Histoires grotesques et sérieuses
by Edgar Allan Poe · French · Gutenberg #48383 · 429,227 chars · public domain (US)
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Title: Histoires grotesques et sérieuses
Author: Edgar Allan Poe
Translator: Charles Baudelaire
Release date: February 28, 2015 [eBook #48383]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48383
Credits: Produced by Sophie Lambert and Marc D'Hooghe (Images generously made available by Gallica, Bibliothèque nationale de France.)
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRES GROTESQUES ET SÉRIEUSES ***
HISTOIRES
GROTESQUES
ET
SÉRIEUSES
PAR
EDGAR POE
TRADUITES PAR
CHARLES BAUDELAIRE
LE MYSTÈRE DE MARIE ROGET
LE JOUEUR D'ÉCHECS DE MAELZEL--ÉLÉONORA--UN ÉVÉNEMENT A JÉRUSALEM
L'ANGE DU BIZARRE
LE SYSTÈME DU DOCTEUR GOUDRON ET DU PROFESSEUR PLUME
LE DOMAINE D'ARNHEIM--LE COTTAGE LANDOR
PHILOSOPHIE DE L'AMEUBLEMENT--LA GENÈSE D'UN POËME
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1865
LE MYSTÈRE DE MARIE ROGET[1]
POUR FAIRE SUITE A
DOUBLE ASSASSINAT DANS LA RUE MORGUE
Il y a des séries idéales d'événements qui courent
parallèlement avec les réelles. Les hommes et les
circonstances, en général, modifient le train idéal des
événements, en sorte qu'il semble imparfait; et leurs
conséquences aussi sont également imparfaites. C'est ainsi
qu'il en fut de la Réformation; au lieu du Protestantisme
est arrivé le Luthéranisme.
NOVALIS.
Il y a peu de personnes, même parmi les penseurs les plus calmes,
qui n'aient été quelquefois envahies par une vague mais saisissante
demi-croyance au surnaturel, en face de certaines _coïncidences_
d'un caractère en apparence si merveilleux, que l'esprit se sentait
incapable de les admettre comme pures coïncidences. De pareils
sentiments (car les demi-croyances dont je parle n'ont jamais la
parfaite énergie de la _pensée_), de pareils sentiments ne peuvent
être que difficilement comprimés, à moins qu'on n'en réfère à la
science de la chance, ou, selon l'appellation technique, au calcul
des probabilités. Or, ce calcul est, dans son essence, purement
mathématique; et nous avons ainsi l'anomalie de la science la plus
rigoureusement exacte appliquée à l'ombre et à la spiritualité de ce
qu'il y a de plus impalpable dans le monde de la spéculation.
Les détails extraordinaires que je suis invité à publier forment, comme
on le verra, quant à la succession des époques, la première branche
d'une série de _coïncidences_ à peine imaginables, dont tous les
lecteurs retrouveront la branche secondaire ou finale dans l'assassinat
récent de Mary Cecilia Rogers, à New-York.
Lorsque, dans un article intitulé _Double assassinat dans la rue
Morgue_, je m'appliquai, il y a un an à peu près, à dépeindre quelques
traits saillants du caractère spirituel de mon ami le chevalier C.
Auguste Dupin, il ne me vînt pas à l'idée que j'aurais jamais à
reprendre le même sujet. Je n'avais pas d'autre but que la peinture
de ce caractère, et ce but se trouvait parfaitement atteint à travers
la série bizarre de circonstances faites pour mettre en lumière
l'idiosyncrasie de Dupin. J'aurais pu ajouter d'autres exemples, mais
je n'aurais rien prouvé de plus. Toutefois, des événements récents,
ont, dans leur surprenante évolution, éveillé brusquement dans ma
mémoire quelques détails de surcroît, qui garderont ainsi, je présume,
quelque air d'une confession arrachée. Après avoir appris tout ce
qui ne m'a été raconté que récemment, il serait vraiment étrange que
je gardasse le silence sur ce que j'ai entendu et vu, il y a déjà
longtemps.
Après la conclusion de la tragédie impliquée dans la mort de madame
L'Espanaye et de sa fille, le chevalier Dupin congédia l'affaire de
son esprit, et retomba dans ses vieilles habitudes de sombre rêverie.
Très-porté, en tout temps, vers l'abstraction, son caractère l'y rejeta
bien vite; et continuant à occuper notre appartement dans le faubourg
Saint-Germain, nous abandonnâmes aux vents tout souci de l'avenir, et
nous nous assoupîmes tranquillement dans le présent, brodant de nos
rêves la trame fastidieuse du monde environnant.
Mais ces rêves ne furent pas sans interruption. On devine facilement
que le rôle joué par mon ami dans le drame de la rue Morgue n'avait
pas manqué de faire impression sur l'esprit de la police parisienne.
Parmi ses agents, le nom de Dupin était devenu un mot familier. Le
caractère simple des inductions par lesquelles il avait débrouillé
le mystère n'ayant jamais été expliqué au préfet, ni à aucun autre
individu, moi excepté, il n'est pas surprenant que l'affaire ait été
regardée comme approchant du miracle, ou que les facultés analytiques
du chevalier lui aient acquis le crédit merveilleux de l'intuition.
Sa franchise l'aurait sans doute poussé à désabuser tout questionneur
d'une pareille erreur; mais son indolence fut cause qu'un sujet dont
l'intérêt avait cessé pour lui depuis longtemps ne fut pas agité de
nouveau. Il arriva ainsi que Dupin devint le fanal vers lequel se
tournèrent les yeux de la police; et en mainte circonstance, des
efforts furent faits auprès de lui par la préfecture pour s'attacher
ses talents. L'un des cas les plus remarquables fut l'assassinat d'une
jeune fille nommée Marie Roget.
Cet événement eut lieu deux ans environ après l'horreur de la rue
Morgue. Marie, dont le nom de baptême et le nom de famille frapperont
sans doute l'attention par leur ressemblance avec ceux d'une jeune
et infortunée marchande de cigares, était la fille unique de la veuve
Estelle Roget. Le père était mort pendant l'enfance de la fille, et
depuis l'époque de son décès jusqu'à dix-huit mois avant l'assassinat
qui fait le sujet de notre récit, la mère et la fille avaient toujours
demeuré ensemble dans la rue Pavée-Saint-André[2], madame Roget y
tenant une pension bourgeoise, avec l'aide de Marie. Les choses
allèrent ainsi jusqu'à ce que celle-ci eût atteint sa vingt-deuxième
année, quand sa grande beauté attira l'attention d'un parfumeur qui
occupait l'une des boutiques du rez-de-chaussée du Palais-Royal, et
dont la clientèle était surtout faite des hardis aventuriers qui
infestent le voisinage. M. Le Blanc[3] se doutait bien des avantages
qu'il pourrait tirer de la présence de la belle Marie dans son
établissement de parfumerie; et ses propositions furent acceptées
vivement par la jeune fille, bien qu'elles soulevassent chez madame
Roget quelque chose de plus que de l'hésitation.
Les espérances du boutiquier se réalisèrent, et les charmes de la
brillante grisette donnèrent bientôt la vogue à ses salons. Elle tenait
son emploi depuis un an environ, quand ses admirateurs furent jetés
dans la désolation par sa disparition soudaine de la boutique. M. Le
Blanc fut dans l'impossibilité de rendre compte de son absence, et
madame Roget devint folle d'inquiétude et de terreur. Les journaux
s'emparèrent immédiatement de la question, et la police était sur
le point de faire une investigation sérieuse, quand un beau matin,
après l'espace d'une semaine, Marie, en bonne santé, mais avec un air
légèrement attristé, reparut, comme d'habitude, à son comptoir de
parfumerie. Toute enquête, excepté celle d'un caractère privé, fut
immédiatement arrêtée. M. Le Blanc professait une parfaite ignorance,
comme précédemment. Marie et madame Roget répondirent à toutes les
questions qu'elle avait passé la dernière semaine dans la maison d'un
parent, à la campagne. Ainsi l'affaire tomba, et fut généralement
oubliée; car la jeune fille, dans le but ostensible de se soustraire
à l'impertinence de la curiosité, fit bientôt un adieu définitif au
parfumeur, et alla chercher un abri dans la résidence de sa mère, rue
Pavée-Saint-André.
Il y avait à peu près cinq mois qu'elle était rentrée à la maison,
lorsque ses amis furent alarmés par une soudaine et nouvelle
disparition. Trois jours s'écoulèrent sans qu'on entendit parler
d'elle. Le quatrième jour, on découvrit son corps flottant sur la
Seine[4], près de la berge qui fait face au quartier de la rue
Saint-André, à un endroit peu distant des environs peu fréquentés de la
barrière du Roule[5].
L'atrocité du meurtre (car il fut tout d'abord évident qu'un meurtre
avait été commis), la jeunesse et la beauté de la victime, et,
par-dessus tout, sa notoriété antérieure, tout conspirait pour produire
une intense excitation dans les esprits des sensibles Parisiens. Je
ne me souviens pas d'un cas semblable ayant produit un effet aussi
vif et aussi général. Pendant quelques semaines, les graves questions
politiques du jour furent elles-mêmes noyées dans la discussion de cet
unique et absorbant sujet. Le préfet fit des efforts inaccoutumés; et
toutes les forces de la police parisienne furent, jusqu'à leur maximum,
mises en réquisition.
Quand le cadavre fut découvert, on était bien loin de supposer que
le meurtrier pût échapper, plus d'un temps très-bref, aux recherches
qui furent immédiatement ordonnées. Ce ne fut qu'à l'expiration d'une
semaine qu'on jugea nécessaire d'offrir une récompense; et même cette
récompense fut limitée alors à la somme de mille francs. Toutefois
l'investigation continuait avec vigueur, sinon avec discernement,
et de nombreux individus furent interrogés, mais sans résultat;
cependant l'absence totale de fil conducteur dans ce mystère ne faisait
qu'accroître l'excitation populaire. A la fin du dixième jour, on
pensa qu'il était opportun de doubler la somme primitivement proposée;
et peu à peu, la seconde semaine s'étant écoulée sans amener aucune
découverte, et les préventions que Paris a toujours nourries contre la
police s'étant exhalées en plusieurs émeutes sérieuses, le préfet prit
sur lui d'offrir la somme de vingt mille francs «pour la dénonciation
de l'assassin,» ou, si plusieurs personnes se trouvaient impliquées
dans l'affaire, «pour la dénonciation de chacun des assassins[6].» Dans
la proclamation qui annonçait cette récompense, une pleine amnistie
était promise à tout complice qui déposerait spontanément contre
son complice; et à la déclaration officielle, partout où elle était
affichée, s'ajoutait un placard privé, émanant d'un comité de citoyens,
qui offrait dix mille francs, en plus de la somme proposée par la
préfecture. La récompense entière ne montait pas à moins de trente
mille francs; ce qui peut être regardé comme une somme extraordinaire,
si l'on considère l'humble condition de la petite et la fréquence, dans
les grandes villes, des atrocités telles que celle en question.
Personne ne doutait maintenant que le mystère de cet assassinat
ne fût immédiatement élucidé. Mais, quoique, dans un ou deux
cas, des arrestations eussent eu lieu qui semblaient promettre
un éclaircissement, on ne put rien découvrir qui incriminât les
personnes suspectées, et elles furent aussitôt relâchées. Si bizarre
que cela puisse paraître, trois semaines s'étaient déjà écoulées
depuis la découverte du cadavre, trois semaines écoulées sans
jeter aucune lumière sur la question, et cependant la plus faible
rumeur des événements qui agitaient si violemment l'esprit public
n'était pas encore arrivée à nos oreilles. Dupin et moi, voués à des
recherches qui avaient absorbé toute notre attention, depuis près
d'un mois, nous n'avions, ni l'un ni l'autre, mis le pied dehors;
nous n'avions reçu aucune visite, et à peine avions-nous jeté un coup
d'œil sur les principaux articles politiques d'un des journaux
quotidiens. La première nouvelle du meurtre nous fut apportée par
G......, en personne[7]. Il vint nous voir le 15 juillet 18.., au
commencement de l'après-midi, et resta avec nous assez tard après la
nuit tombée. Il était vivement blessé de l'insuccès de ses efforts
pour dépister les assassins. Sa réputation, disait-il, avec un air
essentiellement parisien, était en jeu; son honneur même, engagé dans
la partie. L'œil du public, d'ailleurs, était fixé sur lui, et il
n'était pas de sacrifice qu'il ne fût vraiment disposé à faire pour
l'éclaircissement de ce mystère. Il termina son discours, passablement
drôle, par un compliment relatif a ce qu'il lui plut d'appeler
le _tact_ de Dupin, et fit à celui-ci une proposition directe,
certainement fort généreuse, dont je n'ai pas le droit de révéler ici
la valeur précise, mais qui n'a pas de rapports avec l'objet propre de
mon récit.
Mon ami repoussa le compliment du mieux qu'il put, mais il accepta tout
de suite la proposition, bien que les avantages en fussent absolument
conditionnels. Ce point étant établi, le préfet se répandit tout
d'abord en explications de ses propres idées, les entremêlant de longs
commentaires sur les dépositions, desquelles nous n'étions pas encore
en possession. Il discourait longuement, et même, sans aucun doute,
doctement, lorsque je hasardai à l'aventure une observation sur la nuit
qui s'avançait et amenait le sommeil. Dupin, fermement assis dans son
fauteuil accoutumé, était l'incarnation de l'attention respectueuse.
Il avait gardé ses lunettes durant toute l'entrevue; et, en jetant de
temps à autre un coup d'œil sous leurs vitres vertes, je m'étais
convaincu que, pour silencieux qu'il eût été, son sommeil n'en avait
pas été moins profond pendant les sept ou huit dernières lourdes heures
qui précédèrent le départ du préfet.
Dans la matinée suivante, je me procurai, à la Préfecture, un rapport
complet de toutes les dépositions obtenues jusqu'alors, et, à
différents bureaux de journaux, un exemplaire de chacun des numéros
dans lesquels, depuis l'origine jusqu'au dernier moment, avait paru
un document quelconque, intéressant, relatif à cette triste affaire.
Débarrassée de ce qui était positivement marqué de fausseté, cette
masse de renseignements se réduisait à ceci:
Marie Roget avait quitté la maison de sa mère, rue Pavée Saint-André,
le dimanche 22 juin 18.., à neuf heures du matin environ. En sortant,
elle avait fait part à M. Jacques Saint-Eustache[8], et à lui seul,
de son intention de passer la journée chez une tante, à elle, qui
demeurait rue des Drômes. La rue des Drômes est un passage court et
étroit, mais très-populeux, qui n'est pas loin des bords de la rivière,
et qui est situé à une distance de deux milles, dans la ligne supposée
directe, de la pension bourgeoise de madame Roget. Saint-Eustache était
le prétendant avoué de Marie, et logeait dans ladite pension, où il
prenait également ses repas. Il devait aller chercher sa fiancée à la
brune et la ramener à la maison. Mais, dans l'après-midi, il survint
une grosse pluie; et, supposant qu'elle resterait toute la nuit chez sa
tante (comme elle avait fait dans des circonstances semblables), il ne
jugea pas nécessaire de tenir sa promesse. Comme la nuit s'avançait,
on entendit madame Roget (qui était vieille et infirme) exprimer la
crainte «de ne plus jamais revoir Marie»; mais dans le moment on
attacha peu d'attention à ce propos.
Le lundi, il fut vérifié que la jeune fille n'était pas allée à la
rue des Drômes; et, quand le jour se fut écoulé sans apporter de ses
nouvelles, une recherche tardive fut organisée sur différents points
de la ville et des environs. Ce ne fut cependant que le quatrième
jour depuis l'époque de sa disparition qu'on apprit enfin quelque
chose d'important la concernant. Ce jour-là (mercredi 25 juin), un
M. Beauvais[9], qui, avec un ami, cherchait les traces de Marie
près de la barrière du Roule, sur la rive de la Seine opposée à la
rue Pavée-Saint-André, fut informé qu'un corps venait d'être ramené
au rivage par quelques pêcheurs, qui l'avaient trouvé flottant sur
le fleuve. En voyant le corps, Beauvais, après quelque hésitation,
certifia que c'était celui de la jeune parfumeuse. Son ami le reconnut
plus promptement.
Le visage était arrosé de sang noir, qui jaillissait en partie de
la bouche. Il n'y avait pas d'écume, comme on en voit dans le cas
des personnes simplement noyées. Pas de décoloration dans le tissu
cellulaire. Autour de la gorge se montraient des meurtrissures et des
impressions de doigts. Les bras étaient replies sur la poitrine et
roidis. La main droite crispée, la gauche à moitié ouverte. Le poignet
gauche était marqué de deux excoriations circulaires, provenant
apparemment de cordes ou d'une corde ayant fait plus d'un tour. Une
partie du poignet droit était aussi très-éraillée, ainsi que le dos
dans toute son étendue, mais particulièrement aux omoplates. Pour
amener le corps sur le rivage, les pêcheurs l'avaient attaché à une
corde; mais ce n'était pas là ce qui avait produit les excoriations
en question. La chair du cou était très-enflée. Il n'y avait pas de
coupures apparentes ni de meurtrissures semblant le résultat de coups.
On découvrit un morceau de lacet si étroitement serré autour du cou
qu'on ne pouvait d'abord l'apercevoir; il était complètement enfoui
dans la chair, et assujetti par un nœud caché juste sous l'oreille
gauche. Cela seul aurait suffi pour produire la mort. Le rapport des
médecins garantissait fermement le caractère vertueux de la défunte.
Elle avait été vaincue, disaient-ils, par la force brutale. Le cadavre
de Marie, quand il fut trouvé, était dans une condition telle, qu'il
ne pouvait y avoir, de la part de ses amis, aucune difficulté à le
reconnaître.
La toilette était déchirée et d'ailleurs en grand désordre. Dans le
vêtement extérieur, une bande, large d'environ un pied, avait été
déchirée de bas en haut, depuis l'ourlet jusqu'à la taille, mais non
pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille et
assujettie dans le dos par une sorte de nœud très-solidement fait.
Le vêtement, immédiatement au-dessous de la robe, était de mousseline
fine; et on en avait arraché une bande large de dix-huit pouces,
arraché complètement, mais très-régulièrement et avec une grande
netteté. On retrouva cette bande autour du cou, adaptée d'une manière
lâche et assujettie avec un nœud serré. Par-dessus cette bande de
mousseline et le morceau de lacet, étaient attachées les brides d'un
chapeau, avec le chapeau pendant. Le nœud qui liait les brides
n'était pas un nœud comme le font les femmes, mais un nœud
coulant, à la manière des matelots.
Le corps, après qu'il fut reconnu, ne fut pas, comme c'est l'usage,
transporté à la Morgue (cette formalité étant maintenant superflue),
mais enterré à la hâte non loin de l'endroit du rivage où il avait été
recueilli. Grâce aux efforts de Beauvais, l'affaire fut soigneusement
assoupie, autant du moins qu'il fut possible; et quelques jours
s'écoulèrent avant qu'il en résultât aucune émotion publique. A la fin,
cependant, un journal hebdomadaire[10] ramassa la question; le cadavre
fut exhumé, et une enquête nouvelle ordonnée; mais il n'en résulta rien
de plus que ce qui avait déjà été observé. Toutefois, les vêtements
furent alors présentés à la mère et aux amis de la défunte, qui les
reconnurent parfaitement pour ceux portés par la jeune fille quand elle
avait quitté la maison.
Cependant l'excitation publique croissait d'heure en heure. Plusieurs
individus furent arrêtés et relâchés. Saint-Eustache en particulier
parut suspect; et il ne sut pas d'abord donner un compte rendu
intelligible de l'emploi qu'il avait fait du dimanche, dans la matinée
duquel Marie avait quitté la maison. Plus tard cependant, il présenta à
M. G...... des _affidavit_ qui expliquaient d'une manière satisfaisante
l'usage qu'il avait fait de chaque heure de la journée en question.
Comme le temps s'écoulait sans amener aucune découverte, mille rumeurs
contradictoires furent mises en circulation, et les journalistes purent
lâcher la bride à leurs _inspirations_. Parmi toutes ces hypothèses,
une attira particulièrement l'attention; ce fut celle qui admettait
que Marie Roget était encore vivante, et que le cadavre découvert dans
la Seine était celui de quelque autre infortunée. Il me parait utile
de soumettre au lecteur quelques-uns des passages relatifs à cette
insinuation. Ces passages sont tirés textuellement de _l'Étoile_[11],
journal dirigé généralement avec une grande habileté.
«Mademoiselle Roget est sortie de la maison de sa mère dimanche matin,
22 juin 18.., avec l'intention exprimée d'aller voir sa tante, ou
quelque autre parent, rue des Drômes. Depuis cette heure-là, on ne
trouve personne qui l'ait vue. On n'a d'elle aucune trace, aucunes
nouvelles....
Aucune personne quelconque ne s'est présentée, déclarant l'avoir vue ce
jour-là, après qu'elle eut quitté le seuil de la maison de sa mère....
Or, quoique nous n'ayons aucune preuve indiquant que Marie Roget était
encore de ce monde, dimanche 22 juin, après neuf heures, nous avons la
preuve que jusqu'à cette heure elle était vivante. Mercredi, à midi, un
corps de femme a été découvert flottant sur la rive de la barrière du
Roule. Même en supposant que Marie Roget ait été jetée dans la rivière
trois heures après qu'elle est sortie de la maison de sa mère, cela ne
ferait que trois jours écoulés depuis l'instant de son départ,--trois
jours tout juste. Mais il est absurde d'imaginer que le meurtre,
si toutefois elle a été victime d'un meurtre, ait pu être consommé
assez rapidement pour permettre aux meurtriers de jeter le corps à la
rivière avant le milieu de la nuit. Ceux qui se rendent coupables de si
horribles crimes préfèrent les ténèbres à la lumière....
Ainsi nous voyons que, si le corps trouvé dans la rivière était celui
de Marie Roget, il n'aurait pas pu rester dans l'eau plus de deux jours
et demi, ou trois au maximum. L'expérience prouve que les corps noyés,
ou jetés à l'eau immédiatement après une mort violente, ont besoin d'un
temps comme de six à dix jours pour qu'une décomposition suffisante
les ramène à la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le
canon, et qui s'élève avant que l'immersion ait duré au moins cinq ou
six jours, ne manque pas de replonger, si on l'abandonne à lui-même.
Maintenant, nous le demandons, qu'est-ce qui a pu, dans le cas présent,
déranger le cours ordinaire de la nature?....
Si le corps, dans son état endommagé, avait été gardé sur le rivage
jusqu'à mardi soir, on trouverait sur ce rivage quelque trace des
meurtriers. Il est aussi fort douteux que le corps ait pu revenir
sitôt à la surface, même en admettant qu'il ait été jeté à l'eau deux
jours après la mort. Et enfin, il est excessivement improbable que les
malfaiteurs, qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé,
aient jeté le corps à l'eau sans un poids pour l'entraîner, quand il
était si facile de prendre cette précaution.»
L'éditeur du journal s'applique ensuite à démontrer que le corps doit
être resté dans l'eau _non pas simplement trois jours, mais au moins
cinq fois trois jours_, parce qu'il était si décomposé, que Beauvais a
eu beaucoup de peine à le reconnaître. Ce dernier point, toutefois,
était complètement faux. Je continue la citation:
«Quels sont donc les faits sur lesquels M. Beauvais s'appuie pour
dire qu'il ne doute pas que le corps soit celui de Marie Roget? Il
a déchiré la manche de la robe et a trouvé, dit-il, des marques qui
lui ont prouvé l'identité. Le public a supposé généralement que ces
marques devaient consister en une espèce de cicatrice. Il a passé sa
main sur le bras, et y a trouvé du _poil_,--quelque chose, ce nous
semble, d'aussi peu particulier qu'on puisse se le figurer, d'aussi peu
concluant que de trouver un bras dans une manche. M. Beauvais n'est
pas rentré à la maison cette nuit-là, mais il a envoyé un mot à madame
Roget, à sept heures, mercredi soir, pour lui dire que l'enquête,
relative à sa fille, marchait toujours. Même en admettant que madame
Roget, à cause de son âge et de sa douleur, fût incapable de se rendre
sur les lieux (ce qui, en vérité, est accorder beaucoup), à coup sûr,
il se serait trouvé quelqu'un qui aurait jugé que cela valait bien
la peine d'y aller et de suivre l'investigation, si toutefois ils
avaient pensé que c'était bien le corps de Marie. Personne n'est
venu. On n'a rien dit ni rien entendu dire de la chose, dans la rue
Pavée-Saint-André, qui soit parvenu même aux locataires de ladite
maison. M. Saint-Eustache, l'amoureux et le futur de Marie, qui
avait pris pension chez sa mère, dépose qu'il n'a entendu parler de
la découverte du corps de sa promise que le matin suivant, quand M.
Beauvais lui-même est entré dans sa chambre et lui en a parlé. Qu'une
nouvelle aussi capitale que celle-là ait été reçue si tranquillement,
il y a de quoi nous étonner.»
Le journal s'efforce ainsi de suggérer l'idée d'une certaine apathie
dans les parents et les amis de Marie, laquelle apathie serait absurde
si l'on suppose qu'ils crussent que le corps trouvé était vraiment
le sien. _L'Étoile_ cherche, en somme, à insinuer que Marie, avec la
connivence de ses amis, s'est absentée de la ville pour des raisons
qui compromettent sa vertu; et que ces mêmes amis, ayant découvert sur
la Seine un corps ressemblant un peu à celui de la jeune fille, ont
profité de l'occasion pour répandre dans le public la nouvelle de sa
mort. Mais _l'Étoile_ y a mis beaucoup trop de précipitation. Il a
été clairement prouvé qu'aucune apathie de ce genre n'a existé; que la
vieille dame était excessivement faible, et si agitée, qu'il lui eût
été impossible de s'occuper de quoi que ce soit; que Saint-Eustache,
bien loin de recevoir la nouvelle froidement, était devenu fou de
douleur et avait donné de tels signes de frénésie, que M. Beauvais,
avait cru devoir charger un de ses amis et parents de le surveiller et
de l'empêcher d'assister à l'examen qui devait suivre l'exhumation. En
outre, bien que _l'Étoile_ affirme que le corps a été réenterré aux
frais de l'État,--qu'une offre avantageuse de sépulture particulière
a été absolument repoussée par la famille,--et qu'aucun membre de la
famille n'assistait à la cérémonie,--bien que _l'Étoile_, dis-je,
affirme tout cela pour corroborer l'impression qu'elle cherche à
produire,--_tout cela_ a été victorieusement réfuté. Dans un des
numéros suivants du même journal, on fit un effort pour jeter des
soupçons sur Beauvais lui-même. L'éditeur dit:
«Un changement vient de s'opérer dans la question. On nous raconte que,
dans une certaine occasion, pendant qu'une madame B. était chez madame
Roget, M. Beauvais, qui sortait, lui dit qu'un gendarme allait venir,
et qu'elle, madame B., eut soin de ne rien dire au gendarme jusqu'à
ce qu'il fût de retour et qu'elle lui laissât, à lui, tout le soin de
l'affaire....
Dans la situation présente, il semble que M. Beauvais porte tout
le secret de la question, enfermé dans sa tête. Il est impossible
d'avancer d'un pas sans M. Beauvais; de quelque côté que vous tourniez,
vous vous heurtez à lui....
Pour une raison quelconque, il a décidé que personne, excepté lui, ne
pourrait se mêler de l'enquête, et il a jeté les parents à l'écart
d'une manière fort incongrue, s'il faut en croire leurs récriminations.
Il a paru très préoccupé de l'idée d'empêcher les parents de voir le
cadavre.»
Le fait qui suit sembla donner quelque couleur de vraisemblance aux
soupçons portés ainsi sur Beauvais. Quelqu'un qui était venu lui rendre
visite à son bureau, quelques jours avant la disparition de la jeune
fille, et pendant l'absence dudit Beauvais, avait observé une rose
plantée dans le trou de la serrure, et le mot _Marie_ écrit sur une
ardoise fixée à portée de la main.
L'impression générale, autant du moins qu'il nous fut possible de
l'extraire des papiers publics, était que Marie avait été la victime
d'une bande de misérables furieux, qui l'avaient transportée sur la
rivière, maltraitée et assassinée. Cependant une feuille d'une vaste
influence, _le Commercial_[12], combattit très-vivement cette idée
populaire. J'extrais un ou deux passages de ses colonnes:
«Nous sommes persuadés que l'enquête a jusqu'à présent suivi une
fausse piste, tant du moins qu'elle a été dirigée vers la barrière
du Roule. Il est impossible qu'une jeune femme, connue, comme était
Marie, de plusieurs milliers de personnes ait pu passer trois bornes
sans rencontrer quelqu'un à qui son visage fût familier; et quiconque
l'aurait vue s'en serait souvenu, car elle inspirait de l'intérêt à
tous ceux qui la connaissaient. Elle est sortie juste au moment où les
rues sont pleines de monde....
Il est impossible qu'elle soit allée à la barrière du Roule ou à la
rue des Drômes sans avoir été reconnue par une douzaine de personnes;
aucune déposition cependant n'affirme qu'on l'ait vue ailleurs que
sur le seuil de la maison de sa mère, et il n'y a même aucune preuve
qu'elle en soit sortie du tout, excepté le témoignage concernant
_l'intention exprimée par elle_. Un morceau de sa robe était déchiré,
serré autour d'elle et noué; c'est ainsi que le corps a pu être porté
comme un paquet. Si le meurtre avait été commis à la barrière du Roule,
il n'aurait pas été nécessaire de prendre de telles dispositions. Ce
fait, que le corps a été trouvé flottant près de la barrière, n'est pas
une preuve relativement au lieu d'où il a été jeté dans l'eau....
Un morceau d'un des jupons de l'infortunée jeune fille, long de deux
pieds et large d'un pied, avait été arraché, serré autour de son cou et
noué derrière sa tête, probablement pour empêcher ses cris. Cela a été
fait par des drôles qui n'avaient même pas un mouchoir de poche.»
Un jour ou deux avant que le préfet vint nous rendre visite, la police
avait obtenu un renseignement assez important qui semblait détruire
l'argumentation du _Commercial_, au moins dans sa partie principale.
Deux petits garçons, fils d'une dame Deluc, vagabondant dans les
bois, près de la barrière du Roule, avaient pénétré par hasard dans
un épais fourré, où se trouvaient trois ou quatre grosses pierres,
formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la pierre
supérieure gisait un jupon blanc; sur la seconde une écharpe de soie.
On y trouva aussi une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche.
Le mouchoir portail le nom «Marie Roget.» Des lambeaux de vêtements
furent découverts sur les ronces environnantes. Le sol était piétiné,
les buissons enfoncés; il y avait là toutes les traces d'une lutte.
Entre le fourré et la rivière, on découvrit que les palissades étaient
abattues, et la terre gardait la trace d'un lourd fardeau qu'on y avait
traîné.
Une feuille hebdomadaire, _le Soleil_[13], donnait sur cette découverte
les commentaires suivants, commentaires qui n'étaient que l'écho des
sentiments de toute la presse parisienne:
«Les objets sont évidemment restés là pendant au moins trois ou quatre
semaines; ils étaient complètement moisis par l'action de la pluie, et
collés ensemble par la moisissure. Tout autour, le gazon avait poussé
et même les dominait partiellement. La soie de l'ombrelle était solide;
mais les branches étaient fermées, et la partie supérieure, là où
l'étoffe était double et rempliée, étant toute pénétrée de moisissure
et pourrie, se déchira aussitôt qu'on l'ouvrit....
Les fragments de vêtements accrochés aux buissons étaient larges de
trois pouces environ et longs de six. L'un était un morceau de l'ourlet
de la robe, qui avait été raccommodé, l'autre, un morceau du jupon,
mais non pas l'ourlet. Ils ressemblaient à des bandes arrachées et
étaient suspendus au buisson d'épines, à un pied de terre environ....
Il n'y a donc pas lieu de douter que le théâtre de cet abominable
outrage n'ait été enfin découvert.»
Aussitôt après cette découverte, un nouveau témoin parut. Madame Deluc
raconta qu'elle tenait une auberge au bord de la route, non loin de la
berge de la rivière opposée à la barrière du Roule. Les environs sont
solitaires,--très-solitaires. C'est là, le dimanche, le rendez-vous
ordinaire des mauvais sujets de la ville, qui traversent la rivière
en canot. Vers trois heures environ, dans l'après-midi du dimanche en
question, une jeune fille était arrivée à l'auberge, accompagnée par
un jeune homme au teint brun. Ils y étaient restés tous deux pendant
quelque temps. Après leur départ, ils firent route vers quelque bois
épais du voisinage. L'attention de madame Deluc fut attirée par la
toilette que portait la jeune fille, à cause de sa ressemblance avec
celle d'une de ses parentes défunte. Elle remarqua particulièrement une
écharpe. Aussitôt après le départ du couple, une bande de _mécréants_
parut, qui firent un tapage affreux, burent et mangèrent sans payer,
suivirent la même route que le jeune homme et la jeune fille, revinrent
vers l'auberge à la brune, puis repassèrent la rivière en grande hâte.
Ce fut peu après la tombée de la nuit, dans la même soirée, que madame
Deluc, ainsi que son fils aîné, entendit des cris de femme dans le
voisinage de l'auberge. Les cris furent violents, mais ne durèrent pas
longtemps. Madame Deluc reconnut non seulement l'écharpe trouvée dans
le fourré, mais aussi la robe qui habillait le cadavre. Un conducteur
d'omnibus, Valence[14], déposa également alors qu'il avait vu Marie
Roget traverser la Seine en bateau, dans ce dimanche en question,
en compagnie d'un jeune homme d'une figure brune. Lui, Valence,
connaissait Marie et ne pouvait pas se tromper sur son identité. Les
objets trouvés dans le bosquet furent parfaitement reconnus par les
parents de Marie.
Cette masse de dépositions et d'informations que je récoltai ainsi
dans les journaux, à la demande de Dupin, comprenait encore un
point,--mais c'était un point de la plus haute importance. Il parait
qu'immédiatement après la découverte des objets ci-dessus indiqués,
on trouva, dans le voisinage du lieu que l'on croyait maintenant
avoir été le théâtre du crime, le corps inanimé ou presque inanimé de
Saint-Eustache, le fiancé de Marie. Une fiole vide portant l'étiquette
«laudanum» était auprès de lui. Son baleine accusait le poison. Il
mourut sans prononcer une parole. On trouva sur lui une lettre
racontant brièvement son amour pour Marie et son dessein arrêté de
suicide.
«Je ne crois pas avoir besoin de vous dire,--dit Dupin, comme il
achevait la lecture de mes notes,--que c'est là un cas beaucoup
plus compliqué que celui de la rue Morgue, duquel il diffère en un
point très-important. C'est là un exemple de crime atroce, mais
_ordinaire_. Nous n'y trouvons rien de particulièrement _outré_.
Observez, je vous prie, que c'est la raison pour laquelle le mystère
a paru simple; quoique ce soit justement la même raison qui aurait dû
le faire considérer comme plus difficile à résoudre. C'est pourquoi
on a d'abord jugé superflu d'offrir une récompense. Les mirmidons de
G...... étaient assez forts pour comprendre comment et pourquoi une
telle atrocité pouvait avoir été commise. Leur imagination pouvait se
figurer un mode,--plusieurs modes,--un motif,--plusieurs motifs; et
parce qu'il n'était pas impossible que l'un de ces nombreux modes et
motifs fut l'unique réel, ils ont considéré comme démontré que le réel
devait être un de ceux-là. Mais l'aisance avec laquelle ils avaient
conçu ces idées diverses, et même le caractère plausible dont chacune
était revêtue, auraient dû être pris pour des indices de la difficulté
plutôt que de la facilité attachée à l'explication de l'énigme. Je vous
ai déjà fait observer que c'est par des saillies au-dessus du plan
ordinaire des choses, que la raison doit trouver sa voie, ou jamais,
dans sa recherche de la vérité, et que dans des cas tels que celui-là,
l'important n'est pas tant de se dire: «Quels sont les faits qui se
présentent?» que de se dire: «Quels sont les faits qui se présentent,
qui ne se sont jamais présentés auparavant?». Dans les investigations
faites chez madame L'Espanaye[15], les agents de G...... furent
découragés et confondus par cette _étrangeté_ même qui eût été, pour
une intelligence bien faite, le plus sûr présage de succès; et cette
même intelligence eût été plongée dans le désespoir par le caractère
ordinaire de tous les faits qui s'offrent à l'examen dans le cas de
la jeune parfumeuse et qui n'ont encore rien révélé de positif, si ce
n'est la présomption des fonctionnaires de la Préfecture.
«Dans le cas de madame L'Espanaye et de sa fille, dès le commencement
de notre investigation, il n'y avait pour nous aucun doute qu'un
meurtre avait été commis. L'idée de suicide se trouvait tout d'abord
exclue. Dans le cas présent, nous avons également à éliminer toute
idée de suicide. Le corps trouvé à la barrière du Roule a été trouvé
dans des circonstances qui ne nous permettent aucune hésitation sur
ce point important. Mais on a insinué que le cadavre trouvé n'est
pas celui de la Marie Roget dont l'assassin ou les assassins sont à
découvrir, pour la découverte desquels une récompense est offerte, et
qui sont l'unique objet de notre traité avec le préfet. Vous et moi,
nous connaissons assez bien ce gentleman. Nous ne devons pas trop nous
fier à lui. Soit que, prenant le corps trouvé pour point de départ, et
suivant la piste d'un assassin, nous découvrions que ce corps est celui
d'une autre personne que Marie; soit que, prenant pour point de départ
la Marie encore vivante, nous la retrouvions non assassinée,--dans les
deux cas, nous perdons notre peine, puisque c'est avec M. G...... que
nous avons affaire. Donc, pour notre propre but, si ce n'est pour le
but de la justice, il est indispensable que notre premier pas soit la
constatation de l'identité du cadavre avec la Marie Roget disparue.
«Les arguments de _l'Étoile_ ont trouvé crédit dans le public; et le
journal lui-même est convaincu de leur importance, ainsi qu'il résulte
de la manière dont il commence un de ses articles sur le sujet en
question: «Quelques-uns des journaux du matin,--dit-il,--parlent de
l'article _concluant_ de _l'Étoile_ dans son numéro de lundi.» Pour
moi cet article ne me paraît guère concluant que relativement au zèle
du rédacteur. Nous devons ne pas oublier qu'en général le but de nos
feuilles publiques est de créer une sensation, de faire du piquant
plutôt que de favoriser la cause de la vérité. Ce dernier but n'est
poursuivi que quand il semble coïncider avec le premier. Le journal
qui s'accorde avec l'opinion ordinaire (quelque bien fondée que soit
d'ailleurs cette opinion) n'obtient pas de crédit parmi la foule. La
masse du peuple considère comme profond celui-là seul qui émet des
_contradictions piquantes_ de l'idée générale. En logique aussi bien
qu'en littérature, c'est _l'épigramme_ qui est le genre le plus
immédiatement et le plus universellement apprécié. Dans les deux cas,
c'est le genre le plus bas selon l'ordre du mérite.
«Je veux dire que c'est le caractère mêlé d'épigramme et de mélodrame
de cette idée,--que Marie Roget est encore vivante,--qui l'a suggérée à
_l'Étoile_, plutôt qu'aucun véritable caractère plausible, et qui lui
a assuré un accueil favorable auprès du public. Examinons les points
principaux de l'argumentation de ce journal, et prenons bien garde à
l'incohérence avec laquelle elle se produit dès le principe.
«L'écrivain vise d'abord à nous prouver, par la brièveté de
l'intervalle compris entre la disparition de Marie et la découverte
du corps flottant, que ce corps ne peut pas être celui de Marie.
Réduire cet intervalle à la dimension la plus petite possible devient
tout d'abord chose capitale pour l'argumentateur. Dans la recherche
inconsidérée de ce but, il se précipite dès son début dans la pure
supposition. «C'est une folie,--dit-il,--de supposer que le meurtre, si
un meurtre a été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez
vite pour permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière
avant minuit.» Nous demandons tout de suite, et très-naturellement,
_pourquoi_. Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a été
commis _cinq minutes_ après que la jeune fille a quitté le domicile
de sa mère? Pourquoi est-ce une folie de supposer que le meurtre a
été commis à un moment quelconque de la journée? Il s'est commis des
assassinats à toutes les heures. Mais, que le meurtre ait eu lieu à
un moment quelconque entre neuf heures du matin, dimanche, et minuit
moins un quart, il serait toujours resté bien assez de temps _pour
jeter le cadavre dans la rivière avant minuit_. Cette supposition se
réduit donc à cela: que le meurtre n'a pu être commis le dimanche;
et si nous permettons à _l'Étoile_ de supposer cela, nous pouvons
lui accorder toutes les libertés possibles. On peut imaginer que le
paragraphe commençant par: «C'est une folie de supposer que le meurtre,
etc.,» quoiqu'il ait été imprimé sous cette forme par _l'Étoile_, avait
été réellement conçu dans le cerveau du rédacteur sous cette autre
forme: «C'est une folie de supposer que le meurtre, si un meurtre a
été commis sur cette personne, ait pu être consommé assez vite pour
permettre aux meurtriers de jeter le corps dans la rivière avant
minuit; c'est une folie, disons-nous, de supposer cela, et en même
temps de supposer (comme nous voulons bien le supposer) que le corps
n'a été jeté à l'eau que _passé minuit_;» opinion passablement mal
déduite, mais qui n'est pas aussi complètement déraisonnable que celle
imprimée.
«Si j'avais eu simplement pour but,--continua Dupin,--de réfuter ce
passage de l'argumentation de _l'Étoile_, j'aurais pu tout aussi bien
le laisser où il est. Mais ce n'est pas de _l'Étoile_ que nous avons
affaire, mais bien de la vérité. La phrase en question, dans le cas
actuel, n'a qu'un sens, et ce sens, je l'ai nettement établi; mais
il est essentiel que nous pénétrions derrière les mots pour chercher
une idée que ces mots donnent évidemment à entendre, sans l'exprimer
positivement. Le dessein du journaliste était de dire qu'il était
improbable, à quelque moment de la journée ou de la nuit de dimanche
que le meurtre eût été commis, que les assassins se fussent hasardés
à porter le corps à la rivière avant minuit. C'est justement là que
gît la supposition dont je me plains. On suppose que le meurtre a été
commis à un tel endroit et dans de telles circonstances, qu'il est
devenu nécessaire de _porter le corps_ à la rivière. Or, l'assassinat
pourrait avoir eu lieu sur le bord de la rivière, ou sur la rivière
même; et ainsi le lançage du corps à l'eau, auquel on a eu recours,
à n'importe quel moment du jour ou de la nuit, se serait présenté
comme le mode d'action le plus immédiat, le plus sous la main. Vous
comprenez que je ne suggère ici rien qui me paraisse plus probable ou
qui coïncide avec ma propre opinion. Jusqu'à présent je n'ai pas en vue
les _éléments_ mêmes de la cause. Je désire simplement vous mettre en
garde contre le ton général des _suggestions_ de _l'Étoile_ et appeler
votre attention sur le caractère de _parti pris_ qui s'y manifeste tout
d'abord.
«Ayant ainsi prescrit une limite accommodée à ses idées préconçues,
ayant supposé que, si ce corps était celui de Marie, il n'aurait pu
rester dans l'eau que pendant un laps de temps très-court, le journal
en vient à dire:
«L'expérience prouve que les corps noyés, ou jetés à l'eau
immédiatement après une mort violente, ont besoin d'un temps comme
de six à dix jours pour qu'une décomposition suffisante les ramène à
la surface des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui
s'élève avant que l'immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne
manque pas de replonger, si on l'abandonne à lui-même.»
«Ces assertions ont été acceptées tacitement par tous les journaux
de Paris, à l'exception du _Moniteur_[16]. Cette dernière feuille
s'efforce de combattre la partie du paragraphe qui a trait seulement
aux corps _des noyés_, en citant cinq ou six cas dans lesquels les
corps de personnes notoirement noyées ont été trouvés flottants après
un laps de temps moindre que celui fixé par _l'Étoile_. Mais il y a
quelque chose d'excessivement antiphilosophique dans cette tentative
que fait _le Moniteur_, de repousser l'affirmation générale de
_l'Étoile_ par une citation de cas particuliers militant contre cette
affirmation. Quand même il eût été possible d'alléguer cinquante
cas, au lieu de cinq, de cadavres trouvés à la surface des eaux au
bout de deux ou trois jours, ces cinquante exemples auraient pu
être légitimement considérés comme de pures exceptions à la règle
de _l'Étoile_, jusqu'à ce que la règle elle-même fût définitivement
réfutée. Cette règle admise (et _le Moniteur_ ne la nie pas, il insiste
seulement sur les exceptions), l'argumentation de _l'Étoile_ reste
en possession de toute sa force; car cette argumentation ne prétend
pas impliquer plus qu'une question de _probabilité_ relativement à un
corps pouvant s'élever à la surface en moins de trois jours; et cette
probabilité sera en faveur de _l'Étoile_ jusqu'à ce que les exemples,
si puérilement allégués, soient en nombre suffisant pour constituer une
règle contraire.
«Vous comprenez tout de suite que toute argumentation de ce genre doit
être dirigée contre la règle elle-même, et, dans ce but, nous devons
faire l'analyse raisonnée de la règle. Or, le corps humain n'est, en
général, ni beaucoup plus léger, ni beaucoup plus lourd que l'eau de
la Seine; c'est-à-dire que la pesanteur spécifique du corps humain,
dans sa condition naturelle, est à peu près égale au volume d'eau
douce qu'il déplace. Les corps des individus gras et charnus, avec
de petits os, et généralement des femmes, sont plus légers que ceux
des individus maigres, à gros os, et généralement des hommes; et la
pesanteur spécifique de l'eau d'une rivière est quelque peu influencée
par la présence du flux de la mer. Mais, en faisant abstraction de
la marée, on peut affirmer que très-peu de corps humains seront
submergés, même dans l'eau douce, _spontanément_, par leur propre
nature. Presque tous, tombant dans une rivière, seront aptes à flotter,
s'ils laissent s'établir un équilibre convenable entre la pesanteur
spécifique de l'eau et leur pesanteur propre, c'est-à-dire s'ils se
laissent submerger tout entiers, en exceptant le moins de parties
possible. La meilleure position pour celui qui ne sait pas nager est
la position verticale de l'homme qui marche sur la terre, la tête
complètement renversée et submergée, la bouche et les narines restant
seules au-dessus du niveau de l'eau. Dans de telles conditions, nous
pourrons tous flotter sans difficulté et sans effort. Il est évident,
toutefois, que les pesanteurs du corps et du volume d'eau déplacé
sont alors très-rigoureusement balancées, et qu'un rien suffira pour
donner à l'un ou à l'autre la prépondérance. Un bras, par exemple,
élevé au-dessus de l'eau, et conséquemment privé de son support, est un
poids additionnel suffisant pour faire plonger toute la tête, tandis
que le secours accidentel du plus petit morceau de bois nous permettra
de lever suffisamment la tête pour regarder autour de nous. Or, dans
les efforts d'une personne qui n'a pas la pratique de la natation,
les bras se jettent invariablement en l'air, et il y a en même temps
obstination à conserver à la tête sa position verticale ordinaire. Le
résultat est l'immersion de la bouche et des narines, et, par suite
des efforts pour respirer sous l'eau, l'introduction de l'eau dans
les poumons. L'estomac en absorbe aussi une grande quantité, et tout
le corps s'appesantit de toute la différence de pesanteur entre l'air
qui primitivement distendait ces cavités et le liquide qui les remplit
maintenant. C'est une règle générale, que cette différence suffit
pour faire plonger le corps; mais elle ne suffit pas dans le cas des
individus qui ont de petits os et une quantité anormale de matière
flasque et graisseuse. Ceux-là flottent même après qu'ils sont noyés.
«Le cadavre, que nous supposerons au fond de la rivière, y restera
jusqu'à ce que, d'une manière quelconque, sa pesanteur spécifique
devienne de nouveau moindre que celle du volume d'eau qu'il déplace.
Cet effet est amené soit par la décomposition, soit autrement. La
décomposition a pour résultat la génération du gaz qui distend tous
les tissus cellulaires et donne aux cadavres cet aspect bouffi qui
est si horrible à voir. Quand cette distension est arrivée à ce point
que le volume du corps est sensiblement accru sans un accroissement
correspondant de matière solide ou de poids, sa pesanteur spécifique
devient moindre que celle de l'eau déplacée, et il fait immédiatement
son apparition à la surface. Mais la décomposition peut être modifiée
par d'innombrables circonstances; elle peut être hâtée ou retardée par
d'innombrables agents; par la chaleur ou le froid de la saison, par
exemple; par l'imprégnation minérale ou la pureté de l'eau; par sa
plus ou moins grande profondeur; par le courant ou la stagnation plus
ou moins marqués; et puis par le tempérament originel du corps, selon
qu'il était déjà infecté ou pur de maladie avant la mort. Ainsi il est
évident que nous ne pouvons, avec exactitude, fixer une époque où le
corps devra s'élever par suite de la décomposition. Dans de certaines
conditions, ce résultat peut être amené en une heure; dans d'autres,
il peut ne pas avoir lieu du tout. Il y a des infusions chimiques qui
peuvent préserver à tout jamais de corruption tout le système animal,
par exemple le bichlorure de mercure. Mais, à part la décomposition,
il peut y avoir et il y a ordinairement une génération de gaz dans
l'estomac, par la fermentation acétique de la matière végétale (ou
par d'autres causes dans d'autres cavités), suffisante pour créer
une distension qui ramène le corps à la surface de l'eau. L'effet
produit par le coup de canon est un effet de simple vibration. Il peut
dégager le corps du limon ou de la vase molle où il est enseveli,
lui permettant ainsi de s'élever, quand d'autres agents l'y ont déjà
préparé; ou bien il peut vaincre l'adhérence de quelques parties
putréfiées du système cellulaire, et faciliter la distension des
cavités sous l'influence du gaz.
«Ayant ainsi devant nous toute la philosophie du sujet, nous pouvons
vérifier les assertions de _l'Étoile_. «L'expérience prouve,--dit
cette feuille,--que les corps noyés, ou jetés à l'eau immédiatement
après une mort violente, ont besoin d'un temps comme de six à dix
jours, pour qu'une décomposition suffisante les ramène à la surface
des eaux. Un cadavre sur lequel on tire le canon, et qui s'élève avant
que l'immersion ait duré au moins cinq ou six jours, ne manque pas de
replonger si on l'abandonne à lui-même.»
«Tout le paragraphe nous apparaît maintenant comme un tissu
d'inconséquences et d'incohérences. L'expérience _ne montre pas
toujours_ que les corps des noyés _ont besoin_ de cinq ou six jours
pour qu'une décomposition suffisante leur permette de revenir à la
surface. La science et l'expérience réunies prouvent que l'époque de
leur réapparition est et doit être nécessairement indéterminée. En
outre, si un corps est ramené à la surface de l'eau par un coup de
canon, il ne _replongera pas de nouveau, même abandonné à lui-même_,
toutes les fois que la décomposition sera arrivée au degré nécessaire
pour permettre le dégagement des gaz engendrés. Mais je désire appeler
votre attention sur la distinction faite entre les corps des noyés et
les corps des personnes jetées à l'eau immédiatement après une mort
violente. Quoique le rédacteur admette cette distinction, cependant il
enferme les deux cas dans la même catégorie. J'ai montré comment le
corps d'un homme qui se noie acquiert une pesanteur spécifique plus
considérable que le volume d'eau déplacé, et j'ai prouvé qu'il ne
s'enfoncerait pas du tout, sans les mouvements par lesquels il jette
ses bras au-dessus de l'eau, et les efforts de respiration qu'il fait
sous l'eau, qui permettent au liquide de prendre la place de l'air dans
les poumons. Mais ces mouvements et ces efforts n'auront pas lieu dans
un corps _jeté à l'eau immédiatement après une mort violente_. Ainsi,
dans ce dernier cas, _la règle générale est que le corps ne doit pas
du tout s'enfoncer_,--fait que _l'Étoile_ ignore évidemment. Quand la
décomposition est arrivée à un point très-avancé, quand la chair a, en
grande partie, quitté les os,--alors seulement, mais pas avant, nous
voyons le corps disparaître sous l'eau.
«Et maintenant que penserons-nous de ce raisonnement,--que le cadavre
trouvé ne peut pas être celui de Marie Roget, parce que ce cadavre a
été trouvé flottant après un laps de trois jours seulement? Si elle a
été noyée, elle a pu ne pas s'enfoncer, étant une femme; si elle s'est
enfoncée, elle a pu reparaître au bout de vingt-quatre heures, ou même
moins. Mais personne ne suppose qu'elle a été noyée; et étant morte
avant d'être jetée à la rivière, elle aurait flotté et aurait pu être
retrouvée à n'importe quelle époque postérieure.
«Mais,--dit _l'Étoile_,--si le corps est resté sur le rivage dans son
état de détérioration jusqu'à la nuit de mardi, on a dû trouver sur ce
rivage quelque trace des meurtriers.»
«Ici il est difficile de saisir tout d'abord l'intention du raisonneur.
Il cherche à prévenir ce qu'il imagine pouvoir être une objection à
sa théorie,--à savoir que le corps, étant resté deux jours sur le
rivage, a dû subir une décomposition rapide,--_plus_ rapide que s'il
avait été plongé dans l'eau. Il suppose que, si tel a été le cas, le
corps aurait pu reparaître à la surface le mercredi, et pense que,
dans ces conditions-là seulement, il aurait pu reparaître. Il est donc
très-pressé de prouver que le corps _n'est pas resté_ sur le rivage;
car, dans ce cas, _on aurait trouvé sur ce rivage quelque trace des
meurtriers_. Je présume que cette conséquence vous fera sourire. Vous
ne pouvez pas comprendre comme le séjour _plus ou moins long_ du corps
sur le rivage aurait pu _multiplier les traces_ des assassins. Ni moi
non plus.»
Le journal continue: «Et enfin, il est excessivement improbable que les
malfaiteurs qui ont commis un meurtre tel que celui qui est supposé,
aient jeté le corps à l'eau sans un poids pour l'entraîner, quand il
était si facile de prendre cette précaution.»
«Observez ici la risible confusion d'idées! Personne, pas même
_l'Étoile_, ne conteste qu'un meurtre a été commis sur le corps
trouvé. Les traces de violence sont trop évidentes. Le but de notre
raisonneur est simplement de montrer que ce corps n'est pas celui de
Marie. Il désire prouver que Marie n'est pas assassinée,--mais non pas
que ce cadavre n'est pas celui d'une personne assassinée. Cependant
son observation ne prouve que ce dernier point. Voilà un corps auquel
aucun poids n'avait été attaché. Des assassins, le jetant à l'eau,
n'auraient pas manqué d'y attacher un poids. Donc, il n'a pas été jeté
par des assassins. Voilà tout ce qui est prouvé, si quelque chose peut
l'être. La question d'identité n'est même pas abordée, et _l'Étoile_
est très en peine pour contredire maintenant ce qu'elle admettait tout
à l'heure. «Nous sommes parfaitement convaincus,--dit-elle,--que le
cadavre trouvé est celui d'une femme assassinée.»
«Et ce n'est pas le seul cas, même dans cette partie de son sujet, où
notre raisonneur raisonne, sans s'en apercevoir, contre lui-même. Son
but évident, je l'ai déjà dit, est de réduire, autant que possible,
l'intervalle de temps compris entre la disparition de Marie et la
découverte du corps. Cependant nous le voyons insister sur ce point,
que personne n'a vu la jeune fille depuis le moment où elle a quitté la
maison de sa mère. «Nous n'avons,--dit-il,--aucune déposition prouvant
que Marie Roget fût encore sur la terre des vivants passé neuf heures,
dimanche 22 juin.»
Comme son raisonnement est évidemment entaché de parti pris, il aurait
mieux fait d'abandonner ce côté de la question; car, si l'on trouvait
quelqu'un qui eût vu Marie, soit lundi, soit mardi, l'intervalle en
question serait très-réduit, et, d'après sa manière de raisonner, la
probabilité que ce corps puisse être celui de la grisette se trouverait
diminuée d'autant. Il est toutefois amusant d'observer que _l'Étoile_
insiste là-dessus avec la ferme conviction qu'elle va renforcer son
argumentation générale.
«Maintenant, examinez de nouveau cette partie de l'argumentation qui
a trait à la reconnaissance du corps par Beauvais. Relativement au
_poil_ sur le bras, _l'Étoile_ montre évidemment de la mauvaise foi.
M. Beauvais, n'étant pas un idiot, n'aurait jamais, pour constater
l'identité d'un corps, argué simplement _de poil sur le bras_. Il n'y
a pas de bras sans poil. La _généralité_ des expressions de _l'Étoile_
est une simple perversion des phrases du témoin. Il a dû nécessairement
parler de quelque _particularité_ dans ce poil; particularité dans la
couleur, la quantité, la longueur ou la place.
«Le journal dit: Son pied était petit;--il y a des milliers de petits
pieds. Sa jarretière n'est pas du tout une preuve, non plus que son
soulier; car les jarretières et les souliers se vendent par ballots.
On peut en dire autant des fleurs de son chapeau. Un fait sur lequel
M. Beauvais insiste fortement est que l'agrafe de la jarretière avait
été reculée pour rendre celle-ci plus étroite. Cela ne prouve rien; car
la plupart des femmes emportent chez elles une paire de jarretières et
les accommodent à la grosseur de leurs jambes plutôt que de les essayer
dans la boutique où elles les achètent.
«Ici il est difficile de supposer le raisonneur dans son bon sens.
Si M. Beauvais, à la recherche du corps de Marie, a découvert un
cadavre ressemblant, par les proportions générales et l'aspect, à la
jeune fille disparue, il a pu légitimement croire (même en laissant
de côté la question de l'habillement) qu'il avait abouti au but de sa
recherche. Si, outre ce point de proportions générales et de contour,
il a trouvé sur le bras une apparence velue déjà observée sur le bras
de Marie vivante, son opinion a pu être justement renforcée, et a dû
l'être en proportion de la particularité ou du caractère insolite de
cette marque velue. Si, le pied de Marie étant petit, les pieds du
cadavre se trouvent également petits, la probabilité que ce cadavre est
celui de Marie doit croître dans une proportion, non pas simplement
arithmétique, mais singulièrement géométrique ou accumulative.
Ajoutez à tout cela des souliers tels qu'on lui en avait vu porter
le jour de sa disparition, et, bien que les souliers _se vendent par
ballots_, vous sentirez la probabilité s'augmenter jusqu'à confiner à
la certitude. Ce qui, par soi-même, ne serait pas un signe d'identité
devient, par sa position corroborative, la preuve la plus sûre.
Accordez-nous, enfin, les fleurs du chapeau correspondant à celles que
portait la jeune fille perdue, et nous n'avons plus rien à désirer.
_Une seule_ de ces fleurs, et nous n'avons plus rien à désirer;--mais
que dirons-nous donc, si nous en avons deux, ou trois, ou plus encore?
Chaque unité successive est un témoignage multiple,--une preuve non
pas _ajoutée_ à la preuve précédente, mais _multipliée_ par cent ou
par mille. Nous découvrons maintenant sur la défunte des jarretières
semblables à celles dont usait la personne vivante; en vérité, il y
a presque folie à continuer l'enquête. Mais il se trouve que ces
jarretières sont resserrées par le reculement de l'agrafe, juste comme
Marie avait fait pour les siennes, peu de temps avant de quitter la
maison. Douter encore, c'est démence ou hypocrisie. Ce que _l'Étoile_
dit relativement à ce raccourcissement qui doit, selon elle, être
considéré comme un cas journalier, ne prouve pas autre chose que
son opiniâtreté dans l'erreur. La nature élastique d'une jarretière
à agrafe suffit pour démontrer le caractère _exceptionnel_ de ce
raccourcissement. Ce qui est fait pour bien s'ajuster ne doit avoir
besoin d'un perfectionnement que dans des cas rares. Ce doit avoir
été par suite d'un accident, dans le sens le plus strict, que ces
jarretières de Marie ont eu besoin du raccourcissement en question.
Elles seules auraient largement suffi pour établir son identité.
Mais l'important n'est pas que le cadavre ait les jarretières de la
jeune fille perdue, ou ses souliers, ou son chapeau, ou les fleurs de
son chapeau, ou ses pieds, ou une marque particulière sur le bras,
ou son aspect et ses proportions générales;--l'important est que le
cadavre a chacune de ces choses, et les a _toutes collectivement_.
S'il était prouvé que _l'Étoile_ a _réellement_, dans de pareilles
circonstances, conçu un doute, il n'y aurait, pour son cas, aucun
besoin d'une commission _de lunatico inquirendo_. Elle a cru faire
preuve de sagacité en se faisant l'écho des bavardages des hommes de
loi, qui, pour la plupart, se contentent de se faire eux-mêmes l'écho
des préceptes rectangulaires des cours criminelles. Je vous ferai
observer, en passant, que beaucoup de ce qu'une cour refuse d'admettre
comme preuve est pour l'intelligence ce qu'il y a de meilleur en fait
de preuves. Car, se guidant d'après les principes généraux en matière
de preuves, les principes reconnus et inscrits dans les livres, la cour
répugne à dévier vers les raisons particulières. Et cet attachement
opiniâtre au principe, avec ce dédain rigoureux pour l'exception
contradictoire, est un moyen sûr d'atteindre, dans une longue suite
de temps, le _maximum_ de vérité auquel il est permis d'atteindre; la
pratique, _en masse_, est donc philosophique; mais il n'est pas moins
certain qu'elle engendre de grandes erreurs dans des cas spéciaux[17].
«Quant aux insinuations dirigées contre Beauvais, vous n'aurez qu'à
souffler dessus pour les dissiper. Vous avez déjà pénétré le véritable
caractère de ce brave gentleman. C'est un officieux, avec un esprit
très-tourné au romanesque et peu de jugement. Tout homme ainsi
constitué sera facilement porté, dans un cas d'émotion _réelle_, à se
conduire de manière à se rendre suspect aux yeux des personnes trop
subtiles ou enclines à la malveillance. M. Beauvais, comme il résulte
de vos notes, a eu quelques entrevues personnelles avec l'éditeur de
_l'Étoile_, et il l'a choqué en osant exprimer cette opinion, que,
nonobstant la théorie de l'éditeur, le cadavre était positivement celui
de Marie. «Il persiste,--dit le journal,--à affirmer que le corps est
celui de Marie, mais il ne peut pas ajouter une circonstance à celles
que nous avons déjà commentées, pour faire partager aux autres cette
croyance.» Or, sans revenir sur ce point, qu'il eût été impossible,
_pour faire partager aux autres cette croyance_, de fournir une preuve
plus forte que celles déjà connues, observons ceci: c'est qu'il est
facile de concevoir un homme parfaitement convaincu, dans un cas de
cette espèce, mais cependant incapable de produire une seule raison
pour convaincre une seconde personne. Rien n'est plus vague que
les impressions relatives à l'identité d'un individu. Chaque homme
reconnaît son voisin, et pourtant il y a bien peu de cas où le premier
venu sera tout prêt à donner une raison de cette _reconnaissance_.
L'éditeur de _l'Étoile_ n'a donc pas le droit d'être choqué de la
croyance non raisonnée de M. Beauvais.
«Les circonstances suspectes dont il est enveloppé cadrent bien mieux
avec mon hypothèse d'un caractère officieux, tatillon et romanesque,
qu'avec l'insinuation du journaliste relative à sa culpabilité.
L'interprétation plus charitable étant adoptée, nous n'avons plus
aucune peine à expliquer la rose dans le trou de la serrure; le mot
_Marie_ sur l'ardoise; le fait _d'écarter les parents mâles; sa
répugnance à leur laisser voir le corps_; la recommandation faite à
Madame B. de ne pas causer avec le gendarme jusqu'à ce qu'il fût de
retour, lui, Beauvais; et enfin cette résolution apparente _de ne
permettre à personne autre que lui-même de se mêler de l'enquête_.
Il me semble incontestable que Beauvais était un des adorateurs de
Marie; qu'elle a fait la coquette avec lui; et qu'il aspirait à faire
croire qu'il jouissait de sa confiance et de son intimité complète.
Je ne dirai rien de plus sur ce point; et comme l'évidence repousse
complètement l'assertion de _l'Étoile_ relativement à cette _apathie_
dont il accuse la mère et les autres parents, apathie qui est
inconciliable avec cette supposition, qu'ils croient à l'identité du
corps de la jeune parfumeuse, nous procéderons maintenant comme si la
question d'identité était établie à notre parfaite satisfaction.»
«Et que pensez-vous,--demandai-je alors,--des opinions du _Commercial?_»
«Que, par leur nature, elles sont beaucoup plus dignes d'attention
qu'aucune de celles qui ont été lancées sur le même sujet. Les
déductions des prémisses sont philosophiques et subtiles; mais ces
prémisses, en deux points au moins, sont basées sur une observation
imparfaite. _Le Commercial_ veut faire entendre que Marie a été prise
par une bande de vils coquins non loin de la porte de la maison de sa
mère. «Il est impossible,--dit-il,--qu'une jeune femme connue, comme
était Marie, de plusieurs milliers de personnes, ait pu passer trois
bornes sans rencontrer quelqu'un à qui son visage fût familier.» C'est
là l'idée d'un homme résidant depuis longtemps dans Paris,--d'un homme
public,--dont les allées et les venues dans la ville ont été presque
toujours limitées au voisinage des administrations publiques. Il sait
que _lui_, il va rarement à une douzaine de bornes au delà de son
propre bureau sans être reconnu et accosté. Et mesurant l'étendue de
la connaissance qu'il a des autres et que les autres ont de lui-même,
il compare sa notoriété avec celle de la parfumeuse, ne trouve pas
grande différence entre les deux, et arrive tout de suite à cette
conclusion qu'elle devait être, dans ses courses, aussi exposée à être
reconnue que lui dans les siennes. Cette conclusion ne pourrait être
légitime que si ses courses, à elle, avaient été de la même nature
invariable et méthodique, et confinées dans la même espèce de région
que ses courses, à lui. Il va et vient, à des intervalles réguliers,
dans une périphérie bornée, remplie d'individus que leurs occupations,
analogues aux siennes, poussent naturellement à s'intéresser à lui et
à observer sa personne. Mais les courses de Marie peuvent être, en
général, supposées d'une nature vagabonde. Dans le cas particulier qui
nous occupe, on doit considérer comme très-probable qu'elle a suivi une
ligne s'écartant plus qu'à l'ordinaire de ses chemins accoutumés. Le
parallèle que nous avons supposé exister dans l'esprit du _Commercial_
ne serait soutenable que dans le cas des deux individus traversant
toute la ville. Dans ce cas, s'il est accordé que les relations
personnelles soient égales, les chances aussi seront égales pour qu'ils
rencontrent un nombre égal de connaissances. Pour ma part, je tiens
qu'il est, non-seulement possible, mais infiniment probable que Marie a
suivi, à n'importe quelle heure, une quelconque des nombreuses routes
conduisant de sa résidence à celle de sa tante, sans rencontrer un
seul individu qu'elle connût ou de qui elle fût connue. Pour bien juger
cette question, pour la juger dans son vrai jour, il nous faut bien
penser à l'immense disproportion qui existe entre les connaissances
personnelles de l'individu le plus répandu de Paris et la population de
Paris tout entière.
«Mais quelque force que paraisse garder encore l'insinuation du
_Commercial_, elle sera bien diminuée, si nous prenons en considération
_l'heure_ à laquelle la jeune fille est sortie. «C'est,--dit _le
Commercial_,--au moment où les rues sont pleines de monde, qu'elle est
sortie de chez elle.» Mais pas du tout! Il était neuf heures du matin.
Or, à neuf heures du matin, toute la semaine _excepté le dimanche_, les
rues de la ville sont, il est vrai, remplies de foule. A neuf heures,
le dimanche, tout le monde est généralement chez soi, _s'apprêtant pour
aller à l'église_. Il n'est pas d'homme un peu observateur qui n'ait
remarqué l'air particulièrement désert de la ville de huit heures à dix
heures, chaque dimanche matin. Entre dix et onze, les rues sont pleines
de foule, mais jamais à une heure aussi matinale que celle désignée.
«Il y a un autre point où il semble que l'esprit d'observation ait
fait défaut au _Commercial_. «Un morceau,--dit-il,--d'un des jupons de
l'infortunée jeune fille, de deux pieds de long et d'un pied de large,
avait été arraché, serré autour de son cou et noué derrière sa tête,
probablement pour empêcher ses cris. Cela a été fait par des drôles
qui n'avaient pas même un mouchoir de poche.» Cette idée est fondée
ou ne l'est pas, c'est ce que nous essayerons plus tard d'examiner;
mais par ces mots, _des drôles qui n'ont pas un mouchoir de poche_,
l'éditeur veut désigner la classe de brigands la plus vile. Cependant
ceux-là sont justement l'espèce de gens qui ont toujours des mouchoirs,
même quand ils manquent de chemise. Vous avez eu occasion d'observer
combien, depuis ces dernières années, le mouchoir de poche est devenu
indispensable pour le parfait coquin.»
«Et que devons nous penser,--demandai-je,--de l'article du _Soleil?_»
«Que c'est grand dommage que son rédacteur ne soit pas né perroquet,
auquel cas il eût été le plus illustre perroquet de sa race. Il a
simplement répété des fragments des opinions individuelles déjà
exprimées, qu'il a ramassés, avec une louable industrie, dans tel et
tel autre journal. «Les objets,--dit-il, sont _évidemment_ restés là
pendant trois ou quatre semaines au moins, et _l'on ne peut pas_ douter
que le théâtre de cet effroyable crime n'ait été enfin découvert.»
Les faits énoncés ici de nouveau par _le Soleil_ ne suffisent pas du
tout pour écarter mes propres doutes sur ce sujet, et nous aurons à
les examiner plus particulièrement dans leurs rapports avec une autre
partie de la question.
«A présent il faut nous occuper d'autres investigations. Vous n'avez
pas manqué d'observer une extrême négligence dans l'examen du cadavre.
A coup sûr, la question d'identité a été facilement résolue, ou devait
l'être; mais il y avait d'autres points à vérifier. Le corps avait-il
été, de façon quelconque, _dépouillé_? La défunte avait-elle sur elle
quelques articles de bijouterie quand elle a quitté la maison? Si elle
en avait, les a-t-on retrouvés sur le corps? Ce sont des questions
importantes, absolument négligées par l'enquête, et il y en a d'autres
d'une valeur égale qui n'ont aucunement attiré l'attention. Nous
tâcherons de nous satisfaire par une enquête personnelle. La cause
de Saint-Eustache a besoin d'être examinée de nouveau. Je n'ai pas
de soupçons contre cet individu; mais procédons méthodiquement. Nous
vérifierons scrupuleusement la validité des attestations relatives
aux lieux où on l'a vu le dimanche. Ces sortes de témoignages écrits
sont souvent des moyens de mystification. Si nous n'y trouvons rien à
redire, nous mettrons Saint-Eustache hors de cause. Son suicide, bien
qu'il soit propre à corroborer les soupçons, au cas où on trouverait
une supercherie dans les _affidavit_, n'est pas, s'il n'y a aucune
supercherie, une circonstance inexplicable, ou qui doive nous faire
dévier de la ligne de l'analyse ordinaire.
«Dans la marche que je vous propose maintenant, nous écarterons les
points intérieurs du drame et nous concentrerons notre attention sur
son contour extérieur. Dans des investigations du genre de celle-ci,
on commet assez fréquemment cette erreur, de limiter l'enquête aux
faits immédiats et de mépriser absolument les faits collatéraux ou
accessoires. C'est la détestable routine des cours criminelles de
confiner l'instruction et la discussion dans le domaine du relatif
apparent. Cependant l'expérience a prouvé, et une vraie philosophie
prouvera toujours qu'une vaste partie de la vérité, la plus
considérable peut-être, jaillit des éléments en apparence étrangers à
la question. C'est par l'esprit, si ce n'est précisément par la lettre
de ce principe, que la science moderne est parvenue _à calculer sur
l'imprévu_. Mais peut-être ne me comprenez-vous pas? L'histoire de
la science humaine nous montre d'une manière si continue que c'est
aux faits collatéraux, fortuits, accidentels, que nous devons nos
plus nombreuses et nos plus précieuses découvertes, qu'il est devenu
finalement nécessaire, dans tout aperçu des progrès à venir, de faire
une part non-seulement très-large, mais la plus large possible aux
inventions qui naîtront du hasard, et, qui sont tout à fait en dehors
des prévisions ordinaires. Il n'est plus philosophique désormais de
baser sur ce qui a été une vision de ce qui doit être. L'_accident_
doit être admis comme partie de la fondation. Nous faisons du hasard
la matière d'un calcul rigoureux. Nous soumettons l'inattendu et
l'inconcevable aux formules mathématiques des écoles.
«C'est, je le répète, un fait positif que la meilleure partie de la
vérité est née de l'accessoire, de l'indirect; et c'est simplement
en me conformant au principe impliqué dans ce fait, que je voudrais,
dans le cas présent, détourner l'instruction du terrain battu et
infructueux de l'événement même pour la porter vers les circonstances
contemporaines dont il est entouré. Pendant que vous vérifierez la
validité des _affidavit_, j'examinerai les journaux d'une manière
plus générale que vous n'avez fait. Jusqu'ici, nous n'avons fait que
reconnaître le champ de l'investigation; mais il serait vraiment
étrange qu'un examen compréhensif des feuilles publiques, tel que je
veux le faire, ne nous apportât pas quelques petits renseignements qui
serviraient à donner une direction nouvelle à l'instruction.»
Conformément à l'idée de Dupin, je me mis à vérifier scrupuleusement
les _affidavit_. Le résultat de mon examen fut une ferme conviction de
leur validité et conséquemment de l'innocence de Saint-Eustache. En
même temps, mon ami s'appliquait, avec une minutie qui me paraissait
absolument superflue, à examiner les collections des divers journaux.
Au bout d'une semaine, il mit sous mes yeux les extraits suivants:
«Il y a trois ans et demi environ, une émotion semblable fut causée par
la disparition de la même Marie Roget, de la parfumerie de M. Le Blanc,
au Palais-Royal. Cependant, au bout d'une semaine, elle reparut à son
comptoir ordinaire, l'air aussi bien portant que possible, sauf une
légère pâleur qui ne lui était pas habituelle. Sa mère et M. Le Blanc
déclarèrent qu'elle était allée simplement rendre visite à quelque ami
à la campagne, et l'affaire fut promptement assoupie. Nous présumons
que son absence actuelle est une frasque de même nature, et qu'à
l'expiration d'une semaine ou d'un mois nous la verrons revenir parmi
nous.» _Journal du soir_.--Lundi, 25 juin[18].
«Un journal du soir, dans son numéro d'hier, rappelle une première
disparition mystérieuse de mademoiselle Roget. C'est chose connue
que, pendant son absence d'une semaine de la parfumerie Le Blanc,
elle était en compagnie d'un jeune officier de marine, noté pour
ses goûts de débauche. Une brouille, à ce qu'on suppose, la poussa
providentiellement à revenir chez elle. Nous savons le nom du Lothario
en question, qui est actuellement en congé à Paris; mais, pour des
raisons qui sautent aux yeux, nous nous abstenons de le publier.»--_Le
Mercure_.--Mardi matin, 24 juin[19].
«Un attentat du caractère le plus odieux a été commis aux environs
de cette ville dans la journée d'avant-hier. Un gentleman, avec sa
femme et sa fille, à la tombée de la nuit, a loué, pour traverser la
rivière, les services de six jeunes gens qui manœuvraient un bateau
çà et là, près de la berge de la Seine. Arrivés à la rive opposée, les
trois passagers mirent pied à terre, et ils s'étaient éloignés déjà
du bateau jusqu'à le perdre de vue, quand la jeune fille s'aperçut
qu'elle y avait laissé son ombrelle. Elle revint pour la chercher, fut
saisie par cette bande d'hommes, transportée sur le fleuve, bâillonnée,
affreusement maltraitée et finalement déposée sur un point de la
rive, peu distant de celui où elle était primitivement montée dans le
bateau avec ses parents. Les misérables ont échappé pour le moment à
la police; mais elle est sur leur piste, et quelques-uns d'entre eux
seront prochainement arrêtés.»--_Journal du matin_.--25 juin[20].
«Nous avons reçu une ou deux communications qui ont pour objet
d'imputer à Mennais[21] le crime odieux commis récemment; mais, comme
ce gentleman a été pleinement disculpé par une enquête judiciaire,
et comme les arguments de nos correspondants semblent marqués de
plus de zèle que de sagacité, nous ne jugeons pas convenable de les
publier.»--_Journal du matin_.--28 juin[22].
«Nous avons reçu plusieurs communications assez énergiquement écrites,
qui semblent venir de sources diverses et qui poussent à accepter,
comme chose certaine, que l'infortunée Marie Roget a été victime
d'une de ces nombreuses bandes de coquins qui infestent, le dimanche,
les environs de la ville. Notre propre opinion est décidément en
faveur de cette hypothèse. Nous tâcherons prochainement d'exposer ici
quelques-uns de ces arguments.»--_Journal du soir_,--Mardi, 31 juin[23].
«Lundi, un des bateliers attachés au service du fisc a vu sur la
Seine un bateau vide s'en allant avec le courant. Les voiles étaient
déposées au fond du bateau. Le batelier le remorqua jusqu'au bureau de
la navigation. Le matin suivant, ce bateau avait été détaché et avait
disparu sans qu'aucun des employés s'en fût aperçu. Le gouvernail est
resté au bureau de la navigation.»--_La Diligence_.--Jeudi, 26 juin[24].
En lisant ces différents extraits, non-seulement il me sembla qu'ils
étaient étrangers à la question, mais je ne pouvais concevoir aucun
moyen de les y rattacher. J'attendais une explication quelconque de
Dupin.
«Il n'entre pas actuellement dans mon intention,--dit-il,--de
m'appesantir sur le premier et le second de ces extraits. Je les ai
copiés principalement pour vous montrer l'extrême négligence des
agents de la police, qui, si j'en dois croire le préfet, ne se sont
pas inquiétés le moins du monde de l'officier de marine auquel il est
fait allusion. Cependant il y aurait de la folie à affirmer que nous
n'avons pas le droit de _supposer_ une connexion entre la première et
la seconde disparition de Marie. Admettons que la première fuite ait
eu pour résultat une brouille entre les deux amants et le retour de
la jeune fille trahie. Nous pouvons considérer un second enlèvement
(si nous _savons_ qu'un second enlèvement a en lieu) comme indice de
nouvelles tentatives de la part du traître, plutôt que comme résultat
de nouvelles propositions de la part d'un second individu; nous pouvons
regarder cette deuxième fuite plutôt comme le _raccommodage_ du vieil
amour que comme le commencement d'un nouveau. Ou celui qui s'est déjà
enfui une fois avec Marie lui aura proposé une évasion nouvelle, ou
Marie, à qui des propositions d'enlèvement ont été faites par un
individu, en aura agréé de la part d'un autre; mais il y a dix chances
contre une pour la première de ces suppositions! Et ici, permettez-moi
d'attirer votre attention sur ce fait, que le temps écoulé entre
le premier enlèvement connu et le second supposé ne dépasse que de
peu de mois la durée ordinaire des croisières de nos vaisseaux de
guerre. L'amant a-t-il été interrompu dans sa première infamie par la
nécessité de reprendre la mer, et a-t-il saisi le premier moment de son
retour pour renouveler les viles tentatives non absolument accomplies
jusque-là, ou du moins non absolument accomplies _par lui_? Sur toutes
ces choses, nous ne savons rien.
«Vous direz peut-être que, dans le second cas, l'enlèvement que nous
imaginons n'a pas eu lieu. Certainement non; mais pouvons-nous affirmer
qu'il n'y a pas eu une tentative manquée? En dehors de Saint-Eustache
et peut-être de Beauvais, nous ne trouvons pas d'amants de Marie,
reconnus, déclarés, honorables. Il n'a été parlé d'aucun autre. Quel
est donc l'amant secret dont les parents (au moins pour la plupart)
n'ont jamais entendu parler, mais que Marie rencontre le dimanche
matin, et qui est entré si profondément dans sa confiance qu'elle
n'hésite pas à rester avec lui, jusqu'à ce que les ombres du soir
descendent, dans les bosquets solitaires de la barrière du Roule? Quel
est, dis-je, cet amant secret dont la plupart, au moins, des parents
n'ont jamais entendu parler? Et que signifient ces singulières paroles
de madame Roget, le matin du départ de Marie: «Je crains de ne plus
jamais revoir Marie?»
«Mais, si nous ne pouvons pas supposer que madame Roget ait eu
connaissance du projet de fuite, ne pouvons-nous pas au moins imaginer
que ce projet ait été conçu par la fille? En quittant la maison,
elle a donné à entendre qu'elle allait rendre visite à sa tante, rue
des Drômes, et Saint-Eustache a été chargé de venir la chercher à
la tombée de la nuit. Or, au premier coup d'œil, ce fait milite
fortement contre ma suggestion; mais réfléchissons un peu. Qu'elle ait
positivement rencontré quelque compagnon, qu'elle ait traversé avec
lui la rivière et qu'elle soit arrivée à la barrière du Roule à une
heure assez avancée, approchant trois heures de l'après-midi, cela est
connu. Mais, en consentant à accompagner ainsi cet individu (_dans un
dessein quelconque, connu ou inconnu de sa mère_), elle a dû penser à
l'intention qu'elle avait exprimée en quittant la maison, ainsi qu'à
la surprise et aux soupçons qui s'élèveraient dans le cœur de son
fiancé, Saint-Eustache, quand, venant la chercher à l'heure marquée,
rue des Drômes, il apprendrait qu'elle n'y était pas venue, et quand,
de plus, retournant à la pension avec ce renseignement alarmant, il
s'apercevrait de son absence prolongée de la maison. Elle a dû, dis-je,
penser à tout cela. Elle a dû prévoir le chagrin de Saint-Eustache, les
soupçons de tous ses amis. Il se peut qu'elle n'ait pas eu le courage
de revenir pour braver les soupçons; mais les soupçons n'étaient plus
qu'une question d'une importance insignifiante pour elle, si nous
supposons qu'elle avait l'intention de _ne pas_ revenir.
«Nous pouvons imaginer qu'elle a raisonné ainsi:
«J'ai rendez-vous avec une certaine personne dans un but de fuite, ou
pour certains autres projets connus de moi seule. Il faut écarter toute
chance d'être surpris; il faut que nous ayons suffisamment de temps
pour déjouer toute poursuite; je donnerai à entendre que je vais rendre
visite à ma tante et passer la journée chez elle, rue des Drômes. Je
dirai à Saint-Eustache de ne venir me chercher qu'à la nuit; de cette
façon, mon absence de la maison, prolongée autant que possible, sans
exciter de soupçons ni d'inquiétude, pourra s'expliquer, et je gagnerai
plus de temps que par tout autre moyen. Si je prie Saint-Eustache
de venir me chercher à la brune, il ne viendra certainement pas
auparavant; mais si je néglige tout à fait de le prier de venir, le
temps consacré à ma fuite sera diminué, puisque l'on s'attendra à
me voir revenir de bonne heure et que mon absence excitera plus tôt
l'inquiétude. Or, s'il pouvait entrer dans mon dessein de revenir, si
je n'avais en vue qu'une simple promenade avec la personne en question,
il ne serait pas de bonne politique de prier Saint-Eustache de venir
me chercher; car, en arrivant, il s'apercevrait à coup sûr que je
me suis jouée de lui, chose que je pourrais lui cacher à jamais en
quittant la maison sans lui notifier mon intention, en revenant avant
la nuit et en racontant alors que je suis allée visiter ma tante, rue
des Drômes. Mais, comme mon projet est de ne _jamais_ revenir,--du
moins avant quelques semaines ou avant que j'aie réussi à cacher
certaines choses,--la nécessité de gagner du temps est le seul point
dont j'aie à m'inquiéter.»
«Vous avez observé, dans vos notes, que l'opinion générale,
relativement à cette triste affaire, est et a été, dès le principe, que
la jeune fille a été victime d'une bande de brigands. Or, l'opinion
populaire, dans de certaines conditions, n'est pas faite pour être
dédaignée. Quand elle se lève d'elle-même, quand elle se manifeste
d'une manière strictement spontanée, nous devons la considérer comme
un phénomène analogue à cette _intuition_ qui est l'idiosyncrase de
l'homme de génie. Dans quatre-vingt-dix-neuf cas sur cent, je m'en
tiendrais à ses décisions. Mais il est très-important que nous ne
découvrions pas de traces palpables _d'une suggestion extérieure_.
L'opinion doit être rigoureusement la _pensée personnelle_ du public;
et il est souvent très-difficile de saisir cette distinction et de la
maintenir. Dans le cas présent, il me semble, à moi, que cette _opinion
publique_, relative à _une bande_, a été inspirée par l'événement
parallèle et accessoire raconté dans le troisième de mes extraits.
Tout Paris est excité par la découverte du cadavre de Marie, une fille
jeune, belle et célèbre. Ce cadavre est trouvé portant des marques de
violence et flottant sur la rivière. Mais il est maintenant avéré qu'à
l'époque même ou vers l'époque où l'on suppose que la jeune fille a
été assassinée, un attentat analogue à celui enduré par la défunte,
quoique moins énorme, a été consommé, par une bande de jeunes drôles,
sur une autre jeune fille. Est-il surprenant que le premier attentat
connu ait influencé le jugement populaire relativement à l'autre,
encore obscur? Ce jugement attendait une direction, et l'attentat connu
semblait l'indiquer avec tant d'opportunité! Marie, elle aussi, a été
trouvée dans la rivière; et c'est sur cette même rivière que l'attentat
connu a été consommé. La connexion des deux événements avait en elle
quelque chose de si palpable, que c'eût été un miracle que le populaire
_oubliât_ de l'apprécier et de la saisir. Mais, en fait, l'un des
deux attentats, connu pour avoir été accompli de telle façon, est un
indice, s'il en fut jamais, que l'autre attentat, commis à une époque
presque coïncidente, _n'a pas_ été accompli _de la même façon_. En
vérité, on pourrait regarder comme une merveille que, pendant qu'une
bande de scélérats consommait, en un lieu donné, un attentat inouï,
il se soit trouvé une autre bande semblable, dans la même localité,
dans la même ville, dans les mêmes circonstances, occupée, avec les
mêmes moyens et les mêmes procédés, à commettre un crime d'un caractère
exactement semblable et précisément à la même époque! Et à quoi, je
vous prie, l'opinion, _accidentellement suggérée_, du populaire nous
pousserait-elle à croire, si ce n'est à cette merveilleuse série de
coïncidences?
«Avant d'aller plus loin, considérons le théâtre supposé de
l'assassinat dans le fourré de la barrière du Roule. Ce bosquet,
très-épais, il est vrai, se trouve dans l'extrême voisinage d'une route
publique. Dedans, nous dit-on, se trouvent trois ou quatre larges
pierres, formant une espèce de siège, avec dossier et tabouret. Sur la
pierre supérieure on a découvert un jupon blanc; sur la seconde, une
écharpe de soie. Une ombrelle, des gants et un mouchoir de poche ont
été également trouvés. Le mouchoir portait le nom: _Marie Roget_. Des
fragments de robe étaient attachés aux ronces environnantes. La terre
était piétinée, les buissons enfoncés, et il y avait là toutes les
traces d'une lutte violente.
«Malgré l'acclamation dont la presse a salué la découverte de ce
fourré, et l'unanimité avec laquelle on a supposé qu'il représentait
le théâtre précis du crime, il faut admettre qu'il y avait plus
d'une bonne raison pour en douter. Si le _véritable_ théâtre avait
été, comme l'insinue _le Commercial_, dans le voisinage de la rue
Pavée-Saint-André, les auteurs du crime, que nous supposerons demeurant
encore à Paris, auraient naturellement été frappés de terreur par
l'attention publique, si vivement poussée dans la vraie voie; et tout
esprit d'une certaine classe aurait senti tout de suite la nécessité
de faire une tentative quelconque pour distraire cette attention.
Ainsi, le fourré de la barrière du Roule ayant déjà attiré les
soupçons, l'idée de placer les objets en question là où ils ont été
trouvés a pu être inspirée très-naturellement. Il n'y a pas de preuve
réelle, quoi qu'en dise _le Soleil_, que les objets retrouvés soient
restés dans le fourré plus d'un très-petit nombre de jours; pendant
qu'il est plus que présumable qu'ils n'auraient pas pu rester là, sans
attirer l'attention, durant les vingt jours écoulés entre le dimanche
fatal et l'après-midi dans laquelle ils ont été découverts par les
petits garçons. «Ils étaient complètement _moisis_ par l'action de la
pluie,--dit _le Soleil_, tirant cette opinion des journaux qui ont
parlé avant lui,--et collés ensemble par la _moisissure_. Le gazon
avait poussé tout autour et même les recouvrait partiellement. La soie
de l'ombrelle était solide; mais les branches en avaient été refermées;
la partie supérieure, là où l'étoffe était double et rempliée, étant
toute _moisie_ et pourrie par l'humidité, se déchira aussitôt qu'on
l'ouvrit.» Relativement au gazon, _ayant poussé tout autour et même
recouvrant_ les objets _partiellement_, il est évident que le fait
ne peut avoir été constaté que d'après les dires résultant eux-mêmes
des souvenirs des deux petits garçons; car ces enfants enlevèrent les
objets et les portèrent à la maison avant qu'ils eussent été vus par
une troisième personne. Mais le gazon croît, particulièrement dans une
température chaude et humide (comme celle qui régnait à l'époque du
meurtre), d'une hauteur de deux ou trois pouces en un seul jour. Une
ombrelle posée sur un terrain récemment gazonné peut, en une seule
semaine, être complètement cachée par l'herbe soudainement grandie. Et
quant à cette _moisissure_ sur laquelle l'éditeur du _Soleil_ insiste
si opiniâtrement, qu'il n'emploie pas le mot moins de trois fois
dans le très-court paragraphe cité, ignore-t-il réellement la nature
de cette _moisissure_? Faut-il lui apprendre que c'est une de ces
nombreuses classes de _fungus_, dont le caractère le plus ordinaire est
de croître et de mourir en vingt-quatre heures?
«Ainsi nous voyons, au premier coup d'œil, que ce qui avait été
si pompeusement allégué pour soutenir cette idée, _que les objets
étaient restés dans le bosquet pendant trois ou quatre semaines au
moins_, est absolument nul, en tant que preuve quelconque de ce fait.
D'autre part, il est excessivement difficile de croire que ces objets
aient pu rester dans le fourré en question pendant plus d'une semaine,
pendant un intervalle plus long que celui d'un dimanche à l'autre.
Ceux qui connaissent un peu les alentours de Paris savent l'extrême
difficulté d'y trouver la _retraite_, excepté à une grande distance
des faubourgs. Un recoin inexploré ou même rarement visité, dans ces
bois et ces bosquets, est une chose insupposable. Qu'un véritable
amant quelconque de la nature, condamné par son devoir à la poussière
et à la chaleur de cette grande métropole, essaye, même pendant les
jours ouvrables, d'étancher sa soif de solitude parmi ces décors de
beauté naturelle et champêtre qui nous entourent. Avant qu'il ait pu
faire deux pas, il sentira l'enchantement naissant rompu par la voix
ou l'irruption personnelle de quelque goujat ou d'une bande de drôles
en ribote. Il cherchera le silence sous les ombrages les plus épais,
mais toujours en vain. C'est précisément dans ces coins-là qu'abonde
la crapule; ce sont là les temples les plus profanés. Le cœur navré
de dégoût, le promeneur retournera en hâte vers Paris, comme vers un
cloaque d'impureté moins grossière et conséquemment moins odieuse.
Mais, si les environs de la ville sont ainsi infestés pendant les jours
de la semaine, combien plus encore le sont-ils le dimanche! C'est
surtout alors que, délivré des liens du travail ou privé des occasions
ordinaires favorables au crime, le goujat de la ville se répand vers
les environs, non par amour de la nature champêtre, qu'il méprise de
tout son cœur, mais pour échapper aux gênes et aux conventions
sociales. Ce n'est pas l'air frais et les arbres verts qu'il désire,
mais l'absolue _licence_ de la campagne. Là, dans l'auberge, au bord de
la route, ou sous l'ombrage des bois, n'étant plus contenu par d'autres
regards que ceux de ses dignes compagnons, il se livre aux excès
furieux d'une gaieté mensongère, fille de la liberté et du rhum. Je
n'avance rien de plus que ce qui sautera aux yeux de tout observateur
impartial, quand je répète que le fait de ces objets restant non
découverts pendant une période plus longue que d'un dimanche à
l'autre, dans un bosquet quelconque des environs de Paris, doit être
considéré presque comme un miracle.
«Mais les motifs ne nous manquent pas qui nous font soupçonner que
les objets ont été placés dans ce fourré dans le but de détourner
l'attention du véritable théâtre du crime. Et d'abord, permettez-moi de
vous faire remarquer _la date_ de cette découverte. Rapprochez-la de
la date du cinquième de mes extraits, dans la revue des journaux que
j'ai faite moi-même. Vous verrez que la découverte a suivi, presque
immédiatement, les communications urgentes envoyées au journal du
soir. Ces communications, quoique variées, et provenant en apparence
de sources diverses, tendaient toutes au même but,--lequel était
d'attirer l'attention sur une _bande_ de malfaiteurs comme auteurs de
l'attentat, et sur les alentours de la barrière du Roule comme théâtre
du fait. Or, ce qui peut nous étonner, ce n'est pas, naturellement,
que les objets aient été trouvés par les petits garçons, à la suite de
ces communications et après que l'attention publique a été dirigée de
ce côté; mais on pourrait légitimement supposer que, si les enfants
n'ont pas trouvé les objets _plus tôt_, c'est parce que lesdits objets
n'étaient pas encore dans le fourré; parce qu'ils y ont été déposés à
une époque tardive,--celle de la date, ou une de très-peu antérieure à
la date de ces communications,--par les coupables eux-mêmes, auteurs de
ces communications.
«Ce bosquet était un singulier bosquet,--excessivement singulier.
Il était d'une rare épaisseur. Dans l'enceinte de ses murailles
naturelles, il y avait trois pierres extraordinaires, _formant un
siège avec dossier et tabouret_. Et ce bosquet, où la nature imitait
si bien l'art, était dans l'extrême voisinage, à _quelques verges_,
de l'habitation de madame Deluc, de qui les enfants avaient coutume
de fouiller soigneusement les fourrés pour récolter de l'écorce de
sassafras. Serait-il téméraire de parier--mille contre un--qu'il ne
s'écoulait pas une journée sans qu'un, au moins, de ces petits garçons
vînt se cacher dans cette salle de verdure et trôner sur ce trône
naturel? Ceux qui hésiteraient à parier, ou n'ont jamais été enfants,
ou ont oublié la nature enfantine. Je le répète, il est excessivement
difficile de comprendre comment les objets auraient pu, sans être
découverts, rester dans ce bosquet plus d'un ou deux jours; et il y
a ainsi de bonnes raisons de soupçonner, en dépit de la dogmatique
ignorance du _Soleil_, qu'ils ont été déposés, à une date relativement
tardive, là ou on les a trouvés.
«Mais, pour croire que la chose s'est passée ainsi, il y a encore
d'autres raisons, plus fortes qu'aucune de celles que je vous ai
présentées. Laissez-moi maintenant attirer votre attention sur
l'arrangement remarquablement artificiel des objets. Sur la pierre
_supérieure_ se trouvait un jupon blanc; sur la _seconde_, une écharpe
de soie; éparpillés alentour, une ombrelle, des gants et un mouchoir
de poche marqué du nom de Marie. C'est justement là un arrangement
tel qu'a dû _naturellement_ l'imaginer un esprit peu subtil, visant
à trouver un arrangement _naturel_. Mais ce n'est pas du tout un
arrangement _réellement_ naturel. J'aurais mieux aimé voir les choses
gisant _toutes_ à terre, et foulées sous les pieds. Dans l'étroite
enceinte de ce bosquet, il eût été presque impossible que le jupon
et l'écharpe gardassent leur position sur les pierres, exposés aux
secousses résultant d'une lutte entre plusieurs personnes. «Il y
avait,--dit-on,--trace d'une lutte; la terre était piétinée; les
buissons enfoncés;--mais le jupon et l'écharpe sont trouvés reposant
comme sur des planches. «Les fragments de vêtements accrochés aux
buissons étaient larges de trois pouces environ, et longs de six. L'un
était un morceau de l'ourlet de la robe, qui avait été raccommodé
... _Ils ressemblaient à des bandes arrachées_...» Ici, sans s'en
apercevoir, _le Soleil_ a employé une phrase excessivement suspecte.
Les fragments, tels qu'il nous les décrit, _ressemblent à des bandes
arrachées_, mais à dessein et par la main. C'est un accident des
plus rares, qu'un morceau d'un vêtement tel que celui en question
puisse être _arraché entièrement_ par l'action _d'une épine_. Par
la nature même du tissu, une épine ou un clou qui s'y accroche le
déchire rectangulairement,--le divise par deux fentes longitudinales,
faisant angle droit, et se rencontrant au sommet par où l'épine est
entrée;--mais il est presque impossible de comprendre que le morceau
soit _complètement arraché_. Je n'ai jamais vu cela, ni vous non plus.
Pour _arracher_ un morceau d'un tissu, il faut, dans presque tous les
cas, deux forces distinctes, agissant en sens différents. Si l'étoffe
présente deux bords,--si, par exemple, c'est un mouchoir, si l'on
désire en arracher une bande, alors,--et seulement alors, une force
unique suffira. Mais, dans le cas actuel, il est question d'une robe,
qui ne présente qu'un seul côté. Quant à arracher un morceau du milieu,
lequel n'offre aucun côté, ce serait miracle que plusieurs épines le
pussent faire, et _une seule_ ne le pourrait. Mais, même quand le tissu
présente un côté, il faudra deux épines, agissant, l'une dans deux
directions distinctes, et l'autre dans une seule. Et encore faut-il
supposer que le bord n'est pas ourlé. S'il est ourlé, la chose devient
presque impossible. Nous avons vu quels grands et nombreux obstacles
empêchent que des morceaux soient arrachés par la simple action des
épines; cependant on nous invite à croire que non-seulement un morceau,
mais plusieurs morceaux ont été arrachés de cette manière! Et _l'un
de ces morceaux était l'ourlet de la robe_! Un autre morceau était
_une partie de la jupe, mais non pas l'ourlet_,--c'est-à-dire qu'il
avait été complètement arraché, par l'action des épines, du milieu et
non du bord de la jupe! Voilà, dis-je, des choses auxquelles il est
bien pardonnable de ne pas croire; cependant, prises collectivement,
elles forment un motif moins plausible de suspicion que cette unique
circonstance si surprenante, à savoir que les objets aient pu être
laissés dans ce bosquet par des _meurtriers_ qui avaient eu la
précaution d'emporter le cadavre. Toutefois, vous n'avez pas saisi
exactement ma pensée, si vous croyez que mon dessein soit de _nier_
que ce bosquet ait été le théâtre de l'attentat. Qu'il soit arrivé
là quelque chose de grave, c'est possible; plus vraisemblablement un
malheur, chez madame Deluc. Mais, en somme, c'est un point d'importance
secondaire. Nous avons promis de tâcher de découvrir, non pas le lieu,
mais les auteurs du meurtre. Tous les arguments que j'ai allégués,
malgré toute la minutie que j'y ai mise, n'avaient pour but que de
vous prouver, d'abord, la sottise des assertions si positives et si
impétueuses du _Soleil_, ensuite et principalement, de vous amener, par
la route la plus naturelle, à une autre idée de doute,--à examiner si
cet assassinat a été ou n'a pas été l'œuvre d'une _bande_.
«J'attaquerai cette question par une simple allusion aux détails
révoltants donnés par le chirurgien interrogé dans l'enquête. Il me
suffira de dire que ses conclusions publiées, relativement au nombre
des prétendus goujats, ont été justement ridiculisées, comme fausses
et complètement dénuées de base, par tous les anatomistes honorables
de Paris. Je ne dis pas que la chose _n'ait pas pu_, matériellement,
arriver comme il le dit; mais je ne vois pas de raisons suffisantes
pour sa conclusion;--n'y en avait-il pas beaucoup pour une autre?
«Réfléchissons maintenant sur _les traces d'une lutte_, et demandons
ce qu'on prétend nous prouver par ces traces. La présence d'une bande?
Mais ne prouvent-elles pas plutôt l'absence d'une bande? Quelle espèce
de _lutte_,--quelle lutte assez violente et assez longue pour laisser
des traces dans tous les sens,--pouvons-nous imaginer entre une faible
fille sans défense et la bande de brigands qu'on suppose? Quelques
rudes bras l'empoignant silencieusement, c'en était fait d'elle. La
victime aurait été absolument passive et à leur discrétion. Vous
observerez ici que nos arguments contre le bosquet, adopté comme
théâtre de l'attentat, ne s'y appliquent principalement que comme au
théâtre d'un attentat commis par _plus d'un seul individu_. Si nous
ne supposons _qu'un seul_ homme acharné au viol, alors, et seulement
ainsi, nous pourrons comprendre une lutte d'une nature assez violente
et assez opiniâtre pour laisser des traces aussi visibles.
«Autre chose encore.--J'ai déjà noté les soupçons naissant de ce fait,
que les objets en question aient pu même demeurer dans le bosquet où on
les a découverts. Il semble presque impossible que ces preuves de crime
aient été laissées accidentellement là où on les a trouvées. On a eu
assez de présence d'esprit (cela est supposé) pour emporter le cadavre;
et cependant une preuve plus concluante que ce cadavre même (dont les
traits auraient pu être rapidement altérés par la corruption), reste,
impudemment étalée sur le théâtre de l'attentat. Je fais allusion au
mouchoir de poche, portant _le nom_ de la défunte. Si c'est là un
accident, ce n'est pas un accident du fait _d'une bande_. Nous ne
pouvons nous l'expliquer que de la part d'un individu. Examinons.
C'est un individu qui a commis le meurtre. Le voilà seul avec le
spectre de la défunte. Il est épouvanté par ce qui gît immobile devant
lui. La fureur de sa passion a disparu, et il y a maintenant dans son
cœur une large place pour l'horreur naturelle de la chose faite.
Son cœur n'a rien de cette assurance qu'inspire inévitablement la
présence de plusieurs. Il est _seul_ avec la morte. Il tremble, il
est effaré. Cependant il y a nécessité de mettre ce cadavre quelque
part. Il le porte à la rivière, mais il laisse derrière lui les autres
traces du crime; car il lui est difficile, pour ne pas dire impossible,
d'emporter tout cela en une seule fois, et il lui sera loisible de
revenir pour reprendre ce qu'il a laissé. Mais, dans son laborieux
voyage vers la rivière, les craintes redoublent en lui. Les bruits
de la vie environnent son chemin. Une douzaine de fois il entend ou
croit entendre le pas d'un espion. Les lumières mêmes de la ville
l'effrayent. A la fin cependant, après de longues et fréquentes pauses
pleines d'une profonde angoisse, il atteint les bords de la rivière, et
se débarrasse de son sinistre fardeau, au moyen d'un bateau peut-être.
Mais, _maintenant_, quel trésor au monde, quelle menace de châtiment
auraient puissance pour contraindre ce meurtrier solitaire à revenir
par sa fatigante et périlleuse route, vers le terrible bosquet plein
de souvenirs glaçants? Il ne revient pas, il laisse les conséquences
suivre leur cours. Il voudrait revenir qu'_il ne le pourrait pas!_
Sa seule pensée, c'est de fuir immédiatement. Il tourne le dos _pour
toujours_ à ces bosquets pleins d'épouvante, et se sauve comme menacé
par le courroux du ciel.
«Mais, si nous supposions une bande d'individus?--Leur nombre leur
aurait inspiré de l'audace, si, en vérité, l'audace a jamais pu manquer
au cœur d'un fieffé gredin; et c'est de fieffés gredins seulement
qu'on suppose une bande composée. Leur nombre, dis-je, les aurait
préservés de cette terreur irraisonnée et de cet effarement qui, selon
mon hypothèse, ont paralysé l'individu isolé. Admettons, si vous
voulez, la possibilité d'une étourderie chez un, deux ou trois d'entre
eux; le quatrième aurait réparé cette négligence. Ils n'auraient rien
laissé derrière eux; car leur nombre leur aurait permis de _tout_
emporter à la fois. Ils n'auraient pas eu besoin de _revenir_.
«Examinez maintenant cette circonstance, que, dans le vêtement de
dessus du cadavre trouvé, _une bande, large environ d'un pied, avait
été déchirée de bas en haut, depuis l'ourlet jusqu'à la taille, mais
non pas arrachée. Elle était roulée trois fois autour de la taille
et assujettie dans le dos par une sorte de nœud_. Cela a été fait
dans le but évident de fournir _une prise_ pour porter le corps.
Or, une _troupe_ d'hommes aurait-elle jamais songé à recourir à un
pareil expédient? A trois ou quatre hommes les membres du cadavre
auraient fourni une prise non-seulement suffisante, mais la plus
commode possible. C'est bien l'invention d'un seul individu, et cela
nous ramène à ce fait: _Entre le fourré et la rivière, on a découvert
que les palissades étaient abattues, et la terre gardait la trace
d'un lourd fardeau qu'on y avait traîné_! Mais une _troupe_ d'hommes
aurait-elle pris la peine superflue d'abattre une palissade pour
traîner un cadavre à travers, puisqu'ils auraient pu, en le soulevant,
le faire passer facilement par-dessus? Une _troupe_ d'hommes se
serait-elle même avisée de _traîner_ un cadavre, à moins que ce ne fût
pour laisser des traces évidentes de cette traînée?
«Et ici il nous faut revenir à une observation du _Commercial_, sur
laquelle je me suis déjà un peu arrêté. Ce journal dit: «Un morceau
d'un des jupons de l'infortunée jeune fille avait été arraché, serré
autour de son cou, et noué derrière la tête, probablement pour empêcher
ses cris. Cela a été fait par des drôles qui n'avaient même pas un
mouchoir de poche.»
«J'ai déjà suggéré qu'un parfait coquin n'était jamais _sans_
un mouchoir de poche. Mais ce n'est pas sur ce fait que je veux
spécialement attirer l'attention. Ce n'est pas faute d'un mouchoir, ni
pour le but supposé par _le Commercial_ que cette bande a été employée;
ce qui le prouve, c'est le mouchoir de poche laissé dans le bosquet;
et ce qui montre que le but n'était pas _d'empêcher les cris_, c'est
que cette bande a été employée de préférence à ce qui aurait beaucoup
mieux satisfait au but supposé. Mais l'instruction, parlant de la
bande en question, dit _quelle a été trouvée autour du cou, adaptée
d'un manière assez lâche et assujettie par un nœud serré_. Ces
termes sont passablement vagues, mais diffèrent matériellement de ceux
du _Commercial_. La bande était large de dix-huit pouces, et devait,
repliée et roulée longitudinalement, former une espèce de cordage assez
fort, quoique fait de mousseline. Voici ma conclusion. Le meurtrier
solitaire ayant porté le cadavre jusqu'à une certaine distance (du
bosquet ou d'un autre lieu) au moyen de la bande _nouée_ autour
de la taille, a trouvé que le poids, en se servant de ce procédé,
excédait ses forces. Il s'est résolu à traîner le fardeau; il y a des
traces qui prouvent que le fardeau a été traîné. Pour ce dessein,
il devenait nécessaire d'attacher quelque chose comme une corde à
l'une des extrémités. C'était autour du cou qu'il était préférable de
l'attacher, la tête devant servir à l'empêcher de glisser. Et alors le
meurtrier a évidemment pensé à se servir de la bande roulée autour des
reins. Il l'aurait sans doute employée, si ce n'eût été l'enroulement
de cette bande autour du corps, le _nœud_ gênant par lequel elle
était assujettie, et la réflexion qu'il fit qu'elle n'avait pas été
_complètement arrachée_ du vêtement. Il était plus facile de détacher
une nouvelle bande du jupon. Il l'a arrachée, l'a nouée autour du cou,
et a ainsi traîné sa victime jusqu'au bord de la rivière.
Que cette bande, dont le mérite était d'être immédiatement à portée de
sa main, mais qui ne répondait qu'imparfaitement à son dessein, ait
été employée, telle quelle, cela démontre que la nécessité de s'en
servir est survenue dans des circonstances où il n'y avait plus moyen
de ravoir le mouchoir,--c'est-à-dire, comme nous l'avons supposé, après
avoir quitté le bosquet (si toutefois c'était le bosquet), et sur le
chemin entre le bosquet et la rivière.
«Mais, direz-vous, la déposition de madame Deluc! désigne spécialement
une _troupe_ de drôles, dans le voisinage du bosquet, à l'heure ou vers
l'heure du meurtre. Je l'accorde. Je croirais même qu'il y avait bien
une _douzaine_ de ces troupes, telles que celle décrite par madame
Deluc, à l'heure ou _vers_ l'heure de cette tragédie. Mais la troupe
qui a attiré sur elle l'animadversion marquée de madame Deluc, encore
que la déposition de celle-ci ait été passablement tardive et soit
très-suspecte, est _la seule_ troupe désignée par cette honnête et
scrupuleuse vieille dame comme ayant mangé ses gâteaux et avalé son
eau-de-vie sans se donner la peine de payer. _Et hinc illæ iræ?_
«Mais quels sont les termes précis de la déposition de madame Deluc?
«Une bande de mécréants parut, qui firent un tapage affreux, burent et
mangèrent sans payer, suivirent la même route que le jeune homme et la
jeune fille, revinrent à l'auberge _à la brune_, puis repassèrent la
rivière en grande hâte.»
«Or, cette _grande hâte_ a pu paraître beaucoup _plus grande_ aux yeux
de madame Deluc, qui rêvait, avec douleur et inquiétude, à sa bière
et à ses gâteaux volés,--bière et gâteaux pour lesquels elle a pu
nourrir jusqu'au dernier moment une faible espérance de compensation.
Autrement, puisqu'il se faisait tard, pourquoi aurait-elle attaché de
l'importance à _cette hâte_? Il n'y a certes pas lieu de s'étonner de
ce qu'une bande, même de coquins, veuille s'en retourner _en hâte_,
quand elle a une large rivière à traverser dans de petits bateaux,
quand l'orage menace et quand la nuit approche.
«Je dis: _approche_; car la nuit n'était _pas encore arrivée_. Ce ne
fut _qu'à la brune_ que la précipitation indécente de ces _mécréants_
offensa les chastes yeux de madame Deluc. Mais on nous dit que c'est le
même soir que madame Deluc, ainsi que son fils aîné, _entendit des cris
de femme dans le voisinage de l'auberge_. Et par quels termes madame
Deluc désigne-t-elle le moment de la soirée où elle a entendu ces cris?
Ce fut, dit-elle, _peu après la tombée de la nuit_. Mais, _peu après la
tombée de la nuit_, c'est au moins _la nuit_; et le mot _à la brune_
représente encore le jour. Ainsi il est suffisamment clair que la
bande a quitté la barrière du Roule avant les cris entendus par hasard
(?) par madame Deluc. Et quoique, dans les nombreux comptes rendus de
l'instruction, ces deux expressions distinctes soient invariablement
citées comme je les cite moi-même dans cette conversation avec vous,
aucune feuille publique, non plus qu'aucun des mirmidons de la police
n'a, jusqu'à présent, remarqué l'énorme contradiction qu'elles
impliquent.
«Je n'ai plus qu'un seul argument à ajouter contre _la fameuse bande_;
mais c'est un argument dont le poids est, pour mon intelligence du
moins, absolument irrésistible. Dans le cas d'une belle récompense
et d'une grâce plénière offertes à tout témoin dénonciateur de ces
complices, on ne peut pas supposer un instant qu'un membre quelconque
d'une bande de vils coquins, ou d'une association d'hommes quelconque,
n'aurait pas, depuis longtemps déjà, trahi ses complices. Chaque
individu dans une pareille bande n'est pas encore si avide de la
récompense, ni si désireux d'échapper, que _terrifié par l'idée d'une
trahison possible_. Il trahit vivement et tout de suite, _pour n'être
pas trahi lui-même_. Que le secret n'ait pas été divulgué, c'est la
meilleure des preuves, en somme, que c'est un secret. Les horreurs
de cette ténébreuse affaire ne sont connues que d'_un_ ou deux êtres
humains, et de Dieu. «Ramassons maintenant les faits, mesquins, il est
vrai, mais positifs, de notre longue analyse. Nous sommes arrivés à
la conviction, soit d'un fatal accident sous le toit de madame Deluc,
soit d'un meurtre accompli, dans le bosquet de la barrière du Roule,
par un amant, ou au moins par un camarade intime et secret de la
défunte. Ce camarade a le teint basané. Ce teint, le nœud savant de
la ceinture, et le nœud coulant des brides du chapeau, désignent
un homme de mer. Sa camaraderie avec la défunte, jeune fille un peu
légère, il est vrai, mais non pas abjecte, le dénonce comme un homme
supérieur par le grade à un simple matelot. Or, les communications
urgentes, fort bien écrites, envoyées aux journaux, servent à fortifier
grandement notre hypothèse. Le fait d'une escapade antérieure, révélé
par _le Mercure_, nous pousse à fondre en un même individu ce marin et
cet officier de l'armée de mer, déjà connu pour avoir induit en faute
la malheureuse.
«Et ici, très-opportunément, se présente une autre considération,
celle relative à l'absence prolongée de cet individu au teint sombre.
Insistons sur ce teint d'homme, sombre et basané; ce n'est pas un teint
légèrement basané que celui qui a pu constituer le _seul point_ de
souvenir commun à Valence et à madame Deluc. Mais pourquoi cet homme
est-il absent? A-t-il été assassiné par la bande? S'il en est ainsi,
pourquoi ne trouve-t-on que les _traces_ de la jeune fille? Le théâtre
des deux assassinats doit être supposé identique. Et lui, où est son
cadavre? Les assassins auraient très-probablement fait disparaître les
deux de la même manière. Non, on peut affirmer que l'homme est vivant,
et que ce qui l'empêche de se faire connaître, c'est la crainte d'être
accusé du meurtre. Ce n'est que maintenant, à cette époque tardive,
que nous pouvons supposer cette considération agissant fortement sur
lui,--puisqu'un témoin affirme l'avoir vu avec Marie;--mais cette
crainte n'aurait eu aucune influence à l'époque du meurtre. Le premier
mouvement d'un homme innocent eut été d'annoncer l'attentat et d'aider
à retrouver les malfaiteurs. L'intérêt bien entendu conseillait cela.
Il a été vu avec la jeune fille; il a traversé la rivière avec elle
dans un bac découvert. La dénonciation des assassins aurait apparu,
même à un idiot, comme le plus sûr, comme le seul moyen d'échapper
lui-même aux soupçons. Nous ne pouvons pas le supposer, dans cette nuit
fatale du dimanche, à la fois innocent et non instruit de l'attentat
commis. Cependant ce ne serait que dans ces circonstances impossibles
que nous pourrions comprendre qu'il eût manqué, lui vivant, au devoir
de dénoncer les assassins.
«Et quels moyens possédons-nous d'arriver à la vérité? Nous verrons
ces moyens se multiplier et devenir plus distincts à mesure que nous
avancerons. Passons au crible cette vieille histoire d'une première
fuite. Prenons connaissance de l'histoire entière de cet officier,
ainsi que des circonstances actuelles où il est placé et des lieux où
il se trouvait à l'époque précise du meurtre. Comparons soigneusement
entre elles les diverses communications envoyées au journal du soir,
ayant pour but d'incriminer une _bande_. Ceci fait, comparons ces
communications, pour le style et l'écriture, avec celles envoyées au
journal du matin, à une époque précédente, et insistant si fortement
sur la culpabilité de Mennais. Tout cela fini, comparons encore
ces communications avec l'écriture connue de l'officier. Essayons
d'obtenir, par un interrogatoire plus minutieux de madame Deluc
et de ses enfants, ainsi que de Valence, le conducteur d'omnibus,
quelque chose de plus précis sur l'apparence physique et les allures
de _l'homme au teint sombre_. Des questions, habilement dirigées,
tireront, à coup sûr, de quelqu'un de ces témoins des renseignements
sur ce point particulier (ou sur d'autres),--renseignements que les
témoins eux-mêmes possèdent peut-être sans le savoir. Et puis alors,
suivons la trace de ce _bateau_ recueilli par le batelier dans la
matinée du lundi, 23 juin, et qui a disparu du bureau de navigation,
à l'insu de l'officier de service, et _sans son gouvernail_, à une
époque précédant la découverte du cadavre. Avec du soin, avec une
persévérance convenable, nous suivrons infailliblement ce bateau; car
non-seulement le batelier qui l'a arrêté peut en constater l'identité,
mais _on a le gouvernail sous la main_. Il n'est pas possible que
qui que ce soit ait, de gaieté de cœur, et sans aucune recherche,
abandonné le gouvernail d'un bateau à voiles. Il n'y a pas eu
d'_avertissement public_ relativement à la découverte de ce bateau. Il
a été silencieusement amené au bureau de navigation, et silencieusement
il est parti. Mais comment _se fait-il_ que le propriétaire ou le
locataire de ce bateau ait pu, _sans annonce publique_, à une époque
aussi rapprochée que mardi matin, être informé du lieu où était amarré
le bateau saisi lundi, à moins que nous ne le supposions en rapports
quelconques avec _la Marine_,--rapports personnels et permanents,
impliquant la connaissance des plus petits intérêts et des petites
nouvelles locales?
«En parlant de l'assassin solitaire traînant son fardeau vers le
rivage, j'ai déjà insinué qu'il avait dû se procurer un _bateau_. Nous
comprenons maintenant que Marie Roget a dû être jetée d'un bateau. La
chose, très-naturellement, s'est passée ainsi. Le cadavre n'a pas dû
être confié aux eaux basses de la rive. Les marques particulières,
trouvées sur le dos et les épaules de la victime, dénoncent les
membrures d'un fond de bateau. Que ce corps ait été trouvé sans un
poids, cela ne fait que corroborer notre idée. S'il avait été jeté
de la rive, on y aurait évidemment attaché un poids. Seulement, nous
pouvons expliquer l'absence de ce poids, en supposant que le meurtrier
n'a pas pris la précaution de s'en procurer un avant de pousser au
large. Quand il a été au moment de confier le cadavre à la rivière,
il a dû, incontestablement, s'apercevoir de son étourderie; mais il
n'avait pas sous la main de quoi y remédier. Il a mieux aimé tout
risquer que de retourner à la rive maudite. Une fois délivré de son
funèbre chargement, le meurtrier a dû se hâter de retourner vers la
ville. Alors, sur quelque quai obscur, il aura sauté à terre. Mais
le bateau, l'aura-t-il mis en sûreté? Il était bien trop pressé pour
songer à une pareille niaiserie! Et même, en l'amarrant au quai, il
aurait cru y attacher une preuve contre lui-même; sa pensée la plus
naturelle a dû être de chasser loin de lui, aussi loin que possible,
tout ce qui avait quelque rapport avec son crime. Non-seulement il
aura fui loin du quai, mais il n'aura pas permis au bateau d'y rester.
Assurément, il l'aura lancé à la dérive.
«Poursuivons notre pensée.--Le matin, le misérable est frappé d'une
indicible horreur en voyant que son bateau a été ramassé et est retenu
dans un lieu où son devoir, peut-être, l'appelle fréquemment. La nuit
suivante, _sans oser réclamer le gouvernail_, il le fait disparaître.
Maintenant, _où_ est ce bateau sans gouvernail? Allons à la découverte;
que ce soit là une de nos premières recherches. Avec le premier
éclaircissement que nous en pourrons avoir commencera l'aurore de notre
succès. Ce bateau nous conduira, avec une rapidité qui nous étonnera
nous-mêmes, vers l'homme qui s'en est servi dans la nuit du fatal
dimanche. La confirmation s'augmentera de la confirmation, et nous
suivrons le meurtrier à la piste.»
Pour des raisons que nous ne spécifierons pas, mais qui sautent aux
yeux de nos nombreux lecteurs, nous nous sommes permis de supprimer
ici, dans le manuscrit remis entre nos mains, la partie où se trouve
détaillée l'investigation faite à la suite de l'indice, en apparence si
léger, découvert par Dupin. Nous jugeons seulement convenable de faire
savoir que le résultat désiré fut obtenu, et que le préfet remplit
ponctuellement, mais non sans répugnance, les termes de son contrat
avec le chevalier.
L'article de M. Poe conclut en ces termes[25]:
On comprendra que je parle de simples coïncidences et de _rien de
plus_. Ce que j'ai déjà dit sur ce sujet doit suffire. Il n'y a dans
mon cœur aucune foi au surnaturel. Que la Nature et Dieu fassent
deux, aucun homme, capable de penser, ne le niera. Que ce dernier,
ayant créé la première, puisse, à sa volonté, la gouverner ou la
modifier, cela est également incontestable. Je dis: _à sa volonté_;
car c'est une question, de volonté, et non pas de puissance, comme
l'ont supposé d'absurdes logiciens. Ce n'est pas que la Divinité _ne
puisse pas_ modifier ses lois, mais nous l'insultons en imaginant
une nécessité possible de modification. Ces lois ont été faites, dès
l'origine, pour embrasser _toutes_ les contingences qui _peuvent_ être
enfouies dans le _Futur_. Car pour Dieu tout est _Présent_.
Je répète donc que je parle de ces choses simplement comme de
coïncidences. Quelques mots encore. On trouvera dans ma narration de
quoi établir un parallèle entre la destinée de la malheureuse Mary
Cecilia Rogers, autant du moins que sa destinée est connue, et la
destinée d'une nommée Marie Roget jusqu'à une certaine époque de son
histoire,--parallèle dont la minutieuse et surprenante exactitude est
faite pour embarrasser la raison. Oui, on sera frappé de tout cela.
Mais qu'on ne suppose pas un seul instant que, en continuant la triste
histoire de Marie depuis le point en question et en poursuivant jusqu'à
son _dénoûment_ le mystère qui l'enveloppait, j'aie eu le dessein
secret de suggérer une extension du parallèle, ou même d'insinuer que
les mesures adoptées à Paris pour découvrir l'assassin d'une grisette,
ou des mesures fondées sur une méthode de raisonnement analogue,
produiraient un résultat analogue.
Car, relativement à la dernière partie de la supposition, on doit
considérer que la plus légère variation dans les éléments des deux
problèmes pourrait engendrer les plus graves erreurs de calcul, en
faisant diverger absolument les deux courants d'événements; à peu
près de la même manière qu'en arithmétique une erreur qui, prise
individuellement, peut être inappréciable, produit à la longue, par la
force accumulative de la multiplication, un résultat effroyablement
distant de la vérité.
Et, relativement à la première partie, nous ne devons pas oublier
que ce même calcul des probabilités, que j'ai invoqué, interdit
toute idée d'extension du parallèle,--l'interdit avec une rigueur
d'autant plus impérieuse que ce parallèle a déjà été plus étendu
et plus exact. C'est là une proposition anormale qui, bien qu'elle
paraisse ressortir du domaine de la pensée générale, de la pensée
étrangère aux mathématiques, n'a, jusqu'à présent, été bien comprise
que par les mathématiciens. Rien, par exemple, n'est plus difficile
que de convaincre le lecteur non spécialiste que, si un joueur de
dés a amené les six deux fois coup sur coup, ce fait est une raison
suffisante de parier gros que le troisième coup ne ramènera pas les
six. Une opinion de ce genre est généralement rejetée tout d'abord par
l'intelligence. On ne comprend pas comment les deux coups déjà joués,
et qui sont maintenant complètement enfouis dans le Passé, peuvent
avoir de l'influence sur le coup qui n'existe que dans le Futur. La
chance pour amener les six semble être précisément ce qu'elle était à
n'importe quel moment, c'est-à-dire soumise seulement à l'influence
de tous les coups divers que peuvent amener les dés. Et c'est là une
réflexion qui semble si parfaitement évidente, que tout effort pour
la controverser est plus souvent accueilli par un sourire moqueur
que par une condescendance attentive. L'erreur en question, grosse
erreur, grosse souvent de dommages, ne peut pas être critiquée dans les
limites qui me sont assignées ici; et pour les philosophes elle n'a pas
besoin de l'être. Il suffit de dire qu'elle fait partie d'une infinie
série de méprises auxquelles la Raison s'achoppe dans sa route, par sa
propension malheureuse à chercher la vérité _dans le détail_.
[1] Lors de la publication originale de _Marie Roget_, les notes
placées au bas des pages auraient été considérées comme superflues.
Mais plusieurs années se sont écoulées depuis le drame sur lequel ce
conte est basé, et il nous a paru bon de les ajouter ici, avec quelques
mots d'explication relativement au dessein général. Une jeune fille,
Mary Cecilia Rogers, fut assassinée dans les environs de New-York;
et bien que sa mort ait excité un intérêt intense et persistant, le
mystère dont elle était enveloppée n'était pas encore résolu à l'époque
où ce morceau fut écrit et publié (novembre 1842). Ici, sous le
prétexte de raconter la destinée d'une grisette parisienne, l'auteur a
tracé minutieusement les faits essentiels, en même temps que ceux non
essentiels et simplement parallèles, du meurtre réel de Mary Rogers.
Ainsi tout argument fondé sur la fiction est applicable à la vérité; et
la recherche de la vérité est le but.
_Le Mystère de Marie Roget_ fut composé loin du théâtre du crime,
et sans autres moyens d'investigation que les journaux que l'auteur
put se procurer. Ainsi fut-il privé de beaucoup de documents dont il
aurait profilé s'il avait été dans le pays et s'il avait inspecté
les localités. Il n'est pas inutile de rappeler, toutefois, que les
aveux de _deux_ personnes (dont l'une est la madame Deluc du roman),
faits à différentes époques et longtemps après cette publication,
out pleinement confirmé, non-seulement la conclusion générale, mais
aussi _tous_ les principaux détails hypothétiques sur lesquels cette
conclusion avait été basée.
[2] Nassau-Street.
[3] Anderson.
[4] L'Hudson.
[5] Weehawken.
[6] Aux amateurs de la stricte vérité locale, je ferai observer,
relativement à ce passage et à d'autres qui suivent, ainsi qu'à
plusieurs de _Double assassinat dans la rue Morgue_, que l'auteur
raconte les choses à l'américaine, et que l'aventure n'est que
très-superficiellement déguisée; mais que des mœurs parisiennes
imaginaires n'infirment pas la valeur de l'analyse, pas plus qu'un plan
de Paris imaginaire.--C. B.
[7] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_ et _La Lettre volée._
Il est évident que Poe a pensé à M. Gisquet, qui d'ailleurs ne se
serait guère reconnu dans le personnage G.--C. B.
[8] Payne.
[9] Crommelin
[10] _The New-York Mercury_.
[11] _The New-York Brother Jonathan_, édité par H. Hastings Weld,
Esquire.
[12] New-York, _Journal of Commerce_.
[13] Philadelphie, _Saturday Evening Post_, édité par C. T. Peterson,
Esquire.
[14] Adam.
[15] Voir _Double assassinat dans la rue Morgue_.
[16] _The New-York Commercial Advertiser_, édité par Col. Stone.
[17] Une théorie basée sur les qualités d'un objet ne peut pas avoir
le développement total demandé par tous les objets auxquels elle
doit s'appliquer; et celui qui arrange des faits par rapport à leurs
causes perd la faculté de les estimer selon leurs résultats. Ainsi
la jurisprudence de toutes les nations montre que la Loi, quand
elle devient une science et un système, cesse d'être la justice.
Les erreurs, dans lesquelles une dévotion aveugle aux principes de
classification a jeté le droit commun, sont faciles à vérifier si l'on
veut observer combien de fois la puissance législative a été obligé
d'intervenir pour rétablir l'esprit d'équité qui avait disparu de ses
formules.--LANDOR.
[18] _New-York Express_
[19] _New-York Herald_
[20] _New-York Courier and Inquirer_.
[21] Mennais était un des individus primitivement soupçonnés et
arrêtés; plus tard, il avait été relâché par suite du manque total de
preuves.
[22] _New-York Courier and Inquirer_.
[23] _New-York Evening Post_.
[24] _New-York Standard_.
[25] Note des éditeurs du _Magazine_ dans lequel fut primitivement
publié _Le Mystère de Marie Roget_.
LE JOUEUR D'ÉCHECS DE MAELZEL
Aucune exhibition du même genre n'a jamais peut-être autant excité
l'attention publique que _le Joueur d'échecs_ de Maelzel. Partout où
il s'est fait voir, il a été, pour toutes les personnes qui pensent,
l'objet d'une intense curiosité. Toutefois la question du _modus
operandi_ n'est pas encore résolue. Rien n'a été écrit sur ce sujet qui
puisse être considéré comme décisif. En effet, nous rencontrons partout
des hommes doués du génie de la mécanique, doués d'une perspicacité
générale fort grande et d'un rare discernement, qui n'hésitent pas
à déclarer que l'automate en question est une _pure machine_, dont
les mouvements n'ont aucun rapport avec l'action humaine, et qui est
conséquemment, sans aucune comparaison, la plus étonnante de toutes
les inventions humaines. Et cette conclusion, disons-le, serait
irréfutable, si la supposition qui la précède était juste et plausible.
Si nous adoptions leur hypothèse, il serait vraiment absurde de
comparer au _Joueur d'échecs_ tout autre individu analogue, soit des
temps anciens, soit des temps modernes. Cependant il a existé bien des
automates, et des plus surprenants. Dans les lettres de Brewster sur la
_Magie naturelle_, nous en trouvons une liste des plus remarquables.
Parmi ceux-là, on peut citer d'abord, comme ayant positivement existé,
le carrosse inventé par M. Camus pour l'amusement de Louis XIV, alors
enfant. Une table, ayant quatre pieds de carré environ, était placée
dans la chambre destinée à l'expérience. Sur cette table était posé un
carrosse long de six pouces, en bois, et traîné par deux chevaux faits
de la même matière. Une glace étant abaissée, on apercevait une dame
sur la banquette postérieure. Sur le siège un cocher tenait les rênes,
et par derrière, un valet de pied et un page occupaient leurs places
ordinaires. M. Camus touchait alors un ressort; immédiatement le cocher
faisait claquer son fouet, et les chevaux marchaient naturellement le
long du bord de la table, traînant le carrosse derrière eux. Étant
allés aussi loin que possible dans ce premier sens, ils opéraient
brusquement un tour sur la gauche, et le véhicule reprenait sa course à
angle droit, toujours le long du bord extrême de la table. Le carrosse
continuait ainsi jusqu'à ce qu'il fût arrivé en face du fauteuil occupé
par le jeune prince. Là, il s'arrêtait; le page descendait et ouvrait
la portière; la dame mettait pied à terre et présentait une pétition
à son souverain, puis elle rentrait. Le page relevait le marchepied,
fermait la portière et reprenait sa place; le cocher fouettait ses
chevaux, et le carrosse retournait vers sa position première.
_Le Magicien_ de M. Maillardet mérite également d'être noté. Nous
copions le compte rendu suivant dans les _Lettres_ déjà citées
du docteur Brewster, qui a tiré ses principaux renseignements de
l'_Encyclopédie d'Édimbourg._
«Une des pièces mécaniques les plus populaires que nous ayons vues
est le _Magicien_ construit par M. Maillardet, dont la spécialité
consiste à répondre à certaines questions données. Une figure habillée
en magicien apparaît assise au pied d'un mur, tenant une baguette dans
la main droite, et dans l'autre un livre. Des questions en un certain
nombre, préparées à l'avance, sont inscrites dans des médaillons
ovales; le spectateur ayant détaché celles de son choix, pour
lesquelles il demande une réponse, et les ayant placées dans un tiroir
destiné à les recevoir, le tiroir se ferme par un ressort jusqu'à ce
que la réponse soit transmise. Le magicien se lève alors de son siège,
incline la tête, décrit des cercles, et, consultant son livre, comme
préoccupé par une profonde pensée, l'élève à la hauteur de son visage.
Feignant ainsi de méditer sur la question posée, il lève sa baguette
et en frappe le mur au-dessus de sa tête; les deux battants d'une
porte s'ouvrent et laissent voir une réponse appropriée à la question.
La porte se referme; le magicien reprend son attitude primitive,
et le tiroir s'ouvre pour rendre le médaillon. Ces médaillons sont
au nombre de vingt, contenant tous des questions différentes,
auxquelles le magicien riposte par des réponses adaptées d'une façon
étonnante. Les médaillons sont faits de minces planches de cuivre, de
forme elliptique, se ressemblant toutes exactement. Quelques-uns des
médaillons portent une question écrite de chaque côté, et dans ce cas
le magicien répond successivement aux deux. Si le tiroir se referme
sans qu'un médaillon y ait été déposé, le magicien se lève, consulte
son livre, secoue la tête et se rassied; les deux battants de la porte
restent fermés et le tiroir revient vide. Si deux médaillons sont mis
ensemble dans le tiroir, on n'obtient de réponse que pour celui qui est
placé en dessous. Quand la machine est montée, le mouvement peut durer
une heure à peu près, et, pendant ce temps, l'automate peut répondre à
environ cinquante questions. L'inventeur affirmait que les moyens par
lesquels les divers médaillons agissaient sur la machine, pour produire
les réponses convenables aux questions inscrites, étaient excessivement
simples.»
Le canard de Vaucanson était encore plus remarquable. Il était de
grosseur naturelle et imitait si parfaitement l'animal vivant, que tous
les spectateurs subissaient l'illusion. Il exécutait, dit Brewster,
toutes les attitudes et tous les gestes de la vie; mangeait et buvait
avec avidité; accomplissait tous les mouvements de tête et de gosier
qui sont le propre du canard, et, comme lui, troublait vivement l'eau,
qu'il aspirait avec son bec. Il produisait aussi le cri nasillard
de la bête avec une vérité complète de naturel. Dans la structure
anatomique, l'artiste avait déployé la plus haute habileté. Chaque os
du canard réel avait son correspondant dans l'automate, et les ailes
étaient anatomiquement exactes. Chaque cavité, apophyse ou courbure
était strictement imitée, et chaque os opérait son mouvement propre.
Quand on jetait du grain devant lui, l'animal allongeait le cou pour le
becqueter, l'avalait et le digérait[1].
Si ces machines révélaient du génie, que devrons-nous donc penser
de la _machine à calculer_ de M. Babbage? Que penserons-nous d'une
mécanique de bois et de métal qui non-seulement peut computer les
tables astronomiques et nautiques jusqu'à n'importe quel point donné,
mais encore confirmer la certitude mathématique de ses opérations
par la faculté de corriger les erreurs possibles? Que penserons-nous
d'une mécanique qui non-seulement peut accomplir tout cela, mais
encore imprime matériellement les résultats de ses calculs compliqués,
aussitôt qu'ils sont obtenus, et sans la plus légère intervention de
l'intelligence humaine? On répondra peut-être qu'une machine telle
que celle que nous décrivons est, sans aucune comparaison possible,
bien au-dessus du _Joueur d'échecs_ de Maelzel. En aucune façon; elle
est au contraire bien inférieure; pourvu toutefois que nous ayons
admis d'abord (ce qui ne saurait être raisonnablement admis un seul
instant) que _le Joueur d'échecs_ est une _pure machine_ et accomplit
ses opérations sans aucune intervention humaine immédiate. Les calculs
arithmétiques ou algébriques sont, par leur nature même, fixes et
déterminés. Certaines données étant acceptées, certains résultats
s'ensuivent nécessairement et inévitablement. Ces résultats ne
dépendent de rien et ne subissent d'influence de rien que des données
primitivement acceptées. Et la question à résoudre marche, ou devrait
marcher, vers la solution finale, par une série de points infaillibles
qui ne sont passibles d'aucun changement et ne sont soumis à aucune
modification. Ceci étant adopté, nous pouvons, sans difficulté,
concevoir la _possibilité_ de construire une pièce mécanique qui,
prenant son point de départ dans les _données_ de la question à
résoudre, continuera ses mouvements régulièrement, progressivement,
sans déviation aucune, vers la solution demandée, puisque ces
mouvements, quelque complexes qu'on les suppose, n'ont jamais pu être
conçus que finis et déterminés. Mais dans le cas du _Joueur d'échecs_
il y a une immense différence. Ici, il n'y a pas de marche déterminée.
Aucun coup, dans le jeu des échecs, ne résulte nécessairement d'un
autre coup quelconque. D'aucune disposition particulière des pièces,
à un point quelconque de la partie, nous ne pouvons déduire leur
disposition future à un autre point quelconque. Supposons le _premier
coup_ d'une partie d'échecs mis en regard des _données_ d'un problème
algébrique, et nous saisirons immédiatement l'énorme différence qui
les distingue. Dans le cas des _données_ algébriques, le second pas
de la question, qui en dépend absolument, en résulte inévitablement.
Il est créé par la _donnée_. Il faut qu'il soit ce qu'il est et non
pas un autre. Mais le premier coup dans une partie d'échecs n'est
pas nécessairement suivi d'un second coup déterminé. Pendant que
le problème algébrique marche vers la solution, la _certitude_ des
opérations reste entièrement intacte. Le second pas n'étant que la
conséquence des _données_, le troisième est également une conséquence
du second, le quatrième du troisième, le cinquième du quatrième,
et ainsi de suite, _sans aucune alternative possible_, jusqu'à la
fin. Mais, dans les échecs, l'_incertitude_ du coup suivant est en
proportion de la marche de la partie. Quelques coups ont eu lieu, mais
_aucun_ pas certain n'a été fait. Différents spectateurs pourront
conseiller différents coups. Tout dépend donc ici du jugement variable
des joueurs. Or, même en accordant (ce qui ne peut pas être accordé)
que les mouvements de _l'Automate joueur d'échecs_ soient en eux-mêmes
déterminés, ils seraient nécessairement interrompus et dérangés par
la volonté non déterminée de son antagoniste. Il n'y a donc aucune
analogie entre les opérations du _Joueur d'échecs_ et celles de la
machine à calculer de M. Babbage; et s'il nous plaît d'appeler le
premier une _pure machine_, nous serons forcés d'admettre qu'il est,
sans aucune comparaison possible, la plus extraordinaire invention de
l'humanité. Cependant son premier introducteur, le baron Kempelen,
ne se faisait pas scrupule de le déclarer «une pièce mécanique
très-ordinaire,--une _babiole_ dont les effets ne paraissaient si
merveilleux que par l'audace de la conception et le choix heureux
des moyens adoptés pour favoriser l'illusion.» Mais il est inutile
de s'appesantir sur ce point. Il est tout à fait certain que les
opérations de _l'Automate_ sont réglées par l'_esprit_, et non par
autre chose. On peut même dire que cette affirmation est susceptible
d'une démonstration mathématique, _à priori_. La seule chose en
question est donc la manière dont se produit l'intervention humaine.
Avant d'entrer dans ce sujet, il serait sans doute convenable de donner
l'histoire et la description très-brèves du _Joueur d'échecs_, pour
la commodité de ceux de nos lecteurs qui n'ont jamais eu l'occasion
d'assister à l'exhibition de M. Maelzel.
[Illustration: L'automate.]
_L'Automate joueur d'échecs_ fut inventé, en 1769, par le baron
Kempelen, gentilhomme de Presbourg, en Hongrie, qui postérieurement le
céda, avec le secret de ses opérations, à son propriétaire actuel[2].
Peu de temps après son achèvement, il fut exposé à Presbourg, à Paris,
à Vienne, et dans d'autres villes du continent. En 1783 et 1784, il
fut transporté à Londres par M. Maelzel. Dans ces dernières années,
_l'Automate_ a visité les principales villes des États-Unis. Partout
où il s'est fait voir, il a excité la plus vive curiosité, et de
nombreuses tentatives ont été faites, par des hommes de toutes classes,
pour pénétrer le mystère de ses mouvements. La gravure qui précède
donne une représentation passable de la figure que les citoyens de
Richmond ont pu contempler, il y a quelques semaines. Le bras droit,
toutefois, devrait s'étendre plus avant sur la caisse; un échiquier
devrait aussi s'y faire voir; enfin le coussin ne devrait pas être
aperçu tant que la main tient la pipe. Quelques altérations sans
importance ont eu lieu dans le costume du _Joueur d'échecs_ depuis
qu'il est la propriété de M. Maelzel;--ainsi, dans le principe, il ne
portait pas de plumet.
A l'heure marquée pour l'exhibition, un rideau est tiré, ou bien une
porte à deux battants s'ouvre, et la machine est roulée à environ
douze pieds du spectateur le plus rapproché, devant lequel une corde
reste tendue. On aperçoit une figure, habillée à la turque, et assise,
les jambes croisées, devant une vaste caisse qui semble faite de bois
d'érable, et qui lui sert de table.
L'exhibiteur roulera, si on l'exige, la machine vers n'importe
quel endroit de la salle, la laissera stationner sur n'importe
quel point désigné, ou même la changera plusieurs fois de place
pendant la durée de la partie. La base de la caisse est assez élevée
au-dessus du plancher, au moyen de roulettes ou de petits cylindres
de cuivre sur lesquels on la fait mouvoir, et les spectateurs peuvent
ainsi apercevoir toute la portion d'espace comprise au-dessous de
_l'Automate_. La chaise sur laquelle repose la figure est fixe et
adhérente à la caisse. Sur le plan supérieur de cette caisse est un
échiquier, également adhérent. Le bras droit du _Joueur d'échecs_ est
étendu tout du long devant lui, faisant angle droit avec son corps, et
appuyé dans une pose indolente, au bord de l'échiquier. La main est
tournée, le dos en dessus. L'échiquier a dix-huit pouces de carré. Le
bras gauche de la figure est fléchi au coude, et la main gauche tient
une pipe.
Une draperie verte cache le dos du Turc et recouvre en partie le devant
des deux épaules. La caisse, si l'on en juge par son aspect extérieur,
est divisée en cinq compartiments,--trois armoires d'égale dimension
et deux tiroirs qui occupent la partie du coffre placée au dessous
des armoires. Les observations précédentes ont trait à l'aspect
de _l'Automate_, considéré au premier coup d'œil, quand il est
introduit en présence des spectateurs.
M. Maelzel annonce alors à l'assemblée qu'il va exposer à ses yeux le
mécanisme de _l'Automate._ Tirant de sa poche un trousseau de clefs, il
ouvre avec l'une d'elles la porte marquée du chiffre 1 dans la gravure
page 122, et livre ainsi tout l'intérieur de l'armoire à l'examen
des personnes présentes. Tout cet espace est en apparence rempli de
roues, de pignons, de leviers et d'autres engins mécaniques, entassés
et serrés les uns contre les autres, de sorte que le regard ne peut
pénétrer qu'à une petite distance à travers l'ensemble. Laissant cette
porte ouverte toute grande, Maelzel passe alors derrière la caisse
et, soulevant le manteau de la figure, ouvre une autre porte placée
juste derrière la première déjà ouverte. Tenant une bougie allumée
devant cette porte, et changeant en même temps la machine de place à
plusieurs reprises, il fait ainsi pénétrer une vive lumière à travers
toute l'armoire, qui alors apparaît pleine, absolument pleine d'engins
mécaniques. Les assistants étant bien convaincus de ce fait, Maelzel
repousse la porte de derrière, la referme, ôte la clef de la serrure,
laisse retomber le manteau de la figure, et revient par devant. La
porte marquée du chiffre 1 est restée ouverte, on s'en souvient.
L'exhibiteur procède maintenant à l'ouverture du tiroir placé sous les
armoires au bas de la caisse; car, bien qu'il y ait en apparence deux
tiroirs, il n'y en a qu'un en réalité, les deux poignées et les deux
trous de clef ne figurant que pour l'ornement. Ce tiroir ouvert dans
toute son étendue, on aperçoit un petit coussin, avec une collection
complète d'échecs, fixés dans un châssis de manière à s'y maintenir
perpendiculairement. Laissant ce tiroir ouvert, ainsi que l'armoire
numéro 1, Maelzel ouvre la porte numéro 2 et la porte numéro 3, qui ne
sont, comme on le voit alors, que les deux battants d'une même porte,
ouvrant sur un seul et même compartiment. Toutefois, à la droite de
ce compartiment (c'est-à-dire à la droite du spectateur), il existe
une petite partie séparée, large de six pouces, et occupée par des
pièces mécaniques. Quant au principal compartiment (en parlant de
cette partie de la caisse visible après l'ouverture des portes 2 et 3,
nous l'appellerons toujours le principal compartiment), il est revêtu
d'une étoffe sombre et ne contient pas d'autres engins mécaniques que
deux pièces d'acier, en forme de quart de cercle, placées chacune à
l'un des deux coins supérieurs de derrière du compartiment. Une petite
éminence, de huit pouces de carré environ, également recouverte d'une
étoffe sombre, s'élève de la base du compartiment près du coin le plus
reculé, à la gauche du spectateur. Laissant ouvertes les portes 2 et
3, ainsi que le tiroir et la porte 1, l'exhibiteur se dirige derrière
le principal compartiment, et, ouvrant là une autre porte, en éclaire
parfaitement tout l'intérieur en y introduisant une bougie allumée.
Toute la caisse ayant été ainsi exposée, en apparence, à l'examen
de l'assemblée, Maelzel, laissant toujours les portes et le tiroir
ouverts, retourne complètement _l'Automate_ et expose le dos du Turc en
soulevant la draperie. Une porte d'environ dix pouces de carré s'ouvre
dans les reins de la figure, et une autre aussi, mais plus petite, dans
la cuisse gauche. L'intérieur de la figure, vu ainsi à travers ces
ouvertures, paraît occupé par des pièces mécaniques. En général, chaque
spectateur est dès lors convaincu qu'il a vu et complètement examiné,
simultanément, toutes les parties constitutives de _l'Automate_, et
l'idée qu'une personne ait pu, pendant une exhibition si complète
de l'intérieur, y rester cachée, est immédiatement rejetée par les
esprits, comme excessivement absurde, si toutefois elle a été acceptée
un instant.
M. Maelzel, replaçant la machine dans sa position première, informe
maintenant la société que _l'Automate_ jouera une partie d'échecs
avec quiconque se présentera comme adversaire. Le défi étant accepté,
une petite table est dressée pour l'antagoniste, et placée tout près
de la corde, non pas en face, mais à un bout extrême, pour ne priver
aucune personne de l'assemblée de la vue de _l'Automate_. D'un tiroir
de cette table est tiré un jeu d'échecs, et généralement, mais pas
toujours, Maelzel les range de sa propre main sur l'échiquier, qui
consiste simplement en carrés peints sur la table, selon le nombre
habituel. L'adversaire s'étant assis, l'exhibiteur se dirige vers le
tiroir de la caisse, et en tire le coussin, qu'il place comme support,
sous le bras gauche de _l'Automate_, après lui avoir retiré la pipe
de la main. Prenant ensuite dans le même tiroir le jeu d'échecs de
_l'Automate_, il dispose les pièces sur l'échiquier placé devant la
figure. Puis il repousse les portes et les ferme, laissant le trousseau
de clefs suspendu à la porte numéro 1. Il ferme également le tiroir,
et enfin il monte la machine en introduisant une clef dans un trou
placé à l'extrémité gauche de la machine (gauche du spectateur). La
partie commence, _l'Automate_ faisant le premier coup. La durée de
la partie est généralement limitée à une demi-heure; mais, si elle
n'est pas finie à l'expiration de cette période, et si l'adversaire
prétend qu'il croit pouvoir battre _l'Automate_, M. Maelzel s'oppose
rarement à la continuation de la partie. Ne pas fatiguer l'assemblée,
tel est le motif ostensible, et sans doute réel, de cette limitation de
temps. Naturellement on devine qu'à chaque coup joué par l'adversaire
à sa propre table, M. Maelzel lui-même, agissant comme représentant
de l'adversaire, exécute le coup correspondant sur la caisse de
_l'Automate_. De même, quand le Turc joue, le coup correspondant est
exécuté, à la table de l'adversaire, par M. Maelzel, agissant alors
comme représentant de _l'Automate_. De cette façon, il est nécessaire
que l'exhibiteur passe souvent d'une table vers l'autre. Souvent aussi
il retourne vers la figure pour emporter les pièces qu'elle a prises et
qu'il dépose au fur et à mesure, sur la caisse, à gauche de l'échiquier
(à sa propre gauche). Quand _l'Automate_ hésite relativement à un coup,
on voit quelquefois l'exhibiteur se placer très-près de sa droite, et
poser sa main de temps à autre, d'une façon négligente, sur la caisse.
Il a aussi une certaine trépidation des pieds, propre à insinuer dans
les esprits qui sont plus rusés que sagaces l'idée d'une connivence
entre la machine et lui. Ces particularités sont sans doute de purs
tics de M. Maelzel, ou, s'il en a conscience, il s'en sert dans le
but de suggérer aux spectateurs cette fausse idée qu'il n'y a dans
_l'Automate_ qu'un pur mécanisme.
Le Turc joue de la main gauche. Tous les mouvements sont opérés à angle
droit. Ainsi, la main (qui est gantée et pliée d'une façon naturelle)
est portée directement au-dessus de la pièce qu'il faut mouvoir, puis
finalement s'abaisse dessus, et dans beaucoup de cas les doigts s'en
emparent sans difficulté. Quelquefois, cependant, quand la pièce
n'est pas précisément et exactement sur la place qu'elle doit occuper,
_l'Automate_ échoue dans son effort pour la saisir. Quand cet accident
se produit, il ne fait pas un second effort, mais le bras continue son
mouvement dans le sens primitivement voulu, tout comme si les doigts
s'étaient emparés de la pièce. Ayant ainsi désigné la place où le coup
aurait dû être fait, le bras se retire vers le coussin, et Maelzel
exécute le mouvement indiqué par _l'Automate_. A chaque mouvement de
la figure, on entend remuer la mécanique. Pendant la marche de la
partie, le Turc, de temps à autre, roule ses yeux comme s'il examinait
l'échiquier, remue la tête, et prononce le mot _échec_, quand il y a
lieu[3].
L'antagoniste a-t-il joué à faux, il tape vivement sur la caisse
avec les doigts de sa main droite, secoue énergiquement la tête, et,
remettant à sa place première la pièce déplacée à tort, prend pour
lui le droit de jouer le coup suivant. Quand il a gagné la partie, il
balance sa tête avec un air de triomphe, regarde complaisamment les
spectateurs autour de lui, et, reculant son bras gauche plus loin que
d'ordinaire, laisse ses doigts seulement reposer sur le coussin. En
général, le Turc est victorieux;--_une ou deux fois il a été battu_.
La partie finie, Maelzel exhibera de nouveau, si on le désire, le
mécanisme de la caisse, de la même manière qu'au commencement. La
machine est roulée en arrière, et un rideau qui se déploie la cache aux
yeux des spectateurs.
Plusieurs tentatives ont été faites pour résoudre le mystère de
_l'Automate_. L'opinion la plus générale, opinion trop souvent adoptée
par des gens de qui l'intelligence promettait mieux, a été, comme
nous l'avons déjà dit, que l'action humaine n'y entrait pour rien,
que la machine était une pure machine, et rien de plus. Quelques-uns,
toutefois, ont soutenu que l'exhibiteur lui-même réglait les mouvements
de _l'Automate_ par quelque moyen mécanique agissant à travers les
pieds de la caisse. D'autres, à leur tour, ont parlé audacieusement
d'un aimant. De la première de ces opinions, nous n'avons, pour le
présent, rien à dire de plus que ce que nous en avons déjà dit.
Relativement à la seconde, il suffira de répéter ce que nous avons
déjà mentionné, à savoir que la machine roule sur des cylindres, et
est, à la requête d'un spectateur quelconque, poussée dans n'importe
quel endroit de la salle, même pendant toute la durée de la partie. La
supposition d'un aimant est également insoutenable;--car, si un aimant
servait d'agent, un autre aimant caché dans la poche d'un spectateur
dérangerait tout le mécanisme. D'ailleurs, l'exhibiteur ne s'opposera
pas à ce qu'on laisse sur la caisse une pierre aimantée, la plus
puissante même, pendant toute la durée de l'exhibition.
Le premier essai d'explication écrit, le premier du moins dont nous
ayons connaissance, s'est produit dans une grosse brochure imprimée à
Paris en 1785. L'hypothèse de l'auteur se réduisait à ceci: qu'un nain
faisait mouvoir la machine. Il était supposé que ce nain se cachait
pendant qu'on ouvrait la caisse, en fourrant ses jambes dans deux
cylindres creux (qu'on représentait comme faisant partie du mécanisme
de l'armoire n°1, bien qu'ils n'y figurent pas), pendant que son corps
restait entièrement hors de la caisse, recouvert par le manteau du
Turc. Quand les portes étaient fermées, le nain trouvait le moyen de
passer son corps dans la caisse, le bruit produit par quelque partie
de la mécanique lui permettant de le faire sans être entendu, et
aussi de fermer la porte par laquelle il était entré. L'intérieur de
_l'Automate_ étant ainsi exhibé, et aucune personne n'y étant vue,
les spectateurs, dit l'auteur de la brochure, sont convaincus qu'il
n'y a en effet personne dans aucune partie de la machine.--Toute
l'hypothèse est trop visiblement absurde pour mériter un commentaire
ou une réfutation, et aussi apprenons-nous qu'elle n'attira que fort
médiocrement l'attention publique.
En 1789, un livre fut publié à Dresde par M. I.-F. Freyhere, dans
lequel se trouvait un nouvel essai d'explication du mystère. Le livre
de M. Freyhere était passablement gros et copieusement illustré de
planches coloriées. Quant à lui, il supposait «qu'un grand garçon,
fort instruit et juste assez mince pour pouvoir se cacher dans un
tiroir placé immédiatement au-dessous de l'échiquier,» jouait la
partie d'échecs et effectuait toutes les évolutions de _l'Automate_.
Cette idée, quoique encore plus sotte que celle de l'auteur parisien,
reçut toutefois un meilleur accueil, et fut, jusqu'à un certain
point, adoptée comme la vraie solution du miracle, jusqu'au moment où
l'inventeur mit fin à la discussion en autorisant un soigneux examen du
couvercle de la caisse.
Ces bizarres essais d'explication furent suivis d'autres non moins
bizarres. Dans ces dernières années, toutefois, un écrivain anonyme,
tout en suivant une voie de raisonnement fort peu philosophique,
est parvenu à tomber sur une solution plausible,--quoique nous ne
puissions la considérer comme la seule absolument vraie. Son article
fut publié primitivement dans un journal hebdomadaire de Baltimore,
illustré de gravures, et portant pour titre: _une Tentative d'analyse
de l'Automate joueur d'échecs de M. Maelzel_. Nous croyons que cet
article est l'édition primitive de la brochure à laquelle sir Brewster
fait allusion dans ses _Lettres sur la magie naturelle_, et qu'il
n'hésite pas à déclarer une parfaite et satisfaisante explication.
Les _résultats_ de l'analyse sont, en somme, et sans aucun doute,
justes; mais, pour que Brewster ait consenti à y voir une parfaite
et satisfaisante explication, il faut supposer qu'il ne l'a lue que
d'une manière distraite et précipitée. Dans le compendium de cet
essai, présenté dans les _Lettres sur la magie naturelle_, il est
absolument impossible d'arriver à une conclusion claire relativement
à la perfection ou à l'imperfection de l'analyse, à cause du
très-mauvais arrangement et de l'insuffisance des lettres de renvoi.
Le même défaut se trouve dans la _Tentative d'analyse_, telle que
nous l'avons lue sous sa première forme. La solution consiste dans
une série d'explications minutieuses (accompagnées de gravures sur
bois, le tout occupant un grand nombre de pages), dont le but est de
montrer _la possibilité de déplacer les compartiments_ de la caisse,
de telle façon qu'un être humain, caché dans l'intérieur, puisse
transporter des parties de son corps d'un lieu à l'autre de la caisse,
pendant l'exhibition du mécanisme, et échapper ainsi à l'attention des
spectateurs. Il n'y a pas lieu de douter, comme nous l'avons déjà fait
observer et comme nous allons essayer de le prouver, que le principe,
ou plutôt le résultat de cette explication, ne soit le seul vrai. Il y
a une personne cachée dans la caisse pendant tout le temps employé à
en montrer l'intérieur. Toutefois, nous repousserons toute la verbeuse
description de la _manière_ selon laquelle doivent se mouvoir les
compartiments pour se prêter aux mouvements de la personne cachée. Nous
la repoussons comme une pure théorie admise _à priori_, et à laquelle
les circonstances devront ensuite s'adapter. Nous ne sommes amenés et
nous ne pouvons être amenés à cette théorie par aucun raisonnement
d'induction. La manière quelconque dont s'opère le déplacement est ce
qui échappe à l'observation à chaque point de l'exhibition. Montrer
qu'il n'est pas impossible que certains mouvements s'effectuent d'une
certaine manière n'est pas du tout montrer qu'ils ont été positivement
effectués de cette manière-là. Il peut exister une infinité d'autres
méthodes par lesquelles les mêmes résultats peuvent être obtenus. La
probabilité que la seule supposée se trouve être la seule juste est
donc dans le rapport de l'unité à l'infini. Mais, en réalité, ce point
particulier--la mobilité des compartiments--est sans aucune importance.
Il est absolument inutile de consacrer sept ou huit pages à vouloir
prouver ce qu'aucune personne de bon sens ne niera,--à savoir que le
puissant génie mécanique du baron Kempelen a pu découvrir les moyens
nécessaires pour fermer une porte ou faire glisser un panneau, avec
un agent humain également à son service et en contact immédiat avec
le panneau ou la porte, ainsi que toutes les opérations exécutées de
manière à échapper entièrement à l'observation des spectateurs,--comme
le montre l'auteur de l'_Essai_, et comme nous essayerons nous-mêmes de
le montrer plus complètement.
Dans cette tentative d'explication de _l'Automate_, nous montrerons
d'abord comment ses opérations s'effectuent, et ensuite nous décrirons,
aussi brièvement que possible, la nature des _observations_ d'où nous
avons déduit notre résultat.
Il est nécessaire, pour bien faire comprendre la question, que nous
répétions ici en peu de mots la routine adoptée par l'exhibiteur
pour montrer l'intérieur de la caisse,--routine dont il ne s'écarte
jamais en aucun point, ni en aucun détail. D'abord il ouvre la porte
n°1. La laissant ouverte, il tourne derrière la caisse et ouvre une
porte située précisément en face de la porte n°1. A cette porte de
derrière il tient une bougie allumée. Il repousse _alors_ la porte
de derrière, la ferme, et, revenant par devant, ouvre le tiroir dans
toute sa longueur. Ceci fait, il ouvre les portes n°2 et n°3 (les
deux battants), et découvre l'intérieur du compartiment principal.
Laissant ouverts ce principal compartiment, le tiroir et la porte de
face de l'armoire n°1, il retourne encore par derrière et ouvre la
porte de derrière du principal compartiment. Pour refermer la caisse,
il n'observe aucun ordre particulier, sauf que la porte à battants est
toujours fermée avant le tiroir.
Maintenant, supposons que, quand la machine est traînée en présence
des spectateurs, un homme soit déjà caché dedans. Son corps est placé
derrière le fouillis de mécaniques dans l'armoire n°1 (la partie
postérieure de cet appareil mécanique étant disposée pour glisser
_en masse_ du principal compartiment dans l'armoire n°1, quand la
circonstance l'exige), et ses jambes sont étendues dans le principal
compartiment. Quand Maelzel ouvre la porte n°1, l'homme caché ne risque
pas d'être découvert, car l'œil le plus exercé ne peut pas pénétrer
au delà de deux pouces dans les ténèbres. Mais le cas est bien
différent quand la porte de derrière de l'armoire n° 1 est ouverte.
Une lumière brillante pénètre alors l'armoire, et le corps de l'homme
serait découvert s'il y était resté. Mais il n'en est pas ainsi. La
clef placée dans la serrure de la porte de derrière a été un signal au
bruit duquel la personne cachée a ramené son corps en avant jusqu'à un
angle aussi aigu que possible,--se fourrant entièrement, ou à peu près,
dans le principal compartiment. Mais c'est là une position pénible,
dans laquelle on ne peut pas longtemps se maintenir. Aussi voyons-nous
que Maelzel _ferme la porte de derrière_. Ceci fait, rien n'empêche que
le corps de l'homme ne reprenne sa position première,--car l'armoire
est redevenue assez sombre pour défier l'examen. Le tiroir est alors
ouvert, et les jambes de la personne cachée tombent, par derrière, dans
l'espace qu'il occupait tout à l'heure[4].
Il n'y a donc plus aucune partie de l'homme dans le compartiment
principal, son corps étant placé derrière le mécanisme de l'armoire
n° 1, et ses jambes dans l'espace occupé naguère par le tiroir.
L'exhibiteur est donc libre maintenant de montrer le compartiment
principal. C'est ce qu'il fait,--ouvrant les deux portes, celle de face
et celle de derrière;--et l'on n'y aperçoit personne. Les spectateurs
sont maintenant convaincus que tout l'ensemble de la caisse est exposé
à leurs regards, ainsi que toutes les parties, dans un seul et même
instant. Mais évidemment il n'en est pas ainsi. Ils n'aperçoivent ni
l'espace compris derrière le tiroir ouvert, ni l'intérieur de l'armoire
n°1,--dont Maelzel a virtuellement fermé la porte de face quand il
fermait la porte de derrière. Ayant fait alors tourner la machine
sur elle-même, soulevé le manteau du Turc, ouvert les portes du dos
et de la cuisse et montré le tronc de _l'Automate_ plein de pièces
mécaniques, il ramène le tout à sa position première et ferme les
portes. L'homme est libre maintenant de se mouvoir. Il se hausse dans
le corps du Turc juste assez pour que ses yeux se trouvent au niveau
de l'échiquier. Il est très-probable qu'il s'assied sur le petit bloc
carré, la petite éminence qu'on a aperçue dans un coin du compartiment
principal, alors que les portes étaient ouvertes. Dans cette position,
il voit l'échiquier à travers la poitrine du Turc, qui est en gaze.
Ramenant son bras droit par devant sa poitrine, il fait mouvoir le
petit mécanisme nécessaire pour diriger le bras gauche et les doigts
de la figure. Ce mécanisme est placé juste au-dessous de l'épaule
gauche du Turc et peut donc être facilement atteint par la main droite
de l'homme caché, si nous supposons son bras droit ramené sur sa
poitrine. Les mouvements de la tête, des yeux et du bras droit de la
figure, ainsi que le bruit imitant le mot _échec_, sont produits par un
autre mécanisme intérieur, et opérés à volonté par l'homme caché. Tout
l'ensemble de ce mécanisme, c'est-à-dire tout le mécanisme essentiel à
l'automate, est très-probablement contenu dans la petite armoire (large
de six pouces environ) qui occupe la droite du principal compartiment
(droite du spectateur).
Dans cette analyse des opérations de _l'Automate_, nous avons
volontairement évité de parler de la manière dont se meuvent les
compartiments, et l'on comprendra facilement que cette question est
sans aucune importance, puisque l'habileté du charpentier le plus
ordinaire fournit une infinité de moyens d'y satisfaire, et puisque
nous avons montré que, quelle que soit la manière dont l'opération a
lieu, elle a lieu hors de la vue du spectateur. Notre résultat est
fondé sur les _observations_ suivantes, relevées durant de fréquentes
visites que nous avons faites à _l'Automate_ de Maelzel[5].
I
Les coups joués par le Turc n'ont pas lieu à des intervalles de
temps réguliers, mais se conforment aux intervalles des coups de
l'adversaire,--bien que cette condition (la régularité), si importante
dans toute espèce de combinaison mécanique, eut pu facilement être
remplie en limitant le temps accordé pour les coups de l'adversaire.
Si, par exemple, cette limite était de trois minutes, les coups de
_l'Automate_ pourraient avoir lieu à des intervalles quelconques plus
longs que trois minutes. Donc, le fait de l'irrégularité, quand la
régularité aurait pu être si facilement obtenue, sert à prouver que
la régularité n'a pas d'importance dans l'action de _l'Automate_,--en
d'autres termes, que _l'Automate_ n'est pas _une pure machine_.
II
Quand _l'Automate_ est au moment de remuer une pièce, un mouvement
distinct peut être aperçu juste au-dessous de l'épaule gauche, lequel
mouvement fait trembler très-légèrement la draperie qui recouvre le
devant de l'épaule gauche. Ce tremblement précède invariablement de
deux secondes à peu près le mouvement du bras lui-même, et le bras
ne se meut jamais, dans aucun cas, sans ce mouvement précurseur de
l'épaule. Or, supposons que l'adversaire pousse une pièce, et que le
coup correspondant soit exécuté par Maelzel, selon son habitude, sur
l'échiquier de _l'Automate_; supposons que l'adversaire surveille
attentivement _l'Automate_ jusqu'à ce qu'il découvre ce mouvement
précurseur de l'épaule. Aussitôt qu'il a découvert ce mouvement
et avant que le bras mécanique commence à se mouvoir, supposons
qu'il retire sa pièce, comme s'il s'apercevait d'une erreur dans sa
manœuvre; on verra alors que le mouvement du bras, qui, dans tous
les autres cas, succède immédiatement au mouvement de l'épaule, est
cette fois retenu,--n'a pas lieu,--quoique Maelzel n'ait pas encore
exécuté sur l'échiquier de _l'Automate_ le coup correspondant à la
retraite de l'adversaire. Dans ce cas, il est évident que _l'Automate_
allait jouer,--et que, s'il n'a pas joué, ça été un effet simplement
produit par la retraite de l'adversaire, et sans aucune intervention de
Maelzel.
Ce fait prouve nettement,--_primo_, que l'intervention de Maelzel,
exécutant sur l'échiquier du Turc les coups de l'adversaire, n'est
pas indispensable pour les mouvements du Turc,--_secundo_, que les
mouvements de _l'Automate_ sont réglés par l'_esprit_, par quelque
personne pouvant apercevoir l'échiquier de l'adversaire,--_tertio_, que
ses mouvements ne sont pas réglés par l'esprit de Maelzel, qui avait
le dos tourné du côté de l'adversaire pendant que celui-ci opérait son
mouvement de retraite.
III
_L'Automate_ ne gagne pas invariablement. Si la machine était une pure
machine, il n'en serait pas ainsi; elle devrait _toujours_ gagner.
Étant découvert le _principe_ par lequel une machine peut _jouer_ une
partie d'échecs, l'extension du même principe la doit rendre capable
de la _gagner_, et une extension plus grande, de gagner _toutes_ les
parties, c'est-à-dire de battre n'importe quel adversaire. Il suffira
d'un peu de réflexion pour convaincre chacun qu'il n'est pas plus
difficile, en ce qui regarde le principe des opérations nécessaires,
de faire une machine gagnant toutes les parties que d'en faire une qui
n'en gagne qu'une seule. Si donc nous regardons _le Joueur d'échecs_
comme une machine, nous devons supposer (ce qui est singulièrement
improbable) que l'inventeur a mieux aimé la laisser incomplète que la
faire parfaite,--supposition qui apparaît encore plus absurde si nous
réfléchissons qu'en la laissant incomplète, il fournissait un argument
contre la possibilité supposée d'une pure machine;--c'est justement
l'argument dont nous profitons ici.
IV
Quand la situation de la partie est difficile ou complexe, nous ne
voyons jamais le Turc secouer la tête ou rouler ses yeux. C'est
seulement quand son prochain coup est d'une nature évidente, ou quand
la partie se présente de telle façon que pour l'homme placé dans
_l'Automate_ il n'y a pas nécessité de réfléchir. Or, ces mouvements
particuliers de la tête et des yeux sont des mouvements propres aux
personnes plongées dans une méditation, et l'ingénieux baron Kempelen
aurait ajusté ces mouvements (si la machine était une pure machine)
aux occasions qui leur serviraient de prétexte naturel,--c'est-à-dire
aux occasions de complexité. Mais c'est l'inverse qui a lieu, et cet
inverse s'accorde justement avec notre supposition d'un homme caché
dans l'intérieur. Quand il est contraint de méditer son jeu, il n'a pas
assez de loisir pour faire jouer la mécanique qui met en branle la tête
et les yeux. Mais, quand le coup à jouer est évident, il a le temps de
regarder autour de lui, et c'est pourquoi nous voyons alors le tête
s'agiter et les yeux rouler.
V
Quand la machine est tournée pour permettre aux spectateurs d'examiner
le dos du Turc, et quand la draperie est enlevée et les portes du
tronc et de la cuisse ouvertes, l'intérieur du tronc paraît encombré
de mécaniques. En examinant les mécaniques pendant que _l'Automate_
était en mouvement, c'est-à-dire pendant que la machine roulait sur
ses roulettes, il nous a semblé que certaines parties du mécanisme
changeaient de forme et de position à un degré trop marqué pour
être expliqué par les simples lois de la perspective; et plusieurs
examens subséquents nous ont convaincu que ces altérations exagérées
devaient être attribuées à des miroirs placés dans l'intérieur du
tronc. L'introduction des miroirs dans le mécanisme ne peut pas avoir
pour but d'agir, à un degré quelconque, sur le mécanisme même. Leur
action, quelle que soit cette action, ne peut être dirigée que sur
l'œil du spectateur. Nous conclûmes tout de suite que ces miroirs
étaient disposés pour multiplier aux yeux du public les quelques pièces
mécaniques du tronc de manière à faire croire qu'il en est rempli.
De ceci nous inférons directement que la machine n'est pas une pure
machine; car, si telle elle était, l'inventeur, bien loin de désirer
que son mécanisme parût très-compliqué et d'user de supercherie pour
lui donner cette apparence, aurait été particulièrement soigneux de
convaincre les spectateurs de la _simplicité_ des moyens par lesquels
il obtenait de si miraculeux résultats.
VI
La physionomie extérieure, et particulièrement la gesticulation
du Turc, ne sont, considérées comme imitations de la vie, que des
imitations très-banales. La physionomie est une œuvre qui ne
témoigne d'aucune ingéniosité, et elle est bien dépassée, dans la
ressemblance humaine, par les plus vulgaires ouvrages en cire. Les
yeux roulent dans la tête sans aucun naturel et sans mouvements
correspondants des lèvres ou des sourcils. Le bras, surtout, accomplit
ses opérations d'une manière excessivement roide, disgracieuse,
convulsive et rectangulaire. Or, tout cela est le résultat de
l'impuissance de Maelzel à faire mieux, ou d'une négligence
volontaire,--la négligence accidentelle devant être mise hors de
question, quand nous voyons que l'ingénieux propriétaire emploie tout
son temps à perfectionner ses machines. Assurément, nous ne devons pas
attribuer à l'incapacité cette apparence hors nature; car tous les
autres automates de Maelzel prouvent sa miraculeuse habileté à copier
exactement les mouvements et toutes les caractéristiques de la vie.
Ses danseurs de corde, par exemple, sont inimitables. Quand le clown
rit, ses lèvres, ses sourcils, ses paupières, tous les traits de sa
physionomie enfin, sont pénétrés de leur expression naturelle. Chez
lui et chez son compagnon, chaque geste est si parfaitement aisé, si
bien délivré de toute trace d'artifice, que, si ce n'était l'exiguïté
de leur taille et la faculté accordée aux spectateurs de se les faire
passer de main en main avant l'exécution de la danse, il serait
difficile de convaincre une assemblée que ces automates de bois ne sont
pas des créatures vivantes. Nous ne pouvons donc pas douter des talents
de M. Maelzel, et nous sommes contraints d'admettre qu'il a laissé
volontairement à son _Joueur d'échecs_ la même physionomie artificielle
et barbare que le baron Kempelen lui avait donnée dès le principe,
non pas évidemment sans dessein. Quel était son dessein, il n'est pas
difficile de le deviner. Si _l'Automate_ avait imité exactement la vie
dans ses mouvements, le spectateur eût été plus porté à attribuer ses
opérations à leur véritable cause, c'est-à-dire à l'action humaine
cachée, qu'il ne l'est actuellement, les manœuvres gauches et
rectangulaires de la poupée inspirant l'idée d'une pure mécanique
livrée à elle-même.
VII
Quand, peu de temps avant le commencement de la partie, l'exhibiteur,
selon son habitude, _monte_ son _Automate_, une oreille un peu
familiarisée avec les sons produits par le montage d'un système
mécanique découvrira tout de suite que l'axe que la clef fait tourner
dans la caisse du _Joueur d'échecs_ ne peut être en rapport ni avec un
poids, ni avec un levier, ni avec aucun engin mécanique quelconque.
La conséquence que nous en lirons est la même que dans notre dernière
observation. Le montage n'est pas essentiel aux opérations de
_l'Automate_, et n'a lieu que dans le but de faire naître chez les
spectateurs l'idée fausse d'un mécanisme.
VIII
Quand on pose très-explicitement cette question à Maelzel:
«_L'Automate_ est-il ou n'est-il pas une pure machine?» il fait
invariablement la même réponse: «Je n'ai pas à m'expliquer là-dessus.»
Or, la notoriété de _l'Automate_, et la grande curiosité qu'il a
excitée partout, sont dues à cette opinion dominante qu'il est une
pure machine, plus particulièrement qu'à toute autre circonstance.
Naturellement, il est de l'intérêt du propriétaire de le présenter
comme une chose telle. Et quel moyen plus simple, plus efficace peut-il
y avoir, pour impressionner les spectateurs dans le sens désiré,
qu'une déclaration positive et explicite à cet effet? D'autre part,
quel moyen plus simple, plus efficace pour détruire la confiance du
spectateur dans _l'Automate_ pris comme pure machine, que de refuser
cette déclaration explicite? Or, nous sommes naturellement portés à
raisonner ainsi:--Il est de l'intérêt de Maelzel de présenter la chose
comme une pure machine;--il se refuse à le faire, directement du moins,
par la parole; mais il ne se fait pas scrupule et il est évidemment
soigneux de le persuader indirectement par ses actions; si la chose
était vraiment telle qu'il cherche à l'exprimer par ses actions, il se
servirait très-volontiers du témoignage plus direct des paroles;--la
conclusion, c'est que la conscience qu'il a que la chose n'est pas une
pure machine est la raison de son silence;--ses actions ne peuvent pas
le compromettre ni le convaincre d'une fausseté évidente;--ce que ses
paroles pourraient faire.
IX
Quand Maelzel, dans l'exhibition de l'intérieur de la caisse, a ouvert
la porte n°1, ainsi que la porte placée immédiatement derrière, il
présente devant cette porte de derrière, comme nous l'avons dit,
une bougie allumée, puis promène çà et là la machine entière pour
convaincre l'assemblée que l'armoire n°1 est entièrement remplie
par le mécanisme. Quand la machine est ainsi remuée, un observateur
soigneux découvrira que, pendant que la partie du mécanisme placée
près de la porte de devant n°1 reste parfaitement fixe et inébranlée,
la partie postérieure oscille, presque imperceptiblement, avec les
mouvements de la machine. Ce fut cette circonstance qui éveilla d'abord
en nous le soupçon que la partie postérieure du mécanisme pouvait être
disposée pour glisser aisément, _en masse_, et pour changer de place
quand l'occasion l'exigeait. Nous avons déjà établi que cette occasion
se présente quand l'homme caché ramène son corps dans une position
droite après la fermeture de la porte de derrière.
X
Sir David Brewster affirme que la figure du Turc est de dimension
naturelle; mais en réalité elle dépasse de beaucoup les dimensions
ordinaires. Rien de plus facile que de se tromper dans les
appréciations de grandeurs. Le corps de _l'Automate_ est généralement
isolé, et n'ayant pas de moyens de le comparer immédiatement avec une
figure humaine, nous nous laissons aller à le considérer comme étant de
dimension ordinaire. Toutefois on corrigera cette méprise en observant
_le Joueur d'échecs_ quand l'exhibiteur s'en rapproche, ainsi que cela
arrive souvent. Sans doute, M. Maelzel n'est pas très-grand; mais,
quand il s'approche de la machine, sa tête se trouve à dix-huit pouces
au moins au-dessous de la tête du Turc, bien que celui-ci, on s'en
souvient, soit dans la position d'un homme assis.
XI
La caisse derrière laquelle _l'Automate_ est placé a juste trois pieds
six pouces de longueur, deux pieds quatre pouces de profondeur et deux
pieds six pouces de hauteur. Ces dimensions sont pleinement suffisantes
pour loger un homme très au-dessus de la taille ordinaire, et le
compartiment principal, à lui seul, peut contenir un homme ordinaire
dans la position que nous avons attribuée à la personne cachée. Tels
étant les faits (et quiconque en doute peut les vérifier lui-même par
le calcul), il nous paraît inutile de nous appesantir dessus davantage.
Nous ferons seulement observer que, bien que le couvercle de la caisse
soit en apparence une planche de trois pouces d'épaisseur environ,
le spectateur peut se convaincre, en se baissant pour l'examiner en
dessous pendant que le principal compartiment est ouvert, qu'il est en
réalité très-mince. La hauteur du tiroir peut aussi être mal appréciée
par ceux qui l'examinent d'une manière insuffisante. Il y a un espace
d'environ trois pouces entre le haut du tiroir tel qu'il paraît, vu de
l'extérieur, et le bas de l'armoire,--espace qui doit être compris dans
la hauteur du tiroir. Ces artifices, qui ont pour but de faire paraître
l'espace compris dans la caisse moins grand qu'il n'est réellement,
doivent être attribués au dessein de l'inventeur, qui est de frapper
l'assemblée d'une idée fausse,--c'est-à-dire qu'un être humain ne
pourrait pas se loger dans la caisse.
XII
L'intérieur du principal compartiment est partout recouvert d'_étoffe_.
Nous présumons que cette étoffe doit avoir un double objet. Une partie
de l'étoffe, bien tendue, sert peut-être à représenter les seules
cloisons qu'il soit nécessaire de déplacer pendant que l'homme change
de position, à savoir la cloison placée entre la paroi postérieure du
principal compartiment et la paroi postérieure de l'armoire n°1, puis
la cloison entre le principal compartiment et l'espace derrière le
tiroir quand il est ouvert. Si nous supposons que tel soit le cas, la
difficulté de déplacer les cloisons disparaît tout à fait, si toutefois
on a jamais pu se figurer qu'il y eût là une réelle difficulté. La
seconde utilité de l'étoffe est d'amortir et de rendre indistincts les
bruits occasionnés par les mouvements de la personne enfermée.
XIII
Comme nous l'avons déjà fait observer, l'adversaire ne peut pas jouer
sur l'échiquier de _l'Automate_, mais il est assis à quelque distance
de la machine. Si nous demandions pourquoi, on nous donnerait sans
doute, pour expliquer cette particularité, cette raison que, placé
autrement, l'adversaire intercepterait pour le spectateur la vue de la
machine. Mais on pourrait obvier facilement à cet inconvénient, soit
en élevant les sièges de l'assemblée, soit en tournant vers elle l'un
des bouts de la caisse pendant la durée de la partie. Le vrai motif
de cette restriction est, peut-être, d'une nature bien différente. Si
l'adversaire était assis en contact avec la caisse, le secret courrait
quelque danger d'être découvert; une oreille exercée, par exemple,
pourrait surprendre la respiration de l'homme caché.
XIV
Quoique M. Maelzel, en découvrant l'intérieur de la machine, dévie
quelquefois légèrement de la routine que nous avons tracée, toutefois,
il ne s'en départ jamais assez, en aucun cas, pour créer un obstacle à
notre solution. Par exemple, on l'a vu, dans un temps, ouvrir le tiroir
avant tout le reste; mais il n'ouvre jamais le principal compartiment
sans fermer préalablement la porte de derrière de l'armoire n°1; il
n'ouvre jamais le principal compartiment sans d'abord tirer le tiroir;
il ne ferme jamais le tiroir sans avoir d'abord fermé le principal
compartiment; il n'ouvre jamais la porte de derrière de l'armoire
n°1 pendant que le principal compartiment est ouvert, et la partie
d'échecs ne commence jamais avant que toute la machine soit close. Or,
si on observe que _jamais, pas même en un seul cas_, M. Maelzel ne
s'est départi de cette routine, dont nous avons tracé la marche comme
nécessaire à notre solution, c'est déjà là un des plus forts arguments
qui la puissent confirmer; mais l'argument se trouve infiniment
renforcé si nous tenons justement compte de cette circonstance, qu'il
s'en est _quelquefois_ départi, mais jamais _assez_ pour infirmer la
solution.
XV
Pendant l'exhibition, il y a six bougies sur la table de _l'Automate_.
Une question se présente naturellement: «Pourquoi employer tant
de bougies, quand une seule ou deux, tout au plus, éclaireraient
bien suffisamment l'échiquier pour les spectateurs, dans une salle,
d'ailleurs, aussi bien illuminée que l'est toujours la salle de
l'exhibition;--puisque, de plus, si nous supposons que _l'Automate_
est une pure machine, il n'y a aucune nécessité de déployer tant de
lumière, et même qu'il n'en est pas besoin du tout pour _lui_ permettre
d'accomplir ses opérations;--puisque, surtout, il n'y a qu'une seule
bougie sur la table de l'adversaire?» La réponse qui, la première,
se présente à l'esprit, est qu'il faut une lumière aussi intense pour
fournir à l'homme le moyen d'y voir à travers la matière transparente,
probablement de la gaze ou de la mousseline très-fine, dont est faite
la poitrine du Turc. Mais, quand nous examinons _l'arrangement_ des
bougies, une autre raison s'offre immédiatement. Il y a, disons-nous,
six bougies en tout. Il y en a trois de chaque côté de la figure.
Les plus éloignées du spectateur sont les plus longues;--celles du
milieu sont de deux pouces plus courtes,--et les plus rapprochées du
public sont encore plus courtes de deux pouces environ;--enfin les
bougies placées d'un côté diffèrent en hauteur des bougies placées à
l'opposite dans une proportion de plus de deux pouces,--c'est-à-dire
que la plus longue bougie d'un des côtés est environ de trois pouces
plus courte que la plus longue placée de l'autre côté, et ainsi de
suite. On voit qu'ainsi il n'y a pas deux bougies de la même hauteur,
et que la difficulté de vérifier la matière dont est faite la poitrine
de _l'Automate_ se trouve considérablement augmentée par l'effet
éblouissant des croisements compliqués de rayons,--croisements qui
sont produits en plaçant les centres d'irradiation à différents niveaux.
XVI
Du temps que _le Joueur d'échecs_ était la propriété du baron Kempelen,
on a observé plus d'une fois, d'abord, qu'un Italien à la suite
du baron ne se faisait jamais voir pendant que le Turc jouait une
partie d'échecs; ensuite, que, l'Italien étant tombé sérieusement
malade, l'exhibition fut interrompue jusqu'à sa guérison. Cet Italien
professait une _totale_ ignorance du jeu d'échecs, quoique toutes les
autres personnes de la suite du baron jouassent passablement. Des
observations analogues ont été faites depuis que Maelzel est entré
en possession de _l'Automate_. Il y a un homme, _Schlumberger_, qui
l'accompagne partout où il va, mais qui n'a pas d'autre occupation
connue que de l'aider à emballer et à déballer _l'Automate_. Cet homme
est à peu près de taille moyenne et a les épaules singulièrement
_voûtées_. Se donne-t-il comme connaissant le jeu d'échecs ou comme
n'y entendant rien? c'est ce que nous ignorons. Mais il est bien
certain qu'il a toujours été invisible pendant l'exhibition du _Joueur
d'échecs_, quoiqu'on le voie souvent avant et après le spectacle. De
plus, il y a quelques années, Maelzel étant en tournée à Richmond
avec ses automates, et les exhibant, à ce que nous croyons, dans la
maison consacrée maintenant par M. Bossieux à une Académie de danse,
_Schlumberger_ tomba tout à coup malade, et durant sa maladie il n'y
eut aucune exhibition du _Joueur d'échecs_. Ces faits sont bien connus
de plusieurs de nos concitoyens. La raison explicative de la suspension
des représentations du _Joueur d'échecs_, telle qu'elle fut offerte au
public, _ne fut pas_ la maladie de _Schlumberger_. Les conclusions à
tirer de tout ceci, nous les livrons, sans autre commentaire, à notre
lecteur.
XVII
Le Turc joue avec son bras gauche. Une circonstance si remarquable
ne peut pas être accidentelle. Brewster n'y prend pas garde; il se
contente, autant qu'il nous en souvient, de constater le fait. Les
auteurs des _Essais_ les plus récents sur _l'Automate_ semblent n'avoir
pas du tout remarqué ce point et n'y font pas allusion. L'auteur de
la brochure citée par Brewster en fait mention, mais il reconnaît
son impuissance à l'expliquer. Cependant, c'est évidemment de telles
excentricités et incongruités que nous devons tirer (si toutefois la
chose nous est possible) les déductions qui nous conduiront à la vérité.
Que _l'Automate_ joue avec sa main gauche, c'est là une circonstance
qui n'a pas de rapport avec la machine, considérée simplement comme
machine. Toute combinaison mécanique qui obligerait un automate à
remuer, d'une façon donnée quelconque, le bras gauche, pourrait, _vice
versâ_, le contraindre à remuer le bras droit. Mais ce principe ne
peut pas s'étendre jusqu'à l'organisation humaine, où nous trouvons
une différence radicale et marquée dans la conformation, et, de toute
manière, dans les facultés des deux bras, le droit et le gauche. En
réfléchissant sur ce dernier fait, nous rapprochons naturellement
cette excentricité de _l'Automate_ de cette particularité propre à
l'organisation humaine. Et nous sommes alors contraints de supposer une
sorte de _renversement_, car _l'Automate_ joue précisément comme un
homme _ne jouerait pas_. Ces idées, une fois acceptées, suffisent par
elles-mêmes pour suggérer la conception d'un homme caché à l'intérieur.
Encore quelques pas, et nous touchons finalement au résultat.
_L'Automate_ joue avec son bras gauche parce que, dans les conditions
actuelles, l'homme ne peut jouer qu'avec son bras droit;--c'est
simplement _faute de mieux_. Supposons, par exemple, que _l'Automate_
joue avec son bras droit. Pour atteindre le mécanisme qui fait mouvoir
le bras, et que nous avons dit être juste au-dessous de l'épaule, il
faudrait nécessairement que l'homme se servît de son bras droit dans
une position excessivement pénible et embarrassée (c'est-à-dire en le
soulevant tout contre son corps, strictement opprimé entre son corps et
le flanc de _l'Automate_), ou bien qu'il se servît de son bras gauche
en le ramenant sur sa poitrine. Dans aucun des deux cas il n'agirait
avec la précision et l'aisance nécessaires. Au contraire, _l'Automate_
jouant, comme il fait, avec son bras gauche, toutes les difficultés
disparaissent: le bras droit de l'homme passe devant sa poitrine,
et les doigts de sa main droite agissent, sans aucune gêne, sur le
mécanisme de l'épaule de la figure.
Nous ne croyons pas qu'aucune objection raisonnable puisse être élevée
contre cette explication de _l'Automate joueur d'échecs_.
[1] Sous le titre: _Androïdes_, on trouvera dans l'_Encyclopédie
d'Édimbourg_ une liste complète des principaux automates des temps
anciens et modernes.
[2] Cet article était écrit en 1855, quand M. Maelzel, qui vient de
mourir récemment, montrait _le Joueur d'échecs_ dans les États de
l'Union. _L'Automate_, à ce que nous croyons, est maintenant (1855) en
la possession du professeur J.-K. Mitchell, de Philadelphie. (_Note de
l'éditeur_.)
[3] Le mot _échec_ prononcé par le Turc est un perfectionnement de M.
Maelzel. Quand elle était la propriété du baron Kempelen, la figure
signifiait _échec_ en frappant sur la caisse avec sa main droite.
[4] Sir David Brewster suppose qu'il y a toujours un grand espace
derrière le tiroir, même quand il est fermé,--en d'autres termes,
que le tiroir est «un faux tiroir.» Mais cette idée est absolument
insoutenable. Une supercherie aussi vulgaire serait immédiatement
découverte; le tiroir, étant ouvert dans toute son étendue, fournirait
ainsi l'occasion de comparer sa profondeur avec celle de la caisse.
[5] Plusieurs de ces _observations_ ont simplement pour but de prouver
que la machine est nécessairement réglée par _la pensée_, et il nous
a paru que ce serait un travail superflu que de produire de nouveaux
arguments à l'appui de ce qui a été déjà parfaitement admis. Mais
notre dessein est de convaincre spécialement certains de nos amis, sur
lesquels une méthode de raisonnement suggestive aura plus d'influence
que la démonstration _à priori_ la plus rigoureuse.
ÉLÉONORA[1]
Sub conservatione formæ specificæ salva anima.
RAYMOND LULLE.
Je suis issu d'une race qu'ont illustrée une imagination vigoureuse et
des passions ardentes. Les hommes m'ont appelé fou; mais la Science
ne nous a pas encore appris si la folie est ou n'est pas le sublime
de l'intelligence,--si presque tout ce qui est la gloire, si tout ce
qui est la profondeur, ne vient pas d'une maladie de la pensée, d'un
mode de l'esprit exalté aux dépens de l'intellect général. Ceux qui
rêvent éveillés ont connaissance de mille choses qui échappent à ceux
qui ne rêvent qu'endormis. Dans leurs brumeuses visions, ils attrapent
des échappées de l'éternité et frissonnent, en se réveillant, de voir
qu'ils ont été un instant sur le bord du grand secret. Ils saisissent
par lambeaux quelque chose de la connaissance du Bien, et plus encore
de la science du Mal. Sans gouvernail et sans boussole, ils pénètrent
dans le vaste océan de la _lumière ineffable_, et, comme pour imiter
les aventuriers du géographe nubien, _aggressi sunt Mare Tenebrarum,
quid in eo esset exploraturi_.
Nous dirons donc que je suis fou. Je reconnais du moins qu'il y a deux
conditions distinctes dans mon existence spirituelle: la condition
de raison incontestablement lucide, qui s'applique au souvenir des
événements formant la première époque de ma vie, et une condition de
doute et de ténèbres, qui se rapporte au présent et à la mémoire de ce
qui constitue la seconde grande époque de mon existence. Donc, ce que
je dirai de la première période, croyez-le; et ce que je puis relater
du temps postérieur, n'y ajoutez foi qu'autant que cela vous semblera
juste; doutez-en même tout à fait; ou, si vous n'en pouvez pas douter,
sachez être l'Œdipe de cette énigme!
Celle que j'aimais dans ma jeunesse et dont aujourd'hui je trace,
posément et distinctement, ce souvenir, était la fille unique de
l'unique sœur de ma mère depuis longtemps défunte. Éléonora était le
nom de ma cousine. Nous avions toujours habité ensemble, sous un soleil
tropical, dans la Vallée du Gazon-Diapré. Jamais un pas sans guide
n'avait pénétré jusqu'à ce vallon; car il s'étendait au loin à travers
une chaîne de gigantesques montagnes qui se dressaient et surplombaient
tout autour, fermant à la lumière du soleil ses plus délicieux replis.
Aucune route frayée ne sillonnait le voisinage, et, pour atteindre
notre heureuse retraite, il fallait repousser le feuillage de milliers
d'arbres forestiers et anéantir la gloire de milliers de fleurs
parfumées. C'est ainsi que nous vivions tout à fait solitaires, ne
connaissant rien du monde que cette vallée,--moi, ma cousine et sa mère.
Du haut des régions obscures situées au delà des montagnes, à
l'extrémité supérieure de notre domaine si bien fermé, se glissait une
étroite et profonde rivière, plus brillante que tout ce qui n'était
pas les yeux d'Éléonora; et serpentant çà et là en nombreux méandres,
elle s'échappait à la fin par une gorge ténébreuse à travers des
montagnes encore plus obscures que celles d'où elle était sortie. Nous
la nommions la rivière du Silence; car il semblait qu'il y eût dans
son cours une influence pacifiante. Aucun murmure ne s'élevait de son
lit, et elle se promenait partout si doucement, que les grains de
sable, semblable à des perles, que nous aimions à contempler dans la
profondeur de son sein, ne bougeaient absolument pas, mais reposaient
dans un bonheur immobile, chacun à son antique place primitive et
brillant d'un éclat éternel.
Le bord de la rivière et de maints petits ruisseaux éblouissants qui,
par différents chemins, se glissaient vers son lit; tout l'espace
qui s'étendait depuis le bord jusqu'au fond de cailloux à travers
les profondeurs transparentes; toutes ces parties, dis-je, ainsi que
toute la surface de la vallée, depuis la rivière jusqu'aux montagnes
qui l'entouraient, étaient tapissées d'un gazon vert-tendre, épais,
court, parfaitement égal, et parfumé de vanille, mais si bien étoilé,
dans toute son étendue, de renoncules jaunes, de pâquerettes blanches,
de violettes pourprées et d'asphodèles d'un rouge de rubis, que sa
merveilleuse beauté parlait à nos cœurs, en accents éclatants, de
l'amour et de la gloire de Dieu.
Et puis, çà et là, parmi ce gazon, s'élançaient en bouquets, comme des
explosions de rêves, des arbres fantastiques dont les troncs grands
et minces ne se tenaient pas droits, mais se penchaient gracieusement
vers la lumière qui visitait à midi le centre de la vallée. Leur écorce
était mouchetée du vif éclat alterné de l'ébène et de l'argent, et plus
polie que tout ce qui n'était pas les joues d'Éléonora; si bien que,
sans le vert brillant des vastes feuilles qui s'épandaient de leurs
sommets en longues lignes tremblantes et jouaient avec les Zéphirs,
on aurait pu les prendre pour de monstrueux serpents de Syrie rendant
hommage au Soleil, leur souverain.
Pendant quinze ans, Éléonora et moi, la main dans la main, nous errâmes
à travers cette vallée avant que l'amour entrât dans nos cœurs. Ce
fut un soir, à la fin du troisième lustre de sa vie et du quatrième
de la mienne, comme nous étions assis, enchaînés dans un mutuel
embrassement, sous les arbres serpentins, et que nous contemplions
notre image dans les eaux de la rivière du Silence. Nous ne prononçâmes
aucune parole durant la fin de cette délicieuse journée, et, même
encore le matin, nos paroles étaient tremblantes et rares. Nous avions
tiré le dieu Éros de cette onde, et nous sentions maintenant qu'il
avait rallumé en nous les âmes ardentes de nos ancêtres. Les passions
qui pendant des siècles avaient distingué notre race se précipitèrent
en foule avec les fantaisies qui l'avaient également rendue célèbre, et
toutes ensemble elles soufflèrent une béatitude délirante sur la Vallée
du Gazon-Diapré. Un changement s'empara de toutes choses. Des fleurs
étranges, brillantes, étoilées, s'élancèrent des arbres où aucune fleur
ne s'était encore fait voir. Les nuances du vert tapis se firent plus
intenses; une à une se retirèrent les blanches pâquerettes, et à la
place de chacune jaillirent dix asphodèles d'un rouge de rubis. Et la
vie éclata partout dans nos sentiers; car le grand flamant, que nous
ne connaissions pas encore, avec tous les gais oiseaux aux couleurs
brûlantes, étala son plumage écarlate devant nous; des poissons
d'argent et d'or peuplèrent la rivière, du sein de laquelle sortit peu
à peu un murmure qui s'enfla à la longue en une mélodie berçante, plus
divine que celle de la harpe d'Éole, plus douce que tout ce qui n'était
pas la voix d'Éléonora. Et alors aussi un volumineux nuage, que nous
avions longtemps guetté dans les régions d'Hespérus, en émergea, tout
ruisselant de rouge et d'or, et, s'installant paisiblement au-dessus de
nous, il descendit, jour à jour, de plus en plus bas, jusqu'à ce que
ses bords reposassent sur les pointes des montagnes, transformant leur
obscurité en magnificence, et nous enfermant, comme pour l'éternité,
dans une magique prison de splendeur et de gloire.
La beauté d'Éléonora était celle des Séraphins; c'était d'ailleurs
une fille sans artifice, et innocente comme la courte vie qu'elle
avait menée parmi les fleurs. Aucune ruse ne déguisait la ferveur de
l'amour qui animait son cœur, et elle en scrutait avec moi les plus
intimes replis, pendant que nous errions ensemble dans la Vallée du
Gazon-Diapré, et que nous discourions des puissants changements qui
s'y étaient récemment manifestés.
A la longue, m'ayant un jour parlé, tout en larmes, de la cruelle
transformation finale qui attend la pauvre Humanité, elle ne rêva plus
dès lors qu'à ce sujet douloureux, le mêlant à tous nos entretiens, de
même que, dans les chansons du barde de Schiraz, les mêmes images se
présentent opiniâtrement dans chaque variation importante de la phrase.
Elle avait vu que le doigt de la Mort était sur son sein, et que, comme
l'éphémère, elle n'avait été parfaitement mûrie en beauté que pour
mourir; mais pour elle les terreurs du tombeau étaient toutes contenues
dans une pensée unique, qu'elle me révéla un soir, au crépuscule,
sur les bords de la Rivière du Silence. Elle s'affligeait de penser
qu'après l'avoir enterrée dans la Vallée du Gazon-Diapré, je quitterais
pour toujours ces heureuses retraites, et que je transporterais mon
amour, qui maintenant était si passionnément tout à elle, vers quelque
fille du monde extérieur et vulgaire. Et, de temps à autre, je me
jetais précipitamment aux pieds d'Éléonora, et je lui offrais de faire
serment, à elle et au Ciel, que je ne contracterais jamais de mariage
avec une fille de la Terre; que je ne me montrerais jamais, en aucune
manière, infidèle à son cher souvenir, ni au souvenir de la fervente
affection dont elle m'avait gratifié. Et j'invoquai le Tout-Puissant
Régulateur de l'Univers comme témoin de la pieuse solennité de mon
vœu. Et la malédiction dont je les suppliai de m'accabler, Lui et
elle,--elle, une sainte dans le Paradis,--si je venais à me parjurer,
impliquait un châtiment d'une si prodigieuse horreur, que je ne
puis le confier au papier. Et, à mes paroles, les yeux brillants
d'Éléonora brillèrent d'un éclat plus vif; et elle soupira comme si
sa poitrine était déchargée d'un fardeau mortel; et elle trembla et
pleura très-amèrement; mais elle accepta mon serment (car était-elle
autre chose qu'une enfant?), et mon serment lui rendit plus doux son
lit de mort. Et peu de jours après, mourant paisiblement, elle me
disait qu'à cause de ce que j'avais fait pour le repos de son esprit,
elle veillerait sur moi avec ce même esprit après sa mort; et que, si
cela lui était permis, elle viendrait se rendre visible à moi durant
les heures de la nuit; mais que, si une pareille chose dépassait les
privilèges des âmes en Paradis, elle saurait au moins me donner de
fréquents symptômes de sa présence, soupirant au-dessus de moi dans les
brises du soir, ou remplissant l'air que je respirais du parfum pris
dans l'encensoir des anges. Et, avec ces paroles sur les lèvres, elle
rendit son innocente vie, marquant ainsi la fin de la première époque
de la mienne.
Jusqu'ici, j'ai parlé fidèlement. Mais, quand je passe cette barrière
dans la route du temps, formée par la mort de ma bien-aimée, et que
je m'avance dans la seconde période de mon existence, je sens qu'une
nuée s'amasse sur mon cerveau, et je mets moi-même en doute la parfaite
santé de ma mémoire. Mais laissez-moi continuer.--Les années se
traînèrent lourdement une à une, et je continuai d'habiter la Vallée
du Gazon-Diapré. Mais un second changement était survenu en toutes
choses. Les fleurs étoilées s'abîmèrent dans le tronc des arbres et
ne reparurent plus. Les teintes du vert tapis s'affaiblirent; et un
à un dépérirent les asphodèles d'un rouge de rubis, et à leur place
jaillirent par dizaines les sombres violettes, semblables à des yeux
qui se convulsaient péniblement et regorgeaient toujours de larmes
de rosée. Et la Vie s'éloigna de nos sentiers; car le grand flamant
n'étala plus son plumage écarlate devant nous, mais s'envola tristement
de la vallée vers les montagnes avec tous les gais oiseaux aux couleurs
brûlantes qui avaient accompagné sa venue. Et les poissons d'argent
et d'or s'enfuirent en nageant à travers la gorge, vers l'extrémité
inférieure de notre domaine, et n'embellirent plus jamais la délicieuse
rivière. Et cette musique caressante, qui était plus douce que la harpe
d'Éole et que tout ce qui n'était pas la voix d'Éléonora, mourut peu
à peu en murmures qui allaient s'affaiblissant graduellement, jusqu'à
ce que le ruisseau fût enfin revenu tout entier à la solennité de son
silence originel. Et puis, finalement, le volumineux nuage s'éleva,
et, abandonnant les crêtes des montagnes à leurs anciennes ténèbres,
retomba dans les régions d'Hespérus, et emporta loin de la Vallée du
Gazon-Diapré le spectacle infini de sa pourpre et de sa magnificence.
Cependant Éléonora n'avait pas oublié ses promesses; car j'entendais le
balancement des encensoirs angéliques auprès de moi; et des effluves
de parfum céleste flottaient toujours, toujours, à travers la vallée;
et aux heures de solitude, quand mon cœur battait lourdement, les
vents qui baignaient mon front m'arrivaient chargés de doux soupirs;
et des murmures confus remplissaient souvent l'air de la nuit; et
une fois,--oh! une fois seulement,--je fus éveillé de mon sommeil,
semblable au sommeil de la mort, par des lèvres immatérielles appuyées
sur les miennes.
Mais, malgré tout cela, le vide de mon cœur ne se trouvait pas
comblé. Je souhaitais ardemment l'amour, qui l'avait déjà rempli
jusqu'à déborder. A la longue, la vallée, pleine des souvenirs
d'Éléonora, me fut une cause d'affliction, et je la quittai à jamais
pour les vanités et les triomphes tumultueux du monde.
* * * * *
Je me trouvais dans une cité étrangère, où toutes choses étaient
faites pour effacer de ma mémoire les doux rêves que j'avais rêvés
si longtemps dans la Vallée du Gazon-Diapré. Les pompes et l'apparat
d'une cour imposante, et le cliquetis délirant des armes, et la beauté
rayonnante des femmes, tout éblouissai
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