Les petites alliées
by Claude Farrère · French · Gutenberg #47982 · 495,569 chars · public domain (US)
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Title: Les petites alliées
Author: Claude Farrère
Release date: January 16, 2015 [eBook #47982]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/47982
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PETITES ALLIÉES ***
LES PETITES ALLIÉES
Par
CLAUDE FARRÈRE
TRENTE-TROISIÈME ÉDITION
PARIS
_Société d'Éditions Littéraires et Artistiques_
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
1912
_A STRATONICE_
_De tous mes livres, voici, je pense, celui qui me vaudra le plus
d'injures, celui qui soulèvera contre moi le plus d'indignations
hypocrites ou sincères, celui dont tous mes ennemis se réjouiront,
celui que beaucoup de mes amis renieront. C'est un livre malencontreux
et malhabile. Je n'y ai point gardé mesure ni prudence, et j'y ai mis
ma pensée crue. C'est un livre extravagant et invraisemblable. Peu de
gens l'admettront, car les personnages dont je l'ai peuplé diffèrent
essentiellement de tout ce qu'on rencontre entre Auteuil et Montmartre,
bornes raisonnables du monde. Peu de gens le toléreront, car la morale
conventionnelle n'y a point trouvé place. Les femmes, surtout, lui
seront sévères; je veux dire les femmes qui, par droit de mariage, sont
appelées honnêtes femmes, les autres ne comptant pas._
_Ce livre d'avance détesté et honni, ce livre qui sera tant attaqué, et
que je ne défendrai point, je désire le dédier à toi. J'en mets à tes
pieds l'offrande, avec mon respect religieux. Daigne accepter._
_C. F._
CHAPITRE PREMIER
OU, POUR SE PRÉSENTER DÉCEMMENT AU LECTEUR,
LA BELLE CÉLIA S'ÉVEILLE AU CRÉPUSCULE
ET MET UN PEIGNOIR DE SURAH
Sur la table de nuit, le réveille-matin sonna bruyamment. Célia,
éveillée en sursaut, s'étira d'abord des deux bras en croix et des deux
jambes détendues l'une après l'autre, puis, bondissant parmi les draps
et les couvertures rejetés, s'accouda, la tête entre les poings, et
vérifia que, tout de bon, il était cinq heures;--cinq heures du soir,
naturellement.
--Oh! zut! Et la marquise qui m'a promis d'arriver avant les autres,
pour le thé!
Elle appela, errant comme une sourde:
--Favouille!
Une gamine de treize ans, couleur de carotte, entrebâilla la porte et
montra sa tête ébouriffée.
--Tu m'aurais laissé dormir jusqu'à la nuit, pas? Et c'est toi qui as
remonté le réveil pour cette heure-ci?
--Dame! oui.... Comme d'habitude!
--Comme d'habitude! Petite brute!... Et le monde qui vient prendre le
thé, tantôt? c'est-il comme d'habitude?... Arrive ici que je te giffle!
--Plus souvent!... Surtout que le monde ne sera pas ici de si tôt,
allez, madame Célia! Grimpez pas, c'est guère la peine! L'eau est
chaude pour votre tub, d'abord....
--Tu te fiches de moi?... Mon tub?... On verra avant le dîner, ou
après.... Pour le moment, apporte une serviette et de l'eau de
Cologne.... Bon!... Et puis mon peignoir.... Pas celui-ci! le blanc, en
surah!... Tu ne sais pas ce que c'est que du surah, à présent?...
--Dame! non....
--Idiote, va! Tiens, je t'ai assez vue! file!...
--Je vous aide à le passer, le peignoir?
--Toi? tu le déchirerais rien qu'en le regardant.... Allons, oust!
décampe!...
--Tout de même....
--Tu n'es pas encore partie?...
Lancée d'une main vive, une des sandales de paille qui attendaient les
pieds de la maîtresse s'en alla frapper la servante juste au point le
plus rembourré de sa fluette personne. Il y eut une fuite éperdue, avec
grands claquements de savates sur le carrelage du corridor.
De la porte, «madame» Célia poursuivait Favouille de recommandations
quelque peu tardives:
--Mets la table à thé sur la terrasse!... Choisis une nappe brodée!...
Sors les petites cuillers de l'écrin!...
Mais Favouille n'avait garde d'en rien entendre. Déjà réfugiée dans sa
cuisine, elle y gambadait triomphalement, en chantant à tue-tête, d'une
voix plus aiguë qu'un fifre, la dernière scie du Casino toulonnais:
* * * * *
--«Embrasse-moi, Ninette, embrasse-moi!...»
Et les casseroles pianotées faisaient l'accompagnement.
* * * * *
Le peignoir de surah attendait sur la chaise-longue. Avant de le
mettre, Célia, nue, s'en fut ouvrir les fenêtres et repousser les
volets. Novembre avait déjà roussi les feuilles de platanes. Mais, à
Toulon, novembre est presque encore un mois d'été.
Le soleil de cinq heures, couleur d'or et de pourpre, illumina
brusquement toute la chambre, en même temps qu'un flot d'air pur et
tiède l'envahissait et la pénétrait, allant jusqu'au fond du lit
encore moite. Célia, avant de refermer, attendit que ses yeux lourds
de sommeil eussent été bien rafraîchis par la brise du soir. Les deux
fenêtres donnaient sur la Grande Rade, qu'on voyait largement épanouie
entre la presqu'île de Cépet, à l'ouest, et la falaise de Carqueiranne,
à l'est. Sur la mer, trois cuirassés noirs glissaient sans remous,
et autour d'eux l'eau flamboyait, ocellée d'acier bleu et de cuivre
rose,--l'un et l'autre métal en ardente fusion....
Mais Célia ne donna qu'un regard au magique spectacle. Tout de suite
revenue à la chaise-longue et au peignoir de surah, elle s'arrêta
seulement devant l'armoire à glace et, minutieusement, se contempla.
La glace reflétait une jolie fille, grande, souple, charnue, les yeux
noirs très doux, les cheveux bruns très lourds, les seins gonflés,
les hanches rondes et les cuisses larges. Beaucoup d'hommes avaient
apprécié cette chair fleurie et saine. Et Célia, qui, jadis, petite
fille et romanesque, s'était désolée de n'être ni blonde, ni pâle,
avait fini par admettre qu'elle était tout de même belle,--à force de
faire commerce rémunérateur de cette beauté.
--J'ai vingt-quatre ans!--songea-t-elle tout à coup, en éprouvant du
doigt le grain de sa peau.--Vingt-quatre ans!... C'est de la chance que
ma poitrine tienne encore!...
Elle se souvenait de camarades moins heureuses. La galanterie est un
âpre métier, qui use, ronge et dévore ses victimes pis que ne font
l'atelier, la mine et la manufacture....
Pensive maintenant, Célia demeurait immobile en face de son image, et
si fort enfoncée dans sa rêverie qu'elle n'entendit point tinter la
sonnette de la grille, ni claquer la porte de la villa.
Et, soudain, quelqu'un entra en coup de vent dans la chambre, une
femme, qui éclata de rire et se précipita pour embrasser Célia, avant
que Célia eût eu le temps de jeter son premier cri de saisissement:
--Oh Dorée!... mon Dieu!... que je vous demande pardon!...
Mais Dorée,--la marquise Dorée, comme elle-même s'intitulait, non sans
quelque vanité trempée d'un rien de blague,--la marquise Dorée ne
s'estimait nullement offensée.
--De quoi, pardon?... Ah bien! ma pauvre gosse! si vous croyez que je
n'en ai jamais vu, des dames sans chemise!... Pas la peine de vous
affoler en mon honneur!... Surtout que ce n'est pas tellement vilain,
ce que vous montrez!... Laissez donc ce peignoir tranquille!... J'en
connais des douzaines, de petites amies, qui seraient moins pressées
que vous de cacher cette peau-là!... Et je comprends très bien que çà
ne vous embête pas de bavarder avec votre miroir!...
Mais il n'y avait déjà plus de dame sans chemise. Et Célia, correcte
maintenant, et rassérénée, déployait à l'aise son hospitalité la plus
courtoise:
--Asseyez-vous, ma chère!... Non, non! pas là, je vous en supplie!...
Ici ... dans la bergère!...
--Où vous voudrez, mon petit!... N'allez pas faire de cérémonies pour
moi, par exemple!... C'est çà qui serait du temps perdu!...
A peine assise, la marquise Dorée s'était d'ailleurs relevée. Vive
comme une bergeronnette, elle tournait maintenant par la chambre,
allant de meuble en meuble, de bibelot en bibelot, de gravure en
gravure, regardant tout, admirant tout, touchant à tout.
C'était une femme d'environ trente ans, très poudrée, très fardée,
très teinte, et tapageusement habillée, mais non sans goût; et,
telle quelle, fort agréable et désirable.--Courageuse, intelligente
et hardie, elle avait parcouru presque triomphalement sa carrière
de petite courtisane, résolument décidée à ne point mourir de faim
sur ses vieux jours. Partie de très bas,--d'un peu plus bas que le
ruisseau,--elle avait su, en moins de dix ans, et sans compromissions
trop douloureuses ni trop humiliantes, conquérir son indépendance
d'abord, son luxe ensuite, sa sécurité enfin. Et victorieuse
aujourd'hui des mille et une difficultés que tant de demi-mondaines ne
surmontent jamais, elle envisageait d'abandonner sa profession actuelle
et d'en aborder une autre, plus honorée, selon les préjugés du siècle:
le théâtre. Elle s'y préparait déjà, dansant et chantant en public,
au Casino, chaque fois qu'un spectacle de gala ou qu'une revue de fin
d'année lui en fournissait l'occasion.
Elle venait de s'arrêter devant une photographie encadrée:
--Votre ami?--questionna-t-elle.
--Oui,--dit Célia.
Elle se reprit au bout de dix secondes:
--Mon ancien ami ... parce que, vous savez, nous ne sommes plus
ensemble.
--Il est parti pour la Chine, oui.... Mais vous ne vous êtes pas
quittés fâchés?
--Oh! non!... pas fâchés du tout!... Mais c'est tout de même fini....
Vous pensez, deux ans de campagne!... D'ailleurs, ç'avait toujours été
convenu entre nous qu'il me prenait pour le temps de son congé, pas
plus.... Et il a été très gentil, du commencement à la fin.... Je n'ai
pas ça à lui reprocher....
--Lieutenant de vaisseau?
--Oui.... Quand je l'ai connu, il n'était qu'enseigne. C'était à Paris;
il faisait un stage au service hydrographique, et il allait «passer
à trois galons». C'est le jour de sa nomination que nous nous sommes
mis en ménage tout à fait.... Il venait d'obtenir trois mois de congé
pour affaires personnelles. Au bout de ces trois mois, on l'a remis sur
la liste d'embarquement, et il m'a emmenée à Toulon.... Nous y étions
depuis quinze jours quand on l'a désigné pour le _Bayard_....
--Alors, il n'y a pas six semaines que vous êtes Toulonnaise?...
--Je suis arrivée le 5 octobre.... Comptez: il y aura six semaines
après-demain....
Trois coups de poing frappés dans la porte interrompirent le calcul. La
voix de Favouille résonnait, cérémonieuse:
--Madame Célia!... votre thé!... c'est prêt!...
--Elle est stylée ... jusqu'à un certain point!--fit la maîtresse de
maison, en manière d'excuse.
--Allez donc! on n'est pas des impératrices!--riposta la marquise
Dorée, gaiement.
Tout de même, à la réflexion, elle se reprit:
--C'est égal! si vous avez envie de la dresser un peu, ce n'est pas
moi qui vous en découragerai!... Une maison bien tenue et une femme de
chambre correcte, il n'y a rien qui retienne et qui attache davantage
les amants....
--Oh! les amants!--dit Célia, sceptique,--ce n'est guère de votre femme
de chambre qu'ils s'inquiètent!... sauf pour vous tromper avec elle,
quand elle n'est pas par trop dégoûtante!...
--A Paris, je ne dis pas non.... Je connais Paris, j'y ai vécu ... et
ce n'est pas drôle tous les jours d'y faire la fête.... Mais, ici, les
amants sont d'une espèce particulière.... Vous verrez, mon petit!
Très affirmative, elle hochait énergiquement la tête. Et ce fut elle
qui prit Célia par la taille pour l'entraîner vers la terrasse où
«c'était prêt, le thé»....
* * * * *
Le soleil se couchait, tellement rouge qu'alentour tout le ciel
occidental, de l'horizon au zénith, en devenait vert d'émeraude. Trois
nuages, minces comme des flèches, flamboyaient seuls dans ce ciel
prodigieusement pur. Et la mer les reflétait en trois sillages de sang.
--C'est beau, hein?--murmura la marquise Dorée, d'une voix tout à coup
changée.
Elle s'était arrêtée net, au seuil de la terrasse. Et ses doigts
impérieux agrippaient le bras de son hôtesse.
--Oui!--fit Célia.
Elles demeurèrent une longue minute immobiles, figées d'admiration. Et
ce fut très lentement qu'elles allèrent ensuite vers la table servie;
et elles parlèrent alors à mi-voix, comme on parle dans les temples.
A la fin, cependant, Célia servit le thé.
--Deux morceaux de sucre?
--Un seul ... et très peu de lait....
La marquise Dorée reposait déjà la tasse et se retournait vers le
soleil couchant.
C'est beau!--redit-elle.
Et au bout d'un moment, elle expliqua confidentiellement:
--Autrefois, je ne savais pas voir combien c'est beau.... Les couchers
de soleils, n'est-ce pas?... on n'y fait guère attention quand on est
gosse; et plus tard, l'habitude est prise de ne pas même les regarder;
on se figure que ça n'en vaut pas la peine: une chose si commune, qui
revient trois cent soixante-cinq fois par an!... Mais figurez-vous
qu'un beau jour on m'a présenté ... tenez! justement ici, dans votre
rue Sainte-Rose ... un commissaire à trois galons qui faisait de la
peinture à ses moments perdus.... Il habitait la villa qui est en face
de celle-ci, et il avait installé sur la terrasse un atelier très
coquet, tout meublé en rotin d'Hong-Kong et en soieries chinoises....
Un homme étonnant, ma chère, ce commissaire-là! Il a été mon amant
pendant plus de trois mois, et je ne me rappelle pas l'avoir vu plus
de cinq minutes sans sa palette et sans ses pinceaux. Chaque soir, en
rentrant de l'arsenal,--avant même de m'embrasser ... et çà ne lui
déplaisait pourtant pas de m'embrasser!--il attrapait d'abord un bout
de papier et une boîte de vieux pastels, et il allait s'asseoir dans
la fenêtre «pour noter les nuances de l'étoffe choisie ce jour-là par
le soleil....» Il inventait tout le temps de phrases de ce goût-là....
«Ma petite Dorée,--me disait-il,--le soleil est une femme blonde, moins
jolie que vous, mais plus coquette: coquette tellement, qu'elle change
tous les soirs la tenture de sa chambre à coucher....» Vous voyez qu'il
était galant, et qu'il avait de l'esprit.... Mais le résultat, c'est
qu'en l'écoutant, je regardais la chambre à coucher du soleil ... et,
petit à petit, j'ai appris à la regarder comme il faut.... Aujourd'hui,
je sais combien elle est belle.
Célia, étonnée, se taisait. La marquise Dorée se rassit, goûta le thé:
--Délicieux!--affirma-t-elle.
Puis, revenant à ses moutons:
--C'est incroyable, ce que nos amants peuvent nous apprendre de choses
... de choses très bonnes à savoir ... pour peu qu'ils s'en donnent la
peine ... et que nous nous donnions, nous, la peine d'écouter....
Célia hochait la tête:
--Mes amants, à moi, ne se sont jamais donné la peine de m'apprendre
grand'chose!...
--Eh!--fit la marquise Dorée,--vous avez tout de même l'air d'en savoir
assez long! Vous parlez joliment bien, comme une femme instruite et
qui a reçu de l'éducation.... Oui, oui!... Pas la peine de faire la
modeste: je m'y connais!... Parole! j'ai rencontré bien des femmes du
monde ... du vrai monde: on rencontre toutes sortes de gens, dans notre
métier ... qui ne vous venaient pas à la cheville, et qui auraient été
fièrement contentes d'avoir des amies comme vous, pour donner le ton à
leurs five o'clock.... Tenez! je parie que vous êtes capable d'écrire
une lettre de quatre pages sans lâcher une faute d'orthographe?...
--Peut-être bien!... Mais je vous affirme, en tout cas, que ce ne sont
pas mes amants qui m'ont enseigné la grammaire!
--Tant mieux! ils vous enseigneront tout de suite la littérature! Moi,
il a fallu que je commence par l'alphabet.... Et si je n'avais pas eu
affaire à un vieux très patient....
Elle éclata de rire, et, d'un trait, vida sa tasse.
--Voyons!--reprit-elle tout aussitôt, sérieuse.--Disons maintenant les
choses importantes. Je vous aime beaucoup mon petit.... Vous m'avez
plu, tout de bon, du premier jour que je vous ai vue ... vous vous
rappelez? c'était à la brasserie de la Pintade ... vous dîniez toute
seule, sage comme une image ... j'ai été vous attendre au lavabo, pour
avoir un prétexte à engager la conversation.... Et, ce soir-là, tout
de suite, je me suis dit: «Voilà une petite fille que je veux piloter
dans Toulon, pour lui éviter les gaffes des débutantes....» Aussi,
avant-hier, je vous ai demandé de m'inviter pour aujourd'hui, et je
vous ai prévenue que j'amènerai deux ou trois gentilles camarades....
Parce que, écoutez-moi bien, ma gosse: ce ne sont pas ses premiers
amants, ce sont ses premières amies qui classent une femme, et la
rangent d'emblée dans telle ou telle catégorie.... Et, si vous n'entrez
pas du premier coup dans la catégorie la plus huppée, c'est le diable
pour en forcer les portes plus tard.... Je vous aime beaucoup, je vous
dis!... et je veux que, dès demain, toutes les femmes de Toulon vous
aient fait votre place au milieu d'elles.... Or, ça ne dépend que d'une
chose: le choix de la société dans laquelle ou vous verra, ce soir, au
Casino!... Soyez tranquille!... j'ai fait ce choix-là pour vous, et la
société dans laquelle on vous verra, ce soir, au Casino, sera tout ce
que l'on peut trouver, à Toulon, de chic!...
Elle souligna le mot d'un geste péremptoire. Célia, s'accoudant, la
joue dans la main, questionna:
--Est-ce que vous avez invité beaucoup de dames?
--Non!--dit la marquise.--D'abord, il n'y en a pas tant et tant qui
vaillent la peine d'être invitées.... Et puis, y en aurait-il, que je
ne vous conseillerais pas de les connaître toutes.... Quelques-unes,
c'est indispensable: pour qu'on sache que vous êtes du même monde
qu'elles.... Trop, ça ne servirait qu'à vous mettre sur la planche, en
guise de pain, des brouilles à n'en plus finir.
--Des brouilles et des batailles,--renchérit Célia.
--Des batailles, non!--protesta la marquise Dorée.--Pas dans ce
monde-là, ma chère! C'est un monde correct, vous verrez! On ne s'y
crêpe pas le chignon. Mais, quand deux femmes s'en veulent, elle n'ont
pas besoin d'en venir aux griffes pour se déchirer comme il faut, vous
le savez aussi bien que moi. Le plus sage est donc de vivre en paix les
unes avec les autres. Et, pour vivre en paix, il n'y a qu'un moyen:
vivre chacune de son côté. Ne me parlez pas des amies intimes, qui ne
se séparent pas plus que peau et chemise: ces grandes passions, ça
finit toujours par du vilain!...
--Je sais!--soupira Célia, mélancolique.
--En foi de quoi,--reprit la prudente marquise,--je vais vous faire
connaître, en tout et pour tout, quatre ou cinq camarades. Et,
si vous m'en croyez, vous vous en tiendrez là, jusqu'à nécessité
contraire.... Même ... voyez!... si ç'avait été possible, je ne vous
aurais présentée qu'à deux femmes, et elles auraient suffi!...
Seulement, ces deux femmes-là, c'est le diable pour mettre la main sur
elles! Vous avez sûrement entendu leurs noms, déjà, à la Pintade où
n'importe où?... Jannik et Mandarine?... Oh! Jannik et Mandarine, vous
ne trouverez pas mieux d'Ollioules au Cap Brun! Mais, par exemple,
inutile de les inviter à prendre le thé ici, au Mourillon ... elles ne
se dérangeraient pas pour le shah de Perse!... Mandarine fume l'opium.
Elle vit par conséquent dans sa fumerie, et n'en sort jamais avant
dix ou onze heures du soir. Elle dîne alors, fait une apparition au
Théâtre ou au Casino, quand il reste encore un bout d'acte à entendre,
et rentre droit chez elle pour rempoigner son bambou.... Voilà pour
Mandarine. Rien à faire de son côté, et c'est dommage, car elle est
une femme absolument parfaite: jolie comme un amour, intelligente,
instruite, littéraire, spirituelle, fine, et tout! Je sais des tas
d'hommes qui ne sont pas plus fumeurs que vous et moi et qui néanmoins
passent quatre heures par jour sur les nattes de Mandarine, à la
regarder et à l'écouter.... Vous en jugerez par vous-même, car vous la
rencontrerez forcément un soir ou un autre, et elle vous invitera ce
soir-là à visiter sa fumerie ... elle n'y manque jamais: elle est on ne
peut plus polie et gentille....
--Je croyais--fit Célia--que l'opium abîmait les femmes?
--Oh! guère!... Ce sont les marchands de vin qui racontent ces
histoires-là! parce que les gens qui fument prennent tout de suite
l'alcool en horreur!... D'ailleurs, elle ne fume pas depuis si
longtemps, Mandarine!... Songez: elle n'a que dix-neuf ans!...
--Dix-neuf ans!...
--Oui!... Ici, les femmes qui font la fête sont jeunes, toutes ... très
jeunes.... Ce n'est pas comme à Paris.... Moi, je suis parmi les plus
anciennes.... Et j'aurai vingt-cinq ans le mois prochain....
--On ne vous les donnerait pas,--affirma Célia.
On les lui eût donnés d'autant plus facilement qu'elle en avait trente
bien comptés. Elle disait vingt-cinq pour faire contrepoids aux
trente-cinq que disaient ses amies. De la sorte, les hommes, prenant le
chiffre moyen, connaissaient l'âge vrai, fort avouable au demeurant.
--Quant à Jannik,--poursuivait la marquise,--elle habite à l'autre
bout du monde: à Tamaris! Il faut prendre un tramway et un bateau; on
en a pour deux ou trois heures de voyage.... Sans compter qu'elle est
malade, très malade, la pauvre Jannik!
--Très malade?
--Très! la poitrine perdue!... une toux qui sonne le sapin!... Quel
dommage!... Il n'y a jamais eu de meilleure créature!... Pour rendre
service aux gens, Jannik se couperait en quatre! Voilà pourquoi
j'aurais aimé vous mettre tout de suite en rapport avec elle. Mais
ce n'est que partie remise: nous irons lui rendre visite à Tamaris,
une de ces après-midi.... La promenade est très jolie, et la villa de
Jannik--la villa Bleue--très jolie aussi....
--Elle est riche, alors, Jannik?
--Riche? pauvre comme Job, oui!... Jannik, riche! Ah! Seigneur! On
voit bien que personne ne vous a parlé d'elle!... Ce n'est pas qu'elle
ait manqué d'amants généreux. Mais tout ce qu'on lui donnait, elle
le distribuait à droite et à gauche.... Elle n'a jamais su dire non
à personne, et ce qu'on l'a «tapée», c'est à ne pas le croire!...
Aujourd'hui, elle n'a plus d'amants,--elle est trop malade,--et il lui
reste tout juste, en fait d'argent, un zéro dans chaque poche....
--Mais cette villa qu'elle a?
--Elle ne l'a pas. C'est une villa louée, et ce sont d'anciens amants
qui se sont cotisés pour en payer le bail.... Elle en a eu des tas
d'amants, Jannik: songez qu'elle a commencé de faire la fête à quatorze
ou quinze ans, qu'elle en a vingt-quatre ou vingt-cinq aujourd'hui,
et qu'elle n'a jamais voulu se mettre en ménage avec qui que ce fût,
tellement elle tenait à sa liberté!... Eh bien! tous ces amants-là ont
été très gentils, et maintenant qu'ils savent qu'elle est vraiment
malade, ils font tout ce qu'il faut pour essayer de la guérir.
Célia, qui écoutait de toutes ses oreilles, eut un brusque
haut-le-corps. Un étonnement profond arquait ses sourcils:
--Ah bien!--murmura-t-elle, après être restée bouche ouverte pendant
plus de quatre secondes;--ah bien! des amants comme ceux-là....
Elle n'acheva pas. Mais ses yeux écarquillés parlaient pour elle. La
marquise Dorée, souriant avec une vanité toute patriotique,--elle était
«Toulonnaise de Toulon»!--compléta la phrase interrompue:
--Mon enfant, je vous l'ai déjà dit, et vous vous en rendrez vite
compte: ici, les amants sont d'une espèce très particulière!...
* * * * *
Par-dessus les montagnes de Sicié et de Six-Fours, le soleil jeta
son dernier rayon, pareil à une javeline sanglante, qui perça la
frange noire des pins et tacha de rouge la façade crêpie de la villa.
L'instant d'après, ce fut le crépuscule, violet comme une robe
d'évêque. La brise, tout d'un coup, souffla fraîche.
* * * * *
--Au fait,--dit Célia,--puisque Jannik ni Mandarine ne peuvent venir,
qui avez-vous invité?
--Trois petites dames sans importance, mais mignonnes tout de même, et
qui tiennent le haut du pavé, parce qu'elles ont su tomber du premier
coup sur des gens comme il faut.... Farigoulette, Petite Horreur et
la Mie T. S. F.... Oui, vous avez bien entendu: la Mie T. S. F.; on
l'a surnommée comme cela quand elle a débuté avec le lieutenant de
vaisseau qui commande le poste de Télégraphie Sans Fil.--Toutes les
trois fréquentent d'ailleurs la marine entière, et c'est excellent pour
vous, parce qu'elles vous la feront fréquenter. Une femme intelligente
ne doit pas se cramponner trop longtemps à un seul ami; il faut mieux
courir un peu, et passer de mains en mains. C'est comme cela qu'on fait
provision d'expérience, de savoir-vivre et de philosophie. Moi qui vous
parle, croyez-vous que j'en serais où j'en suis, si je n'avais pas
envoyé promener tous les hommes qui s'acharnaient à me vouloir pour eux
seuls? L'an prochain, je chanterai à Paris, dans un vrai théâtre; et je
vous garantis que je n'irai pas aux répétitions en omnibus!... J'aime
autant ça que raccommoder les chaussettes d'un unique monsieur qui, tôt
ou tard, plaque sa maîtresse pour épouser un sac d'écus!... Affaire
de goût, évidemment.... Moi, je suis une bohème.... Je comprends très
bien qu'une femme comme vous, tranquille, sérieuse, bien élevée--je
sais ce que je dis!--préfère vivre davantage au coin du feu.... Mais
encore, même dans ce cas, s'il vous faut absolument un amant à la colle
forte, raison de plus pour ne pas acheter chat en poche! Commencez par
prendre à l'essai quinze ou vingt camarades de lit, et il sera toujours
temps de garder le meilleur.
--Quinze ou vingt camarades de lit, ça fait un peu beaucoup!...
--Allons donc! Vous demanderez tout à l'heure à Farigoulette ce qu'elle
en pense!... Et, vous savez: elle n'a pas encore atteint ses quinze
ans, Farigoulette. C'est ce que nous avons de plus jeune, à Toulon, et
c'est déjà déluré comme père et mère!--Au fait, dites-moi donc: quelle
heure est-il?
--Six heures bien passées....
--Eh! elles sont en retard, les trois mômes!... Après tout, ça n'a rien
d'extraordinaire: elles ont dû se lever à la même heure que vous, et,
pour sûr, elles ont voulu faire un brin de toilette avant de venir....
A présent, je ne leur donne pas cinq minutes pour être là.... Tenez, je
suis t'y prophétesse? les voici qui arrivent, en «ligne de front», par
le chemin du bord de la mer!... Ne vous bousculez pas, mon petit!...
inutile de descendre à leur rencontre!... Puisque je vous dis que ce
sont trois petites dames sans importance!...
CHAPITRE II
LA VEILLÉE DES ARMES
Quand la troisième des petites dames sans importance eût pris congé,
Célia se retrouva seule: la marquise Dorée avait dû s'en aller aussi,
car elle dînait en ville.
--Favouille!--appela Célia.
La petite bonne parut. Pour servir le thé, elle s'était affublée tout à
l'heure d'un tablier blanc et d'un ruban rose. Mais maintenant «que le
beau monde avait parti», Favouille s'était hâtée de redevenir souillon.
Et ce fut les mains noires jusqu'aux coudes qu'elle vint à l'appel de
sa maîtresse.
--Bon Dieu!--dit Célia.--Quand est-ce que tu te décideras à te salir un
peu moins et à te laver un peu plus?
La gamine éclata d'un rire malicieux:
--Souhaitez pas des choses pareilles, madame Célia! Le jour que
j'aurai appris à être aussi propre que vous, vous pensez bien que je
m'établirai à mon compte!
Elle avait prudemment levé un coude. Le soufflet de Célia manqua là
joue couleur de pomme d'api.
--C'est votre tub que vous voulez, cette fois-ci?--continuait
Favouille, imperturbable.
Baignée, coiffée, habillée, Célia, prête à sortir, revint d'abord sur
la terrasse, et flâna.
C'était le plus bel ornement de la villa, que cette terrasse. Ni le
jardin,--un superbe champ de jacinthes et de narcisses, bordé de
rosiers, ombragé de lilas, et si violemment parfumé en toutes saisons
qu'on ne pouvait pas s'y promener un quart d'heure sans risquer «une
semble-migraine»;--ni le kiosque chinois,--un minuscule pavillon
drolatique qui s'élevait au bout des narcisses et des jacinthes,
derrière les buissons de lilas, et dont les quatre clochettes, tintant
à la brise de mer, éveillaient le démon des tentations luxueuses dans
la cervelle des gamines de l'école laïque, déjà promptes d'esprit et
faibles de chair;--ni la maison elle-même, un «bastidon» grand comme la
main, mais tout neuf et coquet, avec ses murs crêpis de chaux bleue,
son toit débordant comme un parasol, et le carrelage vernissé de ses
«moellons» provençaux--rien de tout cela n'égalait en agrément ce petit
rectangle dallé de briques qui prolongeait la maison, au niveau du
rez-de-chaussée, du côté opposé au jardin, et s'avançait ingénieusement
dans l'angle compris entre la rue Sainte-Rose et le sentier du bord de
l'eau. Le mur d'enceinte, très bas, formait balustrade, et l'on pouvait
s'y accouder, dominant ou la ruelle campagnarde, fleurie et verdoyante,
ou la rade, vaste comme un golfe entre ses promontoires violets....
La rue Sainte-Rose est la plus jolie rue de la Mître, qui est le plus
joli quartier du Mourillon. Et le Mourillon, faubourg maritime et
colonial de Toulon, prend place immédiatement avant Paris, dans la
hiérarchie des villes où l'on vit pour aimer du soir au matin, et pour
penser du matin au soir.
--Il était encore ici, vendredi dernier,--murmura Célia, songeant à
l'amant parti.
Elle essaya de se figurer le paquebot qui remportait, si loin, si vite
... un grand paquebot blanc, empanaché de fumée noire, et dont l'étrave
mince coupait, dans cette même seconde, quelque vague chaude de la
mer Rouge, sur la route mouvante qui va de Suez à Périm.... Pour des
raisons connues d'elle seule, Célia savait beaucoup plus de géographie
que n'en savent d'ordinaire les petites courtisanes. Et les noms de
Suez et de Périm lui rendaient perceptible l'énorme distance chaque
jour accrue....
--Il était encore ici, vendredi dernier,--répéta-t-elle.--Et, vendredi
dernier, nous avons dîné ensemble ici, sur cette terrasse. Il avait
mis des lanternes vénitiennes tout autour de la table. Et le chasseur
de la Pintade nous servait, avec Favouille. C'était gentil, ce dernier
dîner....
Elle haussa lentement les épaules:
--Aujourd'hui, je suis toute seule, et le chasseur de la Pintade ne
viendra pas me servir.... Favouille ne sait rien de rien, pas même
cuire un œuf à la coque.... Je ne dis pas que Dorée ait tort....
Mais tout le monde ne peut pas réussir comme elle.... Et c'est trop
difficile d'organiser une maison, quand on n'a pas d'ami pour vous
aider....
Brusque, elle rentra. La lampe du cabinet de toilette brûlait encore.
Mais tout le reste de la maison était obscur, et le corridor noir
donnait la sensation lugubre d'une demeure abandonnée. Sous la porte de
la cuisine, un filet de lumière passait, seul: Favouille, éclairée d'un
bout de chandelle, achevait les petits fours du thé.
--Ne te gêne pas!
--Ben! non!... puisque vous allez sortir?... ils ne seraient plus bons
demain, pas?
Elle parlait la bouche pleine, sans même se lever de son tabouret. Et
Célia, désarmée par cette impertinence candide, demeura coite. Oui,
sans doute!... il eût fallu gronder, crier ... ou, mieux: il eût fallu,
sans se fâcher, reprendre la gamine, l'enseigner,--la dresser, comme
avait dit la marquise;.--lui expliquer notamment qu'on ne répond pas
aux maîtres, qu'on les écoute debout, et que, la nuit venue, on allume
les lampes.... Incontestablement il eût fallu dire tout cela.... Mais
c'aurait été bien des paroles. Et le courage manquait tout à fait à
Célia, pour entamer d'aussi longues harangues.
--Éclaire-moi,--dit-elle seulement:--je m'en vais.
Favouille l'éclaira de sa chandelle, qu'elle tint entre le pouce et
l'index: les bougeoirs sont une superfluité; en outre, ils se couvrent
de vert-de-gris dès qu'on y touche, et ça fait un décrassage de plus....
La porte grinça sur ses gonds, rarement huilés. Et Célia fut dans la
rue.
* * * * *
La nuit était noire. Un seul réverbère, terne et tremblottant, faisait
tache jaune sur cette obscurité qui confondait les arbres, les maisons,
les murs et le sol. Toute proche, mais invisible derrière la haie des
buissons qui s'accrochent au flanc de la falaise, la mer chantait sa
chanson sourde, la chanson des nuits presque calmes. Et c'était un
bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on devinait éternel.
Célia prit le milieu de la chaussée, et s'éloigna de la mer. La rue
Sainte-Rose est courte. Arrivée au bout, Célia tourna dans la petite
avenue de la Mître, puis dans le boulevard Cunéo. Un tramway électrique
passa, filant comme une flèche, et projetant tout autour de lui une
grande nappe de lumière blanche. Il disparut derrière la caserne
d'artillerie, et Célia, qui avait suivi des yeux sa fuite éblouissante,
buta contre le bord du trottoir, qu'elle ne voyait plus dans la nuit
devenue opaque.
Aux maisons, quelques fenêtres luisaient. Mais la plupart des volets
étaient clos. Toutes les boutiques avaient fermé leurs devantures.
Seule une porte, vitrée de carreaux dépolis, laissait transparaître au
dehors la lueur d'un rez-de-chaussée éclairé. Et le reste du boulevard
avait l'air d'une avenue de cité morte.
Célia vint à cette porte vitrée, tourna le bec-de-cane et entra. Le
rez-de-chaussée était un restaurant, une pension dite de famille.
Célia, depuis le départ de son amant, avait pris l'habitude de
s'attabler là trois soirs sur quatre. On ne pouvait pas dîner tout le
temps à la Pintade: c'eût été trop cher d'abord, et puis, trop loin:
pour aller du Mourillon en ville, il faut compter trente bonnes minutes
par le tramway. Comment faire, les jours de paresse, quand on se lève
après le crépuscule, et qu'on reste deux heures au bord du tub, les
pieds à peine entrés dans les sandales, et les muscles si mous qu'on
n'a point le courage de verser seulement l'eau chaude, ni d'empoigner
l'éponge?... Et quant à prendre ses repas chez soi, impossible! c'est
bon lorsqu'on est en ménage. On peut alors jouer à la femme mariée,
et manger dans sa vaisselle. Mais quand on vit seule, le métier vous
accapare: il faut sortir, s'habiller, se déshabiller, courir les
couturières; il faut se montrer partout, à toute heure. Et dans la
maison, le cabinet de toilette et la chambre à coucher prennent toute
la place. Alors on se débrouille comme on peut: on grignote le civet et
les haricots de la gargote,--trente-cinq sous, vin compris,--un quart
d'heure avant d'aller s'asseoir au Casino, dans sa loge d'avant-scène,
avec vingt louis de satin sur le dos, et quinze louis d'aigrettes sur
la tête.
* * * * *
Dès la porte, la patronne du lieu accueillait ses hôtes avec la plus
exubérante cordialité:
--Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?
C'était une large Marseillaise, dont la peau grasse semblait suinter
de l'huile. On l'appelait la mère Agassen. Et sa réputation de brave
femme était assez solidement établie pour qu'elle pût, sans risque
de l'entamer, prêter à la petite semaine, vendre des crocodiles
empaillés, présenter à propos les dames seules aux messieurs en goût
d'unions libres, et prélever sa part des honoraires que, l'union libre
consommée, les susdits messieurs payaient aux susdites dames. Toutes
ses clientes la tenaient d'ailleurs en haute estime, et se fâchaient
rouge quant un amant sceptique raillait leur naïveté, et les traitaient
de brebis tondues: «C'étaient des méchancetés et des calomnies; la
mère Agassen planait au-dessus des soupçons, et rendait à toutes ses
protégées les plus précieux services....» Célia, la première, en était
persuadée.
La mère Agassen lui prodiguait d'ailleurs ses bonnes grâces, l'ayant
classée du premier coup d'œil parmi les recrues profitables,--avec qui
«il y avait à faire».
--Ma belle! Tu viens juste quand il faut! J'ai pour toi un joli bifteck
au poêlon....
La mère Agassen tutoyait toutes ses pensionnaires.
Elle en avait une douzaine,--la plupart femmes du Mourillon, à l'usage
exclusif des officiers de l'armée coloniale. Ceux-ci ne se mêlent guère
aux officiers de marine; et ils ont des maîtresses à eux, moins lancées
dans le monde fêtard, mais meilleures ménagères, et plus fidèles, ou
faisant mieux semblant de l'être. Quand on revient en France, après
trois ou quatre années passées au tréfonds du Laos ou du Soudan, dans
la plus atroce, dans la plus inhumaine des solitudes, on a soif surtout
de vivre à deux, bourgeoisement, au coin d'un feu à soi. Et cette
soif-là exige d'être étanchée n'importe comment, mais tout de suite.
Beaucoup de coloniaux, dès le lendemain de leur arrivée, prenaient donc
pension chez la mère Agassen, sachant y rencontrer d'emblée un choix
de petites fiancées disponibles. Et le restaurant de famille servait
d'agence matrimoniale.
--Tu ne restes pas un peu, ce soir? Après dîner, tu sais, les
lieutenants font une manille dans l'arrière-salle.... Reste donc, ma
belle!... Non? tu as des rendez-vous à ton Casino?... Ah! vaï! ce n'est
pas du sérieux, ces rendez-vous là!...
La mère Agassen désapprouvait fort les incursions en ville. A quoi
bon s'en aller si loin chercher fortune,--et fortune secrète, presque
honteuse: fortune qui échappait déplorablement au contrôle financier
de la mère Agassen,--quand, au Mourillon même, toute femme de bonne
volonté, toute femme dont on pouvait dire qu'elle avait «le tempérament
ouvrier», ne manquait jamais de besogne?...
Célia s'en alla, tout de même, malgré les discours persuasifs de la
patronne, et malgré les œillades non moins éloquentes d'un grand
diable de lieutenant, sans doute frais débarqué de quelque Sénégal.
Certes, la mère Agassen ne pouvait être que d'excellent conseil.
Mais, au bar du Casino, la marquise Dorée devait, à dix heures
tapant,--l'heure chic,--introduire solennellement sa protégée....
Célia s'en alla donc, et le tramway, tout auréolé d'électricité
blanche, l'emporta à travers le faubourg endormi.
CHAPITRE III
QUI S'ACHÈVE EN COUP DE FOUDRE
Pour la troisième fois le rideau se releva, parmi des salves
crépitantes d'applaudissements. Et, se tenant par la main, les deux
petites jongleuses à qui le public faisait fête revinrent saluer
encore, et sourire, et jeter des baisers à pleines menottes. Mais,
cette troisième fois, les galeries hautes, bondées de matelots, de
soldats et de filles en cheveux, furent seules à crier bravo, parce
que les loges s'étaient vidées comme d'un coup de baguette magique
entre le premier et le second rappel: l'aristocratie du Casino se
précipitait vers le bar, afin d'y conquérir à la course les huit
tabourets qui seuls font face au comptoir des barmen, et d'où l'on
domine triomphalement le troupeau pressé des retardataires, réduits à
se battre pour obtenir un cocktail, et à crier comme des aveugles pour
ne pas passer fâcheusement inaperçus....
Tacticienne expérimentée, la marquise Dorée avait enlevé, du premier
assaut, les deux tabourets les plus enviables,--ceux du fond de
la salle, où n'atteignent pas les éclaboussures des liquides
renversés;--et, s'établissant dans ces positions de choix, elle y avait
établi Célia à côté d'elle. Maintenant, le bar regorgeait, et la porte
ne cessait cependant pas de livrer passage au flot des derniers venus;
si bien que la cohue devenait entassement. Et il faisait bon être assis
à l'aise, devant des verres pleins où trempaient deux pailles, et
regarder avec compassion la foule des gens debout qui avaient soif.
--Nous voilà où il faut être,--déclarait la marquise
Dorée.--Laissez-moi faire: avant la fin de l'entr'acte, je vous aurai
présenté tous mes amis les mieux posés.
Dans le même instant, une femme, qui entrait au bras d'un grand garçon
de bonne mine, aperçut Célia, et, se faufilant tant bien que mal, lui
tendit la main par-dessus plusieurs épaules pressées:
--Bonsoir, madame!... Vous êtes casée, vous!... vous avez de la
veine!... Voulez-vous être gentille? demandez au barman de me battre
un Martini ... et vous me le passerez: le comptoir est trop loin de
moi.... Ah! que je vous présente mon ami!... le lieutenant de vaisseau
Malte-Croix ... madame Célia....
C'était la jeune Farigoulette, qui s'acquittait fort galamment de son
rôle d'introductrice. Le lieutenant de vaisseau, toujours par-dessus
plusieurs épaules, baisa la main de Célia.
--Je vous avais déjà aperçue plusieurs fois avec Riveral, avant son
départ pour la Chine.... Maintenant que vous voilà veuve, j'espère
qu'on vous rencontrera parfois, madame?
--Ça y est!--fit Farigoulette, tragi-comique:--il va me tromper avec
vous, cet homme papillon!... Tant pis pour moi, d'ailleurs: je n'aurais
pas dû vous l'amener, vous avez un trop joli chapeau.... Et d'ailleurs,
pourvu qu'il ne me trompe pas avant demain, je n'ai rien à dire: nous
ne sommes mariés que pour cette nuit!...
Elle riait aux éclats, avec une belle gaieté de petite fille qui
s'amuse de tout son cœur et en toute innocence. Un des hommes qu'elle
bousculait pour se rapprocher de Célia l'emprisonna tout à coup dans
ses bras:
--Elle va bien, cette gosse! Vous permettez, Malte-Croix?
Sans même attendre l'acquiescement du seigneur et maître, il embrassait
l'enfant sur les deux yeux, non sans gourmandise.
-Voilà!--dit-il en la lâchant.--Ça vous apprendra à dire des
abominations, sans même vous en apercevoir! Et buvez maintenant votre
ignoble mixture, que je vais vous passer ... sans que votre amie au
joli chapeau ait à se déranger....
La marquise Dorée se penchait à l'oreille de Célia:
--Un autre officier,--expliqua-t-elle.--Ils se connaissent tous, et
sont très intimes.... C'est tout à fait reçu, ce qu'il vient de faire:
embrasser une femme devant son amant.... Ils trouvent que ça n'a pas
d'importance ... à moins que l'amant ne soit amoureux, naturellement
... mais alors on le sait....
D'autres femmes se montraient, entourées d'autres hommes, qui, tous,
en effet, se tutoyaient, et chiffonnaient indistinctement toutes
leurs voisines. Célia observa toutefois, du premier coup d'œil,
qu'en dépit de l'écrasement général, propice aux menues brutalités,
personne n'était brutal. Davantage, on traitait les demi-mondaines
avec déférence, voire avec respect. La familiarité même n'excluait pas
la courtoisie. Le geste du lieutenant de vaisseau Malte-Croix était
courant; et l'on baisait toujours les mains avant de baiser les joues
ou les nuques.
Petite Horreur et la Mie T.S.F. se frayaient à leur tour un chemin vers
le comptoir. Toutes deux saluèrent de loin la marquise et Célia. Elles
étaient seules, sans cavalier. Et elles commandèrent elles-mêmes leurs
cocktails. Mais, quand elles voulurent les payer, le barman refusa leur
argent. Célia, prêtant l'oreille, entendit le dialogue:
--C'est réglé, madame.
--Par qui?
--Par quelqu'un qui vient de partir ... et qui a pris à son compte
toutes les soucoupes de dames seules....
--Mais qui, ce quelqu'un?
--Nous ne savons pas son nom....
Célia se retourna vers la marquise, qui avait écouté, et qui sourit
victorieusement:
--Hein! Qu'est-ce que je vous disais, cette après-midi? Voilà des
choses qui n'arriveraient guère chez Maxim's!...
Par ailleurs, la comparaison s'imposait. Moins vaste, et surtout
sensiblement moins luxueux, mais à peu près semblable de couleur et de
style, le bar toulonnais singeait encore le bar parisien par tous les
détails d'organisation, d'ameublement et de service. Mais l'analogie
s'arrêtait là. Et Célia n'avait pas besoin du dire de la marquise pour
constater que beaucoup de choses arrivaient en effet ici, qui n'avaient
aucune chance de jamais arriver là-bas, et réciproquement....
Ici, la note dominante était la politesse. Tout le monde était bien
élevé, ou s'efforçait de le paraître. Et notamment les femmes, à très
peu d'exceptions près, se montraient gracieuses et délicates envers
chacun, et même entre elles....
Il en vint une pourtant qui fut l'exception.
Elle avait fait une entrée tapageuse, criant fort et réclamant
impérieusement un tabouret, quoiqu'il n'y en eût plus depuis longtemps,
et quoiqu'il fût visible qu'on n'en pouvait point faire. Prenant
ensuite des mains d'un barman, par-dessus deux rangs de consommateurs,
la coupe de Champagne qu'elle avait demandée, elle en renversa la
moitié sur une robe et sur un veston, et ne s'excusa pas.
--Qui est-ce?--demanda Célia à la marquise.
--Rien,--répondit dédaigneusement celle-ci.--Une Marseillaise,
grossière comme pain d'orge, et que pas une femme correcte ne peut
fréquenter. On l'appelle la Joliette, probablement parce qu'elle a dû
être fille à matelots, autrefois: la Joliette, vous savez, c'est le
port de Marseille....
--Elle n'est pas laide....
--Mais si vulgaire!...
Refoulant des deux coudes les gens qu'elle avait éclaboussés, la
nouvelle venue venait d'atteindre le comptoir. Elle se retourna alors,
s'adossant à la barre d'appui; et Célia put l'examiner de profil,
après l'avoir examinée de face. Elle n'était pas laide, en effet,
et sa vulgarité même ajoutait au charme animal et violent qui se
dégageait d'elle. Grande et robuste, musclée, découplée, on lui passait
facilement ses mains trop fortes, sa taille un peu lourde et son cou
épais. Le visage, taillé à la grecque, et régulier dans chacun des
traits, s'accommodait bien d'un front très bas, rétréci à l'extrême
entre les sourcils touffus et la masse gonflée des cheveux. Ces cheveux
aussi, chargés de henné, et fauves comme une crinière, hurlaient avec
la peau, une peau chaude et mate de brune; mais ce furieux contraste
était comme une sorte d'appât, frelaté, falsifié, et d'autant plus
fort, qui allumait le sang des hommes.
--Elle, doit tout de même avoir du succès,--dit Célia.
--Guère,--fit la marquise.--Ici, on n'aime pas ce genre poissard.
Poissard n'était pas mal trouvé. Comme pour justifier l'appréciation,
la Marseillaise commençait de proférer des mots sans courtoisie à
l'adresse de son voisin le plus proche, coupable principalement de ne
lui prêter aucune espèce d'attention.
--C'est du propre!--grommelait-elle.--Des matelots, à présent! Tout à
l'heure, ici, on coudoiera des apaches!
L'homme en question n'était pas proprement un matelot. Mais, à peu de
chose près, il en portait l'habit. Son veston, de drap rude, s'ouvrait
sur un jersey bleu; et il n'avait point de chemise. Une cravate de
laine, nouée lâche, lui tenait lieu de faux col.
--C'est un peu vrai, au fond,--chuchota Célia.--Il n'a pas fait grande
toilette, pour venir au Casino, celui-là!
--Oh!--fit observer la marquise Dorée,--personne ne fait grande
toilette pour venir au Casino.... Et puis, quoi? Il n'est pas gênant,
ce matelot: il ne dit rien à personne et il ne bouge pas de son
tabouret. La Joliette n'a qu'à le laisser tranquille.... Il ne lui
répond même pas!...
Un tumulte soudain l'interrompit. Une femme très jolie et très pâle,
qui ne faisait point de bruit et qu'on n'avait pas encore distinguée de
la foule, venait d'être reconnue par un groupe nombreux, qui, tout à
coup, l'acclama:
--Jannik!... Hourrah!... Bravo, Jannik!... On s'embêtait, au bar, sans
Jannik!...
On la portait en triomphe. Elle se débattit un peu, ripostant, d'une
voix menue comme un biniou:
--Taisez-vous donc!... Vous êtes toqués, tous!... Comme si on ne
pouvait pas se passer de moi!... Allez, allez! si L'Estissac n'était
pas venu m'arracher de ma chaise-longue....
Elle riait. Son rire s'acheva en une quinte de toux.
La marquise Dorée s'était levée, debout sur les barreaux de son
tabouret:
--Jannik!... bonjour!...
La réponse vint, très gaie, quoique entrecoupée par les dernières
secousses de la quinte:
--Bonsoir, Dorée!... Comme vous voilà belle!... C'est la petite amie
dont vous m'avez parlé, qui est là, à côté de vous?... Bonsoir,
madame!... Il faudra venir me voir, à Tamaris, avec Dorée!... Moi, je
suis tellement patraque que je ne fais plus de visites.... Il faut
m'excuser!... Bientôt, je ne pourrai plus sortir qu'en corbillard!...
--Voulez-vous bien vous taire, petite oiselle de malheur!--gronda son
cavalier, très paternel.
C'était une sorte de géant, haut de six pieds, large à proportion,
et dont la barbe assyrienne se nuançait de noir et de roux, comme
il advient aux barbes que la brise marine a pénétrées souvent et
imprégnées. Fort comme Hercule, cet homme semblait s'inquiéter
uniquement d'abriter sa fluette compagne contre les remous et les
heurts, et de la conduire en sûreté vers la tasse de tilleul que, sur
un signe de lui, les barmen avaient, en grande hâte, préparée pour
elle.
--C'est L'Estissac,--soufflait la marquise Dorée à l'oreille de Célia.
--L'Estissac?
--Eh oui! le duc!...
Et comme Célia, ignorante, continuait d'écarquiller les yeux:
--Pas possible que vous ne le connaissiez pas de nom?... Hugues de
Guibre, duc de la Masque et L'Estissac!... Un des plus grands seigneurs
de France, ma chère!... lieutenant de vaisseau ... et trois cent mille
francs de rente.... Hein! personne ne s'en douterait, à le voir ici,
simple comme il est!... Ah! il ne pose pas, lui!... Vous allez voir!...
Et elle appela, familièrement:
--L'Estissac!... bonsoir!... Vous allez bien?...
Le duc salua, très courtois:
--Je vais toujours bien, moi.... Et vous aussi, d'ailleurs!... Mes
compliments, chère amie: vous avez l'air d'une rose France!...
Mais, en se tournant vers elle, il avait aperçu l'homme au jersey bleu
et à la cravate de laine, qui continuait de subir impassiblement les
grogneries de sa voisine, la Marseillaise Joliette. Et il fit un pas,
la main tendue:
--Bah!... Vous, ici, Lohéac?
--Moi,--fit l'homme au jersey, laconique.--Content de vous voir.
--Content aussi, mon vieux! Que faites-vous à Toulon?
--Je tire bordée. Mon bateau est à Saint-Louis du Rhône.
--Votre bateau? Quel bateau? Vous êtes devenu marin?
--Pas marin: portefaix. J'ai un engagement à bord d'un des gladiateurs
de Lyon.
--Non?
--Si.--A votre santé, l'Estissac!...
Et l'homme au jersey, calme comme bronze, vida son verre.
--L'Estissac!--appelait encore la marquise Dorée;--venez donc une
minute.... J'ai une petite amie à vous faire connaître....
--Je viens,--fit le duc.--A tout à l'heure, Lohéac! Montez dans ma
loge, le numéro trois... nous causerons....
Il vint auprès des deux femmes, et d'abord exigea qu'on bût d'autres
cocktails, en l'honneur de Célia.
--Dites?--questionna la marquise, parlant à mi-voix;--c'est un ami à
vous, ce monsieur si drôlement habillé?
Le duc se tenait derrière les deux tabourets, son bras droit autour des
épaules de Célia, son bras gauche autour des épaules de la marquise. Il
sourit, légèrement railleur:
--C'est un ami à moi, oui, mon enfant!
--Et il est portefaix?... sans blague?...
--Sans blague!... puisqu'il le dit, ça a des chances d'être vrai!...
--Mais ... comment s'appelle-t-il?
--Il s'appelle le comte de Lohéac.... Et il est aussi marquis de
Villaine.... Un de vos confrères en marquisat, vous voyez!...
--Ne vous fichez pas de moi!... Mais voyons!... ce n'est pas
possible?... Il est comte, marquis, et portefaix?
--Portefaix, marquis et comte.... Assez riche, par surcroît ... ou, du
moins, à son aise: un million dans chaque poche, à peu près....
--Alors il est fou?...
--Non: il s'ennuie. L'an dernier, je l'ai rencontré dans un cirque: il
était clown. Mais ça ne l'a pas amusé suffisamment. Le voilà portefaix.
Je doute que ça l'amuse. Ah! mes petites filles! celle de vous qui
réussira la tâche difficile de distraire cet homme n'aura pas perdu sa
journée,--d'aucune manière: bonne affaire, et bonne action....
Il regarda les deux femmes l'une après l'autre, avec une sorte de
brusque mélancolie:
--Essayez, si le cœur vous dit?...
Mais, du bout de la salle, Jannik le rappelait:
--L'Estissac?... je remonte!... On sonne la fin de l'entr'acte....
Il la suivit.
* * * * *
Les gens, maintenant, quittaient le bar, moins vite toutefois qu'ils ne
l'avaient naguère envahi. On n'avait point de hâte à regagner sa loge
ou son fauteuil, pour revoir les éternels duettistes, ou rentendre la
sempiternelle chanteuse «à diction». Et on s'attardait à bavarder, à
prendre congé des femmes, à solliciter un rendez-vous....
Le portefaix comte et marquis n'avait pas bougé de son tabouret. Un
coude sur la barre d'appui, et la tempe au poing, il regardait à terre,
et semblait ne pas s'apercevoir du vide qui se faisait autour de lui:
La marquise Dorée se pencha vers Célia:
--Ce n'est pas si bête, ce qu'il nous a conseillé, L'Estissac....
Écoutez: voulez-vous qu'à l'autre entr'acte, je le prie de vous
présenter ce Lohéac? regardez-le: il est très bien, quand on y fait
attention.... Et, un original pareil, c'est peut-être amusant à
civiliser....
Mais Célia regardait ailleurs:
--Dorée!--murmura-t-elle tout à coup, la voix changée;--voyez donc
là!... dans la porte des coulisses ... vous connaissez?
La marquise vira sur son tabouret:
--Le petit Peyras?... Dieu! oui!... Tout le monde le connaît!
Elle s'interrompit net, pour jeter à sa protégée un coup d'œil inquiet:
--Ah! mais!... doucement, ma gosse! Vous n'allez pas vous toquer de ce
gamin-là, par exemple?... Seigneur! c'est que ça a l'air d'être fait,
ma parole!...
Les grands yeux noirs de la gosse s'étaient en effet fixés sur le
gamin, et suivaient chacun de ses gestes avec un intérêt qui ne se
dissimulait point.--Le gamin valait certes qu'on s'y intéressât. Il
était tout bonnement délicieux: très jeune, vingt ou vingt-deux ans,
peut-être; svelte et long comme un jeune arbre bien poussé; avec, sur
les épaules tout de même carrées et solides, la plus fine et la plus
ironique des frimousses, qu'une moustache en pointe rendait cavalière
et presque belliqueuse.
--Ma gosse!--répétait la marquise Dorée, quasi maternelle.--Si vous
prenez feu comme ça, sans savoir pourquoi, vous vous préparez des jours
à pleurer et des nuits à ne pas rire!...
Mais Célia n'écoutait même pas:
--Dorée!--murmurait-elle encore;--Dorée!... puisque vous le
connaissez?...
La marquise hocha deux fois la tête:
--Oui, n'est-ce pas?... puisque je le connais?... rien ne s'oppose à
ce que vous fassiez la bêtise?... Ah! Seigneur! voilà les femmes!...
Enfin! du moment que ça vous dit ... allons-y!...
Elle cria:
--Peyras!...
Le gamin se retourna.
--Venez par ici.... Vous avez fait un béguin....
Il se précipita:
--Se peut-il? Juste Ciel!... O jour trois fois béni!...
Il déclamait, burlesque. Ses yeux, des yeux de fille, fendus en amandes
et bleus comme des bluets, étincelaient d'une malice blagueuse. Il
avait saisi la main de la marquise, et continuait de plus belle:
--O femme adorée!... C'est vous, ma victime?
Elle haussa les épaules:
--Zut! Soyez donc sérieux, une fois dans votre vie, pour cinq minutes,
espèce de maboul! Là!... Je vous présente à ma petite amie Célia....
Tâchez d'être gentil avec elle!.... Célia, je vous présente monsieur
l'aspirant Bertrand Peyras ... qui sort de nourrice.... Tâchez d'être
rosse avec lui!...
Elle sauta à terre et se sauva.
* * * * *
Seul à seule, Peyras et Célia, un brin décontenancés, se regardèrent;
lui, muet; elle, couleur de cerise mûre.
Une bonne minute ils ne remuèrent ni n'ouvrirent la bouche. Mais leurs
yeux s'étaient pris, et ne se lâchaient pas. Et, peu à peu, leurs
bouches commençaient de se sourire.
A la fin, l'aspirant secoua tout d'un coup cette bizarre timidité,--qui
n'était nullement dans son caractère.--Et, s'emparant du bras de «sa
victime», sans préambule il chuchota:
--Vous y tenez beaucoup, à voir la fin de la représentation?
La victime secoua nettement la tête de droite à gauche.
--Alors....
Il s'en tint à ce seul mot, suffisamment expressif. Et, comme le bar du
Casino a sa porte de sortie particulière et discrète,--une porte qui
s'ouvre par derrière, sur une rue tranquille, où l'on ne risque pas
d'être bousculé,--ce fut vers cette porte qu'ils allèrent, bras dessus,
bras dessous....
A ce moment, le bar était presque vide. Il n'y restait, avec eux,
que le silencieux Lohéac, toujours enfoncé dans sa rêverie, et la
Marseillaise Joliette, qui, elle, ne rêvait pas et semblait fort
encline à se mêler de ce qui ne la concernait en rien....
De tout ce qui venait de se passer, elle n'avait perdu ni un mot, ni
un geste. Et dès qu'elle eût vu le nouveau couple se diriger vers la
porte, elle s'empressa de s'y diriger aussi.
Elle y arriva en même temps qu'eux. Et, profitant du passage assez
étroit, elle frôla Peyras, lui décochant une vive œillade, que Célia,
juste à point, surprit au vol.
Il faillit y avoir du vilain. Furieuse, Célia lâchait déjà le bras de
l'aspirant, et, d'un pas brusque, marchait sur sa rivale:
--Non? mais!... Ne vous gênez donc pas!...
--Ça vous prend souvent?--riposta l'autre, insolente.
Heureusement, Peyras était là:
--Mesdames!... Mesdames!... je vous en prie!...
Tacticien consommé, il s'était déjà glissé entre les deux adversaires.
Et il leur jetait à chacune un leste coup d'œil,--si leste que chacune
crut être seule à l'avoir reçu....
Puis, profitant de l'accalmie, il entraîna Célia, vite, vite....
CHAPITRE IV
NUIT DE NOCE SCANDALEUSEMENT DÉTAILLÉE
--Voulez-vous souper?--avait demandé Bertrand Peyras à Célia.
--Pas faim!...
--Voulez-vous boire n'importe quoi?
--Pas soif!...
--Alors ... voulez-vous ... rentrer?...
--Oui....
Ils marchaient à petits pas, pressés l'un contre l'autre. En prononçant
ce «oui», elle crispa ses ongles autour du bras sur lequel elle
s'appuyait.
--Vous savez,--reprit-il,--je n'ai pas de chez moi.... Nous autres
aspirants, nous logeons tout à fait à bord de nos bateaux, presque
tous....
Elle crispa plus fort ses ongles autour du bras:
--Cela ne fait rien ... c'est chez moi que je veux rentrer ... chez
moi, avec vous....
Ils se turent. Ce ne fut qu'après avoir marché plus de cent pas qu'il
s'informa:
--Chez vous?... Où est-ce?
Elle expliqua:
--Au Mourillon ... villa Chichourle ... rue Sainte-Rose.... Nous allons
prendre le tramway, place de la Liberté....
Ils avaient couru droit devant eux, au hasard. Et ils lui tournaient
précisément le dos, à cette place de la Liberté.
--Non,--dit-il;--nous n'allons pas prendre le tramway. Il est
déjà beaucoup trop tard.... Et il faudrait attendre beaucoup trop
longtemps.... Il ne part qu'une fois par heure, le tramway.... Nous
allons prendre une voiture à la porte du théâtre....
Prendre une voiture, à Toulon, n'est pas bagatelle courante. Le
fiacre y est inconnu. Des landaus en tiennent lieu, gigantesques et
antédiluviens. Et l'on ne s'assied pas dans ces formidables guimbardes
sans nécessité bien démontrée.
Or, il faisait beau temps, brise tiède et pleine lune. Et, quoiqu'en
eût dit l'aspirant, il n'était pas tellement tard: minuit n'avait pas
sonné. Si bien que le cocher du landau hélé par Peyras manifesta moins
d'empressement que de surprise, et dépensa cinq pleines minutes à
replier les couvertures de ses rosses, et à s'envelopper lui-même d'une
houppelande, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'affronter douze
lieues de steppe en Sibérie. En fait, il n'y a pas tout à fait trois
kilomètres entre la ville et le faubourg....
Mais Peyras ni Célia, blottis au fond du véhicule, ne se plaignaient
que le cocher fût trop lent.
Et eux-mêmes furent, à leur tour, lents à descendre, quand, au bout du
trajet, le landeau s'arrêta. Ils furent lents, très lents,--parce que
leurs bouches achevaient à peine le baiser qu'elles avaient commencé,
tout à l'heure, aussitôt qu'elles s'étaient trouvées seule à seule, la
portière refermée, avant même que le solennel équipage eût entamé son
premier tour de roue....
Maintenant, ils étaient face à face, au milieu de la chambre à
coucher, devant le lit ouvert. Lui, chapeau d'une main, canne de
l'autre, attendait. Elle, debout, les bras le long du corps, baissait
obstinément les yeux. Le vent nocturne avait soufflé sur son fiévreux
désir, durant qu'elle traversait le jardin, qu'elle ouvrait la porte,
qu'elle pénétrait dans la maison obscure.... Et voici qu'une répugnance
mystérieuse la saisissait au moment d'ôter son manteau, ses gants, ses
bijoux, et le reste....
La lampe, qu'elle venait d'allumer, et dont la flamme dansait encore,
les éclairait tous deux, Célia et Peyras, semblables exactement, devant
ces draps prêts à les recevoir, à n'importe quel couple, à n'importe
quelle paire d'amants, de ces amants de rencontre et de hasard qui
s'accrochent l'un à l'autre au coin d'une rue, et s'appareillent, sans
amour, sans trouble, ignoblement, pour un rut bestial d'une nuit ou
d'une heure. Et Célia, qui se souvenait, hélas! de ces rencontres et de
ces ruts, tant de fois subis par toutes les pauvres courtisanes, aux
jours les plus misérables de leur misérable vie, sentait une grande
nausée lui soulever le cœur....
Ainsi donc, même avec cet homme qu'elle avait librement choisi, et qui
lui plaisait, et pour lequel son cœur et sa chair avaient tressailli
ensemble, d'un profond tressaillement douloureux et doux,--même avec
cet homme, ça allait être la même chose,--implacablement la même
chose,--la même saleté....
Et elle restait debout, les bras le long du corps, les yeux baissés.
Et elle n'était ni son manteau, ni ses gants, ni ses bijoux, ni le
reste....
Alors, émergeant de leur silence à tous deux, un bruit s'éleva, peu à
peu perceptible, un bruit faible, mais tout de même immense, et qu'on
devinait éternel,--la chanson sourde que chantait, contre la falaise,
la mer....
Et, quand il l'entendit, l'aspirant, qui, par contenance, s'était
approché d'une fenêtre, et regardait, à travers les vitres, dans la
nuit, se retourna tout à coup vers la femme immobile:
--Oh!--dit-il,--je ne savais pas que votre villa fût si près de la
mer.... Voyez donc le clair de lune qu'il fait!... Écoutez! j'ai une
idée tout à fait loufoque: voulez-vous que nous sortions?... et que
nous allions nous asseoir au bord de l'eau, tout au bord?... Il fait
presque chaud ... et le ciel est si pur!...
--Oh! oui!--dit-elle.
Ce fut comme si elle s'échappait d'un cauchemar. Et, la première, elle
courut à la porte. Il ne la rejoignit que dans le jardin.
--Nous aurions pu nous installer sur la terrasse,--dit-elle alors,
indécise.
--Ce sera bien plus amusant de descendre au bas de la falaise, et de
nous mouiller les pieds dans l'écume des lames....
Il l'entraînait. Ils dégringolèrent comme ils purent le long de la
pente très raide, glissant à reculons, l'un derrière l'autre, quasi à
quatre pattes, et s'agrippant aux buissons de lentisques qui cédaient
en s'arrachant. Et ils reprirent pied sur un bout de plage, long de six
pas, large de trois, que la mer caressait à grands baisers paisibles,
et d'où l'on voyait, droit devant soi, toute la prodigieuse plaine
glauque moirée d'argent lunaire, avec, à droite et à gauche, deux
rochers à pic dont la base, baignée par l'eau phosphorescente, semblait
brûler à petit feu....
--On ne peut pas s'asseoir,--dit-elle.
Elle cherchait une grosse pierre ou un tas de galets. Il montra le
sable sec, incliné comme un lit de repos:
--On peut se coucher....
Elle hésita, regardant sa robe de soie et touchant les bords de son
chapeau,--ce si joli chapeau, vaste comme une cloche de tocsin.--Mais
Peyras déployait déjà son manteau de marin, le manteau suédois à
pèlerine très ample, et il l'étalait par terre. Puis, dépinglant d'une
main leste l'imposant couvre-chef, il le posait en lieu sûr, sur une
confortable touffe de lentisques, à' flanc de falaise. Après quoi, tous
préparatifs terminés, il aida sa compagne à s'étendre sur le manteau
tapis, et s'agenouilla près d'elle.
--Êtes-vous bien?--demanda-t-il.
Il se penchait sur elle, interrogeant ses yeux. Elle fit «oui» d'un
battement de paupières. En vérité elle était bien, si bien même
qu'elle préférait ne pas remuer les lèvres, et ne pas troubler,
fût-ce d'un seul mot, la paix silencieuse et ouatée qui commençait
de l'envelopper toute. Et sa seule inquiétude était que lui, homme,
donc brutal en amour, et pressé, ne troublât cette paix si précieuse,
ne la troublât à la manière des hommes amoureux, par des gestes sans
préambule.... Ces gestes-là, elle les avait désirés tout à l'heure,
parmi le tumulte et la cohue du casino;--et désirés encore, un peu plus
tard, dans le landau fermé, obscur et feutré comme une alcôve.... Mais
maintenant, ici, sous cette voûte d'étoiles et devant cette mer dont
l'haleine chaste séchait toutes les sueurs, calmait tous les frissons,
dispersait, éparpillait, évaporait jusqu'aux moindres sensualités,
ces gestes de viol et de luxure l'épouvantaient d'avance. Et elle
s'apprêtait craintivement à les repousser de toute sa molle inertie de
femme qui ne veut pas être prise,--qui ne veut pas, qui ne veut pas,
qui ne veut rien....
Mais elle fut très étonnée: lui non plus ne voulait pas,--lui, l'homme,
brutal en amour, et pressé!--il ne voulait pas la prendre, ou, du
moins, pas maintenant, pas ici. Il s'était couché à côté d'elle,
sagement, fraternellement. Et il ne tentait aucune approche, aucune
attaque hardie ou sournoise. Il n'essayait pas d'enlacer la taille
ronde, ni d'atteindre la bouche parfumée. Il ne bougeait pas, et sa
nuque à la renverse ne se détachait pas de l'oreiller de sable, et
ses yeux fixes ne regardaient rien, sauf le ciel étincelant et la mer
étincelante. Il avait seulement étendu la main, et ses doigts s'étaient
emparés des doigts de Célia. Nulle autre caresse. Et les minutes
coulèrent, si fluides et pures que ce fut comme si le temps s'était
arrêté....
Au bout d'un laps inappréciable,--très court ou très long, Célia n'en
savait rien,--l'aspirant parla; mais sa voix sembla s'ajouter au
silence au lieu de le rompre:
--Voyez,--dit-il:--ce n'est pas de l'eau, c'est du lait; le lait de la
Voie Lactée, qui a ruisselé sur la mer.
La plage était si faiblement inclinée que leurs deux têtes ne
dominaient pas d'un demi-mètre la plaine liquide. Vues de si bas, les
lames apparaissaient en raccourci, tout recul et toute profondeur étant
abolis, et les moindres reliefs marqués et grossis. Il faisait calme.
Pas une vague ne déferlait. Une houle cylindrique et molle gonflait
régulièrement les eaux ensommeillées, comme la respiration gonfle la
gorge d'une femme qui dort. Cela faisait des ondulations à peine
sensibles, dont la courbe était seulement ridée par la brise nocturne.
Du haut de la falaise, on n'en eût rien aperçu. Mais pour les yeux de
Célia et de Peyras, chaque ride et chaque ondulation s'exagéraient et
se déformaient. Si bien que les reflets de la lune, au lieu de parsemer
toute la mer d'une infinité de taches brillantes et sautillantes,
pareilles à des écus neufs qui danseraient, n'y jetaient plus qu'une
clarté laiteuse, diffuse et confuse, faite d'une myriade de points
lumineux tous mêlés ensemble et mêlés à de l'ombre.
--Oui,--dit-elle,--c'est du lait: du lait qui chauffe, du lait qui va
bouillir.... Écoutez le bruit qu'il fait!
Les lames lentes et lisses s'en venaient l'une après l'autre mourir
contre le sable de la petite plage. Et le sable, effleuré par l'eau qui
avançait et reculait tour à tour, rendait un son léger, une sorte de
frémissement, pareil, en vérité, au frémissement du lait qui monte....
Tournant un peu la tête, l'aspirant considéra sa compagne. Il répéta:
--Du lait qui va bouillir....
Et il se tut, prêtant l'oreille. Après quoi, convaincu, il répéta
encore:
--Du lait qui va bouillir, oui....
Il continuait de considérer la jeune femme, très attentivement. A la
fin, il posa une question:
--Où êtes-vous née?
Elle tressaillit, et fut lente à répondre:
--Loin ... très loin d'ici....
Il n'insista pas. Il regardait derechef les étoiles. Il songea, parlant
à mi-voix, et pour lui plutôt que pour elle:
--Quand j'étais enfant, c'était ma première joie de la journée,
d'aller au saut du lit jusque dans la cuisine, et de regarder la grande
bassine de cuivre où chauffait le lait du déjeuner.... La bassine était
large et basse, évasée.... Le lait s'y gonflait comme un ballon de
baudruche.... Je voyais la pellicule de crème, épaisse et ridée, se
tendre peu à peu.... Et, tout à coup, la pellicule se déchirait, le
ballon crevait, et le lait pur, tout blanc et bouillonnant, jaillissait
au milieu, prêt à déborder par-dessus la bassine. La cuisinière se
dépêchait d'accourir, un torchon mouillé d'une main, une grande
louche d'argent froid de l'autre. Et elle plantait la louche dans le
bouillonnement, pour l'arrêter; et elle emportait la bassine en la
saisissant à travers le torchon mouillé, pour éviter les brûlures....
Elle écoutait, bercée mystérieusement par cette étrange évocation
enfantine. D'instinct, elle voulut y répondre par une évocation
semblable:
--Moi, quand j'étais petite....
Mais elle s'arrêta aussitôt, prise de cette pudeur qu'ont les
courtisanes à parler du temps où elles étaient sages. Et, après avoir
hésité, elle murmura très vaguement:
--Moi, quand j'étais petite, j'étais malheureuse....
Il demanda, plus tendre que curieux:
--Malheureuse? Très?
Elle répondit avec une sorte d'énergie:
--Très!
Et elle affirma, résolument:
--Aussi ... je ne regrette rien!... rien!...
Mais il leva la main vers les étoiles, et, parlant très bas:
--Chut!--dit-il.--Par des nuits aussi belles, il faut toujours tout
regretter!... Regardez ... là, juste au-dessus de nous ... ces trois
points bleus qui brillent, au centre de cet immense carré scintillant
... là: Sirius, Aldébaran, Beitelgeuze, Bellatrix.... Vous voyez?...
Les trois points bleus sont les trois Rois d'Orion.... Songez qu'ils
brillaient pareillement, quand vous étiez petite ... et qu'en ce
temps-là, on vous a peut-être raconté, comme à moi, que ces trois Rois
célestes sont les âmes glorieuses des trois Mages qui vinrent adorer
l'Enfant Jésus, jadis, dans sa crèche.... On vous a raconté cela,
ou d'autres histoires aussi belles ... et vous les croyiez toutes,
aveuglément, délicieusement.... Vous aviez la foi ... et c'était bon
d'avoir la foi ... très bon ... si bon que, l'ayant, vous ne pouviez
pas être tout à fait malheureuse.... Voilà pourquoi, par des nuits
aussi belles, il faut regretter le passé, tout le passé....
Sa voix s'éteignit, et il continua de rêver en silence.
Elle, bouleversée d'une extraordinaire émotion, s'était soulevée du
lit de sable, et, étayée sur un coude et sur une main, regardait
fixement le rêveur. C'était bien lui, ce n'était que lui: le gamin
svelte et joli dont la chair jeune et la fine moustache l'avaient si
brusquement, si impérieusement tentée, une heure plus tôt, au bar....
Ce n'était que lui: le gosse malicieux et burlesque qui l'avait d'abord
séduite par ses railleries drôles et gaies.... Ce n'était que lui:
l'amoureux vif et avide dont la bouche s'était acharnée sur sa bouche
à elle, dans le landau qui les ramenait.... Et voilà que, néanmoins,
ce n'était plus lui. Un être différent avait surgi, sous le coup de
baguette magique de la nuit, de la mer et du rêve. Pourquoi? comment?
par quelle sorcellerie? Et d'où venait qu'à l'heure où, seul à seule
avec une courtisane, les amants, même vieux, sages et graves, oublient
leur âge et leur philosophie pour découpler tout ce qui dort en eux de
ruts brutaux et bestiaux, d'où venait que cet amant-là, jeune, fougueux
et fou, abdiquait comme en se jouant ses ardeurs et ses désirs, pour
n'être plus qu'une âme et qu'une pensée?...
Soulevée toujours du lit de sable, sur un coude et sur une main, la
femme, troublée jusque dans ses plus secrètes fibres, ne détachait pas
son regard du visage que, passionnément, elle essayait de déchiffrer.
L'amant, peut-être, sentit cette interrogation muette appuyée sur ses
yeux. Et il murmura, comme pour une explication très confuse:
--Je me souviens d'autres nuits semblables à cette nuit, et d'autres
plages où j'étais couché comme sur cette plage.... Je ne me souviens
plus des femmes qui étaient à côté de moi, durant ces nuits-là....
Était-ce déjà vous, petite fille?... Partout où nous passons, nous,
les errants, nous essayons de mêler un peu de volupté aux belles nuits
... un peu de volupté, pour fixer quelque chose de ces beautés si
brèves qu'efface inexorablement l'aube triste et froide ... un peu
de volupté, pour qu'on soit deux mémoires, au lieu d'une seule, à se
souvenir plus tard.... Était-ce déjà vous, était-ce déjà votre mémoire
à côté de la mienne, sur les plages tahitiennes ou japonaises de l'an
dernier, et sur la lisière du bois havanais qui précéda les plages
japonaises et tahitiennes?... Non, sans doute.... Et pourtant, il me
semble à présent que ce fut vous toujours, vous, votre mémoire et votre
présence,--vous....
Il pressait mollement la main qu'il n'avait pas lâchée. Et, tout à
coup, se soulevant à son tour, il lâcha cette main, et prit l'épaule,
comme on la prend à un enfant pour qu'il écoute mieux:
--Qui êtes-vous? d'où venez-vous? pourquoi m'avez-vous rencontré ce
soir? quel vent vous a poussée sur mon chemin, juste à l'heure, juste
à la minute, juste à la seconde où j'y passais moi-même? Serons-nous
assez naïfs, vous et moi, assez niais, pour nommer ce vent-là: hasard?
Non, n'est-ce pas? Il n'y a pas de hasard. Vous me cherchiez et je
vous cherchais. Nous nous sommes trouvés,--retrouvés: car nous nous
connaissions.--Nous nous connaissions depuis longtemps. Nous nous
connaissions depuis toujours. Et ce n'était pas vous que je caressais
naguère à Tahiti et à Cuba; mais c'étaient des fantômes de vous, que
j'avais évoqués ... comme vous-même évoquiez des fantômes de moi,
chaque fois que vous aviez besoin de rêver, après le coucher du soleil,
seule à seul avec un amant.... Et il en a certainement toujours été de
même, depuis l'époque incommensurablement lointaine où nous avons vécu,
vous et moi, une existence antérieure, commune....
A mesure qu'il parlait, sa voix, d'abord hésitante et vague,
s'animait, s'exaltait, devenait vibrante et passionnée. Tout à coup il
s'interrompit, sembla réfléchir, et reprit, cette fois avec une sorte
d'emphase:
--Une existence commune, commune à nous deux!... Dites, ô Célia! que
pensez-vous qu'elle fût, cette existence oubliée?... Qu'avons-nous été,
vous et moi, au cours des âges révolus? sultane et sultan? prêtresse
et prêtre? déesse et dieu? ou, moins magnifiquement, sauvage et
sauvagesse? ou singe et guenon? quoi?...
Ahurie, elle avait ouvert la bouche. Il hocha la tête, approuvant avec
gravité la réponse qu'elle n'avait pas faite:
--Singe et guenon, oui. Vous avez raison. Votre souvenir est exact.
Je me rappelle moi-même très bien, maintenant que vous m'y faites
songer.... Oh! Célia! Célia!... Que c'était bon, de sauter d'un arbre à
l'autre!... dans la forêt vierge où la main de l'homme n'a jamais mis
le pied!...
Leste comme un clown, il avait bondi, la tête en bas, les jambes en
l'air, et il arpentait triomphalement la petite plage, marchant sur les
paumes....
Elle n'eut pas le temps d'éclater de rire. Déjà, il se rejetait auprès
d'elle, tout auprès. Et il l'enlaçait d'un bras vif et tendre, et il
posait sa bouche parmi les cheveux fous que la brise nocturne agitait
près de l'oreille dans laquelle il glissait tout de suite des mots
câlins:
--C'était très bon, oui!... Moins bon que de s'aimer comme à présent,
de s'aimer nous deux, ici....
Elle crut qu'il l'invitait à des caresses. Honnêtement elle se soumit.
Il avait été très gentil d'attendre si longtemps, n'est-ce pas? de ne
pas réclamer, de ne pas exiger, tout de suite, dès l'arrivée, qu'elle
se livrât, qu'elle lui donnât son plaisir,--le plaisir que les hommes
achètent aux femmes, et paient comptant.... S'il désirait maintenant
en finir, elle ne pouvait pas refuser. Il convient d'être probe en
affaires.
--Voulez-vous rentrer?--dit-elle.
Il la lâcha, recula un peu et pencha la tête de côté:
--Moi?--dit-il.--Mais je ne veux rien! Je veux ce que vous voulez,
petite fille!...
Elle insista:
--Il faudra m'avertir, vous savez!... Moi, je suis si bien, ici, que
j'y resterais jusqu'à demain matin sans m'en apercevoir!... Mais dès
que vous voudrez, nous rentrerons, naturellement....
Il répéta:
--Naturellement?...
Et, s'agenouillant, il prit à deux mains la tête docile, et plongea
son regard dans les beaux yeux noirs qui s'efforçaient d'éteindre tout
désir, toute volonté, toute fantaisie, et d'accepter, et d'acquiescer.
--Petite fille,--murmura-t-il alors, sur un ton d'étrange
respect,--puisque vous êtes si bien, ici, je veux, moi,
«naturellement», que vous y restiez.... Et je veux y rester avec vous,
jusqu'à demain matin ... si vous me le permettez, «naturellement»?...
CHAPITRE V
COMME QUOI, PAR EXCEPTION, CÉLIA N'ÉTAIT PAS NÉE
SOUS UNE ROSE
Fréquentes fois, leurs amants de rencontre criblent les courtisanes de
questions non moins saugrenues qu'indiscrètes:
--Quel est ton vrai nom? de quel pays es-tu? de quelle famille?
pourquoi as-tu quitté ta mère? à quel âge? qui t'a eue le premier?
Interrogatoire horripilant, auquel il serait toutefois impolitique
de ne pas répondre. Célia n'avait donc garde d'y manquer. Mais les
renseignements biographiques qu'elle fournissait alors sur elle-même
variaient considérablement selon le temps, le lieu et l'interlocuteur.
Le plus communément, elle était née à Paris.--Être Parisienne constitue
une séduction qu'on doit ne pas négliger. Toute courtisane qui a
souci de sa réputation est Parisienne, sauf la pauvre Auvergnate
ou l'infortunée Provençale, que nul professeur de diction n'a pu
débarrasser de son infirmité native. Célia, prononçant un français net
et sans accent, était par conséquent née à Paris. Ce qui ne l'empêchait
pas de devenir à propos la compatriote d'un provincial nostalgique,
Bordelais, Dunkerquois ou Bisontin.--Le plus communément aussi, elle
avait été fiancée contre son gré, et s'était jetée dans la galanterie
par dégoût du mari dont elle ne voulait point. Il arrivait cependant
parfois que ce mari malencontreux passât au second plan: auquel cas
tout le mal, puisque mal il y avait, était venu d'un séducteur très
séduisant, qui, jadis, avait enlevé Célia du château paternel, puis,
après une lune de miel promenée en automobile dans tous les pays les
plus poétiques et sur toutes les plages les plus chères, s'était
mystérieusement évaporé sans qu'on en retrouvât jamais trace.--Certains
jours, enfin,--quand le questionneur montrait barbe chenue et
vénérable, voire sénatoriale,--il n'était plus question de mari, ni de
fiancé, ni de séducteur; et seul un tempérament excessif, et dont on
rougissait, avait irrésistiblement poussé la vierge hors du virginal
sentier.--Ainsi Célia, ingénieuse et courtoise, s'efforçait-elle à
composer ses récits selon le goût de ses auditeurs.
Et, comme juste, s'efforçait-elle aussi de ne mêler à chaque fiction
que les bribes de vérité strictement indispensables. On ne peut pas
mentir à jet continu: le cerveau le plus imaginatif n'y suffirait
pas. D'ailleurs, la vérité est quelquefois meilleure à dire qu'aucun
mensonge. Célia tout de même préférait, n'importe comment, le
mensonge,--par pudeur intime et farouche: forcée de montrer à tout
venant ce que les femmes d'autre condition cachent, elle cachait ce que
ces femmes montrent. Beaucoup d'hommes avaient pu, sans obstacle, la
contempler, tout leur soûl, nue. Mais pas un de ces hommes ne l'avait,
une seule fois, nommée de son ancien prénom de jeune fille, ni jamais
n'avait eu le moindre indice de ce qu'elle avait réellement été, avant
de devenir la demi-mondaine Célia.
En sorte que Célia la demi-mondaine était proprement née à Paris, en
1904, un matin de décembre: car c'était ce matin-là qu'elle avait tout
d'un coup fait son entrée dans le demi-monde, sortant non pas d'une
rose ou d'un chou, comme sortent les enfantelets, mais d'un wagon de
chemin de fer,--d'un wagon de seconde classe, capitonné de drap bleu,
et dont la peinture jaune, toute noircie d'escarbilles, témoignait
qu'il avait roulé pas mal d'heures, avant de s'arrêter enfin ici, le
long de ce quai de gare où maintenant la voyageuse trottinait, son
réticule d'une main, son nécessaire de l'autre.... D'où venait ce
wagon,--du nord, du sud, de l'est ou de l'ouest.--Célia n'avait jamais
jugé à propos d'en rien dire à personne.
Dès cette première journée de décembre 1904, la nouvelle Parisienne
s'était d'ailleurs fort bien acclimatée dans sa patrie d'élection. Et,
le soir même, causant avec un galant inconnu qui insistait pour la
reconduire chez elle, comme il l'interrogeait, curieux:
--Vous n'êtes pas de ce quartier?... je ne vous ai jamais vue encore....
Elle avait répondu tout de go, sans l'ombre d'une hésitation:
--Non: j'habitais sur la rive gauche.... Mais je n'y retournerai plus:
c'est bien plus chic de ce côté-ci....
En fait, elle resta «de ce côté-ci»,--sans jamais s'en écarter plus
qu'une chèvre ne s'écarte du piquet autour duquel il faut qu'elle
broute,--quatre pleines années....
Quatre sombres années....
Elle les vécut en pauvre petite prostituée de seconde classe,--de
seconde classe, comme le wagon qui l'avait amenée: un avertissement du
destin, ce wagon!--Elle les vécut en pauvre petite fille, trop propre
de corps et d'esprit, trop soignée, trop instruite peut-être, et
d'une éducation sûrement trop enracinée pour jamais descendre jusqu'au
ruisseau, mais trop simplette, trop bourgeoise, trop pot-au-feu pour
s'élever jusqu'à cette aristocratie du demi-monde, dont le blason
très doré porte obligatoirement, à défaut de pièces honorables, un
petit hôtel en place de donjon, une cent-chevaux en manière d'hydre,
et trois rangs de perles en guise de tortis. Célia fut la demoiselle
des Folies-Bergère ou du Moulin Rouge. Elle logea rue de Calais ou
rue de Moscou, en garni pour commencer, puis «dans ses bois», après
qu'une camarade de bon conseil l'eut persuadée que les armoires à glace
s'achètent à crédit moins cher qu'au comptant. Et, en ses jours de plus
grande hardiesse, elle se risqua hors de son quartier, et affronta
bravement l'Abbaye et Maxim's,--sans succès décisif, d'ailleurs: le
tapage et la cohue l'effaraient, et lui faisaient perdre cette sérénité
tranquille qui était sa plus attirante séduction.
A quoi bon, du reste, s'agiter, aller ici, courir là, changer de bar,
changer de beuglant, changer de promenoir? Est-ce que les hommes,
partout, ne sont pas des hommes,--des mâles plus ou moins grossiers,
plus ou moins brutaux, plus ou moins naïfs, mais toujours également
insolents, également méprisants, également durs aux femmes qu'ils
paient, même quand ils ont l'air de leur être doux? Est-ce qu'en tout
lieu la courtisane n'est pas enveloppée d'une pareille réprobation,
est-ce que le monde entier ne crache pas sur elle? Est-ce que les
plus indépendants des libres penseurs modernes ne conservent pas
pieusement, au fond de leur âme soi-disant affranchie, toute l'intacte
morale chrétienne, de par laquelle il est permis, voire conseillé,
à n'importe quelle créature humaine, robuste ou intelligente, de
faire commerce de ses bras, de ses jambes et de son cerveau, mais
rigoureusement interdit à celle qui n'a ni muscles, ni matière grise,
de louer ou de vendre les seules richesses qu'elle possède en propre,
sa tendresse et son baiser?
On le sait, que les «honnêtes» filles ne sont pas celles qui ont le
cœur doux et l'âme droite, ni celles qui gardent leurs serments, ni
celles qui se dévouent, ni celles qui rendent le bien pour le mal,
ni celles qui risquent leur vie pour sauver d'autres vies, mais
seulement et exclusivement celles qui, lorsque le besoin les prend de
ne plus dormir seules, en avertissent au préalable l'adjoint préposé
aux mariages, et qui, lorsque la fantaisie leur vient de changer de
compagnon, en informent à temps le juge préposé aux divorces.
En vertu de quoi Célia put, quatre années durant, s'efforcer de vivre
aussi dignement qu'on lui permit, et pratiquer avec conscience et
scrupule le seul métier qu'elle sût, le seul, d'ailleurs, qui ne
condamne pas une femme à mourir de faim. Son effort persistant n'en
fut pas moins récompensé, invariablement, par ce verdict, que tous ses
amants, les uns après les autres portèrent sur elle:
--Gentille, oui! très gentille! Mais enfin, ce n'est tout de même
qu'une grue!...
Et, peu à peu, à force de n'être pas estimée, elle devint moins
estimable. Ainsi nos courtisanes de Paris, petites-filles des hétaïres
athéniennes, dont Socrate et Platon faisaient leurs amies intimes,
consultées et écoutées, ne sont-elles, fatalement, plus du tout dignes
de leurs grand'mères....
Cependant, vers la fin de sa quatrième année parisienne, Célia, par
un hasard extraordinaire et presque unique, découvrit un amant qui ne
ressemblait pas aux autres.
C'était par une nuit de juin. Le Grand Prix avait été couru
l'avant-veille. Paris se vidait. L'espoir d'une chambrée moins pleine
et moins reluisante avait poussé Célia à une incursion chez Maxim's.
Le Maxim's d'été ne ressemble pas au Maxim's d'hiver. Et dans celui-là
Célia se jugeait moins déplacée. Non qu'elle l'eût été d'aucune façon,
même dans l'autre, pour des yeux masculins: ses toilettes, très
suffisamment élégantes, et d'un goût toujours délicat, valaient, sans
conteste, tout ce qui s'étale de plus flamboyant dans le célèbre bar
aussi bien en décembre qu'en juillet. Mais ses bijoux étaient moins que
rien: deux bagues de jeune fille, si imperceptibles qu'il fallait les
mettre au même doigt pour qu'on devinât qu'elles existaient.... Et une
femme qui n'a point de bijoux, parmi des femmes qui en sont couvertes,
s'imagine être, très exactement, et très scandaleusement, nue.
Mais chacun sait que, le soir même du Grand Prix, tout écrin qui se
respecte émigré vers Trouville ou vers Aix. Voilà pourquoi Célia, sans
perles ni diamants, affrontait le Maxim's d'été, sûre de n'y rencontrer
ni collier, ni bracelet sensationnel dont elle risquât d'être mortifiée.
Cette nuit-là, l'heure était déjà avancée, et la grande salle montrait
encore des vides. Nombre de femmes soupaient seules, et les couples
étaient l'exception. Des vestons à carreaux se mêlaient aux smokings.
L'étranger et le touriste remplaçaient l'habitué, et ce, pour le plus
grand dommage des clientes solitaires: car si les Parisiens méprisent
les courtisanes, leur mépris s'atténue quelquefois par ce qui subsiste
encore de l'ancienne courtoisie française; au lieu qu'un Allemand ou
qu'un Yankee, plus méprisant d'ailleurs, parce que plus dévergondé
et plus hypocrite, s'efforce par surcroît d'étaler son mépris, comme
preuve de sa pseudo-vertu.
Sitôt entrée, Célia s'était attablée, le dos au mur, dans le coin
opposé au coin des tziganes. Elle était là en bonne position de tout
voir et d'être vue à son avantage, sous la lumière vive d'un groupe de
lampes qui mettait en valeur sa peau jeune et la flamme noire de ses
yeux doux. Deux rangs de soupeurs la garaient en outre des bousculades
possibles: les ivrognes sont légion, parmi les barbares qui envahissent
Paris après l'exode des Parisiens de race; et rien n'amuse un honnête
Teuton, bien empli de choucroute et de bière, comme d'arroser à jet de
siphon la robe délicate d'une femme sans protection d'aucune sorte, et
que pas un homme ne défendra.
Et la nuit s'était traînée sans incident aucun, pareille à toutes les
nuits que Célia avait passées déjà, dans ce même coin, devant cette
même table. Des gens étaient entrés, avaient bu, étaient ressortis, les
uns gais, les autres essayant de le paraître, quelques-uns ne cachant
pas leur ennui morne ou leur tristesse. A tous, Célia avait jeté
l'appel d'une très discrète œillade. Et plusieurs s'étaient approchés,
avaient causé. Pas un toutefois n'avait rien demandé de précis, ni rien
offert.
Un peu après deux heures, les garçons avaient dégagé le milieu de la
salle, et l'on avait dansé, sans grand enthousiasme. Une camarade,
seule comme Célia, et s'ennuyant autant que Célia, l'avait invitée à un
tour de valse. Et Célia, pour tuer le temps, avait valsé.
Mais, comme elle regagnait sa chaise, elle eut une surprise: deux
hommes, qu'elle n'avait pas encore remarqués, s'étaient assis sur les
chaises voisines, et attendaient qu'elle revînt; ils l'arrêtèrent au
passage:
--Chère amie,--dit l'un d'eux,--je n'ai pas le plaisir d'être connu de
vous; mais ça n'a, n'est-ce pas?... aucune importance.... Voici mon
camarade qui est officier de marine, et qui meurt du désir de souper
avec vous. Seulement, il est timide, le pauvre! et il n'aurait jamais
osé se présenter tout seul. Heureusement, j'étais là!... Vous n'avez
personne, ce soir? On peut s'installer à votre table?...
--Si vous voulez,--répondit Célia.--Je suis libre.
Et elle considéra curieusement l'homme qui n'osait pas se présenter
tout seul à une femme rencontrée chez Maxim's....
C'était le premier qu'elle eût jamais vu, de cette rare espèce!...
Il avait, ma foi! l'air d'un monsieur comme tout le monde; voire,
d'un monsieur mieux que tout le monde: car il était plutôt beau que
laid, plutôt grand que petit, plutôt robuste que chétif; et ses
yeux vous regardaient en face, avec une assurance tranquille qui
semblait le comble de l'invraisemblance, de la part d'un personnage
si peu hardi.... Célia l'interrogea tout de suite, persuadée qu'il
balbutierait:
--Vous n'habitez pas Paris, monsieur?... puisque vous êtes officier de
marine?...
Mais il ne balbutia pas du tout, au contraire: sa voix résonna on ne
peut plus nette:
--Si fait! j'habite Paris.... Pas à demeure, non!... Mais voilà près
d'un an que je campe ici.... Et j'y ai même une cabane très drôle ...
dans un quartier effarant, par exemple: à Grenelle.... Bah! il faudra
tout de même venir me voir là-bas, quand nous serons amis, jolie
madame. Vous ne regretterez pas la course ... parce que la cabane est
pleine de joujoux très amusants pour les petites filles....
Elle faillit proposer l'excursion pour l'instant même: qui empêchait
qu'on devînt amis sur-le-champ?... Pourtant elle se tut, après
réflexion: un homme qui n'osait pas se présenter tout seul à une femme
rencontrée chez Maxim's pouvait évidemment n'avoir pas, sur le chapitre
des amitiés soudaines, les idées du commun des mortels....
Et, de fait, il ne fut pas question, ce soir-là, d'aller à Grenelle,
non plus que d'aller nulle part: le souper fini, l'étrange amoureux se
contenta de saluer très courtoisement la «jolie madame», et prit congé.
--On se reverra?--demanda Célia, par acquit de conscience: quatre ans
de rendez-vous manqués lui avaient pertinemment enseigné qu'on ne se
revoit jamais, quand on ne s'est pas «vu» du premier coup,--vu de plus
près qu'il n'est permis de se voir chez Maxim's....
La réponse fut pourtant affirmative, et si nette que le scepticisme de
Célia en fut ébranlé:
--On se reverra, si vous le voulez bien, après-demain jeudi, à sept
heures trente minutes _p. m._... Ne cherchez pas à comprendre: _p. m._,
c'est de l'espéranto.... Ça veut dire en français huit heures moins le
quart....
--Je sais,--fit Célia, souriant.--_I speak english...._
Il se moquait d'elle, mais elle avait l'habitude des moqueries. Et
le rendez-vous, quoique différé, avait l'air de tenir; c'était le
principal.
L'espérantiste, cependant, avait suspendu son discours:
--Ho!--fit-il.--_You speak english? you learned little girl!_ Voyons
donc! vous n'êtes tout de même pas Anglaise? Vous avez eu un amant
anglais, alors?
--Non,--dit Célia, qui ne songea pas assez vite à mentir:--j'ai appris
quand j'étais petite....
Et elle rougit excessivement, comme rougissent les femmes du monde,
quand une agrafe cassée découvre un coin de leur peau nue aux passants.
Par chance, le questionneur, discret ou indifférent, n'insista pas:
--Parfait!--dit-il simplement. Et il reprit, sur un ton tout à coup
moins plaisant, dont Célia faillit s'étonner:
--A huit heures moins le quart, après-demain jeudi, j'irai vous prendre
chez vous, et je vous emmènerai dîner où il vous plaira.... Est-ce
convenu?... Ou préférez-vous un autre programme?
Elle préféra ce programme-là, et elle s'empressa de donner son adresse:
34 _ter_, rue de Moscou, au deuxième....
--Parfait!--dit-il encore.--Tenez, voici ma carte en échange....
Elle serra dans sa bourse le bout de bristol, après avoir lu d'un coup
d'œil: _Charles Riveral, enseigne de vaisseau, 66, rue Alphonse...._
Et cette fois, elle s'étonna tout de bon: les hommes sont d'ordinaire
moins confiants, et ne livrent pas à la première venue, sans nécessité,
leur état civil au grand complet....
Il était parti. Elle ne s'attarda pas. Le bar, plus bruyant de minute
en minute, lui faisait maintenant mal à la tête. Elle sortit, et s'en
fut tout droit se coucher,--seule.--La nuit était tiède. Marchant à
petits pas sur les trottoirs blancs de lune, Célia songeait à cet
amant qu'elle trouvait mystérieux.... Non, il ne ressemblait pas aux
autres.... Elle eût voulu qu'après-demain fût aujourd'hui....
* * * * *
Telle avait été, pour parler comme parlent les marins, la prise de
contact de Célia et de la Marine.
* * * * *
Charles Riveral.... Célia, huit jours durant, s'en était cru très
amoureuse.... Huit jours durant: les huit jours qui avaient précédé
leur vraie première nuit de noces. Jusqu'à cette nuit-là, Riveral
avait aimé sa «jolie madame»,--il l'appelait ainsi, décidément,--à la
va-vite: entre deux portes, sur un divan, ou, très audacieusement, sur
les coussins des wagons ou des voitures qui, plusieurs soirs de suite,
les ramenèrent d'excursions champêtres et de dîners campagnards. Et
Célia s'était accommodée de ces façons qu'elle jugeait pittoresques et
maritimes....
Mais la première grande nuit lui fut une déception. Quoique jeune,
l'enseigne avait assez voyagé, et dans assez de pays hétéroclites, pour
différer sensiblement d'un bourgeois parisien; et ses goûts sensuels
témoignaient de cette différence: il était raffiné et bizarre,--des
moralistes diraient pervers et vicieux.--Or Célia, par instinct et par
profession, était le contraire. Non qu'elle fût froide ou inerte. Mais
ses ardeurs étaient toutes simples. Et la complication de son nouvel
amant l'effara quelque peu.
D'un autre, elle n'eût probablement pas accepté ce qu'elle accepta.
Mais Riveral, hors du lit, continuait de lui plaire beaucoup. Elle
l'avait imaginé mystérieux, lors de leur rencontre chez Maxim's.
Maintenant, elle savait qu'il l'était en vérité, car jamais on ne
devinait sa pensée, toujours singulière et dédaigneuse des chemins
battus. Il parlait volontiers; mais ses paroles étaient très souvent
mal compréhensibles; Célia les gardait tout de même dans sa mémoire,
avec le pressentiment confus qu'elle les comprendrait plus tard; et
elle les comprit en effet, quand d'autres marins et d'autres voyageurs
lui eurent appris à parler et à penser comme ils pensaient et comme ils
parlaient, comme pensait et parlait Riveral lui-même....
Et puis Riveral était bon. Ou du moins elle l'estima tel, parce que
jamais aucune raillerie, aucun sarcasme, aucune phrase grossière
ou méprisante ne lui échappa en aucune occurence. Elle supposa que
c'était de sa part charité très chrétienne: car, au fond de lui-même,
il devait évidemment railler, mépriser, injurier comme font tous les
hommes;--elle n'était qu'une grue, après tout; et on le lui avait assez
rabâché pour qu'elle le sût!--mais ça n'en était pas moins gentil à
Riveral de dissimuler son intime et désobligeante opinion....
En fin de compte, Riveral avait été promu lieutenant de vaisseau le
1er juillet, et, pour fêter comme il convenait ce troisième
galon glorieusement conquis, Célia, ce même 1er juillet,
avait transporté ses pénates du 34 _ter_ de la rue de Moscou au 66 de
la rue Alphonse. Et le nouveau ménage avait coulé des jours qui, pour
n'être ni d'or ni de soie, n'en étaient pas moins d'un métal et d'un
tissu acceptables.
--J'ai trois mois de congé,--avait exposé Riveral, avant de pendre
la crémaillère;--dites, jolie madame, voulez-vous qu'on les passe
ensemble, ces pauvres trois mois qui auront bien vite fait d'être
passés? Quatre-vingt-dix jours! vous n'aurez guère le temps de vous
ennuyer.... Et aucun risque de prolongation malencontreuse: je suis
«bon pour campagne lointaine»: le quatre-vingt-onzième jour, pfuit!...
en route pour Tahiti, Terre-Neuve ou Madagascar!... Vous ne serez pas
cramponnée, soyez tranquille!
Et c'est vrai qu'ils avaient vite passé, ces trois mois....
* * * * *
Mais, vers la fin de la onzième semaine, Riveral, sur le point
d'enfoncer dans sa première malle sa première paire de chaussettes,
s'était arrêté tout à coup pour considérer attentivement sa maîtresse,
debout derrière lui, et fouillant des deux mains dans la grande armoire
pleine de linge bien plié.
--Venez ici,--lui dit-il, au bout d'une minute de réflexion.
Elle vint docilement.
--Causons un peu,--reprit-il après l'avoir encore considérée, de tout
près cette fois.--Voyons! Je pars dimanche pour Toulon, n'est-ce
pas.... Moi parti, qu'allez-vous devenir au juste?
Elle allongea les lèvres, haussa les épaules et se tut.
--Oui,--dit-il:--vous n'en savez rien. Mais cherchons à nous deux....
Je pars dimanche, dimanche soir, à neuf heures quinze.... Vous
m'accompagnez à la gare, pas, jolie madame?... Le train parti, vous
rentrez, naturellement. Où rentrez-vous?
Elle hésita.
--Ici,--dit-elle enfin.
Elle regardait vers le sol. Il prit entre ses deux mains la tête
baissée, et releva le visage vers lui.
--Ici,--il parlait à voix très douce.--Ici, pour ce soir-là, et
peut-être pour quelques soirs encore.... Mais après?... Vous ne
pourrez pas continuer longtemps d'habiter un quartier perdu.... Il faut
vivre.... Vous retournerez d'où vous êtes venue.... Vous retournerez
vers la rue de Moscou ou vers la rue de Calais ... vers le Moulin
Rouge, vers les Folies-Bergère, vers Maxim's.... Oui!...
Elle ne protesta pas. Et elle haussa les épaules derechef,--résignée.
Il tenait toujours entre ses paumes les deux joues veloutées. Il les
lâcha, et prit machinalement son mouchoir pour essuyer ses doigts....
Mais ce n'était pas la peine: les joues n'étaient pas poudrées du tout.
Alors, brusquement, il demanda:
--Ça vous amuse?
--Quoi?--dit-elle.
--Cette vie que vous allez recommencer?... Maxim's, les Folies, et le
reste?.....
Elle secoua silencieusement la tête de droite à gauche.
--Non, hein? Ça ne vous amuse pas.... Savez-vous à quoi je pense,
petite Célia? Je pense que vous n'êtes guère faite pour cette
vie-là.... Et je le pense depuis longtemps ... depuis que je vous ai
vue valser, la nuit de notre rencontre.... Même, c'est à cause de cette
pensée que j'ai voulu vous connaître ... et que je vous ai demandé de
venir loger dans ma maison, et d'être ma maîtresse tout à fait....
Elle l'interrogea des yeux, un peu anxieuse. Jamais il ne l'avait
questionnée sur son passé. Jamais il n'avait paru soucieux de rien
savoir d'elle. Il avait deviné des choses, pourtant ... des choses
qu'il gardait pour lui, et qui étaient peut-être les choses vraies....
Mais il n'insistait pas, discret autant qu'à l'ordinaire:
--Vous n'êtes probablement pas Parisienne.... En tout cas, vous ne
serez jamais la Parisienne qu'il faut être pour réussir à Paris....
C'est très difficile de réussir à Paris, jolie madame!... Il ne suffit
pas d'avoir des joues comme celles-ci, pareilles à des pêches: il faut
encore mettre de la poudre dessus, beaucoup de poudre.... Vous ne
saurez jamais mettre autant de poudre qu'il faut....
Il songea un moment, puis murmura, si bas qu'elle eut peine à entendre:
--Dommage que vous ne vous soyez pas mariée ... autrefois ... en
province ... vous auriez épousé un brave homme quelconque ... un
fabricant ... ou un architecte ... ou un médecin ... vous n'auriez
jamais quitté Besançon ... ou Saint-Étienne ... et vous auriez été très
heureuse.... L'imbécile qui vous a poussé hors de ce chemin-là vous a
rendu un fichu service!...
Il songea encore, muet. A la fin:
--Et si je vous emmenais?--proposa-t-il.
Elle leva les sourcils:
--M'emmener? où?
--Où je vais.--A Toulon.--Oh! pas plus loin, bien sûr!... pas à
Madagascar ni à Tahiti!... A Toulon seulement....
--Mais pourquoi, à Toulon? puisque vous n'y restez pas?...
--Non, je n'y reste pas,--dit-il.--Mais j'y ferai bien une halte de
cinq à six semaines.... On ne peut guère m'expédier plus rapidement:
j'ai droit à trente jours de délai, avant d'être mis en route.... Donc,
comptons cinq ou six semaines: j'aurai le temps de vous installer
là-bas, et de vous y acclimater....
--Pourquoi, m'y acclimater?
--Parce que!... parce que la vie de Paris ne vous amuse pas ... et que
la vie de Toulon vous amusera peut-être!... Du moins, j'imagine que
oui....
Elle hochait la tête, très indécise. Elle n'aimait guère Paris,
c'était vrai. Mais aimerait-elle d'avantage la province?... Il réfuta
l'objection:
--Toulon, ce n'est pas la province. C'est autre chose, vous verrez:
l'étranger, plutôt; ou la colonie. Toulon vous plaira plus que vous ne
vous figurez.... Et puis....
Il sourit:
--Et puis ... à Toulon, on peut réussir avec des joues comme les
vôtres, sans poudre ... sans poudre du tout.... Croyez-moi!...
Elle l'avait cru.
Et ils étaient partis ensemble, le dimanche 4 octobre, par le train de
9 heures 15.
CHAPITRE VI
OU L'ASPIRANT BERTRAND PEYRAS S'EFFORCE D'ÉLEVER CÉLIA
AU RANG DES FEMMES
QU'ON NE TRAITE PAS PAR-DESSOUS LA JAMBE
Il y avait maintenant quinze jours que Célia était amoureuse du petit
aspirant Bertrand Peyras.
Amoureuse tout de bon, et jalouse. Bertrand Peyras, d'ailleurs, taquin
comme un moustique, ne négligeait aucune occasion de larder à vif cette
jalousie toujours prompte à s'enflammer. A ce jeu très peu charitable,
il goûtait un plaisir qu'il dissimulait mal.
Naïve à vingt-quatre ans comme elle avait pu l'être à douze, Célia
donnait immanquablement dans chaque panneau, et, dix fois de suite, la
même agacerie du gamin la dressait sur ses ergots, crispée, rageuse:
--D'où viens-tu, à sept heures au lieu de cinq?
--Mon autre maîtresse ne voulait pas me laisser partir....
Elle n'allait pas jusqu'à croire des horreurs pareilles. Mais, tout de
même, elle endêvait ferme. Et puis, au fond, elle n'était pas tellement
sûre.... Avec un homme, sait-on jamais?...
Et, quand enfin le gamin l'embrassait, elle, avant de lui rendre
son baiser, flairait d'abord passionnément l'odeur familière de la
moustache, des cheveux, des mains mêmes, pour bien vérifier qu'une
autre odeur ne fût pas mêlée à cette odeur-là....
Il avait pourtant l'air d'aimer sa maîtresse, ce gosse. Sans doute la
tourmentait-il du soir au matin et du matin au soir. Mais c'était en
sa qualité de gosse, de sale gosse sans raison ni pitié. Et cela ne
l'empêchait pas de la câliner très délicatement, du matin au soir et du
soir au matin, avec les mêmes façons moitié folles et moitié tendres
dont il l'avait ensorcelée, le premier jour. L'ensorcellement n'était
pas près d'être brisé.
--Je t'aime,--avait-elle dit une fois,--je t'aime parce que tu
ressembles à quelqu'un que j'ai connu autrefois, et qui m'a fait tout
le mal imaginable.
--Moi,--avait-il répondu,--je t'aime parce que tu ne ressembles à
aucune autre....
Il savait par expérience que nul compliment ne porte plus juste: pas
une petite rien du tout qui ne se targue avec candeur d'être une femme
«pas comme les autres». Mais Peyras ne mentait qu'à demi, en répétant
à Célia cette phrase qu'il avait répétée uniformément à toutes ses
précédentes amies: Célia, pareille à n'importe quelle courtisane par
l'amour, la jalousie, la naïveté, l'orgueil intime, se distinguait
de toutes par le bizarre contraste d'une nature très simple et quasi
instinctive avec une culture très complète et quasi raffinée. La
marquise Dorée, jugeant Célia capable «d'écrire des lettres de quatre
pages, et de n'y pas lâcher une faute d'orthographe», était restée fort
au-dessous de la vérité.
Bertrand Peyras eût tôt fait de s'en apercevoir: les scènes
quotidiennes, pleurées, grincées et trépignées, à la mode féminine
universelle, alternaient avec des conversations littéraires,
artistiques voire scientifiques, qui sentaient d'une lieue la lycéenne
lauréate des concours.
--Parole!--jugeait l'aspirant, comme avait jugé la
demi-mondaine,--parole! tu es une drôle de fille!... Tu me fais l'effet
d'une sauvagesse de Papouasie, qui aurait passé son baccalauréat!...
* * * * *
Et, telle quelle, elle ne lui déplaisait pas du tout. Il le lui avait
dit, très flatteusement, au saut de leur lit nuptial:
--Je t'adore! et tu es même la seule que j'adore comme ça!...
Ravie, elle lui proposa, tout de go, une entrée en ménage:
--Veux-tu nous mettre ensemble tout à fait? puisque tu m'adores?.....
Mais, quoique l'adorant, il fit un saut de carpe:
--Ensemble tout à fait!... Malheureuse!... C'est qu'elle vous envoie
ça sans un sourire!... Mais, jeune inconsciente, vous ignorez donc que
la solde magnifique d'un aspirant de première classe, tel moi-même,
s'élève, au plus grand total, à deux cent dix francs par mois?
--Je sais bien!...
--Tu sais bien!... Alors, quoi? Te figures-tu que je possède, en outre
de ces appointements princiers, le capital de quelques cent mille
livres de rente?... comme L'Estissac?... ou comme son ami, le portefaix
du Rhône?... Voyons, mon chéri!... Si je l'avais, ce capital, je ne
serais pas ici!... Je ferais la fête avec des filles de joie!...
--Hein?
--Crac! ça y est!... La panthère noire se déchaîne!... Non, je
t'en prie!... pas de scène à propos de ces filles de joie, trop
hypothétiques.... Et soyons sérieux comme deux vieux papes!... Ma
petite enfant, je n'ai, tout de bon, pas le sou.... Et ça ne suffît
vraiment pas, pour entretenir une femme ... surtout cette année que le
beurre est si cher....
Elle se taisait, déconcertée. Néanmoins, au bout d'une minute, elle
insinua:
--C'est que ... tu ne sais pas ... en ce moment, je n'ai pas besoin de
beaucoup d'argent ... parce que Riveral ... Riveral, mon ancien ami,
qui est parti pour la Chine ... m'en a laissé un peu.... et, même,
a promis de m'en envoyer de là-bas, chaque mois, pendant un bout de
temps.... Il n'en fera probablement rien, mais....
L'aspirant leva les sourcils:
--Pourquoi donc n'en ferait-il rien?
--Parce que ... dame!... ce serait un peu baroque!... Songe: c'est
complètement fini, nous deux Riveral.... Il le sait, que je prends
d'autres amants....
--Naturellement, il le sait! Il n'est pas idiot, cet homme!... Mais ça
ne l'empêche pas de penser à toi, j'imagine ... et de t'aider à vivre,
mon pauvre chat!... Ça n'a rien de baroque....
Elle le regardait avec des yeux étonnés. Elle reprit, hésitant un brin:
--Enfin, dans tous les cas ... comme je te le disais tantôt ... je n'ai
pas besoin de beaucoup d'argent.... Et si tu voulais ... avec ce que
nous recevrions de Riveral....
--Fitchtre!... Non, par exemple!...
Posément il s'expliqua, beaucoup plus sérieux que les deux vieux papes
de tout à l'heure:
--Ma petite Célia, vous êtes un amour de me tendre comme cela la
plus appétissante moitié de votre galette.... Mais ma galette à moi
est trop mince pour que je puisse accepter.... Le pique-nique serait
déplorablement inégal.... Écoutez-moi bien, ma gentille: être votre
amant, votre seul amant, je ne peux pas,--je ne veux pas:--ce ne serait
vraiment pas très honorable.... En somme, il faut que vous dîniez
presque tous les jours.... Et moi, j'ai bien juste de quoi vous payer
un bifteck sur sept.... Conclusion: il vous faudra tôt ou tard gagner
les six autres.... Dieu me garde de les manger dans votre assiette....
Elle avait baissé le front. Il vit deux larmes qui roulaient le long
des belles joues veloutées.
--Mimi! vilaine chérie! vous n'allez pas pleurer pour une saleté de
midship[1] comme moi, voyons!... Et puis, réfléchis donc, petite
cruche: le septième bifteck! nous le mangerons ensemble! Et c'est si
tant tellement meilleur, quand on a beaucoup, beaucoup attendu.... Et
qu'on a faim, faim, faim!...
Et les choses s'étaient arrangées comme cela,--théoriquement.
* * * * *
Théoriquement: parce qu'en pratique, Bertrand Peyras, quinze jours de
suite, vint dormir à la villa Chichourle chaque fois que le service de
quart ne l'obligea pas à veiller sur le pont de son cuirassé.
On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er
décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font
tous les marins,--matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,--en accord
avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y
en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux
demi-clés[2].»
Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande
fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de
minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de
midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y
peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit
jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied,
les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.
* * * * *
Et des habitudes étaient nées.
Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente.
Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et
commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,--menus
achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide
chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du
marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute
cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait
en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au
bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa
Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se
coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer
écarlate teintaient la façade bleue de violet.
Selon l'heure,--cinq, six ou sept,--on s'aimait alors, ou on se
querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait,
à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait
proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais
Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions
économiques:
--Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en
apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes,
va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans
une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais,
comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de
quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents.
Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que
l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution
vraiment inconvenante à force d'être imagée....
On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne
désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et
paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur
Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses
heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas
le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau
du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent
mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de
par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient
devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par
le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait
immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant
Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables,
tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient
pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa
compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant
de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais
s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux
sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires
trop lentes à l'attaque.
--Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché
jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...
Il haussait les épaules:
--Que tu es bécasse!
--C'est de ce quartier-ci que tu viens, les soirs où tu n'arrives au
Mourillon que passé sept heures?
--Oui!... Je ne voulais pas te l'avouer, pour ne pas te faire de
peine.... Mais puisque tu l'as deviné!... J'ai une maîtresse ici, rue
de la Visitation ... au grand 9 ... une blonde dodue!... Et, tiens! la
voilà justement, sous le réverbère!... Tu la vois? je vais l'appeler,
écoute plutôt.... Salut, ma belle chatte! Sias poulido[5]!... Eh bien?
Célia?... tu as entendu? Et tu ne lui sautes pas aux yeux?...
Elle se taisait, ravalant son dépit.
Tout de même, au bout de cette traversée rebutante, le restaurant,
avec sa salle en contre-bas, ses chaises de paille tricolore et la
fantaisie ahurissante des fresques de ses murs, était un dédommagement
auquel Célia ne se montrait pas insensible. Davantage encore elle se
réjouissait du pêle-mêle indescriptible de la chambrée: les dames «en
semble maison», sobrement vêtues de la _liquette_ traditionnelle,
et leurs amis, cravatés de soie vert-pomme, y alternaient avec des
officiers, des bourgeois corrects, des demi-mondaines à cheval sur
les convenances, et force matelots, les uns en goguette, les autres
graves de cette imperturbable gravité du matelot, qui a vu trop de
choses pour s'étonner d'aucune; et la note la plus extravagante était
fournie par de bonnes gens du petit peuple, qui, candidement, venaient
s'attabler là en famille,--père, mère, garçonnets, fillettes, bébés
en lisières,--pour savourer sans vergogne une large platée de ces
«pieds et paquets», orgueil et renommée de Marius Angantanière, poète,
conseiller général, et fin maître-queux!...
--Je me figure,--avait dit Célia, le jour que Peyras lui révélait ce
lieu baroque,--je me figure que les tavernes de Suburre, dans la Rome
antique, devaient ressembler à ça....
Sur quoi Peyras avait cessé net d'admirer le caveau, pour considérer sa
maîtresse.
C'est ce jour-là qu'il l'avait traitée de sauvagesse bachelière....
* * * * *
Mais le plus souvent Célia reculait devant l'épreuve préalable de cette
terrible rue de la Visitation. Et c'était alors le dîner très bourgeois
de la Pintade, ou celui du restaurant Margassou, très bourgeois
pareillement.--Très bourgeois l'un et l'autre, oui ... ou du moins, les
gens qui ne savaient pas pouvaient les juger tels....
A la Pintade, la salle ressemblait à n'importe quelle salle de
brasserie. Tous les habitués de toutes les «Munich», de toutes les
«Strasbourg», de toutes les «Alsaciennes» et de toutes les «Lorraine»
s'y seraient crus chez eux, dès le seuil franchi. Chez Margassou,
c'était l'hôtellerie de province, claire et nue, avec des rideaux
blancs aux fenêtres. Célia, au commencement, avait allongé des moues
dédaigneuses. Ce n'était plus Paris....
Mais elle s'était souvenue d'une parole de Riveral:
--C'est autre chose ... peut-être est-ce mieux.... Et bientôt elle
avait compris.
La première explication lui avait été fournie sans tarder, la première
fois qu'elle était entrée, au bras de Peyras, dans l'une de ces
auberges obligatoires,--les seules de Toulon;--c'était chez Margassou,
cette fois-là. A l'une des tables proches de la porte, un homme à
cheveux blancs, d'assez haute mine, était assis déjà. En passant,
Célia avait regardé cet homme. Et cet homme, rencontrant ce regard et
apercevant l'aspirant, s'était soulevé de sa chaise pour saluer le
couple, courtoisement.
--Qui est-ce, ce vieux?--avait demandé Célia.
La réponse l'avait confondue:
--Ce vieux, ma chère? c'est le vice-amiral Felte, commandant en chef
l'escadre de la Méditerranée Occidentale et du Levant....
Elle n'avait plus soufflé mot d'un grand quart d'heure. Ses yeux ahuris
ne quittaient pas l'homme à cheveux blancs, qui continuait, le plus
paisiblement du monde, de pignocher un très simple repas. Force gens
entraient et sortaient, officiers pour la plupart, quoique presque
tous vêtus d'habits civils. Tous, avec grand respect, s'inclinaient
en passant près de l'amiral. Et à tous, l'amiral rendait un cordial
sourire, sans jamais manquer de prévenir le salut, lorsqu'une femme
accompagnait l'officier....
--Enfin, quoi!--avait fini par murmurer Célia;--cet amiral-là?...
est-ce qu'il nous prend pour des femmes mariées?
L'aspirant, bouche ouverte, avait écarquillé les yeux:
--Pour des femmes mariées?... Ici?... Tu es folle?
--Mais regarde!... Il nous salue?...
--Naturellement!... En voilà, une idée de l'autre monde!... Alors, tu
te figurais que, parce que tu n'es pas mariée, lui ne serait pas poli?
Elle s'était tue, désemparée derechef. Et, de tout le dîner, elle
n'avait plus parlé que par monosyllabes. Au dessert pourtant, elle
était revenue à la charge une dernière fois:
--Dis-moi?... Est-ce que vous en avez beaucoup, d'amiraux aussi polis
que celui-là?
L'aspirant avait haussé les épaules, assez fièrement:
--Il n'en manque pas, grâce à Dieu! Vois-tu, mon petit, chez nous,
marins, les mufles sont heureusement l'exception....
* * * * *
Après dîner, le cérémonial quotidien exigeait qu'on allât s'attabler
boulevard de Strasbourg, à la terrasse d'un des cafés à la mode. On
se retrouvait là, camarades de bord, petites amies, compagnons et
compagnes de fête, et l'on buvait en groupes,--très sobrement.--De cela
aussi Célia s'était étonnée.
--Moi qui me figurais que les officiers de marine levaient volontiers
le coude!...
--Autrefois, oui.... Du temps des vaisseaux à voiles.... Tu comprends,
c'était l'époque des croisières qui n'en finissaient plus.... On
naviguait des semaines et des mois, sans escales ni relâches.... On
mangeait du vieux bœuf salé, on buvait de la vieille eau saumâtre....
Et, bien entendu, la question femmes ne se posait même pas. Tout le
long de la traversée, on faisait l'amour «à longueur de gaffe».... Et
ce qu'elles étaient longues, les gaffes des vaisseaux à voiles!... Je
t'en montrerai qu'on conserve au musée de l'arsenal.... Le ministère
en a réuni toute une collection, de 1902 à 1904.... Mais après des
croisières de ce goût-là, tu te figures si on s'en donnait, en arrivant
au port!... C'est bien simple: tout le monde était soûl quinze jours
de suite!... On appelait ça: _tirer une bordée_ ... Et rien ne se
portait plus élégamment, ma chère! les amiraux donnaient l'exemple;
chaque matin, la police les ramassait, avec le plus profond respect,
ivres-morts dans le ruisseau de la rue du Rempart.... Ah! c'était le
bon temps!... Mais la marine à vapeur a bouleversé tout ça. Plus de
bœuf salé, plus d'eau pourrie.... Pour comble, la mode a pris, il y a
quelques dix ans, de fumer l'opium.... Ça, ç'a été le coup de grâce:
un fumeur d'opium ne peut pas avaler une seule goutte d'alcool, tu
sais.... Alors patatras! En cinq secs, plus un ivrogne.... Par la
suite, la mode de fumer l'opium a passé.... Mais la mode de se soûler
n'est pas revenue....
Plus tard, c'était le bar du Casino, où l'on allait sucer le cocktail
de dix heures. Les vendredis, une cohue joyeuse se bousculait dans
la salle étroite, et les huit tabourets qui font face au comptoir
étaient pris d'assaut. Les autres jours, par contre, le bar était
quasi vide, et seuls les habitués s'y donnaient rendez-vous, en tout
petit comité, pour bavarder, confortablement et entre soi. Les barmen
oisifs écoutaient la causerie d'une oreille attentive, et s'y mêlaient
de temps en temps, avec le fabuleux sans-gêne des Provençaux, gens
candides dans le dictionnaire desquels le mot «discrétion» ne figure
pas.
* * * * *
Et, le cocktail sucé, on s'en allait, et l'on prenait position,
au coin du boulevard et de la rue de l'Intendance, pour attraper
au passage le tram qui part de la gare à dix heures et demie. Là
encore, on se retrouvait en pays ami. Tout le véhicule, intérieur,
plate-forme arrière, plate-forme avant, était bourré, à raison de
deux personnes par place, de Mourillonnais regagnant leurs pénates.
Et le Mourillon n'est pas tellement vaste qu'on puisse l'habiter six
semaines sans en connaître tous les indigènes. Célia, s'asseyant
tant bien que mal,--moitié sur la banquette, moitié sur les genoux
de ses voisins,--ne voyait que des visages familiers autour d'elle.
On échangeait des saluts et des sourires. Les femmes mariées seules,
et non sans regret, se tenaient hors de ce commerce cordial. Leur
dignité les enchaînait, et elles demeuraient dans leur coin, raides et
figées, beaucoup moins méprisantes qu'envieuses.--«Ces demi-mondaines,
ma chère!... Leurs amants se coupent en quatre pour elles!... Tenez,
celle-ci s'appelle Célia.... Le petit aspirant qui est avec elle lui
a payé cette semaine une robe chez ma couturière ... une robe inouïe,
ma chère: mousquetaire, avec le boléro court et la tunique longue très
serrée, et un bas de jupe ample, ample!... J'ai demandé la pareille à
mon mari: ce qu'il m'a envoyé promener!...»
Car on ne s'ignorait pas d'un camp à l'autre. Et les jeunes filles
elles-mêmes, tant du monde élégant que de la bourgeoisie grande ou
petite, savaient à merveille chaque nom de courtisane, et chaque
nom d'amant, et chaque aventure, et chaque passade,--tout comme les
courtisanes savaient, d'une science aussi certaine, chaque nom de jeune
fille, et chaque nom de fiancé, et chaque flirt, et chaque potin.
Voire, si, dans le tramway du Mourillon, on n'échangeait ni salut, ni
sourire, on se jetait volontiers des clins d'œil qui n'étaient pas
obligatoirement hostiles....
Le tramway, quoique alourdi par tant de voyageurs divers, n'en roulait
pas moins à grande allure, dans la solitude propice de la ville
endormie. Passé le boulevard Cunéo, la villa Chichourle tendait sa face
bleue aux rayons de la lune, dont le cyprès d'argent s'allongeait sur
la Grande Rade; et le ciel ardoise et la mer lazulite teintaient la
façade bleue de brun.
Dans la chambre à coucher, le lit ouvert attendait les amants. Mais on
ne se couchait pas tout de suite. Quoique décembre fut commencé, les
nuits étaient encore toutes tièdes et sereines. On s'installait sur la
terrasse, ou dans le pavillon chinois du jardin. Et l'on demeurait très
longtemps sous les étoiles, à causer d'abord, et à se taire ensuite.
Puis, quand on était las, ou quand un souffle du large avait fait
frissonner les épaules de la jeune femme, ou quand le parfum de ces
épaules avait fait tressaillir l'aspirant, on rentrait. Favouille,
patiemment stylée par Peyras, qui ne manquait point de ténacité,
n'oubliait plus maintenant d'allumer les lampes en temps opportun. Le
cabinet de toilette était éclairé. Peyras n'y entrait point, laissant
toujours sa maîtresse se dévêtir seule, et procéder sans témoin à sa
toilette de nuit. Et cette délicatesse si simple et cependant rare la
pénétrait chaque fois d'une gratitude nouvelle....
* * * * *
De grand matin, l'aspirant, après un dernier baiser, discret, au front
de la dormeuse, s'en allait sur la pointe des pieds. L'air piquant du
petit jour séchait à ses joues la moiteur du lit amoureux, chassait
de sa moustache l'odeur féminine qui l'imprégnait encore. Dans le
tramway de sept heures, les petites ouvrières soufflaient sur leurs
doigts gourds, et regardaient avec malice les yeux cernés du monsieur
somnolent sur sa banquette, et rougissaient tout à coup, en songeant à
leurs yeux à elles, cernés pareillement, à n'en pas douter....
Au quai de Cronstadt, les canots majors, leurs pavillons claquant
à la brise, attendaient les officiers en retard. Déjà, aux cornes
des cuirassés, les couleurs montaient, saluées par la fusillade
réglementaire....
[1] Midship (_midshipman_), se dit familièrement, dans toute la marine
française, pour aspirant.
[2] Procédé infaillible pour ne plus quitter le bord, où les occasions
d'être prodigue sont naturellement rares. Les deux «demi-clés» capelées
sur un «tour de mort» constituent un nœud marin de toute sûreté.
[3] Réplique provençale des tripes à la mode de Caen.
[4] Toulon possédait encore, en l'an XXXIX de la Troisième République,
son quartier réservé,--réservé aux ribauds et aux ribaudes,--tout
comme en possédaient les bonnes villes du Roy Loys le Unziesme.--Et ce
quartier, qu'une municipalité non moins éclairée qu'énergique s'efforça
à faire disparaître (en même temps que la vieille mairie inconfortable
de Pierre Puget), était un des plus délicieusement pittoresques qu'il y
eût au monde.
[5] Tu es jolie!
CHAPITRE VII
OU CÉLIA, AMOUREUSE, S'INQUIÈTE,
S'AFFLIGE ET S'ENNUIE
Un jour sur trois, Bertrand Peyras, retenu à son bord par le service de
nuit, ne descendait pas à terre. Et Célia, trente-six heures durant,
faisait métier de veuve.
Trente-six heures, puisque l'aspirant, ayant quitté sa maîtresse
dès le patron-minet, ne rentrait au bercail que le lendemain, à la
brune.--Trente-six heures que Célia trouvait longues. Les marins ne
sont pas des époux encombrants, et les femmes éprises de liberté n'en
sauraient souhaiter de meilleurs. Mais ils sont en revanche des amants
fort irréguliers, et leurs maîtresses ont lieu de se plaindre, pour peu
qu'elles soient de complexion le moins du monde amoureuse, et qu'elles
n'aiment point à dormir seules.
Célia, pour ce motif ou pour tout autre, s'estimait à plaindre en
effet; tellement qu'une après-midi de décembre la marquise Dorée,
entrant à l'improviste dans le salon de la villa Chichourle, trouva sa
protégée pleurant d'ennui.
--Allons, bon!--fit avec autorité cette femme d'expérience.--Quoi
encore de cassé? Les haricots ne veulent pas cuire, dans la marmite
d'aujourd'hui?
D'un haussement d'épaules éloquent, Célia exprima à quel point la
marmite d'aujourd'hui lui semblait identique à la marmite d'hier,
identique aussi à la marmite de demain,--identique déplorablement.
--Mais dites, voyons! qu'est-ce qui ne va pas?
--Rien ne va!--murmura la pleureuse.
Elle tamponnait ses yeux d'un mouchoir déjà fort humide.
--Rien,--fit la marquise,--ce n'est guère. Expliquez un peu, mon petit.
Peyras?...
Célia inclina la tête:
--Oui, d'abord! Peyras!... Il n'est pas là, vous voyez bien.
--Mais c'est son jour de quart?
--Oui.
--Eh bien, alors?
--Alors, je suis toute seule, Dorée. Déjà, ce n'est pas drôle....
--Non!... Celle-là, par exemple!... Alors c'est ça, le grand chagrin?...
--Ça, oui ... et le reste....
--Mais parlez donc! Quel reste?
--Tout....
La tête dolente se balançait mélancoliquement.
--Tout, Dorée.... Oh! je sais bien que vous allez me dire que je
suis folle de pleurer aujourd'hui, puisqu'aujourd'hui n'est pas pire
qu'hier.... Vous avez raison.... Depuis le temps que ça dure, je
devrais sûrement avoir pris l'habitude,--l'habitude de pleurer....
Mais, à Paris, le métier m'occupait, m'absorbait ... je n'avais pas
cinq minutes par jour pour réfléchir.... Il fallait du soir au matin
courir de-ci, courir de-là, s'habiller, se déshabiller.... Et, le
travail fini, j'étais si lasse que, souvent je n'avais même pas le
courage d'ôter mon corset pour me jeter sur mon lit ... je dormais
comme une brute, sans penser à rien.... Ici, je pense. Ce n'est pas gai
de penser....
La visiteuse avait posé sa joue sur son poing:
--Pas très gai, évidemment....
--Pas gai du tout! Tenez, rien qu'une chose à laquelle je ne peux pas
m'empêcher de réfléchir soixante fois l'heure.... Vous avez vingt-cinq
ans, vous....
--Vingt-cinq, oui ... un peu plus de vingt-cinq....
--Vingt-six, si vous voulez.... Moi, vingt-quatre. C'est tout un....
Enfin, vous et moi, nous sommes jeunes....
--Heureusement!
--Nous sommes jeunes. Mais un jour, Dorée, nous serons vieilles. Et une
demi-mondaine vieille, qu'est-ce que ça devient?
--Oh! zut!... Si vous avez souvent des idées de ce tonneau-là!...
--Qu'est-ce que ça devient, Dorée, une demi-mondaine dont les hommes
ne veulent plus? Il faut tout de même que ça mange et que ça boive,
que ça se couche le soir dans un lit et que ça n'ait pas trop froid
l'hiver.... Les autres femmes, elles continuent d'avoir des maris, des
enfants, des familles.... Mais nous? l'hôpital, hein? et encore!...
quand l'hôpital est plein?... Pas gai du tout, allez, ma pauvre....
Elle laissait retomber son front dans le creux de ses mains.
--Pas gai du tout!... Ah! Dorée, Dorée ... celles qui pouvaient aller
ailleurs ... et qui sont venues où nous voilà ... elles ont fait une
fière bêtise.... Vous ne pouviez peut-être pas, vous.... Moi, je
pouvais....
Le mouchoir n'était plus qu'une boulette de linon, trempée d'eau amère.
Et la voix ressemblait à un hoquet, très lamentable.
Mais, debout, énergique et péremptoire, la marquise Dorée coupa court à
la lamentation:
--Vous, mon petit ... d'abord ... vous n'êtes pas encore au point qu'il
faut pour habiter le Mourillon. Vous devrez lâcher votre villa et venir
vous installer à Toulon même, en ville.
--Pourquoi?
--Parce qu'ici n'habitent que des femmes sérieuses, quasi mariées,
comme sont les maîtresses d'officiers coloniaux, ou endurcies à
la vie, comme je suis, moi. Tant que vous vous emballerez sur le
premier midship venu, pour sangloter ensuite chaque fois qu'il dort
autre part que dans votre lit, vous serez mieux à votre place rue de
l'Ordonnance ou place d'Armes, dans le quartier des Petite Horreur, des
Farigoulette et des Mie TSF.... Là perche le bataillon des mômes de
votre espèce, des mômes qui ne sont pas encore revenues des sottises
et des rêvasseries, des mômes qui ne savent pas encore vivre comme on
doit, comme vous saurez plus tard, quand vos amants vous auront appris.
Là-bas, vous auriez des camarades avec qui vous jacasseriez aux heures
vides ... et vous auriez d'autres midships avec qui vous oublieriez un
peu le vôtre. Ça vous ferait énormément de bien....
Mais Célia hochait la tête:
--Je n'ai pas du tout envie de tromper Bertrand, d'abord.... Ensuite
la villa est louée pour un an, Dorée: Riveral a payé les deux termes
d'avance.... Donc....
La marquise interrompit:
--Il vous aimait bien, Riveral....
--Oui,--dit Célia, indifférente.
Tout ce qui n'était pas Peyras avait cessé de lui importer.
--Enfin!--conclut la marquise,--restez ici, si vous y tenez! Mais, en
tous cas, ne vous confinez pas entre vos quatre murs. Aujourd'hui, par
exemple ... il fait beau ... le soleil est très chaud pour décembre ...
alors, qu'est-ce que c'est que ce peignoir que vous traînez là? Vous
avez l'air de relever de maladie! Hop! deux-temps, trois mouvements,
enfilez une robe, je vous enlève. Il n'est pas trois heures, allons
voir Jannik!
--A Tamaris?
--A Tamaris, villa Bleue! Oui!
--C'est fou! nous n'arriverons jamais! c'est au diable, Tamaris!
--Il n'est pas trois heures, je me tue à vous le dire! Nous arriverons
juste pour le thé. Hop! debout!
--Vous êtes terrible! on n'a pas le temps de souffler avec vous....
--Mais dépêchez-vous donc!... D'abord, vous qui êtes une femme bien
élevée, vous pourriez bien vous souvenir de l'invitation qu'elle vous a
faite au bar, Jannik, l'avant-dernier vendredi ... le vendredi de votre
coup de foudre.... Une invitation, ça vaut une visite, ma chère!
--C'est vrai!--avoua Célia.
Elle se tourna à regret vers la pendrille.
--Quelle robe, Dorée?
Elle était toujours très docile aux conseils.
--Une robe simple.... A Toulon, on ne s'habille guère, vous savez....
Les trois quarts du temps, vous mettez plutôt trop de belles choses....
Sans compter qu'avec Jannik, c'est charité de ne pas se faire trop
chic....
Célia, qui passait les manches de son tailleur, s'arrêta, un bras en
l'air.
--Dorée ... sérieusement ... elle est si malade, Jannik?... L'autre
soir, au bar, elle avait des couleurs superbes ... et elle riait,
rappelez-vous!...
Sentencieuse, la marquise leva un doigt:
--On a les couleurs qu'on veut, mon petit: les bâtons de rouge n'ont
pas été inventés pour les fox.... Et quant à la gaîté, chacun garde son
caractère. Jannik est bâtie pour faire risette jusqu'aux croque-morts,
c'est moi qui vous le dis! Mais les croque-morts emporteront tout de
même Jannik....
* * * * *
Dans le tramway, elles s'étaient assises à côté l'une de l'autre. Et
elles causaient bas, graves et pincées comme il convient à des femmes
respectables.
La marquise Dorée revenait à ses croque-morts:
--J'ai rencontré L'Estissac avant-hier. Il m'a dit: «Jamais les
médecins n'ont eu le moindre espoir: la sale petite bête s'est soignée
beaucoup trop tard; et, en outre, elle a toujours fait tout ce qu'il
fallait faire pour claquer. Mais, jusqu'ici, on avait encore du temps
devant soi; tandis qu'à présent la phthisie commence à galoper....»
Voilà où c'en est! Pauvre gosse!... Il faudra prendre garde à ne pas
l'effrayer, tout à l'heure....
--L'Estissac est très amoureux d'elle, naturellement?
--Lui? Pas pour un sou! Peut-être autrefois ... je n'en sais rien....
Mais, aujourd'hui, il l'aime en camarade ... comme tous les autres,
d'ailleurs.... J'ai bien connu deux bonshommes qui étaient amoureux
de Jannik ... un lieutenant de vaisseau et un commissaire.... Mais
le commissaire est à Madagascar.... Et le lieutenant de vaisseau,
c'était Querrier.... Querrier, vous savez! Querrier, qui est mort
dans l'abordage du _Pirate_ et de _l'Austerlitz_.... Vous savez
bien! le _Pirate_ a été coupé en deux, par un faux coup de barre de
_l'Austerlitz_.... Les baleinières de sauvetage ont failli repêcher
Querrier: on était arrivé jusqu'à lui; il nageait encore.... Mais
un peu plus loin, des matelots barbotaient. Alors Querrier a crié
aux baleinières: «Ceux-là d'abord! Moi le dernier!» Et quand on est
revenu vers lui, il avait coulé bas.... C'était un homme!... Pauvre
Querrier.... Il aimait bien Jannik, et d'amour, lui!... Je me rappelle
le temps qu'ils fumaient ensemble rue Courbet.... Tout le monde fumait,
alors: c'était la grande mode.... Jannik habitait la maison du numéro
44, celle qu'on appelle la Volière.... Querrier venait y passer une
nuit sur deux, l'autre nuit étant réservée au commissaire.... Mais
c'était Querrier que Jannik préférait. J'allais souvent les voir dans
leur fumerie, sans fumer, moi, parce que l'opium abîme la voix ... et
je pensais déjà au théâtre.... Je les vois encore tous les deux sur
leurs nattes.... Querrier faisait les pipes et Jannik les fumait....
Moi, je me couchais en face d'eux, et je regardais la tête de Jannik
blottie dans le «creux» de Querrier.... Et puis je chantais, et
Querrier me disait toujours: «Marquise, vous avez un million dans le
gosier.... Allez à l'Opéra, passez à la caisse.... Dès que vous aurez
touché le million, par exemple, vous vous souviendrez du prophète
... du prophète Querrier ... et en récompense de la prophétie, vous
donnerez la moitié du million au prophète ... pas? pour que le prophète
la donne à Jannik!... Alors Jannik pourra foutre à la porte la brute
sanguinaire ... ce qui est impossible actuellement, vu l'éliage des
ors....» C'était le commissaire qu'il appelait la brute sanguinaire....
Vous comprenez, ni l'un ni l'autre n'avait assez d'argent pour
entretenir Jannik à soi seul.... Et, bien entendu, c'était par
plaisanterie que Querrier traitait l'autre de brute.... Ils ne s'en
voulaient pas, vous pensez!... Et je me souviens même qu'un jour où
Jannik avait eu envie d'un service à thé, ils s'arrangèrent pour le lui
offrir à eux deux, la veille de sa fête....
* * * * *
A la station de la Mairie, elles avaient quitté le tramway. Maintenant,
elles traversaient la rade, à bord du petit vapeur à cheminée jaune
qui dessert les deux presqu'îles du sud, Sicié et Cépet. Alentour, les
cuirassés de l'escadre, bien alignés sur deux rangs, et rigoureusement
immobiles malgré la brise et le clapotis, composaient un archipel
d'acier.
--Ils sont beaux!--admirait la marquise.
--Je ne sais pas les reconnaître,--dit Célia.--Où est
l'_Auerstedt_,--celui de Peyras?...
--Oh! zut!--protesta l'autre, moitié rieuse, moitié lassée.--Vous ne
rêvez donc qu'à votre gosse, jour et nuit?
Elle indiqua tout de même:
--L'_Auerstedt_, c'est le troisième de la seconde ligne ... là-bas, le
plus loin....
Célia s'étonna:
--Comment pouvez-vous deviner? Ils sont tous pareils!...
--Non!... Il y a de petites différences.... Sûr et certain que le
ministre s'embrouillerait ... et les députés comme lui ... et les
journalistes ... Vous lisez les canards d'ici? On y confond tout,
cuirassés, croiseurs, torpilleurs.... Une vraie salade.... Mais dès
qu'on se donne la peine de regarder un peu!... L'_Auerstedt_, par
exemple: il a deux cornes à son mât arrière ... et il n'a pas de
pavillon d'amiral.... Si vous vous promeniez de temps en temps sur rade
avec des officiers, ils vous apprendraient....
Elle ajouta, doctorale:
--Ce n'est pas un fameux bateau, cet _Auerstedt_.... Il n'a quasi pas
de canons ... comme tous les bateaux français, d'ailleurs! Comptez
plutôt: les quatre 305 de chasse et de retraite, quatre ... les 194
qu'on voit sortir des petites tourelles et des casemates ... un, deux,
trois, quatre, cinq ... cinq de chaque bord ... dix en tout, par
conséquent ... et avec les quatre gros, quatorze.... L'Estissac nous
montrait la semaine dernière des plans de cuirassés allemands ... c'est
une autre paire de manches!...
Célia, stupéfaite, ouvrait de grands yeux:
--Comme vous êtes savante!...
--Mais non, mon petit!... Ce que je sais là, tout le monde en France
devrait le savoir.... Et justement, les officiers enragent parce
que personne ne le sait ... personne, comme je vous disais: ni les
journalistes, ni les députés, ni même, les trois quarts du temps,
le ministre.... Ce n'est pourtant pas la mer à boire.... Il suffit
d'écouter un peu, et de réfléchir.... Très vite, on peut prendre part
aux conversations....
--Oui, mais pour nous, à quoi bon?
--A quoi bon? Mon pauvre petit! on n'a encore rien trouvé de mieux,
pour s'attacher les hommes, que de s'intéresser à ce qui les
intéresse!... Et c'est une fameuse blague de raconter, comme les
imbéciles racontent, que les officiers de marine en ont plein le
dos de leurs bateaux, de leurs canons et du reste et que ça leur
suffit amplement de s'en occuper quand ils sont de quart!... Pas un
mot de vrai là-dedans! Ce qui exaspère les officiers, c'est de lire
les idioties des gazettes, ou d'entendre parler les gens qui n'y
connaissent rien.... Mais dès qu'on dit trois mots de bon sens, les
officiers sont ravis.... Et ils ne se font pas prier pour répondre....
Et on n'en finit pas de bavarder....
Elle s'interrompit pour regarder Célia:
--Ah çà! de quoi diable causez-vous donc, avec votre Peyras?
Célia sourit:
--Oh!... pas de grand'chose.... D'abord, n'est-ce pas?... les gestes
peuvent très bien remplacer les paroles.... Et nous gesticulons
beaucoup....
La marquise éclata de rire:
--Petite ordure, va!... Si on croirait jamais des choses pareilles, à
la voir comme la voilà!... sainte Nitouche, va!...
Elle s'interrompit encore:
--Tout de même.... Vous ne gesticulez pas perpétuellement, dix fois par
nuit et douze fois par jour?... Alors, dans les intervalles?
--Dans les intervalles,--fit Célia, naïve,--on se dispute ...
naturellement!...
--Hum!--protesta la marquise Dorée,--ça me paraît moins naturel qu'à
vous, ces disputes obligatoires.... Ma gosse, j'en suis toujours pour
ce que je vous ai prédit le premier soir: à prendre feu, comme vous
avez fait, sans savoir pourquoi, et à gesticuler sans trêve ni répit,
avec des «scènasses» en guise d'intermèdes, vous ne vous préparez pas
des avenirs bleus et roses!... Achetez tout de suite douze douzaines
de grands mouchoirs.... Il n'y en aura pas de trop pour essuyer vos
yeux!...
CHAPITRE VIII
UNE VILLA TRÈS BLEUE
La grille de la villa Bleue était ouverte. Par une allée qui
contournait un massif de beaux palmiers, Dorée et Célia s'acheminèrent
vers la maison, dont la façade claire transparaissait derrière
plusieurs pins maritimes groupés.
--C'est joli!--admira Célia.
--Vous verrez la vue qu'on a d'en haut!--promit la marquise.
Le jardin s'étageait en pelouses successives, coupées, de distance en
distance, par de petits perrons de briques, à l'italienne.
--L'avantage de percher à flanc de montagne,--expliquait Dorée,--c'est
que les moustiques n'arrivent pas jusqu'à la villa. Une ascension
pareille, vous comprenez, ça les dégoûte! et Jannik peut dormir en
paix, sans moustiquaire....
La maison maintenant était proche. Dorée parla bas:
--Sans moustiquaire,--répéta-t-elle.--A l'air libre, on respire
toujours un peu mieux ... et la pauvre chérie en vivra peut-être un
mois de plus....
--Bonjour!--cria une voix fluette.
De sa chaise-longue, installée sur la plus haute pelouse, à l'ombre
odorante et chaude des pins, Jannik venait d'apercevoir ses visiteuses.
On s'embrassa, avec effusion.--Du moment qu'on n'était pas des dames
brouillées à mort, on ne pouvait qu'être des dames passionnément
amies.--Puis la marquise Dorée risqua le compliment de saison:
--Mon beau Mimi! on ne vous demande pas comment vous allez: vous avez
une de ces mines!...
--Oui, n'est-ce pas?--renchérit Jannik, pince-sans-rire.--Aussi j'en
profite: J'ai fait dire au marchand de cercueils d'attendre la semaine
prochaine, pour livrer....
Les boutades macabres étaient le fort de Jannik. Elle en abusait, et
semblait s'y délecter, ne manquant certes en cela ni d'esprit, ni de
courage. Mais c'était bien moins bravade ou piaffe, de sa part, que
calcul,--calcul pitoyable et navrant: car, au fond d'elle-même, elle
n'en était pas tellement persuadée, qu'elle fût tout de bon mourante.
Et elle doutait, et elle espérait, et elle désirait, et elle voulait
guérir. Alors, incertaine, anxieuse, et tourmentée du terrible besoin
de savoir, elle parlait hardiment de sa mort prochaine, pour épier avec
des yeux aigus l'attitude, le regard, et la pensée secrète de ceux qui
l'avaient écoutée.
Heureusement, la marquise Dorée était rompue à ce jeu lugubre:
--Ah! oui,--riposta-t-elle tout de go, imperturbable.--Mais, si l'objet
n'est pas encore confectionné, commandez donc la plus grande taille
... puisque on ne sait pas au juste qui mourra «en premier» dans la
maison!... Une grande «caisse,» n'importe qui peut tenir dedans....
--Moi, par exemple,--approuva L'Estissac.
Il était là, assis par terre, le dos à un tronc d'arbre.
La marquise Dorée s'empressa vers lui:
--Je ne vous voyais pas!... comment allez-vous?
--Bien. Aussi bien que l'enfant.
Il maniait des échantillons d'étoffes. Intriguée, Célia s'approcha:
--Vous vous amusez?
--Oui, chère madame, je m'amuse à combiner le costume de Jannik pour le
prochain bal syphilitique.
--Syphilitique?...
Elle avait ouvert une telle bouche que, malgré le sérieux dont il se
départait rarement, le duc éclata de rire:
--Seriez-vous par hasard Toulonnaise de si fraîche date que vous
ignoriez?...
Jannik interrompit:
--Naturellement, elle ignore!... Elle ne connaît encore rien ni
personne!... Mais je vais lui expliquer, moi: les bals syphilitiques,
ma chère ... soyez tranquille! ce n'est rien de scandaleux!... les
bals syphilitiques, à Toulon, ce sont tout bonnement les bals que les
officiers offrent aux demi-mondaines....
L'Estissac compléta l'explication:
--Et nous les nommons de ce nom précis par protestation contre l'idiote
hypocrisie moderne!... Nous, marins, tenons à ne pas imiter le pudique
Brieux: nous parlons français, et nous appelons les chats des chats.
--Mais pourquoi ce nom-là, plutôt qu'un autre?
--Par politesse et sympathie envers les pauvres gens, mâles et
femelles, qui, avant d'enfiler leurs dominos, ont subi la douloureuse
injection sous-cutanée....
--Vous comprenez,--fit Jannik, gamine,--ils ont le droit de se
figurer, ce soir-là, que tout le monde est comme eux ... ça les
console!...
La marquise s'était tournée vers Célia.
--C'est vrai, au fait! nous n'y avons pas songé encore!... Il faudra
vous préoccuper d'un costume, mon petit!...
--Déguisez-vous en dame toute nue,--conseilla Jannik:--le costume
vous ira comme un gant, et il ne va pas à tout le monde.... Vous
riez! Ce n'est presque pas une plaisanterie, vous savez! Ils sont
très décolletés, nos bals syphilitiques!... L'an dernier déjà, Petite
Horreur y est venue en chemise de nuit....
--Nous ferons mieux cette année,--dit le duc.
--Vous vous y prenez tôt, en tout cas! dès décembre!
--A cause du départ probable de l'escadre pour le Levant....
Soigneusement, il avait rangé ses échantillons dans une corbeille. Et
il vint à Jannik:
--Il est l'heure de votre côtelette, petite fille.... Voulez-vous que
j'aille dire à Sylvie?...
--S'il vous plaît.... Et demandez le thé, du même coup ... le thé, pour
ceux qui n'ont pas encore leur concession perpétuelle retenue....
--Vous allez vous faire gifler, si vous dites trop de bêtises!...
Il entra dans la maison.
--Eh bien!--fit Jannik, se retournant vers ses visiteuses:--Dorée, et
vous, madame ... comment trouvez-vous mon jardin?...
Fière, elle tendait les deux bras vers le gazon frais tondu. Un rayon
de soleil joua sur ses mains quasi transparentes....
Par delà les pins maritimes, par delà les pelouses et le massif de
palmiers, la Petite Rade apparaissait, si bizarrement encadrée de
montagnes qu'on la pouvait prendre pour un lac. Et, dans ce lac, la
presqu'île de Balaguier, avec ses cyprès et ses parasols, s'allongeait
comme s'allongent les presqu'îles des estampes japonaises. L'air
était si pur et le soleil si vif que les lointains ne s'estompaient
pas. Et tout le paysage ne formait qu'un plan, sans nulle perspective
raisonnable.
--Rien que pour voir cette vue-là,--dit la marquise, on ferait tous les
jours le voyage de Mourillon à Tamaris!...
--Alors, faites-le!
--Ce n'est pas l'envie qui m'en manque!... Mais vous savez ce que
c'est; on se lève chaque soir entre quatre et cinq, et avant qu'on se
soit seulement débarbouillée....
--Et cette jolie dame-là,--fit Jannik en regardant Célia
silencieuse,--est-ce qu'elle se lève aussi entre quatre et cinq?
Ce fut Dorée qui répondit:
--Cette jolie dame-là, vous devriez bien lui faire un bout de morale!
Elle est amoureuse comme une bête.
--Bon Dieu! De qui?
--D'un aspirant, pas sérieux du tout!...
Célia, rouge comme feu, protesta d'une main molle. Mais Jannik écartait
les deux bras en signe d'impuissance très résignée:
--Quelle diable de morale voulez-vous que je lui fasse?... Vrai, je
ne manquerais pas d'aplomb si je reprochais son aspirant, à cette
gosse, moi qui ai passé ma vie à me toquer de tous ceux que j'ai
rencontrés!...
Mais la marquise ne se démontait pas:
--Voyons, Jannik! Vous croyez que cette petite n'aurait pas mieux à
faire, pour ses débuts à Toulon?... Je ne «la disputerais» pas pour un
béguin!... Une bêtise de temps en temps, tout le monde a le droit de la
faire.... On n'est pas de bois, évidemment.... Mais ce que je n'admets
pas, c'est l'exagération! Elle n'en dort plus, elle n'en vit plus, à
force de rêver à son midship! Et, bien entendu, comme elle n'a que lui
en tête, elle n'accepterait pas, pour un coup de canon, de prendre un
autre ami ... quelqu'un qui compterait....
--Bah!--fit Jannik, insouciante.--Les béguins passent!... Et il est
toujours temps de prendre des amis qui comptent.... Il ne faut pas être
trop pratique!... Surtout....
Elle penchait la tête de côté, comme pour mieux apercevoir la mer
bleue, au bout de la perspective fuyante des pelouses vertes:
--Surtout, Dorée, que cela dépend des femmes.... Nous ne sommes pas
pareilles, toutes.... Et ça ne nous réussirait pas à toutes, d'être
pratiques....
L'autre s'étonna:
--Bon!... qu'est-ce que vous allez chercher là?... Jannik se prit
à tousser, et, d'une longue minute, ne put répondre. Quand elle y
parvint, sa voix, toujours menue, sembla d'un cristal fêlé, près de se
rompre.
--Je ne vais rien chercher.... Et je vous assure que j'ai raison....
Réfléchissez un peu, et vous direz comme moi.... Nous, les
demi-mondaines, on nous englobe toutes dans une seule catégorie, et on
se figure que, toutes, nous avons été coulées dans le même moule....
Nous devons penser de même, vouloir de même, agir de même.... Eh bien!
non!... On se fourre le doigt dans l'œil.... Nous sommes bien plus
différentes entre nous que les femmes du monde entre elles.... Oui!
dame!... Être demi-mondaines, ce n'est pas le résultat d'une éducation,
ni d'une vocation ... c'est le résultat d'un accident ... et cet
accident-là peut tomber sur n'importe quelle jeune fille.... Alors, il
y a un mélange extraordinaire, parmi nous.... Tenez, vous, Dorée, vous
m'avez raconté votre histoire ... vous êtes née je ne sais plus dans
quel pays extravagant ... et votre maman était une écuyère extrêmement
célèbre, qui avait eu des princes et des rois parmi ses amants....
Donc, c'est tout naturel que vous ayez le goût des aventures et que
vous soyez très ambitieuse.... Et vous avez vingt fois raison de bien
gouverner votre barque, et de tout calculer pour devenir illustre à
votre tour, et applaudie, et riche, comme a été votre maman.... Soyez
pratique, par conséquent: ça en vaut la peine et ça vous réussira,
à vous.... Mais à d'autres? à moi, par exemple?... Je suis une
petite _Brezounec_ de quatre sous, moi!... Mon père était ouvrier de
l'arsenal, à Brest. Ma mère «faisait» la blanchisseuse. Et ils se
battaient chaque fois qu'ils étaient soûls: les samedis soir, les
dimanches et les lundis.... On s'empilait tous ensemble,--c'est-à-dire
eux deux, mes trois sœurs, mes quatre frères, et moi,--dans la plus
ignoble chambre, visqueuse et moisie, de la plus sale maison de tout
Recouvrance[1].... Là-dedans, vous pensez que je ne rêvais pas à des
Princes Charmants. Mon idéal, c'était de devenir une dame comme celles
dont ma mère lavait le linge dans la Penfel[2], une belle dame à
chemises festonnées et à pantalons de vrai madapolam, tout coton! Le
premier midship que j'ai suivi m'a payé du premier coup des affaires
encore plus somptueuses!... Vous voyez bien que je n'avais que faire
d'être pratique!... Sans jamais me donner aucun mal, sans rien prévoir,
sans rien combiner, j'ai toujours eu tout ce que je désirais, avant
même de le désirer.... Je désirais si peu de chose!... Et il y a
beaucoup de femmes, parmi nous, qui ne désirent guère plus de chose que
moi....
Sur le dernier mot, le cristal de la voix se brisa. Une nouvelle
quinte, sèche, essoufflée, lamentable, secoua tout le pauvre corps
terrassé sur la chaise-longue. Et Dorée, qui avait peut-être une
réplique prête, la garda pour soi, et se tut.
L'Estissac revenait, précédant Sylvie,--la femme de chambre,--qui
marchait à pas prudents, un vaste plateau à thé en équilibre sur ses
bras. Le duc portait lui-même une tasse dont il remuait soigneusement
le contenu à la cuiller.
--Le côtelette commandée,--annonça-t-il, d'un ton de maître d'hôtel.
Jannik, la tasse en main, faisait la moue.
--Eh bien? vous ne buvez pas?
Elle allongea les lèvres davantage:
--Mon pauvre L'Estissac!... ce n'est pas pour critiquer vos talents
culinaires.... Mais c'est tout juste appétissant, cette viande raclée
dans ce bouillon!...
Il plaisanta, comme on plaisante avec les bébés malades, pour leur
faire avaler la tisane amère:
--Faut-il que je goûte, pour vous prouver que c'est bon?
Elle sourit, et but d'un trait,--pour lui faire plaisir.
Célia admirait le plateau d'argent, et le service japonais et la
dentelle Renaissance du napperon, et le tablier très brodé de Sylvie....
C'était une maison joliment tenue, la maison de Jannik!...
* * * * *
L'Estissac s'était rassis par terre, le dos au même arbre.
--De la maison,--dit-il,--je vous ai entendue discourir, petite
bavarde....
--Oui,--fit Jannik:--j'expliquais à Dorée que mon premier amant me fit
cadeau de trois chemises à rubans roses et de deux pantalons assortis.
--C'était un homme généreux.
--C'était un petit aspirant gentil, qui fit deux parts de sa solde: la
plus grosse passa dans la bourse de la lingère et la plus petite passa
dans ma bourse à moi.
--Alors,--jugea le duc,--c'était mieux qu'un homme généreux: c'était un
honnête homme. Qu'est-il devenu?
Mélancolique, la jeune femme montra du doigt la terre:
--Saïgon,--dit-elle, laconiquement:--Jardin d'Acclimatation....
Dorée regarda Célia, et traduisit:
--Cimetière....
* * * * *
Jannik reprenait le fil de ses souvenirs:
--J'avais quatorze ans. Pour être battue le moins possible, j'étais le
moins possible à la maison.... Et pour gagner des sous j'avais inventé
de vendre des bouquets de violettes au Casino.... Brest avait un vrai
Casino, en ce temps-là.... Un soir, je vendais donc mes bouquets de
violettes.... Voilà que je remarque un midship joli, joli, joli....
Vous n'avez jamais vu de midship aussi joli.... Il avait la peau plus
douce que moi!... et ses ongles brillaient!... J'ai tout de suite
prélevé huit sous sur ma recette, pour acheter d'abord un polissoir....
--Une folie!--fit l'Estissac, sévère.
--Fichtre! oui.... Mais dès le lendemain j'en fis une autre, plus
grave.... J'avais passé quatre heures de nuit à frotter mes ongles....
Ça me donna du courage. Le soir, au Casino, j'allais droit à mon
midship, et, pan! je lui fis ma déclaration.... Il en resta indigo!...
Mais écoutez le plus beau de mon histoire: «Tu as seize ans?--me
dit-il.... (Vous comprenez, je me vieillissais, pour ne pas être
traitée en bébé!)--Tu as seize ans? Et personne ne t'a eue encore?
Eh bien! ma fille, si tu te figures que je vais accepter d'être le
premier!... Allez, oust! va te faire fesser par ta mère!» Il ne voulut
même pas m'embrasser!...
--Dur!
--Plutôt, oui!... Je n'ai jamais tant pleuré de ma vie.... Mais quatre
jours après, je rappliquais, décidée à tout: «Me revoilà! Vous n'avez
pas accepté d'être le premier.... Eh bien! vous serez le second!...
Hier, j'ai demandé à ... mon cousin.... Et c'est fait!...» Bien
entendu, il n'y avait pas un mot de vrai, dans ce conte-là. Mais le
midship fit semblant d'y croire. On chercha une chambre. On n'en trouva
pas. Et comme il faisait beau, on alla s'aimer sur le cours d'Ajot,
dans les massifs de cyclamens ... c'est le jardinier de la ville qui
a dû être furieux, le lendemain!... Tiens!... bonjour, vous tous!...
Vous arrivez très bien: Il y a du thé dans la théière, et il y a notre
petite amie Célia pour faire la jeune fille....
Une caravane de visiteurs apparaissait entre les pins. Célia reconnut
Farigoulette et la Mie T.S.F., avec deux autres femmes et plusieurs
officiers, qu'elle avait déjà rencontrés çà et là....
* * * * *
--Jannik!--annonça l'un des nouveaux venus, quand furent achevées les
embrassades obligatoires,--Jannik! je ne viens pas chez vous, moi, pour
boire votre thé, manger vos gâteaux et ne pas vous dire merci, comme
vont faire, à n'en pas douter, tous les goinfres qui m'accompagnent.
Non! je viens chez vous, Jannik, pour frapper à la porte de votre
sagesse, et pénétrer sous le toit de votre raison!...
C'était un gamin à jolie moustache, dont les yeux vifs pétillaient.
--Conseillez-moi donc, ô Jannik!... Vous me connaissez: nous avons
dormi ensemble cinq ou six savoureuses nuits, au temps jadis....
Elle éclata de rire, très amusée:
--Chut!... Voulez-vous bien vous taire?... Est-ce qu'on dit ces
choses-là?...
--Pourquoi non? Il n'y a pas de honte!... au contraire: votre choix,
chère madame et amie, m'a beaucoup honoré!...
Elle riait de plus belle, et cita les bons auteurs:
--«Vous vous moquez, monsieur! tout l'honneur fut pour moi!...» Mais
... à part ça?...
--A part ça, voici: il est possible que, d'aujourd'hui à trois mois, je
sois un homme marié. Quel est votre sentiment là-dessus? Ferai-je bien?
ferai-je mal? Que me conseillez-vous?
--Moi?... Rien du tout!...
Elle secouait énergiquement sa tête malicieuse:
--Rien de rien! Mon petit Port-Cros, vous êtes majeur, pas? Et vous
n'avez besoin du consentement de personne, sauf de votre ministre, qui
ne le refuse jamais, pour faire toutes les bêtises qui vous passeront
par la tête,--la bêtise conjugale, notamment?--Donc, faites!...
Il la regarda bien en face, puis, familier, vint s'asseoir sur la
chaise-longue:
--Rien de plus exact!--dit-il, soudain sérieux.--Je n'ai en effet
père ni mère à consulter, sauf pour la forme. Mais voilà précisément
pourquoi je viens vous consulter, vous, sur le fond!... Maintenant, je
ne plaisante plus!... Jannik, mon vieux, vous êtes un ami trop bon et
trop sûr pour me refuser la consultation que je sollicite ... et un
docteur trop docte pour ne pas me la fournir excellente!
Touchée, elle lui tendit la main:
--C'est gentil, ce que vous me dites là!
Il baisa la fine patte maigre, et, reprenant le ton plaisant:
--Vous voyez! Pas possible de vous dérober, chère madame et amie! Ça
ne serait vraiment pas digne de vous, de laisser un ancien amant dans
l'obscurité, l'indécision, l'incertitude et autres mélasses!... Votre
devoir est tout tracé: parlez! ôtez-moi de mon doute!...
Elle haussa drôlement ses pauvres épaules creusées:
--Toqué, va! Ah! ma petite Célia! s'il est pareil à celui-ci, votre
midship ... je vous plains de tout mon cœur!... Et ça prétend faire
le bonheur d'une dame, ces moutards-là?... Enfin! tout de même ...
puisqu'il a demandé poliment, on lui donnera ... Port-Cros, mon vieux
... qui est-ce, la jeune fille? venez dire le nom tout bas ... dans
le creux de mon oreille.... Les secrets n'en sortent jamais, de ce
creux-là; vous le savez?
--Je le sais,--dit le fiancé.--Vous êtes un très honnête homme!...
Il s'approcha, confia le nom, et, leste, baisa l'oreille.
--Oh!--fit Jannik,--insupportable garçon! Me voilà dépeignée!... Petite
brute! et qui veut des conseils, encore!... Tenez! attrapez celui-là,
d'abord: le conseil de ne jamais embrasser une femme à tort et à
travers ... surtout quand elle est coiffée....
Elle tapotait ses cheveux d'une main adroite:
--Oui!... Et cela dit, récapitulons.... Mademoiselle ... disons
mademoiselle Chose.... Bon! Elle a vingt-quatre ans....
--Comment devinez-vous son âge?
--Port-Cros, voyons! ne soyez pas absurde!... Comme si, à Toulon,
une demi-mondaine pouvait ignorer l'âge d'une jeune fille du monde!
D'où sortez-vous, mon pauvre ami?... Donc, vingt-quatre ans, et
vous vingt-six.... Les familles ... la dot ... les argents ... les
caractères réciproques.... Bon! j'ai tout ce qu'il me faut, laissez-moi
réfléchir.... Je vous dirai mon opinion quand le soleil sera couché....
D'ici là ... Célia, mon chéri ... vous permettez que je vous appelle
Célia tout court, hein?... Alors, Célia!.... servez-leur à boire
et à manger, à tous ces hommes ... ils ont droit au pain et au sel
... au cake et au thé ... pour leur peine d'être venus de Toulon à
Tamaris voir si Jannik était déjà enterrée.... Moi, pendant que vous
travaillerez, je dirai des horreurs avec Farigoulette.... C'est de son
âge.... Et les autres dames écouteront....
* * * * *
Autour de la chaise-longue les autres dames formaient déjà le cercle.
Mais avant que Farigoulette eût entamé les horreurs promises, une
discussion technique s'était engagée entre L'Estissac et l'un des
officiers qui venaient d'arriver. Il s'agissait du _Béveziers_--le
croiseur qui, un an plus tôt, avait fait côte au Brésil contre les
brisants d'Aguape. Et, à cette discussion, les femmes, toutes, tinrent
à honneur de se mêler.
On jugeait avec quelque sévérité le commandant du _Béveziers_, coupable
d'avoir navigué, par nuit noire, trop près d'un littoral dépourvu de
phare, contre lequel d'autres bâtiments s'étaient déjà perdus.
--Je croyais,--fit observer, modeste et judicieuse,--la maîtresse de
maison, je croyais qu'en pareil cas vous aviez toujours la ressource de
sonder?
L'Estissac s'inclina:
--Rien n'est plus juste, chère madame! et vous faites grand honneur à
vos professeurs de navigation pratique. Si le commandant du _Béveziers_
eût fait comme vous conseillez, il eût sauvé son navire. Mais, par un
oubli vraiment symptomatique, ni cet homme, ni le conseil de guerre
chargé de son procès ne se sont souvenus qu'il existait des sondeurs à
bord des vaisseaux de la République! L'une de ces petites filles aurait
bien dû, la veille du dit procès, aller dormir dans le lit de l'un des
juges: l'oubli dont nous parlons eût peut-être été réparé, je veux dire
puni....
Jannik riait et haussait les épaules.
--C'est comme je vous le dis!--insista le duc.--La vérité, d'ailleurs,
a coutume de sortir des bouches enfantines. Même, il sied, à ce propos,
de baiser les dites bouches, par respect....
Et il baisa la bouche de Jannik.
* * * * *
La tasse d'une main, le sucrier de l'autre, Célia s'approchait de
Port-Cros, le fiancé:
--Deux morceaux, monsieur?
--Un seul, voulez-vous....
Elle le servit, il remercia:
--Quelle jeune fille accomplie! Peste! j'ai envie de vous adresser ma
future: vous lui donneriez des leçons.... Figurez-vous qu'avant-hier
elle a délicatement humecté les genoux d'une vieille dame avec deux
litres d'orangeade glacée!...
Célia riait:
--Monsieur Port-Cros ... j'aime mieux vous l'avouer tout de suite:
votre future ... je n'y crois qu'à moitié!...
--Ah bah!... pourquoi?
--Vous en parlez trop pour qu'elle existe!...
--Tiens, tiens, tiens!... c'est amusant ce que vous imaginez là!...
Il l'avait débarrassée du sucrier, et s'en fut lui-même le reposer sur
le plateau. Il reposa sa tasse aussi, oubliant de la boire, et revint à
Célia:
--Vous,--dit-il,--donnez votre main: je vais lire dedans!... Vous êtes
une provinciale, mon enfant: c'est écrit là ... une provinciale de
Paris, dites-vous?... je veux bien.... Paris n'est pas moins province
que Lyon, Marseille, Bordeaux ou Fouilly-les-Oies ... vous êtes donc
une provinciale, et vous n'avez pas encore acquis les mœurs de notre
capitale toulonnaise.... Ça viendra, consolez-vous!...
Il appuya sa bouche dans la paume fraîche, et, après la caresse:
--En sorte,--reprit-il,--qu'en votre qualité de provinciale, vous n'en
revenez pas d'entendre un candidat au mariage solliciter l'avis et le
conseil d'une demi-mondaine qui fut sa maîtresse. Vous jugez le susdit
candidat grotesque des pieds à la tête, et, qui pis est, indécent de
la tête aux pieds: je parie même que vous êtes horriblement choquée
d'avoir failli ouïr, dans ce cercle de femmes «de mauvaise vie», le nom
d'une jeune fille très pure!... Pas la peine de hausser les épaules:
vous êtes choquée, ça se voit. Allons! bon! voilà qu'elle se vexe!...
Mais non, petite fille, je ne me moque pas de vous!... Au contraire,
je trouve très gentil, très touchant, même, votre haut-le-corps de
tout à l'heure.... Seulement, vous avez tort, et j'ai raison. Vous
vous êtes dit: «Voilà un vilain bonhomme qui, ce soir, fera sa cour
à une pauvre innocente, après s'être moqué d'elle, chez une «grue»,
cette après-midi!» Ce n'est pas vrai, ma chère! je ne me moque pas de
ma fiancée le moins du monde. Et c'est dans son intérêt,--oui, dans
l'intérêt de cette pauvre innocente,--que je suis venu demander, très
sérieusement, l'opinion de Jannik sur nos chances de bonheur ou de
malheur ... l'opinion de Jannik, laquelle Jannik, quoi qu'en puissent
penser les Parisiens, Lyonnais, Marseillais et autres gens barbares,
n'est pas «une grue». Nous, gens policés, traitons plus honorablement
nos petites amies et alliées!... Celle-ci,--il montra d'un clin d'œil
la maîtresse de maison--, celle-ci est une charmante femme qui certes
n'est inférieure à mademoiselle.... Chose ... ni par l'esprit, ni par
le cœur. Et je vous jure bien que je n'ai pas plus de scrupule à nommer
aujourd'hui mademoiselle Chose à Jannik que je n'en aurai demain à
nommer Jannik à mademoiselle Chose!... Par ailleurs, qui peut mieux
me connaître et mieux jauger mes qualités conjugales qu'une camarade
intelligente et fine, dont je fus, il n'y a guère plus de six mois,
l'amant?...
Les yeux grands ouverts, Célia considérait l'officier.
--_Quod erat demonstrandum_!--conclut-il en embrassant derechef la
main qu'il n'avait pas lâchée.--Trois conférences comme celle-là, et
vous serez sacrée Toulonaise....
* * * * *
La voix de Farigoulette, une voix d'écolière échappée, un filet de
vinaigre, limpide tout de même, et savoureux, jaillissait parmi des
exclamations:
--Je ne sais pas l'heure qu'il pouvait bien être ... neuf ou dix ...
sûrement, pas midi.... Je dormais à poings fermés, seule: mon enseigne
avait filé de bon matin pour attraper son canot major.... Pan, pan,
pan!... une dégelée de coups de pieds dans ma porte!... Je saute du
lit, moitié nue.... Je cours ouvrir.... Je me disais: Il y a le feu!...
ou un tremblement de terre.... Ah! ouiche!... je vois deux «marque
mal» plantés sur mon palier: «C'est vous, Marie Mourain?» J'en tombe
affalée!... Vous comprenez: Marie Mourain, c'est mon vrai nom. Et
personne ne le sait, ici. Je ne suis pas de Toulon,: je suis«étrangère
du dehors»!... de Bandol[3]!... Bref je n'ai pas l'esprit de répondre
non. Et crac! sans manières, le plus sale des deux «marque mal» me
colle la main sur l'épaule: «Allez, marchez! au poste, et pas de
rouspétance!» C'étaient deux _mœurs_ qui venaient m'arrêter. Moi,
bête comme un troupeau de dindes, au lieu de protester, de crier au
secours, enfin de me débrouiller n'importe comment ... et j'avais la
loi pour moi, clair comme le jour!... je me fiche à pleurer, et je
demande seulement la permission de passer une jupe et d'emporter Boule
de Suif, mon fox.... Pour finir, nous voilà tous dans la rue. J'avais
honte, vous pouvez croire: pas habillée, pas peignée ... et les deux
«marque mal» qui me tenaient par le bras, comme une voleuse....
Il n'y avait pas long de chemin, grâce à Dieu. Nous arrivons à la
police.... Un «commissaire»[4] était là.... Ah! Seigneur! je me suis
cru revenue chez mes parents, où, sur quatre mots qu'on disait, il
y en avait toujours trois de gros!... Savez-vous son premier cri, à
ce «commissaire»? «Enfin, j'en tiens une! Et ça a le toupet d'avoir
des chiens, ces chiennes-là!» Et le voilà parti!... Ah! j'en ai
entendu! et de toutes les sortes!... J'étais ci, j'étais ça, j'étais
le reste!... Bref, au bout du chapelet, il rappelle les «mœurs» et
donne l'ordre qu'on m'emmène, devinez où? au quartier réservé! pour me
faire «passer la visite» avec les femmes «de maison»!... J'ai cru que
ça y était, et qu'on allait me mettre en carte.... Par grande veine,
une idée m'est poussée juste au dernier moment. «Pardon,--je dis au
commissaire,--pardon! je dormais tout à l'heure, et je n'ai pas bien
compris.... Vos hommes avaient un mandat, pour pénétrer chez moi?.» Il
recommence à m'insulter: «Un mandat, pour pénétrer chez une pourriture
comme toi? Ah çà!...» Mais je me rappelais ce que mon enseigne m'avait
expliqué un jour: «Ils n'en avaient pas? Très bien! ça fera plaisir
à mon ami quand je lui raconterai l'histoire ... oui, à mon ami, M.
Tinville, le directeur du _Petit Toulonnais_....» C'était presque
vrai, ce que je racontais là: on s'était aimé deux fois en quinze
jours, Tinville et moi ... et, très gentiment, il m'avait promis de me
débrouiller, si j'avais jamais des ennuis.... Ah! mes enfants! Rien
qu'en entendant ce nom-là, Tinville, le commissaire est devenu pâle....
Et, du coup, il m'a offert une chaise!... Un quart d'heure après,
c'était arrangé. Au lieu de me conduire à «la visite», on a envoyé un
agent s'informer aux bureaux du _Petit Toulonnais_. Tinville a écrit
deux mots sur un bout de papier. Et on m'a lâchée, séance tenante! Mais
je l'ai échappée belle, hein!...
Les femmes s'écriaient. L'Estissac les interrompit:
--L'admirable de tout cela,--dit-il froidement,--c'est que, le 14
juillet 1789, une bande d'énergumènes a pris d'assaut la Bastille, pour
protester contre les arrestations arbitraires, qui étaient, nul n'en
ignore, la honte et l'opprobre de l'ancien régime!...
Les femmes, toutes ensemble, hochèrent la tête. Oui, c'était admirable,
en effet, et L'Estissac n'avait pas tort. Mais à elles, le courage
manquait pour plaisanter là-dessus. Et Jannik fut leur interprète à
toutes:
--C'est pourtant dur,--murmura-t-elle,--de vivre sans cesse
poursuivies, traquées, forcées, comme des bêtes féroces, comme des
loups!...
Elle se tut, songeuse. Puis, ayant réfléchi:
--Port-Cros!--dit-elle tout à coup.--Port-Cros! mariez-vous!...
L'interpellé sursauta:
--Comme cela?--demanda-t-il.--Tout de suite? sans autre forme de
procès? Est-ce l'aventure de Farigoulette qui vous inspire ce verdict?
--Ma foi! oui!...
Il s'étonna:
--Expliquez?...
--Oh!--dit-elle,--expliquer, ça n'a jamais été mon fort! Mais je suis
sûre de ce que je vous dis: mariez-vous! C'est le meilleur parti.
Il questionna:
--Donc, vous croyez que je serai heureux?... que nous serons heureux,
mademoiselle ... Chose ... et moi?
Elle allongea les lèvres:
--Peuh!... je n'en sais trop rien!... il y a du pour et du contre....
--Eh bien? alors?...
--Mais en tout cas, vous serez moins malheureux, elle et vous, en vous
mariant qu'en ne vous mariant pas....
--Et du moment qu'il faut être mangé, et qu'il ne s'agit que de choisir
la sauce....
--Pas la peine de rire, puisqu'au fond c'est exactement ce dont il
s'agit!
--Je ne ris plus!... Il n'y a pas de quoi.... Et puis, je suis trop
intrigué.... Cette Farigoulette qui décide de ma destinée conjugale,
rien qu'en se crêpant le chignon avec la police....
L'Estissac toujours assis contre le tronc de son pin, émit un aphorisme:
--Dame! si Farigoulette était elle-même en possession d'une destinée
conjugale, la police ne songerait un seul instant à se crêper le
chignon avec Farigoulette!...
--Alors même--compléta l'un des auditeurs--que Farigoulette, femme
mariée, se conduirait aussi mal, en sa qualité de femme mariée,
que Farigoulette, demi-mondaine, se conduit bien en sa qualité de
demi-mondaine!...
Farigoulette, bruyamment, approuva:
--Pardi! on le sait, que toutes les femmes mariées sont des pas
grand'chose, qui nous chipent nos amants sans que jamais personne y
trouve à redire! C'est une fameuse injustice, allez, la vie!
Elle secouait la tête et plissait la bouche. Elle avait tout à fait la
mine d'une très vieille dame qui en a vu de bien des couleurs, et dont
les illusions se sont envolées une à une au souffle de l'adversité.
Cette mine-là, sur sa frimousse de quinze ans, faisait le plus
drolatique des masques.
Port-Cros, candidat au mariage, se retournait vers Jannik.
--Bon!--fit-il.--Vous avez entendu, vous? «Toutes les femmes mariées
sont des pas grand'chose!» Et c'est ça que vous voulez me faire épouser?
Jannik rit, et, comme d'habitude, son rire s'acheva en toux.
A la fin elle put cependant parler:
--Oui,--dit-elle, oui!--c'est ça que je veux vous faire épouser
... parce que, L'Estissac vient de vous l'expliquer, l'aventure de
Farigoulette est une leçon pour nous tous.... Dans la vie, voyez-vous,
mon petit Port-Cros, il n'y en a que pour les gens mariés.... La
confiture est pour eux, le pain sec pour les célibataires!... Ne restez
donc pas célibataire, vous qui pouvez devenir «genmarié»! et sautez
sur la première occasion!... Mademoiselle Chose vous va comme un gant,
mon ami.... Elle est gentille ... ce ne sera pas une corvée de dormir
avec elle ... surtout pour vous qui savez dormir délicatement avec une
femme: nous vous avons appris, nous, les chiennes et les pourritures,
comme nous appelait le commissaire de Farigoulette.... Mademoiselle
Chose profitera de nos leçons.... Quand elle aura des caprices, vous
vous souviendrez des caprices que nous avions, nous, les pourritures et
les chiennes.... Vous ne serez ni brutal, ni égoïste.... Et ça ira tant
bien que mal, vous deux.... Mariez-vous, Port-Cros!
--Du diable! Vous êtes encourageante, mais sans exagération!... Une
chose m'intrigue pourtant: si le mariage, n'importe quel mariage, vous
semble à tel point désirable, pourquoi vous, Jannik, n'en avez-vous pas
tâté?
--Moi?
--Vous! les occasions ne vous ont pas manqué, nous le savons tous très
bien ... trois ou quatre fois, l'affaire n'a tenu qu'à vous: Vous
n'aviez qu'à vouloir. Et vous n'avez pas voulu....
Elle souleva ses deux mains transparentes, et les laissa retomber sur
le crêpe de son kimono:
--L'affaire n'a tenu qu'à moi, peut-être bien! Mais il y a le proverbe:
_Où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute!..._ Moi, mon ami,
j'étais attachée du côté des célibataires!...
L'Estissac avait quitté son fauteuil de gazon et son dossier d'écorce.
Il vint à la chaise-longue, se pencha au-dessus et posa ses lèvres
sur le front pâle de la fillette. La grande barbe assyrienne, d'ébène
incrusté de cuivre, semblait vouloir mêler un peu de sa force à la
faiblesse fragile du corps gisant....
--Broutez, petite chèvre!... C'est gentil, gentil, de n'avoir pas voulu
nous quitter, nous, les gens à pain sec....
Elle glissa ses doigts parmi les larges boucles lustrées noires et
rousses:
--Non!... ce n'est pas gentil ... c'est sage.... Est-ce qu'on
se marie, quand on est née dans un taudis de Recouvrance, d'une
blanchisseuse et d'un ouvrier «de port», soûls trois fois par
semaine?... On ne peut pas ... on ne doit pas!... A moins, bien
entendu, qu'on accepte de prendre soi-même un ouvrier «de port», de
devenir une blanchisseuse, de se soûler trois fois par semaine, et de
vivre dans la crasse, parmi des batailles et des raclées,--comme a
fait maman!... Telle mère, telle fille!--Mais voilà! je n'avais pas
la vocation: je n'aimais ni les coups de soulier, ni les «bolées» de
fil en quatre!... et j'aimais à me laver la figure presque tous les
jours!... Je n'étais visiblement pas faite pour le métier d'honnête
femme!... j'ai mal tourné: j'ai pris des amants,--des officiers, des
gens de mer,--qui m'ont appris à être propre, à être sobre, à être
douce, à ne pas jurer, à lire, à réfléchir, à penser ... tous les
vices, quoi!... Quant à épouser un de ces amants-là, et lui donner, en
récompense de ses leçons, le beau-père et la belle-mère que je viens de
vous dire,--non!... ce n'aurait pas été très honnête!...
* * * * *
Les derniers rayons du soleil avaient teinté d'écarlate les troncs
rouges des pins parasols. Et la nuit impatiente s'élançait sur toute
la rade, chassant devant soi le crépuscule violet et vert. Une bise de
décembre souffla soudain dans l'obscurité naissante. Et L'Estissac,
impérieux, enleva dans ses bras la malade et l'emporta brusquement de
la pelouse vers la maison.
On s'embrassa beaucoup, puis l'on partit en bande. Le duc demeurait
seul, ayant pris pension à la villa Bleue, «par économie», disait-il
sans sourire. Il se proclamait d'ailleurs souffrant, et s'était mis
au régime,--au régime de Jannik.--Et Jannik, prise au piège de cette
délicate tendresse, se résignait à suivre, pour la santé de l'ami, les
ordonnances des médecins....
Sous les étoiles, le petit vapeur à cheminée jaune se hâtait. Alentour,
les cuirassés de l'escadre, étincelants de feux bariolés,--blancs,
rouges, verts,--semblaient un archipel de pierreries....
Célia, assise en abord et penchée obliquement, s'accoudait à la
rembarde, et contemplait l'eau noire.
--A quoi pensez-vous?--demanda la marquise Dorée, qui n'aimait pas le
silence.
Mais Célia, parfois, l'aimait:
--A rien,--dit-elle.
[1] Le faubourg ouvrier de Brest.
[2] La rivière de Brest, sur les rives de laquelle est établi l'arsenal.
[3] Bandol est un village distant de Toulon d'au moins une lieue et
demie,--considérable éloignement pour une estimation provençale.
[4] Le mot commissaire désigne indifféremment à Toulon, toute personne
tenant de près ou de loin à la police.
CHAPITRE IX
SUR LE PONT
D'AVIGNON,
TOUT LE MONDE DANSE, DANSE ...
Devant la porte du Casino, quatre mâts de chaloupe supportaient un
velum en manière de marquise. Et deux sergents de ville, gonflés de
leur importance, tenaient en respect la double haie des gamins accourus
vers le spectacle alléchant. Au fronton de l'édifice, des lampes
électriques bleues calligraphiaient l'inscription sensationnelle:
_Bal des Officiers de Marine_. Et les fiacres-landaus, plus solennels
et plus cahotants que jamais, roulaient à grand fracas sur le
pavé du boulevard, apportant avec majesté le flot multicolore des
demi-mondaines parées ou travesties....
Célia, descendant de voiture, avait levé les yeux vers l'inscription:
--_Bal des Officiers de Marine?_--épela-t-elle.--Tiens? et pourquoi
pas: _Bal Syphilitique?_
L'Estissac, président de la fête, se tenait au bas du perron pour
accueillir les belles invitées:
--Parce que nous sommes tolérants,--dit-il.--_Bal Syphilitique_,
ça aurait pu choquer la pudeur burlesque d'un quelconque monsieur
Bérenger, égaré parmi les passants de Toulon. Et nous tenons à ne
choquer personne, ma chère! pas même le plus quelconque des messieurs
Bérenger!...
Il s'interrompit, car Célia, debout sous le porche, n'avançait pas:
--Êtes-vous seule?--demanda-t-il.--Voulez-vous le bras d'un aspirant
pour aller au vestiaire?
Une dizaine de midships, la pivoine traditionnelle épinglée au revers
de l'habit, lui servaient d'aides de camp.
--Merci,--fit Célia.--Je suis avec Peyras.... Je ne sais pas ce qu'il
fait dehors, par exemple, au lieu d'entrer!...
Dans le même instant le gamin arrivait:
--Me voilà!--dit-il.
Il entraînait Célia vers l'escalier du vestiaire. Mais Célia, acerbe,
entama une scène:
--Quelle femme regardais-tu encore là-bas?
L'aspirant leva les épaules le plus haut qu'il put:
--Zut! assez de cette scie, pour l'amour de Dieu!...
Il entraîna Célia plus vite. Mais Célia tourna la tête, juste à
temps pour apercevoir, au bas de l'escalier, plusieurs femmes qui
franchissaient la porte à leur tour. L'une d'elles riait à grands
éclats. Et Célia, soudain pâle, reconnut le rire agressif de la
Marseillaise Joliette, et sa toison roussie au henné.
--Voyons! viens-tu, ou ne viens-tu pas?--grommelait Peyras.
Il semblait d'assez méchante humeur. Et sa maîtresse n'était pas moins
nerveuse. Leur baromètre avait visiblement baissé jusqu'au-dessous du
«variable».
--Écoute!--fit Célia tout à coup.--Tu ne diras pas que je t'ai pris en
traître: Si tu me trompes avec cette grue-là, je te jure que je fais un
malheur!...
--Encore! ça devient une maladie, ma parole!... De quelle grue
s'agit-il, cette fois?
Il le savait à merveille. Et elle jugea superflu de le renseigner
davantage. D'ailleurs lui-même ne tenait pas à éterniser le débat. Il
coupa court:
--Et puis, barca! je m'en fiche et je m'en contre-fiche! Tu as
suffisamment admiré le vestiaire?... Alors en avant! marche!...
Lançons-nous!...
Elle s'empara du bras qu'il n'offrait pas. Et, bon gré mal gré, leur
entrée fut, comme Célia la voulait, maritale.
* * * * *
Depuis déjà plusieurs nuits la lune rousse brillait au firmament de la
villa Chichourle.
Malgré ses honorables résolutions, Bertrand Peyras continuait d'être
l'amant--le seul amant--de Célia. Et décembre était vieux de dix-neuf
jours. La solde touchée le 1er du mois n'était donc plus
qu'un souvenir,--très vague.--Et toute l'ingéniosité de l'aspirant ne
suppléait pas à ce vide absolu de toutes ses poches.
Sitôt le dernier louis envolé, Peyras avait bien tenté la loyale
rupture prévue dès l'origine. Mais Célia, chaque jour plus amoureuse
que la veille, avait jeté des cris d'écorchée:
--Tu me quittes pour une autre femme!
Il s'était d'abord moqué d'elle, selon le rite régulier:
--Oui, mon enfant! Je te quitte pour une autre femme, pour une femme
très riche, qui m'entretiendra sur un pied luxueux....
Mais, jalouse jusqu'à la frénésie, Célia ne goûtait pas les railleries.
Elle coupa celle-ci par une crise de nerfs, et Peyras effaré dut
promettre de revenir, «en camarade», de revenir «encore deux ou trois
fois»....
--Après-demain, là!...
--Oh! demain!... je t'en prie!... demain!...
Il était revenu demain, puis après-demain, puis les jours suivants....
Et, bien entendu, on avait été camarades, camarades de lit.
--Qu'est-ce que ça peut bien te faire de n'avoir pas d'argent? puisque
je ne te demande rien?... et puisque je ne veux plus ni dîner en ville,
ni aller au Casino, ni aller au café....
Ça lui faisait beaucoup. Il eût infiniment préféré qu'elle allât au
café, qu'elle allât au Casino, qu'elle dînât en ville, et qu'un autre
amant assumât à son tour la flatteuse charge de la conduire dans
tous ces lieux très chers. Lui, Peyras, aurait eu licence de traîner
ailleurs un célibat frugal, et libre....
Oui! mais quoi?... il ne pouvait tout de même pas pousser de force
sa maîtresse vers les bras du premier venu ... ni s'exposer, par un
«lâchage» pur et simple, à des scènes publiques et retentissantes....
Déjà Célia n'hésitait pas à venir l'attendre, en plein quai de
Cronstadt, à l'arrivée du canot major. Et d'un geste victorieux, elle
enlevait son amant, sous le regard narquois de la douzaine d'officiers
débarqués du même canot.
Le plus prudent était de se résigner,--pour un temps.--Et Peyras se
résignait,--de fort mauvaise grâce:
--C'était drôle au commencement,--s'avouait-il sans fard;--mais à
présent!... J'ai gratté le baccalauréat; et il ne reste plus que la
sauvagesse!...
* * * * *
Du vestiaire, on passait dans le couloir des galeries de balcon; et,
des galeries, on redescendait au rez-de-chaussée par l'escalier des
loges. La dernière marche franchie, Peyras et Célia avaient débouché
en plein bal, à peu près comme les taureaux de combat débouchent, hors
du torril, en pleine corrida.
Le bal, talonné à coups de cymbales et de trombones par la plus atroce
musique de cirque qu'on eût pu trouver, tournoyait en bondissant, d'une
allure épileptique.
C'était un bal très bizarre,--le plus bizarre peut-être de tous les
bals de la décente Europe.--Célia, d'ailleurs, ne s'en aperçut pas tout
de suite; et elle commença par faire la moue.
En effet, ni la salle, ni la chambrée n'étaient exagérément
somptueuses. La décoration se bornait à quelques cordons de lampes
électriques, à quelques guirlandes de lanternes chinoises, à quelques
rosaces de parasols japonais;--rien davantage.--Quant à l'assemblée,
elle était pis que diverse: panachée; et panachée principalement
d'inélégances. La tenue de soirée n'était pas du tout de rigueur; bien
au contraire, les plus fantasques accoutrements étaient accueillis.
En sorte que, s'il ne manquait pas d'habits corrects, non plus que de
robes bas décolletées, non plus que de costumes dignes en tous points
des luxueuses redoutes, de Nice, de Cannes, et de Monte-Carlo, il
manquait moins encore de vestons et de trotteurs, voire de peignoirs
et de pyjamas; et l'on ne comptait plus les clowns de calicot, ni les
dominos de lustrine, ni les cagoules à dix-neuf sous.... Cela n'eût pas
encore été grand'chose: la cocasserie même de l'ensemble en excluait
toute vulgarité. Mais, tels quels, peignoirs, trotteurs, habits,
vestons, pyjamas, masques et mascarades composaient seulement une
moitié du bal,--la moitié magnifique et reluisante!--et la très petite
moitié: car le rez-de-chaussée lui suffisait, salle, scène, coulisses
et bar; elle y tenait à l'aise, et s'y ébattait avec ampleur; tandis
que le reste du vaisseau, balcon, loges, galeries des deux étages,
poulailler, cintres mêmes, contenait péniblement l'autre moitié,--la
très grande:--cohue considérable, hétéroclite, extravagante, conviée
Dieu sait à quel titre! (la tradition des bals syphilitiques exige
qu'on prodigue ces invitations de seconde classe dites _extérieures_,)
et venue non pour danser, mais pour regarder; non pour être vue, mais
pour voir; venue par conséquent sans façon, et dans le plus rustique
appareil: les femmes en savates, les hommes sans faux col.
Et, dame! cette cohue-là n'était pas des plus gracieuses à contempler.
Célia, l'apercevant, avait été excusable d'allonger les lèvres. Tout de
même, c'était une cohue pittoresque. Et le bal syphilitique lui devait
peut-être beaucoup de cette extraordinaire bizarrerie qui le mettait si
fort à part de tous les bals imaginables, passés, présents ou futurs.
Ce peuple et cette bourgeoisie qui s'entassaient sur les gradins du
Casino étaient certes libérés de bien des pudeurs conventionnelles et
autres, pour accourir en telle affluence, et sans nulle hypocrisie, au
spectacle assez coloré de la fête qu'offraient, très officiellement,
aux courtisanes de Toulon leurs amants et leurs camarades. Il
fallait que la contagion maritime et coloniale eût passé par là. Car
c'étaient des familles entières, de bonnes et honnêtes familles, qui
s'asseyaient sur ces gradins, joyeusement et sans vergogne. Et les
mamans installaient sur leurs genoux leur petites filles, pour que
les mignonnes pussent admirer plus à l'aise les belles dames qui
gambadaient si bien, en relevant si haut leurs jupes.... A n'en pas
douter, des vocations s'éveillaient là....
En sorte que la salle entière était emplie. On dansait sur le parquet
ciré de l'orchestre et du parterre. On faisait tapisserie dans le
promenoir. On se reposait sur la scène, qu'un perron improvisé reliait
au parquet de danse, et qui faisait office de buffet, avec maintes
petites tables et force plantes vertes isolant agréablement les
couples. On buvait aussi au bar, autre buffet plus intime et plus
silencieux. Et on se caressait dans les coulisses.--Non qu'aucun geste,
même hardi, fût proprement interdit au milieu du bal, sous la plus
large clarté des lustres, des rampes et des cordons lumineux. Mais,
toujours civiles et correctes, les demi-mondaines, même échauffées par
plusieurs heures de valses lentes et de galops tout à fait échevelés,
même déséquilibrées par les plus perfides cocktails et par les rainbows
les plus nuancés, préféraient s'abriter derrière un portant ou derrière
une toile, pour tromper leurs amis en titre plus discrètement, plus
gentiment....
D'ailleurs, quoiqu'il se passât dans les coulisses, au bar, ou parmi
les bosquets de plantes vertes qui changeaient la scène en jardin,
c'était au centre même de la salle, là où l'on dansait, que le bal
prenait toute sa valeur et toute sa signification. Les cuivres,
infatigablement, martelaient d'enragées cadences. Et, sans trêve, un
tourbillon d'hommes et de femmes virait éperdument, parmi d'effarantes
clameurs. Ce n'étaient pas seulement des couples enlacés comme il est
d'usage; c'étaient des groupes baroques, des rondes et des farandoles,
des bandes cabriolantes qui galopaient par trois, par quatre, par six,
la main dans la main et criant de plaisir; c'étaient des cavaliers
seuls qui se ruaient en projectiles d'un pourtour à l'autre; c'étaient
de folles écuyères qui chevauchaient le cou de leurs danseurs, ou
d'héroïques amazones qui s'érigeaient debout sur n'importe quelles
épaules de bonne volonté, au plus grand risque de piquer une tête sur
le plancher; c'étaient enfin des femmes aux trois quarts nues, qui
passaient de bras en bras, et jetaient leurs corps ardents à tous les
hommes; et celles-ci ressuscitaient tout de bon les ménades et les
bacchantes, quoiqu'elles ne fussent pourtant ivres que de bruit, de
lumière, de mouvement et de jeune gaîté. Car, si paradoxal que cela pût
sembler, le bal syphilitique était sobre et n'était pas pervers. Orgie,
soit; mais orgie franche et saine,--nette, sans rien de trouble ni de
douteux....
Célia cependant ne l'avait pas, du premier coup d'œil, jugée
telle.--Ces gens qui se trémoussaient comme doivent faire les
Peaux-Rouges autour du poteau de torture,--ces hommes enragés
qui braillaient à s'arracher la gorge,--ces femmes en folie qui
s'accrochaient au premier venu comme une maîtresse n'oserait pas
s'accrocher à son amant,--non! ça ne lui disait rien qui vaille!
Peyras, à côté d'elle, considérait le bal avec les yeux approbateurs de
quelqu'un qui va s'y mêler activement. Elle le regarda de coin, jalouse
d'avance:
--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle.
Il retint un claquement de langue agacé. Voyons! ce n'est pas au bal
syphilitique qu'on va danser par couples légitimes! Drôle d'endroit,
pour reprendre en public la chanson conjugale! Que diable! pour cette
chanson-là, l'alcôve suffit!...
Mais il ne voulut pas être méchant pour commencer:
--Je veux bien,--dit-il.
Et le tourbillon les emporta, enlacés.
* * * * *
Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne
et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq
minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte
d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement.
Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,--telles les
bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des
portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle.
Et plus tard, on aurait l'air de poser,--de poser à celle qui ne peut
pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....
Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette,
Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les
talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une
entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un
midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très
belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle
portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si
délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop
blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes.
Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était
d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très
ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps
ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui
rendre un compliment tout à fait sincère.
--C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,--constata Célia
la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de
Peyras;--mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...
La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un
costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse
jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au
chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine
orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....
Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et
qui n'était pas un regard ironique....
--Danse avec moi, veux-tu?--dit-elle, brusque.
Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....
Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour,
puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un
peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt
repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient
fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston,
affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y
laissait prendre à moitié,--à moitié seulement.
* * * * *
D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine,
le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis
à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à
son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de
chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.
--Vous revoilà?--avait dit L'Estissac en l'apercevant.--Est-ce que
votre gladiateur est encore ancré à Saint-Louis du Rhône?
--Non. Je ne suis plus débardeur. J'ai démissionné.
--Ah?... Et quelle nouvelle carrière comptez-vous embrasser?
--Seulement celle-ci jusqu'à nouvel ordre: danseur au bal syphilitique.
--Parfait!... En ce cas, buvez avec moi.... Champagne? brut,
naturellement?...
--Oui.... Heidsieck Monopole, rouge ... si vous voulez....
--C'est le mien....
Leur table touchait à la rampe. Une simple balustrade les séparait de
la foule tourbillonnante. Et, à cause de la différence de niveau qu'il
y avait entre la salle et la scène, ils voyaient à merveille tout le
monde et chacun, et ne perdaient pas un détail du spectacle.
--Amusant,--fit Lohéac.
D'un geste du doigt il englobait tout le Casino, des cintres au
parterre.
--Amusant,--répéta le duc.
Ils se turent un moment. Puis, sans préambule, Lohéac questionna:
--Comment avez-vous fait?
Le duc le regarda:
--Comment?...
Lohéac inclina la tête.
--Comment, oui? pour obtenir tout ce que vous avez obtenu là, et que je
n'ai rencontré nulle part ailleurs?... et pour être les gens que vous
êtes?
Il avait tiré de sa poche un porte-cigarettes, et l'offrait ouvert à
L'Estissac. L'Estissac prit, alluma et poussa trois bouffées.
--Nous avons voyagé,--répondit-il enfin.--Nous sommes les seuls
Français qui aient voyagé, voyagé tout de bon. Cela explique bien des
choses.
--Peut-être,--dit Lohéac.
Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.
--N'importe,--reprit-il,--le résultat est extraordinaire. Je passe
sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent
ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces
exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège.
Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers
de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes
ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles
sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont
inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs,
toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur
hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul
mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la
transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout
autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un
honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse
et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie
et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles
ont retrouvé une autre loi,--la loi antique peut-être, celle d'Athènes
ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,--mais une loi: une raison; un
guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin
dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle,
qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé
cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y
êtes-vous pris?
--Nous avons voyagé,--répéta le duc.
Il expliqua, après un silence:
--Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des
agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et
sachant regarder ce qu'ils voient;--mais en escargots emportant avec
nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions,
de mener notre existence normale et casanière, notre existence de
France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un
lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras
encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares,
des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout
où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable
avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous
l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant
contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé,
sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous
définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour
nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos
petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.
--Non,--dit Lohéac.--Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je
l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable
résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette
vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas
l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal,
spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre
esprit aux grues avec qui nous couchons?
--Parbleu!--fit le duc.--Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est
en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce
soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et
leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane
autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés.
Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement
qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à
des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et
maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances,
ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la
parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très
honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour
qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,--autre part que
dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales
conventionnelles?--Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales
et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour.
Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos
épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de
celles-ci.
--Mais l'éducation première?
--Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la
patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une
moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera
souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?
--Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon,
vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance
et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde
ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?
--Ce serait paradoxal. Je vais beaucoup moins loin.... Mais j'affirme
que, bien des fois, la dite jeune personne ne brillera pas auprès de
la dite fille du bas peuple, celle-ci ayant passé par l'école de ses
amants....
Il se pencha sur la balustrade, et, dominant la salle, désigna à Lohéac
la robe Directoire de Jannik qui s'était reprise à danser:
--Tenez!... sans chercher bien loin ... cette blondinette ... Jannik
... vous la connaissez; vous l'avez rencontrée déjà, vous l'avez
entendue babiller et rire, et narguer assez élégamment la mort qu'elle
sent tout de même accrochée à ses deux poumons, hélas!... Mais
n'importe! regardez d'abord cette grâce et cette finesse, regardez, le
goût charmant de cette dentelle flottant autour de ce satin.... Une
femme de notre monde aurait-elle trouvé mieux? Je ne crois pas....
Mais je dirai comme vous disiez tout à l'heure: cela n'est encore
rien!... Il vous faudrait pouvoir regarder plus profond, regarder
l'esprit, regarder l'intelligence, regarder le cœur! Et vous seriez
stupéfait, conquis, séduit!... Eh bien! tout cela, mon ami, sort d'un
bouge.--Assurément, le cas de Jannik est un cas extrême, un superlatif,
une exception. Très peu des fillettes d'ici lui peuvent être comparées,
et j'en sais des douzaines sur lesquelles nos conseils et notre exemple
ont glissé comme l'eau sur l'ardoise.... Bah! N'est-ce pas déjà très
beau d'aboutir, fût-ce une fois sur dix, à une Jannik?...
--Certes!... Mais vous parlez d'esprit, d'intelligence et de cœur....
Passe pour l'esprit, qui est à la rigueur contagieux.... Passe pour
l'intelligence, qui peut s'éveiller ou s'ouvrir.... Mais le cœur?...
Avez-vous une baguette magique pour changer les pierres en pain tendre
et les petites gueuses en braves filles?
--Une baguette?
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