Le collier des jours: Le second rang du collier
by Judith Gautier · French · Gutenberg #47360 · 466,543 chars · public domain (US)
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Title: Le collier des jours: Le second rang du collier
Author: Judith Gautier
Release date: November 16, 2014 [eBook #47360]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/47360
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DES JOURS: LE SECOND RANG DU COLLIER ***
Le Collier des Jours
Le second rang du collier
par
Judith Gautier
Paris
Félix Juven Éditeur
122, Rue Réaumur, 122
1909
I
--Je suis sûr, Théo, que mam'zelle Huai, enseigne à vos filles le plus
pur accent marseillais et qu'elles prononcent: _des oiegnons._
C'est Paul de Saint-Victor qui taquine ainsi mon père, à propos
de notre institutrice, Mlle Honorine Huet (qu'il prononce: Huai,
méchamment sans faire sonner le T, pour imiter le parler du midi) car
il a une antipathie marquée pour la grave personne qui nous dirige.
Quand il vient à la maison, il ne manque jamais de lui décocher, du
haut de son raide faux col, quelque piquante malice, qu'Honorine
accueille par un rire gras, qui sonne faux, et des minauderies
pincées. Toujours, aussi, le grand critique s'arrêtait, comme s'il
le voyait pour la première fois, devant: _Le règlement_, que Mlle
Huet avait placardé sur une porte, et qui disciplinait chaque heure
de notre journée. Il affectait une grande surprise, relisait chaque
article, avec une attention narquoise et des commentaires ironiques.
Une fois--il nous avait rencontrées quelques jours auparavant, à une
matinée du Théâtre-Français seules dans une loge avec Mlle Huet et
écoutant mélancoliquement _Britannicus_--Saint-Victor ajouta de sa main
au code d'Honorine un paragraphe ainsi conçu:
«Quand on aura été particulièrement méchantes, qu'on aura poussé la
perversité jusqu'à ne pas se conformer au règlement, on ira, pour faire
pénitence, voir une tragédie.»
Ce fut à Enghien, où nous avions passé le dernier été, que
Mlle Huet commença de régner sur ma sœur et sur moi.
Succédant à la surveillance, toute affectueuse de notre gentille
bonne alsacienne qui nous laissait une liberté presque complète,
cette tutelle trop attentive ne pouvait pas être acceptée, par nous,
sans rébellion et sans luttes. Cependant, le séjour à la campagne,
la saison, les promenades, nous permettaient encore d'échapper assez
souvent à la tyrannie; les devoirs étaient peu nombreux et pas trop
sévères; mais nous voyions approcher avec inquiétude la fin des
vacances.
Le retour d'Enghien à Paris lut marqué par un incident comique,
résultat d'une méchante espièglerie de ma sœur et de moi, dirigée
contre l'institutrice.
La passion de Mlle Huet pour les escargots n'était pas égoïste:
pieusement, en rentrant à Paris, elle en rapportait à sa mère plein
un panier de tout vivants. Dès l'aube, elle était allée les cueillir
sur les vignes roussies par l'automne, tenant secrète son expédition,
car elle savait notre répugnance à tous pour son mets favori. Aussi ne
soufflait-elle mot sur le colis supplémentaire qu'elle emportait, posé
à terre, dans le wagon, et à demi dissimulé par sa jupe.
Tout de suite ce mystérieux paquet nous avait intriguées et nous
n'avions pas été longues à découvrir, par le cliquetis des coquilles
grouillantes, ce qu'il contenait.
La malice fut vite résolue: le panier adroitement entr'ouvert; et,
le coup fait, la contemplation innocente du paysage nous absorba
complètement.
Le cri que nous attendions, sans avoir l'air d'y penser, ne tarde
pas à éclater: l'exode des escargots est commencée: cornes tendues
ils explorent la voiture et les jambes des voyageurs, argentant les
vêtements, engluant les capitons. On s'affole, des écrasements flasques
craquent sous les pieds; Mlle Huet, cramoisie et conciliante, cherche
à rattraper les fugitifs pour les replonger dans leur geôle, mais ma
mère, impitoyable, empoigne le panier et envoie le tout par la portière.
A cette fin d'automne, en revenant de la campagne, Mlle Huet retourna
habiter chez elle avec sa mère et sa sœur, la belle Virginie,
qui nous donnait ça et là de vagues leçons de piano; mais à peine
étions-nous levées qu'elle arrivait, ponctuelle, et nous prenait en
main, comme un attelage encore mal dressé.
A force de patience, de ténacité: grâce à une faconde persuasive dont
elle nous étourdissait, la pompeuse Honorine parvenait à vaincre nos
révoltes et nous conduisait presque comme elle le voulait.
Ce fut pour moi une sorte d'abdication de ma personnalité, un
renoncement, une veulerie de volonté et presque de pensée, qui fait
cette époque de ma vie la plus vide, la moins vivante.
Nous avions l'air, ma sœur et moi, de personnes très sages, nous
subissions les devoirs, accomplissant des tâches machinales, nous
immobilisant dans des essais de couture, et nous ne retrouvions un peu
d'entrain que le soir, quand la porte s'était refermée sur le départ
tumultueux de Mlle Huet.
Le dimanche, comme nos parents dînaient toujours en ville, elle restait
avec nous et nous conduisait «en partie fine» disait-elle, dîner
au restaurant, le plus souvent place de la Bourse, «Au rosbif» une
renommée d'alors. Ces orgies, à un franc par tête, nous semblaient
assez mornes; nous regrettions le riz au lait de jadis et les lectures
des romans de George Sand, qui faisaient verser tant de larmes à notre
douce et sentimentale Marianne.
* * * * *
Toutes sortes de conciliabules avaient lieu à la maison; des gens
inconnus venaient, à des heures fixées, conduits, le plus souvent,
par la belle Virginie Huet, pianiste de plus en plus éminente. On
s'enfermait, on discutait, des éclats de voix arrivaient jusqu'à nous,
tandis que, penchées sur nos cahiers, nous écrivions quelque dictée,
qu'Honorine égrenait distraitement, l'oreille tendue vers les bruits du
salon.
Mon père ne faisait pas partie de ces réunions; ce tourbillonnement
insolite évoluait autour de ma mère, qui semblait très affairée et dans
un état de surexcitation joyeuse.
Tout s'expliqua un jour: il s'agissait de l'organisation d'une tournée
artistique, d'une série de concerts donnés à Nice, pendant la saison
d'hiver.
Virginie faisait partie de la combinaison; elle était engagée comme
pianiste, plutôt à cause de ses bras de statue et de son profil
biblique, que de sa valeur artistique, très contestable, je crois.
Il fut convenu que Mme Huet mère accompagnerait sa fille à Nice et que
ma mère partirait avec elles. On ferait là-bas ménage commun.
Nous avions tout de suite pressenti quel serait, pour nous, le
résultat de cette aventure. Le départ de ma mère amenait logiquement
l'installation complète de l'institutrice à la maison, tant que
durerait l'absence.
Cela eut lieu, en effet, le lendemain même du départ; Honorine
emménagea, et, comme le logis de la rue Richer restait désert, elle dut
joindre à ses bagages le gros matou tigré de sa mère et le bengali de
sa sœur.
L'arrivée du chat nous intéressa.
Au sortir du panier, où il était blotti tout effaré, on présenta au
nouveau venu, qui s'appelait Gil Blas de Santillane, Don Pierrot de
Navarre, notre angora blanc, chéri de tous. Don Pierrot cligna ses
doux yeux, pour faire accueil à son hôte, mais celui-ci, qui, avec son
museau noir et sa robe bigarrée, aurait pu tenir le rôle d'Arlequin,
était peu sociable: il lui cracha au nez, et, dès qu'il put s'enfuir,
d'un bond prodigieux, gagna le sommet de l'armoire à glace et disparut
derrière le fronton de palissandre. Là, sans doute, il se mit en
observation, pour se rendre compte, à loisir, du nouvel état de choses.
Mon père prit la chambre de ma mère et abandonna la sienne à
Mlle Huet, qui, dès lors, dirigea tout dans la maison, en
nous surveillant de plus près encore.
A peine nous était-il possible de récriminer, en secret, dans la
compagnie de Marianne et d'Annette, la cuisinière, qui formaient avec
nous une ligue contre l'ennemi commun. Nous n'avions cependant aucune
haine contre l'institutrice, pas méchante du tout et qui s'efforçait
d'être agréable; mais il était entendu, d'abord qu'elle nous opprimait,
ensuite qu'elle nous dégoûtait. Ce parler nasillard, qui était son
signe distinctif, nous préoccupait beaucoup. Nous avions entendu dire
qu'il était causé par la présence, dans son nez, d'un polype. De
vagues notions zoologiques nous donnaient à penser que le polype était
un animal, très vilain et très effrayant, et nous nous attendions à
le voir s'échapper, un jour, du nez bourbonnien qui lui servait de
caverne. La sensible Marianne surtout était impressionnée, au point
qu'elle mettait des gants pour faire le lit de mademoiselle.
Inspirer le respect, était cependant une des prétentions de Mlle Huet
et nous nous efforcions d'être polies. Quelquefois, pourtant, après
nous être longtemps contraintes, ma sœur et moi, nous pouffions
de rire, au milieu de la leçon, parce que Honorine, au retour de
quelque course, avait oublié, en ôtant son chapeau, de retirer son
tour-de-tête!... C'était une affreuse ruche de tulle qui, en ce
temps-là, se plaçait sous les capotes pour encadrer coquettement le
visage; elle était ordinairement cousue au chapeau, mais souvent aussi
indépendante; on la posait alors autour de la figure en l'attachant
sous le menton par un petit ruban, puis on mettait le chapeau, et
cela se rejoignait tant bien que mal. Mlle Huet oubliait toujours de
retirer son tour-de-tête et cela nuisait beaucoup à son prestige; elle
traînait, comme toujours, des robes très longues, en dandinant sa vaste
corpulence et en redressant la tête d'un air digne; mais la diable de
ruche, derrière laquelle les oreilles s'étalaient, larges et rougies,
lui donnait l'air d'une poule effarée, et notre respect s'éparpillait
sous le fou rire.
-Té! mon tour-de-tête!... s'écriait Honorine, en l'enlevant d'un
mouvement brusque, il n'y a pas tant de quoi rire.
Mon père, lui, qui n'aimait guère la contrainte, ni les règlements
sévères, se tenait à quatre pour ne pas être de notre parti et garder
son sérieux, quand nous répétions quelque sentence péremptoire de
mademoiselle, en imitant son accent marseillais. Cependant il lui
fallait bien soutenir l'autorité et affirmer les bienfaits de la
discipline.
Même nos jeux étaient surveillés; Mlle Huet croyait peut-être les
rendre plus attrayants en y prenant part.
Notre jouet de prédilection était un théâtre, dans lequel s'enrôlait
une troupe toujours grossissante de poupées à ressorts. Honorine
feignait de s'intéresser beaucoup aux folles pièces que nous
improvisions. Tout en faisant des trous au poinçon dans sa broderie
anglaise, tendue sur une bande de toile cirée verte; elle écoutait,
critiquait, donnait des conseils et s'efforçait de nous diriger vers
un art théâtral moralisateur et instructif: l'histoire de France;
les héros célèbres; des résumés des tragédies classiques. Mais nous
préférions de beaucoup les évocations des contes de Perrault ou les
échos fantaisistes du répertoire italien. Pourtant, un jour, elle
nous suggéra une idée, qui nous séduisit tout de suite et dont la
réalisation nous occupa longtemps. Il s'agissait de faire une surprise
à notre père, en tirant une pièce d'un de ses romans pour la jouer sur
notre théâtre.
Le choix s'arrêta sur _Avatar_, dans lequel Mlle Huet découpa un
scénario rapide. Je ne me souviens guère de ce que furent les mérites
de cette adaptation. J'ai retenu seulement que, afin d'être plus
pittoresque, au lieu du vêtement moderne, on adopta le costume du
temps de Henri III, pour les poupées, ce qui permit de leur poser sur
l'épaule un petit manteau de velours et de leur attacher au côté une
petite épée taillée dans une allumette. _L'Avatar_ des âmes, entre les
deux héros, se faisait au moyen de deux houppettes d'ouate, attachées
chacune a un fil, trempées dans l'alcool et enflammées, ce qui nous
parut admirable.
Mon père, le monocle à l'œil, écouta la pièce avec beaucoup de patience
et mit une complaisance charmante à s'émerveiller. Il complimenta
Honorine sur l'ingéniosité de l'adaptation, bien qu'elle affirmât,
mollement, n'y être pour rien, afin de nous en laisser toute la gloire.
* * * * *
Je lui gardai longtemps une rancune particulière pour une méchanceté
qu'elle me fit, qui m'avait extrêmement mortifiée: un soir d'hiver où,
pelotonnée dans mon lit, je ne pouvais m'endormir, tant j'avais froid,
j'eus l'idée d'aller décrocher dans la garde-robe tous mes vêtements
pour m'en faire des couvertures. Cela forma un monceau inégal et
chancelant, sur lequel, pour lui donner de la stabilité, je couchai une
chaise; puis, avec beaucoup de précautions, je me glissai entre mes
draps.
Le lendemain matin je fus éveillée, en sursaut, par des cris d'orfraie.
C'était Honorine, en pâmoison devant ce tableau imprévu. Ses grands
bras levés exprimaient la stupéfaction et l'horreur.
--Sa robe de popeline! Son paletot de velours! Son col en vison
d'Amérique!...
Ses bras se refermèrent, empoignant la chaise et une grande partie des
pièces à conviction, puis elle sortit de la chambre.
Mon père était au salon, avec un visiteur; Mlle Huet poussa du pied la
porte à deux battants et apparut aux regards hébétés des deux causeurs
interrompus. Elle jeta devant eux, sur le parquet, tout le tas qu'elle
portait, plus la chaise; puis, du même beau mouvement tragique, elle
revint à mon lit, emporta le reste, qu'elle éparpilla de la même façon.
--Voici ce que Mlle Judith avait sur son lit, cria-t-elle d'un ton qui
réclamait vengeance.
Assez inquiète, je tendais l'oreille, mais je reconnus bientôt que
l'indignation de mon père n'était pas à la hauteur du forfait. Je
l'entendis éclater de rire, et Honorine eut beau s'efforcer d'attiser
sa colère, il refusa de punir et décréta seulement que le jour même il
fallait m'acheter un édredon.
* * * * *
Subitement, je pris une importance extraordinaire aux yeux de Mlle
Huet. Il m'arrivait quelquefois la nuit de me lever dans de légers
accès de somnambulisme. J'ouvrais la fenêtre et les persiennes, ce
qui était assez grave au cinquième; puis j'errais dans l'appartement,
mon oreiller sous le bras, et j'allais souvent le jeter sur le lit de
l'institutrice, qui s'éveillait, très effrayée. Mais lorsqu'elle eut
compris que je dormais, que j'étais un sujet, peut-être lucide, elle
fut vivement intéressée et m'interrogea, avec méthode, sur les mystères
de l'avenir. En général, je m'éveillais dès qu'on me parlait, et je ne
pus rien dévoiler. Ce fut mademoiselle qui nous découvrit alors tout
une partie de son état d'âme qu'elle avait jusque-là tenue secrète.
Elle s'occupait de spiritisme, de tables tournantes, d'occultisme et
de magnétisme!... C'était là sa vie inconnue, sa passion cachée. Elle
était affiliée à toutes sortes de Sociétés singulières, à des êtres
inspirés, qui fréquentaient chez les esprits et ne voyaient que le
monde invisible.
Honorine ne put s'empêcher de parler à ses amis du jeune sujet qu'elle
avait en sa puissance, ni résister au désir de me présenter à eux. Ma
sœur et moi, nous fûmes alors adroitement initiées aux mystères du
spiritisme, et incitées à ne pas parler à nos parents du grand honneur
qu'elle voulait bien nous faire, de nous présenter à l'un des maîtres
les plus fameux.
Ce maître était un personnage très cocasse, qu'on appelait le comte
d'Ourch. Court, trapu, avec une petite tête ronde où floconnaient
des cheveux et des favoris jaunes pâles mêlés de blancs, il avait un
air à la fois jovial et inquiet; il s'agitait, se retournait, riait
sans cause apparente; en vous parlant il semblait écouter d'autres
interlocuteurs, quelquefois s'interrompait au milieu d'une phrase et
s'enfuyait.
Chez lui, on butait toujours contre deux lévriers couchés de tout leur
long sur le parquet, qui se laissaient marcher dessus plutôt que de se
déranger, et tenaient une place énorme.
Le comte d'Ourch accueillait, le plus souvent, Mlle Huet par le récit
d'aventures extraordinaires, dites avec des éclats de voix retenus, des
mines effarées et de longs points d'exclamations.
--Eh bien, il y en a de bonnes! s'écriait-il dès notre entrée, en
s'agitant sur son fauteuil, où souvent le clouait la goutte. Regardez
mon bahut en chêne sculpté.... Qu'en dites-vous?...
--Je ne vois rien, disait Mlle Huet.
--Vous ne voyez rien? Il est fendu en zig-zag, regardez, on dirait
la foudre. Des esprits forcenés se sont battus là-dedans cette nuit,
frappant des coups à réveiller tout le quartier. Ils m'en veulent, mais
je les ai domptés, ils n'ont pas pu sortir.
Ou bien c'était pire encore. Étant couché il avait été enlevé avec son
lit jusqu'au plafond; le chevet était allé écorner les moulures, puis
brusquement on l'avait laissé retomber.
Nous écoutions ces histoires bouche bée, regardant, en dessous, Mlle
Huet pour voir si elle y croyait. L'expression enthousiaste de sa noble
figure nous impressionnait.
On nous conduisait alors dans le salon, où l'on maintenait toujours
une obscurité presque complète; le comte nous faisait asseoir devant
une table, en nous recommandant de poser dessus nos mains étendues,
de ne pas bouger et de nous taire; puis il s'en allait échanger de
mystérieuses confidences avec Mlle Huet.
Ces longues stations, dans la pénombre, ne nous amusaient guère. Nous
aurions bien voulu entendre le sabbat des armoires et surtout voir le
comte d'Ourch enlevé dans son lit jusqu'au plafond; les coups sourds
frappés dans la table, nous payaient mal l'ennui de l'attente. Dès
qu'ils se faisaient entendre, nous appelions Mlle Huet, qui revenait
avec le maître. Celui-ci allait chercher une médaille, large comme
une soucoupe, et enfermée dans un étui de soie brodée. Il la posait
sur la table, en disant que si l'esprit qui se manifestait était un
mauvais esprit il serait réduit au silence. L'esprit, presque toujours,
subissait l'épreuve victorieusement, ne fuyant pas au contact de la
relique. Alors le comte l'interrogeait, en récitant l'alphabet, à n'en
plus finir.
On nous conduisait aussi quelquefois dans des soirées, pour lesquelles
Mlle Huet nous empanachait de plumes jaunes. C'était dans le
quartier du Temple, chez d'obscurs bourgeois, dont les logis étroits
contenaient avec peine les invités, en toilettes prétentieuses; le
sirop de groseille alternait avec le sirop d'orgeat, tandis que de
vieilles demoiselles, professeurs de musique, chantaient des romances
sentimentales.
Le comte d'Ourch paraissait quelquefois à ces fêtes. C'était alors une
effervescence émue, la musique cessait et, à notre grand ennui, on
recommençait à interroger les tables.
* * * * *
L'hiver s'écoulait, calme, et assez monotone pour nous.
Gil Blas de Santillane était descendu des hauteurs de l'armoire à
glace; il avait pris en grande amitié don Pierrot et le débarbouillait
consciencieusement en promenant sa langue râpeuse sur la longue
fourrure couleur de neige. Le bengali de la belle Virginie sautillait
sans relâche en pépiant, et les nombreux canaris de la volière--qu'une
amie avait donné à garder et ne reprenait plus--s'égosillaient à qui
mieux mieux et emplissaient l'appartement de roulades stridentes. Cela
égayait un peu le silence, et l'ennui lourd des devoirs à faire.
Très occupé, mon père était entraîné au dehors par des amis et des
collègues, nous ne le voyions guère; Mlle Huet, d'ailleurs, nous tenait
le plus possible à l'écart des réunions et des visites dont il ne nous
arrivait plus que de confuses rumeurs à travers les portes. Elle avait
imaginé de nous conduire au catéchisme, où nous somnolions sous le flux
de sévères conférences. Il fallait en faire des résumés, cependant;
mais Mlle Huet, très ferrée, quoique juive, sur l'histoire religieuse
chrétienne, les rédigeait entièrement, ce qui nous valait, à chaque
concours, de glorieux cachets d'argent et d'or, dont nous n'étions pas
fières du tout.
* * * * *
Les nouvelles de Nice, qui avaient d'abord été joyeuses et agréables,
devenaient depuis quelque temps assez inquiétantes.
Mon père ne nous communiquait plus les lettres que ma mère lui
écrivait. Il nous disait seulement qu'elle se portait bien et nous
embrassait, en nous recommandant de ne pas tracasser le chat et ne pas
faire peur aux oiseaux. De son côté, Honorine paraissait soucieuse et
ne soufflait mot des nouvelles qu'elle recevait de sa mère et de sa
sœur.
Un jour, l'adresse de ma mère, à Nice, changea. Le ménage, là-bas,
était disloqué.
Que s'était-il passé? rivalité d'artistes?... incompatibilité
d'humeur?... la vivacité méridionale et la violence italienne,
avaient-elles amené un choc?...
Jamais nous n'avons su exactement ce qui était arrivé. Jusqu'au retour
de ma mère, Honorine continua à nous diriger et à s'occuper du ménage;
elle déménagea quelques jours avant l'arrivée, emporta Gil Blas de
Santillane et le bengali, puis reprit l'habitude de venir le matin,
pour s'en retourner le soir.
Seulement, entre elle et ma mère on sentait la situation tendue.
Elles s'évitaient le plus possible, ne se parlaient pas, sans laisser
échapper des mots aigres, des allusions rancuneuses; et la contrainte
résignée de l'institutrice se traduisait pour nous en exigences plus
aiguës et en sévérité plus solennelle.
II
Théophile Gautier adorait les voyages, mais il détestait, ou croyait
détester la campagne.
--La villégiature qui me plairait le plus, répétait-il souvent, ce
serait un entresol sur le boulevard des Italiens.
Cependant un projet imprévu prit naissance à la maison, un certain
printemps, et devint le sujet de toutes les conversations: il était
question de déménager, de quitter la rue de la Grange-Batelière, où
nous habitions depuis plusieurs années, d'abandonner même Paris, et
d'aller s'installer aux environs.
Cette idée avait été suggérée à mon père, insinuée plutôt, et presque
imposée, par les directeurs du _Moniteur Universel_, journal officiel
de l'Empire.
Elle fut d'abord accueillie sans enthousiasme, mon père ne se laissa
pas convaincre facilement; mais les deux amis qui avaient résolu de le
décider revenaient sans cesse a la charge.
Le journal officiel était alors pourvu d'une organisation singulière.
Il avait deux directeurs. Non pas deux collaborateurs qui unissaient
leurs travaux et se partageaient la besogne, mais deux maîtres
successifs, indépendants l'un de l'autre. Ils régnaient chacun quinze
jours par mois; quand l'un prenait possession du journal, l'autre n'y
paraissait plus; et, comme les deux autocrates étaient de tempéraments
très contraires, ils passaient le temps de leur toute-puissance à
défaire chacun ce qu'avait fait le prédécesseur. Un de ces directeurs
était Paul Dalloz; jeune, élégant, poli et pâle, avec la moustache
soyeuse, de courts favoris et des cheveux noirs coquettement bouclés au
fer, il avait la voix douce et le regard voilé sous de longs cils.
Son plus grand titre de gloire était exposé dans son cabinet
directorial: reliés en vert, les nombreux in-folios du répertoire de
jurisprudence de son père, Désiré Dalloz.
L'autre chef du _Moniteur_ s'appelait Turgan. Trapu, nerveux, brutal,
mal embouché, tout l'opposé enfin du dandy qu'était Paul Dalloz. Turgan
avait étudié la médecine et affectait les allures et le parler d'un
carabin; il était très autoritaire, violent et vaniteux, mais bon
garçon tout de même.
Paul Dalloz avait un très somptueux appartement dans l'hôtel du
_Moniteur_, 13, quai Voltaire; mais, sa quinzaine directoriale
terminée, il devait le céder à Turgan. Sa véritable résidence était
située dans le parc de Neuilly: une maison charmante, au milieu d'un
beau jardin.
Pour ne se laisser surpasser en rien par son collègue, peut-être,
Turgan avait installé, lui aussi, sa famille à Neuilly, du côté de
Longchamp. Or, ces deux êtres, qui ne s'entendaient jamais sur rien,
étaient parfaitement d'accord sur ce point: décider Théophile Gautier à
venir, comme eux, habiter Neuilly.
Mais mon père ne se laissait pas persuader, malgré tous les avantages
qu'on lui vantait: le voisinage du bois de Boulogne, les charmes de la
rivière, la vie à meilleur compte, l'air pur, l'impression de la vraie
campagne à vingt minutes à peine de Paris: Dalloz les mettait juste à
parcourir la distance du parc de Neuilly au quai Voltaire, et cela sans
forcer l'allure de son cheval, et Turgan affirmait que lui faisait la
route en moins de temps encore.
--Mes chers amis, répondait mon père entre deux bouffées de cigare,
ce séjour enchanteur peut l'être, en effet, pour des particuliers
cossus, tels que vous, qui ont chevaux à l'écurie, voiture en la remise
et cocher à portée de la voix. Sauter du perron de la villa dans un
tilbury, toucher du bout du fouet la croupe soyeuse d'un pur sang, et,
vingt minutes après, jeter élégamment les rênes au valet, pour gravir
l'escalier de pierre du _Moniteur_, cela est faisable; mais pour un
simple galapiat de lettres,--l'étymologie de galapiat semble bien être:
Gaulois à pied,--c'est une autre affaire. Il faudra me soumettre au
bon plaisir de l'omnibus, attendre au bord du trottoir, les pattes
dans la crotte, son passage, et subir les cinquante-cinq minutes
réglementaires de trimbalage, et encore s'il ne passe pas complet,
auquel cas je piétinerai sous la pluie et le vent à n'en plus finir!
Là-dessus, les deux directeurs l'accablaient de reproches affectueux:
comment pouvait-il s'imaginer, qu'étant ses voisins, ils le
laisseraient aller en omnibus, tandis qu'ils iraient en voiture?...
--Je viendrai vous chercher chaque jour, cher maître, disait Dalloz, et
je vous ramènerai.
--Me prends-tu pour un pignouf? clamait Turgan; me crois-tu capable
de te laisser patauger et attraper des rhumes de cerveau, pendant
que j'aurai les pieds au sec dans une bonne guimbarde?... D'abord tu
n'auras pas besoin de venir tant que ça au _Moniteur_: nous irons
cueillir ta copie chez toi, et on te dépêchera des larbins, qui
t'apporteront les épreuves et attendront, pour nous les rapporter
corrigées.
Mon père hochait la tête, très peu convaincu de la réalisation de
toutes ces belles promesses; mais il était forcé de reconnaître
qu'habiter une petite maison à soi avait un certain charme; que
l'absence de voisins, et surtout l'abolition du concierge étaient à
considérer; de plus, la distance débarrasserait des importuns, et
Neuilly comptait déjà des habitants de choix.... Le petit Dumas,
comme on appelait toujours Alexandre Dumas fils, y habitait; Charles
Baudelaire avait un pied-à-terre mystérieux dans l'avenue même; Edmond
About se faisait installer un grand chalet du coté de Longchamp;
sans parler de nobles mondaines qui venaient passer l'été dans leurs
propriétés et organisaient des fêtes fort agréables.
Mon père finit par céder: il donna congé de l'appartement, après avoir
visité la petite maison qui était à louer au n° 32 rue de Longchamp, et
que Turgan avait découverte.
Elle était bien lointaine, bien petite, bien médiocre; mais le jardin
était très séduisant, et mon père signa le bail qui l'exilait de Paris.
* * * * *
Ce fut par un après-midi d'avril ensoleillé que nous quittâmes
l'appartement, bouleversé et à moitié vide déjà, de la rue de la
Grange-Batelière. Un fiacre à deux chevaux nous attendait au bord du
trottoir, sur lequel beaucoup de nos meubles en désarroi, parmi une
jonchée de paille, gênaient la circulation.
Les colis les plus précieux furent placés sur la voiture; Annette, la
cuisinière, chargée d'un lourd panier contenant un dîner tout prêt,
s'assit à coté du cocher; ma mère, ma sœur et moi nous montâmes dans
la voiture, où Marianne, notre femme de chambre alsacienne, nous
rejoignit bientôt; elle portait avec la plus grande sollicitude et
toutes sortes de précautions, don Pierrot de Navarre, l'angora blanc
chéri de tous, enfermé dans un panier.
Le véhicule pesant gagna les boulevards, grimpa, sans hâte, l'avenue
des Champs-Elysées, atteignit enfin l'avenue de Neuilly, où il se
traîna. Don Pierrot, qui en était à son premier voyage, disait son
angoisse en quelques miaulements plaintifs, et le cocher se retournait
vers nous pour demander d'une voix enrouée où était la rue de Longchamp.
--C'est la dernière à gauche, avant le pont de Neuilly! criait ma mère.
Ma sœur et moi nous n'avions pas vu la maison, nous ne savions pas où
nous allions; mais nous étions bien amusées par la nouveauté. Cette
avenue, si large, si longue et si déserte, nous paraissait imposante.
Enfin la voiture tourna; le point de vue changea brusquement et d'une
façon peu agréable; le cocher retint ses chevaux, qui trébuchaient, sur
une pente raide, dont les pavés inégaux nous cahotèrent violemment: on
s'engageait dans une rue étroite, entre des maisons basses, noires et
sordides, hors desquelles le bruit, peu habituel, d'une voiture fit
surgir des femmes en camisole et une nombreuse marmaille ébahie.
Mais bientôt ce pâté de maisons ouvrières fut dépassé, la pente se
nivela et l'on roula, plus doucement, sur de la terre battue. A droite,
des murs de jardins et des maisonnettes bourgeoises. A gauche, à perte
de vue, un parc verdoyant, clôturé seulement par un muret surmonté
d'un treillage vermoulu: ce sont là les jardins de la fameuse maison
d'aliénés du docteur Pinel. Devant le muret, un fossé se creuse tout
empli d'arbustes, d'acacias et d'herbes folles; sous les orties et les
ciguës en fleur, de vieux tessons et des débris de vaisselle miroitent.
Le fiacre s'arrêta, de l'autre côté de la rue, et nous sautâmes vite
sur l'étroit trottoir, bosselé de gros pavés qui vous tortillaient les
pieds, très impatientes de voir enfin notre nouveau logis.
Il est plus banal encore que nous n'avions pu l'imaginer: la maison
s'aligne le long du trottoir, et la porte à deux battants, peinte en
vert, s'ouvre, au ras du sol, entre deux fenêtres; mais celle de droite
n'est là que pour la symétrie: c'est une fausse fenêtre dont les volets
clos, peints en blanc, ne s'ouvrent pas. Des barreaux protègent celle
de gauche contre l'escalade facile, qui ne serait qu'une enjambée. Un
revêtement de pierraille spongieuse jaune et roussâtre, hérisse le
mur à hauteur d'homme: c'est le seul essai d'ornement sur le blanc
gris de la façade. Au premier, trois fenêtres, avec des persiennes, au
lieu de volets pleins comme au rez-de-chaussée; puis, au-dessus, des
mansardes. D'un côté, la maison joint un mur percé d'une grille en
fer, que flanquent deux piliers, et d'une petite porte qui donne sur la
cour.
Celle de la maison est grande ouverte, pour le va-et-vient des
déménageurs, et, aussitôt qu'on l'a franchie, la disposition du logis
est comprise d'un coup d'œil. C'est très simple: le vestibule et
l'escalier le partagent en deux; à gauche, le salon, qui occupe toute
l'épaisseur de l'édifice,--ce qui n'est pas encore grand'chose;--à
droite, deux portes, celle de la cuisine d'abord, puis celle de la
salle à manger; au fond, l'escalier.
--Montez don Pierrot là-haut, sans ouvrir le panier! crie ma mère, qui
règle avec le cocher.
Au premier, sur un petit palier, trois portes, deux à droite, une seule
à gauche: c'est par celle-ci que nous entrons dans la pièce qui va être
la chambre de mon père. Tout de suite, du côté opposé à la façade, une
glace sans tain, au-dessus de la cheminée, attire les regards: c'est un
lumineux tableau de verdure; de grands peupliers sur le ciel bleu, un
fouillis de feuillages nuancés....
Vite, un tour de clé à la porte, pour que don Pierrot ne se sauve pas,
et nous dégringolons l'escalier, afin de nous jeter dans cet inconnu,
de prendre possession du jardin. C'est par la salle à manger qu'on y
accède: une double porte vitrée, juste au-dessous de la glace sans tain
que nous venons de voir, s'ouvre sur la cour. De ce côté, la cour
devient terrasse, une terrasse large, très longue, pavée, et bordée,
sur le jardin en contrebas, par un mur, qui forme parapet, à droite et
à gauche d'un escalier de pierre. Du haut des marches, on embrasse le
jardin dans son ensemble: il paraît immense, un parc infini: car les
petits treillages, verdis de mousse, qui le limitent, sont invisibles.
L'escalier, assez raide, descend entre deux talus de gazon; des vases
de fonte l'ornent de marche en marche.
En bas, au bord d'une pelouse toute neuve, d'un vert délicieusement
tendre, un cerisier a des fleurs, ce qui nous arrache des cris de
joie; puis nous nous lançons en courant sur la pente douce de l'allée.
Tout est fin et léger encore, beaucoup d'arbres n'ont presque pas de
feuilles et, à travers le réseau des branches, on voit des lointains
de verdures plus claires, des taillis, des pelouses, de grands arbres
magnifiques, des fuites de perspectives attirantes, mais qui garderont
leur mystère puisqu'elles appartiennent à des enclos voisins.
Là-bas, tout au fond, la Seine doit couler derrière la colonnade des
hauts peupliers.
Un bonhomme, à dos rond, qui ratisse le gravier des allées, nous salue
d'un clignement d'yeux. Ce doit être le père Husson, jardinier du
propriétaire, et qui, sans doute, va devenir le nôtre.
Au retour, quelque chose que nous apercevons tout à coup, nous
intrigue: c'est une voûte sombre, qui apparaît comme un tunnel de
chemin de fer, au bout d'une allée, à droite de l'escalier, là où finit
le talus. Nous nous approchons; mais il fait bien noir là-dessous,
nous n'osons pas risquer une exploration. D'ailleurs, on nous rappelle
en haut: mon père, qui était resté à Paris pour surveiller la seconde
escouade de déménageurs, vient d'arriver.
Dans la salle à manger, le buffet et la table sont déjà installés, le
couvert est mis.
Elle n'est pas bien grande, cette salle, que je n'ai pas regardée tout
à l'heure. Du plancher à mi-hauteur, une boiserie peinte, d'un ton
sanguinolent qui veut imiter l'acajou, revêt les murs; deux fenêtres
donnent sur la cour, très proches l'une de l'autre; à droite de la
porte vitrée, dans un pan coupé qui forme niche, un poêle; à gauche, le
pan coupé est rempli par deux placards superposés.
Mon père s'assied à table, à la place qu'il occupera toujours
désormais, entre les deux fenêtres; le dossier de sa chaise touche
presque le mur.
--Ma foi, dit-il, je ne suis pas fâché de m'asseoir, depuis ce matin
que je suis debout!... Les tibias me sortent par les yeux.
Il a l'air, en effet, très las, et surtout triste.
--Père, qu'est-ce que tu as?... tu n'es pas content?...
--D'abord, je suis moulu, farci de poussière, et ensuite, dépaysé,
désorienté, hors de mon assiette. J'ai horreur des bouleversements et
de tout ce qui prend fin. Toi, qui n'en es qu'aux premières étapes de
la vie, tu ne peux peut-être pas comprendre cela; mais quitter même un
endroit où l'on n'a pas eu beaucoup d'agrément, où l'on a trimé ferme
et enduré pas mal d'embêtements, c'est un arrachement pénible. Toutes
sortes de fils invisibles se cassent, dans cette atmosphère où vous
avez tissé lentement votre vie; vos idées, vos rêveries, vos peines
et vos joies, pendant des années, ont imprégné les murs, enveloppé
les objets, formé ce capitonnage particulier qui fait le bien-être du
chez-soi: tout cela est disloqué, dispersé, détruit, il faut du temps
pour que cela se refasse. Et puis, c'est une période de l'existence que
l'on tranche, brusquement, pour la jeter dans le passé.
Si je comprenais, moi, qui avais été tant de fois transplantée!... Mais
je pensais que la peine était surtout d'être séparé de ceux qu'on aime,
et c'est ce que je ne sus pas exprimer.
--Cependant, ajouta mon père, je ne tiens à rien et j'adore les
voyages; arrange cela comme tu voudras: l'homme est plein de
contradictions!
Marianne apporta la soupe, une julienne fumante et qui embaumait.
Annette avait tenu à honneur que son dîner fût aussi bon, ce jour-là,
qu'à l'ordinaire, et n'avait préparé, à l'avance, que des mets qui
gagnent à être réchauffés, ou qui sont meilleurs froids. Nous prenons,
à table, les places que nous occuperons chaque jour: moi, à la droite
de mon père, ma sœur à la gauche, ma mère à côté de ma sœur. Tout un
demi-cercle reste vide.
Nous sommes tous un peu gênés, à ce commencement de dîner, affectés par
ce changement si brusque, ce milieu nouveau, ces murs nus, ce parquet
terne où traîne de la paille.
Ma mère récrimine contre les méfaits probables des déménageurs, elle
énumère les objets cassés ou écornés, ceux qu'on ne retrouve pas.
Mon père conclut:
--La sagesse des nations l'affirme: «Trois déménagements valent un
incendie».
Tout à coup, une lueur empourpre la chambre; à travers les vitres nues,
des traînées rouges courent sur la table, sur nos mains, montent le
long de la muraille.
--Qu'est-ce que c'est?... le feu?...
Et nous voici tous sur la terrasse; la serviette à la main.
C'est le soleil couchant, qui incendie le ciel, et ce spectacle inusité
nous cause une extrême surprise. La pourpre et l'or se fondent, sous
des nuages qui flambent, derrière le rideau des grands peupliers, dont
les silhouettes prennent une couleur intense de velours loutre. Toutes
les ramilles des arbres sont visibles, noires sur cette lumière et
laissent fuser çà et là des jets de feu.
Mon père a mis son monocle, pour ne rien perdre de la vision.
--C'est superbe! s'écrie-t-il; le tableau se compose on ne peut mieux,
et il est fort heureux que le soleil se couche de ce côté-là. Nous
autres, Parisiens, nous finissons par oublier l'astre du jour et
ne plus nous soucier des beaux effets qui accompagnent chaque soir
son départ: nous ignorons les soleils couchants et la splendeur des
crépuscules....
Une brise fit s'incliner, à plusieurs reprises, les hauts peupliers,
dans un lent mouvement silencieux.
--Ils ont vraiment l'air de nous saluer, pour nous souhaiter la
bienvenue! dit mon père. Eh bien! je me sens débarbouillé de toute la
poussière par ce bain de lueurs, particulièrement superbes, et je crois
que le mouvement de ces grands plumeaux, balaye les toiles d'araignées,
tissées dans mon esprit par la mélancolie des regrets.
* * * * *
Nous nous promenons, ma sœur et moi, sur la terrasse, le long du
parapet, quand tinte la clochette que fait sonner, en s'ouvrant, la
petite porte de la cour, fermée seulement au pène, qui donne sur la rue
près de la loge du jardinier.
Nous nous retournons, pour voir qui vient.
Deux messieurs, que nous ne connaissons pas, sont entrés. L'un,
mince, grand, avec des cheveux blonds très frisés, une fine moustache,
le teint sombre, presque de la même couleur que les cheveux; l'autre
plus gros, très brun, les joues bleues, d'épais sourcils, de grandes
oreilles et une grande bouche.
Ils s'avancent en se dandinant, les mains dans les poches, et regardant
tout, autour d'eux.
--Est-ce que Théo est là? nous demande le brun.
--Non, il est à Paris. Maman est sortie aussi! Nous sommes seules à la
maison.
--C'est ça, la maison? dit le grand blond en la désignant d'un geste de
la tête. Et voici le jardin; ajoute-t-il en se rapprochant lentement du
parapet.
Son compagnon le rejoint, et ils restent là, plantés, sans mot dire,
paraissant très absorbés dans la contemplation du jardin, mais ayant
l'air aussi de penser à autre chose. Le brun tient sa canne en fusil,
le blond pose alternativement son index sur l'une ou l'autre de ses
narines.
Appuyées l'une à l'autre, ma sœur et moi, nous nous poussons le coude,
en nous communiquant des yeux, les impressions que nous causent ces
singuliers visiteurs. Le blond, qui nous regarde en dessous, surprend
le geste.
--Hein! vous ne nous connaissez pas, dit-il; vous vous demandez:
«Qu'est-ce que c'est que ces bonshommes-là?» Eh bien, moi, je vous
connais: voilà Judith, et voilà Estelle.
Il rit, découvrant des dents très blanches, un peu projetées en avant.
Puis il se replonge dans son mutisme, la tête baissée, les sourcils
froncés, ses yeux, d'un bleu mat, regardant comme sans voir.
Tout à coup, il les lève vers nous et nous jette cette question
saugrenue:
--Savez-vous renifler?
Nous croyons avoir mal entendu, mais il ajoute, en riant de notre
stupéfaction:
--C'est très utile, quand on a oublié son mouchoir.
--Je ne sais pas, moi! dit ma sœur, d'un air narquois; comment fait-on?
--Comme ça!...
Nous tournons le dos à ces messieurs, décidément bien singuliers.
--Faites-nous voir le rez-de-chaussée, dit le personnage brun de sa
voix de basse.
Nous montons les deux marches, qui précèdent la porte vitrée, pour leur
montrer la route.
La salle à manger n'a plus l'air si petite, maintenant que les rideaux
drapent les fenêtres, que l'or des cadres rit sur les murs, et que les
peintures y creusent des profondeurs. A travers les glaces du buffet,
reluit une très belle argenterie ancienne: plateaux, théière, hanaps,
coupes, objets d'art. Sur le poêle est posée une fontaine en vieux
Rouen, qui emplit toute la niche; on y voit, sur un fond blanc, des
tritons et des sirènes cambrant leurs torses.
Le monsieur blond va droit à un tableau qui représente des prunes.
--Mais c'est un Saint-Jean, cela! s'écrie-t-il, et en voilà un autre
là-bas: des roses! J'aime mieux les prunes!
Nous traversons le vestibule pour entrer dans le salon.
En face de la porte, il est prolongé en reflet par une haute glace
placée au-dessus d'une console dorée, sur laquelle est posé le buste en
bronze de Lucius Verus. Les meubles Louis XIV, couverts de leur lampas
rouge, font bon effet, rangés le long des murs, qui disparaissent sous
les tableaux grands et petits. Sur la cheminée, dont la glace sans
tain laisse voir d'épaisses verdures, la pendule de Boule arrondit
son cadran aux chiffres bleus entre deux beaux vases à long col, en
porcelaine de Chine blanche, illustrée de guerriers; mais leur monture
dorée, ornée d'amours et de guirlandes, qui leur ajoute un bec et une
anse, change complètement leur style.
Du côté de la rue, dans le coin sombre, près de la fenêtre, s'allonge
un immense fauteuil en damas pourpre, qui fait penser à une baignoire.
L'autre encoignure est emplie par un piano d'Érard, de forme surannée,
carré et plat, sur lequel s'entassent toutes sortes de livres et de
partitions.
Mais les visiteurs inconnus donnent toute leur attention aux tableaux.
La _Lady Macbeth_ et _le Combat du Giaour_ de Delacroix, _la Panthère
Noire_ de Gérôme, les Diaz, les Rousseau, les Leleux, les intéressent
vivement.
Devant la console est posée, sur un socle de bois noir, une statue en
bronze, demi-nature, représentant une femme assise, qui tient un masque
ricanant, et qui pleure, désespérément, le menton dans sa main.
--De qui est-ce, cela? demanda le grand brun.
--De Préault. C'est la _Comédie humaine_, un projet, je crois, pour le
tombeau de Balzac; mais ça n'a pas servi, et Préault l'a donné à mon
père.
--Elle a l'air joliment embêtée, la pauvre dame! tandis que son masque
se fiche d'elle, dit le monsieur blond. Jean qui pleure et Jean qui
rit!...
Brusquement il cherche la sortie:
--Car nous ne sommes pas entrés par la vraie porte....
Dans la rue, ils nous tendent la main.
--Nous reviendrons, dit le personnage brun.
--Moi, j'habite là, presque en face de la rue de Longchamp, de l'autre
côté de l'avenue. Vous voyez, nous sommes voisins. Dites à papa, que
ceux qui sont venus pour le voir, c'est le père Lavoix et le petit
Dumas....
* * * * *
La maison s'arrange peu à peu: tout le monde y met la main. Marianne se
multiplie, coud des rideaux, plante des clous, dégringole et remonte
l'escalier vingt fois dans une heure.
Mon père a mis son monocle carré devant son œil et le retient d'un
froncement de sourcil. Il surveille le travail, dirige la belle
ordonnance des tableaux, d'après le principe établi: «Toujours aligner
les cadres par le bas.»
Mais il est difficile de suivre la règle, sans exception. Il y a trop
de choses à placer et certaines toiles se logent si bien dans les vides!
Déjà, les murs de l'escalier disparaissent sous les gravures et les
esquisses: c'est très gai et on ne peut s'empêcher de flâner, en se
laissant glisser le dos à la rampe, lorsqu'on descend. L'histoire
d'Othello, racontée par Théodore Chasseriau en nombreuses eaux-fortes,
qu'encadre une bande d'or grenu, se déroule de marche en marche, et,
avant d'avoir lu le drame, je savais par cœur toutes les légendes des
scènes illustrées.
Il y a aussi une gravure d'après le _Laocoon_, une tête de _Léda_ plus
grande que nature, très violacée, et qui lève de gros yeux humides vers
le Cygne; une délicieuse _Charlotte Corday_, dont nous voudrions bien
avoir le bonnet pour nous en coiffer _Hamlet_, qui crie: «Un rat! un
rat!» et tant d'autres choses, qu'on ne finit pas de voir....
Les deux chambres, à gauche du palier, n'en forment plus qu'une: mon
père a fait abattre la cloison, qu'il a remplacée par un rideau, en
reps grenat sombre. Il est ainsi un peu plus à l'aise. Son grand lit
Louis XIII, à colonnes torses, à baldaquin en chêne découpé à jour
est placé dans l'angle, près de la fenêtre de la rue qui fait face à
la glace sans tain. Le côté donnant sur le jardin est son cabinet de
travail, qu'il peut isoler en fermant le rideau. Il y a installé la
bibliothèque des livres reliés, et pendu aux murs les tableaux qu'il
préfère. Mais tant de livres ne trouvent pas leur place; tant de toiles
vont rester par terre!... La maison est trop petite. On va essayer de
l'agrandir un peu.
Après des pourparlers avec le propriétaire, on a obtenu la
permission--à la condition de tout payer, bien entendu!--d'embellir
son immeuble, en surélevant une partie du second étage pour construire
un atelier. Les ouvriers y sont déjà. Ce ne sera pas long. L'atelier,
placé au-dessus du salon, à deux étages de distance, doit être de la
même dimension: il n'aura pas d'ouverture sur la rue, mais un vitrage
tiendra toute sa largeur du côté des grands peupliers.
Au jardin, bien fleuri maintenant, il y a un hamac, suspendu à deux
acacias; une tonnelle, couverte de vigne, avec des ébauches de raisin,
sous laquelle on prend quelquefois le café. Le tunnel inquiétant n'a
plus de secrets pour nous. Il passe sous la terrasse et rejoint le
sous-sol de la maison,--un large cellier, où des cloisons de chêne
forment, d'un côté, deux caves fermées à clé.--Le long du tunnel sont
rangés des pots à fleurs vides, la brouette et les outils du jardinier.
Le poulailler est auprès, adossé au mur: une vingtaine de volailles
s'ébattent dans un carré treillage; les plus remarquables sont des
poules nègres, toutes blanches, mais qui laissent voir une peau bleue
comme les prunes de Monsieur, quand on souffle dans leurs plumes, qui
sont des poils.
Don Pierrot de Navarre est très heureux de son nouveau séjour: il
bondit sur les pelouses, court après les papillons et s'intéresse
beaucoup aux mœurs des oiseaux. Une chatte abandonnée a été recueillie
et appelée Grognette. Il y a eu mariage entre elle et Pierrot, qui
est père d'une jolie houppe à poudre de riz, laquelle à été nommée
Séraphita.
* * * * *
Et Mlle Huet, notre institutrice au nez bourbonien?... qu'était-elle
devenue? Elle avait disparu, dans ce bouleversement. Certainement, on
avait assez d'elle. Le départ de Paris était un prétexte merveilleux
de rupture et on ne le laissa pas échapper. Mais on ne nous expliqua
rien. Mlle Huet ne revint pas, et on ne parla plus d'elle.
Nous avions repris, tout naturellement, notre vie de libre flânerie:
tant de choses nous occupaient, si nouvelles encore! Et quand nous
étions seules à la maison, fatiguées de tourner dans le jardin, de
regarder les poules et d'aller voir vingt fois dans leur nid si elles
avaient pondu, nous cédions aux instances de Marianne, qui nous
suppliait de venir lui lire, un peu, comme autrefois.... Nous nous
installions dans la cuisine, car Annette, la cuisinière, quoique moins
lettrée que Marianne, voulait entendre aussi.
Annette était une petite personne mignonne et grassouillette, avec une
poitrine rebondie, très serrée dans son corset, et un cou blanc sur
lequel le menton se doublait quand elle baissait la tête; propre, un
peu compassée et très susceptible, elle se fâchait pour rien.
Nous nous asseyions sur le rebord de la fenêtre ouverte, cette fenêtre
donnant sur la cour, par laquelle nous passions si souvent, en des
sauts prodigieux, et que les bonnes, revenant de la pompe, enjambaient
péniblement.
C'était toujours George Sand qu'il fallait relire, et comme, à la fin,
nous en étions lassées, nous imaginâmes déjouer quelques scènes des
romans: c'était plus nouveau et bien plus amusant. Dans _Valentine_
surtout, nous étions superbes, Marianne ne pouvait cacher son émotion:
son petit nez en trompette frémissait, entre ses belles joues rouges,
et ses jolis yeux noirs s'emplissaient de larmes. Annette elle-même
était captivée: debout, la cuiller de bois à la main, elle semblait
changée en statue. Mais c'était toujours elle qui rompait le charme:
--Ma julienne qui bout trop vite! s'écriait-elle tout à coup. Vous me
rendez folle avec vos histoires!...
Et nous nous sauvions, pour aller lire quelque livre moins connu.
Mon père proclamait que la lecture est la clé de tout, et que la chose
la plus merveilleuse, c'est qu'un enfant puisse apprendre à parler
et à lire: aussi laissait-il la bibliothèque à notre disposition et
nous poussait-il à y fouiller souvent. Nous avions déjà énormément lu.
Après Walter Scott et Alexandre Dumas, c'étaient Victor Hugo, Balzac,
Shakespeare,--à mesure que paraissait la traduction de François-Victor
Hugo,--et, à travers le merveilleux style de Baudelaire,--Edgar Poë,
qui nous passionnait spécialement.
Notre ardeur à dévorer les livres enchantait mon père, mais «les
personnes sérieuses» trouvaient ce genre d'éducation parfaitement
absurde et même criminel. Il n'aimait pas la discussion et ne savait
guère imposer sa volonté. C'est pourquoi, à regret, il nous laissa
mettre dans des pensionnats dont on lui vantait les mérites, l'avenue
de Neuilly ayant le monopole des institutions de premier ordre.
Externes d'abord, nous allâmes chez madame Liétard, une noble personne,
qui, par amour des enfants et pour se consoler de la perte des siens,
avait fondé cet établissement, où l'on était vraiment gâté plus que
chez soi; puis pensionnaires, chez une madame Biré. Elle portait une
perruque bouclée,--«un tour en acajou ronceux», disait mon père, qui
avait une aversion spéciale pour cette dame.
Ces tentatives ne furent pas de longue durée: mon père trouvait
vraiment la maison trop déserte et trop triste, sans le mouvement et le
bruit que nous y mettions et, pour être sûr de nous garder, il eut un
jour une triomphante idée, celle de faire lui-même notre éducation:
--J'en suis aussi capable que vos sous-maîtresses!... Et, bien que je
ne sois pas même bachelier, si vous en saviez autant que moi, il me
semble que ça ne serait pas mal.
Le principe ordinaire d'instruction qui consiste à entasser pêle-mêle
dans la mémoire des notions succinctes sur toutes sortes de sujets lui
semblait absurde:
--La science abrégée, et l'histoire ramenée à un point de vue général,
n'intéressent pas, disait-il, et c'est pour cela que tout ce que l'on
apprend en classe est si vite oublié. Ce travail si pénible, à un âge
où l'on a un besoin impérieux d'activité physique, est, la plupart du
temps, absolument perdu et l'on eût mieux fait de laisser les enfants
jouer aux barres ou au cheval fondu, ce qui leur eût au moins procuré
de l'agrément et donné de la vigueur. Il vaut mieux savoir une seule
chose, à fond, que d'apprendre par cœur la liste de toutes celles qu'on
ne saura jamais.
Il ne voulait donc enseigner qu'une seule chose à la fois et, cherchant
quelle était la science la plus utile à connaître, celle par où il
fallait commencer, il décida que c'était l'astronomie.
Alors, lui, le forçat de la «copie», lui qui détestait par-dessus tout
écrire, même la plus courte lettre, il se mit à rédiger, chaque jour,
une petite leçon, où il résumait, de la façon la plus claire, les
premiers principes de la mécanique céleste. Cela faisait, de sa fine
écriture, quinze à vingt lignes, sur une feuille de papier à lettre.
Il développait, de vive voix, la leçon, que nous devions apprendre par
cœur. De Paris, il nous apportait des images coloriées, enchâssées dans
du papier noir, et transparentes. On y voyait le système solaire, les
planètes et leurs satellites, Saturne avec ses anneaux, la lune et les
éclipses. Cela nous intéressa énormément, à tel point même que, pour
ma part, je trouvai bientôt la leçon trop courte, et j'en réclamai de
plus longues, avec cette violence qui m'avait valu naguère le surnom
d'Ouragan. Je voulais toute l'astronomie, tout de suite, et non pas
miette à miette, comme cela, et jour à jour.
«Épilepsie--Catalepsie», avait coutume de dire mon père, pour
définir mon caractère d'alors, qui me faisait tantôt exaltée et
enthousiaste, tantôt morne, indifférente et dédaigneuse: il m'incitait,
charitablement, à choisir un terme entre ces deux extrêmes. Mais je
lui répondais que c'était là une idée digne d'un classique, et qu'un
romantique comme lui savait bien que rien n'est plus bourgeois que le
juste milieu.
Cette fois, il favorisa «l'épilepsie», en me livrant les meilleurs et
les plus récents ouvrages sur l'astronomie.
Ce fut une vraie passion qu'il éveilla en moi. Il n'était plus question
que de cela; je travaillais du matin au soir; les livres les plus
arides, les plus obscurs ne me rebutaient pas, je m'acharnais à les
comprendre, et bientôt je fus singulièrement renseignée sur les choses
du ciel.
Mon père me fit alors cadeau d'un télescope, ce qui faillit me rendre
folle de joie. C'était un bon instrument, qui permettait de voir les
taches du soleil, les anneaux de Saturne, les satellites des planètes
et les montagnes de la lune. Il était enfermé dans une boîte noire qui
ressemblait assez à un cercueil d'enfant.
La nuit, à l'heure du lever des planètes, quand tout dormait dans la
maison, je sortais de mon lit, et, avec mille précautions pour ne rien
faire craquer, je descendais l'escalier. Dans le salon, je cherchais à
tâtons le télescope, dont je connaissais bien la place, et j'empoignais
la boîte très lourde que je pouvais à peine porter. C'était toujours la
porte-fenêtre de la salle à manger qui, en grinçant, me trahissait: les
volets, qu'il fallait pousser avec force, avaient, en s'ouvrant, une
sorte de miaulement très particulier, que je ne pouvais éviter.
Aussi à peine avais-je monté le télescope sur son pied de cuivre, au
bord de la terrasse, le seul endroit d'où l'on vit bien le ciel, que ma
mère apparaissait, en chemise de nuit, une bougie à la main, dans le
cadre de la porte.
--Qu'est-ce que tu fais là?...
--Je note la position des satellites de Jupiter.
--C'est une jolie heure pour réveiller les gens et courir la
pretentaine!
--Est-ce ma faute si les étoiles ne brillent pas en plein midi?
--Tout cela est bel et bon, mais tu vas aller les voir dans ton lit.
Et il fallait remettre le télescope dans sa boîte noire, sans avoir vu
Jupiter....
* * * * *
Dès le matin, quand nous dormons encore, retentissent dans la maison
des déclamations bizarres et d'extraordinaires chansons.
C'est le père, qui, toujours levé bien avant les autres, charme sa
solitude, et essaie aussi, sans en avoir l'air, de tirer les paresseux
de leur sommeil.
Il s'ennuie tout seul, et surtout il a faim. Pourtant il professe le
plus profond mépris pour ce que l'on appelle «le petit déjeuner»: il
veut le grand, tout de suite. Après douze ou quatorze heures de jeûne,
son appétit réclame autre chose que ces fallacieuses tisanes que
l'on vous apporte au lit, comme à des malades, avec quelques minces
feuilles de mie de pain beurrées. Il lui faut des nourritures autrement
substantielles: le large bifteck, épais de trois doigts, et le copieux
macaroni. Mais il lui est impossible d'obtenir ces choses avant dix
heures: personne n'est prêt, la cuisinière ne peut pas arriver, elle
prétend que les fournisseurs n'ouvrent pas leurs boutiques assez tôt.
Alors il chante, pour tromper sa faim.
Son répertoire est des plus variés et des plus étranges, et on ne sait
pas d'où il lui vient; sauf pour quelques fragments des romances de
Monpou, populaires pendant la jeunesse des romantiques, et quelques
couplets de vaudeville, remarquables par leur bêtise, on ne retrouve
pas les origines. D'ailleurs, cela n'est jamais complet: il n'a retenu
que la phrase la plus baroque, le couplet le plus niais. Il a la voix
juste,--n'en déplaise à la légende,--sans beaucoup de timbre, mais il
sait l'enfler et la rendre tonitruante, quand on n'a pas l'air de
vouloir s'éveiller.
On entend ce fragment, dit de l'accent traînard spécial aux pauvresses
qui chantent dans les cours:
Otons nos bas, mettons-nous presque nue:
C'est pour ma mère, il me respectera....
Une complainte d'assassin succède, sans transition:
A l'Abbaye de Monte-à-r'gret,
Du Paradis l'on est tout près ...
Ou bien, c'est une mélodie caverneuse des plus énigmatiques:
Léonore avait un amant
Qui lui disait: «Ma chère enfant,
J'éclaterai comme une bombe!
Je ressemble aux bénédictins,
Qui s'en vont tous les matins
Creuser leur tombe ...
Je crois que ce morceau faisait partie d'un opéra qu'il avait voulu
composer, paroles et musique, pour le théâtre qu'il avait construit
lorsqu'il était adolescent.
Quand le temps menaçait, il redisait, à n'en plus finir, cette
incantation de berger qu'il avait entendu chanter autrefois par une
vieille fileuse, à Maupertuis, où il allait passer les vacances:
Pleut, pleut, mouille, mouille ...
C'est le temps de la grenouille:
La grenouille a fait son nid
Dans l'étable à nos brebis;
Nos brebis en sont malades
Nos moutons en sont guéris ...
D'autres fois, c'était ce pseudo-cantique, qui le ravissait:
Tout le monde pue
Comme une charogne,
N'y-a, n'y-a, n'y-a que mon Jésus
Qui ait l'odeur bogne!...
il prononçait «bogne», au lieu de «bonne», à cause de la rime.
Quand il avait assez de chanter, il déclamait. Ceci entre autres:
J'aime les bottes à l'écuyère
Et les pantalons de tricot...,
Et les romans de Walter Scott,
Il faut en avoir deux paires!...
Enfin l'on descendait à table. Le macaroni quotidien tordait dans le
plat ses anneaux dorés de beurre et grumelés de parmesan; le juteux
faux-filet saignait sur le persil, tout frais cueilli au jardin. Le
lion affamé se calmait.
Il aimait que l'on fût gai au déjeuner, que l'on y vînt avec des
visages souriants, des mines reposées et bienveillantes. Rien ne
le tourmentait comme de découvrir un pli de maussaderie ou de
préoccupation sur les figures, et il fallait lui expliquer longuement
les motifs d'ennui ou d'inquiétude, pour qu'il pût les détruire au
plus vite, si c'était possible. Quand l'air grognon persistait, il
arrangeait les bouteilles sur la table, y appuyant un journal pour se
faire un paravent et ne pas voir.
On se fâchait quelquefois de son insistance à étudier les plus fugitifs
mouvements des traits, qui la plupart du temps n'avaient pas de cause
explicable: alors il nous reprochait avec véhémence de ne pas lui
rendre la pareille, de ne pas chercher à nous rendre compte, d'après
sa physionomie, de l'état de son humeur et de sa santé. Et il nous
répétait la légende du pain à cacheter vert, qu'il avait gardé trois
jours au milieu du front, sans que personne le vît.
--Moi, j'ai la bosse de l'approbativité, disait-il; si vous saviez la
phrénologie et si vous tâtiez mon crâne, vous verriez tout de suite
que cette proéminence est presque monstrueuse chez moi. J'ai le besoin
d'être approuvé, en tout et par tous, même par les bonnes, même par
le chat. Je suis opprimé et malheureux à la moindre opposition, au
plus petit désaccord, et la mauvaise humeur me semble toujours dirigée
contre moi.
--Même quand on n'a pas faim, tu crois que c'est par méchanceté!
--Évidemment! Et j'ai raison. C'est une façon détournée, mais perfide,
de faire ressortir mon appétit, de me faire paraître un goinfre,
un glouton, un mâche-dru, capable de s'empiffrer plus que Gamache,
Gargantua et l'ogre du _Petit Poucet._
Souvent, au milieu de ces belles discussions, Dumas fils, qu'on n'avait
pas entendu sonner, entrait et nous contemplait de la porte.
--Quelle drôle d'heure pour déjeuner! grognait-il.
Et il allait s'asseoir dans un coin, près d'une des fenêtres.
Alors mon père essayait de lui démontrer que cette heure était la
meilleure possible pour prendre le premier repas, le seul sérieux;
qu'elle avait l'avantage de ne pas couper la journée en deux et qu'elle
permettait, même si l'on s'accordait l'indispensable flânerie de la
digestion, de se mettre au travail, sans avoir l'estomac chargé, entre
midi et une heure, ou de commencer les pérégrinations, si l'on était
forcé de sortir.
Mais Dumas fils n'était pas du tout convaincu.
* * * * *
Un autre personnage, un vieil ami de la famille Hugo, que mon père
connaissait aussi, était venu nous voir dès les premiers jours de
notre installation à Neuilly et arrivait aussi pendant le déjeuner.
C'était M. Robelin, un architecte, propriétaire de maisons. Il en
avait à Paris, a Nevers et à Neuilly.... Nous avions visité celles-ci,
qui étaient nombreuses, et assez bizarres. Pris dans le mouvement
littéraire de 1830, très enthousiaste de romantisme, Robelin avait
voulu, lui aussi, être révolutionnaire et moyenâgeux et, pour cela, il
avait conçu le plan de maisons pas ordinaires: des toits à pic, qui
mansardaient presque tous les étages; des tourelles en poivrières, dans
lesquelles les escaliers avaient peine à tourner.... Amusantes à l'œil,
ces constructions, édifiées dans un espace restreint, étaient à peu
près inhabitables.
Cela n'empêchait pas M. Robelin d'être un homme fort agréable, un peu
avare peut-être, ou plutôt feignant de l'être pour masquer des revers
de fortune dus à des traits de générosité qu'il tenait secrets, mais,
en tout cas, un avare aimable, se blaguant lui-même et ne redoutant pas
de raconter des traits de son caractère. Par exemple, il achetait ses
souliers à la livre, dans un endroit connu de lui; il boutonnait dix
ans un veston de gauche à droite, avant de le boutonner de droite à
gauche, ce qui lui faisait, disait-il, un habit neuf; il se promenait
tous les matins au bois de Boulogne et ramassait des branches mortes,
dont il faisait des tas: plus tard, sa vieille bonne, Rosalie, allait
les ramasser, si quelques pauvresses ne les avaient pas trouvés et
emportés.
--Alors, c'est tant mieux pour elles, disait-il: je suis philanthrope
de bon cœur.
Tous les matins, donc, depuis noire arrivée, M. Robelin venait nous
voir, vers la fin du déjeuner; et, pendant de longues années, il n'a
jamais manqué à cette habitude.
Il entrait par la porte de la cour, dont on n'avait qu'à tourner le
bouton et qui sonnait en s'ouvrant. C'était pour ne déranger personne;
mais son entrée dans la salle à manger causait toujours, néanmoins,
un indescriptible tumulte et un grand émoi: il avait à sa suite un
chien de chasse blanc et gris et un vieil épagneul noir. Aussitôt la
porte vitrée entr'ouverte, les chiens se précipitaient dans la salle à
manger, où ils étaient accueillis par les jurements et les miaulements
des chats épouvantés, et par des cris de toute espèce:
--Prenez garde aux chats!... N'entrez pas!... Tenez vos chiens!...
--Ici! Stop!... Tiby, allez coucher!...
Et, quand on était parvenu à refermer la porte sur les chiens expulsés,
ils rentraient aussitôt, d'un bond, par la fenêtre, et les imprécations
recommençaient de plus belle.
Chaque jour, la scène se renouvelait, au moment où l'on servait le
café, sans que M. Robelin, en fût le moins du monde troublé.
* * * * *
_Post prandium stabis,_
_Seu passus mille meabis,_
C'est mon père qui récite ce précepte de l'école de Salerne, en nous
entraînant sur la terrasse, après le déjeuner, pour nous promener et
causer.
--Il faudrait traduire cela en vers français, dit-il, mais ça n'est pas
très commode.... Que penses-tu de ce distique, cependant?...
Après dîner, debout tu te tiendras,
Ou seulement mille pas tu feras.
--Hein! est-ce assez mirlitonesque et proverbial?
--C'est très bien!
--En tout cas, c'est exact et ça rime.
Et nous faisons les mille pas.
C'est l'heure la plus charmante de la journée, celle où le père est
vraiment à nous, et qu'il prolonge d'ailleurs autant qu'il le peut.
La terrasse est extrêmement agréable pour ces lentes promenades. A
l'angle de la salle à manger, elle s'épanouit et forme la cour, élargie
qu'elle est de toute l'épaisseur de la maison: les fenêtres, de ce
côté-là, font face au pavillon du jardinier, tout enguirlandé de vigne
vierge. Plus loin, la terrasse reprend sa largeur initiale, en longeant
la maison du propriétaire et une autre petite maison mitoyenne. Il n'y
a pas de séparation, pas de barrière; là-bas, un escalier de pierre,
qui fait pendant au nôtre, descend, lui aussi, vers les jardins, entre
des vases de fonte, où les fuchsias alternent avec les géraniums. Rien
ne gêne la vue, par-dessus le parapet, vers la fuite des allées et les
vallonnements des pelouses où penchent des abricotiers.
Le propriétaire, un M. Achard, lapidaire, qui habite Paris, ne vient,
avec sa famille, que du samedi au lundi; le reste de la semaine, tout
est clos chez lui, et nous pouvons marcher d'un bout à l'autre de la
terrasse, ce qui fait près d'une centaine de pas.
De notre côté, la promenade s'achève devant un mur assez élevé,
couvert de lierre du haut en bas, et toujours agité d'un chamaillis de
pierrots. Ce mur joint d'un bout notre maison et de l'autre le parapet
de la terrasse. C'est le coin le plus frais et on y trouve toujours de
l'ombre. Quand on est fatigué de marcher, le mur bas de la terrasse,
avec ses larges dalles, offre un banc des plus commodes. Mon père s'y
assied, le bout de son pied touchant encore le pavé; pour nous, c'est
un peu plus haut: il nous faut prendre un élan, et, une fois assises,
laisser pendre nos jambes.
C'est là que tous trois nous faisons assaut de mémoire, en récitant des
vers de _la Légende des siècles:_
Charlemagne, empereur à la barbe fleurie ...
Et nous continuons, nous entr'aidant. Quand un ne sait plus, l'autre
sait. Nous menons ainsi le poème assez loin. Puis, tout à coup, un vers
nous arrête ... il se dérobe ... personne ne sait plus....
--Va prendre le bouquin! dit mon père.
--Non, non ... ça n'est pas de jeu!
Et nous cherchons, par des raisonnements, par l'alternance des rimes,
tout fiers quand nous retrouvons enfin le vers.
Ou bien nous parlons de nos livres préférés. Mon père trouve un grand
plaisir à reprendre l'impression qu'une lecture lui a laissée, à la
faire chatoyer devant l'esprit, comme une belle étoffe sous la lumière.
--Ce _Scarabée d'or_ d'Edgar Poë, est-ce assez étonnant! Quelle
clarté! quelle simplicité apparente, quelle précision mathématique,
qui rend même les choses impossibles parfaitement vraisemblables et
même évidentes!... L'as-tu relu récemment? Crois-tu que tu serais
capable, si tu trouvais un parchemin mystérieux, de découvrir la clé
du cryptogramme et de déterrer le trésor.... Moi, je sens que j'aurais
beau me pressurer la cervelle, je ne déchiffrerais pas la formule et
resterais pauvre comme devant.
--Je ne chercherais même pas à comprendre, répondis-je, tant cela me
semble difficile! Mais il y a quelque chose que je ne comprends pas
non plus, dans cette nouvelle si admirable, c'est la façon dont elle
est composée....
--Quoi! oserais-tu dire qu'elle n'est pas bien composée?... Ton âge a
toutes les audaces!
--Je ne veux pas dire qu'elle est mal composée. Je voudrais savoir pour
quelle raison Edgar Poë a choisi cette manière de composition, au lieu
de l'autre, qui aurait été, il me semble, encore plus émouvante.
--Tu m'étonnes.... Quelle autre? Voyons, dis ton affaire.
--Pourquoi la découverte du trésor est-elle réalisée avant
l'explication du parchemin mystérieux qui en indique la place? Il
était plus naturel de suivre William Legrand dans les émotions du
déchiffrement, les recherches à travers l'île et enfin les péripéties
de la découverte,--que l'erreur du nègre, qui confond l'œil gauche
de la tête de mort avec l'œil droit, suffit à dramatiser.--Edgar Poë
prend le sujet à rebours, et c'est seulement après le dénouement, qu'il
explique comment il a pu l'amener.
--Ta remarque est judicieuse, dit mon père: on s'attend, en effet,
après le départ de son ami, à ce que Legrand reprenne le parchemin,
pour l'étudier dans la solitude. Cela tourne autrement et c'est très
bien tout de même, peut-être mieux, puisque c'est plus imprévu.
L'auteur, sans doute, n'a justement pas voulu faire comme un autre
aurait fait; ou bien cette façon de procéder eût entraîné plus de
développement que n'en comportait la dimension d'une nouvelle: la
nouvelle est une forme parfaite, mais a ses exigences et demande même
souvent le sacrifice du sujet, qui pourrait fournir tout un roman....
Enfin je ne sais pas exactement quelle a été l'idée d'Edgar Poë;
mais ce qui m'étonne, c'est qu'une gamine comme toi ait eu celle de
faire une pareille observation. Cela me prouve, comme je te l'ai dit
plusieurs fois, que tu as un sens littéraire très juste et que tu es
très coupable de ne pas vouloir essayer d'écrire ... quand ce ne serait
que pour me faire plaisir!
--Je t'assure que, devant un papier, il ne me vient aucune idée, je ne
trouve rien du tout. Comme Balzac aurait fait dire à Mistigris:
La critique est Thésée et l'art est Hippolyte!
--Prends garde, justement, que le sens critique ne soit déjà trop
développé chez toi et ne t'empêche d'achever un travail. Tu te jugeras
toi-même, tout de suite, trop sévèrement, et, quand on commence, il ne
faut pas se juger: on a besoin d'une grande naïveté, d'une confiance
absolue en son génie, on doit se trouver superbe et triomphant, quitte
à en rabattre plus tard.
--J'en suis déjà à ce plus tard.
--C'est très mal! Tu me forceras à t'enlever ce titre de: «Mon dernier
espoir», que je t'avais donné.... Mon dernier espoir sera trompé, comme
tous les autres.
--Non, non, père, ne me l'enlève pas! m'écriai-je en me jetant à son
cou. J'ai peur de t'enlever, moi, des illusions.... Mais je te promets
d'essayer, dès que j'aurai trouvé une idée.
--Eh bien, je te le laisse, jusqu'à nouvel ordre! me répondit-il en
m'embrassant.
* * * * *
Une après-midi, mon frère vint à Neuilly, avec son camarade Rodolfo,
dans l'intention d'aller faire un tour en canot sur la Seine. Mon père
était à Paris; ma mère cousait dans sa chambre et ne se dérangea pas
pour les nouveaux venus.
--Venez donc avec nous, disait Rodolfo; nous resterons à peine une
heure, on ne saura même pas que vous êtes sorties.
--Il vaudrait peut-être mieux demander la permission.
--Jamais de la vie!... Sur l'eau!... On pousserait de beaux cris!
s'écria Rodolfo.
--Nous serons joliment grondées.
--Vous manquez d'héroïsme, laissa tomber notre frère Toto, de son air
flegmatique.
--Tant pis, allons!...
Et nous voilà descendant l'escalier, sournoisement, bien décidées
maintenant à l'escapade.
Au fond du jardin du propriétaire, une petite porte s'ouvrait sur une
allée ombreuse, qui, en contournant plusieurs enclos, aboutissait aux
berges de la rivière. Mais il fallut remonter jusqu'au pont de Neuilly
pour louer un canot.
Toto prit les rames, et Rodolfo se mit au gouvernail. Nous étions
ravies de glisser le long de l'île verdoyante, qui partage la Seine
en deux bras, et que nous n'avions pas encore vue de près. Elle
apparaissait, entre les branches qui penchaient vers l'eau, toute
fleurie, et soignée comme un beau parc.
Le ciel était lourd, la rivière sombre, la menace d'un orage pesait;
cela inquiétait notre plaisir, en aggravant nos remords: ce serait joli
si nous recevions une averse!
--Nous n'irons que jusque devant Saint-Cloud et nous reviendrons,
disait Rodolfo.
Mais, avant que nous ayons atteint Suresnes, le grain crève en une
pluie drue et serrée.... Rien pour nous protéger, pas une ombrelle, pas
même un fichu. Nous rions tout de même, narguant la Providence, qui
sans doute s'est dérangée pour nous punir.
Toto était d'avis de virer de bord et de rentrer au plus vite; mais
nous étions trop loin, trempés déjà, et l'orage n'en était qu'aux
préliminaires. Rodolfo conseilla de gagner une petite auberge où il se
rappelait avoir mangé des fritures de goujons et qui devait être assez
proche.
On enfonça les avirons plus profondément; la Seine se ridait et
écumait sous une brusque rafale, qui ployait les arbres des rives et
leur arrachait des feuilles. A travers les cinglements de l'averse,
les éclairs et les coups de tonnerre, ce ne fut pas sans peine que
le bateau, alourdi par l'eau qui tombait, vint enfin cogner contre
l'embarcadère rustique de la maisonnette qui devait nous abriter.
C'était complet!... Nous étions dans un cabaret, attablées devant des
consommations!--car il avait bien fallu demander quelque chose,--tandis
qu'à la maison on nous cherchait certainement avec inquiétude et
colère!... Sans l'orage, on aurait pu ne pas s'apercevoir de notre
absence: on aurait supposé que nous étions dans le jardin, c'était lui
qui nous dénonçait et, de plus, nous bloquait dans cette auberge en
augmentant nos appréhensions.
Nos deux complices n'étaient pas non plus très rassurés. Mais,
au retour, ils nous débarquèrent à la hauteur de notre jardin et
continuèrent leur route,--pour ramener le canot;--ensuite ils
fileraient tout droit sur Paris, où on les attendait....
--Tâchez de vous tirer d'affaire! nous cria Toto en s'éloignant.
--Mettez tout sur notre dos! ajouta Rodolfo....
Des dos de fuyards, qui ne risquent rien!...
Nous ne marchions pas très vite, en reprenant les sentiers couverts,
entre les enclos.
--Il faudra tout de même finir par arriver! disait ma sœur.
Mais je m'attardais, surtout pour réfléchir: une idée m'était venue, je
croyais tenir un moyen de parer le coup.
--Ecoute, si tu as le courage de recevoir seule le premier choc, pour
me laisser le temps de faire quelque chose de très difficile, avant
l'arrivée de papa, nous sommes sauvées.
--Qu'est-ce que c'est?
--Tu verras.... Mais je n'ai pas une minute à perdre, il est déjà tard.
--Dépêchons-nous!
Et c'est en courant que nous faisons le reste du chemin. Moi, je
grimpe, quatre à quatre, jusqu'à l'atelier, où je m'enferme. J'entends
des éclats de voix, des cris, des portes qui claquent.... Mais je me
bouche les oreilles, je serre fortement les paupières, pour m'absorber
dans une méditation intense, et, bientôt, je me mets à écrire.
C'est la première fois que je m'essaye à la littérature, et ce début
est fait bien légèrement; pourtant je dois avoir mûri le sujet dans
ma tête, car cela vient facilement, comme si je recopiais. Le morceau
a pour titre: _le Retour des Hirondelles._ C'est une sorte de poème
en prose, qui s'arrange tout seul en strophes; après quelques pages,
c'est fini.... Je n'ai pas mis une heure à l'écrire.
Je descends vite retrouver ma sœur, qui s'est réfugiée dans la cuisine.
--Etait-ce bien terrible?...
--On a parlé des Madelonnettes.... Gare, quand le père va rentrer!...
--Allons au-devant de lui.
Tout doucement nous ouvrons la porte de la rue, et nous nous glissons
le long des maisons vers l'avenue. Nous n'osons pas aller jusqu'au bout
populeux, plein de gamins et de cabarets. Mais nous voyons très bien,
au loin, passer, à de longs intervalles, les omnibus jaunes. Enfin,
de l'un d'eux, le père descend, de l'impériale, sans que la voiture
s'arrête,--ce qui nous fait toujours si peur,--et nous courons à sa
rencontre.
Je suis un peu troublée. C'est peut-être stupide, ce que j'ai écrit:
mon père va avoir une déception.... Il me saura gré de l'effort, mais
il vaudrait mieux, tout de même, que ce fût bien.
Je n'ai pas le temps d'hésiter.... Nous revenons pendues chacune à un
de ses bras.
--Père, je t'apporte quelque chose....
--Quoi donc?
--De la copie!...
--Ah! Enfin!... C'est gentil d'avoir pensé à faire plaisir à ton vieux
papa. Donne, donne....
Et le voilà qui s'arrête et déploie mes feuillets. Le cœur me bat; je
guette anxieusement son impression, tandis qu'il lit.... Je suis vite
rassurée.... Sa figure s'éclaire. Il est enchanté:
--On dirait du Henri Heine! Je devinais bien, moi, que tu avais le don.
Et il presse le pas pour aller porter la bonne nouvelle, pendant que
nous ébauchons derrière son clos une gigue discrète, en narguant
peut-être bien d'un pied de nez la punition de Damoclès, qui ne tombera
pas.
En effet, lorsqu'il se heurte à la bourrasque, c'est lui qui gronde,
contre son habitude, et, tout à son plaisir, il ne veut pas même
entendre le récit de nos méfaits.
* * * * *
D'une fenêtre du premier, je regarde dans la rue. C'est un vilain jour
d'automne, où tout est noyé de pluie; cependant il y a une éclaircie,
un pâle rayon de soleil m'a donné l'envie d'ouvrir et de me pencher au
dehors. Personne ne passe; le fossé, en face, semble un ruisseau, et,
au delà, dans le jardin des fous, les branches mouillées s'égouttent
sur les allées désertes.
Quelqu'un marche pourtant, au loin, venant de l'avenue de Neuilly: un
homme, qui s'avance lentement et d'une allure singulière. Il longe le
fossé et, sur le trottoir, qui de ce côté-là n'est pas pavé, pétrit la
boue jaune sous ses pieds. Un chien marche devant l'homme, un assez
grand chien à longs poils et horriblement crotté. Il va, le nez sur une
piste, la queue basse, frangée de boue et frôlant le sol.... Pourquoi
l'homme marchait-il si près de ce chien, qui n'avait pas l'air d'être
son chien?
Tout à coup, la distance diminuant, je reconnus le promeneur: c'était
Charles Baudelaire.
Il venait chez nous, certainement, mais quelle idée avait-il? Que lui
avait fait ce vulgaire toutou, qui ne le voyait même pas?
Je crus comprendre que Baudelaire cherchait à lui marcher sur la queue,
non pas dans une méchante intention, mais, sans doute, pour jouir de la
surprise et de la frayeur de l'animal, pour voir ce qu'il ferait.
Il le vit!...
Le promeneur ayant réussi à presser, du bout de son pied, la pointe de
la queue du chien, celui-ci poussa un hurlement de peur, mais aussitôt
il se retourna et se jeta sur l'homme, qui tomba en pleine boue jaune!
Par bonheur, les représailles ne furent pas poussées plus loin: le
chien détala, retournant vers l'avenue.
J'avais retenu un cri, au moment de la chute; mais je m'étais en même
temps rejetée en arrière, ayant le sentiment que le poète, si correct,
si soucieux de l'harmonie, serait très vexé d'être vu en cette posture.
Cependant, s'il s'était fait mal?...
Je regardai, sans me montrer. Baudelaire s'était relevé; il examinait,
d'un air perplexe, ses mains souillées et son paletot, dont tout un
côté disparaissait sous un enduit jaune. Qu'allait-il faire? S'en
retourner? Il hésita quelques instants, puis il traversa la rue et vint
résolument vers la maison. Vite, je refermai sans bruit la fenêtre,
pour courir en bas et ne rien perdre de ce qu'il dirait.
Dès l'escalier j'entendis les exclamations de Marianne, stupéfaite de
voir M. Baudelaire dans un pareil état.
--Monsieur est au moins tombé du haut de l'omnibus!
--Non, ma fille, pas de si haut. Aidez-moi à me rendre présentable,
répondit-il en baissant la voix.
Il ôta ses gants de chamois gris et son paletot boueux, puis entra dans
la cuisine, pour qu'on lui essuyât le bas de son pantalon.
Je pus me glisser, sans être vue, dans la salle à manger, où mon père
s'était attardé, après le déjeuner, à lire son journal en fumant, parce
qu'il faisait là plus chaud qu'ailleurs.
Baudelaire parut bientôt, parfaitement correct, une cravate en soie
cerise nouée mollement sous son col qui lui dégageait le cou.
--Je viens d'être renversé et terrassé par un chien que je ne connais
pas, dit-il, j'étais effroyable à voir; mais votre chambrière
alsacienne m'a gentiment remis à neuf.
--Un chien!... un chien enragé ... peut-être! s'écria mon père, très
effrayé. Il t'a mordu?
--Non, non, rassure-toi....
--C'est heureux, car j'allais faire allumer des braises, rougir des
fers, et te cautériser, de force, jusqu'à l'os.
--Merci!... Quelques fers à repasser suffiront, pour cautériser mon
paletot.
--Mais quelles raisons ce chien avait-il de t'en vouloir? Les animaux
sont logiques et n'agissent pas sans raisons, comme les bipèdes.
Avais-tu escaladé les clôtures confiées à sa garde, pour enlever
quelque bourgeoise?
--Cet animal était dans son droit: je l'avais offensé, en lui marchant
sur la queue, exprès.... Mais je suis très humilié, parlons d'autre
chose.
Décidément, je ne saurai jamais pour quelle raison ce grand poète
s'était acharné à jouer un mauvais tour à ce pauvre chien des rues.
Peut-être ne le savait-il pas lui-même; ou seulement avait-il cherché à
se ménager une entrée originale, en racontant son aventure: il aimait
beaucoup n'être pas ordinaire et causer de l'étonnement.
Je savais de lui plusieurs histoires assez remarquables. Banville
racontait, entre autres, qu'il avait un jour rencontré Baudelaire
dans la rue; celui-ci, après quelques instants de causerie, s'était
interrompu pour lui poser cette question:
--Ne trouveriez-vous pas agréable, cher ami, de prendre un bain, en ma
compagnie?
--Comment donc! s'écria Banville sans vouloir paraître surpris le moins
du monde, j'allais vous le proposer.
Et il entra, résolument, dans le premier établissement qui se présenta,
en demandant une chambre à deux baignoires.
Quand ils furent tous deux immergés dans l'eau tiède, Baudelaire, de
son air le plus doucereusement perfide, dit à Banville:
--Maintenant que vous êtes sans défense, mon cher confrère, je vais
vous lire une tragédie en cinq actes!...
J'avais surpris, aussi, le récit d'une autre anecdote, pas trop
convenable, dont je ne pouvais m'empêcher de rire, chaque fois que j'y
repensais.
Baudelaire, dans une tenue de parfait gentleman, entrait chez un
pharmacien, le saluait, et, du ton le plus poli, lui disait:
--Monsieur l'apothicaire, voulez-vous avoir l'obligeance de
m'administrer un clystère?...
On ne dit pas comment était accueillie cette singulière exigence, ni si
le client était servi. Baudelaire affirmait que les apothicaires, même
sous le nom de pharmaciens de 1re classe, étaient tenus d'obéir à cette
injonction, que c'était une des charges de leur état, et que, ce que
lui en faisait, se dévouant au ridicule, c'était surtout pour ne pas
laisser tomber en désuétude une servitude ancienne et bienfaisante!
* * * * *
--Un nouveau livre d'Edgar Poë, qui vient de paraître!... un livre pour
toi, car c'est de la cosmogonie transcendentale.
Et mon père me tend le volume d'_Eurêka_, traduit par Charles
Baudelaire.
--C'est beau?
--Ma foi, cela me semble un peu aride et compliqué. L'ouvrage est d'une
lecture laborieuse et je ne suis pas bien sûr de l'avoir compris. Je
compte sur toi pour me l'expliquer.
--Oh! père! toi, mon professeur d'astronomie!...
--Je t'en ai enseigné les rudiments et il y a longtemps que tu m'as
dépassé. Voyons, sois gentille, lis le livre, attentivement, et
écris-en une analyse détaillée; tâche de faire un article. Tu peux bien
essayer cela, pour moi.
Soit! C'est un devoir qu'il me donne. Je le ferai, de mon mieux, pour
lui être agréable.
Je me mets à lire. Le livre est terrible, mais il me passionne, et, la
semaine suivante, l'article est fait. Mon père le prend et l'emporte.
Le temps passe et mon père ne me dit rien: je crois qu'il l'a oublié,
perdu, ou, peut-être, trouvé si mauvais qu'il préfère n'en pas parler.
Et moi, je n'ose souffler mot, très déçue et très mortifiée: aussi,
c'était trop difficile!...
Un matin, j'étais à peine éveillée, quand mon père entre dans ma
chambre, tenant le _Moniteur universel_ tout déployé.
--Regarde!
Il me montre du doigt un titre: _Eurêka._
--Qu'est-ce que c'est?
--Ton article!... Je l'ai jugé digne d'être imprimé, ce qui vaut mieux
que tout ce que j'aurais pu te dire. Je voulais te faire une surprise;
ça a duré un peu longtemps. Tu as subi l'épreuve sans broncher, ce qui
dénote une assez jolie force de caractère.
--Tu as refait l'article?
--Je n'y ai pas changé un mot; tu le verras bien....
Mais je n'ose pas le relire; je le regarde, seulement. Il tient
plusieurs colonnes, en très bonne place, et est signé: _Judith Walter._
--C'est moi qui t'ai choisi ce pseudonyme,--dit mon père:--«Walter»
c'est Gautier en allemand.... et cela signifie: «Seigneur des Bois!»
--Judith Walter est très ébahie, dis-je, et très contente; pas trop
orgueilleuse, tout de même, car elle comprend bien que, sans ta
toute-puissante protection à ce journal, on l'aurait joliment envoyée
promener, avec son article!
--Et cela n'eût pas infirmé sa valeur, dit mon père qui reprend le
journal et l'emporte pour le montrer à ma mère.
Huit jours après, je reçus de Baudelaire la lettre suivante:
Mademoiselle,
J'ai trouvé récemment chez un de mes amis votre article,
dans le _Moniteur_ du 29 mars, dont votre père m'avait
quelque temps auparavant communiqué les épreuves. Il
vous a sans doute raconté l'étonnement que j'éprouvai
en les lisant. Si je ne vous ai pas écrit tout de suite
pour vous remercier, c'est uniquement par timidité. Un
homme peu timide par nature peut être mal à l'aise devant
une belle jeune fille, même quand il l'a connue toute
petite,--surtout quand il reçoit d'elle un service,--et il
peut craindre, soit d'être trop respectueux et trop froid,
soit de la remercier avec trop de chaleur.
Ma première impression, comme je l'ai dit, a été
l'étonnement,--impression toujours agréable
d'ailleurs.--Ensuite, quand il ne m'a plus été permis de
douter, j'ai éprouvé un sentiment difficile à exprimer,
composé moitié de plaisir d'avoir été si bien compris,
moitié de joie de voir qu'un de mes plus vieux et de mes
plus chers amis avait une fille vraiment digne de lui.
Dans votre analyse si correcte d'_Eurêka_, vous avez fait
ce qu'à votre âge je n'aurais peut-être pas su faire, et
ce qu'une foule d'hommes très mûrs, et se disant lettrés,
sont incapables de faire. Enfin vous m'avez prouvé ce que
j'aurais volontiers jugé impossible, c'est qu'une jeune
fille peut trouver dans les livres des amusements sérieux,
tout à fait différents de ceux si bêtes et si vulgaires
qui remplissent la vie de toutes les femmes.
Si je ne craignais pas encore de vous offenser en médisant
de votre sexe, je vous dirais que vous m'avez contraint
à douter moi-même de vilaines opinions que je me suis
forgées à l'égard des femmes en général.
Ne vous scandalisez pas de ces compliments, si bizarrement
mêlés de malhonnêtetés: je suis arrivé à un âge où l'on
ne sait plus se corriger même pour la meilleure et la plus
charmante personne.
Croyez, mademoiselle, que je garderai toujours le souvenir
du plaisir que vous m'avez donné.
CHARLES BAUDELAIRE.
--Oui, me dit mon père, il a été prodigieusement étonné: il ne voulait
pas croire que l'article ne fût pas de moi. J'ai eu de la peine à le
convaincre, et il m'a dit cette phrase bizarre: «J'en appelle à ta
candeur!» Je lui ai affirmé que je n'ai bien compris le livre qu'après
ton analyse.... Il trouve que tu as l'esprit d'ordre, qualité des plus
rares, déclare-t-il, chez les femmes surtout.
De nouvelles surprises m'étaient réservées: _le Moniteur_ paya
l'article!... Mon père m'apporta, un soir, 80 francs et 40 centimes.
Je gardai longtemps la somme dans ma poche, où je la faisais
sonner, continuellement, sans savoir à quoi l'employer. Puis, très
gracieusement, Arsène Houssaye, apprenant ce début, me fit cadeau d'une
bague,--une jolie émeraude, entourée de roses,--pour consacrer le
souvenir, disait-il, de la publication de mon premier article.
Et ce ne fut pas tout: des choses graves se produisirent, qui
furent accueillies par nous plutôt gaiement. _Le Moniteur_,
journal officiel, fut pris à partie pour avoir publié un article
antireligieux,--puisqu'il parlait de la création du monde en d'autres
termes que la Bible.--Un prêtre, à Colmar, fit même un sermon contre
l'auteur de ces impiétés, et en annonça un autre, pour le dimanche
suivant. Un camarade de mon frère, qui habitait Colmar, lui révéla
qu'il s'attaquait à une toute jeune fille,--qui ne portait pas encore
de jupes longues,--et lui conseilla de retenir ses foudres.
C'était bien du bruit autour de ce pauvre article, sur lequel, malgré
tous ces encouragements, je ne me faisais pas d'illusions, et que,
à part moi, je jugeais mal réussi, gauche, sec, et d'une désolante
concision.
* * * * *
Ma sœur et moi, nous sommes dans la chambre de ma mère, en grande
toilette, devant l'armoire à glace, et nous nous regardons
attentivement. Je suis vêtue d'une robe en damas noir et gros bleu,
épais comme le doigt; la jupe ne touche pas terre et se tient si raide
que je parais plus large que haute; un «talma» en velours noir, bordé
de vison, me donne une silhouette de cloche; ma figure disparaît sous
l'avancée d'un chapeau, genre cabriolet, en feutre noir garni de rubans
verts. Ma sœur porte une robe en popeline écossaise et une petite
redingote de velours noir, qu'une étroite bande d'hermine orne tout
autour; une houppe de plumes noires surmonte sa capote.
Nous dînons chez l'illustre Giulia Grisi, cousine germaine de ma mère,
et celle-ci, qui d'ordinaire se préoccupe peu de notre tenue, a voulu
tout diriger, cette fois, pour que nous soyons très bien. Elle nous a
habillées et coiffées elle-même. Aussi nous sommes prêtes trop tôt,
tandis qu'elle est en retard.
Solennellement, nous descendons l'escalier, pour attendre en bas, et,
comme nous avons trop chaud sous nos manteaux, nous sortons dans la
cour.
Alors nous nous regardons, ma sœur et moi, et nous pouffons de rire.
Un peu amer, tout de même, ce rire, qui raille nos splendeurs, sur
lesquelles nous n'avons aucune illusion. Nous nous sentons parfaitement
ridicules et comiques: c'est ennuyeux d'aller divertir les autres.
--Tu as tout à fait l'air des singes mécaniques qui dansent sur les
orgues de Barbarie.
C'est moi qui fais ce compliment à ma sœur.
--Oh! oui! c'est cela! s'écrie-t-elle.
Et elle se met à danser en secouant la houppe de son chapeau.
--Toi, à quoi ressembles-tu?... Un sac....
--A cause de l'affreux manteau: sans lui, avec ma robe raide comme du
carton, je rappelle ces laides bonnes femmes de Velasquez, qui ont des
jupes comme des commodes.... Tiens! ça doit être très bien pour «faire
un fromage»!...
Je me lance en une pirouette et l'achève en un plongeon, au centre de
l'étoffe qui bouffe.
--Il est beau, n'est-ce pas, ce «fromage»?...
--Oui! soupire ma sœur, décidément plus contrariée que moi; mais nos
cousines, qui sont si _chic,_ vont joliment se moquer de nous!
--Oh! Rita seulement: les autres sont trop petites!...
Quand nous arrivons à l'hôtel de Giulia Grisi, d'assez bonne heure,
pour la voir un peu avant la venue des convives, nous entendons
résonner le piano dans le salon. La porte est ouverte sur le vestibule
et nous nous glissons sans être remarquées.
Giulia et Mario sont debout près du piano et déchiffrent un duo,
qu'Alary, compositeur et pianiste, accompagne.
La scène est originale: ces grands artistes, dont les voix
merveilleuses ont enthousiasmé tous les dilettantes de l'Europe et les
charment encore, ne sont pas, à ce qu'il semble, très musiciens. Le
déchiffrement ne va pas tout seul. Alary, qui est sourd, se démène,
bat la mesure du pied, chante, à hauts cris, d'une voix fausse, pour
indiquer la mélodie; mais les chanteurs préfèrent la jouer eux-mêmes,
d'un doigt, et, par-dessus les mains du pianiste, s'efforcent chacun de
son côté. Cela produit une confusion inextricable, d'où s'élèvent par
moments des notes magnifiques, pas toujours celles qu'il faudrait.
Je contiens a grand'peine un fou rire, qui va m'échapper, quand ma mère
dénonce notre présence en criant:
--_Brava!..._
Alary se retourne brusquement, en faisant pivoter le tabouret, puis
se lève, comme un diable jaillit d'une boîte. Long, maigre, avec une
barbiche blonde, la bouche béante, et ses mèches pâles s'embrouillant
dans le fil de son lorgnon.
L'harmonieuse langue italienne résonne alors, dans l'effusion de
l'accueil et l'échange des politesses.
Giulia Grisi est belle, toujours. Elle n'entend pas se laisser vaincre
par le temps. Ce n'est plus peut-être, tout à fait, la statue parfaite
qui inspira à mon père ce poème si enthousiaste, cet hymne a la beauté,
où il regrette, voyant la cantatrice pour la première fois, d'avoir
abandonné les pinceaux pour la plume. C'était à la salle Favart,
pendant une représentation de _Mosè:_
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'aperçus une femme. Il me sembla d'abord,
La loge lui formant un cadre de son bord,
Que c'était un tableau de Titien ou Giorgione.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vous n'avez pas menti, non, maîtres: voilà bien
Le marbre grec doré par l'ambre italien,
L'œil de flamme, le teint passionnément pâle,
Blond comme le soleil sous son voile de hâle,
Dans sa mate blancheur les noirs sourcils marqués,
Le nez sévère et droit, la bouche aux coins arqués,
Les ailes de cheveux s'abattant sur ses tempes
Et tous les nobles traits de vos saintes estampes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Que peuvent tous nos vers pour rendre la beauté?
Que peuvent de vains mots sans dessin arrêté,
Et l'épithète creuse et la rime incolore?
Ah! combien je regrette et comme je déplore
De ne plus être peintre, en te voyant ainsi
A _Mosè_, dans ta loge, ô Giulia Grisi!
La diva est un peu forte maintenant, et ses traits s'empâtent et
s'estompent; le doigt implacable du destructeur tire un peu vers le bas
les coins de la bouche; mais l'ensemble est noble et superbe; le port
de la tête, la chaude pâleur, la douceur inquiétante des yeux glauques,
sous le noir des lourds cheveux ondés, gardent un charme extrême. Elle
porte une jupe de taffetas noir, dont les sept volants sont interrompus
par la traîne tout unie qui les recouvre à moitié; le corsage décolleté
laisse voir, sous un réseau de dentelle, les épaules rondes et les bras
blancs.
Mario, lui aussi, fut un type de beauté remarquable: coqueluche des
douairières et bourreau de bien des jeunes cœurs. Il n'entend pas
renoncer à cette royauté et s'y cramponne d'une main élégante. C'est un
très grand seigneur: marquis de Candia et officier dans les chasseurs
sardes. Un coup de tête l'a jeté hors de son milieu et poussé vers la
carrière artistique, où il a trouvé la gloire: aussi il n'a rien de la
suffisance coutumière des ténors et montre une suprême distinction. Il
a du ressembler beaucoup à Raphaël Sanzio, avec sa barbe légère, qu'il
semble n'avoir jamais coupée, ses cheveux souples et ses beaux yeux
noirs, si doux sous la longue frange des cils.
Dès que cela est possible, je le prends à part: j'ai un secret à
lui confier, qui, j'en suis sûre, lui fera plaisir. Une élève de
l'institution de Mme Liétard, où nous allons parfois comme externes,
est amoureuse de l'illustre artiste et lui demande en grâce d'écrire
quelques mots sur la photographie qui le représente et qu'elle a
achetée.
--Tu comprends, elle t'a vu aux Italiens, dans le rôle d'Almaviva, et
elle t'a trouvé si joli qu'elle ne pense plus qu'à toi et garde ton
portrait dans sa poche, pour le regarder toute la journée.
Mario s'intéresse à mon histoire, un sourire lui chatouille les lèvres.
--Est-elle belle, ton amie?
--Oh! oui, et grande, grande: au moins vingt ans!... Et élégante!...
elle porte des jupes larges comme ça!... Une vraie dame! Je ne sais
pourquoi elle est encore en pension.
--Tu l'as, cette photographie?
--Bien sûr! Elle m'a fait jurer, plus de dix fois, que je te
l'apporterais.
Après un regard furtif vers Giulia, qui ne s'occupe pas de lui, Mario
me dit en baissant un peu la voix:
--Monte voir les petites, et, après, va dans ma bibliothèque. J'irai
t'y écrire ces quelques mots.
La maison, un hôtel qu'on a loué tout meublé, est vaste et confortable,
mais assez banale. L'organisation intérieure se modèle sur celle
d'Angleterre: la _nursery_ est au second étage, et là les enfants sont
bien chez eux, sous la surveillance discrète de la gouvernante et de la
bonne anglaises.
Les trois fillettes accourent et nous accueillent par des cris et des
rires. Elles sont charmantes, sous leurs cheveux libres qui bouclent
jusqu'à leurs épaules, leurs robes blanches légères et fraîches,
ornées seulement d'une ceinture à longs pans. Rita, très brune et
très blanche, avec le nez un peu fort et les sourcils très accentués,
est déjà grande; mais les deux autres, la douce et timide Cecilia, et
Clelia, délicieusement mutine, sont toutes petites. Giulia, dans son
magnifique automne, près de l'âge où l'on peut être grand'mère, a toute
une jeune nichée à elle. Une quatrième fille, Maria, la dernière, qui
n'avait pas trois ans, a été emportée brutalement par la mort, il n'y
a pas encore très longtemps, et c'est pour cela que les ceintures, des
trois sœurs qui restent, sont noires sur les robes blanches.
Le poème d'_Émaux et Camées_, intitulé _les Joujoux de la Morte_ et qui
commence par ces vers:
La petite Marie est morte,
Et son cercueil est si peu long
Qu'il tient, sous le bras qui l'emporte,
Comme un étui de violon ...
a été inspiré par ce berceau creusé en tombe.
J'entends Mario qui chantonne en montant l'escalier, et je me dépêche
de descendre un étage pour le rejoindre dans son cabinet.
Cette pièce a un peu plus de caractère que le reste de l'hôtel. Une
bibliothèque à hauteur d'appui, dont le dessus forme table, l'entoure
et supporte des statuettes et des bibelots. Les livres, nombreux,
sont richement reliés: le marquis de Candia est un lettré et soigne
beaucoup sa bibliothèque. Mais des couronnes, des palmes, des branches
de laurier en or et en argent, appendues ça et là, trophées de soirées
triomphales, ramassés à tous les coins du monde, font souvenir que
l'illustre chanteur se doit à son art et n'a pas autant de loisirs
qu'il le voudrait pour feuilleter ses volumes.
--Donne la photographie.
Je la tire de ma poche et la sors d'une double enveloppe.
--Quel bel homme! s'écrie Mario, qui examine son image en riant; ça ne
m'étonne pas qu'il fasse encore rêver les pensionnaires.
Il met un binocle et s'assied, pour écrire quelques mots au dos de la
carte, tout en soupirant:
--_Ah! povero!..._
Pendant qu'il secoue de la poudre d'or sur l'écriture pour la sécher,
son domestique se présente:
--Monsieur, dit-il, il y a en bas une dame qui désire voir monsieur un
instant.
--Comment s'appelle-t-elle?
--Monsieur ne la connaît pas. Elle dit qu'elle a fait un long voyage
pour obtenir un moment d'entretien et supplie monsieur de le lui
accorder.
--Est-elle jeune et jolie, au moins?...
--La tournure est très bien; mais la dame cache sa figure sous un voile.
--Mauvais signe!...
Cependant, avant de descendre, Mario s'approche de la glace et fait
bouffer ses cheveux.
En bas, dans le vestibule, une femme, mince et grande, couverte d'un
voile noir, se tient debout. Elle regarde s'avancer le beau chanteur,
enjoignant les mains, comme en extase. Quand il atteint les dernières
marches, l'inconnue se jette à genoux, lève les bras au ciel, et
entonne, d'une voix vibrante et grave, le _Miserere_ du _Trovatore_.
Mario s'arrête, interloqué d'abord, mais il a bientôt fait de
reconnaître cette voix et il s'écrie, un peu vexé et déçu:
--Allons, grande folle, finis tes bêtises!
Un frais éclat de rire, longtemps contenu, lui répond et la
Borghi-Mamo, rejetant son voile, lui saute au cou.
--Tu as été pris! tu as été pris! crie-t-elle, tu croyais que c'était
une amoureuse!...
Mario ne veut pas en convenir. Il prétend, au contraire, qu'il l'a
devinée tout de suite, et que c'est lui qui l'a fait poser.
Dans le salon, les convives sont maintenant réunis et causent par
groupes, assis ou debout.... Tous n'ont pas été invités: la maison est
hospitalière et la table s'allonge indéfiniment. Nombre d'artistes
italiens, jeunes ambitions ou espérances déçues, sont les clients de
ces gloires; ils évoluent dans leur atmosphère, attirant sur eux un peu
de lumière, ou se réchauffant à leur rayonnement.
Beaucoup de personnes connues, fameuses même en ce temps-là, sont les
intimes des deux grands artistes et leur forment une cour.
Ce soir, j'aperçois la jolie barbe noire de Gaetano Braga, le délicieux
violoncelliste, qui est aussi, et surtout, compositeur. On a représenté
de lui, au Théâtre-Italien, un opéra en trois actes: _Margherita la
Mendicante_, et sa _Sérénade_, pour chant avec accompagnement de
violoncelle et de piano, a fait fureur. Braga vient souvent nous voir à
Neuilly: nous nous glissons à travers les groupes, ma sœur et moi, pour
aller lui dire bonsoir.
Il n'a pas l'air, tout d'abord, de nous reconnaître, puis nous regarde
d'un air consterné:
--Pourquoi vous a-t-on déguisées comme cela?
Nous ne pensions plus à nos toilettes!
--Avec de si jolies figures.... On veut donc vous enlaidir?...
Et il s'éloigne, en haussant les épaules.
Nous allons rejoindre Giulia Grisi, dans le petit salon. Elle est
assise sur un divan avec ses fillettes autour d'elle, qui la cajolent.
Elles ont déjà dîné et viennent dire bonsoir avant d'aller se coucher.
Tout le monde leur fait fête, pour flatter la mère passionnée qu'est
Giulia; mais elle est jalouse aussi et ne permet pas qu'on embrasse ses
filles.
--C'est horrible! s'écrie-t-elle; je ne comprends pas qu'on laisse
embrasser ses enfants, surtout par des hommes: cette chair si délicate,
si tendre, si fraîche!... ce sont des fleurs, et cela les fane.... Je
ne veux pas!...
Comme je trouve que c'est bien dit et qu'elle a raison! Si on savait
avec quelle répugnance les enfants endurent ces baisers d'indifférents,
ces mentons qui grattent, ces haleines fortes, cette odeur de tabac,
ces moustaches qui chatouillent, on les laisserait tranquilles; toutes
les mamans devraient être comme Giulia.
On se récrie, cependant, autour d'elle; mais elle garde sa belle
placidité et ne cède rien de sa conviction.
Moi, je ne me lasse pas de l'admirer: cette douceur, ce calme, ces
poses si simplement nobles, cette voix pénétrante, ces longs silences
méditatifs où les yeux glauques s'assombrissent, tout m'intéresse en
elle. Les femmes racontent qu'elle est perfide, jalouse, violente; mais
je ne peux le croire: cela dérangerait ses belles lignes harmonieuses;
d'ailleurs, une mère aussi tendre ne peut pas être mauvaise.
Je viens m'asseoir à ses pieds, pour voir, de plus près, le portrait de
son autre enfant, un fils, dont la miniature, entourée de diamants, est
toujours sur sa poitrine, au fond d'une grotte de dentelles.
Un mystère plane sur celui-là, pour moi du moins. Il vit loin de sa
mère, qui ne le rencontre que rarement. C'est un beau jeune homme, en
costume d'officier anglais. Ce cousin, que je n'ai jamais aperçu qu'en
image, m'intrigue infiniment. Giulia baisse la tête vers le portrait et
murmure, avec un long soupir:
--Fred!...
Mon père vient d'entrer. Il arrive directement du _Moniteur_, où il
terminait son feuilleton du dimanche. C'est lui que l'on attendait, car
aussitôt on replie les portes qui séparent la salle à manger du salon,
et l'on annonce le dîner....
* * * * *
En hiver, sous la neige!... Le jardin, tout blanc, est bien joli dans
sa pureté intacte.
Le balai a ménagé des sentiers praticables, à travers la cour, de la
salle à manger à la pompe, de la cuisine à la petite porte de la rue,
et aussi sur l'escalier de la terrasse afin qu'on puisse atteindre le
poulailler, ou la cave, au fond du tunnel.
Le père a été obligé d'aller à Paris tout de même. La journée
s'annonce morne et longue, dans la maison silencieuse, séparée
de la ville par des steppes de neige, que nul visiteur ne peut,
raisonnablement, s'aventurer à franchir.
Nous sommes donc résignées à voir s'écouler bien lente cette après-midi
froide, ne nous doutant guère qu'elle marquera, au contraire, un point
brillant dans nos souvenirs.
Vers les trois heures, un brusque coup de sonnette éveilla le silence.
Cela nous fit peur d'abord. Qui pouvait venir, par ces chemins gelés?
Toujours, l'idée de quelque accident arrivé au père nous angoissait.
De la salle à manger, l'œil à un entre-bâillement, nous regardions
ouvrir la porte d'entrée.
Une dame en noir, à l'air noble et doux, parut, accompagnée d'un garçon
assez grand qui portait l'uniforme de Sainte-Barbe. La dame demanda mon
père, et, sur la réponse qu'il était absent, elle fit passer sa carte à
ma mère, en la priant de la recevoir.
Dès que Marianne eut refermé, sur les visiteurs, la porte du salon,
nous nous élançâmes, pour savoir le nom.
--Fais voir la carte?... _Madame Veuve Ganneau_....
Ma mère descendit et s'enferma avec les inconnus; mais bientôt le salon
se rouvrit: on nous cherchait.
--Arrivez! nous cria ma mère.
Mme Ganneau nous examinait avec curiosité et sympathie. Ce fut elle qui
parla:
--Voilà Nono, dit-elle en poussant vers nous son fils. Nous avons à
causer, votre mère et moi; amusez-vous pendant ce temps-là: faites
connaissance....
Elles retournent dans le salon, nous laissant le jeune barbiste, fort
gentil dans sa veste courte à boutons dorés. Ses cheveux châtain clair,
longs pour un collégien, bouclent et encadrent gracieusement sa figure
très olivâtre. Il a de grands yeux bruns, très beaux, la bouche petite
et rouge: mais il a l'air excessivement grognon et pas disposé du tout
à faire les premiers pas vers nous.
Dans la salle à manger, nous voilà donc tous les trois, assis, contre
le mur, sur des chaises très éloignées les unes des autres, et ne
disant pas un mot. Cela dure assez longtemps, mais nous trouvons que
nous avons l'air bien bêtes et nous étouffons des rires. Nono fait des
efforts pour garder son sérieux. Tout à coup, il se décide à parler:
--Je parie que vous ne savez pas vider un œuf sans le casser! dit-il.
--Non, nous ne savons pas.... Tu sais, toi?...
--Bien sûr, que je sais!
Nous courons à la cuisine, réclamer un œuf.
--Pour quoi faire, un œuf?
Nono affirme qu'il ne sera pas perdu, et même qu'on ne crèvera pas le
jaune.
Il faut maintenant une aiguille, pour percer un petit trou à chaque
bout de la coquille. L'opération est longue et laborieuse, mais enfin
l'œuf, resté intact, est vidé.
--On peut l'emplir d'eau, à présent
--Allons à la pompe!
Nous voilà dehors, marchant à la file, dans le petit chemin creusé
par le balai à travers la neige. La pompe, empaillée à cause de la
gelée, a l'air d'une ruche, au pied du mur de lierre tout engoncé
d'ouate blanche. Mais l'œuf ne s'emplit pas du tout; l'eau très froide
nous inonde les mains, nous éclabousse la figure, et nous cassons la
coquille pour nous venger.
Nono se baisse et pétrit une boule de neige, qu'il nous lance. C'est
alors, par la cour, une course folle, qui laisse l'empreinte de nos
pieds dans la neige intacte: nous nous poursuivons avec des rires, et
des cris aigus quand un projectile s'écrase sur nous.
La connaissance est faite, lorsque, saupoudrés de neige, essoufflés,
les mains rouges, nous rentrons dans la maison, où l'on nous appelle.
Et les nouveaux venus prennent congé.
Telle fut notre première rencontre avec Clermont-Ganneau, l'illustre
savant, aujourd'hui professeur au Collège de France, qui devint notre
plus cher camarade et l'ami de toute la vie.
Du Grand-Mont rouge à Neuilly, c'était loin vraiment: il fallait
des heures pour faire le voyage, par tout un jeu d'omnibus qui
coïncidaient vaguement. Aussi les tantes, Lili et Zoé, qui demeuraient
au Grand-Montrouge, ne pouvaient-elles accomplir l'aller et le retour
dans la même journée, sans affronter, surtout en hiver, la nuit noire
et dangereuse. L'une ou l'autre devait venir chaque mardi cependant,
pour toucher la pension que leur frère leur servait. Celle qui venait
couchait à Neuilly, pour repartir le lendemain, quelquefois le
surlendemain. Mais l'autre s'ennuyait, seule à Montrouge. Après bien
des tâtonnements, on s'arrêta à cette combinaison: à tour de rôle, Lili
ou Zoé venait seule; le surlendemain, sa sœur la rejoignait à Neuilly,
et, le quatrième jour, elles retournaient ensemble à Montrouge. De
cette façon, leur vie était un peu animée, plus gaie, moins solitaire,
et ce séjour avait l'avantage de leur valoir une très sérieuse économie.
Le point délicat, c'était les relations entre les tantes et ma mère,
qui n'avaient jamais été extrêmement cordiales: cette vie sous le même
toit mettait à de périlleuses épreuves les caractères difficiles. Mon
père avait dû parlementer longtemps et employer toute son éloquence
pour obtenir, de part et d'autre, des promesses solennelles d'urbanité
parfaite et de patience inébranlable. Chacun s'y efforçait de son
mieux; mais le meilleur moyen d'éviter les chocs, c'était de réduire
les rapprochements au strict indispensable. Ma mère profitait de la
présence des tantes pour faire ses courses à Paris et nous laissait
avec elles; j'aimais à les entendre parler du grand-père, de Montrouge,
où j'avais tant gaminé, et de ces temps, déjà lointains, où j'avais si
bien mérité les surnoms violents d'Ouragan et de Chabraque.
* * * * *
_A la Renommée du Ratafia_.--Cette affirmation, en grosses lettres
rouges et noires, peinte sur le mur de l'épicier qui fait le coin de
l'avenue de Madrid et de l'avenue de Neuilly, attire le regard, quand
on passe, et reste dans le souvenir. Mon père la lit tous les jours, du
haut de l'omnibus, et l'idée du ratafia le hante.
--Sais-tu ce que c'est, seulement? me demande-t-il.
--Pas du tout!
--C'est une liqueur légère que l'on fait de toutes sortes de fruits,
mais surtout de cassis. La maman de Rodolfo réussissait très bien le
ratafia et en donnait à mon père qui l'aimait beaucoup.... Je ne le
détestais pas.... Nous irons en goûter, un de ces matins, tous les
trois, sans rien dire à la maison.
Renseignements pris, l'épicier du coin, avenue de Madrid, est un
usurpateur: la véritable _Renommée_ est de l'autre côté du pont de
Neuilly, à Courbevoie[1]. C'est plus commode pour notre escapade: au
moins, là, on ne nous connaît pas.
L'expédition résolue, nous descendons, un matin, l'escalier de pierre
et nous faisons ceux qui se promènent très innocemment dans le jardin;
puis nous passons dans l'enclos du propriétaire, et nous gagnons la
porte qui mène aux allées du bord de l'eau.
En débouchant sur la berge, nous nous arrêtons un moment. C'est
toujours agréable de revoir la rivière, surtout à cet endroit si
verdoyant et si frais, avec l'île de Rothschild, dont les pelouses
claires s'étendent, derrière les hauts arbres, qui se mirent tout
entiers dans l'eau tranquille; et, plus loin, le barrage qui joue
la cascade, puis, à la dernière pointe, surmontant un rocher
broussailleux, ce petit kiosque grec, que nous avons surnommé «le
Temple de l'Amour», et qui est là on ne sait pourquoi....
Nous allons en flâneurs, grimpant lentement la chaussée pavée qui
monte vers le pont, et nous nous attardons à regarder les arches de
pierre, qui forment un rond parfait avec leur reflet, et les barques
silencieuses qui glissent dans le cercle.
[Footnote 1: Voir la première note à la fin du volume.]
--Il est très bien, ce pont, dit mon père, simple, large et solide;
l'entrée est heureusement dégagée et fort majestueuse. J'aime beaucoup
ces maisons de forme arrondie, aux angles de la place, qui justement
suppriment l'angle et dont la courbe est douce à l'œil. Il doit y en
avoir deux autres à Courbevoie, qui font pendant à celles-ci.
--C'est Louis-Philippe qui a bâti le pont de Neuilly?
--Non, c'est Louis XV, sur l'emplacement d'un autre construit pour
remplacer le bac, après l'aventure de Henri IV qui fit là son fameux
plongeon, où il faillit rester, en passant l'eau en carrosse.
--Ça devait être joli, au temps du bac....
A Courbevoie, c'est dans la maison demi-ronde, à droite du pont,
que triomphe la vraie «Renommée du ratafia». L'établissement est un
débit de vins, dont la porte est grande ouverte en face d'un comptoir
brillant. Quelques rouliers, debout, le fouet sur l'épaule, prennent un
verre.
Nous sommes un peu interloqués et nous regardons du dehors, sans oser
entrer. Nous attendons que les rouliers, qui ne se pressent pas, soient
partis.
Nous voici, enfin, alignés, tous les trois, devant le cabaretier. Il
faut bien dire quelque chose. Mon père risque timidement:
--Trois ratafias, s'il vous plaît.
On pose sur le comptoir trois jolis bateaux en argent repoussé et on
les emplit d'un liquide rouge clair.
L'homme nous regarde avec des yeux ronds; il ne trouve pas tout de
suite à quelle catégorie sociale nous appartenons: mon père, dans son
complet du matin, en velours Montagnac gris-ardoise, coiffé d'un bonnet
à pattes, pareil à celui de Dante; nous deux, nu-tête, avec notre teint
mat d'Italiennes.... Il doit conclure que nous sommes des modèles ou
des acteurs.
C'est bon, le ratafia; mais il n'y a pas grand'chose dans ces drôles de
petits vases, qui ressemblent à des soucoupes. Mon père, très enhardi
(il n'y a plus personne dans le cabaret), s'écrie:
--Encore une tournée!
Il paie, et nous faisons une sortie majestueuse.
Très amusés de notre escapade, nous rentrons, en sourdine, par le
jardin, et la maman ne se doute de rien.
* * * * *
--As-tu remarqué, me dit mon père, que Saint-Victor, quand il vient, ce
qui est assez rare depuis que nous demeurons si loin, vient toujours
accompagné de son paysage?
--Son paysage?
--Tu ne sais pas ce que c'est?... En ce moment le paysage de
Saint-Victor, c'est Gustave Claudin.
--Gustave Claudin, un paysage?...
--C'est très simple: un ami, un disciple qui, par son âge ou sa
situation de débutant, a tout naturellement, auprès de vous, sa
place au second plan.... Il vous accompagne dans vos visites et vos
promenades, vous sert de fond et vous fait ressortir.... Il vous donne
adroitement la réplique, afin de vous fournir l'occasion de briller.
On s'appuie sur son bras pour discourir. C'est quelque chose comme le
confident de tragédie, personnage très ingénieusement inventé et fort
agréable dans la vie réelle. Il veille sur vous, vient au-devant de
vos désirs, vous évite toutes sortes de petits ennuis: c'est lui qui
fait signe à l'omnibus, règle avec le cocher de fiacre, entre au débit
de tabac allumer son cigare pour vous donner du feu, et risque sa tête
dans les loges de concierge pour demander si les personnes sont chez
elles.... Quand on a goûté du paysage, on ne peut plus s'en passer: il
n'a pas de volonté, vous consacre tout son temps, va où vous voulez
aller et se retire, en vous remerciant, quand vous avez assez de lui!
--Mais c'est un terre-neuve, le paysage! Quel avantage a-t-il à se
dévouer comme cela?...
--Un avantage inappréciable: il est admis dans l'intimité d'un homme
supérieur à lui; il jouit de conversations charmantes, s'amuse et
s'instruit en même temps.... Moi, quand j'étais en Russie, j'avais un
paysage admirable: c'était «Bœuf en Chambre».
(Cette appellation bizarre était le surnom du comte Olivier de
Gourjault, un camarade de mon frère, pour lequel mon père avait
beaucoup d'amitié. Sa forte corpulence, ses grands yeux bleus pareils à
ceux de Junon--Boôpis,--que faisaient ressortir sa barbe et ses cheveux
noirs, étaient le prétexte de ce sobriquet).
--En Russie, tu avais même deux paysages, puisque Toto était aussi avec
toi.
--Toto est mon fils: ce n'est pas la même chose. Il est, par devoir,
plus soumis, et, par habitude, plus familier; il se rebiffe et discute,
tandis que le paysage ne discute pas: il écoute et admire. Olivier
était parfait: son caractère doux et paisible me plaisait infiniment.
Il est même le paysage idéal, car il comprend tout, absorbe tout
et s'y entend sur tout. C'est le véritable connaisseur, artiste?
érudit, qui sait raisonner son admiration et cependant ne crée rien,
et n'est donc jamais un rival, pas même un confrère, et, à cause de
cela, a plus de sincérité, plus d'effusion dans l'enthousiasme qu'il
éprouve. Le seul défaut d'Olivier, c'est qu'il est timide, comme je
le suis moi-même, comme le sont en général tous les hommes gros. Le
paysage doit avoir une certaine audace, et même du toupet: Toto, à
ce point de vue, convenait très bien; il allait de l'avant, portait
la parole, nous servait de bouclier; mais il n'a pas l'égalité d'âme
et la complète abnégation de «Bœuf en Chambre». Il a des préjugés:
par exemple, il entend dormir la nuit, et ne retrouve pas ses idées
nettes, quand on l'éveille en sursaut. Aussi, c'est toujours dans la
chambre d'Olivier que je m'aventurais, vers quatre heures du matin,
quand j'avais assez du sommeil. J'entrais doucement, j'allais poser mon
bougeoir sur la table de nuit; puis je m'asseyais au pied du lit. Après
quelques minutes, la lumière avertissait le dormeur de ma présence.
Il ouvrait les yeux; et, tout de suite, sa figure s'éclairait d'un
bon sourire. Alors, je lui posais une question comme celle-ci: «Que
pensez-vous de l'admirable torse de la Niobé?» Sans aucune surprise,
et sans hésitation, il me disait ce qu'il en pensait, et, plus éveillé
qu'un émerillon, écoutait avec un vif intérêt les choses, très bien,
les thèmes ingénieux, que je développais sur le sujet.... Te voilà
renseignée maintenant. Tu ne me regarderas plus, comme tu l'as fait
tout à l'heure, avec des yeux écarquillés, qui semblaient demander s'il
était urgent de me faire traverser la rue, pour m'interner chez le
docteur Pinel, quand je te disais que Gustave Claudin est le paysage de
Saint-Victor....
* * * * *
Un jour de mai, nous étions dans le jardin, mon père, ma sœur et moi,
assis au bord de la pelouse: on y avait mis un tapis par crainte de
l'humidité. Le cerisier était en fleur, et de jeunes pierrots, que
nous avions élevés, pépiaient dans les branches en battant des ailes,
sautant de l'arbre à nos épaules.
Marianne parut en haut de l'escalier et descendit entre le double rang
des pots à fleurs, une carte de visite à la main.
--«Victor de Madarasz!» lut mon père.... Qui cela peut-il être?...
Est-ce que tu as déjà vu ce monsieur?
--Non, monsieur, il n'est jamais venu.
--Quel air a-t-il?
--Il est joliment bien habillé, et pas comme tout le monde.
--Jeune ou vieux?
--Oh! tout jeune!
--Alors, qu'il vienne ici.... Montre-lui la route.
Peu d'instants après, la silhouette, très singulière et infiniment
gracieuse, d'un jeune homme, se profila sur le fond clair de la cour,
et, avec un peu d'hésitation, gêné par les trois paires d'yeux braqués
sur lui d'en bas, le nouveau venu commença à descendre.
Mon père plissait ses paupières, pour mieux voir, n'osant tout de
même pas mettre son monocle. Nous ressentions ce que devait éprouver
cet inconnu et l'effort qu'il lui fallait faire pour avoir bonne
contenance, ne pas trébucher et piquer du nez en avant, sous ces
regards qui le détaillaient, avec autant de curiosité que de surprise.
Il portait un élégant costume hongrois: gilet et culotte gris perle,
finement soutachés, redingote noire, garnie de brandebourgs et de
passementeries, cravate de dentelle, bottes mignonnes serrant le bas de
la jambe jusqu'à mi-mollet.
Quand il atteignit enfin le gravier du jardin, il retira son petit
bonnet d'astrakan, et salua d'un air résolu et digne, malgré une
timidité évidente, qu'il dominait.
Il avait des yeux resplendissants, un teint d'une pâleur chaude,
des moustaches noires, effilées comme des aiguilles, et raidies au
cosmétique.
Ses premières paroles ne furent pas banales:
--Je vous demande pardon, monsieur, d'oser ainsi me présenter sans être
connu de vous et sans recommandation; mais obtenir votre protection est
pour moi une question de vie ou de mort, et c'est votre supériorité
même qui m'a donné l'audace de venir à vous, et confiance en votre
accueil.
--Asseyez-vous d'abord, dit mon père en lui montrant le bout libre
du tapis, et dites ce que vous désirez: je n'ai pas grand pouvoir,
malheureusement.
Le visiteur s'assit gentiment par terre, mais il semblait avoir épuisé
toute son assurance, et ce fut en balbutiant qu'il répondit. Il était
d'une noble famille hongroise, fort aisée, et, contre la volonté de
son père, avait voulu être peintre. Il avait fait ses études de dessin
presque en cachette et travaillé très sérieusement, se croyant la
vocation. Il espérait désarmer sa famille en lui prouvant qu'il valait
vraiment quelque chose: devant sa décision irrévocable de suivre la
carrière artistique, on lui avait coupé les vivres, en lui promettant
de le déshériter, ce qui n'avait fait que le fortifier dans son vouloir.
--C'est très beau de faire des sacrifices à son art, dit mon père; mais
c'est grave aussi de renoncer à une belle situation, pour se jeter dans
une lutte incertaine et périlleuse. A ceux qui viennent me consulter
sur leur vocation littéraire, je demande toujours: «Avez-vous de quoi
vivre?...» S'ils me répondent non, je leur conseille de se faire
épicier, bottier, récureur d'égouts, tout plutôt que littérateur....
J'en ai peut-être sauvé quelques-uns.
--Mais je n'ai pas à me plaindre: j'ai envoyé trois tableaux au Salon
et ils ont été reçus! s'écria Madarasz avec fierté.
--Avoir du talent n'est pas une raison pour réussir, au contraire!...
Qu'est-ce qu'ils représentent, vos tableaux?...
--Le principal a pour sujet: _la Mort de Ladislas Hunyady, ban de
Croatie_. C'est un catafalque entre quatre cierges, sur lequel le mort,
décapité, est étendu.
--Sujet assez farouche et pas très folâtre! dit mon père. Je vous
promets de voir votre œuvre et de la présenter au public. Mais, cette
année, le Salon est arrangé par ordre alphabétique. J'ai suivi cet
ordre et j'intitule mon compte rendu: «l'Abécédaire du Salon». Je n'en
suis qu'au B. Vous vous appelez Madarasz: il faudra revenir quand j'en
serai à l'M.
Le jeune homme se leva, comme mu par un ressort, croyant que cette
phrase l'invitait à prendre congé; mais mon père le rattrapa.
-Je ne vous dis pas de vous en aller! s'écria-t-il, mais seulement de
revenir, quand j'en serai à votre lettre, pour que je n'oublie pas....
D'ailleurs, je n'oublierai pas: vous êtes assez particulier pour que
l'on se souvienne de vous, et je suis curieux de voir ce «ban de
Croatie» entre ses quatre chandelles....
Mon père, maintenant, avait mis son monocle et admirait naïvement le
jeune Hongrois.
--Êtes-vous heureux d'être d'un pays où il est de rigueur de porter
un aussi joli costume!... Est-ce simple, élégant et commode!... Moi
qui ai, en vain, tenté de réagir contre notre hideux affublement et
me suis couvert de ridicule, aux yeux des bourgeois, en revêtant les
toilettes les plus truculentes, j'avoue que je vous envie.... Surtout
ne vous avisez pas, sur le conseil de M. Prudhomme, de renoncer à
votre originalité, pour être comme tout le monde? Vos bottes et vos
soutaches vous feront plus remarquer que tout le talent que vous pouvez
avoir.... Enfin, je souhaite que le tableau soit aussi réussi que le
peintre.
Il se trouva que la grande toile, exposée en bonne place au Salon,
était vraiment originale et habilement peinte. Le débutant, signalé par
mon père à l'attention du public, eut un certain succès et fut très
reconnaissant. Il revint souvent nous voir. Sympathique à tous, il fut
bientôt un familier de la maison.
* * * * *
Les Goncourt venaient quelquefois à Neuilly, surtout pendant l'été. Ils
arrivaient, en voiture découverte, vers la fin de notre dîner, au grand
jour, car on dînait encore d'assez bonne heure en ce temps-là.
Nous entendions le fiacre s'arrêter, et, tout de suite, la sonnette, au
timbre un peu grave, tintait violemment sous une main impatiente.
Jules entrait le premier, toujours, d'une allure rapide, tandis
qu'Edmond n'apparaissait qu'un peu après et s'arrêtait un instant dans
le cadre de la porte.
Le plus jeune des deux frères, Jules, était un blond aux yeux noirs;
sous la volute de sa moustache dorée, sa lèvre inférieure, très
gonflée, faisait l'effet d'une grosse cerise pas très mûre. Il était
fort élégant, rasé de frais, avec une fleur de poudre de riz qui
veloutait la fraîcheur de son teint blanc et rosé. Edmond, plus brun,
la figure carrée, le regard attentif, la moustache relevée, avait déjà
cet air mousquetaire qu'il garda toujours.
Jules, à peine assis, contre la porte vitrée de la terrasse, engageait
vivement la conversation sur quelque thème littéraire, et, quand il
reprenait haleine, son frère continuait la phrase, développant l'idée,
que l'autre résumait ensuite. C'était un duo tout spécial, où les voix
alternaient, sans se heurter ni se mêler jamais; seulement, tandis
qu'en parlant Edmond disait: «nous», Jules toujours disait: «je». Leur
tactique consistait surtout à faire parler Théophile Gautier. Quand le
dialogue était bien parti et que mon père s'échauffait, ils procédaient
par questions, le poussaient, l'excitaient, heureux s'il se laissait
aller à toute sa verve; ils ne parlaient presque plus, alors, écoutant
avec un plaisir et une attention extrêmes.
Une fois, aux «mille pas», mon père me demanda:
--Qu'est-ce que tu penses des Goncourt?
--De leur personne ou de leur talent?
--Des deux, puisque tu lis leurs livres, sans demander la permission
... à mesure qu'ils paraissent. Mais procédons par ordre.
-Ils sont on ne peut plus corrects et distingués, Jules surtout; et il
est même joli, ce blond aux yeux noirs, avec son teint blanc rosé et sa
lèvre rouge. Mais je les trouve l'un et l'autre trop appliqués.
--Qu'entends-tu par là?
--Je ne sais pas comment te faire comprendre, car je ne comprends pas
très bien moi-même.... Quand ils sont là, on est content de les voir,
très intéressé par ce qu'ils disent, et cependant on ne se sent pas à
l'aise, on dirait qu'on entre en classe ... qu'on n'a plus le droit de
dire des bêtises ... c'est drôle.... Enfin je ne sais pas m'expliquer.
--Je te comprends d'autant mieux, dit mon père, que je connais la
raison de ton impression, qui est bien près d'être la mienne. Malgré
le charme de leur causerie, leur aisance et leur désintéressement
apparent, on sent en eux une préoccupation, une tension d'esprit. Ils
ne causent pas, comme moi, par exemple, simplement pour le plaisir de
causer: ils étudient et ils observent; ils se documentent....
--Oui, c'est cela. Et même nous, qui n'avons qu'à écouter, nous sommes
mal à l'aise. Je vois bien que, toi aussi, tu n'es pas comme toujours
et que quelque chose te gêne.
--Oui, par moments, tout à coup, je suis inquiet, et je n'ose plus
me déboutonner: ils écoutent avec une attention si intense, avec
la volonté si évidente de retenir, d'apprendre par cœur ce qu'ils
entendent, que je suis interloqué.... Comment dire tout ce qui vous
passe par la tête, quand on a la sensation que l'on parle, peut-être,
pour la postérité? On devient gauche et affecté comme devant
l'appui-tête du photographe.... Et note bien que, s'il m'échappe
quelque ânerie,--malgré la déférence respectueuse qu'ils ont pour
moi,--ils sont tellement éperdus de réalisme qu'ils la saisiront
au vol et la reproduiront de préférence, en la grossissant malgré
eux.... On court le risque d'apparaître aux populations sous un jour
fâcheux, autant qu'inexact, car rien ne défigure, quelquefois, comme la
photographie.... Oui.... j'ai l'impression qu'ils prennent des notes:
quand on ne les regarde pas, ils doivent écrire sur leurs manchettes.
--La littérature est donc pour eux un devoir sans récréation?
--Ils en sont possédés.... Pour les plus belles fleurs, ils sont
toujours d'activés abeilles, jamais des papillons.... Maintenant, dis
ce que tu penses de leur talent.
--Ce n'est pas très facile non plus, car il me déplaît autant qu'il me
plaît.
--Explique-toi.
--Ce style si nouveau et si compliqué m'intéresse beaucoup, mais
en même temps me distrait du roman. Les mots accrochent trop
mon attention: je les remarque, et j'oublie de quoi l'on parle;
c'est d'ailleurs, le plus souvent, de choses insignifiantes. Les
descriptions sont parfaites, mais les endroits décrits laids et
ennuyeux; les personnages sont saisissants de vérité, mais on aimerait
autant ne pas les voir, et on les fuirait comme la peste, si on avait
le malheur de les rencontrer.
--Tu exagères peut-être un peu, dit mon père: «Catalepsie--Épilepsie»!
Cependant il y a quelque chose d'assez juste dans ton observation;
c'est le contraste entre le style recherché et la banalité voulue du
sujet. Ils enchâssent, dans un métal précieux et tarabiscoté, des
cailloux et des tessons. Ils ne veulent pas choisir les aventures
rares et dignes d'être contées, ils redoutent d'embellir la vie: aussi
arrivent-ils quelquefois à être ennuyeux comme elle.... Cela n'empêche
pas qu'ils ne soient charmants et n'aient beaucoup de talent.... De
plus, ce sont des gens heureux! Je les admire, je les aime et j'en suis
bassement jaloux.
--Jaloux! pourquoi!
--Comment, pourquoi? Ils travaillent comme des nègres, c'est vrai,
comme des forçats, comme des bénédictins. Ils se créent à plaisir des
difficultés insurmontables, qu'ils surmontent, et ne se donnent pas
un jour de répit; mais ils font cela à leur idée, sur les sujets qui
leur plaisent, sans que rien ne les oblige ni les entrave. Ils sont
indépendants et ne travaillent pas de leur art pour vivre.... Ah! oui,
je les envie, et de tout mon cœur.... Mais assez jaboté: moi, qui ne
suis pas comme eux, et qui aimerais mieux, en ce moment, ciseler un
sonnet, il faut que je descende à la forêt, pour faire du bois.... Qui
est-ce qui vient me faire ma raie et me mettre ma cravate?
III
Le _Capitaine Fracasse_ paraissait dans la _Revue Nationale_. Nous le
lisions à mesure, et rien n'était plus agréable que d'en causer ensuite
avec l'auteur. Cela lui plaisait beaucoup et, malgré tous ses travaux,
il avait toujours du temps à perdre avec nous. Je lui déclarai une fois
que le personnage que je préférais parmi les héroïnes de son roman,
c'était cette belle Yolande de Foie, si hautaine et si méprisante.
J'avais même l'impression que Sigognac n'aimait vraiment qu'Yolande
et cédait au chagrin d'être dédaigné par elle, quand il se décidait à
suivre les comédiens et à essayer d'aimer Isabelle.
--Je vais te confier quelque chose à mon tour, dit mon père; c'est
que, moi aussi, secrètement, je préfère Yolande. Au fond, c'est d'elle
que je suis amoureux. Je ne me l'avouais pas; mais ton observation
m'éclaire. Comme tous les amoureux, je me suis laissé deviner. Des mots
plus profonds, une émotion plus poignante quand il s'agit d'elle, m'ont
sans doute trahi. Je crois bien que Sigognac partage mon sentiment:
Yolande est l'amour douloureux et impossible, le vrai, et son souvenir
reste dans le cœur du jeune baron comme la pointe cassée d'une flèche.
Ça ne l'empêchera pas de vivre et d'être heureux, relativement, auprès
d'Isabelle.
--Je suis contente d'avoir pensé juste, lui dis-je; mais pourquoi ne
pousses-tu pas davantage la figure d'Yolande?
--Il vaut mieux peut-être la laisser dans ce lointain. Vue de près,
elle perdrait de son prestige.
Un jour, mon père, revenant de chez Charpentier, cria du haut de
l'escalier, comme il le faisait quelquefois:
--Tout le monde sur le pont!
Alors ma mère sortit de sa chambre. Les tantes Lili et Zoé,
descendirent des hauteurs de l'atelier. Ma sœur et moi, occupées en
bas, nous grimpâmes lestement l'escalier.
Théophile Gautier, qui avait repris son costume d'intérieur, était dans
son cabinet, assis par terre, sur un tapis, avec un coussin sous chaque
bras.
--Il s'agit de confabuler, dit-il quand nous fûmes toutes réunies,
pour résoudre une question qui me rend perplexe.... Je viens de voir
le vieux Charpentier, et il a voulu, puisque nous approchons du
dénouement, connaître d'avance la fin du _Capitaine Fracasse_. Je la
lui ai racontée telle que je l'ai conçue. Sigognac, qui a tué en duel
le duc de Vallombreuse, ne peut plus épouser Isabelle et revient, plus
pauvre que jamais, dans son Château de la Misère. Il y rentre vaincu
par la vie, n'ayant plus maintenant aucune velléité d'espérance. Je
reprends alors la description du château, dans des teintes encore plus
sombres qu'au commencement. Le baron se laisse couler dans le malheur
définitif, sans faire aucun effort pour y échapper. Successivement,
Bayard, Miraut et Belzébuth meurent de vieillesse; puis, l'intendant
Pierre, chargé d'années, s'éteint à son tour. Le jeune homme, trop
triste et trop découragé pour pourvoir lui-même à ses besoins, prend
la résolution de se laisser mourir de faim; mais il est si seul, si
ignoré, qu'il n'aurait pas même un serviteur pour l'ensevelir. C'est
pourquoi il descend dans la chapelle en ruines où reposent ses aïeux,
soulève la dalle verte et effritée d'un sépulcre, puis s'assoit au
bord du caveau béant, pour attendre que la Mort vienne le pousser
du doigt dans le trou noir. De cette façon, le dernier des Sigognac
dormira au moins auprès de ceux de sa race.... Vous voyez quel parti
j'aurais tiré de ce thème. Cette fin eût été très poignante, très
logique et très vraie, car c'est de cette façon que procède la vie.
Mais Charpentier a une tout autre opinion: il pousse les hauts cris et
prétend que l'avenir du livre est perdu, que la vente et le succès sont
compromis, car le public sera déçu, trompé dans ses justes prévisions.
Ce qu'il faut c'est la récompense de la vertu, le bonheur des amants
et l'apothéose finale dans le temple de l'hyménée.... Que vous en
semble?... C'est là-dessus que je désire avoir votre avis. Dois-je
céder à Charpentier, ou maintenir ma première conception?
Ma mère n'hésita pas à déclarer que Charpentier avait raison, que le
véritable but d'un livre était le succès, et que cette fin lugubre ne
serait pas du tout amusante.
La tante Lili, comme d'ordinaire, pouffa d'un rire contenu, en grognant
on ne sait trop quoi. Zoé dit simplement:
--Fais comme tu voudras.
Ma sœur et moi, par exemple, toutes griffes dehors, nous éclatâmes en
invectives, contre le bourgeois, dont l'opinion, à notre avis, n'avait
aucune importance, pas plus que le succès ni la vente. Le dénouement
conçu par l'auteur était le seul bon, celui qu'il fallait garder.
La délibération fut orageuse; la question resta pendante.
Le soir, Toto venait dîner avec nous. On lui expliqua le cas et on
continua de discuter, à table. Il était d'avis, comme nous, qu'il
fallait opter pour le dénouement aussi superbement lamentable.
C'était bien l'opinion de Théophile Gautier. Mais la crainte de faire
perdre de l'argent à son éditeur, et d'endurer à n'en plus finir ses
jérémiades, le troublait beaucoup. Après quelques jours passés dans
l'indécision, Charpentier étant revenu à la charge, ce fut l'auteur qui
céda, en adoptant de conclure son roman d'une façon heureuse.
Avec un peu de mélancolie, mon père nous fit part de sa défaite, en
nous assurant que, sous sa plume, cette fin-là serait aussi bonne
que l'autre, dans un autre genre. Mais il sentait bien que nous ne
l'approuvions pas d'avoir cédé ainsi au bourgeois, et que nous étions
tristes de le voir vaincu. Pour nous consoler, il promit d'écrire, à
notre intention, le dénouement primitif,--que l'on pourrait publier
un jour comme variante.--Ce projet nous séduisit fort, et nous le
lui rappelions souvent. Il ne se fit pas faute de nous «parler» le
dénouement qu'il devait toujours écrire. Il y introduisait même des
changements, des améliorations. Yolande reparaissait; il y avait une
suprême rencontre entre elle et Sigognac: lui, pareil à un spectre;
elle, toujours belle et hautaine, avec une ombre de tristesse pourtant.
Tout près de la mort, Sigognac lui avouait qu'il n'avait jamais aimé
qu'elle et que c'était devant ses méprisants regards qu'il avait fui,
quitté le pays pour se jeter dans une vie d'aventures; mais, comme les
étoiles que l'on voit de partout, ces yeux farouches et splendides,
toujours, avaient scintillé au-dessus de lui. Yolande lui laissait
entrevoir qu'il y avait eu, peut-être, un peu d'amour dans sa colère
et du regret dans son mépris....
Hélas! à travers le labeur forcé, comment trouver du loisir pour écrire
des pages inutiles? Le projet ne se réalisa pas. La promesse jamais ne
fut tenue.
* * * * *
Théophile Gautier avait une prédilection marquée pour la société des
femmes, et cela, quoi qu'on en puisse dire, sans arrière-pensée de
galanterie. Cette «amitié voluptueuse», dont parle Edmond de Goncourt,
il l'éprouvait pour quelques-unes, et surtout pour sa princesse:
l'impériale amie si bonne, si simple, mais qui l'éblouissait un
peu. Avec toutes il était, comme il disait, «chevalier français»,
ou «Régence». Auprès d'elles il devenait sentimental, élégiaque, il
se plaignait de la vie et échafaudait des rêves et des châteaux en
Espagne. Ses préférées étaient le plus souvent d'honnêtes bourgeoises,
de mœurs irréprochables, mais intelligentes, enthousiastes et aspirant
à quelque chose de plus élevé que le niveau moyen de la vie.
Parmi celles a qui il resta toujours fidèle, les plus intimes étaient
Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toute petite et qu'il tutoyait
(son mari, Alexandre Lafitte, était compositeur de talent et organiste
à Saint-Nicolas-des-Champs); Mme Clermont-Ganneau, qui n'était pas,
elle, une ancienne connaissance, mais l'avait séduit tout de suite,
par son caractère et sa beauté si nobles, et aussi par son fanatisme
maternel, dont il aurait bien voulu voir, plus près de lui, une faible
imitation.
Mais sa favorite était, je le crois bien, Mme Regina Lhomme. Leurs
relations dataient déjà d'assez loin. Il les avait rencontrés, elle et
son mari, sur un bateau à vapeur, en traversant la Manche pour aller en
Angleterre, et il s'était lié avec eux.
Ils firent, de compagnie encore, une autre excursion à Londres, et,
vers 1850, Théophile Gautier fut le parrain d'un de leurs fils. Peu
de temps après, ils allèrent ensemble en Italie. C'est de Mme Regina
Lhomme qu'il s'agit dans ce passage d'un chapitre sur Venise:
Au dessert, pendant que nous buvions une bouteille de
vin de Samos, cuit et miellé comme un vin homérique, la
vieille qui nous servait vint causer avec nous gaiement
et familièrement, à la façon d'une hôtesse antique; elle
offrit un bouquet, arraché à la hâte dans son jardin et
noué d'un brin de jonc, à la femme de l'ami qui partageait
notre repas, charmante personne à la physionomie
espagnole, dont le bras rond et blanc sortait du jabot de
dentelles noires qui terminait sa manche.
La vieille se récria sur la beauté et la blancheur de ce
bras, qu'elle baisa à plusieurs reprises avec cette grâce
familière du bas peuple de Venise, dont la courtoisie
respectueuse n'a rien de servile.
Mme Regina Lhomme était charmante, en effet. Brune, pâle, mignonne et
de proportions exquises, elle avait, comme le dit mon père, l'air
d'une Espagnole, s'habillait volontiers dans le style de son type, et
accrochait souvent une dentelle à son peigne en manière de mantille.
Je me souviens que toujours un grand éventail noir pailleté voletait
devant son visage.
Théophile Gautier avait aussi beaucoup d'amitié pour Alphonse Lhomme,
le mari, qu'il appelait toujours «l'être subtil et malicieux» ou «le
plus malin des bourgeois». Avec lui, c'étaient des dissertations
métaphysiques à n'en plus finir.
La causerie était certainement ce que Théophile Gautier aimait le
plus. Aucune distraction ne le divertissait autant. Mais c'était la
causerie tout intime, à deux ou trois. Un seul ami à la fois, même,
lui plaisait le mieux. Et c'était quand nous étions seules auprès de
lui qu'il causait le plus volontiers avec des gamines comme nous. Il
cherchait à nous apprendre la manière de bien parler, et s'amusait
de l'indépendance de mes opinions. Il me poussait à discuter:
j'avais l'audace de lui tenir tête et d'être très souvent d'un avis
contraire au sien. Mais mes arguments n'étaient pas d'ordinaire très
convaincants. Ils se bornaient, en général, à des affirmations rageuses
et à des trépignements d'impatience. Alors mon père s'arrêtait et me
disait, avec beaucoup de calme:
--Tu discutes très mal ton affaire. La colère et les injures ne
prouvent rien. Il y a beaucoup de choses à dire, que tu ne dis pas. Si
tu veux, changeons d'opinion. Je vais défendre le contraire de ce que
j'ai soutenu, et tu verras comment il fallait s'y prendre.
Mais cette déclaration m'exaspérait. Puisqu'il n'était pas sincère et
ne me prenait pas au sérieux, je ne voulais plus discuter du tout.
Le soir, après dîner, il s'installait dans un fauteuil en tournant le
dos à la lampe et lisait un journal; presque toujours il s'endormait
dessus. Il dormait là, comme dans son lit, d'un bon sommeil réparateur,
que l'on se gardait bien de troubler.
Vers les onze heures, il s'éveillait très en train, prêt à soutenir,
avec une verve admirable, les plus extraordinaires paradoxes: nous
lui tenions tête, de notre mieux, jusqu'à minuit ou une heure. Puis
des signes de lassitude se manifestaient, malgré nous; timidement, on
parlait de s'aller coucher. Alors, son indignation éclatait; il nous
traitait de marmottes, d'aïs, de loirs....
--Puisque personne ne veut m'écouter, s'écriait-il, je louerai un
Auvergnat, que je paierai quarante sous l'heure. Il m'écoutera, lui, en
donnant de temps en temps quelques signes d'approbation.
Nous lui faisions observer que les Auvergnats eux-mêmes dormaient, et
qu'il obtiendrait surtout des ronflements comme marques d'approbation.
--Je le paierai plus cher la nuit, et j'aurai tant d'esprit qu'il sera
aussi éveillé qu'une potée de souris.
S'il aimait la causerie et même les anecdotes gaies, terminées par un
trait d'esprit (il s'amusait souvent à en conter lui-même), Théophile
Gautier détestait les potins, les indiscrétions et les bavardages
calomnieux. Ainsi dit-il, un jour, à une jeune amie, Mlle X... (appelée
familièrement Tata), comme elle se plaignait à lui d'avoir vu mal
interpréter des propos innocents qu'elle avait tenus:
--Sachez, ô Tata! qu'il ne faut jamais dire quoi que ce soit, à qui que
ce soit....
Sous l'influence d'un sentiment analogue, il improvisa ce distique à
l'honneur du silence:
La parole est d'argent, mais le silence est d'or;
La parole est un don, le silence un trésor!
Avec la chère Regina Lhomme, sa conversation était élégiaque, poétique,
entremêlée de compliments et de madrigaux, mais quelquefois aussi très
sérieuse: car, malgré sa douceur et son charme, l'amie avait beaucoup
de fermeté dans le caractère et de gravité dans l'esprit. Elle élevait
ses enfants avec méthode et les tenait sous une discipline sévère.
La musique surtout était cultivée très assidûment. Alphonse, le fils
aîné, jouait du violon.--Nous n'avons pas connu Théophile, dont mon
père avait été parrain, et qui mourut tout enfant.--Reine, aujourd'hui
Mme Paul Hillemacher, étudiait le piano, et Henriette, sa sœur, le
violoncelle, sans parler de l'harmonie, du contrepoint et du solfège.
Toute la famille était de petite taille, et les fillettes paraissaient
encore moins que leur âge: le violoncelle, bien réduit pourtant, avait
l'air d'un mastodonte à côté de la mignonne Henriette, qui était forcée
de monter sur un tabouret pour l'atteindre de son archet.
Ma sœur et moi, beaucoup moins avancées et surveillées dans nos
études musicales, nous nous vengions de nos studieuses camarades,
toujours occupées quand nous voulions nous divertir avec elles, en les
traitant de «petits phénomènes», ce qui, je ne sais trop pourquoi, les
terrifiait singulièrement.
Nous nous essayions cependant quelquefois à de la musique d'ensemble,
avec Alphonse, quand sa mère l'amenait à Neuilly. Mais il faut avouer
que, dans ces séances, où nous étions livrés à nous-mêmes, c'était le
fou rire, le plus souvent, qui battait la mesure.
Tandis que les portes fermées étouffaient un peu notre charivari,
Regina et Théophile Gautier causaient ensemble, longuement, et avec
un très vif plaisir. Mais il y avait dans la maison de Neuilly un
continuel va-et-vient. Des importuns, des visiteurs, rompaient le
tête-à-tête des deux amis, et les empêchaient de dévider tranquillement
le fil de leur conversation. Aussi mon père préférait-il encore aller
voir Mme Lhomme chez elle, où l'on était sûr d'être moins dérangé.
Témoin cette lettre qu'il lui écrivit un jour:
Ma chère Regina,
J'irai demain lundi chez vous dîner si cela ne vous
dérange pas dans vos projets. Je vous aurais bien invitée
à la maison de Neuilly, mais on n'y peut dire un mot
sans être interrompu et je voudrais bien causer un peu
librement avec vous puisque vous êtes seule.
Je serai très heureux de vous trouver _a casa_, comme
disent les Italiens. Vous avez été souffrante; moi, je
n'ai pas été bien brillant non plus, mais je vais mieux.
Bien à vous de cœur,
THÉOPHILE GAUTIER.
Mme Lhomme fut certainement une des personnes à laquelle il a le
plus écrit, lui qui détestait tant écrire des lettres! Et il variait
affectueusement, dans les en-tête, ce prénom de Regina qui lui
plaisait: _Regina felicitatis, Regina_ la bien nommée, Reine de
bonheur, _Regina cœli_....
Avec Alphonsine Lafitte, qu'il avait connue toujours, sa causerie avait
plus de gaieté et de laisser-aller.
Quand c'était avec Mme Ganneau, il y avait dans le discours une
nuance de respect et de retenue. Il lui faisait doucement la guerre,
cependant, sur son manque absolu d'égoïsme, qui la poussait à oublier
presque qu'elle était femme, et des plus belles. Il la taquinait sur
son absence de coquetterie, sur ses toilettes toujours sombres et d'une
simplicité monacale. Il approuvait seulement la coiffure austère, dont
les belles lignes s'harmonisaient si bien avec le profil de médaille
romaine. Mme Ganneau se défendait en souriant, et son sourire avait un
charme extrême, grâce à des dents petites et délicieuses, que mon père
admirait sans réserve. La beauté des dents était, d'ailleurs, une des
choses qui l'intéressaient le plus chez la femme. Il y attachait une
importance capitale, proclamait que lorsque la nature vous a fait don
de cette parure précieuse, il fallait en prendre soin et la sauvegarder
comme un trésor. Aussi nous surveillait-il de très près, à ce point de
vue, nous apportant les opiats et les élixirs les plus raffinés. Il se
fâchait tout rouge si nous commettions devant lui la moindre imprudence
où nous risquions de nous abîmer les dents.
Un jour, à table, Mme Ganneau assise à côté de lui, cassa une noisette
avec ses dents: d'un brusque mouvement, mon père, indigné, se retourna,
et ne put se retenir d'envoyer un bon soufflet à la coupable.
Aujourd'hui encore Mme Ganneau ne peut se souvenir sans attendrissement
de cette affectueuse et mémorable gifle....
* * * * *
Ma mère persistait à vouloir nous faire apprendre le piano, à ma sœur
et à moi; mais nous ne montrions aucune ardeur à l'étude. Pour ma
part, j'avais gardé de ma première instruction musicale, et des verges
vinaigrées de la sœur Fulgence, un souvenir plein de rancune: j'étais
bien persuadée que je n'aimais pas la musique. De vagues professeurs
étaient parvenus cependant à nous en donner quelque idée. Dans les
derniers temps, même, le mari d'Alphonsine, Alexandre Lafitte, s'était
chargé de nous instruire. Mais, comme nous étions très peu empressées
au travail, il ne s'intéressait guère à ses élèves. Il nous faisait
étudier d'assez mauvaise musique: je m'acharnais particulièrement sur
une _Valse espagnole_, d'Ascher, boléro quelconque qui «faisait de
l'effet». Nous avions l'ordre, pendant les heures d'étude, de nous
exercer au déchiffrage, et l'on m'avait confié, pour cela, un cahier de
polkas, valses, quadrilles et autres pages de danses vulgaires.
Un jour, tournant les feuillets, je lus ce titre: _l'Invitation à
la Valse_, par Karl Maria de Weber. Cela ne m'apprenait rien de
particulier, et je commençais à déchiffrer, nonchalamment, comme
d'habitude.... Mais, alors, une espèce de miracle se produisit; il
fut si brusque, si inattendu, que toutes les vieilles métaphores
sont les meilleures pour l'exprimer: «les écailles me tombèrent
des yeux»; «un voile se déchira devant mon esprit»; «la lumière
resplendit soudain dans les ténèbres».... Après quelques lignes, et
jouées Dieu sait comment, il me sembla que je découvrais la musique:
une émotion extraordinaire s'empara de moi, une passion nouvelle
m'envahit. «Catalepsie!--Épilepsie!» aurait dit mon père. Mais, en moi,
l'épilepsie avait bien souvent du bon. Par un phénomène qui m'est resté
incompréhensible, je compris ce chef-d'œuvre absolument, à travers
mes fausses notes, ma mesure fantaisiste, et j'allai jusqu'au bout du
morceau, malgré la difficulté extrême d'exécution. Seul ce mot de valse
était cause qu'on avait relié le morceau de Weber avec les ineptes
danses qui formaient le recueil; et c'est à ce hasard, peut-être, que
je dois la révélation d'un art qui eû pour moi tant d'attraits et prit
une si grande place dans ma vie.
Le jour de la leçon prochaine, j'ouvris le cahier devant M. Lafitte,
et je lui dis d'un ton décidé et sans réplique, en lui indiquant
l'_Invitation à la Valse:_
--Je veux apprendre cela.
--Pourquoi ce morceau plutôt qu'un autre? demanda le maître surpris. Il
est trop difficile pour vous.
--N'importe! Je veux l'apprendre, répondis-je, ou bien je ne toucherai
plus jamais au piano.
Il y avait, sans doute, quelque chose de particulier dans mon attitude,
une lueur dans mes yeux, un frémissement insolite dans ma voix, car M.
Lafitte me regarda profondément et me dit, après un instant de silence:
--Est-ce que vous aimeriez la musique?...
--Jusqu'à présent, je crois que je ne l'aimais pas, répondis-je.
Maintenant, c'est changé. Je veux jouer ce morceau....
M. Lafitte, très étonné et très intéressé, ne répondit rien; il me
regarda encore, puis s'assit au piano, et joua, d'un bout à l'autre,
l'_Invitation à la Valse_. Je fus enthousiasmée de l'entendre exécutée
ainsi en perfection; mais cependant rien de nouveau ne me fut révélé;
je l'avais comprise à première vue, et tout à fait.
--Si vraiment vous aimez la musique, dit M. Lafitte, tout est à
recommencer: nous pouvons jeter au feu nos anciens cahiers, et je vous
guiderai désormais parmi les chefs-d'œuvre.
--Pourquoi ne me les avez-vous pas fait connaître plus tôt?
--Je tiens la musique pour un art sublime et sacré, dit M. Lafitte
gravement. Vous y montriez si peu de goût que je trouvais inutile
de vous, ouvrir le sanctuaire. Jusqu'à présent, je vous donnais des
leçons pour faire plaisir à votre famille. Désormais, si votre nouvelle
impression est sincère et durable, je serai heureux de vous initier à
la musique. Ce serait vraiment singulier que cette aversion pour la
musique quelconque eût été justement chez vous une intuition.
Il n'y eut pas de leçon ce jour-là. Mais, quand il revint, M. Lafitte
nous apporta une gavotte de Sébastien Bach et _le Clavecin bien
tempéré._
A partir de ce jour, un grand changement se produisit à la maison:
la musique prit une importance excessive: «la musique allemande, la
vraie, la seule»,--à ce que ma sœur, facilement conquise, et moi,
nous proclamions avec l'intransigeance de la jeunesse.--Cela amena un
conflit: ma mère, préférait, naturellement, le style italien, tandis
que nous n'avions plus pour lui que haine et mépris.
Mon père, prudemment, restait neutre; en apparence, car, en réalité, il
était de notre parti et le favorisait.
On a toujours affirmé que Théophile Gautier détestait la musique. On en
a donné comme preuve irréfutable cette phrase célèbre: «La musique est
le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits». La vérité est
qu'il n'est pas l'auteur de cette boutade. Il n'a fait que la citer, en
ces termes, dans _Caprices et Zigzags_:
Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait _la Favorite,_
accommodée au goût britannique et traduite dans la langue
de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à
qualifier et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre
qui n'était pas mélomane assurément: «La musique est le
plus désagréable et le plus cher de tous les bruits.»
Aussi, j'écoutais peu, et j'avais le dos tourné au
théâtre....
Théophile Gautier ne dit pas quel était ce géomètre (et il serait
curieux de le rechercher), mais cette omission, en tout cas, ne prouve
rien.
Ce qui est certain, c'est que les compositeurs aimaient le poète et
le sollicitaient souvent de collaborer avec eux. Ernest Reyer est
celui qui savait le mieux s'y prendre pour obtenir ce qu'il voulait.
D'autres, très illustres, eurent moins de bonheur:
Meyerbeer, par exemple, alors à l'apogée de sa gloire.
La partition de _Struensée_ se trouvait parmi les volumes, de
musique assez frivole, qui composaient la biblothèque de ma mère. La
présence de cette œuvre, que nous considérions comme la meilleure du
maître, nous étonnait beaucoup. Cependant Meyerbeer avait offert à
ma mère, avec de belles dédicaces, ses principaux opéras; mais, dans
_Struensée_, il n'y avait pas de chant, et cette œuvre, éditée en
Allemagne, personne ne la connaissait alors à Paris. C'était à mon père
que Meyerbeer l'avait donnée, car il fut longtemps question, entre eux,
d'une collaboration. Il s'agissait de vers déclamés sur la musique et
expliquant le drame, dont l'auteur était Michel Beer, frère du maître.
Meyerbeer s'engageait à fournir les éclaircissements nécessaires, et il
écrivit à mon père cette curieuse lettre[1]:
Monsieur,
M. Brandus est venu deux fois pour avoir l'honneur de
vous rencontrer. Il voulait vous amener un pianiste prêt
à vous jouer les morceaux mélodramiques pour savoir sous
quelles mesures de la musique il faut placer les paroles
déclamées.
J'ai eu également l'honneur de passer deux fois chez vous
pour vous prier de vouloir bien me donner (ainsi que nous
en étions convenus), la partition de piano de _Struensée_,
afin de vous indiquer le sens des paroles allemandes qui
doivent être déclamées sous la musique; votre concierge
me dit que vous habitez la campagne, et que je ne puis
pas espérer de vous trouver à Paris. Comme je ne possède
pas un autre exemplaire de la partition de piano de
_Struensée,_ j'ose donc vous prier d'avoir l'extrême
bonté de m'envoyer le vôtre; j'y ferai ce travail en
vingt-quatre heures et je vous renverrai la partition,
pour que vous puissiez continuer votre travail poétique.
Veuillez agréer, monsieur, l'expression de mes sentiments
les plus distingués de votre très dévoué.
MEYERBEER.
Samedi.--Écrit dans la loge de votre concierge.
[Footnote 1: Citée par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul dans son
_Histoire des Œuvres de Théophile Gautier._]
Un traité avait été signé, quelque temps avant, avec l'éditeur Brandus.
Cependant l'œuvre ne fut pas réalisée. Théophile Gautier écrivit
seulement le prologue en vers, qui est publié dans son _Théâtre,_ sous
ce titre: _Prologue de Struensée_; je crois qu'il n'a jamais été récité
dans les concerts, où la partition fut exécutée sans le drame de Michel
Beer.
Vers la même époque, Théophile Gautier avait composé pour Meyerbeer un
oratorio intitulé _Josué._ Mais le musicien égara le manuscrit et en
fut très désolé. Il redemanda avec insistance à mon père une nouvelle
copie; mais, comme celui-ci n'en avait pas, sauf quelques vers qui
semblent faire partie de cette œuvre, le poème fut définitivement
perdu.
La première fois que je vis Meyerbeer, ce fut dans son escalier, qu'il
descendait, tandis que nous le montions avec ma mère, qui nous présenta
à lui. Nous étions encore très jeunes, ma sœur et moi, mais grandes
pour notre âge, et il s'écria avec surprise:
--Pas plus petites que ça?...
Meyerbeer aimait beaucoup le contralto vibrant et velouté de ma mère;
il composa pour elle, et lui dédia, une romance dramatique, mêlée de
récitation, sur des paroles de Méry, _la Fiancée du vieux Château_,--le
château de Bade,--et c'est à Bade que ma mère chanta la mélodie encore
inédite.
La dernière fois que je vis le maître, il m'apparut dans une situation
assez bizarre: debout, sur un banc de bois, au milieu du Champ-de-Mars,
où avait lieu l'ascension du ballon de Nadar: _le Géant._
Meyerbeer, qui était de petite taille, ne voyait rien, sans doute,
perdu dans la foule, et s'était hissé sur ce banc, apporté là par un
industriel de circonstance. Serré dans un petit paletot marron, le nez
chargé de lorgnons superposés, tenant des deux mains son parapluie, il
regardait en l'air l'énorme ballon, et paraissait complètement absorbé
par le spectacle et enchanté. Il avait vraiment, dans cette posture,
une silhouette inoubliable, et nous le contemplâmes longtemps, d'en
bas, sans rien dire. Mais sa position n'était pas sans danger: toujours
sans nous faire connaître, nous nous assîmes chacune à un bout du
banc, afin de le caler et de l'empêcher de faire la bascule.
Rossini, lui aussi, voulut collaborer avec Théophile Gautier. Le
fameux chanteur Paolo Barroilhet s'était chargé de la négociation.
Il s'agissait d'une «chanson militaire» que Théophile Gautier devait
refaire en y ajoutant un couplet. Les paroles, sur lesquelles le
compositeur avait déjà écrit la musique, étaient stupides au delà de
toute expression:
REFRAIN
A la Patrie
Brave Français
Donne sa vie,
Et sans regret.
Vive tendresse
Brûle en son cœur
Pour sa maîtresse
Et son Emp'reur!
1er COUPLET
Vite il s'apprête;
Rien ne l'arrête.
Si la trompette
Vient à sonner,
Il prend les armes,
Court aux alarmes:
Son plein de charme
Va l'entraîner ...
A la Patrie..., etc.
Rossini désirait qu'avant le retour du refrain il y eût quelques
vers de «tendresse militaire», afin qu'il pût y adapter une phrase
sentimentale et douce, _mezza voce._
Théophile Gautier ne savait pas trop ce que pouvait être la «tendresse
militaire»; le sujet, le rhythme de ce morceau ne l'inspiraient guère;
il eût voulu au moins ne pas signer, mais on tenait beaucoup à sa
signature. Barroilhet écrivait: «Il s'agit d'accoupler heureusement
le nom du grand Théo au grand nom de Rossini.» Théophile Gautier, qui
n'osait pas refuser franchement, traînait l'affaire en longueur; mais
on revenait souvent à la charge, en l'accablant de reproches.
Un jour, au moment de sortir, mon père nous dit qu'il allait à Passy
voir le maëstro. Théodore de Banville était venu, ce jour-là, à
Neuilly; il s'en allait aussi, et nous les reconduisions jusqu'à la
porte.
Tout à coup, je dis à mon père:
--Tu sais, si tu vas voir Rossini, je ne te parlerai pas pendant un
mois.
Banville, très surpris, demanda l'explication de cette bizarre menace.
--Les gluckistes et les piccinistes! répondit le père en riant. Ces
demoiselles sont devenues, depuis quelque temps, des musiciennes
intransigeantes et du parti le plus classique. Elles jouent les fugues
de Bach (il disait cela avec un certain orgueil) et n'admettent plus
que Beethoven, Weber, Mozart et autres illustres Allemands. Le grand
chef du parti opposé leur est, naturellement, en horreur....
Et il ajouta, pour moi:
--Prends garde: Catalepsie!--Épilepsie!... Mais je veux bien
condescendre à t'expliquer que, si je vais voir Rossini, c'est pour
tâcher de me dépêtrer poliment de cette «chanson militaire», qui est
pour moi comme serait pour un chien une casserole attachée à la queue.
--En ce cas, je te pardonne et je t'approuve! lui dis-je avec gravité.
* * * * *
Une «_International Exhibition_» s'ouvrait à Londres. Dalloz pria
Théophile Gautier d'en faire le compte rendu dans le _Moniteur
universel_, journal officiel de l'Empire français.
Les conditions étaient bonnes; et mon père, toujours enchanté de
voyager, accepta avec plaisir. A notre grande joie, il nous annonça que
nous serions du voyage.
Nous n'avions jamais encore traversé la mer et nous étions très émues
à l'idée d'aller en Angleterre. Nous aurions bien voulu voir une
tempête. Cependant l'appréhension du mal de mer, qu'on nous dépeignait
si affreux, nous tourmentait et nous faisait préférer une traversée
moins pittoresque, mais tranquille. Toutes sortes de palliatifs nous
furent recommandés par nos amis. Notre cher camarade Nono, que nous
considérions comme un oracle, incapable de se tromper, nous affirma
très sérieusement qu'un petit carré de papier posé sur l'estomac était
ce qu'il y avait de mieux. Il expliquait que le frottement du papier
contre la peau occasionnait une diversion qui préservait du mal de mer.
Le directeur du _Moniteur_, Dalloz, partait aussi pour Londres, et il
emmena mon père, qui devait assister avec lui à des inaugurations et
à des cérémonies officielles. Il était convenu que nous le suivrions
quelques jours après avec ma mère, et Henriette, une nouvelle femme de
chambre, car depuis quelque temps Marianne, la bonne qui nous avait
élevées, était promue à la dignité de cuisinière.
Nous devions entrer à Londres par la Tamise, après nous être embarquées
à Boulogne. C'était au mois de mai: le temps était beau, et pourtant
la mer moutonnait un peu; en dépit du préservatif recommandé par Nono,
je dus subir le mal de mer, auquel ma sœur échappa. A l'aube, j'étais
affalée dans ma cabine, affreusement malade et me récitant tout bas,
avec une rapidité fiévreuse et sans pouvoir m'en empêcher, des vers
de la _Légende des Siècles_, lorsque Estelle, très vaillante, et qui
avait, paraît-il, le pied marin, vint me chercher, sous prétexte que
l'apparition du soleil sur la mer était un spectacle admirable. Elle
me traîna presque de force jusqu'au pont; je ne pus atteindre que le
haut de l'escalier, où je me laissai tomber au bord des marches de
cuivre. La splendeur de l'aurore, avec ses roses et ses émeraudes, me
laissa indifférente et ne me guérit pas. Un marin apitoyé m'aida à
gagner un banc, puis il m'apporta un oreiller de crin et du thé.
Cependant, aussitôt que le bateau entra dans les eaux de la Tamise,
le mal disparut, et je pus faire honneur au déjeuner, servi sur le
pont, et composé d'œufs au jambon, comme les Anglais seuls savent les
préparer, de _roastbeef_ et d'excellent _pale ale._
Mon père nous attendait à Londres, au débarcadère, et il nous conduisit
a l'Hôtel de France, Leicester Square, où un appartement était retenu
pour nous. Le soir même, des personnes vinrent nous rendre visite;
entre autre autres, Jules Gérard, le tueur de lions, et un M. S... qui
s'offrait à nous servir de cicerone et d'interprète dans la capitale de
l'Angleterre, qu'il habitait et qu'il connaissait à merveille. En dépit
de ses bonnes intentions, je pris tout de suite ce monsieur en grippe,
à cause de la fatigue qu'il nous imposa, en nous tenant éveillées
jusqu'à plus de onze heures, le soir même d'un voyage aussi pénible. Il
causait abondamment, donnant à mon père toutes sortes de renseignements
qui n'en finissaient pas et feignant, à ce que nous croyions, de ne
pas voir nos signes évidents de lassitude et d'impatience.
Nous étions très bien installés dans cet hôtel, mais, par ce temps
d'exposition, le prix était exorbitant. Ce fut ce M. S... qui nous
conseilla, très sagement, de quitter l'hôtel pour un appartement
meublé. Ce fut lui encore qui découvrit, à Penton Square, la maison qui
convenait. Mais, après le confort de l'hôtel et l'animation amusante
de la place, ce nouveau logis nous parut triste et mesquin. Ce square,
au bout d'une petite rue, formait comme une grande cour carrée très
solitaire. La maison était juste en face de la rue qui débouchait dans
Piccadilly et nous permettait seulement d'apercevoir, un peu et de
loin, le mouvement de la ville.
Nous avions, au premier, un salon, qui servait de salle a manger,
entre deux chambres où s'établirent mon père et ma mère. Ma sœur et
moi, avec la femme de chambre, nous fûmes logées au second étage, dans
un appartement qui donnait sur des cours et des toits très noirs. La
propriétaire de cette maison se chargea de notre nourriture, mais elle
fut très chiche, et nous avions l'impression de mourir un peu de faim.
Aussi, il fut vite résolu que nous ajouterions un repas au maigre
ordinaire de la maison: un souper, que nous allions, en bande, acheter
dans les petites rues commerçantes très éclairées par des torches de
gaz et dont l'aspect nouveau et pittoresque nous intéressait beaucoup.
Nous revenions les bras chargés de gargantuesques victuailles: homard
et saumon marines, jambon d'York, langues de mouton, bœuf fumé,
_stilton, chester_, tarte à la rhubarbe, _plumcake, Dundee marmelade,
stout, pale ale_, porto.
Henriette avait dressé le couvert et allumé des lampes. Nous nous
installions et nous faisions longuement honneur au repas. Jules Gérard
était quelquefois des nôtres, et M. S... presque toujours. Mon père,
très en train et très gai, évoquait le souvenir du radeau de la Méduse,
se comparait à Ugolin réduit, si l'heure du souper avait tardé, à
dévorer ses enfants. Pour moi, qui n'avais pas la tête forte, cette
bière capiteuse me grisait immédiatement. Je divaguais un peu; puis je
m'endormais d'un sommeil si profond qu'on était obligé de m'emporter
dans mon lit.
Londres nous amusait beaucoup. Nous parcourions la ville en badauds,
marchant lentement, le nez en l'air, ce qui paraissait surprendre
extrêmement les Anglais, toujours si pressés et qui ne se faisaient
pas faute de nous bousculer: ils avaient une façon de se faire place à
coups de coudes,--des coudes pointus et durs,--qui m'exaspérait. Comme
je m'en plaignais une fois à un aquarelliste de grand talent, ami de
mon père, nommé Wyld, il me dit que la coutume en Angleterre était de
rendre les coups, pour avertir le passant qu'il vous avait heurté,
ce qu'il feignait d'ignorer jusque-là. Ces représailles n'étaient
pas très aisées, car les coupables marchaient si vite qu'ils étaient
tout de suite hors de vue. Cependant, sans être bien sure que M. Wyld
ne s'était pas moqué de moi, je tenais à exercer ma vengeance, et
souvent on me voyait me mettre à courir à la poursuite d'un monsieur
à qui j'allongeais un grand coup de poing dans le dos. Je n'étais pas
très rassurée, la première fois que j'accomplis cette prouesse. Mais
l'anglais, comme on me l'avait annoncé, se retourna et me dit poliment:
_--I beg your pardon._
Et je fus convaincue que le procédé était bon.
Nous étions très intéressés par les industries de la rue. La mendicité
est interdite à Londres; mais la rue appartient à tout le monde (pas
le trottoir). Aussi les mendiants sont-ils censés faire un métier: de
petits garçons se précipitent sur vous, mais sans quitter la chaussée,
et, de force, vous cirent vos souliers; ou bien ils balayent avec
frénésie votre chemin, vous empêchant de marcher. Les compagnies de
faux nègres, vêtus de coutil rose et blanc et exécutant de bizarres
musiques, qui déambulent par la ville, suivies d'un public sympathique,
nous semblaient surtout très originales.
Une fois, à Penton Square, pendant le déjeuner, nous entendîmes
une aubade exécutée sous nos fenêtres d'une façon vraiment assez
remarquable. Il y avait un violon, un alto et une voix de femme. Je fus
chargée de jeter des _pence_ par la fenêtre; mais, en apercevant les
musiciens, je poussai un cri de surprise:
--La famille Lhomme!
Tout le monde se leva et vint près de moi. Il n'y avait pas à s'y
tromper. M. et Mme Lhomme et leur fils Alphonse, notre camarade, venus
à Londres, sans doute pour l'Exposition, s'étaient déguisés, dans
l'idée de nous faire une farce. Nous étions très contents de les voir
et bien amusés de leur invention.
--Le bel ensemble de votre musique vous a trahis! leur criait mon père
du haut de la fenêtre. Assez, maintenant! Venez déjeuner avec nous.
Mais, imperturbables, ils persistaient à tenir leur rôle, à racler les
violons et à chanter.
Nous eûmes vite fait de dégringoler l'escalier pour aller les chercher.
Mais alors nous nous arrêtâmes, stupéfaits: malgré cette triple et
extraordinaire ressemblance, ces musiciens étaient bien des personnages
anglais, et pas du tout la famille Lhomme!...
La société de Londres faisait grand accueil à mon père. Beaucoup
d'artistes venaient le visiter. Nous vîmes une fois Thackeray, colossal
et superbe. Nous avions lu _la Foire aux vanités_, ce qui le flatta
beaucoup. Il fut très aimable pour ma sœur et pour moi; je me souviens
qu'il admira notre coiffure, et nous demanda des détails afin de
pouvoir apprendre à ses filles la façon d'arranger leurs cheveux de
même.
Dans cette maison meublée, de Penton Square, il y avait, au second
étage, d'autres locataires que nous, entre autres un _horse-guard_ tout
habillé de rouge, si étonnamment maigre et long, que nous ne pouvions
nous retenir de le regarder, peut-être avec trop d'insistance: il était
plus timide qu'une jeune fille, et notre effronterie lui causait une
peur folle, tellement que s'il lui arrivait d'ouvrir sa porte au moment
où nous ouvrions la nôtre, il se rejetait en arrière, la refermait
brusquement et n'osait plus sortir de longtemps.
Un matin, à notre grande terreur, tandis que nous nous habillions, deux
ramoneurs, noirs comme le diable, en chapeau haut de forme, entrèrent
dans notre chambre par la fenêtre qui s'ouvrait sur des toits en
terrasse!... Nos cris, nos réclamations indignées, dans une langue
qu'ils ne comprenaient pas, les laissèrent parfaitement impassibles.
Ils farfouillèrent dans la cheminée, sans se presser le moins du monde,
puis s'en allèrent par le même chemin.
Le sans-gêne des anglais est d'ailleurs ce qui me frappa le plus à
Londres.
J'ai gardé peu de souvenirs de l'Exposition universelle, mais je
n'ai jamais oublié une aventure qui m'arriva au cours d'une de mes
visites dans ses galeries, à la section des beaux-arts: accoudée à la
balustrade, séparant du public la muraille où sont pendus les tableaux,
j'étais en contemplation devant un Gainsborough.... Tout à coup, un
visiteur, qui trouvait sans doute que j'avais assez vu, m'enleva par
les coudes et me posa plus loin; puis il s'accouda à ma place. Fidèle
à mon principe, après le premier moment de surprise, je me mis à taper
sur ce monsieur, à le tirer, avec des saccades, par les basques de sa
redingote; mais il tourna vers moi une bonne face réjouie, se cramponna
à la barre de fer et ne démarra pas.
Un jour, je fis dans la ville une rencontre qui me laissa une
impression ineffaçable. Nous nous promenions, ma mère, ma sœur et
moi, dans un passage (je ne saurais dire lequel) quand nous vîmes, en
face de nous, deux personnages très étranges, suivis par une foule
de curieux. C'étaient deux Japonais, dans leur costume national.
Ils feignaient de ne pas voir tout ce cortège de badauds, qui les
obsédaient cependant, car ils entrèrent, pour y échapper, dans une
boutique élégante où l'on vendait toutes sortes d'objets de toilette en
ivoire et en écaille. Nous ne pûmes y tenir: nous entrâmes aussi dans
la boutique, tandis que la foule se massait derrière les vitres.
J'étais fascinée.... Ce fut là ma première rencontre avec
l'Extrême-Orient; et, par lui, dès cet instant, j'étais conquise.
L'un de ces Japonais paraissait grand, dans les longs plis souples de
sa robe de soie. Sa figure pâle, au nez fin et busqué, du type (je l'ai
su depuis) le plus aristocratique, avait une expression particulière,
mélange de dignité, de grâce mélancolique, de douceur et de dédain.
Il était coiffé d'un chapeau, en forme de bouclier, retenu par des
bourrelets de soie blanche qui lui passaient sur les joues. Hors de
la ceinture, en brocart tissé d'or, qui lui serrait la taille, se
croisaient, haut sur sa poitrine, les poignées délicatement ciselées de
deux sabres. A côté dépassait un éventail qu'il prenait fréquemment et
ouvrait d'un seul geste.
Le teint de l'autre Japonais était couleur d'or foncé, et quelques
marques de petite vérole lui donnaient l'aspect d'un bronze ancien un
peu meurtri par le temps. Il portait aussi deux sabres, aux riches
poignées, dans sa ceinture de velours.
Leurs sandales, qui tenaient à peine sur leurs chaussettes de toile
blanche articulées au pouce, leur donnaient une démarche molle et
nonchalante.
Ces deux inconnus nous examinaient avec beaucoup de curiosité. Ils
savaient quelques mots de français et d'anglais et nous essayâmes de
causer. Débarqués en Angleterre depuis quelques jours à peine, ils
faisaient leurs premiers pas dans cette Europe qu'ils ne connaissaient
pas du tout. On eût dit qu'autour d'eux, sans que rien s'en fût encore
disperse, flottait le parfum et comme l'atmosphère de leur fabuleux
pays.
Quelle rencontre fatidique pour moi, quelle vision inoubliable! Tout
un monde inouï m'apparaissait, et une sorte d'intuition (que j'avais
toujours en face des choses qui allaient me passionner) me fit
l'entrevoir dans son ensemble et me révéla ses beautés spéciales.
Quand, plus tard, j'ai essayé de faire revivre le Japon féodal, dans un
roman intitulé: _la Sœur du Soleil_, c'est toujours l'image saisissante
de cet inconnu, aux allures si nobles, qui me servait de modèle pour
peindre un de mes personnages, le prince de Nagato.
Qui sait si ces deux samouraïs n'étaient pas ces deux jeunes officiers,
d'un prince de Nagato justement, qui, à cette époque, où le Japon
était encore très fermé aux étrangers, firent, sur l'ordre de leur
seigneur, un voyage d'études à travers la civilisation de l'Occident
inconnu?... Qui sait si ce n'étaient pas là, Ito Shunshé et Inouyé
Bunda, qui jouèrent, depuis, et jouent encore, un rôle si éminent dans
la politique de leur pays?...
Au moment même où nous essayions, dans ce magasin, d'échanger quelques
mots avec eux, tandis qu'ils maniaient de leurs doigts minces des
babioles d'ivoire et d'écaillé, un soulèvement terrible--dont la
nouvelle n'était pas encore parvenue en Europe--ensanglantait le Japon.
J'ai donné, dans mes _Princesses d'Amour_, une esquisse de cette guerre
civile, de cette étrange révolution, unique dans la chronique du monde,
qui fit éclore, de la façon la plus imprévue, le Japon nouveau.
C'est en étudiant l'histoire de cette guerre que j'ai cru retrouver la
trace de ces deux jeunes hommes, dont je me souvenais si bien. Quand,
après deux années de voyage, ils revinrent au Japon, enthousiasmés
par ce qu'ils avaient vu, ils se heurtèrent à la bataille, qui durait
toujours, au cri de: «Mort aux étrangers!»
* * * * *
De tous les points du monde, des êtres venaient à Théophile Gautier,
pour lui demander aide et protection. Il ne se défendait pas du tout,
écoutait toutes les doléances; et l'on peut dire que l'on entrait chez
nous comme dans un moulin. Ses conseils, son influence, l'appui de sa
plume, c'était tout ce qu'il avait à donner; mais il donnait royalement.
Parmi tous ces solliciteurs inconnus, qui venaient sans être présentés
et sans recommandation, j'ai gardé le souvenir d'une certaine madame
Key Blunt qui fut particulièrement tenace et nous tourmenta longtemps.
Elle arrivait d'Amérique et avait été la femme, à ce qu'elle disait,
d'un président des États-Unis, mort récemment. Il l'avait laissée
avec des enfants et sans ressources: mais elle avait l'amour et, à ce
qu'elle croyait, le don du théâtre, qui l'aiderait, pensait-elle, à
relever sa fortune. C'était une femme assez jolie, de taille moyenne,
et toujours endeuillée de voiles de crêpe: «Mon mari est toujours
mort», répondait-elle à ceux qui lui faisaient observer que le temps du
deuil était passé.
Mon père s'était laissé toucher par cette infortune exotique. Cependant
il combattit autant qu'il le put le singulier projet de la belle
veuve: elle voulait jouer, à Paris, et en anglais, un grand drame
de Shakespeare. Pour consacrer son talent, et lui donner de l'éclat
en Amérique, il fallait qu'elle eût été entendue à Paris. Jouer, en
anglais, devant des Parisiens, quelle folie!... Mais elle ne voulait
pas en démordre.
Mon père finit par renoncer à la convaincre; et, devant son insistance,
jugeant aussi que c'était le seul moyen de se débarrasser d'elle, il
songea à faire aboutir le projet, en le réduisant le plus possible.
Taillade, que Théophile Gautier soutenait beaucoup et admirait
infiniment, consentit, sur sa demande, à entrer dans la combinaison.
Il s'agissait de jouer, en anglais, un acte de _Macbeth_, celui du
meurtre de Duncan. Taillade ne savait pas l'anglais, ou à peine; mais
cela ne démontait nullement madame Key Blunt, qui se chargeait de
seriner à l'artiste français la bonne prononciation.
Le Vaudeville prêta complaisamment sa salle, et, après d'innombrables
et laborieuses répétitions, la représentation eut lieu. Mais il se
trouva--ce que l'on soupçonnait déjà--que madame Key Blunt avait fort
peu de talent et que Taillade en avait beaucoup, même en anglais. Il
sut se faire comprendre du public parisien, fortement ahuri par ces
mots inconnus, et il emporta tout le succès.
Mon père, dans son compte rendu, essaya d'en laisser une part à
l'artiste américaine; mais on le devine plus sincère quand il parle de
Taillade:
Par un prodige de volonté, par une idolâtrie passionnée
pour Shakespeare, il est arrivé à dire le texte, même
avec un très bon accent, et à produire, dans cet idiome
presque étranger pour lui, tous les effets qu'il obtenait
à l'Odéon dans l'excellente traduction de Jules Lacroix.
Chose étrange: loin d'être gêné en grandeur, en puissance,
en énergie, son jeu avait quelque chose de direct, de
natif, d'original. On ne sentait plus rien entre lui et
le poète. Les idées jaillissaient avec leurs mots, leurs
sons, leurs couleurs; et d'une représentation qui pour la
plupart des spectateurs n'était guère qu'une pantomime,
le sens profond, caché, mystérieux de l'œuvre colossale
se dégageait avec plus de clarté que dans tous les
commentaires.
Taillade, en effet, était superbe. Il avait, entre autres, quand
il sortait à reculons de la chambre du crime, un sursaut de peur en
heurtant par hasard, un fauteuil, qui donnait le frisson à toute la
salle.
Mais je crois bien que madame Key Blunt n'a jamais pardonné a mon père
le succès de son partenaire Taillade.
IV
Le 31 août était l'anniversaire de la naissance de Théophile Gautier;
et, pour fêter ce jour, nous organisions chaque année, en grand
mystère, quelque réjouissance: récitation de compliments, naïves
pantomimes, feux d'artifice et flammes de Bengale, qui donnaient
au jardin une féerique et fugitive splendeur. Une fois, cependant,
vers les approches de sa fête, le père nous déclara, qu'à ce propos,
il avait une idée extrêmement ingénieuse, dont il voulait nous
faire part. Les prétendues surprises, qui ne le surprenaient guère,
les répétitions, faites en cachette, qu'il avait l'air de ne pas
soupçonner, et pendant lesquelles on le laissait tout seul, n'étaient
pas très gaies pour lui. Il savait bien que les préliminaires d'une
fête en sont le plus souvent la partie la plus divertissante. Il
n'était pas juste que lui, le fêté justement, en fût exclu. Il
proposait donc d'organiser avec nous les réjouissances et même d'y
prendre une part active.
--Je me fêterai moi-même, dit-il. Que penseriez-vous d'une pièce, dont
je suis l'auteur, et dans laquelle je jouerais?...
Comme on le pense bien, cette motion fut accueillie avec enthousiasme.
Il fut donc décidé que nous représenterions _Pierrot posthume_,
puis--les débutants ne doutant de rien,--dans la même soirée, _le
Tricorne enchanté._
Il n'y avait pas de temps à perdre. _Pierrot posthume_ fut tout de
suite mis à l'étude, et l'on distribua les rôles ainsi:
_Le Docteur_. . . THÉOPHILE GAUTIER.
_Pierrot_ . . . . THÉOPHILE GAUTIER FILS.
_Arlequin_. . . . ESTELLE.
_Colombine_ . . . JUDITH.
Bientôt les répétitions commencèrent.
Mon père y apportait un entrain extrême et beaucoup d'application.
Seulement, tout d'abord, son jeu fantaisiste et primesautier se
plaisait mal à la discipline, et il mettait parfois ses partenaires
dans un grand embarras: quand un hémistiche ou un vers lui manquait, il
en improvisait un autre, et notre réplique, naturellement, ne rimait
plus. Cela nous fâchait beaucoup; mais il nous répondait que nous
n'avions qu'à faire comme lui, en improvisant des rimes nouvelles:
proposition qui soulevait un tollé général.
On s'occupa, presque en même temps, de la mise en scène de l'autre
pièce, qui comportait un plus grand nombre d'acteurs.
Mon père prit le rôle de Géronte; mon frère, celui de Frontin; ma
mère, celui de Valère. On chargea Rodolfo de jouer l'ivrogne Champagne.
Le rôle d'Inès fut distribué à ma sœur, et celui de Marinette à moi.
Mlle Favart, qui habitait à Neuilly, voulut bien venir nous
donner quelques conseils; elle assista à plusieurs répétitions et
dirigea la mise en scène.
Puvis de Chavannes avait demandé la faveur de peindre les décors. Pour
qu'il pût les exécuter sur place, et dans la mesure voulue, on convoqua
Belloir, qui édifia tout de suite le théâtre. Cela fut aussi plus
commode pour nous. Puvis travaillait sur place, et nous répétions en
scène.
Cette construction légère, couverte de coutil blanc et rouge,
s'étendait sur la terrasse et en tenait toute la largeur entre la
maison et le parapet. L'escalier du jardin était masqué, et il fallait,
pour l'atteindre, traverser «la salle». La scène communiquait par la
porte vitrée, avec la salle à manger, qui nous servait de loge.
On n'était plus occupé à la maison que de la représentation. Les
bonnes, submergées dans les plis blancs, cousaient des mètres de
calicot pour les décors, tandis que des menuisiers clouaient des
châssis. Avec ma mère, nous courions Paris, en quête d'étoffes pour les
costumes. Nous prenions leurs modèles dans un ouvrage de Maurice Sand
sur la comédie italienne, publié récemment et intitulé: _Masques et
Bouffons._
Rodolfo était régisseur; il avait l'œil à tout. Un lit était dressé
pour lui dans l'atelier, afin qu'il ne quittât plus Neuilly, que pour
le service du théâtre: courses et commissions urgentes.
Mon père ne s'était pas trompé, ces répétitions et ces préparatifs
emplissaient la maison d'une animation et d'une gaieté extrêmes. Notre
frère Toto arrivait chaque matin avec Puvis de Chavannes. Ce grand
artiste, si modeste, était dévoré d'inquiétude: il ne se croyait pas
à la hauteur de sa tâche. Il nous fallait le rassurer, l'encourager.
On le raillait même affectueusement, lui, le peintre déjà glorieux
qui avait exposé _la Paix_ et _la Guerre, le Travail_ et _le Repos_,
d'attaquer avec tant d'effroi le barbouillage de ses décors. Le bon
Puvis riait et se mettait à l'ouvrage.
Il peignit, d'abord, une rue du vieux Paris, s'élargissant en
carrefour, pour laquelle Pierrot, dans son monologue, donne quelques
indications pittoresques, qui étaient suivies scrupuleusement:
Le cabaret encor rit et jase à son angle....
On voyait, au-dessus d'un rideau rouge qui flottait au vent, l'enseigne
découpée représentant un pot d'étain.
De l'autre côté, le rôtisseur: _A Saint-Laurent,_ montrait de belles
flammes pétillantes, qui cuisaient des volailles, derrière un étalage
de pâtés et de quartiers de viande. L'image du saint donnait l'occasion
à Puvis de peindre un homme admirable, cuisant sur le gril.
Le décor de la seconde pièce n'était pas très différent du premier,
puisqu'il devait représenter une place publique, devant la maison de
Géronte.
On aurait pu, à la rigueur, jouer les pièces dans le même décor.
Mais Puvis tenait à en faire deux, et il se tourmentait encore en
cherchant la façon de les varier. Il imagina, pour _le Tricorne_, de
choisir quelque ville du Midi, claire et colorée, qui contrasterait
heureusement avec le bistre de la vieille rue moyenageuse de _Pierrot
posthume_. Au milieu de la scène, il plaça une fontaine de marbre,
avec un jet d'eau, et, tout auprès, éclaboussé de gouttelettes, un
laurier-rose en fleur. La première coulisse, à droite du spectateur,
une boutique de marchande de fruits, fut le motif d'une remarquable
nature morte, à laquelle Puvis s'appliqua tout spécialement. Sous
l'auvent bariolé, des tranches de pastèques montraient leur pulpe rose
semée de pépins noirs, à côté de pyramides d'oranges, de paniers de
pêches et de grappes de raisins bleus ou dorés. C'était parfait.... La
maison de Géronte, avec un balcon praticable, s'élevait à gauche.
Les costumes nous donnaient beaucoup à faire. Celui de mon père, dans
_Pierrot posthume_, reproduisait exactement l'image représentant «le
Docteur» dans _Masques et Bouffons_. C'était une houppelande de soie
noire sur un maillot et un gilet rouges; pour coiffure, un bonnet noir
à pattes. Toto, long et svelte, s'accommodait on ne peut mieux du
classique accoutrement de Pierrot; mais l'habit de Frontin, à rayures
groseille et blanches, de la seconde pièce, l'avantageait encore plus.
Rodolfo avait découvert, au Temple, une livrée admirable, trop grande
pour lui, qui venait de la valetaille d'un archevêque. Estelle, qui
devait enfouir sa jolie figure sous le masque d'Arlequin, prenait sa
revanche dans _le Tricorne_: la toilette d'Inès lui allait à ravir,
avec la berthe de dentelle, l'éventail pailleté et surtout la jupe
traînante, qui la faisait tout à fait une grande demoiselle. Pour moi,
il me semble bien que le corselet de velours vert et la double jupe, en
soie rayée, de Colombine m'allait mieux que le tablier de Marinette.
Le costume de Valère était le plus brillant: on avait taillé, dans de
la toile d'or moirée, le haut-de-chausse, et la veste qui s'ouvrait
sur un jabot de dentelle. Le travesti allait très bien à ma mère, qui
prenait un air crâne sous la grande perruque blonde et le chapeau
à plumes. Mais, malgré le peu de longueur du rôle, elle était loin
d'être sûre d'elle. Son accent italien, la difficulté qu'elle avait
à retenir et à bien scander le vers français, lui rendaient sa tâche
assez ardue. Mon père, pour lui fournir l'occasion de briller un peu
et de faire entendre sa belle voix, ajouta une sérénade à la première
scène de Valère, et il refit quelques vers, pour le raccord. L'amoureux
s'avançait donc, une guitare à la main et chantait, sous le balcon
d'Inès, la sérénade de Schubert, qu'un harpiste accompagnait dans la
coulisse.
Plus de deux cents invitations furent lancées, adressées, comme on le
pense bien, non seulement aux amis de la maison, mais encore à l'élite
des lettres et des arts.
Les cartes d'invitation étaient ainsi rédigées:
M Neuilly, 14 août 1863.
Vous êtes prié d'assister à la représentation qui sera
donnée à Neuilly, le lundi 31 août 1863, à 8 heures et
demie, jour anniversaire de la naissance de M. Théophile
Gautier.
R. S. V. P. 32, rue de Longchamp.
Suivait le programme de la soirée avec la distribution des rôles.
Le grand jour se leva enfin. Il ne nous sembla pas long, tant nous
étions absorbées par les derniers préparatifs.
Le soir vint. On illumina la cour par laquelle le public devait entrer;
on alluma le lustre dans la salle, et, sur la scène, la rampe et les
portants.
Rodolfo, qui ne jouait pas dans la première pièce, tint les fonctions
de majordome, en habit noir et en cravate blanche. Il avait encore sa
barbe blonde et ne la rasa, pour faire plus d'effet, qu'au moment de
se costumer. Il reçut les invités et les plaça.
La rue de Longchamp n'avait jamais vu semblable animation, pareil
encombrement de voitures. Les portières claquaient; les femmes,
encapuchonnées de dentelles, entraient, par la petite porte de la cour,
et se hâtaient vers la tente de coutil rouge et blanc, pour avoir de
bonnes places.
Les acteurs, très agités, se disputaient les petits jours ménagés dans
le rideau et regardaient la salle s'emplir. Cette assemblée valait
certes la peine d'être vue:
Elle était illustre et choisie, comme le dit Théodore de Banville, dans
le feuilleton en vers qu'ils improvisa, la nuit même de la fête.
Tant de beaux yeux couleur des soirs
Ou de l'or pur ou de pervenches
Faisaient passer les habits noirs
Masqués par des épaules blanches.
Ces habits noirs n'étaient cependant pas à dédaigner, car ils serraient
presque tous des torses illustres:
La littérature y comptait,
--La vieille aussi bien que la neuve,--
Si bien que Dumas fils était
Assis auprès de Sainte-Beuve.
Nous voyions entrer successivement Flaubert, Paul de Saint-Victor,
Gustave Claudin, Baudelaire, les Goncourt, Vacquerie, Meurice,
Champfleury, Arsène Houssaye, Ernest Feydeau, Mario Uchard, Xavier
Aubryet, Adolphe Gaiffe, et aussi beaucoup de peintres, entre autres
Cabanel, Baudry, Hébert, Français; puis Gustave Doré, Arthur Kratz,
Charles Garnier, Georges Charpentier, tant d'autres encore!...
On frappa enfin les trois coups et le rideau se leva:
Les décors malins et vermeils
Etaient de Puvis de Chavannes.
Pour en rencontrer de pareils
On irait bien plus loin que Vannes.
Le bon Puvis fut saisi d'une telle émotion au moment où ses décors
se dévoilaient devant cette assemblée extraordinaire, qu'il
dégringola l'escalier de pierre et--s'il n'alla pas aussi loin que
Vannes--s'enfuit tout au bout du jardin!... Là, il rencontra Rodolfo,
occupé à pousser des hurlements suraigus, afin de se casser la voix,
pour se faire un bel organe d'ivrogne.
Théophile Gautier, comme acteur, eut un succès prodigieux, et ce succès
était bien mérité.
Malgré le «chacun son métier»,
La critique ici ne peut mordre,
Puisque Théophile Gautier
Est un acteur de premier ordre.
Comme il a bien peur des filous!
Oh! la réplique alerte et vive,
Les bons airs de tuteur jaloux,
La bonne bêtise naïve!
Gaiement ironique dans le rôle du malin docteur, admirablement ahuri
sous le crâne chauve de Géronte, qui lui faisait une tête impayable,
il tirait son plus irrésistible effet de brusques changements de voix;
passant sans transition, d'un timbre grave, profond et caverneux, à des
notes aiguës et criardes dont le contraste était d'un comique extrême.
Quant à Pierrot, blanc comme un lis,
Et sérieux comme un augure,
Il empruntait de Gautier fils,
Une très aimable figure.
Rodolfo, lui, fut épique. Sa trogne rouge, sa voix, enrouée pour de
bon, son allure d'ivrogne fieffé, sa somnolence continuelle, dont il
sortait seulement par saccades, créaient une figure très originale,
qu'un acteur de profession n'eût pas mieux composée.
Il est terrible, il est superbe!
s'écriait Banville!...
Il va sans dire que tous les interprètes furent fêtés et que ce fut une
soirée triomphale.
Elle nous laissa quelques regrets et de bons souvenirs.
Longtemps, la cadence des vers chanta dans notre mémoire. Nous avions
même pris l'habitude, Théophile Gautier tout le premier, de ne presque
plus parler que par citations. La première pièce, spécialement, se
prêtait à ce jeu et nous fournissait nombre de maximes, s'appliquant
aux petits faits de la vie. Aussi mon père répétait-il souvent:
--Tout est dans _Pierrot posthume!..._
* * * * *
Dès les premiers jours du printemps, il y avait dans le jardin des
fous, en face de notre maison, un rossignol, qui chantait avec un éclat
incomparable. C'était certainement un vieux maître, qui possédait
toutes les subtilités de son art, et dont les jeunes devaient étudier
la manière, de loin, en silence. Nous attendions son arrivée, et, de
nos fenêtres, nous l'écoutions sans nous lasser, en l'admirant sans
réserves. Il le savait, peut-être, car il venait toujours se percher
tout près de la rue, sur les arbres d'en face. Par les soirs de clair
de lune, il nous donnait vraiment de merveilleux concerts. D'ailleurs,
à l'éclosion des lilas, ce coin de la rue de Longchamp devenait
particulièrement splendide: tout le parc du docteur Pinel était en
fleurs, et, dans le fossé, qui se creusait devant la palissade, tout
ébouriffé d'acacias, de buissons et de fleurettes sauvages, le soleil
et l'ombre variaient des effets charmants.
Aussi avions-nous pris l'habitude de faire quelquefois les «mille
pas» dans la rue déserte, le long de ces fleurs et de ces verdures
fraîches. Les feuillages, encore peu épais, nous permettaient de
voir dans les profondeurs du parc. Nous apercevions souvent les
mélancoliques pensionnaires de l'établissement, qui se promenaient, ou
qui s'occupaient à jardiner. Nous plaignions beaucoup les pauvres fous,
et nous trouvions surtout qu'ils avaient l'air très raisonnable.
Mon père en avait remarqué un à l'allure grave et digne, qui passait,
suivi d'un domestique, et revenait souvent. Il était grand, maigre,
avec quelque chose de militaire dans la carrure, la figure osseuse,
la moustache et les favoris noirs; il paraissait une cinquantaine
d'années. Il nous regardait en marchant, mais d'un regard glissé de
côté, sans tourner la tête. Un jour, pendant une de nos promenades,
tandis que mon père était rentré un instant pour rallumer son cigare,
cet homme s'approcha tout près du fossé et, par-dessus la palissade,
nous lança une grosse gerbe de lilas; puis il s'éloigna aussitôt.
Nous étions rentrées avec cette botte de fleurs, pour raconter
l'aventure.
Mon père en fut très effrayé:
--Au lieu de fleurs, disait-il, il aurait pu tout aussi bien vous
lancer des pierres. Comment a-t-il pu tromper la surveillance de ce
domestique qui ne le quitte pas?...
--Mais, vois, père, il y a une lettre au milieu du bouquet.
--Un billet doux!... c'est complet!... Ils ne se gênent pas, messieurs
les fous!
Mon père détacha la lettre: elle était dans une enveloppe fermée par un
cachet de cire rouge, avec une empreinte d'armoiries sous une couronne
de comte, et adressée à «monsieur Théophile Gautier».
--Comment! c'est pour moi la déclaration?... Ce fol sait mon nom et m'a
reconnu!...
Mon père lut la lettre, qui parut l'étonner. Celui qui l'écrivait
se disait le fils du général Bertrand, compagnon de Napoléon Ier à
Sainte-Hélène. Comme tous les fous, il prétendait être l'homme le plus
sage du monde et victime d'ennemis ténébreux. Il suppliait mon père de
lui venir en aide, pour le tirer de captivité.
Mon père s'informa, fit des démarches.
C'était bien le fils du général Bertrand. Mais l'intercession de mon
père n'eut d'autre effet que de faire se resserrer la surveillance
autour du captif: on empêcha désormais le malheureux fou de se promener
de notre côté.
* * * * *
J'avais promis à mon père de chercher à imaginer un sujet de nouvelle,
et de le lui raconter, avant d'essayer d'écrire. Il me demandait
souvent si j'avais enfin trouvé quelque thème original, ou qui me parût
tel. Je croyais en tenir un, et je le développais longuement dans ma
tête; mais je n'en voulais pas parler avant d'être parvenue à conclure,
ce qui ne fut pas facile. Quand je crus mon scénario bien d'aplomb,
j'allai trouver mon père, et d'un air assez solennel, je lui demandai
s'il avait le temps de m'écouter.
--J'ai le temps et je suis tout oreilles! me répondit-il avec
empressement, en s'agenouillant dans un grand fauteuil, ce qui était sa
façon favorite de s'asseoir.
--Eh bien, voilà mon histoire:
«Un luthier très épris de son état, une sorte de Stradivarius
fanatique, habite dans une ville d'Italie un vieux quartier assez
désert; il travaille sans relâche au perfectionnement des instruments
de musique. Il rêve quelque chose d'extraordinaire, un violon idéal,
unique, d'une délicatesse merveilleuse, expressif, comme s'il
comprenait la musique dont il vibre: une voix, une âme, enfin!... Le
luthier maniaque, réalise des chefs-d'œuvre, et cependant n'est pas
satisfait. Pour choisir des bois incomparables, il fait de lointains
voyages et, une fois, risque sa vie en abattant lui-même un arbre qui
penche au bord d'un abîme, où personne n'ose se risquer. Il veut cet
arbre qui a grandi dans un frisson sonore, au bruit des torrents, sous
la furie des tempêtes. Il s'imagine que le bois de cet arbre-là gardera
peut-être mieux qu'un autre une sorte de conscience musicale.
«Dans le même temps, une cantatrice merveilleuse emplit de sa gloire
toute l'Italie. Le luthier la suit de ville en ville et de théâtre en
théâtre. Un jour, à Milan, il apprend qu'un jeune et riche seigneur,
très amoureux de la cantatrice, va l'épouser et l'enlever à l'art. Le
mariage est décidé; mais, quelques jours avant les noces, la fiancée
disparaît, sans qu'il soit possible de retrouver ses traces. L'amoureux
la cherche éperdument pendant des mois, pendant des années, et, quand
il a perdu l'espoir, il ne parvient pas à oublier.
«Un soir, entraîné par des amis dans une salle de concert, il entend
un virtuose exécuter un morceau sur le violon. Il éprouve alors une
émotion profonde, qui n'est causée ni par la musique ni par le talent
de l'exécutant, mais par le son même du violon; les battements de son
cœur s'accélèrent, il est bouleversé comme s'il avait entendu la voix
de la bien-aimée perdue.
«Le morceau terminé, il se précipite dans les coulisses et demande à
voir le virtuose. Il veut à n'importe quel prix lui acheter ce violon;
mais l'artiste lui répond qu'il ne lui appartient pas et qu'il n'a pas
le droit de le laisser toucher par qui que ce soit. Au même instant,
un être singulier s'approche, qui saisit le violon d'un geste leste et
impérieux, et le couche, avec d'amoureuses précautions, dans un étui
de velours blanc. Le jeune seigneur s'adresse au nouveau venu et lui
dit de fixer le prix qu'il exige pour lui céder ce violon. Mais l'homme
singulier, qui est le luthier, l'artisan délicat, que son incomparable
habileté dans la facture des instruments de musique a rendu célèbre, ne
répond pas et s'éloigne, ou plutôt s'enfuit, en emportant le violon.
«Le jeune homme retrouve facilement le luthier monomane. Il va le
voir dans sa boutique et le supplie de nouveau. Afin de l'attendrir,
il finit par lui raconter son chagrin et son malheur; il lui avoue
que le son des cordes de ce merveilleux instrument, lui rappelle la
voix de son amie, la diva si mystérieusement disparue. Mais, au nom
de la cantatrice, le luthier pâlit et rougit, et ne peut cacher un
trouble si étrange que le jeune homme en est tout saisi. Il essaie de
l'interroger. Le bonhomme, redevenu maître de lui, ne répond plus,
reste impénétrable, et finit par mettre l'intrus hors de sa boutique,
où il se barricade.
«L'idée que cet étrange maniaque sait quelque chose de la bien-aimée,
l'a enlevée sans doute et la tient captive, ne quitte plus le jeune
seigneur. Il emploie tous les moyens possibles pour découvrir la
vérité; ne pouvant arriver à rien, il a l'idée de s'adresser à un
magnétiseur fameux et de l'intéresser à ses recherches. Celui-ci
parvient à endormir le luthier, qui raconte, malgré lui, toute
l'histoire de son crime: il a a
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