Gutenberg · eo1.org

← catalogue

Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

by Michel de Montaigne · French · Gutenberg #48529 · 1,876,984 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
    
This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
of the Project Gutenberg License included with this eBook or online
at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States,
you will have to check the laws of the country where you are located
before using this eBook.

Title: Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Author: Michel de Montaigne

Translator: Michaud


        
Release date: March 19, 2015 [eBook #48529]
                Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48529

Credits: Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAIS DE MONTAIGNE (SELF-ÉDITION) - VOLUME I ***

  Au lecteur

  Cette version électronique reproduit dans son intégralité
  la version originale. La partie écrite en «vieux français» est suivie
  par la «traduction» en français moderne.

  L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
  La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

  Les corrections indiquées par les ERRATA ont été prises en compte.

  La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
  mineures.

  Les mots en gras dans l'original sont entourés par des =.




  ESSAIS DE MONTAIGNE




  [Illustration: QVE SCAY-IE?]


  [Illustration: PLANCHE I

  MICHEL DE MONTAIGNE

  (se prononçait Montagne)

  (1533-1592)]




  ESSAIS DE MONTAIGNE

  (Self-édition *)


  TEXTE ORIGINAL, ACCOMPAGNÉ DE LA TRADUCTION
  EN LANGAGE DE NOS JOURS,

  PAR

  le Général MICHAUD.


  PREMIER VOLUME

  PARIS

  LIBRAIRIE FIRMIN-DIDOT ET Cie, ÉDITEURS
  56, rue Jacob, 56


  1907

  * Édition se suffisant à elle-même




  Cet ouvrage se compose de quatre volumes, comprenant:

  1er VOLUME.--Avertissement, table générale des chapitres, texte et
      traduction du commencement au chapitre 6 inclus du livre II.

  2e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 7 inclus du livre II
      au chapitre 35 inclus de ce même livre.

  3e VOLUME.--Texte et traduction du chapitre 36 du livre II jusqu'à
      la fin.

  4e VOLUME*.--Notice sur Montaigne, etc.; sommaire des _Essais_,
      variantes, notes, lexique, etc.


  ILLUSTRATIONS:

  1er vol.--Portrait de l'auteur, armoiries et signature.

  2e vol.--Plan du domaine et perspective du manoir de Montaigne.

  3e vol.--Vue de la tour de Montaigne et plan des étages.

  4e vol.--Fac-similé d'une page du manuscrit de Bordeaux.

  Voir sur ces illustrations, la notice insérée à cet effet au quatrième
  volume, en tête des Notes.


  * Ce volume, indépendant des autres, est susceptible par sa
  contexture d'être aisément utilisé avec n'importe quelle édition
  des _Essais_ ancienne ou moderne, moyennant un simple tableau de
  concordance de pagination facile à établir soi-même.




AVERTISSEMENT.


La présente édition des =Essais de Montaigne= (self-édition) comprend:
le texte original de cet ouvrage d'après l'édition de 1595 et sa
traduction en langage de nos jours, avec sommaires intercalés; un
ensemble de ces mêmes sommaires, les citations classées par ordre
alphabétique, de très nombreuses notes hors texte inédites et autres;
un glossaire; un lexique des noms propres, avec index analytique des
principales matières, etc.; enfin, une notice sur l'auteur et sur son
œuvre.

Montaigne se distingue entre tous par le sujet qu'il traite et la
forme simple et humoristique qu'il y emploie: «Il a cela pour lui,
dit Pascal, qu'un homme bête ne le comprendra jamais»; de son côté,
Laboulaye le tient «comme le seul moraliste qu'on lise avec plaisir,
quand on n'a plus quarante ans»; et il ajoute: «On peut ouvrir les
_Essais_ au hasard, toute page en est sérieuse et donne à réfléchir.»

Son sujet, c'est l'homme, qu'il étudie dans sa réalité, avec ses
besoins, ses passions et les conditions en lesquelles il se trouve pour
y satisfaire; et, pour plus de vérité, c'est lui-même qu'il analyse.
Mais s'il parle de lui, c'est de manière à nous occuper de nous; et
qui le lit, s'y reconnaît aujourd'hui comme il y a trois siècles, au
temps où l'auteur écrivait, parce que ce qu'il a peint, ce n'est pas la
société humaine qui, elle, change constamment, mais l'homme lui-même
lequel, pour si «ondoyant et divers» qu'il soit, au fond demeure
toujours le même.

Certainement Montaigne a vieilli; il émet bien des assertions qui,
avec le progrès des mœurs, le développement des sciences, les idées
nouvelles, les événements accomplis, ne sont plus exactes; sa lecture
n'en demeure pas moins intéressante et profitable, parce que ces
assertions, accompagnées d'observations sur la nature humaine, qui
sont et seront toujours vraies, présentées d'une manière saisissante,
éveillent en nous un retour inconscient sur nous-mêmes; l'humanité
peut continuer à progresser, les _Essais_ seront toujours d'actualité;
et à qui, en ce siècle essentiellement utilitaire, demanderait à
quoi aujourd'hui peut encore servir cette lecture, on peut, en toute
assurance, répondre que nulle n'est plus propre à nous garder d'une
présomption exagérée, à nous inspirer de l'indulgence pour autrui, nous
maintenir en possession de nous-mêmes, amener en nous la résignation
contre la souffrance ou la mauvaise fortune, et, quoi qu'il advienne,
faire le calme en nos âmes.

Mais il n'en est pas de même de la langue que parle leur auteur; plus
on s'éloigne de l'époque où il écrivait, moins elle demeure facilement
intelligible, en raison des mots et des tournures de phrase hors
d'usage qui s'y rencontrent parfois en grand nombre, surtout quand
il disserte, au lieu de raconter. Déjà, en 1790, un de ses éditeurs
disait, sans cependant le réaliser, «qu'il fallait mettre les _Essais_
à la portée de ceux auxquels manque le loisir de les déchiffrer». Ce
qui était déjà vrai alors, l'est plus encore maintenant, où moins de
gens qu'autrefois sont inoccupés, où les occupations de chacun se
sont multipliées, et où le nombre de ceux qui s'adonnent aux études
littéraires va diminuant constamment. C'est en raison de cet état de
choses que la présente édition a été entreprise; son but est de faire
que la lecture de cet ouvrage, si foncièrement profitable à quiconque
vit ou a vécu tant soit peu de la vie agitée de ce monde, devienne
aussi facile et intéressante aujourd'hui pour tous qu'elle l'était
autrefois pour quelques-uns.

Les érudits y trouveront, conforme à l'édition de 1595, d'Abel
Langelier, la meilleure qui ait été publiée, un texte auquel ils
pourront s'en tenir. S'ils veulent pousser plus loin, les relevés des
variantes de l'exemplaire manuscrit de Bordeaux et de l'édition de
1588 satisferont leur légitime désir, en même temps que la table des
citations leur donnera possibilité de se reporter aisément à telle
édition que ce soit. De plus, les sommaires placés en regard aideront
leurs recherches et même leurs lectures, en précisant l'idée que le
texte développe, aidant ainsi à sa compréhension, parfois difficile
dans tout ouvrage philosophique, et même dans Montaigne, si peu
semblable qu'il soit à cet égard à tous autres qui se sont occupés de
ces questions.--Dans les passages les laissant indécis, ils auront
encore la ressource de consulter la traduction en langage de nos jours
qui accompagne le texte original; ils y trouveront une interprétation
qu'ils seront toujours libres de ne pas accepter et même de critiquer.

Je crois cependant devoir faire observer à ceux chez lesquels cette
prédisposition existe, que la différence est grande entre l'attention
passagère permettant de relever les imperfections que, de-ci, de-là,
peuvent présenter quelques membres de phrase et le travail de longue
haleine qu'est l'expression, dans leur intégralité de la totalité des
idées contenues dans un ouvrage aussi considérable; et que, de fait,
une traduction de Montaigne présente de très réelles difficultés pour
arriver à lui conserver, dans la mesure du possible, la concision et
la délicatesse des nuances qui abondent en lui et rendre d'une façon
compréhensible certains passages obscurs ou ambigus. Cette difficulté
n'apparaît pas de prime abord: mais, pour s'en rendre compte, il suffit
d'en lire à haute voix un fragment de quelque étendue, une page entière
par exemple, la première venue; on verra de suite combien elle est
aujourd'hui difficilement lisible et parfois même peu compréhensible;
et si, ensuite, la plume à la main, on s'essaie à traduire cette
même page, de manière que la lecture à haute voix en soit courante
et nettement saisissable, on constatera combien malaisément on est
arrivé à un résultat satisfaisant; c'est une épreuve à laquelle je
convie nos critiques, avant qu'ils ne formulent leurs appréciations.
Pourront-elles, du reste, être plus sévères que celles émises par
anticipation par Naigeon, il y a cent ans passés: «Le projet de récrire
les _Essais_ dans notre langue, peut passer comme tant d'autres idées
par la tête d'un ignorant et d'un sot, mais n'entrera jamais dans celle
d'un lecteur judicieux, instruit et d'un goût délicat et sûr»; j'ai
indiqué ci-dessus les raisons qui, nonobstant, nous ont fait passer
outre. Du reste, envisageant cette traduction non plus au point de
vue esthétique, mais sous le rapport utilitaire, G. Guizot n'a-t-il
pas dit: «Pour bien saisir les idées de Montaigne et les juger à leur
valeur, il faut se résigner à un travail déplaisant; il faut les
dépouiller de leur forme ancienne et originale et les traduire en
langage d'aujourd'hui.»

Ceux auxquels le vieux français est moins familier, ne seront plus
absolument privés d'entrer en connaissance de cette œuvre si pleine
d'intérêt et d'originalité. La traduction, qui serre d'assez près le
texte, leur procurera cette satisfaction, en même temps que les notes
et le lexique leur donneront tous les renseignements qu'une curiosité,
qui naîtra d'elle-même, leur fera désirer quand le temps ne les
pressera pas trop.

Si exacte que puisse être une traduction de Montaigne, et le proverbe
italien est ici, comme ailleurs, de toute vérité: «Traduttore
traditore», elle ne saurait pourtant rendre «la précision, l'énergie,
la hardiesse de son style, le naturel, qui en font un de ses principaux
charmes et donnent à son ouvrage un caractère si particulier et
si piquant; son parler en effet a une grâce qui ne se peut égaler
en langage moderne». Pour suppléer à cette infériorité et ne pas
faire tort à l'auteur, que notre intention est de vulgariser et non
d'amoindrir, texte et traduction ont été juxtaposés: juxtaposition
que nous tenons comme tellement juste et indispensable, que nous nous
ferions un véritable scrupule de consentir, aujourd'hui et plus tard,
à ce que cette traduction, dont du reste elle permet de juger de la
fidélité, soit publiée séparément.

Dans les _Essais_, les en-tête des chapitres n'ont que rarement un
rapport tel avec les sujets si divers qui y sont traités, qu'ils
renseignent suffisamment; la table qui en a été faite et son annexe
constituent un fil conducteur simple et utile, pour s'orienter dans ce
fouillis inextricable par lui-même.--L'ensemble des sommaires ajoute
à cette première facilité et la complète en faisant ressortir la
liaison, toujours si difficile à saisir dans ce pêle-mêle de pensées
ingénieuses, mais jetées le plus souvent sans ordre et au hasard; il
rend possible à tous de se faire une idée précise de l'ouvrage et de
s'y reconnaître à coup sûr; aussi sera-t-il fréquemment consulté,
d'autant que des renvois, établis paragraphe par paragraphe, reportent,
sans hésitation, au texte lui-même.

Il a semblé également intéressant de donner un relevé des passages des
_Essais_ les plus fréquemment cités, avec indication de l'endroit du
texte où ils se trouvent; pouvant ainsi les replacer dans le cadre d'où
ils ont été tirés, on sera à même, le cas échéant, de leur restituer
leur véritable sens dont, assez souvent, ils sont détournés.

En outre des mots et locutions hors d'usage dont nous avons déjà parlé,
des faits historiques peu connus, des allusions à des événements de
l'époque, des indications à préciser, des erreurs même se rencontrent
fréquemment dans Montaigne. Les notes qui accompagnent cette édition
sont de toutes sortes; elles ont pour objet d'élucider ces divers
points, et aussi de renseigner succinctement sur les principaux
personnages mis en cause, signaler certains emprunts faits à notre
auteur, ainsi que quelques-unes des appréciations émises par ses
commentateurs, les sources où lui-même a puisé, enfin de consigner des
rapprochements que la lecture de l'ouvrage fait naître spontanément.

C'est cet ensemble qui, donnant possibilité à chacun de lire les
_Essais_ avec intérêt et de les méditer à sa convenance, suivant
l'instruction qu'il possède et le temps dont il dispose, fait que la
présente édition justifie d'être à la portée de tous.


De ces diverses parties, seule la traduction en langage de nos jours
qui, à la vérité, en dehors du texte original, en constitue le gros
œuvre, est uniquement de nous; et encore y avons-nous inséré, à peu
près telles quelles, les traductions des citations latines, grecques,
etc., auxquelles ont successivement collaboré tous les éditeurs de
Montaigne, depuis Mademoiselle de Gournay à laquelle en est due la
presque totalité.

Les sommaires ont été relevés dans Amaury Duval; généralement, on s'est
borné à les transcrire sans y rien changer, parfois cependant ils ont
été complétés: dans les derniers chapitres notamment, modifications et
additions sont assez fréquentes.

Les notes, toujours trop nombreuses pour les érudits, jamais assez
pour les autres, ont, en raison de leur multiplicité et pour conserver
au texte sa physionomie, été groupées dans un volume séparé. Pour la
plupart d'entre elles, tous ceux qui jusqu'ici se sont particulièrement
occupés de Montaigne, les Coste, Naigeon, Jamet, Leclerc, G. Guizot,
Payen, Margerie, Bonnefon et autres, ainsi que les auteurs dont il
s'est principalement inspiré: Hérodote, Cicéron, Sénèque, Pline,
Tite-Live, Plutarque, Diogène Laerce, etc..., ont été largement mis à
contribution; du reste la part contributive de chacun est mentionnée
partout où elle s'est exercée.

Le lexique comprend tous les noms propres qui se rencontrent dans le
texte.

L'index analytique des principales matières a été établi en s'aidant
des éditions antérieures comme, du reste, toutes en ont agi avec celles
qui les ont précédées.

Notes et lexique ont reçu une très notable extension, en vue de faire
que l'ouvrage se suffise à lui-même.

Pour donner satisfaction à certains, il a été joint un glossaire que
d'autres considèrent presque comme une superfétation, la traduction et
les notes permettant en effet, la plupart du temps, de s'en passer.


Ce faisant, nous croyons avoir, avec l'aide de nos devanciers, ajouté
à leur œuvre, sans nous dissimuler que les _Essais_ se prêtent à tant
de dissertations et de commentaires, que beaucoup demeure qui pourrait
être fait; touchant même ce qui est, peut-être devrions-nous, avant de
le livrer à la publicité, maintes fois encore «sur le métier remettre
notre ouvrage», mais l'âge nous gagne.

  Général M.


  Montgeron, août 1906.




TABLE GÉNÉRALE DES CHAPITRES

ET

ANNEXE ALPHABÉTIQUE


=Nota.=--Les en-tête des chapitres sont ceux du texte original; la
traduction ne suit que si elle en diffère. Les indications entre
parenthèses sont celles de l'idée principale qui est traitée dans le
chapitre: elle n'est mentionnée que lorsque l'en-tête même ne la fait
pas ressortir suffisamment; ces mêmes indications, classées par ordre
alphabétique, sont reproduites après la présente table, dans une annexe.

Les chiffres romains indiquent le volume, à la table particulière
duquel il y a lieu de se reporter pour avoir la page.


                                                                  Volume

  AV LECTEVR.--L'auteur au lecteur                                     I


  LIVRE PREMIER

  Ch. 1.--=Par diuers moyens l'on arriue à pareille fin.=
      --(Moyens divers d'obtenir la commisération de ses ennemis).     I

  Ch. 2.--=De la tristesse.=                                           I

  Ch. 3.--=Nos affections s'emportent au delà de nous.=--Nous
      prolongeons nos affections et nos haines au delà de
      notre propre durée (Préoccupations continues que nous
      avons de ce qui peut advenir, après notre mort, des
      choses auxquelles nous nous intéressons pendant la vie;
      dans quelle mesure nous devons aux rois notre obéissance
      et notre estime; du soin de nos funérailles).                    I

  Ch. 4.--=Comme l'ame descharge les passions sur les obiects
      faux, quand les vrais luy deffaillent.=--L'âme exerce ses
      passions sur des objets auxquels elle s'attaque sans raison,
      quand ceux, cause de son délire, échappent à son action.         I

  Ch. 5.--=Si le chef d'vne place assiégée doit sortir pour
      parlementer.=--Le commandant d'une place assiégée doit-il
      sortir de sa place pour parlementer? (Sur la bonne foi
      et la loyauté à la guerre; du danger que court le commandant
      d'une place assiégée, en sortant pour parlementer).              I

  Ch. 6.--=L'heure des Parlements dangereuse.=--Le temps
      durant lequel on parlemente, est un moment dangereux
      (Pendant qu'on traite des conditions d'une capitulation,
      il faut être sur ses gardes et redoubler de vigilance).          I

  Ch. 7.--=Que l'intention iuge nos actions.=--Nos actions
      sont à apprécier d'après nos intentions (Nos obligations
      s'étendent au delà de la mort).                                  I

  Ch. 8.--=De l'oisiueté.=                                             I

  Ch. 9.--=Des menteurs.=--(Sur la mémoire et le mensonge)             I

  Ch. 10.--=Du parler prompt ou tardif.=--De ceux prompts à
      parler de prime saut et de ceux auxquels un certain
      temps est nécessaire pour s'y préparer (Sur l'éloquence).        I

  Ch. 11.--=Des prognostications.=--Des pronostics (Sur
      l'astrologie et la prédiction de l'avenir).                      I

  Ch. 12.--=De la constance.=--(Du courage et de ses limites).         I

  Ch. 13.--=Cérémonie de l'entreueue des Rois.=--Cérémonial
      dans les entrevues des rois (Sur la civilité, en
      particulier dans les visites des souverains).                    I

  Ch. 14.--=On est puny pour s'opiniastrer à vne place
      sans raison.=--On est punissable, quand on s'opiniâtre à
      défendre une place au delà de ce qui est raisonnable.            I

  Ch. 15.--=De la punition de la couardise.=--Punition à infliger
      aux lâches.                                                      I

  Ch. 16.--=Vn traict de quelques Ambassadeurs.=--Façon
      de faire de quelques ambassadeurs (De l'obéissance à
      ses supérieurs; utilité de se renfermer dans ses
      aptitudes).                                                      I

  Ch. 17.--=De la peur.=                                               I

  Ch. 18.--=Qu'il ne faut iuger de nostre heur qu'apres la
      mort.=--Ce n'est qu'après la mort, qu'on peut apprécier
      si, durant la vie, on a été heureux ou malheureux (Sur
      l'inconstance de la fortune).                                    I

  Ch. 19.--=Que philosopher c'est apprendre à mourir.=                 I

  Ch. 20.--=De la force de l'imagination.=--(Des esprits forts).       I

  Ch. 21.--=Le profit de l'vn est dommage de l'autre.=--Ce
      qui est profit pour l'un est dommage pour l'autre
      (Impossibilité de concilier les intérêts de tous).               I

  Ch. 22.--=De la coustume et de ne changer aysément une
      loy receue.=--Des coutumes et de la circonspection à
      apporter dans les modifications à faire subir aux lois
      en vigueur (De la force de l'habitude; inconvénients de
      l'instabilité des lois).                                         I

  Ch. 23.--=Diuers euenemens de mesme conseil.=--Une même
      ligne de conduite peut aboutir à des résultats
      dissemblables (Sur la clémence; part du hasard dans les
      événements humains).                                             I

  Ch. 24.--=Du pedantisme= (ou faux savoir).                           I

  Ch. 25.--=De l'institution des enfans.=--De l'éducation des
      enfants.                                                         I

  Ch. 26.--=C'est folie de rapporter le vray et le faux à
      nostre suffisance.=--C'est folie de juger du vrai et du
      faux avec notre seule raison (Degré de croyance qu'on
      peut accorder aux récits extraordinaires).                       I

  Ch. 27.--=De l'amitié.=--(Éloge d'Étienne de la Boëtie).             I

  Ch. 28.--=Vint neuf sonnets d'Estienne de la Boetie.=                I

  Ch. 29.--=De la moderation.=--(De la modération dans l'exercice
      même de la vertu et les jouissances des plaisirs licites).       I

  Ch. 30.--=Des Cannibales.=--(Sur l'état des hommes vivant en
      dehors de la civilisation).                                      I

  Ch. 31.--=Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances
      diuines.=--Il faut beaucoup de circonspection,
      quand on se mêle d'émettre un jugement sur les décrets de la
      Providence.                                                      I

  Ch. 32.--=De fuir les voluptez, au prix de la vie.=--Les
      voluptés sont à fuir, même au prix de la vie.                    I

  Ch. 33.--=La fortune se rencontre souuent au train de la
      raison.=--La fortune marche souvent de pair avec la raison
      (Part de la fortune dans les événements humains).                I

  Ch. 34.--=D'vn defaut de nos polices.=--Une lacune de notre
      administration.                                                  I

  Ch. 35.--=De l'vsage de se vestir.=--(Sur l'usage des vêtements
      et la force de l'habitude).                                      I

  Ch. 36.--=Du ieune Caton.=--Sur Caton le jeune ou d'Utique
      (Intérêts de nature à porter à des actes de vertu).              I

  Ch. 37.--=Comme nous pleurons et rions d'vne mesme
      chose.=--(Sentiments opposés qui nous portent à pleurer et
      à rire d'une même chose).                                        I

  Ch. 38.--=De la solitude.=                                           I

  Ch. 39.--=Considération sur Cicéron.=--(Qualités qui conviennent
      à un homme du monde.)                                            I

  Ch. 40.--=Que le goust des biens et des maux despend
      en bonne partie de l'opinion que nous en auons.=--Le
      bien et le mal qui nous arrivent ne sont souvent tels que
      par l'idée que nous nous en faisons.                             I

  Ch. 41.--=De ne communiquer sa gloire.=--L'homme n'est
      pas porté à abandonner à d'autres la gloire qu'il a
      acquise.                                                         I

  Ch. 42.--=De l'inegalité qui est entre nous.=--(Inégalités
      résultant des conditions de l'ordre social, différences
      entre les qualités de chacun; des soucis de la royauté).         I

  Ch. 43.--=Des loix somptuaires.=--(Danger des innovations
      dans un état).                                                   I

  Ch. 44.--=Du dormir.=--(Sur la tranquillité d'âme dans les
      circonstances graves).                                           I

  Ch. 45.--=De la battaille de Dreux.=--(Sur la conduite d'un
      général dans une bataille).                                      I

  Ch. 46.--=Des noms.=--(De leur influence dans la vie).               I

  Ch. 47.--=De l'incertitude de nostre iugement.=--(Sur l'art
      de la guerre; part de la fortune dans les événements).           I

  Ch. 48.--=Des destriers.=--Des chevaux d'armes (Sur
      l'équitation et l'art de la guerre).                             I

  Ch. 49.--=Des coustumes anciennes.=--Des coutumes des anciens.       I

  Ch. 50.--=De Democritus et Heraclitus.=--(De l'usage à faire
  des diverses qualités de l'esprit).                                  I

  Ch. 51.--=De la vanité des parolles.=                                I

  Ch. 52.--=De la parsimonie des anciens.=                             I

  Ch. 53.--=D'vn mot de Cæsar.=--(Du souverain bien; des désirs
      insatiables de l'homme).                                         I

  Ch. 54.--=Des vaines subtilitez.=--Inanité de certaines
      subtilités.                                                      I

  Ch. 55.--=Des senteurs.=--Des odeurs.                                I

  Ch. 56.--=Des prieres.=                                              I

  Ch. 57.--=De l'aage.=--(De la jeunesse, de la vieillesse; sur
      l'époque de la maturité de l'esprit).                            I


  LIVRE DEUXIEME

  Ch. 1.--=De l'inconstance de nos actions.=--(Variations
      dans le caractère et la conduite chez un même homme).            I

  Ch. 2.--=De l'iurongnerie.=--(De l'ivrognerie et de
      l'enthousiasme).                                                 I

  Ch. 3.--=Coustume de l'Isle de Cea.=--(Sur le suicide).              I

  Ch. 4.--=A demain les affaires.=--(Sur l'exactitude à apporter
      dans le maniement des affaires).                                 I

  Ch. 5.--=De la conscience.=--(De la bonne conscience; sur le
      remords, la torture).                                            I

  Ch. 6.--=De l'exercitation.=--De l'exercice (Sur le moyen de
      se familiariser avec la mort; sur la nécessité de se
      connaître).                                                      I

  Ch. 7.--=Des recompenses d'honneur.=--Des récompenses
      honorifiques.                                                   II

  Ch. 8.--=De l'affection des peres aux enfants.=--(Conduite à
      tenir à leur égard; situation de fortune à leur donner;
      affection que nous portons aux productions de notre esprit).    II

  Ch. 9.--=Des armes des Parthes.=                                    II

  Ch. 10.--=Des liures.=--(Jugement porté sur quelques auteurs
      de toutes époques).                                             II

  Ch. 11.--=De la cruauté.=--(La difficulté est inhérente à la
      pratique de la vertu).                                          II

  Ch. 12.--=Apologie de Raimond de Sebonde.=--(Sur les
      fondements de la foi chrétienne; l'instinct des animaux;
      les sectes philosophiques des anciens; la Divinité; l'âme
      humaine; l'incertitude des connaissances de l'homme, celle
      de ses sens; tout soumettre à l'examen de la raison conduit
      à bien des erreurs, notamment dans les questions de
      religion).                                                      II

  Ch. 13.--=De iuger de la mort d'autruy.=--(Réserve à apporter,
      quand nous jugeons de la mort d'autrui; sur le suicide).        II

  Ch. 14.--=Comme nostre esprit s'empesche soy-mesme.=--(Par
      sa faiblesse, l'esprit humain se crée à lui-même bien
      des difficultés).                                               II

  Ch. 15.--=Que nostre desir s'accroist par la malaisance.=--(Nos
      désirs s'accroissent par la difficulté de les satisfaire).      II

  Ch. 16.--=De la gloire.=                                            II

  Ch. 17.--=De la presumption.=--(Opinion de Montaigne sur
      lui-même; quelques appréciations sur les autres).               II

  Ch. 18.--=Du dementir.=--Du fait de donner ou recevoir des
      démentis (Sur le mensonge, le point d'honneur).                 II

  Ch. 19.--=De la liberté de conscience.=--(Du zèle pour la
      religion; apologie de l'empereur Julien).                       II

  Ch. 20.--=Nous ne goustons rien de pur.=--(Mélange constant
      du bien et du mal).                                             II

  Ch. 21.--=Contre la faineantise.=--(Considérations sur le but
      de la vie; activité nécessaire à un souverain).                 II

  Ch. 22.--=Des postes.=                                              II

  Ch. 23.--=Des mauuais moyens employez à bonne fin.=                 II

  Ch. 24.--=De la grandeur Romaine.=                                  II

  Ch. 25.--=De ne contrefaire le malade.=--(De la force de
      l'imagination).                                                 II

  Ch. 26.--=Des poulces.=                                             II

  Ch. 27.--=Couardise mere de cruauté.=--La poltronnerie est
      mère de la cruauté (Du duel; des sévices exercés sur les
      suppliciés après leur mort).                                    II

  Ch. 28.--=Toutes choses ont leur saison.=--Chaque chose
      en son temps (Sur la vieillesse).                               II

  Ch. 29.--=De la vertu.=                                             II

  Ch. 30.--=D'vn enfant monstrueux.=                                  II

  Ch. 31.--=De la colere.=                                            II

  Ch. 32.--=Deffence de Seneque et de Plutarque.=                     II

  Ch. 33.--=L'Histoire de Spurina.=--(Le rôle essentiel de l'âme
      est de maîtriser les passions; particularités afférentes
      à Jules César).                                                 II

  Ch. 34.--=Obseruations sur les moyens de faire la guerre
      de Iulius Cæsar.=                                               II

  Ch. 35.--=De trois bonnes femmes.=--(Sur le mariage et
      l'affection conjugale).                                         II

  Ch. 36.--=Des plus excellents hommes.=--(Sur Homère,
      Alexandre et Epaminondas).                                     III

  Ch. 37.--=De la ressemblance des enfants aux peres.=--(Sur
      les maux de la vieillesse, sur la médecine).                   III


  LIVRE TROISIEME

  Ch. 1.--=De l'vtile et de l'honneste.=                             III

  Ch. 2.--=Du repentir.=                                             III

  Ch. 3.--=De trois commerces.=--(De la société des hommes,
      des femmes et de celle des livres).                            III

  Ch. 4.--=De la diuersion.=                                         III

  Ch. 5.--=Sur des Vers de Virgile.=--(De l'amour, de la jalousie;
      en ces matières, les reproches que s'adressent réciproquement
      les deux sexes se valent).                                     III

  Ch. 6.--=Des coches.=--(Meilleur emploi à faire, par un roi,
      de ses richesses; sur le peu d'étendue des connaissances
      humaines).                                                     III

  Ch. 7.--=De l'incommodité de la grandeur.=                         III

  Ch. 8.--=Sur l'art de conferer.=--(La conversation forme le
      caractère, apprend à supporter la contradiction; difficulté
      de juger à bon escient, de discerner chez un auteur ce qui
      lui appartient en propre).                                     III

  Ch. 9.--=De la vanité.=--(Danger des changements dans le
      gouvernement d'un état; des voyages; des soins du ménage).     III

  Ch. 10.--=De mesnager sa volonté.=--Il faut contenir sa volonté
      (Réserve à apporter dans les services qu'on est tenté de
      rendre à autrui).                                              III

  Ch. 11.--=Des boyteux.=--(Tendance de l'esprit humain pour
      le merveilleux).                                               III

  Ch. 12.--=De la physionomie.=--(Combien mieux que tous
      les enseignements de la philosophie, la nature nous porte à
      la résignation).                                               III

  Ch. 13.--=De l'expérience.=--(Sur l'obscurité et le peu d'équité
      des lois; l'incertitude de la médecine; le régime convenant
      le mieux à la santé; le meilleur usage de la vie, des
      plaisirs; sur la doctrine d'Épicure).                          III




  ANNEXE.

  CLASSIFICATION DES CHAPITRES
  D'APRÈS L'ORDRE ALPHABÉTIQUE DES PRINCIPAUX SUJETS
  QUI EN FONT L'OBJET.

  Des deux nombres entre parenthèses, le premier en chiffres romains
  marque le livre; le second en chiffres arabes, le chapitre; celui,
  en chiffres romains, qui suit en dehors de la parenthèse, indique le
  volume:


  =Actions= (De l'inconstance de nos),--(II, 1), =I=.

  =Administration publique= (Lacune que présente notre),--(I, 34), =I=.

  =Affaires= (Sur l'exactitude à apporter dans le maniement des
          affaires),--(II, 4), =I=.

  =Affection conjugale= (Sur l'),--(II, 35), =II=.

  =Age= (De l'),--(I, 57), =I=.

  =Aide= mutuelle que les hommes se doivent,--(I, 34), =I=.

  =Alexandre le Grand= (Sur),--(II, 34), =II=.

  =Ambassadeurs= (Sur certains actes de quelques),--(I, 16), =I=.

  =Ame= (De l'),--(II, 12), II.
    --(Son rôle essentiel est de maîtriser nos passions),
          --(II, 33), =II=.

  =Amitié= (De l'),--(I, 27), =I=.

  =Amour= (Sur l'),--(III, 5), =III=.

  =Animaux= (Instinct des),--(II, 12), =II=.

  =Aptitudes= (De l'utilité de se renfermer dans ses),--(I, 16), =I=.

  =Armes= (Des) des Parthes,--(II, 9), =II=.

  =Astrologie= (Sur l') et la prédiction de l'avenir,--(I, 11), =I=.

  =Auteurs= (Jugements portés sur quelques auteurs de toutes époques),
          --(II, 10), =II=.
    --(Difficulté d'apprécier ce qui leur appartient en propre),
          --(III, 8), =III=.

  =Avarice= (Sur l'),--(I, 40), =I=.


  =Bien= (Du) et du mal, leur mélange constant en toutes choses,
          --(II, 20), =II=.
    --(Sur le souverain),--(I, 53), =I=.

  =Biens= (Les) et les maux ne sont souvent tels que par l'opinion
          que nous en avons,--(I, 40), =I=.

  =Boiteux= (Des),--(III, 11), =III=.


  =Caractère= (Sur les variations dans le) chez un même homme,
          --(II, 1), =I=.

  =Caton le jeune= ou d'Utique,--(I, 36), =I=.

  =Céa= (Coutume de l'île de),--(II, 3), =I=.

  =César= (Particularités afférentes à),--(II, 33), =II=.
    --(Observations sur la manière de faire la guerre de),
          --(II, 34), =II=.
    --(A propos d'un mot de),--(I, 53), =I=.

  =Choses= (Toutes) ont leur saison,--(II, 28), =II=.

  =Cicéron= (Considérations sur),--(I, 39), =I=.

  =Civilisation= (Sur l'état des hommes vivant en dehors de la),
          --(I, 30), =I=.

  =Civilité= (Sur la), en particulier dans les visites de souverains,
          --(I, 13), =I=.

  =Clémence= (Sur la),--(I, 23), =I=.

  =Coches= (Des),--(III, 6), =III=.

  =Colère= (De la),--(II, 31), =II=.

  =Commerces= (Des trois): les hommes, les femmes et les livres,
          --(III, 3), =III=.

  =Commisération=, moyens divers de l'obtenir de ses ennemis,
          --(I,1), =I=.

  =Conduite= (Sur les variations dans la) chez un même homme,
          --(II, 1), =I=.

  =Connaissances humaines= (Incertitude des),--(II, 12), =II=.
    --(Sur le peu d'étendue des),--(III, 6), =III=.

  =Conscience= (De la),--(II, 5), =I=.
    --(De la bonne),--(II, 5), =I=.

  =Contradiction=. Il faut s'appliquer à savoir la supporter,
          --(III, 8), =III=.

  =Conversation= (Sur l'art de la),--(III, 8), =III=.

  =Couardise= (La), mère de la cruauté,--(II, 11), =II=.

  =Courage= (Sur le véritable) et ses limites,--(I, 12), =I=.

  =Coutumes=. Circonspection à apporter dans les modifications qu'on
          veut y introduire,--(I, 22), =I=.

  =Coutumes= (Des) des anciens,--(I, 49), =I=.

  =Cruauté= (De la),--(II, 11), =II=.


  =Démentis= (Des),--(II, 18), =II=.

  =Démocrite= (Sur) et Héraclite,--(I, 50), =I=.

  =Désirs= insatiables de l'homme,--(I, 53), =I=.
    --(Nos) s'accroissent par la difficulté de les satisfaire,
          --(II, 15), =II=.

  =Destriers= (Des) ou chevaux d'armes,--(I, 48), =I=.

  =Diversion= (De la),--(III, 4), =III=.

  =Divinité= (De la),--(II, 12), =II=.

  =Dormir= (Du),--(I, 44), =I=.

  =Douleur= (Sur la),--(I, 40), =I=.

  =Dreux= (De la bataille de),--(I, 45), =I=.

  =Duel= (Du),--(II, 27), =II=.


  =Éducation des enfants= (Sur l'),--(I, 25), =I=.

  =Éloquence= (Sur l'),--(I, 10), =I=.

  =Enfant= monstrueux (Au sujet d'un),--(II, 30), =II=.

  =Enfants= (De l'affection des pères pour leurs),--(II, 8), =II=.
    --(Rapports des pères avec leurs),--(II, 8), =II=.
    --(Situation de fortune à leur donner),--(II, 8), =II=.
    --(Sur la ressemblance des) aux pères,--(II, 37), =III=.

  =Enthousiasme= (Sur l'),--(II, 2), =I=.

  =Epaminondas= (Sur),--(II, 36), =II=.

  =Épicure= (Sur la doctrine d'),--(III, 13), =III=.

  =Équitation= (Sur l'),--(I, 48), =I=.

  =Esprit= (Affection que nous portons aux productions de notre),
          --(II, 8), =II=.
    --(De l'usage à faire des facultés de l'),--(I, 50), =I=.
    --(Sur l'époque de la maturité de l'),--(I, 57), =I=.

  =Esprit humain=; par sa faiblesse, il est souvent un obstacle à
          lui-même,--(II, 14), =II=.

  =Événements= (Part du hasard dans les),--(I, 23), =I=.
    --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.

  =Exercice= (De l'),--(II, 6), =I=.

  =Expérience= (De l'),--(III, 13), =III=.


  =Fainéantise= (Sur la),--(I, 8), =I=.
    --(Contre la),--(II, 21), II.

  =Faux= (Du vrai et du), difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.

  =Femmes= (Trois bonnes),--(II, 35), =II=.

  =Fin= (Des mauvais moyens employés à bonne),--(II, 23), =II=.

  =Foi= chrétienne (Sur les fondements de la),--(II, 12), =II=.

  =Fortune= (Sur l'inconstance de la),--(I, 18; 33), =I=.
    --(Part de la) dans les événements,--(I, 47), =I=.

  =Fréquentation= (Sur la) des hommes,--(III, 3), =III=.
    --(Sur la) des femmes,--(III, 3), =III=.

  =Funérailles= (Du soin de nos),--(I, 3), =I=.


  =Général= (Sur la conduite d'un) dans une bataille,--(I, 45), =I=.

  =Gloire=, souci que l'on a de faire qu'elle ne soit pas partagée
          par autrui,--(I, 41), =I=.
    --(De la),--(II, 16), =II=.

  =Gouvernement= d'un état (Danger des changements dans le),
          --(III, 9), =III=.

  =Grandeur= (De l'incommodité de la),--(III, 7), =III=.

  =Guerre= (Sur la bonne foi et la loyauté à la),--(I, 5), =I=.
    --(Sur l'art de la),--(I, 47; 48), =I=.
    --(Sur la manière de César de faire la),--(II, 34), =II=.


  =Habitude= (Sur la force de l'),--(I, 22; 35), =I=.

  =Hasard= (Part du) dans les événements,--(I, 23), =I=.
    --résultats opposés de déterminations semblables,--(I, 33), =I=.

  =Héraclite= (Sur) et Démocrite,--(I, 50), =I=.

  =Homère= (Sur),--(II, 36), =III=.

  =Homme du monde= (Qualités convenables à un),--(I, 39), =I=.

  =Hommes= (Différence entre les qualités des),--(I, 42), =I=.
    --(Des plus excellents),--(II, 36), =III=.

  =Honnête= (De l') et de l'utile,--(III, 1), =III=.

  =Honneur= (Sur le point d'),--(II, 18), =II=.


  =Imagination= (De la force de l'), des esprits forts,
          --(I, 20), =I=.
    --(De la force de l'),--(II, 25), =II=.

  =Inégalités= existant chez les hommes du fait des conditions de
          l'état social,--(I, 42), =I=.

  =Innovations= (Danger des) dans un état,--(I, 43), =I=.

  =Intérêts particuliers= de chacun, impossibilité de les concilier,
          --(I, 51), =I=.

  =Ivrognerie= (De l'),--(II, 2), =I=.


  =Jalousie= (Sur la),--(III, 5), =III=.

  =Jeunesse= (Sur la),--(I, 57), =I=.

  =Jugement= (Incertitude de notre),--(I, 47), =I=.

  =Julien= (Apologie de l'empereur),--(II, 19), =II=.


  =La Boëtie= (Éloge de),--(I, 27), =I=.

  =Lâcheté= (Sur la),--(I, 15), =I=.

  =Lecteur= (Au),--(»), =I=.

  =Lecture= (Sur la),--(III, 3), =III=.

  =Liberté de conscience= (De la),--(II, 19), =II=.

  =Libre arbitre= (Sur le),--(II, 14), =II=.

  =Livres= (Des),--(II, 10), =II=.

  =Lois=, inconvénients de leur instabilité,--(I, 22), =I=.
    --(Obscurité et peu d'équité des),--(III, 13), =III=.
    --somptuaires (Des),--(I, 43), =I=.

  =Luxe= (Sur le),--(I, 43), =I=.


  =Mal= (Du bien et du), leur mélange constant,--(II, 20), =II=.

  =Malade= (De ne contrefaire le),--(II, 25), =II=.

  =Mariage= (Sur le),--(II, 35), =II=.

  =Maux= (Les biens et les) ne sont souvent tels que par l'opinion
          que nous en avons,--(I, 40), =I=.

  =Médecine= (Sur la),--(II, 37), =III=.
    --(Sur l'incertitude de la),--(III, 13), =III=.

  =Mémoire= (Sur la) et le mensonge,--(I, 9), =I=.

  =Ménage= (Sur les soins du),--(III, 9), =III=.

  =Mensonge= (Sur le),--(II, 18), =II=.

  =Menteurs= (Des),--(I, 9), =I=.

  =Merveilleux= (Tendance de l'esprit humain pour le),
          --(III, 11), =III=.

  =Modération= (De la) dans l'exercice même de la vertu et les
          jouissances des plaisirs licites,--(I, 29), =I=.

  =Montaigne= (Opinion de) sur lui-même,--(II, 17), =II=.

  =Mort= (Sur nos obligations au delà de la mort),--(I, 7), =I=.
    --(Ce n'est qu'après notre) qu'on peut juger du degré de félicité
          que nous avons eu durant notre vie,--(I, 28), =I=.
    --(La) est-elle un bien ou un mal?--(I, 40), =I=.
    --(Sur le moyen de se familiariser avec la),--(II, 6), =I=.
    --d'autrui (Réserve à apporter quand nous jugeons de la),
          --(II, 13), =I=.

  =Moyens= (Des mauvais) employés à bonne fin,--(II, 23), =II=.


  =Noms= (Des), de leur influence dans la vie,--(I, 46), =I=.


  =Obéissance= (De l') à ses supérieurs,--(I, 46), =I=.

  =Oisiveté= (Sur l'),--(I, 8), I;--(II, 21), =II=.


  =Parcimonie= (De la) des anciens,--(I, 52), =I=.

  =Parlementer= (Du danger que court le commandant d'une place
          assiégée, en sortant pour),--(I, 5), =I=.
    --est toujours un moment dangereux pour une place assiégée,
          --(I, 6), =I=.

  =Paroles= (De la vanité des),--(I, 51), =I=.

  =Pédantisme= (Sur le), ou faux savoir,--(I, 24), =I=.

  =Peur= (De la),--(I, 17), =I=.

  =Philosopher=, c'est apprendre à mourir,--(I, 19), =I=.

  =Philosophiques= (Sectes) des anciens,--(II, 12), =III=.

  =Physionomie= (De la),--(III, 12), =III=.

  =Place de guerre=, danger pour le commandant d'une place assiégée
          d'en sortir pour parlementer,--(I, 5), =I=.
    --le moment où l'on traite de la capitulation d'une place assiégée
          est toujours un moment dangereux,--(I, 6), =I=.
    --Sur trop d'opiniâtreté dans la défense d'une place assiégée,
          --(I, 14), =I=.

  =Plaisirs= (Sur le meilleur usage des),--(III, 13), =III=.

  =Plutarque= (Défense de Sénèque et de),--(II, 32), =II=.

  =Postes= (Des),--(II, 22), =II=.

  =Pouces= (Des),--(II, 26), =II=.

  =Prédiction= de l'avenir (Sur la) et l'astrologie,--(I, 11), =I=.

  =Préoccupations= (Sur les) de ce qui peut survenir après nous, en
          ce qui touche ce qui nous intéresse notre vie durant,
          --(I, 3), =I=.

  =Présomption= (De la),--(II, 17), =II=.

  =Prières= (Des),--(I, 56), =I=.

  =Providence= (Sur la) et ses desseins,--(I, 31), =I=.

  =Pur= (Nous ne goûtons rien de),--(II, 20), =II=.


  =Raison= (Tout soumettre à l'examen de la) conduit à bien des
          erreurs,--(II, 12), =II=.

  =Récits extraordinaires= (Sur le peu de croyance qu'on peut
          accorder aux),--(I, 26), =I=.

  =Récompenses honorifiques= (Des),--(II, 7), =II=.

  =Régime= (Sur le) qui convient le mieux à la santé,
          --(III, 13), =III=.

  =Religion= (Erreurs auxquelles conduit le libre examen dans les
          questions de),--(II, 12), =II=.
    --(Du zèle pour la),--(II, 19), =II=.

  =Raimond de Sebonde= (Apologie de),--(II, 12), =II=.

  =Remords= (Sur le),--(II, 5), =I=.

  =Repentir= (Du),--(III, 2), =III=.

  =Résignation=; la nature nous y porte, mieux que tous les
          enseignements philosophiques,--(III, 12), =II=.

  =Roi=; du meilleur emploi à faire de ses richesses,
          --(III, 6), =III=.

  =Rois=; dans quelle mesure nous leur devons notre obéissance et
          notre affection,--(I, 3), =I=.

  =Romaine= (De la grandeur),--(II, 24), =II=.

  =Royauté= (Sur les soucis de la),--(I, 42), =I=.


  =Se connaître= (Sur la nécessité de bien),--(II, 6), =I=.

  =Sénèque= (Défense de Plutarque et de),--(II, 32), =II=.

  =Sens= (Incertitude des) de l'homme,--(II, 12), =II=.

  =Senteurs= (Des) ou odeurs,--(I, 55), =I=.

  =Sentiments= opposés qui nous portent à pleurer et à rire tout à la
          fois d'une même chose,--(I, 37), =I=.

  =Services= (Réserve à apporter dans les) qu'on rend à autrui,
          --(III, 10), =III=.

  =Société= (Sur la manière d'être en),--(III, 8), =III=.

  =Solitude= (De la),--(I, 38), =I=.

  =Sonnets= (Vingt-neuf) de la Boétie,--(I, 28), =I=.

  =Souverain= (Activité nécessaire à un),--(II, 21), =II=.

  =Spurina= (Histoire de),--(II, 33), =II=.

  =Subtilités= (Des vaines),--(I, 54), =I=.

  =Suicide= (Sur le),--(II, 3), I;--(II, 13), =II=.

  =Suppliciés=; des sévices exercés sur eux après leur mort,
          --(II, 27), =II=.


  =Torture= (Sur la),--(II, 5), =I=.

  =Tranquillité d'âme= (Sur la) dans les circonstances graves,
          --(I, 44), =I=.

  =Tristesse= (De la),--(I, 2), =I=.


  =Utile= (De l'honnête et de l'),--(III, 1), =III=.


  =Vanité= (De la),--(II, 17), II;--(III, 9), =III=.

  =Vertu= (Intérêts de nature à porter à des actes de),
          --(I, 36), =I=.
    --(La difficulté est inhérente à la pratique de la),
          --(II, 11), =II=.
    --(De la),--(II, 29), =II=.

  =Vêtements= (Sur l'usage des),--(I, 35), =I=.

  =Vie= (Considérations sur le but de la),--(II, 21), =II=.
    --(Sur le meilleur usage de la),--(III, 13), =III=.

  =Vieillesse= (Sur la),--(I, 57), I;--(II, 26), =II=.
    --(Sur les maux de la),--(II, 37), =III=.

  =Virgile= (Sur des vers de),--(III, 5), =III=.

  =Volonté= (Il faut ménager sa),--(III, 10), =III=.

  =Voluptés= à fuir, même au prix de la vie,--(I, 32), =I=.

  =Voyages= (Sur les),--(III, 9), =III=.

  =Vrai= (Du) et du faux, difficulté d'en juger,--(I, 26), =I=.




  ESSAIS

  DE

  MICHEL SEIGNEVR

  DE MONTAIGNE


  CIƆ IƆ XCV


  TEXTE ET TRADUCTION




  AV LECTEVR


  C'est icy vn Liure de bonne foy, Lecteur. Il t'aduertit dés l'entree,
  que ie ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et priuee:
  ie n'y ay eu nulle consideration de ton seruice, ny de ma gloire:
  mes forces ne sont pas capables d'vn tel dessein. Ie l'ay voué à la
  commodité particuliere de mes parens et amis: à ce que m'ayans
  perdu (ce qu'ils ont à faire bien tost) ils y puissent retrouuer aucuns
  traicts de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils
  nourrissent plus entiere et plus vifue la connoissance qu'ils ont eu
  de moy. Si c'eust esté pour rechercher la faueur du monde, ie me
  fusse mieus paré et me presanterois en vne marche estudiee. Ie veux
  qu'on m'y voye en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans
  contantion et artifice: car c'est moy que ie peins. Mes defauts
  s'y liront au vif et ma forme naifue, autant que la reuerence publique
  me l'a permis. Que si i'eusse esté entre ces nations qu'on dit
  viure encore souz la douce liberté des premieres loix de nature, ie
  t'asseure que ie m'y fusse tres-volontiers peint tout entier, et tout
  nud.   Ainsi, Lecteur, ie suis moy-mesme la matiere de mon liure,
  ce n'est pas raison que tu employes ton loisir en vn subiect si
  friuole et si vain.   A Dieu donq.   De Montaigne, ce premier de
  mars, mille cinq cens quattre vins.


  =Nota.=--Ce texte a été collationné sur l'exemplaire de l'édition de
  1595 (éditée à Paris, à cette date, par Abel Langelier), appartenant
  à la Bibliothèque nationale, nº 15 de la collection Payen.--En ce qui
  concerne spécialement l'avis au lecteur ci-dessus, se reporter aux
  Notes, =I=, 14, AV LECTEVR.




  LIVRE PREMIER.




  CHAPITRE I.

  _Par diuers moyens on arrive à pareille fin._


  LA plus commune façon d'amollir les cœurs de ceux qu'on a offencez,
  lors qu'ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à
  leur mercy, c'est de les esmouuoir par submission, à commiseration
  et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution,
  moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme
  effect.   Edouard Prince de Galles, celuy qui regenta si long temps
  nostre Guienne: personnage duquel les conditions et la fortune ont
  beaucoup de notables parties de grandeur; ayant esté bien fort
  offencé par les Limosins, et prenant leur ville par force, ne peut
  estre arresté par les cris du peuple, et des femmes, et enfans
  abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, et se iettans à ses
  pieds: iusqu'à ce que passant tousiours outre dans la ville, il
  apperçeut trois Gentilshommes François, qui d'vne hardiesse incroyable
  soustenoient seuls l'effort de son armee victorieuse. La
  consideration et le respect d'vne si notable vertu, reboucha premierement
  la pointe de sa cholere: et commença par ces trois,
  à faire misericorde à tous les autres habitans de la ville.   Scanderberch,
  Prince de l'Epire, suyuant vn soldat des siens pour le
  tuer, et ce soldat ayant essayé par toute espece d'humilité et de
  supplication de l'appaiser, se resolut à toute extremité de l'attendre
  l'espee au poing: cette sienne resolution arresta sus bout
  la furie de son maistre, qui pour luy auoir veu prendre vn si
  honorable party, le reçeut en grace. Cet exemple pourra souffrir
  autre interpretation de ceux, qui n'auront leu la prodigieuse force
  et vaillance de ce Prince là.   L'Empereur Conrad troisiesme, ayant
  assiegé Guelphe Duc de Bauieres, ne voulut condescendre à plus
  douces conditions, quelques viles et lasches satisfactions qu'on luy
  offrist, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoient
  assiegees auec le Duc, de sortir leur honneur sauue, à pied, auec
  ce qu'elles pourroient emporter sur elles. Elles d'vn cœur magnanime,
  s'aduiserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs
  enfans, et le Duc mesme. L'Empereur print si grand plaisir à voir la
  gentillesse de leur courage, qu'il en pleura d'aise, et amortit toute
  cette aigreur d'inimitié mortelle et capitale qu'il auoit portee contre
  ce Duc: et dés lors en auant traita humainement luy et les siens.

  L'vn et l'autre de ces deux moyens m'emporteroit aysement:
  car i'ay vne merueilleuse lascheté vers la misericorde et mansuetude:
  tant y a, qu'à mon aduis, ie serois pour me rendre plus
  naturellement à la compassion, qu'à l'estimation. Si est la pitié
  passion vitieuse aux Stoiques: ils veulent qu'on secoure les affligez,
  mais non pas qu'on flechisse et compatisse auec eux. Or
  ces exemples me semblent plus à propos, d'autant qu'on voit ces
  ames assaillies et essayees par ces deux moyens, en soustenir l'vn
  sans s'esbranler, et courber sous l'autre. Il se peut dire, que de
  rompre son cœur à la commiseration, c'est l'effet de la facilité,
  debonnaireté, et mollesse: d'où il aduient que les natures plus
  foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire, y
  sont plus subiettes: mais ayant eu à desdaing les larmes et les
  pleurs, de se rendre à la seule reuerence de la saincte image de
  la vertu, que c'est l'effect d'vne ame forte et imployable, ayant
  en affection et en honneur vne vigueur masle, et obstinee.   Toutesfois
  és ames moins genereuses, l'estonnement et l'admiration
  peuuent faire naistre vn pareil effect: tesmoin le peuple Thebain,
  lequel ayant mis en Iustice d'accusation capitale, ses Capitaines,
  pour auoir continué leur charge outre le temps qui
  leur auoit esté prescript et preordonné, absolut à toute peine
  Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles obiections, et n'employoit
  à se garantir que requestes et supplications: et au contraire
  Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses
  par luy faites, et à les reprocher au peuple d'vne façon fiere et
  arrogante, il n'eut pas le cœur de prendre seulement les balotes
  en main, et se departit: l'assemblee louant grandement la hautesse
  du courage de ce personnage.   Dionysius le vieil, apres des
  longueurs et difficultés extremes, ayant prins la ville de Rege,
  et en icelle le Capitaine Phyton, grand homme de bien, qui
  l'auoit si obstinéement defendue, voulut en tirer vn tragique
  exemple de vengeance. Il luy dict premierement, comment le iour
  auant, il auoit faict noyer son fils, et tous ceux de sa parenté.
  A quoy Phyton respondit seulement, qu'ils en estoient d'vn iour
  plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller, et saisir à des
  Bourreaux, et le trainer par la ville, en le fouëttant tres ignominieusement
  et cruellement: et en outre le chargeant de felonnes
  parolles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousiours constant,
  sans se perdre. Et d'vn visage ferme, alloit au contraire
  ramenteuant à haute voix, l'honorable et glorieuse cause de sa
  mort, pour n'auoir voulu rendre son païs entre les mains d'vn
  tyran: le menaçant d'vne prochaine punition des dieux. Dionysius,
  lisant dans les yeux de la commune de son armee, qu'au lieu de
  s'animer des brauades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur
  chef, et de son triomphe, elle alloit s'amollissant par l'estonnement
  d'vne si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, et mesmes
  d'arracher Phyton d'entre les mains de ses sergens, feit cesser
  ce martyre: et à cachettes l'enuoya noyer en la mer.   Certes
  c'est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que
  l'homme: il est malaisé d'y fonder iugement constant et vniforme.
  Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins,
  contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu
  et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la
  faute publique, et ne requeroit autre grace que d'en porter seul
  la peine. Et l'hoste de Sylla, ayant vsé en la ville de Peruse de
  semblable vertu, n'y gaigna rien, ny pour soy, ny pour les autres.

  Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy
  des hommes et si gratieux aux vaincus Alexandre, forçant apres
  beaucoup de grandes difficultez la ville de Gaza, rencontra Betis
  qui y commandoit, de la valeur duquel il auoit, pendant ce siege,
  senty des preuues merueilleuses, lors seul, abandonné des siens,
  ses armes despecees, tout couuert de sang et de playes, combatant
  encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient
  de toutes parts: et luy dit, tout piqué d'vne si chere victoire:
  car entre autres dommages, il auoit receu deux fresches blessures
  sur sa personne: Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis:
  fais estat qu'il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui
  se pourront inuenter contre un captif. L'autre, d'vne mine non
  seulement asseuree, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire
  à ces menaces. Lors Alexandre voyant l'obstination à se taire:
  A il flechy vn genouil? luy est-il eschappé quelque voix suppliante?
  Vrayement ie vainqueray ce silence: et si ie n'en puis arracher
  parole, i'en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa
  cholere en rage, commanda qu'on luy perçast les talons, et le
  fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d'vne
  charrette. Seroit-ce que la force de courage luy fust si naturelle
  et commune, que pour ne l'admirer point, il la respectast moins?
  ou qu'il l'estimast si proprement sienne, qu'en cette hauteur il ne
  peust souffrir de la veoir en vn autre, sans le despit d'vne passion
  enuieuse? ou que l'impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable
  d'opposition? De vray, si elle eust receu bride, il est à
  croire, qu'en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle
  l'eust receue: à veoir cruellement mettre au fil de l'espee tant de
  vaillans hommes, perdus, et n'ayans plus moyen de defence publique.
  Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu
  ny fuiant, ny demandant mercy: au rebours cerchans, qui çà,
  qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux: les prouoquans
  à les faire mourir d'vne mort honorable. Nul ne fut veu,
  qui n'essaiast en son dernier souspir, de se venger encores: et à
  tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque
  ennemy. Si ne trouua l'affliction de leur vertu aucune pitié: et ne
  suffit la longueur d'vn iour à assouuir sa vengeance. Ce carnage
  dura iusques à la derniere goute de sang espandable: et ne s'arresta
  qu'aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfants,
  pour en tirer trente mille esclaues.




  CHAPITRE II.

  _De la tristesse._


  IE suis des plus exempts de cette passion, et ne l'ayme ny
  l'estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict,
  de l'honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse,
  la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement. Les Italiens ont
  plus sortablement baptisé de son nom la malignité. Car c'est vne
  qualité tousiours nuisible, tousiours folle: et comme tousiours
  couarde et basse, les Stoïciens en defendent le sentiment à leurs
  sages.   Mais le conte dit que Psammenitus Roy d'Ægypte, ayant
  esté deffait et pris par Cambysez Roy de Perse, voyant passer
  deuant luy sa fille prisonniere habillee en seruante, qu'on enuoyoit
  puiser de l'eau, tous ses amis pleurans et lamentans autour de
  luy, se tint coy sans mot dire, les yeux fichez en terre: et voyant
  encore tantost qu'on menoit son fils à la mort, se maintint en
  cette mesme contenance: mais qu'ayant apperçeu vn de ses
  domestiques conduit entre les captifs, il se mit à battre sa teste,
  et mener vn dueil extreme.   Cecy se pourroit apparier à ce qu'on
  vid dernierement d'vn Prince des nostres, qui ayant ouy à Trente,
  où il estoit, nouuelles de la mort de son frere aisné, mais vn frere
  en qui consistoit l'appuy et l'honneur de toute sa maison, et
  bien tost apres d'vn puisné, sa seconde esperance, et ayant soustenu
  ces deux charges d'vne constance exemplaire, comme quelques
  iours apres vn de ses gens vint à mourir, il se laissa emporter
  à ce dernier accident; et quitant sa resolution, s'abandonna
  au dueil et aux regrets; en maniere qu'aucuns en prindrene
  argument, qu'il n'auoit esté touché au vif que de cette derniere
  secousse: mais à la verité ce fut, qu'estant d'ailleurs plein et
  comblé de tristesse, la moindre sur-charge brisa les barrieres
  de la patience. Il s'en pourroit, di-ie, autant iuger de nostre
  histoire, n'estoit qu'elle adiouste, que Cambyses s'enquerant à
  Psammenitus, pourquoy ne s'estant esmeu au malheur de son filz
  et de sa fille, il portoit si impatiemment celuy de ses amis:
  C'est, respondit-il, que ce seul dernier desplaisir se peut signifier
  par larmes, les deux premiers surpassans de bien loin tout moyen
  de se pouuoir exprimer.   A l'auenture reuiendroit à ce propos
  l'inuention de cet ancien peintre, lequel ayant à representer au
  sacrifice de Iphigenia le dueil des assistans, selon les degrez de
  l'interest que chacun apportoit à la mort de cette belle fille innocente,
  ayant espuisé les derniers efforts de son art, quand ce
  vint au pere de la vierge, il le peignit le visage couuert, comme
  si nulle contenance ne pouuoit rapporter ce degré de dueil. Voyla
  pourquoy les Poëtes feignent cette miserable mere Niobé, ayant
  perdu premierement sept filz, et puis de suite autant de filles,
  sur-chargee de pertes, auoir esté en fin transmuee en rocher,

    _diriguisse malis:_

  pour exprimer cette morne, muette et sourde stupidité, qui nous
  transsit, lors que les accidens nous accablent surpassans nostre
  portee. De vray, l'effort d'vn desplaisir, pour estre extreme, doit
  estonner toute l'ame, et luy empescher la liberté de ses actions:
  comme il nous aduient à la chaude alarme d'vne bien mauuaise
  nouuelle, de nous sentir saisis, transis, et comme perclus de tous
  mouuemens: de façon que l'ame se relaschant apres aux larmes et
  aux plaintes, semble se desprendre, se desmeller, et se mettre plus
  au large, et à son aise.

    _Et via vix tandem voci laxata dolore est._

  En la guerre que le Roy Ferdinand mena contre la veufue du
  Roy Iean de Hongrie, autour de Bude, vn gendarme fut particulierement
  remerqué de chacun, pour auoir excessiuement bien faict
  de sa personne, en certaine meslee: et incognu, hautement loué,
  et plaint y estant demeuré: mais de nul tant que de Raiscïac
  Seigneur Allemand, esprins d'vne si rare vertu: le corps estant
  rapporté, cetuicy d'vne commune curiosité, s'approcha pour voir
  qui c'estoit: et les armes ostees au trespassé, il reconut son fils.
  Cela augmenta la compassion aux assistans: luy seul, sans rien
  dire, sans siller les yeux, se tint debout, contemplant fixement
  le corps de son fils: iusques à ce que la vehemence de la tristesse,
  aiant accablé ses esprits vitaux, le porta roide mort par
  terre.

    _Chi puo dir com' egli arde è in picciol fuoco,_

  disent les amoureux, qui veulent representer vne passion insupportable.

                  _misero quod omnes
    Eripit sensu mihi. Nam simul te
    Lesbia aspexi, nihil est superîm
          Quod loquar amens.
    Lingua sed torpet, tenuis sub artus
    Flamma dimanat, sonitu suopte
    Tinniunt aures, gemina teguntur
          Lumina nocte._

  Aussi n'est ce pas en la viue, et plus cuysante chaleur de l'accés,
  que nous sommes propres à desployer nos plaintes et nos persuasions:
  l'ame est lors aggrauee de profondes pensees, et le corps
  abbatu et languissant d'amour: et de là s'engendre par fois la defaillance
  fortuite, qui surprent les amoureux si hors de saison; et
  cette glace qui les saisit par la force d'vne ardeur extreme, au giron
  mesme de la iouïssance. Toutes passions qui se laissent gouster,
  et digerer, ne sont que mediocres,

    _Curæ leues loquuntur, ingentes stupent._

  La surprise d'un plaisir inesperé nous estonne de mesme.

    _Vt me conspexit venientem, et Troïa circum
    Arma amens vidit, magnis exterrita monstris,
    Diriguit visu in medio, calor ossa reliquit,
    Labitur, et longo vix tandem tempore fatur._

  Outre la femme Romaine, qui mourut surprise d'aise de voir
  son fils reuenu de la routte de Cannes: Sophocles et Denis le
  Tyran, qui trespasserent d'aise: et Talua qui mourut en Corsegue,
  lisant les nouuelles des honneurs que le Senat de Rome luy auoit
  decernez; nous tenons en nostre siecle, que le Pape Leon dixiesme
  ayant esté aduerty de la prinse de Milan, qu'il auoit extremement
  souhaittee, entra en tel excez de ioye, que la fieure l'en print, et
  en mourut. Et pour vn plus notable tesmoignage de l'imbecillité
  humaine, il a esté remerqué par les anciens, que Diodorus le
  Dialecticien mourut sur le champ, espris d'vne extreme passion
  de honte, pour en son escole, et en public, ne se pouuoir desuelopper
  d'vn argument qu'on luy auoit faict. Ie suis peu en prise
  de ces violentes passions: i'ay l'apprehension naturellement dure;
  et l'encrouste et espessis tous les iours par discours.




  CHAPITRE III.

  _Nos affections s'emportent au delà de nous._


  CEVX qui accusent les hommes d'aller tousiours beant apres les
  choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens,
  et nous rassoir en ceux-là, comme n'ayants aucune prise sur
  ce qui est à venir, voire assez moins que nous n'auons sur ce qui
  est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s'ils
  osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine
  pour le seruice de la continuation de son ouurage, nous imprimant,
  comme assez d'autres, cette imagination fausse, plus ialouse de
  nostre action, que de nostre science. Nous ne sommes iamais chez
  nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l'esperance,
  nous eslancent vers l'aduenir: et nous desrobent le sentiment
  et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera,
  voire quand nous ne serons plus. _Calamitosus est animus futuri
  anxius._   Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton
  faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement
  tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son
  compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere
  leçon, c'est cognoistre ce qu'il est, et ce qui luy est propre. Et qui
  se cognoist, ne prend plus l'estranger faict pour le sien: s'ayme,
  et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues,
  et les pensees, et propositions inutiles. Comme la folie
  quand on luy octroyera ce qu'elle desire, ne sera pas contente:
  aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait
  iamais de soy. Epicurus dispense son sage de la preuoyance
  et soucy de l'aduenir.   Entre les loix qui regardent les trespassez,
  celle icy me semble autant solide, qui oblige les actions des
  Princes à estre examinees apres leur mort: ils sont compagnons,
  sinon maistres des loix: ce que la Iustice n'a peu sur leurs testes,
  c'est raison qu'elle l'ayt sur leur reputation, et biens de leurs
  successeurs: choses que souuent nous preferons à la vie. C'est
  vne vsance qui apporte des commoditez singulieres aux nations où
  elle est obseruee, et desirable à tous bons Princes: qui ont à se
  plaindre de ce, qu'on traitte la memoire des meschants comme la
  leur. Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous
  Rois: car elle regarde leur office: mais l'estimation, non plus que
  l'affection, nous ne la deuons qu'à leur vertu. Donnons à l'ordre
  politique de les souffrir patiemment, indignes: de celer leurs
  vices: d'aider de nostre recommandation leurs actions indifferentes,
  pendant que leur auctorité a besoin de nostre appuy. Mais
  nostre commerce finy, ce n'est pas raison de refuser à la Iustice,
  et à nostre liberté, l'expression de noz vrays ressentiments: et
  nommément de refuser aux bons subiects, la gloire d'auoir reueremment
  et fidellement serui vn maistre, les imperfections duquel
  leur estoient si bien cognues: frustrant la posterité d'vn si vtile
  exemple. Et ceux, qui, par respect de quelque obligation priuee
  espousent iniquement la memoire d'vn Prince mesloüable, font iustice
  particuliere aux despends de la Iustice publique. Titus Liuius
  dict vray, que le langage des hommes nourris sous la Royauté, est
  tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun
  esleuant indifferemment son Roy, à l'extreme ligne de valeur
  et grandeur souueraine. On peult reprouuer la magnanimité de
  ces deux soldats, qui respondirent à Neron, à sa barbe, l'vn enquis
  de luy, pourquoy il luy vouloit mal: Ie t'aimoy quand tu le valois:
  mais despuis que tu és deuenu parricide, boutefeu, basteleur, cochier,
  ie te hay, comme tu merites. L'autre, pourquoy il le vouloit
  tuer; Par ce que ie ne trouue autre remede à tes continuels
  malefices. Mais les publics et vniuersels tesmoignages, qui apres
  sa mort ont esté rendus, et le seront à tout iamais, à luy, et à tous
  meschans comme luy, de ses tiranniques et vilains deportements,
  qui de sain entendement les peut reprouuer?   Il me desplaist,
  qu'en vne si saincte police que la Lacedemonienne, se fust meslée
  vne si feinte ceremonie à la mort des Roys. Tous les confederez et
  voysins, et tous les Ilotes, hommes, femmes, pesle-mesle, se descoupoient
  le front, pour tesmoignage de deuil: et disoient en leurs
  cris et lamentations, Que celuy la, quel qu'il eust esté, estoit le
  meilleur Roy de tous les leurs: attribuants au reng, le los qui appartenoit
  au merite; et, qui appartient au premier merite, au postreme
  et dernier reng.   Aristote, qui remue toutes choses, s'enquiert
  sur le mot de Solon, Que nul auant mourir ne peut estre
  dict heureux, Si celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait,
  peut estre dict, heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité
  est miserable. Pendant que nous nous remuons, nous nous
  portons par preoccupation où il nous plaist: mais estant hors de
  l'estre, nous n'auons aucune communication auec ce qui est. Et
  seroit meilleur de dire à Solon, que iamais homme n'est donc heureux,
  puis qu'il ne l'est qu'apres qu'il n'est plus.

                                  _quisquam
    Vix radicitus è vita se tollit, et eiicit:
    Sed facit esse sui quiddam super inscius ipse,
    Nec remouet satis à proiecto corpore sese, et
    Vindicat._

  Bertrand du Glesquin mourut au siege du Chasteau de Rancon,
  pres du Puy en Auuergne: les assiegez s'estans rendus apres, furent
  obligez de porter les clefs de la place sur le corps du trespassé. Barthelemy
  d'Aluiane, General de l'armee des Venitiens, estant mort
  au seruice de leurs guerres en la Bresse, et son corps ayant esté
  rapporté à Venise par le Veronois, terre ennemie; la pluspart de
  ceux de l'armee estoient d'aduis, qu'on demandast sauf-conduit
  pour le passage à ceux de Veronne: mais Theodore Triuulce y contredit;
  et choisit plustost de le passer par viue force, au hazard du
  combat: N'estant conuenable, disoit-il, que celuy qui en sa vie
  n'auoit iamais eu peur de ses ennemis, estant mort fist demonstration
  de les craindre. De vray, en chose voisine, par les loix Grecques,
  celuy qui demandoit à l'ennemy vn corps pour l'inhumer,
  renonçoit à la victoire, et ne lui estoit plus loisible d'en dresser
  trophee: à celuy qui en estoit requis, c'estoit tiltre de gain. Ainsi
  perdit Nicias l'auantage qu'il auoit nettement gaigné sur les Corinthiens:
  et au rebours, Agesilaus asseura celuy qui luy estoit bien
  doubteusement acquis sur les Bœotiens.   Ces traits se pourroient
  trouuer estranges, s'il n'estoit receu de tout temps, non seulement
  d'estendre le soing de nous, au delà cette vie, mais encore de
  croire, que bien souuent les faueurs celestes nous accompaignent
  au tombeau, et continuent à nos reliques. Dequoy il y a tant
  d'exemples anciens, laissant à part les nostres, qu'il n'est besoing
  que ie m'y estende. Edouard premier Roy d'Angleterre, ayant essayé
  aux longues guerres d'entre luy et Robert Roy d'Escosse,
  combien sa presence donnoit d'aduantage à ses affaires, rapportant
  tousiours la victoire de ce qu'il entreprenoit en personne;
  mourant, obligea son fils par solennel serment, à ce qu'estant trespassé,
  il fist bouillir son corps pour desprendre sa chair d'auec
  les os, laquelle il fit enterrer: et quant aux os, qu'il les reseruast
  pour les porter auec luy, et en son armee, toutes les fois qu'il luy
  aduiendroit d'auoir guerre contre les Escossois: comme si la destinee
  auoit fatalement attaché la victoire à ses membres. Iean
  Zischa, qui troubla la Boheme pour la deffence des erreurs de
  VViclef, voulut qu'on l'escorchast apres sa mort, et de sa peau
  qu'on fist vn tabourin à porter à la guerre contre ses ennemis:
  estimant que cela ayderoit à continuer les aduantages qu'il auoit
  eus aux guerres, par luy conduictes contre eux. Certains Indiens
  portoient ainsin au combat contre les Espaignols, les ossemens
  d'vn de leurs Capitaines, en consideration de l'heur qu'il auoit
  eu en viuant. Et d'autres peuples en ce mesme monde, trainent à la
  guerre les corps des vaillans hommes, qui sont morts en leurs
  batailles, pour leur seruir de bonne fortune et d'encouragement.
  Les premiers exemples ne reseruent au tombeau, que la reputation
  acquise par leurs actions passees: mais ceux-cy y veulent encore
  mesler la puissance d'agir.   Le faict du Capitaine Bayard est de
  meilleure composition, lequel se sentant blessé à mort d'vne harquebusade
  dans le corps, conseillé de se retirer de la meslee,
  respondit qu'il ne commenceroit point sur sa fin à tourner le dos
  à l'ennemy: et ayant combatu autant qu'il eut de force, se sentant
  defaillir, et eschapper du cheual, commanda à son maistre d'hostel,
  de le coucher au pied d'vn arbre: mais que ce fust en façon qu'il
  mourust le visage tourné vers l'ennemy: comme il fit.   Il me faut
  adiouster cet autre exemple aussi remarquable pour cette consideration,
  que nul des precedens. L'Empereur Maximilian bisayeul
  du Roy Philippes, qui est à present, estoit Prince doué de tout
  plein de grandes qualitez, et entre autres d'vne beauté de corps singuliere:
  mais parmy ces humeurs, il auoit ceste cy bien contraire
  à celle des Princes, qui pour despescher les plus importants affaires,
  font leur throsne de leur chaire percee: c'est qu'il n'eut
  iamais valet de chambre, si priué, à qui il permist de le voir en sa
  garderobbe: il se desroboit pour tomber de l'eau, aussi religieux
  qu'vne pucelle à ne descouurir ny à Medecin ny à qui que ce fust
  les parties qu'on a accoustumé de tenir cachees. Moy qui ay la
  bouche si effrontée, suis pourtant par complexion touché de cette
  honte: si ce n'est à vne grande suasion de la necessité ou de la
  volupté, ie ne communique gueres aux yeux de personne, les membres
  et actions, que nostre coustume ordonne estre couuertes: i'y
  souffre plus de contrainte que ie n'estime bien seant à vn homme,
  et sur tout à vn homme de ma profession: mais luy en vint à telle
  superstition, qu'il ordonna par parolles expresses de son testament,
  qu'on luy attachast des calessons, quand il seroit mort. Il
  deuoit adiouster par codicille, que celuy qui les luy monteroit eust
  les yeux bandez. L'ordonnance que Cyrus faict à ses enfans, que
  ny eux, ny autre, ne voye et touche son corps, apres que l'ame en
  sera separee: ie l'attribue à quelque sienne deuotion: car et son
  Historien et luy, entre leurs grandes qualitez, ont semé par tout le
  cours de leur vie, vn singulier soin et reuerence à la religion.   Ce
  conte me despleut, qu'vn grand me fit d'vn mien allié, homme
  assez cogneu et en paix et en guerre. C'est que mourant bien vieil
  en sa cour, tourmenté de douleurs extremes de la pierre, il amusa
  toutes ses heures dernieres auec vn soing vehement, à disposer
  l'honneur et la ceremonie de son enterrement: et somma toute la
  noblesse qui le visitoit, de luy donner parolle d'assister à son
  conuoy. A ce Prince mesme, qui le vid sur ces derniers traits, il fit
  vne instante supplication que sa maison fust commandee de s'y
  trouuer; employant plusieurs exemples et raisons, à prouuer que
  c'estoit chose qui appartenoit à vn homme de sa sorte: et sembla
  expirer content ayant retiré cette promesse, et ordonné à son gré la
  distribution, et ordre de sa montre. Ie n'ay guere veu de vanité si
  perseuerante.   Cette autre curiosité contraire, en laquelle ie n'ay
  point aussi faute d'exemple domestique, me semble germaine à
  ceste-cy: d'aller se soignant et passionnant à ce dernier poinct,
  à regler son conuoy, à quelque particuliere et inusitee parsimonie,
  à vn seruiteur et vne lanterne. Ie voy louer cett'humeur, et l'ordonnance
  de Marcus Æmylius Lepidus, qui deffendit à ses heritiers
  d'employer pour luy les ceremonies qu'on auoit accoustumé en telles
  choses. Est-ce encore temperance et frugalité, d'euiter la despence
  et la volupté, desquelles l'vsage et la cognoissance nous est imperceptible?
  Voila vne aisee reformation et de peu de coust. S'il estoit
  besoin d'en ordonner, ie seroy d'aduis, qu'en celle là, comme en
  toutes actions de la vie, chascun en rapportast la regle, au degré de
  sa fortune. Et le Philosophe Lycon prescrit sagement à ses amis,
  de mettre son corps où ils aduiseront pour le mieux: et quant aux
  funerailles, de les faire ny superflues ny mechaniques. Ie lairrois
  purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m'en remettray
  à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge.
  _Totus hic locus est contemnendus in nobis, non negligendus in nostris._
  Et est sainctement dict à vn sainct: _Curatio funeris, conditio
  sepulturæ, pompa exequiarum, magis sunt viuorum solatia, quàm
  subsidia mortuorum_. Pourtant Socrates à Criton, qui sur l'heure de
  sa fin luy demande, comment il veut estre enterré: Comme vous
  voudrez, respond-il. Si i'auois à m'en empescher plus auant, ie
  trouuerois plus galand, d'imiter ceux qui entreprennent viuans et
  respirans, iouyr de l'ordre et honneur de leur sepulture: et qui se
  plaisent de voir en marbre leur morte contenance. Heureux qui
  sachent resiouyr et gratifier leur sens par l'insensibilité, et viure de
  leur mort!   A peu, que ie n'entre en haine irreconciliable contre
  toute domination populaire: quoy qu'elle me semble la plus naturelle
  et equitable: quand il me souuient de cette inhumaine iniustice
  du peuple Athenien: de faire mourir sans remission, et sans
  les vouloir seulement ouïr en leurs defenses, ces braues Capitaines,
  venants de gaigner contre les Lacedemoniens la bataille naualle
  pres les Isles Arginenses: la plus contestee, la plus forte bataille,
  que les Grecs aient onques donnee en mer de leurs forces: par ce
  qu'apres la victoire, ils auoient suiuy les occasions que la loy de
  la guerre leur presentoit, plustost que de s'arrester à recueillir
  et inhumer leurs morts. Et rend cette execution plus odieuse, le
  faict de Diomedon. Cettuy cy est l'vn des condamnez, homme de
  notable vertu, et militaire et politique: lequel se tirant auant pour
  parler, apres auoir ouy l'arrest de leur condemnation, et trouuant
  seulement lors temps de paisible audience, au lieu de s'en seruir au
  bien de sa cause, et à descouurir l'euidente iniquité d'vne si cruelle
  conclusion, ne representa qu'vn soin de la conseruation de ses
  iuges: priant les Dieux de tourner ce iugement à leur bien: et à
  fin que, par faute de rendre les vœux que luy et ses compagnons
  auoient voué, en recognoissance d'vne si illustre fortune, ils n'attirassent
  l'ire des Dieux sur eux, les aduertissant quels vœux c'estoient.
  Et sans dire autre chose, et sans marchander, s'achemina
  de ce pas courageusement au supplice.   La fortune quelques
  annees apres les punit de mesme pain souppe. Car Chabrias
  Capitaine general de leur armee de mer, ayant eu le dessus du
  combat contre Pollis Admiral de Sparte, en l'isle de Naxe, perdit
  le fruict tout net et content de sa victoire, tres-important à leurs
  affaires, pour n'encourir le malheur de cet exemple, et pour ne
  perdre peu de corps morts de ses amis, qui flottoyent en mer,
  laissa voguer en sauueté vn monde d'ennemis viuants, qui depuis
  leur feirent bien acheter cette importune superstition.

    _Quæris, quo iaceas, post obitum, loco?
                      Quo non nata iacent._

  Cet autre redonne le sentiment du repos, à vn corps sans ame,

    _Neque sepulcrum, quo recipiat, habeat portum corporis:
    Vbi, remissa humana vita, corpus requiescat à malis._

  Tout ainsi que nature nous faict voir, que plusieurs choses mortes
  ont encore des relations occultes à la vie. Le vin s'altere aux caues,
  selon aucunes mutations des saisons de sa vigne. Et la chair de
  venaison change d'estat aux saloirs et de goust, selon les loix de la
  chair viue, à ce qu'on dit.




  CHAPITRE IIII.

  _Comme l'ame descharge ses passions sur des obiects faux, quand les
  vrais luy defaillent._


  VN Gentil-homme des nostres merueilleusement subiect à la
  goutte, estant pressé par les Medecins de laisser du tout l'vsage
  des viandes salees, auoit accoustumé de respondre plaisamment,
  que sur les efforts et tourments du mal, il vouloit auoir à qui s'en
  prendre; et que s'escriant et maudissant tantost le ceruelat, tantost
  la langue de bœuf et le iambon, il s'en sentoit d'autant allegé.

  Mais en bon escient, comme le bras estant haussé pour frapper,
  il nous deult si le coup ne rencontre, et qu'il aille au vent: aussi
  que pour rendre vne veuë plaisante, il ne faut pas qu'elle soit perduë
  et escartee dans le vague de l'air, ains qu'elle ayt butte pour la
  soustenir à raisonnable distance.

    _Ventus vt amittit vires, nisi robore densæ
    Occurrant siluæ spatio diffusus inani._

  De mesme il semble que l'ame esbranlee et esmeuë se perde en
  soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir
  d'obiect où elle s'abutte et agisse.   Plutarque dit à propos de ceux
  qui s'affectionnent aux guenons et petits chiens, que la partie
  amoureuse qui est en nous, à faute de prise legitime, plustost que
  de demeurer en vain, s'en forge ainsin vne faulce et friuole. Et nous
  voyons que l'ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se
  dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre
  creance, que de n'agir contre quelque chose. Ainsin emporte les
  bestes leur rage à s'attaquer à la pierre et au fer, qui les a
  blessees: et à se venger à belles dents sur soy-mesmes du mal
  qu'elles sentent.

    _Pannonis haud aliter post ictum sæuior vrsa
    Cui iaculum parua Lybis amentauit habena,
    Se rotat in vulnus, telumque irata receptum
    Impetit, et secum fugientem circuit hastam._

  Quelles causes n'inuentons nous des malheurs qui nous aduiennent?
  à quoy ne nous prenons nous à tort ou à droit, pour auoir
  où nous escrimer? Ce ne sont pas ces tresses blondes, que tu deschires,
  ny la blancheur de cette poictrine, que despitée tu bats si
  cruellement, qui ont perdu d'vn malheureux plomb ce frere bien
  aymé: prens t'en ailleurs. Liuius parlant de l'armee Romaine
  en Espaigne, apres la perte des deux freres ses grands Capitaines,
  _Flere omnes repente, et offensare capita_: c'est vn vsage commun. Et
  le Philosophe Bion, de ce Roy, qui de dueil s'arrachoit le poil, fut
  plaisant, Cetuy-cy pense-il que la pelade soulage le dueil? Qui n'a
  veu mascher et engloutir les cartes, se gorger d'vne bale de dez,
  pour auoir où se venger de la perte de son argent? Xerxes foita
  la mer, et escriuit vn cartel de deffi au mont Athos: et Cyrus
  amusa toute vne armee plusieurs iours à se venger de la riuiere de
  Gyndus, pour la peur qu'il auoit eu en la passant: et Caligula
  ruina vne tresbelle maison, pour le plaisir que sa mere y auoit eu.

  Le peuple disoit en ma ieunesse, qu'vn Roy de noz voysins, ayant
  receu de Dieu vne bastonade, iura de s'en venger: ordonnant que
  de dix ans on ne le priast, ny parlast de luy, ny autant qu'il estoit
  en son auctorité, qu'on ne creust en luy. Par où on vouloit peindre
  non tant la sottise, que la gloire naturelle à la nation, dequoy estoit
  le compte. Ce sont vices tousiours conioincts: mais telles actions
  tiennent, à la verité, vn peu plus encore d'outrecuidance, que de
  bestise. Augustus Cesar ayant esté battu de la tempeste sur mer, se
  print à deffier le Dieu Neptunus, et en la pompe des ieux Circenses
  fist oster son image du reng où elle estoit parmy les autres Dieux,
  pour se venger de luy. Enquoy il est encore moins excusable, que
  les precedens, et moins qu'il ne fut depuis, lors qu'ayant perdu vne
  bataille sous Quintilius Varus en Allemaigne, il alloit de colere et
  de desespoir, choquant sa teste contre la muraille, en s'escriant,
  Varus rens moy mes soldats: car ceux la surpassent toute follie,
  d'autant que l'impieté y est ioincte, qui s'en adressent à Dieu mesmes,
  ou à la fortune, comme si elle auoit des oreilles subiectes à
  nostre batterie. A l'exemple des Thraces, qui, quand il tonne ou
  esclaire, se mettent à tirer contre le ciel d'vne vengeance Titanienne,
  pour renger Dieu à raison, à coups de fleche. Or, comme
  dit cet ancien Poëte chez Plutarque,

    _Point ne se faut courroucer aux affaires.
    Il ne leur chaut de toutes nos choleres._

  Mais nous ne dirons iamais assez d'iniures au desreglement de
  nostre esprit.




  CHAPITRE V.

  _Si le chef d'vne place assiegee, doit sortir pour parlementer._


  LVCIVS Marcius Legat des Romains, en la guerre contre Perseus
  Roy de Macedoine, voulant gaigner le temps qu'il luy falloit encore
  à mettre en point son armee, sema des entregets d'accord, desquels
  le Roy endormy accorda trefue pour quelques iours: fournissant
  par ce moyen son ennemy d'opportunité et loisir pour s'armer:
  d'où le Roy encourut sa derniere ruine. Si est-ce, que les vieux du
  Senat, memoratifs des mœurs de leurs Peres, accuserent cette prattique,
  comme ennemie de leur stile ancien: qui fut, disoient-ils,
  combattre de vertu, non de finesse, ny par surprinses et rencontres
  de nuict, ny par fuittes apostees, et recharges inopinees: n'entreprenans
  guerre, qu'apres l'auoir denoncee, et souuent apres auoir
  assigné l'heure et lieu de la bataille. De cette conscience ils renuoierent
  à Pyrrhus son traistre Medecin, et aux Phalisques leur desloyal
  maistre d'escole. C'estoient les formes vrayement Romaines,
  non de la Grecque subtilité et astuce Punique, où le vaincre par
  force est moins glorieux que par fraude. Le tromper peut seruir
  pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui scait
  l'auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à
  troupe, en vne franche et iuste guerre. Il appert bien par ce langage
  de ces bonnes gents, qu'ils n'auoient encore receu cette belle
  sentence,

    _dolus an virtus quis in hoste requirat?_

  Les Achaïens, dit Polybe, detestoient toute voye de tromperie en
  leurs guerres, n'estimants victoire, sinon où les courages des ennemis
  sont abbatus. _Eam vir sanctus et sapiens sciet veram esse victoriam,
  quæ salua fide, et integra dignitate parabitur_, dit vn autre:

    _Vos ne velit, an me regnare hera: quidue ferat fors
    Virtute experiamur._

  Au Royaume de Ternate, parmy ces nations que si à pleine bouche
  nous appelons Barbares, la coustume porte, qu'ils n'entreprennent
  guerre sans l'auoir denoncee: y adioustans ample declaration des
  moiens qu'ils ont à y emploier, quels, combien d'hommes, quelles
  munitions, quelles armes, offensiues et defensiues. Mais aussi cela
  faict, ils se donnent loy de se seruir à leur guerre, sans reproche,
  de tout ce qui aide à vaincre.   Les anciens Florentins estoient si
  esloignés de vouloir gaigner aduantage sur leurs ennemis par surprise,
  qu'ils les aduertissoient vn mois auant que de mettre leur
  exercite aux champs, par le continuel son de la cloche qu'ils nommoient,
  _Martinella_.   Quant à nous moins superstitieux, qui tenons
  celuy auoir l'honneur de la guerre, qui en a le profit, et qui apres
  Lysander, disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut
  coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions
  de surprise se tirent de cette praticque: et n'est heure, disons nous,
  où vn chef doiue auoir plus l'œil au guet, que celle des parlemens
  et traités d'accord. Et pour cette cause, c'est vne regle en la
  bouche de tous les hommes de guerre de nostre temps, Qu'il ne faut
  iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes
  pour parlementer.   Du temps de nos peres cela fut reproché
  aux Seigneurs de Montmord et de l'Assigni, deffendans Mouson
  contre le Comte de Nansau. Mais aussi à ce conte, celuy la seroit
  excusable, qui sortiroit en telle façon, que la seureté et l'audantage
  demeurast de son costé: comme fit en la ville de Regge, le Comte
  Guy de Rangon (s'il en faut croire du Bellay, car Guicciardin dit
  que ce fut luy mesmes) lors que le Seigneur de l'Escut s'en approcha
  pour parlementer: car il abandonna de si peu son fort, qu'vn
  trouble s'estant esmeu pendant ce parlement, non seulement Monsieur
  de l'Escut et sa trouppe, qui estoit approchee auec luy, se
  trouua le plus foible, de façon qu'Alexandre Triuulce y fut tué,
  mais luy mesme fut contrainct, pour le plus seur, de suiure le
  Comte, et se ietter sur sa foy à l'abri des coups dans la ville.   Eumenes
  en la ville de Nora pressé par Antigonus qui l'assiegeoit, de
  sortir pour luy parler, alleguant que c'estoit raison qu'il vinst
  deuers luy, attendu qu'il estoit le plus grand et le plus fort: apres
  auoir faict cette noble responce: Ie n'estimeray iamais homme plus
  grand que moy, tant que i'auray mon espee en ma puissance, n'y
  consentit, qu'Antigonus ne luy eust donné Ptolemæus son propre nepueu
  ostage, comme il demandoit.   Si est ce qu'encores en y a-il,
  qui se sont tresbien trouuez de sortir sur la parole de l'assaillant:
  tesmoing Henry de Vaux, Cheualier Champenois, lequel estant
  assiegé dans le Chasteau de Commercy par les Anglois, et Barthelemy
  de Bonnes, qui commandoit au siege, ayant par dehors faict
  sapper la plus part du Chasteau, si qu'il ne restoit que le feu pour
  accabler les assiegez sous les ruines, somma ledit Henry de sortir à
  parlementer pour son profict, comme il fit luy quatriesme; et son
  euidente ruyne luy ayant esté montree à l'œil, il s'en sentit singulierement
  obligé à l'ennemy: à la discretion duquel apres qu'il se
  fut rendu et sa trouppe, le feu estant mis à la mine, les estansons
  de bois venus à faillir, le Chasteau fut emporté de fons en comble.

  Ie me fie aysement à la foy d'autruy: mais mal-aysement le
  feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l'auoir plustost faict par desespoir
  et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté.




  CHAPITRE VI.

  _L'heure des parlemens dangereuse._


  TOVTES-FOIS ie vis dernierement en mon voysinage de Mussidan, que
  ceux qui en furent délogez à force par nostre armee, et autres
  de leur party, crioyent comme de trahison, de ce que pendant les entremises
  d'accord, et le traicté se continuant encores, on les auoit
  surpris et mis en pieces. Chose qui eust eu à l'auanture apparence
  en autre siecle; mais, comme ie viens de dire, nos façons sont entierement
  esloignées de ces regles: et ne se doit attendre fiance des
  vns aux autres, que le dernier seau d'obligation n'y soit passé: encores
  y a il lors assés affaire.   Et a tousiours esté conseil hazardeux,
  de fier à la licence d'vne armee victorieuse l'obseruation
  de la foy, qu'on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par
  douce et fauorable composition, et d'en laisser sur la chaude, l'entree
  libre aux soldats. L. Æmylius Regillus Preteur Romain, ayant
  perdu son temps à essayer de prendre la ville de Phocees à force,
  pour la singuliere proüesse des habitants à se bien defendre, feit
  pache auec eux, de les receuoir pour amis du peuple Romain, et
  d'y entrer comme en ville confederee: leur ostant toute crainte
  d'action hostile. Mais y ayant quand et luy introduict son armee,
  pour s'y faire voir en plus de pompe, il ne fut en sa puissance,
  quelque effort qu'il y employast, de tenir la bride à ses gents: et
  veit deuant ses yeux fourrager bonne partie de la ville: les droicts
  de l'auarice et de la vengeance suppeditant ceux de son autorité et
  de la discipline militaire.   Cleomenes disoit, Que quelque mal
  qu'on peust faire aux ennemis en guerre, cela estoit par-dessus
  la Iustice, et non subiect à icelle, tant enuers les Dieux, qu'enuers
  les hommes: et ayant faict treue auec les Argiens pour sept iours,
  la troisiesme nuict apres il les alla charger tous endormis, et les
  défict, alleguant qu'en sa treue il n'auoit pas esté parlé des nuicts:
  mais les Dieux vengerent ceste perfide subtilité.   Pendant le parlement,
  et qu'ils musoient sur leurs seurtez, la ville de Casilinum
  fust saisie par surprinse. Et cela pourtant au siecle et des plus
  iustes Capitaines et de la plus parfaicte milice Romaine: car il
  n'est pas dict, qu'en temps et lieu il ne soit permis de nous preualoir
  de la sottise de noz ennemis, comme nous faisons de leur
  lascheté. Et certes la guerre a naturellement beaucoup de priuileges
  raisonnables au preiudice de la raison. Et icy faut la regle, _neminem
  id agere, vt ex alterius prædetur inscitia_. Mais ie m'estonne de
  l'estendue que Xenophon leur donne, et par les propos, et par
  diuers exploicts de son parfaict Empereur: autheur de merueilleux
  poids en telles choses, comme grand Capitaine et Philosophe des
  premiers disciples de Socrates; et ne consens pas à la mesure de
  sa dispense en tout et par tout.   Monsieur d'Aubigny assiegeant
  Cappoüe, et apres y auoir fait vne furieuse baterie, le Seigneur
  Fabrice Colonne, Capitaine de la ville, ayant commencé à parlementer
  de dessus vn bastion, et ses gens faisants plus molle garde,
  les nostres s'en emparerent, et mirent tout en pieces. Et de plus
  fresche memoire à Yuoy, le Seigneur Iulian Rommero, ayant fait
  ce pas de clerc de sortir pour parlementer auec Monsieur le Connestable,
  trouua au retour sa place saisie. Mais afin que nous ne
  nous en allions pas sans reuanche, le Marquis de Pesquaire assiegeant
  Genes, où le Duc Octauian Fregose commandoit soubs
  nostre protection, et l'accord entre eux ayant esté poussé si auant,
  qu'on le tenoit pour fait, sur le point de la conclusion, les Espagnols
  s'estans coullés dedans, en vserent comme en vne victoire
  planiere: et depuis à Ligny en Barrois, où le Comte de Brienne
  commandoit, l'Empereur l'ayant assiegé en personne, et Bertheuille
  Lieutenant dudict Comte estant sorty pour parlementer, pendant le
  parlement la ville se trouue saisie.

    _Fù il vincer sempre mai laudabil cosa,
    Vinca si ò per fortuna ò per ingegno,_

  disent-ils: mais le Philosophe Chrysippus n'eust pas esté de cet
  aduis: et moy aussi peu. Car il disoit que ceux qui courent à
  l'enuy, doiuent bien employer toutes leurs forces à la vistesse, mais
  il ne leur est pourtant aucunement loisible de mettre la main sur
  leur aduersaire pour l'arrester: ny de luy tendre la iambe, pour le
  faire cheoir. Et plus genereusement encore ce grand Alexandre, à
  Polypercon, qui luy suadoit de se seruir de l'auantage que l'obscurité
  de la nuict luy donnoit pour assaillir Darius: Point, dit-il, ce
  n'est pas à moy de chercher des victoires desrobees: _malo me fortunæ
  pœniteat, quàm victoriæ pudeat_.

    _Atque idem fugientem haud est dignatus Orodem
    Sternere, nec iacta cæcum dare cuspide vulnus:
    Obuius, aduersóque occurrit, séque viro vir
    Contulit, haud furto melior, sed fortibus armis._




  CHAPITRE VII.

  _Que l'intention iuge nos actions._


  LA mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I'en sçay
  qui l'ont prins en diuerse façon. Henry septiesme Roy d'Angleterre
  fit composition auec Dom Philippe fils de l'Empereur
  Maximilian, ou pour le confronter plus honnorablement, pere de
  l'Empereur Charles cinquiesme, que ledict Philippe remettoit entre
  ses mains le Duc de Suffolc de la Rose blanche, son ennemy, lequel
  s'en estoit fuy et retiré au pays bas, moyennant qu'il promettoit de
  n'attenter rien sur la vie dudict Duc: toutesfois venant à mourir, il
  commanda par son testament à son fils, de le faire mourir, soudain
  apres qu'il seroit decedé. Dernierement en cette tragedie que
  le Duc d'Albe nous fit voir à Bruxelles és Contes de Horne et d'Aiguemond,
  il y eut tout plein de choses remerquables: et entre
  autres que ledict Comte d'Aiguemond, soubs la foy et asseurance
  duquel le Comte de Horne s'estoit venu rendre au Duc d'Albe,
  requit auec grande instance, qu'on le fist mourir le premier: affin
  que sa mort l'affranchist de l'obligation qu'il auoit audict Comte
  de Horne. Il semble que la mort n'ayt point deschargé le premier de
  sa foy donnee, et que le second en estoit quitte, mesmes sans mourir.
  Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos
  moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont
  aucunement en nostre puissance, et qu'il n'y a rien en bon escient
  en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité
  et s'establissent toutes les regles du deuoir de l'homme. Par
  ainsi le Comte d'Aiguemond tenant son ame et volonté endebtee à
  sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne fust pas en ses
  mains, estoit sans doute absous de son deuoir, quand il eust
  suruescu le Comte de Horne. Mais le Roy d'Angleterre faillant à sa
  parolle par son intention, ne se peut excuser pour auoir retardé
  iusques apres sa mort l'execution de sa desloyauté: non plus que le
  masson de Herodote, lequel ayant loyallement conserué durant sa
  vie le secret des thresors du Roy d'Egypte son maistre, mourant les
  descouurit à ses enfans.   I'ay veu plusieurs de mon temps conuaincus
  par leur conscience retenir de l'autruy, se disposer à y
  satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien
  qui vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir
  restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest.
  Ils doiuent du plus leur. Et d'autant qu'ils payent plus poisamment,
  et incommodéement: d'autant en est leur satisfaction plus
  iuste et meritoire. La penitence demande à charger. Ceux la font
  encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté
  enuers le proche à leur derniere volonté, l'ayants cachee
  pendant la vie. Et monstrent auoir peu de soin du propre honneur,
  irritans l'offencé à l'encontre de leur memoire: et moins
  de leur conscience, n'ayants pour le respect de la mort mesme, sceu
  faire mourir leur maltalent: et en estendant la vie outre la leur.
  Iniques iuges, qui remettent à iuger alors qu'ils n'ont plus cognoissance
  de cause. Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die
  chose, que ma vie n'ayt premierement dit et apertement.




  CHAPITRE VIII.

  _De l'oysiueté._


  COMME nous voyons des terres oysiues, si elles sont grasses et fertilles,
  foisonner en cent mille sortes d'herbes sauuages et inutiles
  et que pour les tenir en office, il les faut assubiectir et employer à
  certaines semences, pour nostre seruice. Et comme nous voyons,
  que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pieces
  de chair informes, mais que pour faire vne generation bonne et
  naturelle, il les faut embesongner d'vne autre semence: ainsin est-il
  des esprits; si on ne les occupe à certain subiect, qui les bride
  et contraigne, ils se iettent desreiglez, par-cy par-là, dans le vague
  champ des imaginations.

    _Sicut aquæ tremulum labris vbi lumen ahenis
    Sole repercussum, aut radiantis imagine Lunæ,
    Omnia peruolitat latè loca, iámque sub auras
    Erigitur, summique ferit laquearia tecti._

  Et n'est folie ny réuerie, qu'ils ne produisent en cette agitation,

                      _velut ægri somnia, vanæ
    Finguntur species._

  L'ame qui n'a point de but estably, elle se perd: Car comme on
  dit, c'est n'estre en aucun lieu, que d'estre par tout.

    _Quisquis vbique habitat, Maxime, nusquam habitat._

  Dernierement que ie me retiray chez moy, deliberé autant que ie
  pourroy, ne me mesler d'autre chose, que de passer en repos, et à
  part, ce peu qui me reste de vie, il me sembloit ne pouuoir faire
  plus grande faueur à mon esprit, que de le laisser en pleine oysiueté,
  s'entretenir soy-mesmes, et s'arrester et rasseoir en soy: ce
  que i'esperois qu'il peust meshuy faire plus aysément, deuenu auec
  le temps, plus poisant, et plus meur; mais ie trouue,

    _variam semper dant otia mentem,_

  qu'au rebours faisant le cheual eschappé, il se donne cent fois
  plus de carriere à soy-mesmes, qu'il ne prenoit pour autruy: et
  m'enfante tant de chimeres et monstres fantasques les vns sur les
  autres, sans ordre, et sans propos, que pour en contempler à mon
  ayse l'ineptie et l'estrangeté, i'ay commencé de les mettre en rolle:
  esperant auec le temps, luy en faire honte à luy mesmes.




  CHAPITRE IX.

  _Des menteurs._


  IL n'est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire.
  Car ie n'en recognoy quasi trace en moy: et ne pense qu'il
  y en ayt au monde, vne autre si merueilleuse en defaillance. I'ay
  toutes mes autres parties viles et communes, mais en cette-là ie
  pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner nom et reputation.
  Outre l'inconuenient naturel que i'en souffre: car certes,
  veu sa necessité, Platon a raison de la nommer vne grande et puissante
  deesse: si en mon pays on veut dire qu'vn homme n'a point de
  sens, ils disent, qu'il n'a point de memoire: et quand ie me plains
  du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme
  si ie m'accusois d'estre insensé: ils ne voyent pas de chois entre
  memoire et entendement. C'est bien empirer mon marché: mais ils
  me font tort: car il se voit par experience plustost au rebours,
  que les memoires excellentes se ioignent volontiers aux iugemens
  debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire
  qu'estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie,
  representent l'ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire,
  et d'vn defaut naturel, on en fait vn defaut de conscience.
  Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse: il ne se souuient
  point de ses amys: il ne s'est point souuenu de dire, ou faire,
  ou taire cela, pour l'amour de moy. Certes ie puis aysément oublier:
  mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m'a
  donnee, ie ne le fay pas. Qu'on se contente de ma misere, sans en
  faire vne espece de malice: et de la malice autant ennemye de
  mon humeur.   Ie me console aucunement. Premierement sur ce,
  que c'est vn mal duquel principallement i'ay tiré la raison de corriger
  vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir
  est l'ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s'empestre
  des negotiations du monde. Que comme disent plusieurs
  pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié
  d'autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s'est affoiblie, et
  irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon iugement,
  sur les traces d'autruy, sans exercer leurs propres forces, si
  les inuentions et opinions estrangieres m'estoient presentes par le
  benefice de la memoire. Que mon parler en est plus court: car le
  magasin de la memoire, est volontiers plus fourny de matiere, que
  n'est celuy de l'inuention. Si elle m'eust tenu bon, i'eusse assourdi
  tous mes amys de babil: les subiects esueillans cette telle quelle
  faculté que i'ay de les manier et employer, eschauffant et attirant
  mes discours. C'est pitié: ie l'essaye par la preuue d'aucuns de
  mes priuez amys: à mesure que la memoire leur fournit la chose
  entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent
  de tant de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en
  estouffent la bonté: s'il ne l'est pas, vous estes à maudire ou
  l'heur de leur memoire, ou le malheur de leur iugement. Et c'est
  chose difficile, de fermer vn propos, et de le coupper despuis qu'on
  est arroutté. Et n'est rien, où la force d'vn cheual se cognoisse
  plus, qu'à faire vn arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes,
  i'en voy qui veulent et ne se peuuent deffaire de leur course. Ce
  pendant qu'ils cerchent le point de clorre le pas, ils s'en vont baliuernant
  et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse.
  Sur tout les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance
  des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs
  redites. I'ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux,
  en la bouche d'vn Seigneur, chascun de l'assistance en ayant esté
  abbreuué cent fois.   Secondement qu'il me souuient moins des
  offences receuës, ainsi que disoit cet ancien: il me faudroit vn protocolle,
  comme Darius, pour n'oublier l'offense qu'il auoit receue
  des Atheniens, faisoit qu'vn page à touts les coups qu'il se mettoit
  à table, luy vinst rechanter par trois fois à l'oreille, Sire,
  souuienne vous des Atheniens: et que les lieux et les liures que
  ie reuoy, me rient tousiours d'vne fresche nouuelleté.   Ce n'est
  pas sans raison qu'on dit, que qui ne se sent point assez ferme de
  memoire, ne se doit pas mesler d'estre menteur. Ie sçay bien que
  les grammairiens font difference, entre dire mensonge, et mentir:
  et disent que dire mensonge, c'est dire chose fausse, mais qu'on a
  pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin,
  d'où nostre François est party, porte autant comme aller contre
  sa conscience: et que par consequent cela ne touche que ceux
  qui disent contre ce qu'ils sçauent, desquels ie parle. Or ceux
  icy, ou ils inuentent marc et tout, ou ils déguisent et alterent vn
  fons veritable. Lors qu'ils déguisent et changent, à les remettre
  souuent en ce mesme conte, il est mal-aisé qu'ils ne se desferrent:
  par ce que la chose, comme elle est, s'estant logée la premiere
  dans la memoire, et s'y estant empreincte, par la voye de la connoissance
  et de la science, il est mal-aisé qu'elle ne se represente
  à l'imagination, délogeant la fausceté, qui n'y peut auoir le pied
  si ferme, ny si rassis: et que les circonstances du premier aprentissage,
  se coulant à tous coups dans l'esprit, ne facent perdre le
  souuenir des pieces raportées faulses ou abastardies. En ce qu'ils
  inuentent tout à faict, d'autant qu'il n'y a nulle impression contraire,
  qui choque leur fausceté, ils semblent auoir d'autant moins
  à craindre de se mesconter. Toutefois encore cecy, par ce que c'est
  vn corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si
  elle n'est bien asseuree. Dequoy i'ay souuent veu l'experience, et
  plaisamment, aux despens de ceux qui font profession de ne former
  autrement leur parole, que selon qu'il sert aux affaires qu'ils
  negotient, et qu'il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances
  à quoy ils veulent asseruir leur foy et leur conscience,
  estans subiettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se
  diuersifie quand et quand: d'où il aduient que de mesme chose,
  ils disent, tantost gris, tantost iaune: à tel homme d'vne sorte, à
  tel d'vne autre: et si par fortune ces hommes rapportent en butin
  leurs instructions si contraires, que deuient ce bel art? Outre ce
  qu'imprudemment ils se desferrent eux-mesmes si souuent: car
  quelle memoire leur pourroit suffire à se souuenir de tant de diuerses
  formes, qu'ils ont forgées en vn mesme subiect? I'ay veu
  plusieurs de mon temps, enuier la reputation de cette belle sorte
  de prudence: qui ne voyent pas, que si la reputation y est, l'effect
  n'y peut estre.   En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne
  sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la
  parole. Si nous en connoissions l'horreur et le poids, nous le poursuiurions
  à feu, plus iustement que d'autres crimes. Ie trouue qu'on
  s'amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes,
  tres mal à propos, et qu'on les tourmente pour des actions temeraires,
  qui n'ont ny impression ny suitte. La menterie seule, et vn peu au
  dessous, l'opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on
  deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles
  croissent quand et eux: et depuis qu'on a donné ce faux train à la
  langue, c'est merueille combien il est impossible de l'en retirer.
  Par où il aduient, que nous voyons des honnestes hommes d'ailleurs,
  y estre subiects et asseruis. I'ay vn bon garçon de tailleur, à
  qui ie n'ouy iamais dire vne verité, non pas quand elle s'offre pour
  luy seruir vtilement. Si comme la verité, le mensonge n'auoit qu'vn
  visage, nous serions en meilleurs termes: car nous prendrions
  pour certain l'opposé de ce que diroit le menteur. Mais le reuers
  de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny. Les Pythagoriens
  font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille
  routtes desuoyent du blanc: vne y va. Certes ie ne m'asseure pas,
  que ie peusse venir à bout de moy, à guarentir vn danger euident
  et extresme, par vne effrontee et solenne mensonge. Vn ancien
  pere dit, que nous sommes mieux en la compagnie d'vn chien
  cognu, qu'en celle d'vn homme, duquel le langage nous est inconnu.
  _Vt externus alieno non sit hominis vice._ Et de combien est le
  langage faux moins sociable que le silence?   Le Roy François premier,
  se vantoit d'auoir mis au rouet par ce moyen, Francisque
  Tauerna, Ambassadeur de François Sforce Duc de Milan, homme
  tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy auoit esté despesché
  pour excuser son maistre enuers sa Maiesté, d'vn fait de grande
  consequence; qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousiours quelques
  intelligences en Italie, d'où il auoit esté dernierement chassé,
  mesme au Duché de Milan, auoit aduisé d'y tenir pres du Duc vn
  Gentilhomme de sa part, Ambassadeur par effect, mais par apparence
  homme priué, qui fist la mine d'y estre pour ses affaires
  particulieres: d'autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus
  de l'Empereur, lors principallement qu'il estoit en traicté de mariage
  auec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present
  douairiere de Lorraine, ne pouuoit descouurir auoir aucune praticque
  et conference auecques nous, sans son grand interest. A
  cette commission, se trouua propre vn Gentil-homme Milannois,
  escuyer d'escurie chez le Roy, nommé Merueille. Cettuy-cy despesché
  auecques lettres secrettes de creance, et instructions d'Ambassadeur,
  et auec d'autres lettres de recommendation enuers le Duc,
  en faueur de ses affaires particulieres, pour le masque et la montre,
  fut si long temps aupres du Duc, qu'il en vint quelque ressentiment
  à l'Empereur: qui donna cause à ce qui s'ensuiuit apres,
  comme nous pensons: ce fut, que soubs couleur de quelque meurtre,
  voila le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et
  son proces faict en deux iours. Messire Francisque estant venu
  prest d'vne longue deduction contrefaicte de cette histoire; car le
  Roy s'en estoit adressé, pour demander raison, à tous les Princes
  de Chrestienté, et au Duc mesmes: fut ouy aux affaires du matin,
  et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette
  fin, plusieurs belles apparences du faict: Que son maistre n'auoit
  iamais pris nostre homme, que pour Gentil-homme priué, et sien
  subiect, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n'auoit
  iamais vescu là soubs autre visage: desaduouant mesme auoir sçeu
  qu'il fust en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s'en
  faut qu'il le prist pour Ambassadeur. Le Roy à son tour le pressant
  de diuerses obiections et demandes, et le chargeant de toutes pars,
  l'acculla en fin sur le point de l'execution faicte de nuict, et
  comme à la desrobée. A quoy le pauure homme embarrassé, respondit,
  pour faire l'honneste, que pour le respect de sa Maiesté,
  le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fust faicte de
  iour. Chacun peut penser, comme il fut releué, s'estant si lourdement
  couppé, à l'endroit d'vn tel nez que celuy du Roy François.

  Le Pape Iulle second, ayant enuoyé vn Ambassadeur vers le Roy
  d'Angleterre, pour l'animer contre le Roy François, l'Ambassadeur
  ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d'Angleterre s'estant arresté
  en sa response, aux difficultez qu'il trouuoit à dresser les
  preparatifs qu'il faudroit pour combattre vn Roy si puissant, et en
  alleguant quelques raisons: l'Ambassadeur repliqua mal à propos,
  qu'il les auoit aussi considerées de sa part, et les auoit bien dictes
  au Pape. De cette parole si esloignée de sa proposition, qui estoit
  de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d'Angleterre print le
  premier argument de ce qu'il trouua depuis par effect, que cet
  Ambassadeur, de son intention particuliere pendoit du costé de
  France, et en ayant aduerty son maistre, ses biens furent confisquez,
  et ne tint à guere qu'il n'en perdist la vie.




  CHAPITRE X.

  _Du parler prompt ou tardif._


  ONC _ne furent à tous toutes graces données._

  Aussi voyons nous qu'au don d'eloquence, les vns ont la facilité
  et la promptitude, et ce qu'on dit, le boutehors si aisé, qu'à chasque
  bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent
  iamais rien qu'elabouré et premedité.   Comme on donne des regles
  aux dames de prendre les ieux et les exercices du corps, selon l'auantage
  de ce qu'elles ont le plus beau. Si i'auois à conseiller de
  mesmes, en ces deux diuers aduantages de l'eloquence, de laquelle
  il semble en nostre siecle, que les Prescheurs et les Aduocats facent
  principalle profession, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble,
  et l'autre mieux Aduocat: par ce que la charge de celuy-là luy
  donne autant qu'il luy plaist de loisir pour se preparer; et puis sa
  carriere se passe d'vn fil et d'vne suite, sans interruption: là où
  les commoditez de l'Aduocat le pressent à toute heure de se mettre
  en lice: et les responces improuueuës de sa partie aduerse, le reiettent
  de son branle, où il luy faut sur le champ prendre nouueau
  party.   Si est-ce qu'à l'entreueuë du Pape Clement et du Roy François
  à Marseille, il aduint tout au rebours, que Monsieur Poyet,
  homme toute sa vie nourry au barreau, en grande reputation, ayant
  charge de faire la harangue au Pape, et l'ayant de longue main
  pourpensee, voire, à ce qu'on dict, apportée de Paris toute preste,
  le iour mesme qu'elle deuoit estre prononcée, le Pape se craignant
  qu'on luy tinst propos qui peust offenser les Ambassadeurs des
  autres Princes qui estoyent autour de luy, manda au Roy l'argument
  qui luy sembloit estre le plus propre au temps et au lieu,
  mais de fortune, tout autre que celuy, sur lequel Monsieur Poyet
  s'estoit trauaillé: de façon que sa harengue demeuroit inutile, et
  luy en falloit promptement refaire vne autre. Mais s'en sentant
  incapable, il fallut que Monsieur le Cardinal du Bellay en prinst
  la charge. La part de l'Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur:
  et nous trouuons pourtant ce m'est aduis plus de passables
  Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que
  ce soit plus le propre de l'esprit, d'auoir son operation prompte
  et soudaine, et plus le propre du iugement, de l'auoir lente et posée.
  Mais qui demeure du tout muet, s'il n'a loisir de se preparer, et
  celuy aussi, à qui le loisir ne donne aduantage de mieux dire, ils
  sont en pareil degré d'estrangeté.   On recite de Seuerus Cassius,
  qu'il disoit mieux sans y auoir pensé: qu'il deuoit plus à la fortune
  qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à proufit d'estre troublé
  en parlant: et que ses aduersaires craignoyent de le picquer, de
  peur que la colere ne luy fist redoubler son eloquence. Ie cognois
  par experience cette condition de nature, qui ne peut soustenir
  vne vehemente premeditation et laborieuse: si elle ne va gayement
  et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aucuns
  ouurages qu'ils puent à l'huyle et à la lampe, pour certaine aspreté
  et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part.
  Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de
  l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et
  l'empesche, ainsi qu'il aduient à l'eau, qui par force de se presser
  de sa violence et abondance, ne peut trouuer yssue en vn goulet
  ouuert. En cette condition de nature, dequoy ie parle, il y a
  quant et quant aussi cela, qu'elle demande à estre non pas esbranlée
  et picquée par ces passions fortes, comme la colere de
  Cassius, car ce mouuement seroit trop aspre: elle veut estre non
  pas secoüée, mais sollicitée: elle veut estre eschauffée et resueillée
  par les occasions estrangeres, presentes et fortuites. Si elle va toute
  seule, elle ne fait que trainer et languir: l'agitation est sa vie et
  sa grace.   Ie ne me tiens pas bien en ma possession et disposition:
  le hazard y a plus de droit que moy: l'occasion, la compaignie,
  le branle mesme de ma voix, tire plus de mon esprit, que ie n'y
  trouue lors que ie le sonde et employe à part moy. Ainsi les
  paroles en valent mieux que les escrits, s'il y peut auoir chois
  où il n'y a point de prix. Cecy m'aduient aussi, que ie ne me
  trouue pas où ie me cherche: et me trouue plus par rencontre,
  que par l'inquisition de mon iugement. I'auray eslancé quelque
  subtilité en escriuant. I'entens bien, mornée pour vn autre, affilée
  pour moy. Laissons toutes ces honnestetez. Cela se dit par chacun
  selon sa force. Ie l'ay si bien perdue que ie ne sçay ce que i'ay
  voulu dire: et l'a l'estranger descouuerte par fois auant moy. Si ie
  portoy le rasoir par tout où cela m'aduient, ie me desferoy tout. Le
  rencontre m'en offrira le iour quelque autre fois, plus apparent
  que celuy du midy: et me fera estonner de ma hesitation.




  CHAPITRE XI.

  _Des prognostications._


  QVANT aux oracles, il est certain que bonne piece auant la venue
  de Iesus Christ, ils auoyent commencé à perdre leur credit: car
  nous voyons que Cicero se met en peine de trouuer la cause de
  leur defaillance. Et ces mots sont à luy: _Cur isto modo iam oracula
  Delphis non eduntur, non modò nostra ætate, sed iamdiu, vt nihil
  possit esse contemptius?_ Mais quant aux autres prognostiques, qui se
  tiroyent de l'anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue
  en partie la constitution naturelle des membres internes
  d'icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, _Aues
  quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus_, des fouldres,
  du tournoyement des riuieres, _Multa cernunt aruspices: multa
  augures prouident: multa oraculis declarantur: multa vaticinationibus:
  multa somniis: multa portentis_, et autres sur lesquels l'ancienneté
  appuyoit la pluspart des entreprises, tant publicques que
  priuées; nostre Religion les a abolies.   Et encore qu'il reste entre
  nous quelques moyens de diuination és astres, és esprits, és figures
  du corps, és songes, et ailleurs: notable exemple de la forcenée
  curiosité de nostre nature, s'amusant à preoccuper les choses futures,
  comme si elle n'auoit pas assez affaire à digerer les presentes:

                        _cur hanc tibi rector Olympi
    Sollicitis visum mortalibus addere curam,
    Noscant venturas vt dira per omina clades?
    Sit subitum quodcunque paras, sit cæca futuri
    Mens hominum fati, liceat sperare timenti:_

  _Ne vtile quidem est scire quid futurum sit: Miserum est enim nihil
  proficientem angi_: si est-ce qu'elle est de beaucoup moindre auctorité.
  Voylà pourquoy l'exemple de François Marquis de Sallusse
  m'a semblé remerquable: car Lieutenant du Roy François en son
  armée delà les monts, infiniment fauorisé de nostre cour, et obligé
  au Roy du Marquisat mesmes, qui auoit esté confisqué de son frere:
  au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme
  y contredisant, se laissa si fort espouuanter, comme il a esté adueré,
  aux belles prognostications qu'on faisoit lors courir de tous costez
  à l'aduantage de l'Empereur Charles cinquiesme, et à nostre desauantage
  (mesmes en Italie, où ces folles propheties auoyent
  trouué tant de place, qu'à Rome fut baillée grande somme d'argent
  au change, pour cette opinion de nostre ruine) qu'apres s'estre
  souuent condolu à ses priuez, des maux qu'il voyoit ineuitablement
  preparez à la couronne de France, et aux amis qu'il y auoit, se
  reuolta, et changea de party: à son grand dommage pourtant,
  quelque constellation qu'il y eust. Mais il s'y conduisit en homme
  combatu de diuerses passions: car ayant et villes et forces en sa
  main, l'armee ennemie soubs Antoine de Leue à trois pas de luy, et
  nous sans soupçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu'il ne
  fit. Car pour sa trahison nous ne perdismes ny homme, ny ville que
  Fossan: encore apres l'auoir long temps contestee.

    _Prudens futuri temporis exitum
    Caliginosa nocte premit Deus,
        Ridétque si mortalis vltra
        Fas trepidat.
                      Ille potens sui
    Lætúsque deget, cui licet in diem
        Dixisse, vixi; cras vel atra
        Nube polum pater occupato,
    Vel sole puro._

    _Lætus in præsens animus, quod vltra est,
    Oderit curare._

  Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort. _Ista
  sic reciprocantur, vt et si diuinatio sit, dij sint: et si dij sint, sit
  diuinatio._ Beaucoup plus sagement Pacuuius,

    _Nam istis qui linguam auium intelligunt,
    Plúsque ex alieno iecore sapiunt, quàm ex suo,
    Magis audiendum quàm auscultandum censeo._

  Cette tant celebree art de deuiner des Toscans nasquit ainsin. Vn
  laboureur perçant de son coultre profondement la terre, en veid
  sourdre Tages demi-dieu, d'vn visage enfantin, mais de senile prudence.
  Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie
  et conseruee à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens
  de cette art. Naissance conforme à son progrez. I'aymerois bien
  mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes.
  Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part
  d'auctorité au sort. Platon en la police qu'il forge à discretion, luy
  attribue la decision de plusieurs effects d'importance, et veut entre
  autres choses, que les mariages se facent par sort entre les bons.
  Et donne si grand poids à cette election fortuite, que les enfans qui
  en naissent, il ordonne qu'ils soyent nourris au païs: ceux qui naissent
  des mauuais, en soyent mis hors: toutesfois si quelqu'vn de
  ces bannis venoit par cas d'aduenture à montrer en croissant
  quelque bonne esperance de soy, qu'on le puisse rappeller, et exiler
  aussi celuy d'entre les retenus, qui montrera peu d'esperance de son
  adolescence.   I'en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et
  nous en alleguent l'authorité aux choses qui se passent. A tant dire,
  il faut qu'ils dient et la verité et le mensonge. _Quis est enim, qui
  totum diem iaculans, non aliquando conlineet?_ Ie ne les estime de
  rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre. Ce seroit
  plus de certitude s'il y auoit regle et verité à mentir tousiours. Ioint
  que personne ne tient registre de leurs mescontes, d'autant qu'ils
  sont ordinaires et infinis: et fait-on valoir leurs diuinations de ce
  qu'elles sont rares, incroiables, et prodigieuses. Ainsi respondit
  Diagoras, qui fut surnommé l'Athee, estant en la Samothrace, à
  celuy qui en luy montrant au Temple force vœuz et tableaux de
  ceux qui auoyent eschapé le naufrage, luy dit: Et bien vous, qui
  pensez que les Dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que
  dittes vous de tant d'hommes sauuez par leur grace? Il se fait ainsi,
  respondit-il: ceux là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez,
  en bien plus grand nombre.   Cicero dit, que le seul Xenophanes
  Colophonien entre tous les Philosophes, qui ont aduoué les Dieux, a
  essayé de desraciner toute sorte de diuination. D'autant est-il moins
  de merueille, si nous auons veu par fois à leur dommage, aucunes
  de nos ames principesques s'arrester à ces vanitez. Ie voudrois bien
  auoir reconnu de mes yeux ces deux merueilles, du liure de Ioachim
  Abbé Calabrois, qui predisoit tous les Papes futurs; leurs
  noms et formes; et celuy de Leon l'Empereur qui predisoit les Empereurs
  et Patriarches de Grece. Cecy ay-ie reconnu de mes yeux,
  qu'és confusions publiques, les hommes estonnez de leur fortune,
  se vont reiettant, comme à toute superstition, à rechercher au ciel
  les causes et menaces anciennes de leur malheur: et y sont si estrangement
  heureux de mon temps, qu'ils m'ont persuadé, qu'ainsi
  que c'est vn amusement d'esprits aiguz et oisifs, ceux qui sont
  duicts à ceste subtilité de les replier et desnouër, seroyent en tous
  escrits capables de trouuer tout ce qu'ils y demandent. Mais sur
  tout leur preste beau ieu, le parler obscur, ambigu et fantastique
  du iargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun
  sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu'il
  luy plaira.   Le demon de Socrates estoit à l'aduanture certaine
  impulsion de volonté, qui se presentoit à luy sans le conseil de son
  discours. En vne ame bien espuree, comme la sienne, et preparee
  par continu exercice de sagesse et de vertu, il est vray-semblable
  que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent
  tousiours importantes et dignes d'estre suiuies. Chacun sent en soy
  quelque image de telles agitations d'vne opinion prompte, vehemente
  et fortuite. C'est à moy de leur donner quelque authorité,
  qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement
  foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion,
  qui estoit plus ordinaire à Socrates, ausquelles ie me
  laissay emporter si vtilement et heureusement, qu'elles pourroyent
  estre iugees tenir quelque chose d'inspiration diuine.




  CHAPITRE XII.

  _De la constance._


  LA loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous
  ne nous deuions couurir, autant qu'il est en nostre puissance,
  des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent
  d'auoir peur qu'ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens
  honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis,
  mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à
  porter de pied ferme, les inconueniens où il n'y a point de remede.
  De maniere qu'il n'y a soupplesse de corps, ny mouuement aux armes
  de main, que nous trouuions mauuais, s'il sert à nous garantir du
  coup qu'on nous rue.   Plusieurs nations tresbelliqueuses se seruoyent
  en leurs faits d'armes, de la fuite, pour aduantage principal,
  et montroyent le dos à l'ennemy plus dangereusement que leur
  visage. Les Turcs en retiennent quelque chose. Et Socrates en Platon
  se mocque de Laches, qui auoit definy la fortitude, se tenir
  ferme en son reng contre les ennemis. Quoy, feit-il, seroit ce donc
  lascheté de les battre en leur faisant place? Et luy allegue Homere,
  qui louë en Æneas la science de fuir. Et par ce que Laches se
  r'aduisant, aduouë cet vsage aux Scythes, et en fin generallement
  à tous gens de cheual: il luy allegue encore l'exemple des gens de
  pied Lacedemoniens (nation sur toutes duitte à combatre de pied
  ferme) qui en la iournee de Platees, ne pouuant ouurir la phalange
  Persienne, s'aduiserent de s'escarter et sier arriere: pour, par
  l'opinion de leur fuitte, faire rompre et dissoudre cette masse, en
  les poursuiuant. Par où ils se donnerent la victoire.   Touchant les
  Scythes, on dit d'eux, quand Darius alla pour les subiuger, qu'il
  manda à leur Roy force reproches, pour le voir tousiours reculant
  deuant luy, et gauchissant la meslee. A quoy Indathyrsez, car
  ainsi se nommoit-il, fit responce, que ce n'estoit pour auoir peur de
  luy, ny d'homme viuant: mais que c'estoit la façon de marcher
  de sa nation: n'ayant ny terre cultiuee, ny ville, ny maison à deffendre,
  et à craindre que l'ennemy en peust faire profit. Mais s'il
  auoit si grand faim d'en manger, qu'il approchast pour voir le lieu
  de leurs anciennes sepultures, et que là il trouueroit à qui parler
  tout son saoul.   Toutes-fois aux canonnades, depuis qu'on leur est
  planté en butte, comme les occasions de la guerre portent souuent,
  il est messeant de s'esbranler pour la menace du coup: d'autant
  que par sa violence et vitesse nous le tenons ineuitable: et en y
  a meint vn qui pour auoir ou haussé la main, ou baissé la teste, en
  a pour le moins appresté à rire à ses compagnons. Si est-ce qu'au
  voyage que l'Empereur Charles cinquiesme fit contre nous en
  Prouence, le Marquis de Guast estant allé recognoistre la ville
  d'Arle, et s'estant ietté hors du couuert d'vn moulin à vent, à la
  faueur duquel il s'estoit approché, fut apperceu par les Seigneurs
  de Bonneual et Seneschal d'Agenois, qui se promenoyent sus le
  theatre aux arenes: lesquels l'ayant montré au Seigneur de Villiers
  Commissaire de l'artillerie, il braqua si à propos vne couleurine,
  que sans ce que ledict Marquis voyant mettre le feu se lança à
  quartier, il fut tenu qu'il en auoit dans le corps. Et de mesmes
  quelques annees auparavant, Laurent de Medicis, Duc d'Vrbin,
  pere de la Royne, mere du Roy, assiegeant Mondolphe, place
  d'Italie, aux terres qu'on nomme du Vicariat, voyant mettre le feu
  à vne piece qui le regardoit, bien luy seruit de faire la cane: car
  autrement le coup, qui ne luy rasa que le dessus de la teste, luy
  donnoit sans doute dans l'estomach. Pour en dire le vray, ie ne
  croy pas que ces mouuements se fissent auecques discours: car
  quel iugement pouuez-vous faire de la mire haute ou basse en
  chose si soudaine? et est bien plus aisé à croire, que la fortune
  fauorisa leur frayeur: et que ce seroit moyen vne autre fois aussi
  bien pour se ietter dans le coup, que pour l'euiter. Ie ne me puis
  deffendre si le bruit esclatant d'vne harquebusade vient à me fraper
  les oreilles à l'improuueu, en lieu où ie ne le deusse pas attendre,
  que ie n'en tressaille: ce que i'ay veu encores aduenir à d'autres
  qui valent mieux que moy.   Ny n'entendent les Stoiciens, que l'ame
  de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui
  luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent
  qu'il cede au grand bruit du ciel, ou d'vne ruine, pour exemple,
  iusques à la palleur et contraction: ainsin aux autres passions,
  pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l'assiette
  de son discours n'en souffre atteinte ny alteration quelconque, et
  qu'il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. De
  celuy, qui n'est pas sage, il en va de mesmes en la premiere
  partie, mais tout autrement en la seconde. Car l'impression des
  passions ne demeure pas en luy superficielle: ains va penetrant
  iusques au siege de sa raison, l'infectant et la corrompant. Il
  iuge selon icelles, et s'y conforme. Voyez bien disertement et plainement
  l'estat du sage Stoique:

    _Mens immota manet, lacrymæ voluuntur inanes._

  Le sage Peripateticien ne s'exempte pas des perturbations, mais il
  les modere.




  CHAPITRE XIII.

  _Ceremonie de l'entreueuë des rois._


  IL n'est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie.
  A nos regles communes, ce seroit vne notable discourtoisie et à
  l'endroit d'vn pareil, et plus à l'endroit d'vn grand, de faillir à vous
  trouuer chez vous, quand il vous auroit aduerty d'y deuoir venir:
  Voire adioustoit la Royne de Nauarre Marguerite à ce propos, que
  c'estoit inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme
  il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient
  trouuer, pour grand qu'il soit: et qu'il est plus respectueux et ciuil
  de l'attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa
  route: et qu'il suffit de l'accompagner à son partement. Pour moy
  i'oublie souuent l'vn et l'autre de ces vains offices: comme ie retranche
  en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu'vn
  s'en offence: qu'y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l'offence pour vne
  fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle.
  A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l'entraine iusques
  en sa taniere? C'est aussi vne regle commune en toutes assemblees,
  qu'il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l'assignation,
  d'autant qu'il est mieux deu aux plus apparans de se faire attendre.
     Toutesfois à l'entreueuë qui se dressa du Pape Clement, et
  du Roy François à Marseille, le Roy y ayant ordonné les apprests
  necessaires, s'esloigna de la ville, et donna loisir au Pape de deux ou
  trois iours pour son entree et refreschissement, auant qu'il le vinst
  trouuer. Et de mesmes à l'entree aussi du Pape et de l'Empereur à
  Bouloigne, l'Empereur donna moyen au Pape d'y estre le premier et
  y suruint apres luy. C'est, disent-ils, vne cerimonie ordinaire aux
  abouchemens de tels Princes, que le plus grand soit auant les autres
  au lieu assigné, voire auant celuy chez qui se fait l'assemblee:
  et le prennent de ce biais, que c'est afin que cette apparence tesmoigne,
  que c'est le plus grand que les moindres vont trouuer, et
  le recherchent, non pas luy eux.   Non seulement chasque païs,
  mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. I'y
  ay esté assez soigneusement dressé en mon enfance, et ay vescu en
  assez bonne compaignie, pour n'ignorer pas les loix de la nostre
  Françoise: et en tiendrois eschole. I'aime à les ensuiure, mais non
  pas si couardement, que ma vie en demeure contraincte. Elles ont
  quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu'on oublie par discretion,
  non par erreur, on n'en a pas moins de grace. I'ay veu
  souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de
  courtoisie.   C'est au demeurant vne tres-vtile science que la
  science de l'entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice
  des premiers abords de la societé et familiarité: et par
  consequent nous ouure la porte à nous instruire par les exemples
  d'autruy, et à exploitter et produire nostre exemple, s'il a quelque
  chose d'instruisant et communicable.




  CHAPITRE XIIII.

  _On est puny pour s'opiniastrer en vne place sans raison._


  LA vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis,
  on se trouue dans le train du vice: en maniere que par
  chez elle on se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui
  n'en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs
  confins. De cette consideration est nee la coustume que nous auons
  aux guerres, de punir, voire de mort, ceux qui s'opiniastrent à defendre
  vne place, qui par les regles militaires ne peut estre soustenue.
  Autrement soubs l'esperance de l'impunité il n'y auroit
  poullier qui n'arrestast vne armee.   Monsieur le Connestable de
  Mommorency au siege de Pauie, ayant esté commis pour passer
  le Tesin, et se loger aux fauxbourgs S. Antoine, estant empesché
  d'vne tour au bout du pont, qui s'opiniastra iusques à se faire
  batre, feit pendre tout ce qui estoit dedans: et encore depuis
  accompagnant Monsieur le Dauphin au voyage delà les monts,
  ayant prins par force le Chasteau de Villane, et tout ce qui estoit
  dedans ayant esté mis en pieces par la furie des soldats, horsmis
  le Capitaine et l'enseigne, il les fit pendre et estrangler pour
  cette mesme raison: comme fit aussi le Capitaine Martin du Bellay
  lors Gouuerneur de Turin, en cette mesme contree, le Capitaine
  de S. Bony: le reste de ses gens ayant esté massacré à la prinse
  de la place.   Mais d'autant que le iugement de la valeur et foiblesse
  du lieu, se prend par l'estimation et contrepois des forces
  qui l'assaillent (car tel s'opiniastreroit iustement contre deux couleurines,
  qui feroit l'enragé d'attendre trente canons) ou se met
  encore en conte la grandeur du Prince conquerant, sa reputation,
  le respect qu'on luy doit: il y a danger qu'on presse vn peu la
  balance de ce costé là. Et en aduient par ces mesmes termes,
  que tels ont si grande opinion d'eux et de leurs moyens, que ne
  leur semblant raisonnable qu'il y ait rien digne de leur faire teste,
  ilz passent le cousteau par tout où ils trouuent resistance, autant
  que fortune leur dure: comme il se voit par les formes de sommation
  et deffi, que les Princes d'Orient et leurs successeurs, qui
  sont encores, ont en vsage, fiere, hautaine et pleine d'vn commandement
  barbaresque. Et au quartier par où les Portugaiz escornerent
  les Indes, ils trouuerent des estats auec cette loy vniuerselle
  et inuiolable, que tout ennemy vaincu par le Roy en presence, ou
  par son Lieutenant est hors de composition de rançon et de mercy.

  Ainsi sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les
  mains d'vn Iuge ennemy, victorieux et armé.




  CHAPITRE XV.

  _De la punition de la couardise._


  I'OVY autrefois tenir à vn Prince, et tresgrand Capitaine, que
  pour lascheté de cœur vn soldat ne pouuoit estre condamné à
  mort: luy estant à table fait recit du proces du Seigneur de Veruins,
  qui fut condamné à mort pour auoir rendu Bouloigne. A la
  verité c'est raison qu'on face grande difference entre les fautes qui
  viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice.
  Car en celles icy nous nous sommes bandez à nostre escient
  contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et
  en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette
  mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance.
  De maniere que prou de gens ont pensé qu'on ne se
  pouuoit prendre à nous, que de ce que nous faisons contre nostre
  conscience: et sur cette regle est en partie fondee l'opinion de
  ceux qui condamnent les punitions capitales aux heretiques et mescreans:
  et celle qui establit qu'vn Aduocat et vn Iuge ne puissent
  estre tenuz de ce que par ignorance ils ont failly en leur charge.

  Mais quant à la coüardise, il est certain que la plus commune
  façon est de la chastier par honte et ignominie. Et tient-on que
  cette regle a esté premierement mise en vsage par le legislateur
  Charondas: et qu'auant luy les loix de Grece punissoyent de mort
  ceux qui s'en estoyent fuis d'vne bataille: là où il ordonna seulement
  qu'ils fussent par trois iours assis emmy la place publicque,
  vestus de robe de femme: esperant encores s'en pouuoir seruir,
  leur ayant fait reuenir le courage par cette honte. _Suffundere malis
  hominis sanguinem quàm effundere._ Il semble aussi que les loix
  Romaines punissoyent anciennement de mort, ceux qui auoyent
  fuy. Car Ammianus Marcellinus dit que l'Empereur Iulien condemna
  dix de ses soldats, qui auoyent tourné le dos à vne charge
  contre les Parthes, à estre degradez, et apres à souffrir mort,
  suyuant, dit-il, les loix anciennes. Toutes-fois ailleurs pour vne
  pareille faute il en condemne d'autres, seulement à se tenir parmy
  les prisonniers sous l'enseigne du bagage. L'aspre chastiement du
  peuple Romain contre les soldats eschapez de Cannes, et en cette
  mesme guerre, contre ceux qui accompaignerent Cn. Fuluius en sa
  deffaitte, ne vint pas à la mort. Si est-il à craindre que la honte les
  desespere, et les rende non froids amis seulement, mais ennemis.

  Du temps de nos Peres le Seigneur de Franget, iadis Lieutenant
  de la compaignie de Monsieur le Mareschal de Chastillon, ayant par
  Monsieur le Mareschal de Chabannes esté mis Gouuerneur de Fontarabie
  au lieu de Monsieur du Lude, et l'ayant rendue aux Espagnols,
  fut condamné à estre degradé de noblesse, et tant luy que
  sa posterité declaré roturier, taillable et incapable de porter armes:
  et fut cette rude sentence executee à Lyon. Depuis souffrirent
  pareille punition tous les Gentils-hommes qui se trouuerent dans
  Guyse, lors que le Comte de Nansau y entra: et autres encore depuis.
  Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparante ou
  ignorance ou couardise, qu'elle surpassast toutes les ordinaires, ce
  seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté
  et de malice, et de la chastier pour telle.




  CHAPITRE XVI.

  _Vn traict de quelques ambassadeurs._


  I'OBSERVE en mes voyages cette practique, pour apprendre tousiours
  quelque chose, par la communication d'autruy, qui est vne
  des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux,
  auec qui ie confere, aux propos des choses qu'ils sçauent le mieux.

    _Basti al nocchiero ragionar de' venti,
    Al bifolco dei tori, et le sue piaghe
    Conti 'l guerrier, conti 'l pastor gli armenti._

  Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit
  plustost à discourir du mestier d'vn autre que du sien: estimant
  que c'est autant de nouuelle reputation acquise: tesmoing le reproche
  qu'Archidamus feit à Periander, qu'il quittoit la gloire d'vn
  bon Medecin, pour acquerir celle de mauuais Poëte. Voyez combien
  Cesar se desploye largement à nous faire entendre ses inuentions à
  bastir ponts et engins: et combien au prix il va se serrant, où il
  parle des offices de sa profession, de sa vaillance, et conduite de sa
  milice. Ses exploicts le verifient assez Capitaine excellent: il se veut
  faire cognoistre excellent Ingenieur; qualité aucunement estrangere.
  Le vieil Dionysius estoit tres grand chef de guerre, comme il
  conuenoit à sa fortune: mais il se trauailloit à donner principale
  recommendation de soy, par la poësie: et si n'y sçauoit guere. Vn
  homme de vacation iuridique, mené ces iours passez voir vne
  estude fournie de toutes sortes de liures de son mestier, et de tout
  autre mestier, n'y trouua nulle occasion de s'entretenir: mais il
  s'arresta à gloser rudement et magistralement vne barricade logee
  sur la vis de l'estude, que cent Capitaines et soldats recognoissent
  tous les iours, sans remerque et sans offense.

    _Optat ephippia bos piger, optat arare caballus._

  Par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut
  trauailler de reietter tousiours l'architecte, le peintre, le cordonnier,
  et ainsi du reste chacun à son gibier.   Et à ce propos, à la lecture
  des histoires, qui est le subiet de toutes gens, i'ay accoustumé
  de considerer qui en sont les escriuains: si ce sont personnes, qui
  ne facent autre profession que de lettres, i'en apren principalement
  le stile et le langage: si ce sont Medecins, ie les croy plus volontiers
  en ce qu'ils nous disent de la temperature de l'air, de la santé et
  complexion des Princes, des blessures et maladies: si Iurisconsultes,
  il en faut prendre les controuerses des droicts, les loix,
  l'establissement des polices, et choses pareilles: si Theologiens, les
  affaires de l'Eglise, censures Ecclesiastiques, dispences et mariages:
  si courtisans, les meurs et les cerimonies: si gens de guerre, ce
  qui est de leur charge, et principalement les deductions des exploits
  où ils se sont trouuez en personne: si Ambassadeurs, les menees,
  intelligences, et praticques, et maniere de les conduire.   A cette
  cause, ce que i'eusse passé à vn autre, sans m'y arrester, ie l'ay
  poisé et remarqué en l'histoire du Seigneur de Langey, tres entendu
  en telles choses. C'est qu'apres auoir conté ces belles remonstrances
  de l'Empereur Charles cinquiesme, faictes au consistoire à Rome,
  present l'Euesque de Macon, et le Seigneur du Velly nos Ambassadeurs,
  où il auoit meslé plusieurs parolles outrageuses contre nous;
  et entre autres, que si ses Capitaines et soldats n'estoient d'autre
  fidelité et suffisance en l'art militaire, que ceux du Roy, tout sur
  l'heure il s'attacheroit la corde au col, pour luy aller demander misericorde.
  Et de cecy il semble qu'il en creust quelque chose: car
  deux ou trois fois en sa vie depuis il luy aduint de redire ces mesmes
  mots. Aussi qu'il défia le Roy de le combatre en chemise auec l'espee
  et le poignard, dans vn batteau. Ledit Seigneur de Langey
  suiuant son histoire, adiouste que lesdicts Ambassadeurs faisans vne
  despesche au Roy de ces choses, luy en dissimulerent la plus grande
  partie, mesmes luy celerent les deux articles precedens. Or i'ay
  trouué bien estrange, qu'il fust en la puissance d'vn Ambassadeur
  de dispenser sur les aduertissemens qu'il doit faire à son maistre,
  mesme de telle consequence, venant de telle personne, et dits en si
  grand'assemblee. Et m'eust semblé l'office du seruiteur estre, de fidelement
  representer les choses en leur entier, comme elles sont
  aduenuës: afin que la liberté d'ordonner, iuger, et choisir demeurast
  au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu'il
  ne la preigne autrement qu'il ne doit, et que cela ne le pousse à
  quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses
  affaires, cela m'eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy,
  non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d'eschole, non à
  celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en
  prudence et bon conseil. Quoy qu'il en soit, ie ne voudroy pas estre
  seruy de cette façon en mon petit faict.   Nous nous soustrayons
  si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons
  sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et
  authorité, qu'au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant
  de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple
  et naifue obeissance. On corrompt l'office du commander, quand
  on y obeit par discretion, non par subiection. Et P. Crassus, celuy
  que les Romains estimerent cinq fois heureux, lors qu'il estoit en
  Asie Consul, ayant mandé à vn Ingenieur Grec, de luy faire mener
  le plus grand des deux mas de nauire, qu'il auoit veu à Athenes,
  pour quelque engin de batterie, qu'il en vouloit faire: celuy cy
  sous titre de sa science, se donna loy de choisir autrement, et mena
  le plus petit, et selon la raison de art, le plus commode. Crassus,
  ayant patiemment ouy ses raisons, luy feit tres-bien donner le fouet:
  estimant l'interest de la discipline plus que l'interest de l'ouurage.

  D'autre part pourtant on pourroit aussi considerer, que cette
  obeïssance si contreinte, n'appartient qu'aux commandements precis
  et prefix. Les Ambassadeurs ont vne charge plus libre, qui en
  plusieurs parties depend souuerainement de leur disposition. Ils
  n'executent pas simplement, mais forment aussi, et dressent par
  leur conseil, la volonté du maistre. I'ay veu en mon temps des personnes
  de commandement, reprins d'auoir plustost obey aux paroles
  des lettres du Roy, qu'à l'occasion des affaires qui estoient pres
  d'eux. Les hommes d'entendement accusent encore auiourd'huy,
  l'vsage des Roys de Perse, de tailler les morceaux si courts à leurs
  agents et lieutenans, qu'aux moindres choses ils eussent à recourir
  à leur ordonnance. Ce delay, en vne si longue estendue de domination,
  ayant souuent apporté des notables dommages à leurs affaires.
  Et Crassus, escriuant à vn homme du mestier, et luy donnant aduis
  de l'vsage auquel il destinoit ce mas, sembloit-il pas entrer en conference
  de sa deliberation, et le conuier à interposer son decret?




  CHAPITRE XVII.

  _De la peur._


  OBSTVPVI, _steterúntque comæ, et vox faucibus hæsit._

  Ie ne suis pas bon naturaliste (qu'ils disent) et ne sçai guiere
  par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c'est vne
  estrange passion: et disent les Medecins qu'il n'en est aucune, qui
  emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete. De vray,
  i'ay veu beaucoup de gens deuenus insensez de peur: et au plus
  rassis il est certain pendant que son accés dure, qu'elle engendre de
  terribles esblouissemens.   Ie laisse à part le vulgaire, à qui elle
  represente tantost les bisayeulx sortis du tombeau enueloppez en
  leur suaire, tantost des Loups-garoups, des Lutins, et des Chimeres.
  Mais parmy les soldats mesme, où elle deuroit trouuer moins de
  place, combien de fois a elle changé vn troupeau de brebis en esquadron
  de corselets? des roseaux et des cannes en gens-darmes et
  lanciers? nos amis en nos ennemis? et la croix blanche à la rouge?
  Lors que Monsieur de Bourbon print Rome, vn port'enseigne, qui
  estoit à la garde du bourg sainct Pierre, fut saisi de tel effroy à la
  premiere alarme, que par le trou d'vne ruine il se ietta, l'enseigne
  au poing, hors la ville droit aux ennemis, pensant tirer vers le dedans
  de la ville; et à peine en fin voyant la troupe de Monsieur de
  Bourbon se renger pour le soustenir, estimant que ce fust vne sortie
  que ceux de la ville fissent, il se recogneut, et tournant teste r'entra
  par ce mesme trou, par lequel il estoit sorty, plus de trois cens pas
  auant en la campaigne. Il n'en aduint pas du tout si heureusement à
  l'enseigne du Capitaine Iulle, lors que Sainct Paul fut pris sur nous
  par le Comte de Bures et Monsieur du Reu. Car estant si fort esperdu
  de frayeur, que de se ietter à tout son enseigne hors de la
  ville, par vne canonniere, il fut mis en pieces par les assaillans. Et
  au mesme siege, fut memorable la peur qui serra, saisit, et glaça
  si fort le cœur d'vn Gentil-homme, qu'il en tomba roide mort par
  terre à la bresche, sans aucune blessure. Pareille rage pousse par
  fois toute vne multitude. En l'vne des rencontres de Germanicus
  contre les Allemans, deux grosses trouppes prindrent d'effroy deux
  routes opposites, l'vne fuyoit d'où l'autre partoit.   Tantost elle nous
  donne des aisles aux talons, comme aux deux premiers: tantost
  elle nous cloüe les pieds, et les entraue: comme on lit de l'Empereur
  Theophile, lequel en vne bataille qu'il perdit contre les Agarenes,
  deuint si estonné et si transi, qu'il ne pouuoit prendre party
  de s'enfuyr: _adeò pauor etiam auxilia formidat_: iusques à ce que
  Manuel l'vn des principaux chefs de son armee, l'ayant tirassé et
  secoüé, comme pour l'esueiller d'vn profond somme, luy dit: Si
  vous ne me suiuez ie vous tueray: car il vaut mieux que vous perdiez
  la vie, que si estant prisonnier vous veniez à perdre l'Empire.

  Lors exprime elle sa derniere force, quand pour son seruice
  elle nous reiette à la vaillance, qu'elle a soustraitte à nostre deuoir
  et à nostre honneur. En la premiere iuste bataille que les Romains
  perdirent contre Hannibal, sous le Consul Sempronius, vne troupe
  de bien dix mille hommes de pied, qui print l'espouuante, ne voyant
  ailleurs par où faire passage à sa lascheté, s'alla ietter au trauers
  le gros des ennemis: lequel elle perça d'un merueilleux effort,
  auec grand meurtre de Carthaginois: achetant vne honteuse fuite,
  au mesme prix qu'elle eust eu vne glorieuse victoire.   C'est ce
  dequoy i'ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en
  aigreur tous autres accidents. Quelle affection peut estre plus
  aspre et plus iuste, que celle des amis de Pompeius, qui estoient
  en son nauire, spectateurs de cet horrible massacre? Si est-ce que
  la peur des voiles Egyptiennes, qui commençoient à les approcher,
  l'estouffa de maniere, qu'on a remerqué, qu'ils ne s'amuserent qu'à
  haster les mariniers de diligenter, et de se sauuer à coups d'auiron;
  iusques à ce qu'arriuez à Tyr, libres de crainte, ils eurent loy
  de tourner leur pensee à la perte qu'ils venoient de faire, et lascher
  la bride aux lamentations et aux larmes, que cette autre plus forte
  passion auoit suspendües.

    _Tum pauor sapientiam omnem mihi ex animo expectorat._

  Ceux qui auront esté bien frottés en quelque estour de guerre, tous
  blessez encor et ensanglantez, on les rameine bien le lendemain à
  la charge. Mais ceux qui ont conçeu quelque bonne peur des ennemis,
  vous ne les leur feriez pas seulement regarder en face. Ceux
  qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d'estre exilez,
  d'estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le
  boire, le manger, et le repos. Là où les pauures, les bannis, les
  serfs, viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Et tant de
  gens, qui de l'impatience des pointures de la peur, se sont pendus,
  noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu'elle est encores plus
  importune et plus insupportable que la mort.   Les Grecs en recognoissent
  vne autre espece, qui est outre l'erreur de nostre discours:
  venant, disent-ils, sans cause apparente, et d'vne impulsion
  celeste. Des peuples entiers s'en voyent souuent frappez, et des
  armees entieres. Telle fut celle qui apporta à Carthage vne merueilleuse
  desolation. On n'y oyoit que cris et voix effrayees: on
  voyoit les habitans sortir de leurs maisons, comme à l'alarme;
  et se charger, blesser et entretuer les vns les autres, comme si
  ce fussent ennemis, qui vinssent à occuper leur ville. Tout y estoit
  en desordre, et en fureur: iusques à ce que par oraisons et sacrifices,
  ils eussent appaisé l'ire des dieux. Ils nomment cela terreurs
  Paniques.




  CHAPITRE XVIII.

  _Qu'il ne faut iuger de nostre heur, qu'après la mort._


                        _Scilicet vltima semper
    Expectanda dies homini est, dicique beatus
    Ante obitum nemo supremáque funera debet._

  Les enfans sçauent le conte du Roy Crœsus à ce propos: lequel
  ayant esté pris par Cyrus, et condamné à la mort, sur le point de
  l'execution, il s'escria, O Solon, Solon: cela rapporté à Cyrus, et
  s'estant enquis que c'estoit à dire, il luy fit entendre, qu'il verifioit
  lors à ses despends l'aduertissement qu'autrefois luy auoit donné
  Solon: que les hommes, quelque beau visage que fortune leur face,
  ne se peuuent appeller heureux, iusques à ce qu'on leur ayt veu
  passer le dernier iour de leur vie, pour l'incertitude et varieté des
  choses humaines, qui d'vn bien leger mouuement se changent d'vn
  estat en autre tout diuers. Et pourtant Agesilaus, à quelqu'vn qui
  disoit heureux le Roy de Perse, de ce qu'il estoit venu fort ieune à
  vn si puissant estat: Ouy-mais, dit-il, Priam en tel aage ne fut pas
  malheureux. Tantost des Roys de Macedoine, successeurs de ce
  grand Alexandre, il s'en faict des menuysiers et greffiers à Rome:
  des tyrans de Sicile, des pedants à Corinthe: d'vn conquerant de
  la moitié du monde, et Empereur de tant d'armees, il s'en faict vn
  miserable suppliant des belitres officiers d'vn Roy d'Ægypte: tant
  cousta à ce grand Pompeius la prolongation de cinq ou six mois de
  vie. Et du temps de nos Peres ce Ludouic Sforce dixiesme Duc de
  Milan, soubs qui auoit si long temps branslé toute l'Italie, on l'a
  veu mourir prisonnier à Loches: mais apres y auoir vescu dix ans,
  qui est le pis de son marché. La plus belle Royne, vefue du plus
  grand Roy de la Chrestienté, vient elle pas de mourir par la main
  d'vn Bourreau? indigne et barbare cruauté! Et mille tels exemples.
  Car il semble que comme les orages et tempestes se piquent contre
  l'orgueil et hautaineté de nos bastimens, il y ayt aussi là haut des
  esprits enuieux des grandeurs de ça bas.

    _Vsque adeò res humanas vis abdita quædam
    Obterit, et pulchros fasces sæuásque secures
    Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur._

  Et semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier
  iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser
  en vn moment ce qu'elle auoit basty en longues annees; et nous
  fait crier apres Laberius, _Nimirum hac die vna plus vixi mihi, quàm
  viuendum fuit_.   Ainsi se peut prendre auec raison, ce bon aduis
  de Solon. Mais d'autant que c'est vn Philosophe, à l'endroit desquels
  les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny
  d'heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens
  de qualité à peu pres indifferente, ie trouue vray-semblable,
  qu'il ayt regardé plus auant; et voulu dire que ce mesme bon-heur
  de nostre vie, qui dépend de la tranquillité et contentement d'vn
  esprit bien né, et de la resolution et asseurance d'vne ame reglee
  ne se doiue iamais attribuer à l'homme, qu'on ne luy ayt veu
  ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile.

  En tout le reste il y peut auoir du masque: ou ces beaux discours
  de la Philosophie ne sont en nous que par contenance, ou les
  accidens ne nous essayant pas iusques au vif, nous donnent loisir de
  maintenir tousiours nostre visage rassis. Mais à ce dernier rolle de
  la mort et de nous, il n'y a plus que faindre, il faut parler François;
  il faut montrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot.

    _Nam veræ voces tum demum pectore ab imo
    Eiiciuntur, et eripitur persona, manet res._

  Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer
  toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre iour, c'est
  le iour iuge de tous les autres: c'est le iour, dict vn ancien, qui
  doit iuger de toutes mes années passées. Ie remets à la mort
  l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons là si mes discours
  me partent de la bouche, ou du cœur.   I'ay veu plusieurs donner
  par leur mort reputation en bien ou en mal, à toute leur vie. Scipion
  beau-pere de Pompeius rabilla en bien mourant la mauuaise
  opinion qu'on auoit eu de luy iusques alors. Epaminondas interrogé
  lequel des trois il estimoit le plus, ou Chabrias, ou Iphicrates,
  ou soy-mesme: Il nous faut voir mourir, fit-il, auant que
  d'en pouuoir resoudre. De vray on desroberoit beaucoup à celuy
  là, qui le poiseroit sans l'honneur et grandeur de sa fin. Dieu
  l'a voulu comme il luy a pleu: mais en mon temps trois les plus
  execrables personnes, que ie cogneusse en toute abomination de
  vie, et les plus infames, ont eu des morts reglées, et en toute
  circonstance composées iusques à la perfection. Il est des morts
  braues et fortunées. Ie luy ay veu trancher le fil d'vn progrez
  de merueilleux auancement, et dans la fleur de son croist, à
  quelqu'vn, d'vne fin si pompeuse, qu'à mon aduis ses ambitieux
  et courageux desseins n'auoient rien de si hault que fut leur interruption.
  Il arriua sans y aller, où il pretendoit, plus grandement
  et glorieusement, que ne portoit son desir et esperance. Et deuança
  par sa cheute, le pouuoir et le nom, où il aspiroit par sa course.
  Au iugement de la vie d'autruy, ie regarde tousiours comment s'en
  est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c'est qu'il
  se porte bien, c'est à dire quietement et sourdement.




  CHAPITRE XIX.

  _Que philosopher, c'est apprendre à mourir._


  CICERO dit que Philosopher ce n'est autre chose que s'aprester à
  la mort. C'est d'autant que l'estude et la contemplation retirent
  aucunement nostre ame hors de nous, et l'embesongnent à part du
  corps, qui est quelque apprentissage et ressemblance de la mort:
  ou bien, c'est que toute la sagesse et discours du monde se resoult
  en fin à ce point, de nous apprendre à ne craindre point à
  mourir. De vray, ou la raison se mocque, ou elle ne doit viser
  qu'à nostre contentement, et tout son trauail tendre en somme à
  nous faire bien viure, et à nostre aise, comme dict la Sainte Escriture.
  Toutes les opinions du monde en sont là, que le plaisir
  est nostre but, quoy qu'elles en prennent diuers moyens; autrement
  on les chasseroit d'arriuée. Car qui escouteroit celuy, qui
  pour sa fin establiroit nostre peine et mesaise? Les dissentions des
  sectes Philosophiques en ce cas, sont verbales. _Transcurramus solertissimas
  nugas._ Il y a plus d'opiniastreté et de picoterie, qu'il
  n'appartient à vne si saincte profession. Mais quelque personnage
  que l'homme entrepreigne, il iouë tousiours le sien parmy.

  Quoy qu'ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre
  visee, c'est la volupté. Il me plaist de battre leurs oreilles de ce
  mot, qui leur est si fort à contrecœur: et s'il signifie quelque
  supreme plaisir, et excessif contentement, il est mieux deu à
  l'assistance de la vertu, qu'à nulle autre assistance. Cette volupté
  pour estre plus gaillarde, nerueuse, robuste, virile, n'en est que
  plus serieusement voluptueuse. Et luy deuions donner le nom du
  plaisir, plus fauorable, plus doux et naturel: non celuy de la
  vigueur, duquel nous l'auons denommee. Cette autre volupté
  plus basse, si elle meritoit ce beau nom: ce deuoit estre en concurrence,
  non par priuilege. Ie la trouue moins pure d'incommoditez
  et de trauerses, que n'est la vertu. Outre que son goust
  est plus momentanee, fluide et caduque, elle a ses veilles, ses
  ieusnes, et ses trauaux, et la sueur et le sang. Et en outre particulierement,
  ses passions trenchantes de tant de sortes; et à son
  costé vne satieté si lourde, qu'elle equipolle à penitence. Nous
  auons grand tort d'estimer que ses incommoditez luy seruent d'aiguillon
  et de condiment à sa douceur, comme en nature le contraire
  se viuifie par son contraire: et de dire, quand nous venons
  à la vertu, que pareilles suittes et difficultez l'accablent, la rendent
  austere et inacessible.   Là où beaucoup plus proprement
  qu'à la volupté, elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir
  diuin et parfaict, qu'elle nous moienne. Celuy la est certes bien
  indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict:
  et n'en cognoist ny les graces ny l'vsage. Ceux qui nous vont
  instruisant, que sa queste est scabreuse et laborieuse, sa iouïssance
  agréable: que nous disent-ils par là, sinon qu'elle est tousiours
  desagreable? Car quel moien humain arriua iamais à sa iouïssance?
  Les plus parfaits se sont bien contentez d'y aspirer, et de
  l'approcher, sans la posseder. Mais ils se trompent; veu que de tous
  les plaisirs que nous cognoissons, la poursuite mesme en est plaisante.
  L'entreprise se sent de la qualité de la chose qu'elle regarde:
  car c'est vne bonne portion de l'effect, et consubstancielle.
  L'heur et la beatitude qui reluit en la vertu, remplit toutes ses
  appartenances et auenues, iusques à la premiere entree et extreme
  barriere.   Or des principaux bienfaicts de la vertu, c'est le
  mepris de la mort, moyen qui fournit nostre vie d'vne molle tranquillité,
  et nous en donne le goust pur et amiable: sans qui toute
  autre volupté est esteinte. Voyla pourquoy toutes les regles se
  rencontrent et conuiennent à cet article. Et combien qu'elles nous
  conduisent aussi toutes d'vn commun accord à mespriser la douleur,
  la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est
  subiecte, ce n'est pas d'vn pareil soing: tant par ce que ces accidens
  ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent
  leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment
  de douleur et de maladie, comme Xenophilus le Musicien,
  qui vescut cent et six ans d'vne entiere santé: qu'aussi d'autant
  qu'au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et
  coupper broche à tous autres inconuenients. Mais quant à la mort,
  elle est ineuitable.

    _Omnes eodem cogimur, omnium
    Versatur vrna, serius ocius
        Sors exitura, et nos in æter-
          Num exitium impositura cymbæ._

  Et par consequent, si elle nous faict peur, c'est vn subiect continuel
  de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n'est
  lieu d'où elle ne nous vienne. Nous pouuons tourner sans cesse la
  teste çà et là, comme en pays suspect: _quæ quasi saxum Tantalo
  semper impendet_. Nos parlemens renuoyent souuent executer les
  criminels au lieu où le crime est commis: durant le chemin, promenez
  les par de belles maisons, faictes leur tant de bonne chere,
  qu'il vous plaira,

          _non Siculæ dapes
    Dulcem elaborabunt saporem,
      Non auium, cytharæque cantus
    Somnum reducent._

  Pensez vous qu'ils s'en puissent resiouir? et que la finale intention
  de leur voyage leur estant ordinairement deuant les yeux, ne leur
  ayt alteré et affadi le goust à toutes ces commoditez?

    _Audit iter, numerátque dies, spatiòque viarum
    Metitur vitam, torquetur peste futura._

  Le but de nostre carriere c'est la mort, c'est l'obiect necessaire
  de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d'aller
  vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c'est de n'y
  penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si
  grossier aueuglement? Il luy faut faire brider l'asne par la
  queuë,

    _Qui capite ipse suo instituit vestigia retro._

  Ce n'est pas de merueille s'il est si souuent pris au piege. On fait
  peur à nos gens seulement de nommer la mort, et la pluspart s'en
  seignent, comme du nom du diable. Et par-ce qu'il s'en faict mention
  aux testamens, ne vous attendez pas qu'ils y mettent la main,
  que le Medecin ne leur ayt donné l'extreme sentence. Et Dieu sçait
  lors entre la douleur et la frayeur, de quel bon iugement ils vous
  le patissent.   Par ce que cette syllabe frappoit trop rudement
  leurs oreilles, et que cette voix leur sembloit malencontreuse, les
  Romains auoient apris de l'amollir ou l'estendre en perifrazes. Au
  lieu de dire, il est mort; il a cessé de viure, disent-ils, il a vescu.
  Pourueu que ce soit vie, soit elle passee, ils se consolent. Nous en
  auons emprunté, nostre feu Maistre-Iehan. A l'aduenture est-ce,
  que comme on dict, le terme vaut l'argent. Ie nasquis entre vnze
  heures et midi le dernier iour de Feburier, mil cinq cens trente
  trois: comme nous contons à cette heure, commençant l'an en
  Ianuier. Il n'y a iustement que quinze iours que i'ay franchy trente
  neuf ans, il m'en faut pour le moins encore autant. Ce pendant
  s'empescher du pensement de chose si esloignee, ce seroit folie.
  Mais quoy? les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition.
  Nul n'en sort autrement que si tout presentement il y entroit,
  ioinct qu'il n'est homme si décrepite tant qu'il voit Mathusalem
  deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps. D'auantage,
  pauure fol que tu es, qui t'a estably les termes de ta vie?
  Tu te fondes sur les contes des Medecins. Regarde plustost l'effect et
  l'experience. Par le commun train des choses, tu vis pieça par faueur
  extraordinaire. Tu as passé les termes accoustumez de viure: et
  qu'il soit ainsi, conte de tes cognoissans, combien il en est mort
  auant ton aage, plus qu'il n'en y a qui l'ayent atteint: et de ceux
  mesme qui ont annobli leur vie par renommee, fais en registre, et
  l'entreray en gageure d'en trouuer plus qui sont morts, auant,
  qu'apres trente cinq ans. Il est plein de raison, et de pieté, de
  prendre exemple de l'humanité mesme de Iesus-Christ. Or il finit
  sa vie à trente et trois ans. Le plus grand homme, simplement
  homme, Alexandre, mourut aussi à ce terme.   Combien a la mort
  de façons de surprise?

    _Quid quisque vitet, nunquam homini satis
    Cautum est in horas._

  Ie laisse à part les fiebures et les pleuresies. Qui eust iamais pensé
  qu'vn Duc de Bretaigne deust estre estouffé de la presse, comme
  fut celuy là à l'entree du Pape Clement mon voisin, à Lyon? N'as tu
  pas veu tuer vn de nos Roys en se iouant? et vn de ses ancestres
  mourut il pas choqué par vn pourceau? Æschylus menassé de la
  cheute d'vne maison, a beau se tenir à l'airte, le voyla assommé
  d'vn toict de tortue, qui eschappa des pattes d'vn aigle en l'air:
  l'autre mourut d'vn grain de raisin: vn Empereur de l'egratigneure
  d'vn peigne en se testonnant: Æmylius Lepidus pour auoir heurté
  du pied contre le seuil de son huis: et Aufidius pour auoir choqué
  en entrant contre la porte de la chambre du conseil. Et entre les
  cuisses des femmes Cornelius Gallus Preteur, Tigillinus Capitaine du
  guet à Rome, Ludouic fils de Guy de Gonsague, Marquis de Mantoüe.
  Et d'vn encore pire exemple, Speusippus Philosophe Platonicien, et
  l'vn de nos Papes. Le pauure Bebius, Iuge, cependant qu'il donne
  delay de huictaine à vne partie, le voyla saisi, le sien de viure
  estant expiré: et Caius Iulius Medecin gressant les yeux d'vn patient,
  voyla la mort qui clost les siens. Et s'il m'y faut mesler, vn mien
  frere le Capitaine S. Martin, aagé de vingt trois ans, qui auoit desia
  faict assez bonne preuue de sa valeur, iouant à la paume, reçeut
  vn coup d'esteuf, qui l'assena vn peu au dessus de l'oreille droitte,
  sans aucune apparence de contusion, ny de blessure: il ne s'en
  assit, n'y reposa: mais cinq ou six heures apres il mourut d'vne
  Apoplexie que ce coup luy causa.   Ces exemples si frequents et
  si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible
  qu'on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu'à chasque
  instant il ne nous semble qu'elle nous tienne au collet? Qu'importe-il,
  me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu'on ne s'en
  donne point de peine? Ie suis de cet aduis: et en quelque maniere
  qu'on se puisse mettre à l'abri des coups, fust ce soubs la peau
  d'vn veau, ie ne suis pas homme qui y reculast: car il me suffit de
  passer à mon aise, et le meilleur ieu que ie me puisse donner, ie
  le prens, si peu glorieux au reste et exemplaire que vous voudrez.

          _prætulerim delirus inérsque videri,
    Dum mea delectent mala me, vel denique fallant,
    Quàm sapere et ringi._

  Mais c'est folie d'y penser arriuer par là. Ils vont, ils viennent,
  ils trottent, ils dansent, de mort nulles nouuelles. Tout cela est
  beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans
  et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourmens,
  quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes
  vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir
  de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle
  pourroit loger en la teste d'vn homme d'entendement, ce que ie
  trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees.
  Si c'estoit ennemy qui se peust euiter, ie conseillerois d'emprunter
  les armes de la coüardise: mais puis qu'il ne se peut; puis qu'il
  vous attrappe fuyant et poltron aussi bien qu'honeste homme,

    _Nempe et fugacem persequitur virum,
    Nec parcit imbellis iuuentæ
    Poplitibus, timidoque tergo._

  et que nulle trampe de cuirasse vous couure,

    _Ille licet ferro cautus se condat in ære,
      Mors tamen inclusum protrahet inde caput._

  aprenons à le soustenir de pied ferme, et à le combatre: Et
  pour commencer à luy oster son plus grand aduantage contre
  nous, prenons voye toute contraire à la commune. Ostons luy l'estrangeté,
  pratiquons le, accoustumons le, n'ayons rien si souuent
  en la teste que la mort: à tous instans representons la à nostre
  imagination et en tous visages. Au broncher d'vn cheual, à la cheute
  d'vne tuille, à la moindre piqueure d'espeingle, remachons soudain,
  Et bien quand ce seroit la mort mesme? et là dessus, roidissons
  nous, et nous efforçons. Parmy les festes et la ioye, ayons
  tousiours ce refrein de la souuenance de nostre condition, et ne
  nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que par fois il ne
  nous repasse en la memoire, en combien de sortes cette nostre allegresse
  est en butte à la mort, et de combien de prinses elle la
  menasse. Ainsi faisoient les Egyptiens, qui au milieu de leurs
  festins et parmy leur meilleure chere, faisoient apporter l'Anatomie
  seche d'vn homme, pour seruir d'auertissement aux conuiez.

    _Omnem crede diem tibi diluxisse supremum,
    Grata superueniet, quæ non sperabitur hora._

  Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout.
  La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui
  a apris à mourir, il a desapris à seruir. Il n'y a rien de mal en
  la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie
  n'est pas mal. Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection
  et contraincte. Paulus Æmylius respondit à celuy, que ce miserable
  Roy de Macedoine son prisonnier luy enuoyoit, pour le
  prier de ne le mener pas en son triomphe, Qu'il en face la requeste
  à soy mesme.   A la verité en toutes choses si nature ne
  preste vn peu, il est mal-aysé que l'art et l'industrie aillent guiere
  auant. Ie suis de moy-mesme non melancholique, mais songecreux:
  il n'est rien dequoy ie me soye des tousiours plus entretenu que
  des imaginations de la mort; voire en la saison la plus licentieuse
  de mon aage,

    _Iucundum cùm ætas florida ver ageret._

  Parmy les dames et les ieux, tel me pensoit empesché à digerer à
  part moy quelque ialousie, ou l'incertitude de quelque esperance,
  cependant que ie m'entretenois de ie ne sçay qui surpris les iours
  precedens d'vne fieure chaude, et de sa fin au partir d'vne feste
  pareille, et la teste pleine d'oisiueté, d'amour et de bon temps, comme
  moy: et qu'autant m'en pendoit à l'oreille.

    _Iam fuerit, nec post vnquam reuocare licebit._

  Ie ne ridois non plus le front de ce pensement là, que d'vn autre.

  Il est impossible que d'arriuee nous ne sentions des piqueures
  de telles imaginations: mais en les maniant et repassant, au long
  aller, on les appriuoise sans doubte: autrement de ma part ie fusse
  en continuelle frayeur et frenesie: car iamais homme ne se défia
  tant de sa vie, iamais homme ne feit moins d'estat de sa duree.
  Ny la santé, que i'ay iouy iusques à present tresuigoureuse et peu
  souuent interrompue, ne m'en alonge l'esperance, ny les maladies
  ne me l'acourcissent. A chaque minute il me semble que ie m'eschappe.
  Et me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn
  autre iour, le peut estre auiourd'huy. De vray les hazards et dangiers
  nous approchent peu ou rien de nostre fin: et si nous pensons,
  combien il en reste, sans cet accident qui semble nous menasser
  le plus, de millions d'autres sur nos testes, nous trouuerons que
  gaillars et fieureux, en la mer et en nos maisons, en la bataille et
  en repos elle nous est égallement pres. _Nemo altero fragilior est:
  nemo in crastinum sui certior._   Ce que i'ay affaire auant mourir,
  pour l'acheuer tout loisir me semble court, fust ce d'vne
  heure. Quelcun feuilletant l'autre iour mes tablettes, trouua vn
  memoire de quelque chose, que ie vouloys estre faite apres ma
  mort: ie luy dy, comme il estoit vray, que n'estant qu'à vne lieuë
  de ma maison, et sain et gaillard, ie m'estoy hasté de l'escrire là,
  pour ne m'asseurer point d'arriuer iusques chez moy. Comme
  celuy, qui continuellement me couue de mes pensees, et les couche
  en moy: ie suis à toute heure preparé enuiron ce que ie le puis
  estre: et ne m'aduertira de rien de nouueau la suruenance de la
  mort. Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que
  en nous est, et sur tout se garder qu'on n'aye lors affaire qu'à
  soy.

    _Quid breui fortes iaculamur æuo
    Multa?_

  Car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois. L'vn
  se pleint plus que de la mort, dequoy elle luy rompt le train d'vne
  belle victoire: l'autre qu'il luy faut desloger auant qu'auoir marié
  sa fille, ou contrerolé l'institution de ses enfans: l'vn pleint la
  compagnie de sa femme, l'autre de son fils, comme commoditez
  principales de son estre. Ie suis pour cette heure en tel estat, Dieu
  mercy, que ie puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose
  quelconque: ie me desnoue par tout: mes adieux sont tantost
  prins de chascun, sauf de moy. Iamais homme ne se prepara à
  quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en desprint
  plus vniuersellement que ie m'attens de faire. Les plus mortes
  morts sont les plus saines.

          _miser ô miser (aiunt) omnia ademit
    Vna dies infesta mihi tot præmia vitæ:_

  et le bastisseur,

      _manent_ (dict-il) _opera interrupta, minæque
    Murorum ingentes_.

  Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec
  telle intention de se passionner pour en voir la fin.   Nous sommes
  nés pour agir:

    _Cùm moriar, medium soluar et inter opus._

  Ie veux qu'on agisse, et qu'on allonge les offices de la vie, tant
  qu'on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais
  nonchallant d'elle, et encore plus de mon iardin imparfait. I'en
  vis mourir vn, qui estant à l'extremité se pleignoit incessamment,
  dequoy sa destinee coupoit le fil de l'histoire qu'il auoit en main,
  sur le quinziesme ou seixiesme de nos Roys.

    _Illud in his rebus non addunt, nec tibi earum
    Iam desiderium rerum super insidet vna._

  Il faut se descharger de ces humeurs vulgaires et nuisibles. Tout
  ainsi qu'on a planté nos cimetieres ioignant les Eglises, et aux
  lieux les plus frequentez de la ville, pour accoustumer, disoit
  Lycurgus, le bas populaire, les femmes et les enfans à ne s'effaroucher
  point de voir vn homme mort: et affin que ce continuel
  spectacle d'ossemens, de tombeaux, et de conuois nous aduertisse
  de nostre condition.

    _Quin etiam exhilarare viris conuiuia cæde
    Mos olim, et miscere epulis spectacula dira
    Certantum ferro, sæpe et super ipsa cadentum
    Pocula, respersis non parco sanguine mensis._

  Et comme les Egyptiens apres leurs festins, faisoient presenter
  aux assistans vne grande image de la mort, par vn qui leur crioit:
  Boy, et t'esiouy, car mort tu seras tel: aussi ay-ie pris en coustume,
  d'auoir non seulement en l'imagination, mais continuellement la
  mort en la bouche. Et n'est rien dequoy ie m'informe si volontiers,
  que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle
  contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque
  si attentifuement. Il y paroist, à la farcissure de mes exemples: et
  que i'ay en particuliere affection cette matiere. Si i'estoy faiseur
  de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui
  apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure. Dicearchus
  en feit vn de pareil titre, mais d'autre et moins vtile
  fin.   On me dira, que l'effect surmonte de si loing la pensee, qu'il
  n'y a si belle escrime, qui ne se perde, quand on en vient là:
  laissez les dire; le premediter donne sans doubte grand auantage:
  et puis n'est-ce rien, d'aller au moins iusques là sans alteration
  et sans fiéure? Il y a plus: nature mesme nous preste la main,
  et nous donne courage. Si c'est vne mort courte et violente, nous
  n'avons pas loisir de la craindre: si elle est autre, ie m'apperçois
  qu'à mesure que ie m'engage dans la maladie, i'entre naturellement
  en quelque desdain de la vie. Ie trouue que i'ay bien plus affaire
  à digerer cette resolution de mourir, quand ie suis en santé,
  que ie n'ay quand ie suis en fiéure: d'autant que ie ne tiens plus
  si fort aux commoditez de la vie, à raison que ie commance à en
  perdre l'vsage et le plaisir, i'en voy la mort d'vne veuë beaucoup
  moins effrayee. Cela me faict esperer, que plus ie m'eslongneray de
  celle-là, et approcheray de cette-cy, plus aysément i'entreray en
  composition de leur eschange.   Tout ainsi que i'ay essayé en plusieurs
  autres occurrences, ce que dit Cesar, que les choses nous
  paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i'ay trouué
  que sain i'auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors
  que ie les ay senties. L'alegresse où ie suis, le plaisir et la force, me
  font paroistre l'autre estat si disproportionné à celuy-là, que par
  imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy
  plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules.
  I'espere qu'il m'en aduiendra ainsi de la mort.   Voyons à ces mutations
  et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature
  nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à
  vn vieillard de la vigueur de sa ieunesse, et de sa vie passee?

    _Heu senibus vitæ portio quanta manet!_

  Cesar à vn soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë,
  luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien
  decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie.

  Qui y tomberoit tout à vn coup, ie ne crois pas que nous fussions
  capables de porter vn tel changement: mais conduicts par
  sa main, d'vne douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré
  en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y appriuoise.
  Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la ieunesse
  meurt en nous: qui est en essence et en verité, vne mort plus dure,
  que n'est la mort entiere d'vne vie languissante; et que n'est la
  mort de la vieillesse: d'autant que le sault n'est pas si lourd du
  mal estre au non estre, comme il est d'vn estre doux et fleurissant,
  à vn estre penible et douloureux. Le corps courbe et plié a
  moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut
  dresser et esleuer contre l'effort de cet aduersaire. Car comme il
  est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint:
  si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter, qui est chose comme
  surpassant l'humaine condition, qu'il est impossible que l'inquietude,
  le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.

      _Non vultus instantis tyranni
        Mente quatit solida, neque Auster
    Dux inquieti turbidus Adriæ,
    Nec fulminantis magna Iouis manus._

  Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse
  de l'indigence, de la honte, de la pauureté, et de toutes autres
  iniures de fortune. Gagnons cet aduantage qui pourra: c'est icy la
  vraye et souueraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue
  à la force, et à l'iniustice, et nous moquer des prisons et des fers.

                                _in manicis, et
    Compedibus, sæuo te sub custode tenebo.
    Ipse Deus simul atque volam, me soluet: opinor,
    Hoc sentit, moriar: mors vltima linea rerum est._

  Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain,
  que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison
  nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre vne
  chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que
  nous sommes menacez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus
  de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir vne? Que chaut-il,
  quand ce soit, puis qu'elle est ineuitable? A celuy qui disoit à
  Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature,
  eux, respondit-il. Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du
  passage à l'exemption de toute peine? Comme nostre naissance
  nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de
  toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer
  de ce que d'icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de
  ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine
  d'vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il
  d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre
  ancien voile, en y entrant. Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'vne
  fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief
  temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu
  tout vn par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses
  qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la
  riuiere Hypanis, qui ne viuent qu'vn iour. Celle qui meurt à huict
  heures du matin, elle meurt en ieunesse: celle qui meurt à cinq
  heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque
  de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment
  de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à
  l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des riuieres, des
  estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins
  ridicule.   Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde,
  comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la
  mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la
  mort. Vostre mort est vne des pieces de l'ordre de l'vniuers, c'est
  vne piece de la vie du monde.

        _inter se mortales mutua viuunt,
    Et quasi cursores vitaï lampada tradunt._

  Changeray-ie pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est
  la condition de vostre creation; c'est vne partie de vous que la
  mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous
  iouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier iour
  de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure.

        _Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.
    Nascentes morimur, finisque ab origine pendet._

  Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens.
  Le continuel ouurage de vostre vie, c'est bastir la mort.
  Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous
  estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie. Ou, si vous
  l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la
  vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le
  mourant que le mort, et plus viuement et essentiellement.   Si vous
  auez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous
  en satisfaict.

    _Cur non vt plenus vitæ conuiua recedis?_

  Si vous n'en auez sçeu vser, si elle vous estoit inutile, que vous
  chaut-il de l'auoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?

                _cur amplius addere quæris
    Rursum quod pereat malè, et ingratum occidat omne?_

  La vie n'est de soy ny bien ny mal: c'est la place du bien et du
  mal, selon que vous la leur faictes. Et si vous auez vescu vn iour,
  vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n'y a point
  d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles,
  cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont
  iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux.

    _Non alium videre patres: aliumve nepotes
    Aspicient._

  Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma
  comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle
  de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la
  virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n'y sçait
  autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme.

        _versamur ibidem, atque insumus vsque,
    Atque in se sua per vestigia voluitur annus._

  Ie ne suis pas deliberée de vous forger autres nouueaux passetemps.

    _Nam tibi præterea quod machiner, inueniámque
    Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper._

  Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite. L'equalité
  est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre
  comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous
  n'en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c'est pour
  neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez,
  comme si vous estiez mort en nourrisse:

        _licet, quod vis, viuendo vincere secla,
    Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit._

  Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.

    _In vera nescis nullum fore morte alium te,
    Qui possit viuus tibi te lugere peremptum,
    Stánsque iacentem._

  Ny ne desirerez la vie que vous plaignez tant.

    _Nec sibi enim quisquam tum se vitámque requirit,
    Nec desiderium nostri nos afficit vllum._

  La mort est moins à craindre que rien, s'il y auoit quelque chose
  de moins, que rien.

      _multo mortem minus ad nos esse putandum,
    Si minus esse potest quàm quod nihil esse videmus._

  Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes:
  mort, par ce que vous n'estes plus. D'auantage nul ne meurt auant
  son heure. Ce que vous laissez de temps, n'estoit non plus vostre,
  que celuy qui s'est passé auant vostre naissance: et ne vous touche
  non plus.

    _Respice enim quàm nil ad nos antè acta vetustas
    Temporis æterni fuerit._

  Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L'vtilité du viure n'est
  pas en l'espace: elle est en l'vsage. Tel a vescu long temps, qui a
  peu vescu. Attendez vous y pendant que vous y estes. Il gist en
  vostre volonté, non au nombre des ans, que vous ayez assez vescu.
  Pensiez vous iamais n'arriuer là, où vous alliez sans cesse? encore
  n'y a-il chemin qui n'aye son issuë. Et si la compagnie vous peut
  soulager, le monde ne va-il pas mesme train que vous allez?

    _omnia te vita perfuncta sequentur._

  Tout ne branle-il pas vostre branle? y a-il chose qui ne vieillisse
  quant et vous? Mille hommes, mille animaux et mille autres creatures
  meurent en ce mesme instant que vous mourez.

    _Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est,
    Quæ non audierit mistos vagitibus ægris
    Ploratus mortis comites et funeris atri._

  A quoy faire y reculez vous, si vous ne pouuez tirer arriere?
  Vous en auez assez veu qui se sont bien trouués de mourir, escheuant
  par là des grandes miseres. Mais quelqu'vn qui s'en soit
  mal trouué, en auez vous veu? Si est-ce grande simplesse, de condamner
  chose que vous n'auez esprouuée ny par vous ny par autre.
  Pourquoy te pleins-tu de moy et de la destinée? Te faisons nous tort?
  Est-ce à toy de nous gouuerner, ou à nous toy? Encore que ton aage
  ne soit pas acheué, ta vie l'est. Vn petit homme est homme entier
  comme vn grand. Ny les hommes ny leurs vies ne se mesurent à
  l'aune.   Chiron refusa l'immortalité, informé des conditions d'icelle,
  par le Dieu mesme du temps, et de la durée, Saturne son
  pere. Imaginez de vray, combien seroit vne vie perdurable, moins
  supportable à l'homme, et plus penible, que n'est la vie que ie luy
  ay donnée. Si vous n'auiez la mort, vous me maudiriez sans cesse
  de vous en auoir priué.   I'y ay à escient meslé quelque peu d'amertume,
  pour vous empescher, voyant la commodité de son vsage, de
  l'embrasser trop auidement et indiscretement. Pour vous loger en
  cette moderation, ny de fuir la vie, ny de refuir à la mort, que ie
  demande de vous; i'ay temperé l'vne et l'autre entre la douceur et
  l'aigreur.   I'apprins à Thales le premier de voz sages, que le viure
  et le mourir estoit indifferent: par où, à celuy qui luy demanda,
  pourquoy donc il ne mouroit, il respondit tressagement, Pour ce
  qu'il est indifferent. L'eau, la terre, l'air et le feu, et autres membres
  de ce mien bastiment, ne sont non plus instruments de ta vie,
  qu'instruments de ta mort. Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il
  ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier
  pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la
  mort: le dernier y arriue. Voila les bons aduertissemens de nostre
  mere Nature.   Or i'ay pensé souuent d'où venoit cela, qu'aux
  guerres le visage de la mort, soit que nous la voyons en nous ou en
  autruy, nous semble sans comparaison moins effroyable qu'en nos
  maisons: autrement ce seroit vne armée de medecins et de pleurars:
  et elle estant tousiours vne, qu'il y ait toutes-fois beaucoup
  plus d'asseurance parmy les gens de village et de basse condition
  qu'és autres. Ie croy à la verité que ce sont ces mines et appareils
  effroyables, dequoy nous l'entournons, qui nous font plus de peur
  qu'elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des
  femmes, et des enfans: la visitation de personnes estonnees, et
  transies: l'assistance d'vn nombre de valets pasles et éplorés: vne
  chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de
  medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour
  de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans
  ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi
  auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des
  personnes. Osté qu'il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que
  cette mesme mort, qu'vn valet ou simple chambriere passerent dernierement
  sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests
  de tel equipage!




  CHAPITRE XX.

  _De la force de l'imagination._


  FORTIS _imaginatio generat casum_, disent les clercs.
  Ie suis de ceux qui sentent tresgrand effort de l'imagination.
  Chacun en est heurté, mais aucuns en sont renuersez. Son impression
  me perse; et mon art est de luy eschapper, par faute de force à luy
  resister. Ie viuroye de la seule assistance de personnes saines et
  gaies. La veuë des angoisses d'autruy m'angoisse materiellement:
  et a mon sentiment souuent vsurpé le sentiment d'vn tiers. Vn tousseur
  continuel irrite mon poulmon et mon gosier. Ie visite plus mal
  volontiers les malades, ausquels le deuoir m'interesse, que ceux
  ausquels ie m'attens moins, et que ie considere moins. Ie saisis le
  mal, que i'estudie, et le couche en moy. Ie ne trouue pas estrange
  qu'elle donne et les fieures, et la mort, à ceux qui la laissent faire, et
  qui luy applaudissent. Simon Thomas estoit vn grand medecin de
  son temps. Il me souuient que me rencontrant vn iour à Thoulouse
  chez vn riche vieillard pulmonique, et traittant auec luy des moyens
  de sa guarison, il luy dist, que c'en estoit l'vn, de me donner occasion
  de me plaire en sa compagnie: et que fichant ses yeux sur
  la frescheur de mon visage, et sa pensée sur cette allegresse et vigueur,
  qui regorgeoit de mon adolescence: et remplissant tous ses
  sens de cet estat florissant en quoy i'estoy lors, son habitude s'en
  pourroit amender: mais il oublioit à dire, que la mienne s'en pourroit
  empirer aussi. Gallus Vibius banda si bien son ame, à comprendre
  l'essence et les mouuemens de la folie, qu'il emporta son
  iugement hors de son siege, si qu'onques puis il ne l'y peut remettre:
  et se pouuoit vanter d'estre deuenu fol par sagesse. Il y en a,
  qui de frayeur anticipent la main du bourreau; et celuy qu'on
  debandoit pour luy lire sa grace, se trouua roide mort sur l'eschaffaut
  du seul coup de son imagination. Nous tressuons, nous tremblons,
  nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations;
  et renuersez dans la plume sentons nostre corps agité à leur
  bransle, quelques-fois iusques à en expirer. Et la ieunesse bouillante
  s'eschauffe si auant en son harnois toute endormie, qu'elle
  assouuit en songe ses amoureux desirs.

    _Vt quasi transactis sæpe omnibus rebu' profundant
    Fluminis ingentes fluctus, vestémque cruentent._

  Et encore qu'il ne soit pas nouueau de voir croistre la nuict des
  cornes à tel, qui ne les auoit pas en se couchant: toutesfois l'euenement
  de Cyppus Roy d'Italie est memorable, lequel pour auoir
  assisté le iour auec grande affection au combat des taureaux, et
  avoir eu en songe toute la nuict des cornes en la teste, les produisit
  en son front par la force de l'imagination. La passion donna au fils
  de Crœsus la voix, que nature luy auoit refusée. Et Antiochus print
  la fieure, par la beauté de Stratonicé trop viuement empreinte en
  son ame. Pline dit auoir veu Lucius Cossitius, de femme changé en
  homme le iour de ses nopces. Pontanus et d'autres racontent pareilles
  metamorphoses aduenuës en Italie ces siecles passez: et par
  vehement desir de luy et de sa mere,

    _Vota puer soluit, quæ fæmina vouerat Iphis._

  Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de
  Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans
  de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux
  ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil,
  et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres
  virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles
  de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne
  faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons,
  comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette
  sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut
  en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement
  attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en
  mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer,
  vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles.   Les vns
  attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert
  et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle
  fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son
  ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans
  respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre,
  à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs:
  soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on
  auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques
  à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais
  comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et
  meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son
  sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny
  haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions,
  des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la
  puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames
  du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils
  pensent voir ce qu'ils ne voyent pas.   Ie suis encore en ce doubte,
  que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué
  qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions
  de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par experience, que
  tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne
  pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement,
  ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance
  extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en
  auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur
  de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il
  en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir:
  ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et
  tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne
  autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la
  main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit,
  sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en
  amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son
  chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en
  son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre
  à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté
  vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse.
  Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se
  trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment
  où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On
  n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy
  d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir
  l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant,
  de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il
  a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie
  d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie
  die comment ce fut.   Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye
  fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie
  de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis:
  et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces
  nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce
  qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de
  fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient
  grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour
  oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test:
  et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher
  souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons.
  Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier.
  I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit
  courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour
  luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher:
  que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn
  miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur,
  il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement,
  comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit
  mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si
  battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me
  feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se
  leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la
  robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort
  voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance,
  qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de
  l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à
  chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys
  en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit
  attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict,
  ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se
  peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance
  il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma
  robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces
  

Showing first 200,000 characters. Full text: gutenberg.org/ebooks/48529