Variétés Historiques et Littéraires (07/10)
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Title: Variétés Historiques et Littéraires (07/10)
Editor: Edouard Fournier
Release date: March 18, 2015 [eBook #48519]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES (07/10) ***
VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME VII
À PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
M.DCCCLVII
_Manifeste et predictions des plus veritables affaires qui se doivent
passer en France cette année 1620, par le sieur de la Bourdanière[1],
grand mathematicien._
_A Paris, jouxte la coppie imprimée à Lyon, par Robert Marie,
imprimeur et libraire. 1620._
_Avec permission._ In-8.
[Note 1: Grand faiseur de _bourdes_. On jouoit volontiers
sur ce mot. «Monsieur L. D. S., lit-on dans _l'Esprit de
Guy-Patin_, p. 278, turlupinoit quelquefois contre son
fils, qu'il reconnoissoit pour un insigne menteur, en lui
disant que, quelque part qu'il allât, il étoit toujours
dans la rue des _Bourdonnois_, que sa canne lui sembloit
un _bourdon_, et qu'il croyoit l'avoir fait à _Bourdeaux_
plutôt qu'à Paris; il rioit ensuite après ces dictons, et
personne ne rioit que lui.»]
Cette année 1620, Saturne sera retrograde, Mercure inconstant, et
un tas d'autres planettes n'yront selon la volonté de plusieurs:
dont pour ces causes les cordiers iront à reculon; les aveugles
ne verront que bien peu, ou rien; les sours oyront fort mal; les
muets ne parleront guère; les riches se porteront un peu mieux que
les pauvres, et les sains mieux que les malades; plusieurs moutons,
beufs, pourceaux, oyseaux, poules et canarts mourront, et ne sera si
cruelle mortalité entre les singes, renars et dromadères; vieillesse
sera incurable cette année, à cause des années passées; ceux qui
seront pluretiques auront grand mal au costé; ceux qui auront mal au
ventre yront à la selle persée.
Les cathères descendront du cerveau ès membres inférieurs; le mal
des yeux sera fort contraire à la veüe; lors reignera une maladie
bien horible et redoutable, maligne, perverse et espouvantable,
et malplaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, et dont
plusieurs ne sauront de quel bois faire flèche, et bien souvent
composeront en ravaserie, sillogisant en la pierre phillosophale et
ès aureilles de Midas. Je tremble de peur quand j'y pense, car je dy
qu'elle sera epidimiale; et l'appelle Averrois faute d'argent[2].
[Note 2:
Faute d'argent est douleur non pareille.
Sur ce refrain, V. notre t. 5, p. 224.]
L'avoine fera grand bien aux chevaux. Il ne sera guère plus de lard
que de pourceaux.
Mercure nous menace de quelque peu de persil[3], mais ce nonobstant
il sera à pris raisonnable. De bled, de vin, de fruitage et legumage,
on en aura assés, si les souhaits des pauvres gens sont ouys. Il y
aura force poissons en la mer, force estoiles au ciel, force sel en
Broüage[4].
[Note 3: Il y a ici quelque jeu de mot, peu à l'honneur du
dieu voleur, sur le verbe _pesciller_ ou _perciller_, qui
en argot signifie _prendre_.]
[Note 4: On sait que nos meilleurs marais salants sont
autour de Brouage, dans la Basse-Saintonge.]
Sur l'esté sera à redoubter quelque règne des pusses. Italie, Cicile,
Romanie, Naple, demeureront où ils estoient l'an passé; les marchans
profiteront s'ils ne perdent. En Angleterre, Escosse, Hibernie, le
vin leur sera autant sain que la bierre, pourveu qu'il soit bon et
friant.
Au printemps vous verrez plus de fleurs qu'en toutes les trois autres
saisons. En esté je ne sais quel vent courera, mais je sçais bien
qu'il doit faire chaut et regner vent marin; toutefois, si autrement
arrive, ne faudra se desesperer. Beau fera se tenir joyeux, et boire
frais. En automne on vendengera, ou devant, ou après, ce m'est
tout un pourveu qu'ayons bon vin en abondance. Il se faut garder
en automne des arrestes de poissons, et aussi de poison; en hiver,
selon mon petit entendement ne seront sages ceux qui venderont leurs
fourrures pour acheter du bois. S'il pleut, ne vous en melancolizés:
tant moins aurez-vous de poudre par les chemins. Sur tout tenés vous
chaudement et redoutés les catherres; beuvés du meilleur, attendant
que l'autre amendera. A cecy devés ajouster foy, car j'ay si bien
par si devant consideré les planettes que j'ay apris de faire les
plats nets, en mangeant tout, ne laissant rien. Escoutés donc ce qui
sensuit:
C'este année y aura éclipse de bource, et si le vent ne soufle
il y aura grande mortalité de poux à l'hospital; ceux qui yront
souvent aux champs humeront plus de vent que d'huistres; les chapeaux
monteront sur les testes; les pierres seront dures. Il y aura ceste
année plus d'eau que de vin; n'y aura rien plus froid en hiver que la
glace, en esté rien plus chaut que le feu.
Ceste année les uns tiendront longtemps scillence; il sera bon de
faire plus provision d'argent que de foin; car, encore qu'il soit
bien cheir, si est que toutes les bestes n'en mengeront point. Il y
aura grande guerre entre les chiens et les lièvres, entre l'eau et le
feu; ceux qui boiront devant la soif seront alterés.
Les vierges ne donneront leurs tetins aux enfans. Les fleurs
precederont les fruicts aux arbres.
Les boureaux serviront de rubarbe aux larrons qui seront constipés
du ventre. Il fera bien froid quand il gellera; plusieurs medecins
seront dangereux ceste année, d'autant qu'il changeront R en D: au
lieu de RECIPE mettront DECIPE. Les goutteux se porteront mieux des
dents que des jambes; l'on ne prendra point les ecrevisses en l'air.
Ceste année l'apetit s'en ira en mangeant et la soif en beuvant. Il y
aura ceste année plus de bestes que de picotins d'avoine. Il coutera
la vie à ceux qui mourront ceste année. Vous serés contents (s'il
vous plaist, Messieurs) de ceci; car, si je disois tout ceste année,
ce seroit plus de la moitié.
_La Faiseuse de Mouches_[5].
[Note 5: Nous trouvons cette pièce dans la _quatriesme
partie_, p. 54-63, du _Recueil de pièces en prose les plus
agreables de ce temps, composées par divers autheurs_.
Paris, _Ch. Sercy_, MDCLXI, in-12.--La _faiseuse_ dont
il s'agit ici est sans doute celle chez qui il étoit de
bon ton d'aller se fournir, et qui se trouve vantée dans
le dernier couplet d'une chanson sur les _mouches_ que
Tallemant cite dans son _historiette_ du P. André (1re
édit., t. 3, p. 326):
Mais surtout soyez curieuse
Et difficile au dernier point,
Et gardez de n'en porter point
Que de chez la bonne faiseuse.
Sur cette mode, on peut lire la note 368e du _Palais
Mazarin_.]
* * * * *
_Lettre à N._
Vous serez peut estre surprise de recevoir une lettre de la part
d'une fille que vous ne visitez jamais et qui n'a l'honneur de vous
connoistre que par reputation; mais, en verité, nous autres personnes
du grand nom, et personnes extraordinaires, ne devons pas nous
attacher aux maximes vulgaires, et ne sommes pas nez pour estre
esclaves de ces petites formalitez que le commun observe. Aussi ay-je
voulu m'en affranchir en cette rencontre; et, connoissant desjà votre
belle humeur et votre bonté, j'ay cru que vous ne seriez pas faschée
que la bonne faiseuse de mouches prist la liberté de vous écrire
et de vous en envoyer de sa façon. J'appris mesme, il y a quelque
temps, que quelques uns de vos galants de Toulouse en avoient donné
à mademoiselle votre soeur sans vous en faire part, et je ne sceus
pas plus tost cette nouvelle que je resolus de vous en envoyer de
plus belles et de meilleures que les siennes, car nous en avons à
tout prix et pour toute sorte de gens. J'en ay en mon particulier de
toutes les façons,
Pour adoucir les yeux, pour parer le visage,
Pour mettre sur le front, pour placer sur le sein,
Et, pourveu qu'une adroite main
Les sçache bien mettre en usage,
On ne les met jamais en vain.
Si ma mouche est mise en prattique,
Tel galant qui vous fait la nique,
S'il n'est aujourd'huy pris, il le sera demain;
Qu'il soit indiférent ou qu'il fasse le vain,
A la fin la mouche le pique.
Au reste, Mademoiselle, ne vous imaginez pas que mes mouches ne
soient differentes que par la taille ou par la figure; elles ont
en particulier des qualitez qui les font distinguer les unes des
autres; et je vous adverty que parmy celles-ci l'on y trouve de
fines mouches, et que toutes ensemble ont l'inclination des abeilles,
qui ne se posent d'ordinaire que sur des fleurs. Cependant, pour ne
pas faire un grand discours sur un pied de mouche, et pour venir à
ce qui est de plus important en cette matière, il faut que je vous
apprenne qu'entre celles que je vous envoye, les longues se doivent
mettre au bal[6] le plus souvent, parcequ'elles paroissent et se
plaisent davantage au flambeau. Les plus grandes et les plus larges
sont vraies mouches de cours, et pour les lieux d'où l'on les voit de
loin, car elles portent 30 ou 40 pas, pour le moins, et vont attaquer
un homme à la portée d'un pistolet. Nous en remarquons encore
d'autres par dessus toutes, fort petites et coquettes à merveille, et
celles-là sont vraies mouches de ruelle, qui ne tirent qu'à brusle
pourpoint, et qu'on doit mestre en jeu quelque jour de collation ou
de feste. Il ne dependra maintenant que de vous d'en tirer l'usage
qu'il vous plaira; je veux pourtant vous apprendre à vous en servir
avec succez quand il vous prendra fantaisie de saisir un coeur dans
un moment, ou le prendre d'assaut, s'il faut ainsi dire.
[Note 6: Les mouches _rondes_ étoient les plus vantées. On
les appeloit _assassins_. On lit dans la chanson que cite
Tallemant:
Vous auriez beau être frisée
Par anneaux tombant sur le sein,
Sans un amoureux _assassin_
Vous ne serez guère prisée.
Les hommes eux-mêmes en portoient: «Il sera encore permis
à nos galants de la meilleure mine de porter des mouches
rondes et longues.» (_Les lois de la galanterie_ 1644,
édit. Aug. Aubry, p. 18.)]
Prenez une mouche de bal
Avec deux mouches de ruelle,
Renoncez un moment à vostre humeur cruelle;
Quand le galant viendra, radoucissez vos yeux;
Lors, d'un ton de voix gracieux
S'il dit qu'il meurt d'amour, et qu'il mourra fidèle,
Répondez en biaisant, flattez un peu son mal;
Que s'il parle encor de son feu,
Taschez de paroistre resveuse,
Et, pour deguiser vostre jeu,
Contrefaite la serieuse,
Dites: Les hommes sont trompeurs,
Ils sont fins et bien dangereux;
Ils feignent d'estre malheureux,
Pour tromper une malheureuse;
Mais une fille est sans excuse
Quand elle croit ces imposteurs!
Que si pour lors le galant jure
Qu'il n'est ny menteur ny parjure,
Qu'il ne feint pas les maux qu'Amour luy fait souffrir,
Sans vous faire tirer l'oreille,
Dites-lui, divine merveille,
Que le temps peut tout decouvrir.
Cependant, blamez l'inconstance,
Dites qu'un vray galant est un tresor de prix;
Au reste, donnez-luy quelque douce esperance,
Et tenez celui-là pour pris.
Cependant je viens de m'adviser, Mademoiselle, que je sème des
vers, parcy, par-là, dans une lettre que j'avois resolu d'ecrire en
prose; mais n'importe, puis que j'ai commencé, j'ai envie de ne pas
me contraindre et de vous envoyer pour le moins autant de vers que de
prose: car aussi bien, quand la fantaisie en prend, on ne sçauroit
s'empescher d'en faire. Je vais donc vous conter une histoire en
rimes; elle est de mon mestier, et vous apprendra d'où sont venuës
les mouches et qui en inventa l'usage. Mais avant toutes choses je
vous proteste que c'est un grand secret et un grand mystère, que je
n'ai encore revélé à personne. Quand vous l'aurez sceu, je vous prie
de n'en faire confidence à qui que ce soit qu'à Mademoiselle votre
soeur.
Ecoutez, fille divine,
Je vous apprendray l'origine
De ces mouches que vous portez;
Que vous autres, rares beautez,
Mettez si souvent en usage
Pour embellir vostre visage.
Ce dieu redouté des humains,
Qui fait toujours mille desseins
Contre la liberté des hommes,
Mit en vogue, au siècle où nous sommes,
Toutes ces belles mouches-là,
Et voici comme tout alla:
Un jour, près de Venus, sa mère,
Et faute de meilleure affaire,
L'Amour, sans dire un pauvre mot,
Chassoit aux mouches comme un sot;
Si qu'enfin la belle déesse,
En se moquant de sa jeunesse,
Luy dit: «Arreste-toy, fripon,
Et fais quelque chose de bon!»
Mais certes elle eust beau luy dire,
Le badin ne fit qu'en rire,
Et toujours aux mouches chassa.
Venus le vit et s'en fascha,
Et, comme la chose la touche,
Ayant, comme on dit, pris la mouche,
Voulut luy donner sur les doigts,
Mais il esquiva, le matois!
Et, pour eviter la colère
De sa maman, sut si bien faire,
Qu'il lascha du creux de sa main
Une mouche dessus son sein.
Cette mouche à peine fut-elle
Sur le sein de cette immortelle,
Que l'on vit, dans le même instant,
Qu'il en parut plus eclatant,
Comme, quand un sombre nuage
Cache le ciel par son ombrage,
A l'entour de ce corps obscur
Le ciel prend un nouvel azur,
Et, rehaussé par son contraire,
Brille d'une façon plus claire.
Venus, dans ce ravissement,
Benit ce bienheureux moment,
Et fut tout-à-fait satisfaite,
Car elle n'a rien plus en teste
Et ne s'occupe tous les jours
Qu'à chercher de nouveaux atours.
Elle fit cent douces grimaces.
Mais Dieu sait! quand une des Graces,
Qui se trouva là par hazard,
Luy dit que jamais aucun fard
Ne sçauroit la rendre plus belle
Que cette invention nouvelle.
Pour lors, se tournant vers l'Amour:
«Je veux te payer ce bon tour,
Luy dit-elle, et, pour récompence,
Deux tourterelles d'importance
Seront aujourd'huy le prix
De cette mouche icy, mon fils.
--J'aurai donc deux tourterelles?
Dit l'Amour en battant des ailes;
Attendez, je veux faire mieux.»
Lors, de ses doigts industrieux
Découpant une étoffe noire,
Il fit, si l'on en croit l'histoire,
Mille mouches sans se lasser,
Puis aussy tost les vint placer,
Une près de l'oeil de sa mère[7]
(La chose icy n'est pas bien claire
Si ce fut le gauche ou le droit);
Il en mit encor dans l'endroit
Où vola la première mouche,
Sur les temples[8], sur la bouche[9],
A costé du nez[10], sur le front[11],
Sur les joues[12], sur le menton.
Cependant la trouppe celeste,
Apercevant Venus si leste,
Mit des mouches pour l'imiter.
Junon, pour plaire à Jupiter,
En mit autant que Venus mesme.
Pallas eut un desir extresme
D'en mettre sur son front guerrier
Et d'abandonner le laurier.
Quand à Mars, pour plaire à Cyprine,
Il en orna sa bonne mine,
Et, depuis, en porta toujours
Une fort grande de velours[13].
Aussy tost, les beautez mortelles
En ayant appris des nouvelles,
Voulurent en mettre à leur tour
Sous le bon plaisir de l'Amour.
D'abord qu'elles furent connues,
Il sembloit qu'il en plût des nues;
La moindre bourgeoise en portoit,
Et la soubrette s'en paroit,
Comme eust pu faire une princesse,
Car c'estoit la belle ajustesse[14];
Enfin tout le monde en voulut,
Et tout le monde en eut[15].
[Note 7: La mouche collée près de l'oeil s'appeloit _la
passionnée_.]
[Note 8:
Portez-en à l'oeil, à la _temple_,
Ayant le front chamarré,
Et sans craindre votre curé
Portez-en jusque dans le temple.
Les hommes portoient «l'emplastre noire assez grande sur la
_temple_, ce que l'on appelle l'enseigne du mal de dent;
mais pour ce que les cheveux la peuvent cacher, plusieurs
ayant commencé depuis peu de la porter au-dessous de l'os
de la joue, nous y avons trouvé beaucoup de bienséance et
d'agrément. Que si les critiques nous pensent reprocher que
c'est imiter les femmes, nous les estonnerons bien lorsque
nous leur respondrons que nous ne scaurions faire autrement
que de suivre l'exemple de celles que nous admirons et
adorons.» (_Les loix de la galanterie_, p. 19.)]
[Note 9: Au coin de la bouche, c'étoit _la baiseuse_; sur
les lèvres, _la coquette_.]
[Note 10: Sur le nez, c'étoit _l'effrontée_.]
[Note 11: _La majestueuse._]
[Note 12: Au milieu de la joue, _la galante_; sur le pli de
la joue en riant, _l'enjouée_.]
[Note 13: C'est l'emplâtre dont il est parlé dans l'une des
précédentes notes.]
[Note 14: _Parure._ «Elle estoit tousjours quatre heures à
sa toilette à compasser son _ajustesse_.» (_Contes de la
reine de Navarre_, nouv. 36e.)]
[Note 15: Tout le monde en eut, si bien que dans une
mazarinade, _Maximes morales et chrétiennes pour le repos
des consciences dans les affaires présentes_, etc., 1649,
in-4., il est dit qu'on voit «abbés frisés, poudrés, _le
visage couvert de mouches_, tous les jours dans un habit
libertin parmi les cajoleries des Cours et des Tuileries.»]
_Les plaisantes ruses et cabales de trois bourgeoises de Paris,
nouvellement decouvertes; ensemble tout ce qui s'est passé à ce
subject._
M.DC.XXVII[16]. In-8.
[Note 16: Je suis porté à croire que cette pièce a beaucoup
de ressemblance avec celle qui a pour titre: _Le voyage
raccourci de trois bourgeoises de Paris, avec leurs ruses
et finesses, nouvellement découvertes par leurs maris_;
Paris, veuve du Carroy (vers 1618), in-8 de 24 feuillets.
Malheureusement, je n'ai pu la retrouver pour faire la
comparaison.]
En ce petit discours, tout mon but n'est point de traicter de matière
qui puisse ennuyer le lecteur, ains tout au contraire, mon desir
n'est que de reciter chose qui luy puisse apporter toute sorte de
contentement, comme estant de soy le subject assez bastant de chasser
toutes sortes de melancolies, et d'autre part capable de faire estime
des femmes sages et prudentes et d'en faire chois parmy celles qui
s'abandonnent aux vices, comme vous pourrez entendre de la caballe
et ruze de trois notables bourgeoises de ceste ville de Paris,
desquelles, pour le respect de leurs alliances et pour ne les point
scandaliser, j'en tairay le nom, me contentant seulement de discourir
de ce qui s'est nouvellement descouvert touchant leurs ruzes et
subtilitez.
Il n'y a celuy qui ne sache que parmy le sexe feminin il se trouve
des femmes lesquelles, souz l'apparence d'une simplicité dissimulée,
font souvent glisser d'aussi bons tours que plusieurs autres; c'est
donc sous cette fausse apparence que les trois bourgeoises dont je
veux discourir ont peu jusques à present tromper tous ceux qui ont
par cy devant jugé les tenir au rang de celles qui se gouvernent
selon Dieu dans la prudence et la sagesse.
Il est donc question de ces trois bourgeoises. S'estant trouvées
à ces Rois derniers en une certaine compagnie, dans laquelle se
trouvèrent aussi des jeunes hommes, assez capables d'attirer les
dames et de leur user de la courtoisie, de telle sorte (comme c'est
la coustume) que, venant de propos à autre, ils entrèrent avec
mes dames les bourgeoises si avant des termes et des advenemens
de l'amour, que, par les charmes amoureux de ces jeunes champions
de Venus, elles vinrent, après toutes les considerations qu'elles
pouvoient concevoir dans leurs fantastiques esprits, à consentir aux
intentions de ces nouveaux courtisans.
De telle sorte que, pour mettre en execution les desirs de leurs
volontez, elles firent eslite d'un lieu propre pour le subject,
qui fut designé et accordé de part et d'autre; et, pour parvenir
à leurs desseins, mes dames les bourgeoises, d'un commun accord,
estant d'une mesme partie, obtindrent de leurs maris permission,
pendant ceste octave des Rois derniers, d'aller à des nopces près
de Senlis[17], desquelles par supposition elles s'estoient faict
prier; et, pour tant mieux jouer leurs rolles, sçachant bien que
les uns et les autres ne pouvoient quitter la maison, supplièrent
infiniment leurs maris de leur vouloir tenir compagnie, pour autant
que c'estoient mariages de leurs plus proches parens.
[Note 17: Il se trouve dans les _Caquets de l'accouchée_,
p. 217, une histoire à peu près pareille, où deux femmes,
pour jouer un tour semblable à leurs maris, feignent
d'aller non plus à la noce, comme ici, mais en pèlerinage.
Dans les _anciennes poésies françoises des XVe et XVIe
siècles_, publiées par M. A. de Montaiglon, se trouve, t.
3, p. 331-334, une chanson qui roule aussi sur une aventure
du même genre, au moins par le scandale: _Chanson nouvelle
de certaines bourgeoises de Paris qui, feignant d'aller
en voyage ès fauxbourg Saint-Germain-des-Prez, furent
surprinses en la maison d'une maquerelle et menées en
prison à leur deshonneur et confusion._]
Messieurs leurs maris, n'estant pas ignorans de l'alliance qu'ils
pouvoient avoir ensemble, et d'autre part ne pouvant ny les uns
ny les autres quitter leurs maisons, permettent à mes dames leurs
femmes l'execution de leurs desirs, toutesfois ne se doutans de leurs
finesses: car, autrement, je ne pense pas qu'ils eussent en façon
quelconque permis à leurs très chères compagnes de leurs donner pour
panache les caractes de Moyse.
Ceste permission obtenue, elles ne manquèrent d'en donner advis
à leurs courtisans, lesquels à ce subject allèrent les premiers
au logis designé afin de faire preparer et donner ordre à tout ce
qui estoit necessaire pour joyeusement passer leur temps. D'autre
costé, mes dames les bourgeoises, esveillées comme souris, ne furent
paresseuses, pour tant mieux jouer leurs personnages, de faire
retenir places aux coches de Senlis, et pour les asseurer feirent
donner un escu-cars[18] pour advance; cependant elles se parent de
leurs plus beaux habits nuptiaux et de tout ce qu'elles avoient de
plus exquis.
[Note 18: On appeloit ainsi les plus forts écus, les seuls
que les juges voulussent recevoir pour leurs épices. Chaque
quart d'écu étoit de 16 sols, et, par conséquent, l'écu
quart valoit 3 livres 4 sols.]
Le temps venu que le coche de Senlis devoit partir, elles prindrent
congé de leurs maris, pour aller monter au dit coche, auquel
messieurs les bourgeois ne voulurent manquer de les y aller conduire,
et aussi pour les recommander au cocher.
Estant mes dames les bourgeoises arrivées au Bourget, l'une d'icelles
commença de faire semblant qu'elle se trouvoit fort mal, tant à cause
de l'esbranlement du coche que d'autre part aussi qu'elle estoit
grosse de trois mois, ce qui ne luy pouvoit permettre d'avantage le
dict esbranlement sans courir du danger de son enfant; ce faisant,
supplia le cocher et toute sa compagnie de ne perdre point de temps
et qu'elle estoit resolue de ne passer outre, et que, quant à ces
compagnes, qu'elles estoient libres de parachever leur voyage;
ce qu'elles ne voulurent jamais accorder, disant qu'elles ne la
laisseroient jamais en cest estat. Après donc avoir satisfait de ce
qui restoit au coche, lequel passe outre, commencèrent de faire bonne
vie; et, voyant que leurs courtisans, qui se devoient trouver en
ce lieu bien montez à celle fin de les ramener en trousses au dict
logis preparé, n'estoient encores arrivez, incontinent commencèrent
d'envoyer un homme qui estoit dressé au badinage au devant, lequel
n'eut pas fait une lieue et demye qu'il fit rencontre de ces petits
mignons tous escretez comme une poire de chiot. Mes dames les
bourgeoises, qui estoient continuellement au guet, n'eurent pas si
tost descouvert leurs favoris, que ce fut à qui d'entr'eux yroit
la plus viste pour donner le baiser à celuy qu'elle affectionnoit;
semblablement ces jeunes godelureaux, voyant leurs maistresses
approcher, incontinent voulurent commencer à contre-faire les
escuyers et de forcer leurs chevaux de faire ce qu'ils n'avoient
jamais apris, estant plus propres à tirer un tombereau de boue que
de faire des passades. Après avoir mis pié à terre, et de part et
d'autre s'estant donné les accolades, ils ne furent si tost arrivez
au logis que voilà la table couverte de très bons morceaux que mes
dames les bourgeoises avoient faict apprester. Pendant le disner, ce
ne fust qu'à rire et folâtrer, discourant de la ruse et finesse de
laquelle ils s'estoient servis pour obtenir congé de leurs maris, qui
devoient bien avoir pour lors le tintouin aux oreilles[19].
[Note 19: C'est-à-dire que les oreilles leur tintoient,
comme aux gens de qui l'on parle mal. Cela nous donne
l'étymologie du mot _tintouin_, qui d'abord ne s'employoit
pas autrement. On trouve même dans Montaigne le verbe
_tintouiner_.]
L'heure s'approchant qu'il falloit partir de ce lieu pour venir
coucher à Paris, pour autant qu'elles ne desiroient y arriver de
jour, crainte d'estre descouvertes, après avoir satisfait au logis,
montèrent à cheval, ayant chacune leur conducteur, et en ceste sorte
arrivèrent sur les sept à huict heures du soir, au logis designé, où
le soupper les attendoit. Estant donc en iceluy, la couratière[20],
après leur avoir faict les caresses accoutumées, les conduict dans un
petit corps de logis sur le derrière, à cette fin de mieux et plus
facilement prendre leurs esbats sans estre inquietés de personne;
incontinent on leur apporte le soupper sur la table, pendant lequel
on leur prepare trois licts. Il ne faut pas demander si l'issue du
soupper fut remplie de gaillardise, où le muscat et l'hypocras n'y
fut point epargné, si bien qu'après avoir passé joyeusement une
partie de la nuict, la couratière, qui estoit grandement enluminée,
se voulant aller retirer dans son cartier, commença sa harangue
sur les effets de l'amour, pendant laquelle elle eust assez bonne
audience. Estant icelle finie, chacun de messieurs les godelureaux
prindrent leurs maistresses et s'allèrent ainsi coucher; la
couratière ne fust si tost partie, et eux asseurez dans la chambre,
que on eût peu entendre comme les accorts de trois bateurs dans une
grange: car je m'asseure qu'il y en avoit un pour chacune de mes
dames les bourgeoises, je ne sçay si elles sçavoient la musique, mais
elles tenoient grandement bien leur partie; de telle sorte qu'en cet
exercice, ou bien à dormir, si bon leur sembloit, ils passèrent leur
temps jusques au lendemain dix heures du matin. Ce que voyant madame
la couratière, à qui la gueulle gagnoit de desjeuner, alla heurter
à leur porte, leur portant à chascun de quoy prendre un bouillon,
comme à des nouvelles mariées[21]; ce que voyant messieurs les
muguets[22], qui estoient tous fatiguez des courses qu'ils avoient
estez, pour montrer leurs courages, contraints de faire, ne sçavoient
quelles contenances tenir, ayant les oreilles longues comme celles
de Midas; et furent encores plus estonnez lorsque leur hostesse leur
demanda à chacun quatre pistolles pour satisfaire tant au rôtisseur
pâtissier que pour le muscat, l'yppocras et confitures, sans rien
mettre en ligne de compte de ce qu'elle pretendoit avoir, tant pour
ses sallaires que pour le bon traictement qu'elle leur avoit fait. Ce
fut alors que ces muguets commencèrent à se regarder de plus beau les
uns les autres, pendant que mesdames les bourgeoises estoient encore
au lict, qui n'attendoient autre chose que le desjeuner fust prest
pour sauter en place.
[Note 20: On sait que _couratier_, _couratière_, sont les
anciennes formes des mots _courtier_, _courtière_. Ils
se prenoient souvent, comme ici, en mauvaise part, pour
désigner de bas entremetteurs:
Il devint en un jour savant en tel metier,
Maquignon, revendeur, affronteur, couratier.
(Ronsard, _Hymnes_, liv. 2, 10.)]
[Note 21: C'est ce qu'on appelle encore le _chaudeau_ dans
quelques villes de province où cet usage s'est gardé.
Les convives de la noce l'apportoient de bon matin en
grande cérémonie, à la suite d'une aubade sous la fenêtre
des époux. V. notre _Histoire des lanternes de Paris_,
p. 12, et une très curieuse chanson qui se trouve dans
le _Recueil_ du Savoyard. En Ecosse, on appeloit cette
boisson nuptiale le _sack-posset_. Il y entroit du vin, de
la crème, du sucre, de la muscade. V. W. Scott, _Quentin
Durward_, conclusion.]
[Note 22: Ce mot, avec le sens de galant, étoit depuis
long-temps dans la langue. V. Rabelais, liv. 1, ch. 8, et
liv. 4, ch. 43. Ce passage de Roger de Collerye, édit. Ch.
d'Héricault, p. 286, semble en donner l'étymologie:
Cy-gist le bon honorable Huguet...
Qui en son temps ne feist jamais le guet
Aux amoureux qui cueillent le _muguet_.]
La matrone, voyant le refroidissement de ces personnages, ne les
importuna point davantage à bailler de l'argent, sçachant bien que
ces bonnes dames avoient de bonnes chaisnes d'or et brasselets
qui estoient plus que suffisans de la satisfaire, et seulement se
contenta pour lors de leur demander de quoy envoyer querir à déjeuner
en attendant le dîner. Parmy eux il y en avoit deux qui estoient
de bas aloy, ce qui contraignit les deux autres de jetter chacun
une pistolle, lesquelles furent incontinent grippées par cette
couratière d'amour, qui une heure après leur fit porter un assez
leger dejeuner, si bien qu'ils demeurèrent sur leur appetit, esperant
de mieux disner; mais ils furent bien frustrez de leurs esperances,
car, voyant deux heures après midy sonner, et que le disné n'avoit
point de jambes, furent contraints d'envoyer l'un d'iceux voir
si leur disné n'estoit pas encore prest, lequel, ayant trouvé la
venerable hostesse les reins devant le feu qui descousoit la doublure
d'une bouteille de Muscat, lui commença à dire: «Madame, lorsqu'il
vous plaira nous envoyer à dîner, la compagnie est preste et en
bonne deliberation de le recevoir.» Ceste vieille sempiternelle,
qui n'entendoit point raison, commença à le bien renvoyer chez ses
premiers parens, luy chantant plein un tonneau d'injures, en luy
disant: «Monsieur le muguet, comme vostre cheval rue! Où sont les
pistolles que vous avez données pour vous faire apprester à disner?
Allez à tous les diables! Venez-vous en ces lieux sans avoir de
quoy satisfaire à vos plaisirs? Soyez diligent, et vostre compagnie
aussi, à me trouver trente pistolles pour la depense que vous avez
faite et les fraiz de ceans, car autrement vous ne sortiriez en
l'estat que vous estes, et outre cela les coups de bastons ne vous
seront espargnez.» Qui fut bien penost, ce fut mon pauvre monsieur
le muguet, qui s'en retourna un doigt au cul et l'autre en l'oreille
devers sa compagnie, dissimulant par devant mesdames les bourgeoises
les rodomontades qui lui avoient esté faites par ceste matrone.
Pour consulter amplement de ce qu'ils avoient à faire pour leur
retirer du naufrage où ils se voyoient, delibererent en particulier
de montrer à mesdames les bourgeoises le meilleur visage qu'il leur
seroit possible, à cette fin de ne leur faire concevoir aucune
apprehension; et, pour ce faire, il fut arresté que les uns après
les autres feroient semblant d'avoir quelques affaires de grande
importance ausquelles ils estoient fort obligez de pourvoir, et que
par ce moyen deux d'iceux sortiroient de ce tant venerable logis,
et que le dernier, voyant que ses deux compagnons retardoient
beaucoup à satisfaire à leur promesse (qui estoit de revenir trouver
leurs compagnes), feroit en sorte de faire le fasché, et sortît
semblablement du dit logis pour aller chercher les deux autres.
Ce qu'ils firent si dextrement que mesdames les bourgeoises (tant
elles estoient affolées) ne peurent en façon quelconque apercevoir
la trousse[23] que leurs nouveaux courtisans avoient envie de leur
jouer. D'autre part, la dame matrone ne se mit pas beaucoup en peine
de s'opposer à leur sortie, estant très asseurée du depost qui luy
demeuroit, estant mesdames les bourgeoises assez solvables pour
contenter à tout ce qu'elle desiroit, ou bien que leurs chaisnes d'or
et bracelets demeureroient pour les gages.
[Note 23: _Imposture, tromperie._ Mairet fait dire à l'un
des personnages de sa comédie, _Le duc d'Olonne_:
Indubitablement l'on m'a donné la _trousse_]
Voylà donc messieurs les muguets esvadez du labyrinthe où ils
s'estoient enfermez, pendant que leurs nouvelles maistresses sont
logées sur Nostre-Dame-d'Esperance de les revoir bientost, comme
ils avoient promis, et que leurs genests[24] de charue mangent pour
sivade[25] une brasse de muraille. Deux jours se passent que ces
freluquets ne retournent point visiter leur proye, ce qui commença
de faire entrer en quelque doute mes dames les bourgeoises; et,
d'un autre costé, estoient grandement importunées de leur hostesse
de bailler argent ou gages, à quoy elles reculoient le plus qui
leur estoit possible, esperant d'heure à autre revoir leurs favoris
qui les viendroient desgager de ce lieu (de quoy elles furent bien
frustrées de leurs esperances). Ce que voyant, et ne pouvant aussi
plus endurer le tintamare que leur faisoit ceste seconde Megère,
furent contrainctes (pour obvier à plus grand scandale) de luy
donner chacune quelque asseurance. La première luy donna un diamant
de la valeur de cent livres et plus, la seconde un bracelet de
perles de la valeur de cinquante escus, et la dernière luy donna
la chaisne d'or de son manchon[26], de la valeur de trente escus,
à la charge toutesfois qu'elle promettoit leur remettre entre les
mains lorsqu'elle seroît satisfaite de ce qu'il luy convenoit payer
raisonnablement, soit par messieurs les evadez ou par elles, ce qui
leur fut accordé.
[Note 24: Chevaux de main, dont les plus fins venoient
d'Espagne.]
[Note 25: On sait que c'est un des noms de l'avoine.]
[Note 26: Jusqu'au dernier siècle le manchon se portoit
attaché au corps avec une ceinture serrée par une boucle,
ou bien, comme ici, avec une chaîne d'or ou d'argent.]
Madame la matrone, se voyant les mains garnies comme elle desiroit,
commença de monstrer à mesdames les bourgeoises meilleur visage
qu'auparavant, les invitant de faire grande chère et beau feu, et
qu'elles n'avoient qu'à tinter et qu'incontinent elles seroient
obeyes, et qu'il ne leur falloit point engendrer de melancolie pour
l'absence de leurs nouveaux serviteurs, et que pour un perdu l'on
en recouvroit deux. Elles, qui n'avoient d'autre pensée qu'à leur
retour, ayant demeuré toutes trois sur leur appetit du fruict de
nature, dissimuloient leurs tristesses le plus qu'elles pouvoient.
Nous lairrons pour un peu de temps mesdames les bourgeoises en leurs
frivolles esperances, pour revenir à leurs maris.
Messieurs les bourgeois, qui sont assez bons compagnons, voyans que
les feries de la nopce estoient plus longs qu'à l'ordinaire, et que
leurs femmes ne venoient point, commencèrent de leur ennuyer. L'un
d'iceux disoit: «Il m'a esté impossible de pouvoir reposer depuis
l'absence de ma femme.» L'autre disoit: «La première nuit, je la
passay de ceste sorte; mais depuis j'ay esté contraint, pour me
reschauffer, de faire coucher ma servante avec moy, avec laquelle je
me suis assez bien delecté, veu aussi l'aage de dix huit ans tout
au plus.» Le dernier, qui n'avoit encore rien dit, commença à dire:
«Jusques à present, j'ay passé le temps sans avoir contrevenu en
aucune façon à la promesse que j'ay fait à ma femme; mais il m'est
impossible de pouvoir plus dominer aux tentations de la chair (car
je suis homme); c'est pourquoy, dès à present, je suis deliberé
d'aller chercher quelque bonne aventure, et, si vous avez du courage,
suyvez-moy; toutesfois, vous sçavez qu'il ne faut point aller aux
mûres sans crochet ny aux lieux d'amour sans argent. Les deux autres
bourgeois eurent les oreilles fortement ententives à la remonstrance
de leur compagnon, si bien qu'après leur estre garny de nombre de
pistoles, allèrent chercher leur contentement. Arrive que, le plus
corrompu d'iceux ayant autrefois eu advis secret que l'on passoit
fort bien le temps sans bruit ny scandale en un certain logis
(où, pour lors, estoient leurs femmes, ne se doutans pas de les y
trouver), deliberèrent d'y aller.
Arrivez qu'ils furent en ce notable logis (pour sa qualité), celuy
qui sçavoit le mot demanda à parler à la dame, laquelle incontinent
ne manqua de venir au devant de messieurs les bourgeois, leur faisant
dix mille complimens. Celuy qui sçavoit le mot du guet s'advança,
et, tirant à quartier la dame, luy dit en particulier le signal,
lequel ne fust si tost donné, qu'elle redoubla de mieux ces bien
venus, les faisant entrer dans une très belle salle, dans laquelle y
a deux cabinets pour servir quelquefois aux occasions. Incontinent
la collation est preste, où le meilleur vin qui se peust recouvrir
n'y fust point espargné; icelle estant finie, le truchement[27]
commença d'entretenir cette couratière sur la perfection de leurs
entreprises, laquelle ne se jettoit pas loin à leur rendre toute
sorte de courtoisie. La collation faite, messieurs les bourgeois,
pour jouyr de leurs pretentions, resolurent d'y demeurer à souper,
à la charge que leur hostesse leur fourniroit après iceluy de quoy
passer joyeusement la nuict; ce qu'elle leur accorda moyennant deux
conditions: la première, qu'ils n'auroient aucune congnoissance de
vue de celles qu'elle leur desiroit donner, la crainte qu'elles ne
voulussent accorder (les voyant) ce que vous desirez, et aussi que ce
sont jeunes femmes de qualité qui ne le font point pour avarice; la
seconde et dernière condition estoit qu'elle desiroit avoir de chacun
une pistolle, et qu'outre cela ils satisferoient au reste des fraiz.
La curiosité de jouyr de ces beaux subjects les fit consentir à tout
ce que la couratière d'amour desiroit (bien qu'il leur fust assez
fascheux de ne point voir ces nompareilles beautez). Ils jettèrent
sur la table chacun leur pistolle, qui furent tost relevées par cette
vieille, laquelle incontinent leur fait preparer trois licts en trois
divers cabinets, où ils s'allèrent, après souper, rendre chacun au
sien. Estant couché, la chandelle esteinte, la messagère d'amour
leur amena à chacun l'une de ces bourgeoises, qui avoient estées
prattiquées par la dame matrone, à quoy elles avoient consenty, ne
pensant à rien moins à l'affaire qui s'ensuyvit.
[Note 27: _Interprète._]
Ne pensant pour lors messieurs les bourgeois à rien moins que ce fust
leurs femmes, d'autant que la fortune pour elles fut qu'il arriva
un eschange, et que l'un avoit la femme de son compagnon et aussi
les autres, ce qui apporta de la diversité à leur ordinaire en cette
sorte, la nuit se passe aux contentements des parties, sans que pour
cette fois le pot aux roses fust descouvert.
Madame la matrone, suyvant la promesse qu'elle avoit fait aux
bourgeoises de les aller querir devant le jour pour empescher aucune
cognoissance, ne manqua dès les quatre heures du matin de les aller
lever de sentinelle (ce qui fut contre la volonté des bourgeois)
et les ramena en leur cartier sans autre forme de procez. Le reste
de la matinée se passe jusques sur les neuf heures que les dits
bourgeois, se voulans retourner en leur logis, contentèrent assez
honnestement leur hostesse, et payèrent la marchandise qui de long
temps leur appartenoit. Comme ils furent hors d'icelle maison, l'un
d'eux commença de faire une pose, et dit: «Ma foy, Messieurs, nous
sommes veritablement bien bados de nous estre ainsi fiez à cette
harpie d'enfer. Où estoient pour lors nos sens? Si elle nous avoit
produit de vieilles carcasses pour de jeunes amourettes! L'argent
fait tout, dit le proverbe. J'ay encore dix-sept escus pour voir
celle qui m'a tins compagnie cette nuict.--C'est une folie, disoit
l'autre; si elle nous monstre de vieilles pièces, cela nous crèvera
le coeur. Si est-ce pourtant que je ne suis point fils de revendeur,
je ne travaille jamais sur vieux drapeaux; mais il seroit bien pire
si elle nous envoyoit en Suerie gagner le royaume de Bavière[28].»
Cela leur donna une telle apprehension, qu'ils resolurent qu'à
quelque prix que ce fust, qu'il falloit avoir la cognoissance de
ces remèdes d'amour. Incontinent le harangueur retourne avec les
autres sur ses pas, qui trouvèrent cette vieille entre les deux
chenets, enluminée comme un Bacus, non moins estonnée qu'un Cesar,
qui leur dit: «Que demandez-vous, Messieurs? (Elle faisoit bien tost
de l'incogneue.)--C'est, Madame, que nous avons encore chacun dix
escus que nous ne desirons pas remporter, mais bien vous les donner,
pourveu qu'il vous plaise nous faire voir ces belles dames qu'il
vous a pleu nous donner cette nuict pour compagnes.» Elle, cupide
d'argent plus que de tous les honneurs du monde, commence d'ouvrir
les yeux comme un chat qui boit du vinaigre, leur dit: «Si je vous
accorde ce que vous desirez, je fausseray ma foy, et par ce moyen je
feray ce que je n'ay jamais fait; et si elles estoient par fortune
de vostre cognoissance, qu'en diriez-vous, Messieurs?--Helas! Madame
(dirent-ils), cela ne peut estre, car notre cognoissance est bien
petite, et, d'autre part, nous sommes etrangers.»
[Note 28: On sait qu'on disoit alors de gens attaqués de
maladies honteuses qu'ils alloient en Bavière voir sacrer
l'Empereur (V. _Francion_), ou qu'ils revenoient de Suerie
ou de Suède.]
Après le nouveau marché fait, la matrone les conduit dans la chambre
des bourgeoises, lesquelles estoient encore toutes endormies du
travail de la nuict. Incontinent ils eurent forme de cognoissance,
non pas asseurés du premier coup (n'estimans leurs femmes estre
telles); toutesfois, l'un d'iceux, qui ne se peut plus tenir, dit à
l'un de ses camarades: «Voisin, tu cognois bien ma femme? Je te prie,
regarde si ce n'est point celle-cy.» Il ne lui eust sceu respondre le
ouy ou le non, voyant la sienne tout proche.
Le troisiesme, un peu plus rusé que les autres deux, ayant certaine
cognoissance du jeu, desirant couvrir l'honneur de sa femme, dit
(toutesfois bien fasché, comme de raison): «Il se fait tard,
allons-nous-en voir si nos femmes ne sont point arrivées.» Celuy qui
se voyoit asseuré du fait: «Comment, venues? Elles n'ont par ma foy
garde, si ce n'est en dormant, ou bien que ce lict les retournast en
carosse.--Et pourquoy? dirent les autres.--Pource que voilà vos deux
femmes avec la mienne, et, par ce moyen, nous sommes frappez les uns
et les autres d'un mesme coing.»
Leur parler, qui avoit esté jusques alors enroué comme basse-contre,
commença, après la chose averée, à crier à qui plus plus pour
esveiller leurs femmes, et de crier les uns d'un côté, les
autres d'un autre. «Eh bien! disoient-ils, Mesdames, vous estes
ici?--Et vous, messieurs les ruffiens, disoient-elles, qui vous y
a amenez? N'est-ce pas ce que l'on nous a tousjours dit tant de
fois, qu'incontinent que nous estions absentes, que vous veniez
en ce bordel depenser tout nostre bien. O! c'est nous, c'est nous
qui avons eu maintenant vostre argent!» Et de semer injures à
milliers, tellement que mes pauvres bourgeois ne pensent respondre
à leurs interrogants. L'autre Proserpine commençoit sa harangue, en
sorte qu'ils n'eussent sceu respondre un seul mot, et firent tant
qu'eux-mesmes se dirent pour lors avoir le tort, à cette fin de ne
point apporter de scandalle en ce lieu, et se retirèrent de la façon,
y laissant mesdames les bourgeoises.
Ces pauvres Jonas, estans ensemble, tindrent quelque propos de ce
fait. L'un disoit: «Ce ne fut point ma femme qui coucha avec moy,
car j'ay quelque peu estudié en la geometrie; je me connois en la
longueur, largeur et grosseur.--Vrayment! dit l'autre, je ne vis
jamais livre qui traittast de cette matière, et si je ne laisse
pas de cognoistre que ce n'estoit pas la mienne et qu'il y avoit
du changement à mon ordinaire.--Je ne sçay laquelle j'avois, dit
l'autre, mais je n'eus jamais un tel contentement.--Morbleu! tu avois
donc la mienne, dit l'un, car c'est la plus subtile qu'il y ait en
France, et ne croy pas qu'il se trouve hacquenée qui trotte plus
doux?»
Voilà à quoy, pour le present, je desire conclurre ce present
discours, laissant pour la seconde partie ce que devinrent messieurs
nos courtisans, et les estranges advantages qui leur arrivèrent au
sujet des bourgeoises, et de la procedure qui a esté faite, tant de
leurs chevaux que contre la matrone, ensemble aussi ce qui s'est
passé (depuis le pot aux roses descouvert) entre les bourgeois
et leurs femmes, ce qui (m'asseure) donnera autant et plus de
contentement aux lecteurs que le contenu de cette première partie.
_L'Archi-Sot, echo satyrique_[29].
_Omne regnum in se divisum desolabitur._
[Note 29: Cette pièce est dirigée contre quelque farceur
qui vouloit faire concurrence au _Prince des sots_
(Angoulevent), et qui, pour prendre un titre au dessus du
sien, s'étoit adjugé celui d'_archi-sot_. Peut-être est-ce
la même querelle sur laquelle le Parlement fut appelé à
statuer, et qui s'étoit élevée au sujet de la _Principauté
des Sots_, entre Angoulevent, qui la déclaroit sa propriété
exclusive, et Valentin le Comte (Valeran), qui, avec
Jacques Resneau (Rameau) prétendoit la lui disputer.
Angoulevent, défendu par maistre Julien Peleus, obtint gain
de cause; mais le procès fut très long, si l'on en juge par
la date des arrêts successivement rendus. Le premier est
du 2 mars 1604, le dernier du 19 février 1608. Cette grave
affaire étoit donc pendante, en 1605, quand parut cette
pièce. On peut consulter, pour les détails, le _Recueil
des plaidoyers_ de maître Julien Peleus, les _Récréations
historiques_ de Dreux du Radier, t. 1, p. 41-42, et de la
Place, _Choix des Mercures_, t. 56, p. 158-160, et 5 pour
Valeray, Tallem., édit. in-12, t. 10, p. 40; l'Estoille,
édit. du Panthéon, II, p. 424; l'_Espadon satyrique_, 1680,
in-12, p. 25.]
* * * * *
QUATRAIN.
Pouvres sots, pourquoy laissez-vous
Un prince quy par trop vous aime?
RESPONCE.
Ne sçavez-vous pas que les fous
Ne se cognoissent pas eux-mesme?
MDCV. In-8.
Puisque vous le voulez, nous le saurons, Madame,
Quand je devrois chercher les papiers sibilins
Qu'un refus de Tarquin feit jeter dans la flamme,
Ou feuilleter dix ans le roolle des villains[30].
Je ne sçaurois trouver ceste charge onereuse:
Si c'est vostre plaisir, c'est mon contentement.
Aussy je l'entreprends, et la peine est heureuse,
Puisqu'elle a pour soutien vostre commandement.
Nous savons son pays, ses parens et sa race,
Non ce qu'ores ils sont, mais ce qu'ils ont esté,
Et si son entretien, ses pompes, son audace,
Sympathisent au moins avec sa qualité.
O Dieu! quy de là-hault contemplez tant de courses
Et donnez tout à coup arrest aux charlatans,
Ou vous, dieux des fripons et des coupeurs de bourses,
Donnez-moy promptement le secours que j'attends.
Apprenez-moy bientost, non pas vostre pratique,
Mais quels sont les parens de vostre favory,
Afin que, le chantant d'un esprit prophetique,
Je fasse voir à tous que vous l'avez chery.
A quy m'adresseray-je, ô dieux! je vous supplie?
Si je suis obligé, vous sçavez bien pourquoy.
Hé! quy voudra de vous ayder à mon envie
Et m'oster maintenant d'un si fascheux esmoy?
ECHO.--Moi.
Quelle voix favorable offre à m'oster de peine
Et me rendre sçavant de cela que je veux?
Les deesses quy sont dedans ceste fontaine[31],
Ou bien les Innocens, favorisent mes voeux.
ECHO.--Eux.
Peut bien estre vrayment que saint Innocent mesme,
Non tant comme patron que comme son voisin,
Me desire advenir (sçachant bien que je l'ayme)
Que pour estre des siens il est un peu trop fin.
Car la fille de l'air ne seroit pas logée
Parmy les Innocens du quartier Saint-Denys.
Il est vray que peut-estre elle s'y est rengée
Pour voir nostre badin, qu'elle prend pour Narcys.
Je me ry, belle Nymphe, et repare mon crime.
J'ay tort, je le sçay bien, j'ay prophané ton nom;
Mais je l'auray vrayment desormais en estime.
Regardes si tu veux que je m'en aille ou non.
ECHO.--Non.
[Note 30: C'est-à-dire les registres énormes où se
trouvoient portés les noms de tous ceux qui payoient
l'impôt.]
[Note 31: Ces _déesses_ sont les nymphes de Jean Goujon à
la _fontaine_ des Innocents, placée alors au coin de la rue
aux Fers et de la rue Saint-Denis. L'auteur les invoque
ici parceque c'est à leur pied qu'Angoulevent, avec la
troupe des farceurs de l'hôtel de Bourgogne, venoit faire
sa _montre_ ou parade. Il devoit aller aussi au carrefour
de la Pointe-Saint-Eustache, près de ce _Pont-Alais_ qui
avoit donné son nom à un autre farceur. V. _Nouvelles_ de
Des Periers, édit. Louis Lacour, p. 133-134, et notre tome
3, p. 142.]
* * * * *
_Elegie._
Bien donc, puisque tu veux oublier mon offence,
Je te veux contenter par mon obeissance,
Demeurant avec toy quelque espace de temps,
Car, si je ne te voy, pour le moins je t'entends.
Echo, je te promets de chanter ton miracle
Et de ne vanter plus du Pelien l'oracle,
Si j'ay ceste faveur d'estre rendu certain
De ce que je te veux demander ce matin.
Je m'y suis obligé, mon devoir m'y convie.
Si le devoir me presse, aussi faict mon envie.
Ne me refuse point, et je jure les yeux
Plus reverez par moy que le Styx par les dieux,
De prier que le ciel ta langueur adoucisse
Et blasmer avec toy la rigueur de Narcisse.
Je veux te figurer ce malotru badaut
De qui la voix s'elève et le courage fault,
Afin que, te monstrant seulement sa figure,
Tu donnes les couleurs propres à sa peinture,
Et que par ton moyen je monstre en peu de mots
Qu'Angoulevant n'est pas luy seul prince des sots;
Qu'il en est encore un dont la folle sagesse
Le doibt mettre en procez pour troubler Son Altesse.
Pauvre prince! faut-il qu'un nombre de menteurs,
Pour brouiller ton Estat, soyent tes competiteurs[32]!
Et voicy le grand sot qui s'en vient à ta porte[33]
Disputer à bon droit les armes que tu porte!
Je le voy, tout bouffy de colère, emporté,
Temeraire, attenter contre ta Majesté;
Je le voy, ce grand sot, je le voy qui s'apreste
D'avoir le chaperon que tu porte à la teste;
Et, pour te faire veoir que ce desir le poinct,
Il a de tes couleurs enrichy son pourpoinct.
Il est de toyle blanche et luy servant de voille
Pour cacher son desseing soubs l'ombre de la toile.
Il est vray que la soye ou le taffetas vert[34]
Quy paroît sur la toile a son désir ouvert,
Et monstre clairement qu'il se forme et se mire
A ce grand corps des sots que tout le monde admire;
Il en a les couleurs, il en a les façons,
Et peut dès à present en faire des leçons.
Ce pourpoinct qu'on luy voit à diverses taillades
Ne luy sert pas souvent en des jours de parades;
Un de taffetas gris, enrichy de ruban
Semblable à celuy-là de deffunt Martin Gan[35],
Luy donne, ce dit-il, la façon courtisanne,
Et, bien que sans habit il soit et sot et asne,
Son pourpoinct blanc et vert, aux oreilles de foux,
Fait voir appertement ce quy est le dessoubs.
Il commence dejà de trayner à sa queue
Les asnes et les sots qu'il rencontre à sa veue;
Il n'espargne non plus les grands que les petits.
Les brides et les trous qu'on voit à ses habits[36]
Sont pour les attacher, et je croy qu'il luy semble
Qu'il peut joindre les foux et les asnes ensemble
Soubs l'ombre que luy seul represente tous deux.
Mais, s'il pouvoit encore y assembler les gueux,
Les tirer de Paris, et avec asseurance
Les mener bien avant dans la nouvelle France[37],
Rechercher son Pactole, et là, nouveau Midas,
Flûter comme un bouvier à ceux du Canadas.
Il feroit beaucoup plus de te laisser, grand prince,
Paisible gouverneur des foux de ta province,
Non point chanter aux sots, afin de les renger,
Que ton predecesseur fust fils d'un boulanger,
Et, par droict successif, qu'il doibt estre en ta place,
Ou pour en estre extraict, ou pour ce qu'il te passe
En degrez de folie, et qu'encore il reçoit
L'honneur d'estre dict sot, quelle que part qu'il soit.
Je m'afflige de voir ta Majesté reduitte
Soubs le joug de celuy quy faict ceste poursuitte;
Je m'afflige de voir qu'un sujet de ta loy
Ne fasse point estat d'un prince tel que toy,
Foule aux pieds ta grandeur, et d'une gloire sotte
Te ravisse des mains ton sceptre et ta marotte,
Mesprise ton pouvoir et ne cherche jamais
Que de te contrefaire en tout ce que tu fais.
Je le vy l'autre jour, en la rue de la Harpe,
Quy, pour mieux t'imiter, se bravoit[38] d'une escharpe
Dont les bouts luy passoient par dessus le manteau,
Ainsy que les cordons d'un valet de bourreau
Qui, bien ayse d'aller commencer son espreuve,
Faict voir en les monstrant qu'il va faire chef-d'oeuvre
Sur un tel que ce sot qui, prince pretendu,
Pourroit bien estre un jour par chef-d'oeuvre pendu.
Ce n'est en cela seul qu'il ose, temeraire,
Offencer ton Altesse et la veut contrefaire;
Il est d'autres forfaicts encore convaincu:
Ce que tu porte au ventre, il l'a souvent au cu;
On te foite devant, et luy c'est par derrière;
Le barbier le va voir, tu vas voir la barbière,
Et, bien que vous soyez en vos maux approchans,
Les remèdes pourtant en sont bien differens.
Je les laisse à penser à tous ceux quy m'entendent,
Aux oreilles de quy ces miens carmes s'estendent,
Car cela sent le feu quy naguère allumé
Sembloit avoir desjà tout le mal consumé.
Mais passe pour ce coup, j'y reviendray peut-estre;
Laissons là mon envie, elle est encore à naistre.
Je m'esloigne un peu trop du desseing que j'ay pris;
Il faut que de respect je borne mes escripts.
Prince, regarde à toy: c'est une chose unique
De te voir gourmandé d'un courtaut de boutique.
Ferme-luy tes palais; commande à tes archers,
A tes gardes du corps, à les asnes legers,
Qu'ils luy courent dessus, et pour telle vergongne
Qu'on en fasse une enseigne[39] à l'hostel de Bourgongne.
J'apprendray cependant de la fille de l'air
Ce que j'en dois savoir avant de m'en aller.
Echo, je te reviens figurer la peinture
De ce prince asne-sot dont j'ay faict la posture,
Te le faire cognoistre, et par enseignemens
Le monstrer à sa trongne ou ses habillemens
Aussy naïvement que si Zeuze ou Paraze[40],
Appelle ou Protogène, avoit depeint un aze[41].
Il a, premièrement, les sourcils retirez,
Les yeux plus que les chats et les foux egarez,
Le front noirement jaune, où la crasse s'escaille
Comme le plastre neuf sur la vieille muraille,
Quand le masson n'a pas haché par quelque endroict
Ou qu'il n'a pas mouillé son mur comme il falloit;
Le rire aussy plaisant comme est une grimace
D'un petit marmiton que son maistre menace,
Le nez long et petit, par le bas racourcy
Comme celuy d'Aelle et de ses soeurs aussy,
Dont le goust en est doux et la senteur friande
Comme de ces trois Soeurs qui gastoient la viande[42]
Du malheureux Phinée avant que Calaïs
Et son frère germain s'en feussent esbahis.
Belle figure à voir, sa gorge est yvoirine
Comme un os que les chiens rongent à la cuisine;
Sa lèvre espoisse est jaune et son bec relevé
Comme sont les bourletz qu'on met sur le privé.
Aussy ne croy-je point qu'un retraict soit si salle,
Bien qu'il soit tout remply de matière fecalle,
Que peut estre sa bouche, où toujours il reçoit
Ce quy de plus vilain se prononce et se voit.
La face assez jaunastre, où, s'il a chaud, il colle
Une jaune sueur à la farine folle;
Ridé par tous endroicts comme les fruicts de Tours[43]
Qu'on faict pour conserver cuire dedans les fours,
Farineux et cendreux comme ces vieilles figues
Dont tous les Provençaulx se rendent si prodigues
Sur le port de Marseille, ou cent fois plus villain,
Flestry, crasseux, ridé, que n'est un parchemin
Qui depuis trois cents ans rode les auditoires
Des sedentaires cours et des ambulatoires;
Le menton comme un os quy sert aux cordonniers
Lorsqu'ils veulent polir et lisser les souliers,
Et, bref, ce quy le rend admirable au possible
Par dessus tous les sots, est sa barbe invisible.
Je t'ay dict, chère Echo, quels estoient ses habits:
Il porte assez souvent un bas d'estame gris,
Un manteau de vinaigre[44] où je pourrois m'estendre,
Si le manteau de cour ne me faisoit entendre
Et n'avoit clairement exprimé celuy-cy,
Quy couvre notre sot et le repare aussy.
Lorsqu'il a quelques fois son chapeau sur l'oreille,
Il s'escoute marcher et se mire à merveille;
Il retourne la teste, et de trois en trois pas,
Pour regarder ses pieds, porte les yeux en bas.
Quand il a bien marché d'un costé de la rue,
Il se tourne de l'autre afin qu'on le salue,
Regarde son chapeau, et de deux en deux tours
Le montre à ses amis du costé du velours,
Se panade à plaisir, et par ses esquipées
Crache à ses ennemys cent mille coups d'espées,
Faict tarir en leur source, au bruict de son tousser,
Les discours quy se vont en torrens amasser,
Fulmine de la langue et met tout en deroute
Lorsqu'il voit que personne à son gré ne l'escoute;
Mais il ne pense pas, le courtaut mal apris,
Si l'on parle de luy, que c'est avec mespris;
Que les petits enfans quy sont à la Licorne[45]
Luy font, pour s'en mocquer, à toute heure les cornes;
Qu'on le chifle partout, et que ses compagnons
Luy donnent en passant tous les jours des lardons;
Ou encor qu'il y songe il a si peu de rate,
Qu'il veult s'esterniser comme fit Erostrate.
Il est si peu rusé qu'au despens du renom
Il veut après sa mort faire vivre son nom.
Ce renom que je dy ne se prend pas au pire:
C'est l'honneur que j'entends, où tout le monde aspire.
Pauvre sot, où cours-tu? que te doivent les cieux,
Pour leur faire savoir le desdain de tes yeux?
Ils n'ont pas descouvert par quelle tromperie
Tu te faisois mignon dedans l'argenterie:
Chacun le sçavoit bien. Estois-tu si peu cault,
Toy quy te dis Cardan, de te monstrer lourdault
En tes inventions, et, jouant de la grippe,
Porter comme un badin des galoches de trippe?
Ne pensois-tu pas bien que tu serois cogneu
Et qu'on t'en chiffleroit comme il est advenu?
Qu'il les faudroit quitter à la porte du vice
Si tu voulois encor te remettre en service?
Et ne jugeois-tu pas qu'un jour on sauroit bien
Comme faict pour braver un homme quy n'a rien,
Et qu'on verroit encor sur tes pieds la poussière
Du règne de laquais que tu laisses derrière?
Ah! que tu fus deceu quand tes inventions
Elevèrent ton vol et tes devotions!
Et que tu fus trompé quand tu meis en pratique
Tes desseings mal tissus dedans une boutique!
Echo, n'est-il pas vray, je says bien qu'aujourd'huy
L'on doibt compter le bien dont il a trop jouy?
ECHO.--Ouy.
Mauvais signe pourtant, dont on ne doibt attendre
Que ce quy le fera soubz son vice respandre.
E.--Pendre.
O grand Dieu! tu le juge, et d'où provient cecy?
Cela ne se doibt pas executer ainsy. E.--Si.
Comment! cela se doibt? ô pauvre miserable!
Où t'annoncera t'on ta peine espouvantable?
E.--En table.
En table! qu'est-ce à dire? Après ses passetemps,
On luy donneroit là de beaux allegemens!
E.--Je mens.
Tu mens, je le croy bien; mais dy moy, je te prye,
Comment il doibt mourir, pour passer mon envie.
E.--En vie.
Il doibt mourir en vie! Ah! je ne le croy pas,
Mais bien mourir vivant le jour de son trepas.
E.--Repas.
Le jour de son repas! Quoy! la mort le doibt suyvre
Quand, saoul de tant de vols, il sera las de vivre!
E.--Yvre.
Il doibt mourir yvre; encore est-ce un grand bien
De courir à sa mort et de n'en sentir rien.
E.--Rien.
Le vin luy fera donc ce sinistre message,
Et l'aisle de son vol luy fera ce passage.
E.--Pas sage.
«Ce n'est pas estre sage et vivre comme il faut
Que de n'avoir point d'aisle et vouloir voler hault.
Il se faut mesurer, et donner à sa voille,
Selon les propres vents, ce qu'il y faut de toille,
Non point s'elargir trop et recevoir le vent
Qui nous est plus nuisible et nous pert plus souvent.»
En quoy se reduiront, ce pendant que j'y songe,
Ses fausses verités qui couvrent son mensonge?
E.--En songe.
Mais, puisqu'il doit mourir, ce courtaut desloyal,
Au moins asseure moy quy doibt causer son mal.
E.--Son mal.
Son mal! il en a faict, mais il est plus coulpable
Pour estre marchant feint que larron veritable.
En quel lieu peut bien estre un de qui les discours
Plaisoient à ce badin quant il parloit atours?
E.--A Tours.
Comment! nostre courtaut n'a plus icy personne
Quy des fleurs de bien dire à toute heure luy donne!
Je m'en estonne bien, et voudrois toutefois
Lui pouvoir discourir de ce sot quelques fois,
Car j'apprendrois de luy des nouvelles certaines
Plus que des Innocens, d'Echo ny des fontaines.
Nymphe, je te rends grâce, attendant que le temps
Me face revenger de ce que tu m'apprens.
Si j'en veux savoir plus, il faudra que j'envoie
Mes desirs promptement se pourmener à Bloye.
Toute fois, j'en sçay trop, les dieux m'ont revelé
Ce quy m'avoit esté jusqu'icy recelé.
J'ay tacitement sceu quelle estoit sa patrie
Et veu dans un miroir sa genealogie,
Que je porte à madame, affin de m'acquitter
D'une telle promesse et de la contenter.
[Note 32: Ceci donne raison à notre première note.]
[Note 33: L'entrée par la _grande porte_ étoit un des
points en litige. Angoulevent prétendoit qu'il y avoit seul
droit, et l'arrêt du 19 février 1608 lui conserva en effet
ce privilége. Il y est dit que Nicolas Joubert (c'étoit
le vrai nom d'Angoulevent) sera «maintenu et gardé en sa
possession et jouissance de sa PRINCIPAUTÉ DE SOTS et des
droits appartenant à icelle, même du droit d'entrée par la
grande porte dudit hôtel de Bourgogne, etc.»]
[Note 34: Le vert étoit, comme on sait, la couleur des
fous.]
[Note 35: Je ne sais ce qu'étoient ce Martin Gan et
l'espèce de pourpoint dont il semble avoir amené la mode;
mais je suppose que celui-ci auroit pu fort bien s'assortir
avec les fameuses chausses à la _martingale_ dont parle
Rabelais. Le Duchat pense qu'on les appeloit ainsi parceque
la forme en étoit empruntée aux mariniers de _Martègue_ en
Provence. C'est donc peut-être _Martéguan_, et non _Martin
Gan_, qu'il faut lire ici. V. Rabelais, l. 1, ch. 20, et l.
2, ch. 7.]
[Note 36: C'est-à-dire que son _haut de chausses_ étoit
attaché au _pourpoint_ avec des aiguillettes, et qu'il
étoit _aiguilleté_, comme l'Harpagon de Molière.]
[Note 37: On faisoit alors rafle de tous les gueux
irlandois et autres qui se trouvoient à Paris, et on les
embarquoit pour le _Canada_ ou _Nouvelle-France_. Les
quartiers qui en fournissoient le plus étoient ceux des
_Fossés-Montmartre_ (V. Tallemant, édit. in-12, t. 2, p.
23), de la _Ville-Neuve-sur-Gravois_, où se trouvoit,
comme on sait, l'une des plus fameuses _cours de Miracle_,
etc. C'est sans nul doute à cause des nombreuses bandes de
mendiants qui en partoient pour le Canada que cette partie
de Paris commença de s'appeler alors la _Nouvelle-France_,
nom qui s'est étendu au faubourg Poissonnière, qui en étoit
la continuation. La caserne qui s'y trouve l'a seule gardé.]
[Note 38: Se parer avec forfanterie. Ce mot est dans
Montaigue, liv. 3, ch. 10.]
[Note 39: C'est-à-dire un tableau bouffon, une
_affiche-caricature_, qu'on mettra à la porte du théâtre de
l'hôtel de Bourgogne.]
[Note 40: Les peintres Zeuxis et Parashius.]
[Note 41: Un âne.]
[Note 42: Les harpies.]
[Note 43: On voit que les farceurs se couvroient le
visage de farine, comme notre Pierrot, qui a seul gardé
la tradition. De là le sobriquet d'_enfarinés_ qu'on leur
donne partout. On voit par un passage de Montaigne (liv. 3,
en. 10), que c'étoit déjà l'usage des apprentis badins de
son temps. On lit dans les _Jeux de l'inconnu_ (1645, in-8,
p. 158), au sujet de Jean Farine, qui, lui non plus, ne
doit pas son nom à autre chose: «A le voir si blanchastre,
il semble qu'il soit déjà enfariné.»]
[Note 44: On appeloit habit de _vinaigre_, selon le
Dictionnaire de Trévoux, tout habit trop léger porté en
hiver, sans doute parcequ'il n'empêchoit pas le froid de
vous _piquer_.]
[Note 45: Sans doute le cabaret de _la Licorne_, qui a
donné son nom à l'une des rues de la Cité. En 1816, selon
la Tynna, il s'y trouvoit encore, au nº 8, un marchand
de vin ayant une licorne pour enseigne. On disoit, pour
prédire à quelqu'un quelque bonne raillerie: _Les petits
enfants en iront au vin et à la moutarde_, d'où le nom
trivial de _moutard_ donné à ceux-ci. Ce que disent ces
deux vers répond évidemment à cette locution, qui se trouve
déjà dans Villon, et que Malherbe, dans ses lettres à
Peiresc, employoit encore.]
* * * * *
_Stances._
Je reviens donc à vous, garny de pioleries[46],
Vous dire qu'en un coup l'air, la terre et les cieux,
M'ont conté du badaud toutes les tromperies
Quant je les ay priez seulement par vos yeux.
La terre me portoit, l'air prenoit ma parolle,
Et les cieux mes desirs, des dieux favorisez;
Au bruict de votre nom les postillons d'Eole
Furent (bien que mutins) à l'instant apaisez.
Si bien que j'escoutois d'Echo la resonnance
Et recevois des dieux les revelations:
Grand pouvoir de vos yeux, dont la seule ordonnance
Faict reserrer les vents dedans leurs regions.
Je suis donc faict savant au gré de vostre envie,
De mille plaisans traicts qu'a faict nostre courtaut,
Et l'Echo m'a conté qu'il y va de sa vie
Si, pour s'en exempter, il ne gaigne le haut.
Mais, pour ce que je voy la matière un peu grande
Et qu'il y faut donner du temps et du loisir,
Je vous veux supplier d'accorder ma demande
Et remettre à demain ce discours de plaisir.
Aussy bien je cognois que ce que j'en sçay touche
A ce pauvre chastré dont tout le monde rit:
C'est pourquoy j'ayme mieux vous le dire de bouche,
Pour le favoriser, que non pas par escrit.
[Note 46: C'est-à-dire couvert de bigarrures. On connoît
le proverbe: «_Piolé riolé comme_ la chandelle des Rois»,
qui étoit en effet de deux couleurs. Un fol, comme celui
qui parle dans ces stances, pouvoit bien s'exprimer ainsi.
Les badins, selon Henri Estienne, dans la préface de son
_Apologie pour Hérodote_, portoient des «robes bigarrées de
bandes larges.»]
* * * * *
_Sonnet._
Allusion sur le nom du protecteur de l'Archi-Sot.
Hé bien! te voilà donc plongé dans une fange
Dont tu ne peux sortir si tu n'as mon secours!
Dis ce que tu voudras, il faudra que tu manges
Le remède appresté contre tes beaux discours.
Au mont où ton esprit peu capable se range,
Les ardants ou luisants n'ont quasi plus de cours;
Ou j'estime cela morsure de phalange[47],
Pour laquelle guarir ma voix est mon secours.
Beau fils, dont le visage est pareil au lard jaulne,
Ton pouvoir se mesure à la longueur d'une aulne,
Dont tu ne peux juger que la fin soit le bout.
Tu sais bien que je puis apaiser ton audace;
Si ma parolle a peu te bannir d'une place,
Gardes que mes escrits ne t'exhilent du tout.
[Note 47: Sorte d'insecte. Voy. Ronsard, éd. Jannet, t. 1,
p. 395, note 4.]
_Sur les Revenus des Pasteurs_[48].
[Note 48: Cette pièce se trouve, p. 278-282, dans le
curieux recueil _Le tableau de la vie et du gouvernement de
MM. les cardinaux Richelieu et Mazarin, et de M. Colbert,
représenté en diverses satyres et poésies ingénieuses,
etc._ Cologne, P. Marteau, 1694, in-12. Seulement, elle est
fautive dans cette édition; nous l'avons rétablie d'après
celle qui avoit paru l'année précédente, et qui est bien
plus correcte.]
Quel est donc ce cahos, et quelle extravagance
Agite maintenant tout l'esprit de la France?
Quel demon infernal, amy des changemens,
Fait tant de nouveautez dans tous nos reglements?
On fait, on redefait, on retablit, on casse;
Rien ne demeure fait, quelque chose qu'on fasse;
On retranche les saints[49], on les refeste après[50];
On plaide au Châtelet quand c'est feste au Palais.
On trouve à reformer même sur la Reforme.
L'ancien code à present est un code de forme;
On ne le connoit point, tant on le voit changé.
Encor si l'on vouloit reformer le clergé,
Si l'on vouloit oster la moitié de leurs dixmes,
La Reforme pourroit reformer bien des crimes.
Les trop grands revenus perdent beaucoup de gens,
Et les riches pasteurs sont toujours negligents.
Pourquoy ceux qui devroient imiter les Apôtres
Ont-ils seuls plus de bien qu'il n'en faut pour dix autres?
On devroit bien regler un tel dereglement
Et montrer aux pasteurs à vivre sobrement;
On ne voit que des gens de mitres et de crosses
Faire aujourd'huy rouler de superbes carosses,
Sans se ressouvenir qu'autrefois l'Eternel
Ne monta qu'un asnon dans un jour solennel.
On parle des impôts dont la France est remplie,
Tout le peuple en murmure et tout le monde en crie;
Qu'est-ce en comparaison de tant d'injustes droits
Qu'aujourd'huy les pasteurs levent en tous endroits?
Tout le monde en naissant doit à la sacristie;
Il faut payer l'entrée et payer la sortie;
Tous les pasteurs enfin, par un fatal accord,
Trouvent de quoy gagner en la vie et la mort[51].
Bonne condition, qui donne de quoy vivre
En lisant seulement quelques feuillets d'un livre;
Recitant tous les jours trois ou quatre oraisons,
Ils gagnent pour fournir aux frais de leurs maisons.
Que le breviaire est bon dans le temps où nous sommes!
Un pasteur est toujours le plus heureux des hommes.
Veut-on se marier, il faut jetter un ban;
On en achète deux, et le pasteur les vend;
Vous ne les auriez pas s'il manquoit une obole.
Comment nommer cela, si ce n'est monopole,
Qu'un sacré partisan a mis injustement
Aux yeux de tout Paris, sur le Saint-Sacrement?
Meurt-il quelque personne, autre supercherie.
Voulez-vous, dira-t-on, la grande sonnerie[52]?
Il faut tant, ou sinon l'on ne sonnera point.
Monopole jamais monta-t-il à ce point[53]?
Entre tous les impôts, quel autre impost approche
De celuy que l'on met sur le son d'une cloche?
On sonne donc enfin, et pour vos cinq escus
On vous donne du son. Sont-ce là des abus?
Un infâme crieur, de qui l'âme inhumaine
Ne voit aucun vivant qu'avec beaucoup de peine,
Ce funeste crieur qui ne vit que de morts[54],
Marchande insolemment pour enterrer des corps.
Choisissez-vous, dit-il, un endroit pour la fosse?
Plus il est près du choeur et plus la somme est grosse[55].
Il faut tant près des fonds, tant près du maître autel.
Entre tous les impots en voyez-vous un tel,
Et qui peut plus choquer les droits de la nature,
Que de vendre à des morts le droit de sépulture?
Je passe volontiers certains tours de baton
Dont un rusé pasteur attrape le teston[56].
Je suis fort catholique, et je n'ay pas envie
De censurer icy les censeurs de ma vie.
Je croy que ce qu'ils font a de bonnes raisons,
Et que tous leurs patrons font bien des guérisons;
Qu'on guerit de tous maux en leur offrant un cierge,
Qu'on en guerit plutost s'il est de cire vierge;
Que qui ne guerit pas n'a pas assez de foy,
Et je croy tout cela parceque je le croy.
Pour moy, je ne veux point penetrer ce mystere;
Mon pasteur me l'a dit, c'est à moy de le croire[57].
Je crois ce qu'il me dit; s'il fait mal, à son dam.
Mais je souffre à regret que l'on achète un ban,
Et que des ornemens qui servent à l'eglise
Soient de differens prix, comme une marchandise.
Si vous voulez les beaux à votre enterrement,
Il faut tant, vous dit-on, pour un tel parement,
Et, pour l'argenterie, un crieur vous demande
Si vous voulez avoir la petite ou la grande[58]:
Le prix est différent, ils vous cousteront tant;
Et si l'on ne fait rien si l'argent n'est comptant.
Jamais aucun credit ne se fait à l'eglise.
N'avez-vous point d'argent, la croix de bois est mise[59];
Enfin, lorsque l'on va porter les sacremens,
Si c'est chez un pauvre homme, on va sans ornemens;
On y va sans flambeau, sans daiz et sans clochette;
En un mot, on diroit qu'on le porte en cachette.
Taisons-nous, toutefois! il est fort dangereux
De parler des pasteurs, et de mal parler d'eux.
Telles gens ne sont pas des sujets de satyre.
Muse, va prendre ailleurs quelque sujet pour rire;
Va t'en au Châtelet voir ces deux conseillers:
Ils etoient l'an passé chez monsieur Desperiers,
Et, comme de seconde on monte en retorique,
Ils furent conseillers sortant de la Logique.
Une explication sur une simple loy
Les abêtit tout deux. Mais, ma muse, tais toy,
J'ay beaucoup de procès. Si tu dis quelque chose,
Tu me mets en danger de voir perdre ma cause;
Et cette liberté trop grande que tu prends
Me feroit pour le moins condamner aux depens;
Trop heureux seulement si ces jeunes novices
Se vouloient moderer en taxant leurs epices.
Je sçais qu'en fait de taxe ils valent bien les vieux,
Qu'ils le font aussi bien, pour ne pas dire mieux.
Mais brisons là dessus, ne faisons point querelle.
Les greffiers, aujourd'huy, font de plus grands abus,
Et ce sont ces gens là qui friponnent le plus.
Je voudrois bien pouvoir les passer sous silence;
Mais quoy! pour quatre mots que porte une sentence,
Pour dire: Un deffendeur payera cent escus,
Ils font en parchemin quatre roles, et plus;
Enfin, ils font si bien, que de quatre paroles
Que prononce le juge ils composent des roles.
Un petit parchemin, plus court de quatre doits
Qu'il ne leur est prescrit par l'ordre de leurs loix,
Une marge plus grande à chaque bout de lignes
Marque que ces gens là sont des fripons insignes;
Sans compter l'_à tous ceux qui ces lettres verront_,
Qu'ils etendront autant et plus qu'ils ne pourront,
Cent mots reiterez, cent autres synonimes,
Et, toutefois, Paris endure tous ces crimes;
Il aura reformé les pauvres Innocens[60],
Et tous ces criminels recevront de l'encens.
Je ne puis endurer que cette extravagance
Agite maintenant tout l'esprit de la France,
Qu'on fasse en notre etat des nouveaux changemens
Et que l'on laisse encor tant de dereglemens.
[Note 49: Il s'agit encore ici du _retranchement des
fêtes_, au sujet duquel nous avons déjà publié une pièce
(t. 5, p. 245), et qui avoit été ordonné par le roi, en
1666, sur un _Mémoire_ de Colbert, reproduit dans la _Revue
rétrospective_, 2e série, t. 4, p. 257-258.]
[Note 50: On n'avoit pas retranché moins de dix-sept fêtes.
V. _Journal_ ms. d'Olivier d'Ormesson, 2e partie, fol. 139.
Le peuple, qui tenoit à quelques-unes, cria fort et si bien
qu'on finit par les rétablir. Celle de saint Roch étoit
du nombre. V. notre t. 5, p. 249-250. C'est pour celle-ci
surtout qu'il commença sa désobéissance: «Le mardy 16 août
(1667), feste de saint Roch, dit encore M. d'Ormesson, fol.
151, tout le monde festa nonobstant le retranchement.»]
[Note 51: C'est ce que Marigny a développé avec tant de
verve et d'esprit dans son charmant poème du _Pain bénit_,
où se trouve entr'autres ce vers:
Il fait cher mourir à Paris,
repris par Regnard lorsqu'il fait dire par le Crispin du
_Légataire_, à la scène du testament:
Il fait trop cher mourir.]
[Note 52: Il faut encore entendre Marigny faisant expliquer
par les marguilliers de Saint-Paul les détails d'un convoi
de _première classe_, avec les beaux ornements que leur
avoit donnés M. de la Rivière, évêque de Langres, leur
riche paroissien de la place Royale. La grosse sonnerie n'y
est pas non plus oubliée:
Tout le convoi fut fort heureux,
Aucun critique n'y peut mordre;
Les enfants, gris, rouges et bleux,
Marchèrent dans un fort bel ordre.
Grande cour, chambres, escalier
Bien garnis de tapisserie,
Vous eûtes nos grands chandeliers
Et notre belle argenterie.
Nos beaux ornements bien brodés,
Que monsieur de Langre a donnés;
Et puis qu'il faut qu'on vous le die,
La croix de Fieubet a marché
_Avec sa grosse sonnerie_.]
[Note 53: C'est aussi le propos de Marigny:
Cette sorte d'exaction
Est un infâme monopole
Honteux à la Religion.]
[Note 54: Les frais du crieur étoient compris dans ceux de
l'enterrement:
Vous ignorez, pour le certain,
Qu'il faut les droits de la fabrique,
D'un _crieur_ et du sacristain.
C'étoit lui qui apportoit dans les maisons l'_attirail_ des
convois, comme dit Regnard dans le _Légataire_, acte IV,
scène dernière, et qui régloit le tarif, comme on le voit
ici.]
[Note 55: On sait qu'alors tout paroissien d'importance se
faisoit enterrer dans l'église.]
[Note 56: Sur cette expression, v. notre t. 5, p. 250,
note.]
[Note 57: Alors on prononçoit _craire_. C'est ce qui donne
raison à la singulière rime qui se trouve ici. Toutefois,
dans les vers il étoit d'usage d'employer la prononciation
qui a prévalu. V. _Journal de l'Académie françoise_, par
l'abbé de Choisy (1696), fol. 7. On ne vouloit pas sans
doute que l'accident qui arriva un jour à une actrice de
province pût se renouveler. Elle avoit à dire ce vers:
Le prince vit encore! ô ciel! puis-je le croire?
Elle le prononça suivant la mode admise dans la
conversation; aussi son interlocuteur, pour ne pas manquer
la rime à _craire_, riposta tout aussitôt:
Oui, princesse, il arrive, et tout couvert de _glaire_.]
[Note 58: V. l'une des notes précédentes.]
[Note 59: _Mais_, dit encore Marigny, dans la discussion
qu'il établit entre les marguilliers de Saint-Paul et un
parent révolté de la somme énorme des frais:
--Mais, s'il meurt sans laisser de bien,
Qu'avez-vous coutume de faire,
Suivant votre honnête métier
De ne faire rien pour rien?...
--Sans prière ni luminaire
On le fait porter, comme un chien,
Dans quelque coin du cimetière;
Et, de plus, sachez qu'en ce cas
L'exactitude est si précise,
Que même nous ne souffrons pas
Que le corps passe par l'église.]
[Note 60: La fête des _Saints-Innocents_ étoit au nombre de
celles qu'on avoit retranchées. V. notre t. 6, p. 249.]
_La Requeste presentée à Nosseigneurs de Parlement par les
Marchands, bourgeois et artisans de cette ville de Paris, pour la
diminution d'une demie année des loyers des maisons, chambres et
boutiques.--Fait en Parlement, le 19 juin 1652._
* * * * *
_A Nosseigneurs de Parlement_[61].
[Note 61: Cette pièce, qui n'a été publiée que par le
_Journal de l'Institut historique_, avril 1841, p. 133-134,
n'est pas la seule du même genre que nous trouvions dans la
première moitié du 17e siècle. Lorsque les temps devenoient
durs pour les pauvres gens, il n'étoit pas rare de voir
s'élever de pareilles requêtes, et, comme on en va voir
la preuve, le Parlement y faisoit presque toujours droit,
du moins dans une certaine mesure. Voici, par exemple, ce
que nous trouvons à l'une des époques les plus difficiles
du règne de Louis XIII: _Sentences et réglement donnés par
monsieur le prevost de Paris ou monsieur le lieutenant
civil, le present mois d'aoust mil six cent vingt deux,
contenant les diminutions ordonnées pour les loyers des
maisons de la ville et fauxbourgs de Paris_. A Paris,
_chez la veuve Hubert Velut, rue de la Tannerie, près de
la Grève_, 1628, in-8. Il s'agit d'un certain nombre de
maîtres de logis et chambres garnies qui, après avoir
demandé vainement à leurs propriétaires une diminution pour
le loyer des maisons qu'ils sous-louoient en détail, ont
adressé au Parlement la même rère, exaucée alors, mais à
condition toutefois que la diminution accordée entraîneroit
d'elle-même la résiliation des baux. Les demandeurs,
pour appuyer la requête à laquelle on faisoit droit
ainsi, avoient dit: «Que, pour essayer à gagner quelque
chose pour subvenir à leurs familles, ils avoient pris à
ferme les logis où ils sont, demeurant siz au quartier
du Louvre, pour y loger en chambre garnie et prendre des
pensionnaires; mais, à cause de la longue absence du roy
qui rend ledit quartier du Louvre, voire toute la ville de
Paris, déserte de monde, au prix de ce qu'il y en a lorsque
Sa Majesté est résidente, ils n'ont personne de logé chez
eux, soit en pension, soit en chambre garnie, tellement
que lesdits logements, dont ils payent de grands loyers,
leur sont du tout inutiles et à grandes charges.» La même
année parut _Sentence de monsieur le prévost de Paris, ou
monsieur son lieutenant civil, commissaire député de la
Cour, portant réglement sur la diminution des loyers des
maisons de celle ville et faulxbourgs de Paris, requise
par les locataires contre les propriétaires_. A Paris,
chez Isaac Mesnier, rue Saint-Jacques, 1622. L'année
suivante, autre arrêt, mais d'une importance plus grande:
_Règlement général pour le rabais des loyers des maisons_.
_A Paris, chez P. Rocolet, libraire et imprimeur de la
ville_, 1623, in-8. Il est rendu, «veu l'arrêt de la Cour
de Parlement obtenu sur la requeste présentée par les
pauvres locataires qui tiennent logis et chambres garnies
en la dicte ville de Paris, le 27 octobre 1623, portant
que, pour leur estre pourveu sur la diminution par eux
requise à cause de la maladie contagieuse advenue en ceste
dite ville et fauxbourgs, ils se pourvoyroient par devers
nous, et que ce qui seroit par nous ordonné seroit exécuté,
nonobstant opposition ou appellation quelconques... et,
tout veu, nous disons, par délibération du conseil, ouy
sur ce le procureur du roy, que diminution est faicte
aux dits locataires qui n'ont payé, du quart du terme de
Saint-Jean à la Saint-Remy, et du demi-quart du terme de
Saint-Remy à Noël prochain.» Deux ans après, un arrêt
du même genre fut encore rendu, mais nous ne savons sur
quels motifs; nous ne le connoissons, en effet, que par
son titre, reproduit ainsi, sous le nº 818 du _Catalogue
des livres_ de M. Leroux de Lincy: _Règlement général pour
le rabais des loyers des maisons du 22 août 1625, signé
Musnier_. Paris, 1625, in-8.--Au temps de la Fronde, les
plaintes recommencèrent avec la misère des pauvres gens,
et le Parlement, plus que jamais souverain, ne manqua pas
d'y faire droit. La pièce donnée ici est de cette époque,
mais dans la dernière période. Les années qui avoient
précédé furent celles où les arrêts de cette nature se
multiplièrent le plus. Nous n'en comptons pas moins de cinq
pour la seule année 1649. En voici les titres et le résumé:
1º _Arrêt de la Cour de parlement pour la diminution
des loyers des maisons dans la ville et fauxbourgs de
Paris, du 10 avril 1649_, in-4. Il est rendu sur neuf
requêtes présentées par les locataires des maisons du
faubourg Saint-Antoine; par quelques habitants du faubourg
Saint-Marcel; par les pauvres bourgeois et _chambrelans_
(logeurs en chambre) de cette ville et fauxbourgs; par
les marchands de la salle Dauphine et des autres parties
du Palais, notamment Réné Autié; par les hôteliers du
quartier Saint-Martin; par les locataires des environs du
Palais-Royal, rues des Petits-Champs, Coquillière, des
Vieux-Augustins; par ceux qui louent en chambre garnie
au quartier du Louvre et du Palais-Royal; enfin par les
habitants du faubourg Saint Germain.--2º _Arrêt de la Cour
de Parlement pour la descharge entière des loyers des
maîtres du quartier de Pasques, en la ville et fauxbourgs
de Paris, rendu en interprétation de celui du 10 avril
dernier, avec réglement pour les baux du 14 avril 1649_,
in-4. Cette sentence, que M. Moreau a consignée sous le
nº 264 de son excellente _Bibliographie des mazarinades_,
est rendue sur requête présentée par des habitants de
la _Draperie_, de la _Barillerie_, par des marchands
du Palais, «par Florent Martel, chirurgien ordinaire
du roy en son artillerie, et autres, tous particuliers
demeurant en l'isle Notre-Dame»; par les locataires des
maisons sises rues Saint-Honoré, Frementeau (_sic_),
des Bons-Enfants; par Jean Lemoine et autres locataires
principaux des maisons «baties sur le pont Marie et esles
d'iceluy»; et ceux qui louent en chambres garnies rues des
Poulies, du Louvre, du Coq, de Champfleury, du Chantre, de
Jean-Saint-Denis, Frementeau, de Beauvais, Saint-Thomas
du Louvre; par les cabaretiers de la place Maubert et
environs; par les pauvres bourgeois «demeurant en la
Villeneuve-sur-Gravois, les Petits-Carreaux aboutissant
en la rue Mont-Orgueil, cour de Miracle, rue appelée la
rue Neuve-Saint-Sauveur, rues de Cléry, de Bourbon, et
autres rues adjacentes, sur le chemin qui conduit vers la
Nouvelle-France et Montmartre».--3º _Arrest de la Cour
de Parlement en faveur des locataires et sous-locataires
des maisons de la ville et fauxbourgs de Paris, pour leur
descharge du loyer de Pasques dernier, avec reglement pour
les baux, rentes foncières et autres constituées pour la
construction des bâtiments, donné sur les requestes des
proprietaires des dites maisons, et pour l'execution des
arrêts precedents, des 10 et 14 du present mois et an, du
27 avril 1649_, in-4.--_4º Arrêt de la Cour de Parlement
portant confirmation des arrêts des 10 et 14 de ce mois,
pour la descharge du terme de Pasques, avec deffense aux
propriétaires de presenter aucune requeste. Paris, Michel
Metayer, demeurant isle Notre-Dame, sur le pont Marie, au
Cygne_, in-4. C'est d'abord la supplique de P. Chaoues,
marchand fripier, artisan bourgeois de Paris, locataire
d'une portion de maison sise au coin de la Petite-Friperie.
Elle est dirigée contre maître Charles Fustel, bourgeois
de Paris, qui, «en depit des arrêts precedemment rendus
pour la descharge du loyer echu à Pasques», a fait saisir
les meubles du requérant. Vient ensuite l'arrêt qui donne
droit à la supplique, dans un dispositif où se trouve
cette phrase, dejà en substance sur le titre: «Faict
deffense de presenter aucune requeste en nom collectif des
propriétaires.»--_5º Arrest de la Cour de Parlement pour
la descharge entière des loyers des maisons du quartier de
Noël, escheu à Pasques dernier, du 19 may 1649._ A Paris,
_chez Jean Brunet, rue Neuve-Saint-Louys, au Canon-Royal,
près le Palais_. Il est rendu sur une requête signée par
un grand nombre des marchands qui figurent aussi dans
celle que nous reproduisons. Ils ont leurs boutiques au
Palais, aux grandes et petites salles, aux galeries des
prisonniers en la Cour, «et aux environs des gros murs du
Palais, rue Barillerie, et sur le Pont-aux-Changeurs». Ils
objectent que ce qui les a engagés à se charger desdits
loyers «a esté l'esperance qu'ils ont eue que le commerce
et les manufactures, ausquels ils se sont appliqués les
années dernières, continueroient comme du passé; mais il
en arrive autrement dans les rencontres des barricades,
suivies du blocus de Paris; et le malheur de ce temps a
esté tel que tout le commerce des suppliants a esté ruiné;
ils ont mesme perdu l'occasion des foires Saint-Germain,
de Rennes et de Caen, pour lesquelles ils auroient preparé
et où ils avoient accoustumé de debiter grand nombre de
marchandises, qui leur sont demeurées inutiles pour estre
changées de mode et de prix; et les suppliants ont encore
souffert beaucoup de pertes au sujet des assemblées presque
continuelles de la Cour, occupée aux affaires publiques,
pendant lesquelles lesdits suppliants ont esté obligés
de tenir presque toujours leurs boutiques fermées.»--En
1652, époque de la dernière Fronde, qui fut signalée par
une nouvelle crise de misère, les requêtes des locataires
recommencent. Celle que nous publions ici en est un
exemple. Mais nous n'avons pu trouver l'arrêt qu'elle dut
motiver, non plus que celui qui donna sans doute raison
à une autre supplique du même genre, signée de Lefèvre,
avocat au Conseil. Voici le titre de cette pièce, rappelée
par M. Moreau, sous le nº 3504 de sa _Bibliographie des
mazarinades: Requête presentée au roi, en son château
du Louvre, par les pauvres locataires de la ville et
faubourgs de Paris, le jeudi 24 octobre 1652, pour les
exempter du paiement des termes de Pâques, Saint-Jean et
Saint-Remy derniers_. Paris, _Noël Poulletier_, 1604, in-4.
On ne s'en étoit pas tenu alors à ces requêtes contre
les propriétaires; quelques uns, notamment un nommé de
Verneuil, avoient eu le projet de les faire financer par
force pour les fonds nécessaires à l'expulsion du Mazarin.
M. Moreau (nº 2772) a donné une curieuse analyse du placet
où se trouve émise cette singulière idée: _Placet presenté
à Son Altesse Royale par Jean Le Riche, sieur de Verneuile_
(sic), _bourgeois et habitant de Paris, sur le moyen qu'il
a donné à messieurs les princes de faire le dernier effort
pour chasser le cardinal Mazarin sans fouler les peuples_.
Paris, _veuve Marette_, 1652, 7 pages, très rare, signé
Verneuil. «Ce Verneuil, dit M. Moreau, propose de prendre
aux propriétaires le quart du quartier échu à Pâques
dernier, et offre d'en faire la recette. Il offre en outre
de vendre deux maisons, l'une à la ville et l'autre à la
campagne, pour les frais de la guerre et pour le prix de la
tête de Mazarin!»]
Suplient humblement Jacques Motteron, Jacques Rouguon, Guillaume
Bourgeois, Jean Nansse, Joseph Boutiffard, Marin David, Edme Farcy,
Desprez Jouvellet, François Maurice, Jacques Le Fresne, Jacques
Raymault, Jullien de Bray, Claude Mignot, Charles Vaillant, Pierre
Bourgeoin, François Philippart, Françoise Chaudun veufve Charles de
Combes, Jean Corriasse de Barry, Jacques Mallasye, Michel Filassier,
Jacques Bazin, François Vincent, Charles Godefroy, Nicolas le Dreux,
Pierre Desmarres, Georges Guillard, Jacques Migoullet, Jacques
Chuppin, Jacques de la Mare, Guillaume Dufour, Romain Boutelleux,
Pierre Danisy, Dantan, Chenard, Vatin, Mazé, R. Morin, Charles
Dutol, Thomas le père, Micloul Maire, Isaac le Fébure, Jean du Foua,
Jean Parlot, Antoine Vailly, Gabrielle Bouche, Jacques Prevost,
Alexandre Chenet, Hubert Chandellier, Jean Mouppellon, Jérémie
Blanchard, Charles Sanse, Lucas Dupuis, Jean Desert, Jean Granveau,
Claude Vallerin, Gilbert Charton, Claude Tiphane, Nicolas Lambert,
Ctenon, Feuche, Jacques Delihu, Coustellier et Michel Guillaume,
Pierre Isenbert, P. Besson, Charles de Lievre, Germain Gobert,
Martin Fontaine, Luc Navarte, François Norquier, Pierre Cointerel,
Jean Olive, Charles Barbereau, Simon Barteau, Pierre Fromantin, Jean
Forestier, Louis Denis, Jacques Tatou, Antoine Mansart, Louis Denis,
Alexandre Lesselin, Pierre Poncet, Jeanne Amiot, Nicolas de Combes,
Denis Mesnidrieu, Louis Lami, Jean Maglin, Nicolas Lambert, Simon
Baudin, François Leclerc, Isaac de l'Estang, Jean Lesselin, Jean
Joly, touts marchands bourgeois et artisans de cette ville de Paris,
demeurant tant sur les ponts Sainct-Michel, au Change, rue de la
Barillerie et ès environs du Palais et lieux adjacents, principaux
locataires et sous-locataires des maisons, chambres et boutiques
scizes et scituées ès-dits lieux; disans que quelques particuliers,
au mois de mars dernier, auroient présenté leur requeste à la Cour,
tendante à ce qu'à cause des troubles qui sont dans le royaume et
que le commerce a cessé universellement par tout ledit royaume
et en autres lieux circonvoisins d'iceluy, au moyen de quoy les
supplians, qui n'ont autres revenus pour le maintien de leur famille
que leur traficq ordinaire, et lequel n'ayant plus de lieu, ils
sont reduits à une extrême disette, ne pouvant avoir moyen de vivre
et subsister. Pour raison de quoy ils requeroient par la susdite
requeste qu'ils fussent deschargez des loyers qu'ils pouvoient
debvoir du terme de Noël à Pasques; mais, la Cour n'ayant voulu
prononcer deffinitivement, elle auroit renvoyé lesdits particuliers
à eux pourvoir pardevant le prevost de Paris, qui auroit donné
jugement tout ambigu et insoustenable, puisque par iceluy il est
favorable aux uns, et non aux autres; ce qui auroit donné sujet
d'appel tant d'icelle sentence que des exécutions faites sur les
biens des supplians; et par ainsi la Cour sera toujours importunée si
elle n'en retient la connoissance et ne donne arrest deffinitif. Ce
considéré, nos seigneurs, attendu qu'il vous appert de la necessité
publique causée par l'effet de la guerre que les supplians n'ont
autre moyen de vivre et entretenir leur pauvre famille que leur
traficq ordinaire, et lequel ayant cessé, comme il est notoire, ils
sont reduits à une disette extrême, joint que la pluspart du temps
leurs boutiques sont fermées, estant obligés d'avoir les armes sur
le dos et faire garde aux portes; aussi que les proprietaires des
maisons et boutiques qu'ils occupent, tirant des louages excessifs,
pouvant mieux subsister qu'eux; aussi qu'il ne seroit pas raisonnable
qu'ils fussent exempts d'essuyer en partie le mauvais temps present,
il vous plaise de vos graces ordonner que lesdits suppliants seront
deschargez des loyers dudit terme de Pasques passé, comme aussi de
celui de Sainct-Jean mil six cent cinquante-deux, avec deffence
ausd. propriétaires et sous-locataires de faire faire aucune
contrainte pour lesdits termes de Pasques et Sainct-Jean jusques à ce
qu'autrement par la Cour en ayt esté ordonné. Et vous feres bien.
Parlent sommairement les parties à maistre Le Nain, conseiller du roy.
Fait en Parlement, le 19 jour de juin 1652.
A la requeste de maistre François Parent le jeune, procureur en
parlement, et de... soit sommé et interpellé maistre... de comparoir
à dix heures du matin à la barre de la Cour pardevant monsieur
Le Nain, conseiller, pour estre oüys et réglez sur la requestre
présentée à ladite Cour le dix-neuf du present mois et an par
ledit..... et les y desnommez; de laquelle coppie a esté baillée à ce
que ledit..... aye à deffendre si bon luy semble. Dont acte.
_Reproches du capitaine Guillery[62] faits aux Carabins, Picoreurs et
Pillards de l'armée de Messieurs les Princes._
_A Paris, de l'imprimerie d'Anthoine du Brueil, entre le pont
Saint-Michel et la rue de la Harpe, à l'Estoille couronnée._
M.DC.XV. In-8.
[Note 62: V. sur ce chef de bandes une pièce de notre
t. 1er. Celle-ci contient quelques faits nouveaux sur
lui et sur les bandits qui pilloient à son exemple et
renchérissoient même sur ses ravages. On peut voir, au
sujet de ces _picoreurs_ du parti des princes, notre t. 5,
p. 215, et le t. 6, p. 324, note 2.]
Ha! mes frères, vous deshonorez l'Estat. Est-ce ainsi qu'on se
comporte à la guerre, où tout d'un coup le vallet veut estre maistre,
où le pigeon veut voller avant qu'avoir des aisles, où l'escolier
veut sortir de l'escolle avant que d'avoir rendu les actes et les
preuves de sa profession?
Du temps que Guillery j'estois, on me voyoit marcher sous les
cornettes du feu duc de Mercoeur[63], et je me fis tellement sous la
conduitte d'un chef si important que je devins fort grand conseiller,
suptil aux entreprises, et fort grand de courage; bref, ayant acquis
toutes les marques d'un bon soldat, on me donna une compagnie, en
la conduite de laquelle je m'acquitay de ma charge avec autant de
modestie et vaillance que capitaine de mon temps. J'estois tousjours
le premier aux escarmouches, et ne demandois qu'à remuer le fer
tousjours au milieu du feu et du sang, et jamais ne m'amusois au
pillage, l'estimant une chose indigne de ma valeur.
[Note 63: V. t. 1er, p. 293, note.]
Ce n'est pas là la vie que vous voulez mener, frères: car je voy
bien, par les procedures que vous tenez au commancement de ceste
guerre, que vous n'avez le coeur qu'à la volerie, qu'au pillage
et butin, poltrons que vous estes, soldats de rapine, oyseaux de
proye[64]; aussi ne vous fussiez-vous jamais enrollé sous les chefs
qui vous conduisent, n'eût esté la belle esperance qu'on vous donna
de demeurer maistres de la campagne et vous laisser vivre avec toute
sorte de liberté. O pendards! on en pendra tant[65]!
[Note 64: Ce que fit le brigand Carrefour, enrôlé quelque
temps dans le parti du duc de Nevers, est bien une preuve
de la vérité de ce qu'on lit ici.]
[Note 65: Cette exclamation revient comme une sorte de
refrain à la fin de plusieurs paragraphes.]
Quant Guillery j'estois, combattans sous les enseignes de mon maistre
et bon seigneur, je n'avois du sang et de la vie que pour despendre
liberallement à son service, esperant qu'après avoir souffert une
infinité de playes, passé et traversé dix mille dangers, le residu de
ma meilleure fortune consisteroit en sa bonne affection. Mais quoy!
je fus malheureux: car, pour avoir bien et fidellement servy, le sort
de ma fortune me rendit miserable et me precipita aux hazards peu
honnestes qui, finallement, m'ont conduit au supplice.
Mais vous ne commencez encore qu'à travailler, et desjà vous vous
payez par vos mains; servans vos maistres et chefs par vos actions
et menées, vous leur acquerez les plus glorieux tiltres du monde;
lesquels, au lieu qu'ils croyent avoir des gens de bien avec eux, ils
n'ont que des larrons, que des volleurs et des pendars, qui ne se
soucient ny du service ny de la bonne affection de leurs chefs. En
recognoissance de leur merite, on leur en pendra tant!
Ainsi, me voyant frustré de mes esperances, m'ayant delaissé, je me
laissé emporter au desespoir, laissant abastardir mon courage, ne
trouvant plus durant la paix où l'exercer genereusement; je feis
ma retraicte, de rage et de despit, aux bois et aux forests, pour
avancer ma main sur les passans et abandonner mes desirs aux pillages
sur les moyens d'un chacun; mais ce ne fut qu'après avoir perdu la
saison et le temps de pouvoir exercer ma valleur.
Mais vous autres qu'on conduit aux exercices des armes, qu'on
mène sur les lieux au pretendu service du roy, où vous avez l'ame
poltronne et coyonne, qu'au lieu de ce faire vous espiez les pauvres
paysans: on en pendra tant!
Bien que Guillery je fusse plongé en ce desespoir et en ce dernier
despit, comme fort robuste et redouté, je me trouvay assisté de
beaucoup de gens qui attachèrent leur vie et leur fortune au mesme
hazard que la mienne, où ramassant l'escume de toute la haute et
basse Bretagne, Poictou et autres pays; je me trouvay accompagné de
plus de quatre cens hommes, tous de faict et de mise[66].
[Note 66: C'est à peu près ce qu'on lit textuellement dans
la pièce de notre t. 1er, p. 294.]
Mais vous autres estes trop lasches et gourmands: vous avez la
peau trop tendre pour l'estendre si loing et pour attirer à vous
tant d'adjoints; vous ne voulez pas tant de suitte pour faire vos
pilleries; aussi auriez-vous peur que le butin de vol ne fût assez
ample; si vous estes seulement douze ou quinze d'une bande après la
maison de quelque laboureur, vous entre-mangez encore, comme chiens
et chats et villains, à qui montera le premier dessus la fille ou la
chambrière de la maison et à qui aura la bourse. Au diable soit la
canaille! On en pendra tant!
Quant Guillery j'estois, je me rangeay premierement dans la forest
de Machechou en Ray, où je dressé ma puissante forteresse pour la
retraicte seure de moy et des miens au retour de nos chasses.
Mais pour vous, vous n'avez pour retraictes bien seures que la
campagne et quelques meschantes tavernes, où vous arrivez aujourd'huy
en l'une, demain en l'autre, sans prendre garde si les prevosts
ne vous suivent point. O frères, vous estes trop impudents en ce
mestier! On en pendra tant!
Assuré et resolu que j'estois, je trouvay une fois un homme sur le
chemin de Nantes, qui s'en alloit solliciter un procez, et me disant
qu'il n'avoit point d'argent. A force de prier Dieu, je decouvray
qu'il luy estoit venu quatre cens escus en sa pochette; alors luy et
moy nous les comptasmes, et, après les avoir comptés, nous partissons
esgallement, comme frères, sans autre bruit ny disputes, telle
qu'elle fust.
Voyez, frères, voyez si vous estes de si bonne amitié; jà vous estes
bien rogues, et ne vaudriez rien à torcher le cul, car vous estes
trop rudes et mal gracieux; aussi n'aurez-vous jamais rien: car,
quand vous trouvez le pauvre marchand en chemin, vous le saluez de
chair et de mots, et, pour tout gracieux accueil, le colletez et luy
vuidez sa pauvre bourse, sans vous soucier ce qu'il peut devenir.
Ha! ingrats, meschans et indignes d'estre frères de Guillery, on en
pendra tant!
Ainsi redouté que j'estois, me transportant en plusieurs lieux,
suivant les forests et attendant le retour des marchands le long
des grands chemins, je fus une fois adverty que quelques prevots
s'estoient amassez avec leurs archers pour me venir surprendre dans
la forest de Mochemont, qui est près de Rouen[67]. Là, j'assemblay
mes gens et les tiray à quartier, puis envoyay recognoistre les
forces des dicts prevots, et moy-mesme m'y transportay, habillé en
paysan; puis, ayant veu que leurs forces n'estoient bastantes pour
les miennes, je les allay charger dans la dicte forest de telle
furie que je les mis en fuitte, et, ayant tué quelques uns et blessé
plusieurs, j'en emmenay six ou sept prisonniers, et, les ayant faict
attacher aux arbres, nous prîmes leurs casaques, et nous en allasmes
la nuict ensuivant à un chasteau proche de là, appartenant à un
president, et, feignant le chercher, luy commandasmes d'ouvrir les
portes de par le Roy, à l'instant ouvrir coffres et cabinets, où nous
fismes fort bien nos affaires.
[Note 67: Guillery poussoit en effet ses entreprises
jusqu'à Rouen; v. t. 1er, p. 298. Le coup de main dont le
récit suit ne se trouve pas raconté dans la première pièce
que nous avons donnée.]
Voyez, frères, voyez si vous aurez jamais tant d'esprit de resister
aux prevosts comme nous fismes et faire de leurs despouilles si
joliment vostre profit; c'est bien au contraire: car, si vous les
sentiez venir de loing, quoy que vous fussiez aussi forts, vous
auriez la fiebvre au cul. Ha! pauvres escoliers, on en pendra tant!
Moy, estant bien armé et associé de bons et valleureux soldats,
j'estois la terreur de toute la campagne, l'espouvante des marchands,
et guières les prevosts ne venoient me chercher, pour ce que je leur
faisois mauvaise escorte et au gros des bois faisais planter des
poicteaux où j'escrivois ces mots: «La mort aux prevosts, la corde
aux archers[68]!» Nul n'approche ces lieux qui ne soit bien suivy.
[Note 68: Cette devise de Guillery est donnée autrement
dans le _Journal_ de l'Estoille (11 sept. 1608): «Ils
avoient pris pour devise, qu'ils avoient affichée
en plusieurs arbres de grands chemins: _Paix aux
gentilshommes, la mort aux prevosts et archers et la
bourse aux marchands_. Ce qu'ils ont réellement exécuté
maintefois, ayant tué tous les prevosts et archers
qui estoient tombés entre leurs mains et devalisé les
marchands. En sorte que, dans ces derniers temps, personne
n'ose negotier ni aller aux foires à trente et quarante
lieues de la retraite de ces voleurs.»]
Mais vous, nouveaux picoreurs[69], vous ne vallez rien que pour
piller le bon homme, que pour destrousser les marchands et rançonner
le monde. Allez, la corde à telles gens que vous, qui n'avez du
courage que contre un homme seul. Guillery, de son temps, ne vouloit
à sa suitte de si lasches poltrons.
[Note 69: Les mots _picoreur_, _picorer_, que Ménage,
d'accord en cela avec le _Dictionnaire des rimes_ de La
Noue, p. 35, dérive du latin _pecorare_, enlever des
troupeaux, étoient arrivés dans la langue vers le temps
d'Estienne Pasquier. Voir ses _Recherches de la France_,
livre 3, ch. 8. On se rappelle la jolie phrase des contes
d'Eutrapel sur ces gens de maraude «accoustrés de bons
habillements que la damoiselle Picorée avoit faits et
filés». Ce n'étoit pas seulement au temps des guerres que
les soldats vivoient de ces pillages, ils n'en faisoient
pas moins lorsqu'ils alloient pacifiquement par les
provinces à la suite du roi. Un des _Nouveaux satires_
d'Angot, sieur de l'Eperonnière, intitulé _Les picoreurs_,
nous apprend ce que le voyage de Louis XIII, en 1620, coûta
ainsi aux riches campagnes de la Normandie:
..... Un jeune pitaut me dit tout esperdu,
Les soldats sont au bourg, Monsieur, tout est perdu!
Cette engeance d'enfer, que la faim espoinçonne,
Froisse tout, pille tout, sans respect de personne;
Ils ont le diable au corps, et jurent devant tous
Que, _par la digne tête_, ils logeront chez vous.
J'aurois, j'aurois horreur de vous dire de bouche
Le desastre qu'ils font et dont le coeur me touche.
Ce ne sont point soudars, ce sont des picoreurs,
Qui sont de l'Ante-Christ les vrais avan-coureurs;
Leurs buletins sont faits, et déjà par la voie,
Comme loups affamés, ils courent à la proie.
Ils ont presque tué Flipin d'un coup d'estoc,
En defendant Janet, ses poules et son coq;
Ils ont rompu son meuble, et sa feme Isabelle
A perdu son sanfaix, son fil et sa cordelle;
Ils ont mangé sa cresme, ils ont son lard ravy.
Jamais un tel desordre au monde je ne vy.]
Quand je trouvois quelqu'un parmy les chemins, je luy demandois
où il alloit, d'où il venoit et quel il estoit; je m'enquestois
en suitte des finances qu'il avoit, et, après l'avoir fouillé et
particulierement visité, si je ne luy trouvois argent suffisamment
pour accomplir son voyage, je luy en donnois du mien; s'il en avoit
plus qu'il n'en avoit besoin pour achever son chemin, nous le
comptions et partissions comme frères, et, cela fait, le laissois
aller sans luy faire aucun autre tort ny dommage.
Voyez si vous estes de si bonne conscience; je tiens pour tout
asseuré que vous n'auriez garde de faire le semblable; je vous tiens
d'un tel naturel, et l'experience le monstre, que vous arracheriez
volontiers le coeur des pauvres gens, puis que, les ayant tous
vollez, pillez et desrobez, encore leur mettez-vous le poignard
sous la gorge pour leur faire confesser, de force ou de gré, s'ils
n'ont point destourné quelque partye de leur bien; vous leur donnez
le fronteau[70], vous leur serrez les poulces avec les rouets[71]
d'arquebuze. Ha! quelle desolation! Vous estes des bourreaux sans
misericorde, vous en serez payez au double, car il n'y a point de
supplice qui puisse esgaller vos forfaits et demerites. On disoit
l'an passé que, vous estans en Poictou, après vous avoir rendus souls
comme bougres[72], enyvrez jusques à jetter le vin par la gorge, par
le nez et par les yeux, miserables que vous estes, vous renversiez
les muids de vin dans les puits à faute de contenter vos maudites
volontez par argent. Mais, quoy! que dict-on de vous en ceste armée?
Je ne sçay si je dois croire: on dit que, pour avoir de l'argent,
vous despouillez les hommes à leur chemise, et les battez et outragez
de telle sorte que plusieurs en sont morts. Au diable soit donné
vostre race; vous aurez bonne issuë de tout cecy un de ces matins.
[Note 70: C'étoit un genre de torture exercé sur les
paysans par ces bandits, et qui consistoit à serrer
violemment avec de fortes cordes le front du patient
jusqu'à ce qu'il eût dit où se trouvoit tout ce qu'il avoit
d'argent.]
[Note 71: C'est-à-dire qu'ils leur serroient les pouces
dans les ressorts de leurs arquebuses à rouets. Les
locutions, encore populaires, _serrer les pouces, faire
mettre les pouces_ à quelqu'un, pour le faire céder,
doivent venir de là.]
[Note 72: C'est-à-dire comme Bulgares. Ils partageoient
alors la réputation d'ivrognerie des Polonais, leurs
voisins.]
Moy, Guillery, ayant esté si consciencieux, si fidelle, si accostable
et si peu soucieux de ces richesses du monde, si ennemy des
meurtriers, pour avoir fui, hay le meurtre, le sang et la cruauté;
pour avoir esté si doux et si clement envers les marchands que de ne
prendre que la moitié de leur argent, pour leur en avoir donné quand
ils n'en avoyent point pour parachever le residu de leur voyage; pour
n'avoir fait si bonne composition avec les simples; si, dis-je, pour
avoir esté de cet humeur en cet indigne estat de volleur, je n'ay pas
laissé d'estre prins, poursuivy et mené par les prevots, archers et
sergens dans la ville de La Rochelle, où mon procez me fut faict, et
moy condamné à estre rompu tout vif sur une roue[73], que devez-vous
estre donc, meurtriers inhumains, volleurs insignes, brigands et
larrons, qui sans mercy et sans misericorde vollez et desrobbez tout
ce qui se rencontre sous vos mains, qui mettez dehors des maisons les
femmes pleurans et gemissans avec leurs petits enfans entre leurs
bras, contraintes de s'en aller chercher ailleurs leur meilleure
advanture avec un baston blanc en la main; leurs pauvres maris en
fuitte, contraints de renoncer à tout, aymant mieux souspirer leur
malheur à l'ombre d'un buisson que vivre avec vous toute sorte
de tyrannie, de felonnie et de barbarie; et quelle pitié, frère,
d'entendre aujourd'huy parler de vous en comparaison:
Guillery fut en sa jeunesse
Carabin remply de valeur;
Puis, declinant vers sa vieillesse,
Devint un insigne volleur.
[Note 73: Il fut, en effet, rompu vif à La Rochelle; v.
t. 1er, p. 300. La destruction de la bande de Guillery
fut considérée comme un si grand bienfait pour les
provinces ainsi délivrées que Henri IV accorda des lettres
d'anoblissement à A. Legeay, l'un de ceux qui y avoient
le plus contribué. Ces lettres ont été publiées par M. B.
Fillon dans la _Revue des provinces de l'ouest_, nº de
décembre 1856.]
Mais jamais il ne se dira de luy les choses que quatre des meilleures
provinces de nostre France publieront à l'advenir de vous, et je
voy l'heure qu'un de ces matins qu'on fera une telle perquisition
de vostre vie enragée et de tant de volleries que vous avez faictes
contre la volonté des dicts sieurs les princes, car je le croy ainsi,
qu'il ce fera une telle execution de vos charongnes qu'il n'y aura
rien d'oublié du pareil qu'il se fit durant les derniers troubles, à
la penderie de Bretaigne faicte par le comte de Lamoignon, commandant
pour lors à un regiment pour feu monsieur le duc de Mercoeur. Cela
vous est tout acquis, et n'en esperez pas moins, car vous meritez
cent fois plus, et ne sçay ce que c'en sera. Sa Majesté en reçoit
tous les jours des plaintes et recevra encore plus que jamais
d'oresnavant, par tant de familles que vous avez ruinées et mises
au blanc. Telle sera vostre fin, telle la recompense de vos beaux
faicts, tels les salaires de vos courses, et tel le prix destiné
aux plus cruels et felons voleurs du monde, ainsi que chacun vous a
recogneus.
_Manifeste de Pierre Du Jardin, capitaine de la Garde[74], prisonnier
en la Conciergerie du Palais, à Paris._
M.DC.XIX. In-8.
[Note 74: Ce capitaine de la Garde nous est connu par une
pièce non moins rare que celle-ci, et dans laquelle tous
les faits curieux dont il ne donne ici qu'un résumé sont
expliqués en détail. Cette pièce a pour titre: _Factum de
Pierre du Jardin, sieur et capitaine de la Garde, natif de
Rouen, province de Normandie, prisonnier en la Conciergerie
du Palais de Paris, contenant un abrégé de sa vie et des
causes de sa prison, pour oster à un chacun les mauvais
soupçons que sa détention pourroit avoir donnez_, in-8, s.
l. n. d. Il ne dit pas ici les causes de cette détention,
mais son _factum_ en parle longuement. Il paroît qu'il
avoit été pourvu d'un office de contrôleur général, et
que, pour quelques malversations dans l'exercice de cette
charge, il avoit été arrêté et mis à la Bastille en 1615.
Afin de donner une autre raison à son emprisonnement, et
surtout pour attirer sur lui l'attention et la clémence
du roi, il s'étoit mis à rappeler ou plutôt à imaginer
de toutes pièces, au sujet du crime de Ravaillac, les
révélations contenues ici, et dont une explication plus
détaillée, mais non pas plus curieuse, se trouve dans son
factum. Je ne pense pas qu'il soit question ailleurs de ces
faits, qui, si l'on pouvoit en constater l'authenticité,
seroient si intéressants pour l'histoire de l'assassinat de
Henri IV.]
Moy, la Garde, estant à Naples, je fus traitté plusieurs fois par
Charles Hebert, secretaire du feu mareschal de Biron, où estoit
Mathieu de la Bruyère[75], lieutenant particulier au Chastelet
pendant la Ligue, qui estoit l'un des principaux autheurs de la
conspiration, et le sieur Roux, Provençal, et Louys d'Aix, cy
devant gouverneur de Marseille au temps de la mort de Casau[76],
tous les quels, avec ledit la Garde, estans au logis dudit sieur de
la Bruyère, disnans ensemble, s'y trouva Ravaillac, qui dit qu'il
tueroit le roy ou qu'il mourroit en la peine[77], et qu'il avoit
apporté des lettres du sieur d'Espernon au vice-roy de Naples, comte
de Benevente, et qu'après disner il en vouloit aller retirer response
du dit vice-roy de Naples.
[Note 75: C'est ce fameux ligueur dont on prétendoit
que son homonyme, l'auteur des _Caractères_, étoit le
descendant. Il avoit été lieutenant civil, et, en 1592, il
avoit entamé des négociations particulières pour faire sa
paix avec le roi. V. l'excellente édition donnée par M.
Victor Luzarche du _Journal historique_ de P. Fayet, p.
118-119.]
[Note 76: V. sur ces faits notre t. 2, p. 296-297, notes.]
[Note 77: Dans son _Factum_, le capitaine place cette
visite chez Charles Hébert, après, et non pas avant,
cette qu'il fit chez le jésuite Alagon. Voici comment il
y raconte l'arrivée de Ravaillac, qu'il ne nomme pas,
comme ici: «Pendant qu'ils estoient à table survint un
certain homme à luy incogneu, vestu d'escarlatte violette,
qui fut receu de la compagnie avec grandes caresses,
et prié de manger avec eux. Il s'assit à table, et,
enquis par quelqu'un des sus nommez quelles affaires
l'amenoient à Naples, respond qu'il apportoit des lettres
au vice-roy de Naples de la part d'un seigneur françois,
lequel nomma, et dont le sieur de la Garde a déclaré le
nom devant nos seigneurs du Parlement, lorsqu'il a esté
interrogé, desquelles lettres il vouloit retirer responce
après disner pour s'en retourner en France, où estant,
il falloit qu'aux despens de sa vie il tuast le roy, et
qu'il s'asseuroit de faire le coup. Le sieur de la Garde,
estonné de ce discours, s'informa du plus proche de soy qui
estoit cet homme. Il le luy nomma. Durant le disner furent
tenuz plusieurs autres propos entremeslez de ce damnable
dessin.»]
Quelques jours après, le dit de la Bruyère mena le dit la Garde chez
le Père Alagon, jesuite, oncle du duc de Lerme, Espagnol; lequel
jesuite luy proposa d'entreprendre l'execution dont s'estoit chargé
le dit Ravaillac, comme l'estimant digne d'une telle entreprinse,
pour laquelle il luy feroit donner cinquante mil escus et le feroit
grand en Espagne[78].
[Note 78: D'après le _Factum_, la Garde auroit eu deux
entrevues avec le jésuite. Dans la seconde, il lui auroit
demandé de quelle manière il entendoit qu'il falloit tuer
le roi. «Alagon respond que cela se pourroit faire d'un
coup de pistolet à la chasse du cerf.»]
A l'instant que j'eus descouvert ces choses, je fus avertir monsieur
Zamet le lendemain au matin à la pointe du jour, le quel fit
serment sur les sainctes Evangiles qu'il ne me descouvriroit et
ne m'accuseroit point pour le dit advertissement, sous la quelle
asseurance je luy racontay toute l'affaire cy-dessus; le quel, aussi
tost qu'il l'eut entendue, escrivit au roy et au sieur Zamet[79], son
frère, estant lors à Paris, et les advertissant du grand armement qui
se faisoit au dit Naples de cent galères et dix ou douze gallions
chargez de pouldres, canons, pics, pioches, hottes, pelles, petards,
ponts à crochets, poudres pour empoisonner les eaux, force vivres et
vingt-cinq mil hommes entretenus pour trois mois, le tout pour s'en
venir en France.
[Note 79: Le fameux Sébastien Zamet, dans l'hôtel duquel
Gabrielle d'Estrées sentit les premières atteintes du mal
dont elle mourut. Il a déjà été souvent parlé de lui dans
les notes de ces _Variétés_.]
Moy, voyant si pernicieux dessein, je partis de Naples ayant lettres
dudit sieur Zamet addressantes à monsieur Rabie[80], maistre des
courriers de Sa Majesté à Rome, qui est François, le quel me presenta
à monsieur de Breves[81], ambassadeur pour Sa Majesté au dit Rome,
chez le quel je fus plus d'un mois, et luy declaray le tout.
[Note 80: Dans le _Factum_, ce nom est écrit Rabbi. Suivant
la même pièce, le capitaine, se rendant de Naples à Rome,
se seroit arrêté à Gaëte, et c'est là qu'il auroit reçu,
toujours au sujet du complot, des lettres de La Bruyère
dont il sera parlé plus loin.]
[Note 81: Savary, sieur de Brèves, qui fut en effet
pendant six ans, de 1608 à 1614, notre ambassadeur à
Rome. Les pièces relatives à son ambassade forment 3 vol.
in-fol., conservés parmi les manuscrits de la Bibliothèque
impériale. Gaillard en a donné des notices très curieuses.
(_Notices des manuscrits_, t. 1.) V., sur M. de Brèves,
Walckenaër, _Vies de plusieurs personnages célèbres_, in-8,
t. 1, p. 232-238.]
Pendant le quel sejour je receus lettres du sieur Zamet, qui me
conjure au nom de Dieu de parachever mon voyage en France, les
quelles lettres sont ès mains de nos seigneurs de Parlement, qui
sçavent assez la candeur de mon affection au service de Sa Majesté
et les périls et dangers que j'en ay encourus. Il y a d'autres
lettres ès mains de mes dits seigneurs de Parlement que le dit
sieur de la Bruyère, l'un des sus dits, m'escrivit, les quelles je
receus à Gayette, qui declarent tout ce que dessus; mesmes, par mes
interrogatoires devant ce celèbre Parlement, par plusieurs fois en
ont ouy de ma bouche la verité de ce que dessus; lettres, passeports,
lettres-patentes et autres pièces tesmoignent assez cette verité, le
zèle et affection que j'ay envers le roy et son Estat.
A mon partement de Rome, je prins lettres du dit sieur de Breves,
ambassadeur, addressantes à monsieur de Villeroy, au quel je les
donnay à Fontainebleau le lendemain que monsieur le duc de Nevers fut
arrivé, avec le quel sieur duc je vins de Rome. Le lendemain, j'eus
audience de Sa Majesté, à la quelle je donnay les lettres, qu'il leut
en la presence de plusieurs seigneurs que j'ay nommez par mes dits
interrogatoires par plusieurs fois, et me commanda sa dicte Majesté
de les bien garder, ce que j'ay fait, les ayant depuis mis ès mains
de mes dits sieurs du Parlement.
Et, de plus, me commanda sa dicte Majesté d'accompagner monsieur le
grand mareschal de Pologne, et faire ce qu'il me commanderoit pour le
service de sa dicte Majesté, tant en Flandres, Angleterre, Hollande,
Pologne, Allemagne, et de ne parler des choses sus dictes qu'à ceux à
qui j'en avois parlé, et qu'il rendroit ses ennemis si petits qu'ils
ne luy feroient point de mal, et que ce que Dieu garde est bien
gardé[82].
[Note 82: Sauf cette dernière phrase, si bien dans le
caractère de Henri IV, tout ce qui précède se trouve, mais
en d'autres termes, dans le _Factum_.]
Voilà tout ce qui s'est passé, selon la verité. Si j'ay delinqué en
quelque chose, pour quelque crime que ce soit, je supplie Sa Majesté
de commander à son Parlement de me faire faire mon procès, ou bien de
me donner la liberté, afin de pouvoir employer le reste de mes jours
à son service.
_Histoire du poète Sibus_[83].
[Note 83: Nous trouvons cette pièce, si intéressante pour
l'histoire des moeurs littéraires au XVIIe siècle, dans
l'ouvrage très rare auquel nous avons déjà fait plusieurs
emprunts: _Recueil de pièces en prose les plus agréables
de ce temps, par divers autheurs_; à Paris, chez Charles
de Sercy, M. DC. LXI, in-12, _deuxiesme partie_. Nous
ne savons quel est le pauvre diable, à la fois poète
et musicien, double métier de gueuserie, qui se trouve
représenté ici sous le nom de Sibus. Il étoit d'autant plus
difficile de le découvrir qu'un grand nombre de poètes
de ce temps-là partageoient la même misère, et que c'est
à peine si la plupart nous ont fait parvenir leurs noms.
Est-ce Maillet, le Mytophilacte du _Roman bourgeois_,
le _poète crotté_ de Saint-Amant? Plus d'un détail le
donneroit à penser; mais il étoit mort vieux en 1628, et il
n'eût plus été en 1661 une figure de circonstance, surtout
auprès de tant de pauvres diables qui n'avoient que trop
bien rajeuni le type déguenillé. Je pencherois plutôt
pour quelqu'un de ceux qui traînoient leur vie mendiante
au milieu du Paris de la Fronde, comme cet auteur de
_Mazarinades_ qui, dans la pièce _Les généreux sentiments
de Mademoiselle_, etc., Paris, 1652, in-4, raconte de
quelle façon, «ayant été présenter des vers mal fagotés à
un prince, il fut égratigné par un singe parcequ'il étoit
mal vêtu»; comme Gomez encore et comme Civart, dont il est
parlé dans une autre Mazarinade, _La fourberie découverte,
ou Le renard attrapé_, 1650, in-4, p. 7:
Paris, qui m'a vu destiné
A cultiver la poésie...
Mais ce métier plein de folie,
Combien qu'il ait beaucoup d'appas,
N'apporte pas un bon repas.
Soyez-m'en témoin, je vous prie,
Et vous Gomès, et vous Civart,
Qu'on montre au doigt dedans le Louvre.
Le nom de Civart--si ce n'est pas encore un pseudonyme--est
celui qui se rapproche le plus de celui de Sibus. C'est
tout ce que nous pouvons dire, car ce Civart ne nous
est connu que par cette seule pièce, et nous ne pouvons
savoir si son existence eut quelque ressemblance avec
celle qui est racontée ici, et qui semble avoir été plutôt
faite à plaisir que d'après la réalité. Parmi les grands
déguenillés de ce temps, n'oublions pas le géomètre
Vaulezard, dont G. Naudé nous a fait le portrait à la page
270 du _Mascurat_.]
Que voulez-vous que je vous die de ce petit homme? Il faudroit avoir
autant d'industrie que Heinsius, qui nous a depuis peu donné de
si beaux discours sur un pou[84], pour vous pouvoir entretenir de
cette petite portioncule de l'humanité. Toutefois, si le proverbe
est veritable: _Deina peri phachis_, il faut esperer que nous en
sortirons à nostre honneur.
[Note 84: Ce singulier traité de Heinsius a été traduit par
Mercier de Compiègne; un autre du même genre, écrit par Th.
Canterius, a été mis en françois par Simon, de Troyes. Le
poème burlesque de J. Wolcott, _the Lousiad_, roule sur un
sujet pareil. L'insecte chanté s'appelle, comme on sait,
_louse_ en anglois. Sur des facéties de même espèce, on
peut chercher dans le recueil de Dornau, _Amphitheatrum
sapientiæ socraticæ jocoseriæ_, Hanau, 1670, en deux
parties.]
Premierement, vous devez sçavoir que ce n'est pas de poëte seulement,
mais de musicien aussi, que Sibus a joué le personnage dans le monde;
et c'est ce qui fait que vous devez moins vous estonner de sa misère,
estant doué de ces deux bonnes qualitez, dont une seule ne manque
presque jamais à rendre un homme gueux pour toute sa vie. Ce n'est
pas qu'à dire le vray il ait jamais possedé ny l'une ny l'autre
veritablement; mais tant y a qu'il n'a pas tenu à luy qu'il n'ait
passé pour tel, et que quelques-uns mesme, soit pour ne le pas bien
connoistre, soit peut-estre aussi pour le voir si gueux, l'ont pris
pour ce qu'il desiroit d'estre. Il est vray que, comme il connoissoit
son foible, il avoit l'industrie de ne parler jamais de vers devant
les poëtes, mais tousjours de musique, et avec les musiciens de ne
parler que de vers: de sorte que parmy les poëtes il passoit pour
musicien, et parmy les musiciens pour poëte. C'est ce qui me donna
bien du plaisir un jour que, m'estant successivement trouvé avec
Voiture et Lambert[85], et estant tombez par hazard sur le sujet de
ce petit poëte: «Il est vray, me dit Lambert, que le pauvre petit
Sibus ne sçait rien du tout en musique; mais, en recompense, pour
ce qui est des vers, on dit qu'il en fait à merveille.» Voilà le
jugement qu'en faisoit ce musicien. Mais le bon fut qu'incontinent
après, ayant rencontré Voiture: «Pour moy, nous dit-il, je ne sçay
guère ce que c'est que de la musique, et je croy que Sibus y excelle;
mais il a grand tort de se vouloir mesler de faire des vers, où il
n'entend rien.»
[Note 85: Ce musicien, beau-père de Lulli, est trop connu
depuis la 3e satire de Boileau et par quelques anecdotes de
Tallemant pour qu'il soit besoin d'entrer sur son compte
dans quelques détails.]
C'est pourtant à ce dernier mestier qu'il s'est apliqué
principalement, et c'est celuy qui l'a le plus fait connoistre dans
le monde. Aussi ne vous entretiendray-je guère que de Sibus le
poëte, ses principales avantures luy estant arrivées sous ce dernier
personnage, ainsi que vous le verrez par le recit que je vais faire
de ce que j'ay pû apprendre de sa vie.
Pour commencer donc par la naissance de nostre heros, comme j'ay
remarqué dans les bons romans qu'il faut toûjours faire, je vous
diray que vous ne pouviez trouver personne qui vous en pût mieux
instruire que moy, personne n'en ayant jamais eu connoissance. Vous
diriez que ce petit homme ait esté trouvé sous une feuille de chou
comme Poussot[86], ou qu'il soit sorty de la terre en une nuit comme
un champignon. Tant y a qu'il a esté si heureux qu'il n'a jamais
connu d'autre père que Dieu, ny d'autre mère que la Nature. Il coula
les premiers jours de sa vie dans Nostre-Dame; ses premières années
dans plusieurs autres eglises, sous un habit bleu[87], avec un tronc
à la main, et les suivantes dans le collége de Lizieux[88], où il
trouva moyen de s'elever à l'estat de cuistre[89]. Ce fut là qu'à
force de lire les plus rares chefs-d'oeuvre de nos poëtes françois,
qu'il rapportoit tous les jours du marché avec le beurre et les
autres drogues qu'il achetoit pour le disner de son maistre, il luy
prit une si forte passion pour la poësie, qu'il resolut, ainsi qu'il
disoit alors, de devouer toutes les reliques du peloton de ses jours
au service des neuf pucelles du mont au double coupeau. Mais pour
ce qu'à son gré, pour un poëte de cour tel qu'il vouloit estre, il
ne se trouvoit pas bien dans un collége, il se resolut de changer
l'université pour le fauxbourg Saint-Germain. Il y alla donc loger au
haut d'un grenier, et vous ne sçavez pas la belle invention dont il
usoit pour y escrire ses beaux ouvrages sans qu'il luy en coustast
rien en plume, en encre ny en chandelle. Il avoit l'industrie de
laisser tellement croistre l'ongle du doigt qui suit le poulce de
la main droite qu'il le tailloit et en ecrivoit après comme d'une
plume. «Parbleu! voilà un galand homme! s'escria icy l'amy de Sylon.
Ne s'en sert-il point aussi au lieu de chausse-pied, et ne vend-il
point les autres pour faire des lanternes?--C'est un trafic dont je
ne voudrois pas jurer qu'il ne se soit avisé, continua Sylon; mais
tant y a qu'il n'y a rien de si extraordinaire dans la longueur de
ses ongles qui ne passe pour une très grande galanterie au royaume de
Mangy[90], ou de la Chine et de Cochinchine, comme aussi parmy les
naïres[91] de la coste Malabare, où les grands ongles ne se portent
que par les nobles, et où c'est une marque de roture de les avoir
courts. C'est peut-estre, repliqua l'amy de Sylon, ce qui fut cause
de la belle mode qui courut parmy nos godelureaux il y a quelque
temps, de laisser ainsi croistre l'ongle du petit doigt[92]. Quoy
qu'il en soit, reprit Sylon, ce fut l'artifice dont usa Sibus pour ne
point acheter de plume. Au lieu d'encre, il se servoit de suye qu'il
détrempoit dans de l'eau: de sorte que, son ecriture roussissant à
mesure qu'il la faisoit, il disoit par galanterie à ceux qui l'en
railloient que c'estoit qu'il n'ecrivoit qu'en lettres d'or; et il
fit un petit trou, qu'il avoit soin de boucher tous les matins d'une
cheville, à une meschante cloison qui separoit son galetas de celuy
d'une blanchisseuse chez laquelle il logeoit, de manière que, la
lueur de la lampe à la faveur de laquelle la blanchisseuse sechoit
son linge venant à passer par ce trou, il appliquoit son papier
justement au devant, et deroboit ainsi sans pecher ce qu'il n'avoit
pas le moyen de payer. Pour le jour, il le passoit ou à corriger les
fautes dans une imprimerie[93], ou à se promener dans la court du
logis où il demeuroit: car j'oubliois à vous dire qu'il avoit aussi
trouvé le moyen de se chauffer à peu de frais. Il avoit remarqué un
matin par sa fenestre qu'il sortoit une epaisse fumée d'un gros tas
de fumier qui estoit dans la court. Nostre poëte jugea que c'estoit
là son fait, et ne manqua pas un seul jour de l'hyver d'y faire son
peripatetisme et d'y aller rechauffer le feu de sa veine.
[Note 86: C'est-à-dire comme Poucet, qui portoit, à ce
qu'il paroît, dans les contes de nourrice, le nom qu'on
lui donne ici, avant que Perrault eût immortalisé l'autre.
Il n'a pas respecté cette particularité de sa naissance,
mais elle a été religieusement conservée dans l'histoire de
Tom-Thumb (_Tom-Pouce_), le petit Poucet des Anglois.]
[Note 87: «C'estoit ainsi qu'on habilloit, dit Furetière
(_Roman bourgeois_, édit. elzev., p. 330), les pauvres
orphelins et les enfans de l'hospital, témoin ceux du
Saint-Esprit et de la Trinité.»]
[Note 88: Ce collége, l'un des plus fameux de l'ancienne
Université de Paris, se trouvoit alors, non pas rue
Saint-Jean-de-Beauvais, où il fut dans les derniers temps
qui précédèrent la Révolution, et où il fut remplacé par
une caserne, mais rue Saint-Etienne-des-Grès.]
[Note 89: C'est-à-dire valet de classe, de l'allemand
_küster_. Dans les _Cent nouvelles nouvelles_, on lit
_coustre_.]
[Note 90: Il faut lire ici, je crois, _Manchy_, abréviation
de Mantchourie.]
[Note 91: Les _naïres_ sont, parmi les Indiens, les nobles
qui portent les armes.]
[Note 92: On connoît ces vers d'Alceste à Célimène sur
cette mode des muguets du XVIIe siècle (_le Misanthrope_,
acte 2, sc. 2):
Mais au moins, dites-moi, Madame, par quel sort
Votre Clitandre a l'heur de vous plaire si fort?
Sur quel fonds de mérite et de vertu sublime
Appuyez-vous en lui l'honneur de votre estime?
_Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt_
Qu'il s'est acquis chez vous l'estime où l'on le voit?
On lit aussi dans la nouvelle tragi-comique de Scarron,
_Plus d'effet que de paroles_, au sujet du prince de
Tarente: «Il s'étoit laissé croître l'ongle du petit doigt
de la gauche jusqu'à une grandeur étonnante, ce qu'il
trouvoit le plus galant du monde.» Cette mode venoit sans
doute de ce qu'il falloit _gratter_ avec l'ongle, et non
pas frapper, à la porte de la chambre du roi, pour annoncer
qu'on désiroit entrer. Porter l'ongle long, c'étoit donc
montrer indirectement qu'on étoit reçu chez Sa Majesté.
Par flatterie, on grattoit aussi chez les gens les plus
puissants. Tallemant, voulant donner une preuve du crédit
de Desnoyers lorsqu'il mourut, dit: «On grattoit déjà à sa
porte comme à celle du cardinal.» (Edit. in-12, t. 3, p.
78.)]
[Note 93: C'étoit souvent alors le métier des pauvres
diables d'auteurs ou de prêtres. V. dans notre tome 2,
p. 79, _le Factum du procez de messire Jean contre dame
Renée_.]
C'estoit sur cette plaisante façon de vivre que, faisant reflexion:
«C'est ainsi, disoit-il en luy-mesme, taschant à se persuader qu'il
estoit un bien grand personnage, à force de se comparer aux plus
grands hommes de l'antiquité, dont il avoit leu quelque chose dans
de meschans lieux communs; c'est ainsi que se promenoient Aristote
dans son licée, Platon dans son academie, Zenon sous ses portiques,
Epicure dans ses jardins, Diogène dans ses cynozarges, Pyrrhon dans
ses deserts, Orphée dans ses forests, tant de bons anachorettes
dans leur solitude, et nostre premier père Adam dans le paradis
terrestre.» Ces pensées le faisoient tomber dans d'autres qui ne luy
donnoient pas moins de satisfaction. Il comparoit la peine qu'il
prenoit la nuit pour gagner de quoy vivre à celle qu'avoit Cleanthes
de tirer de l'eau toutes les nuits pour avoir le moyen de philosopher
le reste de la journée, et sa plaisante façon d'ecrire le faisant
souvenir de la lanterne d'Epictète, qui fut vendue trois mille
drachmes après son deceds[94], il se persuadoit que le petit trou
qu'il avoit fait à sa cloison pourroit bien estre quelque jour aussi
celèbre. Il est vray que, du commencement, il luy survint un accident
qui modera bien sa joye: il remarqua qu'à force de se promener le
long de sa court il usoit bien plus de souliers, et qu'une paire
de bouts qui avoit coustume de luy durer plus de quinze jours ne
luy en servoit plus que douze. Que fit-il? Il se resolut au repos.
C'estoit un plaisant spectacle de considerer nostre petit enfant
barbu planté comme une fourche devant une montagne de fumier, en
humer l'exhalaison, et passer un demy-jour sans se mouvoir. Que s'il
entendoit quelque bruit, il se contentoit de tourner la teste, car il
n'avoit garde de se remuer tout à fait, de peur d'user toujours ses
souliers d'autant. Il s'imagina mesme que ce fumier luy pourroit bien
estre utile à moderer les ardeurs de la faim, ayant ouy dire que les
cuisiniers mangent beaucoup moins que les autres hommes, à cause des
fumées des viandes qui les nourrissent; mais ce ne fut pas le seul
artifice dont il se servit pour suppléer au deffaut de nourriture.
Par malheur, ayant mis le nez un jour dans Aulu-Gelle, il y leut
que le medecin Erasistrate avoit trouvé l'invention de demeurer
long-temps sans manger par le moyen d'une corde dont il se serroit
le ventre[95]. Sibus jugea que c'estoit là un exemple dont il devoit
faire son profit; et pour ce que ce n'estoit pas, à son advis, tant
au ventre qu'à la gorge que le mal le tenoit, il voulut encherir sur
cette invention, et s'etreignit le col de telle sorte qu'il se pensa
etrangler, et en fut long-temps malade.
[Note 94: C'est Lucien qui nous donne ce détail dans sa
satire _contre un ignorant qui faisoit une bibliothèque_:
«Mais pourquoi, dit-il, te rapporter les exemples d'Orphée
et de Neanthus? De notre temps, il s'est trouvé un homme,
et il est encore en vie, qui a acheté la lampe de terre
d'Epictète trois mille drachmes: car il espéroit qu'en
lisant les nuits à la lueur de cette lampe, la sagesse
d'Epictète viendroit incontinent à lui pendant son sommeil,
et qu'il deviendroit tout semblable à ce merveilleux
vieillard.» Lucien parle encore du collectionneur qui
acheta le bâton de Protée le cynique moyennant un talent
(5,500 fr. à peu près). De notre temps, la canne de
Voltaire, je dis la vraie, n'auroit pas été à la moitié de
ce prix.]
[Note 95: Ce sont les fragments mêmes d'un livre
d'Erasistrate qu'Aulu-Gelle cite à ce sujet. (_Noctes
atticæ_, lib. 16, cap. 3.)]
Ce n'est pas que, quand il pouvoit manger aux despens d'autruy, il ne
s'en acquitast de très bonne sorte, car, pour luy, s'il se trouvoit
en quelque occasion où il fallût mettre la main à la bourse, il s'en
excusoit fort bien, alleguant que, comme Protogène, en faisant à
Rhodes le portrait de Jalise, n'avoit vescu que d'eau et de lupins
pendant plus de sept ans qu'il y travailla, il estoit obligé de mesme
d'observer un regime semblable à cause de son grand poëme auquel il
estoit occupé. Toutefois, ce fut une chose bien plaisante, un soir de
Saint-Martin, qu'il se servit de cette defaite envers un solliciteur
de procez qui logeoit en mesme maison que luy, et qui luy avoit
demandé s'il ne vouloit pas qu'ils fissent la Saint-Martin ensemble:
car celui-cy, voyant rostre homme si eloigné de la proposition
qu'il luy avoit faite, se contenta d'envoyer querir pour son souper
un poulet, jugeant que cela suffisoit pour luy. Mais il ne fut
pas plutost à table que, Sibus s'en estant approché petit à petit,
puis en prenant une cuisse de poulet: «Deussay-je interrompre, luy
dit-il, mon travail pour quinze jours, si faut-il que j'en taste,
tant je trouve qu'il a bonne mine.--Nous en pouvons encore envoyer
querir un autre, repliqua le solliciteur, si le coeur vous en
dit.--Ah! mon Dieu! reprit le poëte, que ce discours desesperoit,
ne me donnez point occasion de violer ma loy davantage: car, s'il y
avoit plus de viande, j'ay si peu de pouvoir sur moy que je ne me
pourrois empescher d'en manger.» Il eluda donc ainsi la proposition
du solliciteur. Neantmoins, comme celuy-cy, qui n'attendoit pas ce
renfort, n'avoit fait acheter à souper que ce qu'il luy en falloit,
il se trouva que, sa faim n'estant qu'à demy rassasiée, il fut
obligé d'envoyer encore querir un autre poulet. Le poëte ne fit pas
semblant de s'en appercevoir; mais, quand il fut sur la table et
qu'il eut bien fait de l'etonné: «Ne vous l'avois-je pas bien dit,
continua-t-il en se mettant encore après, que je ne me pourrois
empescher d'en manger?»
C'est ainsi que Sibus vivoit le moins qu'il pouvoit à ses despens, et
le plus qu'il luy estoit possible à ceux d'autruy; et ce fut en ce
temps-là qu'à force de vendre ce qui n'estoit pas à luy, c'est-à-dire
les sonnets et les odes qu'il avoit derobés, et d'epargner en bois,
en chandelle, et principalement en viande, il amassa de quoy acheter
d'une crieuse de vieux chapeaux, des canons de treillis[96] et
une vieille panne. Il ne faut pas demander s'il se trouva brave
quand il l'eut attachée à son manteau, et s'il fit estimer sa
marchandise à tous ceux qu'il connoissoit. Tantost, afin d'avoir
occasion d'en parler, il disoit qu'il croyoit avoir esté trompé;
tantost il demandoit s'il n'avoit pas eu bon marché, et surtout il
ne manquoit pas de dire qu'il avoit veu un homme fort bien fait en
offrir autant que luy en sa presence. Ces importunes reflections,
dont il lassa tout le jour la patience d'un chacun, firent qu'on
se resolut de luy faire oster son manteau dès le soir mesme, afin
d'avoir le plaisir de voir avec quelle force d'esprit il supporteroit
la perte de ce bien-aimé. Pour ce dessein, comme il s'en retournoit
chez luy fort tard, on mit dans un coin de rue par où il devoit
passer une lanterne, avec un papier tout proche, où estoit escrit en
grosse lettre: «Rends le manteau, ou tu es mort.» La poltronnerie du
poète estoit si connue qu'on sçavoit bien que, quelque amour qu'il
luy portast, il ne laisseroit pas de le quitter aussi tost qu'il
auroit leu ce billet. Aussi n'y manqua-t-il pas, et, dès qu'un de
ses amis qui s'en retournoit avec luy, et qui estoit de l'intrigue,
eust ramassé le papier, il osta bravement son manteau de dessus
ses espaules, et, le couchant auprès de la lanterne: «Quelque sot,
dit-il, aimeroit mieux un manteau que sa vie.» Son amy, à dessein de
l'eprouver, luy dit que, pour luy, il n'estoit pas resolu de laisser
ainsi le sien à si bon marché. Sibus ne l'entendit pas seulement,
car, dès qu'il avoit eu posé son manteau, il s'estoit mis à fuir de
si bonne sorte qu'il estoit dejà bien loin. Je ne vous entretiendray
point des lamentations qu'il fit sur sa mauvaise avanture lors
qu'il fut chez luy, et que la seureté où il se vit luy permit de
faire reflection sur la perte qu'il venoit de faire. Tous ceux qui
estoient du complot ne manquèrent pas de le venir voir aussi-tost,
disant qu'ils venoient d'apprendre le danger qu'il avoit couru; mais
toutes leurs consolations furent inutiles, et il n'y eust que la
restitution qu'ils luy firent de son manteau capable d'appaiser son
affliction. Faisant tant d'estat de ce bel accoustrement, je vous
laisse à penser s'il estoit homme à le prophaner et pour mettre à
tous les jours ce beau fruit d'une diette qui avoit plus duré que
celle de Ratisbonne[97]. Que pouvoit-il donc faire? Car d'avoir
un autre manteau il n'en avoit pas le moyen, et il ne se pouvoit
aussi resoudre à porter celuy-cy ordinairement. Il trouva un autre
expedient, qui fut de ne bastir sa pane[98] qu'à grands poincts
à son manteau, de sorte qu'il luy estoit facile de la mettre et
de l'oster quand il luy en prenoit fantaisie. Pour ses canons de
treillis, il s'avisa de les passer dans ses bras pour conserver ses
coudes et luy servir de gardes-manches.
[Note 96: C'est-à-dire de grosse toile, comme celle dont
les paysans et les maçons avoient des habits. (_Dict. de
Trévoux._) Ce mot est mis ici par ironie, à cause de sa
ressemblance avec celui de _trélis_, fine étoffe depuis
très long-temps célèbre. (V. Fr. Michel, _Recherches sur
les étoffes de soie_, t. 1, p. 115), et dont on fait encore
l'habillement de jambe des gens à la mode:
Puis le bas de _trélis_ honnête
Lui fait la jambe encor mieux faite.
(_Vers à la Fronde sur la mode des hommes_, 1650, in-4.)]
[Note 97: C'est à Ratisbonne que se tenoient alors les
diètes de l'Empire, à cause de la commodité qu'avoient les
princes allemands d'y faire venir de leurs Etats des vivres
à peu de frais.]
[Note 98: C'étoit une étoffe de soie à longs poils dont on
doubloit les manteaux.]
--Ah! vrayment, interrompit Sylon, c'estoit donc bien le moins que je
pusse faire que de luy payer son fil et la peine qu'il avoit prise
à se deboter et se harnacher de sa pane! car j'oubliois à vous dire
que je l'ay tantost pensé meconnoistre, tant il estoit brave au prix
de ce que je le venois de voir à la Grève.--Vous ne luy deviez pas
beaucoup pour cela, reprit son amy, car ne vous imaginez pas qu'il
change de fil quand il la decout; il ne manque jamais à le serrer
pour la prochaine fois.
Avec tout son bon menage, neantmoins, il ne se put empescher de
devoir quatre ou cinq termes à son hotesse. Jugez si c'estoit
une debte bien asseurée! Il connoissoit un nommé Mamurin[99],
par le moyen duquel il se tira de ce fascheux pas. Voyant que sa
blanchisseuse refusoit de luy faire credit plus long-temps, et ne
vouloit pas pourtant laisser sortir ses meubles, qui consistoient
en un meschant lit, un escabeau à trois pieds, un vieux coffre et
la moitié d'un peigne, il les fit saisir par ce Mamurin, comme plus
ancien creancier: de sorte que la pauvre hostesse, qui n'avoit pas
bien consulté son procureur, se resolut à luy faire credit. Il en
affronta encore plusieurs autres de diverses façons, et se decredita
enfin de telle sorte qu'on luy a souvent entendu dire que, bien que
Paris soit très grand, il estoit pourtant fort petit pour luy, n'y
ayant plus que trois ou quatre rues par où il osast passer.
[Note 99: C'est un des noms donnés à Montmaur dans l'une
des nombreuses satires dont Sallengre a publié le recueil.]
Il tascha neantmoins de remedier à cette horrible pauvreté par
d'assez plaisans trafics. Un jour, n'ayant point de quoy manger, il
alla sur le Pont-Neuf à un charlatan, avec qui il fit marché pour dix
sols de se laisser arracher deux dents[100] et de protester tout haut
aux assistans qu'il n'avoit senty aucun mal. L'heure dont ils avoient
convenu ensemble estant donc venue, Sibus ne manqua pas, ainsi qu'ils
avoient arresté, de venir trouver son homme, qu'il rencontra au bout
du Pont-Neuf qui regarde la rue Dauphine, divertissant les laquais et
les badauts par ses huées, ses tours de passe-passe et ses grimaces;
il tenoit un verre plein d'eau d'une main, et de l'autre un papier
qui avoit la vertu de teindre l'eau en rouge. «Horçà, Cormier[101],
ce disoit ce charlatan en s'interrompant et se repondant luy-mesme,
qu'est-ce que tu veux faire de ce verre et de cette yeau?--Hé! je
veux changer cette yeau en vin pour donner du divertissement à ces
messieurs.--Hé! comment est-ce que tu changeras cette yeau en vin
pour donner du divertissement à ces messieurs?--Hé! en y mettant de
cette poudre dedans.--Mais, en y mettant de cette poudre dedans,
si tu changes cette yeau en vin, il faut donc qu'il y ait là de
la magie?--Il n'y a point de magie.--Il n'y a point de magie! Il
y a donc de la sorcellerie?--Il n'y a point de sorcellerie. Non,
Non.--Il y a donc de l'enchanterie?--Il n'y a point d'enchanterie.
Non, Messieurs, il n'y a ny magie, ny sorcellerie, ny enchanterie, ny
guianterie; mais il est bien vray qu'il y a peu de guiablerie. Gnian
vela le mot.»
[Note 100: Nous avons vu Turlupin le souffreteux presque
réduit à la même extrémité (V. t. 6, p. 62).]
[Note 101: Cormier étoit l'un des fameux opérateurs du
Pont-Neuf, l'une des célébrités populaires du Paris de la
Fronde, époque badaude s'il en fut. Il est parlé de lui
dans l'_Agréable récit des barricades_, dans _le Ministre
d'Etat flambé_ (1649, in-4), où il est mis au nombre des
gens que les événements avoient ruinés:
Sur le Pont-Neuf, Cormier en vain
Plaint sa gibecière engagée.
Une autre mazarinade de la même année le met en scène: _Les
entretiens du sieur Cormier avec le sieur La Fleur, dit
le Poitevin, sur les affaires du temps_. Enfin, tout me
porte à croire que c'est de lui qu'il est aussi question
dans les _Mémoires_ de Daniel de Cosnac (t. 1, 127-128),
au sujet d'une querelle de préférence que Molière eut à
soutenir pour être admis à jouer au château de la Grange,
près de Pézenas, devant M. le prince de Conti. Cormier est
en effet le nom du directeur dont on opposoit la troupe à
la sienne. Or, notre opérateur devoit en avoir une. Tous
ceux de son métier, surtout s'ils avoient sa célébrité et
son importance, n'y manquoient pas alors. On le sait par
l'_Histoire de Barry_, que le fils de ce grand charlatan
a écrite à la suite du rarissime petit volume le _Voyage
de Guibray_, etc., p. 146 et suiv.: «Mon père, dit-il,
étoit à ces belles foires avec une troupe d'acteurs et
d'actrices si excellents et si bien faits qu'on ne pouvoit
les voir sans admiration... Il avoit les plus belles
femmes de l'Europe et le plus magnifique théâtre qui
fut jamais, soit pour les acteurs, soit pour les riches
décorations qu'il avoit apportées de Venise.» Plus loin,
il parle aussi du théâtre d'un autre illustre charlatan,
de Mondor, qui avoit, dit-il, «fait le dessein de venir
passer l'hiver à Rouen avec les débris de sa troupe, dont
on avoit enlevé presque tout ce qu'il y avoit de bon pour
l'hôtel de Bourgogne... La comédie, ajoute-t-il, n'étoit
pas sur le pied qu'elle est aujourd'hui; les comédiens
et les opérateurs vivoient amis et se voyoient très
familièrement, comme gens qui avoient une très grande
relation.» Cela dit, il ne vous semblera plus étonnant que
Cormier eût, comme Barry, comme Mondor, une belle troupe,
avec laquelle, lorsqu'il désertoit Paris, à l'exemple
encore de ces grands opérateurs, il faisoit des caravanes
par les provinces; et il vous paroîtra très vraisemblable
que, dans une de ses courses à travers le midi, il ait
pu se rencontrer avec Molière. Voici maintenant ce qui
arriva lors de cette rencontre, où le grand comique, à
ses commencements, faillit être obligé de céder le pas à
un arracheur de dents, comme peu auparavant, à Nantes, il
avoit vu pâlir son succès devant celui des marionnettes
du Vénitien Segalla! (A. Guépin, _Hist. de Nantes_, p.
317.) Dans le récit de l'abbé de Cosnac, qui seul a parlé
du fait, Cormier n'est que nommé, et personne ne s'étoit
encore occupé de savoir qui il pouvoit être. «J'appris,
dit l'abbé, que la troupe de Molière et de la Béjart
étoit en Languedoc; je leur mandai qu'ils vinssent à La
Grange. Pendant que cette troupe se disposoit à venir sur
mes ordres, il en arriva une autre à Pézenas, qui étoit
celle de Cormier. L'impatience naturelle de M. le prince
de Conti et les présents que fit cette dernière troupe
à Mme de Calvimont engagèrent à les retenir. Lorsque je
voulus représenter à M. le prince de Conti que je m'étois
engagé à Molière sur parole, il me répondit qu'il s'étoit
depuis long-temps engagé à la troupe de Cormier, et qu'il
étoit plus juste que je manquasse à ma parole que lui à
la sienne. Cependant Molière arriva, et, ayant demandé
qu'on lui payât au moins les frais qu'on lui avoit fait
faire pour venir, je ne pus jamais l'obtenir, quoiqu'il
y eût beaucoup de justice; mais M. le prince de Conti
avoit trouvé bon de s'opiniâtrer à cette bagatelle. Ce
mauvais procédé me touchant de dépit, je résolus de les
faire monter sur le théâtre à Pézenas et de leur donner
mille écus de mon argent plutôt que de leur manquer de
parole. Comme ils étoient prêts de jouer à la ville, M.
le prince de Conti, un peu piqué d'honneur par ma manière
d'agir, et pressé par Sarazin, que j'avois intéressé à me
servir, accorda qu'ils viendroient jouer une fois sur le
théâtre de La Grange. Cette troupe ne réussit pas, dans sa
première représentation, au gré de Mme de Calvimont, ni
par conséquent au gré de M. le prince de Conti, quoiqu'au
jugement de tout le reste des auditeurs elle surpassât
infiniment la troupe de Cormier, soit par la bonté des
acteurs, soit par la magnificence des habits. Peu de jours
après, ils représentèrent encore, et Sarazin, à force de
prôner leurs louanges, fit avouer à M. le prince de Conti
qu'il falloit retenir la troupe de Molière, à l'exclusion
de celle de Cormier. Il les avoit suivis et soutenus dans
le commencement à cause de moi; mais alors, étant devenu
amoureux de la Du Parc, il songea à se servir lui-même. Il
gagna Mme de Calvimont, et non seulement il fit congédier
la troupe de Cormier, mais il fit donner pension à celle
de Molière.» M. Sainte-Beuve (_Causeries du lundi_, t. 6,
p. 240) a écrit avec raison qu'après «ce passage, qui nous
touche par la destinée du grand homme qui y est mis en jeu
et s'y agite si indifféremment, on se sent pénétré d'une
amère pitié». Qu'eût-il dit s'il eût été amené à savoir que
le chef de troupe qu'on faillit lui préférer n'étoit, comme
je le crois, qu'un arracheur de dents!]
Le coquin n'eut pas plutost achevé ces paroles qu'il s'eleva un
grand eclat de rire par toute la badauderie, comme s'il eust dit la
meilleure chose du monde. Pour luy, après avoir long-temps ry avec
les autres, il reprit ainsi sa harangue: «Mais, me dira quelqu'un,
viençà, Cormier; je sçay bien que tu es bon frère, tu as la mine de
ne te point coucher sans souper, tu ne manges point de chandelle;
mais à quoy sert ça de changer ton yeau en vin, elle n'en a speut-il
faire pas le goust?--Non, Messieurs, elle n'en a pas le goust. A
quoy sert ça de mentir? Je ne suis ny charlatan, ny larron; je suis
Cormier, à vostre service et commandement. Ardé! velà ma boutique;
n'y a si petit ne si grand qui ne vous l'enseigne. Il y a trente ans,
Guieu marcy, que je demeurons dans le carquier.» Il dit tout cecy en
ostant son chapeau; puis, en le remettant: «Mais à quoy ça sert-il
donc, poursuivit-il, de changer cette yeau en vin, si elle n'en a
pas le goust? A quoy ça sert? Ho! voicy à quoy ça sert: Vous vous
en allez un dimanche, par magnière de dire, après la grande messe,
dans une tavarne. «Holà! Madame de cians, y a-t-il moyen de boire un
coup de bon vin?--Ouydà, Messieurs; à quel prix vous en plaist-il?
à six ou à huit?» Là-dessus: «Donnez-nous-en, ce faites-vous, à six
ou à huit sols, tant du pus que du moins.--Pierre, allez tirer du
vin à ces Messieurs, tout du meilleur. Viste, qu'on se depesche!»
Velà qui va bien. Vous vous mettez à table, vous mangez une crouste,
vous dites à la maistresse: «Madame de cians, faites-nous donner un
sciau d'yeau pour nous rafraischir, car aussi bien velà un homme qui
ne boit que du vin de la fontaine.» Dame! là-dessus, quand on vous
a apporté du vin, vous le beuvez, et, quand vous l'avez beu, vous
remplissez la pinte de vostre yeau, et pis vous dites au garçon:
«Quel fils de putain est ça? Il nous a donné du vin poussé! Va-t'en
nous querir d'autre vin!--Messieurs, c'est tout du meilleur.--Quel
bougre est ça? Je te barray sur ta mouffle! je t'envoyeray voir
là-dedans si j'y sis! Tu n'es pas encore revenu?» Là-dessus, le
pauvre guiable, ayant regardé dans son pot et le voyant plein,
emporte son yau et vous raporte en lieu de bon vin. Dame! je vous
laisse à penser s'il est de la confrairie de saint Prix[102]!»
[Note 102: C'est-à-dire s'il est pris. Le plus souvent
cette locution s'employoit pour un homme marié. V. Oudin,
_Curiosités françoises_.]
Le charlatan ayant ainsi expliqué l'utilité de sa poudre[103], on
croyoit qu'il en alloit faire l'experience, quand il changea tout
d'un coup de discours pour tenir tousjours son monde d'autant plus
en haleine, et se mit à faire une longue digression sur l'experience
qu'il avoit acquise par ses voyages, tant par la France qu'autre
part, à tirer les dents sans faire aucune douleur. Il n'eust pas
plutost achevé la parole, qu'on ouït sortir du milieu de la foule
la voix d'un homme qui disoit: «Pardieu! je voudrois qu'il m'eust
cousté dix pistoles et que ce qu'il dit fût vray! Il y a plus d'un
mois que je ne dors ny nuit ny jour, non plus qu'une ame damnée!»
Cette voix estoit celle du poëte, qui prenoit cette occasion de
paroistre, ainsi qu'il avoit esté accordé entr'eux. Le charlatan
luy dit qu'il falloit donc qu'il eust quelque dent gastée, et qu'il
s'approchast. Et pource que Sibus feignoit d'en faire quelque
difficulté: «Approchez, vous dis-je, reitera le fin matois; nostre
veuë ne vous coustera rien. Je ne sommes pas si guiable que je sommes
noir; s'il n'y a point de mal, je n'y en mettrons pas.» Nostre petit
homme s'avança donc, et l'autre, luy ayant fait ouvrir la bouche et
luy ayant long-temps farfouillé dedans, luy dit qu'il ne s'etonnoit
pas s'il ne pouvoit dormir; qu'il avoit deux dents gastées, et que,
s'il n'y prenoit garde de bonne heure, il couroit fortune de les
perdre toutes. Après plusieurs autres ceremonies que je passeray sous
silence, Sibus le pria de les luy arracher; mais quand ce fut tout
de bon, et que des paroles on en fut venu à l'execution, quelque
propos qu'il eust fait de gagner ses dix sols de bonne grace, la
douleur qu'il sentoit estoit si forte qu'elle luy faisoit à tous
momens oublier sa resolution. Il se roidissoit contre son charlatan,
il s'ecrioit, reculant la teste en arrière; puis, quand l'autre avoit
esté contraint de le lascher: «Ouf! continuoit-il, portant la main
à sa joue et crachant le sang; ouf! il ne m'a point fait de mal!»
C'estoit donc un spectacle assez extraordinaire de voir un homme, les
larmes aux yeux, vomissant le sang par la bouche, s'ecriant comme un
perdu, protester neantmoins en mesme temps que celuy qui le mettoit
en cet estat et le faisoit plaindre de la sorte ne luy faisoit aucune
douleur. Aussi, quoy qu'il en dît, y avoit-il si peu d'apparence, que
le charlatan luy-mesme, au lieu de deux dents qu'il avoit mises en
son marché, ne luy en voulut arracher qu'une. Il ne faut pas demander
si le poëte fut aise de s'en voir quitte à si bon compte; mais ce
fut bien à dechanter quand, estant allé le soir chez son homme pour
toucher son salaire, l'autre le luy refusa, alleguant qu'il avoit
tant crié qu'il luy avoit plus nuy que servy; qu'il ne luy avoit rien
promis qu'à condition qu'il souffriroit sans se plaindre qu'on luy
ostât deux dents, et qu'il n'avoit pas osé les luy arracher, de peur
que, par ses cris, il ne le dechalandast pour jamais. Il ne faut pas
demander s'il y eust là-dessus une grande querelle entre ces deux
personnages. Le poëte, faute d'autres armes, a recours aux injures,
et, pour tâcher d'attirer quelqu'un en sa faveur, se plaint que
l'autre luy a arraché une gencive et appelle le charlatan bourreau.
Celuy-cy s'en moque, et dit en riant qu'il a de bons temoins qui luy
ont entendu dire à luy-mesme qu'il ne luy avoit fait aucun mal. Je
passois par hazard par là lorsque cette plaisante repartie fut faite
au pauvre Sibus, que je decouvris, malgré sa petitesse, au milieu
de cent personnes qui l'entouroient. Je demanday ce qu'il y avoit,
et l'on m'apprit tout ce que je viens de vous dire. Je vous avoue
que cette avanture, toute plaisante qu'elle est, ne laissa pas de
m'attendrir et de me donner de la compassion; et, jugeant qu'un homme
qui vendoit ses dents pour avoir de quoy manger devoit estre en une
etrange necessité, je tiray mon poëte de la foule et le menay souper
chez moy. Je ne sçay pas comment il s'en fût acquité s'il eust eu
toutes ses dents; mais je vous jure qu'à le voir bauffrer je n'eusse
jamais deviné qu'il en eust manqué d'une seule, et qu'il me fit bien
rabaisser de l'estime que j'avois pour le miracle de Sanson, qui
defit tant d'ennemis avec la maschoire d'un asne, faisant trois fois
plus d'execution avec une maschoire moindre pour le moins trois fois.
Après le souper, je ne pus m'empescher de luy lascher quelque petit
trait de raillerie sur son avanture passée. Mais tournant subitement
la chose en galanterie: «Je croy bien, me dit-il; n'ay-je pas eu
raison de m'en defaire? Elles n'estoient bonnes qu'à me faire de la
depense et vouloient tousjours manger.» Cette reponse me surprit;
mais il m'en fit une autre quelques jours après qui, pour n'estre pas
si aiguë ny si plaisante, ne laisse pas, selon mon jugement, d'estre
aussi adroite.
[Note 103: On peut rapprocher de cet éloquent _boniment_,
pour employer l'expression argotique en cours aujourd'hui,
les discours que Sorel, dans le _Francion_ (1673, in-12, p.
530 et 562), fait tenir sur le Pont-Neuf à un arracheur de
dents et à un charlatan. C'est de la réclame de même force
et de même style. Cette ressemblance et quelques autres
détails de fait et de forme me donneroient presque à penser
que cette histoire du poète Sibus pourroit bien être de
Sorel.]
Contraint comme l'autre fois par la necessité, il alla encore sur le
Pont-Neuf chanter quelques chansons qu'il avoit faites. Il esperoit
de n'estre pas reconnu, pource qu'il s'estoit deguisé du mieux qui
luy avoit esté possible; mais la chose estoit allée contre sa pensée,
et, l'ayant encore reconnu en passant par là, il eut bien l'adresse,
lors que je l'en pensay gausser, de me dire froidement: «Pardieu!
cinquante pistolles sont bonnes à gagner», pour me faire croire que
ce qu'il en avoit fait n'avoit esté que par gageure.
Ce sont les moyens par lesquels Sibus taschoit à subsister.
Neantmoins, pource qu'il ne pouvoit pas fournir de dents autant
qu'il luy en eust fallu tous les jours, je dis quand mesme on les
lui auroit payées, voicy encore une autre invention dont il s'avisa:
Comme sa veine n'estoit pas des plus fertiles, ny de celles qui
portent de l'or, il faisoit faire des vers par quelqu'autre, qu'il
vendoit sous main à son libraire, et l'autre avoit pour soy le
gain de la dedicace, dont il ne manquoit pas de faire part à Sibus
pour le bon office qu'il croyoit qu'il luy eust rendu en faisant
imprimer sa pièce[104]. Vous me demanderez comme est-il possible que
des libraires voulussent donner un seul teston d'un si miserable
travail. Voicy l'artifice dont il usoit pour les attraper: Quelques
jours avant que de leur parler de ce qu'il desiroit mettre sous la
presse, il envoyoit tous ses amis au Palais s'enquerir à tous les
libraires s'ils n'avoient pas un tel ouvrage de monsieur un tel[105].
Ceux-cy, voyant tant de gens venir demander son livre, croyoient
qu'indubitablement ce devoit estre quelque chose de bon: de sorte
qu'au commencement il en tiroit d'assez bonnes sommes. Mais enfin ils
descouvrirent la trame et le firent mettre une fois en prison pource
qu'il leur avoit vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous diferent
titre, qu'il avoit aussi dedié à diverses personnes pour en tirer
plus d'argent.
[Note 104: Furetière, dans sa satire _les Poètes_, parle
aussi des procédés de ces mendiants à la dédicace:
Il espéroit tirer cent écus du libraire,
Et vendre cent louis l'epistre liminaire,
Prenant pour protecteur quelqu'orgueilleux faquin
Qui payroit chèrement l'or et le maroquin.]
[Note 105: C'est justement la manoeuvre que M. Scribe a
renouvelée dans son _Charlatanisme_ pour faire vendre le
livre de son intéressant médecin, le docteur Rémy.]
Vous voyez quelle sorte de vie ce petit homme mène, et combien
d'affronts il est sujet à recevoir, jusque là que les petits enfans
luy font tourner son chapeau sur la teste et luy donnent des coups
d'epingles dans les fesses toutes les fois qu'ils le rencontrent
en un certain lieu nommé l'Orvietan[106], où il ne manque jamais
de les aller chercher pour un sujet que je ne veux pas dire, et
qu'ils le reconduisirent une fois à coups de pierres du terrain de
Notre-Dame, où il va aussi tous les soirs de l'esté pour le mesme
dessein, jusques au logis d'un chanoine de condition, où il se sauva.
Avec tout cela, neantmoins, vous devez sçavoir qu'il n'y eut jamais
de vanité pareille à celle de ce petit personnage, et qu'il ne
croit pas qu'il y ait au monde d'esprit comparable au sien. Il est
si friand de louange, que, luy ayant refusé des vers qu'il m'avoit
demandez pour mettre au devant de l'un de ses ouvrages, il a bien
eu l'impudence d'en composer qu'il y a appliquez sous mon nom, et
que, messieurs..., etc..., luy en ayant donné d'autres où il ne se
trouvoit pas assez loué à sa fantaisie, il les changea et gasta tous
pour y mettre plus d'eloges. C'est tout ce que je vous apprendray
de Sibus, dont je ne feray pas l'histoire plus longue, m'imaginant
qu'elle l'est assez pour vous avoir beaucoup ennuyé.»
[Note 106: C'est sans doute le lieu, voisin du Pont-Neuf,
où se tenoit le charlatan qui vendoit la drogue fameuse
dont nous avons déjà parlé dans une _note_ de notre
édition du _Roman bourgeois_ (p. 106), et qui lui devoit
son surnom. L'Orviétan est souvent rappelé dans les
_Mazarinades_; il y est même mis en scène, témoin _les
Sanglots de l'Orviétan sur l'absence du cardinal Mazarin
et son adieu, en vers burlesques_, 1649, in-4; _Dialogue
de Jodelet et de l'Orviatan_ (sic) _sur les affaires
de ce temps_, 1649, in-4.--Je dois à une obligeante
communication de M. J. Ravenel de savoir le véritable nom
de cet homme célèbre. Voici la mention qu'il a trouvée à
l'Hôtel-de-Ville, dans les registres de la paroisse de
Saint-Jacques-du-Haut-Pas: «Christophe Contugi, dit de
Lorvietan (il signe Lorvietano), temoin (4 janvier 1652) au
mariage de Jean-Baptiste Valeri et Catherine Marcovis.»]
L'historien du poëte n'eut pas plustost prononcé cecy que Sylon
prit la parole pour l'asseurer qu'au contraire il y avoit pris
beaucoup de satisfaction. Ils se mirent ensuite à faire diverses
reflections sur ce petit personnage, et, pource que l'historien dit
qu'il falloit que ce fût une ame bien basse de se mesler ainsi d'une
chose où il n'entendoit rien (ils parloient de sa poesie): «Tant
s'en faut, repliqua Sylon; je trouve, pour moy, que ce doit estre un
habile homme, d'avoir trouvé moyen de vivre d'un mestier qu'il ne
sçait pas.--En effet, repartit l'historien avec un souris que cette
reponse attira sur ses lèvres, si Diogène eut raison, voyant qu'on
se gaussoit d'un miserable musicien, de le louer bien fort de ce
qu'entendant si mal son mestier il ne s'estoit point mis à celuy de
voleur, ne peut-on pas dire aussi que Sibus ne peut recevoir trop de
louange de ce que, gagnant si peu dans sa profession et y reussissant
si mal, il a eu neantmoins la constance d'y perseverer jusques à la
fin, sans qu'il luy ait jamais pris envie de se faire pendre pour
une mauvaise action.--Voulez-vous que je vous die? reprit Sylon; ma
foy, moquons-nous de luy tant qu'il nous plaira; si n'en peut-il
si peu sçavoir qu'il n'en sçache autant que la pluspart de ceux de
sa profession qui passent pour les plus habiles.--Que dites-vous,
repondit l'historien, et à quoy pensez-vous? La poesie françoise
n'est-elle pas aujourd'huy en un tel poinct qu'il ne s'y peut rien
adjouster? Et le poëme dramatique, entr'autres, ne s'est-il pas elevé
à un tel degré de perfection que, du consentement de tout le monde,
il ne sçauroit monter plus haut? Se peut-il rien voir de plus beau
que le sont la _Mariane_[107], l'_Alcionée_[108], l'_Heraclius_[109],
_les Visionaires_[110]?--Aussi ne condamnay-je pas, repliqua Sylon,
toutes les pièces de theatre ny tous les poëtes; et je vous avoueray
mesme, si vous le voulez, que je ne crois pas que, depuis qu'il y
a des vers et des poëtes, il y ait jamais rien eu, pour ce qui est
de la beauté de l'invention, de comparable, soit en grec, latin ou
françois, aux _Visionaires_ que vous venez de nommer. Mais tant y a
que, comme une goute d'eau ne fait pas la mer, vous ne pouvez pas
conclure que, pour une pièce peut-estre que nous avons eue exempte
des defauts des autres, nostre poesie soit en un si haut point de
perfection que vous la mettez: car, je vous prie, le poëme dramatique
n'estant qu'une pure, vraye et naïve image de la societé civile,
n'est-il pas vray que la vraysemblance n'y peut estre choquée le
moins du monde sans commettre une faute essentielle contre l'art?
Les poëtes mesmes tombent d'accord de cecy, puis qu'ils ne nous
chantent autre chose pour authoriser leur unité de scène et de lieu;
et pourtant où m'en trouverez-vous, je dis de ceux-mesmes que vous
m'aportez pour modèles, qui ne l'ayent violée une infinité de fois
dans leurs plus excellens ouvrages? Montrez-moy une pièce exempte
de soliloques; cependant y a-t'il rien de plus ridicule et de moins
probable que de voir un homme se parler luy seul tout haut un gros
quart d'heure? Cela nous arrive-t'il jamais quand nous sommes en
nostre particulier, je dis dans le plus fort de nos passions les plus
violentes? Nous pousserons bien quelque fois quelque soûpir, nous
ferons bien un jurement; mais de parler long-temps, de resoudre nos
desseins les plus importans en criant à pleine teste, jamais. Pour
moy, je sçay bon gré à un de mes amis, qui, faisant ainsi parler
Alexandre avec luy-mesme dans une pièce burlesque, fait dire en mesme
temps par un autre acteur qui le surprend en cette belle occupation:
«Helas! vous ne sçavez pas? Alexandre est devenu fol.--Hé! comment
cela? repond un autre.--Hé! ne voyez-vous pas, reprend le premier,
que le voilà qui parle tout seul?» Ce n'est pas là neantmoins le plus
grand de leurs defauts. En voicy encore un autre aussi insupportable
à mon gré. Vous y verrez une personne parler à son bras et à sa
passion, comme s'ils estoient capables de l'entendre: _Courage, mon
bras; Tout beau, ma passion_. Mettons la main sur la conscience:
nous arrive-t'il jamais d'apostropher ainsi les parties de nostre
corps? Quand vous avez quelque grand dessein en teste, quand vous
vous devez battre en duel, faites-vous ainsi une belle exhortation à
vostre bras pour l'y resoudre? Disons nous jamais: _Pleurez, pleurez,
mes yeux_[111]? non plus que: Mouchez, mouchez-vous, mon nez? Çà,
courage, mes pieds, allons-nous-en au fauxbourg Saint-Germain? Vous
me direz que c'est une figure de rhetorique qui a esté pratiquée de
tous les anciens. Je vous repons qu'elle n'en est pas moins ridicule
pour estre vieille; que ce n'est pas la première fois que l'on a fait
du vice vertu; qu'il n'y a point d'autorité qui puisse justifier ce
qui choque le jugement et la vraysemblance, et qu'enfin les anciens
ont failly en cecy, comme ils ont manqué quand ils ont fait durer des
sujets d'une pièce plusieurs mois, et qu'ils n'observoient ny unité
de lieu, ny de scène. Qu'on ne me pense donc point payer d'authorité:
il n'y a vice ny defaut que je ne justifie, s'il ne faut pour cela
que le trouver dans un ancien autheur. Il n'y a point d'_Age, anime!_
dans Senèque qui puisse rendre bon: «Courage, mon ame!» en françois.
[Note 107: Tragédie de Tristan Lhermite, qui, jouée en
1636, balança le succès du _Cid_ (_Histoire du théâtre
français_, t. 5, p. 191). Mondory jouoit le rôle d'Hérode,
qui lui coûta bon, comme dit Tallemant, «car, comme il
avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi
être ce qu'il representoit, et il lui tomba, en jouant ce
rôle, une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer
depuis.» (Edit. in-12, t. 10, p. 45.)]
[Note 108: Tragédie de du Ryer, jouée en 1639. C'est là que
M. le duc de La Rochefoucauld prit les deux vers dont il
fit la devise de son amour pour Mme de Longueville:
Pour obtenir un bien si grand, si précieux,
J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurois faite aux dieux.]
[Note 109: C'est la tragédie de Corneille, jouée en 1647.]
[Note 110: Comédie de Desmarets, représentée en 1637 avec
un immense succès. On l'appeloit l'_inimitable comédie_.]
[Note 111: On sait que c'est l'exclamation de Chimène, dans
le _Cid_:
Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau:
La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau.]
C'est encore une bonne sottise que ces sentimens qu'ils appellent
cachez. Ils nomment sentiment caché ce qu'un personnage prononce sur
le theatre seulement pour éclaircir l'auditeur de ce qu'il pense, en
sorte que les autres acteurs avec qui il parle n'en entendent rien.
Par exemple, dans le _Belissaire_[112], pièce dont je fais d'ailleurs
beaucoup d'estat et dont j'estime l'autheur, lors que Leonce le veut
tuer, ce dernier, après luy avoir fait un grand conte que Belissaire
a fort bien entendu, s'écrie:
Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle[113].
[Note 112: C'est la tragédie de Rotrou, jouée en 1643,
imprimée l'année suivante, Paris, Anthoine de Sommaville,
in-8.]
[Note 113: Ce vers est en _a parte_ dans la scène 2 du 1er
acte.]
Dans le _Telephonte_[114], Tindare dit à son rival, qui veut epouser
sa maistresse: _Traistre, je t'arracheray plutost l'ame_, ou quelque
chose de semblable; puis il poursuit comme si de rien n'estoit, et
l'autre n'y prend pas garde le moins du monde. Or je dis qu'il n'y
a rien de plus ridicule que cette sorte de sentimens cachez, pource
qu'il n'est nullement probable que Leonce, par exemple, qui vouloit
tuer Belissaire, fût si sot, dans une occasion comme celle-là, que
de dire tout haut, à moins que de faire son coup à mesme temps:
_Lâche, que tardes-tu? l'occasion est belle_. C'estoit pour se faire
decouvrir. En second lieu, quand il seroit assez fol, je demande
pourquoy Belissaire, qui a si bien entendu tout ce qu'il luy a dit
jusqu'icy, et qui entendra fort bien tout ce qu'il luy dira après,
n'entend point ce vers icy aussi bien que les autres. Ces sentimens
cachez, dites-vous, sont necessaires pour instruire l'auditeur;
mais, si l'auditeur les oit bien du parterre ou des loges, comment
Belissaire, qui est sur le theâtre avec Leonce, ne les entend-il pas?
Qu'est-ce qui le rend si sourd à poinct nommé? Y a-t-il là aucune
probabilité? Il y en a si peu que ce n'est pas la première fois que
cette sorte d'impertinence leur a esté reprochée[115]. Aussi, ayant
dessein de ne leur porter que des botes nouvelles, c'est-à-dire
de ne leur rien reprocher qui leur ait dejà esté objecté, pource
qu'autrement cette matière s'etendroit à l'infiny, j'avoue que j'ay
tort de m'arrester à une chanson qui leur a esté si souvent rebatue.
[Note 114: Tragi-comédie de Gabriel Gilbert, imprimée en
1642, puis réimprimée plus tard sous le titre de _Philoclée
et Téléphonte_. «Cette pièce, où Richelieu déposa quelques
pensées et quelques vers, fut jouée par les deux troupes
royales.» (_Catal. Soleinne_, t. 1, p. 265.) La Chapelle en
reprit le sujet en 1682, et en tira une tragédie qui eut
quelque succès.]
[Note 115: C'étoit l'opinion de La Fontaine, et l'on sait
comment un jour, au milieu même d'une discussion à ce
sujet, Boileau lui prouva par un argument _ad hominem_ la
vraisemblance des _a parte_. (V. Walckenaer, _Histoire de
la vie et des ouvrages de J. de La Fontaine_, 1re édit., p.
78-79.)]
Voulez-vous rien de plus ridicule que leurs fins de pièces, qui se
terminent toujours par une reconnoissance, le heros ou l'heroïne ne
manquant jamais d'avoir un coeur, une flèche ou quelqu'autre marque
emprainte naturellement sur le corps[116].
[Note 116: Ces dénoûments étoient de tradition antique. Il
est rare que les pièces de Térence ou de Plaute finissent
autrement.]
Y a-t'-il rien de plus sot que ces grands badauts d'amoureux qui
ne font que pleurer pour une vetille, et à qui les mains demangent
si fort qu'ils ne parlent que de mourir et de se tuer. Ils se
donnent bien de garde d'en rien faire cependant, quelque envie
qu'ils en temoignent; et s'il n'y a personne sur le theatre pour les
en empescher, ils se donneront bien la patience de prononcer une
cinquantaine de vers, en attendant que quelqu'un survienne qui les
saisisse par derrière et leur oste leur poignard. Vous les verrez
mesme quelquefois si agreables qu'au moindre bruit qu'ils entendront
ils vous remettront froidement leur dague dans le fourreau, quelque
dessein de mourir qu'ils eussent montré, donnant pour toute excuse
d'un: _Mais quelqu'un vient!_ Au lieu de dire cela, que ne se
tuoient-ils s'ils en avoient si grande envie? Un coup est bientost
donné. Toutefois, que voulez-vous? les pauvres gens auroient trop
de honte de faire une si mauvaise action devant le monde; et puis
tousjours ont-ils bonne raison, car il y a bien moins de mal à dire
une sottise qu'à se tuer. Ils sçavent bien que ce qu'ils en font ce
n'est pas tout de bon, ce n'est que par semblant; ils se souviennent
qu'ils ont encore des vers à dire, et que, quelque malheur qui les
accable, ils doivent bientost estre heureux et mariez au dernier
acte, et ils sçavent trop bien qu'une des principales règles du
theatre, c'est de ne pas ensanglanter la scène. Que diroit leur
maistresse s'ils avoient esté si hardis que de sortir de la vie sans
son congé? Elle est maistresse de toutes leurs actions, elle le doit
donc estre de leur mort, car c'est agir que de mourir. Il faut luy
aller dire le dernier adieu et la prier de les tuer de sa main; le
coup en sera bien plus doux: un coup d'epée qui part du bras d'une
maistresse ne fait que chatouiller. Mais elle n'a garde de rendre un
si bon office à un homme qui a esté si insolent, si temeraire, si
outrecuidé[117], que de l'aimer: il faut qu'il vive pour sa peine. Il
voudroit bien la mort, mais ce n'est pas pour son nez, car ce seroit
la fin de ses peines, et l'on n'est pas encore reconcilié. Voilà donc
un pauvre amant en un pitoyable estat; neantmoins il n'y sera pas
longtemps. Chimène luy va dire qu'_elle ne ne le hait point_. Après
cela, qu'y a-t'-il qu'il ne surmonte, quels perils qu'il n'affronte?
_Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans, et tout ce que l'Espagne
a nourry de vaillans[118]!_ Paroissez, don Sanche; il va vous en
donner! Il se moque des boulets de canon, car Chimène ne le hait
point, et luy a dit qu'elle seroit le prix de son combat[119]. Par
vostre foy, ne sont-ce pas là d'etranges conséquences? Toutefois,
pourquoy s'etonner s'ils raisonnent autrement que les autres hommes,
puis qu'ils ont le don de prophetie, et que la divination, au dire
des Pères mesmes, est une allienation d'esprit ou un emportement de
l'ame hors de ses bornes ordinaires, aussi bien que la manie. Il ne
vient personne sur le theatre dont ils ne predisent l'abord et dont
ils n'ayent dit: _Mais voicy un tel_, avant qu'il ait commencé de
paroistre. Et ne voyons-nous pas que depuis la _Mariane_, où cet
artifice ne laissoit pas d'estre beau pource qu'il estoit nouveau,
il ne leur arrive pas le moindre malheur qu'ils ne predisent par
quelque songe funeste? Le coeur le leur avoit bien dit; ils sentent
tousjours je ne sçay quoy là-dedans qui leur presage tout ce qui leur
doit arriver. Mais, à propos de deviner, n'est-ce pas encore une
chose bien ridicule que leurs oracles, qu'ils prennent tant de peine
à faire reussir? Tous les gens d'esprit sçavent que ces oracles n'ont
esté que des fourberies des prestres des anciens pour mettre par là
leurs temples en vogue, et que, s'ils reussissoient quelquefois, ce
n'estoit que par hazard, pource que, disant tant de choses, il estoit
impossible qu'ils n'en proferassent quelqu'une de véritable, comme
un aveugle decochant un grand nombre de flèches peut donner dans
le but par cas fortuit. Il n'y a donc point d'aparence de rendre
ces oracles si véritables, et un autre de mes amis a bien meilleure
raison dans le dessein qu'il a de mettre veritablement un oracle
dans un très beau roman qu'il compose, mais à dessein seulement de
surprendre davantage le lecteur en faisant reussir sa catastrophe au
rebours de ce qu'avoit predit l'oracle.»
[Note 117: «Qui _cuide_ estre plus qu'il n'est, dit Nicot,
qui a trop grande opinion de soi.» Montaigne l'a employé
dans une phrase où, comme le remarque Coste, il avoit mis
_vain_ dans la première édition. C'est établir au mieux la
synonymie très prochaine de ces deux mots.]
[Note 118: C'est, comme vous savez, le beau mouvement de la
1re scène du 5e acte du _Cid_.]
[Note 119: C'est parodier sans bonne foi l'admirable vers
de cette même pièce:
Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.]
Sylon proferoit cecy d'un fil si contenu qu'il sembloit s'estre
preparé sur cette matière, et il avoit encore bien d'autres choses à
debiter, lors que son amy, l'interrompant: «Cette façon de surprendre
le lecteur, luy dit-il, me fait souvenir d'une autre dont je me suis
servy dans une espèce de roman burlesque pour railler et suivre
tout ensemble la loy de nos romanistes[120] et contenter aussi le
peuple, qui veulent que cette sorte de livres debute tousjours
par quelque avanture surprenante. Je commence le mien ainsi: «Il
estoit trois heures après midy lors qu'on vit ou que l'on put voir
à Rouen, dans la rivière, un homme couronné de joncs et fait en
quelque façon de la mesme sorte que les poëtes et les peintres
nous representent leurs dieux marins s'elever et sortir du fond de
l'eau, «Ne voilà-t'il pas un superbe spectacle, et qui tient fort
l'esprit en suspens? Aussi ne manquay-je pas de l'embrouiller de
beaucoup d'intrigues, selon la coustume, avant que d'en decouvrir la
cause; puis, comme l'on meurt d'envie de la sçavoir, il se trouve
enfin que ce Neptune qui a percé l'onde dans un si superbe appareil
n'est qu'un escolier qui se baignoit, et qui, s'estant fait un peu
auparavant cette couronne de quelques joncs, et l'ayant attachée
à sa teste, venoit de se plonger par plaisir. Pour ce qui est de
l'unité de scène ou de lieu, que, depuis la _Cassandre_[121], ils
veulent tous faire garder dans les romans aussi bien que dans les
comedies, je l'observe d'une assez plaisante façon. Je fais faire
tout le tour du monde dans un navire à mon principal personnage, de
sorte que, suivant la definition qu'Aristote donne du lieu, _locus
est superficies corporis ambientis_, il se trouve que, n'ayant point
sorty de son vaisseau, il n'a par consequent point changé de lieu;
et pource que c'est un très mechant homme et qui a fait de très
mauvaises actions pendant toute mon histoire, et que, par leurs
règles, ils veulent que le vice soit toujours puny à la fin, comme
la vertu recompensée, au lieu que les autres font marier leurs heros
à leurs heroïnes en recompense de leurs illustres exploits, je punis
le mien en luy faisant epouser sa maistresse, alleguant là-dessus
qu'après avoir bien resvé au genre de son supplice, je n'ay pas cru
luy pouvoir donner de plus rude peine qu'une femme.--Ces artifices
sont très agreables, repondit Sylon.--C'est une bagatelle, repliqua
l'amy pour faire le modeste, une fadaise, dont vous pouvez bien
penser que je ne pretens pas tirer beaucoup de gloire, puis que ce
n'est qu'une histoire comique.--Comment! puisque ce n'est qu'une
histoire comique! reprit Sylon; hé! croyez-vous, en bonne foy, que le
_Dom Quichot_ et _le Berger extravagant_[122], _les Visionnaires_,
_la Gigantomachie_[123] et _le Pedant joué_ ayent moins acquis de
gloire à leurs autheurs que pourroient avoir fait les ouvrages
les plus serieux de la philosophie? Non, non (comme un des plus
doctes hommes de ce siècle l'a fort bien sçeu remarquer), l'homme
estant egalement bien definy par ces deux attributs de risible et
de raisonnable, il n'y a pas moins de gloire ny de dificulté à le
faire rire par methode qu'à exercer cette fonction de son ame qui
le fait raisonner. Aussi voyons-nous que Ciceron, dans ses livres
_De oratore_, ne s'est pas moins etendu sur le sujet _de ridiculo_
que sur les autres parties d'un orateur qui semblent plus relevées.
Si les ouvres et les apophtegmes de Mamurin[124], par exemple...»
On ne sçait pas bien ce que Sylon vouloit dire icy, car son amy,
l'interrompant: «Que voulez-vous dire d'oeuvres et d'apophtegmes de
Mamurin? luy dit-il.--Est-il possible, repartit Sylon, qu'en vous
racontant la vie de ce parasite, j'aye oublié de vous faire part d'un
papier qu'on m'a donné à la Grève où ces choses sont contenues?»
L'amy dit qu'il n'en avoit rien veu, et, là dessus, Sylon luy en fit
une lecture, à laquelle il temoigna par mille souris qu'il prenoit
beaucoup de plaisir. «Il faut advouer, s'ecria-t'il aussi tost
qu'elle fut achevée, que la vie du poëte que je viens d'apprendre
a quelque chose d'agreable; mais si faut-il confesser qu'elle n'a
rien d'approchant de celle de Mamurin.--Pourquoy? reprit Sylon.--Hé!
qu'y a-t'il dans ces deux histoires, repondit l'autre, qui approche
soit des _commes_[125], soit des livres et des apophtegmes de
celle-cy?--Parbleu! s'ecria Sylon, en voilà d'une bonne! N'y a-t'il
pas des beautez de plusieurs formes, de brunes comme de blondes?
Quoy! vous estes donc d'humeur à ne vouloir que d'une seule sorte de
viande? Je m'attens, pour moy, que, lors qu'on vous racontera les
vies d'Alexandre et de Pompée, il ne faudra pas laisser d'y mettre
des noms de leurs ouvrages, quoy qu'ils n'en ayent jamais fait, pour
vous les faire trouver belles; et qu'il sera necessaire, de plus,
que l'historien ait toûjours un homme prest pour l'interrompre, afin
de trouver l'occasion d'y mettre des _commes_: car je gagerois,
pour vous montrer comme ce n'est que pure imagination, que, pour
ce qui est de vostre histoire du poëte, vous ne la trouveriez pas
moins belle si je vous l'avois commée, et si, au lieu du train suivy
et continu dont vous me l'avez rapportée, je vous disois à bastons
rompus:
[Note 120: Huet, dans son traité de l'_Origine des romans_,
a aussi employé ce mot, en même temps que celui de
_romancier_.]
[Note 121: C'est le roman en 10 vol. de La Calprenède. Son
grand succès avoit commencé en 1642.]
[Note 122: C'est le roman satirique décoché par Sorel
contre les ridicules de l'_Astrée_ et autres pastorales
prétentieuses. L'éloge qu'on en fait ici me confirme dans
l'opinion que Sorel pourroit bien être l'auteur de cette
_Histoire de Sibus_. On n'est jamais si bien _loué_ que
par soi-même. Et qui alors auroit loué Sorel, si ce n'est
Sorel?]
[Note 123: _Typhon, ou la Gigantomachie_, poème burlesque
de Scarron.]
[Note 124: Ici Mamurin est bien Montmaur. Ces apophthegmes
ne se trouvent pas dans le recueil de Sallengre, _Histoire
de P. de Montmaur_.]
[Note 125: C'est-à-dire une série de sommaires commençant
par ce mot _comme_. C'étoit un des procédés adoptés dans
les ouvrages burlesques en prose. Sarrazin l'a employé pour
la _Pompe funèbre de Voiture_. On en trouvera un exemple
plus loin.]
«Comme Sybus apprit à faire des vers à force de lire les ouvrages de
nos poëtes françois, qu'il rapportoit tous les jours du marché avec
le beurre et le fromage qu'il achetoit pour le disner de son maistre;
«Comme, afin de devenir poëte de cour, il quitta l'Université pour le
faux-bourg Saint-Germain;
«Comme, au lieu de plume, il ecrivoit avec l'un de ses ongles, qu'il
avoit laissé croistre à ce dessein;
«Comme, n'ayant pas le moyen d'acheter de la chandelle, il fit un
trou à la cloison de sa chambre, qui repondoit dans celle d'une
blanchisseuse;
«Comme les libraires du Palais le firent mettre en prison pour leur
avoir vendu à cinq ou six un mesme ouvrage sous differens titres,
qu'il dedia aussi à differentes personnes, pour y gagner davantage;
«Comme il ne se chauffoit qu'à un tas de fumier, s'imaginant que,
comme la fumée des viandes repaist et engraisse les cuisinières,
celle de ce fumier pourroit bien aussi rassasier sa faim; et comme, à
force de se promener sur ce fumier, il luy survint un grand malheur,
qui fut qu'une paire de bouts qui avoit coustume de luy servir plus
de quinze jours ne luy en duroit plus que douze.»
Sylon n'eust pas manqué d'achever de reduire en _commes_ l'histoire
du poëte, ainsi qu'il l'avoit commencée, si son amy ne l'eust encore
interrompu en cet endroit: «Hé bien! luy dit-il, voudriez-vous
soustenir que ces particularitez des bouts de souliers, que j'ay
neantmoins esté obligé de vous raporter pource qu'elles sont
veritables, ne fussent pas plustost basses qu'autrement, et qu'elles
eussent rien de comparable à celles de l'histoire de Mamurin?--Ah!
nous y voicy! repondit Sylon; ma foy, je m'imagine que vous estes de
l'humeur de nos poëtes, qui, lors qu'ils ont quelque ouvrage à faire,
cherchent dans un dictionnaire tous les gros mots, comme _trone_,
_couronne_, _diadème_, _palmes_, _indumées_, _cèdres du Liban_,
_croissant ottoman_, _aigle romaine_, _apotheose_, _naufrage_, _ondes
irritées_, et quantité d'autres belles paroles semblables, dont
ils vous massonnent après bravement leurs sonnets et leurs odes,
s'imaginant que cela suffit pour rendre une pièce excellente, et que
de tant de beaux materiaux il ne peut resulter qu'un parfaitement bel
edifice. Ainsi, pource que vous croyez que ces mots extraordinaires
font toute la bonté d'un ouvrage, vous estes persuadé aussi que ceux
qui sont plus communs ne sçauroient manquer de le gaster.--Ce n'est
pas le mot que je reprens, repartit l'amy, c'est la chose: car ne
m'avouerez-vous pas que cette circonstance de bouts de souliers est
très basse?--Nostre pointu de tantost ne manqueroit pas d'en tomber
d'accord, puis qu'il s'agit du dessous des pieds, repliqua Silon;
mais, pour moy, je me donneray bien de garde de croire qu'une chose
soit basse quand l'imagination en est extraordinaire et qu'elle
represente bien l'objet que l'on veut depeindre. Par exemple, posez
le cas que vostre histoire du poëte ne fust pas veritable, mais un
conte fait à plaisir: je maintiens qu'il n'y auroit pas moins eu
d'esprit à trouver cette particularité de bouts de souliers que
beaucoup d'autres, qui ont un plus beau nom, pource que celle-cy
represente parfaitement bien les moeurs, les desseins et la personne
de celuy que l'on veut decrire. Il s'agit d'un poëte crotté; ne
voudriez-vous point qu'on luy fît donner des batailles pour fendre
des _demesurez geans jus les arçons_, se precipiter dans la mer pour
sauver par generosité une dame qui se noye, et faire cent mille
autres bagatelles que vous deguisez du nom de hauts evenemens?--Je
ne veux point tout cela, reprit l'amy; mais je veux que, si un
sujet n'est pas capable de recevoir d'autres embellissemens que
de circonstances basses et qui peuvent facilement tomber dans la
teste d'un chacun, on ne se donne point la peine de nous en rompre
la cervelle.--Cela est bien, repliqua Sylon, mais il faut tomber
d'accord de ce que nous appellerons bas et capable d'entrer dans la
teste d'un chacun. Une chose paroist quelquefois abjecte et facile à
trouver, quoy que cependant il n'y ait rien de plus elevé ny de mieux
imaginé. C'est l'adresse de l'ecrivain de disposer si bien son fait
qu'il semble qu'il n'y ait rien que d'absolument necessaire, et que,
par consequent, tout autre n'eust mis aussi bien que luy. Cependant,
les veaux qui ne reconnoissent pas cet artifice s'imaginent, à cause
que la chose est naïfvement representée, qu'il n'y a rien de plus
facile à trouver. Quand Christophle Colomb eut decouvert l'Amerique,
quantité de sots et d'envieux pensoient bien diminuer de sa gloire
en disant: «Voilà bien de quoi! Quoy! n'y avoit-il que cela à faire?
qu'à aller là, et puis là; et de là, là; et puis encore là, et de là
aborder là? Vrayment, nous en eussions bien fait autant!» Colomb,
pour se moquer d'eux, il est vray qu'il n'y avoit que cela à faire:
«Messieurs, leur dit-il, mais qui de vous fera bien tenir cet oeuf
sur ce costé icy[126]»? leur dit-il, en montrant la pointe. Ils se
mirent tous incontinent à resver, et, pas un n'en pouvant venir à
bout, Colomb cogna doucement la pointe de l'oeuf contre la table,
et, la cassant, fit ainsi tenir l'oeuf dessus. Les voilà tous à
dire encore: «Quoy! n'y avoit-il que cela à faire? Vrayment, nous
en eussions bien fait autant.--Toutefois, repondit Colomb, pas un
pourtant ne s'en est pu aviser. C'est tout comme cela que j'ay
decouvert les Indes.» Ce que disoit Colomb de son voyage se doit
entendre de la pluspart des belles choses; quand nous les voyons
faites, nous n'appercevons plus ce qui les rendoit difficiles.
Mais je voy bien ce qui vous tient: il vous faut des livres, des
apophtegmes; hé bien! vous en aurez. Imaginez-vous donc, pour trouver
vostre histoire du poëte belle, qu'il a composé[127]:
[Note 126: On a raconté cette anecdote de beaucoup d'autres
et avant Colomb. V. notre petit livre l'_Esprit dans
l'histoire_, p. 10, note.]
[Note 127: Ce qui va suivre rentre dans la catégorie
des _Bibliothèques imaginaires_, et il se pourroit que
Furetière s'en fût inspiré pour le _Catalogue des livres de
Mytophylacte_ (Roman bourgeois, édit. elzev., p. 312).]
Une invective contre Chrisippus[128], de ce qu'ayant fait un si grand
nombre de livres, il n'en dedia jamais pas un.
[Note 128: Fameux stoïque, trop fidèle aux doctrines de sa
secte pour tomber dans cette mendicité des dédicaces.]
Commentaire sur le passage de Buscon[129] où il est parlé des
chevaliers de l'industrie[130].
[Note 129: _L'Aventurier Buscon, histoire facetieuse, et le
Chevalier de l'Epargne, traduit de l'espagnol de Francisco
Quevedo_ (par de la Geneste). Paris, P. Billaine, 1633,
in-8.]
[Note 130: C'est ainsi qu'on disoit alors. V. Fr.
Michel, _Etudes de philologie comparée sur l'argot_, p.
107-108.--Pour les fameux de l'ordre, il y avoit même un
titre plus élevé; on disoit un _marquis de l'industrie_. Le
25 janvier 1698 le Théâtre-François joua une pièce sous ce
titre.]
Très humbles actions de graces de la part du corps des autheurs à
M. de Rangouze, de ce qu'ayant fait un gros tome de lettres, et se
faisant donner au moins dis pistolles de chacun de ceux à qui elles
sont adressées, il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner
autant en un seul volume qu'on avoit accoustumé jusques icy de faire
en une centaine[131].
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