Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
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The Project Gutenberg eBook of Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
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Title: Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Author: Michel de Montaigne
Translator: Michaud
Release date: March 19, 2015 [eBook #48529]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS DE MONTAIGNE (SELF-ÉDITION) - VOLUME I ***
Au lecteur
Cette version électronique reproduit dans son intégralité
la version originale. La partie écrite en «vieux français» est suivie
par la «traduction» en français moderne.
L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
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ESSAIS DE MONTAIGNE
[Illustration: QVE SCAY-IE?]
[Illustration: PLANCHE I
MICHEL DE MONTAIGNE
(se prononçait Montagne)
(1533-1592)]
ESSAIS DE MONTAIGNE
(Self-édition *)
TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION
EN LANGAGE DE NOS JOURS,
PAR
le Général MICHAUD.
PREMIER VOLUME
PARIS
LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS
56, rue Jacob, 56
1907
* Édition se suffisant à elle-même
Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:
1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et
traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.
2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II
au chapitre 35 inclus de ce même livre.
3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à
la fin.
4e VOLUME*.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_,
variantes, notes, lexique, etc.
ILLUSTRATIONS:
1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.
2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.
3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.
4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.
Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième
volume, en tête des Notes.
* Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa
contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition
des _Essais_ ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de
concordance de pagination facile à établir soi-même.
AVERTISSEMENT.
La présente édition des =Essais de Montaigne= (self-édition) comprend:
le texte original de cet ouvrage d'après l'édition de 1595 et sa
traduction en langage de nos jours, avec sommaires intercalés; un
ensemble de ces mêmes sommaires, les citations classées par ordre
alphabétique, de très nombreuses notes hors texte inédites et autres;
un glossaire; un lexique des noms propres, avec index analytique des
principales matières, etc.; enfin, une notice sur l'auteur et sur son
œuvre.
Montaigne se distingue entre tous par le sujet qu'il traite et la
forme simple et humoristique qu'il y emploie: «Il a cela pour lui,
dit Pascal, qu'un homme bête ne le comprendra jamais»; de son côté,
Laboulaye le tient «comme le seul moraliste qu'on lise avec plaisir,
quand on n'a plus quarante ans»; et il ajoute: «On peut ouvrir les
_Essais_ au hasard, toute page en est sérieuse et donne à réfléchir.»
Son sujet, c'est l'homme, qu'il étudie dans sa réalité, avec ses
besoins, ses passions et les conditions en lesquelles il se trouve pour
y satisfaire; et, pour plus de vérité, c'est lui-même qu'il analyse.
Mais s'il parle de lui, c'est de manière à nous occuper de nous; et
qui le lit, s'y reconnaît aujourd'hui comme il y a trois siècles, au
temps où l'auteur écrivait, parce que ce qu'il a peint, ce n'est pas la
société humaine qui, elle, change constamment, mais l'homme lui-même
lequel, pour si «ondoyant et divers» qu'il soit, au fond demeure
toujours le même.
Certainement Montaigne a vieilli; il émet bien des assertions qui,
avec le progrès des mœurs, le développement des sciences, les idées
nouvelles, les événements accomplis, ne sont plus exactes; sa lecture
n'en demeure pas moins intéressante et profitable, parce que ces
assertions, accompagnées d'observations sur la nature humaine, qui
sont et seront toujours vraies, présentées d'une manière saisissante,
éveillent en nous un retour inconscient sur nous-mêmes; l'humanité
peut continuer à progresser, les _Essais_ seront toujours d'actualité;
et à qui, en ce siècle essentiellement utilitaire, demanderait à
quoi aujourd'hui peut encore servir cette lecture, on peut, en toute
assurance, répondre que nulle n'est plus propre à nous garder d'une
présomption exagérée, à nous inspirer de l'indulgence pour autrui, nous
maintenir en possession de nous-mêmes, amener en nous la résignation
contre la souffrance ou la mauvaise fortune, et, quoi qu'il advienne,
faire le calme en nos âmes.
Mais il n'en est pas de même de la langue que parle leur auteur; plus
on s'éloigne de l'époque où il écrivait, moins elle demeure facilement
intelligible, en raison des mots et des tournures de phrase hors
d'usage qui s'y rencontrent parfois en grand nombre, surtout quand
il disserte, au lieu de raconter. Déjà, en 1790, un de ses éditeurs
disait, sans cependant le réaliser, «qu'il fallait mettre les _Essais_
à la portée de ceux auxquels manque le loisir de les déchiffrer». Ce
qui était déjà vrai alors, l'est plus encore maintenant, où moins de
gens qu'autrefois sont inoccupés, où les occupations de chacun se
sont multipliées, et où le nombre de ceux qui s'adonnent aux études
littéraires va diminuant constamment. C'est en raison de cet état de
choses que la présente édition a été entreprise; son but est de faire
que la lecture de cet ouvrage, si foncièrement profitable à quiconque
vit ou a vécu tant soit peu de la vie agitée de ce monde, devienne
aussi facile et intéressante aujourd'hui pour tous qu'elle l'était
autrefois pour quelques-uns.
Les érudits y trouveront, conforme à l'édition de 1595, d'Abel
Langelier, la meilleure qui ait été publiée, un texte auquel ils
pourront s'en tenir. S'ils veulent pousser plus loin, les relevés des
variantes de l'exemplaire manuscrit de Bordeaux et de l'édition de
1588 satisferont leur légitime désir, en même temps que la table des
citations leur donnera possibilité de se reporter aisément à telle
édition que ce soit. De plus, les sommaires placés en regard aideront
leurs recherches et même leurs lectures, en précisant l'idée que le
texte développe, aidant ainsi à sa compréhension, parfois difficile
dans tout ouvrage philosophique, et même dans Montaigne, si peu
semblable qu'il soit à cet égard à tous autres qui se sont occupés de
ces questions.--Dans les passages les laissant indécis, ils auront
encore la ressource de consulter la traduction en langage de nos jours
qui accompagne le texte original; ils y trouveront une interprétation
qu'ils seront toujours libres de ne pas accepter et même de critiquer.
Je crois cependant devoir faire observer à ceux chez lesquels cette
prédisposition existe, que la différence est grande entre l'attention
passagère permettant de relever les imperfections que, de-ci, de-là,
peuvent présenter quelques membres de phrase et le travail de longue
haleine qu'est l'expression, dans leur intégralité de la totalité des
idées contenues dans un ouvrage aussi considérable; et que, de fait,
une traduction de Montaigne présente de très réelles difficultés pour
arriver à lui conserver, dans la mesure du possible, la concision et
la délicatesse des nuances qui abondent en lui et rendre d'une façon
compréhensible certains passages obscurs ou ambigus. Cette difficulté
n'apparaît pas de prime abord: mais, pour s'en rendre compte, il suffit
d'en lire à haute voix un fragment de quelque étendue, une page entière
par exemple, la première venue; on verra de suite combien elle est
aujourd'hui difficilement lisible et parfois même peu compréhensible;
et si, ensuite, la plume à la main, on s'essaie à traduire cette
même page, de manière que la lecture à haute voix en soit courante
et nettement saisissable, on constatera combien malaisément on est
arrivé à un résultat satisfaisant; c'est une épreuve à laquelle je
convie nos critiques, avant qu'ils ne formulent leurs appréciations.
Pourront-elles, du reste, être plus sévères que celles émises par
anticipation par Naigeon, il y a cent ans passés: «Le projet de récrire
les _Essais_ dans notre langue, peut passer comme tant d'autres idées
par la tête d'un ignorant et d'un sot, mais n'entrera jamais dans celle
d'un lecteur judicieux, instruit et d'un goût délicat et sûr»; j'ai
indiqué ci-dessus les raisons qui, nonobstant, nous ont fait passer
outre. Du reste, envisageant cette traduction non plus au point de
vue esthétique, mais sous le rapport utilitaire, G. Guizot n'a-t-il
pas dit: «Pour bien saisir les idées de Montaigne et les juger à leur
valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant; il faut les
dépouiller de leur forme ancienne et originale et les traduire en
langage d'aujourd'hui.»
Ceux auxquels le vieux français est moins familier, ne seront plus
absolument privés d'entrer en connaissance de cette œuvre si pleine
d'intérêt et d'originalité. La traduction, qui serre d'assez près le
texte, leur procurera cette satisfaction, en même temps que les notes
et le lexique leur donneront tous les renseignements qu'une curiosité,
qui naîtra d'elle-même, leur fera désirer quand le temps ne les
pressera pas trop.
Si exacte que puisse être une traduction de Montaigne, et le proverbe
italien est ici, comme ailleurs, de toute vérité: «Traduttore
traditore», elle ne saurait pourtant rendre «la précision, l'énergie,
la hardiesse de son style, le naturel, qui en font un de ses principaux
charmes et donnent à son ouvrage un caractère si particulier et
si piquant; son parler en effet a une grâce qui ne se peut égaler
en langage moderne». Pour suppléer à cette infériorité et ne pas
faire tort à l'auteur, que notre intention est de vulgariser et non
d'amoindrir, texte et traduction ont été juxtaposés: juxtaposition
que nous tenons comme tellement juste et indispensable, que nous nous
ferions un véritable scrupule de consentir, aujourd'hui et plus tard,
à ce que cette traduction, dont du reste elle permet de juger de la
fidélité, soit publiée séparément.
Dans les _Essais_, les en-tête des chapitres n'ont que rarement un
rapport tel avec les sujets si divers qui y sont traités, qu'ils
renseignent suffisamment; la table qui en a été faite et son annexe
constituent un fil conducteur simple et utile, pour s'orienter dans ce
fouillis inextricable par lui-même.--L'ensemble des sommaires ajoute
à cette première facilité et la complète en faisant ressortir la
liaison, toujours si difficile à saisir dans ce pêle-mêle de pensées
ingénieuses, mais jetées le plus souvent sans ordre et au hasard; il
rend possible à tous de se faire une idée précise de l'ouvrage et de
s'y reconnaître à coup sûr; aussi sera-t-il fréquemment consulté,
d'autant que des renvois, établis paragraphe par paragraphe, reportent,
sans hésitation, au texte lui-même.
Il a semblé également intéressant de donner un relevé des passages des
_Essais_ les plus fréquemment cités, avec indication de l'endroit du
texte où ils se trouvent; pouvant ainsi les replacer dans le cadre d'où
ils ont été tirés, on sera à même, le cas échéant, de leur restituer
leur véritable sens dont, assez souvent, ils sont détournés.
En outre des mots et locutions hors d'usage dont nous avons déjà parlé,
des faits historiques peu connus, des allusions à des événements de
l'époque, des indications à préciser, des erreurs même se rencontrent
fréquemment dans Montaigne. Les notes qui accompagnent cette édition
sont de toutes sortes; elles ont pour objet d'élucider ces divers
points, et aussi de renseigner succinctement sur les principaux
personnages mis en cause, signaler certains emprunts faits à notre
auteur, ainsi que quelques-unes des appréciations émises par ses
commentateurs, les sources où lui-même a puisé, enfin de consigner des
rapprochements que la lecture de l'ouvrage fait naître spontanément.
C'est cet ensemble qui, donnant possibilité à chacun de lire les
_Essais_ avec intérêt et de les méditer à sa convenance, suivant
l'instruction qu'il possède et le temps dont il dispose, fait que la
présente édition justifie d'être à la portée de tous.
De ces diverses parties, seule la traduction en langage de nos jours
qui, à la vérité, en dehors du texte original, en constitue le gros
œuvre, est uniquement de nous; et encore y avons-nous inséré, à peu
près telles quelles, les traductions des citations latines, grecques,
etc., auxquelles ont successivement collaboré tous les éditeurs de
Montaigne, depuis Mademoiselle de Gournay à laquelle en est due la
presque totalité.
Les sommaires ont été relevés dans Amaury Duval; généralement, on s'est
borné à les transcrire sans y rien changer, parfois cependant ils ont
été complétés: dans les derniers chapitres notamment, modifications et
additions sont assez fréquentes.
Les notes, toujours trop nombreuses pour les érudits, jamais assez
pour les autres, ont, en raison de leur multiplicité et pour conserver
au texte sa physionomie, été groupées dans un volume séparé. Pour la
plupart d'entre elles, tous ceux qui jusqu'ici se sont particulièrement
occupés de Montaigne, les Coste, Naigeon, Jamet, Leclerc, G. Guizot,
Payen, Margerie, Bonnefon et autres, ainsi que les auteurs dont il
s'est principalement inspiré: Hérodote, Cicéron, Sénèque, Pline,
Tite-Live, Plutarque, Diogène Laerce, etc..., ont été largement mis à
contribution; du reste la part contributive de chacun est mentionnée
partout où elle s'est exercée.
Le lexique comprend tous les noms propres qui se rencontrent dans le
texte.
L'index analytique des principales matières a été établi en s'aidant
des éditions antérieures comme, du reste, toutes en ont agi avec celles
qui les ont précédées.
Notes et lexique ont reçu une très notable extension, en vue de faire
que l'ouvrage se suffise à lui-même.
Pour donner satisfaction à certains, il a été joint un glossaire que
d'autres considèrent presque comme une superfétation, la traduction et
les notes permettant en effet, la plupart du temps, de s'en passer.
Ce faisant, nous croyons avoir, avec l'aide de nos devanciers, ajouté
à leur œuvre, sans nous dissimuler que les _Essais_ se prêtent à tant
de dissertations et de commentaires, que beaucoup demeure qui pourrait
être fait; touchant même ce qui est, peut-être devrions-nous, avant de
le livrer à la publicité, maintes fois encore «sur le métier remettre
notre ouvrage», mais l'âge nous gagne.
Général M.
Montgeron, août 1906.
TABLE GÉNÉRALE DES CHAPITRES
ET
ANNEXE ALPHABÉTIQUE
=Nota.=--Les en-tête des chapitres sont ceux du texte original; la
traduction ne suit que si elle en diffère. Les indications entre
parenthèses sont celles de l'idée principale qui est traitée dans le
chapitre: elle n'est mentionnée que lorsque l'en-tête même ne la fait
pas ressortir suffisamment; ces mêmes indications, classées par ordre
alphabétique, sont reproduites après la présente table, dans une annexe.
Les chiffres romains indiquent le volume, à la table particulière
duquel il y a lieu de se reporter pour avoir la page.
Volume
AV LECTEVR.--L'auteur au lecteur I
LIVRE PREMIER
Ch. 1.--=Par diuers moyens l'on arriue à pareille fin.=
--(Moyens divers d'obtenir la commisération de ses ennemis). I
Ch. 2.--=De la tristesse.= I
Ch. 3.--=Nos affections s'emportent au delà de nous.=--Nous
prolongeons nos affections et nos haines au delà de
notre propre durée (Préoccupations continues que nous
avons de ce qui peut advenir, après notre mort, des
choses auxquelles nous nous intéressons pendant la vie;
dans quelle mesure nous devons aux rois notre obéissance
et notre estime; du soin de nos funérailles). I
Ch. 4.--=Comme l'ame descharge les passions sur les obiects
faux, quand les vrais luy deffaillent.=--L'âme exerce ses
passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison,
quand ceux, cause de son délire, échappent à son action. I
Ch. 5.--=Si le chef d'vne place assiégée doit sortir pour
parlementer.=--Le commandant d'une place assiégée doit-il
sortir de sa place pour parlementer? (Sur la bonne foi
et la loyauté à la guerre; du danger que court le commandant
d'une place assiégée, en sortant pour parlementer). I
Ch. 6.--=L'heure des Parlements dangereuse.=--Le temps
durant lequel on parlemente, est un moment dangereux
(Pendant qu'on traite des conditions d'une capitulation,
il faut être sur ses gardes et redoubler de vigilance). I
Ch. 7.--=Que l'intention iuge nos actions.=--Nos actions
sont à apprécier d'après nos intentions (Nos obligations
s'étendent au delà de la mort). I
Ch. 8.--=De l'oisiueté.= I
Ch. 9.--=Des menteurs.=--(Sur la mémoire et le mensonge) I
Ch. 10.--=Du parler prompt ou tardif.=--De ceux prompts à
parler de prime saut et de ceux auxquels un certain
temps est nécessaire pour s'y préparer (Sur l'éloquence). I
Ch. 11.--=Des prognostications.=--Des pronostics (Sur
l'astrologie et la prédiction de l'avenir). I
Ch. 12.--=De la constance.=--(Du courage et de ses limites). I
Ch. 13.--=Cérémonie de l'entreueue des Rois.=--Cérémonial
dans les entrevues des rois (Sur la civilité, en
particulier dans les visites des souverains). I
Ch. 14.--=On est puny pour s'opiniastrer à vne place
sans raison.=--On est punissable, quand on s'opiniâtre à
défendre une place au delà de ce qui est raisonnable. I
Ch. 15.--=De la punition de la couardise.=--Punition à infliger
aux lâches. I
Ch. 16.--=Vn traict de quelques Ambassadeurs.=--Façon
de faire de quelques ambassadeurs (De l'obéissance à
ses supérieurs; utilité de se renfermer dans ses
aptitudes). I
Ch. 17.--=De la peur.= I
Ch. 18.--=Qu'il ne faut iuger de nostre heur qu'apres la
mort.=--Ce n'est qu'après la mort, qu'on peut apprécier
si, durant la vie, on a été heureux ou malheureux (Sur
l'inconstance de la fortune). I
Ch. 19.--=Que philosopher c'est apprendre à mourir.= I
Ch. 20.--=De la force de l'imagination.=--(Des esprits forts). I
Ch. 21.--=Le profit de l'vn est dommage de l'autre.=--Ce
qui est profit pour l'un est dommage pour l'autre
(Impossibilité de concilier les intérêts de tous). I
Ch. 22.--=De la coustume et de ne changer aysément une
loy receue.=--Des coutumes et de la circonspection à
apporter dans les modifications à faire subir aux lois
en vigueur (De la force de l'habitude; inconvénients de
l'instabilité des lois). I
Ch. 23.--=Diuers euenemens de mesme conseil.=--Une même
ligne de conduite peut aboutir à des résultats
dissemblables (Sur la clémence; part du hasard dans les
événements humains). I
Ch. 24.--=Du pedantisme= (ou faux savoir). I
Ch. 25.--=De l'institution des enfans.=--De l'éducation des
enfants. I
Ch. 26.--=C'est folie de rapporter le vray et le faux à
nostre suffisance.=--C'est folie de juger du vrai et du
faux avec notre seule raison (Degré de croyance qu'on
peut accorder aux récits extraordinaires). I
Ch. 27.--=De l'amitié.=--(Éloge d'Étienne de la Boëtie). I
Ch. 28.--=Vint neuf sonnets d'Estienne de la Boetie.= I
Ch. 29.--=De la moderation.=--(De la modération dans l'exercice
même de la vertu et les jouissances des plaisirs licites). I
Ch. 30.--=Des Cannibales.=--(Sur l'état des hommes vivant en
dehors de la civilisation). I
Ch. 31.--=Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances
diuines.=--Il faut beaucoup de circonspection,
quand on se mêle d'émettre un jugement sur les décrets de la
Providence. I
Ch. 32.--=De fuir les voluptez, au prix de la vie.=--Les
voluptés sont à fuir, même au prix de la vie. I
Ch. 33.--=La fortune se rencontre souuent au train de la
raison.=--La fortune marche souvent de pair avec la raison
(Part de la fortune dans les événements humains). I
Ch. 34.--=D'vn defaut de nos polices.=--Une lacune de notre
administration. I
Ch. 35.--=De l'vsage de se vestir.=--(Sur l'usage des vêtements
et la force de l'habitude). I
Ch. 36.--=Du ieune Caton.=--Sur Caton le jeune ou d'Utique
(Intérêts de nature à porter à des actes de vertu). I
Ch. 37.--=Comme nous pleurons et rions d'vne mesme
chose.=--(Sentiments opposés qui nous portent à pleurer et
à rire d'une même chose). I
Ch. 38.--=De la solitude.= I
Ch. 39.--=Considération sur Cicéron.=--(Qualités qui conviennent
à un homme du monde.) I
Ch. 40.--=Que le goust des biens et des maux despend
en bonne partie de l'opinion que nous en auons.=--Le
bien et le mal qui nous arrivent ne sont souvent tels que
par l'idée que nous nous en faisons. I
Ch. 41.--=De ne communiquer sa gloire.=--L'homme n'est
pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a
acquise. I
Ch. 42.--=De l'inegalité qui est entre nous.=--(Inégalités
résultant des conditions de l'ordre social, différences
entre les qualités de chacun; des soucis de la royauté). I
Ch. 43.--=Des loix somptuaires.=--(Danger des innovations
dans un état). I
Ch. 44.--=Du dormir.=--(Sur la tranquillité d'âme dans les
circonstances graves). I
Ch. 45.--=De la battaille de Dreux.=--(Sur la conduite d'un
général dans une bataille). I
Ch. 46.--=Des noms.=--(De leur influence dans la vie). I
Ch. 47.--=De l'incertitude de nostre iugement.=--(Sur l'art
de la guerre; part de la fortune dans les événements). I
Ch. 48.--=Des destriers.=--Des chevaux d'armes (Sur
l'équitation et l'art de la guerre). I
Ch. 49.--=Des coustumes anciennes.=--Des coutumes des anciens. I
Ch. 50.--=De Democritus et Heraclitus.=--(De l'usage à faire
des diverses qualités de l'esprit). I
Ch. 51.--=De la vanité des parolles.= I
Ch. 52.--=De la parsimonie des anciens.= I
Ch. 53.--=D'vn mot de Cæsar.=--(Du souverain bien; des désirs
insatiables de l'homme). I
Ch. 54.--=Des vaines subtilitez.=--Inanité de certaines
subtilités. I
Ch. 55.--=Des senteurs.=--Des odeurs. I
Ch. 56.--=Des prieres.= I
Ch. 57.--=De l'aage.=--(De la jeunesse, de la vieillesse; sur
l'époque de la maturité de l'esprit). I
LIVRE DEUXIEME
Ch. 1.--=De l'inconstance de nos actions.=--(Variations
dans le caractère et la conduite chez un même homme). I
Ch. 2.--=De l'iurongnerie.=--(De l'ivrognerie et de
l'enthousiasme). I
Ch. 3.--=Coustume de l'Isle de Cea.=--(Sur le suicide). I
Ch. 4.--=A demain les affaires.=--(Sur l'exactitude à apporter
dans le maniement des affaires). I
Ch. 5.--=De la conscience.=--(De la bonne conscience; sur le
remords, la torture). I
Ch. 6.--=De l'exercitation.=--De l'exercice (Sur le moyen de
se familiariser avec la mort; sur la nécessité de se
connaître). I
Ch. 7.--=Des recompenses d'honneur.=--Des récompenses
honorifiques. II
Ch. 8.--=De l'affection des peres aux enfants.=--(Conduite à
tenir à leur égard; situation de fortune à leur donner;
affection que nous portons aux productions de notre esprit). II
Ch. 9.--=Des armes des Parthes.= II
Ch. 10.--=Des liures.=--(Jugement porté sur quelques auteurs
de toutes époques). II
Ch. 11.--=De la cruauté.=--(La difficulté est inhérente à la
pratique de la vertu). II
Ch. 12.--=Apologie de Raimond de Sebonde.=--(Sur les
fondements de la foi chrétienne; l'instinct des animaux;
les sectes philosophiques des anciens; la Divinité; l'âme
humaine; l'incertitude des connaissances de l'homme, celle
de ses sens; tout soumettre à l'examen de la raison conduit
à bien des erreurs, notamment dans les questions de
religion). II
Ch. 13.--=De iuger de la mort d'autruy.=--(Réserve à apporter,
quand nous jugeons de la mort d'autrui; sur le suicide). II
Ch. 14.--=Comme nostre esprit s'empesche soy-mesme.=--(Par
sa faiblesse, l'esprit humain se crée à lui-même bien
des difficultés). II
Ch. 15.--=Que nostre desir s'accroist par la malaisance.=--(Nos
désirs s'accroissent par la difficulté de les satisfaire). II
Ch. 16.--=De la gloire.= II
Ch. 17.--=De la presumption.=--(Opinion de Montaigne sur
lui-même; quelques appréciations sur les autres). II
Ch. 18.--=Du dementir.=--Du fait de donner ou recevoir des
démentis (Sur le mensonge, le point d'honneur). II
Ch. 19.--=De la liberté de conscience.=--(Du zèle pour la
religion; apologie de l'empereur Julien). II
Ch. 20.--=Nous ne goustons rien de pur.=--(Mélange constant
du bien et du mal). II
Ch. 21.--=Contre la faineantise.=--(Considérations sur le but
de la vie; activité nécessaire à un souverain). II
Ch. 22.--=Des postes.= II
Ch. 23.--=Des mauuais moyens employez à bonne fin.= II
Ch. 24.--=De la grandeur Romaine.= II
Ch. 25.--=De ne contrefaire le malade.=--(De la force de
l'imagination). II
Ch. 26.--=Des poulces.= II
Ch. 27.--=Couardise mere de cruauté.=--La poltronnerie est
mère de la cruauté (Du duel; des sévices exercés sur les
suppliciés après leur mort). II
Ch. 28.--=Toutes choses ont leur saison.=--Chaque chose
en son temps (Sur la vieillesse). II
Ch. 29.--=De la vertu.= II
Ch. 30.--=D'vn enfant monstrueux.= II
Ch. 31.--=De la colere.= II
Ch. 32.--=Deffence de Seneque et de Plutarque.= II
Ch. 33.--=L'Histoire de Spurina.=--(Le rôle essentiel de l'âme
est de maîtriser les passions; particularités afférentes
à Jules César). II
Ch. 34.--=Obseruations sur les moyens de faire la guerre
de Iulius Cæsar.= II
Ch. 35.--=De trois bonnes femmes.=--(Sur le mariage et
l'affection conjugale). II
Ch. 36.--=Des plus excellents hommes.=--(Sur Homère,
Alexandre et Epaminondas). III
Ch. 37.--=De la ressemblance des enfants aux peres.=--(Sur
les maux de la vieillesse, sur la médecine). III
LIVRE TROISIEME
Ch. 1.--=De l'vtile et de l'honneste.= III
Ch. 2.--=Du repentir.= III
Ch. 3.--=De trois commerces.=--(De la société des hommes,
des femmes et de celle des livres). III
Ch. 4.--=De la diuersion.= III
Ch. 5.--=Sur des Vers de Virgile.=--(De l'amour, de la jalousie;
en ces matières, les reproches que s'adressent réciproquement
les deux sexes se valent). III
Ch. 6.--=Des coches.=--(Meilleur emploi à faire, par un roi,
de ses richesses; sur le peu d'étendue des connaissances
humaines). III
Ch. 7.--=De l'incommodité de la grandeur.= III
Ch. 8.--=Sur l'art de conferer.=--(La conversation forme le
caractère, apprend à supporter la contradiction; difficulté
de juger à bon escient, de discerner chez un auteur ce qui
lui appartient en propre). III
Ch. 9.--=De la vanité.=--(Danger des changements dans le
gouvernement d'un état; des voyages; des soins du ménage). III
Ch. 10.--=De mesnager sa volonté.=--Il faut contenir sa volonté
(Réserve à apporter dans les services qu'on est tenté de
rendre à autrui). III
Ch. 11.--=Des boyteux.=--(Tendance de l'esprit humain pour
le merveilleux). III
Ch. 12.--=De la physionomie.=--(Combien mieux que tous
les enseignements de la philosophie, la nature nous porte à
la résignation). III
Ch. 13.--=De l'expérience.=--(Sur l'obscurité et le peu d'équité
des lois; l'incertitude de la médecine; le régime convenant
le mieux à la santé; le meilleur usage de la vie, des
plaisirs; sur la doctrine d'Épicure). III
ANNEXE.
CLASSIFICATION DES CHAPITRES
D'APRÈS L'ORDRE ALPHABÉTIQUE DES PRINCIPAUX SUJETS
QUI EN FONT L'OBJET.
Des deux nombres entre parenthèses, le premier en chiffres romains
marque le livre; le second en chiffres arabes, le chapitre; celui,
en chiffres romains, qui suit en dehors de la parenthèse, indique le
volume:
=Actions= (De l'inconstance de nos),--(II, 1), =I=.
=Administration publique= (Lacune que présente notre),--(I, 34), =I=.
=Affaires= (Sur l'exactitude à apporter dans le maniement des
affaires),--(II, 4), =I=.
=Affection conjugale= (Sur l'),--(II, 35), =II=.
=Age= (De l'),--(I, 57), =I=.
=Aide= mutuelle que les hommes se doivent,--(I, 34), =I=.
=Alexandre le Grand= (Sur),--(II, 34), =II=.
=Ambassadeurs= (Sur certains actes de quelques),--(I, 16), =I=.
=Ame= (De l'),--(II, 12), II.
--(Son rôle essentiel est de maîtriser nos passions),
--(II, 33), =II=.
=Amitié= (De l'),--(I, 27), =I=.
=Amour= (Sur l'),--(III, 5), =III=.
=Animaux= (Instinct des),--(II, 12), =II=.
=Aptitudes= (De l'utilité de se renfermer dans ses),--(I, 16), =I=.
=Armes= (Des) des Parthes,--(II, 9), =II=.
=Astrologie= (Sur l') et la prédiction de l'avenir,--(I, 11), =I=.
=Auteurs= (Jugements portés sur quelques auteurs de toutes époques),
--(II, 10), =II=.
--(Difficulté d'apprécier ce qui leur appartient en propre),
--(III, 8), =III=.
=Avarice= (Sur l'),--(I, 40), =I=.
=Bien= (Du) et du mal, leur mélange constant en toutes choses,
--(II, 20), =II=.
--(Sur le souverain),--(I, 53), =I=.
=Biens= (Les) et les maux ne sont souvent tels que par l'opinion
que nous en avons,--(I, 40), =I=.
=Boiteux= (Des),--(III, 11), =III=.
=Caractère= (Sur les variations dans le) chez un même homme,
--(II, 1), =I=.
=Caton le jeune= ou d'Utique,--(I, 36), =I=.
=Céa= (Coutume de l'île de),--(II, 3), =I=.
=César= (Particularités afférentes à),--(II, 33), =II=.
--(Observations sur la manière de faire la guerre de),
--(II, 34), =II=.
--(A propos d'un mot de),--(I, 53), =I=.
=Choses= (Toutes) ont leur saison,--(II, 28), =II=.
=Cicéron= (Considérations sur),--(I, 39), =I=.
=Civilisation= (Sur l'état des hommes vivant en dehors de la),
--(I, 30), =I=.
=Civilité= (Sur la), en particulier dans les visites de souverains,
--(I, 13), =I=.
=Clémence= (Sur la),--(I, 23), =I=.
=Coches= (Des),--(III, 6), =III=.
=Colère= (De la),--(II, 31), =II=.
=Commerces= (Des trois): les hommes, les femmes et les livres,
--(III, 3), =III=.
=Commisération=, moyens divers de l'obtenir de ses ennemis,
--(I,1), =I=.
=Conduite= (Sur les variations dans la) chez un même homme,
--(II, 1), =I=.
=Connaissances humaines= (Incertitude des),--(II, 12), =II=.
--(Sur le peu d'étendue des),--(III, 6), =III=.
=Conscience= (De la),--(II, 5), =I=.
--(De la bonne),--(II, 5), =I=.
=Contradiction=. Il faut s'appliquer à savoir la supporter,
--(III, 8), =III=.
=Conversation= (Sur l'art de la),--(III, 8), =III=.
=Couardise= (La), mère de la cruauté,--(II, 11), =II=.
=Courage= (Sur le véritable) et ses limites,--(I, 12), =I=.
=Coutumes=. Circonspection à apporter dans les modifications qu'on
veut y introduire,--(I, 22), =I=.
=Coutumes= (Des) des anciens,--(I, 49), =I=.
=Cruauté= (De la),--(II, 11), =II=.
=Démentis= (Des),--(II, 18), =II=.
=Démocrite= (Sur) et Héraclite,--(I, 50), =I=.
=Désirs= insatiables de l'homme,--(I, 53), =I=.
--(Nos) s'accroissent par la difficulté de les satisfaire,
--(II, 15), =II=.
=Destriers= (Des) ou chevaux d'armes,--(I, 48), =I=.
=Diversion= (De la),--(III, 4), =III=.
=Divinité= (De la),--(II, 12), =II=.
=Dormir= (Du),--(I, 44), =I=.
=Douleur= (Sur la),--(I, 40), =I=.
=Dreux= (De la bataille de),--(I, 45), =I=.
=Duel= (Du),--(II, 27), =II=.
=Éducation des enfants= (Sur l'),--(I, 25), =I=.
=Éloquence= (Sur l'),--(I, 10), =I=.
=Enfant= monstrueux (Au sujet d'un),--(II, 30), =II=.
=Enfants= (De l'affection des pères pour leurs),--(II, 8), =II=.
--(Rapports des pères avec leurs),--(II, 8), =II=.
--(Situation de fortune à leur donner),--(II, 8), =II=.
--(Sur la ressemblance des) aux pères,--(II, 37), =III=.
=Enthousiasme= (Sur l'),--(II, 2), =I=.
=Epaminondas= (Sur),--(II, 36), =II=.
=Épicure= (Sur la doctrine d'),--(III, 13), =III=.
=Équitation= (Sur l'),--(I, 48), =I=.
=Esprit= (Affection que nous portons aux productions de notre),
--(II, 8), =II=.
--(De l'usage à faire des facultés de l'),--(I, 50), =I=.
--(Sur l'époque de la maturité de l'),--(I, 57), =I=.
=Esprit humain=; par sa faiblesse, il est souvent un obstacle à
lui-même,--(II, 14), =II=.
=Événements= (Part du hasard dans les),--(I, 23), =I=.
--résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.
=Exercice= (De l'),--(II, 6), =I=.
=Expérience= (De l'),--(III, 13), =III=.
=Fainéantise= (Sur la),--(I, 8), =I=.
--(Contre la),--(II, 21), II.
=Faux= (Du vrai et du), difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.
=Femmes= (Trois bonnes),--(II, 35), =II=.
=Fin= (Des mauvais moyens employés à bonne),--(II, 23), =II=.
=Foi= chrétienne (Sur les fondements de la),--(II, 12), =II=.
=Fortune= (Sur l'inconstance de la),--(I, 18; 33), =I=.
--(Part de la) dans les événements,--(I, 47), =I=.
=Fréquentation= (Sur la) des hommes,--(III, 3), =III=.
--(Sur la) des femmes,--(III, 3), =III=.
=Funérailles= (Du soin de nos),--(I, 3), =I=.
=Général= (Sur la conduite d'un) dans une bataille,--(I, 45), =I=.
=Gloire=, souci que l'on a de faire qu'elle ne soit pas partagée
par autrui,--(I, 41), =I=.
--(De la),--(II, 16), =II=.
=Gouvernement= d'un état (Danger des changements dans le),
--(III, 9), =III=.
=Grandeur= (De l'incommodité de la),--(III, 7), =III=.
=Guerre= (Sur la bonne foi et la loyauté à la),--(I, 5), =I=.
--(Sur l'art de la),--(I, 47; 48), =I=.
--(Sur la manière de César de faire la),--(II, 34), =II=.
=Habitude= (Sur la force de l'),--(I, 22; 35), =I=.
=Hasard= (Part du) dans les événements,--(I, 23), =I=.
--résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.
=Héraclite= (Sur) et Démocrite,--(I, 50), =I=.
=Homère= (Sur),--(II, 36), =III=.
=Homme du monde= (Qualités convenables à un),--(I, 39), =I=.
=Hommes= (Différence entre les qualités des),--(I, 42), =I=.
--(Des plus excellents),--(II, 36), =III=.
=Honnête= (De l') et de l'utile,--(III, 1), =III=.
=Honneur= (Sur le point d'),--(II, 18), =II=.
=Imagination= (De la force de l'), des esprits forts,
--(I, 20), =I=.
--(De la force de l'),--(II, 25), =II=.
=Inégalités= existant chez les hommes du fait des conditions de
l'état social,--(I, 42), =I=.
=Innovations= (Danger des) dans un état,--(I, 43), =I=.
=Intérêts particuliers= de chacun, impossibilité de les concilier,
--(I, 51), =I=.
=Ivrognerie= (De l'),--(II, 2), =I=.
=Jalousie= (Sur la),--(III, 5), =III=.
=Jeunesse= (Sur la),--(I, 57), =I=.
=Jugement= (Incertitude de notre),--(I, 47), =I=.
=Julien= (Apologie de l'empereur),--(II, 19), =II=.
=La Boëtie= (Éloge de),--(I, 27), =I=.
=Lâcheté= (Sur la),--(I, 15), =I=.
=Lecteur= (Au),--(»), =I=.
=Lecture= (Sur la),--(III, 3), =III=.
=Liberté de conscience= (De la),--(II, 19), =II=.
=Libre arbitre= (Sur le),--(II, 14), =II=.
=Livres= (Des),--(II, 10), =II=.
=Lois=, inconvénients de leur instabilité,--(I, 22), =I=.
--(Obscurité et peu d'équité des),--(III, 13), =III=.
--somptuaires (Des),--(I, 43), =I=.
=Luxe= (Sur le),--(I, 43), =I=.
=Mal= (Du bien et du), leur mélange constant,--(II, 20), =II=.
=Malade= (De ne contrefaire le),--(II, 25), =II=.
=Mariage= (Sur le),--(II, 35), =II=.
=Maux= (Les biens et les) ne sont souvent tels que par l'opinion
que nous en avons,--(I, 40), =I=.
=Médecine= (Sur la),--(II, 37), =III=.
--(Sur l'incertitude de la),--(III, 13), =III=.
=Mémoire= (Sur la) et le mensonge,--(I, 9), =I=.
=Ménage= (Sur les soins du),--(III, 9), =III=.
=Mensonge= (Sur le),--(II, 18), =II=.
=Menteurs= (Des),--(I, 9), =I=.
=Merveilleux= (Tendance de l'esprit humain pour le),
--(III, 11), =III=.
=Modération= (De la) dans l'exercice même de la vertu et les
jouissances des plaisirs licites,--(I, 29), =I=.
=Montaigne= (Opinion de) sur lui-même,--(II, 17), =II=.
=Mort= (Sur nos obligations au delà de la mort),--(I, 7), =I=.
--(Ce n'est qu'après notre) qu'on peut juger du degré de félicité
que nous avons eu durant notre vie,--(I, 28), =I=.
--(La) est-elle un bien ou un mal?--(I, 40), =I=.
--(Sur le moyen de se familiariser avec la),--(II, 6), =I=.
--d'autrui (Réserve à apporter quand nous jugeons de la),
--(II, 13), =I=.
=Moyens= (Des mauvais) employés à bonne fin,--(II, 23), =II=.
=Noms= (Des), de leur influence dans la vie,--(I, 46), =I=.
=Obéissance= (De l') à ses supérieurs,--(I, 46), =I=.
=Oisiveté= (Sur l'),--(I, 8), I;--(II, 21), =II=.
=Parcimonie= (De la) des anciens,--(I, 52), =I=.
=Parlementer= (Du danger que court le commandant d'une place
assiégée, en sortant pour),--(I, 5), =I=.
--est toujours un moment dangereux pour une place assiégée,
--(I, 6), =I=.
=Paroles= (De la vanité des),--(I, 51), =I=.
=Pédantisme= (Sur le), ou faux savoir,--(I, 24), =I=.
=Peur= (De la),--(I, 17), =I=.
=Philosopher=, c'est apprendre à mourir,--(I, 19), =I=.
=Philosophiques= (Sectes) des anciens,--(II, 12), =III=.
=Physionomie= (De la),--(III, 12), =III=.
=Place de guerre=, danger pour le commandant d'une place assiégée
d'en sortir pour parlementer,--(I, 5), =I=.
--le moment où l'on traite de la capitulation d'une place assiégée
est toujours un moment dangereux,--(I, 6), =I=.
--Sur trop d'opiniâtreté dans la défense d'une place assiégée,
--(I, 14), =I=.
=Plaisirs= (Sur le meilleur usage des),--(III, 13), =III=.
=Plutarque= (Défense de Sénèque et de),--(II, 32), =II=.
=Postes= (Des),--(II, 22), =II=.
=Pouces= (Des),--(II, 26), =II=.
=Prédiction= de l'avenir (Sur la) et l'astrologie,--(I, 11), =I=.
=Préoccupations= (Sur les) de ce qui peut survenir après nous, en
ce qui touche ce qui nous intéresse notre vie durant,
--(I, 3), =I=.
=Présomption= (De la),--(II, 17), =II=.
=Prières= (Des),--(I, 56), =I=.
=Providence= (Sur la) et ses desseins,--(I, 31), =I=.
=Pur= (Nous ne goûtons rien de),--(II, 20), =II=.
=Raison= (Tout soumettre à l'examen de la) conduit à bien des
erreurs,--(II, 12), =II=.
=Récits extraordinaires= (Sur le peu de croyance qu'on peut
accorder aux),--(I, 26), =I=.
=Récompenses honorifiques= (Des),--(II, 7), =II=.
=Régime= (Sur le) qui convient le mieux à la santé,
--(III, 13), =III=.
=Religion= (Erreurs auxquelles conduit le libre examen dans les
questions de),--(II, 12), =II=.
--(Du zèle pour la),--(II, 19), =II=.
=Raimond de Sebonde= (Apologie de),--(II, 12), =II=.
=Remords= (Sur le),--(II, 5), =I=.
=Repentir= (Du),--(III, 2), =III=.
=Résignation=; la nature nous y porte, mieux que tous les
enseignements philosophiques,--(III, 12), =II=.
=Roi=; du meilleur emploi à faire de ses richesses,
--(III, 6), =III=.
=Rois=; dans quelle mesure nous leur devons notre obéissance et
notre affection,--(I, 3), =I=.
=Romaine= (De la grandeur),--(II, 24), =II=.
=Royauté= (Sur les soucis de la),--(I, 42), =I=.
=Se connaître= (Sur la nécessité de bien),--(II, 6), =I=.
=Sénèque= (Défense de Plutarque et de),--(II, 32), =II=.
=Sens= (Incertitude des) de l'homme,--(II, 12), =II=.
=Senteurs= (Des) ou odeurs,--(I, 55), =I=.
=Sentiments= opposés qui nous portent à pleurer et à rire tout à la
fois d'une même chose,--(I, 37), =I=.
=Services= (Réserve à apporter dans les) qu'on rend à autrui,
--(III, 10), =III=.
=Société= (Sur la manière d'être en),--(III, 8), =III=.
=Solitude= (De la),--(I, 38), =I=.
=Sonnets= (Vingt-neuf) de la Boétie,--(I, 28), =I=.
=Souverain= (Activité nécessaire à un),--(II, 21), =II=.
=Spurina= (Histoire de),--(II, 33), =II=.
=Subtilités= (Des vaines),--(I, 54), =I=.
=Suicide= (Sur le),--(II, 3), I;--(II, 13), =II=.
=Suppliciés=; des sévices exercés sur eux après leur mort,
--(II, 27), =II=.
=Torture= (Sur la),--(II, 5), =I=.
=Tranquillité d'âme= (Sur la) dans les circonstances graves,
--(I, 44), =I=.
=Tristesse= (De la),--(I, 2), =I=.
=Utile= (De l'honnête et de l'),--(III, 1), =III=.
=Vanité= (De la),--(II, 17), II;--(III, 9), =III=.
=Vertu= (Intérêts de nature à porter à des actes de),
--(I, 36), =I=.
--(La difficulté est inhérente à la pratique de la),
--(II, 11), =II=.
--(De la),--(II, 29), =II=.
=Vêtements= (Sur l'usage des),--(I, 35), =I=.
=Vie= (Considérations sur le but de la),--(II, 21), =II=.
--(Sur le meilleur usage de la),--(III, 13), =III=.
=Vieillesse= (Sur la),--(I, 57), I;--(II, 26), =II=.
--(Sur les maux de la),--(II, 37), =III=.
=Virgile= (Sur des vers de),--(III, 5), =III=.
=Volonté= (Il faut ménager sa),--(III, 10), =III=.
=Voluptés= à fuir, même au prix de la vie,--(I, 32), =I=.
=Voyages= (Sur les),--(III, 9), =III=.
=Vrai= (Du) et du faux, difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.
ESSAIS
DE
MICHEL SEIGNEVR
DE MONTAIGNE
CIƆ IƆ XCV
TEXTE ET TRADUCTION
AV LECTEVR
C'est icy vn Liure de bonne foy, Lecteur. Il t'aduertit dés l'entree,
que ie ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et priuee:
ie n'y ay eu nulle consideration de ton seruice, ny de ma gloire:
mes forces ne sont pas capables d'vn tel dessein. Ie l'ay voué à la
commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayans
perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouuer aucuns
traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils
nourrissent plus entiere et plus vifue la connoissance qu'ils ont eu
de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faueur du monde, ie me
fusse mieus paré et me presanterois en vne marche estudiee. Ie veux
qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans
contantion et artifice: car c'est moy que ie peins. Mes defauts
s'y liront au vif et ma forme naifue, autant que la reuerence publique
me l'a permis. Que si i'eusse esté entre ces nations qu'on dit
viure encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, ie
t'asseure que ie m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout
nud. Ainsi, Lecteur, ie suis moy-mesme la matiere de mon liure,
ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en vn subiect si
friuole et si vain. A Dieu donq. De Montaigne, ce premier de
mars, mille cinq cens quattre vins.
=Nota.=--Ce texte a été collationné sur l'exemplaire de l'édition de
1595 (éditée à Paris, à cette date, par Abel Langelier), appartenant
à la Bibliothèque nationale, nº 15 de la collection Payen.--En ce qui
concerne spécialement l'avis au lecteur ci-dessus, se reporter aux
Notes, =I=, 14, AV LECTEVR.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE I.
_Par diuers moyens on arrive à pareille fin._
LA plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offencez,
lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à
leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration
et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution,
moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme
effect. Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps
nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont
beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort
offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut
estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans
abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses
pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il
apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable
soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La
consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement
la pointe de sa cholere: et commença par ces trois,
à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville. Scanderberch,
Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le
tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de
supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre
l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout
la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si
honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir
autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force
et vaillance de ce Prince là. L'Empereur Conrad troisiesme, ayant
assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus
douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy
offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient
assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec
ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn cœur magnanime,
s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs
enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la
gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute
cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre
ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.
L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement:
car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude:
tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus
naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié
passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez,
mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or
ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces
ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn
sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de
rompre son cœur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité,
debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus
foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y
sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les
pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de
la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant
en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee. Toutesfois
és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration
peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain,
lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines,
pour auoir continué leur charge outre le temps qui
leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine
Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit
à se garantir que requestes et supplications: et au contraire
Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses
par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et
arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes
en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse
du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des
longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege,
et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui
l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique
exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour
auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté.
A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour
plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des
Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement
et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes
parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant,
sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire
ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa
mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn
tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius,
lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de
s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur
chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement
d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes
d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser
ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer. Certes
c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que
l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme.
Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins,
contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu
et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la
faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul
la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de
semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.
Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy
des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres
beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis
qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege,
senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens,
ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant
encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient
de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire:
car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures
sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis:
fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui
se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non
seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire
à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire:
A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante?
Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher
parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa
cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le
fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne
charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle
et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins?
ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne
peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion
enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable
d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à
croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle
l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de
vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique.
Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu
ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà,
qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans
à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu,
qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à
tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque
ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne
suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage
dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta
qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants,
pour en tirer trente mille esclaues.
CHAPITRE II.
_De la tristesse._
IE suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny
l'estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict,
de l'honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse,
la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont
plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est vne
qualité tousiours nuisible, tousiours folle: et comme tousiours
couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs
sages. Mais le conte dit que Psammenitus Roy d'Ægypte, ayant
esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer
deuant luy sa fille prisonniere habillee en seruante, qu'on enuoyoit
puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de
luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant
encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en
cette mesme contenance: mais qu'ayant apperçeu vn de ses
domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste,
et mener vn dueil extreme. Cecy se pourroit apparier à ce qu'on
vid dernierement d'vn Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente,
où il estoit, nouuelles de la mort de son frere aisné, mais vn frere
en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et
bien tost apres d'vn puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu
ces deux charges d'vne constance exemplaire, comme quelques
iours apres vn de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter
à ce dernier accident; et quitant sa resolution, s'abandonna
au dueil et aux regrets; en maniere qu'aucuns en prindrene
argument, qu'il n'auoit esté touché au vif que de cette derniere
secousse: mais à la verité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et
comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres
de la patience. Il s'en pourroit, di-ie, autant iuger de nostre
histoire, n'estoit qu'elle adiouste, que Cambyses s'enquerant à
Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son filz
et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis:
C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier
par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen
de se pouuoir exprimer. A l'auenture reuiendroit à ce propos
l'inuention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au
sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de
l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente,
ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce
vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couuert, comme
si nulle contenance ne pouuoit rapporter ce degré de dueil. Voyla
pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant
perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles,
sur-chargee de pertes, auoir esté en fin transmuee en rocher,
_diriguisse malis:_
pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous
transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre
portee. De vray, l'effort d'vn desplaisir, pour estre extreme, doit
estonner toute l'ame, et luy empescher la liberté de ses actions:
comme il nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise
nouuelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous
mouuemens: de façon que l'ame se relaschant apres aux larmes et
aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus
au large, et à son aise.
_Et via vix tandem voci laxata dolore est._
En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufue du
Roy Iean de Hongrie, autour de Bude, vn gendarme fut particulierement
remerqué de chacun, pour auoir excessiuement bien faict
de sa personne, en certaine meslee: et incognu, hautement loué,
et plaint y estant demeuré: mais de nul tant que de Raiscïac
Seigneur Allemand, esprins d'vne si rare vertu: le corps estant
rapporté, cetuicy d'vne commune curiosité, s'approcha pour voir
qui c'estoit: et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils.
Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien
dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement
le corps de son fils: iusques à ce que la vehemence de la tristesse,
aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par
terre.
_Chi puo dir com' egli arde è in picciol fuoco,_
disent les amoureux, qui veulent representer vne passion insupportable.
_misero quod omnes
Eripit sensu mihi. Nam simul te
Lesbia aspexi, nihil est superîm
Quod loquar amens.
Lingua sed torpet, tenuis sub artus
Flamma dimanat, sonitu suopte
Tinniunt aures, gemina teguntur
Lumina nocte._
Aussi n'est ce pas en la viue, et plus cuysante chaleur de l'accés,
que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions:
l'ame est lors aggrauee de profondes pensees, et le corps
abbatu et languissant d'amour: et de là s'engendre par fois la defaillance
fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison; et
cette glace qui les saisit par la force d'vne ardeur extreme, au giron
mesme de la iouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster,
et digerer, ne sont que mediocres,
_Curæ leues loquuntur, ingentes stupent._
La surprise d'un plaisir inesperé nous estonne de mesme.
_Vt me conspexit venientem, et Troïa circum
Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,
Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,
Labitur, et longo vix tandem tempore fatur._
Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir
son fils reuenu de la routte de Cannes: Sophocles et Denis le
Tyran, qui trespasserent d'aise: et Talua qui mourut en Corsegue,
lisant les nouuelles des honneurs que le Senat de Rome luy auoit
decernez; nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme
ayant esté aduerty de la prinse de Milan, qu'il auoit extremement
souhaittee, entra en tel excez de ioye, que la fieure l'en print, et
en mourut. Et pour vn plus notable tesmoignage de l'imbecillité
humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le
Dialecticien mourut sur le champ, espris d'vne extreme passion
de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouuoir desuelopper
d'vn argument qu'on luy auoit faict. Ie suis peu en prise
de ces violentes passions: i'ay l'apprehension naturellement dure;
et l'encrouste et espessis tous les iours par discours.
CHAPITRE III.
_Nos affections s'emportent au delà de nous._
CEVX qui accusent les hommes d'aller tousiours beant apres les
choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens,
et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayants aucune prise sur
ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'auons sur ce qui
est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s'ils
osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine
pour le seruice de la continuation de son ouurage, nous imprimant,
comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus ialouse de
nostre action, que de nostre science. Nous ne sommes iamais chez
nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l'esperance,
nous eslancent vers l'aduenir: et nous desrobent le sentiment
et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera,
voire quand nous ne serons plus. _Calamitosus est animus futuri
anxius._ Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton
faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement
tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son
compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere
leçon, c'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre. Et qui
se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme,
et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues,
et les pensees, et propositions inutiles. Comme la folie
quand on luy octroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente:
aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait
iamais de soy. Epicurus dispense son sage de la preuoyance
et soucy de l'aduenir. Entre les loix qui regardent les trespassez,
celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des
Princes à estre examinees apres leur mort: ils sont compagnons,
sinon maistres des loix: ce que la Iustice n'a peu sur leurs testes,
c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs
successeurs: choses que souuent nous preferons à la vie. C'est
vne vsance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où
elle est obseruee, et desirable à tous bons Princes: qui ont à se
plaindre de ce, qu'on traitte la memoire des meschants comme la
leur. Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous
Rois: car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que
l'affection, nous ne la deuons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre
politique de les souffrir patiemment, indignes: de celer leurs
vices: d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes,
pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais
nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Iustice,
et à nostre liberté, l'expression de noz vrays ressentiments: et
nommément de refuser aux bons subiects, la gloire d'auoir reueremment
et fidellement serui vn maistre, les imperfections duquel
leur estoient si bien cognues: frustrant la posterité d'vn si vtile
exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation priuee
espousent iniquement la memoire d'vn Prince mesloüable, font iustice
particuliere aux despends de la Iustice publique. Titus Liuius
dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est
tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun
esleuant indifferemment son Roy, à l'extreme ligne de valeur
et grandeur souueraine. On peult reprouuer la magnanimité de
ces deux soldats, qui respondirent à Neron, à sa barbe, l'vn enquis
de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand tu le valois:
mais despuis que tu és deuenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier,
ie te hay, comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit
tuer; Par ce que ie ne trouue autre remede à tes continuels
malefices. Mais les publics et vniuersels tesmoignages, qui apres
sa mort ont esté rendus, et le seront à tout iamais, à luy, et à tous
meschans comme luy, de ses tiranniques et vilains deportements,
qui de sain entendement les peut reprouuer? Il me desplaist,
qu'en vne si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée
vne si feinte ceremonie à la mort des Roys. Tous les confederez et
voysins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient
le front, pour tesmoignage de deuil: et disoient en leurs
cris et lamentations, Que celuy la, quel qu'il eust esté, estoit le
meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng, le los qui appartenoit
au merite; et, qui appartient au premier merite, au postreme
et dernier reng. Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert
sur le mot de Solon, Que nul auant mourir ne peut estre
dict heureux, Si celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait,
peut estre dict, heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité
est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous
portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de
l'estre, nous n'auons aucune communication auec ce qui est. Et
seroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'est donc heureux,
puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.
_quisquam
Vix radicitus è vita se tollit, et eiicit:
Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse,
Nec remouet satis à proiecto corpore sese, et
Vindicat._
Bertrand du Glesquin mourut au siege du Chasteau de Rancon,
pres du Puy en Auuergne: les assiegez s'estans rendus apres, furent
obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy
d'Aluiane, General de l'armee des Venitiens, estant mort
au seruice de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant esté
rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie; la pluspart de
ceux de l'armee estoient d'aduis, qu'on demandast sauf-conduit
pour le passage à ceux de Veronne: mais Theodore Triuulce y contredit;
et choisit plustost de le passer par viue force, au hazard du
combat: N'estant conuenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie
n'auoit iamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration
de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques,
celuy qui demandoit à l'ennemy vn corps pour l'inhumer,
renonçoit à la victoire, et ne lui estoit plus loisible d'en dresser
trophee: à celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi
perdit Nicias l'auantage qu'il auoit nettement gaigné sur les Corinthiens:
et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien
doubteusement acquis sur les Bœotiens. Ces traits se pourroient
trouuer estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement
d'estendre le soing de nous, au delà cette vie, mais encore de
croire, que bien souuent les faueurs celestes nous accompaignent
au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant
d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing
que ie m'y estende. Edouard premier Roy d'Angleterre, ayant essayé
aux longues guerres d'entre luy et Robert Roy d'Escosse,
combien sa presence donnoit d'aduantage à ses affaires, rapportant
tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne;
mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu'estant trespassé,
il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'auec
les os, laquelle il fit enterrer: et quant aux os, qu'il les reseruast
pour les porter auec luy, et en son armee, toutes les fois qu'il luy
aduiendroit d'auoir guerre contre les Escossois: comme si la destinee
auoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Iean
Zischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de
VViclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort, et de sa peau
qu'on fist vn tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis:
estimant que cela ayderoit à continuer les aduantages qu'il auoit
eus aux guerres, par luy conduictes contre eux. Certains Indiens
portoient ainsin au combat contre les Espaignols, les ossemens
d'vn de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il auoit
eu en viuant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la
guerre les corps des vaillans hommes, qui sont morts en leurs
batailles, pour leur seruir de bonne fortune et d'encouragement.
Les premiers exemples ne reseruent au tombeau, que la reputation
acquise par leurs actions passees: mais ceux-cy y veulent encore
mesler la puissance d'agir. Le faict du Capitaine Bayard est de
meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'vne harquebusade
dans le corps, conseillé de se retirer de la meslee,
respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos
à l'ennemy: et ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant
defaillir, et eschapper du cheual, commanda à son maistre d'hostel,
de le coucher au pied d'vn arbre: mais que ce fust en façon qu'il
mourust le visage tourné vers l'ennemy: comme il fit. Il me faut
adiouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration,
que nul des precedens. L'Empereur Maximilian bisayeul
du Roy Philippes, qui est à present, estoit Prince doué de tout
plein de grandes qualitez, et entre autres d'vne beauté de corps singuliere:
mais parmy ces humeurs, il auoit ceste cy bien contraire
à celle des Princes, qui pour despescher les plus importants affaires,
font leur throsne de leur chaire percee: c'est qu'il n'eut
iamais valet de chambre, si priué, à qui il permist de le voir en sa
garderobbe: il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux
qu'vne pucelle à ne descouurir ny à Medecin ny à qui que ce fust
les parties qu'on a accoustumé de tenir cachees. Moy qui ay la
bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette
honte: si ce n'est à vne grande suasion de la necessité ou de la
volupté, ie ne communique gueres aux yeux de personne, les membres
et actions, que nostre coustume ordonne estre couuertes: i'y
souffre plus de contrainte que ie n'estime bien seant à vn homme,
et sur tout à vn homme de ma profession: mais luy en vint à telle
superstition, qu'il ordonna par parolles expresses de son testament,
qu'on luy attachast des calessons, quand il seroit mort. Il
deuoit adiouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eust
les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que
ny eux, ny autre, ne voye et touche son corps, apres que l'ame en
sera separee: ie l'attribue à quelque sienne deuotion: car et son
Historien et luy, entre leurs grandes qualitez, ont semé par tout le
cours de leur vie, vn singulier soin et reuerence à la religion. Ce
conte me despleut, qu'vn grand me fit d'vn mien allié, homme
assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil
en sa cour, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa
toutes ses heures dernieres auec vn soing vehement, à disposer
l'honneur et la ceremonie de son enterrement: et somma toute la
noblesse qui le visitoit, de luy donner parolle d'assister à son
conuoy. A ce Prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit
vne instante supplication que sa maison fust commandee de s'y
trouuer; employant plusieurs exemples et raisons, à prouuer que
c'estoit chose qui appartenoit à vn homme de sa sorte: et sembla
expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la
distribution, et ordre de sa montre. Ie n'ay guere veu de vanité si
perseuerante. Cette autre curiosité contraire, en laquelle ie n'ay
point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à
ceste-cy: d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct,
à regler son conuoy, à quelque particuliere et inusitee parsimonie,
à vn seruiteur et vne lanterne. Ie voy louer cett'humeur, et l'ordonnance
de Marcus Æmylius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers
d'employer pour luy les ceremonies qu'on auoit accoustumé en telles
choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'euiter la despence
et la volupté, desquelles l'vsage et la cognoissance nous est imperceptible?
Voila vne aisee reformation et de peu de coust. S'il estoit
besoin d'en ordonner, ie seroy d'aduis, qu'en celle là, comme en
toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle, au degré de
sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis,
de mettre son corps où ils aduiseront pour le mieux: et quant aux
funerailles, de les faire ny superflues ny mechaniques. Ie lairrois
purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m'en remettray
à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge.
_Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris._
Et est sainctement dict à vn sainct: _Curatio funeris, conditio
sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quàm
subsidia mortuorum_. Pourtant Socrates à Criton, qui sur l'heure de
sa fin luy demande, comment il veut estre enterré: Comme vous
voudrez, respond-il. Si i'auois à m'en empescher plus auant, ie
trouuerois plus galand, d'imiter ceux qui entreprennent viuans et
respirans, iouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture: et qui se
plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui
sachent resiouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et viure de
leur mort! A peu, que ie n'entre en haine irreconciliable contre
toute domination populaire: quoy qu'elle me semble la plus naturelle
et equitable: quand il me souuient de cette inhumaine iniustice
du peuple Athenien: de faire mourir sans remission, et sans
les vouloir seulement ouïr en leurs defenses, ces braues Capitaines,
venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille naualle
pres les Isles Arginenses: la plus contestee, la plus forte bataille,
que les Grecs aient onques donnee en mer de leurs forces: par ce
qu'apres la victoire, ils auoient suiuy les occasions que la loy de
la guerre leur presentoit, plustost que de s'arrester à recueillir
et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse, le
faict de Diomedon. Cettuy cy est l'vn des condamnez, homme de
notable vertu, et militaire et politique: lequel se tirant auant pour
parler, apres auoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouuant
seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en seruir au
bien de sa cause, et à descouurir l'euidente iniquité d'vne si cruelle
conclusion, ne representa qu'vn soin de la conseruation de ses
iuges: priant les Dieux de tourner ce iugement à leur bien: et à
fin que, par faute de rendre les vœux que luy et ses compagnons
auoient voué, en recognoissance d'vne si illustre fortune, ils n'attirassent
l'ire des Dieux sur eux, les aduertissant quels vœux c'estoient.
Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina
de ce pas courageusement au supplice. La fortune quelques
annees apres les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias
Capitaine general de leur armee de mer, ayant eu le dessus du
combat contre Pollis Admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit
le fruict tout net et content de sa victoire, tres-important à leurs
affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple, et pour ne
perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottoyent en mer,
laissa voguer en sauueté vn monde d'ennemis viuants, qui depuis
leur feirent bien acheter cette importune superstition.
_Quæris, quo iaceas, post obitum, loco?
Quo non nata iacent._
Cet autre redonne le sentiment du repos, à vn corps sans ame,
_Neque sepulcrum, quo recipiat, habeat portum corporis:
Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat à malis._
Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes
ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caues,
selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de
venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la
chair viue, à ce qu'on dit.
CHAPITRE IIII.
_Comme l'ame descharge ses passions sur des obiects faux, quand les
vrais luy defaillent._
VN Gentil-homme des nostres merueilleusement subiect à la
goutte, estant pressé par les Medecins de laisser du tout l'vsage
des viandes salees, auoit accoustumé de respondre plaisamment,
que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit auoir à qui s'en
prendre; et que s'escriant et maudissant tantost le ceruelat, tantost
la langue de bœuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allegé.
Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper,
il nous deult si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent: aussi
que pour rendre vne veuë plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perduë
et escartee dans le vague de l'air, ains qu'elle ayt butte pour la
soustenir à raisonnable distance.
_Ventus vt amittit vires, nisi robore densæ
Occurrant siluæ spatio diffusus inani._
De mesme il semble que l'ame esbranlee et esmeuë se perde en
soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir
d'obiect où elle s'abutte et agisse. Plutarque dit à propos de ceux
qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie
amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que
de demeurer en vain, s'en forge ainsin vne faulce et friuole. Et nous
voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se
dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre
creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les
bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a
blessees: et à se venger à belles dents sur soy-mesmes du mal
qu'elles sentent.
_Pannonis haud aliter post ictum sæuior vrsa
Cui iaculum parua Lybis amentauit habena,
Se rotat in vulnus, telumque irata receptum
Impetit, et secum fugientem circuit hastam._
Quelles causes n'inuentons nous des malheurs qui nous aduiennent?
à quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour auoir
où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires,
ny la blancheur de cette poictrine, que despitée tu bats si
cruellement, qui ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien
aymé: prens t'en ailleurs. Liuius parlant de l'armee Romaine
en Espaigne, apres la perte des deux freres ses grands Capitaines,
_Flere omnes repente, et offensare capita_: c'est vn vsage commun. Et
le Philosophe Bion, de ce Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut
plaisant, Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a
veu mascher et engloutir les cartes, se gorger d'vne bale de dez,
pour auoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita
la mer, et escriuit vn cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus
amusa toute vne armee plusieurs iours à se venger de la riuiere de
Gyndus, pour la peur qu'il auoit eu en la passant: et Caligula
ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir que sa mere y auoit eu.
Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'vn Roy de noz voysins, ayant
receu de Dieu vne bastonade, iura de s'en venger: ordonnant que
de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit
en son auctorité, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre
non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, dequoy estoit
le compte. Ce sont vices tousiours conioincts: mais telles actions
tiennent, à la verité, vn peu plus encore d'outrecuidance, que de
bestise. Augustus Cesar ayant esté battu de la tempeste sur mer, se
print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des ieux Circenses
fist oster son image du reng où elle estoit parmy les autres Dieux,
pour se venger de luy. Enquoy il est encore moins excusable, que
les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne
bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et
de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant,
Varus rens moy mes soldats: car ceux la surpassent toute follie,
d'autant que l'impieté y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes,
ou à la fortune, comme si elle auoit des oreilles subiectes à
nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou
esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'vne vengeance Titanienne,
pour renger Dieu à raison, à coups de fleche. Or, comme
dit cet ancien Poëte chez Plutarque,
_Point ne se faut courroucer aux affaires.
Il ne leur chaut de toutes nos choleres._
Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de
nostre esprit.
CHAPITRE V.
_Si le chef d'vne place assiegee, doit sortir pour parlementer._
LVCIVS Marcius Legat des Romains, en la guerre contre Perseus
Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore
à mettre en point son armee, sema des entregets d'accord, desquels
le Roy endormy accorda trefue pour quelques iours: fournissant
par ce moyen son ennemy d'opportunité et loisir pour s'armer:
d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est-ce, que les vieux du
Senat, memoratifs des mœurs de leurs Peres, accuserent cette prattique,
comme ennemie de leur stile ancien: qui fut, disoient-ils,
combattre de vertu, non de finesse, ny par surprinses et rencontres
de nuict, ny par fuittes apostees, et recharges inopinees: n'entreprenans
guerre, qu'apres l'auoir denoncee, et souuent apres auoir
assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renuoierent
à Pyrrhus son traistre Medecin, et aux Phalisques leur desloyal
maistre d'escole. C'estoient les formes vrayement Romaines,
non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par
force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut seruir
pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui scait
l'auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à
troupe, en vne franche et iuste guerre. Il appert bien par ce langage
de ces bonnes gents, qu'ils n'auoient encore receu cette belle
sentence,
_dolus an virtus quis in hoste requirat?_
Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en
leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis
sont abbatus. _Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam,
quæ salua fide, et integra dignitate parabitur_, dit vn autre:
_Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors
Virtute experiamur._
Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche
nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent
guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des
moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles
munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela
faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche,
de tout ce qui aide à vaincre. Les anciens Florentins estoient si
esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise,
qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur
exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient,
_Martinella_. Quant à nous moins superstitieux, qui tenons
celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres
Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut
coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions
de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous,
où vn chef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens
et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la
bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut
iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes
pour parlementer. Du temps de nos peres cela fut reproché
aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson
contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit
excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage
demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte
Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit
que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha
pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn
trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur
de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se
trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué,
mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le
Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville. Eumenes
en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de
sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst
deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres
auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus
grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y
consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu
ostage, comme il demandoit. Si est ce qu'encores en y a-il,
qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant:
tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant
assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy
de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict
sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour
accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à
parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son
euidente ruyne luy ayant esté montree à l'œil, il s'en sentit singulierement
obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se
fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons
de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.
Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le
feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir
et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.
CHAPITRE VI.
_L'heure des parlemens dangereuse._
TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que
ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres
de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises
d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit
surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence
en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement
esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des
vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores
y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux,
de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation
de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par
douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree
libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant
perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force,
pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit
pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et
d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte
d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee,
pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance,
quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et
veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts
de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et
de la discipline militaire. Cleomenes disoit, Que quelque mal
qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus
la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers
les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours,
la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les
défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts:
mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité. Pendant le parlement,
et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum
fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus
iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il
n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir
de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur
lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges
raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, _neminem
id agere, vt ex alterius prædetur inscitia_. Mais ie m'estonne de
l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par
diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux
poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des
premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de
sa dispense en tout et par tout. Monsieur d'Aubigny assiegeant
Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur
Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer
de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde,
les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus
fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait
ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable,
trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne
nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant
Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs
nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant,
qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols
s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire
planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne
commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille
Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le
parlement la ville se trouue saisie.
_Fù il vincer sempre mai laudabil cosa,
Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,_
disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet
aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à
l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais
il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur
leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le
faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à
Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité
de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce
n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: _malo me fortunæ
pœniteat, quàm victoriæ pudeat_.
_Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem
Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus:
Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir
Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis._
CHAPITRE VII.
_Que l'intention iuge nos actions._
LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay
qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre
fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur
Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de
l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre
ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel
s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de
n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il
commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain
apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que
le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond,
il y eut tout plein de choses remerquables: et entre
autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance
duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe,
requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin
que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte
de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de
sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir.
Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos
moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont
aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient
en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité
et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par
ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à
sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses
mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust
suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa
parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé
iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le
masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa
vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les
descouurit à ses enfans. I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus
par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y
satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien
qui vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir
restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest.
Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment,
et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus
iuste et meritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font
encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté
enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee
pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur,
irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins
de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu
faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur.
Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance
de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die
chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.
CHAPITRE VIII.
_De l'oysiueté._
COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles,
foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles
et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à
certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons,
que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces
de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et
naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il
des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride
et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague
champ des imaginations.
_Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis
Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ,
Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras
Erigitur, summique ferit laquearia tecti._
Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,
_velut ægri somnia, vanæ
Finguntur species._
L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on
dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.
_Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat._
Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie
pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à
part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire
plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté,
s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce
que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec
le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,
_variam semper dant otia mentem,_
qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois
plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et
m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les
autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon
ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle:
esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.
CHAPITRE IX.
_Des menteurs._
IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire.
Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il
y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay
toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie
pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation.
Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes,
veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante
deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de
sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains
du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme
si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre
memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils
me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours,
que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens
debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire
qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie,
representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire,
et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience.
Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient
point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire,
ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier:
mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a
donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en
faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de
mon humeur. Ie me console aucunement. Premierement sur ce,
que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger
vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir
est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre
des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs
pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié
d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et
irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement,
sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si
les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le
benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le
magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que
n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi
tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle
faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant
mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de
mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose
entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent
de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en
estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou
l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est
chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on
est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse
plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes,
i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce
pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant
et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse.
Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance
des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs
redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux,
en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté
abbreuué cent fois. Secondement qu'il me souuient moins des
offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle,
comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue
des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit
à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire,
souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que
ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté. Ce n'est
pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de
memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que
les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir:
et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a
pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin,
d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre
sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux
qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux
icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn
fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre
souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent:
par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere
dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance
et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente
à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied
si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage,
se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le
souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils
inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire,
qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins
à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est
vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si
elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et
plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former
autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils
negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances
à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience,
estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se
diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose,
ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à
tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin
leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce
qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car
quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses
formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu
plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte
de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect
n'y peut estre. En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne
sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la
parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions
à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on
s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes,
tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires,
qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au
dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on
deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles
croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la
langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer.
Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs,
y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à
qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour
luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn
visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions
pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers
de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens
font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille
routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas,
que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident
et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien
pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien
cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu.
_Vt externus alieno non sit hominis vice._ Et de combien est le
langage faux moins sociable que le silence? Le Roy François premier,
se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque
Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme
tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché
pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande
consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques
intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé,
mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn
Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence
homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires
particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus
de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage
auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present
douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque
et conference auecques nous, sans son grand interest. A
cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois,
escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché
auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur,
et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc,
en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre,
fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment
à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres,
comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre,
voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et
son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu
prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le
Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes
de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin,
et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette
fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit
iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien
subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit
iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu
qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en
faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant
de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars,
l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et
comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit,
pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté,
le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de
iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement
couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.
Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy
d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur
ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté
en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les
preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en
alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos,
qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes
au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit
de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le
premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet
Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de
France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez,
et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.
CHAPITRE X.
_Du parler prompt ou tardif._
ONC _ne furent à tous toutes graces données._
Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité
et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque
bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent
iamais rien qu'elabouré et premedité. Comme on donne des regles
aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage
de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de
mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle
il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent
principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble,
et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy
donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa
carriere se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où
les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre
en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent
de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau
party. Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François
à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet,
homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant
charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main
pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste,
le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant
qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des
autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument
qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu,
mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet
s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et
luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant
incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst
la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur:
et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables
Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que
ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte
et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée.
Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et
celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils
sont en pareil degré d'estrangeté. On recite de Seuerus Cassius,
qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune
qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé
en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de
peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois
par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir
vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement
et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns
ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté
et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part.
Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de
l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et
l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser
de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet
ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a
quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée
et picquée par ces passions fortes, comme la colere de
Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non
pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée
par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute
seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et
sa grace. Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition:
le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie,
le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y
trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les
paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois
où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me
trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre,
que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque
subtilité en escriuant. I'entens bien, mornée pour vn autre, affilée
pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun
selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay
voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie
portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le
rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent
que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.
CHAPITRE XI.
_Des prognostications._
QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue
de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car
nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de
leur defaillance. Et ces mots sont à luy: _Cur isto modo iam oracula
Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil
possit esse contemptius?_ Mais quant aux autres prognostiques, qui se
tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue
en partie la constitution naturelle des membres internes
d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, _Aues
quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus_, des fouldres,
du tournoyement des riuieres, _Multa cernunt aruspices: multa
augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus:
multa somniis: multa portentis_, et autres sur lesquels l'ancienneté
appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que
priuées; nostre Religion les a abolies. Et encore qu'il reste entre
nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures
du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée
curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures,
comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes:
_cur hanc tibi rector Olympi
Sollicitis visum mortalibus addere curam,
Noscant venturas vt dira per omina clades?
Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri
Mens hominum fati, liceat sperare timenti:_
_Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil
proficientem angi_: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse
m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son
armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé
au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere:
au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme
y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré,
aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez
à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage
(mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent
trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent
au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre
souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement
preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se
reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant,
quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme
combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa
main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et
nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne
fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que
Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.
_Prudens futuri temporis exitum
Caliginosa nocte premit Deus,
Ridétque si mortalis vltra
Fas trepidat.
Ille potens sui
Lætúsque deget, cui licet in diem
Dixisse, vixi; cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro._
_Lætus in præsens animus, quod vltra est,
Oderit curare._
Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. _Ista
sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit
diuinatio._ Beaucoup plus sagement Pacuuius,
_Nam istis qui linguam auium intelligunt,
Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo,
Magis audiendum quàm auscultandum censeo._
Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn
laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid
sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence.
Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie
et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens
de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien
mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.
Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part
d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy
attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre
autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons.
Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui
en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent
des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de
ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant
quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler
aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son
adolescence. I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et
nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire,
il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. _Quis est enim, qui
totum diem iaculans, non aliquando conlineet?_ Ie ne les estime de
rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit
plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint
que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils
sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce
qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit
Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à
celuy qui en luy montrant au Temple force vœuz et tableaux de
ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui
pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que
dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi,
respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez,
en bien plus grand nombre. Cicero dit, que le seul Xenophanes
Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a
essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins
de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes
de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien
auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim
Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs
noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs
et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux,
qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune,
se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel
les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement
heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi
que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont
duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous
escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur
tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique
du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun
sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il
luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine
impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son
discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee
par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable
que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent
tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy
quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente
et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité,
qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement
foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion,
qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me
laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent
estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.
CHAPITRE XII.
_De la constance._
LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous
ne nous deuions couurir, autant qu'il est en nostre puissance,
des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent
d'auoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens
honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis,
mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à
porter de pied ferme, les inconueniens où il n'y a point de remede.
De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouuement aux armes
de main, que nous trouuions mauuais, s'il sert à nous garantir du
coup qu'on nous rue. Plusieurs nations tresbelliqueuses se seruoyent
en leurs faits d'armes, de la fuite, pour aduantage principal,
et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur
visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon
se mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, se tenir
ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc
lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere,
qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se
r'aduisant, aduouë cet vsage aux Scythes, et en fin generallement
à tous gens de cheual: il luy allegue encore l'exemple des gens de
pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied
ferme) qui en la iournee de Platees, ne pouuant ouurir la phalange
Persienne, s'aduiserent de s'escarter et sier arriere: pour, par
l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en
les poursuiuant. Par où ils se donnerent la victoire. Touchant les
Scythes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les subiuger, qu'il
manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousiours reculant
deuant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez, car
ainsi se nommoit-il, fit responce, que ce n'estoit pour auoir peur de
luy, ny d'homme viuant: mais que c'estoit la façon de marcher
de sa nation: n'ayant ny terre cultiuee, ny ville, ny maison à deffendre,
et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il
auoit si grand faim d'en manger, qu'il approchast pour voir le lieu
de leurs anciennes sepultures, et que là il trouueroit à qui parler
tout son saoul. Toutes-fois aux canonnades, depuis qu'on leur est
planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souuent,
il est messeant de s'esbranler pour la menace du coup: d'autant
que par sa violence et vitesse nous le tenons ineuitable: et en y
a meint vn qui pour auoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en
a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au
voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en
Prouence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville
d'Arle, et s'estant ietté hors du couuert d'vn moulin à vent, à la
faueur duquel il s'estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs
de Bonneual et Seneschal d'Agenois, qui se promenoyent sus le
theatre aux arenes: lesquels l'ayant montré au Seigneur de Villiers
Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos vne couleurine,
que sans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu se lança à
quartier, il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de mesmes
quelques annees auparavant, Laurent de Medicis, Duc d'Vrbin,
pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place
d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu
à vne piece qui le regardoit, bien luy seruit de faire la cane: car
autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy
donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, ie ne
croy pas que ces mouuements se fissent auecques discours: car
quel iugement pouuez-vous faire de la mire haute ou basse en
chose si soudaine? et est bien plus aisé à croire, que la fortune
fauorisa leur frayeur: et que ce seroit moyen vne autre fois aussi
bien pour se ietter dans le coup, que pour l'euiter. Ie ne me puis
deffendre si le bruit esclatant d'vne harquebusade vient à me fraper
les oreilles à l'improuueu, en lieu où ie ne le deusse pas attendre,
que ie n'en tressaille: ce que i'ay veu encores aduenir à d'autres
qui valent mieux que moy. Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame
de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui
luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent
qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'vne ruine, pour exemple,
iusques à la palleur et contraction: ainsin aux autres passions,
pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l'assiette
de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et
qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De
celuy, qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere
partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des
passions ne demeure pas en luy superficielle: ains va penetrant
iusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il
iuge selon icelles, et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement
l'estat du sage Stoique:
_Mens immota manet, lacrymæ voluuntur inanes._
Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il
les modere.
CHAPITRE XIII.
_Ceremonie de l'entreueuë des rois._
IL n'est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie.
A nos regles communes, ce seroit vne notable discourtoisie et à
l'endroit d'vn pareil, et plus à l'endroit d'vn grand, de faillir à vous
trouuer chez vous, quand il vous auroit aduerty d'y deuoir venir:
Voire adioustoit la Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que
c'estoit inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme
il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient
trouuer, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et ciuil
de l'attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa
route: et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy
i'oublie souuent l'vn et l'autre de ces vains offices: comme ie retranche
en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn
s'en offence: qu'y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l'offence pour vne
fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle.
A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l'entraine iusques
en sa taniere? C'est aussi vne regle commune en toutes assemblees,
qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation,
d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre.
Toutesfois à l'entreueuë qui se dressa du Pape Clement, et
du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprests
necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou
trois iours pour son entree et refreschissement, auant qu'il le vinst
trouuer. Et de mesmes à l'entree aussi du Pape et de l'Empereur à
Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et
y suruint apres luy. C'est, disent-ils, vne cerimonie ordinaire aux
abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit auant les autres
au lieu assigné, voire auant celuy chez qui se fait l'assemblee:
et le prennent de ce biais, que c'est afin que cette apparence tesmoigne,
que c'est le plus grand que les moindres vont trouuer, et
le recherchent, non pas luy eux. Non seulement chasque païs,
mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. I'y
ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance, et ay vescu en
assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre
Françoise: et en tiendrois eschole. I'aime à les ensuiure, mais non
pas si couardement, que ma vie en demeure contraincte. Elles ont
quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu'on oublie par discretion,
non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay veu
souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de
courtoisie. C'est au demeurant vne tres-vtile science que la
science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice
des premiers abords de la societé et familiarité: et par
consequent nous ouure la porte à nous instruire par les exemples
d'autruy, et à exploitter et produire nostre exemple, s'il a quelque
chose d'instruisant et communicable.
CHAPITRE XIIII.
_On est puny pour s'opiniastrer en vne place sans raison._
LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis,
on se trouue dans le train du vice: en maniere que par
chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui
n'en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs
confins. De cette consideration est nee la coustume que nous auons
aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre
vne place, qui par les regles militaires ne peut estre soustenue.
Autrement soubs l'esperance de l'impunité il n'y auroit
poullier qui n'arrestast vne armee. Monsieur le Connestable de
Mommorency au siege de Pauie, ayant esté commis pour passer
le Tesin, et se loger aux fauxbourgs S. Antoine, estant empesché
d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniastra iusques à se faire
batre, feit pendre tout ce qui estoit dedans: et encore depuis
accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts,
ayant prins par force le Chasteau de Villane, et tout ce qui estoit
dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, horsmis
le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler pour
cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay
lors Gouuerneur de Turin, en cette mesme contree, le Capitaine
de S. Bony: le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse
de la place. Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse
du lieu, se prend par l'estimation et contrepois des forces
qui l'assaillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleurines,
qui feroit l'enragé d'attendre trente canons) ou se met
encore en conte la grandeur du Prince conquerant, sa reputation,
le respect qu'on luy doit: il y a danger qu'on presse vn peu la
balance de ce costé là. Et en aduient par ces mesmes termes,
que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moyens, que ne
leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste,
ilz passent le cousteau par tout où ils trouuent resistance, autant
que fortune leur dure: comme il se voit par les formes de sommation
et deffi, que les Princes d'Orient et leurs successeurs, qui
sont encores, ont en vsage, fiere, hautaine et pleine d'vn commandement
barbaresque. Et au quartier par où les Portugaiz escornerent
les Indes, ils trouuerent des estats auec cette loy vniuerselle
et inuiolable, que tout ennemy vaincu par le Roy en presence, ou
par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de mercy.
Ainsi sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les
mains d'vn Iuge ennemy, victorieux et armé.
CHAPITRE XV.
_De la punition de la couardise._
I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que
pour lascheté de cœur vn soldat ne pouuoit estre condamné à
mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins,
qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la
verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui
viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice.
Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient
contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et
en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette
mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance.
De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se
pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre
conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de
ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans:
et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent
estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.
Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune
façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que
cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur
Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort
ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement
qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque,
vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir,
leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. _Suffundere malis
hominis sanguinem quàm effundere._ Il semble aussi que les loix
Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent
fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna
dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge
contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort,
suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne
pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy
les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du
peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette
mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa
deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les
desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.
Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant
de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par
Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie
au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols,
fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que
sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes:
et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent
pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans
Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis.
Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou
ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce
seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté
et de malice, et de la chastier pour telle.
CHAPITRE XVI.
_Vn traict de quelques ambassadeurs._
I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours
quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne
des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux,
auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.
_Basti al nocchiero ragionar de' venti,
Al bifolco dei tori, et le sue piaghe
Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._
Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit
plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant
que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche
qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn
bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien
Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à
bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il
parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa
milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut
faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere.
Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il
conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale
recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn
homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne
estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout
autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il
s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee
sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent
tous les iours, sans remerque et sans offense.
_Optat ephippia bos piger, optat arare caballus._
Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut
trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier,
et ainsi du reste chacun à son gibier. Et à ce propos, à la lecture
des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé
de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui
ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement
le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers
en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et
complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes,
il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix,
l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les
affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages:
si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce
qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits
où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees,
intelligences, et praticques, et maniere de les conduire. A cette
cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay
poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu
en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances
de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome,
present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs,
où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous;
et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre
fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur
l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde.
Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car
deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes
mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee
et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey
suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne
despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande
partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay
trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur
de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre,
mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si
grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement
representer les choses en leur entier, comme elles sont
aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast
au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il
ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à
quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses
affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy,
non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à
celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en
prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre
seruy de cette façon en mon petit faict. Nous nous soustrayons
si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons
sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et
authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant
de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple
et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand
on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy
que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en
Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener
le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes,
pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy
sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena
le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus,
ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet:
estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.
D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette
obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis
et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en
plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils
n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par
leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes
de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles
des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres
d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy,
l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs
agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir
à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination,
ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires.
Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis
de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference
de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?
CHAPITRE XVII.
_De la peur._
OBSTVPVI, _steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit._
Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere
par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne
estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui
emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray,
i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus
rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de
terribles esblouissemens. Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle
represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en
leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres.
Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de
place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron
de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et
lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge?
Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui
estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la
premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne
au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans
de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de
Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie
que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra
par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas
auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à
l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous
par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu
de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la
ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et
au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça
si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par
terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par
fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus
contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux
routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit. Tantost elle nous
donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost
elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur
Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes,
deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party
de s'enfuyr: _adeò pauor etiam auxilia formidat_: iusques à ce que
Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et
secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si
vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez
la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.
Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice
elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir
et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains
perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe
de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant
ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers
le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort,
auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite,
au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire. C'est ce
dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en
aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus
aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient
en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que
la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher,
l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à
haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron;
iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy
de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher
la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte
passion auoit suspendües.
_Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat._
Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous
blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à
la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis,
vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux
qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez,
d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le
boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les
serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de
gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus,
noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus
importune et plus insupportable que la mort. Les Grecs en recognoissent
vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours:
venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion
celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des
armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse
desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on
voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme;
et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si
ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit
en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices,
ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs
Paniques.
CHAPITRE XVIII.
_Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort._
_Scilicet vltima semper
Expectanda dies homini est, dicique beatus
Ante obitum nemo supremáque funera debet._
Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel
ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de
l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et
s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit
lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné
Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face,
ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu
passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des
choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn
estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui
disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à
vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas
malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce
grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome:
des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de
la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn
miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant
cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de
vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de
Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a
veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans,
qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus
grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main
d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples.
Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre
l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des
esprits enuieux des grandeurs de ça bas.
_Vsque adeò res humanas vis abdita quædam
Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures
Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._
Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier
iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser
en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous
fait crier apres Laberius, _Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm
viuendum fuit_. Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis
de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels
les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny
d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens
de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable,
qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur
de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn
esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee
ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu
ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.
En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours
de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les
accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de
maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de
la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François;
il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.
_Nam veræ voces tum demum pectore ab imo
Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._
Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer
toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est
le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui
doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort
l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours
me partent de la bouche, ou du cœur. I'ay veu plusieurs donner
par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion
beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise
opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé
lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates,
ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que
d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy
là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu
l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus
execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de
vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute
circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts
braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez
de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à
quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux
et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption.
Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement
et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança
par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course.
Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en
est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il
se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.
CHAPITRE XIX.
_Que philosopher, c'est apprendre à mourir._
CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à
la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent
aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du
corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort:
ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult
en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à
mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser
qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à
nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture.
Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir
est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement
on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui
pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des
sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas
nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il
n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage
que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.
Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre
visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce
mot, qui leur est si fort à contrecœur: et s'il signifie quelque
supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à
l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté
pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que
plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du
plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la
vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté
plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence,
non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez
et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust
est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses
ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement,
ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son
costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous
auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon
et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire
se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons
à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent
austere et inacessible. Là où beaucoup plus proprement
qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir
diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien
indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict:
et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont
instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance
agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours
desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance?
Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de
l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous
les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante.
L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde:
car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle.
L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses
appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme
barriere. Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le
mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité,
et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute
autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se
rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous
conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur,
la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est
subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens
ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent
leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment
de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien,
qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant
qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et
coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort,
elle est ineuitable.
_Omnes eodem cogimur, omnium
Versatur vrna, serius ocius
Sors exitura, et nos in æter-
Num exitium impositura cymbæ._
Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel
de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est
lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la
teste çà et là, comme en pays suspect: _quæ quasi saxum Tantalo
semper impendet_. Nos parlemens renuoyent souuent executer les
criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez
les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere,
qu'il vous plaira,
_non Siculæ dapes
Dulcem elaborabunt saporem,
Non auium, cytharæque cantus
Somnum reducent._
Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention
de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur
ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?
_Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum
Metitur vitam, torquetur peste futura._
Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire
de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller
vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y
penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si
grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la
queuë,
_Qui capite ipse suo instituit vestigia retro._
Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait
peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en
seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention
aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main,
que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait
lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous
le patissent. Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement
leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les
Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au
lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu.
Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en
auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce,
que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze
heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente
trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en
Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente
neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant
s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie.
Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.
Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit,
ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem
deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage,
pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie?
Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et
l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur
extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et
qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort
auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux
mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et
l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant,
qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de
prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit
sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement
homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme. Combien a la mort
de façons de surprise?
_Quid quisque vitet, nunquam homini satis
Cautum est in horas._
Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé
qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme
fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu
pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres
mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la
cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé
d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air:
l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure
d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté
du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué
en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les
cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du
guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe.
Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et
l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne
delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure
estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient,
voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien
frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia
faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut
vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte,
sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en
assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne
Apoplexie que ce coup luy causa. Ces exemples si frequents et
si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible
qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque
instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il,
me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en
donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere
qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau
d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de
passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie
le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.
_prætulerim delirus inérsque videri,
Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
Quàm sapere et ringi._
Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent,
ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est
beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans
et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens,
quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes
vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir
de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle
pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie
trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees.
Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter
les armes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il
vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,
_Nempe et fugacem persequitur virum,
Nec parcit imbellis iuuentæ
Poplitibus, timidoque tergo._
et que nulle trampe de cuirasse vous couure,
_Ille licet ferro cautus se condat in ære,
Mors tamen inclusum protrahet inde caput._
aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et
pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre
nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté,
pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent
en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre
imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute
d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain,
Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons
nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons
tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne
nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne
nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse
est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la
menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs
festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie
seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.
_Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,
Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._
Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout.
La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui
a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en
la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie
n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection
et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable
Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le
prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste
à soy mesme. A la verité en toutes choses si nature ne
preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere
auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux:
il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que
des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse
de mon aage,
_Iucundum cùm ætas florida ver ageret._
Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à
part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance,
cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours
precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste
pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme
moy: et qu'autant m'en pendoit à l'oreille.
_Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit._
Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.
Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures
de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long
aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse
en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia
tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree.
Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu
souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies
ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe.
Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn
autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers
nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons,
combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser
le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que
gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et
en repos elle nous est égallement pres. _Nemo altero fragilior est:
nemo in crastinum sui certior._ Ce que i'ay affaire auant mourir,
pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce d'vne
heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn
memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma
mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë
de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là,
pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme
celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche
en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis
estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la
mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que
en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à
soy.
_Quid breui fortes iaculamur æuo
Multa?_
Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn
se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne
belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié
sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la
compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez
principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu
mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose
quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost
prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à
quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint
plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes
morts sont les plus saines.
_miser ô miser (aiunt) omnia ademit
Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_
et le bastisseur,
_manent_ (dict-il) _opera interrupta, minæque
Murorum ingentes_.
Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec
telle intention de se passionner pour en voir la fin. Nous sommes
nés pour agir:
_Cùm moriar, medium soluar et inter opus._
Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant
qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais
nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en
vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment,
dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main,
sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.
_Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum
Iam desiderium rerum super insidet vna._
Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout
ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux
lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit
Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher
point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel
spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse
de nostre condition.
_Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde
Mos olim, et miscere epulis spectacula dira
Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum
Pocula, respersis non parco sanguine mensis._
Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter
aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit:
Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume,
d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la
mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers,
que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle
contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque
si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et
que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur
de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui
apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus
en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile
fin. On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il
n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là:
laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage:
et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration
et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main,
et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous
n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois
qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement
en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire
à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé,
que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus
si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en
perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup
moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de
celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en
composition de leur eschange. Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs
autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous
paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué
que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors
que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me
font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par
imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy
plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules.
I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort. Voyons à ces mutations
et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature
nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à
vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?
_Heu senibus vitæ portio quanta manet!_
Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë,
luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien
decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.
Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions
capables de porter vn tel changement: mais conduicts par
sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré
en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise.
Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse
meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure,
que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la
mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du
mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant,
à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a
moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut
dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il
est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint:
si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme
surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude,
le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.
_Non vultus instantis tyranni
Mente quatit solida, neque Auster
Dux inquieti turbidus Adriæ,
Nec fulminantis magna Iouis manus._
Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse
de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres
iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la
vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue
à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.
_in manicis, et
Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.
Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor,
Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._
Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain,
que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison
nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne
chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que
nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus
de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il,
quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à
Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature,
eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du
passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance
nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de
toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer
de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de
ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine
d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il
d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre
ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne
fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief
temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu
tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses
qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la
riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict
heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq
heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque
de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment
de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à
l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des
estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins
ridicule. Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde,
comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la
mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la
mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est
vne piece de la vie du monde.
_inter se mortales mutua viuunt,
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._
Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est
la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la
mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous
iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour
de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.
_Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.
Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._
Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens.
Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort.
Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous
estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous
l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la
vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le
mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement. Si vous
auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous
en satisfaict.
_Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_
Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous
chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?
_cur amplius addere quæris
Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_
La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du
mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour,
vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point
d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles,
cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont
iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.
_Non alium videre patres: aliumve nepotes
Aspicient._
Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma
comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle
de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la
virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait
autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.
_versamur ibidem, atque insumus vsque,
Atque in se sua per vestigia voluitur annus._
Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.
_Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque
Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._
Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité
est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre
comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous
n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour
neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez,
comme si vous estiez mort en nourrisse:
_licet, quod vis, viuendo vincere secla,
Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._
Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.
_In vera nescis nullum fore morte alium te,
Qui possit viuus tibi te lugere peremptum,
Stánsque iacentem._
Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.
_Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit,
Nec desiderium nostri nos afficit vllum._
La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose
de moins, que rien.
_multo mortem minus ad nos esse putandum,
Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._
Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes:
mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant
son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre,
que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche
non plus.
_Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas
Temporis æterni fuerit._
Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est
pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a
peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en
vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu.
Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore
n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut
soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?
_omnia te vita perfuncta sequentur._
Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse
quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures
meurent en ce mesme instant que vous mourez.
_Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,
Quæ non audierit mistos vagitibus ægris
Ploratus mortis comites et funeris atri._
A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere?
Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant
par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit
mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner
chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre.
Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort?
Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage
ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier
comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à
l'aune. Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle,
par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son
pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins
supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy
ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse
de vous en auoir priué. I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume,
pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de
l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en
cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie
demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et
l'aigreur. I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure
et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda,
pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce
qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres
de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie,
qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il
ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier
pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la
mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre
mere Nature. Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux
guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en
autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos
maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars:
et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup
plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition
qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils
effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur
qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des
femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et
transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne
chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de
medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour
de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans
ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi
auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des
personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que
cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement
sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests
de tel equipage!
CHAPITRE XX.
_De la force de l'imagination._
FORTIS _imaginatio generat casum_, disent les clercs.
Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination.
Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression
me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy
resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et
gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement:
et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur
continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal
volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux
ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le
mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange
qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et
qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de
son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse
chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens
de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion
de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur
la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur,
qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses
sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en
pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit
empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre
l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son
iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre:
et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a,
qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on
debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut
du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons,
nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations;
et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur
bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante
s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle
assouuit en songe ses amoureux desirs.
_Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu' profundant
Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._
Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des
cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement
de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir
assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et
avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit
en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils
de Crœsus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print
la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en
son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en
homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles
metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par
vehement desir de luy et de sa mere,
_Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis._
Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de
Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans
de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux
ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil,
et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres
virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles
de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne
faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons,
comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette
sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut
en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement
attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en
mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer,
vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les vns
attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert
et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle
fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son
ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans
respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre,
à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs:
soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on
auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques
à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais
comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et
meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son
sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny
haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions,
des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la
puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames
du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils
pensent voir ce qu'ils ne voyent pas. Ie suis encore en ce doubte,
que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué
qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions
de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par experience, que
tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne
pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement,
ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance
extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en
auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur
de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il
en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir:
ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et
tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne
autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la
main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit,
sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en
amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son
chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en
son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre
à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté
vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse.
Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se
trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment
où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On
n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy
d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir
l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant,
de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il
a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie
d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie
die comment ce fut. Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye
fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie
de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis:
et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces
nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce
qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de
fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient
grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour
oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test:
et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher
souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons.
Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier.
I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit
courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour
luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher:
que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn
miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur,
il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement,
comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit
mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si
battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me
feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se
leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la
robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort
voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance,
qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de
l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à
chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys
en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit
attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict,
ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se
peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance
il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma
robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces
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