
§ 8. Ne demora pas gaires de temps que on li dist,
fiablement et par grant bien, que, se elle ne se gardoit
sagement, li rois, ses frères, le feroit prendre et
mener en Engleterre, pour relivrer à son mari, le roi
d'Engleterre, et detenroit son fil avoecques lui, car il 10
ne li plaisoit plus que elle eslongast ensi son mari.
De ces nouvelles fu la dame plus esbahie que devant,
car elle amast mieus estre morte et desmembrée que
venir ou pooir ne ou dangier son mari ne le Despensier.
Si eut bien mestier d'avoir bon conseil. Si 15
s'avisa que elle vuideroit France et s'en avaleroit en
Haynau, pour veoir le conte et monsigneur Jehan de
Haynau son frère, qui estoient signeur plain de toute
honneur et de grant recommendation. Espoir, trouveroit
elle en yaus tout confort et bonne adrèce, et 20
si estoit lor cousine moult proçainne.
Si ordonna la ditte dame ses besongnes, et fist ses
gens sages de son departement, et comptèrent et
paiièrent par tout. Adonc, se parti au plus tost et au
plus quoiement que elle peut de son hostel, avoech 25
li ses filz en l'eage de quinze ans ou environ, li contes
de Kent, li sires de Mortemer, et tout li aultre
chevalier d'Engleterre, qui estoient afuioit apriès lui.
Et fist tant par ses journées que elle passa France,
Vermendois et Cambresis, et vint en Ostrevant, en 30
Haynau, en un chastiel que on appelle Buignicourt,
dont messires Nicoles d'Aubrecicourt estoit sires. Et
li quelz bachelers et sa femme rechurent liement et
bellement en leur hostel la ditte royne d'Engleterre
et son fil et leurs gens; et trouvèrent apparilliet tous
les biens de laiens. 5
Ces nouvelles furent tost venues à Valencienes, où
li contes de Haynau et messires Jehans de Haynau
ses frères estoient, que la royne d'Engleterre estoit
herbergie à Buignicourt chiés le chevalier. Et quant
li doi signeur dessus dit oïrent ce, si furent tantost 10
consilliet quel cose il en apertenoit à faire. Premierement,
messires Jehans de Haynau se parti de Valenchiènes,
li moult bien acompagniés de chevalier
et d'escuiers, et chevauça tant qu'il vint à Buignicourt,
en Ostrevant, et trouva la dessus ditte dame, 15
à qui il fist toute l'onneur et reverense qu'il peut, car
bien le savoit faire. La dame, qui estoit moult triste
et esgarée, et en sus de tous consaulz, fors de Dieu
et de lui, commença à complaindre au dit signeur
de Byaumont, en plorant moult piteusement, ses besongnes, 20
et recorder ses dures avenues, de cief en
cor, tout ensi que avenu li estoit jusques à ores:
premierement, comment elle estoit dechacie d'Engleterre,
et ses filz, et venue en France sus le fiance de
son frère le roy; et comment elle cuidoit [estre][6] 25
pourveue de gens d'armes par le conseil de son frère,
pour aler plus poissamment et en mener son fil en
son royaume, si com si ami d'Engleterre li avoient
mandet; et comment ses frères, puissedi, fu telement
conseilliés qu'il avoit brisiet tout ce voiage et 30
deffendu à tous gentilz hommes que nulz ne se mesist
avoech lui, sus à perdre leurs terres et le royaume.
Et li compta comment, et à quel mescief, elle
estoit là afuie à tout son fil, comme celle qui ne savoit
à cui ne en quel pays trouver confort ne soustenance. 5
[6] Ms. de Gaignières, fo 5 vo.--Ms. 6477, fo 8 vo: «est.»
§ 9. Et quant li gentils chevaliers messires Jehans
de Haynau eut oy la dame complaindre si tenrement,
et que toute fondoit en larmes et en plours, si en
eut grant pité et li dist, pour lui reconforter, moult 10
doucement: «Certes, dame, veés ci vostre chevalier
qui ne vous faurront pour morir, se tous li mondes
vous falloit. Ains, ferai tout mon pooir de vous
et de vostre fil conduire, et de vous et de lui remettre
en vostre estat en Engleterre, en l'ayde de vos 15
amis qui delà le mer sont, ensi que vous dittes. Et
je, et tout cil que je porai priier, y enventurrons les
vies, ançois que vous ne soiiés au dessus de vos besongnes.»
Et quant la dame l'eut oy parler une si haute et 20
si noble parolle, et si reconfortans ses besongnes,
elle qui seoit, et messires Jehans de Haynau devant
lui, se dreça en estant et se volt engenoullier, de le
grant joie et de le grasce qu'il li offroit; mès li gentilz
chevaliers ne l'euist jamais souffert; ains se leva 25
moult apertement, et prist la dame entre ses bras et
dist: «Ne place jà à Dieu que la royne d'Engleterre
face ce, ne ait empenset à faire, que de li engenillier
devant son chevalier! Mais, dame, reconfortés
vous, et vostre gent ossi, car je vous tenrai vo prommesse. 30
Vous venrés veoir monsigneur mon frère et
ma dame ma suer, vostre cousine, la contesse de
Haynau, qui vous en prient; et en sui cargiés de
vous dire, et de vous mener par devers yaus.» Et la
dame li ottrie et dist: «Certes, sire, je trueve en
vous plus de confort et d'amour que en tout le 5
monde. Et, de ce que vous me dittes et offrés, cinq
cens mille mercis. Jamais ne l'arons desservi moy ne
mes filz; mès, se li tamps vient que nous soions en
nostre estat, si com jou espoire bien, par le confort
et grasce de Dieu et de vous, il vous sera grandement 10
remuneret.»
Assés tost apriès ces parolles, prist li sires de
Byaumont congiet de la ditte dame, de son fil et
dou conte de Kent et des autres chevaliers, et s'en
vint ce soir herbergier à Denaing. Et la royne demora 15
à Buignicourt, grandement reconfortée, et bien
y avoit raison, en le pourveance de monsigneur Nicole
d'Aubrecicourt, qui en faisoit ce qu'il pooit. Et
tant en fist que la royne l'en sceut grant gré. Et demora
tous jours de puis ses chevaliers, et si enfant 20
et leur generation ossi, si com vous orés recorder en
avant en ceste hystore.
§ 10. Quant ce vint au matin, apriès messe et boire,
messires Jehans de Haynau se parti de Denaing, et
chevauça de rechief à Buignicourt; si trouva que la 25
royne estoit jà toute apparillie et ses gens ossi. Si se
partirent tout ensamble, et ses filz et leur route, ou
conduit le signeur de Byaumont, qui les amena
adonc à Valenciennes. Et y furent liement et bellement
rechut; et estoit la Salle dou Conte toute appareillie 30
pour la ditte dame et ses gens. Car, à ce donc,
li contes se logoit en l'ostel de Hollandes, et tous ses
hosteulz. Si descendi la royne d'Engleterre à le Salle,
et y fu logie et herbergie bien et aisiement. Et le
vint là veoir la contesse de Haynau, qui li fist toute
honneur et reverense, car bien le savoit faire. Et 5
ossi fist li contes Guillaumes de Haynau, mais il estoit
maladieus de gouttes, si ne chevauçoi[t] mies à
sen aise. Toutes fois, i[l] l'honnoura et festia grandement,
le terme que elle sejourna à Valenciennes, environ
trois sepmainnes. 10
Entroes, elle fist apparillier son oirre et ses besongnes.
Et li dis messires de Byaumont fist escrire
lettres moult affectueuses as chevaliers et as compagnons
de cui il se fioit le plus, en Haynau, en Hasbaing
et en Braibant; et les prioit, tant qu'il pooit, 15
et cescun sur toutes amistés, qu'il venissent avoech
lui en ceste emprise. Si en y eut grant plenté, de
l'un pays et de l'autre, qui y aloient pour l'amour
de li, et ossi grant plenté qui n'i alèrent mies, comment
qu'il en fuissent priiet. Et meismement li dis 20
messires Jehans en fu durement repris de son frère,
et de aucuns de son propre conseil, pour tant qu'il
leur sambloit que li entrepresure estoit si haute et si
perilleuse, selonch les descors et les grandes haynes
qui adonc estoient entre les haus barons et les communs 25
d'Engleterre, et selonch ce que li Englès sont
communement envieus sour toutes estragnes gens,
quant il sont à leur deseure et meismement en leur
pays, que cescuns avoit paour et doubtance que li
dis messires Jehans ne nulz de ses compagnons peuist 30
jamais revenir. Mais, quoi que on li blasmast ne
desconsillast, li gentilz chevaliers ne s'en volt onques
relaiier. Ains, dist que il n'avoit que une mort à
souffrir, qui estoit en le volenté de Nostre Signeur;
mais il avoit prommis à celle gentilz dame de lui
conduire jusques en son royaume; si ne l'en fauroit
pour morir. Et ossi chier avoit il à prendre le mort 5
avoecques celle noble dame, qui ensi estoit dechacie,
se morir y devoit, que autre part. Car tout chevalier
doient aidier à leur loyal pooir toutes dames et pucelles
à leur besoing, especialment quant il en sont
requis. 10
§ 11. Ensi se parti la royne d'Engleterre de le ville
de Valenciènes, quant elle et ses gens furent apparilliet
de che qu'il leur falloit; et prist congiet au gentil
conte Guillaume de Haynau et ma dame Jehane
la contesse, sa femme, et les remercia grandement, 15
humlement et doucement de le bonne, lie cière et
de la belle recueilloite que il li avoient fait. Si se
mist à voie sus le segureté et conduit del gentil chevalier,
le dit monsigneur de Byaumont. Si fisent tant
par leurs journées que il vinrent à Dourdresk, en 20
Hollandes. Là endroit se pourveirent de naves et de
vaissiaus grans et petis, ensi qu'il les peurent trouver,
et misent dedens leurs chevaus, leurs harnas et
leurs pourveances. Et quant il eurent par avis vent
bon pour eulz, il se commandèrent en le garde de 25
Nostre Signeur, et entrèrent en leurs vaissiaus, et
desancrèrent et se misent en mer. Et n'estoient non
plus de trois cens armeures de fier.
Or, considerés le hardie et haute emprise que li
sires de Byaumont faisoit, que de aler conquerre et 30
entrer en un royaume par force où il ne [cognissoit][7]
nullui, et ne savoit qu'il y trouveroit, mais il
le faisoit de si grant corage et avoit tel esperance en
Dieu, qu'il li estoit avis que bien furniroit et à sen
honneur le voiage. Si estoit il adonc ou commencement
de son venir, et en le droite fleur de se jonèce; 5
si l'entreprendoit plus volentiers et plus hardiement.
[7] Ms. de Gaignières, fo 6 vo.--Ms. 6477, fo 10: «cognissoient.»
Or vous nommerai aucuns des chevaliers de Haynau
qui alèrent avoecques lui, et à se priière, en ce
voiage: premierement, messires Henris d'Antoing, 10
messires Robers de Bailluel, qui puis fu sires de
Fontainnes, messires Fastrés dou Rues, messires Mikieus
de Ligne, messires Sausses de Boussoit, messires
Perchevaus de Semeries, messires Sanses de
Biauriu, li sires de Wargni, li sires de Potelles, 15
li sires de Montegni, li sires de Gommegnies, li sires
d'Aubrecicourt, et aucun aultre baceler, qui se voloient
enventurer avoech le dit chevalier et leurs
corps avancier. Si y eut aucuns Braibençons et Hesbegnons,
mès ce ne fu pas gramment. 20
Si singlèrent par mer. Et avoient entendu et avisé
qu'il prenderoient terre à un port où il avoient entente
d'arester, mais il ne peurent. Car uns grans
tourmens les prist en mer, qui les mist hors de leur
chemin, qu'il ne sceurent dedens deus jours là où il 25
estoient. De quoi Di[e]x leur fist grant grasce, et leur
envoia belle aventure. Car, se il fuissent embatu à
ce port que il avoient chuesi ou auques priès, il estoient
perdu davantage, et escheu ens ès mains de
leurs ennemis, qui bien savoient leur venue et les 30
attendoient là endroit, pour yaus mettre tous à mort
et le jone roy et la royne ossi; mais Di[e]x ne le volt
mies adonques consentir. Si les fist, ensi que par
droit miracle, destourner, ensi que vous avés oy.
Or avint que, au chief des deus jours, cilz tourmens 5
cessa, et veirent li maronnier terre en Engleterre.
Si se traisent celle part moult joiant, et prisent
terre sus le sablon et sus le rivage de le mer,
sans havene et sans droit port. Si demorèrent sus cel
sablon par trois jours, à petit de pourveances de 10
vivres, en descargant leurs chevaus et leurs harnas;
et si ne savoient en quel endroit d'Engleterre il estoient
arrivet, ou pooir d'amis ou d'anemis. Au
quatrime jour, il se misent à le voie, à l'aventure de
Dieu, comme cil qui avoient eu toute mesaise de 15
fain et de froit par nuis, avoecques les grandes paours
qu'il avoient ewes et avoient encores. Si chevaucièrent
tant amont et aval qu'il trouvèrent aucuns petis
hamelés, et puis apriès si trouvèrent une grande abbeye
de noirs monnes, que on claimme Saint Aymon. 20
Si se herbergièrent et rafreschirent en ceste
abbeye par trois jours. Et fisent penser de leurs
chevaus bien et fort, car il en pensoient temprement
avoir à faire.
§ 12. Nouvelles s'espandirent par le pays tant que 25
elles parvinrent à ceulz par qui seureté et mandement
la ditte dame estoit rapassée. Si se apparillièrent, dou
plus tost qu'il peurent, de venir vers li et vers son
fil qui il voloient avoir à signeur. Et li premiers qui
vint encontre lui, et qui plus grant confort donna à 30
chiaus qui estoient venu avoecques lui, che fu li
contes Henris de Lancastre au Tors Col, qui fu frères
au conte Thumas de Lancastre qui fu decolés, si com
vous avés oy par dessus, et fu pères au duch de Lancastre
qui fu si bons chevaliers et si recommendés,
si com vous porés oïr en ceste hystore, ains que vous 5
venés à le conclusion. Chilz contes Henris de Lancastre
dessus dis vint à grant compagnie de gens
d'armes. Apriès, tant d'uns et d'autres vinrent contes,
barons, chevaliers et escuiers, à tout gens d'armes,
qu'il leur sambla bien qu'il fuissent hors de 10
tous perilz. Et tous les jours croissoient gens d'armes,
ensi qu'il aloient avant.
Si eurent conseil entre yaus ma dame la royne, et
li baron, chevalier et escuier, qui venu estoient encontre
li, que il iroient droit à Bristo, à tout leur 15
pooir, là où li rois se tenoit adonc et li Despensier,
qui estoit bonne ville, grosse et rice et fortement
fremée, seans sus un bon port de mer. Et si y a un
chastiel trop durement fort, seant sus mer, si ques li
mers flote tout au tour. Là endroit se tenoit li rois, 20
messires Hues li Despensiers, li pères, qui estoit
priès en l'eage de quatre vins et dis ans, messires
Hues, li filz, li mestres consillières le roy, qui tous
les mauvais consaulz et mauvais fais li enhortoit, li
contes d'Arondiel, qui avoit à femme la fille monsigneur 25
Huon le Jone, et ossi pluiseur chevalier et escuier,
qui repairoient entours le roy et entours le
court, ensi que gens d'estat repairent volentiers entours
leurs signeurs. Si se misent ma dame la royne
et toute sa compagnie, messires Jehans de Haynau, 30
chil conte et chil baron d'Engleterre et leurs routes,
au dit chemin, pour aler celle part. Et par toutes les
villes là où il entroient, on leur faisoit feste et honneur.
Et toutdis leur venoient gens, à destre et à senestre,
de tous costés. Et tant fisent par leurs journées
qu'il parvinrent devant le ville de Bristo. Si le
assegièrent à droit siège fait. 5
§ 13. Li rois et messires Hues li Despensiers li filz se
tenoient ou chastiel. Li vielles messires Hues li pères
et li contes d'Arondiel se tenoient en le ville de
Bristo, et pluiseur aultre qui estoient de leur acord.
Quant cil aultre et cil de le ville veirent le pooir le 10
dame si grant et si enforciet, et priès que toute Engleterre
estoit de leur acord, et veoient le peril et le
damage si apparant, il eurent conseil qu'il se renderoient
et le ville avoech, salve leurs vies, leurs membres
et lor avoir. Si envoiièrent trettier et parlementer 15
devers la royne et son conseil, qui ne s'i veurent
mies acorder ensi, se la dessus ditte ne pooit faire
dou dit monsigneur Huon et dou conte d'Arondiel
sa volenté, car pour yaus destruire estoit elle là
venue.
20
Quant li homme de le ville de Bristo veirent que
autrement il ne pooient venir à pais ne sauver leurs
biens ne leurs vies, au destroit il s'i acordèrent et
ouvrirent les portes, si ques ma dame la royne,
messires Jehans de Haynau et tout li baron, chevalier 25
et escuier entrèrent ens, et prisent leurs hosteulz
dedens la ville de Bristo. Et cil qui ne s'i peurent
logier, se herbergièrent dehors. Là fu pris li dis messires
Hues li pères, et li contes d'Arondiel, et amené
par devant le royne, pour faire d'yaus se pure volenté. 30
Et ossi li furent amené li sien aultre jone enfant,
Jehans ses filz et ses deus fillètes, qui furent là
trouvées en le garde monsigneur Huon. De quoi la
dame eut grant joie, quant elle vei ses enfans que
veus n'avoit de grant tamps, et ossi eurent tout cil
qui point n'amoient les Despensiers. Et s'il avoient 5
grant joie entre yaus, selonc ce pooient avoir grant
duel li rois et messires li Despensiers li filz, qui estoient
en ce fort chastiel enclos, et qui veoient leur
meschief si grant, qui leur couroit seure si apparamment.
Et veoient tout le pays tourner avoecques le 10
royne et avoecques son ainnet fil, et dreciet et esmeut
encontre yaus. Dont, se il eurent dolour et
paour et assés à penser, ce ne fait point à demander.
§ 14. Quant la royne et tout li baron et li aultre
furent herbergiet à leur aise, il assegièrent le chastiel, 15
au plus priès qu'il peurent. Et puis fist la royne ramener
monsigneur Huon le Despensier le vielle et le
conte d'Arondiel devant son ainsnet fil, et devant
tous les barons qui là estoient, et leur dist que elle
et ses filz leur feroient droit et loy et bon jugement, 20
selonch leurs fais et leurs œuvres. Adonc respondi
messires Hues et dist: «Ha! dame, Diex nous voelle
donner bon juge et bon jugement; et se nous ne le
poons avoir en ce siècle, si le nous doinst en l'autre!»
Adonc se leva messires Thumas Wage, bons 25
chevaliers, sages et courtois, qui estoit mareschaus
de l'ost, et leur racompta tous leurs fais par escript,
et tourna en droit sus un viel chevalier qui là estoit,
afin qu'il raportast sus se feauté que à faire avoit de
telz personnes, par jugement, et de telz fais. Li chevaliers 30
se consilla as autres barons et chevaliers, et
raporta par plainne sieute que il avoient bien mort
desservie, par pluiseurs horribles fais qu'il avoient là
endroit oys racompter, et les tenoient pour vrais et
tous clers. Et avoient desservi, par le diversité de
leurs fais, à estre justiciés en trois manières, c'est à 5
savoir, premiers traynés, et puis decolés, apriès pendus
à un gibet. Tout en tel manière qu'il furent jugiet,
furent il tantost justiciet par devant le chastiel
de Bristo, veant le roy, et veant le dit monsigneur
Huon le fil, et tous ceulz de laiens qui grant despit 10
en eurent. Et puet çascuns savoir que il estoient à
grant meschief de cuer. Ceste justice fu faite l'an de
grasce mil trois cens vingt et six, le jour saint Denis,
en octembre.
§ 15. Apriès ce que ceste justice fu faite, si com 15
vous avés oy, li rois et messires Hues li Despensiers, qui
se veoient assegiet à tèle angousse et à tel meschief,
et ne savoient nul confort qui leur peuist là endroit
de nulle part venir, se misent à une matinée, entre
yaus deus, à peu de mesnie, en un petit batiel, en 20
mer, par derrière le chastiel, pour aler ou royaume
de Galles, s'il peuissent, comme cil qui volentiers se
fuissent sauvé. Mais Diex ne le volt mies souffrir,
car leurs pechiés les encombra. Si lor avint grant
merveille et grant miracle, car il furent onze jours 25
tous plains en ce batelet, et s'efforçoient de nagier
tant qu'il pooient, mais il ne pooient si lonch nagier
que tous les jours li vens, qui leur estoit contraires
par le volenté de Dieu, les ramenoit çascun jour,
une fois ou deus, à mains de le quarte partie d'une 30
liewe priès dou dit chastiel dont il estoient parti; si
ques tous les jours les veoient bien cil de l'ost le
royne.
Au daarrain, avint que messires Henris de Byaumont,
filz au visconte de Byaumont en Engleterre,
entra en une barge, et ossi avoec lui aucuns compagnons, 5
et se fist nagier devers ceulz, et nagièrent
tant et si fort que onques li maronnier le roy ne
peurent tant fuir devant yaus que finablement il ne
fuissent rataint, et pris à tout leur batiel, et ramenet
en le ville de Bristo, et livrés à ma dame la royne et 10
à son fil comme prisonniers, qui moult en eurent
grant [joye][8], et ossi eurent tout li aultre, et à bonne
cause, car il avoient acomplit et achievet leur desir,
à l'ayde de Dieu, tout à leur plaisir.
[8] Ms. de Gaignières, fo 8.--Ms. 6477, fo 12 (lacune).
§ 16. Ensi reconquist la ditte royne tout le royaume 15
d'Engleterre pour son ainsné fil, sour le confort et
conduit de monsigneur Jehan de Haynau et de se
compagnie. Par quoi ilz et tout si compagnon, qui
en ce voiage furent avoech lui, furent tous tenus
pour preus, par le raison de le haute emprise que 20
fait avoient. Car il ne furent tout comptet, quant il
entrèrent en mer à Dourdresch, si com vous avés oy,
que trois cens armeures de fier, qui fisent si hardie
entrepresure, pour l'amour de le ditte royne, comme
d'entrer en naves et passer mer à si peu de gens, 25
pour conquerre tel royaume comme est Engleterre,
maugré le propre roy et tous ses aidans.
§ 17. Ensi com vous avés oy, fu celle haute et hardie
emprise achievée; et reconquist ma dame la royne
Ysabiel tout son estat, par le confort et conduit del
gentil chevalier monsigneur Jehan de Haynau et de
ses compagnons, et mist à destruction ses ennemis.
Et fu pris li rois meismes par tèle mescheance et 5
fortune que vous poés entendre. Dont tous li pays
communalment eut grant joie, hors mis aucuns qui
estoient de le faveur le dit monsigneur Huon le Despensier.
Quant li rois et li dis messires Hues li
Despensiers furent amené à Bristo par le dessus dit 10
monsigneur Henri de Byaumont, li rois fu envoiiés,
par le conseil de tous les barons et les chevaliers,
ens ou fort chastiel de Bercler, seant sus le grosse
rivière de Saverne, et recommendés au signeur dou
dit chastiel de Bercler que il en fesist bonne garde; 15
et il dist que ossi feroit il; et fu ordonné à lui servir
et garder bien et honnestement, et gens d'estat
entours lui, qui bien savoient que on en devoit faire,
mais point ne le devoient laissier partir dou pourpris.
Ensi fu il enjoint et commandé. Et li dis messires 20
Hues fu tantost livrés à monsigneur Thumas
Wage, mareschal de l'host.
Apriès çou, se partirent la royne et toute son host
pour venir droit à Londres, qui est li chiés d'Engleterre,
et se misent au chemin. Li dis messires Thumas 25
Wage fist bien et fort loiier monsigneur Huon
le Despensier sour le plus petit magre et chetif cheval
qu'il pot trouver, et li fist faire à viestir un tabar
et afubler par dessus son abit le dit tabar, semet
de telz armeures qu'il soloit porter, et le faisoit ensi 30
mener par derision apriès le route et le conroi le
royne, par toutes les villes où il devoient passer, à
trompes, à trompètes et flahutes, pour lui faire plus
grant despit, tant qu'il vinrent à Harfort, une bonne
cité. Là fu la royne moult reveramment recheue et
à grant solennité, et toute li compagnie ossi. Et tint
là sa feste de le Toussains moult grande et moult 5
bien estoffé[e], pour l'amour de son fil et des signeurs
estragniers qui estoient avoecques lui.
§ 18. Quant li feste fu passée, li dis messires Hues
qui point n'estoit amés, là endroit fu amenés par devant
le royne et tous les barons et chevaliers, qui là 10
estoient assamblet. Là li furent recordet tout si fet
par escript, que onques ne dist riens à l'encontre: si
ques là endroit il fu jugiés, par plainne sieute, de
tous les barons et chevaliers, à mort, et à justicier,
en tel manière com vous orés. Premierement, il fu 15
traynés sour un bahut, à trompes et à trompètes, par
toute la ville de Harfort, de rue en rue. Et puis fu
amenés en une grant place, en le ville, là où tous li
peuples estoit assamblés. Là endroit fu il loiiés haut
sus une eschielle, si ques çascuns, petis et grans, le 20
pooient veoir. Et avoit on fait en le ditte place un
grant feu. Quant il fut ensi loiiés, on li copa tout
premiers le vit et les coulles, par tant qu'il estoit
herites et sodomites, ensi que on disoit meismement
del roy. Et pour ce avoit decaciet li rois la royne 25
ensus de lui et par son enhort. Quant li vis et les
coulles li furent coppées, on les getta ou feu, et furent
arses. Apriès, on li fendi le ventre, et li osta on
tout le coer et le coraille, et le getta on ou feu pour
ardoir, par tant qu'il estoit faulz de coer et traittes, 30
et que, par son traitte conseil et enhort, li rois avoit
honni son royaume et mis à meschief, et avoit fait
decoler les plus grans barons d'Engleterre, par les
quels li royaumes devoit estre soustenus et deffendus.
Et avoech ce il avoit si enhortet le roy qu'il ne pooit
ou ne voloit veoir la royne sa femme, ne son ainsnet 5
fil, qui devoit estre leurs sires; ains les avoit decaciés,
par doubtance de leurs corps, hors dou
royaume. Apriès, quant li dis messires Hues fu ensi
atournés, comme dit est, on li coppa le teste, et fu
envoiie en le chité de Londres; et puis fu il decopés 10
en quatre quartiers. Et furent tantost envoiiet as quatre
milleurs cités d'Engleterre apriès Londres.
§ 19. Apriès ceste justice faite, si com vous avés oy,
la royne et tout li signeur, et grant fuison dou commun
dou pays, se misent au chemin vers Londres, et 15
fisent tant par leurs petites journées qu'il y parvinrent
à grant compagnie. Et issirent communement
tout cil de Londres, grans et petis, encontre le royne
et son ainsnet fil, qui devoit estre leurs drois sires,
et lor fisent grant feste et grant reverense, et à toute 20
leur compagnie ossi. Et donnèrent cil de Londres
grans dons à le ditte royne, et à ceulz là où il leur
sambloit mieus emploiiet.
Quant il furent ensi receu et si grandement festiiet,
si que dit est, et il eurent là sejourné environ 25
quinze jours, li compagnon qui passet estoient avoech
monsigneur Jehan de Haynau, eurent grant talent de
retourner cescuns en se contrée, car il leur sambloit
qu'il avoient bien fait le besongne et acquis grant
honneur, si qu'il avoient. Si prisent congiet à ma 30
dame la royne et as signeurs dou pays. Ma dame la
royne et li signeur leur priièrent assés de demorer
encores un petit de tamps, pour veoir que on vorroit
faire dou roy, qui en prison estoit, ensi que oy
avés; mais il avoient si grant desir de retourner cescuns
en se maison que priière n'i valu riens. Quant 5
la royne et ses consaulz veirent chou, il priièrent de
coste à monsigneur Jehan de Haynau qu'il vosist
encores demorer jusques apriès le Noel, et qu'il detenist
de ses compagnons avoech lui ceulz qu'il en
poroit detenir. Li gentils chevaliers ne volt mies 10
laissier à parfaire sen service, et otria courtoisement
le demorer jusques à le volenté de ma dame le royne.
Si detint de ses compagnons ce qu'il en peut detenir;
mais petit fu, car li aultre ne vorrent nullement
demorer, dont il fu moult courouciés. Toutes fois, 15
quant la royne et ses consaulz veirent que cil compagnon
ne voloient demorer pour nulle priière, il
leur fisent toute l'onneur et le reverense qu'il peurent.
Et leur fist la royne donner grant argent pour
leurs frès et pour leur service, et grans joiaus, et 20
cescun selonch son estat, si grandement que tout
s'en tinrent à bien content. Et avoech ce elle leur
fist rendre l'estimation de leurs chevaus qu'il vorrent
laissier, si haut que cescuns voloit estimer les
siens, sans debat et sans dire ne trop ne peu. Et 25
tout furent paiiet en deniers appareilliés.
Si demora messires Jehans de Haynau, à le priière
de le royne, à petite maisnie et à peu de compagnons,
entre les Englès qui li faisoient toutdis toute
l'onneur et le compagnie qu'il pooient. Ossi faisoient 30
les dames dou pays, dont il y avoit grant fuison,
contesses et autres grandes et gentilz dames et pucelles,
qui venues estoient compagnier ma dame la
royne, et venoient de jour en jour, car il leur sambloit
que li gentilz chevaliers l'euist bien deservi, si
com il avoit.
§ 20. Apriès ce que li plus des compagnons de Haynau 5
se furent parti et li sires de Byaumont demorés,
la royne d'Engleterre donna congiet as gens de son
pays, que çascuns s'en ralast à se maison et en ses
besongnes, hors mis aucuns barons et chevaliers que
elle detint pour lui consillier; et lor commanda que 10
tout revenissent à Londres, au jour dou Noel, à une
grant court que elle voloit tenir. Et tout cil qui se
partirent li eurent en couvent, et encores pluiseur
autre à qui la feste fu mandée. Quant ce vint au
Noel, elle tint une grant court, ensi que elle l'avoit 15
dit. Et y vinrent tout li conte, baron et chevalier et
tout li noble d'Engleterre, et li prelat et li consaulz
des bonnes villes. A ceste feste et à ceste assamblée
fu ordonné, par tant que li pays ne pooit longement
demorer sans signeur, que on metteroit en escript 20
tous les fais et les oevres, que li rois qui en prison
estoit avoit fait par mauvais conseil, et tous ses usages
et ses mauvais maintiens, et comment il avoit
gouvrenet son pays, par quoi on le peuist lire, en
plain palais, par devant tout le pays, et que li sage 25
dou pays peuissent sur ce prendre bon avis et acord
comment et par cui li pays seroit gouvrenés de donc
en avant. Ensi que ordonné fu, il fu fait. Et quant
tout li cas et li fait, que li rois avoit fais et consentis
à faire, et tout si maintien et si usage furent leu 30
et bien entendu, li baron et li chevalier et tous li
consaulz dou pays se trairent ensamble à conseil. Et
se acordèrent li plus sainne partie, et meismement li
grant baron et li noble avoech les consaulz des bonnes
villes, selonch ce que il avoient là oy lire, et
qu'il en savoient le plus grant partie de ces fais et 5
de ces maintiens, de certain et par pure verité. Et
dirent que telz hons n'estoit mies dignes de jamais
porter couronne, ne d'avoir nom de roy. Mais il s'acordèrent
à che que ses ainnés filz, qui estoit ses
drois hoirs, fust couronnés et tantost ou lieu dou 10
père, mais que il presist bon conseil et sage entours
lui et feable, par quoi li royaumes et li pays fust, de
donc en avant, mieus gouvrenés que esté n'avoit; et
que li pères fust bien gardés et honnestement tenus,
tant que vivre poroit, selonch son estat. 15
§ 21. Ensi que acordé fu par les plus haus barons
et par les consaulz des bonnes villes, fu il fait. Et fu
adonc couronnés de couronne royal, ens ou palais de
Wesmoustier, dalés Londres, li jones rois Edowars,
qui tant fu de puis ewireus et fortunés en armes. Ce 20
fu l'an de grasce Nostre Signeur mil trois cens vingt
et sis, le jour dou Noel. Et pooit avoir adonc environ
seize ans; il les eut à le Conversion saint Pol. Et
là fu très grandement servis et honnourés li gentilz
chevaliers messires Jehans de Haynau de tous les 25
princes et de tous les nobles et non nobles dou pays.
Et là [lui][9] furent donnet grans joiaus et très rices,
et à tous les compagnons qui demoret estoient dalés
lui. Et demora de puis il et si compagnon, en grandes
festes et en grans solas des signeurs et des dames
qui là estoient, jusques au jour des Trois Rois
que il oy dire que li rois de Behagne, li contes de
Haynau, ses frères, et grant plenté de signeurs de
France se ordonnoient, pour estre à Condet sour Escaut, 5
à un tournoi qui là estoit criés.
[9] Ms. de Gaignières, fo 9.--Ms. 6477, fo 14 (lacune).
Adonc ne volt messires Jehans de Haynau plus
demorer, pour priière que on li peuist faire, pour le
grant desir qu'il avoit de venir à ce tournoi, et de
veir son gentil frère, le conte de Haynau, et les aultres 10
signeurs qui là devoient estre, et especialment
le plus noble et le plus gentil roy en larghèce qui
regnast à ce temps, le gentil roy Charlon de Behagne.
Quant li jones rois Edowars, ma dame la royne
sa mère et li baron, qui là estoient, veirent que il ne 15
voloit plus demorer, et que priière ne pooit valoir,
il li donnèrent congiet moult à envis. Se li donna li
jones rois, par le conseil de ma dame sa mère, quatre
cens mars d'estrelins, un estrelin pour un denir,
de rente, hyretablement, à tenir de lui en fief, et à 20
paiier çascun an en le ville de Bruges. Et donna encores
à Phelippe de Castiaus, son mestre escuier et
son souverain consilleur, cent mars de rente à l'estrelin,
et ensi à paiier d'an en an que dit est. Et li
fist avoech ce delivrer grant somme d'estrelins, pour 25
paiier les frès de lui et de toute se compagnie, pour
revenir en leur pays. Et le fist conduire, à grant
compagnie de chevaliers, jusques à Douvres; et li fist
apparillier et delivrer tout son passage. Et les dames
meismes, la contesse de Garanes, qui estoit suer au 30
conte de Bar, et aucunes des aultres dames li donnèrent
grant fuison de biaus jeuiaus et riches au departir.
Quant li dis messires Jehans de Haynau et se compagnie
furent venu à Douvres, il montèrent tantost
en naves pour passer oultre, pour le desir qu'il
avoient de venir à temps et à point à ce tournoy,
qui devoit estre à Condet. Et en mena avoech lui 5
quinze jones et preus chevaliers d'Engleterre, pour
estre à ce tournoy avoech lui, et pour yaus acointier
as signeurs et as compagnons qui là devoient estre.
Si leur fist toute l'onneur et le compagnie qu'il peut,
et tourniièrent deus fois celle saison à Condet, puis 10
qu'il furent venu. Or, me voel taire de monsigneur
Jehan de Haynau jusques à tant que poins sera, et
revenrai au jone roy Edouwart d'Engleterre.
§ 22. Apriès chou que messires Jehans de Haynau se
fu partis dou jone roi et de ma dame sa mère, li dis 15
rois et la royne gouvrenèrent le pays par le conseil
dou conte de Kent, oncle au dit roy, et par le conseil
ossi monsigneur Rogier de Mortemer, qui tenoit
grant terre en Engleterre bien siept mille livrées de
revenue, un estrelin pour un denir. Et avoient 20
tout doi esté bani et escaciet hors d'Engleterre avoec
le royne et le dit roy, si com avés oy. Et usèrent
ossi assés par le conseil de monsigneur Thumas
Wage, et [par le conseil de plusieurs autres][10] que on
tenoit les plus sages dou royaume, comment que
aucun aultre en euissent envie. Car on dist ensi que 25
envie ne poet morir en Engleterre. Ossi règne elle et
voet regner en pluiseurs aultres pays. Ensi passa li
yviers et li quaresmes jusques à Pasques. Et furent li
rois, ma dame se mère et li pays tous en pais, che
terme.
[10] Ms. de Gaignières, fo 9 vo.--Ms. 6477, fo 15 (lacune).
Avint que li rois Robers d'Escoce, qui avoit esté
moult preus, et qui moult avoit souffert contre les
Englès, et moult de fois avoit esté decaciés et desconfis 5
au tamps le bon roy Edowart, tayon à ce jone
roy Edowart, estoit devenus moult vieux et malades
de le grosse maladie, ce disoit on. Quant il sceut les
avenues d'Engleterre, comment li rois avoit esté pris
et desposés de se couronne, et ses consaulz justiciés 10
et mis à destruction, si com vous avés oy, il se
pourpensa qu'il deffieroit ce jone roi; car, par tant
qu'il estoit jones et que li baron del royaume n'estoient
mies bien d'acord, si com il cuidoit, et que
on li avoit fait entendant par aventure de par aucuns 15
des ennemis et dou linage les Despensiers, il
poroit bien faire se besongne et conquerre partie
d'Engleterre. Ensi qu'il le pensa, il le fist; et, environ
Pasques, l'an mil trois cens vingt et sept, fist il
deffiier le jone roy Edouwart et tout le pays, et leur 20
manda qu'il enteroit ens ou pays et gasteroit et arderoit
ossi avant qu'il avoit fait autre fois, dou tamps
que li desconfiture fu au chastiel de Struvelin, où li
Englès rechurent si grant damage.
§ 23. Quant li jones rois se senti deffiiés et ses consaulz 25
ossi, il le fisent savoir par tout le royaume et
commander que tout noble et non noble fuissent apparellié
cescuns selonch son estat, et venist çascuns
à tout son pooir au jour de l'Ascension apriès ensiewant
à Evruich, une bonne cité qui siet ou north. 30
Et envoia devant grant fuison de gens d'armes pour
garder les frontières par devers Escoce. Et puis envoia
grans messages par devers monsigneur Jehan de
Haynau, en priant moult affectueusement qu'il le
vosist venir secourir et tenir compagnie à ce besoing,
et que il vosist estre dalés lui à Evruich, au jour de 5
l'Ascension, à tout tel compagnie qu'il poroit avoir
de gens d'armes. Quant li sires de Byaumont oy che
mandement, il envoia ses lettres et ses messages par
tout là où il cuidoit recouvrer de bons compagnons,
en Flandres, en Haynau, en Braibant et en Hasbaing; 10
et leur prioit, si acertes qu'il pooit, que cescuns le
vosist siewir, au mieus montés et apparilliés qu'il
poroit, devers Wissant, pour passer oultre en Engleterre.
Cescuns le sievi volentiers selonc son pooir,
chil qui furent mandet et moult d'aultre qui ne furent 15
point mandet, pour tant que cescuns cuidoit
raporter otant d'argent que li aultre avoient raportet,
qui avoient estet en l'autre chevaucie en Engleterre
avoech lui: si ques, avant que li sires de Byaumont
venist à Wissant, il eut assés plus de gens qu'il ne 20
cuidoit avoir, mais tous les rechut liement et leur
fist grant chière.
Quant il et se compagnie furent venu à Wissant,
il trouvèrent les naves et les vaissiaus tous prés que
on leur avoit amenet d'Engleterre, et misent ens au 25
plus tost qu'il peurent chevaus et harnas, et passèrent
oultre et vinrent à Douvres. Et ne cessèrent de
chevaucier ne d'errer de jour en jour tant qu'il vinrent,
à trois jours priès de le Pentecouste, à le bonne
cité de Evruich, là où li rois et ma dame sa mère 30
estoient et grant plenté de grans barons, pour le
jone roy consillier et compagnier. Et attendoient là
endroit la venue de monsigneur Jehan de Haynau et
de se compagnie. Et ossi attendoient il que toutes les
gens d'armes, li arcier et les communes gens des
bonnes villes et des villiaus fuissent oultre passet. Et
ensi qu'il venoient par grans routes, on les faisoit 5
logier ès villages, à deus liewes priès ou trois de
Evruich, et là environ sus le plat pays, et les faisoit
on oultre passer par devers les frontières.
§ 24. Droit à ce point, vint à Evruich messires Jehans
de Haynau dessus dis et se compagnie. Si furent 10
bien venut et grandement festiiet dou jone roy, de
ma dame la mère et de tous les barons. Et leur fist on
livrer le plus biel fourbourch de le cité, pour yaus
herbergier entirement sans nul entredeus. Et fu delivrée
à monsigneur Jehan de Haynau une abbeye de 15
blans monnes, pour son corps et pour son tinel tenir.
En le compagnie dou dit chevalier vinrent, dou
pays de Haynau, li sires d'Enghien qui estoit appellés
messires Gautiers, li sires d'Antoing, messires
Henris, li sires de Fagnuelles, messires Fastrés dou 20
Rues, messires Robers de Bailluel et messires Guillaumes
de Bailloel, ses frères, li sires de Havrech,
chastellains de Mons, messires Alars de Brifuel, messires
Fastrés de Brifuel, messires Mikieus de Ligne, messires
Jehans de Montegni li jones et ses frères, messires 25
Sausses de Boussoit, li sires de Gommegnies,
messires Perchevaus de Semeries, li sires de Floion.
Dou pays de Flandres y vinrent messires Hectors
Villains, messires Jehans de Rodes, messires Wauflars
de Ghistelles, messires Guillaumes de Strates, 30
messires Gossuins de Le Muele et pluiseur aultre.
Dou pays de Braibant y vinrent li sires de Duffle,
messires Thieris de Wallecourt, messires Rasses de
Grés, messires Jehans de Casebèke, messires Jehans
Pili[s]re, messires Gilles de Coterebbe, li troi frère de
Harlebèke, messires Gautiers de Hoteberge et pluiseur 5
aultre.
Des Hesbegnons y vinrent messires Jehans li Biaus
et messires Henris ses frères, messires Godefrois de
Le Capelle, messires Hues [d'Ohay][11] et messires Jehans
de Libines, messires Lambers [d'Oppey][12], messires 10
Gillebers de Hers.
[11] Ms. d'Amiens, fo 6 vo.--Ms. 6477, fo 16: «de Hay.»
[12] Ms. de J. Le Bel, fo 14 vo.--Ms. 6477, fo 16: «dou Pelz.»
Et si y vinrent aucun chevalier de Cambresis et
d'Artois de leur volenté, pour leurs corps avancier,
tant que li dis messires Jehans de Haynau eut bien
en se compagnie cinq cens armeures de fier, tous 15
bien estoffés et bien montés.
Apriès ens ès festes de le Pentecouste, vinrent
messires Guillaumes de Jullers, qui puis fu dus de
Jullers apriès le dechiès de son père, et messires
Thieris de Heinsberge qui puis fu contes de Los, à 20
belle route, et tout pour faire compagnie au gentil
chevalier dessus dit.
§ 25. Li jones rois d'Engleterre, pour miex festiier
ces signeurs et toute leur compagnie, tint une grande
court au jour de le Trinité, à le maison des Frères 25
Meneurs, là où il et ma dame sa mère estoient herbergiet.
Et tenoient leur tinel, cescuns par li, c'est à
savoir li rois de ses chevaliers, et la royne de ses dames,
dont elle avoit grant fuison en se compagnie.
A celle court, eut bien li rois six cens chevaliers,
seans en salle et en l'enclostre. Et y eut à ce jour
fais quinze nouviaus chevaliers. Et ma dame la
royne tint sa court ou dortoir; et eut bien seans à 5
table soixante dames que elle avoit priies et mandées,
pour miex festiier le dit monsigneur Jehan de
Haynau et ces aultres signeurs. Là peut on veoir
grant noblèce de bien servir de grant plenté de mès
et d'entremès estragnes et si desghisés, que on ne 10
les poroit deviser. Là peut on veoir dames noblement
parées et richement achemées, qui euist loisir.
Mais adonc ne peut on avoir loisir ne lieu de
danser, ne de plus festiier. Car, tantost apriès disner,
uns grans hustins commença entre les Haynuiers 15
garçons et les arciers d'Engleterre, qui entre
yaus estoient herbegiet, en l'ocquison dou jeu de
dés, de quoi grans mauls vint, si com vous orés.
Car ensi que cil garçon se combatoient à aucuns de
ces Englès, tout li aultre arcier qui estoient en le 20
ville, et cil qui s'estoient herbegiet en celi fourbourch
entre les Haynuiers, furent tantost ensamble
à tous leurs ars apparilliés, et se boutèrent ou hahai,
et navrèrent à ce commencement tout plain des garçons
des Haynuiers: si les couvint retraire en leurs 25
hostelz. Li plus des chevaliers et de leurs mestres
estoient encores à court, qui de ce ne savoient riens.
Et tantost qu'il oïrent nouvelles de ce hustin, il se
traisent au plus tost qu'il peurent, cescuns vers son
hostel, qui peut ens entrer. Et qui n'i peut entrer, 30
il le couvint demorer dehors en grant peril. Car cil
archier, qui estoient bien doi mille, avoient le dyable
ou corps et trai[oi]ent[13] despersement, pour tous
tuer, signeurs et varlès.
[13] Ms. 6477, fo 16 vo: «traient.»
Et veult on dire et supposer que c'estoit tous fais,
avisés et pourparlés de aucuns des amis les Despensiers
et le conte d'Arondiel, qui avoient esté mis à 5
fin par monsigneur Jehan de Haynau, si com vous
avés chi dessus oy recorder. Si s'en voloient contrevengier
as Haynuiers, et meismement à monsigneur
Jehan de Haynau, se il peuissent; et bien s'en
misent en painne, si com vous orés. Car encores li 10
Englès et les Englesses, de qui li hostel estoient,
clooient et baroient leurs huis et leurs fenestres au
devant des Haynuiers, et ne les laissoient ens rentrer.
Toutes fois, il en y eut aucuns qui y rentrèrent
par derrière leurs hosteulz, et s'armèrent moult 15
vistement. Quant il furent armet, il n'osèrent issir
hors par devant pour les saiettes; ains issirent hors
par derrière, par les courtilz, et rompirent les enclos
et les paufis. Et attendirent li uns l'autre, en une
place qui là estoit, tant qu'il furent bien cent ou 20
plus, tout armet, et bien otant tous desarmet, qui
ne pooient rentrer en leurs hostelz.
Quant cil armé furent ensi assamblé, il se hastèrent
pour secourre les aultres compagnons, qui deffendoient
leur hostelz en le grande rue, au mieus 25
qu'il pooient. Et passèrent cil armet parmi l'ostel
au signeur d'Enghien, qui avoit grandes portes derrière
et devant sour le grande rue, et se ferirent
estoutement en ces archiers. Dou trait y eut fuison
des Haynuiers navrés et blechiés. Et là furent bon 30
chevalier messires Fastrés dou Rues, messires Perchevaus
de Semeries et messires Sauses de Boussoit.
Car cil troi chevalier ne peurent onques rentrer
en leurs hostelz pour yaus armer; mais il y
fisent otant d'armes que tel [qui][14] estoient armet. Et 5
tenoient grans lons leviers et gros de kesne, qu'il
avoient pris en le maison d'un carlier. Et donnoient
les horions si grans que nulz ne les osoit approcier,
et en abatirent plus de soixante ce jour, si com on
dist. Finablement, li arcier qui là estoient furent 10
desconfi. Et en y eut bien mors, en le place que as
camps, trois cens ou environ, qui tout estoient de
l'eveskiet de Lincolle.
[14] Ms. de Gaignières, fo 11.--Ms. 6477, fo 17 (lacune).
Si croi que Diex ne envoia onques si grant fortune
à nulle gent, qu'il fist à monsigneur Jehan de 15
Haynau et à se compagnie. Car ces gens ne tendoient
fors toutdis à yaulz mourdrir et desrober,
comment qu'il fuissent là venu pour la besongne le
roy; ne onques gens ne furent ne ne demorèrent en
si grant peril ne en tel angousse, ne paour de mort 20
qu'il fisent, le terme qu'il sejournèrent à Evruich.
Et encores ne furent il onques bien aseur, jusques à
tant qu'il se trouvèrent à Wissant. Car il escheirent,
pour ce fait, en si grant hayne et malinvolence de
tout le remanant des arciers, qu'i[l] les haioient plus 25
assés que les Escos, qui tous les jours leur ardoient
leur pays! Et disoient bien li aucun chevalier et baron
d'Engleterre as signeurs de Haynau, qui point
ne les haioient, pour yaus aviser et mieus garder,
que chil maleoit arcier et aultre commun d'Engleterre 30
estoient cueilliet et alloiiet plus de six mil ensamble,
et maneçoient les Haynuiers que d'yaus venir
tous ardoir et occire en leurs hosteulz, de nuit ou
de jour; et ne trouveroient personne de par le roy
ne des barons, qui les osast aidier ne souscourre. 5
Dont, se il estoient en grant mesaise de coer et en
grant hideur, quant il ooient ces nouvelles, ce ne
fait point à demander. Ne ilz ne savoient que penser,
ne que aviser que il peuissent faire selonc ces
nouvelles; ne il n'avoient esperance nulle de retourner 10
en leur pays, ne il n'osoient eslongier le roy ne
les haus barons; et si ne pooient sentir nul confort,
pour yaus aidier ne garantir. Si n'avoient aultre entente,
fors que d'yaus bien vendre et leurs corps
deffendre, et cescuns aidier li uns l'autre. 15
Si fisent li chevalier de Haynau et leurs consaulz
pluiseurs bonnes ordenances, par grant avis, pour
yaus mix garder et deffendre, par les quèles il couvenoit
toutdis jesir par nuit armés, et par nuit gettier
par connestablies les camps et les chemins d'entours 20
le ville et les fourbours, et envoiier aucunes
escoutes demi liewe ensus de le ville, pour escouter
se ces gens venroient, ensi que enfourmet estoient
et que on leur raportoit. Et leur disoient çascun
jour gens creable, chevalier et escuier, qui bien le 25
cuidoient savoir. Par quoi, si ces escoutes oïssent
gens esmouvoir pour traire par devers le ville, il se
devoient retraire viers chiaus qui gardoient les
camps, pour yaus manthe[n]ir[15] et aviser, par quoi il
fuissent plus tost montet et apparilliet et venu ensamble,
cescuns à se banière, en une place qui pour
ce faire estoit avisée.
[15] La leçon du ms. 6477, qui semble mauvaise, est: _manchevir_
ou _manthevir_.--Ms. de Gaignières, fo 11: «pour leur _garder_ et
adviser.»
§ 26. En celle tribulation, demorèrent il en ces fourbours,
par l'espasse de quatre sepmainnes, que tous 5
les jours on leur raportoit telz nouvelles ou pieurs
assés, et telz fois pires un jour que l'autre. Et en
veirent pluiseurs apparans, qui durement les esbahissoit.
Car, au voir dire, il n'estoient que une puignie
de gens ens, ou regard de le communauté 10
d'Engleterre qui là estoit assamblée. Ne il n'osoient
eslongier leurs hosteulz ne leurs armeures, ne entrer
en le cité, hors mis les signeurs qui aloient veoir le
roy et le royne et leur conseil, pour festiier et pour
aprendre des nouvelles, ne com longement on les 15
tenroit en cel estat ne en celle angousse.
Et, se li meschief de le mesaventure et li perilz ne
fust, il sejournoient assés aisiement. Car li cités et li
pays d'entours yaus estoit si plentiveus que, dedens
plus de six sepmainnes, que li rois et tout li signeur 20
d'Engleterre et li estragnier et leur gens, dont
il y avoit plus de soixante mille hommes, sejournèrent
là, onques ne renchierirent li vivre, que on
n'euist la denrée pour un denir, ossi bien que on
[avoit][16] en avant qu'il y venissent, bons vins de 25
Gascongne, d'Aussay et de Rin, à très bon marchiet,
poullalle et toutes manières de aultres vivres ensi.
Et leur amenoit on devant leurs hostelz le fain, l'avainne
et le litière, dont il estoient bien servi, et à
bon marchiet. 30
[16] Ms. de Gaignières, fo 11 vo.--Ms. 6477, fo 18: «n'avoit.»
§ 27. Quant il eurent là sejourné par l'espasse de
trois sepmaines après le bataille, on leur fist à savoir
de par le roy et les mareschaus que cescuns se pourveist,
dedens celle aultre sepmainne, de charètes et
de tentes pour gesir as camps, et de tous aultres 5
hostilz necessaires, pour aler oultre par devers Escoce,
car li rois ne voloit là plus sejourner. Adonc se pourvei
cescuns, au mieulz qu'il peut, selonch son estat.
Quant on fu apparilliet, li rois et tout si baron se
traisent hors, et alèrent logier six liewes en sus de le 10
ditte cité. Et messires Jehans de Haynau et se compagnie
furent logiet toutdis au plus près del roy
pour honneur, et par tant aussi que on ne voloit
mies que li archier, qui tant les haioient, euissent
nul avantage sus yaus. Si sejournèrent li rois et ces 15
premières routes deus jours, pour attendre les daarrains,
et pour miex aviser cescun, se il li falloit
riens.
Au tierch jour apriès, toute li hos qui estoit là se
desloga et se traist avant de jour en jour, tant que 20
on vint oultre le cité de Durem, une grande journée
à l'entrée d'un pays que on claimme Northombrelande,
qui est sauvages pays, plains de desiers et de
grandes montagnes, et durement povres pays de
toutes coses fors que de bestes. Si keurt parmi une 25
rivière, plainne de cailliaus et de grosses pières, que
on nomme Thin. Sus celle rivière, siet d'amont li
ville et li chastiaus que on claimme Carduel en Galles,
qui fu jadis au roy Artus, et où il se tenoit moult
volentiers. Et d'aval la ditte rivière, siet là une bonne 30
ville, que on claimme le Noef Chastiel sur Thin. Là
estoit li mareschaus d'Engleterre, à tout grant gent
d'armes, pour garder le pays contre les Escos, qui
gisoient as camps pour entrer en Engleterre. Et à
Carduel gisoient ossi grant fuison de Gallois, dont li
contes de Herfort et li sires de Montbrai estoient
conduiseur et gouvreneur, pour deffendre le passage 5
de le rivière. Car li Escot ne pooient entrer en Engleterre
sans passer le ditte rivière.
Et ne peurent savoir li Englès certainnes nouvelles
des Escos, jusques adonc que il vinrent à l'entrée de
ycelui pays. Mès adonc peut on veoir apparamment 10
les fumières des hamelés et des villiaus, qu'il ardoient
en vallées de celui pays. Et avoient passet
celle rivière si paisievlement que onques cil de Carduel
ne cil dou Noef Chastiel sur Thin n'en seurent
nouvelles, ce disoient. Car, entre Carduel et le Noef 15
Chastiel, poet avoir environ vingt et quatre liewes
englesces. Mès, pour mieus savoir le manière des
Escos, je me tairai un petit des Englès, et deviseray
aucune cose de le manière des Escos, et comment il
sèvent guerrier. 20
§ 28. Li Escot sont dur et hardit durement, et fort
travillant en armes et en guerre. Et à ce temps de
donc il amiroient et prisoient assés petit les Englès, et
encores font il au temps present. Et quant il voelent
entrer ou royaume d'Engleterre, il mainnent bien 25
leur host vingt ou vingt et quatre liewes loing, que
de jour que de nuit, de quoi moult de gens se poroient
esmervillier, qui ne saroient leur coustume.
Certain est, quant il voelent entrer en Engleterre,
il sont tout à cheval uns et aultres, fors mis li ribaudaille 30
qui les sièvent à piet. Assavoir, sont chevalier
et escuier bien montés sour bons gros roncins, et les
aultres communes gens del pays tout sour petites
hagenées. Et si ne mainnent point de charoy, pour
les diverses montagnes qu'il ont à passer, et parmi
che pays dessus dit que on claimme Northombrelande. 5
Et si ne mainnent nulles pourveances de pain
ne de vin, car leurs usages est telz en guerres et leur
sobrietés, qu'il se passent bien assés longement de
char cuite à moitiet, sans pain, et de boire aigue de
rivière, sans vin. Et si n'ont que faire de chaudières 10
ne de chauderons, car il cuisent bien leurs chars ou
cuir des bestes meismes, quant il les ont escorcies.
Et si sèvent bien qu'il trouveront bestes à grant fuison
ou pays là où il voellent aler. Par quoi il n'en
portent aultre pourveance que cescuns emporte, 15
entre le selle et le peniel, une grande plate pière. Et
se tourse derrière lui unes besaces plainne de farine
en celle entente que, quant il ont tant mangiet de
char mal quitte que leur estomach leur samble estre
wape et afoiblis, il jettent celle plate pière ou feu et 20
destemprent un petit de leur farine d'yawe. Quant
leur pière est cauffée, il jettent de ceste clère paste
sus ceste chaude pière, et en font un petit tourtiel à
manière de une oublie de beghine, et le menguent
pour conforter l'estomach. Par ce n'est point de 25
merveilles se ilz font plus grandes journées que aultres
gens, quant tout sont à cheval hors mis le ribaudaille.
Et si ne mainnent nul charoi ne aultres
pourveances, fors ce que vous avés oy.
En tel point estoient il entré en celi pays dessus 30
dit. Si le gastoient et ardoient, et trouvoient tant de
bestes qu'il n'en savoient que faire. Et avoient bien
trois mille armeures de fier, chevaliers et escuiers,
montés sus bons roncins et bons coursiers, et vingt
mille hommes armés à leurs guises, appers et hardis,
montés sus ces petites hagenées qui ne sont ne loiies
ne estrillies; ains les envoi-on tantost paistre c'on en 5
est descendu, en prés, en fries et en bruières. Et si
avoient deus très bons chapitaines, car li rois Robers
d'Escoce, qui estoit moult preus, estoit adonc durement
viex et chargiés de le grosse maladie. Si leur
avoit donnet à chapitainnes un moult gentil prince 10
et vaillant en armes, c'est assavoir le conte de Moret
qui portoit un escut d'argent à trois orilliers de
geules, et monsigneur Guillaume de Douglas, que on
tenoit pour le plus hardi et le plus entreprendant de
tout les deus pays, et portoit un escut d'asur à un 15
chief d'argent et trois estoilles de geules dedens l'argent.
Et estoient cil doi signeur li plus haut baron
et li plus poissant de tout le royaume d'Escoce, et li
plus renommé en biaus fais d'armes et en grans
proèces. Or voel jou revenir à nostre matère. 20
§ 29. Quant li rois englès et ses gens veirent les fumières
des Escos, si que dit est par devant, il sceurent
bien que c'estoient li Escot qui entré estoient en
leur pays. Si fisent tantost criier as armes, et commander
que cescuns se deslogast et siewist les banières. 25
Ensi fu fait. Et traist cescuns armés sus les
camps, si que pour tantost combatre. Là endroit furent
ordonnées trois grosses batailles à piet, et cescune
bataille avoit deus èles de cinq cens armeures
de fier qui devoient demorer à cheval. Et saciés que 30
on disoit que il y avoit bien huit mille armeures de
fier, chevaliers et escuiers, trente mille hommes armés,
li moitiés montés sur petites hagenées, et l'autre
moitiet sergans à piet, envoiiés par election de par
les bonnes villes à leurs gages, çascune bonne ville
pour se rate. Et si y avoit bien vingt et quatre mille 5
arciers à piet, sans le ribaudaille.
Tout ensi que les batailles furent ordonnées, on
chevauça tous rengiés apriès les Escos, à l'assent des
fumières, jusques à basses viespres. Adonc se loga li
hos en un bois, sus une petite rivière, pour yaus 10
aaisier, et pour attendre le charoi et les pourveances.
Et tout le jour avoient ars li Escot, à cinq liewes
priès de leur host, et ne les pooient raconsiewir.
L'endemain, au point dou jour, cescuns fu armés,
et trairent les banières as camps, cescuns à se bataille 15
et desous sa banière, si com ordonné estoit.
Si chevaucièrent les batailles ensi rengies, tout le
jour, sans desrouter, par montaignes et par vallées;
ne onques ne peurent approcier les Escos, qui ardoient
devant yaus, tant y avoit de bois, de marès, 20
de desiers sauvages et malaisiés, montaignes et valées.
Et si n'estoit nuls qui osast, sus le tieste à coper,
fourpasser ne chevaucier devant les banières,
fors mis les mareschaus.
§ 30. Quant ce vint apriès nonne sus le viespre, gens, 25
cheval et charoi, et meismement gens à piet, estoient
si travilliet que il ne pooient mès avant [aller][17]. Et
li signeur se perçurent et veirent clerement qu'il se
travilloient en tel manière pour nient. Et fust encores
ensi que li Escot les vosissent attendre, si se metteroient
il bien sour tel montagne, ou sour tel pas,
qu'il ne se poroient à yaus combatre, sans trop grant
meschief. Si fu commandé, de par le roy et les mareschaus,
que on se logast là endroit, cescun ensi 5
qu'il estoit, jusques à l'endemain, pour avoir conseil
comment on se maintenroit. Ensi fu toute li hos logie
ceste nuit en un bois, sour une petite rivière. Et
li rois fu logiés en une povre court d'abbeye qui là
estoit. Ses gens d'armes, uns et aultres, chevaus, 10
charoi et li hostes sieuwans furent logiet moult ensus,
travilliet oultre mesure.
[17] Ms. de Gaignières, fo 12 vo.--Ms. 6477, fo 19 vo (lacune).
Quant cescuns eut pris pièce de terre pour logier,
li signeur se traisent ensamble pour avoir conseil
comment il se poroient combatre as Escos, selonch 15
le pays là où il estoient. Et leur sambla, selonch ce
qu'il veoient, que li Escot en raloient leur voie en
leur pays, tout ardant; et que nullement il ne se poroient
combatre à yaus entre ces montagnes, fors
que à grant meschief; et si ne les poroient raconsiewir, 20
mais passer leur couvenoit celle rivière de Thin.
Et fu là dit en grant conseil que, se on se voloit lever
devant mienuit, et l'endemain un petit haster,
on lor torroit le passage de le rivière; et couvenroit
que il se combatissent à leur meschief, ou il demorroient 25
tous cois en Engleterre, pris à le trappe.
A celle entente que dit vous ay, fu adonc ordonnet
et acordet que cescuns se traisist à se loge, pour
souper et boire ce qu'il pooit avoir, et desist chescuns
à ses compagnons que, si tost que on oroit le 30
trompète sonner, cescuns mesist ses selles et appareillast
ses chevaus; et, quant on l'oroit le seconde
fois, que cescuns s'armast; et à le tierce fois que cescuns
montast sans atargier et se traisist à se banière,
et que cescuns presist sans plus un pain et le toursast
derrière lui à guise de brakenier; et ossi que
cescuns laissast là endroit tous harnas, tous charois et 5
toutes pourveances, car on se combateroit l'endemain,
à quel meschief que ce fust: si aroit on ou
tout perdut ou tout gaegniet. Ensi que ordonné fu,
ensi fu fait. Et fu cescuns armés et montés à le droite
mienuit. Petit y eut de chiaus qui dormirent, comment 10
que on euist durement travilliet le jour.
Ançois que les batailles fuissent à leur droit ordonnées
et assamblées, commença li jours à apparoir.
Lors commencièrent les banières à chevaucier
en haste desparsement par bruières, par montagnes, 15
par vallées et par rokaille malaisies, sans point de
plain pays. Et par dessus des montaignes et ou plain
des vallées estoient crolières et grans marès, et si divers
passages que merveilles estoit que cescuns n'i
demoroit. Car cescuns chevauçoit toutdis avant, sans 20
attendre signeur ne compagnon. Et sachiés que qui
fust encrolés en ces crolières, il trouvast à malaise
qui li aidast. Et si y demorèrent grant fuison de banières,
à tout les chevaus, en pluiseurs lieus, et grant
fuison de sommiers et de chevaus, qui onques puis 25
n'en issirent. Et moult souvent on cria celi jour as
armes, et disoit on que li premier se combatoient as
ennemis; si ques cescuns, qui cuidoit que ce fust
voirs, se hastoit quanqu'il pooit parmi marès, parmi
pières et cailliaus, et parmi valées et montaignes, le 30
hyaume apparilliet et l'escut au col, le glave ou l'espée
ou poing, sans attendre père ne frère ne compagnon.
Et quant on avoit ensi courut demi liewe ou
plus, et on venoit au lieu dont chilz hus ou cilz cris
naissoit, on se trouvoit deceu. Car ce avoient esté
chierf ou bisses ou ours, ou aultres bestes sauvages,
de quoi il y avoit grant fuison en ces bos et en ces 5
bruières et en ce sauvage pays, qui s'esmouvoient et
fuioient devant ces banières et ces gens à cheval, qui
ensi chevauçoient, et que onques n'avoient veu.
Adonc huioit cescuns apriès ces bestes, et on cuidoit
que ce fust aultre cose. 10
§ 31. Ensi chevauça li jones rois englès celi jour et
tous ses hos parmi ces montagnes et ces desers, sans
chemin tenir, sans voie et sans sentier, et sans villes
trouver, fors que par avis, selonch le soleil. Et
quant ce vint à basses vespres, que on fu venu sus 15
celle rivière de Thin, que li Escot avoient passet et
leur couvenoit rapasser, ce cuidoient et disoient li
Englès, il s'arrestèrent un petit si travilliet et si fourmenet
que cescuns poet penser, et puis passèrent
oultre le ditte rivière à gués, moult à malaise, pour 20
les grandes pières qui dedens gisent. Et quant il furent
passet, cescuns s'ala logier selonch celle rivière,
ensi qu'il pot prendre terre. Mais ançois qu'il euissent
pris pièce de terre pour logier, solaus commença
à esconser. Et si y avoit petit de chiaus qui euissent 25
happes ne cuignies, ne fierement ne estrumens, pour
logier ne pour coper bois. Et s'en y avoit pluiseurs
qui avoient perdus leurs compagnons, et ne savoient
qu'il estoient devenu; dont, s'il estoient mesaisié, ce
n'est point de merveille. Et meismement les gens de 30
piet estoient derrière demoret; et si ne savoient en
quel lieu ne à cui demander leur chemin, dont il
estoient tout fourmesaisiet. Et disoient cil qui le
miex cuidoient cognoistre le pays, qu'il avoient cheminé
celi jour vingt et huit liewes englesses, ensi
courant com vous avés oy, sans arrester, fors que pour 5
pissier, ou son cheval recengler. Ensi travilliés hommes
et chevaus les couvint là le nuit gesir sour celle
rivière tous armés, cescuns son cheval en sa main
par le frain, car il ne le savoit à quoi loiier, par defaute
de jour, et pour deffaute de leur charoi qu'il 10
ne peuissent avoir menet parmi tel pays que deviset
vous ay. Ensi ne mengièrent toute le nuit li cheval,
ne le jour devant, de avainne nulle ne de fourage.
Et eulz meismes ne goustèrent, tout le jour ne le
nuit, que cescun son pain qu'il avoit derrière lui 15
tourset, ensi que dit vous ay, qui estoit de le sueur
dou cheval tous soulliés et ordes; ne il ne burent
d'autre buvrage que de le rivière qui là couroit, fors
mis aucuns signeurs qui avoient boutelles, ce leur
porta grant confort. Et n'eurent toute le nuit ne feu 20
ne lumière, et ne le savoient de quoi faire, hors mis
aucuns signeurs qui avoient tortis aportés sus leurs
sommiers.
Ensi que vous oés, et à tel meschief, passèrent il
le nuit, sans oster selles à leurs chevaus, ne yaus 25
desarmer. Et quant li desirés jour fu venus, en quoi
il esperoient à avoir aucun confort et aucune adrèce,
pour yaus et pour leurs chevaus aisier, pour mengier
et pour logier, ou pour combatre as Escos que
il desiroient si, pour le desir qu'il avoient de issir 30
de celle mesaise et povretet là où il estoient; adonc
commença à plouvoir et pleut toute le journée si
ouniement et si fort que, anchois nonne passée, la
rivière sour la quèle il estoient logiet, devint si grande
que nuls ne pooit envoiier pour veoir ne savoir là
où il estoient cheu, ne où il poroient recouvrer de
fourage ne de littière pour leurs chevaus, ne pain, 5
ne vin, ne autre cose, pour yaus soustenir. Si les
couvint juner tout le jour ensi que la nuit, et les
chevaus mengier terre pour le wason, ou bruière et
fuelles d'arbres, et coper plançons de bois à leurs
espées et leurs baselaires, tous ploians, pour leurs 10
chevaus loiier, et verghes pour faire huttelètes pour
yaus mucier. Entours nonne, aucun povre dou pays
furent trouvet. Si leur fu demandé là où il estoient
cheu et embatu. Chil respondirent qu'il estoient à
quatorze liewes englesses priès dou Noef Chastiel sur 15
Thin, à onze liewes priès de Carduel en Galles. Et
si n'avoit nulle ville plus priès de là, où on peuist
riens trouver, pour yaus aisier. Tout ce fu nonciet
au roy et as signeurs. Et envoia cescuns ses messages
celle part, et ses petis chevaus et ses sommiers, pour 20
aporter pourveances. Et fist on savoir, de par le roy,
à la ville dou Noef Chastiel que, qui vorroit gaegnier,
si amenast pain, vin, avainne et aultres denrées,
on li paieroit tout sech, et le feroit on conduire
à sauf conduit jusques à l'ost. Et leur fist on 25
savoir que on ne se partiroit de là entour, jusques à
tant que on saroit que li Escot estoient devenu.
§ 32. A l'endemain, entour heure de nonne, revinrent
li message que li signeur et li aultre compagnon
avoient envoiiés as pourveances, et en raportèrent 30
che qu'il peurent, pour yaus et leurs mesnies: grandement
ne fu ce mies. Et avoecques yaus vinrent
gens pour gaegnier, qui amenoient sous petis chevalés
et petis mulés, pain mal cuit en paniers, povre
vin en grans barilz, et aultres denrées à vendre,
dont moult de gens et grant partie de l'host furent 5
durement apaisiés; et ensi de jour en jour, tant qu'il
sejournèrent là huit jours sour celle rive, entre ces
montagnes, en attendant çascun jour le sourvenue
des Escos, qui ossi ne savoient que li Englès estoient
devenu, non plus que li Englès savoient d'yaus. Ensi 10
furent il trois jours et trois nuis sans pain, sans
vin, sans candeilles, sans avainne et sans fourage ne
aultres pourveances; et apriès, par l'espasse de quatre
jours, qu'il leur couvenoit acater un pain mal
quit six estrelins, qui ne deuist valoir qu'un paresis, 15
et un galon de vin vingt et quatre estrelins, qui n'en
deuist valoir que six. Encores y avoit on si grant
rage de famine que li uns le tolloit hors des mains
de l'autre, dont pluiseur hustin et grant debat vinrent
des compagnons, des uns as aultres. 20
Encores avoech tous ces meschiés, il ne cessa point
de plouvoir toute celle sepmainne. Par quoi leurs
selles, peniaus, contreçaingles furent tout pouri, et
tout li cheval ou li plus grant partie quassés sus les
dos. Et ne savoient de quoi chiaus ferrer qui estoient 25
defferret, ne de quoi couvrir, fors que de leurs tournikiaus
d'armes. Et ossi n'avoient li plus grant partie
que vestir, ne de quoi couvrir pour plueve, ne
pour le froit, fors que de leurs auketons et de leurs
armeures. Et n'avoient de quoi faire feu, fors que de 30
verde laigne, qui ne poet ardoir fors à grant dur, ne
durer encontre le plueve.
§ 33. A tel meschief, mesaise et povreté demorèrent
il entre ces montaignes et le ditte rivière, sans oïr ne
savoir nouvelles des Escos qu'i[l] cuidoient qu'il
deuissent par là passer ou assés priès, pour retourner
en leur pays. De quoi grant murmurations commença 5
entre les Englès. Car li aucun voloient amettre
as autres qui avoient donnet ce conseil de là
venir en tel point, que il l'avoient fait, pour le roy
trahir et toutes ses gens: si ques pour çou fu ordonné
entre les signeurs que on se mouveroit de là, 10
et rapasseroit on la ditte rivière sept liewes par deseure,
là où elle estoit plus aisieule à passer. Et fist
on criier que cescuns se apparillast, pour deslogier
l'endemain, et siewist les banières. Et si fist on
adonc criier que, qui se vorroit tant travillier qu'il 15
peuist raporter certainnes nouvelles au roy là où on
poroit trouver les Escos, li premiers qui ce li aporteroit,
il aroit cent livrées de terre à hiretage à l'estrelin,
et le feroit li rois chevalier.
Quant ces nouvelles furent esparses par l'ost, toutes 20
gens en furent grandement resjoy. Adonc se departirent
de l'host aucun chevalier et escuier englès
jusques à quinze ou seize, pour le convoitise de gaegnier
celle prommesse, et passèrent le rivière en
grant peril, et montèrent sus les montagnes; et puis 25
si se departirent li uns chà et li aultres là; et se mist
cescuns à l'enventure par lui. L'endemain, tous li
hos se desloga. Et chevaucièrent ce jour assés bellement,
car li cheval estoient foulet, et mal livret et
mal fieret, et quoissiet as çaingles et sour le dos. Et 30
fisent tant qu'il rapassèrent le rivière en grant malaise
car elle estoit grosse pour le plouviage, par
quoi il en y eut assés de bagniés et des Englès noiiés.
Quant tout furent rapasset, il se logièrent là endroit,
car il trouvèrent fourages ès prés et as camps, pour
le nuit passer, dalés un petit village que li Escot
avoient ars à leur passer. Si leur sambla droitement 5
qu'il fuissent cheu à Paris. L'endemain, il se partirent
de là et chevaucièrent par montagnes et par
vallées toute jour jusques priès de nonne que on
trouva aucuns hamelés ars, et aucunes petites campagnes
où il y avoit blés et prés; si ques toute li hos 10
se loga là endroit celle nuit. Et le tierch jour, chevaucièrent
il en tel manière, et ne savoient li plus
où on les menoit, et le quart jour ossi jusques à
heure de tierce.
Adonc vint uns escuiers devers le roi et dist: 15
«Sire, je vous aporte nouvelles. Li Escot sont à trois
liewes priès de ci, logiet sus une montagne, et vous
attendent là; et y ont bien esté ja huit jours; et ne
savoient nouvelles de vous, non plus que vous ne
saviés nouvelles de yaus. Che vous fai je ferme et 20
vrai. Car je m'embati si priès de yaus, que je fui pris
et menés en leur host, devant les signeurs, pour prison.
Si leur di nouvelles de vous, et comment vous
les queriés, pour combatre à yaus. Et tantost li signeur
me quittèrent me prison, quand je leur euch 25
dit que vous donriés cent livrées de terre à l'estrelin
à celui qui premiers vous raporteroit certainnes nouvelles
d'yaus, par tèle condition que je leur creantai
que je n'aroie repos, jusques à tant que je vous aroie
dit ces nouvelles. Et dient, ce sachiés, que ossi grant 30
desir ont il de combatre à vous, que vous avés à
yaus; et les trouverés là endroit sans faute.»
§ 34. Tantost que li rois entendi ces nouvelles, il fist
toute l'ost là endroit arrester en uns blés, pour leurs
chevaus paistre et recengler, d'encoste une blanche
abbeye, qui estoit toute arse, que on clamoit dou
temps le roy Artus le Blance Lande. Là endroit, se 5
confessa et adreça cescuns à son loyal pooir. Et fist
là endroit li rois dire grant fuison de messes, pour
acumeniier chiaus qui devotion en aroient. Et assena
tantost bien et souffissamment à l'escuier les cent livrées
de terre que prommis avoit, et le fist chevalier 10
par devant tous. Apriès, quant on fu un peu reposé
et desjuné, on sonna le trompète; cescuns ala monter.
Et fist on les banières chevaucier, ensi que cis
nouviaus chevaliers les conduisoit, et toutdis cescune
bataille par lui, sans desrouter par montagne ne par 15
vallée, mès toutdis rengies ensi que on pooit, et que
ordonné estoit. Et tant chevaucièrent en celi manière
que il vinrent, entours miedi, si priès des Escos que
il les veirent tout clerement, et li Escot yaus ossi.
Si tost que li Escot les veirent, il issirent de leurs 20
logeis tout à piet, et ordonnèrent trois bonnes batailles
faiticement, sour le devaler de le montagne,
là où il estoient logiet. Par desous celle montagne,
couroit une rivière forte et rade, plainne de cailliaus
et de si grosses pières, que on ne le peuist 25
bonnement en haste passer, sans grant meschief,
maugret yaus. Et encores, plus avant se li Englès
ewissent le rivière passet, si n'avoit point de place
entre le rivière et la montagne, là où il peuissent
avoir rengiet leurs batailles. Et si avoient li Escot 30
leurs deux premières batailles establi sour deux crupes
de montagne, c'on entent de roce, là où on ne
pooit bonnement monter ne ramper pour yaus assallir;
mès estoient en parti que pour les assallans
tous confroissier et lapider de pières, s'il fuissent
passet oultre le rivière; et ne peuissent li Englès nullement
retourner. 5
Quant li signeur d'Engleterre veirent le couvenant
des Escos, il fisent toutes leurs gens traire à piet, et
oster les esporons, et rengier les trois batailles, ensi
que ordonné avoient en devant. Là endroit, furent
fait grant fuison de nouviaus chevaliers. Quant ces 10
batailles furent rengies et ordonnées, aucun des signeurs
d'Engleterre amenèrent le jone roy à cheval
par devant toutes les batailles, pour les gens d'armes
plus resbaudir. Et prioit moult très gracieusement
que cescuns se penast de bien faire, et de garder sen 15
honneur. Et faisoit commander, sus le tieste, que
nulz ne se mesist par devant les banières des mareschaus,
ne ne se meuist jusques à tant que on le
commanderoit. Un petit apriès, on commanda que
les batailles alaissent avant par devers les ennemis, 20
tout bellement le pas. Ensi fu fait. Si ala bien cescune
bataille en cel estat, un grant bonnier de terre
avant, jusques au devaler de le montaigne sus la
quèle il estoient. Che fu fait et ordonné pour veoir
se li ennemi se desrouteroient point, et pour veoir 25
comment il se maintenroient; mais on ne peut perchevoir
qu'il se meuissent de riens, et si estoient si
priès li uns de l'autre que il recognissoient partie de
leur armoierie.
Adonc fist on arrester tout quoi, pour avoir aultre 30
conseil. Et si fist on aucuns compagnons monter sus
coursiers pour escarmucier à yaus, et pour aviser le
passage de le rivière, et pour veoir leur couvenant
de plus priès. Et leur fist on à savoir par hiraus que,
s'il voloient passer oultre le rivière et venir combatre
au plain, on se retrairoit arrière, et leur liveroit on
bonne place, pour le bataille rengier, et tantost ou 5
à l'endemain au matin; et, se ce ne leur plaisoit,
qu'il volsissent faire le kas parel. Quant il oïrent ces
trettiés, il eurent conseil. Yaus consilliet, et tantost
il respondirent as hiraus là envoiiés, qu'il ne feroient
ne l'un ne l'autre. Mais li rois et tout si baron 10
veoient bien comment il estoient en son royaume, et
li avoient ars et gasté. S'il l'en anoioit, si le venist
amender, car là demorroient il, tant qu'il leur plairoit.
§ 35. Quant li consaulz le roy d'Engleterre veirent
qu'il n'en aroient aultre cose, il fisent criier et 15
commander que cescuns se logast là endroit où il
estoit, sans reculer. Ensi se logièrent il celle nuit,
moult à mesaise, sour dure terre et pières sauvages,
et toutdis armés. Et à grant meschief li garçon recouvrèrent
de peulz et de verges pour loiier leurs 20
chevaus, ne fourage ne littière, pour yaus aisier, ne
laigne pour faire feu. Et quant li Escot aperçurent
que li Englès se logoient en tel manière, il fisent demorer
aucuns de leurs gens sus les places où il
avoient establi leurs batailles, puis se retraisent à 25
leurs logeis, et fisent tantost tant de feus que merveilles
estoit à regarder. Et fisent entre nuit et jour
si grant bruit de corner de lors grans cors, tout à
une fie, et de juper apriès, tout à une vois, qu'il
sambloit proprement as Englès que tout li dyable 30
d'infier fuissent là venu, pour yaus estrangler. Ensi
furent il logiet celle nuit, qui fu le nuit Saint Pière, à
l'entrée d'aoust, l'an de grasce mil trois cens vingt et
sept, jusques à l'endemain que li signeur oïrent messe.
Quant ce vint le jour Saint Pière que messe fu
ditte, on fit cescun armer et aler à se banière, et les 5
batailles rengier, ensi que le jour devant. Quant li
Escot perchurent chou, il s'en vinrent rengiet, ossi
bien comme le jour devant. Et demorèrent les deus
hos tout le jour ensi rengiet, jusques apriès miedi,
que onques li Escot ne fisent samblant de venir vers 10
les Englès, et ossi li Englès d'aler vers yaus, car il
ne les pooient bonnement approcier sans trop grant
meschief. Pluiseur compagnon englès qui avoient
chevaus dont il se pooient aidier, passèrent le rivière,
et aucun à piet, pour escarmucier à yaus. Et 15
ossi se desroutèrent aucun Escot, qui couroient et
racouroient tout escarmuçant li un à l'autre, tant
qu'il y eut des mors, des navrés et des prisons des
uns as autres. Ensi que apriès miedi, li signeur
d'Engleterre fisent à savoir que cescuns se retraisist 20
à se loge, car bien leur sambloit qu'il estoient là
pour nient. Si se retraist cescuns à son logeis.
En cel estat furent il par trois jours, et li Escot
d'autre part sus leur montagne, sans departir. Toutes
fois, tous les jours y avoit gens escarmuçans 25
d'une part et d'autre, et souvent des mors et des
pris. Et toutes les viesprées, à le nuit, li Escot faisoient
par coustume si grans feus, et tant, et faisoient
si grant bruit de juper et de corner tous à
une vois, qu'il sambloit proprement as Englès que 30
ce fust uns drois infiers, et que tout li dyable fuissent
là assamblé par droit avis. Li intention des
signeurs d'Engleterre estoit de tenir ces Escos là endroit
comme assegiés, puis qu'il ne se pooient bonnement
à yaus combatre. Et les cuidoient bien
affamer, car nulle pourveance ne leur pooit venir,
et si ne se pooient de là partir, si qu'il cuidoient, 5
pour raler en leur pays. Et si savoient bien li Englès,
par les prisons qui pris estoient, que li Escot n'avoient
nulle pourveance de pain, de vin ne de sel.
Bestes avoient il à grant fuison, qu'il avoient pris
ens ou pays. Si en pooient mengier en l'ewe et en 10
rost à leur plaisir, sans pain et sans sel, à quoi
il n'acontent nient gramment, mais qu'il ewissent
un peu de farine dont il usent, ensi que dit vous
ai par deseure. Et ossi en usent bien aucun Englès,
quant il sont en leurs chevaucies, et il leur touche. 15
Or, avint que, le quatrime jour au matin que li
Englès avoient esté là logiet, il regardèrent par devers
le montagne, si ne veirent nullui, car li Escot
s'en estoient partit à le mienuit. Si en eurent li signeur
grant merveille, et ne pooient apenser qu'il 20
estoient devenu. Si envoiièrent tantost gens à cheval
et à piet par ces montagnes, qui les trouvèrent, entours
heure de prime, logiés sus une aultre montagne
plus forte que celle devant n'estoit, sus celle
rivière meisme. Et estoient logiet en un bois, pour 25
estre plus repus, et pour plus secretement aler et venir,
quant il vorroient. Si tost qu'il furent trouvet,
on fist les Englès deslogier et traire celle part tout
ordonneement, et logier sus une aultre montagne,
droit à [l'encontre][18] d'yaus. Et fist on les batailles 30
rengier, et faire samblant que d'aler vers yaus. Mais
si tretost qu'il veirent l'ordenance as Englès et yaus
approcier, il issirent hors de leurs logeis, et s'en vinrent
rengiet faiticement assés priès de le rivière contre
yaus, mais onques ne vorrent descendre, ne venir 5
vers les Englès. Et li Englès ne pooient aler jusques
à yaus, qu'il ne fuissent tout mort ou tout perdu davantage,
ou pris à grant meschief. Si se logièrent là
endroit encontre yaus. [Et demourarent dix huit jours
entiers sur celle froide montaigne, et tous les jours 10
rengé[s] encontre eulx.][19] Si envoioient li signeur d'Engleterre
bien souvent leurs hiraus par devers yaus
parlementer, que il vosissent livrer place et pièce de
terre, ou on leur liveroit; mais onques à nulles de
ces pareçons il ne se veurent acorder. Si vous di bien 15
pour verité que li une host et li aultre, en ces sejours,
eurent moult de mesaises.
[18] Ms. de Gaignières, fo 15 vo.--Ms. 6477, fo 24 (lacune).
[19] Mss. de Gaignières et de Mouchy-Noailles, fo 15 vo.
§ 36. Le première nuit que li Englès furent logiet
sus celle seconde montaigne à l'encontre des Escos,
messires Guillaumes de Douglas, qui estoit moult 20
preus et entreprendans et hardis chevaliers, prist entours
le mienuit environ deus cens armeures de fier,
et passa celle rivière bien loing de leur host, par quoi
on ne s'en perchuist; si feri en l'ost des Englès moult
vassaument en criant: «Douglas! Douglas! vous y 25
morrés tuit, signeur baron englès». Et en tua il et
se compagnie plus de trois cens, et feri des esporons
jusques proprement devant le tente le roy, toutdis
criant et huant: «Douglas! Douglas!» et copa deus
ou trois des cordes de le tente dou roy, puis s'en
parti à tant. Bien puet estre qu'il pierdi aucuns de ses
gens à se retraite, mais ce ne fu mies gramment, et
retourna arrière devers ses compagnons en le montagne.
5
De puis, n'i eut riens fait, mais toutes les nuis li
Englès faisoient grans gès et fors, qui se doubtoient
dou resvillement des Escos. Et avoient gardes et escoutes
en certains lieus par quoi, se cil sentissent ne
oïssent riens, il le segnefiassent en l'ost. Et gisoient 10
priès que tout li signeur en leurs armeures. En cel
estat furent il vingt et deus jours sus ces deus montagnes,
li uns devant l'autre. Et tous les jours y avoit
des escarmuces, et escarmuçoit qui escarmucier voloit.
Si en y avoit souvent des mors, des pris, des navrés, 15
des blechiés et des mesaisiés des uns et des aultres.
§ 37. Le daarrain jour des vingt et deus, fu pris uns
chevaliers d'Escoce à l'escarmuce, qui moult à envis
voloit dire as signeurs d'Engleterre le couvenant des
leurs. Se fu il tant enquis et examinés qu'il dist que 20
leur souverain avoient entre yaus acordé le matin
que cescuns fust armés au vespre, et que cescuns
sievist le banière monsigneur Guillaume de Douglas,
quel part qu'il vorroit aler, et que cescuns le tenist
en secret; mais li chevaliers ne savoit de certain 25
qu'il avoient empenset. Sur çou eurent li signeur
d'Engleterre conseil ensamble et avisèrent que, selonch
ces parolles, li Escot poroient bien par nuit
venir brisier et assallir leur host à deus costés, pour
yaus mettre en aventure de vivre ou de morir, car 30
plus ne pooient endurer leur famine. Si ordonnèrent
li Englès entre yaus trois batailles, et se rengièrent
en trois pièces de terre devant leurs logeis, et fisent
grant fuison de feus, pour veoir plus cler entour
yaus. Et fisent demorer tous les garçons en leurs logeis,
pour garder leurs chevaus. Si se tinrent ensi 5
celle nuit tout armé, cescuns desous se banière ou
sen penonciel, si com il estoit ordonnés, pour attendre
l'aventure. Car il esperoient assés bien, selonch
les parolles dou chevalier, que li Escot les resvilleroient,
mès il n'en avoient nul talent; ançois fisent 10
par aultre ordenance bien et sagement.
Quant ce vint sus le point dou jour, doi trompeur
d'Escoce s'embatirent sus l'un des gés qui gaitoient
as camps. Si furent pris et amenet devant les signeurs
dou consel le roy et disent: «Signeur, que 15
gettiés vous ci? Vous perdés le temps. Car, sus l'abandon
de nos tiestes, li Escot en sont ralet très devant
le mienuit, et sont jà quatre ou cinq liewes
loing. Et nos emmenèrent avoech yaus bien une
liewe loing, pour doubtance que nous ne le vous 20
noncissions, et puis nous donnèrent congiet de le
vous venir dire.» Et quant li signeur englès entendirent
chou, il eurent conseil et veirent bien qu'il
estoient decheu en leur cuidier. Et disent que li caciers
apriès les Escos ne leur pooit riens valoir, car 25
on ne les poroit raconsiewir. Et encores, pour doubtance
de decevement, li signeur detinrent les deus
trompeurs tous quois, et les fisent demorer dalés
yaus, et ne rompirent point leur ordenance, ne l'establissement
de leurs batailles, jusques apriès prime. 30
Et quant il veirent que c'estoit verités, et que li Escot
estoient parti, il donnèrent congiet à tout
homme de retraire à se loge et de lui aisier. Et li
signeur alèrent à conseil, pour regarder que on feroit.
Entrues, aucuns des compagnons englès montèrent
sus leurs chevaus et passèrent le dessus ditte
rivière en grant peril, et vinrent sus le montaigne 5
dont li Escot estoient parti le nuit. Et trouvèrent
plus de cinq cens grosses bestes grasses tantost mortes,
que li Escot avoient tuet, pour tant que elles ne
les peuissent siewir; et si ne les voloient mies vives
laissier as Englès. Et si trouvèrent plus de trois cens 10
chaudières, faites de cuir à tout le poil, pendues sus
le feu, plainnes de char et d'yawe, pour faire boulir,
et plus de mille hastiers, plains de pièces de char
pour rostir, et plus de dix mille viés solers usés,
fais de cuir tout crut à tout le poil, que li Escot 15
avoient là laissiet. Et trouvèrent cinq povres prisons
englès, que li Escot avoient loiiet tous nus as arbres
par despit, et deus qui avoient les gambes brisies.
Si les desloiièrent et laissièrent aler, et puis revinrent
en l'ost si à point que cescuns se deslogoit et 20
ordonnoit pour raler vers Engleterre, par l'acord
dou roy et tout son conseil. Si siewirent tout ce jour
les banières des mareschaus, et vinrent logier de
haute heure en un biel pré, où il trouvèrent assés à
fourer pour les chevaus, qui leur vint bien à point. 25
Car il estoient si faible, si fondut et si affamet, que
à painnes pooient il avant aler.
L'endemain, il se deslogièrent et chevaucièrent
encores plus avant, et s'en vinrent logier de haute
heure dalés une grande court d'abbeye, à deus 30
liewes priès de le cité de Duremmes. Si se loga li
rois le nuit en celle court, et li hos contreval les
prés. Si trouvèrent assés à fourer, qui leur vint bien
à point, herbes, vèches et blés. L'endemain, se reposa
li hos là endroit tous quois, et li rois et li signeur
alèrent vers l'eglise de Duremmes. Et adonc
fist li rois feaulté à l'eglise et à l'evesque, et ossi à le 5
cité et as bourgois, car faite ne l'avoit encores. En
celle cité, trouvèrent il leurs charetons et leurs charètes
et tout leur harnas, que il avoient laiiet trente et
deus jours en devant en un bois, à mienuit, si com
il est contenu chi dessus. Et les avoient li bourgois 10
de le cité de Duremmes, qui trouvet les avoient ens
ou bois, amenet dedens leur ville à leur coust, et
fait mettre en wides granges, çascune charette à tout
son penonciel, pour recognoistre. Si furent moult
liet tout li signeur, quant il eurent trouvet leurs charètes 15
et leur harnas, et reposèrent deus jours dedens
le cité de Durem, et li host tout autour, car mies ne
se peuist toute logier en le ditte cité. Et fisent leurs
chevaus referer, et puis se misent à voie devers
Evruich. Si esploita tant li rois et toute son host, 20
que dedens trois jours il y vinrent. Et là trouva li
rois ma dame sa mère qui le reçut à grant joie. Et
ossi fisent toutes les dames et li bourgois de le ville.
Là donna li rois congiet à toutes manières de gens
de raler cescun en son lieu, et remercia grandement 25
les contes, les barons et les chevaliers, dou service
qu'i[l] li avoient fait. Et retint encores dalés lui
monsigneur Jehan de Haynau et toute se route, qui
furent grandement festiiet de ma dame la royne par
especial, des signeurs et de toutes les dames. Et relivrèrent 30
li Haynuier leurs chevaus, qui tout estoient
effondut et afolet, au conseil dou roy. Et fist cescuns
somme pour li de ses chevaus, mors et vis, et de
ses frais. Si en fist li rois sa debte envers le dit
monsigneur Jehan. Et li dis messires Jehans s'en
obliga envers tous les compagnons. Car li rois et ses
consaulz ne peurent si tost recouvrer de tant d'argent 5
que li cheval montoient; mais on lor en delivra
assés par raison pour paiier leurs menus frès, et pour
retourner au pays. Et puissedi, dedens l'anée, furent
il tout paiiet de ce que li cheval montoient.
Quant li Haynuier eurent relivré leurs chevaus, il 10
rachatèrent cescuns des petites hagenées pour chevaucier
miex à leur aise, et renvoiièrent leurs garçons
et leur harnas, sommes et males et bahus, par
mer, et misent tout en deus nefs que li rois leur fist
delivrer. Si arrivèrent ces besongnes droit à l'Escluse, 15
en Flandres. Et il prisent congiet au roy, à ma dame
se mère, au conte de Kent, au conte Henri de Lancastre
et as barons, qui grandement les honnourèrent.
Et les fist li rois acompagnier de douze chevaliers
et deus cens armeures de fier, pour le 20
doubtance des archiers, dont il n'estoient mies bien
asseguret, car il les couvenoit rapasser parmi leur
pays, l'evesquié de Lincolle.
Si se partirent messires Jehans de Haynau et toute
se route, ou conduit des dessus dis. Et chevaucièrent 25
tant par leurs journées qu'il vinrent à Douvres.
Là montèrent il en mer, en nefs et en vaissiaus
qu'il trouvèrent appareilliés. Et li Englès se partirent
d'yaus, qui aconvoiiet les avoient, et retournèrent
cescuns en son lieu. Et li Haynuier arrivèrent à Wissant. 30
Là se reposèrent il par deus jours, en mettant
hors leurs chevaus et le demorant de leur harnas.
Entrues, vinrent messires Jehans de Haynau et aucun
chevalier en pelerinage à Nostre Dame de Boulongne.
Depuis s'en retournèrent il en Haynau, et se
departirent tout li un de l'autre, et se retraist cescuns
chiés soy. Mès messires Jehans de Haynau s'en 5
vint deviers le conte son frère, qui se tenoit à Valenchiènes,
qui le reçut liement et volentiers, car
moult l'amoit. Et adonc li recorda li sires de Byaumont
toutes nouvelles, si avant que il les savoit.
§ 38. Ensi fu celle chevaucie departie, que li rois 10
Edowars, le premier an de se creation, fist contre
les Escos, li quèle fu si grande et si dure que vous
avés oy. Ne demora mies gramment de temps apriès,
que cilz rois, ma dame se mère, li contes de Kent,
li contes Henris de Lancastre, messires Rogiers de 15
Mortemer et li aultre baron d'Engleterre, qui estoient
demoret dou conseil le roy, pour lui aidier à conseillier
et gouvrener, eurent avis et conseil de lui
marier. Si envoiièrent un evesque, deus chevaliers
banerès et deus bons clers à monsigneur Jehan de 20
Haynau, pour lui priier qu'il vosist aidier et mettre
conseil à che que li jones rois, leurs sires, fust mariés,
et qu'il vosist boins moiiens estre, par quoi
messires, ses frères, li contes de Haynau et de Hollandes,
li volsist envoiier une de ses filles, car il l'aroit 25
plus chière que nulle aultre, pour l'amour de
lui. Li sires de Byaumont festia et honnoura ces
messagiers et commissaires de par le roy englès,
quanques il pot, car bien le savoit faire. Quant bien
festiiés les eut, il les amena à Valenchiènes par devers 30
son frère, qui moult honnourablement les rechut
ossi, et les festia si souverainnement bien que
longe cose seroit à raconter.
Quant assés festiiet furent, il fisent leur message
sagement et à point, ensi que chargiet leur estoit.
Li contes leur respondi moult courtoisement, par le 5
conseil de monsigneur Jehan son frère, et de ma
dame la contesse, mère à la damoiselle, et leur dist[20]
que moult grans mercis à monsigneur le roy et à
madame la royne et as signeurs par cui conseil il
estoient là venu, quant tant leur estoit que de li 10
faire tèle honneur, que pour tel cose il avoient si
souffissans gens à lui envoiiés, et que moult volentiers
s'acorderoit à leur requeste, se nostres Sains
Pères, li papes, et Sainte Eglise s'i acordoit.
Celle response leur souffi assés grandement. Puis 15
envoiièrent tantost deus de leurs chevaliers, et deus
clers de droit, par devers le Saint Père, à Avignon,
pour impetrer dispensation de celi mariage acordet.
Car, sans le congiet dou Saint Père, faire ne se poroit,
pour le linage de France dont il estoient moult 20
prochain, si com en tierch degré, car leurs deus
mères estoient cousines germaines, issues de deus
frères. Assés tost apriès ce qu'il furent venu à Avignon,
il eurent faite lor besongne. Car li Sains Pères
et li collèges s'i consentirent assés benignement, 25
pour le haute noblèce dont tout doy estoient issut.
[20] Ms. de Gaignières, fo 17: «moult grans merciz.»
§ 39. Quant cil message furent revenu de Avignon
à Valenciènes, à toutes leurs bulles, chilz mariages
fu tantos otroiiés et affremés d'une part et d'aultre.
Si fist on le devise pourveir et appareillier de tout ce
qu'il falloit, si honnourablement que à tèle damoiselle,
qui devoit estre royne d'Engleterre, affreoit.
Quant appareillie fu, si com dit est, elle fu espousée
par le virtu d'une procuration [apparant][21] souffissamment, 5
qui là fu aportée de par le roy d'Engleterre.
Et puis si fu mise à le voie pour emmener en
Engleterre par devers son mari, qui l'attendoit à Londres,
là où on le devoit couronner. Et monta en mer
la ditte damoiselle Phelippe de Haynau à Wissant, et 10
arriva et toute se compagnie à Douvres. Et la conduisi
jusques à Londres chilz gentils chevaliers messires
Jehans de Haynau, ses oncles, qui grandement
fu recheus, honnourés et festiiés dou roy, de ma
dame la royne se mère, des aultres dames, des barons 15
et des chevaliers d'Engleterre. Si eut adonc à
Londres grant feste et grant noblèce des signeurs,
contes, barons et chevaliers, des hautes dames et des
nobles pucelles, de riches atours et de riches paremens,
de jouster et de behourder pour l'amour de 20
elles, de danser et de caroler, de grans et biaus mengiers
çascun jour donner. Et durèrent ces festes par
l'espasse de trois sepmainnes.
[21] Ms. de Gaignières et de Mouchy, fo 17.--Ms. 6477, fo 27:
«aprans.»
Au chief de ces jours, messires Jehans de Haynau
prist congiet et s'en parti, o toute se compagnie de 25
Haynau, bien furnis de biaus jeuiaus et riches, que
on leur avoit donnés d'un costé et d'autre, en pluiseurs
lieus. Et demora li jone royne Phelippe, à petite
compagnie de son pays, fors mis un damoisiel,
que on clamoit Watelet de Mauni, qui y demora
pour servir et taillier devant li. Li quelz acquist
puissedi si grant grasce au roy et à tous les signeurs
dou pays, qu'il fu del secré conseil le roy, au gret
de tous les nobles dou pays. Et fist de puis si grandes 5
proèces de son corps, en tant de lieus, que on
n'en pooit savoir le nombre, si com vous orés avant
en l'ystore, se il est qui le vous die. Or nous tairons
nous de lui à parler, tant qu'à present, et des Englès,
et retournerons as Escos. 10
§ 40. Apriès chou que li Escot se partirent par
nuit de le montagne, là où li jones rois Edowars et
li signeur d'Engleterre les avoient assegiés, si com
vous avés oy, il alèrent vingt et deus liewes de celui
sauvage pays, sans arrester, et passèrent celle rivière 15
de Thin assés priès de Cardueil, en Galles. Et à l'endemain,
il revinrent en leur pays, et se departirent
par l'ordenance des signeurs, et en rala cescuns en
se maison. Assés tost apriès, signeur et aucun bon
preudomme pourcacièrent tant entre le roy d'Engleterre 20
et son conseil et entre le roy d'Escoce, que une
triewe fu acordée entre yaus, à durer par l'espasse
de trois ans.
Dedens celle triewe, avint que li rois Robers d'Escoce,
qui moult preus avoit esté, estoit devenus 25
viex et foibles, et si cargiés de le grosse maladie, ce
disoit on, que morir le couvint. Quant il senti et
cogneut que morir le couvenoit sans retour, il manda
tous les barons de son royaume ens ès quelz il se
fioit le plus par devant lui; si leur dist que morir le 30
couvenoit, si qu'il veoient. Si leur pria moult affectueusement
et leur carga, sour leur feaulté, que il
gardaissent feablement son royaume en ayde de David
son fil; et, quant il seroit venus en eage, qu'il
obeisissent à lui et le couronnaissent à roy, et le mariassent
en lieu si souffissant que à lui apertenoit. En 5
apriès, il en appella le gentil chevalier monsigneur
Guillaume de Douglas, et li dist devant tous les aultres:
«Monsigneur Guillaume, chiers amis, vous savés
que j'ai eu moult à faire et à souffrir en mon
temps que j'ai vescu, pour maintenir les drois de 10
cesti royaume. Et quant jou euch le plus à faire, je
fis un veu que je n'ai point acompli, dont moult me
poise. Je voai que, s'il estoit ensi que jou ewisse ma
guerre achievée, par quoi je peuisse cesti royaume
gouvrener en pais, jou iroie aidier à guerriier les 15
ennemis Nostre Signeur et les contraires de le foy
crestienne, à mon loyal pooir. A ce point a toutdis
mon coer tendu, mais Nostres Sires ne l'a mies volu
consentir. Si m'a donné tant à faire à mon temps, et
a darrains si entrepris si griefment de si grant maladie 20
qu'il me couvient morir, si com vous veés. Et
puis qu'il est ensi que li corps de mi n'i poet aler,
ne achiever ce que li coers a tant desiré, jou y voel
envoiier le coer ou lieu del corps, pour mon veu
achiever. Et pour çou que je ne sçai en tout mon 25
royaume nul chevalier plus preu de vostre corps, ne
miex tailliet de mon veu acomplir en lieu de mi, je
vous pri, très chiers et très especiaulz amis, tant com
je puis, que vous cest voiage voelliés entreprendre,
pour l'amour de mi, et me ame acquitter envers Nostre 30
Signeur. Car je tieng tant de vostre noblèce et de
vostre loyauté que, se vous l'entreprendés, vous n'en
faurrés nullement; et si en morrai plus aise, mais
que ce soit par tèle manière que je vous dirai. Je
voel, sitos que je serai trespassés, que vous prendés
le coer de mon corps et le faites bien embasmer, et
prendés tant de mon tresor que vous samblera que 5
assés en aiiés pour parfurnir tout le voiage, pour
vous et pour tous chiaus que vous vorrés emmener
avoech vous; et emportés mon coer avoech vous,
pour presenter au Saint Sepulcre, là où Nostres Sires
fu ensepelis, puis que li corps n'i poet aler; et le 10
faites si grandement, et vous pourveés si souffissamment
de tèle compagnie et de toutes aultres coses
que à vostre estat apertient; et que partout là où
vous venrés, que on sace que vous emportés oultre
mer, comme messagiers, le coer le roi Robert d'Escoce, 15
et à son commandement, puis qu'ensi est que
li corps n'i poet aler.»
Tout cil qui là estoient prisent à plorer de pité
moult tenrement. Et quant li dis messires Guillaumes
peut parler, il respondi et dist: «Gentilz sires, 20
cent mille mercis de le grande honneur que vous me
faites, quant vous si noble et si grant cose et tel tresor
me chargiés et recommendés. Et je ferai volentiers
et de cler coer vostre commandement, à men
loyal pooir, jamais n'en doubtés, comment que je 25
ne sui mies dignes ne si souffissans que pour tel cose
achiever.»--«Ha! gentilz chevaliers, dist adonc li
rois, grans mercis, mès que vous le me creantés.»--«Certes,
sires, moult volentiers, dist li chevaliers».
Lors li creanta tantost, comme loyaus chevaliers. 30
Adonc dist li rois: «Or soit Diex graciiés, car je
morrai plus à pais d'ore en avant, quant je sçai que
li plus souffissans et li plus preus de mon royaume
achievera pour mi ce que je ne poi onques achiever».
Assés tost après, trespassa de cest siècle li preus
Robers de Brus, rois d'Escoce. Et fu ensevelis si honnourablement 5
que à lui affrei, selonch l'usage dou
pays. Et fu li coers ostés et embasmés, ensi que commandé
l'avoit. Si gist li dessus dis rois en l'abbeye
de Donfremelin, en Escoce, très reveramment. Et
trespassa de ce siècle, l'an de grasce Nostre Signeur 10
mil trois cens vingt et sept, le septime jour de novembre.
En ce temporal, assés tost apriès, trespassa
ossi li vaillans contes de Moret, qui estoit li plus
gentilz et li plus poissans princes d'Escoce, et s'armoit
d'argent à trois orilliers de geules. 15
§ 41. Quant li prin tamps vint et li bonne saisons
pour mouvoir, qui voelt passer oultre mer, messires
Guillaumes de Douglas se pourvei, ensi qu'à lui apertenoit,
selonch che que commandé li estoit. Il monta
sus mer au port de Morois, en Escoce, et s'en vint 20
en Flandres droit à l'Escluse, pour oïr nouvelles, et
pour savoir se nulz par de deça la mer s'apparilloit
pour aler par devers le Sainte Terre de Jherusalem,
afin qu'il peuist avoir milleur compagnie. Si sejourna
bien à l'Escluse par l'espasse de douze jours, ançois 25
qu'il s'en partesist; mès onques ne volt mettre piet
à terre, tout le terme des douze jours. Ains demoroit
toutdis sus se nave, et tenoit toutdis son tinel
honnourablement, à trompes et à nakaires, comme
se ce fust li rois d'Escoce. Et avoit en se compagnie 30
un chevalier banereth, et sis aultres chevaliers des
plus preus de son pays, sans l'autre mesnie. Et avoit
tout vaisselement d'or et d'argent, pos, bachins, escuielles,
hanaps, bouteilles, barilz et aultres si faites
choses. Et avoit jusques à vingt et sis escuiers, jones
et gentilz hommes des plus souffissans d'Escoce, 5
dont il estoit servis. Et devés savoir que tout cil qui
le voloient aler veoir, estoient très bien festiiet de
deus manières de vins, et de deus manières d'espisses,
mès que ce fuissent gens d'estat.
Au daarrain, quant il eut sejourné là endroit, à 10
l'Escluse, par l'espasse de douze jours, il entendi que
li rois Alphons d'Espagne guerrioit au roi de Grenate,
qui estoit Sarrasins. Si s'avisa qu'il iroit celle
part, pour miex emploiier son temps et son voiage.
Et quant il aroit là faite sa besongne, il iroit oultre 15
pour parfaire et achiever ce que cargiet et commandet
li estoit. Si se parti ensi de l'Escluse, et s'en ala
droit par devers Espagne, et arriva premiers au port
de Valence le Grant; et puis s'en ala droit vers le
roy d'Espagne, qui estoit en host contre le roy de 20
Grenate. Et estoient assés priès l'un de l'autre, sus
les frontières de leurs pays.
Avint, assés tost apriès çou que li di messires
Guillaumes de Douglas fu là venus, que li rois d'Espagne
issi hors as camps, pour plus approcier ses 25
ennemis. Li rois de Grenate issi hors ossi d'autre
part, si ques li uns rois veoit l'autre à tout ses banières.
Et se commencièrent à rengier leurs batailles,
li un contre l'autre. Li dis messires Guillaumes
de Douglas se traist à l'un des costés, à toute se route, 30
pour miex faire se besongne, et pour miex moustrer
son effort. Quant il vei toutes les batailles rengies
d'une part et d'autre, et vei la bataille le roy un
petit esmouvoir, il cuida que elle alast assambler.
Il, qui miex voloit estre des premiers que des daarrains,
feri des esporons, et toute se compagnie avoech
lui, jusques à le bataille le roy de Grenate, et ala as 5
ennemis assambler. Et pensoit ensi que li rois d'Espagne
et toutes ses batailles le sievissent, mès non
fisent, dont il en fu laidement deceus, car onques
celi jour ne s'en esmurent. Là fu li gentilz chevaliers,
messires Guillaumes de Douglas enclos, et 10
toute se route, des ennemis. Et y fisent merveilles
d'armes, mès finablement il ne peurent durer, ne
onques piés n'en escapa, que tout ne fuissent occis
à grant meschief. De quoi ce fu pités et damages et
grant lasqueté pour les Espagnolz, et moult en furent 15
blasmet de tous chiaus qui en oïrent parler, car
bien ewissent rescous le chevalier et une partie des
siens, s'il vosissent. Ensi ala de ceste aventure et
dou voiage monsigneur Guillaume de Douglas.
Ne demora mies gramment de tamps, apriès çou 20
que li dessus dis chevaliers se fu partis d'Escoce
pour aler en son pelerinage, si com vous avés oy,
que aucun signeur et preudomme, qui desiroient à
nourir pais entre les Englès et les Escos, trettièrent
et pourcacièrent tant que mariages fu fais del jone 25
roi David d'Escoce et de la sereur le jone roy d'Engleterre.
Si fu cilz mariages acordés. Et espousa la
dame li dessus dis rois à Bervich, en Escoce. Et là
y eut grans festes, de l'une partie et de l'autre. Or,
me voel jou taire un petit des Escos et des Englès, 30
et me retrairai au roi Charlon de France, et as ordenances
de celui royaume.
§ 42. Li rois Charles de France, filz au biau roy
Phelippe, fu trois fois mariés, et si morut sans hoir
marle, dont ce fu damages pour le royaume, si com
vous orés ci après. Li première de ses femmes fu li
une des plus belles dames dou monde, et fu fille la 5
contesse d'Artois. Celle garda mal son mariage et se
foursist. Par quoi elle en demora lonch temps ens
ou Chastiel Gaillard, en prison et à grant meschief,
ançois que ses maris fust rois. Quant li royaumes
li fu escheus, et il fu couronnés, li douze per de 10
France ne vorrent nient, s'il peuissent, que li royaumes
demorast sans hoir marle. Si quisent sens et
avis par quoi li rois Charles fust remariés, et le fu à
le fille l'empereur Henri de Lussembourch et suer
au gentil roy de Behagne, et par quoi li premiers 15
mariages fust deffais et anullés de celle dame qui en
prison estoit, et tout par le declaration dou pape,
nostre Saint Père, qui adonc estoit. De celle seconde
dame de Lussembourch, qui estoit moult humle et
moult preude femme, eut li rois un fil qui morut 20
moult jones, et assés tost li mère apriès, à Ysodon
en Berri. Et morurent tout doi souspeçonneusement.
De coi aucunes gens en furent encoupées en derrière
couvertement. Apriès, cilz rois Charles fu remariés
tierce fois à le fille de son oncle de remariage, le 25
fille de monsigneur Loeis, le conte d'Evrues, le
royne Jehenne, et sereur au roi de Navare qui adonc
estoit. Puissedi, avint que celle dame fu enchainte.
Et li dis rois, ses maris, s'acouça malades au lit de
le mort. Quant il perchut que morir le couvenoit, 30
il devisa que, s'il avenoit que li royne se acouçast
d'un fil, il voloit que messires Phelippes de Valois,
ses cousins germains, en fust mainbours et regens
de tout son royaume, jusques adonc que ses filz seroit
en eage d'estre rois; et, s'il avenoit que ce fust
une fille, que li douze per et li hault baron de
France euissent conseil et avis entre yaus de l'ordonner, 5
et donnaissent le royaume à celi qui avoir
le deveroit par droit. Sur chou, li rois Charles ala
morir environ Paskes, l'an de grasce Nostre Signeur
mil trois cens vingt et huit.
Ne demora mies gramment apriès, que la royne 10
Jehenne acouça d'une fille, de quoi li plus del
royaume en furent durement tourblé et courouciet.
Quant li douze per et hault baron de France sceurent
çou, il se assamblèrent à Paris au plus tost qu'il
peurent, et donnèrent le royaume, de commun 15
acord, à monsigneur Phelippe de Valois, filz jadis
au conte de Valois, et en ostèrent le royne d'Engleterre
et le roy son fil, qui estoit demorée soer
germainne au roy Charle daarrainement trespasset,
par le raison de che qu'il dient que li royaumes de 20
France est de si grant noblèce qu'il ne doit mies par
succession aler à fumelle, ne par consequense à fil
de fumelle, ensi que vous avés oy chà devant, au
commencement de ce livre. Et fisent celi monsigneur
Phelippe couronner à Rains l'an de grasce 25
mil trois cens vingt et huit, le jour de le Trinité.
Dont, puissedi, grant guerre et grant desolation
avint au royaume de France en pluiseurs pars, si
com vous porés oïr en ceste hystore.
Assés tost apriès çou que cilz rois Phelippes fu 30
couronnés à Rains, il semonst ses princes, ses barons
et toutes ses gens d'armes, et ala à tout son
pooir logier en le vallée de Cassiel, pour guerriier
les Flamens, qui estoient rebelle à leur signeur, et
meismement ciaus de Bruges, chiaus d'Ippre et
chiaus dou Franch. Et ne voloient obeir au conte de
Flandres, leur dit signeur, mais l'avoient decaciet. 5
Et ne pooit adonc nulle part demorer en son pays,
fors tant seulement à Gand, et encores assés escarsement.
Si desconfi adonc li rois Phelippes bien
seize mille hommes flamens, qui avoient fait un
chapitainne qui se nommoit Colins Dennekins, hardi 10
homme et outrageus durement. Et avoient li dessus
dit Flamench fait leur garnison de le ville de Cassiel,
au commandement et as gages des villes de Flandres,
pour garder ces frontières là endroit.
Et vous dirai comment cil Flamench furent desconfit, 15
et fu par leur oultrage. Il se partirent un
jour, sus l'eure dou souper, de Cassiel, en entente
que pour desconfire le roy et toute sen host. Et s'en
vinrent tout paisievlement, sans point de noise, ordonné
en trois batailles, des quèles li une en ala 20
droit as tentes le roy, et eurent priès le roy souspris,
qui seoit au souper, et toutes ses gens. Li aultre
bataille s'en ala droit as tentes le roy de Behagne,
et l'eurent priès trouvet en tel point. Et la
tierce bataille s'en ala droitement as tentes le conte 25
de Haynau, et l'eurent ossi priès souspris, et le hastèrent
si que à grant painne peurent pas ses gens
estre armé, ne les gens monsigneur de Byaumont,
son frère. Et vinrent ces trois batailles si paisievlement
jusques as tentes, que à grant meschief furent 30
li signeur armés, ne leurs gens assamblet. Et ewissent
tout li signeur et leurs gens esté mort, se Diex
ne les ewist, ensi que par droit miracle, secourut et
aidiet. Mais, par le grasce de Dieu, cescuns des signeurs
desconfi se bataille si entierement, et tous à
une heure et en un point, que onques de tous ces
seize mille Flamens n'en escapa mil, et fu leur chapitainne 5
mors. Et si ne seut onques nulz de ces signeurs
nouvelle li uns de l'autre, jusques adonc qu'il
eurent tout fait. Et onques des quinze mille Flamens,
qui mors y demorèrent, n'en recula uns seuls,
que tout ne fuissent mort et tuet en trois monchiaus 10
l'un sus l'autre, sans issir de le place là où cescune
bataille commença, qui fu l'an de grasce mil trois
cens vingt et huit, le jour saint Bietremieu.
Adonc, apriès ceste desconfiture, vinrent li François
à Cassiel, et y misent les banières de France. 15
Et se rendi li ville au roy, et puis Popringe, et puis
Ippre, et tout cil de le chastelerie de Berges, et cil
de Bruges ensiewant. Et rechurent le conte Loeis,
leur signeur, adonc amiablement et paisievlement,
et li jurèrent foy et loyauté à tenir à tous jours mès. 20
Quant[22] li rois Phelippes de France eut remis le
conte de Flandres en son pays, et que tout li eurent
juré feaulté et hommage, il departi ses gens, et retourna
cescuns en son lieu; et il meismement s'en
vint en France et sejourner à Paris ou là environ. 25
Si fu durement prisiés et honnourés de celle emprise
qu'il avoit fait sus les Flamens, et dou service
ossi au conte Loeis son cousin. Si demora en grant
prosperité et en grant honneur, et acrut grandement
l'estat royal; et n'i avoit onques mès eu en France,
si com on disoit, roy qui ewist tenu l'estat parel au
roy Phelippe. Et faisoit faire tournois, joustes, festes
et esbatemens moult souvent et à grant plenté. Or 5
nous tairons nous un petit de lui, et parlerons des
aucunes des ordenances d'Engleterre et dou gouvrenement
le roy.
[22] Cet alinéa, qui se lie intimement aux alinéas précédents,
fait néanmoins partie du chapitre suivant dans le ms. 6477, fo 30
vo, dont on se permet ici, par exception, de modifier la coupure
évidemment défectueuse.
§ 43. Li jones rois englès se gouvrena un grant
tamps, si com vous avés oy chi dessus recorder, par 10
le conseil de ma dame se mère, dou conte Aymon
de Kent, son oncle, et de monsigneur Rogier de
Mortemer. Au daarrain, envie commença à naistre
entre le conte de Kent dessus dit, et le signeur de
Mortemer. Et monta puis li envie si haut que li sires 15
de Mortemer enfourma et enhorta tant le jone
roy, par le consentement de ma dame se mère le
royne, et li fisent entendant que li dis contes de
Kent le voloit empuisonner, et le feroit morir temprement,
s'il ne s'en gardoit, pour avoir sen royaume, 20
comme li plus proçains apriès lui, par succession;
car li jones frères le roy, que on clamoit messire
Jehan d'Eltem, estoit nouvellement trespassés. Li
jones rois, qui creoit legierement che dont on l'enfourmoit,
ensi que jone signeur, telz a on souvent 25
veus, croient legierement çou dont cil qui les doient
consillier les enfourment, et plus tost en mal qu'en
bien, fist, assés tost après chou, son dit oncle le
conte de Kent prendre, et le fist decoler publikement,
que onques il n'en peut venir à escusance. 30
De quoi tout cil dou pays, grans et petis, nobles et
non nobles, en furent durement tourblet et couroucié,
et eurent puissedi durement contre coer le signeur
de Mortemer. Et bien pensoient que, par son
conseil et pourcach et par fausse amise, avoit ensi
esté menés et trettiés li gentilz contes de Kent, cui 5
il tenoient tout pour preudomme et pour loyal. Ne
onques apriès ce, li sires de Mortemer ne fu tant
amés, comme il avoit esté en devant.
Ne demora mies de puis gaires de temps que grant
fame issi hors sus la mère dou roy d'Engleterre, ne 10
sai mies se voirs estoit, que elle estoit [enchainte][23];
et en encoupoit on plus de ce fait le signeur de Mortemer
que nul aultre. Si commença durement chilz
escandeles à montepliier, tant que li jones rois en
fu enfourmés souffissamment. Et avoech tout ce il fu 15
enfourmés souffissamment que, par fausse amise et
par envie dou signeur de Mortemer, faite plus par
trahison que par raison, il avoit fait mettre à mort
son oncle le conte de Kent, que tout cil dou pays
tenoient et avoient toutdis tenu pour preudomme et 20
pour loyal. Dont, se li jones rois fu tristes et courouciés,
ce ne fait mies à demander. Si fist tantost
prendre le dit signeur de Mortemer, et le fist amener
à Londres, par devant grant fuison des barons
et des nobles de son royaume. Et fist conter par un 25
sien chevalier tous les fais le signeur de Mortemer,
ensi que escrire et registrer les avoit fais. Et quant
il furent tout dit et conté, li dis rois d'Engleterre
demanda à tous, par manière de conseil et de jugement,
quel cose en estoit bon à faire. Li jugemens
en fu assés tost rendus, car cescuns en estoit jà par
fame et par juste information tous avisés et infourmés.
Si en respondirent au roy, et disent que il devoit
morir en tel manière, comme messires Hues li 5
Despensiers avoit fait et esté justiciés. A ce jugement
n'eut nulle dilation ne de merci. Si fu tantos trainés
parmi la cité de Londres sus un bahut, et puis loiiés
sus une eschielle en mi le place, et puis li vis copés
à toutes les coulles et jettées en un feu qui là estoit. 10
Et puis li fu li ventres ouvers et li coers trais hors,
pour tant que il en avoit fait et pensé le trahison,
et jettés ou dit feu, et ensi toute se coraille. Et puis
fu esquartelés, et envoiiés par quatre mestres cités
en Engleterre, et la tieste demora à Londres. Ensi 15
fina li dis messires Rogiers de Mortemer, Dieus li
pardoinst tous ses fourfais!
[23] Ce mot a été gratté et effacé dans notre ms. 6477, sous
l'influence de je ne sais quel scrupule, mais il est encore
lisible.
Tantos apriès ceste justice faite, li rois d'Engleterre,
par le conseil de ses hommes, fist ma dame sa
mère enfermer en un castiel, et li bailla dames et 20
camberières et toutes gens assés, pour lui garder et
servir et faire compagnie, chevaliers et escuiers
d'onneur, ensi comme à si haute dame que elle
estoit apertenoit. Et li assigna et delivra grant terre
et belle revenue, pour lui souffissamment gouvrener, 25
selonch son noble estat, tout le cours de se vie, et
la ditte revenue au plus priès de celi castiel que il
peut par raison. Mais il ne vot mies souffrir ne consentir
que elle alast hors, ne s'amoustrast nulle part,
fors en aucuns esbas qui estoient devant le porte 30
dou chastiel, et qui respondoient à le maison. Si usa
la ditte dame là sa vie de puis assés bellement. Et le
venoit veoir, deus ou trois fois l'an, li jones rois
Edouwars, ses filz. Nous nos soufferons à parler de
la dame, et parlerons dou dit roy son fil, et comment
il persevera en signourie.
§ 44. Apriès ce que cilz rois Edowars, qui estoit 5
en son jone eage, eut fait faire ces deus grandes justices,
si com vous avés oy chi dessus recorder, il
prist nouvel conseil des plus sages et des mix creus
de tout son royaume, et se gouvrena moult bellement,
et maintint son royaume en pais, par le bon 10
conseil que il avoit dalés lui.
Or avint que, environ un an apriès que li rois
Phelippes de Valois eut esté couronnés à roy de
France, et que tout li baron et li tenant dou dit
royaume li eurent fait feaulté et hommage, excepté 15
li jones rois Edowars d'Engleterre, qui encores n'estoit
trais avant, et ossi il n'avoit point esté mandés;
se fu li rois de France consilliés et enfourmés que il
mandast le dit roy d'Engleterre et venist faire hommage
et feaulté, ensi comme il apertenoit. Adonc en 20
furent priiet d'aler en Engleterre faire ce message et
[sommer][24] le dit roy, li sires d'Aubegni et li sires de
Biausaut et doi clerch en droit, mestre en Parlement
à Paris, que on appelloit pour ce temps mestre Symons
d'Orliens et mestres Pières de Maisières. Chil 25
quatre, au commandement et ordenance dou roy, se
partirent de Paris bien estoffeement, et cheminèrent
tant par leurs journées qu'il vinrent à Wisan. Là
montèrent il en mer, et furent tantost oultre, et arrivèrent
à Douvres, et sejournèrent là un jour, pour
attendre leurs chevaus et leur harnas que on mist
hors des vaissiaus. Quant il furent tout prest, il montèrent
sus et esploitièrent tant par leurs journées
qu'il vinrent à Windesore, où li rois d'Engleterre et 5
la jone royne sa femme se tenoient. Li quatre dessus
nommet fisent à savoir au roy pour quoi il estoient
là venu, et ossi de qui il se rendoient. Li rois d'Engleterre,
pour l'onneur dou roy de France, son cousin,
les fist venir avant et les reçut moult honnourablement; 10
et ossi fist ma dame la royne sa femme,
ensi que bien le savoient faire. En apriès, il comptèrent
leur message; il furent volentiers oy. Et en
respondi li rois adonc que il n'avoit mies son conseil
dalés lui, mais il le manderoit; si se retraisent 15
en le cité de Londres; et là il en seroient respondu
telement que bien deveroit souffire. Sus ceste parolle,
quant il eurent disné en le cambre dou dit
roy et de la royne moult aise, il s'en partirent et
vinrent ce soir jesir à Colebruch, et l'endemain à 20
Londres.
[24] Ms. de Gaignières, fo 21 vo.--Ms. 6477, fo 32: «sonner.»
Ne demora mies gramment de puis que li rois
d'Engleterre vint à Londres, en son palais de Wesmoustier.
Et là eut il, sus un jour qu'il y ordonna,
son conseil assamblé, present qui li messagier dou 25
roy Phelippe de France furent appellé. Et là remoustrèrent
il pour quoi il estoient là venu, et les lettres
qui leur avoient esté baillies dou roy leur signeur.
Quant il eurent parlé bien et à point, il vuidièrent
hors de le cambre, et lors demanda li dis rois à 30
avoir conseil sus ceste requeste. Il me samble que li
rois fu adonc si consilliés de respondre que voirement,
par l'ordenance et seelé de ses predicesseurs,
rois d'Engleterre et dus d'Acquitainnes, il en devoit
foy, hommage et loyauté faire au roy de France, ne
del contraire on ne l'oseroit ne vorroit point consillier.
Chilz pourpos et consaulz furent arresté, et li 5
messagier de France appellé. Si vinrent en le chambre
de rechief de conseil. Là parla li evesques de
Londres pour le roy et dist: «Signeur, qui ci estes
envoiiés de par le roy de France, vous estes li bien
venu. Nous avons oy vos parolles et leues vos lettres 10
et bien examinées à no pooir et consillies. Si vous
disons que nous consillons monsigneur qui ci est,
qu'il voist en France veoir le dit roy, son cousin,
qui moult amiablement le mande, et dou sourplus
de foy et d'ommage il s'acquitte et face son devoir, 15
car voirement y est il tenus. Si vous retrairés en
France, et dirés ensi au roy vostre signeur que nos
sires li rois d'Engleterre passera par de là temprement,
et fera tout ce qu'il doit faire sans nul estri.»
Ceste response plaisi grandement bien as dessus dis 20
messagiers de France, et prisent congiet au roy et à
tout son conseil; mais ançois il leur couvint disner
ens ou palais de Wesmoustier. Et les festia là li dis
rois moult grandement, et leur donna au departir,
pour l'onneur et amour dou roy de France, son cousin, 25
grans dons et biaus jeuiaus. De puis ce fait, il
ne sejournèrent gaires de temps à Londres et s'en
partirent. Et esploitièrent tant par leurs journées
qu'il revinrent en France, et droitement à Paris, où
il trouvèrent le dit roy Phelippe, à qui il comptèrent 30
toutes leurs nouvelles, et comment il avoient esploitié,
et en quel estat il estoient parti dou dit roy
d'Engleterre, et ossi com grandement et honnourablement
il les avoit receus, et, à leur departement
et congiet prendre, donné de ses biens. De toutes
ces coses et esplois se contenta grandement li rois
Phelippes, et dist que moult volentiers il veroit le 5
roy Edouwart d'Engleterre, son cousin, car onques
ne l'avoit veu.
Ces nouvelles s'espardirent parmi le royaume de
France, que li rois d'Engleterre devoit venir en
France, et faire hommage au dit roy. Si se ordonnèrent 10
et apparillièrent moult richement et très
poissamment duch et conte de son sanch, qui le
desiroient à veoir. Et proprement li rois de France
en escrisi au roy Charle de Behagne, son cousin, et
au roy Loeis de Navare, et leur segnefia le certain 15
jour que li rois d'Engleterre devoit estre devers lui,
et leur pria que il y vosissent estre. Cil doi roy, ou
cas que priiet en estoient, ne l'euissent jamais lassiet,
et se ordonnèrent au plus tost qu'il peurent, et
vinrent en France en grant arroy devers le roy. Li 20
rois de France fu adonc consilliés que il recueilleroit
le dit roy d'Engleterre, son cousin, en le bonne
cité de Amiens. Si fist là faire ses pourveances
grandes et grosses, et aministrer salles, cambres,
hostelz et maisons pour recevoir lui et toutes ses 25
gens, où il se comptoit, parmi le roy de Behagne et
le roy de Navare qui estoient de se delivrance, et le
duch de Bretagne, le duch de Bourgongne, le duch
de Bourbon, à plus de trois mille chevaus, et li rois
d'Engleterre, qui y devoit venir à sis cens chevaus. 30
Il avoit adonc à Amiens, et a encores bien, cité pour
rechevoir aisiement otant de princes et leurs gens et
plus assés. Or parlerons dou roy d'Engleterre, qui
passa le mer, et vint en celle anée, l'an mil trois
cens vingt neuf, environ le mi aoust, en France.
§ 45. Li jones rois d'Engleterre ne mist mies en
oubli le voiage que il devoit faire ens ou royaume 5
de France, et se appareilla bien et faiticement, et si
souffissamment que à lui apertenoit et à son estat;
si se parti d'Engleterre, quant jours fu dou departir.
En se compagnie avoit deus evesques, cesti de Londres
et cesti de Lincolle, et quatre contes, monsigneur 10
Henri conte Derbi, son cousin germain, fil
monsigneur Thumas de Lancastre au Tors Col, le
conte de Sallebrin, le conte de Warvich, et le conte
de Herfort; sis barons, monsigneur Renault de Gobehem,
monsigneur Thumas Wage, mareschal d'Engleterre, 15
monsigneur Richart de Stanfort, le signeur
de Persi, le signeur de Mauné et le signeur de Montbray,
et plus de quarante aultres chevaliers. Si estoient
en le route et à le delivrance dou roy d'Engleterre
plus de mille chevaus, et misent deus jours 20
à passer entre Douvres et Wissan. Quant il furent
tout oultre, et leurs chevaus trais hors des nés et des
vaissiaus, li rois monta acompagniés, ensi que je
vous ay dit, et chevauça tant que il vint à Boulongne,
et là fu il un jour. 25
Tantos nouvelles vinrent au roy Phelippe de France,
et as signeurs de France, qui jà estoient à Amiens,
que li rois d'Engleterre estoit arrivés et venus à Boulongne.
De ces nouvelles eut li rois Phelippes grant
joie, et envoia tantos son connestable et grant fuison 30
de chevaliers devers le roy d'Engleterre, lequel
il trouvèrent à Monstruel sus Mer; et là eut grans
recognissances et approcemens d'amour. De puis
chevauça li jones rois d'Engleterre en le compagnie
del connestable de France; et fist tant o toute se route
que il vint en le cité d'Amiens, où li rois Phelippes 5
estoit tous appareilliés et pourveus de lui rechevoir,
le roy de Behagne, le roy de Navare et le roy de
Mayogres dalés lui, et si grant fuison de dus, de
contes et de barons que merveilles seroit à recorder.
Car, là estoient tout li douze per de France venu, 10
pour le roy d'Engleterre festoiier, et ossi pour estre
personelment, et faire tesmoing à son hommage. Se
li rois Phelippes reçut honnourablement et grandement
le jone roy d'Engleterre, son cousin, ce ne fait
mies à demander; et ossi fisent tout li roy, li duc et 15
li conte qui là estoient. Et furent tout cil signeur
adonc, en le cité d'Amiens, jusques à quinze jours.
Là en dedens eut tamainte parolle et ordenance
faite et devisée. Et me samble que li rois Edouwars
d'Engleterre fist adonc hommage, de bouce et de 20
parolle tant seulement, sans les mains mettre entre
les mains dou roy de France, ou prince ou prelat
deputé de par lui. Et n'en volt adonc li dis rois
d'Engleterre, par le conseil qu'il eut, dou dit hommage
proceder plus avant, si seroit retournés en Engleterre 25
et aroit veus, leus et examinés les previlèges
de jadis, qui devoient esclarcir le dit hommage, et
moustrer comment et de quoi li rois d'Engleterre
devoit estre homs au roy de France. Li rois de
France, qui veoit le roy d'Engleterre son cousin jone, 30
entendi bien toutes ces parolles, et ne le volt adonc
de riens presser, car bien savoit assés que bien y
recouveroit, quant il vorroit, et li dist: «Mon cousin,
nous ne vous volons pas decevoir, et nous plaist
bien ce que vous en avés fait à present, jusques à
tant que vous serés en vostre pays et enfourmés, par
les seelés de vostres predicesseurs, quel cose vous en 5
devés faire.» Li rois d'Engleterre respondi: «Chiers
sires, grans merchis.»
De puis se jeua, esbati et demora li rois d'Engleterre
avoecques le roy de France, en le cité d'Amiens.
Et quant tant y eut esté que bien deubt par raison 10
souffire, il prist congiet et se departi dou roy moult
amiablement, et de tous les aultres princes qui là estoient,
et se mist au retour pour revenir en Engleterre.
Et rapassa le mer, et fist tant par ses journées
qu'il vint à Windesore, là où il trouva la royne 15
Phelippe sa femme qui le rechut liement, et qui li
demanda nouvelles dou roy Phelippe, son oncle, et
de son grant linage de France. Li rois, ses maris,
l'en recorda assés et dou grant estat qu'il avoit trouvet,
et comment on l'avoit recueilliet et festiiet grandement, 20
et des honneurs qui estoient en France, as
quèles dou faire ne de l'entreprendre à faire, nulz
aultres pays ne s'apertient.
§ 46. Ne demora gaires de temps, puissedi, que
li rois de France envoia en Engleterre, de son plus 25
especial conseil, l'evesque de Chartres et l'evesque
de Biauvais, et ossi monsigneur Loeis de Clermont,
duch de Bourbon, le conte de Harcourt et le conte
de Tankarville, et des aultres chevaliers et clers en
droit, pour estre as consaulz le roy d'Engleterre, qui 30
se tenoient à Londres sus l'estat que vous avés oy,
ensi que li rois d'Engleterre, lui revenut en son pays,
devoit regarder comment anchiennement si predicesseur,
de ce qu'il tenoient en Aquitainnes et dont
il s'estoient appellé duch, en avoient fait hommage.
Car jà murmuroient li pluiseur en Engleterre que 5
leurs sires estoit plus proçains de l'iretage de France
que li rois Phelippes. Nequedent, li rois d'Engleterre
et ses consaulz ignoroient de toutes ces coses. Mais
grant parlement et assamblées sus le dit hommage
furent en celle saison, en Engleterre. Et y sejournèrent 10
li dessus dit envoiiet dou roy de France, tout
l'iver, et jusques à l'issue dou mois de may ensievant,
qu'il ne pooient avoir nulle diffinitive response.
Toutes fois, finablement, li rois d'Engleterre,
par l'avis de ses privilèges as quels il ajoustoit grant 15
foy, fu consilliés de escrire ensi lettres pattentes,
seelées de son grant seel, en recognissant l'ommage
tel qu'il le doit et devoit adonc faire au roi de
France; la quèle teneur de la lettre s'ensieut ensi:
§ 47. «Edouwars, par la grasce de Dieu roys d'Engleterre, 20
signeur d'Irlande et dux d'Aquitainnes, à
tous ceulz qui ces presentes lettres veront et oront,
salut. Savoir faisons, comme nous feissons à
Amiens hommage à excellent prince nostre chier
signeur et cousin Phelippe roy de France, lors 25
nous fu dit et requis de par lui que nous recognissions
le dit hommage estre lige, et que nous, en
faisant le dit hommage, li promissions expressement
foy et loyauté porter, la quèle cose nous ne
fesimes pas lors, pour ce que nous estions enfourmés 30
que point ne se devoit ensi faire. Et fesimes
lors au dit roy de France hommage par parolles
generales, en disant que nous entrions en son
hommage, par ensi comme nostre predicesseur,
dux de Giane, estoient de jadis entrés en l'ommage
des rois de France, qui avoient esté pour le 5
temps. Et, de puis enchà nous soions bien enfourmés
et acertenés de la vérité, recognissons, par
ces presentes lettres, que le dit hommage que nous
fesimes à Amiens au roy de France, comment que
nous le fesimes par parolles generales, fu, est et 10
doit iestre entendu lige, et que nous li devons foy
et loyauté porter, comme dux de Aquitainne et
pers de France, et contes de Pontieu et de Moustruel.
Et li prommetons des or en avant foy et
loyauté porter. 15
«Et pour ce que ou temps à venir de ce ne soit
jamais descors ne question à faire le dit hommage,
nous prommetons en bonne foy, pour nous et nos
successeurs, dus de Giane, qui seront pour le
temps, le dit hommage se fera en ceste manière. 20
Li rois d'Engleterre, dux de Gyane, tenra ses
mains entre les mains dou roy de France. Et cilz
qui adrecera les parolles au roy d'Engleterre, dux
d'Aquitainne, et qui parlera pour le roy de France,
dira ensi: «Vous devenés homme lige au roy de 25
France, mon signeur, qui ci est, comme dus de
Gyane et pers de France, et li prommetés foy et
loyauté porter. Dittes: _voire_.» Et li rois d'Engleterre,
duch de Giane, et si successeur diront:
_voire_. Et lors li rois de France recevera le dit roy 30
d'Engleterre et duch de Gyane au dit hommage
lige, à la foy et à la bouce, sauf son droit et l'autrui.
De rechief, quant le dit roy et duch entera
en l'ommage dou roy de France, et de ses successeurs
rois de France, pour la conté de Pontieu et
de Moustruel, il mettera ses mains entre les mains
dou roy de France. Et cils qui parlera pour le roy 5
de France, adrecera ses parolles au dit roy et duc,
dira ensi: «Vous devenés homme lige au roy de
France, mon signeur, qui ci est, comme contes de
Pontieu et de Moustruel, et li prommetés foy et
loyauté porter. Dittes: _voire_.» Et le dit roy et 10
duch, conte de Pontieu, dira: _voire_. Et lors li dis
rois de France recevera le dit roy et conte au dit
hommage lige, à la foy et à la bouche, sauf son
droit et l'autrui.
«Et ossi sera fait et renouvelé, toutes fois que 15
l'ommage se fera. Et de ce baillerons nous et nos
successeurs, dux de Giane, fais les dis hommages,
lettres patentes seelées de nostres grans seaulz, se
le roi de France le requiert. Et avoech ce nous
prommetons tenir et garder affectuelment les pais 20
et acors fais entre les rois de France et dus de
Giane. Et en ceste manière sera fait, et seront renouvelées
les dittes lettres par les dis rois et dus
et leurs successeurs, dux de Giane et contes de
Pontieu et de Moustruel, toutes les fois que le roi 25
d'Engleterre, dus de Giane, et ses successeurs, dux
de Giane et contes de Pontieu et de Moustruel, qui
seront pour le temps, enteront en l'ommage dou
roy de France, et de ses successeurs, rois de France.
En tiesmoing des quèles coses, à cestes nos avons 30
fait mettre nostre grant seel. Données à Eltem, le
trentisme jour de marc mil trois cens et trente.»
Ces lettres raportèrent en France li dessus nommet
signeur, quant il se departirent d'Engleterre, et
il eurent le congiet dou roy; et les baillièrent au roy
de France, qui tantost le[s] fist porter à se cancelerie,
et mettre en garde, avoec ses plus especiaulz coses, 5
à le cautèle dou temps à venir. Nous nos soufferons
à parler dou roy d'Engleterre un petit, et parlerons
d'aucunes aventures qui avinrent en France.
§ 48. Li homs del monde, qui plus aida le roy
Phelippe à parvenir à le couronne de France, ce fu 10
messires Robers d'Artois, qui estoit li uns des plus
haus barons de France, le mieus linagiés et estrais
des royaus. Et avoit à femme la sereur germainne
dou dit roy Phelippe. Et avoit toutdis esté ses plus
especiaulz compains et amis en tous estas. Et fu, 15
bien l'espasse de trois ans, que en France estoit tout
fait par lui, et sans lui n'estoit riens fait. Apriès,
avint que li rois Phelippes emprist et acqueilla ce
monsigneur Robert d'Artois en si grant hayne, en
l'ocquison d'un plait qui esmeus estoit devant lui, 20
dont la conté d'Artois estoit cause, que li dis messires
Robers voloit avoir gaagnié, par le vertu d'une
lettre que messires Robers mist avant, qui n'estoit
mies bien vraie, si com on disoit, que, se li dis rois
l'euist tenu en son aïr, il l'euist fait morir sans nul 25
remède. Et comment que li dis messires Robers fust
li plus proçains de linage et d'amour à tous les haus
barons de France, et serourges au dit roy, se li couvint
il vuidier France, et venir à Namur dales le jone
conte Jehan, son neveu, et ses frères, qui estoient 30
enfant de sa sereur. Quant il fu partis de France, et
li rois vei que il ne le poroit tenir, pour miex moustrer
que la besongne li touchoit, il fist prendre sa
suer, qui estoit femme au dit monsigneur Robert et
ses deus filz, ses neveus Jehan et Charle; si les fist
mettre en prison bien estroitement, et jura que jamais 5
n'en isteroient, tant qu'il viveroit. Et bien tint
ce sierement, car onques de puis, pour personne
qui en parlast, il n'en vuidièrent, dont il en fu de
puis moult blasmés en derrière.
Quant li dis rois de France sceut de certain et fu 10
enfourmés que messires Robers d'Artois estoit arrestés
à Namur dalés ses sereurs et ses neveus, il en fu
moult courouciés. Et envoia caudement devers l'evesque
Aoulz de Liège, en priant qu'il deffiast et
guerriast le conte de Namur, se il ne mettoit huers 15
de son pays monsigneur Robert d'Artois. Cilz evesques,
qui moult amoit le roy de France, et qui petit
amiroit ses vosins, manda au jone conte de Namur
que il mesist ensus de lui son oncle, monsigneur
Robert d'Artois; aultrement il li feroit guerre. Li 20
contes de Namur fu si consilliés que il mist hors de
sa terre son oncle. Ce fu moult à envis, mais faire li
couvenoit ou pis attendre.
Quant messires Robers d'Artois se vei en ce parti,
si fu moult angousseus de coer, et se avisa que il 25
iroit en Braibant, pour tant que li dus, ses cousins,
estoit si poissans que bien le soustenroit. Si vint devers
le duch, son cousin, qui le reçut moult liement,
et le reconforta de ses destourbiers. Li rois le sceut,
si envoia tantost messages au dit duch, et li manda 30
que, se il soustenoit ou souffroit à demorer ne à repairier
en sa terre monsigneur Robert d'Artois, il
n'aroit pieur ennemit de lui, et le greveroit et porteroit
damage en toutes les guises qu'il poroit. Li
dus ne le volt ou n'osa plus soustenir ouvertement
en son pooir, pour doubtance que de avoir et acquerre
le hayne dou dit roy de France. Ains l'envoia 5
couvertement tenir en Argentoel, jusques à tant que
on verroit comment li rois s'en maintenroit.
Li rois le sceut, qui par tout avoit ses espies; s'en
eut grant despit. Si pourcaça tant, en moult brief
temps, que li rois de Behagne, qui estoit cousins 10
germains au dit duc, li evesques de Liège, li arcevesques
de Coulongne, li dus de Guerles, li marchis
de Jullers, li contes de Bar, li contes de Los, li sires
de Faukemont, et pluiseur aultre signeur furent tout
alloiiet contre le dit duch, et le deffiièrent tout, au 15
pourcach et requeste del dessus dit roy. Et entrèrent
tantost en son pays parmi Hesbaing, et en alèrent
droit à Hanut. Et ardirent à leur volenté par deus
fois, demorant ens ou pays, tant que bon leur sambla.
Et envoia avoech yaus li dis rois le conte d'Eu, 20
son connestable, à tout grant compagnie de gens
d'armes, pour miex moustrer que la besongne estoit
sienne, et faite à son pourcach, et tout ardant son
pays.
Si en couvint le conte Guillaume de Haynau ensonniier; 25
et envoia ma dame sa femme, sereur au
roy Phelippe, et le signeur de Byaumont, son frère,
en France, par devers le dit roy, pour impetrer une
souffrance et une triewe de lui, d'une part, et dou
duch de Braibant, d'autre part. Trop à envis et à 30
dur y descendi le roy de France, tant avoit il pris la
cose en grant despit. Toutes fois, à le priière dou
conte de Haynau, son serourge, li rois s'umelia et
donna et acorda triewes au duch de Braibant, parmi
tant que li dus se mist dou tout en l'ordenance dou
propre roy de France et de son conseil, de tout ce
qu'il avoit à faire au roy et à çascun de ces signeurs 5
qui deffiiet l'avoient. Et devoit mettre, dedens un
certain jour, qui nommés y estoit, monsigneur Robert
d'Artois hors de sa terre et de son pooir, si com
il fist moult à envis; mais faire li couvint, ou autrement
il euist eu trop forte guerre de tous costés, si 10
com il estoit apparans: si ques, entrues que cil
toueillement et ces besongnes se portoient, ensi que
vous oés recorder, li rois englès eut nouvel conseil
de guerriier le roy d'Escoce, son serourge, je vous
dirai à quel title. 15
§ 49. Vous avés bien oy recorder chi dessus de le
guerre le roy Robert d'Escoce et dou roy d'Engleterre,
et comment unes triewes furent prises à durer
trois ans, là en dedens cilz rois Robers morut; en
apriès, dou mariage qui fu fais de la serour au roi 20
englès et dou fil ce roy Robert, qui fu rois d'Escoce
apriès le mort de son père, et le clamoit on le roy
David. Le temps que ces triewes durèrent, et encores
un an de puis ou environ, furent li Englès et li Escot
bien à pais, che que on n'avoit point veu en devant, 25
passet avoit deus cens ans, qu'il ne se fuissent
guerriiet et heriiet.
Or, avint que li jones rois d'Engleterre fu infourmés
que li rois d'Escoce, ses serourges, estoit saisis
de le bonne cité de Bervich, qui devoit estre de son 30
royaume, et que li rois Edouwars, ses taions, l'avoit
tous jours tenue paisevlement et francement, et ses
pères apriès, un grant temps. Et fu infourmés que li
royalmes d'Escoce mouvoit en fief de lui, et que li
jones rois d'Escoce, ses serourges, ne l'avoit encores
relevet ne fait hommage. Il en ot indignation, et envoia 5
assés tost apriès grans messages et souffissans au
jone roy David, son serourge, et à son conseil. Et li
fist requerre que il vosist oster se main de le bonne
cité de Bervich et lui resaisir, car c'estoit ses bons
hiretages, et avoit tous jours esté ses ancisseurs rois 10
d'Engleterre; et qu'il venist à lui, pour faire hommage
del royaulme d'Escoce, qu'il devoit tenir de
lui en fief.
Li jones rois David se consilla à ses barons et à
chiaus de son pays, par grant deliberation de conseil. 15
Et quant il fu assés consilliés sour ces requestes,
il respondi as messages et dist: «Signeur, jou et
tout mi baron nous mervillons durement de ce que
vous nous requerés, de par le roy nostre serourge.
Car nous ne trouvons mies à nos anciiens, ne ne tenons 20
que li royaumes d'Escoce soit de riens subgès
ne doit estre au roy d'Engleterre, ne par hommage,
ne autrement. Ne onques messires li rois, nos pères,
de bonne memore, n'en volt faire hommage à ses
ancisseurs, rois d'Engleterre, pour guerre que on l'en 25
fesist. Ossi, n'ai jou point conseil ne volenté dou
faire. En apriès, nos pères, li rois Robers conquist
la cité de Bervich, par droite guerre, sur le roy son
père, et le obtint comme son bon hyretage, tout le
cours de se vie. Et ossi le pense jou bien à tenir, et 30
en ferai mon pooir. Si vous requier que vous voelliés
priier au roi, cui sereur nous avons, qu'il nous voelle
laissier en celle franchise que no devantrain ont esté,
et goïr de ce que li rois, nos pères, conquist et maintint
toute se vie paisievlement, et que encontre ce
ne voelle croire nul mauvais conseil. Car, se uns
aultres nous voloit faire tort, si nous deveroit il aidier 5
à deffendre, pour l'amour de sa sereur cui nous
avons à femme.» Li message respondirent: «Sire,
nous avons bien entendu vostre response. Si le reporterons
volentiers à nostre signeur le roy, en tel
manière que dit l'avés.» Puis prisent congiet, et 10
revinrent arrière à leur signeur, le roy d'Engleterre,
et à son conseil. Si recordèrent toutes les parolles
que li jones rois d'Escoce avoit respondu à leur requeste.
Li quels rapors ne plaisi mies bien au roy
Edowart, ne à son conseil. Ains fist mander à Londres, 15
au jour de Parlement, tous les barons, chevaliers
et consaulz des bonnes villes de son royalme,
pour avoir sur ce conseil et meure deliberation.
Ce terme pendant, vint messires Robers d'Artois
en Engleterre, à guise de marcheant, qui estoit decaciés 20
dou roy Phelippe de France, si com vous avés
oy. Et li avoit li dus de Braibant, ses cousins, conseilliet
qu'il se traisist celle part, ou cas qu'il ne
pooit nulle part demorer paisievlement en France,
ne en l'Empire. Si le rechut li jones rois englès liement, 25
et le retint volentiers dalés lui et de son conseil.
Et li assena le conté de Ricemont, qui avoit esté
ses ancisseurs. Or me retrairai as dessus dis Parlemens,
qui furent à Londres, sus l'estat dou royaume
d'Escoce. 30
§ 50. Quant li jours de Parlement approça que
li rois englès avoit establi, et tous li pays fu assamblés
au mandement le roy à Londres, li rois leur fist
demoustrer comment il avoit fait requerre au roy
d'Escoce, son serourge, que il vosist oster se main
de le cité de Bervich qu'il detenoit à tort, et qu'il 5
vosist venir faire hommage à lui de son royalme
d'Escoce, ensi qu'il devoit; et comment li rois d'Escoce
avoit respondu à ses messages. Si pria à tous
que cescuns le volsist sour ce si consillier que sen
honneur y fust gardée. Tout li baron, li chevalier, 10
li consaulz des cités et des bonnes villes, et tous li
communs pays se consillièrent sur çou et raportèrent
leur conseil, tout d'un acord. Li quelz consaulz fu
telz que il leur sambloit que li rois ne pooit plus
porter par honneur les tors que li rois d'Escoce li 15
faisoit. Ains conseillièrent que il se pourveist si efforciement,
qu'il peuist entrer ou royaume d'Escoce
si poissamment, que il peuist ravoir la bonne cité
de Bervic, et qu'il peuist si constraindre le roy d'Escoce
qu'il fust tous joians, quant il poroit venir à son 20
hommage et à satisfation. Et disent qu'il estoient tout
desirant de aler avoech lui, à son commandement.
Li rois Edowars fu moult joians de celle response,
car il veoit le bonne volenté de ses gens. Si les en
regratia moult grandement, et leur pria que cescuns 25
fust apparilliés selonch son estat, et fuissent à un
jour, qui adonc fu nommés, droit à Noef Chastiel sur
Thin, pour aler reconquerre les droitures apertenans
à son royaulme d'Engleterre. Cescuns se habandonna
à celle requeste, et en rala en son lieu pour 30
lui pourveir, selonch son estat. Et li rois se fist pourveir
et apparillier si souffissamment que à tèle besongne
apertient. Si envoia encores aultres messages
à son dit serourge, pour lui souffissamment sommer,
et apriès pour deffiier, se il n'estoit aultrement consilliés.
§ 51. Li jours qui denommés estoit approça; et
vint li rois Edouwars, à tout son host, au Noef 5
Chastiel sour Thin. Si attendi par trois jours ses gens
qui venoient en siewant l'ost. Au quart jour, il s'en
parti et s'en ala à toute son host par devers Escoce,
et passa la terre le signeur de Persi et cesti de Noefville,
qui sont doi grant baron de Northombrelande, 10
et marcissent as Escos. Et ossi font li sires de Ros,
li sires de Lusi et li sires de Montbrai. Si se traist li
rois englès, et toute son host, par devers le cité de
Bervich. Car li rois d'Escoce n'avoit volut respondre 15
aultrement as secons messages qu'il avoit fait as premiers,
si qu'il estoit souffissamment sommés et deffiiés.
Tant esploita li rois englès, à toute son grant host,
qu'il entra en Escoce, et passa le rivière qui depart 20
Escoce et Engleterre; et n'eut mies adonc conseil de
lui arrester devant Bervich, mais de chevaucier avant
et ardoir et exillier le pays, si com ses taions avoit
fait jadis. Si esploita tant en ceste cevaucie qu'il
foula grandement toute le plainne Escoce, et ardi et 25
exilla moult de villes fremées de fossés et de palis,
et prist le fort chastiel de Haindebourch, et y mist
gens et gardiens de par lui, et passa le seconde rivière
d'Escoce desous Struvelin. Et coururent ses
gens tout le pays de là environ, jusques à Saint-Jehans-ton, 30
et jusques en Abredane. Et ardirent et
exillièrent le bonne ville de Donfremelin, mais il ne
fisent nul damage villain à l'abbeye, car li rois le
deffendi. Et conquisent tout le pays jusques à Dondieu
et jusques à Dubretan, un très fort chastiel, sus
le marce de le sauvage Escoce, où li rois estoit retrès 5
et li royne d'Escoce, sa femme. Ne nulz n'aloit
au devant des Englès, mais s'estoient mis et retret
tout dedens les forès de Gedours, qui sont inhabitables
pour chiaus qui ne cognoissent le pays. Et
avoient là attrait tout le leur et mis à sauveté, et ne 10
faisoient compte dou demorant.
Che n'estoit mies merveilles s'il estoient esbahi,
et s'il fuioient devant les Englès. Car il n'avoient nul
bon chapitainne ne sage guerrieur, si com il avoient
eu dou temps passé. Premierement, li rois David, 15
leurs sires, estoit jones en l'eage de quinze ou de
seize ans, li contes de Moret encores plus jones, et
uns damoisiaus qui s'appelloit Guillaumes de Douglas,
neveus à celui qui estoit demorés en Espagne,
de cel eage: si ques li pays et li royaumes d'Escoce 20
estoit tous despourveus de bon conseil, pour aler ne
resister contre les Englès, qui adonc estoient si poissamment
entré en Escoce. Pour quoi, toute li plainne
Escoce fu courue, arse et gastée, et pluiseurs bons
chastiaus pris et conquis, et que li rois englès retint 25
pour lui. Et s'avisa que par chiaus il guerrieroit le
remanant, et constrainderoit ses ennemis dou leur
meismes.
§ 52. Quant li rois englès eut esté et sejourné,
couru et chevaucié le plainne Escoce, et arresté ou 30
pays le terme de sis mois et de plus, et il vit que
nulz ne venoit contre lui pour veer sen emprise, il
se retraist tout bellement par devers Bervich. Mès, à
son retour, il conquist et gaegna le chastiel de Dalquest,
qui est de l'hiretage le conte de Douglas, et
siet à cinq liewes de Haindebourch; et y ordonna 5
chastellain et bonnes gardes pour le garder. Et puis
chevauça à petites journées, et fist tant qu'il s'en revint
devant le bonne et le forte cité de Bervich, qui
est à l'entrée d'Escoce, et à l'issue dou royaume de
Northombrelande. Si le assega et environna li rois 10
de tous poins, et dist que jamais n'en partiroit, si
l'aroit à se volenté non, se li rois d'Escoce ne le venoit
combatre et lever par force.
Si se tint là li rois un grant temps devant Bervich,
ançois qu'il le peuist avoir, car la cité est durement 15
forte, et bien fremée, et environnée d'un lés d'un
brach de mer. Et se y avoit dedens bonnes gens en garnison
de par le roy d'Escoce, pour le garder et deffendre
et consillier les bourgois de le cité. Si vous di
qu'il y eut par devant Bervich, le terme pendant que 20
li rois englès y sist, maint assaut, maint hustin et
mainte dure escarmuce et priès que tous les jours,
et mainte apertise d'armes faite. Car, cil de dedens
cuidoient toutdis estre aidié et conforté, mais nulz
apparans n'en fu. Si en est verités que aucun preu 25
chevalier et bacheler d'Escoce chevauçoient à le fois,
et venoient par vesprées et par ajournemens resvillier
l'ost as Englès, mais petit y faisoient. Car li hos
le roy englès estoit si souffissamment bien gardée et
escargetie, et par si bonne manière, et si grant avis, 30
que li Escot n'i pooient entrer, fors à leur damage,
et y perdoient souvent de leurs gens.
Quant cil de Bervich veirent que il ne seroient secouru
ne conforté de nul costé, et ossi que li rois
englès ne partiroit point de là s'en aroit eu se volenté,
et que vivre leur amenrissoient, et leur estoient
clos li pas de mer et de terre, par quoi nulz 5
ne leur en pooit venir, si se commencièrent à aviser,
et envoiièrent devers le roy englès trettier que il leur
volsist donner et acorder une triewe, à durer un
mois; et se, dedens ce mois, li rois David leurs sires,
ou aultres pour lui, ne venoit là si fors que il 10
levast le siège, il renderoient le cité, salve leurs corps
et leurs biens; et que li saudoiier qui dedens estoient
s'en peuissent aler, s'il voloient, en leur pays d'Escoce,
sans recevoir point de damage.
Li rois englès et ses consaulz entendirent à ces 15
trettiés; et ne furent mies si tost acordé, car li rois
englès les voloit avoir simplement pour faire des aucuns
se volenté, pour tant qu'il s'estoient tant tenu
contre lui. Mais finablement il se laissa à dire par le
bon avis et conseil qu'il eut de ses hommes. Et ossi 20
messires Robers d'Artois y rendi grant painne, qui
avoit esté en ces chevaucies toutdis avoech lui, et
qui li avoit jà dit et demoustré, par pluiseurs clères
voies, com proçains il estoit de le couronne de
France, dont il se devoit tenir hiretiers, par le succession 25
de monsigneur Charlon le roy, son oncle,
daarrainnement trespasset. Si veist volentiers li dis
messires Robers que li rois englès esmeuist guerre as
François, pour lui contrevengier des despis que on
li avoit fais, et que li rois englès se fust partis d'Escoce, 30
à quel meschief que ce fust, et retrais vers
Londres: si ques ces parolles et pluiseurs aultres enclinèrent
grandement le roy à çou que cilz trettiés
de Bervich se passa. Et furent les triewes acordées
de chiaus de dehors à chiaus de dedens, le mois tout
acompli. Et le segnefièrent cil de Bervich à chiaus
de leur costé bien et à point, au roi d'Escoce, leur 5
signeur, et à son conseil, qui ne peurent veoir ne
imaginer voie ne tour qu'il fuissent fort pour combatre
le roy englès ne lever le siège.
Si demora la cose en cel estat, et fu la cité de
Bervich rendue, au chief dou mois, au roy englès, 10
et ossi li chastiaus, qui est moult biaus et moult
fors, au dehors de le cité. Et en prisent li mareschal
de l'host le saisine et le possession, de par le roy
englès. Et vinrent li bourgois de le cité en l'ost faire
hommage et feaulté au dit roy, et jurèrent et recogneurent 15
à tenir le cité de Bervich de lui. Apriès, y
entra li rois à grant solennité de trompes et de nakaires;
et y sejourna de puis douze jours, et y ordonna
un bon chevalier à gardiien et à souverain,
qui s'appelloit messires Edouwars de Bailluel. Et 20
quant il se parti de Bervich, il laissa avoecques le dit
chevalier pluiseurs jones chevaliers et escuiers, et
pour aidier à garder le terre conquise sus les Escos,
et les frontières de celui pays.
Si s'en retourna li rois vers Londres, et donna à 25
toutes manières de [gens][25] congiet, et s'en rala cescuns
en son lieu. Et il meismes s'en revint à Windesore,
où le plus volentiers se tenoit, et messires
Robers d'Artois dalés lui, qui ne cessoit nuit ne
jour de lui remoustrer quel droit il avoit à le couronne 30
de France. Et li rois y entendoit volentiers.
[25] Ms. de Gaignières, fo 26 vo.--Ms. 6477, fo 39 (lacune).
§ 53. Ensi ala en ce temps de le chevaucie le roy
englès sus les Escos. Il gasta et exilla le plus grant partie
de leur pays. Et y prist pluiseurs fors chastiaus, 5
que ses gens obtinrent sus les Escos de puis un grant
temps, et principaument le bonne cité de Bervich.
Et estoient demoret de par le roy englès, pour tenir
les frontières, pluiseur apert bach
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/48855