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Voyage au Centre de la Terre

by Jules Verne · French · Gutenberg #4791 · 437,182 chars · public domain (US)

The Project Gutenberg eBook of Voyage au Centre de la Terre
    
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Title: Voyage au Centre de la Terre

Author: Jules Verne


        
Release date: December 1, 2003 [eBook #4791]
                Most recently updated: May 12, 2023

Language: French

Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/4791

Credits: Carlo Traverso, Robert Rowe, Charles Franks
        and the Online Distributed Proofreading Team.
        Revised by Richard Tonsing.


*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE AU CENTRE DE LA TERRE ***




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of the etext through OCR.


Nous remercions la Bibliothèque Nationale de France qui a mis à
disposition les images dans www://gallica.bnf.fr, et a donné
l'authorisation à les utilizer pour préparer ce texte.




Editorial note: We emphasize with _X_ the runes that Verne emphasizes
with serifs, and translitterates with uppecase.

Note de l'éditeur: On répresente avec _X_ les runes que Verne relève
avec des sérifs, et transcrit avec des maj uscules.




Jules Verne

VOYAGE  AU  CENTRE DE  LA TERRE




I


Le 24 mai 1863, un dimanche, mon oncle, le professeur Lidenbrock,
revint précipitamment vers sa petite maison située au numéro 19
de König-strasse, l'une des plus anciennes rues du vieux quartier
de Hambourg.

La bonne Marthe dut se croire fort en retard, car le dîner
commençait à peine à chanter sur le fourneau de la cuisine.

«Bon, me dis-je, s'il a faim, mon oncle, qui est le plus
impatient des hommes, va pousser des cris de détresse.

—Déja M.  Lidenbrock!  s'écria la bonne Marthe stupéfaite, en
entre-bâillant la porte de la salle à manger.

—Oui, Marthe; mais le dîner a le droit de ne point être cuit,
car il n'est pas deux heures.  La demie vient à peine de sonner à
Saint-Michel.

—Alors pourquoi M.  Lidenbrock rentre-t-il?

—Il nous le dira vraisemblablement.

—Le voilà!  je me sauve.  Monsieur Axel, vous lui ferez
entendre raison.»

Et la bonne Marthe regagna son laboratoire culinaire.

Je restai seul.  Mais de faire entendre raison au plus irascible
des professeurs, c'est ce que mon caractère un peu indécis ne me
permettait pas.  Aussi je me préparais à regagner prudemment ma
petite chambre du haut, quand la porte de la rue cria sur ses
gonds; de grands pieds firent craquer l'escalier de bois, et le
maître de la maison, traversant la salle à manger, se précipite
aussitôt dans son cabinet de travail.

Mais, pendant ce rapide passage, il avait jeté dans un coin sa
canne à tête de casse-noisette, sur la table son large chapeau à
poils rebroussés et à son neveu ces paroles retentissantes:

«Axel, suis-moi!»

Je n'avais pas eu le temps de bouger que le professeur me criait
déjà avec un vif accent d'impatience:

«Eh bien!  tu n'es pas encore ici?»

Je m'élançai dans le cabinet de mon redoutable maître.

Otto Lidenbrock n'était pas un méchant homme, j'en conviens
volontiers; mais, à moins de changements improbables, il mourra
dans la peau d'un terrible original.

Il était professeur au Johannaeum, et faisait un cours de
minéralogie pendant lequel il se mettait régulièrement en colère
une fois ou deux.  Non point qu'il se préoccupât d'avoir des
élèves assidus à ses leçons, ni du degré d'attention qu'ils
lui accordaient, ni du succès qu'ils pouvaient obtenir par la
suite; ces détails ne l'inquiétaient guère.  Il professait
«subjectivement», suivant une expression de la philosophie
allemande, pour lui et non pour les autres.  C'était un savant
égoïste, un puits de science dont la poulie grinçait quand on en
voulait tirer quelque chose.  En un mot, un avare.

Il y a quelques professeurs de ce genre en Allemagne.

Mon oncle, malheureusement, ne jouissait pas d'une extrême
facilité de prononciation, sinon dans l'intimité, au moins quand
il parlait en public, et c'est un défaut regrettable chez un
orateur.  En effet, dans ses démonstrations au Johannaeum,
souvent le professeur s'arrêtait court; il luttait contre un mot
récalcitrant qui ne voulait pas glisser entre ses lèvres, un de
ces mots qui résistent, se gonflent et finissent par sortir sous
la forme peu scientifique d'un juron.  De là, grande colère.

Il y a en minéralogie bien des dénominations semi-grecques,
semi-latines, difficiles à prononcer, de ces rudes appellations
qui écorcheraient les lèvres d'un poète.  Je ne veux pas dire du
mal de cette science.  Loin de moi.  Mais lorsqu'on se trouve en
présence des cristallisations rhomboédriques, des résines
rétinasphaltes, des ghélénites, des tangasites, des molybdates de
plomb, des tungstates de manganèse et des titaniates de zircone,
il est permis à la langue la plus adroite de fourcher.

Or, dans la ville, on connaissait cette pardonnable infirmité de
mon oncle, et on, en abusait, et on l'attendait aux passages
dangereux, et il se mettait en fureur, et l'on riait, ce qui
n'est pas de bon goût, même pour des Allemands.  S'il y avait
donc toujours grande affluence d'auditeurs aux cours de
Lidenbrock, combien les suivaient assidûment qui venaient surtout
pour se dérider aux belles colères du professeur!

Quoi qu'il en soit, mon oncle, je ne saurais trop le dire, était
un véritable savant.  Bien qu'il cassât parfois ses échantillons
à les essayer trop brusquement, il joignait au génie du géologue
l'oeil du minéralogiste.  Avec son marteau, sa pointe d'acier,
son aiguille aimantée, son chalumeau et son flacon d'acide
nitrique, c'était un homme très fort.  A la cassure, à l'aspect,
à la dureté, à la fusibilité, au son, à l'odeur, au goût d'un
minéral quelconque, il le classait sans hésiter parmi les six
cents espèces que la science compte aujourd'hui.

Aussi le nom de Lidenbrock retentissait avec honneur dans les
gymnases et les associations nationales.  MM.  Humphry Davy, de
Humboldt, les capitaines Franklin et Sabine, ne manquèrent pas de
lui rendre visite à leur passage à Hambourg.  MM.  Becquerel,
Ebelmen, Brewster, Dumas, Milne-Edwards, aimaient à le consulter
sur des questions les plus palpitantes de la chimie.  Cette
science lui devait d'assez belles découvertes, et, en 1853,
il avait paru à Leipzig un _Traité de Cristallographie
transcendante_, par le professeur Otto Lidenbrock, grand in-folio
avec planches, qui cependant ne fit pas ses frais.

Ajoutez à cela que mon oncle était conservateur du musée
minéralogique de M.  Struve, ambassadeur de Russie, précieuse
collection d'une renommée européenne.

Voilà donc le personnage qui m'interpellait avec tant
d'impatience.  Représentez-vous un homme grand, maigre, d'une
santé de fer, et d'un blond juvénile qui lui ôtait dix bonnes
années de sa cinquantaine.  Ses gros yeux roulaient sans cesse
derrière des lunettes considérables; son nez, long et mince,
ressemblait à une lame affilée; les méchants prétendaient même
qu'il était aimanté et qu'il attirait la limaille de fer.  Pure
calomnie; il n'attirait que le tabac, mais en grande abondance,
pour ne point mentir.

Quand j'aurai ajouté que mon oncle faisait des enjambées
mathématiques d'une demi-toise, et si je dis qu'en marchant il
tenait ses poings solidement fermés, signe d'un tempérament
impétueux, on le connaîtra assez pour ne pas se montrer friand
de sa compagnie.

Il demeurait dans sa petite maison de Königstrasse, une
habitation moitié bois, moitié brique, à pignon dentelé; elle
donnait sur l'un de ces canaux sinueux qui se croisent au milieu
du plus ancien quartier de Hambourg que l'incendie de 1842 a
heureusement respecté.

La vieille maison penchait un peu, il est vrai, et tendait le
ventre aux passants; elle portait son toit incliné sur l'oreille,
comme la casquette d'un étudiant de la Tugendbund; l'aplomb de
ses lignes laissait à désirer; mais, en somme, elle se tenait
bien, grâce à un vieil orme vigoureusement encastré dans la
façade, qui poussait au printemps ses bourgeons en fleurs à
travers les vitraux des fenêtres.

Mon oncle ne laissait pas d'être riche pour un professeur
allemand.  La maison lui appartenait en toute propriété,
contenant et contenu.  Le contenu, c'était sa filleule Graüben,
jeune Virlandaise de dix-sept ans, la bonne Marthe et moi.  En ma
double qualité de neveu et d'orphelin, je devins son
aide-préparateur dans ses expériences.

J'avouerai que je mordis avec appétit aux sciences géologiques;
j'avais du sang de minéralogiste dans les veines, et je ne
m'ennuyais jamais en compagnie de mes précieux cailloux.

En somme, on pouvait vivre heureux dans cette maisonnette de
König-strasse, malgré les impatiences de son propriétaire, car,
tout en s'y prenant d'une façon un peu brutale, celui-ci ne m'en
aimait pas moins.  Mais cet homme-là ne savait pas attendre, et
il était plus pressé que nature.

Quand, en avril, il avait planté dans les pots de faïence de son
salon des pieds de réséda ou de volubilis, chaque matin il allait
régulièrement les tirer par les feuilles afin de hâter leur
croissance.

Avec un pareil original, il n'y avait qu'à obéir.  Je me
précipitai donc dans son cabinet.




II


Ce cabinet était un véritable musée.  Tous les échantillons du
règne minéral s'y trouvaient étiquetés avec l'ordre le plus
parfait, suivant les trois grandes divisions des minéraux
inflammables, métalliques et lithoïdes.

Comme je les connaissais, ces bibelots de la science minéralogique!
Que de fois, au lieu de muser avec des garçons de mon âge, je
m'étais plu à épousseter ces graphites, ces anthracites, ces
houilles, ces lignites, ces tourbes!  Et les bitumes, les
résines, les sels organiques qu'il fallait préserver du moindre
atome de poussière!  Et ces métaux, depuis le fer jusqu'à l'or,
dont la valeur relative disparaissait devant l'égalité absolue
des spécimens scientifiques!  Et toutes ces pierres qui eussent
suffi à reconstruire la maison de König-strasse, même avec une
belle chambre de plus, dont je me serais si bien arrangé!

Mais, en entrant dans le cabinet, je ne songeais guère à ces
merveilles.  Mon oncle seul occupait ma pensée.  Il était enfoui
dans son large fauteuil garni de velours d'Utrecht, et tenait
entre les mains un livre qu'il considérait avec la plus profonde
admiration.

«Quel livre!  quel livre!» s'écriait-il.

Cette exclamation me rappela que le professeur Lidenbrock était
aussi bibliomane à ses moments perdus; mais un bouquin n'avait de
prix à ses yeux qu'à la condition d'être introuvable, ou tout au
moins illisible.

«Eh bien!  me dit-il, tu ne vois donc pas?  Mais c'est un trésor
inestimable que j'ai rencontré ce matin en furetant dans la
boutique du juif Hevelius.

—Magnifique!» répondis-je avec un enthousiasme de commande.

En effet, à quoi bon ce fracas pour un vieil in-quarto dont le
dos et les plats semblaient faits d'un veau grossier, un bouquin
jaunâtre auquel pendait un signet décoloré?

Cependant les interjections admiratives du professeur ne
discontinuaient pas.

«Vois, disait-il, en se faisant à lui-même demandes et réponses;
est-ce assez beau?  Oui, c'est admirable!  Et quelle reliure!  Ce
livre s'ouvre-t-il facilement?  Oui, car il reste ouvert à
n'importe quelle page!  Mais se ferme-t-il bien?  Oui, car la
couverture et les feuilles forment un tout bien uni, sans se
séparer ni bâiller en aucun endroit.  Et ce dos qui n'offre pas
une seule brisure après sept cents ans d'existence!  Ah!  voilà
une reliure dont Bozerian, Closs ou Purgold eussent été fiers!»

En parlant ainsi, mon oncle ouvrait et fermait successivement le
vieux bouquin. Je ne pouvais faire moins que de l'interroger sur
son contenu, bien que cela ne m'intéressât aucunement.

«Et quel est donc le titre de ce merveilleux volume?  demandai-je
avec un empressement trop enthousiaste pour n'être pas feint.

—Cet ouvrage!  répondit mon oncle en s'animant, c'est
l'_Heims-Kringla_ de Snorre Turleson, le fameux auteur islandais
du douzième siècle; c'est la Chronique des princes norvégiens qui
régnèrent en Islande.

—Vraiment!  m'écriai-je de mon mieux, et, sans doute, c'est une
traduction en langue allemande?

—Bon!  riposta vivement le professeur, une traduction!  Et qu'en
ferais-je de ta traduction!  Qui se soucie de ta traduction!
Ceci est l'ouvrage original en langue islandaise, ce magnifique
idiome, riche et simple à la fois, qui autorise les combinaisons
grammaticales les plus variées et de nombreuses modifications de
mots!

—Comme l'allemand, insinuai-je avec assez de bonheur.

—Oui, répondit mon oncle en haussant les épaules; mais avec
cette différence que la langue islandaise admet les trois genres
comme le grec et décline les noms propres comme le latin!

—Ah!  fis-je un peu ébranlé dans mon indifférence, et les
caractères de ce livre sont-ils beaux?

—Des caractères!  qui te parle de caractères, malheureux Axel!
Il s'agit bien de caractères!  Ah!  tu prends cela pour un
imprimé!  Mais, ignorant, c'est un manuscrit, et un manuscrit
runique!...

—Runique?

—Oui!  Vas-tu me demander maintenant de t'expliquer ce mot?

—Je m'en garderai bien,» répliquai-je avec l'accent d'un homme
blessé dans son amour-propre.

Mais mon oncle continua de plus belle, et m'instruisit, malgré
moi, de choses que je ne tenais guère à savoir.

«Les runes, reprit-il, étaient des caractères d'écriture usités
autrefois en Islande, et, suivant la tradition, ils furent
inventés par Odin lui-même!  Mais regarde donc, admire donc,
impie, ces types qui sont sortis de l'imagination d'un dieu!»

Ma foi, faute de réplique, j'allais me prosterner, genre de
réponse qui doit plaire aux dieux comme aux rois, car elle a
l'avantage de ne jamais les embarrasser, quand un incident vint
détourner le cours de la conversation.

Ce fut l'apparition d'un parchemin crasseux qui glissa du bouquin
et tomba à terre.

Mon oncle se précipita sur ce brimborion avec une avidité facile
à comprendra.  Un vieux document, enfermé peut-être depuis un
temps immémorial dans un vieux livre, ne pouvait manquer d'avoir
un haut prix à ses yeux.

«Qu'est-ce que cela?» s'écria-t-il.

Et, en même temps, il déployait soigneusement sur sa table un
morceau de parchemin long de cinq pouces, large de trois, et sur
lequel s'allongeaient, en lignes transversales, des caractères de
grimoire.

En voici le fac-similé exact.  Je tiens à faire connaître ces
signes bizarres, car ils amenèrent le professeur Lidenbrock et
son neveu à entreprendre la plus étrange expédition du
dix-neuvième siècle:

    ᛯ  . ᛦ ᚳ ᛚ ᛚ ᚼ    ᛅ ᚼ ᛦ ᛅ ᚢ ᛅ ᛚ    ᚼ ᛅ ᛅ ᚴ ᛁ ᚦ ᛅ
    ᚼ ᛎ ᛏ ᚼ ᚼ ᛘ ᚠ    ᚢ ᚳ ᛏ ᛅ ᛁ ᛅ ᚠ    ᚳ ᛁ ᛅ ᚦ ᛦ ᚴ ᛅ
    ᚴ ᛏ  , ᚼ ᛐ ᛘ ᚳ    ᛐ ᛏ ᛦ ᛐ ᛏ ᛅ_ᚼ_  _ᚼ_ᛐ ᚭ ᚦ ᛦ ᛦ ᚳ
    ᛅ ᛘ ᛏ ᚳ ᛐ ᛅ_ᛁ_   ᚳ ᚢ ᛐ ᛅ ᚴ ᛏ       ᛦ ᛦ ᛁ ᛚ_ᚼ_ᛐ
   _ᛐ_ᛏ ᚢ ᛐ ᛐ ᛦ        . ᚳ ᚼ ᚴ ᛦ ᚴ       ᛁ ᛅ ᛐ ᛐ ᚲ ᚼ
    ᚴ ᚴ ᚦ ᛦ ᛘ ᛁ       ᛅ ᛅ ᚢ ᛏ ᚢ ᛚ       ᚠ ᛦ ᛐ ᚳ ᛏ ᚢ
    ᚦ ᛏ  , ᛁ ᛐ ᚴ       ᚭ ᚼ ᛅ ᛁ ᚲ ᚭ      _ᚴ_ᛅ ᚦ ᛁ ᛁ_ᛦ_

Le professeur considéra pendant quelques instants cette série de
caractères; puis il dit en relevant ses lunettes:

«C'est du runique; ces types sont absolument identiques à ceux du
manuscrit de Snorre Turleson!  Mais...  qu'est-ce que cela peut
signifier?»

Comme le runique me paraissait être une invention de savants pour
mystifier le pauvre monde, je ne fus pas fâché de voir que mon
oncle n'y comprenait rien.  Du moins, cela me sembla ainsi au
mouvement de ses doigts qui commençaient à s'agiter terriblement.

«C'est pourtant du vieil islandais!» murmurait-il entre ses
dents.

Et le professeur Lidenbrock devait bien s'y connaître, car il
passait pour être un véritable polyglotte.  Non pas qu'il parlât
couramment les deux mille langues et les quatre mille idiomes
employés à la surface du globe, mais enfin il en savait sa bonne
part.

Il allait donc, en présence de cette difficulté, se livrer à
toute l'impétuosité de son caractère, et je prévoyais une scène
violente, quand deux heures sonnèrent au petit cartel de la
cheminée.

Aussitôt la bonne Marthe ouvrit la porte du cabinet en disant:

«La soupe est servie.

—Au diable la soupe, s'écria mon oncle, et celle qui l'a faite,
et ceux qui la mangeront!»

Marthe s'enfuit; je volai sur ses pas, et, sans savoir comment,
je me trouvai assis à ma place habituelle dans la salle à manger.

J'attendis quelques instants.  Le professeur ne vint pas.
C'était la première fois, à ma connaissance, qu'il manquait à la
solennité du dîner.  Et quel dîner, cependant!  une soupe au
persil, une omelette au jambon relevée d'oseille à la muscade,
une longe de veau à la compote de prunes, et, pour dessert, des
crevettes au sucre, le tout arrosé d'un joli vin de la Moselle.

Voilà ce qu'un vieux papier allait coûter à mon oncle.  Ma foi,
en qualité de neveu dévoué, je me crûs obligé de manger pour lui,
et même pour moi.  Ce que je fis en conscience.

«Je n'ai jamais vu chose pareille!  disait la bonne Marthe en
servant.  M.  Lidenbrock qui n'est pas à table!

—C'est à ne pas le croire.

—Cela présage quelque événement grave!» reprenait la vieille
servante en hochant la tête.

Dans mon opinion, cela ne présageait rien, sinon une scène
épouvantable, quand mon oncle trouverait son dîner dévoré.

J'en étais à ma dernière crevette, lorsqu'une voix retentissante
m'arracha aux voluptés du dessert.  Je ne fis qu'un bond de la
salle dans le cabinet.




III


«C'est évidemment du runique, disait le professeur en fronçant le
sourcil.  Mais il y a un secret, et je le découvrirai, sinon...»

Un geste violent acheva sa pensée.

«Mets-toi là, ajouta-t-il en m'indiquant la table du poing, et
écris.»

En un instant je fus prêt.

«Maintenant, je vais te dicter chaque lettre de notre alphabet
qui correspond à l'un de ces caractères islandais.  Nous verrons
ce que cela donnera.  Mais, par saint Michel!  garde-toi bien de
te tromper!»

La dictée commença.  Je m'appliquai de mon mieux; chaque lettre
fut appelée l'une après l'autre, et forma l'incompréhensible
succession des mots suivants:

    mm . r n l l s    e s r e u e l    s e e c J d e
     s g t s s m f    u n t e i e f    n i e d r k e
     k t , s a m n    a t r a t e S    S a o d r r n
     e m t n a e I    n u a e c t      r r i l S a
     A t u a a r      . n s c r c      i e a a b s
     c c d r m i      e e u t u l      f r a n t u
     d t , i a c      o s e i b o      K e d i i Y

Quand ce travail fut terminé, mon oncle prit vivement la feuille
sur laquelle je venais d'écrire, et il l'examina longtemps avec
attention.

«Qu'est-ce que cela veut dire?» répétait-il machinalement.

Sur l'honneur, je n'aurais pas pu le lui apprendre.  D'ailleurs
il ne m'interrogea pas à cet égard, et il continua de se parler à
lui-même:

«C'est ce que nous appelons un cryptogramme, disait-il, dans
lequel le sens est caché sous des lettres brouillées à dessein,
et qui, convenablement disposées, formeraient une phrase
intelligible!  Quand je pense qu'il y a là peut-être
l'explication ou l'indication d'une grande découverte!»

Pour mon compte, je pensais qu'il n'y avait absolument rien, mais
je gardai prudemment mon opinion.

Le professeur prit alors le livre et le parchemin, et les compara
tous les deux.

«Ces deux écritures ne sont pas de la même main, dit-il; le
cryptogramme est postérieur au livre, et j'en vois tout d'abord
une preuve irréfragable.  En effet, la première lettre est une
double M qu'on chercherait, vainement dans le livre de Turleson,
car elle ne fut ajoutée à l'alphabet islandais qu'au quatorzième
siècle.  Ainsi donc, il y a au moins deux cents ans entre le
manuscrit et le document.»

Cela j'en conviens, me parut assez logique.

«Je suis donc conduit à penser, reprit mon oncle, que l'un des
possesseurs de ce livre aura tracé ces caractères mystérieux.
Mais qui diable était ce possesseur?  N'aurait-il point mis son
nom à quelque endroit de ce manuscrit?»

Mon oncle releva ses lunettes, prit une forte loupe, et passa
soigneusement en revue les premières pages du livre.  Au verso de
la seconde, celle du faux titre, il découvrit une sorte de
macule, qui faisait à l'oeil l'effet d'une tache d'encre.
Cependant, en y regardant de près, on distinguait quelques
caractères à demi effacés.  Mon oncle comprit que là était le
point intéressant; il s'acharna donc sur la macule et, sa grosse
loupe aidant, il finit par reconnaître les signes que voici,
caractères runiques qu'il lut sans hésiter:

  ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ   ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ

«Arne Saknussem!  s'écria-t-il d'un ton triomphant, mais c'est un
nom cela, et un nom islandais encore!  celui d'un savant du
seizième siècle, d'un alchimiste célèbre!»

Je regardai mon oncle avec une certaine admiration.

«Ces alchimistes, reprit-il, Avicenne, Bacon, Lulle, Paracelse,
étaient les véritables, les seuls savants de leur époque.  Ils
ont fait des découvertes dont nous avons le droit d'être étonnés.
Pourquoi, ce Saknussemm n'aurait-il pas enfoui sous cet
incompréhensible cryptogramme quelque surprenante invention?
Cela doit être ainsi.  Cela est.»

L'imagination du professeur s'enflammait à cette hypothèse.

«Sans doute, osai-je répondre, mais quel intérêt pouvait avoir ce
savant à cacher ainsi quelque merveilleuse découverte?

—Pourquoi?  pourquoi?  Eh!  le sais-je?  Galilée n'en a-t-il pas
agi ainsi pour Saturne?  D'ailleurs, nous verrons bien; j'aurai
le secret de ce document, et je ne prendrai ni nourriture ni
sommeil avant de l'avoir deviné.

—Oh!  pensai-je.

—Ni toi, non plus, Axel, reprit-il.

—Diable!  me dis-je, il est heureux que j'aie dîné pour deux!

—Et d'abord, fit mon oncle, il faut trouver la langue de ce
«chiffre.» Cela ne doit pas être difficile.»

A ces mots, je relevai vivement la tête.  Mon oncle reprit son
soliloque:

«Rien n'est plus aisé.  Il y a dans ce document cent trente-deux
lettres qui donnent soixante-dix-neuf consonnes contre
cinquante-trois voyelles.  Or, c'est à peu près suivant cette
proportion que sont formés les mots des langues méridionales,
tandis que les idiomes du nord sont infiniment plus riches en
consonnes.  Il s'agit donc d'une langue du midi.»

Ces conclusions étaient fort justes.

«Mais quelle est cette langue?»

C'est là que j'attendais mon savant, chez lequel cependant je
découvrais un profond analyste.

«Ce Saknussemm, reprit-il, était un homme instruit; or, dès qu'il
n'écrivait pas dans sa langue maternelle, il devait choisir de
préférence la langue courante entre les esprits cultivés du
seizième siècle, je veux dire le latin.  Si je me trompe, je
pourrai essayer de l'espagnol, du français, de l'italien, du
grec, de l'hébreu.  Mais les savants du seizième siècle
écrivaient généralement en latin.  J'ai donc le droit de dire _à
priori_: ceci est du latin.»

Je sautai sur ma chaise.  Mes souvenirs de latiniste se
révoltaient contre la prétention que cette suite de mots baroques
pût appartenir à la douce langue de Virgile.

«Oui!  du latin, reprit mon oncle, mais du latin brouillé.

—A la bonne heure!  pensai-je.  Si tu le débrouilles, tu seras
fin, mon oncle.

—Examinons bien, dit-il, en reprenant la feuille sur laquelle
j'avais écrit.  Voilà une série de cent trente-deux lettres qui
se présentent sous un désordre apparent.  Il y a des mots où les
consonnes se rencontrent seules comme le premier «mrnlls,»
d'autres où les voyelles, au contraire, abondent, le cinquième,
par exemple, «unteief,» ou l'avant-dernier «oseibo.» Or, cette
disposition n'a évidemment pas été combinée; elle est donnée
_mathématiquement_ par la raison inconnue qui a présidé à la
succession de ces lettres.  Il me parait certain que la phrase
primitive a été écrite régulièrement, puis retournée suivant une
loi qu'il faut découvrir.  Celui qui posséderait la clef de ce
«chiffre» le lirait couramment.  Mais quelle est cette clef?
Axel, as-tu cette clef?»

A cette question je ne répondis rien, et pour cause.  Mes regards
s'étaient arrêtés sur un charmant portrait suspendu au mur, le
portrait de Graüben.  La pupille de mon oncle se trouvait alors à
Altona, chez une de ses parentes, et son, absence me rendait fort
triste, car, je puis l'avouer maintenant, la jolie Virlandaise et
le neveu du professeur s'aimaient avec toute la patience et toute
la tranquillité allemandes; nous nous étions fiancés à l'insu de
mon oncle, trop géologue pour comprendre de pareils sentiments.
Graüben était une charmante jeune fille blonde aux yeux bleus,
d'un caractère un peu grave, d'un esprit un peu sérieux; mais
elle ne m'en aimait pas moins; pour mon compte, je l'adorais, si
toutefois ce verbe existe dans la langue tudesque!  L'image de ma
petite Virlandaise me rejeta donc, en un instant, du monde des
réalités dans celui des chimères, dans celui des souvenirs.

Je revis la fidèle compagne de mes travaux et de mes plaisirs.
Elle m'aidait à ranger chaque jour les précieuses pierres de mon
oncle; elle les étiquetait avec moi.  C'était une très forte
minéralogiste que mademoiselle Graüben!  Elle aimait à
approfondir les questions ardues de la science.  Que de douces
heures nous avions passées à étudier ensemble, et combien
j'enviai souvent le sort de ces pierres insensibles qu'elle
maniait de ses charmantes mains.

Puis, l'instant de là récréation venue, nous sortions tous les
deux; nous prenions par les allées touffues de l'Alsser, et nous
nous rendions de compagnie au vieux moulin goudronné qui fait si
bon effet à l'extrémité du lac; chemin faisant, on causait en se
tenant par la main; je lui racontais des choses dont elle riait
de son mieux; on arrivait ainsi jusqu'au bord de l'Elbe, et,
après avoir dit bonsoir aux cygnes qui nagent parmi les grands
nénuphars blancs, nous revenions au quai par la barque à vapeur.

Or, j'en étais là de mon rêve, quand mon oncle, frappant la table
du poing, me ramena violemment à la réalité.

«Voyons, dit-il, la première, idée qui doit se présenter à
l'esprit pour brouiller les lettres d'une phrase, c'est, il me
semble, d'écrire les mots verticalement au lieu de les tracer
horizontalement.

—Tiens!  pensai-je.

—Il faut voir ce que cela produit, Axel, jette une phrase
quelconque sur ce bout de papier; mais, au lieu de disposer les
lettres à la suite les unes des autres, mets-les successivement
par colonnes verticales, de manière à les grouper en nombre de
cinq ou six.»

Je compris ce dont il s'agissait, et immédiatement j'écrivis de
haut en bas:

           J  m  n  e  ,  b
           e  e  ,  t  G  e
           t' b  m  i  r  n
           a  i a   t  a !
           i  e  p  e  ü

«Bon, dit le professeur, sans avoir lu.  Maintenant, dispose ces
mots sur une ligne horizontale.

J'obéis, et j'obtins la phrase suivante:

    Jmne,b   ee,tGe   t'bmirn   aiata!  iepeü

«Parfait!  fit mon oncle en m'arrachant le papier des mains,
voilà qui a déjà la physionomie du vieux document; les voyelles
sont groupées ainsi que les consonnes dans le même désordre; il y
a même des majuscules au milieu des mots, ainsi que des virgules,
tout comme dans le parchemin de Saknussemm!»

Je ne puis m'empêcher de trouver ces remarques fort ingénieuses.

«Or, reprit mon oncle en s'adressant directement à moi, pour lire
la phrase que tu viens d'écrire, et que je ne connais pas, il me
suffira de prendre successivement la première lettre de chaque
mot, puis la seconde, puis la troisième, ainsi de suite.

Et mon oncle, à son grand étonnement, et surtout au mien, lut:

    _Je t'aime bien, ma petite Graüben_!

«Hein!» fit le professeur.

Oui, sans m'en douter, en amoureux maladroit, j'avais tracé cette
phrase compromettante!

«Ah!  tu aimes Graüben!  reprit mon oncle d'un véritable ton de
tuteur!

—Oui ...  Non ...  balbutiai-je!

—Ah!  tu aimes Graüben, reprit-il machinalement.  Eh bien,
appliquons mon procédé au document en question!»

Mon oncle, retombé dans son absorbante contemplation, oubliait
déjà mes imprudentes paroles.  Je dis imprudentes, car la tête du
savant ne pouvait comprendre les choses du coeur.  Mais,
heureusement, la grande affaire du document l'emporta.

Au moment de faire son expérience capitale, les yeux du
professeur Lidenbrock lancèrent des éclairs à travers ses
lunettes; ses doigts tremblèrent, lorsqu'il reprit le vieux
parchemin; il était sérieusement ému.  Enfin il toussa fortement,
et d'une voix grave, appelant successivement la première lettre,
puis la seconde de chaque mot; il me dicta la série suivante:

    _mmessunkaSenrA.icefdoK.segnittamurtn
     ecertserrette,rotaivsadua,ednecsedsadne
     lacartniiiluJsiratracSarbmutabiledmek
     meretarcsilucoYsleffenSnI_

En finissant, je l'avouerai, j'étais émotionné, ces lettres,
nommées une à une, ne m'avaient présenté aucun sens à l'esprit;
j'attendais donc que le professeur laissât se dérouler
pompeusement entre ses lèvres une phrase d'une magnifique
latinité.

Mais, qui aurait pu le prévoir!  Un violent coup de poing ébranla
la table.  L'encre rejaillit, la plume me sauta des mains.

«Ce n'est pas cela!  s'écria mon oncle, cela n'a pas le sens
commun!»

Puis, traversant le cabinet comme un boulet, descendant
l'escalier comme une avalanche, il se précipita dans
König-strasse, et s'enfuit à toutes jambes.




IV


«Il est parti?  s'écria Marthe en accourant au bruit de la porte
de la rue qui, violemment refermée, venait d'ébranler la maison
tout entière.

—Oui!  répondis-je, complètement parti!

—Eh bien?  et son dîner?  fit la vieille servante.

—Il ne dînera pas!

—Et son souper?

—Il ne soupera pas!

—Comment?  dit Marthe en joignant les mains.

—Non, bonne Marthe, il ne mangera plus, ni personne dans la
maison!  Mon oncle Lidenbrock nous met tous à la diète jusqu'au
moment où il aura déchiffré un vieux grimoire qui est absolument
indéchiffrable!

—Jésus!  nous n'avons donc plus qu'à mourir de faim!»

Je n'osai pas avouer qu'avec un homme aussi absolu que mon oncle,
c'était un sort inévitable.

La vieille servante, sérieusement alarmée, retourna dans sa
cuisine en gémissant.

Quand je fus seul, l'idée me vint d'aller tout conter à Graüben;
mais comment quitter la maison?  Et s'il m'appelait?  Et s'il
voulait recommencer ce travail logogriphique, qu'on eût vainement
proposé au vieil OEdipe!  Et si je ne répondais pas à son appel,
qu'adviendrait-il?

Le plus sage était de rester.  Justement, un minéralogiste de
Besançon venait de nous adresser une collection de géodes
siliceuses qu'il fallait classer.  Je me mis au travail.  Je
triai, j'étiquetai, je disposai dans leur vitrine toutes ces
pierres creuses au-dedans desquelles s'agitaient de petits
cristaux.

Mais cette occupation ne m'absorbait pas; l'affaire du vieux
document ne laissait point de me préoccuper étrangement.  Ma tête
bouillonnait, et je me sentais pris d'une vague inquiétude.
J'avais le pressentiment d'une catastrophe prochaine.

Au bout d'une heure, mes géodes étaient étagées avec ordre.  Je
me laissai aller alors dans le grand fauteuil d'Utrecht, les bras
ballants et la tête renversée.  J'allumai ma pipe à long tuyau
courbe, dont le fourneau sculpté représentait une naïade
nonchalamment étendue; puis, je m'amusai à suivre les progrès de
la carbonisation, qui de ma naïade faisait peu à peu une négresse
accomplie.  De temps en temps, j'écoutais si quelque pas
retentissait dans l'escalier.  Mais non.  Où pouvait être mon
oncle en ce moment?  Je me le figurais courant sous les beaux
arbres de la route d'Altona, gesticulant, tirant au mur avec sa
canne, d'un bras violent battant les herbes, décapitant les
chardons et troublant dans leur repos les cigognes solitaires.

Rentrerait-il triomphant ou découragé?  Qui aurait raison l'un de
l'autre, du secret ou de lui?  Je m'interrogeais ainsi, et,
machinalement, je pris entre mes doigts la feuille de papier sur
laquelle s'allongeait l'incompréhensible série des lettres
tracées par moi.  Je me répétais:

«Qu'est-ce que cela signifie?»

Je cherchai à grouper ces lettres de manière à former des mots.
Impossible.  Qu'on les réunit par deux, trois, ou cinq, ou six,
cela ne donnait absolument rien d'intelligible; il y avait bien
les quatorzième; quinzième et seizième lettres qui faisaient le
mot anglais «ice», et la quatre-vingt-quatrième, la
quatre-vingt-cinquième et la quatre-vingt-sixième formaient le
mot «sir».  Enfin, dans le corps du document, et à la deuxième et
à la troisième ligne, je remarquai aussi les mots latins «rota»,
«mutabile», «ira», «neo», «atra».

«Diable, pensai-je, ces derniers mots sembleraient donner raison
à mon oncle sur la langue du document!  Et même, à la quatrième
ligne, j'aperçois encore le mot «luco» qui se traduit par «bois
sacré».  Il est vrai qu'à la troisième, on lit le mot «tabiled»
de tournure parfaitement hébraïque, et à la dernière, les
vocables «mer», «arc», «mère», qui sont purement français.»

Il y avait là de quoi perdre la tête!  Quatre idiomes différents
dans cette phrase absurde!  Quel rapport pouvait-il exister entre
les mots «glace, monsieur, colère, cruel, bois sacré, changeant,
mère, arc ou mer?» Le premier et le dernier seuls se
rapprochaient facilement; rien d'étonnant que, dans un document
écrit en Islande, il fût question d'une «mer de glace».  Mais de
là à comprendre le reste du cryptogramme, c'était autre chose.

Je me débattais donc contre une insoluble difficulté; mon cerveau
s'échauffait; mes yeux clignaient sur la feuille de papier; les
cent trente-deux lettres semblaient voltiger autour de moi, comme
ces larmes d'argent qui glissent dans l'air autour de notre tête,
lorsque le sang s'y est violemment porté.

J'étais en proie à une sorte d'hallucination; j'étouffais; il me
fallait de l'air.  Machinalement, je m'éventai avec la feuille de
papier, dont le verso et le recto se présentèrent successivement
à mes regards.

Quelle fut ma surprise, quand, dans l'une de ces voltes rapides,
au moment où le verso se tournait vers moi, je crus voir
apparaître des mots parfaitement lisibles, des mots latins, entre
autres «craterem» et «terrestre».

Soudain une lueur se fit dans mon esprit; ces seuls indices me
firent entrevoir la vérité; j'avais découvert la loi du chiffre.
Pour lire ce document, il n'était pas même nécessaire de le lire
à travers la feuille retournée!  Non.  Tel il était, tel il
m'avait été dicté, tel il pouvait être épelé couramment.  Toutes
les ingénieuses combinaisons du professeur se réalisaient; il
avait eu raison pour la disposition des lettres, raison pour la
langue du document!  Il s'en fallut d'un «rien» qu'il pût lire
d'un bout à l'autre cette phrase latine, et ce «rien», le hasard
venait de me le donner!

On comprend si je fus ému!  Mes yeux se troublèrent.  Je ne
pouvais m'en servir.  J'avais étalé la feuille de papier sur la
table.  Il me suffisait d'y jeter un regard pour devenir
possesseur du secret.

Enfin je parvins à calmer mon agitation.  Je m'imposai la loi de
faire deux fois le tour de la chambre pour apaiser mes nerfs, et
je revins m'engouffrer dans le vaste fauteuil.

«Lisons», m'écriai-je, après avoir refait dans mes poumons une
ample provision d'air.

Je me penchai sur la table; je posai mon doigt successivement sur
chaque lettre, et, sans m'arrêter, sans hésiter, un instant, je
prononçai à haute voix la phrase tout entière.

Mais quelle stupéfaction, quelle terreur m'envahit!  Je restai
d'abord comme frappé d'un coup subit.  Quoi!  ce que je venais
d'apprendre s'était accompli!  un homme avait eu assez d'audace
pour pénétrer!  ...

«Ah!  m'écriai-je en bondissant: mais non!  mais non!  mon oncle
ne le saura pas!  Il ne manquerait plus qu'il vint à connaître un
semblable voyage!  Il voudrait en goûter aussi!  Rien ne pourrait
l'arrêter!  Un géologue si déterminé!  il partirait quand même,
malgré tout, en dépit de tout!  Et il m'emmènerait avec lui, et
nous n'en reviendrions pas!  Jamais!  jamais!»

J'étais dans une surexcitation difficile à peindre.

«Non!  non!  ce ne sera pas, dis-je avec énergie, et, puisque je
peux empêcher qu'une pareille idée vienne à l'esprit de mon
tyran, je le ferai.  A tourner et à retourner ce document, il
pourrait par hasard en découvrir la clef!  Détruisons-le.»

Il y avait un reste de feu dans la cheminée.  Je saisis non
seulement la feuille de papier, mais le parchemin de Saknussem;
d'une main fébrile j'allais précipiter le tout sur les charbons
et anéantir ce dangereux secret, quand la porte du cabinet
s'ouvrit.  Mon oncle parut.




V


Je n'eus que le temps de replacer sur la table le malencontreux
document.

Le professeur Lidenbrock paraissait profondément absorbé.  Sa
pensée dominante ne lui laissait pas un instant de répit; il
avait évidemment scruté, analysé l'affaire, mis en oeuvre toutes
les ressources de son imagination pendant sa promenade, et il
revenait appliquer quelque combinaison nouvelle.

En effet, il s'assit dans son fauteuil, et, la plume à la main,
il commença à établir des formules qui ressemblaient à un calcul
algébrique.

Je suivais du regard sa main frémissante; je ne perdais pas un
seul de ses mouvements.  Quelque résultat inespéré allait-il donc
inopinément se produire?  Je tremblais, et sans raison, puisque
la vraie combinaison, la «seule» étant déjà trouvée, toute autre
recherche devenait forcément vaine.

Pendant trois longues heures, mon oncle travailla sans parler,
sans lever la tête, effaçant, reprenant, raturant, recommençant
mille fois.

Je savais bien que, s'il parvenait à arranger des lettres suivant
toutes les positions relatives qu'elles pouvaient occuper, la
phrase se trouverait faite.  Mais je savais aussi que vingt
lettres seulement peuvent former deux quintillions, quatre cent
trente-deux quatrillions, neuf cent deux trillions, huit
milliards, cent soixante-seize millions, six cent quarante mille
combinaisons.  Or, il y avait cent trente-deux lettres dans la
phrase, et ces cent trente-deux lettres donnaient un nombre de
phrases différentes composé de cent trente-trois chiffres au
moins, nombre presque impossible à énumérer et qui échappe à
toute appréciation.

J'étais rassuré sur ce moyen héroïque de résoudre le problème.

Cependant le temps s'écoulait; la nuit se fit; les bruits de la
rue s'apaisèrent; mon oncle, toujours courbé sur sa tâche, ne vit
rien, pas même la bonne Marthe qui entr'ouvrit la porte; il
n'entendit rien, pas même la voix de cette digne servante,
disant:

«Monsieur soupera-t-il ce soir?»

Aussi Marthe dut-elle s'en aller sans réponse: pour moi, après
avoir résisté pendant quelque temps, je fus pris d'un invincible
sommeil, et je m'endormis sur un bout du canapé, tandis que mon
oncle Lidenbrock calculait et raturait toujours.

Quand je me réveillai, le lendemain, l'infatigable piocheur était
encore au travail.  Ses yeux rouges, son teint blafard, ses
cheveux entremêlés sous sa main fiévreuse, ses pommettes
empourprées indiquaient assez sa lutte terrible avec
l'impossible, et, dans quelles fatigues de l'esprit, dans quelle
contention du cerveau, les heures durent s'écouler pour lui.

Vraiment, il me fit pitié.  Malgré les reproches que je croyais
être en droit de lui faire, une certaine émotion me gagnait.  Le
pauvre homme était tellement possédé de son idée, qu'il oubliait
de se mettre en colère; toutes ses forces vives se concentraient
sur un seul point, et, comme elles ne s'échappaient pas par leur
exutoire ordinaire, on pouvait craindre que leur tension ne le
fît éclater d'un instant à l'autre.

Je pouvais d'un geste desserrer cet étau de fer qui lui serrait
le crâne, d'un mot seulement!  Et je n'en fis rien.

Cependant j'avais bon coeur.  Pourquoi restai-je muet en pareille
circonstance?  Dans l'intérêt même de mon oncle.

«Non, non, répétai-je, non, je ne parlerai pas!  Il voudrait y
aller, je le connais; rien ne saurait l'arrêter.  C'est une
imagination volcanique, et, pour faire ce que d'autres géologues
n'ont point fait, il risquerait sa vie.  Je me tairai; je
garderai ce secret dont le hasard m'a rendu maître; le découvrir,
ce serait tuer le professeur Lidenbrock.  Qu'il le devine, s'il
le peut; je ne veux pas me reprocher un jour de l'avoir conduit à
sa perte.

Ceci bien résolu, je me croisai les bras, et j'attendis.  Mais
j'avais compté sans un incident qui se produisit à quelques
heures de là.

Lorsque la bonne Marthe voulut sortir de la maison pour se rendre
au marché, elle trouva la porte close; la grosse clef manquait à
la serrure.

Qui l'avait ôtée?  Mon oncle évidemment, quand il rentra la
veille après son excursion précipitée.

Était-ce à dessein?  Était-ce par mégarde?  Voulait-il nous
soumettre aux rigueurs de la faim?  Cela m'eût paru un peu fort.
Quoi!  Marthe et moi, nous serions victimes d'une situation qui
ne nous regardait pas le moins du monde?  Sans doute, et je me
souvins d'un précédent de nature à nous effrayer.  En effet, il y
a quelques années, à l'époque où mon oncle travaillait à sa
grande classification minéralogique, il demeura quarante-huit
heures sans manger, et toute sa maison dut se conformer à cette
diète scientifique.  Pour mon compte, j'y gagnai des crampes
d'estomac fort peu récréatives chez un garçon d'un naturel assez
vorace.

Or, il me parut que le déjeuner allait faire défaut comme le
souper de la veille.  Cependant je résolus d'être héroïque et de
ne pas céder devant les exigences de la faim.  Marthe prenait
cela très au sérieux et se désolait, la bonne femme.  Quant à
moi, l'impossibilité de quitter la maison me préoccupait
davantage et pour cause.  On me comprend bien.

Mon oncle travaillait toujours; son imagination se perdait dans
le monde idéal des combinaisons; il vivait loin de la terre, et
véritablement en dehors des besoins terrestres.

Vers midi, la faim m'aiguillonna sérieusement; Marthe, très
innocemment, avait dévoré la veille les provisions du
garde-manger; il ne restait plus rien à la maison, Cependant je
tins bon.  J'y mettais une sorte de point d'honneur.

Deux heures sonnèrent.  Cela devenait ridicule, intolérable même;
j'ouvrais des yeux démesurés.  Je commençai à me dire que
j'exagérais l'importance du document; que mon oncle n'y
ajouterait pas foi; qu'il verrait là une simple mystification;
qu'au pis aller on le retiendrait malgré lui, s'il voulait tenter
l'aventure; qu'enfin il pouvait découvrit lui-même la clef du
«chiffre», et que j'en serais alors pour mes frais d'abstinence.

Ces raisons, que j'eusse rejetées la veille avec indignation, me
parurent excellentes; je trouvai même parfaitement absurde
d'avoir attendu si longtemps, et mon parti fut pris de tout dire.

Je cherchais donc une entrée en matière, pas trop brusque, quand
le professeur se leva, mit son chapeau et se prépara à sortir.

Quoi, quitter la maison, et nous enfermer encore!  Jamais.

«Mon oncle!» dis-je.

Il ne parut pas m'entendre.

«Mon oncle Lidenbrock!  répétai-je en élevant la voix.

—Hein?  fit-il comme un homme subitement réveillé.

—Eh bien!  cette clef?

—Quelle clef?  La clef de la porte?

—Mais non, m'écriai-je, la clef du document!»

Le professeur me regarda par-dessus ses lunettes; il remarqua
sans doute quelque chose d'insolite dans ma physionomie, car il
me saisit vivement le bras, et, sans pouvoir parler, il
m'interrogea du regard.  Cependant jamais demande ne fut formulée
d'une façon plus nette.

Je remuai la tête de haut en bas.

Il secoua la sienne avec une sorte de pitié, comme s'il avait
affaire à un fou.

Je fis un geste plus affirmatif.

Ses yeux brillèrent d'un vif éclat; sa main devint menaçante.

Cette conversation muette dans ces circonstances eût intéressé le
spectateur le plus indifférent.  Et vraiment j'en arrivais à ne
plus oser parler, tant je craignais que mon oncle ne m'étouffât
dans les premiers embrassements de sa joie.  Mais il devint si
pressant qu'il fallut répondre.

«Oui, cette clef!...  le hasard!...

—Que dis-tu?  s'écria-t-il avec une indescriptible émotion.

—Tenez, dis-je en lui présentant la feuille de papier sur
laquelle j'avais écrit, lisez.

—Mais cela ne signifie rien!  répondit-il en froissant la
feuille.

—Rien, en commençant à lire par le commencement, mais par la
fin...»

Je n'avais pas achevé ma phrase que le professeur poussait un
cri, mieux qu'un cri, un véritable rugissement!  Une révélation
venait de se faire, dans son esprit.  Il était transfiguré.

«Ah!  ingénieux Saknussemm!  s'écria-t-il, tu avais donc d'abord
écrit ta phrase à l'envers!»

Et se précipitant sur la feuille de papier, l'oeil trouble, la
voix émue, il lut le document tout entier, en remontant de la
dernière lettre à la première.

Il était conçu en ces termes:

  _In Sneffels Yoculis craterem kem delibat umbra Scartaris Julii
  intra calendas descende, audas viator, et terrestre centrum
  attinges.  Kod feci.  Arne Saknussem_.

Ce qui, de ce mauvais latin, peut être traduit ainsi:

  _Descends dans le cratère du Yocul de Sneffels que l'ombre du
  Scartaris vient caresser avant les calendes de Juillet,
  voyageur audacieux, et tu parviendras au centre de la Terre.
  Ce que j'ai fait.  Arne Saknussemm_,

Mon oncle, à cette lecture, bondit comme s'il eût inopinément
touché une bouteille de Leyde.  Il était magnifique d'audace, de
joie et de conviction.  Il allait et venait; il prenait sa tête à
deux mains; il déplaçait les siéges; il empilait ses livres; il
jonglait, c'est à ne pas le croire, avec ses précieuses géodes;
il lançait un coup de poing par-ci, une tape par-là.  Enfin ses
nerfs se calmèrent et, comme un homme épuisé par une trop grande
dépense de fluide, il retomba dans son fauteuil.

«Quelle heure est-il donc?  demanda-t-il après quelques instants
de silence.

—Trois heures, répondis-je.

—Tiens!  mon dîner a passé vite. Je meurs de faim.  A table.
Puis ensuite...

—Ensuite?

—Tu feras ma malle.

—Hein!  m'écriai-je.

—Et la tienne!» répondit l'impitoyable professeur en entrant
dans la salle à manger.




VI


A ces paroles, un frisson me passa par tout le corps.  Cependant
je me contins.  Je résolus même de faire bonne figure.  Des
arguments scientifiques pouvaient seuls arrêter le professeur
Lidenbrock; or, il y en avait, et de bons, contre la possibilité
d'un pareil voyage.  Aller au centre de la terre!  Quelle folie!
Je réservai ma dialectique pour le moment opportun, et je
m'occupai du repas.

Inutile de rapporter les imprécations de mon oncle devant la
table desservie.  Tout s'expliqua.  La liberté fut rendue à la
bonne Marthe.  Elle courut au marché et fit si bien, qu'une heure
après ma faim était calmée, et je revenais au sentiment de la
situation.

Pendant le repas, mon oncle fut presque gai; il lui échappait de
ces plaisanteries de savant qui ne sont jamais bien dangereuses.
Après le dessert, il me fit signe de le suivre dans son cabinet.

J'obéis.  Il s'assit à un bout de sa table de travail, et moi à
l'autre.

«Axel, dit-il d'une voix assez douce, tu es un garçon très
ingénieux; tu m'as rendu là un fier service, quand, de guerre
lasse, j'allais abandonner cette combinaison.  Où me serais-je
égaré?  Nul ne peut le savoir!  Je n'oublierai jamais cela, mon
garçon, et de la gloire que nous allons acquérir tu auras ta
part.

«Allons!  pensai-je, il est de bonne humeur; le moment est venu
de discuter cette gloire.

—Avant tout, reprit mon oncle, je te recommande le secret le
plus absolu, tu m'entends?  Je ne manque pas d'envieux dans le
monde des savants, et beaucoup voudraient entreprendre ce voyage,
qui ne s'en douteront qu'à notre retour.

—Croyez-vous, dis-je, que le nombre de ces audacieux fût si
grand?

—Certes!  qui hésiterait à conquérir une telle renommée?  Si ce
document était connu, une armée entière de géologues se
précipiterait sur les traces d'Arne Saknussemm!

—Voilà ce dont je ne suis pas persuadé, mon oncle, car rien ne
prouve l'authenticité de ce document.

—Comment!  Et le livre dans lequel nous l'avons découvert!

—Bon!  j'accorde que ce Saknussemm ait écrit ces lignes, mais
s'ensuit-il qu'il ait réellement accompli ce voyage, et ce vieux
parchemin ne peut-il renfermer une mystification?»

Ce dernier mot, un peu hasardé, je regrettai presque de l'avoir
prononcé; le professeur fronça son épais sourcil, et je craignais
d'avoir compromis les suites de cette conversation.  Heureusement
il n'en fut rien.  Mon sévère interlocuteur ébaucha une sorte de
sourire sur ses lèvres et répondit:

«C'est ce que nous verrons.

—Ah!  fis-je un peu vexé; mais permettez-moi d'épuiser la série
des objections relatives à ce document.

—Parle, mon garçon, ne te gêne pas.  Je te laisse toute liberté
d'exprimer ton opinion.  Tu n'es plus mon neveu, mais mon
collègue.  Ainsi, va.

—Eh bien, je vous demanderai d'abord ce que sont ce Yocul, ce
Sneffels et ce Scartaris, dont je n'ai jamais entendu parler?

—Rien n'est plus facile.  J'ai précisément reçu, il y a quelque
temps, une carte de mon ami Peterman, de Leipzig; elle ne pouvait
arriver plus à propos.  Prends le troisième atlas dans la seconde
travée de la grande bibliothèque, série Z, planche 4.»

Je me levai, et, grâce à ces indications précises, je trouvai
rapidement l'atlas demandé.  Mon oncle l'ouvrit et dit:

«Voici une des meilleures cartes de l'Islande, celle de
Handerson, et je crois qu'elle va nous donner la solution de
toutes tes difficultés.»

Je me penchai sur la carte.

«Vois cette île composée de volcans, dit le professeur, et
remarque qu'ils portent tous le nom de Yocul.  Ce mot veut dire
«glacier» en islandais, et, sous la latitude élevée de l'Islande,
la plupart des éruptions se font jour à travers les couches de
glace.  De là cette dénomination de Yocul appliquée à tous les
monts ignivomes de l'île.

—Bien, répondis-je, mais qu'est-ce que le Sneffels?»

J'espérais qu'à cette demande il n'y aurait pas de réponse.  Je
me trompais.  Mon oncle reprit:

«Suis-moi sur la côte occidentale de l'Islande.  Aperçois-tu
Reykjawik, sa capitale?  Oui.  Bien.  Remonte les fjörds
innombrables de ces rivages rongés par la mer, et arrête-toi un
peu au-dessous du soixante-cinquième degré de latitude.  Que
vois-tu là?

—Une sorte de presqu'île semblable à un os décharné, que termine
une énorme rotule.

—La comparaison est juste, mon garçon; maintenant, n'aperçois-tu
rien sur cette rotule?

—Si, un mont qui semble avoir poussé en mer.

—Bon!  c'est le Sneffels.

—Le Sneffels?

—Lui-même, une montagne haute de cinq mille pieds, l'une des
plus remarquables de l'île, et à coup sûr la plus célèbre du
monde entier, si son cratère aboutit au centre du globe.

—Mais c'est impossible!  m'écriai-je en haussant les épaules et
révolté contre une pareille supposition.

—Impossible!  répondit le professeur Lidenbrock d'un ton sévère.
Et pourquoi cela?

—Parce que ce cratère, est évidemment obstrué par les laves, les
roches brûlantes, et qu'alors...

—Et si c'est un cratère éteint?

—Éteint?

—Oui.  Le nombre des volcans en activité à la surface du globe
n'est actuellement que de trois cents environ; mais il existe une
bien plus grande quantité de volcans éteints.  Or le Sneffels
compte parmi ces derniers, et, depuis les temps historiques, il
n'a eu qu'une seule éruption, celle de 1219; à partir de cette
époque, ses rumeurs se sont apaisées peu à peu, et il n'est plus
au nombre des volcans actifs.»

À ces affirmations positives je n'avais absolument rien à
répondre; je me rejetai donc sur les autres obscurités que
renfermait le document.

«Que signifie ce mot Scartaris, demandai-je, et que viennent
faire là les calendes de juillet?»

Mon oncle prit quelques moments de réflexion.  J'eus un instant
d'espoir, mais un seul, car bientôt il me répondit en ces termes:

«Ce que tu appelles obscurité est pour moi lumière.  Cela prouve
les soins ingénieux avec lesquels Saknussemm a voulu préciser sa
découverte.  Le Sneffels est formé de plusieurs cratères; il y
avait donc nécessité d'indiquer celui d'entre eux qui mène au
centre du globe.  Qu'a fait le savant Islandais?  Il a remarqué
qu'aux approches des calendes de juillet, c'est-à-dire vers les
derniers jours du mois de juin, un des pics de la montagne, le
Scartaris, projetait son ombre jusqu'à l'ouverture du cratère en
question, et il a consigné le fait dans son document.  Pouvait-il
imaginer une indication plus exacte, et une fois arrivés au
sommet du Sneffels, nous sera-t-il possible d'hésiter sur le
chemin à prendre?»

Décidément mon oncle avait réponse à tout.  Je vis bien qu'il
était inattaquable sur les mots du vieux parchemin.  Je cessai
donc de le presser à ce sujet, et, comme il fallait le convaincre
avant tout, je passais aux objections scientifiques, bien
autrement graves, à mon avis.

«Allons, dis-je, je suis forcé d'en convenir, la phrase de
Saknussemm est claire et ne peut laisser aucun doute à l'esprit.
J'accorde même que le document a un air de parfaite authenticité.
Ce savant est allé au fond du Sneffels; il a vu l'ombre du
Scartaris caresser les bords du cratère avant les calendes de
juillet; il a même entendu raconter dans les récits légendaires
de son temps que ce cratère aboutissait au centre de la terre;
mais quant à y être parvenu lui-même, quant à avoir fait le
voyage et à en être revenu, s'il l'a entrepris, non, cent fois
non!

—Et la raison?  dit mon oncle d'un ton singulièrement moqueur.

—C'est que toutes les théories de la science démontrent qu'une
pareille entreprise est impraticable!

—Toutes les théories disent cela?  répondit le professeur on
prenant un air bonhomme.  Ah!  les vilaines théories!  comme
elles vont nous gêner, ces pauvres théories!»

Je vis qu'il se moquait de moi, mais je continuai néanmoins.

«Oui!  il est parfaitement reconnu que la chaleur augmente
environ d'un degré par soixante-dix pieds de profondeur
au-dessous de la surface du globe; or, en admettant cette
proportionnalité constante, le rayon terrestre étant de quinze
cents lieues, il existe au centre une température de deux
millions de degrés.  Les matières de l'intérieur de la terre se
trouvent donc à l'état de gaz incandescent, car les métaux, l'or,
le platine, les roches les plus dures, ne résistent pas à une
pareille chaleur.  J'ai donc le droit de demander s'il est
possible de pénétrer dans un semblable milieu!

—Ainsi, Axel, c'est la chaleur qui t'embarrasse?

—Sans doute.  Si nous arrivions à une profondeur de dix lieues
seulement, nous serions parvenus à la limite de l'écorce
terrestre, car déjà la température est supérieure à treize cents
degrés.

—Et tu as peur d'entrer en fusion?

—Je vous laisse la question à décider, répondis-je avec humeur.

—Voici ce, que je décide, répondit le professeur Lidenbrock en
prenant ses grands airs; c'est que ni toi ni personne ne sait
d'une façon certaine ce qui se passe à l'intérieur du globe,
attendu qu'on connaît à peine la douze millième partie de son
rayon; c'est que la science est éminemment perfectible et que
chaque théorie est incessamment détruite par une théorie
nouvelle.  N'a-t-on pas cru jusqu'à Fourier que la température
des espaces planétaires allait toujours diminuant, et ne sait-on
pas aujourd'hui que les plus grands froids des régions éthérées
ne dépassent pas quarante ou cinquante degrés au-dessous de zéro?
Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la chaleur interne?
Pourquoi, à une certaine profondeur, n'atteindrait-elle pas une
limite infranchissable, au lieu de s'élever jusqu'au degré de
fusion des minéraux les plus réfractaires?»

Mon oncle plaçant la question sur le terrain des hypothèses, je
n'eus rien à répondre.

«Eh bien, je te dirai que de véritables savants, Poisson entre
autres, ont prouvé que, si une chaleur de deux millions de degrés
existait à l'intérieur du globe, les gaz incandescents provenant
des matières fondues acquerraient une élasticité telle que
l'écorce terrestre ne pourrait y résister et éclaterait comme les
parois d'une chaudière sous l'effort de la vapeur.

—C'est l'avis de Poisson, mon oncle, voilà tout.

—D'accord, mais c'est aussi l'avis d'autres géologues
distingués, que l'intérieur du globe n'est formé ni de gaz ni
d'eau, ni des plus lourdes pierres que nous connaissions, car,
dans ce cas, la terre aurait un poids deux fois moindre.

—Oh!  avec les chiffres on prouve tout ce qu'on veut!

—Et avec les faits, mon garçon, en est-il de même?  N'est-il pas
constant que le nombre des volcans a considérablement diminué
depuis les premiers jours du monde, et, si chaleur centrale il y
a, ne peut-on en conclure qu'elle tend à s'affaiblir?

—Mon oncle, si vous entrez dans le champ des suppositions, je
n'ai plus à discuter.

—Et moi j'ai à dire qu'à mon opinion se joignent les opinions de
gens fort compétents.  Te souviens-tu d'une visite que me fit le
célèbre chimiste anglais Humphry Davy en 1825?

—Aucunement, car je ne suis venu au monde que dix-neuf ans
après.

—Eh bien, Humphry Davy vint me voir à son passage à Hambourg.
Nous discutâmes longtemps, entre autres questions, l'hypothèse de
la liquidité du noyau intérieur de la terre.  Nous étions tous
deux d'accord que cette liquidité ne pouvait exister, par une
raison à laquelle la science n'a jamais trouvé de réponse.

—Et laquelle?  dis-je un peu étonné.

—C'est que cette masse liquide serait sujette comme l'Océan, à
l'attraction de la lune, et conséquemment, deux fois par jour, il
se produirait des marées intérieures qui, soulevant l'écorce
terrestre, donneraient lieu à des tremblements de terre
périodiques!

—Mais il est pourtant évident que la surface du globe a été
soumise à la combustion, et il est permis de supposer que la
croûte extérieure s'est refroidie d'abord, tandis que la chaleur
se réfugiait au centre.

—Erreur, répondit mon oncle; la terre a été échauffée par la
combustion de sa surface, et non autrement.  Sa surface était
composée d'une grande quantité de métaux, tels que le potassium,
le sodium, qui ont la propriété de s'enflammer au seul contact de
l'air et de l'eau; ces métaux prirent feu quand les vapeurs
atmosphériques se précipitèrent en pluie sur le sol, et peu à
peu, lorsque les eaux pénétrèrent dans les fissures de l'écorce
terrestre, elles déterminèrent de nouveaux incendies avec
explosions et éruptions.  De là les volcans si nombreux aux
premiers jours du monde.

—Mais voilà une ingénieuse hypothèse!  m'écriai-je un peu malgré
moi.

—Et qu'Humphry Davy me rendit sensible, ici même, par une
expérience bien simple.  Il composa une boule métallique faite
principalement des métaux dont je viens de parler, et qui
figurait parfaitement notre globe; lorsqu'on faisait tomber une
fine rosée à sa surface, celle-ci se boursouflait, s'oxydait et
formait une petite montagne; un cratère s'ouvrait à son sommet;
l'éruption avait lieu et communiquait à toute la boule une
chaleur telle qu'il devenait impossible de la tenir à la main.»

Vraiment, je commençais à être ébranlé par les arguments du
professeur; il les faisait valoir d'ailleurs avec sa passion et
son enthousiasme habituels.

«Tu le vois, Axel, ajouta-t-il, l'état du noyau central a soulevé
des hypothèses diverses entre les géologues; rien de moins prouvé
que ce fait d'une chaleur interne; suivant moi, elle n'existe
pas; elle ne saurait exister; nous le verrons, d'ailleurs, et,
comme Arne Saknussemm, nous saurons à quoi nous en tenir sur
cette grande question.

Eh bien!  oui, répondis-je en me sentant gagner à cet
enthousiasme; oui, nous le verrons, si on y voit toutefois.

—Et pourquoi pas?  Ne pouvons-nous compter sur des phénomènes
électriques pour nous éclairer, et même sur l'atmosphère, que sa
pression peut rendre lumineuse en s'approchant du centre?

—Oui, dis-je, oui!  cela est possible, après tout,

—Cela est certain, répondit triomphalement mon oncle; mais
silence, entends-tu!  silence sur tout ceci, et que personne
n'ait idée de découvrir avant nous le centre de la terre.»




VII


Ainsi se termina cette mémorable séance.  Cet entretien me donna
la fièvre.  Je sortis du cabinet de mon oncle comme étourdi, et
il n'y avait pas assez d'air dans les rues de Hambourg pour me
remettre, je gagnai donc les bords de l'Elbe, du côté du bac à
vapeur qui met la ville en communication avec le chemin de fer de
Harbourg.

Étais-je convaincu de ce que je venais d'apprendre?  N'avais-je
pas subi la domination du professeur Lidenbrock?  Devais-je
prendre au sérieux sa résolution d'aller au centre du massif
terrestre?  Venais-je d'entendre les spéculations insensées d'un
fou ou les déductions scientifiques d'un grand génie?  En tout
cela, où s'arrêtait la vérité, où commençait l'erreur?

Je flottais entre mille hypothèses contradictoires, sans pouvoir
m'accrocher à aucune.

Cependant je me rappelais avoir été convaincu, quoique mon
enthousiasme commençât à se modérer; mais j'aurais voulu partir
immédiatement et ne pas prendre le temps de la réflexion.  Oui,
le courage ne m'eût pas manqué pour boucler ma valise en ce
moment.

Il faut pourtant l'avouer, une heure après, cette surexcitation
tomba; mes nerfs se détendirent, et des profonds abîmes de la
terre je remontai à sa surface.

«C'est absurde!  m'écriai-je; cela n'a pas le sens commun!  Ce
n'est pas une proposition sérieuse à faire à un garçon sensé.
Rien de tout cela n'existe.  J'ai mal dormi, j'ai fait un mauvais
rêve.»

Cependant j'avais suivi les bords de l'Elbe et tourné la ville.
Après avoir remonté le port, j'étais arrivé à la route d'Altona.
Un pressentiment me conduisait, pressentiment justifié, car
j'aperçus bientôt ma petite Graüben qui, de son pied leste,
revenait bravement à Hambourg.

«Graüben!» lui criai-je de loin.

La jeune fille s'arrêta, un peu troublée, j'imagine, de
s'entendre appeler ainsi sur une grande route.  En dix pas je fus
près d'elle.

«Axel!  fit-elle surprise.  Ah!  tu es venu à ma rencontre!
C'est bien cela, monsieur.»

Mais, en me regardant, Graüben ne put se méprendre à mon air
inquiet, bouleversé.

«Qu'as-tu donc?  dit-elle en me tendant la main.

—Ce que j'ai, Graüben!» m'écriai-je.

En deux secondes et en trois phrases ma jolie Virlandaise était
au courant de la situation.  Pendant quelques instants elle garda
le silence.  Son coeur palpitait-il à l'égal du mien?  je
l'ignore, mais sa main ne tremblait pas dans la mienne.  Nous
fîmes une centaine de pas sans parler.

«Axel!  me dit-elle enfin.

—Ma chère Graüben!

—Ce sera là un beau voyage.»

Je bondis à ces mots.

«Oui, Axel, et digne du neveu d'un savant.  Il est bien qu'un
homme se soit distingué par quelque grande entreprise!

—Quoi!  Graüben, tu ne me détournes pas de tenter une pareille
expédition?

—Non, cher Axel, et ton oncle et toi, je vous accompagnerais
volontiers, si une pauvre fille ne devait être un embarras pour
vous.

—Dis-tu vrai?

—Je dis vrai.»

Ah!  femmes, jeunes filles, coeurs féminins toujours
incompréhensibles!  Quand vous n'êtes pas les plus timides des
êtres, vous en êtes les plus braves!  La raison n'a que faire
auprès de vous.  Quoi!  cette enfant m'encourageait à prendre
part a cette expédition!  Elle n'eût pas craint de tenter
l'aventure.  Elle m'y poussait, moi qu'elle aimait cependant!

J'étais déconcerté et, pourquoi ne pas le dire, honteux.

«Graüben, repris-je, nous verrons si demain tu parleras de cette
manière.

—Demain, cher Axel, je parlerai comme aujourd'hui.»

Graüben et moi, nous tenant par la main, mais gardant un profond
silence, nous continuâmes notre chemin, j'étais brisé par les
émotions de la journée.

«Après tout, pensai-je, les calendes de juillet sont encore loin
et, d'ici là, bien des événements se passeront qui guériront mon
oncle de sa manie de voyager sous terre.»

La nuit était venue quand nous arrivâmes à la maison de
König-strasse.  Je m'attendais à trouver la demeure tranquille,
mon oncle couché suivant son habitude et la bonne Marthe donnant
à la salle à manger le dernier coup de plumeau du soir.

Mais j'avais compté sans l'impatience du professeur.  Je le
trouvai criant, s'agitant au milieu d'une troupe de porteurs qui
déchargeaient certaines marchandises dans l'allée; la vieille
servante ne savait où donner de la tête.

«Mais viens donc, Axel; hâte-toi donc, malheureux!  s'écria mon
oncle du plus loin qu'il m'aperçut, et ta malle qui n'est pas
faite, et mes papiers qui ne sont pas en ordre, et mon sac de
voyage dont je ne trouve pas la clef, et mes guêtres qui
n'arrivent pas!»

Je demeurai stupéfait.  La voix me manquait pour parler.  C'est à
peine si mes lèvres purent articuler ces mots:

«Nous partons donc?

—Oui, malheureux garçon, qui vas te promener au lieu d'être là!

—Nous partons?  répétai-je d'une voix affaiblie.

—Oui, après-demain matin, à la première heure.»

Je ne pus en entendre davantage, et je m'enfuis dans ma petite
chambre.

Il n'y avait plus à en douter; mon oncle venait d'employer son
après-midi à se procurer une partie des objets et ustensiles
nécessaires à son voyage; l'allée était encombrée d'échelles de
cordes à noeuds, de torches, de gourdes, de crampons de fer, de
pics, de bâtons ferrés, de pioches, de quoi charger dix hommes au
moins.

Je passai une nuit affreuse.  Le lendemain je m'entendis appeler
de bonne heure.  J'étais décidé à ne pas ouvrir ma porte.  Mais
le moyen de résistera la douce voix qui prononçait ces mots: «Mon
cher Axel?»

Je sortis de ma chambre.  Je pensai que mon air défait, ma
pâleur, mes yeux rougis par l'insomnie allaient produire leur
effet sur Graüben et changer ses idées.

«Ah!  mon cher Axel, me dit-elle, je vois que tu te portes mieux
et que la nuit t'a calmé.

—Calmé!» m'écriai-je.

Je me précipitai vêts mon miroir.  Eh bien, j'avais moins
mauvaise mine que je ne le supposais.  C'était à n'y pas croire.

«Axel, me dit Graüben, j'ai longtemps causé avec mon tuteur.
C'est un hardi savant, un homme de grand courage, et tu te
souviendras que son sang coule dans tes veines.  Il m'a raconté
ses projets, ses espérances, pourquoi et comment il espère
atteindre son but.  Il y parviendra, je n'en doute pas.  Ah!
cher Axel, c'est beau de se dévouer ainsi à la science!  Quelle
gloire attend M. Lidenbrock et rejaillira sur son compagnon!  Au
retour, Axel, tu seras un homme, son égal, libre de parler, libre
d'agir, libre enfin de...»

La jeune fille, rougissante, n'acheva pas.  Ses paroles me
ranimaient.  Cependant je ne voulais pas croire encore à notre
départ.  J'entraînai Graüben vers le cabinet du professeur.

«Mon oncle, dis-je, il est donc bien décidé que nous partons?

—Comment!  tu en doutes?

—Non, dis-je afin de ne pas le contrarier.  Seulement, je vous
demanderai ce qui nous presse.

—Mais le temps!  le temps qui fuit avec une irréparable vitesse!

—Cependant nous ne sommes qu'au 26 mai, et jusqu'à la fin de
juin ...

—Eh!  crois-tu donc, ignorant, qu'on se rende si facilement en
Islande?  Si tu ne m'avais pas quitté comme un fou, je t'aurais
emmené au bureau-office de Copenhague, chez Liffender et Co.  Là,
tu aurais vu que de Copenhague à Reykjawik il n'y a qu'un
service.

—Eh bien?

—Eh bien!  si nous attendions au 22 juin, nous arriverions trop
tard pour voir l'ombre du Scartaris caresser le cratère du
Sneffels; il faut donc gagner Copenhague au plus vite pour y
chercher un moyen de transport.  Va faire ta malle!»

Il n'y avait pas un mot à répondre.  Je remontai dans ma chambre.
Graüben me suivit.  Ce fut elle qui se chargea de mettre en
ordre, dans une petite valise, les objets nécessaires à mon
voyage.  Elle n'était pas plus émue que s'il se fût agi d'une
promenade à Lubeck ou à Heligoland; ses petites mains allaient et
venaient sans précipitation; elle causait avec calme; elle me
donnait les raisons les plus sensées en faveur de notre
expédition.  Elle m'enchantait, et je me sentais une grosse
colère contre elle.  Quelquefois je voulais m'emporter, mais elle
n'y prenait garde et continuait méthodiquement sa tranquille
besogne.

Enfin la dernière courroie de la valise fut bouclée.  Je
descendis au rez-de-chaussée.

Pendant cette journée les fournisseurs d'instruments de physique,
d'armes, d'appareils électriques s'étaient multipliés.  La bonne
Marthe en perdait la tête.

«Est-ce que Monsieur est fou?» me dit-elle.

Je fis un signe affirmatif.

«Et il vous emmène avec lui?»

Même affirmation.

«Où cela?  dit-elle.»

J'indiquai du doigt le centre de la terre.

«À la cave?  s'écria la vieille servante.

—Non, dis-je enfin, plus bas!»

Le soir arriva.  Je n'avais plus conscience du temps écoulé.

«À demain matin, dit mon oncle, nous partons à six heures
précises.»

A dix heures je tombai sur mon lit comme une masse inerte.

Pendant la nuit mes terreurs me reprirent.

Je la passai à rêver de gouffres!  J'étais en proie au délire.
Je me sentais étreint par la main vigoureuse du professeur,
entraîné, abîmé, enlisé!  Je tombais au fond d'insondables
précipices avec cette vitesse croissante des corps abandonnés
dans l'espace.  Ma vie n'était plus qu'une chute interminable.

Je me réveillai à cinq heures, brisé de fatigue et d'émotion.  Je
descendis à la salle à manger.  Mon oncle était à table.  Il
dévorait.  Je le regardai avec un sentiment d'horreur.  Mais
Graüben était là.  Je ne dis rien.  Je ne pus manger.

À cinq heures et demie, un roulement se fit entendre dans la rue.
Une large voiture arrivait pour nous conduire au chemin de fer
d'Altona.  Elle fut bientôt encombrée des colis de mon oncle.

«Et ta malle?  me dit-il.

—Elle est prête, répondis-je en défaillant.

—Dépêche-toi donc de la descendre, ou tu vas nous faire manquer
le train!»

Lutter contre ma destinée me parut alors impossible.  Je remontai
dans ma chambre, et, laissant glisser ma valise sur les marches
de l'escalier, je m'élançai à sa suite.

En ce moment mon oncle remettait solennellement entre les mains
de Graüben «les rênes» de sa maison.  Ma jolie Virlandaise
conservait son calme habituel.  Elle embrassa son tuteur, mais
elle ne put retenir une larme en effleurant ma joue de ses douces
lèvres.

«Graüben!  m'écriai-je.

—Va, mon cher Axel, va, me dit-elle, tu quittes ta fiancée, mais
tu trouveras ta femme au retour.»

Je serrai Graüben dans mes bras, et pris place dans la voiture.
Marthe et la jeune fille, du seuil de la porte, nous adressèrent
un dernier adieu; puis les deux chevaux, excités par le
sifflement de leur conducteur, s'élancèrent au galop sur la route
d'Altona.




VIII


Altona, véritable banlieue de Hambourg, est tête de ligne du
chemin de fer de Kiel qui devait nous conduire au rivage des
Belt.  En moins de vingt minutes, nous entrions sur le territoire
du Holstein.

A six heures et demie la voiture s'arrêta devant la gare; les
nombreux colis de mon oncle, ses volumineux articles de voyage
furent déchargés, transportés, pesés, étiquetés, rechargés dans
le wagon de bagages, et à sept heures nous étions assis l'un
vis-à-vis de l'autre dans le même compartiment.  La vapeur
siffla, la locomotive se mit en mouvement.  Nous étions partis.

Étais-je résigné?  Pas encore.  Cependant l'air frais du matin,
les détails de la route rapidement renouvelés par la vitesse du
train me distrayaient de ma grande préoccupation.

Quant à la pensée du professeur, elle devançait évidemment ce
convoi trop lent au gré de son impatience.  Nous étions seuls
dans le wagon, mais sans parler.  Mon oncle revisitait ses poches
et son sac de voyage avec une minutieuse attention.  Je vis bien
que rien ne lui manquait des pièces nécessaires à l'exécution de
ses projets.

Entre autres, une feuille de papier, pliée avec soin, portait
l'entête de la chancellerie danoise, avec la signature de
M. Christiensen, consul à Hambourg et l'ami du professeur.  Cela
devait nous donner toute facilité d'obtenir à Copenhague des
recommandations pour le gouverneur de l'Islande.

J'aperçus aussi le fameux document précieusement enfoui dans la
plus secrète poche du portefeuille.  Je le maudis du fond du
coeur, et je me remis à examiner le pays.  C'était une vaste
suite de plaines peu curieuses, monotones, limoneuses et assez
fécondes: une campagne très favorable à l'établissement d'un
railway et propice à ces lignes droites si chères aux compagnies
de chemins de fer.

Mais cette monotonie n'eut pas le temps de ma fatiguer, car,
trois heures après notre départ, le train s'arrêtait à Kiel, à
deux pas de la mer.

Nos bagages étant enregistrés pour Copenhague, il n'y eut pas à
s'en occuper.  Cependant le professeur les suivit d'un oeil
inquiet pendant leur transport au bateau à vapeur.  Là ils
disparurent à fond de cale.

Mon oncle, dans sa précipitation, avait si bien calculé les
heures de correspondance du chemin de fer et du bateau, qu'il
nous restait une journée entière à perdre.  Le steamer
l'_Ellenora_, ne partait pas avant la nuit.  De là une fièvre de
neuf heures, pendant laquelle l'irascible voyageur envoya à tous
les diables l'administration des bateaux et des railways et les
gouvernements qui toléraient de pareils abus.  Je dus faire
chorus avec lui quand il entreprit le capitaine de l'_Ellenora_ à
ce sujet.  Il voulait l'obliger à chauffer sans perdre un
instant.  L'autre l'envoya promener.

A Kiel, comme ailleurs, il faut bien qu'une journée se passe.  A
force de nous promener sur les rivages verdoyants de la baie au
fond de laquelle s'élève la petite ville, de parcourir les bois
touffus qui lui donnent l'apparence d'un nid dans un faisceau de
branches, d'admirer les villas pourvues chacune de leur petite
maison de bain froid, enfin de courir et de maugréer, nous
atteignîmes dix heures du soir.

Les tourbillons de la fumée de l'_Ellenora_, se développaient
dans le ciel; le pont tremblotait sous les frissonnements de la
chaudière; nous étions à bord et propriétaires de deux couchettes
étagées dans l'unique chambre du bateau.

A dix heures un quart les amarres furent larguées, et le steamer
fila rapidement sur les sombres eaux du grand Belt.

La nuit était noire; il y avait belle brise et forte mer;
quelques feux de la côte apparurent dans les ténèbres; plus tard,
je ne sais, un phare à éclats étincela au-dessus des flots; ce
fut tout ce qui resta dans mon souvenir de cette première
traversée.

A sept heures du matin nous débarquions à Korsor, petite ville
située sur la côte occidentale du Seeland.  Là nous sautions du
bateau dans un nouveau chemin de fer qui nous emportait à travers
un pays non moins plat que les campagnes du Holstein.

C'était encore trois heures de voyage avant d'atteindre la
capitale du Danemark.  Mon oncle n'avait pas fermé l'oeil de la
nuit.  Dans son impatience, je crois qu'il poussait le wagon avec
ses pieds.

Enfin il aperçut une échappée de mer.

«Le Sund!» s'écria-t-il.

Il y avait sur notre gauche une vaste construction qui
ressemblait à un hôpital.

«C'est une maison de fous, dit un de nos compagnons de voyage.

—Bon, pensai-je, voilà un établissement où nous devrions finir
nos jours!  Et, si grand qu'il fût, cet hôpital serait encore
trop petit pour contenir toute la folie du professeur
Lidenbrock!»

Enfin, à dix heures du matin, nous prenions pied à Copenhague;
les bagages furent chargés sur une voiture et conduits avec nous
à l'hôtel du Phoenix dans Bred-Gade.  Ce fut l'affaire d'une
demi-heure, car la gare est située en dehors de la ville.  Puis
mon oncle, faisant une toilette sommaire, m'entraîna à sa suite.
Le portier de l'hôtel parlait l'allemand et l'anglais; mais le
professeur, en sa qualité de polyglotte, l'interrogea en bon
danois, et ce fut en bon danois que ce personnage lui indiqua la
situation du Muséum des Antiquités du Nord.

Le directeur de ce curieux établissement, où sont entassées des
merveilles qui permettraient de reconstruire l'histoire du pays
avec ses vieilles armes de pierre, ses hanaps et ses bijoux,
était un savant, l'ami du consul de Hambourg, M. le professeur
Thomson.

Mon oncle avait pour lui une chaude lettre de recommandation.  En
général, un savant en reçoit assez mal un autre.  Mais ici ce fut
tout autrement.  M. Thomson, en homme serviable, fit un cordial
accueil au professeur Lidenbrock, et même à son neveu.  Dire que
notre secret fut gardé vis-à-vis de l'excellent directeur du
Muséum, c'est à peine nécessaire.  Nous voulions tout bonnement
visiter l'Islande en amateurs désintéressés.

M. Thomson se mit entièrement à notre disposition, et nous
courûmes les quais afin de chercher un navire en partance.

J'espérais que les moyens de transport manqueraient absolument;
mais il n'en fut rien.  Une petite goélette danoise, la
_Valkyrie_, devait mettre à la voile le 2 juin pour Reykjawik.
Le capitaine, M. Bjarne, se trouvait à bord; son futur passager,
dans sa joie, lui serra les mains à les briser.  Ce brave homme
fut un peu étonné d'une pareille étreinte.  Il trouvait tout
simple d'aller en Islande, puisque c'était son métier.  Mon oncle
trouvait cela sublime.  Le digne capitaine profita de cet
enthousiasme pour nous faire payer double le passage sur son
bâtiment.  Mais nous n'y regardions pas de si près.

«Soyez à bord mardi, à sept heures du matin,» dit M. Bjarne après
avoir empoché un nombre respectable de species-dollars.

Nous remerciâmes alors M. Thomson de ses bons soins, et nous
revînmes à l'hôtel du Phoenix.

«Cela va bien!  cela va très bien, répétait mon oncle.  Quel
heureux hasard d'avoir trouvé ce bâtiment prêt à partir!
Maintenant déjeunons, et allons visiter la ville.»

Nous nous rendîmes à Kongens-Nye-Torw, place irrégulière où se
trouve un poste avec deux innocents canons braqués qui ne font
peur à personne.  Tout près, au nº 5, il y avait une
«restauration» française, tenue par un cuisinier nommé Vincent;
nous y déjeunâmes suffisamment pour le prix modéré de quatre
marks chacun[1].

  [1] 2fr. 75c. environ.

Puis je pris un plaisir d'enfant à parcourir la ville; mon oncle
se laissait promener; d'ailleurs il ne vit rien, ni
l'insignifiant palais du roi, ni le joli pont du dix-septième
siècle qui enjambe le canal devant le Muséum, ni cet immense
cénotaphe de Torwaldsen, orné de peintures murales horribles et
qui contient à l'intérieur les oeuvres de ce statuaire, ni, dans
un assez beau parc, le château bonbonnière de Rosenborg, ni
l'admirable édifice renaissance de la Bourse, ni son clocher fait
avec les queues entrelacées de quatre dragons de bronze, ni les
grands moulins des remparts, dont les vastes ailes s'enflaient
comme les voiles d'un vaisseau au vent de la mer.

Quelles délicieuses promenades nous eussions faites, ma jolie
Virlandaise et moi, du côté du port où les deux-ponts et les
frégates dormaient paisiblement sous leur toiture rouge, sur les
bords verdoyants du détroit, à travers ces ombrages touffus au
sein desquels se cache la citadelle, dont les canons allongent
leur gueule noirâtre entre les branches des sureaux et des
saules!

Mais, hélas!  elle était loin, ma pauvre Graüben, et pouvais-je
espérer de la revoir jamais!

Cependant, si mon oncle ne remarqua rien de ces sites
enchanteurs, il fut vivement frappé par la vue d'un certain
clocher situé dans l'île d'Amak, qui forme le quartier sud-ouest
de Copenhague.

Je reçus l'ordre de diriger nos pas de ce côté; je montai dans
une petite embarcation à vapeur qui faisait le service des
canaux, et, en quelques instants, elle accosta le quai de
Dock-Yard.

Après avoir traversé quelques rues étroites où des galériens,
vêtus de pantalons mi-partie jaunes et gris, travaillaient sous
le bâton des argousins, nous arrivâmes devant Vor-Frelsers-Kirk.
Cette église n'offrait rien de remarquable.  Mais voici pourquoi
son clocher assez élevé avait attiré l'attention du professeur: à
partir de la plate-forme, un escalier extérieur circulait autour
de sa flèche, et ses spirales se déroulaient en plein ciel.

«Montons, dit mon oncle.

—Mais, le vertige?  répliquai-je.

—Raison de plus, il faut s'y habituer.

—Cependant...

—Viens, te dis-je, ne perdons pas de temps.» Il fallut obéir.
Un gardien, qui demeurait de l'autre côté de la rue, nous remit
une clef, et l'ascension commença.

Mon oncle me précédait d'un pas alerte.  Je le suivais non sans
terreur, car la tête me tournait avec une déplorable facilité.
Je n'avais ni l'aplomb des aigles ni l'insensibilité de leurs
nerfs.

Tant que nous fûmes emprisonnés dans la vis intérieure, tout alla
bien; mais après cent cinquante marches l'air vint me frapper au
visage; nous étions parvenus à la plate-forme du clocher.  Là
commençait l'escalier aérien, gardé par une frêle rampe, et dont
les marches, de plus en plus étroites, semblaient monter vers
l'infini.

«Je ne pourrai jamais!  m'écriai-je.

—Serais-tu poltron, par hasard?  Monte!» répondit
impitoyablement le professeur.

Force fut de le suivre en me cramponnant.  Le grand air
m'étourdissait; je sentais le clocher osciller sous les rafales;
mes jambes se dérobaient; je grimpai bientôt sur les genoux, puis
sur le ventre; je fermais les yeux; j'éprouvais le mal de
l'espace.

Enfin, mon oncle me tirant par le collet, j'arrivai près de la
boule.

«Regarde, me dit-il, et regarde bien!  il faut prendre _des
leçons d'abîme!_»

Je dus ouvrir les yeux.  J'apercevais les maisons aplaties et
comme écrasées par une chute, au milieu du brouillard des fumées.
Au-dessus de ma tête passaient des nuages échevelés, et, par un
renversement d'optique, ils me paraissaient immobiles, tandis que
le clocher, la boule, moi, nous étions entraînés avec une
fantastique vitesse.  Au loin, d'un côté s'étendait la campagne
verdoyante; de l'autre étincelait la mer sous un faisceau de
rayons.  Le Sund se déroulait à la pointe d'Elseneur, avec
quelques voiles blanches, véritables ailes de goéland, et dans la
brume de l'est ondulaient les côtes à peine estompées de la
Suède.  Toute cette immensité tourbillonnait à mes regards.

Néanmoins il fallut me lever, me tenir droit et regarder.  Ma
première leçon de vertige dura une heure.  Quand enfin il me fut
permis de redescendre et de toucher du pied le pavé solide des
rues, j'étais courbaturé.

«Nous recommencerons demain,» dit mon professeur.

Et en effet, pendant cinq jours, je repris cet exercice
vertigineux, et, bon gré mal gré, je fis des progrès sensibles
dans l'art «des hautes contemplations».




IX


Le jour du départ arriva.  La veille, le complaisant M. Thomson
nous avait apporté des lettres de recommandations pressantes pour
le comte Trampe, gouverneur de l'Islande, M.  Pietursson, le
coadjuteur de l'évêque, et M. Finsen, maire de Reykjawik.  En
retour, mon oncle lui octroya les plus chaleureuses poignées de
main.

Le 2, à six heures du matin, nos précieux bagages étaient rendus
à bord de la _Valkyrie_.  Le capitaine nous conduisit à des
cabines assez étroites et disposées sous une espèce de rouf.

«Avons-nous bon vent?  demanda mon oncle.

—Excellent, répondit le capitaine Bjarne.  Un vent de sud-est.
Nous allons sortir du Sund grand largue et toutes voiles dehors.»

Quelques instants plus tard, la goélette, sous sa misaine, sa
brigantine, son hunier et son perroquet, appareilla et donna à
pleine toile dans le détroit.  Une heure après la capitale du
Danemark semblait s'enfoncer dans les flots éloignés et la
_Valkyrie_ rasait la côte d'Elseneur.  Dans la disposition
nerveuse où je me trouvais, je m'attendais à voir l'ombre
d'Hamlet errant sur la terrasse légendaire.

«Sublime insensé!  disais-je, tu nous approuverais sans doute!
tu nous suivrais peut-être pour venir au centre du globe chercher
une solution à ton doute éternel!»

Mais rien ne parut sur les antiques murailles; le château est,
d'ailleurs, beaucoup plus jeune que l'héroïque prince de
Danemark.  Il sert maintenant de loge somptueuse au portier de ce
détroit du Sund où passent chaque année quinze mille navires de
toutes les nations.

Le château de Krongborg disparut bientôt dans la brume, ainsi que
la tour d'Helsinborg, élevée sur la rive suédoise, et la goélette
s'inclina légèrement sous les brises du Cattégat.

La _Valkyrie_ était fine voilière, mais avec un navire à voiles
on ne sait jamais trop sur quoi compter.  Elle transportait à
Reykjawik du charbon, des ustensiles de ménage, de la poterie,
des vêtements de laine et une cargaison de blé; cinq hommes
d'équipage, tous Danois, suffisaient à la manoeuvrer.

«Quelle sera la durée de la traversée?  demanda mon oncle au
capitaine.

—Une dizaine de jours, répondit ce dernier, si nous ne
rencontrons pas trop de grains de nord-ouest par le travers des
Feroë.

—Mais, enfin, vous n'êtes pas sujet à éprouver des retards
considérables?

—Non, monsieur Lidenbrock; soyez tranquille, nous arriverons.»

Vers le soir la goélette doubla le cap Skagen à la pointe nord du
Danemark, traversa pendant la nuit le Skager-Rak, rangea
l'extrémité de la Norvège par le travers du cap Lindness et donna
dans la mer du Nord.

Deux jours après, nous avions connaissance des côtes d'Ecosse à
la hauteur de Peterheade, et la _Valkyrie_ se dirigea vers les
Feroë en passant entre les Orcades et les Seethland.

Bientôt notre goélette fut battue par les vagues de l'Atlantique;
elle dut louvoyer contre le vent du nord et n'atteignit pas sans
peine les Feroë.  Le 3, le capitaine reconnut Myganness, la plus
orientale de ces îles, et, à partir de ce moment, il marcha droit
au cap Portland, situé sur la côte méridionale de l'Islande.

La traversée n'offrit aucun incident remarquable.  Je supportai
assez bien les épreuves de la mer; mon oncle, à son grand dépit,
et à sa honte plus grande encore, ne cessa pas d'être malade.

Il ne put donc entreprendre le capitaine Bjarne sur la question
du Sneffels, sur les moyens de communication, sur les facilités
de transport; il dut remettra ses explications à son arrivée et
passa tout son temps étendu dans sa cabine, dont les cloisons
craquaient par les grands coups de tangage.  Il faut l'avouer, il
méritait un peu son sort.

Le 11, nous relevâmes le cap Portland; le temps, clair alors,
permit d'apercevoir le Myrdals Yocul, qui le domine.  Le cap se
compose d'un gros morne à pentes roides, et planté tout seul sur
la plage.

La _Valkyrie_ se tint à une distance raisonnable des côtes, en
les prolongeant vers l'ouest, au milieu de nombreux troupeaux de
baleines et de requins.  Bientôt apparut un immense rocher percé
à jour, au travers duquel la mer écumeuse donnait avec furie.
Les îlots de Westman semblèrent sortir de l'Océan, comme une
semée de rocs sur la plaine liquide.  A partir de ce moment, la
goélette prit du champ pour tourner à bonne distance le cap
Reykjaness, qui ferme l'angle occidental de l'Islande.

La mer, très forte, empêchait mon oncle de monter sur le pont
pour admirer ces côtes déchiquetées et battues par les vents du
sud-ouest.

Quarante-huit heures après, en sortant d'une tempête qui força la
goélette de fuir à sec de toile, on releva dans l'est la balise
de la pointe de Skagen, dont les roches dangereuses se prolongent
à une grande distance sous les flots.  Un pilote islandais vint à
bord, et, trois heures plus tard, la _Valkyrie_ mouillait devant
Reykjawik, dans la baie de Faxa.

Le professeur sortit enfin de sa cabine, un peu pâle, un peu
défait, mais toujours enthousiaste, et avec un regard de
satisfaction dans les yeux.

La population de la ville, singulièrement intéressée par
l'arrivée d'un navire dans lequel chacun a quelque chose à
prendre, se groupait sur le quai.

Mon oncle avait hâte d'abandonner sa prison flottante, pour ne
pas dire son hôpital.  Mais avant de quitter le pont de la
goélette, il m'entraîna à l'avant, et là, du doigt, il me montra,
à la partie septentrionale de la baie, une haute montagne à deux
pointes, un double cône couvert de neiges éternelles.

«Le Sneffels! s'écria-t-il, le Sneffels!»

Puis, après m'avoir recommandé du geste un silence absolu, il
descendit dans le canot qui l'attendait.  Je le suivis, et
bientôt nous foulions du pied le sol de l'Islande.

Tout d'abord apparut un homme de bonne figure et revêtu d'un
costume de général.  Ce n'était cependant qu'un simple magistrat,
le gouverneur de l'île, M. le baron Trampe en personne.  Le
professeur reconnut à qui il avait affaire.  Il remit au
gouverneur ses lettres de Copenhague, et il s'établit en danois
une courte conversation à laquelle je demeurai absolument
étranger, et pour cause.  Mais de ce premier entretien il résulta
ceci: que le baron Trampe se mettait entièrement à la disposition
du professeur Lidenbrock.

Mon oncle reçut un accueil fort aimable du maire, M. Finson, non
moins militaire par le costume que le gouverneur, mais aussi
pacifique par tempérament et par état.

Quant au coadjuteur, M. Pictursson, il faisait actuellement une
tournée épiscopale dans le Bailliage du nord; nous devions
renoncer provisoirement à lui être présentés.  Mais un charmant
homme, et dont le concours nous devint fort précieux, ce fut
M. Fridriksson, professeur de sciences naturelles à l'école de
Reykjawik.  Ce savant modeste ne parlait que l'islandais et le
latin; il vint m'offrir ses services dans la langue d'Horace, et
je sentis que nous étions faits pour nous comprendre.  Ce fut, en
effet, le seul personnage avec lequel je pus m'entretenir pendant
mon séjour en Islande.

Sur trois chambres dont se composait sa maison, cet excellent
homme en mit deux à notre disposition, et bientôt nous y fûmes
installés avec nos bagages, dont la quantité étonna un peu les
habitants de Reykjawik.

«Eh bien, Axel, me dit mon oncle, cela va, et le plus difficile
est fait.

—Comment, le plus difficile?  m'écriai-je:

—Sans doute, nous n'avons plus qu'à descendre!

—Si vous le prenez ainsi, vous avez raison; mais enfin, après
avoir descendu, il faudra remonter, j'imagine?

—Oh!  cela ne m'inquiète guère!  Voyons!  il n'y a pas de temps
à perdre.  Je vais me rendre à la bibliothèque.  Peut-être s'y
trouve-t-il quelque manuscrit de Saknussemm, et je serais bien
aise de le consulter.

—Alors, pendant ce temps, je vais visiter la ville.  Est-ce que
vous n'en ferez pas autant?

—Oh!  cela m'intéresse médiocrement.  Ce qui est curieux dans
cette terre d'Islande n'est pas dessus, mais dessous.

Je sortis et j'errai au hasard.

S'égarer dans les deux rues de Reykjawik n'eût pas été chose
facile.  Je ne fus donc pas obligé de demander mon chemin, ce
qui, dans la langue des gestes, expose à beaucoup de mécomptes.

La ville s'allonge sur un sol assez bas et marécageux, entre deux
collines.  Une immense coulée de laves la couvre d'un côté et
descend en rampes assez douces vers la mer.  De l'autre s'étend
cette vaste baie de Faxa bornée au nord par l'énorme glacier du
Sneffels, et dans laquelle la _Valkyrie_ se trouvait seule à
l'ancre en ce moment.  Ordinairement les gardes-pêche anglais et
français s'y tiennent mouillés au large; mais ils étaient alors
en service sur les côtes orientales de l'île.

La plus longue des deux rues de Reykjawik est parallèle au
rivage; là demeurent les marchands et les négociants, dans des
cabanes de bois faites de poutres rouges horizontalement
disposées; l'autre rue, située plus à l'ouest, court vers un
petit lac, entre les maisons de l'évêque et des autres
personnages étrangers au commerce.  J'eus bientôt arpenté ces
voies mornes et tristes; j'entrevoyais parfois un bout de gazon
décoloré, comme un vieux tapis de laine râpé par l'usage, ou bien
quelque apparence de verger, dont les rares légumes, pommes de
terre, choux et laitues, eussent figuré à l'aise sur une table
lilliputienne; quelques giroflées maladives essayaient aussi de
prendre un petit air de soleil.

Vers le milieu de la rue non commerçante, je trouvai le cimetière
public enclos d'un mur en terre, et dans lequel la place ne
manquait pas.  Puis, en quelques enjambées, j'arrivai à la maison
du gouverneur, une masure comparée à l'hôtel de ville de
Hambourg, un palais auprès des huttes de la population
islandaise.

Entre le petit lac et la ville s'élevait l'église, bâtie dans le
goût protestant et construite en pierres calcinées dont les
volcans font eux-mêmes les frais d'extraction; par les grands
vents d'ouest, son toit de tuiles rouges devait évidemment se
disperser dans les airs au grand dommage des fidèles.

Sur une éminence voisine, j'aperçus l'École Nationale, où, comme
je l'appris plus tard de notre hôte, on professait: l'hébreu,
l'anglais, le français et le danois, quatre langues dont, à ma
honte, je ne connaissais pas le premier mot.  J'aurais été le
dernier des quarante élèves que comptait ce petit collège, et
indigne de coucher avec eux dans ces armoires à deux
compartiments où de plus délicats étoufferaient dès la première
nuit.

En trois heures j'eus visité non seulement la villa, mais ses
environs.  L'aspect général en était singulièrement triste.  Pas
d'arbres, pas de végétation, pour ainsi dire.  Partout les arêtes
vives des roches volcaniques.  Les huttes des Islandais sont
faites de terre et de tourbe, et leurs murs inclinés en dedans;
elles ressemblent à des toits posés sur le sol.  Seulement ces
toits sont des prairies relativement fécondes.  Grâce à la
chaleur de l'habitation, l'herbe y pousse avec assez de
perfection, et on la fauche soigneusement à l'époque de la
fenaison, sans quoi les animaux domestiques viendraient paître
sur ces demeures verdoyantes.

Pendant mon excursion, je rencontrai peu d'habitants; en revenant
de la rue commerçante, je vis la plus grande partie de la
population occupée à sécher, saler et charger des morues,
principal article d'exportation.  Les hommes paraissaient
robustes, mais lourds, des espèces d'Allemands blonds, à l'oeil
pensif, qui se sentent un peu en dehors de l'humanité, pauvres
exilés relégués sur cette terre de glace, dont la nature aurait
bien dû faire des Esquimaux, puisqu'elle les condamnait à vivre
sur la limite du cercle polaire!  J'essayais en vain de
surprendre un sourire sur leur visage; ils riaient quelquefois
par une sorte de contraction involontaire des muscles, mais ils
ne souriaient jamais.

Leur costume consistait en une grossière vareuse de laine noire
connue dans tous les pays scandinaves sous le nom de «vadmel», un
chapeau à vastes bords, un pantalon à lisère rouge et un morceau
de cuir replié en manière de chaussure.

Les femmes, à figure triste et résignée, d'un type assez
agréable, mais sans expression, étaient vêtues d'un corsage et
d'une jupe de «vadmel» sombre: filles, elles portaient sur leurs
cheveux tressés en guirlandes un petit bonnet de tricot brun;
mariées, elles entouraient leur tête d'un mouchoir de couleur,
surmonté d'un cimier de toile blanche.

Après une bonne promenade, lorsque je rentrai dans la maison de
M. Fridriksson, mon oncle s'y trouvait déjà en compagnie de son
hôte.




X


Le dîner était prêt; il fut dévoré avec avidité par le professeur
Lidenbrock, dont la diète forcée du bord avait changé l'estomac
en un gouffre profond.  Ce repas, plus danois qu'islandais, n'eut
rien de remarquable en lui-même; mais notre hôte, plus islandais
que danois, me rappela les héros de l'antique hospitalité.  Il me
parut évident que nous étions chez lui plus que lui-même.

La conversation se fit en langue indigène, que mon oncle
entremêlait d'allemand et M. Fridriksson de latin, afin que je
pusse la comprendre.  Elle roula sur des questions scientifiques,
comme il convient à des savants; mais le professeur Lidenbrock se
tint sur la plus excessive réserve, et ses yeux me
recommandaient, à chaque phrase, un silence absolu touchant nos
projets à venir.

Tout d'abord, M. Fridriksson s'enquit auprès de mon oncle du
résultat de ses recherches à la bibliothèque.

«Votre bibliothèque!  s'écria ce dernier, elle ne se compose que
de livres dépareillés sur des rayons presque déserts.

—Comment!  répondit M. Fridriksson, nous possédons huit mille
volumes dont beaucoup sont précieux et rares, des ouvrages en
vieille langue Scandinave, et toutes les nouveautés dont
Copenhague nous approvisionne chaque année.

—Où prenez-vous ces huit mille volumes?  Pour mon compte...

—Oh!  monsieur Lidenbrock, ils courent le pays; on a le goût de
l'étude dans notre vieille île de glace!  Pas un fermier, pas un
pêcheur qui ne sache lire et ne lise.  Nous pensons que des
livres, au lieu de moisir derrière une grille de fer, loin des
regards curieux, sont destinés à s'user sous les yeux des
lecteurs.  Aussi ces volumes passent-ils de main en main,
feuilletés, lus et relus, et souvent ils ne reviennent à leur
rayon qu'après un an ou deux d'absence.

—En attendant, répondit mon oncle avec un certain dépit, les
étrangers...

—Que voulez-vous!  les étrangers ont chez eux leurs bibliothèques,
et, avant tout, il faut que nos paysans s'instruisent.  Je vous
le répète, l'amour de l'étude est dans le sang islandais.  Aussi,
en 1816, nous avons fondé une Société Littéraire qui va bien; des
savants étrangers s'honorent d'en faire partie; elle publie des
livres destinés à l'éducation de nos compatriotes et rend de
véritables services au pays.  Si vous voulez être un de nos
membres correspondants, monsieur Lidenbrock, vous nous ferez le
plus grand plaisir.»

Mon oncle, qui appartenait déjà à une centaine de sociétés
scientifiques, accepta avec une bonne grâce dont fut touché
M. Fridriksson.

«Maintenant, reprit celui-ci, veuillez m'indiquer les livres que
vous espériez trouver à notre bibliothèque, et je pourrai
peut-être vous renseigner à leur égard.»

Je regardai mon oncle.  Il hésita à répondre.  Cela touchait
directement à ses projets.  Cependant, après avoir réfléchi, il
se décida à parler.

«Monsieur Fridriksson, dit-il, je voulais savoir si, parmi les
ouvrages anciens, vous possédiez ceux d'Arne Saknussemm?

—Arne Saknussemm!  répondit le professeur de Reykjawik; vous
voulez parler de ce savant du seizième siècle, à la fois grand
naturaliste, grand alchimiste et grand voyageur?

—Précisément

—Une des gloires de la littérature et de la science islandaises?

—Comme vous dites.

—Un homme illustre entre tous?

—Je vous l'accorde.

—Et dont l'audace égalait le génie?

—Je vois que vous le connaissez bien.» Mon oncle nageait dans la
joie à entendre parler ainsi de son héros.  Il dévorait des yeux
M. Fridriksson.

«Eh bien!  demanda-t-il, ses ouvrages?

—Ah!  ses ouvrages, nous ne les avons pas!

—Quoi!  en Islande?

—Ils n'existent ni en Islande ni ailleurs.

—Et pourquoi?

—Parce que Arne Saknussemm fut persécuté pour cause d'hérésie,
et qu'en 1573 ses ouvrages furent brûlés à Copenhague par la main
du bourreau.

—Très bien!  Parfait!  s'écria mon oncle, au grand scandale du
professeur de sciences naturelles.

—Hein?  fit ce dernier.

—Oui!  tout s'explique, tout s'enchaîne, tout est clair, et je
comprends pourquoi Saknussemm, mis à l'index et forcé de cacher
les découvertes de son génie, a dû enfouir dans un
incompréhensible cryptogramme le secret...

—Quel secret?  demanda vivement M. Fridriksson.

—Un secret qui...  dont..., répondit mon oncle en balbutiant.

—Est-ce que vous auriez quelque document particulier?  reprit
notre hôte.

—Non.  Je faisais une pure supposition.

—Bien, répondît M. Fridriksson, qui eut la bonté de ne pas
insister en voyant le trouble de son interlocuteur.  J'espère,
ajouta-t-il, que vous ne quitterez pas notre île sans avoir puisé
à ses richesses minéralogiques?

—Certes, répondit mon oncle; mais j'arrive un peu tard; des
savants ont déjà passé par ici?

—Oui, monsieur Lidenbrock; les travaux de MM. Olafsen et
Povelsen exécutés par ordre du roi, les études de Troïl, la
mission scientifique de MM. Gaimard et Robert, à bord de la
corvette française _la Recherche_[1], et dernièrement, les
observations des savants embarqués sur la frégate _la
Reine-Hortense_, ont puissamment contribué à la reconnaissance de
l'Islande.  Mais, croyez-moi, il y a encore à faire.

  [1] _La Recherche_ fut envoyée en 1835 par l'amiral Duperré
  pour retrouver les traces d'une expédition perdue, celle de
  M. de Blosseville et de _la Lilloise_, dont on n'a jamais eu de
  nouvelles.

—Vous pensez?  demanda mon oncle d'un air bonhomme, en essayant
de modérer l'éclair de ses yeux.

—Oui.  Que de montagnes, de glaciers, de volcans à étudier, qui
sont peu connus!  Et tenez, sans aller plus loin, voyez ce mont
qui s'élève à l'horizon; c'est le Sneffels.

—Ah!  fit mon oncle, le Sneffels.

—Oui, l'un des volcans les plus curieux et dont on visite
rarement le cratère.

—Éteint?

—Oh!  éteint depuis cinq cents ans.

—Eh bien!  répondit mon oncle, qui se croisait frénétiquement
les jambes pour ne pas sauter en l'air, j'ai envie de commencer
mes études géologiques par ce Seffel...  Fessel...  comment
dites-vous?

—Sneffels, reprit l'excellent M. Fridriksson.»

Cette partie de la conversation avait eu lieu en latin; j'avais
tout compris, et je gardais à peine mon sérieux à voir mon oncle
contenir sa satisfaction qui débordait de toutes parts; il
prenait un petit air innocent qui ressemblait à la grimace d'un
vieux diable.

«Oui, fit-il, vos paroles me décident; nous essayerons de gravir
ce Sneffels, peut-être même d'étudier son cratère!

—Je regrette bien, répondit M. Fridriksson, que mes occupations
ne me permettent pas de m'absenter; je vous aurais accompagné
avec plaisir et profit.

—Oh!  non, oh!  non, répondit vivement mon oncle; nous ne
voulons déranger personne, monsieur Fridriksson; je vous remercie
de tout mon coeur.  La présence d'un savant tel que vous eût été
très utile, mais les devoirs de votre profession...»

J'aime à penser que notre hôte, dans l'innocence de son âme
islandaise, ne comprit pas les grosses malices de mon oncle.

«Je vous approuve fort, monsieur Lidenbrock, dit-il, de commencer
par ce volcan; vous ferez là une ample moisson d'observations
curieuses.  Mais, dites-moi, comment comptez-vous gagner la
presqu'île de Sneffels!

—Par mer, en traversant la baie.  C'est la route la plus rapide.

—Sans doute; mais elle est impossible à prendre.

—Pourquoi?

—Parce que nous n'avons pas un seul canot à Reykjawik.

—Diable!

—Il faudra aller par terre, en suivant la côte.  Ce sera plus
long, mais plus intéressant.

—Bon.  Je verrai à me procurer un guide.

—J'en ai précisément un à vous offrir.

—Un homme sûr, intelligent?

—Oui, un habitant de la presqu'île.  C'est un chasseur d'eider,
fort habile, et dont vous serez content.  Il parle parfaitement
le danois.

—Et quand pourrai-je le voir?

—Demain, si cela vous plaît.

—Pourquoi pas aujourd'hui?

—C'est qu'il n'arrive que demain.

—A demain donc,» répondit mon oncle avec un soupir.

Cette importante conversation se termina quelques instants plus
tard par de chaleureux remerciments du professeur allemand au
professeur islandais.  Pendant ce dîner, mon oncle venait
d'apprendre des choses importantes, entre autres l'histoire de
Saknussemm, la raison de son document mystérieux, comme quoi son
hôte ne l'accompagnerait pas dans son expédition, et que dès le
lendemain un guide serait à ses ordres.




XI


Le soir, je fis une courte promenade sur les rivages de
Reykjawik, et je revins de bonne heure me coucher dans mon lit de
grosses planches, où je dormis d'un profond sommeil.

Quand je me réveillai, j'entendis mon oncle parler abondamment
dans la salle voisine.  Je me levai aussitôt et je me hâtai
d'aller le rejoindre.

Il causait en danois avec un homme de haute taille,
vigoureusement découplé.  Ce grand gaillard devait être d'une
force peu commune.  Ses yeux, percés dans une tête très grosse et
assez naïve, me parurent intelligents.  Ils étaient d'un bleu
rêveur.  De longs cheveux, qui eussent passé pour roux, même en
Angleterre, tombaient sur ses athlétiques épaules.  Cet indigène
avait les mouvements souples, mais il remuait peu les bras, en
homme qui ignorait ou dédaignait la langue des gestes.  Tout en
lui révélait un tempérament d'un calme parfait, non pas indolent,
mais tranquille.  On sentait qu'il ne demandait rien à personne,
qu'il travaillait à sa convenance, et que, dans ce monde, sa
philosophie ne pouvait être ni étonnée ni troublée.

Je surpris les nuances de ce caractère, à la manière dont
l'Islandais écouta le verbiage passionné de son interlocuteur.
Il demeurait les bras croisés, immobile au milieu des gestes
multipliés de mon oncle; pour nier, sa tête tournait de gauche à
droite; elle s'inclinait pour affirmer, et cela si peu, que ses
longs cheveux bougeaient à peine; c'était l'économie du mouvement
poussée jusqu'à l'avarice.

Certes, à voir cet homme, je n'aurais jamais deviné sa profession
de chasseur; celui-là ne devait pas effrayer le gibier, à coup
sûr, mais comment pouvait-il l'atteindre?

Tout s'expliqua quand M. Fridriksson m'apprit que ce tranquille
personnage n'était qu'un «chasseur d'eider», oiseau dont le duvet
constitue la plus grande richesse de l'île.  En effet, ce duvet
s'appelle l'édredon, et il ne faut pas une grande dépense de
mouvement pour le recueillir.

Aux premiers jours de l'été, la femelle de l'eider, sorte de joli
canard, va bâtir son nid parmi les rochers des fjörds[1] dont la
côte est toute frangée; ce nid bâti, elle le tapisse avec de
fines plumes qu'elle s'arrache du ventre.  Aussitôt le chasseur,
ou mieux le négociant, arrive, prend le nid, et la femelle de
recommencer son travail; cela dure ainsi tant qu'il lui reste
quelque duvet.  Quand elle s'est entièrement dépouillée, c'est au
mâle de se déplumer à son tour.  Seulement, comme la dépouille
dure et grossière de ce dernier n'a aucune valeur commerciale, le
chasseur ne prend pas la peine de lui voler le lit de sa couvée;
le nid s'achève donc; la femelle pond ses oeufs; les petits
éclosent, et, l'année suivante, la récolte de l'édredon
recommence.

  [1] Nom donné aux golfes étroits dans les pays scandinaves.

Or, comme l'eider ne choisit pas les rocs escarpés pour y bâtir
son nid, mais plutôt des roches faciles et horizontales qui vont
se perdre en mer, le chasseur islandais pouvait exercer son
métier sans grande agitation.  C'était un fermier qui n'avait ni
à semer ni à couper sa moisson, mais à la récolter seulement.

Ce personnage grave, flegmatique et silencieux, se nommait Hans
Bjelke; il venait à la recommandation de M. Fridriksson.  C'était
notre futur guide.

Ses manières contrastaient singulièrement avec celles de mon
oncle.

Cependant ils s'entendirent facilement.  Ni l'un ni l'autre ne
regardaient au prix; l'un prêt à accepter ce qu'on lui offrait,
l'autre prêt à donner ce qui lui serait demandé.  Jamais marché
ne fut plus facile à conclure.

Or, des conventions il résulta que Hans s'engageait à nous
conduire au village de Stapi, situé sur la côte méridionale de la
presqu'île du Sneffels, au pied même du volcan.  Il fallait
compter par terre vingt-deux milles environ, voyage à faire en
deux jours, suivant l'opinion de mon oncle.

Mais quand il apprit qu'il s'agissait de milles danois de
vingt-quatre mille pieds, il dut rabattre de son calcul et
compter, vu l'insuffisance des chemins, sur sept ou huit jours de
marche.

Quatre chevaux devaient être mis à sa disposition, deux pour le
porter, lui et moi, deux autres destinés à nos bagages.  Hans,
suivant son habitude, irait à pied.  Il connaissait parfaitement
cette partie de la côte, et il promit de prendre par le plus
court.

Son engagement avec mon oncle n'expirait pas à notre arrivée à
Stapi; il demeurait à son service pendant tout le temps
nécessaire à nos excursions scientifiques au prix de trois
rixdales par semaine[1].  Seulement, il fut expressément convenu
que cette somme serait comptée au guide chaque samedi soir,
condition _sine qua non_ de son engagement.

  [1] 16fr. 08 c.

Le départ fut fixé au 16 juin.  Mon oncle voulut remettre au
chasseur les arrhes du marché, mais celui-ci refusa d'un seul
mot.

«Efter,» fit-il.

Après,» me dit le professeur pour mon édification.

Hans, le traité conclu, se retira tout d'une pièce.

«Un fameux homme, s'écria mon oncle, mais il ne s'attend guère au
merveilleux rôle que l'avenir lui réserve de jouer.

—Il nous accompagne donc jusqu'au...

—Oui, Axel, jusqu'au centre de la terre.»

Quarante-huit heures restaient encore à passer; à mon grand
regret, je dus les employer à nos préparatifs; toute notre
intelligence fut employée à disposer chaque objet de la façon la
plus avantageuse, les instruments d'un côté, les armes d'un
autre, les outils dans ce paquet, les vivres dans celui-là.  En
tout quatre groupes.

Les instruments comprenaient:

1° Un thermomètre centigrade de Eigel, gradué jusqu'à cent
cinquante degrés, ce qui me paraissait trop ou pas assez.  Trop,
si la chaleur ambiante devait monter là, auquel cas nous aurions
cuit.  Pas assez, s'il s'agissait de mesurer la température de
sources ou toute autre matière en fusion.

2° Un manomètre à air comprimé, disposé de manière à indiquer des
pressions supérieures à celles de l'atmosphère au niveau de
l'Océan.  En effet, le baromètre ordinaire n'eût pas suffi, la
pression atmosphérique devant augmenter proportionnellement à
notre descente au-dessous de la surface de la terre.

3° Un chronomètre de Boissonnas jeune de Genève, parfaitement
réglé au méridien de Hambourg.

4° Deux boussoles d'inclinaison et de déclinaison.

5° Une lunette de nuit.

6° Deux appareils de Ruhmkorff, qui, au moyen d'un courant
électrique, donnaient une lumière très portative, sûre et peu
encombrante.[1]

  [1] L'appareil de M. Ruhnmkorff consiste en une pile de Bunzen,
  mise en activité au moyen du bichromate de potasse qui ne donne
  aucune odeur.  Une bobine d'induction met l'électricité
  produite par la pile en communication avec une lanterne d'une
  disposition particulière; dans cette lanterne se trouve un
  serpentin de verre où le vide a été fait, et dans lequel reste
  seulement un résidu de gaz carbonique ou d'azote.  Quand
  l'appareil fonctionne, ce gaz devient lumineux en produisant
  une lumière blanchâtre et continue.  La pile et la bobine sont
  placées dans un sac de cuir que le voyageur porte en
  bandoulière.  La lanterne, placée extérieurement, éclaire très
  suffisamment dans les profondes obscurités; elle permet de
  s'aventurer, sans craindre aucune explosion, au milieu des gaz
  les plus inflammables, et ne s'éteint pas même au sein des plus
  profonds cours d'eau.  M. Ruhmkorff est un savant et habile
  physicien.  Sa grande découverte, c'est sa bobine d'induction
  qui permet de produire de l'électricité à haute tension.  Il a
  obtenu, en 1864, le prix quinquennal de 50,000 fr.  que la
  France réservait à la plus ingénieuse application de
  l'électricité.

Les armes consistaient en deux carabines de Purdley More et Co,
et de deux revolvers Colt.  Pourquoi des armes?  Nous n'avions ni
sauvages ni bêtes féroces à redouter, je suppose.  Mais mon oncle
paraissait tenir à son arsenal comme à ses instruments, surtout à
une notable quantité de fulmi-coton inaltérable à l'humidité, et
dont la force expansive est fort supérieure à celle de la poudre
ordinaire.

Les outils comprenaient deux pics, deux pioches, une échelle de
soie, trois bâtons ferrés, une hache, un marteau, une douzaine de
coins et pitons de fer, et de longues cordes à noeuds.  Cela ne
laissait pas de faire un fort colis, car l'échelle mesurait trois
cents pieds de longueur.

Enfin, il y avait les provisions; le paquet n'était pas gros,
mais rassurant, car je savais qu'en viande concentrée et en
biscuits secs il contenait pour six mois de vivres.  Le genièvre
en formait toute la partie liquide, et l'eau manquait totalement;
mais nous avions des gourdes, et mon oncle comptait sur les
sources pour les remplir; les objections que j'avais pu faire sur
leur qualité, leur température, et même leur absence, étaient
restées sans succès.

Pour compléter la nomenclature exacte de nos articles de voyage,
je noterai une pharmacie portative contenant des ciseaux à lames
mousses, des attelles pour fracture, une pièce de ruban en fil
écru, des bandes et compresses, du sparadrap, une palette pour
saignée, toutes choses effrayantes; de plus, une série de flacons
contenant de la dextrine, de l'alcool vulnéraire, de l'acétate de
plomb liquide, de l'éther, du vinaigre et de l'ammoniaque, toutes
drogues d'un emploi peu rassurant; enfin les matières nécessaires
aux appareils de Ruhmkorff.

Mon oncle n'avait eu garde d'oublier la provision de tabac, de
poudre de chasse et d'amadou, non plus qu'une ceinture de cuir
qu'il portait autour des reins et où se trouvait une suffisante
quantité de monnaie d'or, d'argent et de papier.  De bonnes
chaussures, rendues imperméables par un enduit de goudron et de
gomme élastique, se trouvaient au nombre de six paires dans le
groupe des outils.

«Ainsi vêtus, chaussés, équipés, il n'y a aucune raison pour ne
pas aller loin,» me dit mon oncle.

La journée du 14 fut employée tout entière à disposer ces
différents objets.  Le soir, nous dînâmes chez le baron Trampe,
en compagnie du maire de Reykjawik et du docteur Hyaltalin, le
grand médecin du pays.  M. Fridriksson n'était pas au nombre des
convives; j'appris plus tard que le gouverneur et lui se
trouvaient en désaccord sur une question d'administration et ne
se voyaient pas.  Je n'eus donc pas l'occasion de comprendre un
mot de ce qui se dit pendant ce dîner semi-officiel.  Je
remarquai seulement que mon oncle parla tout le temps.

Le lendemain 15, les préparatifs furent achevés.  Notre hôte fit
un sensible plaisir au professeur en lui remettant une carte de
l'Islande, incomparablement plus parfaite que celle d'Henderson,
la carte de M. Olaf Nikolas Olsen, réduite au 1/400000, et
publiée par la Société littéraire islandaise, d'après les travaux
géodésiques de M. Scheel Frisac, et le levé topographique de
M. Bjorn Gumlaugsonn.  C'était un précieux document pour un
minéralogiste.

La dernière soirée se passa dans une intime causerie avec
M. Fridrikssonn, pour lequel je me sentais pris d'une vive
sympathie; puis, à la conversation succéda un sommeil assez
agité, de ma part du moins.

A cinq heures du matin, le hennissement de, quatre chevaux qui
piaffaient sous ma fenêtre me réveilla.  Je m'habillai à la hâte
et je descendis dans la rue.  Là, Hans achevait de charger nos
bagages sans se remuer, pour ainsi dire.  Cependant il opérait
avec une adresse peu commune.  Mon oncle faisait plus de bruit
que de besogne, et le guide paraissait se soucier fort peu de ses
recommandations.

Tout fut terminé à six heures, M, Fridriksson nous serra les
mains.  Mon oncle le remercia en islandais de sa bienveillante
hospitalité, et avec beaucoup de coeur.  Quant à moi, j'ébauchai
dans mon meilleur latin quelque salut cordial; puis nous nous
mîmes en selle, et M. Fridriksson me lança avec son dernier adieu
ce vers que Virgile semblait avoir fait pour nous, voyageurs
incertains de la route:

  Et quacunque viam dederit fortuna sequamur.




XII


Nous étions partis par un temps couvert, mais fixe.  Pas de
fatigantes chaleurs à redouter, ni pluies désastreuses.  Un temps
de touristes.

Le plaisir de courir à cheval à travers un pays inconnu me
rendait de facile composition sur le début de l'entreprise.
J'étais tout entier au bonheur de l'excursionniste fait de désirs
et de liberté.  Je commençais à prendre mon parti de l'affaire.

«D'ailleurs, me disais-je, qu'est-ce que je risque?  de voyager
au milieu du pays le plus curieux!  de gravir une montagne fort
remarquable!  au pis-aller de descendre au fond d'un cratère
éteint?  Il est bien évident que ce Saknussemm n'a pas fait autre
chose.  Quant à l'existence d'une galerie qui aboutisse au centre
du globe, pure imagination!  pure impossibilité!  Donc, ce qu'il
y a de bon à prendre de cette expédition, prenons-le, et sans
marchander!»

Ce raisonnement à peine achevé, nous avions quitté Reykjawik.

Hans marchait en tête, d'un pas rapide, égal et continu.  Les
deux chevaux chargés de nos bagages le suivaient, sans qu'il fût
nécessaire de les diriger.  Mon oncle et moi, nous venions
ensuite, et vraiment sans faire trop mauvaise figure sur nos
bêtes petites, mais vigoureuses.

L'Islande est une des grandes îles de l'Europe; elle mesure
quatorze cents milles de surface, et ne compte que soixante mille
habitants.  Les géographes l'ont divisée en quatre quartiers, et
nous avions à traverser presque obliquement celui qui porte le
nom de Pays du quart du Sud-Ouest, «Sudvestr Fjordùngr.»

Hans, en laissant Reykjawik, avait immédiatement suivi les bords
de la mer; nous traversions de maigres pâturages qui se donnaient
bien du mal pour être verts; le jaune réussissait mieux.  Les
sommets rugueux des masses trachytiques s'estompaient à l'horizon
dans les brumes de l'est; par moments quelques plaques de neige,
concentrant la lumière diffuse, resplendissaient sur le versant
des cimes éloignées; certains pics, plus hardiment dressés,
trouaient les nuages gris et réapparaissaient au-dessus des
vapeurs mouvantes, semblables à des écueils émergés en plein
ciel.

Souvent ces chaînes de rocs arides faisaient une pointe vers la
mer et mordaient sur le pâturage; mais il restait toujours une
place suffisante pour passer.  Nos chevaux, d'ailleurs,
choisissaient d'instinct les endroits propices sans jamais
ralentir leur marche.  Mon oncle n'avait pas même la consolation
d'exciter sa monture de la voix ou du fouet; il ne lui était pas
permis d'être impatient.  Je ne pouvais m'empêcher de sourire en
le voyant si grand sur son petit cheval, et, comme ses longues
jambes rasaient le sol, il ressemblait à un centaure à six pieds.

«Bonne bête!  bonne bête!  disait-il.  Tu verras, Axel, que pas
un animal ne l'emporte en intelligence sur le cheval islandais;
neiges, tempêtes, chemins impraticables, rochers, glaciers, rien
ne l'arrête.  Il est brave, il est sobre, il est sûr.  Jamais un
faux pas, jamais une réaction.  Qu'il se présente quelque
rivière, quelque fjörd à traverser, et il s'en présentera, tu le
verras sans hésiter se jeter à l'eau, comme un amphibie, et
gagner le bord opposé!  Mais ne le brusquons pas, laissons-le
agir, et nous ferons, l'un portant l'autre, nos dix lieues par
jour.

—Nous, sans doute, répondis-je, mais le guide?

—Oh!  il ne m'inquiète guère.  Ces gens-là, cela marche sans
s'en apercevoir; celui-ci se remue si peu qu'il ne doit pas se
fatiguer.  D'ailleurs, au besoin, je lui céderai ma monture.  Les
crampes me prendraient bientôt, si je ne me donnais pas quelque
mouvement.  Les bras vont bien, mais il faut songer aux jambes.»

Cependant nous avancions d'un pas rapide; le pays était déjà à
peu près désert.  Ça et là une ferme isolée, quelque boër[1]
solitaire, fait de bois, de terre, de morceaux de lave,
apparaissait comme un mendiant au bord d'un chemin creux.  Ces
huttes délabrées avaient l'air d'implorer la charité des
passants, et, pour un peu, on leur eût fait l'aumône.  Dans ce
pays, les routes, les sentiers même manquaient absolument, et la
végétation, si lente qu'elle fût, avait vite fait d'effacer le
pas des rares voyageurs.

  [1] Maison du paysan islandais

Pourtant cette partie de la province, située à deux pas de sa
capitale, comptait parmi les portions habitées et cultivées de
l'Islande.  Qu'étaient alors les contrées plus désertes que ce
désert?  Un demi-mille franchi, nous n'avions encore rencontré ni
un fermier sur la porte de sa chaumière, ni un berger sauvage
paissant un troupeau moins sauvage que lui; seulement quelques
vaches et des moutons abandonnés à eux-mêmes.  Que seraient donc
les régions convulsionnées, bouleversées par les phénomènes
éruptifs, nées des explosions volcaniques et des commotions
souterraines?

Nous étions destinés à les connaître plus tard; mais, en
consultant la carte d'Olsen, je vis qu'on les évitait en longeant
la sinueuse lisière du rivage; en effet, le grand mouvement
plutonique s'est concentré surtout à l'intérieur de l'île; là les
couches horizontales de roches superposées, appelées trapps en
langue Scandinave, les bandes trachytiques, les éruptions de
basalte, de tufs et de tous les conglomérats volcaniques, les
coulées de lave et de porphyre en fusion, ont fait un pays d'une
surnaturelle horreur.  Je ne me doutais guère alors du spectacle
qui nous attendait à la presqu'île du Sneffels, où ces dégâts
d'une nature fougueuse forment un formidable chaos.

Deux heures après avoir quitté Reykjawik, nous arrivions au bourg
de Gufunes, appelé «Aoalkirkja» ou Église principale.  Il
n'offrait rien de remarquable.  Quelques maisons seulement.  A
peine de quoi faire un hameau de l'Allemagne.

Hans s'y arrêta une demi-heure; il partagea notre frugal
déjeuner, répondit par oui et par non aux questions de mon oncle
sur la nature de la route, et lorsqu'on lui demanda en quel
endroit il comptait passer la nuit:

«Gardär» dit-il seulement.

Je consultai la carte pour savoir ce qu'était Gardär.  Je vis une
bourgade de ce nom sur les bords du Hvaljörd, à quatre milles de
Reykjawik.  Je la montrai à mon oncle.

«Quatre milles seulement!  dit-il.  Quatre milles sur vingt-deux!
Voilà une jolie promenade.»

Il voulut faire une observation au guide, qui, sans lui répondre,
reprit la tête des cheveux et se remit en marche.

Trois heures plus tard, toujours en foulant le gazon décoloré des
pâturages, il fallut contourner le Kollafjörd, détour plus facile
et moins long qu'une traversée de ce golfe; bientôt nous entrions
dans un «pingstaoer», lieu de juridiction communale, nommé
Ejulberg, et dont le clocher eût sonné midi, si les églises
islandaises avaient été assez riches pour posséder une horloge;
mais elles ressemblent fort à leurs paroissiens, qui n'ont pas de
montres, et qui s'en passent.

Là les chevaux furent rafraîchis; puis, prenant par un rivage
resserré entre une chaîne de collines et la mer, ils nous
portèrent d'une traite à l' «aoalkirkja» de Brantar, et un mille
plus loin à Saurböer «annexia», église annexe, située sur la rive
méridionale du Hvalfjörd.

Il était alors quatre heures du soir; nous avions franchi quatre
milles [1].

  [1] Huit lieues.

Le fjörd était large en cet endroit d'un demi-mille au moins; les
vagues déferlaient avec bruit sur les rocs aigus; ce golfe
s'évasait entre des murailles de rochers, sorte d'escarpe à pic
haute de trois mille pieds et remarquable par ses couches brunes
que séparaient des lits de tuf d'une nuance rougeâtre.  Quelle
que fût l'intelligence de nos chevaux, je n'augurais pas bien de
la traversée d'un véritable bras de mer opérée sur le dos d'un
quadrupède.

«S'ils sont intelligents, dis-je, ils n'essayeront point de
passer.  En tout cas, je me charge d'être intelligent pour eux.»

Mais mon oncle ne voulait pas attendre; il piqua des deux vers le
rivage.  Sa monture vint flairer la dernière ondulation des
vagues et s'arrêta; mon oncle, qui avait son instinct à lui, la
pressa d'avancer.  Nouveau refus de l'animal, qui secoua la tête.
Alors jurons et coups de fouet, mais ruades de la bête, qui
commença à désarçonner son cavalier; enfin le petit cheval,
ployant ses jarrets, se retira des jambes du professeur et le
laissa tout droit planté sur deux pierres du rivage, comme le
colosse de Rhodes.

«Ah!  maudit animal!  s'écria le cavalier, subitement transformé
en piéton et honteux comme un officier de cavalerie qui passerait
fantassin.

—«Farja,» fit le guide en lui touchant l'épaule.

—Quoi!  un bac?

—«Der,» répondit Hans en montrant un bateau.

—Oui, m'écriai-je, il y a un bac.

—Il fallait donc le dire!  Eh bien, en route!

—«Tidvatten,» reprit le guide.

—Que dit-il?

—Il dit marée, répondit mon oncle en me traduisant le mot
  danois.

—Sans doute, il faut attendre la marée?

—«Förbida?» demanda mon oncle.

—«Ja,» répondit Hans.

Mon oncle frappa du pied, tandis que les chevaux se dirigeaient
vers le bac.

Je compris parfaitement la nécessité d'attendre un certain
instant de la marée pour entreprendre la traversée du fjörd,
celui où la mer, arrivée à sa plus grande hauteur, est étale.
Alors le flux et le reflux n'ont aucune action sensible, et le
bac ne risque pas d'être entraîné, soit au fond du golfe, soit en
plein Océan.

L'instant favorable n'arriva qu'à six heures du soir; mon oncle,
moi, le guide, deux passeurs et les quatre chevaux, nous avions
pris place dans une sorte de barque plate assez fragile.  Habitué
que j'étais aux bacs à vapeur de l'Elbe, je trouvai les rames des
bateliers un triste engin mécanique.  Il fallut plus d'une heure
pour traverser le fjörd; mais enfin le passage se fit sans
accident.

Une demi-heure après, nous atteignions l'«aoalkirkja» de Gardär.




XIII


Il aurait dû faire nuit, mais sous le soixante cinquième
parallèle, la clarté diurne des régions polaires ne devait pas
m'étonner; en Islande, pendant les mois de juin et juillet, le
soleil ne se couche pas.

Néanmoins la température s'était abaissée; j'avais froid, et
surtout faim.  Bienvenu fut le «böer» qui s'ouvrit
hospitalièrement pour nous recevoir.

C'était la maison d'un paysan, mais, en fait d'hospitalité, elle
valait celle d'un roi.  A notre arrivée, le maître vint nous
tendre la main, et, sans plus de cérémonie, il nous fit signe de
le suivre.

Le suivre, en effet, car l'accompagner eût été impossible.  Un
passage long, étroit, obscur, donnait accès dans cette habitation
construite en poutres à peine équarries et permettait d'arriver à
chacune des chambres; celles-ci étaient au nombre de quatre: la
cuisine, l'atelier de tissage, la «badstofa», chambre à coucher
de la famille, et, la meilleure entre toutes, la chambre des
étrangers.  Mon oncle, à la taille duquel on n'avait pas songé en
bâtissant la maison, ne manqua pas de donner trois ou quatre fois
de la tête contre les saillies du plafond.

On nous introduisit dans notre chambre, sorte de grande salle
avec un sol de terre battue et éclairée d'une fenêtre dont les
vitres étaient faites de membranes de mouton assez peu
transparentes.  La literie se composait de fourrage sec jeté dans
deux cadres de bois peints en rouge et ornés de sentences
islandaises.  Je ne m'attendais pas à ce confortable; seulement,
il régnait dans cette maison une forte odeur de poisson sec, de
viande macérée et de lait aigre dont mon odorat se trouvait assez
mal.

Lorsque nous eûmes mis de côté notre harnachement de voyageurs,
la voix de l'hôte se fit entendre, qui nous conviait à passer
dans la cuisine, seule pièce où l'on fit du feu, même par les
plus grands froids.

Mon oncle se hâta d'obéir à cette amicale injonction.  Je le
suivis.

La cheminée de la cuisine était d'un modèle antique; au milieu de
la chambre, une pierre pour tout foyer; au toit, un trou par
lequel s'échappait la fumée.  Cette cuisine servait aussi de
salle à manger.

A notre entrée, l'hôte, comme s'il ne nous avait pas encore vus,
nous salua du mot «saellvertu,» qui signifie «soyez heureux», et
il vint nous baiser sur la joue.

Sa femme, après lui, prononça les mêmes paroles, accompagnées du
même cérémonial; puis les deux époux, plaçant la main droite sur
leur coeur, s'inclinèrent profondément.

Je me hâte de dire que l'Islandaise était mère de dix-neuf
enfants, tous, grands et petits, grouillant pêle-mêle au milieu
des volutes de fumée dont le foyer remplissait la chambre.  A
chaque instant j'apercevais une petite tête blonde et un peu
mélancolique sortir de ce brouillard.  On eût dit une guirlande
d'anges insuffisamment débarbouillés.

Mon oncle et moi, nous fîmes très bon accueil à cette «couvée»,
et bientôt il y eut trois ou quatre de ces marmots sur nos
épaules, autant sur nos genoux et le reste entre nos jambes.
Ceux qui parlaient répétaient «saellvertu» dans tous les tons
imaginables.  Ceux qui ne parlaient pas n'en criaient que mieux.

Ce concert fut interrompu par l'annonce du repas.  En ce moment
rentra le chasseur, qui venait de pourvoir à la nourriture des
chevaux, c'est-à-dire qu'il les avait économiquement lâchés à
travers champs; les pauvres bêtes devaient se contenter de
brouter la mousse rare des rochers, quelques fucus peu
nourrissants, et le lendemain elles ne manqueraient pas de venir
d'elles-mêmes reprendre le travail de la veille.

«Saellvertu,» fit Hans en entrant.

Puis tranquillement, automatiquement, sans qu'un baiser fût plus
accentué que l'autre, il embrassa l'hôte, l'hôtesse et leurs
dix-neuf enfants.

La cérémonie terminée, on se mit à table, au nombre de
vingt-quatre, et par conséquent les uns sur les autres, dans le
véritable sens de l'expression.  Les plus favorisés n'avaient que
deux marmots sur les genoux.

Cependant le silence se fit dans ce petit monde à l'arrivée de la
soupe, et la taciturnité naturelle, même aux gamins islandais,
reprit son empire.  L'hôte nous servit une soupe au lichen et
point désagréable, puis une énorme portion de poisson sec nageant
dans du beurre aigri depuis vingt ans, et par conséquent bien
préférable au beurre frais, d'après les idées gastronomiques de
l'Islande.  Il y avait avec cela du «skyr», sorte de lait caillé,
accompagné de biscuit et relevé par du jus de baies de genièvre;
enfin, pour boisson, du petit lait mêlé d'eau, nommé «blanda»
dans le pays.  Si cette singulière nourriture était bonne ou non,
c'est ce dont je ne pus juger.  J'avais faim, et, au dessert,
j'avalai jusqu'à la dernière bouchée une épaisse bouillie de
sarrasin.

Le repas terminé, les enfants disparurent; les grandes personnes
entourèrent le foyer où brûlaient de la tourbe, des bruyères, du
fumier de vache et des os de poissons desséchés.  Puis, après
cette «prise de chaleur», les divers groupes regagnèrent leurs
chambres respectives.  L'hôtesse offrit de nous retirer, suivant
la coutume, nos bas et nos pantalons; mais, sur un refus des plus
gracieux de notre part, elle n'insista pas, et je pus enfin me
blottir dans ma couche de fourrage.

Le lendemain, à cinq heures, nous faisions nos adieux au paysan
islandais; mon oncle eut beaucoup de peine à lui faire accepter
une rémunération convenable, et Hans donna le signal du départ.

À cent pas de Gardär, le terrain commença à changer d'aspect; le
sol devint marécageux et moins favorable à la marche.  Sur la
droite, la série des montagnes se prolongeait indéfiniment comme
un immense système de fortifications naturelles, dont nous
suivions la contrescarpe; souvent des ruisseaux se présentaient à
franchir qu'il fallait nécessairement passer à gué et sans trop
mouiller les bagages.

Le désert se faisait de plus en plus profond; quelquefois,
cependant, une ombre humaine semblait fuir au loin; si les
détours de la route nous rapprochaient inopinément de l'un de ces
spectres, j'éprouvais un dégoût soudain à la vue d'une tête
gonflée, à peau luisante, dépourvue de cheveux, et de plaies
repoussantes que trahissaient les déchirures de misérables
haillons.

La malheureuse créature ne venait pas tendre sa main déformée;
elle se sauvait, au contraire, mais pas si vite que Hans ne l'eût
saluée du «saellvertu» habituel.

—«Spetelsk,» disait-il.

—Un lépreux!» répétait mon oncle.

Et ce mot seul produisait son effet répulsif.  Cette horrible
affection de la lèpre est assez commune en Islande; elle n'est
pas contagieuse, mais héréditaire; aussi le mariage est-il
interdit à ces misérables.

Ces apparitions n'étaient pas de nature è égayer le paysage qui
devenait profondément triste; les dernières touffes d'herbes
venaient mourir sous nos pieds.  Pas un arbre, si ce n'est
quelques bouquets de bouleaux nains semblables à des
broussailles.  Pas un animal, sinon quelques chevaux, de ceux que
leur maître ne pouvait nourrir, et qui erraient sur les mornes
plaines.  Parfois un faucon planait dans les nuages gris et
s'enfuyait à tire-d'aile vers les contrées du sud; je me laissais
aller à la mélancolie de cette nature sauvage, et mes souvenirs
me ramenaient à mon pays natal.

Il fallut bientôt traverser plusieurs petits fjörds sans
importance, et enfin un véritable golfe; la marée, étale alors,
nous permit de passer sans attendre et de gagner le hameau
d'Alftanes, situé un mille au delà.

Le soir, après avoir coupé à gué deux rivières riches en truites
et en brochets, l'Alfa et l'Heta, nous fûmes obligés de passer la
nuit dans une masure abandonnée, digne d'être hantée par tous les
lutins de la mythologie Scandinave; à coup sûr le génie du froid
y avait élu domicile, et il fît des siennes pendant toute la
nuit.

La journée suivante ne présenta aucun incident particulier.
Toujours même sol marécageux, même uniformité, même physionomie
triste.  Le soir, nous avions franchi la moitié de la distance à
parcourir, et nous couchions à «l'annexia» de Krösolbt.

Le 19 juin, pendant un mille environ, un terrain de lave
s'étendit sous nos pieds; cette disposition du sol est appelée
«hraun» dans le pays; la lave ridée à la surface affectait des
formes de câbles tantôt allongés, tantôt roulés sur eux-mêmes;
une immense coulée descendait des montagnes voisines, volcans
actuellement éteints, mais dont ces débris attestaient la
violence passée.  Cependant quelques fumées de source chaudes
rampaient ça et là.

Le temps nous manquait pour observer ces phénomènes; il fallait
marcher; bientôt le sol marécageux reparut sous le pied de nos
montures; de petits lacs l'entrecoupaient.  Notre direction était
alors à l'ouest; nous avions en effet tourné la grande baie de
Faxa, et la double cime blanche du Sneffels se dressait dans les
nuages à moins de cinq milles.

Les chevaux marchaient bien; les difficultés du sol ne les
arrêtaient pas; pour mon compte, je commençais à devenir très
fatigué; mon oncle demeurait ferme et droit comme au premier
jour; je ne pouvais m'empêcher de l'admirer à l'égal du chasseur,
qui regardait cette expédition comme une simple promenade.

Le samedi 20 juin, à six heures du soir, nous atteignions Büdir,
bourgade située sur le bord de la mer, et le guide réclamait sa
paye convenue.  Mon oncle régla avec lui.  Ce fut la famille même
de Hans, c'est-à-dire ses oncles et cousins germains, qui nous
offrit l'hospitalité; nous fûmes bien reçus, et sans abuser des
bontés de ces braves gens, je me serais volontiers refait chez
eux des fatigues du voyage.  Mais mon oncle, qui n'avait rien à
refaire, ne l'entendait pas ainsi, et le lendemain il fallut
enfourcher de nouveau nos bonnes bêtes.

Le sol se ressentait du voisinage de la montagne dont les racines
de granit sortaient de terre: comme celles d'un vieux chêne.
Nous contournions l'immense base du volcan.  Le professeur ne le
perdait pas des yeux; il gesticulait, il semblait le prendre au
défi et dire: «Voilà donc le géant que je vais dompter!» Enfin,
après vingt-quatre heures de marche, les chevaux s'arrêtèrent
d'eux-mêmes à la porte du presbytère de Stapi.




XIV


Stapi est une bourgade formée d'une trentaine de huttes, et bâtie
en pleine lave sous les rayons du soleil réfléchis par le volcan.
Elle s'étend au fond d'un petit fjord encaissé dans une muraille
du plus étrange effet.

On sait que le basalte est une roche brune d'origine ignée; elle
affecte des formes régulières qui surprennent par leur
disposition.  Ici la nature procède géométriquement et travaille
à la manière humaine, comme si elle eût manié l'équerre, le
compas et le fil à plomb.  Si partout ailleurs elle fait de l'art
avec ses grandes masses jetées sans ordre, ses cônes à peine
ébauchés, ses pyramides imparfaites, avec la bizarre succession
de ses lignes, ici, voulant donner l'exemple de la régularité, et
précédant les architectes des premiers âges, elle a créé un ordre
sévère, que ni les splendeurs de Babylone ni les merveilles de la
Grèce n'ont jamais dépassé.

J'avais bien entendu parler de la Chaussée des Géants en Irlande,
et de la Grotte de Fingal dans l'une des Hébrides, mais le
spectacle d'une substruction basaltique ne s'était pas encore
offert à mes regards.

Or, à Stapi, ce phénomène apparaissait dans toute sa beauté.

La muraille du fjörd, comme toute la côte de la presqu'île, se
composait d'une suite de colonnes verticales, hautes de trente
pieds.  Ces fûts droits et d'une proportion pure supportaient une
archivolte, faite de colonnes horizontales dont le surplombement
formait demi-voûte au-dessus de la mer.  A de certains
intervalles, et sous cet impluvium naturel, l'oeil surprenait des
ouvertures ogivales d'un dessin admirable, à travers lesquelles
les flots du large venaient se précipiter en écumant.  Quelques
tronçons de basalte, arrachés par les fureurs de l'Océan,
s'allongeaient sur le sol comme les débris d'un temple antique,
ruines éternellement jeunes, sur lesquelles passaient les siècles
sans les entamer.

Telle était la dernière étape de notre voyage terrestre.  Hans
nous y avait conduits avec intelligence, et je me rassurais un
peu en songeant qu'il devait nous accompagner encore.

En arrivant à la porte de la maison du recteur, simple cabane
basse, ni plus belle, ni plus confortable que ses voisines, je
vis un homme en train de ferrer un cheval, le marteau à la main,
et le tablier de cuir aux reins.

«Saelvertu,» lui dit le chasseur.

—«God dag,» répondit le maréchal-ferrant en parfait danois.

—«Kyrkoherde,» fit Hans en se retournant vers mon oncle.

—Le recteur!  répéta ce dernier.  Il paraît, Axel, que ce brave
homme est le recteur.»

Pendant ce temps, le guide mettait le «kyrkoherde» au courant de
la situation; celui-ci, suspendant son travail, poussa une sorte
de cri en usage sans doute entre chevaux et maquignons, et
aussitôt une grande mégère sortit de la cabane.  Si elle ne
mesurait pas six pieds de haut, il ne s'en fallait guère.

Je craignais qu'elle ne vînt offrir aux voyageurs le baiser
islandais; mais il n'en fut rien, et même elle mit assez peu de
bonne grâce à nous introduire dans sa maison.

La chambre des étrangers me parut être la plus mauvaise du
presbytère, étroite, sale et infecte.  Il fallut s'en contenter;
le recteur ne semblait pas pratiquer l'hospitalité antique.  Loin
de là.  Avant la fin du jour, je vis que nous avions affaire à un
forgeron, à un pêcheur, à un chasseur, à un charpentier, et pas
du tout à un ministre du Seigneur.  Nous, étions en semaine, il
est vrai.  Peut-être se rattrapait-il le dimanche.

Je ne veux pas dire du mal de ces pauvres prêtres qui, après
tout, sont fort misérables; ils reçoivent du gouvernement danois
un traitement ridicule et perçoivent le quart de la dîme de leur
paroisse, ce qui ne fait pas une somme de soixante marks
courants[1].  De là, nécessité de travailler pour vivre; mais à
pécher, à chasser, à ferrer des chevaux, on finit par prendre les
manières, le ton et les moeurs des chasseurs, des pêcheurs et
autres gens un peu rudes; le soir même je m'aperçus que notre
hôte ne comptait pas la sobriété au nombre de ses vertus.

  [1] Monnaie de Hambourg, 30 fr. environ.

Mon oncle comprit vite à quel genre d'homme il avait affaire; au
lieu d'un brave et digne savant, il trouvait un paysan lourd et
grossier; il résolut donc de commencer au plus tôt sa grande
expédition et de quitter cette cure peu hospitalière.  Il ne
regardait pas à ses fatigues et résolut d'aller passer quelques
jours dans la montagne.

Les préparatifs de départ furent donc faits dès le lendemain de
notre arrivée à Stapi.  Hans loua les services de trois Islandais
pour remplacer les chevaux dans le transport des bagages; mais,
une fois arrivés au fond du cratère, ces indigènes devaient
rebrousser chemin et nous abandonner à nous-mêmes.  Ce point fut
parfaitement arrêté.

A cette occasion, mon oncle dut apprendre au chasseur que son
intention était de poursuivre la reconnaissance du volcan jusqu'à
ses dernières limites.

Hans se contenta d'incliner la tête.  Aller là ou ailleurs,
s'enfoncer dans les entrailles de son île ou la parcourir, il n'y
voyait aucune différence; quant à moi, distrait jusqu'alors par
les incidents du voyage, j'avais un peu oublié l'avenir, mais
maintenant je sentais l'émotion me reprendre de plus belle.  Qu'y
faire?  Si j'avais pu tenter de résister au professeur
Lidenbrock, c'était à Hambourg et non au pied du Sneffels.

Une idée, entre toutes, me tracassait fort, idée effrayante et
faite pour ébranler des nerfs moins sensibles que les miens.

«Voyons, me disais-je, nous allons gravir le Sneffels.  Bien.
Nous allons visiter son cratère.  Bon.  D'autres l'ont fait qui
n'en sont pas morts.  Mais ce n'est pas tout.  S'il se présente
un chemin pour descendre dans les entrailles du sol, si ce
malencontreux Saknussemm a dit vrai, nous allons nous perdre au
milieu des galeries souterraines du volcan.  Or, rien n'affirme
que le Sneffels soit éteint?  Qui prouve qu'une éruption ne se
prépare pas?  De ce que le monstre dort depuis 1229, s'ensuit-il
qu'il ne puisse se réveiller?  Et, s'il se réveille, qu'est-ce
que nous deviendrons?»

Cela demandait la peine d'y réfléchir, et j'y réfléchissais.  Je
ne pouvais dormir sans rêver d'éruption; or, le rôle de scorie me
paraissait assez brutal à jouer.

Enfin je n'y tins plus; je résolus de soumettre le cas à mon
oncle le plus adroitement possible, et sous la forme d'une
hypothèse parfaitement irréalisable.

J'allai le trouver.  Je lui fis part de mes craintes, et je me
reculai pour le laisser éclater à son aise.

«J'y pensais,» répondit-il simplement.

Que signifiaient ces paroles!  Allait-il donc entendre la voix de
la raison?  Songeait-il à suspendre ses projets?  C'eût été trop
beau pour être possible..

Après quelques instants de silence, pendant lesquels je n'osais
l'interroger, il reprit en disant:

«J'y pensais.  Depuis notre arrivée à Stapi, je me suis préoccupé
de la grave question que tu viens de me soumettre, car il ne faut
pas agir en imprudents.

—Non, répondis-je avec force.

—Il y a six cents ans que le Sneffels est muet; mais il peut
parler.  Or les éruptions sont toujours précédées par des
phénomènes parfaitement connus; j'ai donc interrogé les habitants
du pays, j'ai étudié le sol, et je puis te le dire, Axel, il n'y
aura pas d'éruption.»

A cette affirmation je restai stupéfait, et je ne pus répliquer.

«Tu doutes de mes paroles?  dit mon oncle, eh bien!  suis-moi.»

J'obéis machinalement.  En sortant du presbytère, le professeur
prit un chemin direct qui, par une ouverture de la muraille
basaltique, s'éloignait de la mer.  Bientôt nous étions en rase
campagne, si l'on peut donner ce nom à un amoncellement immense
de déjections volcaniques; le pays paraissait comme écrasé sous
une pluie de pierres énormes, de trapp, de basalte, de granit et
de toutes les roches pyroxéniques.

Je voyais ça et là des fumerolles monter dans les airs; ces
vapeurs blanches nommées «reykir» en langue islandaise, venaient
des sources thermales, et elles indiquaient, par leur violence,
l'activité volcanique du sol.  Cela me paraissait justifier mes
craintes.  Aussi je tombai de mon haut quand mon oncle me dit:

«Tu vois toutes ces fumées, Axel; eh bien, elles prouvent que
nous n'avons rien à redouter des fureurs du volcan!

—Par exemple!  m'écriai-je.

—Retiens bien ceci, reprit le professeur: aux approches d'une
éruption, ces fumerolles redoublent d'activité pour disparaître
complètement pendant la durée du phénomène, car les fluides
élastiques, n'ayant plus la tension nécessaire, prennent le
chemin des cratères au lieu de s'échapper à travers les fissures
du globe.  Si donc ces vapeurs se maintiennent dans leur état
habituel, si leur énergie ne s'accroît pas, si tu ajoutes à cette
observation que le vent, la pluie ne sont pas remplacés par un
air lourd et calme, tu peux affirmer qu'il n'y aura pas
d'éruption prochaine.

—Mais...

—Assez.  Quand la science a prononcé, il n'y a plus qu'à se
taire.»

Je revins à la cure l'oreille basse; mon oncle m'avait battu avec
des arguments scientifiques.  Cependant j'avais encore un espoir,
c'est qu'une fois arrivés au fond du cratère, il serait
impossible, faute de galerie, de descendre plus profondément, et
cela en dépit de tous les Saknussemm du monde.

Je passai la nuit suivante en plein cauchemar au milieu d'un
volcan et des profondeurs de la terre, je me sentis lancé dans
les espaces planétaires sous la forme de roche éruptive.

Le lendemain, 23 juin, Hans nous attendait avec ses compagnons
chargés des vivres, des outils et des instruments.  Deux bâtons
ferrés, deux fusils, deux cartouchières, étaient réservés à mon
oncle et à moi.  Hans, en homme de précaution, avait ajouté à nos
bagages une outre pleine qui, jointe à nos gourdes, nous assurait
de l'eau pour huit jours.

Il était neuf heures du matin.  Le recteur et sa haute mégère
attendaient devant leur porte.  Ils voulaient sans doute nous
adresser l'adieu suprême de l'hôte au voyageur.  Mais cet adieu
prit la forme inattendue d'une note formidable, où l'on comptait
jusqu'à l'air de la maison pastorale, air infect, j'ose le dire.
Ce digne couple nous rançonnait comme un aubergiste suisse et
portait à un beau prix son hospitalité surfaite.

Mon oncle paya sans marchander.  Un homme qui partait pour le
centre de la terre ne regardait pas à quelques rixdales.

Ce point réglé, Hans donna le signal du départ, et quelques
instants après nous avions quitté Stapi.




XV


Le Sneffels est haut de cinq mille pieds; il termine, par son
double cône, une bande trachytique qui se détache du système
orographique de l'île.  De notre point de départ on ne pouvait
voir ses deux pics se profiler sur le fond grisâtre du ciel.
J'apercevais seulement une énorme calotte de neige abaissée sur
le front du géant.

Nous marchions en file, précédés du chasseur; celui-ci remontait
d'étroits sentiers où deux personnes n'auraient pas pu aller de
front.  Toute conversation devenait donc à peu près impossible.

Au delà de la muraille basaltique du fjörd de Stapi, se présenta
d'abord un sol de tourbe herbacée et fibreuse, résidu de
l'antique végétation des marécages de la presqu'île; la masse de
ce combustible encore inexploité suffirait à chauffer pendant un
siècle toute la population de l'Islande; cette vaste tourbière,
mesurée du fond de certains ravins, avait souvent soixante-dix
pieds de haut et présentait des couches successives de détritus
carbonisés, séparées par des feuillets de tuf ponceux.

En véritable neveu du professeur Lidenbrock et malgré mes
préoccupations, j'observais avec intérêt les curiosités
minéralogiques étalées dans ce vaste cabinet d'histoire
naturelle; en même temps je refaisais dans mon esprit toute
l'histoire géologique de l'Islande.

Cette île, si curieuse, est évidemment sortie du fond des eaux à
une époque relativement moderne; peut-être même s'élève-t-elle
encore par un mouvement insensible.  S'il en est ainsi, on ne
peut attribuer son origine qu'à l'action des feux souterrains.
Donc, dans ce cas, la théorie de Humphry Davy, le document de
Saknussemm, les prétentions de mon oncle, tout s'en allait en
fumée.  Cette hypothèse me conduisit à examiner attentivement la
nature du sol, et je me rendis bientôt compte de la succession
des phénomènes qui présidèrent à la formation de l'île.

L'Islande, absolument privée de terrain sédimentaire, se compose
uniquement de tuf volcanique, c'est-à-dire d'un agglomérat de
pierres et de roches d'une texture poreuse.  Avant l'existence
des volcans; elle était faite d'un massif trappéen, lentement
soulevé au-dessus des flots par la poussée des forces centrales.
Les feux intérieurs n'avaient pas encore fait irruption au
dehors.

Mais, plus tard, une large fente se creusa diagonalement du
sud-ouest au nord-ouest de l'île, par laquelle s'épancha peu à
peu toute la pâte trachytique.  Le phénomène s'accomplissait
alors sans violence; l'issue était énorme, et les matières
fondues, rejetées des entrailles du globe, s'étendirent
tranquillement en vastes nappes ou en masses mamelonnées.  A
cette époque apparurent les fedspaths, les syénites et les
porphyres.

Mais, grâce à cet épanchement, l'épaisseur de l'île s'accrut
considérablement, et, par suite, sa force de résistance.  On
conçoit quelle quantité de fluides élastiques s'emmagasina dans
son sein, lorsqu'elle n'offrit plus aucune issue, après le
refroidissement de la croûte trachytique.  Il arriva donc un
moment où la puissance mécanique de ces gaz fut telle qu'ils
soulevèrent la lourde écorce et se creusèrent de hautes
cheminées.  De là le volcan fait du soulèvement de la croûte,
puis le cratère subitement troué au sommet du volcan.

Alors aux phénomènes éruptifs succédèrent les phénomènes
volcaniques; par les ouvertures nouvellement formées
s'échappèrent d'abord les déjections basaltiques, dont la plaine
que nous traversions en ce moment offrait à nos regards les plus
merveilleux spécimens.  Nous marchions sur ces roches pesantes
d'un gris foncé que le refroidissement avait moulées en prismes à
base hexagone.  Au loin se voyaient un grand nombre de cônes
aplatis, qui furent jadis autant de bouches ignivomes.

Puis, l'éruption basaltique épuisée, le volcan, dont la force
s'accrut de celle des cratères éteints, donna passade aux laves
et à ces tufs de cendres et de scories dont j'apercevais les
longues coulées éparpillées sur ses flancs comme une chevelure
opulente.

Telle fut la succession des phénomènes qui constituèrent
l'Islande; tous provenaient de l'action des feux intérieurs, et
supposer que la masse interne ne demeurait pas dans un état
permanent d'incandescente liquidité, c'était folie.  Folie
surtout de prétendre atteindre le centre du globe!

Je me rassurais donc sur l'issue de notre entreprise, tout en
marchant à l'assaut du Sneffels.

La route devenait de plus en plus difficile; le sol montait; les
éclats de roches s'ébranlaient, et il fallait la plus scrupuleuse
attention pour éviter des chutes dangereuses.

Hans s'avançait tranquillement comme sur un terrain uni; parfois
il disparaissait derrière les grands blocs, et nous le perdions
de vue momentanément; alors un sifflement aigu, échappé de ses
lèvres, indiquait la direction à suivre.  Souvent aussi il
s'arrêtait, ramassait quelques débris de rocs, les disposait
d'une façon reconnaissable et formait ainsi des amers destinés à
indiquer la route du retour.  Précaution bonne en soi, mais que
les événements futurs rendirent inutile.

Trois fatigantes heures de marche nous avaient amenés seulement à
la base de la montagne.  Là, Hans fit signe de s'arrêter, et un
déjeuner sommaire fut partagé entre tous.  Mon oncle mangeait les
morceaux doubles pour aller plus vite.  Seulement, cette halte de
réfection étant aussi une halte de repos, il dut attendre le bon
plaisir du guide, qui donna le signal du départ une heure après.
Les trois Islandais, aussi taciturnes que leur camarade le
chasseur, ne prononcèrent pas un seul mot et mangèrent sobrement.

Nous commencions maintenant à gravir les pentes du Sneffels; son
neigeux sommet, par une illusion d'optique fréquente dans les
montagnes, me paraissait fort rapproché, et cependant, que de
longues heures avant de l'atteindre!  quelle fatigue surtout!
Les pierres qu'aucun ciment de terre, aucune herbe ne liaient
entre elles, s'éboulaient sous nos pieds et allaient se perdre
dans la plaine avec la rapidité d'une avalanche.

En de certains endroits, les flancs du mont faisaient avec
l'horizon un angle de trente-six degrés au moins; il était
impossible de les gravir, et ces raidillons pierreux devaient
être tournés non sans difficulté.  Nous nous prêtions alors un
mutuel secours à l'aide de nos bâtons.

Je dois dire que mon oncle se tenait près de moi le plus
possible; il ne me perdait pas de vue, et en mainte occasion, son
bras me fournit un solide appui.  Pour son compte, il avait sans
doute le sentiment inné de l'équilibre, car il ne bronchait pas.
Les Islandais, quoique chargés grimpaient avec une agilité de
montagnards.

A voir la hauteur de la cime du Sneffels, il me semblait
impossible qu'on pût l'atteindre de ce côté, si l'angle
d'inclinaison des pentes ne se fermait pas.  Heureusement, après
une heure de fatigues et de tours de force, au milieu du vaste
tapis de neige développé sur la croupe du volcan, une sorte
d'escalier se présenta inopinément, qui simplifia notre
ascension.  Il était formé par l'un de ces torrents de pierres
rejetées par les éruptions, et dont le nom islandais est «stinâ».
Si ce torrent n'eût pas été arrêté dans sa chute par la
disposition des flancs de la montagne, il serait allé se
précipiter dans la mer et former des îles nouvelles.

Tel il était, tel il nous servit fort; la raideur des pentes
s'accroissait, mais ces marches de pierres permettaient de les
gravir aisément, et si rapidement même, qu'étant resté un moment
en arrière pendant que mes compagnons continuaient leur
ascension, je les aperçus déjà réduits, par l'éloignement, à une
apparence microscopique.

A sept heures du soir nous avions monté les deux mille marches de
l'escalier, et nous dominions une extumescence de la montagne,
sorte d'assise sur laquelle s'appuyait le cône proprement dit du
cratère.

La mer s'étendait à une profondeur de trois mille deux cents
pieds; nous avions dépassé la limite des neiges perpétuelles,
assez peu élevée en Islande par suite de l'humidité constante du
climat.  Il faisait un froid violent; le vent soufflait avec
force.  J'étais épuisé.  Le professeur vit bien que mes jambes me
refusaient tout service, et, malgré son impatience, il se décida
à s'arrêter.  Il fit donc signe au chasseur, qui secoua la tête
en disant:

—«Ofvanför.»

—Il parait qu'il faut aller plus haut, dit mon oncle.

Puis il demanda à Hans le motif de sa réponse.

—«Mistour», répondit le guide.

—«Ja, mistour,» répéta l'un des Islandais d'un ton effrayé.

—Que signifie ce mot?  demandai-je avec inquiétude.

—Vois,» dit mon oncle.

Je portai mes regards vers la plaine; une immense colonne de
pierre ponce pulvérisée, de sable et de poussière s'élevait en
tournoyant comme une trombe; le vent la rabattait sur le flanc du
Sneffels, auquel nous étions accrochés; ce rideau opaque étendu
devant le soleil produisait une grande ombre jetée sur la
montagne.  Si cette trombe s'inclinait, elle devait
inévitablement nous enlacer dans ses tourbillons.  Ce phénomène,
assez fréquent lorsque le vent souffle des glaciers, prend le nom
de «mistour» en langue islandaise.

«Hastigt, hastigt,» s'écria notre guide.

Sans savoir le danois, je compris qu'il nous fallait suivre Hans
au plus vite.  Celui-ci commença à tourner le cône du cratère,
mais en biaisant, de manière à faciliter la marche; bientôt, la
trombe s'abattit sur la montagne, qui tressaillit à son choc; les
pierres saisies dans les remous du vent volèrent en pluie comme
dans une éruption.  Nous étions, heureusement, sur le versant
opposé et à l'abri de tout danger; sans la précaution du guide,
nos corps déchiquetés, réduits en poussière, fussent retombés au
loin comme le produit de quelque météore inconnu.

Cependant Hans ne jugea pas prudent de passer la nuit sur les
flancs du cône.  Nous continuâmes notre ascension en zigzag; les
quinze cents pieds qui restaient à franchir prirent près de cinq
heures; les détours, les biais et contremarches mesuraient trois
lieues au moins.  Je n'en pouvais plus; je succombais au froid et
à la faim.  L'air, un peu raréfié, ne suffisait pas au jeu de mes
poumons.

Enfin, à onze heures du soir, en pleine obscurité, le sommet du
Sneffels fut atteint, et, avant d'aller m'abriter à l'intérieur
du cratère, j'eus le temps d'apercevoir «le soleil de minuit» au
plus bas de sa carrière, projetant ses pâles rayons sur l'île
endormie à mes pieds.




XVI


Le souper fut rapidement dévoré et la petite troupe se casa de
son mieux.  La couche était dure, l'abri peu solide, la situation
fort pénible, à cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer.
Cependant mon sommeil fut particulièrement paisible pendant cette
nuit, l'une des meilleures que j'eusse passées depuis longtemps.
Je ne rêvai même pas.

Le lendemain on se réveilla à demi gelé par un air très vif, aux
rayons d'un beau soleil.  Je quittai ma couche de granit et
j'allai jouir du magnifique spectacle qui se développait à mes
regards.

J'occupais le sommet de l'un des deux pics du Sneffels, celui du
sud.  De là ma vue s'étendait sur la plus grande partie de l'île;
l'optique, commune à toutes les grandes hauteurs, en relevait les
rivages, tandis que les parties centrales paraissaient s'enfoncer.
On eût dit qu'une de ces cartes en relief d'Helbesmer s'étalait
sous mes pieds; je voyais les vallées profondes se croiser en
tous sens, les précipices se creuser comme des puits, les lacs se
changer en étangs, les rivières se faire ruisseaux.  Sur ma
droite se succédaient les glaciers sans nombre et les pics
multipliés, dont quelques-uns s'empanachaient de fumées légères.
Les ondulations de ces montagnes infinies, que leurs couches de
neige semblaient rendre écumantes, rappelaient à mon souvenir la
surface d'une mer agitée.  Si je me retournais vers l'ouest,
l'Océan s'y développait dans sa majestueuse étendue, comme une
continuation de ces sommets moutonneux.  Où finissait la terre,
où commençaient les flots, mon oeil le distinguait à peine.

Je me plongeais ainsi dans cette prestigieuse extase que donnent
les hautes cimes, et cette fois, sans vertige, car je
m'accoutumais enfin à ces sublimes contemplations.  Mes regards
éblouis se baignaient dans la transparente irradiation des rayons
solaires, j'oubliais qui j'étais, où j'étais, pour vivre de la
vie des elfes ou des sylphes, imaginaires habitants de la
mythologie scandinave; je m'enivrais de la volupté des hauteurs,
sans songer aux abîmes dans lesquels ma destinée allait me
plonger avant peu.  Mais je fus ramené au sentiment de la réalité
par l'arrivée du professeur et de Hans, qui me rejoignirent au
sommet du pic.

Mon oncle, se tournant vers l'ouest, m'indiqua de la main une
légère vapeur, une brume, une apparence de terre qui dominait la
ligne des flots.

«Le Groënland, dit-il.

—Le Groënland?  m'écriai-je.

—Oui; nous n'en sommes pas à trente-cinq lieues, et, pendant les
dégels, les ours blancs arrivent jusqu'à l'Islande, portés sur
les glaçons du nord.  Mais cela importe peu.  Nous sommes au
sommet du Sneffels; voici deux pics, l'un au sud, l'autre au
nord.  Hans va nous dire de quel nom les Islandais appellent
celui qui nous porte en ce moment.»

La demande formulée, le chasseur répondit: «Scartaris.»

Mon oncle me jeta un coup d'oeil triomphant.  «Au cratère!»
dit-il.

Le cratère du Sneffels représentait un cône renversé dont
l'orifice pouvait avoir une demi-lieue de diamètre.  Sa
profondeur, je l'estimais à deux mille pieds environ.  Que l'on
juge de l'état d'un pareil récipient, lorsqu'il s'emplissait de
tonnerres et de flammes.  Le fond de l'entonnoir ne devait pas
mesurer plus de cinq cents pieds de tour, de telle sorte que ses
pentes assez douces permettaient d'arriver facilement à sa partie
inférieure.  Involontairement, je comparais ce cratère à un
énorme tromblon évasé, et la comparaison m'épouvantait.

«Descendre dans un tromblon, pensai-je, quand il est peut-être
chargé et qu'il peut partir au moindre choc, c'est l'oeuvre de
fous.»

Mais je n'avais pas à reculer.  Hans, d'un air indifférent,
reprit la tête de la troupe.  Je le suivis sans mot dire.

Afin de faciliter la descente, Hans décrivait à l'intérieur du
cône des ellipses très allongées; il fallait marcher au milieu
des roches éruptives, dont quelques-unes, ébranlées dans leurs
alvéoles, se précipitaient en rebondissant jusqu'au fond de
l'abîme.  Leur chute déterminait des réverbérations d'échos d'une
étrange sonorité.

Certaines parties du cône formaient des glaciers intérieurs; Hans
ne s'avançait alors qu'avec une extrême précaution, sondant le
sol de son bâton ferré pour y découvrir les crevasses.  A de
certains passages douteux, il devint nécessaire de nous lier par
une longue corde, afin que celui auquel le pied viendrait à
manquer inopinément se trouvât soutenu par ses compagnons.  Cette
solidarité était chose prudente, mais elle n'excluait pas tout
danger.

Cependant, et malgré les difficultés de la descente sur des
pentes que le guide ne connaissait pas, la route se fit sans
accident, sauf la chute d'un ballot de cordes qui s'échappa des
mains d'un Islandais et alla par le plus court jusqu'au fond de
l'abîme.

A midi nous étions arrivés.  Je relevai là tête, et j'aperçus
l'orifice supérieur du cône, dans lequel s'encadrait un morceau
de ciel d'une circonférence singulièrement réduite, mais presque
parfaite.  Sur un point seulement se détachait le pic du
Scartaris, qui s'enfonçait dans l'immensité.

Au fond du cratère s'ouvraient trois cheminées par lesquelles, au
temps des éruptions du Sneffels, le foyer central chassait ses
laves et ses vapeurs.  Chacune de ces cheminées avait environ
cent pieds de diamètre.  Elles étaient là béantes sous nos pas.
Je n'eus pas la force d'y plonger mes regards.  Le professeur
Lidenbrock, lui, avait fait un examen rapide de leur disposition;
il était haletant; il courait de l'une à l'autre, gesticulant et
lançant des paroles incompréhensibles.  Hans et ses compagnons,
assis sur des morceaux de lave, le regardaient faire; ils le
prenaient évidemment pour un fou.

Tout à coup mon oncle poussa un cri; je crus qu'il venait de
perdre pied et de tomber dans l'un des trois gouffres.  Mais non.
Je l'aperçus, les bras étendus, les jambes écartées, debout
devant un roc de granit posé au centre du cratère, comme un
énorme piédestal fait pour la statue d'un Pluton.  Il était dans
la pose d'un homme stupéfait, mais dont la stupéfaction fit
bientôt place à une joie insensée.

«Axel!  Axel!  s'écria-t-il, viens!  viens!»

J'accourus.  Ni Hans ni les Islandais ne bougèrent.

«Regarde,» me dit le professeur.

Et, partageant sa stupéfaction, sinon sa joie, je lus sur la face
occidentale du bloc, en caractères runiques à demi-rongés par le
temps, ce nom mille fois maudit:

      ᛐ ᛦ ᚳ ᛅ ᚼ ᛐ ᚴ ᚳ ᚢ ᚼ ᚼ ᛅ ᛯ

«Arne Saknussemm!  s'écria mon oncle, douteras-tu encore?»

Je ne répondis pas, et je revins consterné à mon banc de lave.
L'évidence m'écrasait.

Combien de temps demeurai-je ainsi plongé dans mes réflexions, je
l'ignore.  Tout ce que je sais, c'est qu'en relevant la tête je
vis mon oncle et Hans seuls au fond du cratère.  Les Islandais
avaient été congédiés, et maintenant ils redescendaient les
pentes extérieures du Sneffels pour regagner Stapi.

Hans dormait tranquillement au pied d'un roc, dans une coulée de
lave où il s'était fait un lit improvisé; mon oncle tournait au
fond du cratère, comme une bête sauvage dans la fosse d'un
trappeur.  Je n'eus ni l'envie ni la force de me lever, et,
prenant exemple sur le guide, je me laissai aller à un douloureux
assoupissement, croyant entendre des bruits ou sentir des
frissonnements dans les flancs de la montagne.

Ainsi se passa cette première nuit au fond du cratère.

Le lendemain, un ciel gris, nuageux, lourd, s'abaissa sur le
sommet du cône.  Je ne m'en aperçus pas tant à l'obscurité du
gouffre qu'à la colère dont mon oncle fut pris.

J'en compris la raison, et un reste d'espoir me revint au coeur.
Voici pourquoi.

Des trois routes ouvertes sous nos pas, une seule avait été
suivie par Saknussemm.  Au dire du savant islandais, on devait la
reconnaître à cette particularité signalée dans le cryptogramme,
que l'ombre du Scartaris venait en caresser les bords pendant les
derniers jours du mois de juin.

On pouvait, en effet, considérer ce pic aigu comme le style d'un
immense cadran solaire, dont l'ombre à un jour donné marquait le
chemin du centre du globe.

Or, si le soleil venait à manquer, pas d'ombre.  Conséquemment,
pas d'indication.  Nous étions au 25 juin.  Que le ciel demeurât
couvert pendant six jours, et il faudrait remettre l'observation
à une autre année.

Je renonce à peindre l'impuissante colère du professeur
Lidenbrock.  La journée se passa, et aucune ombre ne vint
s'allonger sur le font du cratère.  Hans ne bougea pas de sa
place; il devait pourtant se demander ce que nous attendions,
s'il se demandait quelque chose!  Mon oncle ne m'adressa pas une
seule fois la parole.  Ses regards, invariablement tournés vers
le ciel, se perdaient dans sa teinte grise et brumeuse.

Le 26, rien encore, une pluie mêlée de neige tomba pendant toute
la journée.  Hans construisit une hutte avec des morceaux de
lave.  Je pris un certain plaisir à suivre de l'oeil les milliers
de cascades improvisées sur les flancs du cône, et dont chaque
pierre accroissait l'assourdissant murmure.

Mon oncle ne se contenait plus.  Il y avait de quoi irriter un
homme plus patient, car c'était véritablement échouer au port.

Mais aux grandes douleurs le ciel mêle incessamment les grandes
joies, et il réservait au professeur Lidenbrock une satisfaction
égale à ses désespérants ennuis.

Le lendemain le ciel fut encore couvert, mais le dimanche, 28
juin, l'antépénultième jour du mois, avec le changement de lune
vint le changement de temps.  Le soleil versa ses rayons à flots
dans le cratère.  Chaque monticule, chaque roc, chaque pierre,
chaque aspérité eut part à sa bienfaisante effluve et projeta
instantanément son ombre sur le sol.  Entre toutes, celle du
Scartaris se dessina comme une vive arête et se mit à tourner
insensiblement vers l'astre radieux.

Mon oncle tournait avec elle.

A midi, dans sa période la plus courte, elle vint lécher
doucement le bord de la cheminée centrale.

«C'est là!  s'écria le professeur, c'est là!  Au centre du
globe!» ajouta-t-il en danois.

Je regardai Hans.

«Forüt!» fit tranquillement le guide.

—En avant!» répondit mon oncle.

Il était une heure et treize minutes du soir.




XVII


Le véritable voyage commençait.  Jusqu'alors les fatigues
l'avaient emporté sur les difficultés; maintenant celles-ci
allaient véritablement naître sous nos pas.

Je n'avais point encore plongé mon regard dans ce puits
insondable où j'allais m'engouffrer.  Le moment était venu.  Je
pouvais encore ou prendre mon parti de l'entreprise ou refuser de
la tenter.  Mais j'eus honte de reculer devant le chasseur.  Hans
acceptait si tranquillement l'aventure, avec une telle
indifférence, une si parfaite insouciance de tout danger, que je
rougis à l'idée d'être moins brave que lui.  Seul, j'aurais
entamé la série des grands argumente; mais, en présence du guide,
je me tus; un de mes souvenirs s'envola vers ma jolie
Virlandaise, et je m'approchai de la cheminée centrale.

J'ai dit qu'elle mesurait cent pieds de diamètre, ou trois cents
pieds de tour.  Je me penchai au-dessus d'un roc qui surplombait,
et je regardai; mes cheveux se hérissèrent.  Le sentiment du vide
s'empara de mon être.  Je sentis le centre de gravité se déplacer
en moi et le vertige monter à ma tête comme une ivresse.  Rien de
plus capiteux que cette attraction de l'abîme.  J'allais tomber.
Une main me retint.  Celle de Hans.  Décidément, je n'avais pas
pris assez de leçons de gouffre à la Frelsers-Kirk de Copenhague.

Cependant, si peu que j'eusse hasardé mes regards dans ce puits,
je m'étais rendu compte de sa conformation.  Ses parois, presque
à pic, présentaient cependant de nombreuses saillies qui devaient
faciliter la descente; mais si l'escalier ne manquait pas, la
rampe faisait défaut.  Une corde attachée à l'orifice aurait
suffi pour nous soutenir, mais comment la détacher, lorsqu'on
serait parvenu à son extrémité inférieure?

Mon oncle employa un moyen fort simple pour obvier à cette
difficulté.  Il déroula une corde de la grosseur du pouce et
longue de quatre cents pieds; il en laissa filer d'abord la
moitié, puis il l'enroula autour d'un bloc de lave qui faisait
saillie et rejeta l'autre moitié dans la cheminée.  Chacun de
nous pouvait alors descendre en réunissant dans sa main les deux
moitiés de la corde qui ne pouvait se défiler; une fois descendus
de deux cents pieds, rien ne nous serait plus aisé que de la
ramener en lâchant un bout et en halant sur l'autre.  Puis, on
recommencerait cet exercice _usque ad infinitum_.

«Maintenant, dit mon oncle après avoir achevé ces préparatifs,
occupons-nous des bagages; ils vont être divisés en trois
paquets, et chacun de nous en attachera un sur son dos; j'entends
parler seulement des objets fragiles.»

L'audacieux professeur ne nous comprenait évidemment pas dans
cette dernière catégorie.

«Hans, reprit-il, va se charger des outils et d'une partie des
vivres; toi, Axel, d'un second tiers des vivres et des armes;
moi, du reste des vivres et des instruments délicats.

—Mais, dis-je, et les vêtements, et cette masse de cordes et
d'échelles, qui se chargera de les descendre?

—Ils descendront tout seuls.

—Comment cela?  demandai-je fort étonné.

—Tu vas le voir.»

Mon oncle employait volontiers les grands moyens et sans hésiter.
Sur son ordre, Hans réunit en un seul colis les objets non
fragiles, et ce paquet, solidement cordé, fut tout bonnement
précipité dans le gouffre.

J'entendis ce mugissement sonore produit par le déplacement des
couches d'air.  Mon oncle, penché sur l'abîme, suivait d'un oeil
satisfait la descente de ses bagages, et ne se releva qu'après
les avoir perdus de vue.

«Bon, fit-il.  A nous maintenant.»

Je demande à tout homme de bonne foi s'il était possible
d'entendre sans frissonner de telles paroles!

Le professeur attacha sur son dos le paquet des instruments; Hans
prit celui des outils, moi celui des armes.  La descente commença
dans l'ordre suivant: Hans, mon oncle et moi.  Elle se fit dans
un profond silence, troublé seulement par la chute des débris de
roc qui se précipitaient dans l'abîme.

Je me laissai couler, pour ainsi dire, serrant frénétiquement la
double corde d'une main, de l'autre m'arc-boutant au moyen de mon
bâton ferré.  Une idée unique me dominait: je craignais que le
point d'appui ne vint à manquer.  Cette corde me paraissait bien
fragile pour supporter le poids de trois personnes.  Je m'en
servais le moins possible, opérant des miracles d'équilibre sur
les saillies de lave que mon pied cherchait à saisir comme une
main.

Lorsqu'une de ces marches glissantes venait à s'ébranler sous le
pas de Hans, il disait de sa voix tranquille:

—«Gif akt!»

—Attention!» répétait mon oncle.

Après une demi-heure, nous étions arrivés sur la surface d'un roc
fortement engagé dans la paroi de la cheminée.

Hans tira la corde par l'un de ses bouts; l'autre s'éleva dans
l'air; après avoir dépassé le rocher supérieur, il retomba en
raclant les morceaux de pierres et de laves, sorte de pluie, ou
mieux, de grêle fort dangereuse.

En me penchant au-dessus de notre étroit plateau, je remarquai
que le fond du trou était encore invisible.

La manoeuvre de la corde recommença, et une demi-heure après nous
avions gagné une nouvelle profondeur de deux cents pieds.

Je ne sais si le plus enragé géologue eût essayé d'étudier,
pendant cette descente, la nature des terrains qui
l'environnaient.  Pour mon compte, je ne m'en inquiétai guère;
qu'ils fussent pliocènes, miocènes, éocènes, crétacés,
jurassiques, triasiques, perniens, carbonifères, dévoniens,
siluriens ou primitifs, cela me préoccupa peu.  Mais le
professeur, sans doute, fit ses observations ou prit ses notes,
car, à l'une des haltes, il me dit:

«Plus je vais, plus j'ai confiance; la disposition de ces
terrains volcaniques donne absolument raison à la théorie de
Davy.  Nous sommes en plein sol primordial, sol dans lequel s'est
produit l'opération chimique des métaux enflammés au contact de
l'air et de l'eau; je repousse absolument le système d'une
chaleur centrale; d'ailleurs, nous verrons bien.»

Toujours la même conclusion.  On comprend que je ne m'amusai pas
à discuter.  Mon silence fut pris pour un assentiment, et la
descente recommença.

Au bout de trois heures, je n'entrevoyais pas encore le fond de
la cheminée.  Lorsque je relevais la tête, j'apercevais son
orifice qui décroissait sensiblement; ses parois, par suite de
leur légère inclinaison, tendaient à se rapprocher, l'obscurité
se faisait peu à peu.

Cependant nous descendions toujours; il me semblait que les
pierres détachées des parois s'engloutissaient avec une
répercussion plus mate et qu'elles devaient rencontrer
promptement le fond de l'abîme.

Comme j'avais eu soin de noter exactement nos manoeuvres de
corde, je pus me rendre un compte exact de la profondeur atteinte
et du temps écoulé.

Nous avions alors répété quatorze fois cette manoeuvre qui durait
une demi-heure.  C'était donc sept heures, plus quatorze quarts
d'heure de repos ou trois heures et demie.  En tout, dix heures
et demie.  Nous étions partis à une heure, il devait être onze
heures en ce moment.

Quant à la profondeur à laquelle nous étions parvenus, ces
quatorze manoeuvres d'une corde de deux cents pieds donnaient
deux mille huit cents pieds.

En ce moment la voix de Hans se fit entendre:

—«Halt!» dit-il.

Je m'arrêtai court au moment où j'allais heurter de mes pieds la
tête de mon oncle.

«Nous sommes arrivés, dit celui-ci.

—Où?  demandai-je en me laissant glisser près de lui.

—Au fond de la cheminée perpendiculaire.

—Il n'y a donc pas d'autre issue?

—Si, une sorte de couloir que j'entrevois et qui oblique vers la
droite.  Nous verrons cela demain.  Soupons d'abord et nous
dormirons après.»

L'obscurité n'était pas encore complète.  On ouvrit le sac aux
provisions, on mangea et l'on se coucha de son mieux sur un lit
de pierres et de débris de lave.

Et quand, étendu sur le dos, j'ouvris les yeux, j'aperçus un
point brillant à l'extrémité de ce tube long de trois mille
pieds, qui se transformait en une gigantesque lunette.

C'était une étoile dépouillée de toute scintillation et qui,
d'après mes calculs, devait être sigma de la petite Ourse.

Puis je m'endormis d'un profond sommeil.




XVIII


A huit heures du matin, un rayon du jour vint nous réveiller.
Les mille facettes de lave des parois le recueillaient à son
passage et l'éparpillaient comme une pluie d'étincelles.

Cette lueur était assez forte pour permettre de distinguer les
objets environnants.

«Eh bien!  Axel, qu'en dis-tu?  fit mon oncle en se frottant les
mains.  As-tu jamais passé une nuit plus paisible dans notre
maison de Königstrasse.  Plus de bruit de charrettes, plus de
cris de marchands, plus de vociférations de bateliers!

—Sans doute, nous sommes fort tranquilles au fond de ce puits;
mais ce calme même a quelque chose d'effrayant.

—Allons donc, s'écria mon oncle, si tu t'effrayes déjà, que
sera-ce plus tard?  Nous ne sommes pas encore entrés d'un pouce
dans les entrailles de la terre?

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire que nous avons atteint seulement le sol de l'île!
Ce long tube vertical, qui aboutit au cratère du Sneffels,
s'arrête à peu près au niveau de la mer.

—En êtes-vous certain?

—Très certain; consulte le baromètre, tu verras!»

En effet, le mercure, après avoir peu à peu remonté dans
l'instrument à mesure que notre descente s'effectuait, s'était
arrêté à vingt-neuf pouces.

«Tu le vois, reprit le professeur, nous n'avons encore que la
pression d'une atmosphère, et il me tarde que le manomètre vienne
remplacer ce baromètre.»

Cet instrument allait, en effet, nous devenir inutile, du moment
que le poids de l'air dépasserait sa pression calculée au niveau
de l'Océan.

«Mais, dis-je, n'est-il pas à craindre que cette pression
toujours croissante ne soit fort pénible?

—Non.  Nous descendrons lentement, et nos poumons s'habitueront
à respirer une atmosphère plus comprimée.  Les aéronautes
finissent par manquer d'air en s'élevant dans les couches
supérieures; nous, nous en aurons trop peut-être.  Mais j'aime
mieux cela.  Ne perdons pas un instant.  Où est le paquet qui
nous a précédés dans l'intérieur de la montagne?

Je me souvins alors que nous l'avions vainement cherché la veille
au soir.  Mon oncle interrogea Hans, qui, après avoir regardé
attentivement avec ses yeux de chasseur, répondit:

«Der huppe!»

—Là-haut.»

En effet, ce paquet était accroché à une saillie de roc, à une
centaine de pieds au-dessus de notre tête.  Aussitôt l'agile
Islandais grimpa comme un chat et, en quelques minutes, le paquet
nous rejoignit.

«Maintenant, dit mon oncle, déjeunons; mais déjeunons comme des
gens qui peuvent avoir une longue course à faire.»

Le biscuit et la viande sèche furent arrosés de quelques gorgées
d'eau mêlée de genièvre.

Le déjeuner terminé, mon oncle tira de sa poche un carnet destiné
aux observations; il prit successivement ses divers instruments
et nota les données suivantes:

              Lundi 1er juillet.

       _Chronomètre: 8 h. 17 m. du matin.
       Baromètre: 29p. 7 l.
       Thermomètre: 6°.
       Direction: E.-S.-E._

Cette dernière observation s'appliquait à la galerie obscure et
fut donnée par la boussole.

«Maintenant, Axel, s'écria le professeur d'une voix enthousiaste,
nous allons nous enfoncer véritablement dans les entrailles du
globe.  Voici donc le moment précis auquel notre voyage
commence.»

Cela dit, mon oncle prit d'une main l'appareil de Ruhmkorff
suspendu a son cou; de l'autre, il mit en communication le
courant électrique avec le serpentin de la lanterne, et une assez
vive lumière dissipa les ténèbres de la galerie.

Hans portait le second appareil, qui fut également mis en
activité.  Cette ingénieuse application de l'électricité nous
permettait d'aller longtemps en créant un jour artificiel, même
au milieu des gaz les plus inflammables.

«En route!» fit mon oncle.

Chacun reprit son ballot.  Hans se chargea de pousser devant lui
le paquet des cordages et des habits, et, moi troisième, nous
entrâmes dans la galerie.

Au moment de m'engouffrer dans ce couloir obscur, je relevai la
tête, et j'aperçus une dernière fois, par le champ de l'immense
tube, ce ciel de l'Islande «que je ne devais plus jamais revoir.»

La lave, à la dernière éruption de 1229, s'était frayé un passage
à travers ce tunnel.  Elle tapissait l'intérieur d'un enduit
épais et brillant; la lumière électrique s'y réfléchissait en
centuplant son intensité.

Toute la difficulté de la route consistait à ne pas glisser trop
rapidement sur une pente inclinée à quarante-cinq degrés environ;
heureusement, certaines érosions, quelques boursouflures,
tenaient lieu de marches, et nous n'avions qu'à descendre en
laissant filer nos bagages retenus par une longue corde.

Mais ce qui se faisait marche sous nos pieds devenait stalactites
sur les autres parois; la lave, poreuse en de certains endroits,
présentait de petites ampoules arrondies; des cristaux de quartz
opaque, ornés de limpides gouttes de verre et suspendus à la
voûte comme des lustres, semblaient s'allumer à notre passage.
On eût dit que les génies du gouffre illuminaient leur palais
pour recevoir les hôtes de la terre.

«C'est magnifique!  m'écriai-je involontairement.  Quel
spectacle, mon oncle!  Admirez-vous ces nuances de la lave qui
vont du rouge brun au jaune éclatant par dégradations
insensibles?  Et ces cristaux qui nous apparaissent comme des
globes lumineux?

—Ah!  tu y viens, Axel!  répondit mon oncle.  Ah!  tu trouves
cela splendide, mon garçon!  Tu en verras bien d'autres, je
l'espère.  Marchons!  marchons!»

Il aurait dit plus justement «glissons,» car nous nous laissions
aller sans fatigue sur des pentes inclinées.  C'était le «facilis
descensus Averni», de Virgile.  La boussole, que je consultais
fréquemment, indiquait la direction du sud-est avec une
imperturbable rigueur.  Cette coulée de lave n'obliquait ni d'un
côté ni de l'autre.  Elle avait l'inflexibilité de la ligne
droite.

Cependant la chaleur n'augmentait pas d'une façon sensible; cela
donnait raison aux théories de Davy, et plus d'une fois je
consultai le thermomètre avec étonnement.  Deux heures après le
départ, il ne marquait encore que 10°, c'est-à-dire un
accroissement de 4°.  Cela m'autorisait à penser que notre
descente était plus horizontale que verticale.  Quant à connaître
exactement la profondeur atteinte, rien de plus facile.  Le
professeur mesurait exactement les angles de déviation et
d'inclinaison de la route, mais il gardait pour lui le résultat
de ses observations.

Le soir, vers huit heures, il donna le signal d'arrêt.  Hans
aussitôt s'assit; les lampes furent accrochées à une saillie de
lave.  Nous étions dans une sorte de caverne où l'air ne manquait
pas.  Au contraire.  Certains souffles arrivaient jusqu'à nous.
Quelle cause les produisait?  A quelle agitation atmosphérique
attribuer leur origine?  C'est une question que je ne cherchai
pas à résoudre en ce moment; la faim et la fatigue me rendaient
incapable de raisonner.  Une descente de sept heures consécutives
ne se fait pas sans une grande dépense de forces.  J'étais
épuisé.  Le mot halte me fit donc plaisir à entendre.  Hans étala
quelques provisions sur un bloc de lave, et chacun mangea avec
appétit.  Cependant une chose m'inquiétait; notre réserve d'eau
était à demi consommée.  Mon oncle comptait la refaire aux
sources souterraines, mais jusqu'alors celles-ci manquaient
absolument.  Je ne pus m'empêcher d'attirer son attention sur ce
sujet.

«Cette absence de sources te surprend?  dit-il.

—Sans doute, et même elle m'inquiète; nous n'avons plus d'eau
que pour cinq jours.

—Sois tranquille, Axel, je te réponds que nous trouverons de
l'eau, et plus que nous n'en voudrons.

—Quand cela?

—Quand nous aurons quitté cette enveloppe de lave.  Comment
veux-tu que des sources jaillissent à travers ces parois?

—Mais peut-être cette coulée se prolonge-t-elle à de grandes
profondeurs?  Il me semble que nous n'avons pas encore fait
beaucoup de chemin verticalement?

—Qui te fait supposer cela?

—C'est que si nous étions très avancés dans l'intérieur de
l'écorce terrestre, la chaleur serait plus forte.

—D'après ton système, répondit mon oncle; et qu'indique le
thermomètre?

—Quinze degrés à peine, ce qui ne fait qu'un accroissement de
neuf degrés depuis notre départ.

—Eh bien, conclus.

—Voici ma conclusion.  D'après les observations les plus
exactes, l'augmentation de la température à l'intérieur du globe
est d'un degré par cent pieds.  Mais certaines conditions de
localité peuvent modifier ce chiffre.  Ainsi, à Yakoust en
Sibérie, on a remarqué que l'accroissement d'un degré avait lieu
par trente-six pieds; cela dépend évidemment de la conductibilité
des roches.  J'ajouterai aussi que, dans le voisinage d'un volcan
éteint, et à travers le gneiss, on a remarqué que l'élévation de
la température était d'un degré seulement pour cent vingt-cinq
pieds.  Prenons donc cette dernière hypothèse, qui est la plus
favorable, et calculons.

—Calcule, mon garçon.

—Rien n'est plus facile, dis-je en disposant des chiffres sur
mon carnet.  Neuf fois cent vingt-cinq pieds donnant onze cent
vingt-cinq pieds de profondeur.

—Rien de plus exact.

—Eh bien?

—Eh bien, d'après mes observations, nous sommes arrivés à dix
mille pieds au-dessous du niveau de la mer.

—Est-il possible?

—Oui, ou les chiffres ne sont plus les chiffres!»

Les calculs du professeur étaient exacts; nous avions déjà
dépassé de six mille pieds les plus grandes profondeurs atteintes
par l'homme, telles que les mines de Kitz-Bahl dans le Tyrol, et
celles de Wuttemberg en Bohème.

La température, qui aurait dû être de quatre-vingt-un degrés en
cet endroit, était de quinze à peine.  Cela donnait
singulièrement à réfléchir.




XIX


Le lendemain, mardi 30 juin, à six heures, la descente fut
reprise.

Nous suivions toujours la galerie de lave, véritable rampe
naturelle, douce comme ces plans inclinés qui remplacent encore
l'escalier dans les vieilles maisons.  Ce fut ainsi jusqu'à midi
dix-sept minutes, instant précis où nous rejoignîmes Hans, qui
venait de s'arrêter.

«Ah!  s'écria mon oncle, nous sommes parvenus à l'extrémité de la
cheminée.»

Je regardai autour de moi; nous étions au centre d'un carrefour,
auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et
étroites.  Laquelle convenait-il de prendre?  Il y avait là une
difficulté.

Cependant mon oncle ne voulut paraître hésiter ni devant moi ni
devant le guide; il désigna le tunnel de l'est, et bientôt nous y
étions enfoncés tous les trois.

D'ailleurs toute hésitation devant ce double chemin se serait
prolongée indéfiniment, car nul indice ne pouvait déterminer le
choix de l'un ou de l'autre; il fallait s'en remettre absolument
au hasard.

La pente de cette nouvelle galerie était peu sensible, et sa
section fort inégale; parfois une succession d'arceaux se
déroulait devant nos pas comme les contre-nefs d'une cathédrale
gothique; les artistes du moyen âge auraient pu étudier là toutes
les formes de cette architecture religieuse qui a l'ogive pour
générateur.  Un mille plus loin, notre tête se courbait sous les
cintres surbaissés du style roman, et de gros piliers engagés
dans le massif pliaient sous la retombée des voûtes.  A de
certains endroits, cette disposition faisait place à de basses
substructions qui ressemblaient aux ouvrages des castors, et nous
nous glissions en rampant à travers d'étroits boyaux.

La chaleur se maintenait à un degré supportable.
Involontairement je songeais à son intensité, quand les laves
vomies par le Sneffels se précipitaient par cette route si
tranquille aujourd'hui.  Je m'imaginais les torrents de feu
brisés aux angles de la galerie et l'accumulation des vapeurs
surchauffées dans cet étroit milieu!

«Pourvu, pensai-je, que le vieux volcan ne vienne pas à se
reprendre d'une fantaisie tardive!»

Ces réflexions, je ne les communiquai point à l'oncle Lidenbrock;
il ne les eût pas comprises.  Son unique pensée était d'aller en
avant.  Il marchait, il glissait, il dégringolait même, avec une
conviction qu'après tout il valait mieux admirer.

A six heures du soir, après une promenade peu fatigante, nous
avions gagné deux lieues dans le sud, mais à peine un quart de
mille en profondeur.

Mon oncle donna le signal du repos.  On mangea sans trop causer,
et l'on s'endormit sans trop réfléchir.

Nos dispositions pour la nuit étaient fort simples: une
couverture de voyage dans laquelle on se roulait, composait toute
la literie.  Nous n'avions à redouter ni froid, ni visite
importune.  Les voyageurs qui s'enfoncent au milieu des déserts
de l'Afrique, au sein des forêts du nouveau monde, sont forcés de
se veiller les uns les autres pendant les heures du sommeil; mais
ici, solitude absolue et sécurité complète.  Sauvages ou bêtes
féroces, aucune de ces races malfaisantes n'était à craindre.

On se réveilla le lendemain frais et dispos.  La route fut
reprise.  Nous suivions un chemin de lave comme la veille.
Impossible de reconnaître la nature des terrains qu'il
traversait.  Le tunnel, au lieu de s'enfoncer dans les entrailles
du globe, tendait à devenir absolument horizontal.  Je crus
remarquer même qu'il remontait vers la surface de la terre.
Cette disposition devint si manifeste vers dix heures du matin,
et par suite si fatigante, que je fus forcé de modérer notre
marche.

«Eh bien, Axel?  dit impatiemment le professeur.

—Eh bien, je n'en peux plus, répondis-je

—Quoi!  après trois heures de promenade sur une route si facile!

—Facile, je ne dis pas non, mais fatigante à coup sûr.

—Comment!  quand nous n'avons qu'à descendre!

—A monter, ne vous en déplaise!

—A monter!  fit mon oncle en haussant les épaules.

—Sans doute.  Depuis une demi-heure, les pentes se sont
modifiées, et à les suivre ainsi, nous reviendrons certainement à
la terre d'Islande.»

Le professeur remua la tête en homme qui ne veut pas être
convaincu.  J'essayai de reprendre la conversation.  Il ne me
répondit pas et donna le signal du départ.  Je vis bien que son
silence n'était que de la mauvaise humeur concentrée.

Cependant j'avais repris mon fardeau avec courage, et je suivais
rapidement Hans, que précédait mon oncle.  Je tenais à ne pas
être distancé; ma grande préoccupation était de ne point perdre
mes compagnons de vue.  Je frémissais à la pensée de m'égarer
dans les profondeurs de ce labyrinthe.

D'ailleurs, la route ascendante devenait plus pénible, je m'en
consolais en songeant qu'elle me rapprochait de la surface de la
terre.  C'était un espoir.  Chaque pas le confirmait.

À midi un changement d'aspect se produisit dans les parois de la
galerie.  Je m'en aperçus à l'affaiblissement de la lumière
électrique réfléchie par les murailles.  Au revêtement de lave
succédait la roche vive; le massif se composait de couches
inclinées et souvent disposées verticalement.  Nous étions en
pleine époque de transition, en pleine période silurienne[1].

  [1] Ainsi nommée parce que les terrains de cette période sont
  fort étendus en Angleterre, dans les contrées habitées
  autrefois par la peuplade celtique des Silures.

«C'est évident, m'écriai-je, les sédiments des eaux ont formé, à
la seconde époque de la terre, ces schistes, ces calcaires et ces
grès!  Nous tournons le dos au massif granitique!  Nous
ressemblons à des gens de Hambourg, qui prendraient le chemin de
Hanovre pour aller à Lubeck.»

J'aurais dû garder pour moi mes observations.  Mais mon
tempérament de géologue l'emporta sur la prudence, et l'oncle
Lidenbrock entendit mes exclamations.

«Qu'as-tu donc?  dit-il.

—Voyez!  répondis-je en lui montrant la succession variée des
grès, des calcaires et les premiers indices des terrains
ardoisés.

—Eh bien?

—Nous voici arrivés à cette période pendant laquelle ont apparu
les premières plantes et les premiers animaux!

—Ah!  tu penses?

—Mais regardez, examinez, observez!»

Je forçai le professeur à promener sa lampe sur les parois de la
galerie.  Je m'attendais à quelque exclamation de sa part.  Mais,
loin de là, il ne dit pas un mot, et continua sa route.

M'avait-il compris ou non?  Ne voulait-il pas convenir, par
amour-propre d'oncle et de savant, qu'il s'était trompé en
choisissant le tunnel de l'est, ou tenait-il à reconnaître ce
passage jusqu'à son extrémité?  Il était évident que nous avions
quitté la route des laves, et que ce chemin ne pouvait conduire
au foyer du Sneffels.

Cependant je me demandai si je n'accordais pas une trop grande
importance à cette modification des terrains.  Ne me trompais-je
pas moi-même?  Traversions-nous réellement ces couches de roches
superposées au massif granitique?

«Si j'ai raison, pensai-je, je dois trouver quelque débris de
plante primitive, et il faudra bien me rendre à l'évidence.
Cherchons.»

Je n'avais pas fait cent pas que des preuves incontestables
s'offrirent à mes yeux.  Cela devait être, car, à l'époque
silurienne, les mers renfermaient plus de quinze cents espèces
végétales ou animales.  Mes pieds, habitués au sol dur des laves,
foulèrent tout à coup une poussière faite de débris de plantes et
de coquille.  Sur les parois se voyaient distinctement des
empreintes de fucus et de lycopodes; le professeur Lidenbrock ne
pouvait s'y tromper; mais il fermait les yeux, j'imagine, et
continuait son chemin d'un pas invariable.

C'était de l'entêtement poussé hors de toutes limites.  Je n'y
tins plus.  Je ramassai une coquille parfaitement conservée, qui
avait appartenu à un animal à peu près semblable au cloporte
actuel; puis je rejoignis mon oncle et je lui dis:

«Voyez!

—Eh bien, répondit-il tranquillement, c'est la coquille d'un
crustacé de l'ordre disparu des trilobites.  Pas autre chose.

—Mais n'en concluez-vous pas?...

—Ce que tu conclus toi-même?  Si.  Parfaitement.  Nous avons
abandonné la couche de granit et la route des laves.  Il est
possible que je me sois trompé; mais je ne serai certain de mon
erreur qu'au moment où j'aurai atteint l'extrémité de cette
galerie.

—Vous avez raison d'agir ainsi, mon oncle, et je vous
approuverais fort si nous n'avions à craindre un danger de plus
en plus menaçant.

—Et lequel?

—Le manque d'eau.

—Eh bien!  nous nous rationnerons, Axel.




XX


En effet, il fallut se rationner.  Notre provision ne pouvait
durer plus de trois jours.  C'est ce que je reconnus le soir au
moment du souper.  Et, fâcheuse expectative, nous avions peu
d'espoir de rencontrer quelque source vive dans ces terrains de
l'époque de transition.

Pendant toute la journée du lendemain la galerie déroula devant
nos pas ses interminables arceaux.  Nous marchions presque sans
mot dire.  Le mutisme de Hans nous gagnait.

La route ne montait pas, du moins d'une façon sensible; parfois
même elle semblait s'incliner.  Mais cette tendance, peu marquée
d'ailleurs, ne devait pas rassurer le professeur, car la nature
des couches ne se modifiait pas, et la période de transition
s'affirmait davantage.

La lumière électrique faisait splendidement étinceler les
schistes, le calcaire et les vieux grès rouges des parois; on
aurait pu se croire dans une tranchée ouverte au milieu du
Devonshire, qui donna son nom à ce genre de terrains.  Des
spécimens de marbres magnifiques revêtaient les murailles, les
uns, d'un gris agate avec des veines blanches capricieusement
accusées, les autres, de couleur incarnat ou d'un jaune taché de
plaques rouges, plus loin, des échantillons de ces griottes à
couleurs sombres, dans lesquels le calcaire se relevait en
nuances vives.

La plupart de ces marbres offraient des empreintes d'animaux
primitifs; mais, depuis la veille, la création avait fait un
progrès évident.  Au lieu des trilobites rudimentaires,
j'apercevais des débris d'un ordre plus parfait; entre autres,
des poissons Ganoïdes et ces Sauropteris dans lesquels l'oeil du
paléontologiste a su découvrir les premières formes du reptile.
Les mers dévoniennes étaient habitées par un grand nombre
d'animaux de cette espèce, et elles les déposèrent par milliers
sur les roches de nouvelle formation.

Il devenait évident que nous remontions l'échelle de la vie
animale dont l'homme occupe le sommet.  Mais le professeur
Lidenbrock ne paraissait pas y prendre garde.

Il attendait deux choses: ou qu'un puits vertical vînt à s'ouvrir
sous ses pieds et lui permettre de reprendre sa descente; ou
qu'un obstacle l'empêchât de continuer cette route.  Mais le soir
arriva sans que cette espérance se fût réalisée.

Le vendredi, après une nuit pendant laquelle je commençai à
ressentir les tourments de la soif, notre petite troupe s'enfonça
de nouveau dans les détours de la galerie.

Après dix heures de marche, je remarquai que la réverbération de
nos lampes sur les parois diminuait singulièrement.  Le marbre,
le schiste, le calcaire, les grès des murailles, faisaient place
à un revêtement sombre et sans éclat.  A un moment où le tunnel
devenait fort étroit, je m'appuyai sur sa paroi.

Quand je retirai ma main, elle était entièrement noire.  Je
regardai de plus près.  Nous étions en pleine houillère.

«Une mine de charbon!  m'écriai-je.

—Une mine sans mineurs, répondit mon oncle.

—Eh!  qui sait?

—Moi, je sais, répliqua le professeur d'un ton bref, et je suis
certain que cette galerie percée à travers ces couches de houille
n'a pas été faite de la main des hommes.  Mais que ce soit ou non
l'ouvrage de la nature, cela m'importe peu.  L'heure du souper
est venue.  Soupons.»

Hans, prépara quelques aliments.  Je mangeai à peine, et je bus
les quelques gouttes d'eau qui formaient ma ration.  La gourde du
guide à demi pleine, voilà tout ce qui restait pour désaltérer
trois hommes.

Après leur repas, mes deux compagnons s'étendirent sur leurs
couvertures et trouvèrent dans le sommeil un remède à leurs
fatigues.  Pour moi, je ne pus dormir, et je comptai les heures
jusqu'au matin.

Le samedi, à six heures, on repartit.  Vingt minutes plus tard,
nous arrivions à une vaste excavation; je reconnus alors que la
main de l'homme ne pouvait pas avoir creusé cette houillère; les
voûtes en eussent été étançonnées, et véritablement elles ne se
tenaient que par un miracle d'équilibre.

Cette espèce de caverne comptait cent pieds de largeur sur cent
cinquante de hauteur.  Le terrain avait été violemment écarté par
une commotion souterraine.  Le massif terrestre, cédant à quelque
puissante poussée, s'était disloqué, laissant ce large vide où
des habitants de la terre pénétraient pour la première fois.

Toute l'histoire de la période houillère était écrite sur ces
sombres parois, et un géologue en pouvait suivre facilement les
phases diverses.  Les lits de charbon étaient séparés par des
strates de grès ou d'argile compacts, et comme écrasés par les
couches supérieures.

À cet âge du monde qui précéda l'époque secondaire, la terre se
recouvrit d'immenses végétations dues à la double action d'une
chaleur tropicale et d'une humidité persistante.  Une atmosphère
de vapeurs enveloppait le globe de toutes parts, lui dérobant
encore les rayons du soleil.

De là cette conclusion que les hautes températures ne provenaient
pas de ce foyer nouveau; peut-être même l'astre du jour
n'était-il pas prêt à jouer son rôle éclatant.  Les «climats»
n'existaient pas encore, et une chaleur torride se répandait à la
surface entière du globe, égale à l'Equateur et aux pôles.  D'où
venait-elle?  De l'intérieur du globe.

En dépit des théories du professeur Lidenbrock, un feu violent
couvait dans les entrailles du sphéroïde; son action se faisait
sentir jusqu'aux dernières couches de l'écorce terrestre; les
plantes, privées des bienfaisantes effluves du soleil, ne
donnaient ni fleurs ni parfums, mais leurs racines puisaient une
vie forte dans les terrains brûlants des premiers jours.

Il y avait peu d'arbres, des plantes herbacées seulement,
d'immenses gazons, des fougères, des lycopodes, des sigillaires,
des astérophylites, familles rares dont les espèces se comptaient
alors par milliers.

Or c'est précisément à cette exubérante végétation que la houille
doit son origine.  L'écorce élastique du globe obéissait aux
mouvements de la masse liquide qu'elle recouvrait.  De là des
fissures, des affaissements nombreux; les plantes, entraînées
sous les eaux, formèrent peu à peu des amas considérables.

Alors intervint l'action de la chimie naturelle, au fond des
mers, les masses végétales se firent tourbe d'abord; puis, grâce
à l'influence des gaz, et sous le feu de la fermentation, elles
subirent une minéralisation complète.

Ainsi se formèrent ces immenses couches de charbon que la
consommation de tous les peuples, pendant de longs siècles
encore, ne parviendra pas à épuiser.

Ces réflexions me revenaient à l'esprit pendant que je
considérais les richesses houillères accumulées dans cette
portion du massif terrestre.  Celles-ci, sans doute, ne seront
jamais mises à découvert.  L'exploitation de ces mines reculées
demanderait des sacrifices trop considérables.  A quoi bon,
d'ailleurs, quand la houille est répandue pour ainsi dire à la
surface de la terre dans un grand nombre de contrées?  Aussi,
telles je voyais ces couches intactes, telles elles seraient
encore lorsque sonnerait la dernière heure du monde.

Cependant nous marchions, et seul de mes compagnons j'oubliais la
longueur de la route pour me perdre au milieu de considérations
géologiques.  La température restait sensiblement ce qu'elle
était pendant notre passage au milieu des laves et des schistes.
Seulement, mon odorat était affecté par une odeur fort prononcée
de protocarbure d'hydrogène.  Je reconnus immédiatement, dans
cette galerie, la présence d'une notable quantité de ce fluide
dangereux auquel les mineurs ont donné le nom de grisou, et dont
l'explosion a si souvent causé d'épouvantables catastrophes.

Heureusement nous étions éclairés par les ingénieux appareils de
Ruhmkorff.  Si, par malheur, nous avions imprudemment exploré
cette galerie la torche à la main, une explosion terrible eût
fini le voyage en supprimant les voyageurs.

Cette excursion dans la houillère dura jusqu'au soir.  Mon oncle
contenait à peine l'impatience que lui causait l'horizontalité de
la route.  Les ténèbres, toujours profondes à vingt pas,
empêchaient d'estimer la longueur de la galerie, et je commençai
à la croire interminable, quand soudain, à six heures, un mur se
présenta inopinément à nous.  À droite, à gauche, en haut, en
bas, il n'y avait aucun passage.  Nous étions arrivés au fond
d'une impasse.

«Eh bien!  tant mieux!  s'écria mon oncle, je sais au moins à
quoi m'en tenir.  Nous ne sommes pas sur la route de Saknussemm,
et il ne reste plus qu'à revenir en arrière.  Prenons une nuit de
repos, et avant trois jours nous aurons regagné le point où les
deux galeries se bifurquent.

—Oui, dis-je, si nous en avons la force!

—Et pourquoi non?

—Parce que, demain, l'eau manquera tout à fait.

—Et le courage manquera-t-il aussi?  fit le professeur en me
regardant d'un oeil sévère.»

Je n'osai lui répondre.




XXI


Le lendemain le départ eut lieu de grand matin.  Il fallait se
hâter.  Nous étions à cinq jours de marche du carrefour.

Je ne m'appesantirai pas sur les souffrances de notre retour.
Mon oncle les supporta avec la colère d'un homme qui ne se sent
pas le plus fort; Hans avec la résignation de sa nature
pacifique; moi, je l'avoue, me plaignant et me désespérant; je ne
pouvais avoir de coeur contre cette mauvaise

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