Les civilisés: Roman
by Claude Farrère · French · Gutenberg #47712 · 429,364 chars · public domain (US)
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Title: Les civilisés: Roman
Author: Claude Farrère
Release date: December 20, 2014 [eBook #47712]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/47712
Credits: Produced by Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CIVILISÉS: ROMAN ***
LES CIVILISÉS
Par
CLAUDE FARRÈRE
ROMAN
OUVRAGE AYANT OBTENU LE PRIX GONCOURT EN 1905
QUARANTE-SIXIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
_Librairie Paul Ollendorff_
50, CHAUSSÉE D'ANTIN, 50
_A Monsieur Pierre Louÿs._
MON CHER AMI,
L'an passé, je risquais mon premier livre; et ce livre,--très
jeune,--vous teniez à le présenter vous-même au public, à le couvrir de
votre nom comme d'une égide. Vous écriviez une préface exquise, et je
sais que beaucoup de gens sans indulgence ont pardonné à l'auteur par
admiration pour le préfacier.
Elle n'était pas seulement très belle, cette préface. Elle était
adroite, et presque insidieuse. Elle piquait la curiosité du lecteur.
Le lecteur n'aime rien tant que découvrir la personne de l'écrivain
derrière ce qu'il écrit. Cette découverte lui présente tout l'attrait
d'une incursion furtive dans les coulisses du théâtre littéraire.
Votre préface, mon ami, conduisait le lecteur dans notre intimité. Vous
racontiez véridiquement le hasard singulier qui nous mit en relations,
et comment je fis ma première visite à Pierre Lou s un quinze juin,
jour de Grand Prix.--A mon tour de conter mon anecdote. Mon ami, nous
sommes de plus vieilles connaissances que vous ne pensez: je vous ai
rencontré pour la première fois,--la vraie première fois,--six ans
avant le quinze juin que je rappelais tout à l'heure. Mais de cette
rencontre-ci, vous ne pouvez point avoir gardé mémoire,--et pour cause.
J'avais vingt ans bien juste. J'allais partir pour un très grand
voyage--pour le Sénégal, les Antilles et New-Orléans. Et je passais
à Marseille, chez un ami, ma dernière semaine de France. Une nuit
d'insomnie entêtée; j'avisai sur ma table les trois ou quatre derniers
romans parus, et j'en pris un au hasard, qui me séduisit par sa
robe couleur de citron pâle et son titre imprimé en bleu. Ce roman
s'appelait _Aphrodite_. Je l'ouvris au milieu, comme on ouvre toujours
les romans, et j'essayai, par son secours, de conquérir le sommeil.
Or, le sommeil fut insaisissable. Vainement j'allai jusqu'à la dernière
page, puis je repartis de la première. Je recommençai. Je recommençai
encore. Peine perdue: l'aurore me trouva éveillé. Dans cette seule
nuit, j'ai lu six fois tel chapitre que je relis encore,--je le dis
très bas, à cause de votre modestie,--comme je relis les classiques
impeccables de mon cher XVIIe siècle....
Depuis, j'ai médité sur cette nuit de lecture. Nul livre jamais, c'est
positif, ne m'a conquis comme fit _Aphrodite_. Et j'étais probablement
alors un lecteur plus sévère que je ne suis devenu. J'étais un écolier
de la veille. Sophocle, Racine, La Bruyère m'avaient enseigné le dédain
des modernes et de leurs procédés: le romantisme et le naturalisme
m'irritaient pareillement. Je méprisais les tumultueux, les bouches
rondes, les excessifs, comme autant de catégories d'impuissants. Je
détestais toutes brutalités, toutes violences, toutes emphases. Je
haïssais le mouvement qui déforme la ligne. Oui vraiment, j'étais
un féroce lecteur, sectaire, et tout à fait intransigeant dans sa
religion....
Au fait, mon cher ami, voilà pourquoi votre _Aphrodite_ s'empara
si vite de moi, et me posséda entier. C'est qu'elle était de ma
religion,--la religion des belles lignes harmonieuses et immobiles,
la religion de la Beauté toute nue et toute pure. Très exactement,
vous me donniez la déesse même adorée en mon temple; et vous me la
donniez vivante, toute chaude, en place des statues froides qui seules
m'étaient encore connues. A plusieurs siècles de distance, une œuvre
littéraire nous apparaît en effet comme figée et morte. Si belle
qu'elle soit, elle ne vibre plus: sa chair s'est muée en marbre. Or,
nous ne pouvons aimer d'amour qu'une chair vibrante.--_Aphrodite_ fut
ma première maîtresse,--oui, la première matérialisation de mon désir.
Mon cher ami, c'est en lisant _Aphrodite_ que j'ai compris la
possibilité d'écrire à notre époque des livres tout ensemble modernes
et antiques,--classiques et vivants. Votre exemple a tracé ma route. Si
j'ai donc pris la plume à mon tour, vous en êtes responsable un peu,
vous, de qui je me sens profondément le disciple. Je vous demande donc
aujourd'hui, mon maître, d'accepter la dédicace du livre que voici. Il
fut écrit pour vous. Vous plaira-t-il? je l'ignore. Accueillez-le quand
même, comme un gage de mon admiration fervente pour votre œuvre, et de
mon amitié pour vous.
C. F.
LES CIVILISÉS
I
Dans la cour, plantée de grands flamboyants ombreux, entre la maison
et la grille, les deux coureurs tonkinois avancèrent le pousse, un
pousse très élégant, laqué et argenté. Et ils s'attelèrent entre les
brancards, en flèche. Après quoi, ils attendirent le maître, immobiles
comme des idoles jaunes vêtues de soie. Pousse et coureurs faisaient un
coquet équipage, pittoresque même à Saïgon, où les petites gens seuls
vont encore en voiture à homme. Mais le docteur Raymond Mévil avait
beaucoup d'originalité, et possédait d'ailleurs une Victoria et de
beaux trotteurs. En sorte que le monde lui passait sa fantaisie d'aller
en pousse, et de violer la mode,--luxueusement.
Il était quatre heures, l'heure où l'on s'éveille de la sieste. Le
docteur ne recevait pas plus tard,--procédé discret, dans un pays où
les rues sont désertes jusqu'au déclin du soleil.--Ce jour-là, Raymond
Mévil sortait tôt, non pour la classique promenade d'avant dîner, mais
pour quelques visites demi professionnelles, qu'il espaçait d'ailleurs
largement, sa tactique étant d'être rare.
Une congaï à chignon lisse ouvrit la porte, jeta quelques lazzis
criards aux coureurs, et s'immobilisa tout à coup, doucereuse: le
maître paraissait. Il descendit le perron, d'un pas jeune quoique déjà
traînant, caressa du doigt le sein de la femme à travers le ke-hao
de soie noire, et monta dans le petit véhicule qui partit à fond de
train, les Tonkinois courant à toutes jambes pour que le vent de la
vitesse rafraîchit le visage de l'homme d'Occident. Aux fenêtres, par
les fentes des volets clos au soleil, des regards de femmes admirèrent
la joliesse des livrées blanches bordées de pourpre,--admirèrent la
grâce du promeneur, plus séduisant que le luxe dont il s'entourait. Le
docteur Mévil était aimé des femmes,--d'abord parce qu'il les aimait,
et qu'il n'aimait qu'elles, ensuite parce qu'il était beau d'une beauté
qui les troublait toutes, d'une beauté sensuelle et molle jusqu'à
l'indécence. Il était blanc et blond, avec des yeux bleu foncé trop
longs, et une bouche petite et rouge Quoiqu'il eût trente ans passés,
il paraissait adolescent, et quoiqu'il fût robuste, on l'imaginait
délicat. Ses longues moustaches claires le faisaient ressembler à un
Gaulois décadent, que les siècles se seraient fait un jeu d'affiner et
d'adoucir.
Ressemblance de hasard: Mévil se vantait d'être suffisamment civilisé
pour que tous les sangs de toutes les origines se fussent mélangés dans
ses artères également.
Le pousse trottait entre les arbres des rues, à l'abri du soleil
oblique, mais meurtrier quand même comme une massue. Du bout de sa
canne, le maître guidait les coureurs. Pour les arrêter, il dit:
«Toï!» en les frappant sur l'épaule. Et ils entrèrent dans un jardin
qui précédait une villa. Le long de la grille, plusieurs voitures
attendaient, avec des grooms annamites, hauts comme leurs bottes,
cramponnés aux mors des chevaux.
--«Tiens, fit Mévil, c'est le jour de cette chère petite, je n'y avais
pas pensé.»
Il hésita, puis haussa les épaules, et chercha dans sa poche un
porte-cartes dont il vérifia le contenu,--plusieurs billets de la
Banque Indo-Chinoise. Après quoi, Raymond Mévil jeta sa canne à l'un
des boys accourus au-devant de lui, et entra.
La maison, vieille et vaste, était tout à fait coloniale. Deux
antichambres conduisaient au salon, relégué dans l'aile la plus sombre,
et prolongé par une véranda fermée de stores opaques. Tout cela était
grand à s'y perdre, et haut comme une église; les cloisons ne montaient
pas jusqu'au plafond, et l'air tiède circulait sous les solives. En
bas, il faisait frais, et les meubles, tous d'ébène incrusté de nacre,
fleuraient une odeur indigène.
Dans le vestibule, Raymond Mévil heurta quelqu'un qui sortait,--un
personnage grave et glabre, au teint de citron, aux gestes pesés,--le
maître du lieu, Ariette, avocat à la Cour. Les deux hommes se serrèrent
la main très cordialement; la face morne de l'avocat se contourna même
pour un sourire de bienvenue qui, probablement, n'honorait pas tous ses
visiteurs.
--«Ma femme est là, mon cher ami, dit-il, et c'est gentil à vous d'être
venu la voir. Il y a bien longtemps que je n'avais eu le plaisir de
vous rencontrer chez moi.
--Croyez bien, mon cher, affirma Mévil, qu'il n'en faut accuser que ma
paresse, et que votre maison m'est toujours la plus amie de Saïgon.»
L'avocat fit une mine charmée, et sembla soulagé d'une inquiétude.
--«Je vous laisse donc, mon cher docteur. Vous savez que le Palais me
réclame, comme toujours.
--Belles causes?
--Divorces, naturellement. Nous vivons dans un temps très
scandaleux....»
Il s'en allait, sa serviette serrée sous son bras, le pas sec,
automatique, l'air austère et étroit. Raymond Mévil lui sourit dans le
dos, avec une grimace.
Dans le salon, huit ou dix femmes caquetaient, élégantes et négligées
dans leurs robes saïgonnaises qui ressemblaient à des peignoirs de
luxe. Mévil, du seuil, les regarda toutes d'un coup d'œil, et traversa
leur cercle avec aisance pour saluer d'abord l'hôtesse, une gracieuse
brune aux yeux chastes, qui lui tendit sa main à baiser.
--«Voici la Faculté, dit-elle. Quel bon vent, aujourd'hui?
--La Faculté, répondit le médecin, vient tout bonnement mettre ses
hommages aux pieds du Barreau.»
Il s'inclina devant chaque visiteuse, avec des mots galants et
impertinents, puis s'assit. Il fut le centre de tous les regards. Les
femmes le trouvaient à leur gré, et sa réputation de Don Juan était
établie.
Il ne se troubla pas et bavarda. Il ne manquait pas d'esprit, et savait
faire montre de celui qui plaît aux femmes. Frivole par sa nature, il
s'était étudié à le paraître plus qu'il ne l'était, et se servait de
cette frivolité comme d'une arme dans les entreprises amoureuses; on
lui savait gré d'être futile et féminin, et on se confiait facilement à
lui, sans scrupule d'amour-propre.
--«A propos, dit tout à coup Mme Ariette, j'allais envoyer chez vous,
guérisseur.
--Souffrante?
--Non, mais j'ai trop chaud. Joli décembre, hein? On ne peut pourtant
pas aller à la campagne, la saison des crimes bat son plein. Alors, il
faut que vous me tiriez d'affaire, n'importe comment.
--C'est un jeu d'enfant.
--Vos pilules, n'est-ce pas? je n'ai plus d'ordonnance.»
Il se leva, tira son porte-cartes:
--«Je vais vous en faire une.
--Comment, docteur, dit quelqu'une, vous commandez au thermomètre?
--Certainement, je lui donne des ordres écrits, comme ça, sur le dos
d'une de mes cartes....»
Il s'était appuyé contre un guéridon, dans un coin, et griffonnait.
Quand il eut fini, il laissa le carton et revint.
--«Voilà. Vous en aurez pour quinze jours,--quinze jours à vous croire
au Pôle chaque fois que ça vous chantera....
--Oh! docteur, dit une jeune femme, donnez la recette, pour l'amour de
Dieu!...
--L'amour de Dieu ne suffit pas, riposta Raymond moqueur. Mais venez à
mon cabinet, petite madame, et l'on s'arrangera tout de même....»
Il ne s'était pas rassis, il s'en alla, laissant un sourire à toutes
les femmes.
La minute d'après, une curieuse alla regarder l'ordonnance laissée sur
le guéridon.
--«Ah! fit-elle, M. Mévil a oublié son porte-cartes.
--M. Mévil oublie toujours quelque chose,» prononça Mme Ariette en
souriant avec sérénité.
Raymond Mévil souriait aussi, en remontant en pousse. Comme les
coureurs le regardaient, il leur dit: «Cap'taine Malais», et se
renversa dans les coussins de cuir. Le pousse trotta.
Cap'taine Malais habitait, au coin du boulevard Norodom et de la rue
Mac-Mahon,--en face du palais du gouverneur,--la plus somptueuse
maison de Saïgon.--C'était un financier,--le mot Cap'taine, dans
le jargon des Annamites, signifie gentleman, et n'a aucun sens
guerrier;--un financier considérable par ses millions et par l'usage
qu'il en faisait. Directeur de trois banques, membre de tous les
conseils d'administration et fermier de plusieurs impôts, il était une
puissance avec qui tout le monde comptait. Par ailleurs, homme selon la
formule américaine, pas né, fait soi-même,--et mari d'une jolie femme
pas coloniale.
Raymond Mévil trouvait celle-ci à son goût, et recherchait les
occasions de l'approcher.
Mme Malais lisait dans sa véranda, son mari auprès d'elle. La véranda
était un boudoir Louis XV exquis, tout bleu, avec des balustrades de
marbre blanc fouillé à jour. La beauté fine de la jeune femme, une
beauté de marquise adorablement blonde et pensive, resplendissait dans
ce cadre fait pour elle.
Un valet de pied européen,--luxe rare à Saïgon,--apporta la carte de
Mévil.
--«Vous avez appelé le docteur?» demanda le financier.
Mme Malais reposa son livre et fit un signe négatif.
--«Alors, dit le mari, il vient vous faire la cour. Laissez-le dire, ma
chère; mais n'acceptez pas ses drogues....»
Elle rougit excessivement. Sa peau trop mince, transparente,
s'empourprait aux plus minimes émotions.
--«Henri, dit-elle, à quoi songez-vous là!»
Il lui mit au front un baiser confiant.
--«Je songe ... que vous êtes un amour de petite fille ... et je vous
laisse.--Les impôts me réclament. Restez avec votre monsieur, et
rabrouez-le s'il vous ennuie. Après tout, ce n'est pas de sa faute, à
ce malheureux, s'il se trompe d'adresse. Une femme comme vous à Saïgon,
ma chérie, c'est tellement paradoxal!»
Il croisa Mévil dans l'escalier.
--«Docteur, bonsoir, lui dit-il de son habituel ton bref, très
différent de la voix tendre dont il venait de caresser sa femme.
Montez, on vous attend là-haut. Seulement, pas de blagues, hein?
Je-ne-veux-pas qu'une seule pilule de votre sacrée cocaïne entre chez
moi. Hein?»
Mévil protesta de la main.
«Bon, c'est entendu.--Pas un milligramme.--Ma femme n'est pas encore
détraquée, et si vous le voulez bien, nous la laisserons comme elle
est--Au revoir. Très content de vous avoir rencontré.»
Il s'en alla à pas robustes,--des pas qui sonnèrent impérieux sur les
degrés de marbre;--il s'en alla sans se retourner.
II
«Cap'taine Torral,» grogna Mévil à ses coureurs en redescendant.
La visite avait été courte. Il s'était heurté contre une femme
défensive, presque monosyllabique.
Maussade pour une minute,--les soucis couraient à sa surface plus vite
que les risées sur la mer,--il s'enfonça dans son pousse en abaissant
sur ses yeux la visière de son casque de liège. Mais une victoria
passa, et il se leva vite pour saluer deux femmes qui s'y trouvaient.
Et il murmura, distrait déjà de son mécompte: Voilà qu'on commence à
sortir; je risque de manquer Torral.
Torral était le seul homme de Saïgon qu'il fréquentât sans
arrière-pensée ni calcul: Torral n'était pas marié, et se portait
bien,--deux raisons de ne pas attirer un médecin qui aimait les femmes.
Quand même, et malgré le contraste tranchant de leurs goûts et de leurs
vies, ces deux hommes cultivaient une façon d'amitié.
Les gens s'en étonnaient. Georges Torral semblait mal propre à faire
un ami. C'était un ingénieur, un mathématicien saturé de logique et
d'exactitude,--un homme entier, brutal et sec, faisant profession
d'égoïsme. Les femmes détestaient sa tête trop grosse, son buste noueux
et l'ironie malveillante de ses yeux en charbons ardents; les hommes
jalousaient sa lucide intelligence et la supériorité blessante de son
savoir et de son talent. Lui méprisait et haïssait indistinctement
celles-là et ceux-ci, et ne cachait pas sa haine ni son mépris. Très
indépendant dans sa carrière, parce qu'indispensable partout où il
passait, il vivait à l'écart de tous, par morgue, et logeait loin de
la ville européenne, dans le quartier méridional de Saïgon qui est
un quartier de coolies indigènes et de prostituées.--Les coureurs du
docteur Mévil, gens élégants et qui ne frayaient pas avec le populaire,
manifestaient toujours un dégoût discret en trottant dans ces rues mal
famées. Quand même, c'étaient des rues propres et plantées d'arbres,
comme toutes les rues de Saïgon, et rien n'y choquait les yeux.
En ce moment, la chaleur du jour déclinait, et Torral, les paupières
lourdes d'une sieste trop longue, achevait à la diable un calcul au
tableau noir. Il travaillait dans sa fumerie d'opium,--car il fumait un
peu, avec mesure, comme il faisait toutes choses, se vantant d'être un
homme bien équilibré et rassis.
Le mur du fond était ardoisé, et des hordes d'équations à la craie s'y
déployaient en bataille. Debout, et haussant sa taille courte poux
atteindre plus haut, l'ingénieur écrivait avec une rapidité folle,
intégrait, différenciait, simplifiait, et courait au bout du tableau
inscrire les résultats en accolade. A la fin, il balaya le calcul à
grands coups d'éponge, jeta sa craie, s'assit sur un pliant à quatre
pas du mur, et contempla sa solution en roulant une cigarette.
Mévil entrait, précédé d'un boy annamite de douze ans qui marchait en
se déhanchant comme une femme.
--«Tu travailles?
--J'ai fini,» dit Torral.
Ils n'échangèrent pas de bonjour et ne se serrèrent pas la main; ces
démonstrations ne figuraient pas dans le rite de leur amitié.
--«Quoi de neuf?» demanda l'ingénieur en pivotant sur son pliant.
Ce pliant était le seul siège de la fumerie. Mais il y avait à terre
abondance de nattes cambodgiennes et de coussins en paille de riz, et
Mévil s'était allongé prés de la lampe à opium.
--«Fierce arrive ce soir, dit-il. Il m'a télégraphié du Cap St-Jacques.
--Très bien, dit l'ingénieur; on le recevra. As-tu préparé quelque
chose?
--Oui, dit Mévil. Nous dînerons au cercle et je venais t'inviter. Rien
que nous trois, bien entendu.
--Parfait.... Tu fumes une pipe?
--_Y en a pas moyen_, déclara le médecin en parodiant le jargon
indigène. Ça me réussit particulièrement mal depuis quelque temps.
--Oui? railla Torral. Tes belles amies se plaignent de toi, après?»
C'est une propriété connue de l'opium, de refroidir fâcheusement les
amoureux.
--«Elles se plaignent, prononça philosophiquement le beau docteur. Et
le plus triste, c'est qu'elles n'ont pas tort. Hélas! mon cher, j'ai
trente ans.
--Moi aussi,» dit Torral.
Le médecin le soupesa des yeux, puis haussa les épaules.
--«Ça paraît moins sur la peau, ça marque plus dans la moelle,
conclut-il. A chacun sa part de vieillesse. Et puis tant pis. La vie
vaut qu'on la vive.
--D'ailleurs, observa l'ingénieur, nos mères ne nous ont pas consultés
avant d'accoucher de nous.... Pourquoi vient-il, Fierce? Ce n'est pas
la saison.
--Son croiseur arrive du Japon; personne ne sait pourquoi. D'ailleurs,
on ne pénètre jamais la philosophie des manœuvres maritimes; plus que
probablement, Fierce n'en sait pas plus que nous, et sa vieille bête
d'amiral un peu moins.
--C'est très civilisé, dit Torral, d'ignorer où l'on va et de ne pas
s'en soucier. Sous condition de n'avoir jamais à me battre--ce qui est
trop grotesque--j'accepterais d'être officier de marine ... quoique ça
sonne bien bête, officier.
--Fierce est marin comme il serait autre chose.
--Non, dit l'ingénieur. Il est marin par atavisme, il a eu des tas de
gens à sabre et à longue-vue parmi ses arrière-grands-pères, et ça a
déteint sur lui. Il n'en a que plus de mérite à n'être pas un barbare,
à penser quelquefois et à ne pas porter de scapulaire.
--Ça ferait plaisir à feu sa mère, ce que tu dis là, fit Mévil. La
chronique affirme qu'elle n'a jamais deviné le père de son fils.
--Elle avait des amis simultanés?
--Elle couchait avec toute la terre.
--Une femme dans ton genre.
--Ça l'amusait,--et ça m'amuse.»
Ils se séparèrent. Torral se retourna vers son mur d'ardoise et
contempla sa formule d'algèbre comme un peintre contemple le tableau
qu'il vient de créer.
Le soleil tombait vers l'horizon, d'une trajectoire verticale et
rapide; il n'y a pas de crépuscule à Saïgon. Mévil calcula qu'il
n'avait pas le temps d'aller à la promenade, et il guida son pousse
vers le fleuve, afin de rencontrer sur les quais les victorias
revenant de l'«Inspection». Les coureurs trottèrent sur la berge de
l'arroyo chinois, encombré de sampans et de jonques, puis gagnèrent
le bord du Donaï et prirent le pas. Des navires accostés débarquaient
leurs marchandises, et des coolies couvraient de prélarts les amas
de caisses et de tonneaux. Cela sentait l'odeur des ports maritimes,
poussière, céréales et goudron; mais le parfum de Saïgon, fleurs et
terre mouillée, assiégeait quand même étroitement cette odeur factice,
si bien que la ville, jusque dans ce quartier affairé, conservait sa
marque indélébile de cité voluptueuse. Le soleil bas incendiait la
rivière. Le soir était languide et beau.
Mévil, qui regardait les voitures découvertes pleines de femmes jolies
et souriantes, ne vit pas derrière lui, en aval, un grand navire de
guerre entrer dans le port,--une coque longue et droite comme une
épée,--et quatre cheminées énormes qui vomissaient de l'encre. Cela
glissait sans remous sur l'eau, et cela obstruait les rayons du
couchant, si bien qu'on eût dit un rideau noir tiré sur l'horizon
pourpre. Le long du quai, les arbres en fleurs, les équipages piaffant
et les toilettes radieuses cessèrent tout d'un coup de scintiller.
III
Au cercle, le dîner finissait.
Leur table avait été dressée au bout de la véranda, entre deux
colonnes, et l'on avait relevé les stores, pour que l'haleine de
la nuit pût entrer. Sous les corolles électriques, un joli luxe de
cristallerie faisait arc-en-ciel, et il y avait un chemin d'orchidées
et d'hibiscus. Les pankas remuaient de l'air au-dessus des convives; il
faisait presque frais, et quoique l'on vît, par les portes ouvertes,
la salle à manger pleine de gens qui faisaient du bruit, on avait, sur
ce coin de terrasse, une impression charmante de demi-solitude et de
quasi-recueillement.
Le dîner finissait. Les boys annamites, aux gestes feutrés, apportaient
dans des corbeilles de rotin les fruits asiatiques que l'Europe ne sait
pas: les bananes mouchetées comme des panthères, les mangues rousses
comme des Vénitiennes, les letchis en argent diaphane, les mangoustans
en neige miellée et les kakis couleur de sang, dont le nom fait rire
les Japonaises.
Ils avaient dîné presque silencieux; aucun des trois n'était bavard.
Mais, maintenant, le vin commençait à délier leurs langues, et Fierce
contait son voyage. Ses compagnons l'écoutaient et le regardaient, avec
la curiosité qu'on a pour les gens qui arrivent de loin et qui ont fait
une longue absence.
Il parlait à phrases courtes et s'interrompait souvent pour songer.
La songerie semblait son passe-temps ordinaire. Il était fort
jeune,--vingt-cinq ou vingt-six ans,--mais il paraissait plus grave et
plus amer que beaucoup de vieux. Il avait pourtant de très beaux yeux
noirs, des traits passablement réguliers et de grands cheveux fins, le
teint mat, les dents belles, la taille haute et bien prise, les mains
longues, le front bombé, les attaches minces, tout ce qu'il faut pour
qu'un homme n'ait point de haine pour la vie. Il en avait cependant.
C'était un compagnon singulier, plein de contradictions;--on le voyait
dans le même instant sérieux, futile, railleur, maussade, opiniâtre,
triste, indolent, volontaire et versatile,--sincère, toutefois, dans
chacune des paroles de sa bouche et n'ayant jamais daigné mentir. Ses
deux amis lui pardonnaient son humeur bariolée, plus souvent noire
que grise, parce que, en dépit de ses écarts, Fierce était une tête
convenablement équilibrée. La raison vivait à l'aise dans sa cervelle
nette et balayée des poussières ataviques; les préjugés et les
conventions n'y dressaient pas de murailles, et la logique la plus
féroce y trouvait toujours une route hospitalière, implacablement
prolongée jusqu'à l'infini.
--«Voilà, concluait-il, comment nous avons, une fois de plus, échangé
l'hiver de là-bas pour l'été d'ici. Trente degrés centigrades de
différence. Je sais des femmes qui mourront de cette aventure.
--Quelles femmes? fit Mévil.
--Celles, amoureuses et délaissées, qui pleurent là-bas nos caresses
enfuies.--Triste.
--Tu avais une mousmé à Nagasaki?
--J'avais toutes les mousmés du Marouyama. Le Marouyama, je le dis en
cas que l'un de vous l'ignore, est le Yoshivara de Nagasaki. C'est un
quartier correct et décent, comme sont toutes les choses japonaises,
où beaucoup de petites filles gentiment attifées sourient aux passants
derrière des grilles de bambous. On peut regarder et toucher: la vue
n'en coûte rien, et le toucher peu de chose. L'ensemble est économique,
rafraîchissant et presque agréable.
--Le Japon n'a guère changé.
--Si, beaucoup, dit Fierce. Les mœurs, les habits, la nature même, se
sont conformés aux modes occidentales. Mais la race n'a guère subi de
croisements, et la cervelle japonaise est restée intacte. Le mécanisme
cérébral y fonctionne toujours de même, et les nouvelles idées qu'il
engendre conservent la forme des idées de jadis.--Les Japonais ont
constaté que leur prostitution ne ressemblait pas à la prostitution
européenne; mais ils n'ont pas pu l'y faire ressembler, parce que leurs
femmes conservent, et conserveront longtemps le type de pudeur propre
à leur race, et se refusent logiquement à cacher derrière des volets
clos ce qui leur a paru toujours licite et honorable. Elles sont dans
le vrai, d'ailleurs.
--Certes, acquiesça Torral.
--J'avais donc ordonné,--sans enthousiasme, certes!--ma vie selon les
ressources du pays, mais quand même, lorsqu'il a fallu s'en aller,
tout d'un coup, brutalement,--comme nous partons toujours,--cela m'a
contrarié et presque attristé.
--Trop nerveux, dit Mévil.
--Trop jeune, dit Torral.
--Oui, consentit Fierce. C'est une maladie que j'ai. Je n'aime pas
les départs; ce sont de petits arrachements qui égratignent un coin
d'épiderme.--Bah! nous voici à Saïgon, vivons à Saïgon.
--Pas de Yoshivara ici, dit Mévil. Il te faut une maîtresse, c'est la
seule distraction acceptable pour les heures de sieste. Si tu avais le
temps, le monde t'offrirait un choix suffisant; mais pour un touriste
comme toi, qui ne fait qu'entrer et sortir, le monde est un lupanar
trop encombré, où l'on risque d'attendre et de ne pas trouver selon
ses goûts.--Restent les professionnelles. Les blanches sont hors de
prix et hors d'âge aussi. Je ne te les conseille pas. Nous avons par
contre un lot gentil d'Annamites, de métisses, de Japonaises et même de
Chinoises;--tout cela jeune et frais, sinon joli.
--Je prendrai une Annamite, dit Fierce. J'ai constaté qu'il ne faut
pas abuser des produits d'exportation.--Je prendrai une Annamite, ou
plusieurs--D'ailleurs, nous recauserons de cela, et je vous demanderai
votre avis à tous deux.
--Pas le mien, dit Torral. La question femme sort de ma compétence....
--Allons donc! Tu n'habites plus là-bas, dans ce quartier sympathique,
rue ...?
--Rue Némésis. Je n'ai pas peur de prononcer le nom, même dans le lieu
chic où nous sommes. Rue Némésis, qui jadis s'appela rue du Numéro
Trente, ce qui était un symbole.--Oui, et cependant, j'ai renoncé à
Satan! la grâce m'a touché!»
Fierce, étonné, le regarda. Mévil rit doucement, les yeux sournois,
comme il riait avec les femmes, en leur contant des indécences. Torral,
clairement, expliqua:
--«J'ai retranché le coefficient amour de mon équation, parce qu'il
dénature à chaque instant l'harmonie du calcul; les termes qu'il
multiplie s'en trouvent démesurément augmentés et toute la vie
déformée. D'autre part, quelle difficulté, même pour l'homme le plus
civilisé du monde, que de retrancher l'amour et de conserver la
femelle! Le plus simple est de supprimer l'une avec l'autre. C'est ce
que j'ai fait.
--Tu prends des drogues?
--Non, je n'endigue pas, je dérive.
--Le dérivatif?
--Cher monsieur, dit Mévil d'une voix très douce, il est grossier
d'exiger des points quand les _i_ ne sont pas ambigus. Vous n'ignorez
certainement pas que nous sommes à Sodome.»
Fierce, sans sourciller, choisit un cigare, l'alluma, et fit monter
sa fumée en spirale très indifférente. Le vice répugnant de Saïgon ne
l'indignait pas.
--«C'est un moyen, dit-il. Mais je ne saurais pas manger de ce pain-là
à tous mes repas. Comme extra, par hasard, oui....
--On s'en nourrit communément ici.
--Pas moi, murmura Mévil. J'ai essayé; la théorie mathématique de
Torral est exacte: les femmes encombrent la vie,--encombrent ma vie;
mais je ne peux pas ... je ne peux pas me passer des femmes....»
Torral se leva de table.
--«Tous deux, dit-il, vous n'êtes pas encore parvenus au point le plus
haut de la courbe. Vous êtes civilisés, mais pas assez; moins que moi.
Bah! c'est déjà beau d'être les gens que vous êtes.»
Ils sortirent.
IV
C'était une nuit de Saïgon, étincelante d'étoiles, chaude comme un jour
d'été occidental.
Suivis par la victoria de Mévil, ils marchèrent sans parler. La rue
ressemblait à une allée, à cause des arbres entrelacés en voûte et
des globes électriques suspendus dans le feuillage;--à cause aussi du
silence et de la solitude; car Saïgon, capitale médiocre, fait tout son
tapage nocturne dans une seule rue centrale, la rue Catinat,--et dans
un petit nombre d'autres lieux plus discrets, que les honnêtes gens
prétendent ignorer.
Rue Catinat, c'est l'agitation mondaine, correcte,--et quand même
admirablement libre et impudente, parce que la loi souveraine du pays
et du climat prime les mœurs importées. Dans le jour cru des réverbères
électriques, entre les maisons à vérandas masquées de verdure et de
jardins, une cohue bariolée passe et repasse, seulement occupée de
son plaisir. Il y a des gens de tous les pays: Européens, Français
surtout, coudoyant l'indigène avec une insolence bienveillante de
conquérants; et Françaises en robes de soir, promenant lentement leurs
épaules sous la convoitise des hommes;--Asiatiques de toute l'Asie,
Chinois du nord, grands, glabres et vêtus de soie bleue; Chinois du
sud, petits, jaunes et vifs; Malabars, rapaces et câlins; Siamois,
Cambodgiens, Moïs, Laotiens, Tonkinois;--Annamites, enfin, hommes et
femmes tellement pareils qu'on s'y trompe tout d'abord, et que bientôt,
on fait semblant de s'y tromper.
On marche à pas désœuvrés, on cause et on rit, avec des langueurs nées
de l'accablante chaleur du jour. On se salue et on se frôle, et les
femmes vous tendent des mains moites qui brûlent de fièvre. Des parfums
forts montent des corsages, et les éventails les mélangent et les
jettent au nez de chacun. Une volupté commune agrandit tous les yeux,
et la même pensée fait rougir et sourire chaque femme, la pensée que,
sous la toile mince des smokings blancs, sous la soie légère des robes
pâles, il n'y a rien, ni jupes, ni corsets, ni gilets, ni chemises,--et
qu'on est nu, que tout le monde est nu....
Torral, Mévil et Fierce descendirent la rue Catinat, et vinrent
s'asseoir sur la terrasse d'un grand café d'où l'on dominait la foule.
Les boys se précipitèrent à leurs ordres, exagérant un respect narquois.
--«Rainbows,» dit Fierce.
On lui apporta des flûtes à Champagne, et sept bouteilles de liqueurs
différentes. Alors, dans chaque verre il versa de toutes les bouteilles
successivement. Il versait goutte à goutte, et les drogues les
plus denses d'abord, si bien qu'elles ne se mélangeaient pas, mais
s'étageaient les unes au-dessus des autres, par tranches d'alcool
diversement colorées,---rainbow, arc-en-ciel.--Et quand il eut fini, il
but d'un trait, comme un ivrogne. Mévil, délicatement, se servait d'une
paille, et goûtait chaque parfum, un à un. Mais Torral affirma qu'un
palais exercé devait apprécier simultanément toutes les notes de cet
accord alcoolique, de même qu'un musicien savoure à la fois tous les
instruments d'un concerto. Et il but comme Fierce.
Mévil, d un grand geste, enveloppa la foule:
--«Ça, dit-il, c'est Saïgon.--Regarde, Fierce! voici des femmes
jaunes, bleues, noires, vertes,--et même blanches. Tu les crois
pareilles à celles, multicolores, que tu rencontras partout sur la
terre ronde? Tu te trompes. Celles-ci diffèrent des autres par la
substance même de leur par-dedans: elles ne sont pas hypocrites. Toutes
sont à vendre,--comme en Europe,--mais à vendre pour de l'argent, et
pas pour ces monnaies compliquées et tartufes qu'on nomme plaisir,
vanité, honneurs ou tendresse.--Ici, marché à ciel ouvert, et tarifs
en chiffres connus. Tous ces bras demi-nus qui luisent nacrés dans la
nuit blanche sont des colliers de volupté tout prêts à se refermer
sur ton cou; tu peux choisir: moi, j'ai choisi chaque fois qu'il m'a
plu.--Aujourd'hui encore, j'ai laissé le prix convenu sur la cheminée
de ma maîtresse, et chaque mois j'oublie pareillement un portefeuille
dans toutes les maisons que j'ai appréciées.--Marché de femmes; le
mieux pourvu et le plus impudent de l'univers; le plus délicieux et le
seul digne d'attirer des acheteurs tels que nous, hommes sans foi ni
loi, sans préjugé ni morale, vrais croyants de la sublime religion des
sens, dont Saïgon est le temple.--J'ai blasphémé tout à l'heure: les
femmes n'encombrent pas la vie; elles la meublent et la tapissent, et
la rendent habitable aux honnêtes gens. Je leur dois un logis luxueux
et capitonné, duquel mon égoïsme s'accommode; et dans ce logis-là, sauf
les jours de migraine et les nuits de cauchemar, j'ai toujours dormi
plus délicatement que feu Montaigne sur son sceptique oreiller.
--«Incomplet,» dit Torral.
Il refit le geste d'embrasser le peuple qui continuait sa promenade
langoureuse comme une valse lente.
«Saïgon, proclama-t-il, capitale civilisée du monde, par la grâce de
son climat propice et par la volonté inconsciente de toutes les races
qui sont venues s'y rencontrer. Tu comprends, Fierce: chacune apportait
sa loi, sa religion, et sa pudeur;--et il n'y avait pas deux pudeurs
pareilles, ni deux lois, ni deux religions.--Un jour, les peuples s'en
sont aperçus. Alors, ils ont éclaté de rire à la face les uns des
autres, et toutes les croyances ont sauté dans cet éclat. Après, libres
de frein et de joug, ils se sont mis à vivre selon la bonne formule:
minimum d'effort pour maximum de jouissance. Le respect humain ne les
gênait pas, parce que chacun dans sa pensée s'estimait supérieur aux
autres, à cause de sa peau différemment colorée,--et vivait comme s'il
avait vécu seul. Pas de voyeurs:--licence universelle, et développement
normal et logique de tous les instincts qu'une convention sociale
aurait endigués, détournés ou supprimés. Bref, incroyable progrès de
la civilisation, et possibilité unique pour tous les gens sus-dits,
de parvenir, seuls sur terre, au bonheur. Ils n'ont pas pu, faute
d'intelligence. Nous, vivant en marge d'eux, nous y arriverons,--nous
y arrivons. Il ne s'agit que de faire à son gré, sans souci de rien ni
de personne,--sans souci de ces chimères malfaisantes baptisées «bien»
et «mal». Celui-ci ne goûte que l'amour des femmes? qu'il se forge un
paradis de cuisses chaudes et de bouches humides, sans scrupules de
fidélité ni de loyauté.--J'ai choisi pour mon lot la splendeur des
nombres parfaits et des courbes transcendantes? Eh bien, je fais des
mathématiques, et mon boy intime se charge, sans que je m'en préoccupe,
de remettre mes nerfs dans le calme qu'il faut.--Toi, je ne doute pas
que tu n'aies, comme nous, ta passion légitime ou ta marotte sage,
et je crois fermement que tu atteindras le bonheur absolu en t'y
abandonnant sans restriction.
--C'est beau, dit Fierce, de croire fermement à quelque chose.»
Ils burent d'autres rainbows et allèrent au théâtre.
V
--«Le Tout-Saïgon? demanda Fierce en regardant les loges, vides pour la
moitié.
--Le Tout-Saïgon, dit Mévil. Le théâtre est trop grand pour
le public. C'est d'ailleurs bien combiné, car il y fait moins
chaud.--Habituellement, la salle est quasi-déserte. Mais ce soir,
public des premières: une chanteuse débute, et quoiqu'elle soit
certainement mauvaise, comme elles sont toutes, il est de bon goût de
venir la regarder, sinon l'entendre.»
Sans s'inquiéter du rideau levé, ni des acteurs, il s'adossa contre un
fauteuil et dit: «Je fais cornac», en montrant à Fierce chaque loge du
bout de son doigt, impertinemment.
«Avant-scène droite, entre les drapeaux tricolores: S. E. le gouverneur
général de l'Indo-Chine,--citoyen quelconque dans la métropole, mais
ici pro-consul de la République et vice-roi.--Oui, ce petit vieux à
museau chafouin--Son voisin, la noble figure de vieillard style Tour
de Nesles m'est inconnu, et je le regrette..
--C'est mon amiral, dit Fierce, le père d'Orvilliers
--Nouveau venu, tout s'explique. Je poursuis. Avant-scène
gauche, en face des pouvoirs politico-militaires, les pouvoirs
économico-financiers, plus stables: cette énorme brute, carrée de
partout, avec des dents de loup et des mains qui font peur, le
sieur Malais, fermier du riz, du thé et de l'opium, et mon ennemi
particulier; quarante millions trébuchant au soleil, tous mal acquis.
A côté, sa femme, plus blonde, plus rose et plus mince qu'on ne la
voit d'ici, et malheureusement trop chère pour ma bourse: sans quoi,
j'aurais déjà oublié mon portefeuille sur la table à thé de sa véranda.
Passons. Les loges de face, semi-officielles: à gauche, ce tas de
brocart vert, somptueusement brodé, et la toute petite main brune qu'on
devine dans la manche pagode, Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du
nouveau Phou de Cholon, étrange et mystérieux petit animal dont on ne
sait pas s'il est plus européen dans l'apparence ou plus asiatique
dans la réalité. A droite, le lieutenant-gouverneur Abel, notre aimé
sous-potentat, qui trône familialement entre sa première fille et sa
seconde femme, qu'on prendrait assez bien pour deux sœurs: l'une jolie
et l'autre laide....
--Rudement jolie, la jolie, observa Fierce; un sphinx en albâtre, avec
des yeux de diamant noir....
--Trop petite fille, et sa belle-mère insuffisamment plastique. Ce
n'est pas intéressant. Regarde plus loin, si tu cherches les beautés
classées: le corsage mauve et le chapeau gris perle, à côté de cette
caricature d'homme de loi couleur citron ... Mme Ariette, femme
d'avocat retors, retorse elle-même.
--Mévil est payé pour le savoir, dit Torral, assis, sans se retourner.
--Je ne suis pas payé, rectifia le docteur; j'ai payé ... et je paie
encore. Bah! la diablesse est jolie, et ça m'amuse de voir sa mine
chaste au milieu de mon oreiller. Je te l'ai dit tout à l'heure: toutes
les femmes sont tarifées, ici... Hein?»
Il fit face à la scène.
La nouvelle chanteuse, enrouée sans doute, venait de s'interrompre
net. Confuse et vexée, elle demeurait les bras ballants, prise entre
l'ironie contente de ses camarades de planches et la curiosité
narquoise du public. C'était une belle fille plantureuse avec des
cheveux roux et des yeux rieurs.
Un coup de sifflet partit; des rires fusèrent. Non, la nouvelle
chanteuse n'était pas enrouée; c'était plus simple: elle n'avait point
de voix, point de voix du tout; elle avait autre chose, des bras
agréables, des épaules rondes et une croupe musclée, et sans doute
venait-elle à Saïgon dans l'espoir que c'était assez. Pour dire le
vrai, Saïgon, d'habitude, n'en demandait pas davantage. Mais ce soir,
une mouche musicale avait piqué la salle, et la salle semblait tout
près d'exiger que la chanteuse chantât.
Froidement, l'actrice en prit son parti et traversa la scène en
traînant ses jupes. Côté cour, elle s'arrêta, fit face et réattaqua la
phrase rebelle. Mais c'était trop haut; elle changea de ton, insolente,
sans souci de l'orchestre; ce fut trop bas. Les sifflets repartirent.
Elle s'arrêta derechef, mit ses poings sur ses hanches, puis,
flegmatiquement, philosophiquement, d'une voix très douce qui s'insinua
dans toutes les oreilles hostiles, elle prononça: M..., et tourna le
dos.
Il y eut un silence suffoqué. Mais, tout aussitôt, quelqu'un applaudit
avec fureur, et la chanteuse, plus stupéfaite que personne, se retourna
bouche bée. Elle vit un beau garçon élégant qui la dévorait du regard
en déchirant ses gants de soie, et, charmée, elle lui jeta un baiser
dans une révérence. Mévil, cinglé dans son caprice par ce baiser comme
par un coup de fouet, arracha ardemment l'orchidée de sa boutonnière
pour la lancer aux pieds de la fille. Et ils se regardèrent en
souriant, comme si c'eût été déjà convenu qu'ils coucheraient ensemble.
Après tout, cette comédie à deux personnages en valait une autre,
et le public, intéressé, se mit à rire et bientôt battit des mains.
Les hommes, leurs yeux allumés, se poussaient du coude; les femmes,
méprisantes et jalouses, jetaient quand même leurs fleurs à l'héroïne
pour qu'on ne vît pas leur jalousie. Ce fut une façon de succès
théâtral que les deux amoureux purent se partager.
Mévil, cependant, interrogeait:
-«Qui est-ce? Comment s'appelle-t-elle?»
Un spectateur s'empressa de fournir la réponse, fort glorieux de se
mêler à l'aventure.
--«Elle s'appelle Hélène Liseron, monsieur. Voulez-vous me faire
l'honneur de prendre mon programme, monsieur?
--Liseron? dit Fierce. Alors je la connais. Elle était, l'an dernier,
la maîtresse de mon camarade Chose, à Constantinople, et quand on le
crut tué dans le fameux attentat bulgare, elle s'envoya sans barguigner
trois coups de revolver dans la poitrine, dont heureusement pas un ne
trouva le bon endroit. On les soigna côte à côte à l'hôpital, elle et
lui, et ils s'aimaient si fort que tout le monde prédisait un mariage
et que les infirmières laïques en pleuraient d'attendrissement. Trois
semaines plus tard, ils se sauvaient chacun de leur côté,--brouillés à
mort,--sans avoir d'ailleurs jamais su pourquoi.
--Très bien», dit Torral.
Sans écouter, Mévil griffonnait une carte. Il lut à mi-voix:
«_Le docteur Raymond Mévil supplie l'exquise Hélène Liseron de daigner
tout à l'heure accepter sa voiture pour rentrer chez elle par le chemin
le plus long._»
--«Maintenant, dit-il, on sort. Je vous invite; toi, Fierce,
spécialement: une première nuit saïgonnaise, des gens tels que nous ne
la dorment pas. Nous enlevons cette femme charmante et nous partons
d'abord pour Cholon, lieu idoine à la sorte de fête que je combine.
Après Cholon, n'importe où. Et, à l'instar des gens les plus vertueux,
je veux que nous voyions demain l'aurore.»
Ils se levèrent. Fierce donna un dernier regard aux loges,--a l'avocat
Ariette, plus jaune que tout à l'heure; à sa femme, chaste toujours et
magnifiquement impassible après l'infidélité publique de son amant; aux
Abel, décemment attentifs au spectacle.... La jeune fille, pareille à
un sphinx, était tellement immobile que la pensée revint à Fierce d'une
statue d'albâtre aux yeux de diamants incrustés.
--«Mon cher, dit-il à Mévil, près de partir, tu as vraiment tort de
dédaigner cette enfant-là. Elle vaut largement la plus jolie femme de
la salle.
--La petite Abel? railla Mévil. Tu en as de bonnes!»
Cependant, il regarda, dédaigneusement.
Ne l'avait-il jamais considérée et fut-il étonné d'une beauté peu
commune imposée à ses yeux? Fut-il pas plutôt, comme il le prétendit
ensuite, ébloui jusqu'à la stupeur par l'arc voltaïque d'une lampe
fixée machinalement? Il parut changé en pierre. Plus rien de son corps
ne bougea. Sa main, que serra Fierce, pendit insensible. Il fallut le
frapper pour qu'il revint à lui.
Ses deux amis le regardaient avec inquiétude; il baissa sur eux des
yeux troubles, embués.
--«C'est idiot,» souffla-t-il, d'une voix imperceptible.
Il passa sa main sur son front et gagna la porte sans plus rien dire.
Mais, dehors, il parla d'un ton naturel et comme si rien n'était.
--«Au fait, oui. Elle n'est plus si petite fille que ça. Elle fera une
très jolie madame.»
VI
Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils,
traînaient la victoria d'une allure folle, avec des ruades et des
bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était
déserte et claire d'électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne
se retournait pas sur son siège pour les voir.
Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal
remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre.
Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s'était jeté vers
elle avec une sorte d'avidité, et l'avait entraînée comme une proie.
Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les
présentations faites, courtes, aucun n'avait plus parlé.
Mévil, assoiffé, avait conquis tout d'abord les lèvres de la femme.
Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient
étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot;--cependant que Torral
et Fierce, froids, les regardaient.
Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler
personne, car on était empilé. Fierce vit une main d'Hélène Liseron
qui pendait, abandonnée et molle; il la prit, la caressa, se pencha
pour appuyer sa bouche dans la paume,--puis la laissa aller, et fixa
songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la
nuit.
La victoria sortit des rues et entra dans le jardin,--ce parc unique
sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les
quatre: un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri,
montait comme une marée,--et les engloutit. Il n'y avait pas de brise,
mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait
un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints.
Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les
panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies
dans leurs cages, s'ébrouèrent sourdement quand l'attelage passa; il y
eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes; les chevaux
hennirent et trottèrent plus vite.
Après, ce fut l'arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses;
l'eau coulait si muette et si noire, que l'arche semblait enjamber du
néant. La campagne, au delà, commençait,--avec des villages de cañhas
indigènes trop basses pour qu'on les vit dans la nuit.
Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu'on ne
comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute
au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de
Torral, tous deux indifférents.--Hélène, dont on voyait les bras au cou
de son amant, s'agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de
grands soupirs et des plaintes.... Une voiture venant à leur rencontre,
les croisa dans le temps d'un éclair. D'autres survinrent. La route
tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment
encadrée de pelouses et de bosquets. C'était l'Inspection,--les Acacias
de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour.--Des
lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et
intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files; et l'on
distinguait les visages des gens; mais on n'échangeait pas de saluts,
par discrétion.
D'une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle
respira fort et s'éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main
et fit retomber les plis de la robe; dans ce geste, il rencontra le
poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme
pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse
dans l'angle des coussins, était immobile comme un mort.
--«C'est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là
nous ont vus.»
Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.
--«Voyez-les vous-même,» dit Torral en haussant les épaules.
Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme,--ou deux
femmes,--ou parfois un homme et un garçonnet.--Et tous les couples,
sans exception, se serraient plus étroitement qu'ils n'eussent fait
avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que
la nuit ne voilait qu'aux trois quarts.
--«Jolie ville, dit Hélène Liseron. C'est révoltant.
--Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l'indulgence.
C'est tout simplement naturel, et d'un bon exemple pour les hypocrites
qui se prétendent pudibonds. D'ailleurs, ma chère, c'est un sot
préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l'amour et le sexe.
Franchement, à vous avoir entrevue tout à l'heure, j'imaginais que
vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes
sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas,
puisque ce qui s'y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une
histoire: il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me
firent l'ami d'un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait.
Hafner avait alors une jolie maîtresse qu'il appréciait fort, et dont
il aimait à me dire du bien. Il finit par m'en dire tellement que je
fus amoureux d'elle a mon tour. Hafner s'en aperçut, n'en témoigna
rien, et me joua le plus joli tour d'ami que j'ai jamais connu. Il
m'invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous
ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit
à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu'une
fois en train, le tonnerre ne l'aurait pas arraché de son tabouret.
Il jouait donc, et ce qu il jouait était langoureux en diable; si
langoureux, que nous n'écoutâmes pas jusqu'au bout.--L'aventure
s'acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan
n'était pas là par simple hasard.
--Je l'espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri
d'élégance et truffé d'idéalisme. S'il avait été un pur civilisé,
sans guirlandes, il t'aurait dit tout clairement: Vous la voulez, la
voilà.--Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné,
j'avais pour camarades deux types que je regrette encore: ils sont
morts dans l'éboulement d'Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides
et poches plates, nous avions une femme, rien qu'une; nous l'avions
fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n'était pas grand'chose,--je
veux dire au point de vue cervelle,--mais on la dressa. Chaque nuit,
un de nous couchait avec elle,--à tour de rôle.--Les soirées, nous
les passions tous quatre ensemble au coin du feu.--Il fait plus
froid là-bas qu'ici.--On faisait de la mécanique et de l'analyse. La
gosse écoutait sans permission d'ouvrir le bec.--A minuit, pour la
dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et
lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d'ailleurs pas: les mots
bébêtes opéraient sur cette petit comme une infusion de cantharides: On
n'avait pas tourné deux pages qu'elle était cheval sur son amant--son
amant du jour.--Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous
achevions le chapitre sans broncher. Que diable! Je ne sache pas qu'il
soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l'on
se cache quand on essaye d'en faire,--ou qu'on fait semblant.»
Liseron se souleva pour regarder Torral
--«Vous êtes abominable, dit-elle;--elle se tourna tendrement vers
Raymond:--n'est-ce pas, ami?
--Oui,» souffla Mévil d'une voix basse et terne,--la voix des gens qui
répondent sans avoir entendu.--Il était toujours affaissé en arrière,
et on ne voyait pas son visage dans l'ombre. Fierce cligna des yeux
pour l'examiner; mais il l'entendit respirer librement, d'un souffle
égal et ne s'inquiéta pas.
--«Cholon,» cria Torral au saïs.
Ils avaient quitté l'allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La
route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut
le silence, la solitude et l'obscurité. Ils coururent longtemps dans
la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une
grande plaine.
Ils avaient cessé de parler dès qu'ils s'étaient retrouvés
seuls,--bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis.
La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles,
car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille; mais quand
même, on n'avait point désir de bavarder dans cette plaine-là,--la
Plaine des Tombeaux.--A perte de vue, vers tous les horizons, la
terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très
serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi
dorment d'autres poignées de poussière, tout cela impossiblement
antique et anonyme, suant l'oubli et le néant.--Pas de pierres, pas
d'épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée,
un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu'à l'infini, les
tombes uniformes,--innombrables et monotones comme les vagues de la
mer.--Innombrables: les morts asiatiques possèdent pour l'éternité
leurs demeures funèbres; on ne les en chasse pas, même après des
siècles de siècles; jamais les vieux ossements ne font place aux
ossements jeunes: tous reposent en paix, côte à côte, et c'est très
long de traverser leur domaine.
A mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d'une lanterne éteinte. Depuis une
heure ils étaient tous rigoureusement silencieux: la plaine mortuaire
pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres.--Torral secoua sa
torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. A cent pas, quelque
chose de gris se profilait sur le ciel noir,--une bâtisse informe,
solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même: la sépulture de
l'évêque d'Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre
d'un bruit humain l'intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas,
et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps,
et Fierce, presque assoupi, s'amusait à rêver qu'ils erraient dans un
labyrinthe de l'Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans
le monde des vivants....
Ils y rentrèrent tout d'un coup, comme un train qui jaillit hors
d'un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l'ombre, et surgit
véritablement autour d'eux. Sans transition, ils se trouvèrent au
milieu d'une ville,--une ville chinoise, incroyablement bruyante et
grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou
grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré,
ses maisons bleues qui fleurent l'opium et la pourriture, ses échoppes
en plein vent, éclairées d'un quinquet, où l'on vend toutes sortes
de choses à manger qui n'ont pas de nom que nous sachions dire. Il y
avait plein les rues d'hommes, de femmes et d'enfants, tous riant et
criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient
uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon
luisant enjolivé de verroteries vertes,--car ils étaient Chinois et
pas Annamites. Il n'y a pas d'Annamites à Cholon, et c'est pourquoi
la succursale de Saïgon n'est point une ville brune, délicate et
mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme
sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.
Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux
piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce
allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues.
Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un
soulagement superstitieux d'être évadés des Tombeaux et du Silence.
Ils causèrent et rirent. Mévil s'éveilla brusquement de sa torpeur, et
baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu'elle prit pour
de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret
à la mode. Et ils soupèrent, s'excitant à être très gais.
Torral fit remarquer qu'il était une heure du matin; et que c'était
une équipée ridicule d'être à Cholon à cette heure-là, et de n'être
pas ivres,--ivres d'alcool, d'opium ou d'autre chose. Fierce,
immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à
boire, après avoir observé que le lieu n'était pas propice à l'ivresse
de l'opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et
philosophique, pas plus qu'à l'ivresse de l'éther, qui se plaît aux
alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps, de lit bordés
par-dessus les têtes.--Il buvait froidement, d'un seul trait, après
avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des
lampes; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un
peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils
froncés.
Torral, qui désapprouvait, tous les excès de toutes les sortes, haussa
les épaules et demanda du champagne sec, excellente chose pour les
folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à
voix basse au boy-chef, qui s'en fut préparer pour Hélène une boisson
glacée, douce et traîtresse, qu'on avalait comme de l'eau, sans se
défier;--et pour lui, Mévil, un grand verre d'une saleté brune et
opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce
verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie
du monde, aussi alerte et dispos qu'il avait été prostré dans la
voiture, après qu'il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse;--et
il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie,
semblait fondre à chaque gorgée qu'elle buvait.
Tous furent ivres, chacun à sa manière. Torral cassa de la verrerie, et
Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.
Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en
chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement
impassible sur son siège.--Ils revinrent par la route haute, la mieux
embaumée de magnolias.
VII
A Saïgon, ils descendirent de voiture sans savoir pourquoi et
marchèrent au hasard en continuant de chanter.
--«Bonne chose, formula Torral, en s'interrompant dans un refrain
merveilleusement obscène, bonne chose que de ne pas savoir où l'on est.
Le propre des hommes civilisés est de jouer les sages le jour et les
fous la nuit. Il faut un peu de tout.»
Il entama un nouveau couplet, lequel, sans doute en horreur de la
moderne littérature psychologique, péchait plutôt par excès de clarté.
Dans l'état d'esprit où ils étaient, leur promenade avait un but très
indiqué, et ce but voisinait précisément avec le quartier qu'habitait
Torral. Mais ils s'égarèrent, ce qui les étonna à tort, et au bout d'un
long chemin, ils aboutirent au milieu de la rue Catinat tout à fait
déserte alors. Mévil, le premier, s'aperçut de l'erreur.
--«Zut! dit-il. Ce n'est pas là qu'on allait. D'ailleurs je m'en fous.
J'habite à deux pas et je rentre Ce qu'il me faut pour l'instant, c'est
un lit.»
Il tenait à pleins bras la taille de sa maîtresse, et tous deux
marchaient bouches jointes, ce qui n'allait pas sans trébuchements.
--«Tu es ivre, affirma Torral. On ne se quitte pas. Suivez-moi tous.»
Il prit la tête de la bande; mais au lieu de descendre la rue, il la
remonta. Un chat, effaré de leurs cris, bondit de l'ombre d'une porte;
Hélène, frôlée, poussa un cri perçant, et Fierce, qui marchait le
dernier, lança sa canne à la bête fuyarde. Le chat roula, les reins
cassés, et Torral se détourna pour l'achever d'un coup de talon. Après
quoi, il le prit par la queue, fit un moulinet, et en calcula tout haut
la circonférence. Cependant ils arrivaient devant la cathédrale, et
firent halte, absolument stupéfaits de n'être point où ils croyaient.
--«La maison du dénommé Dieu? exclama Torral furieux comme d'une
plaisanterie stupide.--Celle-là est trop raide!»
Il fit tournoyer le cadavre du chat, et, à toute volée, le jeta contre
l'église. Après quoi, rasséréné, il s'orienta, et repartit en sens
inverse,--les autres le suivant toujours sans objection. Et ils ne se
retournèrent pas pour voir, derrière eux, les deux flèches sombres,
dédaigneuses, se renfoncer dans la nuit.
Cette fois, ils arrivèrent à bon port. Ailleurs, la ville dormait
toute; mais là, chaque maison, gueule ouverte, rougeoyait, et il
sortait de partout de grands rires ivrognes. Torral triomphant fit un
discours par lequel il prouva qu'il était un guide _itchiban_,--numéro
un,--et que désormais le monde des voluptés leur était ouvert; il
n'avaient qu'à dire Sésame.... A quoi Fierce, plus taciturne à mesure
que l'air de la nuit augmentait sa saoûlerie, répondit par un seul mot,
et réclama des Japonaises. Ils envahirent une maisonnette blanche qui
avait l'air d'une villa rustique, et s'assirent bruyamment au milieu
d'un cercle de fillettes-bibelots, drapées de robes à grandes fleurs,
qui riaient à menus rires, avec beaucoup de décence et de politesse.
Fierce, connaisseur en Japonaises, choisit la plus jolie et la suivit
dans une cellule tellement propre qu'il ôta ses souliers à la porte,
ce dont elle le remercia comme d'une courtoisie d'homme très bien
élevé, car c'est l'usage au Japon. Ils causèrent. Elle l'écoutait
très sérieuse, attentive à comprendre sa voix alourdie et gardant
soigneusement sur ses lèvres peintes son sourire correct et réservé.
Il parlait bien japonais, elle fit des mines admiratives. Elle lui
dit son nom: Otaké-San, Mademoiselle Bambou; il comprit Otaki-San,
Mademoiselle Source, et cela la fit rire aux larmes. Elle lui dit aussi
son âge, treize ans. Elle craignait qu'il ne la trouvât trop jeune,
sachant qu'en Europe, les femmes attendent d'être vieilles pour n'être
plus «pures comme le Fousi-San très pur». Mais il lui expliqua qu'il
avait pris à Hong-Kong le goût des Chinoises de dix ans, et qu'elle
lui paraissait au contraire très grande personne. Elle vint alors sur
ses genoux et ils firent quelques gestes; c'est-à-dire qu'il en fit,
et qu'elle s'efforça de les imiter, docilement, en petite fille bien
sage,--jusqu'au moment où ces gestes devinrent tels qu'elle s'imagina
des choses abominables et protesta avec indignation. Mais il rit à
son tour très fort, et lui jura qu'il ne la prenait pas «pour une
Française». Elle consentit alors à des jeux naturels quoique détournés,
et fit même effort pour simuler non pas une ardeur inconvenante et
invraisemblable, mais une indifférence de bon goût, exempte d'ironie.
Quand ils revinrent tous deux dans la grande salle, il y avait tumulte.
Mévil, travaillé d'imaginations baroques, et plus ivre à cause d'un
verre de menthe qu'il venait de boire, s'acharnait à vouloir accoupler
en des postures illicites la pauvre Liseron, ahurie et sanglotante,
et plusieurs Niponnes stupéfaites et scandalisées. Fierce mit la
paix, quoiqu'il commençât lui-même à marcher de travers, et à voir
deux Otaké-San au lieu d'une. Ils sortirent enfin. Torral, que les
Japonaises ennuyaient, attendait à la porte, assis sur le bord du
trottoir. Il se leva et ils le suivirent; grâce au Champagne sec, il
était le seul qui sût encore trouver son chemin.
Au fond d'une ruelle noire, ils arrivèrent à une case de planches
vermoulues et de paille pourrie,--plus borgne et plus tragique qu'une
auberge de mélodrame,--et dont la porte béquillée de deux bâtons avait
l'air de s'être fermée sur un assassinat. On pouvait croire, après
être entré, qu'il en était ainsi, parce que le sol,--terre nue et
boue,--était semé de corps gisants; mais c'étaient seulement des corps
ivres.
A droite et à gauche, des niches à chiens s'ouvraient, closes d'une
claire-voie; c'étaient les chambres d'amour,--car on aimait dans cette
porcherie. On aimait les femelles saoules qui se vautraient à terre,
et que tout d'abord on ne distinguait pas, à cause de la lueur trop
fumeuse du quinquet unique, toujours près de s'éteindre, mais qu'on
vérifiait bientôt être des femmes, les unes jeunes et les autres
vieilles, celles-ci plus hideuses, mais pas de beaucoup, et plus
expérimentées. Toutes buvaient de l'eau-de-vie de riz, et jouaient avec
des boys, des garçonnets vieillots, quoique impubères,--l'attraction
répugnante du lieu.
Pour le moment, le lieu possédait une autre attraction; mais celle-ci
ne figurait pas au programme:--Par terre, assis le dos au mur, il y
avait un homme;--un Occidental, un Français. Et on l'entendait rire
à petits hoquets, comme les poules gloussent. Il ne buvait pas, il
ne fumait pas l'opium; il n'avait pas de femme ni de garçon.--Non,
il regardait seulement, droit devant lui, avec des yeux ternes. Cet
endroit-ci était au monde le seul où il se trouvât bien.--Il regardait
et il riait, stupidement.
Eux, les Civilisés, le reconnurent lorsqu'ils entrèrent,--le
reconnurent pour un des leurs. Car il s'appelait Claude Rochet, et
il avait été le plus terrible pamphlétaire de la colonie;--beaucoup
de gouverneurs avaient tremblé devant sa plume. Aujourd'hui,
vieux,--quarante ans!--usé, vidé, fini, imbécile,--il restait quand
même un des trois ou quatre maîtres de Saïgon et d'Hanoï, de par la
teneur des journaux qu'il commandait encore. Et toute sa vie il s'était
vanté, et il se vantait encore, dans ses suprêmes instants lucides, de
n'avoir ni Dieu, ni maître, ni loi.
Ah! il avait bien vécu! Selon la formule;--sans préjugés, sans
conventions, sans superstitions;--au gré de sa fantaisie,--de toutes
ses fantaisies;--et même aujourd'hui, vieux et proche de la fosse, ou
de l'hospice, il avait encore son courage et sa volonté des anciens
jours: il savait venir chercher son plaisir où il le trouvait, fût-ce
dans un bouge,--ici! Torral, en passant, salua cet nomme.--Puis il
pénétra dans un des chenils, après avoir appelé du doigt deux boys qui
accoururent; et il ne ressortit pas.
Hélène Liseron, trop ivre et trop lasse, s'endormait contre l'épaule
de son amant. Mévil était demeuré sur la porte. Un coureur de pousse
l'appela de la rue. Machinalement, il fit demi-tour, et se laissa
remporter chez lui avec la chanteuse, oubliant Fierce.
Fierce resta seul, debout au milieu du cloaque. Quatre femelles
accrochées à son vêtement, le tiraillaient vers leurs nattes.
Il ne pensait plus à grand'chose, ni bien nettement. Tout de même, une
idée surnageait, dans le naufrage de sa cervelle,--une idée idiote,
mais tenace comme une migraine.... ce Rochet, quelque dix ans plus
tôt, avait été certainement un homme jeune, intelligent, fier.... Drôle
que ce fût devenu ça!...
Rochet gloussait et bavait. Fierce secoua les épaules et balbutia:
«Peuh!»
Il regarda les femelles;--des guenons, pour sûr. Il dit encore:
Peuh!--Il en choisit deux; la plus jeune et la plus vieille.--Puis il
s'effondra sur la natte, et rassembla toute sa salive pour commander
distinctement, impérieusement:
--«Opium.»
VIII
Sept heures du matin. Dans sa chambre d'officier, à bord de son
croiseur de guerre le _Bayard_, Fierce,--Jacques-Raoul-Gaston de
Civadière, comte de Fierce,--dort sur sa couchette.
Une belle chambre,--une chambre d'aide de camp,--très vaste, dix pieds
de long, huit de large, six de haut;--et magnifiquement éclairée: deux
sabords grands comme des mouchoirs de poche qu'on peut ouvrir quand
il fait beau.--Quatre murs en tôle d'acier ondulée; une armoire et un
bureau, en tôle d'acier plane; une toilette et une commode, en tôle
d'acier cintrée; un lit, en tubes d'acier rectilignes.--C'est tout,
la chambre est pleine.--En France, à Cherbourg ou à Toulon, Fierce,
d'ailleurs riche et délicat, se refuserait net à faire son chez-lui
d'une pareille boîte à conserves. Il aurait quelque part à terre, dans
une rue correcte et discrète, le taudis de bon goût, parisianisé,
indispensable à la vie d'escadre, et dans quoi l'on peut regretter sans
trop d'amertume sa garçonnière de la rue de Magdebourg.--Ici, il s'est
résigné à capitonner sa cage, faute d'en pouvoir sortir. Le capitonnage
est artistement posé, on ne voit plus les barreaux. Les tôles de toutes
les espèces disparaissent sous un crépon de soie gris-perle, alternant
avec un velours gris de fer; trop de gris, mais c'est la couleur
des pensées de celui qui dort,--là, sur la couchette aux rideaux de
mousseline grise.
Il dort très calme,--l'air sage de quelqu'un qui ne s'est pas le
moins du monde couché fort après l'aurore, merveilleusement ivre de
toutes les ivresses les plus blâmables. Ses paupières sont-bien un peu
noires; mais ses boucles brunes s'éparpillent très chastement autour
de son front, et sa gorge se soulève aussi paisible qu'une gorge plate
d'innocente pensionnaire, dans un petit lit de couvent.
Jacques-Raoul-Gaston de Givadière, comte de Fierce.--D'azur au chevron
d'or, accompagné de trois nefs du même, posées sur mers d'argent, deux
et une.--Né à Paris, le 3 décembre 19..; fils unique du feu comte
Fred-Raoul de Civadière de Fierce, et de feu Simone de Marroy, son
épouse.--Du moins, c'est l'état civil qui se porte garant de cette
collaboration conjugale, par ailleurs peu vraisemblable: les Fierce ont
été des gens trop bien élevés pour se donner le ridicule d'un enfant
fait en commun, la huitième année de leur mariage. Comme il sied, ils
furent des amants quatre mois,--leurs quatre mois de Tyrol et de
Hongrie, après qu'un cardinal de leur parenté les eut luxueusement
bénis à Sainte-Clotilde;--et par la suite, des époux irréprochables,
sans aucune espèce d'intimité hors de propos.--Jacques de Fierce est
donc né probablement d'une fantaisie aggravée d'une distraction. Mais
cela n'a aucune importance: Mme de Fierce en tous caprices savait ne
pas déroger; il s'ensuit par conséquent que son fils est véritablement
gentilhomme. Au reste, c'est la dernière chose dont il se soucie.
Jacques de Fierce a d'abord poussé comme une mauvaise herbe dans une
cour de prison,--au quatrième étage de l'hôtel familial, dans la
compagnie moralisatrice d'une bonne allemande, de plusieurs laquais et
de beaucoup de joujoux.
De la sorte jusqu'à six ans. A six ans, premier souvenir notoire:--Un
soir d'hiver,--il y avait de la neige tombée sur l'appui des fenêtres:
tous les détails sont restés nets dans la jeune cervelle: M. Jacques
échappe à sa bonne et trotte menu par la maison.--Il est cinq heures;
maman prend son thé probablement, et il doit y avoir d'excellents
gâteaux avec ce thé.--M. Jacques descend trois étages et se faufile
chez sa mère, point trop sûr du chemin. Une porte,--deux portes,--trois
portes, fermées;--un paravent: M. Jacques avance plus furtif qu'une
souris.--C'est là:--maman, renversée dans une bergère, serre un
monsieur entre ses bras; on ne voit que le dos du monsieur et les bras
de maman; et la bergère recule à petites secousses, en grinçant comme
un sommier de lit.--M. Jacques, très surpris et inquiet, se retire
sur la pointe des pieds, et s'en va diplomatiquement questionner la
valetaille. Des explications lui furent fournies, copieuses.
A sept ans, premier précepteur, suivi de plusieurs autres. Celui-là est
un prêtre, honnête homme et homme vertueux. Promptement, il inculque à
l'élève un durable dégoût de la vertu. M. Jacques, on ne sait par quel
mystère d'atavisme, se révèle un enfant exceptionnellement sincère et
droit;--par-dessus le marché, point bête. Le contraste lui apparaît
trop marqué de ce qu'on lui enseigne et de ce qu'il voit:--Tout ça,
c'est des mensonges.--M. Jacques commence à douter d'énormément
de choses. Par leurs méthodes d'éducation, toutes diverses et
personnelles, ses précepteurs successifs achèvent de le persuader que
la vie est une sorte de mystification colossale, et le monde, une scène
bien agencée pour comédies-bouffes.
Treize ans. Le petit de Fierce, élève d'un collège religieux de
Belgique, vient passer les treize jours de Pâques à Paris, chez
ses parents. Il s'y ennuierait fort, n'était la compagnie du petit
de Troarn, son camarade de classe, qu'on lui permet de fréquenter.
Très libres et curieux, les deux collégiens découvrent Paris. Le II
mars,--ces choses-là datent,--Fierce et Troarn se risquent rue de
Moscou, chez une élégante personne qui s'intitule Mme d'Harteval, et
dont la renommée a percé jusqu'à eux. Ils trouvent une fille jolie
quoique négligée, qui d'abord se scandalise, pour la forme, et consent
ensuite, indulgente, à ce qu ils désirent. Fierce se couche un peu
troublé, se relève un peu déçu, et, gêné de sa contenance sous les yeux
moqueurs de la demoiselle, prend finalement le bon parti d'éclater de
rire. C'est fait.
Dix-huit ans. Fierce a choisi d'être marin comme de ses amis
choisissent d'être cavaliers ou diplomates. L'École Navale lui est
un refuge inattendu, mais précieux et urgent contre les dangers de
sa propre nature, laquelle est exigeante et n'admet aucune sorte de
règlement. Fierce vient de passer à Paris trois années brillantes et
fatigantes; brillantes, par le nombre et la qualité des intrigues
qu'il a nouées; fatigantes, parce que ces intrigues monotones l'ont
aiguillé vers d'autres divertissements plus variés et moins anodins.
Il se trouve donc en temps opportun sévèrement cloîtré au fond de
la Bretagne, sur un rude vaisseau, revêche et froid, loin des jupes
professionnelles ou mondaines qui l'ont trop bien accueilli les hivers
derniers,--loin des câlineries énervantes de telle petite cousine
qu'il déniaisait aux vacances dans son château angevin,--loin des
arrière-boutiques pour sénateurs et des bars anglais pour diplomates
étrangers, où souvent l'a conduit son désir têtu de toutes choses
neuves et interdites.--M. de Fierce est officier de marine, ce qui lui
sert de préservatif momentané contre diverses maladies fâcheuses, parmi
lesquelles figurent honorablement le gâtisme et l'ataxie.
Et maintenant, Fierce court le monde.
Ce n'est pas très amusant. Quand même, c'est plus amusant que la vie de
Paris;--plus éclectique et moins menteur.--La débauche parisienne n'a
pas grand'chose à envier à la débauche exotique, quant au fond; mais
elle s'embarrasse hypocritement de volets clos et de lampes baissées.
Ailleurs, les gestes voluptueux n'ont point peur du soleil. Or, Fierce
par-dessus tout-continue d'aimer la sincérité.
Il s'est fait un métier de la chercher partout,--en Chine, à Sumatra
ou aux Antilles;--dans les philosophes reliés de velours gris qui
garnissent, au-dessus de son lit, sa bibliothèque de fer forgé;--sur
les lèvres brunes ou roses de beaucoup de maîtresses caressées au
hasard des relâches et des escales;--au fond de trop de flacons et
de trop de bouteilles, et parmi toutes les sortes de fumées connues
en ce monde mesquin,--fumées d'opium,--fumées de haschisch;--fumées
d'éther;--dans les théories positives et rigoureuses d'un Torral, dans
l'égoïsme épicurien d'un Mévil, dans sa propre gouverne impulsive et
indifférente. Toutes les bribes de vérité découvertes, tous les bouts
de voiles arrachés n'ont point réussi à le satisfaire. Il a goûté à
tout et s'est dégoûté de tout. Il continue cependant à vivre, et il
abuse de la vie, trouvant fade d'en user seulement.
Son père et sa mère sont morts. De ce double deuil il a tiré quelque
mélancolie et peu de tristesse. Libre, et riche, il poursuit le
même chemin, faute d'en savoir un meilleur, qu'il désire toutefois
obscurément.
Un vieil amiral, idéaliste et candide, s'est épris de lui pour l'avoir
aperçu dans on ne sait quel prisme purificateur; il l'aime en fils et
le traite en héros, Fierce le rembourse d'un peu d'amitié méprisante.
Fierce court le monde, et promène de climats en climats son dédain de
toutes les lois, son ironie pour toutes les religions, sa haine contre
tous les mensonges, et sa faim et sa soif de toutes les nourritures
inédites et miraculeuses que la vie promet et qu'elle ne donne pas.
IX
Dans la chambre endormie, l'ordonnance de Fierce entra,--un petit
matelot pieds nus, en tricot rayé à manches courtes. Et proprement,
il fit le ménage, silencieux comme une souris. La chambre était fort
bouleversée: sans doute s'y était-on couché à tâtons, sans le plus
léger souci des vêtements arrachés et jetés à terre, non plus que du
fauteuil unique culbuté pieds par-dessus bras. Mais l'instant d'après,
l'ordre régna. Sur le siège décemment relevé, d'autres vêtements
s'étalèrent, immaculés; un veston frais repassé s'orna à l'ordonnance
de ses attentes d'or, de ses galons et de ses boutons à ancres. La
toilette fut pourvue d'eau, le tub rempli, les éponges sorties des
filets, les flacons alignés en colonne. Et, tout disposé, le petit
matelot parla d'une voix bretonne:
--«Lieutenant! Sept heures trente.»
Les paupières violettes battirent, et les yeux luirent comme deux
lampes dans la nuit. Tout de suite, Fierce fut lucide et d'esprit net:
l'opium est un antidote passable contre l'alcool; il combat le mal
aux cheveux par le mal au cœur. Tout de suite aussi l'innocence et la
sérénité s'effacèrent du visage éveillé, qui reparut las et inassouvi.
Le petit matelot était parti. Fierce se leva, légère ment pâle et
les tempes moites, et commença par vider à demi un flacon de café en
réserve parmi sa parfumerie. Puis, le cœur moins flou, il ôta son
pyjama blanc, et entra dans le tub. Après quoi, la peau délicieusement
ruisselante, il laissa la brise matinière sécher ses épaules, et se
regarda dans son miroir. Il n'était pas coquet, mais il appréciait
judicieusement l'avantage que donne pour la traversée de la vie un
corps bien fait et un visage avenant. Il se plut à constater que,
malgré ses vingt-six ans copieusement vécus, son ventre demeurait plat
et son front lisse. Et il s'assit nu, paresseux.
Il appuya sa nuque au dossier du fauteuil. L'opium pesait encore
lourd sur ses membres: Il avait un cercle de fer autour du front,
et sa poitrine était vide, sans cœur ni poumons. Il s'était à coup
sûr levé trop tôt des nattes de la fumerie;--jolie fumerie, par
parenthèse; porte vraiment élégante pour sortir de la vie et entrer
dans le rêve des dieux!--Oui, il s'était levé trop tôt. Mais il
fallait rentrer,--rentrer à bord, rentrer dans la vie. Il fallait ici,
maintenant, se vêtir et aller, donner des ordres, en recevoir, s'agiter
de l'agitation bête et vaine des hommes. Il fallait oublier la quiétude
souveraine de la nuit d'opium, succédant à l'orgie saoule et lubrique;
oublier les ailes d'or par lesquelles on avait plané au-dessus de
la terre, et les baisers merveilleux qu'une princesse féerique avait
amoncelés pieusement aux pieds du fumeur ... au fait, c'était l'ignoble
petite guenon annamite; quand même, elle avait un joli geste de chatte,
pour s'accroupir entre vos jambes,--discrète....
Incontestablement, levé trop tôt. Encore un peu de café, pour sécher
cette maudite sueur.--Tristes, les retours à bord pareils au retour
de cette nuit, et les pousses cahoteux et vacillants, et les sampans
humides qui sentent la pourriture, et les nausées qui balancent le cœur
comme dans une escarpolette....
Avant de passer le veston de toile orné d'or, il mouilla sa main et
l'appuya au creux de sa taille: Pareillement fraîche, hier, la caresse
de la petite Japonaise Otaké-San; il crispa l'un après l'autre,--en
souvenir,--tous ses ongles contre sa peau. Puis il mit le veston, et y
agrafa un faux-col et des manchettes, pour faire semblant d'avoir une
chemise, et s'épargner une étoffe de plus. La chaleur commençait de
croître.
Il poudra un peu ses paupières trop sombres, et rougit au tampon les
pommettes de ses joues. Il eut alors l'air absolument dispos, et sortit
de sa chambre.
Sur le pont, les tentes étaient faites, les rideaux baissés, et l'on
arrosait les virures. La musique amirale était assemblée. Un timonier
veillait la montre d'habitacle. Aux coupées, les factionnaires
chargeaient leurs fusils pour les couleurs du matin.
Fierce regarda l'heure et fit frapper la flamme tricolore du signal.
Il y avait en rade deux croiseurs et la division complète des
canonnières et des gardes-côtes de Saïgon. De navire en navire des
appels de clairons sonnèrent. Les signaux répétés claquaient au bout
des mâts.
L'aiguille de la montre passa sur huit heures. Au signe de l'aide de
camp, les commandements réglementaires retentirent, solennels:
--Attention pour les couleurs!
--Halez bas le signal!
--L'amiral envoie!
--Envoyez!
Aux coupées, les coups de fusils firent des flocons bleus. La musique
joua au drapeau. Les matelots saluèrent en se découvrant, et Fierce
ôta son casque, dédaigneux du soleil qui perçait aux transfilages des
tentes.--Le pavillon de France montait lentement à la poupe, fier comme
au soir d'Austerlitz.--Et Fierce le regarda, et sourit en haussant
imperceptiblement les épaules, et murmura sept mots retenus d'un livre
qui lui plaisait, par des apparences de sincérité:--Bleu de choléra,
blanc de famine, rouge de sang frais.--Il remit son casque et tourna le
dos pour descendre chez l'amiral.
M. d'Orvilliers, duc et pair, contre-amiral commandant une division
de l'escadre de Chine, était, au physique, un maréchal du Premier
Empire, plus haut, plus maigre et plus héroïque que ne sont les hommes
d'aujourd'hui, et durci d'une moustache grise plus rude, et de cheveux
blancs plus épais; mais ses yeux, sans doute à force de ne pas voir
de bataille, étaient devenus des yeux tendres et doux, qui regardaient
toujours droit devant eux, d'un regard honnête, candide et quelque peu
chimérique. Au moral, M. d'Orvilliers était pareil à ses yeux.
Il tendit sa main à son aide de camp, et le regarda avec amour,
l'admirant d'être beau, jeune, supérieur par l'intelligence et
l'esprit, et,--le bonhomme en était persuadé,--irréprochable dans
chacun de ses gestes et dans chacune de ses pensées. Fierce prit la
main, répondit par des ellipses à quelques questions paternelles sur
sa soirée et sa nuit, puis coupa court aux conseils de ménagements et
de prudence en réclamant les ordres pour la journée. M. d'Orvilliers
s'assombrit aussitôt beaucoup, et fit entendre à son aide de camp
que la situation politique et maritime était grave. De quoi Fierce
n'eut cure, connaissant de longue date le pessimisme traditionnel du
vieux.--M. d'Orvilliers précisa son dire, parla de l'Angleterre et du
Japon, hocha la tête à propos de la politique française d'effacement,
et conclut en prédisant une guerre vraisemblablement fatale, laquelle
guerre éclaterait avant trois mois.
--«En mars,» observa simplement Fierce. On était à fin décembre.
--«En avril ou en mai,» affirma l'amiral, sérieux. Et il ajouta,
toujours doux et paisible, et nullement emphatique: «Pas un d'entre
nous n'en reviendra sans doute; mais à mon âge, la mort est une auberge
où, bon gré mal gré, l'on dînera dans la soirée; peu donc importe
l'heure exacte du dîner. Et j'aurai la plus grande de mes joies, et la
moins méritée, si je pouvais mourir comme sont morts Brueys, Nelson et
Ruyter....»
Respectueux et mélancolique, Fierce compta mentalement jusqu'à vingt et
un, puis ramena la question première:
--«Alors, les ordres d'aujourd'hui, amiral?»
M. d'Orvilliers les donna. Il fallait un landau pour trois heures.
Fierce fit observer que le soleil serait chaud. Mais l'amiral affirma
que le soleil ne l'empêcherait pas d'aller s'entretenir avec le
gouverneur d'abord, puis se concerter avec le conseil de défense et les
commandants de la marine et des troupes. Enfin, des dépêches étaient
attendues nombreuses, et l'aide de camp les déchiffrerait lui-même
avant de quitter le bord, si le cœur lui disait d'une promenade avant
midi.
--«Bien,» dit Fierce.
Dans sa chambre, un premier télégramme l'attendait,--le bulletin
météorologique de Shangaï. Il rit.
--«Voilà probablement les symptômes belliqueux qui nous inquiètent:
côte de Formose, mer agitée; typhon sur Manille.--Fichtre! il va bien,
mon brave d'Orvilliers: la guerre anglaise, rien de plus....»
Il regarda ses bibelots, ses reliures, sa Vénus de Syracuse dont le
marbre ambré luisait dans un angle.
... «Un obus là-dedans, hein? Ça meublerait!»
Il n'y pensa plus et prit un livre.
... «Si les dépêches arrivent assez tôt, j'irai voir le petit lever de
Mévil; elle doit être charmante au lit, la belle Hélène.... Et pourvu
que le vieux me lâche ce soir en liberté, ne fût-ce qu'une heure....
Huit mois que je n'ai pas fait la promenade d'ici, l'Inspection....»
Les dépêches arrivèrent. Le dernier croiseur envoyé en Chine venait
d'arriver à Djibouti. Mais le ministre le rappelait immédiatement en
France.
... «Pourquoi diable?...»
De Hong-Kong, quinze lignes serrées de chiffres suivirent. Fierce
découragé laissa tomber ses mains sur ses genoux; après quoi il
rassembla son courage et chercha le dictionnaire des consuls.
... «A n'en pas douter, c'est un croiseur anglais qui a changé de
corps-mort ... ou le cheval du gouverneur royal qui a attrapé une
entorse....»
Il pointa la traduction au crayon:
... «Escadre ... Yang-Tse ... concentrée ... seize navires ...--Allons
donc!--_London ... Bulwarck ... Vénérable ... Duncan ... Cornwallis ...
Exmouth_ ...--six cuirassés, six ...--_Cressy ... Aboukir ... Hogue
... Drake ... King Afred ... Africa ... Kent ... Essex ... Bedford_
...--Neuf croiseurs blindés, quinze, tous plus forts que nous, bien
entendu....»
Il posa son crayon et derechef promena son regard par sa chambre:
--«Un obus là-dedans, oui. Ça meublerait.»
Il porta la dépêche à l'amiral. D'Orvilliers la lut sans surprise ni
inquiétude, satisfait.
--«C'est ce que je disais.»
Fierce s'en alla fort calme, suffisamment fataliste pour
qu'aucune nouvelle n'entamât sa sérénité, et d'ailleurs courageux
physiologiquement. Il souriait en pensant à l'amiral.
--«Un échappé de l'autre siècle qui a manqué sa vie sans s'en douter.
Sous Napoléon, c'eût été une façon de grand homme. Aujourd'hui, un
grotesque. Mais sympathique en somme. Et je l'aime comme il est, tout
en me moquant de lui.»
Vers dix heures, Fierce, la besogne finie, se retrouva sur le quai,--en
uniforme; il n'avait pas pris le temps de changer de vêtements. Par
hasard, une brise assez vivante balayait la chaleur des rues et il
faisait encore bon marcher,--à l'ombre.
Fierce allait devant lui, choisissant les arbres touffus et les maisons
à arcades. Éloigné de Saïgon depuis huit mois, il goûtait un plaisir
de voyageur à reconnaître chaque coin de la ville; en même temps, le
contraste violent de l'été saïgonnais d'aujourd'hui et de l'hiver
nippon qu'il venait de quitter lui était un malaise presque douloureux,
mais qui lui plaisait parce qu'il le savait rare. Et tout cela réuni
charmait sa promenade. Il arriva au Jardin sans s'être irrité de
la poussière ni du soleil. Et il marcha dans les allées sablées de
rouge, entre les pelouses et l'arroyo sinueux. Des ruisseaux coulaient
en méandres, tellement enfouis sous les joncs et les fougères des
rives, que l'eau ne s'en voyait pas. Tous les arbres du Tropique se
mêlaient en une forêt miraculeuse d'où le soleil était exclu. Mais
le plus bel ornement de ce parc sans rival, c'étaient des bouquets
de bambous agglomérés dont les tiges grêles, serrées en faisceaux,
s'épanouissaient plus haut que la cime des aréquiers et des tamarins;
de loin, chaque bouquet semblait un seul arbre, vaporeux comme une
dentelle, et colossal.
Les allées rouges étaient désertes; sur l'arroyo, un sampan dérivait au
fil de l'eau, silencieux sous son couvercle de paille tressée.
Fierce s'égara agréablement sous la forêt exotique. Un sentier le
tenta, parce que des palmes multiformes, entrelacées en voûte,
en faisaient un souterrain vert, et parce que ce souterrain fort
contourné semblait tous les dix pas butter contre un buisson et finir
en cul-de-sac. Un ponceau le prolongeait au delà d'une mare croupie,
tachée de lotus, laquelle s'encadrait de grosses grilles de fer
hérissées: la tête plate d'un crocodile émergeait au milieu, immobile
comme un tronc d'arbre. Fierce renifla le relent fétide, noyé dans le
parfum despotique des magnolias; et il flaira, encore lointaine, une
autre odeur plus fauve.
Les magnolias et les palmiers s'éclaircissaient. Une fois de plus
le sentier tourna, et le bois finit. Une grande cage s'adossait aux
derniers arbres, et des, indigènes, des soldats, des femmes,--trois
ombrelles claires d'Européennes,--regardaient.
C'était la cage aux tigres. On n'en voyait que deux, mais formidables,
indescriptiblement majestueux et grands. La femelle faisait semblant
de dormir, étalée sur le ventre et la tête entre les pattes; sommeil
feint, coquetterie pour le mâle: les griffes sorties de leurs gaines de
velours trouaient sournoisement la terre, et des frissons ondulaient
sous la peau rayée.
Le mâle la regardait, immobile comme un tigre de pierre. Il était
beaucoup plus haut et long que n'importe quel lion. Son poitrail blanc
comme la neige se gonflait fortement tandis qu'il flairait l'autre bête
couchée.
Une ombrelle rose se souleva vers Fierce, dont les pas craquaient dans
le gravier.
--«Tiens, vous? vous venez voir les grosses bêtes faire des horreurs?»
Fierce vit Hélène Liseron, toute fraîche sous son nuage de poudre, les
yeux à peine battus.
--«Qu'avez-vous fait de Raymond?»
Elle lui avait tendu sa main; il la serrait, la caressant à son
habitude de tous ses doigts l'un après l'autre. Elle rit mollement.
--«Plutôt, demandez ce qu'il a fait de moi....
--Eh bien?»
Elle rit plus fort et fit une moue.
--«Pas grand'chose!»
Le tigre commençait de rugir. Il s'interrompit pour regarder les
chétifs qui le guettaient; puis, avec un mépris lent, il détourna le
mufle, et marcha jusqu'à la tigresse. Il la poussa d'un coup de tête;
elle fit la morte et ne bougea pas. Colère, il revint à la charge,
et la roula comme on roule une petite chatte. Alors, elle se fâcha;
elle bondit, les griffes tirées, et s'élança contre lui. Mais il ne
recula pas, et elle eut peur des yeux fixes où flambaient deux phares
verts. Elle se courba, s'aplatit, devint douce. Et lui, brutalement,
la souffleta de sa patte, la jeta par terre et la couvrit. Les deux
bêtes accouplées s'immobilisèrent. Le tigre, triomphant, continuait de
gronder.
Excitée et peureuse, Liseron serrait la main de Fierce et regardait
avidement, haletante un peu. Chaque rugissement crispait davantage ses
ongles, et quand la tigresse obtint enfin la récompense de sa pudeur,
la paume égratignée saigna.
Fierce regarda sa main, puis la jeune femme:
--«Ça ne vous déplairait pas d'être tigresse....»
Elle lui frappa le bras de son éventail:
--«Taisez-vous, vous!»
C'était fini, dans la cage. Le tigre, à quatre pas de sa femelle
couchée, s'était assis, silencieux, orgueilleux, ses yeux droits devant
lui, sans regard.
--«Vous êtes à pied? demanda Fierce.
--Non, par exemple! Ma voiture est dans l'allée. Vous avez la vôtre?
--Non, je suis venu en me promenant.
--Vous n'allez pas rentrer à pied par ce soleil?
--Il faudra bien.
--C'est fou! Il y a de quoi tomber comme une mouche.... Si vous n'étiez
pas en uniforme, je vous offrirais bien une place....
--Mais, pourquoi pas?
--Dame, tout le monde vous verra.
--Et puis après?
--Vrai, ça ne vous ennuie pas?
--Quelle folie!»
Dans la voiture, il glissa son bras derrière la taille d'Hélène,--pour
effacer les plis du corsage.
--«Je vous dépose où? dit-elle.
--Chez vous. Vous rentrez chez Raymond?
--Mais non; je rentre à mon hôtel, rue Catinat....
--Eh bien, rue Catinat.»
La voiture partit.
--«Raymond vous a laissé vous envoler comme ça, dès l'aurore?»
Elle refit sa moue.
--«Il aurait été bien en peine de me retenir. Je l'ai laissé tellement
endormi qu'il ne doit pas s'être encore aperçu de mon départ....
--Oui? vous l'avez si fatigué que ça?
--Par exemple! d'abord, ça ne vous regarde pas.»
Mais elle souriait du coin de sa bouche, et la main de Fierce caressa
ses épaules. Ils rirent tous deux, pensant aux mêmes choses.
--«C'est drôle, murmura-t-elle. Il est jeune, grand, fort ... et....
--Et il se fatigue vite.»
Elle fit oui de la tête et baissa pudiquement les cils.
--«Mon Dieu, expliqua Fierce, il est jeune si vous voulez. Il a trente
ans, ma chère.
--Eh bien?
--... Trente ans, quelques aventures,--je ne crois pas souffler sur vos
illusions en vous révélant que vous n'êtes pas son premier amour ...
quelques aventures donc, un peu de piment çà et là.... Il n'est plus
absolument neuf. Trop d'étalage, l'objet est défraîchi.
--A trente ans!
--Hélas! je n'en compte que vingt-sept, et croyez moi, j'ai des nuits
très laborieuses....
--Voyons, voyons, quelle histoire inventez-vous? Moi aussi, cher
monsieur, j'ai trente ans.... C'est un âge qui s'avoue très bien. Et
je vous assure que ces trente ans ne me pèsent pas plus que s'ils
n'étaient que vingt....
--Cela n'a aucun rapport.
--... Et je sais des hommes très sérieux,--mettons mûrs,--des hommes de
cinquante ans!--qui, ma foi, valent mieux que votre ami.»
Fierce fit signe qu'il n'y pouvait rien, et ne chercha pas de réponse.
Oui, on vieillissait vite, en vivant la sorte de vie qu'ils vivaient
tous, Mévil, Torral et lui-même.--Dans sa pensée, l'image dégradée,
ignoble de Rochet, se photographia désagréablement; et pour la chasser,
il resserra l'étreinte de son bras autour des épaules de sa compagne.
Un désir léger s'insinua dans ses nerfs; et il fut soulagé de se
retrouver jeune et fort devant la femme jolie.
La voiture s'arrêtait.
--«Je vous laisse là? dit Hélène.
--Ce n'est pas permis de monter avec vous?
--Oh! mon Dieu, si. Par exemple, vous allez trouver un désordre ... je
campe, rien de plus.»
La chambre d'hôtel n'était pas coquette. Les murs crépis étaient nus,
et le carreau sans natte. Mais le grand lit, mince, dur et frais, avait
l'air confortable sous sa moustiquaire de tulle soigneusement close,
et la chaise longue de rotin supportait un somptueux pêle-mêle de
toilettes de soie.
--«Vous permettez?» dit Hélène Liseron.
Debout, les bras levés, elle dépinglait son chapeau devant un miroir.
Il s'assit et la regarda. Les cheveux roux voletaient, et la nuque
potelée luisait comme sous une résille d'or pur. Les bras fermes et
gras s'épanouissaient hors des manches courtes, et une rosée chaude
perlait sur la peau. Les doigts dans la chevelure agitaient un parfum
violent et délicat.
Dans le miroir, Fierce vit des yeux sournois, puis un sourire bizarre.
Alors, très simplement, il se leva derrière elle et la saisit à
bras-le-corps. Elle fut stupéfaite ou fit semblant.
--«Eh bien? qu'est-ce qui vous prend?»
Il ne répondit absolument rien, parce qu'il mordait gloutonnement le
cou duveté d'or. Il la touchait toute, aux jarrets avec ses genoux, aux
épaules avec sa poitrine. Elle cria:
--«Allez-vous me lâcher?»
Il fit le contraire; il l'enleva comme une poupée, une main à la taille
et l'autre sous les cuisses. Et il la renversa sur la chaise longue,
parmi les robes qui bruissèrent. Elle se défendit pour de bon,--pas
longtemps.
--«Finissez, voyons!»
--Mais je finis.»
Il finit en effet,--à sa manière,--et se releva, très calme,
immédiatement correct.
Sans mot dire, elle retourna vers son miroir et lissa ses cheveux; puis
elle rit, bonne fille. Par jeu, il était revenu derrière elle pour
becqueter les cheveux parfumés.
--«Dites? fit-elle tout à coup. Et Raymond?
--Quoi, Raymond?
--Vous n'avez pas de remords?»
Il fut très gentil:
--«Vous êtes bien trop jolie!»
Elle fit une moue flattée et incrédule, et insista:
--«Vous êtes grands amis, tous deux, pourtant?
--Mais oui.
--Eh bien, s'il savait? Il serait furieux....»
Il se retint d'éclater de rire. La jalousie n'est pas un sentiment
civilisé; et certes, Mévil se souciait infiniment peu de n'importe
laquelle de ses maîtresses.
Elle le regardait, tendre, quêtant un baiser. Évidemment elle jugeait
sévèrement la trahison de Fierce envers Raymond, et la noirceur de ce
crime commis pour elle chatouillait agréablement sa vanité. Il donna
le baiser, complaisant quoique ironique. Maintenant qu'il l'avait eue,
d'ailleurs, elle lui était tout à fait indifférente. Pourquoi diable,
en pure vérité, lui avait-il sauté dessus tout à l'heure? Bah!
A midi, il rentrait à bord déjeuner. Un timonier le guettait pour
qu'il émargeât un ordre frais signé. Il lut:
«Le Contre-amiral commandant la deuxième division de
l'Escadre de Chine,
«Ordonne:
«A dater de ce jour, l'école élémentaire et le gymnase
cesseront de fonctionner sur les bâtiments de la division.
«En lieu et place, MM. les commandants feront exécuter
alternativement, et par tous les hommes de leurs
équipages, l'exercice ordinaire et l'exercice général du
canon.
«Tous les soirs, il sera en outre procédé après le
branle-bas à des exercices de pointage nocturne.
«L'amiral insiste sur l'extrême importance de tous les
exercices sus-mentionnés, et compte sur le zèle et le
patriotisme de tous pour multiplier promptement la force
efficace des bâtiments à lui confiés par la République.
«Fait à bord du _Bayard_, ce 27 décembre 19..,
«D'ORVILLIERS.»
--«Bon, pensa Fierce, voilà les bêtises en train.
X
A huit jours de là, Fierce, s'éveillant un matin, s'accouda au sabord.
Par un caprice de la saison, il avait plu pendant la nuit,--une averse
courte et diluvienne, comme il en tombe une fois par mois en pleine
époque sèche. Et l'air en conservait une fraîcheur printanière,
quoique le ciel flambât déjà, incendié par le soleil. Fierce observa
que la rive gauche du Donaï, ensevelie sous la verdure, s'étageait en
nappes superposées: tout au bas, penchés sur le courant, c'étaient les
roseaux, les bananiers, les palmiers nains,--pressés, tassés, sans un
trou, sans une fente dans leur haie opaque. Au-dessus, les magnolias,
les banians, les acacias, les tamarins alternaient avec les bambous
en gerbes; et les couleurs gracieusement nuancées se mariaient: le
gris tendre des bambous, le vert luisant des mandariniers, le brun
métallique des fusains à feuilles rondes. Des myriades de fleurs
piquetaient les feuillages.--des fleurs blanches, des fleurs jaunes
des fleurs rouges surtout,--les flamboyants ponceau, les hibiscus
carmin.--Enfin, plus haut encore, les palmiers de toutes les races
balançaient leurs branches délicates, découpées en ombres fantasques et
compliquées sur le ciel éclatant. Les aréquiers aériens mêlaient leurs
palmes longues aux larges palmes des éventails, aux palmes ajourées des
cocotiers lourds de fruits;--tout cela planant par-dessus la forêt, en
féeriques bouquets portés à bout de tiges, des tiges minces et blanches
comme des colonnes ioniques.
Sous le sabord du croiseur, l'eau jaune frôlait la coque. Elle glissait
vite, hâtive et inquiétante, charriant des troncs demi-engloutis, des
feuilles, des planches, des débris venus de loin, des épaves indécises
de la grande Asie inconnue. Le soleil habillait la rivière d'une étoffe
éblouissante, au point qu'on ne distinguait plus les trous noirs des
tourbillons, happant au passage toutes les choses flottantes.
--«Très bien, tout ça,» dit Fierce.
Et il se sentit d'excellente humeur. Il n'avait pas fumé d'opium la
veille.
Le semaine avait été propice. Plus vite qu'il n'avait espéré, Saïgon
l'avait favorisé d'une hospitalité convenable: Bon gîte,--joyeux
soupers,--et le reste. Le gîte était une simple chambre de sieste,
grande, nue, fraîche, meublée seulement d'un lit de crin, d'une
moustiquaire et d'un panka qu'un boy agitait. Par les fenêtres, un
flamboyant oblique poussait des branches et secouait des fleurs.
Dehors, c'était le vieux quartier Tuduc, des rues à moitié chinoises,
brunes et odorantes, égayées de boutiques et de blanchisseries. Il
faisait bon dormir dans cette chambre aérée, aux heures torrides
d'après-midi, alors que les tôles du croiseur, dilatées par l'atroce
soleil, geignaient en écaillant leur peinture blanche ou suaient
des gouttes de goudron fondu. Fierce alors s'étendait nu sous la
moustiquaire, la peau moite d'une douche souvent renouvelée, et rêvait
à sa vie saïgonnaise, en prenant garde de ne point remuer, car rien
qu'en allongeant la main tout son bras ruisselait aussitôt de sueur.
Les soupers, Mévil et Torral en étaient les convives. Pour eux trois,
chaque nuit ressemblait à la première nuit. Le détail variait. Mais, en
proportions inégales, c'étaient toujours des femmes, de l'opium et de
l'alcool qu'on mélangeait, avec entr'actes de promenades nocturnes dans
la ville chinoise grouillante ou parmi les solitudes de la campagne
endormie.
Le «reste», enfin, Hélène Liseron le fournissait. Non pas que Fierce
en eût fait sa maîtresse en titre, ni qu'il lui gardât une ridicule
fidélité. Mais leur première aventure les avait mis en goût l'un de
l'autre, et ils la continuaient clandestinement. Fierce y trouvait
l'avantage d'une simplification de sa vie. Il est confortable d'être
le second amant d'une femme que l'on aime sans attachement. Quant au
ragoût obligatoire des sensualités exotiques, les soupers quotidiens
à Cholon se chargeaient d'en procurer les condiments,--japonais,
annamites ou chinois.
Hélène, en tout cela, s'était laissé conduire par son destin, et ne le
trouvait point néfaste. Deux amants généreux valent mieux qu'un. En
outre, Fierce et Mévil la vengeaient alternativement l'un de l'autre.
Hélène les aimait assez tous deux, et d'un sentiment assez primitif,
pour en être jalouse. Elle souffrait dans son amour-propre et dans sa
sensualité quand elle les voyait aimer d'autres femmes. Or, Fierce ne
dissimulait que très peu ses passades asiatiques, et Mévil affichait la
plupart de ses coucheries organisées ou fortuites: Hélène donc, trahie
et le sachant, se délectait à trahir à son tour, et souhaitait trouver
un jour l'audace d'avouer à chacun de ses amants que l'autre était
le préféré. Dans le fait, Mévil ignorait même que cet autre existât;
Fierce, par égard pour Hélène, lui gardait le secret, et supportait
avec complaisance qu'elle le menaçât quelquefois, par jalousie ou par
sadisme, de «tout dire.».... Bon gîte, joyeux soupers, et le reste....
Par-dessus tout, la satisfaction spécieuse d'un but pour la vie et
d'une route tracée vers ce but. Depuis bien des années Fierce vivait
selon ses sens, et sans autre recherche que de les contenter du mieux
qu'il pouvait. Mais la familiarité de Mévil et de Torral l'incitait
à penser aujourd'hui que rien de mieux n'existait au monde, que le
plus outre jusqu'alors espéré n'était que chimère, et qu'il convenait
de s'enfermer définitivement dans la formule civilisée: Maximum de
jouissance pour minimum d'effort.--La franchise scientifique de cette
proposition le séduisait.
L'exactitude de ses amis à se conformer à leurs maximes ne lui
plaisait pas moins. Mévil, que son goût exclusif n'entraînait que vers
l'amour, aimait officiellement cinq maîtresses,--et ne négligeait pour
elles aucune des rencontres voluptueuses que le hasard lui offrait
en surplus. Nul préjugé ne présidait à ses choix; et toute bouche
attirait pareillement son baiser, pourvu qu'elle fût jeune et dessinée
en arc.--Une chanteuse d'opérettes,--une mondaine, femme d'avocat
renommé,--une congaï annamite à ses gages, servante-esclave d'ailleurs
plutôt que servante-maîtresse,--une Japonaise pensionnaire de maison
close, mandée chaque mardi pour une volupté hebdomadaire,--une jeune
fille réputée candide, et qui se débauchait incognito;--cinq femmes
enfin dont chacune eût probablement méprisé les quatre autres, à cause
de leurs destins différents,--étaient également appréciées, flattées,
caressées et méprisées par cet amant professionnel que jamais une
préférence n'avait troublé.--Et cela était l'évidente sagesse.--Torral,
éclectique, équilibrait ses plaisirs selon l'arithmétique épicurienne,
et se vantait d'exprimer ainsi de la vie tout le bonheur y contenu.
Ce but devant être atteint, l'opinion d'autrui n'existait pas à ses
yeux: et il affichait jusque dans la rue ses liaisons masculines, et
promenait en pleine Inspection ses deux boys intimes Ba et Sao.--Cela
encore était peut-être la sagesse,--rehaussée d'un cynisme peut-être
courageux.
Donc, Fierce jouissait de sa vie saïgonnaise, et jouissait aussi du
bien fondé de son plaisir.
Il donna un dernier regard au fleuve bordé par la forêt.
--«Bonne ville, Saïgon....»
C'était dimanche,--le 2 janvier; l'amiral donnait tout à l'heure un
déjeuner intime. Fierce, ennemi des corvées mondaines, acceptait
celle-ci, parce que la petite Abel y devait assister,--la fille du
lieutenant-gouverneur, la délicieuse statue d'albâtre aux yeux de
sphinx, qui, le premier jour, l'avait séduit, et le tentait davantage
à chaque rencontre.--Étrange fillette, pensait-il; une eau dormante
qui donne envie d'y jeter une pierre pour voir ce qui monterait à la
surface.--Au déjeuner assisteraient, outre les Abel, le gouverneur
général, ancien ami du duc d'Orvilliers, et une pupille à lui, jeune
fille que sa mère, veuve et aveugle, n'accompagnait pas dans le monde.
Fierce, dans la salle à manger déjà servie, s'occupa des fleurs et
chercha sur les étagères les cloisonnés nippons de l'amiral pour les
emplir de roses et d'orchidées. Tout en disposant sur les menus des
femmes leurs bouquets de corsages, il lut les noms calligraphiés,
et s'arrêta à la pupille du gouverneur avec une réminiscence
confuse,--Mlle Sylva,--Sylva?--Il questionna l'amiral, qui, dans son
cabinet, repliait des plans de batteries.
--«Comment, fit d'Orvilliers, vous ne vous souvenez plus? mais c'est de
l'histoire!»
Il raconta:
Mademoiselle Sylva n'était rien de moins que la fille du fameux
colonel Sylva, des Chasseurs d'Afrique, tué au combat d'El-Arar dans
la plus épique des charges du siècle. M. d'Orvilliers, dès qu'il eut
dit cela, oublia la fille pour le père, et détailla à son aide de camp,
respectueusement distrait, l'historique minutieux du combat susnommé,
et la gloire acquise en cette occurrence par les Chasseurs d'Afrique
que commandait le héros Sylva. Fierce, bon gré mal gré, sut qu'il
s'agissait d'une brigade trahie et cernée sur la frontière marocaine,
laquelle brigade avait été miraculeusement sauvée par deux escadrons
détachés en reconnaissance, et que tout le monde croyait déjà anéantis.
Le colonel Sylva commandait ces escadrons. Cerné en effet lui-même au
centre d'une province en insurrection, il s'était dégagé par une charge
prodigieuse, et chevauchant trois jours à travers des nuées d'ennemis,
sans remettre une fois le sabre au fourreau, il avait, le troisième
soir, triomphalement surgi derrière les Marocains déjà sûrs de leur
victoire, et changé cette victoire en défaite. Après quoi, percé de
tant de coups que son dolman bleu-ciel était devenu pourpre, il avait
conduit ses cavaliers vainqueurs jusqu'aux tentes françaises, leur
avait crié: «Halte!»--et était mort.
Fierce, artiste, admira le geste, et la splendeur bariolée des
escadrons bleu et rouge taillant et pointant dans la foule brune des
burnous. Puis, il sourit de pitié, en songeant à la sottise de tout
cela. Qu'en restait-il? des veuves et des orphelines, pompeusement
étiquetées: famille de héros.--et libres d'ailleurs de crever de
faim parmi l'admiration universelle.--Il imagina la petite Sylva; une
maigre brune à profil de médaille, anguleuse, exaltée, pleurarde, et
bête à manger du foin;--graine de vieille fille.--L'amiral, les yeux
lointains, rêvait à des épopées; l'aide de camp, les épaules un peu
haussées, murmura: «Pauvres bougres;--et pauvre petiote!»
Comme onze heures sonnaient, les timoniers annoncèrent l'approche du
gouverneur, et l'officier de quart appela la garde qui se rangea près
de la coupée. Fierce descendit au bas de l'échelle pour tendre la main
aux femmes. Dans le canot remorqué, les cuivres polis réfléchissaient
le soleil, et l'on ne distinguait rien parmi le scintillement.
Le canot rangea la coupée. Fierce vit la tête blanche et chafouine du
gouverneur, la tôle grise et grave d'Abel, et trois ombrelles rose,
mauve et bleue. L'ombrelle mauve s'abaissa; Fierce saisit le bras de
Mme Abel qui sauta légèrement sur les premières marches; il la vit
comme à l'ordinaire, point jolie, mais souriante et l'air bon;--elle
plaisait.
Mlle Abel,--ombrelle rose--, monta la seconde. Elle avait conservé son
regard mystérieux de sphinx. Elle prit la main offerte et s'appuya
très peu; ses doigts fins et frais ne serraient pas. Fierce admira un
poignet fragile qu'on eût dit en pâte de Saxe.
L'ombrelle bleue enfin découvrit Mlle Sylva.
Fierce fut étonné, parce qu'elle ne ressemblait pas du tout au portrait
qu'il s'était tracé d'elle.
Mlle Sylva n'était ni maigre, ni brune, ni fatale, mais toute rose
et blonde, avec des yeux pers qu'on remarquait d'abord, parce qu'ils
étaient très grands et regardaient très droit.
Elle sauta sans toucher à la main offerte; elle sauta hardiment; Fierce
vit qu'elle était souple et robuste, quoique fine. Il monta derrière
elle, et, sur le pont, lui offrit le bras. Les clairons sonnaient
aux champs pour le gouverneur. Elle s'arrêta en levant les yeux vers
l'écusson des armes du navire; et Fierce l'entendit épeler la devise:
_Sans peur et sans reproche._
Il la regarda tandis qu'ils marchaient: elle avait un teint de pastel,
un front bien pur, une bouche fière et malicieuse,--et sur tout cela,
un charme répandu de jeunesse, de grâce et de sincérité. Il la trouva
immédiatement délicieuse, et il oublia Mlle Abel. Cependant, lorsqu'il
les vit l'une auprès de l'autre dans le salon de poupe, il dut s'avouer
que le sphinx d'albâtre l'emportait sans conteste par sa beauté
régulière et l'énigme de ses yeux profonds. Mais il en fut secrètement
dépité, comme d'un échec personnel,--et sourit plus tard avec une sorte
d'orgueil, quand il constata que, moins belle, Mlle Sylva demeurait
plus jolie, parce que plus vivante, plus femme et moins statue.
A table, ils furent voisins. La salle à manger de l'amiral était
aérée par deux sabords d'angles qui servaient d'embrasures aux canons
de retraite; ces canons encombraient un peu; mais ils étaient une
originalité pour des yeux de femme, et Mlle Sylva les admira; Fierce,
complaisamment, fournit quelques explications pleines d'intérêt, et la
glace fut rompue. Mlle Sylva était curieuse et ne dissimulait pas ses
curiosités; tour à tour les tentures en étoffe d'amiante, la vaisselle
de famille aux armes ducales, les cloisonnés japonais et leurs
orchidées provoquèrent des questions que Fierce eût trouvées enfantines
dans une bouche moins séduisante. Mais au contraire, il prit plaisir
à y répondre, et une causerie commença, qui fut bientôt très animée.
La gaîté seyait à Mlle Sylva, et son rire était le plus joli du monde.
Fierce prit toutes les occasions d'exciter ce rire qui le charmait, et
la jeune fille trouva son cavalier fort agréable.
Ils bavardèrent. Fierce n'entendait rien aux jeunes filles; et
d'ailleurs, il ne croyait pas qu'il en existât. Les créatures baptisées
de ce nom qu'il avait rencontrées çà et là, au cours de ses voyages,
ou pendant ses stations en France, et dans les quatre salons parisiens
où, de loin en loin, il continuait d'apparaître, lui avaient laissé
de déplaisants souvenirs; elles n'étaient que des ébauches de femmes,
plus dépravées cependant et plus menteuses que ne sont les femmes. Il
appréciait leur joliesse de bibelots délicats, mièvres et inachevés;
et il les regardait d'abord avec plaisir, mais pour les détester dès
qu'elles ouvraient la bouche. Mlle Sylva, au rebours de toutes ces
fractions de vierges méprisées, lui parut être principalement franche
et candide,--jeune fille enfin, dans le vieux sens du terme. Il en fut
surpris et satisfait, quoiqu'il doutât d'abord un peu de cette candeur
et de cette franchise.
--«J'ai de la chance, disait gaîment Mlle Sylva, jusqu'à ce matin, j'ai
cru que quelque chose accrocherait, et que ce beau déjeuner resterait
dans mes rêves.
--Merci pour le déjeuner, dit Fierce en riant. Ainsi, ça vous tentait,
mademoiselle, de venir vous engriller dans notre cage?
--Elle est délicieuse, d'abord, votre cage.... Ceci est un amour de
salle à manger, si simple et quand même si bien faite pour un très
grand personnage....
--Et puis nous avons vue sur la mer!
--Vous vous moquez, c'est très mal.--Mais oui, j'avais une grosse
envie de venir à bord de ce fameux _Bayard_. Tout Saïgon ne fait qu'en
parler, les journaux sont pleins de vous.... Et un déjeuner militaire,
voilà une fête pour une petite fille!
--Si petite?
--Je joue encore à la poupée.... Chut! il ne faut pas le dire. Mais
j'aime tant les navires, et les marins, et tout....»
Fierce retient un sourire:
--«Vous aimez les marins? Pourquoi aimez-vous les marins?
--Parce que....--Mlle Sylva chercha une seconde--... parce que ce ne
sont pas des hommes comme les autres....
--Ah!... Très bien.
--Non ... ce ne sont pas des hommes pareils aux hommes de maintenant
... les soldats non plus, d'ailleurs.... Ils courent le monde, ils
voyagent ou vont se battre n'importe où, sans s'inquiéter du pays
ni des ennemis ... et ils ne se soucient pas de l'argent, car ils
gagneraient des fortunes, s'ils voulaient; mais ils ne veulent pas. Ils
préfèrent rester soldats ou marins. Ce sont des hommes d'autrefois....»
Fierce songe.
--«Et voilà, conclut Mlle Sylva, pourquoi je suis contente d'être ici,
après avoir eu grand'peur de n'y pas être.»
Fierce sort de sa rêverie.
--«Grand'peur? Sérieusement, nous avons risqué, mademoiselle, de ne pas
vous avoir?
--Je ne serais pas venue si maman avait été souffrante....
--Je crois que madame votre mère est très âgée?
--Pas très âgée, mais affaiblie, surtout en ces temps de lourde
chaleur. Je lui manque beaucoup quand je ne suis pas auprès d'elle:
vous savez qu'elle est aveugle depuis trois ans?
--Je sais. La vie ne doit pas être toujours très gaie pour vous,
mademoiselle?
--Que si! Quand vous connaîtrez maman,--vous la connaîtrez, elle est
une vieille amie de M. d'Orvilliers,--vous verrez qu'il est impossible
d'être triste en sa compagnie. Elle est tellement bonne et souriante,
tellement parfaite....
--Vous l'aimez bien!
--Oh! oui. Je crois même qu'il est tout à fait impossible d'aimer
quelqu'un plus que je n'aime maman.... D'ailleurs, avouez que c'est
assez naturel.
Mais j'aurais beau ne pas être sa fille que je l'aimerais autant et que
j'aurais le même bonheur à vivre avec elle....
--Je ne savais pas que l'amiral fût ami de madame Sylva.
--Ils se sont connus il y a longtemps, et puis perdus de vue, mais
après avoir été absolument intimes. Tout ça se passait fort avant mon
entrée dans ce bas-monde; moi, j'ai vu tout à l'heure M. d'Orvilliers
pour la première fois.... Mais je l'aime d'avance: maman m'a tant parlé
de lui. Je sais comme il est bon, et quel beau caractère c'est....»
Fierce donne un coup d'œil à l'amiral dont les yeux candides
contrastent avec la mine haute et rude.
--«C'est, comme vous disiez tout à l'heure, un homme d'autrefois.
--Oui ... autrefois valait mieux qu'aujourd'hui.
--Peut-être, dit Fierce.--Ainsi, mademoiselle, vous vivez à Saïgon,
presque en garde-malade, et vous êtes contente de votre vie. Vous ne
vous ennuyez jamais?
--Jamais! Je suis très affairée, songez!
--C'est vrai, vous avez votre poupée....
--Taisez-vous donc! si c'est comme cela que vous, gardez les secrets
d'État qu'on vous confie! il y a de quoi me déshonorer: savez-vous que
j'aurai vingt ans le mois prochain?--Laissons «ma fille» en paix. Je
suis maman pour rire, mais je suis maîtresse de maison pour de bon.
--C'est juste.
--Et bonne maîtresse de maison, je vous prie de le croire.--La maison,
des lectures et des promenades, voilà toute notre vie, très pleine et
pas ennuyeuse du tout.... C'est si bon, monsieur, le coin du feu, même
lorsque le feu, comme ici, est un mythe!
--C'est un bonheur, dit Fierce, que les marins ne sont pas toujours à
même d'apprécier. Mais je le conçois quand même par imagination.--Vous
n'aimez pas du tout le monde?
--Mais si, quelle idée! Le coin du feu n'empêche pas le monde. J'adore
les bals, les soirées, les parties, les toilettes, les uniformes
surtout. Et je danse comme une folle. Monsieur, nous valserons ensemble
dans huit jours au gouvernement: mon tuteur recevra en l'honneur du
_Bayard_, et je vous réserve la première ligne de mon carnet.
--Conclu, et mille grâces. Savez-vous, mademoiselle, que vous faites
une jeune personne bien éclectique? Le foyer, la vie mondaine, les
uniformes, les marins,--quoi encore?--vous aimez tout, indifféremment.
--Il faut bien, hélas! En y réfléchissant, la vie n'est pas tellement
drôle.... Il faut bien l'égayer un peu.... Tenez, je pense au paquebot
qui nous amena de France, il y a quatre ans, maman et moi: trente
jours de navigation, cela me semblait d'abord impossiblement long et
monotone; mais le paquebot était plein de gens charmants, et nous avons
tout de suite organisé des jeux, des lectures, des dînettes; on dansait
le soir sur le spardeck; on répétait une comédie l'après-dîné; enfin,
la traversée a passé comme un rêve. C'est tout à fait pareil, la vie:
un voyage en paquebot; il faut égayer le voyage.
--Vous êtes un philosophe.
--Pas du tout! j'ai horreur des grands raisonnements dans quoi l'on
coupe les cheveux en quatre. Et je trouve stupide et absurde d'ergoter
sans fin sur l'âme, sur l'éternité, sur l'infini, sans jamais arriver
à rien qui ait le sens commun.... C'est ma dispute perpétuelle avec
Marthe....
--Marthe?
--Marthe Abel. Vous ne saviez pas qu'elle s'appelait Marthe? Au fait,
on lui donne toujours quelque sobriquet....
--Dites?
--Je ne dirai pas,--elle sourit;--tant mieux si vous les ignorez....
--Vous êtes une petite amie discrète.
--Amie ... plus ou moins, mais discrète toujours.
--Amie plus ou moins?
--Camarade. Je n'ai point d'amie jeune fille. Les jeunes filles m'ont
en horreur: il paraît que je suis sans façon, mal élevée....
--Et avec ça, madame?
--Je vous assure. Ça ne se voit pas écrit sur mon front?--Enfin, je
suis la pelée et la galeuse. Marthe me supporte à peu près, mais nous
n'avons pas les mêmes idées....
--Par exemple?
--Eh bien, par exemple, elle donne dans la philosophie. Elle raisonne,
elle spécule, elle lit d'énormes bouquins allemands, pleins de théories
renversantes; elle ne va pas à la messe; elle est athée, et tout ça me
choque horriblement....»
Fierce, avec curiosité, regarde l'étrange fille qui ressemble à un
sphinx. Mlle Abel ne parle guère, écoute et regarde. Ses yeux noirs,
profonds comme des lacs, luisent avec sérénité dans son visage
d'albâtre encadré de lourds bandeaux à reflets bleus; et il est très
impossible de sonder ces yeux-là, et de découvrir la pensée qui veille
au fond de leur eau immobile.... «Moi, continue Mlle Sylva, je ne lis
pas Schopenhauer et je vais à confesse.»
Fierce ramène son regard sur la jolie enfant blonde aux yeux couleur de
temps, qui joue encore à la poupée.
--«Le catéchisme vous suffit?
--Il me suffit entièrement.
--Vous êtes très dévote?
--Pas dévote: je ne passe pas ma vie dans les églises. Mais je suis
bonne catholique, très pratiquante.»
Fierce ne hausse pas les épaules. Mlle Sylva poursuit:
«Vous êtes sûrement religieux, monsieur: tous les marins le sont. Et
d'ailleurs, il faut être bien fou pour nier Dieu.... Mais surtout,
je trouve qu'une femme athée est une espèce de monstre. Ce n'est pas
élégant, l'athéisme; je trouve que ce devrait être réservé aux vieux
messieurs, aux célibataires grognons, maniaques, bêtes, chauves et
branlants....
--Absolument, dit Fierce qui n'essaie pas de retenir son rire. Mais
c'est une théorie ancienne que vous redites là, mademoiselle. Vous avez
lu Musset?
--À moitié. Maman jadis m'épinglait beaucoup de pages, et depuis, je
n'ai jamais voulu lire ces pages-là.--J'attendrai d'être mariée.
--Cela viendra vite.
--Je n'y tiens pas, je vous prie de le croire. Je suis très heureuse
aujourd'hui, et je ne pourrai certes jamais l'être davantage....»
Ils causent intimement, ils se regardent et se sourient,--sans
arrière-pensée. Ils commencent une amitié. Mlle Sylva babille et se
confie. Fierce écoute et n'ose pas interrompre. Mlle Sylva traite
son cavalier en camarade ancien, en compatriote de race et d'âme, en
presque frère de qui l'on sait la pensée, la foi, l'idéal, identiques
à notre idéal, à notre pensée, à notre foi, Fierce devine l'illusion
crédule de la jeune fille; et secrètement il rougit de ne pas dissiper
cette illusion. Parfois, entre deux propos, il se reproche son silence
comme un mensonge.--Il voudrait être franc,--tout à fait;--dire: «Je
ne suis pas ce que vous croyez. Je n'ai rien dans le cœur ni dans la
tête que vous puissiez aimer ni comprendre. Et si vous entrevoyiez
mon par-dedans, je vous ferais horreur. Je suis blasé, sceptique et
mécréant, je ne crois ni au bien ni au mal, ni à Dieu ni à Diable. A
force d'être allé partout, je suis revenu de tout. Vous entassez en
moi, de par la grâce de mon uniforme, tout un lot de vertus archaïques
qui ne sont pas miennes et que je méprise. Et le seul culte que je
garde, le culte âpre de la vérité impudique, vous épouvanterait comme
un blasphème. Il n'y a rien de commun entre vous et moi.--Mais il
ne souffle mot de tout cela, parce qu'il n'en a pas le courage,--et
voici la troisième fois que les maîtres d'hôtel japonais emportent son
assiette pleine. Du haut bout, l'amiral sourit vers son aide de camp.
--«Mon cher gouverneur, j'adresse à votre Excellence une plainte
officielle: mon petit Fierce oublie de manger, pour mieux faire sa cour
à votre jolie pupille.
--Il a tort, déclare le gouverneur. On ne fait pas sa cour à Mlle
Sélysette; Mlle Sélysette n'est pas une jeune fille: c'est un garçon,
et je défierais Don Juan lui-même de s'apercevoir qu'elle porte
une jupe;--par ailleurs, M. de Fierce s'adresse à une petite peste
affreusement moqueuse et je lui conseille de se défier.»
Mlle Sylva proteste et rit. Fierce la voit toute rose; son sang prompt
et vermeil transparaît sous sa peau trop fine; il songe qu'autrefois,
dans sa plus lointaine enfance, il se figurait pareilles les fées, en
leurs palais de pierreries....
--«Vous vous appelez Sélysette? C'est joli et singulier.
--Trop singulier! Mais mon père aimait ce nom-là, et quoique j'en
possède trois ou quatre autres à choisir, je ne porterai jamais que
celui qu'il m'a donné.»
Fierce recommence à rêver,--et il ne pense pas à s'étonner du plaisir
paradoxal qu'il goûte auprès de cette petite, petite fille aux idées
primitives,--lui, le civilisé, l'ami de Mévil et de Torral, l'ami de
Hochet....
On s'est levé de table. Au salon, Fierce abandonne sa voisine pour
offrir des tasses de thé,--un thé vert de Sze-Tchouen, dans des tasses
de Sadzouma sans anse.--Le gouverneur, orateur de talent qui se
souvient de la Chambre,--il en fut et il en sera,--discourt sur les
mœurs de la colonie,--mœurs indigènes et mœurs importées.
--«Le Chinois est voleur et le Japonais assassin; l'Annamite, l'un et
l'autre. Cela posé, je reconnais hautement que les trois races ont des
vertus que l'Europe ne connaît pas, et des civilisations plus avancées
que nos civilisations occidentales. Il conviendrait donc à nous,
maîtres de ces gens qui devraient être nos maîtres, de l'emporter au
moins sur eux par notre moralité sociale. Il conviendrait que nous ne
fussions, nous, les colonisateurs, ni assassins, ni voleurs. Mais cela
est une utopie.»
Courtoisement, l'amiral esquisse une protestation. Le gouverneur
insiste:
--«Une utopie. Je ne réédite pas pour vous, mon cher amiral, les
sottises humanitaires tant de fois ressassées à propos des conquêtes
coloniales. Je n'incrimine point les colonies: j'incrimine les
coloniaux,--nos coloniaux français,--qui véritablement sont d'une
qualité par trop inférieure.
--Pourquoi? interroge quelqu'un.
--Parce que, aux yeux unanimes de la nation française, les colonies
ont la réputation d'être la dernière ressource et le suprême asile
des déclassés de toutes les classes et des repris de toutes les
justices. En foi de quoi la métropole garde pour elle, soigneusement,
toutes ses recrues de valeur, et n'exporte jamais que le rebut de
son contingent. Nous hébergeons ici les malfaisants et les inutiles,
les pique-assiettes et les vide-goussets.--Ceux qui défrichent en
Indo-Chine n'ont pas su labourer en France; ceux qui trafiquent ont
fait banqueroute; ceux qui commandent aux mandarins lettrés sont
fruits secs de collège; et ceux qui jugent et qui condamnent ont été
quelquefois jugés et condamnés. Après cela, il ne faut point s'étonner
qu'en ce pays l'Occidental soit moralement inférieur à l'Asiatique,
comme il l'est intellectuellement en tous pays....»
Le lieutenant-gouverneur Abel parle à son tour, d'une voix ironique et
douce qui contraste avec sa face rigide de magistrat ne sachant pas
rire.
--«Monsieur le Gouverneur, au risque de plaider contre ma
chapelle,--contre la chapelle coloniale,--je veux appuyer votre dire
d'une anecdote. Vous connaissez Portalière?
--Le Portalière chancelier de résidence au Tonkin?
--Lui-même. Savez-vous son histoire?
--Je sais que c'est un incapable. Dubois, l'ancien ministre, nous en a
fait le triste cadeau l'an dernier.
--Oui. Et voici le dessous des cartes; je ne connais rien de plus
instructif au sujet du recrutement des coloniaux. Au temps jadis,
Portalière fut journaliste; il énumérait les chiens écrasés dans une
feuille qui vivotait de chantages....
--Très bien.
--Il mourait de faim....
--Quel dommage qu'il n'en soit pas mort!
--Dieu ne veut pas la mort du pécheur. Portalière, réduit aux derniers
expédients, rencontra providentiellement la très célèbre Mme Dupont,
femme de l'ex-garde des sceaux. Vous connaissez Mme Dupont?
--C'est une....
--Vous la connaissez. Portalière ne manque ni de bêtise ni de
suffisance....
--C'est un type bien colonial.
--... Et par ces qualités, il plaît aux femmes. Le reste se devine.
Un beau matin, Portalière fut nanti d'une sinécure désirable, à
Paris, bien entendu. Les choses allèrent ainsi quelques mois. Puis
Mme Dupont changea de journaliste, et la sinécure de locataire.
Portalière, retombé au ruisseau, se plaignit avec des mots ingrats qui
ressemblaient à des menaces.
--Il se souvenait de son ancien journal.
--Probablement. Dupont, qui déteste le fracas, résolut d'exiler
amiablement son protégé d'antan. Le pavillon de Flore n'est pas
loin de la place Vendôme, Dupont alla trouver Dubois et lui tint ce
langage.--«J'ai un imbécile à caser. Avez-vous un coin convenable?
lointain, j'aimerais mieux.--Parbleu! dit Dubois. Amenez-moi votre
imbécile.» On amena Portalière qui émit des prétentions.--«Que
savez-vous? demanda Dubois.--Un peu de tout.--C'est-à-dire rien.
Bachelier?--Non.--Parfait. Je vous offre une place de commis, commis
des services civils de l'Indo-Chine. Ça vous va, j'espère?--Guère, dit
Portalière dédaigneusement. Commis! Peuh! vous n'avez pas mieux?--Vous
êtes dégoûté! Enfin, pour obliger Dupont.... Voulez-vous gagner six
mille francs dans un beau pays bien sain?--Où?--En Annam.--L'Annam
en Afrique?--Oui.--Six mille.... Je ne dis pas non ... six mille
pour commencer? Qu'est-ce que je serai?--Chancelier de résidence.»
Immédiatement, la figure de Portalière s'épanouit.--«Chancelier?
dit-il. Ça, j'accepte. Quelque chose dans le genre de Bismarck?»
Le gouverneur ne daigne pas rire.
--«C'est bien naturel. Voilà nos aspirants coloniaux;--pourris,
et ignares davantage;--prêts d'ailleurs en toutes circonstances à
jouer les Napoléon au pied levé. Ils arrivent à Saïgon viciés déjà,
tarés souvent; et la double influence du milieu anormal et du climat
déprimant les complète et les achève. Promptement ils font litière de
nos principes, tout en renchérissant sur nos préjugés; et bientôt, à
l'inverse des gens de 1815, ils ont tout oublié, quoique n'ayant rien
appris.--C'est un fumier humain.--Et peut-être vaut-il mieux qu'il en
soit ainsi....
--Voilà du paradoxe?
--Eh non! Sur ces terres coloniales fraîchement retournées et
labourées par le piétinement de toutes les races qui s'y heurtent, il
vaut peut-être mieux qu'un fumier humain soit jeté, pour que, de la
décomposition purulente des vieilles idées et des vieilles morales,
naisse la moisson des civilisations futures.»
Dans un coin du salon, Fierce, d'une feuille de palmier emmanchée
d'écaillé, évente Mlle Sylva qui boit son thé. Au mot civilisation, il
lève la tête. Le gouverneur achève:
--«J'ai aperçu, parmi cette plèbe coloniale si méprisable, quelques
individus supérieurs. A ceux-ci le milieu et le climat ont profité,
et ils sont devenus comme les avant-coureurs de ces civilisations
de demain. Ils vivent en marge de notre vie trop conventionnelle;
ils en ont abjuré tous les fanatismes et toutes les religions; et
s'ils acceptent d'observer notre code pénal, je crois bien que c'est
par esprit de conciliation. L'éclosion de pareils hommes n'était
possible que dans cette Indo-Chine à la fois très vieille et très
neuve: il y fallait l'ambiance des philosophies aryenne, chinoise et
malaise lentement usées les unes contre les autres; il y fallait la
corruption d'une société en qui la morale d'Europe a fait faillite; il
y fallait l'humidité brûlante de Saïgon, où tout fond au soleil et se
dissout,--les énergies, les croyances, et le sens du bien et du mal!
Ces hommes en avance sur notre siècle sont des civilisés. Nous, des
barbares.»
La voix douce du lieutenant-gouverneur conclut:
--«Tant mieux pour nous.»
Mme Abel, au courant de la vie saïgonnaise, et point sotte quoique
bonne, murmure à son tour:
--«Oui; il n'est peut-être pas bon de retarder ni d'avancer sur son
temps....»
Au fond du salon, rivée contre la muraille est une plaque de bronze.
L'amiral d'Orvilliers est allé s'adosser auprès.
--«Je n'y entends rien, dit-il. Cependant, voici un barbare qui me
plaît mieux que vos civilisés.»
Il lit l'inscription gravée sur la plaque:
A LA MÉMOIRE
DU VICE-AMIRAL COURBET
COMMANDANT EN CHEF L'ESCADRE DE L'EXTRÊME-ORIENT
ICI FUT DÉPOSÉE POUR ÊTRE RENDUE A LA FRANCE EN DEUIL
LA DÉPOUILLE MORTELLE DE L'ILLUSTRE MARIN
_Thuan-an, Son-Tay, Foutchéou, Kelung, Sheïpoo, Pescadores_
1883-1884-1885
Mlle Sylva se lève et s'approche de l'épitaphe. Elle relit tout
bas, puis interroge avec une sorte de recueillement passionné,--le
recueillement des premières communiantes qui s'agenouillent devant la
Sainte-Table:
--«C'est ici qu'il est mort?
--Non, répond d'Orvilliers. Il est mort sur un autre _Bayard_, déclassé
aujourd'hui. Mais qu'importe! Les vieilles gens telles que moi croient
aux fantômes; et je suis persuadé que dans cette coque nouvelle habite
encore l'âme de l'ancien vaisseau,--et aussi, qui sait? l'âme de
l'ancien amiral....
--Un très grand amiral, prononce le gouverneur, poliment.
--Oui; et un amiral comme nous n'en avons plus; un amiral d'autrefois,
cousin des capitaines-forbans qui ont régné sur la mer;--un barbare,
en somme;---et pas du tout un soldat d'aujourd'hui; pas du tout un
civilisé;--l'inverse....
Affaire de goût! Vous pouvez, mon cher gouverneur, préférer vos
hommes de demain; je préfère leurs ancêtres. C'est de mon âge.
Incontestablement, ces ancêtres-là n'étaient pas des raffinés; ils
étaient même quelque peu des sauvages; ils tenaient de l'homme
primitif; ils en avaient gardé les instincts simples, les brutalités,
les sincérités aussi; ils n'étaient pas subtils et ils n'étaient pas
tolérants; ils ne comprenaient ni ne supportaient aucune contradiction,
et, naïvement orgueilleux, méprisaient tout le reste du monde. Leur
idéal était de se battre; et ils n'envisageaient rien de plus beau que
d'être soldats....
Ma foi, ils ont été de beaux soldats. Ils ne ressemblaient pas aux
soldats d'aujourd'hui: ils n'étaient ni littérateurs, ni musiciens,
ni artistes. Mais, sur le champ de bataille, les ennemis avaient
peur d'eux. Ils étaient presque tous d'abominables soudards, et ils
frondaient insolemment les constitutions et les lois. Mais, le moment
venu, pour ces mêmes lois tant raillées, ils savaient mourir.
Nous n'avons plus de ces gens-là: la race en est morte. Tant mieux ou
tant pis, comme il vous plaira. C'était une race barbare, qui jurait
avec le monde moderne. Mais c'était une race pittoresque et glorieuse;
c'était la race des soldats. Maintenant, il n'y a plus de soldats. J'ai
connu les derniers: Courbet, Sylva....»
M. d'Orvilliers se tait tout à coup; car Mlle Sylva est à côté de lui:
il l'avait oubliée dans le feu de son discours. Mlle Sylva, cependant,
est impassible quoique fort pâle. Fierce, qui ne la quitte pas des
yeux, aperçoit tout juste le frémissement de sa bouche fière et la
fièvre de ses doigts crispés sur son mouchoir.
Le gouverneur, sceptique et courtois, objecte:
--«Plus de soldats? Considérez pourtant, mon cher amiral, que jamais
mieux qu'aujourd'hui le droit ne s'est identifié à la force, de par
les parlements et les majorités. Donc, jamais mieux qu'aujourd'hui les
soldats n'ont été nécessaires. Je vous concède qu'ils ne ressemblent
plus aux soldats de jadis, qu'ils sont, si vous y tenez, des
littérateurs, des artistes et des philosophes. Mais croyez-vous qu'ils
en soient de moins bons soldats?»
M. d'Orvilliers allonge une moue sous sa moustache rude.
--«Il y a la manière,» murmure-t-il.
Et il se reprend, avec une gaîté mélancolique:
«Au fait, vous avez raison. Il faut être optimiste. D'ailleurs, les
générations nouvelles ne sont pas méprisables....»
Il marche trois pas, et vient appuyer sa main sur l'épaule de Fierce:
«En voici la preuve. Regardez ce gamin, ça sort de nourrice, ça fait
des vers et ça compose des sonates;--tous les vices.--Quand même,
ne vous fiez pas à cette mine de sainte-nitouche: je sais fort bien
qu'au bon moment, mon petit Fierce, sans barguigner, me fera la leçon
d'honneur.»
Fierce, flegmatique et résigné, ne bronche pas. Il comprime avec
respect une grimace ironique. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il a pris
l'habitude de subir impassiblement les louanges de son chef candide. Et
quoique ces louanges pèsent parfois à sa loyauté, il ne manque jamais
de les tolérer en silence, par amicale pitié pour celui qui les donne.
Non pas, certes, que jamais il se mêlera de renchérir sur le fanatisme
moyen-âgeux du bonhomme! Mais à quoi bon faire de la peine aux gens?
Or, il lève les yeux, et rencontre, appuyé sur son regard, le regard de
Sélysette Sylva;--un regard chaud d'admiration. Mlle Sylva a pris au
sérieux le couplet dithyrambique. M. de Fierce, pour elle, est posé du
coup en héros....
Et M. de Fierce, subitement, sans savoir pourquoi, rougit de honte.
Une heure et demie. Les invités prennent congé, de bonne heure, à cause
de la sieste. On apporte les ombrelles. Mlle Sylva, d'un joli geste,
tapote ses cheveux ébouriffés par le vent des pankas.
--«Un miroir?» propose Fierce.
Il la précède jusqu'à sa chambre, toute proche. Il l'installe devant
sa grande glace d'armoire drapée de velours gris. Mlle Sylva est très
admirative.
--«Comme c'est coquet chez vous! Que de soieries, que de mousselines!
Et tous ces petits livres habillés de peluche! C'est pour jeunes
filles? on peut regarder?
--On ne peut pas, dit Fierce en riant.
--Ah!!... ce sera pour quand je serai mariée.--Votre chambre est un
petit paradis. Pourtant....
--Pourtant?
--Est-ce que ce n'est pas un peu triste, à la longue, ces tentures
toutes grises?»
Fierce sourit:
--«Vous n'aimez pas les choses tristes, mademoiselle?
--Pas beaucoup ... et surtout, je trouve qu'il y en a bien assez
dans la vie, sans en fabriquer d'artificielles. Monsieur, si vous
étiez sage, vous enverriez tout ça chez un teinturier, qui vous le
renverrait couleur de ciel....
--Couleur de vos yeux.
--Quelle bêtise! mes yeux sont verts....»
Elle hausse les épaules, point coquette, et lui tend sa main pas encore
gantée.
«Au revoir, et très grand merci.»
Il prend la main, une menotte jolie et franche, dont l'étreinte
garçonnière n'a rien de mou ni d'équivoque. Et, pris d'un désir rapide,
il s'incline vers cette main et tâche de l'élever jusqu'à ses lèvres.
C'est, bien peu de chose, un baiser sur des doigts de jeune fille.
Quand même, d'une secousse discrète, Mlle Sylva s'y refuse;--un refus
sans bruit, mais net.--On ne touche pas à Mlle Sylva.
Qui sait? Ce baiser manqué, monsieur de Fierce, troublera peut-être, de
sa saveur ignorée, beaucoup de vos nuits.
XI
Fierce signa le rapport qu'il rédigeait, et le mit en chemise. Après
quoi, il ouvrit un carton et regarda des estampes japonaises. Il était
six heures passées: la tâche du jour était faite.
Les estampes étaient ingénieusement obscènes. Fierce d'ailleurs n'en
collectionnait pas d'autres: il lui plaisait d'honorer ainsi les
artistes qui ne s'étaient pas embarrassés des mensonges de la pudeur;
et il vénérait Hokousaï et Outamaro.
Il feuilleta. Parmi des cerisiers en fleurs, et devant des horizons
bleutés, des mousmés faisaient l'amour au naturel avec des samouraïs
harnachés en guerre; on ne découvrait que des coins de nudité, mais les
plus réalistes. Fierce monologuait.
--«Un art bien curieux. Quel souci de l'exactitude, et quelle fougue
dans la sensualité! Pas d'ironie, pas de blague, pas de ricanement ni
de sourire. Mâles et femelles y vont bon jeu bon argent, de tout leur
cœur et de tous leurs muscles....»
Il souligna de l'ongle la bosse des biceps et des mollets; les robes
et les kimonos, trop tendus, se déchiraient dans la fureur des
étreintes. Une tête de femme retint ses yeux. L'estampe était moderne,
et l'artiste, au lieu d'imiter la beauté longue et dédaigneuse des
grandes dames japonaises, ou de calquer une frimousse fraîche et pleine
de simple mousmé, s'était plu à chercher une inspiration occidentale.
Fierce sourit: les yeux pers, le nez relevé d'une chiquenaude
évoquaient dans sa mémoire l'agréable profil de Mlle Sylva.
«Cette femme-ci, pensa-t-il, est moins jolie. Il est vrai que je n'ai
pas, sur la jeune Sélysette, une documentation aussi décolletée....»
L'héroïne de l'estampe se renversait, haut troussée, dans un pré
fleuri, tandis qu'un garçon en émoi se précipitait vers elle. Ce garçon
trop scrupuleusement dessiné, déplut à Fierce qui tourna la page.
«Oui, dit-il encore, ces choses n'ont aucun rapport avec les indécences
chinoises. Ainsi....»
Il prit un album chinois, relié de vieille soie:
... «Là! cette fillette à quatre pattes, qui attend le bon plaisir d'un
vieux mal dispos,--voilà ce qu'un Japonais ne fera jamais. Le sujet,
tout d'ironie, ne le tentera pas, d'abord; et jamais surtout, dans une
gravure sensuelle, il n'imaginera cette grimace narquoise qui se moque
tout ensemble du plaisir et du partenaire....»
Il chercha le célèbre Rêve d'Hokousaï.
... «Il imaginera ceci, cette impossible bagarre d'êtres sans visages,
et il leur donnera dix sexes à chacun, pour que la page contienne
soixante accouplements au lieu de six.»
Admiratif, il contempla longuement la prodigieuse estampe. Puis il se
leva et s'habilla pour sortir.
Comme il allait remplacer par un smoking blanc son veston d'uniforme,
il s'interrompit pour regarder encore l'image japonaise qui ressemblait
«à Sélysette Sylva: il prit un secret plaisir à cacher avec sa main
le personnage de l'amoureux réaliste, à cacher aussi le désordre de
l'amoureuse, et à ne plus rien voir qu'un visage malicieux qui lui
souriait. Après quoi il passa le smoking et prit un chapeau de paille:
le soleil se couchait, on pouvait s'épargner le casque.
«Au fait, dit-il tout a coup à haute voix, c'est stupide, cette chambre
grise. J'ai le spleen depuis ce matin. Il faut chasser ça.»
Il sortit.
Sur le quai, il hésita entre des distractions diverses. Sa journée
avait été maussade. Sans trêve, l'inanité de ses plaisirs et de sa
vie avait obsédé sa pensée; et par un contraste ironique et ridicule,
l'image de cette petite fille inconnue deux jours plus tôt, Sélysette
Sylva, avait vingt fois dansé devant ses yeux, toujours avec des
sourires épanouis de bonheur. Cette vision réitérée ne manquait pas
d'être irritante, quoique agréable aux yeux; Fierce maintenant désirait
l'écarter, et goûter une sorte de revanche, en se jetant à corps perdu
vers des voluptés de Mille et Une Nuits, pour jamais interdites aux
vierges sages, et ignorées d'elles.
Mais au moment d'exécuter ce programme, l'enthousiasme convenable lui
manqua.
Se débaucher à contre-cœur n'est pas très amusant. Fierce réfléchit
que l'heure était passée d'aller chez Liseron, sa maîtresse: Mévil y
pourrait venir, et Liseron détestait les flagrants délits. L'heure
était passée aussi de chercher parmi les congaïs ou les métisses de
Tan-Dinh et d'Hoc-Môn une complaisante compagne d'avant-dîné: toutes
assurément promenaient leurs grâces asiatiques dans les victorias de
l'Inspection. Le quai était désert. Fierce se jugea tout à fait seul
au monde, et dans l'impossibilité d'accoupler une autre solitude à la
sienne. Il arrêta une voiture qui passait vide, et se fit conduire au
cercle.
C'était en ses jours d'ennui que Fierce allait au cercle. La société
coloniale n'avait rien en soi qui le charmât: elle était trop
réellement le fumier humain qu'avait dit le gouverneur général.
Beaucoup des membres du cercle n'étaient que gens équivoques, acceptés
par défaut de concurrence, et considérés surtout pour leur heureuse
impunité;--d'ailleurs hommes du monde ou s'efforçant de le paraître, et
payant de mine après avoir payé d'audace;--coquins de bonne compagnie,
capables, dans toutes les médiocres occasions, de faire montre
d'honneur et même d'honnêteté. Le ragoût comique de cela. Fierce,
blasé, ne s'en souciait plus.
Il est vrai que quelques individus tranchaient sur la masse. Le
docteur Mévil se montrait parfois au cercle,--lorsqu'une intrigue
nouvelle l'obligeait à dîner avec un mari;--Torral fréquentait la salle
de jeu: c'était là qu'il voyait le plus de Saïgonnais réunis, et qu'il
pouvait par conséquent en mépriser d'un seul coup davantage. D'autres
hommes remarquables apparaissaient encore,--civilisés ou barbares;
Rochet le journaliste, Malais le banquier, Ariette l'avocat;--tous
ceux qui, parmi la plèbe des aigrefins vulgaires, s'étaient haussés
jusqu'à l'aristocratie des flibustiers: tous ceux qui avaient su, plus
ou moins somptueusement, s'enrichir mieux que par l'escroquerie simple;
tous ceux qui avaient eu l'habileté ou la hardiesse de battre monnaie
légalement, quoique aux dépens d'autrui. Ceux-là plaisaient à Fierce,
et, tandis que sa voiture roulait vers le cercle, il souhaita trouver
quelqu'un d'eux.
Le hasard le servit. Dans la salle des journaux, Malais lisait les
feuilles du soir. Fierce ne vit d'abord qu'un amas de papiers déployés;
mais au pas de l'arrivant, les papiers croulèrent, et le banquier
apparut, déjà debout: Malais, jadis soldat, marin, typographe,
négociant et colon tour à tour, avait gardé de ses métiers nombreux une
énergie active qui se reflétait dans ses gestes rares et brusques comme
dans ses mots sobres et prompts.
--«Madame Malais se porte bien?» demanda Fierce;--il avait rencontré
deux fois la jeune femme au théâtre et ne lui avait pas fait la cour,
quoiqu'il la trouvât ce qu'elle était, délicieuse.
--«Ma femme va bien, et sans cocaïne,» dit le banquier en riant.
Fierce haussa les sourcils.
«C'est vrai, vous ne savez pas. Votre ami Mévil a voulu la mettre à son
régime favori. Ce garçon très ingénieux drogue la plupart des femmes
d'ici, et c'est un prétexte pour lui à pénétrer dans leurs faveurs.
Grâce à ses pilules importées je ne sais d'où, il insensibilise contre
la chaleur,--non sans quelques inconvénients nerveux, bien entendu;
mais on n'y regarde pas de si près à Saïgon.--Or, ma femme ne lui
déplaisant pas, ce bon Mévil s'est efforcé d'amener sa cocaïne à la
rescousse. J'y ai mis bon ordre, sans d'ailleurs lui en vouloir le
moins du monde, croyez-le bien.»
Fierce sourit.
«Vous dînez ici? demanda le banquier.
--Oui, je pense.
--Moi pareillement. Faites-moi l'honneur de partager ma table. J'ai
durement travaillé aujourd'hui, et je mérite la récompense d'un convive
comme vous.»
Ils s'assirent. A coups de pied, Malais repoussa les journaux gisant
autour de lui.
«Idiots, ces canards! Croyez-vous qu'ils n'ont pas assez de colonnes
pour la dernière visite du gouverneur à je ne sais quel hospice, et
qu'ils ne soufflent pas une syllabe des affaires anglaises? Tas de
brutes!»
Il fixa brusquement sur Fierce des yeux scrutateurs:
«Mais vous, l'aide de camp, vous devez savoir?
--Rien du tout, dit Fierce sincèrement. Vous parlez de la tension
diplomatique? Je crois que ce n'est rien de sérieux, mais je n'ai
pas le moindre renseignement personnel. D'ailleurs, les câbles sont
anglais, et si par impossible une guerre venait à éclater, nous
l'apprendrions par l'escadre ennemie chargée de nous détruire.
--Jolie situation que la vôtre,» observa le banquier Il réfléchit une
minute et haussa les épaules:
«Peu m'importe d'ailleurs: je n'ai rien à gagner là-dedans, ni rien à
perdre.
--Même en cas de guerre?
--Parbleu; je suis ici banquier, administrateur et fermier d'impôts.
Toutes les affaires du pays passent par mes mains: que voulez-vous que
la guerre me fasse? les gouvernements peuvent se succéder, je leur
serai à tous également indispensable.»
L'heure venue, ils dînèrent. Malais ne buvait que d'un champagne sec
revenu pour lui d'Amérique, Fierce l'apprécia. Le vin d'ailleurs lui
semblait un refuge propice contre sa présente mélancolie. Plus tard,
quelques pipes d'opium achèveraient de le ramener à l'optimisme. Il se
grisa légèrement.
Les boys desservirent. Sur la terrasse, Malais fit rapporter de son
champagne. Ils continuèrent à boire en fumant des cigarettes turques.
Fierce admira la fumée bleue qui se débattait dans le poudroiement des
lampes électriques, pareille aux nuages tournoyants d'une chevauchée de
Valkyries.
--«Vous aimez à rêver? dit Malais.
--Vous, pas.
--Non. Je n'aime pas les choses bâtardes. Rêver, ce n'est pas un
travail et ce n'est pas un repos.
--Vous êtes un homme d'action.»
Fierce souriait, et il y avait du dédain dans son sourire. Mais Malais
ne sembla pas s'en apercevoir.
--«Vous aussi! Un marin?
--Non, dit Fierce en souriant toujours. J'ai la livrée, je n'ai pas
l'âme. Je suis plus que vous ne le pensez l'ami de Raymond Mévil.
--Tant pis,» dit simplement Malais.
Mais il conserva ses façons cordiales. Fierce, tel qu'il était, lui
plaisait. Il le lui dit.
«Vous valez mieux que votre ami. Vous êtes plus intelligent que lui.
--Qu'en savez-vous?
--Je le sais.»
Il jeta sa cigarette avec une grimace de mépris pour le tabac
blond,--ou pour autre chose,--et choisit un cigare de Manille. Après
quoi il reprit:
«Raymond Mévil vit pour les femmes et par les femmes; je lui reproche
cela, qui est avilissant à la fois et inepte.»
Fierce dédaigna de protester. Une curiosité lui venait:
--«Au fait, dit-il, vous paraissez bien renseigné sur les belles amies
de Raymond?»
Malais rit.
--«Vous l'êtes autant que moi: vous avez, ce me semble, au moins une
maîtresse commune.
--Peuh, dit Fierce sans nier, celle-là ne compte guère. Je
voulais parler des autres,--de celles qu'on ne paie pas, du moins
officiellement.
--Peuh, répéta Malais, celles-ci ne comptent guère davantage. Vous
devriez savoir leurs noms: ce sont autant de secrets de Polichinelle.
La belle Liseron vous renseignera mieux que moi, et ses révélations
seront probablement piquantes....»
Fierce haussa les épaules et se versa à boire.
--«Je préfère ceci, dit-il en élevant son verre, aux histoires de
femmes.
--Vous avez raison, dit Malais; c'est à la fois moins dangereux et
moins bête.»
Fierce but.
--«Il n'y a rien de bête, dit-il en remplissant son verre vide. Il y a
des cerveaux différents et des hommes dissemblables. J'aime ceci,--il
frappa du doigt la bouteille qui sonna creux,--et cela,--il aspira une
bouffée de sa cigarette;--voilà pour moi. Mévil préfère les cheveux
noirs ou clairs, les yeux verts ou violets, les seins roses ou bruns;
voilà pour lui. Vous, mon cher, vous êtes heureux des impôts à lever,
des banques à gouverner, des emprunts à placer; voilà pour vous.--Tout
cela se vaut. Il n'y a rien de bête.
--Soit, dit Malais. Quand même, monsieur de Fierce, écoutez ceci:
tôt ou tard, le tabac turc vous semblera fade et le vin frelaté;
tôt ou tard, vous verrez votre Mévil lâcher son cortège de femmes
roses, brunes ou violettes, pour s'asseoir dans la petite voiture
des ataxiques;--tandis que moi, jamais,--vous entendez, jamais!--je
ne cesserai de trouver bonne et savoureuse ma vie de fatigues et de
batailles, ma vie de mouvement et d'action, parce qu'elle est en
harmonie avec ce qu'il y a de plus fort et de plus sain dans l'homme:
l'instinct combatif,--l'instinct de conservation.--Ma parole! vous me
faites philosopher. Philosopher, moi!»
Il éclata de rire et se leva. Par une des portes-fenêtres, la salle de
jeu envoyait à la terrasse le reflet de ses lumières et le tintement de
ses piles de piastres.
«Monsieur de Fierce, dit soudain Malais, je veux ce soir vous initier
à cette vie qui est la mienne. Venez là, nous jouerons. Nous jouerons
sérieusement; nous jouerons comme s'il ne s'agissait pas de tuer une
soirée, mais de gagner une fortune. Et je vous promets de robustes
émotions et des joies vigoureuses, sans mélange d'aucun frisson
névrosé. Venez.»
Fierce renversa la dernière bouteille: elle était vide. Il se leva et
suivit Malais sans mot dire; gris, il parlait toujours très peu.
Sept, huit, neuf tables de poker; et un baccara automobile;--en tout,
dix tapis verts s'étalaient sous le lustre électrique. Malgré les
ventilateurs des quatre angles, malgré les pankas du plafond, malgré la
nuit appelée par les fenêtres toutes ouvertes, il faisait plus chaud
que dans une forge; les cheveux collaient aux tempes, les plastrons
détrempés mouillaient les smokings; et le geste indispensable de
pousser et de ramener les enjeux mettait aux visages de la sueur et de
la souffrance.
Malais traversa la salle. Son pas vigoureux jurait avec la brûlante
torpeur du lieu. A la dernière table, un joueur se leva et Fierce
étonné reconnut Torral. L'ingénieur jouait rarement, et dans le seul
désir de vérifier cartes en mains ses théories favorites sur le calcul
des probabilités. Sans doute la vérification était-elle faite, car
il refusa de se rasseoir. Ses partenaires étaient Ariette, Abel, et
un Allemand nommé Schmidt, propriétaire de minoteries. Le lieutenant
gouverneur, de sa voix douce, souhaita le bonjour aux nouveaux venus,
et l'avocat, toujours couleur de citron, mit en leur honneur un sourire
morne sur sa face glabre.
--«M. de Fierce va jouer, et j'entre de moitié dans son jeu, annonça
Malais. Messieurs, nous chargerons les coups, vous êtes prévenus.
--Alors, je reste pour voir,» dit Torral.
Il s'assit à côté du banquier, derrière Fierce. Fierce, silencieux,
battit les cartes et donna.
Alentour, sur les tables vertes et parmi le froissement des billets
de banque, les piastres tintaient. Elles faisaient plus de bruit et
tenaient plus de place que n'auraient fait les discrètes monnaies
d'or de l'Europe; elles figuraient bien la lourde richesse de
l'Extrême-Orient, trafiquant et agioteur. C'étaient des piastres
d'Indo-Chine, frappées d'une République assise,--c'étaient des
piastres d'Angleterre, à l'effigie casquée d'Albion,--c'étaient
des yens japonais et des taëls de Chine, où s'enroulent des dragons
de cauchemar,--c'étaient surtout des piastres mexicaines, portant
à la face l'aigle de liberté vainqueur du serpent et au revers, le
bonnet phrygien nimbé;--toutes monnaies épaisses et larges pesant
leur valeur d'argent pur. Beaucoup de pièces étaient neuves, parce
que sans cesse le Mexique fait ruisseler le trop-plein de ses mines
sur les deux rivages du Pacifique; mais la plupart étaient vieilles,
usées, noircies, maculées d'encres grasses par les tampons mystérieux
des changeurs chinois; celles-ci, certes, avaient passé dans beaucoup
de mains jaunes et rapaces, s'étaient cachées au fond de beaucoup de
bourses extraordinaires, avaient acheté force marchandises ignorées
de l'Europe, et conclu d étranges marchés que l'Occident n'imagine
pas. Elles venaient peut-être du Tchi-li glacé, du Kouang-Toung où les
femmes ne serrent pas leurs pieds dans des bandelettes;--elles venaient
du Yunnam aride, du Chin-King où naissent les Empereurs;--elles
venaient peut-être de plus loin, des provinces reculées et secrètes où
se retranche la plus vieille Chine, du Sze-Tchouen où pullulent les
hommes, du Kan-Sou presque tartare, du Chen-Si qui est un cimetière
de capitales préhistoriques;--elles venaient de tous les recoins de
l'Empire colossal où les Chinois sans nombre s'agitent, et vendent, et
achètent, et ne se lassent pas de s'enrichir.
--«Vous qui faites profession de mépriser les hommes, murmura Malais
à Torral, regardez les joueurs de poker: vous trouverez en eux de
quoi nourrir votre pessimisme. Le vernis mondain s'écaille vite sur
le visage des hommes qui perdent ou qui gagnent de l'argent. Et tout
en affectant de s'ennuyer et de sourire, ils se révèlent alors à nu
dans chacun de leurs gestes.--Il baissa la voix.--Voyez Schmidt: tout
millionnaire qu'il est, la boutique dont il sort a rapetissé ses
yeux et son ventre, il empile ses piastres et les recompte avec des
doigts crochus. Voyez Abel: c'est le type d'ailleurs honorable du
fonctionnaire français, habitué à jongler avec l'argent des autres;
les mots dix, vingt ou mille n'ont pas de significations différentes
pour lui; il se soucie des cartes et ne se soucie pas de l'enjeu. Voyez
surtout Ariette: il plaide et chicane en lui-même, pèse le pour et le
contre de chaque coup, jauge ses adversaires d'un coup d'œil, et ferme
les yeux pour qu'ils ne lisent pas dans son regard;--tel au Palais,
quand il défend une mauvaise cause; il ne s'inquiète que de gagner.
--Vous êtes bon psychologue, dit Torral.
--Oui. C'est indispensable à un fermier d'impôts.»
Malais souriait. Torral, des yeux, désigna Fierce.
--«Et celui-ci? dit-il.
--Celui-ci, dit Malais, c'est un malade. Les instincts naturels sont
affaiblis en lui. Mais le jeu est un bon guérisseur: tout à l'heure,
vous verrez ce malade se ranimer, s'exciter, et jeter son masque
ordinaire de scepticisme.
--Ce n'est pas un masque
--Nous allons voir.»
La chance favorisait Fierce. Il gagnait un coup sur deux, et le tas de
pièces et de billets amoncelés devant lui devenait impertinent.
--«Je crois, dit encore Malais à Torral, que vous avez particulièrement
étudié les lois et les phénomènes du hasard. Comment expliquez-vous ce
fait constaté des joueurs que la veine procède par séries, et non par
intermittences?»
Le financier aimait à questionner les spécialistes. Mais Torral, brutal
comme toujours, haussa les épaules:
--«Je vous l'expliquerais vainement, dit-il: vous ne comprendriez pas.
--Merci, dit Malais sans se fâcher, dites quand même.
--Soit. Écoutez donc: l'ensemble de toutes les parties jouées depuis
le commencement du monde forme un tout, n'est-ce pas, un tout fini et
déterminé? Eh bien, soit _n_ le nombre de ces parties....
--_n_?
--Je vous ai dit que vous ne comprendriez pas ... chacune de ces _n_
parties pouvait être gagnée ou perdue; et l'ensemble comportait par
conséquent un nombre de solutions égal à 2n.
--Ah?...
--Une seule de ces 2n solutions s'est réalisée,--naturellement. Or, il
s'est trouvé que cette unique solution réalisée admettait les séries
et rejetait les intermittences. Ce qu'il fallait démontrer.»
Malais arrondit les sourcils. Torral, plus ironique, continua d'un ton
de professeur:
«Corollaire: à la limite, c'est-à-dire dans l'éternité des siècles,
_n_ tend vers l'infini, 2n également, et la probabilité de l'hypothèse
réalisée devient nulle. Donc cette hypothèse n'existe pas. Donc, on n'a
jamais joué au poker: c'est une illusion....
--Hein?
--Une illusion.
--Vous avez raison, dit Malais en haussant les épaules. Je ne comprends
pas.»
Et il regarda le jeu. Au fond de la salle, l'horloge sonnait onze coups.
--«Messieurs, dit Abel, nous allons, si vous le voulez bien, faire les
quatre derniers coups, car voici qu'il se fait tard.»
Personne ne protesta. Abel donna les cartes. Schmidt sépara de son
panier quelques billets qu'il mit dans sa poche. Ariette, à petits
coups d'œil successifs, sembla soupeser le gain de Fierce, projetant
peut-être de se l'approprier.
Mais coup sur coup, Fierce gagna deux fois
Ariette donna les cartes à son tour,--pour l'avant-dernière partie,--et
fit un _pot_ considérable. Schmidt effrayé abandonna. Abel et Fierce
tinrent. L'avocat relança du double. Mais Fierce abattit un brelan d'as
et gagna encore.
--«Chance insolente,» dit Malais.
Fierce se retourna pour sourire.
--«J'en suis honteux.»
Il était on ne peut plus calme.
--«Vous voyez, murmura Torral, que ce n'est pas un masque.»
Le dernier _pot_ était ouvert.
--«Cinquante piastres, dit Abel.
--Cent, dit Fierce.
--Oui, cent.
--Deux cents,» dit Ariette.
Tout le monde tint. On alla aux cartes.
--«Trois cartes.
--Une.
--Trois.
--Servi,» dit l'avocat.
Il avait longuement _filé_ son jeu. Malais, curieux, le dévisageait.
Mais Ariette, les yeux fermés, semblait une caricature fidèle, quoique
laide, du mystère.
--«C'est du bluff? chuchota Torral, intéressé malgré son dédain.
--Je ne crois pas,» souffla le banquier.
Fierce vérifia sa dernière carte et passa parole. Schmidt ouvrit. Abel
relança.
--«Deux cents piastres de mieux,» dit Ariette d'une voix absolument
incolore.
Fierce poussa des billets.
--«Deux cents, et quatre cents.»
Abel et Schmidt abandonnèrent, l'un en souriant, l'autre en soupirant.
--Quatre cents, et mille,» dit Ariette, sans ouvrir les yeux.
Des tables voisines plusieurs joueurs s'approchèrent. Pour Saïgon, le
coup était gros: il y avait au _pot_ l'équivalent de quatre cents louis
de France.
Fierce se tourna vers Malais:
--«Vous m'excuserez, dit-il, je prends très mal vos intérêts; mais en
vérité, j'ai honte de ma veine.»
Il abattit son jeu.
«Je tiens sec, sans relance: floche royal majeur.»
Il avait l'as, le roi, la dame, le valet et le dix de cœur,--le jeu
imbattable. Ariette, de citron, devint paille, ce qui était sa façon
de pâlir. Un concert d'exclamations admiratives saluait le vainqueur.
Avec des doigts qui ne tremblaient pas du tout, Fierce attira le _pot_
et le mêla à son tas de billets; puis il fit deux parts égales, et pria
Malais de choisir.
Cependant Ariette s'était ressaisi en un clin d'œil.
--«Cher monsieur, dit-il, j'ai fait mille piastres sur parole, et je
vous les dois. Vous les recevrez demain matin....
--Pas trop tôt, je vous prie, dit l'enseigne en riant; il m'arrive
quelquefois de ne pas être matinal.»
Ariette sut rire avec infiniment de bonne grâce
--«En ce cas, dit-il, faisons mieux: je ne déjeune jamais avant
midi: est-ce assez tard, et voulez-vous me faire l'honneur de venir
demain vous asseoir à ma table? je vous remettrai ainsi notre petite
différence, et vous me dispenserez d'un voyage maritime qui m'effraye:
votre _Bayard_ est si loin du quai!
--A cent vingt mètres,» pensa Fierce. Mais il n'hésita pas:
--«Vous êtes trop charmant, j'accepte.
--A demain,» dit Ariette. Et il s'en alla le sourire aux lèvres.
Beaucoup de gens admiraient son estomac, car il perdait au moins quatre
mille piastres.
Fierce alluma une cigarette. Malais le considérait attentivement.
--«Je crains, dit-il, que vous ne soyez plus malade que je ne croyais.
Mon remède n'a pas opéré.»
Fierce sourit.
--«Espériez-vous, dit Torral, le voir danser de joie devant son tas de
piastres? Trop civilisé pour ça, Fierce!
--Trop malade, répéta Malais. Incurable.»
Il tendit à l'enseigne sa main large:
--«Bonsoir, mon associé, tâchez d'avoir le cauchemar, c'est ce qui peut
vous arriver de mieux.
--Vous rentrez si tôt?
--Il n'est pas si tôt. Savez-vous que tous les matins, dès cinq heures,
je suis à cheval sur la piste de steeple? Rien de meilleur pour
préluder à la besogne quotidienne. Bonsoir.»
Torral ricana.
--«Belle vie que la vôtre: avec tous vos millions, vous voici forcé
d'aller au lit sans sommeil, précisément à l'heure où la ville devient
aimable!»
Le banquier se retourna:
--«Affaire de goûts, riposta-t-il. Vous dormez le jour et moi je dors
la nuit: cela vous choque?
--Non, dit l'ingénieur. Mais je travaille pour vivre, et vous vivez
pour travailler: ceci me choque.
--Je regrette beaucoup, fit Malais froidement. Vous ne permettrez
toutefois de continuer, car j'y trouve mon plaisir. Que voulez-vous!
il faut me prendre tel que je suis, ou me laisser. Je ne suis pas un
civilisé de votre espèce: ma vie plus simple est réglée comme du papier
à musique; je gagne de l'argent et je couche avec ma femme.
--Et vous lui faites des enfants.
--Quand je peux.»
Ils se regardaient en souriant d'un mépris réciproque.
«Au fait, railla Malais, c'est la supériorité de ma race sur la vôtre:
la vôtre mourra, la mienne durera:
--L'orgueil des civilisés, dit Torral, c'est de n'avoir pas de
successeurs. La tâche est faite, à quoi bon d'autres ouvriers?
--Orgueil de fous,
--Vous me tenez pour fou, sans doute?
--Oui ... pour malfaiteur aussi.»
Torral haussa les épaules. Malais s'en alla.
Fierce, silencieux, allumait une autre cigarette.
L'ingénieur se tourna vers lui.
--«Viens-tu?
--Où tu voudras.»
Us sortirent ensemble. Les piastres de Fierce sonnèrent dans sa poche
lourde. Il pensa non sans mélancolie que tout ce gain ne lui donnait
aucune joie.
--«Deux, trois mille piastres, pensa-t-il; au taux ordinaire des
femmes, il y a pourtant là de quel payer le spasme de tout un
régiment....»
--«Où allons-nous? demandait Torral.
--Au diable! la vie est stupide.»»
XII
Devant la vitrine du bijoutier à la mode, Fierce regardait, le front
aux glaces.
Il cherchait un écrin parmi les écrins ouverts. Mais il y avait trop de
choses dans l'étalage; il y avait trop de bagues et de bracelets; il y
avait surtout trop de cette argenterie chinoise mince et cabossée qu'on
fabrique à Hong-Kong: dans le scintillement des timbales, des tasses,
des soucoupes et des aiguières, Fierce n'aperçut pas ce qu'il désirait.
Il entra dans la boutique. La Juive Fernande, une célébrité de Saïgon,
vint à sa rencontre, et le salua de son sourire discret.
--«Je voudrais un bracelet, expliqua Fierce, un cercle d'or et
d'émeraudes; vous l'aviez en montre, ces jours-ci....»
La porte se rouvrit tout d'un coup, et la haute taille de Malais
s'encadra dans le chambranle. Il y avait deux jours que Fierce n'avait
vu le banquier,--depuis la partie de poker.
--«Tiens, dit Malais familièrement, vous ici? Un joujou pour Liseron,
je parie....»
Il appela la Juive qui cherchait parmi les écrins:
«Fernande! mon éventail? Je suppose que c'est prêt, cette fois?»
Il se tourna vers Fierce
--«Un cadeau de ma femme à Mme Abel. Dites-moi si c'est de bon goût....»
Fierce prit l'éventail avec admiration:
--«Fichtre! c'est adorable! Où avez-vous volé ces plumes-là?»
L'éventail était de marabouts et de nacre; une vigne d'or, incrustée
sur le plat, portait en guise de fruits des grappes de perles noires.
--«Savez-vous? dit Fierce en riant. Cette vigne est indiscrète: elle
parle de pot-de-vin.
--Et ce bracelet-là, de quoi parle-t-il?»
Le bracelet était un anneau d'esclave, très lourd, enrichi de gros
cabochons. La Juive lut le prix étiqueté: deux mille piastres.
--«Un placement tout trouvé pour votre gain d'avant-hier.»
Fierce sourit. Malais se frappa le front.
--«J'y suis! Ça va rue Chasseloup-Laubat, ce lingot d'or farci de
pierreries.»
Fierce eut l'air de chercher.
--«Rue Chasseloup?...
--Faites l'innocent! Chez Mme Ariette.
--Je vous en prie,» commença sèchement l'officier.
Mais Malais haussait les épaules.
--«Mon cher, pas d'indignation inutile! vous allez faire rire Fernande.
La discrétion est de trop ici....»
Fierce songea à Mévil, et prit le parti de ne pas nier.
--«Diable d'homme! Comment savez-vous?
--Parce que vous êtes le vingtième à qui l'aventure arrive.»
Malais s'était assis, après un coup d'œil à sa montre. Sans doute
avait-il le temps; il causa.
--«Le vingtième. Ah! vous entrez dans une famille typique. De vieilles
connaissances à moi: j'ai rencontré les Ariette à Nouméa, il y a huit
ans. Ils étaient nouveaux mariés, et leur lune de miel était rousse:
ils ne s'appréciaient pas, faute de se connaître, mais bientôt ils se
sont connus....
«La femme était aussi jolie qu'aujourd'hui. Quelqu'un en savait quelque
chose, et ce quelqu'un était un fils d'archevêque, convenablement
riche,--un de vos camarades, le lieutenant de vaisseau qui commandait
le stationnaire de Calédonie. Il arriva ce qui arrive toujours: un
beau soir, Ariette calcula son temps, et les surprit en pleins ébats.
En homme de tact, il ne fit pas de tapage: il accepta cinquante mille
francs pour n'en pas faire.
--Il paya, le fils d'archevêque?
--Mme Ariette le fit payer. Vous devez connaître sa méthode, je suppose?
--Et par la suite?
--Par la suite, un traité fut conclu entre les époux: Toutes liaisons
sont permises de part et d'autre, sous condition d'être fructueuses,
et les bénéfices sont partagés, honnêtement.
--Peuh! dit Fierce, c'est moderne et ce n'est pas hypocrite.»
Il paya le bracelet.
--«Deux mille piastres, fit Malais, curieux ... est-ce que ça vaut ça?»
Fierce réfléchit.
--«... Non ... et pourtant....»
Il expliqua:
--«Aucune femme ne vaut deux mille piastres, ni même deux cents;
l'agréable sensation, d'ailleurs monotone, que nos collaboratrices
nous servent à l'heure la plus intime doit raisonnablement s'estimer
beaucoup moins cher. Mais, à mon goût, cette sensation trop vantée
n'est qu'une parcelle des plaisirs lascifs, et je vous avoue même que
je n'ai pas voulu la demander à Mme Ariette....
--Comment?...
--Non ... nous avons ... peu importe. Ce qui, peut-être, équivaut à
deux mille piastres, c'est le décor et l'accessoire; c'est le contraste
piquant de ce déjeuner auquel j'étais invité et de ce dessert que j'ai
goûté sur la chaise longue: c'est le piment du prologue vertueux: salle
à manger familiale, mari, bébé de quatre ans....
--Huit ... huit ans.
--Quatre, voyons! c'est écrit sur sa figure.
--Huit. Vous oubliez le climat qui rabougrit les mioches; très
avantageux pour les mères, rajeunies en proportion.»
Malais se leva. Obséquieuse, la Juive s'empressa vers la porte. Fierce,
au passage, lui caressa le sein, car elle était jolie.
--«Au fait, dit-il à Malais, cette Fernande ... vous en êtes sûr?
--Comme discrétion? Parbleu! Une Juive! Elle est trop rouée et trop
rapace pour trahir un client sans profit. Et puis, un scandale de plus
ou moins, que lui importe? Tous les adultères et tous les pots-de-vin
de Saïgon lui passent par les mains. Un fameux nid à saletés, cette
boîte!
--Exemples: un bracelet et un éventail.
--Eh oui! adultère et pot-de-vin,--quoique mon pot-de-vin soit baptisé,
plâtré, sucré pour la bouche de ce demi-honnête homme d'Abel, et que
votre adultère, m'avez-vous dit, soit....
--Un adultère de couvent, à l'usage des petites filles.»
La main de Malais se posa sur l'épaule de Fierce.
--«Ça vous amuse?
--Quoi? les adultères de couvent?
--Non: mais la vie que vous vivez, et ce rôle perpétuel de fanfaron
vicieux?
--Ça ne m'amuse pas. Mais vous faites erreur: ce n'est pas un rôle que
je joue.»
Ils marchèrent à côté l'un de l'autre. La voiture de Malais les
suivait, un splendide attelage d'australiens noirs, deux fois grands
comme les poneys indo-chinois.
--«Vous incarnez la race que je déteste le plus, dit soudain le
banquier: la race des anarchistes élégants. Et quand même, vous me
plaisez. Je voudrais vous aider à sortir du bourbier où vous êtes,--un
bourbier, ne dites pas non.... Voyons, acceptez-vous un conseil? Lâchez
votre entourage habituel et fréquentez d'autres gens. Ce n'est pas un
sacrifice pour vous, et vous ne risquez pas grand'chose à cet échange:
Vous n'y tenez pas, aux Ariette, aux Rochet et à leur bande. Et sous
le plâtre honorable qui les blanchit, si vous saviez la sinistre
collection de gredins qu'ils sont! Rochet? un maître chanteur devenu
gâteux. Ariette? un ruffian doublé d'un menteur à gages. Sa femme? une
putain hypocrite; j'aime cent fois mieux votre Liseron, qui ne se cache
pas, ne trompe personne et n'exige point qu'on la respecte....
Je ne vous dis rien de Torral ni de Mévil: ce sont vos amis ... et
d'ailleurs, je ne les confonds pas avec la clique coloniale; ils sont
quelque chose de mieux,--et de pis: des intelligences dévoyées.--Peu
importe. Ce que je veux vous dire, c'est qu'il existe d'autres gens
que vous ne connaissez pas, et que vous auriez peut-être plaisir à
connaître: les honnêtes gens. Il y en a,--très peu; mais il y en a.
Voulez-vous les voir? Venez chez moi. Je ne suis fichtre pas un honnête
homme!...
--Non?
--Non.--Je suis un bandit, cher monsieur; j'ai volé, pillé, rançonné;
j'ai gagné de l'argent, et cette phrase-là renferme une foule de
menues turpitudes, dont la somme fait un criminel en même temps qu'un
millionnaire. Mais à cause même de ces turpitudes qui ont rassasié et
écœuré ma vie, j'ai un furieux faible pour tout ce qui est honnête.
Chez moi, monsieur de Fierce, vous ne serrerez pas de mains équivoques;
c'est un grand luxe à Saïgon que de refuser la poignée de ces mains-là;
mais je suis assez riche pour me payer tous les luxes. Ma femme, ici
comme ailleurs, ne subit que des gens propres....
--Vous ne craignez pas, dit Fierce, railleur, que je fasse tache?
--C'est mon affaire. Venez.
--Quand?
--Quand vous voudrez. Il n'y a pas de jour pour l'enfant prodigue....»
Ils passaient devant la _Hong-Kong and Shang-Haï._ Avec la promptitude
qui marquait tous ses gestes, Malais serra la main de son compagnon et
disparut dans la porte cochère.
Fierce s'en alla pensif. Sur sa tête, un flamboyant ironique égrena des
fleurs rouges.
Fierce songeait. Sans s'en douter, il tourna le dos à son chemin,--car
cinq heures sonnaient à l'hôtel des postes, l'heure de l'Inspection, et
sa Victoria l'attendait rue Tuduc; or, la rue Tuduc avoisine le Donaï
et Fierce, marchant au hasard, s'éloignait de la rivière.
Il laissa les rues centrales et bruyantes. Les quartiers du nord de
Saïgon sont percés de grandes voies ombreuses et recueillies. Fierce
traversa sans la reconnaître la rue Chasseloup-Laubat, la rue des
Ariette; il goûta seulement la fraîcheur verte des villas toutes
cachées parmi des jardins, derrière des grilles en bois; il n'imagina
point qu'une de ces maisonnettes abritait une femme et un sopha qu'il
connaissait intimement. Sa songerie était différente.
Il continuait son chemin, dédaignant le spectacle de la rue. Près d'une
riche maison indigène, une congaï jeune et jolie, debout sur le seuil
et frappant à l'huis, éclata d'un rire aigu pour qu'il la regardât.
Mais il passa tête baissée. Saïgon est la meilleure cité qui soit pour
y oublier toutes choses: la chaleur excessive et moite y engourdit nos
sens, et la poussière rouge des rues y étouffe tous les bruits vivants.
Fierce murmura: «La vie est stupide.» Il agitait beaucoup de pensées
confuses, toutes pessimistes. Incontestablement, les gens qu'il
hantait, malhonnêtes gens selon la morale conventionnelle, étaient
en outre de la plus fatigante monotonie. Monotone aussi, jusqu'à
l'écœurement, sa propre existence; monotones et promptement insipides,
les plaisirs dont il essayait de la pimenter. Il répéta, comme tantôt:
«Ça ne m'amuse pas.» Il songeait à l'incroyable pauvreté du catalogue
des joies humaines: en tout et pour tout, cinq sensations réputées
agréables, cinq! et la meilleure, la sensation tactile--l'amour,--tout
entière enfermée dans sa définition médicale: le contact de deux
épidermes. Rien de plus, rien de mieux.--«Épidermes? corrigea Fierce;
pas même: muqueuses. Quatre décimètres carrés de peau.--Les variantes?
littérature! C'est humiliant.» Pêle-mêle, il méprisa Mévil, assez fou
pour aimer l'amour, et Torral, assez niais pour mettre le bonheur en
formule:
--Maximum de jouissances....--«Il n'y a pas de jouissances.
Illusion.... S'il y en avait, pourtant? d'inconnues?»
Un rayon du soleil déjà bas le frappa au visage. Il inclina son
casque, et machinalement regarda autour de lui. Un écriteau nommait
la rue,--rue des Moïs;--les Moïs sont une ancienne peuplade
indo-chinoise.--Fierce vit deux rangs de vieux arbres, et des jardins
en bordure. Les maisons s'isolaient, clairsemées. La plus proche était
une villa de style annamite, large et basse, avec des murs de briques
et un toit surplombant; une grande véranda d'ébène se cachait derrière
un rideau de vigne vierge; des banians très hauts jetaient leur ombre
par-dessus les tuiles vernissées.
Une victoria attendait à la porte. Un boy tout petit tenait les chevaux
sages, des chevaux de jeune fille ou de vieille dame. La rue, la
maison, la voiture, et le jardin grave et joli qu'on apercevait dans la
grille ouverte, s'accordaient pour une harmonie exquise de simplicité
et de paix.
Fierce pensa: «Il doit faire bon vivre là-dedans,--à l'abri de toutes
nos saoûleries et de tous nos ruts....
Il s'était arrêté près de la grille. Deux femmes sortirent de la
maison; et Fierce sentit un secret déclic jouer dans sa poitrine, se
comme une détente d'arme; Mlle Sylva venait à lui, guidant vers la
victoria une dame à cheveux blancs dont les pas tâtonnaient.
Une aveugle; sa mère, évidemment;--un doux visage pâle et souriant,
très beau malgré les paupières closes.
Mlle Sylva, attentive et tendre, porte les deux ombrelles et un manteau
léger pour le crépuscule. L'aveugle monte en voiture: la jeune fille
l'aide et l'installe, puis, se retournant, aperçoit l'officier à quatre
pas d'elle.
--«Monsieur de Fierce!»
Une exclamation de franc plaisir. La petite main rapide se tend grande
ouverte. Il y a présentation.
--«Maman, c'est l'aide de camp de M. d'Orvilliers. Monsieur, maman vous
connaît déjà très bien, je lui ai énormément parlé de votre bateau,--et
de vous....»
Fierce s'incline bas. Mlle Sylva ne songe plus à monter en voiture.
Elle babille joyeusement, très contente de retrouver le cavalier qui
lui a plu. Mme Sylva, qui juge la rue incorrecte en tant que salon,
veut se lever pour recevoir le visiteur dans la villa.
--«Je vous en supplie, proteste Fierce, faites-moi la grâce de ne point
me traiter en importun, et ne retardez pas votre promenade. Aussi bien,
madame, n'ai-je aucun droit à être reçu par vous, car le hasard seul
m'a conduit à votre porte: je ne savais pas que vous demeuriez ici.
--Le hasard nous a donc favorisées, réplique gracieusement Mme Sylva.
Mais si vous ne voulez absolument pas entrer sous notre toit, montez
en voiture avec nous: nous vous déposerons où il vous plaira....»
Mlle Sélysette achève:
--«Et ça vous comptera comme une visite. Il ne faut pas que le hasard
ait travaillé pour rien.
--Vous me tentez beaucoup, dit Fierce. Mais je suis sûr que je vous
encombrerais.
--Pas du tout! Il y a un strapontin excellent, et j'adore les
strapontins....
--S'il est si bon que cela..., je le prends pour moi....»
Il monte lestement et s'assied. La voiture part. Les genoux de Fierce
sont pris entre la jupe bleue et la jupe noire, et l'une et l'autre le
troublent de la même émotion,--infiniment chaste.
--«N'avez-vous rien à faire? demande Mme Sylva. Venez donc avec nous
jusqu'à Tuduc; nous serons rentrés en ville avant sept heures.»
Fierce accepte, et remercie plus chaudement que la politesse
n'exigerait. De vrai, cette promenade inopinée l'enchante. Depuis une
heure, les paroles de Malais harcèlent sa pensée, et une curiosité
germe en lui de ces gens honnêtes qu'il ne connaît pas, qu'il n'a
jamais connus ... jamais, nulle part. Qui sait? peut-être seront-ils
plus amusants, moins monotones que son cercle ordinaire de catins,
d'escrocs et de nihilistes civilisés,--trop civilisés. En s'asseyant
près de cette fillette véritablement pure et candide,--il n'en doute
pas une seconde,--Fierce imagine s'être réfugié, après une longue
saison fiévreuse de tripots, de petits théâtres, de restaurants de
nuit et de lupanars, au plus haut d'une solitude alpestre, et respirer
là, chastement, l'air vierge des glaciers.
... Et le sourire de Mlle Sélysette, et son babil, sont frais et
caressent;--et le calme visage de Mme Sylva, et sa voix, sont doux et
apaisent.
M. de Fierce, ligotté de bien-être, et son cœur tièdement engourdi, ne
parle point. La voiture contourne l'ancienne citadelle par des rues
campagnardes, et passe l'arroyo au pont du Jardin. Le pont est désert,
et désertes les allées rousses qui dorment entre leurs haies de bambous
et de magnolias: Saïgon flâne et coquette à l'Inspection, et le Jardin
n'a point de promeneurs avant le coucher du soleil.
Mlle Sylva questionne:
--«Vous connaissez Tuduc, naturellement?
--Tuduc?...--Fierce pour répondre s'arrache à sa molle
quiétude;--Tuduc? non....»
Mlle Sylva s'écrie et s'indigne, scandalisée:
--«Vous ne connaissez pas Tuduc! Mais, grand Dieu, que faites-vous,
depuis quinze jours que le _Bayard_ est à Saïgon?»
Point facile à dire, ce qu'il fait!
--«Pas grand'chose de bon. Je sors toujours très tard; mon saïs me mène
où ça lui chante,--et c'est toujours l'Inspection....
--L'Inspection est insupportable, prononce Mlle Sylva, péremptoire. Il
y a trop de voitures, trop de toilettes, trop de gens chics, dans cette
bête d'allée toute droite où l'on ne peut pas même trotter. Et vous
verrez si la route de Tuduc n'est pas cent fois plus jolie....»
Fierce d'avance en est convaincu. Près du pont, la route de Tuduc n'est
rien de mieux qu'un agréable chemin qui serpente parmi des rizières,
entre des magnolias touffus; mais les rizières sont plus vertes que
des prairies irlandaises, et les magnolias soufflent par toutes leurs
corolles de précieuses bouffées qui enivrent.
--«Nulle part ailleurs, dit Fierce, il n'existe de chemins si bien
parfumés. Saïgon est une cassolette.
--Nulle part ailleurs? questionne Mlle Sélysette. C'est vrai, vous
connaissez tous les pays. Racontez moi vos voyages....»
Fierce, docile, raconte. Il a beaucoup couru le monde; il sait
apprécier avec des yeux aigus les peuples et les paysages, et choisir
entre cent détails pittoresques le plus original et le plus piquant.
Il décrit le Japon d'où il arrive. Il parle des maisons de bois blanc
qui ont toujours l'air d'être neuves, et des arbres trop grands qui
les enveloppent de mystérieux manteaux verts. Il dit les ponts en
arcs au-dessus des torrents à sec, et les _tchaïas_ agrestes où le
voyageur ne manque jamais de trouver sa tasse de thé très chaud, son
gâteau _castera_ très tendre, et le sourire bien élevé de la servante
trotte-menu. Il esquisse la silhouette du Fousi-San pointu, et les
processions de pèlerins jaunes, bleus, mauves, qui bariolent sa robe
de neige.--Et il oublie de nommer les yoshi-varas grillés de bambous,
et les mousmés candidement hospitalières, et tout le _skébé_[1]
nippon;--il oublie, sans effort: Mlle Sylva répand autour d'elle une
contagion de chasteté.
La voiture passe un ruisseau sur un pont de briques roses.
--«Est-ce comme cela, questionne Mlle Sélysette, les ponts japonais?
--Pas du tout, il y a mille différences,--tellement que je ne puis
les expliquer. Mais rien qu'en regardant ce ruisseau et cette arche,
je sais que je suis en Cochinchine, et nulle part ailleurs. Dans le
monde entier, pour des yeux qui savent voir, il n'existe pas deux pays
pareils.
--Que c'est intéressant, soupire la jeune fille, d'avoir vu tant
de choses, et de les garder ainsi photographiées au fond de sa
mémoire!--Votre tête doit ressembler à un album.
--Intéressant,--et attristant aussi, objecte Mme Sylva de sa voix
pensive; les marins, toujours exilés de tous les pays qu'ils ont aimés,
doivent connaître autant de nostalgies qu'ils ont fait de voyages....»
Torral, l'autre semaine, a raillé Fierce en humeur de mélancolie;
Fierce s'en souvient, et la sympathie de Mme Sylva lui en est plus
douce.
--«Tant de nostalgies ne font pas une tristesse. Nous conservons nette
et charmante l'image des pays d'autrefois; mais nous les regrettons
rarement, parce que les pays d'aujourd'hui les valent, et qu'un
clou chasse l'autre. Comment voulez-vous qu'ici, dans cette forêt de
magnolias en fleurs, je puisse regretter quoi que ce soit!»
Mlle Sélysette hoche sa tête blonde:
--«Et demain, dans une autre forêt, vous oublierez celle-ci. C'est de
l'inconstance....
--Je l'avoue. Mais si j'étais constant, je serais malheureux....»
Il s'oublie à rêver tout haut, pour la première fois de sa vie:
«On peut être inconstant sans être infidèle. Aux heures douces
d'autrefois je garde toute ma gratitude; mais ces heures sont
mortes; pourquoi leurs fantômes me gâteraient-ils les heures douces
d'aujourd'hui? Quand je tourne une page de ma vie, j'essaie d'entamer
la page suivante avec des yeux neufs. C'est facile, car les deux pages
ne sont jamais pareilles. Je ne suis plus à Saïgon le Fierce japonais
d'il y a deux mois; et ce Fierce japonais ne ressemblait pas au Fierce
parisien de l'année dernière, ni au Fierce turc ou tahitien des temps
passés....»
Mlle Sylva rit, amusée:
--«Parlez-nous de tous ces Fierce qui ne sont plus vous?
--Ils me font l'effet d'amis très intimes que j'ai beaucoup aimés
jadis; et je me figure parfois qu'ils vivent encore dans le pays où je
les ai connus. Le Fierce tahitien, par exemple, était un personnage
contemplatif, qui n'appréciait rien tant que les arbres, les prairies
et les ruisseaux. Il se promenait tous les jours dans la campagne,
vêtu d'un _parao_ de toile bleue, et coiffé d'un grand chapeau de
paille,--pieds nus, naturellement. Il avait loué, dans ce village de
Papeete qu'il appelait pompeusement la capitale, une petite case au
milieu d'un jardin de cocotiers. Et quand, une fois par mois, des
lettres et des journaux lui arrivaient, bariolés par des timbres et
des cachets de France, il n'ouvrait pas les lettres, et déchirait les
journaux pour allumer le feu de sa cuisine.
--Et le Fierce turc?
--C'était un Musulman très croyant, qui ne passait point de semaine
sans prier Allah dans quelqu'une des plus graves mosquées de Stamboul.
Après quoi, assis à la terrasse d'un café osmanli, il contemplait
silencieux le Bosphore, et tous les vendredis,--jours chômés,--rêvait
quatre heures durant au fond d'un cimetière de Skutari.
--Y a-t-il eu un Fierce chinois?
--Certes! Celui-là passait tout son temps à s'enorgueillir de sa race
la plus vieille du monde, et de sa philosophie la plus clairvoyante et
la plus ironique. C'était un homme insupportable: il ne s'inquiétait
que de papier de riz et de pinceaux à encre, et méprisait toute la
terre.»
Mlle Sylva devient sondeuse.
--«Tant de cervelles successives sous un seul front! C'est inquiétant
à penser: demain vous aurez changé une fois de plus, et si je vous
retrouve à Paris ou au Japon, il faudra que nous recommencions notre
connaissance....
--Peut-être. Je m'imagine ressembler à une plaque photographique: un
rayon de soleil, et l'image impressionnée s'efface; mais il suffirait,
d'un fixatif pour faire une épreuve inaltérable.
--Et le fixatif?
--Je ne l'ai pas encore trouvé.»
Un long silence. La route s'est insinuée dans les bois d'aréquiers
qui avoisinent Tuduc; il n'y a plus maintenant de magnolias, ni de
rizières, ni de poussière rouge poudroyant au soleil. Les aréquiers
exclusifs pressent les uns contre les autres leurs troncs grêles et
droits,--entrelacent étroitement leurs palmes épanouies à cinquante
pieds du sol; et cela fait une voûte sombre de temple, que supportent
d'innombrables colonnes ioniques. Entre les arbres, la terre est brune,
et des flaques d'eau luisent. Toute la forêt se tait.
Mlle Sylva, les mains jointes sur un genou, regarde avidement et ne
parle point. Fierce admire les graves yeux pers, et s'étonne qu'une
petite fille sache voir la beauté d'un bois sans fleurs, sans oiseaux
et sans soleil.
--«Monsieur, dit l'aveugle, je pense que tout à l'heure vous ne nous
avez pas tout dit. Je conçois très bien que dans chaque pays nouveau,
vous vous découvriez comme une âme nouvelle; mais il me semble que
partout vous devez quand même vous souvenir de votre foyer, de votre
famille; et ce souvenir ininterrompu met forcément un lien, une
parenté entre tous les hommes différents que vous croyez être à tour de
rôle....
--Je n'ai ni famille, ni foyer, dit Fierce.
--Personne?
--Personne.
--C'est bien triste à votre âge....»
Fierce réfléchit. Un foyer, c'est une prison; cette prison se complique
de chaînes: les parents, les amis;--rien en cela qui l'ait jamais
tenté.--Une famille? monsieur, madame, et l'autre;--des marmots
piaillards et barbouillés;--un peu de servitude, un peu de ridicule, un
peu de déshonneur: séduisante mixture!--Fierce va rire. Mais, levant
les yeux, il voit cette famille qui l'étonne et le déconcerte: cette
mère souriante et tendre, cette fille pure et délicieuse ... et très
sincèrement il répond:
--«Oui, triste,--quelquefois: quand il m'advient, juif errant que je
suis, de découvrir, à une halte de ma route, un foyer paisible et
chaud, et d'entrevoir, par une porte qui bâille, des maris contents,
des femmes aimées, de beaux enfants. Ces soirs-là, mon navire est
maussade, et ma solitude lourde, et malgré moi, je souhaite du mal à
tous ces gens trop heureux. L'homme est une laide bête envieuse, qui ne
prend sa joie que de la peine d'autrui, et réciproquement.»
C'est un mensonge bien rabâché que cette légende romanesque du marin
errant, exilé de toute la terre, et nourrissant en silence une
mortelle nostalgie de tendresse et de foyer; un mensonge, toutefois,
qui trompera sans fin toutes les femmes, parce que toutes, sous les
vernis divers de leurs éducations, de leurs modes et de leurs poses,
cachent un fond identique de jobarderie sentimentale.--M. de Fierce
est orphelin; M. de Fierce n'a pas de maison, presque pas de patrie.
Les deux femmes qui l'écoutent, sympathiques, cherchent délicatement à
adoucir cette dure solitude.
--«Monsieur, dit Mme Sylva, j'ai peur qu'après tous vos voyages,
vous n'ayez jamais encore découvert ce que la vie a de plus
réconfortant,--le coin du feu! Si vous voulez, vous connaîtrez le
nôtre. Vous êtes presque le fils de mon vieil ami d'Orvilliers, qui fut
le plus cher compagnon de mon mari. Ma maison est la vôtre....»
Elle tend sa vieille main restée douce et blanche, et Fierce y met un
baiser recueilli. Mlle Sélysette approuve joyeusement:
--«Nous vous enrôlons! Oh! nous sommes une très petite bande, mais
triée sur le volet; chez nous, on ne flirte pas, on ne pose pas, on
ne potine pas,--trois exceptions à Saïgon. On joue au tennis,--un
vrai tennis, sérieux;--on lit, on cause, on fait des promenades,--des
grandes;--et on ferme la porte au nez des gens désagréables. Une très,
très petite bande: le gouverneur, les Abel, Mme Malais.
--Mme Malais?
--Vous la connaissez?
--Très peu, mais davantage son mari, qui me priait justement
aujourd'hui de fréquenter chez lui.
--Ça tombe à merveille. Vous verrez Mme Malais chez nous, et vous nous
verrez chez elle. C'est une amie tout à fait parfaite....»
Mlle Sélysette détaille les perfections de Mme Malais. Fierce songe
que le hasard prend quelquefois des proportions de providence. Hier,
tout s'est enchaîné à miracle pour le lasser, pour l'écœurer de sa vie
ancienne; aujourd'hui tout conspire pour l'attirer vers une nouvelle
vie. Hier, le monde qu'il hantait lui a coquettement étalé toutes ses
taches et toutes ses tares; aujourd'hui, un monde neuf et séduisant lui
ouvre à deux battants sa plus grande porte. Il entrera....
La voiture s'arrête. C'est le terme de la promenade: la route aboutit
au fleuve, et il n'y a ni pont, ni quai Un bac traverse, et sur l'autre
bord, Tuduc se cache parmi les aréquiers; on ne voit que trois cañhas
de torchis et de chaume.
Percée par la rivière comme par une géante allée, la forêt reflue sur
les deux rives en futaies épaisses. Les arbres baignent leurs racines
jusque dans le courant, et l'eau jaune en est moirée de vert. Les
aréquiers endiguent ainsi le Donaï entre deux haies opaques, deux
palissades de troncs pressés que couronnent des frises de palmes en
panaches. Le soleil, exclu de la forêt, prend sa revanche entre ces
haies, sur l'allée liquide, et l'eau incendiée flamboie....
Les chevaux soufflant. Le saïs indifférent renoue la mèche de son
fouet.
--«Ces palmes qui ondoient, murmure Sélysette Sylva, ce sont des
oriflammes plantés sur le toit de la forêt....»
Le bac dérive au milieu du courant; sur l'eau couleur de braise,
les grêles silhouettes des rameurs s'agitent en ombres chinoises;
une congaï, assise à l'avant, les pieds dans l'eau, piaule un chant
discordant et plaintif.
Le soleil baisse. Il faut rentrer. Sous les aréquiers, la nuit
commence. Et comme la rosée de six heures dépose déjà partout ses
gouttelettes, Mlle Sylva, prudente, enveloppe l'aveugle dans son
manteau, avec des gestes soigneux de petite mère.
... Sous les aréquiers, la nuit commence....
--«Quand j'étais petite, songe tout haut Sélysette Sylva, les arbres
de notre jardin me semblaient très grands, et le jardin immense. Ces
aréquiers-ci, et toute cette forêt, sont minuscules en comparaison de
mon souvenir....»
Le sabot des chevaux ne fait pas de bruit sur la terre molle. Le
recueillement du crépuscule est propice aux confidences.
... «Nous habitions une vieille maison qui ressemblait à une ferme,
et qu'on appelait le château, à cause d'une tourelle pointue. C'était
dans le Périgord. Il y avait beaucoup de fleurs, et un troupeau de
chèvres sur la colline, avec un petit pâtre à béret rouge. Tous les
murs étaient habillés de glycines, et les paysans y accrochaient des
lampions et des banderoles, quand papa revenait d'Afrique, chaque
année, pour la moisson.... Comme la maison était gaie, quand il était
là! Son dolman bleu mettait du soleil partout.... C'étaient de belles
moissons! Quand il repartait, sa place restait marquée à la table, et
son couvert était mis à tous les repas, comme s'il eut été là.--Et
puis, il n'est plus revenu....»
Fierce, tout bas, interroge:
--«C'est alors que vous avez quitté la France?»
La voix égale de Mme Sylva répond:
--«L'année d'après. J'étais veuve et ma fille déjà grande; son tuteur
fut nommé gouverneur à Saïgon; nous l'avons suivi. Et j'ai bien fait,
puisque, six mois plus tard, mes yeux déjà bien malades se fermaient
tout à fait. Une maman aveugle, un tuteur absent,--ma pauvre Sélysette
serait morte d'ennui, là-bas....»
Fierce regarde les cheveux blancs et le visage sans rides. Ainsi donc,
en très peu d'années, tout le bonheur de cette femme s'est écroulé,
fauché comme un épi mûr; elle a perdu son mari, sa maison, sa patrie,
et la douce clarté du jour. Elle sourit cependant; tant d'amertumes
n'ont pas aigri son courage; et pour l'amour de sa fille, elle a su
refouler toutes ses larmes, stoïquement....
--«Quand j'étais petite ...»
Mlle Sylva conte des souvenirs enfantins et jolis. Fierce revoit, au
fond de sa mémoire, son enfance à lui, triste et sèche. Sa tendresse
croit pour cette confiante fille qui lui ouvre avec tant de grâce sa
cassette à confidences.
... Les magnolias, plus odorants dans la brune;--l'arroyo et le petit
pont, dont les briques roses son maintenant grises;--le jardin, où les
éléphants barrissent dans leurs cages;--on rentre en ville....
--«A bientôt, n'est-ce pas? à très bientôt?
--A demain, si vous le permettez.»
Il s'en retourne à pied, dans la nuit scintillante. L'air tiède est
étrangement vivifiant.
Rue Catinat, Torral le hèle
--«Ce soir, à Cholon?»
A Cholon, boire, brailler, trousser des filles?
--«Non, impossible....--Il ment tout à coup, sans y
songer:--Impossible: j'ai marché toute l'après-midi, je suis éreinté et
je rentre à bord.»
[Footnote 1: _Skébé_; tout ce qui est obscène.]
XIII
Rue Catinat, à l'heure de l'Inspection, Torral rencontra Mévil à pied,
les bras ballants. Il s'étonna, ironique.
--«Où est ta voiture? que fiches-tu ici, quand toutes les femmes font
l'allée des poteaux?
--Je ne sais pas.»
Mévil semblait las et terne. Torral lui prit le bras,
--«Et Fierce, que devient-il? Huit jours que je ne l'ai pas vu. La
dernière fois, c'était ici, un soir; il courait comme un poulain; je
l'invite pour la nuit, il me crie qu'il ne peut pas, qu'il est éreinté,
et repart à toutes jambes. Depuis, disparu.
--Je l'ai aperçu hier, de loin, dans le landau des Malais.
--Il donne là-dedans!»
Torral s'était arrêté de surprise.
--«Oui. On parle souvent de lui dans cette maison, dans d'autres.
--Je le croyais moins bête.»
Ils marchèrent côte à côte.
--«Malais, raconta Torral, est en train de gagner une somme énorme
dans l'affaire du riz. L'impôt lui a été affermé pour quatre millions
seulement, parce que le gouverneur n'osait pas lever cet impôt-là
lui-même. Malais ose: il a enrôlé deux mille sacripants armés de
Winchesters; et l'impôt donnera huit millions;--mais nous aurons une
révolte.»
Mévil fit un geste indifférent.
«Gênant, une révolte, insista Torral. On peut nous mobiliser.»
Il était officier de réserve, et désigné, le cas échéant, pour
commander une batterie du cap Saint-Jacques.
Mévil n'écoutait pas et marchait les yeux à terre.
«Qu'as-tu?» fit tout à coup l'ingénieur.
Le médecin, lentement, haussa les épaules:
--«Des ennuis....»
Il parlait à regret.
... «Des ennuis. J'ai envie d'une femme,--qui ne veut pas. J'ai envie
de deux femmes....
--Quelles?
--Malais,--Abel.
--La mère Abel?
--Non. Marthe.
--Cette petite? Tu la trouvais maigre.
--Oui. Mais quand je la regarde, j'ai des vertiges. Tu te souviens,
un soir, au théâtre? J'ai failli m'évanouir. Elle m'éblouit comme une
lampe électrique. J'ai fouillé mes bouquins, je n'ai pas trouvé de
maladie analogue. Je ne sais pas me soigner....»
Il s'arrêta un instant.
--«Je l'épouserai, acheva-t-il.
--Tu es fou, dit Torral.
--Peut-être bien.»
Torral réfléchit.
--«Deux femmes qui ne veulent pas! C'est beaucoup pour Saïgon. Tu as
tout essayé?
--Je n'ai rien essayé: je me cogne à un mur. Marthe me fait peur et me
paralyse. L'autre a peur de moi et me ferme sa porte.
--Elle t'aime, alors.
--Ça m'avance bien!»
Ils allumèrent des cigarettes. Mévil laissa la sienne s'éteindre.
--«Il y a d'autres femmes, conseilla l'ingénieur. Ici ou là, le spasme
est pareil.»
Mévil hocha la tête.
--«Je ne peux pas. Parbleu oui, il y a des femmes;--plus que je n'en
veux;--plus que je n'en puis prendre.--Tiens, en ce moment, on m'attend
à Cholon, et si je suis à pied, c'est que je ne veux pas de cocher
pour aller à ce rendez-vous, qui est une aventure discrète: une jeune
fille....
--Ça m'est égal. Eh bien?
--Eh bien, ce n'est pas celle-ci que je veux, ni les autres.
--Prends garde, dit Torral. Si tu en es là, c'est dangereux.»
Ils avaient marché jusqu'à la cathédrale. Ils s'arrêtèrent devant la
porte.
--«Te souviens-tu, dit Torral, du chat qu'un soir j'ai jeté contre
cette pierraille? C'était le jour de l'arrivée de Fierce;--imbécile de
Fierce!--nous étions ivres, et nous cherchions le quartier Boresse,
quartier bien famé. Il y a de la philosophie dans cette histoire,--et
de la médecine; la médecine qui convient à ton cas. De l'alcool et du
coït: tes vertiges passeront.
--Non, dit le médecin. J'en ai fait l'expérience: Quand l'envie
d'une femme me tenaille, rien ne m'en distrait. J'ai trop obéi à
ces envies-là; j'en suis l'esclave; cette fois encore, il faut que
j'obéisse, ou....»
Ils étaient sur la chaussée sablée de rouge. Une victoria passa très
près d'eux, ses roues crissant. Mévil resta sur place; l'essieu frôla
sa jambe.
--«Fais attention!» avait crié l'ingénieur en sautant en arrière.
Mévil le regarda d'un air surpris, puis fit un geste insouciant.
--«Il n'y a pas de danger,» murmura-t-il.
Ils redescendirent la rue.
--«Voilà, résuma le médecin.
--Il n'y a rien de perdu, dit Torral. La Malais t'aime probablement;
fais-lui la cour. Utilise Fierce, l'imbécile! puisqu'il va chez elle.
Rencontre-la, n'importe où, guette-la, traque-la; chasse à l'affût! Et
quant à l'autre,--que diable! tu ne l'aimes pas: des éblouissements, ce
n'est pas du rut.
--Si je ne couche pas avec. Marthe Abel, affirma Mévil, têtu, ces
éblouissements-là ne finiront pas, et j'en crèverai.
--Tout finit, dit Torral. A ce soir, au cercle.»
Il s'éloigna, puis revint.
--«Par exemple, prends garde aux voitures. Tu as des tangences
fâcheuses aux trajectoires des roues C'est plus grave qu'un
éblouissement rentré.»
XIV
La fumerie de Torral était obscure, parce que les abat-jour à grandes
lattes excluaient le soleil de deux heures. La lampe à opium jaunissait
seule le plafond, et des volutes brunes roulaient pesamment dans l'air
imprégné de la drogue. Le grésillement menu des pipes alternait avec du
silence. Torral fumait, ses boys assoupis à ses pieds.
L'heure torride de la sieste abrutie, sans rêves. Saïgon dort, et
le soleil meurtrier règne dans les rues vides. Les fumeurs seuls
continuent de vivre au fond des fumeries closes, et le fil de leur
pensée, miraculeusement assoupli par l'opium, s'étire au delà du monde
humain, s'allonge jusqu'aux régions bienveillantes et lucides que
Kouong-Tseu voulut jadis ouvrir à ses disciples.
Couché sur le flanc gauche, sa main droite présentant l'aiguille à la
lampe, Torral préparait sa sixième pipée. Il avait entassé sous lui des
coussins de Cambodge, en paille de riz fraîche; son pyjama, débraillé,
montrait son torse brun, trop étroit pour sa grosse tête; un torse tout
ensemble robuste et rachitique, le torse d'un civilisé qui sans trêve
raffine sa cervelle héréditaire, et jette avec mépris son corps à la
débauche.--Torral fuma sa sixième pipée.
Il aspira toute la fumée noire sans reprendre haleine, et suffoqua
plutôt que de la rejeter. Sa tête à la renverse cogna un coussin,
et il se raidit voluptueux, tous ses sens vibrant comme des arcs.
L'odeur chaude de la drogue rassasiait ses narines, et la lampe fumeuse
enivrait ses yeux métallisés; le souffle léger des boys endormis
frémissait dans ses oreilles comme une plainte exquise de violon.
Dehors, très loin dans la rue silencieuse comme un Sahara, un pas
résonna,--et personne autre qu'un fumeur n'eût pu l'entendre d'abord.
Torral écouta curieusement l'homme qui venait;--un homme, car c'était
un large pas sans hâté;--la perspicacité aiguë du fumeur s'exerça en
se jouant. L'homme s'arrêta, puis marcha encore; au talon heurtant la
pierre du trottoir, Torral devina l'hésitation courte du promeneur,
forcé pour traverser la rue d'abandonner l'ombre des arbres. Le pas
cessa devant la porte, et, au coup heurté d'un seul doigt, Torral
reconnut Fierce, quoique Fierce n'eût jamais encore battu le pavé aux
heures d'insolation.
Torral frappa de son pied sur le tas de chairs brunes endormies. Les
boys s'étirèrent, désenlacés. Ils étaient comme de petits bronzes
couchés. Sao se leva, l'opium gonflant ses yeux rouges. Il cherchait
son caï-hao de toile blanche, jeté dans un coin pour la sieste, quand
Fierce impatienté frappa de nouveau. Le boy alors sortit tout nu pour
aller ouvrir, en rattachant seulement ses cheveux longs sous leur
turban noir.
Fierce entra, jeta son casque et s'assit, silencieux
--«Quoi? demanda le fumeur.
--Rien.»
Il s'étendit à droite de la lampe. Torral fit une pipe et la lui
offrit. Fierce refusa de la tête. Torral fuma seul, et ils somnolèrent
ensuite. Les boys s'étaient rendormis.
Aux murs, la fumée noire recommença d'estomper les nattes de riz; les
équations du tableau d'ardoise luirent à travers des volutes presque
opaques; et le fumeur voulut y lire les versets d'argent d'un évangile
irrévocable.
Quatre heures sonnant, Torral se leva. Son visage et ses mains étaient
noircis par la suie de la drogue; il les frotta d'eau de Cologne et
tendit le flacon à Fierce.
--«Dix pipes, et deux heures de repos
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