Analectabiblion, Tome 1 (of 2)
by Auguste François Louis Scipion de Grimoard Beauvoir Du Roure · French · Gutenberg #48683 · 1,100,322 chars · public domain (US)
The Project Gutenberg eBook of Analectabiblion, Tome 1 (of 2)
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.
Title: Analectabiblion, Tome 1 (of 2)
Author: Auguste François Louis Scipion de Grimoard Beauvoir Du Roure
Release date: April 11, 2015 [eBook #48683]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48683
Credits: Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
book was produced from scanned images of public domain
material from the Google Print project.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANALECTABIBLION, TOME 1 (OF 2) ***
Au lecteur.
Ce livre électronique reproduit intégralement le texte original,
et l'orthographe d'origine a été conservée. Seules quelques
erreurs clairement introduites par le typographe ont été
tacitement corrigées, et la ponctuation a été corrigée par
endroits.
Les notes ont été renumérotées, et la table des matières a été
harmonisée avec le texte.
On remarquera parmi les dates en chiffres romains le signe
ↀ, représenté dans l'original par CIↃ, équivalent à
M ou mille, et le signe Ⅾ, équivalent à D ou cinq cents,
représenté dans l'original par IↃ.
Certains signes utilisés dans l'original et désignant une
abréviation ne sont pas disponibles, comme le n surmonté d'un
macron. Dans ce cas l'abréviation a été tacitement remplacée
par le mot complet. Le signe ____ représente un espace laissé
volontairement en blanc.
ANALECTABIBLION,
OU
EXTRAITS CRITIQUES
DE
DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS OU PEU CONNUS,
TIRÉS DU CABINET DU MARQUIS D. R***.
TOME PREMIER.
Non ego ventosæ Plebis suffragia venor
Impensis cœnarum, et tritæ munere vestis.
Non ego nobilium scriptorum auditor, et ultor,
Grammaticas ambire tribus, et Pulpita dignor, etc.
Q. HORAT., _Epistol. XIX, lib. 1_.
PARIS,
TECHENER, PLACE DU LOUVRE,
N° 12.
M.DCCC.XXXVI.
TABLE DES MATIÈRES
DU TOME PREMIER.
Pages.
Préface. 3
Sur les premiers travaux de l'Imprimerie. 17
Fragmens de l'explication allégorique du Cantique
des Cantiques. 29
Salustii philosophi de diis et mundo. 34
C. Pedonis Albinovani, elegiæ III. 41
Aphtonii progymnasmata. 47
Aristeneti epistolæ. 49
Alciphronis rhetoris epistolæ. 51
Hiéroclès, sur les vers dorés. 55
Premiers monumens de la Langue française et de ses
principaux dialectes. 62
Disciplina clericalis. 96
Li Rommant de Rou et des ducs de Normandie. 99
Meliadus de Leonnoys. 107
Beufves de Hantonne. 117
Milles et Amys. 120
Li Jus Adam, ou de la Feuillié, et li Gieus de
Robin et Marion. 123
Le Renoncement d'Amours. 127
La Vie de nrē benoit Sauueur Ihesus Crist. 130
Histoire critique de Nicolas Flamel, et de Pernelle
sa femme. 132
Les Quinze Joies de Mariage (ou la Nasse). 135
La Vengeance et Destruction de Hiérusalem. 140
Le triumphant Mystère des Actes des Apôtres. 145
Confessionale Antonini. 161
Le Livre de Taillevent, grand Cuisinier de France. 167
La Prenostication des Hommes et Femmes. 170
Divini eloquii preconis celeberrimi fratris
Oliverii Maillardi. 172
Les Dictz de Salomon. 182
La Grād Monarchie de France. 186
Les Vertus des Eaux et des Herbes. 209
Les Lunettes des Princes. 212
Le Vergier d'honneur. 217
Sydrach le grant philosophe, Fontaine de toutes
sciences. 232
La Guerre et le Débat entre la Langue, les Membres
et le Ventre. 235
Volumen eruditissimi viri Antonii Codri Urcæi. 238
Moralité très singulière et très bonne des
Blasphémateurs du nom de Dieu. 247
Les Regnards traversant les périlleuses voyes des
Folles fiances du monde. 253
Le Jeu du Prince des Sotz et Mère-Sotte. 258
Opus Merlini Cocaii, poetæ mantuani macaronicorum. 265
Epistolarum obscurorum virorum. 287
Détermination de la Faculté théologale de Paris sur
la doctrine de Luther. 302
Le livre des Passe-temps des Dez. 304
Antonius de Arena (Antoine de la Sable). 306
Nouvelle moralité d'une pauvre fille villageoise,
laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son
père que d'estre violée par son seigneur, etc., etc. 318
Vingt-deux Farces et Sotties de l'an 1480 à l'an
1613-1632. 323
Déclamation contenant la manière de bien instruire
les enfans. 333
Allumettes du Feu divin. 336
La Manière de bien traduire d'une langue dans une
autre, etc., par Estienne Dolet. 338
Le Réveil-Matin des Courtisans, ou Moyens légitimes
pour parvenir à la faveur et pour s'y maintenir. 343
Lyon Marchant. 348
Le second Enfer d'Etienne Dolet. 352
Marguerites de la Marguerite des Princesses. 355
Le Trespas, Obsèques et Enterrement de François Ier. 363
La Saulsaye, églogue de la vie solitaire. 368
Les Discours fantastiques de Justin Tonnelier. 370
Cœlii secundi curionis religionis christianæ
institutio, etc. 379
La Circé de M. Giovan Baptista Gello, Académicien
florentin. 381
L'Histoire mémorable des expéditions faites depuis
le déluge par les Gaulois ou François. 387
La Comédie des Supposez, de M. Louys Arioste. 391
La Physique papale, par Pierre Viret. 402
Excellent et très util Opuscule, à tous nécessaire,
de plusieurs exquises Receptes. 406
Les Mondes terrestres et infernaux. 409
De tribus impostoribus. 412
Il Catechismo di Bernardino Ochino da Siena. 416
Les Dialogues de Jean Tahureau. 425
Passevent parisien. 429
Antithèse des Faicts de Jésus-Christ et du pape. 434
Facéties latines. 438
De l'Heur et Malheur du Mariage. 445
Nicolaii Clenardi epistolarum Libri duo. 448
FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
ANALECTABIBLION,
OU
EXTRAITS CRITIQUES
DE
DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS, OU PEU CONNUS,
TIRÉS
DU CABINET DU MARQUIS D. R.....
IMPRIMERIE DE MADAME HUZARD (NÉE VALLAT LA CHAPELLE).
rue de l'Eperon, n° 7.
ANALECTABIBLION.
PRÉFACE.
L'idée d'offrir au public un extrait raisonné de divers livres précieux
par leur mérite ou leur rareté n'est pas nouvelle; elle remonte au
patriarche Photius, qui fournit, dès le neuvième siècle, ainsi qu'on
l'a dit justement, dans sa Bibliothèque analectique, intitulée:
_Myriobiblion_, le germe de cette foule de journaux littéraires,
dont nos temps modernes s'applaudissent avec raison. Le savant Grec
n'est pas seulement ici inventeur; il est modèle par la précision
de ses analyses, le choix de ses exemples, et la rectitude de son
jugement. Deux cent quatre-vingts ouvrages, de cent soixante-cinq
auteurs différens, sont rapportés dans son Recueil, dont il serait à
désirer que la traduction française, annoncée depuis si long-temps,
nous fût enfin donnée. Ces auteurs peuvent être rangés dans l'ordre
suivant: cinquante-cinq théologiens, treize philologues, grammairiens
ou lexicographes, trois poètes ou écrivains relatifs à la poésie,
vingt-trois orateurs, vingt historiens sacrés, trente-deux historiens
profanes, seize philosophes ou médecins, et cinq écrivains érotiques.
L'invention n'a pas été stérile. Sans compter les écrits périodiques,
dont nous venons de parler, de nombreux et judicieux critiques se
sont signalés, en ce genre, par d'utiles travaux, entre lesquels se
distinguent chez nous (pour ne citer que ceux dont les analectes sont
imprimés[1]), les Bénédictins, La Croix-du Maine et son continuateur
du Verdier, Sallengre dans de curieux mémoires que le père Desmolets
a étendus, sur un autre plan, avec beaucoup de mérite aussi, David
Clément dont le recueil alphabétique s'arrête malheureusement dès
la lettre H, l'abbé Gouget dans sa docte _Bibliothèque française_,
encore qu'il ait, à la fin, succombé sous le faix d'une entreprise
trop vaste, Le Clerc dans ses quatre-vingts volumes _d'Extraits
Critiques_, bien qu'il n'ait pas toujours été heureux sous le rapport
des sujets, à beaucoup près, le marquis de Paulmy, ou plutôt sous son
nom, Constant d'Orville, qui eût toutefois gagné à porter, dans ses
volumineux et confus mélanges, le savoir, le goût et la sagacité que M.
Charles Nodier a mis dans les siens trop restreints, le Père Nicéron,
Lelong et Fontette, Ancillon, l'Abbé d'Artigny, Thémiseuil, le faux
Vigneuil-Marville, Sablier dans ses _Variétés_ réellement _sérieuses
et amusantes_, Formey dans le _Ducatiana_, et avec lui plusieurs des
nombreux compilateurs d'_Ana_, Dom Liron dans ses _Singularités_ et
ses _Aménités_, Dreux du Radier, Coupé dans ses _Soirées littéraires_,
aussi agréables qu'instructives, et bien d'autres qu'il serait inutile
de rappeler ici, puisque les bibliographes les ont inscrits sur leurs
catalogues.
[1] Antoine Lancelot, de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, né en 1675, a laissé, à la Bibliothèque royale,
528 porte-feuilles d'Analectes.
Le Recueil manuscrit de M. de la Curne-Sainte-Palaye, remplit 40 vol.
in fol., etc.
Tous ces noms sont dignes de souvenir. Sans doute la gloire ne leur
est pas due; elle n'appartient, dans les lettres, qu'aux esprits
qui, s'élançant d'eux-mêmes, nés pour l'action plutôt que pour la
spéculation, sont, en quelque sorte, les seuls artisans de leur
fortune; mais ce serait une grande erreur ou une grande injustice
de dénier aux philologues la part notable qui leur revient dans les
richesses intellectuelles de la France. Ils ont établi cette active
communication des esprits qui, si elle n'assure pas le règne constant
de la raison et du goût, rend du moins, il est permis de l'espèrer,
l'erreur passagère et les ténèbres impossibles. Le talent de résumer et
d'apprécier les pensées d'autrui, le soin pénible de recherches qu'il
exige, le discernement prompt et sûr qu'il suppose, tout cela n'est ni
commun, ni méprisable, et rentre d'ailleurs dans le domaine de l'art,
quand un style varié, avec une simplicité élégante, vient y joindre ses
agrémens, ce qui s'est rencontré plus d'une fois.
Ce n'est pas à ce dernier titre que je publie ce nouveau recueil
analectique; il se présente plus modestement, et des circonstances
fortuites uniquement l'ont fait naître. Dans l'été de 1830, traversant
Paris pour entreprendre un voyage qui fut court, mais qui pouvait être
indéfini, je dis adieu à mes livres. En jetant de tristes regards
sur une collection d'environ 7000 volumes que des amateurs et des
libraires entendus ne trouvaient pas sans choix, et que j'avais mis
vingt-six ans à former avec le secours de feu M. Barrois, de MM.
Debure, Merlin, Labitte, Crozet et Téchener, je regrettai vivement
de n'avoir point profité de la possession pour laisser, dans une
analyse fidèle et raisonnée, quelques traces de ces trésors les plus
rares, les moins connus ou les plus oubliés. De ces regrets au ferme
propos de mettre la main à l'œuvre, si l'occasion se représentait, la
marche était naturelle; l'occasion se représenta, et, dans le cours
de quatre années, le présent recueil fut achevé sous le titre un peu
ambitieux mais du moins très précis d'_Analectabiblion_.--Quand je dis
_achevé_, je me sers d'une expression hasardée, car de pareils livres
communément ne le sont pas: fort heureux quand on leur trouve une sorte
de commencement; ils n'ont d'ordinaire ni milieu, ni fin, et c'est,
avec le défaut d'unité, défaut inévitable, les torts essentiels qu'on
leur peut reprocher. Aussi ne doivent-ils guère prétendre aux honneurs
d'une lecture avidement suivie, d'un succès général et brillant; c'est
beaucoup, c'est assez que les gens studieux les estiment, qu'ils les
consultent, le goût du public vient ensuite, s'il peut.
Quant à leur utilité, rien ne semble moins contestable, si ce n'est
qu'on trouve indifférent de faire connaître l'esprit des neuf dixièmes
des gens dont il est important de retracer le nom, la patrie, la
naissance, la vie et la mort, ainsi que le font tous les dictionnaires
historiques si curieusement recherchés; autrement qu'il est superflu de
savoir ce que tels et tels ont écrit, pourvu qu'on sache qu'ils ont
écrit; proposition difficile à soutenir.
Loin d'être inutiles, ces analectes sont à considérer sous plus
d'une face, et le temps presse de les multiplier. Il n'y a point de
péril pour les productions émises depuis cent ans, ni pour celles
qui suivront; les journaux de toute forme y ont paré; de sorte que,
désormais, au moyen de deux grandes tables faites de siècle en siècle
sur ces journaux, l'une par ordre de matières, l'autre par ordre
alphabétique avec renvois à la première, le registre des pensées
des hommes sera au courant, et le bilan de l'esprit humain toujours
connu, sans même que ce soit une grande affaire. En effet (pour
n'opérer par supposition que sur une période de dix mille ans, avec
des chiffres hypothétiques), soient donnés six mille journaux, formant
chacun annuellement quatre volumes in-8°, que nos deux tables, bien
dressées, et même avec un certain détail, peuvent aisément réduire
au quatre-centième; avec seulement six cent mille volumes in-8° de
ces tables, on aura l'aperçu de deux milliards quatre cent millions
d'ouvrages différens, d'après le compte qu'en auront rendu deux cent
quarante millions de volumes périodiques, à ne supposer que dix
analyses dans chacun d'eux; mais l'opération n'est pas si commode
avec le passé. A peine y a-t-il quatre siècles que nous possédons
l'imprimerie, et cette grande découverte a déjà donné tant de livres
typographiés, que la liste complète en serait impossible, attendu qu'il
en a dû périr autant et plus qu'il n'en reste, comme on peut l'inférer,
tant de la rareté de ceux qui ont seulement deux cent cinquante ans
d'âge, toutes les fois qu'ils n'ont pas été réimprimés, que de l'oubli,
qui détruit, dans tous les temps, la plus grande partie des méchans
ouvrages, et aussi beaucoup de bons. Qui connaît aujourd'hui, même
vaguement, les écrits des mille auteurs cités par le jésuite espagnol
Pineda, dans sa _Monarchie ecclésiastique_? ou la dixième partie des
livres dont parle Vossius? Et, si nous regardons les manuscrits, c'est
bien alors que l'imagination s'épouvante, que la raison se trouble par
l'impuissance dans laquelle nous sommes de retrouver tout ce qui est
perdu, de compulser tout ce qui subsiste!
Cependant, je le répète, il y a plus d'un parti à tirer de la recherche
prudente des écrits rares et anciens. Premièrement, mieux que les
meilleurs raisonnemens, toujours plus ou moins conjecturaux et soumis
aux chances de la polémique, elle peut, en donnant l'autorité du fait
à la sentence connue, _qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil_,
garantir les esprits hardis ou fatigués de l'indiscrète poursuite des
nouveautés. N'y a-t-il pas de quoi réfléchir à voir que tel bon mot ou
tel conte, qui nous fait rire maintenant dans Paris, a probablement son
histoire, et, qu'en suivant sa piste de siècle en siècle, et d'idiome
en idiome, on le surprendrait faisant rire, il y a deux mille ans, un
Arabe, et d'abord un Hébreu, et d'abord un Indien? C'est pourtant la
généalogie qu'Hébers, translateur français sous notre roi Louis VIII,
assigne au roman des sept sages, dit le _Dolopatos_, tiré premièrement
du latin de l'ancien moine Jean de Haute-Selve, lequel l'aurait tiré
du grec, héritier des types de l'Orient. Ceci n'est que plaisant; mais
voici du sérieux: chacun peut retrouver, dans le livre de Bernard
Ochin, extrait dans ce recueil, la plupart des témérités métaphysiques
dont le siècle dernier s'était follement épris; dans la république
de Bodin, la plupart des raisonnemens politiques en circulation
aujourd'hui; dans le _traité des reliques_ de Calvin, les traits
d'ironie dont, il y a peu d'années encore, nous tirions gratuitement
vanité; dans un rêve de Jean-Baptiste Gello, les plus solides pensées
dont s'honorent chaque jour nos orateurs sacrés. Les témoignages en
tout genre surabondent ici, et il ne s'agit pas simplement du fond des
choses; à chaque instant les mêmes formes se représentent, avec de si
frappantes ressemblances, dans leurs variétés mêmes, que ce n'est point
une comparaison forcée de figurer le génie de l'homme, comme un grand
arbre renouvelant sans cesse, et dépouillant son feuillage.
Rien dans cette figure ne doit arrêter l'émulation, ni décourager
la culture des esprits. Au contraire, de même que, dans la nature
inanimée, il apparaît que les produits supérieurs et les plus belles
formes naissent difficilement et en petit nombre d'un travail
intelligent et assidu; ainsi, dans l'empire souverain de la pensée, les
titres véritables, ceux qui entraînent l'admiration de la postérité,
sont exclusivement le prix d'efforts constans et bien dirigés; d'où
il suit que la seule manière d'être en quelque sorte nouveau c'est
d'exceller, parce qu'il n'y a que l'excellent qui ne soit pas commun.
Autre utilité des Analectes: ils enseignent, preuve en mains, que les
plus pauvres écrits ne le sont presque jamais assez pour qu'on n'y
trouve rien à recueillir; et cette découverte, capable d'éloigner des
jugemens dédaigneux et d'une critique superbe, tourne en même temps au
profit du goût, qu'elle forme d'autant plus qu'elle l'exerce davantage.
Ce n'est pas une merveille d'être ravi jusqu'aux cieux par Homère
et Milton, de s'attendrir avec Virgile ou Racine, de philosopher en
riant avec Molière et Rabelais, de remonter aux sources du beau, avec
Cicéron, Quintilien, Rollin, La Harpe et Villemain, de distinguer le
jour où le soleil luit; il ne faut pour cela que se laisser aller à
ses impressions naturelles, sans peine, sans étude, sous l'inspiration
d'un instinct tout ordinaire; mais il n'en va pas de même à l'égard
de ces auteurs bizarres ou incomplets, qui trébuchent à chaque pas,
qui manquent le but ou le dépassent, chez qui une pensée juste s'égare
parmi d'innombrables sophismes, un sentiment profond dans le faux
esprit, une expression pittoresques entre des images basses ou forcées;
là le juge le plus sûr est obligé de se tenir en garde, l'investigateur
le plus résolu a besoin de constance et d'un tact très fin; mais là
également il y a de grands profits à faire; car l'ombre ne sert pas
seulement à faire ressortir la lumière, elle en est encore l'exacte
mesure.
La recherche du beau, dans ces ruines ténébreuses, conduit encore
à des résultats importans. Il arrive qu'en faisant apprécier avec
exactitude les immenses difficultés de l'art, elle redouble, pour les
grands maîtres qui les ont vaincues, cette estime profonde qui tend à
s'affaiblir sitôt qu'on s'est familiarisé avec leurs perfections. Ou
je m'abuse, ou ce n'était ni par défaut de génie philosophique, ni par
manque de science que les Porphyre et les Jamblique se confondaient
en divagations après les Pythagore, les Aristote et les Platon, qui
éclairaient le monde même par leurs erreurs. Ce n'était pas davantage
faute de génie poétique, d'esprit orné, de connaissance du latin
d'Auguste, qu'Ausone, Sidoine Apollinaire et Fortunat enfantaient des
poésies informes et ruinaient la belle langue latine; mais plutôt par
une sorte de lassitude que partageaient leurs contemporains, lassitude
venue d'un commerce trop habituel, trop uniforme avec les modèles, et
qu'ils auraient pu prévenir, si, tournant leurs yeux en arrière, au
lieu de dévorer l'espace ouvert devant eux, ils avaient laborieusement
reconnu, dans les productions oubliées des temps passés, ces écarts
audacieux, ces irrégularités singulières dont leur imagination trompée
se formait d'avance une idée si heureuse. Moins novateurs alors,
moins jaloux de faire autrement que bien dans la vue de faire mieux,
ils n'eussent peut-être point donné aux peuples d'Athènes et de Rome
l'affligeant spectacle d'une barbarie introduite par des esprits
supérieurs, plus pénible cent fois pour les gens de goût que celle
des vrais barbares, comme le sont, pour les gens de bien, des excès
commis par des êtres nés pour la vertu. En tout cas, ils n'eussent pas
manqué, par l'effet d'une critique ainsi rajeunie, de rendre hommage à
l'étonnante supériorité de leurs illustres devanciers; car ce n'est pas
un contre-sens d'avancer que la plus sûre manière d'honorer un Virgile
et un Horace est d'observer le premier dans Ennius et le second dans
Lucile. Eh! quelle haute idée ne doit-on pas se faire, confessons-le,
de ces auteurs privilégiés vulgairement nommés _classiques_, en voyant
que parmi les hommes qui, depuis quatre mille ans, ont tenu le style ou
la plume, comparables par le nombre aux grains de sable de la mer, à
peine en est-il une centaine qui soient accomplis, et que cette petite
colonie d'immortels, rassemblée à travers les âges et les distances,
suffit pour vivifier, pour nourrir ou ranimer la civilisation du monde?
Enfin, et c'est le dernier point de vue sous lequel j'envisagerai
l'utilité des Analectes: ces recueils, s'ils étaient composés avec art,
liés par d'habiles transitions, établis, sans trop de lacune, selon
l'ordre chronologique, retraceraient avec des couleurs vivantes la
marche de l'esprit humain en littérature, laquelle n'est point celle
de l'homme, d'abord enfant, puis adulte, puis viril, puis caduc, ainsi
que le représente, par confusion, une comparaison banale, tant s'en
faut qu'il s'en manque de peu qu'elle ne soit tout opposée; les peuples
manifestant sur le champ, dans les lettres, une virilité généreuse,
portée rapidement à son plus haut point, qui finit, il est vrai, par
la faiblesse et par la mort; mais avec cette différence propre, qu'à
leur dernier âge ces peuples déploient une agitation fiévreuse qui fait
à quelques uns l'illusion d'une jeunesse pleine de sève et d'avenir:
car les lettres, et généralement les beaux-arts, procèdent comme le
sentiment moral, l'accompagnent, le côtoient pour ainsi dire, en
reçoivent et lui communiquent perpétuellement des forces nouvelles,
vivent et s'éteignent avec lui et comme lui. Il en est autrement des
lois, lesquelles, produits de nécessités bien comprises, de calculs
approfondis, d'intérêts multipliés, fruits de l'expérience et du temps,
sont plutôt le remède à la défaillance des mœurs, que leurs compagnes
et leur soutiens; en sorte que le bel âge de la législation rarement
est celui des muses, et d'ordinaire lui succède. Ce sera, si l'on veut,
des lois que nous dirons, qu'à l'instar des individus, elles passent
lentement du premier âge à la décrépitude, en parcourant une période
constante de progrès et de décadence; mais dès qu'un peuple éprouve
de fortes émotions du cœur, et tant qu'il les éprouve, il n'y a pour
lui ni enfance ni vieillesse, il est prêt pour la gloire littéraire:
heureux! si, comme les Grecs, il se donne promptement, pour peindre ses
sentimens et ses pensées, une langue harmonieuse, riche et régulière,
ce que nous autres, enfans du Nord, n'avons obtenu qu'à la sueur du
génie, après cinq cents ans d'efforts!
Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'apercevoir mieux,
de savoir davantage, le Recueil pour lequel j'invoque l'indulgence
du public serait devenu, j'ose le dire, un tableau très vrai, très
animé, de la littérature nationale, et par là même une intéressante
partie de notre histoire. Les grands écrivains n'auraient point figuré
dans ce tableau pour eux-mêmes. Ressortant d'autant plus qu'ils s'y
seraient présentés simplement, à leur rang, avec leurs seuls noms, ils
y auraient servi comme de points lumineux pour en éclairer l'ensemble.
Je me serais bien gardé, après ce qui est arrivé à l'estimable abbé
Goujet, de vouloir tout retracer et tout décrire; et, me bornant à
saisir dans la foule les physionomies caractéristiques, j'aurais
passé vivement au milieu de cette foule même, écartant de mon chemin
beaucoup de gens qui, sans doute, ne se croyaient pas faits pour cette
injure, à voir la peine qu'ils avaient prise à se parer. Circonscrit
scrupuleusement, pour le coup, dans les limites de mon pays (car j'ai
peu de foi aux universels), je ne m'y serais pas cru à l'étroit; loin
de là que, si mon Recueil eût répondu à mon idée, ce magasin de choses
délaissées eût offert, parmi ses misères, un échantillon des produits
littéraires de tous les temps, avec cette circonstance précieuse,
que l'œil eût sans peine distingué les procédés et la progression
du travail. Mais surtout, puisque les mœurs et les lettres sont
inséparables, il eût rendu visible, à ne pas s'y méprendre, l'action
des premières sur les secondes, celles-ci ne s'y montrant plus que
dépouillées de l'appareil du génie, dans ce costume commun, _dans cet
à tous les jours_ qui trahit la nature, ou plutôt qui la révèle. On
sentira aisément, par des exemples, comment cela se peut faire. En
effet, que l'historien ou l'orateur s'étudie à peindre à grands traits
d'éloquence, depuis les Gaulois devenus Romains, jusqu'aux Français de
nos jours, le penchant pour la tendresse et la volupté, principe de
la galanterie, qui se mêle sur notre sol à l'ardeur de se produire, à
l'impatience du joug, au besoin de triompher en tout genre, il en dira
moins, dans son œuvre entière, qu'un extrait tout uni des _Arrêts
d'amour_ de Martial d'Auvergne, faux arrêts rendus sur de fausses
plaidoiries, et appuyés gravement par le jurisconsulte Benoît Court
de toute l'artillerie des _Pandectes_ et du _Digeste_. C'est bien là,
s'écrie-t-on en lisant ces arrêts plaisans, le même peuple romancier
qui, avec un sentiment plein de charme et de naïveté, plus entêté
d'amours encore que de combats, célébrait dans des chants épiques la
reine Berthe, Blancheflore, la tendre Yseult, autant et plus que
les héros qui l'affranchirent des Wandres et des Sarrasins, et lui
conquirent le Saint Graal et le Saint-Sépulcre!
D'un autre côté, en voyant nos épopées naissantes presque aussitôt
tourner au familier, et, peu après, céder la place à des milliers
de joyeux conteurs et de faiseurs de drames, satiriques ingénieux,
ennemis sans fiel des ridicules, penseurs hardis et légers, un peu
nus dans leurs jeux, et toujours entraînés gaîment vers les peintures
érotiques, n'aperçoit-on pas d'abord cette influence des femmes, qui
prévaut toujours dans le commerce libre des deux sexes? Grâce au
ciel, cette liberté, si douce et si utile, ne fut nulle part mieux ni
plus tôt naturalisée qu'en France: là donc, le sentiment et le rire
devaient triompher à l'envi. Le rire principalement, le rire, élément
indéfinissable de la société humaine et son produit tout ensemble, qui,
suscité par ce qui est étrange ou singulier, vit du rapprochement des
personnes, meurt dans leur isolement, et suppose, chez qui l'excite à
dessein, une extrême finesse, devait à ces titres régner dans notre
bienheureux pays. Aussi découvre-t-on, par la littérature de ce pays,
qu'il en a fait son empire. Politique, morale, religion, le rire chez
nous a tout pénétré, faisant, selon le temps, dominer la folie ou la
raison; ainsi ce sera, les grelots à la main, que Théodore de Bèze
attaquera l'unité de l'Eglise; que Béroalde, aussi bien que l'auteur
du _Pantagruel_, essaiera d'arracher à la superstition ses torches
et ses couteaux; que le sombre Pascal lui-même rappellera des moines
mondains à l'humilité, à l'austérité des mœurs évangéliques; et aussi
que Montesquieu fraiera la voie aux profondes vérités dont sa tête
forte est remplie; que Voltaire enchaînera la capricieuse vogue à son
char de poète, d'historien et de philosophe; mais surtout que Molière
_emportera le prix de son art_, et La Fontaine le prix du sien, tous
deux pour venir se ranger à la tête des poètes favoris de leur nation;
et le même rire qui fera le mobile principal de nos premiers écrivains
deviendra, par la même raison, celui des moindres, ou bien plus encore,
parce que, ainsi que nous venons de le voir, la plèbe des auteurs est
précisément l'espèce qui se moule le mieux sur les mœurs populaires.
Plus on étendrait ce parallèle de nos mœurs et de nos écrits, plus on
reconnaîtrait qu'un choix habile, fait parmi nos anciennes productions
du second et du troisième ordre, devenues rares ou tombées dans
l'oubli, eût fidèlement retracé la marche de la société française,
et même pu jeter du jour sur le cours souvent caché des évènemens.
Mais tant d'honneur ne m'était pas réservé. Sans doute, il ne faut
rien chercher de pareil dans l'_Analectabiblion_; ce recueil se
ressent de son origine fortuite. Je serais surpris qu'on n'y trouvât
rien d'estimable; mais il aura rempli mon attente, s'il a le sort de
tous ceux que j'ai cités. Il n'est suffisant dans aucune partie, je
l'avoue; et même, entre les sujets rapportés, il en est plusieurs que
d'autres du même genre, si je les avais eus sous la main, eussent
avantageusement remplacés, soit sous le rapport de la rareté, soit sous
celui de l'importance; toutefois, tel qu'il est, le choix et la variété
n'y manquent pas. Le lecteur y passe en revue, selon l'ordre des temps,
des chansons de gestes ou épopées gothiques, genre de poèmes qu'un de
nos premiers philologues, M. Paulin Pâris, vient si heureusement de
remettre en lumière et en honneur, des romans de chevalerie d'ancienne
origine, des contes, des moralités, des farces de nos vieux trouvères,
quelques uns de ces mystères qui ont précédé nos drames immortels,
entre autres celui de tous à qui Clément Marot donnait la palme; des
traités de morale, de philosophie, de politique, de métaphysique
sous diverses formes et de différens âges, des écrits satiriques en
prose et en vers, de l'histoire, des sermons, de la controverse, des
dissertations, et jusqu'à des libelles; en un mot, beaucoup de choses
qui sont l'objet de la littérature proprement dite.
On ne doit point espérer, d'après cet énoncé, qu'une telle lecture
n'offre rien de libre en morale, d'hétérodoxe en religion, de hardi
en politique, rien qui blesse les oreilles des jeunes filles ou même
de leurs mères, ni qui choque les croyances publiques et privées; un
tel espoir serait trompé trop souvent, et la chose était inévitable,
puisqu'il est question dans ce livre de Merlin Coccaïe, de l'Arétin,
d'Hubert Languet et de Geoffroy Vallée; mais que cette liberté soit
un mal ici, je ne le pense pas, au contraire; pourvu qu'une certaine
mesure ait été gardée dans les exemples, et que le juste et l'honnête
aient été respectés ou vengés dans la critique: or, c'est ce que j'ai
eu constamment en vue; et c'est assez pour les personnes éclairées et
sincères, les seules qu'il faille prendre pour juges, les seules à qui
ce livre soit adressé[2].
[2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le
tome IV des _Souvenirs de Mirabeau_, publié en 1834, par M. Lucas
de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si
nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi
heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau,
dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry,
s'exprime donc en ces termes:
«Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et
qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée,
assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans
utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux
ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est
assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences
et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine,
peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure
que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient
plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité
de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la
prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au
fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure,
dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous
négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il
serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre
en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin,
du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement
enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et
j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe
siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de
tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres
qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec
de vieux hémistiches.»
ANALECTABIBLION.
SUR LES PREMIERS TRAVAUX DE L'IMPRIMERIE.
Les amateurs de l'imprimerie ont encore à demander un historien, après
l'estimable travail de Prosper Marchand, étendu par le docte abbé
Mercier de Saint-Léger[3], après les _Origines typographiques_ de
Meerman[4], les _Annales typographiques_ de Maittaire, continuées, ou
plutôt corrigées par Denys[5], celles de Panzer[6], et les nombreuses
annales particulières aux divers pays; tous ouvrages précieux et
savans, sur lesquels on devra baser désormais tout travail de ce genre,
mais qui laissent beaucoup à désirer, soit pour la forme, soit pour le
fond; c'est à dire pour présenter soit un ensemble clair et agréable,
soit un tout homogène et complet jusqu'à notre siècle dix-neuvième,
époque où l'imprimerie semble avoir atteint, principalement à Londres
et à Paris, le plus haut degré de perfection possible. Peut-être un
jour nouveau, répandu sur la naissance de ce bel art, en fera-t-il
découvrir avec certitude et précision l'inventeur premier et le premier
monument, aujourd'hui encore sujets de doute et de controverse; car
les origines de la presse, quoique si rapprochées de nous, n'ont pas
entièrement échappé à la destinée ordinaire de toutes les origines.
Est-ce à Laurent Coster de Harlem que l'humanité doit en Europe (de
l'an 1420 à l'an 1446), l'heureux secret déjà découvert par les
Chinois, de multiplier, en les perpétuant, les signes de la pensée?
Est-ce à Mentel de Strasbourg? une rumeur savante indique obscurément,
à ce propos, une certaine _Vie de saint Jean l'Évangéliste_, un
certain _Miroir du salut_, un _Art de mourir_, des _Sermons de Léonard
d'Udine_, imprimés sans date et en latin avant les monumens de la
presse mayençaise; mais ici personne ne s'accorde, ni sur les temps, ni
sur les lieux, ni sur les personnes. Est-ce le gentilhomme mayençais
Jean de Gensfleisch, dit Guttemberg, né en 1400, qui, vers 1450,
imprima le premier? Est-ce à Strasbourg qu'il fit son premier essai?
Cet essai fut-il je ne sais quel almanach dont la date est incertaine?
ou plutôt Guttemberg ne travailla-t-il pas d'abord à Mayence, par suite
d'une association fondée entre 1450 et 1455, avec Jean Fust ou Faust,
citoyen de cette ville; et le fruit originaire de cette Société, rompue
en 1455, ne fut-il pas la Bible latine, in-folio de 637 feuillets à
42 lignes, sans date? Alors le fameux Psautier de 1457, qui tient le
premier rang parmi nos imprimés connus avec certitude, perdrait à beau
jeu sa qualité d'aîné. Quelle part faut-il donner, dans l'invention,
au gentilhomme? quelle à son associé Bourgeois? quelle à cet ingénieux
Schoëffer, gendre de l'associé Jean Faust, qui marqua d'un sceau
et d'un chiffre impérissables les premières impressions datées? Et
observons ici que le nom de Guttemberg ne figure sur aucun livre; que
les noms réunis de Faust et de Schoëffer ne se voient point avant 1457,
point après 1470, et que le nom de Schoëffer, isolé, disparaît après
1492.
[3] Hist. de l'imprimerie. _La Haye_, 1740, in-4, et _Paris_,
1775, in-4.
[4] Origines typographicæ. _La Haye_, 1740, in-4.
[5] Annales typographicæ. _La Haye_, 1719-25. _Amst._, 1723.
_Londini_, 1741, _Viennæ_, 1780-89. 10 vol. in-4.
[6] Idem. _Norimbergæ_, 1793-1803. 11 vol. in-4.--_Voy._ encore
l'Histoire de l'imprimerie et de la librairie, par Jean De la
Caille. _A Paris_, 1689.
Nous ne sommes pas appelés à résoudre ces difficiles questions; il nous
suffit de résumer les opinions reçues, en choisissant les mieux fondées.
Il est donc à croire que Guttemberg, vers 1446, dans un temps où
la gravure se répandait, y puisa, le premier, l'idée génératrice
d'appliquer, à des écrits de longue haleine, les procédés employés à
reproduire les quatrains et distiques placés en dessous des gravures
sur bois. Il ne fallut, pour cela, que de plus grandes planches et
plus de patience. Accordons que Faust, vers 1451, jugea plus solide
et plus net l'emploi de matrices métalliques fondues. Cependant tout
cela ne conduisait encore qu'à un grossier et lent stéréotypage. Enfin,
vers 1456, Schoëffer imagina les poinçons ou caractères mobiles, et la
face de notre globe dut changer. C'est ainsi que, plusieurs mille ans
auparavant, un génie céleste avait trouvé les signes vocaux simples
dont se compose l'alphabet, et, par là, dans l'avenir, substitué des
langues nouvelles d'une portée incommensurable au langage étroit des
symboles et des caractères composés.
L'imprimerie, une fois découverte, s'enrichit, se polit tout d'un coup
singulièrement. Que dire des signatures, des réclames, des titres
détachés, de la ponctuation, des majuscules, des souscriptions, de
la pagination, des chiffres, améliorations diverses qui toutes ont
leur importance et leur histoire? Ce n'est pas ici le lieu d'en
parler avec détail; mais, honneur, gloire et reconnaissance, mille
fois, au paisible triumvirat qui, pour toujours, établit, entre les
intelligences, des voies rapides et sûres, d'une extrémité de la terre
à l'autre! L'erreur, sans doute, y voyage autant et plus que la vérité;
toutefois, la première, qui court en ravageant, y doit laisser moins de
traces, à la longue, que la seconde, qui marche à journées comptées,
et se retranche à chaque repos. Que les ames religieuses se rassurent!
le Dieu de l'univers n'y perdra rien, puisqu'il est le premier besoin
de l'homme, et la vérité même. C'est ce que figure cette formule
finale des inventeurs, prophétique dans sa naïveté: _Ad Eusebiam Dei
consummatum_.
Arrêtons donc, sans scrupule, un instant nos regards sur les premiers
bienfaits de la presse.
1° et 2°. En 1457, nous voyons publier à Mayence, par les deux
principaux inventeurs, le _Psalmorum codex_, déjà cité, et
peut-être aussi, à Cologne, chez Quentel, le _Donatus_, ou le
livre de Donat, sur l'instruction grammaticale. Nous disons
_peut-être_, parce que, suivant Maittaire, on a bien pu omettre
un C dans la date M.CCCC.LVII, auquel cas le livre serait
postérieur d'un siècle, ce qui serait un grand déshonneur pour
lui. Poursuivons.
3° et 4°. En 1459, à Mayence, par les mêmes inventeurs, Faust et
Schoëffer, le _Rationalis divinorum officiorum Gulielmi
Durandi codex_, et le _Psalterium Davidicum_, le second des
innombrables psautiers.
5° et 6°. En 1460, à Mayence toujours, et toujours par les
inventeurs, le _Catholicon_ et le _Clementis papæ quinti
constitutionum codex_. Notez que le _Catholicon_ ne porte pas
de nom d'imprimeur.
7°. En 1461, à Venise, par Nicolas Jenson, _le Decor Puellarum_,
ou _la Beauté des jeunes Filles_; bien entendu qu'il s'agit
ici de la beauté morale. L'imprimerie, qui devait, plus tard,
s'émanciper cruellement, fut d'abord toute grave et toute
chaste. Au surplus, la date de ce livre n'est rien moins que
garantie. Plus probablement, elle doit être rapportée à l'année
1471, temps où Jenson fleurissait à Venise. Ce Jenson était
Français d'origine. Pourquoi a-t-il laissé à des étrangers
l'honneur d'introduire son art dans sa patrie?
8° et 9°. En 1462, à Mayence, à peu près dans le même temps que
les _Sermones Gabriel Biel_, la célèbre _Biblia latina_, si
belle et si chère. C'est la seconde Bible, ou la première, en
ne comptant pas la Bible à 42 lignes, sans date. Aujourd'hui
circulent plusieurs milliers d'éditions différentes de ce
livre des livres.
10°. En 1464, _Biblia latina_, par Ulric Gering, Martin Crantz et
Michel Friburger. C'est la troisième Bible.
11°, 12° et 13°. En 1465, année plantureuse pour la presse, trois
ouvrages précieux: 1° _Lactantii institutiones_, imprimées
sans nom d'imprimeur, dans le monastère de _Subbiaco_, états
romains; 2° _Sexti decretalium, Bonifacii VIII libri opus
preclarum_, à Mayence, par Jean Faust et Schoëffer. Nous
possédons un magnifique exemplaire de ce livre, sur membrane,
contenant 137 feuillets. Maittaire ne connaît, de cet ouvrage,
aucun exemplaire sur peau vélin, hormis dans l'édition de
1473, qui est la cinquième. Il faut avoir senti la volupté de
posséder un livre que Maittaire n'a pas connu pour la bien
apprécier: l'amant le plus heureux en serait jaloux[7]; 3°, à
Mayence, _Ciceronis officia et paradoxa_.
[7] M. Brunet cite deux exemplaires sur vélin de cette édition,
l'un de la Bibliothèque Gaignat, l'autre de celle de La Vallière.
C'est le premier livre classique imprimé. Un tel hommage
revenait à Cicéron.
14° et 15°. En 1466, à Augsbourg, _Biblia latina_, par Jean
Bemler, et _Grammatica rhythmica_.
En 1467, la presse met au jour plus de vingt ouvrages différens.
Aussi les livres de cette date, quoique très rares et d'un haut
prix, comme la plupart de ceux qui sont antérieurs à 1500,
n'ont-ils pas, dans l'opinion des curieux, le mérite de rareté
première, que réunissent presqu'au même degré, entre eux, les
quinze imprimés que nous venons de citer. Il faut remarquer
qu'alors toutes les impressions sont latines. Cependant on
voit, dès 1467, une Bible allemande. Seconde remarque: la
théologie occupe la presse, pour ainsi dire exclusivement,
à l'exception de Cicéron, dont elle reproduit les Épîtres
familières, après les _Offices_ et les _Paradoxes_. Troisième
remarque: le format employé n'est guère que l'in-folio, qui
exigeait le moins de complication dans les procédés. Bientôt
on va plier la feuille en deux, puis en quatre; plus tard on
la pliera en six, en huit, en seize, et même en trente-deux;
et alors on obtiendra, par l'in-64, un jouet d'enfant dans un
prodige de l'art. Quatrième remarque: l'imprimerie européenne,
en 1467, n'a point encore voyagé visiblement au delà des bords
du Rhin.
1468-70. L'émigration des imprimeurs commence. L'Europe appelle
de tout côté les Allemands habiles dans la pratique du nouvel
art, de l'art magique. Paitoni, l'historien de l'imprimerie
vénitienne, nous apprend que Jean de Spire, en 1469, ouvrit,
dans la ville de Venise, la noble carrière que les Alde
Manuce devaient tant illustrer après Nicolas Jenson. Rome,
dès la fin de l'année 1467, s'enorgueillit de son premier
imprimeur, Arnoldus Pannartz. Suivant Middleton l'annaliste
de la presse anglaise, l'année 1468 dote la cité d'Oxford des
travaux de l'imprimeur Frédéric Corsellis. Paris, plus tardif
et plus rebelle aux innovations, ne laisse pas, en 1470, sous
le plus soupçonneux de nos rois, de recevoir l'imprimerie
des mains d'Ulric Gering, dont nous parlerons plus tard,
non pas seulement comme d'un habile et savant imprimeur,
mais aussi comme d'un excellent homme et d'un bienfaiteur de
notre jeunesse studieuse. Chose notable, c'est un docteur
de Sorbonne, le professeur Fichet, qui nous fait ce beau
présent, plus précieux, sans doute, que les trois livres de sa
Rhétorique latine, le second ouvrage qui ait été imprimé en
France. Il faut lire ces détails dans l'_Histoire de l'Origine
de l'Imprimerie de Paris_, par André Chevillier[8]. A cette
même époque de 1470, commencent à paraître les classiques
grecs, mais seulement dans des traductions latines; les savans
de Byzance, réfugiés trop nouvellement en Italie, n'avaient
pas eu le temps encore de familiariser la presse avec les
caractères grecs, ainsi qu'il ne tardèrent pas à le faire
dans Milan. Plutarque et Strabon ont les honneurs de ces
publications translatées.
[8] Amsterdam, 1694. Le premier livre imprimé en France le
fut à la date de 1470, par Ulric Gering, Martin Crantz, et
Michel Friburger; c'est l'in-4 intitulé: _Gasparii Barzizii
Bergamensis Epistolæ_. La Rhétorique de Fichet ne porte que la
date de 1471. Gabriel Naudé, dans une savante Dissertation sur
l'origine de l'imprimerie, insérée au tome IV des _Mémoires
de Commines_, édition in-4 de Lenglet-Dufresnoy, cite, comme
premier livre imprimé en France, le _Speculum vitæ humanæ_, de
Roderic, évêque de Zamora, et lui assigne la rubrique suivante:
_Paris_, 1470, quoique le livre ne contienne aucune indication
de date ni de lieu.
1473. Cette année nous présente, mais toujours en latin, Polybe,
Diodore de Sicile, Aristote et d'autres Grecs immortels. Alors
les imprimés font irruption par toute l'Europe.
1474. Dans cette année, Paris reçoit son premier livre imprimé
en français[9], si Maittaire en est cru. Le choix n'est pas
heureux, malgré le titre de l'ouvrage: c'est l'_Aiguillon de
l'Amour divin_, in-4. L'imprimeur est Pierre Caron. L'Italie
avait été mieux inspirée; car elle possédait, dès lors, dans
sa mélodieuse langue vulgaire, Pétrarque, Dante et Boccace. Il
y avait aussi déjà plusieurs livres imprimés en castillan. La
presse anglaise ne paraît avoir débuté en anglais que de 1475 à
80, par l'_Histoire du chevalier Jason_[10].
[9] M. Brunet dit que le premier livre imprimé en langue
française fut celui des _Chroniques de saint Denis, depuis les
Troyens jusqu'à la mort de Charles VII, en 1461. Fait à Paris,
en l'ostel de Pasquier Bonhomm, le XVIe jour de janvier de l'an
de grâce M.CCCC.LXXVI_. 3 vol. in-fol., goth.: Pasquier ou
Pascal Bonhomme commença par être seulement libraire, faisant
imprimer avant d'être imprimeur-libraire. Il est d'ailleurs peu
probable que l'imprimerie ait débuté en français par un ouvrage
de si longue haleine.
[10] The history of ye Knight Jason, by Ger. Leeu, Andewarp, in-fol.
1475. Jusqu'ici toutes les impressions sont en lettres rondes,
fort lisibles, en dépit de trop nombreuses abréviations, et,
de plus, très correctes. En 1475 ou même un peu plus tôt,
Venise produit les caractères gothiques, comme pour rappeler
l'origine germaine de la presse. C'est surtout dans le _Valère
Maxime_ qu'on voit cette nouveauté barbare, due à Nicolas
Jenson, si célèbre, d'ailleurs, par son beau _César_ de 1472;
et l'incorrection suit bientôt cette barbarie.
1479. Nouveau livre imprimé en français; c'est le _Mirouer
historial_, traduit du _Speculum historiale_ de Vincent de
Beauvais. Nous le devons aux presses du célèbre Barthélemy
Büyer, imprimeur à Lyon, le même qui avait imprimé, en 1476, la
vie de Jésus-Christ.
1480-88. Enfin paraît, à Milan, le premier livre en grec, sous
les auspices et par les soins d'Antoine Zarot, qui établit
une imprimerie dans cette ville, dès l'année 1470. Voici le
titre de l'ouvrage: _Compendium octo orationis partium et
aliorum quorumdam necessariorum, editum a Constantino Lascari
Byzantino, græcè et latinè_, in-4, M.CCCC.LXXX. Ainsi payait
noblement à l'Italie l'hospitalité qu'il en avait reçue, ce
grand et malheureux Constantin Lascaris, sur la destinée duquel
le plus pur de nos écrivains contemporains a dernièrement
jeté tant d'intérêt et d'éclat. Vicence imitera dans peu
Milan, et, dans l'année 1483, donnera au monde savant, par
les mains de Denis Bertochus de Bologne, le premier lexique
grec-latin connu. Mais ce ne sera qu'en 1488, à Florence, que
deux éditeurs illustres, Démétrius de Chalcondyle et Démétrius
de Crète, feront sortir de l'obscurité des manuscrits, par
les presses de Bernard et Nerius Nerli, le prince des poètes,
l'Homère grec. Une particularité curieuse se rattache à cette
édition mémorable: en 1804, à la vente des livres de M. de
Cotte, deux bibliophiles fameux, MM. Naigeon et Caillard, se
disputèrent un exemplaire broché de l'Homère princeps. Il fut
adjugé au dernier pour 3,600 liv. La Bibliothèque royale en
possède un sur membrane. L'exemplaire de M. de Cotte n'était
que sur papier.
1495. Terminons cet aperçu général à l'année 1495, qui vit, à
Venise, les premiers essais d'Alde Manuce, dans le poème
attribué à Musée, sur Héro et Léandre, et hâtons-nous de
rendre un juste hommage à l'imprimerie parisienne, en
rapportant, d'après Maittaire, et d'après les monumens
modernes, les principaux noms qui l'ont illustrée.
PRINCIPAUX IMPRIMEURS PARISIENS.
1°. =ULRIC GERING.= 1470-1510. Ce digne et savant artiste,
élève, à ce qu'on croit, d'Elye, chanoine de Munster, au canton
de Lucerne, fut appelé à Paris par Lapierre, prieur, et Fichet,
docteur de Sorbonne, ce dernier recteur de l'Université de
Paris. Il consacra ses premiers travaux à l'impression des
_Lettres latines_ de Gasparin Barzizius de Pergame, et de _la
Rhétorique latine_ de Fichet, et se fit connaître par des
caractères de forme ronde, fort beaux et fort nets. Son talent
d'imprimeur n'était, au surplus, que son moindre mérite. Il
avait une ame grande et généreuse. Il releva le bâtiment de
la bibliothèque de Sorbonne à ses frais, en reconnaissance de
quoi la société lui donna, en 1493, le droit d'hospitalité
perpétuelle, dont il n'usa pas. Il mourut à Paris, rue
Saint-Jacques, le 23 août 1510, après avoir fait un testament,
rapporté dans Maittaire, où il dispose de fortes sommes en
faveur des Sorbonnistes, à la charge par eux d'entretenir
gratuitement un certain nombre d'écoliers à l'Université de
Paris.
2°. =PIERRE CARON ou LE CARON.= 1474. Ce fut lui qui imprima
l'_Aiguillon de l'Amour divin_, que Maittaire croit être le
premier livre imprimé en français. On voit un Guillaume Caron,
probablement de la même famille, figurer, de 1481 à 1491, parmi
les imprimeurs de Paris. Remarquons, au sujet de la traduction
du livre de _Saint Bonaventure_, citée ici, que M. Brunet y a
vu la date de 1494. Nous nous en rapportons, pour ces détails,
à ce qui en est.
3°. =PASCAL BONHOMME.= 1476. Un Jehan Bonhomme imprimait aussi à
Paris, de 1486 à 1489. Pascal ou Pasquier Bonhomme est surtout
fameux par son édition des _Grandes Chroniques de France_,
dites _les Chroniques de Saint-Denis_. (_Voir_, à ce sujet, la
note 9.)
4°. =ANTOINE VÉRARD.= 1480-1517. C'est le prince des imprimeurs
en gothique française. Les éditions qu'il a données sont
aujourd'hui toutes d'un grand prix. Quelques uns ont prétendu
qu'Antoine Vérard ne fut qu'un libraire faisant imprimer; mais
qu'est-ce que quelques uns n'ont pas prétendu? Encore une
occasion de s'en rapporter, dans le doute, à ce qui en est.
5°. =JEHAN DU PRÉ, JEHAN BELIN.= 1481-93.
6°. =FRANÇOIS REGNAULT.= 1481-1500-1539. Il imprimait en fort
beau gothique. Nous avons de lui un exemplaire du
_Confessionale Anthonini_, pet. in-12 à deux colonnes et 255
feuillets, plus 5 feuillets de table. _Paris_, 1510, avec
frontispice gravé, figurant le chiffre de l'imprimeur, supporté
par un berger et une bergère, avec cette légende: _En Dieu est
mon espérance_.
7°. =DENYS JANOT.= 1484-1539. Nom célèbre dans les annales de la
presse parisienne, plus par la multiplicité de ses titres que
par leur supériorité. Denys Janot imprimait ordinairement
en gothique. On a de lui plusieurs romans de chevalerie,
tels que le _Méliadus de Leonnoys_, in-fol. de 1532; et, en
société avec Alain Lotrian, le livre de _Sydrah le grand
philosophe, Fontaine de toutes sciences, in-4, à l'enseigne
de l'Ecu de France_. Une de ses meilleures productions est en
lettres rondes, in-8, 1539; c'est la traduction française des
_Triumphes petrarcques_.
8°. =WOLFGAND HOPYL.= 1489-98.
9°. =PHILIPPE PIGOUCHET.= 1484-1512. Homme de grand talent.
Un des chefs-d'œuvre de son officine est le livre de Jehan
Meschinot, intitulé: _les Lunettes des Princes_, in-8,
gothique, 1499, avec son nom, et son chiffre au frontispice,
représentant Adam et Ève.
10°. =GODEFROY MARNEF.= 1491-98. Encore un nom typographique
notable, porté par plusieurs individus de la même famille.
On voit un Enguerrand de Marnef imprimeur en 1517; un Jehan
de Marnef, en 1524; et une Jeanne de Marnef, en 1546, rue
Neuve-Nostre-Dame, à l'enseigne Saint Jean-Baptiste. Cette
dernière imprima _les Trois nouvelles Déesses, Pallas, Juno,
et Vénus_, poème courtisanesque de François Habert, dit le
poète de Berry. Sa devise est: _Nul ne s'y frotte_, devise qui
convient également aux anciennes et aux nouvelles déesses.
11°. =JEHAN TREPPEREL.= 1494-98. Nous possédons, de cet habile
imprimeur, un poème anonyme, intitulé: _le Renoncement
d'Amours_, très nettement imprimé en gothique, avec figures
sur bois, in-8. L'ouvrage est terminé par le chiffre de Jehan
Trepperel, supporté par deux lions, surmonté de l'écu de
France. Le même a donné, entre autres beaux ouvrages, _les deux
Testamens de Villon_, in-8, gothique. 8 juillet 1497.
12°. =JEHAN PETIT.= 1498-1539. Il doit y avoir eu ici succession
de personnes sous les mêmes noms et prénoms.
13°. =SIMON VOSTRE.= 1500. Imprimeur estimé; d'abord libraire
seulement. Il travaillait dans le même temps que Nicolas Wolf
et Nicolas de la Barre. M. Brunet, qui est ici de grande
autorité, a mis en doute que Simon Vostre ait été autre chose
que libraire faisant imprimer. On pourrait écrire des volumes
de controverse sur des questions de cette nature sans les
résoudre complètement. Or l'esprit humain a besoin d'une
pâture. Pour la science des petits faits, il faut se contenter
bien souvent de trouver l'à peu près, et de ne se pas tromper
tout seul.
14°. =GUIDON MERCATOR.= 1502.
15°. =HENRY ESTIENNE Ier.= 1503-20. Ce patriarche de l'imprimerie
française, chef de son illustre famille, naquit à Paris vers
1470. Il y imprimait dès l'an 1503, et y mourut vers 1520. Ses
trois fils, François, Robert et Charles, furent tous imprimeurs
avec ou après lui. François, que nous nommerons François Ier,
ne marqua guère, non plus que Charles, qui mourut en 1564.
Quant à Robert, premier du nom, ce fut un homme supérieur. Né
en 1503, il débuta dans la carrière, en 1527, par l'impression
des Partitions oratoires de Cicéron; puis il fit paraître son
_Thesaurus linguæ latinæ_, tant de fois réimprimé et autant de
fois enrichi, devint imprimeur du roi, son protecteur, en 1539,
et mourut à Genève, en 1559, ayant été comme chassé de France
pour la hardiesse de ses opinions. Robert Ier eut, ainsi que
son père, Henri Ier, trois fils; savoir: 1° Henri IIe, homme
de génie, de haut savoir et d'un courage téméraire, qui, né en
1528, s'en alla mourir à l'hôpital à Lyon, en 1598, laissant un
fils, Paul Estienne, lequel naquit en 1566, et mourut, en 1627,
imprimeur à Genève, avec postérité. On doit à Henri II des
ouvrages qui ne mourront pas, tels que l'inestimable _Thesaurus
linguæ græcæ_, que son prote, Scapula, lui vola en abrégé,
l'_Apologie pour Hérodote_, et divers Traités précieux sur la
langue française; 2° Robert II, né en 1530, mort en 1571, père
de Robert III, imprimeur mort sans enfans en 1629, et de Henri
III, lequel eut un fils, Henri IV, imprimeur jusqu'en 1640;
3° François II, dont on sait peu de choses. Revenons à Paul
Estienne, fils du grand et infortuné Henri II. Il eut un fils,
nommé Antoine, lequel fut imprimeur, et mourut à l'hôpital,
comme son aïeul, sans avoir mérité, comme lui, les persécutions
de l'envie et du fanatisme. Antoine Estienne rendit son souffle
obscur et son beau nom à l'Hôtel-Dieu de Paris, à l'âge de
80 ans, en 1674. On aurait pu graver sur sa tombe ces mots:
_ultimus et minimus_. Tout finit; mais cette grande race des
Estienne, grande par ses travaux, son indépendance d'esprit et
ses malheurs, a bien gagné l'immortalité en faisant jouer ses
presses pendant près de deux siècles. Nulle famille de héros ne
s'est signalée par autant de conquêtes, ni par d'aussi durables.
16°. =BADIUS ASCENSIUS=, ou Josse Bade d'Asc. 1505-32. Les
produits de l'imprimerie, sous ce nom, sont prodigieux en
nombre.
17°. =MICHEL LE NOIR.= 1506. Philippe le Noir, selon l'apparence,
parent de Michel, imprimait, en 1524, _les Regnars traversant
les périlleuses voies des Folles Fiances du monde_, ouvrage
du célèbre Bouchet, et, vers le même temps, ou peu avant,
_le Vergier d'honneur_, d'André de La Vigne et d'Octavien de
Saint-Gelais.
18°. =BERTHOLD RUMBOLT=, en 1508, exerçait d'abord son art, de
société avec Ulric Gering. Il imprima seul, plus tard, et en
parfaitement beau gothique, divers ouvrages, notamment _le
Romant des trois Pelerinages de la Vie humaine_, poème de
Guilleville, composé au 13e siècle.
19°. =GALYOT DU PRÉ.= 1512. Nicolas du Pré, 1515.--Jehan du
Prat.--1539.--Le nom du Pré figure jusqu'en 1551. Galyot, qui
l'a le plus illustré, est l'imprimeur excellent du _Roman de la
Rose_, de 1529; du _Sage Sydrah_, de 1531, et d'autres ouvrages
curieux, tous en lettres rondes. On recherche à tout prix ses
éditions.
20°. =ÆGIDE (GILLE) GORMONT.= 1513-30. Nicolas Gormont. 1540.
Nous possédons, du premier des deux Gormont, une charmante
édition gothique, très rare, de l'_Amant rendu Cordelier à
l'observance d'amour_, joli poème de Martial d'Auvergne.
21°. =JEHAN BONFONS.= 1518. Nicolas Bonfons. Ces deux imprimeurs
gothiques sont très médiocres; néanmoins, ils sont recherchés
à cause de la rareté de leurs productions, telles que les
éditions du _Grand Kalendrier des Bergiers_, des romans de
_Miles et Amys_, de _Beufves de Hantonnes_, etc.
22°. =ALAIN LOTRIAN.= 1539. Son nom, qui se trouve sur des livres
chers et peu communs, fait la meilleure part de son mérite:
on le voit décorer l'édition, très précieuse, à la date de
1539, du _Mystère de la Vengeance de Titus, et Destruction de
Jérusalem_.
23°. =THOMAS LAISNE.=
24°. =VIDOVE.= 1530. Nous citerons de lui la charmante édition,
en lettres rondes, du _Champion des Dames_, ennuyeux poème de
Martin Franc, pet. in-8, 1530, dont un bel exemplaire se paie
fort aisément aujourd'hui, de 150 à 200 fr.
25°. =LES ANGELIERS.= 1535-88. Famille digne de mémoire,
notamment par sa belle édition du _Mystère des Actes des
Apôtres_, de Simon et Arnould Gréban, et par celle qu'elle a
donnée des _Essais de Michel Montaigne_, du vivant de l'auteur.
26°. =VASCOSAN.= 1536-83. Excellent imprimeur, dont le
chef-d'œuvre est le _Plutarque_ d'Amyot, in-8 et in-fol.
27°. =MAMERT PATISSON.= 1569-99. Vidua Patisson, 1604. Mamert
Patisson fut imprimeur du roi: ses impressions sont fort
belles, notamment celle des _Origines de la Langue française_,
par Fauchet. In-4, 1581.
28°. =MOREL.= 1580-1639. Officine laborieuse, à en juger par le
nombre de ses produits.
29°. =ANTOINE VITRAY, ou VITRÉ.= 1628-58. On connaît sa jolie
Bible, en 8 vol. in-12, de 1652, si recherchée des amateurs.
30°. =SÉBASTIEN CRAMOISY.= 1620-69. André Cramoisy. 1670-97.
Sébastien Cramoisy, digne, par la magnificence de ses types,
d'avoir conduit si long-temps l'imprimerie royale, s'est
particulièrement honoré par les éditions du _Discours sur
l'Histoire universelle_, de Bossuet, in-4, du _Joinville_ de Du
Cange, in-fol., etc., etc. Il mourut en 1669.
31°. =RIGAUT.= 1709. Imprimeur de l'imprimerie royale, qui a
fait tant d'honneur, jusqu'à nos jours, au nom d'Anisson. Sa
belle édition in-8, 1709, des _Sermons de Bourdaloue_, est
encore aujourd'hui celle de cet auteur que l'on estime le plus.
32°. =COUSTELLIER.= 1723-45. Justement estimé, surtout par sa
jolie Collection des _Vieux poètes français_, in-12, et par ses
charmantes éditions in-12 de plusieurs classiques latins, tels
que le _Virgile_, le _Lucrèce_, etc.
33°. =BARBOU.= 1757, etc. Sa Collection in-12 des Classiques
latins, qui fait suite aux impressions de ce genre qu'a données
Coustellier, son _Malherbe_, avec les notes de Saint-Marc,
in-8, et d'autres productions aussi nettes que correctes lui
ont acquis une réputation méritée.
34°. =LOUIS CELLOT.= 1768-71. Nous lui devons, parmi beaucoup de
bonnes éditions, le _Racine_ in-8 de Luneau de Boisgermain, et
la traduction du _Térence_, de Le Monnier.
35°. =DIDOT.= 1743-1834. Ce grand nom typographique est, avec le
nom d'Estienne, celui qui honore le plus l'imprimerie
française. Depuis 1743, qu'on le voit paraître, au plus tard,
avec un éclat modeste, dans les traductions in-12 de la Vie
et des ouvrages de Cicéron, ainsi que dans nombre d'autres
excellens ouvrages, jusqu'à nos jours; il n'a cessé de figurer
dans les plus belles, les plus correctes et les plus utiles
productions de la presse, à commencer par les magnifiques
Collections de nos classiques dites _du Dauphin_, et à finir
par la superbe réimpression du _Thesaurus linguæ græcæ_ de
Henri Estienne. Mais, ce qui met le comble à la gloire de cette
famille, c'est qu'à l'exemple de celle des Estienne, elle joint
le triple mérite de la science, des talens littéraires et des
vertus civiques à celui de la perfection dans son art. Les
Didot auront un jour leur histoire.
36°. =CRAPELET.= 1822-34. A étendu, avec autant de goût que de
bonheur et de savoir, le luxe des nouvelles éditions grand in-8
de nos classiques, à une suite de réimpressions des principaux
monumens anciens de notre langue. Sa Collection, sur papier de
Hollande, est et ne cessera d'être un de nos premiers titres
typographiques.
Il serait aisé, peut-être même juste, surtout par rapport aux travaux
du temps présent, d'étendre la précédente liste, de mentionner, par
exemple, cet estimable Delatour, qui a si bien imprimé le _Cicéron_ de
l'abbé d'Olivet, les Panckoucke, les Prault, les Cussac, les Michaud,
les Rignoux, les Le Normant, et d'autres encore; mais nous n'avons
pas prétendu dresser le catalogue complet de nos grands imprimeurs de
Paris, tant s'en faut. Un tel travail exigerait plus de développement
que nous n'en pouvons donner ici. C'est assez; laissons à d'autres le
soin de compléter le catalogue de Lottin, qui s'arrête en 1789.
FRAGMENS DE L'EXPLICATION ALLÉGORIQUE DU CANTIQUE DES CANTIQUES,
Par un Poète du XIIIe siècle, publiés d'après le manuscrit,
par CH.-J. RICHELET (et tirés à 15 exempl. seulement, tous sur
grand in-8, pap. vélin rose, 19 pages). A Paris, chez Achille
Desauges. 1826.
(1000 ans avant J.-C.; et de notre ère, 1250-1550-1826.)
Que Salomon soit l'auteur des trois livres consacrés sous son nom
dans l'Ancien-Testament, savoir: du livre _Des Proverbes_ (en hébreu,
Mislé), de l'_Ecclésiaste_ (Koheleth), et du _Cantique des Cantiques_
(Sir hasirm), cela n'a jamais fait une question pour les vrais érudits,
ni chez les rabbins, ni chez les docteurs latins; mais la controverse
s'est engagée sur le fond de ces antiques monumens du génie biblique,
particulièrement sur l'objet du dernier; et elle a même été fort vive,
fort amère, et, parfois, fort nue. Tandis que de graves commentateurs,
à remonter jusqu'à saint Denys l'Aréopagite, ont cherché, dans ces
chants passionnés de l'Epoux et de l'Épouse, soit un sens mystique et
divin, qui rendît prophétiquement l'intime union de Jésus-Christ et
de son Église, soit un élan céleste de l'ame humaine épurée vers la
source éternelle de tout bien, des esprits simples, ou grossiers, ou
téméraires, s'attachant au texte, en dépit des explications, prenant
la chose au pied du mot, appelant Amour ce qui est Amour, Baiser ce
qui est Baiser, Cou d'ivoire ce qui est Cou d'ivoire, et ainsi du
reste, se sont obstinés à voir dans le _Cantique des Cantiques_ une des
plus ravissantes et des plus chaleureuses peintures érotiques dont la
poésie ait pu se parer; _e sempre bene_: car, si l'on suit l'esprit,
l'allusion est frappante, l'allégorie lumineuse et féconde; si la
lettre, c'est le sentiment qui s'exhale, c'est la passion qui respire.
M. de Voltaire s'est placé à la tête des partisans du second système
par son harmonieuse imitation, plus élégante que fidèle, tant connue et
tant réprouvée.
Que les baisers ravissans
De ta bouche, demi-close,
Ont enivré tous mes sens, etc., etc., etc.
..................................
J'ai peu d'éclat, peu de beauté, mais j'aime;
Mais je suis belle aux yeux de mon amant, etc., etc., etc.
..................................
Je l'ai perdu, le seul bien qui m'enchante;
Ah! je l'entends; j'entends sa voix touchante;
Il vient, il vole, il entre; ah! je te voi!
Mon cœur s'échappe et s'envole après toi, etc., etc., etc.
..................................
Paix du cœur, volupté pure,
Doux et tendre emportement,
Vous guérissez ma blessure!
Ne souffrez pas que j'endure
Un nouvel éloignement! etc., etc., etc.
C'est précisément cette interprétation profane que l'Apôtre flétrit
avec exécration, en disant que c'est arracher les membres du Christ,
pour y substituer les membres d'une courtisane, et, par elle, ceux du
Diable; _ut tollantur membra Christi, et membra efficiantur meretricis,
ac per meretricem Diaboli_.
Le poète anonyme du XIIIe siècle, dont M. Richelet vient de nous
donner, par fragmens, l'explication versifiée, qu'il attribue au
trouvère normand Landry; ce trouvère, donc, a pris le sage parti de
rester fidèle au sens canonique; seulement il le commente à sa manière,
et dans un langage qui, par sa faute, autant que par celle du temps où
il est écrit, n'est guère séduisant. Son poème explicatif a, dit-on,
trois mille vers octosyllabes. C'est beaucoup trop; et voici, en
abrégé, de quelle façon il procède dans les sept passages publiés:
1°. Osculetur me osculo oris sui:
Que l'espeux viengne e me baist
Por deu seu maltalent abaist
Port moi le baiser de sa boche
C'est co ki plus al cuer m'atoche, etc., etc., etc.
2°. Quia meliora sunt ubera tua vino, fragrantia unguentis optimis:
Kar toz i ez dolz tes mameles
Sunt tant dulces bones e beles
Ke vin passent par leur dulceur
E longement tienent l'odeur.
...............................
Les deux mameles que tant prise
Lespouse qui bien est aprise
Co est espoir doble doctrine, etc., etc., etc.
3°. Pulchræ sunt genæ tuæ sicut turturis:
Tu as joes de torterele
.......................
Ke as joes e al reguart
Apert femme de bonne part, etc., etc., etc.
4°. Collum tuum sicut monilia:
Bel ten col toz li mons prise
............................
Par le col passe la sustance
Ki norrist lame e avance.
............................
Cho est la sainte norreture
Ke homme treuve en lescriture, etc., etc., etc.
5°. Ecce tu pulchra es amica mea, ecce tu pulchra es:
Bele i ez dedenz, bele i es dehors
Bele i es en asme, bele i es en cors
Dedenz de vertuz aornée
Dehors de bien faire atornée, etc., etc., etc.
6°. Oculi tui columbarum:
Li tien veil sunt veil de colons
Li veil de denz del esperit
Cil sunt molt cler, simple e eslit, etc., etc., etc.
7°. Ecce pulcher es, dilecte mi, et decorus:
Mais tu ies beals oltre mesure
N'est pas merveille, ains est droiture
..............................
Bele est la devine nature
Bele est humaine, e nete e pure, etc., etc., etc.
Tout cela est peu poétique, il faut l'avouer; mais, du moins, le
trouvère Landry se tient dans la règle: il n'a en vue, dans le
_Portrait de l'Épouse_, que la beauté morale, dans les transports
de l'Époux que l'amour divin, la bonté divine, la divine grâce, et
jetterait plutôt ses trois mille vers au feu, que de reconnaître, dans
le _Sir hazirim_, du Sage, un épithalame charnel en l'honneur de son
épouse préférée, la fille de Pharaon. C'est un mérite, après tout; car,
osons le dire, il est facile de se tromper dans cette circonstance.
Les plus saints auteurs l'avaient bien senti, lorsqu'ils confessaient
que ceci n'était pas le lait des petits enfans, _non lac parvulorum_,
mais le pain des forts, _sed esca solida et cibus perfectorum_.
Origène et saint Jérôme rapportent que les maîtres de la loi hébraïque
ne permettaient la lecture et la transcription du _Cantique des
Cantiques_, à aucun de leurs disciples, avant l'âge de trente ans.
Saint Denis exigeait une entière pureté pour le lire; car tout est
chaste aux chastes, comme dit saint Paul, et tout est impur aux impurs;
_mundis esse omnia munda, immundis autem nihil esse mundum_.
C'est ce que rappelle Titelman dans la Préface de son Commentaire sur
ce beau poème sacré; et il ajoute, en la finissant:
«Loin d'ici, loin d'ici, profanes! ce lieu est un lieu saint;
passez!... Ce n'est pas pour vous que chante Salomon... Vous ne
trouvez là ni les champs de Vénus, ni les jardins d'Adonis, que
vous cherchez... Allez rejoindre vos sirènes, afin qu'elles vous
entraînent dans les syrthes et dans Charybde!... Enivrez-vous des
breuvages de Circé, qui vous transformeront en bêtes! Pour nous,
l'Époux, c'est Dieu même qui veut nous embraser des feux de son
amour, et à qui nous offrons nos vœux et nos cœurs!... _Amen._»
François Titelman, dont Ladvocat fait mention, et dont d'autres
biographes ne disent mot (tant il est vrai que les meilleurs
dictionnaires historiques modernes ne dispensent pas toujours des
anciens); Titelman, disons-nous, né au pays de Liége, vers 1500, savant
moine capucin à Rome, célèbre par ses écrits contre Érasme, ne le fut
pas moins par son Commentaire sur le _Cantique des Cantiques_. On ne
sait pourquoi Palissot prétendit que ce travail avait servi de type
au railleur Saint-Hyacinthe, pour son _chef-d'œuvre d'un Inconnu_.
Cette assertion ne prouverait-elle point que Palissot ne l'avait
pas lu? En tout cas, elle contredit l'opinion commune, qui désigne
les scholies oiseuses et pédantesques des savans hollandais sur les
classiques anciens, comme les véritables types de la piquante satire
précitée. Elle ne contredit pas moins la raison; car, si le Commentaire
de Titelman est surchargé de longueurs et de subtilités, il s'en faut
qu'il soit vide et ridicule; il est même souvent très ingénieux et très
solide, plus rempli de philosophie morale qu'on n'en devait attendre
d'un théologien scolastique du XVIe siècle, beaucoup moins cru dans
ses nudités que les livres de Sanchez; si bien que la lecture en est
raisonnable aujourd'hui même. Il eut les honneurs de deux éditions
dans Paris, l'une in-folio, de 1546, l'autre in-12, de 1550, et reçut
l'approbation solennelle des docteurs de Louvain. Une table analytique
excellente le précède, qui en facilite singulièrement l'usage, et
montre tout d'abord le sens caché des expressions capitales. Ensuite,
l'auteur entreprend les huit chapitres, un à un, et fait voir, dans
le premier, la voix de l'Église appelant l'avènement du Christ; dans
le second, la voix du Sauveur; dans le troisième, celle de l'Église
élue, touchant les Gentils; dans le quatrième, encore celle du Christ;
dans le cinquième, encore celle de l'Église, touchant le Christ;
dans le sixième, celle de la Synagogue, adressée à l'Église; dans le
septième, celle du Christ sur la Synagogue; et enfin, dans le huitième,
celle des patriarches sur Jésus-Christ. Les orateurs sacrés ont dû
puiser plus d'une fois dans Titelman; s'ils ne l'ont pas fait, il est,
pour eux, une mine fraîche à exploiter, soit pour les images, soit
pour les sentimens; car ce commentateur est aussi vif qu'animé. Eh!
comment rester froid, en étudiant le poème de Salomon? Vainement ses
traducteurs les plus austères, tels que saint Jérôme, le Gros, Sacy,
ont-ils essayé d'en tempérer les flammes par une chaste gravité, l'ame
ardente s'y trahit toujours; c'est toujours de la passion en mouvement;
ce sont deux jeunes cœurs qui se cherchent, s'abordent, s'éloignent,
ou sont éloignés par des hasards importuns, qui s'appellent dans
l'absence, se retrouvent, s'aiment, et se séparent pour se retrouver
encore; et cela dans un style enchanté, brûlant, vivant de charme
et de tendresse. La simple, mais fidèle prose de l'abbé le Gros,
suffit pour le témoigner; elle laisse bien loin derrière elle toute
la poésie de Voltaire..... «Que vous êtes belle, mon amie, que vous
êtes belle!.... Sans parler de ce qui doit être tenu secret, vos
yeux sont comme des colombes....; chacune de vos joues est comme une
moitié de pomme de grenade..... Vous m'avez enlevé le cœur, ma sœur,
mon épouse, vous m'avez enlevé le cœur par l'un des regards de vos
yeux..... _Adjuro vos, filiæ Jerusalem, per capreas cervosque camporum,
ne suscitetis, neque evigilare faciatis dilectam quoad usque ipsa
velit_..... Je vous adjure, filles de Jérusalem! par les chèvres et
les cerfs de nos champs, ne l'éveillez pas! ne troublez pas le sommeil
de mon amie jusqu'à ce qu'elle le veuille (et ces douces paroles sont
répétées comme en refrain)..... Retirez-vous, Aquilon! venez, ô vent
du midi! soufflez de toute part dans mon jardin, et que les parfums
en découlent! etc.» On ne finirait pas les citations, s'il ne fallait
finir. En tout, que ces Hébreux sont poètes! et que le temps ajoute de
puissance à leurs écrits! Le docteur Lowth a raison: profanes, nous
n'avons personne à leur comparer, personne, car Homère est des leurs,
par sa nature et par son âge.
SALUSTII PHILOSOPHI
DE DIIS ET MUNDO;
LEO ALLATIUS
Nunc primus è tenebris eruit et latinè vertit, juxtà exemplar
Romæ impressum. (Anno 1638.) Lugd.-Batav. ex officinâ Johannis
Maire. ↀ.Ⅾ.CXXXIX.
SIMUL
DEMOPHILI, DEMOCRATIS ET SECUNDI,
VETERUM PHILOSOPHORUM
SENTENTIÆ MORALES.
Nunc primum editæ a Luca Holstenio, juxtà exemplar Romæ
impressum (1638). Lugd.-Batav., ex officinâ Johannis
Maire. 2 tom. en 1 vol., pet. in-12, gr. lat., seu commun.
ↀ.Ⅾ.CXXXIX.
(340 avant J.-C., et de notre ère, 320, 369, 1638-39-88.)
Le célèbre Gabriel Naudé publia, pour la première fois, à Rome, en
1638, sur les travaux de Léon Allatius (Allacci) et de Lucas Holstein,
les écrits philosophiques de Salluste, Démophile, Démocrate et de
Secundus, en deux jolis tomes in-12, dont notre édition de 1639 est
la reproduction fidéle. Plus tard, Thomas Gale S. les a insérés dans
son précieux recueil, intitulé: _Opuscula mythologica, physica et
ethica_[11]. Si l'on veut quelques détails sur ces quatre anciens
philosophes, il faut recourir directement à leurs éditeurs; car les
biographes ne parlent pas des trois derniers, et se bornent à dire
de Salluste (_Secundus Sallustius Promotius_), qu'il était patricien
gaulois; qu'il fut préfet des Gaules sous Constance; que, devenu l'ami
de Julien, il suivit la fortune de cet empereur philosophe, après la
mort duquel il refusa l'empire; qu'il contribua, en 367, à l'élection
de Valentinien, et ne fit plus parler de lui depuis l'an 369. M. Weiss
ajoute que le père Kircher qualifie le livre _de Diis et mundo_ de
_Libellus aureus_. Le lecteur français pourra juger, par l'analyse que
nous en donnerons, et mieux encore par la traduction qu'en a faite M.
Formey[12], que cet éloge n'est pas toujours exagéré.
[11] Gr. lat. Amstæledami, apud Henricum Westenium, in-8, in quo
continentur:
1°. Palæphati de incredibilibus historiis.
2°. Heracliti de incredibilibus.
3°. Anonymi de incredibilibus.
4°. Eratosthenis cyrenæi catasterismi.
5°. Phurnuti de naturâ deorum commentarius.
6°. Salustii philosophi de diis et mundo.
7°. Homeri poetæ vita.
8°. Heraclidis pontici allegoriæ Homeri.
9°. Ocellus Lucanus de universi naturâ.
10°. Timæus Locri de animâ mundi.
11°. Theophrasti notationes morum.
12°. Demophili similitudines ex Pythagoreis.
13°. Democratis aureæ sententiæ.
14°. Secundi sophistæ sententiæ.
15°. Sexti Pythagorei sententiæ.
16°. Ex quorumdam Pythagoreorum libris fragmenta.
[12] Berlin, 1748, in-8.
SALLUSTE.
On voit, dans la bibliothèque de Photius, qu'au rapport de Damascius,
Salluste fut un philosophe de la secte cynique, de celle qui ne suit
pas les chemins battus, qui rompt en visière au genre humain, et
s'exerce à la vertu par de rudes épreuves. Cet homme austère, bravant
les veilles et les fatigues, s'endurcissait l'ame et le corps, et
allait au bien, par la souffrance, tête haute; il marchait pieds nus,
et fit ainsi presque le tour du monde alors habité. Il était éloquent,
de la grande éloquence antique, et savait tout Démosthène par cœur.
Suidas dit de lui qu'il était satirique et malin, tournant les méchans
en ridicule. Un grand, nommé Pamprépius, lui ayant une fois demandé
ce que les dieux étaient aux hommes, il lui répondit: «nul doute que
je ne sois pas un Dieu, et que vous ne soyez pas un homme.» Il se
piquait de divination, regardait les gens aux yeux, et leur prédisait
une mort violente quand il leur voyait une abondance d'humidité autour
des pupilles. On assure qu'il détourna son disciple Athénodore de la
philosophie qu'enseignait Proclus, qu'il appelait une flamme dévorante.
Comment cela serait-il vrai, si, comme la plupart des historiens
l'attestent, Proclus fleurissait seulement dans le Ve siècle? Mais,
si cela est vrai, ne serait-ce point que Salluste était en défiance
de l'imagination de ce philosophe et de ses chimères métaphysiques,
lui qui ramenait toute la science au gouvernement de soi-même; en quoi
il se montre bien autrement solide que Proclus, éclectique ingénieux,
rêveur et parleur séduisant, et rien de plus? Au surplus, le même
doute qui plane sur le temps précis où vivait Salluste existe sur
son origine; quelques uns, le faisant naître en Syrie, dans la ville
d'Esème, et lui donnant pour père Basilis, et pour mère Théoclée. Quant
à son livre, il est composé de XXI chapitres, dans le premier desquels
l'auteur annonce un grand sens, en demandant que ceux qu'on veut
instruire des choses divines soient formés, dès l'enfance, aux notions
universelles hors de toute discussion, telles que la souveraine bonté
de Dieu, son immutabilité, son impassibilité, son essence immatérielle,
son éternité. Il fait ensuite, d'une façon très spirituelle, l'apologie
des fables. Elles sont utiles, selon lui, au commun des hommes qui
méprisent la vérité toute nue, faute de la pouvoir comprendre, et aux
philosophes qu'elles tiennent en haleine. Il distingue cinq espèces de
fables: les théologiques, les naturelles, les animales, les matérielles
et les mixtes, et fait dériver, de ces cinq espèces, toutes les
allégories tant religieuses que morales de la mythologie, ainsi que les
cérémonies des différens cultes, si variées, et si propres à resserrer
les liens de l'homme avec la divinité; c'est, en quelque sorte, un
abrégé du _Génie des religions_, qu'il ramène au sens philosophique
à travers ce labyrinthe d'obscurités. Sa théorie toute fabuleuse des
dieux se présente après ces prémices et sous leur autorité. Arrivé à
la métaphysique et à la morale, il fait le monde éternel, comme étant
une émanation de Dieu, qui n'a pu rien acquérir ni rien perdre en aucun
temps; et reconnaît l'immatérialité, l'immortalité de l'ame, l'action
réciproque de l'ame sur le corps et du corps sur l'ame, sans expliquer
ces phénomènes inexplicables autrement que par une comparaison avec
le machiniste qui fait mouvoir ses machines d'elles-mêmes, sans
cesser d'être soumis à leur action. La providence lui est démontrée
par l'ordre de l'univers, et la cause finale de toutes choses par
la structure de leurs parties et le jeu de leurs fonctions. A son
avis, les vertus naissent du triple concours de l'exacte raison, de
la bonne éducation, et de l'exercice régulier des facultés humaines;
comme les vices, des principes contraires. Il découvre trois élémens
dans notre ame, la raison, la colère et le désir; de là trois élémens
dans la république: le prince, le soldat et le peuple, sources dont
se combinent les trois gouvernemens monarchique, aristocratique et
démocratique, lesquels, par l'excès, dégénèrent en tyrannie, en
olygarchie, en démocratie pure. Mais pourquoi y a-t-il du mal dans le
monde? Éternelle question, à laquelle il fait l'éternelle réponse.
A proprement parler, il n'y a point de mal; car le mal, n'étant que
l'absence du bien, comme les ténèbres ne sont que l'absence de la
lumière, n'est rien par lui-même. Ce que nous appelons mal, dans
un sens absolu, rentre toujours, par quelque endroit, dans l'ordre
général; et même, par rapport à nous, le mal, c'est à dire le crime,
est prévenu par la science, la religion, la discipline, réprimé par
les lois, et, après notre mort, expié par les dieux et les démons.
Mais pourquoi, si Dieu est incommutable, se fâche-t-il, se laisse-t-il
fléchir? etc.; il n'en est rien. Dieu ne s'irrite point contre les
méchans; seulement les méchans s'éloignent de la nature toute exquise
de Dieu, par le crime, et s'en rapprochent par le repentir et par
l'expiation. Le monde est incorruptible, venant de Dieu; autrement, il
faudrait que le feu se consumât, que l'eau se desséchât, ce qui est
absurde. Après la mort, les bons, unis à la nature divine, concourent
avec elle au gouvernement de l'univers. Ainsi finit Salluste. C'est un
esprit borné en physique et en métaphysique, parce qu'il ne procède
point, par la voie de l'expérience et de l'analyse, comme nos grands
esprits modernes l'ont fait, ce que de nouveaux esprits chimériques
se lassent, bien à tort, de faire; mais ce n'est pas moins un homme
supérieur, parce qu'il est sage et religieux. Nul mortel n'est vraiment
lumineux que par ses vertus.
DÉMOPHILE.
Lucas Holstein ignore, comme tout le monde, qui était et ce qu'était
Démophile; il ne connaît que deux personnages de ce nom: l'un, qui fut
mathématicien, et laissa des scolies sur Ptolémée; l'autre, évêque
hétérodoxe de Constantinople; il conclut à reconnaître le premier pour
l'auteur de ce livre moral, divisé en deux parties, la première des
_Similitudes_, la seconde des _Sentences pythagoriciennes_. Tout ce
qu'il y a de grandeur morale dans l'antiquité se rattache à ce nom
sacré de Pythagore.
SIMILITUDES.
La flatterie est comme une armure peinte; cela ne sert à rien.
L'esprit des sages pèse comme l'or.
Du méchant comme du mauvais chien le silence est plus redoutable
que la voix.
La maîtresse ne doit pas être préférée à l'épouse, ni la
flatterie à l'amitié.
Le sage sort de la vie modestement comme d'un festin.
Les reproches d'un père sont comme les médicamens, plus doux
qu'amers.
Usez des plaisirs comme du sel, parcimonieusement.
Fortune et chaussure doivent être justes, pour ne point blesser.
Le coureur au but, le sage au tombeau reçoivent leur prix.
La richesse des avares n'est utile à personne, non plus qu'un
soleil couché.
L'enfant confond les lettres, et l'imprudent les actions.
Le meilleur homme est le moins méchant, comme le meilleur
convive, le moins aviné, etc., etc.
SENTENCES.
Veillez, car la paresse de l'ame touche à la mort.
Le sage prie Dieu dans le silence, par ses actions.
Servir ses passions, c'est plus que servir des tyrans.
Conversez avec vous-même plus qu'avec autrui.
Que Dieu habite constamment dans votre cœur, comme un hôte
précieux!
Faites-vous rendre dans votre maison, et non craindre, car la
dignité engendre le respect, et la crainte, la haine.
Sachez bien que toute feinte se découvre.
Soyez persuadés que vos seuls trésors sont ceux que vous portez
dans votre cœur.
Nés de Dieu, attachons-nous à lui comme la plante à sa racine,
pour ne point nous dessécher.
Le plus beau temple de la divinité, c'est l'ame du juste, etc.
DÉMOCRATE.
Lucas Holstein dit encore que Démocrate fut un philosophe de la secte
ionienne, originaire d'Ionie. Stobée et Antoine parlent de ses dits
et sentences. Plutarque les cite peut-être sous le nom d'un certain
Démocrate, qui vivait dans la république d'Athènes, vers la 110me
olympiade (environ 340 ans avant Jésus-Christ), à peu près dans le même
temps où Philippe gagna la bataille de Chéronée.
SENTENCES.
Il est bon de céder à trois choses, au prince, à la loi et au
sage.
L'honnête homme compte pour rien le blâme des méchans.
L'esclave de l'argent ne sera jamais juste.
Les désirs trop vifs sont d'un enfant, non d'un homme fait.
Le monde est un théâtre, la vie un passage où l'homme naît,
regarde et disparaît.
Le monde est tout changement, la vie pure opinion, etc., etc.
SECUNDUS.
Trois auteurs principaux font mention de Secundus, Philostrate, dans
ses _Vies des sophistes_, Suidas et Vincent de Beauvais. Le premier
dit que ce philosophe était fils d'un forgeron; qu'il disputait avec
le sophiste Hérode, son disciple; qu'il mourut vieux, et fut enterré
près d'Éleusis, sur le chemin de Mégare; le second de ces auteurs a
ridiculement confondu Secundus avec Pline l'Ancien, qui se nommait
aussi Secundus. Du reste, on sait peu de chose du personnage en
question, qui méritait mieux la qualification de sophiste que celle
de sage, à en juger par les dix-neuf réponses qu'il fit à dix-neuf
demandes à lui adressées, selon quelques uns, par l'empereur Adrien, et
que voici:
Qu'est-ce que le monde? l'Océan? Dieu? le jour? le soleil? la
lune? l'homme? la femme? la richesse? la pauvreté? l'amitié? la
vieillesse? le sommeil? la beauté? la terre? l'agriculture? la
navigation? la mort?
Au lieu de sortir d'affaire avec le dictum: à sotte demande, point
de réponse, le sophiste s'évertue à définir les choses par une suite
d'aphorismes qui n'éclaircissent rien. On doit lui en vouloir, surtout,
pour avoir défini la femme _un mal nécessaire_; la mère, l'épouse, la
fille, un mal nécessaire! Il y a là de quoi faire balayer nos maisons
avec les robes de tous les sophistes du monde; et, comme si cela était
trop peu, Secundus ajoute: «C'est le naufrage de l'homme, la tempête
du logis, l'empêchement du repos, l'esclavage de la vie, le dommage
quotidien, le combat volontaire, la guerre somptueuse, la bête fauve en
cohabitation, l'écueil paré, l'animal malicieux.» Quelle pitié!
Disons, pour terminer cette analyse, que Démophile a été publié sur
un manuscrit du Vatican; Démocrate, sur un autre, de la bibliothèque
Barberini; et Secundus, sur un troisième, de la bibliothèque du roi, à
Paris.
C. PEDONIS ALBINOVANI,
ELEGIÆ III.
Et fragmenta, cum interpretatione et notis Jos. Scaligeri,
Frid. Lindenbrucchii, Nic. Heinsii, Theod. Goralli (Jean Le
Clerc), et aliorum. C. Cornelii Severi Etna accessit et Bembi
Etna. (2 tomes en 1 vol. pet. in-8.) Amstelædami, apud Davidem
Mortier. M.DCC.XV.
(30 ans environ avant J.-C., et années 1484-1517-1617-1703 et 1715 de
notre ère.)
Albinovanus (C. Pedo) vivait sous Auguste et sous Tibère. Il ne reste
de lui que trois Élégies et le fragment d'un poème sur la navigation
périlleuse de Germanicus dans l'Océan septentrional, qui nous a
été conservé par Sénèque le Philosophe, grand appréciateur de cet
ouvrage, et en général de ce poète. Les anciens estimaient surtout,
dans Albinovanus, l'énergie et la concision du style. On en peut
voir des témoignages honorables dans Martial et dans Quintilien;
mais principalement dans la 10e épitre _de Ponto_, livre IV, qui est
adressée à ce poète par Ovide, son ami, et dans laquelle ce dernier le
porte aux nues, en l'appelant _Sidereus_. Après ces grands suffrages,
il est comme superflu de citer ceux de Sidoine Apollinaire, de Grégoire
Giraud, dans son _Histoire des Poètes_, et de tant d'autres modernes;
mais il ne l'est pas de mentionner le service que Jean Le Clerc, sous
le nom de Théodore Goral, a rendu à C. Pedo Albinovanus, ainsi qu'à
C. Cornelius Severus, soit, comme il le dit dans la Préface de son
édition, en dégageant leurs textes épurés sur les éditions de 1484
et de 1517, des _Catalecta Virgilii_ réunis et annotés par Scaliger,
où ces deux poètes remarquables gisaient ensevelis parmi beaucoup de
pièces obscènes, soit en les éclaircissant par une interprétation
en prose latine, et par des notes excellentes, enrichies encore du
Commentaire de Lindenbruch pour l'édition hollandaise de 1617.
La première des trois Élégies d'Albinovanus, celle où le poète déplore
la mort de Drusus, est de beaucoup la meilleure, et tellement, que
Gérard Vossius a douté que les deux autres, sur la mort de Mécènes et
sur ses dernières paroles, fussent de la même main, doute que nous
partageons, bien que Scaliger et Goral ne le permettent pas. C'est
pourquoi nous n'extrairons ici que cette première Élégie, nous bornant
à rappeler les dernières aux curieux de l'antique latinité, ainsi que
le Fragment sur Germanicus, lequel n'a que 22 vers.
Le Drusus dont il est question, père du grand Germanicus, surnommé
Germanicus lui-même, à cause de ses victoires sur les Germains, qu'il
poursuivit jusqu'à l'Elbe, était le second fils de Tibère Néron et de
Livie, qui devint la seconde femme d'Auguste, après un divorce consenti
par son premier mari. Drusus était donc le frère cadet de Tibère,
depuis empereur. Ce fut un héros, un sage et un vrai citoyen romain.
Désigné secrètement par Auguste pour lui succéder, il eût probablement,
dit-on, rétabli la république, s'il eût régné; mais le sort était
prononcé; ce héros mourut à 30 ans, de maladie, sur les bords du
Weser, amèrement pleuré des soldats, presque déifié par les regrets de
l'empereur, livrant ainsi l'empire à un monstre voluptueux, dans la
personne de son frère Tibère. Disons pourtant, avec son poète, que ce
frère, qui recueillit ses derniers soupirs, parut désespéré de sa mort.
Tibère valait-il donc mieux dans sa jeunesse, comme l'assure Tacite?
ou savait-il déjà feindre? Quoi qu'il en soit, venons à la première
Élégie d'Albinovanus. Cette pièce réunit, en effet, éminemment les
conditions exigées dans ce genre de poème, un sentiment de douleur
véritable, des mouvemens variés, une marche rapide, une versification
noble et pathétique. On n'y saurait reprendre qu'un peu de diffusion
et d'enflure dans l'éloge; mais ce défaut tient au temps. Quand les
Romains faisaient d'Auguste un dieu, il était pardonnable aux poètes
de dire que le Tibre, à la vue des funérailles de Drusus, sortit de
son lit, tout échevelé, pour éteindre les flammes du bûcher prêtes à
consumer son héros, et ne put se contenir qu'à la prière du dieu Mars
descendu de l'Olympe tout exprès pour empêcher ce flux de désespoir.
En fait d'adulation pour les empereurs, n'y regardons pas de si près.
Du reste, l'élégie entière est aussi belle que touchante. En voici une
idée imparfaite et succincte:
Long-temps vous fûtes heureuse ô Livie! digne mère de Tibère et de
Drusus!... Votre amour embrassait deux fils...; un seul aujourd'hui
vous reste à nommer de ce doux nom de fils!... La foudre vous a
frappée, comme pour montrer que votre courage est supérieur à ses
coups..... Jeune, et déjà vénérable par ses vertus, orné des talens
qui brillent dans la paix et dans la guerre, Drusus est tombé!... lui
le compagnon de son frère, son émule dans la conduite des armées,
il est tombé vainqueur des Suèves, des Sicambres et de toutes ces
fières nations germaines, qu'il a contraintes de fuir dans leurs
forêts!... Hélas! pendant qu'il triomphait ainsi pour mourir, tendre
mère! vous décoriez les temples de Jupiter, de Minerve et de Mars
pour son retour, pour la grande ovation que Rome lui préparait,
pour les honneurs consulaires décernés à son nom!... vous disiez:
«Bientôt il reviendra; le peuple ira lui rendre grâce; je volerai au
devant de lui; je reverrai ses traits aimés; il m'embrassera; il me
racontera ses exploits; mais moi, je lui parlerai, je le saluerai la
première!...» Malheureuse Livie, qui méritiez si peu ce grand revers!
vous, la vertueuse épouse du premier des hommes! De quoi vous ont
servi tant de qualités éclatantes, puisque vous n'avez pu fléchir les
dieux?... Oui, la fortune a craint, en vous épargnant, de faire douter
de sa fatale puissance, alors que rien ne vous manquait, ni le comble
des biens, ni le comble des mérites... Ainsi, naguère, avait-elle
moissonné Marcellus, le cher enfant d'Octavie... Parques homicides!
assez, assez de funérailles! fermez ces tombeaux!... Drusus, tu n'es
plus!... vainement nous t'avons nommé consul!... les licteurs sont là,
tes ordres sacrés manquent... Du moins, vous, Tibère, son frère et son
ami, vous avez pu recueillir son haleine expirante! mais sa mère n'a pu
l'embrasser, ni réchauffer, sur sa poitrine les membres glacés d'un
fils!... Et, maintenant, elle pleure; elle se résout en larmes, ainsi
qu'on voit les neiges devenir fleuves au premier souffle des vents
furieux du midi... Je l'entends; elle s'est écriée: «O mon fils! tu
m'es ravi pour toujours!... Gloire de ton père, où es-tu? Gloire de ta
mère, où es-tu?
Gloria confectæ nata parentis, ubi es?
......................................
Gloria confectæ nunc quoque matris, ubi es?
»Qu'ai-je fait pour m'attirer ce malheur? existe-t-il de justes
dieux?... O mon fils! je n'ai plus que tes entrailles à honorer sur
ce bûcher! mais ton corps! mais tes mains, je ne puis les baigner de
mes pleurs, les couvrir de parfums, les presser de mes lèvres!... Je
t'attendais consul et triomphateur, je te reçois mort! je ne vois
briller tes faisceaux que devant ton cercueil!
Sic mihi, sic miseræ nomina tanta refers!
Quos primùm vidi fasces, in funere vidi...
».... Désormais, quand on viendra me dire: Voici votre fils Néron le
vainqueur, je ne pourrai plus demander lequel? Ah! malheureuse que je
suis! je tremble, je frissonne!...
Me miseram, extimui, frigusque per ossa cucurrit!....
»A présent, je crains toujours de voir mourir le second; j'étais si
tranquille, quand ils vivaient tous les deux!... Du moins, Tibère, ne
va pas me quitter! me laisser seule sur la terre! et que je t'aie pour
me fermer les yeux!...»
Ainsi parla Livie, jusqu'à ce que les sanglots eussent étouffé sa voix!
.... Princesse, ne vous abandonnez pas ainsi! Pensez qu'il y a des
consolations pour vous...; de précieux restes vous ont été rapportés.
L'armée les couvrit de ses regrets; et il fallut que Tibère, pour ainsi
dire, les lui arrachât... Toutes les villes de l'empire, par où ils ont
passé, ont pris le deuil... Rome entière n'a plus qu'un seul discours,
qu'un seul aspect, le deuil... Les lieux publics sont fermés; on sort,
on court de tout côté, saisis d'effroi...; la justice est suspendue...;
les temples sont déserts... Drusus! l'histoire consacrera ta vie!... ta
statue ornera le Forum!... on dira que tu es mort pour la patrie! Et
toi, Germanie cruelle, qui nous l'as enlevé, tu périras!... Tes enfans,
si fiers de la mort de notre héros, seront traînés, par le bourreau,
dans nos prisons... Je les verrai, je les contemplerai, nus, exposés
sans honneur sur la voie publique, et je me réjouirai!
Carnifici in mæsto carcere dandus erit,
Consistam, lætisque oculis, lentusque videbo
Strata per obcœnas corpora nuda vias, etc., etc.
Mais, que dirai-je de vous, Antonie? digne épouse de Drusus, digne
belle-fille de Livie! Hélas! vous étiez faits l'un pour l'autre, égaux
en naissance, en biens, en vertus...; vous fûtes son unique amour, le
charme de sa vie, le repos de ses travaux!... il ne vous racontera
plus ses dangers et ses victoires!...; dans votre désespoir, vous
arrachez votre belle chevelure, vous cherchez vainement cet époux
absent à jamais...; vous interrogez vainement votre couche silencieuse
et déserte... Telle fut Andromaque, telle Evadné... Mais, pourquoi
désirer la mort! quand il vous reste, dans vos enfans, de précieux
gages de Drusus?... Calmez ces fureurs insensées!... Drusus a rejoint
ses glorieux ancêtres: il triomphe maintenant chez les dieux pour ne
plus mourir... Songez, veuve infortunée, et vous aussi, mère illustre,
à ne rien faire d'indigne de vous! La barque de Caron nous attend tous:
à peine suffit-elle à la foule qui s'y précipite.
Fata manent omnes, omnes exspectat avarus
Portitor, et turbæ vix satis una ratis...
Que dis-je? le ciel, la terre et la mer passeront...; comment
vouliez-vous que Drusus échappât, seul, à la destinée?... Il est
mort jeune, il est vrai, mais plein d'honneur et de gloire. Le Rhin,
les Alpes, le Danube, et jusqu'au Pont-Euxin, ont vu ses exploits.
L'Arménien en fuite, le Dalmate suppliant, la Germanie entière ouverte
aux Romains, les attestent... Résignez-vous donc. Obéissez aux ordres
d'Auguste, qui vous forcent à prendre de la nourriture!.... Qu'attendre
des dieux qui n'ont pu rendre Achille aux larmes de Thétis?....
Entendez la voix de Drusus lui-même, qui vous crie: «J'ai le sort
des héros; je meurs assez vieux, puisque j'ai beaucoup fait»; _his
ævum fuit implendum, non segnibus annis_. Il m'est doux de voir les
chevaliers romains honorer mes cendres, et se presser autour de mon lit
funèbre..... Ma femme, ma mère, séchez vos pleurs!.... Princesses! vous
avez entendu cette voix courageuse. C'est assez: contenez vos douleurs!
et que la demeure d'Auguste ne soit plus troublée des images de mort;
car les destins du monde sont confiés à notre empereur.
Un mot maintenant sur l'_Etna_ de Cornelius Severus. Ce poème
descriptif est rempli de beaux vers. Il faut savoir gré à l'auteur de
la difficulté qu'il eut à vaincre, aussi bien que Lucrèce, pour plier
la langue poétique à l'explication technique des phénomènes naturels;
mais, outre que sa théorie des volcans est aujourd'hui complètement
surannée, elle ouvre, par elle-même, peu de champ à l'intérêt. Sans
le récit heureusement amené, dès le début, du combat des géans contre
Jupiter, et aussi sans l'épisode final des deux jeunes frères qui,
dans une éruption de l'Etna, sauvèrent leur père et leur mère, en les
chargeant sur leurs épaules, tandis que les autres habitans de Catane
ne songeaient qu'à sauver leurs trésors, l'ouvrage paraîtrait sec et
languissant. A la vérité, ces deux morceaux sont justement admirés,
comme le remarque le traducteur exact et savant de Severus, Accarias
de Sérione[13]. Sénèque, le philosophe, admirait aussi beaucoup un
fragment du même auteur, sur la mort de Cicéron, dans un poème qu'il
avait entrepris sur _la guerre civile_, disent les uns; sur _la guerre
de Sicile_, disent les autres. Voici ce fragment que nous ferons suivre
d'un essai de traduction en vers.
[13] L'_Etna_ de P. Cornelius, et les _Sentences_ de Publius
Syrus, traduits en prose française par Accarias de Sérione. 1
vol. in-12. _Paris_, 1736, fig. (Vol. peu commun.)
Abstulit una dies civis decus, ictaque luctu
Conticuit latiæ tristis facundia linguæ:
Unica sollicitis quondam tutela, salusque,
Egregium semper patriæ caput, ille senatûs
Vindex, ille Fori, legum, ritusque, togæque
Publica vox suavis æternum obmutuit armis.
Informes vultus, sparsumque cruore nefando
Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras
Tantorum pedibus civis projecta superbis,
Proculcavit ovans: nec lubrica fata, deosque
Respexit; nullo luet hoc Antonius ævo.
Un seul jour a ravi l'honneur de la cité!
Par ce coup la voix manque au Latin attristé!
L'appui des malheureux, le chef de la patrie,
Le vengeur du sénat, la voix sainte et chérie,
Et des grands et des dieux, du Forum et des lois,
Sous un barbare fer succombent à la fois.
Un monstre, sans égards pour le ciel qu'il outrage,
Osa souiller de sang cet auguste visage,
Flétrir ces cheveux blancs, ces glorieuses mains,
Fier de fouler aux pieds le plus grand des Romains.
Antoine détesté! ta honte est immortelle!
Cornelius Severus est un poète religieux; il cherche et voit la main
divine partout: nous l'en félicitons comme poète et comme philosophe.
Ce noble penchant couvre beaucoup d'erreurs en physique. Ne vaut-il
pas mieux trouver, dans la main suprême, la cause première des
volcans, ainsi que de tous les grands effets de la nature, que d'en
mal expliquer les causes secondes, et de dire, par exemple, que les
éruptions volcaniques ont lieu parce que le vent qui s'introduit dans
les crevasses de la montagne, venant à souffler le feu, détermine la
combustion? Severus vivait 24 ans avant Jésus-Christ; il fut précoce
dans son talent, et mourut jeune.
APHTONII PROGYMNASMATA.
Partim à Rodolpho Agricolâ, partim à Johanne Mariâ Catanæo,
latinitate donata: cum scholiis R. Lorichii (Reinhard).
Novissima editio, superioribus emendatior et concinnior;
adjecto indice utilissimo. Amstelodami, apud Lud. Elzevirium
(1 vol. pet. in-12, br., portant 5 pouces 2 lignes de hauteur).
ↀ.Ⅾ.XLIX.
(350-1515-1649.)
Le rhéteur Aphtonius vivait dans le IVe siècle de notre ère, temps de
la décadence des lettres grecques et latines, et l'on s'en aperçoit à
ses écrits. Il passe pour avoir reproduit les préceptes d'Hermogène,
autre rhéteur fameux sous le règne de Marc-Aurèle. Suidas lui a fait
de grands reproches, que nous adoptons avec empressement; ce qui n'a
pas empêché qu'il vînt jusqu'à nous; qu'il ait été imprimé avec soin
à Florence, chez les Giunti, dès l'année 1515; que l'on en ait fait,
depuis, plusieurs éditions, sans compter celle-ci, qui est fort jolie,
et que François Escobar en ait donné une traduction française, imprimée
in-8, à Barcelonne, en 1611. Sa renommée a donc eu des destins fort
heureux, en comparaison de celle de bien d'autres.
Il nous donne, dans quatorze chapitres, quatorze matières d'exercices
pour la jeunesse, et commence, on ne sait pourquoi, par la fable;
à la vérité, la fable devait lui plaire avant tout, en sa qualité
de fabuliste. Les autres thèmes d'exercices sont, pour le genre
délibératif, la narration, _chreïa_ ou l'utilité morale, la sentence et
la thèse; pour le genre judiciaire, la réfutation ou le renversement,
la confirmation, le lieu commun; et, pour le genre démonstratif,
l'éloge, le blâme, l'imitation des mœurs ou l'éthopée, la description,
et la législation ou induction des lois. Rien de plus sec, de plus
aride que cette classification arbitraire des principes de la
rhétorique, et généralement que la manière d'Aphtonius. Il définit
en deux mots, divise et subdivise sans transition, sans explication
aucune, se bornant ensuite à énoncer comment on doit procéder; ici,
par l'éloge, la paraphrase, la cause, le contraire, le semblable,
la parabole, l'exemple, les témoignages et l'épilogue; là, quand on
réfute, par exemple, par des moyens tirés de l'obscur, de l'incroyable,
de l'impossible, de l'inconséquent, du honteux, de l'inutile, etc.,
etc.; à peine daigne-t-il s'humaniser jusqu'à proposer quelques modèles
pris d'Isocrate, de Théognis, de Thucydide; c'est à inspirer du dégoût
pour l'étude de l'éloquence. Sans les scolies de Lorichius, qui
rendent un peu de chair et de vie à ce squelette, les _Progymnasmata_
ne seraient d'aucun service. On doit penser qu'ils étaient de simples
notes sur lesquelles le rhéteur construisait, en les développant,
ses leçons orales; car, pour un livre, et surtout un livre utile,
ce n'en est pas un. Comment les Grecs, même dégénérés, ont-ils pu
ranger Aphtonius à côté des Aristote et des Longin? d'Aristote, grand
Dieu! avec ses immortels chapitres des passions, des mœurs et de la
diction, où revivent l'homme de la nature et l'homme de la société;
où se représentent avec un ordre, une clarté, une précision d'analyse
merveilleuse, toutes les formes du discours étudié! de Longin, qui
élève l'ame, en éclairant l'esprit, et va chercher les sources du
beau dans la sublimité des pensées, des images et des figures, dans
la simplicité noble des expressions, en même temps que les causes
de la splendeur de l'éloquence, dans la liberté! Quoi! Aphtonius
professait ainsi la rhétorique après de tels maîtres? après ce Cicéron
encore, qui a bien pu se montrer scolastique dans ses _Partitions
oratoires_ et dans ses _livres à Herennius_, jusqu'au point de faire
aujourd'hui douter qu'il en soit l'auteur; mais qui, là même, était
toujours clair et substantiel; et qui, dans ses trois monumens élevés
à l'orateur, semble faire passer son génie dans ceux qui le lisent et
s'en nourrissent; après cet infortuné Quintilien, le plus complet et
le plus philosophe peut-être de tous les maîtres, qu'on aime et qu'on
plaint autant qu'on l'admire! Si, de ces hauteurs, nous descendons aux
écrivains techniques, qu'avons-nous besoin d'Aphtonius pour instruire
la jeunesse? dirons-nous encore, après les du Cygne, à qui l'on doit
d'excellentes analyses des _Oraisons_ de Cicéron selon les règles de
l'art, après les Gibert, les Crévier, les Rollin, les Dumarsais et tant
d'autres. Conclusion, que les _Progymnasmata_ sont maintenant aussi peu
à lire que lus. La triste chose, en tout, qu'un rhéteur qui n'est que
rhéteur! Mieux vaut, croyons-nous, un logicien qui n'est que sophiste;
car celui-ci, du moins, aiguise l'esprit en provoquant l'objection;
tandis que l'autre ne sait rien qu'assommer et dessécher. Toutefois,
l'Aphtonius Elzevir est un volume charmant; notre exemplaire n'est pas
coupé: ce sont là des titres suffisans à une mention particulière dans
ce recueil.
ARISTENETI EPISTOLÆ,
Gr. lat., ad fidem Cod. Vindob. Recensuit, Merceri, Pawii,
Abreschii, Huetii, Lambecii, Bastii, aliorum, notisque suis
instruxit Jo. Fr. Boissonade. Lutetiæ, apud de Bure fratres,
regis et regiæ bibliothecæ bibliopolas, viâ Serpentinâ. (1 vol.
in-8.) 1822.
(350-1566 et 1822.)
Ce Recueil épistolaire, qui fut publié pour la première fois, en grec
seulement, par Sambuc, et imprimé, en 1566, à Anvers, Plantin, in-4°,
est évidemment un ouvrage pseudonyme. Le manuscrit de Vienne, sur
lequel les anciens et les nouveaux éditeurs exercèrent leurs veilles,
porte le nom d'Aristenète. De là, plusieurs d'entre eux en ont fait
honneur au personnage de ce nom, ami du rhéteur Libanius, le confident
de l'empereur Julien, ce même Aristenète qui mourut, en 358, à Nicée,
dans un tremblement de terre; mais les célèbres Paw et Mercier, suivis
en cela par M. Boissonade, aussi habile helléniste qu'eux, et plus
complet éditeur, n'ont voulu voir dans ces lettres, dont le style
d'ailleurs est rempli de recherche et d'affectation, qu'un assemblage
de divers contes et discours formé par un compilateur du Ve siècle au
plus tôt, ou qu'un modèle plus ou moins heureux, offert à la jeunesse
par quelque ancien sophiste, des ornemens du genre épistolaire, dans
lequel il est impossible de reconnaître le ton naturel des simples
communications de la vie commune. La raison principale qui fonde
cette dernière opinion est, à notre avis, sans réplique. En effet,
comment verrait-on cité, dans la lettre 26e du Ier livre, le pantomime
Caramallus, contemporain de Sidoine Apollinaire, c'est à dire de 430
à 488, si l'auteur de cette lettre était l'Aristenète contemporain de
Libanius, et l'un des hauts fonctionnaires de l'empire sous Julien? A
ceci nous ajouterons que l'objet et la nature d'un tel recueil sont
trop peu dignes d'un homme grave pour que, sans preuves évidentes, on
le lui attribue, et nous oserons dire aux douze ou treize savans qui
l'ont curieusement examiné, au point que tel d'entre eux a passé quinze
ans de sa vie à l'éclaircir et à l'illustrer.
L'auteur ayant caché ses titres,
A qui devons-nous ces épîtres?
Messieurs les oracles du grec,
Vainement votre esprit à sec
Veut en doter Aristenète,
Le recueil est de Proxénète.
Ce recueil n'est, en effet, qu'une suite de descriptions érotiques,
de maximes, de ruses galantes et de récits libertins, qui ne sont pas
toujours sans grace, ni sans détails piquans des mœurs de la Grèce
dégénérée, mais qui manquent absolument de chaleur et de sentiment.
La volupté conçue ainsi ne s'éloigne guère de la prostitution, et n'a
rien à voir à la tendresse, au charme du véritable amour: c'est, tout
au plus, du lupanar délicat. Les lettres en question n'en ont pas moins
été reproduites ou imitées cinq fois en français, depuis l'an 1597
jusqu'à l'année 1797; cette sorte de sujet étant comme l'histoire,
qu'on prend de toutes mains: elles sont divisées en deux livres, dont
le premier en contient 28, et le second 23. C'est dans la première
lettre, laquelle, adressée à Philocalus (amateur du beau), présente le
portrait circonstancié de la charmante Laïs, que se trouve ce mot si
connu, à la vérité fort joli: «_Vestem induitur, formosa; exuitur,
forma est_. _Vêtue, elle est belle; sans vêtemens, elle est la beauté._
Nos chansonniers amoureux et nos faiseurs de madrigaux, qui s'extasient
à froid sur le sein de leurs belles imaginaires, reconnaîtront leur
image de prédilection dans ces mots: _Pænè excidit referre quanto
Luctamine strophium impellant sororiantes Papillæ_.»
Dans la 2e lettre, un jeune homme attaqué par deux belles qui se le
disputent les met toutes deux d'accord, après s'être fait prier, et si
bien d'accord, qu'on ne saurait raconter comment.
La 3e lettre est tout simplement le récit des joies d'un galant et
d'une courtisane, sous un arbre ombrageux, dans un site enchanté.
Dans la 4e, de deux adolescens fureteurs, l'un, plus expert, reconnaît
une courtisane à sa démarche, et ne se trompe pas: _Sequere_, dit-il à
son ami, _et disce_, etc., etc.
On rencontre, dans la 13e, tout le sujet de l'opéra de Stratonice; mais
nous ne pousserons pas plus loin cette analyse, ne sachant pas le grec,
et le faux Aristenète ne nous paraissant pas d'ailleurs mériter une
plus longue mention. M. Boissonade a dédié son édition à M. Villemain,
l'intention est honorable: toutefois l'hommage est fort au dessous d'un
talent si élevé, si pur, et aussi d'un éditeur si savant. On trouve,
dans le tome 3, de la bibliothèque ancienne et moderne de Jean Leclerc,
une analyse très courte d'Aristenète, à laquelle celle-ci peut servir
d'appendice.
ALCIPHRONIS RHETORIS EPISTOLÆ.
Gr. lat. ad editionem S. Bergleri, accuratissimè impressæ
Trajecti ad Rhenum, apud B. Wild. et J. Alheer. (1 vol. in-8,
Charta magna.) M.DCC.XCI.
(350-1715-91-98.)
1°. Philoscaphe[14], après trois jours d'horrible tempête,
la mer est redevenue tranquille.--Dès les premiers rayons
du soleil, nous avons embarqué nos filets.--Les voilà
jetés!--Dieu! quelle provision de poisson! nos filets se
rompent.--Nous avons porté notre butin, du promontoire de
Phalère, à la ville. On nous a compté de bel argent, et nous
avons eu, de reste, bon nombre de fretin à porter à nos femmes
et à nos enfans.
[14] Amateur de barque.
2°. Cyrton, c'est en vain que nous pêchons jour et
nuit:--la proie nous échappe.--C'est comme le tonneau
des Danaïdes.--Cependant on ne se remplit pas le ventre
avec des coquilles.--Notre maître veut du poisson et de
l'argent.--Dernièrement il a commandé des provisions à notre
jeune camarade Hermon.--Le pauvre enfant s'en est allé à
Lesbos, privant ainsi notre maître d'un bon serviteur, et nous
d'un bon compagnon.
3°. Galatée, c'est une belle chose que la terre ferme; elle
vous nourrit et vous abrite, comme disent les Athéniens.--Là,
point de flots écumans prêts à vous engloutir.--L'autre jour,
à Athènes, j'attendais, dans la galerie de Pécilé, un de ces
chanteurs enluminés, aux pieds nus, qui chantait je ne sais
quel poème d'Aratus sur les dangers de la navigation.--Il avait
raison, ma femme; pourquoi ne pas fuir le voisinage de la mort,
puisque nous avons des enfans?--Nous n'avons pas grand'chose à
leur donner; mais, du moins, nous les sauverons des flots; ils
laboureront la terre, et vivront sans crainte.
4°. Tritonide, nous autres pêcheurs, ne ressemblons pas plus
aux habitans des villes et des campagnes, que la mer ne
ressemble à la terre.--Ceux-là sont empêchés de leurs affaires
et de celles de la république, et attendent leur prix de la
glèbe indocile: pour nous la mer est la vie, et la terre la
mort, comme l'air est la mort pour les poissons.--D'où vient
donc, ma femme, que tu quittes fréquemment ces rivages, pour
aller célébrer, avec les riches femmes d'Athènes, la fête des
Rameaux et celle de Bacchus?--Ce n'est pas pour cela que ton
père d'Égine t'a fait naître et t'a élevée!--Si tu aimes la
ville, va-t'en pour toujours! si tu aimes la vie des marins,
reste avec ton mari, et oublie les trompeuses joies des cités.
5°. Euthybule, tu n'as pas pris en moi une femme
vulgaire.--Sosthènes, mon père, et ma mère Démophile, m'ont
donné une dot pour que nous eussions ensemble des enfans
libres.--Cependant la volupté t'emporte:--Tu négliges et
délaisses tes enfans:--Tu fréquentes cette Hermione, qui tient
une maison de louage à Galène, où les jeunes marins vont faire
toute sorte de débauches, et qui reçoit des présens du premier
venu.--Tu es vieux; c'est pourquoi, non content de lui faire
des cadeaux de pêcheur, tels que des surmulets et des anchois,
tu lui donnes des réseaux de Milet et des robes de Sicile,
avec de l'or en sus.--Finis cette vie indolente, ou laisse-moi
retourner chez mon père.
6°. Glauca, ma chère femme, conseille-moi;--Tu sais que
nous sommes pauvres.--Des pirates sont venus me proposer
d'être des leurs, en faisant briller de l'or à mes
yeux.--Moi, dont les mains sont pures de sang, je répugne
à me rendre homicide.--Pourtant la misère est dure à
soutenir:--Conseille-moi!
7°. La mer devient menaçante; les vents se déchaînent; les
dauphins apparaissent en sautant sur les flots, présages d'une
affreuse tempête.--Pourquoi oserions-nous aller, les uns
vers le cap de Malée, les autres dans le détroit de Sicile,
qui dans les eaux de Lycie, qui dans celles de Capharée, non
moins périlleuses?--Attendons le retour du beau temps sur nos
rivages:--Alors nous irons à la recherche des corps morts,
et nous leur donnerons la sépulture.--Tôt ou tard les bonnes
actions trouvent récompense. En tout cas, elles nourrissent le
cœur de l'homme, et la conscience satisfaite épanouit l'ame.
8°. O Scopélès! les Athéniens songent à la guerre:--Déjà
leurs bâtimens légers sont sortis pour porter des ordres à
leurs vaisseaux du dehors;--Ils arment ceux du port; et, de
tout côté, on force l'inscription des matelots, depuis le
Pirée, Phalère et Sunium jusqu'aux frontières des habitans de
Géreste.--Fuirons-nous le service de guerre, nous qui avons des
enfans et des femmes, ou resterons-nous?--Il est plus sûr de
fuir.
9°. Je ne savais pas à quel point les Athéniens poussent le
luxe et la délicatesse.--L'autre jour, Pamphile, voulant aller
à la pêche, fit marché avec moi.--Le voilà dans ma barque,
se faisant dresser un lit voluptueux, s'abritant d'une riche
tente, sous laquelle il rassemble de charmantes femmes et
quantité de musiciennes; l'une jouant de la flûte, c'est
Crumation, l'autre du psaltérion, c'est Erato; une troisième
des cymbales, c'est Evépèse.--Ce ne fut que joie, bombance et
chants joyeux tout le temps.--Rien de cela ne me faisait envie;
mais, au retour, Pamphile m'a payé largement.--Alors je me suis
réjoui. Viennent donc d'autres voluptueux qui égalent Pamphile
en magnificence!
10°. Comment l'amour a-t-il blessé un pauvre pêcheur comme moi,
qui gagne péniblement sa vie?--Toutefois il m'a blessé:--J'aime
avec fureur la fille de Terpsichore, l'une de ces filles qui
se sont sauvées, je ne sais comment, de la maison d'Hermione,
la logeuse, pour venir au Pirée.--Je ne suis qu'un pêcheur;
n'importe: à moins que son père ne soit fou, il me jugera digne
de l'épouser.
11°. Je ne quitterai point cette femme, en dépit de tes
conseils, Eupolus!--J'obéis à l'Amour.--Cet enfant est né d'une
déesse marine:--La vierge pour laquelle il m'enflamme, est sans
doute une compagne de Panope et de Galathée, les plus belles
des Néréïdes:--J'obéis à l'Amour.
12°. L'autre jour, tandis que j'assistais, dans ses couches, la
femme de mon voisin, tu t'es penché sur moi pour m'embrasser,
vieux Anicétus!--Comme s'il était donné à quelqu'un de
rajeunir!--Dis-moi: n'as-tu pas dételé ta charrue?--Ne sors-tu
pas du coin de ton feu, ou du fond de ta cuisine?--Misérable
Cécrops! finis donc tes soupirs, et songe à toi!
13°. Thaïs à Euthydème.--Tu fronces le sourcil!--Tu t'es
mis la philosophie en tête!--En allant à l'académie, tu
passes fièrement devant ma maison sans y entrer.--Pauvre
fou! sais-tu ce qu'est ce fameux sophiste dont tu vas payer
les leçons?--Hier, il m'offrit de l'argent pour ce que tu
devines.--Il poursuit la servante de Mégara.--Moi qui prise
mieux tes caresses que tout l'or des sophistes, je l'ai
refusé.--Si tu veux, je te ferai voir comment cet ennemi des
femmes renchérit sur les plaisirs accoutumés.--Tu penses donc
qu'il y ait bien loin d'un sophiste à une courtisane?--C'est
quasi tout un; car l'un et l'autre vivent de présens.--Nous,
du moins, nous ne renions pas les dieux; nous ne prêchons pas
l'inceste et l'adultère.--Eh bien! quoi? ils savent disserter
sur la cause des nuages, sur la nature des atomes!--J'en
disserte aussi bien qu'eux; car je n'y connais rien.--Aspasie
a formé Périclès, et Socrate Critias.--Lequel des deux élèves
préfères-tu?--Allons, trève de ces insipides folies, Cher
Euthydème!--Reviens: je te montrerai le souverain bien.--La
vie s'envole: ne la perds pas en bagatelles ni en recherches
d'énigmes.
14°. Pétala! je ne demanderais pas mieux que les courtisanes
pussent vivre des pleurs de leurs amans:--J'aurais contentement
avec toi;--Mais il n'en est rien:--Il leur faut du
solide.--Nous avons besoin d'argent, de vêtemens, de parures,
de servantes, mon tendre ami!--Depuis tantôt un an, je maigris
avec toi, que c'est pitié!--Il est vrai que tu m'aimes, que
jour et nuit tu pleures à mes côtés, tantôt pour une chose,
tantôt pour une autre.--Encore une fois, n'y a-t-il donc rien
dans la maison de ton père et de ta mère, ni or, ni argent, ni
provisions; rien absolument, hormis des larmes?--Tu m'apportes
aussi, je le sais, des roses, comme on apporte des fleurs sur
un tombeau.--C'est trop peu:--Tâche de venir désormais avec les
mains mieux garnies et les yeux plus secs; ou bien tu auras
sujet de pleurer.
Telle est la matière, telle est la forme de ces cent seize lettres,
divisées en trois livres, que les biographes ont trop peu appréciées,
en disant qu'elles ne manquent pas de naturel; car elles sont tout
naturel et toutes graces, riches en peintures de mœurs, en traits de
sentiment et d'esprit, et partout empreintes de ce cachet de vérité
dont le recueil d'Aristenète est absolument dépourvu. Nous aurions
pu, en multipliant nos extraits sommaires, étendre les preuves de
cette assertion; mais la nudité de certains tableaux, la hardiesse,
pour ne rien dire de plus, de certaines expressions nous ont arrêtés.
Le lecteur français peut d'ailleurs se satisfaire aisément, s'il le
veut, puisque l'abbé Richard a donné une traduction d'Alciphron, en
3 vol. in-8°, Paris, 1785. La meilleure édition de l'original avec
l'interprétation latine est celle-ci, que M. Wagner a reproduite avec
quelques additions, en 2 vol. in-8°, Leipsig, 1798. Notre exemplaire
est du petit nombre de ceux qu'on trouve en papier fort de Hollande.
Jean Leclerc, dans sa _Bibliothèque ancienne et moderne_, pense que
ceux qui font Alciphron contemporain d'Alexandre n'appuient pas cette
opinion sur des fondemens très solides.
HIÉROCLÈS.
SUR LES VERS DORÉS.
Edition _princeps_. Padoue, Bartholomée de Val de Zuccho. 1474.
In-4, lettres rondes, 91 feuillets.
(450-1474.)
C'est ici la première édition de Hiéroclès. Elle fut publiée en latin,
sans texte grec, sur la traduction du savant Jean Aurispa, traducteur
aussi d'Archimède, secrétaire et ami du pape Nicolas V (Thomas de
Sarzane). Ce ne fut, au rapport de M. Brunet, qu'en 1583, à Paris, chez
Nivellius, que fut imprimé le texte grec, avec la traduction latine
de Jean Curterius. Cette édition de Padoue, la plus rare, est fort
précieuse, comme tenant de plus près aux manuscrits. Ce fut d'ailleurs
Jean Aurispa qui découvrit à Venise, vers 1447, ce beau livre, monument
le plus pur de la morale de l'antiquité; il est donc juste que nous
lui rendions tous les honneurs de la publication. Son édition est très
belle dans sa simplicité, et si correcte que, malgré les perpétuelles
abréviations dont elle est chargée, comme toutes les éditions
_Princeps_, l'œil saisit facilement l'ensemble des mots.
Il n'y a point de titre général. Le volume débute par une épître
ou préface d'Aurispa au pape Nicolas V; ensuite vient le titre
particulier, dont la forme est singulière.
Hieroclis philosophi sto
ici et sanctissimi in
aureos versus Py
thagoræ opu
sculum prœ
stantissi
mum et
Reli
gio
ni
Christianæ consenta
neum incipit.
A la fin du texte, on lit ces mots: _Laus Deo, amen_, et cette devise:
_Duce virtute et comite Fortuna_. (_Pour guide la Vertu et pour
compagne la Fortune._) Après quoi, sur le verso du dernier feuillet, se
trouve répété le titre particulier de cette addition:
........ Hic faciliter
completum est ac
impressum. Anno
Christi M.CCCC.
LXXIIII. Pata
vii. IV. ka
lendas
ma
ia
s.
Bartholomæus de Val
de Zoccho. FF.
Telos.
Qu'on nous permette de ne pas finir cette description sans dire que
notre exemplaire, qui vient de la bibliothèque de Girardot de Préfond,
relié en maroquin rouge par l'ancien Derome, nous a coûté 130 francs,
en 1833. Nous ne serions pas étonnés que ce fût le même qu'un amateur
paya 80 francs à la vente du comte Maccarthy. La progression du prix de
ces sortes de livres est naturelle et rapide; elle sera constante.
Maintenant, parlons un peu des vers dorés; car la forme n'est pas tout,
le fond est aussi quelque chose. Nous ne saurions mieux rendre hommage
à Hiéroclès qu'en rapportant la préface d'Aurispa au pape Nicolas V,
dont il était l'ami, dès avant que ce digne pontife eût été cardinal,
évêque de Bologne, et chef de l'Eglise, après Eugène IV, le 14 mars
1447. On se rappelle que Nicolas V, auquel succéda Calixte III, était
d'un caractère doux, paisible, libéral, et même magnifique; qu'il
fut protecteur éclairé des lettres et des arts, et grand acheteur de
manuscrits grecs et latins; qu'il termina heureusement, après 71 ans,
le grand schisme d'Occident, par la démission obtenue de Félix V, pape
d'Avignon; enfin qu'il mourut, à 57 ans, le 24 mars 1454, de chagrin
de la prise de Constantinople par les Turcs. Voici donc la lettre
qu'Aurispa lui adresse, et que nous n'avons vue nulle part ailleurs.
«Je m'étonnais et je cherchais la cause de l'infériorité de nos
modernes sur les anciens, tant dans les lettres que dans les
édifices et les monumens; et, cette infériorité remarquable, je
croyais devoir l'attribuer tout ensemble à la négligence des
hommes, au peu de moyens mis à leur disposition, à leur nature
moins heureuse; mais, très Saint-Père, vos vertus et votre
protection ont jeté un si grand éclat sur nos derniers temps, que
ces pensées me sont sorties de l'esprit; et j'ai bien reconnu
alors que ce fut à la haute faveur de ses princes que l'antiquité
dut surtout ses monumens et ses génies. Nous voyons, en effet,
un si grand nombre de temples et de magnifiques bâtimens publics
et particuliers, rétablis ou élevés par votre ordre, ou même à
vos frais, qu'à peine nous, qui sommes témoins de ces merveilles,
pouvons-nous croire qu'elles aient pu s'effectuer en si peu
d'années; merveilles telles que, pour les décrire toutes, il
faudrait un gros livre. Je me permettrais de le faire en détail,
si je me confiais dans mes talens, et je le ferais, sans doute,
à ne consulter que mon désir. Oui, je désire écrire votre vie
entière, préférant d'être accusé de témérité, sous une apparence
d'amour, que de l'être d'un silence prudent; mais peut-être
quelqu'un plus éloquent se présentera-t-il pour cette œuvre
hardie. Il ne se peut qu'entre tant d'habiles gens que vos
bienfaits ont soutenus il ne s'en trouve un digne d'écrire cette
vie si pleine, si variée, si brillante de vertus diverses. Les
études, en tout genre, ont fait de tels progrès depuis peu, grâce
à vous, que le nombre des auteurs ou traducteurs dépasse celui
des huit derniers siècles; et, en cela, vous n'avez pas seulement
rendu service aux contemporains, mais encore aux hommes passés
et à venir; aux uns, en les sauvant de l'oubli; aux autres, en
leur fournissant, avec des modèles, une précieuse facilité de
s'améliorer. Vous avez fait chercher, en tout lieu, des ouvrages
que l'incurie et l'ignorance avaient ensevelis depuis six cents
ans. Vos envoyés ont parcouru le monde et poursuivi partout la
trace des manuscrits grecs et latins, les achetant de votre
argent; et moi, qui vous honorai et vous aimai toujours, j'en ai
traduit plusieurs, que je vous ai dédiés avant votre exaltation.
Ce fut pendant votre séjour à Venise, où je m'étais rendu par vos
ordres, que j'achetai, entre d'autres livres par moi découverts,
le Hiéroclès sur les vers de Pythagore, dits _les Vers dorés_;
ouvrage où la philosophie pythagoricienne est toute contenue,
et si utile, qu'à mon âge de quatre-vingts ans, je n'ai rien
lu, soit en grec, soit en latin, qui m'ait plus profité. Aux
miracles près, cet écrit diffère peu des livres chrétiens. Je
l'ai donc traduit en latin, et je l'offre à Votre Sainteté,
seulement pour qu'elle le lise; car, du reste, il ne saurait rien
ajouter à la science d'un aussi docte personnage, à la vertu
d'un homme aussi vertueux; mais il ne laissera pas que de vous
plaire, en confirmant vos propres sentimens. Tout en traduisant,
j'ai fait des vers grecs plutôt que des vers latins, mais qui
rendent le sens mot à mot, afin que l'explication de Hiéroclès
s'y rapporte exactement; et vous remarquerez que, dans le grec,
la quantité requise pour le vers héroïque, n'est pas conservée,
les Pythagoriciens ayant toujours regardé, dans le discours,
l'utilité plus que les paroles.»
Les Pythagoriciens et Jean Aurispa avaient raison. Eh! qui donc
songerait à la mesure des vers en lisant des préceptes tels que ceux-ci?
--Honore les dieux immortels comme ils sont établis et ordonnés
par la loi!
--Honore aussi les héros, les génies! honore ton père et ta mère,
et tes plus proches parens!
--De tous les hommes, fais ton ami de celui qui se distingue par
sa vertu!
--Ne hais pas ton ami pour une faute!
--La puissance habite près de la nécessité!
--Triomphe d'abord de la gourmandise, puis de la paresse, de la
luxure, de la colère!
--Pense que la destinée n'envoie pas la plus grande portion de
malheurs aux gens de bien!
--Réfléchis avant d'agir!
--Songe toujours que les biens du monde sont fragiles, et que la
mort y mettra bientôt un terme!
--Examine ta journée chaque soir, et sois-toi alors un juge
sévère!
--Tu connaîtras que les hommes s'attirent leurs malheurs
volontairement.
--Misérables qu'ils sont! pour la plupart, ils n'entendent pas
que les vrais biens sont près d'eux.
--La race des hommes est divine; ainsi, prends courage!
--Laisse-toi guider par l'entendement qui vient d'en haut!
--Quand tu auras dépouillé ton corps mortel, tu arriveras dans
l'air le plus pur;
--Et tu seras un immortel incorruptible, etc., etc.
Quelle sagesse! quelle haute et profonde philosophie! quelle céleste
simplicité. Que cela est au dessus des rêveries et des ambages de la
dialectique de Platon, malgré son _Timée_! au dessus des subtilités et
des sécheresses de l'analyse d'Aristote! et que cette secte italique,
née avec Pythagore, 590 ans avant l'Évangile[15], mère de l'Académie
et du Lycée, aurait dû éclipser ses enfans, qui l'ont éclipsée
elle-même! Ne nous troublons pas de la théorie du _Quartenaire_[16],
du _Système des démons_, des _Symboles_, de la _Transmigration des
ames_, de l'_Abstinence de la chair des animaux_; tout cela n'est pas
Pythagore: c'est par là qu'il est homme et vulgaire! Cherchons-le dans
les _Vers dorés_, dans cette sublime pensée, que la solide philosophie
repose, non sur la métaphysique, mais sur la morale; car c'est par là
qu'il s'accorde avec _les plus beaux livres qui soient sortis de la
main des hommes_! Il faut traverser sept siècles, et se rendre (qui
l'eut imaginé?) à la cour de Néron pour lui trouver, dans Épictète,
un égal? non, mais un émule au sein de l'Europe idolâtre. Encore un
pas, et Marc Antonin se rencontre; puis rien pour discipliner le
monde païen, rien hors de Hiéroclès, interprète des maîtres, puisque
Cicéron, tout éloquent, tout sage qu'il était, ne fut pas doué de cet
ascendant qui subjugue les passions; et que l'habile, le courageux
rhéteur Sénèque, parut n'avoir de morale que dans la tête. Il y avait,
nous croyons, à Crotone, une loi qui ordonnait à chacun de lire les
_Vers dorés_, le matin et le soir de chaque jour; loi vénérable dans
sa naïveté, que l'on peut traduire ainsi: Ordre à chacun de consulter
chaque jour les tables de sa conscience! Du reste, ces _Vers dorés_
sont, ainsi que l'érudition antique et moderne l'a reconnu, le résumé
de la philosophie pythagoricienne, mais ne sont pas de Pythagore.
Lysis[17], son disciple, et maître d'Épaminondas, passe pour les
avoir écrits. Quant au fils de Parthenis, il n'écrivait guère; il
voyageait, parlant de Dieu, de la vertu qui unit les hommes, prêchant
d'exemple encore plus que de paroles, et on le suivait. Que cette vie
sacrée eût été belle à bien connaître! et combien on doit regretter
le récit qu'en avait composé ce Xénophon, si digne de lui, qui naquit
160 ans seulement après lui; réduits que nous sommes à vivre sur les
froids documens de Diogène Laërce, et sur les histoires désordonnées
et fantastiques de Jamblique et de Porphyre, tout savamment compilées
qu'elles peuvent être par Dacier! Heureusement, si la suite des actions
de Pythagore s'est comme perdue dans la nuit des âges, son esprit revit
dans le commentaire de Hiéroclès, disciple inspiré par cette grande
intelligence, et, chose mémorable! inspiré après 800 ans révolus. C'est
là qu'on trouve ces belles sentences:
[15] D'autres disent 540 ans.
[16] Théorie qu'il ne faut pas confondre avec la découverte du
carré de l'hypothénuse, qu'on doit à Pythagore.
[17] Jean Le Clerc, dans sa _Bibliothèque choisie_, s'étayant
du témoignage de M. Dodwel, laisse percer quelques doutes sur
l'opinion que Lysis même soit l'auteur des _Vers dorés_; mais
comme, à cet égard, on ne peut plus arriver à la certitude,
autant vaut s'en tenir à l'opinion commune, qui est ici favorable
au maître d'Épaminondas.
--D'où viendrait l'amour du beau et du bon, si l'ame n'était
pas immortelle?[18]
[18] Nous nous servons librement ici de la traduction de Dacier,
comme nous l'avons fait plus haut.
--Si l'ame est immortelle, comment appeler malheur autre chose
que le vice qui nous éloigne de Dieu?
--Une preuve que la droite raison est naturellement dans
l'homme, c'est que l'injuste juge avec justice, quand la
passion ne le domine pas.
--Ne nions pas la providence à cause de nos maux; car, puisque
la vertu les adoucit, il est évident qu'une providence veille
sur nous.
--Savez-vous quels biens vous auriez, si vous aviez toujours
pratiqué la vertu?
--Les maux dont vous vous plaignez sont le fruit de vos fautes.
Mais la mort? la mort n'est point un mal pour l'homme qu'elle
réunit à Dieu. Mais la mort des animaux? laissons cette
difficulté à résoudre à celui qui prend soin des animaux comme
de tout l'univers, où règne un ordre évident, lequel ne saurait
exister sans Dieu.
--Si, en suivant la raison, nous diminuons nos douleurs; si, en
la délaissant pour céder à nos passions, nous augmentons nos
douleurs, qu'en faut-il conclure? sinon que l'ame humaine vient
de Dieu, dont la loi doit être pratiquée et sera couronnée.
--Si les déréglemens de l'homme viennent de l'empire qu'il
donne à ses sens, ne convient-il pas de régler ses sens, en
commençant par la pratique de la tempérance?
--Dieu est la source de tous les dons, et la prière est un
milieu entre notre recherche des dons de Dieu et ces dons
mêmes. C'est pourquoi il faut prier.
--Mais, en priant il faut agir, de peur qu'en agissant sans
prier, nous n'embrassions qu'une vertu impie et stérile, ou
qu'en priant sans agir nous ne proférions que de vaines et
inutiles paroles, etc., etc., etc.
Après avoir lu ce qui précède, comment a-t-on pu confondre le
commentateur des _Vers dorés_ avec cet autre Hiéroclès, président de
Bithynie, puis gouverneur d'Alexandrie, qui persécuta les chrétiens
sous Dioclétien; qui écrivit contre eux, en quoi il fut combattu
victorieusement par Eusèbe et Lactance; enfin, qui mettait Aristée et
ce fou d'Apollonius de Thyane au dessus de Jésus-Christ? M. Dacier
repousse avec une force et une science invincibles cette erreur
grossière, soutenue par Vossius. Il dégage notre Hiéroclès très
habilement de six autres personnages homonymes, et prouve suffisamment,
contre l'autorité du docte Pearson, que le digne interprète de
Pythagore, celui qui ressuscita sa doctrine dans Alexandrie, vers la
fin du IVe siècle, et qui composa sept livres sur la providence et le
destin, dont Photius nous a conservé des extraits, était originaire de
Carie, et fut d'abord athlète, avant d'être un des plus sages et des
derniers philosophes de l'antiquité.
PREMIERS MONUMENS
DE LA LANGUE FRANÇAISE
ET
DE SES PRINCIPAUX DIALECTES,
EXTRAITS DES ÉCRITS DE DIVERS SAVANS FRANÇAIS, ANCIENS ET MODERNES.
(800-13-41--1204-1566-1818.)
Entre les sujets qui ont exercé l'érudition et la dialectique de nos
philologues, il n'en est point qui ait amené plus de controverses que
les origines de notre langue. A la vérité, la matière était importante
et ardue. Quel plus digne objet des recherches savantes que la source
d'un idiome devenu l'agent le plus actif et le plus répandu de la
civilisation moderne; et, aussi, quel champ plus vaste ouvert à la
discussion, vu l'indigence dans laquelle les siècles antérieurs au
XVIe nous ont laissés, par rapport aux documens capables de verser la
lumière sur ces origines ténébreuses!
Plusieurs savans, entraînés par un sentiment naturel d'orgueil
national, et frappés de la physionomie constante et particulière des
coutumes et du langage des contrées armoricaines, voulurent voir
presque tout le français dans le celtique, et le pur celtique dans le
bas-breton. De ce nombre fut, au commencement du XVIIIe siècle, le
fameux religieux de Saint-Bernard, Pezron, originaire de Bretagne.
Selon lui, les Celtes descendaient directement de Gomer et d'Ascénaz,
fils et petit-fils de Japhet; les divers peuples de l'Europe sortaient
de cette souche, et toutes les langues européennes dérivaient du
celtique gomérite; opinion qu'il put appuyer du célèbre géographe
Cluvier, mort en 1623, lequel, ayant aperçu, dans la langue allemande,
des rapports avec certaines racines celtiques, en avait inféré que le
celtique était le principe de l'allemand.
Le ministre réformé Pelloutier, historien des Celtes, venu peu après
dom Pezron, tout en traitant ce dernier de visionnaire, ne s'engagea
guère moins que lui dans le système celtique, sauf qu'il ne remonta
point jusqu'à Noé; car, du reste, il fit descendre des Scythes, ou
anciens habitans du grand plateau de l'Asie, nos aïeux les Celtes;
puis, de ceux-ci, sans difficulté, les Germains, les Scandinaves,
les Moskowites, les Polonais, les Angles, les Pictes, les Grecs, les
Étrusques, les Umbres, les Siciliens, etc., etc.; et, par suite, il fit
découler du celtique les langues principales de l'Europe, notamment le
grec, le latin et l'allemand, sur la foi de quelques termes conformes,
quant au son et à la signification dans les quatre langues, tels que
_πατερ_, _vater_, _père_; _μητερ_, _muster_, _mère_; _γουν_, _knie_,
_genou_, etc., etc.
Le Brigant[19] se fit depuis un nom, en poussant les mêmes idées à
l'extrême.
[19] Elémens de la langue des Celtes-Gomérites, ou Bretons,
Strasbourg, 1779, in-8. Jean-Baptiste Bullet, académicien
de Besançon, mort en 1775, auteur d'une Histoire et d'un
Dictionnaire de la langue celtique, 3 vol. in-fol., 1754-59-70,
doit aussi compter parmi les plus notables défenseurs de nos
origines du langage, tirées du Celtique. Il y a bien des
rêveries, sans doute, dans son savant Mémoire; mais il s'y
rencontre également beaucoup de faits et de recherches qui
méritent l'estime et doivent faire réfléchir les partisans du
système anti-celtique.
Dom Martin et dom Brezillac, dans leur estimable _Histoire des
Gaules_, qui parut en 1752, apportèrent, sans être aussi tranchans,
des secours nouveaux à l'appui d'un système d'antiquités pour notre
langue, bien propre à rehausser le rang qu'elle occupe justement parmi
les idiomes connus. Un tel système devait obtenir faveur chez nous.
Aussi lui fit-on fête, lorsqu'il parut ou reparut ainsi dans tout
l'appareil de la science, en pompeux cortége d'assertions, de notes,
de dissertations nébuleuses. Nous vîmes alors pulluler les origines
celtiques. Une académie celtique se forma, qui se recommanda par
d'ingénieux et pénibles travaux; et rien, enfin, ne manqua aux Celtes
renouvelés, rien que les preuves trop souvent; car les contradicteurs,
violens d'ailleurs, ne leur manquèrent pas plus que les partisans
fanatiques.
Entre les contradicteurs, nous citerons Barbazan. C'était un homme fort
instruit, sans doute, des vieux monumens de notre langue, dont il eut
le mérite de réveiller le goût trop abandonné dans le grand siècle,
et peut-être poussé trop loin aujourd'hui. Trois volumes d'anciens
fabliaux, précédés de curieuses préfaces, et suivis d'autres poésies
gothiques, publiés par ses soins, en 1756, lui font honneur, ainsi qu'à
M. Méon, qui les a très amplement reproduits et annotés, en 1808; mais,
après avoir payé ce juste hommage à son investigation patiente, on
peut lui reprocher, sans scrupule, sa manie anti-celtique, et surtout
le ton amer et décisif qui domine sa discussion. Il traite légèrement,
ou même dédaigneusement, les Etienne Pasquier, les Fauchet, les Borel,
les Ménage, ce que personne n'a le droit de faire; et non seulement il
ne veut voir que du latin sans le moindre mélange de celtique dans le
français primitif, mais il va jusqu'à refuser aux Celtes d'avoir eu des
caractères d'écriture, bien qu'il admette qu'ils ont eu des _carmes_,
ou poésies chantées par les Bardes: la raison qu'il donne en faveur
de cette dernière opinion ne vaut rien... «César, écrivant à Cicéron
le jeune, assiégé dans Trèves, dit-il, se servit de caractères grecs,
pour n'être pas lu par les Celtes ou Gaulois.» Ceci prouverait tout
au plus que ces peuples ne lisaient pas communément le grec; mais non
qu'ils n'eussent aucun usage de caractères phoniques, au contraire.
La religion des Gaulois leur défendait, il est vrai, l'écriture, et
confiait chez eux les pensées à la mémoire. Ainsi l'avaient réglé leurs
druides, jaloux de toute libre communication des esprits. Toutefois,
il en faut conclure que les Gaulois pouvaient écrire; car jamais loi
n'interdit l'impossible. Barbazan cite encore le lexicographe celtique
dom Pelletier, qui n'a trouvé aucun monument écrit en bas-breton avant
l'an 1450; mais doit-on dire, sur ce témoignage, qu'il n'exista jamais
de tels monumens plus anciens? Non; ce serait abuser de l'argument
négatif dont il est si reconnu qu'il faut user sobrement. Ni Mabillon,
ni dom de Vaines, cela est encore vrai, ne donnent, dans leurs tableaux
diplomatiques, de caractères spécialement celtiques ou gaulois; mais
les habitans de la Gaule ne pouvaient-ils avoir des caractères inconnus
à Mabillon et à dom de Vaines? et, quand on voit, dans la diplomatique
de ces illustres bénédictins, 350 formes d'_A_, y compris celle-ci,
F, et cette autre Ⅎ, 260 formes de _B_, y compris celle-ci Ǝ, et
cette autre 8, etc., etc., n'est-on pas fondé à déclarer téméraire
l'opinion qu'aucune de ces formes, employées dans les Gaules depuis
l'ère chrétienne, ne fut connue des anciens Celtes ou Gaulois?
L'académicien Duclos, étayé de Samuel-Bochart, établit, dans ses
judicieux et élégans mémoires[20] sur les antiquités de notre langue,
que les Celtes du Midi avaient reçu, des Phéniciens, des caractères
analogues à ceux des Grecs. Qui empêche, d'autre part, que les
Celtes du Nord n'aient eu des caractères runiques? En un mot, point
d'association d'hommes sans langage; point de corps de nation sans
langage écrit ou figuré, phonique ou symbolique: or, les Celtes
formaient un grand corps de nation, composé de plusieurs membres soumis
à des lois; donc, il est raisonnable de leur supposer la connaissance
des caractères.
[20] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
La préoccupation anti-celtique de Barbazan, et son parti pris de
rapporter toutes nos origines de langage au latin, le font tomber dans
d'étranges propositions. Il affirme, par exemple, que le celtique avait
entièrement disparu des Gaules et cédé sa place au latin dès le VIe
siècle; affirmation qui semble hardie, quand on a voyagé dans le pays
basque et en Bretagne. L'académicien Bonamy, pour le roman de Nord, et
le médecin Astruc, pour le roman du Midi, sont plus discrets quand ils
accordent que, 400 ans après César, le celtique entrait encore pour
un trentième des mots dans la langue vulgaire de nos contrées, et ils
ne disent rien de la syntaxe ni des idiotismes qui font plus de la
moitié des langues. Autres exemples: Barbazan tire le mot bas-breton
_ascoan_ (repas de nuit) de _iterùm cænare_; le mot _cael_ (grille) de
_cancellus_; le mot _direis_ (insensé) de _extrà regulam_; le mot _bar_
(homme, baron) de _vir_. Il dit que _bourg_ vient d'_urbs_, et non du
tudesque _burg_; que le mot _grenouille_ vient de _rana_; il en vient
comme de _batrakomios_, et comme _souris_ vient de _mus_. Pour ne pas
admettre, avec tout le monde, la racine celtique _dun_ (élévation),
il prétend, ce qui contredit Fréret et l'évidence, qu'_augusto-dunun_
vient d'_augusti-tumulus_: en ce cas _château-dun_ viendrait de
_castelli-tumulus_.
Mais voici la mesure comblée; il fait sortir le mot _chêne_ de
_chaonia_, pays célèbre par les chênes de Dodone! En bonne foi,
peut-on, après cela, se moquer de l'étymologiste Ménage? Ce savant
homme, du moins, n'était point exclusif, s'il était souvent forcé, nous
ne le voyons pas rejeter, sans miséricorde, toute racine gauloise de la
langue qui règne aujourd'hui dans les Gaules; et il aime mieux faire
dériver le mot _soin_ du celtique _sunnis_ que du latin _cura_, et
_barque_ de _bargas_, que de _navis_.
Après tout, si Barbazan n'est rien moins que celte, il est bon
français. Notre langue, à son avis, est belle, riche et harmonieuse.
Il y a du vrai, quoi qu'on dise, dans cette assertion; cependant,
il aurait dû ajouter que l'espagnol est bien plus riche et plus
harmonieux. De même, il nous paraît fondé, lorsqu'il avance que les
variations et les variétés dans la prononciation des langues sont deux
causes capitales de leur altération, et, par suite, de leur fusion dans
des langues nouvelles; vérité que Bonamy[21] a plus tard parfaitement
développée; il en conclut sagement que, pour conserver les langues,
il conviendrait d'en fixer la prononciation, en rapprochant, le plus
possible, sans trop heurter l'usage, l'orthographe des mots de leur
son; mais cette idée n'est pas nouvelle; et la variété, le caprice des
organes vocaux, nous le craignons, la rendront toujours inapplicable.
Un organe gascon ne dirait-il pas constamment _voiré le bine_, pour
_boire le vin_? Ainsi du reste.
[21] Mém. de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il y
est justement cité, entre autres choses, cette locution latine:
_cave ne eas_, qui n'est plus reconnaissable quand elle est ainsi
prononcée: _cauneas_.
Si nous remontons plus haut dans nos annales philologiques, nous
rencontrons un autre système d'origines relativement à notre idiome.
Trippault, dans son _celt-hellénisme_, en 1580, et avant lui Henri
Estienne, en 1566, dans son _Traité de la conformité du langage
français avec le grec_, accordèrent au grec une influence majeure
sur la formation de la langue française. Le savant imprimeur,
particulièrement, ne craignit pas de soutenir la thèse suivante, _que
la langue française a beaucoup plus d'affinité avec le grec qu'avec
le latin_[22]; en confessant, toutefois, que cette thèse _resta sur
l'estomac de bien des gens, pour l'avoir trouvée de digestion dure_.
Son Traité renferme une grande érudition grammaticale, employée avec
infiniment d'esprit. Trois livres le composent: le premier, consacré
aux articles définis et indéfinis, et généralement aux diverses parties
d'oraison, sauf l'interjection; le second, qui traite des locutions ou
idiotismes communs aux deux langues, tels que ceux-ci: _πᾶν το άντιον_
(tout au contraire), _εστι δεκα[23] παντα_ (il y en a dix en tout),
cette partie de l'ouvrage est des plus curieuses; enfin, le troisième,
qui donne seulement cinq ou six cents étymologies celt-helléniques,
tandis que Trippault en donne quinze cents.
[22] _Multò majorem gallica lingua cum græca habet affinitatem
quàm latina._
[23] Il est certain qu'on ne pourrait dire en latin, _totum
contrario, sunt in omne decem_.
L'opinion de Henri Estienne, que nous nommons le système grec, nous
paraît mieux soutenue que les systèmes celtique et anti-celtique dont
nous avons parlé; du moins est-elle basée sur des rapprochemens et
des analogies grammaticales très heureusement choisies. Joignons-y
l'appui que l'histoire lui prête, par les témoignages avérés d'une
longue suite de rapports commerciaux entretenus entre les Grecs de
Marseille et les Celtes du Midi; par ceux de plusieurs expéditions et
migrations gauloises poussées jusque dans la Grèce et l'Asie-Mineure;
et nous conviendrons volontiers que les sources du français recèlent
de notables infiltrations helléniques; mais, de cette vérité à la
proposition anti-latine énoncée plus haut, il y a loin.
Combien il est rare, chez les savans, de modérer son ardeur curieuse,
et de réunir à l'esprit hardi de recherches l'esprit mesuré d'analyse!
Le bon sens vulgaire qui les juge, et parfois les redresse, aurait tort
pourtant de les négliger; car la facilité est grande de s'éclairer par
leurs erreurs mêmes, et mille fois plus que celle de se tromper comme
eux.
Poursuivons, et rappelons une dispute acharnée qui, par le jour qu'elle
a jeté sur nos origines, aussi bien que par l'importante autorité des
antagonistes, vaut la peine de nous arrêter. En 1742, M. l'Evesque
de la Ravallière, d'une famille champenoise honorée par ses mœurs
et versée dans toutes sortes de lettres, parent de MM. l'Evesque du
Burigny, qui fit, entre autres écrits notables, une remarquable _vie
d'Érasme_, et l'Evesque de Pouilly, spirituel auteur de _la Théorie des
sentimens agréables_, donna une bonne édition, devenue peu commune, des
_Poésies du roi de Navarre_, Thibault, comte de Champagne. C'est dans
les Prolégomènes de cette édition, par parenthèse, que fut vivement
attaquée la tradition[24] de l'amour de ce prince pour la reine Blanche
de Castille. Thibault était sensible; mais Blanche de Castille était
déjà vieille lorsqu'il chantait. On peut encore argumenter là dessus;
mais, en tout cas, si cette reine ne fut pas l'ame des chansons de
Thibault, elle fut l'ame de la monarchie: cela valait bien autant. M.
de la Ravallière emporté par ses recherches, et tourmenté de la foule
d'observations tantôt justes, tantôt hasardées, qui se pressaient
dans sa riche mémoire, sans peut-être s'y coordonner suffisamment,
émit, dans une longue dissertation qui enrichit son travail d'éditeur,
des idées nouvelles sur la langue des premiers Français. Il n'était
pas celtique, sans doute, comme un moine breton; mais, avec la haute
habitude qu'il avait de réfléchir, il ne s'était pas expliqué, aussi
facilement que beaucoup d'érudits, comment les dix légions de César,
qui eurent tant de peine à soumettre les Gaules, réussirent si bien,
qu'au temps de l'invasion de Clovis, 20 millions de Gaulois avaient
tout à fait oublié leur langue pour parler exclusivement latin. Les
écoles romaines, fondées par Caligula tant à Lyon qu'à Besançon,
n'étaient point assez à ses yeux pour lui faire admettre ce fait
incroyable: tout au plus il en eût concédé une partie à la Narbonnaise,
province conquise par les Romains, dès le consulat de Martius Rex,
129 ans avant Jésus-Christ; mais pour la province d'Autun, pour la
ligne des Parisis, pour celle des Venètes, pour celle des Ambiaques,
et généralement pour les différens états celtes, au nord de la Loire,
il était sans complaisance, et s'obstinait à les trouver celtiques, et
non latins, au moment de l'arrivée des Francs; bien que les druides,
en leur plaignant l'Ecriture, leur eussent enlevé le meilleur moyen
de conserver leur langue, et que l'indolence naturelle à ces peuples
pour tout ce qui tenait au passé n'eût permis à aucun d'eux d'éclairer
leurs fastes glorieux par des monumens écrits. Saint Irénée, évêque
de Lyon, martyrisé sous Sévère, en 202, se disant obligé d'apprendre
le gaulois depuis qu'il vivait dans les Gaules; Ammien Marcellin,
Claudien, Ausone vers 390, supposant l'existence d'une langue gauloise
encore de leurs jours; Fauchet, pensant que _la langue dite romande
des Gaulois, à la venue des Francs, n'était point la latine, ains la
gauloise corrompue par les Romains_; Pasquier, qui appelait le latin
à l'époque de Charlemagne, _la langue courtisane_; et, bien d'autres
témoignages encore, l'avaient fortifié dans ses idées. Il s'était aussi
demandé probablement, pourquoi, si la langue latine était la langue
vulgaire des Gaules, aux VIe, VIIe, VIIIe et IXe siècles, il y avait
si loin du latin, quoique barbare, de Grégoire de Tours, d'Eginhard,
etc., au jargon prétendu latin des fameux sermens de 841, prêtés par
Louis-le-Germanique, et par les seigneurs français à Charles-le-Chauve.
[24] M. Paulin-Paris, dans les notes de son excellente édition
du _Romancero français_, a rétabli, avec sa sagacité ordinaire,
l'autorité de cette tradition.
D'un autre côté, cependant, il n'avait pu fermer les yeux sur les
principes latins que ces sermens renferment.
D'un autre côté il était frappé du peu de rapports de construction
et de désinences qui existent entre le jargon des sermens et le
langage des poèmes de Brut, de Rou et de Guillaume au court nez, qu'il
regardait comme les premiers écrits français, avec l'histoire de la
prise de Jérusalem composée en dialecte limousin par le chevalier
Bechada, vers 1130. Toutes ces difficultés étant venues à fermenter
dans son esprit, il lança contre les bénédictins de l'histoire
littéraire de la France quatre Brûlots, savoir: 1er Brûlot; le latin
fut toujours dans les Gaules une langue savante, plus ou moins pure,
mais toujours langue savante. 2e Brûlot; le celtique, plus ou moins
altéré, fut constamment, dans ses différens dialectes, la langue
vulgaire des Gaules. 3e Brûlot; ce celtique enfin romanisé, qui
paraît dans les sermens de 841, n'est pas le principe du langage
roman rustique, qui forma depuis le français: c'est un premier roman
rustique, lequel disparut sous la deuxième race, ou tout au plus fut
relégué outre Loire, ainsi que le dit Claude Fauchet[25]. 4e Brûlot;
notre français s'est formé au plutôt vers le commencement de la race
capétienne, d'un second roman rustique, dont les bases furent le
celtique, le latin et le thiois ou théotisque ou tudesque; et ce second
roman rustique a pris naissance dans les provinces, notamment dans la
Normandie; et (du Verdier a raison de le dire) on n'a point écrit pour
la postérité dans cet idiome beaucoup avant Philippe-Auguste.
[25] Origines de la langue française, 1581, in-4.
Le fond de ces idées nous paraît solide; mais l'auteur oubliait que,
dans la génération des grands faits historiques, les élémens sont si
complexes, et se combinent de tant de façons diverses, que la vérité
devient erreur sitôt qu'on la formule en propositions simples, telles
que celles qu'il avait émises. O mystère de la formation et de la
filiation des langues! si, comme Rousseau l'a pensé, il fallut un Dieu
pour vous accomplir, n'en faut-il pas un également pour vous expliquer?
Il régnait, d'ailleurs, dans la dissertation de M. de la Ravalière, une
assurance effrayante pour qui s'est bien pénétré de ce que c'est que
des origines; et aussi, disons-le, une confusion de raisonnemens et de
citations qu'un style dur n'était pas propre à faire aisément passer.
Le grave, le modeste dom Rivet, qui écrivait divinement, et liait ses
idées et ses matériaux avec un art merveilleux, eut donc beau jeu,
dans le tome VII et suivans de son admirable _Histoire littéraire de
la France_, à relever le gant, ou plutôt à renvoyer les brûlots, pour
suivre notre métaphore.
Deux points principaux embrassent toute la réponse de dom Rivet: 1° le
latin fut la langue vulgaire des Gaules, après la conquête des Romains,
jusqu'à la naissance du _Roman rustique_, d'où notre français est
dérivé; 2° on a écrit pour la postérité dans le _Roman rustique_, d'où
notre français est dérivé, bien avant la troisième race de nos rois,
et non pas d'abord dans les provinces, et non pas spécialement d'abord
dans la Normandie.
_Quant au premier point_, l'opinion de l'auteur avait le mérite
d'offrir un ensemble parfaitement tissu, très facile à saisir et
à suivre d'un bout à l'autre, sans embarras, sans épines, sans
digressions.
Ainsi que dans Du Cange, on y voyait cette belle langue latine,
implantée par les armes sur le sol de nos aïeux, y germer, croître,
fructifier, servir d'organe à la religion chrétienne, si féconde; puis,
à la venue des Barbares, se flétrir, se dessécher et se dissoudre sous
les Carlovingiens, malgré Charlemagne, dans cet idiome bâtard que le
temps et le génie ont fait, depuis, grandir et s'élever jusqu'aux
cieux, sous Louis XIV. Le malheur était que l'argumentateur négligeât
bien des difficultés sur sa route, qu'il ne vît qu'une seule cause où
des causes innombrables se révèlent; enfin, qu'il finît par se réfuter
lui-même dans sa conclusion, en avouant qu'il venait d'exposer comment
la langue latine s'était perdue, et non comment la française s'était
formée, en quoi consistait pourtant tout le problème. On sent qu'il est
commode, pour débrouiller le chaos de notre ancien langage, d'établir,
avant tout, que le latin fut, un temps, la langue vulgaire des Gaulois.
Une fois ce point admis, il n'y a plus à s'ingénier, le reste coule de
source. Les Wisigoths, les Allemands, les Bourguignons, les Normands,
ont beau se pousser, les uns les autres, sur notre terre sacrée, et se
fondre dans la population des Celtes ou indigènes, suivant le rapport
numérique d'un à vingt, si les Romains y furent dans la proportion
d'un à cent; les dominations ont beau se combattre et se succéder; les
lettres et les sciences périr, on n'en marche pas moins son train. Avec
ce fil générateur du latin d'abord pur, puis altéré, puis corrompu,
puis transformé, on arrive frais et léger au temps de Philippe-Auguste,
où l'on trouve à foison des relais de poètes gothiques, lesquels vous
mènent d'un trait à Ville-Hardouin et aux prosateurs de seconde
origine, et l'on est au but; car, soit dit en passant, si la poésie
ébauche les langues et les illustre, c'est la prose qui les développe
et les fixe, attendu qu'elle seule se plie à l'expression des idées de
l'homme dans toutes leurs nuances; et il y a plus de métaphysique de
langage dans les discours de paysans qui se jouent, qui se disputent,
qui font l'amour, qui transigent, que dans tous les poèmes d'Homère.
Ainsi, sans s'arrêter aux grands dialectes du midi de la Gaule, qui
cependant ont de l'importance, puisqu'ils ont influé sur la formation
de l'italien et du castillan; sans, pour ainsi dire, s'occuper des
langues basque et bretonne, non plus que des différens dialectes ou
patois bourguignons, normand, picard, auvergnat, etc.[26], encore
subsistant à l'heure qu'il est, qui n'en sont pas moins des monumens
précieux et radicaux de la langue française, qu'il serait bien temps
de réunir, de comparer, de consulter avec le dernier soin, on rend cet
arrêt sans hésitation comme sans orgueil: _Le français est sorti du
latin_.
[26] L'éditeur du _Recueil des Poètes gascons_, en 2 vol. in-12,
dom Vaissete, dans les notes chargées de citations de nos idiomes
du midi, qui décorent sa belle _Histoire du Languedoc_; Bernard
de la Monnoye, par sa publication des _Noëls Bourguignons_;
dernièrement, en 1825, M. l'abbé de la Bouderie, par sa
traduction sur l'hébreu en patois auvergnat, du livre de _Ruth_
et de la _Parabole de l'Enfant prodigue_, ont pu donner une idée
de l'intérêt qui s'attache à nos dialectes provinciaux. C'est
bien là qu'on apprend que tout n'est pas latin dans notre langue.
Le caractère de finesse dans la naïveté qu'on y trouve est, entre
autres, spécial à l'idiome français. On y voit aussi beaucoup de
mots évidemment d'origine gauloise, tels que dien (dans), tzons
(champs), ana (va), ritge (riche), etc. Le proverbe picart cité
par La Fontaine:
Biaus chiers leus n'ecoutés mie
Mère tenchent chen fieu qui crie,
ne paraît pas non plus trop latin.
Pour les preuves analogiques, s'agit-il des mots, par exemple du mot
_acheter_, français du jour, _acater_, français d'origine, on demande à
Du Cange si dans quelque vieille charte de latinité, moyenne ou basse,
on ne s'est pas servi du mot latin _acceptare_, recevoir, dans le sens
d'acheter, parce que l'acheteur et le vendeur reçoivent. Du Cange,
érudit prodigieux, à qui tous les recoins du moyen-âge sont familiers,
ne manque pas de répondre que oui. Aussitôt d'_acceptare_ on fait
_accaptare_, _acater_, _acheter_, et l'on ne se met pas en peine de
savoir si ce n'est pas le mot celtique _acater_ qui, chassant du latin
le mot _emere_, acheter, l'a forcé d'adopter le mot barbare _accaptare_.
Autre exemple: celui-ci nous est fourni par M. Bonamy, qui néanmoins
est aussi un esprit très sage, et l'une des lumières de nos antiquités.
Le mot _oui_, que les fameuses dénominations de langue d'oil et de
langue d'oc ont rendu célèbre; le mot _oui_, d'où vient-il? Belle
question! il vient du latin _hoc illud_ contracté dans le nord de la
Gaule sous la forme de _oil_; car on sait que le nord de la Gaule
procéda par contraction dans les atteintes portées au latin. Quant à la
Gaule d'outre-Loire, plus euphoniste, elle contractait beaucoup moins
les mots en se les appropriant, et se contenta de _hoc_ pour former son
_oui_. Voilà qui va bien; mais les Latins, pour dire _oui_, disaient
_ita_ et non _hoc_, ni _hoc illud_! C'est égal, avançons; nous serons
plus heureux une autre fois.
S'agit-il de l'emploi des articles, les Latins ne disaient pas, pour
_il parle_, _ille parlat_, mais brièvement _loquitur_: d'où vient donc
l'emploi de notre _il_? et prenez garde que nous ne cherchons pas si
notre _il_ dérive ou non d'_ille_; qu'il en dérive ou n'en dérive pas,
peu importe, il n'est ici question que de son emploi. A cela, on répond
que les Latins disaient _ille qui_ loquitur; que Pline, une certaine
fois, s'est exprimé ainsi: Cum _uno_ viro forti loquor; que Plaute
a cette interrogation: Quid _hic vos duæ_ agitis? que Cicéron a dit
quelque part: Si quæ sunt _de_ eodem genere, pour ejusdem generis; que
l'on pourrait bien à toute force dire en latin: Nuncius _ille_ quem
_de_ tuo adventu accepi. A quels faux-fuyans sont, par fois, réduits
les hommes les plus droits et les plus éclairés, quand ils ont, en
cas douteux, pris un parti absolu! mais ces détours n'empêchent pas
que notre système de déclinaisons par les articles, et de pronoms
joints aux noms, ne soit point du tout latin. Et que d'avantages
n'aurions-nous pas contre les latins exclusifs si nous les pressions
sur les temps de nos verbes, sur les désinences de ces temps, sur notre
conjugaison de l'actif avec son auxiliaire, sur notre syntaxe générale;
enfin (et ceci est capital), sur nos idiotismes! Ainsi nous ignorons de
quelle manière les Celtes auraient exprimé la phrase ci-après: _J'ai
été bien fou, dans ma jeunesse, de croire les savans sur parole_; mais
certainement, jamais la plus infime latinité n'eût choisi celle-ci:
_Habeo status bene stultus, in meâ juventute, de credere doctos super
verbum_; et si, comme nous le supposons sans le savoir, on peut rendre
notre phrase française presque mot à mot en grec, force sera de
convenir, avec Henri Estienne, qu'un gallicisme peut être plus près du
grec que du latin.
Dom Rivet est-il plus concluant dans ses preuves historiques de l'état
de langue vulgaire, qu'il assigne au Latin chez les Gaulois pendant les
premiers siècles de notre ère? nous l'allons voir. «Saint Hilaire, de
Poitiers, au IVe siècle, dit-il, écrivait en latin à sa fille Albra.
Sidoine Apollinaire, au Ve siècle, constate que les dames gauloises
lisaient Horace. Fortunat, au VIe, composait pour des religieuses des
poésies latines. On connaît, de l'an 610 environ, une chanson, en latin
barbare, dans laquelle est célébrée la victoire de Clotaire II sur les
Saxons. Dans les litanies de Charlemagne, fournies par dom Mabillon,
on lit ces mots: _Ora pro nos, tu lo juva_. Si l'on n'avait pas, dans
la Gaule, parlé un mauvais latin, pourquoi cet empereur aurait-il
fondé des écoles, pour le rétablir dans sa pureté? ne dressait-on pas
les actes, ne plaidait-on pas en latin? si le celtique n'eût pas été
supplanté, n'en verrait-on pas des traces plus marquantes? enfin, la
corruption même du latin témoigne qu'il fut langue vulgaire; car,
pouvait-il se corrompre autrement que par le peuple?» Dom Rivet, à ces
faits et articles, en joint beaucoup d'autres analogues, et non plus
décisifs.
Mais, dut-on lui répondre, la fille de saint Hilaire, étant bien
élevée, pouvait savoir le latin, sans que tous les Gaulois rustiques
le parlassent ni même l'entendissent. Ceci s'applique également aux
dames gauloises qui lisaient Horace, et pouvaient bien lire Ovide
aussi, sans que cela conclût rien pour le système soutenu. Les
religieuses, et généralement tout le clergé, latinistes par devoir, ne
prouvent pas davantage. Abailard, au XIIe siècle, écrivait en latin à
sa chère Héloïse, qui lui répondait en latin des lettres charmantes,
et pourtant le latin n'était point la langue vulgaire en France au
XIIe siècle. La chanson populaire, en latin barbare, pour la victoire
de Clotaire II, n'a pas une autre autorité ici que la cynique prose
latine[27] supposée à la gloire de Jacques Clément, martyr. Quant aux
litanies grossières de Charlemagne, elles n'établissent qu'une chose,
c'est que le latin pénétra le celtique ou que le celtique pénétra le
latin, ce que personne jamais n'a révoqué en doute (c'eût été rejeter
l'évidence); mais elles n'établissent point que le latin ait été, un
temps, la langue vulgaire des Gaules, deux et trois fois conquises
par des peuples si différens; car ces litanies, qui contiennent du
latin altéré, contiennent aussi d'autres principes que le latin. Ces
litanies, ainsi que les sermens de 841, sur les limites des deux
langues celtique et latine, figurent deux adversaires se combattant.
Auquel des deux le champ est-il resté cent ans plus tard? au latin?
non: donc le latin ne fut probablement jamais le plus fort. Rien ne
prouve que les écoles latines fondées par Charlemagne l'aient été
pour épurer la langue du peuple. Elles purent tout aussi bien avoir
pour objet l'épuration du latin savant de cette époque, du latin des
Frédégaire, des Grégoire de Tours, lequel était assez mauvais pour
mériter cet affront; ou bien, encore, avoir le but de propager une
langue qui civilisait le monde par ses anciens titres, et par la
religion chrétienne dont elle était l'organe. Quel parti avez-vous
à tirer des actes publics? on les a dressés en latin, chez nous,
jusqu'au temps des ordonnances abolissant cette coutume, qui furent
rendues par François Ier, en 1529-35. Vous demandez des traces du
celtique dans notre français! mais les cherchez-vous convenablement,
quand, négligeant les dialectes ou patois de nos provinces, qui sont
les armes avec lesquelles nos aïeux ont vaincu et dépécé la langue
latine, vous n'étudiez guère que des chartes mortes? Que n'avez-vous
recouru aux chartes vivantes? que n'avez-vous, dirais-je pour ma part,
que n'avez-vous devancé le laborieux et infatigable M. Raynouard? Ce
savant, digne de vous, réalisant les prévisions de Fauchet dans ses
profondes études sur la langue romane des troubadours, a bien avancé
la démonstration, 1° que cette langue, toute celtique au fond, malgré
le mélange du latin, qui l'altère sans la dominer, retrace l'idiome
vulgaire des Gaules sous la domination romaine; 2° que cette langue
bien moins contractée que le roman thiois, parce que la Gaule du Midi
eut moins de contact avec les barbares que celle du Nord, a le pas sur
ce dernier, quant à l'harmonie et à la pureté d'origine, n'étant pas,
comme celui-ci, chargée d'un élément tudesque.
[27] «Hæc nacta virum nonsegnem,
»..........................
»O ter quaterque Beatus
»Catharinæ ventris fructus!
»O Felix Jacobus Clemens!
»Felix martyr, Felix amans!
»..........................»
Enfin la corruption du latin, qui vous sert d'argument définitif,
n'est pas un témoignage de l'usage vulgaire de cette langue dans les
Gaules; au contraire, c'en est un que le latin se rencontra dans les
Gaules, nous le répétons, en face d'un idiome autre que lui, et plus
puissant que lui. Si le latin eût été chez nous langue vulgaire, il se
fût conservé quelque part, ne fût-ce que dans le Midi, au lieu qu'il a
péri partout. Examinez donc encore, et peut-être reconnaîtrez-vous que
tout au plus la langue des Romains joua dans les Gaules le rôle qu'elle
joue maintenant et de longue date en Hongrie, où elle est commune, sans
être nationale, où elle n'a jamais pu, même en se glissant déguisée
sous l'humble toit des campagnes, extirper la langue hongroise, dont
le docte Gyarmathus de Gottingue a démontré l'affinité avec l'idiome
finlandais.
Ainsi luttaient de science et d'ardeur les deux savans précités.
Nous confessons que dom Rivet, à la supériorité de talent, réunit,
en sa faveur, sur le premier point de cette grande discussion, sans
compter les écrits de Barbazan, ceux à peu près conformes de Du Cange,
de Bonamy, de l'abbé Lebeuf, de la Curne-Sainte-Palaye[28]; mais on
peut, sans trop préjuger, opposer à cette masse redoutable, outre
Fauchet, Borel et Ménage, d'autres juges compétens, tels que Duclos,
M. de Roquefort à quelques égards, et M. Auguis, habile continuateur
du beau travail de ce dernier sur notre ancien glossaire; car, tous
trois, ainsi que M. Raynouard, sans se montrer aussi vifs que M. de la
Ravallière, autorisent le sentiment que le celtique n'a jamais cédé
son rang d'idiome national et vulgaire qu'au celtique roman dans ses
différens dialectes.
[28] Ce savant, il faut le dire, a porté à l'opinion de M. de la
Ravallière un coup terrible, s'il n'est pas mortel; en rapportant
une chanson du troubadour Rambaut de Vaquiers, écrite dans les
cinq langues, provençale, française, italienne, espagnole et
latine, où l'analogie entre elles est, à la vérité, frappante;
mais dix vers, cent vers, un serment de dix lignes, des Litanies
offrant sans cesse les mêmes mots, ne suffisent pas pour décider
des questions de ce genre. Une autorité bien plus redoutable,
parce qu'elle se produit avec tout le charme de la plus brillante
éloquence, je veux parler de M. Villemain, dans son _Cours de
littérature du moyen-âge_, paraît renverser tout le système
de l'éditeur du roi de Navarre; mais, comme une discussion
approfondie de ces questions ardues et sèches n'entrait pas
dans le cadre qu'il s'était choisi, on peut dire qu'il ne les a
résolues qu'en passant, et seulement autant qu'il fallait pour
initier ses auditeurs à l'étude plus philosophique des progrès de
l'esprit humain dans les lettres depuis l'invasion des barbares
en Europe jusqu'à François Ier.
Maintenant, passons _au second point_ de dom Rivet, dirigé contre
la formation successive de deux langues romanes rustiques, dont la
dernière, seule souche du français d'aujourd'hui, ne serait pas
née antérieurement à la troisième race de nos rois, et n'offrirait
aucun écrit notable avant Philippe-Auguste ou Louis VII; point qui
embrasse tout le reste du système de M. de la Ravallière, et rentre
particulièrement dans l'objet de notre article. Ici le Bénédictin
saisit l'avantage, il est campé. En effet, il ne s'agit plus de
langue vulgaire, ensevelie par la barbarie des temps dans les mœurs
silencieuses d'un peuple asservi, mais de langue écrite, formée,
assouplie assez du moins pour permettre aux imaginations de s'y
peindre, aux esprits de s'y répandre, et dont les monumens visibles,
transmissibles à la postérité, n'ont besoin, pour se produire, que
d'être cherchés avec cette patience intelligente à laquelle aucun
manuscrit n'échappe. Or, qui la possédait mieux que les Bénédictins,
cette patience mémorable! Aussi allons-nous, en suivant surtout le père
de notre histoire littéraire, enregistrer, selon l'ordre des temps,
quelques uns de ces documens précieux qui démentent par eux-mêmes, ou
par d'autres dont ils supposent l'existence, l'opinion de l'éditeur des
_Poésies du roi de Navarre_. L'époque n'est pas éloignée où la liste de
ces documens s'augmentera de beaucoup de semblables richesses; le goût
pour ce genre de recherches, ayant acquis, de nos jours, la vivacité
d'une passion véritable, sous la direction savante de philologues
tels que MM. Paulin-Paris et de la Rue; mais, avant de procéder à cet
inventaire abrégé qui nous est dicté par dom Rivet, l'abbé Lebeuf,
Bonamy et Duclos, nous croyons devoir encore marquer un point incident
où le docte bénédictin, par trop d'ardeur contre les décisions
tranchantes de M. de la Ravallière, ne nous paraît pas plus concluant
que lui.
En effet, si, comme nous le verrons tout à l'heure, la langue d'oil
présente des écrits antérieurs à l'an 1100; s'il est contre la
vraisemblance aussi bien que contre la vérité que, dans nos contrées du
Nord qui l'ont vue naître, un premier _Roman rustique_ l'ait précédée,
lequel en fut chassé; si l'histoire et l'analogie concourent à établir
le contraire, c'est à dire que la langue d'oil, d'où le français
est dérivé, produite d'une même souche que la langue d'oc combinée
seulement de plus d'élémens divers, s'est manifestée par des écrits
avant Louis VII; n'est-ce pas aussi donner une antiquité trop grande à
ces écrits, et retomber ainsi, par un détour, dans son idée favorite
du latin, primitivement langue vulgaire des Gaules, produisant tous
nos idiomes du Nord et du Midi, que de ranger parmi ces monumens les
_Formules de Marculphe_, la _Chronique de Frédégaire_, les _Histoires
de Grégoire de Tours_, et jusqu'au texte de la loi salique du Ve
siècle, tous écrits latins, d'un style barbare, il est vrai, mais
latins après tout, de la savante latinité du temps, et non pas de la
langue que devaient alors parler les habitans de nos campagnes? A
quiconque ne veut reconnaître avant 1100 aucun écrit de l'idiome d'où
notre langue est sortie avec ses dialectes, promettre des témoins
dénégateurs irrécusables et les fournir, cela est aussi raisonnable
que méritoire; mais c'est aller trop loin, ne rien prouver, et abuser
des mots, que de produire, comme ébauches d'une langue naissante, des
débris évidens d'une langue qui meurt.
Essayons, d'après les principales opinions que nos origines ont fait
sourdir, en profitant des disputes de tant d'esprits profonds, de
résumer ce qu'il y a de plus plausible sur cette importante matière aux
yeux du commun des esprits dont nous sommes, pour en dresser ensuite
une sorte de tableau synoptique, après quoi viendront enfin se classer,
telles que des mains habiles nous les donnent, les pièces de notre
essai d'inventaire.
Il est donc probable que nos aïeux, les Celtes gaulois, parlèrent
originairement une langue commune, divisée par la Loire en deux grands
dialectes et subdivisée en autant de dialectes inférieurs, ou peu
s'en faut, qu'il y avait, parmi ces peuples, d'États ou de ligues
différentes.
Ces idiomes variés avaient leurs caractères d'écriture; mais, par
l'effet d'un principe de religion, ils n'eurent point d'écrits
transmissibles à la postérité.
Dans l'absence de témoignages écrits, si l'on veut se former une
idée des deux grands dialectes celtiques purs, il n'est pas hors des
vraisemblances historiques et logiques de recourir, dans ce but, aux
langages parlés, encore aujourd'hui, en Bretagne et dans les provinces
basques; en tout cas, on n'a pas d'autre recours positif, et le seul
recours négatif qui se présente est celui qu'indique le père Besnier
dans sa préface du _Dictionnaire étymologique de Ménage_, savoir, de
considérer comme celtique pur tous les termes qui, dans notre français
et ses dialectes, ne sont ni grecs, ni latins, ni tudesques.
La guerre, le commerce et la colonie de Marseille, que Varron appelle
_Trilinguis_, firent pénétrer la langue grecque, bien avant l'ère
chrétienne, dans une grande partie des Gaules, en remontant de la
Méditerranée à la Loire par les bassins du Rhône et de la Saône, et
s'étendant jusqu'au bassin de la Garonne.
A dater de cette infiltration hellénique, dont l'époque précise
demeure inconnue, on peut, sans contrarier la raison, admettre, dans
la langue vulgaire des Gaules, la présence d'un élément grec, d'où le
_celt-hellénisme_, comme dit Trippault.
Avec l'occupation de la Narbonnaise par les Romains, plus d'un siècle
avant Jésus-Christ, avec la conquête de César et les écoles fondées
par Caligula, mais surtout avec l'apparition du christianisme et sa
prédication, le latin vint ajouter un troisième élément à la langue
vulgaire des habitans de la Gaule.
Dans quelle proportion ce nouvel élément se trouvait-il mêlé au
celtique lors de l'arrivée des Francs ou Germains du Nord, vers l'an
420? l'énoncer semble téméraire; et cela fut-il raisonnable à l'égard
d'une partie de ce vaste pays; la proportion donnée ne saurait être
la même pour toutes les parties. Cependant des hommes graves et
instruits ont articulé nettement et sans distinction de lieux, quant
au vocabulaire, la proportion exorbitante de trente à un: on peut
légitimement les combattre, sans pouvoir toutefois démonstrativement
les réfuter.
Une moitié des savans avance que, dès l'an 500 de l'ère chrétienne,
les habitans des Gaules avaient quitté leur langue entièrement pour le
latin; une autre moitié des savans engage à n'en rien croire. Une seule
chose est avérée, c'est qu'à cette date, ou même avant, le celto-grec
était assez latinisé pour prendre le nom de roman rustique, sans que
pourtant les personnes parlant grec ou latin fussent dispensées de
l'apprendre pour communiquer avec les Gaulois vulgaires, ainsi que
l'attestent d'illustres évêques, et plus tard, en 813, les actes des
conciles qui ordonnèrent de multiplier les traductions sacrées du latin
dans cette langue, afin de répandre l'instruction parmi le peuple.
L'invasion des Francs ou Germains une fois effectuée, de nouveaux
élémens se glissent dans la langue vulgaire des Gaules, et la confusion
redouble. Le tudesque ou théotisque ou thiois se présente dans le Nord.
Sous la première race de nos rois, ce tudesque modifie peu le langage
vulgaire des Celtes romanisés en deçà de la Loire, et point du
tout celui des habitans du Midi; mais, sous la deuxième race, une
troisième ou quatrième poussée d'Allemands, favorisée par les princes
carlovingiens, opère, dans la politique et les mœurs de nos contrées
septentrionales, une importante révolution, que dernièrement le
célèbre M. Thierry a mieux reconnue et mieux appréciée qu'aucun de
ses devanciers. Cette révolution n'atteint pas le celto-grec-roman
d'outre-Loire; mais elle contracte vigoureusement le celto-grec-roman
du Nord, et toutefois ne parvient pas à y implanter son vocabulaire.
Alors quatre principes divers semblent se partager l'honneur de former
l'idiome qui devait un jour être la langue française, tandis que nos
frères d'outre-Loire polissent tranquillement, sous les inspirations
de l'amour et de la poésie, leur dialecte plus simple, nommé langue
d'oc, réduit maintenant, par un caprice de la fortune, à n'être qu'un
patois, ainsi que ses dérivés, le limousin, le gascon, l'auvergnat,
le toulousain, lui dont l'espagnol et l'italien ne renient pas la
descendance.
Vers l'an 1000 un cinquième élément, fourni par les Normands
d'outre-mer, saisit à revers notre dialecte du Nord déjà si chargé,
le charge encore, l'assourdit, et la langue d'oil se développe avec
les trouvères, ayant sous son empire nombre de patois, peut-être plus
natifs qu'elle, parmi lesquels on doit distinguer surtout le picard,
le bourguignon et le normand français. Tel est en résumé ce que nous
avons jugé substantiel dans les travaux de tant d'habiles gens, qu'il
faut respecter jusque dans leurs écarts, et c'est aussi ce qu'essaie
d'indiquer le tableau imparfait qui suit; mais il est entendu que,
dans les phases que nous avons retracées, on ne doit comprendre que le
langage vulgaire et national des peuples, et non celui de la cour de
nos rois ou de nos empereurs; car ce dernier, suivant constamment la
naissance et la volonté des souverains, tudesque sous la première race,
latin sous Charlemagne, thiois légèrement latinisé sous les princes
carlovingiens, ne se fondit dans la langue d'oil que sous Hugues Capet,
qui bannit les influences austrasiennes pour toujours.
[Illustration: LANGUES VULGAIRES PARLÉES DANS LES GAULES.]
___________________________ __________________________
1 |CELTIQUE PUR du nord de la | |CELTIQUE PUR du midi de la| 1
|Gaule (breton). | |Gaule (basque). |
|Avant J.-Ch. | |Avant J.-Ch. |
|___________________________| |__________________________|
| | _______
| | | GREC. |
| | |_______|
_____________|_____________ _____________|_________/__
2 |Point de changement dans | |CELTO-GREC d'une partie du| 2
|les élémens. | |Midi. Avant J.-Ch., époque|
| | |non précise |
|___________________________| |__________________________|
| / | _______
| / | | LATIN.|
| / | |_______|
_____________|_____________/ _____________|_________/__
3 |CELTO-GREC d'une partie du | |CELTO-GRÆCO-LATIN ou | 3
|Nord. Avant J.-Ch., époque | |ROMANISÉ du Midi. Environ |
| non précise. | |129 avant J.-Ch. |
|___________________________| |__________________________|
| / |
| / |
| / |
_____________|_____________/ _____________|____________
4 |CELTO-GRÆCO-LATIN ou | |Point de changement dans | 4
|ROMANISÉ du Nord.--1er | |les élémens. |
|siècle de l'ère chrétienne.| | |
|___________________________| |__________________________|
_______________________ | |
|TUDESQUE ou THÉOTISQUE | | |
|Vers l'an 700. | | |
| | | |
|Olfridus nous donne en | | |
|cette langue le _Pater | | |
|noster_ dont voici le | | |
|commencement: | | |
| | | |
| Fater unser guato | | |
| bist druihin thu | | |
| gimnato | | |
| in himilon io hoher | | |
| uduih si name thiner,| | |
| etc., etc. | | |
|_______________________| | |
\ | |
\_____________|_____________ _____________|____________
5 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS. | |Point de changement dans | 5
|Vers l'an 700. | |les élémens. |
|___________________________| |__________________________|
_______________________ | |
|NORMAND D'OUTRE-MER. | | |
|Vers l'an 900. | | |
|_______________________| | |
\ | |
\_____________|_____________ _____________|____________
6 |CELTO-GRÆCO-ROMAN-THIOIS- | |CELTO-GRÆCO-ROMAN ou | 6
| NORMAND ou LANGUE D'OIL. | | LANGUE D'OC. |
|Vers l'an 1000. | |Vers l'an 1000 |
|___________________________| |__________________________|
| |
| |
| |
_____________|_____________ _____________|____________
7 |FRANÇOIS-GOTHIQUE, avec ses| |LANGUE PROVENÇALE. Vers | 7
|dialectes. Vers l'an 1200. | |l'an 1200. Avec ses |
| | |dialectes limousin, |
| | |auvergnat, gascon, |
| | |toulousain. |
|___________________________| |__________________________|
///// : :
///// : :
///// : :
_________________/////______________ _____:___ ____:______
8 |LANGUE FRANÇOISE. Vers l'an 1500 | | | | |
|Avec ses patois picard, bourguignon,| | ITALIEN.| | CASTILLAN.|
|normand, françois, etc., etc. | | | | |
|____________________________________| |_________| |___________|
PREMIERS MONUMENS DE NOTRE LANGUE DANS LE NORD DE LA FRANCE;
Pour la plupart antérieurs aux 182 ouvrages, tant en prose
qu'en vers, cités au tome IV du Supplément de Du Cange, relevés
de l'Histoire littéraire et des Mémoires de l'Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres.
An 800. 1°. =LETTRE= écrite en langue rustique par des moines
à Charlemagne, en l'an 800, citée par dom Rivet, tom. VII de
l'histoire littéraire de la France, comme un des plus anciens
monumens de cette langue: c'est, en tout cas, un des plus
anciens de notre prose de première origine.
An 841-42. 2°. =SERMENS DES ENFANS= de l'empereur Louis le
Débonnaire et de leurs principaux sujets. Le 16 des calendes
de mars 842, Charles le Chauve et son frère, Louis le
Germanique, se prêtèrent un serment mutuel à Strasbourg ainsi
que leurs vassaux, pour terminer leurs différends. Dans cette
circonstance solennelle, et pour se donner réciproquement plus
de garanties, les princes contractans seulement échangèrent
leurs langues; c'est à dire que Charles, et non les seigneurs
français, jura en tudesque, et Louis le Germanique, et non
les seigneurs allemands, en langue romane. Ces actes, qui
ont été le sujet de longues controverses entre les partisans
et les adversaires du système latin, ont fourni à M. Bonamy
une intéressante dissertation, insérée dans les Mémoires de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, où il les
analyse mot par mot, pour prouver que tout y est d'origine
latine, hors les noms propres; ce qu'à notre avis il ne
parvient pas à faire complètement; mais, l'eût-il fait, il faut
se rappeler qu'il n'y a que cent mots dans ces actes. Nous
copierons les textes en langue romane seulement, d'après M. de
Roquefort qui les a rapportés, dans les deux langues, avec une
fidélité jusqu'alors non obtenue, et cela sur le manuscrit du
Vatican, n° 1964, dit le manuscrit de Nithard, en y joignant un
_fac-simile_ précieux de l'original écrit par Nithard lui-même,
abbé de Saint-Riquier, attaché à la maison de Charles le Chauve.
SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE.
«Pro deo amur, et pro christian poplo, et nostro commun
salvament, _dist_ di en avant, in quuant Deus savir et podir
me dunat, si salvara _jeo cist_ meon Fradre _Karlo_, et in
_adjuha_, et in _cadhuna_ cosa, si cum om per dreit son Fradra
Salvar dist, in o quid il mi altre si Fazet, et ab Ludher
nul plaid numquam prindrai, qui meon volt _cist_ meon Fradre
_karle_ in damno sit.»
SERMENS DES SEIGNEURS FRANÇAIS.
«Si _Lodhuvihs_ sagrament que son Fradre Karlo jurat, conservat
et _Karlus_ meas _Sendra_ de suo part no lo _stanit_, si _jo_
returnar non _lint_ pois, ne jo, ne _neuls_ cui eo returnar
_int_ pois in nulla _adjudha_ contrà _loduwig_ num li _juer_
(Fuero).»
Du Cange, dans la préface de son Glossaire, analyse aussi les
expressions de ces sermens, et y reconnaît des traces celtiques.
An 850. 3°. =FRAGMENT DE TRADUCTIONS DES ACTES DE
SAINT-ETIENNE=, donné par l'abbé Lebeuf, dans les Mémoires de
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, comme étant du
IXe siècle, en accordant que le style en a pu être retouché au
Xe.
«Saint Esteuves fut pleins de grant bonté,
»_emmen_ tot _celo_ qui creignent en diex,
(mêmement comme tous ceux qui, etc.)
»Feseit miracle o nom de Dieu _mende_;
(demandés au nom de Dieu.)
»_as_ cuntrat et _au_ ces, _a_ tot dona sante:
(aux estropiés, _contracti_, et aux aveugles, _cæci_.)
»por ce haïerent _autens li_ Juve (les Juifs).
.............................................
»Encontre lui se _dresserent trestui_,
»diserent _ensemble, mauvais mes cetui_:
»_il_ a deabble qui _parole_ en lui, etc., etc., etc.»
An 940. 4°. =FRAGMENT DE CHARTE D'ADALBÉRON=, premier évêque
de Metz, de l'an 940, rapporté par Borel dans sa Préface du
_Trésor des Recherches et Antiquités gauloises et françaises_.
«Bon vis sergens et feaules enjoieti; car pour _cest_ que tu
_as estais_ feaules sus _petites_ coses _je tansuseray_ sus
grandes coses, entre en la joie de ton _signour_.»
Ce qui veut dire, d'après saint Mathieu: «O bon et fidèle
serviteur, réjouissez-vous; parce que vous avez été fidèle en
de petites choses, je vous établirai sur de grandes! Entrez
dans la joie de votre Seigneur.»
An 950. 5°. =LE ROMAN DE PHILUMENA.= Cette chronique fabuleuse
peut jusqu'ici passer pour le plus ancien de nos romans,
avec la Chronique latine de Turpin, que dom Rivet n'est pas
éloigné de croire postérieure. Le savant bénédictin dit que cet
ouvrage, de l'an 950 environ, était déjà réputé si vieux, en
1015 et 1019, quand Bernard, abbé de Notre-Dame-de-la-Grasse,
le fit traduire en latin, qu'on le supposait composé du
temps même de Charlemagne. Le sujet en est le triomphe de
cet empereur sur Martaut, roi des Sarrasins, sous les murs
de Notre-Dame-de-la-Grasse, et la prise de Narbonne par
les Français. L'auteur, Philumena, se dit historiographe
de Charlemagne. S'il dit vrai, il est l'aîné des auteurs
nationaux. Son ouvrage existait en Languedoc manuscrit dans
la bibliothèque de M. Ranchin, conseiller au parlement de
Toulouse. C'est peut-être là que l'historien Catel a pu le
consulter, et en tirer les documens curieux qu'il nous donne
dans son histoire, pages 404-547-69. Le traducteur latin fut
un nommé _Gilles_, qu'ailleurs on nomme quelquefois _Vidal_,
ou _Vital_. Cependant, sur l'exemplaire de la traduction qui
se conserve dans la bibliothèque laurentienne, à Florence, le
nom du traducteur est _Paduanus_. Un grand combat y est décrit
entre Roland et Martaud. Il y est dit qu'au siége de Narbonne,
un chevalier du pays assista si bien Charlemagne, qu'après la
ville prise, l'empereur donna à ce chevalier, qui s'appelait
Aymery, la troisième partie de la seigneurie de Narbonne,
avec les gouvernemens de Béziers, Agde, Maguelonne, Uzès,
Nismes, Arles, Avignon, Orange, Lyon, Carcassonne, Tolose,
Rodez, Cahors, Collioure, Gironde, Barcelone, et lui dit: _per
Narbonam eris dux, et per Tolosam comes_. Le second tiers de
Narbonne fut donné à l'archevêque et le dernier aux Juifs. Tout
le livre est en prose, ainsi que celui de Turpin. M. Raynouard,
dans sa _Grammaire romane_, en cite plusieurs passages, tels
que ceux-ci: «_Quascuna de las parts partic se, los crestias
gausens, elhs Sarrasis dolens... Karles maines dix: adonques
aissi sia, si a Thomos platze a toitz...» «e Karles, quanto o
hac ausit, se gracias a Dieu e lanzors.... Karles partic se de
sa compayhna, e anec ferir lo rei de Fudelha, aissi que elh
e'lh caval fendec per mieg....._»
An 988. 6°. =LAMBEAUX DE VERS FOURNIS= par l'abbé Lebeuf,
d'après un _Ms._ de saint Benoît sur Loire du XIe siècle, et
qu'il croit composés dans le Xe.
«Nos jove omne quan Dius estam
»De grand _Follia_ per _Folledar parlam_
»Quar no nos _membra_ per cui vivri esperam
»Qui nos _soste_ tanquam per terra nam
»E qui nos _pais_ que no murem de fam...
»....................................
»Nos e molt libres e _troban_
»Legendis breus esse gran _marriment_
»Quant cla carcer avial cor dolens
»Molt wal los _bes_ que lom fai e _couent_.»
Sans même excepter toujours les lois, les actes publics et
les discours sacrés, presque tout était versifié dans ces
temps novices. Il en est des nations qui naissent à la vie
intellectuelle comme des enfans; ou ne leur parle pas, on leur
chante.
An 995. 7°. =DISCOURS D'OUVERTURE DU CONCILE DE MOUSON=, par
l'évêque de Verdun, en 995, cité par dom Rivet, qui renvoie
pour le texte aux conciles du père Labbe, tom. IX, page 747.
An 1010-25. 8°. =Le Roman de Guillaume au Court nez.= Dom
Rivet, en assignant pour date approximative à ce Roman l'année
1010, avance qu'à cette époque les romans tant en prose qu'en
vers affluaient. Il remarque, justement, que celui-ci détruit
l'assertion de Galland contre l'antiquité du rhythme de dix
syllabes, puisqu'il est écrit dans ce rhythme. Le héros en est
le vicomte de Narbonne, nommé Guillaume au _Court nez_. On y
voit l'histoire travestie de saint Guillaume de Gellone, sur
lequel fut faite une chanson fameuse chez nos aïeux, vers l'an
1050. En attendant l'édition complète, si désirable, qu'on
nous promet de ce poème, on peut recourir à l'histoire du
Languedoc de Catel, qui en contient de nombreux fragmens, dont
voici quelques uns. Dans le livre ou chant qui a pour titre le
_Charroy de Nisme_, l'auteur s'exprime ainsi:
Oies Seignor dex vos croisse bonté
Li glorieux li roys de majesté
Bone chanson est vous a escouté
Des meillor hom qui ains creusten dé
C'est de Guillaume le Marchis au Cort nés
Comme il print nismes par le charroy monté
Apres conquist Orange la Cité, etc., etc.
Et ailleurs:
Mes que mon nés ay un pou acourcié
Je ne sçay certe com sera allongié
Li Cuens mesmes cest ilhuec baptisé
Desoresmes qui moy ayme et tient cher
Trestuit mappellent François et Berrujer
Comte Guillaume au Court nés le guerrier, etc., etc., etc.
Suit la description d'un beau combat de Guillaume contre le
géant sarrasin _Isore_. Comme de raison le géant succombe. M.
de Sainte-Palaye dit que le Roman d'Aymery de Narbonne et de
Guillaume d'Orange, surnommé au _Court nez_, connétable de
France, fameux par son mérite et ses différentes branches, est
en partie de li Roi Adenès, poète de l'an 1260. Ceci ne doit
s'entendre que d'une dernière branche ou continuation de cet
ancien Roman. M. de Bure, catalogue de la Vallière, tom. II,
donne les premiers vers des seize divisions de ce Roman, qui en
contient, dit-il, 77,000.
An 1050. 9°. =TRADUCTION DES QUATRE LIVRES DES ROIS.= Le _Ms._
s'en trouvait, du temps de notre bénédictin, aux cordeliers de
Paris, et venait des religieuses cordelières de Longchamp. Il
est attribué à l'an 1050 environ.
An 1050. 10°. =TRADUCTION EN PROSE DES PSAUMES=; tiré du _Ms._
de la Bibliothèque du Roi, n° 8177. On y lit ce verset:
«Li hons es beneures qui non ala el conseill des _Felons_
et non esta
»En la veoïe des pecheors et non cist en la chaere de
pestilence.»
C'est du français de l'an 1050, comme la précédente traduction.
An 1066. 11°. =LA CHANSON DE RONCEVAUX.= Chanson de geste,
peut-être le même ouvrage, dit dom Rivet, que le poème de
Roland et Olivier. Robert Wace, l'auteur normand du Roman de
Rou, dont nous parlerons en détail, rapporte que les soldats de
Guillaume le Conquérant chantaient la chanson de Roncevaux, en
1066, à la bataille d'Hastings. Nos modernes philologues nous
en promettent aussi une édition complète; ce sera un véritable
présent fait à la littérature française. Nos extraits nous
apprennent qu'il y a deux Romans ou chansons de Roncevaux;
l'une, ancienne, c'est celle-là qu'il nous faut; l'autre,
beaucoup plus moderne, en vers alexandrins, laquelle est de
Jean Bodiaux. Du Cange cite les vers détachés suivans, de
l'ancienne.
«Mil grifles sonnent, moul en sont cler li ton
».............................................
»S'en fu suis matès et recreans
».............................................
»Qui tuit auront et miches et meriaux.
».............................................
»Tint durandars dont librans fu lettrés.»
M. de Roquefort dit que cette chanson fut chantée pour la
dernière fois en 1066; comment le sait-il?
An 1069-77. 12°. =LES LOIS DES NORMANDS=, par Guillaume le
Conquérant. Notre exemplaire de l'Histoire littéraire de la
France, enrichi de plusieurs notes autographes de M. l'abbé
Mercier de Saint-Léger, en contient une, entre autres, où ce
savant reproche justement aux bénédictins, avec M. Raynouard,
de n'avoir pas consacré un article particulier à ce monument,
l'un des plus anciens de notre prose, que l'on fait remonter
aux années 1069-77. L'Evêque de la Ravallière a prétendu que
ces lois normandes n'avaient pas été d'abord écrites en langue
d'oil, et que le texte, imprimé à Londres, en 1721, n'en est
qu'une ancienne traduction; mais dom Rivet persiste à regarder
ce texte comme original. M. Duclos nous fournira, dans un de
ses Mémoires pour l'Académie des Inscriptions, les citations
qu'on va lire.
«Ce sont les leis et les cuttumes que li reis William garantut
à tut le peuple de Engleterre apres la conquest de la terre.
Ice les meisme que li reis Edward son cosin tint devant lui.
1°. _De azylorum jure et immunitate ecclesiasticâ._
«Co est a saveir; puis a saincte eglise; de quel forfait que
hom ont fait en cel tens, et il pout venir a saint eglise ou
pais de vie et de membre. E se alquons meist main en celui
qui la mere eglise requireit, se ceo fust u abbeie, ulglise
de religion, rendeist ce que il javereit pris, e cent sols de
forfait, e de mer eglise de paroisse XX sols e de chapelle
X sols e que enfriant la pais le reis en merchenelae (_lege
merciorum_) cent sols les amendes, altresi (_similiter_) de
Heinfare (_homicidiis_) e de aweit (_insidiis_) purpensed,
etc., etc., etc.»
2°. Art. 37. _De Adultera a patre deprehensa._
«Si pere trovet sa fille en adulterie, en sa m
Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/48683