Variétés Historiques et Littéraires (03/10)
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Title: Variétés Historiques et Littéraires (03/10)
Editor: Edouard Fournier
Release date: November 26, 2014 [eBook #47469]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VARIÉTÉS HISTORIQUES ET LITTÉRAIRES (03/10) ***
VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES,
Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME III
A PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLV
_Placet des amants au Roy contre les voleurs de nuit et les filoux[1]._
[Note 1: Nous n'avons trouvé ce curieux placet et la réponse qui
le suivit que dans le _Recueil de quelques pièces nouvelles et
galantes tant en prose qu'en vers_, nouvelle édition, à Cologne,
chez P. du Marteau, MDCLXXXIV, 2e partie, p. 125-128.]
Prince, le plus aimable et le plus grand des rois,
Nous venons implorer le secours de vos loix.
Tous les tendres amants vous adressent leurs plaintes:
Vous seul pouvez calmer nos soucys et nos craintes;
Par vous seul nostre sort peut devenir plus doux;
L'amour même ne peut nous rendre heureux sans vous.
La nuit, si favorable aux ames amoureuses,
A beau nous preparer ses faveurs precieuses,
Sans respecter ce dieu, les voleurs indiscrets[2]
Troublent impunement ses mystères secrets;
Chaque jour leur audace augmente davantage.
On ne va plus la nuit sans souffrir quelque outrage.
On trompe d'un jaloux les regards curieux,
Mais du filou caché l'on ne fuit point les yeux.
Comme on n'ose marcher sans avoir une escorte
On ne peut se glisser par une fausse porte,
Et, seul au rendez-vous si l'on veut se trouver,
On est deshabillé devant que d'arriver.
La nuit, dont le retour ramenoit les delices
Des paisibles moments à l'amour si propices,
Destinez seulement à ses tendres plaisirs,
Ne peut plus s'employer qu'à pousser des soupirs.
Les maris rassurez, les mères sans allarmes,
Dans un si grand desordre ont sceu trouver des charmes.
La nuit n'est plus à craindre à leurs esprits jaloux:
Ils donnent en repos sur la foy des filoux;
Ils aiment le peril qui nous tient en contrainte,
Et la frayeur publique a dissipé leur crainte.
O vous qui dans la paix faites couler nos jours,
Conservez dans la nuit le repos des amours!
Que du guet surveillant la nombreuse cohorte
Nous serve à l'avenir d'une fidelle escorte;
Qu'il sauve des voleurs tous les amants heureux,
Et souffre seulement les larcins amoureux;
Qu'il nous oste la crainte, et qu'en toute assurance
Nous goûtions les plaisirs à l'ombre du silence;
En faveur de l'amour finissez nostre ennuy
Vous n'avez pas sujet de vous plaindre de luy.
Ce dieu, don le pouvoir domine tous les autres,
En vous donnant ses loix semble avoir pris les vostres,
Et garde pour vous seul ce qu'il a de plus doux;
Il commande partout et n'obeit qu'à vous;
Il separe de vous l'eclat et les couronnes;
Il fait qu'on aime en vous vostre sainte personne:
Plaisir que rarement les rois peuvent goûter,
Et duquel toutefois vous ne pouvez douter.
1664. B.[3].
[Note 2: La police étoit alors fort mal faite. Le guet, à peu
près désorganisé, étoit impuissant à garder la ville contre les
voleurs, dont tous les jours le nombre augmentoit. (V. _Corresp.
admin. de Louis XIV_, t. 2, p. 605, 691.) L'établissement des
lanternes publiques pour l'éclairage de Paris devoit tarder
trois ans encore. (V. notre brochure _les lanternes, histoire de
l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, 1854, in-8, p. 24.) Enfin
tout ce qu'entreprit M. de La Reynie, à partir de 1667, pour la
sûreté de la ville, étoit on ne peut plus nécessaire.]
[Note 3: Cette initiale doit certainement désigner l'abbé
Bétoulaud, l'un des beaux-esprits des samedis de Mlle de
Scudéry. Tout ce qu'il écrivit donne raison à notre opinion.
Nous ne connoissons, en effet, de lui, que des vers adressés
à Mlle de Scudéry: _Epistre à Mlle de Scudéri sur la mort de
Pellisson_; _le Parnasse_, _la Victoire_, _l'Anneau d'Horace_,
_pièces adressées à Mlle de Scudéri_, par M. Bétoulaud, avec
les _Réponses de Mlle de Scudéri auxdites pièces_, in-4. Il
fit aussi sur le _Caméléon_ de la nouvelle Sapho un poème
en 4 chants, inséré presque en entier dans la _Bibliothèque
poétique_. «On sait à peu près la date de la mort du _Caméléon_,
mais on ignore complétement celle de la naissance et de la mort
de l'abbé Bétoulaud.» (_Annales poétiques_, t. 27, p. 154.)]
* * * * *
_Reponse des filoux au Placet des amants au Roy_.
Prince dont le seul nom fait trembler tous les rois,
Suspendez un moment la rigueur de vos loix;
Souffrez que des voleurs vous demandent justice
Contre de faux amants tout remplis d'artifices.
Si l'on croit leur placet, ils sont fort maltraitiez:
Nous nous opposons seuls à leur felicitez;
Nous troublons leur plaisir; les nuits les plus obscures
N'ont plus pour leur amour de douces aventures.
Où sont-ils, les amants que nous avons volez?
Commandez qu'on les nomme, et qu'ils soient enrôlez.
Helas! depuis dix ans que nous courons sans cesse,
Nous n'avons seu trouver ni galant ni maîtresse,
Et, pour notre malheur, nous n'avons jamais pris
Ni portrait precieux ni bracelet de prix.
En vain, sans respecter plumes, soutane et crosses,
Nous savons arrester et chaises et carrosses,
Nous ne trouvons, partout où s'adressent nos pas,
Que plaideurs, que joueurs, qu'escroqueurs[4] de repas,
Que courtisans chagrins, qu'escroqueurs de fortune,
Dont la foule, grand Roy, souvent vous importune;
Mais de tendres amants, vrais esclaves d'amour,
On en trouve la nuit aussi peu que le jour.
C'estoit au temps jadis que les amants fidelles,
Pour tromper les argus, montoient par des eschelles,
Que l'on voloit sans peine au premier point du jour,
Et qu'ils cachoient leur vol autant que leur amour.
Sous vostre grand ayeul, d'amoureuse memoire,
Les filous nos ayeuls, celèbres dans l'histoire,
Ne passoient pas de nuit sans prendre à des amants
Des portraits enrichis d'or et de diamants,
Et chacun, sans placet, sans tant de doléance,
Rachettoit son portrait et payoit le silence.
C'est ainsi qu'on aimoit en un siècle si doux,
Sous un prince charmant qu'on voit revivre en vous;
Mais aujourd'huy qu'amour daigne suivre la mode,
Que le moindre respect passe pour incommode,
Nous trouvons tout au plus quelques fameux coquets[5]
Qui n'ont jamais sur eux que des madrigalets,
Qui courent nuit et jour, se tourmentent sans cesse,
Sans enrichir jamais ni voleur ni maîtresse;
Qu'ils marchent hardiment: ils font peu de jaloux,
Et n'ont à redouter ni maris ni filoux;
Pour tous leurs rendez-vous ils peuvent prendre escorte,
Sans besoin de la nuit et de la fausse porte.
Mais la licence règne avec un tel excès,
Qu'ils osent bien se plaindre et donner des placets.
Ne les ecoutez pas, ils sont pleins d'artifice;
Prononcez cet arrest tout remply de justice:
Un amant qui craint les voleurs
Ne merite point de faveurs.
1664. Mlle DE SCUDÉRY.
[Note 4: Ce mot commençoit à avoir cours, témoin le conte de La
Fontaine: _A femme avare galant escroc_. On disoit aussi _croc_.
(_Journal_ de Barbier, t. 2, p. 209.)]
[Note 5: Mot alors assez nouveau dans la langue. Il ne remontoit
pas plus loin que le temps de Catherine de Médicis, de l'aveu de
Mlle de Scudéry elle-même. (_Nouvelles conversations de morale_,
t. 2, p. 755; _Hist. de la coquetterie_.)]
_Recit veritable de l'attentat fait sur le precieux corps de Nostre
Seigneur Jesus-Christ, entre les mains du Prestre disant la messe,
le lendemain de la Pentecoste, 24e may de cette presente année 1649,
commis en l'eglise du village de Sannois, à une petite demy-lieüe
d'Argenteuil, par un grand laquais agé de 26 à 27 ans._
_A Paris._
M.DC.XLIX. In-4º de 7 pages[6].
[Note 6: Cette pièce, fort rare, nous a été communiquée par
notre ami P. Chéron, de la Bibliothèque impériale, qui l'avoit
acquise à la vente Coste.]
Entre les passions qui agitent nos esprits et transportent nos ames,
il semble que la curiosité et la religion en soient les fleaux plus
poignants et plus violents, dont l'un nous esmeut et conduit autant
ardamment à nous porter aux recherches et connoissances des choses
incomprehensibles que l'autre nous defend de presomptueusement
vouloir penetrer ce dont la clarté nous peut esbloüir, d'autant que
la première, par la science, ne veut autre guide que la raison et
l'experience pour se rendre du tout sensible, et l'autre nous sousmet
à la foy, laquelle que plus nous voulons examiner et penetrer, il
semble que nous interpellons l'obscurité pour les tenèbres, et que nous
entreprenons sur la Divinité, et qu'avec les aisles de cette folle de
temerité et ambition nous nous elevons avec Lucifer pour nous abismer
et precipiter dans les peines éternelles.
C'est ce qui a donné sujet d'un scandale public au jour second ou
lendemain de la Pentecoste, vingt-quatriesme may de cette presente
année mil six cens quarante-neuf, au village de Sanois[7], distant
d'une demye-lieüe d'Argenteüil, commis et perpetré par un grand
laquais d'un bourgeois de Paris[8], agé de 26 à 27 ans, et qui a
demeuré quatorze ou quinze ans au service de son maistre sans qu'il
ait jamais donné soubçon d'heresie ou impieté aucune. Lorsqu'il
assistoit à la messe (son maistre ayant une maison proche de là) vers
les sept heures du matin, et que le prestre qui celebroit, après la
consecration, vint à elever le très sainct et très auguste corps de
Nostre Seigneur Jesus-Christ, ce laquais, qui estoit à genoux, se
leva, et, avec une main sacrilége, vint au point de l'elevation à
arracher la saincte hostie des mains du prestre qui celebroit, et
les assistants, y accourans, l'ont retirée de ses mains sans qu'elle
soit rompuë ny pliée; et, pour si horrible et detestable action, fust
aussitost apprehendé. Pendant ce temps, le prestre, qui estoit ravy
d'un estonnement qui le rendoit insensible, comme en extase pour un si
abominable attentat, revenant à soy, reprit le precieux Corps de Nostre
Seigneur, en fit sa communion et acheva sa messe. Le sainct sacrifice
parachevé, l'on mit ordre à faire conduire cet abominable à Paris,
dans un carrosse, accompagné du curé et de son vicaire et d'autres
paroissiens, et est en coffre dans les prisons avant qu'il y ait esté
consigné. Lorsque, comme par compassion, il fut interrogé de quelques
uns de sa connoissance comment, de qui et pourquoy il avoit esté induit
et poussé à commettre cest autant horrible qu'abominable crime; il a
respondu que c'estoit la curiosité de sçavoir et de reconnoistre si
celuy que monstroit le prestre en l'autel estoit le Roy des rois; et,
par tel attentat, il le tentoit à ce qu'il se fist paroistre.
[Note 7: Gui Patin parle de ce sacrilége dans sa lettre à Spon
du 11 juin 1649: «Un jeune père de l'Oratoire, qui est de la
maison depuis huit jours, s'est aujourd'hui jetté sur celui qui
disoit la messe, et lui a voulu arracher l'hostie. Le prestre
s'est deffendu, mais l'autre a été le plus fort, l'a fait choir
et lui a cassé les dents. L'hostie cheute, grand désordre dans
l'église, etc. On dit que ce jeune homme est fol: je le crois
ainsi. Un laquais fit autant, il y a quinze jours, au curé de
Sannois, village près de Saint-Denis, le jour de la Pentecoste.
Il a été condamné à avoir le poing coupé, être pendu, etranglé
et brûlé, par le bailli de Montmorency. Il est encore à la
Conciergerie par appel.» Gui Patin devoit être bien renseigné.
Il avoit à Cormeille, près de Sannois, une maison qu'il tenoit
de sa mère, et dont il ne reste plus qu'une allée de tilleuls.]
[Note 8: Ce bourgeois avoit une maison de campagne à Cormeille.
Nous tenons ce fait de M. Chéron, qui prépare une histoire de la
commune de Sannois.]
Ce qui a frappé d'un second estonnement ceux qui ont connu ledit
laquais est qu'ils l'avoient tousjours cy-devant reconnu pour bon et
devot catholique en apparence, et l'avoient vu frequenter la sainte
communion, et regulierement les premiers dimanches des mois.
Les plus judicieux, qui fondent toutes les considerations qui peuvent
eschoir sur ce sujet avec le dioptre de la raison et perspicacité de
leur jugement, avoüent qu'il faudroit avoir fait voeu d'ignorance pour
ne connoistre cette verité, que la raison fait evidemment juger aux
capables qu'il n'y a pas de plus notable folie au monde que de ramener
les choses de la foy à la mesure de nostre capacité.
Puis que ce sont des abismes que nos esprits ne sçauroient sonder,
mais demeurent si fort estonnez dès l'entrée, qu'ils chancellent
et s'esgarent ainsi que les yeux de ceux qui sont sur le bord
d'un precipice ou abisme effroyable, dont nous devons estimer le
presomptueux qui croira penetrer ces hauts mystères estre enveloppé
dans une ignorance invincible plustost qu'esclairé du flambeau d'une
deuë connoissance, puis qu'il croit reduire cette infinie grandeur à sa
petite portée. Que si quelqu'un, après avoir admiré la toute-puissance
de l'autheur des choses admirables, sent des rayons esclatter dessus
ses esprits pour y penetrer plus avant que le commun, il faut croire
que c'est un pur effet de la grace de celuy qui est le père de lumière,
dont on ne peut rien voir qu'en luy et par luy.
Quel effort donc d'imagination vaine, penetrant dans les folies
humaines, peut-on appercevoir plus grand que celuy de ce laquais et de
ses semblables qui cherchent quelque chose de grossier et de palpable
en cest haut et incomprehensible mystère du très auguste sacrement de
l'autel, par une temeraire presomption de vouloir sçavoir jusques où
s'estend la Puissance divine, puis qu'au bout de la speculation qu'il
poursuit, la pointe de sa curiosité s'esmousse dans les merveilles et
demeure esbloüy dans l'esclat de sa majesté!
Pour arriver aux raisons accomodantes et necessaires à nostre salut,
mettons-nous à l'abry des preceptes de l'apostre, de nous rendre
sçavans jusques à la sobriété, et de nous sousmettre au joug de la foy
pour elever nos pensées et considerer à travers de quels nuages et
dans quelles obscuritez de l'ignorance humaine nous croyons acquerir
l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et les limites de la
volonté et de la puissance de Dieu.
C'est une pierre d'achoppement et une taye et glaucome d'aveuglement,
voire une grande stupidité, de chercher des raisons et experiences ès
choses de la foy, d'autant que les lumières qu'ils y cherchent sont des
estincelles d'un grand embrasement.
Ce qui nous oblige de juger avec plus de reverence des saincts
Sacremens ou mystères admirables, et d'avoir proportionnement plus
d'aprehension d'y estre trompez pour ne connoistre les embuscades
que nous y dressent nostre ignorance et nostre foiblesse, et nous
sousmettons aux saincts decrets et volonté de la saincte Eglise,
puisque ce n'est pas à nous d'establir la part que nous luy devons
d'obeissance et d'admiration aux oeuvres de son espoux.
Ce qui fait voir et reconnoistre avec admiration que, comme catholiques
et apostoliques romains, nos affections et pensées nous unissent
en union de sentimens, qu'aussi nos intentions et desseins nous
transportent avec devotion à la vraye science et connoissance de la foy
qui nous unit à Dieu, à l'honneur et gloire duquel tout se rapporte.
_Histoire prodigieuse du fantôme cavalier solliciteur, qui s'est
battu en duel le 27 janvier 1615, près Paris_[9].
[Note 9: Cette pièce est très rare «ou même inconnue»,
lisons-nous dans le _Catalogue d'une curieuse collection de
livres... concernant l'histoire de Paris... composant la
bibliothèque de M. F..._ Paris, Delion, 1853, in-8, p. 107, nº
763.]
Il est probable que les duels et les combats estoient frequents et
ordinaires en ces premiers siècles que les hommes vivoient dispersés
çà et là par les campagnes et dans les deserts, sans conduitte, sans
loix et sans frein, errants et vagabonds comme chevaux eschappez; la
raison cedoit à la force, le pouvoir estoit la seule règle du devoir et
la cupidité avoit toutes choses à l'abandon, si bien que la bravade et
l'usurpation estoient les seuls tiltres d'honneur et de valleur.
Mais depuis que les hommes, unis et assemblez, ont fondé des villes
et des loix pour se defendre de leurs ennemis et d'eux-mesmes, ils
ont commencé de cultiver leur pays et leurs moeurs; ils ont inventé
les sciences et les arts et se sont adonnez à la vertu; mesme les
nobles, c'est-à-dire ceux quy en font profession, desirant s'acquerir
quelque perfection par dessus le vulgaire, ont preferé la demeure
des champs à celle des villes et des citez, comme plus tranquille et
plus propre pour exercer esgallement leurs corps aux travaux et leurs
esprits aux sciences et à la contemplation. Mais comme le naturel des
hommes se glisse facilement du bien au mal, plusieurs d'entre eux ont
degeneré de ce genereux projet et n'ont embrassé que des exercices
d'excès et des contemplations d'un honneur imaginaire, quy les porte à
ceste première barbarie et cruauté quy divisoit les hommes quand ils
estoient divisez, comme si, en retournant en cette mesme solitude d'où
les premiers hommes sont partis, ils avoient peu reprendre ce premier
naturel insipide et inhumain quy rendoit autrefois les humains capables
et coulpables de la mesme brutalité, si ce n'est que les doemons, se
communiquant plus volontiers en plaine campagne dans les deserts et
lieux solitaires, leur eussent causé ces furieuses impressions de
s'entretuer et coupper la gorge les uns aux autres, jusque là que
quelque fantosme ait servy ces jours passez de second à un gentilhomme
quy s'est battu en duel contre deux siens ennemis, les noms desquels ne
sont que trop cogneus par leurs propres misères et calamitez.
Le faict est estrange et neantmoins veritable, qu'un gentilhomme ayant
deux querelles differentes et autant d'ennemis, et ayant accepté de
chacun d'eux en particulier le cartel de deffy, se rendist, il y a
fort peu de temps (comme chacun sçait), au lieu assigné où l'un de ses
adversaires se devoit trouver; de quoy l'autre, quy estoit à Paris,
estant adverty, fut merveillement indigné contre l'ennemy de son
ennemy de ce qu'il le prenoit au combat et le frustroit du fruict de
la victoire qu'il esperoit remporter luy-mesme; si bien que, montant
à cheval et courant à bride abattue au lieu où ils estoient, les
ayant rencontrez en la première posture que font les combattans quy
commencent à en venir aux mains, il leur feit le holà, et, adressant
incontinent la parole à celuy quy concuroit en haine avec luy, n'ayant
qu'un mesme ennemy, luy dist avec quelque leger blasphème qu'il ne
luy appartenoit pas de vider sa querelle auparavant la sienne, soit
qu'il fust le premier en date, soit que sa querelle fust de plus
grande consequence, soit que, le sort du combat venant à tomber sur
leur ennemy commun, il luy despleut de n'avoir plus qu'à combattre les
masnes du deffunct; l'autre, au contraire, desjà tout eschauffé, tout
ardent au combat encommencé, n'estimant pas bien sceant de quitter
la place à ce dernier venu, ne manquoit pas de vives raisons pour
monstrer qu'il se devoit battre le premier, avec une ferme resolution
d'empescher son dessein au cas qu'il eust voulu entreprendre sur son
marché: de sorte que peu s'en fallut que ces deux champions ne fissent
une eternelle paix avec leur ennemy, s'entretenant l'un l'autre sur
leurs differends quy survinrent entre eux, pour ce à quy seroit de se
battre le premier. Mais quoy! le courage ne manquoit pas au troisième
pour les empescher de se battre, parcequ'il les avoit desjà devoué
tous deux (l'un après l'autre toutesfois) à sa dextre. C'est pourquoy
il les prioit de se reserver au sacrifice qu'il en vouloit faire.
Enfin, après de grandes altercations, il fut resolust qu'il s'en
iroient tous trois sur le grand chemin passant quy conduit au
Bourg-la-Reine[10], peu esloigné du lieu où ils estoient, et que le
premier gentilhomme quy se presenteroit à leurs yeux seroit conjuré par
eux d'assister celuy quy estoit seul.
[Note 10: Ce lieu, ainsi que le carrefour de la Croix-de-Berny,
qui en est proche, fut souvent choisi pour les duels. Son nom
lui viendroit même, selon quelques auteurs, d'un combat livré
entre deux princes, et dont la main d'une reine à obtenir auroit
été la cause et le prix. (P. Villiers, _Manuel du voyageur aux
environs de Paris_, 1804, in-12, t. 1er, p. 127.)]
Ils n'attendirent pas long-temps qu'ils aperceurent un cavalier à
eux incogneu quy venoit à Paris, et auquel l'un d'eux luy demanda
s'il estoit gentilhomme; à quoy ayant fait responce que vraiment il
l'estoit, et d'ancienne extraction, ils luy expliquèrent aussy tost
que, puisqu'il estoit tel, il ne les refuseroit pas d'une prière
qu'ils luy vouloient faire, quy estoit de se battre entre eux et
servir de second à ce gentilhomme duquel ils estoient ennemis. Ceste
prière sembla de prime abord deplaire à ce cavalier, quy s'excusa
d'estre de la partie sur ce qu'il disoit estre pressé d'achever son
voyage et venir à Paris pour un procez de consequence, son procureur
et advocat luy ayant mandé que sa personne y estoit requise; mesme
il leur monstroit les armes dont il se devoit battre en ce conflict
judiciaire, quy ny estoit plus expedient que le diabolique auquel
on le vouloit faire entrer. Mais, voyant sa noblesse et son courage
estre revoqués en doute par ces deux jaloux aventuriers d'honneur,
il se sentist vivement piqué de cette pointille de mespris, et leur
dict assez froidement (non toutesfois sans jurer et comme par manière
d'acquit): Pourquoy m'importunez-vous tant? vous voyez qu'il ne m'en
prie pas. A peine eut-il lasché cette parolle, que de la bouche de
ce gentilhomme quy avoit besoin de luy sortirent des prières et
supplications, avec protestations de luy en avoir toute sa vie (s'il en
rechappoit) des ressentiments et obligations infiniment grandes, quy
eussent peu emouvoir un diable mesme à se battre, eust-il esté aussy
poltron que celuy de Rabelais[11].
[Note 11: «Au temps que j'estudiois à l'escole de Tolette, dit
Panurge, le reverend père en diable Picatris, recteur de la
faculté diabologique, nous disoit que naturellement les diables
craignent la splendeur des espées aussi bien que la lueur du
soleil. De faict Hercules, descendant en enfer à touts les
diables, ne leur feit tant de paour, ayant seullement sa peau de
lion et sa massue, comme après feit Eneas estant couvert d'un
harnois resplendissant et guarny de son bragmard bien appoinct,
fourby et desrouillé à l'ayde et conseil de la sibylle Cumane.
C'estoit peult-estre la cause pourquoy le seigneur Jean-Jacques
Trivolse, mourant à Chartres, demanda son espée et mourut
l'espée nue au poing, s'escrimant tout autour du lict, comme
vaillant et chevalereux, et par ceste escrime mettant en fuitte
tous les diables qui le guettoient au passage de la mort.»
_Pantagruel_, liv. 3, ch. 23.]
Ce cavalier presta donc son consentement à ceste prière, et ne luy
sembla hors de propos de vuider cest incident auparavant que de faire
juger son procez, accompagne ces trois gentilhommes jusques au lieu
assigné, et là ces deux valeureux couples de combattants commencèrent
avec celuy que chacun d'eux avoit en teste un furieux combat. Le
cavalier incogneu (que les courtisans appellent aujourd'huy le
soliciteur de procez) renverse son homme du premier coup et le tue, et
se joinct en mesme temps avec celuy auquel il servoit de second pour en
faire autant de celuy quy restoit, et en vint à bout aussy facilement
et promptement comme du premier, sans aucun retardement de procedures.
Ce second victorieux, sans vouloir escoutter les remerciements de celuy
pour lequel il s'estoit exposé, moins encore descouvrir quy il estoit,
remonte à cheval, advertissant ce gentilhomme qu'il eust à soigner à
ses affaires et obtenir graces pour luy et son compaignon, et, quant à
luy, qu'il alloit faire les siennes; et, disant cela, pique son cheval
vers Paris, laissant ce gentilhomme autant estonné de la rencontre d'un
si brave second comme il estoit content de voir ses ennemis terrassez.
Tepidumque recenti
Cæde locum...
L'incertitude rend les hommes plus diligents à rechercher la vertu.
Le siècle present n'est pas steril en curieux quy se peuvent enquerir
quel est ce cavalier Solliciteur (ainsy l'appelle-t-on par risée). La
curiosité n'a rien servy jusqu'à présent; son nom, sa demeure, sa
retraicte, sont du tout incogneus; on ne rencontre personne quy luy
ressemble de visage, de parole, ni d'habit. Mais ceux approchent plus
près de la verité quy croient qu'il est un doemon quy a pris la figure
d'un cavalier, comme il a pu faire, puisque les diables se transforment
quelques fois en anges de lumière. C'est donc ce mesme cavalier quy
monta autrefois sur le dos de saint Hilarion, et qui lui apparoissoit
quelques fois en forme de gladiateur avec autres combattans à outrance,
comme recite sainct Hierosme:
Psallenti gladiatorum pugnæ spectaculum prebit[12].
Car, si les demons se delectent à representer entre eux tels combats
de gladiateurs pour tenter les gens de bien, quy doute qu'ils ne
se plaisent beaucoup de venir aux mains avec les hommes pour les
precipiter à la mort? Il est souvent advenu que les desesperez et
ceux quy tentent Dieu, tels que sont ceux quy vont se battre en duel,
ont veu le diable en forme humaine quy les a incitez à se desfaire,
quy d'une façon, quy d'une autre; et quand ce sont personnes quy se
plaisent à manier les armes, il leur persuade de s'exercer au combat
avec luy, comme il advint, il y a quinze ou seize ans, à un pauvre
miserable desesperé quy avoit perdu quelque notable somme au jeu. Le
diable etant apparu à luy en la forme d'un soldat de sa cognoissance,
le suivist en sa maison, où estant, il luy persuada de tirer des armes
avec luy, comme par manière de passe-temps et pour se divertir, et
s'exercèrent à l'espée nue longtemps, teste à teste, en une chambre,
sans que le diable luy peust faire aucun mal, Dieu ne le permettant
ainsy, jusqu'à ce que ce vieux singe, mettant les armes bas, se mit
à faire mille tours de souplesse, et, feignant de luy en vouloir
apprendre quelqu'un, luy fit meltre le col dans un lacs attaché
au plancher, dont il eust esté estranglé sans le secours d'autres
personnes de la mesme maison quy survinrent à ce dangereux spectacle.
Il n'en est pas ainsy advenu à ces pauvres miserables quy se sont
battus avec ce cavalier, vrayment solliciteur, puisque bien souvent,
pour je ne sçay quelle frivolle imagination qu'il insinue dans les
esprits de cette courageuse noblesse, il la sollicite et la porte à un
evident et certain desespoir.
[Note 12: V. _Sancti Hieronymi opera_, Paris, 1706, in-fol., t.
4, 2e partie, col. 76, _Vita S. Hilarionis Eremitæ_.]
Chacun sçait le conte de ces deux seigneurs quy estoient prets de
s'entrecoupper la gorge parcequ'ils portoient les mesmes armes (à
sçavoir la teste d'un toreau), si le prudent et plaisant jugement
d'un roy d'Angleterre ne fust intervenu, par lequel il ordonna que
l'un porteroit pour ses armes la teste d'un taureau, et l'autre
d'une vache, et, par ce moyen, les rendit differends. Et quy sçait
si ces deux grandes querelles, sur le subjet desquelles ces deux
vaillants cavaliers sont demeurez sur la place, ne provenoient point
ou de ce que l'ombre de l'un d'eux s'estoit meslée avec celle de
son adversaire[13], et ce par la faute de l'un ou de l'autre, ou de
ce qu'ils avoient songé en dormant des songes desavantageux et qui
touchoient respectivement leur honneur, ou de quelque autre semblable
contention? C'est ainsy qu'il se faut tenir au point d'honneur et ne
prodiguer sa vie et son sang que pour des offres grandes et signalées.
[Note 13: Au temps des raffinés, il n'en falloit pas davantage
pour qu'un duel s'ensuivît. Ecoutez ce que dit, par exemple,
Mercutio à Benvolio: «Tu ressembles à ces hommes qui, en
entrant dans une taverne, prennent leur épée et la posent sur
la table en disant: «Dieu me fasse la grâce de n'avoir pas
aujourd'hui besoin de toi!» Et bientôt, au second verre de vin
qu'ils avalent, les voilà aux prises avec le premier venu, sans
motif et sans nécessité... Tu te prendrois de querelle avec un
homme pour un poil de plus ou de moins que toi au menton, ou
parcequ'il casseroit des noix et que tu as les yeux couleur de
noisette. N'as-tu pas cherché querelle à un homme parce qu'il
toussoit dans la rue, et que cela éveilloit ton chien, qui
dormoit au soleil? à un artisan, parcequ'il portoit son habit
neuf avant les fêtes de Pâques? à un autre encore, parcequ'il
nouoit d'un vieux ruban ses souliers neufs?» (Shakspeare, _Roméo
et Juliette_, acte 3, scène 1re.)]
Courage, vertueuse noblesse! vos armes ont passé par tous les coins du
monde; le reste des hommes ensemble ne peut pas resister à la pointe
trenchante de vos espées. Volontiers, que, ne pouvant trouver ailleurs
au monde de plus braves et courageux guerriers que vous-mesmes, vous
prenez un singulier plaisir, et ce vous est une insigne gloire de vous
esprouver les uns contre les autres; vous l'avez faict et le faictes
encore tous les jours, mais vous voyez à present que les demons veulent
estre de la partie; en voicy un quy a faict paroistre son courage en ce
dernier combat, et a faict acte de gentilhomme.
Souvenez-vous donc, desormais, que vous n'avez plus des hommes à
combattre, mais des diables,
Nunc etiam manes hæc intentata manebat
Sors rerum...
et que vous vous devez proposer la conqueste des enfers, et non pas
seulement empescher que l'enfer n'entreprenne sur la France.
_La Chasse au vieil grognard de l'antiquité._
1622. In-8.
C'est trop nous reprocher l'antiquité: nous ne faisons, n'operons, ne
disons aucune chose que l'on ne nous mette devant les yeux: «J'ay veu
le temps... Nos anciens faisoyent...» Comme s'ils avoyent esté plus
sages, plus sçavans, plus vaillans, plus modestes, plus riches et mieux
morigenez que nous! Ces reproches ne nous ont pas tant attristé qu'ils
ont esté le subject de nous faire estudier, songer, anquester, lire,
pour faire la comparaison du vieux temps au nostre; et tant plus j'ay
vouleu penetrer avant pour en cognoistre la verité, tant plus j'ay eu
du subject de me resjouir, recognoissant le contraire de ses reproches.
Pour ce faire, j'ay commencé par les rois, quy est la chose la plus
haulte, et suis descendu aux actions des peuples mesmes de plus basse
condition dont j'ay eu la cognoissance, soit par la lecture des livres,
ou par la frequentation des vieux, où j'ay trouvé et appris que
l'antiquité estoit une valeur sans conduitte, une simplicité ignorante,
un default de pouvoir, une chetreuse richesse, une resjouissance
mesquine et un contentement vil.
Je ne parle pas ny des Grecs, ny des Latins romains, que nous
sçavons estre venus au periode de vertu, de richesse, de pompe, de
magnificence, de science, de sagesse et de toutes autres sortes de
contentemens.
Je parle du royaume de France, des bonnes villes, et speciallement de
Paris, quy a acquis et est parvenuë, soubs le reigne de ce monarque
Loys XIII, à ce hault degré de perfection, pour estre à present
puissant en tout, florissant en doctrine, en hardiesse, en commoditez,
en sagesse et en toutes autres vertus, et en laquelle l'estranger
s'admire, quittant son pays pour y faire sa retraite, son trafic, ses
estudes, son exercice, comme en un lieu de delices et un paradis du
monde.
Je voy desjà un vieux grognart quy n'a pas la patience de lire le
reste, quy dit: Tu t'abuses, c'est un royaume plain d'inegalitez,
de vices, de peschez, où toutes sortes de gens mal vivans abondent,
où l'injustice reigne, où les loix ne sont point observées, où la
superfluité est en abondance? Quelle louange y peut-on apporter?
Bon homme de l'antiquité, quy avez l'esprit moroze, avant que de me
reprendre, monstrez-moy que l'antiquité _caruit vitio_, puis vous
desclarerez tout à vostre ayse et direz que j'ay manty; mais si la
vertu des hommes quy sont à present au respect du temps passé couvrent
le vice, pourquoy m'empescheras-tu de louer le temps, la grandeur,
les richesses, la science, la magnificence et le pouvoir d'un royaume
si riche et si abondant que nous le voyons à present? Est-ce pas
raisonnable que la posterité sçache plusieurs particularitez que
l'histoire ne decrit point?
Or escoute doncques, et aye patience.
Quelle comparaison peut-on faire à present de nos anciens rois avec
celuy quy reigne, quoy en grandeur, en conqueste? Sçache que sa face,
à l'aage de dix-huict ans[14], a plus espouvanté de villes rebelles
dedans son royaume, a plus affermy son estat contre la rage et la furie
d'un peuple mutiné, plus difficile à dompter que n'eussent faict 4
royaumes à conquester, tels que le Portugal, la Naple et la Cicille.
[Note 14: Louis XIII, né le 27 septembre 1601, avoit vingt-un
ans, et non dix-huit ans, en 1622, ce qui prouveroit que
l'édition reproduite ici n'est pas la première qui eût paru
de ce livret, mais qu'une autre, dont celle-ci est la copie
textuelle, l'avoit précédée de trois ans.]
Nous ne deliberons pas de trouver sa vertu au detriment de la valeur de
nos roys anciens: ce n'est pas nostre subject; nous ne voulons montrer
sinon que la grandeur de nostre temps et que les actions des anciens
estoient en tout pueriles au respect des nostres.
Quand je contemple l'histoire, leurs richesses, leurs bastimens, leur
plaisir à la chasse, leurs revenus, leurs mariages, leurs ordonnances;
et pour les peuples, leurs vestemens, leurs banquets, leurs mariages,
leur science, leur pouvoir, leurs jeux, leurs discours, c'est un vray
miroir pour mepriser l'antiquité.
* * * * *
_Des Rois et de la Noblesse._
Je n'oserois mettre par escript ce quy se void par ces anciens
comptes de la maison des rois, de leur argenterie, du miroitement de
leurs vestemens, de leur despense pour la bouche et de leurs dons
et liberalitez, car on ne le pourroit croire; il seroit pourtant
necessaire pour faire ma preuve. Non, je le tairay: je ne veux reciter
que ce que l'histoire m'enseigne.
Par l'histoire comme est decrite, je contemple ces vieux gentilhommes
gauloys, armés de toutes pièces, leurs chevaux chargez de caparaçons,
le tout à l'espreuve de toutes armes offensives, quy, avec le petit
braquemart[15] à leurs costés, s'en alloient affronter quelque païs
estranger où les peuples, timides de voir tant d'hommes de fer,
fuyoient leur presence. C'est ce que je trouve avoir été le plus grand
subject d'acquerir et de faire parler les histoires.
[Note 15: Tout le monde sait ce qu'étoit cette sorte d'épée
courte et à large lame, dont le nom, selon Fauchet, n'est que
les mots grecs [Grec: bracheia machaira] francisé; mais ce qu'on
sait moins, c'est que le diminutif du mot _braquemart_ étoit
_braquet_, que nous trouvons dans _Francion_, 1673, in-8, p.
299, et qui, sauf une très légère altération, est encore le nom
donné au sabre de nos soldats d'infanterie.]
Tout au contraire en nostre temps nous avons une noblesse allègre,
hardie, combattant à la mode, la picque ou l'espée au poing, legerement
vestus, sans autre couverture que leur habit ordinaire; malgré la
mort, passer victorieux la barricadde, le retranchement, le boulevert,
quoyque munis d'hommes furieux quy devroient plus tost enjandrer
la craincte que la hardiesse. Aussy est-ce nécessaire d'effacer de
l'histoire ceste qualité donnée à Loys unze, duquel on dit avoir mis
les roys hors de page, et la transférer à Louis XIII, quy, sans user
d'astuce et de finesse comme jadis Loys unze, _sed cum manu potenti
et brachio excelso_, a remis en son obeissance six provinces[16] dans
son royaume en deux ans, possedées de force par les rebelles de la
religion, par une authorité suprême et contre l'advis de la plus part
des peuples, qui croyoient qu'il estoit impossible d'executer telle
entreprise.
[Note 16: Ces six provinces plus ou moins revenues à
l'obéissance du roi sont la Guienne, le Languedoc, le Poitou, la
Saintonge, qui s'étoient soulevées pour cause de religion, puis
l'Anjou ainsi que l'Angoumois, où la disgrâce de la reine-mère
avoit excité des troubles.]
* * * * *
_Des Batimens des roys._
Et des bastiments des anciens roys, quoy? Seroit-il besoin de produire
pour preuve de leur petitesse les lettres-patentes d'un roy, données
en son chasteau des Porcherons[17], près Montmartre, quy est une
petite maison à present possedée par un bourgeois de Paris? cette
maison royalle de Sainct-Ouyn, près Sainc-Denys[18], le chasteau de
Bisaistre[19], près Gentilly, et le chasteau de Vauvert[20], possedé
par les Chartreux de Paris, toutes anciennes maisons royalles de Paris?
[Note 17: Le château du _Coq_ ou des _Porcherons_ ne fut jamais
une résidence royale. Les rois s'y arrêtoient seulement, comme
fit Louis XI avant son entrée à Paris le 15 août 1461. (_Chron.
de Jehan de Troyes_, coll. Petitot, 1re série, t. 13, p.
260.)--C'est lors d'une halte semblable que furent sans doute
signées les lettres-patentes dont il est parlé ici, et que nous
n'avons pu retrouver.]
[Note 18: Saint-Ouen, en effet, se trouvoit, dès l'époque
mérovingienne, un château royal, qu'au moyen âge on appeloit
la _Noble-Maison_. Les _chevaliers de l'Etoile_, dont l'ordre
y fut institué en 1351 par le roi Jean, se nommoient pour cela
_chevaliers de l'Etoile de la Noble-Maison_.]
[Note 19: Le château de l'évêque de _Wincester_, dont le
nom n'est guère reconnoissable dans celui qu'il a conservé,
appartint, il est vrai, à un fils de France, Jean, duc de Berry,
mais ne fut jamais pourtant une résidence royale.]
[Note 20: Le château du _Val-Vert_ ou _Vauvert_, dont le séjour
de Philippe-Auguste, après son excommunication, avoit fait un
lieu maudit et voué aux démons, fut donné aux Chartreux, en
1257, par saint Louis, qui pensoit ainsi le désensorceler. (Du
Breul, le _Théâtre des antiq. de Paris_, Paris, 1639, in-4,
p. 345.) Le souvenir diabolique a toutefois tenu bon: il se
retrouve dans le nom de la rue d'Enfer, voisine du manoir damné,
et le _diable Vauvert_ est encore fameux.]
Sans nous amuser à descrire les bastimens de nos roys d'à present, leur
grandeur et leur magnificence, prenons le plus bas et considerons le
bastiment de la maison de l'hostel de Luxambourg[21], faict par une
royne, de laquelle la conduite et les fontaines des canaux ont plus
cousté que toute la despence et le revenu de six de nos autres roys.
[Note 21: C'était alors l'admiration de tout le monde. On
parloit partout du «magnifique palais» de Marie de Médicis,
lequel, «commencé dès l'an 1612, est, dit Du Breul (_Id._,
_Suppl._, p. 43), l'un des plus beaux hôtels de Paris, contenant
entre le carré de ses grands bastiments un grand jardin, bois,
allées, parterres, _fontaines_, cabinets et reposoirs.» V.
l'éloge qu'en fait aussi J. Du Lorens dans sa 3e satire, Paris,
1624, in-8, p. 17.]
* * * * *
_De la Chasse._
Et bien! le plaisir de la chasse de nos anciens, quel? De s'egarer dans
les forêts, à la course d'un cerf mal accompagné, faire retraite à la
cabane d'un charbonnier, et avec luy se contenter d'un morceau de lard
mal appresté, la nuict se coucher sur la paille pour dormir, non sans
danger des voleurs et malveillans, comme un François premier[22];
[Note 22: On connoît l'aventure à laquelle il est fait allusion
ici, et qui a donné lieu au proverbe: _Charbonnier est maître
chez lui_. Nous nous contenterons donc de renvoyer au livre 7
des _Commentaires_ de Blaise de Montluc, où elle se trouve pour
la première fois racontée.]
Ou bien d'aller chasser vers la plaine de Chelles avec deux pages,
comme Cilperic, et en chemin estre assassiné par un Landry; d'aller au
sanglier avec six gentilshommes comme Charles le sixième, y avoir eu
de la frayeur, quy depuis a faict troubler l'esprit. Ce sont de belles
grandeurs!
A present nostre roy y va en monarque, un capitaine et trente chevaux
casaqués[23], l'oiseau sur le poing, cents gentilshommes à sa suite,
cents chevaux-legers à la teste et pareil nombre à l'arrière-garde.
[Note 23: Gardes du corps, ainsi appelés parcequ'ils portoient
les _casaques_ les plus riches en broderies. Il n'étoit pas rare
que les soldats dussent le nom par lequel on les désignoit à
quelque partie de leur équipement ou de leurs armes. Ainsi les
soldats bourguignons étoient appelés _Bourguignons salés_, à
cause de la _salade bourguignotte_ ou du _morion salé_, comme
dit Rabelais (liv. 4, ch. 29), dont ils étoient coiffés.]
* * * * *
_Le Revenu._
Et le revenu du royaume, de leur temps, quel! Je ne veux pas parler de
deux et trois cents ans, car cela est admirable en chetiveté, je veux
parler de nostre temps; de l'an 526 seullement, où il appert par un
compte de l'espargne[24] que tout le revenu de la France ne montait
qu'à quatre millions deux cents vingt-huict mille livres[25], et à
present, du reigne de nostre grand Louys XIII, en 616, trente-quatre
millions; en 617, trente huict millions[26]; en 618, quarante-quatre
millions[27].
[Note 24: C'est d'un des premiers comptes de l'épargne qu'il est
parlé ici, puisque la création de ce «trésor central, où les
receveurs devoient verser, dans le délai d'un mois, les deniers
perçus sur chaque province», date seulement de cette époque.
(Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, Paris,
1855, in-8, t. 1er, p. 156.)]
[Note 25: Ceci est une erreur évidente, si, comme il faut le
croire, l'auteur entend par «revenu de la France» toutes les
sommes que produisoient les divers impôts. Pour la _taille_
seule, sous François Ier, on percevoit neuf millions. (Cheruel,
_ibid._, p. 154.)]
[Note 26: Cette date, qui semble être vraiment celle du livret,
donne raison à l'une de nos précédentes notes.]
[Note 27: Ce chiffre doit être exact. Dans le _Sommaire traicté
du revenu et despence des finances de France_... par Nicolas
Remond, Paris, 1622, in-8, nous trouvons indiqués, pour les
revenus de l'Etat en l'année 1620, d'une part, 36,926,638
livres, et, d'autre part, pour «la _creüe extraordinaire_,
autrement dite _grande creüe des garnisons_», 4,400,000 livres,
ce qui forme un total assez bien d'accord avec les sommes
indiquées ici comme formant le revenu de l'année 1618.]
Ce n'est pas à moy à descrire ces dons et liberalitez[28], car chacun
le peut recognoistre par la mesme espargne; suffit seullement de dire
qu'ils sont plus grands en une année envers la noblesse que n'a esté le
revenu de six rois en tout du temps passé.
[Note 28: Le détail de ces _dons_ et _liberalitez_ se trouve
dans la brochure de Nicolas Remond citée tout à l'heure.]
* * * * *
_Du Peuple._
Excusez, lecteurs, si par le menu je vous écris l'action et le
vestement des peuples du temps passé; que si je ne le faisois il
seroit impossible de monstrer la grandeur de nostre temps. Conjecturez
doncques que le marchant estoit facile à cognoistre: son habit estoit
un petit bonnet de manton, faict à la coquarde[29], un petit saye[30]
de drap quy ne passoit pas la brayette, une ceinture d'une grosse
lisière, un haut de chausse à prestre avec une brayette[31] quy passoit
le saye de demy-pied; une gibecière pendante à costé; des souliers qui
n'avoient du cuir que par le bout[32]. Et ainsy vestu, avec la barbe
raze, paroissoit un antique en figure.
[Note 29: Bonnet s'attachant sous le menton, comme les béguins,
et ayant la _plume de coq_ plantée sur le côté, où l'on mit
plus tard la _cocarde_. Les _coquarts_ ou _coquardeaux_, comme
ils sont appelés dans _le Blazon des faulces amours_, avoient
été les jeunes gens à la mode de la fin du XVe siècle. V., sur
le premier de ces mots, _Biblioth. de l'école des chartes_, 2e
série, t. 1er, p. 369.--Les _bonnets à la coquarde_ nommés par
Rabelais (liv. 4, ch. 30) étoient fort pesants. Dans le rebras
doublé de frise qui se trouvoit derrière, il entroit jusqu'à une
demi-aune de drap. Louis Guyon (_Div. leçons_, liv. 2, ch. 6)
dit qu'il en vit un à Paris qui pesoit quatre livres dix onces.]
[Note 30: C'étoit le justaucorps ou _hoqueton_, comme on disoit
à l'armée.]
[Note 31: Tout le monde connoît, par les images et les tableaux
du temps et par la description qu'a faite Rabelais de la
magnifique _braguette_ de Panurge, ce qu'étoit cette partie
saillante du haut de chausses.]
[Note 32: Ce sont ces _souliers échancrés_, fort à la mode du
temps de François Ier et de Henri II, dont Calvin fit proscrire
l'usage à Genève en 1555.]
Sa femme, grande et maigre, un long nez, n'ayant aucune dent de
devant, avec un grand chaperon detroussé par derrière jusques à la
ceinture[33], une robbe de drap sceau[34] bordée d'un petit bord de
veloux, une cotte de cramoisi[35] rouge et collets jusqu'aux mamelles,
et des souliers pareils à son mary, un demy-cint[36] d'argent,
trente-deux clés pendantes et une bource où dedans il y avoit toujours
du pain benit[37] de la messe de minuict, trois tournois fricassés[38],
une eguille avec son fil, deux dents qu'elle ou ses ayeuls s'estoient
fait arracher, la moitié d'une muscade, un clou de girofle et un billet
de charlatan pour pendre au col pour guarir la fièvre.
[Note 33: Pour ces «grands chaperons destroussés à la mode
ancienne», dont les bourgeoises gardèrent l'usage jusqu'au temps
de Louis XIII, et que les dames nobles du XVIIe siècle portaient
encore pendant le deuil de leur mari, V. une note de notre
édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 21.]
[Note 34: Pour drap _d'Usseau_, petit village de Languedoc
près de Carcassonne, où un certain de Varennes en avoit établi
les premières manufactures. On disoit ordinairement drap _du
sceau_, comme fait Regnard dans _le Joueur_ (acte 1er, sc. 1re).
Ménage lui-même admit cette mauvaise orthographe, pensant qu'on
appeloit ainsi ce drap grossier à cause du sceau royal qu'on
y apposoit autrefois. Furetière rétablit la vérité dans son
_Dictionnaire_ (art. _Draps_), et, ayant lui-même à employer le
mot dans sa satire _les Marchands_, il ne manqua pas d'écrire:
On se vêt aussi bien avec du drap d'_Usseau..._]
[Note 35: Le _cremesin_, dont le nom francisé est devenu notre
mot _cramoisi_, étoit une étoffe italienne, rouge d'ordinaire,
qui avoit eu une grande réputation en France à la fin du XVe et
pendant la plus grande partie du XVIe siècle. V. le _Vasari_ de
M. Le Monnier, Florence, 1852, in-12, t. 8, p. 73, note.]
[Note 36: V. sur ce demi-ceint d'argent, qui resta l'une des
parures les plus enviées des chambrières, une note de notre tome
1er, p. 317.]
[Note 37: Le pain bénit étoit un merveilleux talisman, surtout
pour empêcher les chiens de devenir enragés. (_Les Evangiles des
Quenouilles_, édit. Jannet, p. 75.) Celui de la messe de minuit
avoit encore d'autres vertus. Dans quelques provinces, il est
encore d'usage de garder dans un tiroir les morceaux de pain
bénit donnés à la messe le dimanche.]
[Note 38: C'est-à-dire ébréchés et polis par le frottement,
_fricassé_, dans ce sens, venant du latin _frixus_.]
Si c'estoit un financier, il portoit une calotte à deux oreilles[39],
un bonnet de manton, des chausses à prestres, un manteau à manches, les
bras passés, la clé de son coffre à la cinture et un trebuchet[40] en
sa pochette, et si la monnoie du temps estoit des douzains et pièces de
six blancs.
[Note 39: C'est-à-dire avec deux bandes pendantes sur le côté,
comme les portoit Henry Estienne, dont il est dit dans le
_Scaligerana_: «_erat vestitus à la parisienne_ avec des bandes
de velours pendantes.»]
[Note 40: «C'étoit une petite balance fort juste et fort
délicate, que le moindre poids faisoit _trébucher_.» De là
l'expression de pistoles bien _trébuchantes_ employée par
Molière.]
Sa femme coiffée sans cheveux, son chaperon de veloux, une robbe de
mieustade[41] à double quëue, un cotillon violet de drap, des souliers
à boucles, une vertugalle[42], de longues patenotes blanches faites
comme des petites ruelles de raves[43], avec des grantz poignez fourrez
quy empeschoient qu'ils ne pouvoient mettre la main au plat.
[Note 41: Je crois qu'il faut lire ici _mustabe_ ou _mistabe_.
C'étoit une sorte d'étoffe de laine dont le nom étoit arabe, et
qui se fabriquoit en Espagne et dans le midi de la France. Elle
fut surtout en usage au moyen âge. (Fr. Michel, _Recherches sur
le commerce... des étoffes de soie_, t. 1er, p. 258, 259.)]
[Note 42: Elles avoient cessé d'être à la mode vers 1563. V. une
note de notre tome 2, p. 190.]
[Note 43: Chapelet à grains plats.]
Pour le mariage de leurs filles, il ne faut que voir les minutes
de _ita est_, on lira un contract portant un douaire de deux cens
couronnes d'or quy valoient trente-cinq sols pièces, encore c'estoit à
la charge que le marié donneroit aux père et mère de la future chacun
une robbe neufve.
Et leurs ceremonies, je n'oserois presque les descrire, pour ce qu'ils
apprestent à rire. L'on voyoit un père avec son vestement cy-dessus,
un moucheoir et des gants jaunes à la main, roides comme s'ils avoient
esté gelez, un bouquet trouvé, estoffé de lavande, conduire sa fille
au moutier, les fluttes et grands cornetz marchants devant l'espousée,
vestue comme la pucelle Sainct-Georges[44], la veüe baissée, une
escarboucle sur le front[45] quy luy battoit jusqu'à sur le nez; la
mère et toutes les autres parentes suivantes, avec leurs grandes
vertugalles en cloche et leur poignez fourrez, quy paroissoient comme
poules quy traisnent l'aisle.
[Note 44: «Pour ce qui est de Mademoiselle sa femme, lisons-nous
dans un passage de _Francion_ excellent à rapprocher de
celui-ci, elle avoit une juppe de satin jaune toute grasse et
une robbe à l'ange si bien mise et un collet si bien monté, que
je ne la puis mieux comparer qu'à la pucelle sainct George qui
est dans les églises, ou à ces poupées que les atourneresses
ont à leurs portes.» (_La Vraye histoire comique de Francion_,
etc., 1673, in-8, p. 248.)--Cette _Pucelle Saint Georges_
ne seroit-elle pas la figure de la Cappadoce qui se trouve
dans toutes les représentations de saint Georges combattant
le dragon? La province de l'Asie Mineure y est toujours
personnifiée sous les traits d'une jeune fille richement parée.]
[Note 45: C'est l'ornement qui doit de s'appeler encore une
_ferronnière_ à la croyance où l'on a été long-temps que le
portrait peint par Léonard de Vinci, aujourd'hui au Musée du
Louvre, représentoit la maîtresse de François Ier connue sous
le nom de _la belle Ferronnière_. On sait maintenant que cette
figure, qui porte en effet au front un joyau semblable à celui
dont on parle ici, est celle de Lucrezia Crivelli.]
Au reste, les filles de l'âge de vingt-cinq ans estoient des innocentes
quy jamais n'avoient rien veu ny mesme communiqué avec personne; je
vous laisse à penser quels discours amoureux ils faisoyent!
Pour les garçons, ils avoyent l'esprit si grossier que rien plus; ils
ne portoyent de haults de chausse qu'ils n'eussent quinze ans; ils
n'avoient fait leur estude qu'à trente-six ans, et n'estoient mariez
qu'à quarante-cinq ans, encore n'estoyent-ils pas très subtilz.
Et leurs plus grandes desbauches, c'estoit que le jour du caresme
prenant ils mettoyent une chemise breneuse avec une bosse devant et
derrière, un masque de papier, du son à la main pour jeter à tous
venants.
Chetiveté miserable, de laquelle on se mocque, pour ce que l'on vit
plus honorablement cent fois à present.
Qu'est-ce qu'un marchand à present? Se voit-il rien de plus honorable?
Il n'est plus reconnu que par ses grands biens. Vestu d'un habit de
soye, manteau de pluche[46], communicquant sur la place de grandes
affaires avec toutes sortes d'estrangers, traficquant en parlant et
devisant d'un trafic secret, plein de gain, d'industrie et de hazard
inconnu à l'antiquité, et quy se rendra commun à la posterité.
[Note 46: V., sur cette mode des _manteaux de pluche_ au
commencement du XVIIe siècle, _Francion_, p. 219.]
Et du bourgeois de Paris, qu'en peut-on dire? Quand l'Ecriture parle de
l'excellence de l'homme, elle dict qu'il est creé un peu moindre que
les anges; et moy je dis du bourgeois qu'il n'est que un peu moindre
que la noblesse, et si je disois egal, je ne sçay si je faillerois, veu
que la noblesse, à present, se joint et s'annexe par alliance avec luy,
en telle sorte que ce n'est qu'un corps, une paranté, une bource, une
alliance, une consanguinité quy fait perdre ceste qualité de bourgeois
pour la changer en noble.
Et leurs femmes, en quelle comparaison les peut-on mettre, au respect
de l'antiquité. Premièrement il n'y a rien de mieux vestu, de plus
propre, de plus honneste, si bien avenantes que la plus part pourroient
plus tost estre recogneus nobles ès compagnies, pour estre agreables
dans leurs discours et entretiens, que bourgeoises et marchandes; que
outre que leurs grands biens sont cause qu'elles sont suivies de leurs
filles, quy portent habit d'attente de noblesse, et quy n'espèrent
rien moins pour leurs actions et leur gravité. Cela leur est commun, à
aucunes la diversité des langues, presque à toutes la sagesse et le bon
maintien.
Pour les mariages, ils sont tous autres que l'antiquité, soit pour
le douaire ou la ceremonie. A present un simple marchand donne cent
mille livres, tel bourgeois cinquante mille escuz, tel financier deux
cens mille escuz[47], ce quy est cause d'une suitte admirable en
despence extraordinaire, en chevaux, carrosses, serviteurs, et pour
les assemblées. Lors que les mariages se font, ce n'est que pompeux
vestements, chaînes de diamant et toutes sortes de dorures, non
empruntées ny louées comme à l'antiquité, mais à eux appartenans en
toute proprieté; et n'y a qu'une chose fascheuse en cela: c'est que les
honneurs changent les meurs en ceste grande vogue; ils meprisent le
limestre[48], et partant leur paranté. Mais quoy! c'est la grandeur du
temps.
[Note 47: Il n'y a rien ici d'exagéré; aussi les gens de cour
s'accommodoient fort bien, à ce prix, des filles de financiers.
«Le comte de Lude, gouverneur de la personne de Gaston, duc
d'Orléans, étant blâmé d'avoir épousé une Feydeau, qui lui avoit
apporté cent mille pistoles: «Je ne pouvois pas mieux faire,
disoit-il; poursuivi nuit et jour par mes créanciers, je me suis
sauvé dans une boutique pour n'être pas traîné à l'hôpital.»
(Amelot de La Houssaye, _Mémoires hist._, t. 3, p. 8.)--V., sur
ce même mariage, notre t. 2, p. 140.]
[Note 48: Le _limestre_ étoit une sorte de serge drapée qui se
fabriquoit à Rouen et à Darnetal. Selon quelques uns, entre
autres Furetière, cette serge fut ainsi appelée du nom de celui
qui en fabriqua le premier; mais Brossette et Le Duchat y voient
une altération de _Licestre_ ou _Leicester_, comté d'Angleterre,
d'où venoient en effet de bonnes serges, «ces _balles de
Lucestre_» dont parle Rabelais, liv. 2, chap. 12. Regnier (sat.
13, v. 114) dit dans le même sens qu'ici:
Combien, pour avoir mis leur honneur en sequestre,
Ont-elles en velours eschaugé leur _limestre_!]
Il faut que tout s'entresuive: la manificence des banquets à six
services[49], à quatre et six pistoles[50] par teste. Je croy que la
France est à sa dernière periode pour sa splendeur, et ne crois pas que
cela ogmente, mais plustot diminue.
[Note 49: Ce luxe gastronomique avoit commencé sous le règne
de Henri III: «On ne se contente plus, à un dîner ordinaire,
de trois services, consistant en bouilli, rôti et fruit; il
faut, d'une viande, en avoir de cinq ou six façons: des hachis,
pâtisserie, salmigondis. Chacun veut aller dîner chez le Môre,
chez Samson, chez Innocent, chez Havart.» Pièce citée par De
Mayer, _Galerie philosophique du XVIe siècle_, in-8, t. 2, p.
362.]
[Note 50: V., sur ces écots si coûteux, une note de notre édit.
des _Caquets de l'Accouchée_, p. 28, et notre t. 2, p. 202.]
Je vous defens pourtant, bonhomme de l'antiquité, d'en discourir mal à
propos, et de dire que ces grandeurs et braveries ne font qu'enjandrer
le vice, et que la modeste ancienne valoit mieux. Il n'y a nulle
comparaison. L'antiquité estoit un deffault de pouvoir et une innocente
sagesse pour le monstrer.
Nos anciens, pour estre pauvres et mal accommodés, laissoient-ils
d'estre vicieux et debauchez, d'une desbauche publique et mesquine.
Il me souvient de deux rues quy sont encore à Paris: l'une près de
Saint-Nicolas, appelé le Huleu[51], l'autre près Sainct-Victor, appelé
le Champ gaillart[52], où impunement le vice estoit permis avec les
femmes desbauchées, et qui plus est, quand on avoit quelque procez ou
querelle contre quelqu'un, en sollicitant ces femmes desbauchées, ils
venoient impudemment au son du tambour faire accroire à une honneste
femme bourgeoise qu'elle estoit vicieuse, et qu'elles la vouloient
emmener de force[53] au lieu destiné pour les garces[54], ce qui
apportoit un scandale public[55].
[Note 51: Le _Huleu_, dont le nom altéré se retrouve dans
celui des rues du _Grand_ et du _Petit-Hurleur_, venoit
déboucher, en effet, rue Saint-Martin, assez près de
Saint-Nicolas-des-Champs.--Un arrêt du 15 février 1565, rendu
«sur la remontrance d'aucuns voisins habitant aux rues voisines
de _Hulleu_, à Paris, fit vuider le bordeau accoutumé de tenir
en laditte rue.» (Isambert, _Recueil de Lois_, t. 14, p. 176.)]
[Note 52: Cette rue du _Champgaillard_, qui se trouvoit en
dehors de l'enceinte de Philippe-Auguste, alloit de la rue
_Saint-Victor_ à la rue des _Fossés_ du même nom. La partie
voisine de Saint-Victor s'appeloit rue d'Arras, nom qui lui
venoit du collége d'Arras, et qu'elle a gardé; l'autre partie
s'appeloit, comme aujourd'hui encore, rue _Clopin_, à cause de
la grande maison Clopin, qui y avoit été construite au milieu
du XIIIe siècle.--Le _Huleu_ et le _Champgaillard_ sont nommés
par Rabelais, entre autres mauvais lieux (liv. 2, chap. 6),
dans les _Après-disnées du seigneur de Cholières_ (Paris, 1588,
in-12, fol. 43, recto); le second est nommé _Champgaillard des
bordeleries_.--En se trouvant placés, comme nous venons de le
voir, l'un près de Saint-Nicolas, l'autre près de Saint-Victor,
le _Huleu_ et le _Champgaillard_ contrevenoient à l'ordonnance
de décembre 1254, par laquelle saint Louis avoit déclaré (art.
11) que les filles de joie ne pourroient se loger que «loin des
lieux saints et des cimetières.» _Ordonn. des roys de France de
la troisième race_, t. 1, p. 79, 105.]
[Note 53: On trouve racontée, dans le _Ménagier de Paris_, t. 3,
p. 116, et _Additions et corrections_, p. 75, une affaire de ce
genre.]
[Note 54: Peu à peu les priviléges de ces lieux infâmes
furent abolis. (Sauval, _Antiq. de Paris_, t. 2, p. 108.) Une
ordonnance de 1697 en fit disparoître les dernières traces. V.
notre livre _Paris démoli_, 2e édit., p. 36.]
[Note 55: Dans les _Statuts_ de la reine Jeanne sur la
discipline d'un lieu de débauche dont elle permettoit
l'établissement à Avignon, statuts publiés par Astruc, _De
morbis venereis_, on lit, art. 2: «Si quelque fille a déjà fait
faute et veut continuer de se prostituer, le porte-clef ou
capitaine des sergents, l'ayant prise par le bras, la mènera
par la ville, le tambour battant et avec l'aiguillette rouge
sur l'épaule, et la placera dans la maison, avec les autres;
lui défendra de se trouver dans la ville, à peine du fouet en
particulier pour la première fois, et du fouet public et du
bannissement la seconde fois.» Ce passage, rapproché de ce
qu'on lit ici, prouve au moins que, dans ces statuts, tout
n'est pas, de la part du médecin Astruc, pure invention et pure
mystification, comme M. Jules Courtet l'a voulu prouver dans un
article de la _Revue archéologique_, t. 2, p. 158-164.]
Cela ne se voit plus: la modestie et la sagesse ont couvert ceste
coustume; que s'il y a de la desbauche à présent, ce ne sont ny filles,
ny femmes de maisons, ains de meschantes chambrières vestues en
demoyselles, quy font à croire à la jeunesse qu'ils sont de bon lieu,
et ce ne sont que coquines quy mesprisent tout le corps des honnestes
femmes.
* * * * *
_De la Justice._
Pour faire la comparaison de la justice de nos anciens avec celle
d'à present, nous n'entendons pas affoiblir leur renommée, car nous
sçavons bien que ce n'estoit que gravité, que sagesse, science, grands
observateurs de loix et executeurs d'ordonnances, bonnes et simples
ames, authorisez, crains et redoubtez du peuple et de la noblesse, quy
ne faisoient aucune difficulté de quitter le chapperon[56] pour ne rien
faire du commandement des roys au prejudice du public. Ce n'est pas
nostre tesme ny ce que nous avons à prouver; nous ne voulons monstrer
que sinon qu'outre que toutes ces qualitez sont aux juges d'à present,
ce qu'ils ont d'avantage.
[Note 56: Le chaperon rouge porté sur l'épaule, depuis qu'il
n'étoit plus à la mode de s'en coiffer, étoit l'insigne de la
magistrature.]
Je crains de faillir en monstrant l'opulence de nostre temps, pour ce
qu'elle est plus grande que je ne la puis decrire.
O brave senat de Paris, de Rouen, de Toulouze et des autres parlemens!
vous n'estes pas seullement à admirer, possedans toutes ces graves
qualitez de juges et d'avoir de vieux senateurs comme jadis, mais
d'estre accompagnez d'un grand nombre de jeunesse quy, à l'age de
vingt-cinq ans, ont esté receus au Parlement, aussy rempliz de science
et de sagesse qu'estoient nos anciens à septante ans, outre la valeur
des offices, quy coustent à present cens mille livres, et le grand
train que vous tenez, au respect du temps passé, où le mulet estoit
aussy empesché à porter le fumier aux vignes qu'à mener son maistre au
palais.
Il n'y a juge quy n'ait sa porte cochère[57], un ou deux carosses, six
chevaux à l'etable, double palfermiers, quatre laquais, deux valets de
chambres, un clerc, outre le train de madamoyselle, quy est égal.
[Note 57: «Les procureurs étoient logés autrefois en petite
porte ronde; maintenant, ils ont de grandes portes cochères.»
(_Dict. de Trévoux._) V. notre édit. du _Roman bourgeois_, p.
264, et notre t. 2, p. 283.]
C'estoit chose rare au temps passé de voir un homme riche, et le plus
riche s'appeloit milsoudier[58], c'est-à-dire quy pouvoit faire depence
de cinquante livres par jour; à present il n'est pas seulement commun à
la plus part des maisons, mais il passe en despence.
[Note 58: V., sur ce mot, notre t. 2, p. 279, note.]
On verra bien clair se on lit par les histoires anciennes que les
officiers des cours souveresnes, bourgeois et financiers, ayent, à
la necessité de la guerre, fait toucher à leur roy, en trois mois,
dix millions de livres comptant par l'achat de nouveaux offices[59]
et aliénation de domaine, comme nous l'avons veu ces jours passés,
par le moyen desquels Sa Majesté a restauré son Estat, espouvanté ses
rebelles, regaigné ses villes et rendu un peuple furieux souple comme
un gant.
[Note 59: Allusion à ces ventes d'offices que Chalange et les
autres partisans faisoient décréter, et dont ils partageoient
les profits avec les ministres. V. notre édition des _Caquets de
l'Accouchée_, p. 183, 241, 258.]
* * * * *
_Des Hommes doctes et de la Religion._
Je suis contrainct de confesser qu'au temps passé il y avoit de doctes
personnages quy ont monstré leur science en public aux concilles.
Je ne pourrois les mespriser sans faillir; mais tout ainsy que les
propositions et allegations contraires à la doctrine de l'Eglise
estoient legères au respect de ce que les heretiques ont inventé
depuis et mis par escrit, aussi la solution en estoit plus facile; et
si quelle peyne avoit-on pour trouver ces doctes-là, l'un appelé du
Lionnois, l'autre de Paris, l'autre d'Angleterre, quelsques uns tirez
des monastères, et, ainsy assemblez, faisoient une doctrine parfaicte,
selon le temps et les propositions; mais qu'il se soit trouvé, au temps
passé, un du Perron pour promptement recognoistre l'erreur et respondre
en public à un Duplessis Mornay[60]; un Draconnis[61] pour chausser
les esperons à un subtil Dumoulin[62]; un Coiffeteau[63] pour faire
la barbe à un Durand[64]; un Cotton pour promptement respondre, par
son livre de l'_Instruction catholique_[65], à toutes les batteries
proposées contre les seremonies de l'Eglise par un Calvin, je n'en ay
point veu.
[Note 60: Allusion à la conférence publique qui eut lieu à
Fontainebleau, le 4 mai 1600, entre Du Plessis Mornay et Du
Perron, dans laquelle celui-ci combattit avec avantage les cinq
cents erreurs qu'il avoit découvertes dans le livre du premier
sur l'_Eucharistie_.]
[Note 61: Il s'agit ici, soit du P. Ange de Raconis, qui publia
vers cette époque _le Petit Anti-Huguenot_ (Paris, 1618), soit
plutôt encore de Ch. Fr. Abra de Raconis, plus tard évêque de
Lavaur, qui venoit de faire paroître _Traité pour se trouver
en conférence avec les hérétiques_, Paris, 1618, in-12. V.
_Mémoires_ de l'abbé d'Artigny, t. 7, p. 259.]
[Note 62: C'est le fameux ministre de Charenton dont il fut tant
question alors. V. notre édition des _Caquets de l'Accouchée_,
p. 88.]
[Note 63: Comme théologien et controversiste, il s'étoit mêlé à
la dispute de Du Perron et de Du Plessis Mornay; ses réponses à
celui-ci comptent parmi ses bons ouvrages.]
[Note 64: C'est Durand de Saint-Pourçain, fameux dominicain du
XIVe siècle, qui, dans ses livres de théologie, avoit souvent
combattu saint Thomas d'Aquin. Ses opinions contraires à la
transsubstantiation avoient été foiblement réfutées par Du
Perron, dans la conférence citée tout à l'heure. (_Longueruana_,
p. 11-12.) Coeffeteau les combattit avec plus d'avantage.]
[Note 65: _L'Instruction catholique_, Paris, 1610, 2 vol.
in-fol.]
Neantmoins (_excipientur ab hac regula_) sainct Hierosme,
sainct Thomas, sainct Augustin, et les autres anciens docteurs
ecclésiastiques, desquels nous ne voulons point parler, car ils
avoient le Sainct-Esprit et sçavoient tout et encores plus qu'on ne
sçauroit dire, comme vrais pivots sur lesquels tous les docteurs ont
esté bastis; et, toutefois, si je disois qu'à present il se trouve des
hommes quy sçavent et peuvent discourir promptement de ce que tous les
doctes de l'Eglise ancienne ont escript, quy n'ignorent rien du contenu
en leurs livres, je croy que je n'en serois pas repris, et parlant, un
ou plusieurs de ce temps sçavent tout ce que trente de l'antiquité ont
escrit.
Et pour le monstrer, qui a veu et assisté aux harangues publiques
faictes par ce docte Mauricius Bressius[66], principal du collége
de Lizieux, quy, sans hesiter, en trois heures, d'un latin esgal à
celuy de Ciceron, disoit en abregé tout ce quy estoit contenu dans
l'impression de quatre cents doctes livres, disoit les meurs et façons
de vivre de toutes les nations du monde, la forme de leurs vestemens,
de leurs combats, de leurs gouvernements, de leurs religions, et de
tout ce quy s'est passé depuis Adam jusqu'à notre temps, ce qu'il a
monstré en huict jours et en huict assemblées en la presence des plus
doctes de Paris, quy l'admiraient.
[Note 66: Maurice Bressieu. Ce qu'on en dit ici semble d'autant
plus surprenant qu'il s'occupoit des sciences plus encore que de
l'histoire et de la littérature. Il finit par être _professeur
royal_ en mathématiques. Il mourut après 1608. V. Goujet, _Mém.
sur le Collége royal_, in-12, t. 2, p. 95.]
Trouvez-moi de telles gens à l'antiquité; j'en nommerois sans faillir
un cent de pareils, se je ne craignois de faire tort à mille quy
paroissent en public par leurs publications, et en particulier par
la lecture de leurs livres, quy me fait dire, et à bon droict, qu'en
nostre temps nous avons des hommes remplis de toutes sortes de
sciences, de langues, d'arts et de mestiers, speciallement à Paris, où
ils abondent en quantité.
Qu'il vienne un peu de nouveaux Collampades, Calvins et Bezes,
planter leurs nouvelles heresies et faire accroire aux assemblées de
Poissy[67] qu'ils ont raison par leurs fardez discours; qu'ils viennent
prescher au Patriarche[68] et à Poupincourt[69] et faire accroire aux
chambrières et aux savetiers que les ceremonies de l'Eglise ne servent
de rien, que les prières n'ont aucune efficacité après la mort, que le
purgatoire est une invention du pape, et mille autres allegations que
nos anciens docteurs ont laissé couver cinquante ans durant, faute de
veiller, d'ecrire et prescher.
[Note 67: Allusion aux assemblées dites _colloques de Poissy_,
qui eurent lieu du 9 au 26 septembre 1561, entre les catholiques
et les réformés, mais qui n'amenèrent aucun résultat pacifique.]
[Note 68: Grande maison située au faubourg Saint-Marcel, qui
devoit son nom à Bertrand de Chanac, _patriarche_ de Jérusalem,
et à Simon de Chamault, cardinal et _patriarche_ d'Alexandrie,
qui l'avoient possédée au XIIIe et au XIVe siècle. Les Huguenots
y avoient tenu quelques unes de leurs premières assemblées. En
1562, la populace catholique s'y rua, et chaires, bancs, etc.,
tout y fut brûlé. (Pasquier, _Recherches de la France_, liv. 3,
chap. 49, et _Lettres_, édit. in-fol., t. 2, p. 451)--Il existe
encore un passage et un marché des _Patriarches_, qui vont de la
rue d'Orléans-Saint-Marcel à la rue Mouffetard.]
[Note 69: Pasquier parle aussi (_loc. cit._) des assemblées de
Calvinistes qui se tenoient à _Popincourt_ ou _Pincourt_, alors
hors des murs de Paris, et qui furent envahies et troublées
comme celles du _Patriarche_.]
Ils trouveroient à qui parler, ils trouveroient de fermes rochers, qui,
par leur diligence et leurs études assidues ont relevé ce quy estoit
cheu, reveillé ce quy dormoit, et decouvert ce quy estoit caché à nos
anciens; aussy, comme la negligence des docteurs et la simplicité des
hommes estoit lors, l'observation de la religion estoit pareille:
quelle religion paroissoit-il à nos anciens d'aller ouïr une petite
messe les festes, mespriser les vespres, une fois l'an se confesser,
encore falloit-il dire leurs peschés, tirer de leur bource un tournois
fricassé pour donner à l'offrande, ne tenir compte des festes, n'aller
au sermon que les bons jours, aller le jour de Noel à la messe de
minuict pour dormir sur la paille que l'on mettait aux églises, chanter
des noels de l'antiquité, qui commençoient: «Viens çà, gros Guillot»;
se souler après la messe pour dormir le lendemain jusqu'à midi, et,
quand on estoit mort, de faire de belles epitaphes, comme il s'en suit:
Cy dessous gist le grand Pierre,
Enterré sous ceste pierre,
Quy s'est toute sa vie
Meslé de la friperie.
La postérité avoit bien affaire de le sçavoir! Voilà les actions de
l'antiquité, leurs plus grandes observations en la religion, leurs
subtiles poesies et leur grand merite.
* * * * *
_Des Delectations du temps passé._
Voyons quel estoit leur plaisir, si c'estoit à voir jouer la comedie.
A la vérité il faisoit bon la voir, car il y avoit anciennement de
certains chartiers et crocheteurs quy, vestuz en apostres, jouoyent la
Passion à l'hostel de Bourgongne, ou la Vie de saincte Catherine[70],
auxquels on souffloit au cul tout ce qu'ils recitoient, où tout le
monde estoit receu à un double pour teste, et la plupart n'y alloit que
pour voir les actions de Judas, dont les uns se rejouissoient et les
autres en pleuroient à chaudes larmes.
[Note 70: Le mystère de la _Vie de sainte Catherine_, divisé en
trois journées. Il fut joué en 1434. C'est un notaire nommé Jean
Didier qui jouoit le rôle de la sainte.]
Ou bien suivoient pas à pas maistre Gonin[71], quy, avec sa robbe
mi-party, le nez enfariné, jouant de sa cornemuse, faisoit danser son
chien Courtault, ou, par une subtilité de la main, faisoit courir sur
son bras sa petite beste faicte d'un pied de lièvre, qu'ils croyoient
fermement estre vivant, tant ils avoient l'esprit innocent. C'estoit
là le plesir des bourgeois; et au sortir de là, pour discourir de
ce qu'ils avoient veu, ils s'embarquoyent dans un cabaret, où ils
faisoient un gros banquet à dix-huict deniers l'escot, où la pièce de
boeuf aux navets servoit de perdrix.
[Note 71: C'est le maitre farceur qui égaya si bien la cour de
François Ier. Brantôme raconte plusieurs de ses tours (_Hommes
illustres_, édit. in-12, t. 3, p. 383). Son petit-fils, qui
vivoit sous Charles IX, fit le même métier, mais il l'enjoliva
de certaines adresses qui le menèrent tout droit à la potence,
en 1570. «Là, dit Delrio, il fit si bien par son art magique,
que le bourreau, croyant le pendre, pendit à sa place la mule du
premier président.» (_Diquisit. magiq._, liv. 3.)]
Pour le menu peuple et gens de boutique, pour la peyne qu'ils avoient
eue toute la sepmaine à travailler, ils prenoient congé les festes,
pour jouer à la savatte parmy les rues, ou à frappe-main[72], où les
maistres et maistresses prenoient moult grand plesir, à cause de quoy
ils avoient le soir demy-setier par extraordinaire, et non davantage,
encore que le muids de vin ne coustoit lors que cinquante sols[73].
[Note 72: C'étoit en effet l'usage, et l'on sait l'histoire de
la grande émeute soulevée à Sens, du temps de Louis XI, par
un apothicaire qui, après s'être mêlé dans la rue à l'une de
ces parties de main-chaude ou de _taquemain_, comme on disoit
aussi, ne voulut pas consentir à prendre la place du patient. V.
_Almanach de Sens_ pour les années 1763, 1764 et an III (1795).]
[Note 73: Il étoit plus cher déjà sous Henri lit: il se vendoit
deux sols la pinte. _L'ordonnance sur le faict de la police
générale du royaume_, qui en régloit ainsi le tarif, fut mise en
chanson:
Le plus cher vin vendu la pinte
Partout ne sera que deux sols;
Qui le vendra plus cher, sans feinte,
Payera l'amende tout son saoul.
(_La Fleur des chansons nouvelles_, édit. Techener, p. 6-11.)]
Pour les officiers des Cours souveraines et subalternes, à cause de
leur gravité ils n'osoient hanter le menu peuple; leur delectation
estoit de s'assembler l'après-dinée aux festes pour jouer aux deniers,
à devoir, à trante-et-un, et au trou-madame, une tarte de trois sols,
et, au surplus, grands observateurs des ordonnances de Philippe le
Bel[74], qui défendoit à ceux qui n'avoient que cinquante livres de
rante de manger du rosty plus d'une fois la sepmaine.
[Note 74: Sur la teneur de l'ordonnance somptuaire de 1294, où
se trouvent les prescriptions indiquées ici, Voy. une note de
notre édition des _Caquets de l'Accouchée_, p. 32.]
Pour les procureurs et advocats du Palais, leur plus grande desbauche
c'estoit de se promener les festes hors les portes, sur le rempart ou
au Pré-aux-Clercs[75], avec la robbe et le bonnet carré et le petit
saye qui ne passoit pas la brayette, disputans et devisant ensemble
de l'appoinctement en droict et du default pur et simple, et par
intervalle juger lequel des Bretons couroit mieux la poulle[76], ou de
celuy qui saultoit le mieux[77] en trois pas le sault.
[Note 75: Ils alloient aussi, en robe et en bonnet carré, sur
le quai des Augustins. Tiraqueau et Michel de l'Hospital s'y
rendoient chaque soir d'été, et, ayant le dos tourné vers la
rivière, ils devisoient familièrement avec les passants. V.
notre _Histoire du Pont-Neuf_, Rev. françoise, 1er oct. 1855, p.
543.]
[Note 76: C'étoit le prix de la course. L'expression _jouer,
gagner une poule_, en vient.]
[Note 77: Les Bretons étoient les meilleurs sauteurs parmi les
écoliers. Le _saut breton_ étoit célèbre. V. notre t. 2, p. 186.]
Puis, estant de retour de ceste delectation, venoient souper ensemble
chacun avec sa parenté, où on ne souloit point son hoste, car chacun
faisoit porter son pot à frein et sa vinaigrette, et celuy qui avoit
prié la compagnie avoit une epaule ou une esclanche quy revenoit à deux
carolus, par extraordinaire, avec un plat de carpes.
Je laisse à juger aux lecteurs si ce n'est pas mal à propos nous
reprocher l'antiquité. Et que faict-on à présent quy ressemble à
cela! Voyez les nobles, les officiers des cours souveraines, les bons
bourgeois, de quoy ils se delectent: ils meprisent ce qui anciennement
estoit le plaisir des roys et des princes: la paume, elle est trop
violente; la comedie, elle est trop commune; la boule, elle est trop
vile; et quoy donc? faut aller aux cours avec le carrosse à quatre
chevaux au petit pas, pour deviser, chanter, rire, conter quelque
nouvelle impression, voir et contempler les actions des hommes qui s'y
trouvent, et, à l'exemple des plus honnestes, se rendre agreable aux
compagnies.
Pour le peuple et les marchands, leur trafic se fait par commis, car,
pour les maistres, ils vivent honorablement: le matin on les void sur
le change, vestuz à l'avantage, incognus pour marchands, ou sur le pont
Neuf, devisant d'affaires[78] sur le palmail[79], communicquant avec un
chacun: si c'est un peuple docte, ils escoutent les leçons publiques;
s'ils sont devocieux, ils frequentent mille belles eglises, escoutant
infinis bons predicateurs quy, tous les jours, preschent en quelque
lieu où on faict feste.
[Note 78: Celles de l'Etat n'y étoient pas oubliées. Tous s'en
mêloient, jusqu'au savetier. «Quand le savetier a gagné, par son
travail du matin, de quoi se donner un oignon pour le reste du
jour, il prend sa longue épée, sa petite cotille et son grand
manteau noir, et s'en va sur la place décider des intérêts
d'Etat.» (_Entretiens du Diable boiteux et du Diable borgne_, p.
26.)]
[Note 79: Le _mail_ du quai des Ormes, près les Célestins. Celui
qui étoit proche de la porte Montmartre, et dont la rue qui en
a gardé le nom ne prit la place que de 1633 à 1636, étoit aussi
très fréquenté.]
Si le roy est à Paris, ils prennent plaisir à voir une académie remplie
de jeune noblesse instruicte à picquer, tirer des armes, à combattre
à la barrière, à la bague, et à mille autres exercices qui font honte
à ceux quy, pour les sçavoir, quitteroient la France, et occuperoient
l'Italie.
* * * * *
_Des Batiments et du Plaisir des champs._
Les ignorants et ceux quy ne penètrent point assez avant à la
cognoissance de toutes choses disent que les hommes du temps passé
estoient aussi riches avec leur peu, comme nous avec notre abondance.
Je le nie, car leur contentement estoit borné par force, d'autant
qu'ils avoient un default de pouvoir, ou bien ce contentement estoit
mesquin. S'ils avoient de la richesse, pourquoy laissoient-ils nos
villages denuez de belles maisons? Il y a deux cens ans que nos maisons
des champs, mesme des meilleurs bourgeois des villes, n'estoient que
des cabanes couvertes de chaume; leurs jardinages clos de hayes, leurs
compartiments des carreaux de choux, leurs palissades des hortyes,
leurs plus belles vues une ou plusieurs fosses à fumier, et, quand il
estoit question de bâtir l'estable à cochon de fond en comble, ils
estoient trois ou quatre ans à en faire la despence: autrement ils
eussent esté ruinez.
Voyez les plus beaux et les plus anciens bastimens des villes, de
quelle structure ils estoyent! Les architectes estoient de venerables
ingenieurs pour bastir force nids à rats; ils faisoyent une petite
porte; d'autres une petite estable à loger le mulet, de bas planchers,
de petites fenêtres, des chambres, antichambres et garderobes
estranglées, subjectes les unes aux autres, le privé près de la
salle, un grand auvan à loger les poulies et une grande cour pour les
pourmener[80].
[Note 80: V., pour une description à peu près semblable à celle
qui est faite ici, et la complétant en quelques détails, De
Mayer, _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p. 363.]
Leurs meubles des champs estoient pareils: une grosse couche figurée
d'histoire en bosse, un gros ban, un buffet remply de marmousets, une
chaise à barbier de Naples[81], et pour vaisselle des tranchoirs de
bois, des pots de grais, une eclisse à mettre le fourmage sur la table,
un bassin à laver de cuivre jaune, et sur le buffet deux chandelles des
roys riollées, piollées[82], une vierge Marie enchassée et un amusoir à
mouche, le maistre père et compagnon avec le paysan de la maison, quy
sentoit toujours le bran de vache et la merde de pourceau; au surplus,
ils estoient si pauvres, qu'ils se trouvoient contraincts en hyver de
se chauffer à la fumée d'une aiteron pour faute de bois.
[Note 81: Comme celle du barbier de Pezenas, dans laquelle on
prétend que s'étoit assis Molière, qui se trouve représentée
avec son siége et son haut dossier de bois dans le _Magasin
pittoresque_, t. 1er.]
[Note 82: Il étoit d'usage de se servir, le jour des Rois,
de chandelles _bariollées_ (riolées) ou seulement mi-parties
(_piolées_), comme le plumage d'une _pie_. «Voilà qui est
_riolé, piolé_, comme la _chandelle des Rois_», lit-on dans _la
Comédie des proverbes_, acte 2, scène 5.]
Ainsy nos anciens sculpteurs n'avoient aucun plus beau subject pour
mettre en figure que ceste perspective champestre, où tout ce que
dessus est figuré à la rustique et où nous avons cognoissance de ceste
chetiveté.
O siècle d'or! mais à present l'on voit nostre campagne enrichie
de superbes edifices, la vue desquels fait abolir la memoire de
l'antiquité, et, outre les maisons bourgeoises quy se voient en
quantité, basties d'une structure admirable, couvertes d'ardoises,
garnies de fontaines et de magnifiques vergers, esloignées des cours
basses où le paysan fait sa retraicte, encores voit-on les superbes
chasteaux des officiers des cours souveraines, nobles et financiers,
quy, à moins d'un an, ont par un nouvel edifice renversé mille maisons
rustiques pour en former une noble.
Et pour les bastiments des villes, quoy? ce sont autant de chasteaux,
et toutefois peu prizés si la despence n'en excède cent mille livres,
fonds quy n'est à rien compté sur le revenu du proprietaire, ny sur les
superbes meubles, tapisseries et vaisselle d'argent dont on se sert
ordinairement.
* * * * *
_Des Livres._
Ce sera peut-estre par la composition des livres que l'antiquité l'aura
gaigné? Et toutes fois, pourveu que l'on ne mette point en compte
l'antiquité des Grecs et des Latins, dedans l'antiquité de nostre
France je n'y trouve que de la chetiveté, quand je me représente ces
venerables escrivains qui ont composé le roman de la belle Éloïse, les
valeureux faits de Jean de Paris, la guerre des quatre fils Aymon,
la hardiesse de Reignaud de Montauban et de Richard-sans-Peur, la
folie de Rolant-le-Furieux, la conqueste du roy Artus[83], la gloire
de Morgan[84] et les faicts de Jeanne-la-Pucelle; ce sont livres de
l'antiquité françoise, qui ne ressemblent nullement, ny en discours
ny en subject, à un Bellaut, à un Ronsard, à un Desportes, ni à un
Dubertas, pour la poésie; à un de Thou, à un Mathieu, et infinis autres
pour la prose.
[Note 83: Ce sont à peu près les mêmes livres qui sont indiqués
par Antoine de Saix (1532) dans son _Esperon de discipline_:
..... le livre des Quenoilles,
Le Testament maistre Françoys Villon,
Jehan de Paris, Godefroy de Bouillon,
Artus le Preux, et Fierabras le Quin,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Roland, Maugis d'Ardennes la forest...]
[Note 84: Sur ce roman, dont Pulci fit son poème en vingt-huit
chants, V. _Biblioth._ de Du Verdier, p. 899.]
Je ne veux pas pourtant nous tant priser que l'on ne nous reproche
qu'en nostre temps nous n'ayons des plus grands quy ont escrit
obscurement quand ils ont parlé d'estre emondés et repurgés, et qui
peut-être nous diminuroit en gloire; mais il les faut passer comme on
a passé dedans le livre de Tevet[85] Clopinel et Rabelais pour hommes
illustres.
[Note 85: André Thevet, de qui l'on a, entre autres ouvrages,
une _Histoire des hommes illustres_, dont l'édition donnée en
1671 a 8 vol. in-12.]
* * * * *
_Pourquoy plus d'abondance de pauvres qu'au temps passé._
Je ne sçavois plus par quel endroict on pouvoit me reprendre d'avoir
tant mesprisé l'antiquité pour nostre temps, si ce n'est que l'on me
mette devant les yeux la grande quantité de pauvres quy sont en ce
reigne mandiant, veu la grande richesse quy y est, au respect du temps
passé, où ils s'en trouvoit fort peu.
S'il en falloit monstrer la source et d'où elle vient, j'auroy trop à
discourir: suffira d'en dire deux ou trois raisons quy monstreront que
c'est la grandeur du royaume quy en est cause.
Comme doncques, au temps passé, les bourgeois et habitants des
villes se contentoient chacun en son pays de trafiquer, vivre et
mourir, faisant mesme difficulté de prendre alliance ailleurs, de
peur de perdre la vue de leur heritage et patrimoine, les autres
villes estoient desertes d'estrangers, et Paris, avec sa petitesse,
se contentoit de ne point traficquer ailleurs, et vivoient
escharcement[86]; et de faict, on ne tenoit conte des maisons, quy
lors estoient louées à vil prix faute de peuple[87]; mais depuis
que l'estranger a gousté de la grande liberté d'y vivre, et on
ne s'enqueste de rien, cela a faict descendre en foule l'Italie,
l'Angleterre, l'Allemaigne, la Flandres, la Hirlande[88], et tous les
religionnaires du royaume, pour y habiter comme en un lieu de refuge
asseuré, et, partant, si grande abondance de maneuvres de toutes
sortes, d'ouvriers à mestiers, que les vrais regnicolles ont esté
frustrés de leur travail: c'est la première raison.
[Note 86: _Mesquinement_, _chichement_. «J'en sais, dit
Montaigne (liv. 3, ch. 9), qui donnent plutôt qu'ils ne rendent,
prestent plutôt qu'ils ne payent, font plus _escharsement_ bien
à celuy à qui ils en sont tenuz.»]
[Note 87: Monteil, analysant un manuscrit fait avec des
_extraits des registres du Châtelet_ des XIVe et XVe siècles,
etc., dit: «Je vois, en suivant successivement les feuillets de
ce manuscrit, que, sous Charles VI et Charles VII, plusieurs
quartiers avoient été abandonnés, que les maisons crouloient
ou bien étoient écroulées, et que les propriétaires s'en
disputoient le sol et les ruines.» (_Traité de matériaux
manuscrits_, t. 2, p. 306.)--Comme les maisons inhabitées
devenoient des repaires de voleurs, on forçoit le propriétaire
d'y mettre un gardien. V. notre brochure _les Lanternes, hist.
de l'ancien éclairage de Paris_, Jannet, in-8, p. 19.]
[Note 88: Sur les Irlandais qui encombroient Paris et y
_bélistroient_ de la plus dangereuse manière à la fin du XVIe
siècle, V. notre _Histoire du Pont-Neuf_, Revue franç., 1er
octobre 1855.]
La seconde, la permission de tenir boutique sans chef-d'oeuvre et la
trop grande quantité de maistres par lettres[89].
[Note 89: Les chanceliers Poyet et de l'Hôpital avoient essayé
de supprimer les confréries; mais ils n'y étoient pas parvenus.
De leur tentative, toutefois, étoient restés quelques abus, que
signale De Mayer dans sa _Galerie du XVIe siècle_, t. 2, p.
363. Celui dont il est parlé ici, et qui tendoit à exempter du
chef-d'oeuvre et des autres épreuves l'artisan voulant devenir
maître, étoit du nombre. Les maîtrises, comme on le voit,
pouvoient s'obtenir par simples lettres.]
La troisième et la plus forte, c'est qu'à present il se trouve en
court de petits partisans quy font la fonction et la charge de mille
mestiers: car ils fournissent à la noblesse tous les jours à changer:
chapeau, fraize, colet, chemise, bas de soie et souliers, en rendant
les vieux, à quatre escus par mois[90], et partant ils sont cause du
peu de travail, du labeur et du gain de mille maistres de boutiques.
[Note 90: Au XVIIe siècle, nous trouvons un trafic de la même
espèce, une façon pareille de se tenir à la mode par abonnement,
à tant par année. «Le sieur Fournerat, marchand fripier sous
les piliers des halles, est-il dit dans _le Livre commode des
adresses_ (1691), entretient bourgeoisement et honnêtement
d'habits pour quatre pistoles par an.»]
Mais de mepriser notre temps pour cela, tant s'en faut. Cela monstre
l'abondance de toutes choses au royaume, la subtilité des esprits, la
facilité d'avoir ses commoditez sans avoir affaire à tant de personnes,
et si d'avantage et par un bel ordre qu'il est aisé d'y apporter, on
peut facilement nourrir les indigents, parceque la richesse y est.
* * * * *
_Des Hommes de bonne conscience en notre temps._
Et bien! bon homme de l'antiquité, avec vostre robe courte de marchand,
vostre petit saye de drap, vostre gibecière, vos pantouffles de
pantalons[91] et vostre barbe de Melchisedec, sur quoy fonderez-vous
maintenant vos raisons pour nous reprocher vostre temps? Voulez-vous
que nous soyons, comme vous, chetifs, mesquins et innocens? Ah! je
sçavois bien que vous aviés encore quelque chose à nous reprocher, que
vous aviez meilleure conscience et que vous faisiés plus de bien aux
eglises en vostre temps que nous.
[Note 91: Sorte de _caleçons_ ou _hauts de chausses_ à pieds
auxquels tenoient les pantoufles. Le _Pantalon_ des farces
vénitiennes avoit mis cet habillement à la mode. Il étoit
suranné alors, mais nous l'avons remis en usage avec son premier
nom. Furetière se moque des procureurs qui y étoient fidèles
de son temps. Il dit, dans sa satire _le Jeu de boule des
procureurs_:
Je vois dans leurs habits les modes surannées.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tel a le chapeau plat, tel autre l'a trop haut;
Tel a talon de bois, tel soulier de pitaut;
Tel haut de chausse bouffe, et tel serre la cuisse;
L'un tient du _Pantalon_, et l'antre tient du Suisse.]
Hé! bon homme! vous ressemblez à ceux qui composent les almanachs: à
faute de bien calculer, vous nous predisez de la pluye au lieu de beau
temps. S'il falloit mettre à la balance les gens de bien de vostre
temps avec ceux du nostre, il faudroit, par necessité, pour vous rendre
esgaux, y mestre encore avec vos bons tous les meschans ensemble,
encore vostre costé monteroit.
Si de vostre temps les rois, les princes et la noblesse ont fondé de
beaux temples que nous avons encore à present, n'en attribuez point
l'honneur aux peuples, car ils n'y ont jamais songé et n'en avoient pas
le moyen; mais à present, combien on a veu de liberalité à nos peuples,
par le moyen de laquelle on a basti tant de nouvelles eglises et tant
de monastères, quy, en moins de deux ou trois ans, d'une structure
admirable, ont esté parachevés, et dont la despense d'un seul de ces
monuments a plus cousté que six de l'antiquité! Eglises remplies
de religieux, quy, fuyant l'avarice, ont quitté et abandonné leur
patrimoine pour vivre en un lieu de pauvreté.
Avez-vous veu en nostre temps des hommes quy, sans quitter leur
vacation ordinaire, continuant dans le monde la fonction de leur
charge, donnent tout ou la plus grande partie de leur gain aux pauvres
en cachette, ne se reservant que le _victum et vestem_?
Avez-vous veu de vostre temps vos temples ornez, decorez et tapissez,
adorez et servis sans discontinuation comme les nostres? Avez-vous veu
en un jour la sanctification de quatre, que saincts, que sainctes,
dont le renom a esté esgal à ceux de l'antiquité, sans comter ceux
qui meritent sanctification, dont nous avons ample preuve par leurs
miracles?
Ne parlez plus, et sachez que votre simplicité ancienne est le subject
qu'il faut dire de vous:
Oderunt peccare boni formidine poenæ;
et des peuples de maintenant:
Oderunt peccare boni virtutis amore.
_L'Onophage ou le Mangeur d'asne[92], histoire veritable d'un
Procureur qui a mangé un asne._
Improbius nihil est hac... gula.
(Mart., ep. 51, lib. 5.)
_A Paris_, M. DC. XLIX. In-4.
[Note 92: Cette pièce, qui est moins, je pense, la relation
satirique d'un fait véritable qu'une imitation de la charmante
pièce de Gilles Durant: _A Mademoiselle ma Commère, sur le
trépas de son asne, regret funèbre_, a déjà été donnée par
Sautereau de Marsy dans _le Nouveau siècle de Louis XIV_, t.
1er, p. 229. Elle en inspira une autre, qui est détestable:
_l'Asne du procureur ressuscité, en vers burlesques_, Paris,
1649, 11 pages. (V. Moreau, _Bibliogr. des Mazarinades_, nº 84.)]
AUX SAVANTS.
EPIGRAMME.
Enfans d'Apollon et des Muses,
Sçavans dont les doctes ecrits
Charmeront tous les beaux-esprits,
Lors que vous decrirez les rases
De cet affamé procureur,
Ou plustost de cet ecorcheur
De qui la devorante pance
Engloutit des vivants l'animal le plus doux,
Que si de ce baudet vous prenez la defence.
En ecrivant pour luy vous parlerez pour vous.
* * * * *
_L'Onophage ou le Mangeur d'asne._
Il faut avoüer cette fois
Que Paris estoit aux abois,
Bien que chacun fist bonne mine,
Puis qu'un procureur de la cour
A mangé pendant la famine
L'asne du moulin de la Tour[93].
Cette ville estoit donc sans pain,
Et tout le monde avoit grand faim;
On y faisoit fort maigre chère;
Enfin tout s'en alloit perir,
Quand pour vivre on aveu le frère
Avoir fait son frère mourir.
Il estoit assez renommé
D'estre un procureur affamé;
Mais durant la disette extrême
Il falloit qu'il fût enragé,
Et, si chacun eût fait de même,
Paris se fût entremangé.
Que de veufves! que d'orphelins!
Que l'on auroit veu d'assassins!
Le fils auroit mangé son père,
Le cousin meurtry le parent,
Et je croy mesme que la mère
Auroit devoré son enfant.
Mais le Ciel, quittant son couroux,
Nous regarda d'un oeil plus doux:
Car, s'il n'eût appaisé son ire,
Tous les baudets estoient peris,
Et puis après on eût pu dire:
Il n'y a plus d'asne à Paris.
Sauvez-vous, clercs et procureurs;
Gaignez au pied, soliciteurs;
Lors qu'il n'aura plus de pratiques,
Prenez garde à vous, advocats,
Il vous prendra pour des bouriques
En vous voyant porter des sacs[94].
Marchands, bourgeois et artisans,
Eseoliers, docteurs et pedans,
Allez nuds pieds, quittez vos chausses,
Afin d'eviter le trepas;
Car il vous mangera sans sausses,
S'il vous rencontre avec des bats.
Menez vos asnes, plastriers[95],
Avecque ceux d'Aubervilliers,
Que ce gourmand ne les attrape;
Courez viste, et doublez le pas:
Car, mesme à la mule du pape,
Il ne luy pardonneroit pas.
Pauvres meusniers, que je vous plain,
Puis qu'il faudra dessus vos reins
Porter le bled et la farine,
Comme des chevaux de relais!
Car, si l'on avoit la famine,
Il mangeroit tous vos mulets.
Fuyez la rage de ses dents,
Poètes, rimeurs impudents:
Vostre ignorance vous condamne,
Vos burlesques n'en peuvent plus,
Vostre Pegase n'est qu'un asne,
Et tous ceux qui montent dessus.
Escrivains dont les sots discours
Que l'on imprime tous les jours
Sont temoins de vos asneries,
L'on vous donnera des licous,
Et, pour finir vos railleries,
Ce loup vous egorgera tous.
Ou bien implorez le secours
Des mulets d'Auvergne[96] et de Tours;
Tenez bon, consultez l'oracle;
Vous n'irez pas tous seuls aux coups,
Car tous les asnes du Bazacle[97]
Ont le mesme interest que vous.
La procureuse est en danger:
Il la pourroit aussi manger,
Si la faim quelque jour le presse,
Excitant ses boyaux goulus;
Il croira que c'est une asnesse
Quand il sera monté dessus.
Parisiens, où est vostre coeur
De souffrir que ce procureur
Vous traitte comme des canailles,
Qu'il ait vos citoyens meurtris?
Car, estant né dans vos murailles,
Cet asne est enfant de Paris.
Prenez les armes, vangez-vous,
Et luy donnez cent mille coups;
Despeschez tost, vous l'avez belle,
Maintenant qu'on est en repos;
Si la guerre se renouvelle,
Il vous mangera jusqu'aux os.
On dit que le brave Samson
De la maschoire d'un asnon
A sceu très vaillamment combattre
Et defaire les Philistins;
Mais ce procureur en a quatre,
Dont il tuera tous ses voisins.
D'une seule Caïn cruel
En assomma son frère Abel,
Ainsi que disent les histoires;
Pourquoy faut-il donc que ce chien
Se soit servy de deux maschoires
Afin de devorer le sien?
Partout se trouve des mechans,
A la ville aussi bien qu'aux champs,
Qui sont plus malins que le diable
Pour commettre mille delits;
Mais pour ecorcher son semblable
Ce procureur est encor pis.
On dit qu'il a changé son nom,
Qu'il n'est plus qu'un pauvre pieton,
Pour avoir mangé sa monture,
Et que sa femme et Fagotin,
N'ayans point d'autre nourriture,
En ont fait bien souvent festin.
Mais qui l'auroit jamais pensé,
Que ce procureur insensé
Eust fait cet horrible carnage!
Plaideurs, cessez vos differens,
Fuyez ce mechant dont la rage
N'a pas epargné ses parens.
Sa femme dit qu'il est prudent
D'avoir serré le curedent,
Qu'il cherit comme des merveilles,
Pour faire avec elle la paix,
Et qu'il a gardé les oreilles,
Qu'il monstre à tous ceux du Palais.
Du sang il en fit du boudin,
Qu'il envoya par Fagotin
A tous ceux de son voisinage,
Et de la peau un bon tambour,
Afin d'animer le courage
De tous les grans clercs de la cour.
Il est un fort bon menager
De tout ce qu'il n'a peu manger,
Mesme des choses les plus ordes;
Veu que des boyaux les plus longs
Il en a fait faire des cordes,
Pour servir à des violons.
Ce bel asne estoit si parfait,
Qu'on dit que Midas l'avoit fait.
Il ne demandoit rien qu'à rire,
Et parloit si haut et si clair,
Que, s'il eût appris à escrire,
Il eût esté le maistre clerc[98].
Dis-moy donc, monstre plein de fiel,
Procureur barbare et cruel,
Infame et vilain onophage,
Loup affamé plus que brutal,
Pourquoy exerce-tu ta rage
Contre cet aimable animal?
Tes sens contre toy revoltez
Te bourellent de tous costez;
Ta conscience te gourmande,
Le sang de ton frère epanché
Demande à tous que l'on te pende,
Afin de punir ton peché.
Puis j'ecriray sur un tableau:
Cy gisent dessous ce tombeau
Deux gros asnes qui par envie
Les uns pour les autres sont morts;
Ils estoient deux pendant leur vie,
Et maintenant ce n'est qu'un corps.
[Note 93: Peut-être faut-il voir ici le moulin des religieuses
de Montmartre, qui, ayant en effet la forme d'une _tour_,
avoit fait donner, dès cette époque, à l'une des rues près
desquelles il se trouvoit, le nom de _rue de la Tour-des-Dames_.
Il existoit déjà à la fin du XVe siècle, et en 1816, selon
la Tynna, on en voyoit encore les restes. Le nom cité tout à
l'heure se déplaça vers 1769; il passa de la rue, qui s'appela,
dès lors, _rue de La Rochefoucauld_, à la ruelle _Baudin_, qui
l'a gardé. V. le singulier mais très curieux livre de M. de
Fortia d'Urban, _Recueil des titres de propriété d'une maison et
terrain sis à Paris... rue de La Rochefoucauld_, 1812, in-12,
_passim_.]
[Note 94: Les sacs de procès que les gens de palais portoient
toujours à leur ceinture, et d'où est venue la locution que
nous avons déjà fait remarquer dans _le Roman bourgeois_ de
Furetière: _J'ai votre affaire dans le sac_.]
[Note 95: Les plâtriers de Montmartre.]
[Note 96: C'étoient les plus estimés. Dans le conte de Voltaire,
c'est à vendre des mulets que le père de Jeannot fait une si
belle fortune.]
[Note 97: _Bazacle ou Bazadois_, le pays de Bazas, en Guienne.]
[Note 98: Ceci fait souvenir des vers de Gilles Durant dans la
pièce citée tout à l'heure:
Au surplus, un asne bien faict,
Bien membru, bien gras, bien refaict;
Un asne doux et debonnaire.
Qui n'avoit rien de l'ordinaire,
Mais qui sentoit avec raison
Son asne de bonne maison.]
AUX LECTEURS.
EPIGRAMME.
De ce fratricide execrable
Les vrays temoins sont Fagotin
Et tous les mangeurs de boudin.
Ce discours n'est pas une fable:
C'est pourquoy je croy que mes vers
Luy mettront l'esprit de travers,
Car tout le monde le condamne;
Que si cet ecrit voit le jour,
Un chacun dira que son asne
Avoit des amis à la cour.
_Les Regrets des Filles de joye de Paris sur le subject de leur
bannissement[99]._
_A Paris, chez la veuve Jean de Carroy, rue des Carmes, à la Trinité._
In-8.
[Note 99: Cette pièce est de la fin de l'année 1620, comme nous
le prouverons dans les notes.]
Tout est perdu, dame Massette[100]! Nos bons amis sont morts: tous les
jours de nostre vie ne seront desormais qu'une continuelle misère.
Nous avions depuis vingt-cinq ans tenu librement nos grands jours dans
cette grande et bonne ville. Les François et les estrangers y estoient
accourus de toutes parts pour jouir de nos caresses et embrassemens.
Ce n'estoit que plaisantes festes et agremens entre nous. L'avarice,
l'usure et tant d'autres vices quy ont un merveilleux credit en ce
siècle, estoient bannis de nos compagnies. Que deviendras-tu, dame
Massette, et tant d'autres esprits de ta sorte? Tes inventions s'en
vont estre du tout inutiles. Il ne faut plus esperer de r'abiller et
vendre cinquante fois un pucelage. Les changemens de bourgeoises en
demoiselles et de demoiselles en villageoises ne sont plus de saison.
Les garces du puits Certain[101] ne seront plus femmes de secretaires
au puits de Rome[102], et celles du faubourg Saint Germain ne feront
plus de pelerinage à Charenton pour tenter les braguettes reformées.
Que celles-là sont heureuses quy de bonne heure, ayant pris l'essor
aux extremitez des fauxbourgs, s'estoient accoustumées aux aspretés du
soleil et à se retirer dans les masures et cavernes[103] en temps froid
et pluvieux! Elles n'auront pas à combattre les rigueurs auxquelles
elles se sont endurcies. Tant de faces plastrées auront bien plus à
souffrir. Quelle peine à tant de visages nourris à l'ombre, à tant de
corps qui ne cheminoient que sur les fesses! Encore si la verole et
ses avant-coureurs n'avoient point miné nostre vigueur, si nos forces
estoient entières, il y auroit esperance de faire quelque visage en
attendant le changement que la vicissitude des choses humaines peut
faire esperer! Mais tout manque, au besoin. L'absence de la cour[104]
a fait cesser le trafic ordinaire. Il a cependant fallu vendre et
engager jusques à la chemise: quelle pitié! O nos chères compagnes!
que vous avez esté bien conseillées à ce printemps dernier de faire le
voyage de Touraine[105]! Vous avez rencontré vos bons amis dans ce beau
jardin de la France, et nous, au contraire, sommes demeurées en butte
au malheur et à l'infortune. Quelqu'un de nos entremetteurs, disnant
avant-hyer avec la Samaritaine[106], feit rencontre d'un vieux routier
quy l'assura sur son honneur que, si nous pouvions nous rendre, sur
nos poulains ou autrement, en cinq ou six bonnes villes de ce royaume,
nous pourrions encore, en travaillant (comme il est raisonnable),
remettre nostre train. Un autre nous conseille de nous deguiser, les
unes en nourrices, les autres en servantes, chacune selon l'invention
de son esprit, et en cette sorte il promet de nous faire trouver divers
partis, mesme des mariages heureux, selon la rencontre. Divers advis
nous sont donnés de toutes parts, mais nous avons ce malheur qu'ayant
sceu tant de resolutions aux occasions amoureuses, nous ne pouvons
en prendre aucune sur ce subject de nos misères. Rappelle un peu tes
merveilleuses subtilitez, dame Massette, et pense si tu n'as point
autant d'inventions pour nous sauver comme ta malice en a formé pour
nous perdre. Du moins, si nous sommes à nostre dernier maistre et que
toute esperance nous soit ostée, que nous ayons ce contentement d'avoir
pour compagnes tant d'autres de nostre cabale quy ne sont que par le
nom de maistresses et de garces; nous ne differons que du plus et du
moins, quy ne change point la chose, car la garce particulière est
aussy bien garce que la publique: il n'y a que la rencontre d'une bonne
bource quy empesche l'une de faire comme l'autre, et encore tel pense
bien en avoir seul la jouissance quy se trompe: une beste quy a deux
trous sous la queue est de difficile garde. Nos academies sont autant
frequentées de ces bonnes dames-là que des autres; il est bien ignorant
des pratiques amoureuses dans Paris, quy pense posseder seul une
maîtresse qu'il a. Elles leur en font bien accroire: tel pense estre
père quy n'en a que le nom et la despence; au reste un mauvais garçon
parisien disoit ce jourd'huy à sa mère:
J'entends depuis quelques matins
Qu'on chasse toutes les putains[107];
Mesme on tient que les maquerelles
Sont de ce nombre: en bonne foy,
Ma mère, je suis en esmoy
Quy lavera nos escuelles.
[Note 100: C'est encore la Massette de la 13e satire de Régnier:
La fameuse Macette, à la cour si connue,
Qui s'est aux lieux d'honneur en credit maintenue...]
[Note 101: V. une note de notre édition du _Roman bourgeois_,
p. 222-223, sur la situation de ce puits banal au mont
Saint-Hilaire.]
[Note 102: Il étoit très loin du Puits-Certain, à l'extrémité
de la rue Frépillon. On en retrouve un souvenir dans le nom du
_cul-de-sac de Rome_, qui dépend de la même rue. Une vieille
enseigne placée près de la rue des Gravilliers représente
encorece _puits de Rome_.]
[Note 103: Les carrières servoient, en effet, de refuges aux
filles, alors nombreuses dans le faubourg Montmartre, et surtout
dans le faubourg Saint-Jacques. Le nom argotique de _pierreuses_
leur en étoit venu. Dès le XVIe siècle, les mauvais garçons
s'étoient donné les mêmes repaires. V. notre brochure _les
Lanternes_, etc., page 17.]
[Note 104: Le roi étoit parti en mars 1620 pour aller jusqu'à
Tours au devant de sa mère, avec laquelle on le réconcilioit.]
[Note 105: Lors de ce séjour du roi dans la capitale de la
Touraine, il avoit paru un pasquil dans lequel Paris, abandonné
de la cour, recevoit les condoléances de la ville favorisée.
(_Lettre de la ville de Tours à celle de Paris_, Recueil A-Z, E,
p. 130.)]
[Note 106: Les filles de joie affluoient le soir autour de la
Samaritaine du Pont-Neuf, comme on peut le voir dans _le Tracas
de Paris_ de Fr. Colletet. Dans une chanson qui se fit à propos
de l'un des embarquements, si fréquents au XVIIe siècle, des
filles de joie pour l'Amérique, on ne manque pas de leur faire
adresser de tristes adieux à ce rendez-vous de leurs plaisirs:
Adieu, Pont-Neuf, _Samaritaine_,
Butte Saint-Roch, Petits-Carreaux,
Où nous coulions des jours si beaux.
(Bussy-Rabutin, _Amours des Dames illustres de notre
siècle_, Cologne, 1681, in-12, p. 374.)]
[Note 107: C'est de cette chasse donnée aux filles de joie que
veut sans doute parler Saint-Amant, quand il dit, dans _le Poëte
crotté_:
Adieu, maquerelles et garces;
Je vous prévois bien d'autres farces
(Poëtes sont vaticinateurs):
Dans peu, vous et vos protecteurs,
Serez hors de France bannies,
Pour aller planter colonies
En quelque Canada lointain.
Le temps est près et tout certain:
Ce n'est pas un conte pour rire.]
_Histoire joyeuse et plaisante de Mr de Basseville et d'une jeune
demoiselle, fille du ministre de Sainct-Lo, laquelle fut prise et
emportée subtilement de la maison de son père par un verrier, dans sa
raffle; ensemble le bien quy en est provenu par le moyen d'un loyal
mariage quy s'en est ensuivy, au grand contentement d'un chacun._
_Prins sur la coppie imprimée à Rouen par Jacques de la Place, en
1611. In-8._
STANCES.
Ce n'est pas un discours de Cour;
Ce sont parolles bien plus belles,
Car elles viennent de l'amour:
Aussy sont elles immortelles.
Autre que vous n'eust sceu escrire
Ces belles parolles d'amour
Si l'amour, quy vous les inspire,
N'eust rendu parfaict ce discours.
Beaux esprits à quy les faveurs
D'Amour et du Ciel sont données,
Puissiez-vous avec cest honneur
Parachever vos destinées!
Finissant ensemble vos ans
Unis d'une amour mutuelle,
De vostre amitié immortelle
S'engendreront de beaux enfans.
* * * * *
Voicy des parolles, mais non telles qu'on les donne en cour; pures,
simples, dont l'art sans fard est le lustre manifeste et l'ornement
principal. A la verité, mon desseing estoit de le marquer en mon
esprit, non de les donner en public pour la vanité. Le los[108] ne
s'acquière à si bons petits traits; mais, regarde le pouvoir des
beautez, quy a forcé mon ame à cest entreprise, et tu jugeras que mon
obeissance ne pouvoit refuser à faire le contenu de ce present discours.
[Note 108: _Los_, louange. Ce mot, qui est purement latin, avec
une différence d'orthographe, est l'un de ceux que regrettoit le
plus Ménage.]
Comme je vous veux raconter d'un vaillant guerrier nommé le capitaine
Basseville, lequel, traitant l'amour d'une jeune demoiselle, fille de
M. Guiot, bourgeois de la ville de Sainct-Lô, en Normandie, ministre
et pasteur de l'Église reformée, luy ayant traité l'amour l'espace
d'un an et demy, ne treuvant le moyen de la pouvoir avoir, et estoit en
grand' peine comment il en pourroit venir à bout.
La fortune veut qu'il rencontre un marchand verrier quy venoit de
la ville de Sainct-Lô, auquel il conta sa fortune et l'amitié qu'il
porioit à cette jeune demoiselle, lequel estoit fort en peine comme
il pourroit trouver le moyen de la voir, d'autant qu'il ne pouvoit
frequenter la maison de son père si souvent qu'il avoit de coustume,
à cause de la colère qu'il avoit; en quoy le verrier commence à
s'enquester du capitaine de Basseville quy estoit sa maistresse, et luy
respondit que c'estoit la fille de M. Guiot.
Le verrier luy respond qu'il venoit de son logis, et qu'il avoit parlé
à elle-mesme, qu'il luy avoit vendu des verres et luy avoit promis d'y
retourner de près. Le capitaine Basseville luy dit alors que, s'il luy
vouloit faire un plaisir, qu'il regardât qu'il luy donneroit, et luy
dire le jour qu'il y retourneroit.
Alors le verrier luy respond que, si c'estoit chose qu'il peut faire,
qu'il ne s'y refuseroit pas, et chose de quoy il peut venir à bout.
Lors le capitaine luy dict: Ne pourrions-nous point trouver le moyen et
subtilité de la sortir de la maison de son père?
Le verrier luy respondit: Ouy, moyant[109] qu'il y voulut consentir.
Pour moy, je prendray bien ma raffle[110] et la porteray dans le logis
de M. Guiot cependant que le presche se dira dimanche, et l'emporteray
hors la ville sans que personne s'en donne garde, je vous le promets.
[Note 109: Pour _moyennant_.]
[Note 110: Espèce de hotte ou de grand panier dans laquelle le
verrier portoit sa marchandise. On n'appelle plus ainsi qu'une
sorte de filet.]
Le capitaine luy dit qu'elle le voudroit bien, et qu'il ne desiroit
autre chose que sa compagnie; et, ceste resolution prise, le capitaine
le faict demeurer à un logis hors de la ville, et qu'il fisse bonne
chère cependant qu'il alloit parler à elle. Incontinent le capitaine
Basseville entre dans la maison de sa maistresse sans que personne le
vit, et luy fist la reverence. En la baisant luy dict: Ma mie, si vous
ne me croyez aujourd'huy, vous ne me verrez jamais ceans. Alors elle
se prit à plorer.--Et pourquoy me dictes-vous ces parolles, voyant
l'amitié que je vous porte et que je vous ay toujours porté?
Le capitaine luy dict alors qu'il avoit fait une certaine
entreprise.--Hélas! mon Dieu! quelle entreprise avez-vous faicte, mon
amy?--C'est que le verrier quy partit hier d'icy reviendra aujourd'huy,
faignant de vous apporter des verres. Et faut, si vous me portez
amitié, que vous faciez ce que je vay vous dire. Ne faictes faute,
aussy tost qu'il arrivera, de le faire entrer dans la grande salle,
puis après vous direz à vos servantes que vous voulez aller voir vostre
commère Mme Daussy, par compagnie avec vostre nièce, qui vous attend
là bas à la porte. Alors vous descendrez et vous vous mettrez dans sa
raffle, et ne craingnez rien de luy, car il ne vous fera aucun tort, et
vous apportera droict à la maison de mon fermier des bois, là où vous
me trouvrez, et tiendrai là deux pièces de grands chevaux pour aller
où nostre coeur desire.
Alors la jeune demoyselle luy promit de ce faire. Aussy le capitaine,
en la baisant, prit congé d'elle, en soupirant tous deux du regret
qu'ils avoient de se laisser l'un l'autre pour si peu de temps.
Tout aussy tost M. de Basseville s'en va bien rejouy, arrive à
l'hostellerie où estoit le verrier, quy, le voyant entrer, luy demanda:
Hé bien! Monsieur, quelles nouvelles apportez-vous de bon? Ferons-nous
quelque marché nous deux?--Ouy, si vous voulez.--Hé bien! que me
donnerez-vous, Monsieur, si je vous mets aussy dessus vos affaires?--Je
vous donneray cent escus. Lesquels luy furent accordez vistement, et à
l'instant luy en fit toucher cinquante, et le reste au retour.
Alors le verrier, bien rejouy, charge sa raffle à son col, et s'en va
tout droict au logis de M. Guiot et descharge sa raffle dans la court.
La demoyselle, quy se tenoit sur ses gardes pour quand il arriveroit,
descendit les desgrez et le fit entrer dans la grande salle et lors
jette dix escus en luy disant: Mon amy, je te prie, sauve-moy mon
honneur! ne permect qu'il me soit faict tort! Ce que le verrier luy
promit, et qu'aucun tort ne luy seroit faict, et qu'il la conserveroit
le plus doucement possible. Tout aussy tost elle s'en va en sa chambre,
ouvre son cabinet, prend tous ses thresors, piereries, bagues et
joyaux, et emporta tout dans la raffle du verrier; puis elle monta en
sa haute chambre, et va trouver ses servantes et leur dict qu'elle
alloit voir sa commère Mme Daussy, quy se porte mal, avec sa niepce,
quy l'attendoit en bas. Aussy tost qu'elle fut descendue, elle entre
dans la salle où estoit le verrier et se couche dans sa raffle, si bien
que le monde pensoit que c'estoit des verres; mais le pauvre verrier
ne pouvoit presque aller dessous, tant sa raffle pesoit; neantmoings,
pour mieux jouer son personnage, il se mit à chanter, et fit tant qu'il
arriva au logis du capitaine Basseville, lesquels demenèrent[111] une
grande joie, aussitost montèrent à cheval et s'en allèrent droict au
chasteau de M. de Basseville, qui s'appelle de Mesnil, à deux lieues
de Falaise, là où ils s'allèrent retirer pour y faire leurs nopces et
festins.
[Note 111: Du verbe _demener_, qui se prenoit alors comme ici
dans le sens actif, on avoit fait le mot _demaine_, mouvement,
agitation. Ce mot, qui s'emploie encore à Orléans, se trouve au
premier vers du blason en acrostiche de la ville de Paris, par
P. Grognet:
Paisible demaine.....]
Or, laissons un peu cette affaire et retournons à parler de monsieur
Guyot, lequel, arrivant à sa maison, ne treuva que ses servantes,
et leur demanda où estoit Ysabeau, sa fille; les servantes luy
respondirent qu'elle estoit allé voir madame Daussy, sa commère, quy
estoit malade. Voyant qu'il estoit tard, il leur commanda d'y aller et
luy dire qu'elle s'en revienne. La servante s'en va droict à la maison
de madame Daussy, la treuva en sa porte et luy dit: Dieu vous doint
le bon soir, Madame; je viens chercher mademoiselle Ysabeau. Elle luy
respond qu'elle ne l'avoit point veue et qu'elle n'estoit point veneue.
La servante, bien etonnée, s'en retourne en la maison de son maistre,
et luy dict qu'elle n'y estoit point.
Alors il envoye par toutes les maisons de la ville là où elle avoit
coustume de frequenter, en quoy n'en entendirent aucune nouvelle; s'en
revient vers monsieur Guyot, leur maistre, et luy dict qu'elle ne la
trouvoit point et que personne ne l'a veu aujourd'huy.
Je vous demande en quel état doit être un père à tel accident qui
arrive. Bref, voilà monsieur Guyot quy se met à crier d'une voix si
pitoyable que tous les assistans en ploroient. Helas! mon Dieu! ma
fille Ysabeau est perdue! Et il s'evanouit à l'instant. On eut grand
peine à le remettre; les servantes, d'ailleurs, se mirent à crier:
Hélas! mes amis! mademoiselle Ysabeau est perdue! nous ne la saurions
treuver. Incontinent la maison fut pleine de monde, de ses voisins et
parens qui entrèrent, faisans plusieurs signes de regrets, demandant:
Mon Dieu! y a-t-il longtemps que vous ne l'avez veue? Les servantes
repondirent: Depuis dix heures du matin. Voyant que Monsieur estoit
fort triste du regret de sa fille, ses parens ne savoient que dyre
ni de quel costé tirer. Neanmoings, monsieur Guillouard et monsieur
de Bordes, oncle de la fille, et plusieurs autres de ses parens,
se depescherent d'envoyer des hommes après elle pour chercher de
ses nouvelles; de quoy on partit au nombre de dix, tant à pied qu'à
cheval, lesquels sejournèrent environ huict journées. Voyant qu'ils
n'en apprenoient aucune nouvelle, ils s'en revinrent les uns après les
autres, disant qu'ils n'en avoient point ouy de nouvelles. Ses pauvres
parens, de plus en plus fort tristes, et principalement monsieur
Guyot, lequel se mit à faire une petite requeste à Dieu, le priant de
luy en donner des nouvelles.
Le soir arriva à la ville de Sainct-Lô un passant, lequel alla loger
à Saincte-Barbe, et, comme le bruict couroit en la ville et qu'on
ne parloit d'autre chose que de cette fille, le passant, entendant
compter cette affaire, aussy tost va dire qu'il savoit bien où elle
estoit, et qu'il l'avoit veue, et que plusieurs personnes de ce pays-là
ne savoient d'où elle etoit venue ni quand elle estoit arrivée. Ces
parolles ouyes furent incontinent rapportées à monsieur Guyot et à
tous ses parens, lesquels vistement vinrent trouver ce passant, et luy
demandèrent d'où il venoit. Il leur repondit qu'il venoit de Rouen.
Helas! mon Dieu! n'avez-vous pas ouy parler en ce pays-là d'une jeune
demoiselle de cette ville quy a esté desbauchée depuis dix jours en ça?
Avez-vous ouy? dictes-le nous, et nous vous ferons un don de ce que
vous voudrez. Alors il leur dict qu'il venoit de quelque lieu là où il
en avoit ouy parler.
Presentement le menèrent au logis de monsieur Guyot et le firent diner
avec eux, en devisant toujours de ceste affaire. Apres le disner faict,
ils luy donnèrent dix escuz pour qu'il les menast là où elle estoit.
Incontinent le pauvre passant, bien rejouy, leur respondict qu'il les
meneroit tout droict où elle se treuvoit. Le lendemain monsieur Guyot,
monsieur Guillard, monsieur de Bordes, et plusieurs autres de ses
parens, montèrent à cheval au nombre de treize, et le passant avec eux,
et chevauchèrent tant qu'ils arrivèrent à quatre lieues près, et firent
ainsy seize lieues. Le lendemain à sept heures furent à la porte du
chasteau de Mesnil. Ils se trouvoient fort empeschés sur le moyen de
parvenir à luy parler, parce qu'ils n'estoient pas asseurez qu'elle
fut audict chasteau, et ils craignoient la fureur de M. Basseville,
d'autant que la fille perdue luy avoit esté refusée pour femme, et
mesme qu'il y avoit longtemps qu'on ne l'avoit veu frequenter la maison
de M. Guyot, comme ils pensoient.
Et fortune voulut qu'ils se fussent levez encore plus matin qu'eux, car
ils venoient de l'eglise espouser sa fiancée, et estoit le chasteau
tant plein de noblesse que c'estoit merveille à ouyr le bruict du monde
et la musique quy retentissoit dedans, du costé de M. de Basseville,
quy l'assistoient. Au mesme instant sortit du chasteau l'homme de
chambre de M. de Basseville, quy treuva ces seigneurs à la porte,
et leur demanda ce qu'ils demandoient. Ils luy respondirent qu'ils
vouloient parler à mademoiselle Ysabeau, qui estoit en ceste maison. Ce
qu'entendant, l'homme de chambre de la mariée, en souspirant, respondit
ouy. Incontinent il monta en haut, où il les treuva qui parloient de
leurs amours. Incontinent, Monsieur luy demande ce qu'il luy vouloit
dire; et fut suivy ledict homme de chambre de plusieurs seigneurs quy
montèrent avec luy pour entendre quy estoient ceux quy attendoient à la
porte du chasteau.
Alors il commença à dire: Monsieur, il y a nombre d'honnestes gens
à cheval quy demandent mademoiselle Ysabeau, et quy sont venus
expressement pour luy parler. Se sentant blessée de la faute qu'elle
avoit faicte, alors la demoiselle, entendant ces parolles, se jetta à
l'instant au col de son époux, luy disant: Helas! mon Dieu! mon amy,
que feray-je? C'est M. Guyot, mon père, quy me vient chercher.--A la
bonne heure, il sera le très bien venu avec toute sa compagnie: il vous
trouvera en un bon ordre et bonne compagnie. Sur ce, promptement fit
aller ouvrir la porte du chasteau, et allèrent les recevoir tous deux
ensemble, baiser les mains de M. Guyot et à toute sa compagnie; ce quy
se fit tant d'une part que d'une autre avec grande rejouissance de M.
Guyot d'avoir retreuvé sa fille en si belle assistance de noblesse
et très belle alliance. Incontinent et à l'heure sortit mademoiselle
Ysabeau de sa chambre et s'alla jeter à genoux devant son père, luy
demandant mercy de la faute qu'elle avoit commise.
Mais le pardon fut aisé à obtenir d'un père quy ne demandoit que
l'avancement de sa fille, et surtout la voyant en telle pompe et si
bien accompagnée, chose quy ne luy estoit pas trop commune.
Ainsy la tristesse et la fascherie se convertirent en joye et en
allegresse pour chacun. De cette façon fut mariée et de cette façon fut
assistée la fille de monsieur Guyot.
_L'Ordre du Combat de deux gentilz hommes faict en la ville de
Moulins, accordé par le Roy nostre sire[112]._
[Note 112: Ce duel eut lieu en 1537, le 14 janvier. (Vulson de
la Colombière, _le Vray théâtre d'honneur et de chevalerie_, t.
2, p. 409.) Il eut alors un long retentissement, parceque c'est
un des derniers qui furent faits par ordonnance du roi. (Allier
et Batissier, _Bourbonnois ancien et moderne_, t. 2, p. 46.)
Brantôme en a parlé dans son _Discours sur les duels_.]
François fera fermement florir France.
Raison regnant riche roy regnera,
Aymant accordz acquerra alliance,
Nostre noble noblesse nourrira,
Ostant oultrages, oppressions, offence,
Incessamment juste justice ira
Si seront seuls soustenus sans souffrance.
* * * * *
Le camp a barrières dedans la court du chastel.
Les deux combattans l'on nomme le seigneur de Sarzay[113], et
l'autre, François de Sainct-Julian, seigneur de Denyères[114].
Ledit Sarzay, assaillant; ledict de Denyères, deffendant.
Le seigneur de Dillebon[115], prevost de Paris, parrain dudit Sarzay.
Le capitaine Bonneval, parrain dudit Denyères.
[Note 113: Hélyon de Barbançois II, seigneur de Sarzay. Il étoit
d'une famille originaire de la Marche, qui, dès le XIIe siècle,
étoit venue habiter, dans le Berry, la terre de Sarzay, dont
elle avoit pris le nom. (La Thaumassière, _Hist. du Berry_, p.
602.)]
[Note 114: La Colombière l'appelle de Veniers, et c'est, en
effet, son véritable nom.]
[Note 115: Le seigneur de Villeban ou de Villebon.]
_Maistres du camp_: Monseigneur le connestable[116]; Monseigneur Loys
de Nevers; Monseigneur le conte de Sainct-Pol[117]; Monseigneur le
marechal d'Anebault. Chacun d'eulx une halebarde et vestus de mesme
parure, assavoir: d'une saye de velours figuré avec parement et
pourmailleure en plates bordures de fil d'or auxditz connestable et
de Nevers, et de fil d'argent aux deux autres. Deux eschauffaults:
l'ung pour le roy et les princes, et l'aultre pour les quatre herauls
d'armes.
[Note 116: Anne de Montmorency, qui venoit d'être fait
connétable.]
[Note 117: Le comte de Saint-Pol, duc d'Estouteville.]
* * * * *
Le matin, après soleil levé, entra ledit Sarzay en la cour, passant par
le camp, allant à la chambre de la retraicte, conduit et accompagné des
tabourins et phiffres du roy et son parrain, avec grosse compaignie
de gentilz hommes, ses parens et amys, et bon ordre, car à la dicte
heure convenoit se comparoir, et devans soleil couchans rendre son
ennemy vaincu. Tantost après arrive Denyères, en semblable ordre comme
dessus, avec son parrain; à l'eschauffault des quatre herauls estoient
aux deux coings fichez en deux tableaux les armes des deux combattans;
tost après sonnent trompettes et clerons par les quatre herauls par
trois fois, et lors est publié l'arrest du roy par luy donné en son
conseil privé, par lequel le seigneur de Chasteauroux[118], demandeur
en cas d'honneur, est declaré et deschargé par le roy du faict contre
luy mys en avant, qu'est de la fuyte au roy de la bataille de
Pavie[119] et la querelle demourant à desmesler entre ledict Sarzay
et de Denyères, jusques au combat en quoy le roy, par ledit arrest,
proposoit les recevoir. Après vint ledit assaillant, accompaigné de
tabourins, phiffres, herauls, et la compaignie devant dicte, armée
de hallecret[120], tassettes[121] et cotte de mailles[122], la teste
descouverte, sans baston nul, faire la monstre à l'entour de la lisière
du camp par le dehors, sans entrer dedans, puis s'en retourne à sa
retraicte. Tantost après, autant en faict le deffendeur, et par aprez,
eulz retirez, publie l'edict de par le roy monseigneur le connestable
et mareschauls de France, à tous les assistans pendant le combat, ne
mouvoir, ne faire signes de pieds ne de mains, ne parler, ne tousser,
moucher et cracher, sur peine d'avoir le poing couppé. Après revient
l'assaillant, accompaigné comme dessus, cabasset[123] en teste, que de
rechief fait monstre, comme dessus, et puis entre dedans le camp en un
carré, où il se assiet dedans une chaire sans baston; après vient le
deffendeur, en pareil ordre, et se assiet dedans le camp, à l'autre
carré opposite. Euls là estans, est parlementé au roy de la manière
des armes par lesditz quatres maistres du camp, et deux parrains est
trouvé, et dict que le deffendeur doit choisir. Le dit deffendeur dit
qu'il veult combattre avec deux espées nues à chacune main nue pour
le premier combat; et, pour le second, une espée à une main et ung
poignard à l'autre. Les deux espées sont parties à l'assaillant et
mises au poing, _idem_ au deffendeur. Cela faict, est publié un autre
edict par les hérauls, de par le roy, et comme dessus, de la permission
du combat, signifiant que les dictes armes du vaincu seroient trainées
et villanées, et celles du vainqueur exaltées, et le dit vaincu, mort
ou vif, pugny à la discretion du roy. Le prevost de Paris, parrain
dessus nommé, prent l'assaillant à costé, le meine tournoiant à
l'assaut; _idem_ en fait le dit deffendeur, et cependant crioyt ung
herault par trois fois: Laissez-les aller, les vaillans combatans!
Et tant les laissent aller, et commencent à ruer grands coups; fust
blessé le deffendeur au pied gauche, jusques à grant effusion de sang,
un grand coup qui vint cheoir de dessus la teste sur la cuisse et
sur le pied vers le tallon[124]. Le roy, voyant ce, leur cria qu'ils
cessassent, et jetta ung baston qu'il tenoit du camp[125]. A tant se
rapprochèrent les quatres maistres du camp et les deux parrains, qui
les departirent et les retirèrent en leurs premiers lieux. Après le
roy declara qu'il n'y a vaincu ne vainqueur, et les repute gens de
bien tous deux et gentilz hommes; dit qu'il se contente d'euls et leur
deffend ne plus eulx molester. Et à tant sont tous deux mis hors du
camp l'ung quant et l'autre, signifiant egalité; pendant le combat les
archiers estoient à l'entour du camp par le dehors faisant lisière.
Depuis ordonna le roy à monseigneur le connestable mander le dit Sarzay
à son lever le lendemain au matin, et vouloit qu'il luy fust baillé
cinq cens escus et autant au dict Denyères[126], et pour ce que les
aucuns disputoient du combat, disant que le dit Denyères estoit vaincu,
et que sur ce dresseroient querelles, le roy le lendemain fist crier et
deffendre à son de trompe, sur grosses peines, de ne blasmer du dict
combat l'ung non plus que l'autre[127].
[Note 118: Messire Jean de La Tour, seigneur de Châteauroux.]
[Note 119: «L'occasion de leur combat, dit La Colombière, fut
que Sarzay, parlant du sieur de La Tour, avoit dit qu'il s'en
estoit fuy de la bataille de Pavie; sur quoy, La Tour l'a fait
appeler devant le roy, et luy demande s'il a tenu ce discours.
Il répond que ouy, et qu'il l'avoit ouy dire à Gaucourt. Il
semble donc que c'estoit à La Tour à s'en esclaircir avec
Gaucourt; neantmoins, Gaucourt appelé, ce fut Sarzay qui luy
demanda s'il n'estoit pas vray qu'il luy avoit dit que La Tour
s'en estoit fui de la bataille. A quoy La Tour respondit sans
l'advouer ni desadvouer: «Vous avez dit vous-mesme que vous le
teniez de Veniers.»--«Il est vray, repartit Sarzay; Veniers
me l'a dit.» Alors Gaucourt, ayant remonstré que, puisque
Sarzay advouoit le tenir de Veniers, il n'estoit plus tenu de
respondre, fut renvoyé, et Veniers incontinent appelé, qui donna
un dementy à Sarzay.
«Pour en connoistre la verité et sçavoir entre eux qui estoit
le faux accusateur, le roy ordonna que Veniers et Sarzay
combattroient en champ clos; et ce qui obligea ce brave et
vaillant prince à leur donner si facilement le combat, fut
qu'aucun de ces trois accusateurs ne s'estoient trouvés à la
bataille de Pavie, mais estoient demeurez à leurs maisons
bien à leur aise et bien esloignez des coups. Pourtant ils
s'émancipoient de blasmer ceux qui s'y estoient trouvés,
quoiqu'ils ne pussent pas bien juger de ceux qui avoient fuy ou
combattu.»]
[Note 120: Corselet léger fait de mailles.]
[Note 121: Les _tassettes_ étoient le rebord de l'armure,
rabattus sur les cuissards. Plus tard on appela ainsi les
basques du pourpoint.]
[Note 122: «Veniers, est-il dit dans _le Vray théâtre
d'honneur_, porta les armes dont on estoit demeuré d'accord, à
sçavoir: un corcelet à longues tassettes, avec les manches de
mailles et des gantelets, le morion en teste, une espée bien
trenchante à la main droite, et une autre plus courte à la
gauche.»]
[Note 123: Sorte de casque ou de _heaume_.]
[Note 124: C'est Veniers qui reçut ce coup. On ne put étancher
la plaie, et il en mourut.]
[Note 125: «Ils s'abordèrent très courageusement, dit Vulson
de La Colombière, et combattirent avec leurs deux espées; mais
avec si peu d'adresse, comme gens qui n'estoient pas fort usitez
à se servir de telles armes; ce qui les obligea enfin à les
quitter pour se prendre au corps, et alors, Veniers ayant déjà
le poignard au poing, et Sarzay aussi tirant le sien, le roy, ne
voulant qu'ils passassent plus avant, jeta son baston entre les
deux combattans, et tout incontinent ils furent separez par les
gardes du camp.»]
[Note 126: «Ils furent menez devant le roy, qui les mit
d'accord, remettant en son honneur le sieur de La Tour, Sa
Majesté affirmant devant tous les courtisans qu'il l'avoit
vu le jour de la bataille faire son devoir près de lui.» (La
Colombière, _id._)]
[Note 127: Ce combat, selon La Colombière, se voyoit encore,
au XVIIe siècle, représenté dans une galerie de l'hôtel de
Montmorency.]
_La Responce des Servantes aux langues calomnieuses qui ont frollé
sur l'ance du panier ce caresme; avec l'Advertissement des Servantes
bien mariées et mal pourveues à celles qui sont à marier, et prendre
bien garde à eux avant que de leur mettre en mesnage._
_A Paris._
M.D.C.XXXVI. In-8.
Dame Lubine, estant revenue de pasmoison, commence à eslancer un soupir
qui provenoit de son debile estomach; avec un visage pasle et decoloré,
elle se force de recognoistre cette assemblée et de leur dire: Mes très
chères soeurs et bien aymées, qui est la cause que l'on nous a tant
couchées sur le tapis, n'est-ce point quelque chetif vendeur de gazette
qui auroit prins l'asseurance et qui se seroit émancipé de mettre le
pied dans nos fameuses assemblées, et de vouloir faire des trophées du
gouvernement de nos assemblées?
Elle n'eut pas plustost achevé sa harangue, qu'une petite camuze de la
rue Aubry-Boucher, s'efforça des premières à dire: La patience surmonte
toute chose. Je cognois bien le personnage; pour mon particulier, je
ne m'en soucie guères, car nos maîtresses ne sont pas si depourveues
de jugement de croire tout ce qui se publie contre nous, car le
papier est aussi doux qu'une fille de seize à dix-sept ans. Tous ces
discours ne me soucient pas tant que je me soucie que le jour de la
chaire Saint-Pierre je perdy vingt et deux quarts d'escu à la blanque:
j'allois pour acheter du linge et pour me faire une hongreline[128]; je
ne reportay qu'une boete peinte qui vaut bien cinq ou six sols.
[Note 128: C'étoit une camisole à longues basques, comme celle
que portent les Hongroises.]
Une autre de la rue de la Cossonnerie dit: Il ne faut pas aller si
loin pour perdre son argent. Samedy dernier je passay sur le pont de
bois[129]: un petit fripon disoit avoir trouvé une bague d'or avec un
mancheron[130], où il y avoit une blouque de cuivre doré. Je croyois
avoir pris la mère au nid; le tout me couste neuf quars d'escu et demy,
et je refuze douze sols du mancheron et deux carolus de la bague:
n'est-ce pas une bonne journée.
[Note 129: Sans doute le Pont-Rouge ou Pont-Barbier, qui se
trouvoit en face de la rue de Beaune. En 1636, il n'étoit établi
que depuis quatre ans. Sa frêle charpente ne résista pas plus
d'un demi-siècle. Après avoir été souvent ébranlé, et même à
demi détruit, il fut emporté par la débâcle de 1684. V. _Lettres
de Sévigné_, 1er mars 1684.]
[Note 130: Sans doute un petit manchon s'attachant par une
boucle à la ceinture.]
Sur ce propos, vint Marion Soufflé, qui demeure en la rue des
Graviliers: J'ay esté dix-huit mois à ferrer la mule; mes gaiges et
tous mes profits montoient à trente-sept escus. J'ay acheté un demy
ceing qui me coustoit trente et un escus, et demy douzaine de chemizes;
vendredy, allant au cimetière Saint-Jean, l'on a coupé mon demy ceing,
et deux pièces de cinquante-deux sols, qui faut que je rende à ma
maistresse.
Après il vint Alizon Gros-Pet: Je voudrois que l'inventeur de cela fust
en Tartarie, où les chiens pissent le poix. Depuis le commencement
de caresme, je perds plus de six escus, car ma maistresse va tous
les jours à la halle, et moy après elle avec un grand panier; je ne
gaigne pas pour faire mettre des bouts à mes souliers depuis que je ne
gouverne plus l'ance du panier.
Il y survint Janneton Boursouflée, qui demeure à la porte Baudets:
Que le grand diable emporte la reformation et ceux qui en ont amené
l'usage! car il faut que je fasse un autre mestier pour gaigner de
l'argent, puisque je ne puis plus ferrer la mule; il faut que je rende
conte jusques à une botte d'alumettes.
Après, il vint Nicolle Bec-Gelé: Mais d'où est ce malencontreux qui a
fait mettre nostre pauvre compagnie sur le tapis? et que devant hier
ce pauvre miserable faisant ses necessitez à la porte d'un escorcheur
de chiens, une grosse carongne de mal coiffée de servante luy fit un
casque d'un pot plain de merde; voylà la cause de nostre sinistre
affliction.
Après, Nicolle Soupe-Tard dit: Falloit-il pour une apprentie servante
nous mettre tous sur le tapis et servir de risée à tout le monde?
Depuis le premier siècle, l'on n'a jamais ouy tant bruire de crier
par les rues: tantost en voylà une qui n'est que trois semaines à
une maison; tantost l'autre est trop salle; tantost l'autre est trop
friande; et tantost l'autre est larronnesse ou est trop gourmande, elle
avalle une andouille tout à la fois; ou l'autre est trop amoureuse,
ou l'autre ne fait que riotter[131] avec les garçons et ne fait que
amuzer les serviteurs, ou est trop glorieuse ou trop delicate pour
estre servante, ou est trop rude aux enfants, ou est trop paresseuse,
ou il faut que l'on aille vilotter, tantost voir ma soeur ou ma
cousine. Ont-ils esté six mois en une maison, ils font comparaison
avec le maistre et ne tiennent plus conte de rien faire. Si c'est la
fille de quelque meschant savetier, elle a un demy ceing de quarante ou
cinquante francs sur ses costez; la voyez-vous cheminer par les rues!
Voylà madame qui fait piaffe[132], et elle marie à quelque porteur
d'eau. Est-elle dix-huit mois en mesnage, a-elle eu un enfant, voilà ma
pauvrette et glorieuse de servante à la merde jusques aux oreilles.
[Note 131: Quereller, disputer. Je croirois plutôt qu'il faut
lire _rioller_, c'est-à-dire se mettre en joie. Les ouvriers
disent encore _être en riolle_ dans le même sens.]
[Note 132: Par ce mot on entendoit l'ostentation dans les habits:
Le peu qu'ils ont est pour la bonne chère;
Vaine piaffe emporte le meilleur,
Et le fripier fait tort aux rôtisseurs.
(Du Cerceau, _les Bottes de foin_, conte.)]
Si c'est la fille de quelque crocheteur qui serve à quelque bonne
maison, et que de petite marmitonne elle parvienne à estre fille de
chambre, elle se fardera aussi bien que sa maistresse, et elle se fera
croire qu'elle sera la fille de quelque bon marchant; toutefois elles
ont raison, car leur père sera marchant de paille, de cotterests ou de
fagots; il se trouvera quelque valet de chambre qui aura bonne mine,
et rien plus, croira que ma glorieuse aye force pistoles, et n'aura
que le cul et trois ou quatre paires de meschans habits, la prendra en
mariage. Ont-ils esté un an et demy, ont-ils grugé leur fait, il n'y a
plus personne au logis, il faut vendre tout pièce à pièce, et puis mon
cadet se met au regiment des Gardes, et ma glorieuse, toute crottée,
salle, puante de pauvreté, sera bien heureuse de trouver quelque maison
de procureur pour estre servante de cuisine.
Si c'est la fille de quelque fruicterie, et que pour l'honneur de Dieu
l'on la prenne en quelque bonne maison pour nettoyer les souliers,
ou bien laver la vaisselle, et qu'elle parvienne à estre servante de
cuisine, a-elle esté deux ou trois ans à cet exercice, elle deviendra
glorieuse, sans faire semblant de cognoistre ses parens, voire sa
propre mère, qui demandera un pauvre morceau de pain à la porte du
logis, et elle s'amusera à se faire brave aux despens de l'ance du
panier; après, aura-elle ferré la mule, il faut faire l'amour et
attraper le cocher ou le cuisinier du logis; sont-ils mariez, ils
auront soixante ou quatre-vingts escus, il faut faire bonne chère
et ne rien faire tant que l'argent dure; au bout de quatre ou cinq
mois, ils ont un petit Populo, car ils ont commencé de bonne heure à
faire cet enfant; l'argent est-il mangé, il faut commencer à vendre la
chaisne des ciseaux[133], et après les chaisnes du demy ceing; tout
est-il frippé, il faut vendre le corps, il n'y a plus que le fagot
qui demeure par après; tout cela est-il fricassé, s'il y a quatre ou
cinq bagues d'or, il les fault aller vendre chez l'orphèvre l'une
après l'autre, et après il en ira acheter à dix-huit deniers ou à deux
carolus la pièce soubs les charniers Sainct-Innocent; cela fait, faut
vendre la meilleure des cottes; tout est-il mangé, on ne dit plus: ma
fille, ny mon petit coeur, ny m'amour, ny ma mignonne; Martin-Baston
est employé et marche plus souvent que tous les jours.[134] Et puis les
maudissons vont leur train l'un à l'autre tous les jours à la maison:
Et va, carongne!--Tu en as menty, fils de putain! tu as tout mangé mon
bien!--Vous avez menty, vesse! vous avez tousjours dormy jusques à
dix ou unze heures; mais, par la serpe-bleu, je vous romperay le col,
double chienne. Et le mary s'en va à la guerre, et ma pauvre diablesse
reduite à la porte d'une eglise, avec trois ou quatre enfans: voylà une
de ces pauvres glorieuses.
[Note 133: Toute servante un peu huppée s'attachoit ses ciseaux
sur le côté avec une chaînette d'argent. De plus pauvres, comme
Marinette, se contentoient de la chaîne de laiton que leur
donnoit Gros-Réné.]
[Note 134: V., sur cette parure des servantes, notre tome 1er,
p. 317-318. «C'étoit, dit Cotgrave, une sorte de ceinture dont
tout le devant étoit d'or ou d'argent et dont l'autre partie
étoit de soie.» On l'enjolivoit encore, comme on le voit ici,
de chaînes et de brimborions. C'étoient les premières choses
vendues dans les temps de détresse.]
Si c'est la fille de quelque vendeuse de lunettes, et qu'elle demeure
chez quelque bon marchant, elle a bien moyen de ferrer la mule, car
sa maistresse est tousjours au contoir; elle sera six mois à faire
la bonne menagère, après elle se frotte au pillier, c'est encore pis
que les filles de chambre et de cuisine; elles s'amuseront à faire
comparaison au maistre du logis, ou bien au fils du logis, ou à
quelques garçons de la boutique, et la maistresse, voyant tout cela,
luy donne son sac et ses quilles. Et ma pauvre fretileuse sera deux ou
trois mois sans trouver condition; elle mangera tout son fait jusques
à ses habits. Il faut aller aux recommandaresses[135] pour trouver
condition, quelquefois trois semaines sans rien trouver, et ce passer
à manger pour un sol de pain et boire de l'eau tout le saoul: voilà ma
petite trotteuse bien esbahie. Quelquefois elles seront bienheureuses
de demeurer chez quelque cordonnier ou savetier. Ont-elles passé
l'hiver de la façon, ont-elles deux ou trois escus, il faut avoir
une cotte et quelque meschante hongreline à la fripperie, et de là
chercher quelque meilleure condition. Sont-elles r'adressées à quelque
bonne maison, ils ne se souviennent plus du mauvais temps; elles sont
plus glorieuses que jamais, et ferrer la mule comme il faut et amplir
leur bource; après il viendra quelque compagnon cordonnier, tailleur,
serrurier, ou savetier, ou marechal, pour luy faire l'amour; vous luy
verrez faire la roue comme un paon, sur l'ombre qu'elle aura soixante
ou quatre-vingts escus; neantmoins l'amour luy commande de se marier;
elle est si transportée qu'elle ne se soucie des moyens ny du travail,
pourveu qu'elle aye un beau polly, et qui luy mange bientost son faict.
Voylà mariée, il faut porter le mouchoir de col, les cheveux aux
boufons[136]; il est question d'aller promener à Vanve, à Vautgirard,
à Gentilly, à Belleville-sur-Sablon[137]. A-elle un petit enfant,
l'a-elle nourri quatre ou cinq mois, ont-ils tout grugé, il faut que le
pauvre mary s'en retourne travailler chez les maistres, et ma petite
muguette envoye son enfant nourrir au village, et elle est contraincte
d'aller estre nourrice chez madame. Voylà un très bon menage. Prenez-y
bien garde, mes petites glorieuses.
[Note 135: V., sur ce mot, notre tome 2, p. 237-238.]
[Note 136: C'est-à-dire à coques bouffantes.]
[Note 137: Ce sont toujours les mêmes parties fines où s'en va
la servante, donnant le bras à quelque soudard, comme on le voit
dans _l'Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la
blanque_:
Pour danser pavane et vert gay,
Le mois de may, au vert boscage,
Escoutant le pinson ramage
Et cueillant le gentil muguet.]
_Nouveau Reglement general sur toutes sortes de marchandises et
manufactures qui sont utiles et necessaires dans ce royaume,
representé au roy pour le grand bien et profit des villes et autres
lieux de la France; par M. le M. de la Gomberdière._
_A Paris, chez Michel Blageart, ruë de la Calandre, à la Fleur de
lys._
M.DC.XXXIV. In-8.
SIRE,
Dieu a tellement et abondamment versé ses sainctes benedictions
sur vostre royaume, qu'il semble qu'il l'aye designé pour avoir de
l'authorité et du commandement sur tous les autres de l'univers,
l'ayant si bien constitué et pourveu de tout ce qui est utile et
necessaire pour la vie et l'entretien de vos peuples, et en telle
abondance, que l'on peut veritablement dire que c'est la seule
monarchie qui se peut passer de tous ses voisins, et pas uns ne se
peuvent passer d'elle.
Par exemple, Sire, il est très necessaire de considerer le peu de
commoditez que tous vos sujets en general reçoivent des estrangers, et
encore de se peu de chose ils peuvent leur en passer.
D'autre part, les grands moyens que nous avons en France de tirer des
nations estrangères leur or et leur argent (et non pas eux le nostre,
comme ils font tous les jours) par les ventes de nos bleds[138],
vins, sels, pastels[139], toilles, draps[140], et d'un nombre infiny
de diverses marchandises et manufactures, desquelles vostre royaume
peut facilement (et sans s'incommoder en aucune façon que se soit)
les secourir, et desquelles marchandises et manufactures ils sont en
necessité.
[Note 138: Alors la France produisoit assez de blé pour en
pouvoir exporter à l'étranger. On en a la preuve non seulement
par ce passage, mais par plusieurs autres écrits du temps. Palma
Cayet, dans sa _Chronologie septennaire_ (1602, édit. Michaud
et Poujoulat, p. 208), nous montre la France abondant «en blés,
vins, huiles, fruits, légumes, guèdes ou pastels, outre les
grandes et foisonneuses nourritures de bétail et haras.» Isaac
de Laffemas, dans son _Histoire du commerce de France_, est plus
explicite: «Il me semble, quant à moy, dit-il, que nous avons
icy quantité de fer, de papier, de pastel, de bleds et de vins
pour envoyer aux pays estranges, et que cela nous peut apporter
un grand revenu.» (_Archives curieuses_, 1re série, tome 14,
page 429.)]
[Note 139: La culture du _pastel_ étoit une immense richesse
pour les environs de Toulouse, et surtout pour le pays de
Lauraguais. On exportoit chaque année deux cent mille balles
de ces _coques_ par le seul port de Bordeaux. «Les étrangers
en éprouvoient un si pressant besoin, que, pendant les guerres
que nous avions à soutenir, il étoit constamment convenu que ce
commerce seroit libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers
arriveroient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce
produit. Les plus beaux établissements de Toulouse ont été
fondés par des fabricants de pastel.
Lorsqu'il fallut assurer la rançon de François Ier, prisonnier
en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Beruni, fabricant
de coques, donnât sa caution.» (Chapsal, _Chimie appliquée
à l'agriculture_, t. 2, p. 352.)--Le pays de la richesse
par excellence, le pays de _Cocagne_, n'étoit autre que
le Lauraguais, l'opulente contrée des _coques_ de pastel.
(Crapelet, _Dictons du moyen âge_, 1re édit., p. 47.) Quand on
vouloit montrer qu'un homme étoit riche et cossu, on disoit
qu'il étoit bien _guédé_, c'est-à-dire semblable à quelque
marchand de _guède_ ou pastel. Peu à peu l'_indigo_ finit par
détrôner ce riche produit. (Savary, _Dict. du commerce_, aux
mots _Cocaigne_, _Pastel_.)]
[Note 140: Malheureusement, l'exportation des draps étoit
interdite. «Il ne nous est permis, dit Montchrestien, de porter
en Angleterre aucune draperie, à peine de confiscation; au
contraire, les Anglois, en pleine liberté, apportent en France
toutes telles draperies qu'il leur plaist, voire en si grande
quantité, que nos ouvriers sont maintenant contraints pour la
plupart de prendre un autre mestier, et bien souvent de mendier
leur pain.» (_Traicté de l'économie politique_, s. d., in-4, 2e
partie, p. 92.)]
Neantmoins, depuis quelques années la grande negligence des François
a fait desbaucher les ouvriers, desquels les estrangers se servent
maintenant, comme de la drapperie de laines, toilles, gros cuirs,
cordages[141], bonnetteries et autres diverses manufactures, qu'à
present ils nous apportent en telle quantité, qu'ils enlèvent la
plus grande partie de l'or et argent de vos subjects, et icelles
marchandises et manufactures se faisoient par cy-devant en vostre
royaume, ce qui maintenoit vos peuples argenteux, faisoit vivre et
employer les pauvres, si bien qu'à present il s'en voit une si grande
abondance de toutes parts[142].
[Note 141: Sous Louis XIV, nous manquions tellement d'ouvriers
cordiers, dans nos ports, que Colbert fut obligé d'en faire
venir, ainsi que des tisserands, de Hambourg, Dantzig et Riga.
(Cheruel, _Hist. de l'administr. monarch. en France_, t. 2, p.
235.)]
[Note 142: V., dans l'avant-dernière note, ce que dit
Montchrestien de cette misère des ouvriers sans travail.]
Nous avons les moyens plus faciles que toutes les nations du monde pour
manufacturer toutes sortes d'estoffes et marchandises qu'elles nous
sçauroient fournir, et de les réduire à meilleure condition, d'autant
que nous pouvons prendre tout ce qui est necessaire pour cet effet sur
nous, sans les requerir d'aucunes choses, ce qu'elles né peuvent faire.
L'Italie nous envoyé et apporte une infinité de diverses sortes
de draps de soye, comme toilles d'or et d'argent[143], sarges de
Florence[144], et de Rome et autres marchandises, de toutes lesquelles
les François se peuvent très facilement passer.
[Note 143-144: Dès le règne de Henri II, des fabriques de
draps d'or et de soie avoient été établies à Lyon. (_Anc. lois
franç._, t. 13, p. 374.)--Mais sous Henri IV, à Paris même,
cette industrie avoit pris une bien plus grande extension:
«L'establissement de filer l'or, façon de Milan, qui se void
introduit en la perfection et en grande quantité dans l'hôtel
de la Maque, soubz le sieur Tirato, Milanois, qui faict
espargner et fournir dans le royaume plus de douze cent mille
escus par an, qui se transportoient pour avoir dudit fil d'or
de Milan, pour ce qu'il est plus beau et à meilleur marché
que celui qui se faisoit en France, en ce qu'on y employé la
moitié moins d'or.» (_Recueil présenté au roy de ce qui se
passe en l'assemblée du commerce, au Palais, à Paris_, faict
par Laffemas, _contrôleur général dudit commerce_, Paris, 1604,
in-8, § 6.) Palma Cayet (_Chronol. septennaire_, 1603, édit.
Michaud, p. 253) parle aussi des sieurs Dubourg père et fils,
établis comme Tirato, et pour la même industrie, dans la Maque.
Cette immense manufacture étoit rue de la Tixeranderie (voy.
notre _Paris démoli_, 2e édit., p. 333), et c'est sans doute
avec intention qu'on avoit établi dans ce quartier de la misère
une industrie capable, dit Laffemas le fils, «de faire vivre un
nombre infini de pauvres.» (_Hist. du commerce_, loc. cit., p.
420.)--_La serge de Florence_ étoit une sorte d'étoffe de soie
épaisse dont on faisoit de grands manteaux et des mantelets.
Elle étoit fort employée sous Henri III. V. L'Estoille, _Journ.
de Henri III_, 24 juin 1584.]
Dans Paris[145], Tours, Lyon, Montpellier[146], et autres villes de
ce royaume, se trouvent d'aussi bons et meilleurs ouvriers qu'il s'en
puisse rencontrer pour faire des velours, satins, taffetas et autres
marchandises de soye, autant belles et bonnes qu'il s'en puisse faire
dans l'Europe.
[Note 145: On y fabriquoit, dès 1603, toute espèce d'étoffes
de soie, mais surtout des satins, façon de Gênes. (Laffemas,
_Lettres et exemples de la feue royne mère_, Archiv. cur., 1re
série, t. 9, p. 131.) Quant aux villes de Tours et de Lyon, on
sait de reste que la fabrication des soieries y étoit, dès lors,
très florissante.]
[Note 146: C'est vers 1592 qu'on avoit commencé d'y fabriquer
«des velours, satins, taffetas, et autres marchandises de soie.»
(Laffemas, _Règlement général pour dresser des manufactures en
ce royaume_, etc., Paris, 1597, in-8, fol. 25.)]
L'Allemagne nous fait amener des buffles[147], chamois, fustaines[148],
bouccasins[149] et grand nombre de quincaillerie et autres diverses
denrées.
[Note 147: On faisoit avec le buffle tanné d'excellents
justaucorps de guerre. On connoît la chanson de Bussy:
Buffle à manches de velours noir
Portoit le grand comte de More.]
[Note 148: Les meilleures se faisoient, en effet, en France.
«Et, quant aux futaines et autres manufactures de cotton, dit
Laffemas le fils (_loc. cit._), nous ne devons point permettre
que les estrangers nous en fournissent.» Montchrestien dit d'une
façon plus ferme encore: «Toutes les futaines et camelots se
doivent fabriquer en ce royaume, où l'industrie en est fabriquée
aussi bien et mieux qu'ailleurs, où la commodité est pareille
et possible plus grande... On parle parmy nous de futaines
d'Angleterre et de camelots de l'Isle; mais on nous impose le
plus souvent par l'estrangeté, car toutes ou la plupart de ces
estoffes sont de la façon de France, et n'en sont pas pires.»
(_Traicté de l'oeconomie polit._, in-4, 1re partie, p. 102-103.)]
[Note 149: C'étoit une espèce de camelot, ordinairement noir,
qu'on employoit comme doublure des manteaux de soie. Cette
étoffe étoit déjà connue au moyen âge. (Fr. Michel, _Recherches
sur le commerce..... des étoffes de soie_, in-4, t. 2, p. 47.)]
Nous avons dans Poictiers nombre d'ouvriers qui accommodent les peaux
de boeufs, vaches, chèvres, moutons et autres en façon de buffles[150]
et chamois[151], qui sont tous bons et de meilleur service que ceux qui
nous viennent d'Allemagne et autres lieux[152].
[Note 150: «Un homme de Nerac, écrit Laffemas le fils, a endurcy
les buffles et chamois a l'espreuve de la pique et de l'espée.»
(_Hist. du commerce_, p. 419.)]
[Note 151: Ce n'est pas seulement à Poitiers, mais aussi à
Niort, qu'on faisoit d'excellents chamois. V. Savary, _Dict. du
commerce_, à ce mot.]
[Note 152: Laffemas le fils se plaint fort de ce que les cuirs
de France «ont esté altérez de leur bonté.» Montchrestien s'en
montre plus satisfait: «J'oubliois à parler de la tannerie,
dit-il, art aussi necessaire que commun, lequel, pour le
grand profit qu'il apporte, ne seroit point demeuré entier,
comme il a fait jusqu'à present, en la main des François, si
ceux qui l'exercent n'en avoient retenu, principalement dans
les principales villes, la propriété libre et franche par le
moyen de leurs exactes visitations sur les apprests des cuirs
estrangers.» (_Loc. cit._, p. 107.)]
D'autre part, le Limosin et le pays de Forest sont plus que suffisants
à fournir vostre royaume de toutes sortes de quincaillerie aussi
belles, bonnes et bien faictes que l'on nous sçauroit apporter. Les
Espagnols (meilleurs mesnagers que nous), pour trouver le bon marché,
se viennent fournir de quincaillerie en ces deux provinces, pour porter
aux Indes et autres lieux[153].
[Note 153: Les Espagnols emportaient des cargaisons de cette
quincaillerie du Forez, dont le bon marché fut toujours
proverbial, pour faire des échanges avec les nègres du Sénégal
et des côtes d'Afrique.]
La Flandre, avec grand profit qu'elle gaigne sur nous par la vente
de ses tapisseries, peintures, toilles, ouvrages et passements, dans
lesquels il se fait une excessive despence (à quoy Vostre Majesté
a sagement et prudemment pourveu[154]), camelots, sarges, maroquins
et autres marchandises, toutes lesquelles nous doivent estre comme
indifferents.
[Note 154: «Les marchands de Flandre faisoient avec nous
de si gros profits que Henri IV avoit defendu, sous peines
corporelles, toutes relations commerciales avec eux.» (Palma
Cayet, 1604, _loc. cit._, p. 285-287.) Il paroît que Louis XIII
avoit maintenu cette prohibition rigoureuse. C'est surtout
à l'occasion de l'établissement à Paris de la fabrique de
tapisserie des sieurs Laplanche et Comans que Henri IV prit de
sévères mesures contre les importations flamandes. (_Extraits
des registres de l'Hôtel-de-Ville_, Biblioth. imp., fonds
Colbert, vol. 252, p. 533-534.) On menaça d'expulsion «les
tuisliers et tapissiers flamands qui ne vouloient laisser le
secret de leur industrie en France.» Ceux qui se soumirent
obtinrent seuls des lettres de naturalité. (Laffemas, _Recueil
présenté au roy_, etc., § 10.)]
Paris, dis-je, est maintenant sans pair par la manufacture des plus
belles et riches tapisseries du monde et pour les tableaux les plus
exquis. Nous avons aussi Sainct-Quentin, en Picardie; Laval, au Maine;
Louviers, en Normandie, et autres lieux qui sont remplis d'un nombre
infiny d'ouvriers, autant parfaicts en cet ouvrage qu'il s'en puisse
trouver dans l'Europe, et de present il se fait des toilles aussi
belles, bonnes et fines que celles qu'on apporte d'Hollande et autres
endroits[155], et aussi qu'il y a dans les provinces de vostre royaume
quantité de lins et chanvres plus commodement que dans la Flandre et
Pays Bas.
[Note 155: Ce passage prouve que ce que Laffemas ne faisoit
qu'espérer en 1604 s'étoit réalisé. «La manufacture nouvelle
de toilles fines et façon d'Hollande, et autres semblables,
qui sont si chères, dit-il, ne s'est faite jusqu'à present en
France, et sommes contraints de les achepter des estrangers,
où il se transporte une grande quantité d'or et d'argent,
combien que nous en ayons les lins et autres principales étoffes
abondamment en France plus que lesdits estrangers, qui les
viennent prendre et achepter de nous pour les nous remettre
manufacturés incontinent après, et y gagnent le quadruple
et plus; ce qui ne procède que de la seule industrie de les
blanchir, façonner et polir. Mais il s'est trouvé deux riches
marchandz qui ont entrepris de les faire filer, manufacturer,
blanchir et façonner dans les faubourgs de la ville de Rouen, en
telle quantité qu'ils en fourniront la France. Leurs memoires
et propositions ont esté examinés et deliberés en la compagnie
desditz sieurs commissaires par commandement et renvoy à eux
faict par Sa Majesté. Ils en ont donné leur advis soubz le bon
plaisir de sa dite Majesté, duquel ils espèrent qu'il parviendra
un grand tresor à la France quand il sera executé.» (_Recueil
présenté au roi..._ § 24.)]
Pour les ouvrages et passemens, tant de point-couppé[156] qu'autres,
dont l'excessive despence, ainsi que dit est, a porté judicieusement
Vostre Majesté, pour oster le cours d'icelle (dont la despence
pouvoit avec le temps incommoder plusieurs familles[157]), d'en
deffendre l'usage, par vostre Declaration du dix-huictiesme novembre
1633, verifiée en vostre Parlement de Paris le douziesme decembre
ensuivant[158];
[Note 156: C'étoient des passements de fil très délicatement
travaillés et fort chers, pour lesquels nous étions encore
tributaires de la Flandre. (P. Paris, _Manuscrits françois de la
Biblioth. du roi_, t. 4, p. 379.)]
[Note 157: Laffemas (_Règlement général_, etc.) évalue à huit
cent mille écus la dépense annuelle de ces passements de toutes
sortes, des bas de soie, etc. Monchrestien l'estime plus d'un
million. (_Traicté d'oeconomie polit._, 1re partie, p. 102.)]
[Note 158: C'est un édit dans le genre de celui précédemment
rendu (voy. _Caquets de l'Accouchée_, édit. Jannet, p. 181-182)
et de cet autre qui donna lieu à _la Révolte des passements_,
pièce que nous avons publiée dans notre tome 1er, p. 224.]
Pour empescher icelle despence, il y a toute l'Isle de France[159]
et autres lieux qui sont remplis de plus de dix milles familles dans
lesquelles les enfans de l'un et l'autre sexe, dès l'âge de dix ans,
ne sont instruits qu'à la manufacture desdits ouvrages, dont il s'en
trouve d'aussi beaux et bien faits que ceux des estrangers; les
Espagnols, qui le sçavent, ne s'en fournissent ailleurs[160].
[Note 159: Il y en avoit surtout un grand nombre à Paris même,
dans le faubourg Saint-Antoine. (V. _Révolte des passements_,
_loc. cit._, p. 240.) Sous Louis XIV, cette colonie s'augmenta
beaucoup encore lorsque la nourrice du comte d'Harcourt, Mme
Dumont, arrivant de Bruxelles avec ses quatre filles, eut
obtenu par privilége le droit d'établir dans le même faubourg
des ateliers de dentelles. «Seize cents filles, dit Voltaire,
furent occupées des ouvrages de dentelles. On fit venir trente
principales ouvrières de Venise et deux cents de Flandre, et
on leur donna trente-six mille livres pour les encourager.»
(_Siècle de Louis XIV_, ch. 19.)--A Louvres-en-Parisis, à
Villiers-le-Bel, on faisoit des dentelles de soie. (Savary,
_Dict. du commerce_, au mot _Dentelle_.)]
[Note 160: Les Espagnols, on l'a déjà vu, se fournissoient de
beaucoup de choses en France. Les magnifiques _pannes_ dont les
plus riches se faisoient des manteaux, ils les achetoient à
Tours. (Richelieu, _Maximes d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Amiens peut aussi fournir de camelots[161], serges, toilles, et
d'un grand nombre de diverses sortes de marchandises[162], dont les
manufactures donnent les moyens de vivre à un grand nombre de familles
qui sont residentes dans ladite ville, et fait que les nations
estrangères viennent en icelle faire de grandes emplettes, ce qui rend
ladite ville riche, et seroit à desirer, Sire, que les autres villes de
vostre royaume fissent le semblable.
[Note 161: Les _camelins_ d'Amiens étoient déjà célèbres au
moyen âge. (Ducange, au mot _Camelinum_; le _Roman du Renart_,
édit. Méon, t. 4, p. 56.)]
[Note 162: Il y avoit aussi d'excellents tisserands et
_musquiniers_. V. leurs statuts (1502), Aug. Thierry, _Hist. du
tiers-état_, t. 2, p. 490-493.]
Dans les villes de Roüen et La Rochelle, pour ce qui est des maroquins,
il s'y en fait d'aussi bons et beaux que ceux qui nous viennent de
Flandres, et les pouvons avoir à meilleur marché, si les ouvriers qui
sont dans lesdites villes estoient employez[163].
[Note 163: C'est à peu près ce que dit Laffemas le fils pour
tous les cuirs en général. «Nous avons, écrit-il, s'adressant
au roi, nous avons encore les cuirs, qui s'offrent (si on remet
les tanneries en leur ancien estat) de rendre une incroyable
richesse à vos sujets.» (_Hist. du commerce_, Arch. curieuses,
1re série, t. 14, p. 419.)]
L'Angleterre nous envoyé tous les ans plus de deux mille tans navires
que vaisseaux, chargez de diverses marchandises manufacturées, comme
draps, estamets, sarges, bas de soye et d'estames, fustaines[164],
burals[165] et autres denrées[166].
[Note 164: Il a déjà été parlé plus, haut de ces _futaines
d'Angleterre_. Nous ajouterons ici ce qu'es dit Laffemas: «Les
futaines d'Angleterre sont ainsi appelées, combien qu'elles
soient manufacturées en France, en Italie et en Allemagne en
bien plus grande perfection qu'audit pays d'Anglelerre, où il ne
s'en fait quasi point; mais elles y sont toutes portées pour un
secret qu'ils avoient seuls au pays d'Angleterre de les sçavoir
teindre, apprester et friser en perfection; mais ce secret est
descouvert et introduit en France...» (_Recueil présenté au
roi..._, § 23.)]
[Note 165: _Buraux_, _bures_.]
[Note 166: Il n'y avoit guère que la moire qu'on ne faisoit
pas encore aussi belle qu'en Angleterre. (Richelieu, _Maximes
d'Etat_, chap. 9, sect. 6.)]
Le Berry[167] et la Normandie[168] nous peuvent fournir de draps aussi
fins et de meilleurs services que ceux d'Angleterre.
[Note 167: A Bourges, avec les laines du Berry, «fines et
luisantes comme de la soye» (J. Toubeau, _les Institutes du
droit consulaire_, 1678), on fabriquoit de fort bon drap, façon
d'Elbeuf. V. _Dict._ de Savary, art. _Drap_.]
[Note 168: La réputation des draps d'Elbeuf et de Louviers étoit
déjà commencée.]
Sommières, Nismes[169], Sainct-Maixant, Chartres, et plusieurs autres
villes de ce royaume, fabriquent des sarges aussi fines et meilleures
que celles que les estrangers nous sçauroient fournir, et à beaucoup
meilleur marché.
[Note 169: On y fabriquoit de belle écarlate. Monteil possédoit
l'original d'une ordonnance de l'intendant Baville, commandant
à Fraisse, fabricant de draps à Nîmes, deux pièces de drap
écarlate pour Louis XIV. (_Hist des Français des divers états_,
3e édit., XVIIe siècle, notes, p. 61, nº 43.)]
La duché d'Estampes et pays de Dourdan est remply d'un nombre infiny de
personnes qui s'occupent journellement de mieux en mieux à travailler
en bas de soye et d'estame[170], dont la plus grande partie surpassent
ceux de Milan, de Gennes, d'Angleterre et autres lieux.
[Note 170: Laffemas, dans le _Règlement général four dresser les
manufactures en ce royaume..._ (1597), parle de ces fabriques
de _bas de soie et d'estame_, qui, depuis quelques années,
s'étoient établies à Dourdan.--Dans le _Recueil présenté au
roi..._, § 5, il rappelle aussi «les statutz et reglements
faictz sur la manufacture des bas d'estame et de soye pour
arrester les abbus et malversations qui s'y commettoient, et
donner ordre à l'advenir que le public en soit mieux servy, et
qu'elle se puisse continuer en la France en telle perfection que
nous en puissions fournir aux pays estrangers.»]
Et ainsi, Sire, de tout ce qui est utile, tant pour les grands que pour
les petits, vostre France est plus que suffisante d'en fournir tous vos
sujets et les estrangers aussi, sans les requerir d'aucunes choses, et
aussi qu'il n'y a ouvrages que ce soit que les François (s'ils veulent)
ne contrefacent et rendent plus à la perfection que ne sçauroient faire
toutes les nations du monde.
Le commerce ne laisseroit d'aller de part et d'autre; les estrangers
nous apporteroient de leurs marchandises et viendroient prendre en
contreschange des nostres, et, par ce moyen, en chasque chose, chacune
leur prix, nos marchands pourraient gagner reciproquement sur les
marchandises estrangères, comme celles qu'ils auroient fabriquées,
et, ce faisant, le tout seroit reduit à meilleure condition, et ne se
verroit des banqueroutes si ordinaires[171].
[Note 171: Laffemas avoit déjà parlé, dans son _Recueil
présenté au roi..._ (1604), § 20, des moyens à prendre contre
«les frauduleuses banqueroutes qui se font et desseingnent si
communement aujourd'hui par la France.»]
Mais, Sire, vostre royaume auroit beau estre le plus beau, le plus
fertile et le plus opulent de l'Univers (ainsi que veritablement il
est), si les François (vos sujets) ne remettent en valleur les travaux
dans les manufactures, et d'employer eux-mesmes les biens que Dieu leur
donne.
Pour ce faire, il est donc très-nécessaire de nous passer de tout ce
que nous prenons des estrangers, et les faire fabriquer et manufacturer
parmy nous, ayant (comme dit est) les ouvriers et les matières en
abondance dans vos provinces pour ce faire. Ce faisant, on employra le
pauvre peuple, et le profit de leur employ les retirera de la grande
pauvreté qu'ils souffrent, et leur donnera les moyens de subvenir à
leurs necessitez.
Soubs le bon plaisir de Vostre Majesté, l'on establira dans les
principales villes et autres lieux de vostre royaume des bureaux et
maisons communes pour y faire travailler continuellement dans les
manufactures, et commencer à celles qui nous sont plus utiles, employer
en icelles nos laines et les soyes que nous peuvent fournir les
provinces de Tourraine, Lionnois, Provence[172], comté d'Avignon[173]
et autres endroits de ce royaume; faire choix des plus capables
ouvriers pour les establir dans lesdits bureaux et maisons communes,
pour que chacun d'iceux puissent monstrer et enseigner leurs arts et
mestiers aux peuples, qui seront destinez selon à quoy on les trouvera
capable d'estre employez.
[Note 172: L'assemblée du commerce de 1604 avoit été saisie
par «homme qualifié et bien cautionné» du projet «d'establir
en Provence... l'art de la soye avec cent atelliers des
principalles manufactures d'icelle.» (Laffemas, _Recueil
présenté au roy..._, § 19.) Nous ignorons quelle suite eut ce
projet.]
[Note 173: Avignon, en digne ville papale, avoit fabriqué de
tout temps des ornements d'église. (J. Chartier, _Hist. de
Charles VII_, in-fol., p. 83 [1435].)--Sous Henri III, on y
fabriquoit du velours commun. V. _Archives curieuses_, 1re
série, t. 9, p. 211.]
Et, de cette façon, la France (vostre royaume), avec le temps, sera
remply et augmenté de toutes parts d'ouvriers qui se rendront parfaits
dans les ouvrages et manufactures, ce qui obligera les estrangers à
nous venir revoir (ainsi qu'ils faisoient le passé). En cette sorte,
l'or et l'argent des François ne passera les frontières, et demeurera
parmy nous pour subvenir aux necessitez du peuple.
Les villes et autres lieux où seront establis lesdits bureaux
et maisons communes, par le travail et desbit des marchandises,
deviendront riches et oppulents, par le moyen du grand abbord
des peuples qui arrivera de toutes parts pour le trafic desdites
marchandises; l'argent sera commun par tout; les peuples (pauvres par
faute d'employ) seront soulagez, et vivront des travaux qu'ils pourront
faire selon leurs forces et capacités, ainsi qu'il sera advisé par
personnes judicieux, qui auront à leur rang l'administration desdits
bureaux.
Si bien, Sire, que cet advis est le seul moyen de ne plus faire sortir
l'or et l'argent de vos sujets hors de vos frontières, de reduire les
estoffes et autres marchandises à bonnes conditions, et aux pauvres
peuples les moyens de leur subvenir, qui seront delivrez des pauvretez
qui les accablent, et tous vos sujets, en general et en particulier,
rendront graces à Dieu de cet heureux establissement, prieront sa
divine bonté pour la conservation et prospérité de Vostre Majesté et
des ministres de vostre Estat, comme fait de tout son coeur celuy qui
est en toute humilité,
SIRE,
Vostre très-humble sujet et très-fidèle obligé serviteur,
DE LA GOMBERDIÈRE.
_Le Trebuchement de l'Ivrongne._
_A Paris._
M.D.C.XXVII[174]. In-8.
[Note 174: Cette pièce, de Guillaume Colletet, se trouve
dans les _Poésies diverses..._, que son fils publia en 1656,
Paris, in-12, p. 60-67. Elle y est intitulée _le Banquet des
poètes_, titre que l'auteur lui avoit déjà donné quand il
l'avoit réimprimée à Paris en 1646, chez Nicolas Boisset, in-8.
L'édition que nous reproduisons ici est de la plus grande
rareté. Le texte y est tout à fait différent de celui des
autres, à ce point que, désespérant de pouvoir relever toutes
les variantes, nous avons pris le parti de n'en donner aucune.
Le plus court eût été non pas de remarquer les différences,
mais les très rares similitudes de texte. Nous tenons là, en
pleine verve de jeunesse, la première pensée d'un poète qui
ne se permit pas souvent, et surtout avec autant de bonheur,
de pareilles fougues et fantaisies bachiques. Quand il fit ce
morceau, il étoit de la coterie littéraire de Salomon Certon,
du sieur de la Charnaye, etc. (voy. Viollet-Leduc, _Biblioth.
poétique_, p. 452), et ce dut être le contingent poétique auquel
il étoit tenu comme membre de cette assemblée.]
O vous de qui la gloire, à nulle autre seconde,
Sur l'aisle des beaux vers vole par tout le monde,
Qui, n'aspirans à rien qu'à l'immortalité,
Ne languissez jamais dedans l'oisiveté,
Quittez un peu ce soin de vouloir tousjours vivre
Qui vous tient jour et nuit collez dessus un livre.
Bacchus veut des honneurs aussi bien qu'Apollon
Une table vault mieux que le sacré vallon,
Et les charmes d'un luth, ou bien d'une guiterre,
N'ont rien de comparable aux delices d'un verre,
De qui la melodie et le doux cliquetis
Sçavent l'art d'attirer Juppiter chez Thetis,
Lors que, sollicité de son humeur plus douce,
Avecque tous les dieux il veut faire carousse[175].
Amis, soyons touchez d'un semblable desir;
Ne mesurons le temps qu'aux règles du plaisir,
Et, ne nous plongeans point dans ces vaines pensées
Des choses advenir ny des choses passées,
Sans que pas un de nous face le suffisant,
Arretons nos esprits aux choses du present.
Jouissons du bon-heur que le ciel nous octroye;
Sacrifions au dieu qui preside à la joye,
Et, sans parler des roys ou bien des potentats,
Ny du dereiglement qu'on voit dans leurs estats,
Ny des divers advis du conseil des notables[176],
Ne nous entretenons que de mots delectables,
Et tous expedions en nos particuliers
Plus de verres de vin qu'ils ne font de cahiers.
Les sages anciens, dont les academies
Ont souvent resveillé nos ames endormies,
Ont dit que nous sentions quatre sainctes fureurs
Agiter nos esprits de leurs douces erreurs:
Les Muses, Apollon, l'enfant que Cypre adore
Et le dieu qui dompta les peuples de l'Aurore.
Qu'aujourd'huy, chers amis, l'amoureuse liqueur
De ce divin nectar agite nostre coeur!
Que ce puissant demon qui preside aux bouteilles
Soit l'unique sujet de nos plus longues veilles!
Et, quand la soif viendra troubler nostre repos,
Courons alaigrement l'esteindre dans ces pots
Plus viste que tous ceux de nostre voisinage
Ne coururent à l'eau pour appaiser la rage
De l'infame Vulcan, dont le traistre element
Embraza de Themis l'orgueilleux bastiment[177].
Si ces vieux chevaliers qui couroient par le monde
Ont esté renommez pour une table ronde,
Nous qui suivons l'amour et reverons ses loix,
Faisons tous aujourd'huy de si vaillans exploits
Qu'on appelle en tous lieux ceste trouppe honorée
Les braves champions de la table quarrée[178].
Mais c'est trop discourir sur le point d'un assaut;
Amis, advancez-vous tandis que tout est chaud.
Voyez-vous point ces plats d'une odeur parfumée
Espandre autour de nous une douce fumée,
Que l'air de nostre haleine eslève dans les cieux
En guise d'un encens que nous offrons aux dieux?
Pour moy, qui suis contraire à ceste tirannie
Qui seconde les loix de la ceremonie,
Je me sieds le premier en ceste place icy;
Despeschez, mes amis, asseiez-vous aussi,
Ou vous irriterez le feu de ma colère,
Qui ne s'appaisera que dans la bonne chère.
Que ces mets delicats sont bien assaisonnez!
Que ce vin est friant! qu'il va peindre de nez
D'une plus vive ardeur que la plus belle dame
N'en alluma jamais dans le fond de nostre ame.
Inspiré de Bacchus, qui preside en ce lieu,
Je vuide ceste tasse en l'honneur de ce dieu.
Quoy! pour avoir tant beu, ma soif n'est appaisée!
Je la veux rendre encor quatre fois espuisée.
Amis, c'est assez beu pour la necessité:
Ne beuvons desormais que pour la volupté.
Que chacun, à ce coup, ses temples environne
Des replis verdoyans d'une belle couronne
De pampre, de lierre et de myrthes aussi:
Il n'est rien de plus propre à charmer le soucy;
Et, si, malgré l'hyver, qui ravit toutes choses,
On peut trouver encor des oeillets et des roses,
Semons-en ceste place, ornons-en ce repas;
Non pour ce que l'odeur en est plaine d'appas,
Mais pour ce que ces fleurs n'ont rien de dissemblable
A la vive couleur de ce vin tant aimable,
Qui resjouit nos yeux de son pourpre vermeil,
Et jette plus d'esclat que les rais du soleil.
Profanes, loing d'icy! que pas un homme n'entre
S'il est du rang de ceux qui n'ont soin de leur ventre,
Qui fraudent leur genie, et, d'un coeur inhumain,
Remettent tous les jours à vivre au lendemain!
Mal-heureux, en effect, celuy-là qui possède
Des biens et des thresors, et jamais ne s'en ayde!
Tandis qu'on a le temps avecque le moyen,
Il faut avec raison se servir de son bien,
Et, suivant les plaisirs où l'age nous convie,
Gouster autant qu'on peut les douceurs de la vie.
Quand nous aurons faict joug à la loy du trespas,
Nous ne jouirons plus d'aucun plaisir là-bas;
Nous n'aurons plus besoin de celliers ny de granges
Pour enfermer nos bleds et serrer nos vendanges;
Mais, tristes et pensifs, accablez de douleurs,
Nous ne vivrons plus lors que de l'eau de nos pleurs.
Chers amis, laissons là ceste philosophie;
Que chacun à l'envy l'un l'autre se deffie
A qui rendra plus tost tous ces vaisseaux taris!
Six fois je m'en vas boire au beau nom de Cloris[179],
Cloris, le seul desir de ma chaste pensée,
Et l'unique suject dont mon ame est blessée.
Lydas, verse tout pur, puisque la pureté
A tant de sympathie avec ceste beauté;
Et puis, ne sçais-tu pas que l'element de l'onde
Est la marque tousjours d'une humeur vagabonde?
Si je bois jamais d'eau, qu'on m'estime un oyson;
Que personne, en beuvant, ne me face raison;
Que tout autant que l'eau mon vers devienne fade;
Que mon goust depravé rende mon corps malade;
Que jamais de beauté ne me face faveur;
Que l'on me monstre au doigt comme un pauvre beuveur;
Enfin qu'aux cabarets, pour ma honte dernière,
On escrive mon nom soubs celuy de Chaudière[180].
Certes, je hais ces mots qui finissent en _eau_:
Si j'eusse esté Ronsard, j'eusse berné Belleau[181],
Quand, sobre, il entreprit ceste belle besongne
D'interpreter le vers de ce gentil yvrongne
Qui, dans les mouvemens d'un esprit tout divin,
Honora la vandange et celebra le vin.
Mais, à propos de vin, Lydas, reverse à boire:
Aussi bien ce piot rafraischit la memoire;
Il faict rire et chanter les plus sages vieillars;
Il leur met en l'esprit mille contes gaillards,
Et, quoy que l'on ait dit de la faveur des Muses,
Il inspire le don des sciences infuses,
Si bien que tout à coup il arrive souvent
Que l'ignorant par luy devient homme sçavant:
Nostre Arcandre le sçait, qui, pour aymer la vigne,
Passe desjà partout pour un poète insigne;
Arcandre, qui jamais ne fait rien de divin
S'il n'a dedans le corps quatre pintes de vin.
Ah! que j'estime heureux l'amoureux d'Isabelle!
Non pour ce qu'il adore une fille si belle,
Non pour ce que les rais qui partent de ses yeux
Rendent plus de clarté que le flambeau des cieux,
Non pour ce que dans l'or de sa perruque blonde
Elle tient enchaisné le coeur de tout le monde,
Non pour ce qu'à Paris elle a tant de renom,
Mais pour ce qu'elle a tant de lettres en son nom,
Et que l'affection que cet amant luy porte
A tant de mouvemens, est si vive et si forte,
Qu'il ne peut faire moins que de boire huit fois
Au nom de cet object qui le tient soubs ses loix.
Pour moy, soit qu'on me blasme, ou bien que l'on me prise,
Je veux changer le nom de Cloris en Clorise,
Ou bien prendre Clorinde ou d'autres mots choisis.
Fais-en, mon cher Aminte, autant de ton Isis:
Cela luy tiendra lieu d'une nouvelle offrande.
Ce nom est trop petit et ta soif est trop grande.
Mais insensiblement je ne m'advise pas
Que la force du vin debilite mes pas:
Je sens mon estomac plus chaud que de coustume;
Je ne sçay quel brasier dans mes veines s'alume;
Je commence à doubler de tout ce que je voy;
La teste me tournoyé et tout tourne avec moy;
Ma raison s'esblouit, ma parolle se trouble;
Comme un nouveau Penthé je vois un soleil double;
J'entens dedans la nue un tonnerre esclatant;
Je regarde le ciel et n'y vois rien pourtant;
Tout tremble soubs mes pieds; une sombre poussière
Comme un nuage espais offusque ma lumière,
Et l'ardante fureur m'agite tellement,
Qu'avecque la raison je perds le sentiment.
Evoé! je fremis; Evoé! je frissonne:
Un vent dessus mon chef esbranle ma couronne,
Et je me trouve icy tellement combattu,
Que je tombe par terre et n'ay plus de vertu.
Puissante deité, mon vainqueur et mon maistre,
Si tu m'as autrefois advoué pour ton prestre,
Si jamais tu m'as veu, plus qu'aucun des mortels,
Espandre, au lieu d'encens, du vin sur tes autels,
Race de Juppiter, digne enfant de Semèle,
Appaise la fureur qui m'accable soubs elle,
Dissipe les vapeurs de ce bon vin nouveau
Qui tempeste, qui boult au creux de mon cerveau;
Rends plus fermes mes pas, modère ta furie;
Donne-moy du repos, ô père! je t'en prie
Par ton thyrse, couvert de pampres tousjours vers;
Par les heureux succès de tes travaux divers,
Par l'effroiable bruit de tes sainctes orgies,
Par le trepignement des Menades rougies,
Par le chef herissé de tes fiers leopars,
Par l'honneur de ton nom, qui vole en toutes parts;
Par la solemnité de les sacrez mystères,
Par les cris redoublez des festes trietères[182],
Par ta femme qui luit dans l'Olympe estoillé,
Par le bouc qui te fut autres fois immolé,
Par les pieds chancelans du vieux père Silène;
Bref, par tous les appas de ce vin de Surêne[183].
Ainsi dit Cerilas d'un geste furieux,
Roüant dedans la teste incessamment les yeux.
Bacchus, qui l'entendit, d'un bruit espouvantable
Fit trembler à l'instant les treteaux et la table,
Sans que les vases pleins de la liqueur du dieu
Fussent aucunement esbranlez en ce lieu:
Tesmoignage certain qu'il ne mit en arrière
De son humble subject la devote prière;
Et de faict, luy sillant la paupière des yeux,
Il gousta le repos d'un sommeil gratieux.
G. COLLETET.
[Note 175: _Faire débauche._ Rabelais écrit faire _carous_.
C'est une expression qui vient de l'allemand _gar-auss_, tout
vidé, que le Celtophile d'Henry Estienne (_Dial. du nouv.
lang. franç. italian._) nous reproche d'avoir introduit dans
notre langue à une époque où l'on se plaisoit non seulement à
italianiser, mais aussi à «hespagnolizer, voire germaniser, ou,
si vous aimez mieux un autre mot, alemanizer.» V. aussi Régnier,
édit. elzevir., satire 2, vers 174.]
[Note 176: Allusion à l'assemblée des notables qui s'étoit tenue
à Fontainebleau à la fin du mois de septembre 1625.]
[Note 177: Le poète veut parler de l'incendie du Palais en 1618.
V. notre tome 2, p. 159.]
[Note 178: Par opposition à la fameuse table ronde, qu'à cette
époque même un cabaretier de Paris prétendoit encore posséder.
Il avoit appelé pour cela son cabaret _la Table du valeureux
Roland_ (voy. notre tome 1er, p. 195), et il montroit avec
orgueil, parmi les titres de noblesse de sa taverne, le dernier
écot des douze pairs de Charlemagne. V. _les Visions admirables
du pèlerin du Parnasse..._, Paris, 1635, in-12.]
[Note 179: C'étoit l'usage antique de boire à la santé d'une
maîtresse autant de fois qu'il y avoit de lettres dans son
nom. Ronsard et toute _la Pléiade_, dont Colletet suivoit la
tradition, avoient repris cette galante coutume:
Neuf fois, au nom de Cassandre,
Je vois prendre
Neuf fois du vin du flacon.
Affin de neuf fois le boire
En memoire
Des neuf lettres de son nom.
(Ronsard, _les Bacchanales, ou le folatrissime voyage
d'Hercueil_, strophe 89e)]
[Note 180: On lui avoit fait la réputation de buveur d'eau;
mais, dans sa préface des _Oeuvres de M. de Saint-Amant_ (édit
elzevirienne, t. 1er, p. 10), Faret prétend que c'est un tort,
aussi bien que de le faire passer, lui, pour un ivrogne: «Et
combien, dit-il de Saint-Amant, qu'il m'ait fait passer pour
vieux et grand beuveur dans ses vers, avec la mesme injustice
qu'on a escrit dans tous les cabarets le nom de Chaudière, qu'on
dit qui ne beut jamais que de l'eau.»]
[Note 181: Belleau avoit donné en 1556 une traduction en vers
d'Anacréon. Ronsard le _berna_ quelque peu à ce sujet:
Tu es trop sec biberon
Pour un tourneur d'Anacréon.
Belleau...
«_Belleau_, comme qui diroit _Boileau_, par opposition au
chantre divin, ainsi que l'a remarqué spirituellement M.
Sainte-Beuve, ce n'est qu'un jeu de mots; mais à la manière dont
Ronsard refit plus d'une de ces petites traductions, on peut
croire qu'il ne jugeoit pas celles de son ami définitives.»
(_Tableau historique et critique de la poésie française... au
XVIe siècle_, Paris, Charpentier, 1843, in-18, p. 444.)]
[Note 182: Les _Triétérides_ étoient les fêtes licencieuses qui
se célébroient tous les ans dans la Béotie et dans la Thrace en
souvenir de l'expédition de Bacchus dans les Indes.]
[Note 183: Il faut dire, à la gloire de ces buveurs, qu'il
ne s'agit point ici du vin de Suresnes près Paris, mais d'un
autre, à peu près du même nom, dont le Vendômois Musset-Patay
a expliqué ainsi la faveur assez passagère dans une note de
sa _Bibliographie agronomique_, 1810, in-8: «Il y a, dit-il,
aux environs de Vendôme, dans l'ancien patrimoine de Henri
IV, une espèce de raisin que, dans le pays, on nomme _suren_.
Il produit un vin blanc très agréable à boire, et que les
gourmets conservent avec soin, parcequ'il devient meilleur en
vieillissant. Henri IV faisoit venir de ce vin à sa cour, et le
trouvoit très bon. C'en fut assez pour qu'il parût excellent aux
courtisans, et l'on but, pendant son règne, du vin de suren. Il
existe encore, près de Vendôme, un clos de vigne qu'on appelle
_la Closerie de Henri IV_. Louis XIII n'ayant pas pour ce vin
la prédilection de son père, ce vin passa de mode...» Un des
_Annuaires statistiques_ du département de Loir-et-Cher a
confirmé le fait. Ronsard, en bon Vendômois, avoit sans doute
aidé à la renommée de ce vin de _suren_, lui qui, dans l'ode 21e
de son livre 3, a chanté ainsi le vin de _Prépatour_, qui se
récolte à peu près dans les mêmes vignobles:
Que celui dans une coupe
Toute d'or boive à la troupe
De son vin de Prépatour,
A qui la vigne succède,
Et près Vendôme en possède
Cinquante arpents en un tour.
Il convenoit bien à Colletet, cet idolâtre de Ronsard, de vanter
comme il le fait ici un vin de son pays, et qu'il avoit aimé.]
* * * * *
_Autres gayetez de Caresme prenant, par le mesme autheur[184]._
[Note 184: Ces _Gayetez_ se trouvent aussi dans l'édition des
_Poésies_ de Colletet donnée par son fils.]
* * * * *
_Sarabande._
Les parolles ont esté accommodées à l'air, qui estoit fait.
_Dialogue d'un Amant et d'un Yvrongne. L'un parle à sa
maistresse, et l'autre à sa bouteille._
L'AMANT.
Rien ne contente si fort ma vie
Que le bonheur de voir Silvie.
L'YVRONGNE.
Rien ne chatouille mon oreille
Comme le son de ma bouteille.
L'AMANT.
Chère Silvie, quand je t'accolle,
L'aise m'estouffe la parole.
L'YVRONGNE.
Quand je t'embrasse, l'on m'entend dire
Tousjours mille bons mots pour rire.
L'AMANT.
Plus je t'adore, ma chère dame,
Plus j'ay de feu dedans mon ame.
L'YVRONGNE.
Plus je caresse ton doux breuvage,
Plus j'ay de feux sur le visage.
L'AMANT.
Chère Silvie, quoy qu'on dise,
Aymer tousjours, c'est ma devise.
L'YVRONGNE.
Chère bouteille, ma douce guide[185],
Ma devise est: Plus plein que vuide.
L'AMANT.
Afin, ma belle, que je te berse,
Laisse-toy choir à la renverse.
L'YVRONGNE.
Tien-toy, bouteille, tousjours dressée,
Sinon ma joye est renversée.
L'AMANT.
Ainsi, sans cesse, ma chère dame,
Ton beau pourtrait vive en mon ame!
L'YVRONGNE.
Ainsi sans cesse, qu'autre n'y touche,
Ta liqueur soit dedans ma bouche!
[Note 185: _Guide_ étoit alors du féminin. Théophile a dit,
adressant sa _Requeste à Monsieur le premier président:_
Saincte guide de tant de Dieux,
Qui sur le modèle des cieux
Donnez des règles à la terre.]
* * * * *
_Adieu aux Muses._
Sonnet.
Certes, il faut avoir l'esprit bien de travers
Pour suivre en ce temps-cy les Muses à la trace
Les gueuses qu'elles sont mettent à la besace
Ceux à qui leurs secrets ont esté descouverts.
Depuis que j'ay trouvé la fontaine des vers,
Le bien s'enfuit de moy, le malheur me pourchasse;
Je n'ay pour aliment que les eaux de Parnasse,
Et n'ay pour tout couvert que des feuillages vers.
Ingrates deitez, cause de mon dommage,
Le temps et la raison me font devenir sage:
Je retire aujourd'huy mon espingle du jeu.
Je prefère à vos eaux un traict de malvoisie;
Je mets, pour me chauffer, tous vos lauriers au feu,
Et me torche le cu de vostre poesie.
* * * * *
_Remonstrance à un Poëte buveur d'eau._
Sonnet.
En vain, pauvre Tircis, tu te romps le cerveau
Pour parvenir au point des choses plus parfaictes:
Tu ne seras jamais au rang des bons poëtes,
Si, comme les oysons, tu ne bois que de l'eau.
Pren-moy, je t'en conjure, un trait du vin nouveau
Que le Cormié recelle en ses caves secrettes[186],
Tu passeras bien-tost ces antiques prophètes
Qui sauvèrent leur nom de la nuit du tombeau.
Bien que dessus les bords d'une vive fontaine
Les Muses ay'nt choisi leur demeure certaine,
Les fines qu'elles sont pourtant n'y boivent pas.
Là, soubs des lauriers verds, ou plutost soubs des treilles,
Le vin le plus friant preside en leur repas,
Et l'eau n'y rafraischit jamais que les bouteilles.
[Note 186: Fameux cabaretier dont Saint-Amant a dit, dans sa
pièce des _Cabarets_:
Paris, qui possède un cormier
Qui des arbres est le premier.
Sa maison, qui avoit pour enseigne parlante l'arbre dont il
portoit le nom, se trouvoit près de Saint-Eustache. V. notre
_Histoire des hôtelleries et cabarets_, t. 2, p. 322-324.]
* * * * *
_Fantasie sur des diverses peintures de Priape._
Sonnet.
Sur les rives de Seine une jeune Dryade,
Lasse d'avoir reduit un sanglier aux abois,
Se reposoit un jour à l'ombrage d'un bois,
Sans craindre le peril d'une fine embuscade.
Priape, qui la vid, fut pris de son oeillade,
L'arreste et veult sur elle attenter ceste fois;
Mais elle, qui resiste aux amoureuses loix,
Desdaigne cet amant si laid et si maussade.
Lors, pensant amolir ceste divinité,
Il change sa laideur et sa diformité,
Et prend nouvelle forme, ainsi que fit Protée;
Mais la nature, en luy plus puissante que l'art,
Ne se put pas cacher soubs la forme empruntée,
Car tousjours à la queue on cognut le regnart.
* * * * *
_Sur une Cheute causée par un bellier._
Sonnet.
Transporté de plaisir comme un valet de feste,
Ou comme un qui s'employe à forger un cocu,
Je pensois à Cloris, de qui l'oeil m'a vaincu,
M'estimant trop heureux de vivre en sa conqueste,
Lorsque dans l'Arcenal une puissante beste,
Qui n'a pour mon malheur que trop long-temps vescu,
Me vint publiquement planter dedans le cu
Ce qu'en secret je plante aux autres sur la teste.
Lycandre, que devins-je à ce puissant effort!
Soudain je tombe à terre estourdy, demy-mort,
Ruminant en mon coeur mes sainctes patenostres.
Alors dit un passant, riant de mon ennuy:
Faut-il qu'un coup de corne ait fait mourir celuy
Qui par des coups de corne en fit naistre tant d'autres!
_Lettres nouvelles contenantes le privilège et l'auctorité d'avoir
deux femmes, concedé et octroyé jusques à cent et ung an à tous
ceulx qui desirent estre mariez deux fois, datées du penultième jour
d'avril mil cinq cens trente six._
Nos très chiers et amys roys très chretiens,
Salut et benediction authentique donnée par nous et nostre puissance,
et par le conseil de nos amez et feaulx les gens de nostre sang, et
gens de nostre grand conseil.
Vous, messeigneurs[187] les cardinaux du Pontalectz[188], le cardinal
du Plat-d'Argent, de cardinal de la Lune, les evesques de Gayette,
de Joye et de Platebourse[189], les abbez de Frevaulx, de Croullecul
et de la Courtille; Messeigneurs le prince des Sots, le prince de
Nattes, le géneral Defance, le prince de la Coqueluche, l'abbé des
Conards[190], le Verdier du Houlx, et plusieurs autres grands et
notables personnages. Et pour ce que aucun cas est advenu à nostre
notice et cognoissance touchant la grande armée et puissance que les
Turcz et ennemys de la foy catholique ont mise sur la mer pour venir
destruire la saincte chrestienneté[191], quy est chose bien doutable,
et pour obvier à la mauvaise volumté et persuasion des dicts Turcz.
Nous avons ordonné et ordonnons que doresnavant tous hommes naturels,
tant mariez que non mariez, tant du royaume de France que d'autres
royaumes, puissent avoir et prendre en mariage deux femmes, si bon
leur semble, pour accomplir le commandement de Dieu, quy a dict de sa
bouche: _Crescite et multiplicamini et replete terram_. Aussy, pour
cause du grand voyage que nous avons entreprins de faire sur la mer,
et pour obvier et resister à la grande malice des dicts Turcz, quy
sont cent contre un seul chrestien, et seroit un très grand dommaige
et dangier à toute la chrestienté, si par nous n'y estoit pourveu de
remède et justice convenable.
[Note 187: Les personnages dont les noms suivent figurent, pour
la plupart, dans la farce de Gringore, _le Jeu du prince des
Sots_. V. l'analyse que le V. Menestrier a faite de cette pièce,
dans son traité des _Représentations en musique_, p. 56, etc.]
[Note 188: Maistre Jean du Pontalais, «dont il y a bien peu
de gens qui n'aient ouï parler», comme dit Bonaventure Des
Periers (_Nouvelles XXII_). Il étoit, selon Du Verdier (voy. sa
_Biblioth._, in-fol., p. 749), _chef et maistre des joueurs de
moralitez et farces_. Sans répéter tous les contes débités à son
sujet, et auxquels La Monnoye a été l'un des premiers à ne pas
ajouter foi, nous nous contenterons de dire qu'il devoit son nom
au petit _pont des Alles_ (pont Alais) jeté sur l'égout près de
la pointe Saint-Eustache, et à deux pas duquel il dressoit ses
tréteaux, et faisoit tapage de paroles grasses et de tambourins,
à la grande indignation des _prêcheurs_ de l'église voisine
(voy. Des Periers, _id._). Marot, dans son _Coq-à-l'âne_, Bèze,
dans son _Passavant_ (p. 19), ont parlé de lui, et Regnier
a signé de son nom son épistre IIIe.--La pierre nommée _le
Pont-Alais_ n'a disparu des halles qu'en 1719.]
[Note 189: Les dénominations de ce genre étoient alors très
populaires. Dans le livre d'Henri Estienne, _Dialogues du
nouveau langage françoys italianisé_, etc., se trouvent déjà des
plaisanteries sur M. d'Argencourt, et M. Arnold Morel Fatio a
très ingénieusement découvert que le nom de seigneur de _Neri en
Verbos_, pris par l'auteur des _Excellents traits de vérité_,
n'étoit que l'anagramme d'une dénomination pareille: seigneur de
_rien en bourse_.]
[Note 190: Sur ce chef d'une des confréries joyeuses les plus
célèbres alors, surtout à Rouen et à Evreux, voy. le _Mercure de
France_, avril et juin 1725, Thiers, _Traité des superstitions_,
t. 4, p. 546. Brantôme nomme les Conards de Rouen. V. _Oeuvres_,
édit. du Panthéon, I, pag. 301.]
[Note 191: Soliman menaçoit la Hongrie et la flotte de
Barberousse tenoit la Méditerranée. C'est en France, toutefois,
qu'on devoit avoir le moins de peur des Turcs, puisqu'à cette
époque même François Ier avoit fait alliance avec eux contre
Charles-Quint.]
Et pour ce, nous voulons que le dict royaulme de France, auquel nous
avons plus de fiance qu'en nul autre, ne demeure sans multiplication,
laquelle chose ne se peult faire sans avoir compagnie suffisante, avons
ordonné et ordonnons, par le conseil de nos amez et fealx, ainsy qu'il
est de coustume à faire en tel cas. Et pour ce qu'il est plus grand
nombre de femmes que d'hommes aux dictz royaulmes, avons donné et
octroyé à tous chacun des hommes des dictz royaulmes plain pouvoir,
auctorité et puissance; du jourd'huy jusques à cent et ung an, que
chacun, sur peine d'encourir nostre malediction, ait à prendre les
dictes deux femmes, afin de multiplier et d'accomplir les commandements
de Dieu, ainsy comme il est escript cy-dessus, et pour ogmenter la
foy catholique et subvenir à l'encontre desdictz Turcz. Et si le cas
advenoit que les dictes deux femmes ne se pussent accorder ensemble,
nous voulons et ordonnons que l'homme ait son arbitre d'expulser hors
de sa compaignie celle quy fera aulcun bruict et la mettre hors de sa
maison et la remettre à ses parents et amys, et qu'il puisse prendre
une autre femme que celle qu'il aura dejectée. Et oultre voulons par
ces presentes, sur peine d'encourir la malediction cy-dessus enoncée,
que la dernière venue soit servie par la première en toutes choses
qu'il appartiendra au faict de la maison.
Et s'il advient qu'il y eust jalousie entre les dictes femmes, voulons
par ces presentes que les curez et recteurs des villes et paroisses
ayent puissance d'excommunier le
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