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Analectabiblion, Tome 2 (of 2)

by Auguste François Louis Scipion de Grimoard Beauvoir Du Roure · French · Gutenberg #48684 · 1,023,687 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Analectabiblion, Tome 2 (of 2)
    
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Title: Analectabiblion, Tome 2 (of 2)

Author: Auguste François Louis Scipion de Grimoard Beauvoir Du Roure


        
Release date: April 11, 2015 [eBook #48684]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48684

Credits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANALECTABIBLION, TOME 2 (OF 2) ***

    Au lecteur.

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  ANALECTABIBLION,
  OU
  EXTRAITS CRITIQUES
  DE
  DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS OU PEU CONNUS,
  TIRÉS DU CABINET DU MARQUIS D. R***.


  TOME SECOND.

    Non ego ventosæ Plebis suffragia venor
    Impensis cœnarum, et tritæ munere vestis.
    Non ego nobilium scriptorum auditor, et ultor,
    Grammaticas ambire tribus, et Pulpita dignor, etc.

    Q. HORAT., _Epistol. XIX, lib. 1_.


  PARIS,
  TECHENER, PLACE DU LOUVRE,
  N° 12.

  M.DCCC.XXXVII.




TABLE DES MATIÈRES

DU TOME SECOND.


                                                         Pages.

  Colloquia.                                                 3
  Les deux Chevauchées de l'Asne.                           10
  La Vedova.                                                12
  Panoplia.                                                 17
  Traicté des Peines et Amandes, tant pour les matières
    criminelles que civiles.                                19
  Cinq livres de l'Imposture et tromperie des Diables,
    des enchantements et sorcellerie.                       22
  La Floresta spagnuola, ou Le plaisant Bocage.             25
  Questions diverses, Responses d'icelles.                  26
  Le Monde à l'Empire, et le Monde démoniacle.              27
  La Béatitude des Chrétiens, ou le Fléo de la Foy.         31
  De la Puissance légitime du Prince sur le Peuple, et
    du Peuple sur le Prince.                                34
  Le Tocsin contre les Massacreurs et auteurs des
    Confusions en France.                                   40
  Deux Dialogues.                                           43
  L'Examen des Esprits pour les sciences.                   49
  Le Théâtre des divers cerveaux du monde.                  58
  L'Enfer de la Mère Cardine.                               60
  Discours politiques et militaires du seigneur de la
   Noüe.                                                    62
  Sonnet contre les Escrimeurs et les Duellistes.           74
  La Vie et Faits notables de Henri de Valois.              76
  Les Sorcelleries de Henri de Valois, et les oblations
    qu'il faisait au diable, dans le bois de Vincennes.     79
  Le Martyre des Deux Frères.                               81
  Prosa Cleri Parisiensis ad ducem de Mena (Mayenne).       83
  Le Masque de la Ligue et de l'Hespagnol découuert.        87
  L'Excellenza e Trionfo del Porco.                         89
  Les Facétieuses Rencontres de Verboquet, pour réjouir
   les Mélancoliques.                                       90
  Les Pensées facétieuses et les bons mots du fameux
    Bruscambille.                                           91
  Les Trois Vérités.                                        92
  Discours véritable sur le Faict de Marthe Broissier.      95
  Histoire prodigieuse et lamentable de Jean Fauste.        97
  Breve Suma y Relación.                                   103
  La Sage Folie.                                           106
  Le Tombeau et Testament du feu comte de Permission.      108
  État de l'empire et grand-duché de Moscovie.             110
  Scaligerana, Thuana, Perroniana, Pithœana et
   Colomesiana.                                            117
  Le Bravvre del capitano Spavento.                        126
  Le Mastigophore, ou précurseur du Zodiaque.              128
  Question royale et sa Décision.                          133
  La Messe en françois.                                    136
  Les Œuvres satiriques du sieur de Courval-Sonnet,
    gentilhomme virois.                                    138
  Pièces rares sur la mort de Henri le Grand.              143
  Le Palais des Curieux.                                   149
  Les nouvelles et plaisantes Imaginations de
    Bruscambille.                                          152
  Les Fantaisies de Bruscambille.                          156
  Les Plaisantes idées du sieur Mistanguet.                158
  La Comédie des Proverbes.                                160
  L'Adamo.                                                 165
  Recueil général des Caquets de l'Accouchée.              170
  Nicétas, ou l'Incontinence vaincue.                      176
  Le Caveçon des Ministres.                                179
  Aglossostomographie, ou Description d'une bouche
    sans langue.                                           181
  Les Chansons de Gaultier Garguille.                      184
  Le Parfait Capitaine, autrement l'abrégé des
    Commentaires de César.                                 185
  Anatomie de la Messe.                                    194
  La Religion du Médecin.                                  196
  Le Capucin.                                              201
  Lettres de Guy Patin.                                    203
  Codicilles de Louis XIII, roy de France et de
    Navarre.                                               213
  Le Divorce céleste.                                      220
  Sermons de Piété, pour réveiller l'Ame à son salut.      222
  La Monarchie des Solipses.                               224
  Au nom du Père et du Fils et du Sainct-Esprit.
    Pensées de Morin, dédiées au Roy.                      233
  Les Pieuses Récréations du R. P. Angelin Gazée, de
    la Compagnie de Jésus.                                 236
  Le Politique du temps.                                   239
  Les Nouveaux Oracles divertissans.                       243
  La Dévotion aisée.                                       246
  L'Evangile nouveau du cardinal Palavicin, Révélé par
    luy dans son histoire du Concile de Trente; ou Les
    lumières nouvelles pour le gouvernement politique
    de l'Église.                                           248
  Recueil de Poésies chrétiennes.                          254
  Delphi Phœnicizantes.                                    257
  La Stimmimachie, ou le Grand combat des Médecins
    modernes, touchant l'usage de l'antimoine.             259
  L'Art poétique.                                          263
  L'Athéisme convaincu.                                    269
  Le Grand Dictionnaire des Prétieuses.                    271
  De la Mort, et des Misères de la Vie. Poésies
    morales.                                               278
  Homélies académiques.                                    281
  Relation du pays de Jansénie.                            284
  L'Apocalypse de Méliton, ou Révélation des mystères
    cénobitiques.                                          285
  Lettres choisies de Richard Simon (de l'Oratoire).       289
  La Morale pratique des Jésuites.                         298
  Le comte de Gabalis, ou entretiens sur les sciences
    secrètes.                                              304
  Le Tombeau de la Messe.                                  306
  La vie de Galeas Caraccioli, marquis de Vico, et
    l'Histoire tragique de la fin de François Spiere.      308
  Traitez singuliers et nouveaux contre le paganisme
    du Roi Boit.                                           310
  Hexaméron rustique, ou Les six Journées passées à la
    Campagne, entre des Personnes Studieuses.              312
  De Usu flagrorum in re medica et veneria.                316
  De la Connoissance des bons livres, ou Examen de
    plusieurs Auteurs.                                     321
  Advis fidèle aux Hollandais.                             326
  De l'Abus des nudités de gorge.                          328
  Oratio Jacobi Gronovii.                                  331
  Joseph, ou l'Esclave fidèle.                             335
  Relation de l'Accroissement de la papauté et du
    gouvernement absolu en Angleterre.                     337
  Réflexions sur la Miséricorde de Dieu.                   340
  La Foi dévoilée par la Raison.                           343
  Moyens sûrs et honnestes pour la Conversion de tous
    les hérétiques.                                        345
  Méditations chrétiennes du Père Mallebranche.            353
  Les Soupirs de la France esclave, qui aspire après la
    Liberté.                                               354
  Ésope en belle humeur.                                   369
  Les Héros de la Ligue, ou La Procession monacale.        370
  De Ratione discendi et docendi.                          372
  La Confession réciproque, ou Dialogues du temps entre
    Louis  XIV et le Père Lachaise, son confesseur.        378
  Satiræ Q. Sectani (Ludovici Sergardii).                  382
  Le Renversement de la Morale chrétienne.                 392
  Histoire des Amours de Grégoire VII.                     395
  Evangelium Medici, ou Medicina mystica.                  399
  Explication des Maximes des saints, sur la Vie
    intérieure.                                            405
  Dissertation sur la sainte Larme de Vendôme.             408
  Le Cochon mitré, dialogue.                               412
  Le Platonisme dévoilé, ou Essai touchant le Verbe
    platonicien, divisé en deux parties.                   414
  Nouveaux caractères de la Famille royale.                418
  La Fable des Abeilles, ou les Fripons devenus
    honnêtes gens.                                         421
  L'Art de plumer la Poule sans crier.                     428
  Réflexions sur les grands Hommes qui sont morts en
    plaisantant.                                           430
  État de l'Homme dans le péché originel.                  436
  Théâtre et Opuscules du Père Bougeant, Jésuite.          439
  Traité de la Dissolution du Mariage pour cause
    d'impuissance.                                         444
  Les Récréations des Capucins, ou Description
    historique de la vie que mènent les Capucins
    pendant leurs Récréations.                             452
  Le Livre jaune.                                          454
  Histoire de Louis Mandrin, depuis sa naissance
    jusqu'à sa mort.                                       456
  Explication des cérémonies de la Fête-Dieu d'Aix en
    Provence.                                              462
  L'Espion dévalisé.                                       464

  FIN DE LA TABLE DU SECOND ET DERNIER VOLUME.




  ANALECTABIBLION,

  OU

  EXTRAITS CRITIQUES

  DE

  DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS, OU PEU CONNUS,

  TIRÉS

  DU CABINET DU MARQUIS D. R.....




ANALECTABIBLION.




COLLOQUIA,

  Meditationes, consolationes, consilia, judicia, sententiæ,
    narrationes, responsa, facetiæ D. Martini Luther, piæ et sanctæ
    memoriæ, in mensa prandii et cœnæ, et in peregrinationibus,
    observata et fideliter transcripta (ex germanico sermone in
    latinum versa ab Henrico Petro Rebenstock, Eschersheymensis
    Ecclesiæ ministri, cum præfatione ad illustrem dominum
    Philippum Ludovicum, comitem de Hanoia et Rineck). 2 vol.
    in-12, v. f., aux armes du comte d'Hoym. Rarissime. Francofurti
    ad Mœnum, per Nicolaum Bassum et Hieronymum Feyerabentum.
    M.D.LXXI.

(1565-71.)


L'abbé Mercier, de Saint-Léger, écrivait à M. Huet de Froberville
que les _Colloquia mensalia_ de Luther, en allemand Tisch Reden,
dont les biographes ne parlent guère, et que les luthériens discrets
suppriment tant qu'ils peuvent, étaient incomparablement plus rares
et plus curieux que la _Mensa philosophica_ d'Anguilbert[1], ouvrage
toutefois difficile à rencontrer. Le sentiment d'un philologue de ce
mérite nous eût seul engagé à parler du présent livre; mais la lecture
de ce recueil des pensées et dits familiers de Luther est d'ailleurs
indispensable à qui veut bien connaître ce personnage extraordinaire,
cet homme légion, mélange de moine fanatique, de soldat débauché, de
moraliste, d'orateur et de tribun. Nulle part on ne trouve de détails
plus précis sur ses discours et ses gestes. Là, donc, on voit d'abord
que, né à Eisleben en 1483, il puisa les premiers élémens des lettres
à Magdebourg, en 1497; qu'il alla ensuite étudier à Eisenach en 1498;
qu'il se rendit à Erfurt en 1502; qu'il y reçut le magistère en
1503; que, devenu en 1504 moine augustin contre le vœu de son père
qui voulait le faire juriste, il se rendit à Wittemberg en 1508, puis
à Rome en 1512, où il fut fait docteur; qu'il commença en 1517 à
restaurer la religion, comme disent ses disciples; que sa confession
devant le cardinal Cajétan, à Ausbourg, eut lieu en 1518, sa fameuse
dispute de Leipsick en 1519; qu'il brûla les décrétales des papes et
tout le droit-canon en 1520, qu'il confessa audacieusement sa foi à
Worms en 1521; que sa fuite en Saxe est de 1522, son mariage de 1525
ainsi que la sédition des paysans d'Allemagne; qu'il fixa sa doctrine,
à Ausbourg, en 1530; qu'il eut une maladie cruelle en 1537, à Smalcade,
trône de sa grandeur; et qu'enfin il mourut en 1546, le 18 février, au
matin, dans le lieu même où il avait reçu le jour 63 ans auparavant.

  [1] Ne faut-il pas plutôt lire _Angilbert_, ce gendre de
  Charlemagne, devenu moine de Centule en Ponthieu, le même dont
  Duchesne nous a donné des poésies?

Le recueil dit des Colloques en contient 115, savoir: de Dieu, de la
Trinité, du Christ, de l'Eglise, de l'Excommunication, de la Loi et de
l'Evangile, de la Justification, de l'Invocation et de l'Oraison, de la
Confession auriculaire, de la Patience, du Libre arbitre, de la Paix,
des Légendes, du Jugement dernier, des Maladies, de la Mort et de la
Mort de sa fille, de la Résurrection des morts, de la Vie éternelle,
de la Damnation et de l'Enfer, de la Messe et du canon de la Messe,
des Monastères, de la Vie charnelle des moines, des Vices, des Fureurs
et des Apologistes des papistes, de la Mort de quelques papistes, de
Rome, du Monde, de son Ingratitude et de sa Malice, de l'Epicuréisme
du Monde, de l'Ingratitude civile, des Scandales, des Idolâtries,
de la Colère, de l'Arrogance, de la Tristesse et de la Joie, de
l'Ivresse, des Prodiges, des Oracles, des Songes, des Complexions,
des Spectres, des Diables, des Suppositions d'Enfans, de la haine du
Diable pour les Hommes, des Frénétiques, de la Chute de l'Homme, des
Enfans, des Femmes, des Parens, de l'Ingratitude des Enfans, du Droit
et des Jurisconsultes, de la Police, de la Magistrature, de la Paix du
Christ, du Prince, de certains Princes, des Royaumes, des Alliances
protestantes, des Langues, de l'Erudition, d'Erasme, des Régions et des
Peuples divers; du Vol, de la Vérité, du Mensonge, des Fables, de la
Mémoire, des Consolations à divers, de ses Dangers et de ses Maladies,
de ses Livres, de ses Adversaires, des Antinomies ou Contradictions,
des Anabaptistes, de l'Antechrist, des Papes, des Papistes, des Saints,
des Décrétales, des Universités, de l'Adultère, de l'Alchymie, des
Anges, des Apôtres, des Eaux, des Secrets, des Arts, de l'Avarice
du Monde, des Oiseaux, des Auteurs, de la Cène, des Chrétiens, du
Paradis, du Mariage, de la Digamie, de la Polygamie, du Célibat,
des Cas matrimoniaux, des Vœux clandestins, des Causes de divorce,
des Cérémonies, des Guerres, des Bibles, du Nouveau et de l'Ancien
Testament, du Décalogue, des Tentations, des Pères, des Evêques et des
Evêques papistes. Nous donnons cette longue nomenclature pour remplacer
la table des matières dont l'ouvrage est dépourvu dans toutes les
éditions, ouvrage qui, traduit en latin barbare, est, de plus, imprimé
en italique très incorrect.

A mettre sur le compte de Luther tout ce que son compilateur anonyme
lui fait dire, dès l'entrée il fait mal juger de sa théologie. Il parle
de Dieu sans dignité ni sentiment, et se montre même peu digne d'en
parler, puisqu'il ne le reconnaît pas dans le spectacle de l'univers
et qu'il ne l'aperçoit que par la révélation, ce à quoi la doctrine
révélée n'oblige pas.

Ses preuves de la Trinité sont puériles: il les tire de ce qu'il y a
trois choses dans le soleil, la substance, la lumière et la chaleur;
trois choses dans les fleuves, la substance, la fluidité et la
puissance; trois choses dans les lettres, la grammaire, la dialectique
et la rhétorique; dans l'astronomie, le mouvement, la lumière et
l'influence; dans la musique, trois notes, ré, mi, fa; dans la
géométrie, trois dimensions, etc., etc.

Sa définition de l'Eglise est fausse. L'_Eglise_, selon lui, _est la
réunion des peuples dans les choses non apparentes_. A ce compte, les
Musulmans feraient partie de l'Eglise.

Il avait retenu de son premier état l'usage immodéré de donner des mots
pour des explications, en quoi l'idiome de son pays, où la chair s'est
faite verbe, le servait merveilleusement. Ses prières sont sèches,
contournées, mêlées de mauvaise métaphysique et d'anathèmes contre
ses adversaires. Il prêche la paix et la demande au ciel en soufflant
la guerre dans les conseils des princes et dans l'esprit des peuples.
N'est-ce pas une parole bien conciliante que celle-ci? «Entre la
semence de la femme et le serpent, entre nous et les papistes, il ne
saurait exister ni paix ni trève.»

Il annonçait la fin du monde comme prochaine, à l'exemple de tous
les novateurs religieux qui crient: Venez vite, le temps presse! ces
gens-là perdraient leur peine avec nous, car nous leur répondrions: Si
le monde va finir, à quoi bon le réformer?

Sa grossièreté était grande, si l'on en juge par le conte suivant qu'il
se plaisait à faire: «Un gentilhomme, à qui sa femme demandait comment
il l'aimait, lui répondit: «Je vous aime quasi autant qu'une bonne
digestion;» ce dont la dame s'étant tenue offensée, le mari, pour se
justifier, fit monter sa femme sur son cheval en croupe avec lui, et la
tint un jour entier ainsi en voyage, sans lui permettre de descendre.
La dame, à la fin pressée, s'écria: «Ah! je vois maintenant que vous
m'aimez bien, car je ne désire rien tant que de descendre un moment de
cheval.»

Ses réflexions sur la mort sentent plutôt la philosophie païenne que
celle des chrétiens, à force de sécurité. Madeleine, sa fille chérie,
se trouvant au lit de mort à 14 ans, il l'exhortait en ces termes:
«Madeleine, ma fille, lequel préfères-tu, de rester ici avec ton père,
ou d'aller habiter avec ton père céleste?--Comme il plaira au Seigneur,
répondit l'enfant.--Bien, reprit-il, ta chair est infirme, mais ton
esprit est ferme.» Ceci est beau sans doute, mais les pleurs et les
gémissemens de la mère de Madeleine touchent davantage. Il en faut
pourtant convenir, tout ce passage sur la mort de la fille de Luther
est rempli de vrai pathétique. C'est, par exemple, un élan du cœur
admirable que celui-ci: «Grand Dieu! que ton amour pour le genre humain
est fort, s'il égale celui des parens pour leurs enfans!» Sa prophétie
sur la messe et le célibat des prêtres est d'une énergie effrayante:
«Sunt duæ columnæ papatus, quas Samson-Christus movet; ruent cum magna
jactura mundi.»

Il disait du monde que, pareil à un homme ivre, à peine était-il
couché d'un côté qu'il se retournait de l'autre. Il ajoutait que, par
l'artifice de Satan, le monde corrompait tout, changeant la parole
de Dieu en hérésie, l'œuvre de la foi en hypocrisie, le culte en
idolâtrie, la guerre en témérité, l'empire en folie, la prudence en
sottise et la science en ânerie.

Sa fureur contre le monde avait un côté comique, le voici: à force
d'émanciper les gens, il avait mis les paysans d'Allemagne en humeur
de ne plus rien payer aux ministres de la religion; et, là dessus,
le réformateur de s'écrier que les hommes étaient ingrats, qu'ils
donnaient jadis cent florins à un moine et refusaient de donner quatre
écus au prêche. Bonne leçon pour ces meneurs d'hommes qui feraient
bien, avant de s'avancer, de méditer sur la logique du peuple, car elle
est d'une rigueur aristotélicienne.

Il tombait souvent dans de profonds accès de tristesse, qu'il appelait
des tentations de Satan; alors il recourait avec succès à la simple
conversation de sa servante, ce qui lui faisait conclure justement que
l'homme n'était pas né pour vivre seul. Il rejetait avec mépris les
songes et les apparitions: ceci est sage, mais il fallait pousser la
philosophie plus loin, ne pas raconter que le marquis de Brandebourg
fut transformé en diable, que le diable, ayant pris la forme d'une
certaine dame noble, morte récemment, alla trouver le veuf dans son
lit, vécut avec lui, en eut trois enfans, puis disparut; ni raconter
tant de folies sur la nature, la puissance, les ruses et la figure
du diable; comment une femme de Magdebourg chassa le diable _crepitu
ventris_; ni dire, enfin, que le diable habite par goût la Prusse
ducale, les bords du lac de Lucerne, et le mont Procknesberg, en Saxe.

Au milieu de ces chimères, il fit paraître un grand sens, en répondant
à quelqu'un qui l'interrogeait sur la figure du diable: «Prenez le
Décalogue à rebours, et vous verrez le diable; vous verrez sa tête
dans le contraire du premier précepte, sa langue dans le contraire du
second, et ainsi de suite.»

Sa réponse à celui qui lui demandait pourquoi Dieu avait créé l'homme,
puisqu'il prévoyait sa chute, n'est pas aussi bonne à beaucoup près:
«Ne fallait-il pas, dit-il, que Dieu eût des privés dans sa maison?»

Il aimait les enfans, se plaisait à leurs jeux naïfs, à leurs pensées
candides: leur simplicité dans la foi lui semblait une image de la vie
des élus: «Que ne suis-je mort à l'âge qu'a mon fils Martin?» disait-il
un jour, en voyant cet enfant se jouer dans les bras de sa mère. Ce
trait seul fait voir que du moins Luther était de bonne foi. Néanmoins,
son caractère violent se trahit jusque dans la paternité, puisqu'il
ne sut point pardonner, à son fils Jean, les torts d'une jeunesse
turbulente, malgré l'intercession de sa femme et les soumissions du
coupable.

Ses définitions du droit naturel et du droit positif sont fort belles:
«Le premier vient de Dieu, dit-il; c'est le principe-pratique en vertu
duquel le bien est ordonné, et le mal est défendu; le second vient des
magistrats: c'est l'application probable du premier à des circonstances
prévues; d'où il suit que, pour être justes, les lois du droit positif
ne doivent pas, comme les lois de Dracon, comme la loi qui inflige
la même peine au larcin et à l'homicide, manquer de corrélation avec
celles du droit naturel.» On ne comprend pas, néanmoins, comment, à son
avis, le droit canonique n'était rien qu'une chimère; car si l'Église
est admise, c'est une institution qui doit se régler par son droit
aussi bien que toute autre. Ne suffisait-il pas de réprouver les abus
du droit canonique en montrant de quelle façon il s'était faussé par la
prétention de soumettre le droit naturel et le droit positif? Le droit
canonique, qui brûlait les hérétiques, pouvait être faux, sans l'être
alors qu'il interdisait au moine Luther de se marier. Faute de faire
cette distinction, les réformés tombèrent dans de graves erreurs. O le
grand art que celui des distinctions! il en faut en logique, et il n'en
faut pas trop; or la plupart des raisonneurs pèchent ici par défaut
ou par excès. Erasme était un maître dans cet art, et c'est peut-être
pour cette raison que Luther l'excommunia, autant que pour son génie
railleur, génie antipathique, du reste, à tous les réformateurs,
attendu que le rire tue l'enthousiasme.

Le Jugement de Luther sur les princes d'Allemagne, ses contemporains,
est en général fort rigoureux. A leur égard, nous nous en rapportons
à ce qui est: Luther les connaissait mieux que nous. Luther faisait
parfois des vers; mais il eût mieux fait de s'en abstenir, s'il
n'en pouvait produire de meilleurs que les suivans contre le poète
Læmmichen, qui avait chanté une très vilaine chose.

    Quam bene conveniunt tibi res et, carmina Læmmichem!
      Merda tibi res est, carmina merda tibi.
    Dignus erat lechemerdosus, carmina merdæ,
      Nam vatem merdæ non nisi merda decet.
    Infelix princeps, quem laudas carmine merdæ,
      Merdosum merda quem facis ipse tua.
    Ventre urges merdam vellesque cacare libenter
      Ingentem, faciat merdi poeta nihil.
    At meritis si digna tuis te pœna sequitur,
      Tu miserum corvis merda cadaver eris.

Luther, dont le propre était l'excès en toute chose, avait débuté
par être un ardent ami du pape, et un moine singulièrement austère.
Lorsqu'il prit les armes, pour la première fois, ce fut contre
Tzellius, qui avait abusé de la doctrine de la justification. «Je
défendais alors le pape et ses canons contre ce misérable ignorant,
dit-il; mais Dieu, ayant permis que le pape prît parti contre ses
propres canons, pour mon adversaire, je fus éclairé, et l'Évangile
triompha.» Ses amis lui parlaient un jour de ses écrits avec
sollicitude. «Plût au ciel que tous mes livres fussent détruits, leur
répondit-il, et que la seule Bible restât! Tout est là. L'Église n'a
que trop de livres. La plupart de ceux d'Augustin ne sont rien. Il n'y
a presque rien dans Jérôme, hors quelques pages d'histoire. J'espère,
et c'est ce qui me console d'avoir écrit, que mes livres seront bientôt
oubliés, et que la Bible, seule, restera.» Il parlait en toute occasion
contre l'orgueil, et faisait, à ce sujet, de sages réflexions, qu'il
aurait dû s'appliquer. Écoutons-le: «De toutes les superbes, celle des
théologiens est la pire; il ne faut qu'un procès perdu pour humilier
le juriste, qu'une maladie pour rendre la beauté modeste; mais comment
refréner un homme qui croit parler de Dieu au nom de Dieu?» Il avait
Cicéron en grand honneur, et le mettait fort au dessus d'Aristote,
lequel n'était, à ses yeux, qu'un habile dialecticien. «J'espère que
Dieu sera propice à Cicéron, disait-il; ce n'est pas à nous de rien
décider en ce genre; mais l'autre terre, qui nous est promise, est
assez vaste pour que chacun y reçoive sa place selon ses mérites.»
Sublimes paroles qui dépassent de mille coudées toutes les controverses
du monde! N'oublions pas non plus ce qui suit, relatif aux effets
temporels du lien conjugal: «_In conjugio non debent locum habere tuum
et meum, sed talis communicatio bonorum omnium constituatur, ut vere
agnosci non possit, quid cujusque sit proprium._»

Luther fulmine contre le célibat des prêtres, et affirme que ce
pernicieux usage remonte seulement au temps de Cyprien, 250 ans après
Jésus-Christ.

Nous ne dirons rien de ses Cas matrimoniaux, qui, pour la plupart,
fournissent trop au scandale, et nous finirons par une pensée que nous
suggère l'excessive tolérance que Luther montre pour la digamie et la
polygamie. Quand un homme a brisé ses liens monastiques, il devient
incapable de régler les mœurs. L'esclave qui s'est affranchi est un
mauvais maître. Martin Luther ne vivra dans la mémoire des hommes
que comme destructeur et non comme fondateur. Il a porté à l'absolue
puissance des papes des coups dont elle ne se relevera point; mais
quant au luthéranisme, qui n'était déjà guère du temps de Bossuet, il
n'est plus rien aujourd'hui.




LES DEUX CHEVAUCHÉES DE L'ASNE,

SAVOIR:

  1°. Recueil faict au vray de la Chevauchée de l'Asne faicte
    en la ville de Lyon, et commencée le premier jour du moys de
    septembre mil cinq cens soixante-six, avec tout l'ordre tenu
    en icelle. A Lyon, par Guillaume Testefort, avec privilége et
    cette épigraphe: _Mulieris bonæ beatus vir_. Récit en prose
    et en vers, formant 40 pages in-8, réimprimé in-8 à Lyon, par
    J.-M. Barret, à 100 exempl. seulement, en 1829.

  2°. Recueil de la Chevauchée de l'Asne faicte en la ville de
    Lyon le dix-septième de novembre 1578, avec tout l'ordre tenu
    en icelle. A Lyon, par les Trois Supposts, avec privilége et
    l'épigraphe précédente. Réimprimé à Lyon, en 1829, chez J.-M.
    Barret, 100 exempl., in-8, par les soins du même amateur
    anonyme, qui prend pour initiales les lettres _B. D. P._ Ces
    deux recueils sont précédés de préfaces savantes et suivis de
    glossaires. De nombreuses notes éclaircissent les obscurités du
    texte et nous fourniront la meilleure part des brèves remarques
    auxquelles ces deux opuscules rarissimes vont donner lieu.

(1566-78--1829.)


C'était un usage consacré dans nos anciennes mœurs, à la fois
grossières et joyeuses, que les maris trompés par leurs femmes avec un
certain éclat de scandale subissent la honte publique d'être promenés
sur des ânes, la face tournée vers la queue de l'animal; et cela en
grand cortége de corporations et de confréries burlesques, telles que
celles des _moines de l'abbaye de Mal Gouvert_, _des supposts de la
Coquille_, _des bavards de Confort_, etc., etc. Cette promenade, où
l'on étalait une sorte de luxe, se criait trois fois par la ville avec
pompe; et le spectacle en était donné comme une fête, le plus souvent
pour célébrer l'entrée de quelque personnage illustre. La Chevauchée
de 1566, par exemple, fut offerte en hommage à la duchesse de Nemours,
femme du gouverneur de Lyon, lors de son entrée dans cette ville;
et ce n'est pas une des moindres particularités de cette fête. _Les
drolles_, c'est à dire _ces animaux monstrueux indignes de porter
le nom d'hommes_, qui s'étaient laissé battre par leurs femmes, y
marchaient devant le seigneur de la Coquille, et endurèrent bon nombre
de brocards qui furent ensuite imprimés en huictains. Mais ce qui
doit surprendre dans le détail circonstancié d'une telle solennité,
c'est que l'ordre le plus parfait y régna, dit l'historien: «Oncques
n'y eust querelle ny parolle fascheuse, ny en faicts, ny en dicts,
aulcuns scandalles, et ne fut tout ledict jour question que de plaisir,
joie, solas et récréation, dont Dieu soit à jamais loué éternellement,
_amen_.» N'oublions pas ce point, que _ledit jour_, la troupe joyeuse
assista au baptême d'un enfant du chevalier Sainct-Romain, lequel fut
nommé Roland. Or, pour que rien ne manque au mélange du sacré et du
profane, il faut savoir que le nom de _Sainct-Romain_ n'appartenait
pas à un vrai chevalier, mais à un des rôles de la farce. Il y avait
toujours, à Lyon, un chevalier _Sainct-Romain_ dans les chevauchées
de l'asne, comme il y avait une princesse de la Lanterne, un comte de
la Fontaine, un abbé du Temple, un gentilhomme de la rue du Boys, un
capitaine du Plastre, etc. La coutume de ces chevauchées n'était pas
bornée à la France; on la voit en Angleterre, ainsi que le témoigne
sir Walter Scott dans son roman des Aventures de Nigel; mais avec
cette différence, tout à l'avantage de la raison des Anglais, que la
femme coupable y subissait la chevauchée sur le même âne que son mari
trompé ou battu. Il y avait là, au moins, une ombre de justice, tandis
que, chez nous, on punissait le ridicule et non le crime. Ceci peut
offrir aux moralistes un texte de méditation. Au reste, les chevauchées
de l'asne ne sont pas nouvelles. Notre savant éditeur en voit des
exemples dans Plutarque, à propos des Pisidiens qui, plus équitables
encore que les Anglais, s'en servaient exclusivement contre la femme
adultère. Mauvaise justice après tout! la bienséance moderne qui voile
ces grandes fautes et la charité chrétienne qui les pardonne valent
beaucoup mieux.




LA VEDOVA,

  Commedia facetissima di M. Nicolo Buonaparte, citadino
    Florentino, nuovamente data in luce con licenza et privilegio.
    In Fiorenza, appresso i Giunti M.DLXVIII. 1 vol. pet. in-12
    de 96 pages, plus 7 feuillets préliminaires, en 5 actes et en
    prose.

(1567-68.)


M. Brunet, qui se trompe si peu, a pourtant tort de dire que cette
pièce parut pour la première fois en 1592, chez les Giunti, puisque
notre édition, dûment revêtue de son privilége, est dédiée, par Jacob
Giunti, à la très noble dame Soderina de Nerli, le 30 octobre 1567,
et porte, pour l'impression, la date de l'année suivante. Cette
comédie, dont la scène est à Venise, devrait s'intituler les Petites
et Mauvaises Maisons ouvertes, car elle est aussi folle que cynique,
ou tout au moins, la fausse veuve, car ce n'est pas d'une veuve qu'il
s'agit dans l'action principale, mais d'une femme mariée crue veuve.

Démétrius, Candiote, jadis marié à la belle madame Hortensia, qu'il
croit avoir perdue grosse, il y a dix-huit ans, dans un naufrage, tombe
amoureux, à Venise, d'une dame Hortensia, vivante image de sa femme,
qui a chez elle sa fille nommée Drusille et sa nièce Livie, deuxième
fille de Parion, son frère. Le prétendu veuf s'ouvre de sa nouvelle
passion au prêtre Amerigo, lequel se charge de disposer les choses, si
faire se peut, en sa faveur. Or, cette dame Hortensia, qui se croit
veuve aussi depuis dix-huit ans, par suite du même naufrage, et que
Démétrius ne reconnaît pas, est précisément sa femme. Premier nœud
de la pièce. D'un autre côté, le jeune Fabricio est épris de Livie
et confie ses tribulations au parasite Ingluvio. Il sait que Parion
et Hortensia ont résolu de donner Livie en mariage à Emilio, fils
cadet du vieux Lionardo Farinati, pour compléter l'alliance entre les
deux familles; Cornélie, sœur de Livie, étant déjà mariée à Tiberio,
fils aîné de Lionardo. Il charge Ingluvio le parasite d'aller trouver
l'entremetteuse Papera, et de lui remettre une lettre pour Livie, dans
laquelle il donne, à cette jeune fille, rendez-vous en tel lieu, à
telle heure, dans une gondole. Second nœud. D'autre part encore, le
vieux Lionardo Farinati a un frère, le vieux Ambrogio. Ce dernier, que
l'union des deux fils de Lionardo avec les deux filles de Parion met
en goût de mariage, s'avise de vouloir épouser Hortensia, la fausse
veuve. Son frère se moque de lui: «N'as-tu pas honte de faire ainsi
le jeune homme,» lui dit-il: «Veux-tu donc que ta messe d'épousailles
devienne ton extrême onction? L'amour est comme la truffe qui donne
la vie aux jeunes gens et des vents aux vieillards.» Ambrogio ne
se laisse pas convaincre et charge le parasite Ingluvio de voir
l'entremetteuse Papera pour qu'elle décide Hortensia, la fausse veuve,
à recevoir ses hommages surannés. Ingluvio s'acquitte de la double
commission de Fabricio, amant de Livie, et d'Ambrogio poursuivant de
madame Hortensia, auprès de Papera, l'entremetteuse, qu'il rencontre
précisément comme elle sort de confesse et n'en est que plus en train
de faire son double message. Troisième nœud. Enfin Emilio, second fils
de Lionardo Farinati, consent, pour plaire à son père, à demander la
main de Livie qui n'aime que Fabricio, et refuse les empressemens de
Drusille qui a conçu pour lui des sentiment très vifs, je ne sais
pourquoi, car il est bien froid, bien pédant et bien ennuyeux. Papera,
dont le rôle est de se mêler de toutes les affaires de ce genre, se
mêle d'endoctriner Emilio. Elle perd son temps avec ce _cagnaccio_ qui
s'obstine à épouser, à ses risques et périls, une jeune fille dont
il n'est pas aimé, au lieu d'une dont il est l'idole, et cela, sans
passion aucune, et seulement parce que son papa le souhaite. Quatrième
nœud. Maintenant, voyons comment toutes ces intrigues se débrouillent
entre les mains de l'entremetteuse, du parasite et du prêtre.

D'abord Papera se rend au logis de la fausse veuve; elle plaide pour
Ambrogio; mais quoi! plaider pour un vieillard amoureux, il faut
échouer; elle échoue. Madame Hortensia étant sortie, Papera tâche de
gagner Santa sa servante, et de mettre celle-ci dans les intérêts
de Fabricio près de Livie; elle réussit, après quoi la voilà de
nouveau en course. Lionardo Farinati, qui la voit s'esquiver de la
maison d'Hortensia, la semonce en termes peu châtiés, et avertit la
fausse veuve de se mieux garder à l'avenir. Tous deux conviennent,
pour sûreté, d'envoyer Drusille et Livie au couvent jusqu'au retour
de Parion, époque des noces projetées. Les jeunes filles iront au
couvent, mais on les en sortira bientôt, parce que les parasites et
les entremetteuses savent le chemin des couvens tout aussi bien que
celui des veuves vraies ou fausses. Papera la _ruffiane_, ainsi que la
désigne effrontément l'auteur, se trouvant en pleine voie publique,
s'amuse à des lazzis avec la servante Santa qui se dit grosse, sans
savoir de qui, et demande à la Fortune une place de nourrice. Survient
une autre bonne pâte de servante nommée Rosa. Celle-ci est aux gages
d'une courtisane qui s'appelle aussi Hortensia. Rosa en a fait de
belles dans son temps. «Je me souviens, dit-elle, d'un certain meunier,
mon galant, grand curieux de poids et de mesures, qui avait si bien
l'usage de peser, que sa romaine rencontrait la coche sans qu'il y
mît la main.» «_Mi recordo, che io stettigia con' un mugnaio, che non
faceva altro che pesar mi, et era fatto si praticho nel trovar la mia
taccha, che di botto vi metteva il romano, senza haverlo a bilanciar
con le dita._» Sur ces entrefaites arrive la courtisane Hortensia, qui,
ayant su les projets de Démétrius sur Hortensia, la fausse veuve, et
toute l'histoire de ces deux époux, propose à Papera de l'aider dans
le dessein qu'elle a d'attraper le prétendu veuf, en se donnant à lui
pour Hortensia la fausse veuve, c'est à dire pour la véritable épouse
retrouvée de Démétrius. Papera n'a garde de refuser ses services. La
fourberie sera profitable, car la dépouille de Démétrius est bonne;
la chose est convenue et les deux scélérates sont en action, ce qui
forme un cinquième nœud. Démétrius s'offre, de lui-même, aux filets.
Hortensia la courtisane, qui ressemble parfaitement à la fausse veuve
Hortensia, aborde sa dupe, la questionne, la reconnaît, s'écrie:
«Quoi! c'est vous, mon cher mari!» se trouve mal et joue si bien son
personnage que voilà Démétrius entraîné au logis de la courtisane, la
prenant en tout pour sa femme, et lui donnant la clef de sa cassette de
joyaux, afin que Rosa, la servante, aille la chercher dans son auberge
où il l'a laissée en dépôt à son valet espagnol Campana.

Cependant, comment vont les amours de Fabricio et de Livie? Ici, de
grâce, un peu de mémoire et d'attention. Les deux jeunes filles,
Livie et Drusille, ne sont plus ensemble chez madame Hortensia la
fausse veuve; vous savez bien que, sur les conseils du vieux Lionardo
Farinati, elles ont été conduites au couvent. Elles ne sont même plus
au couvent, d'où on les a retirées parce que l'intrigue amoureuse
les y avait suivies; elles sont cachées, en attendant le retour de
Parion, Livie dans la maison de Lionardo et Drusille seulement, chez
la fausse veuve, sa mère. Lionardo et madame Hortensia la fausse veuve
croient, pour cette fois, Livie à l'abri. Tiberio, ce fils aîné du
vieillard Lionardo et l'époux de Cornélie, sœur de Livie, imagine un
moyen court d'en finir avec Fabricio et d'assurer la possession de
Livie à son cadet Emilio. «Mon père, dit-il à Lionardo, convenons avec
Livie que, cette nuit, elle recevra dans son lit sa sœur Cornélie,
ma femme, sous un prétexte quelconque; au lieu de Cornélie, nous y
introduirons, sous ses habits, mon frère Emilio, et demain tout sera
dit. Le plan est adopté, mais il avorte, grâce au parasite Ingluvio. Le
drôle a de bonnes oreilles, il a entendu le dialogue de Tiberio et de
son père; il a révélé le complot à Fabricio; celui-ci gagne son rival
Emilio de vitesse; il revêt des habits de femme, il se fait passer
pour Cornélie; on le met dans le lit de Livie sous le nom de sa sœur,
croyant y mettre Emilio, tandis qu'Emilio, par la ruse d'Ingluvio et
de son valet Forca, est introduit dans le lit de Drusille, au logis de
la fausse veuve, toujours sous le nom de Cornélie, avec des habits de
fille; et le bon de l'affaire est que ce _cagnaccio_ d'Emilio, qui ne
pouvait souffrir Drusille, n'a pas plutôt couché avec elle, croyant
coucher avec Livie, qu'il en est enchanté; de sorte qu'au matin, quand
la double méprise sera éclairée par les rayons du jour, le bonheur de
Fabricio et de Livie ne surpassera point celui d'Emilio et de Drusille;
et ce merveilleux résultat des fourberies d'un parasite et d'une
entremetteuse sera plus sage que tous les calculs de Lionardo et de la
fausse veuve. Après cela, fiez-vous donc à la prudence des parens pour
marier la jeunesse! L'adroit parasite ne s'est pas borné, du reste,
à terminer deux romans dans une seule nuit; il s'est encore donné le
plaisir d'une farce, en faisant accroire au vieux Ambrogio qu'il lui
amenerait madame Hortensia, la fausse veuve, dans son lit, tandis
qu'il y introduit une nourrice. Mais comment toutes ces introductions
nocturnes peuvent-elles s'opérer et s'opérer par des tiers? c'est
le secret des comiques italiens du XVIe siècle. Cela ne se peut,
répondrai-je, que par une suite de bourdes, de contes à dormir debout,
d'invraisemblances choquantes qu'il est impossible d'analyser, et qui
supposent, pour réussir, premièrement, sur la scène, de triples fourbes
d'un côté, de triples imbécilles de l'autre; secondement, dans la
salle, des spectateurs sans mœurs comme sans goût. Vainement dirait-on,
pour excuser de pareilles folies, qu'originairement la comédie des
Italiens était une imitation de la comédie latine: les Latins ont, sans
doute, nous l'avons reconnu, des parasites, des entremetteuses, des
valets fourbes et fripons, des jeunes filles galantes, des jeunes gens
libertins, des vieillards ridicules et bernés; ils en ont même beaucoup
trop; mais, en général, ils ont, du moins, l'art et le bon-sens de
reléguer les invraisemblances de leur fable dans l'avant-scène et
au dénouement; du reste, leur action est d'ordinaire habilement
conduite, leur dialogue est vrai, les mœurs sont, chez eux, fidèlement
reproduites, les caractères bien soutenus et tracés sans grotesque;
or, c'est ce qu'on ne trouve guère dans la comédie des Italiens et
nullement ici. Achevons de nous en convaincre. Voilà bien, de compte
fait, trois des cinq intrigues dénouées; reste à deux, celle de la
fausse veuve Hortensia et celle d'Hortensia la courtisane. Nous avons
laissé cette dernière en possession de son faux mari Démétrius, et au
moment de mettre la main sur les joyaux de sa victime. Tout irait bien
pour elle et pour Papera sa complice, sans le prêtre Amerigo qui a
découvert que Démétrius est l'époux de la fausse veuve, et s'est pressé
de conduire cette dame au logis de son ressuscité. Madame Hortensia
trouve sa place occupée par Hortensia la courtisane. Grand débat entre
les deux femmes; grande perplexité chez Démétrius. Le pauvre Candiote
ne sait laquelle entendre. A la fin, il s'avise d'une espèce de
jugement de Salomon, et c'est le meilleur incident de l'ouvrage. «Je
donnerai, dit-il, mon trésor à l'une de vous, à l'autre ma personne,
choisissez!» La courtisane ne manque pas de choisir la cassette et
la fausse veuve le mari. C'en est fait, tout est éclairci. Démétrius
garde sa cassette, reprend sa véritable femme. On marie Drusille à
Emilio, Fabricio à Livie; la courtisane retourne à ses affaires;
Lionardo Farinati est content; Ambrogio se console avec la nourrice.
Le parasite, l'entremetteuse, les valets et les servantes s'écrient:
_Nozze_, _Nozze_, nous allons manger des chapons, des poulets, des
oies, des outardes, et boire bien du vin blanc de Milan, et la toile
tombe.

Si Molini, en réimprimant, dans l'année 1803, cette pièce folle et
ordurière de Nicolo Bonaparte, prétendit faire une malice, c'est une
sottise; si c'est une flatterie à cause de la date, sottise plus grande
mille fois.




PANOPLIA,

  Omnium illiberalium, mechanicarum aut sedentariarum artium
    genera continens, quotquot unquam vel a veteribus, aut nostri
    etiam seculi, celebritate excogitari potuerunt, breviter et
    dilucide confecta: carminum liber primus, tum mira varietate
    rerum vocabulorumque, novo more excogitatorum copia perquam
    utilis, lectuque perjucundus.--Accesserunt etiam venustissimæ
    imagines omnes omnium artificum negociationes ad virum lectori
    repræsentantes, antehac nec visæ, nec unquam editæ. Per
    Hartmannum Schopperum, novo-forens Noricum. Ex typis Georgii
    Corvini, impensis Sigismundi Feyerabenti. Francofurti ad
    Mœnum, cum privilegio Cæsareo. (1 vol. in-12 de 147 feuillets
    non chiffrés, contenant 132 pl. joliment gravées, lesquelles
    représentent toutes les professions et tous les métiers,
    depuis le pape et l'empereur jusqu'au barbier et au vendeur
    d'orviétan. Le livre a des signatures de S 3.) M.D.LXVIII.

(1568.)


Ce volume, peu commun, d'une complète inutilité aujourd'hui, fut
dédié par Sigismond Feyerabent à Oswald d'Eck et Wolfeck, maréchal
héréditaire du diocèse de Ratisbonne, et grand-maître du palais du
comte Palatin. C'était, pour le temps, une Encyclopédie parlante des
arts et métiers. Hartman Schopper, que Feyerabent qualifie de poète
insigne, en fit une œuvre de bel-esprit, en composant, pour chaque
planche, un quatrain latin, qui se voit au dessus, et un sixain au
dessous. Quelques unes de ces pièces sont bien tournées: on en jugera
par le sixain du faiseur de compas:

    Jungimus ex uno duo ferrea bracchia nodo
      Quæ spatio debes rite locare pari.
    Unaque pars stabit; pars una fideliter orbem
      Ducet; is accepta fine rotundus erit.
    Primus in exemplum spinas in pisce notatus
      Ingenii perdix traxit ab arte sui.

    Joignez par le sommet deux bras de fer égaux
    Dont chaque pointe aiguë à distance ait pris terre;
    Rendez l'un immobile, et que l'autre ait carrière,
    Sans pourtant s'écarter; un cercle sans défauts
    Naîtra sous votre main. Cette pièce achevée,
    Dans les os du poisson la perdrix l'a trouvée.

Ainsi le compas d'Archimède est une invention de la perdrix, selon le
_Panoplia_.




TRAICTÉ DES PEINES ET AMANDES,

TANT POUR LES MATIÈRES CRIMINELLES QUE CIVILES,

  Diligemment extrait des anciennes loix des XII Tables de Solon,
    de Draco, constitutions canoniques, loix civiles et impériales,
    accompagné de la pratique françoise, par Jean Duret, advocat du
    roy et de Mgr. le duc d'Anjou, en la sénéchaussée de Moulins.
    Lyon, par Benoît Rigaud, 1 vol. in-8.

(1572.)


Le nom de Duret est commun à deux familles qui ont fourni l'une et
l'autre plusieurs savans célèbres dans le XVIe siècle. Thémiseuil
parle avec éloge du médecin Claude Duret, à propos de son _Thrésor
de l'histoire des langues de cet univers_, gros livre in-4° de 1030
pages, imprimé pour la première fois en 1613, où l'auteur passe en
revue cinquante-six langues diverses, en comptant à part les langues
d'oiseaux et autres animaux parlans. On voit que M. Dupont de Nemours,
qui nous a traduit, il y a trente ans, des dialogues de corbeaux,
avait été devancé. On l'est aujourd'hui en tout genre et sur tout
sujet. Il est probable que les animaux ont un langage, car on les voit
fréquemment se disputer et se battre entre eux; mais il paraît sage de
renoncer à connaître leur Grammaire et leur Vocabulaire. Claude Duret
était de la famille de Jean Duret, l'avocat, dont il est ici question.
Ce dernier naquit à Moulins en 1540, mourut à Paris en 1605, et fut
signalé par _son bel-esprit et éloquence_, ainsi que le rapporte Pierre
de l'Estoile. Il y a deux éditions de son Traité des Peines et Amendes
postérieures à la nôtre et plus amples. Celle de 1588, également de
Lyon, l'une des deux, est marquée rare dans plusieurs catalogues, selon
la Biographie universelle. Nous pensons que l'édition originale est
la plus rare de toutes et qu'on doit peu regretter aujourd'hui les
augmentations qu'on y a faites depuis.

L'ouvrage est composé de 116 chapitres rangés par ordre alphabétique,
ce qui en rend l'usage facile aux dépens de la lecture méthodique.
L'ordre des matières n'est qu'à demi rétabli par le tableau synoptique
mis en tête du premier chapitre intitulé: _de la Division des peines
criminelles et civiles_, où règnent une métaphysique et une analyse
confuses. Par exemple, l'auteur, dans ce tableau, met au rang des
peines civiles conventionnelles les obligations résultant des pactes
ou de stipulations entre parties, telles que l'intérêt de la somme
prêtée, etc., etc. C'est une subtilité pour le moins. Il établit les
peines arbitraires comme une des trois grandes divisions des peines
criminelles, ce qui tend à faire périr le texte sous l'interprétation.
Il y a bien d'autres choses à reprendre dans ce tableau: mais le
livre, au total, instruit et intéresse par le sage esprit d'humanité
dont il est empreint, bien que souvent obscurci par les ténèbres de la
routine. Au chapitre des _Accusateurs téméraires_, Jean Duret s'élève
généreusement contre l'édit des empereurs qui accordait un salaire à la
délation. Dans le chapitre des _Alimens déniés_, on trouve ces belles
paroles relatives à l'obligation, pour les mères, d'allaiter leurs
enfans. «Honni soit de ces follastres qui estiment que les mammelles
leur soient seulement plantées sur l'estomach pour un accomplissement
de beauté, non pour nourrir.» Le chapitre des _Appelans téméraires_
rappelle une ancienne coutume judiciaire que peut-être il faut
regretter, celle qui condamnait l'appelant débouté à payer, outre les
dépens, vingt livres d'argent au fisc, en guise d'amende. Le chapitre
des _Arbres coupés_ présente le détail de la cruauté des anciennes lois
forestières. Celui des _Assemblées illicites_ fait remonter, au temps
de la république romaine, les prohibitions dont nos modernes amis du
peuple se plaignent si aigrement, et que la raison avoue autant que la
vraie liberté. Celui des _Blasphémateurs_ est tout barbare, partant
du principe qu'il faut proportionner la peine à la qualité de l'être
offensé, tandis que toute peine doit s'établir sur le dommage direct
que la société reçoit du délit. Le chapitre des _Bougres_ n'est pas
tendre pour ces messieurs, de par Moïse, de par les lois canoniques
et de par le préfet Papinien. Nous croyons avec bien d'autres que les
non-conformistes doivent être conspués et non mis à mort. Le chapitre
des _Châtrés_ interdit, conformément à la loi romaine, la castration,
sous des peines sévères. Il est fâcheux que l'intérêt de la musique
d'église ait triomphé de cette sage rigueur. L'auteur est trop
inflexible pour le _Concubinage_. Ici, la nature est si impérieuse,
que la société doit se montrer indulgente. Même excès dans le bien au
sujet des dots. Duret ne veut pas qu'on dote les filles de peur de
faire du mariage une simonie; mais les filles, fussent-elles sans dot,
seraient épousées pour leur fortune présumée, ce qui serait également
simoniaque. Le chapitre des _Dixmes_ est ce qu'il pouvait être, dès
l'instant qu'on l'appuyait sur la loi de Moïse et sur les paroles de
saint Augustin. Celui des _Enfans abortifs_, dirigé contre l'avortement
et l'infanticide, débute singulièrement. «Qui est-ce qui vid jamais
femme sans estre accompagnée de ces trois vertus, de plorer quand il
lui plaist, de savoir filer sa quenouille, et de jaser incessamment
d'estoc et de taille, sans raison, ni propos, hault et viste comme le
tacquet d'un moulin? c'est ce qui est dit communément:

    La femme doit savoir plorer, filer, parler,
    Avant que femme on puisse aisément l'appeler.»

Le chapitre des _Hérétiques_ reproduit l'esprit barbare des édits
de François Ier en matière de religion, et pour combler la mesure
de la démence, s'autorise de l'Evangile. Celui des _Libraires_ et
_Imprimeurs_, très amer contre l'imprimerie, très favorable à la
censure, renferme une étrange expression, car ce ne peut être un
anachronisme. Duret cite un édit de Justinien contre les imprimeurs
incorrects du Digeste et du Code. Le chapitre des _Putains_ oppose
avec avantage l'ordonnance de saint Louis contre les bordeaux, à la
loi de Solon, qui les introduisait pour garantir les honnêtes femmes
de l'incontinence des jeunes hommes. Le chapitre des _Vêtemens, fards
et superfluités de meubles défendus_, tombe dans le vice de toutes
les lois somptuaires qui gênent la marche de la société sans réformer
les mœurs. On y voit une expression ingénieuse et pleine d'énergie
contre les parures féminines. «On peut, dit l'auteur, dextrement nommer
tels afficquets les seconds macquereaux des femmes.» Quant aux lois
somptuaires, nous nous en tenons au mot de Tibère qui est admirable:
«Que la satiété soit le frein du riche, la nécessité celui du pauvre,
et la modération celui du sage.»




CINQ LIVRES DE L'IMPOSTURE

ET TROMPERIE DES DIABLES,

DES ENCHANTEMENS ET SORCELLERIE,

  Pris du latin de Jean Uvier, médecin du duc de Clèves, et faits
    françois par Jacques Grévin, de Clermont en Beauvoisis, médecin
    à Paris. A Paris, chez Jacques du Puy, 1569. 1 vol. in-8 de 468
    feuillets, avec une table des auteurs cités et une autre des
    noms et choses mémorables.

(1569.)


Jean Uvier, auteur de ce livre, entrepris, dans le dessein d'éclaircir
la science des démons et des sorciers, selon la doctrine de l'église
chrétienne, est aujourd'hui si peu connu qu'il ne trouve pas de place
particulière dans les Biographies et les Dictionnaires historiques,
dont pourtant l'accès est assez facile. Il n'en est pas de même de son
traducteur Jacques Grévin, médecin de Marguerite de France, duchesse de
Savoie, né à Clermont en Beauvoisis en 1540, mort à Turin en 1570, ami,
puis ennemi de Ronsard, qui poursuivit en lui le calviniste. Grévin
figure, dans la belle Biographie de Michaud, très convenablement. Nous
vengerons, autant qu'il est en nous, le médecin Uvier de l'abandon
des érudits, en nous occupant plus de lui que de son successeur qui
écrit trop pesamment. Cet auteur, aussi docte que chimérique, donne,
dans sa préface, le sommaire de ses cinq livres. Nous l'imiterons. Le
premier donc est consacré à l'origine du diable, à ses débuts sur la
terre au temps du péché originel, à la définition de son pouvoir et des
limites que Dieu y assigne. On y voit les noms des différens démons, et
quantité de faits diaboliques extraits des auteurs sacrés et profanes.
Ce serait un puits d'érudition stérile, si l'annaliste infernal ne
faisait pas remarquer avec saint Jérôme que les vrais instrumens du
diable sont nos passions que Dieu permet afin de nous donner le mérite
de vaincre et de nous ménager le prix de la victoire. Le second livre
établit la distinction entre les divers satellites du démon, tels que
magiciens, sorciers, enchanteurs, empoisonneurs, devins, négromans,
astrologues, ventriloques, etc., etc. Julien l'apostat et Roger Bacon
sont classés dans une de ces catégories. Ici encore, l'antiquité comme
les temps modernes sont mis à contribution avec une investigation
merveilleuse. On peut croire aisément que rien ne manque à ce cours
de science démoniale, où se rencontrent des histoires curieuses. Le
troisième livre présente un dessein philosophique, celui de prouver
que les personnes crues ensorcelées le sont moins par des sorciers
que par l'action des passions imaginatives qui sont en elles-mêmes.
Mais l'exécution ne répond pas au dessein, et Uvier retombe dans
le traitement des possédés par l'exorcisme, et dans le système des
possessions réelles dont il annonçait devoir sortir pour entrer dans
le domaine de la morale et de la médecine véritable. Suit un autre
répertoire de faits vrais ou faux, très curieux. Voir le chapitre
18, page 274, intitulé: Que les parties honteuses ne peuvent être
arrachées par charmes; _item_ que le diable peut, par moyens naturels,
empescher l'exécution vénérienne. Ce chapitre fait trembler. Du reste,
l'auteur devient rassurant au chapitre 20, quand il affirme que le
diable ne saurait changer les hommes en bêtes. Le quatrième livre est
une belle et bonne action. Le médecin y propose cette fois de traiter
les ensorcelés plutôt par l'ascendant de la raison et l'autorité des
Ecritures que par anneaux constellés, signes, images, etc., etc. Il ne
veut pas davantage qu'on brûle les pauvres sorcières, qu'il appelle
de folles victimes du diable, et réserve les rigueurs de la justice
humaine pour les empoisonneurs. La philanthropie nous entraîne trop
loin aujourd'hui quand nous ne voulons voir que des insensés dans les
plus cruels homicides. Une forte pointe de calvinisme se manifeste dans
ce livre, et la voici: Tous les papes, depuis Sylvestre II, de l'an
1003, jusqu'à et y compris Grégoire VII, c'est à dire vingt papes, y
sont compris parmi les magiciens. Le cinquième livre, développement
du précédent, traite des peines dues aux sorciers; l'auteur incline
vers l'indulgence pour les personnes, avec toute sévérité pour les
écrits. Dans ce dernier livre sont accumulés des exemples de procès
de sorcellerie qu'il est bon de consulter pour l'histoire de l'esprit
humain et de la législation des temps d'ignorance. L'ouvrage finit
par une profession de foi catholique. En résumé, ce traité peut être
considéré comme une histoire de l'enfer suffisamment complète. On a cru
aux esprits, malins ou non, dans tous les siècles. Les anciens en sont
remplis; mais c'est surtout dans le moyen-âge qu'il en faut chercher.
Cette période est leur empire. C'est alors qu'on les voit pénétrer les
mœurs et la société tout entière, et se reproduire par la guerre même
qu'on leur fait. Ils sont encore, à présent, poursuivis en Espagne et
en Italie judiciairement. Jusqu'à Louis XIV, ils le furent chez nous.
Consultez le tome 7 des intéressans Mémoires de l'abbé d'Artigny,
vous y verrez l'interrogatoire du démon qui apparut au monastère des
religieuses de Saint-Pierre-de-Lyon, et toute son histoire, publiée
avec privilége du roi, par Adrian de Montalembert, aumônier de François
Ier. Ouvrez encore les _Variétés sérieuses et amusantes_ de Sablier qui
justifient bien leur titre, et vous trouverez, au tome 1er, extraite
des papiers de Michel Houmain, lieutenant criminel d'Orléans, l'un
des commissaires préposés au jugement d'Urbain Grandier, une liste
nominale des diables qui ont possédé les religieuses de Loudun, de
l'an 1632 à l'an 1634, avec les qualités d'iceux et aussi les noms de
leurs victimes. Que conclure de tout ceci? ce qu'en concluait Voltaire,
savoir que le monde est à la fois bien vieux et bien nouveau.




LA FLORESTA SPAGNUOLA,

OU

LE PLAISANT BOCAGE,

  Contenant plusieurs contes, gosseries, brocards, cassades et
    graves sentences de personnes de tous estats. Ensemble: une
    Table des chapitres et de quelques mots espagnols plus obscurs
    mis à la fin de l'œuvre, traduit de l'espagnol par Pissevin, et
    dédié à M. de Langes, seigneur de Laval, président au parlement
    de Dombes, et siége présidial du Lyonnais. (1 vol. in-16, de
    469 pages, plus 4 feuillets de table et une Épître finale au
    lecteur débonnaire.)

(1570--1600-1617.)


C'est un recueil de bons mots et de lazzis espagnols dans lequel il
y a peu à retenir, et dont nous ne parlons ici que parce qu'il est
recherché des bibliomanes. Notre exemplaire vient de la bibliothèque de
M. Méon.

Une dame castillane demandait, dans un amant, la vertu des quatre S:
Sabio, Solo, Secreto, Solicito (sage, seul, secret, soigneux). Un
cavalier lui répondit qu'il repoussait dans une maîtresse le vice des
quatre F: Fea, Fria, Flaqua, Flexa (laide, froide, maigre, retorte).

Un chevalier, ayant fouetté son jeune page jusqu'au sang, lui dit,
après l'opération, de se rhabiller. «Non, lui répondit l'enfant, prenez
mes habits: ils reviennent au bourreau.»




QUESTIONS DIVERSES,

RESPONSES D'ICELLES,

  A sçavoir: Questions d'amour, Questions naturelles, Questions
    morales et politiques, divisées en trois Livres, traduites du
    tuscan en françois, et dédiées, par une Épître du traducteur,
    à la noblesse françoise et aux esprits généreux. A Rouen, chez
    Jean Cailloué, dans la cour du Palais. (1 vol. in-12 de 384
    pages.)


L'édition originale de ce livre, beaucoup moins piquant que son titre
ne l'annonce, est de Lyon, in-16, 1570. La nôtre est sans date:
M. Brunet lui assigne, sans dire pourquoi, celle de 1617. Elle se
trouvait, chez le duc de la Vallière, rangée au nombre des ouvrages
rares et curieux, classe des facéties. Voilà certainement un grand
honneur fait à des plaisanteries telles que les suivantes:

«Quand est-ce que les dents font mal aux loups?--Quand les chiens les
mordent aux fesses.»

«Qui est le plus traistre arbalestrier qui soit?--Le cul; car il vise
aux talons et frappe au nez.»

«Qui est-ce qui ressemble à un chat?--Une chatte.»

«Qui est roi au pays des aveugles?--Le borgne.»

«Qui est plus sujet à l'amour, ou l'homme ou la femme?--C'est une chose
évidente que l'homme y est plutôt pris et empestré, etc., etc.»

Tout le recueil est à peu près dans le même goût.




LE MONDE A L'EMPIRE,

ET LE MONDE DÉMONIACLE,

  Faict par dialogues, reveu et augmenté par Pierre Viret.
    L'ordre et les titres des dialogues.

        _Du monde à l'empire._

        L'empire des monarchies.
        L'empire de l'Empire romain.
        L'empire des chrétiens.
        L'empire des républiques.

        _Du monde démoniacle._

        Le diable deschaîné.
        Les diables noirs.
        Les diables blancs.
        Les diables familiers.
        Les lunatiques.
        La conjuration des diables.

    A Genève, par Guillaume de Laimarie. (1 vol. in-8 en deux
    parties, 524 pages et 8 feuillets préliminaires.) M.D.LXXX.

(1571-80.)


Pierre Viret, célèbre ministre calviniste à Lausanne, l'un de ceux qui
chassèrent, en 1536, les catholiques de Genève, mourut, comme on sait,
à Pau, en Béarn, à 60 ans, dans l'année 1571. Il était en réputation
d'excellent orateur chez les siens, et publia nombre d'écrits sur la
théologie et la morale que la postérité a jugés plus sévèrement que
ses contemporains. Parmi ses écrits, on doit remarquer la _Physique
papale_ dont nous avons parlé, et le _Monde à l'Empire_. Le lecteur
croit d'abord, sur le titre de _Monde à l'Empire_, que l'auteur, dans
ce dernier ouvrage, va traiter des empires ou de l'empire; rien moins.
Il n'est ici question que du _monde allant pire_, du monde empirant de
jour en jour. C'est là tout le mystère. Le dessein de Viret n'est autre
que de peindre en noir les hommes et les choses de son temps. Pour ce
faire, il introduit quatre personnages qui bavarderont à donner des
syncopes, savoir: Théophraste, le bon théologien, l'homme craignant
Dieu, l'homme sage, en un mot Pierre Viret; Hierosme, l'homme sociable
et instruit, habile à lancer des questions et à renvoyer la balle belle
au théologien; Eustache, pauvre superstitieux, bon diable de papiste,
plus ignorant que malin, et _idolâtre_ seulement par simplicité; enfin
Tobie qui est entre deux, et ne demande qu'à connaître la vérité: ce
dernier sera, si l'on veut, le lecteur; du moins telle paraît être
l'idée de Viret à son égard. Ces quatre personnages une fois campés les
uns vis à vis des autres, la partie carrée commence.

Le premier dialogue roule sur le luxe pernicieux du clergé, sur les
somptuosités du culte, opposées à la modeste gravité des anciennes
cérémonies du christianisme. Il faudrait nourrir les pauvres; tel
est l'objet véritable, tel est le luxe qui convient à l'Eglise. L'or
et l'argent perdent les religions comme les États; ils ont perdu les
Romains, etc., etc. Voilà, sans doute, de belles sentences; mais
laquelle des deux religions, catholique ou calviniste, a le mieux
nourri ses pauvres? Viret prêche en vain; nos riches hôpitaux et les
tristes souscriptions des dissidens ou leurs impôts de secours plus
tristes encore parlent plus haut que lui, et s'élèvent contre cette
morale sèche qui confie le sort des pauvres au calcul plutôt qu'à la
charité.

Le second dialogue appelle la réforme des lois civiles par
l'application des sages principes du Droit romain. Il attaque les
abus de la justice, l'avarice des juges, la vénalité des charges, la
prévarication simoniaque des avocats qui se font payer par la partie
adverse pour ne rien dire, en même temps que par leur partie pour
parler. Il foudroie l'intempérance et finit par une dissertation sur
les gouvernemens monarchique, aristocratique et démocratique, dont il
montre les inconvéniens sans conclure.

Le troisième dialogue est remarquable en ceci, qu'il signale, chez
les réformés, autant de désordres que chez les catholiques, en quoi
Viret fait preuve de bonne foi. Diatribes sur l'avarice des chrétiens
de toute secte. Passages violens sur le vol et les confiscations dont
l'administration et la cité sont infectées.

Le quatrième dialogue s'étend sur l'orgueil des grands et la sotte
vanité des petits qui les veulent imiter, plus insupportable encore.
Nombreuses citations de poètes latins et grecs, traduites en vers
français, utiles à consulter pour l'histoire de notre poésie. Sorties
contre les athées, les hypocrites et les superstitieux. Tableau de la
décadence des mœurs. Les hommes du XVIe siècle sont efféminés, moins
vigoureux et _moins disposés_ à 30 ans que leurs pères ne l'étaient à
60, 70 ou même 80. Plusieurs logent aujourd'hui la goutte, dont les
auteurs logeaient l'araignée. Nous répondrons à Viret qu'il ne faut
loger ni l'une ni l'autre. A ce propos, question du bon-homme Eustache.
Fable de la Goutte et de l'Araignée, racontée à la manière de Viret,
c'est à dire devenant une assommante histoire de cinq grandes pages,
petit texte. Sortie contre l'ignorance des nobles, telle qu'à peine
savent-ils signer leurs noms, et ils s'en font gloire. Hommage rendu
à François Ier pour avoir donné l'essor aux esprits par son amour des
lettres. Censure des impôts. Menace de séditions populaires. Charles
VI, grand dissipateur. Tout cela est surabondamment assaisonné de
citations prises de l'histoire sacrée et profane. Fin du Monde à
l'Empire.


LE MONDE DÉMONIACLE.

C'est une continuation du même sujet, une lamentation de Jérémie,
à la poésie près, sur la caducité précoce du monde, arrivée par
le luxe et la corruption des grands, et surtout par l'exemple des
_médecins_. L'auteur, qui aime les calembourgs, et a fait tout son
livre sur un calembourg, entend ici par _médecins_ les deux papes
_Médicis_, Léon X et Clément VII. A ces mille déclamations sinistres
de Théophraste, l'interlocuteur Hierosme, à notre avis, plus sage
que lui, sans être moins ennuyeux, répond que cela le fait souvenir
d'un certain personnage cité par Gallien, lequel, ayant ouï parler de
la fable d'Atlas portant le monde sur ses épaules, était tombé dans
une crainte perpétuelle de choir qui le faisait mourir à petit feu;
vu qu'Atlas pouvait se fatiguer d'un instant à l'autre, et laisser
dévaler le monde. Ce qu'il y a de plus fâcheux dans ce livre, c'est
qu'après avoir signalé, enflé, déploré les maux de l'univers, Viret
n'y trouve aucun remède. Il désespère même de la réforme: c'est un
tombeau ouvert et rien de plus. Il fait, dit-il, état des différens
expédiens qui se présentent, comme du pélerinage à Saint-Mathurin, où
l'on mène les fous, qui en reviennent enragés. Il faut absolument,
selon lui, que Jésus-Christ revienne fondre au creuset ce malheureux
globe. Cette philosophie sépulcrale n'est pas d'une tête bien faite.
Aussi ne faut-il pas s'étonner de la voir associée aux croyances les
plus absurdes sur l'existence matérielle des diables et leurs tours de
passe-passe ici bas, comme elle l'est dans cette seconde production,
aussi mauvaise que la première. Du reste, il paraît superflu d'exposer
avec détail la théorie de Viret sur les diables noirs, c'est à dire
furieux et athéistes; blancs, c'est à dire hypocrites et couverts d'un
voile sacré; familiers, lunatiques et conjurateurs. Il y aurait de
quoi se perdre sans nul profit pour la science, la religion, ni les
mœurs. Ce n'est pas la peine, en vérité, d'être réformateur, pour
admettre et débiter de telles choses si pesamment. Comment Pierre Viret
a-t-il pu jouir d'une si grande réputation? on peut se l'expliquer
ainsi: ce ministre était convaincu. Il parlait avec une extrême
facilité, ce qu'on devine bien à son style si riche de paroles, si
pauvre d'idées. Or, la faconde impose beaucoup au commun des hommes.
Il parle en public aussi long-temps qu'il veut, donc c'est un génie!
ainsi raisonne la foule. Erreur maxime. Peut-être même n'est-ce pas un
orateur; un grand orateur probablement pas; un grand penseur, un grand
écrivain, non certainement. Il y aurait ici beaucoup de développemens à
donner, mais ce n'est pas le lieu de le faire.




LA BÉATITUDE DES CHRÉTIENS,

OU

LE FLÉO DE LA FOY[2],

  Par Geoffroy Vallée, natif d'Orléans, filz de feu Geoffroy
    Vallée et de Girarde le Berruyer, ausquelz noms de pere et
    mere assemblez, il s'y treuve: Lerre Geru, vray fléo de la foy
    bygarée, et au nom de Filz: va Fléo, règle Foy; autrement,
    Guere la Fole Foy; heureux qui sçait, au sçavoir repos. 1 petit
    vol. in-12, de 8 feuillets, imprimé en 1572. (Rarissime.)

  [2] Sallengre, au tom. Ier de ses Mémoires, 2e partie, donne
  quelques détails précis touchant Geoffroy Vallée, dit le Beau
  Vallée, selon Bayle. On y voit qu'il était qualifié de sieur
  de la Planchette, que son père, sieur de Chenailles, était
  contrôleur du domaine, à Orléans; que sa mère était fille
  d'un avocat fiscal de la même ville, et que de la descendance
  masculine de son frère vint Jacques Vallée, sieur des Barreaux,
  intendant des finances, qui fut successivement maître des
  requêtes, et conseiller au parlement. Cette famille des Vallée
  était malheureuse. Guy-Patin rapporte, dans ses lettres, qu'en
  1657, un sieur Vallée de Chenailles, réformé, conseiller au
  parlement de Paris, fut dégradé et condamné au bannissement, pour
  avoir tenté de livrer Saint-Quentin au prince de Condé.

(1572-73.)


Il est certainement aussi insensé de supplicier un homme pour un pareil
livre que de composer ce livre même, et l'odieux demeure en plus à la
puissance qui condamne et met à mort. Qu'était-ce que ce malheureux
Orléanais, Geoffroy Vallée, ou du Val, qui fut brûlé en place de Grève
à Paris, le 9 février 1573, d'autres disent en 1571, d'autres en 1574,
par arrêt du Parlement confirmatif d'une sentence du Châtelet? Un
esprit rêveur, un Mallebranche avorté, ou peut-être une ame candide,
scandalisée du hideux spectacle que présentait, de son temps, la
société religieuse, qui, dans sa bonne foi dépourvue de lumières,
essayait de ramener ses contemporains à la raison, qu'il entrevoyait
sans avoir la force de s'y tenir. Il mourut repentant, _cognoissant sa
faute publiquement_, dit la chronique. Repentant de quoi? bonté divine!
est-ce d'avoir dit, dans un moment lucide, au premier chapitre de son
livre, intitulé le _Catholique universel_: «J'ay ma volupté en Dieu,
en Dieu n'ay que repos... L'homme n'a aise, béatitude, consolation
et félicité qu'en sçavoir, lequel est engendré d'intelligence, et,
lors, le croire lui en demeure, veuille ou non, car il est engendré du
sçavoir, et jamais n'en peult estre vaincu; mais celluy qui croit par
foy ou par craincte et peur qu'on lui faict, ce peult estre diverti,
changé, et destourné quand il juge chose meilleure... Ce croire-là est
très meschant et très misérable, et en viennent tous les maulx que
nous avons eus jamais, et ont été cy devant et seront source de toute
abomination, et l'homme, par ce croire-là, est toujours entretenu en
ignorance, et rendu grosse bête; et vaicut-il mil ans logé sur le grand
et petit Credo, ne sçaura jamais rien.»

Mais de quoi encore Geoffroy Vallée fut-il repentant? est-ce d'avoir,
dans son second chapitre _du Papiste_, flétri cette croyance
_bestiale_, uniquement fondée sur la peur du diable et du bourreau,
_qui faisoit paroller_ le Papiste du XVIe siècle _comme pourroit faire
un perroquet_? est-ce d'avoir, dans son troisième chapitre intitulé _le
Huguenot_, attaqué, en termes trop absolus, il est vrai, cette foi sur
parole que les réformés ne laissent pas de professer à leur manière,
malgré leurs prétentions au raisonnement? est-ce, dans son quatrième
chapitre, d'avoir donné la préséance à l'anabaptiste, lequel, selon
lui, procéderait à la connaissance de Dieu par la pratique des vertus,
_seule bonne voye de sapience_? Il est sûr qu'au cinquième chapitre,
dans lequel le libertin est fulminé, on lit de cruels blasphèmes contre
le papiste proprement dit; mais Geoffroy Vallée partait du point de
vue de 1572, année de la Saint-Barthélemy: le jugement se troublerait
à moins. Que ne lui fit-on grâce en faveur de cette belle pensée qui
se trouve là même? «L'homme ne peult jamais estre athéiste, et est
ainsi créé de Dieu.» Il nous semble encore qu'un tribunal, tant soit
peu clément, pouvait épargner l'auteur, pour s'être exprimé de la
façon suivante dans son sixième et dernier chapitre, sur l'athéiste:
«L'athéiste, ou celluy qui se dit tel (car il n'est pas possible à
l'homme d'estre sans Dieu) n'a que tourment et affliction, d'autant
qu'il a quitté Dieu pour la volupté du corps.»

Ce qu'on aperçoit dans ce fatal opuscule, de 16 pages, très mal écrit
d'ailleurs, c'est, à côté d'une trop grande confiance dans le libre
examen, et d'une méfiance excessive de l'autorité en matière de
religion, une très juste, très sainte et très utile indignation contre
ceux qui, _au lieu de méditer et contempler nuit et jour que c'est de
l'Éternel et de l'homme, n'ont les mots de justice, charité, religion
qu'en leur bouche et en leur bourse_.

Le pauvre Vallée était grand-oncle du poète Desbarreaux. Son livre
du _Fléo de la foy bygarée_ est plus que rare, s'il est aussi vrai
que probable que Bernard de la Monnoye ait été fondé à considérer
comme unique l'exemplaire qu'il donna au cardinal d'Estrées en 1714,
exemplaire commissionné à 1200 fr., qui passa, en 1740, chez M. de
Boze, puis, en 1753, chez M. de Cotte, et dont nous avons la copie
figurée, faite sur celle de M. Falconet, médecin du roi, laquelle est
parfaitement conforme à une troisième copie également figurée que
possède la bibliothèque royale.

M. Peignot, qui s'étend beaucoup sur cet opuscule dans son
_Dictionnaire des Livres condamnés au feu_, dit que la réimpression qui
en fut faite in-8 a été vendue 18 fr. chez le duc de la Vallière.




DE LA PUISSANCE LÉGITIME

DU PRINCE SUR LE PEUPLE, ET DU PEUPLE SUR LE PRINCE;

  Traité très utile et digne de lecture en ce temps, escrit
    en latin (sous le titre de _Vindiciæ contra tyrannos_), par
    Estienne Junius Brutus, (Hubert Languet), et nouvellement
    traduit en françois (par François Estienne, selon M. Barbier,
    et par l'auteur lui-même, suivant M. J. Chénier), 1581. 1 vol.
    in-8 de 364 pages, plus recherché que l'original, au rapport de
    M. Brunet.

(1er janvier 1577-81)


Hubert Languet, gentilhomme bourguignon, né en 1518, de catholique
devenu luthérien, puis conseiller d'Auguste, électeur de Saxe, devrait
être sauvé de l'oubli quand il n'aurait en sa faveur que le mérite
d'avoir dit des vérités dures à Charles IX, dans une harangue publique,
et justifié l'éloge qu'a fait de lui Duplessis Mornay qui lui dut la
vie à la Saint-Barthélemy, éloge rapporté dans tous les dictionnaires
historiques: «_Il fut ce que bien des gens veulent paraître, et vécut
comme les meilleurs désirent mourir._» _Is fuit quales multi videri
volunt; is vixit qualiter optimi mori cupiunt._ Mais son livre ou
pamphlet politique, contre la tyrannie, sur la nature du contrat qui
lie réciproquement le prince et le sujet (car c'est bien lui qui a
composé le _Vindiciæ contra tyrannos_[3] et non d'autres, ainsi que
Bayle l'a démontré), le recommande d'ailleurs à la postérité, sinon
pour le style qui, en latin comme en français, est lourd, diffus,
écrasé de citations de l'histoire hébraïque, en un mot d'une lecture
pénible; du moins pour le fond des idées, où la profondeur et la
hardiesse s'allient à l'amour de la justice et de la vérité. Ce livre
est spécialement dirigé contre le traité du _Prince_ de Machiavel, et
cette politique de perfidie et de ténèbres que les Borgia, les Rovère
et les Médicis avaient, en ce temps-là, vomie de l'Italie sur le reste
de l'Europe, avec l'athéisme et la débauche. L'époque était remarquable
en France, en Allemagne et en Angleterre, par l'ardeur que les esprits
montraient pour les nouveautés en tout genre. Tant que l'émancipation
n'eut pour objet que les croyances et les lois de la conscience intime,
les princes parurent moins soulevés contre elle que le clergé romain;
mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'une fois l'esprit d'examen
introduit et popularisé dans le monde, les principes qui fondent leur
pouvoir et y assignent des bornes seraient incessamment recherchés,
au grand péril de leur domination, alors si pesante et si extrême,
et la guerre commença; guerre terrible qui n'est point encore finie
aujourd'hui, mais dont le terme approche, pour ouvrir une période
opposée! qui elle-même aura son terme.

  [3] Bayle, dans sa Dissertation sur Junius, ne prenant parti
  ni pour ni contre, suivant sa coutume, dit simplement que _le
  Vindiciæ contra tyrannos_ est un ouvrage plein d'ordre et de
  méthode, et qu'on y trouve ce qu'il y a de plus solide à dire
  sur le droit au moins problématique des peuples: il ajoute
  que les politiques changent de thèse, à ce sujet, suivant les
  circonstances, témoins les catholiques, qui soutenaient le droit
  des rois au temps de Charles IX, et qui soutinrent le droit des
  peuples, contre Henri IV, au temps de Henri III.

  L'original latin, édition de Francfort, pet. in-12, 1608, est
  suivi d'un autre traité, _De jure magistratuum in subditos,
  et officio subditorum erga magistratus, tractatus brevis et
  perspicuus, his temporibus utrique ordini apprime necessarius_.
  Cet écrit, de 89 pages, contenant dix questions résolues, ne
  porte aucun nom d'auteur. Il est conçu dans le même esprit que le
  traité précédent, avec moins de hardiesse, et fait à la fois la
  leçon aux peuples et aux princes. Deux _index_ qui se trouvent à
  la fin, l'un pour les questions favorables aux sujets, l'autre
  pour les objections favorables aux princes, en rendent l'usage
  très commode.

  On joint quelquefois à la traduction de l'ouvrage de Hubert
  Languet celle d'un _Traité de la Puissance et de l'Autorité des
  Rois_, composé en latin par Claude Gousté, prévôt de Sens, 1551.
  Ce dernier écrit, dédié à Charles IX, qui paraît l'avoir commandé
  à l'auteur, se compose de six chapitres, ayant pour objet de
  consacrer l'autorité suprême des rois, soit dans la convocation
  des conciles, soit dans la tenue des états généraux, et d'établir
  cette suprématie absolue sur la base de la volonté divine. Cet
  ouvrage, qui porte bien le caractère de son origine, ne creuse
  pas assez la matière pour devoir être opposé à celui de Hubert
  Languet. Il est, d'ailleurs, d'une mince érudition et d'une
  grande longueur dans sa brièveté.

Quatre questions expliquées composent tout ce traité:

La première, de savoir si les sujets sont tenus d'obéir au prince en ce
qui blesse la loi de Dieu, est résolue par l'essence même des choses
et l'exemple des martyrs qui ont préféré la mort au sacrilège que leur
commandaient les empereurs; il ne s'agit que de bien savoir quelle est
la loi divine; or, on la trouve écrite dans la conscience de l'homme,
comme sur les deux tables de Moïse, et elle se résume ainsi: piété,
justice, charité, d'où il suit que nous refuserons d'obéir au prince
s'il nous ordonne de blasphémer, de renier Dieu, de tuer l'innocent, de
haïr nos semblables, etc., etc.

Dans la deuxième question, l'auteur examine s'il est loisible de
résister par la force au prince qui enfreint la loi divine; à qui,
comment et jusqu'où cela est loisible. Hubert Languet, accumulant, à ce
propos, des traits de l'Histoire sainte, selon la coutume des écrivains
du XVIe siècle, qui n'auraient pas distingué leur droite de leur gauche
sans recourir à Israël, établit que la résistance est ici de droit, et
qu'elle appartient à la communauté, c'est à dire au peuple; en sorte
que s'il est assailli de paroles, il résistera de paroles; si par
armes, il prendra les armes, combattant de la langue et de la main;
_voire même par embûches et contre-mines_. _Embûches et contre-mines_
semble un peu fort; mais passons, puisque cela se voit dans Israël.
Maintenant, qui représentera la communauté? sera-ce cette multitude
aveugle et grossière dont l'action n'est que désordre? non: ce seront
les magistrats ou délégués du peuple, comme étaient les Septante au
royaume d'Israël; et la résistance sera aussi légitime de la part de
la plus petite fraction de la communauté que de la communauté entière;
exemples: Lobna s'arrachant au joug de l'impie Joram, roi de Juda;
Zabulon, Nephtali et Issachar se soulevant à la voix de la prophétesse
Débora, contre Jabin, roi de Chanaan. Mais si le prince passe outre et
se présente sous les murs de sa ville insurgée, lui fermera-t-on les
portes? oui; car ce n'est point sa ville. Royauté signifie domination
et non patrimoine; et domination dépend de justice.--Objection: de
la sorte, toute rébellion a libre carrière, et l'Etat peut, à chaque
instant, changer de maître.--Réponse: non; car résister et se révolter
sont deux choses distinctes. Le rebelle prend les armes par haine et
ne les dépose point; le résistant les prend pour sa défense et les
dépose sitôt qu'il n'est plus attaqué. Que le prince injuste cède et
le résistant redeviendra sujet!--Voilà qui est très bien raisonné,
dirons-nous à Junius; mais la guerre, une fois engagée, raisonne trop
souvent autrement, et presque toujours par nécessité: il ne faut donc y
recourir que dans les cas extrêmes.

La troisième question devient ardue. Est-il loisible de résister au
prince qui opprime ou ruine l'Etat? à qui, jusqu'où et comment cela
est-il loisible?--«Ce qui suit va déplaire aux mauvais princes», dit
Junius en débutant; «mais les bons princes l'auront pour agréable,
vu qu'ils savent que le magistrat le plus élevé n'est autre chose
_qu'une loi animée et parlante_.» Au fait: c'est le peuple, après
Dieu, qui établit les rois. Dieu l'a voulu ainsi pour que les rois ne
s'imaginassent pas que les peuples sont des troupeaux dont, eux rois,
sont les maîtres, en raison de leur mérite propre; témoin Israël.
Donc le peuple est au dessus du prince. Que le peuple s'éloigne du
prince, celui-ci _trébuschera incontinent tout à plat_.....; lui qui
triomphait en toute magnificence en un instant _sera comme la poussière
des champs; brief, au lieu que chacun l'adoroit, il sera contraint de
devenir pédant en une école comme il avint au jeune Denys, tyran de
Sicile_. Aussi voit-on partout, excepté en Turquie et semblables lieux
où l'on peut dire _qu'il n'y a point royauté, ains brigandage_, que
certains corps de magistrats ou d'Etats réunis décident souverainement,
avec le prince, des choses que le prince ne pourrait résoudre sans
eux. Voire même, arrive-t-il souvent, ainsi que cela s'est rencontré
en France, réputée la meilleure monarchie, que le prince est déposé
et fait moine par eux. En Arragon, la justice est plus forte encore à
l'encontre du prince qui faillit. Est-ce à dire que _les ailes de la
royauté soient, par là, trop rognées_? non: ceux qui contiennent la
royauté sont les amis du roi; ceux qui secondent ses caprices sont amis
pernicieux de la personne royale. Les premiers sont vrais officiers du
royaume; les autres _sont les valets de François_. Qu'on n'objecte pas,
en faveur du pouvoir absolu, la prescription! Le temps ne retranche
rien des droits du peuple; il ne fait qu'aggraver les outrages du
prince qui a usurpé sur le peuple. Le prince est soumis à la loi; il
ne peut, seul, changer la loi, il ne peut se dispenser d'exécuter la
loi, et même, quand il fait grâce, il ne dispense pas de la loi; il ne
fait que l'interpréter, le cas étant douteux, selon l'équité, base de
toute loi; ou bien il excède les limites du droit de grâce. Comme il
n'est pas propriétaire, ains qu'il est magistrat du royaume, il ne peut
lever argent sur ses peuples sans leur consentement. Lisez la harangue
de Samuel aux Juifs qui demandaient un roi, pour apprendre à quel titre
les rois règnent, et comment ils doivent régner. Ces principes posés,
Junius les applique aux cas de tyrannie. Il y a deux espèces de tyrans:
1° les _tyrans sans titre_, tels que les conquérans par rapport aux
pays conquis, ou les usurpateurs par fraude, violence ou feintise;
2° les _tyrans d'exercice_, c'est à dire les princes légitimes qui
abusent. Belle description de cette sorte de tyrannie. Quant au droit
de répression, il est évident pour tout le monde à l'égard du _tyran
sans titre_. _Chacun peut crier après ce mal comme au feu et y courir
avec crochets et engins, sans attendre le capitaine du guet._ Il n'en
va pas de même avec le _tyran d'exercice_; ici la matière veut être
traitée dextrement. Les rois sont hommes et par ainsi tous peccables.
Il ne convient donc les poursuivre comme tyrans, parce qu'il leur est
arrivé de faillir; autrement ce serait ne pas vouloir de rois. On ne
doit les poursuivre, comme tyrans, que s'ils ruinent les lois et l'Etat
par la base. Encore est-il souventes fois plus expédient au peuple de
ne pas courir trop vite au remède en ce cas, vu que le remède peut
être plus dangereux que la maladie même. Ici l'auteur parle en penseur
et en sage accompli. Cependant, que doit-on faire à l'égard du _tyran
d'exercice_, alors que son joug est devenu intolérable? le peuple doit
se plaindre; les Etats et officiers du royaume doivent remontrer. Si
le tyran n'écoute rien, on peut prendre les armes, ainsi que le disent
Bartole et saint Thomas d'Aquin; le droit sera du parti des lois, et
le prince pourra être déposé, comme cela s'est vu plus d'une fois, en
France, en Danemarck, en Suède, en Pologne, en Hongrie, en Espagne et
Portugal, ou même à Rome à l'égard des papes dont plusieurs ont été
déposés par les conciles. Mais qui appellera aux armes? les magistrats
en corps, ou seulement plusieurs d'entre eux, ou même l'un d'eux; mais
non jamais le particulier, lequel n'a point le glaive en sa main, ne
peut être juge en sa cause et ne doit agir que par ses délégués; ainsi
que dans la tempête il est loisible à tout matelot, et non au passager,
d'aider ou de suppléer, au besoin, le pilote. Le colonel Silas Titus
alla bien plus loin qu'Hubert Languet, en 1657, lorsque dans le traité
politique, intitulé _Killing No Murder_, qu'il donna sous le nom de
William Allen, il prétendit établir par les faits de l'Histoire sainte,
que tuer _un tyran sans titre ou d'exercice n'était pas un crime_;
proposition révoltante, eût-elle pour objet, comme on l'a dit, quoique
dédiée à Cromwell, de désigner Cromwell au poignard et non Charles Ier
à l'échafaud.

Quatrième question. Les princes voisins peuvent-ils secourir les sujets
opprimés d'un autre Etat? sont-ils tenus de le faire?--Oui, en cas de
péril de la religion du Christ; oui, même encore dans le cas de simple
oppression et aussi pour se préserver, mais non avec la secrète pensée
de s'agrandir.

Tel est, en substance, ce traité célèbre, auquel nos publicistes
actuels ne sauraient guère ajouter, et qui, avec les écrits de Buchanan
et ceux des ligueurs, dont il n'égale pourtant ni la témérité, ni
la violence, à beaucoup près, fut comme le signal de l'insurrection
des esprits, dans l'Europe moderne, contre la puissance absolue des
princes. La détestable catastrophe de 1648, en Angleterre, peut être
considérée comme un corollaire sanglant de tous ces livres; non sans
doute qu'elle en découle par une déduction rigoureusement logique (à
Dieu ne plaise que nous le pensions), mais parce que, dans les Etats
despotiques, les passions populaires ne sont pas plutôt éveillées,
que les principes de la plus sage liberté sont emportés dans les
conséquences extrêmes qu'en tirent l'ambition, la cupidité, la fureur
et la vengeance. Il faut rendre grâce, sans doute, à ceux qui, de
nos jours, ont introduit dans le droit public le dogme tutélaire,
capable de remédier à tout, de l'inviolabilité des princes et de la
responsabilité de leurs agens; mais il faudra dresser des autels à ceux
qui, dans l'occasion, le feront respecter.




LE TOCSIN

CONTRE LES MASSACREURS

ET AUTEURS DES CONFUSIONS EN FRANCE,

  Par lequel la source et l'origine de tous les maux, qui de
    long-temps travaillent la France, est descouverte, afin
    d'inciter et esmouvoir tous les princes fidelles de s'employer
    pour le retranchement d'icelle, adressé à tous les princes
    chrétiens.

        «Le dominateur preschant sur le pauvre peuple est comme un
        lion rugissant et affamé.»

        (Prov. 28, 15.)

        «Les exacteurs de mon peuple ont esté des enfans; et les
        femmes ont dominé sur luy.»

        (Isaïe, 3, 11.)

    A Reims, de l'imprimerie de Jean Martin, M.D.LXXIX. 1 vol. in-8
    de 251 pages.

(28 juin 1577-79.)


De tous les écrits contemporains que le désespoir et la fureur ont
inspirés aux réformés à l'occasion du massacre de la Saint-Barthélemy
(24 août 1572), celui-ci, dont l'auteur est inconnu, même à M. Barbier
et au P. Lelong, me semble un des plus faits pour exciter l'intérêt
par les circonstances et l'exactitude du récit, l'élévation des vues
et le ton général du style. Ce n'est pas de l'histoire, sans doute, il
y règne trop d'emportement et d'indignation pour qu'on lui accorde cet
honneur; mais ce n'est pas davantage un libelle; on y trouve trop de
noblesse dans les sentimens et de justice dans la plainte, pour qu'il
soit permis de le flétrir par cette qualification. Il est dédié aux
très illustres princes chrétiens, républiques et magistrats, faisant
profession de l'Evangile, et son début, aussi simple que majestueux,
offre, par parenthèse, un modèle de période pour notre langue, qu'aucun
de nos meilleurs écrivains n'a peut-être surpassé; le voici:

«Encore que nous n'ignorions point, très illustres princes et
seigneurs, que c'est principalement à Dieu à qui nous devons avoir
recours en l'affliction qui nous est naguères advenue en France,
comme estant le seul et unique appuy de ceux qui sont oppressez par
les tyrans; et que c'est aussy à lui de faire vengeance des excès et
cruautez commises à l'encontre de nous: si est-ce que s'estant bien
souvent servi du moyen des hommes, surtout ceux auxquels il a donné sa
cognoissance, et mis le glaive en main pour la délivrance des siens,
nous estimons, pour ne mespriser telles aides, qu'après l'invocation de
son nom, nostre devoir a esté de nous adresser icy à vous et vous faire
plainte, non pas de quelque outrage qui soit ou léger en son effet,
ou incogneu par la distance des lieux: ains du plus cruel et barbare
qui ait jamais esté ouï, et que vous sçavez avoir esté commis quasi
en vos portes: afin que le vous représentant devant les yeux avec ses
circonstances, vous y apportiez, par votre prudence et authorité, le
prompt remède, que l'importance du fait, la nécessité des affaires de
France et la conservation de vos Estats le requièrent: vous ayant les
auteurs, par cet eschantillon de perfidie et cruauté, assez ouvertement
descouvert la bonne volonté qu'ils portent à tous ceux qui font, comme
vous, profession du pur service de Dieu.»

Suit une narration oratoire des évènemens principaux de ces temps
désastreux, en remontant à la conspiration d'Amboise, ou même à Henri
II et François Ier, pour descendre jusqu'à l'année 1577, aurore
de la ligue; narration un peu diffuse, surchargée de citations de
l'histoire sacrée et profane suivant le goût de l'époque, mais où
brillent, par intervalles, des sentences aussi vraies que frappantes,
telles que celle-ci, prise de Fulgosius: «Il vaut mieux, pour un Etat,
que le prince soit mauvais et que ses conseillers soient bons, qu'à
l'opposite il soit bon et qu'il ait de mauvais conseillers.» Nulle
part je n'ai vu les véritables causes et les principaux agens de la
Saint-Barthélemy plus nettement exposés. Le coup partit de Rome et de
Madrid. Grégoire XIII (Buoncompagno) et Philippe II le conçurent les
premiers pour empêcher la France d'aider l'insurrection des Pays-Bas,
et les succès de la nouvelle religion sur ce point. Leur intermédiaire
auprès de Catherine de Médicis fut le comte de Retz (Gondy), qui
était secrètement aux gages de l'Espagne. La reine-mère s'y laissa
engager par l'idée que la perte de tant de gens de tête et de cœur
lui assurerait une domination facile, sa passion favorite. Le duc
d'Anjou embrassa le dessein avec ardeur par jalousie du duc d'Alençon,
son frère, qui soutenait les réformés et la révolte flamande. Le roi
Charles IX hésita quelque temps, parce qu'avec beaucoup d'esprit, dont
il était pourvu, il entrevoyait les avantages que sa couronne pouvait
retirer de l'affranchissement des Provinces-Unies, sous la conduite de
Coligny; mais il céda par faiblesse et aussi par un penchant naturel
de cruauté et de perfidie. Il était né monstre, et, comme tel, digne
fils de sa mère. Une fois sa décision arrêtée, il fut passé maître en
fait de dissimulation et de férocité; toutefois, _il ne mit pas les
mains au massacre_ (page 137), se contentant, du fond de son Louvre,
de se faire donner, au fur et à mesure, les noms des victimes et ceux
des prisonniers, dont il ordonnait tantôt la mort, tantôt la captivité.
Le duc d'Alençon, seul entre les princes de la famille royale, fut
innocent du forfait, qu'il repoussa même avec horreur; cependant il
garda le secret qui lui fut imposé d'avance par la reine, sa mère et
son ennemie, sous peine de la vie.

Ce malheureux prince, trop maltraité par l'histoire, obtient de notre
anonyme une apostrophe honorable dans son éloquente péroraison: «... Et
vous, prince débonnaire, qui n'avez point souillé vos mains au sein des
innocens, comme vos deux frères, ains au contraire..., souffrirez-vous,
etc., etc.»

Terminons cette courte analyse par la réponse de l'amiral à ceux de
ses amis, qui, plusieurs jours avant la catastrophe, l'avertissaient
du danger et lui conseillaient de fuir, réponse que je n'ai vue
rendue nulle part dans la même sublimité. «Non; je veux, dit-il,
expérimenter, au péril de ma vie, la fidélité, la loyauté de mon roi,
et je m'efforcerai de mettre tout le monde en repos, dussé-je demeurer
le premier! Je sais bien que c'est principalement à moi qu'on en veut;
cependant, quel malheur sera-ce pour la France si, pour ma conservation
particulière, il faut qu'elle soit toujours en alarme et rentre, à tout
propos, en nouveaux troubles! ou bien quel pour moi si je vis ainsi en
continuelle défiance du roi! Et, de fait, s'il a délibéré d'avoir ma
vie, je n'ai ni maison forte ni pouvoir en apparence de m'en garantir.
Quant à moi, fuir chez les étrangers sera toujours jugé acte de
témérité, et si ne semble expédient ni pour moi ni pour mes amis, etc.,
etc.»




DEUX DIALOGUES

  Du nouveau langage françois italianizé, et autrement desguizé,
    principalement entre les courtisans de ce temps; de plusieurs
    nouueautez qui ont accompagné ceste nouueauté de langage; de
    quelques courtisanismes modernes, et de quelques singularitez
    courtisanesques (par Henri Estienne, sans date). _Rare._

  1 vol. pet. in-8 de 628 pages, plus 16 feuillets préliminaires,
    contenant, 1°, au verso du premier titre, des vers du livre
    au lecteur, et un quatrain de Celtophile; 2° une Épistre
    en prose de Jean Franchet, dit _Philausone_, gentilhomme
    courtisanopolitois, aux lecteurs _tutti quanti_; 3° une
    Condoléance versifiée aux courtisans amateurs du naïf langage
    françoys; 4° deux remontrances versifiées aux autres courtisans
    amateurs du françoys italianizé; 5° une Épistre en vers de M.
    Celtophile aux Ausoniens; 6° un Advertissement au lecteur. M.
    Brunet signale trois éditions de ces dialogues; la première
    de Paris, Mamert-Patisson, 1579, et les deux autres d'Anvers,
    1579-83, in-16, Guillaume Niergue. La nôtre, sans date,
    serait-elle une édition originale, antérieure à celle de
    Mamert-Patisson, ou serait-elle la même?

(1579.)


Il fut un temps, à la cour de nos rois, où les gens de bon goût,
ambitieux de faveur, au lieu d'être _étonnés_, étaient _sbigottits_;
où, non pas après le _dîner_, mais après le _past_, ils allaient, non
pas _se promener par la rue_, mais _spaceger par la strade_; où, pour
mieux étaler, je ne dis pas _leur gentillesse_, mais _leur garbe_, et
ne point paraître _goffes_, c'est à dire _lourds_, ils affectaient,
sinon des manières _stranes_, du moins un langage _étranger_, un jargon
italien qu'ils nommaient _le parler courtisanesque_. Tout ce qui, dans
le discours, s'éloignait de cette mode florentine semblait _scortese_,
pour ne pas dire _incivil_, et rompait, sans miséricorde, toute
familiarité, que disons-nous? _toute domestichesse_ avec les grands;
de sorte qu'un pauvre seigneur qui se serait pris à parler bonnement
français eût _sans induge été risospint_, autrement repoussé _sans
retard_, ce qui bien fort l'eût _inganné_, autrement _trompé_.

Cette mode ridicule est, avec la fraise à triple rang, les cheveux
dressés en raquette depuis la racine, les paniers grotesques, les
canons plissés, le libertinage à deux faces, les astrologues, les
devins, les poisons parfumés, la fourbe, la bigoterie et la cruauté, ce
que les Français d'alors durent à la funeste alliance de Catherine de
Médicis, la tant vertueuse et honneste princesse, comme dit Brantôme:
car il ne faut point d'ailleurs attribuer, à l'arrivée de cette femme
en France, le triomphe des beaux-arts parmi nous, lequel ne lui est
point dû, et dont tout l'honneur appartient à nos rois Charles VIII,
Louis XII et François Ier, ainsi qu'à nos expéditions d'Italie.

Le travers que nous venons de signaler, d'après _Jean Franchet_, fait
le sujet des deux dialogues susénoncés entre trois interlocuteurs,
savoir: Celtophile, partisan du français pur; Philausone, partisan
du français italianisé; et Philalèthe, partisan du vrai. L'idée de
cette satire docte et plaisante, quoiqu'un peu diffuse, convenait au
savant et malin Henri Estienne, dont le génie hardi ne faisait grâce
à personne. Il pouvait déjà prétendre au patronage de notre langue
par son beau _traité de la conformité du françois avec le grec_; il y
acquit de nouveaux droits par le présent ouvrage qui fut incessamment
suivi du _traité de la précellence du françois sur l'italien_, tous
écrits aujourd'hui trop peu communs et trop peu lus.

Les courtisans auxquels s'attaque notre auteur n'avaient pas seulement
introduit, dans le français, force mots italiens, ils avaient encore
changé la prononciation des mots indigènes, et disaient _la guarre_,
_la place Maubart_, _frère Piarre_, pour la guerre, la place Maubert,
frère Pierre; _le dret_, _l'endret_, pour le droit, l'endroit (usage
qui, par parenthèse, s'est perpétué chez eux jusque sous Louis XV);
_chouse_, _cousté_, pour chose, côté, et ainsi du reste, que c'était
une pitié de les entendre. Ils disaient aussi _j'allions_, _j'venions_;
mais ceci n'était plus de l'italien, c'était tout simplement du
rustique; car nous avons été long-temps rustiques, puis imitateurs des
Italiens et des Espagnols, ayant d'être purement français et polis, ce
qui ne s'est bien manifesté que vers la fin du règne de Louis XIII.

Ce n'est pas qu'on doive repousser tout emprunt fait aux langues
contemporaines; il en est, dans le nombre, de très heureux. Par
exemple, le mot _bastant_ est de bonne prise pour nous, étant plus
spécial que le mot _suffisant_, et n'ayant pas d'équivalent dans
le français. Il en est de même du mot _désappointement_ dérobé aux
Anglais, lequel, signifiant une contrariété mêlée de surprise, ne
saurait se rendre dans notre idiome sans périphrase: mais ce qui
est juste et ce que Henri Estienne veut seulement dire, de tels
emprunts ne doivent être faits qu'avec discrétion, dans le seul cas
de la nécessité, jamais par air, ni par affectation, bien moins par
engouement sot et adulateur.

Tout le sel du premier dialogue consiste dans l'emploi immodéré
du français italianisé de Philausone, que Celtophile reprend
vigoureusement, et quelquefois avec une ironie très fine qui nous
en apprend beaucoup sur les usages et les mœurs du temps.--Quoi!
vous vous attaquez au langage de la cour, dit Philausone; jamais
on n'y parla plus sadement, plus songneusement, plus ornément,
plus gayement.--Ou plutôt, reprend Celtophile, plus salement, plus
maussadement, plus galeusement, plus puamment.--Cependant le roi
parle ce langage.--Laissons le roi, s'il vous plaît; ce grand prince,
n'entendant plus d'autre langage que votre français italianisé, est
excusable de s'en contenter; mais son esprit m'est garant que s'il
entendait parler le pur français de son glorieux aïeul François Ier,
il enverrait nos courtisanesques à sa cuisine après les avoir fait
fouetter. Du reste, souvenez-vous bien que si les rois ont tout
pouvoir sur les hommes, ils n'en ont aucun sur les mots. N'est-il pas
beau, dites-moi, d'ouïr prononcer _reine_ au lieu de _rayne_, comme
s'il s'agissait d'une grenouille, d'autant qu'on nomme, chez nous, la
grenouille _reine_, de _rana_. Bientôt on prononcera _rey_ au lieu de
_roi_.--Accordez-nous du moins les mots italianisés de _charlatan_, de
_bouffon_, puisqu'ils manquaient au français.--Ah! pour ceux-là, je
vous les concède, comme exprimant deux professions qu'on ne vit jamais
en France et qui sont la propriété de l'Italie.--Accordez-moi encore
que vous avez adopté, sans scrupule, divers termes allemands, tels
que _buk_, _livre_, _her_, _monsieur_, _ross_, _cheval_.--Oui, mais
seulement par dérision; d'où nos mots _bouquin_, pauvre livre; _hère_,
pauvre sire; _rosse_, pauvre cheval; et revenant à l'italien, je vous
passerai aussi le mot _assassinateur_, puisque les assassins se sont
rencontrés à foison en Italie, avant d'être de mode en France.--Vous
vous fâchez.--Je m'en rapporte à ce qui en est.

Après un long échange de propos dans ce goût, les deux interlocuteurs,
en attendant Philalèthe, qu'ils sont allés chercher pour le faire
juge de la querelle, s'entretiennent, par forme de digression, des
usages modernes de la cour, et notamment du vêtement des hommes et
des femmes du grand monde, où l'on voit qu'à cette époque les belles
dames mettaient déjà du rouge et du blanc, qu'elles portaient déjà
de faux culs; qu'elles avaient des miroirs à leur ceinture; coutume
adoptée par les hommes élégans en même temps que les chausses à la
bougrine; qu'elles se grandissaient, à la vénitienne, avec des souliers
à talons d'un pied, nommés _soccoli_; que les révérences étaient
si obséquieuses, qu'en s'entr'abordant on se baisait la cuisse ou
le genou, et peu s'en fallait le pied; que les bas de soie, venus
d'Espagne ou de Naples, étaient taxés à sept écus de France; que le
vert, jadis la couleur des fous, était devenu la couleur favorite des
gens de cour; qu'on se servait déjà du mot de _majesté_ pour le roi et
la reine, et ceci conduit nos discoureurs à des détails fort étendus
sur les différentes appellations employées à l'égard des princes et
princesses du sang royal. N'omettons pas ici la recette que donne
Celtophile aux courtisans qui veulent réussir. Récipé trois livres
d'_impudence_ recueillies dans le creux d'un rocher nommé _Front
d'Airain_, deux livres d'_hypocrisie_, une livre de _dissimulation_,
trois livres de _science de flatter_, deux de _bonne mine_, le tout
cuit au _jus de bonne grâce_. Passer la décoction par une étamine de
_large conscience_; laisser refroidir; y mettre six cuillerées d'_eau
de patience_, et _trois d'eau de bonne espérance_; puis avaler le tout
en une fois. Le premier dialogue finit par une discussion prolongée
sur les nouveaux termes de guerre opposés aux anciens; après quoi
l'entretien est remis au lendemain.

Au second dialogue, la dispute continue entre Celtophile et Philausone,
toujours en attendant Philalèthe chez lequel ils n'arrivent que fort
tard, et qui n'intervient qu'à la fin de l'ouvrage, ainsi que nous
l'allons voir:

Philausone, comment vous portez-vous?--Celtophile, voici le
reste.--Que veut dire _voici le reste_?--Cela signifie, dans le parler
courtisanesque, _vous voyez ce qui reste de ma santé_.--Mais cela est
fort ridicule.--Non, cela est courtisanesque.--Passons, et revenons aux
nouveaux termes de guerre.

Ici, l'entretien tombe dans des chicanes minutieuses plus ou moins
dignes d'intérêt, qu'il faut aller chercher où elles sont, car
l'analyse en serait fastidieuse. Censure des somptuosités de la
vie actuelle, amenée avec effort au sujet de diverses façons de
parler, fraîchement introduites. Digression sur l'amour du roi
Edouard d'Angleterre pour la comtesse de Salisbury, d'après le récit
de Froissard. Nous ne cesserons de répéter que nos vieux Français
parlaient de tout à propos de tout, et que cela seulement les empêchait
de faire d'excellens livres, car du reste ils avaient autant d'esprit
que de savoir, et, de plus que nous, beaucoup de franchise. Digression
contre les buscs dont les femmes se servent pour emprisonner ce
qui devrait rester libre pour leur santé comme pour leur pudeur.
Divagations. Etymologie du mot _marmaille_, qui viendrait du grec
_myrmaxes_, fourmilière. Censure de la coutume d'embrasser les femmes
pour les saluer. Par transaction, on se borna depuis à leur baiser
la main jusqu'au temps de Louis XV. Maintenant on leur secoue cette
main cavalièrement. Il y a progrès, mais, remarquons-le, toujours
attouchement: la nature se trahit et se trahira sans cesse dans les
usages sociaux qui la déguisent le plus. Celtophile, d'après Plutarque,
excuse les anciens de leur usage d'embrasser les femmes sur la bouche,
_to stomati_, sur ce que c'était simplement pour voir si elles avaient
bu du vin. Nous disons que c'était un prétexte.

_Branle du bouquet_, danse à la mode à la cour de Catherine de Médicis.
Elle consistait à danser en rond; et à chaque tour, un cavalier, puis
une dame, se détachait du cercle et s'en allait baiser chacun, puis
chacune, et ainsi de suite jusqu'à ce que la chose eût été générale;
en sorte que, dans un _Branle du bouquet_ de douze couples, chacun
et chacune se trouvaient baisés cent quarante-quatre fois. Tous ces
baisemens nous venaient encore des Italiens, ou des _Romipètes_, pour
parler comme Celtophile. Divagations sur les baisers. Baiser de Judas,
baiser de paix, baiser des Agapes. De par Xénophon, Henri Estienne
ne veut pas que les petits hommes épousent de grandes femmes, pour
n'avoir point, en voulant les embrasser, à sauter après elles comme des
petits chiens. Sage critique de l'abus des métaphores et du langage
métaphorique venu d'Italie en France. Juste censure de l'expression
_divinement_ appliquée à toutes choses que repousse l'idée de la
divinité. N'est-il pas scandaleux de dire qu'on a divinement digéré,
qu'on a soupé comme un ange, que telle viande est divine, qu'on a
baptisé son vin, etc., etc. Nous conviendrons encore, avec Celtophile,
que c'est une impiété, pour le moins autant qu'une vanterie, de dire,
à tout propos, qu'on a le diable au corps. Il faut aussi laisser aux
Italiens ces termes excessifs d'_humilissime serviteur_, de _sacrée
majesté_, qui ne disent plus rien, pour vouloir trop dire. Coup de
patte contre les croyances italiennes. Éloge de l'expression si bien
placée en Italie _non e vero_, cela n'est pas vrai. Selon Celtophile,
on ne doit point se battre pour la repousser. Philausone soutient qu'au
contraire il se faut battre pour un démenti ainsi donné; et ceci est
encore une digression.

Enfin nos discoureurs sont arrivés au logis de Philalèthe. La question
lui est soumise double, ainsi qu'il suit: Laquelle des deux langues est
préférable, de l'italienne ou de la française? le français gagne-t-il à
être italianisé? Philalèthe établit d'abord que les vrais juges ici ne
sont point les gens de cour, d'ordinaire fort ignorans; mais les hommes
lettrés qui savent le grec et le latin, dont le français est en partie
formé; que bien moins encore doit être juge en cette matière une cour à
demi composée d'Italiens. Censure amère des courtisanesques. On devine
que Philalèthe donnera toute raison à Celtophile, comme aussi le lui
donne-t-il, et nous aussi, et l'évènement aussi, grâce à Pascal et aux
grands écrivains de cette école.




L'EXAMEN DES ESPRITS POUR LES SCIENCES,

  Où se montrent les différences des esprits qui se trouvent
    parmi les hommes, et à quel genre de science un chascun est
    propre; composé par Juan Huarte, médecin espagnol, traduit par
    François-Savinien Alquié. (1 vol. in-12. Amsterdam, Ravestein,
    1672.)

(1580-1672.)


Huarte, né dans la Navarre française, à Saint-Jean-Pied-de-Port, vers
le milieu du XVIe siècle, publia, en 1580, son livre de l'_Examen
de los ingenios para las sciencias_, ouvrage qui fut admiré pour
la méthode et pour la hardiesse des idées, mais auquel on reproche
certaines théories hasardées, telles qu'un système de génération qui
a frayé la voie du paradoxe absurde touchant l'art de créer les sexes
et les grands hommes à volonté. Cet ouvrage, traduit en italien et en
latin, le fut trois fois en français, 1° par Chappuis, en 1580; 2°
par Vion Dalibray, en 1658-75; 3° par Savinien Alquié, en 1672. Cette
dernière traduction est la préférée.

L'auteur dédie son livre à Philippe II, roi d'Espagne, et le divise
en quinze chapitres précédés d'un préambule sous forme d'additions,
lequel contient deux paragraphes. Dans le premier paragraphe, destiné à
définir l'esprit et à nombrer les différentes sortes d'esprit, Huarte
fait dériver les mots esprit, génie, entendement, du verbe _gigno,
ingenero_, d'où il conclut que l'esprit est un enfantement; puis,
attribuant à la nature des choses qui sont hors de nous une force
active et génératrice, il rapporte l'enfantement de l'esprit humain
à sa docilité envers les leçons naturelles, en quoi il s'appuie de
Cicéron qui définit l'esprit de cette sorte: _docilité et mémoire_.
Il distingue deux espèces de docilité; l'une d'entendement, laquelle
puise ses leçons dans la nature même, l'autre d'acquiescement aux
enseignemens du maître; la première forme les génies, la seconde les
bons disciples; celle-ci est mère de l'invention, celle-là du sens
commun. Il convient d'admettre, avec Platon, une troisième espèce
d'esprit qui tient de la divination et que le philosophe grec nomme
_esprit excellent mêlé de fureur_; c'est la source des poètes.

Descendant de ces sommités obscures à la médecine et à Galien, le
docteur navarrois cherche les rapports matériels qui lient les facultés
de l'intelligence à la conformation des cerveaux, et trouve que la
mémoire veut un cerveau de grosse et humide substance, tandis que
l'entendement, proprement dit, veut un cerveau sec, composé de parties
subtiles et délicates.

Dans le second paragraphe, consacré aux différentes sortes d'inhabileté
ou de sottise, il croit aussi en voir trois: 1° l'inhabileté résultant
de la grande froideur du cerveau qui retient l'ame dans les liens de
la matière et fait de l'homme un _véritable eunuque d'intelligence_;
2° l'inhabileté provenant de l'excessive humidité du cerveau et de
l'absence de tout principe huileux ou visqueux propre _à raccrocher les
espèces_, de façon que la science passe à travers l'entendement comme à
travers un crible; c'est une organisation très commune; 3° l'inhabileté
produite par l'inégalité de la substance cérébrale, laquelle, formée
de parties délicates et de parties grossières, engendre la confusion
des idées, des images et des discours. Ceci bien établi (comprenne qui
pourra), Huarte entre en matière.

_Premier chapitre._--Les enfans nés sans aptitude peuvent fermer les
livres, ils ne feront jamais rien. Mais il ne faut pas juger légèrement
des dispositions de l'enfance. Tel enfant semble lourd et inepte qui,
se développant lentement, deviendra Démosthène; tel autre paraît vif
et avisé qui avortera tout net. Exercez d'abord la mémoire des enfans,
puis sa dialectique; puis au troisième âge ouvrez-leur la philosophie,
et commencez alors par le dépayser, envoyant ceux d'Alcala de Henares à
Salamanque, et ceux de Salamanque à Alcala.

Choisissez-leur des maîtres à facile élocution, à génie méthodique,
et ne leur faites apprendre qu'une chose à la fois, en procédant du
commencement au milieu et du milieu à la fin.

Veut-on savoir quelle est la période du plus grand développement de
l'esprit? c'est de 33 à 50 ans. C'est pendant cette période qu'il
faut écrire, si l'on ne veut pas se rétracter. Les esprits qui se
développent à 12 ans sont caducs à 40 et meurent à 48. Ceux qui sortent
de page à 18 ans sont encore jeunes à 40, virils à 60, et ne finissent
qu'à 80.

_Deuxième chapitre._ La nature donne seule la capacité; l'art donne la
facilité, et l'usage la puissance, ainsi que le dit l'antique axiome:
_natura facit habilem, ars vero facilem, ususque potentem_. Mais il
faut s'entendre sur ce mot _nature_. Dire que c'est la volonté de
Dieu, c'est ne rien dire du tout; car, sans doute, Dieu fait tout par
sa volonté; mais, généralement, toutes les fois qu'il n'a pas recours
aux miracles, il laisse agir les lois immédiates selon lesquelles il a
constitué l'univers, et c'est à bien connaître ces lois que consiste
toute la science humaine. Par le mot _nature_, nous devons donc
entendre un certain rapport de causes et d'effets physiques. C'est
ce que nous révèle la diversité incroyable de génies, de mœurs, de
tempéramens, de formes, qui se fait remarquer entre les peuples, entre
les individus d'un même pays, d'une même province, d'une même bourgade,
d'une même famille, selon les conditions du sol, du climat et autres
circonstances, en partant du principe que les quatre grandes causes
naturelles de ces variétés infinies sont la chaleur, la froideur,
l'humidité, la sécheresse, comme le déclare fort bien Aristote, et
comme Galien le montre plus en détail dans le livre où il rapporte les
inclinations de l'ame au tempérament, livre qui est le fondement de
celui-ci.

_Troisième chapitre._--Quelle partie du corps doit être bien tempérée
chez l'enfant pour qu'il ait un bon esprit (car il est force
d'attribuer la faculté de penser à quelque organe spécial, ni plus ni
moins que toute autre faculté, et de reconnaître que nous ne voyons pas
avec le nez, que nous n'entendons pas avec les yeux, etc., etc.). Avant
Hippocrate et Platon, les philosophes naturels plaçaient les hautes
facultés de l'homme dans le cœur; mais ces deux grands esprits les ont
mises, à bon droit, dans le cerveau, contre l'opinion d'Aristote qui
revint à la doctrine du cœur par une secrète démangeaison de contredire
Platon. Or, pour que le cerveau soit bien conditionné, il convient que
ses parties soient fortement unies; que la chaleur, la froideur, la
sécheresse et l'humidité s'y balancent; enfin que sa substance soit
formée de parties délicates et subtiles.

Quatre autres conditions sont, de plus, requises: 1° la figure,
laquelle, indiquée par la forme de la tête, doit, selon Galien,
représenter une boule aplatie sur les côtés, de manière à faire
protubérer le devant ou front, et le derrière ou occiput; 2° la
quantité, qui doit être considérable, et, par conséquent, s'annoncer
par une grosse tête, ou du moins par une tête peu chargée d'os et de
chair si elle est petite. L'homme bien conformé a plus de cervelle
que deux chevaux et que deux bœufs. Ajoutons que la quantité de
cervelle répartie entre les quatre ventricules du cerveau doit rendre
ces ventricules cohérens par de nombreuses circonvolutions; 3° la
température, toujours modérée dans l'état normal; 4° la qualité des
molécules cérébrales, laquelle est d'autant meilleure qu'elle est plus
légère et plus médullaire. Ces conditions étant remplies par la nature,
restent encore à désirer l'abondance, la saine qualité et l'équilibre
des esprits vitaux et du sang artériel; car c'est par là que le cœur
influe sur la pensée.

_Quatrième chapitre._--L'auteur traite ici de l'ame végétative, de
l'ame sensitive et de l'ame raisonnable, comme s'il supposait trois
sources distinctes de la faculté de vivre, de sentir et de penser,
tandis que l'ame paraît d'abord végétative, puis sensitive, puis
raisonnable _sui generis_. C'est le tort de tous ceux qui veulent
disserter _a priori_ sur la nature de nos facultés intellectuelles, de
donner leurs formes d'observation pour des modifications réelles. Locke
et Condillac ont déployé bien plus de science véritable en laissant
à Dieu la nature de l'ame, son siége, son essence, pour étudier, par
l'expérience, comment nos connaissances se forment et s'accroissent.

Huarte ne laisse pas d'être un esprit profond. On ne conçoit guère
qu'avec son dessein annoncé d'expliquer le travail de la pensée par la
structure et le jeu des organes, il n'ait pas éveillé les soupçons des
théologiens espagnols, si inquiets et si vigilans. Il va trop loin,
ce nous semble, en avançant que des organes réguliers suffisent, sans
le concours de l'éducation, à faire un savant, un poète, un artiste,
opinion qu'il appuie de l'exemple des idiots et des frénétiques rendus
habiles par la maladie ou les accidens. Les faits par lui cités à cette
occasion ne seraient pas concluans quand ils seraient authentiques.
Du reste, il fait preuve de saine philosophie quand il explique les
inspirations, les pressentimens, les oracles, par l'exaltation des
organes plutôt que par l'intervention de la divinité ou des démons.

_Cinquième chapitre._--Recherches oiseuses pour savoir dans quels des
quatre ventricules du cerveau se logent l'entendement, la mémoire,
l'imagination, et si ces trois facultés ne se trouvent pas dans
chaque ventricule, ce qu'il soupçonne, la paralysie de l'un d'eux ne
faisant qu'affaiblir et non cesser ses facultés. On ne s'attendait
guère à rencontrer le docteur Gall en Espagne au XVIe siècle; le
voici toutefois; rien de nouveau sous le soleil. Huarte pense, comme
Aristote, que la froideur est favorable à l'entendement et la chaleur
à la force corporelle. La sécheresse rend l'esprit subtil; l'humidité
le rend lourd. La sécheresse et la froideur sont grandes chez les
mélancoliques, et l'on voit que les plus savans hommes ont été
mélancoliques. L'humidité du cerveau le rend propre à recevoir; d'où
la mémoire plus active dans la jeunesse que dans la vieillesse, et,
au contraire, le jugement plus solide chez les vieillards que chez
les jeunes gens. Si la mémoire est meilleure le matin que le soir,
c'est que le sommeil humecte le cerveau. La chaleur est le principe de
l'imagination; d'où l'impossibilité de réunir une forte imagination à
une forte mémoire. La sécheresse, l'humidité et la chaleur présidant,
la première à l'entendement, la deuxième à la mémoire et la troisième
à l'imagination, il n'y a que trois grandes sortes d'esprit qui se
subdivisent selon la combinaison de ces trois élémens.

_Au sixième chapitre_, l'auteur se perd dans le développement de ses
idées et devient difficile à suivre, cela se conçoit. On entrevoit
qu'à l'opposé d'Aristote, qui soustrait l'ame à l'action du corps et
la croit immatérielle et éternelle, il la soumet aux organes, si même
il ne la confond pas avec eux. Poursuivant toujours son système des
trois élémens, il prétend reconnaître un grand jugement ou une grande
imagination aux cheveux gros, noirs et rudes, produits nécessaires
de la sécheresse ou de la chaleur, et une grande mémoire aux cheveux
blonds et soyeux, résultats de l'humidité. Il avance que celui qui rit
beaucoup a plus d'imagination que de mémoire ou de jugement, parce que
le rire vient du sang, foyer de la chaleur.

_Le septième chapitre_ est conçu dans le dessein plus qu'aventuré
d'éloigner des principes et des applications précédentes le reproche
de matérialisme. Notre médecin y prétend que sa doctrine ne contredit
pas le dogme de l'immortalité de l'ame qui nous est enseigné par Dieu
même; du reste, il pense avec Galien que l'immatérialité de l'ame ne
saurait être fondée sur la seule raison, sans révélation, en quoi il
s'écarte de Platon et des autres spiritualistes. Après avoir fait une
belle profession de foi, il s'aventure de nouveau et laisse échapper
ces paroles qui pourraient bien être le fond de sa philosophie:
_l'ame n'est autre chose qu'un acte et une forme substantielle du
corps humain_. Après ce grand trait lancé contre la pensée du monde,
il se presse de lui faire plus de sacrifices qu'elle n'en demande,
en admettant des esprits immatériels errant dans l'univers. Il parle
des démons succubes et incubes qui aiment les maisons obscures, sales
et infectes, et fuient celles qu'habitent le jour, la propreté, la
musique. Il explique ensuite pourquoi Dieu s'est communiqué aux hommes
sous la forme d'une colombe et non sous celle d'un aigle ou d'un paon;
par où l'on aperçoit que Huarte s'est souvent moqué du public, afin de
prendre impunément plus de libertés avec le lecteur qu'il s'est choisi.
Il pousse les choses si loin dans ce chapitre, qu'on peut hardiment
le proclamer passé maître en fait d'ironie. Heureux fut-il d'avoir
été pris alors au sérieux! Pour moi, si j'eusse été grand inquisiteur,
j'aurais fait brûler mon plaisant tout nu; il est vrai que je n'aurais
jamais voulu être grand inquisiteur. Voir, page 163 et suivantes, le
colloque de l'ame du mauvais riche avec l'ame d'Abraham et les curieux
commentaires sur ce colloque.

_Le huitième chapitre_ est à la fois ingénieux et judicieux. L'auteur
y examine les rapports des différentes sciences avec les différens
genres d'esprit. Ainsi, de la mémoire dépendent, selon lui, l'étude
des langues, la théorie de la jurisprudence, la théologie positive
ou la science des canons, la cosmographie, l'arithmétique, etc.,
etc. L'entendement préside à la théologie scolastique, à la théorie
médicale, à la dialectique, à la philosophie naturelle et morale,
etc., etc.; et c'est de l'imagination que sortent, comme d'une source
vive, la poésie, l'éloquence, la musique, en un mot tous les arts.
Il soutient ses assertions par des raisonnemens fort spécieux et des
observations très fines, telles que la facilité des enfans à savoir
les langues, la difficulté qu'ont au contraire les scolastiques à
parler les langues correctement, le défaut absolu de goût poétique des
philosophes, l'extravagance des poètes en matière d'argumentation,
etc., etc. Les jeux, dit-il, dépendent de l'imagination, et aussi
l'ordre dans les habitudes domestiques, l'élégance, la parure, et
aussi l'irritabilité, la violence, mais par dessus tout le génie de
la poésie. Les grammairiens sont arrogans; c'est qu'ils ont moins de
jugement que de mémoire; car rien de si contraire au jugement que
l'arrogance. Les Allemands, et généralement les peuples du Nord, ayant
le cerveau humide, se ressouviennent mieux qu'ils ne raisonnent, tandis
que les Espagnols, dont le cerveau est sec, oublient aisément et
pensent avec justesse.

_Neuvième chapitre._ Intéressantes déductions des principes posés.
Ainsi, c'est peine perdue d'attendre un jugement sûr des mieux disans;
car, s'ils parlent bien, c'est qu'ils ont le cerveau chaud et humide,
et, pour bien juger, ils devraient l'avoir sec et froid. Saint Paul,
dont le sens était si profond, avoue qu'il ne savait point parler.

_Le dixième chapitre_ est une continuation du même sujet, appliquée à
l'art de la chaire et aux autres genres d'oraison, dans laquelle il est
montré pourquoi ceux qui ont le plus d'éloquence excellent le moins
dans l'art d'écrire, _et vice versa_.

_Le onzième chapitre_ étend ces applications à la jurisprudence, par
où l'on voit comment le meilleur avocat est souvent très médiocre
jurisconsulte à charge de revanche.

_Le douzième chapitre_ est relatif à la médecine. L'auteur en sépare
la théorie, qu'il donne à la mémoire pour une part et pour l'autre à
l'entendement, de la pratique, qu'il fait découler de l'imagination.
Suivent des anecdotes piquantes et de bonnes observations.

_Au treizième chapitre_, Huarte, cherchant à quelle disposition
d'humeurs, d'organes et d'esprit se rapporte le talent militaire, croit
le rencontrer dans l'imagination, source de la malice, qui se lie à la
tromperie, laquelle, aussi bien que la vaillance, dirige la guerre,
et vient d'un cerveau chaud. L'entendement et la mémoire, produits du
froid et de l'humide, ne sont pas générateurs des guerriers. Un général
aura la tête chauve, la chaleur ayant dû dessécher ses pores. Ici
trouve sa place une grande et philosophique digression sur la noblesse,
où les fiers Castillans apprendront que le vrai noble est fils de ses
œuvres.

_Quatorzième chapitre._--Quelle sorte d'esprit, et par conséquent
d'organisation, convient au métier de roi? c'est d'abord la haute
prudence qui, supposant l'équilibre parfait de l'imagination, de la
mémoire et du jugement, indique l'exquise température du cerveau,
et la juste pondération des solides et des fluides. Un bon roi est
blond, beau, de bonne grace, joyeux d'humeur, de taille moyenne; il a
le cœur et les testicules chauds; enfin il ressemble... à Henri IV,
dirions-nous?... non; à Jésus-Christ, dit Huarte, à Jésus-Christ tel
que le dépeint le proconsul Lentulus dans sa lettre au sénat romain
(laquelle lettre, par parenthèse, est une fiction grossière des moines
du moyen-âge): n'y aurait-il pas là encore quelque malice?

Mais nous voici au _quinzième et dernier chapitre_, qui est le chapitre
capital: il s'agit d'enseigner aux pères comment ils se doivent
comporter pour engendrer des enfans sages et de grand esprit, des
garçons et des filles. Quatre divisions coupent cet enseignement. Dans
la première, l'auteur énonce les qualités générales qui favorisent la
génération; la seconde traite des soins particuliers nécessaires à la
procréation de tel ou tel sexe; la troisième, des moyens d'infiltrer la
sagesse et la science; enfin, la quatrième, de la façon dont on doit
nourrir les enfans pour leur conserver l'esprit qu'on a fait naître
avec eux. La matière est délicate; il faut bien l'aborder franchement
avec Huarte, mais nous sommes obligé de prévenir que ce n'est pas ici
une lecture de femme. Ce serait manquer au sexe entier que de lui
offrir cette analyse sans avertissement. Cela dit, passons.

La femme, pour engendrer, doit avoir un ventre tempéré, c'est à dire
combiné, dans une juste mesure, de froideur, de chaleur, de sécheresse
et d'humidité, en sorte, toutefois, que le froid et l'humide dominent
dans la matrice. Or, la femme est froide et humide à trois degrés
différens, qui se connaissent, d'abord, à son esprit et à son habileté;
puis, successivement, à sa complexion et à ses mœurs, à la grosseur ou
à la délicatesse de sa voix, à sa maigreur ou à son embonpoint, à son
teint noir ou blanc, à son poil; enfin, à sa beauté ou à sa laideur.

Elle est humide et froide au premier degré, par conséquent très
féconde, si elle est hargneuse, chagrine, charnue, blanche et riche en
poil. Elle l'est au deuxième degré si, avec les conditions extérieures
précitées, elle est médiocrement bonne et sans souci. Elle l'est au
troisième, seulement, si, avec les mêmes conditions apparentes, ou peu
s'en faut, elle est très bonne: moins elle a de beauté et de bonté,
plus elle est pourvue de cette froideur et de cette humidité d'où naît
la fécondité. Voilà qui expliquerait pourquoi il y a tant de vauriens
au monde.

La femme est chaude et sèche, autrement de nature stérile, si elle a
une voix sonore, si elle est généreuse, sensible, belle, bien formée,
etc., etc. Pauvres bréhaignes, dirait-on que vous êtes si aimables!

Au demeurant, une femme veut-elle savoir la mesure de sa fécondité,
Hippocrate lui ordonne de se coucher avec une gousse d'ail dans la
matrice; et, pour peu que, le lendemain, elle ait un goût d'ail dans
la bouche, c'est une preuve que, ses voies de communications internes
étant bien libres, elle est disposée à la génération.

Pressons-nous d'ajouter, avec Huarte, que la souveraine beauté, quand,
du reste, sa complexion est mixte et tempérée, peut devenir très
féconde.

L'homme, pour être capable, à son tour, comme pour devenir savant, doit
être chaud et sec, c'est à dire de haut entendement, et très oublieux,
souvenons-nous-en bien, brun, poilu de la cuisse au nombril, et laid.

Les conditions réciproques de fécondité obtenues chez l'homme et la
femme ne suffisent pas; il faut encore qu'elles soient en rapport les
unes avec les autres, de l'homme à la femme; en sorte que le chaud
soit opposé au froid, et le sec à l'humide. C'est alors que ce rapport
est parfait, qu'il vient des enfans très sages. On sait des procédés
artificiels pour établir plus ou moins ce rapport, comme de corriger
l'excès de sécheresse par des bains, et le trop d'humidité par une
nourriture forte, avant l'acte vénérien, et surtout de s'abstenir,
dans l'acte, de penser à autre chose: prescription bien nécessaire, en
vérité.

La semence froide et humide produit les filles; la chaude et sèche
donne les garçons. Or, il est bon de savoir que le testicule droit,
dans les deux sexes, contient une semence chaude et sèche; et le
testicule gauche, une froide et humide. L'homme qui veut un garçon
doit donc, après avoir mangé sec et dirigé sa pensée, semer de droite
à droite. Veut-il des enfans d'esprit, qu'il boive du vin blanc, et en
petite quantité; qu'il se nourrisse, ainsi que sa seconde, d'alimens
froids et secs, tels que pain blanc pétri avec du sel, perdrix,
framolin, chevreaux, etc., etc., et qu'il ne sème pas plus tôt ni plus
tard que sept jours avant les menstrues.

Pour des enfans de grande mémoire, mangez chaud et humide, comme
truites, saumons, anguilles, etc., etc.; pour des enfans d'imagination,
chaud et sec, comme pigeon, ail, ciboule, oignons, poivre, miel,
épices, etc., etc.

Les poules, les chapons, le veau, le mouton, etc., etc., feront des
enfans tempérés, ayant mémoire, jugement, imagination dans un degré
médiocre.

Mais en voilà bien assez. Hâtons-nous de terminer le détail de ces
recettes, en disant que la fin du livre de Huarte renferme d'excellens
préceptes hygiéniques, pris d'Hippocrate et de Gallien, pour
l'éducation physique et intellectuelle des enfans. Nous avons remarqué
la suivante, de laver le corps des enfans fréquemment avec de l'eau
chaude et du sel.




LE THÉATRE DES DIVERS CERVEAUX DU MONDE,

  Auquel tiennent place, selon leur degré, toutes les manières
    d'esprits et humeurs des hommes, tant louables que vicieuses,
    déduites par discours doctes et agréables; traduict de
    l'italien par G. C. D. T. (Gabriel Chappuis de Tours). A Paris,
    pour Jean Houzé, au Palais, en la gallerie des prisonniers,
    près la Chancellerie, avec privilége. (1 vol. in-16 de 268
    feuillets.) M.D.LXXXVI.

(1583-86.)


L'original de ce théâtre, qui veut être un traité pratique de
physiologie morale, parut à Venise en 1583. L'auteur, Thomaso Garzoni,
chanoine régulier de Latran, mort à 40 ans, en 1589, le composa
environ sept ans avant de mourir et de donner aux maris malheureux
_son Merveilleux Cocu consolateur_, qui fera rire, mais ne consolera
jamais personne; c'est à son traducteur impitoyable, Gabriel Chappuis,
que les amateurs de romans de chevalerie doivent principalement les 24
livres de l'_Amadis des Gaules_. Chappuis se montre zélé ligueur dans
sa dédicace à très noble et très vertueux Pierre Habert, conseiller
du roi, secrétaire de sa chambre et de ses finances, bailli de
l'artillerie et garde du scel. Il est assez curieux de voir un ligueur
français et un chanoine italien, dans le XVIe siècle, poser, de leurs
mains grossières, les fondemens de la doctrine du docteur Gall touchant
l'organisation extérieure de nos facultés morales et intellectuelles.
Thomas Garzoni, sur la foi de Galien, considérant le cerveau humain
comme le siége premier de la vie de l'homme, _la maison de l'ame
raisonnable, l'instrument premier des vertus animales_, et rapportant
nos diverses facultés à la nature, à la forme et à la quantité de
cervelle dont nos têtes sont pourvues, range les divers cerveaux dans
l'ordre que nous allons dire:

  1°. _Les cerveaux complets_, lesquels se distinguent en
    cerveaux tranquilles, belliqueux, facétieux, gaillards, arguts,
    fins, vifs, subtils, savans et nobles. Total, dix espèces
    signalées en autant de discours avec les exemples à l'appui.

  2°. _Les cerveaux de peu de poids_, divisés en cerveaux vains,
    inconstans ou lunatiques, curieux, dédaigneux et passionnés.
    Total, cinq espèces et cinq discours, toujours avec exemples
    sur table.

  3°. _Les cerveaux de petite consistance_, comprenant les
    cerveaux paresseux, lourdeaux, goffes ou sans goût ni grace,
    timides et irrésolus, débiles, sans mémoire, simples, de prime
    face, ou rieurs à propos de bottes, enfin les cerveaux vides.
    Total, neuf espèces et neuf discours.

  4°. _Les cerveaux de petit volume_, savoir: les causeurs, les
    pédantesques, les glorieux et les solennels, c'est à dire qui
    font les paons, qui s'estiment fils de Jupiter, comme les
    Gratian de Bologne, qui tranchent du Bartole. Total, quatre
    espèces et quatre discours.

  5°. _Les grands cerveaux_, savoir: les pratiques, les stables,
    les libres, les résolus, les se _ressentans_, autrement
    ressentant l'injure, les industrieux, les graves et les
    cabalistiques. Huit espèces et huit discours.

  6°. _Les têtes sans cervelle_, savoir: les niais et incivils,
    les ignorans, les doubles, les bouffons, les dissolus et
    gourmands, les avares, et généralement les immodérés, les
    vicieux, les fantastiques, les contentieux, les pervers et
    parjures, les fâcheux, cruels et ingrats, les mélancoliques et
    sauvages, les alchimiques, les étourdis, les fous et furieux,
    les terribles et endiablés, les volontaires à tout caprice,
    enfin les têtes dont le diable même ne se veut empêcher, parce
    qu'elles sont autant que lui, telles que Xantippe, femme de
    Socrate, la maudite vieille Gabrine, dans l'Arioste, etc., etc.
    Total, dix-neuf espèces et dix-neuf discours.

Ce petit livre, dans lequel 195 auteurs sont cités, depuis Moïse
jusqu'à Louis Transillo, depuis Homère jusqu'au poète Alexis, depuis
saint Augustin jusqu'au grand Albert, manifeste un cerveau de la classe
lunatique se rattachant, par la satire, à la classe des gaillards.
Cependant Thomas Garzoni a une idée très belle et très juste qui nous
le ferait presque ranger dans la première classe, parmi les cerveaux
nobles, et cette idée, la voici: il attribue toutes les vertus à la
grande division des têtes bien faites ou des cerveaux complets, et
tous les vices à celle des têtes sans cervelle. Quant au traducteur
Chappuis, il fait, sans nulle doute, partie de la classe des cerveaux
_goffes_ ou sans goût ni grace.




L'ENFER DE LA MÈRE CARDINE,

  Traitant de la cruelle et terrible bataille qui fut aux
    enfers, entre les diables et les m..... de Paris, aux nopces
    du portier Cerberus et de Cardine, qu'elles vouloyent faire
    royne d'enfer, et qui fut celle d'entre elles qui donna le
    conseil de la trahison, etc.; outre plus est adjoustée une
    chanson de certaines bourgeoises de Paris, qui, feignant
    d'aller en voyage, furent surprinses au logis d'une m....., à
    Saint-Germain-des-Prez (1 vol. in-8, 1583-97, réimprimé à 108
    exempl., dont 8 sur gr. pap. vélin in-8. A Paris, chez Pierre
    Didot, 1793).

(1583-97--1793.)


Quoique le nouvel éditeur de cette virulente satire contre les célèbres
courtisanes de Paris ait mis la chose en doute, il paraît certain,
d'après une note de M. Barbier, que l'auteur en est le seigneur
Flaminio de Birague, gentilhomme ordinaire de la chambre de François
Ier, et petit-neveu du cardinal de Birague. On ne connaissait que deux
exemplaires de cet opuscule cynique, tant de l'édition de 1583 que de
celle de 1597, avant la réimpression de 1793, qui elle-même n'est pas
commune. Sans doute _la mère Cardine_ est une femme dont le seigneur
Flaminio voulait se venger; le début suivant le fait assez présumer:

    Puisque l'oysiveté est mère de tout vice,
    Je veux, en m'esbattant, chanter cy la malice,
    La faulse trahyson et les cruels efforts
    Que fit Cardine un jour en la salle des morts,
    Alors que Cupidon lui fit oster les flammes
    Qui tourmentent là bas nos pécheresses ames, etc., etc.

La fable du poème est toute simple: Cardine épouse Cerberus, et au
festin de noces paraissent les principales filles de Paris, Marguerite
Remy, surnommée _les Gros yeux_; la Picarde, cresmière; Anne au petit
bonnet; la Normande, bragarde; la Lyonnoise, douteuse, etc., etc.
Cupidon, l'ennemi juré de Pluton, paraît à ces noces pour exciter les
dames à combattre l'enfer, voire même à étrangler Cerberus. Cardine
n'est pas si tendre épouse que de se refuser à cet exploit contre son
cher époux, et le combat s'engage. L'enfer est, tout d'abord, si mal
mené, qu'il se refuse à continuer la lutte:

    Sachant qu'il n'y a rien, en cet enfer infame,
    Qui soit assez puissant pour combattre une femme,
    Plein d'un esprit malin, en tout desmesuré;
    Puis le sceptre n'est pas par combat assuré, etc., etc.

C'est là tout le trait de l'ouvrage, qu'on peut résumer en ces deux
mots: «Des filles sont pires que tous les diables ensemble.» Du reste,
la versification n'en est pas aussi grossière que celle de beaucoup
d'autres poèmes du même temps, et le récit ne manque pas de gaîté.
A l'égard de la déploration de la mère Cardine et de la chanson des
bourgeoises, ce sont des pièces remplies d'une verve trop libre pour
qu'il soit permis de les analyser.




DISCOURS POLITIQUES ET MILITAIRES DU SEIGNEUR LA NOÜE,

Nouuellement recueillis et mis en lumière. A Basle, de l'imprimerie de
François Forest.(1 vol. in-8.) M.D.LXXXVII.

(1587.)


François La Noüe, dit _Bras-de-Fer_, gentilhomme breton[4], né en 1531,
mort au siége de Mercœur, en Bretagne, en 1591, est un des guerriers
qui honorent le plus l'humanité, et la France particulièrement. Il
a illustré son pays par ses actions et par ses écrits. Calviniste
sincère, il s'est fait respecter des catholiques mêmes par sa loyauté.
Michel Montaigne admirait en lui la douceur singulière des mœurs,
jointe à l'intrépidité du caractère. C'est une justice de l'avoir
rangé, pour ses discours politiques et militaires, parmi les premiers
modèles de prose française, comme l'a fait M. François de Neufchâteau
dans son judicieux _Essai sur les meilleurs prosateurs de notre
langue_, antérieurs à Pascal; mais c'est une injustice au public de
l'avoir négligé et oublié, depuis 1638 qu'il a cessé d'être réimprimé.
Réparons cet oubli de notre mieux, en payant d'abord un tribut
d'hommage à Moïse Admirault, qui, du moins, a écrit la vie du brave La
Noüe de manière à rendre à jamais sa mémoire chère et vénérable.

  [4] La Noüe, Bras-de-Fer, portait d'argent, fretté de dix bâtons
  de sable, au chef de gueule, chargé de trois têtes de loup
  arrachées d'or. On lit, au tome II des Mémoires de Castelnau,
  annotés par Le Laboureur, pag. 580-81, que la maison de La
  Noüe, dite La Noüe-Briort, était fort ancienne en Bretagne,
  que François La Noüe épousa Madeleine de Téligny, dont il
  eut deux fils, Odet et Théophile, et enfin qu'Odet seul eut
  postérité masculine dans Claude La Noüe. Nous ajouterons à
  ces renseignemens que la maison de La Noüe s'est éteinte vers
  la fin du XVIIe siècle dans celle de Saint-Simon Courtomer,
  de Normandie; et cette dernière, en 1835, dans la maison très
  ancienne de Le Clerc de Juigné, de la province du Maine.

Le sieur de Fresne, Français réfugié, s'étant trouvé, en pays étranger,
dans l'intimité de La Noüe, avisa un jour, dans un coin de sa chambre,
des liasses de papiers écrits gisant à l'aventure, sans ordre et sans
honneur, comme des choses délaissées. Les ayant regardées de près,
il trouva les présens discours et observations. Frappé qu'il fut du
mérite de divers passages, il supplia son ami de lui confier d'abord
un manuscrit, puis un autre; et, moitié de gré, moitié de ruse, il
s'empara du tout, le rangea, et fit si bien que d'être en état d'offrir
au roi de Navarre (depuis Henri IV) le fruit précieux des loisirs de
La Noüe, dont probablement la postérité eût été privée sans lui. C'est
du moins ce que nous voyons dans l'épître dédicatoire qu'il écrivit
de Lausanne, au roi, le 1er jour d'avril 1587, et qu'il mit en tête
de la première édition de ce beau livre, composé de 26 discours, dont
17 se rapportent à des sujets généraux de politique, de guerre, de
morale et de religion; 8 regardent particulièrement l'art militaire,
et le dernier, divisé en autant de parties principales qu'il y eut de
prises d'armes entre le massacre de Vassy, où commencèrent nos guerres
religieuses, et la mort de Henri III, c'est à dire en trois parties,
présente un récit raisonné des évènemens de ces années lamentables.
Resserrer dans quelques lignes la matière contenue dans les 847 pages
de ce volume n'est pas possible; mais reproduire brièvement quelques
unes des pensées capitales de l'auteur, pour le faire mieux connaître,
aimer et rechercher, est une tâche très douce et très facile que nous
allons entreprendre.

La première source des malheurs de ce temps est l'athéisme. Nos guerres
de religion nous ont fait oublier la religion... Bien des gens, dans
les deux partis, fuient Dieu et le méprisent, tant leurs sens sont
devenus brutaux. Ceux-là ont besoin qu'on ait pitié d'eux: pour ce
qu'entre ceux qui se perdent, ils sont les plus perdus.

Les altérations et mutations dans les États sont, il est vrai,
inévitables; et, comme Bodin l'a dit, il est malaisé qu'il n'en
survienne dans un État, après 494 ans, qui est le nombre parfait de
durée pour les établissemens politiques.

Comment deux religions ne pourraient-elles vivre en paix sur le
même sol, alors que nous y voyons vivre, dans un certain ordre et
conciliation, les bons et les méchans?

Il y a ressource aux maux de notre pays, et j'estime qu'en six années
le royaume se peut demi rétablir, et en dix du tout; mais c'est aux
grands et aux princes à commencer l'œuvre en se réglant eux-mêmes. Ne
point vendre les offices de justice, châtier les crimes, modérer le
luxe et diminuer les impôts des campagnes, voilà le chemin. (On dirait,
à entendre La Noüe parler ainsi, qu'il prophétisait Henri IV et Sully.)

Deux monstres se sont formés en nos divisions, qui ont fait tout notre
mal: l'un se nomme massacre, et l'autre picorée.

Il ne convient pas de s'autoriser des exemples de l'Ancien Testament
pour persécuter les gens que nous estimons en fausse voie de religion,
d'autant que ce sont actions particulières qui ont procédé de mouvemens
intérieurs, ou de commandemens exprès; mais il faut suivre la loi de
charité, qui est perpétuelle.

Cettui-là est de la religion: c'est donc un méchant. Un tel est
papiste: il ne vaut donc rien. Préjugés iniques! médecin, qui juges ton
prochain être malade, et au lieu de t'efforcer à le guérir, veux qu'on
l'assomme, considère-toi un petit, et tu verras que c'est toi-même
qui as abondance de maladies très dangereuses. Pense donc trois fois,
premier, que dire à autrui: _Tu es un hérétique_.

Et quand il serait hérétique, est-il tant barbare qu'il ne porte en son
ame l'image de Dieu empreinte, bien qu'elle soit quasi effacée? Pour ce
regard, considère toujours la marque excellente que Dieu y a apposée.

Si vous avez soif de haine, vous avez assez de champ sans vous ruer sur
vos frères. Détestez les diables, détestez les vices.

Le relâchement dans l'éducation de la noblesse est une grande cause
des souffrances présentes, à quoi faut remédier par un retour prudent
à l'ancienne discipline... Le savoir et le bien-vivre sont les seuls
biens qui ne vieillissent point. Stilpon le Mégarien fit une belle
réponse à Démétrius, qui avait pris sa ville de Mégare, et lui
demandait s'il n'avait rien perdu du sien dans l'assaut: «Non, dit-il,
car la guerre ne saurait piller la vertu...» Il y a des pères qui
sont assez contens quand leurs fils sont grands chasseurs au bois, ou
grands bragards en la maison, ou adonnés aux procès avec leurs voisins;
d'autres mettent les leurs pages auprès des princes, et les envoient
ainsi en cour ou aux pays étranges, d'où pensant qu'ils rapporteront
miel, ils rapportent fiel... Il est meilleur de placer ses enfans pages
près d'un seigneur du voisinage que chez des princes fastueux, et c'est
assez de les y laisser quatre ou cinq ans... Il ne faut envoyer ses
enfans aux compagnies de gendarmes, seuls, ains les joindre plusieurs
ensemble de même province, afin qu'ils soient retenus par l'exemple
mutuel... Il sera bon d'envoyer premier les jeunes gentilshommes en
Allemagne, où la simplicité est plus grande, puis après, quand ils
seront affermis, en Italie, où la civilité et les arts abondent, mais
avec force vices et voluptés, et ne les y laisser pas plus de deux
ans... On devrait établir, pour la nourriture et enseignement des
jeunes gentilshommes, quatre académies dans quatre maisons royales,
aux ressorts de Paris, Lyon, Bordeaux et Angers.

La lecture des livres d'Amadis n'est moins pernicieuse aux jeunes gens
que celle des livres de Machiavel aux vieux... Du temps du roi Henri
second, si quelqu'un eût voulu blâmer les livres d'Amadis, on lui eût
craché au visage...; et, si ces livres ne dressent la jeunesse qu'à
honorer la magie et suivre les voluptés déshonnêtes..., ils ont une
propriété occulte à la génération des cornes; ils incitent à de folles
vengeances et favorisent ainsi les duels outre mesure... En fondant
la fausse maxime qu'un chevalier doit désobéir à père et mère, dans
les ordres les plus licites, plutôt que manquer à sa promesse envers
quelqu'une de ces pélerines qui marchent toujours avec les chevaliers,
ils donnent de nouvelles lois qui, par forme de galanterie, tendent à
effacer, des entendemens des hommes, celles que nature y a engravées,
et qu'elle leur a rendues si recommandables... Sur le point de la
piété chrétienne, ils nous proposent une religion sauvage et farouche
qui n'habite qu'ès-déserts et ermitages, laquelle ils eussent dû
représenter plus civile et domestique... Enfin, en étalant ces grands
coups qui fendent un homme jusqu'à la ceinture, et coupent un brassard
et un bras tout net, ils ne forment point la noblesse au métier des
armes, mais à des vaillantises imaginaires; et quand un gentilhomme
aurait, toute sa vie, lu les livres d'Amadis, il ne serait bon soldat,
ni bon gendarme, d'autant que, pour être l'un et l'autre, il ne faut
rien faire de ce qui est là dedans.

Un grand mal des hommes de notre temps et mêmement de la noblesse de
France est de ne se pas contenter de ses biens tout grands qu'ils sont,
Dieu l'ayant plantée dans un des plus beaux jardins de l'univers, plus
tempéré que les îles fortunées des anciens, et de mettre ces biens au
rang des péchés oubliés, pour toujours courir en avant à la recherche
de plus grande puissance et richesse, au détriment de son repos, de ses
mœurs et de sa fortune; sans penser que si elle n'a tant de richesse
que la noblesse d'Espagne qui suce les mamelles dorées des deux
Indes, si elle n'a tant de priviléges que celle de Pologne qui élit
ses princes, elle ne laisse d'avoir assez de force pour se conserver
et assez de biens pour s'entretenir. ... Je dirai au gentilhomme qui
possède seulement 1,200 écus de rente et une belle maison bien meublée
où son père, avec la moitié moins, a vécu honnêtement...: Pourquoi
allez-vous ainsi rongeant votre ame de mille soins entre tous les
espaces de vos divers âges, pour les fantaisies que vous avez que
votre condition est défectueuse et imparfaite?... J'estime qu'en
votre entendement il y a pour le moins six onces de folie; vu qu'ayant
beaucoup de commodités, votre maison ne se trouve jamais que vide.....
Cependant, ne pleurez point; car il y a, en ce royaume, quatre millions
de personnes qui n'ont pas la dixième partie de votre bien, et qui,
pour cela, n'en jettent pas une seule larme... O homme misérable!...
j'ai assez dit..., c'est à vous d'y penser. (Oui, sans doute, sage La
Noüe! il y faut penser, et vous considérer ici, dans ce septième et
grave discours, le digne organe de la prudence humaine et de la volonté
divine!)

Les gentilshommes français sont bien déchus de cette ancienne richesse
dont leurs maisons étaient ornées sous les règnes de nos bons rois
Louis XII et François Ier. Que la guerre, contre l'empereur Charles
et le roi Philippe, survenue en 1552, laquelle dura sept années et
fut suivie de nos guerres civiles, ait été une cause de cette ruine,
je ne le nie pas; mais ce n'est pas la seule, car les libéralités des
rois amendaient les pertes de la noblesse, joint que la France est si
fertile et si peuplée, que ce que la guerre a gâté en un an se rhabille
en deux de paix. La cause première et plus notable gît dans de folles
et superflues dépenses, et oserai affirmer qu'où les guerres nous
ont apporté quatre onces de pauvreté, nos excès nous en ont acquis
douze.--Premier, le luxe de nos habits, chacun voulant être doré comme
un calice, le changement perpétuel des modes, le luxe désordonné des
femmes en pierreries des Indes et toiles d'or d'Italie; et pourtant ne
veux nier qu'il y ait mesure à garder en ceci, et que nos jeunes gens
aient de quoi rire, allant à Venise, à voir la noblesse avec un bonnet
en forme de croûte de pâté sur la tête, et une large ceinture de cuir
autour du corps.--Second, le goût des bâtimens magnifiques et de la
riche architecture, venu avec cet art il y a soixante ans, et qui a
fait que les plus petits oiseaux ont voulu avoir grandes cages, ce qui
les a menés à faire petits pains, et à se curer les dents à jeun à la
néapolitaine, dans de superbes châteaux; de quoi disait frère Jean des
Entomeures: «Par la digne pantoufle du pape, j'aimerais mieux habiter
sous petit toit, et ouir l'harmonie des broches.»--En troisième, la
singulière richesse des meubles, tapisseries de Flandre et lits de
Milan. M. le maréchal de Saint-André a été, sur ce point, de pernicieux
exemple.--En quatrième et dernier lieu, la goinfrerie et superflue
dépense de bouche, laquelle a introduit quinze serviteurs où il n'y en
avait que cinq au plus... Songeons que le bon roi Henri second ne porta
oncques bas de chausse de soie.

Les armes ont toujours été, parmi la nation française, en singulière
recommandation; même la noblesse, qui est sortie en abondance de
cette innumérable fourmilière du peuple, n'a prisé aucun renom tant
que celui qui était provenu de l'épée... Aux premiers temps, la force
fut mise en usage pour repousser les injures; mais aujourd'hui elle
sert beaucoup plus à les faire qu'à en garantir...; les uns sont
affriandés par le pillage, les autres par les soldes étrangères, de
telle façon que la guerre, qui doit être une profession extraordinaire,
est devenue une vocation perpétuelle qui entretient les discordes
civiles...; n'est-ce pas d'un mauvais juge d'entretenir procès pour
avoir procès? et pourtant, pour un qui s'élève par la guerre, combien
y font naufrage!... Les pirateries du Pérou engloutissent tous les ans
plus de 500 soldats français qui se sont allés vendre à cet effet...
Cet usage constant et inconsidéré des armes maintient nos gentilshommes
dans une ignorance honteuse, telle que peu savent lire et écrire...; il
affaiblit l'État.... Nos troubles civils ont vu périr plus de la moitié
de la noblesse de France... Aussi, malgré nos vanteries, le royaume
est-il peu capable de force maintenant, et lui faut, pour le moins, six
années pour se réparer.

Le diamant est précieux, mais il ne doit point faire mépriser les
autres pierres précieuses. La vaillance est une vertu suprême; mais
ce n'est pas à dire qu'elle soit la seule, et c'est une fausse idée
de notre noblesse que de se loger cela dans l'esprit... Il faut plus
d'une ancre à un vaisseau pour le tenir ferme... Nos gentilshommes
font aujourd'hui plus de prouesses contre leurs amis que contre les
ennemis de l'Etat... Ils bravent la mort et ne supportent point
les labeurs... Il ne faut que deux jours de pluie et vingt-quatre
heures de disette pour mettre un régiment en murmure... La vaillance,
fondée sur l'espoir des récompenses, sur la crainte de punition, sur
l'expérience du succès, sur l'ire, sur l'ignorance des périls, est
la vaillance commune, et ne mérite pas ce nom. La vraie vaillance se
propose une fin juste, mesure le danger, et à nécessité l'affronte de
sang-froid..... Aucuns sont poussés dehors de chez eux par curiosité
et dégoût de la vie champêtre. Ils nomment cela généreux esprit, c'est
folie et vanité.... Tel vertueux et viril gentilhomme de campagne se
forme mieux le cœur au noble exercice des armes dans sa demeure que
tous ces aventuriers et coureurs de hasards. Aucuns se persuadent,
dans la fréquentation des princes et des grands, que, de la part
du maître, tout ordre est licite, et qu'il faut y obéir..... Autre
erreur préjudiciable et qui amollit les courages. Sans doute mieux
vaut souffrir surcroît d'impôts, encore qu'injuste, que se rebeller;
mais il convient aux ames généreuses de braver la mort plutôt que de
souscrire à de certains commandemens, comme ceux qui violentent la
conscience, s'ils ne veulent mériter d'avoir tels maîtres qu'Alexandre
VI et César Borgia.

Nos voisins ne dorment pas: il ne faut donc nous endormir. Cette grosse
et redoutée gendarmerie, qui était la principale force du royaume
du temps du roi François Ier, n'est plus la même, comme aussi les
gens de pied ne sont plus en la même bonté qu'ils étaient au règne
de Henri second..... Depuis Charles septième, l'arrière-ban s'en va
dépérissant, et vaudrait mieux le rétablir et réagencer que recourir,
comme on fait, à l'exemple de Louis onzième, aux étrangers, lesquels
on n'obtient qu'avec force argent. Or, peut-on rajeunir ces vieilles
institutions? je le pense. Premier, il faudrait créer général de tous
les arrière-bans de France un prince ou maréchal, et, dans chaque
gouvernement, un chef respecté qui commanderait aux hommes de son
ressort. Ensuite on devrait convertir le service des fiefs en nature,
en service d'argent, avec quoi serait aisé d'enrôler des hommes propres
au métier, les monter, les équiper et solder. Ces hommes marcheraient
trois à trois en escadrons, armés de bonnes et longues pistoles et
d'épées, sans casaques, ne devant être du tout que fer et feu.

Un grand mal est encore la fréquence des duels entre gentilshommes,
voire entre amis... Ceux qui sont jeunes pensent, par aventure, qu'on
ait toujours vécu ainsi en ce royaume. En quoi ils sont fort abusés;
car il n'y a pas quarante ans que les querelles étaient rares, et
quand quelqu'un était noté d'être querelleur, on le fuyait comme on
fuit un cheval qui rue: et ce mal est venu de la licence des mœurs
principalement... C'est aux rois à mettre un frein à ce faux-honneur,
en punissant gaillardement les délinquans, et n'y aura sédition pour ce.

Ce serait une sage précaution au roi d'entretenir en tout temps quatre
régimens d'infanterie de 600 hommes chacun et 4,000 lances. Au besoin
viendraient bientôt se joindre à ce noyau d'exercice 2,000 corselets
et 6,000 arquebusiers, lesquels, avec une partie d'hommes d'armes,
soutiendraient un bon choc; et 15,000 écus par mois suffiraient pour
cette dépense, qui est une somme que nos rois donnent souvent, en un
jour, à un seul homme... Faut se souvenir que l'arquebuserie sans
piques pour la soutenir, ce sont des bras et jambes sans corps.

Le grand roi François voulait former, sur l'avis de M. de Langey, dans
chaque province, une légion qui devait être de 6,000 hommes. Quand Sa
Majesté n'en voudrait que quatre, ce serait trop, vu la dépense qui
monterait bien à 250,000 francs pour ces 24,000 hommes, à ne les pas
tenir toute l'année..... _Poco y Bueno_. Je n'en voudrais donc que
trois, une en Champagne, l'autre en Picardie, l'autre en Bourgogne,
de 2,000 hommes chacune, composées ainsi: 4,500 corselets et 1,500
arquebusiers...; on leur donnerait de bons et braves colonels, et neuf
capitaines à l'avenant, et 150 gentilshommes qui seraient mis aux trois
premiers rangs...; les capitaines auraient 500 livres de solde; les
lieutenans 300; les enseignes 200, et les soldats d'élite 100..., et ne
souffrirais de train à cette troupe bien ordonnée, comme j'en ai vu aux
guerres civiles... Exemple, un simple soldat, un argoulet, qui avait si
bien ménagé son petit fait qu'il avait huit chevaux, une charrette à
trois colliers, douze serviteurs et six chiens, en tout trente bouches,
lui qui n'était pas trop bon pour porter une arquebuse et n'avoir qu'un
goujat... Je ne tiendrais, en temps de paix, ces légions réunies que
dix jours par an, et bien employant ces monstres ce serait assez... Il
serait meilleur de les tenir toute l'année; mais cela coûterait 900,000
livres au lieu de 16,800 écus qui ne sont, pour un roi, que quatre
parties perdues à la paume.

C'est une bravacherie sotte de ranger la cavalerie en haie ou en une
seule file pour que chacun ait également l'honneur de combattre,
d'autant que le fort emporte le faible.....; il la faut ranger en
profondeur à plusieurs rangs, afin que son choc renverse tout devant
elle... Nous l'avons éprouvé à notre préjudice à Saint-Quentin et à
Gravelines, tandis qu'à Moncontour la gendarmerie du roi, rangée par
escadrons de lances, renversa aisément ceux de la religion qui étaient
ordonnés en haie... Je formerai l'escadron d'une compagnie de 50
hommes d'armes complète, faisant 110 chevaux; et qui en voudra faire
sept rangs, le front sera pour le moins de quinze lances... Pour moi,
j'estime que 100 valets rangés ainsi rompront 100 gentilshommes rangés
en haie.

C'est un bel et utile usage dont l'infanterie espagnole fournit de
notables modèles, que celui des amitiés militaires et camarades de
chambrée. La familiarité qui s'engendre par la communauté de table, de
lit et de toutes choses, est une merveilleuse incitation à se secourir
mutuellement, et à bien faire à l'envi les uns des autres, comme
aussi un moyen d'épargner la paie, de multiplier les ressources et de
prévenir les querelles. Nos Français auraient grand besoin d'adopter un
tel usage.

Je ne suis pas de l'opinion de quelques uns qui, pour flatter les
princes, maintiennent que les récompenses qui se distribuent aux gens
de guerre procèdent de leur pure libéralité et ne sont point dues:
c'est faire la part trop inégale, et tiens pour bonne la règle qui
veut que, comme la solde précède le service, aussi la récompense
suive le mérite..... C'était la pratique de l'empereur Charles...
J'ai honte de voir que, sur 100 de nos pauvres soldats estropiés, les
dix qui obtiennent rémunération sont placés dans des abbayes comme
moines laïcs, et deviennent le jouet de la plupart des moines, si bien
qu'ils sont bientôt contraints de composer, à 50 ou 60 francs pour
leur pension, et de chercher asile ailleurs... Je voudrais que, pour
un régiment de dix enseignes, on assignât seulement 4,000 écus par
chacun an pour subvenir à ces avantages... L'abandon où nous laissons
nos soldats est cause qu'ils sont mal disciplinés, que souvent ils
combattent mal, et que les étrangers en font peu d'estime.

Depuis l'invention diabolique des armes à feu, c'est le feu qui doit
l'emporter, d'où je tiens qu'un bon escadron de pistoliers doit battre
un bon escadron de lances.

J'estime que 2,500 corselets et 1,500 arquebusiers, divisés en deux
bataillons, s'entre-flanquant l'un derrière l'autre à 80 pas, peuvent
se retirer en rase campagne, trois lieues françaises, devant 2,000
lances. (Aujourd'hui que la force de l'infanterie est plus que doublée
par l'énergie de son feu soutenu de la baïonnette, on peut penser que
La Noüe dit trop peu, et que sa thèse est soutenable même en retournant
ses chiffres, c'est à dire que 2,000 fantassins peuvent se retirer
avec avantage devant 4,000 lances. Dans la mémorable expédition de
l'empereur Napoléon en Russie, un régiment d'infanterie française
a glorieusement prouvé cette proposition en repoussant une nuée de
cavalerie russe dont il fut entouré en rase campagne.)

Un bon chef de guerre tire toujours profit d'avoir reçu quelque verte
leçon de l'ennemi; cela le corrige des mauvais effets de la flatterie,
mère de présomption, et dissipe les vapeurs d'orgueil dont il est
d'abord enivré.

Les Italiens ont trouvé de nouvelles manières de fortifier les places
qui sont belles et ingénieuses; mais il convient aux princes, en les
suivant, de ne pas se jeter dans de folles dépenses..... La citadelle
d'Anvers a coûté 1,400,000 florins, et n'eût pas mieux résisté que
celles d'Ostende ou de Maëstricht, dont les ouvrages sont en terre.....
La citadelle de Metz a coûté plus d'un million de francs, celle de
Turin 30O,000 écus... A ce compte, les princes et les Etats seraient
bientôt ruinés..... Il se faut, à cet égard, défier des ingénieurs qui
mettront de la maçonnerie où la terre remuée eût suffi... Je voudrais
des remparts peu élevés et des fossés pleins d'eau.

Éloquente sortie contre les guerres civiles dans le dix-neuvième
discours: «O chrétiens qui vous entre-dévorez plus cruellement que
bêtes échauffées! jusques à quand durera votre rage?... Quelles
causes si violentes sont celles qui vous excitent? Si c'est pour la
gloire de Dieu, considérez qu'il n'a point agréables les sacrifices
de sang humain: au contraire, il les déteste, aimant miséricorde et
vérité. Si c'est pour le service des rois, vous devez penser qu'ils
sont mal servis en vous entre-tuant, pour ce que c'est diminuer et
arracher les nerfs principaux de leur royaume... Donc ne cherchez plus
d'excuse pour allonger vos maux. Abrégez-les plutôt sans alléguer des
nécessités qui imposent d'autres nécessités..... Mais quand je m'avise,
comment pourriez-vous, vous autres guerriers, accomplir cela, qui
avez oublié l'art de rendre, et ne savez que l'art de prendre?... Vos
ennemis haïssent votre cruauté; vos amis craignent vos saccagemens,
et les peuples fuient devant vous comme devant les inondations.....
Qui est-ce qui croira votre cause juste si vos comportemens sont si
injustes?... Et quand bien même elle le serait, ne l'exposez-vous pas à
toute calomnie et diffame?..... En somme, apprenez à mieux vivre ou ne
trouvez pas étrange si on ne croit rien de ce que vous dites, et si on
crie contre ce que vous faites...»

Un roi de France est assez grand sans convoiter, ni pourchasser
autre grandeur que celle qui est dans son royaume... Aucuns diront
qu'enfermer les cœurs de nos rois dans les bornes accoutumées, c'est
attiédir leurs courages et les priver des trophées et conquêtes
qui sont de beaux héritages de leurs ancêtres..... Ce sont là de
hauts propos semblables aux furieux vents d'aquilon qui émeuvent
les grosses tempêtes..... La grandeur du royaume suffit à ses rois.
Sa fertilité est telle, qu'en contre-échange de ses produits, il
y entre annuellement plus de 12 millions de livres... Avant ces
derniers orages, sa population fourmillait partout comme au comté de
Flandre...... Sa noblesse est nombreuse, vaillante et courtoise...
Son clergé possède 20 millions de rente et de très bonnes cuisines...
La justice y est stable plus qu'ailleurs, et quand les corruptions
qui l'ont nouvellement infectée seront repurgées, elle resplendira
encore... Sur le fait des finances, bien qu'une partie d'icelles reflue
à Rome, par une certaine cabale occulte, et en la Germanie, par des
attractions violentes, la richesse publique est telle que, du temps
du roi Henri second, il levait sur son peuple, par voye ordinaire,
15 millions de francs par chacun an... Le Saint-Père, qui vit si
magnifiquement, ne possède que 1,500,000 écus de rente..... Pour le
militaire, encore que la discipline soit gisante, si est-ce que notre
roi, s'il sentait qu'un voisin voulût venir mugueter sa frontière,
pourrait aisément composer une armée de 60 compagnies de gendarmes, 20
cornettes de chevau-légers et 5 compagnies d'arquebusiers à cheval,
faisant en tout 10,000 chevaux, à quoi ajoutant 3 ou 4,000 reitres,
plus 100 enseignes d'infanterie française, et 40 de ses bons amis les
Suisses, il y aurait difficulté d'aller brûler les moulins de Paris.

La Noüe n'est pas l'ami des Turcs. Il consacre ses vingt et unième
et vingt-deuxième discours à démontrer: 1° qu'il n'est pas licite
aux chrétiens de s'allier avec de telles gens; 2° que ces sortes
d'alliances leur ont toujours mal réussi; 3° qu'en se réunissant ils
pourraient aisément chasser les Turcs de l'Europe, dans l'espace de
quatre années; et, là dessus, il dresse un beau plan fort détaillé
de quatre campagnes contre ces infidèles. La politique étrangère a
bien changé depuis le temps où Soliman menaçait d'envahir toute la
chrétienté.

Le vingt-troisième discours s'étend démesurément contre les
alchimistes, contre la recherche de la pierre philosophale, et enfin
contre la trop grande estime qu'on fait de l'or et de l'argent.

Le vingt-quatrième discours est un traité de morale complet où l'auteur
fait très bien ressortir et goûter les charmes solides de la vraie
piété, par opposition aux jouissances fugitives et trompeuses de la vie
épicurienne du monde et des cours.

Le vingt-cinquième discours a pour objet d'énumérer les douceurs et
les avantages de la vie contemplative, et de montrer que, loin d'être
exclusivement réservée aux moines, chacun peut en jouir et en profiter
selon sa vocation. C'est là terminer dignement son œuvre. Ainsi les
esprits supérieurs ramènent tous les sujets à la philosophie, qui
ramène, tout à son tour, au sentiment religieux. Mais qu'il est beau
de voir parcourir cette carrière intellectuelle à un guerrier comme
La Noüe, Bras-de-Fer, au sein des plus affreuses calamités qui aient
jamais été enfantées par la guerre! Nous ne le suivrons pas plus loin
dans les observations que lui suggèrent les trois prises d'armes des
religionnaires, qui font la matière de son vingt-sixième et dernier
discours. Ce n'est pas que ces observations ne contiennent une foule
de choses d'un grand sens, mêlées de quantité de détails historiques
très dignes d'attention, mais l'analyse des simples faits ne saurait
présenter que des sommaires sans couleur: il vaut donc mieux nous
borner à inspirer au lecteur le goût de recourir au discours même qui
les contient, et finir cet extrait d'un livre excellent, quoiqu'un peu
verbeux dans sa bonhomie, par le sonnet que le sieur de Fresne a mis à
la tête de son édition:

    Quand je te voy au front d'une troupe guerrière
    De conduite et de main signalant ta valeur,
    Je croy que tout ton soin et que tout ton labeur
    Est voué aux esbats de Bellone la fière.

    Quand je lis tes discours, enseignans la manière
    De restablir la France en son antique honneur,
    Je croy que tu n'as rien si avant dans le cœur
    Que des plus sainctes loix l'estude droiturière.

    Qui eust creu qu'un guerrier peust estre si savant,
    Ou qu'un tel escrivain peust estre si vaillant,
    Accordant le clairon avec la douce lyre?

    Je le voy, je le croy, dont plein d'estonnement
    Suis contraint m'escrier: heureux es-tu vrayment,
    Heureux, qui peus autant bien faire que bien dire!




SONNET

CONTRE LES ESCRIMEURS ET LES DUELLISTES;

  Par l'abbé de Saint-Polycarpe. A Paris, chez Jamet Mestayer,
    imprimeur du roy, M.D.LXXXVIII, pet. in-12 de 10 feuillets.

(1588.)


L'abbé de Saint-Polycarpe dédie son Œuvre au roi Henri III: il l'aurait
publiée plus tôt sans qu'il a eu peur, voyant la fureur des duels
poussée si loin les années précédentes, de s'attirer quelque méchante
affaire. Il en est de même de certains sonnets qu'il tient en réserve
contre la chicane des gens de justice, cette seconde plaie de l'État;
il ne les publiera que plus tard, pour ce qu'ayant encore des procès,
il a souci de les gagner et crainte de les perdre. La foi du poète
moraliste dans la vertu de ses sonnets pour l'extinction des duels et
de la chicane annonce une ame candide. Le présent recueil contient
treize pièces dont le public jugera par la première:

    Vous voyez sur les rangs un jeune homme arriver
    A peine estant éclos, qui sur la confiance
    Qu'il a de son escrime (homicide science),
    Vouldra, sot et mutin, tout le monde braver.

    Vous le voyez par fois le nez haut eslever,
    Chantant, capriolant, faisant quelque cadence,
    Ou planté sur un pied, et l'autre qu'il advance,
    Réniant, détestant et parlant de crever.

    Ignorant, arrogant, de tout il veut débattre,
    Et se picquant pour rien, soudain il se veut battre;
    Il se veut signaler pour avoir de l'honneur.

    Lors il fait son appel; il vient à l'estocade;
    Il pratique son art; il donne une incartade;
    Voyez en quoi consiste aujourd'hui la valeur.

L'abbé continue, sur ce ton, à dire d'excellentes choses; mais, arrivé
au dernier sonnet, il confesse que, tout en blâmant les duellistes, il
fera comme eux, si l'occasion se présente de venger son honneur; en
quoi il a raison. Mais que deviendront alors ses douze premiers sonnets?

Le Poème couronné intitulé: _le Duel aboli_, de Bernard de la Monnoye,
n'est ni plus concluant ni plus utile; mais il a plus de mérite
poétique, puisqu'on y lit des vers comme ceux-ci:

    Ce bras que vous perdez, François, n'est pas à vous,
    Par un sinistre emploi la valeur est flétrie,
    Mourez; mais en mourant servez votre patrie;
    Et d'un triste duel fuïant le sort obscur,
    Tombez en arborant nos drapeaux sur un mur;
    Ou, si la paix, mêlant son olive à nos palmes,
    Nous fait couler des jours plus heureux et plus calmes,
    Sans ternir votre fer d'un indigne attentat,
    Laissez vivre, et vivez pour le bien de l'État, etc., etc.




LA VIE

ET

FAITS NOTABLES DE HENRI DE VALOIS,

  Tout au long sans rien requérir, où sont contenues les
    trahisons, perfidies, sacriléges, exactions, cruautez et hontes
    de cest hypocrite et apostat, ennemy de la religion catholique.
    Pet. in-8 de 92 pages avec huit figures en bois, sans nom
    d'auteur ni d'imprimeur, et sans date. (Paris.)

(1588.)


S'il faut en croire l'abbé d'Artigny, au tome Ier de ses Mémoires,
ce libelle sanglant, dans lequel, d'ailleurs, il ne se trouve que
trop de vérités, est de Jean Boucher, curé de Saint-Benoît de Paris,
docteur en théologie, dont les fougueux sermons étaient si puissans
sur les esprits des ligueurs. Notre édition sans date pourrait bien
être antérieure à celle de Millot, qui est citée par M. Brunet, et
remplit 141 pages. Ses huit figures en bois représentent le sacrilége
dudit roi, le meurtre de Henri de Guise et celui du cardinal Louys de
Guise, son frère; Henri, faisant le superbe sur son trône, à son retour
de Pologne; le même à son sacre, quand, par une espèce de présage,
la couronne lui tomba deux fois de la tête; le bourreau de Cracovie
brisant les armoiries dudit roi; la figure d'une religieuse de Poissy,
violée par ledit roi; et finalement un massacre exécuté par les ordres
dudit roi. Cette vie, qui s'arrête après le meurtre des Guise, fut
publiée dans Paris, vers la fin de 1588, pour exciter le peuple à la
rébellion. Nous en rapporterons les principales circonstances, d'après
l'anonyme, en rappelant au lecteur qu'il est facile de calomnier même
Henri III. N'est-ce pas le calomnier, par exemple, que de dire qu'il
était poltron, et qu'il se battit fort mal à Jarnac et à Moncontour?
Au surplus, la véritable histoire a prononcé son arrêt sur ce prince.
Venons vitement au libelle:

Henri de Valois, né à Fontainebleau le 19 septembre 1551, _et non
un jour de Pentecoste, comme le disent ceux qui veulent autoriser
davantage son heur_, eut pour parrains Édouard VI, roi d'Angleterre,
et Antoine de Bourbon, duc de Vendosmois. Il fut institué en toutes
vertus, et du vivant du roy Charles IX, _qui a trop peu duré à la
France_, promit quelque chose de bon de soy, étant lieutenant-général
de son frère, en 1568; mais il fit bientôt connaître son peu
d'affection à la religion catholique, _ayant divulgué le secret de
la Saint-Barthélemy à un gentilhomme_. Son siége de la Rochelle,
abandonné, coûta 2 millions d'or en pure perte. Peu après, étant
parti, en rechignant, pour la Pologne, dont il s'était fait élire
roi, il donna un anneau au roi Charles IX, son frère, que celui-ci
ne porta guère, s'étant, incontinent après, trouvé mal de la maladie
dont il est mort, c'est à dire du poison. La nouvelle de la mort de ce
frère, qui le faisait roi de France, lui arriva en telle diligence,
que Chemerault, qui la lui porta, ne mit _que 17 jours_ à venir de
Paris à Cracovie, _capitale de Poulogne, distante de 800 lieues et
plus_. Alors, que fit M. le roi de Poulogne? vilainement il bancqueta
les grands seigneurs poulonais, comme pour les mieux assurer de sa
résolution de rester avec eux, et soudainement, la nuit ensuivant le
festin, partit sur chevaux frais, avec aucuns affidés dont mal pensa
arriver aux François restés à Cracovie, notamment au sieur de Pibrac,
généreux homme.

Le voilà prenant le plus long chemin, passant par Padoue, Ferrare et
Turin où, de gracieuseté pour le duc Emmanuel Philibert, son parent,
il lui remet les citadelles et places de Turin, Chivres, Pignerol,
Savillan et Cazal, seuls restes des conquêtes des François en Italie.

A peine assis son trône, il fait l'orgueilleux, met une barrière entre
lui et sa noblesse, ne laissant approcher que Quélus et Maugiron, _ses
bardaches_; et Dieu sait quel beau ménage il faisait avec eux _à la
turquesque_.

Bientôt il fait empoisonner le cardinal de Lorraine, à Avignon, et se
met à dissiper l'argent du peuple.

Déjà, entre son élection de Pologne et ses guerres faites, tant bien
que mal, aux hérétiques, il avait mangé 36 millions à la ville de
Paris, et 60 millions au clergé de France.

Nous l'allons voir travailler plus à plein, et, d'entrée de jeu, il
vole la vraie croix de la Sainte-Chapelle, apportée par saint Louis, et
la vend aux Vénitiens. Il vend tous les offices; il invente les plus
ridicules impôts avec son sieur d'O, surintendant des finances, et de
tout cela fait largesses à ses mignons.

Une querelle s'engage entre ses deux beaux-filz, Quélus et d'Antraguet.
Voilà que Maugiron et Ribeyrac, Schomberg et Livarot, venus sur le
terrain pour arranger l'affaire, finissent par se battre entre eux,
disant venger leur honneur. Quélus, blessé à mort, tombe à terre, et,
en peu d'instans, Ribeyrac tombe mort aussi, non sans avoir blessé
furieusement le maucréant Maugiron, qui, se sentant bien frappé,
s'écrie: _Je renie Dieu, je suis mort._ Livarot tue Schomberg, et ce
duel fatal, qui, par parenthèse, est décrit, par l'anonyme, d'une façon
très pittoresque, fournit à Henri de Valois l'occasion d'un nouveau
scandale: celui de faire placer les statues de Quélus et de Maugiron
dans l'église de Saint-Paul. Après avoir pleuré _ces beaux-filz_, comme
une femme fait son amant, Henri de Valois ne tarde pas à se munir
d'autres mignons, du nombre desquels Nogaret se distingue par des
profusions sans exemple ni mesure.

Mais ce n'est pas assez des mignons, il faut à ce roi hypocrite et
sacrilége une belle religieuse du couvent de Poissy, et il la viole
en société avec ses mignons. _C'est pour ces harpies du roi qu'est
institué l'ordre dit du Saint-Esprit._ Ce roi n'entend à aucune
remontrance; quand on lui parle raison, il jure, se fâche et courrouce,
fait ensuite des processions pour en imposer au pauvre peuple, et se
moque de Dieu et des saints; témoin sa visite à la couronne d'épines,
qui le fait rire et s'écrier _que Dieu avait la tête bien grosse_.
Il entoure sa personne de quarante-cinq ames damnées, sous le nom
de gentilshommes, qu'il dresse à s'en aller tuer ceux dont la vie
l'importune; et il a l'effronterie d'appeler ses quarante-cinq _ses
coupe-jarret_. Il laisse son chancelier Chivergny augmenter ses petits
moyens jusqu'à près de 400,000 liv. de rentes, et aussi _voler à gueule
ouverte_ son premier président, Achille Harlay, et aussi tous ses
officiers. Le royaume est au pillage; les rentes de l'Hôtel-de-Ville
sont arrêtées; on ne paie plus personne: alors les vertueux Lorrains
veulent venir au secours du peuple par bonnes raisons. Henri de Valois
fait entrer 12,000 Suisses dans Paris pour ruiner le pouvoir de ces
vertueux hommes: la bourgeoisie le chasse. Il a l'audace d'assembler
les états à Blois; et là, pour répondre aux clameurs du royaume
infortuné, il fait massacrer, par ses quarante-cinq, le duc de Guise
et le cardinal de Guise, par les archers du capitaine du Guast. Vrai
Néron, Héliogabale et Caracalla, qui finit par faire mourir jusqu'à sa
mère; et ici l'auteur se tait. De pareils écrits valent le couteau de
Jacques Clément. Observons que, dans ce torrent d'invectives, il ne se
rencontre aucune plainte contre le mignon Joyeuse. C'est que celui-là
avait embrassé la Ligue de bonne foi.




LES SORCELLERIES

DE HENRI DE VALOIS,

ET

LES OBLATIONS QU'IL FAISAIT AU DIABLE,

DANS LE BOIS DE VINCENNES,

  Avec la figure des démons d'argent doré, auxquels il faisait
    offrandes, et lesquels se voyent encores en ceste ville, chez
    Didier-Millot, à Paris, près la porte Saint-Jacques, 1589, avec
    permission. Pet. in-8 de 15 pages. Ensemble, Advertissement
    des nouvelles cruautez et inhumanitez desseignées par le tyran
    de la France. A Paris, par Rolin Thierry. M.D.LXXXIX, avec
    privilége; pet. in-8 de 20 pages en plus petits caractères.

(1589.)


Cette pièce anonyme n'est pas moins rare que la Vie de Henri de Valois
et que le Martyre des Deux Frères, dont le présent recueil offre
l'analyse. La figure qu'on y voit est reproduite dans la belle édition
du _Journal de l'Étoile_, qu'a donnée Lenglet-Dufresnoy. Ni M. Brunet
ni M. Barbier n'ont parlé des _Sorcelleries de Henri de Valois_, dont
nous n'avons pu découvrir l'auteur. Le détail de ces sorcelleries
présente peu d'intérêt: s'il est véritable, l'opinion, assez justement
établie de la démence de Henri III, vers la fin de sa carrière, n'est
plus problématique. Il est à remarquer que le libelliste attribue à
l'influence de d'Épernon le goût que Henri de Valois prit pour les
sortiléges, dans les derniers malheurs de son règne. Quels piéges les
favoris ne tendent-ils pas aux princes dont ils espèrent! Quant au fait
même des sorcelleries, il est certain qu'une croix dorée fut trouvée à
Vincennes, laquelle était placée sur un coussin de velours, entre deux
satyres de vermeil qui lui tournaient le dos. Comment le vainqueur de
Jarnac et de Moncontour en vint-il à joindre ces évocations magiques
aux processions de pénitens blancs? c'est le secret de la nature
humaine, bien misérable, il faut l'avouer, quand le sentiment de la
morale divine l'abandonne.

_L'Advertissement des Nouvelles Cruautez_, etc., qui suit _les
Sorcelleries_, mérite une mention particulière; le ton en est noble
dans sa véhémence; les faits articulés sont plausibles, les principes
clairement posés et les déductions habilement tirées. C'est un vrai
manifeste, non contre la couronne, mais contre la personne d'un
souverain, qui, selon l'auteur, ayant forfait aux lois du royaume,
soit par une alliance avec les cantons suisses protestans, moyennant
la cession du Dauphiné et des villes de Châlons et de Langres, soit
par une secrète connivence avec Henri de Navarre, prince huguenot, a
perdu ses droits à l'obéissance de ses peuples. On y lit ces mots:
«Faire service au roy et respecter Sa Majesté, ce n'est pas servir un
tyran qui indignement porte le nom de roy, renverse les loix de l'Etat,
et en aliène le domaine. Combattre pour le roy, c'est combattre pour
le royaume, pour l'Etat, pour la patrie, et non pas pour une personne
particulière; car ce mot de roy est une générale notion et remarque
de la majesté, non d'un simple homme, ny d'une personne fragile et
mortelle, mais de la dignité royale, etc., etc... On prie pour le
roy en tant qu'il est le moyen par lequel l'estat public subsiste,
etc., etc., etc.» Cette œuvre, dont nous sommes loin d'approuver les
conclusions sans réserve, est un monument d'autant plus curieux,
qu'elle paraît avoir eu pour objet et pour effet la rébellion de Paris,
en 1589, et la déchéance de Henri III. Le style décèle sans doute une
main supérieure et des plus autorisées de ce temps calamiteux aussi
bien que mémorable.




LE MARTYRE DES DEUX FRÈRES,

  Contenant au vray toutes les particularitez les plus notables
    des massacres et assassinats commis ès les personnes de très
    hauts et très puissans princes chrétiens, messeigneurs le
    révérendissime cardinal de Guyse, archevêque de Rheims, et de
    monseigneur le duc de Guyse, pairs de France, par Henri de
    Valois, à la face des estats dernièrement tenus à Blois. (Pet.
    in-8 de 54 pages chiffrées et de 2 non chiffrées, contenant
    quatre sonnets, et orné des portraits en bois des Deux Frères,
    d'une vignette sur bois à deux compartimens, représentant le
    meurtre du duc de Guyse, et d'une autre où l'on voit la mort du
    cardinal de Guyse. Edition qui paraît antérieure à celle que
    cite M. Brunet, sous le n° 13787.) M.D.LXXXIX.

(1589.)


Diatribe des plus virulentes, dont la forme est plus oratoire que
narrative, à en juger surtout par son début, assez singulier pour être
rapporté: «Il n'y a celui de vous, messieurs, qui, avec ce grand roi,
n'adjugiez, donniez l'honneur et le prix à ce très certain axiome
prononcé après plusieurs disputes et traitez faits devant lui, à
sçavoir quelle chose du monde estoit et debvoit estre la plus forte,
ou le roy, ou le vin, ou les femmes, fust enfin tenu et résolu que
_super omnia vincit veritas_, etc.» Cet axiome en faveur de la vérité
étant posé, l'orateur se met en devoir de débiter tous les mensonges
injurieux que l'esprit du temps lui fournit contre le roi Henri III,
déjà bien assez flétri par ses faits et gestes authentiques. Les
épithètes de Sardanapale engeoleur, d'ame endiablée, d'hypocrite
sodomite, de parjure athéiste, de coquin, de poltron qui s'enfuit de
Paris par la porte Neuve, et s'en va comme un esclave se réfugier à
Chartres, ne sont que le prélude et le jeu de sa verve furibonde. Les
textes sacrés dont ce beau discours est coupé doivent faire conjecturer
qu'il fut prononcé dans une église. Les deux Guise y sont présentés à
la vénération des fidèles comme des martyrs de la foi, tandis qu'au
fond ils ne le furent que de leur ambition effrénée. Le récit de leur
mort funeste est reproduit avec les circonstances que l'on sait et
quelques autres, omises par les historiens, dont nous croyons devoir
signaler la suivante:

Le corps du duc de Guise, gissant donc dans la chambre du roi,
qui venait de le fouler aux pieds, était à l'envi insulté par les
assassins, ce que voyant un aumônier du roi, nommé _Dorguin_, ce brave
et digne prêtre en fut touché jusqu'aux larmes; et, n'écoutant que
la voix de la charité, il entonna le _de profundis_ au milieu des
bourreaux armés de leurs fers sanglans. C'est là, sans doute, une
action sublime.

Henri, toujours selon l'orateur, communia le lendemain de ce double
meurtre; il avait entendu la messe le jour même, le 22 décembre.
L'évêque du Mans, frère de Rambouillet et de Maintenon, fut, dit notre
anonyme, l'un des instigateurs de ces assassinats.

La péroraison du discours est digne de l'exorde. On y lit ces mots:
«Vous l'eussiez pris (Henri de Valois), pour un Turc par la teste, un
Alleman par le corps, harpie par les mains, Anglois par la jartière,
Poulonois par les piés, et pour un diable en l'ame.»

Ceux qui voudront connaître l'orateur le peuvent en combinant de
toutes les manières possibles les mots suivans, qu'il indique comme
l'anagramme de son nom, et avec lesquels il signe son discours: _la
richesse peult_. La patience et non la curiosité nous a manqué pour le
faire.




PROSA

CLERI PARISIENSIS

AD DUCEM DE MENA (MAYENNE),

  Post cædem regis Henrici III. Lutetiæ, apud Sebastianum
    Nivellium, typographum unionis, avec la traduction, en vers
    françois, par P. Pighenat, curé de Saint-Nicolas-des-Champs.
    A Paris, 1 vol. in-8, M.D.LXXXIX. Belle copie manuscrite sur
    peau de vélin, faite en 1780, d'un livret très rare que M.
    Didot l'aîné réimprima, en 1786, à 56 exemplaires dont 6 sur
    peau de vélin. Cette copie, qui est une pièce unique, renferme
    36 pages; elle est ornée de fleurons à la plume figurant des
    fleurs et des fruits. L'original latin est composé de 24
    strophes de 6 vers, et la traduction, également de 24 strophes
    de 12 vers hexamètres. Le tout se termine par le distique
    suivant: ad dementem Parisinorum plebem, quæ impurissimum
    Arsacidam in numerum divorum refert.

        Famosos quoniam vetuerunt jura libellos
        Spargere, famosis, ô plebs, recipisce libellis.
              Qui est-ce mal né
              Non saint, mais damné?
              Tu le vas nommant;
              C'est Jacques Clément.

(1589-1780.)


Cette prétendue prose du clergé parisien, composée, en apparence, par
un furieux ligueur, en l'honneur de Jacques Clément et de madame de
Montpensier (Catherine de Lorraine, sœur du duc de Guise assassiné à
Blois), mais en réalité par un antiligueur, contre les héros de la
ligue, est un monument remarquable de l'esprit de parti. Le cynisme, la
rage et la démence ne sauraient aller plus loin. Supposer que le clergé
de Paris a déifié une princesse pour s'être abandonnée à un moine, à
condition qu'il tuerait son roi; qu'il a mis au rang des saints ce
moine luxurieux et fanatique pour avoir accompli son horrible promesse;
et cela au nom de la religion qui pardonne! c'est assurément le dernier
des excès, bien que les jésuites, le pape lui-même, et certains curés
de Paris, on le sait trop, aient alors autorisé, par d'aveugles
fureurs, des imputations terribles contre le clergé en masse. Du
moins, l'auteur latin a gardé l'anonyme; mais peut-on concevoir qu'il
ait pris le nom d'un curé de Paris, dans la traduction d'une telle
pièce en français, traduction faite dans les termes que nous allons
reproduire en partie. Ah! sans doute la religion n'est pas comptable
de ces indignités! qui l'est donc? l'esprit de vengeance politique,
c'est à dire la plus cruelle et la plus inflexible des passions que
la société humaine ait enfantées. Il n'est pas inutile de perpétuer
le souvenir de pareils exemples, afin que chacun voie où il peut être
entraîné dans les discordes civiles.

    ........................
    Laudatur tuæ sororis
    Adfectus plenus amoris,
    Quæ se magna constantia,
    Subjecit dominicano,
    Pacta ut mortem tyranno
    Daret, vi vel astutia.

    Hæ nacta viram non segnem,
    Eïa, inquit, fige penem
    In alvi latifundia,
    Æquæ penitus ac ferrum
    Quod jurasti, vibraturum
    Intra Henrici ilia.

    Ergo pius ille frater
    Compressit eam valenter.
    Redditurus vota pia.
    Ad septimam usque costam
    Recondit virilem hastam
    Fusa seminis copia.

    O ter quaterque beatus
    Ventris Catharinæ fructus
    Compressæ pro ecclesia.
    O felix Jacobus Clemens!
    Felix martyr, felix amans!
    Inter millies millia.

    ........................
    Sancte colletur ut numen
    Tuum, et Clementis nomen,
    In secula perennia
        Amen.

    ........................
    Certes, gloire immortelle
    Est deue à vostre sœur
    D'avoir pour la querelle
    Voire hazardé l'honneur,
    S'estant soumise enfin
    Au frère jacobin
    Moyennant la promesse
    Signée de son sang,
    Que, par force ou finesse,
    Il perceroit le flanc
    (Fust au peine des loix)
    De Henri de Valois.

    Elle qui savoit comme
    Souvent amoureux font,
    Afin d'esprouver l'homme,
    Et n'avoir un affront,
    Lui dit d'une pudeur
    Séante à sa grandeur;
    «Soit fait; prenez liesse;
    »Mais montrez la roideur,
    »Pressant vostre maitresse,
    »Dont vous dedans le cœur,
    »D'Henri vostre fléau,
    »Ficherez le cousteau.»

    Donc le dévot moine
    Redouble ses efforts,
    Résolu à la peine
    De mille et mille morts
    Ainçois que de faillir
    De son vœu accomplir.
    Jusqu'au fond des entrailles
    Il va l'oultre perçant;
    Pavois, plastron, écailles,
    De sa lance faussant;
    Dans elle en quantité
    Espand sa déité.

    Madame Catherine
    O bien heureux le fruit
    Enflant vostre poitrine
    Par don du saint Esprit!
    O que tout le clergé
    Est à vous obligé!
    ........................

    ........................
    Après maints beaux esloges,
    Maint riche monument,
    Dans nos martyrologes,
    Vous (duc de Mayenne) et Jacques Clément
    Serez canonizez
    Au rang des mieux prisez.
        Ainsi soit-il.

Cette pièce sanglante est écrite avec un naturel si brûlant, elle
entre si profondément dans les passions qu'elle veut flétrir, en les
faisant parler, que bien des gens, et nous les premiers, l'avons prise
au sérieux. Nous confessons, à cet égard, notre erreur, qui peut, sans
façon, être qualifiée de bévue; mais M. Leber, dans le piquant opuscule
qu'il a publié en 1834, sur l'état des pamphlets avant Louis XIV, en
ayant appelé, sur ce point, à la réflexion du public, nous nous sommes
bientôt convaincus, par une lecture attentive, que la prose du clergé
de Paris n'était rien autre chose qu'une satire cynique et horriblement
belle des excès de la ligue, un ballon d'annonce de la satire Ménippée,
qu'il convient, peut-être, d'attribuer à l'un des auteurs de ce dernier
ouvrage. Il y a toujours à gagner dans le commerce des vrais gens de
lettres.




LE MASQUE DE LA LIGUE

ET DE L'HESPAGNOL DÉCOUUERT.

  Où 1° la Ligue est dépainte de toutes ses couleurs; 2° est
    monstré n'estre licite au subject s'armer contre son roy pour
    quelque prétexte que ce soit; 3° est le peu de noblesse tenant
    le party des ennemis, advertie de son debvoir. A Tours, chez
    Iamet Mestayer, imprimeur ordinaire du roy. 1 vol. in-12 de 274
    pag. M.D.LXXXX.

(1590.)


«Le tyran d'Hespagne béant et ententif de long-temps à l'invasion de
la France,... voyant que le dernier des Valois en tenoit le sceptre,
après la mort de monsieur son frère, que l'on dit avoir esté empoisonné
par le moïen de ses agents et ambassadeurs..., a suscité une ligue,
et par elle produict des monstres plus hideux et horribles que ceux
que l'on dit avoir esté dontez par le fils d'Alcmène, jadis...; que
dis-tu Circé? que dis-tu, horrible Mégère, ligue impie!... Mettras-tu
ton espérance au duc de Parme et en ces Hespagnols?... Tu blesmis,
magicienne, quand je te parle du Biarnois, quand je t'oppose la force
de ce Sanson, la vaillance de cet Achille..., quelle médecine te pourra
sauver de cette mortelle maladie?... De quels alexis-pharmaques te
serviras-tu?... La vieille couuerture et caballe de la religion ne te
sert plus de rien: ceste drogue est euentée... Les mercenaires langues
des faulx prescheurs sont de prèsent drogues de peu de valeur... Qui
ne voit que les sermons que tu fais faire par tes cordeliers, par
tes assassins cuculés..., sont philippiques, et rien de plus?... Tu
as, malheureuse! praticqué une autre manière de gens que l'on nomme
jésuites, non mendians, mais qui font mendier, desquels les scandales
sont plus secrets, mais beaucoup plus pernicieux que les autres... Que
dis-je? tu es toi-même par eux praticquée, Alecton mauldite! etc., etc.»

Ici l'auteur de ce pamphlet catholique et royaliste fait une histoire
satirique de l'établissement de la compagnie de Jésus à Paris, en 1521,
par Inigo de Loyola; il rappelle ce zélateur, marchant pieds nus, et se
faisant suivre de Pierre Fabri, Diego Laynès, Jean Conduri, Claude Gay,
Pascal Brouet, François Xavier, Alphonse Salmeron, Simon Rodriguès, et
Nicolas Bovadilla, estudians en théologie, qu'il nomme des _soufflets
d'ambition_, des _avortons du père du mensonge_. Il suit les jésuites
jusqu'au temps de la ligue, où ils allaient proclamant partout _les
Guise_ comme vrais descendans de Charlemagne, pour les opposer aux
Bourbons du Béarn. Puis, s'adressant de nouveau à la ligue: «Sorcière!
lui dit-il..., tu piafes maintenant avec ton duc de Parme...; mais ces
Hespagnols qui te sont dieux aujourd'hui, enfin te seront loups!...
Ces frocs, ces cuculles, ces monstres, ces horreurs infernales, ces
furies terrasser nostre Alcide! non, non...; le corps est plus fort que
l'ombre, la vérité que le faux!... Tu demandes s'il n'est pas permis
de se bander avec la force contre un prince hérétique?... quand tu
l'aurais tel, ce n'est pas au subjet a s'armer contre son prince..., la
noblesse catholique, qui le suit, te le doibt faire cognoistre! Si le
roy me commande de le suivre en guerre, je le ferai; s'il me commande
de changer ma religion, je ne le ferai pas; mais il est trop sage pour
me le commander... Vois si David s'est révolté contre Saül, encore
qu'il en fût mal payé de tous ses services, et que Saül fût un cruel
tyran!... Jéroboam, roy de Samarie, avoit rejeté la religion ancienne:
quel prophète a persuadé de faire la guerre contre lui? nul...»

Suit une foule d'exemples tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament;
puis l'auteur s'autorise d'un long passage de saint Thomas d'Aquin,
pour établir que mieux vaudrait encore souffrir la tyrannie que
d'attenter à la puissance du tyran; mais il est évident qu'il use
ici de subtilité, ou qu'il n'a pas lu saint Thomas d'Aquin jusqu'au
bout. Il interpelle enfin la noblesse en ces termes: «Vous autres
gentilshommes de cœur et de sang généreux, qui faites l'amour à cette
rusée courtisanne, la ligue, bon Dieu! que vous estes abusés...! voyez
vous pas que vous promettant, elle tire de vous, et que vous, donnant,
elle vous despouille?... Aymerez-vous mieux vivre misérables soubs la
tyrannie de ceux qui vous ruineront que soubs la douce et agréable
subjection du plus gracieux roy de la terre?... Ne voulez-vous,
messieurs, dessillant vos yeux, voir en quel labyrinthe vous estes
entrez, et vous joindre à ceste juste cause pour recouurer, avec vostre
prince, les temps heureux des règnes de Louis XII, François Ier et
Henri II? etc., etc...»

Ces exhortations et ces avis terminent ce pamphlet, précieux
échantillon de l'esprit du temps, qui, fort heureusement pour la
France, fut appuyé des batailles d'Arques et d'Ivry. M. Anquetil n'a
pas connu _le Masque de la Ligue découvert_.




L'ECCELLENZA E TRIONFO DEL PORCO;

  Discorso piacevole di Salustio Miranda, diviso in cinque capi:
    nel primo, si tratta l'Ethimologia del nome con l'utilità;
    secundo, le Medicine che se ne Cavano; tertio, le Virtù sue;
    quarto, le Autorite di quelli, che n'hanno scritta; quinto, les
    feste i trionfi, e le grandezze di lui. Con un capitolo alle
    muse invitandole al detto trionfo. Suit la figure du cochon
    avec cette devise: _Muy bueno por comeresto_. In Ferrara, per
    Vittorio Baldini, con licenza di S.S. (1 vol. in-12 de 72
    pages.) M.D.XC.IIII.

(1594--1625--1736-41.)


Rien de plus froid que ce long panégyrique du Cochon. Il était facile
de se moquer plus agréablement des moines et des érudits pédans du XVIe
siècle.

La rareté de l'ouvrage en fait tout le prix pour nous. Peut-être en
a-t-il un autre pour les Italiens? celui d'être écrit avec élégance et
pureté: dans ce cas, où le vrai toscan va-t-il se nicher?




LES FACÉTIEUSES RENCONTRES

DE VERBOQUET,

POUR RÉJOUIR LES MÉLANCOLIQUES.

  Contes plaisans pour passer le temps. A Troyes, chez la veuve
    de Jacques Oudot, et Jean Oudot fils, imprimeur-libraire, rue
    du Temple, avec permission du roy en son conseil du 11 mai
    1736. (1 vol. in-12 de 35 pages.)


L'approbation du chancelier, donnée après suppression de ce qu'il
avait trouvé mauvais dans ce pauvre recueil, est du 28 octobre 1715.
L'édition originale du Verboquet est de Rouen 1625, in-12. De toutes
nos facéties sans nombre, celle-ci est peut-être la plus insignifiante.




LES PENSÉES FACÉTIEUSES

ET LES BONS MOTS

DU FAMEUX BRUSCAMBILLE,

   Comédien original. A Cologne, chez Charles Savoret, rue
    Brin-d'Amour, au Cheval-Volant (1 vol. pet. in-8 de 216 pages.)
    M.DCC.XLI.


Des Lauriers n'est pas l'auteur de ces pensées; on les doit à un
plaisant anonyme, bien moins gai que lui, sinon moins cynique, lequel
s'est permis de rajeunir l'Ancien Bruscambille, d'y ajouter, d'en
retrancher, d'y mêler des vers fort plats; en un mot, de le gâter. Les
amateurs des facéties les recherchent pourtant à cause de certaines
pièces de l'invention du correcteur, qui ne se trouvent pas ailleurs,
telles que les caractères des femmes coquettes, joueuses, plaideuses,
bigotes, etc., etc., ainsi que la bulle comique, sur la réformation de
la barbe des révérends pères capucins, fulminée par Benoît XIIIe, en
1738, et signée Oliverius, évêque de Lanterme.




LES TROIS VÉRITÉS;

  Deuxième édition augmentée, avec un advertissement et bref
    examen sur la response faicte à la troisième Vérité, par
    Pierre le Charron, Parisien; de nouveau imprimé à Bourdeaux,
    Millanges. (1 vol. in-8.)

(1594-1596.)


Charron, qui avait semé, dans son _Traité de la Sagesse_, des
propositions mal sonnantes sur l'immortalité de l'ame, l'existence de
Dieu et autres grands points de religion, fut plus chrétien ou plus
circonspect dans son livre des _Trois Vérités_ qu'il publia d'abord,
sans nom d'auteur, à Cahors, en 1594. Sa première Vérité est qu'il y
a une religion; sa seconde Vérité, que la religion chrétienne est la
véritable; enfin, sa vérité troisième, dirigée contre le _Traité de
l'Église_ de Duplessis Mornay, établit que, hors l'Église catholique
romaine, il n'y a point de salut.

Les argumens du premier Livre, où les athées sont pris à partie,
montrent qu'il n'y a pas d'effet sans cause; que l'objection contre
l'existence de Dieu, tirée de l'impossibilité de le démontrer et de
le définir, est de nulle valeur, l'homme ne pouvant, en sa qualité
d'être fini, définir un être infini; que le raisonnement suivant
n'est pas meilleur: «Si Dieu existait, il serait tel ou tel, ce qui
impliquerait contradiction avec la qualité d'être infini;» car Dieu
peut exister sans que l'homme puisse savoir s'il est tel ou tel. _La
vraie connoissance de Dieu_, dit Charron, _est la parfaite ignorance de
lui_. Le monde est formé de matière ou sans matière; et, dans les deux
hypothèses, il suppose un acte et un agent hors de lui-même. L'ordre
de l'univers, l'harmonie, la prévoyance, qui partout y éclatent,
révèlent un créateur. Le consentement des peuples reconnaît Dieu. Les
génies occultes, dont on ne saurait nier l'existence, les démons, les
miracles, les prédictions, les sibylles le prouvent. Le mal moral et
physique n'est pas une raison de nier Dieu, car nous ne pouvons savoir
si ce que nous appelons mal est nuisible, dans le sens absolu, et s'il
n'a pas son utilité. Nos vices ne compromettent pas l'existence de
Dieu, puisqu'ils ne viennent pas de lui, mais de nous, et que Dieu sait
tirer le bien de nos vices mêmes. Enfin (et ceci est excellent), il est
évident que Dieu vaut mieux que point de Dieu; or, il est de l'essence
de l'intelligence, qui ne peut elle-même se trahir, de croire le mieux.

Suit une sage énumération des avantages qui découlent pour l'homme
de la croyance en Dieu; et c'est par là que finit, avec le douzième
chapitre, le premier livre, des trois le meilleur à notre avis.

Second Livre.--Cinq religions ont eu principalement crédit dans
le monde, savoir: la naturelle; la gentille, à partir du déluge
et de la tour de Babel; la judaïque, commencée au temps d'Abraham
et promulguée par Moïse; la chrétienne; et la mahumétane, 600 ans
avant Jésus-Christ. Chacune allègue ses saints, ses miracles, ses

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