Variétés Historiques et Littéraires (09/10)
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Title: Variétés Historiques et Littéraires (09/10)
Editor: Edouard Fournier
Release date: March 18, 2015 [eBook #48520]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES (09/10) ***
VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME IX
A PARIS
Chez PAGNERRE, Libraire
M.DCCCLIX
_Le Gouvernement présent, ou Eloge de Son Eminence._
_Satyre, ou La Miliade._
IN-4[1].
[Note 1: Cette satire, dont le second titre, _La Miliade_,
vient de ce qu'elle est composée, de mille vers, fut
plusieurs fois réimprimée, mais est pourtant assez rare.
La première édition, petit in-12 de soixante-six pages,
à la fin de laquelle on lit: _Imprimé à Anvers_, est de
beaucoup la moins commune. L'édition in-4º, qui date du
temps des mazarinades, comme l'indique assez son format,
se trouve plus facilement; c'est elle, qui nous sert ici
pour notre texte. _La Milliade_ fut aussi réimprimée
dans les diverses éditions du petit recueil de pièces:
_Le tableau de la vie et du gouvernement de Messieurs
les cardinaux Richelieu et de Mazarin, et de M. Colbert,
etc._ On la trouve, p. 1-28, dans l'édition de Cologne,
P. Marteau, 1694, in-12. Où fut-elle d'abord imprimée? M.
Leber pense qu'elle doit, comme les autres satires les
plus violentés de ce temps-là, être évidemment sortie
d'une cave de Paris. (_De l'état réel de la presse et
des pamphlets depuis François Ier jusqu'à Louis XIV_,
1834, petit in-8, p. 100.) Richelieu étoit d'une opinion
contraire; il pensoit que toutes ces méchancetés venoient
des Pays-Bas: «Les pièces qu'on imprimoit à Bruxelles
contre lui, dit Tallemant (édit. in-12, t. II, p. 171),
le chagrinoient terriblement. Il en eut un tel dépit que
cela ne contribua pas peu à faire déclarer la guerre à
l'Espagne.» La _Milliade_ étoit de celles qui lui tenoient
la plus au coeur. Tallemant ajoute, en effet, en note:
«L'écrit qui l'a le plus fait enrager a été cette satire
de mille vers, ou il y a du feu, mais c'est tout. Il fit
emprisonner bien des gens pour cela, mais il n'en put rien
découvrir, Je me souviens qu'on fermoit la porte sur soi
pour la lire. Ce tyran-là étoit furieusement redouté. Je
crois qu'elle vient de chez le cardinal de Retz; on n'en
sait pourtant rien de certain.» On a beaucoup cherché ce
que Tallemant avoue n'avoir pu découvrir. Les uns, tels que
le Père Lelong (_Biblioth. franç._, t. II, nº 22,095; et t.
III, nº 32,485; 516), l'attribuent à Charles Beys. Barbier
(_Dict. des Anonymes_, t. II, p. 37-38) est du même avis.
Peiguot, de son côté, l'attribue à Favreau. Ce qui semble,
toutefois, le plus probable, c'est que la _Milliade_ est
de Louis d'Epinay, abbé de Chartrice, en Champagne, comte
d'Estelan, etc. La Porte le dit d'une façon formelle dans
ses _Mémoires_ (collect. Petitot, 2e série, t. 59, p. 356).
Il ajoute que, pour cette satire, «il y avoit alors quatre
ou cinq prisonniers à la Bastille»; ce qui confirme ce
qui a été dit tout à l'heure des nouveaux emprisonnements
dont la _Milliade_ fut cause. Il ne manque à l'opinion de
La Porte que le témoignage de Tallemant. Il est singulier
que lui, qui savoit tout, et entre autres beaucoup de
choses de cet abbé d'Estelan, puisqu'il lui a consacré
toute une _Historiette_ (édit. in-8, t. III, p. 259-263),
il n'ait rien dit, ne fût-ce que pour la démentir, de
cette attribution qu'on lui faisoit de la _Milliade_; et
c'est d'autant plus surprenant qu'il parle de l'humeur
satirique de l'abbé et de ses écrits contre Richelieu.
Ce silence de Tallemant n'implique toutefois qu'un doute
contre l'assertion si nette de La Porte.--A la fin de la
Fronde, en 1652, lorsqu'on étoit à bout de méchancetés
contre Mazarin, on réimprima contre lui la _Milliade_, en
se contentant de changer les noms, et aussi le titre. Voici
celui qu'on lui donna: _Le Gouvernement de l'Etat présent,
où l'on voit les fourbes et tromperies de Mazarin_,
etc. «Il ne faut pas, dit M. Moreau, confondre cette
pièce avec _la Milliade ou l'Eloge burlesque de Mazarin_
(Bibliographie des Mazarinades, t. II, nº 1502).]
Peuple, eslevez des autels
Au plus eminent des mortels,
A la première intelligence
Qui meut le grand corps de la France,
A ce soleil des cardinaux,
De qui d'Amboise et d'Albornaux[2],
Ximenès, et tout autre sage,
Doivent adorer le visage.
Le globe de l'astre des cieux
Est moins clair et moins radieux.
Ses rayons percent les tenèbres,
Produisent cent autheurs celèbres[3],
Et font un affront au soleil
Par cet ouvrage non pareil.
Que si vos debiles paupières
Ne peuvent souffrir les lumières
De ce corps desjà glorieux,
Qui vous esblouiront les yeux,
Contemplez l'ame plus obscure,
La sagesse et la foy moins pure,
Le jugement moins lumineux
De ce polytique fameux
Qui rend l'Espagne triomphante
Et la France si languissante.
Dans ses ambitieux souhaits,
Il ne veut ny trefve ny paix;
Sa fureur n'a point d'intervalles:
Il suit les vertus infernalles.
Les fourbes et les trahisons,
Les parjures et les poisons
Rendent sa probité celèbre
Jusqu'à l'empire des tenèbres.
C'est le ministre des enfers;
C'est le demon de l'univers.
Le fer, le feu, la violence,
Signallent partout sa clemence.
Les frères du Roy mal traittez,
Les mareschaux decapitez[4],
Quatre princesses exilées[5],
Trente provinces desolées,
Les magistrats emprisonnez,
Les gardes des sceaux dans les chaisnes[6],
Les gentils-hommes dans les gesnes,
Tant de genereux innocents
Dans la Bastille gemissans;
Cette foule de miserables
Où les criminels sont coulpables
D'avoir trop d'esprit et de coeur,
Trop de franchise ou de valeur,
Tant d'autres celèbres victimes,
Tant de personnes magnanimes
Qu'il tient soubs ses barbares loix,
Dont il ne peut souffrir la voix,
Dont il redoute le courage,
Dont il craint mesme le visage:
Ce grand nombre de malheureux
Qui sentent son joug rigoureux,
Leur sang, leurs prisons, leurs supplices,
Sont ses plus aimables delices.
Il se nourrit de leurs mal-heurs,
Il se baigne en l'eau de leurs pleurs,
Et sa haine fière et cruelle
Dans leur mort mesme est immortelle;
Il agite encor leur repos,
Il trouble leur cendre et leurs os,
Il deshonnore leur memoire,
Leur oste la vie et la gloire.
Ce tyran veut que ces martyrs
N'ayent que d'infames souspirs,
Dans leur plus injuste souffrance
Qu'on approuve sa violence,
Et qu'on blesse la verité
Pour adorer sa cruauté.
Il ayme les fureurs brutales
Des trois suppots de sa caballe,
De ce pourvoyeur de bourreaux
Et de ces deux monstres nouveaux,
Qui, plus terribles qu'un Cerbère,
Deschirent sans estre en colère;
Ce testu, cette ame de fer,
Digne prevost de Lucifer,
Cet instrument de tyrannie
Qui rend la liberté bannie,
Ce geolier, qui de sa maison
Fait une cruelle prison,
Et qui traitte avec insolence
Les braves mareschaux de France,
Lorsqu'il les conduit à la mort,
Lorsque l'Estat pleure leur sort,
Lorsque leur destin miserable
Rendroit un tygre pitoyable.
Mais quels insignes attentats
N'ont faict Machaud[7] et L'Affenas[8]!
Quels juges sont aussi sevères
Que ces deux cruels commissaires,
Ces bourreaux, de qui les souhaits
Sont de peupler tous les gibets,
De qui les mains sont tousjours prestes[9],
A couper des illustres testes,
A faire verser à grands flots
Le sang dessus les eschaffaux!
La mort naturelle et commune
Leur desplait et les importune,
Et la sanglante a des appas
Où leurs coeurs prennent leurs esbats.
En decapitant ils se jouent,
Ils sont encor plus guays s'ils rouent,
Mais leur plus agreable jeu
Est de bruler à petit feu.
Armand a choisi ces deux Scythes
Pour ses fidelles satellites,
Pour monstrer qu'il tient en ses mains
La vie et la mort des humains,
Et qu'il règne par sa puissance
Comme les Roys par leur naissance.
Ses juges menacent les grands,
Et font trembler les innocens.
Castrain[10], Marillac et De Jarre[11]
Ont paty[12] devant ces barbares,
Et veu leur mort dedans les yeux
De ces tygres audacieux.
Armand voulant des sacrifices
De cruauté et d'injustice,
Pour paroistre ses serviteurs
Ils font les sacrificateurs.
Ce Moloce les a pour prestres[13];
Il arme de couteaux ces traistres
Pour immoler sur ses autels,
Non des bestes, mais des mortels.
Le vieux tyran des Arsacides
A moins commandé d'homicides
Que ce moderne Phalaris,
Ce monstre entre les favoris.
Son oeil farouche et sanguinaire
S'allume dedans sa colère;
Ses regards sont d'un bazilic;
Sa langue a le venin d'aspic,
Elle sert d'arme à sa malice,
Elle couvre son injustice,
Et mesle la douceur du miel
A l'amertume de son fiel;
Et sa parole est infidelle
Autant que sa main est cruelle.
Il ne perce qu'en caressant,
Il n'estouffe qu'en embrassant,
Il flatte lors mesme qu'il tüe,
Et son ame n'est jamais nüe.
Il deguise ses actions,
Dissimule ses passions,
Compose son geste et sa mine.
Le demon à peine devine
Le mal qu'il cache dans son sein;
Il lit à peine en son dessein.
Il ayme les lasches finesses,
De perdre malgré ses promesses,
De lancer soudain dans les airs
La foudre, sans bruict, sans esclairs,
De faire esclater un orage
Lorsque le ciel est sans nuage.
Il est meschant, il est trompeur,
Il est brutal, il est menteur;
Ses baizers sont baizers de traistre.
Il n'est jamais ce qu'il feint d'estre,
Il trompe par tous ses discours,
Et s'il traitte avecque des sourds,
Il les deçoit par son visage,
Contrefaict le doux et le sage,
Leur sousrit, leur presse les mains,
Et par des conseils inhumains,
Faict après tomber sur leur teste
Une formidable tempeste.
Si les reynes l'ont en horreur,
Il pleure pour gaigner leur coeur,
Il les combat avec leurs armes,
Et lors qu'il verse plus de larmes,
Il leur prepare une prison,
Et, s'il est besoin, du poison.
Ses pleurs sont pleurs de crocodille,
Qui menacent de la Bastille,
Qui, pour venger des desplaisirs,
Causent des pleurs et des souspirs.
Son ame prend toute figure,
Hormis celle d'une ame pure.
Il faict ce qu'il veut de son corps:
Le dedans combat le dehors.
C'est luy sans que ce soit luy-mesme;
Enfin, c'est un bouffon supresme.
Sans masque il est tousjours masqué;
Turlupin n'a point pratiqué
Tant de tours ny tant de souplesses,
Tant de fourbes ny tant d'adresses,
Que ce protecteur des bouffons,
Ce grand Mæcenas des fripons.
Il faict bien chaque personnage,
Fors celuy d'un ministre sage.
Il imite bien les tyrans
Et les ministres ignorans.
Ce charlatan, sur son theatre,
Croit voir tout le monde idolatre
De ses discours, de ses leçons,
De ses pièces, de ses chansons.
On souffriroit ses comedies,
Quoi que foibles et peu hardies,
Si des tragiques mouvemens
N'en troubloient les contentemens;
S'il n'avoit affoibli la France,
En destruisant son abondance,
En augmentant tous les impots,
En multipliant tous les maux,
En tirant le sang des provinces,
En persecutant les grands princes,
En outrageant les potentats,
En leur usurpant leurs estats,
En formant une longue guerre,
En l'attirant dans nostre terre,
En nous livrant aux estrangers,
En mesprisant les grands dangers,
En desgarnissant les frontières,
En n'assurant point les rivières,
Bref, en abandonnant les lys
A la fureur des ennemis,
Au sort des armes si funestes,
A la faim, la guerre, la peste.
Lorsqu'il doit penser aux combats,
Il prend ses comiques esbats,
Et pour ouvrage se propose
Quelque poesme pour Belle-Rose[14],
Il descrit de fausses douleurs
Quant l'Estat sent de vrays malheurs.
Il trace une pièce nouvelle
Quand on emporte la Capelle[15],
Et consulte encor Bois-Robert[16]
Quand une province se pert.
Les peuples sont touchez de crainte,
Le Parlement porte leur plainte,
Implore le Roy pour Paris
Sans offenser les favoris.
Armand, toutesfois, le querelle,
Enflamme sa face cruelle,
Et d'un regard de furieux
Le traite de seditieux.
Certes, illustre Compagnie,
Tu dois adoucir ce genie,
Dont le jugement nompareil
Paroist plus clair que le soleil;
Luy seul descouvre toute chose,
Previent les effects dans leur cause,
Perce la nuict de l'advenir,
Sçait tout deffendre et tout munir;
Il a pris l'attaque de Liége[17]
Pour une fraude et pour un piége;
Il a preveu ce que tu vois,
Le meurtre des peuples françois.
Dix mille bourgades pillées,
Un grand nombre d'autres bruslées;
L'horreur, la mort de toutes parts,
Trente mille habitants esparts,
Cachez dans les lieux solitaires;
Dix mille desjà tributaires,
Et les fers encor preparez
Aux foibles et moins remparez.
Demeure donc dans le silence,
Auguste oracle de la France;
Laisse Armand mener le vaisseau.
Nul autre pilote nouveau
Ne peut conjurer la tempeste
Qui gronde au dessus de nos testes;
Luy seul commande aux elemens,
Luy seul est le maistre des vents,
Luy seul bride le fier Neptune
Lors que son onde l'importune;
Il luy fait des escueils nouveaux,
Il se promène sur ses eaux,
Et d'une digue merveilleuse
Dompte sa nature orgueilleuse.
Si le Dieu de toutes les mers
S'est veu captif dessous ses fers,
Ne domptera-t-il pas l'Espagne,
S'il la rencontre à la campagne?
Les humains flechiront-ils pas
Voyant que les dieux sont à bas?
Il a vaincu les Nereides,
Terrassé les troupes humides,
Foudroyé cent mille Tritons;
Et ne craint vingt mille fripons,
Et ceste espagnole canaille
Qui fuira devant la bataille.
Armand, le plus grand des humains,
Porte le tonnerre en ses mains.
Il gouverne la Destinée,
Il tient la Fortune enchaisnée;
Son esprit fait mouvoir les cieux
Et brave les Roys et les Dieux.
Crains-tu de n'avoir point de poudre?
Ce Jupiter porte la foudre.
Crains-tu de manquer de canons?
Il est trop au dessus des noms,
Au dessus des tiltres vulgaires,
Au dessus des loix ordinaires,
Pour employer dans les combats
Autre tonnerre que son bras.
Ses moins fortes rodomontades
Sont bien plus que des canonades.
Dans ses plus foibles visions
Il terrasse dix legions.
En parlant avec ses esclaves,
Il fait desjà peur aux plus braves.
Avec ses seules vanitez
Il reprend desjà les citez,
Et dans sa plus froide arrogance
Conçoit une riche esperance.
Il plaint quasi ces estrangers
De s'estre mis dans les dangers
Où se sont mis Valence et Dôle[18]
Par leur temerité frivolle.
Ce sage se rit de ces fous
Et les croit voir à deux genoux
Excuser leur outrecuidance
D'avoir irrité sa prudence,
D'avoir mesprisé Richelieu,
Dont le nom rime à demy-Dieu;
D'avoir d'une atteinte mortelle
Ebranlé sa pauvre cervelle,
D'avoir resveillé ses humeurs
Qui l'ont agité de fureurs;
D'avoir terny toute sa gloire,
D'avoir esmeu sa bile noire,
D'avoir rendu son poil plus blanc,
D'avoir trop eschauffé son sang,
Et d'avoir reduict son derrière[19]
A sa disgrace coustumière.
Il croit, se voyant à cheval,
Voir Alexandre et Bucefal;
Il croit que sa seule prudence,
Le renom de son insolence,
Le son de ses trente mulets,
Le grand nombre de ses valets,
Les destours de sa polytique,
Les secrets de son art comique,
Le verd esclat de ses lauriers,
Le bruit de ses actes guerriers,
Le feu de son masle courage,
Et les rayons de son visage
Glaceront les timides coeurs
De ses fiers et cruels vainqueurs;
Il croit desjà piller Bruxelles,
Et par des vengeances cruelles
Traitter comme l'on fit Louvain
Après la bataille d'Avain[20].
Pour faire de si beaux miracles
Il consulte de grands oracles,
Le Moyne[21], Des Noyers[22], Seguier[23],
Le jeune et le grand Bouthillier[24].
Voilà les conseillers supresmes
Qu'il consulte aux perils extremes:
Le Moyne imite sainct François,
Il protege les Suedois;
Il a le zèle seraphique,
Il travaille pour l'heretique,
Il est percé du divin traict,
Mais non encore tout à faict,
Car il porte bien les stigmates,
Mais non les marques d'escarlates.
Son capuchon piramidal
Ne luy plaist qu'estant à cheval
Sur la beste luxurieuse
Qui prend la posture amoureuse,
Et par le branle et par le chocq
Faict dresser la pointe du frocq.
Il n'a plus le simple equipage
Du fameux mulet de bagage,
Qui n'avoit, comme un cordelier,
Pour train qu'un asne regulier:
Ceste vieille beste de somme
A pris le train d'un gentil-homme,
Qui bien, quand le vin l'animoit,
Brave cavalier se nommoit;
Il a suivant et secretaire,
Il a carosse, il a cautère,
Il a des laquais insolens
Qui jurent mieux que ceux des grands.
Il est l'oracle des oracles,
Il est le faiseur de miracles;
L'Esprit sainct forme ses discours,
Un ange les escrit tousjours;
Ils font partout fleurir la guerre,
Ils le canonizent en terre;
Il est des saincts reformateurs[25]
De l'Ordre des Frères-Mineurs.
Il fait une règle nouvelle[26]
Pour grimper au ciel sans eschelle,
Pour y monter à six chevaux
Et par des ambitieux travaux,
Et gaigner Dieu par où les âmes
Gaignent les eternelles flammes,
Pour estre capucin d'habit,
Pour estre esclave de credit,
Pour estre eminent dans l'Eglise[27],
Pour empourprer la couleur grise,
Pour estre martyr des enfers,
Pour estre un monstre à l'univers.
Seguier, race d'apothiquaire,
Est un esclave volontaire;
Il est valet de Richelieu
Et l'adorateur de ce Dieu[28];
Il prend pour règle de justice
Ce bon sainct sans fard ny malice;
Il dict, le voyant en tableau:
Le Ciel n'a rien faict de si beau.
Ses volontez luy sont sacrées,
Les aigres injures sucrées,
Il tremble, il fleschit les genoux;
Il est prest à souffrir les coups,
L'appelle monseigneur et maistre,
Et pour luy, violent et traistre,
Pour luy ne cognoist plus de loix,
Pour luy viole tous les droicts,
Sur son billet n'ose rien dire,
Scelle trente blancs sans les lire,
Trahit son sens et sa raison,
Tant il redoute la prison;
Il est morne, melancholique,
Il est niais et lunatique,
Une linotte est son jouet;
Il est solitaire et muet,
Tousjours pensif et tousjours morne,
Rumine comme beste à corne;
Il auroit esté bon Chartreux,
Car il est sombre et tenebreux;
Son humeur pedantesque et molle
Sent très bien son maistre d'escolle;
Il n'a point noblesse de coeur,
Quoi qu'aye dit un lasche flateur;
Sa perruque, en couvrant sa teste,
Couvre en mesme temps une beste,
Car des bastons au temps jadis
Ont rendu ses sens estourdis;
Il va tous les jours à la messe
Sans que son injustice cesse;
Les moynes gouvernent son sceau,
Quand ils veulent il fait le veau.
Les ordonnances seraphines
Luy tiennent lieu de loix divines,
Et la plus saincte faculté
Par luy n'a plus de liberté.
Si Richelieu devient injuste
Contre le Parlement auguste,
Il a l'ardeur d'un renegat,
Et sous mains le choque et l'abbat;
Mais son avarice est extrême,
Et dans sa dignité suprême
Il fait le gueux et le faquin,
Comme s'il n'avoit pas du pain;
Son ame basse et mercenaire
Le rend plus cruel qu'un corsaire;
S'il y va de son interest,
Ou quand quelque maison luy plaist,
Il ne croit point d'illustre ouvrage
Que de s'enrichir davantage,
Et pleure de n'avoir encor
Peu gagner un million d'or.
La F....., ceste serrurière[29],
Cette layde, cette fripière[30],
Ce dragon qui rapine tout,
Qui court Paris de bout en bout,
Pour avoir aux ventes publiques
Les meubles les plus magnifiques,
Et ne donner que peu d'argent,
En faisant trembler le sergent;
C'est à Seguier une harpie,
Un demon, qui sans cesse crie
Qu'il faut voler à toutes mains,
Que sans biens les honneurs sont vains;
Elle contrefait la bigotte
Et se laisse lever la cotte,
Assaisonnant ses voluptez
D'eau beniste et de charitez.
Son mary caresse les moynes,
Elle caresse les chanoines,
Et fait avecque chacun d'eux
Ce que l'on peut faire estant deux.
Des Noyers, nouveau secretaire,
Merite bien quelque salaire,
Car il est assez bon valet[31],
Quoy qu'il ne soit qu'un Triboulet,
Et ne cognoist point de prudence
Que la plus lasche complaisance,
Et cherche son élèvement
Par un infâme abaissement[32].
Sa vertu n'est point scrupuleuse,
Et, d'une adresse merveilleuse,
Quitte le bien et suit le mal,
Selon qu'il plaist au cardinal.
Une legère suffisance
Passe en luy pour grande science
Et le signale entre ces veaux,
De Lomenie[33] et Phelipeaux[34];
Son ame est esgale à sa mine:
Elle est petite, foible et fine,
Et n'a point du tout cet esclat
D'un grand secretaire d'Estat;
Sa splendeur n'estant que commune,
Ne peut aux yeux estre importune,
Et son naturel bas et doux
Luy donne fort peu de jaloux.
Servient[35], ton noble genie
T'a faict _sentir_ la tyrannie
De ce règne, où les genereux
Sont tous pauvres et malheureux.
Ainsi l'astre par la lumière
Esclatte une vapeur grossière,
Qui ternit toute la clarté
Et qui nous cache sa beauté.
Que si le soleil cache l'ombre,
Il perce le nuage sombre;
Espère que les envieux
Te verront un jour glorieux;
Mais le plus beau des polytiques
Est Chavigny[36], dont les pratiques
Luy procurent avant le temps
Le venin des plus vieux serpens;
Il est fourbe, il est temeraire;
Armand l'a pour son emissaire,
Et vers Monsieur, et vers le Roy[37],
Et vers tous deux il est sans loy;
Il tromperoit son propre père.
Et trahiroit sa propre mère,
Si le cours de ses passions
Rapportoit à ses actions.
Il a tant appris d'un tel maistre
Le mestier de fourbe et de traistre,
Qu'il est le premier favory
De ce ministre au cul poury.
Ses prodigieuses richesses
Le font brusler pour deux maistresses:
Par la gloire il est emporté,
Par les femmes il est dompté;
Son esprit embrasse les vices,
Son corps embrasse les delices
Qui corrompent le jugement
Par le brutal debordement;
Il se flatte de l'esperance
De se voir duc et pair de France;
Et, dans son desir violent,
Trouve que son bonheur est lent.
L'amour qu'Armand luy porte est telle,
Qu'elle esgale la parternelle[38];
Et si son père n'estoit doux,
Il en pourroit estre jaloux.
Sa femme apprend du bon stoïque
La naturelle polytique,
Et que, tout vice estant esgal,
L'adultère est un petit mal;
Mais pour punir ceste coquette,
Il luy rend ce qu'elle luy preste.
Voilà les Jeannins, les Sullys,
Les Villeroys, les Sylleris,
Dont ce fier tyran de la France
Consulte la rare prudence:
Si tu demandes des heraus
Qui nous deslivrent de nos maux,
Les Brezay[39] et les Meillerayes[40]
Sont les medecins de nos playes;
Si tu veux des foudres de Mars
Qui servent de vivants rempars,
Coëslin[41], dans la plaine campaigne,
Sert plus qu'une haute montaigne;
Courlay[42], dans l'empire des flots,
Faict un grand rocher de son dos.
Ces bossus preservent la France
De toute maligne influence.
Tous ces braves avanturiers
Nous promettent mille lauriers;
Ils outragent les capitaines,
Ils font des entreprises vaines,
Et, quoy qu'ils craignent les hazars,
Veulent passer pour des Cesars.
Mais qui règne sur les finances?
Bullion[44], dont les violences
Sont le principal instrument
De cet heureux gouvernement,
Le plus cruel monstre d'Affrique
Est plus doux que ce frenetique,
Qui triomphe de nos malheurs,
Qui s'engraisse de nos douleurs;
Qui par ses advis detestables
Rend tous les peuples miserables;
Qui par ses tyranniques loix
Les fait pleurer d'estre François;
Qui surpasse les bourreaux mesmes,
Se plait dans leurs tourmens extremes;
Qui d'un oeil sec trempe ses mains
Dans le sang de cent mille humains;
Qui leur blessure renouvelle
Du fer de sa plume cruelle,
Et rit en leur faisant souffrir
Mille morts avant que mourir.
Est-il un merite si rare
Qui puisse adoucir ce barbare?
Le grand Veimard[45] et sa valeur
Peuvent-ils flechir ce voleur?
Il ne cognoist point de justice
Que les fougues de son caprice;
Il outrage les officiers,
Il gourmande les chanceliers;
Armand soustient son insolence,
Volle avec luy toute la France,
Et, pour confirmer les edicts,
Rend les magistrats interdits.
Tous les François sont tributaires
De ces deux horribles corsaires;
Jamais pirates sur les mers
N'ont faict tant de larcins divers.
Ce notonnier a ce pilotte,
Rapinant avec une flotte;
Cornuel meut les avirons,
Luy seul vaut bien trente larrons[46];
Bullion, par ses avarices,
Entretient son luxe et son vice;
Ce Gros-Guillaume raccourcy[47]
A tousjours le ventre farcy
Et plein de potage et de graisses,
Baise ses infames maistresses;
Le gros Coquet, ce gros taureau,
Est son honneste macquereau[48]:
Voilà la fidelle peinture
D'un avorton de la nature,
D'un Bacchus, d'un pifre, d'un nain,
D'un serpent enflé de venin,
Que Louys, d'un coup de tonnerre,
Doit exterminer de la terre.
Paris, pour illustre tombeau,
Luy prepare un sale ruisseau,
Promet de longues funerailles
A ses tripes, à ses entrailles,
Et s'oblige à graver son nom
Sur les pilliers de Montfaulcon.
Il fera bien la mesme grace
A un Moreau qui le surpasse
En blasphesmes et juremens,
Et l'esgalle en debordemens;
Ce magistrat est adultaire,
Injuste, fripon, themeraire,
Et, pour estre fils de Martin,
N'en est pas moins fils de putain.
Dans Paris il vent la justice,
Il exerce encor la police;
Mais on y meprise sa voix
Et l'on hait ses injustes loix.
Grant senat, tu hais tout de mesme
Ce Le Jay[49], ce buffle supresme,
Le chef honteux d'un noble corps,
L'horreur des vivans et des morts,
Cet infame qui, sans naissance,
Sans probité, sans suffisance,
Et sans avoir servy les Roys,
Se voit sur le trosne des loix;
Cet animal faict en colosse,
Ce grand coquin et ce vieux rosse,
Qui n'est bon que pour les harats
Et pour ses amoureux combats;
Qui dans Maison rouge se pasme[50]
En baisant une garce infame,
Qui parut mort entre ses bras,
Qu'on trouva couché en ses dras;
Qui, dans cette extase brutalle,
Approcha de l'onde infernalle.
C'est pour couronner son bon-heur
S'il mouroit en son lict d'honneur.
Cet ivrongne n'a rien d'honneste;
Son ame est l'ame d'une beste,
Et n'a que de lasches desirs,
Et rien que de sales plaisirs;
Sa maison est une retraicte
Où loge l'ardeur indiscrette,
Où règne Venus et Bacchus,
Des macquereaux et des cocus,
Curgy, d'Herblay et de Courville,
Dont il voit la femme et la fille;
Il se plaist d'estre yvre souvent:
C'est alors qu'il paroist sçavant,
Et que, ceint d'un laurier bacchique,
Il discourt de la republique,
De la d'Herblay et de la Tour,
De leur beauté, de son amour;
Il vieillit sans devenir sage,
Il fuit tousjours le mariage;
Il estoit gendre, et très meschant,
Du grand capitaine Marchand[51].
Il estoit cruel à sa femme,
Bruslant d'une impudique flamme;
Elle de sa part l'encornoit,
Prodigue vers qui luy donnoit[52].
Ce boucquin, pour nourrir son vice,
Vend publiquement la justice;
La d'Herblay la met à l'encan,
Tire huict mille escus par an,
Fait ordonner ce qu'on demande,
Pourveu qu'on luy porte une offrande;
Se vante parmy les railleurs
Qu'elle est grosse des procureurs,
Qu'elle enfantera vingt offices,
Digne prix de ses bons services;
Que, s'il est sale en ses amours,
Il est plus sot en ses discours;
Ses harangues sont pedantesques
Et pleines d'infinies grotesques,
Empruntant tousjours son rollet,
D'un esprit pedant et follet.
Il ayme si fort la nature
Qu'il parle au Roy d'agriculture,
De bien semer, de bien planter,
D'esmonder, elaguer, anter;
Il discourt tout d'un art si rare
Que dans les jardins il s'esgare,
Traitte Louys en vigneron,
Adjouste ce tiltre à son nom,
Compare un grand arbre à la France,
Et ce bel astre à sa prudence,
Qu'il sçait esbranler les estats,
Qu'il sçait couper les potentats,
Qu'il sçait anter guerre sur guerre,
Qu'il sçait bien cultiver les terres.
Ainsi ce sublime orateur,
Ce sage et delicat flatteur,
Ce satyre à la gorge ouverte,
Ce beau porteur de cire verte,
Cet athée ennemy de Dieu,
S'est fait amy de Richelieu;
Il est traistre à sa compagnie,
Les soubmet à la tyrannie,
Denonce les plus genereux,
Excite Richelieu contre eux,
Et fait qu'il ordonne un supplice
Pour le courage et la justice.
Il bannit les bons magistrats
Comme perturbateurs d'estats,
Introduit par toute la France
Le crime de lèze-Eminence,
Vange avec moins de cruauté
Celuy de lèze-Majesté.
Il fait reverer sa personne
Plus que Louis et sa couronne;
Par services dignes du feu,
Il a gaigné le cordon bleu,
Cordon qui servira de corde
Si on luy fait misericorde,
Car la roue à peine est le prix
Des attentats qu'il a commis.
Armand à ces ames si pures
Dispense les magistratures,
Et fait regner sur les subjets
Ceux qui sont dignes de gibets.
C'est là la conduite admirable
De ce ministre incomparable,
De ce capitan sourcilleux,
De ce matamore orgueilleux,
De ce jeune Hercule des Gaules,
Qui les porte sur ses espaules,
Qui sous ce faix n'est jamais las,
Qui n'a point besoin d'un Athlas,
Et qui dessus sa maigre eschine
Veut porter la ronde machine.
Ce courtisan futile et vain
A fait le politique en vain;
Ses fautes sont tousjours visibles
Et ne nous sont que trop sensibles.
Les premières prosperitez
L'ont signalé de tous costez,
Mais les avantures sinistres
L'ont mis au rang des sots ministres:
Ce n'est que dans les grands malheurs
Que l'on reconnoist les grands coeurs.
L'esclat des heureuses fortunes
Rend rares les ames communes,
Et les ouvrages du hazard
Passent pour chef-d'oeuvre de l'art.
Tout pilote est bon sans orage,
L'imprudent alors paroist sage;
Mais il se monstre ingenieux
Lors que les flots montent aux cieux.
Quand Dieu punissoit l'infidelle,
Quand il foudroioit les rebelles,
Quand il vengeoit le droict des Rois,
Quand il combattoit pour les loix,
Quand il châtioit la Savoye,
Quand il nous la donnoit en proye,
Quand il se servoit de nos mains
Pour delivrer les souverains,
Armand estoit égal aux anges,
Et les auteurs, dans leurs louanges,
Donnoient au bras de Richelieu
Les miracles du doigt de Dieu.
Non que par ses soins et ses veilles
Il n'ait eu part à ces merveilles,
Et que Dieu n'ait des instrumens
Des plus fameux evenemens;
Mais la divine Providence
Conduisoit sa foible prudence,
La force des astres divains
Mettoit la force entre ses mains;
Dieu regloit les causes secondes
Et calmoit la fureur des ondes;
Il leur faisoit baiser alors
Nostre digue ainsi que leurs bords,
Et la Providence eternelle
L'a destruicte après La Rochelle.
Donnons en la louange à Dieu,
Non pas au nom de Richelieu.
Dans Ré, dans Cazal et Mantoue[53],
Qui n'a point veu que Dieu se joue
Des vains et des ambitieux
Qui pensent escheller les cieux?
Lorsque le Seigneur des batailles
Attaque ou deffend des murailles,
Les foibles domptent les puissans,
Et les nains vainquent les geans.
Soubs luy les hommes obéissent,
Soubs luy les elemens flechissent;
Il retient le cours du soleil,
Il destourne un sage conseil,
Il glace de peur les armées,
Il les rend d'ardeur enflammées,
Il meut leurs corps, pousse leurs bras,
Dresse leurs mains, règle leurs pas,
Et, par des detours invisibles,
Conduit les ouvrages sensibles.
Armand faisoit fleurir les lys
Quand Dieu perdoit nos ennemis,
Armand ne trouvoit point d'obstacles
Quand Dieu nous faisoit des miracles;
Mais, quand il a pris pour object
D'estre plustost Roy que subject,
De faire adorer sa prudence
Plus que la royale puissance,
D'estre le tyran des François
Et le fleau des plus grands Rois,
D'eterniser dedans la terre
Le triste flambeau de la guerre,
De violer tous les traictez,
De voler toutes les citez,
D'usurper toute la Loraine[54],
D'emprisonner sa souveraine,
De separer ce que Dieu joinct,
De mespriser ce qu'il enjoinct,
De rendre l'Eglise asservie,
De ne luy laisser que la vie,
De la faire esclave des Rois,
De ravir ses biens et ses droicts,
De dissoudre un sainct mariage
Pour faire un ridicule ouvrage,
Pour joindre avec des jeunes lys
Des grateculs et seps vieillis,
Pour mesler le sang de la France
Au vil sang de Son Eminence,
Pour faire reyne Combalet[55],
La veufve d'un pauvre argoulet,
La posterité d'un notaire,
L'hermaphrodite volontaire,
L'amante et l'amant de Vigean[56],
La princesse au teint de saffran,
La Nayade qui dans sa chambre
Tient une fontaine d'eau d'ambre,
Et le chaste Dieu des jardins
Parmy ses lys et ses jasmins;
Quand, renversant le cours des choses,
Il a faict des metamorphoses
A rendre vierge Combalet,
La femme d'un maistre mulet,
Alors les celestes puissances
N'ont pu souffrir ses insolences:
On a veu cet audacieux
Hay de la terre et des cieux,
On a veu ses palmes fanées
Depuis le cours de trois années;
Dieu ne reglant pas ses desseins,
Ils ont paru des songes vains:
Car vouloir vaincre l'Allemagne
Et dompter la maison d'Espagne,
En laissant perir nos soldats
Victorieux aux Pays-Bas,
En consumant l'or des finances
Dans l'esclat des magnificences,
C'est montrer qu'il n'a plus de sens
Que pour perdre les Innocents[57];
En prodiguant pour ses duchesses
De quoy munir ses forteresses,
En amassant de grands tresors
Dedans le Havre et autres ports,
En laissant dans les autres villes
Des troupes foibles et debiles,
Ayant plus de soin des prisons
Que des forts et des garnisons,
C'estoit un dessein chimerique
Digne de ce grand polytique,
D'un heros au dessus des noms,
Du roy des petites maisons.
Ses visions creuses et folles
Ont mis les forces espagnolles
Dans le sein de l'Estat françois,
Et près du trosne de nos rois.
La France a receu mille atteintes,
Ses douleurs esgallent ses craintes;
Tous ses membres sont languissans,
La guerre a perclus tous ses sens,
Et la vigueur de sa noblesse
N'est plus aujourd'hui que foiblesse.
Elle est malade en tout son corps,
Ne peut faire de grands efforts,
A besoin que la main divine
La preserve de sa ruine,
Et ne doit demander à Dieu
Que la perte de Richelieu:
Car, si le Ciel benit nos armes,
S'il sèche le cours de nos larmes,
Et qu'Armand possède Louis
Par ses mensonges inouïs,
Il reprendra sa tyrannie,
Il redoublera sa manie;
Il bannira les plus puissans,
Il perdra les plus innocents;
Il connoit desjà des vengeances,
Il prepare des violences;
Ce lyon bat desjà son flanc,
Son coeur est alteré de sang;
Ses yeux estincellans de rage,
Sa gueulle s'apreste au carnage.
Faut-il que, combattant pour nous,
Nous nous exposions à ses coups,
Et qu'en deffendant nos murailles,
Ce serpent ronge nos entrailles?
Faut-il qu'en asseurant nos biens
Nous nous asseurions nos liens?
Faut-il qu'en gardant nostre maistre,
Nous gardions ce barbare prestre,
Et qu'esclaves comme devant,
Nous nous perdions en nous sauvant?
Grand Roy, bannis par ta puissance
La servitude de la France,
Chasse l'orgueilleux potentat
Et le demon de ton Estat.
Ton triomphe sera funeste
Si ce cruel monstre nous reste.
Ouvre les yeux, arme ton bras
Pour mettre deux tyrans à bas;
Couronne les faicts de la gloire
Qu'auroit ceste double victoire;
Fais punir l'autheur de nos maux,
L'autheur de mille et mille impots;
Fais que la justice divine
Accable ce nouveau Conchine;
Laisse deschirer à Paris
Le plus meschant des favoris,
Et fuys, en sauvant la couronne,
Cet oracle de la Sorbonne.
Son sepulchre en vain sera beau,
Les tyrans n'ont point de tombeau.
[Note 2: Gilles Carillo Alvarès d'Albornos, archevêque
de Tolède, grand homme d'Etat du XIVe siècle et l'un de
ceux qui contribuèrent le plus a mettre l'Italie sous la
dépendance du Saint-Siége. Quant à Ximenès et au cardinal
d'Amboise, dont les noms accompagnent celui-ci, on les
connoît assez.]
[Note 3: Allusion très hyperbolique aux cinq auteurs dont
Richelieu s'étoit entouré et s'étoit fait une sorte de
petite académie intime.]
[Note 4: Le maréchal de Marillac avoit été décapité le 8
mai 1632, en place de Grève, et le 30 octobre suivant Henri
de Montmorency, aussi maréchal de France, avoit subi le
même supplice à Toulouse.]
[Note 5: Ces quatre princesses exilées doivent être la
reine mère, qui depuis longtemps déjà avoit dû quitter la
France; la princesse de Conti, la duchesse de Chevreuse
et la duchesse d'Elbeuf. Elles avoient pris part, contre
Richelieu, aux intrigues de l'année 1631, et avoient en
effet été envoyées en exil, ainsi que la duchesse de
Lesdiguières et Mme d'Ornano.]
[Note 6: Michel de Marillac, frère du maréchal, fait garde
des sceaux en 1626, avoit dû se démettre de sa dignité en
1630, et depuis ce temps il avoit été tenu prisonnier,
d'abord au château de Caen, ensuite en celui de Châteaudun,
où il mourut le 7 août 1632.]
[Note 7: Maître des requêtes, par qui commença la
fortune de cette famille, dont faisoit partie M. de
Machault, contrôleur général des finances sous Louis
XV. Ils descendoient, disoit-on, du renégat juif Denis
Machault, qui disparut en 1398, peu de temps après son
abjuration. Plusieurs de ses coreligionnaires, soupçonnés
de l'avoir tué, furent condamnés à payer une forte somme,
avec laquelle on commença la construction du Petit-Pont
(Piganiol de La Force, _Descript. de Paris_, t. II, p.
70.). Une inscription en toutes lettres sur laquelle on
lisoit: _Judoeus, nomine Machault_, attestoit ce fait. Elle
disparut lors de l'incendie du Petit-Pont, en 1718, et l'on
eut soin de remarquer qu'un Machault étoit alors lieutenant
civil (_Mémoires de d'Argenson_, édit. elzev., t. II, p.
362).]
[Note 8: Isaac de Laffemas, dont on a dit tant de mal.
Tallemant, qui n'est jamais le dernier à faire chorus de
médisance, a dit pourtant de lui (édit. in-8, t. IV, p.
32): «Quand le cardinal de Richelieu lui fit exercer par
commission sa charge de lieutenant civil, il y acquit
beaucoup de réputation et ôta bien des abus.»]
[Note 9: Ce vers et le suivant ne se trouvent pas dans
le _Tableau de la vie et du gouvernement des cardinaux
Richelieu et Mazarin_.]
[Note 10: _Var._: Gasprin.]
[Note 11: François de Rochechouart de Jars, chevalier de
l'ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, commandeur de Lagny.
Il avoit été mis à la Bastille «pour avoir eu part, comme
dit La Porte, à l'intrigue de M. de Châteauneuf.» (Coll.
Petitot, 2e série, t. 59, p. 369.) Il fut d'un grand
secours à La Porte pour la correspondance que celui-ci,
pendant son emprisonnement, entretenoit avec Anne
d'Autriche». (_Id._, _ibid._) Le magnifique hôtel qui se
trouvoit rue Richelieu, en face de celui de Mazarin, et que
la place Louvois a remplacé en partie, avoit été construit
par François Mansart pour le commandeur de Jars.]
[Note 12: _Var._: pali.]
[Note 13: _Var._:
Ils sont ses sacrificateurs,
Ce bourreau les a pour ses prestres.]
[Note 14: Pierre Le Messier, dit _Belle-Rose_, le principal
comédien de l'hôtel de Bourgogne à l'époque de Richelieu.
Il sembloit même que la troupe de ce théâtre fût la sienne,
car dans l'_Estat général des gages, appoinctements et
pensions_ pour 1641, les 12,000 livres que le roi payoit
à cette troupe sont ainsi portés: _pour la bande des
comédiens de Bellerose_. Richelieu aimoit le théâtre, on
le sait de reste. La musique lui plaisoit aussi beaucoup.
Nous avons vu (t. VIII, p. 121) le plaisir qu'il prenoit à
faire chanter devant lui Mme de Saint-Thomas, mais nous ne
savions pas alors quelle étoit cette cantatrice à la mode.
En relisant Tallemant, nous l'avons appris. Il nous dit
(édit. in-8, t. IV, p. 49) qu'elle étoit fille du procureur
Sandrier, fort jolie et fort coquette. Elle avoit épousé M.
de Saint-Thomas, conseiller d'Etat en Savoie. «Elle revint
à Paris, dit Tallemant..., où elle se mit à chanter des
airs italiens. Elle avoit appris à Turin. Elle fit bien du
bruit, mais cela ne dura guère; plusieurs trouvent même
qu'elle chante mal, car c'est tout-à-fait à la manière
d'Italie; et elle grimace horriblement: on diroit qu'elle a
des convulsions.»]
[Note 15: Le 9 juillet 1636, les Espagnols nous avoient
pris La Capelle, que le baron du Roc n'avoit défendu que
sept jours.]
[Note 16: C'étoit, on le sait, le bouffon du cardinal, qui,
dans ses plus grands ennuis, ne trouvoit pas de meilleur
remède à s'administrer qu'une _prise de Boisrobert_.]
[Note 17: Peu de temps avant la prise de La Capelle, Jean
de Werth étoit allé assiéger Liége pour les Espagnols,
mais cette attaque fut bientôt abandonnée pour l'autre
tentative, qui réussit mieux. (Aubery, _Vie du cardinal de
Richelieu_, liv. V, ch. 35.)]
[Note 18: Le prince de Condé avoit été obligé de lever le
siége de Dôle le 15 août 1636. Deux ans après, M. de Condé
étant allé mettre le siége devant Fontarabie, on fit une
chanson qui se chantoit sur le vieil air des _Zeste_, et
dont voici le refrain:
Il prendra Fontarabie,
Zeste,
Comme il a pris Dôle.
Ce refrain, souvent cité dans les écrits du temps, étoit
encore célèbre quand Richelet fit son _Dictionnaire_. Il le
prit pour en faire un exemple au mot _zeste_. Là-dessus on
bâtit un conte. On prétendit que celui contre qui avoit été
faite la chanson, lisant ce dictionnaire, moins grammatical
que satirique, étoit tout joyeux de voir que, plus heureux
qu'une foule d'autres, il n'y étoit attaqué dans aucun
article. Le dernier le fit bien déchanter: c'étoit le mot
_zeste_ avec son fameux exemple. Il n'avoit pas perdu
pour attendre. Je ne vois qu'un malheur pour l'anecdote,
c'est qu'il s'en faut de plus de trente ans qu'elle soit
possible. Le prince de Condé, pour qui seul le refrain
faisoit épigramme, mourut en 1646, et le dictionnaire de
Richelet ne parut qu'en 1680. Cela n'empêchera pas que
les _ana_ de l'avenir répéteront l'anecdote, comme l'ont
répétée tous ceux du passé.]
[Note 19: V., pour la maladie du cardinal, une pièce de
notre tome VII, p. 231.]
[Note 20: Après cette bataille, gagnée le 20 mai 1635,
sur le prince Thomas, par les maréchaux de Brezé et de
Châtillon, l'armée feignit de se porter sur Bruxelles, ce
qui fit que le cardinal-infant y concentra ses forces en
toute hâte, dégarnissant ainsi Louvain, seule place où
tendoient sérieusement les entreprises de nos troupes.
Ce plan, habilement conçu, manqua par la faute du prince
d'Orange, qui, jaloux du cardinal, et ne voulant pas
contribuer à lui gagner ce nouveau succès, fit lever le
siége de Louvain après dix jours d'attaque.]
[Note 21: Le P. Joseph.]
[Note 22: François Sublet de Noyers, surintendant des
bâtiments.]
[Note 23: Pierre Séguier, chancelier de France depuis 1635.]
[Note 24: Claude Bouthillier, surintendant des finances, et
Léon Bouthillier de Chavigny.]
[Note 25: Le P. Joseph, de concert avec la duchesse
d'Orléans, avoit établi la réforme dans le monastère de
Fontevrauld.]
[Note 26: Le P. Joseph avoit institué l'ordre des _Filles
du Saint-Sacrement_, dites _Filles du Calvaire_. Le
couvent que ces religieuses occupoient au Marais avoit
été fondé par lui. (V. Piganiol de La Force, _Description
de Paris_, t. IV, p. 377-378.) La rue qui met en
communication la rue Saint-Louis et le boulevard rappelle
ce couvent, dont elle porte le nom. L'église voisine,
Saint-Denis-du-Saint-Sacrement, en est aussi un souvenir.]
[Note 27: Le P. Joseph, qu'on appeloit l'_éminence grise_,
désiroit fort qu'on l'appelât l'_éminence rouge_, comme
Richelieu son patron. On dit que Louis XIII obtint pour lui
le chapeau, mais il n'arriva qu'après le 18 décembre 1638,
c'est-à-dire lorsque l'ambitieux capucin étoit mort.]
[Note 28: «Jamais, au fond, dit Tallemant, chancelier ne
fit moins le chancelier que lui; il est toujours le très
humble valet du ministre.» (1re édit., in-8, t. 3, p. 34.)]
[Note 29: Le texte donné dans le _Tableau du gouvernement
des cardinaux Richelieu et Mazarin_ la nomme en toutes
lettres: La Fabry. C'est la femme du chancelier Séguier,
fille de Fabri, trésorier de l'extraordinaire des guerres.
(V. _Caquets de l'Accouchée_, édit. elzev., p. 166,
note.) Un passage de Tallemant nous explique pourquoi on
l'appelle ici cette _serrurière_. «On dit, écrit-il, que le
grand-père de Fabri étoit serrurier, d'où vient la pointe
_fabricando_, _fabrisimus_.» (Edit. in-8, t. III, p. 35.)]
[Note 30: «C'est, écrit Tallemant, la plus avare femme du
monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui
doivent six aunes de velours ou de satin, selon la charge
qu'ils ont... De là vient qu'on l'appelle la fripière.»
(_Id._, _ibid._)]
[Note 31: «M. de Noyers, dit Tallemant (2e édit., t. III,
p. 248), étoit une vraie âme de valet.»]
[Note 32: «Ce petit homme, dit encore des Réaux, vouloit
tout faire, et étoit jaloux de tout le monde.»]
[Note 33: Henri-Auguste de Lomenie, comte de Brienne,
secrétaire d'Etat, père de celui qui écrivit les fameux
Mémoires publiés par M. Fr. Barrière.]
[Note 34: Ce ne peut être ni Paul Phélypeaux de
Pontchartrain, mort en 1621, ni Rémy Phélypeaux d'Herbault,
mort en 1629; mais bien Louis Phélypeaux de La Vrillière,
qui, dès cette époque, étoit secrétaire d'Etat, comme
l'avoient été les précédents.]
[Note 35: Servien étoit alors exilé à Angers, mais ce
n'étoit pas du tout à cause de son _noble génie_. Une
querelle qu'il avoit eue avec Boisrobert, au sujet d'une
raillerie que celui-ci avoit faite touchant ses amours
avec mademoiselle Vincent, la chanteuse, avoit indisposé
Richelieu contre lui. Le cardinal, en effet, donnoit
toujours raison à son bouffon. Peu de temps après, Servien
avoit dû partir pour le lieu de son exil. (Tallemant, 1re
édit., t. II, p. 376-377.)]
[Note 36: Léon Bouthillier de Chavigny, dont il a déjà été
parlé.]
[Note 37: C'étoit, en effet, l'homme à tout faire de
Richelieu. C'est lui qui fut envoyé à Paris, vers
Gaston, pour favoriser à cette petite cour les desseins
du cardinal, et il s'y prit si adroitement que Monsieur
lui-même fut trompé. (_Mémoires_ de Montrésor, coll.
Petitot, 2e série, t. 54, p. 315.) Lors de la conspiration
de Cinq-Mars, c'est Chavigny qui fut envoyé par Richelieu
vers le roi, porteur du traité conclu par Monsieur,
Cinq-Mars et le duc de Bouillon, avec l'Espagne.
(_Mémoires_ de La Châtre, coll. Petitot, 2e série, t. 49,
p. 384.)]
[Note 38: Richelieu avoit, en effet, la plus grande
affection pour Chavigny, et la plus entière confiance en
son habileté. «Il prend, dit Tallemant (édit. in-12, t. II,
p. 232), M. de Chavigny pour le plus grand génie du monde.»]
[Note 39: Urbain de Maillé, marquis de Brézé, maréchal de
France, devoit sa haute position à sa femme Nicole, du
Plessis-Richelieu, soeur du cardinal. Elle étoit morte le
30 août 1635, mais la faveur du maréchal avoit continué.]
[Note 40: Charles de La Porte, duc de La Meilleraye,
maréchal de France, cousin germain du cardinal de
Richelieu.]
[Note 41: Le marquis de Coislin, neveu du cardinal,
pourvu de la charge de colonel général des Suisses après
Bassompierre.]
[Note 42: M. Pont-de-Courlay, autre neveu du ministre,
qui avoit le grade de général des galères. Tallemant
parle d'une peinture que le duc de Roannez possédoit
dans son château d'Oiron, vers Loudun, où se voyoit le
ministre, avec une partie de ces parents dont il avoit fait
l'élévation: «Le cardinal de Richelieu est peint habillé
comme la Fortune, qui tend un bâton de maréchal à un petit
grimaud qui représente La Meilleraye; donne une ancre à un
fort vilain gobin, le général des galères Pont-de-Courlay,
et les enseignes des Suisses au colonel des Suisses, le
maréchal de Coislin, autre bossu.» (Edit. in-12, t. III, p.
53.)]
[Note 44: Claude Bullion, surintendant des finances.]
[Note 45: Bernard, duc de Saxe-Weimar, l'un des bons
capitaines de ce temps-là, qui avoit mis alors son épée au
service de la France.]
[Note 46: «Cornuel, president à la Chambre des Comptes,
dit Amelot de la Houssaye (_Mémoires historiques_, t. 2,
p. 428), avoit toute la direction des finances sous la
surintendance de Bullion. Il etoit très bel homme, et avoit
une belle femme, dont on dit que le surintendant étoit fort
amoureux.»]
[Note 47: «On appeloit Bullion le _Gros-Guillaume
raccourci_», dit Tallemant, qui savoit sa _Milliade_ par
coeur, et qui prouve ainsi combien les traits de cette
satire furent bientôt répandus et populaires. (Edit. in-12,
t. 2, p. 196.)]
[Note 48: «Le surintendant, écrit Amelot de la Houssaye, se
servit encore d'un autre homme, nommé Jacques Coquet, qui
entendoit assez bien les finances, mais encore mieux l'art
de negocier en amour. Cornuel lui vendoit sa femme, et
Coquet des maîtresses.» (_Mémoires historiques_, t. 2, p.
429.) Tallemant dit aussi en toutes lettres: «Coquet étoit
le maquereau de Bullion.» (1re édit. in-8, t. 3, p. 376.)]
[Note 49: Nicolas Le Jay, premier président du parlement de
Paris.]
[Note 50: Cette terre avoit été érigée en baronnie, et le
président, ainsi que son fils Charles; portèrent le titre
de baron de Maisonrouge.]
[Note 51: La femme du président Le Jay étoit en effet fille
de Charles Marchand, capitaine des trois corps d'archers de
la ville, et le même qui fit construire à ses frais le pont
ainsi nommé, à cause de lui, pont Marchand, à la place du
Pont-aux-Meuniers, écroulé le 21 décembre 1594.]
[Note 52: A la suite de ce vers se trouvent ceux-ci,
dans le texte donné dans le _Tableau de la vie et du
gouvernement_, _etc._:
Il ne desiroit pour tombeau
Que celui dont vit Isabeau.]
[Note 53: Allusion à la victoire que M. de Thoiras avoit
remportée sur les Anglois dans l'île de Rhé, en 1629, et à
la belle défense que les François avoient faite à Casal en
1629 et en 1630, et a Mantoue vers le même temps.]
[Note 54: En 1634, le duc de Lorraine, pour échapper aux
engagements qu'il avoit pris avec le roi, ayant cédé ses
états au cardinal François, son frère, Louis XIII le punit
de sa mauvaise foi insigne en mettant la main sur toute
la province. C'est ce que notre satirique appelle ici une
usurpation du cardinal.]
[Note 55: Soeur de Pont-Courtay, et partant nièce du
cardinal. Après l'affaire du pont de Cé, pour établir un
semblant d'alliance entre lui et MM. de Luynes, Richelieu
avoit fait épouser cette nièce à Antoine de Beauvoir du
Roure, seigneur de Combalet, neveu du duc de Luynes. Plus
tard, il la fit duchesse d'Aiguillon.]
[Note 56: A la fin de l'_Histoire secrète des amours du
cardinal de Richelieu avec Marie de Médicis et madame de
Combalet_, curieux mémoire publié, on ne sait pourquoi, par
Auguis, dans ce qu'il appelle les _Révélations indiscrètes
du XVIIIe siècle_, 1814, in-12, p. 145-182, on lit ceci:
«Elle (madame de Combalet) eut dans la suite de grandes
liaisons avec madame du Vigean, qui n'étoit pas plus prude
qu'elle.» Tallemant (édit. in-12, t. 2, p. 204) fait foi
lui-même de ces relations et de l'influence de madame de
Vigean sur madame de Combalet.]
[Note 57: Ces deux vers manquent dans l'édition in-4º.]
FIN.
_Le Duel signalé d'un Portugais et d'un Espagnol[58]._
_Extrait d'une lettre escritte de Lisbonne à Paris, au Prince de
Portugal[59]._
_Du Bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la Calandre, près le
Palais, à Paris, le 31 aoust 1633._
_Avec privilége._
[Note 58: Bien que cette pièce intéresse une des époques
les plus curieuses de l'histoire du Portugal, nous la
reproduisons ici moins pour elle-même que pour le singulier
_appendice_ que lui a donné son premier éditeur. Cet
_appendice_, comme on le verra, n'est pas autre chose
qu'une feuille de _petites affiches_ en 1633.]
[Note 59: Ce prince de Portugal est D. Cristovao, l'un
des deux fils du prétendant D. Antonio, prieur de Crato,
qui, sans avoir des droits légitimes, avoit le plus
énergiquement lutté, par tous les moyens possibles, pour
que le Portugal n'eût d'autre roi qu'un prince portugais.
On sait qu'après avoir tout tenté pour arracher son pays à
la domination espagnole, D. Antonio mourut à la peine en
1595, ne laissant que ses prétentions pour héritage à son
fils. D. Cristovao fut le seul qui resta en France. Nous
savions qu'il y étoit encore en 1632, car cette année-là du
Moustier fit son portrait. (V. notre volume _Un Prétendant
portugais au XVIe siècle_, 1852, in-12, p. 44, 85, 95.) La
date de la pièce reproduite ici prouve que l'année suivante
il s'y trouvoit encore. Il y vivoit d'une pension que lui
faisoit le roi, comme on peut le voir par une pièce que
possédoit M. de Joursanvault. (V. le _Catalogue_ de sa
collection, 1re partie, p. 35, nº 257.)]
J'ai disputé à par moy se je vous ferois part d'un combat memorable
arrivé le 27 du passé entre deux personnes de telle qualité qu'il
semble plustot un combat de nation que de personne à autre; mais,
voyant que les Espagnols en semoyent le bruict à leur avantage, sur
ceste maxime qu'à mal exploiter il n'est que de bien escrire, je me
suis senti obligé à vous en mander la verité.
Les Espagnols sont de tout temps mal voulus des Portugais, et leur
histoire moderne nous apprend qu'ils ont porté leur animosité
jusques au Nouveau-Monde, au partage duquel ils ne se sont jamais pu
accorder, bien que le S. Siége s'en soit meslé. Mais ceste haine est
venuë à son comble lorsque les Espagnols se sont rendus maîtres du
Portugal, aneantissans les beaux priviléges de ceste grande province,
et mesmes lorsqu'ils ont changé leur liberté en des citadelles, le
moyen ordinaire dont se servent les Espagnols pour retenir sous leur
domination les peuples par force, puisqu'ils ne le peuvent par amour.
La garnison espagnole qui estoit dans la citadelle de Lisbonne
s'estant voulu égayer dans la ville et y vivre avec moins de retenue,
les bourgeois portugais, ausquels une domination estrangère ne peut
faire oublier leur generosité, lassez de leur façon de faire, l'ont
naguères rechassée dans leur citadelle, sans leur vouloir souffrir de
remettre le pied dans la ville.
Ce que dom Federico de Tolède[60], general de l'armée espagnole,
n'ayant pu endurer sans leur tesmoigner son ressentiment, lascha
quelques parolles au desavantage des Portugais; de quoy estant
adverty dom Francisco Mascarenhas, gentilhomme portugais de l'ordre
de Christo (qui est le principal ordre de Portugal), homme de grande
reputation, tant pour avoir fait de grands exploits d'armes aux
Ost-Indes que pour avoir esté chef de la faction portugaise qui
chassa les Espagnols dans cette citadelle, comme je vous ay dit,
employa cinq jours entiers à chercher dom Federico, et l'ayant enfin
trouvé seul en une place de cette ville de Lisbonne ditte Terrero de
Passo, sur les quatre heures après midy, il luy dit: «Me voilà bien
content d'avoir rencontré vostre seigneurie, pour luy demander raison
du blasme qu'elle donne aux gentilshommes portugais, dont le moindre
vaut mieux que tous les Espagnols; mais afin que vostre meschanceté
et impudence face recognoistre vostre tort devant Dieu et le monde,
je vous appelle au combat Dos Cardaiz. Amenez-y tant d'Espagnols que
vous voudrez: j'ay si bonne opinion de moy qu'avec le tiltre que je
porte de Mascarenhas et mon ordre, il y aura assez de moy tout seul
pour battre tous les Castillans; il ne reste plus qu'à me donner
l'heure, à laquelle je ne manqueray point de me trouver.»
[Note 60: Fils du duc d'Albe et le même qui s'étoit
illustré par la prise de Mons en 1573. On sait que le duc
d'Albe avoit contribué plus que personne à la conquête du
Portugal par les Espagnols. Le gouvernement de Lisbonne
revenoit donc de droit à quelqu'un des siens.]
Dom Federico luy respondit en se mocquant: «Je suis bien aise qu'il
y ait en ce royaume une personne si vaillante que vous, qui ait la
hardiesse d'appeler au combat un général de l'armée espagnole; mais
quant à moy, qui suis ministre de Sa Majesté Catholique, je ne le
puis accepter.»
Mascarenhas repart: «Je jure par mon ordre que, si vous ne l'acceptez
pas, je vous decrieray par tout le monde comme un poltron, et le
moindre mal qui vous puisse arriver à la première rencontre est
d'avoir l'oreille coupée. Espagnols, quand vous parlez des Portugais,
apprenez à mettre les deux genoux à terre.--Eh bien, dit lors
Federico, pour faire donc plaisir à si vaillant Portugais, j'accepte
l'appel et me trouverai demain au lieu assigné dès les six heures,
non, dès les quatre heures après midi, vous donnant avis au parsus
que j'iray en général.»
A l'heure dite, dom Francisco Mascarenhas parut le premier au
champ où se devoit faire le combat, sans autres armes que l'espée
et le poignard; mais vingt-cinq gentilshommes du même ordre le
suivoient à cent pas de là, pour voir quelle en seroit l'issue. Dom
Federico y arriva aussi, mais fort tard, et après cinq heures, à la
teste de trente-cinq capitaines. Lors, après quelques démarches à
l'avenant, ils degaînèrent leurs longues estocades, et dom Francisco
Mascarenhas disant force injures à l'Espagnol, il luy donna deux
coups d'estramasson sur la teste. L'Espagnol fit alors un grand cri,
disant qu'il estoit mort; au bruit duquel le neveu de dom Federico
bailla un coup d'espée au derrière de la teste de dom Francisco, en
suite de quoy les spectateurs accoururent tous de part et d'autre
et se meslèrent, de sorte que le combat dura une heure entière. Et
toutesfois de la part des Portugais il n'y eut qu'un neveu de dom
Francisco tué, mais du costé des Espagnols il demeura sept capitaines
sur la place, dont l'accident fit retirer tous les autres. Jugez par
là si les Espagnols ont de quoy se vanter.
FIN.
_Quinziesme Feuille du Bureau d'addresse, du premier septembre
1633[61]._
[Note 61: Nous avons déjà parlé du _bureau d'adresse_
établi par Renaudot (V. notre t. I, p. 138, et le _Roman
bourgeois_, p. 106); nous n'avons donc pas besoin d'y
revenir longuement. L'idée d'un semblable bureau de
renseignements n'étoit pas nouvelle. On sait par Montaigne
(liv. 1, ch. 34) que son père l'avoit eue déjà; Barthélemy
de Laffémas l'avoit reprise sous Henri IV, comme on le voit
par un passage de son _Histoire du Commerce_ (_Archives
curieuses_, 1re série, t. XIV, p. 223-424); mais ni l'un
ni l'autre n'étoit allé plus loin que le projet. C'est
à Théophraste Renaudot qu'en étoit réservée la mise à
exécution. Il comprit à merveille ce que devoit être un
pareil établissement, et tout d'abord il le fit très
complet. On savoit déjà qu'il y avoit joint des sortes de
_cours_, des _conférences_, dans lesquels se traitoient
toutes sortes de questions, et dont il sera parlé plus
loin; mais on ignoroit généralement que pour donner
une utilité plus directe à la partie principale de son
établissement, au _bureau_ même _des adresses_, il avoit
mis à son service une feuille spéciale, de véritables
_petites affiches_. Elles paroissoient le premier de chaque
mois; celle que nous publions ici, comme spécimen, étant la
_quinzième_ et portant la date de septembre 1633, on voit
que cette intéressante création remontoit au 1er juin 1632.
Il y avoit déjà six mois que Renaudot publioit sa _Gazette_
quand il lança cette nouvelle feuille, et il voulut que,
tout en servant pour le _bureau d'adresse_, elle fût aussi
pour l'autre comme une feuille de supplément. La relation
qui se trouve en tête du ce quinzième numéro en est la
preuve. Tel fait qui n'avoit pas paru dans l'une étoit
inséré dans l'autre: il falloit donc être abonné aux deux
pour être bien sûr de ne rien ignorer des nouvelles du
jour. Quand Conrard écrit à Félibien, le 10 octobre 1647:
«Le gazetier ne nous a pas encore donné de nouvelles du
tremblement de terre dont vous me parlez; il la garde
sans doute pour quand il en manquera d'autre», peut-être
n'avoit-il pas lu la _feuille d'avis_ où pouvoit se trouver
le fait omis dans la _Gazette_. Ces relations mises en tête
de la _feuille d'avis_ me semblent être ce que furent plus
tard les _extraordinaires_ ou suppléments de la _Gazette_.
Combien coûtait chaque numéro? Je ne sais; mais comme le
prix d'entrée au bureau d'adresse étoit de trois sols,
ainsi qu'on le voit par ces deux vers du _Ballet_ auquel il
servit de motif en 1631 (p. 12):
Pour nos trois sols nous y pouvons entrer,
Et trouver quelque chose ou blanque,
peut-être vous y donnoit-on par-dessus le marché le dernier
numéro publié. La chose est d'autant plus croyable que
c'étoit surtout une feuille d'annonces, et qu'elle avoit
plus besoin de lecteurs que les lecteurs n'avoient besoin
d'elle.--Les Anglois, qui ont toujours tant d'empressement
à nous imiter, ne manquèrent pas d'établir chez eux
un bureau d'adresses semblable à celui de Renaudot.
En 1637 Charles Ier autorisoit Jean Innys à ouvrir un
établissement de ce genre. J'ignore s'il eut aussi la
_feuille d'avis_; c'est fort probable. Celle de Renaudot
exista jusqu'en 1653, époque de sa mort. En 1715, le
libraire Thiboust l'avoit reprise. On lit en effet dans
le _Journal des Savants_ (août 1716): «Le sieur Thiboust,
libraire-imprimeur, vend chaque semaine une brochure in-12
qui contient les affiches de Paris, des provinces et des
pays étrangers.» Il n'est donc pas vrai de dire que ce fut
Antoine Boudet qui créa les _Petites Affiches_, en 1745.
M. Barbier a le premier fait cette rectification dans son
_Examen critique des dictionnaires historiques_, t. 1, p.
143; mais il a oublié de nommer Renaudot, si bien qu'en
réparant une injustice, il en a, sans le savoir, commis une
autre.]
_Terres seigneuriales à vendre._
Une terre seigneuriale en chastelenie, avec toute justice, à quatre
lieues au deçà d'Orléans, dans la forest, consistant en beau
chasteau bien logeable, terres labourables, vignes, prez, droit de
pesche et de chasse, bourg qui en depend, plusieurs mestairies,
rentes, droits de patronnage et autres droits seigneuriaux. Elle est
de deux mille livres de revenu, le prix de soixante mille livres. V.
3. f. 252. à. 3. v.[62]
[Note 62: Ces indications abrégées signifient volume III,
folio 252 à 253, verso. Vous voyez qu'il y avoit beaucoup
d'ordre au bureau d'adresse.]
* * * * *
2º Une autre au village de Saclé, à quatre lieues de Paris, sur le
chemin de Chevreuse, consistant en une maison où il y a court, puits
dedans, deux grandes chambres, cuisine, salle, caves, bergerie,
estables, droit de colombier à pied, et un jardin d'arbres fruitiers,
le tout contenant deux arpens et demi, cent arpens de terre
labourable, deux arpens et demi de prez, et seize sols parisis de
censives. Elle est affermée cinq cens livres; le prix de treize mille
livres. V. 3. f. 44. à. 5. r.
* * * * *
_Maisons et heritages aux champs en roture à vendre._
3º Une maison au village de Creteil, à trois lieues de Paris, proche
Nostre Dame des Mesches, consistante en porte cochère, cour fermée de
murs, colombier; un grand corps de logis où il y a cuisine, salle,
trois chambres hautes, deux greniers et une foulerie; clos planté
d'arbres fruitiers et d'excellentes vignes, fermé moitié de murailles
et moitié de hayes vives; demi arpent de terre labourable et un
arpent et demi de vignes. Elle est affermée deux cens livres; le prix
de trois mille trois cens livres. V. 3. f. 251 à 4. r.
* * * * *
4º Deux mille arpens de bois, tant en taillis que balliveaux anciens
et modernes, entre Rembouillet et Espernon, à six lieues de Mantes et
Poissi, lequel bois est exempt de dixmes, de tiers et danger; le prix
de quatre-vingts livres l'arpent à tout prendre. On vendra aussi cent
cinquante milliers de fagots, sçavoir: ceux de pelart, sept livres
dix sols le cent, et les autres non pelez quatre livres. V. 3. f.
256. 3 v.
* * * * *
_Maisons à Paris à vendre._
5º Deux maisons vers l'hostel de Nemours[63], l'une consistante en
porte cochère, court, caves, escurie pour quatre chevaux, grande
salle, quatre chambres, bouges, cabinets et galleries, louée mille
livres; dans l'autre il y a porte cochère, petite court, escurie pour
trois chevaux, cuisines, caves, puits, quatre chambres, cabinets et
greniers, louée six cens cinquante livres; on les veut vendre toutes
deux trente-six mille livres. V. 3. f. 251. à. 5. v.
[Note 63: Il se trouvoit rue des Grands-Augustins. Il
fut démoli en 1671 pour faire place à la rue qu'on nomma
rue _de Savoie_, parce que les derniers propriétaires de
l'hôtel avoient été des princes de Savoie.]
* * * * *
6º Une autre vers la vieille rue du Temple, consistante en porte
cochère, place au carosse, court, escurie pour cinq chevaux, trois
salles, deux chambres au-dessus de plein pied, l'une desquelles
avec un cabinet qui en est proche, sont enrichis de force belles
peintures; deux autres chambres, un grand grenier, un autre petit
corps de logis au-dessus de la cuisine, où il y a deux chambres. Elle
est louée depuis dix ans douze cens livres; le prix de trente mille
livres, qui est le denier vingt-cinq. V. 3. f. 249. à. 8. v.
* * * * *
7º Une autre bastie de neuf vers la place Maubert, consistante en
deux boutiques, deux caves, court, puits, six chambres avec leurs
bouges, un pavillon dessus la montée, dans lequel il y a une chambre
et grenier avec une estude à costé. Louée quatre cens livres; le prix
de neuf mille livres. V. 3. f. 253. à 6. r.
* * * * *
_Maisons à Paris à donner à loyer._
8º Une maison au quartier du Pont-Neuf, consistante en deux portes
cochères, deux caves, cuisine, puits, grande salle, sept chambres
avec leurs bouges et cabinets, du prix de douze cens livres. V. 3. f.
249. à. 6. v.
* * * * *
9º On veut transporter le bail d'une maison, qui n'expirera que
dans deux ans, vers la montagne Saincte Geneviève, consistante en
petite porte, escurie pour trois chevaux, court dans laquelle y a
un beau cabinet; cuisine, puits, salle, six grandes chambres et
trois petites, greniers et caves. Le prix de quatre cens vingt-cinq
livres. Il faut que celuy qui prendra ce logis veuille tenir des
pensionnaires, afin d'acheter vingt lits et autres meubles qui y
sont, et on luy laissera douze pensionnaires qui sont dans ledit
logis. V. 3. 252. à. 2. v.
* * * * *
10º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère,
escurie pour six chevaux, place à un carosse et beau logement, du
prix de six cens livres. V. 3. fol. 250. à 1. v.
* * * * *
11º Une autre au mesme quartier, consistante en porte cochère, place
au carosse, escurie, cour et plusieurs chambres, du prix de neuf cens
livres. V. 3. f. 250. à. 1. v.
* * * * *
_Maisons à Paris qu'on demande à prendre à loyer._
12º Une maison n'importe du quartier ni du prix, où il y ait porte
cochère, place à mettre un carosse et un chariot, et trois ou quatre
chambres. V. cl. 3. f. 252. art. 1. v.
13º Une autre au Marais du Temple, vers S. Paul ou ès environs, où il
y ait porte cochère, place à un carosse et un chariot, et une escurie
pour dix chevaux; on y mettra jusques à douze cens livres. V. 3. f.
252. à 1. v.
* * * * *
14º Une autre au fauxbourg S. Germain ou vers S. André des Arts, de
trois cens livres; ou bien, à faute d'en trouver une de ce prix, on
se contentera de deux belles chambres. V. 3. f. 252. à 2 v.
* * * * *
15º Une autre à porte cochère, de huict à neuf cens livres, n'importe
du quartier. V. 3. fol. 249. art. 2. r.
* * * * *
16º Une autre à porte cochère, ou une portion, où il y ait escurie
pour quatre chevaux. V. 3. f. 249 à 2. r.
* * * * *
17º Une maison vers le Louvre, consistante en porte cochère, court,
place à un carosse, jardin, escurie pour unze chevaux et grand
logement, du prix de seize cens livres. V. 3. f. 250 à 1. v.
* * * * *
_Rentes à vendre._
18º Une rente, dont le fonds est de mil livres, constituée au denier
seize sur une terre en Gastinois, affermée trois mil livres. V. 3. f.
253. à. 7. v.
* * * * *
_Benefice à permuter._
19º Une cure au diocèse de Troyes en Champagne, de six cens livres de
revenu, contre quelque petit benefice simple, ou autre cure près de
Paris. V. 3. f. 33. à. 2. v.
* * * * *
_Offices à vendre._
20º Un office de trésorier des régiments en Limousin, aux gages de
cinq cens livres, et quelques autres petits profits. Le prix de six
mil livres. V. 3. f. 119, à. 2. v.
* * * * *
21º Un autre de conseiller au parlement de Rouen, pour le prix du
dernier vendu, qui est quatre vingt quatre mil livres. V. 3 f. 250.
à. 2. r.
* * * * *
_Meubles à vendre._
22º Un habit neuf de drap du sceau[64] escarlate, qui n'est pas
encore achevé, doublé de satin de mesme couleur avec un galon
d'argent. Le prix de dix huict escus. V. 8. f. 253. à. 3. r.
[Note 64: V., sur ce drap, t. 3, p. 37, note.]
* * * * *
23º Un lit à pentes de serge à deux anvers, vert brun, avec des
bandes de tapisserie et la couverture traînante. Le prix de soixante
livres[65]. V. 3. f. 253. à. 4. r.
[Note 65: Ne croiroit-on pas lire le mémoire de La Flèche,
dans l'_Avare_? C'est que Molière savoit dresser un
inventaire de tapissier: il étoit fils de maître.]
* * * * *
24º Une tanture de tapisserie de Flandres à personnages, de cinq
pièces, du prix de cinq cens livres. V. 3. f. 252. à. 2. r.
* * * * *
25º Deux pendans d'oreille, de deux perles en poires bien blanches
et unies de quatre carras, pendantes à un croissant d'or, du prix de
cent livres. V. 3. f. 251. à. 3. r.
* * * * *
26º Un chapelet à six dizaines d'amethistes avec des grains et une
grosse croix d'or, du prix de soixante escus. V. 3. f. 251. à. 2. r.
* * * * *
27º Une chesne de deux cens perles orientales rondes et blanches, du
prix de vingt cinq escus pièce. V. 3. f. 249. à. 2. v.
* * * * *
_Affaires meslées._
28º On donnera l'invention d'arrester le gibier et l'empescher de
sortir du bois et d'y rentrer, quand il en sera sorti, par d'autres
lieux que ceux qu'on voudra. V. 3. f. 253. art. 9. v.
* * * * *
29º Une autre donnera l'invention de nourrir quantité de volailles à
peu de frais[66]. V. 3. f. 254, art. 10. v.
[Note 66: Prudent Le Choyselat avoit publié dès 1572 son
fameux traité: _Discours oeconomique, non moins utile que
recreatif, montrant comme de cinq cents livres pour une
fois employées l'on peut tirer par an quatre mille cinq
cents livres de proffict honneste._ Il s'agit, comme on
sait, d'élever des poules.]
* * * * *
30º On demande un homme qui sçache mettre du corail en oeuvre. V. 3.
f. 251. à. 1. r.
* * * * *
31º On demande, à constitution de rente, la somme de huict cens
livres, sur bonnes assurances. V. 3. f. 250. à. 2. v.
* * * * *
32º On veut vendre un atlas de Henricus Hondius le prix de quarante
huit livres[67]. V. 3 f. 251. à. 1. r.
[Note 67: Voici le titre complet de ce livre: _Orbis
terrarum geographica descriptio_, 1607, in-fol.]
* * * * *
33º On prestera, à constitution de rente, la somme de mil livres en
une partie, mesme au denier vingt, pourveu que ce soit à quelque
communauté. V. 3. f. 250. à. 5. v.
* * * * *
34º On demande compagnie pour aller en Italie dans quinze jours. V.
3. f. 249. à. 3. v.
* * * * *
35º On vendra un jeune dromadaire à prix raisonnable. V. 3. f. 253.
à. 11. v.
* * * * *
Le premier des deux points desquels il se traitera céans[68], en la
première heure de la conference du lundi cinquiesme du courant, à
sçavoir: à deux heures après midi, sera des _causes_; en la seconde
heure, on recherchera particulièrement _pourquoy chacun desire qu'on
suive son avis, n'y eust-il aucun interest_; la troisiesme heure sera
employée, à l'ordinaire, en la proposition, rapport et examen des
secrets, curiositez et inventions des arts et sciences licites[69].
[Note 68: C'est-à-dire au _bureau d'adresse_.]
[Note 69: La séance eut lieu, en effet, comme il est dit
dans ce programme sommaire. On le sait par le _Recueil
général des questions traictées ès conférences du bureau
d'adresse, etc._ Paris, 1656, in-8. On voit, t. 1, p. 36,
45, qu'il y eut, à la troisième conférence, dissertation
sur les _causes en général_; puis sur cette question:
_Pourquoy chascun est jaloux de ses opinions, n'y eust-il
aucun intérêt?_ Dix personnes parlèrent sur le premier
point; mais pour l'autre il n'y en eut guère que quatre ou
cinq. Quant aux _curiosités_ et _inventions_, celles dont
on s'occupa furent un microscope qui faisoit paroître une
puce aussi grosse qu'une souris, et la grande question du
mouvement perpétuel.]
FIN.
_Deluge et innundation d'eaux fort effroyable, advenu ès faulxbourgs
S. Marcel, à Paris, la nuict precedente jeudy dernier, neufième
april, an present 1579._
_Avec une particulière declaration des submergemens et ravages faits
par les dites eaux._
_A Paris, par Jean d'Ongoys, imprimeur, rue du Bon-Puits, près la
Porte Sainct-Victor, 1579._
_Avec permission_[70].
In-8.
[Note 70: Nous avons déjà donné, t. 2, p. 221-236, une
pièce sur un de ces _déluges_ de la Bièvre qui furent
autrefois si fréquents et si terribles. Celui dont il
est ici question fut l'un de ceux qui firent le plus de
ravages. Le nom de _Déluge de Saint-Marcel_ lui resta. On
écrivit à ce sujet plusieurs relations, entre autres celle
qui a pour titre: _Le Désastre merveilleux et effroyable
d'un deluge advenu ès faubourg S. Marcel les Paris, le
8e jour d'avril 1579, avec le nombre des mors et blessés
et maisons abbatues par la dite ravine_. Paris, Jean
Pinart, 1579. Comme cette pièce a déjà été publiée dans
les _Archives curieuses de l'Histoire de France_, 1re
série, t. 9, p. 303-309, nous lui avons préféré celle que
nous donnons ici, qui est d'ailleurs beaucoup plus rare.
Jean Dongois, chez qui elle fut imprimée, ne livroit pas
ordinairement ses presses à de semblables livrets; s'il
publia celui-ci, c'est que le désastre qui s'y trouve
raconté avoit eu lieu dans son voisinage. Peut-être
est-ce lui-même qui l'a écrit. «Il estoit fort sçavant,
dit La Caille, et nous avons de sa composition et de son
impression le _Promptuaire_, contenant tout ce qui s'est
passé depuis la création du monde jusqu'à son temps,
imprimé en 1576.» (_Histoire de l'imprimerie et de la
librairie_, p. 160.)]
Entre les terreurs et espouventements lesquels peuvent survenir à
l'homme, se voyent journellement estre les plus à redouter ceux qui
viennent inopinement et sans qu'on en soit adverty, par ce que aux
autres il y a aucun moyen de s'en pouvoir garantir, et non (ou à
grand peine) quand les adversitez viennent lorsque moins nous en
sommes advertis; et de ce nous en avons plusieurs exemples, et veuz
de nostre temps, aussi autres congneuz par noz devanciers et anciens,
principalement quand il faut mettre en rang les impetuositez, ravages
et demolitions des eaux, element entre les autres superbe et violent,
duquel le cours est invincible, ne pouvant estre retenu.
Outre tout ce que de cet element a esté escrit par infiniz
historiens (aucuns desquels je citeray ci-après, parlans de telles
innondations), je diray premièrement ce que j'ay entreprins faire
sçavoir à ceux qui ne l'ont peust estre veu, touchant une petite
rivière (dite de Gentilly) descendant ès faulxbourgs S. Marcel, à
Paris: d'autant que sur cela (suivant mon propos) je feray entendre
ce qui en est advenu de merveilleux et espouvantable.
Mercredi dernier, huictiesme de ce present moys d'avril 1579, entre
unze et douze heures de la nuict[71], l'eau d'une petite riviere,
laquelle prend son cours ès faulxbourgs S. Marcel, lez Paris (nommée
la rivière de Gentilly, d'autant que de ce village ou peu plus loing
elle prend sa source et origine) se desborda si outrageusement à
cause des pluyes tombées par deux jours entiers, sans cesser, que
de mémoire d'homme ne s'est veu en ce lieu eau plus violente et
dommageable que celle-là; et par ce que ceste petite rivière passe,
par une infinité de canaux fort estroictz, soubz les maisons de
plusieurs particuliers (lesquels pour lors ne luy peurent donner
assez de liberté pour s'escouler et esvanouyr[72], estans surprins),
elle rompit plusieurs bâtimens de maisons, murailles et autres
plusieurs edifices faisans obstacle à son cours, si que, à cause
qu'il estoit toute nuict et à heure de repos, elle saisit plusieurs
personnes dormans ès lieux bas, grande partie desquels seroyent peris
par telle sinistre aventure.
[Note 71: Dubreuil donne les mêmes détails. (_Le Théâtre
des antiquitez de Paris_, 1639, in-4, p. 306.)]
[Note 72: V., pour une autre cause des inondations de la
Bièvre, notre t. 2, p. 223, note. Aujourd'hui, rien de
semblable n'est plus à craindre. La canalisation de la
Bièvre dans Paris est une des dernières mesures qui aient
été prises. En faisant les travaux nécessaires, on a trouvé
un certain nombre de médailles de l'empereur Julien.]
De ceste heure, venant sur le jour, elle creut encor de telle
sorte, que ceux lesquels pensoyent estre bien asseurez ès chambres
ou estages plus hauts que ne venoit le cours de ceste eau, furent
incontinent contraints saillir dehors, craignans la ruyne des
maisons, les uns à nage, desquels les moins foibles, soit pour
la force de l'eau precipitée et inaccessible, furent incontinent
submergez par la fureur et violence de ces ondes, et les autres,
pensans y demeurer sauves, furent preservez et quelques-uns trouvez à
demy noyez et prests à expirer[73].
[Note 73: «Il y eut, dit Du Breul, vingt-cinq personnes,
tant hommes que femmes et petits enfants, que noyées, que
tuées et accablées sous les ruines; quarante qui furent
seulement blessées, quantité de bétail noyé et perdu.»]
Ce ravage a fait tomber es dits faulxbourgs plus de soixante
maisons[74] dessoubz lesquelles ont esté accablez plusieurs corps
peris et blessez par cet encombre, et ne faut douter qu'il ne s'en
trouve encor lorsque l'eau sera retirée d'avantage.
[Note 74: L'inondation s'étendit, selon Du Breul, jusqu'au
couvent de Sainte-Claire, occupé par les cordelières de
Saint-Marcel, c'est-à-dire par conséquent jusqu'au nº 95
de la rue de Loursine. Le _Pont-aux-Tripes_, jeté sur la
Bièvre, entre les nº{s} 166 et 168 de la rue Mouffetard,
et qui marquoit le point de jonction des deux bras de la
petite rivière, fut renversé, ainsi qu'un certain nombre
de maisons. On lit soixante ici. Du Breul va moins loin:
il n'en compte que douze. «Et enfin, ajoute-t-il, tous
les dommages que fist cette subite inondation furent
estimez à peu prez à soixante mil escus, non compris et
evaluez les autres degats et ravages qu'elle fist aux
villages voisins.» Selon Sauval (t. 1, p. 210), l'eau
dépava Saint-Médard, et l'église des Cordelières. En 1573,
une inondation de la même rivière avoit détruit les murs
du couvent du _Val-Parfond_, le Val-de-Grâce (Félibien,
_Preuves_, t. 4, p. 835).]
O cas estrange! il s'y est trouvé une dolente et pitoyable mère,
laquelle, pensant sauver la vie à son enfant bien jeune et delicat, a
esté offusquée de la rage et furie de ceste eau sauvage, tenant son
tendre enfant embrassé, lequel on a sauvé respirant encor: ce qui
doit veritablement estre esmerveillable, la mère y finer plustôt que
l'enfant.
On ne sçait au vray le nombre des personnes qui y sont peris,
parce que l'eau n'est du tout retirée et que plusieurs de ceux qui
estoyent logez ès bas lieux des maisons ne se retrouvent; seulement
on a cognoissance de ceux qui ont esté retirez morts de l'eau, et
grand nombre qui ont esté secourus par les voisins, à quoy entre les
autres ne s'y est faint un soldat des gardes du Roy, nommé Videcoq,
demeurant là auprès (et fidèlement), pourquoy il est grandement à
louer.
Plusieurs bestiaux, comme vaches, porcs et autres, ont esté trouvez
noyez ès estables où ils estoyent. Tellement que la perte advenue a
ce faulxbourg, en ce comprins la ruyne des edifices, est estimée à
plus de cent mil escuz[75], sans le dommage faict ès jardins et lieux
de plaisance estans en ceste part.
[Note 75: Du Breul, comme on l'a vu dans la note
précédente, n'évalue pas le dommage à une aussi forte
somme.]
Le dommage de ces grandes eaux n'a esté seulement en un lieu, mais
en plusieurs autres, tellement que, sur une heure de la nuict sus
dicte, ont esté perceuz sur la rivière de Seine grande quantité
de diverses sortes de meubles emportez par la violence subite et
inopinée de ces eaux.
Aucuns pourront dire que telles sinistres fortunes ne devroyent
estre escrites, et que bien souvent on taist les evenemens saincts
et prospères, et se divulguent ceux lesquels ne nous apportent que
tristesse et desplaisir; mais d'autant que toutes choses viennent par
la volonté divine, et que les historiographes en ont escrit d'autres
moindres, et aussi que cela ne sçauroit sinon de tant plus inciter
le peuple à contrition de ses pechez sur la fin ce caresme, je n'ay
voulu passer soubs silence ceste horrible et dommageable innondation
d'eaux, afin que chacun se tienne en la crainte de l'omnipotent et
que l'on sache que ses faits sont si incompréhensibles que nul n'en
peut avoir aucune cognoissance.
Au surplus, c'est pitié de voir les maisons champestres abbatues,
lesquelles sont du long de la rivière de Seine, et croy pour certain
que le long des autres fleuves n'y a pas moins de desolation:
les pauvres villageois s'enfuyans desnuez de tous leurs biens,
estans leurs maisons couvertes d'eaux, leurs champs ensemencez
noyez, leur espérance de recueillir assez vaine (n'est la grace
du Tout-Puissant), leur bestial en partie emporté et noyé par la
violence de ces eaux, lesquelles auroyent ruyné entièrement plusieurs
villages, abattu et desraciné infini nombre de grands arbres, emporté
plusieurs ponts et grande quantité d'hommes, femmes et enfans
submergez dans les ondes; ce que vrayement nous doit bien induire
à penitence, car depuis plusieurs années n'en a esté veu une en
laquelle soyent advenus plus de desastre par tremblemens de terre et
ravages des eaux qu'en ceste cy.
Plusieurs deluges sont advenus par le passé, comme celuy en l'aage
de Noé, auquel je ne m'arresteray, ny à celuy de Thessalie, du temps
de la captivité des Israelites, affligez par Pharaon peu paravant
Moyse; seulement je diray de ceux advenuz beaucoup depuis escrits par
plusieurs historiens tant anciens que modernes.
En l'an 200 auparavant la nativité de nostre Seigneur Jesus-Christ,
y eut à Rome telle innondation du Tibre que l'armée du consul Appie
en fut quasi toute submergée; et depuis par plusieurs fois s'est le
dit fleuve tellement desbordé, que ce est grand merveille, quand puis
après on remarque les endroits jusques où les dites eaux se seroyent
haulsées. Parlons de nostre temps, et seulement nous souvienne du
deluge advenu en l'an 1570 en la ville de Lyon, lorsque le Rhosne se
desborda de telle sorte que la plus grande partie des edifices assis
ès environs le cours de ce fleuve furent emportez et ravis par les
ondes, et une infinité de personnes peries par ce ravage.
N'est que les histoires sont toutes plaines de tels desbordemens
d'eaux, j'en citerois icy d'avantage, et les ruynes et dommages
qu'ils auroyent causé, et que peu cela advient qu'il ne soit suivy
de quelques maladies et cherté de vivres; mais je n'ay escrit ce peu
pour intimider un peuple, seulement afin de luy mettre devant les
yeux une contrition de pechez, et que ce sont chastimens que Dieu
nous envoye à fin de nous inciter à penitence, auquel je supplie très
humblement nous donner ce qui nous est necessaire[76].
[Note 76: Par arrêt du vendredi 10 avril 1579, le Parlement
décida qu'il iroit le lendemain en corps à Notre-Dame
«pour appaiser l'ire de Dieu»; ainsi qu'il est dit dans
l'ordonnance conservée par Félibien, t. 5, _Preuves_, p.
9.--La cérémonie eut lieu, «et à mesme fin, dit L'Estoile,
fut le lundi ensuivant faite procession générale à Paris.»
(_Collect. Michaud_, t. 14, p. 114.) Une courte relation
de ce sinistre, rédigée en latin, se trouve aux premiers
feuillets d'un manuscrit de la Bibliothèque impériale,
_Anonymi Visiones_ (manuscrits latins, nº 3770). M. Maurice
Champion en a donné une traduction dans son curieux livre,
_les Inondations en France_, etc., 1858, in-8, t. 1, p.
238-239.]
FIN.
_La Bravade d'amour, contenant sonnets où sont naïfvement escrites
les ruses et les appasts des dames, beautés orgueilleuses, et le
mespris qu'on en doit avoir._
Favus distilans labia meretricis, novissima ejus amara quasi
absynthium sapientiæ.
_A Paris, par Claude Percheron, rue Galende, aux Trois Chapelles._
1611.--In-8.
_Avec Permission._
Suivant l'erreur commune où guide l'ignorance,
Je me pasmois aymant une ingrate beauté,
Et, aveuglé d'esprit, en ma naïfveté
Je glissois en l'abus d'une vaine esperance;
J'allois, plain de soupirs, rechercher allegeance
Vers l'objet qui m'estoit object de cruauté,
Et ne pensois qu'à l'oeil qui m'avoit arresté,
Comme chacun s'adonne à ce que son coeur pense.
Je me perdois d'amour, de regrets et d'ennuis,
Je soupirois de jour, je lamentois de nuicts,
Furieux, n'ayant rien qu'en l'âme une maistresse,
Et ne descouvrant pas que les dames faisoient
Mille jeux de mespris de ceux qui les prisoient,
Trompé par un bel oeil, je mourois de destresse.
II.
Maintenant que je sçay (commençant mon bonheur)
De quel esprit fascheux les dames sont menées,
Suivant en liberté meilleures destinées,
Je me donne plaisir de ma première erreur;
Je recognois l'abus dont cette folle humeur
Agitoit quelquefois mon âme et mes pensées,
Et sans plus me former au coeur telles idées,
Je vivray triomphant, et non pas serviteur.
Je braveray l'amour, et d'une belle audace,
Ne craignant leur rigueur ny souhaittant leur grace,
Des dames je prendrai tout ce que je pourray;
Je les feray resoudre à oublier leur gloire,
A se laisser conduire, à prier et à croire
Qu'elles feront enfin tout ce que je voudray.
III.
Lors que premièrement nous abordons les dames,
Nous qui avons l'honneur de la perfection,
Elles ont (je le sçay) de toute esmotion
Pour nous vouloir du bien les agreables flames.
On cognoist aussi tost les delicates ames
Donner lieu doucement à leur affection,
Et si elles osoient, plaines de passion,
Elles descouvriroient leurs amours par leurs larmes.
Cependant, finement par l'art de leur beauté,
Elles sapent nos coeurs, et nostre volonté,
Aise, se laisse aller à leur bel artifice,
Et nous ne voyons pas combien dedans leur coeur
Se logent de desdains, de mepris et d'erreur,
Mais nous sacrifions nostre âme à leur malice.
IIII.
Leur faisant les doux yeux, nos voeux elles reçoivent,
Et d'un soupir larron feignans mesme desir,
Nous tirent doucement pour se donner plaisir
Par les evenemens qu'au coeur elles conçoivent.
Vrayment, quand doucement nostre âme elles deçoivent,
De je ne sçay quel bien nous nous sentons saisir;
Que, peu considerez, nous n'avons pas loisir
De voir en leurs façons ce que tous apperçoivent.
Ainsi subjects d'amour, leurs yeux nous adorons;
Nous nous rendons captifs, nous prions, nous pleurons,
Tous humbles, leur rendans devoir d'obeyssance;
Et lors elles, qui sont d'un coeur rude et hautain,
Se jouent de nos pleurs, et, fières en desdain,
Bravent nostre sottise avec trop d'insolence.
V.
Il faut avoir un coeur pour aller à la guerre,
Et non pour se laisser aux femmes abuser.
Il ne faut aux appas d'un bel oeil s'amuser,
Ains prendre ses esclairs pour un rude tonnerre.
Il ne faut pas qu'une âme indiscrettement erre
Pour un lustre d'abus que l'on doit mespriser,
Mais il faut vivement son courage atiser
A surmonter l'orgueil, qui trop fier nous atterre.
Quand nous aurons les coeurs si dignement formez,
Pour des vaines beautez ne serons animez,
Mais sçaurons à propos gouverner nos pensées.
Alors, pleines d'amour, les dames nous prîront;
Humbles, elles viendront à ceux qui les voudront,
Et si s'estimeront encore bien prisées.
VI.
Si quelque dame est belle, elle aura le coeur fier,
Heureux estimera ceux qui parleront d'elle,
Et plus heureux encor cil qui, la trouvant belle,
A ses pieds osera humble s'humilier.
S'elle pense sçavoir en son esprit leger,
Imaginant tousjours quelque chose nouvelle,
Vers les hommes sera vaine, ingratte, rebelle,
Rude à qui la voudra doucement supplier.
Si elle a des moyens, fondée en sa richesse,
Triomphera galande[77] en faisant la maistresse,
Et, pleine de fierté, fascheuse, bravera.
Mesme s'elle estoit laide, ignorante et haire[78],
Elle aura de l'orgueil, car elle pensera
Qu'elle a je ne sçay quoy dont nous avons affaire.
[Note 77: On écrivit d'abord _galand_, et l'on disoit par
conséquent _galande_ au féminin. La Fontaine fut celui qui
conserva le plus longtemps cette forme. V. sa fable de la
_Belette_ et son conte _l'Anneau de Hans Carvel_. V. aussi
_Ancien Théâtre_, t. 2, p. 148, et 5, p. 252.]
[Note 78: _Maigre_, _misérable_. Nous ne connoissions
ce mot que pris substantivement et au masculin, comme
lorsqu'on dit, par exemple, _un pauvre hère_.]
VII.
Je ne regrette point, douce-belle maistresse,
De vous avoir servy, car vous le meritiez;
Mais, loin de ce bel oeil duquel vous m'allumiez,
Je plains d'avoir cogneu des autres la rudesse;
Ma belle, vivez donc sans peine et sans detresse,
Et vous, vivez aussi, vous qui humiliez;
Mais vous dont le coeur feint fait que fière soyez,
Perissez de fureur, de despit, de tristesse.
Belle, quand j'adorois l'honneur de vos beaux yeux,
Humble je leur estois, car ils m'estoient piteux;
Mais les autres beautez indignes qu'on admire
Pour se faire valoir font mourir un amant,
Et à plusieurs amis octroyent librement
Ce qu'un pauvre abusé mal à propos desire.
VIII.
Vous ne sçavez que c'est, vous qui blasmez amour;
Vous n'avez point senty d'un bel oeil la blessure,
Mais vains et paresseux ennemis de nature,
Passez loing de l'honneur indignement le jour.
Vous sçavez bien que c'est, vous qui prisez l'amour,
Qui dans le coeur avez d'un bel oeil la blessure,
Qui, prompts et diligens, dignes fils de nature,
Passez selon vertu heureusement le jour.
Tous ces propos sont beaux et faits à fantaisie;
Un chacun eslira le sentier de la vie,
Estimant bon et beau le chemin qu'il prendra.
Mais moy j'estime digne, heureux, accort et sage
Qui gentil, jouyssant de son libre courage,
Sy non pour passetemps, aux dames n'entendra.
IX.
Lamenter à part soy pour une beauté vaine,
Importuner le ciel de ses cris amoureux,
Sans cesse regretter, se plaindre malheureux,
Et se feindre à son gré la douleur d'une gesne,
Passionner[79] son ame et s'emmaigrir de peine,
Appeler un bel oeil, or doux, or rigoureux,
Idolâtrer l'objet pour qui, tout langoureux,
On souspire son mal d'une piteuse aleine;
Prier honteusement une femme qui n'est
Ny beauté ny vertu qu'autant qu'elle nous plaist,
Et, souffrant son dédain, en tourmenter sa vie,
Avecques trop d'honneur, lasche s'assujettir
A la femme, qui n'est née que pour servir,
Ce sont, à dire vray, des effects de folie.
[Note 79: Ce mot, dont nous avons déjà trouvé un exemple
a la même époque, est donc plus ancien qu'on ne pense.
Lorsque Noël et Carpentier ont dit, dans leur _Dict.
étymologique_ (t. 2, p. 563), qu'il était nouveau en 1728,
non-seulement ils ne connoissoient pas ces passages, mais,
ce qui est plus grave, ils ne se rappeloient pas ce vers du
_Tartuffe_:
Et vous ne deviez pas vous tant passionner.]
X.
Que vous estes genez, vous, pauvre douloureux!
Si vous aviez senti de la gesne la presse,
Vous n'auriez point au coeur le nom d'une maistresse,
Et n'auriez en l'esprit les desirs amoureux.
C'est bien faute de coeur à l'homme langoureux
De se forger ainsi une dure destresse;
Au lieu que d'un sang chaud que la grandeur adresse,
On se doit monstrer fort, prudent et genereux.
Qui est celuy qui nous irrite,
Dira quelque belle depite,
Et ne trouve en nous rien de bon?
C'est un qui à tous fait entendre
Que, si ne vouliez nous le vendre,
N'en mettriez à l'air le bouchon.
FIN.
_Description du Tableau de Lustucru_[80].
[Note 80: Cette pièce fait partie d'une sorte de cycle
plaisant, tout composé de satires du genre de celle-ci, ou
de caricatures. Il date du règne de Louis XIII, et rien
n'en a survécu chez le peuple que le nom du principal
personnage, _Lustucru_. C'étoit l'époque où l'extravagance
des _précieuses_ faisoit croire plus que jamais à la folie
des femmes. Qui donc redressera ces cervelles tortues?
disoit-on. On inventa un type de forgeron, à qui l'on prêta
le talent nécessaire, et, pour preuve de l'incrédulité
qu'on devoit avoir en ses prodiges inespérés, on l'appela
comme je viens de dire. «Or, depuis cela, écrit Tallemant
(2e édit. t. X, p. 203), quelque folâtre s'avisa de
faire un almanach où il y avoit une espèce de forgeron,
grotesquement habillé, qui tenoit avec des tenailles
une tête de femme et la redressoit avec son marteau.
Son nom étoit _L'Eusses-tu-cru_, et sa qualité _médecin
céphalique_, voulant dire que c'étoit une chose qu'on ne
croyoit pas qui pût jamais arriver que de redresser la
tête d'une femme. Pour ornement, il y a un âne chargé de
têtes de femmes, et mené par un singe. Il en arrive par
eau, par terre, de tous les côtés. Cela a fait faire mille
folies.» On trouve à la Bibliothèque impériale plusieurs
gravures du genre de celle dont il est ici question.
Ainsi il en est une dans le _Recueil des plus illustres
proverbes_, portant, le nº 2239 du cabinet des estampes, au
bas de laquelle on lit: «_Céans, M. Lustucru a un secret
admirable, qu'il a rapporté de Madagascar, pour reforger et
repolir, sans faire mal ni douleur, les testes des femmes
acariastres, bigeardes, criardes, dyablesses, enragées,
fantasques, glorieuses, hargneuses, insupportables, sottes,
testues, volontaires, et qui ont d'autres incommoditez, le
tout à prix raisonnable, aux riches pour de l'argent et aux
pauvres gratis_. A la page 24 d'un autre volume du même
cabinet, portant le nº 2133, se trouve une image sur le
même sujet. C'est l'illustre Lustucru en son tribunal. Des
maris venus de tous les coins du monde le remercient et lui
offrent des présents, en reconnoissance des services qu'il
leur a rendus. Mais bientôt la farce se fait tragédie; le
sexe se venge: sur une gravure des _Illustres Proverbes_
(nº 69), on voit _Lustucru massacré par les femmes_. Bien
plus, elles s'en prennent aux époux ses complices; et
une dernière estampe représente _l'Invention des femmes,
qui font ôter la méchanceté de la tête de leurs maris_.
Somaize connut cette dernière pièce, et y fit allusion
dans sa comédie des _Veritables Pretieuses_ (Paris, Jean
Ribou, 1660, in-12). On y voit un poëte qui vient réciter
le commencement d'une tragédie intitulée: _La Mort de
Lustucru, lapidé par les femmes_. Le médecin céphalique
trouve où se venger à son tour de ces pédantes. Quelqu'un
lui ménage une apparition, où il leur dit bel et bien leur
fait; voici le titre de cette pièce d'outre-tombe: _L'ombre
de Lustucru apparue aux Précieuses, avec l'histoire de
dame Lustucrue sa femme, qui raccommode les testes des
méchants maris_, s. l. n. d., in-4º. «Eh! quoi! précieuses
à la mode, leur dit-il entre autres choses, avez-vous cru
que je sois sorty de ce monde-cy pour n'y plus revenir?...
Reformez vostre chaussure trop haute et trop estroite, et
fort incommode pour aller gagner les pardons, desquels vous
avez tant besoin. Ne portez plus de si riches habits, parce
qu'on diroit que l'estuy veut mieux que ce qu'il renferme.
Vous n'estes pas toutes si belles que vous croyez: vostre
miroir vous en peut dire la vérité, et quelquefois les
petites boettes de vostre cabinet vous fournissent une
beauté empruntée qui ne passe point avec vous dans vostre
lict, et que vous laissez le soir sur la toilette.»
Remarquons en passant que Boileau, dans sa 10e satire, a
dit plus tard presque textuellement la même chose:
Attends, discret mari, que la belle en cornette,
Le soir ait étalé son teint sur sa toilette,
Et dans quatre mouchoirs, de sa beauté salis,
Envoie au blanchisseur ses roses et ses lis.
On sait d'ailleurs, par une indiscrétion de Brossette, que
Boileau connoissoit la pièce que nous citons ici, et qu'il
y prit encore autre chose pour sa 43e épigramme. C'est
Chapelle un jour qui la lui avoit indiquée, en lui récitant
les vers baroques imprimés à la fin. (V. _Oeuvres_ de
Boileau, Desoer, 1823, in-8, p. 249, note.) Voici ces vers:
Il n'est si pauvre malotru
Qui ne trouve sa malotrue.
Aussi le bon L'Eusse-tu-cru
A trouvé sa L'Eusse-tu-crue.
On vit encore paroître contre les précieuses une pièce
où Lustucru avoit le principal rôle: _Le Carnaval des
Précieuses de ce temps, avec leur entretien facetieux, et
un plaisant remède de la boutique de Lustucru pour guérir
le mal de teste des femmes_. S. l. n. d., in-4º. Terminons
par quelques autres titres la bibliographie que tout cela
nous a conduit à faire: _La Requeste des femmes presentée à
Vulcan, prince des forgerons, contre l'opérateur céphalique
dit Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte des hommes
faicte à Lustucru, contre la Requeste presentée par les
femmes_, s. l. n. d., in-4º; _La Gazette de la moustarde
à Lustucru_, s. l. n. d., in-4º; _La Plainte de Lustucru
constitué prisonnier par les femmes dans la plaine de
Longboyau_, s. l. n. d., in-4; _Le Marteau salutaire_, s.
l. n. d., in-4º.--Lustucru fut bientôt oublié. Poisson fait
encore allusion à son industrie dans le _Sot vengé_, et je
le retrouve dans _La Muse en belle humeur_, 1660, in-4, p.
9. Un coq-à-l'âne inséré dans l'un des recueils de chansons
de la veuve Oudot renferme un quatrain qui le rappelle
aussi:
Il a vu
Lustucru
Qui forgeoit des testes
Prestes.
Une autre chanson populaire, citée dans l'_Ane de Crités_,
p. 109, parle aussi du compère; enfin la chanson _de la
mère Michel_ nous l'a fait connoître, du moins de nom;
mais voilà tout. Il ne figure même plus sur les gravures
populaires imitées de celles du 17e siècle, et qui
circulent encore. Je ne vous citerai que la plus connue:
_La Forge merveilleuse_, où l'on voit des femmes forgeant
la tête de leurs maris pour la rendre meilleure. Ces dames,
comme vous voyez, se sont donné leur tour. Dieu merci, la
vieille enseigne, encore fameuse dans quelques villes de
province, et à laquelle une des rues de l'île Saint-Louis
doit son nom, continue de nous venger. Elle représente une
_femme sans tête_, et on lit au bas: _tout en est bon_.]
Amy, si tu es curieux
De voir une pièce plaisante,
Escoute, jette un peu les yeux
Sur cette image icy presente:
En ce Tableau plusieurs sujets
Sont representez et portraits
Par une excellente graveure;
Et chaque chose au naturel
Est tracée en cette figure
Par l'art d'un burin immortel.
Il faut qu'à rire tu t'apreste
Voyant qu'un nouvel ouvrier
Bon forgeron de son mestier
S'exerce à forger une teste:
Si Boudan, ce sçavant graveur,
Est de vray le père et l'autheur
De son nom et de sa naissance,
Ce beau nom qui va triomphant
Signale autant sa suffisance
Que l'estre de son propre enfant.
Ce gros vallet refond icy
Une teste fière et facheuse,
Dont l'espoux matté de soucy
Souffroit l'humeur capricieuse:
Un sang fumeux et bouillonnant
Sort des veines abondamment
Brûlé d'une ardeur colerique,
Il s'efforce avec action
A la faire plus pacifique,
Et la rendre sans passion.
Cet homme est des plus admirables
A raffiner tous les metaux,
Et changer ces fiers animaux
En belles assez raisonnables.
Or, pour marque de son sçavoir,
Dans sa loge vous pouvez voir
Des testes de femmes et filles
Qu'il a fondues dextrement,
Et fait devenir plus docilles
Par l'effort de son instrument.
On repare icy les cerveaux
Des femmes les plus obstinées
Qu'on arrive en mille vaisseaux.
Pour mettre sous ses cheminées.
Ce vallet qui court promptement
Les reçoit à chaque moment,
Ravy de voir tant de pratique.
Cet homme avec son hottereau
Va decharger en la boutique
La pesanteur de son fardeau.
Un certain envoye à la forge,
Par un crocheteur rude et fort,
Malgré elle et tout son effort,
Sa femme, afin qu'on la reforge.
Elle veut toujours resister,
Mais enfin il l'y fait porter
Pour qu'on l'y refasse la teste.
Vous y viendrez, chez le limeur,
Luy disoit-il, méchante beste,
Pour faire changer votre humeur.
Sur le dos d'une beste asine
Deux paniers je vois proprement
Qu'un singe assis plaisamment
Guidoit avec une houssine;
L'animal gemit sous le faix
De ces testes pleines d'excès
Dont on souffre tant de caprice.
Au dessous on voit en escrit:
Il est plus chargé de malice
Que le singe qui le conduit.
En voicy une infinité,
A pied, à cheval, en civière,
Qui viennent de chaque costé,
Comme en cage, en coche, en littière;
On les porte chez l'artisan,
Qui se montre lassé d'ahan
Lors que sur la langue il les touche;
Car, les retirant du fourneau,
Pour adoucir leur fière bouche
Il la rabat de son marteau.
Or, l'enseigne de sa maison
C'est une femme decollée,
Qu'à bon tiltre et juste raison
Tout-en-est-bon il a nommée.
Pour son secret rare et divin
On l'appelle le medecin
Et l'operateur cephalique;
Et, comme il est tres-obligeant,
Il aide de son art chimique
Sans recevoir aucun argent.
Mais si cet homme incomparable
Fond les testes si dextrement
De ce sexe altier et charmant,
Qui nous est tant inexorable,
On en doit pourtant excepter
Ces objets qu'on voit habiter
La merveille des autres villes,
Où, sans perdre leur gravité,
Les dames sont aussi civilles
Qu'elles sont pleines de beauté.
Elles surpassent en blancheur
Le teint du lys et de la neige;
Et leur attrayante douceur
Finit un tourment, ou l'allege.
Leur taille, leur grace et leurs yeux
Font des efforts victorieux
Sur les coeurs des plus indomptables;
Et leur bouche, et leurs belles mains,
Sous des loix assez equitables
Asservissent tous les humains.
Ce n'est donc pas dessus sa forge
Que cet insigne LUSTUCRU,
Grand raffineur d'esprit bouru,
Ramolissoit leur belle gorge.
Les belles dames de Paris
Font trop d'honneur à leurs maris,
Pour meriter qu'on les relime;
Et celles que les ouvriers
Repurgeoient d'ordure et de crime
Estoient toutes d'autres quartiers.
Mais que vois-je icy de nouveau?
Sont des femmes qui font carnage,
Et qui, dans cet autre tableau,
Exercent leur fiel et leur rage;
Sur le corps d'un seul innocent
Elles vont toutes s'empressant
Pour le trancher en mille pièces;
Sans doute il n'evitera pas
La fureur de tant de tigresses,
Qui luy vont causer le trespas.
Qu'elles monstrent de passion
En faisant cette boucherie,
Et qu'en cette infame action
On voit de rage et de furie!
A coups de besche et de marteaux,
De pelle, de broche et coûteaux,
Elles luy font mille taillades;
Et cet excellent reforgeur,
Aussi bien que ses camarades,
Est bafoué comme un voleur.
Bien qu'elles soient toutes galantes,
Et que de riches just-à-corps
Ornent la beauté de leurs corps,
Elles contrefont les bacchantes.
Hola! belles, arrestez-vous!
Ne ressemblez pas à ces foux
Qui ne veulent qu'on les reprenne,
Et ne vueillez pas massacrer
Celuy dont la forge et la peine
Concouroit à vous reparer.
Si Penthée, fils d'Echion,
Meurtry dans sa terre natale,
Souffrit l'horrible oppression
D'Agavé, sa mère brutale,
Il avoit un peu méprisé
Ce Dieu si fort authorisé,
Qu'on revère dans la Bourgongne,
Mais le sujet de vos fureurs
Montre bien par sa rouge trongne
Qu'il aime le Dieu des beuveurs.
Mais, pimbèches pleines de rages,
Ces discours ne vous touchent pas,
Et vous l'allez mettre au trépas
De peur qu'il ne vous rende sages.
On dit que vostre intention
Est de traitter en espion
Cet autheur de tant de mystères,
En haine d'un de ses ayeux
Qui découvrit vos adultères
A la face de tous les Dieux.
Les Menades en leur transport
Commirent la mesme injustice,
Persecutans jusqu'à la mort,
Le noble mary d'Euridice.
Et, voyant ce chef tronçonné
A mille opprobres destiné,
Dont vous élevez un trophée,
Il me resouvient qu'autre fois
Les femmes tuèrent Orphée
Pour s'estre mocqué de leurs lois.
Enfin, tant d'excès rigoureux
Luy ont ravy sa pauvre vie,
Sans que dans son sort mal-heureux
Vostre ire puisse estre assouvie;
Car, après l'avoir saccagé,
Et de mille coups outragé
Par une fureur meurtrière,
Vous l'y donnez honteusement
Le beau milieu d'une rivière
Pour honorable monument.
Toutefois, perfides mutines
Qui l'avez tué méchamment,
Vous recevrez le châtiment
De ces cruautez feminines:
Car il eust purgé vos espoux
D'un esprit fantasque et jaloux
S'il eust peu vivre davantage;
Mais vous sentirez leurs rigueurs,
Leurs dépits, leur fougue et leur rage,
Comme il a senty vos fureurs.
_Catalogue des Princes, Seigneurs, Gentilshommes et autres qui
accompaignent le Roy de Pologne._
_A Lyon, par Benoist Rigaud, 1574._
_Avec permission._
In-8[81].
[Note 81: Henri, duc d'Anjou, fut élu roi de Pologne par
la diète de Varsovie, le 9 mai 1573. Le 10 septembre
suivant, après la messe, il prêta serment à Notre-Dame,
devant l'autel, en présence des treize ambassadeurs qui
étoient venus de Pologne à Paris lui apporter le décret de
son élection. Le 27 du même mois il quitta Paris, avec la
brillante suite dont nous donnons ici le _Catalogue_, et
après de fréquentes haltes sur la route et toutes sortes de
lenteurs, calculées sur l'espoir qu'il avoit d'être rappelé
en France pour succéder à son frère Charles IX, déjà
gravement malade, il n'entra dans Cracovie que le 8 février
1574, pour être couronné trois jours après.]
* * * * *
BENOIST RIGAUD[82] AUX LECTEURS.
[Note 82: Il publia, quelques mois après, un _Extrait
des lettres d'un gentilhomme de la suitte de Monsieur de
Rambouillet, ambassadeur du roy au royaume de Pologne, à un
seigneur de la court, touchant la legation dudit seigneur_,
etc. De Cracovie, 12 décembre 1573, in-8. Cette pièce a été
reproduite dans les _Archives curieuses_, 1re série, t. IX,
p. 137.]
M'estant de tout temps voué au service du public, je desire ne
laisser chose en arrière qui puisse proffiter ou delecter; pourtant,
ayant recouvert le present catalogue des Princes, seigneurs et autres
conduisans le roy de Polongne en son royaume, je le vous ay bien
voulu communiquer, lecteurs debonnaires. Je suis tout asseuré que
le depart de ce magnanime prince de la très noble et très illustre
maison de France causera un regret indicible à tout vray François;
mais, considerant que Sa Majesté s'achemine à un ample et florissant
Royaume, duquel la coronne luy est apprestée, au grand contentement
et resjouissance de tous ses fidèles sujects en iceluy, vous ne devez
de vostre part luy envier son heur, ains en souvenance de ses rares
vertus, bonté naturelle, et de ses plus que heroïques deportemens
en ses tendres ans[83], au service de noste Roy très chrestien, son
frère, et de la patrie[84], prier Nostre Seigneur pour sa prosperité.
A Dieu.
[Note 83: N'ayant encore que dix-sept ans, le duc d'Anjou
avoit gagné la bataille de Jarnac et de Montcontour.]
[Note 84: C'étoit alors un mot nouveau et à la mode. Selon
Ménage, en ses _Observations sur la langue françoise_,
p. 306, c'est Joachim Du Bellay qui l'avoit employé le
premier dans son traité de la _Défense et illustration de
la Langue françoise_. Trois ans après on le traitoit encore
comme un néologisme. «Le nom de _patrie_, dit Ch. Fontaine,
est obliquement entré et venu en France nouvellement.»
(_Quintil Censeur_, Lyon, 1576, in-12, p. 165.)]
PREMIEREMENT.
La maison de Sa Majesté, assavoir: maistres d'hostel,
escuyers, gentilshommes servans, vallets de chambre et autres
officiers, c chevaux.
Monsieur de Villequier, grand maistre et grand
chambellan[85], 24
Monsieur de Chomberc, grand mareschal de la court[86], 14
Monsieur de Villequier l'aisné, premier gentilhomme
de la chambre[87], 9
Monsieur le viconte de la Guierche, maistre de la garderobe[88], 9
Monsieur de Larchant, capitaine de la garde[89], 8
Monsieur Miron, premier médecin[90], 4
[Note 85: René de Villequier, baron de Clairvaux. «Il
suivit le duc d'Anjou en Pologne, dit Lenglet-Dufresnoy
dans ses notes sur le _Journal de Henri III_ (t. I, p.
214), et le servit en qualité de grand-maître de sa
maison.» V., sur lui, les _Additions à Castelnau_, t. II,
p. 818, et les _Mémoires_ de Marguerite de Valois, édit.
elzev., p. 134.]
[Note 86: L'un des mignons du prince. Il fut tué avec
Maugiron dans le duel qui eut lieu en 1578 sur le marché
aux chevaux des Tournelles, devenu depuis la place Royale.]
[Note 87: Frère de celui qui a été nommé tout à l'heure.]
[Note 88: Nous ne le connoissons que par cette mention et
par la tentative qu'il fit en janvier 1577 pour entrer dans
Châtellerault.]
[Note 89: Nicolas de Grémonville L'Archant. Henri III le
garda toujours près de lui, comme capitaine des gardes, et
l'on sait le rôle qu'il joua dans le drame de l'assassinat
du duc de Guise, à Blois.]
[Note 90: Marc Miron, que Henri III garda comme premier
médecin. C'est à lui qu'étant à Cracovie et tourmenté de
remords, il fit, une nuit, une relation si curieuse des
massacres de la Saint-Barlhélemy. Miron l'écrivit presque
sous sa dictée, et on l'a publiée dans la collection
Petitot, 1re série, t. 44, p. 496-518, avec ce titre:
_Discours du roi Henri III à un personnage d'honneur et de
qualité estant près de Sa Majesté, à Cracovie, des causes
et motifs de la Saint-Barthélemy_.]
_Chancellerie du dit Seigneur._
Monsieur de Pibrac[91], conseiller au conseil privé du Roy, 9
Monsieur Sarred, secretaire d'Estat, 9
Monsieur de l'Isle[92], 8
Monsieur de Beaulieu, sieur de Ruzé, secretaire ordinaire[93], 9
Monsieur le tresorier general, 9
Monsieur des Portes, secretaire[94], 3
[Note 91: Guy Dufaur, seigneur de Pibrac, auteur des fameux
_Quatrains_, et, ce qui est moins moral, d'une apologie
de la Saint-Barthélemy, sous ce titre: _Lettre sur les
affaires de France_. Aignan a publié cette pièce au t. I de
sa _Bibliothèque étrangère_. Quand le duc d'Anjou quitta
la Pologne, comme un fugitif, pour venir recueillir en
France l'héritage de son frère Charles IX, Pibrac partagea
les vicissitudes de sa fuite, et rien n'est plus plaisant
que le récit qu'en fait son biographe Pascal. Dans ce
pauvre homme, traqué par des paysans à demi sauvages et
forcé de se donner pour cachette les roseaux d'un marais
où il s'enfonce jusqu'à mi-corps, on a peine à reconnoître
le conseiller intime d'un prince deux fois roi, qui
abandonne un royaume pour en gagner un autre. (V. _Archives
curieuses_, 1re série, t. X, p. 258-262.)]
[Note 92: Sans doute Gilles de Noailles, abbé de L'Isle,
qui en effet alla en Pologne. (_Mémoires_ de Jean Choisnin,
coll. Michaud, 1re série, t. XI, p. 393.)]
[Note 93: Martin Ruzé, sieur du Beaulieu. Aux états de
Blois, il étoit encore secrétaire de Henri III, et c'est
lui qui, après l'assassinat, croyant voir encore en M.
de Guise quelque reste de vie, lui donna le conseil «de
demander pardon à Dieu et au roy».]
[Note 94: C'est le poëte Philippe Desportes, qui déjà
avoit salué par ses vers l'avénement du prince, par sa
_Complainte pour M. le duc d'Anjou, élu roi de Pologne_.
«Il accompagna le prince dans son royaume lointain, dit
M. Sainte-Beuve, et, après neuf mois de séjour maudit, il
quitta cette contrée pour lui trop barbare, avec un adieu
de colère.» (_Tableau histor. et crit. de la poésie franç.
au XVIe siècle_, édit. Charpentier, p. 424.)]
_Princes._
Monsieur de Nevers[95], 35
Monsieur le marquis du Mayne[96], 30
Monsieur le marquis Dalbeuf[97], 25
Monsieur le grand prieur[98]. 25
[Note 95: Louis de Gonzague, duc de Nevers, le même dont on
a de si intéressants _Mémoires_, publiés pour la première
fois en 1665, 2 vol. in-fol.]
[Note 96: Celui qui devint, un peu plus tard, le célèbre
duc de Mayenne.]
[Note 97: De la famille des Guise, et même cousin germain
du duc, comme arrière-petit-fils de Cl. de Guise. Il fut un
de ceux qu'on arrêta dans Blois après l'assassinat.]
[Note 98: Encore un Guise, et l'un de ceux qui avoient
pris le plus de part aux massacres de la Saint-Barthélemy.
Catherine, en donnant les princes de Lorraine pour escorte
au nouveau roi de Pologne, avoit sans doute à coeur
d'affaiblir le parti des Guise, qui devenoit de plus en
plus menaçant en France. Elle affoiblissoit aussi le parti
catholique, et l'on s'en plaignit. (Bibliothèque impériale,
manuscrits _Fonds des Minimes_, nº 32, fol. 344.) Ce
cortége ne fut pas une sauvegarde, loin de là, pour le
duc d'Anjou, quand il traversa des Etats protestants. On
savoit tout ce qu'il avoit fait pour la tuerie du 24 août
1572: aussi n'étoit-il pas besoin de lui donner tout une
escorte de complices pour soulever contre lui, au passage,
l'indignation des princes calvinistes. «Que si le monarque
passoit à travers le pays protestant, dit Schomberg dans
une de ses dépêches, § 4, il n'y auroit pas de sûreté pour
luy.» Il s'y risqua cependant, s'il faut en croire de Thou
(liv. 57), et, d'après lui, Gaillard, mais il faillit s'en
trouver mal. C'est dans le Palatinat qu'il s'étoit hasardé.
«En entrant dans le cabinet de l'électeur, le premier objet
qui frappa ses regards fut un portrait fort ressemblant de
l'amiral Coligny. «Vous connoissez cet homme, Monsieur, lui
dit l'électeur d'un ton sévère; vous avez fait mourir le
plus grand capitaine de la chrétienté, qui vous avoit rendu
le plus signalé service, ainsi qu'au roi votre frère.» Le
roi de Pologne, un peu troublé, répondit: «C'étoit lui
qui vouloit nous faire mourir tous, il a bien fallu le
prévenir.--Monsieur, répliqua l'électeur, nous en savons
toute l'histoire.» A table, le roi de Pologne ne fut servi
que par des huguenots françois échappés au massacre, qui
sembloient le menacer en le servant; et l'électeur parut
prendre plaisir, pendant toute la journée, à lui faire
craindre, pour la nuit, des représailles.» (Gaillard,
_Hist. de la rivalité de la France et de l'Angleterre_,
t. V, p. 159.) Je ne donne cette histoire que pour ce
qu'elle vaut, en la regardant comme un peu trop romanesque
pour être bien vraie. Un passage des _Mémoires_ du duc de
Bouillon feroit même croire que l'électeur palatin ne dut
pas faire si mauvais accueil au roi de Pologne. (_Collect.
Michaud_, 1re série, t. XI, p. 15.)]
_Ambassadeurs._
Monsieur de Bellievre[99], 15
Messieurs les Ambassadeurs de Pologne, qui sont neuf, et la
garde à cheval. 66
[Note 99: M. Pomponne de Bellièvre, qui fut plus tard
chancelier de France.]
_Seigneurs, chambellans et gentilshommes de la chambre._
Monsieur de la Roche-Pousay, conseiller du Roy en son conseil
privé[100], 8
Monsieur de la Guiche, gouverneur du Bourbonnois[101], 8
Monsieur de Seissac[102], 6
Monsieur de Bessigny, 6
Monsieur de la Roche Guyon[103], 6
Monsieur du Gas[104], 6
Monsieur de Belle-Ville[105], 6
Monsieur de Lessum[106], 6
Monsieur de Couldray, 6
Le colonel Otho Planto[107], 6
Monsieur de Ruffé de Bourgoigne[108], 6
Monsieur de Clermont d'Antragues[109], 6
Le sieur de Castelnau[110], 6
Le sieur de Combault[111], 6
Le sieur de Ruffy[112], 6
Monsieur le conte Coccomaz[113], 6
Monsieur de Beauvais Nanzi[114], 6
Monsieur de la Nocle[115], 6
Monsieur de Crillon[116], 6
Monsieur de Rouvray[117], 6
Monsieur d'Antragues le jeune[118], 6
Monsieur de Cheverand la Roche[119], 6
Monsieur de Beaufort[120], 6
Monsieur de Chasteau-Vieux[121], 6
Monsieur de Ranty[122], 6
Monsieur de Lyancourt[123], 6
Monsieur Dampierre[124], 6
Monsieur de Champvallon[125], 6
Monsieur de Ganaches[126], 6
Monsieur de Quellus[127], 6
Monsieur l'abbé Gadayne[128], 6
Monsieur de Sainct-Luc[129], 6
Monsieur de Rochefort le jeune[130], 6
Le sieur d'Inteville[131], 6
Le sieur de Camille[132], 6
Le sieur d'Aurigny. 6
[Note 100: Roche-Châteignier, seigneur de la Roche-Posay.
Il étoit aussi du parti des Guise, et par conséquent de
ceux que Catherine tenoit à éloigner. Quand le duc de Guise
étoit allé en Italie, en 1557, il l'y avoit suivi avec cent
chevaux. Dans cette expédition, il prit La Mirandole, et
y fut blessé. (_Mémoires_ de Boyvin, _coll. Petitot_, 1re
série, t. 29, p. 122.)]
[Note 101: Jean-François de La Guiche, seigneur de
Saint-Géran. Il fut plus tard maréchal de France, et mourut
le 2 décembre 1632.]
[Note 102: François Catillac de Sessac. (V., sur lui,
_Mémoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re série, t.
XI, p. 339.) Il avoit été lieutenant de la compagnie de
gendarmes du duc de Guise, et, sans ce que j'ai dit tout à
l'heure, je m'étonnerois de le trouver dans la suite du duc
d'Anjou. C'est lui, en effet, qui rendit témoignage de la
complicité de ce prince dans le meurtre de Coligny.]
[Note 103: Henri de Silly, comte de La Roche-Guyon, premier
mari de madame de Guercheville. Il mourut en 1586.]
[Note 104: Louis de Bérenger, seigneur du Gua ou de Guast.
On l'appeloit souvent le capitaine Le Gas. On savoit
déjà par L'Estoile qu'il avoit suivi le duc d'Anjou en
Pologne. (Edit. Lenglet-Dufresnoy, t. I, p. 100.) La reine
Marguerite le fit assassiner par le baron de Viteaux, le
31 octobre 1575. (V., sur lui, _Mémoires de Marguerite de
Valois_, édit. L. Lalanne, _passim_.)]
[Note 105: L'un des fidèles et des spadassins mignons du
duc d'Anjou. Il figure comme tel, avec Larchant, Sommerez,
etc., dans le procès de La Mole et Coconas. (V. _Archives
curieuses_, 1re série, VIII, 137.) Il ne faut pas le
confondre avec P. d'Eguaim, sieur de Belleville, huguenot
enragé.]
[Note 106: Le seigneur de Lescun, fils de Thomas de Foix,
l'un des braves capitaines du temps de François Ier.]
[Note 107: C'est sans doute l'un de ces capitaines italiens
comme il y en eut tant à la cour des Valois, et le même
dont il est parlé au chapitre II de la _Confession de
Sancy_. Il y est dit qu'il se tua.]
[Note 108: Je ne sais quel est ce Ruffé, au nom duquel
on ajoute celui de Bourgogne, pour la distinguer sans
doute de Philippe de Volvyre, baron de Ruffec, gouverneur
d'Angoulême.]
[Note 109: Il joua, comme on sait, un rôle assez important
dans plusieurs des affaires de ce temps, et fut tué à Ivry.]
[Note 110: Ce n'est point Michel de Castelnau de La
Mauvissière, dont il sera parlé tout à l'heure, mais
sans doute l'un de ses frères, qui, comme lui, servoient
vaillamment le parti du roi contre celui des huguenots. (V.
les _Mémoires_ de Castelnau, liv. VI, chap. 4.)]
[Note 111: Robert de Combault, sieur d'Arcis-sur-Aube, qui
fut plus tard premier valet de chambre du roi et l'un des
favoris. (V. L'Estoile, édit. Champollion, t. I, p. 95, et
les _Mémoires_ de Marguerite, édit. elzev., t. I, p. 141.)]
[Note 112: Balthazar de Ruffy, gentilhomme de province,
époux de la belle Catherine de Meinier d'Oppède.]
[Note 113: Annibal, comte de Coconas, gentilhomme du
Piémont, dont les amours avec la duchesse de Nevers, les
intrigues avec La Mole pour faire du duc d'Alençon le chef
du parti huguenot, et enfin le supplice, sont choses assez
connues.]
[Note 114: Beauvais-Nangis, qui, après avoir été longtemps
en faveur, fut disgracié à la suite d'une affaire dont on
trouvera le récit dans L'Estoile, sous la date du 1er juin
1581. Sa capitainerie des gardes fut donnée à Crillon.]
[Note 115: Philippe de La Fin, sieur de Beauvais La
Nocle, qui, plus tard, défendit si vaillamment Brouage.
Il étoit de la maison du duc d'Alençon, et fut compromis
dans la conspiration de La Mole et Coconas. (V. _Archives
curieuses_, 1re série, t. VIII, p. 133, 134, 152, 155, 174,
etc.)]
[Note 116: C'est le fameux Louis de Balbe de Berton de
Crillon, le brave des braves.]
[Note 117: Sans doute Rouvroy, lieutenant de L'Archant, qui
prit part, comme lui, à l'assassinat du duc de Guise.]
[Note 118: D'Entragues de Dunes, frère de Clermont
d'Entragues, nommé tout à l'heure, et qui, lorsque celui-ci
eut été tué, prit sa place près d'Henri IV.]
[Note 119: Je ne connois de ce nom, comme ayant été attaché
à Henri III, que le petit La Roche. Ne seroit-ce pas lui?
(V. _Baron de Fæneste_, édit. elzev., p. 340.)]
[Note 120: Jean de Beaufort, marquis de Canillac, qui fut
plus tard l'un des amants de la reine Marguerite. (V. _Le
Divorce satyrique, la Ruelle mal assortie_, édit. Lalanne,
p. 15, et les Mémoires de Marguerite, p. 205.)]
[Note 121: Joachim de Châteauvieux, qui fut premier
capitaine des gardes de Henri III. Il est assez maltraité
dans la _Confession de Sancy_, chap. 2, et dans le _Baron
de Fæneste_, liv. IV, chap. 19.]
[Note 122: Jean Choisnin, dans ses _Mémoires_ (_coll.
Michaud_, 1re série, t. XI, p. 381), parle de lui sous la
date de 1571, comme d'un jeune gentilhomme de qui chacun
rendoit bon témoignage, et sur lequel Catherine avoit
d'abord jeté les yeux pour aller en Pologne négocier la
royauté du duc d'Anjou. On voit qu'il étoit de sa destinée
d'aller dans ce pays. D'Aubigné parle aussi de lui
(_Mémoires_, édit. Lalanne, p. 19).]
[Note 123: Charles du Plessis-Liancourt, qui fut plus tard
premier écuyer. Je ne sais s'il accompagna le duc d'Anjou
en Pologne; mais le marquis de Lenoncourt étoit du voyage.
Peut-être est-ce son nom qu'il faut lire ici (_Mém._ de
Hatton, t. 2, p. 738).]
[Note 124: Claude, baron de Dampierre, prit part, parmi
ceux qui tenoient pour le roi, à la journée des Barricades.
Il commandoit au marché des Innocents. Lors du sacre de
Henri IV, il étoit le premier maréchal de camp.]
[Note 125: Jacques de Harlay, seigneur de Chanvallon, grand
écuyer du duc d'Alençon, et, pendant la Ligue, grand maître
de l'artillerie. Il est le douzième sur la liste des amants
connus de la reine Marguerite. Il eut d'elle un fils qui
fut capucin sous le nom de P. Archange. M. Guessard, dans
son édition des _Mémoires_ de Marguerite, a publié dix-sept
lettres de cette princesse à Chanvallon et deux lettres de
celui-ci. Leur fils fut d'abord élevé sous le nom de Louis
de Vaux, comme fils d'un sieur de Vaux, parfumeur, que nous
avons trouvé (V. t. IV, p. 136, 159) parmi les plus riches
propriétaires des terrains du Pré-aux-Clercs, en 1613. Sa
complaisance pour les amours de la reine Margot n'avoit pas
dû nuire à sa fortune.]
[Note 126: C'est de La Garnache qu'il faut lire, je crois.
Ce seigneur seroit alors de la maison de Rohan, et l'un des
parents de la belle Françoise de Rohan de La Garnache, à
qui M. de Nemours fit une promesse de mariage dont on sait
l'histoire.]
[Note 127: Jacques de Levis, comte de Quélus, l'un des plus
fameux des mignons de Henri III. On sait qu'il fut tué dans
le duel du marché aux chevaux, en 1578.]
[Note 128: Prêtre italien, que nous retrouvons, avec sa
béate figure et ses roulements d'yeux, au chap. 7 de la
_Confession de Sancy_. Il fut employé dans les négociations
avec les huguenots. (Legrain, _Décade de Henri-le-Grand_,
p. 226.)]
[Note 129: François d'Epinai Saint-Luc, autre mignon de
Henri III. Il étoit grand maître de l'artillerie en 1596,
et fut tué l'année suivante, au siége d'Amiens.]
[Note 130: Ne seroit-ce pas Joachim de Rochefort, seigneur
de Neuvant, qui se distingua plus tard dans le Dauphiné?]
[Note 131: Joachim d'Inteville, que les _relations_ de la
journée des Barricades, où il eut un commandement pour le
roi et courut de grands dangers, appellent toujours le
sieur de Tinte-ville. (V. _Arch. curieuses_, 1re série, t.
XI, p. 355, 372, 379.)]
[Note 132: «C'estoit, dit Lenglet-Dufresnoy, un Italien
entièrement dévoué aux plaisirs de Henri III, et qui
se trouvoit réglément au coucher de ce prince, dès les
premières années de son règne.» Il est parlé de lui dans
les _Mémoires_ de Marguerite, p. 45, 48, 50, et l'on peut
voir dans la _Confession de Sancy_ (chap. 7), où il est
appelé Carmille, quel genre de honteux services il rendoit
au roi.]
_Secretaires et interprètes._
Note que monsieur de la Mauvissière vient jusques à Mayance[133].
[Note 133: Michel de Castelnau, sieur de Mauvissière, de
qui l'on a de si intéressants _Mémoires_, et qui joua un
rôle si important dans la diplomatie de ce temps-là par
ses négociations et ses ambassades. Il est donné ici comme
secrétaire et interprète. Il savoit, en effet, l'allemand,
chose fort rare à cette époque. (V. l'excellente brochure
de M. G. Hubault, _Ambassade de Michel de Castelnau en
Angleterre_, 1856, in-8, p. 19, note.) S'il n'alla pas plus
loin que Mayence, c'est que sans doute il s'étoit chargé
de recruter quelques corps de reîtres et de les ramener
en France, ainsi qu'il le fit plus d'une fois. (V. ses
_Mémoires_, t. VI, chap. 8, et L'Estoile, _coll. Michaud_,
t. I, p. 50.)]
_Rolle du nombre d'hommes qui sont à la première troupe, conduite par
monsieur le mareschal de Retz._
PREMIÈREMENT.
Le dict sieur mareschal[134],
Le colonel Stampiz[135],
Le grand aumosnier et les chapellains.
Le sieur Loys de la Mirande, capitaine de gens d'armes.
Monsieur de Montmorin, premier escuyer de la Royne[136].
Monsieur de Rissay[137].
Monsieur le conte de Chaulne[138].
Monsieur de Tavanes le jeune[139].
Le sieur de Nenny.
Le sieur de Beaumont.
Le sieur Petre-Paulo Tasimghi[140].
Monsieur de Nogerolles[141].
Monsieur de Gordes le jeune[142].
Monsieur de Sainct Denys[143].
Messieurs d'Aux, l'aisné et le jeune[144].
Monsieur de Briannes[145].
Monsieur Danglures[146].
Monsieur de la Tour[147].
Monsieur de Rostaing le jeune[148].
Monsieur de Suze[149].
Monsieur de Chamesson.
Son frère.
Le sieur de la Raverye.
Monsieur de Harlay.
Monsieur de Fontenay[150].
Monsieur le Normant.
La Hillière.
La Rouvette.
Blanchet.
Monsieur de Sainct Supplice[151].
Les gentilshommes polognois qui sont à la première trouppe.
Plus tous les gentilshommes servans de Sa Majesté.
[Note 134: Albert de Gondi, duc de Retz, mort, en 1601.]
[Note 135: Sans doute un commandant de troupes allemandes.]
[Note 136: Fils de M. de Montmorin, qui, étant gouverneur
d'Auvergne, auroit, d'après Voltaire, refusé de donner
dans sa province l'ordre des massacres, à l'époque de la
Saint-Barthélemy. Voltaire cite de lui, à ce sujet, une
lettre dont Lenglet-Dufresnoy met en doute l'authenticité.
(V. ses notes sur L'Estoile, t. II, p. 404.)]
[Note 137: De Riccé. Une famille de ce nom subsistoit
encore pendant la Restauration; l'un de ses membres, le
vicomte de Riccé, fut alors préfet du Loiret.]
[Note 138: D'Ailly, comte de Chaulne, le même à qui
Voltaire, au 7e chant de la _Henriade_, fait jouer un rôle
si dramatique. Le frère du connétable de Luynes épousa
l'héritière de sa maison, et le comté, plus tard duché de
Chaulnes, passa avec elle dans cette nouvelle famille.]
[Note 139: Jacques de Saulx, vicomte de Tavannes, fils
de Gaspard de Tavannes. Il fut, en effet, du voyage de
Pologne; il n'en revint que tard, après avoir guerroyé en
Hongrie et en Moldavie contre les Turcs, qui le firent
prisonnier et l'emmenèrent à Constantinople. Au retour il
fut fait capitaine de gendarmes.]
[Note 140: Capitaine italien, dont il est aussi question,
sous la date du 24 janvier 1577, dans le _Journal des
premiers Etats de Blois_, par M. de Nevers. Il y est nommé
le capitaine Pieter Paul Tassughy.]
[Note 141: Ne seroit-ce pas Fougerolles? Ce ne seroit
qu'une nouvelle altération de ce nom, qu'on trouve écrit
Joncquerolles dans les _Mémoires_ du duc d'Angoulême
(_coll. Michaud_, 1re série, t. XI, p. 85).]
[Note 142: Frère de celui qui servit longtemps, et avec
succès, dans le Dauphiné, notamment en 1575.]
[Note 143: Le baron de S.-Denys, qui commanda plus tard la
compagnie de gendarmes du duc de Montpensier, gouverneur de
Normandie. Il épousa la fille du marquis de Rouville, et il
en eut, entr'autres enfants, le célèbre S.-Evremond.]
[Note 144: François d'O, seigneur de Fresnes, premier
gentilhomme de la chambre du roi, successivement
surintendant des finances et gouverneur de Paris; et son
frère, Jean d'O, seigneur de Manou.]
[Note 145: Le comte de Briennes, qui étoit allé recevoir
à Metz les ambassadeurs de Pologne (_Rev. rétrosp._, 1re
série, t. IV, p. 49). Après la journée des Barricades,
où il avoit tenu pour Henri III, il resta prisonnier au
Louvre, et c'est là qu'il délivra à Jacques Clément un
passeport, avec lequel celui-ci put s'introduire près du
roi. Après sa mort, le comté de Brienne passa par alliance
dans la famille des Loménie, où il resta.]
[Note 146: Anne d'Anglures, seigneur de Givry, tué à Laon
en 1590. «C'étoit, dit de Thou (_Mémoires, coll. Michaud_,
1re série, t. XI, p. 329), le cavalier de la cour le plus
parfait, beau, bien fait, de bonne mine, agréable dans la
conversation, savant dans les lettres grecques et latines
(talent assez rare parmi la noblesse), surtout brave et
connu pour tel.»]
[Note 147: Peut-être Antoine de La Tour de Saint-Vidal,
gentilhomme qui étoit en effet du parti de Henri III.
(_Mémoires_ de de Thou, _coll. Michaud_, 1re série, t. XI,
p. 339.)]
[Note 148: Frère de Tristan de Rostaing, qui, en 1589, se
laissa prendre honteusement dans Melun, et fut obligé de
donner une rançon de 50,000 écus, ce qui lui mérita d'être
condamné par la commission établie à Bordeaux. (V. le
_Journal historique_ de P. Fayet, p. 44, et les _Mémoires_
de de Thou, _coll. Petitot_, 1re série, t. 37, p. 308.)]
[Note 149: Gentilhomme souvent nommé dans les _Mémoires_ du
duc de Nevers.]
[Note 150: Ce ne peut être Fontenay-Mareuil, qui étoit
trop jeune alors. C'est peut-être le fils de Fontenay, qui
étoit, en ce temps-là, trésorier de l'épargne.]
[Note 151: Jean d'Hebrard, baron de Saint-Sulpice, qui
avoit été gouverneur du duc d'Alençon, et qui étoit
capitaine de cinquante hommes d'armes. (V., sur lui,
_Mémoires_ du duc de Bouillon, _coll. Michaud_, 1re série,
t. XI, p. 8.) Son fils fut tué dans la basse-cour du
château de Blois par le vicomte de Tours. (L'Estoile, 20
déc. 1576.)]
FIN.
_Lettre circulaire à tous les seigneurs de la cour pour leur donner
advis de la mort du grand Macaty, singe de S. A. S. M. le C. D. C.,
et pour les inviter à sa pompe funèbre[152]._
[Note 152: Je serois tenté de croire que cette pièce est
de Piron. Sa rareté aura fait qu'elle a échappé à Rigoley
de Juvigny, qui, d'ailleurs, n'étoit pas un bien grand
chercheur. Piron connoissoit M. le comte de Clermont, à
qui appartenoit le singe dont la mort est ici pleurée. On
trouve dans ses _Oeuvres_ (édit. in-8, t. VII, p. 119) des
vers adressés à cette altesse sérénissime. Quant a M. de
Livry, on sait qu'il fut longtemps son plus cher commensal.
(V. notre _Notice_ sur Piron, _passim_.) Ce ne seroit pas
la première fois que l'auteur de la _Métromanie_ auroit
fait des vers du genre de ceux-ci et se seroit posé en
interprète poétique des bêtes. Au t. VII, p. 184, de ses
_Oeuvres_, vous pourrez lire l'_Envoi d'un panier par un
chien à une chienne_. Rien ne contredit donc sérieusement
mon opinion.]
De par Dragon[153], fidèle amy
Et compère de Macaty,
A la respectable jeunesse
Quy brille en ce beau sejour
Et d'un auguste roy compose la cour,
Salut! mais salut de tristesse.
Comme tout finit icy bas
Qu'il est un moment fixe où tout ce quy respire
Doit grossir de Pluton le sombre et vaste empire,
Quadrupèdes, humains, bergers et potentats;
Qu'à ce fatal arrest toute espèce asservie
Subit la même loy du sort,
Et qu'en tout ce qui nait le germe de la vie
Devient un principe de mort,
Macaty, né sujet à ceste loy sevère,
Vient de payer au Styx le tribut necessaire.
Macaty, singe en son vivant,
Mais singe d'illustre memoire,
Singe dont à jamais doit vivre ici la gloire,
Singe courtois, singe amusant,
Delices d'une cour fleurie,
Singe fleur de singerie,
Singe subtil, singe badin,
Faute de dents singe benin;
Singe enfin qui de son espèce
Avoit, sans les deffauts, toute la gentillesse,
Ce même Macaty n'est plus!
Mais du pauvre animal sur la funeste rive
L'ombre encore errante et plaintive,
Desdegnant des pleurs superflus,
Exige seulement qu'on se haste de rendre
Les derniers devoirs à sa cendre.
Et demain, par ordre du roy,
Pour soulager le mort, pour consoler ses mânes,
On doit celebrer son convoy,
D'où seront exclus tous profanes.
Vous seuls, habitans de la cour,
Dument instruits par ces presentes,
En habit noir, mantes traînantes,
Venez par votre hommage honorer ce grand jour.
Surtout qu'une honneste contenance,
Interprète de vos douleurs,
A travers un morne silence
Exprime aux yeux de tous ce que sentent vos coeurs.
Car, pour qu'aucun n'allègue excuse d'ignorance,
Nous, Dragon, nous faisons extrême deffence
A tout courtisan invité
De venir en ces lieux, par un ris sacrilége,
Profaner du convoy la noble gravité,
Insulter au deffunt et troubler son cortége.
[Note 153: Singe de M. de Livry, qui, en qualité de
légataire du défaut, fait les frais de l'invitation.]
* * * * *
ÉPITAPHE.
Macaty, ce pauvre animal,
Victime du ciseau fatal,
Est mort à la fleur de son âge;
Macaty, qui si joliment
Avoit fait, je ne sçay comment,
Un grand prince à son badinage,
Macaty n'est plus! Quel dommage!
* * * * *
AUTRE.
J'ai vécu, ma course est finie;
Mais, tombant sous ses coups, je triomphe du sort,
Et me console de ma mort
Par l'honneur dont elle est suivie.
Ce nouveau monument, qui s'élève à vos yeux
Par les soins de Louis, consacre ma mémoire;
Les plus fameux héros que célèbre l'histoire
Trouveroient mon sort digne d'eux.
* * * * *
AUTRE.
Singe sans fourbe et sans malice,
Singe de cour sans artifice,
D'un prince que j'aimois favori sans hauteur,
Son domestique sans bassesse
Et son complaisant sans fadeur,
Je sçus par mes talens mériter sa tendresse.
Homme, de qui le lot fut, dit-on, la raison,
Souffre que je te parle en maistre:
Mon portraict, utile leçon,
T'apprend ce que tu devrois être.
_De l'imprimerie de Jean Batiste Coignard,
Imprimeur ordinaire du Roy._
1723.
_Avec permission._
_Le vray discours sur la route[154] et admirable desconfiture des
Reistres[155], advenue par la vertu et prouësse de Monseigneur le Duc
de Guyse, sous l'authorité du Roy, à Angerville, le vendredy xxvij de
novembre 1587; avec le nombre des morts, des blessez et prisonniers._
_A Paris, par Pierre Chevillot, au Palais, en l'allée de la Chapelle
Saint-Michel._
M.D.LXXXVII
[Note 154: Pour _déroute_. L'une vient de _rupta_, l'autre
de _dirupta_, qui ont le même sens en latin; il étoit donc
naturel que le même sens existât aussi en françois.]
[Note 155: Ces _reîtres_ étoient, comme on sait, des
cavaliers allemands, ainsi que l'indique leur nom,
_Reiter_, homme de cheval. Branthôme, qui ne savoit pas
assez d'allemand pour trouver l'étymologie véritable, en
avoit fait une à sa manière. Suivant lui «on les appeloit
_reistres_ parce que, disoit-on, ils étoient noirs comme
de beaux diables.» (Edit. du _Panthéon littér._, t. I,
p. 417.) Comme ils se recrutoient, pour le plus grand
nombre, dans les états protestants de l'Allemagne, ils se
trouvoient être des alliés naturels pour les huguenots de
France. Venir piller ce beau pays sous prétexte de servir
la foi étoit une trop excellente aubaine pour qu'ils la
laissassent jamais échapper. Au premier appel de leurs
frères de France ils accouroient. Dans les troupes que
Coligny mit en campagne, on comptoit un grand nombre
de reîtres; en 1576, 12,000 passèrent le Rhin, sur une
invitation de ceux de la religion, invitation qui n'auroit
pas eu besoin d'être pressante. Comme on les connoissoit,
«avis fut alors donné que le feu et sang se verra en
France.» (_Preuves de l'Estoile_, t. III, p. 201.) La
plus redoutable de ces invasions fut celle dont il est
question ici. Le 13 juin 1587, Schomberg, qui s'étoit
rendu en Allemagne pour suivre leurs mouvements, écrivit
au roi qu'ils s'armoient au nombre de 9,000, et que, vers
le 12 juillet, ils seroient sur le Rhin, où 12,000 Suisses
et 6,000 lansquenets devoient se joindre à eux. Le duc
Otto de Lunebourg les commandoit. Tout ce qu'on pouvoit
espérer, c'est qu'ils retarderoient leur marche jusqu'au
commencement d'août. Malheureusement la récolte ne seroit
pas faite alors, et, disoit Schomberg, il falloit être
assuré qu'elle seroit détruite partout où passeroient ces
pillards; ce qui eut lieu en effet, et la disette s'en
augmenta. Si du moins, ajoutoit-il, le roi avoit une armée
qui pût les arrêter à la frontière! mais les forces étoient
trop divisées pour cela, les finances trop pauvres. Un
espoir restoit, c'est que leurs alliés de France ne fussent
pas prêts à les joindre, et donnassent ainsi le temps de
les attaquer et de les détruire séparément: «Si les forces
françoises leur manquent, dit Schomberg, ils sont perdus.
On leur promet vingt mille François à pied et à cheval;
j'écris bien et fais dire partout qu'ils n'y trouveront pas
un, si ce ne sont ceux qui s'y trouveront pour leur rompre
la teste.» Et ici encore Schomberg disoit vrai.]
Encores que nous soyons en possession sur tous les autres peuples
de la terre de ce beau et excellent tiltre de tres chrestien peuple
françois, si est-ce que nous sommes si prompts à nous deffier de la
grace et misericorde de nostre Dieu, que, lors que les affaires ne
nous viennent à poinct nommé et selon que nous les avons pourpensées,
nous nous laissons très-lachement couler en une desasseurance de la
bonté divine: il ne fault pour preuve de mon dire que les occurences
du present. Noz deportemens portent tesmoignage contre nous-mesmes.
La saison nous a esté très-apre, la disette grande, la famine
universelle. Nous nous laissons presque emporter au long et au loing.
Mais lorsque le desespoir est prest de nous gaigner, la largesse
celeste nous retient: la main de Dieu ouvre ses benedictions et
thresors d'abondance: il nous remplit de tant de biens, que nous nous
trouvons grandement empeschez à les resserrer. Pour cela, nostre
legereté ne peult estre asseurce avec solidité en la puissance
celeste; nous faisons de mesmes que ceux lesquels, eschappez d'une
très perilleuse tourmente, lorsqu'ils se trouvent à bord, ne se
ressouviennent du danger auquel ils ont esté; avons-nous des biens
à planté[156], il nous semble que nous ne sommes plus ceux lesquels
estions battus de la famine, de la souffrette et nécessite.
[Note 156: _Planté_ est un vieux mot qui signifoit
multitude, abondance. On lit dans Monstrelet (liv. I,
ch. 77): «_Grand planté_ de clergé et de peuple.» Dans
Rabelais (I, ch. 4): «Gargamelle mangea _grant planté_ de
trippes.» De là, pour signifier _beaucoup_; _en abondance_,
l'expression _à planté_ qui se trouve partout (V. _Ancien
Théâtre_, t. II, p. 286), ou celle-ci: _à grand'planté_,
qui se lit notamment dans ce passage de Monstrelet (liv.
II, ch. 39): «Il le fit servir abondamment de tous vivres,
hors de vin; mais les marchands chrétiens lui en faisoient
delivrer secrètement _à grand'planté_.»]
Et pour ce, afin de nous resveiller, Dieu a permis que l'aquilon a
chassé en nostre France une formillières de hannetons, deliberez
non point de brotter seulement le tendron de noz arbres, mais de
s'emparer de l'estat, nous bannir de nostre propre terre, nous en
chasser. Ce coup de fouet a fait gemir les plus advisez souz la
juste prudence de nostre Dieu, recognoissans que sa Majesté estoit
grandement indignée contre le peuple françois, en ce qu'à peine
avoit-il le pied tiré hors de Scylle, qu'il choquoit Charybde; la
famine n'estoit presque appaisée, que la guerre venoit moissonner
le rapport de l'année, et qui pis est menaçoit l'estat françois de
submersion, et nostre saincte Eglise catholique, apostolique et
romaine d'esbranlement.
Tant de soupirs, tant de regrets, tant de gemissements, enfin
ils ont tasché à semondre la clemence divine à prendre pitié et
commiseration des desolations de nostre France, et des restes de
son Eglise sacrée, par voeux, par penitences et par autres oeuvres
devotieuses. Les autres ont pensé qu'il failoit opposer la force à la
force, et monstrer à ceste racaille estrangere quelle estoit la vertu
des François; ils y ont porté ce qui s'est peu, la générosité, la
magnanimité, l'adresse, leurs moyens, y ont exposé leur propre vie.
Les autres, faillis de coeur et tournans le dos à la masle dignité
du nom françois et de la magnanimité chrestienne, ont voulu que l'on
traictast avec l'estranger[157].
[Note 157: Il en avoit été en effet question dans le
conseil du roi, et l'auteur de cette pièce, aussi hostile à
Henri III qu'il est favorable aux Guise, ne pouvoit oublier
de le dire.]
Aucuns d'eux mesmes ont esté tellement pippez, que, se deffians
d'eux-mesmes et de l'assistance celeste, ils se sont rangez avec
eux, et de vrais et naturels François qu'ils estoient, ils se sont
lachement bandez contre la propre France. Qu'ils prennent tel masque
qu'ils vouldront, ils ne se sçauroient sauver que l'on ne les repute
pour estre tombez en deffiance de la bonté de Dieu.
Voire mais, ne taxons point. Bien peu d'entre nous se trouveront qui,
par l'apparence humaine, ne fit jugement que se rendre du costé des
reistres c'estoit suyvre le party le plus fort, une armée estrangère
de trente à quarante mil hommes, despouillée de toute humanité, ne
respirant que le ravagement de cest estat, secondée des intelligences
que le party huguenot et de noz chrestiens à simple semelle avoit
pratiqué en France, estoit bien pour affoiblir les forces de la
France, et renforcer l'ennemi de nostre France.
Ne faisons point des vaillans et des trop asseurez; nous nous
trompons nous mesmes si nous nous voulons coucher pour avoir esté
sans peur. Ceste grande et efformidable force nous effrayoit
seulement dès qu'elle estoit delà le Rhin. Elle le passe, elle donne
jusques au coeur de la France. On fait mine de luy faire teste, elle
gaigne pays. Desja se promettoit la conqueste de ce très florissant
royaume françois; desja ces brodes[158] se partageoient entre eux nos
despouilles, dissipoient cest estat françois, y batissoient leurs
tudesques colonies, et pour combler la France d'infelicité, luy
vouloient ravir ce beau lys de très-chrestienté, pour y planter la
cigüe d'atheisme, d'huguenotisme, d'impiétée et heresie. He! pauvre
peuple françois, où estois-tu? Tu ne perdrois point seulement la
franchise françoise, mais aussi ta foy chrestienne.
[Note 158: Pour _Bruder_, frère, comme ces soudars
s'appeloient familièrement entre eux.]
Tu allois souffrir la tyrannie de l'estranger. Lorsque tu es aux
abbois de perdre coeur, et que l'Alemand bransle son estendard au
milieu de tes terres, voicy le Dieu du ciel qui te veult apprendre
qu'il ne t'a jamais perdu de veue, qu'il t'a gardé, qu'il a eu pitié
de toy; il nous a mis à l'esperance, non point pour nous perdre, ains
pour ce que noz pechez ont attiré sur nous sa juste indignation. Le
reistre nous a la pistole sur le gosier; il ravage notre France;
elle est tellement bigarrée, que tant de milliers de François qui
l'habitent, à peine s'est trouvée une poignée de François qui ait
voulu combattre ceste volée de voleurs estrangers.
Le roy a eu des forces; quelque partie de sa noblesse l'a assisté,
mais cela estoit-ce pour opposer à ces Tudesques? Ce grand et
valeureux prince monseigneur le duc de Guyse avoit quelques troupes,
mais qui n'esgalloient de beaucoup près en nombre celles des
estrangers; toutes fois, comme jamais la vertu ne se fait bien
paroistre que lors qu'il y a apparence qu'elle ne peut subsister,
aussi ce non moins prudent que martial prince, voyant un tel monceau
d'estrangers, delibère, à quelque pris que ce fut, restaurer la
reputation et la vertu françoise et d'exterminer les espouvantaux
d'ames tièdes et non françoises, leur passer sur le ventre, en
engraisser et fumer les champs françois, et qu'ils publioient que
c'estoit à luy qu'ils en vouloient, leur faire ressentir que sa
generosité estoit trop heroique pour souffrir le choc de ces ames
venales; alors, avoir veu quels ont esté ses exploits en la deffaicte
qu'il fit à Villemory pres Montargis[159], comme il fit perdre
la vie aux ennemis qui estoient en nombre de quinze à seize cens,
lesquels demeurèrent morts sur la place, sans compter les blessez et
les prisonniers, et bien quatre cens chariots qu'ils pillèrent et
furent brusler une grande partie, outre seize cens chevaux de butin.
[Note 159: La défaite des reîtres à Vimory eut lieu, selon
L'Estoile, le 29, et, selon P. Mathieu, en son _Histoire
des Troubles_ (livre II), le 27 octobre. Leur but étoit
d'aller joindre au plus tôt le roi de Navarre au delà de
la Loire; Henri III le savoit, et, campé sur ce fleuve
tantôt à Gien, à Sully, ou à Jargeau, il les attendoit au
passage (Recueil A-Z, G, p. 227-241.) Guise cependant,
bien qu'il ne fût pas en force, les suivoit en queue et
les harceloit «par une infinité d'algarades». Un gros de
leurs troupes étoit à Vimory, sur la route de Lorris. Comme
il se trouvoit lui-même à Montargis, la distance n'étant
que de deux lieues, il pouvoit aisément les surveiller. Il
sut qu'ils faisoient mauvaise garde. Le sieur de Cluseau,
entre autres, lui dit «qu'il les avoit reconnus estant sur
le point de souper, au moyen de quoy seroit bon de leur
aller porter le dessert». Le duc trouva l'avis excellent,
et on les surprit comme ils soupoient. M. de Mayenne fut
d'un grand secours, par son courage et par les soixante
cuirassiers qu'il lança dans la mêlée. Ce fut victoire
gagnée, mais on l'exagéra beaucoup ici. Selon P. Mathieu,
toute la perte des reîtres n'auroit été que de 500 hommes,
100 valets, 300 chevaux de chariots, 2 chameaux et une
paire de timballes; tandis que M. de Guise auroit perdu
40 gentilshommes et 200 soldats. Pasquier nous fait la
part plus belle. Suivant lui, M. de Listenois auroit seul
été tué parmi les gentils hommes, et le bourg de Vimory,
ainsi que tout le bagage des reîtres, nous seroient
restés. (_Lettre_, édit. in-fol., t. II, p. 302.) Guise,
en chassant les reîtres du Gâtinais, travaillait pour lui;
Montargis lui appartenait.]
La deffaicte d'Auneau[160] est singulièrement remarquable, pour
y avoir esté faicte une execution merveilleuse de ces miserable
reistres, sept de leurs cornettes deffaictes, trois cens de leurs
chariots bruslez, deux mil cinq cens d'entre eux morts, sans compter
les blessés et prisonniers, qui estoient en nombre de trois cens
hommes, et soixante qui gaignerent le hault par l'une des portes du
village d'Auneau, et emporterent deux cornettes avec eux; oultre ce
ils ont deux mille chevaux de butin, sans ceux qui furent bruslez.
Exploicts que je celèbre volontiers, comme je me resjouis de ce qu'il
plaist à Dieu de benir les sainctes et vertueuses entreprinces de ce
magnanime prince, non point pour nous faire chanter (comme l'on dit)
le triomphe avant la victoire.
[Note 160: Auneau est un gros bourg de l'arrondissement
de Chartres. Les reîtres y étoient venus après avoir
pillé Château-Landon. Ils avoient emporté le village;
mais le château, dont il ne reste plus qu'une tour située
au midi, à l'entrée d'un parc, avoit tenu bon. C'est ce
qui les perdit. Pendant qu'ils faisoient «bonne chère à
l'allemande,» le capitaine du château s'entendit avec
Guise; dans la nuit du 23 novembre il lui ouvrit les portes
de sa petite forteresse, et le duc put ainsi pénétrer dans
le village et surprendre les reîtres le lendemain matin,
«à la diane... Il leur donna au saut du lict, dit Pasquier
(_ibid._), non chemise blanche, mais rouge.» Cette fois
le carnage fut grand et à peu près tel qu'on le dit ici.
12 ou 1500 hommes furent tués, selon Pasquier, et il y
eut 80 chariots pris. Au dire de L'Estoile, le baron de
Donaw, chef de ce parti de reîtres, auroit été pris. Il
est certain au contraire, comme le dit Pasquier, qu'il put
se sauver de vitesse. Il paroît que ce fut la mousqueterie
qui fit le plus de mal aux reîtres. Le duc de Guise ne
manquoit jamais d'en tirer bon parti: «C'estoit, disoit-il
à Brantôme, un vray moyen pour attraper et deffaire un
battaillon de cinq ou six mille Suisses, qui font tant
des mauvais, des braves, quand ils sont serrez dans
leur gros.» Il ajoutait qu'avec de gentils arquebusiers
basques, biscains, béarnois, «bien legers de viande et de
graisse, maigrelins, dispots et bien ingambes», avec de
bonnes arquebuses de Milan, il auroit facilement raison
de ces grands et gros bataillons de Suisses, «qu'il les
perceroit à jour et larderait d'arquebuzades, comme
canards. Il en pourroit faire de mesme sur les reistres,
qui font tant des mauvais, selon les lieux advantageux qui
se rencontreroient, ainsin qu'il attrappa ceux de M. de
Thoré en belle campagne, où nos mousquets leur nuisirent
beaucoup, et à _Aulneau_, de qui l'harquebuzerie fit si
grand eschet sur les reistres, selon son commandement qu'il
fit à ses braves capitaines, qui sceurent bien obeir à ce
brave general.» _Oeuvres de Branthôme_, édit. elzevir., I,
p. 380.]
Ceste descharge n'escruoit pas beaucoup l'armée ennemie; il sembloit
qu'ils se roidissent d'avantage contre leur desconvenue.
Cependant monseigneur de Guyse se retire à Dourdan, et envoyé à
Estempes prier et louer Dieu par les Eglises de la grace qu'il luy
avoit faict d'avoir eu un si grand heur à la desconfiture de ces
reistres, ce qui fut faict mardy au matin par une grande messe
chantée avec le _Te Deum laudamus_[161]. A peine fut parachevée
l'action de grace, que nouvelles vindrent que les reistres, esperdus
au possible de l'eschec que mon dit seigneur venoit de leur livrer,
s'acheminoient droict à Angerville[162] pour prendre deliberation
de ce qu'ils devoient faire; et là faisoient estat d'y sejourner
le mercredy vingt cinquiesme de novembre lendemain de la deffaicte
d'Aulneau; mais ils entendirent que mon dit seigneur de Guyse avoit
volonté de les aller combattre, mesmes esventerent qu'il estoit party
d'Estempes avec ses forces.
[Note 161: Le peuple chanta des _Te Deum_ à sa manière.
Dans le _Premier Recueil de toutes les chansons nouvelles,
tant amoureuses, rustiques, que musicales_ (1590, in-16)
se trouve, fol. 9, _Cantique chanté à la louange de M. le
duc de Guyse, sur la victoire qu'il a obtenue contre les
Reistres_. Le même recueil contient trois autres chansons
sur le même sujet.]
[Note 162: Angerville, sur la route d'Orléans, chef-lieu de
canton du département d'Eure-et-Loir, est à cinq lieues au
sud-ouest d'Auneau. Ils y étoient venus tout fuyant pendant
la nuit, après avoir brûlé ce qui les gênoit, et avoir pris
leurs lansquenets en croupe. (_Lettres_ de Pasquier, t. II,
p. 302.)]
Ce qui leur donna un extreme allarme, s'attendans bien de n'avoir
meilleur marché que leurs compagnons d'Auneau.
Si jamais vous avez veu des personnes complices d'un vol, et qui,
voyans ceux qui leur ont assisté au vol monté sur l'eschelle
du gibet, prest à estre jetté du haut en bas, et que d'eux on
s'informe de ceux qui ont assisté au vol qui leur ont tenu escorte,
vous pourrez vous représenter ces reistres; ils avoient veu quel
traictement mon dit seigneur de Guyse avoit faict à leurs compagnons,
tant à Villemory qu'à Aulneau; qu'il n'en laissoit eschapper pas un
qu'il ne luy fist rendre gorge et poser le butin qu'il avoit fait
en France; ils trembloient en eux mesmes, et estoient aussi peu
asseuré qu'est le pauvre criminel, lequel ayant receu la condamnation
de mort, a en queue l'executeur de la haulte justice, qui le tient
attaché du licol par le col. Que font ils? De se sauver, ils ne
peuvent. Ils sont prevostables non domiciliez, et pourtant prevoyent
bien qu'ils ne peuvent decliner ny reculer en arière, moins pallier
la verité, ont recours à la misericorde de la justice; les autres,
comme ils se sentent horriblement miserables pour leurs forfaicts,
desesperans que la justice puisse aucunement leur faire grace et
misericorde, brisent et rompent les prisons.
De mesme, peuple françois, il en est pris aux ennemis de la France.
Les Suisses, recognoissans qu'ils avoient offensé griefvement contre
la majesté du roy, ont tasché de le rappaiser; il n'ont cessé à le
poursuyvre de leur vouloir donner un pardon et passeport à ce qu'ils
eussent moyen d'eux retourner en leur pays, protestants de ne
porter jamais les armes en France contre sa dicte Majesté, ny contre
l'Eglise catholique, apostolique et romaine, benefice duquel, jaçoit
qu'ils s'en soient renduz indignes par leur grande forfaiture, si
croi-je qu'ils jouyront, ayans affaire à un prince lequel, instruit
par le Sauveur de tous les humains, ne desire point la mort du
pecheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive; ils ont requis
mercy à ce grand et invincible Henry, lequel se repute à une victoire
très signalée de ce qu'il se rend vainqueur de soy mesme, quittant à
ces miserables l'offense, laquelle il avoit moyen de vanger.
Et quant aux reistres et autres François bigarez, qui ont conjuré
avec l'estranger contre la France, ils s'en sont enfuis; ils n'ont
osé comparoir devant le soleil de justice, devant la majesté du roy
très chrestien, leur propre conscience leur donnant affre[163]: ils
ne se sont osé asseurer; ils ont fremy de peur. Eux mesmes se sont
mis en vau de route pour eviter la justice du prevost; ils ont levé
le siege, ils ont brisé les prisons, ils ont bruslé leurs chariots et
bagaiges, enterré leur artillerie, pour monstrer qu'ils avoient du
courage et de la force par les talons.
[Note 163: Vieux mot que la littérature romantique a tâché
de reconquérir, d'après un conseil de Voltaire. Il signifie
_angoisse_, _frisson_. On le trouve employé dans le sens
de _terreur_, dans la 75e des _Cent Nouvelles nouvelles_.
Saint Simon s'en servoit encore: «Elle étoit, de plus,
dit-il, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle
payoit plusieurs femmes dont l'emploi unique étoit de la
veiller.» (_Mémoires_, édit. Sautelet, t. V, p. 406.)]
Mais, je vous prie, considerons un peu à part nous, peuple françois,
qui nous a mis la victoire en main? Qui a humilié ces Suisses? Qui
a estouppé et bridé ces pistoliers? Ce ne sont point les forces
françoises: l'estranger nous surmontoit. Ce n'est point le bras
humain: le prince du monde avoit desployé sa puissance contre
l'estat très chrestien, esperant de donner soudainement le coup de
ruine à l'epouse de Jesus-Christ. C'est donc Dieu qui a rendu noz
ennemis esperdus. Noz forces ont esté les bouteilles de Gedeon. En
un mot, peuple françois, si tes ennemis ont vuidé la France, si la
France jouit de sa franchise, n'impute point ce bien à la prudence
humaine: elle ny voyoit goutte; moins à noz forces: elles estoient
trop foibles; ains à la toute puissante grace de Dieu, lequel a
voulu encores pour ce coup te garentir des pattes du loup et de la
griffe du lyon. N'espère qu'en luy; ne l'appuie sur ce qui est de
l'extérieur. Dieu fait ses miracles et oeuvres prodigieuses lors que
toutes choses sont reduites au desespoir. De ma part je presage,
mes voeux tendent là, que Dieu veult retirer son courroux de nostre
France, moyennant que par recognoissance de noz faultes et repentance
de noz pechez nous nous rendons capables de sa digne faveur.
Desja, peuple chrestien, françois, parisien, je vois que tu te veux
estranger au nombre des ingrats et mescognoissants, attendu que si
tost que ceste heureuse nouvelle de la route de noz ennemis nous
a esté annoncée, il n'y a eu celuy d'entre nous qui ne se soit
bandé pour en remercier humblement la majesté divine; et pour plus
particulièrement tesmoigner l'obligation que tous unanimement nous
avons recogneue avoir reçue par ceste signalée desconfiture, nous
nous sommes tous assemblez pour presanter à la divine majesté l'hymne
_Te Deum laudamus_, messieurs de la cour et autres corps de la ville
y assistans avec une grande et solennelle ceremonie.
Dieu par sa saincte grace vueille que ce soit avec fruit et utilité,
et face prosperer à toujours les heureux et sages desseins de
nostre Roy, l'assiste de bon conseil chrestien et prudent, à ce que
ce royaume françois puisse fleurir à son honneur et gloire, et à
l'edification de sa sainte Eglise.
Courage donc, peuple françois! Tu vois le Dieu des armées de ton
costé, qui empoigne la querelle, qui tracasse les ennemis, qui donne
du courage et de la force au vrais chrestiens et François pour
chasser l'estranger; que l'heur est inopinement de ton costé, que tu
jouis de la victoire, que noz ennemis ont reçeu la perte, le dommaige
et le joug; que le champ de la battaille nous est demeuré. Il te faut
en louer et benir la majesté divine, et la supplier que tousjours il
luy plaise de continuer sa favorable assistance, tendre les mains à
sa bonté.
FIN.
_La Promenade du Cours[164] à Paris._
M.DC.XXX
[Note 164: Ce cours, dont nous avons déjà parlé (t. VII,
p. 200, note), n'est pas le _Cours-la-Reine_, mais celui
qu'on appeloit le cours «hors la porte Saint-Antoine». En
1630, c'étoit encore la promenade par excellence. Pour lui
disputer la vogue, celui de la reine-mère étoit encore
trop nouvellement planté. (V. à ce sujet les _Lettres
patentes_ du 2 avril 1628, et Lemaire, _Paris ancien et
moderne_, t. III, p. 386). Quand le succès de l'un, dû
surtout à Bassompierre, s'il falloit en croire ce que
dit Tallemant (1re édit., t. III, p. 18), eut remplacé
le succès de l'autre, le cours de la porte Saint-Antoine
ne fut pourtant pas tout à fait abandonné; chacun eut sa
saison. Quelle étoit celle de l'un, quelle étoit celle de
l'autre? C'est ce que tout homme du bel air ne devoit pas
se permettre d'ignorer; aussi proposoit-on, dans les _Loix
de la galanterie_ (édit. L. Lalanne, p. 20), de dresser
un _Almamach_ où «les vrais galands» eussent vu, entre
autres choses, «quand commence le cours hors la porte
Saint-Antoine et quand c'est que celuy de la reyne-mère a
la vogue.» Vers 1672 le cours de la porte Saint-Antoine
fut définitivement délaissé, les promeneurs restèrent dans
la ville, lorsque, par un arrêt du 7 septembre de cette
année-là et par un autre du 11 mars 1671, il eut été décidé
qu'un nouveau cours seroit _dressé_ et planté à quatre
rangées d'ormes, à partir de la porte Saint-Antoine jusqu'à
la porte Saint-Martin. C'est aujourd'hui le boulevard.
(Germain Brice, _Description de Paris_, 1752, in-8, t. II,
p. 242.)]
Ces carosses dont la rencontre
Contente si fort nos esprits,
Tous ces beaux objects que Paris
Meine au Cours pour en faire montre,
Tirsis, est-ce pas un plaisir
Qui merite que ton plaisir
Luy donne une heure en la journée?
Comme l'hyver meine au printemps,
Le travail de la matinée
Nous convie à ce passe-temps.
Le Cours n'est pas chose nouvelle,
Puisque tout court en l'univers
Et que ses mouvemens divers
En rendent la face plus belle.
Ne voyons nous pas mesme un cours
Au ciel, aux planettes, aux jours?
Les eaux courent dessus la terre,
Les vents courent parmy les airs;
Voit-on pas rouler le tonnerre
Après le signal des esclairs?
Entrons dans ce palais de Flore[165]
Où son soin entretient des fleurs
Avec de plus vives couleurs
Que les lumières de l'aurore:
On diroit, à voir l'ornement
De ce pompeux ameublement,
Que la terre toute orgueilleuse
Veuille combattre avec les cieux,
En cette saison amoureuse,
A qui se parera le mieux.
Ce champ de tulipes diverses
Retire l'ame du soucy,
Et plusieurs viennent perdre icy
La mémoire de leurs traverses.
La nature en ces beaux effects,
Pour nous rendre plus satisfaits,
Semble avoir usé d'artifice:
Mesme elle en tire de son sein
Quelques fois plutost par caprice
Que non pas avec du dessein.
Mais ce sont subjets d'inconstance
Qui se laissent aller au temps;
Cherchons des objets plus constans
Et qui luy fassent resistance.
Toute cette confusion
N'est qu'une vaine illusion:
Au sentiment des hommes sages,
Un esclat qui dure si peu
Vaut bien moins que ces beaux visages
Qui cachent un coeur tout de feu.
A voir du haut de la Bastille
Tant de carosses à la fois,
Qui ne croiroit que quatre roys
Font leur entrée en ceste ville?
Le soleil, dans l'estonnement
De les voir si superbement
Fouler une mesme carrière,
Voudroit bien descendre icy bas
Avec son coche et sa lumière
Pour y prendre aussi ses esbats.
Icy les dames plus discrettes
Communiquent à leurs amans,
Par de certains allechemens,
L'effect de leurs flames secrettes.
De leurs regards, sans discourir,
Elles nous font vivre et mourir;
Et cette aggreable licence
De s'entendre avec leurs appas
Est si juste que l'innocence
Ne nous en destourneroit pas.
Tirsis, tu seras idolatre,
De ce bel oeil qui va passer.
Pour moy, je viens de trepasser
Devant ceste gorge d'albastre;
Cette déesse a des cheveux
Qui me ravissent mille voeux;
Mais que cet autre objet me touche!
Celui-cy sera mon vainqueur,
Mon ame est desjà sur ma bouche,
N'as-tu point veu sortir mon coeur?
Tu cognois bien cette rieuse?
Son roquentin[166] n'est pas mal faict:
Vrayment, j'ay l'esprit satisfait;
Mon humeur devient plus joyeuse
A voir cette bouche et ces yeux.
Le ciel ne sauroit faire mieux;
On peint ainsi les belles choses,
Comme le soleil et l'Amour,
Ou l'Aurore en un lict de roses
Quand elle accouche d'un beau jour.
Ce resveur au fond du carosse
Medite sur ses pensions,
Et ses plus fortes passions
Regardent la mithre et la crosse;
S'il voit venir un cardinal
C'est là le seul objet fatal
Oui passe jusques dans son ame;
Et, comme il est ambitieux,
Cette vive couleur de flame
Est la plus charmante à ses yeux.
Amy, voicy venir les reines[167],
Avec autant de majestez
Que toutes les divinitez
Qui sortent du bois de Vincennes.
Il faut que tant d'astres errans
Qui paroissent dessus les rangs
Deviennent fixes à leur veue:
Il se faut descouvrir icy.
Que Cloris n'est-elle venue?
Je la verrois sans masque aussy[168]!
Qui vit jamais une des Graces,
Et tout ce qu'elle avoit de beau,
Dira que voicy son tableau,
Que ce visage en a les traces.
Encor si ce fascheux cocher,
Quand nous le pouvons approcher,
Rendoit sa course un peu plus lente!
Que n'ay-je quelque invention
Pour arrester ceste Athalante
Où j'ay mis mon affection!
Cette coquette, à la portière,
Fort mal instruite en son devoir,
Dans l'impatience de voir,
Regarde devant et derrière;
On l'accuse de tous costez,
Et des collets qu'elle a gastez,
Et de la peine qu'elle donne;
Mais, son esprit suivant ses yeux,
Elle est sourde, et n'entend personne
Que ses desirs trop curieux.
Qu'Aminthe sera regardée!
Mais je n'en ay point de soucy,
Pourveu qu'on n'emporte d'icy
Que sa memoire et son idée;
Pourveu qu'elle garde sa foy,
Sa constance et ses feux pour moy,
Je me plairay dans sa victoire,
Et ceux que j'en verray mourir,
Je m'empescheray bien de croire
Qu'ils en puissent jamais guerir.
Ce fanfaron croit que les dames
Ne vont au Cours que pour le voir,
Et qu'on ne peut pas concevoir
Combien il leur donne de flame.
Ce cavalier vit de credit,
Car ces jours passez il perdit
Tous ses biens dessus une carte.
Cet autre, durant tout le Cours,
N'a songé qu'a la fièvre quarte,
Qui l'a quitté depuis huict jours.
Considère cette mignarde:
Elle a de quoy se faire aymer,
Et ses yeux me pourroient charmer
Si ce n'estoit qu'elle se farde.
Enfin, tous ses attraits pipeurs,
Se reduisans en des vapeurs,
Se perdront comme une fumée,
Et ceste merveille en beauté
N'aura plus que la renommée
De l'avoir autrefois esté.
Ce faiseur de vers, que l'estude
A rendu si pasle et défaict,
Est bien dans le Cours en effect,
Mais comme dans sa solitude;
Il medite certaines loys
Qu'il mesure dessus ses doigts,
Et roule dans sa fantaisie
Quelques vieux fragmens mal appris,
Que la meilleure poësie
Condamne aux Chansons de Paris.
Approuve-tu cette fantasque,
Qui n'a point d'attraicts si puissans
Qu'elle en puisse ravir les sens,
Et ne met pourtant point de masque?
Regarde ces petits amours
Dessus des carreaux de velours:
Que j'ayme ces jeunes visages,
Qui dans la fleur de leur printemps
Donnent desjà de beaux presages
De se faire aymer en leur temps!
Ces gens d'estat et de finances
Passent dedans le souvenir
Tous les moyens de parvenir
Et d'asseurer les espérances.
Ces cordons bleus, dans leurs discours,
Au milieu des plaisirs du Cours
Parlent du succez de la guerre;
Ils condamnent les factieux;
Et ces petits dieux de la terre
Font des desseins dignes des cieux.
Que ces deux mouches[169] à la face
Et sur le beau sein de Philis,
Parmy les roses et les lys,
Luy donnent une bonne grace!
Cette autre avec tout son caquet
Fait plus de bruit qu'un perroquet;
Je la trouve un peu trop folastre,
Et tous ses gestes affetez
Ressentent trop l'air du theatre
Pour arrester mes volontez.
Ces respects, ce profond silence.
Ces devoirs, et ces doux regards
Qu'on eslance de toutes pars
Avec un peu de nonchalance,
Ces charmes, ces enchantements,
Sont-ce pas des contentements
Qui flattent doucement une ame
Et la font resoudre à chérir
Tous les mouvemens d'une flame
Que la raison ne peut guerir?
Cependant le jour diminue;
Luy mesme a tantost fait son cours,
Sans avoir donné du secours
A nostre fievre continue.
A moins que d'aymer des prisons,
On ne doit rentrer aux maisons;
Mais chacun retourne à la sienne.
O douceurs! plaisirs sans pareils!
Dieux! se peut-il que la nuit vienne
Au milieu de tant de soleils?
[Note 165: C'est du jardin de l'Arsenal qu'il doit être
ici question. Il régnoit en effet, dit G. Brice (t. II, p.
296), «sur le fossé de la ville», et avoit par conséquent
vue sur le _Cours_. De toutes les parties de l'Arsenal,
c'est ce jardin qui occupoit l'espace le plus considérable;
aussi Cl. Le Petit disoit-il dans son _Paris ridicule_:
Le sujet quadre-t-il au nom?
On y compte plus de mille arbres,
Et l'on n'y voit pas un canon.
Les jardins ne manquoient pas d'ailleurs à proximité de ce
cours. Un célèbre opérateur de ce temps-là, le dentiste
Dupont, dont parle Tallemant (édit. in-12, t. X, p. 136),
en avoit ouvert un à la Roquette, qui fut le _Pré-Catelan_
du 17e siècle. Il y donnoit des fêtes publiques, avec
danses, feu d'artifice, etc. Les piétons payoient une
livre, les carrosses en payoient deux. C'étoit trop cher,
il fut forcé de diminuer ses prix de moitié. (V. Loret,
juin 1664.)]
[Note 166: Cest-à-dire le muguet qui lui fait la cour. Ce
mot _rocantin_ avoit des sens bien différents: il signifoit
tantôt une espèce de chanson, tantôt un jeune beau à la
mode; plus tard, quand les galants qu'il avoit servi à
désigner eurent vieilli sans cesser de vouloir plaire
encore, il partagea leur ridicule. On n'employa plus le mot
_rocantin_ sans le faire précéder de l'épithète de _vieux_,
et il devint ainsi le synonyme de _vieux fat_.]
[Note 167: Marie de Médicis et Anne d'Autriche. Quand le
roi étoit à Saint-Maur, celle-ci, pour l'aller trouver,
suivoit le Cours, et tous les prisonniers alors dans la
Bastille montoient à la terrasse pour la regarder passer.
Souvent il s'en trouvoit qui étoient là pour son service,
et elle tâchoit, par quelque bon regard, de les consoler de
cette captivité dont elle étoit la cause. La Porte fut dans
ce cas, et voici ce qu'il raconte: «La reine vint à Paris,
et passa par la porte Saint-Antoine, pour aller trouver le
roi à Saint-Maur; de quoi ayant été averti, je montai sur
les tours pour la voir passer. Aussitôt qu'elle m'aperçut,
elle descendit du devant de son carrosse et se mit à la
portière pour me faire signe de la main, et me témoigner
autant qu'elle pouvoit par ses signes de tête qu'elle étoit
contente de moi et de ma conduite.» (_Mémoires_, anc.
édit., p. 182.)]
[Note 168: On sait que l'usage des dames étoit alors
de porter le masque dans les promenades, et que les
bourgeoises, en cela comme en toutes choses, s'efforçoient
de les singer, (_Caquets de l'Accouchée_, p. 47, 105.)
C'est en France surtout que cette mode étoit répandue;
aussi disoit-on en Espagne que c'étoit une mode françoise.
(_Roman comique_, édit. V. Fournel, t. I, p. 49.) Quand les
reines passoient, les hommes se découvroient, les dames
ôtoient leurs masques.]
[Note 169: Sur la mode des mouches, V. t. VII, p. 9. etc.]
FIN.
_Discours de M. Guillaume et de Jacques Bonhomme, paysant, sur la
défaicte de 35 poulles et le cocq faicte en un souper par 3 soldats._
M.DC.XIV
MAISTRE GUILLAUME. L'impatience me faict mourir d'un extreme desir de
te cognoistre, Jacques, affin d'emploier tout ce qui est en moy pour
honorer le brave et rustique jugement de ta venerable vieillesse de
quatre-vingts dix sept ans.
BON-HOMME. Ce n'est pas moy, Guillaume, de qui il se faut railler:
car, combien que tous les jours je ne sois comme toy à caymander de
porte en porte, de palais en palais des seigneurs de la cour[170],
humant l'odeur et la fumée de leurs marmites bouillantes, passant
par devant leurs cuisines, desquelles tu es assez souvent chassé,
néantmoins je ne laisse pourtant d'estre assez estimé, voire plus que
toy, pour la vérité que souventefois je persuade à plusieurs qui se
sont assez bien trouvez de m'avoir creu[171].
[Note 170: On savoit bien que M{e} Guillaume étoit un
bouffon à gages (V. t. VI, p. 129), que, de plus, il
vendoit lui-même sur le Pont-Neuf les _Pasquils_ publiés
sous son nom (L'Estoile, édit. Michaud, t. II, p. 405);
mais on ignoroit qu'à ces métiers il joignît celui de
quémandeur chez les seigneurs, et qu'il fît en cela
concurrence au comte de Permission (V. t. VIII, p. 81-83).]
[Note 171: Cela fait allusion aux pasquils qui se
publioient sous le nom de _Jacques Bonhomme_, considéré
toujours comme la personnification du peuple souffreteux.
(V. t. VI, p. 53, note.) En cette année 1614, et au sujet
des troubles dont il est parlé ici, on avoit justement vu
paroître une pièce de ce genre. Jacques Bonhomme y étoit
donné comme un paysan des campagnes qui avoient eu alors le
plus à souffrir. Voici le titre de ce petit livret, qui est
rare: _Lettre de Jacques Bonhomme, paysan de Beauvoisis, à
Mgrs les princes retirés de la cour_. Paris, Jean Brunet,
1614, in-8.]
GUILLAUME. Je trouve ma condition feneante plus aisée que la tienne,
car avec quelque cartel de ma fantaisie mal timbrée j'ay plustot
acquis une pistole que toy un teston avec tes caquets persuasifs[172].
[Note 172: Il falloit toutefois que M{e} Guillaume fît en
un jour grand débit de ses pasquils pour arriver à gagner
une pistole, car il ne les vendoit pas cher. «J'ay, dit
L'Estoille (mardy 16 sept. 1606), baillé ce jour à maistre
Guillaume, de cinq bouffonneries de sa façon, qu'il portoit
et distribuoit luy-mesme, cinq sols; qui ne valent pas cinq
deniers, mais qui m'ont fait plus rire que dix sols ne
valent.»]
BON-HOMME. Il est vray, et croy bien ce que tu dis; mais pourtant
avec mon hocqueton de treillis[173] qui ne ressent que paix et
amitié, j'ay plus de reputation entre les bons François que toy avec
ta casaque rouge plissée à la turquesque.
[Note 173: Sur ce genre d'étoffe, dont on faisoit les
habits des pauvres gens, V. t. VII, p. 99.]
GUILLAUME. Tes parolles et ton habit demonstrent la capacité de ta
cervelle et de ton beau jugement, qui est tout radouté[174], ramenant
par tes devis les vieilles neiges du grand hyver passé.
[Note 174: C'est-à-dire qui radote.]
BON-HOMME. Et les tiennes, Guillaume, procedant de ta cervelle pleine
de follie, sont vrayes frivolles, badineries et discours qui ressent
la bave comme les devis ordinaires des petits enfants.
GUILLAUME. Tout beau, Bon-homme! tu es cause de ma misère; ne te
mocque de moy, car on s'amuse à tes lettres, qui, comme follies,
courent les rues de Paris, et moy on me laisse passer sans me dire,
comme on souloit: «Monsieur Guillaume, qu'avez-vous de nouveau?»
Ainsi parloient à moy nos bons seigneurs de la cour, devant ces
querelles d'Allemand.
BON-HOMME. Ne te fasche non plus que moy: nous serons doresnavant
aussi contens l'un que l'autre. Je croy que tu n'es non plus envieux
de ma condition que je suis de la tienne. Voylà la paix, par la grace
de Dieu, remise en la France[175]: tu seras comme devant aussi bien
receu en ton estat de caymandier que devant; on prendra doresnavant
plaisir à lire tes rapsoderies, de quoy tu retireras argent; et moy,
paisible en ma maison rustique, sans crainte de gens d'armes ny de
soldats pilleurs et poullaillers, revisiteray mon petit clos et mes
vingt cinq arpens de terre que j'ay herité de mon grand père. La
fortune et la chance sont retournez et pour toy et pour moy, selon
tes desirs et les miens.
[Note 175: Le 15 mai 1614, la paix avoit été faite entre le
roi et les princes par le traité de Sainte-Menehould.]
GUILLAUME. Desjà voudrois avoir veu cela, car il me desplaist
assez d'ouyr parler de la guerre, source de toute misère, et
particulièrement de la mienne.
BON-HOMME. Je t'apprend pour certain que cela est. Je ne le sçay que
par un de mes enfants que j'envoyay hier à Paris solliciter un mien
procez. Pour toy, qui hante et entre partout malgré que l'on en aye,
qui hume le vent de toutes les rues de Paris, tu en peux plus que moy
savoir des nouvelles.
GUILLAUME. On le dit ainsi.
BON-HOMME. Voyla donc qui va bien; nous deux en aurons du proffit.
GUILLAUME. Je ne scay quel proffit. La guerre, qui avoit fait faire
tant de dépenses, aura tellement rendu les bourses flasques et
légères qu'on n'aura plus envie de me donner.
BON-HOMME. O! que le proffit de la paix est grand! En ceste
resjouissance publique, on ne demandera plus qu'à rire, et à ouyr des
comptes de plaisir comme les tiens, d'où retireras du lucre.
GUILLAUME. Pour vous cela est bon, car les soldats et gouvards[176]
seront par ce moyen cassez et congediez, et partant contraints par
les prevosts des villes d'abandonner vos maisons.
[Note 176: Pour _goujarts_ ou _goujats_, valets d'armée.]
BON-HOMME. Helas! que c'est une douce consolation pour nous! Car je
t'asseure, Guillaume, mon bon amy, qu'ils nous ont fait mille ruines.
Les marchands de la halle se pleignent de nous de quoy nous leur
encherissons les oeufs; mais les bonnes gens n'en sçavent pas la
cause: tous nos sacs sont vuidez, et nos pauvres poulles, helas! ont
esté mangées, sans en compter les plumes; c'est de quoy se plaignent
aussi bien que moy les autres paysans d'auprès Pontoise, Poissy et
Mante.
GUILLAUME. Cela n'est rien. Possible tu en as perdu quelque demy
douzaine: est-ce là si grand sujet de te plaindre? Enqueste toy plus
avant, fais un voyage à Nostre Dame de Liesse, et tu verras ce que
l'on te dira prez de Laon[177].
[Note 177: Nous avons déjà dit que c'est la Picardie, où
s'étoient portées les troupes des princes mécontents, qui
avoit le plus souffert.]
BON-HOMME. Quoy donc apprenez vous de nouveau de ces quartiers?
GUILLAUME. N'en sçais tu rien? N'as-tu point ouy parler de ceste
grande occision de poulles?
BON-HOMME. Non.
GUILLAUME. Je t'en veux dire quelque chose.
BON-HOMME. Les choses nouvelles plaisent fort aux vieilles gens comme
moy.
GUILLAUME. J'estois, il y a un jour ou deux, derrière deux laquais,
dont l'un revenoit de Soissons[178], l'autre de Bretagne[179]. Pour
la longue cognoissance qu'ils avoient l'un de l'autre, furent fort
aises de se voir; tous deux, de plain accord pour apprendre l'un de
l'autre des nouvelles de leur voyage, entrèrent en une taverne, comme
c'est l'ordinaire de telles gens. Moy les suit, car, ne pouvant vivre
de mes papiers, je hante volontiers en ces lieux, ou par fois l'un me
presente à boire, l'autre à manger. Je m'assis à mesme table qu'eux,
et les oy volontiers discourir. L'un apprend à l'autre ce qu'il
a apprins des affaires de Bretaigne, et l'autre luy conte ce qui
s'estoit passé à Soissons et aux environs. Entr'autres choses j'oüy
un traict qui fera rire, Bon-homme, les vieilles bestes comme toy
et moy. Celuy donc qui revenoit de Soissons disoit à l'autre qu'il
avoit logé en un certain village qui estoit le quartier de quelque
gendarmerie de nouveau enroollée. Il trouve en un certain logis trois
soldats qui faisoient une chère desespérée aux despens des pauvres
paysans et manans, ce qui, disoit-il, me faisoit grand mal au coeur,
car je n'avois qu'un quart d'escu pour venir de Soissons à Paris;
voylà pourquoy alors je ne mangeois que du pain à la fumée de leur
souper, sans que ces vieux gourmands eussent le courage de me faire
par charité estre de leur esquot (voy, Bon-homme, quelle gourmandise,
je te prie; tu en devrois pleurer à chaudes larmes aussi bien que
moy, qui ne mange le plus souvent que du pain, encore mon demy
saoul). Ils avoient en un grand chaudron, pour trois qu'ils estoient,
35 poulles à l'estuvée, sans compter le cocq, qu'ils faisoient
rostir; a-t-on jamais ouy parler de telle vie de soldats? Je ne sçay
quels diables de ventres ils avoient; le plus fort poullailler eust
bien esté chargé de porter un pannier plein de telles poulles grasses
comme etoient celles-cy. Je vous laisse à penser combien de beurre
et d'oeufs et de poivre il fallut pour assaisonner telle fricassée
de goulus, sans faire compte de vin qui fut tiré pour arroser leurs
grands gosiers pavez et laver leurs trippes et boyaux de soixante
et dix neuf aulnes de vuide. Il falloit, helas! quelle pitié!
porter le chauderon à quatre, tant il estoit pesant! Je te laisse à
penser si les Suisses en leur Suisserie en peuvent faire davantage.
Le capitaine ou colonel à qui apartenoient ces trois poullaillers
soldats fut adverty de telle drollerie, et luy mesme le voulut voir,
qui, ne prenant garde aux larmes des quelques paysans despoullaillez,
se prit à rire et en tint ses discours partout où il alloit. Je te
laisse à penser, mon Bon-homme, quel ravage eût fait la guerre si
elle se fût allumée à bon escient! Dieu a eu compassion de telles
cruautez, et pource nous a redonné la paix, que nous devons à jamais
conserver, en le priant d'accroistre la bonne fortune des François
et destourner de la France tout ce suject et occasion de guerre et
émotion civile.
[Note 178: C'est là qu'au mois d'avril les chefs s'étoient
rassemblés pour entendre les propositions de paix qui leur
étoient faites de la part de la cour. Les soldats cependant
ravageoient la campagne et vivoient sur le bonhomme, qui,
dévoré par l'un et l'autre parti, ne savoit pas lequel des
deux étoit son plus cruel ennemi.]
[Note 179: M. de Vendôme, qui commandoit dans cette
province, avoit été le seul qui n'eût pas souscrit au
traité de Sainte-Menehould, sans doute pour se venger des
quelques jours de prison qu'on lui avoit fait subir au
Louvre, à la première nouvelle des troubles. Il fallut un
voyage du roi de ce côté pour que la paix s'y rétablît.]
BON-HOMME. Ainsi soit-il.
FIN.
_Le Bourgeois poli, où se voit l'abregé de divers complimens selon
les diverses qualités des personnes, oeuvre très-utile pour la
conversation._
_A Chartres, chez Claude Peigné, imprimeur, rue des trois Maillets._
M.DC.XXXI[180].
[Note 180: Nous publions ce livret d'après l'un des 70
exemplaires de la réimpression faite à Chartres, chez
Garnier, en août 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis.
Réimprimer cet opuscule à Chartres, c'étoit le faire
renaître où il étoit né; les personnages qui y jouent un
rôle sont Chartrains, on le verra bien à leur langage,
et l'auteur lui-même étoit, ou peu s'en faut, leur
compatriote. D'après la découverte un peu tardive qu'en
a faite M. Duplessis, il se nommoit François Pedoüe,
et il étoit chanoine de Chartres. Né à Paris en 1603,
il appartenoit à la Beauce par la famille de sa mère,
Françoise de Tranchillon, soeur de M. d'Armenonville. Il
fit ses études à La Fèche, chez les jésuites, et obtint,
n'ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal
de Retz, la prébende à la cathédrale de Chartres, dont il
prit possession en 1623. Il n'étoit pas encore prêtre, et
pendant douze ans il ne fit rien d'un prêtre. En 1626 il
publia, chez Peigné, à Chartres, un recueil de poésies fort
mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires
chez un bibliophile chartrain. C'est en 1631 qu'il donna
_Le Bourgeois poli_, qu'on ne croiroit certes pas avoir été
écrit par une plume ecclésiastique. Mais Fr. Pedoüe, alors,
n'étoit qu'un petit maître «vestu de satin, est-il dit
dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant
point coupé à son rabat, escorté de deux laquais, dont il
avoit appelé l'un Tant-Pis et l'autre Tant-Mieux, enfin
général de l'ordre des chevaliers de Sans-Souci», dont il
avoit été le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine
Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons
ici et du succès qu'il obtint dans toutes les classes de
la société. Il parle «d'un de ses ouvrages, entre autres,
intitulé _Le Bourgeois poli_, dans lequel étoit représenté
au nayf toutes les conditions; et il n'y avoit ni petit
ni grand qui n'en fust garni». Pédoüe donna plus tard un
sérieux démenti aux dissipations et aux oeuvres frivoles
de sa jeunesse: «Les grands services qu'il a rendus à la
cité, en qualité d'échevin, dit M. Duplessis, son rôle
de négociateur et de pacificateur dans les sanglantes
querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les oeuvres
de charité qu'il a fondées, et dont la principale subsiste
encore après plus de deux cents ans, l'austérité des trente
dernières années de sa vie, le zèle infatigable avec
lequel il s'est dévoué aux choses de son ministère, tels
sont les titres sérieux qui le recommandent à la postérité
chartraine.»]
A MONSIEUR DU CHARMOY,
Conseiller du Roy, son President en l'Eslection de Chartres, etc.
MONSIEUR,
_Entre mil
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