Théâtre de Hrotsvitha
by Hrotsvitha · French · Gutenberg #48135 · 510,685 chars · public domain (US)
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Title: Théâtre de Hrotsvitha
Author: Hrotsvitha
Translator: Charles Magnin
Release date: February 2, 2015 [eBook #48135]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/48135
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK THÉÂTRE DE HROTSVITHA ***
— Note de transcription —
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
L’original se présente avec le latin sur les pages de gauche, et la
traduction en français à droite. Pour des raisons de place, il n’a pas
été possible de garder cette présentation. Toutefois, chaque dialogue a
un numéro à 4 chiffres entre accolades (comme {0015}), et il suffit de
chercher ce même numéro pour trouver la traduction du dialogue.
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
RELIGIEUSE ALLEMANDE
DU Xème SIÈCLE
TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS AVEC LE TEXTE LATIN
REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’une introduction et suivi de notes
PAR
CHARLES MAGNIN
Membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
Rue du Cloître-Saint-Benoit, 77
1845
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
=CAUSERIES= ET MÉDITATIONS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES. 2 vol. in-8º.
=LES ORIGINES DU THÉATRE MODERNE=, t. Ier, Introduction complète. 1
vol. in-8º.
* * * * *
=DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS.= (Présentation des pièces,
comités de lecture, censure dramatique), _Revue des Deux-Mondes_, nᵒ
du 1er septembre 1839; (Distributions des rôles, directeur de troupes,
acteurs), nᵒ du 14 avril 1840; (Affiches, annonces, billets d’entrée),
nᵒ du 1er novembre 1840.
=LA COMÉDIE AU IVe SIÈCLE=; QUEROLUS. _Revue des Deux-Mondes_, nᵒ du 15
juin 1835.
=FRAGMENTS INÉDITS D’UN COMIQUE DU VIIe SIÈCLE.= _Bibliothèque de
l’École des Chartes_, t. Ier.
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET
RUE DE VAUGIRARD, Nᵒ 9
THÉATRE
DE
HROTSVITHA
RELIGIEUSE ALLEMANDE
DU Xe SIÈCLE
TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN FRANÇAIS
AVEC LE TEXTE LATIN REVU SUR LE MANUSCRIT DE MUNICH
PRÉCÉDÉ
D’UNE INTRODUCTION ET SUIVI DE NOTES
PAR
CHARLES MAGNIN
MEMBRE DE L’ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
A PARIS
CHEZ BENJAMIN DUPRAT
LIBRAIRE DE L’INSTITUT ET DE LA BIBLIOTHÈQUE ROYALE
RUE DE CLOÎTRE SAINT-BENOÎT, Nᵒ 7
1845
Εἰ Σαπφὼ δεκάτη Μουσάων ἐστὶν ἀδόντων,
Ῥοσβὶθ' ἑνδεκάτη Μοῦσα καταγράφεται.
VILIBALDUS BIRKHAMMER.
Rara avis in Saxonia visa est.
HENRICUS BODO.
[Illustration]
HROTSVITHA,
SON TEMPS, SA VIE ET SES OUVRAGES.
I.
Un recueil de drames portant la date du Xe siècle et signé, comme
celui-ci, d’un nom de femme, et, qui plus est, de religieuse, est un
phénomène des plus remarquables et qui intéresse à la fois les mœurs,
les lettres et la discipline de l’Église. Toutefois ce livre, quelque
singulier qu’il paraisse, n’est point une œuvre exceptionnelle, sans
antécédents et sans analogues. Le théâtre de Hrotsvitha confirme,
au contraire, tout un ensemble de faits récemment étudiés et mis en
lumière.
On avait cru jusqu’ici trop légèrement qu’entre le VIe et le XIIe
siècle de notre ère toute représentation scénique avait été abolie, et
qu’il fallait désespérer de rien trouver de ce genre en Europe, pendant
toute la durée du moyen âge. Dans une série de leçons présentées, il
y a dix ans, à la Faculté des lettres de Paris, j’ai essayé d’établir
la vérité contraire, en produisant un grand nombre de textes et
de monuments jusque-là négligés ou inconnus. Chaque siècle ainsi
patiemment interrogé est venu déposer de l’incessante activité du
génie scénique. La période féodale elle-même, cet âge de concentration
religieuse et de morcellement social, durant lequel il semble qu’il
ne pût exister pour le drame ni poëte, ni scène, ni spectateurs,
nous a fourni le plus inattendu et le plus riche contingent théâtral.
C’est en pleine féodalité, au milieu de la moins lettrée des époques
obscures, dans le Xe siècle, en un mot, à qui l’on refuse généralement
toute science, toute poésie, tout sentiment du beau, toute délicatesse
de pensée ou de langage, que s’est montré à nous le monument le plus
considérable et le moins imparfait de ce théâtre intermédiaire, dont
on avait jusqu’ici méconnu l’existence, parce qu’on s’obstinait à le
chercher par habitude dans des lieux et sous des formes qui depuis
longtemps n’existaient plus.
Éclairé par l’étude des origines de la tragédie grecque, que nous avons
vue sortir demi-lyrique des hiérons de Bacchus et des processions
dionysiaques[1], nous avons pensé que du VIe au XIIe siècle le
drame chrétien devait se montrer dans les parvis ou sous les arceaux
mêmes de nos plus anciennes cathédrales. En effet, depuis la chute
du polythéisme, et surtout depuis l’établissement des conquérants
barbares dans les provinces romaines, les théâtres antiques avaient
cessé peu à peu de recevoir la foule déshabituée des spectacles
sanglants ou obscènes qui charmaient la corruption payenne. La plupart
de ces édifices avaient été successivement transformés en citadelles
contre les invasions des Goths, des Francs, des Sarrasins et des
Normands. Plus tard, avec les pierres tirées de leurs ruines, la
société chrétienne et barbare éleva les seules constructions dont
elle eût besoin, à savoir, des donjons sur la crête des collines,
pour l’aristocratie militaire; dans la plaine et dans les villes,
des cathédrales et des abbayes pour l’aristocratie intellectuelle et
cléricale. A la place des cirques et des amphithéâtres, qui avaient
autrefois réuni d’immenses populations dans une même idée comme dans
une même enceinte, on vit s’élever les églises aux larges nefs,
véritables lieux d’assemblée, ainsi que leur nom l’indique, qui
recevaient, aux jours solennels, et réunissaient, sans les confondre,
les fidèles de tous les états, les barons et les clercs, les hommes
d’armes et les artisans, les manants des cités et les serfs de la
glèbe, et présentaient ainsi, malgré la séparation profonde de toutes
les classes, la chose dont le drame a besoin par-dessus toute autre, je
veux dire, un grand auditoire prêt à s’unir dans une pensée sympathique
et à palpiter sous une émotion commune.
[1] Voyez _Les origines du théâtre moderne_; t. Ier,
Introduction.
Il en fut de même et mieux encore dans l’enceinte des monastères, ces
asiles privilégiés, qui s’ouvraient pourtant à toutes les conditions,
et, à de certains jours, conviaient les séculiers à leurs fêtes. A
l’abri de ces sanctuaires de la science, de la piété et des beaux-arts,
le drame au moyen âge put se développer plus hardi, plus poétique,
plus affranchi de l’inflexibilité des rites. Que l’on compare les
pièces de Hrotsvitha aux drames si sévèrement liturgiques qui, à cette
époque et même un peu plus tard, étaient offerts par le clergé à la
dévotion populaire; que l’on rapproche, par exemple, _Gallicanus_ ou
_Callimaque_, ces œuvres presque laïques et à demi mondaines, du rigide
et court Mystère _des Vierges sages et des Vierges folles_, espèce de
_séquence_ dialoguée qu’a publiée M. Raynouard[2], et qu’on nous dise
si ce dernier morceau n’a pas, dans sa concision toute hiératique,
un caractère de roideur ou, si l’on veut, de gravité sacerdotale,
qui le distingue, de la manière la plus tranchée, des six drames
que nous publions. Dans ceux-ci, on sent, à chaque scène, un auteur
non-seulement nourri de l’Écriture, des Pères et des agiographes,
mais familier avec les vers de Plaute et de Térence, d’Horace et de
Virgile; on sent un auteur qui écrit non pour être psalmodié du haut
d’un jubé, mais pour être joué avec apparat dans la grande salle d’un
noble Chapitre. En effet, nous savons, à n’en pas douter, que c’est
dans une illustre abbaye saxonne que furent représentés les drames de
Hrotsvitha, probablement en présence de l’évêque diocésain[3] et de
son clergé, devant plusieurs nobles dames de la maison ducale de Saxe
et quelques hauts dignitaires de la cour impériale, sans compter, au
fond de l’auditoire, la foule émerveillée des manants du voisinage et
(qui sait même?) plus loin, sur les marches du grand escalier, quelques
serfs ou gens mainmortables de la riche et puissante abbaye[4].
[2] Voy. _Choix de poésies des troubadours_, t. II, p. 139–143.
[3] L’abbaye de Gandersheim était placée sous la juridiction de
l’évêque d’Hildesheim.
[4] Pour les serfs de Gandersheim (_mancipii utriusque sexus_),
voyez une charte de 973 donnée à cette abbaye par Othon Ier, et
publiée par Leibnitz (_Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 375).
C’est une chose étrange à dire, et pourtant aussi vraie que singulière:
l’abbaye de Gandersheim est au Xe siècle, comme la royale maison de
Saint-Cyr au XVIIe, un sujet obligé d’étude pour tout historien sérieux
du théâtre. Ce célèbre monastère a été pour l’Allemagne une sorte
d’oasis intellectuelle, jetée au milieu des steppes de la barbarie.
Là fleurirent mieux qu’en aucun autre endroit du nord de l’Europe, la
piété, les arts, la civilisation et la poésie. Cette sainte demeure,
recommandable à tant de titres, a un droit particulier à la vénération
des amis des lettres. Je n’hésite pas, quant à moi, à la saluer, sinon
comme le plus ancien, du moins comme un des plus glorieux berceaux de
l’art des Lope de Vega, des Calderon et des Corneille.
II.
L’abbaye de Gandersheim ou de Gandesheim, de l’ordre de saint
Benoît, a été fondée ou plutôt restaurée en 852[5], par un des
arrière-petits-neveux de Witikind, Ludolfe, d’abord comte, puis duc
de Saxe, lequel entreprit cette œuvre pieuse à la prière de sa femme
Oda, princesse de race franque[6]. Le premier siége de ce monastère
fut à Brunshusen, ou Brunshausen; mais, dès 856, l’emplacement ayant
paru insuffisant, Ludolfe résolut de transférer cette sainte maison,
à laquelle il avait confié cinq de ses filles[7], sur les bords d’une
rivière voisine, nommée _Ganda_, au milieu de bruyères et de forêts,
devenues peu à peu la ville de Gandersheim. Ludolfe, mort en 859[8],
ne put achever cette entreprise, qui ne reçut son entière exécution
qu’en 881, par les soins et les libéralités de sa veuve. Celle-ci, âgée
alors de soixante-trois ans, se retira dans cet asile, et y vécut,
après la mort de presque tous les siens, jusqu’à l’âge de cent sept
ans. Ce monastère ne compte guère dans la liste de ses abbesses que des
princesses du sang impérial ou ducal. Les trois premières, Hathumoda,
Gerberge et Christine, étaient toutes trois filles des fondateurs,
et administrèrent l’illustre abbaye du vivant et d’après les conseils
de leur mère. Il y a, si je ne me trompe, un rapport frappant, et qui
n’est peut-être pas fortuit, entre cette vénérable centenaire, qui vit
disparaître presque tous les siens et ensevelit de ses mains affaiblies
quatre de ses filles mortes au service du Christ, et un des drames que
l’on va lire. Je veux parler de la dernière pièce du recueil, intitulée
_Sapience_, où nous voyons une mère, courbée par les ans, creuser la
tombe de ses trois filles, mortes pour la gloire de Jésus-Christ, et
exhaler ensuite pieusement son âme dans une fervente prière.
[5] Voy. _Annal. Quedlinburg._, ap. Pertz., _Monumenta Germaniæ_,
t. V, p. 46.—A toutes les autorités originales que j’allègue
pour l’histoire du monastère de Gandersheim et de ses abbesses,
il faut ajouter le livre de J. Chr. Harenberg, intitulé _Historia
ecclesiæ Gandersheim. diplomatica_, Hannoveræ, 1734, qui les
résume et les discute, malheureusement avec plus de prolixité que
de jugement et de critique. Cet ouvrage de 1758 pages in-folio
est destiné à former le supplément des _Scriptores rer. Brunsv._
de Leibnitz.
[6] Voy. Agii _Vit. Hathum._, ap. Pertz., _Monum. German._, t.
VI, p. 167, et Hrotsvith. _Carm. de primord. et construct. cœnob.
Gandesheim._, v. 22.
[7] Voy. Agii _Dialog._, v. 553, ap. Pertz., _ibid._, t. VI, p.
186.
[8] Le savant M. Pertz assigne (_ibid._, t. VI, p. 165 et 311),
d’après les _Annal. Xantenses_, publiées par lui (ibid., t.
II, p. 231), l’année 866 à la mort de Ludolfe, contrairement à
plusieurs témoignages réunis par Leuckfeld dans ses _Antiquitates
Gandesheimenses_, p. 20, lesquels fixent la mort du duc à l’année
859.
Lorsqu’en 874 (année funeste, signalée par la peste et par la famine),
la première abbesse de Gandersheim, Hathumoda, fut rappelée à Dieu, à
l’âge de trente-trois ans, il se passa dans l’intérieur de cette pieuse
maison, un spectacle dont le souvenir doit occuper une place notable
dans l’histoire littéraire. C’était alors l’usage aux obsèques des
abbés et des abbesses, de réciter et souvent même d’improviser, sur
leurs tombes, des dialogues funèbres, espèces de _nénies_ dramatiques,
dont il nous est parvenu plus d’un curieux exemple. A la mort de
Hathumoda, Wichbert, d’abord moine au couvent de Corbie en Saxe,
puis religieux dans l’abbaye de Lampspring[9], et, enfin, évêque
d’Hildesheim, Wichbert qui, en cette qualité, devait bientôt (en 881)
faire la dédicace des nouvelles constructions de Gandersheim, et qui
paraît avoir été allié par le sang à la maison de Saxe[10], vint à
Brunshusen présider aux funérailles de la jeune abbesse et échangea
avec les religieuses éplorées des gémissements et des consolations
pieuses. Nous possédons encore le dialogue, sorte de drame funéraire,
où Wichbert remplit le principal rôle, sous le nom d’Agius, traduction
grecque de son nom théotisque[11].
[9] Voyez Pertz, _Monum. German._, t. VI, p. 165.
[10] M. Pertz soutient même (_ibidem_) que Wichbert devait être
fils de Ludolfe et d’Oda, et par conséquent frère de Hathumoda.
Cette assertion est purement conjecturale.
[11] C’est l’opinion d’Eccard, qui a publié le premier ce
poëme (_Veterum monument. Quaternio_, p. 27), opinion que
combat Bernard Pez. Voyez Agii _Dialog._, in _Thesaur. anecdot.
noviss._, t. I, pars IIIe, p. LXXXIII et 311, et Pertz.,
_Monument. Germ._, t. VI, p. 165, seqq.—Ce dialogue et le
prologue en prose qui le précède contiennent plusieurs détails
intéressants sur le monastère de Gandersheim et sur la famille
ducale de Saxe.
Cependant Gerberge succéda à sa sœur Hathumoda; mais la vocation de
cette princesse eut à soutenir de bien pénibles épreuves. Elle était
mariée au comte Bernhard, quand elle prit la résolution de se retirer
à Gandersheim, sous l’aile de sa sainte mère. Le rude Saxon vint l’y
réclamer et menaçait d’employer la violence. Forcé de partir pour
une expédition militaire, il jura qu’à son retour il saurait bien
contraindre sa femme à rentrer dans le manoir commun et à partager
le lit conjugal; mais il fut tué avant la fin de la campagne. Dans
cette aventure, racontée avec complaisance par Hrotsvitha dans un de
ses ouvrages[12], il est difficile de ne pas reconnaître ce qui lui
a inspiré le choix de sa première pièce de théâtre. Il est vrai que,
bien différent du comte Bernhard, Gallicanus renonce volontairement à
la possession de sa fiancée; mais il n’en existe pas moins entre la
délicate situation de Constance et celle de Gerberge, une frappante
analogie, qui ne pouvait manquer de doubler, pour les chastes
habitantes de Gandersheim, l’intérêt qu’offrait déjà par elle-même
l’histoire de Constance et de Gallicanus.
[12] _Carmen de primord. et construct. cœnobii Gandesh._, v. 320,
seqq.
Après vingt-deux ans de fonctions abbatiales, l’an 896, Gerberge alla
rejoindre Hathumoda[13]. Alors Christine, la plus jeune des filles de
la duchesse Oda, alors âgée de cent-un ans, lui succéda. Six années
après, en 903[14], les descendantes directes des fondateurs venant à
manquer, une savante religieuse du monastère, nommée Hrotsvitha[15],
fut élue quatrième abbesse. On a souvent confondu cette première
Hrotsvitha avec la simple nonne du même couvent, qui, soixante ans
plus tard, rendit ce nom si célèbre. Suivant les uns, Hrotsvitha
l’abbesse sortait de la seconde branche de la famille ducale de Saxe,
et était fille du duc Othon l’Illustre, second fils de Ludolfe et père
de l’empereur Henri l’Oiseleur[16]. Selon d’autres, Hrotsvitha était
fille d’un roi de Grèce[17]; origine romanesque, et d’autant moins
vraisemblable, que les filles allemandes étaient seules admises dans le
couvent de Gandersheim. Au reste, quelle que fût sa naissance, cette
première Hrotsvitha était digne par ses talents de gouverner la noble
abbaye. Elle excellait en plusieurs sciences, notamment dans la logique
et la rhétorique. Elle avait même composé un traité de logique fort
estimé, qui ne nous est pas parvenu[18]. Il serait possible que les
Vies en prose de saint Willibald et de saint Wunibald attribuées par
Casimir Oudin à l’illustre nonne Hrotsvitha[19], mais qui sont d’une
main certainement plus ancienne, comme Oudin l’a reconnu ailleurs[20],
fussent l’ouvrage de la première Hrotsvitha. Elle mourut en 906[21],
d’autres disent en 926.
[13] Un ancien catalogue abbatial cité par Leuckfeld (_Antiquit.
Gandesh._, p. 213) fait mourir Gerberge l’an 881, ne lui
attribuant que sept années de gouvernement. D’autres historiens
placent sa mort à l’an 883 ou 884. La date que j’ai adoptée a
pour autorité Hrotsvith. _Carm. de Constr. cœn. Gandesh._, v.
480, et Thangmar. _Vit. Bernw. episc. Hildesh._, ap. Pertz.,
_Monum. German._, t. VI, p. 763.
[14] Voy. _Chron. episc. Hild. et abb. S. Mich._ ap. Leibn.,
_Script. rer. Brunsv._, t. II, p. 786.—M. Pertz assigne la date
de 913 au lieu de 903 à la mort de la duchesse Oda, et celle de
919 à la mort de Christine (_Carm. de Constr. cœnob. Gandesh._
v. 530). Les auteurs qu’il a suivis (_Annal. Quedlinburg._,
_ibid._, t. V, p. 45 et Thangmar. _Vit. Bernward. episc. Hild._,
_ibid._, t. VI, p. 763) attribuent à Christine vingt-deux
ans d’administration, comme à sa sœur Gerberge. Christine,
suivant moi, mourut en 903, la même année que sa mère et ne
lui survécut que de sept mois et non sept ans, comme le dit
Thangmar.—Leuckfeld (_Antiq. Gand._, p. 20) fait mourir Oda en
898.—Cf. Leuckfeld, _ibid._, p. 216 et 217, et Gasp. Brusch.
_Chronolog. monast. German._, p. 233, 499.
[15] Son nom se trouve écrit _Ruitsuinda_, _Rotsuinda_,
_Rothsmuda_ et de plusieurs autres manières plus ou moins
fautives.
[16] Voy. _Chronic. episcop. Hildesh. et abbat. S. Mich._, ap.
Leibn. _Script. rer. Brunsv._, t. II, p. 786. L’histoire ne
donne au duc Othon l’Illustre qu’une fille nommée Adélaïde, morte
abbesse de Quedlinbourg. D’autres chroniqueurs attribuent la même
extraction à Luitgarde, qui succéda, comme abbesse, à Hrotsvitha.
[17] Selneccer, _Pædagogia_, part. I, titul. I, _de usuris_, cité
par Leuckfeld, _ibid._, p. 217.
[18] Meibomius, _Vita Roswithæ_ Panegyrico Oddonum præfixa, inter
_Script. rerum German._, t. I, p. 706.
[19] _Supplem. de scriptor. ecclesiast. a Bellarmino omissis_,
ad ann. 890.—Ces Vies ont été plusieurs fois imprimées. Voy.
Mabillon, _Sæcul. III. Sanctor. S. Bened._, t. II, p. 176.
[20] _Comment. de scriptor. ecclesiast._, t. II, p. 508.
[21] Voy. _Chron. episc. Hildesh. et abbat. monast. S. Mich._ ap.
Leibn., t. II, p. 786.—M. Pertz a adopté la date de 927 (_Monum.
Germ._, t. VI, p. 302), d’après les _Annal. Hild._, publiées
par lui (_ibid._, t. V, p. 54), date que je crois fautive,
quoiqu’elle ait des autorités.
Comme l’histoire de ces époques est rarement exempte de légendes
superstitieuses, on a raconté que cette savante abbesse eut le pouvoir
d’arracher au démon un pacte ou cédule qu’un jeune imprudent avait
souscrit de son sang[22]. Cette tradition, glorieuse pour Gandersheim
et pour la mémoire de son abbesse, me paraît avoir pu engager notre
Hrotsvitha à traiter deux fois indirectement ce sujet fantastique dans
ses légendes en vers.
[22] Selneccer, _Pædagogia_, pars Iº, titul. I, _de Usuris_, ut
supra.
L’abbaye de Gandersheim, dont l’abbesse avait le titre de _Fürstäbtin_
et siégeait à la diète, a été sécularisée au commencement de ce siècle.
Cependant, sa magnifique église, ainsi que les bâtiments du monastère
et leurs dépendances, sont encore debout. Il serait bien désirable
que la gravure se hâtât de reproduire, pendant qu’il en est temps,
tous les détails de construction et de disposition tant intérieures
qu’extérieures de cette vénérable abbaye, à laquelle se rattachent tant
et de si précieux souvenirs. Leuckfeld et Harenberg ont joint à leurs
volumineux ouvrages sur Gandersheim quelques planches (vues, sceaux,
cartes, etc.) qui, bien qu’insuffisantes, ne sont pourtant point sans
intérêt.—Passons maintenant à Hrotsvitha.
III.
Nous ne possédons guère sur la vie de cette femme illustre d’autres
renseignements que ceux qu’elle nous fournit elle-même dans ses
ouvrages, et notamment dans ses préfaces et ses épîtres dédicatoires,
dont elle est, par bonheur, assez prodigue. Cette merveille de
l’Allemagne a été pour la plupart de ses biographes une occasion
d’erreurs d’autant plus graves, que ses écrits, source à peu près
unique où il soit possible de puiser avec certitude, ont été plus
longtemps moins étudiés et moins bien connus.
On ne s’accorde même pas sur son nom; les variantes sont nombreuses.
Cependant, en plusieurs endroits du beau manuscrit de Munich, le seul
qui nous reste, et qui paraît de la fin du Xe siècle ou du commencement
du XIe siècle, c’est-à-dire, à peu près contemporain, elle se nomme
elle-même _Hrotsvith_[23]. Henri Bodo, moine de Cluse, un des plus
anciens historiens qui l’ait citée, l’appelle _Hrosvita_[24], en
élidant le _t_ médial. Il n’est donc pas douteux que tel ait été son
nom ou son surnom; je dis surnom, car elle-même traduit, avec une
certaine jactance poétique, cette sonore appellation de _Hrotsvitha_
par _clamor validus_: «Ego clamor validus Gandesheimensis;» _moi la
voix forte, la voix retentissante de Gandersheim_. Tel paraît être, en
effet, le sens du vieux mot _Hruodsuind_, d’où sont venus _Hrothsuit_
et _Hrotsuitha_. Cette interprétation fournie par elle-même, et que
confirme Jacques Grimm[25], détruit l’explication plus gracieuse, et
moins solide, de J.-Chr. Gottsched, qui avait proposé de traduire le
nom de Hrotsvitha par _Rose blanche_[26], et renverse, du même coup,
une autre hypothèse, encore moins admissible du conseiller Martin
Frédéric Seidel[27], qui prétend, d’après Knesebeck (mais sans faire
connaître l’ouvrage où ce paradoxe est consigné), que l’H initial de
Hrotsvitha n’est pas le signe d’aspiration ajouté si fréquemment,
au moyen âge, devant certains noms germaniques, tels que Hrabanus,
Hrodolphus, Hcarolus, mais l’abréviation de _Helena_. Sur cette
supposition, Seidel a soutenu que le nom de Hrotsvitha cachait celui
de _Helena a Rossow_, rattachant ainsi notre auteur, à une ancienne
famille saxonne mentionnée dans la chronique d’Enzelt, mais que
Gottsched ne croit pas remonter, à beaucoup près, au Xe siècle. Ce
qu’il y a de plus étrange, c’est qu’une aussi chimérique conjecture ait
été reçue sans difficulté dans un grand nombre d’histoires littéraires
estimées, notamment dans celles de Saxius[28] et de Wachler[29].
[23] Voy. la note _c_[92] de la page 8 du présent volume.
[24] Henr. Bodo, _Syntagm. de eccles. Gandeshian._, ap. Leib.,
inter _Scriptor. rer. Brunsv._, t. III, p. 712.
[25] _Lateinische Gedichte des X und XI Jh._, 1838, p. IX.
[26] Voy. _Nöthiger Vorrath zur Gesch. der deutschen dramatischen
Dichtkunst_, t. II, p. 13.—Les Bollandistes ont accepté, en
partie, cette étymologie: «Vixit Rosvitha sive Hroswitha, formato
ab equis pascendis vel rubro alboque coloribus nomine... (_Acta
Sanct._, Jun. t. V, p. 205).»—Harenberg en indique encore une
autre. Voy. _Hist. eccles. Gandersh. diplomatic._, p. 589.
[27] _Icones et elogia virorum aliquot præstantium_, etc., 1670,
in-fol.
[28] _Onomast. litter._, t. II, p. 157.
[29] _Handb. der Gesch. d. Litter._, nouv. édit., t. II, p. 254.
On s’est trompé d’une manière moins excusable sur le temps où elle a
vécu. D’abord, il faut citer comme un mémorable exemple d’infatuation
nationale, l’opinion de l’Anglais Laurent Humphrey, qui jaloux de
conquérir cette muse à sa patrie, n’a rien trouvé de mieux que de la
confondre avec la poëtesse anglaise Hilda Heresvida, qui vécut au VIIe
siècle[30]. Il ne servirait de rien à ce critique trop patriote, de
prouver, comme il s’efforce en vain d’y parvenir, que Hilda vivait au
IXe siècle[31], puisque Hrotsvitha ne vécut pas plus au IXe siècle,
comme le dit Trithème[32], qu’au XIIe, comme on pourrait l’induire de
l’_index scriptorum mediæ et infimæ Latinitatis_ de notre illustre du
Cange.
[30] Martin Fréd. Seidel et les autres écrivains qui ont réfuté
cette extravagante prétention de Laurent Humphrey, ont négligé
de nous faire connaître dans quel ouvrage de l’auteur elle est
émise.
[31] Voy. pour Hilda, Beda, _Histor. ecclesiast._, lib. III, cap.
33.
[32] Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, in-4º, 1512, p.
89) fait, ainsi que H. Bodo, Hrotsvitha contemporaine de Johannes
Anglicus, «_quæ_ doctrina sua papatum meruit,» c’est-à-dire,
contemporaine de la prétendue papesse Jeanne; ce qui revient
à faire vivre Hrotsvitha vers l’an 854. Trithème a évité cette
faute dans deux autres ouvrages: _De viris illustr. German._, p.
129, Francf., et _Annal. Hirsaugiens._, t. I, p. 113.
Il résulte, avec la dernière évidence, d’un poëme de Hrotsvitha
(_Historia sive panegyris Oddonum_), qu’elle écrivait dans la dernière
moitié du Xe siècle. Il est plus difficile de déterminer exactement
la date de sa naissance et celle de sa mort. Hrotsvitha nous apprend
elle-même[33] qu’elle vint au monde longtemps après la mort d’Othon
l’Illustre, duc de Saxe, père de Henri l’Oiseleur, arrivée le 30
novembre 912. Ailleurs (préface de ses légendes en vers), elle se dit
un peu plus âgée que la fille de Henri, duc de Bavière, Gerberge II,
sacrée abbesse de Gandersheim l’an 959[34], et née, suivant toutes
les apparences, vers l’an 940[35]. Il résulte de ces deux indices
combinés, que Hrotsvitha a dû naître entre les années 912 et 940,
et beaucoup plus près de la seconde date que de la première, par
conséquent, vers 930 ou 935[36]. La date de sa mort est encore plus
incertaine. Un seul point est hors de doute, c’est qu’elle poussa sa
carrière fort au delà de l’an 968, puisque le fragment qui nous reste
du _Panégyrique des Othons_ comprend les événements de cette année[37],
et que postérieurement à ce poëme, Hrotsvitha en composa un autre sur
la fondation du monastère de Gandersheim[38]. Casimir Oudin dit qu’elle
mourut l’an 1001[39]; elle aurait eu soixante-sept ans, si nous ne nous
sommes pas trompés dans nos précédents calculs. Oudin fonde son opinion
sur ce que Hrotsvitha a célébré les trois premiers Othons. Il est vrai
que le premier livre du poëme, le seul qui subsiste, finit à la mort
d’Othon Ier; mais le titre même de l’ouvrage (_Panegyris Oddonum_),
prouve que nous n’en possédons que la première partie. La seconde
dédicace adressée à Othon, roi des Romains, qui devint bientôt Othon
II[40], formait probablement le préambule du second livre, consacré aux
actions de ce prince. Ajoutons qu’on lit dans une chronique des évêques
d’Hildesheim[41], que Hrotsvitha a célébré _les trois Othons_. De ce
dernier fait, s’il était bien établi, il résulterait que notre auteur
aurait vécu au delà de l’an 1002, ce qui n’aurait, d’ailleurs, rien que
de très-vraisemblable.
[33] _Carm. de primord. et construct. cœnob. Gandesh._, v. 562,
seqq.
[34] Voy. _Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._; t. V,
p. 92.—Cf. Leuckfeld, _Antiq. Gandersh._, p. 220.
[35] Le mariage du duc Henri, père de Gerberge II, est de 938.
[36] Cette opinion que j’ai émise dans la _Revue des Deux-Mondes_
du 15 novembre 1839, se trouve en partie confirmée par M. Pertz
dans ses _Monument. German._, t. VI, p. 302.
[37] Dans la préface qui précède la première partie de ce poëme,
Hrotsvitha s’en remet au jugement de l’archevêque de Mayence,
Wilhelmus, fils d’Othon Ier, lequel mourut l’an 968.
[38] Il est certain que le _Carmen de primordiis et construct.
cœnobii Gandesheimensis_ est postérieur au _Panégyrique des
Othons_, puisque Hrotsvitha y fait allusion à ce dernier poëme.
Voyez v. 80 et 81.
[39] _Comment. de script ecclesiast._, t. II, p. 506.—Hrotsvitha
serait morte la même année que l’abbesse Gerberge II. Voy.
_Annal. Hildesh._, ap. Pertz., _Monum. German._, t. V, p. 92.
[40] M. Pertz dans le titre de cette dédicace, qualifie ce prince
d’Othon II, empereur, prématurément, je crois. Voy. _Monument.
German._, t. VI, p. 318.
[41] _Chron. episc. Hildesh. et abb. monast. S. Mich._, ap.
Leibn., inter _Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 787 et 788.
La vie de cette femme illustre avant son entrée à Gandersheim nous
est absolument inconnue. Cependant, elle montre dans ses écrits trop
de connaissance du monde et des passions, pour que nous puissions
supposer qu’elle leur soit demeurée entièrement étrangère. Quant à
sa vie monastique, elle-même nous en révèle quelques particularités
fort simples, mais qui sont intéressantes dans leur simplicité. Elle
entra au monastère de Gandersheim un peu après Gerberge, c’est-à-dire,
avant 959, à l’âge d’environ vingt-trois ans. Elle y perfectionna
son éducation religieuse et littéraire. En effet, dans cette pieuse
et docte maison, comme dans presque toutes celles de l’ordre de
saint Benoît, on mêlait à l’étude des Livres Saints la lecture des
chefs-d’œuvres de l’antiquité. Plusieurs écrivains assurent que
Hrotsvitha était versée dans les lettres grecques[42], ce dont il nous
semble permis de douter. Elle parle avec une modestie naïve de ses
premiers essais poétiques. Dans la préface en prose placée à la tête de
ses légendes, composées vers l’an 960, elle sollicite l’indulgence pour
les fautes qu’elle a pu commettre contre la prosodie, et la grammaire,
alléguant pour excuse la solitude du cloître, la faiblesse de son sexe
et _son âge encore éloigné de la maturité_. Elle devait avoir à peu
près vingt-cinq ans. «Elle ne s’est proposé, dit-elle, d’autre but en
écrivant ses vers, que d’empêcher le faible génie que lui a départi le
ciel de croupir dans son sein et de se rouiller par sa négligence; elle
a voulu le forcer à rendre, sous le marteau de la dévotion, un faible
son à la louange de Dieu.» Dans une invocation en vers élégiaques qui
précède le premier de ses récits en vers (_l’Histoire de la nativité
de la Sainte Vierge_), elle demande à la mère de Dieu de lui délier la
langue, et rappelle humblement, à cette occasion, l’exemple de l’ânesse
de l’Ancien Testament, à laquelle Dieu daigna accorder la parole.
[42] Ces écrivains sont Henr. Bodo (_Syntagma de eccles.
Gandesh._, ap. Leibn., _Script. rer. Brunsv._, t. III, p.
712); Trithème (_Liber de script. ecclesiast._, p. 89), Gesner
(_Bibliothec. univers._) et autres.—Ce qui m’empêche d’admettre
leur opinion, c’est que Hrotsvitha, qui travaille sans cesse sur
des agiographes, emploie exclusivement des légendes latines ou
traduites du grec en latin.
Hrotsvitha mentionne avec reconnaissance ses deux principales
maîtresses[43]. La première fut une religieuse de Gandersheim, nommée
Rikkarde; la seconde, la jeune abbesse Gerberge II, elle-même,
qui, quoique moins âgée que son élève, avait cependant sur elle
la supériorité d’éducation qui convenait à une princesse du sang
impérial. Hrotsvitha lui a dédié respectueusement plusieurs de ses
ouvrages; mais bientôt l’écolière surpassa ses maîtresses et même ses
maîtres; car, si elle gémit dans la préface de son premier recueil
poétique d’être privée des conseils des hommes habiles, on verra dans
l’épître qui précède ses comédies (_Epistola ad quosdam sapientes_),
que l’attention et les suffrages des hommes les plus éminents ne lui
manquèrent pas longtemps, et qu’elle reçut bientôt, de toutes parts,
des encouragements et des éloges.
[43] Dans les couvents de l’ordre de saint Benoît, un frère,
sous le titre de _Scholasticus_ ou _d’Écolâtre_, présidait à
l’instruction des moines. Il paraît que cet article de la règle
s’appliquait aux couvents de femmes, aussi bien qu’aux couvents
d’hommes.
A tous les mérites qui placent Hrotsvitha au premier rang des femmes
célèbres du moyen âge, quelques écrivains ont voulu joindre un
talent d’un autre genre. On lit dans une _Encyclopédie musicale_,
dirigée par M. le docteur Gust. Schilling[44], un article, d’ailleurs
très-incomplet, où l’on range Hrotsvitha parmi les musiciens
compositeurs de l’Allemagne. L’auteur de cette notice prétend que son
illustre compatriote a mis en musique le _Panégyrique des Othons_,
ainsi que plusieurs récits héroïques, et il ajoute: «On a encore d’elle
le martyre d’une sainte mis en vers et en musique.» Comme il n’existe,
à ma connaissance, aucune trace de notation musicale dans le manuscrit
de Hrotsvitha, il est fort à craindre que cette assertion dénuée de
toutes preuves, ne soit le résultat d’une méprise. Hrotsvitha emploie
fréquemment, en parlant de ses poésies, les expressions _modulari_,
_componere_. Il est probable que le biographe dont nous parlons aura
été induit en erreur par ces mots d’une signification fort complexe, et
leur aura attribué le sens précis et technique qu’ils n’ont point dans
l’occasion présente. Hrotsvitha a bien assez de sa gloire réelle, sans
qu’il soit besoin de lui en créer une imaginaire.
[44] _Universal-Lexicon der Tunkunst_, Stuttg., 1834–1839; 6 vol.
in-8º.
Martin Frédéric Seidel, celui-là même qui, dans ses _Icones et elogia
virorum aliquot præstantium_, a si malheureusement transformé le nom de
Hrotsvitha en celui de Helena a Rossow, a joint à la notice de cette
femme illustre un portrait dont il ne fait pas connaître l’origine.
Cette image, qui se retrouve dans Leuckfeld, dans Schurzfleisch[45],
dans le _Diarium theologicum_[46] et même dans le _Mercure allemand_
de Wieland[47], n’en est pas pour cela plus authentique. Il nous
a paru sans intérêt de la reproduire, et nous avons de beaucoup
préféré emprunter la belle gravure sur bois qui se trouve à la tête
de la première édition de Hrotsvitha, donnée par Conrad Celtes, et
qui représente l’illustre nonne dans l’habit de son ordre, offrant à
genoux ses poésies au vieil empereur Othon Ier. La ressemblance n’est
probablement pas fort exacte; mais la scène a de l’intérêt et les
traits du moins offrent, à un degré remarquable, le caractère ascétique
et passionné, qui convient si bien au temps et à la personne[48].
[45] A la tête de son édition des œuvres de Hrotsvitha, in-4º,
1717, dont nous parlerons plus loin.
[46] _Fortgesetzte sammlung von alt. und neuen theolog. Sachen_,
Leips., 1732, p. 678.
[47] _Der neue deutsche Merkur_, Weimar, april 1803, t. I, p.
258.
[48] On a attribué cette gravure et les six autres qui ornent
l’édition de 1501, à Albert Durer ou à Cranach. Ces planches ne
portent ni signature ni monograme, et rien n’indique leur auteur
avec certitude. Nous les avons fait réduire, pour les insérer
dans notre édition.
IV.
Tous les ouvrages de Hrotsvitha (je pourrais me dispenser de le dire)
sont écrits en latin, seule langue usitée au Xe siècle en Occident,
pour les compositions littéraires. Il existe deux éditions de ses
œuvres, qui toutes deux sont incomplètes. La première a été imprimée
en 1501 à Nuremberg, en un volume petit in-folio, par les soins de
Conrad Celtes (Meissel), littérateur érudit[49] et poëte lauréat de
l’empereur Maximilien, le même à qui l’on doit, dit-on, la découverte
des fables de Phèdre et celle de la carte dite de Peutinger. La seconde
édition donnée par Schurzfleisch, n’est que la réimpression de celle de
Conrad Celtes, augmentée de quelques éclaircissements biographiques et
philologiques. Elle parut in-quarto, à Wittenberg, en 1717, et non en
1707, comme porte le titre.
[49] Je dis _Celtes_, pour me conformer à l’usage; mais lui-même
signait _Conradus Celtis_. Le mot _Celtis_, traduction du nom
allemand _Meissel_, qui signifie _burin_, est, avec ce sens,
d’une latinité très-douteuse.
Celtes a reproduit assez fidèlement un beau manuscrit de la fin du
Xe siècle ou du commencement du XIe, qu’il découvrit et copia dans un
monastère de l’ordre de saint Benoît. Ce manuscrit a passé du couvent
de Saint-Emméran de Ratisbonne, dans la bibliothèque royale de Munich,
où il est aujourd’hui. Personne n’en a fait usage depuis Celtes, qui
l’a publié en entier, jusqu’à M. Pertz, qui s’en est servi pour sa
nouvelle édition du _Panegyris Oddonum_[50]. M. Gust. Freytag, qui
a donné en 1839 une notice sur Hrotsvitha et une réimpression de la
comédie d’_Abraham_, a regretté d’en avoir perdu la trace[51].
[50] Voy. _Monument. German._, t. VI, p. 317.
[51] _De Hrosvitha poetria_, Vratislaviæ, 1839, in-8º, p. 5.
Ce précieux manuscrit est divisé en trois livres ou parties. Le premier
livre renferme huit poëmes ou légendes; le second contient nos six
comédies en prose rimée. Puis vient un poëme ou long fragment de
poëme, intitulé _Panégyrique des Othons_. Celtes, qui a reproduit ce
manuscrit avec assez d’exactitude, a eu pourtant le tort d’en changer
sans motif la disposition, qui nous paraît offrir l’ordre véritable
et chronologique, dans lequel les productions de Hrotsvitha ont été
composées. En effet, l’auteur montre dans la préface du _Panégyrique_,
qui termine le recueil, moins de timidité et de défiance en ses talents
que dans la préface de ses drames, et beaucoup moins surtout que dans
la préface de ses histoires en vers. Nous allons faire connaître en
détail le contenu des trois parties.
LE PREMIER LIVRE, _Opera carmine conscripta_, se compose de huit
récits, savoir: 1º _L’Histoire de la nativité de l’immaculée Vierge
Marie, mère de Dieu_, tirée du protévangile de saint Jacques,
frère de Jésus[52]; 859 vers hexamètres léonins, comme le sont
tous les hexamètres de Hrotsvitha; 2º _L’Histoire de l’ascension
de Notre-Seigneur_, pièce de 150 vers hexamètres, composée sur un
récit traduit du grec en latin par Jean l’Évêque; 3º _La passion de
saint Gandolfe, martyr_; 564 vers élégiaques. L’auteur a employé dans
cette pièce un mètre moins grave que dans celles qui précèdent et qui
suivent, sans doute parce que le sujet est plutôt comique qu’héroïque.
Gandolfe, qui vivait au milieu du VIIIe siècle, sortait de la tige
royale des Burgondes. La sainteté du jeune prince était si grande,
qu’il reçut le don des miracles. Il épousa une fort belle femme,
que Hrotsvitha nomme _Ganea_, probablement par allusion à ses mœurs
dissolues. Elle s’abandonna bientôt à un clerc de la maison de son
mari. L’adultère fut prouvé par l’épreuve de l’eau: Ganea se brûla la
main et le bras, en les plongeant dans une cuve d’eau tiède. Au lieu
d’accepter le pardon que lui offrait généreusement son mari, elle le
fit assassiner à Varennes en Bourgogne. Plusieurs miracles opérés
sur le tombeau de saint Gandolfe furent racontés à cette méchante
femme, qui s’en moqua en des termes fort immodestes: «_Miracula_,
dit la légende, _non secus ut ventris crepitum existimavit._» Elle
fut aussitôt punie de cet impur blasphème par un châtiment digne
de sa faute: «_in pœnæ perfidiam_ (in pœnam perfidiæ) _venter illi
quoad viveret perpetuo crepabat._» Ce sujet de poésie singulier,
surtout dans un couvent de femmes, prouve que le badinage et une
gaieté, même assez grossière, n’étaient pas entièrement bannis de
ces pieux asiles[53]; 4º _Le martyre de saint Pélage à Cordoue_. Ce
poëme, composé de 404 hexamètres, est le récit d’une aventure que
Hrotsvitha a mise en vers, d’après une relation orale qu’elle tenait
d’un Espagnol, témoin de l’événement. Cette circonstance dénote
des rapports remarquables, au Xe siècle, entre l’Allemagne et les
royaumes d’Espagne[54]. Aussi rencontre-t-on dans cette pièce quelques
_hispanismes_ singuliers, entre autres, le mot _rostrum_ employé
pour _facies_. Le fait s’est passé du temps d’Abdalrahman, ou, comme
nous disons, d’Abderame III. Lors de l’expédition de ce prince contre
les peuples de la _Galice_[55], entre les années 940 et 943, le père
de Pélage ayant été fait prisonnier par les Maures, ce jeune homme
obtint d’être emmené captif à Cordoue, à la place de son père; sa
beauté l’exposa aux outrages des Sarrasins. Ayant refusé de servir aux
plaisirs infâmes de leur chef, il fut précipité du haut des remparts
dans le fleuve. Recueilli vivant par des pêcheurs, il fut achevé par
les soldats d’Abderame. Le poëme de Hrotsvitha obtint une si grande
célébrité, qu’il a été cité par plusieurs agiographes, notamment par
ceux d’Espagne et de Portugal[56]; il a été inséré en entier dans
le recueil des Bollandistes, sous la date du 4 février[57]; 5º _La
chute et la conversion de Théophile, vidame ou archidiacre d’Adona en
Cilicie_, et non _en Sicile_, comme le disent à tort les deux éditions
de Celtes et de Schurzfleisch. Cette légende est l’histoire d’un clerc
qui, vers l’an 538, ayant été nommé très-jeune aux fonctions de vidame
de l’église d’Antioche et révoqué peu après, se voua au diable par
dépit et par ambition. Cette aventure fantastique a été, pendant le
moyen âge, le texte de beaucoup d’ouvrages d’imagination: tout le monde
connaît le _Miracle de Théophile_, drame du XIIIe siècle, composé par
le trouvère Rutbeuf[58]. Lors de la sécularisation des sciences au XVIe
siècle, le clerc Théophile est devenu le docteur Faust; 6º _L’Histoire
de la conversion d’un jeune esclave exorcisé par saint Basile_. Dans ce
poëme, composé de 249 vers, ce n’est pas par ambition, mais par amour,
que l’esclave d’un habitant de Césarée se voue au diable. Éperdument
amoureux de la fille de Proterius, que son père destinait au cloître,
il parvint, avec l’aide de l’esprit malin, à se faire aimer d’elle, et
l’épousa au grand déplaisir de sa famille. Cependant, la jeune femme,
s’étant bientôt aperçue que son mari n’osait pas entrer dans l’église,
devina la vérité. Elle sollicita aussitôt et obtint le divorce, et,
suivant son premier dessein, embrassa la vie monastique. De son côté,
le jeune homme, repentant de son crime, fut exorcisé par saint Basile,
qui força le démon à rendre la cédule que l’imprudent avait souscrite.
Cette histoire et la précédente devaient, comme on voit, rappeler
agréablement aux pieuses habitantes de Gandersheim le miracle attribué
à Hrotsvitha, leur quatrième abbesse; 7º _L’Histoire de la passion de
saint Denis_; 266 vers hexamètres. Ce poëme est calqué sur la légende
que l’on peut lire dans les Bollandistes, sous la date du 9 octobre. La
scène principale, c’est-à-dire le voyage miraculeux du saint décapité,
est peinte par Hrotsvitha en traits qui ne manquent ni de poésie ni
de grandeur; 8º _L’Histoire de la passion de sainte Agnès, vierge et
martyre_. Le sujet de cette pièce, composée de 459 vers et tirée d’un
récit de saint Ambroise[59], est plus scabreux que celui d’aucun des
poëmes précédents. Agnès, jeune Romaine d’une grande beauté, avait
embrassé le christianisme et fait vœu de chasteté. Le fils du comte
Simpronius, préfet de la ville, s’éprit de cette belle chrétienne et,
n’ayant pu la gagner ni par ses prières, ni par ses présents, tomba
dans une mélancolie, qui fit craindre pour ses jours. Les médecins,
ayant découvert la cause de son mal, en informèrent Simpronius, qui
commanda, avec emportement, à la jeune Agnès de céder aux désirs de son
fils. Celle-ci étant restée inexorable, Sempronius la fit traîner au
temple de Vesta, pour y adorer le feu sacré. Sur le refus d’Agnès, il
ordonna qu’on la dépouillât de ses vêtements et qu’on la conduisît dans
un lieu de prostitution; mais au moment où on commençait à exécuter
cet ordre, le ciel, pour garantir la pudeur d’Agnès, permit que ses
cheveux grandissent, au point de tomber jusqu’à ses pieds, comme un
voile. Le fils du préfet l’ayant poursuivie dans cette demeure infâme,
n’eut pas plus tôt porté la main sur elle, qu’il tomba mort à ses
pieds. Le père, au désespoir, accusa la jeune vierge de magie. Agnès,
pour se disculper, demande au ciel et obtient la résurrection du jeune
insensé. Le père et le fils se font chrétiens. Cependant, les prêtres
païens poursuivent la condamnation d’Agnès. Celle-ci, qui consent au
martyre, meurt sous l’épée du bourreau et va prendre place auprès de
Jésus-Christ, dans le chœur immortel des vierges.
[52] Voy. J. Alb. Fabricius, _Codic. apocryph. Novi Testam._, t.
I, p. 40, seqq.
[53] Cette histoire est très-sérieusement rapportée par les
Bollandistes. Voy. _Act. Sanctor._, Maii t. II, p. 642, seqq.—Le
Duchat croit que Rabelais a fait allusion à cette légende
(_Pantagruel_, liv. II, chap. 7), et il se permet lui-même, à
cette occasion, une note très-pantagruélique.
[54] Othon Ier entretint même des relations avec les califes de
Cordoue. On peut lire dans Mabillon (_Act. Sanctor. ordin. S.
Benedicti_, t. V, p. 404), le récit de l’ambassade de Jean, moine
de Gorze, récit très-bien analysé par M. Ch. Romey dans le t. IV
de son _Histoire d’Espagne_, p. 213 et suiv.
[55] C’est l’expression de Hrotsvitha, v. 81.—Abderame III n’a
point fait d’expédition dans ce que nous appelons proprement
_la Galice_.—L’argument qui précède ce poëme n’est point de
Hrotsvitha; il est, je crois, comme tous les arguments des
légendes, l’œuvre d’une main plus récente et ordinairement peu
exacte.
[56] Voyez, entre autres, dans Ambrosius Morales (_Addit. ad
divi Eulogii opera_, p. 112 seqq.), et surtout dans Jorge Cardoso
(_Agiologio Lusitano_, t. III, in-folio, p. 829–832), la légende
de Sam Payo, où l’auteur s’appuie de l’autorité de Hrotsvitha.
[57] _Acta Sanctor._, februar. t. I, p. 480, seqq.
[58] Voy. l’édition des œuvres de ce poëte donnée par M. Achille
Jubinal, t. II, p. 79 et 105.
[59] Voy. _Act. Sanct._, Januar. t. II, p. 351, seqq.
Entre le premier livre et le second, on trouve dans le manuscrit un
court morceau en prose, servant à la fois d’épilogue aux récits en
vers, et de prologue aux drames. Cet avertissement, commun aux légendes
et aux comédies, semble indiquer que ces deux recueils avaient été
disposés pour la lecture par Hrotsvitha elle-même, et rangés par elle
dans l’ordre où les présente le manuscrit.
Le SECOND LIVRE (_liber dramatica serie contextus_), celui qui fait la
matière du présent volume, contient six comédies, toutes composées,
comme l’auteur nous l’apprend dans sa préface, à l’imitation de
Térence. Ces pièces sont: _Gallicanus_, _Dulcitius_, _Callimaque_,
_Abraham_, _Paphnuce_, _Sapience ou Foi, Espérance et Charité_. Il
est aisé de deviner, d’après le caractère des poésies qui précèdent,
quelle doit être la couleur générale du théâtre de Hrotsvitha. Honorer
et recommander la chasteté, tel est le but presque unique que s’est
proposé la pieuse nonne. C’est à une aussi louable intention qu’il
faut attribuer ce qu’il y a ordinairement d’un peu chatouilleux dans
les sujets qu’elle s’impose. Elle-même explique ingénument sa pensée
dans la préface des comédies: elle a voulu, dit-elle, substituer
d’édifiantes histoires de vierges pudiques aux déportements des femmes
païennes; elle s’est efforcée, dans la mesure de son faible génie, de
célébrer les triomphes de la chasteté, particulièrement ceux où l’on
voit la faiblesse des femmes l’emporter sur les passions brutales
des hommes. Or, pour montrer ces victoires féminines dans tout leur
éclat, il était nécessaire que ces vertus de femmes fussent exposées
aux plus grands périls. De là un choix de légendes, toutes au fond
très-édifiantes et très-morales, mais qui roulent la plupart sur des
aventures propres à alarmer un peu la modestie. Il est juste d’ajouter
que, si les sujets traités par Hrotsvitha sont pris ordinairement dans
un ordre de faits et d’idées qui semblent inquiétants pour la pudeur,
la plume de la discrète religieuse demeure toujours aussi chaste et
aussi réservée que ses intentions sont candides et irréprochables.
La première de ces comédies, intitulée _Gallicanus_, est tirée de
deux légendes[60] et forme deux pièces ou, du moins, une pièce en
deux parties. M. Villemain, qui le premier a cité les productions de
Hrotsvitha dans une chaire française[61], a fait remarquer que l’action
de _Gallicanus_ ne dure pas moins de vingt-cinq ans. «C’est une pièce
libre, dit l’illustre critique, écrite dans une prose assez correcte,
et où il y a un sentiment vrai de l’histoire[62].» Il a même fait à
Hrotsvitha l’honneur de traduire une scène entière de _Gallicanus_,
avec cette exactitude pleine d’élégance, dont il possède si bien le
secret. Il s’agit, dans la première partie de la pièce, d’un général,
homme consulaire, qui mérite par ses exploits la main de Constance,
fille de l’empereur Constantin, et qui, devenu chrétien, renonce à la
possession de cette princesse, pour pouvoir se consacrer, comme elle,
au célibat. C’est la contre-partie de l’histoire du comte Bernhard et
de l’abbesse de Gandersheim, Gerberge Ire. La seconde partie, qui ne se
lie qu’assez indirectement à la première, nous fait assister au martyre
de Jean et Paul, aumôniers de Constance, qui ont converti Gallicanus au
christianisme, et sont mis à mort, par ordre de l’empereur Julien.
[60] Voy. note 20, à la fin du volume.
[61] A la Faculté des lettres, en 1829.—Un peu avant les grandes
préoccupations politiques de 1789, l’attention littéraire
longtemps dédaigneuse des origines, commença à s’occuper de
Hrotsvitha. En 1785, _Paphnuce_ était brièvement analysé dans un
article du _Mercure_, que reproduisit l’_Esprit des Journaux_.
En 1788, don Maugerard adressa au _Journal Encyclopédique_ une
notice sur Hrotsvitha, que répéta encore l’_Esprit des Journaux_,
dans le cahier d’avril 1788.
[62] Voy. _Tableau de la littérature au moyen âge_; t. II, p.
252.
_Dulcitius_, qui vient ensuite, est le seul drame de Hrotsvitha
qui, par la singularité plaisante de divers incidents, ait quelque
rapport avec ce que nous appelons _comédie_. En effet, cet ouvrage,
bien que composé, comme tous ceux du même écrivain, dans une pensée
d’édification et de piété, remplit néanmoins la plus indispensable des
conditions imposées à l’auteur comique, celle d’exciter le rire et la
gaieté. On peut même dire qu’à cet égard _Dulcitius_ dépasse quelque
peu les bornes du genre. Cette pièce est plus qu’une comédie, c’est une
farce religieuse, une bouffonnerie dévote, une parade sacrée, qui se
déploie, chose étonnante! sans trop de disparate, à côté du martyre des
trois héroïques sœurs, Agape, Chionie et Irène. Dans cette pièce, où
les prestiges et le merveilleux dominent, les persécuteurs ne sont pas
simplement représentés, selon l’usage, comme des bourreaux farouches
et sanguinaires, mais comme des hommes ineptes, des niais en butte aux
plus ridicules illusions et livrés aux mystifications d’une main cachée
qui se joue d’eux. Certes, les burlesques déconvenues qui assaillent
tour à tour Dulcitius et Sisinnius, n’ont pas dû moins divertir la
grave assemblée réunie au monastère de Gandersheim, que les grotesques
tribulations qui pleuvent sur Monsieur de Pourceaugnac n’ont diverti,
au XVIIe siècle, la cour joyeuse de Chambord et de Saint-Germain.
Cette bouffonnerie, dont la valeur poétique et littéraire n’est
assurément pas très-grande, ne nous en paraît pas moins un monument
d’un intérêt considérable pour l’histoire du théâtre antérieur à
la renaissance. Elle prouve jusqu’à l’évidence, que les pièces de
Hrotsvitha n’étaient pas seulement destinées à être lues, comme l’ont
avancé quelques critiques, notamment M. Price[63]; mais qu’elles ont dû
être représentées. En effet, tout le mérite comique de ce petit drame
consiste en une suite de jeux de théâtre qui s’adressent bien plus aux
yeux qu’à l’esprit. Peut-on voir autre chose qu’une parade calculée
pour divertir des _spectateurs_, dans la scène où le triste gouverneur
de Thessalonique, noirci comme un Éthiopien par le contact des
chaudrons et des lèchefrites, méconnu par ses propres gardes, repoussé
et gourmé par les huissiers du palais, se demande avec une intrépidité
de bonne opinion vraiment risible, ce qu’il manque à sa toilette et
s’il n’est pas vêtu de ses habits les plus splendides? Certes, quand de
futurs érudits viendront à lire, dans quelques mille ans, les canevas
de nos pièces bouffonnes, _Le docteur barbouillé_, _Crispin médecin_,
ou ces farces de la comédie italienne dans lesquelles Arlequin ne
manque jamais de plonger son masque noir dans une jatte de crème, ils
affirmeront, à coup sûr, que de pareils jeux de scène ont été arrangés
pour les yeux et nullement pour la lecture. Eh bien! entre le comique
de _Dulcitius_ et celui de nos arlequinades ou de nos comédies-féeries,
la ressemblance est complète.
[63] Voyez note 12, à la fin du volume, p. 457.
Le sujet de la troisième pièce, intitulée _Callimaque_, n’est pas
moins singulier que celui du drame précédent; mais il est d’une nature
entièrement différente. C’est de tous les ouvrages de Hrotsvitha
celui qui, par la délicatesse passionnée des sentiments, l’exaltation
du langage et le romanesque de la légende, se rapproche le plus du
drame de nos jours. Poésie, mouvement, passion, couleur générale
plus empreinte des idées germaniques, tels sont les caractères qui
recommandent à notre examen cette originale et intéressante production.
On a dit souvent que l’amour est un sentiment moderne, né en Occident
du mélange de la mysticité chrétienne et de l’enthousiasme naturel aux
races du Nord. Toujours est-il bien remarquable que ce soit Hrotsvitha,
une religieuse allemande, contemporaine des deux premiers Othons, qui
nous ait légué la première et une des plus vives peintures de cette
passion, peinture sur laquelle près de neuf cents ans ont passé et
qu’on dirait d’hier, tant nous y trouvons déjà les subtilités, la
mélancolie, le délire fébrile de l’âme et des sens, et jusqu’à cette
fatale inclination au suicide et à l’adultère, attributs presque
inséparables de l’amour au XIXe siècle. Aussi, ne voit-on dans
_Callimaque_ aucun de ces jeunes ou vieux débauchés des comédies de
Plaute et de Térence, qui se disputent une belle esclave ou marchandent
une courtisane; ce que peint Hrotsvitha dans _Callimaque_, c’est la
passion effrénée, aveugle, furieuse d’un jeune homme encore païen, pour
une jeune femme chrétienne et mariée, femme chaste, mais sensible, et
qui craint sa propre faiblesse, au point de demander en grâce à Dieu de
la faire mourir, pour la soustraire aux dangers d’une tentation trop
vive. Et en même temps que la vertu élève de si délicats scrupules
dans la conscience de Drusiana, l’amour bouillonne si violemment
dans les veines de Callimaque, qu’après la mort de celle qu’il aime,
il ose, comme Roméo, violer sa tombe à peine fermée et chercher les
embrassements qu’elle lui a refusés vivante, dans la couche de pierre
où gisent ses restes inanimés. En vérité, quand cet ouvrage n’aurait
d’autre mérite que de nous montrer un échantillon des sentiments
et des paroles qu’échangeaient, au Xe siècle, les amants dans leurs
tête-à-tête, et de soulever ainsi un pan du voile qui nous a caché
jusqu’ici la vie intime et passionnée de ces temps encore mal connus,
ce drame, par cela seul, serait pour nous d’une valeur inappréciable.
Toutefois, dans _Callimaque_ la peinture des passions et des mœurs du
temps est plutôt occasionnelle et fortuite, que volontaire et directe.
L’action de la pièce n’est point contemporaine de l’écrivain. Drusiana
est une habitante d’Éphèse, disciple de l’apôtre saint Jean et, par
conséquent, elle est censée vivre à la fin du Ier siècle. C’est par un
procédé constamment suivi par les dramatistes de tous les pays et de
toutes les époques, que Hrotsvitha prête à ses personnages les idées et
le langage qui avaient cours de son temps dans les relations plus ou
moins intimes des classes les plus polies, langage qu’elle même avait
dû parler, et certainement entendre bien des fois, si je ne me trompe,
avant d’avoir été chercher le repos du cœur sous les paisibles voûtes
de l’abbaye de Gandersheim.
J’ai rapproché involontairement Roméo et Callimaque. C’est qu’en
effet il est impossible de n’être pas vivement frappé de plusieurs
points de ressemblance qui existent entre cette première exquisse
du drame passionné et le véritable chef-d’œuvre du genre, _Roméo et
Juliette_. Un simple coup d’œil suffit pour faire apercevoir dans ces
deux ouvrages des rapports, qui, pour être extérieurs et, en quelque
sorte, matériels, n’en sont ni moins surprenants ni moins notables.
Ainsi le denoûment des deux pièces présente aux yeux un tableau presque
pareil. Dans l’un et l’autre, on voit un caveau sépulcral, une tombe
de femme ouverte, une jeune morte, fraîche encore, dont le suaire
a été écarté par la main égarée de son amant, un jeune homme étendu
mort au pied d’un cercueil. Sur le lieu de cette scène douloureuse et
tragique surviennent, dans l’un et l’autre drame, deux hommes navrés
de douleur, mais qui sont maîtres de leurs passions: dans Shakespeare,
le père de la jeune fille et le moine Laurence; dans _Callimaque_, le
mari de la jeune défunte et l’apôtre saint Jean, qui, plus heureux
que le franciscain, aura le double pouvoir de ressusciter Drusiana
et Callimaque, et de rendre celui-ci à la sagesse, aussi bien qu’à la
vie. Ce sont là, il faut l’avouer, des coïncidences de personnages et
de situations incontestables, mais qui ne sont, après tout, peut-être
que secondaires et accidentelles. Ce qui mérite d’être vraiment et
sérieusement remarqué, c’est le ton de mysticité sophistique, qui donne
aux plaintes amoureuses de Callimaque un air de si proche parenté avec
celles de Roméo. Chose étrange! la langue de l’amour au Xe siècle est
aussi raffinée, aussi quintessenciée, aussi _précieuse_ qu’aux XVI
et XVIIes siècles! Ouvrez les deux pièces: elles commencent l’une et
l’autre par un entretien de l’amant mélancolique avec ses amis. Eh
bien! dans ces deux scènes, l’affectation des idées et la recherche
des expressions sont égales des deux parts. Seulement, dans le poëte
de la cour d’Élisabeth, le jeune amoureux se perd en _concetti_ à la
mode italienne, tandis que, dans Hrotsvitha, il s’épuise, suivant le
goût de l’époque, en arguties scolastiques et en distinctions tirées
de la doctrine des _universaux_. On serait vraiment tenté de conclure
de cette ressemblance que la subtilité de la pensée, aussi bien que
le raffinement du langage sont dans la nature même de ce sentiment
si tumultueux, si complexe, si indéfinissable, de ce sentiment qui ne
serait plus l’amour, s’il cessait d’être une énigme de vie ou de mort
pour le cœur sanglant et l’imagination bouleversée qui l’éprouvent. En
résumé, _Callimaque_ nous offre au plus haut degré ce qui constitue le
caractère spécial et le charme particulier des comédies de cette femme
illustre, le mélange piquant d’une culture demi-érudite et d’une langue
à demi barbare.
Les deux pièces qui suivent, _Abraham_ et _Paphnuce_, sont comme deux
variantes d’une même histoire. L’auteur a su pourtant y introduire les
nuances les plus délicates. Le sujet d’_Abraham_ est tiré d’une légende
écrite au IVe siècle, et qu’Arnauld d’Andilly a traduite dans ses
_Vies des Pères des déserts_. Malgré la source respectable où a puisé
l’auteur, l’action de ce drame pourra bien n’en pas paraître moins
hasardée à quelques personnes, et choquera peut-être la pruderie de nos
mœurs[64]. Un saint homme, un pieux solitaire qui quitte son ermitage,
s’habille en cavalier, couvre sa tonsure d’un large chapeau militaire
et se rend dans un lieu plus que suspect, afin d’en retirer sa nièce,
jeune sainte déchue, qui s’est envolée un matin de sa cellule, pour
mener la vie honteuse de courtisane; c’est là une étrange histoire!
Et, cependant, cette pièce qui repose sur une donnée si voisine de la
licence, a été écrite par une religieuse enthousiaste de la chasteté,
jouée par des religieuses, en présence de graves prélats, et n’a sans
doute pas moins édifié la noble assemblée réunie à Gandersheim, que
les tragédies d’_Esther_ et d’_Athalie_ n’ont édifié le pieux auditoire
réuni à Saint-Cyr, autour de Louis XIV et de madame de Maintenon.
[64] J’exprimais ce doute en 1835, dans le _Théâtre européen_;
nous nous sommes bien aguerris depuis cette époque.
On reconnaîtra, si je ne m’abuse, dans la comédie d’_Abraham_ un
enchaînement de scènes bien liées, beaucoup de clarté dans l’action, un
dialogue rapide et juste, un extrême naturel tant dans les sentiments
que dans le langage, et, pour tout dire, beaucoup plus d’art que ne le
suppose l’âge inculte où vivait l’écrivain. La tristesse que la jeune
pécheresse éprouve au milieu de ses désordres, les larmes furtives
qui lui échappent pendant le repas qu’elle devrait égayer, enfin la
belle scène de la reconnaissance, au moment où, retiré dans un réduit
secret et les portes bien closes, l’oncle jette à terre son chapeau
de cavalier et montre à sa nièce foudroyée ses cheveux blanchis dans
le jeûne et les veilles, les paroles compatissantes du saint ermite,
la contrition profonde, les soupirs étouffés de la jeune pénitente,
ce sont là des beautés de tous les lieux et de tous les temps. En
vérité, on reste confondu, quand on songe qu’un dialogue si vrai et si
touchant, sur un sujet si délicat et si mondain, a été écrit, il y a
plus de huit cents ans, par une sainte fille, modeste habitante d’un
couvent de la Basse-Saxe.
On verra dans _Paphnuce_, comme dans _Abraham_, un pieux ermite quitter
sa solitude, pour aller, sous des habits séculiers, convertir une
courtisane. Celle-ci, touchée de componction, jette dans un brasier
toutes ses richesses mal acquises et pleure ses fautes pendant trois
ans, au fond d’une étroite cellule. Ce qui rend peut-être ce drame
moins pathétique que le précédent, c’est qu’il n’existe pas entre Thaïs
et Paphnuce les mêmes liens d’affection et de parenté qu’entre Abraham
et Marie; mais l’auteur a su compenser cette cause réelle d’infériorité
par l’effusion la plus abondante des sentiments de la plus angélique
charité. Je serais bien surpris que la mort de Thaïs ne parût pas à
tous les lecteurs une scène à la fois des plus naturelles et des plus
touchantes. Je ne fais nulle difficulté de convenir, en revanche, que
dans aucune autre pièce, Hrotsvitha ne s’est montrée aussi pédante et
n’a étalé un appareil d’érudition aussi formidable et aussi déplacé.
Dans aucune autre occasion, non plus, elle n’a aussi bizarrement
substitué les mœurs de son temps à celles de l’époque où l’action du
drame est supposée avoir lieu; mais on me permettra de faire remarquer
que certaines maladresses de composition et quelques anachronismes
de costume, ne sont dans des œuvres aussi anciennes que celles de
Hrotsvitha, ni moins piquantes ni moins instructives que ne le seraient
des beautés.
Le sujet de ces deux pièces, tout étrange qu’il peut paraître, a
été traité de plusieurs manières par les modernes, et, si je l’ose
dire, avec bien moins de délicatesse et de goût que par Hrotsvitha.
D’abord, dans la chaire, Barelette, le fameux prédicateur jacobin
de la fin du XVe siècle, a fait usage, à sa façon, de la légende de
saint Paphnuce[65]. Érasme, à son tour, a glissé dans ses _Colloques_
une petite scène, demi-badine et demi-morale, intitulée _Adolescens
et scortum_, laquelle roule sur le même texte. Enfin Decker, poëte
anglais contemporain de Jacques Ier, a traité ce sujet sur le théâtre
de Londres, sous le titre grossier de _The honest whore_. Dans cette
pièce, comme dans celle d’_Abraham_, un père (mais un père véritable
et selon la chair, et non pas seulement un père spirituel) franchit
le seuil d’un lieu de débauche, pour en arracher sa fille tombée
au dernier degré du vice et de l’abjection. S’il est vrai, comme on
l’a dit souvent, que la comédie soit l’expression de la société, la
comparaison que nous sommes à portée de faire entre les deux pièces de
Hrotsvitha, le colloque d’Érasme et le drame de Decker, nous offrirait
un moyen sûr et piquant d’apprécier la valeur morale des trois
époques. Quant à moi, pour la pureté des sentiments, pour l’inspiration
religieuse et la délicatesse du langage, les comédies d’_Abraham_ et de
_Paphnuce_ me paraissent incontestablement supérieures au bel esprit
libertin et médiocrement sérieux d’Érasme, aussi bien qu’au cynisme
déclamatoire et aux prédications lourdement vertueuses du dramaturge
anglais; de sorte que s’il nous fallait juger des Xe, XVIe et XVIIe
siècles par ces ouvrages, tout l’avantage (je le dis à regret, mais je
le dis sans hésiter) appartiendrait, suivant moi, au Xe siècle.
[65] Henri Étienne, dans son _Apologie pour Hérodote_ (t. III,
ch. 34, p. 120, éd. de Le Duchat), n’a pas manqué de signaler ce
passage de Barlette, lequel est d’une édification fort équivoque.
La sixième et dernière comédie, intitulée _Sapience_, ou _Foi,
Espérance et Charité_, m’avait semblé, au premier abord, offrir une
sorte de création idéale, un drame allégorique, dans le genre de ceux
qu’on a appelés plus tard _moralités_. Je me trompais; Hrotsvitha,
dans cette pièce, ne s’est pas départie de sa méthode habituelle. Ici,
comme toujours, la prudente nonne s’est bien gardée de rien inventer.
Elle se contente de dramatiser les récits des légendaires des Ve et
VIe siècles, comme les grands dramatistes de la fin du XVIe siècle ont
dramatisé les chroniqueurs et les nouvellistes des XIVe et XVe siècles.
Hrotsvitha conserve, comme eux, tout ce qu’elle a d’invention, pour
l’employer dans l’ordonnance de ses pièces et le répandre dans les
détails. Aussi, ce qu’il peut y avoir d’allégorique dans le martyre
de Sapience et de ses filles, appartient-il à l’imagination des
agiographes. Nous voyons dans ce drame trois vierges, Foi, Espérance
et Charité, arriver de Grèce à Rome, avec Sapience leur mère, pour
y propager le christianisme. L’empereur Hadrien essaie de ramener,
par des flatteries et des menaces, ces femmes au culte des idoles,
mais vainement: après avoir résisté aux séductions et aux tortures,
les trois jeunes filles périssent par le fer. La mère rassemble leurs
membres, et, aidée dans ce pieux office par des matrones chrétiennes,
elle les enterre à trois milles de Rome. Alors, elle ne forme plus
qu’un vœu, celui de mourir en Jésus-Christ, après avoir achevé sa
prière. Elle élève donc son âme vers le ciel dans un hymne magnifique,
et exhale sa vie dans cette sublime aspiration. Cette dernière scène,
d’un effet religieux et grandiose, rappelle un peu, si j’ose le dire,
le dénoûment d’_Œdipe à Colone_.
Ou je me trompe, ou le théâtre, dont nous venons de donner une idée
sommaire, a droit d’occuper une place éminente dans la littérature
du moyen âge. Ces six drames sont un dernier rayon de l’antiquité
classique, une imitation préméditée et assez peu reconnaissable, j’en
conviens, des comédies de Térence, sur lesquels le christianisme et
la barbarie ont déposé leur double empreinte; mais c’est précisément
par ce qu’ils ont de chrétien et même de barbare, c’est-à-dire, par
ce que leur physionomie nous offre de moderne, que ces drames m’ont
paru mériter d’être recueillis à part et traduits avec soin, pour
prendre rang à la suite du théâtre ancien, et à la tête des collections
théâtrales de toutes les nations de l’Europe. Nous recommandons
seulement à ceux qui ne craindront pas de braver la lecture de ce
singulier monument dramatique, de ne point oublier sa date. Pour
être juste envers de pareilles œuvres, il faut les considérer avec
l’affectueuse impartialité d’antiquaire, que nous apportons, surtout
depuis quelques années, devant les peintures des Cimabue, des Lucas de
Leyde ou devant les statues de Sabina de Steinbach.
La IIIe partie du manuscrit de Munich ne contient qu’un fragment de 837
vers, ayant pour titre _Panegyris sive historia Oddonum_. Ce poëme n’a
été composé, comme le déclare l’auteur, sur aucun document écrit, mais
d’après des rapports oraux et, pour ainsi dire, confidentiels. Ce sont,
en quelque façon, des _mémoires_ de la famille ducale et impériale de
Saxe. Bien que les troubles excités dans l’Empire par la révolte de
Henri, duc de Bavière, surnommé _Rixosus_, père de l’abbesse Gerberge
II, contre son frère Othon Ier, aient été fort atténués par la plume
officieuse de Hrotsvitha, cette chronique en vers n’en offre pas moins
un tableau intéressant, et véridique à beaucoup d’égards, des intrigues
intérieures qui, à la fin du Xe siècle, agitèrent l’Empire et la maison
de Saxe[66].
[66] Le _Panégyrique des Othons_ a été réimprimé plusieurs fois,
depuis la première édition donnée par Celtes: 1º par Justus
Ruberus dans ses _Script. rerum German._; 2º par Henri Meibomius,
avec les _Wittechindi Annales_, 1621, in-4º; 3º par H. Meibomius,
neveu du précédent, dans les _Script. rerum German._; 4º par M.
Pertz dans les _Monumenta Germaniæ_, t. VI.
Outre ces divers ouvrages, contenus dans le manuscrit de Munich, et
qu’ont reproduits les deux éditions de Hrotsvitha (celle de Celtes et
celle de Schurzfleisch), on a imprimé d’après une copie plus récente,
un poëme ou fragment de poëme, de 837 hexamètres, sur la fondation du
monastère de Gandersheim (_Carmen de constructione sive de primordiis
cœnobii Gandesheimensis_), chronique en vers, précieuse pour l’histoire
littéraire et monastique des IXe et Xe siècles[67]. Hrotsvitha entre
dans son sujet par un récit étendu de la vie de deux vénérables patrons
du monastère, saint Innocent et saint Athanase. Quelques historiens,
notamment Bodo, ont mentionné ce début du poëme, de manière à induire
plusieurs critiques et, entre autres, Fabricius[68], à croire que
Hrotsvitha avait composé une Vie en vers de ces deux saints pontifes,
séparée de son poëme et aujourd’hui perdue[69]. Par une erreur du
même genre, plusieurs biographes, sur la foi de Trithème[70], ont
signalé comme un ouvrage à part de Hrotsvitha, un _livre_ d’épigrammes
qui, du moins sous cette forme, ne nous est pas parvenu. Il est
très-vraisemblable, comme l’a soupçonné Fabricius, que ces épigrammes
ne sont autre chose que les préfaces et les dédicaces en vers que
Hrotsvitha a placées en tête de la plupart de ses ouvrages, et qu’un
manuscrit, qui n’existe plus, avait peut-être rassemblées[71].
[67] Ce poëme, imprimé pour la première fois par Leuckfeld
dans ses _Antiquit. Gandesheimenses_, l’a été, l’année d’après,
par Leibnitz dans les _Scriptor. rer. Brunsv._, t. II, p. 319,
puis par J. Chr. Harenberg (_Histor. eccles. Gandesh._, 1734,
p. 469), et enfin par M. Pertz dans ses _Monumenta Germaniæ_,
t. VI, p. 306.—Il est regrettable que Schurzfleisch n’ait pas
ajouté ce poëme à son édition des œuvres de Hrotsvitha, donnée à
Wittemberg, en 1717 et non 1707, comme le titre le porte.
[68] Voy. _Biblioth. Latin, mediæ et infima ætatis_, t. II, p.
834.
[69] _Syntagma de eccles. Gandesh._, ap. Leibn. _Script. rer.
Brunsv._, t. III, p. 712.
[70] Trithem., _Liber de viris illustrib. German._, p. 129, et
_Chronic. Hirsing._, t. I, p. 113.
[71] Cette opinion que j’émettais en 1839 dans la _Revue des
Deux-Mondes_, a été confirmée par M. Pertz. Voy. _Monumenta
German._, t. VI, p. 303, n. 17.
C’est par la même absence de critique, que Leuckfeld, l’historien
allemand du monastère de Gandersheim, dans la liste des ouvrages en
vers de Hrotsvitha, cite les huit légendes et le panégyrique des
Othons, puis ajoute un dixième ouvrage purement imaginaire, qu’il
intitule: _De la chasteté des nonnes_. Cette erreur, répétée par
divers critiques, vient d’une phrase ambiguë et mal comprise de
Henri Bodo[72]. On a pris l’énoncé du caractère des productions de
Hrotsvitha pour le titre d’un de ses ouvrages particuliers. Il est
trop certain, d’ailleurs, que Leuckfeld, compilateur laborieux, qui a
donné judicieusement une large place à Hrotsvitha dans ses Antiquités
de Gandersheim, n’avait lu que bien superficiellement les œuvres qu’il
louait. Dans la liste des comédies de l’illustre nonne, il traduit le
titre de la première, _Conversio Gallicani principis_, par _Histoire de
la conversion d’un prince français_[73].
[72] _Syntagma de eccles. Gandesh._, ap. Leibn., ut supra.
[73] _Antiquit. Gandesheim._, p. 274.
Tels sont les écrits moins connus que vantés de cette femme
extraordinaire. Ils sont de ceux qui honorent le plus son sexe,
et qui, malgré quelques défauts inhérents à l’époque où elle a
vécu, relèvent le mieux le Xe siècle de l’accusation de barbarie,
qu’on lui a trop légèrement prodiguée. Un des anciens historiens de
Gandersheim, que nous avons plusieurs fois cité, Henri Bodo, termine
le chapitre qu’il consacre à Hrotsvitha, par ce trait: _Rara avis in
Saxonia visa est_[74]. C’est trop peu dire. Cette dixième muse, cette
Sapho chrétienne, comme la proclamaient à l’envi ses enthousiastes
compatriotes du XVIe siècle, ne fut pas seulement une merveille pour la
Saxe; elle est une gloire pour l’Europe entière: dans la nuit du moyen
âge, on signalerait difficilement une étoile poëtique plus pure et plus
éclatante.
[74] Voy. _Syntagm. de eccles. Gandesh._, ap. Leibn., ut supra.
V.
Il ne me reste plus qu’à dire un mot de mon propre travail. En 1835,
j’ignorais si le manuscrit, sur lequel Conrad Celtes a donné l’édition
de 1501, existait encore. Ce savant éditeur avait négligé de faire
connaître le nom du couvent de l’ordre de saint Benoît, où il avait
découvert ce trésor. Jean Aventinus, dans la préface de sa _Vie
d’Henri IV_, signala et répara cet oubli; il apprit au monde savant
que ce précieux recueil était conservé au couvent de Saint-Emmeran
à Ratisbonne. Guidés par cette indication, Mabillon[75] et ensuite
Gottsched, purent voir et toucher ce manuscrit[76], dont ils ne firent
d’ailleurs aucun usage. En 1835, M. Pol Nicard, le traducteur français
du Manuel d’archéologie d’Otfried Müller, ayant fait un voyage en
Allemagne, dans l’intention spéciale de visiter les musées et les
bibliothèques, voulut bien, à ma prière, s’informer à Ratisbonne de ce
qu’étaient devenus les livres et manuscrits de Saint-Emmeran. Il apprit
qu’ils avaient été transportés, vers l’année 1803, dans la bibliothèque
royale de Munich, et il m’envoya sur-le-champ une description exacte
et détaillée du manuscrit de Hrotsvitha: il m’indiqua même un fait
important, qui, si je ne me trompe, a été négligé par tous ceux qui
ont examiné ce manuscrit; je veux parler de deux fragments, l’un de
treize vers élégiaques[77], l’autre de trente-cinq vers hexamètres, qui
sont jetés, je ne sais pourquoi, à la suite des comédies, le premier
au verso du feuillet 129, le second au recto du feuillet 130. Ces vers
sont encore inédits.
[75] Voy. _Ann. ordin. S. Benedicti_, t. III, p. 588.
[76] En 1740. Voy. _Nöthiger Vorrath zur Geschichte der deutschen
dramatischen Dichtkunst_, t. II, p. 10.
[77] Il n’existe des cinq premiers vers que les lettres
initiales.
Grâce aux démarches de M. Nicard, secondées de l’obligeante entremise
de M. de Martius, j’obtins du bibliothécaire, M. Lichtenthaler, de
pouvoir faire prendre une copie exacte, page pour page et ligne pour
ligne, de la seconde partie de ce manuscrit, depuis le feuillet 78
jusqu’au feuillet 129, comprenant toutes les comédies. Cette copie
presque figurative est la base du texte que je donne aujourd’hui.
La comparaison attentive que j’ai été obligé de faire du manuscrit et
de l’édition de Celtes, m’a convaincu que ce savant homme a apporté à
ce travail beaucoup de soins et de lumières. Je n’ai eu à insérer dans
mon texte qu’un petit nombre de lectures préférables à celles de la
première édition. Pour permettre au lecteur d’apprécier la valeur de
ces restitutions, j’ai eu soin de donner toujours au bas des pages la
leçon du premier éditeur.
L’orthographe du manuscrit est tellement inconstante et si
habituellement fautive, qu’il était impossible de la reproduire
sans modification. L’ancien copiste, par exemple, supprime presque
constamment l’_h_ dans les mots où les Latins l’admettent, et il
l’ajoute où elle ne doit pas être; il écrit souvent les adverbes
terminés en _e_ par _æ_ et par un _e_ les génitifs de la première
déclinaison, etc., etc. J’ai rétabli l’orthographe commune,
avertissant, une fois pour toutes, de quelques incorrections constantes
du manuscrit, mais signalant en note, d’une manière spéciale, certaines
anomalies singulières. J’ai, d’ailleurs, accepté l’orthographe
du manuscrit, toutes les fois qu’elle était admissible et surtout
constante. Par exemple, le manuscrit porte, non pas une fois, mais
toujours, _neglegentia_, _neglegere_; j’ai adopté cette forme, quoique
moins bonne que _negligentia_, _negligere_, parce qu’elle est latine,
et que tout porte à croire qu’elle a été celle de Hrotsvitha. Mais,
quand le copiste n’a pas de règles fixes et qu’il écrit le même mot,
tantôt d’une façon et tantôt d’une autre, je me suis cru autorisé
à n’employer que la meilleure. J’ai suivi le même système pour la
ponctuation et les capitales. Le manuscrit m’ayant paru ne présenter
à cet égard aucune règle appréciable, j’ai dû me conformer à l’usage
communément reçu.
Quant à la traduction, je me suis efforcé de la rendre aussi fidèle
et aussi littérale qu’il était possible de le faire, en respectant
le génie de notre langue; je serais heureux qu’elle pût reproduire
quelque chose de la grâce et de la délicatesse de l’original. Elle
aura toujours l’avantage d’être la première traduction complète de
ce recueil théâtral. Gottsched n’a traduit que la première partie de
_Gallicanus_ en allemand. J’ai eu à surmonter dans ce travail, surtout
pour le rétablissement du texte, d’assez graves et assez nombreuses
difficultés. Si les juges compétents en cette matière, soit en France,
soit à l’étranger, croient mes efforts dignes de quelques éloges, je
dois en reporter la meilleure partie aux conseils que je n’ai cessé
de recevoir de mon ami et collègue, M. Louis Dubeux, qui m’a prêté en
cette occasion, comme en toutes, le secours de la sagacité philologique
la plus sûre et du savoir le plus étendu.
4 juillet 1845.
THÉATRE DE HROTSVITHA.
HROTSUITHÆ
VIRGINIS ET MONIALIS GERMANICÆ,
GENTE SAXONICA ORTÆ,
INCIPIT
LIBER DRAMATICA SERIE CONTEXTUS[78].
Hujus omnem materiam, sicut et prioris, opusculi sumsi ab antiquis
libris sub certis auctorum nominibus conscriptis, excepta superius
scripta passione sancti Pelagii, cujus seriem martyrii quidam,
ejusdem qua passus est indigena civitatis, mihi exposuit, qui ipsum
pulcherrimum virorum se vidisse et exitum rei attestatus est veraciter
agnovisse. Unde si quid in illis falsitatis dictando comprehendi, non
ex meo fefelli, sed fallentes incaute imitata fui.
PRÆFATIO IN COMŒDIAS[79].{0000}
Plures inveniuntur catholici, cujus nos penitus expurgare nequimus[80]
facti, qui, pro cultioris facundia sermonis, gentilium vanitatem
librorum utilitati præferunt sacrarum Scripturarum. Sunt etiam
alii sacris inhærentes paginis, qui licet alia gentilium spernant,
Terentii[81] tamen figmenta[82] frequentius lectitant, et, dum
dulcedine sermonis delectantur, nefandarum notitia rerum maculantur.
Unde ego, _Clamor validus Gandeshemensis_, non recusavi illum imitari
dictando, dum[83] alii colunt legendo; quo, eodem dictationis genere,
quo turpia lascivarum incesta feminarum recitabantur, laudabilis
sacrarum castimonia virginum, juxta mei facultatem ingenioli,
celebraretur. Hoc tamen facit non raro verecundari gravique rubore
perfundi, quod, hujusmodi specie dictationis cogente, detestabilem
inlicite[84] amantium dementiam et male dulcia colloquia eorum, quæ
nec nostro auditui[85] permittuntur, accommodari dictando mente
tractavi et stili officio designavi. Sed, si[86] hæc erubescendo
neglegerem, nec proposito satisfacerem, nec innocentium laudem adeo
plene juxta meum posse exponerem, quia quanto blanditiæ amantium[87] ad
illiciendum promptiores, tanto et superni adjutoris gloria sublimior
et triumphantium victoria probatur gloriosior, præsertim cum feminea
fragilitas vinceret, et virile[88] robur confusioni subjaceret. Non
enim dubito mihi ab aliquibus objici, quod hujus vilitas dictationis
multo inferior, multo contractior, penitusque dissimilis ejus,
quem proponebam imitari; sit, sententiis concedo[89]: ipsis tamen
denuncio me in hoc jure reprehendi non posse, quasi his vellem
abusive assimilari, qui mei inertiam longe præcesserunt in scientia
sublimiori. Nec enim tantæ sum jactantiæ, ut vel extremis me præsumam
conferre auctorum alumnis, sed hoc solum nitor, ut, licet nullatenus
valeam apte, supplici tamen mentis devotione, acceptum in datorem
retorqueam ingenium. Ideoque non sum adeo amatrix mei, ut pro vitanda
reprehensione, Christi, qui in Sanctis operatur, virtutem (quocumque
ipse dabit posse) cessem prædicare. Si enim alicui placet mea devotio,
gaudebo; si autem, vel pro mei abjectione, vel pro vitiosi sermonis
rusticitate nulli placet, memet ipsam tamen juvat quod feci; quia, dum
proprii vilitatem laboris in aliis meæ inscientiæ opusculis heroico
ligatam strophio, in hoc dramatica junctam serie colo[90], perniciosas
gentilium delicias abstinendo devito.
[78] Legitur in codice (folio 77º verso): _Explicit liber primus,
incipit secundus dramatica serie contextus._
[79] Codex habet: _Hrosvithæ illustris mulieris Germanicæ gente
Saxonica ortæ in sex comœdias suas præfatio incipit fæliciter_.
Hic titulus scriptus est recentiore manu, quam Conradi Celtis
esse putant Bibliothecæ Regiæ Monacensis custodes.
[80] Celtes et Schurzfleisch: _nequivimus_.
[81] Codex: _Terrentii_.—Celtes: _Therencii_.
[82] Codex: _Fingmenta_.
[83] Sic codex.—Celtes: _quem_.
[84] Celtes: _illicite_.
[85] Codex: _autitui_.
[86] Conjunctio conditionalis _si_, quæ in codice deest, ex Celte
recepi postulante sensu.
[87] Codex: _amentium_.
[88] Codex et Celtes: _virilis_.—Schurzfleisch: _virile_.
[89] Celtes: _eorum concedo sententiis_.—Schurzfleisch: _concedo
sententiis_. Nihil tamen mutandum.
EPISTOLA EJUSDEM AD QUOSDAM SAPIENTES HUJUS LIBRI FAUTORES[91].
Plene sciis et bene moratis, nec alieno profectui invidentibus, sed,
ut decet vere sapientes, congratulantibus, Hrotsuitha[92] nesciola,
nullaque probitate idonea, præsens valere et perpes gaudere. Vestræ
igitur laudandæ humilitatis magnitudinem satis admirari nequeo,
magnificæque, circa mei utilitatem, benignitatis atque dilectionis
plenitudinem, condignarum recompensatione gratiarum remetiri non
sufficio, quia, cum philosophicis adprime studiis enutriti et scientia
longe excellentius sitis perfecti, mei opusculum vilis mulierculæ,
vestra admiratione dignum duxistis, et largitorem in me operantis
gratiæ fraterno affectu gratulantes laudastis, arbitrantes mihi inesse
aliquantulum scientiam artium, quarum subtilitas longe præterit mei[93]
muliebre ingenium. Denique rusticitatem meæ dictatiunculæ hactenus
vix audebam paucis ac solummodo familiaribus meis ostendere; unde
pene opera cessavit dictandi ultra aliquid hujusmodi, quia, sicut
pauci fuere, qui me prodente perspicerent, ita non multi, qui, vel
quid corrigendum inesset enuclearent, vel ad audendum[94] aliquid huic
simile provocarent. At nunc, quia trium testimonium constat esse verum,
vestris corroborata sententiis, fiducialius[95] præsumo et componendis
operam dare, si quando Deus annuerit posse, et quorumcumque sapientium
examen subire. Inter hæc diversis affectibus, gaudio videlicet et metu,
in diversum trahor. Deum namque, cujus solummodo gratia sum id quod
sum, in me laudari cordetenus gaudeo; sed major quam sim videri timeo,
quia utrumque nefas esse non ambigo, et gratuitum Dei donum negare,
et non acceptum accepisse simulare. Unde non denego præstante gratia
Creatoris per dynamin me artes scire, quia sum animal capax disciplinæ,
sed per energiam[96] fateor omnino nescire. Perspicax quoque ingenium
divinitus mihi collatum esse agnosco, sed magistrorum cessante
diligentia, incultum et propriæ pigritia inertiæ torpet neglectum.
Quapropter, ne in me donum Dei annullaretur ob neglegentiam mei, si
qua forte fila vel etiam floccos de panniculis a veste philosophiæ
abruptis evellere quivi, præfato opusculo inserere curavi, quo vilitas
meæ inscientiæ intermixtione nobilioris materiæ illustraretur, et
largitor ingenii tanto amplius in me jure laudaretur[97], quanto
muliebris sensus tardior esse creditur. Hæc mea in dictando intentio,
hæc sola mei sudoris est causa, neque simulando me nescita scire jacto,
sed quantum ad me tantum scio quod nescio. Quia enim attactu vestri
favoris atque petitionis arundineo more inclinata libellum, quem tali
intentione disposui, sed usque huc pro sui vilitate occultare quam
in palam proferre malui, vobis perscrutandum tradidi, decet ut non
minoris diligentia sollicitudinis eum emendando investigetis, quam
proprii seriem laboris; et sic tandem ad normam rectitudinis reformatum
mihi remittite, quo, vestri magisterio præmonstrante in quibus maxime
peccassem possim agnoscere.
[90] Celtes: _in hac dragmatica junctura serie colo_.
[91] Celtes addit: _et emendatores priusquam libros suos ederet_,
quod nescio unde invexit.
[92] Scripturam hujus nominis nostræ ex pluribus poetriæ
locis dedimus. Ita enim in præfatione _Sanctæ Mariæ_, in fine
_Ascentionis Domini_, in præfatione _Gangolphi_, in præfatione
_Pelagii_ et in præfatione _Proterii_, teste G. H. Pertzio
(_Monumenta Germaniæ_; Scriptorum tom. IV, p. 302, n. 1). Hic
tantum, ni fallor, HROTSVIT codex exhibet.
[93] Schurzfleisch: _meum_, nulla necessitate.
[94] Celtes: _audiendum_, male.
[95] Celtes: _fiducialibus_, absque sensu.
[96] Codex: _energian_, pro _energeian_, semigræce.
[97] Sic Celtes.—Codex habet _lauderetur_.
[Illustration]
I.
GALLICANUS[98].
ARGUMENTUM IN GALLICANUM[99].{0001}
Conversio Gallicani principis militiæ, qui iturus ad bellum contra
Scythas, sacratissimam virginem Constantiam Constantini imperatoris
filiam desponsavit, sed in conflictu prælii nimium coartatus, per
Joannem et Paulum primicerios Constantiæ conversus, ad baptisma
convolavit, cælibemque vitam elegit. Postea autem jubente Juliano
apostata in exilium missus martyrio est coronatus. Sed et Joannes
et Paulus eodem jubente clam occisi et in domo occulte sunt sepulti.
Nec mora: percussoris filius a dæmonio arreptus, patris commissum et
martyrum confitendo meritum juxta eorum sepulchra salvatus, una cum
patre est baptizatus.
GALLICANUS.{0002}
DRAMATIS PERSONÆ[100].
CONSTANTINUS imperator.
GALLICANUS.
CONSTANTIA.
ARTEMIA.
ATTICA.
JOANNES.
PAULUS.
Principes.
SCENA PRIMA[101].{0003}
CONSTANTINUS[102].{0004}
Tædet me, Gallicane, morarum, quia gentem, quam scis Scytharum Romanæ
solam resistere paci nostrisque temere præceptis reluctari, bello
protrahis lacessere, cum pro tui strenuitate id tibimet exercitii ad
defensionem non ignores patriæ servari[103].
GALLICANUS[104].{0005}
Tuis enim, o Auguste Constantine, obnixe manibus pedibusque semper
insistens obsequiis, tuæ Augustalis excellentiæ votis effectu conabar
respondere operis, nec umquam me subtraxi faciendis.
CONSTANTINUS.{0006}
Si opus est monitu[105]? nam memoriæ fixum teneo. Unde monui hortando
potius quam arguendo, morem ut geras.
GALLICANUS.{0007}
Id ipsum etiam studebo nunc.
CONSTANTINUS.{0008}
Gaudeo.
GALLICANUS.{0009}
Nec amore vitæ abduci potero, quin peragam quæ jubes.
CONSTANTINUS.{0010}
Placet, tuique in me benivolentiam laudo.
GALLICANUS.{0011}
Sed summa implendæ intentio servitutis summam expetit recompensationem
mercedis.
CONSTANTINUS.{0012}
Nec injuria.
GALLICANUS.{0013}
Difficultas enim cujuscumque laboris tolerabilius fertur, si haud[106]
incerta accipiendæ spe mercedis relevatur.
CONSTANTINUS.{0014}
Patet.
GALLICANUS.{0015}
Unde ineundi præmium periculi mihi, quæso, proponas in præsenti,
quo inpigre dimicans sudore non frangar certaminis, animatus spe
retributionis.
CONSTANTINUS.{0016}
Quod dignissimum omnique videbatur senatui gratissimum[107]
numquam tibi negabam aut negabo præmium, scilicet nostræ adeptionem
familiaritatis, præcipuæque inter palatinos dignitatis.
GALLICANUS.{0017}
Fateor, sed id nunc haud molior.
CONSTANTINUS.{0018}
Si aliud expetas, oportet proferas.
GALLICANUS.{0019}
Immo aliud.
CONSTANTINUS.{0020}
Quid?
GALLICANUS.{0021}
Si præsumo dicere....
CONSTANTINUS.{0022}
Et bene.
GALLICANUS.{0023}
Irasceris.
CONSTANTINUS.{0024}
Nullo modo.
GALLICANUS.{0025}
Certe.
CONSTANTINUS.{0026}
Non.
GALLICANUS.{0027}
Moveberis indignatione.
CONSTANTINUS.{0028}
Ne id vereare.
GALLICANUS.{0029}
Dicam, jussisti; Constantiam tui natam amo.
CONSTANTINUS.{0030}
Et merito. Decet enim[108] ut herilem filiam honorabiliter ames et
amabiliter honores.
GALLICANUS.{0031}
Interrumpis dicenda.
CONSTANTINUS.{0032}
Non interrumpo.
GALLICANUS.{0033}
Ipsamque, si tua annuerit pietas, desponsare gestio.
CONSTANTINUS.{0034}
Non leve appetit præmium, sed summum vobisque, o principes, ante
insolitum.
GALLICANUS.{0035}
Eh[109] heu! dedignatur; præscivi. Instate, quæso, mecum precibus.
PRINCIPES.{0036}
Decet tuam, imperator egregie, dignitatem, ut pro sui reverentia hoc
illi non abnuas.
CONSTANTINUS.{0037}
Si[110] abnuo quantum ad me; sed subtili primum inquisitione reor
investigandum, an filia præbeat assensum.
PRINCIPES.{0038}
Consequens est.
CONSTANTINUS.{0039}
Ibo, ipsamque, si velis, Gallicane, pro hac re appellabo.
GALLICANUS.{0040}
Ac libens.
SCENA SECUNDA.{0041}
CONSTANTIA[111].{0042}
Dominus imperator adit nos solito tristior. Quid velit vehementer
admiror.
CONSTANTINUS.{0043}
Huc ades, o filia Constantia, paucis te volo.
CONSTANTIA.{0044}
Assum, domine mi; jube, quid velis.
CONSTANTINUS.{0045}
Anxietate cordis fatigor, gravique tristitia afficior.
CONSTANTIA.{0046}
Ut te venientem aspexi, tristitiam deprehendi, et licet causam
ignorarem, conturbata pertimui.
CONSTANTINUS.{0047}
Tui causa contristor.
CONSTANTIA.{0048}
Mei?
CONSTANTINUS.{0049}
Tui.
CONSTANTIA.{0050}
Expaveo; quid est, domine mi?
CONSTANTINUS.{0051}
Piget dicere, ne contristeris.
CONSTANTIA.{0052}
Multo magis contristor, si non dixeris.
CONSTANTINUS.{0053}
Gallicanus dux, cui frequens successus triumphorum primum inter
principes dignitatis adquisivit gradum, cujusque ope sæpissime
indigemus ad defensionem patriæ....
CONSTANTIA.{0054}
Quid ille?
CONSTANTINUS.{0055}
Desiderat te sponsam habitum ire.
CONSTANTIA.{0056}
Me?
CONSTANTINUS.{0057}
Te.
CONSTANTIA.{0058}
Mallem[112] mori.
CONSTANTINUS.{0059}
Præscivi.
CONSTANTIA.{0060}
Nec mirum, quia tuo consensu, tuo permissu, servandam Deo virginitatem
devovi.
CONSTANTINUS.{0061}
Memini.
CONSTANTIA.{0062}
Nullis enim suppliciis umquam potero compelli, quin inviolatum
custodiam sacramentum propositi.
CONSTANTINUS.{0063}
Convenit. Sed hinc coartor nimium, quia si, quod debet fieri paterno
more, te in proposito permansum ire consensero, haud leve damnum patiar
in publica re. Si autem, quod absit, renitor, æternis cruciandus pœnis
subjacebo.
CONSTANTIA.{0064}
Si enim divinum desperarem adesse auxilium, mihi quam maxime, mihi
potissimum esset dolendum.
CONSTANTINUS.{0065}
Verum.
CONSTANTIA.{0066}
Nunc autem nullus relinquitur locus mœstitiæ, præsumenti de Domini
pietate.
CONSTANTINUS.{0067}
Quam bene dicis, mea Constantia!
CONSTANTIA.{0068}
Si meum digneris captare consilium, præmonstrabo qualiter utrumque
evadere possis damnum.
CONSTANTINUS.{0069}
O utinam!
CONSTANTIA.{0070}
Simula, prudenter peracta expeditione, ipsius votis te satisfacturum
esse: et ut meum concordari credat velle, suade, quo suas interim
filias Atticam ac Artemiam, velut pro solidandi pignore amoris, mecum
mansum ire, meosque primicerios Joannem et Paulum secum faciat iter
arreptum ire.
CONSTANTINUS.{0071}
Et quid, si victor revertetur[113], mihi erit agendum?
CONSTANTIA.{0072}
Reor Omnipatrem prius esse invocandum, quo ab hujusmodi intentione
Gallicani revocet[114] animum.
CONSTANTINUS.{0073}
O filia, filia, quantum dulcedine tuæ alloquutionis amaritudinem
dulcorasti mœsti patris, adeo ut pro hac re nulla post hæc movear
sollicitudine.
CONSTANTIA.{0074}
Non est necesse.
CONSTANTINUS.{0075}
Eam, et Gallicanum læta promissione circumveniam.
CONSTANTIA.{0076}
Vade in pace, mi domine.
SCENA TERTIA.{0077}
GALLICANUS.{0078}
Curiositate frangar, o principes, antequam, quid mis[115] senior
Augustus tamdiu cum herili filia agat, experiar.
PRINCIPES.{0079}
Suadet illi velle quæ desideras.
GALLICANUS.{0080}
O utinam prævaleret suasio!
PRINCIPES[116].{0081}
Forsitan prævalebit.
GALLICANUS.{0082}
Silete, quiescite, Augustus revertitur, non ut abiit obscuro, sed vultu
admodum sereno.
PRINCIPES.{0083}
Bona fortuna.
GALLICANUS.{0084}
Si enim, ut dicitur, speculum mentis est facies, serenitas faciei,
mansuetudinem forte designat ejus animi.
PRINCIPES.{0085}
Ita.
SCENA QUARTA.{0086}
CONSTANTINUS.{0087}
Gallicane!
GALLICANUS.{0088}
Quid dixit?
PRINCIPES.{0089}
Procede, procede, vocat te.
GALLICANUS.{0090}
Dii propitii, favete!
CONSTANTINUS.{0091}
Perge securus, Gallicane, ad bellum. Reversurus enim accipies, quod
desideras, præmium.
GALLICANUS.{0092}
Illudisne me?
CONSTANTINUS.{0093}
Si illudo?
GALLICANUS.{0094}
Me felicem, si unum scirem.
CONSTANTINUS.{0095}
Quid unum?
GALLICANUS.{0096}
Ejus responsum.
CONSTANTINUS.{0097}
Filiæ?
GALLICANUS.{0098}
Ipsius.
CONSTANTINUS.{0099}
Injusta satis ratio in hac re verecundæ virginis responsum quærere.
Consequentia autem rerum monstrabit ejus assensum.
GALLICANUS.{0100}
Si hunc scirem, responsum flocci facerem.
CONSTANTINUS.{0101}
Licet, experiare.
GALLICANUS.{0102}
Exopto.
CONSTANTINUS.{0103}
Sui primicerios Joannem et Paulum tecum commoratum iri decrevit, usque
in diem nuptiarum.
GALLICANUS.{0104}
Quam ob causam?
CONSTANTINUS.{0105}
Quo illorum ex confabulatione ipsius vitam, mores, consuetudinem,
possis prænoscere.
GALLICANUS.{0106}
Bonum consilium, mihique quam maxime placitum.
CONSTANTINUS.{0107}
Scilicet tui filias secum versa vice desiderat interim mansum ire,
quatinus illarum per sodalitatem tibi fiat morigera.
GALLICANUS.{0108}
Euax, Euax! Omnia meis respondent votis.
CONSTANTINUS.{0109}
Fac ut adducantur citius.
GALLICANUS[117].{0110}
Statis, milites? Currite, abite, adducite filias ad obsequium sui
dominæ.
SCENA QUINTA.{0111}
MILITES.{0112}
Assunt illustres Gallicani natæ, tuæ familiaritati, hera Constantia,
pro sui pulchritudinis, sapientiæ, et probitatis perspicuitate satis
aptæ.
CONSTANTIA.{0113}
Placet. (Introducuntur[118] honorifice.)—Amator virginitatis et
inspirator castitatis, Christe, qui me precibus martyris tuæ Agnetis a
lepra pariter corporis et ab errore eripiens gentilitatis, invitasti
ad virgineum tui Genitricis thalamum, in quo tu manifestus es verus
Deus, retro exordium natus a Deo Patre, idemque[119] verus homo ex
Matre natus in tempore, te veram et coæternam Patri sapientiam, per
quam facta sunt omnia et cujus dispositione consistunt et moderantur
universa, suppliciter exoro, ut Gallicanum, qui tui in me amorem
surripiendo conatur extinguere, post te trahendo ab injusta intentione
revocare, suique filias digneris tibi assignare sponsas, et instilla
cogitationibus earum tui amoris dulcedinem, quatinus execrantes carnale
consortium pervenire mereantur ad sacrarum societatem virginum.
ARTEMIA.{0114}
Ave, Constantia, imperialis hera.
CONSTANTIA.{0115}
Salvete, sorores, Attica et Artemia; state, state, ne procidatis, sed
libate mihi osculum amoris.
ARTEMIA.{0116}
Tuum ad obsequium, domina, alacri mente venimus, tuæ ditioni summa
devotione nos subjecimus, tantum, ut tua nobis abundet gratia.
CONSTANTIA.{0117}
Unum Dominum habemus in cœlis, cui debetur devotio nostræ servitutis,
in cujus fide et dilectione condecet nos servata corporis integritate
unanimiter perseverare, ut mereamur aulam cœlestis patriæ cum palma
virginitatis introire.
ARTEMIA.{0118}
In nullo reluctamur, sed testes in omnibus præceptis parere nitimur,
præcipue in agnitione veritatis et servandæ proposito virginitatis.
CONSTANTIA.{0119}
Congrua satis responsio, vestraque ingenuitate condigna, nec dubito,
quin divinæ inspiratione gratiæ ad credendum estis perventæ[120].
ARTEMIA.{0120}
Qui posset fieri, ut servientes idolis sanum saperemus, sine
illustratione supernæ pietatis?
CONSTANTIA.{0121}
Stabilitas vestræ fidei spem mihi excitat de credulitate Gallicani.
ARTEMIA.{0122}
Admoneatur tantum; haud dubium quin credat[121].
CONSTANTIA.{0123}
Advocentur Joannes et Paulus.
SCENA SEXTA.{0124}
JOANNES.{0125}
Præsto sumus, hera, quos[122] vocasti.
CONSTANTIA.{0126}
Ite citi ad Gallicanum, et inhærentes ejus lateri suadete illi paulatim
mysterium nostræ fidei, si forsan illum Deus dignetur per nos[123]
lucrari[124].
PAULUS.{0127}
Deus det proventum! Nos adhibemus frequentationes hortamentorum.
SCENA SEPTIMA.{0128}
GALLICANUS.{0129}
Opportune advenitis, Joannes et Paule; suspensis diu animis vestrum
præstolabar adventum.
JOANNES.{0130}
Ut vocem jubentis domnæ hausimus, tibi ad obsequendum convolavimus.
GALLICANUS.{0131}
Multo magis vestro quam aliorum delector obsequio.
PAULUS.{0132}
Non immerito, nam vulgo dicitur: _Qui dilectis obsequitur, et ipse fit
dilectus_[125].
GALLICANUS.{0133}
Verum.
JOANNES.{0134}
Dilectio mittentis heræ reconciliatur nos familiaritati tuæ.
GALLICANUS.{0135}
Non nego. Convenite, congregamini, tribuni et centuriones, omnesque mei
juris milites. Assunt Joannes et Paulus, quorum detinebar absentia ne
pergerem.
TRIBUNI.{0136}
Præcede. (Collectim comitantur[126].)
GALLICANUS.{0137}
Capitolium et templa primum nobis intranda, numinaque deorum placanda
sunt ritu sacrificiorum, quo prosperentur exitus[127] pugnæ.
TRIBUNI.{0138}
Necesse.
JOANNES.{0139}
Subtrahamus nos interim.
PAULUS.{0140}
Decet.
SCENA OCTAVA.{0141}
JOANNES.{0142}
En, dux egreditur; ascendamus equos, offeramus nos obviam.
PAULUS.{0143}
Ac cito.
GALLICANUS.{0144}
Unde venitis? Ubi fuistis?
JOANNES.{0145}
Stravimus sarcinulas, præmisimus, quo expediti tuum iter possimus
comitari.
GALLICANUS.{0146}
Placet.
SCENA NONA.{0147}
GALLICANUS.{0148}
O tribuni, proh Juppiter! aspicio innumerabilis exercitus legiones,
variis armorum instrumentis horribiles.
TRIBUNI.{0149}
Hercle hostes!
GALLICANUS.{0150}
Resistamus fortiter et congrediamur viriliter.
TRIBUNI.{0151}
Si est utilis nostri congressio cum tantis?
GALLICANUS.{0152}
Et quid mavultis?
TRIBUNI.{0153}
Submittere colla.
GALLICANUS.{0154}
Nolit hoc Apollo!
TRIBUNI.{0155}
Ædepol faciendum. En, undiquesecus circumdamur, vulneramur, perimimur.
GALLICANUS.{0156}
Eh heu! quid erit, cum tribuni me spernunt, se tradunt?
JOANNES.{0157}
Fac votum Deo cœli te christianum fieri, et vinces.
GALLICANUS.{0158}
Voveo, et opere implebo.
HOSTES[128].{0159}
Heus! rex Bradan, sperandæ fortuna victoriæ alludit[129] nos. En,
dextræ languescunt, vires fatiscunt[130]; sed et inconstantia pectoris
cogit nos discedere ab armis.
BRADAN.{0160}
Quid dicam ignoro; ipsa quam toleratis me urget passio. Restat ut nos
duci tradamus.
HOSTES.{0161}
Alias non evademus.
BRADAN.{0162}
Dux Gallicane, noli in nostri perniciem sævire, sed parce et utere ut
libet nostra servitute.
GALLICANUS.{0163}
Ne trepidetis, ne formidetis; sed datis obsidibus facite vos
tributarios imperatoris et vivite beate sub Romana pace.
BRADAN[131].{0164}
Tuo arbitrio pendet quot qualesque accipere quantumque pondus solvendi
census nobis velis imponere.
GALLICANUS.{0165}
Solvite procinctum, mei milites; nemo lædatur, nemo perimatur;
amplectamur fœderatos, quos publicos insectamur[132] inimicos.
JOANNES.{0166}
Quanto magis valet intenta precatio, quam humana præsumptio!
GALLICANUS.{0167}
Verum.
PAULUS.{0168}
Quam efficax his aderit superna miseratio, quos Deo commendat humilis
devotio!
GALLICANUS.{0169}
Perspicuum.
JOANNES.{0170}
Sed quod vovetur in perturbatione, solvendum est in tranquillitate.
GALLICANUS.{0171}
Assentio; unde quantocius baptizari[133] gestio, ac reliquum vitæ in
Dei obsequio vacare.
PAULUS.{0172}
Justum.
SCENA DECIMA.{0173}
GALLICANUS.{0174}
Ecce, in introitu nostro proruunt Romani urbicolæ, insignia laudum
ferentes ex more.
JOANNES.{0175}
Consequens est.
GALLICANUS.{0176}
Sed nec nostræ, nec deorum fortitudini titulus debetur triumphi.
PAULUS.{0177}
Nullo modo, sed vero Deo.
GALLICANUS.{0178}
Unde templa arbitror transeunda.
JOANNES.{0179}
Recte arbitraris.
GALLICANUS.{0180}
Et limina Apostolorum supplici confessione esse intranda.
PAULUS.{0181}
O te tali opinione felicem! Nunc testaris te verum christicolam.
SCENA UNDECIMA.{0182}
CONSTANTINUS.{0183}
Admiror, o milites, cur Gallicanus tamdiu se subtrahat nostris
conspectibus.
MILITES.{0184}
Ut urbem intravit, gressum ad domum sancti Petri concite tetendit,
terratenusque prostratus pro recepta victoria grates impendit
Altithrono.
CONSTANTINUS.{0185}
Gallicanus?
MILITES.{0186}
Ipse.
CONSTANTINUS.{0187}
Incredibile.
MILITES.{0188}
En, accedit; ipsum potes sciscitari.
SCENA DUODECIMA.{0189}
CONSTANTINUS.{0190}
Diu te, Gallicane, sustinui, ut modum exitumque experirer prælii.
GALLICANUS.{0191}
Dicam digestim.
CONSTANTINUS.{0192}
Hoc interim parvi pendo, quo edisseras quod magis exopto.
GALLICANUS.{0193}
Quid est?
CONSTANTINUS.{0194}
Cur iturus deorum templa et revertens intrares Apostolorum tecta.
GALLICANUS.{0195}
Rogas?
CONSTANTINUS.{0196}
Curiose.
GALLICANUS.{0197}
Expono.
CONSTANTINUS.{0198}
Exopto.
GALLICANUS.{0199}
Fateor, sacratissime imperator, iturus, ut objecisti, sacella intravi,
meque dæmoniis et diis supplex commisi.
CONSTANTINUS.{0200}
Hoc Romanis antiquitus fuit in more.
GALLICANUS.{0201}
Mala consuetudo.
CONSTANTINUS.{0202}
Pessima.
GALLICANUS.{0203}
Quo pacto tribuni cum suis legionibus advenere, meque euntem
undiquesecus sepsere.
CONSTANTINUS.{0204}
Pomposo admodum apparatu egrediebaris.
GALLICANUS.{0205}
Promovimus, hostes impegimus, commisimus, victi sumus.
CONSTANTINUS.{0206}
Romani victi!
GALLICANUS.{0207}
Penitus.
CONSTANTINUS.{0208}
O res dira omnibusque seclis inaudita!
GALLICANUS.{0209}
Ego quidem nefanda sacrificia iteravi, nec aderant qui adjuvarent dii;
sed invalescente congressione plurimi ex nostris interiere.
CONSTANTINUS.{0210}
Confundor audiendo.
GALLICANUS.{0211}
Tandem tribuni me spreverunt, se tradiderunt.
CONSTANTINUS.{0212}
Hostibus?
GALLICANUS.{0213}
Ipsis.
CONSTANTINUS.{0214}
Ah! quid fecisti?
GALLICANUS.{0215}
Quid possem facere, nisi fugam captare?
CONSTANTINUS.{0216}
Non.
GALLICANUS.{0217}
Etiam.
CONSTANTINUS.{0218}
Quantis tunc angustiis urgebatur constantia tui pectoris!
GALLICANUS.{0219}
Maximis.
CONSTANTINUS.{0220}
Et quomodo evasisti?
GALLICANUS.{0221}
Mis[134] familiares socii Joannes et Paulus suaserunt mihi votum
fecisse Creatori.
CONSTANTINUS.{0222}
Salubre.
GALLICANUS.{0223}
Experiebar. Ut os ad vovendum aperui, cœleste juvamen sensi.
CONSTANTINUS.{0224}
Quo pacto?
GALLICANUS.{0225}
Apparuit mihi juvenis proceræ magnitudinis crucem ferens in humeris, et
præcepit ut stricto mucrone illum sequerer.
CONSTANTINUS.{0226}
Quisquis ille erat, cœlitus missus fuerat.
GALLICANUS.{0227}
Comprobavi; nec mora, astiterunt mihi a dextra lævaque milites armati,
quorum vultum minime agnovi, promittentes auxilium sui.
CONSTANTINUS.{0228}
Cœlestis militia.
GALLICANUS.{0229}
Non ambigo. At ubi sequens præcedentem securus[135] inter medias
hostium ingrederer acies, perveni ad regem eorum, nomine Bradan, qui
mox incredibili metu correptus, pedibusque meis provolutus, se cum suis
subdidit, professus censum principi Romani orbis finetenus solvendum.
CONSTANTINUS.{0230}
Grates prosperitatis auctori, qui in se sperantes non patitur confundi.
GALLICANUS.{0231}
Experimento didici.
CONSTANTINUS.{0232}
Vellem experiri quid deinde profugi actitarent tribuni.
GALLICANUS.{0233}
Maturabant reconciliari.
CONSTANTINUS.{0234}
Recepistin’ gratis?
GALLICANUS.{0235}
Ego illos[136] gratis, qui me periclis[137], qui se inimicis? haud ita.
CONSTANTINUS.{0236}
Et qui?
GALLICANUS.{0237}
Proposui promerendæ gratiæ pretium.
CONSTANTINUS.{0238}
Quale?
GALLICANUS.{0239}
Videlicet sectam christicolarum, quam qui elegerit[138], gratiam
susciperet priorem honoremque ampliorem; qui vero spreverit[139],
gratia simul privaretur et militia.
CONSTANTINUS.{0240}
Recta propositio, tuaque auctoritate condigna.
GALLICANUS.{0241}
Ego quidem, baptismate imbutus, totum me Deo subjugavi, in tantum, ut
tuæ quam præ omnibus dilexi abrenunciarem filiæ, quo abstinens conjugii
placerem Virginis proli.
CONSTANTINUS.{0242}
Accede propius, ut irruam in tuos amplexus. Nunc quidem, nunc cogor
tibi detegere quod ad tempus studebam velare.
GALLICANUS.{0243}
Quid?
CONSTANTINUS.{0244}
Id videlicet, quod mea tuæque natæ eidem quam elegisti student
religioni.
GALLICANUS.{0245}
Gaudeo.
CONSTANTINUS.{0246}
Tantoque servandæ virginitatis flagrant amore, ut nec minis nec
blandimentis revocari possint[140] ab intentione.
GALLICANUS.{0247}
Perseverent, exopto.
CONSTANTINUS.{0248}
Introeamus in palatium, ubi ipsæ commorantur.
GALLICANUS.{0249}
Præcede, sequar.
CONSTANTINUS.{0250}
Ecce, occurrunt cum Augusta Helena mei genitrice gloriosa, omnibusque
lacrimæ fluunt præ gaudio.
SCENA TERTIA DECIMA.{0251}
GALLICANUS.{0252}
Vivite feliciter, o sanctæ virgines, perseverantes in Dei timore,
decusque virginitatis inviolatum servate, quo dignæ inveniamini
amplexibus Regis æterni.
CONSTANTIA.{0253}
Eo liberius servabimus, quo te non contra luctari sentimus.
GALLICANUS.{0254}
Non contra luctor, non renitor, non prohibeo; sed vestris in hoc
votis libens concedo in tantum, ut nec te, o mea Constantia, quam haud
segniter emi vitæ pretio, aliud quam cœpisti velle cogam[141].
CONSTANTIA.{0255}
Hæc mutatio dextræ Excelsi.
GALLICANUS.{0256}
Si in melius mutatus non essem, tuæ promissioni assensum non præberem.
CONSTANTIA.{0257}
Amicus pudicitiæ virginalis et fautor totius bonæ voluntatis, qui te ab
injusta cogitatione[142] revocavit, meamque virginitatem sibi signavit,
dignetur nos pro corporali discidio quandoque associatum ire in æterno
gaudio.
GALLICANUS.{0258}
Fiat, fiat!
CONSTANTINUS.{0259}
Cum vinculum Christi amoris in unius nos societate[143] conjungat
religionis, decet ut, quasi gener Augustorum, honorifice nobiscum
habites intra palatium.
GALLICANUS.{0260}
Nulla magis est vitanda tentatio, quam oculorum concupiscentia.
CONSTANTINUS.{0261}
Refragari nequeo.
GALLICANUS.{0262}
Unde non expedit me frequentius virginem intueri, quam præ parentibus,
præ vita, præ anima, a me scis amari.
CONSTANTINUS.{0263}
Ut libet.
GALLICANUS.{0264}
Ecce, habes quadruplicatum exercitum Christo favente et me laborante,
patere ut[144] nunc militem Imperatori, cujus juvamine vici, et cui
debeo quidquid feliciter vixi.
CONSTANTINUS.{0265}
Ipsum decet laus et jubilatio, ipsi debet famulari omnis creatura.
GALLICANUS.{0266}
Sed illi potissimum, quis in necessitate largius præstat auxilium.
CONSTANTINUS.{0267}
Ut asseris.
GALLICANUS.{0268}
Partem possessionis, quæ ad filias pertinet, excipio, partemque ad
susceptionem peregrinorum mihi reservo. De reliquo[145] proprios servos
libertate donatos ditari, pauperumque necessitates volo sustentari.
CONSTANTINUS.{0269}
Prudenter possessa disponis, nec expers fies æternæ retributionis.
GALLICANUS.{0270}
Me ipsum etiam sancto viro Hilariano in urbe Ostiensi[146] individuum
sodalem ardeo associatum iri, quo ibidem reliquum vitæ in Dei laude
pauperumque vacem susceptione.
CONSTANTINUS.{0271}
Simplex Esse, cui semper est posse, sinat tui esse prosperis
successionibus juxta sui velle vigere, et perducat te ad gaudia
æternitatis, qui regnat et gloriatur in unitate Trinitatis.
GALLICANUS.{0272}
Amen.
[98] Inscriptio hujus fabulæ, sicut et cæterarum, deest in
codice.
[99] Hæc tria verba manu recentiore scripta sunt in codice.
[100] Hæc inscriptio nec in hac nec in cæteris Nostræ fabulis
legitur.
[101] Scenarum partitio nusquam in codice notatur.
[102] Constantini nomen omittit codex.
[103] Celtes: _servare_.
[104] Codex: _G. resp._ id est, _Gallicanus respondit_. Litteræ
_G. resp._ recentiore manu exaratæ sunt in codice, qui in
scribendis personarum nominibus compendiis semper utitur.
[105] Sæpe apud Nostram conjunctio _si_ vim habet interrogandi,
dubitandi et etiam negandi.
[106] Codex et hic et ubique _haut_. Semel monemus nos _haud_
daturos esse.
[107] Schurzfleisch: _gravissimum_, mendose.
[108] Verbum _enim_ recentiore manu et pallidiori atramento
scriptum est in codice.
[109] Ita sæpissime codex, et bene, ut puto.—Celtes: _Heu! heu!_
[110] Hic notandum _si_ cum notione negandi.—Celtes: _non_.
[111] Nomen integrum exstat in codice.
[112] Codex: _Mallim_.
[113] Ita codex.—Celtes: _reverteretur_.
[114] Celtes: _revocaret_.
[115] Sic codex.—Celtes: _meus_, nulla utilitate.
[116] Codex: _P_, superscripto recentiore manu _Principes d_, id
est, _Principes dicunt_.—Celtes: _Paulus_, male.
[117] Sic Celtes.—In codice legitur _C._ (id est _Constantinus_)
pro _G._ (_Gallicanus_), librarii vitio.
[118] Sic codex.—Celtes: _introducantur_.—Hæc verba parenthesis
nota inclusi, quia, ni fallor, ad sermonis seriem non pertinent,
sed de iis quæ in scena aguntur nos monent.
[119] Codex: _idemque quæ_.
[120] Sic codex et Celtes.—Schurzfleisch: _perventuræ_.
[121] Codex: _credat quin_.
[122] Ita Celtes.—In codice legitur: _quod_.
[123] Sic codex.—Celtes nulla necessitate emendat _vos_.
[124] _Lucrari_ est emendatio Celtis.—Codex habet _luctari_.
[125] Hæc verba _Qui dilectis_, etc., recepimus ex
Celte.—Legitur in codice: _quod dilectis ocius et ipse sit
dilectus_, sine sensu.
[126] Verba _collectim comitantur_ parenthesi inclusa
_didascaliam_, id est, quid sit ludentibus agendum in scena,
indicant; ut supra, pagin. 42.
[127] Codex mendose: _exitum_, quod Celtes dedit.
[128] Plenam vocem exhibet codex.
[129] Sic codex.—Celtes: _illudit_.
[130] Codex et Celtes: _languescent et fatiscent_.
[131] Codex: _Hostes_.—A Celte recipimus _Bradan_.
[132] Celtes: _insectabamur_.
[133] Codex: _batizari_.
[134] Sic codex casco loquendi genere.—Celtes: _mei_.
[135] Sic codex.—Celtes: _secutus_, vitiosum sine dubio.
[136] Ita Celtes.—Codex: _illas_.
[137] Codex: _periclas_.—Celtes: _periculis_.
[138] Sic Celtes.—Codex: _eligerit_.
[139] Codex: _spreverint_.
[140] Codex: _possunt_.
[141] Sic codex.—Celtes: _cogor_, absque sensu.
[142] Celtes: _intentione_, quod verbum etiam in codice sua manu
inscripsit.
[143] Codex: _sociate_.
[144] Sic codex.—Celtes omisit _ut_ et addidit _me_.
[145] Sic Celtes.—Codex: _derelinquo_.
[146] Hunc locum Bollandi auxilio restitui. Cf. _Acta sanctorum_,
junii tom. V, p. 38.—Codex: _ostensi_.—Celtes: _ostendi_.
GALLICANI
PARS SECUNDA[147].
DRAMATIS PERSONÆ.
JULIANUS, imperator.
Consules.
Milites[148].
SCENA PRIMA.{0273}
JULIANUS[149].{0274}
Incommodum satis nostro probatur esse imperio, quod christiani libero
utuntur arbitrio, et jactant se leges debere sequi, quas accipiebant
temporibus Constantini.
CONSULES.{0275}
Turpe, si pateris.
JULIANUS.{0276}
Non patiar.
CONSULES.{0277}
Decet.
JULIANUS.{0278}
O milites, accingimini, et nudate christicolas possessionibus propriis,
objiciendo sententiam Christi dicentis: Qui non renunciaverit omnibus
quæ possidet, N. P. T. M. V. E. S. P. T[150].
MILITES.{0279}
In nobis non erit mora.
SCENA SECUNDA.{0280}
CONSULES.{0281}
En, milites revertuntur.
JULIANUS.{0282}
Secundusne est vester reditus?
MILITES.{0283}
Secundus.
JULIANUS.{0284}
Et cur tam citus?
MILITES.{0285}
Dicemus: Castella, quæ Gallicanus sibi retinuit, decrevimus intrasse,
tuæque servituti usurpasse; sed, si quis ex nostris pedem admovit,
leprosus seu energumenus[151] est factus.
JULIANUS.{0286}
Revertimini, ipsumque compellite vel patriam deserere, vel idolis
sacrificare.
SCENA TERTIA.{0287}
GALLICANUS.{0288}
Ne fatigemini, o milites, inutilia suadendo, quia in æstimatione æternæ
vitæ flocci facio quicquid habetur sub sole. Unde patriam desero et
exul pro Christo Alexandriam peto, optans ibidem coronari martyrio.
SCENA QUARTA.{0289}
MILITES.{0290}
Gallicanus, ut jussisti, patria expulsus Alexandriam petiit, ibique a
Rautiano[152] comite tentus gladio est peremptus.
JULIANUS.{0291}
O bene factum!
MILITES.{0292}
Sed Joannes et Paulus te fastidiunt.
JULIANUS.{0293}
Quid agunt?
MILITES.{0294}
Libere vagant[153], thesauros Constantiæ erogant.
JULIANUS.{0295}
Advocentur.
MILITES.{0296}
Assunt.
SCENA QUINTA.{0297}
JULIANUS.{0298}
Non nescio vos, Joannes et Paule, a cunabulis Augustorum[154]
mancipatos fuisse obsequio.
JOANNES.{0299}
Fuimus.
JULIANUS.{0300}
Unde decet ut meo inhærentes lateri serviatis in palatio, in quo
nutriti estis a puero.
PAULUS.{0301}
Haud serviemus.
JULIANUS.{0302}
Mihin’ non servietis?
JOANNES.{0303}
Diximus.
JULIANUS.{0304}
Num non videor[155] Augustus?
PAULUS.{0305}
Sed dissimilis prioribus.
JULIANUS.{0306}
In quo?
JOANNES.{0307}
Religione et merito.
JULIANUS.{0308}
Vellem plenius audire.
PAULUS.{0309}
Volumus dicere: Gloriosissimi et famosissimi imperatores Constantinus,
Constans et Constantius, quorum famulabamus imperio, fuere viri
christianissimi, et gloriabantur se servos esse Christi.
JULIANUS.{0310}
Memini, sed non opto eos in hoc sequi.
PAULUS.{0311}
Deteriora imitaris. Qui ecclesias frequentabant, et excusso diademate
prostrati Jesum Christum adorabant.
JULIANUS.{0312}
Ad hæc me non cogitis.
JOANNES.{0313}
Ideo illis es dissimilis.
PAULUS.{0314}
Nam quia adolebantur[156] Creatori, Augustalis apicem dignitatis
ornabant et beatificabant insignibus suæ probitatis et sanctitatis,
prosperisque ad vota successionibus pollebant.
JULIANUS.{0315}
Certe ego.
JOANNES.{0316}
Non simili modo, quia eos divina comitabatur gratia.
JULIANUS.{0317}
Frivola. Ego quondam stultus talia exercui, et clericatum in Ecclesia
obtinui.
JOANNES.{0318}
Placetne tibi, o Paule, clericus?
PAULUS.{0319}
Diaboli capellanus.
JULIANUS.{0320}
At ubi nihil utilitatis inesse deprehendi, ad culturam deorum me
inflexi[157], quorum pietas me provexit ad fastigium regni.
JOANNES.{0321}
Abrupisti nostri orationem, ne audires justorum laudem.
JULIANUS.{0322}
Quid ad me?
PAULUS.{0323}
Nihil; sed subjungendum est quod ad te. Postquam enim mundus eis non
erat dignus habendis, suscepti sunt inter angelos, tibique infelix
respublica relinquebatur regenda.
JULIANUS.{0324}
Cur infelix juxta id temporis?
JOANNES.{0325}
Ex qualitate rectoris.
PAULUS.{0326}
Reliquisti omnem religionem, et imitatus es idololatriæ[158]
superstitionem. Pro hac iniquitate, et a tuis conspectibus et a tuorum
societate nos subtraximus.
JULIANUS.{0327}
Licet satis multis[159] a vobis dehonestatus sim, adhuc tamen parcens
audaciæ cupio vos inter primos in palatio extollere.
JOANNES.{0328}
Ne fatiga te, quia nec minis, nec blandimentis cogimur cedere.
JULIANUS.{0329}
Decem dierum dabo inducias, quo tandem resipiscentes ultro maturetis
reconciliari gratiæ nostræ dignitatis. Sin autem, quod faciendum est
faciam, ne ultra[160] vobis ludibrio fiam.
PAULUS.{0330}
Quod facturus eris hodie perfice, quia nec ad tui salutationem, nec ad
palatium, nec ad culturam deorum nos poteris revocare.
JULIANUS.{0331}
Abite, discedite, quæ monui perpetrate.
JOANNES.{0332}
Acceptas non flocci faciamus inducias, sed facultates cœlo permittamus,
nosque jejuniis et obsecrationibus Deo interim commendemus.
PAULUS.{0333}
Consequens est.
SCENA SEXTA.{0334}
JULIANUS.{0335}
Vade, Terentiane[161], sumtis tecum militibus compelle Joannem et
Paulum deo Jovi sacrificare. Si autem obstinato resisterint pectore,
perimantur, non palam, sed nimium occulte, quia palatini fuere.
SCENA SEPTIMA.{0336}
TERENTIANUS.{0337}
Imperator Julianus cui servio misit vobis, Joannes et Paule, pro sui
clementia aureum simulacrum Jovis, cui thura gratis imponere debetis.
Quod si nolueritis, capitalem sententiam subibitis.
JOANNES.{0338}
Si Julianus sit tuus dominus, habeto pacem cum illo, et utere ejus
gratia. Nobis non est alius nisi Dominus[162] Jesus Christus, pro cujus
amore desideramus mori, quo mereamur æternis gaudiis perfrui.
TERENTIANUS.{0339}
Quid tardatis, milites? stringite ferrum, et interficite imperatoris
deorumque rebelles; interfectos clam in domo sepelite, nullumque
sanguinis vestigium relinquite.
MILITES.{0340}
Et quid dicemus rogati?
TERENTIANUS.{0341}
Simulate quasi exilio sint destinati.
JOANNES, PAULUS.{0342}
Te, Christe, cum Patre et Sancto Spiritu regnantem, unum Deum, sub hoc
periculo invocamus, te moriendo laudamus; tu suscipe animas, pro te de
lutea habitatione eliminatas.
SCENA OCTAVA.{0343}
TERENTIANUS.{0344}
Eh heu, o christicolæ, quid patitur unicus filius meus?
CHRISTICOLÆ.{0345}
Stridet dentibus, sputa jacit, torquet insana lumina; nam plenus est
dæmonio[163].
TERENTIANUS.{0346}
Væ patri! ubi agitatur?
CHRISTICOLÆ.{0347}
Ante sepulchra[164] martyrum Joannis et Pauli humi provolvitur, seque
ipsorum precibus torqueri fatetur.
TERENTIANUS.{0348}
Mea culpa, meum facinus. Nam meo hortatu, meo jussu ipse infelix impias
manus in sanctos martyres misit.
CHRISTICOLÆ.{0349}
Si te hortante deliquit, te compatiente pœnas luit.
TERENTIANUS.{0350}
Ego quidem parui jussis impiissimi imperatoris Juliani.
CHRISTICOLÆ.{0351}
Ideo namque ipse divina perculsus est ultione.
TERENTIANUS.{0352}
Scio, eoque magis expaveo, quo nullum hostem Dei servorum impunitum
evasisse meminero.
CHRISTICOLÆ.{0353}
Recte.
TERENTIANUS.{0354}
Quid si curram et pœnitens sceleris sacris provolvar tumulis?
CHRISTICOLÆ.{0355}
Veniam mereberis, si tamen baptismate mundaberis.
SCENA NONA.{0356}
TERENTIANUS.{0357}
Gloriosi testes Christi, Joannes et Paule, imitamini exemplum magistri
eadem jubentis, et orate pro persecutorum delictis. Este compatientes
orbati patris angustiis et misereamini furientis nati miseriis, quo
ambo tincti fonte baptismatis perseveremus in fide Sanctæ Trinitatis.
CHRISTICOLÆ.{0358}
Parce, Terentiane, lacrimis, et parce anxietati[165] cordis. En, filius
tuus resipiscit et per martyrum suffragia sanum recepit.
TERENTIANUS.{0359}
Gratias Regi æternitatis, qui suis militibus tantum præstitit honoris,
ut non solum animæ gaudent in cælo, sed etiam mortua in tumulis ossa
variis fulgent miraculorum titulis, in testimonium sui sanctitatis,
præstante Domino Nostro Jesu Christo, qui vivit[166]....
[147] Hunc titulum addidi de meo.—Celtes et Schurzfleisch:
_actus secundus_, quod pariter deest in codice.
[148] Codex exhibet tantum hæc personarum nomina, quibus Celtes
et Schurzfleisch _Terentianum_, _Joannem_ et _Christicolas_
addiderunt.
[149] Celtes perperam legit _In incommodum_, etc., pro JU.
_Incommodum_ (id est JULIANUS. _Incommodum_), ut legimus.
[150] Hæc sigla non congruunt ex omni parte cum verbis sancti
Lucæ. _Evang._, XIV, 33.
[151] Codex: _inerguminus_.—Celtes:
_energuminus_.—Schurzfleisch: _energumenos_.
[152] Sic codex.—Celtes et Schurzfleisch: _Raucione_.
[153] Celtes: _vagantur_.
[154] Codex: _Augustiorum_.
[155] Sic codex.—Celtes: _videmur_.
[156] Hæc est Celtis emendatio.—Codex: _adolabantur_.
[157] Celtes: _deflexi_.
[158] Codex librariorum vitio: _idolatriæ_, quod in suam
editionem invexit Celtes; id jam correxit Schurzfleisch.
[159] Sic legitur in codice.—Celtes: _multum_.
[160] Ita codex.—Celtes: _ne ultro_.—Schurzfleisch: _non
ultro_.
[161] Codex: _Terrentiane_ hic et infra.—Celtes: _Terenciane_.
[162] Hic Celtes addidit _noster_.
[163] Celtes: _dæmoniis_.
[164] Ita codex.—Celtes: _sepulchrum_.
[165] Codex: _baptimatis_ et _axietati_, calami lapsu.
[166] Celtes addit: _et regnat_.—Inest in codice lacuna.
[Illustration]
II.
DULCITIUS.
ARGUMENTUM IN DULCITIUM[167].{0360}
Passio sanctarum virginum Agapes[168], Chioniæ et Irenæ, quas sub
nocturno silentio Dulcitius præses clam adiit, cupiens earum amplexibus
saturari. Sed mox ut intravit, mente captus ollas et sartagines pro
virginibus amplectendo osculabatur, donec facies et vestes horribili
nigredine inficiebantur. Deinde Sisinnio comiti jussu imperatoris
puniendas[169] virgines cessit, qui etiam miris modis illusus tandem
Agapen et Chioniam concremari et Irenam jussit perfodi.
DULCITIUS.{0361}
DRAMATIS PERSONÆ.
DIOCLETIANUS.
AGAPE.
CHIONIA.
IRENA[170].
DULCITIUS.
MILITES.
SCENA PRIMA.{0362}
DIOCLETIANUS[171].{0363}
Parentelæ claritas, ingenuitas, vestrumque serenitas pulchritudinis
exigit vos nuptiali lege primis in palatio copulari, quod nostri jussio
annuerit fieri, si Christum negare nostrisque diis sacrificia velitis
ferre.
AGAPE.{0364}
Esto securus curarum, nec te gravet nostrarum præparatio nuptiarum,
quia nec ad negationem confitendi nominis, nec ad corruptionem
integritatis ullis rebus compelli poterimus.
DIOCLETIANUS.{0365}
Quid sibi vult ista quæ vos agitat fatuitas?
AGAPE.{0366}
Quod signum fatuitatis nobis inesse deprehendis?
DIOCLETIANUS.{0367}
Evidens magnumque.
AGAPE.{0368}
In quo?
DIOCLETIANUS.{0369}
In hoc præcipue, quod relicta vetustæ observantia religionis, inutilem
christianæ novitatem sequimini superstitionis.
AGAPE.{0370}
Temere calumniaris statum Dei omnipotentis. Periculum.
DIOCLETIANUS.{0371}
Cujus?
AGAPE.{0372}
Tui reique publicæ quam gubernas.
DIOCLETIANUS.{0373}
Ista insanit. Amoveatur.
CHIONIA.{0374}
Mea germana non insanit, sed tui stultitiam juste reprehendit.
DIOCLETIANUS.{0375}
Ista inclementius bacchatur, unde nostris conspectibus æque
subtrahatur, et tertia discutiatur.
IRENA.{0376}
Tertiam rebellem tibique penitus probabis renitentem.
DIOCLETIANUS.{0377}
Irena, cum sis minor ætate, fito[172] major dignitate.
IRENA.{0378}
Ostende, quæso, quo pacto.
DIOCLETIANUS.{0379}
Flecte cervicem diis, et esto sororibus exemplum correctionis et causa
liberationis.
IRENA.{0380}
Conquiniscant idolis, qui velint incurrere iram Celsitonantis, ego
quidem caput regali unguento delibutum non dehonestabo, pedibus
simulacrorum submittendo.
DIOCLETIANUS.{0381}
Cultura deorum non adducit inhonestatem[173], sed præcipuum honorem.
IRENA.{0382}
Et quæ inhonestas turpior, quæ turpitudo major, quam ut servos
venereris ut dominos[174]?
DIOCLETIANUS.{0383}
Non suadeo tibi venerari servos, sed dominorum principumque deos.
IRENA.{0384}
Nonne is est cujusvis servus, qui ab artifice pretio comparatur, ut
emptitius?
DIOCLETIANUS.{0385}
Hujus præsumptio verbositatis tollenda est suppliciis.
IRENA.{0386}
Hoc optamus, hoc amplectimur, ut pro Christi amore suppliciis laceremur.
DIOCLETIANUS.{0387}
Istæ contumaces nostrisque decretis contraluctantes catenis
inretiantur[175], et ad examen Dulcitii præsidis[176] sub carcerali
squalore serventur.
SCENA SECUNDA.{0388}
DULCITIUS.{0389}
Producite, milites, producite quas tenetis in carcere.
MILITES.{0390}
Ecce quas vocasti.
DULCITIUS.{0391}
Papæ! quam pulchræ, quam venustæ, quam egregiæ puellulæ!
MILITES.{0392}
Perfecte[177] decoræ.
DULCITIUS.{0393}
Captus sum illarum specie.
MILITES.{0394}
Credibile.
DULCITIUS.{0395}
Exæstuo illas ad mei amorem trahere.
MILITES.{0396}
Diffidimus te prævalere.
DULCITIUS.{0397}
Quare?
MILITES.{0398}
Quia stabiles fide.
DULCITIUS.{0399}
Quid si suadeam blandimentis?
MILITES.{0400}
Contemnunt.
DULCITIUS.{0401}
Quid si terream suppliciis?
MILITES.{0402}
Parvi pendunt.
DULCITIUS.{0403}
Et quid fiet?
MILITES.{0404}
Præcogita.
DULCITIUS.{0405}
Ponite illas in custodiam in interiorem officinæ ædem, in cujus
proaulio ministrorum servantur vasa.
MILITES.{0406}
Ut quid eo loci?
DULCITIUS.{0407}
Quo a me sæpiuscule possint visitari[178].
MILITES.{0408}
Ut jubes.
SCENA TERTIA.{0409}
DULCITIUS.{0410}
Quid agant[179] captivæ sub hoc noctis tempore?
MILITES.{0411}
Vacant hymnis.
DULCITIUS.{0412}
Accedamus propius.
MILITES.{0413}
Tinnulæ sonitum vocis a longe audiemus[180].
DULCITIUS.{0414}
Observate pro foribus cum lucernis; ego autem intrabo et vel optatis
amplexibus me saturabo.
MILITES.{0415}
Intra, præstolabimur.
SCENA QUARTA.{0416}
AGAPE.{0417}
Quid strepat pro[181] foribus?
IRENA.{0418}
Infelix Dulcitius ingreditur.
CHIONIA.{0419}
Deus nos tueatur!
AGAPE.{0420}
Amen.
CHIONIA.{0421}
Quid sibi vult collisio ollarum, caccaborum et sartaginum?
IRENA.{0422}
Lustrabo.—Accedite, quæso, per rimulas perspicite.
AGAPE.{0423}
Quid est?
IRENA.{0424}
Ecce, iste stultus mente alienatus æstimat se nostris uti amplexibus.
AGAPE.{0425}
Quid facit?
IRENA.{0426}
Nunc ollas molli fovet gremio, nunc sartagines et caccabos amplectitur
mitia libans oscula.
CHIONIA.{0427}
Ridiculum!
IRENA.{0428}
Nam facies, manus ac vestimenta, adeo sordidata[182], adeo coinquinata,
ut nigredo quæ inhæsit similitudinem Æthiopis exprimat.
AGAPE.{0429}
Decet, ut talis appareat corpore, qualis a diabolo possidetur in mente.
IRENA.{0430}
En, parat egredi[183]. Intendamus quid illo egrediente agant milites
pro foribus expectantes.
SCENA QUINTA.{0431}
MILITES.{0432}
Quis hic egreditur dæmoniacus, vel magis ipse diabolus? Fugiamus.
DULCITIUS.{0433}
Milites, quo fugitis? State, expectate, ducite me cum lucernis ad
cubile.
MILITES.{0434}
Vox senioris nostri, sed imago diaboli. Non subsistamus, sed fugam
maturemus; phantasma vult nos pessumdare.
DULCITIUS.{0435}
Ad palatium ibo, et quam abjectionem patior principibus vulgabo.
SCENA SEXTA.{0436}
DULCITIUS.{0437}
Ostiarii, introducite me in palatium, quia ad imperatorem habeo
secretum.
OSTIARII.{0438}
Quid hoc vile ac detestabile monstrum, scissis et nigellis panniculis
obsitum? Pugnis tundamus, de gradu præcipitemus, nec ultra huc detur
liber accessus.
DULCITIUS.{0439}
Væ, væ! Quid contigit? Nonne splendidissimis vestibus indutus, totoque
corpore videor nitidus, et quicunque me aspicit velut horribile
monstrum fastidit? Ad conjugem revertar, quo ab illa quid erga me actum
sit experiar. En, solutis crinibus egreditur, omnisque domus lacrimis
prosequitur.
SCENA SEPTIMA.{0440}
CONJUX.{0441}
Heu, heu! mi senior, Dulciti! Quid pateris? Non es sanæ mentis? Factus
es in derisum christicolis.
DULCITIUS.{0442}
Nunc tandem sentio me illusum illarum maleficiis.
CONJUX.{0443}
Hoc me vehementer confudit, hoc præcipue contristavit, quod quid
patiebaris ignorasti.
DULCITIUS.{0444}
Mando ut lascivæ præsententur puellæ, et abstractis vestibus publice
denudentur, quo versa vice quid nostra possint ludibria experiantur.
SCENA OCTAVA.{0445}
MILITES.{0446}
Frustra sudamus, in vanum laboramus. Ecce, vestimenta virgineis
corporibus inhærent velut coria. Sed et ipse qui nos ad exspoliandum
urgebat præses stertit sedendo, nec ullatenus excitari potest a somno.
Ad imperatorem adeamus, ipsique rerum quæ geruntur propalemus.
SCENA NONA.{0447}
DIOCLETIANUS.{0448}
Dolet[184] nimium quod præsidem Dulcitium audio adeo illusum, adeo
exprobratum, adeo calumniatum. Sed, ne viles mulierculæ jactent[185]
se impune nostris diis deorumque cultoribus illudere, Sisinnium comitem
dirigam ad ultionem exercendam.
SCENA DECIMA.{0449}
SISINNIUS.{0450}
O milites, ubi sunt lascivæ, quæ torqueri debent, puellæ?
MILITES.{0451}
Affliguntur in carcere.
SISINNIUS.{0452}
Irenam reservate et reliquas producite.
MILITES.{0453}
Cur unam excipis?
SISINNIUS.{0454}
Parcens infantiæ. Forte facilius convertetur, si sororum præsentia non
terrebitur.
MILITES.{0455}
Ita.
SCENA UNDECIMA.{0456}
MILITES.{0457}
Præsto sunt quas jussisti.
SISINNIUS.{0458}
Præbete assensum, Agape et Chionia, meis consiliis.
AGAPE.{0459}
Si præbebimus?
SISINNIUS.{0460}
Ferte libamina diis.
CHIONIA.{0461}
Vero et æterno Patri ejusque coæterno Filio, sanctoque amborum
Paraclito, sacrificium laudis sine intermissione libamus.
SISINNIUS[186].{0462}
Hoc vobis non suadeo, sed[187] pœnis prohibeo.
AGAPE.{0463}
Non prohibebis, nec umquam sacrificabimus dæmoniis.
SISINNIUS.{0464}
Deponite duritiam cordis, et sacrificate. Sin autem, faciam vos
interfectum iri, juxta præceptum imperatoris Diocletiani.
CHIONIA.{0465}
Decet ut in nostri necem obtemperes jussis tui imperatoris, cujus nos
decreta contemnere noscis. Si autem parcendo moram[188] feceris, æquum
est ut tu interficiaris.
SISINNIUS.{0466}
Non tardetis, milites, non tardetis capere[189] blasphemas has, et in
ignem projicite vivas.
MILITES.{0467}
Instemus construendis rogis et tradamus illas bacchantibus flammis, quo
finem demus conviciis.
AGAPE.{0468}
Non tibi, Domine, non tibi hæc potentia insolita, ut ignis vim virtutis
suæ obliviscatur, tibi obtemperando. Sed tædet nos morarum. Ideo
rogamus solvi retinacula animarum, quo extinctis corporibus tecum
plaudent in æthere nostri spiritus.
MILITES.{0469}
O novum, o stupendum miraculum! Ecce, animæ egressæ sunt corpore[190],
et nulla læsionis reperiuntur vestigia; sed nec capilli, nec vestimenta
ab igne sunt ambusta, quo minus corpora.
SISINNIUS.{0470}
Proferte Irenam.
MILITES.{0471}
Eccam[191].
SCENA DUODECIMA.{0472}
SISINNIUS.{0473}
Pertimesce, Irena, necem sororum, et cave perire exemplo illarum[192].
IRENA.{0474}
Opto exemplum earum moriendo sequi, quo merear cum his æternaliter
lætari.
SISINNIUS.{0475}
Cede, cede meæ suasioni.
IRENA.{0476}
Haud cedam facinus suadenti.
SISINNIUS.{0477}
Si non cesseris, non citum tibi præstabo exitum, sed differam et nova
in dies supplicia multiplicabo.
IRENA.{0478}
Quanto acrius torqueor, tanto gloriosius exaltabor.
SISINNIUS.{0479}
Supplicia non metuis; admovebo quod horrescis[193].
IRENA.{0480}
Quicquid irrogabis adversi, evadam juvamine Christi.
SISINNIUS.{0481}
Faciam te ad lupanar duci, corpusque tuum turpiter coinquinari.
IRENA.{0482}
Melius est ut corpus[194] quibuscumque injuriis maculetur, quam anima
idolis polluatur.
SISINNIUS.{0483}
Si socia eris meretricum, non poteris polluta ultra intra contubernium
computari virginum.
IRENA.{0484}
Voluptas parit pœnam, necessitas autem coronam; nec dicitur reatus nisi
quod consentit animus.
SISINNIUS.{0485}
Frustra parcebam, frustra miserebar hujus infantiæ.
MILITES.{0486}
Præscivimus; nullatenus ad deorum culturam potest flecti, nec terrore
umquam potest frangi.
SISINNIUS.{0487}
Non ultra parcam.
MILITES.{0488}
Rectum.
SISINNIUS.{0489}
Capite illam sine miseratione, et trahentes cum crudelitate ducite ad
lupanar sine honore.
IRENA.{0490}
Non perducent.
SISINNIUS.{0491}
Quis prohibere poterit[195]?
IRENA.{0492}
Qui mundum sui providentia regit.
SISINNIUS.{0493}
Probabo.
IRENA.{0494}
Ac citius libito.
SISINNIUS.{0495}
Ne terreamini, milites, fallacibus hujus blasphemæ[196] præsagiis.
MILITES.{0496}
Non terremur, sed tuis præceptis parere nitimur.
SCENA TERTIA DECIMA.{0497}
SISINNIUS.{0498}
Qui sunt hi qui nos invadunt? Quam similes sunt militibus quibus Irenam
tradidimus. Ipsi sunt. Cur tam cito revertimini? Quo tenditis tam
anheli?
MILITES.{0499}
Te ipsum quærimus.
SISINNIUS.{0500}
Ubi est quam traxistis?
MILITES.{0501}
In supercilio montis.
SISINNIUS.{0502}
Cujus?
MILITES.{0503}
Proximi.
SISINNIUS.{0504}
O insensati et hebetes, totiusque rationis incapaces!
MILITES.{0505}
Cur causaris? Cur voce et vultu nobis minaris?
SISINNIUS.{0506}
Dii vos perdant!
MILITES.{0507}
Quid in te commisimus? Quam tibi injuriam fecimus? Quæ tua jussa
transgressi sumus?
SISINNIUS.{0508}
Nonne præcepi ut rebellem deorum ad turpitudinis locum traheretis?
MILITES.{0509}
Præcepisti, nosque tuis præceptis operam dedimus implendis, sed
supervenere duo ignoti juvenes, asserentes se ad hoc ex te missos, ut
Irenam ad cacumen montis perducerent.
SISINNIUS.{0510}
Ignorabam.
MILITES.{0511}
Agnoscimus.
SISINNIUS.{0512}
Quales fuerunt?
MILITES.{0513}
Amictu splendidi, vultu admodum reverendi.
SISINNIUS.{0514}
Num sequebamini illos?
MILITES.{0515}
Sequebamur.
SISINNIUS.{0516}
Quid fecerunt?
MILITES.{0517}
A dextra lævaque Irenæ se locaverunt, et nos huc direxerunt, quo te
exitus rei non lateret.
SISINNIUS.{0518}
Restat ut ascenso equo pergam, et qui fuerint, qui nos tam libere
illuserunt, perquiram.
MILITES.{0519}
Properemus pariter.
SCENA QUARTA DECIMA.{0520}
SISINNIUS.{0521}
Hem! ignoro quid agam. Pessumdatus sum maleficiis christicolarum.
En[197], montem circumeo, et semitam aliquoties repperiens, nec
ascensum comprehendere, nec reditum queo repetere.
MILITES.{0522}
Miris modis omnes illudimur, nimiaque lassitudine fatigamur, et si
insanum caput diutius vivere sustines, te ipsum et nos perdes[198].
SISINNIUS.{0523}
Quisquis es meorum, strenue extende arcum, jace sagittam, perfode hanc
maleficam.
MILITES.{0524}
Decet.
IRENA.{0525}
Infelix, erubesce, Sisinni, erubesce[199], teque turpiter victum
ingemisce, quia tenellæ infantiam virgunculæ absque armorum apparatu
nequisti superare.
SISINNIUS.{0526}
Quicquid dedecoris accedit[200] levius tolero, quia te morituram haud
dubito.
IRENA.{0527}
Hinc mihi quam maxime gaudendum, tibi vero dolendum, quia pro tui
severitate malignitatis in Tartara damnaberis; ego autem martyrii
palmam virginitatisque receptura coronam, intrabo æthereum æterni Regis
thalamum, cui est honor et gloria in sæcula.
[167] Titulus argumenti hujus fabulæ, sicut et cæterarum, manu
recentiore scriptus est.
[168] Codex: _Agapis_, et ubique in recto casu: _Agapes_ pro
_Agape_.
[169] Codex et Celtes: _jussu per puniendas_. In his verbis
veræ lectionis vestigia latent: fortasse vocabulum _imperatoris_
expressum fuerat compendio, unde librarius effecit _per_.
[170] Hoc nomen hic et ubique scribitur in codice cum
aspirationis nota.
[171] Diocletiani nomen deest in codice.
[172] Codex: _sito_, quod jam correxit Celtes.
[173] Celtes: _dehonestatem_.
[174] Celtes: _quam servos venerari ut dominos_.
[175] Sic codex.—Celtes: _inretientur_.—Schurzfleisch:
_irretientur_.
[176] Sic codex, hic et infra.—Celtes: _præsulis_, perperam.
[177] Codex: _perfectæ_.—Celtes: _profecto_.
[178] Celtes: _videri_.
[179] Sic codex.—Celtes _agant_ mutavit in _agunt_, sicut infra
_strepat_ in _strepit_, male; nam sententia quamdam præ se fert
ellipsim, quam conatus sum Gallice exprimere.
[180] Celtes: _audimus_.
[181] Sic codex.—Celtes: _strepit præ_.
[182] Celtes: _sordida_.
[183] Codex: _ingredi_, quod jam correxit Celtes.
[184] Celtes: _doleo_.
[185] Sic Celtes.—Codex: _jactant_.
[186] Codex: _D._, id est, _Diocletianus_, perperam.
[187] Sic Celtes.—Codex: _si_.
[188] Sic codex.—Celtes: _morem_, male.
[189] Hæc est emendatio Celtis.—Codex: _caput_.
[190] Codex: _corpora_.
[191] Sic codex, optime.—Celtes: _Etiam_.
[192] Celtes: _earum_.
[193] Sic codex, optime.—Celtes: _horresces_.
[194] Vox _corpus_ superscripta est in codice.
[195] Celtes: _potest_.
[196] Sic Celtes.—Codex: _blasphemiæ_.
[197] Sic Celtes.—Codex: _in_.
[198] Sic Celtes.—Codex _perdis_; sed retinendum duxi _perdes_
propter verba similiter desinentia, quibus indulget quam maxime
nostra poetria.
[199] Verba _Sisinni erubesce_ omittit Celtes.
[200] Sic codex.—Celtes: _accidit_.
[Illustration]
III.
CALLIMACHUS.
ARGUMENTUM IN CALLIMACHUM.{0528}
Resuscitatio Drusianæ et Callimachi, qui eam non solum vivam, sed etiam
præ tristitia atque excæcatione[201] inliciti amoris, in Domino mortuam
plus justo amavit, unde morsu serpentis male periit; sed precibus
sancti Joannis apostoli una cum Drusiana resuscitatus, in Christo est
renatus.
CALLIMACHUS.{0529}
DRAMATIS PERSONÆ.
CALLIMACHUS[202].
AMICI.
DRUSIANA.
ANDRONICUS[203].
SANCTUS JOANNES.
FORTUNATUS.
SCENA PRIMA.{0530}
CALLIMACHUS[204].{0531}
Paucis vos, amici, volo.
AMICI.{0532}
Utere quantumlibet nostro colloquio.
CALLIMACHUS.{0533}
Si ægre non accipitis, malo vos interim sequestrari aliorum
collegio[205].
AMICI.{0534}
Quod tibi videtur commodum nobis est sequendum.
CALLIMACHUS.{0535}
Accedamus in secretiora loca, ne aliquis superveniens interrumpat
dicenda.
AMICI.{0536}
Ut libet.
SCENA SECUNDA.{0537}
CALLIMACHUS.{0538}
Anxie diuque gravem sustinui dolorem, quem vestro consilio relevari
posse spero.
AMICI.{0539}
Æquum est ut communicata invicem compassione patiamur quicquid
unicuique nostrum utriusque eventu fortunæ ingeratur.
CALLIMACHUS.{0540}
O utinam voluissetis meam passionem compatiendo mecum partiri!
AMICI.{0541}
Enuclea quid patiaris, et, si res exigit, compatiemur; sin autem,
animum tuum a nequam intentione revocare nitemur[206].
CALLIMACHUS.{0542}
Amo.
AMICI.{0543}
Quid?
CALLIMACHUS.{0544}
Rem pulchram, rem venustam.
AMICI.{0545}
Nec in solo, nec in omni. Ideo atomum quod amas per hoc nequit
intellegi[207].
CALLIMACHUS.{0546}
Mulierem.
AMICI.{0547}
Cum mulierem dixeris, omnes comprehendis.
CALLIMACHUS.{0548}
Non omnes æqualiter, sed unam specialiter.
AMICI.{0549}
Quod de subjecto dicitur, non nisi de subjecto aliquo cognoscitur.
Unde, si velis nos enarithmum agnoscere, dic primum usiam[208].
CALLIMACHUS.{0550}
Drusianam.
AMICI.{0551}
Andronici hujus principis conjugem?
CALLIMACHUS.{0552}
Ipsam.
AMICI.{0553}
Erras, socie: est lota baptismate.
CALLIMACHUS.{0554}
Inde non curo, si ipsam ad mei amorem attrahere potero.
AMICI.{0555}
Non poteris.
CALLIMACHUS.{0556}
Cur diffiditis?
AMICI.{0557}
Quia rem difficilem petis.
CALLIMACHUS.{0558}
Num ego primus hujusmodi rem peto, et non multorum ad audendum
provocatus sum exemplo?
AMICI.{0559}
Intende, frater: ea ipsa quam ardes, sancti Joannis apostoli doctrinam
secuta, totam se devovit Deo, in tantum ut nec ad torum Andronici
christianissimi viri jamdudum potuit revocari, quo minus tuæ consentiet
vanitati.
CALLIMACHUS.{0560}
Quæsivi a vobis consolationem, sed incutitis mihi desperationem.
AMICI.{0561}
Qui simulat fallit, et qui profert adulationem vendit veritatem.
CALLIMACHUS.{0562}
Quia mihi vestrum auxilium subtrahitis, ipsam adibo, ejusque animo mei
amorem blandimentis persuadebo.
AMICI.{0563}
Haud persuadebis.
CALLIMACHUS.{0564}
Quippe vetar fatis.
AMICI.{0565}
Experiemur.
SCENA TERTIA.{0566}
CALLIMACHUS.{0567}
Sermo meus ad te, Drusiana, præcordialis amor.
DRUSIANA.{0568}
Quid mecum velis, Callimache, sermonibus agere vehementer admiror.
CALLIMACHUS.{0569}
Miraris?
DRUSIANA.{0570}
Satis.
CALLIMACHUS.{0571}
Primum de amore.
DRUSIANA.{0572}
Quid de amore?
CALLIMACHUS.{0573}
Id scilicet quod te præ omnibus diligo.
DRUSIANA.{0574}
Quæ[209] vis consanguinitatis, quæve legalis conditio institutionis
compellit te ad mei amorem?
CALLIMACHUS.{0575}
Tui pulchritudo.
DRUSIANA.{0576}
Mea pulchritudo?
CALLIMACHUS.{0577}
Immo.
DRUSIANA.{0578}
Quid ad te?
CALLIMACHUS.{0579}
Proh dolor! hactenus parum, sed spero quod attineat postmodum.
DRUSIANA.{0580}
Discede, discede, leno nefande; confundor enim diutius tecum verba
commiscere[210], quem sentio plenum diabolica deceptione.
CALLIMACHUS.{0581}
Mea Drusiana, ne repellas te amantem tuoque amori[211] cordetenus
inhærentem, sed impende amori vicem.
DRUSIANA.{0582}
Lenocinia tua parvi pendo, tuique lasciviam fastidio, sed te ipsum
penitus sperno.
CALLIMACHUS.{0583}
Adhuc non repperi occasionem irascendi, quia quid mea in te agat
dilectio forte erubescis fateri.
DRUSIANA.{0584}
Nihil aliud nisi indignationem.
CALLIMACHUS.{0585}
Credo te hanc sententiam mutatum ire.
DRUSIANA.{0586}
Non mutabo pro certo.
CALLIMACHUS.{0587}
Forte.
DRUSIANA.{0588}
O insensate et amens! Cur falleris? Cur te vacua spe illudis? Quo
pacto, qua dementia reris me tuæ cedere nugacitati, quæ per multum
temporis a legalis toro viri me abstinui?
CALLIMACHUS.{0589}
Proh Deum atque hominum fidem! si non cessaveris[212], non quiescam,
non desistam, donec te captiosis[213] circumveniam insidiis.
SCENA QUARTA.{0590}
DRUSIANA.{0591}
Eh heu! Domine Jesu Christe, quid prodest castitatis professionem
subiisse, cum is amens mea deceptus est specie? Intende, Domine, mei
timorem, intende quem patior dolorem. Quid mihi, quid agendum sit,
ignoro. Si prodidero, civilis per me fiet discordia; si celavero,
insidiis diabolicis sine te refragari nequeo. Jube me in te, Christe,
ocius mori, ne fiam in ruinam delicato juveni.
ANDRONICUS.{0592}
Væ mihi infortunato! Ex improviso mortua est Drusiana. Curro,
sanctumque Joannem advoco.
SCENA QUINTA.{0593}
JOANNES.{0594}
Cur nimium contristaris, Andronice? Cur fluunt lacrimæ?
ANDRONICUS.{0595}
Heu! heu! domine, tædeo vitæ propriæ.
JOANNES.{0596}
Quid pateris?
ANDRONICUS.{0597}
Drusiana, tui assecla....
JOANNES.{0598}
Estne homine[214] exuta?
ANDRONICUS.{0599}
Hem! est.
JOANNES.{0600}
Multum disconvenit ut pro his fundantur lacrimæ, quorum animas credimus
lætari in requie.
ANDRONICUS.{0601}
Non dubitem licet quin, ut asseris, anima æternaliter lætetur corpusque
quandoque incorruptum resuscitetur, hoc tamen me vehementer exurit,
quod ipsa me præsente mortem ut adveniret optando invitavit.
JOANNES.{0602}
Agnovistin’[215] causam?
ANDRONICUS.{0603}
Agnovi, tibique enucleam, si quando ex tristitia hac convalescam.
JOANNES.{0604}
Accedamus, exequiasque diligenter celebremus.
ANDRONICUS.{0605}
Marmoreum in proximo sepulchrum habetur, in quod funus ponatur;
servandique cura sepulchri Fortunato nostro relinquatur procuratori.
JOANNES.{0606}
Decet ut tumuletur honorifice. Deus lætificet animam in requie.
SCENA SEXTA.{0607}
CALLIMACHUS.{0608}
Quid fiet, Fortunate, quia nec morte Drusianæ revocari possum ab amore?
FORTUNATUS.{0609}
Miserabile.
CALLIMACHUS.{0610}
Pereo nisi me adjuvet tua industria.
FORTUNATUS.{0611}
In quo possum adjuvare?
CALLIMACHUS.{0612}
In eo ut vel mortuam me facias videre.
FORTUNATUS.{0613}
Corpus adhuc integrum manet, ut reor, quia non languore exesum, sed
levi, ut experiebare, febre est solutum.
CALLIMACHUS.{0614}
O me felicem, si numquam[216] experirer!
FORTUNATUS.{0615}
Si placabis muneribus, dedam illud tuis usibus.
CALLIMACHUS.{0616}
Quæ in præsenti ad manus habeo interim accipe, nec diffidas te multo
majora accepturum fore.
FORTUNATUS.{0617}
Eamus cito.
CALLIMACHUS.{0618}
In me non erit mora.
SCENA SEPTIMA.{0619}
FORTUNATUS.{0620}
Ecce corpus: nec facies cadaverosa, nec membra sunt tabida;
abutere[217] ut libet.
CALLIMACHUS.{0621}
O Drusiana, Drusiana, quo affectu cordis te colui, qua sinceritate
dilectionis te viscera tenus amplexatus fui! Et tu semper abjecisti,
meis votis contradixisti. Nunc in mea situm est potestate quantislibet
injuriis te velim lacessere.
FORTUNATUS.{0622}
At, at! horribilis serpens invadit nos.
CALLIMACHUS.{0623}
Hei[218] mihi! Fortunate, cur me decepisti? Cur detestabile scelus
persuasisti? En, tu moneris serpentis vulnere, et ego commorior præ
timore.
SCENA OCTAVA.{0624}
JOANNES.{0625}
Accedamus, Andronice, ad tumulum Drusianæ, quo animam Christo
commendemus prece.
ANDRONICUS.{0626}
Hoc decet tui sanctitatem, ut non obliviscaris in te confidentem.
JOANNES.{0627}
Ecce, invisibilis Deus nobis apparet visibilis in pulcherrimi
similitudine juvenis.
ANDRONICUS.{0628}
Expavete[219].
JOANNES.{0629}
Domine Jesu, cur juxta id loci dignatus es servis tuis manifestari?
DEUS.{0630}
Propter Drusianæ[220] ejusque qui juxta sepulchrum illius jacet
resuscitationem apparui, quia nomen meum in his debet gloriari.
ANDRONICUS.{0631}
Quam subito receptus est cœlo!
JOANNES.{0632}
Ideo causam penitus non intellego.
ANDRONICUS.{0633}
Maturemus gressum; forte re[221] experieris in perventione quod asseris
te minus intellegere.
SCENA NONA.{0634}
JOANNES.{0635}
In nomine Christi, quid est hoc quod video miraculi? Ecce, aperto
sepulchro corpus Drusianæ foras est ejectum[222], juxta quod jacent duo
cadavera amplexu serpentis circumflexa.
ANDRONICUS.{0636}
Conjecto quid significet. Is ipse Callimachus Drusianam dum viveret
inlicite amavit, quod illa ægre ferens in febrem præ tristitia incidit,
et mortem ut adveniret invitavit.
JOANNES.{0637}
Hoc amor castitatis coegit!
ANDRONICUS.{0638}
Post cujus occasum hic amens infelicis languorem amoris et negati
tædium conglomerans sceleris, tabescebat animo, eoque magis desiderio
æstuabat.
JOANNES.{0639}
Miserabile!
ANDRONICUS.{0640}
Non ambigo quin hunc improbum servum mercede conduceret, quo illi
patrandi occasionem facinoris præberet.
JOANNES.{0641}
O nefas incomparabile!
ANDRONICUS.{0642}
Ideo ambo, ut video, morte sunt consumpti, ne effectum administrarent
sceleri.
JOANNES.{0643}
Nec injuria.
ANDRONICUS.{0644}
In hoc tamen illud est ut maxime[223] admirandum, cur hujus qui pravum
voluit resuscitatio, magis quam ejus qui consensit, divina sit voce
prænuntiata, nisi quia forte hic carnali deceptus delectatione deliquit
ignorantia, iste autem sola malitia.
JOANNES.{0645}
Quanta Supernus Arbiter districtione cunctorum facta examinat,
quamque æqua lance singulorum merita pensat, id non obvium nec cuiquam
explicabile fore potest, quia divini subtilitas judicii longe præterit
humani sagacitatem ingenii.
ANDRONICUS.{0646}
Ideo admirando deficimus[224], quia rerum quæ geruntur causas docte
internoscere nequimus.
JOANNES.{0647}
Eventus post facta docet persæpe rerum discrimina.
ANDRONICUS.{0648}
Verum age jam, beate Joannes, quod acturus es. Fac ut resuscitetur
Callimachus, quo solvatur hujusmodi ambiguitatis[225] nodus.
JOANNES.{0649}
Reor prius invocato Christi nomine anguem proturbandum[226], post vero
Callimachum suscitandum[227].
ANDRONICUS.{0650}
Recte reris, ne ultra lædatur morsu serpentis.
JOANNES.{0651}
Discede[228] ab hoc, crudelis bestia, quia serviturus est Christo.
ANDRONICUS.{0652}
Licet inrationale sit animal, haud surda tamen aure quod jussisti
obaudivit[229].
JOANNES.{0653}
Non mea sed Christi virtute paruit.
ANDRONICUS.{0654}
Ideo citius dicto evanuit.
JOANNES.{0655}
Deus incircumscriptus et incomprehensibilis, simplex et inestimabilis,
qui solus es id quod es, qui diversa duo socians ex hoc et hoc hominem
fingis, eademque dissocians unum quod constabat resolvis, jube ut
reducto halitu disjunctaque compagine rursus conliminata, Callimachus
resurgat plenus, ut fuit, homo, quo ab omnibus magnificeris, qui solus
miranda operaris.
ANDRONICUS.{0656}
Amen.—Ecce, vitales auras[230] carpit, sed præ stupore adhuc quiescit.
JOANNES.{0657}
Callimache, surge in Christi nomine, et utcumque se res habeat
confitere; quantislibet obnoxius sis vitiis proferas, ne nos vel[231]
in modico lateat veritas.
CALLIMACHUS.{0658}
Negare nequeo, quin patrandi causa facinoris accesserim, quia infelici
languore tabescebam, nec inliciti æstum amoris compescere poteram.
JOANNES.{0659}
Quæ dementia, quæ insania te decepit, ut castis præsumeres fragmentis
alicujus injuriam conferre dehonestatis?
CALLIMACHUS.{0660}
Propria stultitia hujusque Fortunati fraudulenta[232] deceptio.
JOANNES.{0661}
Num triplici infortunio adeo infelix effectus es, ut nefas quod
voluisti perficere posses?
CALLIMACHUS.{0662}
Nullatenus. Licet non defuisset velle possibilitas, tamen omnino defuit
posse.
JOANNES.{0663}
Quo pacto impediebaris?
CALLIMACHUS.{0664}
Ut primum distracto tegmine conviciis tentavi lacessere corpus exanime,
iste Fortunatus, qui fomes mali et incensor[233] extitit, serpentinis
perfusus venenis periit.
ANDRONICUS.{0665}
O factum bene!
CALLIMACHUS.{0666}
Mihi autem apparuit juvenis aspectu terribilis, qui detectum corpus
honorifice texit, ex cujus flammea facie candentes in bustum scintillæ
transiliebant, quarum una resiliens mihi in faciem ferebatur, simulque
vox facta est dicens: _Callimache, morere ut vivas!_ His dictis,
exspiravi.
JOANNES.{0667}
Opus cœlestis gratiæ, quæ[234] non delectatur in impiorum perditione.
CALLIMACHUS.{0668}
Audisti miseriam meæ perditionis, noli elongare medelam tuæ
miserationis.
JOANNES.{0669}
Non elongabo.
CALLIMACHUS.{0670}
Nam nimium confundor, corde tenus contristor, anxio[235], gemo, doleo
super gravi impietate mea.
JOANNES.{0671}
Nec immerito, quippe grave delictum haud leve pœnitudinis expectat
remedium.
CALLIMACHUS.{0672}
O utinam reserarentur secreta meorum viscerum latibula, quo interim
amaritudinem quam patior doloris perspiceres, et dolenti condoleres!
JOANNES.{0673}
Congaudeo hujusmodi dolori, quia sentio te salubriter contristari.
CALLIMACHUS.{0674}
Tædet me prioris vitæ, tædet delectationis iniquæ.
JOANNES.{0675}
Nec injuria.
CALLIMACHUS.{0676}
Pœnitetque deliquii[236].
JOANNES.{0677}
Et merito.
CALLIMACHUS.{0678}
Displicet omne quod feci in tantum, ut nullus amor, nulla voluptas sit
vivendi, nisi renatus in Christo merear in melius transmutari.
JOANNES.{0679}
Non dubito quin superna gratia in te appareat.
CALLIMACHUS.{0680}
Ideo ne moreris, ne pigriteris lassum erigere, mœrentem consolationibus
attollere, quo tuo monitu, tuo magisterio, a gentili in christianum,
a nugace in castum transmutatus virum, tuoque ducatu semitam arripiens
veritatis, vivam juxta divinæ præconium promissionis.
JOANNES.{0681}
Benedicta sit unica progenies Divinitatis, idemque particeps nostræ
fragilitatis, qui te, fili Callimache, parcendo occidit et occidendo
vivificavit, quo suum plasma mortis specie ab interitu liberaret animæ.
ANDRONICUS.{0682}
Res insolita, omnique admiratione digna!
JOANNES.{0683}
O Christe, mundi redemptio, et peccatorum propitiatio[237], qualibus
laudum præconiis te talem celebrem ignoro. Expaveo tui benignam
clementiam et clementem patientiam, qui peccantes nunc paterno more
tolerando blandiris, nunc justa severitate castigando ad pœnitentiam
cogis.
ANDRONICUS.{0684}
Laus ejus divinæ pietati.
JOANNES.{0685}
Quis auderet credere, quisve præsumeret sperare, ut hunc, quem
criminosis intentum vitiis mors invenit et inventum abstulit, tui
miseratio ad vitam excitare, ad veniam dignaretur reparare? Sit nomen
tuum sanctum benedictum in sæcula, qui solus facis stupenda mirabilia.
ANDRONICUS.{0686}
Eia, sancte Joannes, et me consolari ne tardes. Nam conjugalis amor
Drusianæ meam haud patitur mentem consistere, nisi et ipsam quantocius
videam resurrectum ire.
JOANNES.{0687}
Drusiana, resuscitet te Dominus Jesus Christus.
DRUSIANA.{0688}
Laus et honor tibi, Christe, qui me fecisti reviviscere.
CALLIMACHUS.{0689}
Sospitatis auctori grates, qui te, mea Drusiana, resurgere dedit in
lætitia, quæ gravi cum tristitia die fungebaris[238] extrema.
DRUSIANA.{0690}
Decet tui sanctitatem, venerande pater Joannes, ut resuscitato
Callimacho, qui me inlicite amavit, et hunc resuscites, qui mei
proditor funeris extitit.
CALLIMACHUS.{0691}
Ne dignum ducas, Christi apostole, hunc proditorem, hunc malefactorem,
a vinculis mortis absolvere, qui me decepit, me seduxit, meque ad
audendum horribile facinus provocavit.
JOANNES.{0692}
Non debes illi invidere gratiam divinæ clementiæ.
CALLIMACHUS.{0693}
Non est enim dignus resurrectione, qui auctor extitit perditionis
alienæ.
JOANNES.{0694}
Lex nostræ religionis docet, ut homo homini dimittat, si ipse a Deo
dimitti ambiat.
ANDRONICUS.{0695}
Justum.
JOANNES.{0696}
Quando etiam Dei unigenitus, idemque Virginis primogenitus, qui solus
innocens, solus immaculatus, solus sine veterni sorde[239] delicti in
mundum venit, omnes sub gravi onere peccati depressos invenit.
ANDRONICUS.{0697}
Verum.
JOANNES.{0698}
Scilicet nullum justum, nullum misericordia inveniret dignum, neminem
tamen sprevit, neminem suæ gratia pietatis privavit, sed se ipsum
omnibus[240] tradidit, suique dilectam animam pro omnibus posuit.
ANDRONICUS.{0699}
Si innocens non occideretur, nemo juste liberaretur.
JOANNES.{0700}
Ideo in hominum non delectatur perditione, quos suo emptos meminit
pretioso sanguine.
ANDRONICUS.{0701}
Gratias illi.
JOANNES.{0702}
Unde aliis Dei gratiam non debemus invidere, quam ex nullis
præcedentibus meritis in nobis gaudemus abundare.
CALLIMACHUS.{0703}
Terruisti me monitu.
JOANNES.{0704}
Ne autem tuis videar reniti votis, non suscitetur per me, sed per
Drusianam, quia ad hoc implendum a Deo accepit gratiam.
DRUSIANA.{0705}
Divina substantia, quæ vere et singulariter es sine materiæ forma[241],
quæ hominem ad tui imaginem plasmasti, et plasmato spiraculum vitæ
inspirasti, jube materiale corpus Fortunati reducto calore in viventem
animam iterum reformari, quo trina nostri resuscitatio tibi in laudem
vertatur, Trinitas veneranda.
JOANNES.{0706}
Amen.
DRUSIANA.{0707}
Expergiscere, Fortunate, et jussu Christi retinacula mortis disrumpe.
FORTUNATUS.{0708}
Quis me apprehensa manu erexit? Quis vocem ut resurgerem dedit?
JOANNES.{0709}
Drusiana.
FORTUNATUS.{0710}
Num me suscitavit Drusiana?
JOANNES.{0711}
Ipsa.
FORTUNATUS.{0712}
Nonne ante aliquot dies improvisa morte fuerat consumpta?
JOANNES.{0713}
At vivit in Christo.
FORTUNATUS.{0714}
Et cur manet Callimachus gravi vultu modestus nec perfurit solito more
in amore Drusianæ?
JOANNES.{0715}
Quia a nequam intentione transmutatus, vere est Christi discipulus.
FORTUNATUS.{0716}
Non.
JOANNES.{0717}
Etiam.
FORTUNATUS.{0718}
Si, ut asseris, Drusiana me suscitavit, et Callimachus Christo
credidit, vitam repudio mortemque eligo sponte, quia malo non esse,
quam in his tantum abundanter virtutum gratiam sentiscere.
JOANNES.{0719}
O admiranda diaboli invidia, o malitia serpentis antiqui, qui et
protoplastis mortem propinavit et super justorum gloria semper
gemit! Iste infelicissimus Fortunatus diabolicæ amaritudinis felle
plenissimus, comparatur malæ arbori amaros fructus facienti. Unde
excisus a collegio justorum et abjectus a consortio Deum timentium,
mittatur in æterni ignem supplicii, cruciandus sine alicujus
intermixtione refrigerii.
ANDRONICUS.{0720}
Ecce, turgescentibus serpentinis morsibus ad occasum rursus vergitur et
citius dicto morietur.
JOANNES.{0721}
Moriatur, sitque incola gehennæ, qui propter alieni invidiam profectus
recusavit vivere.
ANDRONICUS.{0722}
Terribile.
JOANNES.{0723}
Nihil terribilius invido, nihil scelestius superbo.
ANDRONICUS.{0724}
Uterque miserabilis.
JOANNES.{0725}
Una eademque persona utroque semper laborat vitio, quia neutrum sine
altero.
ANDRONICUS.{0726}
Expone enucleatius.
JOANNES.{0727}
Nam qui superbit, invidet, et qui invidet, superbit; quia mens
invida, dum alienam laudem nec patitur audire, et in sui comparatione
perfectiores ambit vilescere, dedignatur subjici dignioribus, et
superbe conatur præferri comparibus.
ANDRONICUS.{0728}
Patet.
JOANNES.{0729}
Unde iste miserrimus vulnerabatur mente, quia se his inferiorem
æstimari non sustinuit, in quis ampliorem Dei gratiam lucere non
nescivit.
ANDRONICUS.{0730}
Nunc tandem intellego quod inter surgentes minime est computatus, quia
ocius erat moriturus.
JOANNES.{0731}
Dignus est enim utraque morte, quia et commendatum funus afficiebat
injuria, et resurgentes injusto insectabatur odio.
ANDRONICUS.{0732}
Infelix est mortuus.
JOANNES.{0733}
Recedamus, suumque diabolo filium relinquamus. Nos autem diem istum,
et pro miranda Callimachi mutatione, et pro utriusque resuscitatione,
cum lætitia agamus, gratias ferentes Deo, æquo judici secretorumque
discretissimo cognitori, qui solus omnia subtiliter examinans, omnia
recte disponens, unumquemque, juxta quod dignum prænoscit, præmiis
suppliciisve aptabit. Ipsi soli honor, virtus, fortitudo, et victoria,
laus et jubilatio per infinita sæculorum sæcula. Amen.
[201] Sic Celtes emendavit optime.—Codex: _execratione_.
[202] Codex: _Calimachus_, unico _l_, et sic semper, quando
compendio _C_ non utitur. Semel quoque _Chalimachum_ invenimus.
[203] Codex hic et ubique: _Andronichus_.
[204] Callimachi nomen deest in codice.
[205] Ita codex.—Celtes: _colloquio_.
[206] Sic Celtes.—Codex: _revocari nitimur_.
[207] Codex: _nequ.... intellegi_. Librarius vocem _nequit_
interruptam reliquit. Hic et ubique Codex: _intellegi_, per
_e_.—Celtes: _nequimus intelligere_.
[208] Ex Græco Οὐσία, Latinis litteris. Codex: _Usyam_.
[209] Codex: _quod_.
[210] Sic codex.—Celtes: _miscere_.
[211] Codex: _amore_.
[212] Sic codex.—Celtes: _consenseris_.
[213] Codex: _captuosis_.
[214] Celtes: _hominem_.
[215] Celtes: _Agnostin’_.
[216] Sic codex et Celtes. Fortasse legendum: _unquam_.
[217] Sic codex.—Celtes: _utere_.
[218] Codex hic et passim: _Ei_, omisso _h_, quod librarius
adscivit in quibusdam vocabulis aspiratione carentibus.
[219] Sic codex, optime.—Celtes: _expaves_.
[220] Sic codex.—Celtes: _Drusianam_.
[221] Celtes omittit _re_.
[222] Celtes: _abjectum_, perperam.
[223] Celtes: _vel maxime_.
[224] Sic codex.—Celtes: _defecimus_.
[225] Codex: _ambiguitas_, quod Celtes emendavit.
[226] Sic codex.—Celtes: _perturbandum_.
[227] Celtes: _resuscitandum_.
[228] Ita emendavit Celtes.—Codex: _discedite_, quod sententiæ
non congruit.
[229] Sic Celtes, bene.—Codex: _obaudiunt_.
[230] Codex: _aures_.
[231] Hoc verbum compendio scriptum et a Celte omissum posui ex
codice.
[232] Codex: _fraudolenta_.
[233] Sic codex.—Celtes: _incentor_, parum feliciter.
[234] Codex: _qui_.
[235] Ita codex.—Celtes: _anxior_.
[236] Codex et Celtes: _deliqui_.—Schurzfleisch: _delicti_.
[237] Ita emendavit Celtes. Codex: _propinatio_.
[238] Codex: _defungebaris_, pro _die fungebaris_, omissa _i_
littera, quam Celtes superscripsit.
[239] Post verbum _sorde_ codex addit _fuit_, quod recte omisit
Celtes.
[240] Celtes omittit vocem _omnibus_.
[241] Sic legitur in codice, ni fallor.—Celtes: _materia
forma_.—Schurzfleisch: _materia et forma_.
[Illustration]
IV.
ABRAHAM.
ARGUMENTUM IN ABRAHAM[242].{0734}
Lapsus et conversio Mariæ, neptis Abrahæ eremicolæ[243], quæ ubi XX
annos solitariam vitam egit, corrupta virginitate sæculum repetiit et
contubernio meretricum admisceri non metuit; sed post biennium præfati
Abrahæ monitis, illam sub amatoris specie quærentis, reducta, larga
effusione lacrimarum continuaque exercitatione jejuniorum, vigiliarum
atque orationum per vicenos annos emundavit maculas criminum.
ABRAHAM.{0735}
DRAMATIS PERSONÆ.
ABRAHAM.
EPHREM[244].
MARIA.
SCENA PRIMA.{0736}
ABRAHAM.{0737}
Tune, frater et coeremita Ephrem, commodum ducis meæ adhuc
confabulationi vacare, an quoad usque divinas expleas laudes, me vis
præstolari?
EPHREM.{0738}
Nostrorum confabulatio ejus debet esse laudatio, qui se congregatis in
suo nomine medium spopondit interesse.
ABRAHAM.{0739}
Nihil aliud locuturus accessi, nisi quod divinæ voluntati non nescio
concordari[245].
EPHREM.{0740}
Quare nec ad momentum quidem me subtraho, sed tuo affectui totum dedo.
ABRAHAM.{0741}
Quiddam agendum mihi exæstuat mente, in quo tuum velle meis votis
exopto respondere.
EPHREM.{0742}
Si unum cor unaque nobis anima jubetur esse, idem velle, idemque[246]
cogimur nolle.
ABRAHAM.{0743}
Est mihi neptis tenella utriusque parentis solamine destituta, in quam
pro compassione orbitatis nimio affectu ducor, cujusque causa continua
sollicitudine fatigor.
EPHREM.{0744}
Et quid tibi, triumphator sæculi, cum curis mundi?
ABRAHAM.{0745}
Id scilicet curo ne inmensa ejus serenitas pulchritudinis alicujus
obfuscetur sorde coinquinationis.
EPHREM.{0746}
Hujusmodi cura si[247] est vituperanda?
ABRAHAM.{0747}
Spero.
EPHREM.{0748}
Cujus est ætatis?
ABRAHAM.{0749}
Si unius rotatus mensurni[248] apponeretur, duas olympiades vitali aura
vesceretur.
EPHREM.{0750}
Inmatura pupilla.
ABRAHAM.{0751}
Ideo non deest mihi cura.
EPHREM.{0752}
Ubi degit?
ABRAHAM.{0753}
In meis mansiunculis. Nam rogatu propinquorum nutriendam eam suscepi;
sed ejus gazas pauperibus erogare decrevi.
EPHREM.{0754}
Despectio temporalium condecet animum cœlo intentum.
ABRAHAM.{0755}
Exæstuo mente gestiens illam Christo desponsare[249] ejusque tirocinio
mancipatum ire.
EPHREM.{0756}
Laudabile.
ABRAHAM.{0757}
Cogor nomine.
EPHREM.{0758}
Quid vocatur?
ABRAHAM.{0759}
Maria.
EPHREM.{0760}
Ita est; tanti excellentiam nominis decet stemma virginitatis.
ABRAHAM.{0761}
Non diffido quin, si nostris suaviter hortamentis provocetur, ad
cedendum facilis experiatur.
EPHREM.{0762}
Accedamus, ejusque cogitationi cœlibis[250] securitatem vitæ
instillemus.
SCENA SECUNDA.{0763}
ABRAHAM.{0764}
O adoptatitia[251] filia, o meæ pars[252] animæ, Maria, cede
meis paternis monitionibus meique comparis Ephrem saluberrimis
institutionibus; enitere ut auctricem virginitatis, quam æquivoco
æquiparas nomine, imiteris et castitate.
EPHREM.{0765}
Multum disconvenit, filia, ut quæ cum Dei genitrice Maria per mysterium
nominis præemines in axe inter sidera numquam casura, inferior meritis
in terræ volutes infimis.
MARIA.{0766}
Mysterium nominis ignoro; unde quid circuitione verborum significes
haud intellego.
EPHREM.{0767}
Maria interpretatur _stella maris_, circa quam videlicet fertur mundus
et vocatur populus.
MARIA.{0768}
Cur _maris stella_ dicitur?
EPHREM.{0769}
Quia numquam occidit, sed navigantibus recti semitam itineris dirigit.
MARIA.{0770}
Et qui posset fieri, ut ego tantilla ex lutea materia confecta eo
attingerem meritis, quo mysterium rutilat nominis?
EPHREM.{0771}
Illibata corporis integritate, puraque mentis sanctitate.
MARIA.{0772}
Grandis est honoris hominem æquari astrorum radiis.
EPHREM.{0773}
Nam si incorrupta et virgo permanebis, angelis Dei fies æqualis, quibus
tandem stipata gravi corporis onere abjecto, pertransiens[253] aera
supergradieris æthera, zodiacum percurres circulum, nec subsistendo
temperabis gressum, donec amplexaris amplexibus filii Virginis in
lucifluo thalamo sui Genitricis.
MARIA.{0774}
Qui hæc parvi pendet asinum vivit. Unde præsentia despicio, memet ipsam
denego, quo merear ascribi gaudiis tantæ felicitatis.
EPHREM.{0775}
Ecce nanciscimur in pectore infantili senilis maturitatem ingenii.
ABRAHAM.{0776}
Gratia Dei id est quod est.
EPHREM.{0777}
Negari[254] nequit.
ABRAHAM.{0778}
Sed licet Dei gratia sit illustrata, inbecillem tamen ætatem suo uti
non prodest arbitrio.
EPHREM.{0779}
Verum.
ABRAHAM.{0780}
Ideo faciam illi exiguam ab introitu cellulam meis mansiunculis
contiguam, per cujus fenestram psalterium cæterasque divinæ legis
paginas, illam crebrius visitando, instruam.
EPHREM.{0781}
Convenit.
MARIA.{0782}
Tuo, pater Ephrem, interventui me committo.
EPHREM.{0783}
Cœlestis sponsus, cujus affectu in tenella ætate inhæsisti, tueatur te,
filia, ab omni fraude diaboli.
SCENA TERTIA.{0784}
ABRAHAM.{0785}
Frater Ephrem, si quid mihi utriusque casu fortunæ ingeritur, te primum
adeo, te solum consulo. Unde ne sis adversus querimoniæ quam prosequor;
sed fer opem dolori quem patior.
EPHREM.{0786}
Abraham, Abraham, quid pateris? Cur plus licito contristaris? Numquam
fuit fas eremicolæ conturbari sæcularium more.
ABRAHAM.{0787}
Incomparabilis luctus mihi contigit, intolerabilis dolor me afficit.
EPHREM.{0788}
Ne fatiga me longa verborum circuitione; sed quid patiaris expone.
ABRAHAM.{0789}
Maria, mis optiva filia, quam per bis bina lustra summa diligentia
nutrivi, summa solertia instruxi...
EPHREM.{0790}
Quid illa?
ABRAHAM.{0791}
Hei mihi! periit.
EPHREM.{0792}
Qualiter?
ABRAHAM.{0793}
Miserabiliter; deinde evasit latenter.
EPHREM.{0794}
Quibus insidiis circumvenit eam fraus antiqui serpentis?
ABRAHAM.{0795}
Per inlicitum cujusdam simulatoris affectum, qui monachico adveniens
habitu simulata eam visitatione frequentabat, donec indocile juvenilis
ingenium pectoris ad sui amorem inflexit, adeo ut per fenestram ad
patrandum facinus exiliret[255].
EPHREM.{0796}
Contremisco auditu.
ABRAHAM.{0797}
At ubi ipsa infelix se corruptam sensit, pectus pulsavit, faciem manu
laceravit, vestes scidit, capillos eruit, voces in altum ejulando
dedit.
EPHREM.{0798}
Nec injuria, hujusmodi namque ruina toto lacrimarum fonte est lugenda.
ABRAHAM.{0799}
Lamentabatur namque se quod fuerat non esse.
EPHREM.{0800}
Væ illi miseræ!
ABRAHAM.{0801}
Lugebat se nostris contraria monitis egisse.
EPHREM.{0802}
Ac valde.
ABRAHAM.{0803}
Deflevit se vigiliarum, orationum, jejuniique sudores evacuasse.
EPHREM.{0804}
Si in tali compunctione perseveraret, salva fieret.
ABRAHAM.{0805}
Haud perseveravit, sed pejora prioribus apposuit.
EPHREM.{0806}
Viscera tenus conturbor totisque membris resolvor.
ABRAHAM.{0807}
Postquam enim hisce lamentis[256] se punivit, nimietate victa doloris
præceps ferebatur in foveam desperationis.
EPHREM.{0808}
Eh heu, quam gravis perditio!
ABRAHAM.{0809}
Et quia veniam desperavit posse promereri[257], sæculum repetere
vanitatique elegit deservire.
EPHREM.{0810}
Hem, par victoria spiritalibus in sorte eremitarum nequitiis antea fuit
insolita.
ABRAHAM.{0811}
Sed nunc dæmonum sumus præda.
EPHREM.{0812}
Mirum qui fieri posset, ut te ignorante evaderet.
ABRAHAM.{0813}
Interim fueram consternatus mente ex ostensæ visionis terrore, qua,
si[258] mens non fuisset læva, mihi præfigurabatur ejus ruina.
EPHREM.{0814}
Vellem modum visionis audire.
ABRAHAM.{0815}
Putabam me ante fores[259] cellulæ stetisse, et ecce draco miræ
magnitudinis nimiique fœtoris, rapido impetu adveniens candidulam secus
me columbam repperiens cepit, devoravit subitoque non comparuit.
EPHREM.{0816}
Evidens visio.
ABRAHAM.{0817}
At ego, ubi expergiscens mente quæ videbam tractavi, verebar aliquam
ecclesiæ imminere persecutionem, quæ fideles quosdam attraheret in
errorem.
EPHREM.{0818}
Verendum erat.
ABRAHAM.{0819}
Unde prostratus in orationem præcognitori futurorum supplicavi, ut mihi
detegeret solutionem somnii.
EPHREM.{0820}
Recte egisti.
ABRAHAM.{0821}
Tertia demum nocte, cum lassa sopori membra dedissem, putabam eumdem
draconem meis vestigiis disruptum volutasse, ipsamque columbam absque
læsione emicuisse.
EPHREM.{0822}
Lætificor auditu, nec ambigo quin tua quandoque ad te revertatur Maria.
ABRAHAM.{0823}
Postquam evigilans hujus solamine visionis temperabam tristitiam
prioris, mentem recepi ut reminiscerer[260] alumnæ. Illud quoque si
sine[261] tristitia memini, quod ipsam in duorum intervallo dierum
divinæ innitentem laudi solito non sensi.
EPHREM.{0824}
Sero meministi.
ABRAHAM.{0825}
Fateor. Accessi, manu fenestram pulsavi, filiam sæpius nominando
vocavi.
EPHREM.{0826}
Ah, frustra vocasti.
ABRAHAM.{0827}
Hoc adhuc non sensi, sed cur neglegenter in divinis ageret rogavi; sed
nec levis tinnitum responsi recepi.
EPHREM[262].{0828}
Et quid[263] tunc fecisti?
ABRAHAM.{0829}
Ubi abesse quam querebam deprehendi, viscera discutiebantur timore,
membra contremuerunt pavore.
EPHREM.{0830}
Nec mirum. Certe et ego id ipsum nunc patior audiendo.
ABRAHAM.{0831}
Deinde flebilibus sonis auras pollui, rogitans quis lupus meam agnam
raperet, quis latro meam filiam captivaret?
EPHREM.{0832}
Jure conquestus fuisti ejus perditionem, quam nutrivisti.
ABRAHAM.{0833}
Tandem accesserunt qui veritatem scientes res[264] sese, ita ut tibi
nunc exposui, habere ipsamque vanitati dixerunt deservire.
EPHREM.{0834}
Ubi moratur?
ABRAHAM.{0835}
Ignoratur.
EPHREM.{0836}
Quid fiet?
ABRAHAM.{0837}
Est mihi fidelis amicus qui civitates villasque peragrans non quiescet,
donec quæ illam terra susceperit agnoscet.
EPHREM.{0838}
Quid si experietur?
ABRAHAM.{0839}
Habitum mutabo, ipsamque sub amatoris specie adibo, si forte meo monitu
post grave naufragium revertatur ad pristinæ quietis portum.
EPHREM.{0840}
Etiam, quid fiet si carnium esus vinique haustus apponetur?
ABRAHAM.{0841}
Haud abrogabo, ne agnoscar.
EPHREM.{0842}
Recta prorsus laudabilique discretione uteris, si artioris frenos[265]
observantiæ aliquantisper laxabis, quo errantem Christo lucreris.
ABRAHAM.{0843}
Eo magis ad audendum incitor, quo te mihi in hac[266] concordari re
experior.
EPHREM.{0844}
Qui clancula cordium cognoscit qua intentione unaquæque res geratur
intellegit, nec in discretissimo ejus examine reus prævaricationis
habetur, qui[267] a strictioris rigore conversationis ad tempus
descendendo imbecillioribus assimilari[268] non respuit, quo efficacius
animam revocet quæ erravit.
ABRAHAM.{0845}
Tuum est interim me precibus adjuvare, ne impediar diabolica fraude.
EPHREM.{0846}
Ipsum summum bonum, sine quo nihil fit boni, faciat tuum velle in bono
consummari.
SCENA QUARTA.{0847}
ABRAHAM.{0848}
Num ille est meus amicus, quem ante hoc biennium pro inquisitu direxi
Mariæ? Ipse est.
AMICUS.{0849}
Ave, venerande pater.
ABRAHAM.{0850}
Ave, affabilis amice; diu te sustinui, sed nunc advenire desperavi.
AMICUS.{0851}
Ideo moram feci, quia te ambigua re sollicitari[269] non præsumpsi. At
ubi veritatem investigavi, reditum maturavi.
ABRAHAM.{0852}
Vidistin’ Mariam?
AMICUS.{0853}
Vidi.
ABRAHAM.{0854}
Ubi?
AMICUS.{0855}
Quam[270] dictu miserabile!
ABRAHAM.{0856}
Dic, obsecro.
AMICUS.{0857}
In domo cujusdam lenonis habitationem elegit, qui tenello amore illam
colit; nec frustra: nam omni die non modica illi pecunia ab ejus
amatoribus adducitur.
ABRAHAM.{0858}
A Mariæ amatoribus?
AMICUS.{0859}
Ab ipsis.
ABRAHAM.{0860}
Qui sunt ejus amatores?
AMICUS.{0861}
Perplures.
ABRAHAM.{0862}
Hei mihi, o bone Jesu! Quid hoc monstri est, quod hanc, quam tibi
sponsam nutrivi, alienos amatores audio sequi?
AMICUS.{0863}
Hoc meretricibus antiquitus fuit in more, ut alieno delectarentur in
amore[271]?
ABRAHAM.{0864}
Affer mihi sonipedem delicatum et militarem habitum, quo deposito
tegmine religionis ipsam adeam sub specie[272] amatoris?
AMICUS.{0865}
Ecce omnia.
ABRAHAM.{0866}
Obsecro, affer et pileum, quo coronam velem capitis.
AMICUS.{0867}
Hoc maxime opus est, ne agnoscaris.
ABRAHAM.{0868}
Quid si unum solidum, quem habeo, mecum afferam, quo stabulario pro
mercede tribuam?
AMICUS.{0869}
Aliter ad colloquium Mariæ non potes pervenire.
SCENA QUINTA.{0870}
ABRAHAM.{0871}
Salve, bone Stabulari[273].
STABULARIUS.{0872}
Quis loquitur? Hospes, salve.
ABRAHAM.{0873}
Estne apud te locus viatori ad pernoctandum aptus?
STABULARIUS.{0874}
Est plane; nostra hospitiola nulli sunt neganda.
ABRAHAM.{0875}
Laudabile.
STABULARIUS.{0876}
Intra, ut tibi præparetur cœna.
ABRAHAM.{0877}
Magna tibi pro hilari susceptione debeo, sed adhuc majora a te expeto.
STABULARIUS.{0878}
Quæ voles ut concessurum efflagita.
ABRAHAM.{0879}
Accipe vile munus quod defero, et fac ut perpulchra, quam tecum
obversari[274] experiebar, puella nostro intersit convivio.
STABULARIUS.{0880}
Cur illam desideras videre?
ABRAHAM.{0881}
Quia nimium delector in ejus agnitione, cujus pulchritudinem a pluribus
laudari audiebam sæpissime.
STABULARIUS.{0882}
Quisquis laudator ejus formæ extitit, nihil fefellit. Nam prænitet
venusta vultu præ ceteris mulieribus.
ABRAHAM.{0883}
Ideo ardeo in ejus amore.
STABULARIUS.{0884}
Miror te in decrepita senectute juvenculæ mulieris amorem spirare.
ABRAHAM.{0885}
Percerte nullius alius rei causa accessi, nisi eam videndi.
SCENA SEXTA.{0886}
STABULARIUS.{0887}
Procede, procede[275], Maria, tuique pulchritudinem nostro neophyto
ostende.
MARIA.{0888}
Ecce venio.
ABRAHAM.{0889}
Quæ fiducia, quæ constantia mentis mihi post hæc, cum hanc, quam
nutrivi in eremi latibulis, meretricio vultu ornatam conspicio? Sed non
est tempus ut præfiguretur in facie quod tenetur in corde. Erumpentes
lacrimas viriliter stringo, et simulata vultus hilaritate internæ
amaritudinem mœstitudinis contego.
STABULARIUS.{0890}
Fortunata Maria, lætare, quia non solum ut hactenus tui coævi, sed
etiam senio jam confecti te adeunt, te ad amandum confluunt.
MARIA.{0891}
Quicumque me diligunt æqualem amoris vicem a me recipiunt.
ABRAHAM.{0892}
Accede, Maria, et da mihi osculum.
MARIA.{0893}
Non solum dulcia oscula libabo, sed etiam crebris senile collum
amplexibus mulcebo.
ABRAHAM.{0894}
Hoc volo.
MARIA.{0895}
Quid sentio? Quid stupendæ novitatis gustando haurio? Ecce, odor istius
fragrantiæ prætendit fragrantiam mihi quondam usitatæ abstinentiæ.
ABRAHAM.{0896}
Nunc, nunc simulandum, nunc lascivientis more pueri jocis instandum, ne
et ego agnoscar præ gravitate, et ipsa se reddat latibulis præ pudore.
MARIA.{0897}
Væ mihi infelici! Unde cecidi, et in quam perditionis foveam corrui?
ABRAHAM.{0898}
Hic non est aptus querelæ locus, ubi convivarum confluit conventus.
STABULARIUS.{0899}
Domna Maria, cur suspiria trahis? Cur mades lacrimis? Nonne per
biennium hic conversabaris, et numquam ex te gemitus prorupit, numquam
tristior sermo prodiit.
MARIA.{0900}
O utinam fuissem ante trium annorum spatia morte absumpta, ne ad tanta
devenirem flagitia.
ABRAHAM.{0901}
Non ut tua tecum[276] peccata plangerem adveni, sed ut tuo jungerer
amori.
MARIA.{0902}
Levi compunctione permovebar, ideo talia fabar. Sed epulemur et
lætemur, quia, ut monuisti, hic non est tempus peccata plangendi.
ABRAHAM.{0903}
Affatim refecti, affatim sumus ebriati tua largitate administrante,
o bone Stabulari; da licentiam a cœna surgendi, quo lassum corpus in
stratum componam dulcique quiete recreem.
STABULARIUS.{0904}
Ut libet.
MARIA.{0905}
Surge, domne mi, surge; tecum pariter tendam ad cubile.
ABRAHAM.{0906}
Placet. Nullatenus cogi possem ut te non comitante exirem.
SCENA SEPTIMA.{0907}
MARIA.{0908}
Ecce triclinium ad inhabitandum nobis aptum; ecce lectus haud vilibus
stramentis compositus. Sede, ut tibi detraham calciamenta, ne tu ipse
fatigeris discalciando[277].
ABRAHAM.{0909}
Muni prius seris ostium, ne quis introeundi inveniat aditum.
MARIA.{0910}
Super hoc ne solliciteris; faciam ut nulli ad nos tribuatur accessus
facilis.
ABRAHAM.{0911}
Tempus ablato capitis velamine quis sim aperire.—O adoptiva filia,
o meæ pars animæ, Maria, agnoscisne me senem, qui te paterno amore
nutrivi, qui te cœlestis Regis unigenito desponsavi?
MARIA.{0912}
Hei mihi! Pater et magister meus Abraham est qui loquitur.
ABRAHAM.{0913}
Quid contigit tibi, filia?
MARIA.{0914}
Gravis miseria.
ABRAHAM.{0915}
Quis te decepit? Quis te seduxit?
MARIA.{0916}
Qui protoplastos prostravit.
ABRAHAM.{0917}
Ubi est angelica illa, quam in terris egisti, conversatio?
MARIA.{0918}
Prorsus perdita.
ABRAHAM.{0919}
Ubi est verecundia tua virginalis? Ubi continentia admirabilis?
MARIA.{0920}
Evacuata.
ABRAHAM.{0921}
Quam mercedem, nisi resipiscas, pro jejuniorum, orationum, vigiliarum
sudore ultra potes sperare, cum velut lapsa ab altitudine cœli dimersa
es in profundum inferni?
MARIA.{0922}
Eh heu!
ABRAHAM.{0923}
Quare me despexisti? Quare deseruisti? Quare eventum tuæ perditionis
mihi non indicasti, quo ego, cum dilecto meo Ephrem, dignam pro te
pœnitentiam agerem?
MARIA.{0924}
Postquam lapsa in peccatis corrui, tuæ sanctitati polluta proximare non
præsumpsi.
ABRAHAM.{0925}
Quis umquam a peccato extitit immunis, nisi solus filius Virginis?
MARIA.{0926}
Nullus.
ABRAHAM.{0927}
Humanum est peccare, diabolicum in peccatis durare, nec jure
reprehenditur qui subito cadit, sed qui citius surgere neglegit.
MARIA.{0928}
Hei mihi infelici!
ABRAHAM.{0929}
Cur decidis? Cur in terra jaces immobilis? Erigere et quæ dicam
percipe.
MARIA.{0930}
Pavore concussa corrui, quia vim paternæ monitionis ferre nequivi.
ABRAHAM.{0931}
Attende mei in te dilectionem et depone timorem.
MARIA.{0932}
Nequeo.
ABRAHAM.{0933}
Nonne tui causa desiderabilem eremi habitationem reliqui, omnemque[278]
regularis observantiam conversationis pene evacuavi, in tantum ut ego
verus eremicola, factus sum lascivientium conviva, et qui diu silentio
studebam, jocularia verba, ne agnoscerer, proferebam? Cur demisso vultu
terram inspicis? Cur respondendo mecum verba miscere dedignaris?
MARIA.{0934}
Proprii conscientia reatus confundor. Ideo nec oculos ad cœlum levare,
nec sermonem tecum præsumo conserere.
ABRAHAM.{0935}
Noli diffidere, filia, noli desperare; sed emerge de abysso
desperationis et fige in Deo spem mentis.
MARIA.{0936}
Enormitas peccatorum prostravit me in desperationis profundum.
ABRAHAM.{0937}
Peccata quidem tua sunt gravia, fateor[279]; sed superna pietas major
est omni creatura. Unde tristitias rumpe, datumque pœnitendi spatiolum
pigritando noli neglegere, quatinus superabundet divina gratia ubi
superabundavit facinorum abominatio.
MARIA.{0938}
Si ulla promerendæ spes suæ veniæ inesset, studium pœnitendi minime
deesset.
ABRAHAM.{0939}
Miserere meæ quam pro te subii lassitudinis, et depone perniciosam
desperationem, quam omnibus commissis non nescimus esse graviorem. Qui
enim peccantibus Deum misereri velle desperat, inremediabiliter peccat,
quia sicut scintilla silicis pelagus nequit inflammare, ita nostrorum
acerbitas peccaminum divinæ dulcedinem benignitatis non valet immutare.
MARIA.{0940}
Non enim supernæ magnificentiam pietatis nego, sed proprii enormitatem
sceleris considerando, ad dignæ satisfactionem[280] pœnitentiæ vereor
non sufficere.
ABRAHAM.{0941}
In me sit iniquitas tua; tantummodo revertere ad locum unde existi, et
ini secundo conversationem, quam deseruisti.
MARIA.{0942}
In nullo umquam tui renitor votis, sed quæ jubes obtemperanter
amplector[281].
ABRAHAM.{0943}
Nunc fateor te vere meam[282] quam nutrivi filiam, nunc censeo te præ
omnibus fore diligendam.
MARIA.{0944}
Aliquantulum auri vestiumque possideo, quod tua de his auctoritas
decreverit expecto.
ABRAHAM.{0945}
Quæ acquisivisti peccando cum ipsis peccatis sunt abjicienda.
MARIA.{0946}
Rebar pauperibus eroganda, seu sacris esse altaribus offerenda.
ABRAHAM.{0947}
Non satis acceptabile munus Deo esse comprobatur, quod criminibus
adquiritur.
MARIA.{0948}
Nulla super his ultra sollicitudine fatigar.
ABRAHAM.{0949}
Matuta nitescit, lucescit, abeamus.
MARIA.{0950}
Tuum est, pater amande, ut ad instar boni pastoris præcedas repertam
ovem, et ego paribus incedens vestigiis subsequor præcedentem.
ABRAHAM.{0951}
Haud ita; sed ego pedibus incedam, te autem equo superponam, ne
itineris asperitas secet teneras plantas.
MARIA.{0952}
O, quem te memorem, quam tibi gratiarum impendam recompensationem, qui
me indignam miseratione non terrore cogis, sed miti condescensione ad
pœnitentiam hortaris?
ABRAHAM.{0953}
Nihil aliud a te expeto, nisi ut reliquum vitæ inhærendo insistas Dei
obsequio.
MARIA.{0954}
Spontanea mente inhæream, pro viribus insistam et, si facultas desit
posse, numquam tamen deerit velle.
ABRAHAM.{0955}
Convenit ut, quo studio deserviebas vanitati, famuleris divinæ
voluntati.
MARIA.{0956}
Fiat, precor, tuis meritis, ut in me perficiatur voluntas Divinitatis.
ABRAHAM.{0957}
Maturemus reditum.
MARIA.{0958}
Maturemus; nam me tædet morarum.
SCENA OCTAVA.{0959}
ABRAHAM.{0960}
Quanta celeritate asperi difficultatem itineris transcurrimus!
MARIA.{0961}
Quod devote agitur, facile perficitur.
ABRAHAM.{0962}
Ecce tua deserta cellula.
MARIA.{0963}
Hei mihi! Ipsa mei sceleris est conscia, ideo ingredi formido.
ABRAHAM.{0964}
Et merito; fugiendus est quippe locus, in quo hostem sequitur
triumphus[283].
MARIA.{0965}
Et ubi me decernis compunctioni vacare?
ABRAHAM.{0966}
Ingredere in cellulam[284] interiorem, ne vetustus serpens decipiendi
ultra inveniat occasionem.
MARIA.{0967}
Non contra luctor, sed quæ jubes amplector.
ABRAHAM.{0968}
Familiarem meum Ephrem accedam, quo ipse, qui solus mecum tuæ condoluit
perditioni, congaudeat inventioni.
MARIA.{0969}
Competit.
SCENA NONA.{0970}
EPHREM.{0971}
Num mihi aliquid affers gaudii?
ABRAHAM.{0972}
Ac magni.
EPHREM.{0973}
Placet, nec dubito quin Mariam nanciscereris.
ABRAHAM.{0974}
Nanciscebar plane; et gaudens reduxi ad ovile.
EPHREM.{0975}
Divinæ gratia visitationis factum, credo.
ABRAHAM.{0976}
Procul dubio.
EPHREM.{0977}
Vellem scire, qualiter juxta id temporis vitam moresque ordinaverit.
ABRAHAM.{0978}
Juxta meum velle.
EPHREM.{0979}
Hoc illi expedit vel maxime.
ABRAHAM.{0980}
Quicquid ipsi agendum proposui, quamvis difficile, quamvis grave, haud
abrogavit subire.
EPHREM.{0981}
Laudabile.
ABRAHAM.{0982}
Nam induta cilicio continuaque vigiliarum et jejunii exercitatione
macerata, artissimæ legis observatione corpus tenerum animæ cogit[285]
pati imperium.
EPHREM.{0983}
Æquum est ut iniquæ sordes delectationis eliminentur acerbitate
castigationis.
ABRAHAM.{0984}
Quisquis ejus lamenta intellegit, mente vulneratur, quisquis
compunctionem sentit et ipse compungitur.
EPHREM.{0985}
Solet fieri.
ABRAHAM.{0986}
Elaborat pro viribus, ut quibus causa fuit perditionis fiat exemplum
conversionis.
EPHREM.{0987}
Consequens est.
ABRAHAM.{0988}
Nititur ut quanto extitit fœdior, tanto appareat nitidior.
EPHREM.{0989}
Jucundor[286] audiendo, præcordialique[287] lætor gaudimonio.
ABRAHAM.{0990}
Et merito, nam phalanges angelicæ gaudentes Dominum laudant super
peccatoris conversione.
EPHREM.{0991}
Nec mirum; nullius namque justi magis delectatur perseverantia, quam
impii pœnitentia.
ABRAHAM.{0992}
Unde in illa tanto justius laudatur, quanto ultra resipisci posse
desperabatur.
EPHREM.{0993}
Congratulantes laudemus, laudantes glorificemus unigenitum et
venerabilem, dilectum et clementem Dei filium, qui non vult perire quos
sui sacro redemit sanguine.
ABRAHAM.{0994}
Ipsi honor, gloria, laus[288] et jubilatio per infinita sæcula. Amen.
[242] Hæc verba desunt in codice. Vid. supra, pag. 112,
not. _a_[167].
[243] Codex et Celtes hic et semper: _heremicolæ_.
[244] Codex: _Effrem_, et sic semper.
[245] Sic codex.—Celtes: _commodari_.
[246] Verba _nobis_ et _que_, a Celte omissa ex codice recepimus.
[247] Sic codex.—Celtes: _non_. Conjunctionem _si_ cum
interrogationis sensu restituimus.
[248] Codex: _mansurni_.—Ibi et ubique _mensurnus_ pro anni
intervallo usurpatur. Vide infra _Paphnutium_ et _Sapientiam_.
[249] Sic ex emendatione Celtis.—Codex: _dispensari_.
[250] Codex: _cœlebis_.
[251] Hæc est Plautina vox.—Celtes: _adoptiva_.—Codex:
_adoptitia_.
[252] Sic Celtes.—Codex omittit hic voculam _meæ_, qua usus est
paulo infra.
[253] Celtis lectionem sequimur.—Codex: _pertransies_.
[254] Sic Celtes.—Codex: _negare_.
[255] Sic emendavit Celtes.—Codex: _exilivit_.
[256] Sic Gust. Freytag in nova hujus comœdiæ editione
(Vratislaviæ, 1839).—Codex et Celtes: _his celamentis_.
[257] Celtes: _mereri_.
[258] Codex et Celtes; _quasi_, male. Gust. Freytag exemit hunc
scrupulum, quem nos jam antea in nostra Gallica translatione
vitavimus; vid. _Théâtre européen_, Paris, 1835, in-8º.
[259] Codex: _foras_.
[260] Codex: _reminiscer_.
[261] Hic conjunctio _si_ vim habet non solum dubitandi, sed et
negandi.
[262] Nomen hujus personæ et sequentis desunt in codice.
[263] Codex: _quod_.
[264] Celtes: _rem_.
[265] Codex: _frenas_.—Celtes: _frena_.
[266] Sic Celtes.—Codex: _hoc_, perperam.
[267] Celtes et Schurzfleisch: _quia_, perperam.
[268] Sic codex.—Celtes: _assimulari_.
[269] Celtes: _sollicitare_.
[270] Codex et Celtes: _qua_, absque sensu.
[271] Celtes omisit _in_.
[272] Sic codex.—Celtes: _sub spem_, male.
[273] Codex: _stabularie_.
[274] Codex et Celtes: _observari_.
[275] Sic codex.—Celtes non iterat vocem _procede_.
[276] Celtes omittit _tecum_.
[277] Codex: _discalciendo_.
[278] Particula enclitica _que_ deest in Celtis editione.
[279] Celtes omisit verbum _fateor_.
[280] Codex: _factisfactionem_.
[281] Sic codex.—Celtes: _amplectar_.
[282] Verbum _meam_ deest in Celte.
[283] Ita codex.—Celtes: _triumphis_ et superiore versu
_fugiendum_.
[284] Sic codex optime.—Celtes: _cellam_.
[285] Sic codex.—Celtes: _coegit_.
[286] Codex hic et passim: _Jocundor_, _jocunditas_.—Celtes:
_Jocundior_.
[287] Sic codex.—Celtes, Schurzfleisch et G. Freytag: _Jocundior
audiendo precor, dialique lætor gaudimonio_.
[288] Vocem _laus_ omittit Celtes.
[Illustration]
V.
PAPHNUTIUS.
ARGUMENTUM IN PAPHNUTIUM[289].{0995}
Conversio Thaidis meretricis, quam Paphnutius eremita, æque ut
Abraham, sub specie adiens amatoris convertit et data pœnitentia per
quinquennium in angusta cellula conclusit, donec digna satisfactione
Deo reconciliata, quinta decima peractæ pœnitentiæ die, obdormivit in
Christo.
PAPHNUTIUS.{0996}
DRAMATIS PERSONÆ.
PAPHNUTIUS.
DISCIPULI.
THAIS.
SCENA PRIMA.{0997}
DISCIPULI.{0998}
Cur obscurum, pater, vultum nec solito geris, Paphnuti, serenum?
PAPHNUTIUS.{0999}
Cujus cor contristatur, ejus et vultus obscuratur.
DISCIPULI.{1000}
Pro qua re contristaris?
PAPHNUTIUS.{1001}
Pro injuria Factoris.
DISCIPULI.{1002}
Quæ hæc injuria?
PAPHNUTIUS.{1003}
Ipsam quam a propria patitur creatura ad sui imaginem condita.
DISCIPULI.{1004}
Terruisti nos dictu.
PAPHNUTIUS.{1005}
Licet illa impassibilis majestas affici non possit injuriis, tamen, ut
suum[290] nostræ fragilitatis metaphorice transferam in Deum, quæ major
injuria dici potest, quam, quod ejus imperio, cujus gubernaculis major
mundus obtemperanter subditur, solus minor contra luctetur?
DISCIPULI.{1006}
Quis est minor mundus?
PAPHNUTIUS.{1007}
Homo.
DISCIPULI.{1008}
Homo?
PAPHNUTIUS.{1009}
Porro.
DISCIPULI.{1010}
Quis[291] homo?
PAPHNUTIUS.{1011}
Omnis.
DISCIPULI.{1012}
Qui potest fieri?
PAPHNUTIUS.{1013}
Ut placuit Creatori.
DISCIPULI.{1014}
Non sapimus.
PAPHNUTIUS.{1015}
Non obvium est perpluribus.
DISCIPULI.{1016}
Expone.
PAPHNUTIUS.{1017}
Intendite.
DISCIPULI.{1018}
Ac prompta mente.
PAPHNUTIUS.{1019}
Sicut enim major mundus ex quatuor contrariis elementis, sed ad votum
Creatoris secundum harmonicam moderationem concordantibus perficitur,
ita et homo non solum ab eisdem elementis, sed etiam ex magis
contrariis partibus coaptatur.
DISCIPULI.{1020}
Et quid magis contrarium quam elementa?
PAPHNUTIUS.{1021}
Corpus et anima, quia licet illa sint contraria, tamen sunt corporalia;
anima autem[292] nec mortalis, ut corpus, nec corpus spiritale[293], ut
anima.
DISCIPULI.{1022}
Ita.
PAPHNUTIUS.{1023}
Si tamen dialecticos sequimur[294], nec illa contraria esse fatemur.
DISCIPULI.{1024}
Et quis potest negare?
PAPHNUTIUS.{1025}
Qui dialectice scit disputare, quia _usiæ_ nihil est contrarium, sed
receptatrix est contrariorum.
DISCIPULI.{1026}
Quid sibi vult quod dixisti, secundum harmonicam moderationem?
PAPHNUTIUS.{1027}
Id scilicet, quod, sicut pressi excellentesque soni harmonice
conjuncti quiddam perficiunt musicum, ita dissona elementa convenienter
concordantia unum perficiunt mundum.
DISCIPULI.{1028}
Mirum quomodo dissona concordari vel concordantia possint dissona dici.
PAPHNUTIUS.{1029}
Quia nihil ex similibus componi videtur, nec ex his, quæ nulla rationis
proportione junguntur, et a se omni substantia naturaque discreta sunt.
DISCIPULI.{1030}
Quid est musica?
PAPHNUTIUS.{1031}
Disciplina una de philosophiæ quadruvio.
DISCIPULI.{1032}
Quid est hoc quod dicis quadruvium?
PAPHNUTIUS.{1033}
Arithmetica, geometrica, musica, astronomica.
DISCIPULI.{1034}
Cur quadruvium?
PAPHNUTIUS.{1035}
Quia, sicut a quadruvio semitæ, ita ab uno philosophiæ principio harum
disciplinarum prodeunt progressiones rectæ.
DISCIPULI.{1036}
Veremur quiddam investigando rogitare de tribus, quia cœptæ scrupulum
disputationis capedine mentis vix penetrare quimus.
PAPHNUTIUS.{1037}
Difficile captu.
DISCIPULI.{1038}
Dic nobis de ea superficie tenus, cujus mentionem in præsenti fecimus.
PAPHNUTIUS.{1039}
Perparum dicere scio, quia eremicolis est incognita.
DISCIPULI.{1040}
Quid agit?
PAPHNUTIUS.{1041}
Musica?
DISCIPULI.{1042}
Ipsa.
PAPHNUTIUS.{1043}
Disputat de sonis.
DISCIPULI.{1044}
Utrum est una, an plures?
PAPHNUTIUS.{1045}
Tres esse dicuntur; sed unaquæque ratione proportionis[295] alteri ita
conjungitur, ut idem quod accidit uni non deest alteri.
DISCIPULI.{1046}
Et quæ distantia inter tres?
PAPHNUTIUS.{1047}
Prima dicitur mundana sive cœlestis, secunda humana[296], tertia, quæ
instrumentis exercetur.
DISCIPULI.{1048}
In quo constat cœlestis?
PAPHNUTIUS.{1049}
In septem planetis et in cœlesti sphæra[297].
DISCIPULI.{1050}
Quomodo?
PAPHNUTIUS.{1051}
Eo videlicet quo illa quæ in instrumentis; quia tot spatia, pares
productiones, eædem symphoniæ repperiuntur in his quæ et in chordis.
DISCIPULI.{1052}
Quid sunt spatia?
PAPHNUTIUS.{1053}
Dimensiones, quæ numerantur inter planetas sive inter chordas.
DISCIPULI.{1054}
Et quid productiones?
PAPHNUTIUS.{1055}
Idem quod toni.
DISCIPULI.{1056}
Nec horum notitia nos tangit.
PAPHNUTIUS.{1057}
Tonus fit ex duobus sonis et possidet rationem epogdoi[298] numeri sive
sesquioctavi.
DISCIPULI.{1058}
Quanto velocius præposita investigando satagimus transire, tanto
difficiliora nobis non desinis apponere.
PAPHNUTIUS.{1059}
Hoc exigit hujusmodi disputatio.
DISCIPULI.{1060}
Edissere summotenus aliquantulum de symphoniis, quo saltim sciamus
significationem nominis.
PAPHNUTIUS.{1061}
Symphonia dicitur modulationis temperamentum.
DISCIPULI.{1062}
Quare?
PAPHNUTIUS.{1063}
Quia nunc quatuor, nunc quinque, nunc octo sonis perficitur.
DISCIPULI.{1064}
Quia tres esse cognoscimus, singularum vocabula dinoscere cupimus.
PAPHNUTIUS.{1065}
Prima dicitur diatessaron, quasi ex quatuor, et possidet proportionem
epitritam sive sesquitertiam; secunda diapente, quæ constat ex[299]
quinque et est in ratione hemiolii sive sesquialteri; tertia
diapason[300]; hæc fit in duplo, perficiturque sonitibus octo.
DISCIPULI.{1066}
Num sphæra et planetæ proferunt sonum, ut mereantur comparationem
chordarum?
PAPHNUTIUS.{1067}
Ac maximum.
DISCIPULI.{1068}
Cur non auditur?
PAPHNUTIUS.{1069}
Multifariam exponunt. Alii autumant non audiri posse propter
assiduitatem; alii propter aëris spissitudinem. Quidam autem ferunt,
quod tanti enormitas sonitus artos aurium nequeat intrare meatus.
Sunt etiam qui dicunt, quod sphæra tam jucundum, tam dulcem efferat
sonum, ut si audiretur omnes in commune homines semet ipsis neglectis
omnibusque postpositis studiis ducentem sonum ab oriente sequerentur in
occidentem.
DISCIPULI.{1070}
Præstat ut non audiatur.
PAPHNUTIUS.{1071}
Hoc a Creatore præsciebatur.
DISCIPULI.{1072}
Sit satis de ista, prosequere de humana.
PAPHNUTIUS.{1073}
Quid de illa?
DISCIPULI.{1074}
In quo percipiatur.
PAPHNUTIUS.{1075}
Non solum, ut dixi, in compagine corporis et animæ, necnon in emissione
nunc gravis, nunc claræ vocis, sed etiam in pulsibus[301] venarum
atque in quorumdam mensura membrorum, sicut in articulis digitorum, in
quibus easdem proportiones mensurando repperimus, quas in symphoniis
præmisimus, quia musica dicitur convenientia non solum vocum, sed etiam
aliarum dissimilium rerum.
DISCIPULI.{1076}
Si præsciremus[302] quod hujusmodi nodus quæstionis tam difficilis
ad solvendum esset insciis, maluissemus minorem mundum nescire, quam
tantum difficultatis subire.
PAPHNUTIUS.{1077}
Nil officit quod elaborastis, cum ante ignorata experti estis.
DISCIPULI.{1078}
Verum; sed tædet nos philosophicæ disputationis, quia nequimus[303]
sensu emetiri scrupulum tuæ rationis.
PAPHNUTIUS.{1079}
Cur me illuditis, qui plane sum nescius, non philosophus?
DISCIPULI.{1080}
Et unde tibi hæc, quæ nos fatigando protulisti?
PAPHNUTIUS.{1081}
Tenuem scientiæ guttulam, quam de plenis sciorum pateris[304]
effluentem, non ad colligendum residens, sed casu præteriens, repertam
elambi, vobiscum communicare studui.
DISCIPULI.{1082}
Gratulamur tuæ benignitati, sed terremur sententia Apostoli dicentis:
_Nam stulta mundi elegit Deus, ut confunderet sophistica._
PAPHNUTIUS.{1083}
Sive stultus sive sophista perversa operentur[305], confusionem a Deo
merentur[306].
DISCIPULI.{1084}
Ita.
PAPHNUTIUS.{1085}
Nec scientia scibilis Deum offendit, sed injustitia scientis.
DISCIPULI.{1086}
Verum.
PAPHNUTIUS.{1087}
Et in cujus laudem dignius justiusque scientia artium retorquetur, quam
in ejus, qui scibile fecit et scientiam dedit?
DISCIPULI.{1088}
In nullius.
PAPHNUTIUS.{1089}
Quanto enim mirabiliori lege Deum omnia in numero et mensura et pondere
posuisse quis agnoscit, tanto in ejus amore ardescit.
DISCIPULI.{1090}
Nec injuria.
PAPHNUTIUS.{1091}
Sed quid moror in istis, quæ nobis minimum offerunt delectationis?
DISCIPULI.{1092}
Enuclea nobis causam tui mœroris, ne diutius frangamur pondere
curiositatis.
PAPHNUTIUS.{1093}
Si quando experiemini, auditu non delectabimini.
DISCIPULI.{1094}
Haud raro contristatur qui curiositatem sectatur; sed tamen hanc
nequimus superare, quia familiaris est fragilitati nostræ.
PAPHNUTIUS.{1095}
Quædam impudens femina moratur in hac patria.
DISCIPULI.{1096}
Res civibus periculosa.
PAPHNUTIUS.{1097}
Hæc miranda prænitet pulchritudine, et horrenda sordet turpitudine.
DISCIPULI.{1098}
Miserabile! Quid vocatur?
PAPHNUTIUS.{1099}
Thais.
DISCIPULI.{1100}
Illa meretrix?
PAPHNUTIUS.{1101}
Ipsa.
DISCIPULI.{1102}
Ejus infamia nulli est incognita.
PAPHNUTIUS.{1103}
Nec mirum, quia non dignatur cum paucis ad interitum tendere, sed
prompta est omnes lenociniis suæ formæ illicere, secumque ad interitum
trahere.
DISCIPULI.{1104}
Lugubre.
PAPHNUTIUS.{1105}
Nec solum nugaces vilitatem suæ familiaris rei dissipant illam colendo,
sed etiam præpotentes viri pretiosæ varietatem supellectilis pessum
dant, non absque sui damno hanc ditando.
DISCIPULI.{1106}
Horrescimus auditu.
PAPHNUTIUS.{1107}
Greges amatorum ad illam confluunt.
DISCIPULI.{1108}
Se ipsos perdunt.
PAPHNUTIUS.{1109}
Qui amentes, dum cæco corde quis illam adeat contendunt, convicia
congerunt.
DISCIPULI.{1110}
Unum vitium parat aliud.
PAPHNUTIUS.{1111}
Deinde inito certamine, nunc ora naresque pugnis frangendo, nunc armis
vicissim ejiciendo, decurrentis illuvie sanguinis madefaciunt limina
lupanaris.
DISCIPULI.{1112}
O nefas detestabile!
PAPHNUTIUS.{1113}
Hæc injuria quam deflevi Factoris, hæc est causa mei doloris.
DISCIPULI.{1114}
Merito super hoc contristaris, nec dubitamus, quin tecum contristentur
cives patriæ cœlestis.
PAPHNUTIUS.{1115}
Quid si illam adeam sub specie amatoris, si forte revocari possit ab
intentione nugacitatis?
DISCIPULI.{1116}
Qui tuæ cogitationi instillavit velle, ipse præstet efficaciam posse.
PAPHNUTIUS.{1117}
Fulcite me interim precibus assiduis, ne superer insidiis vitiosi
serpentis.
DISCIPULI.{1118}
Qui regem prostravit tenebricolarum, largiatur tibi contra hostem
triumphum.
SCENA SECUNDA.{1119}
PAPHNUTIUS.{1120}
Ecce juvenes in foro; illos primum adibo, et ubi hanc quam quæro
inveniam rogabo.
JUVENES.{1121}
En, ignotus quidam nos adit; experiemur quid velit.
PAPHNUTIUS.{1122}
Heus, Juvenes, qui[307] estis?
JUVENES.{1123}
Urbicolæ hujus civitatis.
PAPHNUTIUS.{1124}
Avete.
JUVENES.{1125}
Et tu salve, sive sis hujus patriæ indigena, sive advena.
PAPHNUTIUS.{1126}
Advena nunc advenio.
JUVENES.{1127}
Cur advenis? Quid quæris?
PAPHNUTIUS.{1128}
Non est dicendum.
JUVENES.{1129}
Quare?
PAPHNUTIUS.{1130}
Quia mihi secretum.
JUVENES.{1131}
Melius ut proferas, quia si non es nostras, difficile poteris
aliquod[308] inter nos negotium absque consilio peragere incolarum.
PAPHNUTIUS.{1132}
Quid si dixero, et dicendo aliquod mihi[309] impedimentum excitavero?
JUVENES.{1133}
Non a nobis.
PAPHNUTIUS.{1134}
Lætis promissionibus cedo, vestræque fidei confidens secretum enucleo.
JUVENES.{1135}
Nihil nostra de parte infidelitatis, nihil tibi obviabit contrarietatis.
PAPHNUTIUS.{1136}
Quorumdam relatu comperi mulierem secus vos commorari omnibus amabilem,
omnibus affabilem.
JUVENES.{1137}
Nosti ejus nomen?
PAPHNUTIUS.{1138}
Novi.
JUVENES.{1139}
Quid vocatur?
PAPHNUTIUS.{1140}
Thais.
JUVENES.{1141}
Ipsa nostratium est ignis.
PAPHNUTIUS.{1142}
Ferunt illam mulierem pulcherrimam, omnium esse delicatissimam.
JUVENES.{1143}
Qui retulere nihil fefellere.
PAPHNUTIUS.{1144}
Ipsius causa difficilis prolixitatem viæ surripui; ipsam ut viderem
adveni.
JUVENES.{1145}
Nullum tibi obstat impedimentum eam videndi.
PAPHNUTIUS.{1146}
Ubi moratur?
JUVENES.{1147}
Ecce, mansio in proximo.
PAPHNUTIUS.{1148}
Hæc quam indice proditis?
JUVENES.{1149}
Ipsa.
PAPHNUTIUS.{1150}
Illo pergam.
JUVENES.{1151}
Si placet, tecum pergemus.
PAPHNUTIUS.{1152}
Malo ire solus.
JUVENES.{1153}
Ut libet.
SCENA TERTIA.{1154}
PAPHNUTIUS.{1155}
Tu istæc intro, Thais, quam quæro?
THAIS.{1156}
Quis hic qui loquitur ignotus?
PAPHNUTIUS.{1157}
Amator tuus.
THAIS.{1158}
Quicumque me amore colit[310], æquam vicem amoris a me recipit.
PAPHNUTIUS.{1159}
O Thais, Thais, quanta gravissimi itineris currebam spatia, quo mihi
daretur copia tecum fandi, tuique faciem contemplandi.
THAIS.{1160}
Nec aspectum subtraho, nec colloquium denego.
PAPHNUTIUS.{1161}
Secretum nostræ confabulationis desiderat solitudinem loci secretioris.
THAIS.{1162}
Ecce cubile bene stratum et delectabile ad inhabitandum.
PAPHNUTIUS.{1163}
Estne hic aliud penitius, in quo possimus colloqui secretius?
THAIS.{1164}
Est etenim aliud occultum tam secretum, ut ejus penetral nulli præter
me, nisi Deo, est[311] cognitum.
PAPHNUTIUS.{1165}
Cui Deo?
THAIS.{1166}
Vero.
PAPHNUTIUS.{1167}
Credis illum aliquid scire?
THAIS.{1168}
Non nescio illum nihil latere.
PAPHNUTIUS.{1169}
Utrumne reris illum facta pravorum neglegere, an sui æquitatem servare?
THAIS.{1170}
Æstimo ipsius æquitatis lance singulorum merita pensari, et unicuique,
prout gessit, sive supplicium, sive præmium servari.
PAPHNUTIUS.{1171}
O Christe, quam miranda tuæ circa nos benignitatis patientia, qui te
scientes vides peccare et tamen tardas perdere!
THAIS.{1172}
Cur contremiscis mutato colore? Cur fluunt lacrimæ?
PAPHNUTIUS.{1173}
Tui præsumptionem horresco, tui perditionem defleo, quia hæc nosti, et
tantas animas perdidisti.
THAIS.{1174}
Væ, væ mihi infelici!
PAPHNUTIUS.{1175}
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