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Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie

by Jean Froissart · French · Gutenberg #48855 · 1,090,745 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie
    
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Title: Chroniques de J. Froissart, tome 01/13, 2ème partie
        1307-1340 (Depuis l'avénement d'Édouard II jusqu'au siége de Tournay)

Author: Jean Froissart

Editor: Siméon Luce


        
Release date: May 2, 2015 [eBook #48855]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48855

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CHRONIQUES DE J. FROISSART, TOME 01/13, 2ÈME PARTIE ***

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   CHRONIQUES

   DE

   J. FROISSART




   IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
   Rue de Fleurus, 9, à Paris




   CHRONIQUES

   DE

   J. FROISSART

   PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE

   PAR SIMÉON LUCE


   TOME PREMIER

   1307-1340.

   (DEPUIS L'AVÉNEMENT D'ÉDOUARD II JUSQU'AU SIÉGE DE TOURNAY)

   IIe PARTIE

   [Logo]

   A PARIS

   CHEZ MME VE JULES RENOUARD

   LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L'HISTOIRE DE FRANCE

   RUE DE TOURNON, No 6


   M DCCC LXIX




CHRONIQUES

DE JEAN FROISSART.




PROLOGUE.

   Afin que les grans merveilles et li biau fait d'armes,
   qui sont avenu par les grans guerres de France et
   d'Engleterre et des royaumes voisins, dont li roy et
   leurs consaulz sont cause, soient notablement registré
   et ou tamps present et à venir veu et cogneu, je
   me voel ensonniier de l'ordonner et mettre en prose                 5
   selonch le vraie information que j'ay eu des vaillans
   hommes, chevaliers et escuiers, qui les ont aidiés à
   acroistre, et ossi de aucuns rois d'armes et leurs mareschaus,
   qui par droit sont et doient estre juste inquisiteur
   et raporteur de tels besongnes.                                    10

   Voirs est que messires Jehans li Biaus, jadis canonnes
   de Saint Lambert de Liège, en fist et cronisa
   à son tamps aucune cose à se plaisance; et j'ai ce livre
   hystoriiet et augmenté à le mienne, à le relation
   et conseil des dessus dis, sans faire fait, ne porter              15
   partie, ne coulourer plus l'un que l'autre, fors tant
   que li biens fais des bons, de quel pays qu'il soient,
   qui par proèce l'ont acquis, y est plainnement veus
   et cogneus, car de l'oubliier ou esconser, ce seroit
   pechiés et cose mal apertenans, car esploit d'armes
   sont si chierement comparet et achetet, che scèvent                 5
   chil qui y traveillent, que on n'en doit nullement
   mentir pour complaire à autrui, et tollir le glore et
   renommée des bienfaisans, et donner à chiaus qui
   n'en sont mies digne.

   Or ai je mis, ou premier chief de mon proisme,                     10
   que je voel parler et trettier de grans mervelles. Voirement
   se poront et deveront bien tout chil qui ce
   livre liront et veront, esmervillier des grans aventures
   qu'il y trouveront. Car je croi que, de puis le
   creation dou monde, et que on se commença premierement             15
   à armer, on ne trouveroit en nulle hystore
   tant de merveilles ne de grans fais d'armes, selonch
   se quantité, comme il sont avenu par les
   guerres dessus dittes, tant par terre com par mer, et
   dont je vous ferai ensievant mention. Mais ançois                  20
   que j'en commence à parler, je voel un petit tenir et
   demener le pourpos de proèce, car c'est une si noble
   vertu, et de si grant recommendation, que on ne
   le doit mies passer trop briefment, car elle est mère
   materièle et lumière des gentilz hommes, et, si com                25
   la busce ne poet ardoir sans feu, ne poet li gentilz
   homs venir à parfaite honneur ne à le glore dou
   monde, sans proèce.

   Or doient donc tout jone gentil homme, qui se
   voellent avancier, avoir ardant desir d'acquerre le                30
   fait et le renommée de proèce, par quoi il soient mis
   et compté ou nombre des preus, et regarder et considerer
   comment leur predicesseur, dont il tiennent
   [leurs][1] hyretages et portent espoir les armes, sont
   honnouré et recommendé par leurs biens fais. Je sui
   seurs que, se ilz regardent et lisent en ce livre, que
   il trouveront otant de grans fais et de belles apertises            5
   d'armes, de durs rencontres, de fors assaus, de fières
   batailles et de tous autres maniemens d'armes qui se
   descendent des membres de proèce, que en nulle
   hystore dont on puist parler, tant soit anchiienne ne
   nouvelle. Et ce sera à yaus matère et exemples de                  10
   yaus encoragier en bien faisant, car la memore des
   bons et li recors des preus atisent et enflament par
   raison les coers des jones bacelers, qui tirent et tendent
   à toute perfection d'onneur, de quoi proèce
   est li principaus chiés et li certains ressors.                    15

  [1] Ms. de Gaignières, fo 1.--Ms. 6477, fo 2 vo: «le».

   Si ne voel je mies que nulz bacelers soit excusés
   de non li armer et sievir les armes par defaute de
   mise et de chavance, se il a corps et membres ables
   et propisses à ce faire, mès voel qu'il les aherde de
   bon corage et prende de grant volenté. Il trouvera                 20
   tantost des haus signeurs et nobles qui l'ensonnieront,
   se il le vaut, et le aideront et avanceront, se il
   le dessert, et le pourveront selonch son bien fait.
   Ossi en armes aviennent tant de grans merveilles et
   de belles aventures que on n'oseroit ne poroit penser              25
   ne imaginer les fortunes qui s'i boutent, se com
   vous verés et trouverés en ce livre, se vous le lisiés,
   comment pluiseur chevalier et escuier se sont fait et
   avanciet, plus par leur proèce que par leur linage.
   Li noms de preu est si haus et si nobles et la vertu               30
   si clère et si belle que elle resplendist en ces sales et
   en ces places où il a assamblée et fuison de grans
   signeurs, et se remoustre dessus tous les autres, et
   l'ensengn'on au doi et dist on: «Velà cesti qui mist
   ceste cevaucie ou ceste armée sus, et qui ordonna                   5
   ceste bataille si faiticement et le gouverna si sagement,
   et qui jousta de fier de glave si radement, et
   qui tresperça les conrois de ses ennemis par deus ou
   par trois fois, et qui se combati si vassaument ou
   qui entreprist ceste besongne si hardiement, et qui                10
   fu trouvés entre les mors et les bleciés navrés moult
   durement, et ne daigna onques fuir en place où il
   se trouvast.»

   De telz grains et de telz semences sont servi et
   alosé li vaillant homme et li preu par leur vaillance.             15
   Encores avant on voit le preu baceler seoir à haute
   honneur à table de roy, de prince, de duch et de
   conte, là où plus nobles de sanch et plus rices d'avoir
   n'est mies assis. Car, si com li quatre ewangeliste
   et li douze apostele sont plus proçain de Nostre                   20
   Signeur que ne soient li autre, sont li preu plus priès
   d'onneur et plus honnouré que li aultre; et c'est bien
   raisons, car il acquèrent et conquèrent le nom de
   proèce en grant painne, en sueur, en labeur, en soing,
   en villier, en travillier jour et nuit sans sejour. Et             25
   quant leurs biens fais est veus et cogneus, il est ramenteus
   et renommés, si com dessus est dit, et escrips
   et registrés en livres et en cronikes. Car, par les
   escriptures troeve on le memore des bons et des
   vaillans hommes de jadis, si com les neuf preus qui                30
   passèrent route par leur proèce, les douze chevaliers
   compagnons qui gardèrent le pas contre Salehadin
   et se poissance, les douze pers de France qui demorèrent
   en Raincevaus, et qui si vaillamment s'i vendirent
   et combatirent, et ensi de tous les autres que
   je ne puis mies tous nommer, ne determiner leurs
   biens fais ne ramentevoir, car trop poroie ma principal             5
   matère empeechier. Ensi se diffère et dissimule
   li mondes en pluiseurs manières. Li vaillant homme
   traveillent leurs membres en armes, pour avancier
   leurs corps et acroistre leur honneur. Li peuples parolle,
   recorde et devise de leurs estas, et de leur fortunes.             10
   Li aucun clerch escrisent et registrent leurs
   avenues et baceleries.

   Or ay je eu pluiseurs fois imagination sus l'estat
   de proèce, et penset comment et où elle a regnet et
   tenu signourie et domination, et salli d'un pays en                15
   aultre. Sus ses ordenances meismement, en ay je oy
   parler et deviser en ma jonèce aucuns vaillans hommes
   et bons chevaliers, qui otant bien s'en esmervilloient
   adonc comme je fai maintenant: si vous
   en voel declarer aucune cose. Verités est, selonch                 20
   les anciiennes escriptures, que, apriès le deliuve et
   que [Noés][2] et se generation eurent repeuplé le monde,
   et que on se commença à armer et à courir et à pillier
   l'un sus l'autre, proèce regna premierement ou
   royaume de Caldée, par le fait dou roy Ninus qui
   fist fonder et edefiier la grant cité de Ninivée qui
   contenoit trois journées de lonc, et ossi par la royne
   Semiramis sa femme qui fu dame de grant valour.
   Apriès, proèce se remua et vint regner en Judée et
   en Jherusalem, par le fait de Josué, de David et des               30
   Machabiens. Et quant elle eut là regné un temps,
   elle vint demorer et regner ou royaume de Perse et
   de Mède, par le fait de Cyrus, le grant roy, par Asserus
   et par Xerses. Après, revint proèce regner en
   Gresce, par le fait de Hercules, de Tezeus, de Jazon                5
   et de Acilles et des aultres preus chevaliers; apriès,
   en Troies, par le roi Priant, par Hector et par ses
   frères; apriès, en le cité de Romme et entre les Rommains,
   par les nobles senatours et concilles, tribons
   et centurions. Et furent cil et leurs generations en               10
   tel poissance, environ cinq cens ans, et firent priès
   que tout le monde rendre trebus à yaus jusques au
   tamps Julius Cesar, qui fu li premiers emperères de
   Romme, et de qui tout li aultre sont descendu et
   venu.                                                              15

  [2] Ms. 6477, fo 3 vo: «Noels.»

   Apriès, se tanèrent li Rommain de proèce, et s'en
   vint demorer et regner en France, par le fait premierement
   dou roy Pepin et dou roy Charle, son
   fil, qui fu rois de France et d'Alemagne et emperères
   de Romme, et par les autres nobles rois ensievant.                 20
   Apriès, a regné proèce un grant tamps en Engleterre,
   par le fait dou roy Edowart et dou prince de Galles,
   son fil; car, de leur règne, li chevalier englès et li
   aultre qui avoech yaus se sont mis et acordé, ont
   fait otant de belles apertises d'armes et de grans bacheleries     25
   et de hardies emprises que nul chevalier
   pueent faire, si com il vous sera declaré avant en ce
   livre.

   Or, ne sai je mies se proèce voet encores cheminer
   oultre Engleterre ou reculer le chemin que elle a                  30
   fait, car, si com chi dessus est dit, elle a cerchiet et
   environné ces royaumes et ces pays dessus nommés,
   et regné et conversé entre les habitans une fois plus
   et l'autre mains, à se ordenance en soit; mais j'en
   ay un petit touchiet pour les mervilleusetés dou
   monde. Si m'en tairai à tant et me retrairai à le matère
   dont j'ai fait men commenchement, et declarrai                      5
   assés tost par quel manière et condicion la guerre
   s'esmut premierement entre les Englès et les François.
   Et pour che que ou temps à venir on puist savoir
   qui a mis ceste hystore sus, et qui en a esté actères,
   je me voel nommer. On m'appelle, qui tant                          10
   me voet honnerer, sire Jehan Froissart, net de le
   conté de Haynau et de la bonne, belle et friche ville
   de Valenchiènes.




LIVRE PREMIER.


   § 1. Premierement, pour mieus entrer en le matère
   et hystore dessus ditte, voirs est que, apriès l'apaisement
   des guerres de Flandres qui furent si grandes,
   et dont tant de vaillant homme furent mort à
   Courtrai et ailleurs, et que li biaus rois Phelippes eut            5
   mariet sa fille en Engleterre au roy Edouwart, li quelz
   rois d'Engleterre ne fu mies de si grant sens ne de si
   grant proèce plains comme avoit esté li bons rois
   Edouwars ses pères, qui tant eut à faire as Danois et
   as Escos et les desconfi par pluiseurs fois en bataille,           10
   et ne peurent onques avoir victore à lui; et quant
   il fu trespassés, ses filz de son premier mariage, qui
   fu pères au roy Edouwart sur qui ceste hystore est
   ordenée, pas ne le ressambla de sens ne de proèce.
   Car, assés tost apriès çou qu'il fu couronnés, li rois             15
   Robers de Brus, qui estoit rois d'Escoce, et qui par
   pluiseurs fois avoit moult donnet à faire au bon roy
   Edouwart, chevauça tantost efforciement sur lui et
   reconquist toute Escoce et la bonne cité de Bervich,
   et ardi et gasta grant partie dou royaume d'Engleterre             20
   bien quatre journées ou cinq par dedens le pays,
   et desconfi celi roy et tous les barons d'Engleterre en
   une place en Escoce que on dist Struvelin, par bataille
   rengie et arrestée. Et dura la cace de ceste desconfiture
   par deus jours et par deus nuis. Et s'en
   afui li rois englés à moult peu de ses gens jusques à
   Londres. Mès, pour ce que ce n'est mies de nostre                   5
   matère, je m'en tairai à tant.

   § 2. Chilz rois englès, dont je parloie maintenant,
   qui reçut ce grant damage en Escoce, avoit deus
   frères de remariage. Si fu li uns nommés li contes
   Mareschaus et fu de diverse et de sauvage manière;                 10
   li autres fu appellés messires Aymes et estoit contes
   de Kent, moult preudons, douls et debonnaires et
   moult amés des bonnes gens. Chils rois eut de madame
   sa femme, fille au biau roy Phelippe, deus filz
   et deus filles. Des quelz filz li ainsnés eut nom Edouwars,        15
   et fu rois d'Engleterre par l'acort de tous les
   barons très le vivant son père, si com vous orés avant
   en ce livre. Li secons des filz eut nom Jehans de
   Eltem et morut jones. Li ainsnée des deus filles eut
   nom Ysabel et fu mariée au jone roy David d'Escoce,                20
   filz au roi Robert de Brus. Et li fu donnée en mariage
   de jonèce par l'acord de[s] deus royaumes d'Engleterre
   et d'Escoce et par pais faisant. Li autre fille fu
   mariée au duch de Guerle. Chilz eurent deus filz et
   deus filles, Renault et Edowart; et les filles, li une             25
   fu contesse de Blois de par monsigneur Jehan de
   Blois son mari, et li aultre duçoise de Jullers.

   § 3. Li biaus rois Phelippes de France eut trois filz
   avoech ceste belle fille ma dame Ysabel qui fu royne
   d'Engleterre. Et furent cil troi fil moult bel et grant            30
   chevalier. Si eut à nom li ainnés Loeis, et fu au vivant
   dou roy son père rois de Navare, et l'appella
   on le roy Hustin. Li secons eut à nom Phelippes li
   Biaus, et li tiers Charles. Et furent tout troi roi de
   France apriès le mort dou roy Phelippe, leur père,                  5
   par droite succession, li uns apriès l'autre, sans avoir
   hoir marles de leurs corps engendrés par voie de mariage:
   si ques, apriès la mort del daarrain roy Charle,
   li douze per et li baron de France ne donnèrent
   point le royaume à le sereur qui estoit royne d'Engleterre,        10
   par tant qu'i[l][3] voloient dire et maintenir,
   encores voelent, que li royaumes de France est bien
   si nobles que il ne doit mies aler ne descendre à fumelle
   ne par consequense à fil de fumelle. Car, ensi
   comme il voelent dire et maintenir, li filz de fumelle             15
   ne poet avoir droit ne succession de par sa mère,
   venant là où sa mère n'a point de droit: si ques,
   par ces raisons, li douze per et li baron de France
   donnèrent, de commun acort [le royaume de France][4],
   à monsigneur Phelippe de Valois, fil jadis à monsigneur            20
   Charle le conte de Valois, frères à che biau
   roy Phelippe deseure dit, et en ostèrent le royne
   d'Engleterre et son fil qui estoit hoirs marles et neveus
   au roy Charlon, et li rois Phelippes n'estoit que
   cousins germains. C'est li poins par quoi les guerres,             25
   les pestilenses et les tribulations sont de puis incourutes
   et eslevées, et li grant meschief avenu par le
   cause dou calenge et de le deffense, si com il vous
   sera recordé chi apriès, quant tamps et lieus venront
   que j'en deverai parler. Mais je m'en tairai encores
   un petit et me retrairai à le droite matère des Englès,
   si com je l'ay commencie.

  [3] La leçon du ms. de Gaignières, fo 3, autorise à restituer la
  finale _l_ de _il_ qui n'est pas figurée dans l'écriture, parce
  qu'elle ne se faisait pas sentir dans la prononciation devant une
  consonne.

  [4] Mss. A--Mss. B (lacune).


   § 4. Il est bien voirs que cils roys d'Engleterre,                  5
   pères à ce roy Edouwart sur qui nostre matère est
   fondée, gouvrena moult diversement son royaume et
   fist pluiseurs diverses justices et pluiseurs merveilles
   par le conseil et enhort de monsigneur Huon, c'on
   dist le Despensier, qui avoit esté nouris avoecques                10
   lui d'enfance. Et avoient tant fait cilz messires Hues
   et messires Hues ses pères qu'il estoient li plus grant
   baron d'Engleterre, en tant que de mise et de rikèce.
   Et par especial messires li filz avoit si mené le roy et
   si atrait à ses oppinions que sans lui n'estoit riens              15
   fait, et par lui estoit tout fait, et le creoit li rois plus
   que tout le monde. Et voloient li doi signeur Despensier
   mestriier et sormonter tous les signeurs et
   les barons d'Engleterre. Pour quoi, avinrent de puis
   ou pays et à yaus meismes moult de maulz et de                     20
   tourmens.

   Car, apriès la grande desconfiture de Struvelin, là
   où li rois Robers de Brus, rois d'Escoce, avoit desconfi
   che roi d'Engleterre et toutes ses gens, si com
   ci dessus est dit, grant hayne et grant murmure
   monteplia ou pays d'Engleterre entre les nobles barons             25
   et le conseil le roy meismement encontre le
   dit monsigneur Huon le Despensier. Et li mettoient
   sus que par son conseil il avoient esté desconfi et
   que, par tant qu'il estoit favourables au roi d'Escoce,            30
   il avoit tant conseilliet et tenu le roi d'Engleterre en
   negligense que li Escot avoient reconquis le bonne
   cité de Bervich et ars quatre journées ou cinq par
   deus fois dedens leur pays, et yaus desconfis en bataille
   et mis en cace, et porté très grant damage. Et
   sus ce li dit baron d'Engleterre eurent pluiseurs fois              5
   parlement ensamble pour aviser et regarder qu'il en
   poroient faire; des quelz li contes Thumas de La[n]castre
   estoit chiés et souverains. Et li desplaisoit li
   usages que li rois avoit empris, et en parla par deus
   ou par trois fois assés ouvertement au dit Despensier.             10
   Or, se perchut li dis messires Hues comment
   on murmuroit sur lui et sus son afaire. Si, se doubta
   trop fort que maulz ne l'en venist, ensi qu'il fist;
   mès che ne fu mies si trestos. Ançois eut il fait moult
   de coses damagables ou pays, si com vous orés chi                  15
   après.


   § 5. Cilz qui estoit bien dou roy, et si proçains qu'il
   voloit, et plus creus tous seus que tous li mondes,
   s'en vint au roy et li dist que cil signeur avoient fait
   alliance encontre lui, et qu'il le metteroient hors de             20
   son royaume, se il ne s'en prendoit garde. Tant fist,
   par son enhort et par son soubtil pourcach, que li
   rois fist à un jour prendre tous ces signeurs à un parlement
   là où il estoient assamblé, et en fist decoler
   sans delay et sans cognissance de raison jusques à                 25
   vingt et deus des plus grans barons d'Engleterre, et
   tout premiers le conte Thumas de Lancastre, qui estoit
   ses oncles, preudons et sains homs, et fist puis
   moult de biaus miracles ou lieu où il fu decolés.
   Pour le quel fait, li dis messires Hues acquist grant              30
   hayne de tout le pays, et par especial de la royne
   d'Engleterre et dou conte de Kent, qui estoit frères
   au dit roy.

   Encores ne se cessa pas li dis messires Hues de
   enhorter le roi mal à faire. Car, quant il perchut
   qu'il estoit mal de le royne et dou conte de Kent, il               5
   mist si grant descort entre le roy et le royne, par
   son malisce, que li rois ne voloit point venir en lieu
   où elle fust, et dura cilz descors assés longement. Et
   fu qui dist à le royne et au conte de Kent tout secretement,
   pour les perilz eschiewer où il estoient par                       10
   le fait dou Despensier, que, se il demoroient longement
   ens ou pays, li rois, par hastieu conseil et male
   information, leur feroit souffrir dou corps haschière,
   si com cil avoient entendu.

   Dont, quant il avint que la royne et li contes de                  15
   Kent oïrent ces nouvelles, si se doubtèrent, car il
   sentoient le roy hastieu et de diverse manière et che
   messire Hue si bien de lui qu'il faisoit tout ce qu'il
   voloit, sans avis et sans regart de nulle raison. Si s'avisèrent
   la ditte dame et li contes de Kent qu'il se                        20
   partiroient d'Engleterre et s'en iroient en France veoir
   le roi Charlon que la royne, qui sa sereur germainne
   estoit, n'avoit veu de puis que elle fu envoiie en Engleterre;
   et en menroit avoecques lui son jone fil
   Edouwart, et lairoit couvenir ce roy et le Despensier              25
   au sourplus. Espoir, hastement s'amenderoit leurs
   estas, et y pourveroit Diex de remède et de conseil.

   Ce pourpos tinrent la dame et li contes de Kent
   et ordonnèrent leurs besongnes secretement et envoiièrent
   devant le plus grant partie de leur arroi                          30
   par le rivière de Tamise en nefs en Flandres. Et
   prist la ditte dame excusance de venir en pelerinage
   à Nostre Dame de Boulongne. Et se parti, si com
   vous poés oïr, d'Engleterre à petite mesnie, son jone
   fil avoech lui, le conte de Kent son serourge et monsigneur
   Rogier de Mortemer. Et montèrent à Douvres
   et arrivèrent à Boulongne.                                          5


   § 6. Quant la royne d'Engleterre fu arrivée à Boulongne
   et toute se route, elle regratia Nostre Signeur
   et s'en vint tout à piet jusques à l'eglise Nostre Dame
   en devotion, et fist sen offrande et sen orison devant
   l'image. Li abbes de laiens et tout li monne le recuellièrent      10
   liement; et fu laiens herbergie et toute se
   mesnie; et s'i reposèrent et rafrescirent par cinq
   jours. Au sizime, il montèrent tout as chevaus et sus
   hagenées qu'il avoient amené d'Engleterre, et se partirent
   de Boulongne o tout leur arroi. Si fu la dame                      15
   aconvoiie et acompagnie d'aucuns chevaliers de là
   environ, qui l'estoient venu veoir et festiier, pour la
   cause de ce que elle estoit soer au roy leur signeur.
   Tant esploita la dame par ses journées que elle approça
   Amiens. Chil de la cité vinrent contre lui moult                   20
   reveramment. Et par tout où elle passoit, as cités et
   as bonnes villes, on li faisoit feste et honneur, car li
   rois Charles l'avoit ensi ordonné, qui estoit enfourmés
   de sa venue.

   Et tant chevauça la ditte dame que elle vint à Paris.              25
   Si estoient jà issut contre lui moult de noble
   gent, pour le recueillier et son jone fil. Et les amenèrent
   jusques au palais messires Robers d'Artois, li
   contes de Dammartin, li sires de Couci, li sires de
   Montmorensi et pluiseur aultre. Si descendirent devant             30
   le perron et montèrent les degrés dou palais,
   chil signeur François devant qui menoient la dame,
   son fil et le conte de Kent; et vinrent jusques au roi
   qui se tenoit en une cambre, bien acompagniés de
   prelas et de chevaliers.

   Quant li rois de France vei sa serour qu'i[l] en grant              5
   tamps n'avoit veu[5], et elle deut entrer en la cambre,
   il vint contre lui et le prist par le main droite et le
   baisa et dist: «A bien vigne ma belle suer et mes
   biaus niés!» Si les tint tous deus et les mena avant.
   La dame, qui pas n'avoit trop grant joie fors de ce                10
   que elle se trouvoit dalés le roy son frère, s'estoit jà
   volue agenoullier par deus ou par trois fois, mais li
   rois ne le laioit et le tenoit toutdis par le main droite,
   et li demandoit moult doucement de son estat et de
   son afaire. Et la dame l'en respondoit très sagement,              15
   et tant furent les parolles que elle dist: «Monsigneur,
   se nous va moy et mon fil assés petitement.
   Car li rois d'Engleterre, mes maris, m'a pris en trop
   grant hayne, et se ne scet pour quoi, fors par l'enhort
   d'un chevalier englès qui s'appelle Hues li Despensiers.           20
   Chilz chevaliers a telement atrait le roi à ses
   volentés que tout ce qu'il voet dire et faire il est. Et
   jà ont comparet pluiseur haut baron d'Engleterre sa
   mauvesté, car il en fist sus un jour prendre au commandement
   dou roy et en fist decoler jusques à                               25
   vingt et deus sans loy et sans cause, et par especial le
   bon conte Thumas de Lancastre, dont ce fu trop
   grans damages, car il estoit preudons et loyaus et
   plains de bon conseil. Et n'est nulz en Engleterre,
   tant soit nobles ne de grant afaire, qui l'ose couroucier          30
   ne desdire de cose que il voelle faire. Et m'a telement
   tourblet devers le roy, et le conte de Kent
   men frère, que veci qu'il nous fu dit en grant amisté
   par chiaus qui savoient aucunes coses dou conseil ce
   dit chevalier, que nous estions en grant peril de nos               5
   vies. Si nous sommes parti en grant doubtance et
   venu par deça vous veoir, que je desiroie moult.»
   Et li rois dist: «Ma belle suer, grant merchis.»

  [5] Ms. de Gaignières, fo 4: «que de grant temps n'avoit veue.»


   § 7. Quant li rois Charles eut oy et entendu les
   complaintes de sa suer, et comment elle estoit demenée             10
   par le fait dou Despensier, si en eut grant pité et
   le reconforta moult doucement et li dist: «Ma belle
   suer, vous demorrés dalés nous; si ne vous esbahissiés
   ne desconfortés de riens: nous avons assés pour
   nous et pour vous. Et si meterons remède et conseil                15
   à vos besongnes.» Et la dame s'agenoulla et dist:
   «Monsigneur, grans mercis!» De puis la venue de
   la dame, de son fil et dou conte de Kent, et que li
   rois Charles eut recueilliet moult liement les dessus
   dis, il se tinrent à Paris dalés le roy. Et leur faisoit           20
   li dis rois faire leur delivrance de toutes coses; et estoit
   souvent la royne d'Engleterre avoech le roy son
   frère et la royne de France, et ooit à le fois des nouvelles
   d'Engleterre qui pas trop plaisans ne li estoient.
                                                                      25
   Car, cilz messires Hues li Despensiers croissoit tous
   jours en poissance et en amour devers le roy. Et
   avoit telement attret et atournet le dit roy que tous
   li pays s'en esmervilloit; et n'avoit nulz que faire en
   le court dou roy, se il n'estoit de son acord. Si fist             30
   il de puis moult de diversetés et de cruaultés as pluiseurs
   en Engleterre, dont il estoit moult hays. Mais
   nulz ne li osoit dire ne moustrer, car se il se doubtast
   de qui que fust, conte ou baron, tantost il le fesist,
   sus l'ombre dou roy, prendre et decoler sans nule
   remède. Si estoit si doubtés, et des pluiseurs tant                 5
   hays, que merveilles. Et regardèrent aucun baron et
   sage homme dou pays que ce ne faisoit mies à souffrir,
   et que ses outrages et mauvaistés il ne poroient
   plus porter. Si se traisent tout secretement ensamble
   à conseil, et eurent avis et volenté que il remanderoient          10
   leur dame la royne d'Engleterre, qui jà avoit
   demoret en France bien priès par l'espasse de trois
   ans, et tout dis dedens le cité de Paris. Se li escrisirent
   et segnefiièrent, se elle pooit trouver voie ou
   sens par quoi elle peuist avoir aucune compagnie de                15
   gens d'armes de mil armeures de fier ou là environ,
   et elle vosist ramener son fil et toute se compagnie
   ou royaume d'Engleterre, il trairoient tantost vers
   lui et obeiroient à lui et à son fil comme à leur
   signeur, car il ne pooient ne voloient plus porter les             20
   desrois ne les fais que li rois faisoit ou pays, par le
   conseil monsigneur Huon, et de chiaus qui de son
   accort estoient.

   Quant la royne entendi ces nouvelles, elle s'en
   consilla secretement au roy Charle, son frère, qui                 25
   bien volentiers l'entendi, et li respondi adonc que
   elle l'entrepresist hardiement, car il li aideroit et li
   presteroit de ses gens telz que elle vorroit avoir. Et
   avoech che il li presteroit de son or et de son argent
   ce qu'il l'en besongneroit. Sour ce, la royne se parti             30
   de lui, et s'en revint à son hostel et se pourvei si
   com elle peut. Et pria secretement des plus grans
   barons de France ceulz dont elle se fioit le plus, et
   qui le plus volentrieu estoient pour tel afaire, et en
   pensoit estre bien certainne. Puis le fist ensi à savoir
   secretement à ces barons d'Engleterre qui avoient
   vers lui envoiiet.                                                  5

   Mais on ne le peut si celer que li dis messires
   Hues li Despensiers ne le sceuist. Si fist puis tant, le
   terme perdant, par ses messages et par dons et prommesses,
   que li rois Charles de France fu si enhortés
   par son conseil que il manda sa sereur la ditte royne              10
   Ysabiel, qui se tenoit à son hostel entre ses gens, et
   li desconsilla et deffendi si haut et si acertes qu'il
   peut, que elle demorast quoie et se relaiast de ce que
   elle avoit empris. Et quant la dame entendi le roy
   son frère, elle fu toute esbahie et abaubie, ce ne fu              15
   point de merveilles. Si perchut bien que ses frères
   estoit mal infourmés, car riens que elle peuwist dire
   à l'encontre ne li pooit valoir ne aidier. Si se parti
   adonc de lui moult triste et esmarie, et revint arrière
   à son hostel, et ne se relaia point pour ce à appareillier.        20
   Li rois ses frères le sceut; s'en fu courouciés,
   quant sus sa deffense elle voloit ouvrer. Si fist,
   par le conseil qu'il eut, commander, sus corps et sus
   avoir, que nulz de son royaume ne se meuist, ne
   alast avoech la ditte royne, sa suer.
                                                                       25
   Quant la dame seut ce, elle fu assés plus triste que
   devant, ce fu bien raisons. Si ne sceut que faire ne
   que penser, car toutes ses besongnes li venoient au
   contraire, et estoient venues de lonch tamps. Et se
   li falloit, ce li sambloit, par mauvais conseil, cilz qui          30
   mieus li devoit aidier à son besoing. Et si approçoit
   li termes que elle avoit mandet à chiaus que elle tenoit
   pour ses amis en Engleterre. Si demora moult
   esgarée, sans nul confort, comme celle qui ne savoit
   que elle peuist faire ne que devenir. Et requeroit
   souvent Dieu estroitement en soi meismes, et li prioit
   que il le vosist aidier et consillier.                              5


   § 8. Ne demora pas gaires de temps que on li dist,
   fiablement et par grant bien, que, se elle ne se gardoit
   sagement, li rois, ses frères, le feroit prendre et
   mener en Engleterre, pour relivrer à son mari, le roi
   d'Engleterre, et detenroit son fil avoecques lui, car il           10
   ne li plaisoit plus que elle eslongast ensi son mari.
   De ces nouvelles fu la dame plus esbahie que devant,
   car elle amast mieus estre morte et desmembrée que
   venir ou pooir ne ou dangier son mari ne le Despensier.
   Si eut bien mestier d'avoir bon conseil. Si                        15
   s'avisa que elle vuideroit France et s'en avaleroit en
   Haynau, pour veoir le conte et monsigneur Jehan de
   Haynau son frère, qui estoient signeur plain de toute
   honneur et de grant recommendation. Espoir, trouveroit
   elle en yaus tout confort et bonne adrèce, et                      20
   si estoit lor cousine moult proçainne.

   Si ordonna la ditte dame ses besongnes, et fist ses
   gens sages de son departement, et comptèrent et
   paiièrent par tout. Adonc, se parti au plus tost et au
   plus quoiement que elle peut de son hostel, avoech                 25
   li ses filz en l'eage de quinze ans ou environ, li contes
   de Kent, li sires de Mortemer, et tout li aultre
   chevalier d'Engleterre, qui estoient afuioit apriès lui.
   Et fist tant par ses journées que elle passa France,
   Vermendois et Cambresis, et vint en Ostrevant, en                  30
   Haynau, en un chastiel que on appelle Buignicourt,
   dont messires Nicoles d'Aubrecicourt estoit sires. Et
   li quelz bachelers et sa femme rechurent liement et
   bellement en leur hostel la ditte royne d'Engleterre
   et son fil et leurs gens; et trouvèrent apparilliet tous
   les biens de laiens.                                                5

   Ces nouvelles furent tost venues à Valencienes, où
   li contes de Haynau et messires Jehans de Haynau
   ses frères estoient, que la royne d'Engleterre estoit
   herbergie à Buignicourt chiés le chevalier. Et quant
   li doi signeur dessus dit oïrent ce, si furent tantost             10
   consilliet quel cose il en apertenoit à faire. Premierement,
   messires Jehans de Haynau se parti de Valenchiènes,
   li moult bien acompagniés de chevalier
   et d'escuiers, et chevauça tant qu'il vint à Buignicourt,
   en Ostrevant, et trouva la dessus ditte dame,                      15
   à qui il fist toute l'onneur et reverense qu'il peut, car
   bien le savoit faire. La dame, qui estoit moult triste
   et esgarée, et en sus de tous consaulz, fors de Dieu
   et de lui, commença à complaindre au dit signeur
   de Byaumont, en plorant moult piteusement, ses besongnes,          20
   et recorder ses dures avenues, de cief en
   cor, tout ensi que avenu li estoit jusques à ores:
   premierement, comment elle estoit dechacie d'Engleterre,
   et ses filz, et venue en France sus le fiance de
   son frère le roy; et comment elle cuidoit [estre][6]               25
   pourveue de gens d'armes par le conseil de son frère,
   pour aler plus poissamment et en mener son fil en
   son royaume, si com si ami d'Engleterre li avoient
   mandet; et comment ses frères, puissedi, fu telement
   conseilliés qu'il avoit brisiet tout ce voiage et                  30
   deffendu à tous gentilz hommes que nulz ne se mesist
   avoech lui, sus à perdre leurs terres et le royaume.
   Et li compta comment, et à quel mescief, elle
   estoit là afuie à tout son fil, comme celle qui ne savoit
   à cui ne en quel pays trouver confort ne soustenance.               5

  [6] Ms. de Gaignières, fo 5 vo.--Ms. 6477, fo 8 vo: «est.»


   § 9. Et quant li gentils chevaliers messires Jehans
   de Haynau eut oy la dame complaindre si tenrement,
   et que toute fondoit en larmes et en plours, si en
   eut grant pité et li dist, pour lui reconforter, moult             10
   doucement: «Certes, dame, veés ci vostre chevalier
   qui ne vous faurront pour morir, se tous li mondes
   vous falloit. Ains, ferai tout mon pooir de vous
   et de vostre fil conduire, et de vous et de lui remettre
   en vostre estat en Engleterre, en l'ayde de vos                    15
   amis qui delà le mer sont, ensi que vous dittes. Et
   je, et tout cil que je porai priier, y enventurrons les
   vies, ançois que vous ne soiiés au dessus de vos besongnes.»

   Et quant la dame l'eut oy parler une si haute et                   20
   si noble parolle, et si reconfortans ses besongnes,
   elle qui seoit, et messires Jehans de Haynau devant
   lui, se dreça en estant et se volt engenoullier, de le
   grant joie et de le grasce qu'il li offroit; mès li gentilz
   chevaliers ne l'euist jamais souffert; ains se leva                25
   moult apertement, et prist la dame entre ses bras et
   dist: «Ne place jà à Dieu que la royne d'Engleterre
   face ce, ne ait empenset à faire, que de li engenillier
   devant son chevalier! Mais, dame, reconfortés
   vous, et vostre gent ossi, car je vous tenrai vo prommesse.        30
   Vous venrés veoir monsigneur mon frère et
   ma dame ma suer, vostre cousine, la contesse de
   Haynau, qui vous en prient; et en sui cargiés de
   vous dire, et de vous mener par devers yaus.» Et la
   dame li ottrie et dist: «Certes, sire, je trueve en
   vous plus de confort et d'amour que en tout le                      5
   monde. Et, de ce que vous me dittes et offrés, cinq
   cens mille mercis. Jamais ne l'arons desservi moy ne
   mes filz; mès, se li tamps vient que nous soions en
   nostre estat, si com jou espoire bien, par le confort
   et grasce de Dieu et de vous, il vous sera grandement              10
   remuneret.»

   Assés tost apriès ces parolles, prist li sires de
   Byaumont congiet de la ditte dame, de son fil et
   dou conte de Kent et des autres chevaliers, et s'en
   vint ce soir herbergier à Denaing. Et la royne demora              15
   à Buignicourt, grandement reconfortée, et bien
   y avoit raison, en le pourveance de monsigneur Nicole
   d'Aubrecicourt, qui en faisoit ce qu'il pooit. Et
   tant en fist que la royne l'en sceut grant gré. Et demora
   tous jours de puis ses chevaliers, et si enfant                    20
   et leur generation ossi, si com vous orés recorder en
   avant en ceste hystore.


   § 10. Quant ce vint au matin, apriès messe et boire,
   messires Jehans de Haynau se parti de Denaing, et
   chevauça de rechief à Buignicourt; si trouva que la                25
   royne estoit jà toute apparillie et ses gens ossi. Si se
   partirent tout ensamble, et ses filz et leur route, ou
   conduit le signeur de Byaumont, qui les amena
   adonc à Valenciennes. Et y furent liement et bellement
   rechut; et estoit la Salle dou Conte toute appareillie             30
   pour la ditte dame et ses gens. Car, à ce donc,
   li contes se logoit en l'ostel de Hollandes, et tous ses
   hosteulz. Si descendi la royne d'Engleterre à le Salle,
   et y fu logie et herbergie bien et aisiement. Et le
   vint là veoir la contesse de Haynau, qui li fist toute
   honneur et reverense, car bien le savoit faire. Et                  5
   ossi fist li contes Guillaumes de Haynau, mais il estoit
   maladieus de gouttes, si ne chevauçoi[t] mies à
   sen aise. Toutes fois, i[l] l'honnoura et festia grandement,
   le terme que elle sejourna à Valenciennes, environ
   trois sepmainnes.                                                  10

   Entroes, elle fist apparillier son oirre et ses besongnes.
   Et li dis messires de Byaumont fist escrire
   lettres moult affectueuses as chevaliers et as compagnons
   de cui il se fioit le plus, en Haynau, en Hasbaing
   et en Braibant; et les prioit, tant qu'il pooit,                   15
   et cescun sur toutes amistés, qu'il venissent avoech
   lui en ceste emprise. Si en y eut grant plenté, de
   l'un pays et de l'autre, qui y aloient pour l'amour
   de li, et ossi grant plenté qui n'i alèrent mies, comment
   qu'il en fuissent priiet. Et meismement li dis                     20
   messires Jehans en fu durement repris de son frère,
   et de aucuns de son propre conseil, pour tant qu'il
   leur sambloit que li entrepresure estoit si haute et si
   perilleuse, selonch les descors et les grandes haynes
   qui adonc estoient entre les haus barons et les communs            25
   d'Engleterre, et selonch ce que li Englès sont
   communement envieus sour toutes estragnes gens,
   quant il sont à leur deseure et meismement en leur
   pays, que cescuns avoit paour et doubtance que li
   dis messires Jehans ne nulz de ses compagnons peuist               30
   jamais revenir. Mais, quoi que on li blasmast ne
   desconsillast, li gentilz chevaliers ne s'en volt onques
   relaiier. Ains, dist que il n'avoit que une mort à
   souffrir, qui estoit en le volenté de Nostre Signeur;
   mais il avoit prommis à celle gentilz dame de lui
   conduire jusques en son royaume; si ne l'en fauroit
   pour morir. Et ossi chier avoit il à prendre le mort                5
   avoecques celle noble dame, qui ensi estoit dechacie,
   se morir y devoit, que autre part. Car tout chevalier
   doient aidier à leur loyal pooir toutes dames et pucelles
   à leur besoing, especialment quant il en sont
   requis.                                                            10


   § 11. Ensi se parti la royne d'Engleterre de le ville
   de Valenciènes, quant elle et ses gens furent apparilliet
   de che qu'il leur falloit; et prist congiet au gentil
   conte Guillaume de Haynau et ma dame Jehane
   la contesse, sa femme, et les remercia grandement,                 15
   humlement et doucement de le bonne, lie cière et
   de la belle recueilloite que il li avoient fait. Si se
   mist à voie sus le segureté et conduit del gentil chevalier,
   le dit monsigneur de Byaumont. Si fisent tant
   par leurs journées que il vinrent à Dourdresk, en                  20
   Hollandes. Là endroit se pourveirent de naves et de
   vaissiaus grans et petis, ensi qu'il les peurent trouver,
   et misent dedens leurs chevaus, leurs harnas et
   leurs pourveances. Et quant il eurent par avis vent
   bon pour eulz, il se commandèrent en le garde de                   25
   Nostre Signeur, et entrèrent en leurs vaissiaus, et
   desancrèrent et se misent en mer. Et n'estoient non
   plus de trois cens armeures de fier.

   Or, considerés le hardie et haute emprise que li
   sires de Byaumont faisoit, que de aler conquerre et                30
   entrer en un royaume par force où il ne [cognissoit][7]
   nullui, et ne savoit qu'il y trouveroit, mais il
   le faisoit de si grant corage et avoit tel esperance en
   Dieu, qu'il li estoit avis que bien furniroit et à sen
   honneur le voiage. Si estoit il adonc ou commencement
   de son venir, et en le droite fleur de se jonèce;                   5
   si l'entreprendoit plus volentiers et plus hardiement.

  [7] Ms. de Gaignières, fo 6 vo.--Ms. 6477, fo 10: «cognissoient.»

   Or vous nommerai aucuns des chevaliers de Haynau
   qui alèrent avoecques lui, et à se priière, en ce
   voiage: premierement, messires Henris d'Antoing,                   10
   messires Robers de Bailluel, qui puis fu sires de
   Fontainnes, messires Fastrés dou Rues, messires Mikieus
   de Ligne, messires Sausses de Boussoit, messires
   Perchevaus de Semeries, messires Sanses de
   Biauriu, li sires de Wargni, li sires de Potelles,                 15
   li sires de Montegni, li sires de Gommegnies, li sires
   d'Aubrecicourt, et aucun aultre baceler, qui se voloient
   enventurer avoech le dit chevalier et leurs
   corps avancier. Si y eut aucuns Braibençons et Hesbegnons,
   mès ce ne fu pas gramment.                                         20

   Si singlèrent par mer. Et avoient entendu et avisé
   qu'il prenderoient terre à un port où il avoient entente
   d'arester, mais il ne peurent. Car uns grans
   tourmens les prist en mer, qui les mist hors de leur
   chemin, qu'il ne sceurent dedens deus jours là où il               25
   estoient. De quoi Di[e]x leur fist grant grasce, et leur
   envoia belle aventure. Car, se il fuissent embatu à
   ce port que il avoient chuesi ou auques priès, il estoient
   perdu davantage, et escheu ens ès mains de
   leurs ennemis, qui bien savoient leur venue et les                 30
   attendoient là endroit, pour yaus mettre tous à mort
   et le jone roy et la royne ossi; mais Di[e]x ne le volt
   mies adonques consentir. Si les fist, ensi que par
   droit miracle, destourner, ensi que vous avés oy.

   Or avint que, au chief des deus jours, cilz tourmens                5
   cessa, et veirent li maronnier terre en Engleterre.
   Si se traisent celle part moult joiant, et prisent
   terre sus le sablon et sus le rivage de le mer,
   sans havene et sans droit port. Si demorèrent sus cel
   sablon par trois jours, à petit de pourveances de                  10
   vivres, en descargant leurs chevaus et leurs harnas;
   et si ne savoient en quel endroit d'Engleterre il estoient
   arrivet, ou pooir d'amis ou d'anemis. Au
   quatrime jour, il se misent à le voie, à l'aventure de
   Dieu, comme cil qui avoient eu toute mesaise de                    15
   fain et de froit par nuis, avoecques les grandes paours
   qu'il avoient ewes et avoient encores. Si chevaucièrent
   tant amont et aval qu'il trouvèrent aucuns petis
   hamelés, et puis apriès si trouvèrent une grande abbeye
   de noirs monnes, que on claimme Saint Aymon.                       20
   Si se herbergièrent et rafreschirent en ceste
   abbeye par trois jours. Et fisent penser de leurs
   chevaus bien et fort, car il en pensoient temprement
   avoir à faire.


   § 12. Nouvelles s'espandirent par le pays tant que                 25
   elles parvinrent à ceulz par qui seureté et mandement
   la ditte dame estoit rapassée. Si se apparillièrent, dou
   plus tost qu'il peurent, de venir vers li et vers son
   fil qui il voloient avoir à signeur. Et li premiers qui
   vint encontre lui, et qui plus grant confort donna à               30
   chiaus qui estoient venu avoecques lui, che fu li
   contes Henris de Lancastre au Tors Col, qui fu frères
   au conte Thumas de Lancastre qui fu decolés, si com
   vous avés oy par dessus, et fu pères au duch de Lancastre
   qui fu si bons chevaliers et si recommendés,
   si com vous porés oïr en ceste hystore, ains que vous               5
   venés à le conclusion. Chilz contes Henris de Lancastre
   dessus dis vint à grant compagnie de gens
   d'armes. Apriès, tant d'uns et d'autres vinrent contes,
   barons, chevaliers et escuiers, à tout gens d'armes,
   qu'il leur sambla bien qu'il fuissent hors de                      10
   tous perilz. Et tous les jours croissoient gens d'armes,
   ensi qu'il aloient avant.

   Si eurent conseil entre yaus ma dame la royne, et
   li baron, chevalier et escuier, qui venu estoient encontre
   li, que il iroient droit à Bristo, à tout leur                     15
   pooir, là où li rois se tenoit adonc et li Despensier,
   qui estoit bonne ville, grosse et rice et fortement
   fremée, seans sus un bon port de mer. Et si y a un
   chastiel trop durement fort, seant sus mer, si ques li
   mers flote tout au tour. Là endroit se tenoit li rois,             20
   messires Hues li Despensiers, li pères, qui estoit
   priès en l'eage de quatre vins et dis ans, messires
   Hues, li filz, li mestres consillières le roy, qui tous
   les mauvais consaulz et mauvais fais li enhortoit, li
   contes d'Arondiel, qui avoit à femme la fille monsigneur           25
   Huon le Jone, et ossi pluiseur chevalier et escuier,
   qui repairoient entours le roy et entours le
   court, ensi que gens d'estat repairent volentiers entours
   leurs signeurs. Si se misent ma dame la royne
   et toute sa compagnie, messires Jehans de Haynau,                  30
   chil conte et chil baron d'Engleterre et leurs routes,
   au dit chemin, pour aler celle part. Et par toutes les
   villes là où il entroient, on leur faisoit feste et honneur.
   Et toutdis leur venoient gens, à destre et à senestre,
   de tous costés. Et tant fisent par leurs journées
   qu'il parvinrent devant le ville de Bristo. Si le
   assegièrent à droit siège fait.                                     5


   § 13. Li rois et messires Hues li Despensiers li filz se
   tenoient ou chastiel. Li vielles messires Hues li pères
   et li contes d'Arondiel se tenoient en le ville de
   Bristo, et pluiseur aultre qui estoient de leur acord.
   Quant cil aultre et cil de le ville veirent le pooir le            10
   dame si grant et si enforciet, et priès que toute Engleterre
   estoit de leur acord, et veoient le peril et le
   damage si apparant, il eurent conseil qu'il se renderoient
   et le ville avoech, salve leurs vies, leurs membres
   et lor avoir. Si envoiièrent trettier et parlementer               15
   devers la royne et son conseil, qui ne s'i veurent
   mies acorder ensi, se la dessus ditte ne pooit faire
   dou dit monsigneur Huon et dou conte d'Arondiel
   sa volenté, car pour yaus destruire estoit elle là
   venue.
                                                                      20
   Quant li homme de le ville de Bristo veirent que
   autrement il ne pooient venir à pais ne sauver leurs
   biens ne leurs vies, au destroit il s'i acordèrent et
   ouvrirent les portes, si ques ma dame la royne,
   messires Jehans de Haynau et tout li baron, chevalier              25
   et escuier entrèrent ens, et prisent leurs hosteulz
   dedens la ville de Bristo. Et cil qui ne s'i peurent
   logier, se herbergièrent dehors. Là fu pris li dis messires
   Hues li pères, et li contes d'Arondiel, et amené
   par devant le royne, pour faire d'yaus se pure volenté.            30
   Et ossi li furent amené li sien aultre jone enfant,
   Jehans ses filz et ses deus fillètes, qui furent là
   trouvées en le garde monsigneur Huon. De quoi la
   dame eut grant joie, quant elle vei ses enfans que
   veus n'avoit de grant tamps, et ossi eurent tout cil
   qui point n'amoient les Despensiers. Et s'il avoient                5
   grant joie entre yaus, selonc ce pooient avoir grant
   duel li rois et messires li Despensiers li filz, qui estoient
   en ce fort chastiel enclos, et qui veoient leur
   meschief si grant, qui leur couroit seure si apparamment.
   Et veoient tout le pays tourner avoecques le                       10
   royne et avoecques son ainnet fil, et dreciet et esmeut
   encontre yaus. Dont, se il eurent dolour et
   paour et assés à penser, ce ne fait point à demander.


   § 14. Quant la royne et tout li baron et li aultre
   furent herbergiet à leur aise, il assegièrent le chastiel,         15
   au plus priès qu'il peurent. Et puis fist la royne ramener
   monsigneur Huon le Despensier le vielle et le
   conte d'Arondiel devant son ainsnet fil, et devant
   tous les barons qui là estoient, et leur dist que elle
   et ses filz leur feroient droit et loy et bon jugement,            20
   selonch leurs fais et leurs œuvres. Adonc respondi
   messires Hues et dist: «Ha! dame, Diex nous voelle
   donner bon juge et bon jugement; et se nous ne le
   poons avoir en ce siècle, si le nous doinst en l'autre!»
   Adonc se leva messires Thumas Wage, bons                           25
   chevaliers, sages et courtois, qui estoit mareschaus
   de l'ost, et leur racompta tous leurs fais par escript,
   et tourna en droit sus un viel chevalier qui là estoit,
   afin qu'il raportast sus se feauté que à faire avoit de
   telz personnes, par jugement, et de telz fais. Li chevaliers       30
   se consilla as autres barons et chevaliers, et
   raporta par plainne sieute que il avoient bien mort
   desservie, par pluiseurs horribles fais qu'il avoient là
   endroit oys racompter, et les tenoient pour vrais et
   tous clers. Et avoient desservi, par le diversité de
   leurs fais, à estre justiciés en trois manières, c'est à            5
   savoir, premiers traynés, et puis decolés, apriès pendus
   à un gibet. Tout en tel manière qu'il furent jugiet,
   furent il tantost justiciet par devant le chastiel
   de Bristo, veant le roy, et veant le dit monsigneur
   Huon le fil, et tous ceulz de laiens qui grant despit              10
   en eurent. Et puet çascuns savoir que il estoient à
   grant meschief de cuer. Ceste justice fu faite l'an de
   grasce mil trois cens vingt et six, le jour saint Denis,
   en octembre.


   § 15. Apriès ce que ceste justice fu faite, si com                 15
   vous avés oy, li rois et messires Hues li Despensiers, qui
   se veoient assegiet à tèle angousse et à tel meschief,
   et ne savoient nul confort qui leur peuist là endroit
   de nulle part venir, se misent à une matinée, entre
   yaus deus, à peu de mesnie, en un petit batiel, en                 20
   mer, par derrière le chastiel, pour aler ou royaume
   de Galles, s'il peuissent, comme cil qui volentiers se
   fuissent sauvé. Mais Diex ne le volt mies souffrir,
   car leurs pechiés les encombra. Si lor avint grant
   merveille et grant miracle, car il furent onze jours               25
   tous plains en ce batelet, et s'efforçoient de nagier
   tant qu'il pooient, mais il ne pooient si lonch nagier
   que tous les jours li vens, qui leur estoit contraires
   par le volenté de Dieu, les ramenoit çascun jour,
   une fois ou deus, à mains de le quarte partie d'une                30
   liewe priès dou dit chastiel dont il estoient parti; si
   ques tous les jours les veoient bien cil de l'ost le
   royne.

   Au daarrain, avint que messires Henris de Byaumont,
   filz au visconte de Byaumont en Engleterre,
   entra en une barge, et ossi avoec lui aucuns compagnons,            5
   et se fist nagier devers ceulz, et nagièrent
   tant et si fort que onques li maronnier le roy ne
   peurent tant fuir devant yaus que finablement il ne
   fuissent rataint, et pris à tout leur batiel, et ramenet
   en le ville de Bristo, et livrés à ma dame la royne et             10
   à son fil comme prisonniers, qui moult en eurent
   grant [joye][8], et ossi eurent tout li aultre, et à bonne
   cause, car il avoient acomplit et achievet leur desir,
   à l'ayde de Dieu, tout à leur plaisir.

  [8] Ms. de Gaignières, fo 8.--Ms. 6477, fo 12 (lacune).


   § 16. Ensi reconquist la ditte royne tout le royaume               15
   d'Engleterre pour son ainsné fil, sour le confort et
   conduit de monsigneur Jehan de Haynau et de se
   compagnie. Par quoi ilz et tout si compagnon, qui
   en ce voiage furent avoech lui, furent tous tenus
   pour preus, par le raison de le haute emprise que                  20
   fait avoient. Car il ne furent tout comptet, quant il
   entrèrent en mer à Dourdresch, si com vous avés oy,
   que trois cens armeures de fier, qui fisent si hardie
   entrepresure, pour l'amour de le ditte royne, comme
   d'entrer en naves et passer mer à si peu de gens,                  25
   pour conquerre tel royaume comme est Engleterre,
   maugré le propre roy et tous ses aidans.


   § 17. Ensi com vous avés oy, fu celle haute et hardie
   emprise achievée; et reconquist ma dame la royne
   Ysabiel tout son estat, par le confort et conduit del
   gentil chevalier monsigneur Jehan de Haynau et de
   ses compagnons, et mist à destruction ses ennemis.
   Et fu pris li rois meismes par tèle mescheance et                   5
   fortune que vous poés entendre. Dont tous li pays
   communalment eut grant joie, hors mis aucuns qui
   estoient de le faveur le dit monsigneur Huon le Despensier.
   Quant li rois et li dis messires Hues li
   Despensiers furent amené à Bristo par le dessus dit                10
   monsigneur Henri de Byaumont, li rois fu envoiiés,
   par le conseil de tous les barons et les chevaliers,
   ens ou fort chastiel de Bercler, seant sus le grosse
   rivière de Saverne, et recommendés au signeur dou
   dit chastiel de Bercler que il en fesist bonne garde;              15
   et il dist que ossi feroit il; et fu ordonné à lui servir
   et garder bien et honnestement, et gens d'estat
   entours lui, qui bien savoient que on en devoit faire,
   mais point ne le devoient laissier partir dou pourpris.
   Ensi fu il enjoint et commandé. Et li dis messires                 20
   Hues fu tantost livrés à monsigneur Thumas
   Wage, mareschal de l'host.

   Apriès çou, se partirent la royne et toute son host
   pour venir droit à Londres, qui est li chiés d'Engleterre,
   et se misent au chemin. Li dis messires Thumas                     25
   Wage fist bien et fort loiier monsigneur Huon
   le Despensier sour le plus petit magre et chetif cheval
   qu'il pot trouver, et li fist faire à viestir un tabar
   et afubler par dessus son abit le dit tabar, semet
   de telz armeures qu'il soloit porter, et le faisoit ensi           30
   mener par derision apriès le route et le conroi le
   royne, par toutes les villes où il devoient passer, à
   trompes, à trompètes et flahutes, pour lui faire plus
   grant despit, tant qu'il vinrent à Harfort, une bonne
   cité. Là fu la royne moult reveramment recheue et
   à grant solennité, et toute li compagnie ossi. Et tint
   là sa feste de le Toussains moult grande et moult                   5
   bien estoffé[e], pour l'amour de son fil et des signeurs
   estragniers qui estoient avoecques lui.


   § 18. Quant li feste fu passée, li dis messires Hues
   qui point n'estoit amés, là endroit fu amenés par devant
   le royne et tous les barons et chevaliers, qui là                  10
   estoient assamblet. Là li furent recordet tout si fet
   par escript, que onques ne dist riens à l'encontre: si
   ques là endroit il fu jugiés, par plainne sieute, de
   tous les barons et chevaliers, à mort, et à justicier,
   en tel manière com vous orés. Premierement, il fu                  15
   traynés sour un bahut, à trompes et à trompètes, par
   toute la ville de Harfort, de rue en rue. Et puis fu
   amenés en une grant place, en le ville, là où tous li
   peuples estoit assamblés. Là endroit fu il loiiés haut
   sus une eschielle, si ques çascuns, petis et grans, le             20
   pooient veoir. Et avoit on fait en le ditte place un
   grant feu. Quant il fut ensi loiiés, on li copa tout
   premiers le vit et les coulles, par tant qu'il estoit
   herites et sodomites, ensi que on disoit meismement
   del roy. Et pour ce avoit decaciet li rois la royne                25
   ensus de lui et par son enhort. Quant li vis et les
   coulles li furent coppées, on les getta ou feu, et furent
   arses. Apriès, on li fendi le ventre, et li osta on
   tout le coer et le coraille, et le getta on ou feu pour
   ardoir, par tant qu'il estoit faulz de coer et traittes,           30
   et que, par son traitte conseil et enhort, li rois avoit
   honni son royaume et mis à meschief, et avoit fait
   decoler les plus grans barons d'Engleterre, par les
   quels li royaumes devoit estre soustenus et deffendus.
   Et avoech ce il avoit si enhortet le roy qu'il ne pooit
   ou ne voloit veoir la royne sa femme, ne son ainsnet                5
   fil, qui devoit estre leurs sires; ains les avoit decaciés,
   par doubtance de leurs corps, hors dou
   royaume. Apriès, quant li dis messires Hues fu ensi
   atournés, comme dit est, on li coppa le teste, et fu
   envoiie en le chité de Londres; et puis fu il decopés              10
   en quatre quartiers. Et furent tantost envoiiet as quatre
   milleurs cités d'Engleterre apriès Londres.


   § 19. Apriès ceste justice faite, si com vous avés oy,
   la royne et tout li signeur, et grant fuison dou commun
   dou pays, se misent au chemin vers Londres, et                     15
   fisent tant par leurs petites journées qu'il y parvinrent
   à grant compagnie. Et issirent communement
   tout cil de Londres, grans et petis, encontre le royne
   et son ainsnet fil, qui devoit estre leurs drois sires,
   et lor fisent grant feste et grant reverense, et à toute           20
   leur compagnie ossi. Et donnèrent cil de Londres
   grans dons à le ditte royne, et à ceulz là où il leur
   sambloit mieus emploiiet.

   Quant il furent ensi receu et si grandement festiiet,
   si que dit est, et il eurent là sejourné environ                   25
   quinze jours, li compagnon qui passet estoient avoech
   monsigneur Jehan de Haynau, eurent grant talent de
   retourner cescuns en se contrée, car il leur sambloit
   qu'il avoient bien fait le besongne et acquis grant
   honneur, si qu'il avoient. Si prisent congiet à ma                 30
   dame la royne et as signeurs dou pays. Ma dame la
   royne et li signeur leur priièrent assés de demorer
   encores un petit de tamps, pour veoir que on vorroit
   faire dou roy, qui en prison estoit, ensi que oy
   avés; mais il avoient si grant desir de retourner cescuns
   en se maison que priière n'i valu riens. Quant                      5
   la royne et ses consaulz veirent chou, il priièrent de
   coste à monsigneur Jehan de Haynau qu'il vosist
   encores demorer jusques apriès le Noel, et qu'il detenist
   de ses compagnons avoech lui ceulz qu'il en
   poroit detenir. Li gentils chevaliers ne volt mies                 10
   laissier à parfaire sen service, et otria courtoisement
   le demorer jusques à le volenté de ma dame le royne.
   Si detint de ses compagnons ce qu'il en peut detenir;
   mais petit fu, car li aultre ne vorrent nullement
   demorer, dont il fu moult courouciés. Toutes fois,                 15
   quant la royne et ses consaulz veirent que cil compagnon
   ne voloient demorer pour nulle priière, il
   leur fisent toute l'onneur et le reverense qu'il peurent.
   Et leur fist la royne donner grant argent pour
   leurs frès et pour leur service, et grans joiaus, et               20
   cescun selonch son estat, si grandement que tout
   s'en tinrent à bien content. Et avoech ce elle leur
   fist rendre l'estimation de leurs chevaus qu'il vorrent
   laissier, si haut que cescuns voloit estimer les
   siens, sans debat et sans dire ne trop ne peu. Et                  25
   tout furent paiiet en deniers appareilliés.

   Si demora messires Jehans de Haynau, à le priière
   de le royne, à petite maisnie et à peu de compagnons,
   entre les Englès qui li faisoient toutdis toute
   l'onneur et le compagnie qu'il pooient. Ossi faisoient             30
   les dames dou pays, dont il y avoit grant fuison,
   contesses et autres grandes et gentilz dames et pucelles,
   qui venues estoient compagnier ma dame la
   royne, et venoient de jour en jour, car il leur sambloit
   que li gentilz chevaliers l'euist bien deservi, si
   com il avoit.


   § 20. Apriès ce que li plus des compagnons de Haynau                5
   se furent parti et li sires de Byaumont demorés,
   la royne d'Engleterre donna congiet as gens de son
   pays, que çascuns s'en ralast à se maison et en ses
   besongnes, hors mis aucuns barons et chevaliers que
   elle detint pour lui consillier; et lor commanda que               10
   tout revenissent à Londres, au jour dou Noel, à une
   grant court que elle voloit tenir. Et tout cil qui se
   partirent li eurent en couvent, et encores pluiseur
   autre à qui la feste fu mandée. Quant ce vint au
   Noel, elle tint une grant court, ensi que elle l'avoit             15
   dit. Et y vinrent tout li conte, baron et chevalier et
   tout li noble d'Engleterre, et li prelat et li consaulz
   des bonnes villes. A ceste feste et à ceste assamblée
   fu ordonné, par tant que li pays ne pooit longement
   demorer sans signeur, que on metteroit en escript                  20
   tous les fais et les oevres, que li rois qui en prison
   estoit avoit fait par mauvais conseil, et tous ses usages
   et ses mauvais maintiens, et comment il avoit
   gouvrenet son pays, par quoi on le peuist lire, en
   plain palais, par devant tout le pays, et que li sage              25
   dou pays peuissent sur ce prendre bon avis et acord
   comment et par cui li pays seroit gouvrenés de donc
   en avant. Ensi que ordonné fu, il fu fait. Et quant
   tout li cas et li fait, que li rois avoit fais et consentis
   à faire, et tout si maintien et si usage furent leu                30
   et bien entendu, li baron et li chevalier et tous li
   consaulz dou pays se trairent ensamble à conseil. Et
   se acordèrent li plus sainne partie, et meismement li
   grant baron et li noble avoech les consaulz des bonnes
   villes, selonch ce que il avoient là oy lire, et
   qu'il en savoient le plus grant partie de ces fais et               5
   de ces maintiens, de certain et par pure verité. Et
   dirent que telz hons n'estoit mies dignes de jamais
   porter couronne, ne d'avoir nom de roy. Mais il s'acordèrent
   à che que ses ainnés filz, qui estoit ses
   drois hoirs, fust couronnés et tantost ou lieu dou                 10
   père, mais que il presist bon conseil et sage entours
   lui et feable, par quoi li royaumes et li pays fust, de
   donc en avant, mieus gouvrenés que esté n'avoit; et
   que li pères fust bien gardés et honnestement tenus,
   tant que vivre poroit, selonch son estat.                          15


   § 21. Ensi que acordé fu par les plus haus barons
   et par les consaulz des bonnes villes, fu il fait. Et fu
   adonc couronnés de couronne royal, ens ou palais de
   Wesmoustier, dalés Londres, li jones rois Edowars,
   qui tant fu de puis ewireus et fortunés en armes. Ce               20
   fu l'an de grasce Nostre Signeur mil trois cens vingt
   et sis, le jour dou Noel. Et pooit avoir adonc environ
   seize ans; il les eut à le Conversion saint Pol. Et
   là fu très grandement servis et honnourés li gentilz
   chevaliers messires Jehans de Haynau de tous les                   25
   princes et de tous les nobles et non nobles dou pays.
   Et là [lui][9] furent donnet grans joiaus et très rices,
   et à tous les compagnons qui demoret estoient dalés
   lui. Et demora de puis il et si compagnon, en grandes
   festes et en grans solas des signeurs et des dames
   qui là estoient, jusques au jour des Trois Rois
   que il oy dire que li rois de Behagne, li contes de
   Haynau, ses frères, et grant plenté de signeurs de
   France se ordonnoient, pour estre à Condet sour Escaut,             5
   à un tournoi qui là estoit criés.

  [9] Ms. de Gaignières, fo 9.--Ms. 6477, fo 14 (lacune).

   Adonc ne volt messires Jehans de Haynau plus
   demorer, pour priière que on li peuist faire, pour le
   grant desir qu'il avoit de venir à ce tournoi, et de
   veir son gentil frère, le conte de Haynau, et les aultres          10
   signeurs qui là devoient estre, et especialment
   le plus noble et le plus gentil roy en larghèce qui
   regnast à ce temps, le gentil roy Charlon de Behagne.
   Quant li jones rois Edowars, ma dame la royne
   sa mère et li baron, qui là estoient, veirent que il ne            15
   voloit plus demorer, et que priière ne pooit valoir,
   il li donnèrent congiet moult à envis. Se li donna li
   jones rois, par le conseil de ma dame sa mère, quatre
   cens mars d'estrelins, un estrelin pour un denir,
   de rente, hyretablement, à tenir de lui en fief, et à              20
   paiier çascun an en le ville de Bruges. Et donna encores
   à Phelippe de Castiaus, son mestre escuier et
   son souverain consilleur, cent mars de rente à l'estrelin,
   et ensi à paiier d'an en an que dit est. Et li
   fist avoech ce delivrer grant somme d'estrelins, pour              25
   paiier les frès de lui et de toute se compagnie, pour
   revenir en leur pays. Et le fist conduire, à grant
   compagnie de chevaliers, jusques à Douvres; et li fist
   apparillier et delivrer tout son passage. Et les dames
   meismes, la contesse de Garanes, qui estoit suer au                30
   conte de Bar, et aucunes des aultres dames li donnèrent
   grant fuison de biaus jeuiaus et riches au departir.

   Quant li dis messires Jehans de Haynau et se compagnie
   furent venu à Douvres, il montèrent tantost
   en naves pour passer oultre, pour le desir qu'il
   avoient de venir à temps et à point à ce tournoy,
   qui devoit estre à Condet. Et en mena avoech lui                    5
   quinze jones et preus chevaliers d'Engleterre, pour
   estre à ce tournoy avoech lui, et pour yaus acointier
   as signeurs et as compagnons qui là devoient estre.
   Si leur fist toute l'onneur et le compagnie qu'il peut,
   et tourniièrent deus fois celle saison à Condet, puis              10
   qu'il furent venu. Or, me voel taire de monsigneur
   Jehan de Haynau jusques à tant que poins sera, et
   revenrai au jone roy Edouwart d'Engleterre.


   § 22. Apriès chou que messires Jehans de Haynau se
   fu partis dou jone roi et de ma dame sa mère, li dis               15
   rois et la royne gouvrenèrent le pays par le conseil
   dou conte de Kent, oncle au dit roy, et par le conseil
   ossi monsigneur Rogier de Mortemer, qui tenoit
   grant terre en Engleterre bien siept mille livrées de
   revenue, un estrelin pour un denir. Et avoient                     20
   tout doi esté bani et escaciet hors d'Engleterre avoec
   le royne et le dit roy, si com avés oy. Et usèrent
   ossi assés par le conseil de monsigneur Thumas
   Wage, et [par le conseil de plusieurs autres][10] que on
   tenoit les plus sages dou royaume, comment que
   aucun aultre en euissent envie. Car on dist ensi que               25
   envie ne poet morir en Engleterre. Ossi règne elle et
   voet regner en pluiseurs aultres pays. Ensi passa li
   yviers et li quaresmes jusques à Pasques. Et furent li
   rois, ma dame se mère et li pays tous en pais, che
   terme.

  [10] Ms. de Gaignières, fo 9 vo.--Ms. 6477, fo 15 (lacune).

   Avint que li rois Robers d'Escoce, qui avoit esté
   moult preus, et qui moult avoit souffert contre les
   Englès, et moult de fois avoit esté decaciés et desconfis           5
   au tamps le bon roy Edowart, tayon à ce jone
   roy Edowart, estoit devenus moult vieux et malades
   de le grosse maladie, ce disoit on. Quant il sceut les
   avenues d'Engleterre, comment li rois avoit esté pris
   et desposés de se couronne, et ses consaulz justiciés              10
   et mis à destruction, si com vous avés oy, il se
   pourpensa qu'il deffieroit ce jone roi; car, par tant
   qu'il estoit jones et que li baron del royaume n'estoient
   mies bien d'acord, si com il cuidoit, et que
   on li avoit fait entendant par aventure de par aucuns              15
   des ennemis et dou linage les Despensiers, il
   poroit bien faire se besongne et conquerre partie
   d'Engleterre. Ensi qu'il le pensa, il le fist; et, environ
   Pasques, l'an mil trois cens vingt et sept, fist il
   deffiier le jone roy Edouwart et tout le pays, et leur             20
   manda qu'il enteroit ens ou pays et gasteroit et arderoit
   ossi avant qu'il avoit fait autre fois, dou tamps
   que li desconfiture fu au chastiel de Struvelin, où li
   Englès rechurent si grant damage.


   § 23. Quant li jones rois se senti deffiiés et ses consaulz        25
   ossi, il le fisent savoir par tout le royaume et
   commander que tout noble et non noble fuissent apparellié
   cescuns selonch son estat, et venist çascuns
   à tout son pooir au jour de l'Ascension apriès ensiewant
   à Evruich, une bonne cité qui siet ou north.                       30
   Et envoia devant grant fuison de gens d'armes pour
   garder les frontières par devers Escoce. Et puis envoia
   grans messages par devers monsigneur Jehan de
   Haynau, en priant moult affectueusement qu'il le
   vosist venir secourir et tenir compagnie à ce besoing,
   et que il vosist estre dalés lui à Evruich, au jour de              5
   l'Ascension, à tout tel compagnie qu'il poroit avoir
   de gens d'armes. Quant li sires de Byaumont oy che
   mandement, il envoia ses lettres et ses messages par
   tout là où il cuidoit recouvrer de bons compagnons,
   en Flandres, en Haynau, en Braibant et en Hasbaing;                10
   et leur prioit, si acertes qu'il pooit, que cescuns le
   vosist siewir, au mieus montés et apparilliés qu'il
   poroit, devers Wissant, pour passer oultre en Engleterre.
   Cescuns le sievi volentiers selonc son pooir,
   chil qui furent mandet et moult d'aultre qui ne furent             15
   point mandet, pour tant que cescuns cuidoit
   raporter otant d'argent que li aultre avoient raportet,
   qui avoient estet en l'autre chevaucie en Engleterre
   avoech lui: si ques, avant que li sires de Byaumont
   venist à Wissant, il eut assés plus de gens qu'il ne               20
   cuidoit avoir, mais tous les rechut liement et leur
   fist grant chière.

   Quant il et se compagnie furent venu à Wissant,
   il trouvèrent les naves et les vaissiaus tous prés que
   on leur avoit amenet d'Engleterre, et misent ens au                25
   plus tost qu'il peurent chevaus et harnas, et passèrent
   oultre et vinrent à Douvres. Et ne cessèrent de
   chevaucier ne d'errer de jour en jour tant qu'il vinrent,
   à trois jours priès de le Pentecouste, à le bonne
   cité de Evruich, là où li rois et ma dame sa mère                  30
   estoient et grant plenté de grans barons, pour le
   jone roy consillier et compagnier. Et attendoient là
   endroit la venue de monsigneur Jehan de Haynau et
   de se compagnie. Et ossi attendoient il que toutes les
   gens d'armes, li arcier et les communes gens des
   bonnes villes et des villiaus fuissent oultre passet. Et
   ensi qu'il venoient par grans routes, on les faisoit                5
   logier ès villages, à deus liewes priès ou trois de
   Evruich, et là environ sus le plat pays, et les faisoit
   on oultre passer par devers les frontières.


   § 24. Droit à ce point, vint à Evruich messires Jehans
   de Haynau dessus dis et se compagnie. Si furent                    10
   bien venut et grandement festiiet dou jone roy, de
   ma dame la mère et de tous les barons. Et leur fist on
   livrer le plus biel fourbourch de le cité, pour yaus
   herbergier entirement sans nul entredeus. Et fu delivrée
   à monsigneur Jehan de Haynau une abbeye de                         15
   blans monnes, pour son corps et pour son tinel tenir.

   En le compagnie dou dit chevalier vinrent, dou
   pays de Haynau, li sires d'Enghien qui estoit appellés
   messires Gautiers, li sires d'Antoing, messires
   Henris, li sires de Fagnuelles, messires Fastrés dou               20
   Rues, messires Robers de Bailluel et messires Guillaumes
   de Bailloel, ses frères, li sires de Havrech,
   chastellains de Mons, messires Alars de Brifuel, messires
   Fastrés de Brifuel, messires Mikieus de Ligne, messires
   Jehans de Montegni li jones et ses frères, messires                25
   Sausses de Boussoit, li sires de Gommegnies,
   messires Perchevaus de Semeries, li sires de Floion.

   Dou pays de Flandres y vinrent messires Hectors
   Villains, messires Jehans de Rodes, messires Wauflars
   de Ghistelles, messires Guillaumes de Strates,                     30
   messires Gossuins de Le Muele et pluiseur aultre.

   Dou pays de Braibant y vinrent li sires de Duffle,
   messires Thieris de Wallecourt, messires Rasses de
   Grés, messires Jehans de Casebèke, messires Jehans
   Pili[s]re, messires Gilles de Coterebbe, li troi frère de
   Harlebèke, messires Gautiers de Hoteberge et pluiseur               5
   aultre.

   Des Hesbegnons y vinrent messires Jehans li Biaus
   et messires Henris ses frères, messires Godefrois de
   Le Capelle, messires Hues [d'Ohay][11] et messires Jehans
   de Libines, messires Lambers [d'Oppey][12], messires               10
   Gillebers de Hers.

  [11] Ms. d'Amiens, fo 6 vo.--Ms. 6477, fo 16: «de Hay.»

  [12] Ms. de J. Le Bel, fo 14 vo.--Ms. 6477, fo 16: «dou Pelz.»

   Et si y vinrent aucun chevalier de Cambresis et
   d'Artois de leur volenté, pour leurs corps avancier,
   tant que li dis messires Jehans de Haynau eut bien
   en se compagnie cinq cens armeures de fier, tous                   15
   bien estoffés et bien montés.

   Apriès ens ès festes de le Pentecouste, vinrent
   messires Guillaumes de Jullers, qui puis fu dus de
   Jullers apriès le dechiès de son père, et messires
   Thieris de Heinsberge qui puis fu contes de Los, à                 20
   belle route, et tout pour faire compagnie au gentil
   chevalier dessus dit.


   § 25. Li jones rois d'Engleterre, pour miex festiier
   ces signeurs et toute leur compagnie, tint une grande
   court au jour de le Trinité, à le maison des Frères                25
   Meneurs, là où il et ma dame sa mère estoient herbergiet.
   Et tenoient leur tinel, cescuns par li, c'est à
   savoir li rois de ses chevaliers, et la royne de ses dames,
   dont elle avoit grant fuison en se compagnie.
   A celle court, eut bien li rois six cens chevaliers,
   seans en salle et en l'enclostre. Et y eut à ce jour
   fais quinze nouviaus chevaliers. Et ma dame la
   royne tint sa court ou dortoir; et eut bien seans à                 5
   table soixante dames que elle avoit priies et mandées,
   pour miex festiier le dit monsigneur Jehan de
   Haynau et ces aultres signeurs. Là peut on veoir
   grant noblèce de bien servir de grant plenté de mès
   et d'entremès estragnes et si desghisés, que on ne                 10
   les poroit deviser. Là peut on veoir dames noblement
   parées et richement achemées, qui euist loisir.

   Mais adonc ne peut on avoir loisir ne lieu de
   danser, ne de plus festiier. Car, tantost apriès disner,
   uns grans hustins commença entre les Haynuiers                     15
   garçons et les arciers d'Engleterre, qui entre
   yaus estoient herbegiet, en l'ocquison dou jeu de
   dés, de quoi grans mauls vint, si com vous orés.
   Car ensi que cil garçon se combatoient à aucuns de
   ces Englès, tout li aultre arcier qui estoient en le               20
   ville, et cil qui s'estoient herbegiet en celi fourbourch
   entre les Haynuiers, furent tantost ensamble
   à tous leurs ars apparilliés, et se boutèrent ou hahai,
   et navrèrent à ce commencement tout plain des garçons
   des Haynuiers: si les couvint retraire en leurs                    25
   hostelz. Li plus des chevaliers et de leurs mestres
   estoient encores à court, qui de ce ne savoient riens.
   Et tantost qu'il oïrent nouvelles de ce hustin, il se
   traisent au plus tost qu'il peurent, cescuns vers son
   hostel, qui peut ens entrer. Et qui n'i peut entrer,               30
   il le couvint demorer dehors en grant peril. Car cil
   archier, qui estoient bien doi mille, avoient le dyable
   ou corps et trai[oi]ent[13] despersement, pour tous
   tuer, signeurs et varlès.

  [13] Ms. 6477, fo 16 vo: «traient.»

   Et veult on dire et supposer que c'estoit tous fais,
   avisés et pourparlés de aucuns des amis les Despensiers
   et le conte d'Arondiel, qui avoient esté mis à                      5
   fin par monsigneur Jehan de Haynau, si com vous
   avés chi dessus oy recorder. Si s'en voloient contrevengier
   as Haynuiers, et meismement à monsigneur
   Jehan de Haynau, se il peuissent; et bien s'en
   misent en painne, si com vous orés. Car encores li                 10
   Englès et les Englesses, de qui li hostel estoient,
   clooient et baroient leurs huis et leurs fenestres au
   devant des Haynuiers, et ne les laissoient ens rentrer.
   Toutes fois, il en y eut aucuns qui y rentrèrent
   par derrière leurs hosteulz, et s'armèrent moult                   15
   vistement. Quant il furent armet, il n'osèrent issir
   hors par devant pour les saiettes; ains issirent hors
   par derrière, par les courtilz, et rompirent les enclos
   et les paufis. Et attendirent li uns l'autre, en une
   place qui là estoit, tant qu'il furent bien cent ou                20
   plus, tout armet, et bien otant tous desarmet, qui
   ne pooient rentrer en leurs hostelz.

   Quant cil armé furent ensi assamblé, il se hastèrent
   pour secourre les aultres compagnons, qui deffendoient
   leur hostelz en le grande rue, au mieus                            25
   qu'il pooient. Et passèrent cil armet parmi l'ostel
   au signeur d'Enghien, qui avoit grandes portes derrière
   et devant sour le grande rue, et se ferirent
   estoutement en ces archiers. Dou trait y eut fuison
   des Haynuiers navrés et blechiés. Et là furent bon                 30
   chevalier messires Fastrés dou Rues, messires Perchevaus
   de Semeries et messires Sauses de Boussoit.
   Car cil troi chevalier ne peurent onques rentrer
   en leurs hostelz pour yaus armer; mais il y
   fisent otant d'armes que tel [qui][14] estoient armet. Et           5
   tenoient grans lons leviers et gros de kesne, qu'il
   avoient pris en le maison d'un carlier. Et donnoient
   les horions si grans que nulz ne les osoit approcier,
   et en abatirent plus de soixante ce jour, si com on
   dist. Finablement, li arcier qui là estoient furent                10
   desconfi. Et en y eut bien mors, en le place que as
   camps, trois cens ou environ, qui tout estoient de
   l'eveskiet de Lincolle.

  [14] Ms. de Gaignières, fo 11.--Ms. 6477, fo 17 (lacune).

   Si croi que Diex ne envoia onques si grant fortune
   à nulle gent, qu'il fist à monsigneur Jehan de                     15
   Haynau et à se compagnie. Car ces gens ne tendoient
   fors toutdis à yaulz mourdrir et desrober,
   comment qu'il fuissent là venu pour la besongne le
   roy; ne onques gens ne furent ne ne demorèrent en
   si grant peril ne en tel angousse, ne paour de mort                20
   qu'il fisent, le terme qu'il sejournèrent à Evruich.
   Et encores ne furent il onques bien aseur, jusques à
   tant qu'il se trouvèrent à Wissant. Car il escheirent,
   pour ce fait, en si grant hayne et malinvolence de
   tout le remanant des arciers, qu'i[l] les haioient plus            25
   assés que les Escos, qui tous les jours leur ardoient
   leur pays! Et disoient bien li aucun chevalier et baron
   d'Engleterre as signeurs de Haynau, qui point
   ne les haioient, pour yaus aviser et mieus garder,
   que chil maleoit arcier et aultre commun d'Engleterre              30
   estoient cueilliet et alloiiet plus de six mil ensamble,
   et maneçoient les Haynuiers que d'yaus venir
   tous ardoir et occire en leurs hosteulz, de nuit ou
   de jour; et ne trouveroient personne de par le roy
   ne des barons, qui les osast aidier ne souscourre.                  5
   Dont, se il estoient en grant mesaise de coer et en
   grant hideur, quant il ooient ces nouvelles, ce ne
   fait point à demander. Ne ilz ne savoient que penser,
   ne que aviser que il peuissent faire selonc ces
   nouvelles; ne il n'avoient esperance nulle de retourner            10
   en leur pays, ne il n'osoient eslongier le roy ne
   les haus barons; et si ne pooient sentir nul confort,
   pour yaus aidier ne garantir. Si n'avoient aultre entente,
   fors que d'yaus bien vendre et leurs corps
   deffendre, et cescuns aidier li uns l'autre.                       15

   Si fisent li chevalier de Haynau et leurs consaulz
   pluiseurs bonnes ordenances, par grant avis, pour
   yaus mix garder et deffendre, par les quèles il couvenoit
   toutdis jesir par nuit armés, et par nuit gettier
   par connestablies les camps et les chemins d'entours               20
   le ville et les fourbours, et envoiier aucunes
   escoutes demi liewe ensus de le ville, pour escouter
   se ces gens venroient, ensi que enfourmet estoient
   et que on leur raportoit. Et leur disoient çascun
   jour gens creable, chevalier et escuier, qui bien le               25
   cuidoient savoir. Par quoi, si ces escoutes oïssent
   gens esmouvoir pour traire par devers le ville, il se
   devoient retraire viers chiaus qui gardoient les
   camps, pour yaus manthe[n]ir[15] et aviser, par quoi il
   fuissent plus tost montet et apparilliet et venu ensamble,
   cescuns à se banière, en une place qui pour
   ce faire estoit avisée.

  [15] La leçon du ms. 6477, qui semble mauvaise, est: _manchevir_
  ou _manthevir_.--Ms. de Gaignières, fo 11: «pour leur _garder_ et
  adviser.»


   § 26. En celle tribulation, demorèrent il en ces fourbours,
   par l'espasse de quatre sepmainnes, que tous                        5
   les jours on leur raportoit telz nouvelles ou pieurs
   assés, et telz fois pires un jour que l'autre. Et en
   veirent pluiseurs apparans, qui durement les esbahissoit.
   Car, au voir dire, il n'estoient que une puignie
   de gens ens, ou regard de le communauté                            10
   d'Engleterre qui là estoit assamblée. Ne il n'osoient
   eslongier leurs hosteulz ne leurs armeures, ne entrer
   en le cité, hors mis les signeurs qui aloient veoir le
   roy et le royne et leur conseil, pour festiier et pour
   aprendre des nouvelles, ne com longement on les                    15
   tenroit en cel estat ne en celle angousse.

   Et, se li meschief de le mesaventure et li perilz ne
   fust, il sejournoient assés aisiement. Car li cités et li
   pays d'entours yaus estoit si plentiveus que, dedens
   plus de six sepmainnes, que li rois et tout li signeur             20
   d'Engleterre et li estragnier et leur gens, dont
   il y avoit plus de soixante mille hommes, sejournèrent
   là, onques ne renchierirent li vivre, que on
   n'euist la denrée pour un denir, ossi bien que on
   [avoit][16] en avant qu'il y venissent, bons vins de               25
   Gascongne, d'Aussay et de Rin, à très bon marchiet,
   poullalle et toutes manières de aultres vivres ensi.
   Et leur amenoit on devant leurs hostelz le fain, l'avainne
   et le litière, dont il estoient bien servi, et à
   bon marchiet.                                                      30

  [16] Ms. de Gaignières, fo 11 vo.--Ms. 6477, fo 18: «n'avoit.»


   § 27. Quant il eurent là sejourné par l'espasse de
   trois sepmaines après le bataille, on leur fist à savoir
   de par le roy et les mareschaus que cescuns se pourveist,
   dedens celle aultre sepmainne, de charètes et
   de tentes pour gesir as camps, et de tous aultres                   5
   hostilz necessaires, pour aler oultre par devers Escoce,
   car li rois ne voloit là plus sejourner. Adonc se pourvei
   cescuns, au mieulz qu'il peut, selonch son estat.
   Quant on fu apparilliet, li rois et tout si baron se
   traisent hors, et alèrent logier six liewes en sus de le           10
   ditte cité. Et messires Jehans de Haynau et se compagnie
   furent logiet toutdis au plus près del roy
   pour honneur, et par tant aussi que on ne voloit
   mies que li archier, qui tant les haioient, euissent
   nul avantage sus yaus. Si sejournèrent li rois et ces              15
   premières routes deus jours, pour attendre les daarrains,
   et pour miex aviser cescun, se il li falloit
   riens.

   Au tierch jour apriès, toute li hos qui estoit là se
   desloga et se traist avant de jour en jour, tant que               20
   on vint oultre le cité de Durem, une grande journée
   à l'entrée d'un pays que on claimme Northombrelande,
   qui est sauvages pays, plains de desiers et de
   grandes montagnes, et durement povres pays de
   toutes coses fors que de bestes. Si keurt parmi une                25
   rivière, plainne de cailliaus et de grosses pières, que
   on nomme Thin. Sus celle rivière, siet d'amont li
   ville et li chastiaus que on claimme Carduel en Galles,
   qui fu jadis au roy Artus, et où il se tenoit moult
   volentiers. Et d'aval la ditte rivière, siet là une bonne          30
   ville, que on claimme le Noef Chastiel sur Thin. Là
   estoit li mareschaus d'Engleterre, à tout grant gent
   d'armes, pour garder le pays contre les Escos, qui
   gisoient as camps pour entrer en Engleterre. Et à
   Carduel gisoient ossi grant fuison de Gallois, dont li
   contes de Herfort et li sires de Montbrai estoient
   conduiseur et gouvreneur, pour deffendre le passage                 5
   de le rivière. Car li Escot ne pooient entrer en Engleterre
   sans passer le ditte rivière.

   Et ne peurent savoir li Englès certainnes nouvelles
   des Escos, jusques adonc que il vinrent à l'entrée de
   ycelui pays. Mès adonc peut on veoir apparamment                   10
   les fumières des hamelés et des villiaus, qu'il ardoient
   en vallées de celui pays. Et avoient passet
   celle rivière si paisievlement que onques cil de Carduel
   ne cil dou Noef Chastiel sur Thin n'en seurent
   nouvelles, ce disoient. Car, entre Carduel et le Noef              15
   Chastiel, poet avoir environ vingt et quatre liewes
   englesces. Mès, pour mieus savoir le manière des
   Escos, je me tairai un petit des Englès, et deviseray
   aucune cose de le manière des Escos, et comment il
   sèvent guerrier.                                                   20


   § 28. Li Escot sont dur et hardit durement, et fort
   travillant en armes et en guerre. Et à ce temps de
   donc il amiroient et prisoient assés petit les Englès, et
   encores font il au temps present. Et quant il voelent
   entrer ou royaume d'Engleterre, il mainnent bien                   25
   leur host vingt ou vingt et quatre liewes loing, que
   de jour que de nuit, de quoi moult de gens se poroient
   esmervillier, qui ne saroient leur coustume.

   Certain est, quant il voelent entrer en Engleterre,
   il sont tout à cheval uns et aultres, fors mis li ribaudaille      30
   qui les sièvent à piet. Assavoir, sont chevalier
   et escuier bien montés sour bons gros roncins, et les
   aultres communes gens del pays tout sour petites
   hagenées. Et si ne mainnent point de charoy, pour
   les diverses montagnes qu'il ont à passer, et parmi
   che pays dessus dit que on claimme Northombrelande.                 5
   Et si ne mainnent nulles pourveances de pain
   ne de vin, car leurs usages est telz en guerres et leur
   sobrietés, qu'il se passent bien assés longement de
   char cuite à moitiet, sans pain, et de boire aigue de
   rivière, sans vin. Et si n'ont que faire de chaudières             10
   ne de chauderons, car il cuisent bien leurs chars ou
   cuir des bestes meismes, quant il les ont escorcies.
   Et si sèvent bien qu'il trouveront bestes à grant fuison
   ou pays là où il voellent aler. Par quoi il n'en
   portent aultre pourveance que cescuns emporte,                     15
   entre le selle et le peniel, une grande plate pière. Et
   se tourse derrière lui unes besaces plainne de farine
   en celle entente que, quant il ont tant mangiet de
   char mal quitte que leur estomach leur samble estre
   wape et afoiblis, il jettent celle plate pière ou feu et           20
   destemprent un petit de leur farine d'yawe. Quant
   leur pière est cauffée, il jettent de ceste clère paste
   sus ceste chaude pière, et en font un petit tourtiel à
   manière de une oublie de beghine, et le menguent
   pour conforter l'estomach. Par ce n'est point de                   25
   merveilles se ilz font plus grandes journées que aultres
   gens, quant tout sont à cheval hors mis le ribaudaille.
   Et si ne mainnent nul charoi ne aultres
   pourveances, fors ce que vous avés oy.

   En tel point estoient il entré en celi pays dessus                 30
   dit. Si le gastoient et ardoient, et trouvoient tant de
   bestes qu'il n'en savoient que faire. Et avoient bien
   trois mille armeures de fier, chevaliers et escuiers,
   montés sus bons roncins et bons coursiers, et vingt
   mille hommes armés à leurs guises, appers et hardis,
   montés sus ces petites hagenées qui ne sont ne loiies
   ne estrillies; ains les envoi-on tantost paistre c'on en            5
   est descendu, en prés, en fries et en bruières. Et si
   avoient deus très bons chapitaines, car li rois Robers
   d'Escoce, qui estoit moult preus, estoit adonc durement
   viex et chargiés de le grosse maladie. Si leur
   avoit donnet à chapitainnes un moult gentil prince                 10
   et vaillant en armes, c'est assavoir le conte de Moret
   qui portoit un escut d'argent à trois orilliers de
   geules, et monsigneur Guillaume de Douglas, que on
   tenoit pour le plus hardi et le plus entreprendant de
   tout les deus pays, et portoit un escut d'asur à un                15
   chief d'argent et trois estoilles de geules dedens l'argent.
   Et estoient cil doi signeur li plus haut baron
   et li plus poissant de tout le royaume d'Escoce, et li
   plus renommé en biaus fais d'armes et en grans
   proèces. Or voel jou revenir à nostre matère.                      20


   § 29. Quant li rois englès et ses gens veirent les fumières
   des Escos, si que dit est par devant, il sceurent
   bien que c'estoient li Escot qui entré estoient en
   leur pays. Si fisent tantost criier as armes, et commander
   que cescuns se deslogast et siewist les banières.                  25
   Ensi fu fait. Et traist cescuns armés sus les
   camps, si que pour tantost combatre. Là endroit furent
   ordonnées trois grosses batailles à piet, et cescune
   bataille avoit deus èles de cinq cens armeures
   de fier qui devoient demorer à cheval. Et saciés que               30
   on disoit que il y avoit bien huit mille armeures de
   fier, chevaliers et escuiers, trente mille hommes armés,
   li moitiés montés sur petites hagenées, et l'autre
   moitiet sergans à piet, envoiiés par election de par
   les bonnes villes à leurs gages, çascune bonne ville
   pour se rate. Et si y avoit bien vingt et quatre mille              5
   arciers à piet, sans le ribaudaille.

   Tout ensi que les batailles furent ordonnées, on
   chevauça tous rengiés apriès les Escos, à l'assent des
   fumières, jusques à basses viespres. Adonc se loga li
   hos en un bois, sus une petite rivière, pour yaus                  10
   aaisier, et pour attendre le charoi et les pourveances.
   Et tout le jour avoient ars li Escot, à cinq liewes
   priès de leur host, et ne les pooient raconsiewir.
   L'endemain, au point dou jour, cescuns fu armés,
   et trairent les banières as camps, cescuns à se bataille           15
   et desous sa banière, si com ordonné estoit.
   Si chevaucièrent les batailles ensi rengies, tout le
   jour, sans desrouter, par montaignes et par vallées;
   ne onques ne peurent approcier les Escos, qui ardoient
   devant yaus, tant y avoit de bois, de marès,                       20
   de desiers sauvages et malaisiés, montaignes et valées.
   Et si n'estoit nuls qui osast, sus le tieste à coper,
   fourpasser ne chevaucier devant les banières,
   fors mis les mareschaus.


   § 30. Quant ce vint apriès nonne sus le viespre, gens,             25
   cheval et charoi, et meismement gens à piet, estoient
   si travilliet que il ne pooient mès avant [aller][17]. Et
   li signeur se perçurent et veirent clerement qu'il se
   travilloient en tel manière pour nient. Et fust encores
   ensi que li Escot les vosissent attendre, si se metteroient
   il bien sour tel montagne, ou sour tel pas,
   qu'il ne se poroient à yaus combatre, sans trop grant
   meschief. Si fu commandé, de par le roy et les mareschaus,
   que on se logast là endroit, cescun ensi                            5
   qu'il estoit, jusques à l'endemain, pour avoir conseil
   comment on se maintenroit. Ensi fu toute li hos logie
   ceste nuit en un bois, sour une petite rivière. Et
   li rois fu logiés en une povre court d'abbeye qui là
   estoit. Ses gens d'armes, uns et aultres, chevaus,                 10
   charoi et li hostes sieuwans furent logiet moult ensus,
   travilliet oultre mesure.

  [17] Ms. de Gaignières, fo 12 vo.--Ms. 6477, fo 19 vo (lacune).

   Quant cescuns eut pris pièce de terre pour logier,
   li signeur se traisent ensamble pour avoir conseil
   comment il se poroient combatre as Escos, selonch                  15
   le pays là où il estoient. Et leur sambla, selonch ce
   qu'il veoient, que li Escot en raloient leur voie en
   leur pays, tout ardant; et que nullement il ne se poroient
   combatre à yaus entre ces montagnes, fors
   que à grant meschief; et si ne les poroient raconsiewir,           20
   mais passer leur couvenoit celle rivière de Thin.
   Et fu là dit en grant conseil que, se on se voloit lever
   devant mienuit, et l'endemain un petit haster,
   on lor torroit le passage de le rivière; et couvenroit
   que il se combatissent à leur meschief, ou il demorroient          25
   tous cois en Engleterre, pris à le trappe.

   A celle entente que dit vous ay, fu adonc ordonnet
   et acordet que cescuns se traisist à se loge, pour
   souper et boire ce qu'il pooit avoir, et desist chescuns
   à ses compagnons que, si tost que on oroit le                      30
   trompète sonner, cescuns mesist ses selles et appareillast
   ses chevaus; et, quant on l'oroit le seconde
   fois, que cescuns s'armast; et à le tierce fois que cescuns
   montast sans atargier et se traisist à se banière,
   et que cescuns presist sans plus un pain et le toursast
   derrière lui à guise de brakenier; et ossi que
   cescuns laissast là endroit tous harnas, tous charois et            5
   toutes pourveances, car on se combateroit l'endemain,
   à quel meschief que ce fust: si aroit on ou
   tout perdut ou tout gaegniet. Ensi que ordonné fu,
   ensi fu fait. Et fu cescuns armés et montés à le droite
   mienuit. Petit y eut de chiaus qui dormirent, comment              10
   que on euist durement travilliet le jour.

   Ançois que les batailles fuissent à leur droit ordonnées
   et assamblées, commença li jours à apparoir.
   Lors commencièrent les banières à chevaucier
   en haste desparsement par bruières, par montagnes,                 15
   par vallées et par rokaille malaisies, sans point de
   plain pays. Et par dessus des montaignes et ou plain
   des vallées estoient crolières et grans marès, et si divers
   passages que merveilles estoit que cescuns n'i
   demoroit. Car cescuns chevauçoit toutdis avant, sans               20
   attendre signeur ne compagnon. Et sachiés que qui
   fust encrolés en ces crolières, il trouvast à malaise
   qui li aidast. Et si y demorèrent grant fuison de banières,
   à tout les chevaus, en pluiseurs lieus, et grant
   fuison de sommiers et de chevaus, qui onques puis                  25
   n'en issirent. Et moult souvent on cria celi jour as
   armes, et disoit on que li premier se combatoient as
   ennemis; si ques cescuns, qui cuidoit que ce fust
   voirs, se hastoit quanqu'il pooit parmi marès, parmi
   pières et cailliaus, et parmi valées et montaignes, le             30
   hyaume apparilliet et l'escut au col, le glave ou l'espée
   ou poing, sans attendre père ne frère ne compagnon.
   Et quant on avoit ensi courut demi liewe ou
   plus, et on venoit au lieu dont chilz hus ou cilz cris
   naissoit, on se trouvoit deceu. Car ce avoient esté
   chierf ou bisses ou ours, ou aultres bestes sauvages,
   de quoi il y avoit grant fuison en ces bos et en ces                5
   bruières et en ce sauvage pays, qui s'esmouvoient et
   fuioient devant ces banières et ces gens à cheval, qui
   ensi chevauçoient, et que onques n'avoient veu.
   Adonc huioit cescuns apriès ces bestes, et on cuidoit
   que ce fust aultre cose.                                           10


   § 31. Ensi chevauça li jones rois englès celi jour et
   tous ses hos parmi ces montagnes et ces desers, sans
   chemin tenir, sans voie et sans sentier, et sans villes
   trouver, fors que par avis, selonch le soleil. Et
   quant ce vint à basses vespres, que on fu venu sus                 15
   celle rivière de Thin, que li Escot avoient passet et
   leur couvenoit rapasser, ce cuidoient et disoient li
   Englès, il s'arrestèrent un petit si travilliet et si fourmenet
   que cescuns poet penser, et puis passèrent
   oultre le ditte rivière à gués, moult à malaise, pour              20
   les grandes pières qui dedens gisent. Et quant il furent
   passet, cescuns s'ala logier selonch celle rivière,
   ensi qu'il pot prendre terre. Mais ançois qu'il euissent
   pris pièce de terre pour logier, solaus commença
   à esconser. Et si y avoit petit de chiaus qui euissent             25
   happes ne cuignies, ne fierement ne estrumens, pour
   logier ne pour coper bois. Et s'en y avoit pluiseurs
   qui avoient perdus leurs compagnons, et ne savoient
   qu'il estoient devenu; dont, s'il estoient mesaisié, ce
   n'est point de merveille. Et meismement les gens de                30
   piet estoient derrière demoret; et si ne savoient en
   quel lieu ne à cui demander leur chemin, dont il
   estoient tout fourmesaisiet. Et disoient cil qui le
   miex cuidoient cognoistre le pays, qu'il avoient cheminé
   celi jour vingt et huit liewes englesses, ensi
   courant com vous avés oy, sans arrester, fors que pour              5
   pissier, ou son cheval recengler. Ensi travilliés hommes
   et chevaus les couvint là le nuit gesir sour celle
   rivière tous armés, cescuns son cheval en sa main
   par le frain, car il ne le savoit à quoi loiier, par defaute
   de jour, et pour deffaute de leur charoi qu'il                     10
   ne peuissent avoir menet parmi tel pays que deviset
   vous ay. Ensi ne mengièrent toute le nuit li cheval,
   ne le jour devant, de avainne nulle ne de fourage.
   Et eulz meismes ne goustèrent, tout le jour ne le
   nuit, que cescun son pain qu'il avoit derrière lui                 15
   tourset, ensi que dit vous ay, qui estoit de le sueur
   dou cheval tous soulliés et ordes; ne il ne burent
   d'autre buvrage que de le rivière qui là couroit, fors
   mis aucuns signeurs qui avoient boutelles, ce leur
   porta grant confort. Et n'eurent toute le nuit ne feu              20
   ne lumière, et ne le savoient de quoi faire, hors mis
   aucuns signeurs qui avoient tortis aportés sus leurs
   sommiers.

   Ensi que vous oés, et à tel meschief, passèrent il
   le nuit, sans oster selles à leurs chevaus, ne yaus                25
   desarmer. Et quant li desirés jour fu venus, en quoi
   il esperoient à avoir aucun confort et aucune adrèce,
   pour yaus et pour leurs chevaus aisier, pour mengier
   et pour logier, ou pour combatre as Escos que
   il desiroient si, pour le desir qu'il avoient de issir             30
   de celle mesaise et povretet là où il estoient; adonc
   commença à plouvoir et pleut toute le journée si
   ouniement et si fort que, anchois nonne passée, la
   rivière sour la quèle il estoient logiet, devint si grande
   que nuls ne pooit envoiier pour veoir ne savoir là
   où il estoient cheu, ne où il poroient recouvrer de
   fourage ne de littière pour leurs chevaus, ne pain,                 5
   ne vin, ne autre cose, pour yaus soustenir. Si les
   couvint juner tout le jour ensi que la nuit, et les
   chevaus mengier terre pour le wason, ou bruière et
   fuelles d'arbres, et coper plançons de bois à leurs
   espées et leurs baselaires, tous ploians, pour leurs               10
   chevaus loiier, et verghes pour faire huttelètes pour
   yaus mucier. Entours nonne, aucun povre dou pays
   furent trouvet. Si leur fu demandé là où il estoient
   cheu et embatu. Chil respondirent qu'il estoient à
   quatorze liewes englesses priès dou Noef Chastiel sur              15
   Thin, à onze liewes priès de Carduel en Galles. Et
   si n'avoit nulle ville plus priès de là, où on peuist
   riens trouver, pour yaus aisier. Tout ce fu nonciet
   au roy et as signeurs. Et envoia cescuns ses messages
   celle part, et ses petis chevaus et ses sommiers, pour             20
   aporter pourveances. Et fist on savoir, de par le roy,
   à la ville dou Noef Chastiel que, qui vorroit gaegnier,
   si amenast pain, vin, avainne et aultres denrées,
   on li paieroit tout sech, et le feroit on conduire
   à sauf conduit jusques à l'ost. Et leur fist on                    25
   savoir que on ne se partiroit de là entour, jusques à
   tant que on saroit que li Escot estoient devenu.


   § 32. A l'endemain, entour heure de nonne, revinrent
   li message que li signeur et li aultre compagnon
   avoient envoiiés as pourveances, et en raportèrent                 30
   che qu'il peurent, pour yaus et leurs mesnies: grandement
   ne fu ce mies. Et avoecques yaus vinrent
   gens pour gaegnier, qui amenoient sous petis chevalés
   et petis mulés, pain mal cuit en paniers, povre
   vin en grans barilz, et aultres denrées à vendre,
   dont moult de gens et grant partie de l'host furent                 5
   durement apaisiés; et ensi de jour en jour, tant qu'il
   sejournèrent là huit jours sour celle rive, entre ces
   montagnes, en attendant çascun jour le sourvenue
   des Escos, qui ossi ne savoient que li Englès estoient
   devenu, non plus que li Englès savoient d'yaus. Ensi               10
   furent il trois jours et trois nuis sans pain, sans
   vin, sans candeilles, sans avainne et sans fourage ne
   aultres pourveances; et apriès, par l'espasse de quatre
   jours, qu'il leur couvenoit acater un pain mal
   quit six estrelins, qui ne deuist valoir qu'un paresis,            15
   et un galon de vin vingt et quatre estrelins, qui n'en
   deuist valoir que six. Encores y avoit on si grant
   rage de famine que li uns le tolloit hors des mains
   de l'autre, dont pluiseur hustin et grant debat vinrent
   des compagnons, des uns as aultres.                                20

   Encores avoech tous ces meschiés, il ne cessa point
   de plouvoir toute celle sepmainne. Par quoi leurs
   selles, peniaus, contreçaingles furent tout pouri, et
   tout li cheval ou li plus grant partie quassés sus les
   dos. Et ne savoient de quoi chiaus ferrer qui estoient             25
   defferret, ne de quoi couvrir, fors que de leurs tournikiaus
   d'armes. Et ossi n'avoient li plus grant partie
   que vestir, ne de quoi couvrir pour plueve, ne
   pour le froit, fors que de leurs auketons et de leurs
   armeures. Et n'avoient de quoi faire feu, fors que de              30
   verde laigne, qui ne poet ardoir fors à grant dur, ne
   durer encontre le plueve.


   § 33. A tel meschief, mesaise et povreté demorèrent
   il entre ces montaignes et le ditte rivière, sans oïr ne
   savoir nouvelles des Escos qu'i[l] cuidoient qu'il
   deuissent par là passer ou assés priès, pour retourner
   en leur pays. De quoi grant murmurations commença                   5
   entre les Englès. Car li aucun voloient amettre
   as autres qui avoient donnet ce conseil de là
   venir en tel point, que il l'avoient fait, pour le roy
   trahir et toutes ses gens: si ques pour çou fu ordonné
   entre les signeurs que on se mouveroit de là,                      10
   et rapasseroit on la ditte rivière sept liewes par deseure,
   là où elle estoit plus aisieule à passer. Et fist
   on criier que cescuns se apparillast, pour deslogier
   l'endemain, et siewist les banières. Et si fist on
   adonc criier que, qui se vorroit tant travillier qu'il             15
   peuist raporter certainnes nouvelles au roy là où on
   poroit trouver les Escos, li premiers qui ce li aporteroit,
   il aroit cent livrées de terre à hiretage à l'estrelin,
   et le feroit li rois chevalier.

   Quant ces nouvelles furent esparses par l'ost, toutes              20
   gens en furent grandement resjoy. Adonc se departirent
   de l'host aucun chevalier et escuier englès
   jusques à quinze ou seize, pour le convoitise de gaegnier
   celle prommesse, et passèrent le rivière en
   grant peril, et montèrent sus les montagnes; et puis               25
   si se departirent li uns chà et li aultres là; et se mist
   cescuns à l'enventure par lui. L'endemain, tous li
   hos se desloga. Et chevaucièrent ce jour assés bellement,
   car li cheval estoient foulet, et mal livret et
   mal fieret, et quoissiet as çaingles et sour le dos. Et            30
   fisent tant qu'il rapassèrent le rivière en grant malaise
   car elle estoit grosse pour le plouviage, par
   quoi il en y eut assés de bagniés et des Englès noiiés.
   Quant tout furent rapasset, il se logièrent là endroit,
   car il trouvèrent fourages ès prés et as camps, pour
   le nuit passer, dalés un petit village que li Escot
   avoient ars à leur passer. Si leur sambla droitement                5
   qu'il fuissent cheu à Paris. L'endemain, il se partirent
   de là et chevaucièrent par montagnes et par
   vallées toute jour jusques priès de nonne que on
   trouva aucuns hamelés ars, et aucunes petites campagnes
   où il y avoit blés et prés; si ques toute li hos                   10
   se loga là endroit celle nuit. Et le tierch jour, chevaucièrent
   il en tel manière, et ne savoient li plus
   où on les menoit, et le quart jour ossi jusques à
   heure de tierce.

   Adonc vint uns escuiers devers le roi et dist:                     15
   «Sire, je vous aporte nouvelles. Li Escot sont à trois
   liewes priès de ci, logiet sus une montagne, et vous
   attendent là; et y ont bien esté ja huit jours; et ne
   savoient nouvelles de vous, non plus que vous ne
   saviés nouvelles de yaus. Che vous fai je ferme et                 20
   vrai. Car je m'embati si priès de yaus, que je fui pris
   et menés en leur host, devant les signeurs, pour prison.
   Si leur di nouvelles de vous, et comment vous
   les queriés, pour combatre à yaus. Et tantost li signeur
   me quittèrent me prison, quand je leur euch                        25
   dit que vous donriés cent livrées de terre à l'estrelin
   à celui qui premiers vous raporteroit certainnes nouvelles
   d'yaus, par tèle condition que je leur creantai
   que je n'aroie repos, jusques à tant que je vous aroie
   dit ces nouvelles. Et dient, ce sachiés, que ossi grant            30
   desir ont il de combatre à vous, que vous avés à
   yaus; et les trouverés là endroit sans faute.»


   § 34. Tantost que li rois entendi ces nouvelles, il fist
   toute l'ost là endroit arrester en uns blés, pour leurs
   chevaus paistre et recengler, d'encoste une blanche
   abbeye, qui estoit toute arse, que on clamoit dou
   temps le roy Artus le Blance Lande. Là endroit, se                  5
   confessa et adreça cescuns à son loyal pooir. Et fist
   là endroit li rois dire grant fuison de messes, pour
   acumeniier chiaus qui devotion en aroient. Et assena
   tantost bien et souffissamment à l'escuier les cent livrées
   de terre que prommis avoit, et le fist chevalier                   10
   par devant tous. Apriès, quant on fu un peu reposé
   et desjuné, on sonna le trompète; cescuns ala monter.
   Et fist on les banières chevaucier, ensi que cis
   nouviaus chevaliers les conduisoit, et toutdis cescune
   bataille par lui, sans desrouter par montagne ne par               15
   vallée, mès toutdis rengies ensi que on pooit, et que
   ordonné estoit. Et tant chevaucièrent en celi manière
   que il vinrent, entours miedi, si priès des Escos que
   il les veirent tout clerement, et li Escot yaus ossi.

   Si tost que li Escot les veirent, il issirent de leurs             20
   logeis tout à piet, et ordonnèrent trois bonnes batailles
   faiticement, sour le devaler de le montagne,
   là où il estoient logiet. Par desous celle montagne,
   couroit une rivière forte et rade, plainne de cailliaus
   et de si grosses pières, que on ne le peuist                       25
   bonnement en haste passer, sans grant meschief,
   maugret yaus. Et encores, plus avant se li Englès
   ewissent le rivière passet, si n'avoit point de place
   entre le rivière et la montagne, là où il peuissent
   avoir rengiet leurs batailles. Et si avoient li Escot              30
   leurs deux premières batailles establi sour deux crupes
   de montagne, c'on entent de roce, là où on ne
   pooit bonnement monter ne ramper pour yaus assallir;
   mès estoient en parti que pour les assallans
   tous confroissier et lapider de pières, s'il fuissent
   passet oultre le rivière; et ne peuissent li Englès nullement
   retourner.                                                          5

   Quant li signeur d'Engleterre veirent le couvenant
   des Escos, il fisent toutes leurs gens traire à piet, et
   oster les esporons, et rengier les trois batailles, ensi
   que ordonné avoient en devant. Là endroit, furent
   fait grant fuison de nouviaus chevaliers. Quant ces                10
   batailles furent rengies et ordonnées, aucun des signeurs
   d'Engleterre amenèrent le jone roy à cheval
   par devant toutes les batailles, pour les gens d'armes
   plus resbaudir. Et prioit moult très gracieusement
   que cescuns se penast de bien faire, et de garder sen              15
   honneur. Et faisoit commander, sus le tieste, que
   nulz ne se mesist par devant les banières des mareschaus,
   ne ne se meuist jusques à tant que on le
   commanderoit. Un petit apriès, on commanda que
   les batailles alaissent avant par devers les ennemis,              20
   tout bellement le pas. Ensi fu fait. Si ala bien cescune
   bataille en cel estat, un grant bonnier de terre
   avant, jusques au devaler de le montaigne sus la
   quèle il estoient. Che fu fait et ordonné pour veoir
   se li ennemi se desrouteroient point, et pour veoir                25
   comment il se maintenroient; mais on ne peut perchevoir
   qu'il se meuissent de riens, et si estoient si
   priès li uns de l'autre que il recognissoient partie de
   leur armoierie.

   Adonc fist on arrester tout quoi, pour avoir aultre                30
   conseil. Et si fist on aucuns compagnons monter sus
   coursiers pour escarmucier à yaus, et pour aviser le
   passage de le rivière, et pour veoir leur couvenant
   de plus priès. Et leur fist on à savoir par hiraus que,
   s'il voloient passer oultre le rivière et venir combatre
   au plain, on se retrairoit arrière, et leur liveroit on
   bonne place, pour le bataille rengier, et tantost ou                5
   à l'endemain au matin; et, se ce ne leur plaisoit,
   qu'il volsissent faire le kas parel. Quant il oïrent ces
   trettiés, il eurent conseil. Yaus consilliet, et tantost
   il respondirent as hiraus là envoiiés, qu'il ne feroient
   ne l'un ne l'autre. Mais li rois et tout si baron                  10
   veoient bien comment il estoient en son royaume, et
   li avoient ars et gasté. S'il l'en anoioit, si le venist
   amender, car là demorroient il, tant qu'il leur plairoit.


   § 35. Quant li consaulz le roy d'Engleterre veirent
   qu'il n'en aroient aultre cose, il fisent criier et                15
   commander que cescuns se logast là endroit où il
   estoit, sans reculer. Ensi se logièrent il celle nuit,
   moult à mesaise, sour dure terre et pières sauvages,
   et toutdis armés. Et à grant meschief li garçon recouvrèrent
   de peulz et de verges pour loiier leurs                            20
   chevaus, ne fourage ne littière, pour yaus aisier, ne
   laigne pour faire feu. Et quant li Escot aperçurent
   que li Englès se logoient en tel manière, il fisent demorer
   aucuns de leurs gens sus les places où il
   avoient establi leurs batailles, puis se retraisent à              25
   leurs logeis, et fisent tantost tant de feus que merveilles
   estoit à regarder. Et fisent entre nuit et jour
   si grant bruit de corner de lors grans cors, tout à
   une fie, et de juper apriès, tout à une vois, qu'il
   sambloit proprement as Englès que tout li dyable                   30
   d'infier fuissent là venu, pour yaus estrangler. Ensi
   furent il logiet celle nuit, qui fu le nuit Saint Pière, à
   l'entrée d'aoust, l'an de grasce mil trois cens vingt et
   sept, jusques à l'endemain que li signeur oïrent messe.

   Quant ce vint le jour Saint Pière que messe fu
   ditte, on fit cescun armer et aler à se banière, et les             5
   batailles rengier, ensi que le jour devant. Quant li
   Escot perchurent chou, il s'en vinrent rengiet, ossi
   bien comme le jour devant. Et demorèrent les deus
   hos tout le jour ensi rengiet, jusques apriès miedi,
   que onques li Escot ne fisent samblant de venir vers               10
   les Englès, et ossi li Englès d'aler vers yaus, car il
   ne les pooient bonnement approcier sans trop grant
   meschief. Pluiseur compagnon englès qui avoient
   chevaus dont il se pooient aidier, passèrent le rivière,
   et aucun à piet, pour escarmucier à yaus. Et                       15
   ossi se desroutèrent aucun Escot, qui couroient et
   racouroient tout escarmuçant li un à l'autre, tant
   qu'il y eut des mors, des navrés et des prisons des
   uns as autres. Ensi que apriès miedi, li signeur
   d'Engleterre fisent à savoir que cescuns se retraisist             20
   à se loge, car bien leur sambloit qu'il estoient là
   pour nient. Si se retraist cescuns à son logeis.

   En cel estat furent il par trois jours, et li Escot
   d'autre part sus leur montagne, sans departir. Toutes
   fois, tous les jours y avoit gens escarmuçans                      25
   d'une part et d'autre, et souvent des mors et des
   pris. Et toutes les viesprées, à le nuit, li Escot faisoient
   par coustume si grans feus, et tant, et faisoient
   si grant bruit de juper et de corner tous à
   une vois, qu'il sambloit proprement as Englès que                  30
   ce fust uns drois infiers, et que tout li dyable fuissent
   là assamblé par droit avis. Li intention des
   signeurs d'Engleterre estoit de tenir ces Escos là endroit
   comme assegiés, puis qu'il ne se pooient bonnement
   à yaus combatre. Et les cuidoient bien
   affamer, car nulle pourveance ne leur pooit venir,
   et si ne se pooient de là partir, si qu'il cuidoient,               5
   pour raler en leur pays. Et si savoient bien li Englès,
   par les prisons qui pris estoient, que li Escot n'avoient
   nulle pourveance de pain, de vin ne de sel.
   Bestes avoient il à grant fuison, qu'il avoient pris
   ens ou pays. Si en pooient mengier en l'ewe et en                  10
   rost à leur plaisir, sans pain et sans sel, à quoi
   il n'acontent nient gramment, mais qu'il ewissent
   un peu de farine dont il usent, ensi que dit vous
   ai par deseure. Et ossi en usent bien aucun Englès,
   quant il sont en leurs chevaucies, et il leur touche.              15

   Or, avint que, le quatrime jour au matin que li
   Englès avoient esté là logiet, il regardèrent par devers
   le montagne, si ne veirent nullui, car li Escot
   s'en estoient partit à le mienuit. Si en eurent li signeur
   grant merveille, et ne pooient apenser qu'il                       20
   estoient devenu. Si envoiièrent tantost gens à cheval
   et à piet par ces montagnes, qui les trouvèrent, entours
   heure de prime, logiés sus une aultre montagne
   plus forte que celle devant n'estoit, sus celle
   rivière meisme. Et estoient logiet en un bois, pour                25
   estre plus repus, et pour plus secretement aler et venir,
   quant il vorroient. Si tost qu'il furent trouvet,
   on fist les Englès deslogier et traire celle part tout
   ordonneement, et logier sus une aultre montagne,
   droit à [l'encontre][18] d'yaus. Et fist on les batailles          30
   rengier, et faire samblant que d'aler vers yaus. Mais
   si tretost qu'il veirent l'ordenance as Englès et yaus
   approcier, il issirent hors de leurs logeis, et s'en vinrent
   rengiet faiticement assés priès de le rivière contre
   yaus, mais onques ne vorrent descendre, ne venir                    5
   vers les Englès. Et li Englès ne pooient aler jusques
   à yaus, qu'il ne fuissent tout mort ou tout perdu davantage,
   ou pris à grant meschief. Si se logièrent là
   endroit encontre yaus. [Et demourarent dix huit jours
   entiers sur celle froide montaigne, et tous les jours              10
   rengé[s] encontre eulx.][19] Si envoioient li signeur d'Engleterre
   bien souvent leurs hiraus par devers yaus
   parlementer, que il vosissent livrer place et pièce de
   terre, ou on leur liveroit; mais onques à nulles de
   ces pareçons il ne se veurent acorder. Si vous di bien             15
   pour verité que li une host et li aultre, en ces sejours,
   eurent moult de mesaises.

  [18] Ms. de Gaignières, fo 15 vo.--Ms. 6477, fo 24 (lacune).

  [19] Mss. de Gaignières et de Mouchy-Noailles, fo 15 vo.


   § 36. Le première nuit que li Englès furent logiet
   sus celle seconde montaigne à l'encontre des Escos,
   messires Guillaumes de Douglas, qui estoit moult                   20
   preus et entreprendans et hardis chevaliers, prist entours
   le mienuit environ deus cens armeures de fier,
   et passa celle rivière bien loing de leur host, par quoi
   on ne s'en perchuist; si feri en l'ost des Englès moult
   vassaument en criant: «Douglas! Douglas! vous y                    25
   morrés tuit, signeur baron englès». Et en tua il et
   se compagnie plus de trois cens, et feri des esporons
   jusques proprement devant le tente le roy, toutdis
   criant et huant: «Douglas! Douglas!» et copa deus
   ou trois des cordes de le tente dou roy, puis s'en
   parti à tant. Bien puet estre qu'il pierdi aucuns de ses
   gens à se retraite, mais ce ne fu mies gramment, et
   retourna arrière devers ses compagnons en le montagne.
                                                                       5
   De puis, n'i eut riens fait, mais toutes les nuis li
   Englès faisoient grans gès et fors, qui se doubtoient
   dou resvillement des Escos. Et avoient gardes et escoutes
   en certains lieus par quoi, se cil sentissent ne
   oïssent riens, il le segnefiassent en l'ost. Et gisoient           10
   priès que tout li signeur en leurs armeures. En cel
   estat furent il vingt et deus jours sus ces deus montagnes,
   li uns devant l'autre. Et tous les jours y avoit
   des escarmuces, et escarmuçoit qui escarmucier voloit.
   Si en y avoit souvent des mors, des pris, des navrés,              15
   des blechiés et des mesaisiés des uns et des aultres.


   § 37. Le daarrain jour des vingt et deus, fu pris uns
   chevaliers d'Escoce à l'escarmuce, qui moult à envis
   voloit dire as signeurs d'Engleterre le couvenant des
   leurs. Se fu il tant enquis et examinés qu'il dist que             20
   leur souverain avoient entre yaus acordé le matin
   que cescuns fust armés au vespre, et que cescuns
   sievist le banière monsigneur Guillaume de Douglas,
   quel part qu'il vorroit aler, et que cescuns le tenist
   en secret; mais li chevaliers ne savoit de certain                 25
   qu'il avoient empenset. Sur çou eurent li signeur
   d'Engleterre conseil ensamble et avisèrent que, selonch
   ces parolles, li Escot poroient bien par nuit
   venir brisier et assallir leur host à deus costés, pour
   yaus mettre en aventure de vivre ou de morir, car                  30
   plus ne pooient endurer leur famine. Si ordonnèrent
   li Englès entre yaus trois batailles, et se rengièrent
   en trois pièces de terre devant leurs logeis, et fisent
   grant fuison de feus, pour veoir plus cler entour
   yaus. Et fisent demorer tous les garçons en leurs logeis,
   pour garder leurs chevaus. Si se tinrent ensi                       5
   celle nuit tout armé, cescuns desous se banière ou
   sen penonciel, si com il estoit ordonnés, pour attendre
   l'aventure. Car il esperoient assés bien, selonch
   les parolles dou chevalier, que li Escot les resvilleroient,
   mès il n'en avoient nul talent; ançois fisent                      10
   par aultre ordenance bien et sagement.

   Quant ce vint sus le point dou jour, doi trompeur
   d'Escoce s'embatirent sus l'un des gés qui gaitoient
   as camps. Si furent pris et amenet devant les signeurs
   dou consel le roy et disent: «Signeur, que                         15
   gettiés vous ci? Vous perdés le temps. Car, sus l'abandon
   de nos tiestes, li Escot en sont ralet très devant
   le mienuit, et sont jà quatre ou cinq liewes
   loing. Et nos emmenèrent avoech yaus bien une
   liewe loing, pour doubtance que nous ne le vous                    20
   noncissions, et puis nous donnèrent congiet de le
   vous venir dire.» Et quant li signeur englès entendirent
   chou, il eurent conseil et veirent bien qu'il
   estoient decheu en leur cuidier. Et disent que li caciers
   apriès les Escos ne leur pooit riens valoir, car                   25
   on ne les poroit raconsiewir. Et encores, pour doubtance
   de decevement, li signeur detinrent les deus
   trompeurs tous quois, et les fisent demorer dalés
   yaus, et ne rompirent point leur ordenance, ne l'establissement
   de leurs batailles, jusques apriès prime.                          30
   Et quant il veirent que c'estoit verités, et que li Escot
   estoient parti, il donnèrent congiet à tout
   homme de retraire à se loge et de lui aisier. Et li
   signeur alèrent à conseil, pour regarder que on feroit.

   Entrues, aucuns des compagnons englès montèrent
   sus leurs chevaus et passèrent le dessus ditte
   rivière en grant peril, et vinrent sus le montaigne                 5
   dont li Escot estoient parti le nuit. Et trouvèrent
   plus de cinq cens grosses bestes grasses tantost mortes,
   que li Escot avoient tuet, pour tant que elles ne
   les peuissent siewir; et si ne les voloient mies vives
   laissier as Englès. Et si trouvèrent plus de trois cens            10
   chaudières, faites de cuir à tout le poil, pendues sus
   le feu, plainnes de char et d'yawe, pour faire boulir,
   et plus de mille hastiers, plains de pièces de char
   pour rostir, et plus de dix mille viés solers usés,
   fais de cuir tout crut à tout le poil, que li Escot                15
   avoient là laissiet. Et trouvèrent cinq povres prisons
   englès, que li Escot avoient loiiet tous nus as arbres
   par despit, et deus qui avoient les gambes brisies.
   Si les desloiièrent et laissièrent aler, et puis revinrent
   en l'ost si à point que cescuns se deslogoit et                    20
   ordonnoit pour raler vers Engleterre, par l'acord
   dou roy et tout son conseil. Si siewirent tout ce jour
   les banières des mareschaus, et vinrent logier de
   haute heure en un biel pré, où il trouvèrent assés à
   fourer pour les chevaus, qui leur vint bien à point.               25
   Car il estoient si faible, si fondut et si affamet, que
   à painnes pooient il avant aler.

   L'endemain, il se deslogièrent et chevaucièrent
   encores plus avant, et s'en vinrent logier de haute
   heure dalés une grande court d'abbeye, à deus                      30
   liewes priès de le cité de Duremmes. Si se loga li
   rois le nuit en celle court, et li hos contreval les
   prés. Si trouvèrent assés à fourer, qui leur vint bien
   à point, herbes, vèches et blés. L'endemain, se reposa
   li hos là endroit tous quois, et li rois et li signeur
   alèrent vers l'eglise de Duremmes. Et adonc
   fist li rois feaulté à l'eglise et à l'evesque, et ossi à le        5
   cité et as bourgois, car faite ne l'avoit encores. En
   celle cité, trouvèrent il leurs charetons et leurs charètes
   et tout leur harnas, que il avoient laiiet trente et
   deus jours en devant en un bois, à mienuit, si com
   il est contenu chi dessus. Et les avoient li bourgois              10
   de le cité de Duremmes, qui trouvet les avoient ens
   ou bois, amenet dedens leur ville à leur coust, et
   fait mettre en wides granges, çascune charette à tout
   son penonciel, pour recognoistre. Si furent moult
   liet tout li signeur, quant il eurent trouvet leurs charètes       15
   et leur harnas, et reposèrent deus jours dedens
   le cité de Durem, et li host tout autour, car mies ne
   se peuist toute logier en le ditte cité. Et fisent leurs
   chevaus referer, et puis se misent à voie devers
   Evruich. Si esploita tant li rois et toute son host,               20
   que dedens trois jours il y vinrent. Et là trouva li
   rois ma dame sa mère qui le reçut à grant joie. Et
   ossi fisent toutes les dames et li bourgois de le ville.

   Là donna li rois congiet à toutes manières de gens
   de raler cescun en son lieu, et remercia grandement                25
   les contes, les barons et les chevaliers, dou service
   qu'i[l] li avoient fait. Et retint encores dalés lui
   monsigneur Jehan de Haynau et toute se route, qui
   furent grandement festiiet de ma dame la royne par
   especial, des signeurs et de toutes les dames. Et relivrèrent      30
   li Haynuier leurs chevaus, qui tout estoient
   effondut et afolet, au conseil dou roy. Et fist cescuns
   somme pour li de ses chevaus, mors et vis, et de
   ses frais. Si en fist li rois sa debte envers le dit
   monsigneur Jehan. Et li dis messires Jehans s'en
   obliga envers tous les compagnons. Car li rois et ses
   consaulz ne peurent si tost recouvrer de tant d'argent              5
   que li cheval montoient; mais on lor en delivra
   assés par raison pour paiier leurs menus frès, et pour
   retourner au pays. Et puissedi, dedens l'anée, furent
   il tout paiiet de ce que li cheval montoient.
   Quant li Haynuier eurent relivré leurs chevaus, il                 10
   rachatèrent cescuns des petites hagenées pour chevaucier
   miex à leur aise, et renvoiièrent leurs garçons
   et leur harnas, sommes et males et bahus, par
   mer, et misent tout en deus nefs que li rois leur fist
   delivrer. Si arrivèrent ces besongnes droit à l'Escluse,           15
   en Flandres. Et il prisent congiet au roy, à ma dame
   se mère, au conte de Kent, au conte Henri de Lancastre
   et as barons, qui grandement les honnourèrent.
   Et les fist li rois acompagnier de douze chevaliers
   et deus cens armeures de fier, pour le                             20
   doubtance des archiers, dont il n'estoient mies bien
   asseguret, car il les couvenoit rapasser parmi leur
   pays, l'evesquié de Lincolle.

   Si se partirent messires Jehans de Haynau et toute
   se route, ou conduit des dessus dis. Et chevaucièrent              25
   tant par leurs journées qu'il vinrent à Douvres.
   Là montèrent il en mer, en nefs et en vaissiaus
   qu'il trouvèrent appareilliés. Et li Englès se partirent
   d'yaus, qui aconvoiiet les avoient, et retournèrent
   cescuns en son lieu. Et li Haynuier arrivèrent à Wissant.          30
   Là se reposèrent il par deus jours, en mettant
   hors leurs chevaus et le demorant de leur harnas.
   Entrues, vinrent messires Jehans de Haynau et aucun
   chevalier en pelerinage à Nostre Dame de Boulongne.
   Depuis s'en retournèrent il en Haynau, et se
   departirent tout li un de l'autre, et se retraist cescuns
   chiés soy. Mès messires Jehans de Haynau s'en                       5
   vint deviers le conte son frère, qui se tenoit à Valenchiènes,
   qui le reçut liement et volentiers, car
   moult l'amoit. Et adonc li recorda li sires de Byaumont
   toutes nouvelles, si avant que il les savoit.


   § 38. Ensi fu celle chevaucie departie, que li rois                10
   Edowars, le premier an de se creation, fist contre
   les Escos, li quèle fu si grande et si dure que vous
   avés oy. Ne demora mies gramment de temps apriès,
   que cilz rois, ma dame se mère, li contes de Kent,
   li contes Henris de Lancastre, messires Rogiers de                 15
   Mortemer et li aultre baron d'Engleterre, qui estoient
   demoret dou conseil le roy, pour lui aidier à conseillier
   et gouvrener, eurent avis et conseil de lui
   marier. Si envoiièrent un evesque, deus chevaliers
   banerès et deus bons clers à monsigneur Jehan de                   20
   Haynau, pour lui priier qu'il vosist aidier et mettre
   conseil à che que li jones rois, leurs sires, fust mariés,
   et qu'il vosist boins moiiens estre, par quoi
   messires, ses frères, li contes de Haynau et de Hollandes,
   li volsist envoiier une de ses filles, car il l'aroit              25
   plus chière que nulle aultre, pour l'amour de
   lui. Li sires de Byaumont festia et honnoura ces
   messagiers et commissaires de par le roy englès,
   quanques il pot, car bien le savoit faire. Quant bien
   festiiés les eut, il les amena à Valenchiènes par devers           30
   son frère, qui moult honnourablement les rechut
   ossi, et les festia si souverainnement bien que
   longe cose seroit à raconter.

   Quant assés festiiet furent, il fisent leur message
   sagement et à point, ensi que chargiet leur estoit.
   Li contes leur respondi moult courtoisement, par le                 5
   conseil de monsigneur Jehan son frère, et de ma
   dame la contesse, mère à la damoiselle, et leur dist[20]
   que moult grans mercis à monsigneur le roy et à
   madame la royne et as signeurs par cui conseil il
   estoient là venu, quant tant leur estoit que de li                 10
   faire tèle honneur, que pour tel cose il avoient si
   souffissans gens à lui envoiiés, et que moult volentiers
   s'acorderoit à leur requeste, se nostres Sains
   Pères, li papes, et Sainte Eglise s'i acordoit.

   Celle response leur souffi assés grandement. Puis                  15
   envoiièrent tantost deus de leurs chevaliers, et deus
   clers de droit, par devers le Saint Père, à Avignon,
   pour impetrer dispensation de celi mariage acordet.
   Car, sans le congiet dou Saint Père, faire ne se poroit,
   pour le linage de France dont il estoient moult                    20
   prochain, si com en tierch degré, car leurs deus
   mères estoient cousines germaines, issues de deus
   frères. Assés tost apriès ce qu'il furent venu à Avignon,
   il eurent faite lor besongne. Car li Sains Pères
   et li collèges s'i consentirent assés benignement,                 25
   pour le haute noblèce dont tout doy estoient issut.

  [20] Ms. de Gaignières, fo 17: «moult grans merciz.»


   § 39. Quant cil message furent revenu de Avignon
   à Valenciènes, à toutes leurs bulles, chilz mariages
   fu tantos otroiiés et affremés d'une part et d'aultre.
   Si fist on le devise pourveir et appareillier de tout ce
   qu'il falloit, si honnourablement que à tèle damoiselle,
   qui devoit estre royne d'Engleterre, affreoit.
   Quant appareillie fu, si com dit est, elle fu espousée
   par le virtu d'une procuration [apparant][21] souffissamment,       5
   qui là fu aportée de par le roy d'Engleterre.
   Et puis si fu mise à le voie pour emmener en
   Engleterre par devers son mari, qui l'attendoit à Londres,
   là où on le devoit couronner. Et monta en mer
   la ditte damoiselle Phelippe de Haynau à Wissant, et               10
   arriva et toute se compagnie à Douvres. Et la conduisi
   jusques à Londres chilz gentils chevaliers messires
   Jehans de Haynau, ses oncles, qui grandement
   fu recheus, honnourés et festiiés dou roy, de ma
   dame la royne se mère, des aultres dames, des barons               15
   et des chevaliers d'Engleterre. Si eut adonc à
   Londres grant feste et grant noblèce des signeurs,
   contes, barons et chevaliers, des hautes dames et des
   nobles pucelles, de riches atours et de riches paremens,
   de jouster et de behourder pour l'amour de                         20
   elles, de danser et de caroler, de grans et biaus mengiers
   çascun jour donner. Et durèrent ces festes par
   l'espasse de trois sepmainnes.

  [21] Ms. de Gaignières et de Mouchy, fo 17.--Ms. 6477, fo 27:
  «aprans.»

   Au chief de ces jours, messires Jehans de Haynau
   prist congiet et s'en parti, o toute se compagnie de               25
   Haynau, bien furnis de biaus jeuiaus et riches, que
   on leur avoit donnés d'un costé et d'autre, en pluiseurs
   lieus. Et demora li jone royne Phelippe, à petite
   compagnie de son pays, fors mis un damoisiel,
   que on clamoit Watelet de Mauni, qui y demora
   pour servir et taillier devant li. Li quelz acquist
   puissedi si grant grasce au roy et à tous les signeurs
   dou pays, qu'il fu del secré conseil le roy, au gret
   de tous les nobles dou pays. Et fist de puis si grandes             5
   proèces de son corps, en tant de lieus, que on
   n'en pooit savoir le nombre, si com vous orés avant
   en l'ystore, se il est qui le vous die. Or nous tairons
   nous de lui à parler, tant qu'à present, et des Englès,
   et retournerons as Escos.                                          10


   § 40. Apriès chou que li Escot se partirent par
   nuit de le montagne, là où li jones rois Edowars et
   li signeur d'Engleterre les avoient assegiés, si com
   vous avés oy, il alèrent vingt et deus liewes de celui
   sauvage pays, sans arrester, et passèrent celle rivière            15
   de Thin assés priès de Cardueil, en Galles. Et à l'endemain,
   il revinrent en leur pays, et se departirent
   par l'ordenance des signeurs, et en rala cescuns en
   se maison. Assés tost apriès, signeur et aucun bon
   preudomme pourcacièrent tant entre le roy d'Engleterre             20
   et son conseil et entre le roy d'Escoce, que une
   triewe fu acordée entre yaus, à durer par l'espasse
   de trois ans.

   Dedens celle triewe, avint que li rois Robers d'Escoce,
   qui moult preus avoit esté, estoit devenus                         25
   viex et foibles, et si cargiés de le grosse maladie, ce
   disoit on, que morir le couvint. Quant il senti et
   cogneut que morir le couvenoit sans retour, il manda
   tous les barons de son royaume ens ès quelz il se
   fioit le plus par devant lui; si leur dist que morir le            30
   couvenoit, si qu'il veoient. Si leur pria moult affectueusement
   et leur carga, sour leur feaulté, que il
   gardaissent feablement son royaume en ayde de David
   son fil; et, quant il seroit venus en eage, qu'il
   obeisissent à lui et le couronnaissent à roy, et le mariassent
   en lieu si souffissant que à lui apertenoit. En                     5
   apriès, il en appella le gentil chevalier monsigneur
   Guillaume de Douglas, et li dist devant tous les aultres:
   «Monsigneur Guillaume, chiers amis, vous savés
   que j'ai eu moult à faire et à souffrir en mon
   temps que j'ai vescu, pour maintenir les drois de                  10
   cesti royaume. Et quant jou euch le plus à faire, je
   fis un veu que je n'ai point acompli, dont moult me
   poise. Je voai que, s'il estoit ensi que jou ewisse ma
   guerre achievée, par quoi je peuisse cesti royaume
   gouvrener en pais, jou iroie aidier à guerriier les                15
   ennemis Nostre Signeur et les contraires de le foy
   crestienne, à mon loyal pooir. A ce point a toutdis
   mon coer tendu, mais Nostres Sires ne l'a mies volu
   consentir. Si m'a donné tant à faire à mon temps, et
   a darrains si entrepris si griefment de si grant maladie           20
   qu'il me couvient morir, si com vous veés. Et
   puis qu'il est ensi que li corps de mi n'i poet aler,
   ne achiever ce que li coers a tant desiré, jou y voel
   envoiier le coer ou lieu del corps, pour mon veu
   achiever. Et pour çou que je ne sçai en tout mon                   25
   royaume nul chevalier plus preu de vostre corps, ne
   miex tailliet de mon veu acomplir en lieu de mi, je
   vous pri, très chiers et très especiaulz amis, tant com
   je puis, que vous cest voiage voelliés entreprendre,
   pour l'amour de mi, et me ame acquitter envers Nostre              30
   Signeur. Car je tieng tant de vostre noblèce et de
   vostre loyauté que, se vous l'entreprendés, vous n'en
   faurrés nullement; et si en morrai plus aise, mais
   que ce soit par tèle manière que je vous dirai. Je
   voel, sitos que je serai trespassés, que vous prendés
   le coer de mon corps et le faites bien embasmer, et
   prendés tant de mon tresor que vous samblera que                    5
   assés en aiiés pour parfurnir tout le voiage, pour
   vous et pour tous chiaus que vous vorrés emmener
   avoech vous; et emportés mon coer avoech vous,
   pour presenter au Saint Sepulcre, là où Nostres Sires
   fu ensepelis, puis que li corps n'i poet aler; et le               10
   faites si grandement, et vous pourveés si souffissamment
   de tèle compagnie et de toutes aultres coses
   que à vostre estat apertient; et que partout là où
   vous venrés, que on sace que vous emportés oultre
   mer, comme messagiers, le coer le roi Robert d'Escoce,             15
   et à son commandement, puis qu'ensi est que
   li corps n'i poet aler.»

   Tout cil qui là estoient prisent à plorer de pité
   moult tenrement. Et quant li dis messires Guillaumes
   peut parler, il respondi et dist: «Gentilz sires,                  20
   cent mille mercis de le grande honneur que vous me
   faites, quant vous si noble et si grant cose et tel tresor
   me chargiés et recommendés. Et je ferai volentiers
   et de cler coer vostre commandement, à men
   loyal pooir, jamais n'en doubtés, comment que je                   25
   ne sui mies dignes ne si souffissans que pour tel cose
   achiever.»--«Ha! gentilz chevaliers, dist adonc li
   rois, grans mercis, mès que vous le me creantés.»--«Certes,
   sires, moult volentiers, dist li chevaliers».
   Lors li creanta tantost, comme loyaus chevaliers.                  30
   Adonc dist li rois: «Or soit Diex graciiés, car je
   morrai plus à pais d'ore en avant, quant je sçai que
   li plus souffissans et li plus preus de mon royaume
   achievera pour mi ce que je ne poi onques achiever».

   Assés tost après, trespassa de cest siècle li preus
   Robers de Brus, rois d'Escoce. Et fu ensevelis si honnourablement   5
   que à lui affrei, selonch l'usage dou
   pays. Et fu li coers ostés et embasmés, ensi que commandé
   l'avoit. Si gist li dessus dis rois en l'abbeye
   de Donfremelin, en Escoce, très reveramment. Et
   trespassa de ce siècle, l'an de grasce Nostre Signeur              10
   mil trois cens vingt et sept, le septime jour de novembre.
   En ce temporal, assés tost apriès, trespassa
   ossi li vaillans contes de Moret, qui estoit li plus
   gentilz et li plus poissans princes d'Escoce, et s'armoit
   d'argent à trois orilliers de geules.                              15


   § 41. Quant li prin tamps vint et li bonne saisons
   pour mouvoir, qui voelt passer oultre mer, messires
   Guillaumes de Douglas se pourvei, ensi qu'à lui apertenoit,
   selonch che que commandé li estoit. Il monta
   sus mer au port de Morois, en Escoce, et s'en vint                 20
   en Flandres droit à l'Escluse, pour oïr nouvelles, et
   pour savoir se nulz par de deça la mer s'apparilloit
   pour aler par devers le Sainte Terre de Jherusalem,
   afin qu'il peuist avoir milleur compagnie. Si sejourna
   bien à l'Escluse par l'espasse de douze jours, ançois              25
   qu'il s'en partesist; mès onques ne volt mettre piet
   à terre, tout le terme des douze jours. Ains demoroit
   toutdis sus se nave, et tenoit toutdis son tinel
   honnourablement, à trompes et à nakaires, comme
   se ce fust li rois d'Escoce. Et avoit en se compagnie              30
   un chevalier banereth, et sis aultres chevaliers des
   plus preus de son pays, sans l'autre mesnie. Et avoit
   tout vaisselement d'or et d'argent, pos, bachins, escuielles,
   hanaps, bouteilles, barilz et aultres si faites
   choses. Et avoit jusques à vingt et sis escuiers, jones
   et gentilz hommes des plus souffissans d'Escoce,                    5
   dont il estoit servis. Et devés savoir que tout cil qui
   le voloient aler veoir, estoient très bien festiiet de
   deus manières de vins, et de deus manières d'espisses,
   mès que ce fuissent gens d'estat.

   Au daarrain, quant il eut sejourné là endroit, à                   10
   l'Escluse, par l'espasse de douze jours, il entendi que
   li rois Alphons d'Espagne guerrioit au roi de Grenate,
   qui estoit Sarrasins. Si s'avisa qu'il iroit celle
   part, pour miex emploiier son temps et son voiage.
   Et quant il aroit là faite sa besongne, il iroit oultre            15
   pour parfaire et achiever ce que cargiet et commandet
   li estoit. Si se parti ensi de l'Escluse, et s'en ala
   droit par devers Espagne, et arriva premiers au port
   de Valence le Grant; et puis s'en ala droit vers le
   roy d'Espagne, qui estoit en host contre le roy de                 20
   Grenate. Et estoient assés priès l'un de l'autre, sus
   les frontières de leurs pays.

   Avint, assés tost apriès çou que li di messires
   Guillaumes de Douglas fu là venus, que li rois d'Espagne
   issi hors as camps, pour plus approcier ses                        25
   ennemis. Li rois de Grenate issi hors ossi d'autre
   part, si ques li uns rois veoit l'autre à tout ses banières.
   Et se commencièrent à rengier leurs batailles,
   li un contre l'autre. Li dis messires Guillaumes
   de Douglas se traist à l'un des costés, à toute se route,          30
   pour miex faire se besongne, et pour miex moustrer
   son effort. Quant il vei toutes les batailles rengies
   d'une part et d'autre, et vei la bataille le roy un
   petit esmouvoir, il cuida que elle alast assambler.
   Il, qui miex voloit estre des premiers que des daarrains,
   feri des esporons, et toute se compagnie avoech
   lui, jusques à le bataille le roy de Grenate, et ala as             5
   ennemis assambler. Et pensoit ensi que li rois d'Espagne
   et toutes ses batailles le sievissent, mès non
   fisent, dont il en fu laidement deceus, car onques
   celi jour ne s'en esmurent. Là fu li gentilz chevaliers,
   messires Guillaumes de Douglas enclos, et                          10
   toute se route, des ennemis. Et y fisent merveilles
   d'armes, mès finablement il ne peurent durer, ne
   onques piés n'en escapa, que tout ne fuissent occis
   à grant meschief. De quoi ce fu pités et damages et
   grant lasqueté pour les Espagnolz, et moult en furent              15
   blasmet de tous chiaus qui en oïrent parler, car
   bien ewissent rescous le chevalier et une partie des
   siens, s'il vosissent. Ensi ala de ceste aventure et
   dou voiage monsigneur Guillaume de Douglas.

   Ne demora mies gramment de tamps, apriès çou                       20
   que li dessus dis chevaliers se fu partis d'Escoce
   pour aler en son pelerinage, si com vous avés oy,
   que aucun signeur et preudomme, qui desiroient à
   nourir pais entre les Englès et les Escos, trettièrent
   et pourcacièrent tant que mariages fu fais del jone                25
   roi David d'Escoce et de la sereur le jone roy d'Engleterre.
   Si fu cilz mariages acordés. Et espousa la
   dame li dessus dis rois à Bervich, en Escoce. Et là
   y eut grans festes, de l'une partie et de l'autre. Or,
   me voel jou taire un petit des Escos et des Englès,                30
   et me retrairai au roi Charlon de France, et as ordenances
   de celui royaume.


   § 42. Li rois Charles de France, filz au biau roy
   Phelippe, fu trois fois mariés, et si morut sans hoir
   marle, dont ce fu damages pour le royaume, si com
   vous orés ci après. Li première de ses femmes fu li
   une des plus belles dames dou monde, et fu fille la                 5
   contesse d'Artois. Celle garda mal son mariage et se
   foursist. Par quoi elle en demora lonch temps ens
   ou Chastiel Gaillard, en prison et à grant meschief,
   ançois que ses maris fust rois. Quant li royaumes
   li fu escheus, et il fu couronnés, li douze per de                 10
   France ne vorrent nient, s'il peuissent, que li royaumes
   demorast sans hoir marle. Si quisent sens et
   avis par quoi li rois Charles fust remariés, et le fu à
   le fille l'empereur Henri de Lussembourch et suer
   au gentil roy de Behagne, et par quoi li premiers                  15
   mariages fust deffais et anullés de celle dame qui en
   prison estoit, et tout par le declaration dou pape,
   nostre Saint Père, qui adonc estoit. De celle seconde
   dame de Lussembourch, qui estoit moult humle et
   moult preude femme, eut li rois un fil qui morut                   20
   moult jones, et assés tost li mère apriès, à Ysodon
   en Berri. Et morurent tout doi souspeçonneusement.
   De coi aucunes gens en furent encoupées en derrière
   couvertement. Apriès, cilz rois Charles fu remariés
   tierce fois à le fille de son oncle de remariage, le               25
   fille de monsigneur Loeis, le conte d'Evrues, le
   royne Jehenne, et sereur au roi de Navare qui adonc
   estoit. Puissedi, avint que celle dame fu enchainte.
   Et li dis rois, ses maris, s'acouça malades au lit de
   le mort. Quant il perchut que morir le couvenoit,                  30
   il devisa que, s'il avenoit que li royne se acouçast
   d'un fil, il voloit que messires Phelippes de Valois,
   ses cousins germains, en fust mainbours et regens
   de tout son royaume, jusques adonc que ses filz seroit
   en eage d'estre rois; et, s'il avenoit que ce fust
   une fille, que li douze per et li hault baron de
   France euissent conseil et avis entre yaus de l'ordonner,           5
   et donnaissent le royaume à celi qui avoir
   le deveroit par droit. Sur chou, li rois Charles ala
   morir environ Paskes, l'an de grasce Nostre Signeur
   mil trois cens vingt et huit.

   Ne demora mies gramment apriès, que la royne                       10
   Jehenne acouça d'une fille, de quoi li plus del
   royaume en furent durement tourblé et courouciet.
   Quant li douze per et hault baron de France sceurent
   çou, il se assamblèrent à Paris au plus tost qu'il
   peurent, et donnèrent le royaume, de commun                        15
   acord, à monsigneur Phelippe de Valois, filz jadis
   au conte de Valois, et en ostèrent le royne d'Engleterre
   et le roy son fil, qui estoit demorée soer
   germainne au roy Charle daarrainement trespasset,
   par le raison de che qu'il dient que li royaumes de                20
   France est de si grant noblèce qu'il ne doit mies par
   succession aler à fumelle, ne par consequense à fil
   de fumelle, ensi que vous avés oy chà devant, au
   commencement de ce livre. Et fisent celi monsigneur
   Phelippe couronner à Rains l'an de grasce                          25
   mil trois cens vingt et huit, le jour de le Trinité.
   Dont, puissedi, grant guerre et grant desolation
   avint au royaume de France en pluiseurs pars, si
   com vous porés oïr en ceste hystore.

   Assés tost apriès çou que cilz rois Phelippes fu                   30
   couronnés à Rains, il semonst ses princes, ses barons
   et toutes ses gens d'armes, et ala à tout son
   pooir logier en le vallée de Cassiel, pour guerriier
   les Flamens, qui estoient rebelle à leur signeur, et
   meismement ciaus de Bruges, chiaus d'Ippre et
   chiaus dou Franch. Et ne voloient obeir au conte de
   Flandres, leur dit signeur, mais l'avoient decaciet.                5
   Et ne pooit adonc nulle part demorer en son pays,
   fors tant seulement à Gand, et encores assés escarsement.
   Si desconfi adonc li rois Phelippes bien
   seize mille hommes flamens, qui avoient fait un
   chapitainne qui se nommoit Colins Dennekins, hardi                 10
   homme et outrageus durement. Et avoient li dessus
   dit Flamench fait leur garnison de le ville de Cassiel,
   au commandement et as gages des villes de Flandres,
   pour garder ces frontières là endroit.

   Et vous dirai comment cil Flamench furent desconfit,               15
   et fu par leur oultrage. Il se partirent un
   jour, sus l'eure dou souper, de Cassiel, en entente
   que pour desconfire le roy et toute sen host. Et s'en
   vinrent tout paisievlement, sans point de noise, ordonné
   en trois batailles, des quèles li une en ala                       20
   droit as tentes le roy, et eurent priès le roy souspris,
   qui seoit au souper, et toutes ses gens. Li aultre
   bataille s'en ala droit as tentes le roy de Behagne,
   et l'eurent priès trouvet en tel point. Et la
   tierce bataille s'en ala droitement as tentes le conte             25
   de Haynau, et l'eurent ossi priès souspris, et le hastèrent
   si que à grant painne peurent pas ses gens
   estre armé, ne les gens monsigneur de Byaumont,
   son frère. Et vinrent ces trois batailles si paisievlement
   jusques as tentes, que à grant meschief furent                     30
   li signeur armés, ne leurs gens assamblet. Et ewissent
   tout li signeur et leurs gens esté mort, se Diex
   ne les ewist, ensi que par droit miracle, secourut et
   aidiet. Mais, par le grasce de Dieu, cescuns des signeurs
   desconfi se bataille si entierement, et tous à
   une heure et en un point, que onques de tous ces
   seize mille Flamens n'en escapa mil, et fu leur chapitainne         5
   mors. Et si ne seut onques nulz de ces signeurs
   nouvelle li uns de l'autre, jusques adonc qu'il
   eurent tout fait. Et onques des quinze mille Flamens,
   qui mors y demorèrent, n'en recula uns seuls,
   que tout ne fuissent mort et tuet en trois monchiaus               10
   l'un sus l'autre, sans issir de le place là où cescune
   bataille commença, qui fu l'an de grasce mil trois
   cens vingt et huit, le jour saint Bietremieu.

   Adonc, apriès ceste desconfiture, vinrent li François
   à Cassiel, et y misent les banières de France.                     15
   Et se rendi li ville au roy, et puis Popringe, et puis
   Ippre, et tout cil de le chastelerie de Berges, et cil
   de Bruges ensiewant. Et rechurent le conte Loeis,
   leur signeur, adonc amiablement et paisievlement,
   et li jurèrent foy et loyauté à tenir à tous jours mès.            20

   Quant[22] li rois Phelippes de France eut remis le
   conte de Flandres en son pays, et que tout li eurent
   juré feaulté et hommage, il departi ses gens, et retourna
   cescuns en son lieu; et il meismement s'en
   vint en France et sejourner à Paris ou là environ.                 25
   Si fu durement prisiés et honnourés de celle emprise
   qu'il avoit fait sus les Flamens, et dou service
   ossi au conte Loeis son cousin. Si demora en grant
   prosperité et en grant honneur, et acrut grandement
   l'estat royal; et n'i avoit onques mès eu en France,
   si com on disoit, roy qui ewist tenu l'estat parel au
   roy Phelippe. Et faisoit faire tournois, joustes, festes
   et esbatemens moult souvent et à grant plenté. Or                   5
   nous tairons nous un petit de lui, et parlerons des
   aucunes des ordenances d'Engleterre et dou gouvrenement
   le roy.

  [22] Cet alinéa, qui se lie intimement aux alinéas précédents,
  fait néanmoins partie du chapitre suivant dans le ms. 6477, fo 30
  vo, dont on se permet ici, par exception, de modifier la coupure
  évidemment défectueuse.


   § 43. Li jones rois englès se gouvrena un grant
   tamps, si com vous avés oy chi dessus recorder, par                10
   le conseil de ma dame se mère, dou conte Aymon
   de Kent, son oncle, et de monsigneur Rogier de
   Mortemer. Au daarrain, envie commença à naistre
   entre le conte de Kent dessus dit, et le signeur de
   Mortemer. Et monta puis li envie si haut que li sires              15
   de Mortemer enfourma et enhorta tant le jone
   roy, par le consentement de ma dame se mère le
   royne, et li fisent entendant que li dis contes de
   Kent le voloit empuisonner, et le feroit morir temprement,
   s'il ne s'en gardoit, pour avoir sen royaume,                      20
   comme li plus proçains apriès lui, par succession;
   car li jones frères le roy, que on clamoit messire
   Jehan d'Eltem, estoit nouvellement trespassés. Li
   jones rois, qui creoit legierement che dont on l'enfourmoit,
   ensi que jone signeur, telz a on souvent                           25
   veus, croient legierement çou dont cil qui les doient
   consillier les enfourment, et plus tost en mal qu'en
   bien, fist, assés tost après chou, son dit oncle le
   conte de Kent prendre, et le fist decoler publikement,
   que onques il n'en peut venir à escusance.                         30
   De quoi tout cil dou pays, grans et petis, nobles et
   non nobles, en furent durement tourblet et couroucié,
   et eurent puissedi durement contre coer le signeur
   de Mortemer. Et bien pensoient que, par son
   conseil et pourcach et par fausse amise, avoit ensi
   esté menés et trettiés li gentilz contes de Kent, cui               5
   il tenoient tout pour preudomme et pour loyal. Ne
   onques apriès ce, li sires de Mortemer ne fu tant
   amés, comme il avoit esté en devant.

   Ne demora mies de puis gaires de temps que grant
   fame issi hors sus la mère dou roy d'Engleterre, ne                10
   sai mies se voirs estoit, que elle estoit [enchainte][23];
   et en encoupoit on plus de ce fait le signeur de Mortemer
   que nul aultre. Si commença durement chilz
   escandeles à montepliier, tant que li jones rois en
   fu enfourmés souffissamment. Et avoech tout ce il fu               15
   enfourmés souffissamment que, par fausse amise et
   par envie dou signeur de Mortemer, faite plus par
   trahison que par raison, il avoit fait mettre à mort
   son oncle le conte de Kent, que tout cil dou pays
   tenoient et avoient toutdis tenu pour preudomme et                 20
   pour loyal. Dont, se li jones rois fu tristes et courouciés,
   ce ne fait mies à demander. Si fist tantost
   prendre le dit signeur de Mortemer, et le fist amener
   à Londres, par devant grant fuison des barons
   et des nobles de son royaume. Et fist conter par un                25
   sien chevalier tous les fais le signeur de Mortemer,
   ensi que escrire et registrer les avoit fais. Et quant
   il furent tout dit et conté, li dis rois d'Engleterre
   demanda à tous, par manière de conseil et de jugement,
   quel cose en estoit bon à faire. Li jugemens
   en fu assés tost rendus, car cescuns en estoit jà par
   fame et par juste information tous avisés et infourmés.
   Si en respondirent au roy, et disent que il devoit
   morir en tel manière, comme messires Hues li                        5
   Despensiers avoit fait et esté justiciés. A ce jugement
   n'eut nulle dilation ne de merci. Si fu tantos trainés
   parmi la cité de Londres sus un bahut, et puis loiiés
   sus une eschielle en mi le place, et puis li vis copés
   à toutes les coulles et jettées en un feu qui là estoit.           10
   Et puis li fu li ventres ouvers et li coers trais hors,
   pour tant que il en avoit fait et pensé le trahison,
   et jettés ou dit feu, et ensi toute se coraille. Et puis
   fu esquartelés, et envoiiés par quatre mestres cités
   en Engleterre, et la tieste demora à Londres. Ensi                 15
   fina li dis messires Rogiers de Mortemer, Dieus li
   pardoinst tous ses fourfais!

  [23] Ce mot a été gratté et effacé dans notre ms. 6477, sous
  l'influence de je ne sais quel scrupule, mais il est encore
  lisible.

   Tantos apriès ceste justice faite, li rois d'Engleterre,
   par le conseil de ses hommes, fist ma dame sa
   mère enfermer en un castiel, et li bailla dames et                 20
   camberières et toutes gens assés, pour lui garder et
   servir et faire compagnie, chevaliers et escuiers
   d'onneur, ensi comme à si haute dame que elle
   estoit apertenoit. Et li assigna et delivra grant terre
   et belle revenue, pour lui souffissamment gouvrener,               25
   selonch son noble estat, tout le cours de se vie, et
   la ditte revenue au plus priès de celi castiel que il
   peut par raison. Mais il ne vot mies souffrir ne consentir
   que elle alast hors, ne s'amoustrast nulle part,
   fors en aucuns esbas qui estoient devant le porte                  30
   dou chastiel, et qui respondoient à le maison. Si usa
   la ditte dame là sa vie de puis assés bellement. Et le
   venoit veoir, deus ou trois fois l'an, li jones rois
   Edouwars, ses filz. Nous nos soufferons à parler de
   la dame, et parlerons dou dit roy son fil, et comment
   il persevera en signourie.


   § 44. Apriès ce que cilz rois Edowars, qui estoit                   5
   en son jone eage, eut fait faire ces deus grandes justices,
   si com vous avés oy chi dessus recorder, il
   prist nouvel conseil des plus sages et des mix creus
   de tout son royaume, et se gouvrena moult bellement,
   et maintint son royaume en pais, par le bon                        10
   conseil que il avoit dalés lui.

   Or avint que, environ un an apriès que li rois
   Phelippes de Valois eut esté couronnés à roy de
   France, et que tout li baron et li tenant dou dit
   royaume li eurent fait feaulté et hommage, excepté                 15
   li jones rois Edowars d'Engleterre, qui encores n'estoit
   trais avant, et ossi il n'avoit point esté mandés;
   se fu li rois de France consilliés et enfourmés que il
   mandast le dit roy d'Engleterre et venist faire hommage
   et feaulté, ensi comme il apertenoit. Adonc en                     20
   furent priiet d'aler en Engleterre faire ce message et
   [sommer][24] le dit roy, li sires d'Aubegni et li sires de
   Biausaut et doi clerch en droit, mestre en Parlement
   à Paris, que on appelloit pour ce temps mestre Symons
   d'Orliens et mestres Pières de Maisières. Chil                     25
   quatre, au commandement et ordenance dou roy, se
   partirent de Paris bien estoffeement, et cheminèrent
   tant par leurs journées qu'il vinrent à Wisan. Là
   montèrent il en mer, et furent tantost oultre, et arrivèrent
   à Douvres, et sejournèrent là un jour, pour
   attendre leurs chevaus et leur harnas que on mist
   hors des vaissiaus. Quant il furent tout prest, il montèrent
   sus et esploitièrent tant par leurs journées
   qu'il vinrent à Windesore, où li rois d'Engleterre et               5
   la jone royne sa femme se tenoient. Li quatre dessus
   nommet fisent à savoir au roy pour quoi il estoient
   là venu, et ossi de qui il se rendoient. Li rois d'Engleterre,
   pour l'onneur dou roy de France, son cousin,
   les fist venir avant et les reçut moult honnourablement;           10
   et ossi fist ma dame la royne sa femme,
   ensi que bien le savoient faire. En apriès, il comptèrent
   leur message; il furent volentiers oy. Et en
   respondi li rois adonc que il n'avoit mies son conseil
   dalés lui, mais il le manderoit; si se retraisent                  15
   en le cité de Londres; et là il en seroient respondu
   telement que bien deveroit souffire. Sus ceste parolle,
   quant il eurent disné en le cambre dou dit
   roy et de la royne moult aise, il s'en partirent et
   vinrent ce soir jesir à Colebruch, et l'endemain à                 20
   Londres.

  [24] Ms. de Gaignières, fo 21 vo.--Ms. 6477, fo 32: «sonner.»

   Ne demora mies gramment de puis que li rois
   d'Engleterre vint à Londres, en son palais de Wesmoustier.
   Et là eut il, sus un jour qu'il y ordonna,
   son conseil assamblé, present qui li messagier dou                 25
   roy Phelippe de France furent appellé. Et là remoustrèrent
   il pour quoi il estoient là venu, et les lettres
   qui leur avoient esté baillies dou roy leur signeur.
   Quant il eurent parlé bien et à point, il vuidièrent
   hors de le cambre, et lors demanda li dis rois à                   30
   avoir conseil sus ceste requeste. Il me samble que li
   rois fu adonc si consilliés de respondre que voirement,
   par l'ordenance et seelé de ses predicesseurs,
   rois d'Engleterre et dus d'Acquitainnes, il en devoit
   foy, hommage et loyauté faire au roy de France, ne
   del contraire on ne l'oseroit ne vorroit point consillier.
   Chilz pourpos et consaulz furent arresté, et li                     5
   messagier de France appellé. Si vinrent en le chambre
   de rechief de conseil. Là parla li evesques de
   Londres pour le roy et dist: «Signeur, qui ci estes
   envoiiés de par le roy de France, vous estes li bien
   venu. Nous avons oy vos parolles et leues vos lettres              10
   et bien examinées à no pooir et consillies. Si vous
   disons que nous consillons monsigneur qui ci est,
   qu'il voist en France veoir le dit roy, son cousin,
   qui moult amiablement le mande, et dou sourplus
   de foy et d'ommage il s'acquitte et face son devoir,               15
   car voirement y est il tenus. Si vous retrairés en
   France, et dirés ensi au roy vostre signeur que nos
   sires li rois d'Engleterre passera par de là temprement,
   et fera tout ce qu'il doit faire sans nul estri.»

   Ceste response plaisi grandement bien as dessus dis                20
   messagiers de France, et prisent congiet au roy et à
   tout son conseil; mais ançois il leur couvint disner
   ens ou palais de Wesmoustier. Et les festia là li dis
   rois moult grandement, et leur donna au departir,
   pour l'onneur et amour dou roy de France, son cousin,              25
   grans dons et biaus jeuiaus. De puis ce fait, il
   ne sejournèrent gaires de temps à Londres et s'en
   partirent. Et esploitièrent tant par leurs journées
   qu'il revinrent en France, et droitement à Paris, où
   il trouvèrent le dit roy Phelippe, à qui il comptèrent             30
   toutes leurs nouvelles, et comment il avoient esploitié,
   et en quel estat il estoient parti dou dit roy
   d'Engleterre, et ossi com grandement et honnourablement
   il les avoit receus, et, à leur departement
   et congiet prendre, donné de ses biens. De toutes
   ces coses et esplois se contenta grandement li rois
   Phelippes, et dist que moult volentiers il veroit le                5
   roy Edouwart d'Engleterre, son cousin, car onques
   ne l'avoit veu.

   Ces nouvelles s'espardirent parmi le royaume de
   France, que li rois d'Engleterre devoit venir en
   France, et faire hommage au dit roy. Si se ordonnèrent             10
   et apparillièrent moult richement et très
   poissamment duch et conte de son sanch, qui le
   desiroient à veoir. Et proprement li rois de France
   en escrisi au roy Charle de Behagne, son cousin, et
   au roy Loeis de Navare, et leur segnefia le certain                15
   jour que li rois d'Engleterre devoit estre devers lui,
   et leur pria que il y vosissent estre. Cil doi roy, ou
   cas que priiet en estoient, ne l'euissent jamais lassiet,
   et se ordonnèrent au plus tost qu'il peurent, et
   vinrent en France en grant arroy devers le roy. Li                 20
   rois de France fu adonc consilliés que il recueilleroit
   le dit roy d'Engleterre, son cousin, en le bonne
   cité de Amiens. Si fist là faire ses pourveances
   grandes et grosses, et aministrer salles, cambres,
   hostelz et maisons pour recevoir lui et toutes ses                 25
   gens, où il se comptoit, parmi le roy de Behagne et
   le roy de Navare qui estoient de se delivrance, et le
   duch de Bretagne, le duch de Bourgongne, le duch
   de Bourbon, à plus de trois mille chevaus, et li rois
   d'Engleterre, qui y devoit venir à sis cens chevaus.               30
   Il avoit adonc à Amiens, et a encores bien, cité pour
   rechevoir aisiement otant de princes et leurs gens et
   plus assés. Or parlerons dou roy d'Engleterre, qui
   passa le mer, et vint en celle anée, l'an mil trois
   cens vingt neuf, environ le mi aoust, en France.


   § 45. Li jones rois d'Engleterre ne mist mies en
   oubli le voiage que il devoit faire ens ou royaume                  5
   de France, et se appareilla bien et faiticement, et si
   souffissamment que à lui apertenoit et à son estat;
   si se parti d'Engleterre, quant jours fu dou departir.
   En se compagnie avoit deus evesques, cesti de Londres
   et cesti de Lincolle, et quatre contes, monsigneur                 10
   Henri conte Derbi, son cousin germain, fil
   monsigneur Thumas de Lancastre au Tors Col, le
   conte de Sallebrin, le conte de Warvich, et le conte
   de Herfort; sis barons, monsigneur Renault de Gobehem,
   monsigneur Thumas Wage, mareschal d'Engleterre,                    15
   monsigneur Richart de Stanfort, le signeur
   de Persi, le signeur de Mauné et le signeur de Montbray,
   et plus de quarante aultres chevaliers. Si estoient
   en le route et à le delivrance dou roy d'Engleterre
   plus de mille chevaus, et misent deus jours                        20
   à passer entre Douvres et Wissan. Quant il furent
   tout oultre, et leurs chevaus trais hors des nés et des
   vaissiaus, li rois monta acompagniés, ensi que je
   vous ay dit, et chevauça tant que il vint à Boulongne,
   et là fu il un jour.                                               25

   Tantos nouvelles vinrent au roy Phelippe de France,
   et as signeurs de France, qui jà estoient à Amiens,
   que li rois d'Engleterre estoit arrivés et venus à Boulongne.
   De ces nouvelles eut li rois Phelippes grant
   joie, et envoia tantos son connestable et grant fuison             30
   de chevaliers devers le roy d'Engleterre, lequel
   il trouvèrent à Monstruel sus Mer; et là eut grans
   recognissances et approcemens d'amour. De puis
   chevauça li jones rois d'Engleterre en le compagnie
   del connestable de France; et fist tant o toute se route
   que il vint en le cité d'Amiens, où li rois Phelippes               5
   estoit tous appareilliés et pourveus de lui rechevoir,
   le roy de Behagne, le roy de Navare et le roy de
   Mayogres dalés lui, et si grant fuison de dus, de
   contes et de barons que merveilles seroit à recorder.
   Car, là estoient tout li douze per de France venu,                 10
   pour le roy d'Engleterre festoiier, et ossi pour estre
   personelment, et faire tesmoing à son hommage. Se
   li rois Phelippes reçut honnourablement et grandement
   le jone roy d'Engleterre, son cousin, ce ne fait
   mies à demander; et ossi fisent tout li roy, li duc et             15
   li conte qui là estoient. Et furent tout cil signeur
   adonc, en le cité d'Amiens, jusques à quinze jours.

   Là en dedens eut tamainte parolle et ordenance
   faite et devisée. Et me samble que li rois Edouwars
   d'Engleterre fist adonc hommage, de bouce et de                    20
   parolle tant seulement, sans les mains mettre entre
   les mains dou roy de France, ou prince ou prelat
   deputé de par lui. Et n'en volt adonc li dis rois
   d'Engleterre, par le conseil qu'il eut, dou dit hommage
   proceder plus avant, si seroit retournés en Engleterre             25
   et aroit veus, leus et examinés les previlèges
   de jadis, qui devoient esclarcir le dit hommage, et
   moustrer comment et de quoi li rois d'Engleterre
   devoit estre homs au roy de France. Li rois de
   France, qui veoit le roy d'Engleterre son cousin jone,             30
   entendi bien toutes ces parolles, et ne le volt adonc
   de riens presser, car bien savoit assés que bien y
   recouveroit, quant il vorroit, et li dist: «Mon cousin,
   nous ne vous volons pas decevoir, et nous plaist
   bien ce que vous en avés fait à present, jusques à
   tant que vous serés en vostre pays et enfourmés, par
   les seelés de vostres predicesseurs, quel cose vous en              5
   devés faire.» Li rois d'Engleterre respondi: «Chiers
   sires, grans merchis.»

   De puis se jeua, esbati et demora li rois d'Engleterre
   avoecques le roy de France, en le cité d'Amiens.
   Et quant tant y eut esté que bien deubt par raison                 10
   souffire, il prist congiet et se departi dou roy moult
   amiablement, et de tous les aultres princes qui là estoient,
   et se mist au retour pour revenir en Engleterre.
   Et rapassa le mer, et fist tant par ses journées
   qu'il vint à Windesore, là où il trouva la royne                   15
   Phelippe sa femme qui le rechut liement, et qui li
   demanda nouvelles dou roy Phelippe, son oncle, et
   de son grant linage de France. Li rois, ses maris,
   l'en recorda assés et dou grant estat qu'il avoit trouvet,
   et comment on l'avoit recueilliet et festiiet grandement,          20
   et des honneurs qui estoient en France, as
   quèles dou faire ne de l'entreprendre à faire, nulz
   aultres pays ne s'apertient.


   § 46. Ne demora gaires de temps, puissedi, que
   li rois de France envoia en Engleterre, de son plus                25
   especial conseil, l'evesque de Chartres et l'evesque
   de Biauvais, et ossi monsigneur Loeis de Clermont,
   duch de Bourbon, le conte de Harcourt et le conte
   de Tankarville, et des aultres chevaliers et clers en
   droit, pour estre as consaulz le roy d'Engleterre, qui             30
   se tenoient à Londres sus l'estat que vous avés oy,
   ensi que li rois d'Engleterre, lui revenut en son pays,
   devoit regarder comment anchiennement si predicesseur,
   de ce qu'il tenoient en Aquitainnes et dont
   il s'estoient appellé duch, en avoient fait hommage.
   Car jà murmuroient li pluiseur en Engleterre que                    5
   leurs sires estoit plus proçains de l'iretage de France
   que li rois Phelippes. Nequedent, li rois d'Engleterre
   et ses consaulz ignoroient de toutes ces coses. Mais
   grant parlement et assamblées sus le dit hommage
   furent en celle saison, en Engleterre. Et y sejournèrent           10
   li dessus dit envoiiet dou roy de France, tout
   l'iver, et jusques à l'issue dou mois de may ensievant,
   qu'il ne pooient avoir nulle diffinitive response.
   Toutes fois, finablement, li rois d'Engleterre,
   par l'avis de ses privilèges as quels il ajoustoit grant           15
   foy, fu consilliés de escrire ensi lettres pattentes,
   seelées de son grant seel, en recognissant l'ommage
   tel qu'il le doit et devoit adonc faire au roi de
   France; la quèle teneur de la lettre s'ensieut ensi:


   § 47. «Edouwars, par la grasce de Dieu roys d'Engleterre,          20
   signeur d'Irlande et dux d'Aquitainnes, à
   tous ceulz qui ces presentes lettres veront et oront,
   salut. Savoir faisons, comme nous feissons à
   Amiens hommage à excellent prince nostre chier
   signeur et cousin Phelippe roy de France, lors                     25
   nous fu dit et requis de par lui que nous recognissions
   le dit hommage estre lige, et que nous, en
   faisant le dit hommage, li promissions expressement
   foy et loyauté porter, la quèle cose nous ne
   fesimes pas lors, pour ce que nous estions enfourmés               30
   que point ne se devoit ensi faire. Et fesimes
   lors au dit roy de France hommage par parolles
   generales, en disant que nous entrions en son
   hommage, par ensi comme nostre predicesseur,
   dux de Giane, estoient de jadis entrés en l'ommage
   des rois de France, qui avoient esté pour le                        5
   temps. Et, de puis enchà nous soions bien enfourmés
   et acertenés de la vérité, recognissons, par
   ces presentes lettres, que le dit hommage que nous
   fesimes à Amiens au roy de France, comment que
   nous le fesimes par parolles generales, fu, est et                 10
   doit iestre entendu lige, et que nous li devons foy
   et loyauté porter, comme dux de Aquitainne et
   pers de France, et contes de Pontieu et de Moustruel.
   Et li prommetons des or en avant foy et
   loyauté porter.                                                    15

   «Et pour ce que ou temps à venir de ce ne soit
   jamais descors ne question à faire le dit hommage,
   nous prommetons en bonne foy, pour nous et nos
   successeurs, dus de Giane, qui seront pour le
   temps, le dit hommage se fera en ceste manière.                    20
   Li rois d'Engleterre, dux de Gyane, tenra ses
   mains entre les mains dou roy de France. Et cilz
   qui adrecera les parolles au roy d'Engleterre, dux
   d'Aquitainne, et qui parlera pour le roy de France,
   dira ensi: «Vous devenés homme lige au roy de                      25
   France, mon signeur, qui ci est, comme dus de
   Gyane et pers de France, et li prommetés foy et
   loyauté porter. Dittes: _voire_.» Et li rois d'Engleterre,
   duch de Giane, et si successeur diront:
   _voire_. Et lors li rois de France recevera le dit roy             30
   d'Engleterre et duch de Gyane au dit hommage
   lige, à la foy et à la bouce, sauf son droit et l'autrui.
   De rechief, quant le dit roy et duch entera
   en l'ommage dou roy de France, et de ses successeurs
   rois de France, pour la conté de Pontieu et
   de Moustruel, il mettera ses mains entre les mains
   dou roy de France. Et cils qui parlera pour le roy                  5
   de France, adrecera ses parolles au dit roy et duc,
   dira ensi: «Vous devenés homme lige au roy de
   France, mon signeur, qui ci est, comme contes de
   Pontieu et de Moustruel, et li prommetés foy et
   loyauté porter. Dittes: _voire_.» Et le dit roy et                 10
   duch, conte de Pontieu, dira: _voire_. Et lors li dis
   rois de France recevera le dit roy et conte au dit
   hommage lige, à la foy et à la bouche, sauf son
   droit et l'autrui.

   «Et ossi sera fait et renouvelé, toutes fois que                   15
   l'ommage se fera. Et de ce baillerons nous et nos
   successeurs, dux de Giane, fais les dis hommages,
   lettres patentes seelées de nostres grans seaulz, se
   le roi de France le requiert. Et avoech ce nous
   prommetons tenir et garder affectuelment les pais                  20
   et acors fais entre les rois de France et dus de
   Giane. Et en ceste manière sera fait, et seront renouvelées
   les dittes lettres par les dis rois et dus
   et leurs successeurs, dux de Giane et contes de
   Pontieu et de Moustruel, toutes les fois que le roi                25
   d'Engleterre, dus de Giane, et ses successeurs, dux
   de Giane et contes de Pontieu et de Moustruel, qui
   seront pour le temps, enteront en l'ommage dou
   roy de France, et de ses successeurs, rois de France.
   En tiesmoing des quèles coses, à cestes nos avons                  30
   fait mettre nostre grant seel. Données à Eltem, le
   trentisme jour de marc mil trois cens et trente.»

   Ces lettres raportèrent en France li dessus nommet
   signeur, quant il se departirent d'Engleterre, et
   il eurent le congiet dou roy; et les baillièrent au roy
   de France, qui tantost le[s] fist porter à se cancelerie,
   et mettre en garde, avoec ses plus especiaulz coses,                5
   à le cautèle dou temps à venir. Nous nos soufferons
   à parler dou roy d'Engleterre un petit, et parlerons
   d'aucunes aventures qui avinrent en France.


   § 48. Li homs del monde, qui plus aida le roy
   Phelippe à parvenir à le couronne de France, ce fu                 10
   messires Robers d'Artois, qui estoit li uns des plus
   haus barons de France, le mieus linagiés et estrais
   des royaus. Et avoit à femme la sereur germainne
   dou dit roy Phelippe. Et avoit toutdis esté ses plus
   especiaulz compains et amis en tous estas. Et fu,                  15
   bien l'espasse de trois ans, que en France estoit tout
   fait par lui, et sans lui n'estoit riens fait. Apriès,
   avint que li rois Phelippes emprist et acqueilla ce
   monsigneur Robert d'Artois en si grant hayne, en
   l'ocquison d'un plait qui esmeus estoit devant lui,                20
   dont la conté d'Artois estoit cause, que li dis messires
   Robers voloit avoir gaagnié, par le vertu d'une
   lettre que messires Robers mist avant, qui n'estoit
   mies bien vraie, si com on disoit, que, se li dis rois
   l'euist tenu en son aïr, il l'euist fait morir sans nul            25
   remède. Et comment que li dis messires Robers fust
   li plus proçains de linage et d'amour à tous les haus
   barons de France, et serourges au dit roy, se li couvint
   il vuidier France, et venir à Namur dales le jone
   conte Jehan, son neveu, et ses frères, qui estoient                30
   enfant de sa sereur. Quant il fu partis de France, et
   li rois vei que il ne le poroit tenir, pour miex moustrer
   que la besongne li touchoit, il fist prendre sa
   suer, qui estoit femme au dit monsigneur Robert et
   ses deus filz, ses neveus Jehan et Charle; si les fist
   mettre en prison bien estroitement, et jura que jamais              5
   n'en isteroient, tant qu'il viveroit. Et bien tint
   ce sierement, car onques de puis, pour personne
   qui en parlast, il n'en vuidièrent, dont il en fu de
   puis moult blasmés en derrière.

   Quant li dis rois de France sceut de certain et fu                 10
   enfourmés que messires Robers d'Artois estoit arrestés
   à Namur dalés ses sereurs et ses neveus, il en fu
   moult courouciés. Et envoia caudement devers l'evesque
   Aoulz de Liège, en priant qu'il deffiast et
   guerriast le conte de Namur, se il ne mettoit huers                15
   de son pays monsigneur Robert d'Artois. Cilz evesques,
   qui moult amoit le roy de France, et qui petit
   amiroit ses vosins, manda au jone conte de Namur
   que il mesist ensus de lui son oncle, monsigneur
   Robert d'Artois; aultrement il li feroit guerre. Li                20
   contes de Namur fu si consilliés que il mist hors de
   sa terre son oncle. Ce fu moult à envis, mais faire li
   couvenoit ou pis attendre.

   Quant messires Robers d'Artois se vei en ce parti,
   si fu moult angousseus de coer, et se avisa que il                 25
   iroit en Braibant, pour tant que li dus, ses cousins,
   estoit si poissans que bien le soustenroit. Si vint devers
   le duch, son cousin, qui le reçut moult liement,
   et le reconforta de ses destourbiers. Li rois le sceut,
   si envoia tantost messages au dit duch, et li manda                30
   que, se il soustenoit ou souffroit à demorer ne à repairier
   en sa terre monsigneur Robert d'Artois, il
   n'aroit pieur ennemit de lui, et le greveroit et porteroit
   damage en toutes les guises qu'il poroit. Li
   dus ne le volt ou n'osa plus soustenir ouvertement
   en son pooir, pour doubtance que de avoir et acquerre
   le hayne dou dit roy de France. Ains l'envoia                       5
   couvertement tenir en Argentoel, jusques à tant que
   on verroit comment li rois s'en maintenroit.

   Li rois le sceut, qui par tout avoit ses espies; s'en
   eut grant despit. Si pourcaça tant, en moult brief
   temps, que li rois de Behagne, qui estoit cousins                  10
   germains au dit duc, li evesques de Liège, li arcevesques
   de Coulongne, li dus de Guerles, li marchis
   de Jullers, li contes de Bar, li contes de Los, li sires
   de Faukemont, et pluiseur aultre signeur furent tout
   alloiiet contre le dit duch, et le deffiièrent tout, au            15
   pourcach et requeste del dessus dit roy. Et entrèrent
   tantost en son pays parmi Hesbaing, et en alèrent
   droit à Hanut. Et ardirent à leur volenté par deus
   fois, demorant ens ou pays, tant que bon leur sambla.
   Et envoia avoech yaus li dis rois le conte d'Eu,                   20
   son connestable, à tout grant compagnie de gens
   d'armes, pour miex moustrer que la besongne estoit
   sienne, et faite à son pourcach, et tout ardant son
   pays.

   Si en couvint le conte Guillaume de Haynau ensonniier;             25
   et envoia ma dame sa femme, sereur au
   roy Phelippe, et le signeur de Byaumont, son frère,
   en France, par devers le dit roy, pour impetrer une
   souffrance et une triewe de lui, d'une part, et dou
   duch de Braibant, d'autre part. Trop à envis et à                  30
   dur y descendi le roy de France, tant avoit il pris la
   cose en grant despit. Toutes fois, à le priière dou
   conte de Haynau, son serourge, li rois s'umelia et
   donna et acorda triewes au duch de Braibant, parmi
   tant que li dus se mist dou tout en l'ordenance dou
   propre roy de France et de son conseil, de tout ce
   qu'il avoit à faire au roy et à çascun de ces signeurs              5
   qui deffiiet l'avoient. Et devoit mettre, dedens un
   certain jour, qui nommés y estoit, monsigneur Robert
   d'Artois hors de sa terre et de son pooir, si com
   il fist moult à envis; mais faire li couvint, ou autrement
   il euist eu trop forte guerre de tous costés, si                   10
   com il estoit apparans: si ques, entrues que cil
   toueillement et ces besongnes se portoient, ensi que
   vous oés recorder, li rois englès eut nouvel conseil
   de guerriier le roy d'Escoce, son serourge, je vous
   dirai à quel title.                                                15


   § 49. Vous avés bien oy recorder chi dessus de le
   guerre le roy Robert d'Escoce et dou roy d'Engleterre,
   et comment unes triewes furent prises à durer
   trois ans, là en dedens cilz rois Robers morut; en
   apriès, dou mariage qui fu fais de la serour au roi                20
   englès et dou fil ce roy Robert, qui fu rois d'Escoce
   apriès le mort de son père, et le clamoit on le roy
   David. Le temps que ces triewes durèrent, et encores
   un an de puis ou environ, furent li Englès et li Escot
   bien à pais, che que on n'avoit point veu en devant,               25
   passet avoit deus cens ans, qu'il ne se fuissent
   guerriiet et heriiet.

   Or, avint que li jones rois d'Engleterre fu infourmés
   que li rois d'Escoce, ses serourges, estoit saisis
   de le bonne cité de Bervich, qui devoit estre de son               30
   royaume, et que li rois Edouwars, ses taions, l'avoit
   tous jours tenue paisevlement et francement, et ses
   pères apriès, un grant temps. Et fu infourmés que li
   royalmes d'Escoce mouvoit en fief de lui, et que li
   jones rois d'Escoce, ses serourges, ne l'avoit encores
   relevet ne fait hommage. Il en ot indignation, et envoia            5
   assés tost apriès grans messages et souffissans au
   jone roy David, son serourge, et à son conseil. Et li
   fist requerre que il vosist oster se main de le bonne
   cité de Bervich et lui resaisir, car c'estoit ses bons
   hiretages, et avoit tous jours esté ses ancisseurs rois            10
   d'Engleterre; et qu'il venist à lui, pour faire hommage
   del royaulme d'Escoce, qu'il devoit tenir de
   lui en fief.

   Li jones rois David se consilla à ses barons et à
   chiaus de son pays, par grant deliberation de conseil.             15
   Et quant il fu assés consilliés sour ces requestes,
   il respondi as messages et dist: «Signeur, jou et
   tout mi baron nous mervillons durement de ce que
   vous nous requerés, de par le roy nostre serourge.
   Car nous ne trouvons mies à nos anciiens, ne ne tenons             20
   que li royaumes d'Escoce soit de riens subgès
   ne doit estre au roy d'Engleterre, ne par hommage,
   ne autrement. Ne onques messires li rois, nos pères,
   de bonne memore, n'en volt faire hommage à ses
   ancisseurs, rois d'Engleterre, pour guerre que on l'en             25
   fesist. Ossi, n'ai jou point conseil ne volenté dou
   faire. En apriès, nos pères, li rois Robers conquist
   la cité de Bervich, par droite guerre, sur le roy son
   père, et le obtint comme son bon hyretage, tout le
   cours de se vie. Et ossi le pense jou bien à tenir, et             30
   en ferai mon pooir. Si vous requier que vous voelliés
   priier au roi, cui sereur nous avons, qu'il nous voelle
   laissier en celle franchise que no devantrain ont esté,
   et goïr de ce que li rois, nos pères, conquist et maintint
   toute se vie paisievlement, et que encontre ce
   ne voelle croire nul mauvais conseil. Car, se uns
   aultres nous voloit faire tort, si nous deveroit il aidier          5
   à deffendre, pour l'amour de sa sereur cui nous
   avons à femme.» Li message respondirent: «Sire,
   nous avons bien entendu vostre response. Si le reporterons
   volentiers à nostre signeur le roy, en tel
   manière que dit l'avés.» Puis prisent congiet, et                  10
   revinrent arrière à leur signeur, le roy d'Engleterre,
   et à son conseil. Si recordèrent toutes les parolles
   que li jones rois d'Escoce avoit respondu à leur requeste.
   Li quels rapors ne plaisi mies bien au roy
   Edowart, ne à son conseil. Ains fist mander à Londres,             15
   au jour de Parlement, tous les barons, chevaliers
   et consaulz des bonnes villes de son royalme,
   pour avoir sur ce conseil et meure deliberation.

   Ce terme pendant, vint messires Robers d'Artois
   en Engleterre, à guise de marcheant, qui estoit decaciés           20
   dou roy Phelippe de France, si com vous avés
   oy. Et li avoit li dus de Braibant, ses cousins, conseilliet
   qu'il se traisist celle part, ou cas qu'il ne
   pooit nulle part demorer paisievlement en France,
   ne en l'Empire. Si le rechut li jones rois englès liement,         25
   et le retint volentiers dalés lui et de son conseil.
   Et li assena le conté de Ricemont, qui avoit esté
   ses ancisseurs. Or me retrairai as dessus dis Parlemens,
   qui furent à Londres, sus l'estat dou royaume
   d'Escoce.                                                          30


   § 50. Quant li jours de Parlement approça que
   li rois englès avoit establi, et tous li pays fu assamblés
   au mandement le roy à Londres, li rois leur fist
   demoustrer comment il avoit fait requerre au roy
   d'Escoce, son serourge, que il vosist oster se main
   de le cité de Bervich qu'il detenoit à tort, et qu'il               5
   vosist venir faire hommage à lui de son royalme
   d'Escoce, ensi qu'il devoit; et comment li rois d'Escoce
   avoit respondu à ses messages. Si pria à tous
   que cescuns le volsist sour ce si consillier que sen
   honneur y fust gardée. Tout li baron, li chevalier,                10
   li consaulz des cités et des bonnes villes, et tous li
   communs pays se consillièrent sur çou et raportèrent
   leur conseil, tout d'un acord. Li quelz consaulz fu
   telz que il leur sambloit que li rois ne pooit plus
   porter par honneur les tors que li rois d'Escoce li                15
   faisoit. Ains conseillièrent que il se pourveist si efforciement,
   qu'il peuist entrer ou royaume d'Escoce
   si poissamment, que il peuist ravoir la bonne cité
   de Bervic, et qu'il peuist si constraindre le roy d'Escoce
   qu'il fust tous joians, quant il poroit venir à son                20
   hommage et à satisfation. Et disent qu'il estoient tout
   desirant de aler avoech lui, à son commandement.

   Li rois Edowars fu moult joians de celle response,
   car il veoit le bonne volenté de ses gens. Si les en
   regratia moult grandement, et leur pria que cescuns                25
   fust apparilliés selonch son estat, et fuissent à un
   jour, qui adonc fu nommés, droit à Noef Chastiel sur
   Thin, pour aler reconquerre les droitures apertenans
   à son royaulme d'Engleterre. Cescuns se habandonna
   à celle requeste, et en rala en son lieu pour                      30
   lui pourveir, selonch son estat. Et li rois se fist pourveir
   et apparillier si souffissamment que à tèle besongne
   apertient. Si envoia encores aultres messages
   à son dit serourge, pour lui souffissamment sommer,
   et apriès pour deffiier, se il n'estoit aultrement consilliés.


   § 51. Li jours qui denommés estoit approça; et
   vint li rois Edouwars, à tout son host, au Noef                     5
   Chastiel sour Thin. Si attendi par trois jours ses gens
   qui venoient en siewant l'ost. Au quart jour, il s'en
   parti et s'en ala à toute son host par devers Escoce,
   et passa la terre le signeur de Persi et cesti de Noefville,
   qui sont doi grant baron de Northombrelande,                       10
   et marcissent as Escos. Et ossi font li sires de Ros,
   li sires de Lusi et li sires de Montbrai. Si se traist li
   rois englès, et toute son host, par devers le cité de
   Bervich. Car li rois d'Escoce n'avoit volut respondre              15
   aultrement as secons messages qu'il avoit fait as premiers,
   si qu'il estoit souffissamment sommés et deffiiés.

   Tant esploita li rois englès, à toute son grant host,
   qu'il entra en Escoce, et passa le rivière qui depart              20
   Escoce et Engleterre; et n'eut mies adonc conseil de
   lui arrester devant Bervich, mais de chevaucier avant
   et ardoir et exillier le pays, si com ses taions avoit
   fait jadis. Si esploita tant en ceste cevaucie qu'il
   foula grandement toute le plainne Escoce, et ardi et               25
   exilla moult de villes fremées de fossés et de palis,
   et prist le fort chastiel de Haindebourch, et y mist
   gens et gardiens de par lui, et passa le seconde rivière
   d'Escoce desous Struvelin. Et coururent ses
   gens tout le pays de là environ, jusques à Saint-Jehans-ton,       30
   et jusques en Abredane. Et ardirent et
   exillièrent le bonne ville de Donfremelin, mais il ne
   fisent nul damage villain à l'abbeye, car li rois le
   deffendi. Et conquisent tout le pays jusques à Dondieu
   et jusques à Dubretan, un très fort chastiel, sus
   le marce de le sauvage Escoce, où li rois estoit retrès             5
   et li royne d'Escoce, sa femme. Ne nulz n'aloit
   au devant des Englès, mais s'estoient mis et retret
   tout dedens les forès de Gedours, qui sont inhabitables
   pour chiaus qui ne cognoissent le pays. Et
   avoient là attrait tout le leur et mis à sauveté, et ne            10
   faisoient compte dou demorant.

   Che n'estoit mies merveilles s'il estoient esbahi,
   et s'il fuioient devant les Englès. Car il n'avoient nul
   bon chapitainne ne sage guerrieur, si com il avoient
   eu dou temps passé. Premierement, li rois David,                   15
   leurs sires, estoit jones en l'eage de quinze ou de
   seize ans, li contes de Moret encores plus jones, et
   uns damoisiaus qui s'appelloit Guillaumes de Douglas,
   neveus à celui qui estoit demorés en Espagne,
   de cel eage: si ques li pays et li royaumes d'Escoce               20
   estoit tous despourveus de bon conseil, pour aler ne
   resister contre les Englès, qui adonc estoient si poissamment
   entré en Escoce. Pour quoi, toute li plainne
   Escoce fu courue, arse et gastée, et pluiseurs bons
   chastiaus pris et conquis, et que li rois englès retint            25
   pour lui. Et s'avisa que par chiaus il guerrieroit le
   remanant, et constrainderoit ses ennemis dou leur
   meismes.


   § 52. Quant li rois englès eut esté et sejourné,
   couru et chevaucié le plainne Escoce, et arresté ou                30
   pays le terme de sis mois et de plus, et il vit que
   nulz ne venoit contre lui pour veer sen emprise, il
   se retraist tout bellement par devers Bervich. Mès, à
   son retour, il conquist et gaegna le chastiel de Dalquest,
   qui est de l'hiretage le conte de Douglas, et
   siet à cinq liewes de Haindebourch; et y ordonna                    5
   chastellain et bonnes gardes pour le garder. Et puis
   chevauça à petites journées, et fist tant qu'il s'en revint
   devant le bonne et le forte cité de Bervich, qui
   est à l'entrée d'Escoce, et à l'issue dou royaume de
   Northombrelande. Si le assega et environna li rois                 10
   de tous poins, et dist que jamais n'en partiroit, si
   l'aroit à se volenté non, se li rois d'Escoce ne le venoit
   combatre et lever par force.

   Si se tint là li rois un grant temps devant Bervich,
   ançois qu'il le peuist avoir, car la cité est durement             15
   forte, et bien fremée, et environnée d'un lés d'un
   brach de mer. Et se y avoit dedens bonnes gens en garnison
   de par le roy d'Escoce, pour le garder et deffendre
   et consillier les bourgois de le cité. Si vous di
   qu'il y eut par devant Bervich, le terme pendant que               20
   li rois englès y sist, maint assaut, maint hustin et
   mainte dure escarmuce et priès que tous les jours,
   et mainte apertise d'armes faite. Car, cil de dedens
   cuidoient toutdis estre aidié et conforté, mais nulz
   apparans n'en fu. Si en est verités que aucun preu                 25
   chevalier et bacheler d'Escoce chevauçoient à le fois,
   et venoient par vesprées et par ajournemens resvillier
   l'ost as Englès, mais petit y faisoient. Car li hos
   le roy englès estoit si souffissamment bien gardée et
   escargetie, et par si bonne manière, et si grant avis,             30
   que li Escot n'i pooient entrer, fors à leur damage,
   et y perdoient souvent de leurs gens.

   Quant cil de Bervich veirent que il ne seroient secouru
   ne conforté de nul costé, et ossi que li rois
   englès ne partiroit point de là s'en aroit eu se volenté,
   et que vivre leur amenrissoient, et leur estoient
   clos li pas de mer et de terre, par quoi nulz                       5
   ne leur en pooit venir, si se commencièrent à aviser,
   et envoiièrent devers le roy englès trettier que il leur
   volsist donner et acorder une triewe, à durer un
   mois; et se, dedens ce mois, li rois David leurs sires,
   ou aultres pour lui, ne venoit là si fors que il                   10
   levast le siège, il renderoient le cité, salve leurs corps
   et leurs biens; et que li saudoiier qui dedens estoient
   s'en peuissent aler, s'il voloient, en leur pays d'Escoce,
   sans recevoir point de damage.

   Li rois englès et ses consaulz entendirent à ces                   15
   trettiés; et ne furent mies si tost acordé, car li rois
   englès les voloit avoir simplement pour faire des aucuns
   se volenté, pour tant qu'il s'estoient tant tenu
   contre lui. Mais finablement il se laissa à dire par le
   bon avis et conseil qu'il eut de ses hommes. Et ossi               20
   messires Robers d'Artois y rendi grant painne, qui
   avoit esté en ces chevaucies toutdis avoech lui, et
   qui li avoit jà dit et demoustré, par pluiseurs clères
   voies, com proçains il estoit de le couronne de
   France, dont il se devoit tenir hiretiers, par le succession       25
   de monsigneur Charlon le roy, son oncle,
   daarrainnement trespasset. Si veist volentiers li dis
   messires Robers que li rois englès esmeuist guerre as
   François, pour lui contrevengier des despis que on
   li avoit fais, et que li rois englès se fust partis d'Escoce,      30
   à quel meschief que ce fust, et retrais vers
   Londres: si ques ces parolles et pluiseurs aultres enclinèrent
   grandement le roy à çou que cilz trettiés
   de Bervich se passa. Et furent les triewes acordées
   de chiaus de dehors à chiaus de dedens, le mois tout
   acompli. Et le segnefièrent cil de Bervich à chiaus
   de leur costé bien et à point, au roi d'Escoce, leur                5
   signeur, et à son conseil, qui ne peurent veoir ne
   imaginer voie ne tour qu'il fuissent fort pour combatre
   le roy englès ne lever le siège.

   Si demora la cose en cel estat, et fu la cité de
   Bervich rendue, au chief dou mois, au roy englès,                  10
   et ossi li chastiaus, qui est moult biaus et moult
   fors, au dehors de le cité. Et en prisent li mareschal
   de l'host le saisine et le possession, de par le roy
   englès. Et vinrent li bourgois de le cité en l'ost faire
   hommage et feaulté au dit roy, et jurèrent et recogneurent         15
   à tenir le cité de Bervich de lui. Apriès, y
   entra li rois à grant solennité de trompes et de nakaires;
   et y sejourna de puis douze jours, et y ordonna
   un bon chevalier à gardiien et à souverain,
   qui s'appelloit messires Edouwars de Bailluel. Et                  20
   quant il se parti de Bervich, il laissa avoecques le dit
   chevalier pluiseurs jones chevaliers et escuiers, et
   pour aidier à garder le terre conquise sus les Escos,
   et les frontières de celui pays.

   Si s'en retourna li rois vers Londres, et donna à                  25
   toutes manières de [gens][25] congiet, et s'en rala cescuns
   en son lieu. Et il meismes s'en revint à Windesore,
   où le plus volentiers se tenoit, et messires
   Robers d'Artois dalés lui, qui ne cessoit nuit ne
   jour de lui remoustrer quel droit il avoit à le couronne           30
   de France. Et li rois y entendoit volentiers.

  [25] Ms. de Gaignières, fo 26 vo.--Ms. 6477, fo 39 (lacune).


   § 53. Ensi ala en ce temps de le chevaucie le roy
   englès sus les Escos. Il gasta et exilla le plus grant partie
   de leur pays. Et y prist pluiseurs fors chastiaus,                  5
   que ses gens obtinrent sus les Escos de puis un grant
   temps, et principaument le bonne cité de Bervich.
   Et estoient demoret de par le roy englès, pour tenir
   les frontières, pluiseur apert bach

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